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+The Project Gutenberg EBook of Marie ou l'Esclavage aux Etats-Unis
+by Gustave de Beaumont
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Marie ou l'Esclavage aux Etats-Unis
+ Tableau de moeurs américaines
+
+Author: Gustave de Beaumont
+
+Release Date: March 25, 2005 [EBook #15463]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARIE OU L'ESCLAVAGE AUX ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
+at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader
+format, eReader format and Acrobat Reader format.
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+
+
+Gustave de Beaumont
+
+(1802-1866)
+
+
+
+MARIE
+ou
+L'esclavage aux États-Unis
+
+
+Tableau de moeurs américaines
+
+
+
+(1840)
+
+
+
+Table des matières
+
+Avant-propos
+Chapitre I Prologue
+Chapitre II Les femmes
+Chapitre III Ludovic, ou le départ d'Europe
+Chapitre IV Intérieur d'une famille américaine
+Chapitre V Marie
+Chapitre VI L'Alms-House de Baltimore
+Chapitre VII Le mystère
+Chapitre VIII La Révélation
+Chapitre IX L'épreuve -- 1 --
+Chapitre X Suite de l'épreuve -- 2 --
+Chapitre XI Suite de l'épreuve -- 3 -- Épisode d'Odéna
+Chapitre XII Suite de l'épreuve -- 4 -- Littérature et beaux-arts
+I
+II
+III
+IV
+V
+VI
+VII
+VIII
+IX
+XI
+XI
+XII
+XIII
+XV
+XVI
+XVII
+XVIII
+XIX
+XX
+XXI
+XXII
+XXIII
+XXIV
+XXV
+XXVI
+XXVII
+XXVIII
+XXIX
+XXXI
+XXXII
+XXXIII
+XXXIV
+XXXV
+XXXVI
+XXXVII
+XXXVIII
+XXXIX
+XL
+XLI
+XLII
+XLIII
+XLIV
+XLV
+XLVI
+XLVII
+XLVIII
+XLIX
+L
+LI
+LII
+LIII
+Chapitre XIII L'émeute
+Chapitre XIV Le départ de l'Amérique civilisée
+Chapitre XV La forêt vierge et le désert
+Chapitre XVI Le drame
+Chapitre XVII Épilogue
+Appendice
+Première partie: Note sur la condition sociale et politique des
+nègres esclaves et des gens de couleur affranchis.
+§ I. Condition du nègre esclave aux États-unis.
+§ II. Caractères de l'esclavage aux États-unis.
+§ III. Peut-on abolir l'esclavage des noirs aux États-unis?
+Tableaux comparatifs de la population libre et de la population
+esclave aux États-unis depuis 1790 jusqu'en 1830.
+Deuxième partie: Note sur le mouvement religieux aux États-Unis
+§ I. Rapport des cultes entre eux.
+§ II. Rapports des cultes avec l'État.
+Troisième partie: Note sur l'État ancien et sur la condition
+présente des tribus indiennes de l'Amérique du nord.
+§ I. État ancien.
+§ II. État actuel.
+Notes non insérées dans le texte principal à cause de leur
+longueur
+
+
+
+
+Avant-propos
+
+Je dois au lecteur quelques explications sur la forme et sur le
+fond de ce livre.
+
+Je le préviens d'abord que tout en est grave, excepté la forme.
+Mon but principal n'a point été de faire un roman. La fable qui
+sert de cadre à l'ouvrage est d'une extrême simplicité. Je ne
+doute pas que, sous une plume habile et exercée, elle n'eût prêté
+aux développements les plus intéressants et même les plus
+dramatiques; mais je ne sais point l'art du romancier. On ne doit
+donc chercher dans ce livre ni intrigues calculées avec
+prévoyance, ni situations ménagées avec art, ni complications
+d'événements, en un mot, rien de ce qui communément est mis en
+usage pour exciter, soutenir et suspendre l'intérêt.
+
+Pendant mon séjour aux États-Unis, j'ai vu une société qui
+présente avec la nôtre des harmonies et des contrastes; et il m'a
+semblé que si je parvenais à rendre les impressions que j'ai
+reçues en Amérique, mon récit ne manquerait pas entièrement
+d'utilité. Ce sont ces impressions toutes réelles que j'ai
+rattachées à un sujet imaginaire.
+
+Je sens bien qu'en offrant la vérité sous le voile d'une fiction,
+je cours le risque de ne plaire à personne. Le public sérieux ne
+repoussera-t-il pas mon livre à l'aspect de son titre seul? et le
+lecteur frivole, attiré par une apparence légère, ne s'arrêtera-t-
+il pas devant le sérieux du fond? Je ne sais. Tout ce que je puis
+dire, c'est que mon premier but a été de présenter une suite
+d'observations graves; que, dans l'ouvrage le fond des choses est
+vrai, et qu'il n'y a de fictif que les personnages; qu'enfin j'ai
+tenté de recouvrir mon oeuvre d'une surface moins sévère, afin
+d'attirer à moi cette portion du public qui cherche tout à la fois
+dans un livre des idées pour l'esprit et des émotions pour le
+coeur.
+
+J'ai dit tout à l'heure que j'allais peindre la société
+américaine; je dois maintenant indiquer les dimensions de mon
+tableau.
+
+Deux choses sont principalement à observer chez un peuple: ses
+institutions et ses moeurs.
+
+Je me tairai sur les premières. À l'instant même où mon livre sera
+publié, un autre paraîtra qui doit répandre la plus vive lumière
+sur les institutions démocratiques des États-Unis. Je veux parler
+de l'ouvrage de M. Alexis de Tocqueville, intitulé: De la
+démocratie en Amérique.
+
+Je regrette de ne pouvoir exprimer ici tout à mon aise
+l'admiration profonde que m'inspire le travail de M. de
+Tocqueville; car il me serait doux d'être le premier à proclamer
+une supériorité de mérite qui bientôt ne sera contestée de
+personne. Mais je me sens gêné par l'amitié. J'ai du reste la plus
+ferme conviction qu'après avoir lu cet ouvrage si beau, si
+complet, plein d'une si haute raison, et dans lequel la profondeur
+des pensées ne peut se comparer qu'à l'élévation des sentiments,
+chacun m'approuvera de n'avoir pas traité le même sujet.
+
+Ce sont donc seulement les moeurs des États-Unis que je me propose
+de décrire. Ici je dois encore faire observer au lecteur qu'il ne
+trouvera point dans mon ouvrage une peinture complète des moeurs
+de ce pays. J'ai tâché d'indiquer les principaux traits, mais non
+toute la physionomie de la société américaine. Si ce livre était
+accueilli avec quelque indulgence, plus tard je compléterais la
+tâche que j'ai commencée. À vrai dire, une seule idée domine tout
+l'ouvrage, et forme comme le point central autour duquel viennent
+se ranger tous les développements.
+
+Le lecteur n'ignore pas qu'il y a encore des esclaves aux États-
+Unis; leur nombre s'élève à plus de deux millions. C'est
+assurément un fait étrange que tant de servitude au milieu de tant
+de liberté: mais ce qui est peut-être plus extraordinaire encore,
+c'est la violence du préjugé qui sépare la race des esclaves de
+celle des hommes libres, c'est-à-dire les nègres des blancs. La
+société des États-Unis fournit, pour l'étude de ce préjugé, un
+double élément qu'on trouverait difficilement ailleurs. La
+servitude règne au sud de ce pays, dont le nord n'a plus
+d'esclaves. On voit dans les États méridionaux les plaies que fait
+l'esclavage pendant qu'il est en vigueur, et, dans le Nord, les
+conséquences de la servitude après qu'elle a cessé d'exister.
+Esclaves ou libres, les nègres forment partout un autre peuple que
+les blancs. Pour donner au lecteur une idée de la barrière placée
+entre les deux races, je crois devoir citer un fait dont j'ai été
+témoin.[1]
+
+La première fois que j'entrai dans un théâtre, aux États-Unis, je
+fus surpris du soin avec lequel les spectateurs de couleur blanche
+étaient distingués du public à figure noire. À la première galerie
+étaient les blancs; à la seconde, les mulâtres; à la troisième,
+les nègres. Un Américain près duquel j'étais placé me fit observer
+que la dignité du sang blanc exigeait ces classifications.
+Cependant mes yeux s'étant portés sur la galerie des mulâtres, j'y
+aperçus une jeune femme d'une éclatante beauté, et dont le teint,
+d'une parfaite blancheur, annonçait le plus pur sang d'Europe.
+Entrant dans tous les préjugés de mon voisin, je lui demandai
+comment une femme d'origine anglaise était assez dénuée de pudeur
+pour se mêler à des Africaines.
+
+-- Cette femme, me répondit-il, est de couleur.
+
+-- Comment? de couleur! elle est plus blanche qu'un lis.
+
+-- Elle est de couleur, reprit-il froidement; la tradition du pays
+établit son origine, et tout le monde sait qu'elle compte un
+mulâtre parmi ses aïeux.
+
+Il prononça ces paroles sans plus d'explications, comme on dit une
+vérité qui, pour être comprise, n'a besoin que d'être énoncée.
+
+Au même instant je distinguai dans la galerie des blancs un visage
+à moitié noir. Je demandai l'explication de ce nouveau phénomène;
+l'Américain me répondit:
+
+-- La personne qui attire en ce moment votre attention est de
+couleur blanche.
+
+-- Comment? blanche! son teint est celui des mulâtres.
+
+-- Elle est blanche, répliqua-t-il; la tradition du pays constate
+que le sang qui coule dans ses veines est espagnol.[2]
+
+Si l'opinion flétrissante qui s'attache à la race noire et aux
+générations même dont la couleur s'est effacée ne donnait
+naissance qu'à quelques distinctions frivoles, l'examen auquel je
+me suis livré ne présenterait qu'un intérêt de curiosité; mais ce
+préjugé a une portée plus grave; il rend chaque jour plus profond
+l'abîme qui sépare les deux races et les suit dans toutes les
+phases de la vie sociale et politique; il gouverne les relations
+mutuelles des blancs et des hommes de couleur, corrompt les moeurs
+des premiers, qu'il accoutume à la domination et à la tyrannie,
+règle le sort des nègres, qu'il dévoue à la persécution des
+blancs, et fait naître entre les uns et les autres des haines si
+vives, des ressentiments si durables, des collisions si
+dangereuses, qu'on peut dire avec raison que son influence s'étend
+jusque sur l'avenir de la société américaine.[3]
+
+C'est ce préjugé, né tout à la fois de la servitude et de la race
+des esclaves, qui forme le principal sujet de mon livre. J'aurais
+voulu montrer combien sont grands les malheurs de l'esclavage, et
+quelles traces profondes il laisse dans les moeurs, après qu'il a
+cessé d'exister dans les lois. Ce sont surtout ces conséquences
+éloignées d'un mal dont la cause première a disparu, que je me
+suis efforcé de développer.
+
+Au sujet principal de mon livre j'ai rattaché un grand nombre
+d'observations diverses sur les moeurs américaines; mais la
+condition de la race noire en Amérique, son influence sur l'avenir
+des États-Unis, sont le véritable objet de cet ouvrage. C'est ici
+le lieu d'avertir la partie grave du public auquel je m'adresse
+qu'à la fin de chaque volume il se trouve, sous le titre
+d'appendices ou de notes [4], une quantité considérable de matières
+traitées gravement, non-seulement au fond, mais même dans la
+forme. Tels sont l'appendice relatif à la condition sociale et
+politique des esclaves et des nègres affranchis, les notes qui
+concernent l'égalité sociale, le duel, les sectes religieuses, les
+Indiens, etc.; ces notes remplissent la moitié de l'ouvrage.
+
+Je ne terminerai pas cet avant-propos sans prier les lecteurs, et
+notamment les lecteurs américains (si toutefois ce livre parvient
+jusqu'en Amérique), de bien prendre garde que les opinions qui
+sont exprimées par les personnages mis en scène ne sont pas
+toujours celles de l'auteur. Quelquefois j'ai pris soin de les
+modifier, et même de les combattre dans les notes auxquelles je
+renvoie par un astérisque. Du reste, à part un très petit nombre
+d'exceptions qui sont ordinairement indiquées, les faits énoncés
+dans le récit sont vrais, et les impressions rendues sont celles
+que j'ai éprouvées moi-même. On ne doit pas oublier qu'en peignant
+la société américaine, l'auteur ne présente que des traits
+généraux, et que l'exception, quoique non exprimée, se trouve
+souvent à côté du principe. Ainsi, dans une partie de ce livre, je
+dis qu'il n'existe aux États-Unis ni littérature, ni beaux-arts;
+cependant j'ai rencontré en Amérique des hommes de lettres
+distingués, des artistes habiles, des orateurs brillants. J'ai vu
+dans le même pays des salons élégants, des cercles polis, des
+sociétés tout intellectuelles; je dis pourtant ailleurs qu'il n'y
+a en Amérique ni sociétés intellectuelles, ni salons élégants, ni
+cercles polis. Dans ces cas comme dans beaucoup d'autres, mes
+observations ne s'appliquent qu'au plus grand nombre.
+
+Je termine par une réflexion à laquelle j'attache quelque
+importance.
+
+M. de Tocqueville et moi publions en même temps chacun un livre
+sur des sujets aussi distincts l'un de l'autre que le gouvernement
+d'un peuple peut être séparé de ses moeurs.
+
+Celui qui lira ces deux ouvrages recevra peut-être sur l'Amérique
+des impressions différentes, et pourra penser que nous n'avons pas
+jugé de même le pays que nous avons parcouru ensemble. Telle n'est
+point cependant la cause de la dissidence apparente qui serait
+remarquée. La raison véritable est celle-ci: M. de Tocqueville a
+décrit les institutions; j'ai tâché, moi, d'esquisser les moeurs.
+Or, aux États-Unis, la vie politique est plus belle et mieux
+partagée que la vie civile. Tandis que l'homme y trouve peu de
+jouissances dans la famille, peu de plaisirs dans la société, le
+citoyen y jouit dans le monde politique d'une multitude de droits.
+Envisageant la société américaine sous des points de vue si
+divers, nous n'avons pas dû, pour la peindre, nous servir des
+mêmes couleurs.
+
+
+
+Chapitre I
+Prologue
+
+Les querelles religieuses qui, durant le seizième siècle,
+troublèrent l'Europe et firent naître les persécutions du siècle
+suivant, ont peuplé l'Amérique du Nord de ses premiers habitants
+civilisés.
+
+La paix continue aujourd'hui l'oeuvre de la guerre: quand de
+longues années de repos se succèdent chez les nations, les
+populations s'accumulent outre mesure; les rangs se serrent; la
+société s'encombre de capacités oisives, d'ambitions déçues,
+d'existences précaires. Alors l'indigence et l'orgueil, le besoin
+de pain et d'activité morale, le malaise du corps et le trouble de
+l'âme, chassent les plus misérables du lieu où ils souffrent, et
+les poussent à l'aventure par-delà les mers dans des régions moins
+pleines d'hommes où il se rencontre encore des terres inoccupées
+et des postes vacants [5].
+
+Les premières migrations furent des exils de conscience les
+secondes sont des exils de raison. Et pourtant tous ceux qui, de
+nos jours, vont aux États-Unis chercher une condition meilleure ne
+la trouvent pas.
+
+Vers l'année 1851, un Français résolut de passer en Amérique dans
+l'intention de s'y fixer. Ce projet lui fut inspiré par des causes
+diverses.
+
+Plein de convictions généreuses, il avait salué la révolution
+nouvelle comme le symbole d'une grande réforme sociale. Alors il
+s'était mis à l'oeuvre... Mais bientôt il avait été seul au
+travail. Les plus hardis novateurs étaient devenus subitement des
+hommes prudents et circonspects. Les apôtres de liberté prêchaient
+la servitude: il s'en trouvait d'assez cyniques pour se vanter de
+l'apostasie comme d'une vertu.
+
+Dégoûté du monde politique, il essaya de se créer une existence
+industrielle; mais la fortune ne lui fut point propice... À l'âge
+de vingt-cinq ans il se trouva sans carrière, n'ayant dans
+l'avenir d'autre chance que le partage d'un modique patrimoine. Un
+jour donc, repoussant du pied sa terre natale, il monta sur un
+vaisseau qui du Havre le conduisit à New York.
+
+Il ne fit point un long séjour dans cette ville; il n'y passa que
+le temps nécessaire pour s'enquérir de la route à suivre afin de
+pénétrer dans l'ouest.
+
+Les uns lui conseillaient de se rendre dans l'Ohio, où, disaient-
+ils, l'on vit mieux à bon marché que dans aucun autre État; ceux-
+là lui recommandaient Illinois et Indiana où il achèterait à vil
+prix les terres les plus fertiles de la vallée du Mississipi. Un
+autre lui dit: «Vous êtes Français et catholique; pourquoi ne pas
+aller dans le Michigan dont les habitants, Canadiens d'origine,
+parlent votre langue et pratiquent votre religion?»
+
+Le voyageur préféra ce dernier conseil, dont l'exécution était
+d'autant plus facile que, pour se rendre dans le Michigan, il
+n'avait qu'à suivre le courant de l'émigration européenne, alors
+dirigée de ce côté.
+
+Il remonta la rivière du Nord qui coule majestueuse entre deux
+chaînes de montagnes, passa par une infinité de petites villes qui
+portent de grands noms, telles que Rome, Utique, Syracuse,
+Waterloo. Après avoir traversé le lac Érié, long de cent lieues,
+et franchi le détroit [6], il vit s'étendre devant lui l'immense
+plaine du lac Huron, fameux par la pureté de ses ondes et par ses
+îles consacrées au grand Manitou; et côtoyant la rive gauche de ce
+lac, il pénétra dans l'intérieur du Michigan par la grande baie de
+Saginaw, en remontant la rivière dont cette baie tire son nom.
+
+Les bords de la Saginaw sont plats comme toutes les terres qui
+avoisinent les grands lacs de l'Amérique du Nord; ses eaux, dans
+un cours lent et paisible, s'avancent parmi des prairies qu'elles
+fertiliseraient de leur fraîcheur si, par de trop longs séjours,
+elles ne les changeaient en marécages. L'aspect de ces lieux est
+froid et sévère; à travers une atmosphère chargée de vapeurs, le
+soleil ne projette qu'une débile clarté; ses rayons sont pâles
+comme des reflets. Des joncs tremblants à la surface de l'onde;
+d'innombrables roseaux rangés en haie sur chaque rive, et au-delà,
+de longues herbes que la faux n'a jamais tranchées, telle est la
+scène monotone qui, de toutes parts, s'offre aux yeux.
+L'oscillation de ces joncs, le murmure de ces roseaux, le
+bruissement des herbes et le cri rare de quelques oiseaux
+plongeurs, cachés parmi les plantes flottantes, forment tout le
+mouvement et toute la vie de ces sauvages solitudes. En regardant
+au plus haut des cieux, on peut y voir un aigle qui plane avec
+majesté; il suit la barque du voyageur; tantôt immobile au-dessus
+d'elle, tantôt entraîné dans un vol sublime, il semble, roi du
+désert, observer le téméraire étranger qui pénètre dans son
+empire. De temps en temps apparaît une hutte sauvage; non loin
+d'elle, se tient debout un Indien, impassible et muet comme le
+tronc d'un vieux chêne; on dirait une antique ruine de la forêt.
+
+Quelquefois les bords du fleuve se resserrent; alors, sur des
+rives plus élevées, se montre une végétation pauvre et rachitique;
+une faible couche de terre recouvre d'immenses rochers de marbre
+et de granit, où vivent misérablement des érables jaunes, des pins
+grisâtres, des hêtres chargés de mousse; leur verdure terne ne
+réjouit point la vue; leur front chauve attriste les regards; ils
+sont petits comme de jeunes arbres et sont à moitié morts de
+vieillesse.
+
+Cependant à soixante milles au-dessus de son embouchure, le fleuve
+et ses entours prennent un autre aspect. L'atmosphère devient
+pure, le ciel bleu, le sol fertile; l'influence des grands lacs a
+cessé; le soleil a repris son empire. À la droite du fleuve se
+déroulent au loin de vastes prairies dont les inondations se
+retirent après les avoir fécondées; sur la rive gauche s'élèvent
+des arbres gigantesques, au tronc antique et à la cime jeune et
+hardie; magnifique futaie primitive, dont les nombreuses
+clairières attestent la présence de l'homme civilisé.
+
+Là s'arrêta le voyageur, qui ne cherchait point une solitude
+profonde, mais seulement le voisinage du désert.
+
+À peine avait-il fait quelques pas à travers les ombres d'une
+végétation séculaire, qu'il aperçut les traces d'un établissement;
+ici se voyait un champ de maïs entouré de barrières formées à
+l'aide d'arbres renversés; là des débris de pins incendiés; plus
+loin des troncs de chênes coupés à hauteur d'homme.
+
+En marchant, il découvrit le toit d'une chaumière; on y arrivait
+par un étroit sentier sur lequel il distingua l'empreinte récente
+de pas humains. Bientôt un plus riant paysage s'offrit à sa vue:
+au pied de l'habitation s'étendait un lac charmant, bordé de tous
+côtés par la forêt; c'était comme un vaste miroir encadré dans la
+verdure; sa surface, parfaitement calme, étincelait aux feux d'un
+soleil ardent; et sa riche ceinture, embellie par toutes les
+nuances du feuillage, trouvait un éclatant reflet dans le cristal
+des eaux.
+
+Un petit canot fait d'écorce, à la manière des Indiens, était
+couché sur le rivage et paraissait abandonné.
+
+La chaumière présentait un singulier mélange d'élégance dans sa
+forme et de grossièreté dans ses matériaux.
+
+Quelques bûches couchées les unes sur les autres faisaient toute
+sa construction; cependant il y avait dans leur arrangement
+quelque chose qui révélait le goût de l'architecte. Elles étaient
+rangées avec symétrie, et disposées de façon à figurer un certain
+nombre d'arceaux gothiques: à l'extérieur, ou remarquait le même
+mélange de nature sauvage et d'industrie humaine. Ici, un banc de
+verdure; là, un siège formé de branches d'érable élégamment
+entrelacées; plus loin, un parterre de fleurs adossé à la forêt
+vierge.
+
+À mesure qu'il approchait de la demeure solitaire, le voyageur
+comprenait moins quel pouvait en être l'habitant; il se perdait en
+vaines conjectures, lorsqu'il vit paraître un homme... Son costume
+était celui d'un Européen, sa mise, simple sans être commune; ses
+traits contenaient beaucoup de noblesse, quoique leur altération
+fût sensible; et son front, jeune encore, portait l'empreinte de
+ces mélancolies froides et résignées qui sont l'oeuvre des longues
+infortunes et des vieilles douleurs.
+
+Le voyageur s'approchait timidement. -- Dieu me garde! dit-il au
+solitaire, de troubler votre retraite! -- Soyez le bienvenu,
+répondit avec politesse l'habitant du désert.
+
+Ce peu de mots avaient prouvé à l'un et à l'autre qu'ils étaient
+Français, et une douce émotion était descendue dans leurs âmes;
+car c'est une grande joie pour l'exilé de retrouver la voix de la
+patrie sur la terre étrangère.
+
+Le solitaire prend le voyageur par la main, le conduit dans une
+petite cabane voisine de la chaumière et construite plus
+simplement que celle-ci; là, il le fait asseoir, l'engage à se
+reposer quelque temps, lui sert un frugal repas et lui donne tous
+les soins d'une hospitalité bienveillante.
+
+L'habitant de la forêt ressentait une joie réelle de la présence
+du voyageur; cependant il redevenait de temps en temps sombre et
+pensif... Tout annonçait qu'il avait dans l'âme de tristes
+souvenirs qui sommeillaient quelquefois, mais dont le réveil était
+toujours douloureux.
+
+Les deux Français parlèrent d'abord de la France, et bientôt ils
+conversèrent ensemble comme deux amis.
+
+-- Qui peut vous amener dans ce désert? dit le solitaire au
+voyageur.
+
+LE VOYAGEUR.
+
+Je cherche une contrée qui me plaise... Je viens de parcourir un
+pays qui me semble charmant... Oh! j'ai vu de beaux lacs, de
+belles forêts, de belles prairies!...
+
+LE SOLITAIRE.
+
+Mais où allez-vous?
+
+LE VOYAGEUR.
+
+Je ne sais pas encore. Cette solitude me remplit d'émotions... je
+n'en ai point encore vu qui me séduise autant; la vie doit
+s'écouler douce et paisible dans ce lieu. Je serais tenté de m'y
+arrêter.
+
+LE SOLITAIRE.
+
+Dans quel but?
+
+LE VOYAGEUR.
+
+Mais pour y demeurer...
+
+LE SOLITAIRE.
+
+Quoi vous renonceriez à la France? pour toujours! pour vivre en
+Amérique! Y avez-vous bien songé?
+
+LE VOYAGEUR.
+
+Oui... C'est un sujet auquel j'ai beaucoup réfléchi... j'aime les
+institutions de ce pays; elles sont libérales et généreuses...
+chacun y trouve la protection de ses droits...
+
+LE SOLITAIRE.
+
+Savez-vous si, dans ce pays de liberté, il n'y a point de
+tyrannie... et si les droits les plus sacrés n'y sont pas
+méconnus? ...
+
+LE VOYAGEUR.
+
+Il y a d'ailleurs dans les moeurs des Américains une simplicité
+qui me plaît... Voici quel est mon projet: je me placerai sur la
+limite qui sépare le monde sauvage de la société civilisée;
+j'aurai d'un côté le village, de l'autre la forêt; je serai assez
+près du désert pour jouir en paix des charmes d'une solitude
+profonde, et assez voisin des cités pour prendre part aux intérêts
+de la vie politique...
+
+LE SOLITAIRE.
+
+Il est des illusions qui nous coûtent quelquefois bien des larmes!
+
+LE VOYAGEUR.
+
+Pourquoi ne serais-je pas heureux?... Vous-même...
+
+LE SOLITAIRE.
+
+N'invoquez point mon exemple..., et prenez garde de m'imiter...
+J'ai déjà passé cinq années dans ce désert, et le sentiment que je
+viens d'éprouver en revoyant un Français est le seul plaisir qui,
+durant ce temps, soit entré dans le coeur de l'infortune Ludovic.
+
+En prononçant ces mots, le solitaire se leva... sa physionomie
+attestait un trouble intérieur. Alors le voyageur, cherchant des
+paroles qui pussent sourire à son hôte:
+
+-- Je serais charmé, lui dit-il, de connaître tout votre
+établissement, les terres qui l'avoisinent et les forêts qui
+l'entourent.
+
+Cette demande fut agréable à Ludovic, qui s'empressa d'y
+satisfaire et parut heureux de montrer au voyageur toute l'étendue
+de ses possessions. Celui-ci avait remarqué dès l'abord que le
+solitaire évitait avec soin de s'approcher de la jolie cabane
+dont, en arrivant, il avait admiré l'élégante construction; sa
+curiosité s'en était accrue. -- Cette cabane fait partie de votre
+domaine? dit-il à Ludovic. -- Oui, répondit celui-ci. -- J'en
+admire le bon goût, reprit le voyageur, et je serais charmé de la
+voir... -- Non! non! répliqua vivement le solitaire... jamais!
+jamais! -- Est-ce que quelqu'un l'habite? Ludovic resta d'abord
+silencieux... -- Oui, répondit-il enfin d'une voix triste et
+mystérieuse... Et il entraîna le voyageur du côté opposé.
+
+Chemin faisant, les deux Français étaient revenus au sujet
+principal de leur entretien, l'Amérique. Le voyageur avait repris
+le cours de ses admirations, que le solitaire combattait par des
+réflexions sages, quelquefois même par de piquantes railleries...
+Ils passèrent ainsi en revue tous les objets qui, dans la société
+américaine, attirent les regards de l'étranger.
+
+-- Oh! arrêtons-nous ici quelques instants, s'écria le voyageur
+quand ils se trouvèrent sur le bord du lac. Quel air embaumé!
+quelle douce fraîcheur! quelles impressions pures! comme le ciel
+est beau sur nos têtes! et comme, en face de nous, la forêt forme
+à l'horizon un charmant rideau de verdure! Combien ce paysage est
+encore embelli par le toit de votre chaumière, qui retrace aux
+yeux l'image du modeste asile d'une tranquille félicité! Qui
+demeurerait insensible à ce tableau? Eh bien! dites; parlez sans
+prévention... que manquerait-il au bonheur dans cette retraite
+solitaire, si l'amour d'une jeune Américaine y venait répandre ses
+charmes et ses enchantements?
+
+Tout en parlant ainsi, le voyageur s'était assis sur un banc de
+verdure; Ludovic, plein d'émotions bien différentes, avait pris
+place auprès de lui...
+
+S'abandonnant à cette impression poétique: -- En Europe, dit le
+voyageur, tout est souillure et corruption!... Les femmes y sont
+assez viles pour se vendre, et les hommes assez stupides pour les
+acheter. Quand une jeune fille prend un mari, ce n'est pas une âme
+tendre qu'elle cherche pour unir à la sienne, ce n'est pas un
+appui qu'elle invoque pour soutenir sa faiblesse; elle épouse des
+diamants, un rang, la liberté: non qu'elle soit sans coeur; une
+fois elle aima, mais celui qu'elle préférait n'était pas assez
+riche. On l'a marchandée; on ne tenait plus qu'à une voiture, et
+le marché a manqué. Alors on a dit à la jeune fille que l'amour
+était folie; elle l'a cru, et s'est corrigée; elle épouse un riche
+idiot... Quand elle a quelque peu d'âme, elle se consume et meurt.
+Communément elle vit heureuse. Telle n'est point la vie d'une
+femme en Amérique. Ici le mariage n'est point un trafic, ni
+l'amour une marchandise; deux êtres ne sont point condamnés à
+s'aimer ou à se haïr parce qu'ils sont unis, ils s'unissent parce
+qu'ils s'aiment. Oh! qu'elles sont belles et attirantes ces jeunes
+filles aux yeux d'azur, aux sourcils d'ébène, à l'âme candide et
+pure!... quel doux parfum sort de leur chevelure que l'art n'a
+point flétrie! ... que d'harmonie dans leur faible voix qui ne fut
+jamais l'écho des passions cupides! Ici du moins, quand vous allez
+vers une jeune fille, et lorsqu'elle vient à vous, ce sont de
+tendres sympathies qui se rencontrent, et non des calculs
+intéressés. Ne serait-ce point mépriser la chance d'une félicité
+tranquille, mais délicieuse, que de ne pas rechercher l'amour
+d'une jeune Américaine?
+
+Ludovic écoutait avec calme; quand le voyageur eut fini de parler:
+
+-- Je plains vos erreurs, lui dit le solitaire. Je n'entreprendrai
+point de les combattre; car je sais combien est vaine pour les
+hommes l'expérience d'autrui...; je suis cependant affligé de voir
+votre ardeur à poursuivre des chimères... Je pourrais, par un seul
+exemple, vous prouver combien vous êtes égaré. Vous venez
+d'exalter devant moi le mérite des femmes américaines. Le tableau
+que vous avez esquissé n'est pas tout à fait dépourvu de vérité;
+mais il manque des riantes couleurs que lui prête votre
+imagination...
+Je crois qu'il me serait facile de tracer, sans passion, le
+portrait fidèle des femmes de ce pays; car je n'ai reçu d'elles ni
+bienfaits ni injures...
+
+Le voyageur fit un signe d'incrédulité; cependant, par une sorte
+de courtoisie due à l'hospitalité, il témoigna le désir de
+connaître le sentiment du solitaire qui, après un instant de
+réflexion, s'exprima en ces termes.
+
+
+
+Chapitre II
+Les femmes
+
+Les femmes américaines ont en général un esprit orné, mais peu
+d'imagination, et plus de raison que de sensibilité [7].
+
+Elles sont jolies; celles de Baltimore sont renommées pour leur
+beauté parmi toutes les autres.
+
+Leurs yeux bleus attestent une origine anglaise, et leur chevelure
+noire l'influence des étés brûlants. Leur constitution frêle et
+délicate soutient une lutte inégale contre les rigueurs d'un
+climat sévère, et les variations subites de la température. On ne
+peut se défendre d'une impression douloureuse en pensant que cette
+beauté, cette fraîcheur, et toutes ces grâces de la jeunesse se
+flétriront avant l'âge, et seront frappées d'une destruction
+cruelle et prématurée [8].
+
+L'éducation des femmes aux États-Unis diffère entièrement de celle
+qui leur est donnée chez nous.
+
+En France, une jeune fille demeure, jusqu'à ce qu'elle se marie, à
+l'ombre de ses parents: elle repose paisible et sans défiance,
+parce qu'elle a près d'elle une tendre sollicitude qui veille et
+ne s'endort jamais; dispensée de réfléchir, tandis que quelqu'un
+pense pour elle; faisant ce que fait sa mère; joyeuse ou triste
+comme celle-ci, elle n'est jamais en avant de la vie, elle en suit
+le courant: telle la faible liane, attachée au rameau qui la
+protège, en reçoit les violentes secousses ou les doux
+balancements.
+
+En Amérique, elle est libre avant d'être adolescente; n'ayant
+d'autre guide qu'elle-même, elle marche comme à l'aventure dans
+des voies inconnues. Ses premiers pas sont les moins dangereux;
+l'enfance traverse la vie comme une barque fragile se joue sans
+périls sur une mer sans écueils.
+
+Mais quand arrive la vague orageuse des passions du jeune âge, que
+va devenir ce frêle esquif avec ses voiles qui se gonflent, et son
+pilote sans expérience?
+
+L'éducation américaine pare à ce danger: la jeune fille reçoit de
+bonne heure la révélation des embûches qu'elle trouvera sur ses
+pas. Ses instincts la défendraient mal: on la place sous la
+sauvegarde de sa raison; ainsi éclairée sur les piéges qui
+l'environnent, elle n'a qu'elle seule pour les éviter. La prudence
+ne lui manque jamais.
+
+Ces lumières données à l'adolescente sont une conséquence obligée
+de la liberté dont elle jouit; mais elles lui font perdre deux
+qualités charmantes dans le jeune âge, la candeur et la naïveté.
+L'Américaine a besoin de science pour être sage: elle sait trop
+pour être innocente [9]
+
+Cette liberté précoce donne à ses réflexions un tour sérieux, et
+imprime quelque chose de mâle à son caractère. Je me rappelle
+avoir entendu une jeune fille de douze ans traiter dans une
+conversation et résoudre cette grande question: «Quel est de tous
+les gouvernements celui qui de sa nature est le meilleur?» -- Elle
+plaçait la république au-dessus de tous les autres.
+
+Celte froideur des sens, cet empire de la tête, ces habitudes
+mâles chez les femmes, peuvent trouver grâce devant la raison;
+mais elles ne contentent point le coeur. Tel fut le premier
+jugement que je portai sur les femmes d'Amérique; cependant je
+rencontrai dans le monde une jeune personne dont le caractère,
+tout à la fois impétueux et tendre, vint ébranler cette
+impression.
+
+Arabella me parut douée d'une brillante vivacité d'esprit, d'une
+touchante sensibilité de coeur, et de ce noble enthousiasme de
+l'âme qui entraîne et subjugue; à l'entendre, elle aimait avec
+excès les belles-lettres et les beaux-arts; ses yeux se
+mouillaient de pleurs quand elle traitait, même théoriquement, une
+question de sentiment; son goût pour la musique était un
+fanatisme; sa passion pour la poésie un délire; elle ne parlait de
+l'une et de l'autre que dans les termes de l'admiration la plus
+exaltée: c'étaient Corinne et Sapho réunies dans une seule âme. --
+Séduit par tant de charmes, j'accusais la témérité de mon premier
+jugement, lorsqu'une circonstance toute naturelle vint dissiper le
+prestige qui environnait ma nouvelle idole. Nous assistions
+ensemble à un concert; un instant auparavant, elle m'avait dit sur
+la musique en général des choses qui m'avaient transporté; mais,
+quand elle en vint à juger successivement les différentes parties
+du concert, je fus saisi d'un étonnement que je ne saurais vous
+dépeindre. C'était de sa part une abondance d'éloges qui ne
+tarissait point; elle louait si souvent et avec tant de bruit
+qu'elle ne pouvait rien entendre: toutes ses admirations tombaient
+à faux. Du reste, elle ne paraissait pas tenir à faire preuve de
+discernement; elle avait à son usage une somme déterminée
+d'enthousiasme, qu'elle dépensait à tout hasard, bien ou mal à
+propos, ne s'arrêtant qu'après en avoir achevé la distribution.
+
+Ce caractère, que je retrouvai plus tard dans un grand nombre de
+jeunes Américaines, n'a rien qui plaise. Les femmes à exaltation
+factice sont aussi froides que les autres, et, comme elles
+promettent davantage, elles donnent une déception de plus. Je
+revins à ma première opinion; mais ce fut pour y être encore une
+fois troublé. À l'âge de dix-huit ans, Alice n'était pas jolie,
+mais elle attirait vers elle par son esprit; elle négligeait l'art
+et les soins de la toilette; sa mise était dépourvue de grâce et
+d'élégance, et on eût jugé qu'elle n'avait aucune prétention, car
+elle portait publiquement des besicles. Cependant elle plaisait et
+avait le désir de plaire: sa coquetterie était tout
+intellectuelle; elle charmait à force de saillies, de naturel et
+de vivacité. Je la voyais environnée d'adorateurs, et je me
+prenais quelquefois à penser qu'elle était vraiment digne des
+hommages qu'on lui adressait, lorsque je découvris que depuis
+longtemps elle était secrètement engagée.
+
+Aux États-Unis, quand deux personnes ont reconnu qu'elles se
+conviennent, elles promettent de s'unir l'une à l'autre, et sont
+ce qu'on appelle engagées; c'est une espèce de fiançailles qui se
+font sans solennité, et n'ont d'autre sanction que le lien de la
+foi jurée.
+
+La jeune fiancée, si peu soucieuse des moyens de plaire aux yeux,
+était plus coquette qu'aucune autre, puisqu'elle l'était sans
+intérêt: ce fut le terme de mes admirations.
+
+Du reste, une excessive coquetterie est le trait commun à toutes
+les jeunes Américaines, et une conséquence de leur éducation.
+
+Pour toute fille qui a plus de seize ans, un mariage est le grand
+intérêt de la vie. En France, elle le désire; en Amérique, elle le
+cherche. Comme elle est de bonne heure maîtresse d'elle-même et de
+sa conduite, c'est elle qui fixe son choix [10].
+
+On sent combien est délicate et périlleuse la tâche de la jeune
+fille, dépositaire de sa destinée; il faut qu'elle ait pour elle-
+même la prévoyance que chez nous un père et une mère ont pour leur
+fille: en général, on doit le dire, elle remplit sa mission, avec
+beaucoup de sagesse. Au sein de cette société toute positive, où
+chacun exerce une industrie, les Américaines ont aussi la leur:
+c'est de trouver un mari. Aux États-Unis, les hommes sont froids
+et enchaînés à leurs affaires; il faut qu'on aille à eux, ou qu'un
+charme puissant les attire. Ne soyons donc pas surpris si la jeune
+fille qui vit au milieu d'eux est prodigue de sourires étudiés et
+de tendres regards; sa coquetterie est d'ailleurs éclairée et
+prudente; elle a mesuré l'espace dans lequel elle peut se jouer;
+elle sait la limite qu'elle ne doit point franchir. Si ses
+artifices méritent qu'on les censure, le but qu'elle poursuit est
+du moins irréprochable; car elle ne veut que se marier.
+
+Les occasions ne manquent point aux jeunes gens et aux jeunes
+filles qui ont à se révéler un sentiment tendre et un mutuel
+penchant. Celles-ci ont coutume de sortir seules, et les premiers,
+en les accompagnant, ne blessent aucune convenance: la seule forme
+qu'ils doivent observer, c'est de marcher séparément; car, pour
+donner le bras à une jeune personne, il faut lui être fiancé. On
+voit régner dans les salons la même liberté. Il est rare que la
+mère se mêle à la conversation qu'entretient sa fille; celle-ci
+reçoit chez elle qui lui plaît, donne seule ses audiences, et y
+admet quelquefois des jeunes gens qu'elle a rencontrés dans le
+monde, et que ne connaissent pas ses parents. En agissant ainsi,
+elle ne fait point mal; car ce sont les moeurs du pays.
+
+La coquetterie américaine est d'une nature toute spéciale; en
+France, une fille coquette est moins désireuse de se marier que de
+plaire; en Amérique, elle n'est impatiente de plaire que pour se
+marier. Chez nous, la coquetterie est une passion; en Amérique, un
+calcul. Si la jeune personne engagée continue à se montrer
+coquette, c'est moins par goût que par prudence; car il n'est pas
+sans exemple que le fiancé viole sa foi; quelquefois elle prévoit
+cette chance funeste, et tâche de gagner des coeurs, non pour en
+posséder plusieurs à la fois, mais pour remplacer celui qu'elle
+court le risque de perdre.
+
+Dans cette circonstance comme dans toutes les autres, elle
+provoque, encourage, ou repousse les soupirants avec une entière
+liberté.
+
+En Amérique, cette liberté, sitôt donnée à la femme, lui est tout
+à coup ravie. Chez nous, la jeune fille passe des langes de
+l'enfance dans les liens du mariage; mais ces nouvelles chaînes
+lui sont légères. En prenant un mari, elle gagne le droit de se
+donner au monde; elle devient libre en s'engageant. Alors
+commencent pour elle les fêtes, les plaisirs, les succès. En
+Amérique, au contraire, la vie brillante est à la jeune fille; en
+se mariant, elle meurt aux joies mondaines pour vivre dans les
+devoirs austères du foyer domestique. On lui adressait des
+hommages, non parce qu'elle était femme, mais parce qu'elle
+pouvait devenir épouse. Sa coquetterie, après avoir trouvé un
+mari, n'a plus rien à faire, et, depuis qu'elle a donné sa main,
+on n'a plus rien à lui demander.
+
+Aux États-Unis, la femme cesse d'être libre le jour où, en France,
+elle le devient.
+
+Ces privilèges de la jeune fille et ce néant précoce de la femme
+mariée accroissent beaucoup le nombre des personnes qui s'engagent
+avant de se marier. En général, le contrat purement moral, qui
+naît de ces sortes de fiançailles, se ratifie peu de temps après
+par le mariage; mais il n'est pas rare de voir les jeunes filles
+s'efforcer d'en ajourner l'accomplissement. En agissant ainsi,
+elles atteignent un double but: engagées, elles sont sûres de se
+marier, et ne sont pas encore épouses; elles gagnent la certitude
+d'un avenir de femme, en conservant leur liberté de fille.
+
+Rien, dans les femmes américaines, ne parle à l'imagination...
+cependant il est un côté de leur caractère qui produit sur tout
+esprit grave une profonde impression.
+
+On sait la moralité d'une population, quand on connaît celle des
+femmes, et l'on ne contemple point la société des États-Unis sans
+admirer quel respect y entoure le lien du mariage. Le même
+sentiment n'exista jamais à un aussi haut degré chez aucun peuple
+ancien, et les sociétés d'Europe, dans leur corruption, n'ont
+point l'idée d'une pareille pureté de moeurs.
+
+En Amérique on n'est pas plus sévère qu'ailleurs envers les
+désordres et même les débauches du célibat: beaucoup de jeunes
+gens s'y rencontrent, dont on sait les moeurs dissolues, et dont
+la réputation n'en reçoit aucune atteinte; mais leurs excès, pour
+être pardonnés, doivent se commettre en dehors des familles.
+Indulgente pour les plaisirs qu'on demande à des prostituées, la
+société condamne sans pitié ceux qui s'obtiendraient aux dépens de
+la foi conjugale; elle est également inflexible pour l'homme qui
+provoque la faute, et pour la femme qui la commet. Tous deux sont
+bannis de son sein; et, pour encourir ce châtiment, il n'est pas
+nécessaire d'avoir été coupable, il suffit d'avoir fait naître le
+soupçon. Le foyer domestique est un sanctuaire inviolable que nul
+souffle impur ne doit souiller.
+
+La moralité des femmes américaines, fruit d'une éducation grave et
+religieuse, est encore protégée par d'autres causes.
+
+Envahi par les intérêts positifs, l'Américain n'a ni temps ni âme
+à donner aux sentiments tendres et aux galanteries; il est galant
+une seule fois dans sa vie, lorsqu'il veut se marier. C'est
+qu'alors il ne s'agit pas d'une intrigue, mais d'une affaire.
+
+Il n'a point le loisir d'aimer, encore moins celui d'être aimable.
+Le goût des beaux-arts, qui s'allie si bien aux jouissances du
+coeur, lui est interdit. Si, sortant de sa sphère industrielle, un
+jeune homme se prend de passion pour Mozart ou pour Michel-Ange,
+il se perd dans l'opinion publique. On ne fait point fortune à
+écouter des sons ou à regarder des couleurs. Et comment fixer au
+comptoir celui qui connut une fois les charmes d'une vie poétique?
+
+Ainsi condamnés par les moeurs du pays à se renfermer dans
+l'utile, les jeunes Américains ne sont ni préoccupés de plaire aux
+femmes, ni habiles à les séduire.
+
+Il est d'ailleurs un élément de corruption, puissant dans les
+sociétés d'Europe, et qui ne se rencontre point aux États-Unis: ce
+sont les oisifs nés avec une grande fortune, et les militaires en
+garnison. Ces riches sans profession et ces soldats sans gloire
+n'ont rien à faire: leur seul passe-temps est de corrompre les
+femmes; jeunesse bouillante et généreuse, à laquelle il ne manque
+que de l'espace et de l'action; pareille aux grandes eaux du
+Mississipi: bienfaisantes quand elles roulent impétueuses,
+mortelles dès qu'elles sont stagnantes.
+
+En Amérique, tout le monde travaille, parce que nul n'apporte en
+naissant de grandes richesses [11], et l'on n'y connaît point la
+funeste oisiveté des garnisons, parce que ce pays n'a point
+d'armée.
+
+Les femmes échappent ainsi aux périls de la séduction: si elles
+sont pures, on ne saurait dire qu'elles sont vertueuses; car elles
+ne sont point attaquées.
+
+L'extrême facilité de s'enrichir vient encore au secours des
+bonnes moeurs; la fortune n'est jamais une considération
+essentielle dans les mariages; le commerce, l'industrie,
+l'exercice d'une profession, assurant aux jeunes gens une
+existence et un avenir. Ils s'unissent à la première femme qu'ils
+aiment, et rien n'est plus rare aux États-Unis qu'un vieux garçon
+de vingt-cinq ans. La société y gagne des existences morales
+d'hommes mariés à la place des vies licencieuses du célibat. Enfin
+l'égalité des conditions protège les mariages auxquels la
+différence des rangs est chez nous un obstacle. Aux États-Unis il
+n'y a qu'une classe, et aucune barrière de convenance sociale ne
+sépare le jeune homme et la jeune fille qui sont d'accord pour
+s'unir. Cette égalité, propice aux unions légitimes, gêne beaucoup
+celles qui ne le sont pas. Le séducteur d'une jeune fille devient
+nécessairement son époux, quelle que soit la différence des
+positions, parce que, s'il existe des supériorités de fortune, il
+n'y a point de différence de rang [12].
+
+Cette régularité de moeurs, qui tient moins aux individus qu'à
+l'état social lui-même, répand une teinte grave sur toute la
+société américaine.
+
+Il existe dans tout pays une opinion publique dominante, à
+l'empire de laquelle nulle femme ne peut se soustraire.
+
+Impitoyable en Italie pour la coquetterie qui ment, elle y
+pardonne la faiblesse qui succombe; elle exige en Angleterre des
+délicatesses de pudeur qu'elle bannit en Espagne, et n'est pas
+plus sévère à Madrid pour les écarts des sens, qu'elle ne l'est à
+Londres pour les mouvements du coeur. En Amérique, cette opinion
+condamne sans pitié toutes les passions, et n'autorise que les
+calculs; indifférente sur les sentiments, elle n'est exigeante que
+pour les devoirs.
+
+L'amour, dont le charme fait seul toute la vie de quelques peuples
+d'Europe, n'est point compris aux États-Unis.
+
+Si quelque âme ardente y ressent le besoin d'aimer et s'y
+abandonne avec passion, c'est un accident aussi rare que
+l'apparition d'un roc élevé sur la plage américaine. Malheur à cet
+être isolé au milieu de tous! Pas une sympathie qui vienne le
+trouver! pas un écho qui lui réponde! pas une force sur laquelle
+il puisse se reposer! En ce pays, on n'estime les choses que
+suivant leur valeur arithmétique. Comment réduire en dollars les
+élans de l'âme et les battements du coeur?
+
+Peut-être aime-t-on en Amérique, mais on n'y fait point l'amour.
+
+Les femmes, de nature si tendre, prennent l'empreinte de ce monde
+positif et raisonneur ...
+
+... Vous le voyez, les femmes américaines méritent l'estime, et
+non l'enthousiasme; elles peuvent convenir à une société froide;
+mais leur coeur n'est point fait pour les brûlantes passions du
+désert.»
+
+
+
+Chapitre III
+Ludovic, ou le départ d'Europe
+
+Ce langage de Ludovic produisit quelque impression sur l'esprit du
+voyageur. Le séjour de cet homme des villes au sein d'une profonde
+solitude; le contraste de ses manières polies avec sa vie sauvage;
+son jeune front chargé d'ennuis; ses discours mêlés de larmes et
+de sourire, de mystère et de franchise, de sentences graves et
+d'observations frivoles, de réticences et de longues réflexions;
+toutes ces circonstances, après avoir déconcerté les conjectures
+du voyageur et piqué sa curiosité, commençaient à faire naître son
+intérêt. Cependant il ne songea, dans le premier moment, qu'à
+démontrer la sagesse de ses projets.
+
+-- Vous venez, dit-il à Ludovic, de me présenter un coin du
+tableau. J'admets avec vous qu'il s'y peut rencontrer des
+taches;... mais l'Amérique n'en renferme pas moins les éléments
+essentiels du bonheur. Il y a, aux États-Unis, deux choses d'un
+prix inestimable, et qui ne se trouvent point ailleurs: c'est une
+société neuve, quoique civilisée, et une nature vierge. De ces
+deux sources fécondes découlent une foule d'avantages matériels et
+de jouissances morales. Je vous avouerai d'ailleurs que le
+portrait que vous venez d'offrir à mes yeux, quelque vrai qu'il
+puisse être en général, ne me paraît pas ressembler à toutes les
+femmes d'Amérique. J'en ai vu dont les passions ardentes se
+peignaient dans un regard brûlant. Ce pays contient des peuples de
+races diverses... S'il en est que refroidissent les glaces du
+pôle, il en est d'autres qu'échauffe le soleil des tropiques...
+
+À ces mots, les traits de Ludovic se contractèrent; il éprouvait
+une émotion que le voyageur ne pouvait comprendre. Celui-ci
+continuant: -- Je crois, dit-il, que nous apportons dans notre
+opinion sur les États-Unis une disposition d'esprit différente; je
+juge ce pays gravement; vous, avec légèreté... Vous êtes frappé
+des ridicules et du peu d'élégance de cette société, et vous en
+riez; et moi...
+
+-- Arrêtez, s'écria Ludovic d'une voix sévère; vous méconnaissez
+mon caractère, et votre erreur est plus cruelle que vous ne pouvez
+le croire. Non! il n'y a rien de gai, rien de frivole dans ma
+pensée... ma bouche peut sourire encore ... mais depuis longtemps
+mon coeur ne connaît plus de joie ... Vous croyez que je me suis
+éloigné des hommes parce que ma raison ne les comprend pas, ou que
+mon coeur les déteste; vous me prenez pour un méchant ou pour un
+insensé!... détrompez-vous... Mon intelligence n'est point égarée,
+et je ne hais point mes semblables, loin desquels je traîne ma vie
+malheureuse!... Pour en venir au point où je suis arrivé, j'ai
+traversé bien des abîmes... Ah! il serait à souhaiter pour vous
+que vous comprissiez mieux ma destinée; les écueils de ma vie sont
+les mêmes où je vous vois prêt à vous briser... Vos illusions
+furent les miennes; ce sont elle, qui m'ont perdu et qui causeront
+votre ruine... C'est une étrange erreur de croire que le bonheur
+se trouve en dehors des voies communes... Ce trouble de l'âme qui
+s'ennuie partout où elle est, cette inquiétude de l'esprit qui
+vous exile de la patrie, ce besoin de sensations neuves et vives,
+tous ces maux sont en vous, et ne tiennent pas à un pays plutôt
+qu'à un autre... Les lieux ne changent point les passions des
+hommes... J'ai entendu vos admirations pour l'Amérique, pour ses
+institutions, ses moeurs, pour ses forêts et ses déserts... J'en
+sais beaucoup plus que vous ne pensez sur les sujets de votre
+enthousiasme. Si je vous disais l'histoire de mon passé, ce serait
+celle de votre avenir!...
+
+En prononçant ces mots, Ludovic s'était animé d'un feu
+extraordinaire... et l'énergie de ses paroles ne rendait
+qu'imparfaitement la profondeur de ses convictions.
+
+Une réaction se fit alors dans l'âme du voyageur, qui, comprenant
+tout ce qu'il y avait de grave, de mystérieux et de touchant dans
+la position du solitaire:
+
+-- Pardonnez, lui dit-il avec intérêt, si j'ai pris votre malheur
+pour une infortune ordinaire... Mais quel est donc le secret de
+cette misère qui se présente à mes yeux sous les apparences du
+bonheur que j'envie? quelle est l'étrange fatalité qui vous
+éloigne des hommes que vous aimez, et vous retient dans une
+solitude que vous n'aimez pas?... Hélas faut-il que je vienne de
+France pour voir un compatriote si malheureux! De grâce, épanchez
+vos chagrins dans mon coeur, et puisse l'intérêt que vous inspirez
+au voyageur verser dans votre âme un peu de consolation!...
+
+Le solitaire réfléchit quelques instants... -- Eh bien, oui! dit-
+il en relevant sa tête qu'il avait inclinée, je vous raconterai
+l'histoire de ma vie... Je sais combien les hommes sont
+indifférents aux souffrances d'autrui, et je suis accoutumé à me
+passer de leur pitié. Ce n'est donc point votre compassion que je
+veux gagner par le récit de mes maux; c'est un devoir que je vais
+accomplir... Le devoir seul est assez puissant sur mon âme pour me
+contraindre à réveiller des souvenirs douloureux, que j'avais
+résolu d'ensevelir dans un oubli profond. Je suis comme le
+voyageur téméraire tombé du faîte de la montagne jusqu'au fond du
+précipice; il a perdu tout espoir de salut... cependant, portant
+un dernier regard vers les sommets dont il est descendu, il crie
+le péril aux imprudents qu'il voit s'avancer sur le bord des
+abîmes.
+
+Le reste du jour, Ludovic parut absorbé dans une profonde
+méditation; il était facile de juger, par les nuages sombres qui,
+de temps en temps, venaient obscurcir son front, qu'en repassant
+par toutes les phases de sa vie, il avait de grandes infortunes à
+traverser.
+
+Le lendemain, à l'instant où l'aurore reflétait ses teintes roses
+sur les plus hauts feuillages de la forêt, Ludovic et son hôte
+sortaient de la chaumière; ils se dirigèrent vers une roche élevée
+qui dominait l'extrémité du lac. De cette hauteur s'élançait une
+source jaillissante qui semait dans sa chute mille grains d'une
+poussière humide et argentée. Ce lac tranquille, ces bois muets,
+cette onde légère tombant sans bruit comme pour ne point troubler
+le silence de la solitude, tout dans ce lieu préparait l'âme à de
+profondes impressions.
+
+Le solitaire et le voyageur s'étant assis au pied d'un cèdre
+antique, Ludovic raconta en ces termes l'histoire de sa vie.
+
+Les grandes révolutions qui tourmentent les peuples jettent
+souvent au fond de certaines âmes un trouble profond, qui subsiste
+longtemps encore après que la surface de la société est devenue
+tranquille et que le calme est rentré dans le sein des masses.
+
+Comme je naissais, un ordre social, qui comptait quinze siècles
+d'existence, achevait de s'écrouler... Jamais si grande ruine ne
+s'était offerte aux regards des peuples;... jamais reconstruction
+si grande n'avait provoqué le génie des hommes. Un monde nouveau
+s'élevait sur les débris de l'ancien; les esprits étaient
+inquiets, les passions ardentes, les intelligences en travail;
+l'Europe entière changeait de face;... les opinions, les moeurs,
+les lois étaient entraînées dans un tourbillon si rapide, qu'on
+pouvait à peine distinguer les institutions nouvelles de celles
+qui n'étaient plus ... L'origine de la souveraineté avait été
+déplacée; les principes du gouvernement étaient changés; on avait
+inventé un nouvel art de la guerre, créé de nouvelles sciences;
+les hommes n'étaient pas moins extraordinaires que les événements;
+les plus grandes nations du monde prenaient pour chefs des
+enfants, tandis que les vieillards étaient rejetés des affaires...
+des soldats sans expérience triomphaient des bandes les plus
+aguerries; des généraux, qui sortaient de l'école, renversaient de
+puissants empires;... le règne des peuples était solennellement
+annoncé; et jamais on n'avait vu les individualités si fortes et
+si glorieuses... chacun se précipitait dans une arène que la
+fortune paraissait ouvrir à tous...
+
+J'étais enfant lorsque ces événements se passaient. Un spectacle
+de misère et de grandeur, de ruine et de création, frappa d'abord
+mes jeunes regards; des exclamations de surprise, des cris
+d'admiration, les retentissements de l'airain annonçant des
+victoires, furent les premiers bruits qui arrivèrent à mon
+oreille.
+
+J'habitais une demeure écartée des villes; j'y grandissais sous le
+toit paternel, au sein des affections les plus tendres. Le tumulte
+qui régnait en Europe ne pénétrait que de loin en loin dans cet
+asile paisible du vrai bonheur et de toutes les vertus; la vie s'y
+écoulait douce, mais uniforme; de temps en temps seulement, un
+journal, la lettre d'un ami, un soldat rentrant dans ses foyers,
+venaient tout à coup jeter comme une lumière subite sur notre
+horizon, et nous apprendre que des trônes étaient détruits ou
+élevés.
+
+Quand ces bruits rares parvenaient jusqu'à moi, ils me plongeaient
+dans de longs étonnements; ils m'apprenaient que la vie, si
+monotone autour de nous, avait ailleurs des scènes brillantes;
+alors je rêvais de gloire, de puissance, de grandeur! la
+tranquillité de nos existences me paraissait un accident au milieu
+du mouvement universel.
+
+Il se créait peu à peu au fond de mon âme un monde idéal, enfant
+de mes rêveries, de mes illusions et de mes impatients désirs,
+monde gigantesque, que ne pouvait égaler le monde réel, quelque
+grand, quelque extraordinaire qu'il fût alors... Si j'eusse été
+placé près de la scène, peut-être eussé-je aperçu les ombres aussi
+bien que les clartés; voyant agir sous mes yeux les hommes qui
+gouvernaient les nations, j'eusse été peut-être moins ébloui par
+une grandeur qui m'aurait paru mêlée de petitesse; j'aurais vu
+bien des bassesses autour de la puissance, et de larges taches
+dans un soleil de gloire.
+
+Mais mon isolement rendait plus séduisants tous les prestiges, et
+plus enivrant encore pour mon imagination le spectacle lointain
+des mouvements du monde. Ainsi je ne voyais, du vaste théâtre où
+s'agitait la destinée des peuples, que ce qui pouvait me dégoûter
+du coin de terre que j'habitais.
+
+Lorsque, tout ému encore par les récits qui avaient fait bondir
+mon coeur, je retombais au milieu du calme profond de notre
+retraite; quand, après avoir roulé dans mon esprit les plus vastes
+pensées, je me sentais ramené aux paisibles intérêts des champs...
+j'éprouvais un insurmontable ennui, et sentais une répugnance que,
+depuis, je n'ai jamais pu vaincre pour le tranquille bonheur dont
+j'étais le témoin: non que je fusse insensible à l'ordre et à la
+moralité dont l'intérieur de la famille m'offrait le touchant
+spectacle. J'étais souvent ému à l'aspect des bonnes oeuvres qui
+se faisaient sous mes yeux; car jamais un malheureux n'était
+repoussé de notre demeure, et je voyais le pauvre s'éloigner en
+nous bénissant; mais je sentais chaque jour qu'il me fallait
+quelque chose de plus encore. Je prenais à mon père ses vertus; au
+monde que j'entrevoyais, sa grandeur; je mêlais ces deux choses,
+j'en faisais un ensemble délicieux, enivrant. Bientôt elles
+s'unirent si intimement dans ma pensée, que je ne pouvais plus les
+séparer. Je n'eusse point voulu de gloire sans vertus; mais la
+vertu sans gloire me paraissait terne.
+
+Enfin les portes du monde s'ouvrirent pour moi..., je me
+précipitai dans l'arène.
+
+Déjà tout y était changé; la paix régnait en Europe; ce n'était
+point le calme du bien-être, mais l'immobilité qui suit une
+violente convulsion. Les peuples n'étaient pas heureux; ils
+étaient las et se reposaient... De vastes ambitions, d'impétueux
+désirs, quelques nobles enthousiasmes, s'agitaient encore à la
+surface de la société; mais tous ces élans n'avaient plus de
+but... Tout d'ailleurs s'était rapetissé dans le monde, les choses
+comme les hommes. On voyait des instruments de pouvoir, faits pour
+des géants, et maniés par des pygmées, des traditions de force
+exploitées par des infirmes, et des essais de gloire tentés par
+des médiocrités. Au siècle des révolutions avait succédé le temps
+des troubles; aux passions, les intérêts; aux crimes, les vices;
+au génie, l'habileté; les paroles, aux actes. Je trouvai une
+société où tout semblait encore transitoire, et où rien cependant
+ne remuait plus; une sorte de chaos régulier, époque sans
+caractère déterminé, placée entre la gloire qui venait de mourir,
+et la liberté qui allait naître... On ne s'élançait plus au
+pouvoir d'un seul bond, comme au temps de mon enfance; on n'y
+marchait non plus progressivement, comme dans les siècles qui
+avaient précédé; il existait dans le gouvernement de certaines
+règles qui, après avoir été opposées aux talents, cédaient sans
+effort sous l'intrigue.
+
+J'abordai ce nouveau théâtre, plein de vastes pensées et
+d'immenses désirs: un coup d'oeil me suffit pour découvrir combien
+peu j'y convenais.
+
+Mes passions étaient profondes et pures: mais, depuis trente
+années, mille autres avaient feint d'en sentir de pareilles, ou
+abusé de celles qu'ils éprouvaient réellement; on ne croyait plus
+à la sincérité des grandes ambitions, et tout le monde les
+redoutait. Après avoir si longtemps nourri des espérances sans
+bornes, et m'en être enivré dans la solitude, je fus presque
+obligé de les dérober aux regards des hommes.
+
+J'avais conçu des projets de réforme politique... mais alors on
+avait horreur des innovations.
+
+De même que les esprits inquiets étaient troublés par des
+souvenirs de gloire, la société, corps froid et prudent, était
+glacée par des souvenirs de sang; elle aimait sa léthargie, voyant
+dans le réveil un péril, et dans tout mouvement une crise
+mortelle.
+
+Comment d'ailleurs parvenir à exercer sur elle et sur sa marche
+quelque influence?
+
+J'essayai d'embrasser un état qui pût me mener au pouvoir... mais
+je découvris bientôt encore la vanité de ce projet. Pour suivre
+avec avantage ce qu'on appelle une carrière, il faut l'envisager
+comme l'intérêt unique de son existence, et non comme le moyen
+d'atteindre à un but plus élevé. L'exercice d'une profession
+impose mille devoirs minutieux auxquels ne saurait se soumettre
+celui qui poursuit une grande pensée. L'impatience de réussir
+suffirait pour empêcher le succès.
+
+Je ne saurais vous dire quels étaient les tourments de mon esprit,
+lorsque, plein d'idées vastes, j'étais condamné à me renfermer
+dans le cercle étroit d'une spécialité; après avoir longtemps
+considéré les objets dans leur ensemble, il me fallait descendre
+dans mille détails, et traiter des cas particuliers, à la place
+des grandes questions que j'avais méditées toute ma vie. Je
+faisais des efforts inouïs pour tirer une idée générale d'un fait;
+mais alors j'oubliais le fait pour l'idée, l'application pour la
+théorie: je devenais impropre à mon état... Une autre fois, je
+parvenais à emprisonner mon esprit dans les limites d'une question
+spéciale... mais ici je sentais mon intelligence se rétrécir, en
+même temps que je perdais l'habitude de généraliser ma pensée; et
+je m'arrêtais devant la crainte de devenir impropre à mon avenir.
+
+Plein de dégoût et d'ennui, je me retirai des affaires: j'étais
+d'ailleurs enclin à penser que, de notre temps, la droiture du
+coeur et la fixité des principes sont des obstacles au succès.
+
+Le vide dans lequel je tombai ne saurait se décrire. À l'instant
+où j'avais cru atteindre le but, je l'avais vu s'éloigner de moi
+davantage... Cependant mes passions me restaient; elles ne me
+laissaient point de repos. Je jetais autour de moi des regards
+inquiets... j'observais la scène, espérant toujours qu'elle
+changerait; mais elle ne m'offrait qu'un spectacle monotone de
+petits personnages, de petites intrigues, et de petits
+résultats...
+
+Un événement inattendu vint tout à coup ranimer mon énergie
+languissante, et sourire à mon imagination. C'était en l'année
+1825; la Grèce esclave avait murmuré des paroles de liberté... je
+vis là le parti de la civilisation contre la barbarie.
+
+Plein d'un saint enthousiasme, je courus vers la patrie d'Homère.
+Mouvements poétiques d'une jeune âme, que vous êtes nobles et
+impétueux! Hélas! pourquoi ne rencontrez-vous, dans vos élans
+sublimes, que déceptions et mensonges? J'ai scellé de mon sang la
+cause de la liberté... j'ai vu le triomphe des Grecs, et je ne
+sais pas à présent quels sont les plus vils des vainqueurs ou des
+vaincus. Il n'y a plus de Grecs esclaves des Musulmans; mais
+toujours voués à la servitude, ceux-là n'ont gagné que le triste
+privilège de se fournir de maîtres et de tyrans.
+
+Que me restait-il à faire sur cette terre de souvenirs et de
+tombeaux? Que demander aux ruines d'Athènes et de Lacédémone?
+
+Des cris de désespoir? -- Byron, génie infernal, les exhala dans
+un céleste langage.
+
+Des soupirs religieux? -- Un pieux pèlerin les a recueillis, et
+l'univers écoute encore dans une sainte émotion la voix du chantre
+divin d'Eudore et de Cymodocée.
+
+Alors, sans pensée, sans intérêt, sans but, je pris ma course au
+hasard... La nature offrit à mes yeux deux grandes choses: l'Océan
+et les montagnes. L'art eut aussi sa merveille à me montrer: il me
+conduisit devant Saint-Pierre de Rome.
+
+En présence de ces magnifiques créations, j'éprouvais de sublimes
+extases. Je ne sais pourquoi je n'ai jamais regardé la mer sans
+fondre en larmes: y a-t-il dans cette image de l'immensité quelque
+chose qui confonde la misère de l'homme? Cette grande scène, où
+s'agitent les tempêtes, où se consomment les naufrages, figure-t-
+elle à nos yeux l'écueil où l'âme se brise, et l'abîme où se perd
+la pensée?
+
+Les montagnes causent une impression plus grave; leur front
+superbe, en aspirant au ciel, imprime à l'âme une impulsion
+religieuse; elles sont comme le marchepied donné à l'homme pour
+monter vers Dieu. Oh! que la Divinité aurait un magnifique autel,
+si la basilique de Saint-Pierre couronnait la cime du Mont-Blanc!
+
+Mon pèlerinage ne fut pas de longue durée... L'Europe ennuie le
+voyageur parce qu'on y voyage depuis deux mille ans.
+
+En vain je visitais les sites les plus pittoresques, les retraites
+les plus sauvages, les palais les plus merveilleux... je ne
+faisais que passer là où mille autres avaient passé avant moi. Pas
+une terre qui n'ait été foulée aux pieds; pas une beauté de la
+nature qui n'ait été analysée; pas un chef-d'oeuvre de l'art qui
+n'ait excité des admirations. Le voyageur de nos jours n'a plus
+rien à faire, ni rien à penser; ses opinions, comme ses
+sentiments, lui sont annoncées d'avance; il faut qu'il pleure ici;
+que, plus loin, il soit saisi d'enthousiasme; il passe ainsi par
+la voie qu'ont suivie ses devanciers, à travers une multitude de
+vieilles impressions et d'émotions de commande.
+
+Je ne rencontrai d'ailleurs chez les autres peuples d'Europe rien
+qui m'enchaînât au milieu d'eux: ils sont aussi vieux et encore
+plus corrompus que nous.
+
+De retour en France, j'y retrouvai mes premiers ennuis. Que faire?
+où aller? -- Revenir à la maison paternelle? j'étais moins que
+jamais propre à en goûter le bonheur; car les obstacles accumulés
+sur mes pas, au lieu de me désenchanter, n'avaient fait qu'irriter
+mes passions.
+
+Me faudrait-il vivre éternellement dans une société où j'étais sûr
+de ne point trouver l'existence que j'avais rêvée!
+
+Alors s'offrit à mon esprit l'idée de passer en Amérique. Je
+savais peu de choses de ce pays; mais chaque jour j'entendais
+vanter la sagesse de ses institutions, son amour pour la liberté,
+les prodiges de son industrie, la grandeur de son avenir. C'était
+de l'Occident, disait-on, que désormais viendrait la lumière, et
+puis je pensais comme vous: «On trouve en Amérique deux choses qui
+ne se rencontrent point ailleurs: une société neuve, quoique
+civilisée, et une nature vierge...»
+
+Je regardai ce projet nouveau comme une inspiration divine envoyée
+au secours de mon infortune.
+
+Combien fut douce alors la lumière qui pénétra dans mon âme, et
+vint me découvrir un monde égal à mes plus beaux rêves!
+
+Avec quel enthousiasme je me précipitai vers cette chance
+d'avenir! je passai tout à coup de l'abattement à l'énergie, et
+sentis renaître en moi toutes les forces morales que donne le
+retour inattendu d'une espérance abandonnée.
+
+Un mois après j'étais à Baltimore.
+
+
+
+Chapitre IV
+Intérieur d'une famille américaine
+
+Je choisis Baltimore de préférence aux autres villes d'Amérique,
+assuré que j'étais d'y trouver un ami, Daniel Nelson, auquel ma
+famille avait, dans une occasion importante rendu quelques
+services.
+
+Le jour où j'entrai chez Nelson fut celui qui décida de mon sort.
+Je dois donc vous faire connaître cet Américain.
+
+Son premier abord n'était point agréable: un maintien sévère, un
+langage froid, des formes rudes telle était l'apparence extérieure
+de son caractère; mais cette grossière écorce cachait des vertus
+d'un grand prix; il était juste envers ses semblables, charitable
+au malheureux, et doué d'une fermeté d'esprit, que je n'ai jamais
+rencontrée dans un autre homme; il possédait encore une qualité
+que j'admirai d'autant plus en Amérique, que je l'avais moins vue
+en France: c'était de ne rien dire sans réflexion, et de ne jamais
+parier des choses qu'il ne savait pas [13].
+
+Habituellement calme dans ses discours, Nelson avait quelques
+passions sous l'influence desquelles sa froideur s'animait. La
+première, c'était un orgueil national poussé jusqu'au délire; il
+ne parlait qu'en termes magnifiques de la sagesse et de la
+grandeur du peuple américain, Sa seconde passion était une haine:
+il détestait les Anglais [14]; enfin, spectateur ardent de la
+communion presbytérienne, Nelson nourrissait dans son âme un
+sentiment voisin de l'inimitié contre les catholiques et les
+unitaires, reprochant aux premiers de croire tout, et aux autres
+de ne rien croire.
+
+J'aperçus dans le caractère de Nelson un dernier trait qui me
+frappa: quoiqu'il vécut dans une société où tout le monde a des
+esclaves [15], il ne voulut jamais en posséder aucun; il avait
+acheté dans la Virginie deux nègres, qu'il s'était empressé
+d'affranchir dès leur arrivée dans le Maryland, et dont il avait
+fait ses domestiques. L'un d'eux, nommé Ovasco, avait pour son
+maître un attachement qui ressemblait à un culte, et dont plus
+tard j'admirai les effets.
+
+Fixé depuis plusieurs années à Baltimore, Nelson occupait dans
+cette ville une haute position sociale; il avait d'abord trouvé
+dans le commerce une source féconde de fortune et de crédit. Alors
+il menait un train brillant; sur un riche équipage, ses armes
+étaient peintes, avec cette devise: «Ubi libertas, ibi patria.» La
+même inscription avait été gravée, sur le cachet dont il scellait
+toutes ses lettres, et sur lequel on lisait aussi: «John Nelson,
+1631.» C'était le nom du chef de sa famille, et la date de son
+émigration en Amérique. Nelson se plaisait à parler de cette
+antique origine, et de ceux de ses aïeux dont le nom avait laissé
+d'honorables souvenirs parmi les Américains.
+
+Cependant des idées d'ambition lui étant venues, il évita toutes
+les apparences du luxe et de la richesse, afin de se rendre
+populaire, et fut élu membre de la législature du Maryland; il
+obtint d'ailleurs successivement tous les titres honorifiques
+auxquels peut aspirer un citoyen influent des États-Unis: membre
+de la société historique, président de la société biblique [16], de
+la société de tempérance [17], de la société de colonisation [18],
+inspecteur du pénitencier et de la maison de refuge; il était, de
+plus, anti-maçon [19].
+
+Il aspira longtemps à devenir membre du congrès, mais, ayant
+échoué dans les dernières élections, il abandonna subitement
+toutes ses prétentions politiques, et, se tournant vers un autre
+objet, il se fit recevoir ministre d'une église presbytérienne.
+
+Lorsque j'arrivai chez Nelson, je le trouvai entouré de ses deux
+enfants, Georges et Marie.
+
+Le premier, à l'âge de vingt ans, portait sur un front élevé
+l'empreinte d'un caractère noble et ferme; son âme droite se
+peignait dans la franchise de son regard. Je me sentis d'abord
+attiré vers lui, et lui vers moi... bientôt une étroite amitié
+justifia nos sympathies.
+
+Sa soeur, plus jeune que lui, me parut d'une éclatante beauté;
+mais à l'époque de mon arrivée à Baltimore, je ne fis que
+l'apercevoir. Elle ne se montrait point dans le monde, où j'allais
+sans cesse; et je la voyais à peine chez son père, dont j'évitais
+la société.
+
+J'ai su plus tard apprécier Nelson et sa famille; mais j'avoue que
+la rigidité de ses principes m'avait d'abord éloigné de lui: il
+gardait dans toute leur austérité les moeurs des puritains de la
+Nouvelle-Angleterre [20]. Soir et matin, ses enfants et ses
+domestiques étant rassemblés, il leur faisait la prière en commun;
+chaque repas était également précédé d'une invocation dans
+laquelle il demandait au Ciel de bénir les mets et les fruits
+servis sur la table.
+
+Quand venait le dimanche [21], c'était tout un jour de
+recueillement et de piété.
+
+Le moindre amusement était interdit, et le temps qu'on ne passait
+point à l'office religieux s'écoulait silencieusement dans la
+lecture et la méditation de la Bible. Cette rigide observance du
+saint jour était la même par toute la ville; cependant Nelson ne
+cessait d'accuser Baltimore d'irréligion et d'impiété: «Le
+Maryland, disait-il est bien loin de valoir la Nouvelle-
+Angleterre, cette patrie des bonnes moeurs et de la religion. Du
+reste, ajoutait-il, les principes de la morale se relâchent tous
+les jours dans ce pays, et la Nouvelle-Angleterre elle-même ne se
+préserve point de la corruption générale. Croiriez-vous, me
+disait-il avec l'accent d'une douleur profonde, qu'on n'arrête
+plus les personnes qui voyagent le dimanche [22], et que la malle-
+poste elle-même, qui porte les dépêches du gouvernement central,
+circule pendant le jour du Seigneur [23]? Si ce progrès funeste ne
+s'arrête pas, c'en est fait, non-seulement de nos moeurs privées,
+mais encore des moeurs publiques: point de moralité sans religion!
+point de liberté sans le christianisme!
+
+Comme il voyait dans l'expression de ma physionomie bien moins
+d'indignation que d'étonnement: Je sais, me dit-il, que la France
+est une terre d'immoralité; tout le mal vient du papisme. Les
+catholiques ont tellement enveloppé le christianisme de formes
+matérielles, qu'ils ont perdu de vue le principe moral qui en est
+l'âme. Mais l'oeuvre de la réforme s'achèvera, la France sera
+religieuse quand elle sera protestante [24].»
+
+Ce zèle ardent pour les choses immatérielles s'alliait, chez
+Nelson, à des sentiments d'une tout autre nature: son amour pour
+l'argent était incontestable; il était rare qu'après nous avoir
+entretenus des intérêts de son église et de ses méditations
+religieuses, il n'engageât pas quelque discussion sur le meilleur
+système de banque à fonder, sur les escomptes, sur le tarif, sur
+les canaux et les routes en fer. Son langage, ses souvenirs de
+commerce et de fortune, dénotaient une passion pour les richesses
+qui, poussée à un certain point, prend le nom de cupidité;
+singulier mélange de nobles penchants et d'affections impures!
+J'ai trouvé partout ce contraste aux États-Unis: deux principes
+opposés luttent incessamment ensemble dans la société américaine;
+l'un, source de droiture; l'autre, de mauvaise foi.
+
+Au milieu d'idées et de sentiments tous nouveaux pour moi, ma
+première impression fut une répugnance, et, persuadé que la scène
+qui s'offrait à mes yeux, dans un étroit espace, ne me donnait
+point le type de la société américaine, je résolus, peu de jours
+après mon arrivée, de voir Nelson aussi rarement que je le
+pourrais sans manquer aux convenances, et de chercher dans le
+grand monde, où je tâcherais de me répandre, des relations qui me
+convinssent mieux. Le fils de Nelson, Georges, qui seul, dans
+cette maison, avait dès le premier jour gagné mon coeur, me
+présenta chez les personnes les plus considérables de la cité.
+Pendant le jour, nous visitions ensemble la ville, ses
+établissements publics et ses monuments; nous assistions aux
+assemblées politiques; nous pénétrions dans les clubs; les
+environs de la ville nous fournissaient de charmantes promenades;
+j'aimais surtout la baie de Baltimore, qui me rappelait celle de
+Naples; là chaque impression me valait un souvenir. Souvent,
+abandonnant ma barque au caprice des vents, et mon âme à ses
+rêveries, je croyais, aidé de l'illusion de mes sens et des
+infidélités de ma mémoire, respirer encore sous le beau ciel de
+l'Italie; parfois une colonne de vapeur noirâtre, sortie des
+flancs d'un navire, s'élevait dans les airs, et, se dessinant sur
+l'horizon par-dessus la cime des montagnes, dont elle semblait
+sortir, figurait à mes yeux le cratère fumant du Vésuve. D'où me
+venait ce penchant à me ressouvenir d'un pays qui m'avait donné
+tant d'ennuis, si peu de joies? Ne serait-ce pas qu'un charme
+secret se cache dans les souffrances du passé? il nous reste
+d'elles le sentiment de les avoir vaincues; et, quand on est
+encore infortuné, c'est un bien que de penser à des malheurs qui
+ne sont plus.
+
+Au déclin du jour, Georges et moi, nous cherchions, dans les
+brillantes réunions du monde, des distractions et des plaisirs.
+C'était la saison des fêtes: les bals, les concerts, se
+succédaient non interrompus.
+
+Je portais un regard avide et impatient sur cette société dont on
+parle tant en Europe, et que l'on connaît si peu! Je crus voir au
+premier coup d'oeil que je n'y trouverais rien de ce que j'y
+cherchais.
+
+Les États-Unis sont peut-être, de toutes les nations, celle dont
+la direction donne le moins de gloire aux gouvernants. Nul n'est
+chargé de la conduire; elle a besoin de marcher seule. Le
+maniement des affaires n'y dépend point de quelques hommes, il est
+l'oeuvre de tous. Là les efforts sont universels, et toute
+impulsion particulière nuirait au mouvement général. Dans ce pays
+l'habileté politique ne consiste pas à agir, mais à s'abstenir et
+à laisser faire. C'est un grand spectacle que celui de tout un
+peuple qui se meut et se gouverne lui-même; mais nulle part les
+individus ne sont aussi petits.
+
+Je crois aussi qu'aucun pays n'est plus étranger que les États-
+Unis aux grandes entreprises et aux crises politiques qui mettent
+en relief le mérite d'un homme, son génie, sa supériorité sur ses
+concitoyens. Les Américains n'ont point de guerre à soutenir,
+parce qu'ils n'ont point de voisins; et l'intérieur du pays n'est
+point sujet aux grandes perturbations, parce qu'il n'y a point de
+partis [25]. Quelles occasions de gloire reste-t-il, quand on n'a
+pas à sauver son pays de l'anarchie, ni à protéger son
+indépendance contre les attaques de l'étranger.
+
+Les États-Unis font cependant de grandes choses: leurs habitants
+défrichent les forêts de l'Amérique, et répandent ainsi la
+civilisation européenne jusqu'au fond des plus sauvages solitudes;
+ils s'étendent sur la moitié d'un hémisphère; leurs vaisseaux
+portent sur tous les rivages leur nom et leurs richesses; mais ces
+grands résultats sont dus à mille efforts partiels, qu'aucune
+puissance supérieure ne dirige, à mille capacités médiocres qui
+n'appellent point le secours d'une plus haute intelligence.
+
+Cette uniformité, qui règne dans le monde politique, se retrouve
+également dans la société civile. Les relations des hommes entre
+eux n'ont qu'un seul objet, la fortune; un seul intérêt, celui de
+s'enrichir. La passion de l'argent naît chez les Américains avec
+l'intelligence, traînant à sa suite les froids calculs et la
+sécheresse des chiffres; elle croît, se développe, s'établit dans
+leur âme, et la tourmente sans relâche, comme une fièvre ardente
+agite et dévore le corps débile dont elle s'est emparée. L'argent
+est le dieu des États-Unis, comme la gloire est le dieu de la
+France, et l'amour celui de l'Italie.
+
+C'est l'intérêt et non la moralité qui rend les Américains amis de
+l'ordre; ils poursuivent gravement la fortune.
+
+Ils ne sont pas vertueux, ils ne sont que rangés; la société des
+États-Unis refroidit l'enthousiasme sans inspirer le respect.
+
+Peu séduit de ce premier aperçu, je m'éloignai du monde et de ses
+fêtes; je résolus d'approfondir, dans la retraite, les moeurs et
+les institutions d'un peuple dont les salons ne me montraient que
+la superficie; fatigué de mouvement et du bruit, j'aspirai à
+l'isolement et me sentis attiré vers Nelson par l'austérité même
+de moeurs qui m'avait éloigné de lui.
+
+À l'instant où mes réflexions sur l'Amérique me jetaient dans
+l'abattement, en me prouvant une déception nouvelle, et comme je
+voyais fuir encore devant moi le but auquel j'avais rattaché mes
+dernières espérances, une passion, dont je ne soupçonnais point la
+puissance, vint s'emparer de mon âme.
+
+Je n'avais jamais aimé en Europe, et, après avoir vu les femmes
+d'Amérique, je ne redoutais plus le joug d'un sentiment que
+j'avais toujours regardé comme une faiblesse et comme un obstacle
+aux grands desseins. Cependant un tendre penchant était destiné à
+renouer les liens de mon existence brisée, et allait devenir
+l'unique intérêt de ma vie.
+
+
+
+Chapitre V
+Marie
+
+Depuis mon arrivée à Baltimore, je voyais chaque jour la fille de
+Nelson; mais je ne la connaissais pas. Témoin de sa beauté, je ne
+savais rien de son coeur; à peine avais-je entendu sa voix. Elle
+me montrait une froideur qui me paraissait dépasser la retenue de
+son sexe; cependant je ne pouvais m'en offenser, la voyant
+également indifférente au monde et à ses fêtes. Douée de cet
+enchantement des charmes extérieurs qui assure aux femmes tant
+d'empire, elle n'en essayait point la puissance. Il y avait dans
+sa réserve de l'humilité et presque de l'abaissement; et si
+l'innocence n'eût été marquée sur son front, on eût pensé que le
+travail intérieur d'un remords attaché à sa conscience lui donnait
+un sentiment intime de dégradation.
+
+Au sortir des salons américains, j'étais si rassasié de
+coquetterie qu'une femme simple et sans calcul fut habile à me
+charmer. À mes yeux son plus grand art de me plaire était de n'en
+point montrer le désir; bientôt mon attention éveillée découvrit
+en elle des talents et des vertus si rares que je ne pus me rendre
+compte de mon premier sentiment d'indifférence, et, en trouvant
+sous le toit de mon hôte ce trésor que j'avais failli délaisser,
+je pris en pitié la prudence de l'homme qui souvent poursuit au
+loin le bonheur dont il a près de lui la source.
+
+Nelson et son fils donnaient toutes les heures du jour aux
+affaires; Marie les consacrait à des soins secrets dont je fus
+longtemps à pénétrer le mystère; le soir, à l'heure du thé, nous
+étions toujours réunis; alors Nelson nous lisait avec emphase les
+articles de journal dans lesquels l'Amérique était louée sans
+mesure; je l'entendais répéter chaque jour que le général Jackson
+était le plus grand homme du siècle, New York la plus belle ville
+du monde, le Capitole [26] le plus magnifique palais de l'univers,
+les Américains le premier peuple de la terre.
+
+À force de lire ces exagérations, il avait fini par y croire [27].
+
+Tout Américain a une infinité de flatteurs qu'il écoute; il est
+flatté, parce qu'il est le souverain; il prend toutes les
+flatteries, parce qu'il est peuple. Ses courtisans annuels sont
+ceux qui, à l'époque des élections, l'encensent pour obtenir ses
+suffrages et des places; ses courtisans quotidiens sont les
+journaux qui, pour gagner des abonnés et de l'argent, lui débitent
+chaque matin les plus grossières adulations. J'eus plus d'une
+fois, dans le cours de nos entretiens, l'occasion de reconnaître
+qu'un Américain, si forte que soit la louange donnée à son pays,
+n'en est jamais pleinement satisfait; à ses yeux, toute
+approbation mesurée est une critique, tout éloge restreint est une
+injure; pour être juste envers lui, il faut manquer à la vérité.
+
+Ces conversations, dans lesquelles je ne répondais jamais à toutes
+les exigences de l'orgueil américain, m'embarrassaient toujours.
+Il me tardait aussi d'en voir le terme, parce qu'elles étaient
+d'ordinaire suivies de plus doux entretiens; mais leur fin se
+faisait quelquefois attendre longtemps. On ne cause point aux
+États-Unis comme en France: l'Américain discute toujours; il
+ignore cette façon légère d'effleurer la surface des questions
+dans un cercle de plusieurs personnes, où chacune place son mot,
+brillant ou terne, pesant ou léger; où celle-ci termine la phrase
+commencée par une autre, et dans lequel on aborde tout, excepté la
+profondeur des sujets. En Amérique, ou ne vise pas à l'esprit, on
+raisonne: aussi la conversation n'est-elle jamais générale; elle
+se fait toujours à deux. Suivant cette coutume, Marie et Georges
+restaient étrangers à mes discussions avec Nelson, de même que
+celui-ci ne prenait aucune part aux entretiens que j'avais ensuite
+avec Georges et Marie. Habituellement, Nelson commençait la soirée
+en demandant à sa fille s'il avait paru quelque ouvrage nouveau;
+car, aux États-Unis, les hommes ne lisent rien; ils n'en ont pas
+le temps: ce sont les femmes qui se chargent de ce soin; elles
+rendent compte de toutes les publications politiques et
+littéraires, soit à leur père, soit à leur époux, et mettent ceux-
+ci à même d'en parler comme s'ils les connaissaient. Nelson priait
+ensuite Marie de faire de la musique.
+
+La jeune fille éprouvait quelque gêne de ma présence; cependant,
+comme son père avait coutume de ne point l'écouter, elle pouvait
+croire que je ne serais pas plus attentif. En général, dans les
+salons américains, quand la musique commence, c'est le signal de
+la conversation. J'avoue que j'étais d'abord peu curieux
+d'entendre Marie: la plupart des Américaines sont au piano comme
+des automates; elles ont pris trois mois de leçons; elles
+retiennent par coeur une valse et une contredanse; quand on les
+prie de jouer, elles courent à leur piano, et, sans prélude,
+répètent en toute hâte le peu qu'elles ont appris, semblables à
+ces enfants qui savent une fable, et la débitent à tous venants
+sans la comprendre.
+
+Toutes les femmes de ce pays apprennent la musique; mais presque
+aucune ne la sent; elles en font par mode, et non par goût. «Nous
+aimons la musique comme les enfants aiment le bruit,» me disait un
+Américain. Si, au milieu de ce monde insensible, quelque harmonie
+veut éclore, elle est étouffée dans son germe par l'atmosphère
+froide et sourde dont elle est environnée, comme un son meurt en
+naissant sur une terre plate qui n'a point d'écho.
+
+Quelle fut ma surprise lorsque j'entendis la voix de Marie se
+mêler, touchante et harmonieuse, tantôt aux accords brillants
+d'une harpe, tantôt aux douces modulations d'un piano, lorsque je
+vis ses doigts se jouer, pleins de grâce et de légèreté, sur les
+cordes de l'une et sur l'ivoire de l'autre!
+
+Après avoir traversé des contrées arides, sauvages, monotones, de
+longs déserts de sable sous un soleil brûlant, si le voyageur
+rencontre par accident un frais vallon, où coule une eau
+murmurante, où la verdure sourit à ses regards, enivre ses sens de
+doux parfums, et lui donne d'épais ombrages, il s'arrête enchanté
+dans ce lieu charmant, s'y repose avec délices, et, sentant
+revenir la force à ses membres, la joie à son coeur, il croit
+trouver réunis dans cet étroit asile tous les trésors et toutes
+les beautés de la nature.
+
+Telle fut l'impression que j'éprouvai lorsque, dans la société
+froide d'Amérique, j'entendis résonner une touchante mélodie.
+
+Tout est renfermé dans une belle musique: imagination, poésie,
+enthousiasme, sensibilité, puissance de génie, tendresse de coeur,
+chant de gloire, soupirs d'amour!
+
+L'harmonie fait rêver; mais ce n'est pas une rêverie à vide ...
+Ces sons qui retentissent à mon oreille n'ont point de corps;
+c'est quelque chose de plus que la pensée, et qui est différent de
+la parole: c'est une voix mystérieuse qui ne s'adresse qu'à l'âme.
+Que signifie son langage? Je ne puis le dire, mais je le
+comprends.
+
+Ma passion pour la musique n'est pas seulement un goût frivole: je
+l'aime aussi par raison; je lui dois la seule bonne mémoire qui me
+reste, et l'on a surtout besoin de mémoire quand on n'est heureux
+que dans le passé. Chaque jour efface de mon esprit quelques-uns
+de mes souvenirs; cependant il est des événements que je
+n'oublierai jamais: ce sont ceux qu'une impression de musique me
+rappelle. Il existe chez moi un tel rapport entre la note et le
+fait contemporain, qu'avec l'accord je retrouve l'idée;
+quelquefois le refrain d'une vieille chanson nationale me reporte
+subitement dans ma patrie... il me semble que je rentre au foyer
+paternel... que j'y revois ma bonne mère, que je sens ses
+embrassements, ses caresses, et mes yeux se mouillent de pleurs.
+
+Souvent, à Baltimore, Marie chantait une romance dont le souvenir
+seul me trouble l'âme.
+
+Quelquefois elle improvisait; alors je ne sais quelle faculté
+extraordinaire se révélait en elle... Cette jeune fille si simple,
+si modeste, devenait tout à coup grande et impérieuse; elle
+commandait l'émotion dont elle était animée; elle et son luth ne
+faisaient plus qu'un; les notes semblaient des soupirs de sa voix.
+Je craignais qu'elle n'exhalât son âme dans un élan
+d'enthousiasme. Elle réunissait à la fois le génie qui crée, le
+talent qui exécute, la grâce qui embellit.
+
+En écoutant Marie, je sentis qu'il existait encore dans mon coeur
+une source de douces jouissances et de vives impressions qui
+jusqu'alors m'étaient inconnues.
+
+Dès que je pouvais échapper à Nelson, je m'approchais de sa fille.
+Non loin d'elle se tenait Georges, silencieux, qui la contemplait
+dans une extase de tendresse et d'admiration; son amitié pour sa
+soeur était touchante et l'emportait sur toutes ses autres
+affections.
+
+Pendant longtemps Marie parut importunée des rapports qui
+s'établissaient entre elle et moi; elle était ingénieuse à briser
+nos entretiens et à les rendre plus rares; elle s'affligeait
+surtout des expressions de mon enthousiasme; la peine qu'elle
+montrait n'était pas le manége de la fausse modestie qui repousse
+un éloge pour s'attirer de nouvelles louanges; sa douleur était
+trop profonde pour être feinte. Pendant que je l'applaudissais,
+son regard semblait me dire: «Votre admiration cesserait bientôt
+si vous saviez ce que je suis.»
+
+Comment retracerai-je à vos yeux les émotions de ces soirées
+écoulées sans bruit et sans éclat dans l'intérieur modeste d'une
+famille vertueuse, où je sentis naître en moi le germe de la plus
+violente comme de la plus douce passion qui jamais ait régné sur
+mon âme?
+
+Marie venait d'atteindre sa dix-huitième année; l'ensemble de ses
+traits formait une harmonie charmante, mélange de tons énergiques
+et tendres, dans lequel les douces notes prévalaient; son regard
+était mélancolique et touchant comme une rêverie d'amour; et
+cependant on voyait briller dans ses grands yeux noirs une
+étincelle du soleil ardent qui brûle le climat des Antilles; son
+front s'inclinait, courbé par je ne sais quelle douleur; et sa
+taille pleine de grâce s'appuyait sur sa dignité naturelle, comme
+la frégate légère se balance mollement sur le flot qui la
+soutient.
+
+Elle réunissait en sa personne tout ce qui séduit dans les femmes
+américaines, sans aucune des ombres qui ternissent l'éclat de
+leurs vertus. On l'eût prise pour une Européenne aux passions
+ardentes, à l'imagination vive, Italienne par les sens, Française
+par le coeur; et cette femme, Américaine par sa raison, vivait au
+sein d'une société morale et religieuse!
+
+J'avais vu quelquefois ses yeux se mouiller de pleurs au récit
+d'une action généreuse, à la voix lamentable d'un malheureux, au
+charme d'une touchante harmonie, mais un hasard fortuné vint me
+révéler toute la bonté de son coeur.
+
+
+
+Chapitre VI
+L'Alms-House de Baltimore
+
+J'avais remarqué que souvent, à la même heure du jour, Marie
+sortait seule. Ce fait n'avait en lui-même rien qui pût me
+surprendre, l'usage américain permettant aux jeunes filles de
+parcourir la ville sans être accompagnées, soit pour se promener,
+soit pour visiter leurs amies; mais ce n'étaient point les
+promenades publiques qui attiraient Marie, car je ne l'y voyais
+jamais; et comme elle ne recevait aucune visite, il n'était pas
+vraisemblable qu'elle en eût à faire. En réfléchissant aux longues
+heures de son absence, je ne pus me préserver du soupçon qu'elles
+étaient consacrées à un tendre intérêt du coeur... Mon amour pour
+Marie me fut révélé par un sentiment jaloux.
+
+Un jour, l'ayant vue s'éloigner à l'heure accoutumée, j'éprouvai
+je ne sais quelle agitation intérieure, que je pris pour la voix
+d'un sinistre pressentiment: où est l'homme fort qui, dans ses
+tourments d'amour, n'a jamais connu la faiblesse d'un mouvement
+superstitieux? Je m'imaginai que la douleur secrète dont mon âme
+était saisie m'avertissait d'un malheur affreux et présent; la
+tête pleine de fantômes et le coeur de passions, je m'élançai sur
+les traces de Marie; mais déjà elle avait disparu... Je m'arrêtai
+pensif et troublé... j'eus honte alors du vil espionnage auquel je
+me livrais; au lieu de poursuivre mes recherches dans la ville,
+j'entrai dans la première voie qui conduisait hors de ses murs, et
+marchai à grands pas, comme un méchant qui fuit le théâtre de son
+crime.
+
+J'avais fait environ un mille sur une route bordée de chaque côté
+par une haute forêt, lorsque j'aperçus à ma droite un vaste
+édifice sur le fronton duquel étaient écrits ces mots: Alms-
+House [28].
+
+Souvent, à Baltimore, j'avais entendu vanter cet établissement
+charitable; je n'éprouvais en ce moment aucune curiosité de le
+connaître; cependant je ne sais quel instinct secret m'attira dans
+cet asile de souffrances, comme si l'aspect des douleurs d'autrui
+était propre à soulager la mienne, J'entre... que vois-je? ô ciel!
+la fille de Nelson donnant des soins aux malheureux! Eh quoi!
+c'est ici que Marie... -- Cette exclamation m'échappa comme un
+remords: car la cause de ces absences mystérieuses se révélait à
+mes yeux. Cependant la honte de mes odieux soupçons s'effaça dans
+le bonheur que me fit éprouver la certitude de leur injustice. À
+mon aspect, la vierge se colora d'une charmante rougeur. -- Oui,
+s'écrièrent plusieurs voix faibles et plaintives, Marie Nelson est
+notre bon génie; elle sait des secrets pour guérir toutes les
+plaies de l'âme; son nom est béni parmi nous!
+
+Chacune de ces paroles allait à mon coeur; je dis à Marie: -- Je
+désire voir l'hospice: voudrez-vous me servir de guide à travers
+les misères de l'humanité? -- Elle me fit un signe d'assentiment.
+
+Je compris en ce moment combien il est facile d'être bon, quand on
+est heureux. Affligé, j'envisageais le mal d'autrui pour me
+distraire du mien; délivré de ma peine, j'allais voir des
+infortunes, mais c'était pour y compatir. Je connus alors l'emploi
+de ces longues heures qui avaient tant inquiété mon coeur. La
+fille de Nelson parcourait les salles, les corridors, les dortoirs
+de la maison, comme si cet asile charitable eût été sa demeure de
+chaque jour; tous les détours lui en étaient familiers; tous les
+gardiens s'inclinaient devant elle; toutes les douleurs se
+taisaient à son aspect.
+
+Il existe aux États-Unis deux systèmes de charité publique. L'un
+est celui de l'Angleterre, où tout individu qui n'a pas de
+travail, ou prétend n'en pas avoir, a droit à une aumône; principe
+en vertu duquel tout fainéant se fait pauvre et trouve dans
+l'imprudente prévoyance de la loi un secours matériel qu'il
+demanderait vainement au travail le plus opiniâtre; ce secours le
+fait vivre et le dégrade en ruinant la société. Tel est le système
+en vigueur à New York, à Boston et dans toute la Nouvelle-
+Angleterre [29].
+
+L'autre est celui des établissements de bienfaisance, où les
+indigents n'ont pas le droit légal d'entrer, mais où ils sont
+admis, sous le bon plaisir des préposés de l'autorité publique.
+Suivant cet ordre d'idées, la société ne contracte point
+l'obligation de soutenir tous les faibles; elle en soulage le plus
+grand nombre possible. Comme son assistance peut être refusée au
+pauvre, nul ne feint la misère, certain qu'il est de la honte,
+sans être sûr du secours. Ce système, adopté en France, est
+également suivi dans le Maryland.
+
+L'Alms-House de Baltimore contient trois sortes de malheureux: des
+pauvres, des malades, des aliénés.
+
+Marie ne rencontrait, au milieu d'eux, que des sentiments d'amour,
+de respect et de reconnaissance. -- Voyez, me disait-elle, cette
+jeune femme au visage creux et pâle, aux regards éteints; elle
+était belle jadis, et soutenait de son travail ses enfants pauvres
+comme elle; maintenant elle se consume de langueur... hélas! elle
+tombera bientôt, abattue par le mal funeste qui, dans ce pays,
+moissonne tant de jeunes existences.
+
+Cependant elle s'approchait du lit de la phtisique, prenait sa
+main, y déposait une larme: -- Ne pleurez point, ma bonne
+demoiselle, disait la pauvre femme... je vous ai vue ce matin...
+je serai bien le reste du jour.
+
+Ensuite Marie s'arrêta près d'une jeune fille. -- C'est, me dit-
+elle, une aveugle-sourde-muette de naissance; quoique dépourvue
+des sens principaux par lesquels les idées nous arrivent, elle est
+douée d'une grande intelligence, éprouve des impressions très
+vives, et parvient à les exprimer. Sans doute, la privation des
+sens qui lui manquent rend plus fins et plus énergiques les seuls
+qu'elle possède, l'odorat et le toucher. Voyez comme elle me
+reconnaît à mes mains, à mes vêtements! comme elle m'embrasse
+tendrement! combien elle est heureuse de me presser sur son coeur!
+
+Et la pauvre fille tressaillait dans les bras de Marie, lui
+prodiguait mille caresses. L'infortunée, qui ne savait point que
+la société a des joies, se réjouissait pourtant; le sourire était
+toute sa physionomie, et l'on voyait sur ses lèvres une expression
+de contentement, qu'elle n'imitait point des visages d'autrui.
+
+Que se passait-il dans cette âme tout environnée de ténèbres! d'où
+lui venaient ses tendres émotions? elle ne connaît point le monde
+où nous vivons... mais n'a-t-elle pas aussi un monde à elle, animé
+d'idées, de sentiments, de passions qui lui sont propres? et ce
+monde, le connaissons-nous mieux qu'elle ne connaît le nôtre? Tout
+dans son être intelligent est obscurité pour nous, comme pour elle
+tout ce qui l'entoure est une nuit profonde.
+
+La fille de Nelson recevait mille bénédictions sur son passage. --
+Oh! disait celui-ci, nous crions à Dieu du fond de notre coeur
+pour qu'il vous donne d'heureux jours! -- Le Ciel vous comblera de
+ses grâces, disait un autre, parce que vous visitez les affligés.
+
+J'admirai, dans cette occasion, combien les femmes nous sont
+supérieures dans l'exercice de la charité.
+
+Leur bienfait n'est jamais à charge, parce que, avec elles, comme
+c'est le coeur qui donne, c'est aussi le coeur qui reçoit. Au
+contraire, l'humanité des hommes leur vient presque toujours de la
+tête. Ce principe de la bienfaisance la rend pesante aux
+malheureux; en effet, si la raison veut que le riche soit
+secourable au pauvre, elle enseigne aussi que l'obligé est au-
+dessous du bienfaiteur, comme le pauvre est au-dessous du riche.
+Il n'en est point ainsi selon les lois du coeur et de la religion,
+d'après lesquelles, le plus pauvre étant l'égal du plus opulent,
+la reconnaissance est la même entre celui qui dispense le
+bienfait, et l'indigent qui procure au riche le bonheur de le
+distribuer. L'homme protége par sa force; la femme, avec sa
+faiblesse, console.
+
+Cependant des cris lamentables frappent mon oreille. -- C'est, me
+dit Marie, la voix des infortunés privés de leur raison.
+
+Deux d'entre eux excitèrent d'abord mon attention et ma pitié; ils
+étaient arrivés à la folie par des voies tout opposées.
+
+Le premier, condamné pour homicide à la réclusion solitaire, était
+devenu fou dans sa cellule, et, de la prison pénitentiaire, était
+passé dans l'hospice. Sa folie avait quelque chose de cruel comme
+son crime; il rêvait, durant la nuit, qu'un aigle planait sur sa
+tête, épiant l'instant de son sommeil pour lui dévorer le coeur;
+le jour même, il était assailli de fantômes sanglants, et, quand
+je le vis, il adressait à ses geôliers un étrange reproche: Quelle
+barbarie! s'écriait-il en me regardant, comme pour me demander
+justice; j'avais pour compagnon dans ma cellule un papillon, et
+les cruels l'ont tué! -- Marie m'assura qu'il n'y avait rien de
+vrai dans ces paroles; ainsi la destruction imaginaire d'un
+insecte était devenue le supplice de cet homme, meurtrier de son
+semblable!
+
+L'autre était une jeune fille, parfaitement belle, dont une
+ferveur religieuse, poussée à l'excès, avait égaré la raison, son
+front était empreint d'une candeur charmante; dans ses beaux yeux
+noirs, qu'elle tenait incessamment levés vers le ciel, se montrait
+le sentiment d'une béatitude parfaite; rien de terrestre
+n'attirait son attention; rien ne troublait les délices de son
+extase: c'était vraiment un ange, car elle vivait déjà dans les
+cieux; elle ne comprenait rien à ce monde: donc elle était folle.
+
+Ainsi, partis de deux points contraires, ces infortunes sont
+parvenus ensemble au même but, l'un par le crime, l'autre par
+l'innocence! Ce sont là les mystères de l'humanité; le même asile
+recèle l'âme candide et pure qui rêvait ici-bas des félicités du
+ciel, et l'être cruel qui cherchait sa joie dans le sang des
+hommes; la société les a bannis tous deux de son sein, comme si
+elle ne comportait pas plus l'extrême bien que l'extrême mal!
+
+Je me livrais à ces tristes réflexions, lorsque j'entendis des
+hurlements affreux. -- Ce sont, me dit un geôlier, les cris d'un
+nègre atteint de démence furieuse; voici la cause de sa folie: il
+existe, dans le Maryland, un Américain dont la profession est
+d'acheter et de vendre des esclaves. Il en fait un immense
+commerce, et c'est peut-être aux États-Unis, le plus grand
+marchand de chair humaine: toute la population de couleur le
+connaît et l'abhorre; il semble que l'odieux de l'esclavage se
+personnifie en lui. Le pauvre nègre dont vous entendez la voix fut
+amené par cet homme de la Virginie dans le Maryland, pour y être
+vendu, et subit, durant la route, de si cruels traitements, que sa
+raison s'égara. Depuis ce temps, une idée fixe le poursuit et ne
+lui laisse pas un seul instant de repos; il croit voir toujours
+son ennemi mortel à ses côtés, épiant le moment favorable pour
+couper sur son corps quelques lambeaux de chair, dont il le
+suppose affamé. Sa fureur est si grande que nul ne peut
+l'approcher; il prend pour le marchand de nègres chaque personne
+qu'il aperçoit; un seul être a sur lui quelque puissance; ses cris
+s'apaisent quand il voit Marie Nelson. Je ne sais par quelle
+tendre compassion et par quel charme, au pouvoir des femmes
+seules, elle a pu trouver accès dans son coeur; il est, à la
+vérité, de tous les malheureux renfermés dans cette enceinte,
+celui pour lequel elle témoigne la plus vive sympathie; et c'est
+ce que je ne puis comprendre ... car enfin, ce n'est qu'un homme
+de couleur!
+
+-- Nous approchions de la cellule d'où partaient des cris de
+fureur. -- Regardez, me dit le geôlier en m'ouvrant la porte.
+
+Et je vis un nègre de haute stature, à figure énergique et mâle;
+il portait sur ses traits des signes de noblesse, ses membres
+annonçaient une grande force musculaire; sa bouche écumait de
+rage, et ses yeux roulaient des éclairs d'indignation. À mon
+aspect, il se posa dans une attitude défensive, se faisant une
+arme des fers dont il était chargé. -- Monstre! s'écria-t-il en me
+regardant, tu as soif de mon sang!! mais n'approche pas!!... --
+Et, en parlant ainsi, il me montrait des dents blanches comme
+l'ivoire, incrustées dans l'ébène, faisant signe que, si
+j'avançais, il allait me dévorer.
+
+Alors Marie, prenant ma place: -- Mon ami, lui dit-elle, C'est
+moi. -- Ce peu de mots eut la magie d'arrêter ses transports. --
+Oh! répliqua-t-il d'une voix douce, je ne crains rien quand je
+vous vois; tout le monde veut ma mort, excepté vous.
+
+Marie s'efforça de lui persuader que nul en ce lieu ne pouvait
+attenter à ses jours. Dès qu'elle se fut éloignée, je voulus juger
+de l'ascendant de ses paroles; je regardai une seconde fois le
+nègre, dont la fureur avait déjà repris son cours.
+
+Sa folie présentait une image affreuse, et j'en conservai une
+pénible impression; cependant ce sentiment était adouci par le
+souvenir de la compassion que lui donnait Marie. Depuis que
+j'étais en Amérique, je n'avais pas encore vu un blanc prendre en
+pitié le sort d'un nègre; j'entendais dire sans cesse que les gens
+de couleur n'étaient pas dignes de commisération, et ne méritaient
+que le mépris; la fille de Nelson, du moins, ne partageait point
+cet odieux préjugé.
+
+Je revins seul à la ville, Marie n'ayant point voulu que je
+l'accompagnasse. -- Peut-être un jour, me dit-elle, vous me saurez
+gré de mon refus. -- Je ne compris pas le sens de ces paroles.
+
+J'emportai de l'Alms-House des émotions diverses. On ne voit pas
+sans un cruel serrement de coeur, assemblées sur un même point,
+toutes les infirmités de notre pauvre nature; mais il n'était pas
+un triste ressouvenir qui ne contint le germe d'une douce pensée:
+chacune des souffrances dont je gardais la mémoire me rappelait
+l'ange des consolations.
+
+Vous l'avouerai-je encore? -- Je conservais, de cette visite dans
+l'asile de toutes les détresses, une impression de bonheur
+personnel que je me suis souvent reprochée. Ma pitié pour le
+malheur était sincère; cependant ce sentiment ne remplissait pas
+seul mon âme. Il me restait assez d'égoïsme pour penser que, de
+toutes ces afflictions, aucune n'atteignait mon existence. Marie
+près de moi, la grâce de sa personne, encore embellie par l'éclat
+de sa charité; les promesses de bonheur que je trouvais dans son
+amour; tout un avenir de délices qui s'ouvrait devant moi; ces
+images riantes venaient dans ma pensée contraster avec les vies
+misérables et abjectes de ces êtres disgraciés, honte de la
+nature, rebut de la société, voués dès leur naissance à tous les
+opprobres, à toutes les infirmités, à toutes les douleurs du corps
+et de l'âme! Et je jouissais secrètement de cette comparaison, me
+croyant supérieur parce que j'étais plus heureux. Hélas! quel eût
+été mon abaissement, si, foudroyant mes orgueilleuses passions,
+une voix du ciel fût descendue dans mon âme, et m'eût annoncé que
+je souffrirais un jour des angoisses inconnues à tous ces
+infortunés!
+
+Cependant le souvenir de l'Alms-House et de la vierge charitable
+que j'y avais rencontrée ne sortait plus de ma mémoire.
+
+Ce que n'avaient pu ni les affections de famille, ni les liens de
+la patrie, ni la séduction des grands spectacles de la nature, une
+femme éteignit mon ambition, corrigea tout à coup mon humeur
+inquiète et aventureuse, et je ne vis plus qu'un avenir possible,
+aimer toujours Marie; je n'aspirai qu'à un seul bonheur, être aimé
+d'elle.
+
+J'étais venu en Amérique pour chercher le remède à un besoin
+insatiable d'émotions violentes et d'élans sublimes; et un
+sentiment plein de douceur rendit la paix à mon âme troublée, et
+régla les mouvements désordonnés de mon coeur.
+
+Je venais pour contempler le développement d'un grand peuple, ses
+institutions, ses moeurs, sa merveilleuse prospérité; et une femme
+me parut le seul objet digne de mon admiration et de mon
+enthousiasme.
+
+
+
+Chapitre VII
+Le mystère
+
+Je disais à Marie mon amour, mes voeux mes espérances... mais elle
+recevait étrangement les révélations de mon coeur.
+
+Un rayon de joie brillait dans ses beaux yeux, qu'un nuage de
+tristesse voilait presque aussitôt.
+
+Elle évitait ma présence, et semblait pourtant heureuse de me
+voir; son regard rencontrait encore le mien, mais comme s'il lui
+eût échappé; sa voix, naturellement douce, était altérée; sa
+bouche souriait encore, mais ses paupières étaient entourées d'un
+cercle de mélancolie qui, chaque jour, devenait plus sombre.
+
+Je l'interrogeais souvent sur les causes de son chagrin. Une fois
+elle me dit: «Toutes vos paroles promettent le bonheur, et ma
+destinée me condamne à une vie malheureuse; vous voyez quel abîme
+nous sépare.»
+
+Si je la questionnais davantage, elle ne me répondait que par un
+silence morne et un regard déchirant.
+
+Depuis ce moment, je ne quittai plus Nelson et ses enfants.
+
+Nous ne nous séparions que le dimanche à l'heure des offices
+religieux: ils allaient au temple presbytérien, et moi à l'église
+catholique.
+
+Je remarquais chez eux une grande régularité dans
+l'accomplissement de leurs devoirs pieux. Un jour Georges étant
+arrivé au temple quelques instants après le commencement de
+l'office, Nelson, au retour, lui adressa une réprimande sévère:
+Comprenez-vous, s'écriait-il, quelle serait la joie des unitaires
+et des méthodistes s'ils apercevaient le moindre refroidissement
+dans le zèle de notre congrégation?
+
+Je voyais avec chagrin chez Nelson ces passions ardentes de
+sectaire; car je craignais qu'elles n'élevassent une barrière
+entre sa fille et moi. Souvent il me parlait de sa religion et de
+la mienne; une fois il me dit: Vous jugez notre culte, et vous ne
+le connaissez pas; venez au temple des presbytériens. Je consentis
+à sa proposition, et, le dimanche suivant, j'accompagnai Nelson et
+ses enfants à leur église, où je pris place dans leur banc. Je pus
+suivre l'office exactement, grâce aux soins de Marie, qui m'avait
+prêté un livre saint, et ne manquait pas, quand une prière
+finissait, de m'indiquer celle qui allait suivre.
+
+L'impression de ce culte, nouveau pour moi, fut profonde. Dans nos
+églises catholiques, il semble que nous ayons toujours, pour
+intermédiaire de la prière entre Dieu et nous, le prêtre saint, sa
+parole mystérieuse, la pompe de la cérémonie, l'encens qui monte
+de l'autel, les chants sacrés et toute la solennité du lieu.
+L'oeil rencontre toujours an fond du sanctuaire une gloire
+rayonnante qui éblouit...
+
+Dans le simple édifice qui sert de temple aux protestants, l'homme
+se trouve immédiatement en rapport avec Dieu; il lui parle à lui-
+même, sans langage consacré, sans rit solennel. Le ministre, sa
+parole, son costume, ne sont rien; il n'a point de caractère
+supérieur à ce qui l'entoure.
+
+Le temple ne contient que des intelligences égales, s'adressant à
+l'intelligence suprême.
+
+Le catholique se prosterne et s'humilie: il adore Dieu à travers
+des mystères et des nuages... Le protestant prie le front haut,
+l'oeil levé vers le ciel; il regarde Dieu en face; c'est un beau
+culte... mais c'est un culte orgueilleux! L'homme est-il assez
+fort pour se mesurer de si près avec la divinité? Est-il assez
+grand pour supporter l'approche de tant de grandeur? Peut-on
+adorer ce qu'on comprend?
+
+En revenant de l'église presbytérienne, je sentais mon âme
+troublée, et des passions tumultueuses s'élevaient dans mon sein.
+Nelson m'interrogea, je lui dis: Votre religion me semble digne
+d'un être intelligent et libre: cependant l'homme est aussi un
+être sensible, qui a besoin d'aimer, et ce culte n'a point touché
+mon coeur.
+
+Nelson ne fit aucune réponse.
+
+-- Hélas! s'écria Marie, faut-il désirer dans ce monde ce qui
+prépare l'âme aux tendres affections! -- Elle n'acheva pas.
+
+Les réticences de Marie, le vague de ses paroles, me tourmentaient
+chaque jour davantage; sans cesse je demandais au ciel de dissiper
+ce nuage mystérieux. Je n'aurais pas tant désiré que l'ombre
+s'évanouît, si j'eusse prévu qu'une lumière fatale allait éclairer
+mes regards.
+
+J'avais coutume de me promener dans le voisinage de la colonne
+élevée en la mémoire de Washington: ce lieu est solitaire, et on
+est tout surpris, à côté d'un monument qui sera un jour le plus
+bel ornement de la cité, de trouver une forêt sauvage, et comme le
+commencement du désert. C'était là que je recueillais mes pensées
+et que je passais en revue mes impressions; je trouvais un charme
+extrême dans ces méditations silencieuses.
+
+Un jour je poursuivais le cours de mes rêveries au travers de la
+forêt, ne prenant pour guide que le caprice de ma pensée, ou
+plutôt marchant au hasard, devant moi, sans calcul, et sans autre
+souci que d'éviter la rencontre des arbres et l'embarras des
+lianes. Dans ce mouvement aventureux de mon corps, je sentais ma
+pensée plus libre, mon âme plus dégagée de ses entraves, mon
+imagination plus hardie dans ses élans. Chaque pas que je faisais
+me découvrait une scène nouvelle, chaque impression me donnait une
+idée grande ou un tendre sentiment. Il y a dans les murmures de la
+brise parmi les roseaux, dans le feuillage frémissant des vieux
+chênes, une voix grave qui parle au génie de l'homme, et les
+savanes de la forêt enseignent de touchantes harmonies aux coeurs
+qui savent le mieux aimer.
+
+Ah! comme, dans un profond isolement, une impression de douleur
+s'empare violemment de nos sens! Au souvenir de Marie, si belle et
+si affligée, je sentis mon coeur se gonfler de chagrin et d'amour.
+Ô vous, qui portez une âme troublée, ne vous éloignez pas du
+monde; car, dans le silence de la solitude, on entend mieux la
+voix des passions; le calme de la nature fait mieux sentir les
+agitations de l'âme, et il semble qu'il y a dans le désert un vide
+immense, que le coeur de l'homme ait reçu la mission de combler.
+
+Au milieu de ce silence sonore, sous ces voûtes retentissantes de
+verdure et de feuillage, je laissai tomber de mes lèvres le nom de
+Marie. Je m'arrêtai soudain; il me semblait que ma bouche avait
+été indiscrète: on craint peu de jeter des paroles au murmure des
+vents, au frémissement des feuilles; mais le silence de la
+forêt!... comme il est attentif à tout recueillir! c'est comme
+l'assemblée qui écoute muette: plus elle se tait, plus elle agite
+l'orateur.
+
+Si cette sensation de terreur ôte des forces à l'homme qui parle,
+elle en donne à celui qui veut prier; car tout est religieux dans
+le silence de la nature.
+
+«Ô mon Dieu! m'écriai-je, si votre bras s'appesantit sur moi,
+qu'il devienne secourable à l'être faible qui n'a point d'appui!»
+Et je priai du fond de mon coeur.
+
+Je n'avais point encore aussi bien senti toute la force de mon
+amour pour Marie. L'image de sa douleur se présentait à ma pensée
+comme un remords: si j'étais innocent de ses peines, n'étais-je
+pas coupable de ne les point guérir? L'amour qui s'afflige des
+plaisirs dont il n'est pas l'auteur, est malheureux aussi des
+larmes mêmes qu'il n'a pas fait couler, et dont il ne tarit pas la
+source.
+
+Un cardinal de Virginie, voltigeant dans les magnolias, éblouit
+mes regards de son plumage rouge, et interrompit ma méditation. Je
+m'aperçus que je m'étais égaré.
+
+J'essayai de retourner sur mes pas; mais, dans ma course rapide,
+j'avais laissé si peu de traces que je ne pus les retrouver.
+
+Je jugeai à peu près, par la position du soleil, de la place où
+j'étais, et de la direction que je devais prendre pour retourner à
+Baltimore; mais, dans une forêt, la plus légère déviation de la
+ligne qu'on doit suivre vous jette hors de votre route; et, après
+mille courses en sens opposés, après mille tentatives vaines pour
+retrouver mon chemin, je m'arrêtai tout haletant, sentis mes
+genoux fléchir et tombai au pied d'un cèdre à demi renversé par
+l'orage.
+
+En ce moment, la forêt devenait de plus en plus silencieuse; les
+ombres s'allongeaient autour de moi, et l'oiseau moqueur saluait
+d'un dernier cri les derniers rayons du soleil mourant sur la cime
+des grands pins. Mes forces étaient épuisées, le sommeil s'empara
+de mes sens.
+
+Ma présence dans la forêt aux approches du soir et
+l'assoupissement dans lequel je tombai n'étaient point sans
+danger. Aux dernières clartés du crépuscule succède toujours, dans
+le sud de l'Amérique, une humidité froide et pénétrante; cette
+fraîcheur soudaine, exhalée de la terre, est pernicieuse, et
+j'allais en recevoir l'impression funeste.
+
+Cependant le péril était loin de ma pensée. J'avais le coeur plein
+des émotions qui venaient de m'agiter. L'image de Marie était
+toujours devant moi; je m'étais endormi dans son souvenir: des
+songes légers m'entretenaient de son amour et présentaient à mes
+yeux mille charmantes apparitions; il me semblait voir la fille de
+Nelson assise à mes côtés. Sa beauté, sa grâce, enivraient mes
+regards. Mais sa tristesse mystérieuse troublait ma joie; je lui
+disais: «Marie! pourquoi pleures-tu? quel tourment secret peut
+déchirer ton coeur? Ange de douceur et de bonté, serais-tu sur la
+terre pour souffrir, toi dont le regard seul enchante et console?
+Si tu es malheureuse, pourquoi ne déposes-tu pas ton coeur dans le
+coeur d'un ami? Hélas! tu ne peux savoir combien tu es aimée de
+Ludovic. Toi seule as ranimé du feu de tes regards ma vie pâle et
+près de s'éteindre, et mon âme, jadis avide, insatiable, se
+réjouit maintenant du sentiment unique dont elle est remplie.» Et
+j'entendais sa douce voix me répondre par des accents tendres et
+mélancoliques; je prenais sa main; je la pressais sur mon coeur;
+je la couvrais de baisers, et l'arrosais de mes larmes.
+
+Tout à coup je me réveille... je sens l'impression d'une main qui
+glisse doucement sur mon front; j'entr'ouvre les yeux... Que vois-
+je! ô mon Dieu! Marie! Marie agenouillée près de moi, et levant au
+ciel ses mains suppliantes.
+
+Oh! jamais tant de sentiments divers ne se pressèrent à la fois
+dans le fond de mon coeur!
+
+Si rien n'est plus triste que le réveil quand il dissipe le
+fantôme d'un rêve charmant, quoi de plus doux qu'un songe d'amour
+et de volupté, qui par une touchante erreur, attendrit notre âme,
+et la prépare aux impressions d'une délicieuse réalité? Ce
+bonheur, dont le sommeil ne m'avait offert que la chimère, j'en
+jouissais maintenant, et j'y mêlais tous les prestiges de
+l'illusion qui n'était plus.
+
+D'abord je fus muet en présence de celle qui était toute ma vie,
+car je ne savais pas si quelque vision n'abusait pas mes sens. Je
+croyais m'être réveillé; mais n'était-ce pas plutôt le
+commencement d'un songe?
+
+-- Ô mon Dieu! me dit-elle, Ludovic! fuyons ces lieux: bientôt la
+nuit sera venue, un froid mortel va succéder à la brûlante chaleur
+du jour.
+
+-- Marie! m'écriai-je alors, es-tu l'ange de mes jours, le bon
+génie de ma destinée? ou viens-tu, sylphide décevante, tromper mes
+sens, et te jouer de mon infortune?
+
+-- Je n'ai jamais trompé, répondit la vierge avec une émotion
+pleine de charme; je suis une fille au coeur simple et droit; je
+vous ai vu, Ludovic, partir pour la forêt, et, comme vous n'étiez
+point revenu au déclin du jour, j'ai craint pour votre vie... J'ai
+prévu que vous étiez égaré, et j'ai frémi à la pensée du péril qui
+vous menaçait...
+
+-- Ô ma bien-aimée! quel généreux dévouement!... mais ces dangers
+tu vas les partager avec moi!
+
+-- Ne craignez rien, me répondit-elle; je sais tous les détours de
+la forêt: ici, pas une mousse que je n'aie foulée aux pieds, pas
+un arbre dont je ne connaisse les ombres du matin et du soir! Les
+femmes de Baltimore se montrent à l'envi sur les places publiques;
+moi, je chéris ces retraites solitaires, ou du moins...
+
+Elle s'arrêta pensive un instant... -- Hâtons-nous, ajouta-t-elle.
+Et en prononçant ces mois, elle se mit en marche, et m'entraîna
+sur ses pas. J'avais saisi sa main; mes larmes coulaient en
+abondance; j'éprouvais mille sentiments que je ne pouvais
+exprimer. Je lui dis cependant:
+
+-- Marie, avant de savoir si j'étais aimé de toi, je sentais au
+fond de mon coeur un feu brillant qui le dévorait; le plus tendre
+des sentiments se mêlait pour moi de tourments amers, et de
+cruelles agitations... mais tu viens de me prouver que tu m'aimes,
+et je sens pénétrer dans mon âme des émotions d'une douceur
+inconnue... mon amour est plus ardent encore; mais il est
+tranquille... Oh! je t'en conjure, abandonne-toi, comme moi, au
+charme enivrant de cette impression pure et sans mélange.
+Cependant un chagrin me reste: je vois ta mélancolie; Marie, tu me
+caches quelque douleur. Tu ne crois donc pas à mon amour? Hélas!
+pourquoi un écho de cette forêt ne te dit-il pas les sentiments
+que tout à l'heure je confiais au désert
+
+-- Plût au ciel dit Marie, que je n'eusse point entendu ces
+révélations solitaires! Ludovic, pendant votre sommeil, votre voix
+murmurait des paroles enchantées, qui mettent le comble à mon
+infortune. Hélas!...
+
+Elle n'acheva pas, Je voyais se presser les battements de son
+coeur; et ses yeux chargés de larmes s'efforçaient de ne pas
+pleurer.
+
+-- Quel est donc, ce mystère? m'écriai-je avec force; Marie, je
+t'en supplie, ouvre-moi ton âme, que je sache ton infortune comme
+tu sais mon amour! chacune de tes plaintes viendra s'éteindre dans
+mon coeur. La douleur n'est point semblable au bruit qui s'accroît
+en retentissant; elle cesse quand elle trouve de l'écho... Ma
+bien-aimée! laisse ta tète se pencher vers la mienne, appuie sur
+moi ta faiblesse; le parfum des plus douces fleurs est moins suave
+que le mélange de deux souffles amis, et tu ne sais pas tout ce
+que donne de force l'union de deux poitrines qui respirent
+ensemble... Va, quelle que puisse être ta destinée, tu ne seras
+pas aussi heureuse de ma protection que je serai fier de ton
+amour... Marie! sois mon amie! sois mon épouse chérie! Si, sur
+cette terre dévouée aux orages, tu dois être courbée par
+l'ouragan, tu trouveras du moins un abri où reposer ta tête; tes
+larmes les plus amères s'adouciront en se mêlant à celles d'un
+ami; et si, des flancs d'un nuage sombre, la foudre sortait pour
+nous frapper tous deux, étroitement enlacés, coeur contre coeur,
+il nous serait doux encore de mourir ensemble et de rendre dans
+les bras l'un de l'autre un dernier soupir de vie et de volupté.
+
+Ainsi je disais; Marie gardait le silence; cependant nous
+marchions et nous approchions de Baltimore, hélas! trop
+rapidement. Oh! comme alors j'aurais béni le ciel s'il nous eût
+égarés dans notre route! quelle ivresse dans tout mon être! quel
+délire au fond de mon coeur!
+
+Ce long entretien de mes passions avec la solitude; ces secrets
+d'amour confiés au désert, et surpris au sommeil; tant de bonheur
+succédant au péril; Marie, ma libératrice, mon guide, ma compagne;
+nos voix unies, nos bras entrelacés, notre marche dans le silence
+du soir; et à la fin du jour la douce clarté de l'astre des nuits
+venant avec son cortège de tendres rêveries; tout un monde de
+sentiments, d'idées, de passions, qui s'agitait dans mon coeur au
+milieu d'un monde muet et d'une nature endormie: ces vives
+impressions, météore de l'âme, apparaissent à mon souvenir en
+traits de feu.
+
+J'interrogeais encore Marie, et je lui disais:
+
+-- Pourquoi repousses-tu ce sourire qui te cherche? Écoute, mon
+coeur ne bat-il pas d'accord avec ton coeur? ne sens-tu pas mon
+âme se mêler à la tienne? elles s'unissent, se confondent, et
+nulle puissance ne peut plus les diviser. Malheur à celui qui
+romprait cette alliance sacrée! malheur!...
+
+-- Arrêtez! s'écria Marie; elle se tut quelques instants:
+
+-- Ludovic, reprit-elle ensuite, je n'essaierai point de vous
+peindre les sentiments dont mon âme est remplie... Vous venez de
+me parler une langue dont je comprends le sens, parce que c'est
+celle du coeur; mais je n'en sais pas les mots... Ah! de grâce,
+cessez des discours qui m'enivrent et me désolent! L'image du
+bonheur est trop cruelle pour qui ne saurait être heureux. Vous
+m'aimez, Ludovic... Mon Dieu! cet amour, qui fait ma joie, est le
+gage de mon infortune... Ah! ma destinée est affreuse! Encore un
+jour... et vous en saurez le secret...
+
+Cependant nous touchions aux portes de la cité. -- Demeurez, me
+dit-elle d'une voix impérieuse; voici la ville... je dois être
+seule.
+
+En prononçant ces mots, elle s'éloigna, me laissant plein d'un
+trouble profond.
+
+Oh! que les heures d'incertitude sont longues et cruelles, quand
+on est sûr d'un malheur, et qu'il n'y a de douteux que sa nature!
+
+Le malheur connu donne à l'âme un point d'appui. Elle souffre;
+mais elle sait la cause de sa souffrance; elle s'y arrête, s'y
+attache, et ce profond sentiment de sa peine est une proie dont
+elle se saisit.
+
+Mais une infortune qu'on sent avant de la connaître, un mal
+insaisissable qui se présente à l'imagination sous mille formes
+diverses, une douleur vague et poignante dont on ignore la cause
+le genre et la durée: un pareil supplice, comment le supporter?
+Quelles forces morales faut-il appeler à son secours? doit-on se
+raidir ou plier? l'âme s'armera-t-elle du courage qui se résigne,
+ou de l'énergie qui combat?
+
+Les conjectures et les terreurs se succédèrent dans mon esprit
+avec une incroyable rapidité... Je supposai tous les malheurs
+possibles, excepté le véritable. Les heures s'écoulaient
+lentement, comme toutes celles qui sont comptées.
+
+Le lendemain, je ne sais quelle puissance irrésistible me ramena
+vers la forêt solitaire. Peut-être la fille de Nelson y
+reviendrait pour me donner la révélation promise.
+
+Ah! comme, en parcourant ces lieux tout pleins d'une émotion
+récente, je me sentis l'âme troublée! Toutes mes impressions,
+amères ou douces, se réveillaient plus fortes à l'aspect du lieu
+qui les avait vues naître; chaque objet inanimé s'imprégnait à mes
+yeux d'un sentiment qui lui était propre. Ici, le vieux chêne et
+son ombre: c'était la longue rêverie, la méditation, l'élan de la
+pensée vers le ciel! Là, l'églantier dont j'avais effeuillé les
+roses: c'était Marie, sa beauté, sa chevelure embaumée, le parfum
+de sa voix. Ces lianes impénétrables, c'était le mystère; ce cèdre
+renversé, le désespoir. Hélas! le site le plus heureux contenait
+une douleur, et chaque douleur une larme.
+
+Je voulus voir tous les lieux parcourus la veille; je repris les
+moindres détours que j'avais suivis. Arrivé à la place où j'avais
+vu Marie priant à genoux, je me prosternai la face contre terre,
+et je couvris de mes baisers la mousse qu'avaient humectée ses
+pleurs.
+
+Un sentiment involontaire me retenait dans cette solitude; Marie
+ne paraissait point, et, à chaque instant, je croyais la voir ou
+l'entendre. Comme au moindre murmure du vent dans la cime des pins
+mon coeur battait avec violence! Tout me troublait: la chute d'une
+feuille, le vol d'un oiseau, le mouvement d'un insecte dans
+l'herbe.
+
+Cependant je ne rencontrai dans la forêt que des souvenirs et des
+agitations nouvelles... Marie n'y vint pas.
+
+De retour chez mon hôte, j'y trouvai une physionomie générale de
+tristesse et de deuil. Nelson se promenait gravement dans sa
+chambre, levant les yeux au ciel et laissant tomber de temps en
+temps une parole sentencieuse; les gens de la maison, voyant leurs
+maîtres affligés, partageaient leur douleur sans la comprendre.
+
+Marie ne se montra point de tout le jour. Quand l'heure du soir
+fut venue, nous étions, Nelson, Georges et moi, assis dans le
+salon, où nous prenions le thé, suivant la coutume; chacun de nous
+était muet; je n'osais enfreindre un silence d'autant plus
+difficile à rompre qu'il avait duré plus longtemps; et cependant
+comment supporter davantage les tourments de mon incertitude 1
+
+Enfin nous vîmes entrer Marie; son visage était pale, sa démarche
+tremblante; elle parut en baissant les yeux, et vint se placer
+près de son père. Au bout de quelques minutes, Nelson éleva la
+voix et me dit: «Mon jeune ami, je sais vos sentiments, je les
+crois purs, et je vous estime; mais vous ignorez nos malheurs:
+vous allez les connaître et nous plaindre.»
+
+
+
+Chapitre VIII
+La Révélation
+
+«La Nouvelle-Angleterre, mon pays natal, n'est point la patrie de
+mes enfants: Georges et Marie sont nés dans la Louisiane. Hélas!
+plût au Ciel que je n'eusse jamais quitté le lieu de ma naissance!
+Mon père, négociant à Boston, fit sa fortune; à sa mort, son
+patrimoine se divisa également entre ses enfants, et ne suffit
+plus à leurs besoins. J'avais deux frères: le premier partit pour
+l'Inde, d'où il a rapporté de grandes richesses; le second s'est
+avancé dans l'Ouest: il possède aujourd'hui deux mille acres de
+terre et plusieurs manufactures dans l'Illinois. J'étais incertain
+sur le parti que je devais prendre: quelqu'un me dit: «Allez à la
+Nouvelle-Orléans, si vous n'y êtes pas victime de la fièvre jaune,
+vous y ferez une grande fortune.» L'alternative ne m'effraya pas,
+je suivis ce conseil... Hélas! j'ai moins souffert d'un climat
+insalubre que de la corruption des hommes.
+
+«Partout où la société se partage en hommes libres et en esclaves,
+il faut bien s'attendre à trouver la tyrannie des uns et la
+bassesse des autres; le mépris pour les opprimés, la haine contre
+les oppresseurs, l'abus de la force, et la vengeance...
+
+«Mais quelle terre de malédiction, ô mon Dieu! quelle dépravation
+dans les moeurs! quel cynisme dans l'immoralité! et quel mépris de
+la parole de Dieu dans une société de chrétiens!
+
+«Cependant, sur cette terre de vices et d'impiété, mes yeux
+distinguèrent une jeune orpheline, innocente et belle, simple dans
+sa pensée, et fervente dans sa foi religieuse; elle était
+d'origine créole. J'unis ma destinée à celle de Thérésa Spencer.
+D'abord le ciel nous fut propice; la naissance de Georges et de
+Marie fut, en quelques années, le double gage de notre amour.
+J'avais fait de grandes entreprises commerciales; elles
+prospéraient toutes selon mes voeux. Hélas! notre bonheur fut
+passager comme celui des méchants! Je ne suis point impie, et la
+foudre du Dieu vengeur a courbé ma tête.
+
+Avant son mariage, Thérésa Spencer avait attiré les regards d'un
+jeune Espagnol, don Fernando d'Almanza, d'une famille très riche,
+dont la fortune remonte au temps où la Louisiane était une colonie
+espagnole. Rien n'était plus séduisant que ce jeune homme; son
+esprit n'était point inférieur à sa naissance, et la distinction
+de ses manières égalait la beauté de ses traits. Cependant Thérésa
+l'éloigna d'elle. Je ne sais quel sens intime lui fit deviner un
+ennemi dans l'homme qui lui déclarait le plus tendre amour.
+
+«Nous avons su depuis qu'il aspirait à l'aimer sans devenir son
+époux.
+
+«La rigueur de Thérésa l'irrita vivement, et plus tard le
+spectacle de notre félicité rendit sans doute encore plus
+cuisantes les douleurs de sa vanité blessée, car il conçut et
+exécuta bientôt une détestable vengeance.
+
+«Il répandit secrètement le bruit que Thérésa était, par sa
+bisaïeule, d'origine mulâtre; appuya cette allégation des preuves
+qui pouvaient la justifier; nomma tous les parents de Marie, en
+remontant jusqu'à celle dont le sang impur avait, disait-il,
+flétri toute une race.
+
+«Sa dénonciation était odieuse; mais elle était vraie. La tache
+originelle de Thérésa Spencer s'était perdue dans la nuit des
+temps. À la voix de Fernando les souvenirs endormis se
+réveillèrent... Il y a tant de mémoire dans le coeur de l'homme
+pour les misères d'autrui. L'opinion publique fut toute en émoi;
+on fit une sorte d'enquête; les anciens du pays furent consultés,
+et il fut reconnu qu'un siècle auparavant, la famille de Thérésa
+Spencer avait été souillée par une goutte de sang noir.
+
+«La suite des générations avait rendu ce mélange imperceptible.
+Thérésa était remarquable par une éclatante blancheur; et rien
+dans son visage, ni dans ses traits, ne décelait le vice de son
+origine; mais la tradition la condamnait.
+
+«Depuis ce jour, notre vie, qui s'écoulait paisible et douce,
+devint amère et cruelle. Plus nous étions haut dans l'estime du
+monde, et plus la honte de déchoir fut éclatante. Je vis aussitôt
+chanceler les affections que je croyais les plus solides. Un seul
+ami, resté fidèle au malheur, eut à rougir de mon affection.
+
+«Cet ami généreux, auquel vous tenez par les liens du sang, avait,
+je crois, comme Français, plus de philanthropie pour la race
+noire, et moins de préjugés contre elle, qu'il ne s'en trouve
+d'ordinaire chez les Américains. Lui seul, aux jours de
+l'infortune, me tendit une main secourable, et me préserva de
+l'opprobre d'une faillite. Le coup porté à ma position sociale
+avait en même temps ébranlé mon crédit. Les hommes de ce pays, si
+indulgents pour une banqueroute, furent sans pitié pour une
+mésalliance! [30]
+
+«Cependant le mal était sans remède; je luttai contre ma fortune,
+parce qu'il est dans nos moeurs de ne jamais désespérer; mais
+l'obstacle était au-dessus d'une force humaine.
+
+«Thérésa se reprocha cruellement des malheurs dont elle était
+innocente. Orpheline dès l'âge le plus tendre, elle n'avait point
+connu les secrets de sa famille. Sa douleur fut si profonde
+qu'elle n'y survécut pas; je la vis expirer dans mes bras, épuisée
+par ses larmes et par son désespoir.
+
+«Quand elle fut enlevée à mon amour, elle si jeune d'années et si
+vieillie par le chagrin, elle si pure et si désolée, je doutai
+pour la première fois de la Providence et de mon courage. Ce doute
+était coupable; car j'ai trouvé des forces pour supporter ma
+misère, et le Ciel ne m'a point abandonné.
+
+«Je quittai la Nouvelle-Orléans, où j'étais en but à trop de
+mauvaises passions, et déchiré par trop de cruels souvenirs. Je me
+suis fixé à Baltimore, où personne ne connaît la tache de mon
+alliance, ni le vice dont est souillée la naissance de mes
+enfants.
+
+«Depuis dix ans que j'habite cette ville, j'y ai formé de
+nouvelles relations; je m'y suis fait un nouveau crédit, et j'ai
+retrouvé la fortune sans le bonheur, qui ne saurait plus exister
+pour moi.
+
+«Nous vivons ici dans une apparente tranquillité: le trouble n'est
+que dans nos âmes.
+
+«Tout le inonde ignore la honte de mes enfants, mais chaque jour
+on peut la découvrir. On nous aime, on nous honore, parce qu'on ne
+sait pas qui nous sommes. Un seul mot d'un ennemi bien informé
+pourrait nous perdre: nous ressemblons au coupable que la société
+croit innocent, et qui n'ose accepter la considération publique,
+parce que trop de honte suivra la révélation de son crime.
+
+«Georges, dont le caractère noble et fier s'indigne des injustices
+du monde, se croit l'égal des Américains; et, si je ne l'eusse
+supplié, au nom de sa soeur, qu'il aime avec passion, de garder le
+silence, cent fois il aurait, à la face du public, révélé sa
+naissance, et bravé l'opinion.
+
+«Au contraire, soumise à son destin et résignée, Marie cherche
+l'ombre et l'isolement. Tel est le secret de son aversion pour la
+société. Ah! certes, elle surpasse toutes les femmes de Baltimore
+en esprit, en talent, en bonté; mais elle n'est point leur égale.
+
+«Je vous devais, mon jeune ami, cet aveu de notre infortune...
+L'hospitalité m'en faisait une loi. Vous cherchez le bonheur sur
+la terre; hélas! vous ne le trouverez pas parmi nous... Ailleurs,
+les joies du monde! ici, les chagrins et les sacrifices!»
+
+Ainsi parla Nelson. Pendant ce récit, son visage austère parut
+quelquefois s'émouvoir. Georges frémissait sur son siège; sa
+colère muette éclatait dans ses gestes brusques et dans ses
+regards irrités. Marie, la tête penchée sur son sein cachait son
+visage à tous les yeux.
+
+Pour moi, j'écoutais, incertain si je saisissais bien le langage
+étrange dont mon oreille était frappée; cependant rien n'était
+obscur dans les paroles que je venais d'entendre.
+
+Je sentis se révolter mon coeur et ma raison.
+
+-- Voilà donc, m'écriai-je, ce peuple libre qui ne saurait se
+passer d'esclaves! L'Amérique est le sol classique de l'égalité,
+et nul pays d'Europe ne contient autant de servitude! Maintenant
+je vous comprends, Américains égoïstes; vous aimez pour vous la
+liberté; peuple de marchands, vous vendez celle d'autrui!
+
+À peine avais-je prononcé ces mots, que j'eusse voulu les rappeler
+à moi; car je craignais d'offenser le père de Marie.
+
+L'indignation avait saisi mon âme. La fille de Nelson, me voyant
+irrité d'abord, puis rêveur, se méprit sur les sentiments dont
+j'étais animé.
+
+-- Ludovic, me dit-elle d'une voix à demi éteinte, pourquoi ces
+regrets? ne vous l'avais-je pas dit? je suis indigne de votre
+amour!
+
+Je lui répondis: -- Marie, vous devinez mal ce qui se passe au
+fond de mon coeur. Il est vrai que mes sentiments pour vous ne
+sont plus les mêmes: je vous sais malheureuse: mon amour s'accroît
+de toute votre infortune.
+
+-- Ami généreux, s'écria Georges en me tendant la main, vous
+parlez noblement.
+
+Et un rayon de joie éclaira tout à coup ce front sinistre et
+sombre.
+
+Cependant Nelson demeurait impassible. Quand il vit nos émotions
+un peu calmées, il me dit: -- L'enthousiasme vous égare, mon ami;
+prenez garde à l'entraînement d'une passion généreuse... Hélas! si
+vous contemplez d'un oeil moins prévenu la triste réalité, vous
+n'en pourrez soutenir l'aspect, et vous reconnaîtrez qu'un blanc
+ne saurait s'allier à une femme de couleur.
+
+Je ne puis vous peindre le trouble que ces paroles jetaient dans
+mon esprit. Quelle situation étrange! à l'instant où Nelson me
+parlait ainsi, je voyais près de moi Marie, dont le teint
+surpassait en blancheur les cygnes des grands lacs.
+
+Alors je dis: -- Quelle est donc, chez un peuple exempt de
+préjugés et de passions, l'origine de cette fausse opinion qui
+note d'infamie des êtres malheureux, et de cette haine impitoyable
+qui poursuit toute une race d'hommes de génération en génération?
+
+Nelson réfléchit un instant; ensuite il s'engagea entre nous une
+conversation, dont je puis vous rapporter exactement les termes;
+elle a laissé dans ma mémoire des traces que le temps ne saurait
+effacer.
+
+NELSON.
+
+La race noire est méprisée en Amérique, parce que c'est une race
+d'esclaves; elle est haïe, parce qu'elle aspire à la liberté.
+
+Dans nos moeurs, comme dans nos lois, le nègre n'est pas un homme:
+c'est une chose.
+
+C'est une denrée dans le commerce, supérieure aux autres
+marchandises; un nègre vaut dix acres de terre en bonne culture.
+
+Il n'existe pour l'esclave ni naissance, ni mariage, ni décès.
+
+L'enfant du nègre appartient au maître de celui-ci, comme les
+fruits de la terre sont au propriétaire du sol. Les amours de
+l'esclave ne laissent pas plus de traces dans la société civile
+que ceux des plantes dans nos jardins; et, quand il meurt, on
+songe seulement à le remplacer, comme on renouvelle un arbre
+utile, que l'âge ou la tempête ont brisé [31].
+
+LUDOVIC.
+
+Ainsi, vos lois interdisent aux nègres esclaves la piété filiale,
+le sentiment paternel et la tendresse conjugale. Que leur reste-t-
+il donc de commun avec l'homme?
+
+NELSON.
+
+Le principe une fois admis, toutes ces conséquences en découlent:
+l'enfant né dans l'esclavage ne connaît de la famille que ce qu'en
+savent les animaux; le sein maternel le nourrit comme la mamelle
+d'une bête fauve allaite ses petits; les rapports touchants de la
+mère à l'enfant, de l'enfant au père, du frère à la soeur, n'ont
+pour lui ni sens ni moralité; et il ne se marie point, parce
+qu'étant la chose d'autrui, il ne peut se donner à personne.
+
+LUDOVIC.
+
+Mais comment la nation américaine, éclairée et religieuse, ne
+repousse-t-elle pas avec horreur une institution qui blesse les
+lois de la nature, de la morale et de l'humanité? Tous les hommes
+ne sont-ils pas égaux?
+
+NELSON.
+
+Nul peuple n'est plus attaché que nous ne le sommes au principe de
+l'égalité; mais nous n'admettons point au partage de nos droits
+une race inférieure à la nôtre.
+
+À ces mots, je vis la rougeur monter au front de Georges, et ses
+lèvres tremblantes prêtes à laisser partir un cri d'indignation;
+mais il fit un effort puissant, et contint sa colère.
+
+Je répondis à Nelson: -- On croit, aux États-Unis, que les noirs
+sont inférieurs aux blancs; est-ce parce que les blancs se
+montrent, en général, plus intelligents que les nègres? Mais
+comment comparer une espèce d'hommes élevés dans l'esclavage, et
+qui se transmettent de génération en génération l'abrutissement et
+la misère, à des peuples qui comptent quinze siècles de
+civilisation non interrompue; chez lesquels l'éducation s'empare
+de l'enfant au berceau, et développe en lui toutes les facultés
+naturelles? Nous n'avons point, en Europe, les préjugés de
+l'Amérique, et nous croyons que tous les hommes ne forment qu'une
+même famille, dont tous les membres sont égaux.
+
+NELSON.
+
+Sans doute, l'esclavage offense la morale et la loi de Dieu!
+cependant, ne jugez pas trop sévèrement le peuple américain: la
+Grèce eut ses ilotes; Rome, ses esclaves; le Moyen-Âge, les serfs;
+de nos jours, on a des nègres; et ces nègres, dont le cerveau est
+naturellement étroit, attachent peu de prix à la liberté; pour la
+plupart, l'affranchissement est un don funeste. Interrogez-les,
+tous vous diront qu'esclaves ils étaient plus heureux que libres.
+Abandonnés à leurs propres force, ils ne savent pas soutenir leur
+existence: et il meurt dans nos villes moitié plus d'affranchis
+que d'esclaves [32].
+
+LUDOVIC.
+
+Il est naturel que l'esclave qui, tout à coup, devient libre, ne
+sache ni user ni jouir de l'indépendance. Pareil à l'homme dont on
+aurait, dès l'âge le plus tendre, lié tous les membres, et auquel
+on dit subitement de marcher, il chancelle à chaque pas... La
+liberté est entre ses mains une arme funeste, dont il blesse tout
+ce qui l'entoure; et, le plus souvent, il est lui-même sa première
+victime. Mais faut-il en conclure que l'esclavage, une fois établi
+quelque part, doit être respecté? Non, sans doute. Seulement il
+est juste de dire que la génération qui reçoit l'affranchissement
+n'est point celle qui en jouit: le bienfait de la liberté n'est
+recueilli que par les générations suivantes... Je ne reconnaîtrai
+jamais ces prétendues lois de la nécessité, qui tendent à
+justifier l'oppression et la tyrannie.
+
+NELSON.
+
+Je pense ainsi que vous; cependant, ne croyez pas que les nègres
+soient traités avec l'inhumanité dont on fait un reproche banal à
+tous les possesseurs d'esclaves; la plupart sont mieux vêtus,
+mieux nourris et plus heureux que vos paysans libres d'Europe.
+
+-- Arrêtez! s'écria Georges avec violence (car en ce moment sa
+colère devint plus forte que son respect filial); ce langage est
+inique et cruel! Il est vrai que vous soignez vos nègres à l'égal
+de vos bêtes de somme! mieux même, parce qu'un nègre rapporte plus
+au maître qu'un cheval ou un mulet... Quand vous frappez vos
+nègres, je le sais, vous ne les tuez pas: un nègre vaut trois
+cents dollars... Mais ne vantez point l'humanité des maîtres pour
+leurs esclaves: mieux vaudrait la cruauté qui donne la mort, que
+le calcul qui laisse une odieuse vie!... Il est vrai que, d'après
+vos lois, un nègre n'est pas un homme: c'est un meuble, une
+chose... Oui, mais vous verrez que c'est une chose pensante... une
+chose qui agite et qui remue un poignard... Race inférieure!
+dites-vous? Vous avez mesuré le cerveau du nègre, et vous avez
+dit: «Il n'y a place dans cette tête étroite que pour la douleur»;
+et vous l'avez condamné à souffrir toujours. Vous vous êtes
+trompés; vous n'avez pas mesuré juste: il existe dans ce cerveau
+de brute une case qui vous a échappé, et qui contient une faculté
+puissante, celle de la vengeance... d'une vengeance implacable,
+horrible, mais intelligente... S'il vous hait, c'est qu'il a le
+corps tout déchiré de vos coups, et l'âme toute meurtrie de vos
+injustices... Est-il si stupide de vous détester? Le plus fin
+parmi les animaux chérit la main cruelle qui le frappe, et se
+réjouit de sa servitude... Le plus stupide parmi les hommes, ce
+nègre abruti, quand il est enchaîné comme une bête fauve, est
+libre par la pensée, et son âme souffre aussi noblement que celle
+du Dieu qui mourut pour la liberté du monde. Il se soumet; mais il
+a la conscience de l'oppression; son corps seul obéit; son âme se
+révolte. Il est rampant! oui... pendant deux siècles il rampe à
+vos pieds... un jour il se lève, vous regarde en face et vous tue.
+Vous le dites cruel! mais oubliez-vous qu'il a passé sa vie à
+souffrir et à détester! Il n'a qu'une pensée: la vengeance, parce
+qu'il n'a eu qu'un sentiment: la douleur.
+
+Georges, en parlant, s'était animé d'un feu presque surnaturel, et
+son regard étincelait de haine et de colère.
+
+-- Mon ami, reprit froidement Nelson, croyez-vous qu'il n'en coûte
+pas à mon coeur de juger comme je le fais une race à laquelle
+votre mère ne fut pas étrangère?
+
+-- Ah! mon père, s'écria Georges, avant d'être époux, vous étiez
+Américain.
+
+Alors Marie jetant sur son frère un regard suppliant: -- Georges,
+lui dit-elle, pourquoi ces emportements?
+
+Puis se tournant vers Nelson: -- Mon père, vous avez raison; les
+Américaines sont supérieures aux femmes de couleur; elles aiment
+avec leur raison: moi, je ne sais vous aimer qu'avec mon coeur.
+
+Et, en prononçant ces mots, elle se jeta dans ses bras, comme pour
+y cacher la honte qui couvrait son visage.
+
+Georges reprit: -- Ma soeur rougit de son origine africaine...
+moi, j'en suis fier. Les hommes du Nord n'ont qu'à s'enorgueillir
+de leur génie froid comme leur climat... nous devons, nous, au
+soleil de nos pères des âmes chaudes et des coeurs ardents.
+
+Il se tut quelques instants; puis il ajouta avec un sourire amer:
+
+-- Les Américains sont un peuple libre et commerçant... mais
+qu'ils y prennent garde, il leur manquera bientôt une branche
+d'industrie; bientôt ils perdront le privilège de vendre et
+d'acheter des hommes: la terre d'Amérique ne doit pas longtemps
+porter des esclaves.
+
+NELSON.
+
+Oui, je le reconnais avec joie, l'esclavage décroît chaque jour;
+et sa disparition entière sera l'oeuvre du temps.
+
+GEORGES.
+
+Et si les esclaves se fatiguaient d'attendre?
+
+NELSON.
+
+Malheur à eux! S'ils ont recours à la violence pour devenir
+libres, ils ne le seront jamais; leur révolte amènerait leur
+destruction. Il est vrai que le nombre des noirs dans le Sud
+surpassera bientôt celui des blancs; mais tous les États du Centre
+et du Nord feraient cause commune avec les Américains du Midi,
+pour exterminer des esclaves rebelles... Tout appel à la force les
+perdrait: qu'ils aient plus de foi dans les progrès de la raison.
+
+Déjà, dans le Nord, l'esclavage est aboli; et les États
+méridionaux entendent murmurer des mots de liberté. Naguère, un
+prompt supplice eût étouffé la voix assez hardie pour réclamer
+dans le Sud, l'indépendance des nègres; aujourd'hui, cette
+question s'agite, en Virginie, au sein même de la législature. Il
+semble que, chaque année, les idées de liberté universelle
+franchissent un degré de latitude; le vent du nord les pousse
+impétueusement. En ce moment, elles traversent le Maryland: c'est
+la Nouvelle-Angleterre, ma patrie, qui répand dans toute l'Union
+ses lumières, ses moeurs et sa civilisation.
+
+LUDOVIC.
+
+Il y a tant de puissance dans un principe de morale éternelle!
+
+GEORGES.
+
+Et surtout dans l'intérêt... Savez-vous pourquoi les Américains
+sont tentés d'abolir la servitude? c'est qu'ils commencent à
+penser que l'esclavage nuit à l'industrie.
+
+Ils voient pauvres les États à esclaves, et riches ceux qui n'en
+ont pas; et ils condamnent l'esclavage.
+
+Ils se disent: L'ouvrier libre, travaillant pour lui, travaille
+mieux que l'esclave; et il est plus profitable de payer un ouvrier
+qui fait bien que de nourrir un esclave qui fait mal... Et ils
+condamnent l'esclavage.
+
+Ils se disent encore: Le travail est la source de la richesse;
+mais la servitude déshonore le travail: les blancs seront oisifs,
+tant qu'il y aura des esclaves; et ils condamnent l'esclavage.
+
+Leur intérêt est d'accord avec leur orgueil... L'émancipation des
+noirs ne fait des hommes libres que de nom: le nègre affranchi ne
+devient point pour les Américains un rival dans le commerce ou
+dans l'industrie. Il peut être l'une de ces deux choses: mendiant
+ou domestique; les autres carrières lui sont interdites par les
+moeurs. Affranchir les nègres aux États-Unis, c'est instituer une
+classe inférieure... et quiconque est blanc de pure race
+appartient à une classe privilégiée... La couleur blanche est une
+noblesse.
+
+-- Ne croyez point, mon ami, dis-je en m'adressant à Georges, que
+ces préjugés soient destinés à vivre éternellement! Selon les lois
+de la nature, la liberté d'un homme ne peut appartenir à un autre
+homme. Liberté! mère du génie et de la vertu, principe de tout
+bien, source sacrée de tous les enthousiasmes et de tous les
+héroïsmes, une race d'hommes serait-elle condamnée à ne se
+réchauffer jamais aux rayons de ta divine lumière! Vouée pour
+toujours à l'esclavage, elle ne connaîtrait ni les gloires du
+commandement ni la moralité de l'obéissance; incessamment courbée
+sous les fers pesants de la servitude, elle n'aurait pas la force
+d'élever ses bras vers le ciel; travaillant sans relâche sous
+l'oeil de ses tyrans, il lui serait interdit de contempler à
+loisir le firmament si beau, si resplendissant de clartés, d'y
+élancer sa pensée, et de se livrer à ces admirations sublimes d'où
+naissent l'inspiration pour l'esprit, l'élévation pour l'âme, et
+pour le coeur la poésie.
+
+Et, me tournant vers Nelson, je repris en ces termes:
+
+-- La société américaine, qui porte la plaie de l'esclavage,
+travaille-t-elle du moins à la guérir? et prépare-t-elle, pour
+deux millions d'hommes, la transition de l'état de servitude à
+celui de liberté?
+
+NELSON.
+
+Personne, hélas! n'est d'accord sur ce point. Les uns voudraient
+qu'on affranchît d'un seul coup tous les nègres; d'autres, qu'on
+déclarât libres tous les enfants à naître des esclaves. Ceux-ci
+disent: Avant d'accorder la liberté aux noirs, il faut les
+instruire; ceux-là répondent: Il est dangereux d'instruire des
+esclaves.
+
+Ne sachant quel remède employer, on laisse le mal se guérir de
+lui-même. Les moeurs se modifient chaque jour; mais la législation
+n'est pas changée: la loi punit de la même peine le maître qui
+montre à écrire à son esclave, et celui qui le tue; et le pauvre
+nègre coupable d'avoir ouvert un livre encourt le châtiment du
+fouet [33].
+
+LUDOVIC.
+
+Quelle cruauté! Je conçois que vous n'affranchissiez pas
+subitement tous les nègres; mais d'où vient que vous flétrissez de
+tant de mépris ceux à qui vous avez donné la liberté?
+
+NELSON.
+
+Le noir qui n'est plus esclave le fut, et, s'il est libre, on sait
+que son père ne l'était pas.
+
+LUDOVIC.
+
+Je concevrais encore la réprobation qui frappe le nègre et le
+mulâtre, même après leur affranchissement, parce que leur couleur
+rappelle incessamment leur servitude; mais ce que je ne puis
+comprendre, c'est que la même flétrissure s'attache aux gens de
+couleur devenus blancs, et dont tout le crime est de compter un
+noir ou un mulâtre parmi leurs aïeux.
+
+NELSON.
+
+Cette rigueur de l'opinion publique est injuste sans doute; mais
+elle tient à la dignité même du peuple américain... Placé en face
+de deux races différentes de la sienne, les Indiens et les nègres,
+l'Américain ne s'est mêlé ni aux uns ni aux autres. Il a conservé
+pur le sang de ses pères. Pour prévenir tout contact avec ces
+nations, il fallait les flétrir dans l'opinion. La flétrissure
+reste à la race, lorsque la couleur n'existe plus.
+
+LUDOVIC.
+
+Dans l'état présent de vos moeurs et de vos lois, vous ne
+connaissez point de noblesse héréditaire?
+
+NELSON.
+
+Non sans doute. La raison repousse toute distinction qui serait
+accordée à la naissance, et non au mérite personnel.
+
+LUDOVIC.
+
+Si vos moeurs n'admettent point la transmission des honneurs par
+le sang, pourquoi donc consacrent-elles l'hérédité de l'infamie?
+On ne naît point noble, mais on naît infâme! Ce sont, il faut
+l'avouer, d'odieux préjugés!
+
+Mais enfin, un blanc pourrait, si telle était sa volonté, se
+marier à une femme de couleur libre?
+
+NELSON.
+
+Non, mon ami, vous vous trompez.
+
+LUDOVIC.
+
+Quelle puissance l'en empêcherait?
+
+NELSON.
+
+La loi... Elle contient une défense expresse et déclare nul un
+pareil mariage.
+
+LUDOVIC.
+
+Ah! quelle odieuse loi! Cette loi, je la braverai.
+
+NELSON.
+
+Il est un obstacle plus grave que la loi même: ce sont les moeurs.
+Vous ignorez quelle est, dans la société américaine, la condition
+des femmes de couleur.
+
+Apprenez (je rougis de le dire, parce que c'est une grande honte
+pour mon pays) que, dans toute la Louisiane, la plus haute
+condition des femmes de couleur libres, c'est d'être prostituées
+aux blancs.
+
+La Nouvelle-Orléans est, en grande partie, peuplée d'Américains
+venus du Nord pour s'enrichir, et qui s'en vont dès que leur
+fortune est faite. Il est rare que ces habitants de passage se
+marient; voici l'obstacle qui les en empêche:
+
+Chaque année, pendant l'été, la Nouvelle-Orléans est ravagée par
+la fièvre jaune. À cette époque, tous ceux auxquels un déplacement
+est possible, quittent la ville, remontent le Mississipi et
+l'Ohio, et vont chercher, dans les États du centre ou du Nord, à
+Philadelphie ou à Boston, un climat plus salubre. Quand la saison
+des grandes chaleurs est passée, ils reviennent dans le Sud, et
+reprennent place à leur comptoir. Ces migrations annuelles n'ont
+rien qui gêne un célibataire; mais elles seraient incommodes pour
+une famille entière. L'Américain évite tout embarras en se passant
+d'épouse, et en prenant une compagne illégitime; il choisit
+toujours celle-ci parmi les femmes de couleur libres; il lui donne
+une espèce de dot; la jeune fille se trouve honorée d'une union
+qui la rapproche d'un blanc; elle sait qu'elle ne peut l'épouser;
+c'est beaucoup à ses yeux que d'en être aimée... Elle aurait pu,
+d'après nos lois, se marier à un mulâtre; mais une telle alliance
+ne l'eût point sortie de sa classe. Le mulâtre n'aurait d'ailleurs
+pour elle aucune puissance de protection; en épousant l'homme de
+couleur, elle perpétuerait sa dégradation; elle se relève en se
+prostituant au blanc. Toutes les jeunes filles de couleur sont
+élevées dans ces préjugés, et dès l'âge le plus tendre, leurs
+parents les façonnent à la corruption. Il y a des bals publics où
+l'on n'admet que des hommes blancs et des femmes de couleur; les
+maris et les frères de celles-ci n'y sont pas reçus; les mères ont
+coutume d'y venir elles-mêmes; elles sont témoins des hommages
+adressés à leurs filles, les encouragent et s'en réjouissent.
+Quand un Américain tombe épris d'une fille, c'est à sa mère qu'il
+la demande; celle-ci marchande de son mieux, et se montre plus ou
+moins exigeante pour le prix, selon que sa fille est plus ou moins
+novice. Tout cela se passe sans mystère; ces unions monstrueuses
+n'ont pas même la pudeur du vice qui se cache par honte, comme la
+vertu par modestie; elles se montrent sans déguisement à tous les
+yeux, sans qu'aucune infamie ni blâme s'attachent aux hommes qui
+les ont formées. Quand l'Américain du Nord a fait sa fortune, il a
+atteint son but... Un jour il quitte la Nouvelle-Orléans, et n'y
+revient jamais... Ses enfants, celle qui, pendant dix ans, vécut
+comme sa femme, ne sont plus rien pour lui. Alors la fille de
+couleur se vend à un autre. Tel est le sort des femmes de race
+africaine à la Louisiane.
+
+-- En disant ces mois, Nelson laissa échapper un soupir. On voyait
+qu'il s'était imposé une pénible contrainte, et que le sentiment
+d'un devoir à remplir avait seul soutenu sa voix.
+
+Plongé dans une sombre rêverie, Georges semblait ne prêter à ce
+récit aucune attention... Marie donnait, dans sa douleur profonde,
+un spectacle digne de pitié. Telle on voit, durant l'orage, une
+tendre fleur incliner sa tête; faible, mais pliante, elle marque,
+en se courbant, les coups de la tempête... et, quand l'ouragan est
+loin d'elle, abattue et languissante, elle ne relève point sa tige
+flétrie.
+
+Ainsi, pendant que parlait Nelson, Marie, faible femme, roseau
+dévoué aux orages du coeur, était agitée de mille secousses;
+chaque révélation lui portait un coup funeste; un instinct de
+pudeur lui découvrait le sens des paroles qu'elle avait entendues;
+elle sentait son humiliation sans la comprendre; et, avec
+l'innocence dans le coeur, elle portait sur son front la rougeur
+d'une coupable.
+
+Pour moi, ne pouvant résister à l'émotion de cette scène, je
+m'écriai: -- Vos moeurs et vos lois me font horreur; je ne m'y
+soumettrai jamais... Ah! si Marie ne craint point de se lier à ma
+destinée, nous quitterons ensemble ce pays de préjugés odieux;
+nous fuirons des contrées de servitude et de ténèbres, et nous
+irons vers cette terre de lumières et de liberté, vers cette
+Nouvelle-Angleterre qui s'avance d'un pas si ferme et si rapide
+dans la voie de la civilisation!
+
+-- Hélas! mon ami! répliqua Nelson, les préjugés contre la
+population de couleur sont, il est vrai, moins puissants à Boston
+qu'à la Nouvelle-Orléans; mais nulle part ils ne sont amortis.
+
+-- Eh bien! répondis-je aussitôt, ces préjugés, je les déteste et
+je saurai les braver! c'est une lâcheté infâme que de s'éloigner
+des malheureux dont l'infortune n'est point méritée!...
+
+En ce moment Marie parut sortir de son abattement; sa paupière
+affaissée se releva; alors, d'une voix qui trahissait une émotion
+profonde: -- D'où vient, me dit-elle, que vous nous plaignez,
+après ce que vous avez entendu? La pitié des hommes s'attache aux
+maux passagers; mais un malheur qui, comme le nôtre, ne doit point
+finir, fatigue et décourage les coeurs les plus compatissants...
+
+Mon ami, ajouta-t-elle avec un accent presque solennel, vous ne
+comprenez rien à mon sort ici-bas; parce que mon coeur sait aimer,
+vous croyez que je suis une fille digne d'amour; parce que vous me
+voyez un front blanc, vous pensez que je suis pure... mais non...
+mon sang renferme une souillure qui me rend indigne d'estime et
+d'affection... Oui! ma naissance m'a vouée au mépris des
+hommes!... Sans doute cet arrêt de la destinée est mérité,... Les
+décrets de Dieu quelquefois cruels, sont toujours justes!...
+
+Puis, me trouvant inébranlable dans mes sentiments: -- Vous ne
+savez pas, me dit-elle, que vous vous déshonorez en me parlant? Si
+l'on vous voyait près de moi dans un lieu public, on dirait: Cet
+homme perd toute bienséance; il accompagne une femme de couleur.
+
+Hélas! Ludovic, contemplez sans passion la triste réalité:
+associer votre vie à une pauvre créature telle que moi, c'est
+embrasser une condition pire que la mort.
+
+N'en doutez pas, ajouta-t-elle d'une voix inspirée, c'est Dieu
+lui-même qui a séparé les nègres des blancs... Cette séparation se
+retrouve partout: dans les hôpitaux où l'humanité souffre, dans
+les églises où elle prie, dans les prisons où elle se repent, dans
+le cimetière où elle dort de l'éternel sommeil.
+
+-- Eh quoi! m'écriai-je, même au jour de la mort?...
+
+-- Oui, reprit-elle avec un accent grave et mélancolique; quand je
+mourrai, les hommes se souviendront que, cent ans auparavant, un
+mulâtre exista dans ma famille; et si mon corps est porté dans la
+terre destinée aux sépultures, on le repoussera de peur qu'il ne
+souille de son contact les ossements d'une race privilégiée...
+Hélas! mon ami, nos dépouilles mortelles ne se mêleront point sur
+la terre; n'est-ce pas le signe que nos âmes ne seront point unies
+dans le ciel?...
+
+-- Cesse, m'écriai-je, ô ma bien-aimée, cesse, je t'en conjure, un
+langage qui déchire mon coeur... Pourquoi ta honte? pourquoi tes
+larmes?
+
+La honte est aux méchants qui font gémir l'innocence! Et, si tu
+m'aimes, la source de tes pleurs sera bientôt tarie, laisse à mon
+amour le soin de te protéger... Tu crains pour moi l'infamie!...
+Marie, tu ne sais pas combien je m'enorgueillis de toi! Tu ne
+comprends pas comme je serai fier de me montrer en tous lieux,
+paré de ton amour, de ta beauté, de ton infortune! Ah! qu'ils me
+jettent an visage une parole de mépris, ces nobles marchands aux
+armoiries brillantes, au sang pur et sans mélange! comme je
+jouirai de leur insolence! En Europe, que ferais-je pour toi,
+Marie? là on tomberait à tes genoux, ange de grâce et de bonté;
+chacun s'approcherait pour être béni de ton sourire, fille chaste
+et pure; quel homme n'envierait la gloire de protéger ton
+innocence et ta faiblesse? Ici l'on te repousse, on te
+déshonore... Ah! que je vous rends grâces, Américains insensibles
+et froids, de vos mépris et de vos injustices! Par vous, celle que
+j'aime est abaissée... mais vous la verrez relever sa belle tête!
+vous lui rendrez foi et hommage, nobles seigneurs de comptoir...
+vos fronts basanés de race blanche s'inclineront devant la blanche
+fille de couleur... je vous la ferai respecter! Marie sera la
+première parmi vos femmes!...
+
+En prononçant ces mots, je me prosternai aux pieds de Marie, comme
+pour indiquer le culte dont je jugeais digne mon idole... La fille
+de Nelson pleurait de bonheur; elle prit mes mains dans ses deux
+mains, y laissa tomber quelques pleurs et posa sur moi sa tête, me
+montrant par ce signe qu'elle acceptait mon appui. Ces larmes de
+la faible femme tombées sur l'homme fort signifiaient sans doute
+que toute ma puissance ne nous préserverait pas des orages!
+
+Cependant Georges, dont l'émotion était extrême, se jeta dans mes
+bras; il me serrait étroitement contre sa poitrine, seul langage
+que trouvât son coeur.
+
+Nelson, impassible, conservant son attitude calme et froide au
+milieu des passions violentes qui nous agitaient, ressemblait à
+ces vieilles ruines du rivage de l'Océan qu'on voit immobiles sur
+la pointe d'un roc, tandis que tout croule autour d'elles, et qui
+demeurent debout au mépris de l'ouragan déchaîné sur leur tête et
+des flots en fureur mugissant à leurs pieds. Nos passions ne
+l'avaient point ému, et aucune de nos paroles ne l'avait irrité.
+
+-- Mon ami, me dit-il après un peu de silence, votre coeur
+généreux vous égare. Ma raison viendra au secours de la vôtre;
+vous ne savez pas quelle tâche on entreprend quand on veut
+combattre les préjugés de tout un peuple et demeurer dans une
+société dont on heurte chaque jour les opinions et les sentiments!
+Non, je ne consentirai point à votre union avec ma fille.
+Cependant je ne repousse pas à jamais vos voeux. Parcourez
+l'Amérique; voyez le monde dans lequel vous prétendez vivre;
+étudiez ses passions et ses préjugés; mesurez la force de l'ennemi
+que vous bravez; et lorsque vous connaîtrez le sort de la
+population noire dans les pays d'esclaves et dans les États même
+où l'esclavage est aboli, alors vous pourrez prendre une
+résolution éclairée. Je ne crois pas, je vous l'avoue, qu'il
+appartienne à une force humaine de résister aux impressions que
+vous allez recevoir. Mais si l'aspect d'une misère affreuse
+n'effraie point votre courage et ne rebute point votre coeur,
+croyez-vous que j'hésite à accepter pour ma chère Marie l'appui
+généreux que vous viendrez lui présenter?
+
+La réponse ferme de Nelson, dont l'accent annonçait une volonté
+déterminée, me consterna...
+
+-- J'exige, ajouta-t-il, que vous passiez au moins six mois dans
+l'observation des moeurs de ce pays... Ce temps d'épreuve vous
+suffira sans doute.
+
+Dans l'impatience de mon amour, je dis à Nelson: Nous sommes
+malheureux aux États-Unis; vos enfants, par leur naissance; vous
+et moi, par l'infortune de vos enfants. Quittons ce pays, allons
+en France. Là, nous ne trouverons point de préjugés contre les
+familles de couleur.
+
+Je fus surpris de voir qu'à ces mots Georges ne donnait aucune
+marque d'assentiment; car l'avis que j'ouvrais me semblait devoir
+lui sourire; cependant il resta silencieux et rêveur.
+
+-- Vous hésitez? lui dis-je.
+
+-- Non, répondit Georges, non... je n'hésite pas... Jamais je ne
+quitterai l'Amérique.
+
+Nelson donna un signe d'approbation et Marie fit entendre un
+soupir.
+
+-- Je suis opprimé dans ce pays, reprit Georges; mais l'Amérique
+est ma patrie! N'est-on bon citoyen qu'à la condition d'être
+heureux?... De puissants liens m'y retiennent; le plus grand
+nombre y est enchaîné par des intérêts, moi j'y suis attaché par
+des devoirs... Il n'est pas généreux de fuir la persécution!...
+Ah! si j'étais seul infortuné! peut-être je fuirais... mais mon
+sort est celui de toute une race d'hommes... Quelle lâcheté de se
+retirer de la misère commune pour aller chercher seul une heureuse
+vie!... Et puis... le devoir n'est pas l'unique lien qui m'y
+enchaîne; j'y puis jouir encore de quelque bonheur. Notre
+abaissement ne sera pas éternel. Peut-être serons-nous forcés de
+conquérir par la force l'égalité qu'on nous refuse... Quel beau
+jour que celui d'une juste vengeance! Non, non... je ne fuirai
+point l'Amérique. Mais, Ludovic, ajouta-t-il, si vous devez rendre
+heureuse en France ma soeur, ma chère Marie, ah! partez!...
+malgré...
+
+Il n'acheva pas; une larme tomba de ses yeux.
+
+-- Ah! jamais, mon frère, je ne me séparerai de toi, s'écria Marie
+avec tendresse.
+
+Pendant ce temps, Nelson réfléchissait; Dieu nous préserve, me
+dit-il enfin, de suivre votre conseil! Je sais quelle est en
+France la corruption des moeurs; et si ma fille est docile à ma
+voix, jamais elle ne respirera l'air infect de ces sociétés
+maudites, dans lesquelles la morale est sans cesse outragée, où la
+fidélité conjugale est un ridicule, et le vice le plus odieux une
+faiblesse excusable.
+
+Je fis observer à Nelson que les moeurs des femmes, en France,
+n'étaient plus aujourd'hui ce qu'elles avaient été dans le dernier
+siècle [34]. Mais, tandis que je parlais, il murmurait sourdement
+ces mots: -- La France! terre d'impiété! terre de malédiction!
+
+-- Pour moi, reprit-il gravement, je ne quitterai point mon pays.
+Les Américains des États-Unis sont un grand peuple... Mes pères
+ont abandonné l'Europe qui les persécutait... Je ne remonterai
+point vers la source de leur infortune...
+
+Alors je suppliai de nouveau Nelson de me faire grâce d'un temps
+d'épreuve inutile; mais ma prière fut vaine.
+
+
+
+Chapitre IX
+L'épreuve -- 1 --
+
+Nelson fut inflexible dans son sentiment, Je ne pouvais approuver
+ses craintes; cependant il me fallut obéir à sa volonté. Je me
+consolais en pensant que cet obstacle n'était qu'un ajournement de
+mon bonheur... N'étais-je pas sûr du coeur de Marie? et Nelson me
+promettait qu'à mon retour, si mes intentions n'étaient pas
+changées, il cesserait de les combattre.
+
+Avant de quitter Marie, je lui donnai mille assurances d'amour.
+Elle m'écoutait triste et silencieuse; enfin, d'une voix
+attendrie: -- Je ne veux point, me dit-elle, par des serments
+justifier les vôtres. Pour vous rester fidèle, il ne me faudra ni
+sacrifices ni efforts, à moi que personne ne peut aimer; mais
+vous, ami généreux, vous ne pouvez engager l'avenir et vous
+charger, en entrant dans la vie, d'un fardeau qui vous écraserait
+au premier pas. Ses larmes achevèrent de me répondre. Au jour
+marqué pour mon départ, comme j'allais prendre dans la baie de
+Baltimore le bateau à vapeur qui devait me conduire à New York,
+et, au moment où le canot d'embarcation commençait à s'éloigner de
+terre, Marie, dont j'avais reçu les adieux, me fit un signe du
+rivage, et levant ses mains vers moi: -- Ludovic, s'écria-t-elle,
+vos serments! vous ne pourrez les tenir!... je vous en délie... Je
+fis un mouvement vers elle; mais l'absence était commencée. Je
+jetai une parole aux vents; déjà j'étais trop loin pour être
+entendu. Avec quelle rapidité cette séparation devint complète!
+comme l'intervalle entre nous s'agrandit vite! D'abord la distance
+que l'oeil mesure sans peine; puis l'horizon lointain qui se
+dérobe à la vue; et tout à coup le vide immense, sans bornes, dans
+lequel on s'agite, entre le ciel et la mer! Ainsi, un moment
+insensible sépare l'existence qui touche à la terre de la vie qui
+se perd dans l'espace!...
+
+Lorsque, de deux amis qui se séparent, l'un s'éloigne sur mer, le
+moins à plaindre est celui qui, du rivage, suit des yeux le
+vaisseau qui part; après qu'il ne distingue plus personne sur le
+navire, il regarde longtemps encore; sa douleur est comme en
+suspens, et, tant qu'il aperçoit la pointe d'un mât, l'ombre d'une
+voile, il tient par quelque chose à l'être chéri qui va
+disparaître. Un moment vient où le vaisseau se réduit aux
+proportions d'un atome imperceptible, jusqu'à ce qu'enfin il
+échappe aux regards et se confonde dans l'horizon avec le ciel et
+les flots. Alors il se fait dans le coeur un affreux brisement:
+c'est la sombre nuit succédant à la dernière lueur d'une clarté
+mourante; c'est le signal du désespoir pour l'âme qui sentait
+venir son infortune.
+
+Cependant, celui que la voile entraîne est encore plus malheureux:
+la vapeur, les vents, tout conspire contre lui; à peine quelques
+instants sont-ils écoulés que cette terre, sur laquelle il cherche
+un ami, n'offre plus à ses regards qu'un point obscur; rien ne s'y
+distingue, rien ne s'en détache. Une petite barque ressort à toits
+les yeux sur l'immense Océan; et tout est confusion sur une terre
+lointaine; édifices, forêts, habitants, tout s'y fond dans une
+seule teinte qui ne forme qu'une ombre... Ainsi, l'ami que vous
+laissez sur le rivage vous échappe subitement; vous cessez tout à
+coup de le toucher, de l'entendre, de le voir; toutes les douleurs
+de l'absence vous saisissent à la fois.
+
+Mon chagrin fut profond... L'aspect de l'Océan vint ajouter encore
+à la tristesse de mon âme. Rien, hélas! ne ressemble plus aux
+jours de la vie que les mouvements d'un vaisseau; la plupart sont
+modérés: c'est l'image de la vie commune, placée entre le calme et
+la tempête. Le vaisseau va jusqu'à ce qu'il s'use ou se brise; un
+autre prend sa place pour recommencer les mêmes courses à travers
+les mêmes périls: ainsi font les hommes sur la terre. Pareil à
+l'Océan, le monde seul ne change point et demeure avec ses
+écueils, ses orages et ses abîmes.
+
+En rappelant le souvenir de mes dernières années, j'y trouvai un
+tel enchaînement de malheurs, qu'il me sembla que ma vie était
+engagée à l'infortune... j'accusai ma destinée, et, comme l'amour
+de Marie me restait assez puissant pour lutter seul contre toutes
+mes peines, je m'efforçai de me ravir à moi-même cette dernière
+consolation, et mon esprit fut ingénieux à forger des soupçons et
+des défiances qui n'étaient pas dans mon coeur. Je savais que la
+légèreté est le défaut de toutes les femmes; parmi celles qui sont
+constantes, la plupart ne le sont que par faiblesse: on peut, en
+restant près d'elles, perdre leur amour; mais n'est-ce pas le seul
+moyen de conserver leur foi? J'ai toujours cru que les hommes ont
+des affections plus profondes; les femmes, des passions plus
+vives: les premiers aiment mieux de loin; les femmes, de près:
+l'homme a plus d'imagination, et l'imagination va toujours au-delà
+du réel; la femme, plus de sensibilité, et la sensibilité se
+nourrit d'excitations instantanées. J'avais vu Marie tout en
+larmes à mon départ... mais son amour serait-il puissant contre
+l'absence? Moi, j'avais été courageux devant elle, et loin de sa
+vue je pleurais.
+
+Alors commença pour moi une vie de misère profonde, et presque de
+honte; car je sentis défaillir mon courage. La douleur d'être
+séparé de celle que j'aimais abattait mon âme; et je me trouvai en
+face de malheurs qui dépassaient tout ce que mon imagination avait
+pu prévoir. Mais à quoi bon vous affliger de l'histoire de mes
+maux?
+
+Ici Ludovic s'arrêta; sa physionomie prit un aspect plus sombre,
+son regard devint fixe, et ses lèvres immobiles demeuraient en
+suspens, comme si elles se refusaient à un douloureux aveu.
+
+-- De grâce, s'écria le voyageur, continuez un récit qui
+m'instruit et me touche. Je suis avide de connaître votre
+destinée... Parlez, je vous en supplie.
+
+-- Je ne vous ai pas dit la moitié de mes malheurs; et quel
+intérêt...
+
+L'intérêt le plus vif, répliqua le voyageur, me rend attentif à
+vos paroles. Vous me racontez vos peines; ce sont elles qui me
+captivent. Je n'ai jamais recherché ni les joies ni les félicités
+du monde; mais je me suis toujours senti attiré par l'infortune.
+Le bonheur des hommes est si mêlé d'orgueil et d'égoïsme, qu'il
+m'ennuie et me dégoûte, mais il me reste dans l'âme une longue et
+douce impression quand j'ai pleuré avec des malheureux.
+
+-- Hélas! reprit Ludovic après une courte pause, voici l'époque de
+ma vie dont le souvenir est le plus amer; c'est le temps où j'ai
+senti chanceler dans mon coeur les serments qui m'unissaient à mon
+amie... Aujourd'hui, je rougis de ma faiblesse. Mon Dieu! par
+quels malheurs il m'a fallu passer pour arriver à cette criminelle
+hésitation!
+
+J'avais, dans toute la sincérité de mon coeur, juré à Marie que je
+l'aimerais toujours. L'obstacle qu'on opposait à mon amour,
+quelque grave qu'on le représentât à mes yeux, me semblait puéril
+et méprisable. Que m'importait un préjugé social, quand j'avais
+pour moi le coeur de Marie? Mais lorsque, rentré dans le monde, et
+sujet à ses froissements, je me trouvai en face de ce préjugé
+puissant, inflexible, répandu dans toutes les classes, accepté par
+tout le monde, dominant la société américaine, sans qu'aucune voix
+s'élève pour le combattre; écrasant ses victimes sans réserve,
+sans pitié, sans remords; lorsque je vis, dans les États libres de
+l'Union, la population noire couverte d'un opprobre pire peut-être
+que l'esclavage; toutes les personnes de couleur flétries par le
+mépris public, abreuvées d'outrages, encore plus dégradées par la
+honte que par la misère: alors je sentis s'élever en moi de
+terribles combats... Tantôt saisi d'indignation et d'horreur, je
+me croyais assez fort pour lutter seul contre tous; mon orgueil se
+plaisait à rencontrer pour adversaire tout un peuple, le monde
+entier!... mais, après ces nobles élans, je retombais en présence
+de mille réalités décourageantes, et je me demandais quel serait
+mon sort; quel serait celui de Marie elle-même, au sein de tant
+d'amertume et d'ignominie! j'hésitai: ce fut là mon crime...
+Cependant mon coeur n'était point dupe des sophismes de ma raison.
+Marie, me disais-je, serait malheureuse quand nous serions unis;
+mais ne le serait-elle pas davantage si notre union ne se formait
+jamais? Cesserait-elle d'être une pauvre femme de couleur, parce
+que je lui aurais manqué de foi! Le monde ne l'accablerait-il plus
+de son mépris, parce qu'elle aurait perdu l'appui du seul être
+capable de la faire respecter?
+
+Je portai mes incertitudes et mes angoisses de ville en ville, à
+New York, à Boston, à Philadelphie...
+
+Ici le voyageur interrompit son hôte; car il avait cessé de
+comprendre le sens de son langage.
+
+-- Tout à l'heure, lui dit-il, vous me racontiez le sort de la
+race noire dans les États du Sud, et je déplorais avec vous la
+triste condition des esclaves; mais, en quittant Baltimore, vous
+êtes allé dans les autres villes de l'Union où l'esclavage est
+aboli. Là un spectacle différent a dû s'offrir à vos yeux. Je sais
+bien que, même dans les États du Nord, le préjugé qui s'attache à
+la couleur des hommes n'est pas entièrement anéanti; mais je le
+croyais près de s'éteindre...
+
+-- Détrompez-vous, répliqua Ludovic avec vivacité; ce préjugé y a
+conservé toute sa puissance. Il faut sur ce point distinguer les
+moeurs des lois.
+
+D'après la loi le nègre est en tous points l'égal du blanc; il a
+les mêmes droits civils et politiques; il peut être président des
+États-Unis; mais, en fait, l'exercice de tous ces droits lui est
+refusé, et c'est à peine s'il peut saisir une position sociale
+supérieure à la domesticité.
+
+Dans ces États de prétendue liberté, le nègre n'est plus esclave;
+mais il n'a de l'homme libre que le nom.
+
+Je ne sais si sa condition nouvelle n'est pas pire que la
+servitude: esclave, il n'avait point de rang dans la société
+humaine; maintenant il compte parmi les hommes, mais c'est pour en
+être le dernier.
+
+Il n'est pas rare, dans le Sud, de voir les blancs bienveillants
+envers les nègres. Comme la distance qui les sépare est immense et
+non contestée, les Américains libres ne craignent pas, en
+s'approchant de l'esclave, de l'élever à leur niveau ou de
+descendre au sien.
+
+Dans le Nord, au contraire, où l'égalité est proclamée, les blancs
+se tiennent éloignés des nègres, pour n'être pas confondus avec
+ceux-ci; ils les fuient avec une sorte d'horreur, et les
+repoussent impitoyablement afin de protester contre une
+assimilation qui les humilie, et de maintenir dans les moeurs la
+distinction qui n'est plus dans les lois.
+
+Peut-être aussi l'oppression qui pèse sur toute une race d'hommes
+paraît-elle plus odieuse et plus révoltante, à mesure que le pays
+où elle se rencontre est régi par des institutions plus libres.
+
+L'Orient nous offre des pays barbares, où le caprice d'un tyran se
+joue de la vie des hommes, où la puissance publique s'annonce par
+des spoliations, et la soumission des sujets par des bassesses, où
+la force tient lieu de loi, le bon plaisir de justice, l'intérêt
+de morale, et la misère universelle de consolation. Là, chacun
+subit la vie comme un destin: oppresseur ou opprimé, eunuque ou
+sultan, victime ou bourreau. Nulle part le mal, nulle part le
+bien; il n'y a que d'heureuses fortunes et des sorts malheureux:
+le crime et la vertu sont des fatalités.
+
+M'étonnerai-je de trouver dans ces contrées funestes des millions
+d'hommes voués à l'esclavage? Non; à peine remarquerai-je cet
+outrage à la morale dans une société fondée sur le mépris de
+toutes les lois de la nature et de l'humanité; là, chaque vice
+social est un principe, et non un abus; il est nécessaire à
+l'harmonie du tout.
+
+J'éprouve une autre impression quand, chez un peuple libre, je
+rencontre des esclaves; lorsqu'au sein d'une société civilisée et
+religieuse, je vois une classe de personnes pour laquelle cette
+société s'est fait des lois et des moeurs à part; pour les uns une
+législation douce, un code sanguinaire pour les autres; d'un côté,
+la souveraineté des lois; de l'autre, l'arbitraire; pour les
+blancs, la théorie de l'égalité; pour les noirs, le système de la
+servitude... deux morales contraires: l'une, au service de la
+liberté; l'autre, à l'usage de l'oppression; deux sortes de moeurs
+publiques: celles-ci douces, humaines, libérales; celles-là
+cruelles, barbares, tyranniques.
+
+Ici le vice me choque davantage, parce qu'il est en relief sur des
+vertus... mais ce fond de lumière, qui rend l'ombre plus
+saillante, la rend aussi plus importune à ma vue...
+
+Les tyrans sont peut-être de bonne foi quand ils disent qu'on ne
+saurait gouverner les hommes sans des lois iniques et cruelles;
+ils n'en savent pas d'autres; et ce langage peut être cru des
+peuples qui n'ont jamais connu que la tyrannie.
+
+Mais une pareille excuse n'appartient point à une nation qui est
+en possession d'institutions libres; elle sait que l'esclavage est
+mauvais parce qu'elle jouit de la liberté; elle doit détester
+l'injustice et la persécution, puisqu'elle pratique chaque jour
+l'équité, la charité, la tolérance...
+
+Dans un pays barbare, en présence des plus grandes misères, on n'a
+dans le coeur qu'une haine, c'est contre le despote. À lui seul la
+puissance; par lui tous les maux; contre lui toutes les
+imprécations.
+
+Mais, dans un pays d'égalité, tous les citoyens répondent des
+injustices sociales, chacun d'eux en est complice. Il n'existe pas
+en Amérique un blanc qui ne soit barbare, inique, persécuteur
+envers la race noire.
+
+En Turquie, dans la plus affreuse détresse, il n'y a qu'un
+despote; aux États-Unis, il y a pour chaque fait de tyrannie dix
+millions de tyrans.
+
+Ces réflexions se présentaient sans cesse à mon esprit, et je
+sentais se développer dans mon âme le germe d'une haine profonde
+contre tous les Américains; car enfin l'infortune de Marie était
+l'oeuvre de leurs lois barbares et de leurs odieux préjugés;
+chacun d'eux était à mes yeux un ennemi.
+
+Je voyais bien des tentatives faites par quelques hommes généreux
+pour remédier au mal; mais ce mal est de ceux qui ne se guérissent
+que par les siècles.
+
+Dans une société où tout le monde souffre une égale misère, il se
+forme un sentiment général qui pousse à la révolte, et quelquefois
+la liberté sort de l'excès même de l'oppression.
+
+Mais dans un pays où une fraction seulement de la société est
+opprimée, pendant que tout le reste est à l'aise, on voit la
+majorité arranger ses existences heureuses en regard des misères
+du petit nombre; tout se trouve dans l'ordre et sagement réglé:
+bien-être d'un côté, abjection et souffrance de l'autre.
+L'infortuné peut se faire entendre, mais non se faire craindre, et
+le mal, quelque révoltant qu'il soit, ne se guérit point par son
+extrémité, parce qu'il grandit sans s'étendre.
+
+Le malheur des noirs opprimés par la société américaine ne peut se
+comparer à celui d'aucune des classes souffrantes que présentent
+les autres peuples. Il y a partout de l'hostilité entre les riches
+et les prolétaires; cependant ces deux classes ne sont séparées
+par aucune barrière infranchissable: le pauvre devient riche; le
+riche, pauvre; c'en est assez pour tempérer l'oppression de l'un
+par l'autre. Mais quand l'Américain écrase de son mépris la
+population noire, il sait bien qu'il n'aura jamais à redouter le
+sort réservé au nègre.
+
+J'étais sans cesse témoin de quelque triste événement qui me
+révélait la haine profonde des Américains contre les noirs.
+
+Un jour, à New York, j'assistais à une séance de la cour des
+sessions. Sur le banc des accusés était assis un jeune mulâtre,
+auquel un Américain reprochait des actes de violence. «Un blanc
+frappé par un homme de couleur! quelle horreur! quelle infamie!»
+s'écriait-on de toutes parts. Le public, les jurés eux-mêmes,
+étaient indignés contre le prévenu, avant de savoir s'il était
+coupable. Je ne saurais vous dire l'impression pénible que me fit
+éprouver le débat... Chaque fois que le pauvre mulâtre voulait
+parler, sa voix était étouffée, soit par l'autorité du juge, soit
+par les murmures de la foule. Tous les témoins l'accablèrent; les
+plus favorables furent ceux qui ne dirent rien contre lui. Les
+amis du plaignant avaient bonne mémoire; ceux dont le mulâtre
+invoquait les souvenirs ne se rappelaient rien. Il fut condamné
+sans délibération... Un frémissement de joie s'éleva de la foule:
+murmure mille fois plus cruel au coeur du malheureux que la
+sentence du magistrat: car le juge est payé pour faire sa tâche,
+tandis que la haine du peuple est gratuite. Peut-être est-il
+coupable; mais innocent, n'eût-il pas eu le même sort?
+
+Cependant la loi de l'État de New York ne reconnaît que des hommes
+libres, tous égaux entre eux! Qu'est-ce donc qu'un principe écrit
+dans les lois quand il est démenti par les moeurs? Hélas! la
+justice que trouve en Amérique l'homme de couleur est comme celle
+que rencontre chez nous, après la guerre civile, le parti vaincu
+chez le vainqueur.
+
+Les nègres égaux des blancs!... quel mensonge! Je voyais dans
+l'enceinte même de la cour des sessions les Américains séparés des
+noirs: pour les premiers, une place de distinction dans
+l'audience; au fond de la salle, le public nègre parqué dans une
+étroite galerie. Pourquoi donc cette barrière placée entre les uns
+et les autres, comme pour s'opposer à leur fusion?
+
+Il existe à Philadelphie une maison de refuge où sont envoyés les
+jeunes gens et les jeunes filles qui ont commis quelque délit
+tenant le milieu entre la faute et le crime: l'influence de la
+famille n'est plus assez puissante sur eux: le châtiment de la
+prison serait trop rigoureux; la maison de refuge, plus sévère que
+l'une, moins cruelle que l'autre, convient à ces délinquants
+précoces, mais non endurcis. Un jour, en visitant cet
+établissement, je fus surpris de n'y pas voir un seul enfant de
+race noire. J'en demandai la cause au directeur, qui me dit: «Ce
+serait dégrader les enfants blancs que de leur associer des êtres
+voués au mépris public.»
+
+Une autre fois, je témoignai mon étonnement de ce que les enfants
+des nègres étaient exclus des écoles publiques établies pour les
+blancs; on me fit observer qu'aucun Américain ne voudrait envoyer
+son enfant dans une école où il se trouverait un seul noir.
+
+Alors je me rappelai ces paroles prononcées par Marie dans son
+désespoir;
+
+«La séparation des blancs et des nègres se retrouve partout: dans
+les églises, où l'humanité prie; dans les hôpitaux, où elle
+souffre; dans les prisons, où elle se repent; dans le cimetière,
+où elle dort de l'éternel sommeil.»
+
+Tout était vrai dans ce tableau, que j'avais regardé comme une
+exagération de la douleur.
+
+Les hospices, ainsi que les geôles, renferment des quartiers
+distincts, où les malades et les criminels sont classés selon leur
+couleur; partout les blancs sont l'objet de soins et
+d'adoucissements que n'obtiennent point les pauvres nègres.
+
+J'ai vu aussi dans chaque ville deux cimetières séparés l'un pour
+les blancs, l'autre pour les gens de couleur. Étrange phénomène de
+la vanité humaine! Quand il ne reste plus des hommes que poussière
+et corruption, leur orgueil ne se résout point à mourir, et trouve
+encore sa vie dans le néant des tombeaux!...
+
+Cependant, si l'ambition de l'homme survit, sa puissance expire au
+sépulcre. Quelle que soit la distance qui sépare les squelettes
+privilégiés des ossements d'une race inférieure, tous ces restes
+misérables sont bientôt empreints de la teinte uniforme que donne
+la terre à ses hôtes; la même surface les recouvre, pesante ou
+légère; des vers pareils leur dévorent le coeur; le même oubli
+ronge leur mémoire.
+
+Mais ce qui me jeta dans un long étonnement, ce fut de trouver
+cette séparation des blancs et des nègres dans les édifices
+religieux. Qui le croirait? des rangs et des privilèges dans les
+églises chrétiennes! Tantôt les noirs sont relégués dans un coin
+obscur du temple; tantôt ils en sont complètement exclus. Jugez
+quel serait le déplaisir d'une société choisie, s'il fallait
+qu'elle se mêlât à des êtres grossiers et mal vêtus. La réunion au
+temple saint est le seul divertissement qu'autorise le dimanche.
+Pour la société américaine, l'église, c'est la promenade, le
+concert, le bal, le théâtre; les femmes s'y montrent élégamment
+parées. Le temple protestant est un salon où l'on prie Dieu. Les
+Américains souffriraient d'y rencontrer des êtres de basse
+condition; ne serait-il pas fâcheux aussi que l'aspect hideux d'un
+visage noir vînt ternir l'éclat d'une brillante assemblée? Dans
+une congrégation de bonne compagnie, le plus grand nombre sera
+nécessairement d'avis qu'on ferme la porte aux gens de couleur: la
+majorité le voulant ainsi, rien ne saurait l'empêcher.
+
+Les églises catholiques sont les seules qui n'admettent ni
+privilèges ni exclusions? la population noire y trouve accès comme
+les blancs. Cette tolérance du catholicisme et cette police
+rigoureuse des temples protestants, ne tiennent pas à une cause
+accidentelle, mais à la nature même des deux cultes.
+
+Le ministre d'une communion protestante doit son office à
+l'élection, et, pour garder sa place, il lui faut conserver la
+faveur du plus grand nombre de ses commettants; sa dépendance est
+donc complète, et il est condamné, sous peine de disgrâce, à
+ménager les préjugés et les passions qu'il devrait combattre sans
+pitié.
+
+Au contraire, le prêtre catholique est maître absolu dans son
+église; il ne relève que de son évêque, qui ne reconnaît lui-même
+d'autre autorité que celle du pape [35].
+
+Chef d'une assemblée dont il ne dépend pas, il s'inquiète peu de
+lui déplaire en blâmant ses erreurs et ses vices; il dirige sa
+congrégation selon sa foi, tandis que le ministre protestant
+gouverne la sienne selon son intérêt. Celui-ci est admis dans le
+temple par une secte; l'autre ouvre son église à tous les hommes:
+le premier accepte la loi; le second l'impose.
+
+Voyez le ministre protestant, docile, obséquieux envers ceux qui
+lui ont donné mandat; et le prêtre catholique, mandataire de Dieu
+seul, parlant avec autorité aux hommes dont le devoir est de lui
+obéir.
+
+Les passions orgueilleuses des blancs ordonnent au pasteur
+protestant de repousser du temple de misérables créatures, et les
+nègres en sont exclus.
+
+Mais ces nègres, qui sont des hommes, entrent dans l'église
+catholique, parce que là ce n'est plus l'orgueil humain qui
+commande: c'est le prêtre du Christ qui domine.
+
+Je fus à cette occasion frappé d'une triste vérité: c'est que
+l'opinion publique, si bienfaisante quand elle protège, est,
+lorsqu'elle persécute, le plus cruel de tous les tyrans.
+
+Cette opinion publique, toute puissante aux États-Unis veut
+l'oppression d'une race détestée, et rien n'entrave sa haine.
+
+En général, il appartient à la sagesse des législateurs de
+corriger les moeurs par les lois, qui sont elles-mêmes corrigées
+par les moeurs. Cette puissance modératrice n'existe point dans le
+gouvernement américain. Le peuple qui hait les nègres est celui
+qui fait les lois; c'est lui qui nomme ses magistrats, et, pour
+lui être agréable, tout fonctionnaire doit s'associer à ses
+passions. La souveraineté populaire est irrésistible dans ses
+impulsions; ses moindres désirs sont des commandements; elle ne
+redresse pas ses agents indociles, elle les brise. C'est donc le
+peuple avec ses passions qui gouverne; la race noire subit en
+Amérique la souveraineté de la haine et du mépris.
+
+Je retrouvais partout ces tyrannies de la volonté populaire.
+
+Ah! c'est une étrange et cruelle destinée que celle d'une
+population entière implantée dans un monde qui la repousse!
+
+L'aversion et le mépris dont elle est l'objet se reproduisent sous
+mille formes. J'ai vu toute une famille de nègres menacée de
+mourir de faim pour une dette d'un dollar. Aux États-Unis, la loi
+donne au créancier le droit d'emprisonner son débiteur pour la
+moindre somme d'argent [36] et le créancier est toujours cru sur
+parole.
+
+Un jour, je promenais dans New York mes tristes méditations,
+lorsque des cris lamentables, poussés à peu de distance de moi,
+éveillèrent mon attention. C'était un pauvre nègre qu'on menait en
+prison; une femme noire le suivait tout en pleurs avec ses
+enfants. Ému de compassion, je m'approchai de la négresse, et lui
+demandai la cause de ses larmes. Elle laissa tomber sur moi un
+regard douloureux et dur, comme si elle eût jugé que ma question
+n'était qu'une moquerie et une lâche dérision de sa misère; un
+nègre, aux États-Unis, ne croit point à la pitié des blancs;
+cependant je renouvelai ma question d'un ton de voix qui
+trahissait une émotion profonde. Alors la pauvre femme me dit que
+son mari était traîné en prison pour n'avoir pas payé le prix de
+quelques livres de pain. «Aucun marchand, ajouta-t-elle, n'a voulu
+nous faire le moindre crédit, et nous n'avons trouvé personne qui
+nous prêtât une obole!»
+
+L'impitoyable créancier qui, pour un frivole intérêt, faisait tant
+de malheureux, avait, il est vrai, pour lui le texte d'une loi, et
+cette loi est aussi bien applicable aux Américains qu'aux gens de
+couleur. Mais, si la règle est uniforme, son exécution n'est point
+la même pour tous; et il existe en faveur des blancs une pitié
+publique qui tempère la rigueur des lois les plus cruelles.
+
+Jugez enfin, par un seul exemple, du rang qu'occupent les nègres
+dans l'opinion publique: les prostituées elles-mêmes les
+repoussent; elles croiraient, en acceptant les caresses d'un noir,
+dégrader la dignité de la race blanche! Il y a une infamie que ces
+infâmes ne se permettent pas: c'est celle d'aimer un homme de
+couleur.
+
+Et ne croyez pas que, dans les États libres du Nord, l'origine des
+gens de couleur devenus blancs par le mélange des races, soit
+oubliée et perdue de vue.
+
+La tradition y est aussi sévère que dans le Sud. Vainement, pour
+déconcerter ses ennemis, l'homme de couleur, à figure blanche,
+quittera le pays où le vice de son sang est connu pour aller dans
+un autre État chercher, au sein d'une société nouvelle, une
+nouvelle existence: le mystère de son émigration est bientôt
+découvert. L'opinion publique, si indulgente pour les aventuriers
+qui cachent leur nom et leurs antécédents, recherche
+impitoyablement les preuves de la descendance africaine.
+
+Le banqueroutier du Massachusetts trouve honneur et fortune dans
+la Louisiane, où nul ne s'enquiert des ruines qu'il a faites
+ailleurs.
+
+L'habitant de New York, que gênent les liens d'un premier mariage,
+délaisse sa femme sur la rive gauche de l'Hudson, et va, sur la
+rive droite, en prendre une autre dans le New Jersey, où il vit
+tranquille et bigame.
+
+Le voleur et le faussaire qu'ont flétris les lois sévères du
+Rhode-Island, trouvent sans peine, dans le Connecticut, du travail
+et de la considération.
+
+Il n'est qu'un seul crime dont le coupable porte en tous lieux la
+peine et l'infamie, c'est celui d'appartenir à une famille réputée
+de couleur. La couleur effacée, la tache reste; il semble qu'on la
+devine quand elle ne se voit plus; il n'est point d'asile si
+secret, ni de retraite si obscure, où elle parvienne à se cacher.
+
+Tel était le pays où m'avait jeté ma destinée! c'était le monde où
+je devais passer mes jours avec la fille de Nelson! Au milieu de
+tant de haines, toute espérance de bonheur n'était-elle pas une
+chimère? Oh! combien mon coeur souffrait de ces iniquités, dont
+tout le poids retombait sur Marie! de quelle puissante indignation
+mon âme était saisie! et que d'amertume je sentais s'amasser au
+fond de mon coeur!
+
+
+
+Chapitre X
+Suite de l'épreuve -- 2 --
+
+Depuis ce moment, je l'avoue, la société américaine perdit son
+prestige à mes veux; la nature elle-même, qui d'abord m'avait paru
+si brillante, me sembla décolorée; les plus beaux jours, comme les
+plus beaux sites, furent sans charmes pour moi; toutes les choses
+extérieures deviennent indifférentes à celui que tourmente une
+secrète infortune, jamais je ne sentis mieux cette vérité qu'un
+jour où, parcourant les environs de New York, je me pris à
+contempler sans émotion un sublime spectacle.
+
+En face de moi se déroulaient au loin les riches campagnes du New
+Jersey, tout éblouissantes de moissons dorées et fleuries; à mes
+pieds une baie majestueuse qui s'emplit à deux sources dignes de
+sa grandeur, l'Hudson et l'Océan; mille vaisseaux flottants ou
+enchaînés dans le port; des pavillons de toutes couleurs hissés
+aux sommets des mâts, et formant comme un grand congrès de toutes
+les nations du monde; le phénomène des voiles qui se croisent,
+enflées par le même vent; le prodige de la vapeur laissant loin
+d'elle et les vents et les voiles; le mouvement du commerce, le
+bruit de l'industrie, l'activité humaine rivalisant avec la nature
+d'éclat et de variété; et, pour fond de ce tableau magnifique, la
+cime bleue des montagnes qui bordent la rivière du Nord... Ainsi
+s'offrait à moi d'un seul coup la triple merveille de la nature
+fertile, de la richesse industrielle et de la beauté pittoresque;
+sur la terre, le laboureur et sa charrue; le marchand et ses
+vaisseaux sur l'onde; dans le ciel, les hauts sommets avec leurs
+aigles: triple emblème des besoins de l'homme, des conditions de
+son bien-être et de l'audace de son génie!
+
+En tournant mes yeux à ma gauche, j'aperçus dans le lointain le
+rocher de Sandy Hook: c'est de là qu'on voit arriver les navires
+qui viennent d'Europe et du Maryland... la France et Baltimore!...
+mon père et Marie!!... ma patrie! Mon amour!... et je me perdis
+dans une de ces rêveries plus douces aux sens qu'à l'âme, où, en
+présence des beaux spectacles que donnent une nature brillante et
+féconde, une société riche et prospère, une mer calme sous un beau
+ciel, l'infortuné ne cesse pas de souffrir dans le fond de son
+coeur... L'air que je respirais était bienfaisant et pur; mille
+objets récréaient ma vue, souriaient à mon imagination; mille
+sensations délicieuses s'emparaient de mon corps... j'étais
+heureux, mais d'un bonheur qui restait à la surface; les
+impressions ne faisaient que m'effleurer: elles s'efforçaient
+vainement de pénétrer dans mon sein. Il n'est point, hélas! de
+joies profondes pour l'homme qui porte en lui-même le deuil de sa
+patrie absente, l'inquiétude de son amour et le vague de son
+avenir!
+
+Je ne sais quel eût été le terme d'une méditation engagée dans la
+mélancolie: tout à coup je me sentis saisi par la main; je me
+retourne brusquement et me trouve serré dans les bras de
+Georges... de Georges que j'aimais si tendrement! car j'aimais en
+lui l'homme généreux et le frère de Marie. Le plus grand nombre
+nous fuit par instinct quand nous sommes malheureux; mais pour un
+ami l'infortune est aimantée.
+
+Georges arrivait de Baltimore; il m'apprit de tristes événements
+passés pendant mon absence, et qui me prouvèrent combien le
+malheur était opiniâtre à poursuivre sa famille.
+
+Il existait encore à cette époque dans la Géorgie quelques restes
+de tribus indiennes du nom de Chéroquis; fidèles à leurs forêts
+natales, ces sauvages avaient toujours refusé de les quitter, et,
+dans plusieurs occasions, le gouvernement des États-Unis s'était
+engagé solennellement à les y maintenir. Cependant l'Américain de
+la Géorgie les voyait d'un oeil jaloux en possession d'un sol
+fertile qui, pour donner de riches moissons, ne demandait qu'un
+peu de culture; il entreprit donc de les expulser de leurs terres,
+et sa cupidité fut ingénieuse à leur susciter mille querelles.
+
+La cause des Indiens était doublement sacrée, car c'était celle de
+la justice et du malheur; ces pauvres sauvages, dans leur
+grossière simplicité, croyaient avoir assuré le succès de leur bon
+droit en disant: «Nous voulons mourir dans nos savanes parce que
+nous y sommes nés; toute l'Amérique était à nos pères, nous n'en
+avons plus qu'une parcelle: laissez-nous-la. Vous nous reprochez
+notre ignorance et le peu de fruits que nous tirons d'une terre
+féconde; mais que vous importe? nous ne savons point comme vous
+bâtir des villes, cultiver les champs; et nous n'ambitionnons
+point votre industrie; nous préférons à vos cités, à vos
+campagnes, nos forêts incultes qui nous donnent du gibier pour
+vivre et des voûtes de verdure pour nous abriter, et puis nous ne
+pouvons les quitter parce qu'elles contiennent les ossements de
+nos pères.»
+
+Ainsi parlait Mohawtan, chef indien, fameux par sa sagesse dans
+les conseils et sa valeur dans les combats; l'Américain de la
+Géorgie écoutait ces paroles sans les comprendre, parce que
+c'était la voix du coeur; il leur répondait:
+
+-- «Pourquoi demeurer dans ces forêts, si nous vous en donnons
+d'autres meilleures? allez plus loin, par-delà le Mississipi, dans
+le territoire d'Arkansas, ou dans le Michigan voisin des grands
+lacs; là vous trouverez de frais ombrages, de vastes prairies, des
+forêts pleines de daims et de bisons: le mot de patrie n'a point
+de sens quand la terre d'exil vaut mieux que le pays natal.»
+
+Les Indiens ne comprenaient rien à ce langage, parce que c'était
+la voix de la corruption.
+
+Le gouvernement de la Géorgie, digne expression des passions
+cupides des particuliers, employa d'abord tous les moyens de
+l'astuce et de la mauvaise foi pour obtenir des Indiens une
+retraite volontaire. Il leur représentait que la contrée nouvelle
+où ils émigreraient leur serait livrée à perpétuité; il offrait de
+leur donner de l'or pour les terres qu'ils délaisseraient, et,
+afin de les tenter davantage, il promettait de les payer avec de
+l'eau-de-vie.
+
+Cependant le chef indien avait le bon sens de répondre: «Nous
+imiterons l'exemple de nos pères qui n'ont point reculé devant les
+hommes blancs. Lorsque ceux-ci dressèrent leur hutte auprès de nos
+forêts, ils s'engagèrent à ne point nous y troubler; d'où vient
+donc qu'on nous demande aujourd'hui d'en sortir! Déjà nous avons
+vendu beaucoup de terres; on nous avait dit que l'argent rendrait
+nos existences plus douces et plus heureuses; mais il a glissé de
+nos mains en même temps qu'on nous prenait nos forêts, et notre
+sort n'a point changé. Vous nous offrez l'eau de feu que nous
+aimons; j'ignore comment il arrive que ce qui est bon fasse du
+mal: mais depuis que nous buvons cette liqueur délicieuse, les
+disputes, les rixes, les meurtres abondent parmi nous. Hommes
+blancs! je ne sais point répondre à vos paroles, sinon que nous
+sommes toujours plus malheureux en vous écoutant.»
+
+Voyant qu'ils n'obtenaient rien par l'adresse et la ruse, les
+Américains ont eu recours à la violence. Non à la violence des
+armes, mais à celle des décrets; car ce peuple, faiseur de lois,
+placé en face de sauvages ignorants, leur livre une guerre de
+procureur [37]; et, comme pour couvrir son iniquité d'un simulacre
+de justice, les expulse des lieux par acte en bonne forme.
+
+La législature de la Géorgie statua que les Indiens n'étaient
+point propriétaires, mais seulement usufruitiers; qu'il
+appartenait à la souveraineté nationale de fixer la durée de cet
+usufruit; et, déclarant qu'il avait cessé, elle autorisa les
+Américains à prendre les terres des Indiens; ceux-ci, peu versés
+dans les distinctions que fait la jurisprudence entre l'usufruit
+et la propriété, ne comprirent rien à ce décret, sinon qu'on les
+chassait pour se mettre à leur place; ils protestèrent encore une
+fois... La querelle fut déférée au jugement de la cour suprême des
+États-Unis; ce tribunal auguste, placé au sommet de l'échelle
+sociale, dans des régions inaccessibles aux basses passions, se
+prononça solennellement en faveur des indigènes, et déclara qu'on
+n'avait point le droit de les déposséder: le débat semblait
+terminé. Cependant, comme des gens d'affaires ne manquent jamais
+de raisons légales, même pour désobéir aux lois, les Géorgiens
+repoussèrent avec mépris l'arrêt de la suprême cour, disant que la
+question jugée par ce tribunal n'était point de sa compétence. Ce
+n'était pas déclarer la guerre, niais c'était la rendre
+inévitable.
+
+Tous ces faits s'étaient passés peu de temps après mon départ de
+Baltimore; ils avaient excité une vive indignation dans toutes les
+âmes généreuses. Nelson, qui toute sa vie avait éprouvé une
+profonde sympathie pour le malheur des Indiens, ne put, à la
+nouvelle de ces événements, contenir l'ardeur de son zèle. «Ces
+malheureux, s'écria-t-il, trouveront quelques sentiments de pitié
+dans la Nouvelle-Angleterre; mais aucun habitant du Sud ne les
+secourra contre l'oppression: une faible distance me sépare d'eux;
+je leur dois mon appui; j'irai soutenir leurs droits, et saurai si
+la justice et la loi sont devenues de vains mots dans un pays où
+jadis elles régnaient en souveraines.»
+
+Nelson passa aussitôt dans la Virginie, et de là dans le pays des
+Chéroquis, laissant Georges auprès de Marie. Il gagna d'abord la
+confiance des Indiens en leur parlant de religion, et tenta de se
+faire entendre des Géorgiens en tenant le langage de la raison et
+de l'équité. Ses paroles eurent de la puissance sur les uns et sur
+les autres; elles animèrent les Chéroquis à la défense de leurs
+droits, et firent chanceler les convictions de plusieurs
+Américains, jusque-là fort ennemis des indiens, et qui
+soupçonnèrent pour la première fois que leur haine était aussi
+injuste que cruelle. Cependant le plus grand nombre des Géorgiens
+s'endurcit dans ses instincts cupides; et la conduite de Nelson
+les irrita tellement, que la législature, se faisant l'instrument
+de leurs passions, ordonna que le ministre presbytérien fût jeté
+dans une prison, comme fauteur de guerre civile. Cette violence
+excita une grande rumeur parmi les Indiens et leurs partisans. Un
+régiment de l'armée des États-Unis fut envoyé par le président
+pour prêter main-forte à l'arrêt de la suprême cour, dont les
+Géorgiens méconnaissaient l'autorité. Ceux-ci, de leur côté,
+bravant le gouvernement fédéral, convoquèrent leurs milices; et
+tout annonçait une violente et prochaine collision, lorsque,
+cédant, soit à un sentiment de crainte, soit à l'ennui d'une
+existence sans cesse troublée par la chicane et la mauvaise foi,
+la moitié des Chéroquis se résolut à l'exil, et, sans formalité,
+livra aux Américains les terres, objet de leur convoitise. Après
+une détention de deux mois, Nelson fut tiré de son cachot: il
+revint aussitôt à Baltimore, se ressouvenant peu des traitements
+barbares qu'il avait subis, mais le coeur pénétré des infortunes
+qu'il avait vues, et dont il avait inutilement tenté d'adoucir la
+rigueur. Dès le retour de Nelson à Baltimore, Georges en était
+parti pour venir à New York. Après m'avoir raconté ces tristes
+événements, le fils de Nelson m'entretint longuement de sa soeur.
+Je ne me lassais point de l'entendre et de l'interroger... il me
+dit de Marie des choses si touchantes, que j'eus honte de mes
+incertitudes. J'oubliai les funestes chances de l'avenir, pour ne
+penser qu'à mon amour... c'est d'ailleurs un lien puissant que
+l'estime d'un ami! Georges, si sincère, si confiant dans mes
+sentiments pour sa soeur, m'enchaînait plus par sa droiture qu'il
+ne l'eût pu faire par la ruse et par l'habileté.
+
+Je ne tardai pas à remarquer dans la physionomie de Georges
+quelque chose d'extraordinaire: son langage, ouvert et naturel
+quand il me parlait de sa famille, devenait mystérieux et
+embarrassé dès que notre conversation prenait un tour plus
+général. Des réticences, des exclamations brèves, des mouvements
+soudains et comprimés, tout annonçait en lui le travail intérieur
+d'un sentiment profond qu'il s'efforçait vainement de renfermer en
+lui même. Je ne fus pas longtemps sans comprendre que le trouble
+dont je le voyais agité se rattachait à sa position d'homme de
+couleur. Quelques-unes de mes observations sur la misère des noirs
+l'avaient fait tressaillir, et, comme je lui peignais avec émotion
+les injustices que j'avais remarquées dans la société américaine,
+j'aperçus une ombre de sourire errer sur ses lèvres, et,
+saisissant ma main, il me dit d'une voix ferme: «Ami, prenons
+courage, nous verrons des temps meilleurs... les jours de liberté
+ne sont pas loin... l'oppression qui pèse sur nos frères de
+Virginie est à son comble... la même tyrannie poussera les Indiens
+à la révolte... bientôt...» Et, comme s'il eût regretté d'avoir
+dit ces mots, il s'arrêta tout à coup; son visage devint sombre,
+son regard terrible. Il avait cessé de parler, mais sa pensée
+suivait son cours. Je l'interrogeai: «L'avenir, me dit-il d'un ton
+mystérieux, un avenir prochain vous répondra.» Ces paroles, et
+l'accent dont il les avait prononcées, étaient propres à
+m'inquiéter; cependant Georges écarta ce sujet. Alors nous nous
+abandonnâmes à ces doux entretiens que l'amitié seule connaît, et
+dont l'amour peut seul fournir le texte. Il est si rare de
+rencontrer un ami qui comprenne les mystères du coeur!
+
+Georges ne m'offrait pas un confident vulgaire: ce titre de frère
+de la femme que, j'aimais donnait à mon amitié pour lui tous les
+charmes d'un sentiment plus tendre; il y avait dans son âme un peu
+de l'âme de Marie... celle que ....... et, dans sa confiance
+naïve, il aimait d'avance en moi l'époux de sa soeur.
+
+Tout en nous épanchant ainsi l'un dans l'autre, nous allions où le
+hasard conduisait nos pas, et nous vînmes à passer près du théâtre
+de New York. La foule s'agitait à l'entour, nous nous approchâmes,
+et j'y entendis quelques voix prononcer ces mots: Napoléon à
+Schoenbrunn et à Sainte-Hélène. C'était l'annonce de ce spectacle
+qui peuplait les abords du théâtre, ordinairement déserts, et
+arrachait les Américains à leur indifférence accoutumée.
+
+Le nom de Napoléon est grand dans tous les mondes! il n'est point
+de contrée si lointaine qui n'ait reçu le reflet de sa gloire;
+point de sol si ferme qui n'ait tremblé de sa chute. Le Français
+peut voyager par tout pays sans craindre le mépris et l'injure; il
+trouve partout bon visage d'hôte; l'honneur du nom français est
+toujours là pour le recevoir.
+
+L'Américain de la Louisiane et l'Anglais du Canada n'avouent point
+la France malheureuse et abaissée; mais, quand vous leur parlez de
+Napoléon, ils se rappellent tout d'un coup que leurs aïeux étaient
+Français.
+
+J'entraînai Georges au théâtre, attiré moi-même bien moins par un
+intérêt d'amusement que par un instinct d'orgueil national. Hélas!
+j'étais loin de prévoir que cette soirée terminerait amèrement un
+jour qui n'avait pas été sans douceur.
+
+Je jouissais vivement d'un spectacle qu'un an auparavant j'avais
+vu en France. Le costume, le geste, la parole brève, et le silence
+de l'homme du siècle, étaient aussi puissants sur l'assemblée
+américaine que sur une réunion de Français; le nom de Napoléon
+était, à vrai dire, toute la pièce; car le plus grand nombre des
+spectateurs ne comprenait pas un mot de notre langue. Cependant
+l'enthousiasme était général: la liberté applaudissait la gloire.
+
+Je sentais enfin arriver jusqu'au fond de mon âme une impression
+de bonheur, lorsque mon oreille est subitement frappée du bruit de
+clameurs violentes qui s'élèvent de l'assemblée; je regarde au-
+dessous de moi, et vois mille gestes injurieux dirigés vers la
+place que j'occupais auprès de Georges. Bientôt nous entendons ces
+cris: «Qu'il sorte! C'est un homme de couleur!» Tous les regards
+étaient fixés sur nous. Les exclamations s'apaisaient par
+intervalles, mais bientôt elles recommençaient avec une nouvelle
+force; la foule passait alternativement du calme à l'agitation et
+de l'agitation au calme, comme si le fait qui l'irritait lui eût
+paru tour à tour certain et douteux. Je distinguai, dans la
+multitude, un homme qui paraissait diriger le mouvement, et
+faisait de grands efforts pour communiquer aux autres son
+indignation feinte ou réelle: «Quelle honte, s'écriait-il, un
+mulâtre parmi nous!» En parlant de la sorte, il montrait Georges
+du doigt. Alors un cri général s'élevait dans la salle: «Qu'il
+sorte! c'est un homme de couleur!»
+
+Je compris, dès l'origine de cette scène, tout ce qu'elle aurait
+de funeste, et mon coeur se serra. Georges demeurait immobile et
+muet; ses yeux lançaient des éclairs de fureur. Cependant les
+clameurs allaient toujours croissant: le trépignement devenait
+général. Alors un homme se lève dans la foule, et, du geste,
+imposant silence, il fait signe qu'il va parler. Chacun se tait
+aussitôt. «Pourquoi,» dit cet Américain, dont je n'ai jamais su le
+nom, et qu'à sa philanthropie j'eusse pris pour un quaker si les
+quakers ne s'interdisaient le théâtre; «pourquoi chasser de la
+salle celui qu'on désigne! rien n'indique qu'il soit de race
+noire: on dit que c'est un homme de couleur, mais on ne le prouve
+pas.» Ces paroles, prononcées froidement, furent accueillies avec
+un léger murmure d'approbation. Aucune voix ne s'éleva pour
+contredire; l'instigateur de la querelle n'était plus à la place
+où je l'avais remarqué. Le calme, qui, chez les Américains, a
+quelque chose d'une passion violente, avait soudain repris sur eux
+son empire; et un orage terrible était conjuré, lorsque Georges,
+dont la colère longtemps étouffée avait besoin d'éclater: «Oui,»
+s'écria il d'une voix formidable, en promenant sur l'assemblée un
+regard qui semblait la défier; «oui, je suis un homme de couleur.»
+Un tonnerre de clameurs accueillit cette déclaration. «Qu'il
+sorte, le misérable! l'infâme! cria-t-on de toutes pins. Le fils
+de Nelson restait impassible. L'irritation de la multitude était
+arrivée à son comble; déjà elle éclatait en grossières injures.
+Alors se levant de son siège et envoyant aux spectateurs un geste
+méprisant: «Lâches! s'écria Georges, qui vous liguez mille contre
+un seul, je vous défie tous et vous demande raison de vos
+outrages!»
+
+Cette apostrophe violente et digne excita une huée de rires et de
+murmures. Cet homme trouble le spectacle, dit sans s'émouvoir un
+Américain qui était près de moi; il est de couleur, et s'obstine à
+rester parmi nous.»
+
+Il disait ces paroles en montrant Georges à des agents de police
+survenus pour exécuter les ordres du public. «Quelle honte!»
+m'écriai-je; et, me tournant vers l'Américain, dont la tranquille
+inimitié m'irritait plus que la bruyante haine de la foule:
+
+-- «Je suis heureux, lui dis-je, dans la confusion générale de
+pouvoir distinguer un ennemi; celui que vous insultez m'est aussi
+cher qu'un frère, et je vous demande réparation de l'outrage fait
+à mon ami. -- Votre ami! vous êtes donc aussi un homme de
+couleur?»
+
+-- Si je l'étais je n'en aurais point de honte; mais détrompez-
+vous, et si vous ne donnez point satisfaction aux gens d'origine
+africaine, vous ne la refuserez pas sans doute à un Français.»
+
+L'Américain me répondit avec un grand sang-froid: -- «Je suis venu
+ici pour le spectacle, et non pour avoir un duel... non, je ne me
+battrai point... faut-il, parce que ce mulâtre s'entête à rester
+ici, que je vous tue ou que je sois tué par vous?»
+
+-- «Quelle lâcheté, m'écriai-je dans un transport de colère et
+d'indignation....»
+
+Et j'allais le frapper au visage, lorsque je vois Georges se
+débattant entre les mains des hommes de la police, qui
+l'arrachaient de sa place; l'aspect des violences auxquelles il se
+livrait fut peut-être ce qui me rendit calme; je sentis tout le
+danger d'une lutte déjà trop grave; je saisis Georges et
+l'entraînai hors du théâtre en lui disant ces mots toujours
+puissants sur lui: «Pensez à Marie.» Je m'empressai de satisfaire
+l'autorité; nous nous transportâmes chez un alderman, auquel je
+donnai caution pour Georges et pour moi. La liberté lui fut
+aussitôt rendue.
+
+Aux États-Unis comme en Angleterre, l'argent est un passeport
+universel, et il n'y a guère de lois pénales qu'on ne puisse
+éluder en payant. Ce phénomène se conçoit encore dans un pays
+aristocratique comme l'Angleterre; mais il se comprend à peine au
+sein d'une démocratie qui ne reconnaît point la supériorité des
+richesses [38].
+
+Le lendemain, Georges avait passé de l'exaspération la plus
+violente à une fureur muette et sombre; son silence m'effrayait
+plus que les éclats de sa colère: je l'entendis murmurer
+sourdement ces paroles: «Quelle destinée! recevoir l'outrage, et
+ne le point venger!...»
+
+-- «Ami, lui dis-je en l'interrompant, n'exhale point cette
+plainte en ma présence; car je suis heureux; c'est moi qui
+vengerai ton injure; l'orgueilleux Américain sera bien forcé de
+m'accorder la réparation qu'il refuse à ton sang...»
+
+Tandis que nous parlions ainsi sur la voie publique, notre
+attention fut excitée par un entretien assez vif auquel se
+livraient plusieurs personnes réunies. La querelle du théâtre
+était le sujet de leurs débats. -- «C'est,» disait l'un des
+interlocuteurs, «une chose étrange que l'audace des gens de
+couleur.» -- «Que pensez-vous,» disait un autre, «de ce Français
+qui propose un duel à un Bostonien? -- On dit que le Yankee a reçu
+un soufflet. -- Eh bien! celui qui l'a donné aura un procès!»
+(Voir note à la fin de l'ouvrage)
+
+-- «Quels hommes!» s'écria Georges avec mépris, et nous nous
+éloignâmes.
+
+Telle est en effet l'opinion publique dans le Nord des États-Unis.
+Toutes les querelles aboutissent aux tribunaux; on suit dans toute
+sa rigueur le principe que nul ne doit se faire justice soi-même;
+et chacun la demande à la loi.
+
+Il n'en est point ainsi dans tous les États du Sud et de l'Ouest;
+là le duel se retrouve, ou du moins quelque chose qui lui
+ressemble.
+
+Ce n'est plus ce combat élégant, aux armes courtoises et
+chevaleresques, où l'on voit, moins avides de sang que d'honneur,
+deux champions intrépides qui craignent presque autant d'être
+vainqueurs que vaincus; et qui, rivaux plutôt qu'ennemis, plus
+esclaves d'un préjugé que d'une passion, aspirent moins à
+triompher l'un de l'autre par la force et l'adresse, qu'à se
+vaincre en générosité.
+
+En Amérique, le duel a toujours une cause grave, et le plus
+souvent une issue funeste; on envoie ou l'on accepte un cartel,
+non pour être agréable au monde, mais afin de complaire à son
+ressentiment. Le duel n'est pas une mode, un préjugé, c'est un
+moyen de prendre la vie de son ennemi. Chez nous, le duel le plus
+sérieux s'arrête en général au premier sang; rarement il cesse en
+Amérique autrement que par la mort de l'un des combattants.
+
+Il y a dans le caractère de l'Américain un mélange de violence et
+de froideur qui répand sur ses passions une teinte sombre et
+cruelle; il ne cède point, quand il se bat en duel, à
+l'entraînement d'un premier mouvement; il calcule sa haine, il
+délibère ses inimitiés, et réfléchit ses vengeances.
+
+On trouve, dans l'Ouest, des États demi sauvages où le duel, par
+ses formes barbares, se rapproche de l'assassinat; et même dans
+les États du Sud, où les moeurs sont plus polies, on se bat bien
+moins pour l'honneur que pour se tuer.
+
+Du reste, cette barbarie du duel en Amérique est la meilleure
+garantie de sa prochaine disparition, il ne peut résister à
+l'influence d'une civilisation en progrès; au contraire, on le
+voit se maintenir, en dépit des lumières, dans les pays où
+l'aménité même de ses formes le protége, où il tient par de
+profondes racines à l'élégance des moeurs et aux préjugés de
+l'honneur.
+
+La scène du spectacle avait jeté Georges dans une situation morale
+impossible à décrire: le trouble de son âme était extrême, et de
+violentes passions y fermentaient sans doute; il paraissait maître
+de ses emportements; on voyait de la résignation dans sa colère:
+cette puissance de Georges sur lui-même m'effraya; il me parut que
+sa tête roulait quelque dessein important, et qu'il n'échappait à
+l'empire d'un sentiment que parce qu'il était sous le joug d'une
+idée; il passait ses nuits en méditations: et, je lui voyais
+pendant le jour des relations étranges avec des gens de couleur
+dont il ne m'avait jamais parlé; redoutant tout de ce caractère
+impétueux et de ce coeur blessé, je fis entendre au frère de Marie
+tous les conseils que peut inspirer l'amitié la plus tendre; vingt
+fois je crus que le secret sortirait de sa poitrine gonflée...
+mais, à l'instant où sa bouche allait tout révéler, un mouvement,
+en quelque sorte convulsif, portait sa main sur ses lèvres et
+refoulait dans son sein le mystère prêt à s'échapper.
+
+Cependant, pour prévenir de plus fâcheuses conséquences, je
+m'empressai de faire quelques démarches auprès des autorités de
+New York. Je rendis visite au gouverneur de l'État, au chancelier,
+au maire et au recorder de la ville; je trouvai chez ces
+magistrats une simplicité qui me surprit et une bienveillance dont
+je fus touché: point de luxe dans leurs habitations, point
+d'affectation dans leurs manières, point de hauteur dans leurs
+personnes; rien qui annonçât des hommes de pouvoir. Aux États-
+Unis, comme il n'existe point de rangs, il n'y a point de
+parvenus, et, partant, point d'insolence; et puis les
+fonctionnaires publics changent si souvent et savent si bien que
+leur règne est éphémère, qu'ils ne cessent pas d'être citoyens
+pour s'épargner la peine de le redevenir.
+
+Chacun d'eux parut fort étonné de l'intérêt que je portais à un
+homme de couleur; cependant nul ne m'en blâma; ils approuvaient
+même ma conduite, envisagée sous le point de vue philosophique.
+
+J'avais été recommandé au gouverneur par un de ses amis; il
+m'écouta sans m'interrompre une seule fois (chose étrange de la
+part d'un fonctionnaire public). Quand j'eus cessé de parler, il
+réfléchit et me dit: «J'arrangerai cette affaire.» Je lui objectai
+que la justice en était saisie: «Qu'importe?» me répondit-il. Le
+lendemain même il m'annonça qu'aucune poursuite judiciaire ne
+serait dirigée ni contre Georges ni contre moi.
+
+Dans une république, les fonctionnaires ont moins de pouvoir
+défini que dans les gouvernements monarchiques et plus d'autorité
+discrétionnaire. Le peuple craint toujours de déléguer trop de sa
+souveraineté; il concède peu à ses agents, mais il leur laisse
+faire beaucoup quand il les voit agir dans le sens de ses
+passions. Le public du théâtre avait exprimé la volonté qu'on
+expulsât Georges de la salle; mais le gouverneur pensait avec
+raison que nul ne tenait à ce qu'on le mît en jugement. Cela
+étant, la justice n'avait plus rien à faire. Le ministère public,
+n'est point aux États-Unis comme en France, ardent à s'établir le
+redresseur de tous les torts et le vengeur de toutes les injures
+privées. Chez nous, on suit la loi; en Amérique, l'opinion.
+
+Je regardai comme un bonheur inespéré d'avoir échappé aux embarras
+que pouvait nous susciter la violence de Georges. Celui-ci donna
+peu d'attention à l'heureuse issue de mes démarches; il ne
+remarqua les bons procédés des magistrats que pour s'en affliger,
+car rien n'est aussi amer que le bienfait au coeur d'un ennemi.
+Quelques jours après, il me quitta pour retourner à Baltimore. Je
+ne parvins point à pénétrer le motif qui l'avait amené à New York.
+Hélas! j'eusse multiplié mes questions et mes conseils, si j'eusse
+deviné l'objet de ce voyage et prévu les malheurs qui devaient
+suivre.
+
+
+
+Chapitre XI
+Suite de l'épreuve -- 3 --
+Épisode d'Odéna
+
+Le départ de Georges me fit retomber dans l'abattement et le
+dégoût de la vie: un ami qui nous quitte pendant les jours
+d'infortune, c'est un état qui fait défaut à notre faiblesse;
+c'est le rayon de lumière, seule joie du sombre cachot, qui se
+retire et laisse le captif dans l'horreur des ténèbres.
+
+Le terme de mon épreuve approchait; encore deux mois et je
+reverrais la fille de Nelson. Mais combien l'état de mon âme était
+changé depuis mon départ de Baltimore!
+
+L'amour de Marie était encore le grand intérêt de ma vie;
+cependant il ne remplissait plus seul mon âme. Je croyais encore à
+l'avenir heureux; mais non plus à cet avenir immense de bonheur
+que la soeur de Georges m'avait fait entrevoir. Il y a dans
+l'amour d'un jeune coeur une bonne foi d'espérance qui se rit des
+tempêtes et qu'un souffle d'infortune suffit pour dissiper. Au
+temps de mes illusions, j'admettais à peine que, dans la coupe
+délicieuse de l'existence, il se rencontrât un peu d'amertume;
+maintenant j'étais prêt à rendre grâce à Dieu, si, dans le calice
+amer de la vie, je trouvais quelques gouttes de félicité.
+
+Mon coeur était plein de Marie, mais mon amour pour elle était
+inséparable de la crainte trop légitime des maux qui nous
+menaçaient. Mes inquiétudes renaissaient plus vives, mes douleurs
+plus cruelles et mes hésitations elles-mêmes osaient se
+représenter à mon esprit.
+
+Il se passait en moi quelque chose d'étrange: l'approche de mon
+union avec celle que j'aimais m'épouvantait, et cependant les deux
+derniers mois d'épreuve me pesaient d'un poids accablant.
+
+Je me sentis alors dévoré par une fièvre ardente de méditations et
+de rêveries; mille projets se succédaient dans ma pensée, aussitôt
+abandonnés que conçus. J'étais tout à la fois la proie d'une
+accablante oisiveté et d'une activité morale qui ne me donnait
+point de relâche; le vide de mes jours se remplissait de
+tourments, de soucis et d'agitations; ce n'était plus ce vague de
+l'âme qui se sent mille appétits, sans avoir de quoi se nourrir,
+et qui, faute d'aliments, se dévore elle-même; mes passions
+allaient à leur but; mon destin était fixé, destin de joie et de
+souffrances confondues ensemble. Mais je n'avais pas même la
+ressource du malheureux que sa propre douleur occupe, n'étant en
+possession de rien, sinon de mes ennuis, des longueurs du présent
+et des attentes de l'avenir.
+
+Les yeux attachés sur cet avenir ténébreux, j'essayais d'en
+pénétrer les mystères; mais en vain. Le dernier effort de ma vue
+était d'apercevoir dans le lointain un mélange de biens et de
+maux. Je ne pouvais aimer Marie sans bonheur, ni vivre dans la
+société américaine avec une femme de couleur sans d'affreuses
+misères: mais quelle serait la somme des peines et celle des
+plaisirs? comment se ferait cette division de bonne chance et de
+mauvais sort? la part de l'infortune n'excéderait-elle point nos
+forces? le ciel nous enverrait-il, au moins par intervalles, un
+jour calme et serein pour sécher les pluies de l'orage, et nous
+reposer des secousses de l'ouragan?
+
+Et regardant au plus loin de l'horizon, qu'avait agrandi ma
+rêverie, j'y cherchais quelques douces clartés; mais le plus
+souvent, je n'y voyais qu'un nuage triste et sombre. Tantôt, dans
+ma faiblesse, je pliais sous le découragement; une autre fois,
+relevant la tête avec orgueil, je me demandais si ces menaces de
+l'avenir ne pouvaient pas être conjurées.
+
+Au milieu de ces alternatives de force et d'infirmité, de courage
+et de désespoir, il me vint une grande pensée, qui se présenta
+lumineuse à mon esprit, et me saisit d'enthousiasme en ranimant
+dans mon sein la flamme à demi éteinte de mes premières
+espérances.
+
+Je venais de voir la société américaine dominée par un préjugé qui
+blessait ma raison, mon intérêt et mon coeur. Ce préjugé devait-il
+durer éternellement? Je ne le pouvais croire. J'entendais dire
+sans cesse que chaque jour l'opinion publique s'éclairait sur ce
+point. Serait-il donc impossible de hâter ce progrès des esprits?
+Quelle gloire pour l'homme appelé par son destin ou par son génie
+à redresser une si funeste erreur! Si j'étais cet homme! si
+j'anéantissais chez les Américains une haine aveugle et cruelle!
+je n'aurais pas seulement le mérite et la joie d'une noble action,
+je recevrais encore le bonheur pour récompense! L'odieuse
+prévention qui flétrit la race noire étant corrigée, Marie ne
+serait plus réprouvée parmi les femmes! Eh bien! j'entreprendrai
+de grands travaux! je veux briller dans les lettres et dans les
+arts! mon ambition doit être sans limites, car le but est immense!
+un succès sera le gage d'un autre succès. Si je m'élevais jusqu'à
+la célébrité! Si, dans cette contrée novice, je faisais, poète
+inspiré, vibrer des âmes vierges d'enthousiasme! Alors je
+deviendrais un homme puissant dans ce pays, où l'opinion publique
+est souveraine! Alors je dirais à ce monde accoutumé de
+m'entendre: «Il est une femme que vous haïssez; moi, je l'aime;
+vous lui jetez vos mépris; moi, je l'entoure de mes adorations.
+Une femme de couleur, dites-vous. Non, détrompez-vous, ce n'est
+pas une femme: c'est un ange. Nulle créature humaine n'est l'égale
+de Marie. Marie est belle; et tant de modestie décore sa beauté!
+elle est brillante; et la nature mêle tant de grâces à ses talents
+pour les rendre aimables! elle est infortunée; et un si doux
+parfum de mélancolie s'exhale des pleurs qu'elle répand!»
+
+S'il se trouvait des âmes insensibles à ma voix, je voudrais,
+ranimant le ciseau de Phidias, exposer à tous les yeux les traits
+charmants de mon amie, et je dirais: «Regardez cette tête chérie,
+son front n'est-il pas celui d'une vierge candide et pure? quelle
+tache déshonore sa beauté? où trouver la souillure que vous lui
+reprochez? Ce marbre éblouit vos regards; mais le visage de Marie
+le surpasse encore en blancheur!»
+
+Et le monde, entraîné par mes chants, irait se prosterner au pied
+de mon idole!
+
+Tel fut mon projet; c'était une pensée hardie, mais elle était
+généreuse et belle! quel admirable but à poursuivre! quelle gloire
+dans le succès! quel prix dans la récompense! Il me fallait, pour
+être heureux, devenir un artiste célèbre, oui un poète illustre!
+le génie était pour moi la condition du bonheur! Marie serait
+honorée parmi les femmes, si je devenais grand parmi les hommes!
+mon coeur bondissait à cet appât sublime, impatient qu'il était de
+porter à mon esprit les nobles inspirations que la tête seule ne
+donne pas.
+
+Hélas! pourquoi vous entretiendrai-je plus longtemps d'un projet
+qui fut une nouvelle illusion de ma vie, et qu'il me fallut
+abandonner, avant même de l'avoir entrepris? mon erreur fut peut-
+être excusable; ne m'était-il pas permis de croire que je
+trouverais en Amérique le goût des belles-lettres et des beaux-
+arts?
+
+Ces grandes forêts à la porte des cités; ces solitudes profondes,
+éternelles, où réside encore le génie des premiers âges; ces
+Indiens simples d'esprit, mais forts par le coeur; sujets à de
+grandes misères, mais heureux de leur liberté sauvage; ce beau
+ciel, ces fleuves gigantesques, ces torrents, ces cataractes,
+cette terre enfermée dans deux océans, ces grands lacs, qui sont
+encore des mers: toute cette poésie de la nature m'avait fait
+penser qu'il y avait aussi de la poésie dans le coeur des
+hommes!... Je fus bientôt désenchanté.
+
+Ici Ludovic s'arrêta comme s'il eût épuisé son récit, mais ses
+dernières paroles avaient vivement excité la curiosité du voyageur
+qui lui dit ces mots:
+
+-- Je m'indignais avec vous du préjugé fatal dont vous fûtes la
+victime... car toutes mes sympathies sont, comme les vôtres, pour
+une race infortunée, et lorsque je vous ai vu prêt à tenter la
+réhabilitation des noirs en Amérique par l'influence de la raison
+et du génie, j'applaudissais du fond de mon coeur à cette noble
+entreprise... comment donc avez-vous pu déserter si vite un si
+beau projet?
+
+-- Vous ne pouvez, lui répondit Ludovic, comprendre l'obstacle qui
+m'a brusquement arrêté dans ma course; il me fallait, pour
+atteindre le but, m'appuyer sur la poésie, sur les beaux-arts, sur
+l'imagination et l'enthousiasme; comme si les beaux-arts, la
+poésie, les choses morales étaient puissantes sur un peuple
+positif, commercial, industriel!
+
+-- Mais, ce peuple, répliqua le voyageur, n'est pas seulement le
+berceau de Fulton; son génie littéraire ne peut-il pas
+s'enorgueillir d'avoir enfanté Franklin, Irving, Cooper?
+
+-- Non, dit vivement Ludovic... Vous ne comprenez rien à ce
+pays... il faudra que je dessille vos yeux.
+
+Comme le solitaire prononçait ces paroles, son oreille et celle du
+voyageur furent frappées d'accents douloureux qui retentissaient
+au-dessus de leurs têtes; en portant leurs regards vers le sommet
+de la roche, au pied de laquelle ils étaient assis, ils y
+aperçurent plusieurs femmes indiennes qui, réunies en cercle,
+faisaient les préparatifs d'une cérémonie funéraire; l'attention
+du voyageur fut vivement excitée; il se leva. Le récit de Ludovic
+fut interrompu, et tous les deux se dirigèrent en silence vers le
+lieu de la scène.
+
+Les pleurs, les gémissements de ces femmes, et le devoir pieux
+qu'elles remplissaient, avaient pour objet le souvenir d'une
+triste catastrophe récemment arrivée dans cette solitude, et dont
+les circonstances sont propres à faire naître la pitié.
+
+Non loin de la chaumière habitée par Ludovic, vivait Mantéo,
+chasseur indien, de la tribu des Ottawas, il s'était marié, dans
+un âge encore tendre, à une jeune fille nommée Onéda. Celle-ci,
+remarquable par la beauté de ses traits, l'était plus encore par
+la bonté de son coeur; rien n'égalait sa tendresse pour son époux,
+qui lui-même la chérissait, et n'aimait qu'elle seule, malgré
+l'usage où sont les Indiens de prendre plusieurs femmes [39].
+
+Quelques années s'écoulèrent durant lesquelles rien ne troubla le
+cours de cette union fortunée; jamais la vie sauvage n'avait rendu
+deux êtres plus heureux qu'Onéda et Mantéo.
+
+Mantéo était renommé dans sa tribu comme chasseur habile et
+intrépide guerrier; il n'était pas une jeune Indienne qui ne vît
+d'un oeil jaloux le bonheur d'Onéda, et pas une mère qui
+n'ambitionnât pour sa fille un protecteur tel que Mantéo. Celles
+qui pouvaient prétendre à cette alliance lui représentèrent qu'un
+grand avenir lui était destiné; que la tribu des Ottawas était sur
+le point de l'élire pour chef; mais que son attachement exclusif
+pour Onéda mettait un obstacle à sa fortune; un guerrier aussi
+puissant que lui, disaient-elles, avait besoin de plusieurs femmes
+pour traiter dignement les hôtes nombreux attirés par sa renommée.
+
+Ces discours ayant gonflé son orgueil et enflammé son ambition, il
+contracta un nouveau mariage avec la fille d'un chef indien; mais
+d'abord il n'avoua point cette union à Onéda, dont il redoutait
+les justes reproches; seulement, pour préparer celle-ci à son
+malheur, il lui annonça un jour son intention de prendre une
+seconde femme: il avait, disait-il, conçu ce projet dans l'intérêt
+seul d'Onéda, que le fardeau du ménage accablait, et dont la
+faiblesse avait besoin de secours. Onéda reçut cette déclaration
+avec toutes les marques de la plus vive douleur; elle employa,
+pour combattre le projet de Mantéo, des termes si touchants, et en
+même temps si énergiques, que celui-ci vit bien qu'il
+n'obtiendrait jamais d'elle aucune concession.
+
+Alors, déchirant le voile qui cachait une partie de la vérité aux
+yeux d'Onéda, Mantéo lui déclara que toute résistance de sa part
+serait vaine; qu'il avait depuis longtemps fixé son choix, et que,
+le lendemain même, il amènerait dans sa demeure sa nouvelle
+épouse. En entendant ces paroles, Onéda fut frappée de stupeur...
+-- Vous allez, dit-elle à Mantéo, me réduire au désespoir... Et
+ses larmes coulèrent avec abondance.
+
+Méprisant ces menaces de la douleur, l'Indien annonça hautement
+son nouvel hymen, et fit préparer un grand festin, auquel il
+convia toute la tribu.
+
+Le jour suivant, dès que les apprêts de la fête commencèrent,
+Onéda sortit de sa hutte, alla s'asseoir à quelque distance;
+pensive et désolée, elle semblait étrangère à ce qui se passait
+autour d'elle, son regard immobile et sombre annonçait qu'elle
+roulait dans sa tête quelque dessein funeste.
+
+Tous les Indiens étant réunis, on voit arriver Mantéo, sa fiancée,
+et les familles des deux époux, qui s'avancent à travers mille
+cris d'allégresse. Une seule douleur parmi ces joies eût été
+importune; aussi nul ne pensait à Onéda, si ce n'est peut-être
+Mantéo, qui étouffait son souvenir comme un remords.
+
+Cependant, au milieu de la fête et de ses bruyants éclats, on vit
+une jeune femme gravir lentement le sentier qui conduit à la cime
+du rocher. Bientôt on reconnut Onéda qui, parvenue au sommet,
+appela Mantéo d'une voix forte, en déplorant son inconstance et sa
+cruauté; le léger vent qui soufflait en ce moment apportait ses
+paroles jusqu'au lieu du festin... Alors on l'entendit chanter
+d'une voix lamentable le bonheur dont elle avait joui lorsqu'elle
+possédait toute l'affection de son époux... On vit bien que
+c'était son hymne de mort... Ces deux souvenirs, apportés par la
+brise à l'âme de Mantéo, le son de cette voix encore chère, le
+contraste de ces accents sinistres avec les chants joyeux de la
+fête, saisirent l'Indien d'une émotion profonde et d'un remords
+déchirant... Il s'élance vers le rocher, il appelle Onéda, lui
+jure qu'il n'aime, qu'il n'aimera jamais qu'elle... Tandis qu'il
+parle ainsi, ses pieds touchent à peine la terre, et gravissent la
+roche escarpée. Tous les convives s'approchent de la scène; la
+pitié, la terreur, sont dans toutes les âmes. Des Indiens, qui ont
+deviné l'intention fatale de la jeune femme, se hâtent d'arriver
+au pied du rocher, afin de la recevoir dans leurs bras. Chacun
+crie vers elle, et la conjure, dans les termes les plus tendres,
+de ne pas exécuter son projet. Déjà Mantéo a gagné le sommet de la
+roche:
+
+-- Onéda! Onéda! s'écrie-t-il.
+
+-- Mantéo est un traître, répond la jeune Indienne.
+
+-- Grâce, ma bien-aimée! mon coeur est à toi seule... oh!
+attends... encore un instant...
+
+Et comme Mantéo, tout haletant, allait saisir son épouse et
+l'enchaîner dans ses bras, Onéda, qui venait de prononcer les
+dernières paroles de son hymne funèbre, se précipita de la pointe
+du rocher dans le lac, où elle périt aux yeux de tous.
+
+Ce triste événement avait répandu le deuil parmi les Ottawas, il
+fut surtout un sujet de vive douleur pour les femmes, qui
+creusèrent une tombe sur le rocher même, théâtre de la
+catastrophe.
+
+Chaque jour, depuis les funérailles, les Indiennes se réunissaient
+en ce lieu pour y pleurer la pauvre Onéda. C'était la troisième
+fois qu'elles venaient payer ce tribut de larmes au souvenir d'une
+touchante infortune, lorsqu'elles furent entendues de Ludovic et
+du voyageur. Ceux-ci, qui s'étaient approchés d'elles, les virent
+allumer un feu sur le tombeau, et préparer le festin des morts.
+Chacune d'elles jetait aux flammes quelques graines odorantes,
+espérant attirer l'âme de l'épouse malheureuse par le parfum qui
+s'exhalait dans l'air; elles chantaient tour à tour les stances
+d'un hymne funéraire, et répétaient en choeur:
+
+«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée!
+Mantéo ne l'aimait pas.
+
+«Onéda servait Mantéo fidèlement; elle était prompte à dresser sa
+hutte; triste au départ de son époux; pleine de joie au retour;
+attentive aux récits du chasseur; heureuse, la nuit, de son amour.
+
+«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée!
+Mantéo ne l'aimait pas.
+
+«Quand l'homme dit à la femme: Tu es mon esclave, ton destin est
+de me servir, tu vivras avec mes autres femmes comme elles tu me
+seras fidèle, malgré mes inconstances, et, sans avoir ma
+tendresse, tu me donneras ton amour: la femme, à ce discours, sent
+sa misère, cache ses larmes, et se résigne. Mais quand l'homme lui
+promet de l'aimer seule, alors elle fait un rêve de bonheur, et
+est plus malheureuse: car l'homme sera perfide.
+
+«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée!
+Mantéo ne l'aimait pas.
+
+«Si l'homme connaissait ce qui se passe dans le coeur d'une femme,
+s'il savait que cette créature tendre et faible a besoin de force
+et d'amour, et que l'inconstance de l'être qu'elle chérit lui
+inflige d'affreux tourments!... Mais l'homme ne songe point à
+cela; d'autres soins l'occupent; il faut qu'il devienne un
+chasseur fameux ou un grand guerrier. Tandis qu'il parcourt les
+savanes, la pauvre Indienne demeure dans son chagrin et dans son
+isolement.
+
+«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée!
+Mantéo ne l'aimait pas.
+
+«Lorsque je quittai la tribu des Miamis pour entrer dans la hutte
+de mon époux, c'était au milieu de la lune des fleurs; la forêt
+était pleine de voix touchantes et de tendres murmures; je sentais
+en moi-même une ardeur secrète; une étincelle eût suffi pour
+embraser tout mon être... mais j'ai trouvé une âme froide, et le
+feu d'amour s'est éteint dans mon coeur.
+
+«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée!
+Mantéo ne l'aimait pas.
+
+«Pourquoi pleurer Onéda? Elle n'est plus sur la terre; mais elle
+vit au ciel; là, elle est aimée d'un guerrier brave, hospitalier,
+généreux, qui la chérit sans partage; elle habite une contrée
+fertile, délicieuse, où le nombre des chevreuils égale celui des
+herbes de la prairie qui borde la Saginaw. Les lacs n'y sont
+jamais glacés par les hivers, ni l'eau des fontaines tarie par les
+étés brûlants.
+
+«Oui, répond une autre voix; mais on dit que la félicité est de
+retrouver au ciel les êtres qu'on aima sur la terre; et l'âme du
+perfide Mantéo n'habitera point la même contrée que l'âme pure
+d'Onéda.
+
+«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée!
+Mantéo ne l'aimait pas.»
+
+Et les jeunes femmes indiennes, après avoir renouvelé le festin
+des morts, se retirèrent en silence.
+
+Ludovic avait déjà vu une de ces scènes de deuil, dont la forme
+seule variait; mais tout était nouveau pour le voyageur, qui fut
+surpris de trouver parmi les sauvages de tels accents pour de
+pareilles douleurs.
+
+Cet incident avait suspendu le récit de Ludovic, qui ramena le
+voyageur à la chaumière.
+
+Le lendemain, celui-ci rappela à son hôte sa promesse; et, comme
+ils se promenaient sous les voûtes de la forêt, encore tout pleins
+des impressions de la veille, le voyageur dit: -- Tout, en
+Amérique, offense vos regards et blesse votre coeur! d'où vient
+que cette terre vierge m'enchante et me remplit de douces
+émotions! Les Indiennes m'ont, dans leurs fêtes naïves et dans
+leur pieuse douleur, offert l'image de la primitive innocence;
+ainsi, après avoir vu, chez les Américains, tout ce que l'art peut
+inventer de merveilleux, je trouve sur le même sol les plus
+touchants spectacles de la nature. Ah! je le vois, vous fûtes
+malheureux, car vous êtes injuste.
+
+Ludovic écouta d'abord ces paroles sans y répondre; il conduisit
+le voyageur au pied de la chute, où tous deux s'étaient assis la
+veille; il réfléchit quelques instants, la tête penchée sur ses
+genoux, puis il dit:
+
+-- Vous me croyez injuste envers l'Amérique, et c'est vous, mon
+ami, qui l'êtes envers moi... Ah! vous ne savez pas combien furent
+sincères mes admirations pour ce pays, et je ne pourrais vous
+raconter tout ce que le désenchantement me coûta de larmes et de
+regrets. Pendant les premiers mois qui suivirent mon départ de
+Baltimore, préoccupé comme je l'étais d'une seule pensée, je
+n'avais vu, je l'avoue, dans la société américaine, que les
+rapports mutuels des blancs et des personnes de couleur; et
+l'injustice révoltante des Américains envers une race malheureuse
+m'avait, j'en conviens, inspiré contre eux une prévention
+générale.
+
+Mais lorsque mon imagination eut conçu des projets de gloire;
+lorsque, voulant rendre à Marie son rang et sa dignité, j'avais
+compris qu'il fallait d'abord me mêler aux hommes et aux choses de
+ce pays, je cessai d'envisager la société américaine sous un seul
+point de vue, et bientôt l'illusion d'une espérance nouvelle
+faisant changer la face du prisme à mes yeux, j'aperçus partout
+chez les Américains des vertus au lieu de vices, et à la place des
+ombres d'éclatantes lumières.
+
+Quoique cette impression ait été passagère, elle ne s'est pas
+entièrement effacée... et si le caractère américain n'éblouit plus
+mes regards, il s'offre encore à mes yeux environné de quelques
+douces clartés.
+
+Combien j'admirais en Amérique la sociabilité de ses
+habitants! [40] L'absence de classes et de rangs fait qu'il
+n'existe dans ce pays ni fierté aristocratique, ni insolence
+populaire...
+
+Là, tous les hommes, égaux entre eux, sont toujours prêts à se
+rendre mutuellement service, sans que le bienfaiteur s'enquière à
+l'avance du rang et de la fortune de son obligé.
+
+Rien n'est plus favorable à la sociabilité que les conditions
+médiocres. Ni le pauvre, ni le riche, ne sont sociables: le
+premier, parce qu'il a besoin de tout le monde, sans pouvoir
+rendre aucun service; le second, parce qu'il n'a besoin de
+personne: comme il paye tous les services, il n'en rend point.
+
+Dans tous les pays où les rangs sont marqués, l'aristocratie et la
+dernière classe du peuple luttent perpétuellement ensemble: l'une,
+armée de son luxe et de ses mépris; l'autre, de sa misère et de
+ses haines; toutes les deux, de leur orgueil. L'inférieur, qui
+tente vainement de s'élever, jette l'insulte au but qu'il ne peut
+atteindre; il a toute l'injustice de l'opprimé, toute la violence
+du faible. L'homme des hautes classes tombe dans le même excès
+poussé par une autre cause. Quand il traite ses inférieurs comme
+des égaux, ceux-ci croient qu'il a peur d'eux: il est forcé d'être
+fier, sous peine de passer pour poltron. Ces luttes sont encore,
+plus amères dans les contrées à privilèges, que la démocratie
+envahit. Le triomphe du peuple y présente tous les caractères
+d'une vengeance, et le puissant qui succombe ne tomberait pas
+dignement, s'il ne gardait toute sa morgue aristocratique.
+
+On ne rencontre aux États-Unis ni la hauteur d'une classe, ni la
+colère de l'autre.
+
+Ce n'est pas que les Américains aient des moeurs polies: le plus
+grand nombre ne montrent dans leurs manières ni élégance, ni
+distinction; mais leur grossièreté n'est jamais intentionnelle;
+elle ne tient pas à l'orgueil, mais au vice de l'éducation. (Voir
+note à la fin de l'ouvrage) Aussi nul n'est moins susceptible
+qu'un Américain; il ne pense jamais qu'on veuille l'offenser.
+
+Quand le Français est grossier, c'est qu'il le veut: l'Américain
+serait toujours poli, s'il savait l'être.
+
+Je trouvais, je vous l'avoue, un charme extrême dans ces rapports
+d'égalité parfaite. Il est si triste, en Europe, de courir
+incessamment le danger de se classer trop haut ou trop bas; de se
+heurter au dédain des uns ou à l'envie des autres! Ici, chacun est
+sûr de prendre la place qui lui est propre; l'échelle sociale n'a
+qu'un degré, l'égalité universelle. (Voir note à la fin de
+l'ouvrage)
+
+Il y a cependant, aux États-Unis, des riches et des pauvres, mais
+en petit nombre; et par la nature des institutions politiques, les
+premiers ont tellement besoin des seconds, que, s'il existe une
+prééminence, on ne sait de quel côté elle se trouve. Le riche fait
+travailler le pauvre dans ses manufactures; mais le pauvre donne
+son suffrage au riche dans les élections...
+
+Il est certain que les masses, placées entre ces deux extrêmes (le
+riche et le pauvre), se modèlent plutôt sur le second que sur le
+premier.
+
+Je me rappelle d'avoir vu M. Henri Clay, redoutable antagoniste du
+général Jackson pour la présidence des États-Unis, parcourir le
+pays avec un vieux chapeau et un habit troué. Il faisait sa cour
+au peuple.
+
+Chaque régime a ses travers, et tout souverain ses caprices. Pour
+plaire à Louis XIV, il fallait être poli jusqu'à l'étiquette; pour
+plaire au peuple américain, il faut être simple jusqu'à la
+grossièreté.
+
+En Angleterre, où la naissance et la richesse sont tout, les
+classes supérieures, avec leurs manières élégantes, supportent a
+peine les formes communes du bourgeois et du prolétaire; ceux-ci
+ont besoin de se faire pardonner leur condition. En Amérique,
+c'est le riche qui doit demander grâce pour son luxe et sa
+politesse. En Angleterre, la souveraineté vient d'en haut; aux
+États-Unis, d'en bas.
+
+La cause qui rend les Américains éminemment sociables est peut-
+être la même qui les empêche d'être polis: point de privilégiés
+qui excitent l'envie; mais aussi point de classe supérieure dont
+l'élégance serve de modèle aux autres.
+
+Pour moi, j'aime mieux, je vous l'avoue, la rudesse involontaire
+du plébéien que la politesse insolente du courtisan des rois.
+
+J'admirais encore chez les Américains une qualité précieuse pour
+un peuple libre, c'est le bon sens. Je crois que, dans nul pays du
+monde, il n'existe autant de raison universellement répandue que
+dans les États-Unis.
+
+Il est certaines contrées d'Europe où la même question morale ou
+politique reçoit mille solutions différentes et contradictoires.
+On est certain, au contraire, de trouver les Américains d'accord
+sur presque tous les principes qui intéressent la vie publique et
+privée. Vous n'en rencontrerez pas un seul qui nie l'utilité des
+croyances religieuses et l'obligation de respecter les lois.
+
+Chacun d'eux sait tout ce qui se passe dans son pays, l'apprécie
+avec sagesse, n'en parle qu'avec réserve et après réflexion.
+
+Les Américains ont l'habitude et le goût des voyages; presque tous
+ont, au moins une fois dans leur vie, franchi l'espace qui s'étend
+entre les frontières du Canada et le golfe du Mexique. Ainsi
+l'expérience vient encore ajouter à la rectitude naturelle de leur
+bon sens. On ne trouve chez eux ni admirations exclusives pour les
+choses anciennes, ni étonnements niais pour les objets nouveaux,
+ni préjugés invétérés, ni superstitions ridicules [41].
+
+L'excellence de leur bon sens vient peut-être du petit nombre de
+leurs passions; ce qui me le ferait croire, c'est que, livrés à
+l'orgueil national, le plus exalté de tous leurs sentiments, ils
+perdent entièrement la raison.
+
+Leur peu de goût pour la poésie, pour les beaux-arts et pour les
+sciences spéculatives, les favorise encore sous ce rapport.
+L'homme s'égare moins dans sa route, quand il ne suit ni les
+rapides élans de l'imagination, ni les éclairs éblouissants du
+génie.
+
+Le philosophe rêveur, le savant dont les yeux sont incessamment
+tournés vers le ciel, celui qu'émeut une touchante harmonie de la
+nature, ne comprennent guère les choses pratiques de la vie.
+
+Cette puissance de raison, cette supériorité du bon sens sur les
+passions, servent à expliquer l'admirable sang-froid des
+Américains [42]. Inaccessibles aux grandes joies, l'habitant des
+États-Unis n'est ébranlé par aucune infortune. Le coup le plus
+inattendu, le péril le plus imminent, le trouvent impassible.
+Étrange contraste! il poursuit la fortune avec une ardeur extrême,
+et supporte avec calme toutes les adversités. Rien ne l'arrête
+dans ses entreprises; rien ne décourage ses efforts; il ne dira
+jamais en face d'un obstacle, quelque grand qu'on le suppose: Je
+ne puis. Il essaie, hardi, patient, infatigable. Ce peuple est
+jusqu'au bout fidèle à son origine; car il est né de l'exil, et
+les hommes qui firent deux mille lieues sur mer à la poursuite
+d'une patrie avaient sans doute un fond d'énergie dans l'âme...
+
+Ah! nul plus que moi, je vous le jure, n'admire sous ce point de
+vue le peuple des États-Unis; c'est cette raison, c'est ce bon
+sens pratique et cette audace d'entreprises qui ont enfanté
+l'industrie américaine, dont les prodiges nous étonnent. Voyez-
+vous, émules des fleuves, ces canaux dont le destin est de réunir
+un jour la mer Pacifique à l'Océan; ces chemins de fer, qui se
+glissent dans le flanc des montagnes, et sur lesquels la vapeur
+s'élance plus puissante et plus rapide que sur la surface unie des
+eaux; ces manufactures qui surgissent de toutes parts; ces
+comptoirs qu'enrichit le commerce de toutes les nations; ces ports
+où se croisent mille vaisseaux; partout la richesse et
+l'abondance: au lieu de forêts incultes, des champs fertiles; à la
+place des déserts, de magnifiques cités et de riants villages,
+sortis du sol par je ne sais quelle magie, comme si la vieille
+terre d'Amérique, si longtemps barbare et sauvage, était grosse
+enfin d'un avenir civilisé, et que son sein fécond dût engendrer
+des moissons sans culture et des villes sans main-d'oeuvre, comme
+il avait enfanté des forêts!
+
+Témoin de cette prospérité, qui n'a point de rivales chez les
+autres peuples, je l'admirais et je l'admire encore; mais tout en
+elle est matériel, et c'était un monde moral qu'il me fallait!
+
+Ah! pourquoi les Américains n'ont-ils pas autant de coeur que de
+tête? pourquoi tant d'intelligence sans génie, tant de richesse
+sans éclat, tant de force sans grandeur, tant de merveilles sans
+poésie?
+
+Peut-être le caractère industriel, qui distingue cette société,
+tient-il à l'ordre même de la destinée des nations...»
+
+Ici Ludovic s'arrêta; mais à l'instant où sa bouche devenait
+muette, son regard parut plus expressif. Il était aisé de voir que
+sa pensée silencieuse s'engageait dans une méditation profonde.
+Enfin, d'une voix qui annonçait quelque chose de poétique et
+d'inspiré, il laissa tomber ces mots dans le silence de la
+solitude:
+
+
+
+Chapitre XII
+Suite de l'épreuve -- 4 --
+Littérature et beaux-arts
+
+
+
+
+I
+
+«Quand on porte ses regards vers le passé, trois grandes époques
+apparaissent dans la vie des peuples.[43]
+
+«La première est l'antiquité: l'âge de Sapho et d'Aspasie,
+d'Horace et de Lucullus, d'Alcibiade et de César: époque
+brillante, règne des sens.
+
+«La seconde est le christianisme: le temps d'Augustin et
+d'Athanase, de saint Louis et de Guesclin, de Pascal et de
+Bossuet: époque morale, règne de l'âme.
+
+«La troisième commence au siècle de Voltaire et d'Helvétius, de
+Condillac et de Smith, de Bentham et de Fulton: époque utile,
+règne de l'intelligence.
+
+«Au premier âge, les plaisirs; au second, les sentiments au
+troisième, les intérêts.
+
+
+
+II
+
+«La société païenne dut ses joies à l'éclat de ses amphithéâtres,
+aux chants divins de ses poètes, aux chefs-d'oeuvre de ses
+artistes, à ses fêtes triomphales, à ses débauches brillantes, à
+son luxe de dieux et d'esclaves.
+
+«Le monde chrétien, grave et solennel comme les édifices religieux
+du Moyen-Âge, trouva ses voluptés dans la méditation, le
+recueillement, les sacrifices et les austérités de la vie.
+
+«Aujourd'hui, la société n'a ni cirques ni cloîtres, ni
+gladiateurs ni anachorètes; elle a des manufactures. Indifférente
+au charme des sensations et de l'enthousiasme, elle n'aspire qu'au
+bien-être matériel.
+
+
+
+III
+
+«Les divinités païennes s'adressaient aux passions, non pour les
+combattre, mais pour les enhardir. Elles offraient à l'esprit de
+séduisantes images et aux sens des plaisirs sans remords.
+
+«Le Christ est venu, qui a dit à l'homme: «Les grandeurs de la
+terre sont misérables; car le pauvre est l'égal du riche. Toutes
+les passions sont stériles: la charité seule féconde les âmes. Le
+bonheur n'est point dans les richesses, dans la gloire, dans les
+voluptés: on le mérite ici-bas par la vertu, et l'on n'en jouit
+que dans le ciel.»
+
+«De nos jours, les théories qui gouvernent l'homme le laissent sur
+la terre: tout est mis en oeuvre pour offrir à son corps un séjour
+doux et commode.
+
+
+
+IV
+
+«Quel triomphe pour l'artiste grec ou romain, quand ses lascives
+peintures ou ses sculptures impudiques avaient exalté les
+imaginations! Que la gloire du pontife chrétien était grande,
+lorsqu'il avait déposé dans les âmes quelques germes de croyance
+et de vertu!
+
+«De notre temps, honneur à qui invente des machines! là est le
+besoin des peuples!
+
+«Caton et Brutus se donnaient la mort pour s'épargner la douleur
+de voir mourir la patrie; le Moyen-Âge nous montre des martyrs de
+la foi et de l'honneur: l'industriel des temps modernes se suicide
+après banqueroute.
+
+
+
+V
+
+«La méditation et la foi s'étaient, durant l'âge intermédiaire,
+créé un monde tout moral, mélange de religion et de philosophie,
+d'idées et de sentiments; il se passait dans les consciences une
+vie intérieure, secrète, qui ne se révélait point au dehors:
+c'était la vie de l'âme avec toutes ses passions immatérielles,
+ses joies sublimes, ses douleurs profondes. Alors la main
+travaillait peu et le corps était pauvre à voir; mais c'était
+l'âme qui était riche! aussi elle ne se reposait point. Cette
+spiritualité de la vie s'est retirée du coeur des hommes; à
+présent leur existence est tout extérieure. Leur corps s'agite
+incessamment à la poursuite des choses matérielles; le temps se
+dépense en travaux utiles, et, de peur que la pensée ne trouble la
+main dans ses oeuvres, l'âme s'est faite inerte et stérile...
+
+
+
+VI
+
+«L'utilité matérielle: tel est le but vers lequel tendent toutes
+les sociétés modernes... Mais cette tendance, en Europe, lutte
+avec des souvenirs, des habitudes et des moeurs. Le présent subit
+encore l'influence du passé.
+
+«Nous ne sommes point religieux, mais nous avons des temples
+magnifiques; quoique le positif des choses nous gagne, nous
+enfermons encore dans de splendides palais nos bibliothèques, nos
+musées, nos académies. Les esprits les plus vulgaires, les âmes
+les plus indolentes, rendent, chez nous, hommage au génie et à la
+vertu. L'homme qui a forfait à l'honneur s'incline encore, dans
+nos cités, devant la statue de Bayard.
+
+«L'Amérique ne connaît point ces entraves: elle s'avance dans la
+voie des intérêts matériels, sans préjugés qui la gênent, sans
+passions qui la troublent.
+
+
+
+VII
+
+«Ne cherchez, dans ce pays, ni poésie, ni littérature, ni beaux-
+arts. L'égalité universelle des conditions répand sur toute la
+société une teinte monotone. Nul n'est ignorant de toutes choses,
+et personne ne sait beaucoup; quoi de plus terne que la
+médiocrité! Il n'y a de poésie que dans les extrêmes: les grandes
+fortunes ou les grandes misères, les clartés célestes ou la nuit
+infernale, la vie des rois ou le convoi du pauvre.
+
+
+
+VIII
+
+«Dans la société américaine, point d'ombre et point d'éclat, ni
+sommités, ni profondeurs. C'est la preuve qu'elle est matérielle:
+partout où l'âme règne, on la voit s'élever ou descendre. Au-
+dessus des intelligences voilées s'élancent les brillants génies;
+au-dessus des âmes engourdies, les coeurs enthousiastes. Le niveau
+ne se fait que sur la matière.
+
+
+
+IX
+
+«Le monde moral est-il donc soumis aux mêmes lois que la nature
+physique? faut-il, pour que les beaux esprits apparaissent, que
+l'ignorance des masses leur serve d'ombre? Les grandes
+individualités sociales ne brillent-elles au-dessus du vulgaire
+qu'à la manière des hautes montagnes, dont la cime étincelante de
+neige et de lumière domine des précipices ténébreux?
+
+
+
+XI
+
+Il est de poétiques ignorances: au temps où le Dante
+s'immortalisait par un livre, apparut Guesclin qui rien savait des
+lettres [44]. Quand le connétable s'obligeait, il ne signait point,
+faute de le savoir; mais il engageait son honneur, qui était tenu
+pour bon.
+
+«Cette grossière ignorance ne se rencontre point aux États-Unis,
+dont les habitants, au nombre de douze millions, savent tous lire,
+écrire et compter.
+
+
+
+XI
+
+«En Amérique, il manque aux caractères, pour être brillants, un
+théâtre et des spectateurs. Si les pays d'aristocratie sont
+féconds en personnages éclatants et poétiques, c'est que la classe
+supérieure fournit les acteurs et le théâtre: la pièce se joue
+devant le peuple, qui fait le parterre et ne voit la scène qu'à
+distance.
+
+«L'aristocratie romaine jouait son rôle devant le monde; Louis
+XIV, devant l'Europe. Que si les rangs se mêlent, les individus,
+vus de près, se rapetissent; il y a encore des acteurs, mais plus
+de personnages; une arène, mais plus de théâtre [45].
+
+
+
+XII
+
+«Toutes les sociétés renferment dans leur sein des vanités
+puériles, des orgueils énormes, des ambitions, des intrigues, des
+rivalités... mais ces passions s'élèvent ou descendent, sont
+grandes ou misérables, selon la condition et le génie des peuples.
+Turenne était presque aussi fier de sa naissance que de sa gloire;
+Ninon était galante; le grand Bossuet était jaloux de Fénelon...
+
+«Les Américains convoitent l'argent, sont orgueilleux d'argent,
+jaloux d'argent... Et si quelque marchande de New York se livre à
+des galanteries, qu'importe son nom au monde? quel reflet ses
+amours répondront-ils sur l'avenir?
+
+
+
+XIII
+
+«Il existe, à la vérité, en Amérique quelque chose qui ressemble à
+l'aristocratie féodale.
+
+«La fabrique, c'est le manoir; le manufacturier, le seigneur
+suzerain; les ouvriers sont les serfs; mais de quel éclat brille
+cette féodalité industrielle? Le château crénelé, ses fossés
+profonds, la dame châtelaine et le féal chevalier n'étaient pas
+sans poésie.
+
+«Quelle harmonie le poète moderne puisera-t-il dans les comptoirs,
+les alambics, les machines à vapeur et le papier-monnaie?
+
+
+
+XV
+
+«Aux États-Unis, les masses règnent partout et toujours, jalouses
+des supériorités qui se montrent et promptes à briser celles qui
+se sont élevées; car les intelligences moyennes repoussent les
+esprits supérieurs, comme les yeux faibles, amis de l'ombre, ont
+horreur du grand jour. Aussi n'y cherchez pas des monuments élevés
+à la mémoire des hommes illustres. Je sais que ce peuple eut des
+héros; mais nulle part je n'ai vu leurs statues. Washington seul a
+des bustes, des inscriptions, une colonne; c'est que Washington,
+en Amérique, n'est pas un homme, c'est un dieu.
+
+«Le peuple américain semble avoir été condamné, dès sa naissance,
+à manquer de poésie... Il y a, dans l'ombre attachée au berceau
+des nations, quelque chose de fabuleux qui encourage les
+hardiesses de l'imagination. Ces temps d'obscurité sont toujours
+les temps héroïques: dans l'antiquité, c'est la guerre de Troie;
+au Moyen-Âge, les croisades. Dès que les peuples s'éclairent, il
+n'y a plus de demi-dieux... Les Américains des États-Unis sont
+peut-être la seule de toutes les nations qui n'a point eu
+d'enfance mystérieuse. Environnés, en naissant, des lumières de
+l'âge mûr, ils ont écrit eux-mêmes l'histoire de leurs premiers
+jours: et l'imprimerie, qui les avait précédés, s'est chargée
+d'enregistrer les moindres cris de l'enfant au maillot.
+
+
+
+XVI
+
+«La poésie commença en France par les chants des trouvères et les
+amours des chevaliers... Telle ne saurait être son origine aux
+États-Unis. Les hommes de ce pays, dont le respect pour les femmes
+est profond, méprisent les formes extérieures de la galanterie.
+Une femme seule au milieu de plusieurs hommes, égarée dans sa
+route ou abandonnée sur un vaisseau, n'a point d'insulte à
+redouter; mais elle ne sera l'objet d'aucun hommage. On sait en
+Amérique le mérite des femmes; on ne le chante point.
+
+
+
+XVII
+
+«À peine le peuple américain était-il né, que la vie publique et
+industrielle s'est emparée de toute son énergie morale. Ses
+institutions, fécondes en libertés, reconnaissent des droits à
+tous. Les Américains ont trop d'intérêts politiques pour se
+préoccuper d'intérêts littéraires. Lorsque, vers la fin du siècle
+dernier, vingt-cinq millions de Français étaient gouvernés selon
+le bon plaisir d'une femme galante, ils pouvaient, tranquilles sur
+les affaires du pays, s'amuser de choses frivoles et se dévouer
+corps et âme à la querelle de deux musiciens! [46]
+
+«Peu confiants dans les hommes du pouvoir, les Américains se
+gouvernent eux-mêmes: la vie publique n'est point dans les salons
+et à l'Opéra; elle est à la tribune et dans les clubs.
+
+
+
+XVIII
+
+ «Quand la vie politique cesse, vient la vie commerciale: aux
+États-Unis tout le monde fait de l'industrie, parce qu'elle est
+nécessaire à tous. Dans une société d'égalité parfaite, le travail
+est la condition commune; chacun travaille pour vivre, nul ne vit
+pour penser. Là point de classes privilégiées qui, avec le
+monopole de la richesse, aient aussi le monopole des loisirs.
+
+
+
+XIX
+
+«Tout le monde travaille!... Mais la vie du travailleur est
+essentiellement matérielle. Son âme sommeille pendant que son
+corps est à l'oeuvre; et, lorsque son corps se repose, son esprit
+ne devient pas actif. Le travail pour lui, c'est la peine;
+l'oisiveté, la récompense; il ne connaît point le loisir. C'est
+toute une science que d'apprendre à jouir des choses morales. La
+nature ne nous donne point cette faculté qui naît de l'éducation
+seule et des habitudes d'une vie libérale. Il ne faut pas croire
+qu'après avoir amassé de l'argent et de l'or, on puisse se dire
+tout à coup: «Maintenant je vais vivre d'une vie intellectuelle.»
+Non, l'homme n'est point ainsi fait. Le reptile tient à la terre
+et l'aigle aux cieux. Les hommes d'esprit pensent, les hommes à
+argent ne pensent pas.
+
+
+
+XX
+
+«Ce n'est pas qu'aux États-Unis on manque d'auteurs; mais les
+auteurs n'ont point de public.
+
+«On trouverait encore des écrivains pour faire des livres, parce
+que c'est un travail que d'écrire: ce sont les lecteurs qui
+manquent, parce que lire est un loisir.
+
+«Le public réagit sur l'auteur, et vous ne verrez point celui-ci
+s'obstiner à produire des oeuvres littéraires, quand le public
+n'en veut pas.
+
+
+
+XXI
+
+«Supposez un poète inspiré, que le hasard fait naître au sein de
+cette société d'hommes d'affaires: pensez-vous que son génie
+fournisse sa carrière? Non, le génie lui-même subit l'influence de
+l'atmosphère qui l'environne. Nul n'exprime bien l'enthousiasme
+devant des êtres qui ne le sentent point; on ne chante pas
+longtemps pour des sourds... La verve du poète et l'inspiration de
+l'écrivain, qu'échauffent les sympathies, se glacent dans
+l'indifférence et la froideur.
+
+
+
+XXII
+
+«Tout le monde étant industriel, la première parmi les professions
+est celle qui fait gagner le plus d'argent. Le métier d'auteur,
+étant le moins lucratif, est au-dessous de tous les autres. Dites
+à un Américain que l'illustration des lettres est plus belle à
+poursuivre que la fortune, il vous accordera ce sourire de pitié
+qu'on donne aux discours d'un insensé... Exaltez en sa présence la
+gloire d'Homère, celle du Tasse: il vous répondra qu'Homère et le
+Tasse moururent pauvres. Arrière le génie qui ne donne point la
+richesse!
+
+
+
+XXIII
+
+«En Amérique, on n'estime des sciences que leur application. On
+étudie les arts utiles, mais non les beaux-arts.
+
+«L'Allemagne, la France, inventent des théories; aux États-Unis on
+les met en pratique; ici on ne rêve point, on agit. Tout le monde
+aspire au même but, le bien-être matériel; et comme c'est l'argent
+qui en est la source, c'est l'argent seul qu'on poursuit.
+
+
+
+XXIV
+
+«Lorsque dans ce pays on fait de la littérature, c'est encore de
+l'industrie. Il n'existe là ni école classique, ni romantique. On
+ne connaît que l'école commerciale, celle des écrivains qui
+rédigent des gazettes, des pamphlets, des annonces, et qui vendent
+des idées, comme un autre vend des étoffes. Leur cabinet est un
+comptoir, leur esprit une denrée; chaque article a son tarif; ils
+vous diront au juste ce que coûte un enthousiasme imprimé.
+
+
+
+XXV
+
+«Ces marchands intellectuels vivent entre eux dans de fort bons
+rapports. L'un soutient les principes politiques de M. Clay;
+l'autre, ceux du général Jackson; le premier est unitaire, le
+second presbytérien; celui-ci est démocrate, celui-là fédéraliste;
+un troisième se montre l'ardent défenseur de la morale religieuse;
+un autre protège la morale philosophique de miss Wright.
+
+
+
+XXVI
+
+«Tous sont amis entre eux, se querellant quelquefois pour les
+personnes, jamais pour les principes.
+
+«Chacun ne doit-il pas librement exercer son industrie? la
+dernière loi du congrès vous semble sage: rien de mieux; moi, je
+la trouve insensée; vous soutenez que notre président est un
+profond politique, à merveille; je suis en train de démontrer
+qu'il ignore l'art de gouverner; vous poussez à la démocratie, moi
+je lutte contre elle. La société marche-t-elle à sa perfection? ou
+tend-elle à sa décadence?
+
+
+
+XXVII
+
+«Allons, que chacun de nous prenne à sa convenance parmi ces
+textes différents. Ce sont des branches variées d'industrie; on
+peut même s'attacher à plusieurs en même temps: écrire pour dans
+un journal, et contre dans un autre; la contradiction n'importe
+point. Ne faut-il pas des idées qui aillent à toutes les
+intelligences? C'est dans l'un et dans l'autre cas un besoin
+social auquel on répond.
+
+
+
+XXVIII
+
+«Il arrive parfois, dans les révolutions politiques, que, la vertu
+devenant crime et le crime vertu, on voit tour à tour condamnés au
+dernier supplice les hommes de principes les plus opposés. Est-ce
+que le bourreau et ses aides s'abstiennent de leur profession
+parce que les crimes sont douteux? non sans doute; ils continuent
+leur métier. Ainsi font les écrivains; ils ne travaillent pas sur
+des corps, mais sur des idées, tantôt sur l'une, tantôt sur
+l'autre. Leur demander de se vouer à un système, c'est vouloir
+qu'ils aient des opinions, des croyances, des convictions
+exclusives; c'est restreindre dans de certaines limites leur
+industrie qui, de sa nature, est sans borne comme la pensée dont
+elle émane.
+
+
+
+XXIX
+
+«L'industrie des idées étant la dernière de toutes, il s'ensuit
+que, pour écrire, il faut n'avoir rien de mieux à faire. Quiconque
+se sent du génie se fait marchand; les incapacités se réfugient
+dans le petit métier des lettres. On laisse volontiers aux femmes
+le soin de faire des vers et des livres, c'est une frivolité qu'on
+abandonne à leur sexe; on leur permet de perdre le temps en
+écrivant.
+
+«Vous trouverez dans toutes les villes d'Amérique un assez grand
+nombre de femmes savantes. Quelques-unes ont acquis par leurs
+ouvrages une réputation méritée [47]; mais la plupart sont froides
+et pédantes. Rien n'est moins poétique que ces muses d'outre-mer;
+ne les cherchez point dans la profondeur des sauvages solitudes,
+parmi les torrents et les cataractes, ou sur le sommet des monts:
+non, vous les verrez marchant dans la boue des villes, des socques
+aux pieds et des lunettes au visage.
+
+
+
+XXXI
+
+«Quoiqu'il y ait peu d'auteurs en Amérique, dans aucun pays du
+monde on n'imprime autant. Chaque comté a son journal; les
+journaux sont, à vrai dire, toute la littérature du pays [48]. Il
+faut à des gens affairés, et dont la fortune est médiocre, une
+lecture qui se fasse vite et ne coûte pas cher. Il se fait
+d'ailleurs pour l'éducation primaire et pour la religion une
+énorme consommation de livres!... C'est plutôt de la librairie que
+de la littérature. L'instruction donnée aux enfants est purement
+utile; elle n'a point en vue le développement des hautes facultés
+de l'âme et de l'esprit: elle forme des hommes propres aux
+affaires de la vie sociale.
+
+
+
+XXXII
+
+«La littérature américaine ignore entièrement ce bon goût, ce tact
+fin et subtil, ce sentiment délicat, mélange de passion et de
+jugement froid, d'enthousiasme et de raison, de nature et d'étude,
+qui président, en Europe, aux compositions littéraires. Pour avoir
+de l'élégance dans le goût, il en faut d'abord dans les moeurs.
+
+
+
+XXXIII
+
+«Ni dans les journaux, ni à la tribune, le style n'est un art.
+Tout le monde écrit et parle, non sans prétention, mais sans
+talent [49]. Ceci n'est pas la faute seule des orateurs et des
+écrivains; ces derniers, quand ils font du style brillant et
+classique, mettent en péril leur popularité: le peuple ne demande
+à ses mandataires que tout juste ce qu'il faut de littérature pour
+comprendre ses affaires; le surplus, c'est de l'aristocratie.
+
+
+
+XXXIV
+
+«C'est ainsi que les lettres et les arts, au lieu d'être invoqués
+par les passions, ne viennent en aide qu'à des besoins; ou si
+quelque penchant pour les beaux arts se révèle, on est sûr de le
+trouver entaché de trivialité: par exemple, il existe, aux États-
+Unis, un genre de peinture qui prospère: ce sont les portraits; ce
+n'est pas l'amour de l'art, c'est de l'amour-propre.
+
+
+
+XXXV
+
+«Vous rencontrerez parfois, dans ce monde industriel et vulgaire,
+un cercle poli, brillant, au sein duquel les travaux de l'art sont
+appréciés avec goût, et les oeuvres du génie admirées avec
+enthousiasme: c'est une oasis dans les sables brûlants d'Afrique.
+Vous trouvez çà et là une imagination ardente, un esprit rêveur;
+mais un seul poète dans un pays ne fait pas plus une nation
+poétique que l'accident d'un beau ciel sur les bords de la Tamise
+ne fait le climat d'Italie.
+
+
+
+XXXVI
+
+«Quoiqu'il n'existe point de littérature proprement dite aux
+États-Unis, ne croyez pas que les Américains soient sans amour-
+propre littéraire. Il se passe à cet égard un phénomène assez
+étrange; vous n'apercevez point chez leurs auteurs de ces vanités
+monstrueuses, qu'on voit chez nous, compagnes de la médiocrité,
+quelquefois même du génie. Les écrivains ont la conscience qu'ils
+exercent une profession d'un ordre inférieur.
+
+«En Amérique, ce ne sont pas les écrivains qui ont l'orgueil
+littéraire, c'est le pays.
+
+«La littérature est une industrie dans laquelle les Américains
+prétendent exceller comme dans toutes les autres.
+
+«Et ne croyez pas leur être agréable en leur disant que la
+conformité du langage rend communs aux États-Unis tous les beaux
+génies de l'Angleterre; ils vous répondront que la littérature
+anglaise ne fait point partie de la littérature américaine.
+
+
+
+XXXVII
+
+«Le caractère anti-poétique des Américains tient à leurs moeurs
+par de profondes racines.
+
+«Lorsque dans ce pays on poursuit l'argent, on ne recherche point
+le plaisir. La religion, et plus encore d'austères habitudes,
+interdisent les jeux, les amusements [50], les spectacles.
+
+«Les grandes cités ont chacune un théâtre [51]; mais les riches,
+qui sont toujours en avant de la corruption, s'efforcent vainement
+de le mettre en vogue. Le spectacle n'est point, en Amérique, un
+plaisir populaire; la tragédie, la comédie, la musique italienne,
+sont des divertissements aristocratiques de leur nature; ils
+demandent aux spectateurs du goût et de l'argent, deux choses qui
+manquent au plus grand nombre. Les cirques et les amphithéâtres
+veulent une multitude à passions; et c'est ce que l'Amérique du
+Nord ne saurait leur donner.
+
+
+
+XXXVIII
+
+«Si les grands théâtres y sont rares, les petits y sont inconnus.
+Cette absence du goût dramatique est sans doute un élément de
+moralité pour la société américaine qui, n'ayant pas de théâtres,
+ne distribue point chaque soir des moqueries aux maris trompés,
+des applaudissements aux amants heureux, et de l'indulgence aux
+femmes adultères. Les Américains ont plus de moralité parce qu'ils
+n'ont pas de spectacles; et ils n'ont pas de spectacles à cause de
+leur moralité. Ceci est à la fois cause et effet.
+
+
+
+XXXIX
+
+«Ce n'est pas seulement par amour pour la morale que les
+Américains fuient le théâtre, car beaucoup qui n'y vont pas se
+livrent chez eux à d'ignobles plaisirs. Le spectacle est un
+amusement dont naturellement ils n'ont pas le goût. Ils tiennent
+cette antipathie des Anglais, leurs aïeux, et subissent encore
+l'influence du puritanisme des premiers colons américains. Le
+théâtre n'a jamais été, en Angleterre, qu'une mode des hautes
+classes, ou une débauche du bas peuple; et ce sont les classes
+moyennes de ce pays qui ont peuplé l'Amérique. Quelle que soit la
+cause, l'effet est certain; le génie poétique est, aux États-Unis,
+dépouillé de son plus bel attribut; ôtez à la France son théâtre,
+et dites où sont ses poètes.
+
+
+
+XL
+
+«La religion, si féconde en poétiques harmonies, ne porte au coeur
+des Américains ni inspiration, ni enthousiasme. L'habitant des
+États-Unis aime, dans son culte, non ce qui parle à l'âme, mais
+seulement ce qui s'adresse à sa raison; il l'aime comme principe
+d'ordre, et non comme source de douces émotions. L'Italien est
+religieux en artiste; l'Américain l'est en homme rangé.
+
+
+
+XLI
+
+«Les cultes chrétiens sont d'ailleurs trop divisés en Amérique,
+pour fournir aux beaux-arts des sujets d'un intérêt général: la
+secte des quakers, simple et modeste, ne se bâtira point des
+palais somptueux; qu'importent à l'église méthodiste les
+admirables sermons de M. Channings, ministre des unitaires? Si la
+communion baptiste élève quelque monument à sa croyance, de quel
+intérêt sera-ce pour les presbytériens?
+
+«À la place de l'unité religieuse qui règne en France depuis
+quinze siècles, supposez mille sectes dissidentes, vous n'aurez à
+cette heure ni grandes églises, ni grands orateurs chrétiens, ni
+Notre-Dame, ni Bossuet.
+
+
+
+XLII
+
+«Les congrégations protestantes n'ont point, pour se rassembler,
+des temples magnifiques, décorés de statues et de tableaux; elles
+s'enferment dans de simples maisons, bâties sans luxe et à peu de
+frais. Le plus splendide parmi leurs édifices religieux se montre
+soutenu par quelques colonnes de bois peint: c'est là leur
+Parthénon. Ôtez à l'Amérique son Capitole, expression poétique de
+son orgueil national, et la Banque des États-Unis, expression
+poétique de sa passion pour l'argent, il ne restera pas dans ce
+pays un seul édifice qui présente l'aspect d'un monument.
+
+
+
+XLIII
+
+«Tout, aux États-Unis, procède de l'industrie, et tout y va...
+mais à la différence du sang qui s'échauffe en allant au coeur,
+tous les élans, en atteignant l'industrie, se refroidissent à ce
+coeur glacé de la société américaine.
+
+
+
+XLIV
+
+«Laissez grandir cette société, disent quelques-uns, et vous en
+verrez sortir des hommes illustres dans les lettres et dans les
+arts. Rome naissante n'entendit point les chants d'Horace et de
+Virgile, et il a fallu quatorze siècles à la France pour enfanter
+Racine et Corneille.
+
+«Ceux qui tiennent ce langage confondent deux choses bien
+distinctes: la société politique et la civilisation. La société
+américaine est jeune, elle n'a pas deux siècles. Sa civilisation,
+au contraire, est antique comme celle de l'Angleterre dont elle
+descend. La première est en progrès, la seconde, en déclin. La
+société anglaise se régénère dans la démocratie américaine: la
+civilisation s'y perd.
+
+
+
+XLV
+
+«L'esprit industriel matérialise la société, en réduisant tous les
+rapports des hommes entre eux à l'utilité.
+
+«Il est de nobles passions qui fécondent l'âme: l'intérêt la
+souille et la flétrit. Il semble que la cupidité souffle sur
+l'Amérique un vent funeste qui, s'attachant à ce qu'il y a de
+moral dans l'homme, abat le génie, éteint l'enthousiasme, pénètre
+jusqu'au fond des coeurs pour y dessécher la source des nobles
+inspirations et des élans généreux.
+
+
+
+XLVI
+
+«Voyez le paysan français, d'humeur gaie, le front serein, les
+lèvres riantes, chanter sous le chaume qui recèle sa misère, et
+sans soucis de la veille, sans prévoyance du lendemain, danser
+joyeux sur la place du village.
+
+«On ne sait rien, en Amérique, de cette heureuse pauvreté. Absorbé
+par des calculs, l'habitant des campagnes, aux États-Unis, ne perd
+point de temps en plaisirs; les champs ne disent rien à son coeur;
+le soleil qui féconde ses coteaux n'échauffe point son âme. Il
+prend la terre comme une matière industrielle; il vit dans sa
+chaumière comme dans une fabrique.
+
+
+
+XLVII
+
+«Personne ne connaît, en Amérique, cette vie tout intellectuelle
+qui s'établit en dehors du monde positif, et se nourrit de
+rêveries, de spéculations, d'idéalités; cette existence
+immatérielle qui a horreur des affaires, pour laquelle la
+méditation est un besoin, la science un devoir, la création
+littéraire une jouissance délicieuse, et qui, s'emparant à la fois
+des richesses antiques et des trésors modernes, prenant une
+feuille au laurier de Milton, comme à celui de Virgile, fait
+servir à sa fortune les gloires et les génies de tous les âges.
+
+
+
+XLVIII
+
+«On ignore dans ce pays l'existence du savant modeste qui,
+étranger aux mouvements du monde politique et au trouble des
+passions cupides, se donne tout entier à l'étude, l'aime pour
+elle-même, et jouit, dans le mystère, de ses nobles loisirs.
+
+«L'Amérique ne connaît, ni ces brillantes arènes où l'imagination
+s'élance sur les ailes du génie et de la gloire; ni ces cours
+d'amour où les grâces, l'esprit et la galanterie se jouaient
+ensemble; ni cette harmonie presque céleste qui naît de l'accord
+des lettres avec les beaux-arts; ni ce parfum de poésie,
+d'histoire et de souvenirs, qui s'exhale si doux d'une terre
+classique pour monter vers un beau ciel.
+
+
+
+XLIX
+
+«L'Europe qui admire Cooper croit que l'Amérique lui dresse des
+autels; il n'en est point ainsi. Le Walter Scott américain ne
+trouve dans son pays ni fortune ni renommée. Il gagne moins avec
+ses livres qu'un marchand d'étoffes; donc celui-ci est au-dessus
+du marchand d'idées. Le raisonnement est sans réplique.
+
+
+
+L
+
+«D'abord incrédule à ce phénomène, je supposais que Cooper avait
+peint de fausses couleurs les moeurs des Indiens, et que les
+Américains, juges d'un tableau dont l'original est sous leurs
+yeux, le condamnaient comme dépourvu de vérité locale. Plus tard
+j'ai reconnu mon erreur: j'ai vu les Indiens, et me suis assuré
+que les portraits de Cooper sont d'une ressemblance frappante.
+
+
+
+LI
+
+«Mais les Américains se demandent à quoi sert de connaître ce
+qu'ont fait les Indiens, ce qu'ils font encore; comment ils
+vivaient dans leurs forêts, comment ils y meurent. Les sauvages
+sont de pauvres gens desquels il n'y a rien à tirer, ni richesses,
+ni enseignements d'industrie. Il faut prendre leurs forêts, voilà
+tout, et s'en emparer, non pour faire de la poésie, mais pour les
+abattre et passer la charrue sur le tronc des vieux chênes.
+
+
+
+LII
+
+«Ces belles forêts, ces magnifiques solitudes, ces splendides
+palais de la nature sauvage, il leur fallait pourtant un chantre
+divin! Elles ne pouvaient tomber sous le fer de l'industriel sans
+avoir été célébrées sur la lyre du poète... le poète n'était pas
+chez les Américains... mais franchissant l'Atlantique, l'ange de
+la poésie a, sur ses ailes de flamme, transporté l'Homère français
+sur les rives du Meschacébé.
+
+
+
+LIII
+
+«Tous les mondes sont le domaine du génie! et il est de larges
+poitrines qui pour respirer à l'aise, n'ont pas trop de l'univers.
+Quelques années plus tard, l'hôte des sauvages allait, poète
+inspiré chanter des souvenirs sur les bords de l'Eurotas, et
+pèlerin pieux, adorer Dieu sur les rives du Jourdain!
+
+Atala, Réné, les Natchez sont nés en Amérique, enfants du désert.
+Le Nouveau-Monde les inspira; la vieille Europe les a seule,
+compris.
+
+Les Américains, quand ils lisent Chateaubriand, disent, comme en
+voyant la merveille de Niagara
+
+«Qu'est-ce que cela prouve?»
+
+Tel est le peuple sur lequel j'avais conçu l'espoir chimérique
+d'exercer une poétique influence!!
+
+Ô cruel désenchantement! Ainsi se brisait dans mes mains le rameau
+secourable auquel j'avais, durant le naufrage, rattaché ma
+dernière chance de salut!!
+
+
+
+Chapitre XIII
+L'émeute
+
+«Ainsi s'évanouissait mon rêve d'illustration littéraire et
+l'avenir que j'y rattachais! Tout autre moyen de renommée m'était
+interdit. Si les États-Unis eussent été engagés dans quelque
+guerre, j'eusse tenté d'entrer dans les rangs de l'armée
+américaine; mais en temps de paix il n'y a point de gloire
+militaire. Les soldats de ce pays se réduisent à quelques milliers
+d'hommes cantonnés sur les frontières des États de l'Ouest, où
+leur seule mission est de tenir en respect des hordes d'Indiens
+sauvages [52].
+
+Comme j'étais tombé dans l'accablement profond qui succède au
+dernier rayon éteint de la dernière espérance, je reçus une lettre
+de Nelson qui m'annonçait son départ de Baltimore et sa prochaine
+arrivée à New York avec Marie; il n'entrait dans aucun détail.
+«Vous saurez, me disait-il, la cause de cette retraite et le
+nouveau coup qui vient de nous frapper.» Il ne me disait rien de
+Georges.
+
+Après un jour d'attente et de tourments, je vis arriver Nelson et
+Marie. La douleur se montrait grave et sévère sur le front du
+père, expansive et tendre dans les yeux de la jeune fille.
+
+Mon inquiétude comprima les premiers élans de mon amour.
+
+«Quels sont donc, m'écriai-je, les nouveaux malheurs dont je vous
+vois accablés?»
+
+Après quelques instants d'un morne silence, Nelson me dit: «Une
+semaine s'est écoulée depuis qu'à Baltimore s'est faite l'élection
+d'un membre du congrès. Georges et moi, nous nous y sommes rendus
+selon notre coutume... Je suis habitué à voir les intrigues
+s'agiter en pareille occasion, mais je trouvai les passions
+politiques dans un état d'exaltation que je n'avais pas vu
+jusqu'alors.
+
+«La lutte s'engagea entre deux candidats; le premier, remarquable
+par de grands talents, mais fédéraliste; le second, moins
+distingué, mais jacksoniste [53].
+
+Après une multitude de discours suivis les uns de huées, les
+autres d'acclamations, tous accompagnés de querelles violentes
+entre les électeurs des deux partis contraires, on recueillit les
+votes, et le candidat auquel Georges et moi avions donné notre
+suffrage l'emportait d'une voix, lorsque tout à-coup un grand
+tumulte éclate dans l'assemblée; d'abord une exclamation, puis
+deux, puis mille se font entendre; l'agitation, partie d'un point,
+gagne subitement toute la salle, comme le trouble d'une abeille
+inquiétée dans sa case se communique en un instant à toute la
+ruche. Enfin j'entends les électeurs du parti vaincu s'écrier: Le
+scrutin est nul! Georges Nelson est un homme de couleur; hurrah!
+hurrah! qu'il sorte de la salle... l'élection doit être
+recommencée...
+
+«De vifs applaudissements suivirent ces paroles. Ceux de notre
+parti gardaient un morne silence; enfin l'un d'eux demanda à
+Georges si l'imputation était vraie. Oui, répondit celui-ci. Alors
+nos amis eux-mêmes firent entendre de violents murmures, et chacun
+s'éloigna de nous. J'éprouvai dans ce moment moins de confusion
+que de crainte; car je pressentais la fureur de Georges et les
+éclats terribles auxquels il allait se livrer. Je le vis pâlir de
+colère, mais, chose étrange! il reprit tout à coup ses sens et
+demeura tranquille.
+
+«L'observation de nos adversaires était fondée, la loi du Maryland
+excluant du droit électoral tous les gens de couleur, même ceux
+qui sont depuis longtemps en possession de la liberté. Je ne
+réclamai point, et, entraînant Georges hors de la salle, je bénis
+le ciel de trouver calme celui dont je craignais tant les
+emportements. À l'instant où nous sortions nous avons remarqué un
+individu qui mettait un grand zèle à provoquer l'attention
+publique sur l'humiliation de notre retraite. Georges le regarda
+en face et reconnut en lui don Fernando d'Almanza, cet Américain
+qui, par ses perfides révélations, fit mourir de douleur la mère
+de mes enfants. Je ne doutai pas que le premier cri dénonciateur
+ne fût sorti de sa bouche; et Georges a supposé avec raison que
+cet homme était le même qui, au théâtre de New York, avait excité
+contre vous et lui les haines de la multitude.
+
+«Le premier mouvement de Georges fut de se porter vers l'auteur de
+l'affront, et de venger d'un seul coup l'ancienne et la nouvelle
+injure; mais je le vis presque aussitôt comprimer son
+ressentiment. Il murmurait à voix basse des phrases entrecoupées
+dont je ne comprenais pas bien le sens: le grand jour approche,
+disait-il; la vengeance sera plus belle!
+
+«Persuadé qu'il cachait dans son âme un secret important, je le
+pressai de m'en faire l'aveu. -- C'est une lâcheté, me dit-il, de
+se laisser écraser sans relever la tête. Je sais qu'une
+insurrection se prépare dans le Sud; les nègres de la Virginie et
+des deux Carolines vont se joindre aux Indiens de la Géorgie pour
+secouer le joug américain; j'irai seconder leurs efforts.
+
+«Effrayé de ce projet, je tentai, par tous les moyens, d'en
+démontrer à Georges la folie et l'impuissance.... Peut-être je le
+fis dans des termes trop sévères... mais un pareil dessein me
+semblait si fécond en périls!... Marie joignit à mes remontrances
+ses prières et ses larmes, toujours si puissantes sur son frère.
+Georges garda le silence. Alors je pensai que la raison était
+entrée dans son coeur.
+
+«Nous convînmes de quitter Baltimore, où nous ne pouvions demeurer
+plus longtemps; mais où chercher un refuge? Je proposai à mes
+enfants de porter notre malheureuse fortune à New York, où un
+presbytérien respectable, James Williams, que j'avais autrefois
+connu à Boston, nous donnerait provisoirement un asile. Arrivés
+là, nous pourrions délibérer sur le choix d'une retraite. Tandis
+que je parlais, Georges paraissait livré à une grande
+préoccupation; cependant il ne proféra pas un seul mot qui
+rappelât son funeste projet. Le soir, quand l'heure de se séparer
+fut venue, il nous comblait des plus touchantes caresses; jamais
+il ne s'était montré si affectueux pour moi, si tendre pour sa
+soeur. Au milieu d'une rêverie, il s'interrompait pour nous dire
+de douces paroles. Hélas! le lendemain il manquait à nos
+embrassements; il avait quitté Baltimore laissant une lettre dans
+laquelle il nous conjurait de lui pardonner son départ clandestin.
+
+«Jamais, disait-il, je n'aurais pu résister à l'ascendant d'un
+père, aux larmes d'une soeur; un seul regard de Marie, m'aurait
+vaincu. Cependant mon devoir me commande de secourir des frères
+malheureux... Mon père, ma chère soeur, ajoutait-il, nous nous
+reverrons dans des temps plus fortunés... Si les hommes ne sont
+pas égaux sur la terre, ils le sont du moins dans le ciel.
+
+«Je ne vous dirai point quelle fut la douleur de Marie en
+entendant ces dernières paroles d'un frère qu'elle chérit.
+
+«Georges, dans sa lettre, nous engageait à suivre mon premier
+projet, celui de demander l'hospitalité à James Williams, auquel,
+disait-il, il s'adresserait plus tard pour retrouver nos traces.»
+
+Ainsi parla Nelson; sa voix, en finissant, s'était faiblement
+émue. Il dit ensuite avec l'accent d'une résignation pieuse: «Plus
+le bras qui frappe est puissant, et plus on doit l'adorer... Mon
+ami, ajouta-t-il, vous pouvez maintenant juger si je vous trompais
+quand je vous peignais l'horrible condition des gens de couleur
+aux États-Unis. N'ayant pu dissiper vos illusions, j'imposai à
+votre amour un temps d'épreuve. Le terme n'en est pas encore
+expiré, mais sans doute votre opinion l'a devancé, et ce que vous
+savez de notre fortune doit suffire pour vous éclairer.»
+
+Comme je gardais le silence sous l'impression d'un chagrin profond
+et de l'inquiétude que m'inspirait le sort de Georges, Marie,
+prenant mon anxiété pour de l'embarras, me dit d'une voix
+entrecoupée de pleurs: «Ludovic, mon coeur vous tient compte des
+efforts généreux que vous faites pour aimer une infortunée; mais,
+de grâce, cessez de lutter contre l'inflexible destin. Vous le
+voyez, nos malheurs s'enchaînent comme nos jours. Mon sort est à
+jamais fixé: je traînerai de ville en ville ma misérable
+existence; chassée d'un lieu par le mépris, de l'autre par la
+haine, partout réprouvée des hommes, parce que je fus maudite dans
+le sein de ma mère!»
+
+J'atteste le ciel qu'en présence d'une si touchante infortune, mon
+coeur ne chancela pas un seul instant; pour être fidèle au
+malheur, je n'eus aucun combat intérieur à soutenir. Je sentis se
+resserrer plus fortement dans mon âme le lien qui m'unissait à
+Marie. Cet accroissement de tendresse et d'amour se mêlait d'une
+indignation si profonde contre les auteurs du mal dont la victime
+était sous mes yeux, que je ne pus contenir l'expression de ce
+dernier sentiment.
+
+Voilà donc, m'écriai-je, le peuple objet de mes admirations et de
+mes sympathies! fanatique de liberté et prodigue de servitude!
+discourant sur l'égalité parmi trois millions d'esclaves;
+proscrivant les distinctions, et fier de sa couleur blanche comme
+d'une noblesse; esprit fort et philosophe pour condamner les
+privilèges de la naissance, et stupide observateur des privilèges
+de la peau! Dans le Nord, orgueilleux de son travail; dans le Sud,
+glorieux de son oisiveté; réunissant en lui, par une monstrueuse
+alliance, les vertus et les vices les plus incompatibles, la
+pureté des moeurs et le vil intérêt, la religion et la soif de
+l'or, la morale et la banqueroute!
+
+Peuple homme d'affaires qui se croit honnête parce qu'il est
+légal; sage, parce qu'il est habile; vertueux, parce qu'il est
+rangé! Sa probité, c'est la ruse soutenue du droit, l'usurpation
+sans violence, l'indélicatesse sans crime. Vous ne le verrez point
+armé du poignard qui tue; son arme à lui, c'est l'astuce, la
+fraude, la mauvaise foi, avec lesquelles on s'enrichit... Il parle
+d'honneur et de loyauté comme font les marchands! mais voyez
+quelle hypocrisie jusque dans ses bienfaits! il convie à
+l'indépendance toute une race malheureuse; et ces nègres qu'il
+affranchit, il leur inflige, au sortir des fers, une persécution
+plus cruelle que l'esclavage.
+
+Ainsi s'emportait ma colère; j'en arrêtai les élans à l'aspect de
+Marie, dont l'abattement était extrême. Après avoir exhalé ses
+ressentiments, mon coeur ne contenait plus que de l'amour, et je
+ne crus pouvoir mieux l'exprimer qu'en adressant ce peu de mots à
+Nelson: «Le temps d'épreuve n'est pas encore écoulé, veuillez me
+faire grâce de ce qui reste et souffrir que je devienne l'époux de
+Marie.
+
+-- «Dieu puissant! s'écria l'Américain non sans quelque émotion,
+que ta bonté est grande puisque tu nous conserves le coeur de ce
+digne jeune homme!»
+
+Mes paroles jetèrent Marie dans une situation impossible à
+décrire. L'expression de mes griefs contre la société américaine
+lui avait donné le change sur mes sentiments intérieurs; et, quand
+mes derniers accents lui eurent révélé le seul désir de mon coeur,
+je la vis passer subitement de l'extrême douleur à cet excès de
+joie qui s'annonce aussi par des larmes; tombant à genoux, elle
+rendit grâces à Dieu dans l'attitude du criminel qui, ayant reçu
+des hommes un pardon inespéré, joint ses deux mains en regardant
+le ciel.
+
+Nelson ajouta:» Généreux ami, c'est le signe d'une âme grande et
+forte d'être attiré par le malheur. Je ne combattrai plus vos
+nobles élans; j'admire votre vertu, et ne me crois point digne de
+la diriger.» En disant ainsi, il se jeta dans mes bras, et me
+serra étroitement contre son coeur; puis, prenant ma main et celle
+de Marie: «Ma fille, lui dit-il en faisant signe de nous unir,
+Ludovic sera votre époux.» -- «Ô mon Dieu! s'écria cette charmante
+fille, tant de bonheur n'est-il pas un rêve?» Elle n'ajouta rien à
+ces paroles, se tint appuyée au bras de Nelson et parut recueillir
+ses sentiments dans une extase de félicité.
+
+Cependant, impatient de voir s'accomplir le plus cher de mes
+voeux, j'obtins de Nelson qu'il fixât le jour de mon union avec sa
+fille. -- «Dans quelques jours, me dit-il, je vous nommerai mon
+fils. Il fut un temps, peu éloigné de nous, où, selon les lois de
+l'État de New York, le mariage d'un blanc avec une personne de
+couleur était impossible; mais aujourd'hui la prohibition n'existe
+plus: de semblables alliances se font quelquefois...
+
+«Un ami de notre hôte, le révérend John Mulon, ministre
+catholique, que sa philanthropie pour la race noire rend cher aux
+presbytériens eux-mêmes, vous mariera d'abord selon les rites de
+l'Église romaine, à laquelle vous appartenez; ensuite James
+Williams, ministre presbytérien, donnera à votre union la sanction
+du culte que ma fille professe. Naguère encore des mariages de
+cette sorte eussent excité dans la population américaine de vives
+rumeurs... mais l'esprit public s'éclaire chaque jour, et les
+haines meurent avec les préjugés. Peut-être, mes enfants, ferons
+nous sagement, quand votre union sera consacrée, de ne point
+quitter New York. Il n'existe pas dans cette ville plus de
+bienveillance que dans les autres pour les gens de couleur; mais,
+au moins, dans une grande cité, il est plus facile qu'ailleurs de
+vivre obscur et ignoré.»
+
+Je ne songeai point en ce moment à rechercher si Nelson était le
+jouet de quelque illusion; le contentement de mon coeur était
+extrême; toutes mes inquiétudes s'évanouirent; j'oubliai mes
+ennuis passés, la cause même qui les avait fait naître; et,
+croyant à jamais tarie la source de mes infortunes, je ne vis plus
+dans l'avenir que des promesses de bonheur.
+
+Cette impression ne fut point dissipée par les chagrins de Marie
+qui, peu d'instants après les joies de la première ivresse, était
+revenue à sa mélancolie. «Mon ami, me disait-elle, c'est en vain
+que tu cherches à me tromper... Ton amour pour moi est devenu un
+sacrifice...
+
+«Quand tu vois couler mes larmes, n'accuse point mon amour; je
+pleure parce que je vois quel sera ton sort, si notre union
+s'accomplit. Le mépris dont je serai l'objet rejaillira sur toi...
+Tu n'es point accoutumé à te passer d'estime; et ce manque te fera
+souffrir d'affreux tourments... il ne sera pas en ton pouvoir de
+me cacher les secrètes plaies de ton coeur. Ludovic, je mourrai de
+douleur de te savoir malheureux.»
+
+Je méprisai la vanité de ses scrupules et la chimère de ses
+craintes.
+
+Le jour tant désiré de notre hymen arriva. Je me sentais plein
+d'amour, jamais mon coeur ne s'était ouvert à tant d'espérance;
+j'éprouvais pourtant un secret déplaisir à voir le front de Marie
+couvert d'un voile de tristesse, qui ne tombait point devant ma
+joie; je ne savais pas alors qu'il est des âmes tendres et
+mystérieuses dont la douleur est un présage, et qui souffrent
+instinctivement, parce qu'elles ont deviné de grands maux dans
+l'avenir
+
+Cependant, dès le matin, elle parut ornée de la blanche couronne
+des épouses; sa grâce et sa beauté naturelle étaient pleines d'un
+secret enchantement, et, je ne sais si sa parure n'était pas
+encore embellie par le deuil de son regard. Une joie religieuse et
+paisible se peignait sur la physionomie de Nelson; et, quand John
+Mulon et James Williams nous annoncèrent que l'heure était venue
+d'aller à l'église pour la cérémonie, je me sentis pénétré d'une
+sainte et douce émotion.
+
+Cependant, à l'instant où nos âmes tranquilles se remplissaient
+des espérances du bonheur, de grands troubles se préparaient dans
+New York, et un orage terrible était près de fondre sur nos têtes.
+(Voir note à la fin de l'ouvrage)
+
+Il existe à New York, comme dans toutes les villes du Nord des
+États-Unis, deux partis bien distincts parmi les amis de la race
+noire.
+
+Les uns, jugeant l'esclavage mauvais pour leur pays, et peut-être
+aussi le condamnant comme contraire à la religion chrétienne,
+demandent l'affranchissement de la population noire; mais, pleins
+des préjugés de leur race, ils ne considèrent point les nègres
+affranchis comme les égaux des blancs; ils voudraient donc qu'on
+déportât les gens de couleur, à mesure qu'on leur donne la
+liberté; et ils les tiennent dans un état d'abaissement et
+d'infériorité aussi longtemps que ceux-ci demeurent parmi les
+Américains. Un grand nombre de ces amis des nègres ne sont
+contraires à l'esclavage que par amour-propre national; il leur
+est pénible de recevoir sur ce point le blâme des étrangers, et
+d'entendre dire que l'esclavage est un reste de barbarie.
+Quelques-uns attaquent le mal par la seule raison qu'ils souffrent
+de le voir: ceux-là, en opérant l'affranchissement, font peu de
+chose: ils détruisent l'esclavage, et ne donnent pas la liberté;
+ils se délivrent d'un chagrin, d'une gêne, d'une souffrance de
+vanité, mais ils ne guérissent point la plaie d'autrui; ils ont
+travaillé pour eux, et non pour l'esclave. Chargé de ses fers,
+celui-ci est repoussé de la société libre.
+
+Les autres partisans des nègres sont ceux qui les aiment
+sincèrement, comme un chrétien aime ses frères, qui non-seulement
+désirent l'abolition de l'esclavage, mais encore reçoivent dans
+leur sein les affranchis, et les traitent comme leurs égaux.
+
+Ces amis zélés de la population noire sont rares; mais leur ardeur
+est infatigable; elle fut longtemps à peu près stérile; cependant
+quelques préjugés s'évanouirent à leur voix, et on vit des blancs
+s'allier par le mariage à des femmes de couleur.
+
+Tant que la philanthropie pour les nègres n'avait abouti qu'à
+d'inutiles déclamations, les Américains l'avaient tolérée sans
+peine: peu leur importait qu'on proclamât théoriquement l'égalité
+des noirs, pourvu que ceux-ci demeurassent, par le fait,
+inférieurs aux blancs. Mais le jour où un Américain épousa une
+femme de couleur, la tentative de mêler les deux races prit un
+caractère pratique. Ce fut une atteinte portée à la dignité des
+blancs; l'orgueil américain se souleva tout entier.
+
+Telle était, dans la ville de New York, la disposition des
+esprits, à l'époque de mon hymen avec Marie.
+
+Comme nous nous rendions à l'église catholique, j'aperçus dans la
+ville une agitation inaccoutumée. Ce n'était plus le mouvement
+régulier d'une population industrielle et commerçante: des hommes
+mal vêtus, de la classe ouvrière, parcouraient les rues à une
+heure où d'ordinaire ils remplissent les ateliers. On les voyait,
+au mépris de leurs habitudes calmes et froides, marcher vite, se
+heurter en se croisant, s'aborder d'un air mystérieux, former des
+groupes animés, et se séparer brusquement dans des directions
+contraires.
+
+Plein d'un intérêt immense qui occupait toute ma pensée, je ne
+prêtai qu'une faible attention à ce trouble extérieur; cependant,
+dès ce moment, je fus surpris de ne voir dans les rues ni nègres
+ni mulâtres.
+
+Nelson demanda à un Américain qui passait près de nous la cause de
+ce tumulte. -- «Oh! dit celui-ci, les amalgamistes [54] font tout
+le mal; ils veulent que les nègres soient les égaux des blancs;
+les blancs sont bien forcés de se révolter.»
+
+Interrogé de même, un autre répondit -- «Si on tue les nègres, ce
+sera leur faute; pourquoi ces misérables osent-ils s'élever
+jusqu'au rang des Américains?»
+
+Un troisième interlocuteur émit une opinion différente: «On va,
+dit-il, raser les maisons des noirs, et faire disparaître leurs
+hideuses figures! Les blancs sont coupables d'agir ainsi; car ils
+ont eu le premier tort; pourquoi ont-ils donné la liberté aux
+nègres?»
+
+À l'instant où ces tristes discours frappaient notre oreille, un
+affreux spectacle s'offrit à nos yeux...
+
+Nous étions dans Léonard-Street. Quelques pauvres mulâtres venant
+à passer en ce moment, nous entendons aussitôt mille voix
+furieuses crier: «Haine aux nègres! à mort! à mort!» Au même
+instant, une grêle de pierres, parties du sein de la multitude,
+tombe sur les gens de couleur; des Américains, armés de bâtons, se
+précipitent sur ces malheureux, et les frappent sans pitié.
+Atterrés par un traitement aussi cruel qu'inattendu, les mulâtres
+ne faisaient aucune résistance, et paraissaient accablés de
+stupeur à l'aspect de la foule irritée; leur regard, élevé vers le
+ciel, semblait demander à Dieu d'où venait contre eux le courroux
+d'une société dont ils respectaient les lois.
+
+Bientôt une scène plus désolante encore s'offrit à nos regards.
+Les infortunés, que poursuivait une aveugle vengeance, s'étaient
+réfugiés dans les maisons amies de quelques gens de couleur. Je
+les croyais échappés au péril; mais quand il est soulevé, le flot
+populaire ne s'arrête pas ainsi. Les fenêtres volent en éclats,
+les portes sont brisées, les murs démolis... En ce moment, je
+cessai de voir le travail du peuple: Marie était glacée d'effroi.
+«Mes amis, nous dit Nelson sans se troubler, retirons-nous; ces
+violences barbares confondent ma raison; elles prouvent une haine
+bien fatale contre les gens de couleur. De grands dangers nous
+menaceraient si nous étions découverts. Hâtons-nous de gagner le
+temple saint; réfugiés dans l'édifice religieux, nous y serons à
+couvert de toute injure: le peuple américain cesserait plutôt
+d'exister que de perdre son respect pour les choses saintes... Mes
+enfants, nous disait encore Nelson en nous entraînant vers
+l'église, dès que votre union sera consommée, nous quitterons
+cette ville, où règnent de mauvaises passions, que je croyais
+assoupies.»
+
+En peu d'instants nous arrivâmes à l'église de John Mulon.
+Beaucoup de gens de couleur s'y étaient réfugiés.
+
+En entrant dans le pieux asile, je sentis renaître ma force et mes
+espérances. Le tumulte de la sédition, les cris de la multitude,
+ses fureurs, et la voix des victimes, tous ces bruits de la terre
+cessèrent de frapper mon oreille, et les ressentiments sortirent
+de mon coeur. J'aimais la fille de Nelson, et je priais Dieu.
+
+Bientôt la cérémonie fut commencée. J'étais agenouillé près de
+Marie, dont la pâleur était extrême. Pendant les scènes d'horreur
+dont nous avions été les témoins, elle n'avait pas laissé échapper
+une seule plainte; seulement son regard douloureux semblait me
+dire: «Sont-ce donc là les pompes de notre hymen?» Depuis que nous
+étions entrés dans l'enceinte sacrée, je voyais renaître sur son
+front le calme et la sérénité: mais sa confiance en Dieu était
+plutôt de la résignation que de l'espérance.
+
+Pour moi, je m'abandonnais sans réserve à mes impressions de joie.
+Après bien des orages, je touchais au port... mes malheurs passés
+servaient d'ombre à mon bonheur... et je bénissais presque les
+persécutions de la fortune, sans lesquelles je n'eusse point été
+aussi heureux... Si le sort eût protégé mes premières ambitions de
+gloire et de puissance, je n'aurais point quitté l'Europe, et je
+ne serais point aujourd'hui l'époux de Marie! Que me feront
+désormais les injustices du monde; nous serons deux pour les
+supporter; et les larmes d'une femme sont si douces, qu'elles
+mêlent un charme secret aux douleurs les plus amères.
+
+Ainsi s'offraient à mon esprit mille pensées riantes d'avenir,
+tandis que, prosternés devant l'autel, Marie et moi nous recevions
+les bénédictions de l'Église. Au moment où le ministre saint,
+après avoir tiré de son coeur des conseils touchants, prenait nos
+mains pour les unir, un grand tumulte éclate tout à coup à la
+porte du temple. «Les insurgés!» crie une voix sinistre. Ce cri
+vole de bouche en bouche; puis un silence morne se fait sous la
+voûte sacrée... Alors on entend au dehors le bruit d'une multitude
+en désordre, semblable aux grondements d'un orage qui s'approche.
+Poussé par un vent impétueux, le nuage qui porte le tonnerre
+s'avance rapidement, et déjà la foudre est sur nos têtes. «Mort
+aux gens de couleur! à l'église! à l'église!» Ces clameurs
+redoutables retentissent de toutes parts; la terreur saisit les
+fidèles assemblés; le prêtre pâlit ses genoux fléchissent,
+l'anneau qui devait nous unir tombe de ses mains! Marie, glacée
+d'effroi, perd ses sens, chancelle, et je prête à la jeune fille
+défaillante l'appui du bras qui, un instant plus tard, eût soutenu
+mon épouse bien-aimée.
+
+Quelques nègres intrépides s'étaient élancés vers les issues de
+l'église pour les défendre contre l'invasion; mais bientôt mille
+projectiles tombent avec fracas sur l'édifice sacré... on entend
+les portes gémir sur leurs gonds... les assaillants s'encouragent
+mutuellement à la violence; chacun de leurs succès est salué par
+des applaudissements tumultueux; les coups redoublent, les
+murailles s'ébranlent, le sol a tremblé. Déjà le peuple, ce
+prodigieux ouvrier de destruction, a fait irruption dans le
+parvis; alors l'église présente une scène affreuse de désordre et
+de confusion: les enfants jettent des cris perçants; les femmes
+poussent des plaintes douloureuses. À l'idée d'un massacre
+populaire, l'horreur pénètre dans toutes les âmes; car la populace
+est la même dans tous pays, stupide, aveugle et cruelle. Des
+hommes, ou plutôt des monstres, sans respect pour la sainteté du
+lieu, sans pitié pour l'infirmité du sexe et de l'âge, se
+précipitent sur la pieuse assemblée, et se livrent aux actes de la
+plus brutale violence, sans épargner les femmes, les vieillards et
+les enfants.
+
+Mon angoisse était extrême. Confondu par ce spectacle de
+vandalisme et d'impiété, Nelson était partagé entre sa sollicitude
+paternelle et son orgueil national. «Ô mon Dieu! s'écriait-il; ô
+profanation! ô honte pour mon pays!»
+
+Le péril était imminent et terrible; je dis à Nelson: «De grâce,
+laissez à mon amour le soin de protéger Marie» et en parlant
+ainsi, je la saisis dans mes bras. Oh! avec quelle énergie je
+m'emparai de ma bien-aimée! comme je me sentis fort en la portant
+sur mon coeur! mais à peine étais-je chargé d'un si précieux
+fardeau, que j'entends plusieurs voix crier: «John Mulon! John
+Mulon! mort au catholique qui marie les femmes de couleur avec les
+blancs!» Et en même temps je vis tous les regards se porter sur
+nous; je compris que nous étions trahis, et que d'affreux dangers
+nous menaçaient. Comment sauver Marie? comment traverser les rangs
+de nos ennemis, au milieu de tant de passions déchaînées?
+
+Une lueur d'espérance vint briller à mes regards. «La milice! la
+milice!» crièrent quelques insurgés. -- «Que nous importe!
+répondirent les autres; la milice n'oserait pas tirer sur le
+peuple américain!»
+
+Un corps de miliciens arrivait en effet avec la mission de
+rétablir la paix publique; mais il était entièrement composé
+d'hommes blancs qui se souciaient peu des gens de couleur. Au lieu
+d'arrêter la fureur populaire, ils se mirent à contempler ses
+excès. Leur présence impassible ne fit qu'accroître la fureur des
+assaillants qui parcouraient l'intérieur du temple, brisant,
+saccageant tout, les meubles, les ornements du culte, la chaire
+sacrée, l'autel même. Toutes les issues étaient gardées, pour que
+nul ne pût se soustraire à leurs violences. Dans cette extrémité,
+recommandant au ciel la sainte cause de l'innocence et du malheur,
+je me précipite au milieu d'une multitude effrénée, à travers
+mille cris de douleur et de vengeance, élevant dans mes bras
+Marie, pâle et échevelée, et n'ayant pour me protéger d'autre
+secours que l'énergie de ma volonté, la force de mon amour, et ma
+foi dans la justice de Dieu. Ah! je fus intrépide et puissant! je
+ne sais si ce fut un effet de mon audace ou d'une céleste
+protection: mais un passage s'ouvrit devant moi. Marie était si
+belle dans son effroi, que j'attribuai d'abord à la fascination de
+ses charmes l'impuissance de nos ennemis; cependant quel respect
+la plus noble créature inspirerait-elle à l'impie qui outrage Dieu
+dans son temple? Je n'avais plus à franchir que la dernière issue:
+c'était le passage le plus dangereux. Agité de mille terreurs,
+placé entre l'obstacle que je voyais devant moi et l'impossibilité
+de demeurer immobile, ne trouvant que périls autour de moi, je
+m'élance... En ce moment, je vois se lever les bras des
+meurtriers... Marie va tomber sous leurs coups... Alors il me
+semble que la voûte du ciel s'affaisse sur moi, en même temps que
+la terre entr'ouvre son sein pour m'engloutir. Cependant mon élan
+suit son cours; je ne puis plus le retenir, et, dans cet
+entraînement de mon corps, j'ai la conscience qu'en voulant sauver
+une tête chérie, je la livre à ses bourreaux!!
+
+O mon Dieu! qu'en ce jour ta puissance et ta miséricorde furent
+grandes! À l'instant même où je précipitais dans l'abîme le trésor
+confié à mon amour, un jeune combattant se présente, se jette
+entre nous et nos ennemis, dont il brave les fureurs, nous fait un
+rempart de son corps, s'avance dans le terrible défilé, attaque
+les gardiens du passage, désarme, renverse, brise tout ce qui lui
+résiste... Précédé de sa puissance tutélaire, je marche sans
+obstacle, je soustrais Marie aux outrages, je la protège contre
+toutes les violences, et ressens la plus douce joie qu'il soit
+donné à l'homme d'éprouver en dérobant à un affreux péril et en
+voyant renaître dans mes bras le charmant objet de mon amour.
+
+Peu d'instants après nous fûmes rejoints par Nelson, James
+Williams et John Mulon, qui, malgré les luttes où ils avaient été
+contraints de s'engager, ne nous avaient pas perdus de vue.
+
+«Ludovic! ô ciel! où sommes-nous?» s'écria Marie en rouvrant ses
+beaux yeux que la terreur avait fermés, et qui semblaient se
+réveiller d'un long sommeil; «Où donc est le temple, le ministre
+saint, mon père, la foule?» Et son regard parut s'égarer autour
+d'elle.
+
+«Mon bien aimé, reprit-elle, je ne sais rien, sinon que je te dois
+la vie.»
+
+Puis, voyant Nelson: «Mon père! ah! je tremblais pour vos jours...
+dites... que s'est-il donc passé depuis que l'anneau de notre
+hymen est tombé des mains du prêtre de Dieu... J'ai eu une
+terrible vision!... des images de sang!... des cris de mort!...
+Georges! Georges! où est-il?»
+
+-- «Il est là,» répliqua Nelson.
+
+-- «Ô mon Dieu! il a perdu la vie,» s'écria Marie.
+
+-- «Non, ma fille, il a sauvé la tienne.»
+
+Nelson nous apprit en effet que Georges était ce jeune homme
+intrépide qui, à l'instant du plus grand péril, s'était montré
+soudain, et nous avait délivrés par des prodiges de valeur et
+d'audace.
+
+«Mes amis, dit Nelson, le ciel nous éprouve par de cruelles
+infortunes; cependant la Providence, qui, en permettant un grand
+mal, nous a soustraits miraculeusement aux maux plus grands dont
+nous étions menacés, n'est-elle pas encore généreuse envers nous?»
+
+-- «D'où vient que Georges était ici? demanda Marie; et pourquoi
+n'est-il pas avec nous?
+
+-- «Georges, répondit Nelson, nous est apparu comme ces génies
+bienfaisants qui ne descendent sur la terre que pour sécher les
+pleurs des hommes, et qui, après avoir consolé, retournent dans
+leur céleste patrie. Je l'ai vu ardent, impétueux, s'élancer à la
+défense de sa soeur et terrasser ses ennemis. Bientôt il s'est
+approché de moi: -- Suivez Marie, m'a-t-il dit; veillez sur
+elle... hâtez-vous, ô mon père, de fuir cette ville impie. Et
+comme je prenais son bras pour l'attirer à nous: -- Je ne suis pas
+libre, m'a-t-il répondu avec énergie; mon devoir m'appelle
+ailleurs... J'aime ma soeur plus que la vie, mais non autant que
+l'honneur. Je m'éloigne de vous, je fuis ma chère soeur, pour ne
+pas être faible. Que Marie s'unisse à Ludovic, il est digne
+d'elle... elle l'est de lui... Adieu, James Williams; a-t-il dit
+en s'éloignant; allez chez votre frère Lewis; il vous faut à tous
+un autre asile, car votre maison n'existe plus.»
+
+Nous trouvâmes en effet un monceau de ruines à la place de
+l'habitation de notre hôte. Les portes en avaient été brisées, les
+murs démolis, les meubles saccagés; les débris de la destruction
+avaient été rassemblés en tas sur la place publique; on y avait
+mis le feu en signe de joie, et nous aperçûmes à notre retour, les
+dernières lueurs de la flamme qui les avaient consumés. Plusieurs
+maisons de gens de couleur et de blancs amis des nègres avaient
+éprouvé le même sort, et quatre églises appartenant à la
+population noire étaient tombées, comme celle de John Mulon, sous
+la violence et la profanation.
+
+Vers le soir, l'insurrection était amortie; la société
+philanthropique, établie à New York pour l'affranchissement des
+nègres, publia une déclaration dans laquelle elle s'efforça de
+calmer les passions des Américains contre les gens de couleur.
+«Jamais, dit-elle, nous n'avons conçu le projet insensé de mêler
+les deux races; nous ne saurions méconnaître à ce point la dignité
+des blancs; nous respectons les lois qui établissent l'esclavage
+dans les États du Sud.»
+
+Ô honte! quel est donc ce peuple libre devant lequel il n'est pas
+permis de haïr l'esclavage? Les nègres de New York ne demandent
+pas la liberté pour eux, tous sont libres; ils invoquent la pitié
+américaine pour leurs frères esclaves... et leur prière, celle de
+leurs amis, sont des crimes pour lesquels on demande grâce!...
+
+Cependant il restait encore dans la ville un peu de cette
+agitation superficielle qui a coutume de succéder aux crises de la
+guerre civile. On voyait le père chercher les enfants; la soeur,
+le frère; l'épouse, le mari. On s'abordait en se questionnant et
+en se faisant mutuellement des récits exagérés: à l'aspect des
+édifices ruinés et des cendres encore fumantes, on s'arrêtait pour
+contempler l'oeuvre populaire, comme on regarde, après l'ouragan,
+les chênes déracinés et les moissons flétries. Les héros du jour
+et les braves se reposaient et rentraient chez eux; les poltrons
+et les intrigants entraient en scène.
+
+Tout le monde, après l'événement, condamnait les insurgés, et
+leurs excès. La plupart, en déplorant la misère des noirs, en
+éprouvaient une secrète joie. Je vis pourtant quelques bons
+citoyens, amis sincères de leur pays, verser des larmes au
+souvenir de cette fatale journée; ils voyaient dans cet acte de
+tyrannie, exercé par le plus grand nombre sur une minorité faible,
+l'abus le plus odieux de la force, et se demandaient si une
+population, dont les passions haineuses étaient plus fortes que
+les lois, pouvait longtemps demeurer libre.
+
+À l'heure même où la sédition était apaisée, ou nous apprit qu'il
+s'en préparait pour le lendemain une nouvelle, dont les symptômes
+étaient terribles.
+
+Un seul moyen pouvait arrêter l'insurrection dès son principe: il
+eût fallu ordonner à la milice de faire feu sur le peuple; mais
+cet ordre ne pouvait émaner que du maire de la cité. Les plus
+sages lui conseillaient cette mesure; mais, magistrat né du
+peuple, il n'osait frapper son père. Vainement on lui disait que
+les insurgés étaient de la populace, et non le peuple. Dans les
+discordes civiles, il vient un moment où il est bien malaisé de
+distinguer l'un de l'autre. Le maire écouta l'avis des plus
+modérés, qui voulaient qu'on montrât seulement les baïonnettes à
+la multitude. Cet appareil de miliciens sous les armes ne pouvait
+être, à la vérité, qu'une démonstration vaine, s'il ne leur était
+permis de briser par la force toutes les résistances; mais il y a
+des cas où la raison ne fait point entendre, parce qu'elle est
+combattue par de secrets sentiments, dont on ne saurait convenir,
+et qu'on s'avoue à peine à soi-même. «Après tout, disait aux
+Américains la voix de cet instinct secret, le malheur serait-il si
+grand, quand les gens de couleur et leurs amis périraient dans un
+mouvement populaire?»
+
+Jugez enfin de la stupeur dans laquelle chacun de nous tomba, en
+apprenant que l'annonce de mon union avec Marie avait été, sinon
+la cause, du moins le prétexte de l'insurrection. À cette
+nouvelle, tous les ressentiments qu'avaient fait naître quelques
+mariages précédents entre des blancs et des femmes de couleur
+s'étaient réveillés. La partie éclairée de la population, sans
+éprouver des passions aussi violentes, sympathisait avec elles;
+elle n'eût point suscité la révolte, mais elle laissait faire les
+rebelles, et, je ne sais si elle eût jamais arrêté leurs excès,
+n'était la crainte qu'elle sentit pour elle-même d'une multitude
+effrénée, qu'elle vit enivrée de désordre et avide de destruction.
+
+
+
+Chapitre XIV
+Le départ de l'Amérique civilisée
+
+Nelson me dit: «Il vous manquait cette dernière épreuve...
+
+-- «De grâce, m'écriai-je, ne faites pas à mon coeur l'injure de
+l'interroger... Mais dites, quand serai-je uni à celle qui m'est
+plus chère mille fois qu'elle ne le fut jamais?...
+
+-- «Hélas! mon ami, répliqua Nelson après un long silence, tout
+est obstacle, embarras et malheur autour de nous... Je ne vois de
+certain que la nécessité où nous sommes de quitter New York sans
+le moindre retard.»
+
+Nous pensions tous comme lui. Mais où aller?... Nelson voulait
+nous conduire dans l'Ohio, où la population américaine, composée
+d'éléments tout nouveaux, ne tient aucun compte des antécédents de
+la vie et des traditions de famille. Il se sentait d'ailleurs
+attiré vers ce pays par la fécondité de son sol et le génie
+industriel de ses habitants. Mais comme nous allions nous arrêter
+à ce projet, notre nouvel hôte, Lewis Williams, chez lequel son
+frère nous avait conduits, nous apprit que la législature de
+l'Ohio venait de rendre un décret pour interdire l'entrée de
+l'État à tous les gens de couleur.
+
+Ce nouvel acte de tyrannie, tant de malheurs accumulés sur nos
+têtes, réveillèrent dans mon âme les haines qu'une ivresse
+passagère y avait endormies.
+
+Je dis à Marie: «Ma bien-aimée, fuyons une société qui nous
+persécute; le bonheur est trop difficile parmi les méchants; mais
+tous les hommes sont méchants pour nous; crois-moi, renonçons à ce
+monde cruel... voudrais-tu me suivre au désert? L'Ouest des États-
+Unis contient d'immenses contrées, où les Européens n'ont jamais
+pénétré; c'est là qu'est notre asile...»
+
+Quel est l'homme qui, sous le charme d'une douce atmosphère,
+traversant une belle solitude, au milieu d'une forêt sombre et
+sauvage, où l'eau vive court sous la feuillée tremblante; où le
+soleil se joue sur les cimes que déplace le vent; où tout est
+recueillement et mystère; où la nature s'empare de l'âme par le
+calme, et des sens par une voluptueuse fraîcheur; quel est celui,
+dis-je, qui, sous l'empire de ces impressions, n'a pas rêvé le
+bonheur dans un établissement éloigné du monde, et n'a, sur les
+ailes de son imagination, transporté tout à coup dans ce lieu
+solitaire une personne chérie, avec laquelle il oubliera le reste
+des hommes, au sein de toutes les délices de l'amour, et de tous
+les enchantements de la nature?
+
+Ceux auxquels de riantes illusions n'ont pas inspiré ce beau rêve
+l'ont peut-être fait dans ces moments de triste réalité où
+l'ennui, le dégoût et la misère donnent au malheureux l'espoir de
+trouver le bonheur partout où le monde n'est pas.
+
+L'idée du désert me vint de la mélancolie; cependant elle offrit à
+mon âme l'image d'une douce félicité.
+
+Je dis à Marie cette impression avec une abondance de sentiments
+et un excès de tendresse que j'essaierais vainement de vous
+dépeindre: le coeur trouve, dans ses efforts d'espérance, des
+expressions qui ne sont point de l'homme; mais le feu de ce divin
+langage s'éteint en lui, lorsque, de l'Eden céleste vers lequel
+elle s'était élancée, l'âme est retombée dans la vallée de
+larmes...
+
+Pendant que je parlais, Marie semblait m'écouter avec ravissement;
+nos coeurs étaient toujours de concert, et son imagination avait
+compris la mienne. Quand je lui dis ces mots «Voudrais-tu me
+suivre au désert?» -- «Oh! mon ami, s'écria-t-elle, comme la vie
+s'écoulerait pour moi douce et tranquille, partout où je ne
+verrais que toi!!» -- Et, comme si un remords fût entré dans son
+âme, elle reprit bientôt: «La solitude me convient, à moi, pauvre
+fille maudite des hommes et de Dieu; mais vous, Ludovic, n'est-ce
+pas trop sacrifier que de quitter ce monde?»
+
+Alors j'essayai de convaincre Marie du peu que je perdais en
+m'éloignant des hommes. Passer mes jours avec elle seule, loin des
+sociétés que je haïssais, me semblait un bonheur au-delà duquel je
+ne concevais rien qui fût désirable. Pour apaiser ses scrupules,
+je ne lui fis aucune peinture exagérée de mon amour: je lui
+montrai mon coeur à découvert. «Tu crois, lui dis-je, ô ma bien-
+aimée! que je t'offre un sacrifice... détrompe toi. Cette retraite
+vers la forêt solitaire où nous jouirons d'une si douce félicité,
+n'est pas seulement selon mon coeur; ma raison elle-même
+l'approuve. Je suis dégoûté des hommes d'Europe et de leur
+civilisation. Dans les contrées sauvages où nous irons, nous
+trouverons d'autres hommes qui ne sont ni polis ni savants, mais
+aussi ne connaissent rien aux arts de l'oppression et de la
+tyrannie. Nous appelons ces Indiens des sauvages parce qu'ils
+n'ont point nos talents; mais quel nom nous donnent-ils, eux qui
+ne possèdent point nos vices? C'est au sein de leurs forêts que
+nous admirerons l'homme dans sa dignité primitive.
+
+«La vie civilisée est une vie de force collective et de faiblesse
+individuelle: l'homme isolé marche seul dans sa force et dans sa
+liberté.
+
+«Dans nos pays de vieille civilisation, l'impotent dont le corps
+languit, le lâche qui n'a point d'âme, l'imbécile qui n'en a pas
+plus qu'un reflet, sont les forts de la société, pourvu qu'ils
+soient nés riches: ils brillent, ils commandent, ils gouvernent.
+Il n'est pas de poltron qui n'achète du coeur avec de l'or: les
+honneurs, les distinctions, la gloire même, se vendent comme une
+denrée.
+
+«J'ai vu des idiots que servaient cent hommes intelligents appelés
+valets. S'ils fussent nés rois, ils eussent été servis par des
+peuples.
+
+«Chez l'Indien, au contraire, l'intelligence est au chef,
+l'énergie à l'homme fort, la faiblesse à l'infirme; et l'on
+n'achète pas plus l'énergie musculaire que la puissance morale.
+
+«Ainsi la raison elle-même nous chasse du pays que nous haïssons,
+et nous pousse vers la nouvelle patrie qu'a choisie notre coeur...
+
+-- «Oh! oui, s'écria Marie cédant à la conviction dont elle me
+voyait pénétré... mais mon père!!...»
+
+Je répliquai: «Nelson nous aime tendrement: partout où nous irons,
+ses bénédictions et ses voeux suivront nos traces... d'ailleurs,
+infortuné lui-même, ne sera-t-il pas jaloux de partager notre
+retraite?»
+
+Nelson entendit sans le plus léger signe d'émotion la
+communication de mes projets; il réfléchit profondément, et puis
+il me dit: «La résolution que vous proposez est extrême, mais
+notre position l'est aussi; je ne me séparerai point de vous, mes
+enfants. Pendant qu'au désert vous serez occupés de votre bonheur,
+j'aurai, moi, d'autres soins à remplir. J'ai toujours compati à la
+misère des Indiens, dont l'ignorance fait la faiblesse; un grand
+nombre parmi nous sont durs et persécuteurs envers ces infortunés.
+Le Ciel, qui ne me permet pas de jouir ici du bien-être et de la
+sécurité, m'avertit sans doute que ma place est marquée ailleurs,
+et je ferai encore une oeuvre utile à mon pays en travaillant à
+réparer ses injustices...»
+
+Il réfléchit de nouveau, et poursuivit ainsi: «Nous allons marcher
+vers l'Ouest et traverser de vastes contrées. Le désert est loin
+aujourd'hui; la civilisation américaine grandit si vite et s'étend
+si rapidement... Si nous ne cherchions qu'un sol fertile et une
+admirable nature, nous choisirions notre asile dans la vallée du
+Mississipi, sur sa rive droite, qui compte encore peu d'habitants;
+mais les eaux du grand fleuve qui, en se débordant, fécondent les
+terres environnantes, sont aussi, par leur contact avec les
+matières végétales, la source d'exhalaisons funestes à la vie de
+l'homme. Nous ferons mieux de porter nos pas du côté des grands
+lacs, où l'on respire un air toujours pur. Le Michigan est renommé
+pour la salubrité de son climat; il ne contient qu'une seule ville
+(Détroit), d'immenses forêts, et la nation des Indiens Ottawas.»
+
+Le lendemain, le premier jour du mois de mai de l'année 1827,
+Nelson, Marie et moi remontions l'Hudson pour nous rendre à
+Albany, et de là à Buffaloe, petite ville située sur le bord du
+lac Érié. Nelson eût voulu n'emmener aucun serviteur: je désirais
+moi même de faire comme lui; mais le fidèle Owasco nous demanda si
+instamment de nous suivre, et témoigna tant de chagrin à l'idée
+d'être séparé de sa bonne maîtresse, que nous cédâmes à sa prière.
+
+Ainsi nous partîmes, chassés par la persécution et réduits à
+chercher un asile parmi les sauvages. Oh! je n'accusai point alors
+la rigueur de mon destin. Ce départ avec l'objet aimé, les scènes
+ravissantes que nous offrit le fleuve du Nord sur ses deux rives,
+et qu'on admire si bien quand on est deux; ce voyage aventureux
+vers des pays inconnus; l'opiniâtreté même du malheur attaché à
+nos pas; tout réveillait en moi l'enthousiasme et l'énergie.
+
+À peine avions-nous fait dix milles sur l'Hudson que, portant mes
+regards vers New York, cette vaste cité, naguère objet de mes
+illusions, et maintenant quittée sans regrets, j'aperçus dans le
+lointain, sur plusieurs points différents, des flammes s'élever
+dans les airs. «Ce sont, dit un Américain, les églises des noirs
+et leurs écoles publiques qu'on brûle.» Cette destruction avait
+été annoncée la veille. Ainsi nous voyions encore la haine de nos
+ennemis, quand nous étions à l'abri de leurs coups. Tel fut
+l'adieu que nous fit l'Amérique civilisée.
+
+Bientôt nous ne vîmes plus que de vastes nappes d'eau, des
+montagnes et des forêts, et cependant nous n'étions pas encore
+dans l'Amérique sauvage. Ces contrées intermédiaires qui séparent
+la civilisation du désert devaient nous donner de tristes
+impressions. Je ne saurais vous dire quel serrement de coeur
+j'éprouvai lorsqu'au sortir d'Albany, côtoyant les bords de la
+Mohawks, je rencontrai quelques indiens vêtus en mendiants. Il y a
+moins d'un siècle, les sauvages habitants de ces contrées étaient
+une nation formidable; leurs tribus guerrières, leur puissance,
+leur gloire, remplissaient les forêts du Nouveau-Monde. Que reste-
+t-il de leur grandeur?... Leur nom même a disparu de cette terre.
+Le peuple qui les remplace ne s'enquiert même pas si d'autres
+étaient là avant lui, et l'étranger qui passe en ces lieux les
+interroge sans qu'aucun souvenir lui réponde. Peu soucieux
+d'avenir, l'Américain ne sait rien du passé. Sans doute les États-
+Unis deviendront un grand peuple; mais ensuite, qui prendra leur
+place sur la terre? et leur nom tombera-t-il de même dans l'oubli
+de leurs successeurs?
+
+Cependant ces régions qu'envahit la civilisation européenne
+conserveront longtemps encore leur aspect sauvage. On y rencontre
+çà et là des villages et des villes; mais c'est toujours une
+forêt. La coignée y retentit incessamment; l'incendie ne s'y
+repose point; mais à peine y apparaît-il quelques clairières [55],
+faible conquête de l'homme sur une végétation puissante qui, en
+tombant sous le fer et la flamme, ne s'avoue point vaincue, et se
+relève avec énergie à la face de ses destructeurs.
+
+C'est encore une étrange chose, au milieu de cet empire à peine
+ébranlé de la nature sauvage, de s'entendre étourdir du nom
+magnifique des villes qui rappellent la plus antique comme la plus
+brillante civilisation. Ici, Thèbes; là, Rome; plus loin, Athènes.
+Pourquoi ce vol fait à tous les peuples du monde de leurs gloires
+et de leurs souvenirs? Est ce un parallèle ou un contraste? La
+ville aux cent portes est une bourgade; la cité reine du monde, un
+défrichement; le berceau de Sophocle et de Périclès, un comptoir.
+
+Cependant d'autres émotions agitaient mon coeur. Chaque fois que
+j'apercevais une forêt bien sombre, un joli vallon, un lac et ses
+charmants rivages, j'éprouvais la tentation de m'y arrêter. «Ici,
+me disais-je, avec Marie, je vivrais heureux: pourquoi donc aller
+plus loin?»
+
+Un jour, passant auprès du lac Onéida, non loin de Syracuse et de
+Cicero, je vis une petite île dont l'aspect fit tressaillir mon
+coeur. Elle occupe le milieu du lac: assez grande pour servir
+d'asile à une famille, elle n'en pourrait recevoir deux: on y
+trouverait ainsi un isolement assuré. Il me sembla que la nature
+ne m'avait jamais offert un spectacle plus ravissant. L'île
+enchantait mes regards par la fraîcheur de sa végétation, par la
+richesse et la variété de ses feuillages; et les eaux qui
+l'entouraient reflétaient dans leur cristal argenté, sur un fond
+de ciel bleu, ses contours pleins de grâce, ses touffes d'arbres
+fleuris et ses massifs de verdure. «C'est, me dit-on, l'île du
+Français.» [56] N'était-ce point la retraite que je cherchais? Non:
+les bords du lac sont envahis par les Européens. Là, plus
+d'Indiens hospitaliers, mais des Américains aubergistes. Ces
+hôteliers ont pour domestiques des nègres; et ces nègres, qui sont
+voués au mépris public parce que la domesticité est leur partage
+exclusif, se trouvent là comme pour attester, jusque sur les
+limites du désert, l'existence du préjugé dont ils sont les
+victimes, et l'éternelle barrière qui sépare les deux races.
+
+Dois-je me justifier d'avoir pris plaisir à parcourir une île
+déserte, d'en avoir exploré les moindres parties, et de rendre
+compte ici de mon excursion? -- Malgré sa beauté naturelle, cette
+île ne m'offrait par elle-même qu'un faible intérêt; mais un homme
+y a vécu, et cet homme était Français, malheureux et proscrit!
+
+Le voisinage des hommes nous repoussait; il fallait aller plus
+loin.
+
+En arrivant à Buffaloe, nous apprîmes un événement qui remplit de
+joie l'âme de Nelson. On nous dit que, sur le port, il y avait,
+prêts à s'embarquer pour le Michigan, six cents Indiens
+nouvellement arrivés de la Géorgie. Ils étaient de la tribu des
+Cherokees; un agent du gouvernement central les accompagnait,
+chargé de les conduire à leur nouvelle destination. Nelson ne
+tarda pas à reconnaître en eux les infortunés pour lesquels il
+avait, peu de temps auparavant, donné sa liberté, et que la
+cupidité américaine condamnait à l'exil, à l'époque même où de
+cruels préjugés le contraignaient, lui et sa famille, de quitter
+Baltimore. Les principaux parmi les Indiens avaient vu Nelson en
+Géorgie, et tous se rappelèrent son généreux dévouement. Il y eut
+entre eux et lui une reconnaissance touchante, et ce fut une
+occasion de joie pour toute la tribu. Nelson vit dans cette
+rencontre une sorte d'arrangement providentiel, et il nous dit:
+«Le ciel a entendu mes voeux; il envoie au-devant de moi les
+infortunés vers lesquels j'allais... Ne dois-je pas à un
+témoignage éclatant de sa toute-puissance le bonheur de retrouver
+les malheureux dont une odieuse persécution m'avait séparé?
+L'infortune nous réunit... maintenant nous ne nous séparerons
+plus... la communauté des misères fait naître un lien plus solide
+que celle des prospérités...»
+
+Cependant notre intérêt pour les pauvres exilés s'accrut, lorsque
+nous entendîmes les réflexions que leur départ inspirait aux
+Américains.
+
+«Enfin, disait l'un, ces misérables se retirent! on ne les a que
+trop longtemps supportés parmi nous. Quel produit tiraient-ils des
+fertiles contrées qu'ils abandonnent? Le plus habile d'entre eux
+n'a jamais travaillé dans une manufacture; et tous aiment mieux
+une forêt qu'un champ de blé!!
+
+-- «Fort heureusement, reprit un autre, le bon sens américain
+triomphe des déclamations des philanthropes, des quakers et des
+presbytériens.»
+
+Un troisième ajouta:
+
+-- «Ces sauvages ne sont-ils pas trop heureux? ils vont trouver
+dans le Michigan une riche contrée, de grandes prairies,
+d'immenses forêts; et tout cela leur est concédé à perpétuité!»
+
+Pendant que nous entendions ces discours attristants, nous étions
+témoins d'un spectacle plus affligeant encore: c'étaient les
+apprêts du départ. Le bord du lac Érié était couvert d'Indiens à
+moitié nus, de petits chevaux à longues crinières, de chiens
+chasseurs et demi-sauvages, de longues carabines, de vieilles
+hardes; tout cela gisait pêle-mêle sur la plage.
+
+Il y a quelque chose de profondément triste dans l'adieu d'un
+homme à sa patrie, mais un peuple entier qui part pour l'exil
+présente une scène tout à la fois douloureuse et solennelle.
+
+La physionomie de ces malheureux était impassible; cependant on y
+pouvait deviner le sentiment d'une grande infortune.
+
+Comme on donnait le signal du départ, nous remarquâmes un groupe
+d'Indiens qui s'avançaient vers le port; ils étaient encore plus
+graves, plus recueillis que les autres, et marchaient d'un pas
+plus lent. L'un d'eux paraissait s'incliner comme s'il eût plié
+sous un fardeau. À son approche, tous se rangeaient pour faciliter
+son passage. Enfin nous distinguâmes au milieu de la foule un
+vieillard décrépit, courbé sous la charge des années; son front
+chauve, ses bras desséchés, son corps vacillant, le rendaient plus
+semblable à un spectre qu'à un être vivant. D'un côté, deux
+vieillards le soutenaient, dont les épaules affaissées et
+tremblantes semblaient moins destinées à prêter un appui qu'à le
+recevoir; de l'autre, il se penchait sur deux femmes: la première,
+à cheveux blancs; la seconde, plus jeune, portait un enfant
+suspendu à son sein. C'était le patriarche de la tribu; il avait
+vécu cent vingt années. Étrange et cruel destin! cet homme, si
+voisin du sépulcre, ne laisserait pas ses ossements parmi les
+ossements de ses pères, et, proscrit séculaire, il allait, dans
+l'âge de la mort, à la poursuite d'une patrie et d'un tombeau.
+Cinq générations l'entouraient et s'en allaient avec lui.
+L'infortune de tous n'égalait point la sienne. Qu'importe l'exil à
+l'enfant qui naît? Pour qui a de l'avenir, c'est une patrie qu'un
+monde nouveau.
+
+Il n'existait alors, entre Buffaloe et le Michigan, aucune
+communication régulière. C'était donc une rencontre doublement
+heureuse pour nous que celle des Indiens dont Nelson était l'ami,
+et l'occasion d'un bateau à vapeur prêt à partir pour le lieu même
+que nous avions indiqué d'avance comme terme de notre course.
+
+Nous prîmes place sur le bâtiment parmi les Cherokees. Pendant la
+traversée de Buffaloe à Détroit, Nelson m'entretint longuement du
+sort de ces peuplades, jadis si puissantes, aujourd'hui si
+abaissées; il en parlait sans l'enthousiasme des hommes d'Europe
+et sans préjugés américains. Parmi les paroles qu'il me fit
+entendre, je me suis toujours rappelé celles-ci: «On croit, me
+disait-il, que nous exterminons par le fer les tribus sauvages de
+l'Ouest: on se trompe, nous nous servons d'un moyen de destruction
+aussi sûr et moins dangereux pour celui qui l'emploie. En échange
+de riches fourrures de martres et de castors, nous leur donnons de
+l'eau-de-vie de peu de valeur; l'Indien grossier abuse tellement
+de cette boisson, qu'il en meurt. Ce commerce enrichit l'Américain
+et tue son ennemi. Des voix courageuses se sont élevées parmi nous
+pour flétrir cet infâme trafic, mais en vain: l'intérêt sordide
+fascine les yeux du plus grand nombre.
+
+«Il en est qui, pour se justifier d'un attentat, accusent la
+victime. Les Américains reprochent aux Indiens d'être vils et
+dégradés. Peut-être le sont-ils; mais l'étaient-ils avant de nous
+connaître? Quand nos pères abordèrent au milieu d'eux, ces
+sauvages leur firent voir un caractère qui n'était pas sans
+grandeur, une dignité naturelle et vraie, autant d'énergie morale
+que de force musculaire. Ces vertus leur manquent aujourd'hui: qui
+les en a dépouillés? Alors, ils ignoraient l'ivrognerie, la
+débauche, la misère qui mendie, les passions cupides qu'engendre
+le droit de propriété; tous ces vices ont pris possession de leur
+race: d'où leur sont-ils venus?
+
+«Je sais, ajoutait Nelson, combien il est difficile de polir leurs
+moeurs, de changer leurs coutumes barbares, de les plier au double
+joug de la vie sédentaire et de la vie agricole, premiers éléments
+de toute civilisation. L'obstacle vient de leur fol amour pour la
+liberté sauvage.
+
+«Mais cet obstacle, qu'avons-nous fait pour le vaincre?
+travaillons-nous à les policer ou à les avilir? et si leur
+dégradation est notre ouvrage, trouverons-nous dans cet
+abaissement l'excuse de nos violences?
+
+«Les Indiens étaient puissants sur cette terre, quand une poignée
+de proscrits vint demander un asile à leurs forêts; ils furent
+hospitaliers et bons. Maintenant on leur dit: «Retirez-vous; vous
+ne valez pas le sol qui vous porte et que vous ne savez point
+féconder; allez vivre ou mourir plus loin. Ce langage n'est point
+selon l'esprit de Dieu. Si les Indiens refusent d'apprendre les
+arts utiles qui font le bien-être de cette vie, enseignons-leur la
+religion, source de bonheur dans l'autre; nous ne serons plus
+troublés par nos consciences, si nous en faisons des chrétiens.»
+
+Ainsi disait Nelson, et j'écoutais ses paroles avec recueillement,
+parce que sa voix était celle d'un homme juste.
+
+«Vous qui sympathisez avec leur malheur, hâtez-vous, me disait-il
+encore, de les voir et de les plaindre; car ils auront bientôt
+disparu de la terre. Les forêts du Michigan leur sont livrées à
+perpétuité... Oui, ce sont les termes du traité: mais quelle
+dérision! Les terres qu'ils occupaient jadis, et dont on vient de
+les chasser, leur avaient été concédées aussi pour toujours. Leur
+nouvel asile sera respecté tant qu'il n'excitera point l'envie de
+leurs ennemis; mais le jour où la population américaine se
+trouvera trop serrée dans l'Est, elle se rappellera que le Nord du
+Michigan est une riche et belle contrée. Alors un nouveau traité
+sera conclu entre les États-Unis et les Indiens, et il sera
+démontré à ceux-ci que leur intérêt bien entendu est d'abandonner
+leur nouvelle retraite et d'en aller chercher une autre encore
+plus loin. Mais à force de s'avancer vers l'Ouest, ils
+rencontreront l'Océan Pacifique: ce sera le terme de leur course;
+là ils s'arrêteront comme on s'arrête au tombeau. Combien de jours
+de marche leur faudra-t-il pour atteindre le but fatal? je ne
+sais; mais on les a déjà comptés. Chaque vaisseau d'émigrants,
+vomis par l'Europe engorgée de population, grossit la phalange
+ennemie qui s'avance, hâte sa course, précipite la fuite des
+vaincus et accélère l'heure de la catastrophe. Après avoir
+stationné dans le Michigan, ces Indiens seront rejetés par-delà
+les montagnes rocheuses: ce sera leur seconde étape; et lorsque,
+grandissant toujours, le flot européen aura franchi cette dernière
+digue, l'Indien, placé entre la société civilisée et l'Océan, aura
+le choix entre deux destructions: l'une, de l'homme qui tue;
+l'autre, de l'abîme qui engloutit.»
+
+Tandis que Nelson et moi parlions théoriquement des Indiens et de
+leur misérable sort, Marie ne prenait à nos discours qu'un faible
+intérêt; mais à l'aspect de leur infortune elle fut bien plus émue
+que nous. Nous raisonnions; elle pleura.
+
+L'intérêt de ces entretiens détourna d'abord mon attention de la
+nature toute nouvelle qui s'offrait à mes regards.
+
+Cependant, lorsqu'après avoir traversé le lac Érié nous entrâmes
+dans la rivière de Détroit, ainsi nommée parce que les eaux qui la
+forment, écoulées des lacs supérieurs, sont étroitement resserrées
+entre ses deux rives, alors une scène imposante s'empara de mes
+sens et laissa dans mon âme une vive impression.
+
+À mesure que nous remontions le fleuve, paraissait à l'entour de
+nous un plus grand nombre d'indigènes qu'attirait le bruit de la
+vapeur. Pour la première fois un bateau se montrait à leurs yeux
+sans voiles ni rames. Rien ne pourrait peindre l'admiration et la
+stupeur qu'éprouvait à cet aspect l'habitant du désert.
+
+C'était pour lui et pour nous-mêmes un magnifique spectacle que
+cette maison flottante, marchant toute seule et s'avançant
+impétueusement au-devant d'un courant rapide, sans le secours
+d'aucune force apparente, entre deux bords émaillés de prairies et
+si rapprochés l'un de l'autre qu'on semblait courir sur la
+verdure; ce tonnerre sans cesse grondant de la vapeur qui portait
+le bruit des cités dans les profondes solitudes; ce chef-d'oeuvre
+de l'industrie humaine, cette merveille de la civilisation
+moderne, placée en face des beautés primitives de la nature
+sauvage.
+
+Cependant on nous montra sur la rive gauche du fleuve une longue
+file de maisons en bois peint, de construction élégante et neuve
+et entièrement semblable aux édifices de toutes les petites villes
+d'Amérique. C'était la ville de Détroit: on ignore si elle tient
+son nom du fleuve, ou si le fleuve lui doit le sien; elle fut
+fondée jadis par les Français canadiens, au temps où la France
+était puissante dans les Deux-Mondes. On trouve ainsi des noms de
+France semés çà et là sur les rives du Saint Laurent, du
+Mississipi et jusqu'au fond du désert; Pépin-le-Bref [57], Saint
+Louis [58], Montmorency [59]; source féconde de souvenirs qui
+n'auraient que de la douceur, si, en retraçant la gloire de la
+conquête, ils ne rappelaient aussi le crime de son abandon [60].
+
+Détroit est la dernière ville du Nord-Ouest; après elle commence
+le désert. Elle forme ainsi l'anneau de jonction entre le monde
+civilisé et la nature sauvage; c'est le point où finit la société
+américaine et où commence le monde indien.
+
+Placé sur la limite de ces deux mondes, on les voit face à face;
+ils se touchent et n'ont rien de semblable.
+
+J'avais toujours pensé qu'en m'éloignant des grandes cités pour me
+rapprocher des forêts solitaires, je verrais la civilisation
+décroître insensiblement, et, s'affaiblissant peu à peu, se lier
+par un chaînon presque imperceptible à la vie sauvage qui serait
+comme le point de départ d'un état social dont nos lumières et nos
+moeurs seraient le progrès ou le terme. Mais entre New York et les
+grands lacs, j'ai vainement cherché dans la société américaine ces
+degrés intermédiaires. Partout les mêmes hommes, les mêmes
+passions, les mêmes moeurs; partout les mêmes lumières et les
+mêmes ombres [61]. Chose étrange! la nation américaine se recrute
+chez tous les peuples de la terre, et nul ne présente dans son
+ensemble une pareille uniformité de traits et de caractères [62].
+
+Jusqu'à ce moment, Marie avait supporté la route sans se plaindre
+d'aucune fatigue; mais comme nous arrivions à Détroit, son visage
+portait l'empreinte d'une altération qu'il lui était impossible de
+dissimuler; elle nous fit l'aveu qu'elle avait besoin de repos:
+nous descendîmes à terre.
+
+Cependant le bateau à vapeur ne s'était approché du port que pour
+renouveler sa provision de vivres et de bois, et déjà la cloche du
+départ se faisait entendre. Nelson nous dit: «Mes enfants,
+demeurez ici tout le temps qui sera nécessaire pour rendre à Marie
+ses forces; gardez avec vous Ovasco, dont les services vous seront
+utiles. Je vous précéderai de quelques jours à Saginaw. Le pays
+qui porte ce nom est, dit-on, riant et fertile; mais il est encore
+sauvage. J'y préparerai votre asile, et le jour de votre arrivée
+sera celui de votre hymen; moi-même je vous unirai, nos lois m'en
+donnent le pouvoir [63]. Là, du moins, mon cher Ludovic, vous
+pourrez aimer la pauvre fille de couleur sans craindre les
+révélations perfides, sans encourir les mépris et les haines.»
+
+Ainsi parla Nelson; ces paroles étaient touchantes, et chacun de
+nous fut attendri; Nelson me dit encore en se séparant de nous:
+«Je confie à votre honneur Marie, ma fille bien-aimée; elle
+n'osait prétendre à votre amour, elle a droit à votre respect.
+Votre union fut bénie par un ministre de votre culte; mais la
+religion catholique n'est point celle de Marie; vous savez
+d'ailleurs quelle catastrophe affreuse est venu, jusque dans le
+temple saint, troubler l'acte solennel près de se consommer.
+Adieu, mon fils, soyez pour Marie un père jusqu'au jour où je vous
+nommerai son époux.» Nelson put juger par mon émotion profonde que
+le souvenir de ses conseils ne sortirait point de mon coeur.
+
+Un instant après, nous vîmes s'éloigner le bâtiment qui portait
+Nelson et les Indiens... et nous demeurâmes seuls, Marie et moi,
+au milieu des grands lacs de l'Amérique, entre un monde quitté
+sans regrets et un désert plein d'espérance.
+
+
+
+Chapitre XV
+La forêt vierge et le désert
+
+Chose étrange! le départ de Nelson m'avait affligé vivement. Ses
+paroles sages, son adieu touchant, reposaient dans mon coeur.
+Cependant, l'avouerai-je, après son départ, demeuré seul avec
+Marie, je me trouvai plus heureux. J'atteste le ciel que mon âme
+était pure de toute coupable espérance. Mais, à partir de ce
+moment, Marie n'avait plus d'autre protecteur que moi, je serais
+auprès d'elle le seul être qu'elle aimât; mon coeur se réjouissait
+aussi de n'être plus distrait par aucune amitié. Tel est l'amour,
+le plus généreux et le plus égoïste de tous les sentiments.
+
+L'état de Marie n'avait rien d'alarmant; aidé d'Ovasco, je
+l'entourai de mille soins qui n'étaient point nécessaires. C'était
+seulement du calme et du repos qu'il lui fallait. Une navigation
+de deux jours sur le lac Érié, dont les eaux se soulèvent comme
+les vagues de la mer, le bruit continu de la vapeur, qui tantôt
+gronde sourdement, tantôt s'échappe en cris perçants; ce mouvement
+et ce tumulte perpétuel de la vie de vaisseau avaient accablé
+Marie et porté à ses nerfs un ébranlement général. Quelques nuits
+de sommeil paisible lui rendirent toutes les forces perdues. Alors
+nous songeâmes à partir; mais il se présenta un obstacle que nous
+étions bien loin de prévoir.
+
+Nous avions pensé qu'en prenant à Détroit une petite barque, il
+nous serait facile de gagner par eau Saginaw. Lors de notre
+arrivée, nous avions vu dans le port une foule de schooners, de
+sloops et de canots, qui, nous disait-on, étaient toujours prêts à
+remonter le fleuve pour aller à la baie Verte, à Saginaw, au saut
+Sainte-Marie. Mais lorsque notre départ étant résolu, je songeai à
+faire un choix parmi les embarcations, mon étonnement fut extrême
+de n'en pas voir une seule dans le port. Leur absence tenait à un
+événement qui me fut raconté de la manière suivante:
+
+«Tous les ans, à la même époque, les Indiens arrivent des contrées
+les plus lointaines, sur la frontière du Canada, pour y recevoir
+des armes, des munitions, des vêtements que leur donnent les
+Anglais. Cette distribution gratuite, imaginée par une politique
+perfide [64], se fait à une petite distance de Détroit [65]; les
+tribus sauvages qui vivent aux environs du lac Supérieur, de la
+baie Verte et de Saginaw, étaient accourues cette année, selon
+leur coutume; elles venaient de repartir, et un grand nombre, qui
+avaient descendu le fleuve dans leurs canots d'écorce, avaient
+pris, pour en remonter le rapide courant, toutes les barques à
+voile qu'ils avaient pu trouver.»
+
+Cette circonstance nous jeta dans un grand embarras. Attendre le
+retour des bateliers, qui ne pouvaient être revenus qu'après
+plusieurs jours d'absence, dépassait notre courage; dans notre
+impatience d'arriver au but tant désiré, tout retard nous était
+odieux. Nous étions plongés dans la perplexité la plus cruelle,
+lorsqu'on nous apprit qu'il existait un moyen d'aller par terre à
+Saginaw. «En prenant cette voie, nous dit-on, vous aurez une
+distance deux fois moins longue à parcourir. La route est, à la
+vérité, peu fréquentée... Quelques obstacles pourront s'offrir,
+mais faciles à surmonter.» Je crus ces paroles; j'ignorais alors
+qu'il n'est pas d'entreprises si téméraires dont s'effraie un
+Américain; je ne savais pas que son esprit hardi ne s'arrête que
+devant l'impossibilité absolue.
+
+On nous dit que par terre nous pourrions, en trois journées,
+arriver sans fatigue à Saginaw, où les marchands de fourrures, qui
+commercent avec les Indiens, allaient quelquefois en un seul jour.
+Nous gagnerions d'abord Pontiac; le second jour nous verrions la
+rivière des Sables [66], et le troisième nous serions à Saginaw.
+
+Le quinzième jour du mois de mai, par un de ces temps embaumés
+comme en donne la saison des fleurs, Marie et moi, accompagnés
+d'Ovasco, nous suivions la route de Détroit à Pontiac dans une
+petite voiture qui portait beaucoup d'amour et beaucoup
+d'espérance. Oh! qu'il est doux, dans l'âge des désirs impétueux,
+de s'élancer ainsi comme à l'aventure vers un monde inconnu, quand
+on presse la main de celle qu'on aime, et qu'on respire appuyé sur
+son coeur!!
+
+Je ne pouvais concevoir le phénomène d'une route si belle, si
+large, si bien tracée au milieu d'une forêt sauvage [67]. Cette
+forêt n'est cependant pas tout à fait solitaire; on y rencontre çà
+et là quelques cabanes en bois, habitées par les pionniers
+américains. Peu soucieux de la nature sauvage, ces défricheurs
+industriels ne viennent point chercher dans le silence de ces
+lieux une vie tranquille et retirée; ils arrivent au désert pour
+en saisir les avant-postes, servent d'aubergistes aux nouveaux
+arrivants, mettent en culture des terres qu'ils revendent avec
+profit; ensuite ils vont au-delà, plus avant encore dans l'Ouest,
+où ils recommencent le même train d'existence et les mêmes
+industries. À Pontiac, la route cesse subitement. Alors de toutes
+parts s'offrit à nos yeux une épaisse forêt au travers de laquelle
+il était impossible de continuer notre voyage comme nous l'avions
+commencé. Marie était accoutumée à l'exercice du cheval; nous
+pûmes donc, sans imprudence, recourir à ce moyen de transport.
+
+J'appris à Pontiac que désormais nous aurions à suivre, au travers
+de la forêt, les détours d'un étroit sentier, connu d'un petit
+nombre d'Américains, et dont les Indiens seuls possédaient bien le
+secret. Un guide nous devenait nécessaire: je m'adressai, pour
+l'obtenir, à un marchand américain, qui était, me dit-on, en
+possession de rendre aux voyageurs les services de cette nature.
+Cet homme trouva tout aussitôt à sa disposition un Indien de la
+tribu des Ottawas... il fut convenu que je donnerais deux dollars,
+l'un pour le guide, l'autre pour celui qui me l'avait procuré. Cet
+arrangement me paraissait équitable; mais le marchand, auquel je
+remis l'argent, garda le tout pour lui, et donna en compensation à
+l'Indien un lambeau d'étoffe usée, une espèce de haillon dont le
+sauvage parut fort satisfait. Après cela, contestez donc aux
+blancs leur supériorité sur les hommes rouges. Jusqu'à Pontiac
+quelques bruits du monde civilisé viennent encore de loin en loin
+troubler le silence des solitudes; mais au-delà commence le
+pouvoir absolu de la forêt sauvage.
+
+On n'entre point dans ce monde nouveau sans éprouver une secrète
+terreur. Plus de villages, plus de maisons, plus de cabines, plus
+de routes, plus de voies frayées. La hache et la cognée n'ont
+jamais flétri cette végétation qui s'étend sur la terre en
+souveraine, et dérobe le ciel à tous les regards; l'industrie
+humaine n'a point souillé cette nature vierge. Vous heurtez à
+chaque pas des arbres renversés; mais ces ruines ne sont pas de
+l'homme; elles sont l'oeuvre du temps. Dans nos forêts d'Europe
+les vieux arbres sont encore jeunes; on ne leur donne point le
+temps de mourir; on les tue dans l'âge de la vie. Leurs cadavres
+utiles à l'homme disparaissent aussitôt, et n'attristent point les
+regards. Telle n'est pas la forêt primitive de l'Amérique. On y
+trouve confondues les générations vivantes et celles qui ne sont
+plus; au-dessus de nos têtes se balançait la verdure emblème de
+vie; à nos pieds gisaient les rameaux brisés, les troncs
+vermoulus, débris de la mort. Ainsi s'avanceraient les hommes
+parmi des ossements, sans la pitié des tombeaux, qui rend la vie
+des enfants moins misérable, en leur cachant le néant des aïeux.
+
+Nous marchions à travers les arbres de la forêt sans distinguer
+les traces du sentier que nous suivions sur la foi d'un sauvage.
+Onitou (c'était le nom de notre guide) portait sur son visage une
+expression de dureté et un air farouche qui sont communs à sa
+race; il était maître de nos existences. Il pouvait nous trahir,
+exécuter quelque dessein funeste; pour nous perdre, c'était assez
+qu'il échappât à notre vue, et nous livrât à nous-mêmes.
+
+Cependant ces impressions graves et sinistres ne furent point de
+longue durée. Après une course de quelques heures durant laquelle
+nos chevaux égalaient à peine la vitesse de l'Indien, celui-ci
+s'arrêta. Je lui offris un peu de cette liqueur de vie, que les
+hommes de sa race, dans leur langage figuré, appellent l'eau de
+feu. Il en but, et sa physionomie prit tout à coup une expression
+si bienveillante, son regard naturellement sévère devint si doux,
+que je fus rassuré pour toujours. La forêt elle-même perdait de
+ses terreurs et s'offrait à nos yeux sous un riant aspect. À
+quelques milles au-delà de Pontiac, commence une délicieuse
+contrée: mille collines s'y succèdent formant autant de vallons
+dans lesquels une multitude de lacs répandent une éternelle
+fraîcheur, et présentent à l'oeil les plus charmants paysages.
+
+En parcourant ces belles forêts, si pleines de vie, si imposantes
+de vieillesse et si voisines du monde civilisé, il me semblait
+entendre des échos mystérieux raconter leur grandeur passée, et
+prédire leur prochaine destruction.
+
+Oh! comment vous peindrai-je l'enthousiasme dont mon âme fut
+saisie? Nous nous avancions, Marie et moi, dans le silence et le
+recueillement, attentifs aux beautés que la nature offrait en
+foule à nos regards, veillant sur toutes nos émotions pour jouir
+de chacune d'elles. J'étais assez près de Marie pour que ma main
+pressât la sienne; ainsi nous allions au désert, appuyés l'un à
+l'autre, elle sur ma force, moi sur son amour, partagés entre les
+sensations d'une scène sublime, et nos tendres sentiments encore
+accrus par les spectacles de la nature. Que d'images ravissantes
+offertes à nos yeux! Quel trouble délicieux dans nos âmes! Comme
+la douce impression du présent s'accordait bien avec nos charmants
+rêves d'avenir! À peine arrivés à Saginaw, Marie serait mon épouse
+chérie! Ainsi ma bien-aimée marchait, sous ma conduite, à l'autel
+nuptial, au travers de mille fleurs écloses sous nos pas, de mille
+feuillages suspendus sur nos tètes, sous une voûte de soleil,
+d'ombre et de verdure... Heureux, hélas! que l'horizon nous fût
+caché! car sans doute il contenait des orages!
+
+Étranges mystères de notre nature! le sommet imposant de la
+montagne abaisse l'orgueil de l'homme; le tumulte d'une mer
+grondante repose l'âme; et, dans le silence de la forêt solitaire
+toutes nos passions se déchaînent ardentes et impétueuses!!
+
+Je redoutais pour Marie les fatigues de la route: mais elle
+combattait mes inquiétudes avec des paroles pleines d'un charme
+inexprimable.
+
+«-- Mon ami, me disait-elle, je me sens forte, car je marche vers
+un bonheur inespéré...» Elle me disait encore: -- «Cette retraite
+solitaire vers laquelle nous allons était l'objet de mes plus
+ardents désirs, et le dernier terme de mon ambition; mais toi,
+Ludovic, n'as-tu point de regrets?»
+
+Et moi je lui répondais: -- «Ma bien-aimée, pendant longtemps je
+n'ai pas su pourquoi j'existais, et j'ai souvent reproché à Dieu
+les jours inutiles qu'il m'imposait; ton amour seul m'a révélé le
+secret de la vie.
+
+«Dans mon plus vif enthousiasme pour la gloire, j'étais incertain
+si je ne poursuivais pas une chimère... La gloire!! c'est la
+grandeur d'un homme avouée par ses semblables... Mais cet aveu,
+qui le fait? -- la postérité seule.
+
+«La gloire, c'est le soleil de l'âme; il ne brille qu'après le
+néant du corps... sa divine lumière ne réjouit que des ombres...
+
+«Mon amie, l'amour ne nous trompe point ainsi: ta douce voix qui
+m'enchante n'est point un mensonge; ton regard qui m'enivre de
+volupté n'est point une illusion; ta main enlacée dans la mienne
+n'est point une chimère. Ô Marie! l'amour aussi trompe nos coeurs,
+mais c'est pour leur donner une félicité si grande qu'ils ne
+sauraient la contenir.»
+
+Tels étaient nos entretiens sous les sombres portiques de la
+verdure, lorsque nos yeux sont frappés subitement d'une vive
+clarté; à mesure que nous avançons, le jour augmente, jusqu'à ce
+qu'enfin l'ombre disparaît avec le dernier arbre de la forêt...
+Nous nous trouvons en face d'une vaste prairie où la nature la
+plus variée, la plus riche et la plus gracieuse resplendit à nos
+yeux dans un torrent de lumière.
+
+Ici l'Indien nous avertit par signes que c'était un lieu de halte.
+Nous avions devancé son avis. Saisis d'admiration à l'aspect de
+cette scène nouvelle, nous nous étions arrêtés, Marie et moi, sans
+nous prévenir l'un l'autre, et comme par un mouvement simultané
+d'enthousiasme sympathique.
+
+Tandis qu'Onitou et Ovasco conduisaient nos chevaux à une fontaine
+voisine, bien connue de l'Indien, Marie s'assit près de moi sous
+les rameaux d'un alcée. Nous étions adossés à la forêt, et la
+prairie qui s'étendait devant nous déroulait à nos yeux toute sa
+magnificence.
+
+Qu'une belle femme, vive, ardente, passionnée, vous apparaisse
+tout à coup pendant une rêverie d'amour; l'accord charmant de ses
+traits, la douce mélodie de sa voix, le concert plus doux encore
+des grâces dont elle est ornée, l'enchantement qui s'exhalent de
+son souffle embaumé, de sa chevelure flottante, de son brûlant
+regard; tout en elle est harmonie, parfum, volupté.
+
+Telle parut à mes yeux la prairie sauvage.
+
+Sur un fond de verdure nuancé de mille couleurs, une multitude
+d'insectes aux ailes de pourpre et d'or, de papillons diaprés,
+d'oiseaux-mouches au corsage de rubis, de topaze et d'émeraude, se
+croisaient en tous sens, rasaient la prairie, s'entremêlaient aux
+fleurs, tantôt posés sur une faible tige, tantôt élancés d'un
+calice odorant; les uns, faibles créatures d'un jour; les autres
+comptant déjà des années de bonheur, tous pleins de vie et
+d'amour; ici fuyant pour mieux s'attirer; là volant entrelacés, et
+s'aimant encore au plus haut des cieux, comme pour porter à Dieu
+le témoignage de leurs joies; une atmosphère énervante par sa
+douceur, toute parsemée de corps étincelants qui figuraient aux
+yeux des myriades de fleurs et de pierreries voltigeant dans les
+airs.
+
+Telle était la scène qui s'offrait aux regards. De tous côtés
+arrivaient les doux gazouillements, les tendres soupirs, les
+gémissements heureux. Il semblait que tout, dans ce lieu fortuné,
+prît une voix pour se réjouir. Le moindre vermisseau bruissait un
+plaisir; chaque rameau de la forêt rendait un écho de bonheur;
+chaque brise de l'air apportait un accent d'amour.
+
+Au milieu de cette magie de la nature sauvage, enivré du souffle
+de Marie qui respirait sur mon coeur, et du parfum de sa chevelure
+sur laquelle j'étais penché, saisi du charme irrésistible de cette
+solitude, où tout existait pour aimer, je m'inclinai vers Marie,
+et mes lèvres ayant rencontré ses douces lèvres, je demeurai
+attaché à cette coupe de miel et de délices. Bonheur silencieux!
+ravissante extase! volupté du ciel, et pourtant incomplète... car
+un vent brûlant passait sur mon âme et y allumait d'impétueux
+désirs! Confiante dans mon amour, la vierge pure ne pensait point
+à me résister... Alors un combat terrible s'engagea dans le fond
+de mon coeur. Mille flammes ardentes le dévoraient, et mon sang se
+précipitait bouillant dans mes veines...Ô ma bien-aimée! la beauté
+même qui m'inspirait ces transports, et ton innocence qui rendait
+ma victoire si facile, me sauvèrent d'une faiblesse et d'un
+remords. Dans cet instant d'égarement et de fascination, au milieu
+de cet éblouissement qui s'empara de tout mon être, tu m'apparus,
+vision charmante, dessinée dans mon imagination sur un ciel bleu
+parmi des images roses; tu m'apparus, créature enchantée sous les
+traits immatériels qu'on prête aux génies célestes, c'était
+toujours toi, Marie; mais toi, plus belle encore, plus séduisante
+de grâce, de candeur et de pureté. Je te voyais à travers le voile
+transparent d'un avenir de quelques jours dans notre asile fortuné
+de Saginaw, au milieu d'une nature encore plus riche, dans une
+solitude encore plus aimante; devenue mon épouse chérie, tu
+reposais sur mon coeur, enlacée dans mes bras, me prodiguant sans
+trouble mille tendres caresses que je recevais sans remords... et
+je frémis en songeant que j'allais tacher cette blanche fleur, lui
+ravir son parfum d'innocence, infecter de vices et d'amertume la
+source pure d'une délicieuse félicité! Je ne pensais point à
+Nelson, à ses conseils, à la honte de trahir sa confiance; ô mon
+amie! le ciel m'est témoin qu'en m'arrachant de tes bras où je
+mourais de bonheur, je ne cédai qu'à notre amour!
+
+En ce moment, un bruit confus frappa mon oreille des voix
+d'hommes, des hennissements de chevaux, des aboiements de chiens,
+se faisaient entendre. Bientôt nous aperçûmes une troupe d'Indiens
+qui venaient vers nous en suivant le sentier que nous avions
+parcouru. Mon premier mouvement fut un sentiment de crainte: quels
+étaient ces Indiens? d'où venaient-ils? comment se trouvaient-ils
+entre nous et le village que nous avions quitté le matin même!
+Notre guide était-il sincère? Cette halte qu'il nous avait engagée
+de faire n'était-elle point conseillée par la trahison? Si les
+Indiens nous attaquaient, quelle résistance pourrai-je leur
+opposer? Comment défendrais-je Marie? Placés entre ces sauvages et
+des espaces inconnus, toute fuite nous était impossible: les plus
+sinistres pensées remplissaient mon âme. Ma frayeur s'augmenta
+lorsque je vis Onitou s'entretenir familièrement avec ceux qui
+marchaient en tête de la troupe. Bientôt toute une tribu d'Indiens
+s'offrit à nos regards: hommes, femmes, enfants, bagage, fortune,
+foyer domestique, tout était là.
+
+Ici s'avançait une jeune femme portant son enfant sur son dos; on
+en voyait une autre se séparer de la bande, et assise au pied d'un
+vieux chêne, présenter sa mamelle à son nouveau-né; çà et là des
+Indiens se glissaient, comme des bêtes fauves, parmi les lianes, à
+la recherche de quelques fruits sauvages; d'autres s'arrêtèrent
+sous nos yeux, et prenant la prairie pour salle de festin, se
+rangèrent autour d'un feu allumé à la hâte, au-dessus duquel ils
+suspendirent les chairs encore palpitantes d'un chevreuil et d'un
+élan. À mesure qu'ils passaient près de Marie, je les regardais
+avec ce sourire forcé que prend la crainte, quand elle affecte la
+confiance. Tous portaient sur leurs figures une expression
+farouche et sauvage. Le plus grand nombre feignaient de ne pas
+nous voir. Quelques-uns nous jetaient un regard d'orgueil et de
+mépris. Un seul, en nous voyant, sourit gracieusement; mais ce fut
+un éclair passager. Son visage redevint tout à coup dur et sévère.
+
+J'ai su depuis que ces Indiens, de la tribu des Ottawas, qui vit
+au Nord du Michigan, étaient venus à Détroit pour se rendre au
+Canada; et que là, ayant appris l'arrivée des Cherokees, et leur
+départ pour Saginaw, ils s'étaient remis subitement en route, afin
+de précéder ces nouveaux venus au lieu de leur débarquement, et
+d'observer leur invasion.
+
+Nous continuâmes notre route sans encombre, et j'appris à voyager
+parmi les sauvages du Nouveau-Monde avec plus de sécurité que je
+ne faisais chez quelques peuples européens d'antique civilisation.
+Le jour approchait de son déclin; nos ombres et celles de nos
+chevaux s'allongeaient à notre droite. À l'extrémité de la
+prairie, nous retrouvâmes la forêt. Peu de temps après, nous
+étions sur le bord méridional de la rivière des Sables; c'était le
+bord opposé qui devait nous fournir un asile pour la nuit; le
+lendemain nous partirions pour Saginaw. Conduits par Ovasco et par
+Onitou, nos chevaux passèrent la rivière à la nage; je fis monter
+Marie dans un canot d'écorce que nous trouvâmes sur le rivage; je
+me plaçai près d'elle, et je dirigeai de mon mieux la petite
+barque qui portait un être adoré, mes espérances et toute ma
+destinée. Je me rappellerai toujours avec délices ce court instant
+de bonheur: c'était l'heure où le jour cesse, et où la nuit n'est
+pas encore venue; quand les oiseaux de lumière ont fini leurs
+concerts, et que ceux des ténèbres n'ont pas commencé leurs chants
+lugubres; alors que, succédant aux ardeurs du soleil qui réveille
+et vivifie tout, l'astre des nuits répand ses molles clartés sur
+la nature qui s'endort.
+
+Admirable contraste! à ces voix innombrables, à ces chants, à ces
+murmures, à toutes ces harmonies de la journée, avait succédé un
+silence profond; tout se taisait autour de nous; pas un bruit
+lointain ne frappait notre oreille, des mouches aux ailes de feu
+semaient dans l'air, en voltigeant, mille bluettes enflammées,
+qu'on eût prises pour les étincelles d'un vaste incendie, sans la
+délicieuse fraîcheur qui régnait autour d'elles.
+
+Tout pleins du calme que nous respirions, incapables de prononcer
+une parole, nous retenions notre souffle de peur de troubler le
+silence de la nature; nous demeurions immobiles, et notre canot
+s'en allait au gré du courant. Déjà, dépassant la cime des grands
+pins, la lune projetait sur nous sa clarté mystérieuse, et
+reflétait ses rayons tremblants sur la surface de l'onde,
+légèrement agitée par notre frêle esquif; la paix de l'atmosphère
+était entrée dans nos âmes; nous ne pensions point, nous avions le
+coeur plein; notre bonheur s'était modifié comme la nature elle-
+même, tout à l'heure si vive, si ardente, si animée, maintenant
+tranquille et muette. C'était le soir, tendre crépuscule du désert
+et du coeur, douce rosée qui venait rafraîchir nos âmes brûlées
+par les passions du jour.
+
+Comme je prenais une rame pour diriger notre canot vers le rivage:
+-- «Oh! mon ami, quel malheur! s'écria Marie d'une faible voix;
+arrivés déjà! que ne suivons-nous ce courant qui nous entraîne si
+doucement? comme on respire bien ici! comme il est pur l'air que
+n'a point souillé le souffle des méchants! Oh! faut-il sitôt
+quitter ces lieux? où trouver plus de calme, plus d'émotions
+douces, plus de bonheur tranquille!...» Et la charmante fille se
+penchait vers moi, retenait mon bras et me disait encore: «Qu'il
+serait doux, nous abandonnant au cours de cette rêverie presque
+céleste, et suivant avec foi les eaux de ce fleuve qui nous
+bercent si mollement; qu'il serait doux, mon ami, de mourir
+ensemble dans une extase du coeur, et de monter au ciel par un
+élan de nos joies vers Dieu! Nous ne ferions que changer de
+patrie... Le bonheur des anges peut-il surpasser celui que nous
+éprouvons? mais jouirons-nous encore ici bas d'une pareille
+félicité?»
+
+Je la guidais vers le rivage, et je lui disais: «Marie, je ne sais
+si tu es une créature de la terre; car ta voix, ton langage, toute
+ta personne, sont pleins d'un charme divin... Quand je vois couler
+tes larmes, je te prends pour l'ange de la mélancolie aspirant à
+remonter au ciel où l'innocence ne pleure plus; mais quand ta voix
+m'enchante et module des sons de bonheur, je ne sais plus que
+penser de l'être surhumain qui a connu les félicités célestes, et
+ne méprise pas les joies de la terre... Ma bien-aimée, aie foi
+dans mon amour; un air plus doux et plus pur, une contrée plus
+riante encore, une nature encore plus belle, nous attendent au-
+delà; nous serons mieux qu'ici; car nous serons encore plus loin
+du monde que nous haïssons... Vois comme le bonheur se révèle à
+nous par degrés à mesure que nous fuyons davantage...»
+
+Sur quel rivage nous eût trouvés l'aurore du lendemain, si, cédant
+à la voix de Marie, et au sommeil qui s'emparait de toute la
+nature, j'eusse livré notre barque aux hasards du courant? Je ne
+sais. L'asile que choisit notre raison vaut-il celui que nous
+désignent les caprices du vent, les détours de l'onde, les ombres
+de la nuit?
+
+Notre abri durant la nuit fut une petite cabane en bois, habitée
+par un Américain de la Nouvelle-Angleterre, qui s'est établi près
+des Indiens pour faire avec eux le commerce des pelleteries.
+
+À notre arrivée, nos chevaux furent abandonnés dans une étroite
+enceinte voisine de l'habitation. Notre hôte s'empressa de faucher
+leur nourriture dans un champ d'avoine sur pied; puis, prenant une
+hache, il coupa dans la forêt un arbre, dont il nous fit du feu
+pour nous préserver des fraîcheurs de la nuit. Les pièces de bois,
+dont la cabane était formée, laissaient l'air extérieur pénétrer
+par mille ouvertures, et l'humidité du rivage se faisait déjà
+sentir. Bientôt une flamme pétillante, nourrie de pommes de pins,
+éclaira notre obscure demeure, et nous fit voir un réduit étroit,
+mais remarquable par sa propreté. Une femme, au visage pâle et
+maigre, parut; c'était celle de notre hôte; autour d'elle étaient
+groupés plusieurs enfants en bas âge. Une image grossièrement
+peinte, représentant le général Washington, était suspendue au-
+dessus de la cheminée. Aux États-Unis, Washington est le dieu de
+la chaumière comme celui du Capitole!... Sur une table placée au
+centre du logis, on voyait disséminées plusieurs feuilles d'un
+journal de New York, de date assez récente. Tout, chez nos hôtes,
+annonçait plus de bien-être matériel que de bonheur; leurs
+manières polies sans élégance, leur langage correct sans ornement,
+leurs connaissances exactes, mais bornées, tout prouvait qu'ils
+n'étaient pas nés au désert, et qu'ils appartenaient à la classe
+moyenne d'une société civilisée. Leur seul but, leur idée fixe
+était de faire fortune; ils étaient comme tous les Américains.
+
+La femme nous prépara un repas modeste, et le thé nous fut servi
+sous la cabane du désert. Cette situation singulière n'eût point
+été sans charmes pour moi, si Marie eût pu en jouir elle-même;
+mais elle était souffrante; une longue journée de route l'avait
+affaiblie; elle ne prit aucune part au repas qui devait réparer
+ses forces. Je donnai tous mes soins à lui préparer un lieu de
+repos; une peau de buffle lui servit de lit; je couvris ses pieds
+de mon manteau... alors, accablée de sommeil, Marie prit une de
+mes mains en gage de sécurité, et, s'étant penchée sur moi, elle
+s'endormit. Bientôt tout le monde reposa en silence autour de moi;
+seul je veillais attentif au dedans, et épiant les moindres bruits
+du dehors; veille imposante au fond de la forêt sauvage, dans la
+cabane solitaire, où brillaient quelques flammes vacillantes, seul
+mouvement qui se fit autour de moi; veille silencieuse qui fit
+apparaître à mes yeux, comme des fantômes, les souvenirs de ma
+jeunesse, mes ambitions, mes vastes desseins, les grandeurs et les
+misères de ma vie, les illusions avec les désenchantements, les
+amours avec les espérances; veille presque fébrile, durant
+laquelle l'imagination va mille fois du passé à l'avenir, du
+désespoir au bonheur, de la sagesse à la folie; et ne s'arrête
+qu'à l'instant où, dominée par l'ascendant d'un pouvoir
+irrésistible, la pensée chancelle, fléchit par degrés, se relève
+avec effort, puis retombe et va mourir enfin dans la nuit du
+sommeil...
+
+Avant que mes paupières se fussent affaissées, j'avais remarqué
+que le repos de Marie était troublé par des mouvements soudains,
+des tressaillements, des paroles entrecoupées. Le matin elle se
+réveilla en sursaut. Son premier mouvement fut de ressaisir ma
+main qu'elle avait abandonnée en dormant. Ce geste me tira moi-
+même de mon assoupissement, et, en revoyant Marie, que je n'avais
+pas eu la force de veiller une nuit entière, je compris toute
+l'impuissance de la volonté.
+
+Marie était triste et pensive: «Mon ami, me dit-elle, si je
+n'étais près de toi, je craindrais de grands malheurs... car j'ai
+eu des songes terribles.»
+
+Je remarquai avec chagrin que la nuit ne l'avait point reposée...
+et l'agitation extrême de son sang me fit penser que la fièvre
+l'avait saisie... Que faire? Demeurer dans cette cabane solitaire!
+Nous arrêter si près du but! il ne nous fallait plus qu'un jour de
+voyage. Le soir nous arriverions à Saginaw pour y rester toujours.
+Ne devions-nous pas, à tout prix, gagner ce lieu de repos, qui
+rendrait à Marie ses forces, et verrait commencer notre bonheur?
+Je dis mes pensées à Marie. «Oui, me répondit-elle, oh! oui,
+allons vite à Saginaw... c'est là que nous serons heureux,... tu
+me l'as promis...»
+
+Nous partîmes à l'heure où la nature a coutume de retrouver la
+voix avec la lumière;... mais une nouvelle scène nous réservait de
+nouvelles impressions... Avant d'arriver à la rivière des Sables,
+nous avions parcouru de sauvages solitudes; après l'avoir quittée,
+nous entrâmes véritablement dans le désert... Nous marchions sans
+entendre le chant d'un oiseau, le bourdonnement d'un insecte, le
+mouvement d'un seul être vivant... Ce n'était plus le silence de
+la nature qui se repose après les chants du jour, et qu'on entend
+encore respirer pendant qu'elle dort... c'était le silence morne
+du néant... Le seul bruit qui frappât notre oreille était causé
+par les pas de notre guide et par ceux de nos chevaux; bruit
+régulier qui ajoutait encore à la monotonie du lieu. Plus de
+vallons, plus d'échos, plus de prairies, plus de ciel; partout la
+forêt, partout les mêmes arbres, partout un sol uniforme; à chaque
+pas nouveau, nous retrouvons le site que nous venons de quitter.
+Il semble que nous marchions sans avancer, jouet d'une puissance
+invisible, qui nous donne l'illusion du mouvement et paralyse nos
+efforts. Nous allons toujours... toujours... et la scène ne change
+pas!! Où sommes-nous donc? Suivons nous notre route? Où est le
+Nord vers lequel nous devons aller? le Sud que nous devons fuir?
+je crois que nous retournons sur nos pas; que cette forêt est
+grande!... et si elle ne finissait pas!! elle devient de plus en
+plus épaisse; ses ombres plus solennelles... ses voûtes muettes
+sont si pleines de silence, de terreurs et de mystères, qu'on se
+croit engagé dans des catacombes et perdu dans leurs détours.
+
+Ces impressions étaient d'autant plus puissantes sur nous qu'elles
+contrastaient avec toutes les émotions de la veille, les unes si
+brûlantes, les autres si douces. Je sentais le froid pénétrer dans
+mon âme et comme une barre d'airain qui pesait sur mon coeur.
+
+«Mon Dieu, me dit Marie en se rapprochant de moi et en saisissant
+ma main, que cette solitude est profonde et terrible!...» -- Et
+comme son esprit était prompt à saisir les funestes présages: «Mon
+ami, me dit-elle, sois sûr que ce jour sera un jour fatal... je ne
+sais pourquoi le souvenir de Georges ne me quitte point; sans
+doute quelque affreux malheur...»
+
+Elle n'acheva pas: une larme compléta sa pensée. Je m'efforçai de
+la rassurer et de lui donner plus de sécurité que je n'en avais
+moi-même... Cependant je fus vivement frappé de l'altération dont
+tous ses traits portaient l'empreinte. Je pensai qu'un peu de
+repos la soulagerait, et j'ordonnai à notre petite caravane de
+s'arrêter.
+
+Durant cette halte, je demandai par signes à Onitou, si nous
+approchions de Saginaw. Il comprit très bien ma question, et
+dessinant sur la terre deux points qui figuraient, l'un Saginaw,
+l'autre la rivière des Sables, il tira une ligne de 1'un à
+l'autre, et marqua sur cette ligne un troisième point indiquant la
+place que nous occupions; ce point se trouvait au tiers de la
+ligne; nous n'étions donc qu'au tiers de notre route. Un instant
+après, et tandis que nous étions assis sous l'ombre d'un catalpa,
+nous voyons l'Indien se lever, prendre sa course devant nous, plus
+léger qu'un chevreuil, en criant: Saginaw! Saginaw! et en nous
+montrant le soleil déjà parvenu au milieu de sa course.
+
+Alors Marie fit un effort courageux pour se lever; nous
+continuâmes notre route dans le désert... Je m'aperçus bientôt à
+la voix de Marie que ses forces allaient toujours en déclinant.
+Après de longues heures de marche, j'ordonnai de nouveau à notre
+guide de s'arrêter... mais, à ma voix, il redoubla de vitesse, en
+m'indiquant, par un geste expressif, que le soleil était descendu
+dans le sein de la terre et que la forêt allait bientôt se couvrir
+de ténèbres. Cependant le désert présentait à nos yeux un aspect
+de plus en plus effrayant. Le sentier que nous suivions était si
+étroit que Marie et moi ne pouvions plus aller de front; il était
+à peine marqué; sans cesse on le perdait de vue, et alors nous
+avions l'air de marcher à tout hasard au travers de la forêt. La
+nuit étant venue, le silence avait cessé, mais la solitude avait
+pris une voix terrible et lugubre. On n'entendait que le
+meuglement des ours et le chant sinistre des oiseaux nocturnes. La
+lune, qui mêle un charme aux nuits les plus funestes, comme
+l'amour d'une belle femme répand de secrets enchantements sur une
+vie malheureuse, ne se montrait point encore...
+
+Alors en pensant à Marie, à ses souffrances, que trahissaient
+quelques cris échappés à la douleur, je sentis mon sang se glacer
+dans mes veines et mes forces prêtes à défaillir... Dans cet état
+de faiblesse physique, ma raison elle-même fut troublée, et mon
+imagination me fit voir autour de Marie une foule de monstres
+fantastiques qui menaçaient son existence; je les voyais tantôt
+sous les traits d'une hyène dévorante, tantôt sous la forme d'un
+hideux reptile. Les uns, avides de meurtres et de sang, attendent
+leur proie au passage... mon Dieu! s'ils allaient s'élancer sur
+Marie! Les autres se suspendent aux rameaux des arbres; ils
+tomberont comme la foudre sur celle que j'aime et prendront sa vie
+avant que je l'aie seulement défendue. Et j'inventais mille autres
+chimères si faciles à créer quand on a l'âme saisie d'une grande
+douleur et l'imagination engagée dans des régions inconnues. Les
+heures s'écoulent, la nuit s'avance, nos chevaux ralentissent leur
+marche, la fraîcheur s'élève de la terre... Marie gardait un
+silence profond qui redoublait mes angoisses. Je prends sa main;
+je la trouve brûlante: «Mon ami, me dit-elle d'une voix à demi
+éteinte, n'allons pas plus loin; je me sens mourir...»
+
+À ces mots, mon coeur se brisa; je ne sais quelle résolution
+insensée allait sortir de mon désespoir, lorsque notre guide
+s'arrête tout à coup et crie trois fois: Saginaw! Ce cri, jeté
+dans le désert, y trouve un long retentissement et nous revient
+répété par mille échos; le premier tumultueux, le second moins
+fort, suivi de plus faibles encore. La forêt cesse tout à coup;
+nous entrons dans une prairie, nous y marchons quelque temps en
+descendant une pente presque insensible. Enfin nous voyons le bord
+d'une large rivière: celle rivière était la Saginaw, et le bord
+opposé, l'asile que nous cherchions.
+
+
+
+Chapitre XVI
+Le drame
+
+«Ô mon Dieu! quel bonheur! s'écria Marie en voyant le rivage. Son
+énergie morale eût été incapable d'un plus long effort. Je la
+saisis dans mes bras et la déposai dans une pirogue indienne; je
+me plaçai près d'elle comme j'étais en passant la rivière des
+Sables. «Mon ami, me dit alors Marie avec tendresse, pardonne-
+moi,... je t'ai affligé... j'ai cru, pendant toute cette journée,
+qu'un destin funeste s'opposait à notre arrivée dans ces lieux...
+j'avais tort; car tu es mon bon ange, et tu me guidais... Oh! je
+sentais mon corps défaillir et mon âme se briser... mais je ne
+souffre plus et je n'ai que des pensées de bonheur...»
+
+Ces paroles versaient la joie dans mon coeur, et j'aspirais au
+rivage comme au terme de toutes nos douleurs.
+
+«Vois, me disait Marie, en me montrant notre futur empire, vois
+comme nous serons dans cette contrée lointaine... Oui, les eaux de
+la Saginaw sont encore plus pures, plus paisibles, que celles de
+la rivière des Sables; l'air est ici plus doux; cette terre est
+plus embaumée; et voilà que l'astre des nuits, notre bon génie du
+désert, se lève et brille de tout son éclat...»
+
+Et disant ainsi, Marie portait ses regards vers le ciel. «Dieu!»
+s'écria-t-elle tout à coup d'une voix effrayée, et ses yeux,
+redescendus à terre, se cachèrent entre ses deux mains.
+
+En ce moment, le disque rouge et enflammé de la lune sortait des
+ombres de la forêt et semblait en montant, s'appuyer sur la cime
+des arbres... On le voyait s'élever et grandir... il s'avançait
+sur nous semblable à un spectre de sang...
+
+Cette image terrible avait frappé l'esprit de Marie, et le cri
+d'effroi qu'elle s'efforça vainement de contenir fut encore la
+voix d'un sinistre pressentiment.
+
+En arrivant au but tant désiré, Marie avait senti renaître en elle
+une énergie surnaturelle qui ne fut point de longue durée. Je ne
+sais si sa force s'affaiblit en même temps que sa foi dans
+l'avenir; mais je la vis presque aussitôt tomber dans un grand
+abattement.
+
+Je me trouvai alors livré à des embarras que l'imagination ne
+saurait concevoir.
+
+Nelson n'était point à Saginaw. Le bateau qui le portait, lui et
+les Cherokees, n'avait pas encore paru, et des Indiens Ottawas,
+naturels du pays, m'assurèrent qu'aucun étranger n'avait, depuis
+un temps très long, abordé dans cette contrée.
+
+Ce contre-temps fut pour Marie et pour moi une source de chagrins
+et d'inquiétude; il rendit aussi plus difficile notre situation.
+Nelson devait nous préparer un asile qui nous manqua. Je me mis à
+l'oeuvre aussitôt. Mais je ne sais quel eût été notre sort si, en
+attendant que notre cabane fût élevée, nous n'eussions pas trouvé
+l'abri d'un toit hospitalier.
+
+Saginaw, où vous voyez en ce moment deux habitations édifiées avec
+quelque soin, n'en possédait alors qu'une seule de grossière
+construction, et que nous trouvâmes occupée par un Américain
+canadien d'origine. Cet homme parut joyeux de nous voir, et, me
+reconnaissant à cet air de famille qu'ont tous les Français: «Vous
+venez, me dit-il, de la vieille France?» Il était né parmi les
+Indiens, dont il avait pris presque toutes les moeurs. La chasse
+et la pêche suffisaient à ses besoins, et il trouvait un charme
+extrême dans une vie toute de liberté sauvage.
+
+Comme nous arrivions il était sur le point de partir; il se
+rendait aux environs du fort Gratiot pour la chasse du ramier; il
+nous offrit sa cabane et nous engagea d'y rester jusqu'à ce que
+j'en eusse construit une autre. Je lui proposai de l'acheter,
+laissant à sa bonne foi le soin d'en fixer le prix; mais il
+n'écouta point ma demande, et me dit pour toute réponse qu'il
+aimait ce lieu, qu'il y était né, et qu'il y passerait le reste de
+ses jours.
+
+Ainsi se retrouve jusqu'au fond du désert le caractère des
+nations.
+
+L'Américain de race anglaise ne subit d'autre penchant que celui
+de l'intérêt; rien ne l'enchaîne au lieu qu'il habite, ni liens de
+famille, ni tendres affections... Toujours prêt à quitter sa
+demeure pour une autre, il la vend à qui lui donne un dollar de
+profit.
+
+Non loin de là vous voyez l'homme de sang, français s'attacher à
+sa terre natale, chérir le pays où ses pères ont vécu, aimer pour
+eux-mêmes les objets qui l'environnent, et préférer ces choses de
+valeur tout idéale aux froides jouissances de la richesse.
+
+J'acceptai son offre, et ne pus le déterminer à recevoir le prix
+du service qu'il me rendait.
+
+Nous avions un asile... mais tout était encore obstacle et misère
+autour de nous.
+
+Marie fut, dès le premier jour, saisie d'une fièvre particulière à
+ce pays, et qui manque rarement d'atteindre les étrangers
+nouvellement arrivés; il fallait que je me partageasse entre les
+soins nécessaires à mon amie et les travaux qu'exigeait la
+construction de notre demeure. La cabane du Canadien, toute
+précieuse qu'elle était dans notre détresse, ne nous offrait
+d'ailleurs qu'un imparfait asile; elle se composait de pièces de
+bois, mal jointes entre elles, à travers lesquelles l'humidité des
+nuits pénétrait comme la chaleur des jours. Une foule d'insectes
+s'y introduisaient: les uns, imperceptibles, nous révélaient leur
+présence par la douleur de leurs piqûres; les autres, voltigeant
+par essaims, montraient à nos yeux leur corps grêle, armé d'un
+long aiguillon, et fatiguaient nos oreilles d'un perpétuel
+bourdonnement; tous nous livraient sans relâche une guerre
+impitoyable et troublaient cruellement le repos de Marie.
+
+La nourriture grossière à laquelle nous étions réduits n'avait
+rien qui pût altérer une santé robuste; mais la faiblesse de
+Marie, sa maladie, ses habitudes, rendaient nécessaires des
+aliments délicats dont nous étions tout à fait dépourvus.
+
+Tout nous manquait dans ce désert: le médecin le plus proche était
+à Détroit, et je voyais Marie languissante, sans pouvoir offrir le
+moindre soulagement à ses maux.
+
+Nous ne pouvions cependant songer à quitter ce lieu; il eût fallu
+regagner Détroit pour trouver quelque secours; nous n'avions aucun
+moyen d'y retourner par eau, et c'eût été folie que de tenter une
+seconde fois le long voyage aux fatigues duquel Marie avait si
+difficilement résisté.
+
+Je comptais les jours par mes tourments; car, au désert, toutes
+les divisions établies dans le temps disparaissaient; plus de
+mois, plus de semaines, plus d'heures. Au bout d'un temps très
+court, l'ordre des jours se perd entièrement; et alors il s'en
+fait un autre qui est celui des bons et des mauvais, des ciels
+purs et des orages... et puis quand un affreux malheur a
+empoisonné la vie, ce n'est plus qu'un long temps de misère et
+d'ennui, une suite de gémissements, échos de la première douleur,
+qui se répètent à l'infini, et ne meurent que sous la pierre du
+sépulcre.
+
+Quel que fût mon chagrin, mon coeur se refusait à concevoir de
+grave, inquiétudes. Nelson arriverait bientôt; bientôt aussi Marie
+aurait un asile mieux défendu contre les injures du dehors. Tout
+son mal provenait sans doute d'une suite de jours écoulés sans
+repos ni sommeil, et céderait à quelques nuits de paix profonde...
+et alors combien nous serions heureux?
+
+Cependant c'était déjà un grand malheur que ce trouble des
+premiers jours qui nous enlevait le charme inestimable des
+premières impressions.
+
+Étrange aveuglement! ma plus grande peine n'était pas de prévoir
+des infortunes, mais d'avoir perdu des joies!
+
+Je contemplai en face les obstacles que j'avais à vaincre, et
+m'armai, pour les combattre, de cette énergie morale que donne
+seule la foi dans le succès.
+
+Je travaillais à notre cabane pendant tout le temps que je ne
+passais pas auprès de Marie.
+
+J'étais secondé dans ma tâche par Ovasco, dont le dévouement ne
+saurait se décrire. Ce fidèle serviteur semblait se multiplier
+lui-même pour faire face à toutes les difficultés.
+
+Au milieu de ces rudes travaux et des sueurs qu'ils me coûtaient,
+je trouvais un charme secret à penser que tout, dans notre
+bonheur, serait mon ouvrage.
+
+Cependant, quels que fussent mes efforts, l'oeuvre que j'avais
+entreprise demandait plus de temps que je ne pensais. L'état de
+Marie devenait plus alarmant; son pouls annonçait une agitation
+croissante. Elle ne faisait pas entendre une seule plainte; mais,
+sous le voile du sourire errant sur ses lèvres, il était facile
+d'apercevoir un sentiment de tristesse profonde.
+
+Elle me dit un jour avec tendresse: «Ludovic, tu prends bien de la
+peine pour préparer notre demeure?»
+
+Une autre fois: «Tu me quittes, me dit-elle, pour travailler à la
+chaumière... Ah! je t'en conjure, reste près de moi... qui sait
+l'avenir?»
+
+Je repoussai loin de moi l'affreuse pensée dont ces paroles
+contenaient le germe. Cependant le changement de saison vint
+aggraver mes inquiétudes et mes tourments... Dix jours environ
+s'étaient écoulés depuis notre arrivée à Saginaw, et les chaleurs
+du mois de juin commençaient à se faire sentir. Pénétrée par les
+rayons d'un soleil brûlant, assaillie par des nuées de moucherons
+dont une température embrasée semblait accroître le nombre et la
+malignité, notre petite cabane devint le théâtre d'une misère dont
+je ne pourrais vous tracer le tableau... Je faisais de vains
+efforts pour éloigner de Marie les innombrables ennemis qui
+bruissaient autour d'elle; ils étaient plus prompts à renaître que
+moi à les anéantir; et je voyais le beau front de mon amie tout
+saignant de la morsure de ces vils insectes... je passais ainsi
+les jours et les nuits veillant auprès de ma bien-aimée, et
+m'efforçant de soulager par mes soins ses ennuis et sa douleur.
+
+Pendant ce temps, Ovasco travaillait sans relâche à la cabane, qui
+était près de s'achever. Pour comble de malheur, il fut lui-même
+attaqué de la fièvre du pays, et alors je me trouvai seul, sans
+appui, entouré de maux qu'il me fallait contempler sans cesse, et
+que je ne pouvais adoucir.
+
+L'idée d'une affreuse catastrophe avait été longtemps sans pouvoir
+pénétrer dans mon âme. Chose étrange! lorsqu'on possède un bien
+plus cher que la vie, et qu'on en jouit tranquillement, on est
+prompt à concevoir des craintes chimériques, et, si un grand péril
+de le perdre se présente, on fait autant d'efforts pour ne pas
+voir le danger réel, qu'on en faisait auparavant pour apercevoir
+des dangers imaginaires. Tel est l'ordre et la justice du ciel.
+L'heureux est troublé dans sa joie par la terreur de l'infortune,
+et le pauvre, consolé dans sa misère par des illusions de
+félicité!
+
+Cependant les paroles de Marie, dont le souvenir revenait à ma
+mémoire, l'aspect des souffrances qu'elle endurait sous mes yeux,
+et peut-être aussi l'opiniâtreté du sort à contrarier tous mes
+desseins, jetèrent le trouble dans mon âme... Une lueur fatale
+m'apparut... et tout mon corps se couvrit d'une sueur glacée... Je
+fis un effort pour rappeler à moi ma raison, que je sentais
+s'égarer, et je dis à Marie:
+
+»Ma bien-aimée, dans quelques jours notre nouvelle demeure sera
+prête a te recevoir... alors la présence de Nelson manquera seule
+à notre bonheur... S'il s'était avancé sans guide dans ces
+contrées désertes, nous devrions concevoir de grandes inquiétudes:
+mais que pouvons-nous craindre, le sachant entouré d'Indiens qui
+l'aiment, le révèrent, et pour lesquels le plus beau pays est
+aussi le plus sauvage? Espérons qu'il sera bientôt rendu à nos
+voeux... Mais, mon amie, je demande encore au ciel une chose qui
+m'est plus chère que tous les biens de ce monde: c'est la fin de
+tes souffrances... Nous ne savons point le remède qui peut te
+guérir; le secours d'un médecin nous est nécessaire; je vais aller
+le chercher à Détroit; j'y arriverai dans deux jours, et, deux
+jours après, je serai de retour ici, ramenant avec moi l'homme
+dont la science te sauvera. Pendant mon absence, notre fidèle
+Ovasco demeurera près de toi; quoique souffrant lui-même, il
+retrouvera des forces pour donner des soins à sa bonne maîtresse.»
+
+Ovasco, qui était là, ne put entendre ces paroles sans
+attendrissement; Marie m'écoutait avec tous les signes d'une
+émotion profonde... elle resta silencieuse, parut réfléchir
+beaucoup; enfin d'une voix altérée:
+
+«Mon ami, me dit-elle, ne me quitte pas... je t'en conjure...
+quatre jours d'absence... c'est bien long!... non... Ludovic...
+non... il faut rester...»
+
+Et son regard, fixé sur moi, prit une expression indicible de
+tendresse et de mélancolie.
+
+Je tentai de lui faire comprendre combien il serait insensé de
+céder à un mouvement de faiblesse qui ruinerait notre avenir,
+tandis qu'un sacrifice de quelques jours assurerait notre bonheur.
+
+Mais je trouvai en elle une résistance d'instinct contre laquelle
+ma raison était sans puissance.
+
+«Mon bien-aimé, me disait-elle, je t'en supplie, ne m'abandonne
+pas; tu sais combien est fragile la liane séparée du rameau qui la
+protège... Ludovic, loin de toi, je serai plus faible encore... ta
+présence seule me soutient... si tu t'éloignes, je me briserai...»
+
+L'accent dont elle prononça ces paroles était déchirant.
+
+Troublé par ce langage d'autant plus désolant qu'il avait toute
+l'amertume du désespoir, sans la violence qui l'exagère, je tombai
+à genoux au chevet du lit de Marie... incapable d'articuler un
+seul mot, je saisis la main de mon amie, et l'arrosai d'un torrent
+de larmes; jamais la douleur n'avait ainsi abondé dans mon âme.
+
+Quand cet orage fut passé, je relevai mon front abattu... mais je
+ne retrouvai la raison qui m'avait fui que pour comprendre toute
+l'horreur de la situation et l'excès de ma misère.
+
+Les illusions de l'infortune, qui abusent de l'espérance,
+m'avaient toujours voilé la véritable position de Marie. Elle-même
+s'était plu constamment à me tromper sur son état. Quand je lui
+parlais de notre bonheur à venir, elle versait des pleurs que je
+croyais sortis d'une source de joie. Si je l'entretenais de ses
+souffrances, elle était prompte à changer le sujet de notre
+conversation; oublieuse de ses maux, elle usait toutes ses forces
+à distraire ma peine, et, tandis qu'elle se consumait dans de
+cruelles douleurs, c'était elle encore qui me donnait des
+consolations.
+
+Quelle fut ma stupeur, lorsque, arrêtant mes regards sur cette
+main chérie que je pressais dans un transport de désespoir et
+d'amour, je la vis desséchée par une affreuse maigreur.
+
+La lumière qui m'apparut fut celle de l'éclair qui brille du même
+feu que la foudre qui tue. Le corps de mon amie était tout entier
+dévoré par le mal... sa figure seule n'avait point subi les mêmes
+ravages, et conservait, malgré son altération, tous les signes
+d'une force à peine ébranlée; soit que l'énergie de son âme se
+peignit toute dans son regard, soit que l'irritation de la fièvre
+fit refluer vers le visage le peu de sang et de vigueur qui
+restaient dans ce faible corps.
+
+Ainsi s'offrait sans voile à mes regards la triste réalité. Tel
+était donc l'effet de ces longs jours passés sous un soleil
+brûlant; de ces nuits plus longues encore, écoulées parmi les
+douleurs, sans sommeil, sans repos, sans abri, et dans les
+angoisses toujours croissantes d'une veille qui ne finissait
+point!!
+
+Cependant, témoin de cette scène, Ovasco me dit: «Mon bon maître,
+vous ne pouvez quitter ce lieu; laissez-moi partir pour Détroit;
+j'en reviendrai bientôt avec l'homme dont le secours nous est
+nécessaire.»
+
+Comme il me voyait hésitant à accepter cette offre de son
+dévouement, que son état de maladie rendait imprudente: «Oh!
+ajouta-t-il, je me sens mieux; l'idée de sauver ma chère maîtresse
+me rend toutes mes forces. -- Fidèle serviteur, lui répondis-je,
+c'est aussi ma vie que tu sauveras.»
+
+J'ignore si un effort extraordinaire de l'âme ne peut pas assoupir
+les plus cruelles douleurs et ranimer subitement une vigueur
+éteinte; mais je vis Ovasco, après avoir reçu mes embrassements,
+passer le fleuve dans une barque, et tout aussitôt traverser, avec
+la vitesse de l'élan, la prairie qui couvre la rive opposée.
+
+Ici Ludovic s'interrompit; sa physionomie mélancolique se couvrit
+d'un nuage de tristesse encore plus sombre; et, après un instant
+de silence, il reprit en ces termes:
+
+«Hélas! jusqu'à ce jour je vous ai dit des malheurs; maintenant
+j'ai à vous raconter des infortunes qui ne se décrivent point.
+
+Le jour qui suivit le départ d'Ovasco, j'éprouvai toutes les
+émotions que donne une fausse joie: je vis arriver à Saginaw une
+troupe considérable d'Indiens, dont le costume et l'aspect
+extérieur étaient en tous points semblables à ceux des Cherokees.
+Je ne doutai pas que ce ne fussent les compagnons de Nelson, et,
+persuadé que celui-ci était parmi eux, je m'empressai d'aller à sa
+rencontre. Cependant je ne reconnaissais aucun des visages que je
+voyais de près, et bientôt j'eus la certitude que ces Indiens,
+quoique appartenant à la tribu des Cherokees, n'étaient point ceux
+que nous attendions.
+
+Tandis que je les observais, je fus témoin d'une scène qui devint
+pour moi l'occasion d'une révélation terrible...
+
+L'arrivée des Cherokees avait mis en émoi toute la tribu des
+Ottawas qui occupe Saginaw et les environs... Ceux-ci comprenaient
+combien leur serait funeste la présence de ces nouveaux venus sur
+un territoire qui déjà fournissait à peine des moyens d'existence
+à ses anciens habitants... Le plus grand nombre dissimula son
+ressentiment... Mais quelques-uns n'eurent point la prudence de le
+cacher...
+
+-- «Tu prends nos terres, dit un Indien Ottawa à un chef des
+Cherokees...
+
+-- «Les forêts du Michigan, répond celui-ci, ne sont elles pas
+assez grandes pour nous contenir tous?
+
+--»Non, répliqua le premier; nous sommes déjà serrés dans cette
+rentrée, et tu n'y dresseras pas ta hutte!»
+
+Et, en disant ces mots, il fit un geste menaçant... «Misérable!
+s'écria son adversaire, tu ne connais donc pas Mohawtan?...» Et,
+au même instant, saisissant son tomahawk, il étendit à ses pieds
+l'Indien Ottawa...
+
+Cet acte de violence excita une grande rumeur parmi les Ottawas...
+Je ne le vis point sans un sentiment d'horreur... Cependant les
+dernières paroles du Cherokees réveillèrent des souvenirs dans mon
+esprit, et je me rappelai que Georges, en me racontant les
+persécutions qu'avait souffertes Nelson dans la Géorgie, m'avait
+parlé d'un chef indien du nom de Mohawtan, renommé pour sa valeur,
+et qui, le premier, avait donné le signal de la résistance à
+l'oppression. Je lui adressai une question à ce sujet; j'ajoutai
+que j'étais un ami de Nelson, le ministre presbytérien, le
+défenseur des Indiens... Au nom de Nelson, la physionomie de
+l'Indien prit une expression mêlée de bienveillance et
+d'admiration... «Vous êtes l'ami de Nelson, s'écria-t-il avec
+émotion!...
+
+-- «Oui, repris-je, et bientôt vous le verrez lui-même en ces
+lieux: je ne sais quel obstacle le retient loin de nous, il devait
+me précéder ici... Sa fille Marie, que j'aime, est là... dans
+cette cabane... Elle est faible, languissante, et je meurs
+d'inquiétude. Je suis seul ici, sans amis, abandonné à mes
+tourments, au milieu de deux tribus indiennes, que je vois prêtes
+à engager une lutte fatale. De grâce, ayez pitié de mon triste
+sort. Nelson, le père de Marie, fut votre protecteur... Son fils
+Georges n'était pas moins dévoué à votre cause.
+
+-- «Georges! répéta l'Indien en me regardant fixement... Georges!
+le plus courageux des hommes... et le plus infortuné!!»
+
+Ne comprenant point ces paroles mystérieuses, je pressai Mohawtan
+de m'en expliquer le sens. Après une pause de quelques instants,
+celui-ci me dit:
+
+-- «Depuis longtemps une insurrection de la population noire se
+préparait dans les États du Sud... Lorsque les nègres de la
+Virginie et des deux Carolines apprirent que les américains de New
+York avaient brûlé les églises des gens de couleur, cette nouvelle
+fut pour la révolte une occasion d'éclater... Un vaste complot se
+forma, dont le point central fut fixé à Raleigh, dans la Caroline
+du Nord [68].
+
+«Un mois seulement s'était écoulé depuis la persécution cruelle
+exercée par les Américains contre les Cherokees, et qui avait
+porté un grand nombre de ceux-ci à s'exiler de la Géorgie. Ceux de
+notre tribu qui n'avaient point émigré n'hésitèrent pas à seconder
+le mouvement des nègres... J'étais de ce nombre, et l'un des chefs
+de la tribu. Les Indiens se rendirent aux environs de Raleigh,
+afin de concerter leurs efforts avec les chefs de l'insurrection.
+Un conseil fut tenu, et l'extermination de nos ennemis communs fut
+résolue.
+
+«On convint qu'à un signal donné durant la nuit, les nègres des
+campagnes sortiraient de leurs cases et porteraient dans les
+habitations de leurs maîtres la terreur et la mort, tandis que les
+Indiens, rassemblés tous sur un seul point, se précipiteraient sur
+Raleigh et se rendraient ainsi maîtres de la ville et de la milice
+urbaine.
+
+«Le jour fixé approchait, mais les chefs ne s'entendaient pas;
+chacun aspirait aux honneurs du commandement et trouvait indigne
+de lui le rôle obscur de l'obéissance. Hélas! le respect que
+montraient nos pères pour la parole des vieillards et pour la voix
+des sages est bien loin de nous. Sur ces entrefaites, Georges se
+présente: il arrivait de New York, où il avait pris la défense des
+gens de couleur. Son nom nous rappelait les bienfaits de son
+père... Nous le reçûmes comme un ami: la noblesse de son maintien,
+l'élévation de ses sentiments, la supériorité de son esprit, nous
+frappèrent tous. Il écouta la communication de nos projets et
+consentit à se mettre à notre tête. -- «Ma place naturelle, nous
+dit-il, serait parmi les hommes de couleur noire;... mais je suis
+trop fier de commander des guerriers tels que vous, pour décliner
+un pareil honneur: d'ailleurs, nous combattons tous pour la même
+cause, celle de la liberté contre la tyrannie... Aussi bien,
+ajouta-t-il, quoique la vengeance exercée par mes frères, toute
+cruelle qu'elle paraît, soit légitime, j'aime mieux, pour me
+venger d'un ennemi, l'épée que le poignard.
+
+«À l'heure marquée, au milieu de la nuit, les flammes d'un
+incendie allumé sur le point le plus élevé du pays donnèrent le
+signal convenu... Mais, chose inouïe! les nègres, au profit
+desquels l'insurrection devait éclater, et qu'on avait vus la
+veille pleins d'une ardeur généreuse, demeurèrent inactifs. Soit
+stupidité, soit crainte, tous ces misérables, qui gémissent sous
+le poids de l'oppression la plus dure, ne firent pas un effort
+pour devenir libres: ils n'exécutèrent rien de ce qu'ils avaient
+promis, et pas un blanc ne fut massacré dans l'intérieur des
+terres.
+
+«Cependant les Indiens furent fidèles à leurs engagements. À
+l'heure marquée, Georges donna à notre troupe l'ordre de marcher
+sur Raleigh... Mais sans doute nous avions été trahis; car à peine
+sortions-nous de la forêt qui borde la route, que nous
+rencontrâmes un corps de miliciens vingt fois plus nombreux que le
+nôtre... Malgré l'infériorité de nos forces, nous engageâmes la
+lutte. Ah! comment vous peindre la valeur de Georges?
+
+«Hélas! tant d'héroïsme méritait-il une fin si funeste?»
+
+Ici Mohawtan s'arrêta: son émotion était extrême, et je vis que
+l'oeil d'un Indien peut pleurer; je compris le sens de cette larme
+et du silence qui la précédait. L'Indien me raconta les exploits
+de Georges, son intrépidité, son audace, ses efforts désespérés.
+«Le fils de Nelson, ajouta Mohawtan, voyant qu'il allait succomber
+sous le nombre: Ami, me dit-il d'une voix énergique, sauve ta vie;
+tiens, prends cet écrit, c'est pour mon père... Si jamais tu le
+revois, tu lui remettras l'adieu de Georges. -- Après avoir
+prononcé ces paroles, il s'anima d'une nouvelle ardeur; il avait
+reconnu dans la mêlée un ennemi mortel. Je l'entends s'écrier avec
+force: Fernando, lâche assassin de ma mère, meurs! je suis
+vengé!!... Hélas! un coup fatal le frappa bientôt lui-même...»
+
+Ici encore l'Indien s'interrompit; pour moi, je l'écoutais dans
+cet état d'accablement où nous jette une nouvelle infortune, quand
+déjà la mesure de nos malheurs est comblée. Mohawtan continua
+ainsi: «J'essayai de venger la mort d'un ami si cher; mais j'étais
+seul contre une armée: il fallut fuir... À peine échappé au péril,
+je jetai un coup d'oeil en arrière de moi; je regardai le lieu où
+j'avais vu Georges la dernière fois... mais je ne distinguai plus
+rien. En ce moment, la lune montrait à l'horizon son disque d'un
+rouge de sang... je compris alors que c'était une nuit fatale...
+
+«Le lendemain, je sus la honteuse inaction des nègres... Le
+gouverneur de la Caroline du Nord fit une proclamation pour
+annoncer le triomphe de la milice américaine sur les Indiens... il
+vantait en même temps la sagesse des nègres, et prescrivait des
+mesures sévères contre nous... Alors ce qui restait de notre tribu
+prit le parti de s'expatrier... Instruit de nos projets, le
+gouvernement des États-Unis s'empressa de les seconder; car tout
+ce que ce pays voulait, c'étaient nos terres. Il chargea même un
+agent de nous aider dans notre retraite. Suivant la même route que
+les premiers émigrants de notre tribu, nous nous sommes rendus
+d'abord à Pittsburg, puis à Buffaloe; là, on nous a dit le séjour
+qu'avaient fait dans cette ville nos compatriotes, leur rencontre
+avec Nelson, l'embarquement de celui-ci avec eux pour le Michigan.
+
+«À Détroit, nous avons appris leur départ pour Saginaw, en
+remontant le cours du fleuve. Désirant arriver au même but, nous
+voulions, pour y parvenir, suivre la même voie; mais on nous a dit
+que la navigation dans ces parages peu connus serait lente et
+difficile. Nous avons gagné Saginaw par terre.
+
+«Ami, dit encore Mohawtan en me prenant la main, ne crains rien de
+ma tribu... la fille de Nelson est ici... quels secours lui sont
+nécessaires? Parle, commande... chacun de nous t'obéira...»
+
+Ce récit m'avait jeté dans un trouble que je ne pourrais exprimer.
+Georges, le frère de Marie, Georges, mon ami le plus cher, n'était
+plus!
+
+«Tiens, me dit Mohawtan, voici ce que Georges m'a confié à sa
+dernière heure.» L'Indien me remit un papier qui portait l'adresse
+de Nelson.
+
+J'étais navré de douleur; cependant, acceptant l'offre généreuse
+du chef indien, je le priai de m'aider à finir notre cabane. En un
+instant, tous les bras des Cherokees furent mis à ma disposition;
+j'indiquai ce qu'il y avait à faire, et revins près de Marie,
+rapportant dans notre pauvre demeure un chagrin de plus.
+
+Je m'appliquai de tous mes efforts à cacher le trouble de mon
+âme... Je dis à Marie le zèle obligeant des Indiens qui
+travaillaient pour nous... et je ne la quittai pas un seul
+instant. Trois jours se passèrent durant lesquels il me sembla
+qu'elle reprenait un peu de force... C'était le lendemain
+qu'Ovasco devait être de retour... nous allions donc recevoir le
+secours tant désiré... et Mohawtan était venu joyeux m'annoncer
+qu'un jour de plus suffirait pour achever les travaux de notre
+habitation.
+
+Ainsi, au milieu de ma désolation, je m'acheminais encore vers
+l'espérance!
+
+Cependant, vers le soir de ce bon jour, le ciel s'était chargé
+d'épaisses vapeurs; quoique aucun vent ne soufflât, la cime des
+pins rendait des frémissements inaccoutumés; une atmosphère lourde
+pesait sur la forêt; on entendait dans les hautes régions de l'air
+des murmures étranges, tandis qu'un silence morne s'élevait de la
+terre: tout annonçait un orage.
+
+J'étais assis auprès du chevet de Marie, m'efforçant d'adoucir ses
+souffrances par les témoignages de mon amour... je lui parlais de
+notre bonheur à venir... Elle demeura longtemps silencieuse...
+mais tout à coup, me faisant signe de l'écouter, d'une voix calme
+et résignée elle dit: «Mon ami, cesse de t'abuser... le mal dont
+je souffre est mortel... rappelle-toi le jour de notre arrivée en
+ce lieu; à l'instant où l'astre des nuits tout en feu m'apparut
+comme un sanglant fantôme, je fus saisie d'une douleur qui ne m'a
+plus quittée... C'est ce mal qui me consume... aucune puissance ne
+saurait le combattre... tel est l'ordre de la destinée à laquelle
+c'est folie de ne pas croire. Étrange égarement de ma raison! moi,
+pauvre fille de couleur, méprisée de tous, avilie, dégradée, j'ai
+aspiré au plus grand bonheur qui jamais a été donné à une
+mortelle! comme si l'indignité de ma naissance ne devait pas me
+suivre jusqu'au tombeau... Hélas, l'expiation est bien rigoureuse!
+
+«Mon ami, ajouta-t-elle, j'ai souffert cruellement durant les
+jours qui viennent de se passer. Tu me vois faible et
+languissante!... c'est que je n'ai point de repos... Ah! quel
+supplice de ne pouvoir dormir! quelquefois il me semble qu'enfin
+le sommeil va s'emparer de moi! alors je m'abandonne à lui,
+j'invoque sa puissance, je bénis sa main qui s'étend sur moi...
+déjà la moitié de mon être lui appartient et revient à la vie par
+un néant passager... l'autre est près de m'échapper aussi; mais, à
+l'instant où je vais trouver le calme en perdant la pensée, je ne
+sais quel aiguillon cruel enfoncé dans mon corps me réveille
+subitement par la douleur, et, quand j'atteins le but, me replonge
+au fond de l'abîme...
+
+-- «Mon Dieu! m'écriai-je en écoutant ce triste récit, je voyais
+tes douleurs; mais, ô ma bien-aimée, que j'étais loin de les
+croire aussi cruelles! Pourquoi donc m'as-tu si longtemps caché la
+vérité?
+
+-- «Hélas! mon ami, me répondit Marie, fallait-il te jeter dans le
+désespoir en te demandant un secours que tu ne pouvais me
+donner?... Oui, je sens la vie se retirer de moi... mais je te le
+jure, Ludovic, tous ces mots ne sont rien, comparés aux tortures
+que mon âme éprouve... Mon supplice, c'est d'avoir eu l'idée du
+bonheur qui m'échappe et que j'ai vu si près de moi... c'est
+d'abandonner à jamais une espérance si folle, mais si chère! et
+puis le chagrin qui, dans mon coeur, surpasse tous les autres,
+c'est de voir à quel degré de misère ma funeste fortune te
+réduit!...
+
+«Ludovic, pardonne-moi si je te parle ainsi: c'est que bientôt...»
+
+Elle s'interrompit: je vis son regard se troubler, ses yeux,
+errants comme au hasard à l'entour d'elle, s'arrêtèrent tout à-
+coup, puis une extrême agitation ayant succédé à cet instant de
+repos, sa pensée se réveilla pour s'égarer dans le délire...
+
+Tandis que cette scène déchirante jetait dans mon âme la stupeur
+et le désespoir, j'entendais au dehors les premiers bruits de
+l'orage qui se déclarait dans les airs; des grondements lointains,
+d'abord faibles et croissant par degrés, annonçaient l'approche de
+la tempête; déjà les vents sifflaient avec violence, et les chênes
+de la forêt commençaient à murmurer sur leurs troncs immobiles.
+
+Cependant Marie, ayant repris ses sens, se leva sur son séant:
+«Écoute, Ludovic, me dit-elle d'une voix plus ferme et plus
+assurée... je viens d'avoir un songe... et c'est Dieu, sans doute,
+qui me l'envoie... avant le retour d'Ovasco, je ne serai plus.
+
+«Le Ciel me donne aussi pour un instant quelque force... Laisse-
+moi, je t'en conjure, te parler des êtres que j'aime et qui sont
+loin de moi... Mon père! Georges! Hélas! je suis bien malheureuse!
+Je ne recevrai point la bénédiction de mon père le jour de son
+arrivée parmi nous devait être celui de notre union... Et, quand
+il viendra, sa pauvre fille!... Ah! qu'il sache du moins qu'elle
+est demeurée pure et digne de lui jusqu'à son dernier soupir!!
+
+«Je voudrais aussi t'entretenir de Georges. D'où vient, Ludovic,
+que, depuis deux jours, tu ne me parles plus de lui!... Nous ne
+savons pas quel est son sort... Hélas! je ne le crois point
+heureux!! Son coeur est si bon, son âme si grande! Il est resté
+parmi les méchants qui nous haïssent! Mon ami, sois indulgent pour
+ma faiblesse; mais quand je songe à lui, j'ai des visions de
+sang... Ce bon frère! il m'aimait d'une amitié si tendre!! C'est
+le seul être qui m'ait aimée comme toi, Ludovic;... il savait bien
+la bonté de ton coeur, mais, mon ami, laisse moi une illusion qui
+m'est chère; je crois que l'affection que tu lui inspirais eût été
+moins vive, s'il n'avait pas su ton amour pour moi... Hélas! sera-
+t-il plus heureux que sa pauvre soeur?... Peut être tu le
+reverras... Moi, je vais mourir loin de lui... Quand il te parlera
+de sa chère Marie, dis-lui que nous avons pleuré ensemble en nous
+souvenant de lui...»
+
+Et la charmante fille arrosait de larmes son lit de douleurs... Je
+pleurais aussi.
+
+Elle ajouta: «Tu lui donneras ma Bible; nous avons lu souvent
+ensemble le livre de Tobie, où il se trouve des consolations et
+des espérances pour les infortunés... Ses feuillets contiennent
+quelques fleurs que j'ai cueillies dans la prairie du désert, le
+jour où je fis un si charmant rêve de bonheur. L'odeur voluptueuse
+dont elles étaient empreintes s'est purifiée dans les parfums d'un
+livre religieux... En lui remettant ce témoignage de mon souvenir,
+rappelle-lui que la religion est le seul bien qu'on n'enlève point
+aux malheureux...
+
+«Et toi, mon bien-aimé, me dit-elle en s'efforçant de se tourner
+vers moi et me faisant signe d'approcher ma main de la sienne, que
+te laisserai-je en mémoire de moi? Hélas! rien que des douleurs
+Pourquoi t'imposerai-je des souvenirs funestes?... Notre
+attachement ne te rappelle que des malheurs, hélas! sans
+compensation! Pour moi, tu as sacrifié le monde, ses avantages,
+ses plaisirs. Si du moins j'avais eu quelques années, quelques
+jours seulement pour entourer ta vie de tendres soins, de
+dévouement, et mériter ta pitié à force d'amour!! Ô mon ami!...
+Mais non... Je ne t'ai donné que des chagrins amers, depuis le
+jour où, en te découvrant ma naissance, j'ai fait retomber sur toi
+le reflet de ma honte, jusqu'à ce moment suprême où je t'attriste
+par le spectacle de mes dernières douleurs...
+
+«Faut-il donc que mon infortune te suive après que je ne serai
+plus!... Ah! prends garde à l'influence de ma destinée: ma mémoire
+te serait fatale encore pour être heureux, il te faut d'abord
+m'oublier...»
+
+Elle fit une pause de quelques instants... puis, fixant sur moi un
+regard touchant: «Mon ami, reprit-elle, tu vas me trouver bien
+faible devant ma dernière heure mais, je t'en supplie, dis-moi
+encore une fois que tu m'aimais tendrement et que tu me pardonnes.
+Je te demande comme une grâce ces assurances d'amour qu'autrefois
+je n'eusse point provoquées... C'est que, vois-tu, je vais mourir,
+et dans quelques instants ma vie ne pèsera plus sur la tienne...
+Mourir en entendant ta voix me dire ton amour! oh! cette pensée me
+donne des forces pour franchir le passage terrible de la vie au
+tombeau. Tu me vois faible, consumée, languissante;... mais sais-
+tu, Ludovic, que mon coeur n'a rien perdu de sa puissance
+d'aimer!...
+
+«Tiens, me dit-elle, encore un peu d'indulgence pour ta pauvre
+amie... Je t'en conjure, approche-toi près de moi... Mon Dieu, je
+te désole, dit-elle en voyant couler mes larmes; mais aie pitié
+d'une infortunée qui n'a que peu de temps à t'affliger... Laisse
+ma tête s'appuyer sur toi, pour que j'entende encore le battement
+de ton coeur... Nous étions ainsi dans la prairie vierge; n'est-ce
+pas qu'alors toi aussi tu étais heureux?... Oh! c'est maintenant
+qu'il faut me dire que tu me pardonnes. Grâce, mon ami, grâce pour
+la pauvre fille qui t'aimait... Il faut que je te dise une chose
+que je t'avais toujours cachée, c'est que je t'aimai le premier
+jour où je te vis. Mon coeur a soutenu bien des combats... Je
+fuyais ton regard, ta présence, qui me charmaient, et, quand je
+reçus la révélation de ton amour, je me sentis enivrée de tant de
+bonheur, que ma raison faillit de s'égarer... Cependant je
+pressentais nos malheurs, et je pleurai sur ma joie... Mon ami, je
+te dis ces choses pour que tu me pardonnes en voyant que mon coeur
+était bon...»
+
+Navré de douleur, je pressai sur mon sein le visage de mon amie:
+«Te pardonner, m'écriai-je, ange d'innocence et de bonté!...» Et
+les sanglots étouffaient ma voix.
+
+À l'instant où le mot pardon sortit de ma bouche, la figure de
+Marie prit l'expression de la reconnaissance; alors elle se laissa
+retomber sur sa couche comme si tous ses voeux eussent été
+accomplis. Je vis sa raison et ses forces décliner avec une
+effrayante rapidité... Il était minuit... la fièvre redoublait...
+Marie tomba dans un affreux délire.
+
+En ce moment toutes les fureurs de la tempête étaient déchaînées
+au dehors... la foudre grondait dans le ciel; un vent impétueux
+ébranlait la forêt; les eaux de l'orage tombaient avec une
+violence contre laquelle notre faible réduit était impuissant à
+nous protéger.
+
+Ô mon Dieu! vous savez quelles furent mes angoisses durant cette
+nuit fatale, quand, dénué de tout secours, abandonné à ma misère
+et à mon désespoir, je me trouvai seul en face d'un être adoré,
+témoin de maux que je ne pouvais soulager, d'un délire qui
+troublait ma propre raison... seul dans une forêt sauvage, au
+milieu d'une nuit ténébreuse, pleine de terreurs du ciel et de la
+terre; placé entre l'être innocent dont je voyais l'agonie, et le
+Dieu vengeur dont j'entendais la colère; l'orage sur la tête et
+dans le coeur!... brisé jusqu'au fond de l'âme par les accents
+douloureux de Marie; anéanti par les grondements d'un tonnerre qui
+ne se reposait point; ne sachant si toutes les puissances du ciel
+et de l'enfer étaient liguées contre un seul homme, je me jetai à
+genoux, les mains jointes, prosterné en face de mon amie; et tour
+à tour portant mes yeux sur son visage pâle et livide, puis les
+élevant vers le ciel, je priai Dieu avec ferveur... Les éclairs
+qui sortaient d'une nuit sombre illuminaient cette scène
+solennelle... J'étais dans une extase de terreur muette, de
+désespoir instinctif et d'espérance religieuse, lorsque les yeux
+de Marie venant à se porter sur moi:
+
+«Mon ami, me dit-elle dans un moment lucide, dernier rayon d'une
+intelligence prête à s'éteindre, tu pries pour moi!... oh!
+merci!... vois quel est le courroux du Ciel!... mon Dieu! je suis
+donc bien coupable!!!»
+
+À cet éclair passager de raison succéda une crise plus violente
+encore que la première; une extrême agitation s'empara de ses
+sens; elle prononçait des paroles incohérentes, des phrases
+entrecoupées de soupirs... ces mots: Race maudite, infamie du
+sang, destin inexorable, sortaient de sa bouche; enfin elle répéta
+mon nom deux fois, et quoiqu'en délire, elle pleura. Elle ne dit
+plus rien.
+
+Je vis bien que les temps étaient accomplis pour la fille de
+Nelson; la nature elle-même, dont les grandes crises révèlent
+quelquefois les mystères de l'avenir, semblait m'avertir que le
+sacrifice allait se consommer; l'orage avait annoncé toutes les
+phases de l'agonie... En cet instant la forêt fut pleine
+d'effroyables retentissements; les éclats du tonnerre ne
+laissaient point de relâche aux échos dont les voix innombrables,
+éveillées au sein des profondes solitudes, multipliaient à
+l'infini les terreurs de la céleste vengeance; les grands pins,
+les vieux chênes, craquaient, tombaient avec fracas, brisés,
+brûlés par la foudre, déracinés par les vents; mille clartés
+éblouissantes, sorties d'un ciel ténébreux, répandaient sur toute
+la terre les lueurs épouvantables d'un embrasement universel;
+tandis qu'à travers cette atmosphère de feu, les torrents tombés
+des nuages roulaient tumultueusement du haut des collines dans les
+vallées, mêlant ainsi les destructions du déluge aux horreurs de
+l'incendie.
+
+À tous ces bruits de la foudre, des échos, des torrents, le
+silence succéda, silence plus affreux mille fois que toutes les
+voix de l'orage et de la douleur; car il y a encore de l'espérance
+au fond de la douleur qui gémit... et de même qu'au dehors, tout
+était silence autour de moi...
+
+Ici Ludovic manqua de voix. Depuis longtemps il se faisait
+violence pour retenir ses larmes qui, en ce moment, coulèrent avec
+abondance. Avec lui pleura le voyageur, que ce récit avait touché.
+
+Ludovic reprit ainsi: Je n'essaierai point de vous dépeindre
+l'horreur de ma situation; il existe des douleurs qui remplissent
+le coeur de l'homme, et pour lesquelles le langage n'a point de
+mots.
+
+Aussi longtemps que dure une crise terrible, il semble que
+l'énergie morale de celui qui combat se soutienne par la violence
+même de l'agression. Au milieu de tous les tumultes d'un ciel
+menaçant, de tous les déchirements d'une nature troublée, au sein
+même de la confusion des éléments, l'homme, tout misérable qu'il
+est, ne disparaît point; il demeure debout, grand par sa pensée,
+et fort par sa volonté. Une voix intérieure, qui est celle de la
+vertu, lui apprend que sa destinée est de lutter contre les
+orages; mais quand la foudre, après avoir frappé son coup, se
+tait... lorsque de deux êtres qui s'étaient réfugiés au désert
+pour s'aimer, l'un manque à l'autre; lorsque de ces deux âmes qui
+ne faisaient qu'une âme, l'une est remontée au ciel! oh! alors
+l'infortuné qui reste seul sur cette terre, mutilé dans son coeur,
+dépouillé de cette partie de lui-même qui faisait sa force et sa
+joie durant les jours heureux et malheureux, celui-là tombe dans
+une misère si voisine du néant qu'elle mérite la pitié. Dans le
+premier moment, j'éprouvai une sorte de contentement de
+l'extrémité même de mon malheur. Cet entier abandon où j'étais
+plongé, tout en ajoutant à l'horreur de ma situation, m'épargnait
+une des charges les plus pesantes de la douleur: les consolations
+du monde. Dans les grandes infortunes, il faut pleurer seul; alors
+on souffre trop pour l'âme d'autrui. Des paroles d'intérêt, et
+quelques larmes, c'est tout ce que peut donner la plus tendre
+amitié: remède qui convient à des chagrins vulgaires; mais comment
+exiger d'un ami les brisements du coeur?
+
+Cependant, à l'instant où je me félicitais d'être isolé pour
+souffrir sans trouble, j'ai connu toute la faiblesse de l'homme.
+
+Telle est l'infirmité de notre nature, que le malheureux, réfugié
+dans les secrètes joies de son infortune, ne peut pas même
+supporter longtemps l'excès de la douleur la plus chère.
+
+Après avoir joui de mes larmes solitaires, je tombai dans un si
+grand anéantissement, que je me pris à regretter mon éloignement
+du monde.
+
+Mais ce monde, que j'ai fui, ne peut m'entendre. Je gémis: aucune
+voix ne me répond. Je chancelle: aucune main amie ne s'avance pour
+soutenir ma faiblesse... alors, il faut se repaître d'amertume et
+de désespoir... alors, en présence de cet être chéri, tout à
+l'heure palpitant d'amour, et maintenant inanimé, la mort avec ses
+terribles mystères se révèle à moi dans toute son horreur. À force
+de contempler des traits adorés, où je cherche en vain la vie, mes
+yeux se troublent, ma raison s'égare; tous les souvenirs de cette
+affreuse nuit se représentent à mon imagination; mille fantômes
+m'apparaissent... je crois entendre la voix de Marie qui se
+plaint... je lui réponds: «Ma bien aimée, c'est moi! c'est ton
+ami,...» Mais ses traits sont immobiles... je cherche la vie sur
+ses lèvres pâles, naguère si suaves... j'y trouve un froid de
+mort...
+
+Alors il me semble que des accents funèbres, des bruits d'orage et
+d'incendie, des sifflements de serpents, retentissent autour de
+moi. Je sens au fond de mon coeur un fer ardent qui le brûle et se
+retourne mille fois dans la plaie... accablé sous l'épouvante et
+la douleur, je sens mes genoux fléchir, et je tombe...
+
+Je ne sais combien de temps je demeurai immobile, privé de mes
+sens.
+
+Le jour qui suivit cette nuit funeste, je fus arraché à ma
+léthargie par une main secourable... c'était celle de Nelson. En
+entrant dans la chaumière, il crut voir deux cadavres: hélas!
+pourquoi ne fut-ce qu'une illusion de son regard! Plût au Ciel
+qu'il n'eût point ranimé chez moi un reste de vie prête à
+s'éteindre dans la douleur!!
+
+Nelson entra suivi du Canadien dont nous occupions la demeure, et
+qui, le jour de notre arrivée, était parti pour le fort Gratiot.
+Le vaisseau qui portait Nelson et les Cherokees, n'ayant pu
+franchir le rapide qui se trouve en face du fort, avait fait
+halte, et, comme la violence du courant était accidentellement
+accrue par la fonte des neiges, on avait résolu d'attendre pendant
+quelques jours un moment plus favorable. Le lieu où débarquèrent
+les Indiens était précisément celui où se rendait le Canadien de
+Saginaw. Celui-ci, ayant rencontré Nelson, l'informa de mon
+arrivée à Saginaw avec Marie. Instruit de l'embarras où nous
+étions, Nelson supplia le Canadien de le ramener près de nous; et,
+soit que la présence des Indiens réunis aux environs du fort
+Gratiot eût fait manquer la chasse du ramier, soit que les prières
+de Nelson eussent touché l'âme du chasseur, celui-ci consentit au
+retour; et, après cinq jours et cinq nuits de marche non
+interrompue à travers la forêt et les prairies, ils arrivèrent
+pour être les témoins de la dernière et déplorable scène d'une
+affreuse catastrophe.
+
+D'abord je rendis grâce à Dieu qui envoyait un appui à ma
+défaillance... mais bientôt je compris que, pour consoler le
+malheur, ce n'est pas assez d'avoir le même sujet de peine, mais
+qu'il faut encore sentir de même la douleur.
+
+Nelson fut frappé d'un coup terrible en voyant l'énormité de notre
+infortune; mais son stoïcisme l'emporta sur sa misère. Je ne
+croyais pas que la raison fût jamais si puissante sur le coeur, et
+qu'il pût se trouver tant de froideur dans un chagrin réel...
+quelques larmes coulèrent de ses yeux... bientôt il me fallut
+pleurer seul...
+
+Je n'ai point d'expression pour vous dire les scènes de deuil et
+de désolation dont ce désert fut le théâtre, lorsque le moment fut
+venu de rendre à la terre la dépouille mortelle de mon amie.
+
+Vous voyez cette cabane peu éloignée de celle où je vous ai
+reçu... l'autre jour vous alliez en franchir le seuil, lorsque
+j'ai retenu vos pas... vous en admiriez la construction élégante
+et les proportions gracieuses, et vous me disiez que là on
+pourrait vivre heureux avec un objet aimé; oh! je croyais aussi à
+ce bonheur! c'était la demeure préparée avec tant de soin; l'asile
+de Marie; le toit qui couvrirait de son ombre nos joies pures et
+mystérieuses... mais le Ciel n'ayant point voulu que mes desseins
+s'accomplissent, et que cette habitation contînt notre félicité,
+j'en ai fait un tombeau...
+
+Quand nous transportâmes dans ce lieu des restes chéris, il fallut
+passer par de nouvelles angoisses et par de nouveaux brisements...
+j'ai bu tout entier le cilice d'amertume... j'ai vu la terre
+s'emparer peu à peu de sa proie, et, lorsque tout a été enlevé à
+mes regards, il m'a semblé que mon âme tombait dans une solitude
+encore plus profonde. Ô misère! une vie de passions et d'orages
+qui aboutit à un sépulcre! Est-ce donc là toute la destinée de
+l'homme?... Je me précipitai la face contre terre, comme si mon
+coeur devait souffrir moins en se rapprochant de la tombe!! et je
+songeai que cette tombe renfermait une créature céleste qui, la
+veille, respirait pour moi seul, et aujourd'hui n'était plus rien
+sur la terre... Alors, prosterné sur le néant, j'adorai Dieu!
+
+Tel fut le commencement d'un culte que j'ai, depuis ce temps,
+renouvelé chaque jour dans la cabane consacrée à ma douleur. «Ô ma
+bien-aimée, m'écriai-je, en terminant la prière du tombeau, tu ne
+me devanceras que de peu de jours dans le funèbre asile! je le
+sens au vide de mon coeur, je n'ai plus les conditions de la vie;
+je vous rejoindrai bientôt, âmes chéries, dont la mienne ne peut
+vivre détachée; Marie, l'ange de mes jours, sans lequel il ne me
+reste plus qu'à errer ici-bas de misère en misère; et toi,
+Georges, mon ami le plus cher, Georges, le plus noble des hommes,
+le plus tendre des frères, qui, fidèle, jusqu'à ta dernière heure,
+aux devoirs d'une amitié touchante, as précédé ta soeur dans le
+séjour des ombres, où maintenant vous êtes réunis.... ah! ne
+pleurez point mon absence... bientôt je serai près de vous; la
+mort cruelle a pu séparer nos corps, mais nos âmes s'uniront d'un
+lien qui ne se brisera jamais.»
+
+Ainsi je disais: et je vis une nouvelle impression de douleur se
+peindre sur la figure de Nelson... «Quel est donc ce langage?
+s'écria-t-il... Georges!... mon fils bien-aimé grands dieux! le
+sacrifice serait-il complet?...»
+
+Ma douleur m'avait égaré: je révélai tout à Nelson; et ne
+regrettai point l'indiscrétion de mon désespoir; car le moment
+était opportun pour dire au père de Georges toute l'énormité de
+son malheur. La prière et la douleur avaient élevé son âme vers le
+ciel; et l'homme religieux est toujours fort. La pensée qui monte
+de la terre et arrive jusqu'à Dieu est comme une colonne puissante
+à laquelle le plus faible se retient...
+
+Pendant un instant, le front du presbytérien sembla plier sous le
+coup, et, pour la première fois, je crus que ses forces morales
+seraient au-dessous de son infortune... Mais il releva sa tête, et
+laissa voir deux larmes étonnées d'avoir coulé de ses yeux; alors
+je lui remis la lettre de Georges. Nelson en fit la lecture, et,
+depuis ce jour, je l'ai relue tant de fois, que je me rappelle
+exactement ses termes:
+
+«Mon père, écrivait Georges, si cette lettre vous est remise, elle
+vous annoncera que je n'existe plus. Ne vous affligez point...
+J'aurai souffert une mort digne de vous et de moi-même. Je ne
+serai point assez lâche pour attenter à ma vie... Mais il me sera
+doux de mourir en combattant nos oppresseurs... Je sais, mon père,
+quel jugement les hommes porteront sur moi, si toutefois mon nom
+me survit dans leur pensée... Je serai appelé par eux factieux et
+rebelle... Ils m'ont persécuté durant ma vie, et flétriront ma
+mémoire... mais leur sentence n'atteint point mon âme... J'ignore
+si mon sang contient des souillures... mais je suis assuré de la
+pureté de mon coeur... Je paraîtrai confiant devant Dieu... J'ai
+pris une résolution fatale qui me réjouit: je vaincrai mes
+ennemis, ou ne survivrai point à notre défaite. Hélas! j'espère
+peu de succès; la population noire est vouée à l'éternel mépris
+des blancs; la haine entre nos ennemis et nous est
+irréconciliable: une voix intérieure me dit que ces inimitiés ne
+finiront que par l'extermination de l'une des deux races; je ne
+sais quel pressentiment plus triste encore m'avertit que la lutte
+nous sera fatale... L'issue funeste que je prévois ne me trouble
+point. J'ignore les desseins de Dieu; mais je sais les devoirs
+dont la source est en moi-même; ma conscience m'apprend qu'il est
+toujours beau de donner sa vie pour le service d'une sainte
+cause... Vous le dirai-je, cependant, ô mon père, j'ai une douleur
+dans l'âme; ma tristesse ne me vient point de moi; elle ne procède
+pas non plus de la crainte de vous affliger... car je sais votre
+vertu; et vous ne pourrez regretter longtemps les suites d'un
+dévouement qui me rend plus digne de votre estime. Mais ma soeur!
+ma chère Marie! qu'il est désolant de ne la plus revoir et comme
+elle sera malheureuse en apprenant que son Georges n'est plus!...
+Ah! tâchez qu'elle conserve longtemps des doutes sur mon sort! Le
+Ciel m'est témoin que, dans l'extrémité où je suis, c'est elle
+seule dont le souvenir trouble ma raison... Je ne puis croire
+qu'elle habite une terre où je ne serai plus... Ah! qu'il me soit
+permis d'adresser quelques paroles au généreux Français dont elle
+était aimée... Ludovic, ô mon ami, écoutez la voix sacrée de
+l'homme à sa dernière heure: Marie est de toutes les créatures la
+plus sensible, la plus pure, la plus digne d'amour... Elle vous
+aime tendrement, Ludovic... Ah! de grâce, ne brisez pas son coeur!
+Elle est bien faible!! elle croit aisément au malheur, et ne
+résiste qu'à l'espérance; le souvenir du destin de sa mère ne
+quitte point sa pensée. Hélas! je n'en doute pas, un chagrin
+profond abrégerait sa vie.»
+
+Cette lettre ajouta un nouvel aiguillon à ma douleur, et rendit
+encore plus abondante la source de mes larmes. Nelson contempla
+quelque temps la terre avec un regard immobile; puis, levant les
+yeux au ciel: «Ô mon Dieu! dit-il d'une voix grave et pénétrée,
+Seigneur, qui, pour m'éprouver, m'envoyez les plus cruels malheurs
+qui puissent déchirer le coeur d'un père, je me soumets à vos
+décrets tout puissants; je suis bien infortuné, mais je ne
+murmurerai point contre votre providence, car vous êtes juste
+encore, alors que vous êtes sévère. J'accepte vos rigueurs comme
+des expiations, et, pour désarmer votre colère, je m'efforcerai
+d'avoir de bonnes oeuvres à vous offrir.»
+
+En ce moment, quelque bruit se fit entendre hors de la cabane; je
+sortis: c'étaient des Indiens Cherokees ayant Mohawtan à leur
+tête. «Nous venons, me dit celui ci, pour voir si l'orage d'hier
+n'a fait aucun dégât dans la cabane, et nous vous aiderons ensuite
+à y transporter la fille de Nelson.
+
+-- «La fille de Nelson! m'écriai-je avec désespoir!! elle y
+repose.» Il vit couler mes larmes. Bientôt Nelson parut. Mohawtan
+le reconnut sans peine; les deux amis s'embrassèrent. L'Indien, en
+pressant sa poitrine sur le coeur de Nelson, y sentit la douleur
+paternelle; il jeta un coup d'oeil dans l'intérieur de la cabane,
+et vit la tâche funèbre que nous venions de remplir.
+
+Cependant une lutte terrible était prête à s'engager entre les
+Cherokees et les Ottawas. Le meurtre commis par Mohawtan criait
+vengeance, et c'était pour les Ottawas un bon prétexte de
+repousser de leur territoire une tribu dont la présence leur était
+importune. Mohawtan dit: «Voulez-vous prendre parti pour nous?» --
+Je ne répondis pas, car j'étais indifférent à toutes choses. Mais
+Nelson, toujours plein de l'intérêt religieux qui l'avait amené
+dans ces lieux: «Non, dit-il, je n'épouserai point une injuste
+querelle. Mohawtan, je suis votre ami; mais pourquoi serais-je
+l'ennemi des Ottawas? Est-ce parce qu'ils défendent leur patrie,
+ou parce qu'ils ont horreur du sang répandu?... Ma mission sur la
+terre est plus noble et plus pure... Si le ciel exauce ma prière
+et seconde mes efforts, ces menaces de guerre et d'extermination
+ne s'accompliront pas...
+
+«Un grand devoir m'est imposé, ajouta-t-il en se tournant vers
+moi; je dois faire violence à ma douleur... Mon ami, l'occasion de
+faire le bien est rare; une bonne action est la plus sûre
+consolation du malheur... Ma tâche sera facile à remplir, si je
+puis faire descendre dans l'âme de ces sauvages quelques paroles
+d'une religion de paix.»
+
+Nelson suivit Mohawtan et les Indiens. Tous se dirigèrent vers un
+lieu éloigné d'environ trois milles, dans lequel les Cherokees
+étaient assemblés pour délibérer.
+
+Je ne voulus point suivre Nelson... Je vis bien qu'il y avait dans
+son âme un instinct secret qui le portait à combattre les coups de
+la fortune, plutôt qu'à guérir les peines du coeur.
+
+Ainsi, malgré l'arrivée du père de Marie, je fus bientôt seul.
+
+En ce moment, je l'avoue, quand je réfléchis sur les malheurs
+accumulés sur ma tête et à l'entour de moi, je me pris à douter de
+tout, excepté de la misère de l'homme... j'accusai la vertu, la
+religion, Dieu lui-même. Je voyais la plus charmante des
+créatures, la fille la plus vertueuse et la plus innocente,
+victime d'un odieux préjugé, livrée par le sort de la naissance
+aux plus cruelles persécutions; poursuivie de ville en ville;
+couverte en tous lieux de honte et de mépris, frappée sans pitié,
+elle, si bonne et si pure, par une société dénuée d'âme et de
+grandeur; et contrainte enfin, pour échapper à ses barbares
+ennemis, de chercher un refuge dans un affreux désert, où elle
+meurt!!... Et Georges!! mon frère!!! le seul ami que j'aie
+possédé! Georges, le plus généreux des hommes! méritait-il le sort
+fatal qui m'avait privé de lui? Fallait-il qu'il se soumît
+lâchement à la dégradation qu'on voulait lui imposer? qu'il
+courbât son front sous une honteuse tyrannie? Fallait-il, pour
+être heureux, qu'il commençât par être vil?... Ah! son âme était
+trop élevée pour descendre aux bassesses de la soumission! il a
+repoussé l'humiliation et le mépris, qui pèsent plus sur une
+grande âme que les chaînes de la servitude! il s'est révolté
+contre l'oppression!... Sa cause était celle de la liberté
+humaine; c'était la cause de Dieu même, et cependant Dieu n'a
+point aidé son bras! Son dévouement est demeuré stérile!
+
+Georges, l'homme magnanime, n'est plus... et ses ignobles tyrans
+trafiquent tranquillement sur sa tombe.
+
+Étrange destinée du frère et de la soeur! Celle-ci, faible femme,
+s'est dérobée aux coups de la tempête; elle s'est brisée en
+pliant; tandis que le premier, pareil au cèdre qui montre sa tête
+à l'orage, est tombé sous la foudre...
+
+Qu'est-ce donc que cette providence céleste qui veille sur
+l'univers, et ne préside qu'à des iniquités?
+
+Le sort même de ces Indiens exilés de leur vieille patrie, et que
+je voyais réduits à se déchirer entre eux pour se disputer
+quelques lambeaux du sol américain, fournissait à mon désespoir un
+nouveau sujet d'imprécation.
+
+Pourquoi cette destruction impie d'une race infortunée! Les
+Indiens sont simples et faibles, les Américains habiles et forts.
+Mais la science ne fait pas l'honnêteté, ni la force le bon
+droit... D'où vient donc ce triomphe de la ruse sur la franchise,
+du fort sur le faible? Si le Dieu créateur de ce monde jette
+parfois un regard sur son oeuvre, n'est-ce pas pour combattre en
+faveur du juste, et rétablir, par sa puissance, l'équilibre que la
+violence et la méchanceté rompent sans cesse? Cependant les bons
+succombent dans la lutte!! Tel est le sort Je ces malheureux
+Indiens, que la cupidité américaine refoule dans ce désert... dans
+ce désert, asile de tant d'infortunes imméritées, et qui, par un
+étrange assemblage, réunit dans son sein l'Européen exilé par ses
+passions, l'Africain que les préjugés de la société ont banni,
+l'Indien qui fuit devant une civilisation impitoyable!!
+
+Et moi-même, qu'ai-je donc fait pour être ainsi frappé par les
+foudres du Ciel? J'étais bon! oh! j'étais plein d'amour pour mes
+semblables... et j'ai parcouru deux mondes sans pouvoir y trouver
+un peu de bonheur!! partout j'ai vu des heureux qui me faisaient
+pitié, tant ils étaient pauvres de coeur! Et moi je n'ai trouvé
+qu'une fatale destinée, toujours prompte à me bercer de mille
+illusions, m'offrant tour à tour mille chimères, se riant de ma
+détresse, jusqu'au jour, où, par un jeu plus cruel, après avoir
+guidé mes pas dans cette solitude, elle a disparu, me laissant
+seul sur un tombeau!!!
+
+Le désespoir ayant ainsi pénétré dans mon âme, l'idée du suicide
+s'offrit à moi... et je l'acceptai comme le seul remède à ma
+misère... Je fis les préparatifs de ma mort avec une sorte
+d'exaltation morale, comme autrefois je faisais des rêves de
+bonheur. Je laissai pour Nelson une lettre dans laquelle je le
+priai de placer mon corps dans le tombeau de Marie, et, la tête
+pleine d'une résolution fatale, je sortis de la cabane...
+
+«Mon bon maître!» s'écria Ovasco en me sautant au cou. C'était le
+soir du quatrième jour écoulé depuis son départ. Le fidèle
+serviteur arrivait en toute hâte. Un vieillard, affaissé par
+l'âge, et qu'à son costume je reconnus pour un prêtre,
+l'accompagnait.
+
+La présence d'Ovasco et de cet étranger me fut importune; ils
+gênaient l'exécution du dessein que je venais de former; et l'âme
+ne saurait demeurer en suspens sur un pareil projet. Je dis à
+Ovasco: «Tout est fini;» et au prêtre: «Votre présence en ce lieu
+n'est plus nécessaire!!...» Tous deux me comprirent; Ovasco se
+livra aux marques du plus violent chagrin, le vieillard me regarda
+d'un air pénétrant; sans doute il aperçut mon trouble, et devina
+mon désespoir jusqu'au fond de mon coeur, car il me dit avec
+bouté: «Mon ami, je suis bien loin de la ville; veuillez me donner
+l'hospitalité pour aujourd'hui.» Il ajouta d'une voix basse, et
+comme s'il se fût parlé à lui-même: «Je ne quitterai point ce
+lieu, car il y a ici des passions...» En prononçant ces mots, il
+tomba à genoux et pria Dieu.
+
+Cependant Ovasco, qui ne savait point que le terme de mes maux
+était fixé, se mit, pour distraire ma douleur, à me raconter les
+circonstances de son voyage. Arrivé à Détroit, il s'était présenté
+chez le seul médecin de cette ville; mais, lorsque celui-ci sut
+dans quelle contrée lointaine ses secours étaient demandés, il
+marchanda ses services, et les mit à un prix si élevé, en exigeant
+une caution préalable, qu'Ovasco ne put le satisfaire.
+
+Il existait alors à Détroit un prêtre catholique du nom de
+Richard; c'était un Français banni en 1793, à l'époque où, pour
+sauver la civilisation, on proscrivait la religion et la vertu;
+arrivé jeune aux États Unis, il avait vieilli sur la terre d'exil;
+tout le monde vantait sa sagesse, sa grande science, sa charité.
+Les sentiments d'estime et de vénération qu'il inspirait étaient
+universels; et la population du Michigan, dont les trois quarts
+sont protestants, l'avait nommé, quelques années auparavant, son
+représentant au congrès [69].
+
+Guidé chez lui par la voix publique, Ovasco se présente, invoque
+son appui comme on demande secours à une puissance supérieure...
+Le bon vieillard secoue sa tête chargée d'années, et dit: «Les
+infortunés! ils sont bien loin! allons vite à leur secours!... Je
+sais, ajouta-t-il, un peu de médecine... on me consulte souvent
+dans ce pays sauvage où les secrets de l'art sont presque
+inconnus... et puis, quand je ne sais point guérir le corps, je
+m'attache aux plaies de l'âme.»
+
+À ce récit d'Ovasco je sentis quelque émotion pénétrer dans mon
+coeur... et je ne pus songer sans remords à l'indifférence que
+j'avais témoignée au bon vieillard.
+
+«Pardonnez-moi, m'écriai-je en m'avançant vers lui, je suis bien
+malheureux!...» et je me précipitai dans ses bras; j'éprouvai un
+frémissement de respect et d'admiration en touchant ces cheveux
+blancs que le désert rendait encore plus imposants. «Eh quoi!
+m'écriai-je, malgré le poids des années, vous affrontez cette
+solitude!
+
+-- «Mon ami, me dit le prêtre avec un accent plein de simplicité,
+n'y êtes-vous pas venu vous-même avec joie?»
+
+Je gardais un silence morne.
+
+-- «Une passion généreuse, reprit le vieillard, un amour pur vous
+ont conduit dans cet asile solitaire... mon ami, c'est aussi
+l'amour qui me guide près de vous, l'amour, source de toute vertu
+et de tout bien. Oh! ajouta-t-il, je comprends votre infortune,
+puisque vous avez perdu ce que vous aimiez... Ces cheveux blancs
+vous tromperaient beaucoup, s'ils vous faisaient penser que j'ai
+plus de vertu que vous... je serais bien faible aussi devant le
+malheur. Il me semble que mon coeur se briserait, s'il m'était
+interdit d'aimer Dieu et de faire du bien à mes semblables... Vous
+le voyez, mon seul avantage sur vous, c'est d'avoir des affections
+dont l'objet ne périt point...»
+
+Il y avait dans l'accent du vieillard quelque chose de tendre et
+de pénétrant... Je crois que le langage du protestant et celui du
+catholique diffèrent, comme la raison diffère du coeur. Alors je
+lui ouvris mon âme; il m'écouta avec une attention mêlée de pitié.
+Mais quand il sut le projet que j'avais formé d'attenter à mes
+jours, je vis ses yeux se remplir d'une flamme soudaine.
+«Pourquoi, lui disais-je, prolonger une vie de misère et d'ennui?
+À quoi suis-je bon sur la terre?...
+
+-- «Malheureux!! s'écria-t-il dans un moment de vertueuse colère,
+qui donc es-tu pour citer la Providence devant ton tribunal?...»
+Et les regards de l'octogénaire lançaient les foudres autour de
+lui.
+
+Il reprit avec douceur: «Mon ami, vous êtes mon frère. Je vous
+vois bien malheureux et prêt à commettre un grand crime: je ne
+vous quitterai point...»
+
+Le saint vieillard fut habile à s'emparer de mon coeur. Je lui
+racontai l'histoire de mes malheurs. Je lui dis mes rêves
+d'enfance, mes chimères de jeunesse, mes illusions de tout âge. Le
+récit de mes infortunes le toucha vivement... il m'écouta en
+silence et parut se livrer à de profondes méditations; un jour se
+passa durant lequel il ne cessa de me témoigner le plus tendre
+intérêt; il avait peu à peu calmé les orages de mon coeur; et
+quand il me vit capable d'écouter la voix de la raison, il
+m'adressa ces paroles:
+
+«Vous avez, mon cher fils, commis de grandes fautes; et votre
+infortune est l'expiation de vos erreurs. La société vous a frappé
+sans pitié, parce que vous étiez pour elle le plus dangereux de
+tous les ennemis.
+
+«Tous vos malheurs vous sont venus de l'orgueil et de l'ambition.
+
+«Vous vous êtes cru appelé à de grandes choses... et, au lieu
+d'attendre que la Providence vous choisît pour accomplir ses
+desseins, vous vous êtes imprudemment précipité dans un abîme de
+désirs immodérés... Je veux bien croire que vous aspiriez à vous
+élever en servant votre pays... Mais des ambitions comme la vôtre
+sont trop difficiles à contenter. Ce n'est pas trop, pour en
+satisfaire une seule, de la misère de tout un peuple. Faut-il donc
+que l'édifice social croule chaque jour, pour fournir aux mains
+hardies et puissantes qui relèveront ses ruines des occasions de
+gloire et d'éclat?...
+
+«Il est bien rare que les maux réels des sociétés fournissent aux
+passions ambitieuses de quoi se nourrir... Les grandes gloires se
+rencontrent encore... ce sont les gloires pures qui manquent.
+
+«L'histoire répète les noms fameux de tous ceux qui, rois ou
+despotes, guerriers ou législateurs, ont tour à tour, pendant
+cinquante siècles, remué le monde... mais combien de noms
+transmet-elle, grands et purs comme le saint, l'immortel nom de
+Washington?
+
+«Défiez-vous, mon cher fils, de ces mouvements inquiets... ils ne
+sont point sans élévation, mais contiennent beaucoup d'orgueil...
+Les hommes les plus utiles à la société ne sont point ceux qui
+font de si grandes choses... les événements graves s'accomplissent
+selon les vues de Dieu, bien plus que par les soins des hommes...
+et les hommes qui s'y mêlent sont quelquefois moins animés de
+l'amour de la patrie, qu'ardents à poursuivre un peu de célébrité.
+
+«La voie qu'ils suivent est pleine de périls...
+
+«Le pauvre laboureur, dont toute l'ambition poursuit une récolte,
+fait peu de bien, mais il ne saurait faire de mal; son horizon
+finit au bout du sillon qu'il trace.
+
+«Quand les vastes passions de Mirabeau s'élancent dans l'arène
+politique, quelle barrière les arrêtera? quelle gloire assouvira
+cette puissance affamée de bruit et de renommée?
+
+«Quant à l'illustration littéraire que vous avez recherchée,
+combien peu de génies jouissent, dans les lettres, d'une gloire
+désirable? Dites-moi lequel vaut mieux de mourir, ignoré du monde,
+ou d'avoir écrit ces pages impies où Byron se raille de Dieu et de
+l'humanité?
+
+«C'est aussi l'orgueil qui nous égare, quand il nous pousse à
+chercher dans ce monde un bonheur qui n'existe point; nous prenons
+en pitié l'homme que nous voyons se contenter d'un sort modeste;
+nous pensons que c'est assez pour lui, mais nous avons pour nous-
+mêmes de plus vastes désirs...
+
+«Cependant, mon fils, il y a bien peu de différence entre le
+bonheur d'un homme et celui d'un autre homme!
+
+«Quel être si indigent n'a pas trouvé durant sa vie un peu de pain
+qui le nourrisse, une femme qui l'aime, un Dieu qui écoute sa
+prière? C'est pourtant toute la vie de l'homme.
+
+«Le mal ici-bas vient de ce qu'on veut placer beaucoup de bonheur
+dans un coeur qui n'en tient que peu...
+
+«Et c'est encore une excitation de l'orgueil qui, jetant l'homme
+dans des chimères, lui fait mépriser les voies que suit le plus
+grand nombre pour arriver au bonheur...
+
+«Sans doute le monde contient bien des vices, et il est loin
+encore de la perfection où le portera la loi du Christ!
+
+«Je sais que, pour une âme ardente, impétueuse, tout, dans la
+société, est embarras et obstacle; mais ne vous abusez point, mon
+ami: ces entraves qui vous gênent, ces chaînes qui vous pèsent,
+sont commodes et légères à la multitude... la plupart des hommes
+ne sentent point ces nobles élans qui vous animent, ces transports
+sublimes de l'enthousiasme; la condition commune est la
+médiocrité, et la société fait des lois pour se protéger contre
+des besoins de gloire qui menacent son repos et des éclairs de
+génie qui fatiguent ses regards...
+
+«D'ailleurs, ces élans, ces transports, cet enthousiasme, sont-ils
+durables chez ceux mêmes qui les éprouvent?... Permettez-moi de
+vous dire, mon cher enfant, que le bonheur immense dont vous
+espériez jouir dans cette solitude avec le digne objet de votre
+amour, était encore une chimère de votre imagination, et peut-être
+la plus cruelle de toutes...
+
+«Dans l'âge des passions brûlantes, la vie de deux êtres qui
+s'aiment est toute amitié, tendresse, dévouement, échange de
+sentiments généreux... alors la seule richesse qui se dépense
+entre eux est celle de l'âme... Deux êtres qui se donnent
+mutuellement ces trésors du coeur ne manquent d'aucun bien et
+n'ont besoin de personne; ils jouissent d'une félicité dont la
+source est en eux-mêmes, et ne doivent rien ni au monde ni à la
+fortune.
+
+«Mais le temps de cette fièvre de l'âme, de cette spiritualité de
+l'existence, est passager. C'est une heure fugitive d'enchantement
+dans le long jour de la vie... Et quand cette heure est écoulée,
+les passions de l'homme, pareilles aux eaux de l'Océan après
+l'orage, reprennent leur niveau... Les grandes pensées qui
+exaltaient son esprit, les nobles sentiments qui faisaient bondir
+son coeur, ne se présentent plus à lui que comme des images
+brillantes ou comme de beaux souvenirs... Il est retourné aux
+habitudes et aux exigences de la vie positive.
+
+«Hélas! faut-il le dire? on voit les êtres les plus aimants perdre
+en vieillissant une partie de leur bonté. Il semble que l'âme se
+durcisse comme le corps, et que tout se dessèche avec les années,
+même la source d'amour qui jaillit d'un bon coeur! L'union qui
+s'est formée dans les illusions repose sur une base bien
+fragile...
+
+«Votre malheur est bien grand, mon cher fils, et vous me voyez
+tout plein de son immensité. Mais dites, quel eût été votre destin
+si, atteignant le but de vos efforts, vous eussiez vu le bonheur
+tant désiré s'évanouir comme une nouvelle chimère!
+
+«Une catastrophe terrible a devancé l'épreuve... et vous maudissez
+la société américaine, dont les préjugés, en exilant Marie, l'ont
+conduite, au tombeau... Votre plainte est légitime... Il est vrai
+que les Américains persécutent sans pitié une race malheureuse.
+Oui, le préjugé qui voue à l'esclavage ou à l'infamie trois
+millions d'hommes est indigne d'un peuple libre et éclairé. Mais
+faut-il prendre occasion de ces désordres pour envoyer au Ciel des
+imprécations? Mon ami, l'iniquité des hommes suffirait seule pour
+me faire croire à la justice de Dieu.
+
+«Les passions qui vous ont irrité contre l'état social ont en même
+temps fasciné vos yeux, en vous montrant dans la vie sauvage un
+état perfectionné.
+
+«J'ai vécu longtemps parmi les Indiens; j'ignore quels étaient
+leurs pères; mais, déchus de leur état primitif qui, peut-être,
+avait quelque grandeur, les Indiens de nos jours ne possèdent ni
+les avantages de la vie sauvage, ni les bienfaits de la vie
+civilisée.
+
+«Préservez-vous de cette fausse opinion que la valeur individuelle
+de chaque homme est mieux appréciée chez les sauvages que dans les
+pays policés.
+
+«Si les peuples avancés dans la civilisation font une trop grande
+part d'influence à la richesse, les peuples sauvages accordent
+trop d'importance à la force physique.
+
+«Sauf quelques exceptions rares dont s'emparent beaucoup d'esprits
+médiocres, toutes les sociétés d'Europe et d'Amérique sont
+gouvernées par les supériorités intellectuelles. Dans l'opinion
+des hommes civilisés, un corps robuste est peu de chose, s'il ne
+contient un grand coeur; chez l'Indien, au contraire, la force
+morale n'est puissante que par son union à celle des muscles, et
+la plus grande âme dans un faible corps n'est rien.
+
+«La vie sauvage est d'ailleurs une vie d'égoïsme... Dans ces
+forêts où la nature est si belle, on étouffe ses cris les plus
+touchants... Vainement l'infirme, le mutilé, celui dont la raison
+s'est égarée, réclament le secours de leurs semblables. Ceux-ci
+méprisent la voix d'infortunés qui, n'ayant plus la force du
+corps, ne méritent pas d'exister.
+
+«Dans les pays civilisés on ne secourt pas toutes les infortunes,
+mais toutes espèrent d'être secourues... et combien de plaies sont
+fermées par la charité publique! Combien de douleurs se taisent
+devant la religion et la bienfaisance!
+
+«Enfin, mon ami, cette existence toute matérielle de l'Indien,
+dont le corps seul agit, est-elle selon la destinée de l'homme? Ne
+croyez-vous pas que celui dont la pensée domine le corps se
+rapproche davantage de la divine nature dont il est émané, de
+l'intelligence suprême dont il est un rayon?...
+
+«Mon cher fils, tout a été erreur et exagération dans les
+jugements que vous avez portés.
+
+«Vos premières impressions sur l'Amérique étaient beaucoup trop
+favorables; et vous avez fini par la juger avec une injuste
+sévérité.
+
+«Ce peuple, qui ne séduit point par l'éclat, est cependant un
+grand peuple; je ne sais s'il existera jamais une seule nation
+dans laquelle il se rencontre un plus grand nombre d'existences
+heureuses. Rien ne vous y plaît, parce que rien n'est saillant aux
+yeux, ni lumières, ni ombres, ni sommets, ni abîmes... c'est pour
+cela que le plus grand nombre y est bien.
+
+«Peut-être vous m'accuserez à votre tour de me complaire dans une
+illusion; mais j'ai fondé sur ce peuple une espérance qui fait le
+charme de ma vieillesse... Lorsque je vois la multitude des sectes
+protestantes aux États-Unis, les divisions qui chaque jour
+pénètrent dans leur sein; l'inconséquence, la frivolité des unes,
+l'absurdité des autres [70]; lorsque, d'un autre côté, je considère
+le catholicisme, toujours un et immuable au milieu des sociétés
+qui changent et des sectes qui se multiplient, attirant à lui par
+son prosélytisme, tandis que les autres communions les plus
+favorisées demeurent stationnaires; se ranimant enfin d'une
+vigueur nouvelle sur cette terre de liberté, comme un vieillard
+qui, après un long exil, retrouverait sa patrie... je ne puis
+m'empêcher de croire que la religion catholique est le culte à
+venir de ce pays... et cette pensée répand une douce clarté sur
+mes vieux jours.»
+
+Quand le prêtre eut ainsi parlé, il se leva: «Mon ami, ajouta-t-
+il, ne restez point dans ce lieu. Prenez garde aux conseils
+funestes de la solitude et du malheur.
+
+-- «Mon père, m'écriai-je, vous m'avez préservé d'un grand
+crime... mais ne me demandez point un sacrifice supérieur à mon
+courage. Tant que coulera dans mes veines une goutte de sang, elle
+alimentera mon chagrin. Et qui donc, si j'abandonnais le désert,
+veillerait sur cette cabane, monument sacré de ma douleur? Ne
+voyez-vous pas l'Américain avide passant la charrue sur des
+ossements pour féconder sa terre?... Ah! je ne laisserai point
+s'accomplir une pareille profanation!»
+
+Voyant ma résolution inébranlable, le vieillard me quitta en me
+disant:
+
+«Souvenez-vous, mon enfant, que vous avez, non loin d'ici, un ami
+bien tendre; puissiez-vous un jour venir vers moi... mais, mon
+cher fils, me dit-il en me montrant sa tête blanchie par les
+hivers, n'attendez pas trop longtemps...»
+
+En disant ainsi, le vieillard s'éloigna, emportant mes
+bénédictions et laissant dans mon âme de profondes impressions.
+
+J'étais toujours malheureux, mais je n'étais plus impie, car
+j'avais vu sur la terre l'image de la divinité dans un vieillard
+vénérable. J'étais également moins seul depuis que la religion
+était descendue dans mon âme, et l'aspect de la vertu calme et
+résignée avait ranimé mon courage.
+
+Le jour suivant fut un jour de grandes réjouissances parmi les
+deux tribus indiennes qui se trouvaient réunies dans ce lieu. Le
+bateau qui portait les Cherokees laissés par Nelson au fort
+Gratiot venait d'arriver à Saginaw, et, grâce aux efforts généreux
+du père de Marie, les Ottawas avaient déposé les armes. Toute la
+nation des Cherokees se trouvait réunie; les Ottawas consentirent
+à lui donner asile sur leurs terres. Un traité d'alliance fut
+conclu, et le bon accord parut établi entre les deux tribus.
+Nelson se fixa au milieu de ces sauvages et redoubla de zèle pour
+maintenir l'union entre eux et leur enseigner les vérités du
+christianisme. Il s'efforça de m'attirer près de lui: mais je ne
+voulus point quitter ma solitude et la tombe de Marie.
+
+
+
+Chapitre XVII
+Épilogue
+
+Ainsi parla Ludovic; plus d'une fois, pendant ce récit, le
+voyageur avait senti couler ses larmes. -- Oh! combien votre
+malheur me touche! dit-il au solitaire; quoi! depuis tant
+d'années, vous vivez seul dans ce désert! -- Je n'y suis pas resté
+toujours, répliqua Ludovic; j'ai tenté de l'abandonner, mais
+vainement!... il m'a fallu bientôt y revenir.
+
+D'abord l'abondance de mes larmes et la violence de ma douleur me
+firent penser que ma vie serait promptement consumée, mais cette
+dernière espérance m'échappa, et je n'avais plus de force pour
+répandre des pleurs qu'il m'en restait encore pour exister; je
+traînai alors dans ces lieux une vie misérable: j'étais accablé de
+la durée du temps dont rien pour moi ne hâtait le cours; j'errais
+à l'aventure dans les forêts environnantes; je cherchais de
+nouveaux lacs, des prairies vierges, des fleuves inconnus; je
+chassais des animaux sauvages qui me servaient de pâture;
+quelquefois, au milieu de mes excursions aventureuses, je
+m'arrêtais subitement; appuyé au tronc d'un arbre, je méditais
+durant de longues heures; tous les tristes souvenirs arrivaient
+dans la solitude. Cette rêverie de l'infortune finissait par
+troubler ma raison, et je tombais dans un profond accablement.
+Quand mon intelligence assoupie se réveillait, il me semblait, en
+me rappelant mes malheurs, que ma vie tout entière était un songe
+terrible;... mais bientôt je me retrouvais en présence de
+l'affreuse réalité. Cent fois, chaque jour, je quittais ma
+chaumière, cent fois j'y revenais avec mes chagrins, mes ennuis et
+le poids accablant de mon isolement.
+
+Alors l'idée du monde se représenta à mon esprit. Depuis qu'un
+coup fatal avait brisé ma vie, j'avais beaucoup réfléchi aux
+erreurs de ma jeunesse, je sentais combien il y avait eu de
+chimères dans mes premiers desseins. J'avais autrefois jugé le
+monde à travers des prestiges qui s'étaient évanouis... les rêves
+de mon jeune âge étaient toujours présents à mon esprit, mais ma
+raison les combattait; je comprenais que, pour être propre à la
+société, il ne fallait pas envisager les choses du point de vue
+immense et sans limite où je m'étais placé d'abord; qu'il valait
+mieux ne voir qu'un coin étroit du monde que de jeter sur
+l'ensemble des regards vagues et confus; qu'enfin l'intelligence
+et la puissance humaine ont des bornes qu'elles ne peuvent tenter
+de franchir, sous peine de devenir stériles.
+
+Délivré des illusions qui m'avaient égaré dans ma route, ne
+pouvais-je pas retourner parmi les hommes?... Je ne m'abusais plus
+sur la somme de bonheur que le monde peut offrir... d'ailleurs, je
+repoussais loin de moi la pensée des félicités que j'avais
+autrefois rêvées; mais je sentais en moi-même tous les mouvements
+d'une âme droite et pure. «Pourquoi, me disais-je, ne trouverais-
+je pas, dans mes rapports avec mes semblables, un peu de ce
+bonheur simple et tranquille que donne une conscience honnête? Ne
+dois-je pas rencontrer des sympathies consolantes partout où il se
+trouve des hommes vertueux?»
+
+Dans cet état de mon âme je serais sans doute revenu en Europe si,
+à l'époque même où je fus atteint en Amérique d'une infortune
+affreuse, un autre malheur non moins cruel, arrivé dans ma
+famille, n'eût combattu dans mon esprit l'idée du retour en
+France, par la crainte de nouvelles angoisses; j'appris que mon
+père n'était plus.
+
+Alors je me rappelai Nelson: non loin de ma demeure, ce digne
+ministre de l'église presbytérienne travaillait avec ardeur à
+l'instruction religieuse des Indiens... Je pensai que je pourrais
+associer mes efforts aux siens, et, de concert avec lui, parvenir
+à la civilisation des Ottawas et des Cherokees.
+
+Ayant rejoint le père de Marie, j'entrepris l'exécution de mon
+projet, je tentai d'enseigner aux indiens les principes qui sont
+la base de toutes les sociétés civilisées; je leur exposai les
+avantages de la vie agricole et le bien-être que donnent les arts
+industriels; mais tous me répondaient qu'il est plus noble de
+vivre de la chasse que du travail; et en admirant les merveilles
+de l'art, nul d'entre eux ne voulait être ouvrier. Tandis que mes
+théories étaient méprisées, je voyais Nelson obtenir, dans les
+moeurs des Indiens, quelques réformes salutaires à l'aide de
+dogmes religieux, auxquels les Indiens se soumettaient sans
+raisonnement. Je reconnus alors que, si la religion est la
+meilleure philosophie des peuples éclairés, elle est la seule que
+comprenne une population ignorante; et il me parut que Nelson
+entendait mieux que moi les faiblesses de l'intelligence humaine.
+J'aurais essayé de l'imiter si, en abordant le sujet de la
+religion, je ne me fusse trouvé en opposition de principes avec
+lui: j'étais catholique et lui presbytérien. Partant d'une
+doctrine différente, nos efforts se fussent contrariés, et, au
+lieu de resserrer l'union des Indiens, nous eussions semé parmi
+eux des germes de trouble et de division. Mon peu de succès dans
+cette première tentative ne me découragea pas: j'y avais puisé une
+nouvelle expérience qui venait fortifier toutes mes réflexions du
+désert.
+
+Forcé de quitter Nelson et les Indiens, je pensai au vieillard qui
+m'avait visité dans ma solitude et dont la voix religieuse m'avait
+arrêté sur le bord de l'abîme... Je me rendis aussitôt vers lui...
+Je le trouvai entouré de la vénération de ceux parmi lesquels il
+avait passé ses jours. Cet exemple de la justice des hommes ranima
+mon courage.
+
+Je formai dans le monde quelques relations; je m'associai à
+plusieurs entreprises philanthropiques, et résolus de me créer une
+existence politique. J'entrai complètement dans la vie réelle...
+mais je m'aperçus bientôt que je n'y trouverais point le bien-être
+que j'y cherchais.
+
+Lorsque je voyais les oeuvres de l'homme toujours incomplètes, les
+principes de justice et de vérité froissés sans cesse par des
+passions et des intérêts, les tentatives les plus généreuses
+entravées par mille obstacles, et les institutions les plus belles
+souillées d'imperfections, ma raison m'enseignait que tel devait
+être le spectacle offert par une société composée d'hommes.
+Cependant cette vue choquait mes regards et blessait tous mes
+instincts.
+
+Témoin du bonheur calme et paisible dont jouissait le vieillard
+qui m'avait épargné un crime, je résolus d'étudier sa vie. La
+sérénité de son âme, la tranquillité de son esprit me paraissaient
+des biens inestimables. Ne pouvais-je pas, en l'imitant, devenir
+aussi heureux que lui? Cependant, en voyant de près cet homme
+devant la vertu duquel je m'étais incliné comme devant l'image de
+Dieu même, je crus apercevoir de la petitesse dans sa grandeur. Ce
+prêtre sublime dans sa charité, et qui passait la moitié de ses
+jours en bienfaisance, consacrait l'autre à des pratiques de
+dévotion qui me semblaient étroites, minutieuses, puériles. Sans
+doute j'avais tort. Je reconnaissais intérieurement mon erreur:
+quand l'oeuvre est si grande, le moyen peut-il être infime?
+Cependant mes impressions étaient plus fortes que mes
+raisonnements.
+
+Après avoir vu la vertu rapetissée par les infirmités de
+l'intelligence, je la trouvais ailleurs corrompue par des usages
+et des besoins sociaux.
+
+Je vis un homme de mauvaises moeurs honoré du suffrage de ses
+concitoyens, parce qu'il possédait des talents politiques; un
+autre devint un personnage important dans l'État parce qu'il avait
+des vertus privées. Une jeune fille faisait la joie de parents
+dignes et vénérables; elle fut mariée par eux à un riche
+vieillard!...
+
+Je reconnaissais bien qu'ainsi le veulent les misères de
+l'humanité. Tantôt le bien semble dépendre d'une vaine forme; une
+autre fois le vice se trouve mêlé à la vertu même; mais le mal ne
+me semblait pas moins triste, parce que j'en voyais la cause.
+
+Je rencontrais partout les mêmes imperfections. Les sociétés de
+bienfaisance dont j'étais membre suivaient les inspirations de la
+charité la plus pure; mais pour une plaie que nous pouvions
+guérir, mille demeuraient sans remède... Est-ce donc là tout le
+pouvoir de l'homme? J'approuvais ceux qu'un aussi misérable
+résultat ne décourageait pas; mais je me sentais incapable de les
+imiter. Vainement je prenais toutes les habitudes de la vie
+pratique et m'efforçais de me créer dans la société quelques
+intérêts: je n'y trouvais qu'ennui et dégoût.
+
+Alors je jetai sur moi-même un regard ferme et tranquille; je
+n'accusai point la société d'injustice, ni ne déclamai contre la
+misère de l'homme; mais, en interrogeant le passé, les souvenirs
+de ma jeunesse, mes longues infortunes et mes impressions
+présentes, je reconnus une vérité, triste et dernier fruit des
+expériences de ma vie: c'est que, tout en voyant mes erreurs, j'en
+subissais encore le joug; que, dès l'âge le plus tendre, j'avais
+entretenu des illusions qui n'avaient pas cessé de m'être chères,
+depuis que je les avais abandonnées. Les premiers égarements de
+mon esprit m'avaient entraîné dans un monde fantastique où j'avais
+longtemps rêvé mille chimères; et depuis que le voile qui couvrait
+mes yeux était tombé, je pouvais bien juger sainement le monde
+réel, mais non m'y plaire.
+
+Je savais qu'il fallait s'attendre à trouver parmi les hommes
+beaucoup de mal, et ne pouvais supporter un monde où tout n'était
+pas bien. J'apercevais clairement l'impossibilité d'atteindre le
+but premier de mes ardents désirs, et j'avais renoncé à le
+poursuivre; mais le but raisonnable auquel il est sage de viser
+n'avait aucun attrait pour moi; en discernant le bonheur qu'on
+peut se procurer ici-bas, je me sentais incapable d'en jouir...
+Pour avoir trop longtemps vécu en dehors de la société, j'y étais
+devenu impropre... et mon imagination avait si longtemps nourri
+des rêves de perfection idéale, qu'elle ne pouvait plus rentrer
+dans les voies ordinaires de l'humanité... Je subissais le joug de
+l'habitude, chose si méprisable et si puissante.
+
+Ce dégoût que m'inspira le monde n'excitait en moi aucune haine,
+et je reconnaissais que d'autres pouvaient aimer cette société
+imparfaite dans laquelle je ne pouvais pas vivre.
+
+Je comprenais le bonheur de la bienfaisance se résignant à voir
+des maux qu'elle ne peut guérir; le bonheur de la vertu souvent
+étroite dans ses vues, et impuissante dans ses actes, mais
+toujours heureuse de son intention pure; celui d'une intelligence
+supérieure gouvernant les hommes, et s'abaissant, quand il le
+faut, au niveau des esprits vulgaires et des petitesses de la vie.
+Mais, en admettant l'existence de ce bonheur, je n'en voulais pas,
+parce que j'avais conçu l'idée d'un bonheur plus grand, plus pur,
+plus complet: celui-ci me manquait, parce que je n'avais pu
+l'atteindre; je repoussais l'autre qui me paraissait méprisable.
+
+Vainement je m'étais répété cent fois qu'ayant renoncé aux
+chimères, il fallait les oublier, et ne plus voir que les réalités
+au sein desquelles je voulais vivre... Il m'était impossible
+d'éloigner de ma vue les images brillantes dont j'avais reconnu le
+mensonge.
+
+Un temps très court suffit pour me démontrer que le mal que je
+portais en moi-même était sans remède; je ne m'obstinai point à le
+combattre: j'en reconnus la grandeur et je me soumis. Sans
+passions, sans désespoir, je revins dans ce désert, seul lieu qui
+convînt à l'état de mon âme; je ne pouvais plus demeurer parmi les
+hommes; et cette solitude offrait du moins à mon coeur l'intérêt
+du souvenir le plus désolant, mais aussi le plus cher de ma vie.
+
+Maintenant, je présente l'étrange spectacle d'un homme qui a fui
+le monde sans le haïr, et qui, retiré au désert, ne cesse de
+penser à ses semblables qu'il aime, et loin desquels il est forcé
+de vivre. Il est bien triste de sentir à chaque instant le besoin
+de la société, et d'avoir acquis l'expérience qu'on ne peut plus
+demeurer dans son sein. La source première de toutes mes erreurs a
+été de croire l'homme plus grand qu'il n'est.
+
+Si l'homme pouvait embrasser la généralité des choses, ramener à
+un seul principe tous les faits de l'humanité, et établir sur la
+terre, par un acte de sa puissance, l'empire de la justice et de
+la raison, il serait Dieu; il ne serait plus l'homme.
+
+L'homme n'est pas satisfait de la part d'intelligence qui lui a
+été dévolue; il voudrait que ses facultés morales fussent au moins
+plus hautes de quelques degrés... Mais à quel point s'arrêterait-
+il? Si sa plainte était écoutée, à mesure qu'il s'élèverait, il
+voudrait monter davantage, jusqu'à ce qu'il arrivât à la
+perfection morale qui est Dieu; mais alors il ne serait plus
+l'homme.
+
+Ma seconde erreur fut de croire indigne de l'homme le rôle
+secondaire que sa nature bornée lui assigne... Les plus nobles
+passions, les sentiments les plus généreux peuvent se mouvoir dans
+le cercle étroit où sa puissance est renfermée: le résultat est
+petit, Mais l'effort est grand. Sans arriver jamais à la
+perfection, l'homme y vise toujours: c'est là sa grandeur. Tel est
+le but de l'homme sur la terre. Je vois ce but plus clairement que
+qui que ce soit; cependant moins que personne je puis l'atteindre.
+-- Malheur à celui qui, s'étant fait une orgueilleuse idée de la
+puissance de l'homme, s'est accoutumé à poursuivre des buts
+immenses, des projets sans limites, des résultats complets; tous
+ses efforts viendront se briser devant les facultés bornées de
+l'homme, comme devant une invincible fatalité.»
+
+Ici Ludovic s'arrêta. «Ainsi, lui dit le voyageur, depuis votre
+retour au désert, vous y passez vos jours dans un perpétuel
+isolement?
+
+-- Oui, répondit Ludovic... Dans les premiers temps, le voisinage
+de Nelson et des Indiens qu'il instruisait fut pour moi l'occasion
+de quelques relations que j'acceptais sans les rechercher; mais
+bientôt ce dernier lien fut brisé.
+
+La paix qui régnait entre les Ottawas et les Cherokees fut
+troublée. L'hiver qui suivit mon retour à Saginaw fut très
+rigoureux. Les lacs se couvrirent de glaces épaisses qui firent
+mourir les habitants des eaux. Privés de ce moyen d'existence, les
+Indiens n'eurent pour vivre d'autre ressource que le gibier des
+forêts, qui fut bientôt lui-même presque entièrement détruit.
+
+Alors les Ottawas se rappelèrent que leur tribu était jadis seule
+maîtresse de ces lieux, et ils virent avec raison, dans l'arrivée
+des Cherokees parmi eux, la cause principale de leur détresse...
+Leur misère exalta sans doute leur ressentiment... Nelson fit de
+vains efforts pour conjurer l'orage qu'il voyait près d'éclater...
+Un jour, les Ottawas, réunis de toutes les parties du Michigan sur
+un seul point, peu distant de l'établissement des Cherokees,
+donnèrent le signal d'extermination, et après une lutte terrible,
+Nelson vit massacrer jusqu'au dernier des malheureux compagnons de
+son exil.
+
+Rien ne saurait peindre la perfidie et la cruauté, durant la
+guerre, de ces hommes si humains et si droits pendant la paix...
+
+Cet événement affreux porta le trouble dans l'âme de Nelson; car
+son voeu le plus cher était de mourir au milieu des Indiens, après
+leur avoir enseigné les vérités de l'Évangile... Mais lorsque les
+infortunés pour lesquels il avait tout abandonné lui manquèrent,
+son stoïcisme fut ébranlé, et un jour il partit du désert, afin de
+retourner dans la Nouvelle-Angleterre, son pays natal, où il a
+repris, dit-on, les premières habitudes de sa vie. En quittant ces
+lieux, il fit de vains efforts pour m'entraîner avec lui. Je ne
+quitterai jamais Saginaw. Depuis ce jour, ma vie se passe uniforme
+et monotone... J'y ai marqué ma tombe auprès de celle de Marie.
+
+-- Oh! combien je vous plains! dit le voyageur; que vous devez
+être malheureux!
+
+-- Oui, répondit Ludovic, mon infortune est cruelle, mais je la
+supporte avec courage... Mon plus grand chagrin est de penser que
+nul ne peut comprendre mon malheur, et qu'ainsi je n'excite la
+pitié de personne... Du reste, cette vie amère n'est point sans
+douceur: tous les jours je visite le monument, objet de mon culte.
+Chaque fois que je prie, incliné dans une religieuse extase, je
+crois entendre, au-dessus de ma tête, un concert joyeux de voix
+célestes, auxquelles répondent des accents tristes et mystérieux
+qui semblent sortir de la tombe: il y a beaucoup d'harmonie dans
+ces mélancolies de la terre et dans ces joies du ciel. Je ne doute
+pas, en les écoutant, que Marie ne soit déjà parmi les anges, et
+que son ombre chérie ne m'envoie ces douces illusions pour me
+convier au délicieux festin de l'immortalité.
+
+Ces dernières paroles du solitaire jetèrent le voyageur dans une
+profonde rêverie...
+
+Le lendemain, celui-ci prit congé de son hôte. On assure que, peu
+de temps après, il partit de New York pour le Havre. En apercevant
+les côtes de France, qu'il devait ne plus revoir, il pleura de
+joie. Rendu à sa chère patrie, il ne la quitta jamais.
+
+(Fin du texte de la partie romancée)
+
+
+
+Appendice
+
+NOTA. L'auteur a, dans le cours des années 1831 et 1832, parcouru
+tous les lieux qui sont décrits dans ce livre, et notamment les
+contrées sauvages qui avoisinent les grands lacs de l'Amérique du
+Nord; il a vu le lac Supérieur et la Baie-Verte (Green-Bay) située
+à l'ouest du lac Michigan, Québec et la Nouvelle-Orléans, et tous
+les États américains sur lesquels des observations de moeurs sont
+présentées.
+
+
+
+Première partie:
+Note sur la condition sociale et politique des nègres esclaves et
+des gens de couleur affranchis.
+
+L'existence de deux millions d'esclaves au sein d'un peuple chez
+lequel l'égalité sociale et politique a atteint son plus haut
+développement; l'influence de l'esclavage sur les moeurs des
+hommes libres; l'oppression qu'il fait peser sur les malheureux
+soumis à la servitude; ses dangers pour ceux même en faveur
+desquels il est établi; la couleur de la race qui fournit les
+esclaves; le phénomène de deux populations qui vivent ensemble, se
+touchent, sans jamais se confondre, ni se mêler l'une à l'autre;
+les collisions graves que ce contact a déjà fait naître; les
+crises plus sérieuses qu'il peut enfanter dans l'avenir; toutes
+ces causes se réunissent pour faire sentir combien il importe de
+connaître le sort des esclaves et des gens de couleur libres des
+États-Unis. J'ai tâché, dans le cours de cet ouvrage, d'offrir le
+tableau des conséquences morales de l'esclavage sur les gens de
+couleur devenus libres; je voudrais maintenant présenter un aperçu
+de la condition sociale de ceux qui sont encore esclaves. Cet
+examen me conduira naturellement à rechercher quels sont les
+caractères de l'esclavage américain.
+
+Après avoir exposé l'organisation de l'esclavage, je rechercherai
+si cette plaie sociale peut être guérie: quelle est sur ce point
+l'opinion publique aux États-Unis; quels moyens on propose pour
+l'affranchissement des noirs, et quelles objections s'y opposent;
+quel est enfin à cet égard l'avenir probable de la société
+américaine.
+
+§ I. Condition du nègre esclave aux États-unis.
+
+Il semble que rien ne soit plus facile que de définir la condition
+de l'esclave. Au lieu d'énumérer les droits dont il jouit, ne
+suffit-il pas de dire qu'il n'en possède aucun? puisqu'il n'est
+rien dans la société, la loi n'a-t-elle pas tout fait en le
+déclarant esclave? Le sujet n'est cependant pas aussi simple qu'il
+le paraît au premier abord; de même que, dans toutes les sociétés,
+beaucoup de lois sont nécessaires pour assurer aux hommes libres
+l'exercice de leur indépendance, de même on voit que le
+législateur a beaucoup de dispositions à prendre pour créer des
+esclaves, c'est-à-dire pour destituer des hommes de leurs droits
+naturels et de leurs facultés morales, changer la condition que
+Dieu leur avait faite, substituer à leur nature perfectible un
+état qui les dégrade et tienne incessamment enchaînés un corps et
+une âme destinés à la liberté,
+
+Les droits qui peuvent appartenir à l'homme dans toute société
+régulière sont de trois sortes, politiques, civils, naturels. Ce
+sont ces droits dont la législation s'efforce de garantir la
+jouissance aux hommes libres, et qu'elle met tout son art à
+interdire aux esclaves.
+
+Quant aux droits politiques, le plus simple bon sens indique que
+l'esclave doit en être entièrement privé. On ne fera pas
+participer au gouvernement de la société et à la confection des
+lois celui que ce gouvernement et ces lois sont chargés d'opprimer
+sans relâche. Sur ce point, la tâche du législateur est aussi
+facile que sa marche est clairement tracée; les droits politiques,
+quelle que puisse être leur extension, constituent en tous pays
+une sorte de privilège. Tous les citoyens libres n'en jouissent
+pas; il est à plus forte raison facile d'en priver les esclaves:
+il suffit de ne pas les leur attribuer.
+
+Aussi toutes les lois des États américains où l'esclavage est en
+vigueur se taisent sur ce point: leur silence est une exclusion
+suffisante.
+
+Il n'est pas moins indispensable de dépouiller l'esclave de tous
+les droits civils.
+
+Ainsi l'esclave appartenant au maître ne pourra se marier; comment
+la loi laisserait-elle se former un lien qu'il serait au pouvoir
+du maître de briser par un caprice de sa volonté? Les enfants de
+l'esclave appartiennent au maître, comme le croît des animaux:
+l'esclave ne peut donc être investi d'aucune puissance paternelle
+sur ses enfants. Il ne peut rien posséder à titre de propriétaire,
+puisqu'il est la chose d'autrui; il doit donc être incapable de
+vendre et d'acheter, et tous les contrats par lesquels s'acquiert
+et se conserve la propriété lui seront également interdits.
+
+La loi américaine se borne, en général, à prononcer la nullité des
+contrats dans lesquels un esclave est partie; cependant il est des
+cas où elle donne à ses prohibitions l'appui d'une pénalité: c'est
+ainsi qu'en déclarant nuls la vente ou l'achat fait par un
+esclave, la loi de la Caroline du Sud prononce la confiscation des
+objets qui ont fait la matière du contrat [71]. Le code de la
+Louisiane contient une disposition analogue [72]. La loi du
+Tennessee condamne à la peine du fouet l'esclave coupable de ce
+fait, et à une amende l'homme libre qui a contracté avec lui [73].
+
+Du reste, quelles que soient la rigueur et la généralité des
+interdictions qui frappent l'esclave de mort civile, on conçoit
+cependant que le législateur les établisse sans beaucoup de peine.
+Ici encore il s'agit de droits qui tous sont écrits dans les lois.
+À la vérité, le principe de ces droits est préexistant à la
+législation qui les consacre; mais, sans les créer, la loi les
+proclame, et, en même temps qu'elle les reconnaît dans les hommes
+libres, il lui est facile de les contester à ceux qu'elle veut en
+dépouiller.
+
+Jusque-là le législateur marche dans une voie où peu d'obstacles
+l'arrêtent. Il a sans doute fait beaucoup, puisque déjà il
+n'existe pour l'esclave ni patrie, ni société, ni famille; mais
+son oeuvre n'est pas encore achevée.
+
+Après avoir enlevé au nègre ses droits d'Américain, de citoyen, de
+père et d'époux, il faut encore lui arracher les droits qu'il
+tient de la nature même; et c'est ici que naissent les difficultés
+sérieuses.
+
+L'esclave est enchaîné; mais comment lui ôter l'amour de la
+liberté? il n'emploiera pas son intelligence au service de l'État
+et de la cité; mais comment anéantir cette intelligence dont il
+pourrait user pour rompre ses fers? Il ne se mariera point; mais,
+quelque nom qu'on donne à ses rapports avec une femme, ces
+rapports existent, on ne saurait les briser; ils forment une
+partie de la fortune du maître, puisque chaque enfant qui naît est
+un esclave de plus; comment faire qu'il y ait une mère et des
+enfants, un père et des fils, des frères et des soeurs, sans des
+affections et des intérêts de famille? en un mot, comment obtenir
+que l'esclave ne soit plus homme?
+
+Les difficultés du législateur croissent à mesure que, passant de
+l'interdiction des droits civils à celle des droits naturels, il
+quitte le domaine des fictions pour pénétrer plus avant dans la
+réalité. Son premier soin, en déclarant le nègre esclave, est de
+le classer parmi les choses matérielles: l'esclave est une
+propriété mobilière, selon les lois de la Caroline du Sud;
+immobilière dans la Louisiane.
+
+Cependant la loi a beau déclarer qu'un homme est un meuble, une
+denrée, une marchandise, c'est une chose pensante et intelligente;
+vainement elle le matérialise, il renferme des éléments moraux que
+rien ne peut détruire: ce sont ces facultés dont il est essentiel
+d'arrêter le développement. Toutes les lois sur l'esclavage
+interdisent l'instruction aux esclaves; non-seulement les écoles
+publiques leur sont fermées, mais il est défendu à leurs maîtres
+de leur procurer les connaissances les plus élémentaires. Une loi
+de la Caroline du Sud prononce une amende de cent livres sterling
+contre le maître qui apprend à écrire à ses esclaves; la peine
+n'est pas plus grave quand il les tue. [74] Ainsi la
+perfectibilité, la plus noble des facultés humaines, est attaquée
+dans l'esclave, qui se trouve ainsi placé dans l'impuissance
+d'accomplir envers lui-même le devoir imposé à tout être
+intelligent de tendre sans cesse vers la perfection morale.
+
+Cette loi ajoute que l'esclave, dans une telle position, peut être
+tué impunément par toute personne quelconque, et de la manière
+qu'il plaira à celle-ci d'employer, sans qu'elle ait à craindre
+d'être pour ce fait recherchée en justice [75]. Ces mêmes lois
+accordent des récompenses aux citoyens qui arrêtent l'esclave en
+liberté [76]; elles encouragent les dénonciateurs, et leur paient
+le prix de la délation [77]. La loi de la Caroline du Sud va plus
+loin: elle porte un châtiment terrible tout à la fois contre
+l'esclave qui a fui et contre toute personne qui l'a aidé dans son
+évasion; en pareil cas, c'est toujours la peine de mort qu'elle
+prononce [78].
+
+Toutes les forces sociales sont mises en jeu pour ressaisir le
+nègre échappé. Lorsque celui-ci, ayant franchi la limite des États
+à esclaves, touche du pied le sol d'un État qui ne contient que
+des hommes libres, il peut un instant se croire rentré en
+possession de ses droits naturels; mais son espérance est bientôt
+dissipée. Les États de l'Amérique du Nord, qui ont aboli la
+servitude, repoussent de leur sein les esclaves fugitifs, et les
+livrent au maître qui les réclame [79].
+
+Ainsi la société s'arme de toutes ses rigueurs et de ses droits
+les plus exorbitants pour s'emparer de l'esclave et le punir du
+sentiment le plus naturel à l'homme et le plus inviolable, l'amour
+de la liberté.
+
+Maintenant voilà l'esclave rendu à ses chaînes; on l'a châtié d'un
+mouvement coupable d'indépendance; désormais il ne tentera plus de
+briser ses fers; il va travailler pour son maître, qui est parvenu
+à le dompter. Mais ici vont abonder encore les obstacles et les
+embarras pour le législateur et pour le possesseur de nègres. On a
+étouffé dans l'esclave deux nobles facultés, la perfectibilité
+morale et l'amour de la liberté; mais on n'a pas détruit tout
+l'homme.
+
+Vainement le maître interdit à son nègre tout contact avec la
+société civile; vainement il s'efforce de le dégrader et de
+l'abrutir; il est un point où toutes ces interdictions et ces
+tentatives ont leur terme, c'est celui où commence l'intérêt du
+maître. Or, le maître, après avoir lié les membres de son esclave,
+est obligé de les délier, pour que celui-ci travaille; tout en
+l'abrutissant, il a besoin de conserver un peu de l'intelligence
+du nègre, car c'est cette intelligence qui fait son prix; sans
+elle, l'esclave ne vaudrait pas plus que tout autre bétail; enfin,
+quoiqu'il ait déclaré, le nègre une chose matérielle, il
+entretient avec lui des rapports personnels qui sont l'objet même
+de la servitude, et l'esclave, auquel toute vie sociale est
+interdite, se trouve pourtant forcé, afin de servir son maître,
+d'entrer en relation, avec un monde, dans lequel, à la liberté, il
+n'est rien, où il n'apparaît que pour autrui, mais où on lui fait
+cependant supporter la responsabilité morale qui appartient aux
+êtres intelligents.
+
+Ici encore l'homme se retrouve, de l'aveu même de ceux qui ont
+tenté de l'anéantir. Ainsi, quelle que soit la dégradation de
+l'esclave, il lui faut de la liberté physique pour travailler, et
+de l'intelligence pour servir son maître, des rapports sociaux
+avec celui-ci et avec le monde, pour accomplir les devoirs de la
+servitude.
+
+Mais s'il ne travaille pas, s'il désobéit à son maître, s'il se
+révolte, et si, dans ses rapports avec les hommes libres, il
+commet des délits, que faire dans tous ces cas? -- on le punira. -
+- Comment? suivant quels principes? avec quels châtiments?
+
+C'est surtout ici que les difficultés naissent en foule pour le
+législateur.
+
+La loi, qui fait l'un maître et l'autre esclave, créant deux êtres
+de nature toute différente, on sent qu'il est impossible d'établir
+les rapports de l'esclave avec le maître, ou de l'esclave avec les
+hommes libres, sur la base de la réciprocité; mais alors, en
+s'écartant de cette règle, seul fondement équitable des relations
+humaines, on tombe dans un arbitraire complet, et l'on arrive à la
+violation de tous les principes. Ainsi, le crime du maître, tuant
+son esclave ne sera pas l'équivalent du crime de l'esclave tuant
+son maître; la même différence existera entre le meurtre de tout
+homme libre par un esclave, et celui de l'esclave par un homme
+libre.
+
+Toutes les lois des États américains portent la peine de mort
+contre l'esclave qui tue son maître; mais plusieurs ne portent
+qu'une simple amende contre le maître qui tue son esclave [80].
+
+Les voies de fait, la violence du maître, sur le nègre, sont
+autorisées par les lois américaines [81]; mais le nègre qui frappe
+le maître, est puni de mort. La loi de la Louisiane prononce la
+même peine contre l'esclave coupable d'une simple voie de fait
+envers l'enfant d'un blanc [82].
+
+Les mêmes distinctions se retrouvent dans les rapports d'esclaves
+à personnes libres. Ainsi, dans la Caroline du Sud, le blanc qui
+fait une blessure grave à un nègre encourt une amende de quarante
+shillings [83]; mais le nègre esclave, qui blesse un homme libre,
+est puni de mort [84]; Lorsque le nègre blesse un blanc en
+défendant son maître, il n'encourt aucune peine, mais il subit le
+châtiment, s'il fait cette blessure en se défendant lui-même [85].
+
+Il n'existe aucune loi pour l'injure commise par un homme libre
+envers un esclave. On conçoit qu'un si mince délit ne mérite pas
+une répression; mais la loi du Tennessee prononce la peine du
+fouet contre tout esclave qui se permet la moindre injure verbale
+envers une personne de couleur blanche [86].
+
+Ces différences ne sont pas des anomalies; elles sont la
+conséquence logique du principe de l'esclavage. Chose étrange! on
+s'efforce de faire du nègre une brute, et on lui inflige des
+châtiments plus sévères qu'à l'être le plus intelligent. Il est
+moins coupable puisqu'il est moins éclairé, et on le punit
+davantage. Telle est cependant la nécessité: il est manifeste que
+l'échelle des délits ne peut être la même pour l'esclave et pour
+l'homme libre.
+
+L'échelle des peines n'est pas moins différente, et, sur ce point,
+la tâche du législateur est encore plus difficile à remplir.
+
+Non seulement les gradations pénales établies pour les hommes
+libres ne doivent point s'appliquer pour les esclaves, parce que
+la société a plus à craindre de ceux qu'elle opprime que de ceux
+qu'elle protége; mais encore on va voir qu'il y a nécessité de
+changer, pour l'esclavage, la nature même des peines.
+
+Les peines appliquées aux hommes libres par les lois américaines
+se réduisent à trois: l'amende, l'emprisonnement perpétuel ou
+temporaire, et la mort: la première qui atteint l'homme dans sa
+propriété; la seconde, dans sa liberté; la troisième, dans sa vie.
+
+On voit, tout d'abord, qu'aucune amende ne peut être prononcée
+contre l'esclave qui, ne possédant rien, ne peut souffrir aucun
+dommage dans sa propriété.
+
+L'emprisonnement est aussi, de sa nature, une peine peu appropriée
+à la condition de l'esclave. Que signifie la privation de la
+liberté, pour celui qui est en servitude? Cependant il faut
+distinguer ici. S'agit-il d'un emprisonnement temporaire et d'une
+courte durée? l'esclave redoutera peu ce châtiment; il n'y verra
+qu'un changement matériel de position, toujours saisi comme une
+espérance par celui qui est malheureux: il préférera d'ailleurs
+l'oisiveté à un travail pénible dont il ne tire aucun profit. À
+vrai dire, la peine sera pour le maître seul, privé du travail de
+son esclave, et dont le préjudice sera d'autant plus grand que la
+peine sera plus longue.
+
+S'agit-il d'un emprisonnement à vie? on conçoit qu'une réclusion
+perpétuelle soit une peine grave; même pour l'esclave qui n'a
+point de liberté à perdre. Mais ici se présente un autre obstacle:
+la détention perpétuelle prive le maître de son esclave: prononcer
+ce châtiment contre l'esclave, c'est ruiner le maître.
+
+L'objection est encore plus grave contre la mort. Infliger cette
+peine à l'esclave, c'est anéantir la propriété du maître. Ainsi,
+toutes les peines dont la loi se sert pour châtier les hommes
+libres sont inapplicables aux esclaves; la mort même, cet
+instrument à l'usage de toutes les tyrannies, fait ici défaut au
+possesseur de nègres.
+
+Cependant on trouve souvent, dans les lois américaines relatives
+aux esclaves, des dispositions portant la mort et l'emprisonnement
+perpétuel; quelquefois même ces peines sont appliquées par les
+cours de justice, mais les cas en sont très rares; c'est seulement
+lorsque l'esclave a commis un grave attentat contre la paix
+publique; alors la société blessée exige une réparation; elle
+s'empare du nègre, le condamne à mort ou à une réclusion
+perpétuelle; et, comme par ce fait elle prive le maître de son
+esclave, elle lui en paie la valeur. «Tous esclaves, porte la loi,
+condamnés à mort ou à un emprisonnement perpétuel, seront payés
+par le trésor public. La somme ne peut excéder trois cents
+dollars.» [87]
+
+Ici des intérêts d'une nature étrange entrent en lutte et exercent
+sur le cours de la justice une déplorable influence. Le maître,
+avant d'abandonner son nègre aux tribunaux, examine attentivement
+le délit, et ne le dénonce que s'il le croit capital; car
+l'indemnité étant à cette condition, il n'a intérêt à livrer son
+esclave que si celui-ci doit être condamné à mort. D'un autre
+côté, la société, payant le droit de se faire justice, ne l'exerce
+qu'avec une extrême réserve; elle épargne le sang, non par
+humanité, mais par économie; et, tandis que l'intérêt du maître
+est qu'on se montre inflexible en châtiant son nègre, celui de la
+société la pousse à l'indulgence. On ne voit le maître prompt à
+livrer son esclave que dans un seul cas; c'est lorsque celui-ci
+est vieux et infirme; il espère alors que la condamnation à mort
+du nègre invalide lui vaudra une indemnité équivalente au prix
+d'un bon nègre; mais la société se tient en garde contre la
+fraude, et, pour ne point payer l'indemnité, elle acquitte le
+nègre. L'esclave, dont le malheur ne touche ni la société ni le
+maître, ne trouve de protection que dans un calcul de cupidité.
+
+Ce qui précède explique cette singulière loi de la Louisiane, qui
+porte que la peine d'emprisonnement infligée à un esclave ne peut
+excéder huit jours, à moins qu'elle ne soit perpétuelle. «À
+l'exception, dit-elle, des cas où les esclaves doivent être
+condamnés à un emprisonnement perpétuel, les jurys convoqués pour
+juger les crimes et délits des esclaves ne seront point autorisés
+à les emprisonner pour plus de huit jours.» [88]
+
+L'intérêt de cette disposition est facile à saisir.
+L'emprisonnement temporaire, privant le maître du travail de ses
+nègres, et lui causant un préjudice sans compensation, est à ses
+yeux le pire de tous les châtiments. L'emprisonnement perpétuel
+enlève, il est vrai, au maître, la personne de son esclave; mais
+en même temps la société lui en paie le prix.
+
+On conçoit maintenant l'impossibilité d'infliger souvent aux
+esclaves la mort ou un long emprisonnement; car ces châtiments
+répétés ruineraient le maître des nègres ou la société.
+
+Il faut cependant des peines pour punir l'esclave... des peines
+sévères, dont on puisse faire usage tous les jours, à chaque
+instant. Où les trouver?
+
+Voilà comment la nécessité conduit à l'emploi des châtiments
+corporels, c'est-à-dire de ceux qui sont instantanés, qui
+s'appliquent sans aucune perte de temps, sans frais pour le maître
+ni pour la société, et qui, après avoir fait éprouver à l'esclave
+de cruelles souffrances, lui permettent de reprendre aussitôt son
+travail. Ces peines sont le fouet, la marque, le pilori et la
+mutilation d'un membre. Encore le législateur se trouve-t-il gêné
+dans ses dispositions relatives à ce dernier châtiment; car il
+faut laisser sains et intacts les bras de l'esclave.
+
+Telles sont, à vrai dire, les peines propres à l'esclavage; elles
+en sont les auxiliaires indispensables, et, sans elles, il
+périrait. Les lois américaines ont été forcées d'y recourir. Dans
+le Tennessee, il n'existe, outre la peine de mort, que trois
+châtiments: le fouet, le pilori, la mutilation. La peine portée
+contre le faux témoin mérite d'être remarquée: le coupable est
+attaché au pilori, sur le poteau duquel on cloue d'abord une de
+ses oreilles; après une heure d'exposition, on lui coupe cette
+oreille, ensuite on cloue l'autre de même, et, une heure après,
+celle-ci est coupée comme la première [89].
+
+Du reste, le pilori, la mutilation, la marque, ne sont point les
+peines les plus usitées dans les États à esclaves; elles exigent,
+pour leur application, des soins, font naître des embarras, et
+entraînent quelque perte de temps. Le fouet seul n'offre aucun de
+ces inconvénients; il déchire le corps de l'esclave sans atteindre
+sa vie; il punit le nègre sans nuire au maître: c'est
+véritablement la peine à l'usage de la servitude. Aussi les lois
+américaines sur l'esclavage invoquent-elles constamment son
+appui [90].
+
+Tout à l'heure nous avons vu le législateur forcé d'attribuer à
+l'esclave une autre criminalité qu'à l'homme libre; nous venons
+aussi de reconnaître qu'aucune des peines appliquées aux hommes
+libres ne convenait aux esclaves, et que, pour châtier ceux-ci, on
+est contraint de recourir aux rigueurs les plus cruelles.
+
+Maintenant, le crime de l'esclave étant défini, et la nature des
+peines déterminée, qui appliquera ces peines? selon quels
+principes le nègre sera-t-il jugé? le verra-t-on durant la
+procédure, environné des garanties dont toutes les législations
+des peuples civilisés entourent le malheureux accusé?
+
+Jetons un coup d'oeil sur les lois américaines, et nous allons
+voir le législateur conduit de nécessités en nécessités à la
+violation successive de tous les principes. La première règle en
+matière criminelle, c'est que nul ne peut être jugé que par ses
+pairs. On sent l'impossibilité d'appliquer aux esclaves cette
+maxime d'équité; car ce serait remettre entre les mains des
+esclaves le sort des maîtres: aussi, dans tous les cas, les hommes
+libres composent-ils le jury chargé de juger les esclaves [91]; et
+ici le nègre accusé n'a pas seulement à redouter la partialité de
+l'homme libre contre l'esclave; il a encore à craindre
+l'antipathie du blanc contre l'homme noir.
+
+C'est un axiome de jurisprudence, que tout accusé est présumé
+innocent jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable. Je trouve dans
+les lois de la Louisiane et de la Caroline des principes
+contraires:
+
+«Si un esclave noir, dit la loi de la Louisiane, tire avec une
+arme à feu sur quelque personne, ou la frappe, ou la blesse avec
+une arme meurtrière, avec l'intention de la tuer, ledit esclave,
+sur due conviction d'aucun desdits faits, sera puni de mort,
+pourvu que la présomption, quant à cette intention, soit toujours
+contre l'esclave accusé, à moins qu'il ne prouve le
+contraire.» [92]
+
+C'est encore un principe salutaire et consacré par toutes les
+législations sages, qu'en matière criminelle les peines doivent
+être fixées par la loi. Cependant les lois américaines abandonnent
+en général à la discrétion du juge le châtiment de l'esclave;
+tantôt elles disent que, dans un cas déterminé, le juge fera
+distribuer le nombre de coups de fouet qu'il jugera convenable,
+sans fixer ni minimum ni maximum [93]; une autre fois, elles
+laissent au juge, chargé de punir, le soin de choisir parmi les
+peines celle qui lui plaît, depuis le fouet jusqu'à la mort
+exclusivement [94]. Ainsi voilà l'esclave livré à l'arbitraire du
+juge.
+
+Mais il est un principe encore plus sacré que les précédents:
+c'est que nul ne peut se faire justice à soi-même, et que
+quiconque a été lésé par un crime doit s'adresser aux magistrats
+chargés par la loi de prononcer entre le plaignant et l'accusé.
+
+Cette règle est violée formellement par les lois de la Caroline du
+Sud et de la Louisiane relatives aux esclaves. On trouve dans les
+lois de ces deux États une disposition qui confère au maître, le
+pouvoir discrétionnaire de punir ses esclaves, soit à coups de
+fouet, soit à coups de bâton, soit par l'emprisonnement [95]; il
+apprécie le délit, condamne l'esclave et applique la peine: il est
+tout à la fois partie, juge et bourreau.
+
+Telles sont et telles doivent être les lois de répression contre
+les esclaves. Ici les principes du droit commun seraient funestes,
+et les formes de la justice régulière impossibles. Faudra-t-il
+soumettre tous les méfaits du nègre à l'examen d'un juge? mais la
+vie du maître, se consumerait en procès; d'ailleurs la sentence
+d'un tribunal est quelquefois incertaine et toujours lente. Ne
+faut-il pas qu'un châtiment terrible et inévitable soit
+incessamment suspendu sur la tête de l'esclave, et frappe dans
+l'ombre le coupable, au risque d'atteindre l'innocent?
+
+La justice et les tribunaux sont donc presque toujours étrangers à
+la répression des délits de l'esclave; tout se passe entre le
+maître, et ses nègres. Quand ceux-ci sont dociles, le maître jouit
+en paix de leurs labeurs et de leur abrutissement. Si les esclaves
+ne travaillent pas avec zèle, il les fouette comme des bêtes de
+somme. Ces peines fugitives ne sont point enregistrées dans les
+greffes des cours; elles ne valent pas les frais d'une enquête.
+Celui qui consulte les annales des tribunaux n'y trouve qu'un très
+petit nombre de jugements relatifs à des nègres; mais qu'il
+parcoure les campagnes, il entendra les cris de la douleur et de
+la misère: c'est la seule constatation des sentences rendues
+contre des esclaves.
+
+Ainsi, pour établir la servitude, il faut non-seulement priver
+l'homme de tous droits politiques et civils, mais encore le
+dépouiller de ses droits naturels et fouler aux pieds les
+principes les plus inviolables.
+
+Un seul droit est conservé à l'esclave, l'exercice de son culte;
+c'est que la religion enseigne aux hommes le courage et la
+résignation. Cependant même sur ce point, la loi de la Caroline du
+Sud se montre pleine de restrictions prudentes: ainsi les nègres
+ne peuvent prier Dieu qu'à des heures marquées, et ne sauraient
+assister aux réunions religieuses des blancs. L'esclave ne doit
+point entendre la prière des hommes libres [96].
+
+Quel plus beau témoignage peut-il exister en faveur de la liberté
+de l'homme que cette impossibilité d'organiser la servitude sans
+outrager toutes les saintes lois de la morale et de l'humanité?
+
+§ II. Caractères de l'esclavage aux États-unis.
+
+Je viens d'exposer les rigueurs mises en usage et les cruautés
+employées pour fonder et maintenir l'esclavage aux États-Unis. Je
+pense, du reste, que, dans ces rigueurs et dans ces cruautés, il
+n'y a rien qui soit spécial à l'esclavage américain. La servitude
+est partout la même, et entraîne, en quelque lieu qu'on
+l'établisse, les mêmes iniquités et les mêmes tyrannies.
+
+Ceux qui, en admettant le principe de l'esclavage, prétendent
+qu'il faut en adoucir le joug, donner à l'esclave un peu de
+liberté, offrir quelque soulagement à son corps et quelque lumière
+à son esprit; ceux-là me paraissent doués de plus d'humanité que
+de logique. À mon sens, il faut abolir l'esclavage ou le maintenir
+dans toute sa dureté.
+
+L'adoucissement qu'on apporte au sort de l'esclave ne fait que
+rendre plus cruelles à ses yeux les rigueurs qu'on ne supprime
+pas; le bienfait qu'il reçoit devient pour lui une sorte
+d'excitation à la révolte. À quoi bon l'instruire? est-ce pour
+qu'il sente mieux sa misère? ou afin que son intelligence se
+développant, il fasse des efforts plus éclairés pour rompre ses
+fers? Quand l'esclavage existe dans un pays, ses liens ne
+sauraient se relâcher sans que la vie du maître et de l'esclave
+soit mise en péril: celle du maître, par la rébellion de
+l'esclave; celle de l'esclave, par le châtiment du maître.
+
+Toutes les déclamations auxquelles on se livre sur la barbarie des
+possesseurs d'esclaves, aux États-Unis comme ailleurs, sont donc
+peu rationnelles. Il ne faut point blâmer les Américains des
+mauvais traitements qu'ils font subir à leurs esclaves, il faut
+leur reprocher l'esclavage même. Le principe étant admis, les
+conséquences qu'on déplore sont inévitables.
+
+Il en est d'autres qui, voulant excuser la servitude et ses
+horreurs, vantent l'humanité des maîtres américains envers leurs
+nègres; ceux-ci manquent pareillement de logique et de vérité. Si
+le possesseur d'esclaves était humain et juste, il cesserait
+d'être maître; sa domination sur ces nègres est une violation
+continue et obligée de toutes les lois de la morale et de
+l'humanité.
+
+L'esclavage américain, qui s'appuie sur la même base que toutes
+les servitudes de l'homme sur l'homme, a pourtant quelques traits
+particuliers qui lui sont propres.
+
+Chez les peuples de l'antiquité, l'esclave était plutôt attaché à
+la personne du maître qu'à son domaine; il était un besoin du
+luxe, et une des marques extérieures de la puissance. L'esclave
+américain, au contraire, tient plutôt au domaine qu'à la personne
+du maître; il n'est jamais pour celui-ci un objet d'ostentation,
+mais seulement un instrument utile entre ses mains. Autrefois
+l'esclave travaillait aux plaisirs du maître autant qu'à sa
+fortune. Le nègre ne sert jamais qu'aux intérêts matériels de
+l'Américain.
+
+Jefferson, qui d'ailleurs n'est pas partisan de l'esclavage,
+s'efforce de prouver l'heureux sort des nègres, comparé à la
+condition des esclaves romains; et, après avoir peint les moeurs
+douces des planteurs américains, il cite l'exemple de Vedius
+Pollion, qui condamna un de ses esclaves à servir de pâture aux
+murènes de son vivier, pour le punir d'avoir cassé un verre de
+cristal [97].
+
+Je ne sais si la preuve offerte par Jefferson est bonne. Il est
+vrai que l'habitant des États-Unis serait peu sévère envers
+l'esclave qui briserait un objet de luxe; mais aurait-il la même
+indulgence pour celui qui détruirait une chose utile? Je ne sais.
+Il est certain, du moins, que la loi de la Caroline du Sud
+prononce la peine de mort contre l'esclave qui fait un dégât dans
+un champ [98].
+
+Je crois, du reste, qu'en effet la vie des nègres, en Amérique,
+n'est point sujette aux mêmes périls que celle des esclaves chez
+les anciens. À Rome, les riches faisaient bon marché de la vie de
+leurs esclaves; ils n'y étaient pas plus attachés qu'on ne tient à
+une superfluité du luxe ou à un objet de mode. Un caprice, un
+mouvement de colère, quelquefois un instinct dépravé de cruauté,
+suffisaient pour trancher le fil de plusieurs existences. Les
+mêmes passions ne se rencontrent point chez le maître américain,
+pour lequel un esclave a la valeur matérielle qu'on attache aux
+choses utiles, et qui, dépourvu d'ailleurs de passions violentes,
+n'éprouve à l'aspect de ses nègres, travaillant pour lui, que des
+instincts de conservation.
+
+L'habitant des États-Unis, possesseur de nègres, ne mène point sur
+ses domaines une vie brillante et ne se montre jamais à la ville
+avec un cortège d'esclaves. L'exploitation de sa terre est une
+entreprise industrielle; ses esclaves sont des instruments de
+culture. Il a soin de chacun d'eux comme un fabricant a soin des
+machines qu'il emploie; il les nourrit et les soigne comme on
+conserve une usine en bon état; il calcule la force de chacun,
+fait mouvoir sans relâche les plus forts et laisse reposer ceux
+qu'un plus long usage briserait. Ce n'est pas là une tyrannie de
+sang et de supplices, c'est la tyrannie la plus froide et la plus
+intelligente qui jamais ait été exercée par le maître sur
+l'esclave.
+
+Cependant, sous un autre point de vue, l'esclavage américain
+n'est-il pas plus rigoureux que ne l'était la servitude antique?
+
+L'esprit calculateur et positif du maître américain le pousse vers
+deux buts distincts: le premier, c'est d'obtenir de son esclave le
+plus de travail possible; le second, de dépenser le moins possible
+pour le nourrir. Le problème à résoudre est de conserver la vie du
+nègre en le nourrissant peu et de le faire travailler avec ardeur
+sans l'épuiser. On conçoit ici l'alternative embarrassante dans
+laquelle est placé le maître qui voudrait que son nègre ne se
+reposât point et qui pourtant craint qu'un travail continu ne le
+tue. Souvent le possesseur d'esclaves, en Amérique, tombe dans la
+faute de l'industriel qui, pour avoir fatigué les ressorts d'une
+machine, les voit se briser. Comme ces calculs de la cupidité font
+périr des hommes, les lois américaines ont été dans la nécessité
+de prescrire le minimum de la ration quotidienne que doit recevoir
+l'esclave, et de porter des peines sévères contre les maîtres qui
+enfreindraient cette disposition [99]. Ces lois, du reste, prouvent
+le mal, sans y remédier: quel moyen peut avoir l'esclave d'obtenir
+justice du plus ou moins de tyrannie qu'il subit? En général, la
+plainte qu'il fait entendre lui attire de nouvelles rigueurs; et
+lorsque par hasard il arrive jusqu'à un tribunal, il trouve pour
+juges ses ennemis naturels, tous amis de son adversaire.
+
+Ainsi il me parait juste de dire qu'aux États-Unis l'esclave n'a
+point à redouter les violences meurtrières dont les esclaves des
+anciens étaient si souvent les victimes. Sa vie est protégée; mais
+peut-être sa condition journalière est-elle plus malheureuse.
+
+J'indiquerai encore ici une dissemblance: l'esclave, chez les
+anciens, servait souvent les vices du maître; son intelligence
+s'exerçait à cette immoralité.
+
+L'esclave américain n'a jamais de pareils offices à rendre; il
+quitte rarement le sol, et son maître a des moeurs pures. Le nègre
+est stupide; il est plus abruti que l'esclave romain, mais il est
+moins dépravé.
+
+§ III. Peut-on abolir l'esclavage des noirs aux États-unis?
+
+On ne saurait parler de l'esclavage sans reconnaître en même temps
+que son institution chez un peuple est tout à la fois une tache et
+un malheur.
+
+La plaie existe aux États-Unis, mais on ne saurait l'imputer aux
+Américains de nos jours, qui l'ont reçue de leurs aïeux. Déjà même
+une partie de l'Union est parvenue à s'affranchir de ce fléau.
+Tous les États de la Nouvelle-Angleterre, New York, la
+Pennsylvanie, n'ont plus d'esclaves [100]. Maintenant l'abolition de
+l'esclavage pourra-t-elle s'opérer dans le Sud, de même qu'elle a
+eu lieu dans le Nord?
+
+Avant d'entrer dans l'examen de cette grande question commençons
+par reconnaître qu'il existe aux États-Unis une tendance générale
+de l'opinion vers l'affranchissement de la race noire.
+
+Plusieurs causes morales concourent pour produire cet effet.
+
+D'abord, les croyances religieuses qui, aux États-Unis sont
+universellement répandues.
+
+Plusieurs sectes y montrent un zèle ardent pour la cause de la
+liberté humaine; ces efforts des hommes religieux sont continus et
+infatigables, et leur influence, presque inaperçue, se fait
+cependant sentir. À ce sujet, on se demande si l'esclavage peut
+avoir une très longue durée au sein d'une société de chrétiens. Le
+christianisme, c'est l'égalité morale de l'homme. Ce principe
+admis, il est aussi difficile de ne pas arriver à l'égalité
+sociale, qu'il paraît impossible, l'égalité sociale existant, de
+n'être pas conduit à l'égalité politique. Les législateurs de la
+Caroline du Sud sentirent bien toute la portée du principe moral
+dont le christianisme renferme le germe; car, dans l'un des
+premiers articles du code qui organise l'esclavage, ils ont eu
+soin de déclarer, en termes formels, que l'esclave qui recevra le
+baptême ne deviendra pas libre par ce seul fait [101].
+
+On ne peut pas non plus contester que le progrès de la
+civilisation ne nuise chaque jour à l'esclavage. À cet égard,
+l'Europe même influe sur l'Amérique. L'Américain, dont l'orgueil
+ne veut reconnaître aucune supériorité, souffre cruellement de la
+tache que l'esclavage imprime à son pays dans l'opinion des autres
+peuples.
+
+Enfin, il est une cause morale plus puissante peut-être que toute
+autre sur la société américaine pour l'exciter à
+l'affranchissement des noirs, c'est l'opinion qui de plus en plus
+se répand que les États où l'esclavage a été aboli sont plus
+riches et plus prospères que ceux où il est encore en vigueur, et
+cette opinion a pour base un fait réel dont enfin on se rend
+compte; dans les États à esclaves, les hommes libres ne
+travaillent pas, parce que le travail, étant l'attribut de
+l'esclave, est avili à leurs yeux. Ainsi, dans ces États, les
+blancs sont oisifs à côté des noirs qui seuls travaillent. En
+d'autres termes, la portion de la population la plus intelligente,
+la plus énergique, la plus capable d'enrichir le pays, demeure
+inerte et improductive, tandis que le travail de production est
+l'oeuvre d'une autre portion de la population grossière,
+ignorante, et qui fait son travail sans coeur, parce qu'elle n'y a
+point d'intérêt.
+
+J'ai plus d'une fois entendu les habitants du Sud, possesseurs
+d'esclaves, déplorer eux-mêmes, par ce motif, l'existence de
+l'esclavage, et faire des voeux pour sa destruction.
+
+On ne peut donc nier qu'aux États-Unis l'opinion publique ne tende
+vers l'abolition complète de l'esclavage.
+
+Mais cette abolition est-elle possible? et comment pourrait-elle
+s'opérer? Ici je dois jeter un coup d'oeil sur les diverses
+objections qui se présentent.
+
+Première objection. -- D'abord, il est des personnes qui font de
+l'esclavage des nègres une question de fait et non de principe. La
+race africaine, disent-ils, est inférieure à la race européenne:
+les noirs sont donc par leur nature même destinés à servir les
+blancs.
+
+Je ne discuterai pas ici la question de supériorité des blancs sur
+les nègres. C'est un point sur lequel beaucoup de bons esprits
+sont partagés; il me faudrait, pour l'approfondir, plus de
+lumières que je n'en possède sur ce sujet. Je ne présenterai donc
+que de courtes observations à cet égard.
+
+En général, on tranche la question de supériorité à l'aide d'un
+seul fait: on met en présence un blanc et un nègre, et l'on dit!
+«Le premier est plus intelligent que le second.» Mais il y a ici
+une première source d'erreur; c'est la confusion qu'on fait de la
+race et de l'individu. Je suppose constant le fait de supériorité
+intellectuelle de l'Européen de nos jours: la difficulté ne sera
+pas résolue.
+
+En effet, ne se peut-il pas qu'il y ait chez le nègre une
+intelligence égale dans son principe à celle du blanc, et qui ait
+dégénéré par des causes accidentelles? Lorsque, par suite d'un
+certain état social, la population noire est soumise pendant
+plusieurs siècles à une condition dégradante transmise d'âge en
+âge, à une vie toute matérielle et destructive de l'intelligence
+humaine, ne doit-il pas résulter, pour les générations qui se
+succèdent, une altération progressive des facultés morales, qui,
+arrivée à un certain degré, prend le caractère d'une organisation
+spéciale, et est considérée comme l'état naturel du nègre,
+quoiqu'elle n'en soit qu'une déviation? Cette question, que je ne
+fais qu'indiquer, est traitée avec de grands détails dans un
+ouvrage en deux volumes, intitulé: Natural and physical history of
+man, by Richard.
+
+Après avoir indiqué l'erreur dans laquelle on peut tomber en
+assimilant deux races qui marchent depuis une longue suite de
+siècles dans des voies opposées, l'une vers la perfection morale,
+l'autre vers l'abrutissement, j'ajouterai que la comparaison des
+individus entre eux n'est guère moins défectueuse. Comment, en
+effet, demander au nègre, dont rien, depuis qu'il existe, n'a
+éveillé l'intelligence, le même développement de facilités qui,
+chez le blanc, est le fruit d'une éducation libérale et précoce?
+
+Du reste, cette question recevra une grande lumière de
+l'expérience qui se fait en ce moment dans les États américains où
+l'esclavage est aboli. Il existe à Boston, à New York et à
+Philadelphie des écoles publiques pour les enfants des noirs,
+fondées sur les mêmes principes que celles des blancs; et j'ai
+trouvé partout cette opinion, que les enfants de couleur montrent
+une aptitude au travail et une capacité égales à celles des
+enfants blancs. On a cru longtemps, aux États-Unis, que les nègres
+n'avaient pas même l'esprit suffisant pour faire le négoce;
+cependant il existe en ce moment, dans les États libres du Nord,
+un grand nombre de gens de couleur qui ont fondé eux-mêmes de
+grandes fortunes commerciales. Longtemps même on pensa que le
+nègre était destiné par le Créateur à courber incessamment son
+front sur le sol, et on le croyait dépourvu de l'intelligence et
+de l'adresse qui sont nécessaires pour les arts mécaniques. Mais
+un riche industriel du Kentucky me disait un jour que c'était une
+erreur reconnue, et que les enfants nègres auxquels on apprend des
+métiers travaillent tout aussi bien que les blancs.
+
+La question de supériorité des blancs sur les nègres n'est donc
+pas encore pure de tout nuage. Du reste, alors même que cette
+supériorité serait incontestable, en résulterait-il la conséquence
+qu'on en tire? Faudrait-il, parce qu'on reconnaîtrait à l'homme
+d'Europe un degré d'intelligence de plus qu'à l'Africain, en
+conclure que le second est destiné par la nature à servir le
+premier? mais où mènerait une pareille théorie?
+
+Il y a aussi parmi les blancs des intelligences inégales: tout
+être moins éclairé sera-t-il l'esclave de celui qui aura plus de
+lumières? Et qui déterminera le degré des intelligences?... Non,
+la valeur morale de l'homme n'est pas tout entière dans l'esprit;
+elle est surtout dans l'âme. Après avoir prouvé que le nègre
+comprend moins bien que le blanc, il faudrait encore établir qu'il
+sent moins vivement que celui-ci; qu'il est moins capable de
+générosité, de sacrifices, de vertu.
+
+Une pareille théorie ne soutient pas l'examen. Si on l'applique
+aux blancs entre eux, elle semble ridicule; restreinte aux nègres,
+elle est plus odieuse, parce qu'elle comprend toute une race
+d'hommes qu'elle atteint en masse de la plus affreuse des misères.
+
+Il faut donc écarter cette première objection.
+
+Seconde objection. -- Mais d'autres disent: «Nous avons besoin de
+nègres pour cultiver nos terres; les hommes d'Afrique peuvent
+seuls, sous un soleil brûlant, se livrer, sans péril, aux rudes
+travaux de la culture; puisque nous ne pouvons nous passer
+d'esclaves, il faut bien conserver l'esclavage.»
+
+Ce langage est celui du planteur américain qui, comme on le voit,
+réduit la question à celle de son intérêt personnel. À cet intérêt
+se mêlerait, il est vrai, celui de la prospérité même du pays,
+s'il était exact de dire que les États du Sud ne peuvent être
+cultivés que par des nègres.
+
+Sur ce point il existe, dans le Sud des États-Unis, une grande
+divergence d'opinion. Il est bien certain qu'à mesure que les
+blancs se rapprochent du tropique, les travaux exécutés par eux
+sous le soleil d'été deviennent dangereux. Mais quelle est
+l'étendue de ce péril? L'habitude le ferait-elle disparaître? À
+quel degré de latitude commence-t-il? est-ce à la Virginie ou à la
+Louisiane? au 4e ou au 31e degré?
+
+Telles sont les questions en litige qui reçoivent en Amérique bien
+des solutions contradictoires. En parcourant les États du Sud,
+j'ai souvent entendu dire que si l'esclavage des noirs était
+aboli, c'en était fait de la richesse agricole des contrées
+méridionales.
+
+Cependant il se passe aujourd'hui même dans le Maryland un fait
+qui est propre à ébranler la foi trop grande qu'on ajouterait à de
+pareilles assertions.
+
+Le Maryland, État à esclaves, est situé entre les 38e et 39e
+degrés de latitude; il tient le milieu entre les États du Nord, où
+il n'existe que des hommes libres, et ceux du Sud, où l'esclavage
+est en vigueur. Or c'était, il y a peu d'années encore, une
+opinion universelle dans le Maryland que le travail des nègres y
+était indispensable à la culture du sol; et l'on eût étouffé la
+voix de quiconque eût exprimé un sentiment contraire. Cependant, à
+l'époque où je traversai ce pays (octobre 1831) l'opinion avait
+déjà entièrement changé sur ce point. Je ne puis mieux faire
+connaître cette révolution dans l'esprit public qu'en rapportant
+textuellement ce que me disait à Baltimore un homme d'un caractère
+élevé, et qui tient un rang distingué dans la société américaine.
+
+«Il n'est, me disait-il, personne dans le Maryland qui ne désire
+maintenant l'abolition de l'esclavage aussi franchement qu'il en
+voulait jadis le maintien.
+
+«Nous avons reconnu que les blancs peuvent se livrer sans aucun
+inconvénient aux travaux agricoles, qu'on croyait ne pouvoir être
+faits que par des nègres.
+
+«Cette expérience ayant eu lieu, un grand nombre d'ouvriers libres
+et de cultivateurs de couleur blanche se sont établis dans le
+Maryland, et alors nous sommes arrivés à une autre démonstration
+non moins importante: c'est qu'aussitôt qu'il y a concurrence de
+travaux entre des esclaves et des hommes libres, la ruine de celui
+qui emploie des esclaves est assurée. Le cultivateur qui travaille
+pour lui, ou l'ouvrier libre qui travaille pour un autre,
+moyennant salaire, produisent moitié plus que l'esclave
+travaillant pour son maître sans intérêt personnel. Il en résulte
+que les valeurs créées par un travail libre se vendent moitié
+moins cher. Ainsi telle denrée qui valait deux dollars lorsqu'il
+n'y avait parmi nous d'autres travailleurs que des esclaves, ne
+coûte actuellement qu'un seul dollar. Cependant celui qui la
+produit avec des esclaves est obligé de la donner au même prix, et
+alors il est en perte; il gagne moitié moins que précédemment, et
+cependant ses frais sont toujours les mêmes; c'est-à-dire qu'il
+est toujours forcé de nourrir ses nègres, leurs familles, de les
+entretenir dans leur enfance, dans leur vieillesse, durant leurs
+maladies; enfin, il a toujours des esclaves travaillant moins que
+des hommes libres.» [102]
+
+Je ne saurais non plus quitter ce sujet sans rappeler ici ce que
+me disait de l'esclavage des noirs un homme justement célèbre en
+Amérique, Charles Caroll, celui des signataires de la déclaration
+d'indépendance qui a joui le plus longtemps de son oeuvre
+glorieuse [103].
+
+«C'est une idée fausse, me disait-il, de croire que les nègres
+sont nécessaires à la culture des terres pour certaines
+exploitations, telles que celles du sucre, du riz et du tabac.
+J'ai la conviction que les blancs s'y habitueraient facilement,
+s'ils l'entreprenaient. Peut-être, dans les premiers temps,
+souffriraient-ils du changement apporté à leurs habitudes; mais
+bientôt ils surmonteraient cet obstacle, et, une fois accoutumés
+au climat et aux travaux des noirs, ils en feraient deux fois plus
+que les esclaves.»
+
+Lorsque M. Charles Caroll me tenait ce langage, il habitait une
+terre sur laquelle il y avait trois cents noirs.
+
+Je ne conclurai point de tout ceci que l'objection élevée contre
+le travail des blancs dans le Sud soit entièrement dénuée de
+fondement; mais enfin n'est-il pas permis de penser que plusieurs
+États du Sud qui, jusqu'à ce jour, ont considéré l'esclavage comme
+une nécessité, viendront à reconnaître leur erreur, ainsi que le
+fait aujourd'hui le Maryland? Chaque jour les communications des
+États entre eux deviennent plus faciles et plus fréquentes. La
+révolution morale qui s'est faite à Baltimore ne s'étendra-t-elle
+point dans le Sud? Les États du Midi, autrefois purement
+agricoles, commencent à devenir industriels; les manufactures
+établies dans le Sud auront besoin de soutenir la concurrence avec
+celles du Nord, c'est-à-dire de produire à aussi bon marché que
+ces dernières; elles seront dès lors dans l'impossibilité de se
+servir longtemps d'ouvriers esclaves, puisqu'il est démontré que
+ceux-ci ne sauraient concourir utilement avec des ouvriers libres.
+Partout où se montre l'ouvrier libre, l'esclavage, tombe. Enfin,
+ce qui demeure bien prouvé, c'est que (économiquement parlant)
+l'esclavage est nuisible lorsqu'il n'est pas nécessaire, et qu'il
+a été jugé tel par ceux qui auparavant l'avaient cru
+indispensable. Mais il se présente contre l'abolition de
+l'esclavage des objections bien autrement graves que celle du plus
+ou moins d'utilité dont le travail des nègres peut être pour les
+blancs.
+
+Troisième objection. -- Supposez le principe de l'abolition admis,
+quel sera le moyen d'exécution?
+
+Ici deux systèmes se présentent: affranchir dès à présent tous les
+esclaves; ou bien abolir seulement en principe l'esclavage, et
+déclarer libres les enfants à naître des nègres. Dans le premier
+cas, l'esclavage disparaît aussitôt, et, le jour où la loi est
+rendue, il n'y a plus dans la société américaine que des hommes
+libres. Dans le second, le présent est conservé; ceux qui sont
+esclaves restent tels; l'avenir seul est atteint; on travaille
+pour les générations suivantes.
+
+Ces deux systèmes, assez simples l'un et l'autre dans leur
+théorie, rencontrent dans l'exécution des difficultés qui leur
+sont communes.
+
+D'abord, pour déclarer libres les esclaves ou leurs descendants,
+l'équité exige que le gouvernement en paie le prix à leurs
+possesseurs: l'indemnité est la première condition de
+l'affranchissement, puisque l'esclave est la propriété du maître.
+
+Maintenant, comment opérer ce rachat?
+
+Le gouvernement américain se trouve, dit-on, pour l'effectuer,
+dans la situation la plus favorable; car la dette publique des
+États-Unis est éteinte: or, les revenus du gouvernement fédéral
+sont annuellement de cent cinquante-neuf millions de francs. Sur
+cette somme, soixante-quatorze millions sont absorbés par les
+dépenses de l'administration fédérale; restent donc quatre-vingt-
+cinq millions qui, précédemment, étaient consacrés à l'extinction
+de la dette publique, et qui, maintenant, pourraient être employés
+au rachat des nègres esclaves [104].
+
+J'ai souvent entendu proposer ce moyen pour parvenir à
+l'affranchissement général; mais ici combien d'obstacles se
+présentent! D'abord le point de départ est vicieux; en effet, les
+États-Unis n'ont, il est vrai, plus de dette publique à payer;
+mais en même temps qu'ils se sont libérés, ils ont réduit
+considérablement l'impôt qui était la source de leurs revenus. Il
+est donc inexact de dire que le gouvernement fédéral reçoive
+annuellement quatre-vingt-cinq millions, qu'il pourrait appliquer
+au rachat des nègres.
+
+Mais supposons qu'en effet cette somme est à sa disposition, et
+voyons s'il est possible d'espérer qu'il en fera l'usage qu'on
+propose.
+
+Il y avait aux États-Unis, lors du dernier recensement de la
+population, fait en 1830, deux millions neuf mille esclaves; or,
+en supposant qu'il faille réduire à cent dollars la valeur moyenne
+de chaque nègre, à raison des femmes, des enfants et des
+vieillards, le rachat fait à ce prix de deux millions neuf mille
+esclaves coûterait plus d'un milliard de francs [105]. À cette somme
+il faut ajouter le prix de deux cent mille esclaves au moins nés
+depuis 1830 [106], dont le rachat ajouterait une somme de cent onze
+millions de francs au milliard précédent.
+
+En supposant que le gouvernement fédéral pût et voulût appliquer
+annuellement au rachat des nègres une somme annuelle de quatre-
+vingt-cinq millions, il ne pourrait, avec cette somme, racheter
+chaque année que cent soixante mille esclaves; il faudrait donc
+l'application de la même somme au même objet pendant quatorze
+années pour racheter la totalité des esclaves existants
+aujourd'hui. Mais ce n'est pas tout. Ces deux millions neuf mille
+esclaves existant en ce moment se multiplient chaque jour, et, en
+supposant que leur accroissement annuel soit proportionné dans
+l'avenir à ce qu'il a été jusqu'à ce jour, il augmentera
+annuellement d'environ soixante mille: quarante-sept millions de
+francs seront donc absorbés chaque année, non pas pour diminuer le
+nombre des esclaves, mais seulement pour empêcher leur
+augmentation; or, ces quarante-sept millions font plus de la
+moitié de la somme destinée au rachat.
+
+On voit que l'étendue et la durée du sacrifice pécuniaire que le
+gouvernement des États-Unis aurait à s'imposer ne peuvent se
+comparer qu'à son peu d'efficacité. Croit-on que le gouvernement
+américain entreprenne jamais une semblable tâche à l'aide d'un
+pareil moyen?
+
+Je ne sais si un peuple qui se gouverne lui-même fera jamais un
+sacrifice aussi énorme sans une nécessité urgente. Les masses,
+habiles et puissantes pour guérir les maux présents qu'elles
+sentent, ont peu de prévoyance pour les malheurs à venir.
+L'esclavage, qui peut, à la vérité, devenir un jour, pour toute
+l'Union, une cause de trouble et d'ébranlement, n'affecte
+actuellement et d'une manière sensible qu'une partie des États-
+Unis, le Sud; or, comment admettre que les pays du Nord qui, en ce
+moment, ne souffrent point de l'esclavage, iront, dans l'intérêt
+des contrées méridionales, et par une vague prévision de périls
+incertains et à venir, consacrer au rachat des esclaves du Sud des
+sommes considérables dont l'emploi, fait au profit de tous, peut
+leur procurer des avantages actuels et immédiats. Je crois
+qu'espérer du gouvernement fédéral des États-Unis un pareil
+sacrifice, c'est méconnaître les règles de l'intérêt personnel, et
+ne tenir aucun compte ni du caractère américain, ni des principes
+d'après lesquels procède la démocratie.
+
+Mais l'obstacle qui résulte du prix exorbitant du rachat n'est pas
+le seul.
+
+Supposons que cette difficulté soit vaincue.
+
+Quatrième objection. -- Les nègres étant affranchis que
+deviendront-ils? se bornera-t-on à briser leurs fers? les
+laissera-t-on libres à côté de leurs maîtres? Mais si les esclaves
+et les tyrans de la veille se trouvent face à face avec des forces
+à peu près égales, ne doit-on pas craindre de funestes collisions?
+
+On voit que ce n'est pas assez de racheter les nègres, mais qu'il
+faut encore, après leur affranchissement, trouver un moyen de les
+faire disparaître de la société où ils étaient esclaves.
+
+À cet égard deux systèmes ont été proposés.
+
+Le premier est celui de Jefferson [107], qui voudrait qu'après avoir
+aboli l'esclavage on assignât aux nègres une portion du territoire
+américain, où ils vivraient séparés des blancs.
+
+On est frappé tout d'abord de ce qu'un pareil système renferme de
+vicieux et d'impolitique. Sa conséquence immédiate serait
+d'établir sur le sol des États-Unis deux sociétés distinctes,
+composées de deux races qui se haïssent secrètement et dont
+l'inimitié serait désormais avouée; ce serait créer une nation
+voisine et ennemie pour les États-Unis, qui ont le bonheur de
+n'avoir ni ennemis ni voisins.
+
+Mais, depuis que Jefferson a indiqué ce mode étrange de séparer
+les nègres des blancs, un autre moyen a été trouvé auquel on ne
+peut reprocher les mêmes inconvénients.
+
+Une colonie de nègres affranchis a été fondée à Liberia sur la
+côte d'Afrique (6e degré de latitude nord). [108]
+
+Des sociétés philanthropiques se sont formées pour
+l'établissement, la surveillance et l'entretien de cette colonie
+qui déjà prospère. Au commencement de l'année 1834, elle contenait
+trois mille habitants, tous nègres libres et affranchis, émigrés
+des États-Unis.
+
+Certes, si l'affranchissement universel des noirs était possible
+et qu'on pût les transporter tous à Liberia, ce serait un bien
+sans aucun mélange de mal. Mais le transport des affranchis,
+d'Amérique en Afrique, pourra-t-il jamais s'exécuter sur un vaste
+plan? Outre les frais de rachat que je suppose couverts, ceux de
+transport seraient seuls considérables; on a reconnu que, pour
+chaque nègre ainsi transporté, il en coûte 30 dollars (160 fr.),
+ce qui pour 2 millions de nègres fait une somme de 318 millions de
+francs à ajouter aux 1,200 millions précédents. Ainsi à mesure
+qu'on pénètre dans le fond de la question on marche d'obstacle en
+obstacle.
+
+Maintenant je suppose encore résolues ces premières difficultés;
+j'admets que d'une part le gouvernement de l'Union serait prêt à
+faire, pour l'affranchissement des nègres du Sud, l'immense
+sacrifice que j'ai indiqué, sans que les États du Nord, peu
+intéressés, quant à présent, dans la question, s'y opposassent;
+j'admets encore qu'il existe un moyen pratique de transporter la
+population affranchie hors du territoire américain; ces obstacles
+levés, il resterait encore à vaincre le plus grave de tous; je
+veux parler de la volonté des États du Sud, au sein desquels sont
+les esclaves.
+
+Cinquième objection. -- D'après la constitution américaine,
+l'abolition de l'esclavage dans les États du Sud ne pourrait se
+faire que par un acte émané de la souveraineté de ces États, ou du
+moins faudrait-il, si l'affranchissement des noirs était tenté par
+le gouvernement fédéral, que les États particuliers intéressés y
+consentissent. [109]
+
+Or, j'ignore ce que pourront penser un jour et faire les États du
+Sud; mais il me parait indubitable que, dans l'état actuel des
+esprits et des intérêts, tous seraient opposés à
+l'affranchissement des nègres; même avec la condition de
+l'indemnité préalable.
+
+Il est certain d'abord que la transition subite de l'état de
+servitude des noirs à celui de liberté serait pour les possesseurs
+d'esclaves un moment de crise dangereuse.
+
+Vainement on objecte que les nègres recevant la liberté n'ont plus
+de griefs contre la société, ni contre leurs maîtres, je réponds
+qu'ils ont des souvenirs de tyrannie, et que le sort commun des
+opprimés est de se soumettre pendant qu'ils sont faibles, et de se
+venger quand ils deviennent forts; or, l'esclave n'est fort que le
+jour où il devient libre.
+
+Il n'est pas vraisemblable que les Américains habitants des États
+à esclaves se soumettent de leur plein gré aux chances périlleuses
+qu'entraînerait l'affranchissement des nègres, dans la vue
+d'épargner à leurs arrière-neveux les dangers d'une lutte entre
+les deux races.
+
+Ils le feront d'autant moins que, outre le péril attaché à cette
+mesure, leurs intérêts matériels en seraient lésés. Toutes les
+richesses, toutes les fortunes des États du Sud, reposent, quant à
+présent, sur le travail des esclaves; une indemnité pécuniaire,
+quelque large qu'on la suppose, ne remplacerait point, pour le
+maître, les esclaves perdus; elle placerait entre ses mains un
+capital dont il ne saurait que faire. Plus tard sans doute de
+nouvelles entreprises, de nouveaux modes d'exploitations, se
+formeraient; mais la suppression des esclaves serait, pour la
+génération contemporaine, la source d'une immense perturbation
+dans les intérêts matériels.
+
+On se demande s'il est croyable qu'une génération entière se
+soumette à une pareille ruine pour le plus grand bien des
+générations futures. -- Non, il est douteux même qu'elle se
+l'imposât en présence de dangers actuels. Rien n'est plus
+difficile à concevoir que l'abandon fait par une grande masse
+d'hommes de leurs intérêts matériels, dans la vue d'éviter un
+péril. Le péril présent n'est encore qu'un malheur à venir: le
+sacrifice serait un malheur présent.
+
+Mais, dit-on, ces objections sont évitées en grande partie, si, en
+déclarant libres les enfants à naître des nègres, on maintient
+dans la servitude les esclaves nés avant l'acte d'abolition. Dans
+cette hypothèse, ceux qui abolissent l'esclavage conservent leurs
+esclaves, et la génération qui souffre de l'affranchissement n'a
+point connu un état meilleur.
+
+Ce système affaiblit sans doute les objections, mais il ne les
+détruit pas entièrement. N'est-ce pas jeter parmi les esclaves un
+principe d'insurrection que de déclarer libres les enfants à
+naître, tout en maintenant les pères dans la servitude? On
+s'efforce à grand'peine de persuader au nègre esclave qu'il n'est
+pas l'égal du blanc, et que cette inégalité est la source de son
+esclavage; que deviendra cette fiction en présence d'une réalité
+contraire? comment le nègre esclave obéira-t-il à côté de son
+enfant, investi du droit de résister?
+
+C'est d'ailleurs attribuer aux Américains du Sud un égoïsme
+exagéré, que de supposer qu'en conservant intacts leurs droits,
+ils anéantiront ceux de leurs enfants. Autant il serait surprenant
+qu'ils fissent un grand sacrifice dans l'intérêt de générations
+futures et éloignées, autant il faudrait s'étonner qu'ils
+sacrifiassent à leur propre intérêt celui de leurs descendants
+immédiats; car le sentiment paternel est presque de l'égoïsme. On
+est donc sûr de trouver dans les pères autant de répugnance à
+prendre une mesure ruineuse pour les enfants, qu'à faire un acte
+qui les ruine eux-mêmes.
+
+Ici cependant l'on m'oppose l'exemple des États du Nord de l'Union
+qui ont aboli l'esclavage pour l'avenir, c'est-à-dire pour les
+enfants à naître, en laissant esclaves tous ceux qui l'étaient
+avant la loi; et l'on demande pourquoi les États du Sud ne
+feraient pas de même.
+
+À cet égard, la réponse semble facile. D'abord il est constant que
+l'esclavage n'a jamais été établi dans le Nord sur une grande
+échelle. Lorsque la Pennsylvanie, New York et les autres États du
+Nord, ont aboli l'esclavage, il n'y avait dans leur sein qu'un
+nombre minime d'esclaves. Pour ne citer qu'un exemple, New York a
+aboli l'esclavage en 1799, et, à cette époque, il n'y avait que
+trois esclaves sur cent habitants: on pouvait affranchir les
+nègres, ou déclarer libres les enfants à naître, sans redouter
+aucune conséquence fâcheuse d'un principe de liberté jeté
+subitement parmi des esclaves. Les possesseurs de nègres ne
+formaient qu'une fraction imperceptible de la population; alors
+l'intérêt presque universel était qu'il n'y eût plus d'esclaves,
+afin que rien ne déshonorât le travail, source de la richesse. En
+abolissant la servitude des noirs pour l'avenir, les États du Nord
+n'ont fait aucun sacrifice; la majorité, qui trouvait son profit à
+cette abolition, a imposé la loi au petit nombre, dont l'intérêt
+était contraire.
+
+Maintenant, comment comparer aux États du Nord ceux du Sud, où les
+esclaves sont égaux, quelquefois même supérieurs en nombre aux
+hommes libres [110], et où, d'un autre côté, la majorité, pour ne
+pas dire la totalité des habitants, est intéressée au maintien de
+l'esclavage?
+
+On voit que la dissemblance est, quant à présent, complète mais
+n'est-il pas permis d'espérer dans l'avenir quelque changement
+dans la situation des États du Sud, et ne peut-on pas admettre
+qu'intéressés aujourd'hui à conserver l'esclavage, ils aient un
+jour intérêt à l'abolir? J'ai la ferme persuasion que tôt ou tard
+cette abolition aura lieu, et j'ai dit plus haut les motifs de ma
+conviction; mais je crois également que l'esclavage durera
+longtemps encore dans le Sud; et, à cet égard, il me parait utile
+de résumer les différences matérielles qui rendent impossible
+toute comparaison entre l'avenir du Sud et ce qui s'est passé dans
+le Nord.
+
+Il est incontestable que le froid des États du Nord est contraire
+à la race africaine, tandis que la chaleur des pays du Sud lui est
+favorable; dans les premiers elle languit et décroît, tandis
+qu'elle prospère et multiplie dans les seconds.
+
+Ainsi la population noire, qui tendait naturellement à diminuer
+dans les États où l'esclavage est aboli, trouve, au contraire,
+dans le climat des pays méridionaux, où sont aujourd'hui les
+esclaves, une cause d'accroissement.
+
+Dans le Nord, l'esclavage était évidemment nuisible au plus grand
+nombre; les habitants du Sud sont encore dans le doute s'il ne
+leur est pas nécessaire. L'esclavage dans le Nord n'a jamais été
+qu'une superfluité; il est, au moins jusqu'à présent, pour le Sud,
+une utilité. Il était, pour les hommes du Nord, un accessoire; il
+se rattache, dans le Sud, aux moeurs, aux habitudes et à tous les
+intérêts. En le supprimant, les États libres n'ont eu qu'une loi à
+faire; pour l'abolir, les États à esclaves auraient à changer tout
+un état social.
+
+L'activité, le goût des hommes du Nord pour le travail, le zèle
+religieux des presbytériens de la Nouvelle-Angleterre, le
+rigorisme des quakers de la Pennsylvanie, et aussi une
+civilisation très avancée, tout dans les États septentrionaux
+tendait à repousser l'esclavage. Il n'en est point de même dans le
+Sud; les États méridionaux ont des croyances, mais non des
+passions religieuses; plusieurs d'entre eux, tels qu'Alabama,
+Mississipi, la Géorgie, sont à demi barbares, et leurs habitants
+sont, comme tous les hommes du Midi, portés par le climat à
+l'indolence et à l'oisiveté. Ainsi l'esclavage n'est, jusqu'à
+présent, combattu dans le Sud par aucune des causes qui, dans le
+Nord, ont amené sa ruine.
+
+Les États du Sud sont donc loin encore de l'affranchissement des
+nègres.
+
+Cependant, tout en conservant le présent, ils sont effrayés de
+l'avenir. L'augmentation progressive du nombre des esclaves dans
+leur sein est un fait bien propre à les alarmer; déjà, dans la
+Caroline du Sud et dans la Louisiane, le nombre des noirs est
+supérieur à celui des blancs [111], et la cause de l'augmentation
+est plus grave encore, peut-être, que le fait même; la traite des
+noirs avec les pays étrangers étant prohibée dans toute l'Union,
+non-seulement par le gouvernement fédéral, mais encore par tous
+les états particuliers, il s'ensuit que l'augmentation du nombre
+des esclaves ne peut résulter que des naissances; or, le nombre
+des blancs ne croissant point, dans les États du Sud, dans la même
+proportion que celui même des nègres, il est manifeste que, dans
+un temps donné, la population noire y sera de beaucoup supérieure
+en nombre à la population blanche. [112]
+
+Tout en voyant le péril qui se prépare, les États du Sud de
+l'Union américaine ne font rien pour le conjurer; chacun d'eux
+combat ou favorise l'accroissement du nombre des esclaves, selon
+qu'il est intéressé actuellement à en posséder plus ou moins. Dans
+le Maryland, dans le district de Colombie, dans la Virginie, où
+commence à pénétrer le travail des hommes libres, on affranchit
+beaucoup d'esclaves et on en vend autant qu'on peut aux États les
+plus méridionaux. La Louisiane, la Caroline du Sud, le Mississipi,
+la Floride, qui trouvent, jusqu'à ce jour, un immense profit dans
+l'exploitation de leurs terres par les esclaves, n'en
+affranchissent point et s'efforcent d'en acquérir sans cesse de
+nouveaux. Il arrive fréquemment que, effrayés de l'avenir, ces
+États font des lois pour défendre l'achat de nègres dans les
+autres pays de l'Union. Comme je traversais la Louisiane (1832),
+la législature venait de rendre un décret pour interdire tout
+achat de nègres dans les États limitrophes; mais, en général, ces
+lois ne sont point exécutées. Souvent les législateurs sont les
+premiers à y contrevenir; leur intérêt privé de propriétaire leur
+fait acheter des esclaves, dont ils ont défendu le commerce dans
+un intérêt général.
+
+En résumé, quand on considère le mouvement intellectuel qui agite
+le monde; la réprobation qui flétrit l'esclavage dans l'opinion de
+tous les peuples; les conquêtes rapides qu'ont déjà faites, aux
+États-Unis, les idées de liberté sur la servitude des noirs; les
+progrès de l'affranchissement qui, sans cesse, gagne du Nord au
+Sud; la nécessité où seront tôt ou tard les États méridionaux de
+substituer le travail libre au travail des esclaves, sous peine
+d'être inférieurs aux États du Nord; en présence de tous ces
+faits, il est impossible de ne pas prévoir une époque plus ou
+moins rapprochée, à laquelle l'esclavage disparaîtra tout à fait
+de l'Amérique du Nord.
+
+Mais comment s'opérera cet affranchissement? quels en seront les
+moyens et les conséquences? quel sera le sort des maîtres et des
+affranchis? c'est ce que personne n'ose déterminer à l'avance.
+
+Il y a en Amérique un fait plus grave peut-être que l'esclavage;
+c'est la race même des esclaves. La société américaine,avec ses
+nègres se trouve dans une situation toute différente des sociétés
+antiques qui eurent des esclaves. La couleur des esclaves
+américains change toutes les conséquences de l'affranchissement.
+L'affranchi blanc, n'avait presque plus rien de l'esclave.
+L'affranchi noir n'a presque rien de l'homme libre; vainement les
+noirs reçoivent la liberté; ils demeurent esclaves dans l'opinion.
+Les moeurs sont plus puissantes que les lois; le nègre esclave
+passait pour un être inférieur ou dégradé; la dégradation de
+l'esclave reste à l'affranchi. La couleur noire perpétue le
+souvenir de la servitude et semble former un obstacle éternel au
+mélange des deux races.
+
+Ces préjugés et ces répugnances sont tels que dans les États du
+Nord les plus éclairés, l'antipathie qui sépare une race de
+l'autre, demeure toujours la même, et, ce qui est digne de
+remarque, c'est que plusieurs de ces États consacrent dans leurs
+lois l'infériorité des noirs.
+
+On conçoit aisément que, dans les États à esclaves, les nègres
+affranchis ne soient pas traités entièrement comme les hommes
+libres de couleur blanche; ainsi on lira sans étonnement cet
+article d'une loi de la Louisiane, qui porte:
+
+«Les gens de couleur libres ne doivent jamais insulter ni frapper
+les blancs, ni prétendre s'égaler à eux; au contraire, ils doivent
+leur céder le pas partout, et ne leur parler ou leur répondre
+qu'avec respect, sous peine d'être punis de prison, suivant la
+gravité des cas.» [113]
+
+On ne sera pas plus surpris de voir prohibé dans les États à
+esclaves tout mariage entre des personnes blanches et gens de
+couleur libres ou esclaves. [114]
+
+Mais ce qui paraîtra peut-être plus extraordinaire, c'est que,
+même dans les États du Nord, le mariage entre blancs et personnes
+de couleur ait été pendant longtemps interdit par la loi même.
+Ainsi, la loi de Massachusetts déclarait nul un pareil mariage et
+prononçait une amende contre le magistrat qui passait l'acte. [115]
+Cette loi n'a été abolie qu'en 1830.
+
+Du reste, lorsque la défense n'est pas dans la loi, elle est
+toujours la même dans les moeurs; une barrière d'airain est
+toujours interposée entre les blancs et les noirs.
+
+Quoique vivant sur le même sol et dans les mêmes cités, les deux
+populations ont une existence civile distincte. Chacune a ses
+écoles, ses églises, ses cimetières. Dans tous les lieux publics
+où il est nécessaire que toutes deux soient présentes en même
+temps, elles ne se confondent point; des places distinctes leur
+sont assignées. Elles sont ainsi classées dans les salles des
+tribunaux, dans les hospices, dans les prisons. La liberté dont
+jouissent les nègres n'est pour eux la source d'aucun des
+bienfaits que la société procure. Le même préjugé qui les couvre
+de mépris leur interdit la plupart des professions. On ne saurait
+se faire une idée exacte des difficultés que doit vaincre un nègre
+pour faire sa fortune aux États-Unis; il rencontre partout des
+obstacles et nulle part des appuis. Aussi la domesticité est-elle
+la condition du plus grand nombre des nègres libres.
+
+Dans la vie politique, la séparation est encore plus profonde.
+Quoique admissibles en principe aux emplois publics, ils n'en
+possèdent aucun; il n'y a pas d'exemple d'un nègre ou d'un mulâtre
+remplissant aux États-Unis une fonction publique. Les lois des
+États du Nord reconnaissent en général aux gens de couleur libres
+des droits politiques pareils à ceux des blancs; mais nulle part
+on ne leur permet d'en jouir. Les gens de couleur libres de
+Philadelphie ayant voulu, il y a quelque temps, exercer leurs
+droits politiques à l'occasion d'une élection, furent repoussés
+avec violence de la salle où ils venaient pour déposer leurs
+suffrages, et il leur fallut renoncer à l'exercice d'un droit dont
+le principe ne leur était pas contesté. Depuis ce temps, ils n'ont
+point renouvelé cette prétention si légitime. Il est triste de le
+dire, mais le seul parti qu'ait à prendre la population noire
+ainsi opprimée, c'est de se soumettre et de souffrir la tyrannie
+sans murmure. Dans ces derniers temps, des hommes animés de
+l'intention la plus pure et des sentiments les plus
+philanthropiques ont tenté d'arriver à la fusion des noirs avec
+les blancs, par le moyen des mariages mutuels. Mais ces essais ont
+soulevé toutes les susceptibilités de l'orgueil américain et
+abouti à deux insurrections dont New York et Philadelphie furent
+le théâtre au mois de juillet 1834. Toutes les fois que les nègres
+affranchis manifestent l'intention directe ou indirecte de
+s'égaler aux blancs, ceux-ci se soulèvent aussitôt en masse pour
+réprimer une tentative aussi audacieuse. Ces faits se passent
+pourtant dans les États les plus éclairés, les plus religieux de
+l'Union, et où depuis longtemps l'esclavage est aboli. Qui
+douterait maintenant que la barrière qui sépare les deux races ne
+soit insurmontable?
+
+En général, les nègres libres du Nord supportent patiemment leur
+misère: mais croit-on qu'ils se soumissent à tant d'humiliations
+et à tant d'injustices s'ils étaient plus nombreux? Ils ne forment
+dans les États du Nord qu'une minorité imperceptible.
+Qu'arriverait-il, s'ils étaient, comme dans le Sud, en nombre ou
+supérieur aux blancs? Ce qui de nos jours se passe dans le Nord
+peut faire pressentir l'avenir du Sud. S'il est vrai que les
+tentatives généreuses faites pour transporter d'Amérique en
+Afrique les nègres affranchis ne puissent jamais conduire qu'à des
+résultats partiels, il est malheureusement trop certain qu'un jour
+les États du Sud de l'Union recèleront dans leur sein deux races
+ennemies, distinctes par la couleur, séparées par un préjugé
+invincible, et dont l'une rendra à l'autre la haine pour le
+mépris. C'est là, il faut le reconnaître, la grande plaie de la
+société américaine.
+
+Comment se résoudra ce grand problème politique? Faut-il prévoir
+dans l'avenir une crise d'extermination? Dans quel temps? Quelles
+seront les victimes? Les blancs du Sud étant en possession des
+forces que donnent la civilisation et l'habitude de la puissance,
+et certains d'ailleurs de trouver un appui dans les États du Nord,
+où la race noire s'éteint, faut-il en conclure que les nègres
+succomberont dans la lutte, si une lutte s'engage? Personne ne
+peut répondre à ces questions. On voit se former l'orage, on
+l'entend gronder dans le lointain; mais nul ne peut dire sur qui
+tombera la foudre.
+
+Tableaux comparatifs de la population libre et de la population
+esclave aux États-unis depuis 1790 jusqu'en 1830.
+
+Nº 1 -- 1790
+
+Nom des États Population libre
+en 1790 Population esclave
+en 1790 Proportion des esclaves à la population libre.
+Maine,549 « «
+New Hampshire,855 1/2 sur mille
+Vermont,542 s. 10,000
+Massachusetts,787 « «
+Rhode-Island,825 s. mille
+Connecticut,187,759 s. mille
+New York,796,324 s. 100
+New Jersey,716,423 s. 100
+Pensylvanie,136,737 s. mille
+Delaware,207,887 s. 100
+Maryland,092,036 s. 100
+Virginie,183,427 s. 100
+Caroline du Nord,379,572 s. 100
+Caroline du Sud,979,094 s. 100
+Géorgie,284,264 s. 100
+Alabama « « «
+Mississipi « « «
+Louisiane « « «
+Tennessee « « «
+Kentucky,847,830 s. 100
+Ohio « « «
+Indiana « « «
+Illinois « « «
+Missouri « « «
+Dist. de Colombie « « «
+Floride « « «
+Michigan « « «
+Arkansas « « «
+TOTAL ,231,429 [116],807
+
+OBSERVATIONS:
+En 1790, les États qui ont le plus d'esclaves sont:
+1.- Caroline du Sud escl. sur 100 hab.
+2.- Virginie escl. sur 100 hab.
+3.- Géorgie escl. sur 100 hab.
+4.- Maryland escl. sur 100 hab.
+5.- Caroline du Nord escl. sur 100 hab.
+6.- Kentucky escl. sur 100 hab.
+
+Déjà, en 1790, il n'y a plus d'esclaves dans le Massachusetts,
+dans le Maine; et l'on n'en compte plus que 7 sur 100 dans l'État
+de New York, et 9 sur 1,000 dans la Pennsylvanie. À l'égard des
+États du Sud, où l'on n'en voit point figurer, leur absence tient
+à deux causes: la première, pour quelques-uns, c'est le défaut de
+documents statistiques, par exemple, pour la Louisiane, qui alors
+ne faisait pas partie des États-Unis; la seconde pour certains
+autres, c'est le manque d'habitants, comme pour Missouri,
+Arkansas, etc.
+
+C'est ici le lieu de faire observer qu'à cette époque l'esclavage,
+qui s'éteint dans le Nord, n'est pas encore né dans quelques pays
+du Sud. On le verra bientôt paraître et se développer dans ces
+derniers, tandis qu'il a disparu dans les autres pour n'y plus
+revenir.
+
+Nº 2 -- 1800
+
+Nom des États Population libre
+en 1800 [117] Population esclave
+en 1800 [118] Proportion des esclaves à la population libre.
+
+Maine,719 « «
+New Hampshire,850 sur 100,000
+Vermont,465 « «
+Massachusetts,845 « «
+Rhode-Island,741 s. 1,000
+Connecticut,051 s. 1,000
+New York,707,343 s. 1,000
+New Jersey,727,422 s. 100
+Pensylvanie,839,706 s. 1,000
+Delaware,120,153 s. 100
+Maryland,189,635 s. 100
+Virginie,404,796 s. 100
+Caroline du Nord,807,296 s. 100
+Caroline du Sud,440,151 s. 100
+Géorgie,282,404 s. 100
+Alabama,361,489 s. 100
+Mississipi « « «
+Louisiane « « «
+Tennessee,118,584 s. 100
+Kentucky,925,348 s. 100
+Ohio,365 « «
+Indiana,516 s. 100
+Illinois « «
+Missouri « « «
+Dist. de Colombie,849,244 s. 100
+Floride « « «
+Michigan « «
+Arkansas « « «
+TOTAL ,412,884 [119],041
+
+OBSERVATIONS:
+Classement des États qui ont le plus d'esclaves.
+1.-Caroline du Sudescl. sur 100 hab.
+2.-Virginie et Alabama escl. sur 100 hab.
+3.-Géorgie escl. sur 100 hab.
+4.-Maryland escl. sur 100 hab.
+5.-Caroline du Nord escl. sur 100 hab.
+6.-Dist. de Colombie escl. sur 100 hab.
+7.-Tennessee escl. sur 100 hab.
+8.-Delaware escl. sur 100 hab.
+9.-New Jersey escl. sur 100 hab.
+10.-New York escl. sur 100 hab.
+11.-Indiana escl. sur 100 hab.
+12.-Kentucky escl. sur 100 hab.
+
+Progression du nombre des esclaves dans les différents États:
+
+La Caroline du Nord de 1790 à 1800, a gagné 2 esclaves sur 100
+habitants. La Géorgie 1 sur 100 habitants.
+
+Le nombre des esclaves est stationnaire dans la Caroline du Sud et
+dans le New Jersey.
+
+Il est en déclin dans les États suivants:
+
+Le Kentucky en a perdu 8 sur 100 habitants,
+Le Delaware 5 sur 100 habitants,
+L'État de New York 4 sur 100 habitants,
+Le Maryland 2 sur 100 habitants,
+La Virginie 1 sur 100 habitants.
+
+NOTA. On voit paraître des esclaves dans trois nouveaux États,
+Alabama, Tennessee et Indiana; mais on ne peut faire à leur égard
+aucune observation, attendu que le chiffre de population de 1790
+est inconnu.
+
+Nº 3 -- 1810
+
+Nom des États Population libre
+en 1810 [120] Population esclave
+en 1810 [121] Proportion des esclaves à la population libre.
+Maine,705 « «
+New Hampshire,460 « «
+Vermont,895 « «
+Massachusetts,040 « «
+Rhode-Island,828 s. 10,000
+Connecticut,632 s. 10,000
+New York,032,017 s. 1,000
+New Jersey,706,851 s. 100
+Pensylvanie,296 s. 10,000
+Delaware,497,177 s. 100
+Maryland,044,502 s. 100
+Virginie,104,518 s. 100
+Caroline du Nord,676,824 s. 100
+Caroline du Sud,750,365 s. 100
+Géorgie,215,218 s. 100
+Alabama et Mississipi,270,088 s. 100
+Louisiane,296,660 s. 100
+Tennessee,192,535 s. 100
+Kentucky,950,561 s. 100
+Ohio,760 « «
+Indiana,283 s. 1,000
+Illinois,114 s. 1,000
+Missouri,772,011 s. 100
+Dist. de Colombie,628,395 s. 100
+Floride « « «
+Michigan,762 « «
+Arkansas,062 « «
+TOTAL ,048,850 [122],191,394
+
+OBSERVATIONS:
+Classement des États qui ont le plus d'esclaves.
+1.-Caroline du Sud escl. sur 100 hab.
+2.-Louisiane escl. sur 100 hab.
+3.-Alabama, Mississipi escl. sur 100 hab.
+4.-Géorgie escl. sur 100 hab.
+5.-Virginie escl. sur 100 hab.
+6.-Caroline du Nord escl. sur 100 hab.
+7.-Maryland escl. sur 100 hab.
+8.-Dist. de Colombie escl. sur 100 hab.
+9.-Kentucky escl. sur 100 hab.
+10.-Tennessee escl. sur 100 hab.
+11.-Missouri escl. sur 100 hab.
+12.-Illinois escl. sur 100 hab.
+13.-Delaware escl. sur 100 hab.
+14.-New Jersey escl. sur 100 hab.
+
+De 1800 à 1810, la Géorgie, Alabama et Mississipi ont gagné 5
+esclaves sur 100 habitants,
+La Caroline du Sud et le Tennessee 4 sur 100 habitants,
+La Virginie, 3 sur 100 habitants,
+La Caroline du Nord 2 sur 100 habitants,
+Le Kentucky 1 sur 100 habitants.
+
+Le nombre des esclaves est stationnaire dans le district de
+Colombie.
+
+Il décroît dans les États suivants:
+
+Le Delaware en a perdu 4 sur 100 habitants,
+Le New Jersey 2 sur 100 habitants,
+Le Maryland 1 sur 100 habitants.
+
+L'esclavage disparaît presque entièrement des États de New York et
+de Pennsylvanie, où il ne figure plus que pour quelques fractions
+imperceptibles.
+
+NOTA. À cette période, on voit naître deux nouveaux États,
+Illinois et Missouri. L'esclavage qui s'établit dans les deux
+s'éteindra presque aussitôt dans le premier, mais il va s'étendre
+dans le second. En même temps on voit paraître sur la scène l'État
+d'Ohio, qui, presqu'île sa naissance, a déjà 230,760 habitants et
+pas un esclave. La loi de l'État a dès l'origine proscrit
+l'esclavage. Le Missouri, qui pouvait aisément se passer
+d'esclaves, regrettera longtemps de n'avoir pas imité l'Ohio.
+
+Nº 4 -- 1820
+
+Nom des États Population libre
+en 1820 [123] Population esclave
+en 1820 [124] Proportion des esclaves à la population libre.
+Maine,335 « «
+New Hampshire,161 « «
+Vermont,764 « «
+Massachusetts,287 « «
+Rhode-Island,011 sur 10,000
+Connecticut,151 s. 10,000
+New York,362,724,088 s. 1,000
+New Jersey,018,557 s. 100
+Pensylvanie,049,102 s. 10,000
+Delaware,240,509 s. 100
+Maryland,952,398 s. 100
+Virginie,213,153 s. 100
+Caroline du Nord,812,017 s. 100
+Caroline du Sud,266,475 s. 100
+Géorgie,333,656 s. 100
+Alabama et Mississipi,656,693 s. 100
+Louisiane,343,064 s. 100
+Tennessee,696,107 s. 100
+Kentucky,585,732 s. 100
+Ohio,317 « «
+Indiana,988 s. 10,000
+Illinois,211 s. 1,000
+Missouri,662,222 s. 100
+Dist. de Colombie,164,377 s. 100
+Floride « « «
+Michigan « « «
+Arkansas,656,617 s. 100
+TOTAL ,100,067 [125],538,064
+
+OBSERVATIONS:
+Classement des États qui ont le plus d'esclaves.
+1.- Caroline du Sud escl. sur 100 hab.
+2.- Louisiane escl. sur 100 hab.
+3.- Géorgie escl. sur 100 hab.
+4.- Virginie escl. sur 100 hab.
+5.- Alabama, Mississipi escl. sur 100 hab.
+6.- Caroline du Nord escl. sur 100 hab.
+7.- Maryland escl. sur 100 hab.
+8.- Kentucky escl. sur 100 hab.
+9.- Tennessee, Dist. de Colombie escl. sur 100 hab.
+10.- Missouri escl. sur 100 hab.
+11.- Arkansas escl. sur 100 hab.
+12.- Delaware escl. sur 100 hab.
+13.- New Jersey escl. sur 100 hab.
+14.- Illinois escl. sur mille hab.
+
+De 1810 à 1820, la Caroline du Sud a gagné 4 esclaves sur 100
+habitants,
+La Géorgie et le Kentucky 3 sur 100 habitants,
+La Caroline du Nord et le Tennessee 2 sur 100 habitants.
+
+Le nombre des esclaves est stationnaire dans la Louisiane, le
+Missouri et le Delaware.
+
+Le nombre des esclaves décroît dans les États suivants:
+
+Alabama et Mississipi en ont perdu 5 sur 100 habitants,
+Le Maryland et le D. de Colombie 3 sur 100 habitants,
+La Virginie et le New Jersey 1 sur 100 habitants.
+
+Il apparaît dans l'État naissant d'Arkansas.
+
+Nº 5 -- 1830
+
+Nom des États Population libre
+en 1830 [126] Population esclave
+en 1830 [127] Proportion des esclaves à la population libre.
+Maine,955 sur 200,000
+New Hampshire,328 s. 100,000
+Vermont,652 « «
+Massachusetts,408 s. 600,000
+Rhode-Island,199 s. 10,000
+Connecticut,650 s. 10,000
+New York,918,533 s. 100,000
+New Jersey,569,254 s. 1,000
+Pensylvanie,347,830 s. 10,000
+Delaware,456,292 s. 100
+Maryland,046,046 s. 100
+Virginie,654,654 s. 100
+Caroline du Nord,386,601 s. 100
+Caroline du Sud,784,401 s. 100
+Géorgie,292,531 s. 100
+Alabama,978,549 s. 100
+Mississipi,062,659 s. 100
+Louisiane,151,588 s. 100
+Tennessee,301,603 s. 100
+Kentucky,704,213 s. 100
+Ohio,903 « «
+Indiana,031 « «
+Illinois,455 « «[128]
+Missouri,364,081 s. 100
+Dist. de Colombie,715,119 s. 100
+Floride,229,501 s. 100
+Michigan,607 s. 1,000
+Arkansas,812,576 s. 100
+TOTAL , 856,988 [129],009,031
+
+OBSERVATIONS:
+Classement des États qui ont le plus d'esclaves.
+1.- Caroline du Sudescl. sur 100 hab.
+2.- Louisianeescl. sur 100 hab.
+3.- Mississipiescl. sur 100 hab.
+4.- Florideescl. sur 100 hab.
+5.- Géorgieescl. sur 100 hab.
+6.- Virginieescl. sur 100 hab.
+7.- Alabamaescl. sur 100 hab.
+8.- Caroline du Nordescl. sur 100 hab.
+9.- Kentuckyescl. sur 100 hab.
+10.- Marylandescl. sur 100 hab.
+11.- Tennesseeescl. sur 100 hab.
+12.- Missouriescl. sur 100 hab.
+13.- Dist. de Colombieescl. sur 100 hab.
+14.- Arkansas Terr.escl. sur 100 hab.
+15.- Delawareescl. sur 100 hab.
+16.- New Jerseyescl. sur mille hab.
+
+OBSERVATIONS:
+Classement des États qui ont le plus d'esclaves.
+1.- Caroline du Sudescl. sur 100 hab.
+2.- Louisianeescl. sur 100 hab.
+3.- Mississipiescl. sur 100 hab.
+4.- Florideescl. sur 100 hab.
+5.- Géorgieescl. sur 100 hab.
+6.- Virginieescl. sur 100 hab.
+7.- Alabamaescl. sur 100 hab.
+8.- Caroline du Nordescl. sur 100 hab.
+9.- Kentuckyescl. sur 100 hab.
+10.- Marylandescl. sur 100 hab.
+11.- Tennesseeescl. sur 100 hab.
+12.- Missouriescl. sur 100 hab.
+13.- Dist. de Colombieescl. sur 100 hab.
+14.- Arkansas Terr.escl. sur 100 hab.
+15.- Delawareescl. sur 100 hab.
+16.- New Jerseyescl. sur mille hab.
+
+De 1820 à 1830, le Mississipi a gagné 11 esclaves sur 100
+habitants,
+La Louisiane 6 sur 100 habitants,
+La Caroline du Sud et Arkansas 3 sur 100 habitants,
+Le Kentucky et le Missouri 2 sur 100 habitants,
+La Caroline du Nord et le Tennessee 1 sur 100 habitants.
+
+Le nombre des esclaves est stationnaire dans Alabama.
+
+Il décroît dans les États suivants:
+
+Le district de Colombie en a perdu 4 sur 100 habitants,
+Le Maryland 3 sur 100 habitants,
+La Géorgie et le Delaware 2 sur 100 habitants,
+La Virginie 1 sur 100 habitants.
+
+Pour la première fois nous possédons sur la Floride un chiffre
+statistique qui nous donne pour cet État, 44 esclaves sur 100
+habitants.
+
+En parcourant les divers tableaux qui précèdent, on voit
+l'esclavage faire d'inutiles efforts pour s'établir dans le Nord.
+Il décroît rapidement dans tous les États situés au-dessus du 40e
+degré de latitude. Dans les États situés entre le 40e et le 36e
+degré de latitude, il est presque stationnaire; cependant là
+encore il est en déclin. Il se développe au contraire et s'accroît
+rapidement dans la plupart des États situés entre le 34e et le 30e
+degré. Déjà dans la Caroline du Sud et dans la Louisiane le nombre
+des esclaves surpasse celui des hommes libres.
+
+
+
+Deuxième partie:
+Note sur le mouvement religieux aux États-Unis
+
+J'ai souvent, dans le cours de cet ouvrage, parlé des différentes
+sectes religieuses qui existent aux États-Unis. Tantôt j'ai
+signalé les sentiments qui animent les congrégations entre elles,
+tantôt j'ai fait allusion à leur grand nombre; une autre fois,
+j'ai essayé de montrer l'influence des idées religieuses sur le
+maintien des institutions politiques.
+
+Afin de mettre davantage en lumière les divers points de vue que
+j'ai présentés, je crois devoir placer sous les yeux du lecteur
+une esquisse fort abrégée du mouvement religieux aux États-Unis.
+
+Les principales sectes religieuses établies dans l'Amérique du
+Nord sont celles des méthodistes, anabaptistes, catholiques,
+presbytériens, épiscopaux, quakers ou amis, universalistes,
+congrégationalistes, unitaires, réformés hollandais, réformés
+allemands, moraves, luthériens, évangélistes, etc. Les
+anabaptistes se divisent eux-mêmes en calvinistes ou associés,
+mennonites, émancipateurs, tunkers, etc. La congrégation
+protestante la plus nombreuse est celle des méthodistes; elle
+comptait cinq cent cinquante mille membres au commencement de
+l'année 1834. On ne possède point le chiffre exact des membres des
+autres communions.
+
+J'examinerai d'abord les rapports des différents cultes entre eux,
+et en second lieu les rapports de tous les cultes avec l'État.
+
+§ I. Rapport des cultes entre eux.
+
+À cet égard, il faut d'abord, dans les sectes religieuses,
+distinguer les membres de la congrégation de ses ministres.
+
+On voit en général régner parmi les membres des diverses
+communions une harmonie parfaite; la bienveillance mutuelle qu'ont
+les Américains entre eux n'est point altérée par la divergence des
+croyances religieuses. La prospérité d'une congrégation,
+l'éloquence d'un prédicateur, inspirent bien aux autres
+communautés qui sont moins heureuses, ou dont les orateurs sont
+moins brillants, quelques sentiments de jalousie; mais ces
+impressions sont éphémères, et ne laissent après elles aucune
+amertume: la rivalité ne va point jusqu'à la haine.
+
+À l'égard des ministres de cultes opposés, ce serait trop que de
+dire qu'ils sont hostiles les uns aux autres; mais on peut avancer
+du moins qu'il existe entre eux des rapports peu bienveillants; la
+raison principale en est que le plus ou le moins de succès de
+leurs églises n'est pas seulement pour eux une question d'amour-
+propre, mais que c'est aussi une question d'intérêt. En général,
+les émoluments du ministre sont plus ou moins considérables, selon
+l'importance de la société qu'il dirige. Je parle ici seulement
+des cultes protestants qui forment, en Amérique, la religion du
+plus grand nombre. Les ministres protestants ne constituent point
+un clergé soumis à des règles hiérarchiques et à la surveillance
+d'on pouvoir supérieur; la seule autorité dont ils dépendent est
+celle de la communauté qui les a élus; or rien ne gêne dans ses
+choix la congrégation qui cherche un ministre. Elle peut adopter
+qui il lui plaît. Le candidat n'a besoin de prendre aucun degré en
+théologie, ni de subir aucun examen, ni de se livrer à aucune
+étude spéciale pour acquérir l'aptitude aux fonctions
+ecclésiastiques: tel est le droit. En fait, on soumet à une sorte
+d'épreuve presque tous ceux qui prétendent à exercer le saint
+ministère. Il existe dans toutes les grandes villes une réunion de
+personnes éclairées dont la mission est d'examiner les aspirants.
+Celui qui se présente prononce un sermon, et l'assemblée lui
+délivre un certificat analogue à son succès; en général, il
+obtient ce certificat dans les termes les plus favorables. Muni de
+cette pièce, il s'offre une congrégation religieuse qui a besoin
+de ministre, et qui aussitôt l'admet en cette qualité; quelquefois
+même on ne lui demande aucune justification; il annonce une grande
+piété et un zèle ardent pour la religion, lève les yeux au ciel en
+se frappant la poitrine, et, sur ces démonstrations qui ne sont
+pas toujours sincères, la réunion des particuliers qui veulent
+avoir un prédicateur le déclarent ministre.
+
+Cette facilité d'arriver au sacerdoce parmi les Américains imprime
+au ministère protestant un cachet particulier; il en résulte que
+tout individu peut, sans aucune préparation ni étude préalable, se
+faire homme d'église. Le ministère religieux devient une carrière
+dans laquelle on entre à tout âge, dans toute position et selon
+les circonstances. Tel que vous voyez à la tête d'une congrégation
+respectable a commencé par être marchand; son commerce étant
+tombé, il s'est fait ministre; cet autre a débuté par le
+sacerdoce, mais dès qu'il a eu quelque somme d'argent à sa
+disposition, il a laissé la chaire pour le négoce. Aux yeux d'un
+grand nombre, le ministère religieux est une véritable carrière
+industrielle. Le ministre protestant n'offre aucun trait de
+ressemblance avec le curé catholique. En général, celui-ci se
+marie à sa paroisse; sa vie tout entière se passe au milieu des
+mêmes personnes, sur lesquelles il exerce non-seulement
+l'influence de son caractère sacré, mais encore l'ascendant de ses
+vertus; il ne fait point un métier: il accomplit un devoir. --
+L'existence du ministre protestant est au contraire
+essentiellement mobile: rien ne l'enchaîne dans une congrégation,
+dès que son intérêt l'appelle dans une autre; il appartient de
+droit à la communauté qui le paie le mieux. Comme je traversais le
+Canada, où la religion catholique est dominante, on me cita
+l'exemple d'un curé qui, ne voulant point se séparer de ses
+paroissiens, venait de refuser l'épiscopat; plus d'un ministre
+méthodiste on anabaptiste abandonnerait bientôt son église s'il y
+avait cent dollars de plus à gagner dans une autre. Rien n'est
+plus rare que de voir un ministre protestant à cheveux blancs. Le
+but principal que poursuit l'Américain dans le sacerdoce, c'est
+son bien-être, celui de sa femme, de ses enfants: quand il a
+matériellement amélioré sa condition, le but est atteint; il se
+retire des affaires. L'âge arrivant, il se repose.
+
+La conséquence de ces faits est facile à déduire. Les rapports
+qu'ont entre eux les ministres des différentes sectes protestantes
+sont pareils aux relations qu'entretiennent des gens de
+professions semblables. Ils ne cherchent pas à se nuire
+mutuellement, parce que c'est un principe utile à tous, que chacun
+doit exercer librement son industrie; mais ils soutiennent une
+véritable concurrence, et il en résulte des froissements
+d'intérêts privés qui, nécessairement, suscitent dans l'âme de
+ceux qui les éprouvent des sentiments peu chrétiens. Le lecteur
+comprendra facilement que je n'entends point appliquer à tous les
+ministres protestants d'Amérique le caractère industriel que je
+viens de peindre ici; j'en ai rencontré plusieurs dont la foi
+sincère et le zèle ardent ne pouvaient se comparer qu'à leur
+charité, et à leur désintéressement des choses temporelles; mais
+je présente ici des traits applicables au plus grand nombre.
+
+J'ai dit qu'on voit régner entre tous les membres des diverses
+congrégations religieuses une grande bienveillance, et que les
+petites passions que font naître le succès de l'une, la décadence
+de l'autre, se réduisent à quelques mouvements d'amour-propre
+satisfait ou mécontent, sans jamais s'élever jusqu'à la haine. Il
+existe cependant deux exceptions à ce fait général.
+
+La première est le sentiment des protestants, et notamment des
+presbytériens envers les catholiques.
+
+Au milieu des sectes innombrables qui existent aux États Unis, le
+catholicisme est le seul culte dont le principe soit contraire à
+celui des autres. Il prend son point de départ dans l'autorité;
+les autres procèdent de la raison. Le catholicisme est le même en
+Amérique que partout; il reconnaît entièrement la suprématie de la
+cour de Rome, non-seulement pour ce qui intéresse les dogmes de la
+foi, mais encore pour tout ce qui concerne l'administration de
+l'Église. Les États-Unis sont divisés en onze diocèses, pour
+chacun desquels il y a un évêque [130].
+
+Lorsqu'un évêché est vacant, le clergé se rassemble, choisit des
+candidats, et transmet leurs noms au pape, qui a la complète
+liberté d'élection. Il pourrait nommer le dernier sur la liste; en
+général, il choisit celui qu'on présente en premier ordre, mais il
+n'est pas sans exemple qu'il ait agi autrement. Ce sont les
+évêques qui nomment les curés; et la communauté des fidèles ne
+prend aucune part à ces élections.
+
+L'État ne se mêlant en rien des affaires religieuses, tous les
+membres de la société catholique contribuent selon leur fortune au
+soutien du clergé et aux besoins du culte. Le moyen généralement
+employé pour subvenir à ces dépenses est de faire payer une
+rétribution assez considérable à tous ceux qui, dans l'enceinte de
+l'église, occupent les bancs. [131]
+
+De pareils frais ne pouvant être supportés que par les riches, les
+pauvres sont admis gratis dans l'église, où ils occupent des
+places qui leur sont réservées. Quand les fonds provenant de la
+location des bancs ne suffisent pas, on a recours à des taxes
+extraordinaires que la communauté catholique n'hésite jamais à
+s'imposer.
+
+L'unité du catholicisme, le principe de l'autorité dont il
+procède, l'immobilité de ses doctrines au milieu des sectes
+protestantes qui se divisent, et de leurs théories qui sont
+contraires entre elles, quoique partant d'un principe commun, qui
+est le droit de discussion et d'examen; toutes ces causes tendent
+à exciter parmi les protestants quelques sentiments hostiles
+envers les catholiques.
+
+La religion catholique a encore un caractère qui lui est propre,
+et qui vient aggraver ces dispositions ennemies; je veux parler du
+prosélytisme.
+
+Dans le Maryland, les principaux collèges d'éducation sont entre
+les mains de prêtres ou de religieuses catholiques, et la plupart
+des élèves sont protestants. Les directeurs de ces établissements
+apportent sans doute une grande réserve dans leurs moyens
+d'influence sur l'esprit des élèves; mais cette influence est
+inévitable. Elle est encore plus sûrement exercée dans les
+institutions de jeunes filles.
+
+Le clergé catholique ne s'oppose jamais au mariage des catholiques
+avec des protestants. On a remarqué en Amérique que les premiers
+n'abandonnent jamais leur religion pour prendre celle de leur
+femme protestante, et il n'est pas rare que les protestants mariés
+à des femmes catholiques adoptent la religion de celles-ci. Dans
+tous les cas, lorsque la femme est catholique, les enfants le sont
+aussi, parce que c'est la femme qui élève les enfants. Partout,
+aux États-Unis, le culte catholique fait les mêmes efforts pour se
+propager. Il se trouve par là en opposition directe de principes
+avec certaines sectes qui considèrent le prosélytisme comme
+affectant la liberté de conscience (par exemple les quakers), et
+il est l'adversaire de toutes.
+
+Le catholicisme attire à lui des partisans, non-seulement par le
+zèle de ses ministres, mais encore par la nature même de sa
+doctrine. Il convient tout à la fois aux esprits supérieurs qui
+vont se reposer de leurs doutes au sein de l'autorité, et aux
+intelligences communes incapables de se choisir des croyances, et
+qui n'auront jamais de principes si on ne leur donne une religion
+toute faite. Le catholicisme semble, par cette seule raison, le
+meilleur culte du plus grand nombre. À la différence des
+congrégations protestantes, qui forment comme des sociétés
+choisies, et dont les membres sont en général de même rang et de
+même position sociale, les églises catholiques reçoivent
+indistinctement des personnes de toutes classes et de toutes
+conditions. Dans leur sein le pauvre est l'égal du riche,
+l'esclave du maître, le nègre du blanc; c'est la religion des
+masses.
+
+On peut ajouter à toutes ces causes un fait qui doit
+nécessairement influer sur la destinée du catholicisme aux États-
+Unis: c'est la moralité du clergé catholique dans ce pays. Je ne
+puis m'empêcher, à ce sujet, de rapporter les propres paroles d'un
+écrivain anglais, que j'ai déjà eu l'occasion de citer. Voici dans
+quels termes le colonel Hamilton, qui est protestant, parle du
+clergé catholique des États-Unis:»Tout ce que j'ai appris, dit-il,
+du zèle des prêtres catholiques dans ce pays est vraiment
+exemplaire. Jamais ces ministres saints n'oublient que l'être le
+plus hideux dans sa forme contient une âme qui l'ennoblit, aussi
+précieuse à leurs yeux que celle du souverain pontife auquel ils
+obéissent... Se dépouillant de tout orgueil de caste, ils se
+mêlent aux esclaves, et comprennent mieux leurs devoirs envers les
+malheureux que tous les autres ministres chrétiens. Je ne suis pas
+catholique; mais aucun préjugé ne m'empêchera de rendre justice à
+des prêtres, dont le zèle n'est excité par aucun intérêt temporel;
+qui passent leur vie dans l'humilité, sans autre souci que de
+répandre les vérités de la religion, et de consoler toutes les
+misères de l'humanité.» [132]
+
+Il paraît bien constant qu'aux États-Unis le catholicisme est en
+progrès, et que sans cesse il grossit ses rangs, tandis que les
+autres communions tendent à se diviser. Aussi est-il vrai de dire
+que, si les sectes protestantes se jalousent entre elles, toutes
+haïssent le catholicisme, leur ennemi commun. Les presbytériens
+sont ceux dont l'inimitié est la plus profonde; ils ont des
+passions plus ardentes que tous les autres protestants, parce
+qu'ils ont une foi plus vive; et le prosélytisme des catholiques
+les irrite davantage, non qu'ils en blâment la théorie comme les
+quakers, mais parce qu'ils le pratiquent eux-mêmes
+
+Un événement grave, et dont le lecteur me pardonnera sans doute de
+lui rapporter ici les détails, est venu récemment constater la
+puissance des haines religieuses dont je viens de parler.
+
+Il existe à une lieue de Boston, dans un village nommé
+Charlestown, un couvent de religieuses catholiques dites
+Ursulines. Cet établissement, consacré à l'éducation de la jeune
+personne, jouit d'une grande réputation dans le Massachusetts, et
+la plupart des jeunes filles qui s'y font admettre sont
+protestantes. Les parents, chez lesquels la voix du sang est
+souvent plus puissante que l'esprit de parti, font taire leurs
+passions religieuses, et placent leurs enfants dans une
+institution où ils croient trouver plus de garanties qu'en aucune
+autre pour l'instruction et les bonnes moeurs. Cependant la
+population du Massachusetts, foyer du puritanisme, est en masse
+hostile aux catholiques, et voit avec inquiétude et jalousie qu'on
+accorde à ceux-ci plus de confiance que n'obtiennent les
+institutions protestantes.
+
+Au mois d'août dernier, des personnes malveillantes firent courir
+dans le public le bruit qu'une jeune religieuse s'était échappée
+du couvent dont il s'agit; que les supérieures de la maison, à
+l'aide de manoeuvres frauduleuses, étaient parvenues à l'y faire
+rentrer; et qu'ensuite la jeune fille avait disparu sans qu'on sût
+ce qu'elle était devenue.
+
+Ce récit était une pure fiction. Il était bien vrai que, quelques
+jours auparavant, l'une des pensionnaires de l'établissement
+l'avait abandonné furtivement; mais elle y avait été ramenée par
+l'évêque de Boston, sans qu'aucune contrainte ni physique ni
+morale lui fût imposée. On l'avait laissée entièrement libre de
+sortir du couvent si, après son retour, elle persistait dans son
+premier dessein; et, profitant de cette liberté, elle avait en
+effet quitté l'établissement.
+
+Cependant le peuple accepte facilement les faits qui sont selon
+ses passions. Le 11 août 1834, vers onze heures du soir, à un
+signal convenu, une troupe d'hommes masqués, ou le visage teint de
+noir, fondent sur le couvent des Ursulines, forcent les portes,
+chassent violemment tous ses habitants, religieuses ou jeunes
+filles, les jettent nues hors de leur demeure, et mettent le feu à
+l'édifice, qui, en quelques heures, est complètement détruit par
+les flammes. [133]
+
+J'ai dit qu'il existe deux exceptions au principe de bienveillance
+mutuelle qu'entretiennent les membres des différentes sectes aux
+États-Unis. Je viens d'exposer la première, qui est l'hostilité
+des protestants contre les catholiques; la seconde est l'hostilité
+de toutes les sectes chrétiennes contre les unitaires.
+
+Les unitaires sont les philosophes des États-Unis. Tout le monde,
+en Amérique, est forcé par l'opinion de tenir à un culte:
+l'unitairianisme est en général la religion de ceux qui n'en ont
+point. En France, la philosophie du dix-huitième siècle attaqua,
+masque levé, la religion et ses ministres. En Amérique, elle
+travaille au même oeuvre, mais elle est obligée de cacher sa
+tendance sous un voile religieux. C'est la doctrine unitairienne
+lui sert de manteau. Voici quels sont les points principaux de
+cette doctrine aux États-Unis.
+
+Les unitaires croient:
+
+1º À un Dieu en une seule personne, et non en trois;
+
+2º Que la Bible n'est pas directement émanée de Dieu, mais
+l'oeuvre d'un homme rendant compte de la révélation;
+
+3º Que Jésus-Christ n'est point un Dieu, mais l'agent d'un Dieu;
+
+4º Qu'il n'y a point de Saint-Esprit;
+
+5º Que Jésus-Christ est venu sur la terre, non pour expier par sa
+mort les péchés des hommes, mais pour donner à ceux-ci l'exemple
+de la vertu;
+
+6º Que l'homme n'a point de tache originelle; que c'est un être né
+bon, n'ayant d'autre chose à faire que de se perfectionner;
+
+7º Que le méchant ne sera point éternellement malheureux;
+
+8º Que, pour parvenir à une vie perpétuellement heureuse, les
+hommes ne doivent fonder aucune espérance sur Jésus-Christ, mais
+compter seulement sur leurs bonnes oeuvres;
+
+9º Que la célébration du dimanche n'est point nécessaire, etc.,
+etc.
+
+Cette doctrine, qui renverse de fond en comble le christianisme,
+n'est d'ailleurs qu'une conséquence du protestantisme, qui,
+repoussant le principe de l'autorité, veut que chaque croyance
+soit soumise à l'examen de la raison. Les presbytériens sont donc
+peu logiques lorsqu'ils reprochent aux unitaires de ne pas croire
+certaines choses, puisque eux-mêmes se sont attribués le droit de
+repousser certaines croyances. Les presbytériens voudraient
+soutenir l'édifice qu'ils ont ébranlé; les unitaires pensent qu'il
+est plus rationnel que la chute suive la commotion. Toutes les
+sectes dissidentes, qui contestent quelques dogmes, sont d'accord
+sur le plus grand nombre; mais l'Église unitaire n'en reconnaît
+aucun. -- À vrai dire, l'unitairianisme n'est point un culte,
+c'est une philosophie; il forme l'anneau de jonction entre le
+protestantisme et la religion naturelle. C'est le dernier point
+d'arrêt de la raison humaine qui, partie du catholicisme, placée à
+la base de la religion chrétienne, monte, par tous les degrés du
+protestantisme, jusqu'aux sommets de la philosophie, où, étant
+arrivée, elle se meut dans l'espace au risque de s'y perdre.
+
+La secte des unitaires, connus en Europe sous le nom de Sociniens,
+ne s'est introduite aux États-Unis que depuis vingt ou vingt-cinq
+ans. Boston en a été le berceau, et c'est dans cette ville qu'elle
+se développe aujourd'hui sous l'influence du révérend docteur
+Channing, le prédicateur le plus éloquent, et l'un des écrivains
+les plus remarquables des États-Unis. -- La doctrine unitaire fait
+chaque jour des progrès dans les grandes cités, où l'esprit
+philosophique pénètre d'abord. Mais elle s'étend peu jusqu'à ce
+jour dans les campagnes, dont les habitants montrent, en général,
+beaucoup de zèle religieux.
+
+Les presbytériens sont les adversaires les plus ardents des
+unitaires. Voici comment s'exprime, sur le compte de ces derniers,
+un ouvrage périodique publié à Boston par les presbytériens.
+L'auteur signale les nombreuses différences qui distinguent les
+unitaires des autres protestants, et il ajoute: «Aussi longtemps
+que ces divergences subsisteront, il ne saurait exister aucune
+union vraiment chrétienne entre leur culte et le nôtre, et il
+n'est point à désirer qu'on fasse aucun effort pour amener entre
+eux et nous un rapprochement qui ne serait qu'extérieur. Au fond,
+ce sont deux religions séparées l'une de l'autre. Il est bon que
+la séparation demeure aussi dans la forme; elles ne sauraient
+marcher ensemble: il vaut mieux que chacune procède dans sa voie.
+Une scission complète, plus parfaite, s'il se peut, que celle qui
+existe déjà, au lieu d'accroître les difficultés, servira, dans
+l'état actuel des choses, à les prévenir, et, loin de nuire à
+aucune des parties, tournera au profit des deux.» [134]
+
+Voici comment un presbytérien m'expliquait un jour l'animosité de
+sa secte contre les unitaires: «Les différents cultes se tolèrent
+mutuellement, me disait-il, parce que, bien que divergents entre
+eux, ils ont une base commune, la divinité de Jésus-Christ... mais
+les unitaires, en niant la divinité du Christ et tous les dogmes
+généralement adoptés, ont fait du christianisme une philosophie:
+or, la religion et la philosophie ne peuvent s'accorder ensemble;
+celle-ci est ennemie de toutes les croyances; elle s'en prend, non
+à une partie du culte, mais au culte tout entier; c'est, entre
+elle et la religion, une question de vie et de mort.» On comprend
+maintenant le sentiment hostile dont sont animées toutes les
+sectes religieuses envers les unitaires. Les catholiques sont
+peut-être, de tous les chrétiens des États-Unis, ceux qui
+s'affligent le moins du progrès du socialisme: ils pensent qu'on
+finira par ne voir en Amérique que deux religions, le
+catholicisme, c'est-à-dire le christianisme basé sur l'autorité,
+et le déisme, c'est-à-dire la religion naturelle fondée sur la
+raison. Ils croient en outre qu'un culte extérieur étant
+nécessaire, et la religion naturelle n'en comportant aucun, tous
+ceux qui seront sortis du christianisme pour entrer dans la
+philosophie, reviendront à la religion chrétienne par le
+catholicisme.
+
+On voit que l'inimitié des sectes protestantes contre les
+unitaires, et leur haine contre les catholiques, ont des causes
+tout opposées: elles reprochent à ceux-ci de tout croire, à ceux-
+là de ne croire rien; aux uns de proscrire le droit d'examen, aux
+autres d'en abuser.
+
+Entre ces deux points extrêmes, le catholicisme et
+l'unitairianisme, il existe un espace immense occupé par une
+multitude d'autres sectes: mille degrés intermédiaires se montrent
+entre l'autorité et la raison, entre la foi et le doute; mille
+tentatives de la pensée toujours élancée vers l'inconnu, mille
+essais de l'orgueil qui ne se résigne point à ignorer. Tous ces
+degrés, l'esprit humain les parcourt, poussé quelquefois par les
+plus nobles passions; tantôt précipité dans l'erreur par l'amour
+du vrai, tantôt dans la folie par les conseils de la raison.
+
+Ce serait un spectacle plein d'enseignements philosophiques que le
+tableau de tous ces égarements et de toutes ces infirmités de
+l'intelligence humaine, qui s'agite incessamment dans un cercle où
+elle ne trouve jamais le point d'arrêt qu'elle cherche. On ne
+verrait pas sans étonnement et sans pitié se dérouler les anneaux
+de la longue chaîne qui lie les unes aux autres toutes ces
+aberrations.
+
+Quoiqu'il n'entre point dans mon plan de faire cette peinture, je
+ne puis m'empêcher de présenter ici les traits principaux d'une
+secte protestante, dont les doctrines m'ont paru les plus
+bizarres, pour ne pas dire les plus absurdes. Ces observations ne
+sortiront point de mon sujet; car on conçoit aisément l'influence
+qu'ont les principes et les doctrines d'une secte sur ses rapports
+avec les autres congrégations.
+
+Il existe aux États-Unis une communion de protestants appelés
+quakers shakers, c'est-à-dire trembleurs. Cette secte, fondée dans
+le siècle dernier par une femme nommée Anne Lee, se compose moitié
+d'hommes, moitié de femmes, vivant ensemble sous le même toit, on
+ne sait trop pour quelle raison, car les uns et les autres ont
+fait voeu de célibat.
+
+Leur association est établie sur le principe de la communauté des
+biens: chacun travaille dans l'intérêt de tous. Les hommes
+cultivent des terres appartenant à l'établissement, et dont les
+produits font vivre les membres de la société; les femmes se
+livrent aux soins que leur sexe comporte.
+
+Ceux qui n'ont rien mis dans la communauté en retirent le même
+avantage que les sociétaires dont l'apport a été le plus
+considérable. Du reste, l'association semble profiter à tous.
+Chacun retire d'elle un grand bien-être matériel, la vie commune
+étant beaucoup moins chère que la vie individuelle.
+
+Voici maintenant quelle est leur doctrine religieuse,
+
+«L'examen attentif des livres saints prouve, disent-ils, que la
+venue d'un second Messie a été annoncée, et que ce second Messie a
+dû paraître dans l'année 1761. Ce Messie, c'est Anne Lee
+(fondatrice de la secte); vous êtes obligé de le reconnaître, car
+vous ne pouvez nier la vérité annoncée par les livres sacrés. Or,
+nous disons que le Messie annoncé pour l'an 1761 est Anne Lee.
+Prouvez-nous que c'est un autre, autrement il faudra bien
+reconnaître que notre religion est la seule vraie.
+
+«Nous avons adopté le célibat des hommes et des femmes parce que
+Anne Lee est venue annoncer à la terre que le monde est si
+corrompu, qu'il doit finir, et c'est entrer dans les vues de la
+Providence que de coopérer à ce résultat.»
+
+Ayant souvent entendu tourner en dérision les cérémonies qui
+constituent le culte extérieur des quakers trembleurs, j'ai voulu
+les voir de mes propres yeux.
+
+Non loin d'Albany, à Niskayuma, se trouve une congrégation de
+shakers, que j'ai visités un jour de fête religieuse.
+
+L'établissement est isolé au milieu d'une forêt, et ses abords
+présentent l'aspect le plus sauvage; cependant il est peu distant
+de la ville, et toutes les fois qu'une cérémonie des trembleurs
+est annoncée, le désert et ses environs se peuplent d'une foule de
+curieux américains ou étrangers, attirés par la renommée de ces
+singuliers solitaires.
+
+Une portion de la salle où se célèbre leur culte est destinée au
+public; l'autre partie, plus élevée, forme une espèce de théâtre
+sur lequel se passe la cérémonie. Je venais de prendre place parmi
+les spectateurs fort nombreux, lorsque je vois paraître sur la
+scène des femmes, les unes vieilles, les autres jeunes, et
+d'autres tout à fait enfants. Elles étaient vêtues de blanc et
+portaient un costume uniforme: un petit chapeau gris à bords
+échancrés couvrait leur tête. Elles s'avancent à pas comptés à la
+suite les unes des autres, s'asseyent à la droite des spectateurs,
+étendent un mouchoir blanc sur leurs genoux, et y posent leurs
+mains avec des mouvements d'une extrême précision: alors elles se
+tiennent immobiles.
+
+En ce moment paraissent les hommes en uniforme violet et la tête
+couverte d'un grand chapeau à larges bords. Ils défilent gravement
+et vont s'asseoir en face des femmes. Après une pause silencieuse
+de quelques instants, hommes et femmes se lèvent et se regardent
+face à face pendant cinq minutes, sans rien dire: puis, l'un des
+shakers sort des rangs, prend la parole, et, s'adressant au
+public, il explique l'objet de la cérémonie, qui est, dit-il, de
+glorifier le Seigneur, et il termine en invitant les spectateurs a
+ne pas rire de ce qu'ils vont voir et entendre.
+
+À peine a-t-il achevé de parler que tous entonnent un hymne
+religieux avec des voix discordantes, et, tout en chantant,
+balancent leurs corps, secouent leurs mains, agitent leurs bras de
+la façon la plus étrange. Ces exercices durent environ une heure:
+pendant tout ce temps, ils se reproduisent sous la même forme avec
+quelques modifications.
+
+Le lecteur sait que ces cris, ces balancements ont pour objet la
+gloire de Dieu, et que tous ces mouvements du corps sont excités
+par l'enthousiasme religieux. Or, en s'agitant, en chantant, les
+shakers s'échauffent de plus en plus; leur exaltation s'accroît et
+se manifeste avec plus d'énergie... Alors on les voit danser pêle-
+mêle au milieu de clameurs violentes et de gestes désordonnés.
+Tantôt une douzaine d'hommes rangés en file et un même nombre de
+femmes paraissent diriger tous les autres: ils tiennent leurs
+mains levées à hauteur de la poitrine et les secouent sans
+relâche. Une autre fois on voit immobiles au milieu de la scène
+quinze ou vingt quakers autour desquels tous les autres dansent et
+chantent avec une incroyable ardeur: c'est le plus haut degré de
+l'inspiration.
+
+Tout cela se fait gravement et avec une bonne foi au moins
+apparente. Sur plusieurs de ces têtes si follement agitées se
+montrent des cheveux blancs. Rien dans cette cérémonie burlesque
+ne fait rire, parce que tout fait pitié.
+
+Tout à coup les cris cessent, les mouvements s'arrêtent; au milieu
+d'un silence profond un vieillard paraît, et s'adressant aux
+spectateurs, il leur dit: «Un intérêt mondain, une vaine curiosité
+vous ont attirés en ce lieu; puissiez-vous en rapporter de
+salutaires impressions! Qui de vous peut se dire aussi heureux que
+nous le sommes? Le bonheur n'est ni dans la richesse, ni dans les
+plaisirs des sens; il consiste surtout dans la raison. Tout le
+monde s'agite vainement à la recherche de la vérité; nous seuls
+l'avons trouvée sur terre.»
+
+J'ai quelquefois entendu révoquer en doute la pureté des moeurs
+des shakers et soutenir qu'alors même que tous les hommes et
+toutes les femmes de l'univers se dévoueraient au célibat des
+trembleurs, le monde ne finirait pas; mais le plus communément on
+n'attaque point les shakers sous ce rapport; on leur fait un autre
+reproche qui me paraît plus fondé: on prétend que les chefs de la
+société manquent de bonne foi. Comme on entre dans l'association
+avec ou sans fortune, le grand profit est pour ceux qui
+n'apportent rien: les riches sont les dupes.
+
+On ne voit pas, du reste, bien clairement la cause qui peut
+pousser dans cette congrégation une personne de bonne foi. Le
+quaker shaker n'abandonne point complètement le monde; il
+entretient avec ses semblables tous les rapports utiles à son
+bien-être.
+
+Je comprends le trappiste, fuyant la société des hommes, se vouant
+à la solitude, en passant sa vie à creuser son tombeau. La
+récompense morale est dans la grandeur même du sacrifice; mais
+quel est le mérite du solitaire, prenant au monde une partie de
+ses avantages, et repoussant l'autre, on ne sait pourquoi?
+
+S'il était possible de lire au fond des coeurs, on verrait peut-
+être que la vanité est le principal mobile des trembleurs. La
+bizarrerie même de leur culte n'est-elle pas précisément ce qui
+les y attache? La plupart des shakers sont d'assez médiocres gens;
+tous cependant ont une scène et un public: sans leur absurdité,
+qui parlerait d'eux? Les formes sous lesquelles se produit
+l'orgueil des hommes sont infinies.
+
+Quoi qu'il en soit, on ne peut s'empêcher, en présence d'un pareil
+spectacle, de déplorer la misère de l'homme et la faiblesse de sa
+raison.
+
+Il n'est pas rare que les autres sectes protestantes tournent en
+dérision le culte des shakers.
+
+Mais la communauté des trembleurs est-elle donc la seule qui soit
+tombée dans de tristes écarts?
+
+La secte des quakers proprement dite a mieux compris qu'aucune
+autre ce qu'il y a de moral dans l'homme. Nulle n'a poussé plus
+loin qu'elle la pratique de la liberté civile et religieuse et de
+l'égalité des hommes entre eux. La Pennsylvanie lui doit
+l'austérité et la simplicité de ses moeurs, et, quoique la société
+des quakers y soit en décadence, ce pays en ressentira longtemps
+encore la salutaire influence. Cependant est-il rien de plus
+absurde et de plus contraire à la nature que l'un des principaux
+dogmes de cette communauté?
+
+L'Évangile dit que celui qui reçoit un soufflet sur une joue doit
+tendre l'autre; le christianisme recommande la paix et la douceur;
+et les quakers concluent de là qu'on ne doit résister à aucune
+violence, même pour défendre sa vie. Je demandais une fois à un
+quaker s'il repousserait par la force un assassin qui en voudrait
+à ses jours, il ne m'a pas répondu: la théorie de sa secte est
+qu'il ne devrait pas opposer à une telle attaque une pareille
+résistance.
+
+Ainsi, voilà toute une population éclairée et sage qu'une
+interprétation erronée de la parole de Dieu conduit à la violation
+de la première et de la plus sacrée de toutes les lois de la
+nature, qui est la conservation de soi-même.
+
+N'est-il pas triste de voir s'égarer ainsi l'intelligence de
+l'homme, tantôt dans le doute des sociniens, tantôt dans la
+doctrine ridicule des trembleurs, une autre fois dans la théorie
+absurde des quakers? comme si l'homme ne pouvait user de sa raison
+qu'à la condition de faire en même temps acte d'impuissance ou de
+folie.
+
+Je ne poursuivrai point l'examen des divergences que présentent
+les sectes protestantes; qu'il me suffise de faire observer, à ce
+sujet, que toutes ces sectes, dont les doctrines varient à
+l'infini, depuis la communauté des quakers, dont la théorie laisse
+mourir l'homme sans défense, jusqu'à la congrégation des shakers,
+dont les principes amèneraient la fin du monde, toutes ont un
+point commun, où elles se trouvent parfaitement unies. Ce point,
+c'est la pureté de la morale que chacune professe.
+
+Le presbytérianisme, dont je viens de signaler les passions
+haineuses, est peut-être de toutes les communautés protestantes la
+plus féconde en bonnes oeuvres. Le fanatisme qui fait les crimes
+engendre aussi les vertus.
+
+On a souvent ridiculisé la congrégation des méthodistes, dont les
+prédicateurs ambulants font retentir les forêts américaines de
+leurs cris enthousiastes et de leurs hurlements inspirés; mais
+leur zèle, plus ardent qu'éclairé, est toujours sincère. Ne
+parcourent-ils pas, au risque de leur vie, les contrées les plus
+sauvages pour y porter la parole évangélique? Que deviendraient,
+sans ces pieux pèlerins, les habitants des États de l'Ouest, dont
+les demeures éparses çà et là sont éloignées de toute église? Les
+méthodistes qui parcourent le désert sont encore les meilleurs
+messagers de civilisation, et les plus sûrs consolateurs de
+l'infortune.
+
+Tous ces cultes sont fondés sur une morale pure, parce que tous
+sont chrétiens; ils sont divisés par des doctrines opposées, mais
+ils ont entre eux un lien puissant, c'est celui de la vertu.
+
+§ II. Rapports des cultes avec l'État.
+
+Nulle part la séparation de l'Église et de l'État n'est mieux
+établie que dans l'Amérique du Nord. Jamais l'État n'intervient
+dans l'Église, ni l'Église dans l'État.
+
+Toutes les constitutions américaines proclament la liberté de
+conscience, la liberté et l'égalité de tous les cultes.
+
+«Tous les hommes, dit la loi de Pennsylvanie, ont reçu de la
+nature le droit imprescriptible d'adorer le Tout-Puissant selon
+les inspirations de leur conscience, et nul ne peut légalement
+être contraint de suivre, instituer ou soutenir contre son gré
+aucun culte ou ministère religieux. Nulle autorité humaine ne
+peut, dans aucun cas, intervenir dans les questions de conscience
+et contrôler les pouvoirs de l'âme.» [135]
+
+«Au nombre des droits naturels, dit la loi d'un autre État,
+quelques-uns sont inaliénables de leur nature, parce que rien n'en
+peut être l'équivalent. De ce nombre sont les droits de
+conscience.» [136]
+
+Ainsi il n'existe aux États-Unis ni religion de l'État, ni
+religion déclarée celle de la majorité, ni prééminence d'un culte
+sur un autre. L'État est étranger à tous les cultes. Chaque
+congrégation religieuse se gouverne comme il lui plaît, nomme ses
+ministres, lève des taxes parmi ses membres, règle ses dépenses,
+sans rendre aucun compte à l'autorité politique, qui ne lui en
+demande point.
+
+Dans un grand nombre d'États, les ministres des cultes, à quelque
+secte qu'ils appartiennent, sont déclarés incapables par la loi de
+remplir aucune fonction civile ou militaire. «Attendu, porte la
+constitution de New York, que les ministres de l'Évangile sont,
+par état, dévoués au service de Dieu et au soin des âmes, et que
+rien ne doit les détourner des importants devoirs de leur
+ministère.» [137]
+
+La vie politique est donc entièrement interdite aux ministres de
+l'Église. On conçoit dès lors que le pouvoir ne trouve pas plus
+d'appui dans les ministres d'une secte que dans ceux d'une autre
+congrégation.
+
+Je viens d'exposer les principes généraux; il me faut maintenant
+indiquer ici quelques exceptions.
+
+La constitution du Massachusetts proclame la liberté des cultes,
+en ce sens qu'elle n'en veut persécuter aucun; mais elle ne
+reconnaît dans l'État que des chrétiens, et ne protége que des
+protestants. [138]
+
+Aux termes de cette constitution, les communes qui ne pourvoient
+pas d'une manière convenable aux frais et à l'entretien de leur
+culte protestant, peuvent être contraintes de le faire par une
+injonction de la législature. [139] L'impôt recueilli en conséquence
+de cette mesure peut être appliqué par chacun au soutien de la
+secte à laquelle il appartient; mais nul ne pourrait se dispenser
+de le payer, sous le prétexte qu'il ne pratique aucun culte. [140]
+
+La constitution du Maryland déclare aussi que tous les cultes sont
+libres, et que nul n'est forcé de contribuer à l'entretien d'une
+église particulière. Cependant elle confère à la législature le
+droit d'établir, selon les circonstances, une taxe générale pour
+le soutien de la religion chrétienne. [141]
+
+La constitution du Vermont ne reconnaît que des cultes chrétiens,
+et porte textuellement que toute congrégation de chrétiens devra
+célébrer le sabbat ou jour du Seigneur, et observer le culte
+religieux qui lui semblera le plus agréable à la volonté de Dieu,
+manifestée par la révélation. [142]
+
+Quelquefois les constitutions américaines prêtent aux cultes
+religieux une assistance indirecte: c'est ainsi que la loi du
+Maryland déclare que, pour être admissible aux fonctions
+publiques, il faut être chrétien. [143] Dans le New Jersey, il faut
+être protestant. [144] La constitution de Pennsylvanie exige qu'on
+croie à l'existence de Dieu et à une vie future de châtiments ou
+de récompenses. [145]
+
+Les dispositions que je viens de signaler sont les seules
+protections légales qui, aux États-Unis, soient données par l'État
+à un culte religieux.
+
+À part ces deux exceptions ions, il n'existe aucun contact entre
+l'État et l'Église, si ce n'est que toute congrégation religieuse
+reçoit, à sa naissance, la sanction de la législature, qu'on
+appelle en anglais l'incorporation. Ce n'est pas là précisément
+une autorisation légale, car le pouvoir d'autoriser l'existence
+des associations et congrégations religieuses entraînerait le
+droit de les défendre, et ce droit n'appartient point aux
+législatures des États américains; à vrai dire, l'incorporation
+n'est point établie dans l'intérêt de l'État, mais, bien dans
+celui de l'association qui se forme: elle a pour effet d'investir
+la congrégation du droit d'ester en justice, de posséder à titre
+de propriétaire, de donner et de recevoir, etc.; elle confère la
+vie civile à une société qui pourra agir comme individu, et qui,
+auparavant, n'avait d'action que par chacun de ses membres.
+
+Quel que soit le plus ou le moins de faveur accordée par les lois
+de quelques États à telle ou telle secte religieuse, on peut dire
+du moins dans les termes les plus généraux et les plus absolus,
+que, dans l'Amérique du Nord, il n'existe point de clergé, formant
+un corps constitué politiquement, et reconnu tel par l'État ou par
+la puissance des moeurs.
+
+Mais si les ministres du culte sont tout à fait étrangers au
+gouvernement de l'État, il n'en est point ainsi de la religion.
+
+La religion, en Amérique, n'est pas seulement une institution
+morale, c'est aussi une institution politique. Toutes les
+constitutions américaines recommandent aux citoyens l'exercice
+d'un culte religieux comme la double sauvegarde des bonnes moeurs
+et des libertés publiques. Aux États-Unis, la loi n'est jamais
+athée. Voici comment s'exprime à ce sujet la constitution du
+Massachusetts: «C'est le droit et aussi le devoir de tout homme en
+société d'adorer publiquement et à des époques déterminées l'Être
+Suprême, le créateur de toutes choses, tout-puissant et
+souverainement bon... Comme le bonheur d'un peuple, le bon ordre
+et le maintien du pouvoir civil dans un pays dépendent
+essentiellement de la piété, de la religion et de la morale, et
+comme la religion, la morale et la piété ne peuvent se répandre au
+sein d'un peuple qu'au moyen de l'institution d'un culte extérieur
+adressé à la Divinité, et à l'aide d'établissements publics moraux
+et religieux; par ces raisons, le peuple de cette république,
+jaloux d'accroître la somme de son bien-être et d'assurer la
+conservation de son gouvernement...» Suivent les dispositions en
+faveur de la religion... [146]
+
+La constitution du New-Hampshire contient un préambule religieux
+de la même nature. [147]
+
+Celle de l'Ohio proclame la religion, la morale et l'instruction,
+indispensables à un bon gouverneur et au bien-être des hommes. [148]
+
+Ces principes religieux, écrits en tête des constitutions
+américaines, se retrouvent dans toutes les lois; on les rencontre
+dans tous les actes du gouvernement, dans les proclamations des
+fonctionnaires publics, en un mot dans tous les rapports des
+gouvernants avec les gouvernés. Il n'est pas en Amérique une
+solennité politique qui ne commence par une pieuse invocation.
+J'ai vu une séance du Sénat à Washington s'ouvrir par une prière;
+et la fête anniversaire de la déclaration d'indépendance consiste,
+aux États-Unis, dans une cérémonie toute religieuse.
+
+Je viens de montrer comment la loi, qui ne reconnaît ni l'empire,
+ni l'existence même d'un clergé, consacre le pouvoir de la
+religion.
+
+J'ajouterai que les sectes religieuses, qui demeurent étrangères
+aux mouvements des partis, sont loin de se montrer indifférentes
+aux intérêts politiques et au gouvernement du pays; toutes
+prennent un intérêt très vif au maintien des institutions
+américaines; elles protègent ces institutions par la voix de leurs
+ministres dans la chaire sacrée et au sein même des assemblées
+politiques. La religion chrétienne est toujours, en Amérique, au
+service de la liberté.
+
+C'est un principe du législateur des États-Unis que, pour être bon
+citoyen, il faut être religieux; et c'est une règle non moins bien
+établie que, pour remplir ses devoirs envers Dieu, il faut être
+bon citoyen. À cet égard toutes les sectes rivalisent de zèle et
+de dévouement; le catholicisme, comme les communions protestantes,
+vit en très bonne harmonie avec les institutions américaines; il
+se développe et grandit sous ce régime d'égalité: il a le bonheur,
+dans ce pays, de n'être ni le protecteur du gouvernement, ni le
+protégé de l'État.
+
+Il n'existe en Amérique qu'une seule congrégation qui soit hostile
+aux lois du pays, c'est celle des quakers.
+
+Le même principe qui les empêche de résister individuellement à la
+violence d'un agresseur les conduit à penser que la société n'a
+point le droit de repousser par la force les attaques d'un ennemi;
+jamais théorie si insociale n'est sortie d'une secte si morale et
+si pure! quoi qu'il en soit, les quakers refusent de faire partie
+de l'armée et même de la milice américaine. -- «Ainsi, disais-je
+un jour à un quaker de Philadelphie, une nation attaquée par un
+autre peuple qui en veut à son existence n'a pas le droit de se
+défendre!» -- «Non, me répondit le quaker; la guerre, la
+résistance, la violence, sont contraires à l'esprit de l'Évangile.
+Quand nous trouvons dans les livres saints un principe, nous ne
+nous bornons pas à l'admirer, nous le mettons en pratique. Le
+Christ commande aux hommes de vivre en paix, c'est donc désobéir à
+ses lois que de faire la guerre. Notre conviction à cet égard est
+telle, que jamais nous ne porterons les armes, quelle que soit la
+puissance humaine qui veuille nous y contraindre. En 1812, lorsque
+l'Angleterre et les États-Unis entrèrent en guerre, un grand
+nombre de quakers de Philadelphie furent désignés pour marcher
+contre l'ennemi, mais tous refusèrent en se fondant sur les
+principes de leur religion. On les traduisit devant les tribunaux,
+qui les condamnèrent à de fortes amendes; ils ne les payèrent pas.
+Alors on saisit et on vendit leurs biens; ceux qui n'en avaient
+pas furent jetés en prison. Nous aurions à notre disposition tous
+les trésors de l'univers, que jamais nous ne voudrions acquitter
+l'amende portée contre nous en pareil cas. Le paiement serait une
+sorte d'acquiescement; quand on nous traîne en prison, c'est une
+violence à laquelle nous cédons, et qui n'entraîne de notre part
+aucune adhésion de nos volontés.» Je ne discuterai pas ce
+raisonnement, dont le vice est trop facile à saisir. Ainsi
+l'autorité demande aux citoyens de s'armer pour la défense du
+pays, et voilà toute une secte religieuse qui résiste au pouvoir,
+parce que l'Évangile a recommandé la paix et la douceur; de sorte
+qu'un précepte sublime, enseigné par Dieu, devient, entre les
+mains de l'homme, la source d'un crime, car il tue le patriotisme.
+
+Ici, du reste, je dois faire observer que les quakers ne sont pas
+hostiles aux institutions américaines, au gouvernement républicain
+des États-Unis; nulle secte, au contraire, n'est plus démocratique
+que la leur; mais ils sont hostiles à toute société, parce que la
+première loi de tout être existant, individu ou corps social, est
+de se conserver, partant de se défendre.
+
+Je viens d'exposer les rapports des cultes avec l'État selon les
+lois américaines... Mais, sur cette matière, les lois sont bien
+moins puissantes que les moeurs.
+
+Si, dans tous les États américains, la constitution n'impose pas
+les croyances religieuses et la pratique d'un culte comme
+condition des privilèges politiques, il n'en est pas un seul où
+l'opinion publique et les moeurs des habitants ne prescrivent
+impérieusement l'obligation de ces croyances. En général,
+quiconque tient à l'une des sectes religieuses, dont le nombre aux
+États-Unis est immense, jouit en paix de tous ses droits sociaux
+et politiques. Mais l'homme qui dirait n'avoir ni culte ni
+croyance religieuse serait non-seulement exclus en fait de tous
+emplois civils et de toutes fonctions électives gratuites ou
+salariées, mais encore il serait l'objet d'une persécution morale
+de tous les instants; nul ne voudrait entretenir avec lui des
+rapports de société, encore moins contracter des liens de famille;
+on refuserait de lui vendre et de lui acheter: on ne croit pas,
+aux États-Unis, qu'un homme sans religion puisse être un honnête
+homme.
+
+J'indiquais tout à l'heure les atteintes portées à la liberté
+religieuse par les lois de quelques États. Je dois ajouter, en
+finissant, que ces violations disparaissent chaque jour des lois
+et des moeurs américaines. Il ne faut pas oublier que la Nouvelle-
+Angleterre, foyer du puritanisme, fut longtemps religieuse
+jusqu'au fanatisme, et, si l'on songe que la loi politique de ce
+pays punissait jadis de mort les mécréants, c'est-à-dire ceux qui
+n'étaient pas presbytériens, on reconnaîtra quels progrès le
+Massachusetts et les autres États du Nord ont faits dans la
+tolérance et dans la liberté.
+
+
+
+Troisième partie:
+Note sur l'État ancien et sur la condition présente des tribus
+indiennes de l'Amérique du nord.
+
+Les Européens ont soumis ou détruit la plupart des peuples du
+Nouveau-Monde. Mais, parmi ces nations sauvages ou à demi
+civilisées, il en est plusieurs qui ont échappé jusqu'à présent à
+l'asservissement ou à la mort; les blancs ne sont pas encore
+arrivés jusqu'à elles, ou elles ont reculé devant eux. Presque
+toutes les peuplades de l'Amérique du Nord sont dans ce cas.
+
+Mais sur celles-là même l'influence des Européens s'est exercée;
+les blancs, qui n'ont pu encore les réduire à l'obéissance ou les
+faire disparaître, ont eu le pouvoir de changer leurs coutumes,
+d'altérer leurs moeurs et de bouleverser leur état politique tout
+entier.
+
+Il y a longtemps qu'on a remarqué cet effet extraordinaire produit
+sur les tribus indiennes par le voisinage des Européens. Mais
+personne jusqu'à présent n'a essayé d'en connaître toute
+l'étendue, pas plus que d'en rechercher les causes cachées. Le but
+de cette note est de fournir des lumières sur ce point.
+
+Les changements que subissent les nations s'opèrent graduellement
+à mesure que les générations se succèdent; il est donc très
+difficile de suivre dans la vie d'un peuple, et année par année,
+l'histoire de ses transformations successives. Mais si vous
+examinez ce même peuple à deux époques éloignées l'une de l'autre,
+les différences, frappent aussitôt tous les regards. Partant de
+cette donnée, j'ai pensé qu'au lieu de m'abandonner au cours des
+temps, et de suivre pas à pas la trace de tous les changements qui
+se sont opérés peu à peu dans l'état social et politique des
+indigènes, j'arriverais par un procédé plus rapide à un résultat
+plus concluant, si je pouvais faire connaître ce qu'étaient les
+indiens il y a deux cents ans et ce qu'ils sont de nos jours. Pour
+m'éclairer sur le premier point, j'ai consulté les auteurs anglais
+et français qui m'ont paru contenir le plus de lumières: le
+capitaine John Smith et Beverley pour la Virginie; John Lawson
+pour les Carolines; William Smith pour l'État de New York; pour la
+Louisiane, Dupratz; Lahontan et Charlevoix pour le Canada.
+
+Quant à l'état actuel, j'ai puisé mes notions dans des voyages
+faits par ordre du gouvernement américain, dans des rapports
+officiels présentés au congrès, dans des récits de témoins
+oculaires, dans mes propres observations enfin. Car, j'ai vu de
+près plusieurs des nations infortunées que je vais essayer de
+faire connaître, et j'ai pu m'assurer par moi-même de la vérité
+des couleurs dont on se sert pour les peindre.
+
+§ I. État ancien.
+
+Je vais parler de nations qui, bien que peu nombreuses, occupaient
+un espace presque aussi grand que la moitié de l'Europe. On
+remarquait entre elles, à l'époque où je veux reporter l'attention
+du lecteur, des ressemblances et des différences qu'il faut
+signaler.
+
+Tous les peuples qui habitaient les côtes orientales de l'Amérique
+du Nord au moment où les Européens entrèrent en contact avec elles
+avaient un état social analogue; toutes vivaient particulièrement
+de la chasse. L'agriculture ne leur était cependant point
+inconnue, mais aucun d'eux n'était encore arrivé à tirer des
+fruits de la terre son unique ni même son principal moyen de
+subsistance. Toutes les relations s'accordent sur ce point. Autour
+de la cabane du chef de famille se trouvaient quelques champs de
+maïs que cultivaient ses femmes et ses enfants. Chaque année le
+propriétaire quittait cette résidence et partait, soit seul, soit
+accompagné des siens, pour se rendre dans une région souvent
+éloignée, où il se livrait pendant plusieurs mois au soin de la
+chasse.
+
+«En mars et avril, dit le capitaine Smith [149], qui écrivait en
+1606, parlant des Indiens de la Virginie, ils se nourrissent
+principalement de leur pêche. Ils mangent des dindons sauvages,
+des écureuils. En juin, ils plantent leur maïs, vivant
+principalement de glands, de noisettes et de poissons; pour
+améliorer ce régime, ils ont soin de se diviser en petites
+troupes, se nourrissent de poissons, de bêtes sauvages, de crabes,
+d'huîtres, de tortues. À l'époque de leur chasse, ils quittent
+leurs habitations, et se forment en troupes comme les Tartares;
+ils se rendent avec leur famille dans les lieux les plus déserts,
+à la source des rivières où le gibier est abondant. Ils sont en
+général au nombre de deux ou trois cents.»
+
+Tous les auteurs qui ont parlé des Indiens du Nord tiennent un
+langage analogue.
+
+Tous les peuples dont je parle étaient donc cultivateurs par
+hasard et par exception, mais, en examinant l'ensemble de leurs
+habitudes, on peut dire qu'ils formaient des nations de chasseurs;
+toutes les remarques qu'on peut faire sur les peuples chasseurs
+leur étaient applicables.
+
+Chez eux, l'esprit national avait pour objet bien plus les hommes
+que la terre. Le patriotisme s'attachait aux coutumes, aux
+traditions, peu au sol, ou plutôt il ne se liait au sol que par
+des souvenirs. Le sauvage tenait à la contrée qui l'avait vu
+naître, par la mémoire de ses pères qui y avaient vécu, par l'idée
+de leurs os vénérables qui y reposaient encore. Tant qu'une nation
+indienne habitait son territoire, elle environnait les ossements
+de ses aïeux de respects extraordinaires. Lorsqu'elle était
+obligée d'émigrer, elle ne manquait point de les recueillir avec
+soin; elle les renfermait dans des peaux; et, après les avoir
+chargés sur leurs épaules, les hommes s'éloignaient sans regrets:
+ils emportaient avec eux toute la patrie. «Dans chaque village,
+dit Lawson [150], en parlant des Indiens, page 182, on rencontre une
+belle cabane qui est élevée aux dépens du public et entretenue
+avec un grand soin. Elle renferme les corps des principaux d'entre
+les Indiens qui sont morts depuis plusieurs siècles, et qu'on a
+revêtus de leurs plus beaux habits. Les Indiens révèrent et
+adorent ce monument, et ils aimeraient mieux tout perdre que de le
+voir profaner.»
+
+Lorsqu'une tribu indienne quitte son pays pour aller vivre dans un
+autre, elle ne manque jamais d'emporter avec elle ces ossements.
+«De nos jours encore, où l'amour de la patrie s'éteint chez les
+Indiens comme tout le reste, la première réponse que fait un
+Indien aux demandes que lui font les blancs pour acheter ses
+terres, disent MM. Clark et Lewis dans leur rapport officiel au
+gouvernement fédéral, est celle-ci: -- «Nous ne vendrons pas le
+lieu où repose la cendre de nos aïeux.»
+
+L'esprit de propriété, qui fait que le cultivateur prend en
+quelque sorte racine dans les mêmes champs qui portent ses
+moissons, cet esprit n'existait chez aucune des nations de
+l'Amérique du Nord au moment de la découverte. Aussi les voit-on
+changer de lieu avec une facilité que nous ne pouvons concevoir.
+
+Les Européens n'ont, pour ainsi dire, point rencontré de peuplades
+sauvages dans l'Amérique du Nord, qui se prétendit originaire du
+lieu qu'elle occupait au moment de la découverte. Les Natchez
+croyaient que leurs pères étaient venus du Mexique; les Iroquois
+se souvenaient d'avoir jadis traversé le Mississipi. On voit, dans
+Lahontan et dans Charlevoix, que la plupart des tribus indiennes
+qui se trouvaient originairement placées aux environs du
+territoire occupé par la confédération iroquoise, avaient cru
+devoir transporter leur domicile au-delà vers le nord et l'ouest.
+
+C'est à cette cause qu'il faut attribuer la facilité qu'ont
+trouvée et que trouvent encore les Européens à se fixer sur le
+territoire de ces sauvages. L'intérêt particulier n'en défend
+aucune partie, et le corps de la nation ne découvre pas du premier
+abord quel tort peut lui causer un petit nombre d'étrangers qui
+viennent s'établir au milieu de champs déserts, et qui parviennent
+à tirer de la terre une subsistance que les Indiens eux-mêmes ne
+cherchent pas à obtenir. C'est ce qui faisait dire à M. Bell, dans
+un rapport au congrès le 4 février 1830 (documents législatifs, no
+227): «Avant l'arrivée des Européens, il ne paraît pas que les
+sauvages eussent conçu l'idée que la terre pouvait être l'objet
+d'un marché.» Et, si l'on parcourt l'histoire de nos premiers
+établissements, on découvre que les naturels n'ont, pour ainsi
+dire, jamais considéré les Européens comme des spoliateurs, quand
+ils s'étaient assurés que ces derniers ne venaient point avec des
+intentions hostiles.
+
+Cet état social produisait chez toutes les nations sauvages qui
+l'avaient adopté des conséquences analogues. Les Indiens, ne
+connaissant point la richesse immobilière, ne tirant de la terre
+qu'une faible partie de leur subsistance, pouvaient abandonner le
+travail pénible de la culture aux femmes et aux enfants, et
+réserver aux hommes les travaux mêlés de plaisirs, qui sont le
+propre de la chasse.
+
+»Les hommes, dit John Smith en parlant des Indiens de la Nouvelle
+-- Angleterre, sont principalement occupés de la chasse.» (page
+240)
+
+Le même auteur dit, en parlant des Indiens de la Virginie: «Les
+hommes consacrent leur temps à la pêche, la chasse, la guerre et
+autres exercices virils, regardant comme une honte d'être vus
+s'occupant des soins propres aux femmes; d'où il arrive que les
+femmes sont souvent surchargées de travaux, et les hommes oisifs.
+Les femmes et les enfants sont exclusivement chargés de faire les
+nattes, les paniers, préparent les aliments, plantent le maïs, le
+récoltent.»
+
+«Les femmes des Iroquois, dit William Smith, page 78, cultivent
+les champs, les hommes vont à la chasse.» -- «Les Indiens ne
+travaillent jamais,» dit Lawson, à propos des indigènes de la
+Caroline (page 174). De là une liaison intime que le temps n'a pu
+détruire, entre les idées de travail sédentaire, et
+particulièrement de la culture de la terre, et les idées de
+faiblesse, de dépendance, d'obéissance, d'infériorité. Aussi les
+premiers Européens qui abordèrent sur les côtes de l'Amérique du
+Nord trouvèrent-ils établie chez tous les sauvages cette opinion,
+que le travail de la terre doit être abandonné aux femmes, aux
+enfants, aux esclaves, et que la chasse et la guerre sont les
+seuls soins dignes d'un homme; opinion qui, se retrouvant en même
+temps chez un si grand nombre de nations diverses, ne pouvait
+prendre naissance que dans un état social commun à toutes. N'étant
+pas attaché à un lieu plus qu'à un autre par la possession et la
+culture de la terre, errant une partie de l'année à la suite des
+bêtes sauvages, dont il cherchait à faire sa proie, l'Indien de
+l'Amérique du Nord ne pouvait point recueillir tranquillement le
+résultat des expériences individuelles, lier entre elles les
+conséquences de faits analogues et en faire un corps de principes
+et d'idées générales, en un mot créer ce qu'on appelle les
+sciences. Son genre de vie ne permettait point à un même homme de
+donner à aucune entreprise un grand degré de réflexion et de
+suite: il s'opposait à plus forte raison à ce que plusieurs
+générations s'occupassent des mêmes objets, et se transmissent les
+unes aux autres le résultat de leurs recherches. L'humanité était
+déjà vieille, l'homme était toujours jeune, et la civilisation
+n'avait pas plus de domicile fixe que le chasseur. Toutes les
+nations indiennes devaient donc présenter le spectacle de peuples
+encore peu avancés dans la voie du progrès intellectuel; non parce
+qu'elles habitaient l'Amérique au lieu de l'Europe, ou parce
+qu'elles étaient rouges et non blanches; mais par la raison que
+toutes avaient adopté un état social qui ne permet à la
+civilisation que de certains développements. Aucune des nations du
+continent de l'Amérique du Nord n'avait inventé l'écriture,
+quoique plusieurs eussent des hiéroglyphes qui, jusqu'à un certain
+point, pouvaient en tenir lieu.
+
+«Ces Indiens, dit Beverley [151] (ceux de la Virginie), n'ont aucune
+sorte de lettres; mais quand ils ont quelque chose à se
+communiquer, ils y emploient une espèce d'hiéroglyphes, ou de
+figures représentant des oiseaux, des bêtes, ou autres choses
+propres à faire comprendre leurs différentes pensées.» Lahontan
+dit la même chose des Iroquois: il donne même le modèle du récit
+d'une expédition, exprimée de cette sorte. Voyez tome II, page
+191.
+
+Aucune de ces nations n'avait découvert les métaux, ni le secret
+de les travailler. «Avant l'arrivée des Anglais, dit Beverley en
+parlant des sauvages de la Virginie, les Indiens ne connaissaient
+ni le fer ni l'acier.»
+
+La même remarque est applicable à tous les indigènes du continent.
+Les sciences les plus nécessaires, l'art d'élever des maisons, de
+faire des canots, de fabriquer des vêtements, n'avaient point
+dépassé parmi eux les limites que peuvent atteindre l'industrie et
+les efforts d'un homme isolé ou d'une génération.
+
+«Les Indiens, dit en 1606 le capitaine John Smith, p. 30, ont pour
+vêtement des peaux de bêtes qu'ils portent avec le poil durant
+l'hiver, et dépouillées de poil pendant l'été: les principaux
+d'entre eux s'enveloppent de longs manteaux de peaux qui, pour la
+forme, ressemblent aux manteaux irlandais. Ces manteaux sont
+souvent brodés avec des grains de cuivre; plusieurs sont peints.
+Les maisons de ces sauvages sont bâties en manière de berceaux:
+elles sont composées de jeunes arbres pliés et attachés ensemble:
+on les recouvre si soigneusement avec des nattes et de l'écorce
+d'arbre, que ni le vent ni la pluie ne sauraient y entrer; mais il
+y règne une grande fumée. Leurs bâtiments publics étaient faits
+avec plus de grandeur et plus d'art. Le même Smith parle, page 37,
+d'une maison destinée à contenir le trésor du roi. La longueur de
+ce palais est de cinquante à soixante aunes (yards). De grossières
+statues occupent ses quatre coins. «Les maisons des Iroquois, dit
+William Smith, page 78, consistent en quelques pieux fichés en
+terre, et couverts d'écorce d'arbres, au haut desquels on laisse
+une ouverture pour donner passage à la fumée. Partout où il se
+trouve un nombre considérable de ces huttes, ils bâtissent un fort
+carré, sans bastions, et simplement entouré de palissades.»
+
+Les sentiments n'ont pas besoin pour se développer du même travail
+successif que les idées. L'état social des chasseurs exerce
+cependant une influence sinon pareille, du moins aussi inévitables
+sur l'âme des hommes qui l'ont admis que sur leur esprit.
+
+Il est certaines affections qui, pour recevoir tout leur
+développement, demandent de l'oisiveté, du temps, de la
+tranquillité, l'usage du superflu, l'habitude d'une vie
+intellectuelle. Celles-là étaient à peu près inconnues à des
+peuples chasseurs comme les Américains du Nord.
+
+L'amour, cette passion exclusive, rêveuse, enthousiaste, sensuelle
+et immatérielle tout à la fois, cette passion qui joue un si grand
+rôle dans la vie des hommes policés, ne venait presque jamais
+troubler l'existence du sauvage. «Les Indiens dit Lahontan, t. II,
+p. 131, n'ont jamais connu ce que nous appelons l'amour; ils
+aiment si tranquillement qu'on pourrait appeler leur amour une
+simple bienveillance. Ils ne sont point susceptibles de jalousie.»
+-- «Les sauvages, dit-il encore, n'aiment que la guerre et la
+chasse, ils ne se marient qu'à trente ans, parce qu'ils croient
+que le commerce des femmes les énerve de telle sorte, qu'ils n'ont
+plus la même force pour faire de longues courses et courir après
+leurs ennemis.»
+
+Il existe d'autres sentiments, au contraire, qui sont si naturels
+au coeur humain, qu'on les retrouve toujours quelle que soit la
+position que l'homme occupe. Ces derniers se montrent d'autant
+plus énergiques qu'ils sont en plus petit nombre; d'autant plus
+violents que l'esprit, moins rempli et plus inculte, ne paralyse
+pas par le doute les mouvements du coeur et l'action in de la
+volonté. Ces sentiments avaient acquis chez les Américains du Nord
+un degré d'intensité inconnu aux nations civilisées de l'ancien
+monde. La colère, la vengeance, l'orgueil, le patriotisme, se
+montrent là sous des formes terribles qu'ils n'avaient point
+revêtues ailleurs.
+
+L'état social faisait également naître chez les tribus indiennes
+un certain nombre de vices et de vertus qu'on retrouvait à un
+degré plus ou moins grand chez tous les peuples qui habitaient
+alors le littoral du continent.
+
+Les Indiens de l'Amérique du Nord possédaient peu de biens, et, ce
+qui est remarquable, ne connaissaient aucun de ces biens précieux
+au moyen desquels on acquiert tous les autres. Il était donc rare
+de rencontrer chez eux ces passions viles que fait naître la
+cupidité! Le vol y était presque inconnu! «Le vol, dit Lawson, p.
+178, est chose extrêmement rare parmi les Indiens.» «Les sauvages,
+dit Lahontan, t. II, p. 133, n'ayant ni tien ni mien, ni
+supériorité ni subordination, les voleurs, les ennemis
+particuliers ne sont pas à craindre parmi eux, ce qui fait que
+leurs cabanes sont toujours ouvertes la nuit et le jour.»
+
+C'était bien moins l'ambition qui allumait la guerre au sein des
+tribus indiennes que la colère et la vengeance. «Il est rare, dit
+John Smith, que les Indiens fassent la guerre pour obtenir des
+terres ou acquérir des biens.»
+
+Les sauvages étaient prompts à se secourir mutuellement dans le
+besoin, parce qu'ils étaient tous égaux entre eux, exposés aux
+mêmes misères.
+
+«Ces Indiens, dit Lawson, p. 235, sont meilleurs pour nous que
+nous pour eux: ils nous fournissent des vivres quand nous nous
+trouvons dans leurs pays, tandis que nous les laissons mourir de
+faim à notre porte.»
+
+«Les Indiens, dit le même auteur, p. 178, sont très charitables
+les uns envers les autres. Lorsque l'un d'eux a éprouvé quelque
+grande perte, on fait un festin, après lequel un des convives,
+prenant la parole, fait connaître à l'assemblée que, la maison
+d'un tel ayant pris feu, toutes ses propriétés ont été détruites.
+Quand ce discours est terminé, chacun des assistants se hâte
+d'offrir à celui qui a souffert un certain nombre de présents. La
+même assistance est accordée à celui qui a besoin de bâtir une
+cabane ou de fabriquer un canot.»
+
+Parmi eux l'hospitalité était en grand honneur, et ils ne
+manquaient point de l'exercer. «Les sauvages reçoivent volontiers
+les étrangers,» dit William Smith, p. 80, en parlant des Iroquois.
+«Lorsqu'un étranger s'approche d'un village, dit Beverley, p. 256,
+le chef va au devant de lui et le prie de s'asseoir sur des nattes
+qu'on a soin d'apporter. On fume, on discourt quelque temps; on
+entre ensuite dans le village: là on lave les pieds à l'étranger
+et on lui donne un repas; si l'étranger est un homme de grande
+distinction, on choisit deux jeunes filles pour partager sa
+couche. Ces dernières croiraient manquer à l'hospitalité si elles
+opposaient la moindre résistance aux désirs de leur hôte, et elles
+ne se croient nullement déshonorées en y cédant.»
+
+Aucune des peuplades de l'Amérique du Nord ne menant une existence
+sédentaire, toutes ignoraient l'art de donner par l'écriture une
+forme certaine et durable à la pensée. On ne connaissait point
+parmi elles ce que nous appelons la loi. Non-seulement elles
+n'avaient point de législation écrite, mais les rapports des
+hommes entre eux n'y étaient soumis à aucune règle uniforme et
+stable, émanée de la volonté législative de la société.
+
+Ces sauvages n'étaient pourtant point aussi barbares qu'on le
+pourrait croire. Lorsque la souveraineté nationale ne s'exprime
+pas par les lois, elle s'exerce indirectement par les moeurs.
+Quand les moeurs sont bien établies, on voit se former une sorte
+de civilisation au milieu de la barbarie, et la société se fonder
+parmi des hommes chez lesquels, au premier abord, on eût dit que
+le lien social n'existait pas.
+
+J'ai déjà indiqué le respect des Indiens pour les étrangers, leur
+hospitalité, leurs coutumes bienfaisantes. J'ai fait remarquer le
+culte patriotique qu'ils rendaient aux dépouilles de leurs aïeux.
+Ce n'était point le seul usage qui liât entre elles les
+générations en dépit des habitudes errantes et de l'ignorance de
+ces peuples.
+
+«Les indiens de la Virginie, dit John Smith, p. 35, ont coutume
+d'élever des espèces d'autels de pierre dans les lieux où quelque
+grand événement est survenu. Lorsque vous rencontrez quelqu'une de
+ces pierres, ils ne manquent point de vous raconter à quelle
+occasion elle a été placée en cet endroit, et ils ont soin de
+faire passer la connaissance de ces mêmes faits d'âge en âge.
+
+«Lorsqu'un Indien des Carolines vient de mourir, dit Lawson, p.
+180, après que l'enterrement a eu lieu, le médecin ou le prêtre
+commence à faire l'éloge du mort; ils disent combien il était
+brave, fort et adroit; ils racontent quel nombre d'ennemis il a
+tués ou ramenés captifs; ils assurent que c'était un grand
+chasseur, qu'il aimait avec ardeur son pays; ils passent ensuite à
+l'énumération de ses richesses; ils disent combien le mort avait
+de femmes et d'enfants, quelles étaient ses armes... Après avoir
+ainsi célébré les louanges de celui qui n'est plus, l'orateur
+s'adresse à l'assemblée: «C'est à vous, dit-il, de remplacer celui
+que nous avons perdu en imitant ses exemples; en agissant ainsi,
+vous êtes assurés d'aller le rejoindre dans la patrie des âmes où
+vous trouverez des daims toujours en abondance, des compagnes
+toujours belles et jeunes, où la faim, le froid, la fatigue, ne
+vous atteindront jamais». Ayant ainsi parlé, il raconte quelques
+histoires qui se conservent d'une manière traditionnelle dans la
+nation; il rappelle que, dans telle année, la guerre s'alluma et
+que ses compatriotes furent victorieux, il nomme les chefs qui se
+distinguèrent alors.
+
+Si les pouvoirs politiques étaient souvent débiles parmi les
+Indiens, l'âge et les liens du sang exerçaient un salutaire
+contrôle sur les actions des hommes. Tous les anciens auteurs qui
+ont écrit sur l'Amérique du Nord nous parlent de l'influence
+qu'obtenait la vieillesse. Le père de famille jouissait alors
+d'une grande autorité.
+
+Parlant de l'éducation des Indiens, Dupratz dit, t. II, p. 312:
+«Comme dès leur plus tendre enfance on les menace du vieillard
+s'ils sont mutins ou s'ils font quelque malice, ce qui est rare,
+ils le craignent et le respectent plus que tout autre. Ce
+vieillard est le plus vieux de la famille, assez souvent le
+bisaïeul ou trisaïeul, car ces naturels vivent longtemps, et,
+quoiqu'ils n'aient des cheveux gris que quand ils sont bisaïeuls,
+on en a vu qui étaient tout-à-fait gris se lasser de vivre ne
+pouvant plus se tenir sur leurs jambes sans avoir d'autre maladie
+ni infirmité que la vieillesse, en sorte qu'il fallait les porter
+hors de la cabane pour prendre l'air ou pour ce qui leur était
+d'autre nécessité, secours qui ne sont jamais refusés à ces
+vieillards. Le respect que l'on a pour eux est si grand dans leur
+famille qu'ils sont regardés comme juges: leurs conseils sont des
+arrêts. Un vieillard, chef d'une famille, est appelé père par tous
+les enfants de la même cabane, soit par ses neveux et arrière
+neveux. Les naturels disent souvent qu'un tel est leur père: c'est
+le chef de la famille; et, quand ils veulent parler de leur propre
+père, ils disent qu'un tel est leur vrai père.» Voir l'Histoire de
+la Louisiane, par Dupratz.
+
+Les Indiens avaient encore plusieurs coutumes qui tempéraient les
+maux de la guerre, et resserraient le champ ouvert à la violence.
+On voit dans Beverley que les Indiens de la Virginie
+accompagnaient un traité d'un certain nombre de cérémonies propres
+à graver dans tous les esprits le souvenir de l'engagement mutuel
+qui était pris, et à le rendre plus sacré. Tous les écrivains que
+j'ai déjà cités parlent de ce symbole mystérieux de la concorde et
+de l'amitié, le calumet, qui, dans tous les déserts de l'Amérique
+du Nord, servait d'introduction à l'étranger et même de sauvegarde
+aux ennemis. Lahontan, faisant un voyage de découvertes chez les
+nations établies sur les confluents du Mississipi, avait attaché
+le calumet à la proue de son canot, et il voguait paisiblement
+parmi les peuples sauvages qui couvraient la rive de ces fleuves.
+
+Chez tous les Indiens, le sort réservé aux femmes était à peu près
+le même. La femme était bien plus la servante que la compagne de
+l'homme. La société n'avait point donné au mariage le caractère
+durable et sacré dont la plupart des peuples policés et
+sédentaires l'ont revêtu. La polygamie était permise ou tolérée
+par les usages de presque tous les Indiens. Chez tous, la femme
+occupait la position d'un être inférieur. «Les femmes, dit John
+Smith, page 240, sont tenues en esclavage. Lorsque Powahatan, l'un
+des rois du Sud, est à table, ses femmes le servent: l'une lui
+apporte de l'eau pour laver ses mains, une autre les essuie avec
+un paquet de plumes, en guise de serviette (V. p. 38). Powahatan,
+ajoute le même auteur, a autant de femmes qu'il en désire.» «À la
+moindre querelle, dit Lawson, ces Indiens peuvent renvoyer leur
+femme, et en prendre une autre.» (V. p. 35).
+
+Quant aux moeurs proprement dites, il est difficile de se faire
+une idée exacte de ce qu'elles étaient chez ces peuples, à
+l'époque dont nous parlons.
+
+Lawson prétend, page 35, que de son temps (1700) il régnait une
+grande corruption parmi les femmes indiennes. Beverley, qui
+écrivait à la même époque, croit à la vertu de ces mêmes sauvages,
+et assure que parmi elles l'infidélité conjugale passait pour un
+crime irrémissible. (V. p. 235) William Smith a entendu dire que
+les Iroquoises étaient fort dissolues; et Lahontan, tout en
+reconnaissant que ces Indiennes se livrent facilement avant
+d'avoir pris un époux, assure qu'elles respectent avec le plus
+grand scrupule le lien du mariage, quand une fois elles l'ont
+formé (V. p. 80).
+
+Au milieu de toutes les superstitions que pratiquaient ces
+sauvages, il est facile de reconnaître un certain nombre d'idées
+simples et vraies, qui se trouvaient chez les différentes
+peuplades du continent. Les Indiens reconnaissaient un Être
+suprême, immatériel, qu'ils appelaient le Grand-Esprit; ils le
+croyaient tout puissant, éternel, créateur de toutes choses,
+auteur de tout bien. À côté de ce Dieu, ils plaçaient un pouvoir
+malfaisant auquel une partie de la destinée des hommes était
+abandonnée, et ils lui adressaient des prières, qu'inspirait la
+peur et non l'amour.
+
+«Il existe dans les cieux, disaient les Indiens de la Virginie à
+Beverley (p. 272), un Dieu bienfaisant, dont les bénignes
+influences se répandent sur la terre. Son excellence est
+inconcevable; il possède tout le bonheur possible: sa durée est
+éternelle, ses perfections sans bornes; il jouit d'une
+tranquillité et d'une indolence éternelles. Je leur demandai
+alors, ajoute Beverley, pourquoi ils adoraient le diable, au lieu
+de s'adresser à ce Dieu. Ils répondirent qu'à la vérité Dieu était
+le dispensateur de tous les biens, mais qu'il les répandait
+indifféremment sur tous les hommes; que Dieu ne s'embarrasse point
+d'eux, et ne se met point en peine de ce qu'ils ont, mais qu'il
+les abandonne à leur libre arbitre, et leur permet de se procurer
+le plus qu'ils peuvent des biens qui découlent de sa libéralité;
+qu'il était par conséquent inutile de le craindre et de l'adorer;
+au lieu que, s'ils n'apaisaient pas le méchant esprit, il leur
+enlèverait tous ces biens que Dieu leur avait donnés, et leur
+enverrait la guerre, la peste, la famine; car ce méchant esprit
+est toujours occupé des affaires des hommes.»
+
+Les mêmes notions confuses se trouvent plus ou moins chez tous les
+peuples du continent. Tous ces sauvages reconnaissaient
+l'immortalité de l'âme; tous admettaient le dogme social des
+peines et des récompenses dans l'autre monde; mais, chez aucun de
+ces peuples, l'imagination n'était allée au-delà d'un paradis et
+d'un enfer tout matériels.
+
+«Les Indiens, dit Lawson, page 180, croient que les hommes
+vertueux iront, après la mort, dans le pays des esprits; que là
+ils n'éprouveront ni faim, ni froid, ni fatigue; qu'ils auront
+toujours à leur disposition de jeunes et belles vierges, et que le
+gibier y sera inépuisable: les méchants, au contraire, ceux qui
+pendant leur vie se sont montrés paresseux, voleurs, lâches,
+mauvais chasseurs, les hommes qui ont mené une existence inutile à
+la nation, ceux-là ne trouveront, dans l'autre monde, que la faim,
+l'inquiétude, le froid; ils ne rencontreront que de vieilles
+femmes et des serpents, et ne se nourriront que de mets infects.»
+
+«Les Indiens, dit Beverley, page 274, ont un paradis et un enfer
+tout matériels: d'un côté, un beau climat, du gibier, de belles
+jeunes filles; de l'autre, des marais puants, des serpents et de
+vieilles femmes.»
+
+Les remarques que je viens de faire sont applicables, comme on a
+pu l'apercevoir, à toutes les nations indiennes que rencontrèrent
+les Européens en arrivant sur les rivages de l'Amérique du Nord.
+Il existait cependant entre ces peuples des différences qu'il
+s'agit maintenant de signaler.
+
+Les plus saillantes se rapportent à la forme du gouvernement: on
+voyait alors dans le Nouveau Monde, et au sein d'un état social
+barbare, un spectacle analogue à celui qui s'était présenté dans
+l'autre hémisphère, chez des peuples dont l'état social était
+différent, et la civilisation avancée. Au nord du continent
+régnait la liberté; au sud, la servitude, si l'on doit appeler
+servitude l'espèce de sujétion incomplète à laquelle on peut
+soumettre un peuple chasseur. Au midi, on avait perfectionné l'art
+de gouverner des sujets; au nord, la science de se gouverner soi-
+même. Les Européens trouvèrent établis dans la Géorgie, la
+Caroline et la Virginie, au sein des petits peuples qui habitaient
+cette partie du continent, des monarchies héréditaires. Ils y
+trouvèrent des pouvoirs politiques qui, se combinant avec art à
+des autorités religieuses, formaient des théocraties absolues.
+
+«Quoique ces Indiens, dit John Smith, page 37, en parlant des
+Virginiens, soient très barbares, ils ont cependant un
+gouvernement; et ces peuples, par l'obéissance qu'ils témoignent à
+leurs magistrats, se montrent supérieurs à beaucoup de nations
+civilisées. La forme de leur société est monarchique: un seul
+commande. Sous lui se trouvent un grand nombre de gouverneurs.
+Leur chef actuel se nomme Powahatan; il tient une partie de ses
+domaines par succession. Toutes les nuits on pose des sentinelles
+autour de sa demeure. Il a un trésor composé de peaux, de grains
+de verre... Sa volonté fait loi et doit être obéie. Ses sujets ne
+l'estiment pas seulement un roi, mais un demi-dieu. Les chefs
+intérieurs, qu'on nomme Werowances, sont tenus de gouverner
+d'après la coutume. Tous les Indiens paient à Powahatan un tribut
+de peaux, de dindons sauvages et de maïs.» Smith raconte en ces
+termes une audience solennelle qu'il reçut de Powahatan: «Le roi
+était assis, dit-il, sur un lit de nattes, ayant à côté de lui un
+coussin de cuir brodé d'une manière sauvage, avec des perles et
+des grains blancs. Il portait une robe de peau aussi large qu'un
+manteau irlandais. Près de lui, et à ses pieds, était assise une
+belle jeune femme. De chaque côté de la cabane étaient placées
+vingt de ses concubines; elles avaient la tête et les épaules
+peintes en rouge, et portaient des colliers autour du cou. Devant
+ces femmes étaient assis les principaux de la nation; quatre ou
+cinq cents personnes étaient derrière eux. Il avait été commandé,
+sous peine de mort, de nous traiter avec respect.» Du reste, ce
+même prince, qui disposait d'une manière si absolue de ses sujets,
+et qui aimait à se montrer entouré d'une grandeur si sauvage; ce
+même homme, dit John Smith, pourvoyait lui-même à ses besoins,
+faisait ses vêtements, fabriquait son arc et ses flèches, allait à
+la pêche et à la chasse comme le moindre de ses compatriotes. Ces
+contrastes se rencontreront toujours chez les peuples qui, sans
+avoir admis la propriété foncière, se seront soumis à l'autorité
+absolue d'un chef.
+
+«Les Indiens, dit Beverley, page 239, forment des communautés
+entre eux. Cinquante et jusqu'à cinq cents familles se réunissent
+dans une ville, et chacune de ces villes est un royaume.
+Quelquefois un seul roi possède plusieurs villes; mais, en pareil
+cas, il y a toujours un vice-roi dans chacune d'elles. Ce dernier
+est en même temps le gouverneur, le juge et le chancelier. Il paie
+tribut au roi.»
+
+«Ces Indiens ont deux titres d'honneur, dit le même Beverley; ils
+appellent cocharouse celui qui prend part aux affaires civiles, et
+werowance le chef militaire.»
+
+J'ai dit que, parmi les Indiens du Sud, la religion se mêlait au
+pouvoir et l'appuyait. C'est là un fait qui se retrouve chez tous
+les peuples méridionaux, qu'ils soient civilisés ou barbares. Chez
+les sauvages dont je parle, les formes du culte étaient infiniment
+plus arrêtées qu'au Nord. Ils avaient des autels, des temples, des
+cérémonies annuelles, un corps de prêtres séparé du reste de la
+population. En étudiant les auteurs que j'ai déjà cités, on voit
+que, dans cette partie du continent, le pouvoir politique et la
+religion se mêlaient sans cesse et confondaient leurs intérêts.
+«Ils estiment ce lieu si saint, dit John Smith, page 35, en
+parlant d'un temple, que les rois et les prêtres osent seuls y
+entrer.»
+
+«Les Indiens embaument leurs rois, dit Beverley, page 396, et les
+conservent dans un temple où un prêtre doit se trouver jour et
+nuit.» «Ces sauvages, dit encore le même auteur, page 288, ne font
+jamais une entreprise sans consulter leurs prêtres.»
+
+Il paraît que le pouvoir politique de ce clergé sauvage
+s'établissait principalement au moyen d'une sorte d'initiation
+dont John Smith et Beverley parlent également, quoique en termes
+un peu différents. «Tous les quinze ou seize ans dit ce dernier,
+page 284, le gouverneur de la ville fait choix d'un certain nombre
+de jeunes gens qui sont l'élite de la population. Les prêtres les
+conduisent dans les bois, où on les tient pendant plusieurs mois
+de suite. Là on leur impose un régime très sévère, et on leur fait
+boire une décoction de plantes qui les prive pendant quelque temps
+de leur raison. Lorsqu'ils reviennent à leur état naturel, ils ont
+oublié ou feignent d'avoir oublié tout ce qu'ils avaient su
+précédemment, et il faut recommencer leur éducation. Beaucoup
+meurent dans cette épreuve. Les Indiens prétendent qu'ils
+emploient ce moyen violent pour délivrer la jeunesse des mauvaises
+impressions de l'enfance. Ils soutiennent qu'ensuite ils sont plus
+en état d'administrer équitablement la justice, sans avoir aucun
+égard à l'amitié et au parentage.»
+
+Mais c'est au sein de la grande nation des Natchez que l'autorité
+civile et le pouvoir religieux s'étaient le mieux unis et avaient
+combiné le plus savamment leurs efforts.
+
+Le gouvernement des Natchez était tout à la fois despotique et
+théocratique.
+
+«Ces peuples, dit Dupratz, sont élevés dans une si parfaite
+soumission à leur souverain, que l'autorité qu'ils exercent sur
+eux est un véritable despotisme qui ne peut être comparé qu'à
+celui des premiers empereurs ottomans; il est, comme eux, maître
+absolu des biens et de la vie des sujets; il en dispose à son gré;
+sa volonté est sa raison.» (V. t. II, p. 352.)
+
+Ce despotisme procédait, suivant la tradition des Natchez, d'une
+source toute divine. Je ne puis mieux faire que de rapporter les
+termes dans lesquels un chef de la nation des Natchez racontait à
+Dupratz cette origine: «Il y a un très-grand nombre d'années qu'il
+parut parmi nous un homme avec sa femme qui descendit du soleil.
+Ce n'est pas que nous crussions qu'il était fils du soleil, ni que
+le soleil eût une femme dont il naquit des enfants; mais lorsqu'on
+les vit l'un et l'autre, ils étaient encore si brillants que l'on
+n'eut point de peine à croire qu'ils venaient du soleil. Cet homme
+nous dit qu'ayant vu là-haut que nous ne nous gouvernions pas
+bien, que nous n'avions pas de maître, que chacun de nous se
+croyait assez d'esprit pour gouverner les autres dans le temps
+qu'il ne pouvait pas se conduire lui-même, il avait pris le parti
+de descendre pour nous apprendre à mieux vivre... Les vieillards
+s'assemblèrent et résolurent entre eux que, puisque cet homme
+avait tant d'esprit que de leur enseigner ce qui était bon à
+faire, il fallait le reconnaître pour souverain.» (V. Dupratz, p.
+333.)
+
+Cet homme supposé descendu du soleil, étant reconnu souverain,
+commença par établir dans sa famille l'hérédité de la puissance.
+(V. Dupratz, p. 334.) Il ordonna ensuite qu'on bâtît un temple
+dans lequel les seuls princes et princesses (c'est-à-dire les
+soleils et soleilles) auraient droit d'entrer pour parler à
+l'esprit; que dans ce temple on conservât éternellement un feu
+qu'il avait fait descendre du soleil; et que l'on choisît dans la
+nation huit hommes sages pour le garder et l'entretenir nuit et
+jour. La négligence dans l'accomplissement de ce devoir, fut punie
+de mort. (V. ibid, p. 335.) On voit dans le même auteur que les
+fêtes de ces Indiens étaient tout à la fois politiques et
+religieuses, et que leurs chefs ou soleils y remplissaient une
+sorte de sacerdoce.
+
+Tandis que les Indiens du Sud se soumettaient au pouvoir divin et
+absolu du prince, il régnait au Nord une liberté presque sans
+limites. Les Européens rencontrèrent dans cette partie du
+continent des peuples qui avaient en tout ou en partie des formes
+républicaines. Chez eux la nation, ou du moins l'élite de ses
+membres, étaient consultés pour toutes les grandes entreprises. Le
+pouvoir des chefs y était borné et descendait rarement de père en
+fils. On peut dire que la société s'y gouvernait elle-même. Parmi
+les nations du Nord, je ne citerai que celle des Iroquois; c'était
+sans contredit le peuple le plus remarquable du continent. Les
+Iroquois étaient au septentrion ce que les Natchez étaient au Sud.
+Comme eux ils avaient perfectionné et complété le système
+politique admis et pratiqué imparfaitement par les tribus
+environnantes.
+
+L'état social des Iroquois était le même que celui de toutes les
+nations du continent; comme celles-ci, ils formaient un peuple de
+chasseurs; comme elles, ils ignoraient les sciences et les arts;
+ainsi qu'elles, ils étaient gouvernés par les coutumes, par les
+moeurs, et non par les lois; ils présentaient donc les traits
+principaux de la civilisation indienne, mais ils lui avaient pris
+tout ce qu'elle peut présenter de remarquable; sans se rapprocher
+en rien des Européens, ils différaient des autres nations du
+continent américain; ils ne ressemblaient à aucun peuple du monde.
+
+J'ai dit que les Iroquois formaient un peuple chasseur; cependant
+leur vie était moins nomade que celle des autres Indiens de
+l'Amérique du Nord; leurs villages se composaient de cabanes plus
+solides et mieux faites que celles que les Européens avaient
+rencontrées dans cette partie du Nouveau-Monde. «Les peuples
+auxquels nous avons donné le nom d'Iroquois, dit Charlevoix, p.
+421, t. I, s'appellent, en langue indienne, Agonnousionni, c'est-
+à-dire faiseurs de cabanes, parce qu'ils les bâtissent beaucoup
+plus solides que la plupart des sauvages.» Le grand nombre des
+esclaves qu'ils avaient fait à la guerre leur permettait de mettre
+en culture plus de terre que leurs voisins; la fertilité de leur
+sol leur fournissait d'abondantes moissons; et ils apprirent
+bientôt des Européens l'art d'élever des troupeaux. «Arrivés dans
+le pays des Iroquois, dit Lahontan, p. 101, v. I, nous fûmes
+occupés pendant cinq ou six jours, autour des villages, à couper
+le blé d'Inde dans les champs. Nous trouvâmes dans les villages
+des chevaux, des boeufs, de la volaille et quantité de cochons.»
+
+Quoiqu'ils n'eussent pas renoncé à leurs habitudes de chasseurs,
+les Iroquois étaient donc les peuples les plus sédentaires du
+continent; aussi leurs coutumes étaient-elles plus fixes et leur
+théorie sociale plus savante.
+
+Les peuples auxquels les Français donnèrent le nom d'Iroquois
+formaient une confédération de six nations distinctes; chacune de
+ces peuplades veillait à ses propres affaires; tous les ans, les
+députés nommés par chacune d'elles se réunissaient dans un même
+lieu et arrêtaient les entreprises communes. Chacune de ces
+petites républiques formait une démocratie à la tête de laquelle
+se trouvaient naturellement placés ceux que leur âge et leurs
+exploits distinguaient de leurs concitoyens.
+
+«Les Iroquois, dit Lahontan, p. 50, v. I, composent cinq nations,
+à peu près comme les Suisses, sous des noms différents, quoique de
+même nation, et liés des mêmes intérêts. Ils appellent les cinq
+villages les cinq cabanes qui, tous les ans, s'envoient
+réciproquement des députés pour faire le festin d'union et fumer
+le grand calumet des Cinq Nations.» -- C'est de ce même peuple que
+William Smith dit: «Quoiqu'on ne doive point attendre de police
+régulière pour le maintien de l'harmonie au dedans, et la défense
+de l'État contre les attaques du dehors, du peuple dont je parle,
+il y en a cependant peut-être plus qu'on ne pense... Toutes leurs
+affaires, relatives tant à la paix qu'à la guerre, sont régies par
+leurs sachems ou chefs. Tout homme qui se signale par ses exploits
+et par son zèle pour le bien public est sûr d'être estimé de ses
+compatriotes, de primer dans les conseils, et d'exécuter le plan
+concerté pour l'avantage de sa patrie: quiconque possède ces
+qualités devient sachem sans autre cérémonie. Comme il n'y a point
+d'autre voie pour parvenir à cette dignité, elle cesse dès qu'on
+ralentit son zèle et son activité pour le bien public. Quelques-
+uns l'ont crue héréditaire, mais sans aucun fondement: il est vrai
+qu'on respecte un fils en faveur des services de son père, mais
+s'il n'a aucun mérite personnel, il n'a jamais part au
+gouvernement, et il serait disgracié pour toujours s'il voulait
+s'en mêler. Les enfants de ceux qui se sont distingués par leur
+patriotisme, excités par la considération de leur naissance et par
+les principes de vertu qu'on a soin de leur inspirer, imitent les
+exploits de leurs pères et parviennent aux mêmes honneurs, et
+c'est ce qui a donné lieu de croire que le titre et le pouvoir de
+sachem étaient héréditaires. Chacune de ces républiques a ses
+chefs particuliers qui écoutent et décident les différends qui
+s'élèvent en plein conseil, et, quoiqu'ils n'aient point
+d'officiers pour faire exécuter leurs ordres, on ne laisse pas que
+d'obéir à leurs décrets, de peur de s'attirer le mépris public...
+La condition de ce peuple le met à l'abri des factions qui ne sont
+que trop ordinaires dans les gouvernements populaires. Comment un
+homme formerait-il un parti, puisqu'il n'a ni honneurs, ni
+richesses, ni autorité à accorder? Toutes les affaires qui
+concernent l'intérêt public sont réglées dans l'assemblée générale
+des chefs de chaque nation, laquelle se tient ordinairement à
+Onondaga, qui est le centre du pays, Ils peuvent agir séparément
+dans les cas improvisés; mais la ligue n'a lieu qu'autant que le
+peuple y consent.» [152]
+
+L'organisation fédérative qu'avaient adoptée les Iroquois, le
+gouvernement régulier et libre auquel ils s'étaient soumis, leur
+assuraient de grands avantages sur leurs voisins. Leurs sauvages
+vertus, leurs vices même, leur donnaient une prépondérance plus
+grande encore.
+
+Nous avons vu que les Indiens considéraient en général la chasse
+et la guerre comme les seuls travaux dignes d'un homme; les
+Iroquois étaient plus imbus qu'aucun autre peuple de cette
+opinion. «Il n'y a peut-être pas de nation au monde, dit William
+Smith, page 74, qui connaisse mieux que ces Indiens la vraie
+gloire militaire. Les Cinq-Nations, dit-il ailleurs, sont
+entièrement dévouées à la guerre: il n'y a rien qu'on ne mette en
+usage pour animer le courage du peuple. Nulle part les moeurs
+héroïques ne se montraient plus en relief que chez ces barbares.
+«Lorsqu'un parti revient de la guerre, dit Smith, page 82, un jour
+avant de rentrer au village, deux hérauts s'avancent, et,
+lorsqu'ils sont à portée de se faire entendre, ils jettent un cri
+dont la modulation annonce que la nouvelle est bonne ou mauvaise:
+dans le premier cas, le village s'assemble et l'on prépare un
+festin aux conquérants, lesquels arrivent sur ces entrefaites: ils
+sont précédés d'un homme qui porte, au bout d'une longue perche,
+un arc sur lequel sont étendus les crânes des ennemis qu'ils ont
+tués. Les parents des vainqueurs, leurs femmes, leurs enfants, les
+entourent et leur témoignent toutes sortes de respects. Les
+compliments finis, un des guerriers fait le récit de ce qui s'est
+passé: tous l'écoutent avec la plus grande attention, et ce récit
+est terminé par une danse sauvage.»
+
+«Une troupe d'Iroquois descendait le Mississipi pour aller faire
+la guerre à l'un des peuples qui habitent le long des rives de ce
+fleuve, dit Lahontan, page 168, volume 1er; une troupe de
+Nadouessi qui remontait le même fleuve pour aller à la chasse
+rencontra ces Iroquois près d'une petite île qui a été nommée
+depuis, à cause de l'événement, l'lle-aux-Rencontres. Les deux
+peuples ne s'étaient jamais vus. Qui êtes-vous? crièrent les
+Iroquois. -- Nadouessi, répondirent les autres. -- Où allez-vous?
+repartirent les Iroquois. -- À la chasse aux boeufs, dirent les
+Nadouessi: mais, vous, quel est votre but? -- Nous, nous allons à
+la chasse des hommes, répondirent fièrement les Iroquois. -- Eh
+bien! reprirent les Nadouessi, nous sommes des hommes, n'allez pas
+plus loin. Sur ce défi les deux partis débarquèrent chacun d'un
+côté de l'île et donnèrent tête baissée l'un dans l'autre.»
+
+Tous les peuples chasseurs puisent dans leurs habitudes de chaque
+jour un goût prononcé pour l'indépendance; mais les Européens
+n'ont jamais rencontré dans le Nouveau Monde un amour plus fier
+pour la liberté que n'en témoignèrent ces sauvages.
+
+«Les Iroquois, dit Lahontan, page 31, volume I, se moquent des
+menaces de nos rois et de nos gouverneurs, ne connaissent en
+aucune manière le terme de dépendance: ils ne peuvent même pas
+supporter ce terrible mot. Ils se regardent comme des souverains
+qui ne relèvent d'autre maître que de Dieu seul, qu'ils nomment le
+Grand-Esprit.»
+
+-- En 1684, un envoyé du gouverneur de la province de New York
+ayant dit, dans un discours aux iroquois, qu'il représentait leur
+prince légitime, leur orateur répondit: Ononthio (le Français) est
+mon père; Corlar (Anglais) est mon frère, et cela parce que je
+l'ai bien voulu: ni l'un ni l'autre n'est mon maître; celui qui a
+fait le monde m'a donné la terre que j'occupe; je suis libre. J'ai
+du respect pour tous deux; mais nul n'a le droit de me commander.
+(Charlevoix, vol. II, page 317.)
+
+La même année, les Français ayant voulu empêcher les Iroquois de
+trafiquer avec les Anglais, les Indiens répondirent par l'organe
+de leur orateur: Nous sommes nés libres; nous ne dépendons ni
+d'Ononthio ni de Corlar; nous pouvons aller où bon nous semble,
+mener avec nous qui nous voulons, acheter et vendre ce qu'il nous
+plaît. Si vos alliés sont vos esclaves, traitez-les comme tels.
+(William Smith, page 170.)
+
+Vivant au milieu d'un loisir aristocratique ou livré aux travaux
+mêlés de gloire qu'exigent la chasse et la guerre, le sauvage
+conçoit une idée superbe de lui-même; mais il ne montra jamais
+d'orgueil plus intraitable que ces Indiens demi nus sous leur
+cabane d'écorce et dans la misère de leurs bois. «En 1682, le
+gouverneur-général du Canada ayant voulu traiter de la paix avec
+les Iroquois, dit Charlevoix, volume II, page 281, ceux-ci lui
+firent dire qu'ils exigeaient qu'il vînt en faire lui-même la
+négociation dans leur pays.»
+
+L'amour de la vengeance est un vice qui semble inhérent à la
+nature sauvage; mais les Iroquois portèrent cette passion à des
+excès jusque-là inconnus dans l'histoire des hommes.
+
+Presque toutes les nations indiennes de l'Amérique du Nord avaient
+l'habitude de brûler leurs prisonniers de guerre; mais les Indiens
+dont je parle poussèrent en ces occasions la barbarie jusqu'à des
+raffinements que l'imagination peut à peine concevoir.
+
+En l'année 1689, les Iroquois, ayant appris que les Français
+s'étaient emparés de leurs ambassadeurs, et en avaient tué par
+trahison plusieurs, se rendirent, au nombre de douze cents dans
+l'île de MontRéal, et s'y livrèrent à des cruautés effroyables:
+ils ouvrirent le sein des femmes enceintes pour en arracher le
+fruit qu'elles portaient; ils mirent des enfants tout vivants à la
+broche et contraignirent les mères de les tourner pour les faire
+rôtir; ils inventèrent quantité d'autres supplices inouïs, et deux
+cents personnes de tout âge et de tout sexe périrent ainsi, en
+moins d'une heure, dans les plus affreux tourments. (Charlevoix,
+page 404.)
+
+Lorsqu'un prisonnier est livré à une femme qui a perdu l'un des
+siens à la guerre, celle-ci, avant d'ordonner le supplice,
+commence par invoquer l'ombre de celui dont elle veut venger la
+mort: «Approche-toi, lui dit-elle, tu vas être apaisée; je te
+prépare un festin: bois à longs traits de cette boisson qui va
+être versée pour toi! reçois le sacrifice que je te fais en
+immolant ce guerrier; il sera brûlé et mis dans la chaudière; on
+lui appliquera les haches ardentes, on lui enlèvera la chevelure,
+on boira dans son crâne; ne fais donc plus de plaintes, tu seras
+parfaitement satisfaite.» (Charlevoix, page 364.)
+
+En même temps que la nature sauvage est soumise à ces horribles
+passions qui font descendre les hommes au dernier rang parmi les
+créatures, quelquefois elle est sujette à d'admirables retours qui
+semblent élever l'homme au-dessus de lui-même: ces mêmes Iroquois
+n'étaient pas moins extraordinaires par leur générosité, leur
+douceur, leur grandeur d'âme et leur courage, que par leurs
+fureurs; ils outraient toutes les vertus de la nature sauvage
+comme ses vices.
+
+En 1787, un certain nombre d'Iroquois furent pris par les
+Français, qui les traitèrent avec une grande inhumanité. Lahontan,
+qui raconte ce fait (volume I, page 94), ayant reconnu parmi les
+captifs un homme qui avait été son hôte, offrit à ce dernier
+d'apporter des adoucissements à son sort; mais le sauvage répondit
+qu'il ne voulait recevoir de nourriture ni de traitement plus doux
+que ses camarades: Les Cinq Villages nous vengeront, dit-il, et
+conserveront à jamais un juste ressentiment de la tyrannie qu'on
+exerce sur nous.
+
+En 1687, le gouverneur du Canada fit passer le père Lamberville
+dans le pays des Iroquois pour engager ces sauvages à envoyer
+leurs principaux chefs dans la colonie, afin qu'on pût traiter
+avec eux. À peine les Indiens furent-ils arrivés au lieu du
+rendez-vous qu'on les chargea de fers, et on les envoya en France
+sur les galères. Cependant le père de Lamberville, qui ignorait à
+quelle trahison on l'avait fait servir d'instrument, était resté
+parmi les Iroquois. À la première nouvelle que ceux-ci reçurent de
+ce qui venait de se passer, les anciens le firent appeler, et,
+après lui avoir exposé le fait avec toute l'énergie dont on est
+capable dans le premier mouvement d'une juste indignation,
+lorsqu'il s'attendait à éprouver les plus funestes effets de la
+fureur qu'il voyait peinte sur tous les visages, un des anciens
+lui parla en ces termes, que nous avons appris de lui-même, dit
+Charlevoix: «Toutes sortes de raisons nous autorisent à te traiter
+en ennemi; mais nous ne pouvons nous y résoudre. Nous te
+connaissons trop pour ne pas être persuadés que ton coeur n'a
+point de part à la trahison que tu nous as faite, et nous ne
+sommes pas assez injustes pour te punir d'un crime dont nous te
+croyons innocent, que tu détestes sans doute autant que nous, et
+dont nous sommes convaincus que tu es au désespoir d'avoir été
+l'instrument: il n'est pourtant pas à propos que tu restes ici;
+tout le monde ne t'y rendrait peut-être pas la même justice que
+nous; et, quand une fois notre jeunesse aura chanté la guerre,
+elle ne verra plus en toi qu'un perfide qui a livré nos chefs à un
+rude et indigne esclavage, et elle n'écoutera que sa fureur, à
+laquelle nous ne serions plus les maîtres de te soustraire.»
+(Charlevoix, vol. II, page 345.)
+
+Nous avons vu avec quelle inhumanité ces sauvages traitaient leurs
+prisonniers. Parmi ces prisonniers il en est cependant toujours un
+certain nombre qui sont épargnés, et que la nation adopte: ceux-là
+n'ont pas moins à se louer de la générosité de leurs vainqueurs
+que les autres à se plaindre de leur barbarie.
+
+«Dès qu'un prisonnier est adopté, dit Charlevoix, volume I, page
+363, on le conduit à la cabane où il doit demeurer, et on commence
+à lui ôter ses liens; on fait ensuite chauffer de l'eau pour le
+laver ou panser ses plaies. On n'omet rien pour lui faire oublier
+les maux qu'il a soufferts: on lui donne à manger, on l'habille
+proprement; en un mot, on ne ferait pas plus pour l'enfant de la
+maison, ni pour celui que le prisonnier ressuscite, c'est ainsi
+qu'on s'exprime. Quelques jours après on fait un festin pendant
+lequel on lui donne solennellement le nom de celui qu'il remplace,
+et dont il acquiert dès lors tous les droits et contracte toutes
+les obligations.»
+
+Il se joignait même quelquefois aux horreurs des supplices des
+scènes d'une inconcevable douceur; mélange inouï que le coeur de
+ces sauvages extraordinaires pouvait seul comprendre. «Avant
+d'immoler les prisonniers, dit ce même Charlevoix, volume V, page
+364, on leur fait faire la meilleure chère qu'il est possible; on
+ne leur parle qu'avec amitié; on leur donne les noms de fils, de
+frères ou de neveux, suivant la personne dont ils doivent par leur
+mort apaiser les mânes; on leur abandonne même quelquefois des
+filles pour leur servir de femmes pendant tout le temps qui leur
+reste à vivre. On passe ensuite des plus tendres caresses aux
+derniers excès de la fureur.
+
+Tous les peuples chasseurs et guerriers redoutent peu la mort et
+savent braver la douleur; mais les Iroquois poussèrent le mépris
+de la vie à un point, et apportèrent dans les tourments une
+tranquillité stoïque une sorte d'insouciance héroïque dont
+l'antiquité elle-même ne nous a laissé aucun modèle. J'ai dit que
+les Iroquois faisaient souffrir à leurs prisonniers d'horribles
+tourments; mais je renonce à peindre ceux qu'on leur faisait
+endurer à eux-mêmes, et le courage presque surnaturel qu'ils
+faisaient paraître au milieu des feux allumés pour les consumer.
+Tous ceux qui ont parlé de ce peuple, Anglais ou Français,
+s'accordent sur ce point; tous citent des exemples nombreux à
+l'appui de leurs paroles.
+
+«En 1696, les Français firent une excursion dans le pays des
+Iroquois. Les sauvages se retirèrent au fond des bois après avoir
+incendié leurs villages; on ne put s'emparer que d'un vieillard
+âgé, dit-on, de plus de cent ans, qui n'avait pu fuir ou ne
+l'avait pas voulu; car il paraît qu'il attendait la mort avec la
+même intrépidité que ces anciens Romains dans le temps de la prise
+de Rome par les Gaulois. On l'abandonna aux Indiens nos alliés.
+Jamais peut-être un homme ne fut traité avec plus de barbarie et
+ne témoigna plus de fermeté et de grandeur. Ce fut sans doute un
+spectacle bien singulier de voir plus de quatre cents hommes
+acharnés autour d'un vieillard décrépit, auquel ils ne purent
+arracher un soupir, et qui ne cessa, tant qu'il vécut, de
+reprocher aux Indiens de s'être rendus les esclaves des Français,
+dont il affecta de parler avec le plus grand mépris. La seule
+plainte qui sortit de sa bouche fut lorsque, par compassion,
+quelqu'un lui donna deux ou trois coups de couteau pour l'achever.
+Tu aurais bien dû, dit-il, ne pas abréger ma vie; tu aurais eu
+plus de temps pour apprendre à mourir en homme.» William Smith
+raconte presque de la même manière le même événement, p. 201
+
+Lahontan raconte, vol. I, p. 234, qu'en 1692, deux Iroquois ayant
+été pris par les Français et conduits à Québec, on crut devoir par
+représailles les condamner au feu. Quelques personnes charitables
+en ayant été instruites le firent savoir aux deux sauvages et
+firent jeter un couteau dans la prison. L'un des deux prisonniers
+se le plongea dans le sein et mourut aussitôt; quelques jeunes
+Hurons, étant venus chercher l'autre, le conduisirent près de la
+ville dans un endroit où on avait eu la précaution de faire un
+grand amas de bois. Il courut à la mort avec plus d'indifférence,
+dit toujours Lahontan, témoin oculaire, que Socrate n'aurait fait
+s'il se fût trouvé en pareil cas. Pendant le supplice, il ne cessa
+de chanter qu'il était guerrier, brave et intrépide; que le genre
+de mort le plus cruel ne pourrait jamais ébranler son courage,
+qu'il n'y aurait pas de tourment capable de lui arracher un cri;
+que son camarade avait été un poltron de s'être tué par la crainte
+des tourments; et qu'enfin s'il était brûlé, il avait la
+consolation d'avoir fait le même traitement à beaucoup de Français
+et de Hurons. Tout ce qu'il disait était vrai, poursuit Lahontan,
+surtout à l'égard de son courage, car je puis vous jurer avec
+toute vérité qu'il ne jeta ni larmes ni soupirs; au contraire,
+pendant qu'il souffrait les plus terribles tourments qui durèrent
+l'espace de trois heures, il ne cessa pas un moment de chanter.»
+
+Ce n'est pas seulement leur férocité et leur courage qui rendaient
+les Iroquois redoutables à leurs voisins; ils avaient d'autres
+causes encore de supériorité. De tous les Indiens qui habitaient
+l'Amérique du Nord, ces sauvages étaient ceux qui mettaient le
+plus de suite dans leurs desseins et le plus d'astuce dans leur
+politique. Nul autre peuple ne possédait au même degré l'esprit de
+conquête et l'éloquence guerrière. Tous les auteurs que j'ai déjà
+cités parlent avec admiration de cette éloquence sauvage: «Les
+Iroquois, dit William Smith, p. 87, estiment beaucoup l'éloquence
+et en font leur principale étude. Rien ne leur plaît tant que la
+méthode et ne les choque plus qu'un discours irrégulier, parce
+qu'on a de la peine à s'en ressouvenir. Ils s'énoncent en peu de
+mots et font un grand usage des métaphores.» «Je ne crois point,
+dit Charlevoix, vol. I, page 361, que ceux qui ont vu de près ces
+barbares m'accusent de leur avoir supposé dans leurs discours une
+élévation, un pathétique et une énergie qu'ils n'ont point... On
+rencontre encore souvent de nos jours, chez les Indiens, des
+traces de cette éloquence naturelle et sauvage qui caractérisait
+leurs pères.» On trouve dans l'ouvrage de M. Schoolcraft, page
+245, le récit suivant: «Lorsqu'en 1811 un conseil d'Indiens et
+d'Américains se tint à Vincennes, dans Indiana (sur le Wabash),
+Tecumseh, fameux chef indien, après avoir prononcé un discours
+plein de feu, ne trouva auprès de lui aucun siège pour s'asseoir.
+Le général Harrison, qui représentait dans le conseil les États-
+Unis, s'apercevant de cette circonstance, s'empressa de lui faire
+porter une chaise en l'invitant à s'asseoir. -- Votre père, lui
+dit l'interprète, vous prie de prendre cette chaise. -- Mon père!
+répliqua le fier Indien; le soleil est mon père; ma mère, c'est la
+terre, et c'est sur son sein que je me reposerai. -- En prononçant
+ces mots, il s'assit par terre à la manière des Indiens.»
+
+Avec tous ces avantages, il ne faut pas s'étonner de la
+prépondérance qu'exercèrent longtemps les Iroquois sur toutes les
+peuplades qui les environnaient. Ils formaient une république
+toujours en armes comme Sparte et Rome, dont la guerre était le
+seul plaisir et le seul soin; qui sacrifiait chaque année, sur les
+champs de bataille, une partie de sa population, se recrutant sans
+cesse parmi les prisonniers qu'elle faisait et qu'elle adoptait.
+Luttant perpétuellement avec toutes les nations sauvages que la
+fortune avait placées sur leurs frontières, les iroquois ne
+cessèrent, jusqu'à l'arrivée des Européens, de s'étendre en
+détruisant tout autour d'eux.
+
+Je viens de peindre l'état politique et social dans lequel se
+trouvaient les tribus indiennes de l'Amérique du Nord, au moment
+où les Européens les découvrirent et pendant le demi-siècle qui
+suivit.
+
+À l'époque dont je parle, aucune des tribus sauvages qui
+peuplaient le continent n'avait abandonné les habitudes de chasse,
+et toutes les remarques relatives aux peuples chasseurs leur
+étaient applicables. La civilisation n'avait fait chez aucune
+d'elles de très grands pas; les arts y étaient demeurés très
+imparfaits; la société y était toujours dans l'enfance: cependant
+elle existait déjà. Les traditions, les coutumes, les usages, les
+moeurs, pliaient au joug social des hommes que leur genre de vie
+rendait errants et désordonnés, et introduisaient une sorte d'état
+civilisé au milieu de la barbarie. Tous ces peuples trouvaient
+aisément à vivre; tous jouissaient d'une espèce d'abondance
+sauvage; nul ne se plaignait de son sort. J'ai montré qu'au sein
+de ces nations barbares apparaissaient les mêmes phénomènes qu'a
+présentés partout la race humaine. La plus complète égalité
+régnait parmi les Indiens. Leur état social était éminemment
+démocratique, c'est-à-dire qu'il se prêtait également au plus rude
+despotisme ou à l'entière liberté. Combiné dans le Sud avec une
+certaine mollesse de corps et d'esprit et une certaine ardeur
+d'imagination inhérentes au climat, il a donné naissance au
+gouvernement théocratique des Natchez. Uni dans le Nord à
+l'activité, à l'énergie inquiète qu'engendre la vigueur des
+saisons, il a créé la confédération des républiques iroquoises.
+
+Je ferme maintenant le livre de l'histoire; je laisse cent
+cinquante ans s'écouler; et, reportant mes regards vers ces mêmes
+sauvages dont tout à l'heure je peignais le portrait, je cherche à
+discerner les changements que leur a fait subir la marche du
+temps.
+
+§ II. État actuel.
+
+Beverley disait, en 1700, p. 315: «Les naturels de la Virginie
+s'éteignent, quoiqu'il y ait encore plusieurs bourgs qui portent
+leurs noms.»
+
+Aujourd'hui on ne retrouve plus la trace de ces sauvages; ils sont
+perdus jusqu'au dernier.
+
+Les Français de la Louisiane ont entièrement détruit la grande
+nation des Natchez.
+
+En 1831, traversant les cantons de l'État de New York qui
+avoisinent le lac Ontario, je rencontrai quelques Indiens
+déguenillés qui, courant le long de la route, demandaient l'aumône
+aux voyageurs. Je voulus savoir à quelle race appartenaient ces
+sauvages; on me répondit que j'avais sous les yeux les derniers
+des Iroquois.
+
+Le pays que je parcourais alors était en effet la patrie des Six-
+Nations: on retrouvait à chaque pas les vestiges des anciens
+maîtres du sol, mais eux-mêmes avaient disparu.
+
+Il est facile d'indiquer en peu de mots les causes diverses
+auxquelles on doit attribuer cette grande destruction des nations
+sauvages.
+
+«Ce furent les Anglais, dit Beverley, p. 310, qui apprirent aux
+sauvages à faire cas des peaux et à les échanger. Avant cette
+époque, ils estimaient les fourrures pour l'usage.» Beverley dit
+autre part, p. 230, qu'à l'époque où il écrivait (1700), les
+sauvages de la Virginie se servaient déjà de la plupart des
+étoffes d'Europe pour se couvrir pendant l'hiver. «Nous sommes
+déjà bien loin, disaient MM. Cass et Clark en 1829, dans un
+rapport officiel, p. 23 (documents législatifs, no 117), du temps
+où les Indiens pouvaient pourvoir à leur nourriture et à leurs
+vêtements, sans recourir à l'industrie des hommes civilisés.»
+Lawson, Beverley, Dupratz, Lahontan et Charlevoix s'accordent à
+dire que, dès le principe des colonies, il s'est fait un immense
+commerce, d'eau-de-vie avec les Indiens.
+
+Quiconque méditera sur le petit nombre des faits que je viens
+d'exposer, y trouvera les causes de ruine que nous cherchons.
+Avant l'arrivée des Européens, le sauvage se procure par lui-même
+tous les objets dont il a besoin; il n'estime la peau des bêtes
+que comme fourrure; ses bois lui suffisent; il y trouve ce qui est
+nécessaire à son existence; il ne désire rien au-delà, il y vit
+dans une sorte d'abondance, et s'y multiplie.
+
+À partir de l'arrivée des blancs, l'Indien contracte des goûts
+nouveaux. Il apprend à couvrir sa nudité avec les étoffes
+d'Europe. Les liqueurs fermentées lui offrent une source de
+jouissances inconnues, singulièrement appropriées à sa nature
+grossière. On lui offre des armes meurtrières dont on lui enseigne
+bientôt à se servir; et comme sa vie errante et ses habitudes de
+chasse, les préjugés qui en sont la suite, l'empêchent d'apprendre
+en même temps à fabriquer ces objets précieux qui lui sont devenus
+nécessaires, il tombe dans la dépendance des Européens et devient
+leur tributaire. Mais il est pauvre comme un chasseur: en échange
+des biens qu'il convoite, il n'a rien à offrir que la peau des
+bêtes sauvages. Dès lors il faut chasser, non-seulement pour se
+nourrir, mais pour se procurer ces objets d'un luxe barbare. Le
+gibier s'épuise, bientôt on ne saurait plus l'atteindre qu'avec
+des armes à feu; et il faut le tuer pour pouvoir se procurer ces
+armes. Le remède augmente le mal; le mal rend le remède plus
+difficile à trouver. «On ne peut plus s'emparer de l'ours, du
+chevreuil ou du castor, disent MM. Clark et Cass, page 24, qu'avec
+des fusils.» Peu à peu les ressources du sauvage diminuent; ses
+besoins augmentent. Des misères inconnues à ses pères l'assiégent
+alors de toutes parts; pour s'y soustraire, il fuit ou meurt.
+Comme il n'a jamais tenu au sol, qu'il n'a laissé dans le pays
+qu'il habitait aucun monument durable de son existence, sa trace
+se perd en quelques années: à peine son nom lui survit-il; c'est
+comme s'il n'avait jamais été.
+
+Cette destruction était inévitable du moment où les Indiens
+s'obstinaient à conserver l'état social de chasseurs.
+
+Parmi toutes les tribus sauvages qui couvraient la surface de
+l'Amérique du Nord, on n'en connaît jusqu'à présent qu'un très
+petit nombre qui aient essayé de plier leurs moeurs aux habitudes
+des peuples cultivateurs, de ceux qui produisent en même temps
+qu'ils consomment: ce sont les Chikassas, les Chactaws, les
+Creeks, et surtout les Cherokees. Ces quatre nations occupent le
+Sud des États-Unis; elles se trouvent placées entre les États de
+Géorgie, d'Alabama et de Mississipi. On évaluait en 1830 leur
+population à 75,000 individus. À l'époque de la guerre de
+l'indépendance, un certain nombre d'Anglo-Américains du Sud, ayant
+pris parti pour la mère-patrie, fut obligé de s'expatrier et
+chercha une retraite chez les Indiens dont je parle. Ces Européens
+y acquirent bientôt une grande influence, s'y marièrent, et
+importèrent parmi ces sauvages nos idées et nos arts.
+
+En 1830 (le 4 février), M. Bell, rapporteur du comité des affaires
+indiennes à la chambre des représentants, peignait de cette
+manière, page 21, l'état dans lequel se trouvaient les Cherokees:
+
+«La population de ce qu'on nomme la nation des Cherokees à l'est
+du Mississipi, disait-il, peut être estimée à 12,000 âmes à peu
+près. Sur ce nombre se trouvent environ 250 individus appartenant
+à la race blanche (hommes ou femmes) qui sont entrés dans des
+familles indiennes. On y rencontre 1,200 esclaves noirs amenés par
+les Européens, Le reste se compose d'une race mêlée, et d'Indiens
+dont le sang est pur.» Le rapporteur ajoute que l'intelligence et
+la richesse se trouvent concentrées dans la classe des métis.
+«Quant au reste de la population, dit-il, ceux qui la composent se
+montrent en tout semblables à leurs frères du désert; comme eux,
+ils ont un penchant invincible pour l'indolence, ainsi qu'eux ils
+sont imprévoyants et font voir la même passion désordonnée pour
+les liqueurs fortes.»
+
+En admettant que ce tableau soit correct, ce dont on a des raisons
+de douter, lorsqu'on voit avec quelle ardeur, dans tout le cours
+du rapport, M. Bell se prononce contre les droits de la race
+infortunée des indigènes; en admettant, dis-je, l'exactitude de ce
+tableau, on est amené à penser que, si cette civilisation
+imparfaite avait eu le temps de se développer, elle eût fini par
+porter tous ses fruits.
+
+J'ai dit plus haut, en parlant de l'état ancien, que, bien que les
+Indiens de l'Amérique du Nord eussent tous adopté le même état
+social et vécussent en chasseurs, la société politique n'avait pas
+pris chez tous la même forme. Au Sud, l'autorité publique s'était
+concentrée dans peu de mains; au Nord, le peuple entier
+participait au gouvernement: ces différences se font remarquer
+encore de nos jours. Maintenant, comme alors, la plupart des
+nations du Sud obéissent à un seul chef ou à une oligarchie fort
+absolue; or, les hommes qui composent ce corps choisi chez les
+Cherokees et qui exercent cette autorité illimitée, étant
+civilisés et ayant intérêt à faire pénétrer la lumière dans le
+sein de la nation à la tête de laquelle ils se trouvent placés, il
+me paraît incontestable qu'ils y parviendraient tôt ou tard, si on
+leur laissait le loisir d'achever leur ouvrage; mais il n'en est
+point ainsi: les terres sur lesquelles habitent ces malheureux
+Indiens sont situées dans les limites des États que j'ai cités
+plus haut; aujourd'hui ces États les réclament comme leur
+héritage; et l'Union favorise l'exécution de leur dessein en
+offrant aux Indiens qui voudraient quitter le pays de les
+transporter à ses frais dans une vaste contrée située sur la rive
+droite du Mississipi (Arkansas), où ils pourront vivre à l'abri de
+la tyrannie des blancs. La portion la plus civilisée des Indiens
+refuse de se prêter à ce dessein; mais la masse de la nation, qui
+a conservé une partie des habitudes errantes des peuples
+chasseurs, s'y résout sans peine; et, conduite de nouveau dans
+d'immenses déserts, loin du foyer de la civilisation, elle
+redevient aussi sauvage qu'elle l'était jadis. Ainsi le
+gouvernement américain détruit chaque jour ce que le gouvernement
+des Cherokees s'efforçait d'exécuter; et, tandis que ce dernier
+attire les sauvages vers la civilisation, l'autre les pousse vers
+la barbarie. Le résultat de cette lutte n'est pas douteux: il est
+facile de prévoir qu'à une époque très rapprochée ces Indiens,
+transportés sur la rive droite du Mississipi, auront quitté la
+charrue pour reprendre la hache et le mousquet, et chercheront de
+nouveau leur seule subsistance dans les travaux improductifs du
+chasseur.
+
+Les tribus de Chikassas, des Chactaws, des Creeks et des Cherokees
+sont les seules qui aient manifesté quelque propension à embrasser
+la vie des peuples cultivateurs. Toutes les autres ont conservé
+avec une étrange ténacité les habitudes de leurs aïeux, et, sans
+avoir leur esprit et leurs ressources s'obstinent encore à vivre
+comme eux.
+
+Si l'on embrasse dans un seul point de vue tous les Indiens qui
+habitent de nos jours l'Amérique du Nord, on découvre donc sans
+peine que tous ont conservé l'état social qu'ils avaient il y a
+deux cents ans. Comme leurs pères, ils tirent presque toute leur
+subsistance de la chasse; ils mènent à peu de chose près le genre
+de vie dont, en 1606, le capitaine John Smith faisait le tableau;
+cependant d'immenses changements se sont opérés parmi eux. Quels
+sont ces changements? quelle en est la cause?
+
+J'ai dit que les Indiens n'avaient point de lois, qu'ils n'étaient
+gouvernés que par les traditions, les coutumes, les sentiments,
+les moeurs; plus toutes ces choses étaient stables et réglées,
+plus la société était forte et tranquille.
+
+C'est en changeant les opinions, en altérant les coutumes et en
+modifiant les moeurs, que les Européens ont produit la révolution
+dont je parle.
+
+L'approche des Européens a exercé sur les Indiens une influence
+directe et une autre indirecte, toutes les deux également
+funestes.
+
+L'Indien, malgré son orgueil, sent au fond de âme que la race
+blanche a acquis sur la sienne une prépondérance incontestable, et
+l'exemple des Européens, qu'il méprise, obtient cependant un grand
+pouvoir sur ses opinions et sur sa conduite: or, le malheur a
+voulu que les seuls Européens avec lesquels les sauvages entraient
+habituellement en contact fussent précisément les plus dépravés
+d'entre les blancs.
+
+J'ai dit qu'il se faisait avec les indigènes un grand commerce de
+fourrures. Les Européens qui servent de courtiers à ce commerce
+sont, pour la plupart, des aventuriers sans lumières et sans
+ressources, qui trouvent dans la liberté désordonnée des bois la
+compensation des travaux pénibles auxquels ils se vouent. Ces
+étrangers ne font connaître à l'indigène de l'Amérique que les
+vices de l'Europe; et ce qu'il y a de plus déplorable encore, ils
+le mettent en contact avec ceux des vices de l'Europe qui, ayant
+le plus d'analogie avec les siens, peuvent le plus aisément se
+combiner avec eux. Ils ne lui apprennent point la dépravation
+polie de nos hautes classes; l'Indien ne la comprendrait pas, et
+elle serait sans danger pour lui: mais ils lui montrent les hommes
+civilisés plus violents, plus ennemis de la loi, plus
+impitoyables, en un mot plus sauvages que lui-même. Cependant ces
+sauvages d'Europe lui paraissent instruits, riches, puissants. Il
+se fait alors dans la conscience de l'Indien un trouble
+incroyable; il ne sait si les vices qu'il ne comprend que trop
+bien, et qu'il méprise, ne sont pas les causes premières de cette
+supériorité qu'il admire, et s'ils ne la produisent pas, du moins
+ne lui semblent-ils pas un obstacle pour l'acquérir.
+
+Quelque pernicieuse qu'ait été cette action directe des blancs sur
+le sort des sauvages, leur action indirecte a été plus funeste
+encore.
+
+J'ai dit comment l'approche des Européens a rendu les Indiens plus
+misérables qu'ils n'étaient avant cette époque, en diminuant leurs
+ressources, avait accru leurs besoins; mais je n'ai pu donner une
+idée de l'étendue des maux auxquels, de nos jours, ces infortunés
+sont en proie.
+
+«Parmi les Indiens du nord-ouest particulièrement, disent MM.
+Clark et Cass dans leur rapport officiel, il n'y a qu'un travail
+excessif qui puisse fournir à l'Indien de quoi nourrir et vêtir sa
+famille. Des jours entiers sont employés sans succès à la chasse;
+et, pendant cet intervalle, la famille du chasseur doit se nourrir
+de racines, d'écorces, ou périr. Beaucoup de ces Indiens meurent
+chaque hiver de faim.» [153]
+
+Mais ce sont les Mémoires de Tanner [154] qu'il faut lire, si l'on
+veut se former une idée des horribles misères auxquelles sont
+exposés ces sauvages.
+
+Les Indiens avec lesquels vit Tanner sont sans cesse sur le point
+de mourir de faim. Une succession de hasards soutient leur vie;
+chaque hiver quelques-uns d'entre eux succombent. «Le temps était
+excessivement froid, dit-il en un endroit, page 227, et nos
+souffrances s'en accrurent. Une jeune femme mourut d'abord de
+faim; bientôt après son frère fut saisi du délire qui précède ce
+genre de mort et succomba.
+
+«Cet homme, dit-il plus loin, page 230, en parlant d'un Ojibbeway,
+partagea le sort réservé à un si grand nombre de ses compatriotes,
+il mourut de faim.»
+
+Ce même Tanner nous apprend, page 288, qu'on enseigne,dès leur âge
+le plus tendre, aux jeunes garçons et aux jeunes filles, à
+supporter une abstinence rigoureuse. On les y encourage en
+intéressant leur amour-propre à s'y essayer. «Pouvoir supporter un
+long jeûne, dit-il, est une distinction fort enviée.» La religion
+elle-même consacre le jeûne; c'est dans les rêves d'un homme à
+jeun que se rencontre l'avenir. De tels usages, de semblables
+opinions, de pareilles moeurs, parlent d'elles-mêmes et me
+dispensent d'ajouter rien de plus.
+
+C'est dans ces affreuses misères qu'il faut chercher la cause
+presque unique des révolutions morales et politiques qui se sont
+opérées parmi les indigènes de l'Amérique du Nord. C'est en
+rendant l'Indien mille fois, plus malheureux que ses pères que les
+Européens l'ont fait autre qu'il n'était.
+
+J'ai montré que, si les sauvages ne tenaient point au sol comme le
+font les cultivateurs, l'amour de la patrie n'était point
+cependant inconnu à ces peuples barbares; mais seulement ils le
+dirigeaient sur moins d'objets. Ce sentiment leur étant plus
+nécessaire encore qu'aux autres hommes, produisait chez eux, comme
+partout ailleurs, d'admirables effets.
+
+Les habitudes de chasse tendent à isoler l'individu de ses
+semblables, à réduire la société à la famille, et, en arrêtant les
+communications des hommes, à détruire la civilisation dans son
+germe. L'attachement que les Indiens portaient à leurs tribus
+tendait au contraire à rapprocher un grand nombre d'entre eux les
+uns des autres, et leur permettait de mettre en concurrence le peu
+de lumières que leur genre de vie leur laissait acquérir. Cet
+instinct de la patrie ne tendait pas moins à développer le coeur
+de ces sauvages que leur intelligence; il substituait une sorte
+d'égoïsme plus large et plus noble à l'égoïsme étroit que
+l'intérêt privé fait naître. Nous avons vu de quelles sublimes
+vertus il a quelquefois été la source. Les Indiens ainsi réunis
+exerçaient d'ailleurs les uns sur les autres le contrôle de
+l'opinion publique; contrôle toujours salutaire, même au sein
+d'une société ignorante et corrompue; car la majorité des hommes,
+quels que soient ses éléments, a toujours le goût de ce qui est
+honnête et juste.
+
+Aujourd'hui l'esprit national n'existe pour ainsi dire plus parmi
+les indigènes de l'Amérique; à peine si l'on en rencontre quelques
+faibles traces. Des Indiens qui habitaient le vaste espace compris
+aujourd'hui dans les limites des établissements européens, les uns
+sont morts de faim et de misère, les autres ont reculé et se sont
+dispersés au loin, toujours suivis par la civilisation qui les
+presse. Parmi ces sauvages, restes mutilés d'un peuple autrefois
+puissant, plusieurs errent au hasard dans les déserts; réduits à
+l'individu ou à la famille, ils se croient libres de tous devoirs
+envers leurs semblables dont ils n'attendent aucun secours;
+d'autres se sont incorporés aux nations qu'ils ont trouvées sur
+leur passage, mais dont ils ne partagent ni les usages, ni les
+opinions, ni les souvenirs. Chez ces nations elles-mêmes, que le
+contact des Européens n'a pas encore détruites ou forcées à fuir,
+le lien social est relâché. La misère a déjà forcé les hommes qui
+les composent à s'écarter les uns des autres pour trouver plus
+facilement le moyen de soutenir leur vie; le besoin a affaibli
+dans leur coeur ce sentiment de la patrie qui, comme tous les
+autres sentiments, a besoin, pour se produire d'une manière
+durable, de se combiner avec une sorte de bien-être. Poursuivis
+chaque jour par la crainte de mourir de faim et de froid, comment
+ces infortunés pourraient-ils s'occuper des intérêts généraux de
+leur pays? Que devient l'orgueil national chez un misérable qui
+périt dans les angoisses de la pauvreté? [155]
+
+La même cause, qui affaiblissait chez les Indiens l'amour de la
+patrie, a altéré les coutumes, dénaturé tous les sentiments,
+modifié toutes les opinions.
+
+Nous avons vu quel culte touchant les sauvages qui vivaient il y a
+deux siècles rendaient aux morts, de quelle vénération
+superstitieuse ils environnaient leur cendre; il n'y a rien qui
+introduise plus de moralité parmi les hommes et prépare mieux à la
+civilisation que le respect des morts: le souvenir de ceux qui ne
+sont plus ne manque jamais d'exercer une grande et utile influence
+sur les actions de ceux qui vivent encore. Les aïeux forment comme
+une génération d'hommes plus parfaits, plus grands que celle qui
+nous environne, et en présence de laquelle on est en quelque sorte
+obligé de mieux vivre. Il n'y a qu'au sein d'une société fixe et
+paisible que peut régner le respect pour les restes des morts. Les
+Indiens de nos jours y sont devenus presque étrangers; beaucoup
+d'entre eux ont été contraints de fuir le pays qui contenait les
+os de leurs aïeux et de changer les coutumes que ces derniers leur
+avaient léguées. Concentrés dans la nécessité du présent et les
+craintes de l'avenir, le passé et ses souvenirs ont perdu sur eux
+toute leur puissance. La même cause agit sur les peuplades qui
+n'ont pas encore quitté leur pays. L'Indien n'a d'ordinaire pour
+témoin de ses derniers moments que sa famille; souvent il meurt
+seul, il succombe loin du village, au milieu des déserts où il lui
+a fallu s'enfoncer pour rencontrer sa proie. On jette à la hâte
+quelque peu de terre sur sa dépouille, et chacun s'éloigne sans
+perdre de temps, afin de trouver les moyens de soutenir une vie
+toujours précaire.
+
+On a pu voir, dans les citations que j'ai faites précédemment de
+John Smith, de Lawson et de Beverley, avec quelle bienveillance
+les Indiens, il y a deux cents ans, recevaient les étrangers, avec
+quelle charité ils se secouraient les uns les autres.
+
+Ces usages hospitaliers, ces douces vertus tenaient au genre de
+vie que menaient les sauvages, et on en retrouve encore la trace
+de nos jours: il est rare qu'un Indien ferme l'entrée de sa hutte
+à celui qui demande un abri, et refuse de partager ses faibles
+ressources avec un plus misérable que lui. Tanner raconte, page
+45, qu'étant près de périr de besoin, lui et sa famille, il
+rencontra un Indien qu'il ne connaissait pas et qui appartenait à
+une race étrangère. Celui-ci reçut Tanner dans sa cabane et lui
+fournit tout ce dont il avait besoin. Telle est encore, ajoute
+Tanner, la coutume des Indiens qui vivent éloignés des blancs.
+Dans une autre circonstance, une famille ayant perdu son chef,
+tous les Indiens s'offrirent à aller à la chasse afin de pourvoir
+à ses besoins. Plus loin, Tanner raconte encore qu'étant parvenu à
+une très grande distance des Européens, il fit un dépôt de ses
+fourrures et le laissa dans un lieu où il comptait revenir. «Si
+les Indiens qui vivent dans cette région éloignée, dit-il, avaient
+vu ce dépôt, ils ne s'en seraient pas emparés; les peaux n'ont pas
+encore assez de prix à leurs yeux. Pour qu'ils se rendent
+coupables d'un larcin.» (V. p. 65 et 89.)
+
+Cependant il n'en est pas toujours ainsi; on rencontre souvent,
+dans les déserts de l'Amérique comme dans nos pays civilisés, un
+accueil inhospitalier que jadis on n'aurait pas eu à y craindre.
+Les vols s'y multiplient; l'excès des besoins enlève peu à peu aux
+indigènes jusqu'à ces simples et sauvages vertus qui découlaient
+naturellement de leur état social.
+
+La religion forme le plus grand lien social qu'aient encore
+découvert les hommes. Les sauvages de nos jours ont conservé, sur
+l'existence de Dieu et sur l'immortalité de l'âme, quelques-unes
+des notions qu'avaient leurs pères; mais ces notions deviennent de
+plus en plus confuses [156]. Ceci s'explique sans peine; chez tous
+les peuples, mais particulièrement chez les peuples incivilisés,
+le culte forme comme la portion la plus substantielle et la plus
+durable de la religion.
+
+Les Indiens qui vivaient il y a deux siècles avaient des temples,
+des autels, des cérémonies, un corps de prêtres. Les sauvages de
+nos jours n'ont ni le loisir ni le pouvoir de fonder des
+monuments, ni de créer des institutions permanentes; ils ne vivent
+pas assez longtemps dans le même lieu, ni en assez grand nombre,
+pour adopter le retour périodique de certaines cérémonies, ni
+faire le choix de certaines prières. L'homme, d'ailleurs, pour
+s'occuper des choses de l'autre monde, a besoin de jouir dans
+celui-ci d'une certaine tranquillité de corps et d'esprit; or, de
+nos jours cette tranquillité de corps et d'esprit manque
+absolument aux sauvages: sous ce rapport comme sous tous les
+autres, les Indiens sont devenus beaucoup plus barbares que ne
+l'étaient leurs pères.
+
+La trace de la religion ne se reconnaît plus guère chez eux qu'à
+des superstitions incohérentes suscitées par le sentiment présent,
+le besoin du moment. Un Indien est-il malade, il s'imagine qu'on
+lui a jeté un sort, et il envoie des présents au prétendu sorcier
+pour obtenir qu'il le laisse vivre [157]. Un Indien a faim, et il
+prie le grand esprit de lui montrer en songe le lieu où se trouve
+le gibier. Il compose une image de l'animal qu'il veut tuer, et,
+après avoir fait des conjurations, il la perce d'un instrument
+aigu. Les peuples n'ont plus de prêtres, mais des devins, et ils
+ne s'en servent guère qu'en cas de maladie ou de famine [158].
+
+J'ai dit que le genre de vie que menaient les indigènes de
+l'Amérique du Nord devait nécessairement les empêcher de faire des
+progrès considérables dans les arts. Les Indiens dont je parlais
+dans la première partie de cette note étaient cependant parvenus à
+élever d'assez grands édifices. Il régnait quelquefois parmi eux
+un luxe barbare qui attestait de l'aisance et du loisir; il n'en
+est plus de même aujourd'hui. «Il n'y a pas bien longtemps encore,
+disent MM. Clark et Cass, on voyait quelquefois des Indiens porter
+des robes de castor, mais pareille chose est maintenant inconnue.
+La valeur échangeable d'un pareil vêtement procurerait au sauvage
+qui en serait possesseur de quoi habiller toute sa famille.» En
+voyant les Indiens de nos jours revêtus d'étoffes de laine et
+pourvus de nos armes, on est tenté de croire au premier abord que
+la civilisation commence à pénétrer parmi ces barbares; c'est une
+erreur: tous ces objets sont de fabrique européenne, ils attestent
+la perfection de nos arts sans rien apprendre sur les arts des
+Indiens. Ceux-ci, dans ce qu'ils produisent eux-mêmes, sont
+inférieurs à leurs aïeux; en devenant plus nomades et plus
+pauvres, ils ont perdu le goût des constructions étendues et
+durables. Le sauvage établit à la hâte une sorte de tanière, et
+pourvu qu'elle lui fournisse un asile passager contre la rigueur
+des saisons, il est content. Je dirai de la culture quelque chose
+d'analogue: sans domicile fixe, l'Indien ne sait aujourd'hui où
+établir son champ de maïs, et il ignore s'il aura le temps d'en
+récolter les produits. Il se concentre donc de plus en plus dans
+les habitudes de chasse, et, à mesure que le gibier devient plus
+rare, il le considère de plus en plus comme son unique ressource.
+C'est ainsi que l'approche d'un peuple cultivateur a rendu les
+indigènes de l'Amérique du Nord moins cultivateurs qu'ils ne
+l'étaient avant. Tous les hommes qui mènent une existence agitée
+et précaire sont portés à l'imprévoyance, le hasard joue forcément
+un si grand rôle dans leur vie, qu'ils sont tentés de lui
+abandonner volontairement la conduite de tout; mais jamais cette
+imprévoyance des Indiens, fruit naturel de leur état social, ne se
+montra sous un caractère plus sauvage que de notre temps; chez eux
+on aperçoit chaque jour un effet extraordinaire qui se produit de
+loin en loin parmi les hommes civilisés auxquels la direction de
+leur propre sort vient à échapper tout-à-coup. On a vu dans toutes
+les marines d'Europe des équipages, prêts à couler au fond de
+l'abîme, employer en orgie et en folle gaîté les derniers moments
+qui leur restaient; ainsi arrive-t-il aux Indiens: l'excès de
+leurs maux les y rend insensibles; sans avenir, sans sécurité même
+du lendemain, ils s'abandonnent avec un emportement sauvage aux
+jouissances du présent, laissant à la fortune le soin de les
+sauver d'eux-mêmes, si elle veut faire un effort de plus. Le goût
+pour les liqueurs fortes va toujours croissant parmi les sauvages,
+dit M. Schoolcraft, p. 387.
+
+On a remarqué avec quelle difficulté les Indiens parvenaient à
+soutenir leur vie pendant l'hiver. Quand l'été commence, ils se
+rendent dans les endroits où se tiennent les commerçants
+européens, et, au lieu d'échanger leurs pelleteries contre des
+objets utiles, ils les emploient presque toujours à acheter de
+l'eau-de-vie, se consolant des privations et des maux soufferts
+par d'affreuses orgies. «Ici, dit Tanner, p. 57, les Indiens
+dépensèrent en très-peu de temps toutes les pelleteries qu'ils
+s'étaient procurées dans une chasse longue et heureuse. Nous
+vendîmes en un jour cent peaux de castor pour avoir de l'eau-de-
+vie.» il dit dans un autre endroit, p. 70: «Dans un seul jour nous
+vendîmes cent vingt peaux de castor et une grande quantité de
+peaux de buffle pour du rhum.» Les maladies, les vols, les
+meurtres, ne manquent point de suivre ces excès. Un jour, deux
+sauvages se déchirent la figure avec leurs ongles, et se coupent
+le nez avec les dents [159]; une autre fois, un Indien [160] égorge
+sans le savoir un de ses hôtes.
+
+Les misères, qui sont la suite de semblables désordres, au lieu de
+retenir les indiens, les poussent avec plus de force vers l'abîme.
+Jusque-là, dit Tanner, ma mère adoptive s'était abstenue de boire
+des liqueurs fortes; mais accablée par ses chagrins et ses
+malheurs, elle finit par contracter cette funeste habitude.
+
+J'ai montré, en parlant du gouvernement chez les Indiens des temps
+antérieurs, que, parmi toutes les nations du continent, il
+existait des pouvoirs politiques et réguliers. On voyait des
+monarchies au Sud, des républiques au Nord; partout se montrait
+une puissance publique plus ou moins bien organisée; et c'était
+avec justice que John Smith disait: «Ces Indiens sont barbares;
+cependant, ils témoignent souvent à leurs magistrats plus
+d'obéissance que les peuples civilisés.»
+
+Aujourd'hui les choses ont bien changé; la plupart des nations du
+Sud sont encore soumises à un chef unique [161], mais son autorité
+est souvent méconnue.
+
+La chaîne des traditions sur lesquelles elle se fondait étant
+interrompue, les coutumes qui lui servaient d'appui ayant été
+modifiées, les hommes sur lesquels elle s'exerçait étant plus
+épars et plus nomades que jadis, à une servile obéissance a
+succédé un esprit d'indépendance sauvage qui ne saurait rien
+fonder que le désordre. Au Nord, le mal est plus grand encore; les
+monarchies absolues ont une force qui leur est propre; l'autorité
+s'y soutient elle-même longtemps encore après que son prestige a
+disparu. Mais quand le désordre commence à s'introduire au sein
+d'une république démocratique, la société semble disparaître toute
+entière; son lien est comme brisé; l'individualité reparaît de
+toutes parts; ainsi arrive-t-il aux peuples nomades du Nord.
+Lorsqu'on se reporte aux récits que William Smith, Lahontan et
+Charlevoix nous ont faits des Iroquois, des Hurons et de tous les
+hommes parlant la langue algonquine, on découvre qu'à l'époque où
+ces auteurs écrivaient, dans chaque tribu sauvage, un certain
+nombre d'hommes choisis et le corps des vieillards exerçaient un
+puissant contrôle sur toutes les actions des indigènes, et
+fournissaient à la faiblesse individuelle l'appui tutélaire de la
+société. Les traces de cette espèce de gouvernement sont à peine
+reconnaissables de nos jours.
+
+Cette influence, qui atteste un reste de moeurs chez les peuples
+barbares, s'est presque entièrement évanouie. Dans les conseils
+nationaux, c'est la force et non la raison qui fait la loi: les
+conseils de l'expérience y sont méprisés, et la jeunesse y domine.
+«De nos jours, disent MM. Clark et Cass, on peut affirmer qu'il
+n'existe point de gouvernement parmi les tribus du Nord et de
+l'Ouest. La coutume et l'opinion y maintiennent seules une sorte
+d'état de société barbare. Autrefois les vieillards ou chefs
+civils possédaient une autorité réelle; mais il y a longtemps
+qu'il n'en est plus ainsi: à peine trouve-t-on des traces de ce
+même ordre de choses. Lorsque les Indiens s'assemblent pour
+délibérer sur les affaires communes, ils forment des démocraties
+pures, dans lesquelles chacun réclame un droit égal à opiner et à
+voter; en général cependant ces délibérations sont conduites par
+les anciens; mais les jeunes gens et les guerriers exercent le
+véritable contrôle. On ne peut avec sûreté adopter aucune mesure
+sans leur concours. Dans un pareil état de société où les passions
+gouvernent, le tomahawk mettrait bientôt un terme à toute
+tentative qui aurait pour objet de diriger ou de contraindre
+l'opinion publique. L'expérience, ajoutent les mêmes auteurs, nous
+a donc fait connaître l'utilité de faire signer les traités à tous
+les jeunes guerriers présents. Il faut, avant tout, s'assurer le
+consentement de la majorité des Indiens.» (Voy. Rapports au
+congrès.)
+
+Il n'est pas rare cependant que, parmi les tribus sauvages dont je
+viens de parler, certains individus parviennent à exercer plus
+d'influence que les autres sur leurs semblables. Mais cette
+influence n'a aucun fondement durable; elle s'acquiert, pour ainsi
+dire, par hasard, s'exerce par occasion, et ne s'étend jamais qu'à
+un petit nombre d'objets.
+
+-- «L'Indien, dit Tanner, page 125, qui commande une troupe de
+guerre, n'a aucun contrôle sur ceux qui l'accompagnent; il
+n'exerce sur eux qu'une influence personnelle: dans cette
+circonstance, dit-il ailleurs, (page 172) on me choisit pour chef;
+comme nous n'avions en vue que de trouver à vivre, et qu'on me
+connaissait bon chasseur, on avait raison d'agir ainsi.»
+
+Les hommes qui composent ces nations sauvages sont trop dispersés
+pour pouvoir contracter l'habitude d'une obéissance commune. Ils
+échappent à tout contrôle par le fait même de leur misère. On n'a
+rien à attendre d'eux, et ils n'ont rien à perdre: il est donc
+difficile de découvrir parmi ces nations indiennes du Nord quelque
+chose qui ressemble à une société. L'individu n'y trouve de
+protection qu'en lui-même, comme dans l'état de nature. Le livre
+tout entier de Tanner est aussi rempli de récits d'actes de
+violence et de brigandage que de maux et de misère. Nulle part on
+n'aperçoit d'autorité prête à servir de médiatrice entre le fort
+et le faible, entre l'offenseur et l'offensé. Les Indiens ont
+perdu jusqu'à l'idée de ce pouvoir tutélaire. Quand un Indien du
+Nord est victime d'un crime, il se venge s'il est le plus fort, et
+fuit s'il est le plus faible: dans aucun des deux cas la pensée
+d'un pouvoir social ne se présente à son esprit. En ceci, comme en
+tout le reste, les opinions mettent sur la trace des coutumes et
+des lois.
+
+«Un Indien, dit Tanner, page 208, s'attend toujours à ce que
+l'outrage qu'il fait sera vengé par celui qui en a souffert; et un
+homme qui omettrait de tirer vengeance d'une injure n'inspirerait
+aucune estime.»
+
+Les deux parties du tableau sont sous les yeux du lecteur qui
+maintenant peut juger.
+
+Il y a deux cents ans, les indigènes de l'Amérique du Nord
+formaient des tribus de chasseurs; un domicile fixe, des coutumes
+anciennes, des traditions respectées, des moyens de subsistance
+assurés, la tranquillité de corps et d'esprit qui était la suite
+de l'aisance, leur avait permis de tirer de l'état social des
+chasseurs toutes les conditions de bonheur et de grandeur que cet
+état social peut offrir.
+
+Aujourd'hui rien n'est changé en apparence. Ces mêmes tribus
+vivent encore de la chasse et ont conservé toutes les habitudes
+inhérentes à ce genre de vie. Cependant les Indiens de nos jours
+ne ressemblent point à leurs pères.
+
+Les Européens, en dispersant les Indiens dans des déserts nouveaux
+pour eux, en interrompant leurs traditions, en troublant leurs
+souvenirs, en brisant leurs coutumes, en altérant leurs moeurs,
+les ont poussés aux conséquences les plus funestes de la vie de
+chasseurs. C'est ainsi que le contact d'hommes civilisés, éclairés
+et cultivateurs a rendu les Indiens plus errants et plus sauvages
+qu'ils n'étaient autrefois.
+
+
+
+Notes non insérées dans le texte principal à cause de leur
+longueur
+
+1. Proposer un duel. Celui qui a donné le soufflet aura un procès.
+
+Dans l'état sauvage, l'homme ne connaît d'autre justice que celle
+qu'il se fait lui-même. De son côté, la société civilisée n'admet
+pour l'injure d'autre satisfaction que le recours aux tribunaux
+institués par elle. Le duel est une sorte de compromis entre la
+réparation légale et la vengeance individuelle, entre le bourreau
+et l'assassin.
+
+Dans les États du Nord de l'Amérique, le duel a perdu tout empire;
+la loi y règne souverainement. On peut également dire qu'il
+n'existe pas dans les États de l'Ouest et dans quelques nouveaux
+États du Sud; mais c'est par une autre raison. La loi y est
+impuissante, et les moeurs y sont presque barbares. On ne le
+rencontre plus que dans les États du Sud qui ont une vieille
+civilisation, et où cependant les habitudes et les moeurs sont
+encore plus puissantes que les lois.
+
+Dans toute la Nouvelle-Angleterre, à New York, en Pennsylvanie, la
+loi punit le duel comme le meurtre [162] toutes les fois qu'il est
+suivi de mort.
+
+Elle porte en outre des peines sévères contre l'envoi ou la
+réception d'un cartel non suivi de combat, et contre les témoins
+et tous ceux qui, par leur aide ou assistance dans le duel,
+peuvent être considérés comme complices. Cette complicité est
+punie, dans l'État de New York, d'un emprisonnement dont le
+maximum est de sept années. Un châtiment sévère est également
+appliqué à celui qui reproche publiquement à une autre personne de
+n'avoir pas accepté un duel. «Quiconque, dit la loi de
+Pennsylvanie, publiera dans les journaux ou par lettres missives
+écrites ou imprimées qu'un tel est un poltron, un misérable, un
+homme sans foi, ou autres imputations injurieuses de ce genre,
+pour avoir refusé un duel, sera puni d'une amende de 500 dollars
+et d'un an de travaux forcés (hard labour); l'éditeur ou imprimeur
+des pamphlets sera, dans tous les procès de ce genre, cité comme
+témoin, et admis comme tel par les cours de justice contre
+l'auteur de l'écrit; et si les dits imprimeur ou éditeur, appelés
+devant la, justice, refusent de déclarer le nom de l'auteur, la
+cour devra les considérer comme auteurs du libelle, et les
+condamner en conséquence [163].»
+
+Dans ce pays, la loi sur le duel n'est pas une vaine menace,
+bravée par l'opinion publique: elle est entièrement d'accord avec
+les moeurs; là on ne se bat plus en duel.
+
+Il est certain que, dans la Nouvelle-Angleterre, aucune injure,
+pas même un soufflet reçu ou donné, n'entraîne pour conséquence un
+combat singulier, et, ce qu'il y a de plus remarquable, ce n'est
+pas le fait, mais bien l'opinion qui s'y rattache; là, le
+sentiment public approuve hautement celui qui refuse un duel,
+comme elle le blâmerait chez nous. Je pourrais à ce sujet citer
+les exemples de plusieurs personnes fort honorables de Boston,
+dont la considération s'est accrue par des refus de duel qui, en
+Europe, les eussent déshonorées. Cette rigueur des lois,
+sanctionnée par l'opinion générale dans la Nouvelle-Angleterre, me
+paraît tenir à plusieurs causes que je ne ferai qu'indiquer: la
+teinte religieuse imprimée aux moeurs par le puritanisme des
+premiers colons; des habitudes sérieuses; une vie régulière, toute
+consacrée aux affaires; l'absence de divertissements, de jeux, de
+plaisirs bruyants, de galanteries; et enfin l'esprit d'obéissance
+aux lois qui domine dans une république bien réglée, esprit
+d'obéissance dont le duel est une violation.
+
+Si l'on se bornait à consulter les lois sur la question du duel,
+on pourrait penser que le Sud des États-Unis est à cet égard, en
+tous points, semblable au Nord. En effet, nous trouvons, dans le
+code de la Caroline du Sud et celui de la Louisiane, les mêmes
+dispositions contre le duel que dans les lois de la Nouvelle-
+Angleterre [164].
+
+Mais le duel, dont la coutume tient aux préjugés de l'honneur, est
+peut-être de toutes les actions de l'homme celle sur laquelle la
+loi a le moins de puissance. On a toujours vu les lois les plus
+sévères inefficaces contre le duel, lorsque ce genre de combat
+était protégé par les moeurs; et il est exact de dire qu'en cette
+matière la loi n'est respectée que le jour où elle n'est plus
+nécessaire.
+
+Dans les États du Sud, tels que la Virginie, le Maryland et les
+deux Carolines, des peines sévères sont portées contre le duel;
+cependant l'on s'y bat sans cesse en duel et avec impunité. La
+justice n'interviendrait que s'il y avait dans le fait du duel des
+circonstances qui le rendissent semblable à un assassinat; mais
+toutes les fois que le combat s'est passé loyalement, c'est-à-dire
+qu'il y a eu fair duel, comme on dit en Amérique, les auteurs du
+duel ne sont jamais inquiétés. L'éditeur des lois de la Caroline
+du Sud ne peut s'empêcher à cette occasion de mettre en note
+l'observation suivante: «La sévérité de la loi, dont l'objet était
+de prévenir les fatales conséquences de ce triste préjugé, semble
+avoir entièrement manqué son but; car on sait qu'il n'y a pas
+d'exemple (dans ce pays du moins) d'un duelliste condamné comme
+coupable de meurtre [165].»
+
+D'où vient cette différence de moeurs entre le Sud et le Nord? Les
+causes principales, dont je ne présente ici qu'un aperçu, sont
+
+1º La civilisation moins avancée des États du Sud;
+
+2º Le climat, qui rend les habitants du Sud plus prompts aux
+mouvements violents, et excite leurs passions;
+
+3º L'indolence des hommes du Sud, qui, ayant des esclaves, ne
+travaillent pas. Les jeux, les amusements, les débauches, tous les
+plaisirs des sens, y sont beaucoup plus fréquents que dans le
+Nord; il n'est pas une de ces choses qui ne soit une source de
+querelles, et conséquemment de duel. L'oisiveté, le désordre
+qu'elle engendre, le trouble qu'elle jette dans les idées et dans
+les actions, favorisent le duel, comme le travail et les habitudes
+régulières qui en découlent le combattent.
+
+4º L'existence dans le Sud de la population esclave, c'est-à-dire
+d'une classe inférieure. Les rangs établis dans une société
+favorisent le duel. Il se forme, parmi les membres d'une classe
+privilégiée, des traditions d'honneur et de bienséance, des
+préjugés de caste, des besoins de distinction, qui doivent rendre
+le duel plus fréquent que dans une société d'égalité parfaite.
+
+Du reste, même dans les États du Sud, le duel repose plutôt sur
+des idées de justice que d'honneur.
+
+Chez nous l'outrage qui rend un duel nécessaire est bien moins
+dans le fait que dans l'intention. Aussi voyons-nous les causes
+les plus frivoles servir d'occasion à de graves querelles.
+
+L'injure étant tout idéale et de convention, elle n'a point
+d'équivalent possible: le duel seul peut la réparer.
+
+Dans le Sud des États-Unis, au contraire, c'est le fait matériel
+qu'on venge par le duel, bien plus que l'intention; et ce fait est
+appréciable comme tout dommage ordinaire.
+
+Un exemple va rendre sensible cette différence.
+
+En Amérique, dans plusieurs États du Sud, si celui qui a reçu un
+soufflet en rend un autre, on estime que les parties sont quittes,
+et la querelle en reste là. Pourquoi? C'est qu'en partant du point
+rationnel, un fait est l'équivalent de l'autre; il y a deux
+injures parfaitement pareilles qui se compensent; chaque bassin de
+la balance est chargé d'un poids égal; il y a réparation logique.
+Celui qui fait ce raisonnement pèche, il est vrai, contre la
+société, qui défend à ses membres de se faire justice eux-mêmes;
+mais c'est là son seul tort; car du reste il est dans les
+principes du droit.
+
+Chez nous, au contraire, comme on procède d'un autre principe, qui
+est le préjugé de l'honneur blessé, on arrive à une tout autre
+conclusion. Nous disons: «Celui qui a reçu l'offense d'un soufflet
+est couvert d'infamie s'il ne lave son injure dans le sang de
+l'offenseur. En a-t-il rendu un autre; l'agresseur qui l'a reçu se
+trouve dans une position identique, et sera frappé du même
+déshonneur s'il n'obtient pas la même réparation que son
+adversaire est forcé de lui demander; de sorte qu'au lieu d'une
+personne qui a besoin du duel pour se réhabiliter, il y en a
+deux.»
+
+J'ai dit en commençant que, dans les nouveaux États de l'Ouest et
+dans quelques États nouveaux du Sud, le duel n'existe pas; là,
+comme dans le reste de l'Union, le duel est sévèrement puni par la
+loi (V. Statute laws of Tennessee); mais ce n'est pas la loi qui,
+dans ces États, l'empêche; c'est la barbarie des moeurs. Là on se
+bat et l'on se tue plus qu'ailleurs; mais le duel s'y montre avec
+des formes tellement sauvages, qu'il perd son nom pour prendre
+celui d'assassinat. Il n'est pas sans doute sans exemple que, dans
+le Kentucky, le Tennessee, le Mississipi, la Georgie, Alabama et
+dans une partie de la Louisiane, des duels véritables n'aient eu
+lieu et se soient passés loyalement; mais le plus souvent les
+combats que se livrent deux individus sont des attaques imprévues,
+instantanées ou des guet-apens. Dès qu'une discussion s'élève
+entre deux hommes, pour peu qu'elle devienne vive et qu'un mot
+injurieux soit prononcé, vous les voyez aussitôt se placer dans
+l'attitude de deux combattants; armés d'un poignard et d'un
+couteau dont tout habitant de ces contrées est nanti, ils se
+frappent l'un l'autre avec une extrême rapidité; et celui qui
+tarderait à se préparer à la lutte serait victime de son
+hésitation. Il arrive souvent que de vieilles querelles qu'on
+croit éteintes depuis longtemps se raniment au bout de deux ou
+trois ans, et leur réveil s'annonce par le meurtre de l'offenseur
+ou de l'offensé.
+
+Les causes de cet état de choses sont nombreuses; j'indiquerai les
+principales. Dans les pays dont il s'agit ici, la société est en
+quelque sorte naissante. L'individu est réduit à ses propres
+forces pour soutenir son existence, pour se protéger dans sa
+demeure isolée de toute habitation. Il n'entre que fort rarement
+en contact avec la société civile, et s'accoutume à devoir tout à
+lui-même; de là le principe de se faire justice, au lieu de la
+demander à la loi. Une des conséquences nécessaires de la vie
+sauvage est de placer le plus grand mérite de l'homme dans sa
+force physique, et d'attribuer une plus grande part à l'individu
+qu'à la société. Ce même fait doit se trouver chez tous les
+peuples, selon que leurs moeurs se rapprochent plus ou moins de
+l'état sauvage.
+
+Les habitants de l'Ouest et du Sud, dispersés çà et là au milieu
+d'immenses contrées, n'entretiennent entre eux que de rares
+communications; le plus grand nombre ont des esclaves, et par
+conséquent ils ne travaillent pas; tout leur temps se passe entre
+la chasse et l'oisiveté. C'est la vie féodale sans la chevalerie,
+sans la galanterie, sans l'honneur. Enfin les rapports avec leurs
+esclaves leur donnent des habitudes de domination et de violence
+qui sont en opposition directe avec les principes de l'état
+social. Il faut ajouter à ces faits que l'instruction est beaucoup
+moins répandue dans ces États que dans le Nord, et que la religion
+n'y est point aussi éclairée.
+
+Le plus souvent, lorsque des meurtres sont commis avec les
+circonstances qui ont été rapportées plus haut, aucune poursuite
+judiciaire n'est dirigée contre les coupables; quelquefois une
+plainte est portée devant les magistrats; ceux-ci conduisent les
+inculpés devant le jury, qui ne manque jamais de les acquitter. Le
+jury ne condamne point de pareils faits, parce qu'il est composé
+d'hommes dont les moeurs sont à demi sauvages; et chacun se trouve
+encouragé à ces sortes de violences, parce que le jury les
+acquitte.
+
+Pour ces peuples encore barbares, le duel avec ses formes polies,
+ses témoins et ses garanties de loyauté, serait un bienfait.
+
+Ce n'est donc point parce que la loi est, dans l'Ouest, plus
+puissante que les moeurs, que le duel ne s'y trouve pas, mais bien
+parce qu'un reste de barbarie y entretient des habitudes sauvages
+que la loi ne corrige pas et qui ne sont point adoucies par les
+moeurs.
+
+Du reste, on peut dire en général que le duel a plus ou moins de
+force dans un pays, selon que l'esprit d'obéissance à la loi y est
+plus ou moins puissant sur les moeurs.
+
+Il faut ajouter que, partout où le sentiment de l'honneur est
+fortement établi, le duel se maintient en dépit et des lois et du
+progrès des moeurs. C'est ainsi qu'il se perpétue dans l'armée et
+dans la marine américaine, parce que là il trouve un appui
+permanent dans l'honneur, principal mobile de tous les corps
+armés.
+
+2. La grossièreté des Américains.
+
+Il ne faut point accepter les exagérations que les Anglais
+débitent à ce sujet; mistress Trolloppe dit, t. 1, p. 27: «Je
+déclare avec sincérité que j'aimerais mieux partager le toit d'une
+troupe de cochons bien soignés, que d'être renfermée dans une de
+ces cabines.» (Elle parle des bateaux à vapeur sur le Mississipi.)
+Ce sont là de grossières injures. Il est certain qu'avec leur
+habitude de mâcher du tabac, qui entraîne le besoin de cracher,
+les Américains choquent quiconque est accoutumé à des moeurs
+polies; il n'est pas moins certain que leur défaut complet de
+galanterie déplaît aux femmes; enfin il y a désappointement
+complet pour qui cherche chez eux l'élégance des manières et
+l'urbanité des formes... Mais ici doit s'arrêter la critique.
+
+Les Américains ne font point la cour aux femmes, mais ils les
+respectent, et ce sentiment de respect, qui ne se montre point au
+dehors, est bien plus profond chez eux qu'il ne l'est dans nos
+pays de civilisation et de galanterie.
+
+Dans les bateaux à vapeur dont parle mistress Trolloppe on trouve
+une société peu polie, à la vérité: ce sont des marchands qui vont
+de l'Ohio ou du Kentucky dans la Louisiane ou dans les contrées de
+la rive droite du Mississipi; mais ils ne présentent point le
+spectacle dégoûtant que suppose l'auteur anglais. En général, ces
+bateaux à vapeur sont vastes, propres, élégants; on en compte plus
+de deux cents qui remontent et descendent sans cesse le grand
+fleuve. La nourriture y est abondante et saine et le prix du
+passage est incroyablement bon marché: on va de Louisville à la
+Nouvelle-Orléans pour 120 francs, y compris la nourriture; le
+trajet est de 500 à 600 lieues. Ayant fait ainsi le voyage, j'en
+puis parler sciemment; on est si commodément dans la cabine des
+voyageurs, qu'en y peut travailler, écrire et lire comme on le
+ferait chez soi.
+
+Du reste, la rudesse américaine a aussi son bon côté; nos manières
+polies, nos délicatesses de langage, ne sont, le plus souvent, que
+les dehors agréables sous lesquels se cache l'égoïsme. L'intérêt
+personnel existe sans doute tout autant chez les Américains que
+chez nous; mais, aux États-Unis, il y a de moins l'hypocrisie des
+formes.
+
+3. L'égalité universelle...
+
+Un grand nombre d'écrivains, notamment des auteurs anglais, ont
+dit que les lois des États-Unis consacrent une grande égalité qui
+ne se trouve pas dans les moeurs; que là, comme dans plusieurs
+pays d'Europe, il existe une aristocratie pleine de morgue et de
+mépris pour les classes placées au-dessous d'elle; et que les
+Américains, qui ont perfectionné la théorie de l'égalité, ne la
+pratiquent point. J'avoue qu'en parcourant les États-Unis j'ai
+reçu une tout autre impression. Non-seulement j'ai trouvé
+l'égalité politique mise en action par le concours de tous les
+citoyens aux affaires du pays, mais l'égalité sociale s'est aussi
+offerte à moi de toutes parts, dans les fortunes, dans les
+professions, dans toutes les habitudes.
+
+Il existe peu de grandes fortunes; les chances du commerce, qui
+les élèvent, les renversent quelquefois; et, dans tous les cas,
+elles ne survivent point à l'égalité des partages établis par la
+loi des successions.
+
+Les professions, dont la diversité est si grande, ne font naître,
+entre ceux qui les exercent, aucune dissemblance de position. Je
+ne parle pas seulement ici de la Pennsylvanie, où l'influence des
+quakers a fait considérer l'égalité des professions comme un dogme
+religieux, mais de tous les États de l'Union américaine. Partout
+les professions, les emplois, les métiers, sont considérés comme
+des industries; le commerce, la littérature, le barreau, les
+fonctions publiques, le ministère religieux, sont des carrières
+industrielles; ceux qui les suivent sont plus ou moins heureux,
+plus ou moins riches, mais ils sont égaux entre eux; ils ne font
+pas des choses pareilles, mais de même nature. Depuis le
+domestique, qui sert son maître, jusqu'au président des États-
+Unis, qui sert l'État; depuis l'ouvrier-machine, dont la force
+brutale fait tourner une roue, jusqu'à l'homme de génie, qui crée
+de sublimes idées; tous remplissent une tâche et un devoir
+analogues (they make their duty). Ceci explique pourquoi les
+domestiques blancs, en Amérique, assistent leurs maîtres et ne les
+servent pas, dans l'acception de la domesticité ordinaire. C'est
+aussi une des raisons de la manière dont on fait le commerce aux
+États-Unis: le marchand américain gagne certainement le plus qu'il
+peut; je crois même qu'il trompe souvent l'acheteur; mais, en
+aucun cas, il ne voudrait recevoir un denier de plus qu'il ne
+demande, fût-il le plus misérable de tous les aubergistes. Ainsi
+font l'ouvrier qu'on occupe, le commissionnaire qu'on emploie, le
+domestique par lequel on est servi dans un hôtel; tous demandent
+leur salaire légitime, le prix de leur travail, et rien au-delà.
+Accepter plus qu'il n'est dû, c'est recevoir l'aumône, et
+conséquemment faire acte d'inférieur. On comprend maintenant
+pourquoi le président des États-Unis reçoit à Washington sur le
+pied de l'égalité la plus parfaite; le premier venu qui se
+présente pour lui parler commence par lui donner une poignée de
+main, il agit de même avec tous ses concitoyens lorsqu'il parcourt
+les différents États de l'Union. J'ai souvent entendu des hommes
+placés dans des postes éminents, tels que ceux de chancelier,
+gouverneur, secrétaire d'État, parler, comme d'une chose toute
+naturelle, de leur frère épicier, de leur cousin le marchand, etc.
+
+Pour achever de prouver à quel point l'égalité pratique existe aux
+États-Unis, je ne citerai que deux faits.
+
+Un jour comme j'allais visiter la prison d'un comté de l'État de
+New York, accompagné du district attorney (c'est le magistrat qui
+remplit les fonctions du ministère public), celui-ci, chemin
+faisant, me raconta les circonstances fort graves d'un crime dont,
+me dit-il, j'allais voir l'auteur; il me peignit l'attentat sous
+les couleurs les plus sombres, ajoutant que c'était lui-même qui
+avait fait condamner le coupable. J'arrivai à la prison plein des
+plus sinistres impressions, et, à l'aspect du criminel,
+j'éprouvais une sorte d'horreur, quand je vis le district attorney
+s'approcher du condamné, et lui donner une poignée de main.
+
+Une autre fois, dans un salon brillant où se trouvait réunie la
+meilleure compagnie de l'une des plus grandes villes de l'Union,
+je fus présenté à un monsieur fort bien mis, avec lequel je
+m'entretins quelques instants; bientôt après je demandai quel
+était ce personnage: C'est, me dit-on un fort galant homme, le
+shérif du comté. Je voulus savoir ce que c'était que le shérif, et
+j'appris que c'était le bourreau [166].
+
+D'où vient qu'en présence de faits semblables qui chaque jour se
+renouvellent et se reproduisent sans cesse sous mille formes
+différentes, il se rencontre encore des personnes qui contestent
+aux Américains la pratique de l'égalité?
+
+La raison en est dans quelques faits mal appréciés et dans
+quelques apparences qu'une observation superficielle prend pour
+des réalités.
+
+Chez ce même peuple, où les fortunes et les conditions sont
+uniformes, vous voyez sans cesse les hommes mesurer leur estime
+sur la richesse et attacher un très grand prix à la naissance. On
+ne dit pas: Cet homme est digne de respect parce qu'il est honnête
+et juste; cet autre est distingué par son esprit et par son
+éloquence. On dit: Un tel vaut 10,000 dollars (is worth); tel
+autre n'en vaut que la moitié.
+
+Au sein de cette démocratie, maîtresse de la société, on voit
+quelquefois se révéler des instincts tout aristocratiques de leur
+nature. D'après la loi, les enfants partagent également la
+succession de leurs auteurs; mais ceux-ci peuvent disposer de
+leurs biens selon leur bon plaisir; donner tout à un seul et
+déshériter les autres. Il arrive très fréquemment qu'usant de son
+droit, l'Américain accorde une dot très considérable à son enfant
+premier-né, non pour le récompenser d'une conduite meilleure que
+celle de ses frères, mais pour faire un aîné et lui donner une
+position qui flatte l'orgueil du père de famille.
+
+Ces mêmes Américains que vous voyez se mêler aux hommes de tous
+les états attachent souvent une valeur puérile à l'antiquité de
+leur origine et à la noblesse de leur extraction. Il y en a qui
+vous racontent longuement leur généalogie; quelquefois ils
+fausseront la vérité pour vous prouver une descendance illustre.
+Il n'est pas sans exemple que celui qui véritablement appartient à
+une famille aristocratique affecte une sorte de mépris pour ceux
+qui montrent des prétentions du même genre sans les justifier.
+«Voyez, nie disait une fois un habitant de **, ce gentleman si
+fier de sa grande fortune, ce n'est qu'un parvenu: son père était
+cordonnier.»
+
+Les Américains, dont les moeurs, d'accord avec leur loi
+fondamentale [167], ne reconnaissent aucune noblesse, accordent
+cependant une grande considération aux titres nobiliaires.
+
+Un étranger est sûr d'être accueilli avec enthousiasme, très bien,
+seulement bien, ou froidement, selon qu'il est duc, marquis,
+comte, ou qu'il n'est rien. Un titre excite tout d'abord
+l'attention des Américains, attire leurs hommages; la question de
+savoir si celui qui le porte vaut la moindre chose n'est que
+secondaire. Leurs institutions politiques et leur état social ne
+leur permettant pas de prendre des titres nobiliaires, on les voit
+se rattacher par tous les moyens possibles à de petites
+distinctions aristocratiques. Je ne parle pas ici de la qualité de
+gentleman que prend le moindre conducteur de diligence et le
+dernier aubergiste: mais quiconque arrive soit par le commerce,
+soit par le barreau ou par toute autre profession à une position
+de fortune un peu supérieure à celle du plus grand nombre, ne
+manque pas d'ajouter à son nom le titre d'esquire (écuyer).
+Beaucoup prennent des armes qu'ils portent sur leurs cachets et
+sur leurs voitures; dans le Maryland, qui est un des États les
+plus démocratiques, on voit d'ardents démocrates ajouter un de à
+leur nom, et y joindre un nom de terre.
+
+Que conclure de tous ces faits? Qu'il n'existe pas d'égalité
+réelle aux États-Unis, et qu'il y a dans les moeurs une tendance
+aristocratique? Non assurément. Ce qui se passe à cet égard n'est
+point un progrès du présent vers l'avenir, c'est une réminiscence
+du passé.
+
+Lorsqu'on étudie, soit les institutions, soit les moeurs des
+Américains, il ne faut jamais oublier que leurs aïeux étaient
+Anglais. Ce point de départ exerce sur leurs lois et sur toutes
+leurs habitudes une influence qui sans doute tend continuellement
+à s'affaiblir, mais qui ne disparaît jamais entièrement. Or, il y
+a deux choses qui en Angleterre occupent le premier rang dans
+l'opinion des hommes: la naissance et la fortune. Voilà la vraie
+source du respect qu'ont les Américains pour la fortune et la
+naissance. C'est une tradition transmise d'âge en âge, un vieux
+souvenir, un préjugé antique, et qui lutte seul contre toute la
+puissance des lois et des moeurs. Du reste, cette lutte n'est pas
+sérieuse; cet amour des titres, ce goût des armoiries, ces
+prétentions de familles, sont des jeux et des essais de la vanité;
+partout où il y a des hommes, leur orgueil cherche des
+distinctions; mais la meilleure preuve que ces distinctions chez
+les Américains n'ont rien de réel, c'est qu'elles ne blessent même
+pas la susceptibilité populaire. Toute puissance, aux États-Unis,
+vient du peuple, et tout y doit retourner; là, il faut être
+démocrate, sous peine d'être traité comme un paria. Les moeurs de
+la démocratie ne plaisent pas à tous, mais tous sont forcés de les
+accepter; plusieurs seraient tentés de se faire des habitudes plus
+nobles; de prendre des moeurs moins triviales, et de créer une
+classe supérieure à la classe unique qui existe; il en est qui
+souffrent de serrer la main de leur cordonnier; pour d'autres il
+est pénible de ne pouvoir trouver un laquais qui consente à monter
+derrière leur voiture, n'importe à quel prix [168]; ceux-ci voient
+avec douleur les affaires publiques conduites par des masses peu
+éclairées; ceux-là s'indignent de ce que les emplois politiques
+sont le plus souvent confiés aux hommes médiocres; mais il leur
+faut étouffer ces chagrins et ces passions; ceux qui manifestent
+de pareils sentiments encourent aussitôt la réprobation populaire,
+et il leur faut à tout jamais renoncer au moindre avenir politique
+dans leur pays.
+
+Quand vient le jour des élections, seul chemin pour arriver au
+pouvoir, la voix des masses se fait entendre et brise tous ces
+petits instincts de résistance et d'hostilité contre la puissance
+populaire.
+
+J'ai été surpris de voir un auteur anglais qui a écrit avec talent
+sur les moeurs des États-Unis (Hamilton), tomber dans les erreurs
+que je viens de combattre, et prétendre qu'il n'y a pas plus
+d'égalité pratique aux États-Unis qu'en Angleterre. Entre autres
+arguments à l'appui de son opinion, il rapporte une soirée passée
+par lui dans un salon de New York, où se trouvaient réunies des
+personnes de professions diverses. «Or, dit-il, une dame près de
+laquelle j'étais placé était tout aussi choquée que moi de voir
+dans un salon brillant des femmes d'une condition vulgaire. Cette
+jeune personne, me faisait-elle observer, est certainement jolie,
+mais c'est la fille d'un marchand de tabac; cette autre danse
+bien, mais elle n'a reçu aucune éducation, etc.» M. Hamilton
+conclut de là que les conditions, aux États-Unis, ne sont point
+égales; cependant il aurait pu répondre à la dame qui lui faisait
+de telles observations: «Ces femmes communes et vulgaires sont nos
+égales; car vous êtes ensemble dans le même salon [169].»
+
+L'égalité sociale et politique aux États-Unis ne reçoit d'atteinte
+véritable qu'en ce qui concerne la race noire; mais alors
+l'Américain ne croit pas violer le principe de l'égalité, parce
+qu'il considère le nègre comme appartenant à une race inférieure à
+la sienne; et il faut à ce sujet remarquer que, dans les pays à
+esclaves, où l'inégalité entre les noirs et les blancs est plus
+marquée, l'égalité entre les blancs est peut-être encore plus
+parfaite. Ainsi que je l'ai dit plus haut, la couleur blanche est
+pour eux une noblesse, et ils se traitent les uns les autres avec
+les égards et la distinction qu'apportent entre eux les membres
+d'une classe privilégiée.]
+
+4. De grands troubles se préparaient à New York
+
+Les événements arrivés à New York au mois de juillet 1834 ont
+fourni le texte du chapitre XIII de cet ouvrage, intitulé
+l'Émeute. À côté de la fable dont le fond est entièrement vrai, je
+crois devoir placer le récit exact de tout ce qui s'est passé.
+
+Le principe de l'esclavage a été aboli dans l'État de New York en
+1799; mais les nègres qui ont cessé d'être esclaves ne sont pas
+devenus les égaux des blancs. La couleur des affranchis rappelle
+sans cesse leur origine. Cependant la population noire, qui est en
+possession de la liberté, aspire aussi à l'égalité. C'est là le
+grand sujet de querelle entre les deux races dans le nord des
+États-Unis.
+
+Tant que les nègres affranchis se montrent soumis et respectueux
+envers les blancs, aussi longtemps qu'ils se tiennent vis-à-vis de
+ceux-ci dans une position d'infériorité, ils sont sûrs de trouver
+appui et protection. L'Américain ne voit alors en eux que des
+infortunés que la religion et l'humanité lui commandent de
+secourir. Mais dès qu'ils annoncent des prétentions d'égalité,
+l'orgueil des blancs se révolte, et la pitié qu'inspirait le
+malheur fait place à la haine et au mépris.
+
+Les nègres, étant en très petit nombre dans les États du Nord, se
+soumettent en général sans aucune résistance à toutes les
+exigences de l'orgueil américain. Il ne s'engage point de lutte,
+parce que les opprimés acceptent l'injure et la tyrannie. La
+collision grave dont New York a été le théâtre au mois de juillet
+dernier ne s'explique que par le concours de circonstances tout à
+fait extraordinaires. Il n'existe dans l'État de New York que
+44,870 personnes de couleur sur 1,913,000 blancs, et dans la ville
+même 13,000 personnes de couleur sur 200,000 blancs; ni les nègres
+ni les Américains de New York ne peuvent donc avoir la pensée de
+lutter ensemble; les premiers, parce qu'ils sont trop faibles; les
+seconds, parce qu'ils sont trop forts. À la vérité il existe au
+sein même de la population blanche un parti qui travaille à
+établir l'entière égalité des noirs. Ce parti, composé de
+philanthropes sincères, d'hommes religieux, de méthodistes et de
+presbytériens ardents, attaque avec un zèle infatigable le préjugé
+qui sépare les nègres des blancs. On les appelle les
+abolitionnistes, parce qu'ils essaient d'abolir l'esclavage
+partout où il existe, et amalgamistes, parce qu'au moyen de
+mariages mutuels, ils voudraient parvenir au mélange des deux
+races. Ils ont organisé une société sous le titre de anti-Slavery
+Society (Société contre l'esclavage), et fondé un journal qui
+soutient les doctrines de la société. Ce parti a la force que
+donnent une conviction profonde, un but honnête et des passions
+généreuses, mais il est peu nombreux.
+
+Pendant longtemps les réclamations qu'il éleva en faveur des
+malheureux dont il s'était établi le patron, excitèrent peu
+d'irritation parmi les Américains du parti contraire; mais vers le
+commencement de l'année 1834, elles cessèrent d'être entendues
+avec indifférence.
+
+D'abord on ne peut nier que le contrecoup de l'affranchissement
+des noirs dans les colonies anglaises ne se soit fait sentir en
+Amérique, même au sein des États où les nègres sont libres. On
+conçoit que les gens de couleur, qui n'ont encore conquis que la
+moitié des droits auxquels ils aspirent, aient été fortement émus
+d'une révolution sociale, arrivée près d'eux, et faite au profit
+d'êtres qui leur sont semblables en tous points. Cette impression
+a été ressentie non-seulement par les nègres, mais encore par
+leurs partisans de couleur blanche. Ceux-ci, au lieu de contenir
+l'élan de la population noire, l'ont encouragé, et n'ont pas
+compris que leurs efforts en faveur de la race noire, supportés
+par les Américains quand ils se réduisaient à de vaines paroles,
+exciteraient les passions les plus violentes, dès qu'ils
+prendraient un caractère de réalisation possible. Témoins de ce
+mouvement, qui n'était encore que moral et intellectuel, les
+Américains ont senti la nécessité de l'étouffer à sa naissance; et
+un grand nombre, qui jusqu'alors avaient entendu patiemment les
+théories des abolitionnistes sur l'égalité des noirs, ont passé
+tout à coup de la tolérance à l'hostilité.
+
+Quelques succès des nègres et de leurs partisans sont venus
+envenimer encore cette disposition ennemie.
+
+Les mariages communs sont à coup sûr le meilleur, sinon l'unique
+moyen de fusion entre la race blanche et la race noire. Ils sont
+aussi l'indice le plus manifeste d'égalité; par cette double
+raison, les unions de cette sorte irritent plus que toute autre
+chose la susceptibilité des Américains.
+
+Vers le commencement de l'année 1834, un ministre du culte, le
+révérend docteur Beriah-Green, ayant célébré à Utica le mariage
+d'un nègre avec une jeune fille de couleur blanche, il y eut dans
+la ville une sorte de soulèvement populaire, à la suite duquel le
+révérend fut pendu par effigie sur la voie publique [170].
+
+Peu de temps après, des ministres presbytériens et méthodistes
+marièrent, à New York même, des blancs avec des gens de couleur.
+Cette victoire remportée sur les préjugés encourage les nègres, et
+irrite vivement leurs ennemis.
+
+Le mois de juillet 1834 arrive: les Américains célèbrent
+l'anniversaire de la déclaration de leur indépendance. C'est
+toujours pour eux l'occasion de longs discours sur la liberté et
+sur les droits imprescriptibles de l'homme. Les nègres entendent
+quelque chose de ces déclamations, et leurs partisans ne manquent
+pas, dans cette circonstance, de leur rappeler que les gens de la
+race noire ont une liberté aussi sacrée, et des droits aussi
+inviolables que les hommes blancs.
+
+Le 7 juillet, un Américain, ami des nègres, publie dans un journal
+une lettre où il annonce, qu'en dépit d'un préjugé qu'il méprise,
+il se propose d'épouser une jeune fille de couleur [171].
+
+Le même jour une réunion de gens de couleur se tient dans Chatam
+Chapel, et l'on y prononce des discours dont l'égalité des blancs
+et des nègres, et l'abolition de l'esclavage dans toute l'Union,
+forment le texte. Par un hasard malheureux, les membres de la
+société de musique sacrée, qui avaient coutume de se réunir dans
+le même local, veulent l'occuper à l'instant où l'assemblée
+africaine était en séance. De là naît un conflit fâcheux qui se
+termine promptement, mais ajoute encore à l'irritation des deux
+partis. En même temps, on fait circuler dans le public un pamphlet
+contre l'esclavage; et en tête de ce pamphlet se voit une petite
+gravure représentant un marchand de nègres qui arrache un esclave
+à sa femme et à ses enfants, et le fait marcher devant lui à coups
+de fouet: rien n'est négligé pour exciter l'indignation des nègres
+et le zèle de leurs amis. Une nouvelle réunion dans Chatam-Chapel
+est annoncée pour le surlendemain, 9 juillet; ou doit y plaider la
+cause de la race noire; les blancs partisans des nègres sont
+engagés à s'y rendre.
+
+Alors commence à se manifester un sentiment très-vif d'irritation
+dans l'opinion publique. La presse se montre unanimement hostile
+envers les gens de couleur, et raille amèrement les blancs qui
+méconnaissent leur dignité au point de se commettre dans la
+société de misérables nègres. Les journaux appellent les nègres
+the coloured gentlemen, et les négresses the ladies of colour; ils
+accablent de leurs sarcasmes le blanc philanthrope qui a publié
+son projet de mariage avec une femme de couleur. Tandis que la
+réunion de Chatam-Chapel se prépare, une opposition puissante
+s'organise, et tout annonce qu'à l'occasion de cette assemblée,
+une collision fâcheuse s'engagera. Il est à remarquer qu'au moment
+où ces faits se passaient, la chaleur était excessive à New York.
+Les 9, 10 et 11 juillet ont été, en Amérique, les jours les plus
+chauds de l'année 1834. Les degrés de la température ne sont pas
+étrangers aux mouvements populaires [172].
+
+Au jour marqué (le 9 juillet) une grande foule environne la
+chapelle de Chatam; mais la police, prévoyant une lutte, avait
+défendu la réunion, qui n'a pas lieu. Cependant il se trouvait
+dans cette roule un certain nombre d'individus que l'espoir d'un
+désordre avait seul attirés, et qui ne pouvaient se retirer sans
+avoir rien fait de mal. C'était l'heure du spectacle: on apprend
+en ce moment qu'il y a au théâtre de Bowery un acteur anglais,
+nommé Farren, accusé d'avoir mal parlé du peuple américain. À
+Bowery! À Bowery! crient plusieurs voix; aussitôt la foule se
+porte en masse vers le théâtre qui, un instant après, ne présente
+qu'une scène de trouble et de confusion. Quand cette oeuvre est
+terminée, les perturbateurs se ravisent, et reviennent à la
+première pensée qui les avait mis en mouvement.
+
+Au nombre des plus ardents amis des nègres se trouvait un
+Américain, nommé Arthur Tappan [173].
+
+On savait qu'il admettait dans sa maison des gens de couleur, et
+il avait même osé quelquefois se montrer publiquement dans leur
+compagnie. Une voix fait entendre ces mots: «À la maison d'Arthur
+Tappan!» Et la multitude s'y porte aussitôt; arrivés là, les
+factieux brisent les fenêtres, enfoncent les portes; ne trouvant
+personne dans la maison, ils prennent les meubles, les jettent
+dans la rue et y mettent le feu; la police arrive sur ces
+entrefaites, une lutte s'engage dans laquelle le peuple est tour à
+tour vainqueur et vaincu; à deux heures du matin le combat avait
+cessé, telle fut la journée du 9. Le lendemain la sédition prend
+un caractère encore plus grave. On apprend que le peuple a formé
+le projet de détruire les magasins d'Arthur Tappan, dans Pear-
+Street, et d'attaquer la demeure du révérend docteur Cox, ministre
+presbytérien, attaché aux nègres et à leur cause. En effet, le 10
+au soir, la foule se porte vers l'église du docteur Cox, lance
+contre les fenêtres et les portes des projectiles, et se retire;
+de là elle se rend à la maison du ministre presbytérien; mais le
+docteur Cox et sa famille avaient quitté New York, sur l'avis des
+dangers qui les menaçaient; alors les factieux entreprennent de
+démolir la maison, et ils étaient déjà à l'oeuvre lorsqu'un
+détachement de miliciens, envoyé par l'autorité, arrive: les
+séditieux, retranchés derrière des barricades, faites à l'aide des
+charrettes et tombereaux renversés, essaient de résister; mais,
+après un combat un peu opiniâtre, ils cèdent la place. Le même
+jour, une autre église, appartenant à des gens de couleur et
+située dans le voisinage de Laight-Sireet, avait été l'objet des
+mêmes attaques et des mêmes violences. Les insurgés avaient
+entrepris sa démolition; une grande foule s'était également réunie
+aux environs de la chapelle de Chatam; mais elle s'était dispersée
+tranquillement sur l'assurance donnée par les propriétaires de cet
+édifice, que jamais on n'y admettrait de réunions ayant pour objet
+l'abolition de l'esclavage. À minuit tout était rentré dans
+l'ordre: mais des troubles plus graves étaient annoncés pour le
+lendemain, 11 juillet.
+
+Il paraît bien constant que si, pendant la journée du 10 et le 11
+au matin, l'autorité, eût pris des mesures énergiques, le
+mouvement séditieux qui se manifestait n'aurait point eu de suite.
+Il suffisait d'ordonner à la milice de repousser la force et de
+faire usage contre les insurgés de toutes ses armes, sans aucune
+exception.
+
+Un journal, qui paraissait être en ce moment l'organe du parti de
+l'ordre, écrivait le 10 au soir:
+
+«Il est nécessaire qu'un tel état de choses cesse. On ne saurait
+tolérer qu'une société policée comme la nôtre soit chaque nuit
+troublée par des rassemblements illégaux et séditieux, quelle que
+soit d'ailleurs la cause qui les provoque. Si l'autorité civile,
+est impuissante pour réprimer de pareils excès, il faut recourir à
+la force militaire; et si la force armée est mise en réquisition,
+il faut qu'elle agisse. Le vain simulacre de soldats en parade,
+qui se montrent sans rien faire, ne sert qu'à aggraver le mal.
+Nous le déclarons donc sans hésiter si la nécessité exige qu'on
+requière la force militaire, et que, sur les sommations de
+l'autorité civile, la populace ne se disperse pas à l'instant
+même, il faut tirer sur elle (they should be fired upon) [174].»
+
+Cependant le parti de ceux qui réclamaient l'emploi de ces moyens
+énergiques de répression n'était pas le plus fort ni le plus
+nombreux. S'il s'était agi d'un mouvement purement politique, on
+aurait vu aussitôt la majorité s'armer de toute sa puissance pour
+écraser les attaques ou les résistances de la minorité. Mais, dans
+cette circonstance, les habitants de New York étaient partagés
+entre deux impressions contraires. Des habitudes régulières, des
+idées de légalité et des besoins de paix leur faisaient sentir la
+nécessité d'arrêter la sédition. Et cependant le sort des victimes
+n'excitait pas leur intérêt. À vrai dire, la majorité s'associait
+du fond de l'âme aux violences du petit nombre; et cependant par
+respect pour les principes, par amour de l'ordre et aussi par
+pudeur, elle était forcée de les combattre. Cette situation
+étrange explique la mollesse des mesures prises par l'autorité
+civile contre l'insurrection.
+
+Dès la matinée du 11 de nombreux corps de miliciens furent mis en
+mouvement; mais on savait qu'ils n'avaient point reçu l'ordre de
+faire feu sur le peuple, en cas de nouvelle émeute. Ce n'est pas,
+comme on l'a dit, l'absence du gouverneur qui rendait impossible
+l'emploi des armes à feu contre les rebelles. Le maire de New York
+avait le droit de prescrire cette mesure: c'est un point
+incontestable; mais il ne crut pas devoir le faire.
+
+Les premières violences des insurgés se portèrent sur les magasins
+d'Arthur Tappan. Ils lancèrent des volées de pierres dans les
+vitres de la maison, et se disposaient à des voies de fait plus
+graves, lorsque l'arrivée des miliciens leur fit prendre la fuite.
+Le soir, vers neuf heures, l'église du docteur Cox, qui la veille
+avait été attaquée, est assaillie de nouveau par une multitude
+furieuse; mille projectiles sont lancés contre ses murs; les
+hommes de la police arrivent, mais ils sont repoussés par le
+peuple. Dans le même moment, un autre rassemblement d'insurgés se
+livre ailleurs à des violences plus criminelles et plus impies;
+dans Spring-Street, l'église du révérend docteur Ludlow, que son
+dévouement à la cause des nègres recommandait à la haine des
+factieux, est envahie; les fenêtres sont brisées, les portes
+enfoncées, les murs démolis; les ruines et les décombres de
+l'édifice religieux servent à faire des barricades derrière
+lesquelles les rebelles se retranchent; un combat grave s'engage
+entre le peuple et la milice; on sonne le tocsin, l'alarme est
+dans toute la cité: après plusieurs alternatives de succès et de
+revers, la victoire reste aux miliciens. Les insurgés se retirent,
+mais c'est pour aller tenter ailleurs d'autres oeuvres de
+destruction: ils se rendent au domicile du révérend docteur
+Ludlow, brisent les portes et les fenêtres de sa maison, entrent
+et se livrent à toutes sortes de violences. Au même instant
+l'église appartenant aux noirs, et située dans Centre-Street,
+était livrée à la fureur populaire. On avait répandu le bruit que,
+peu de jours auparavant, le ministre de cette église, le révérend
+Peter Williams, aussi recommandable par ses vertus que par son
+caractère religieux, avait marié un homme de couleur à une femme
+blanche [175]; dès lors l'exaspération de la multitude était arrivée
+à son comble. Les portes et les fenêtres sont arrachées, brisées,
+démolies, aux applaudissements des spectateurs; tout ce qui se
+trouve dans l'intérieur de l'église est saisi et jeté dans la rue.
+Bientôt les maisons adjacentes et occupées par des gens de couleur
+sont attaquées; on en brise les fenêtres, on en force les portes,
+on en démolit les murs; les meubles sont saccagés, pillés, brûlés;
+dans plusieurs quartiers de la ville, les mêmes actes de violences
+se reproduisent.
+
+D'autres églises sont profanées; tout ce qui appartient aux gens
+de couleur est frappé d'anathème. Leurs personnes ne sont pas plus
+respectées que leurs propriétés: partout où un homme de couleur
+paraît, il est aussitôt assailli. Cependant comme tous étaient
+frappés de terreur, tous se cachaient. Alors la populace,
+ingénieuse dans sa stupide fureur, exige de tous les habitants
+qu'ils illuminent leurs maisons. Ceux-ci sont donc forcés de se
+montrer. Obéissant à l'injonction du peuple, une négresse paraît à
+sa fenêtre, afin d'éclairer sa demeure. Alors une grêle de pierres
+tombe sur elle. Plusieurs familles de couleur, craignant le même
+sort, n'illuminent pas; mais le peuple en conclut qu'il y a là des
+nègres: il attaque les maisons et les démolit [176].
+
+Il est juste de le dire, en présence de ce vandalisme impie,
+l'immense majorité des Américains, et ceux même qui la veille
+sympathisaient avec les destructeurs, furent saisis de dégoût et
+d'horreur. Tous ceux qui dans la cité ont des intérêts à conserver
+éprouvèrent un sentiment d'effroi. Il se fit dans l'esprit public
+une réaction générale, non en faveur des nègres, mais contre leurs
+oppresseurs. Chacun comprit le danger de laisser plus longtemps
+maîtresse de la ville une populace factieuse et sacrilège. On
+savait que les insurgés se proposaient de continuer le jour
+suivant leurs actes de violence et de détruire de fond en comble
+les églises et les écoles publiques des noirs. Le maire de la
+ville donna les ordres les plus rigoureux à la milice. La presse
+fit entendre aux rebelles un langage impitoyable: «Que ceux qui
+montreront le moindre penchant à la sédition soient tués comme des
+chiens.» disait un journal le 11 juillet (the Evening-Post). La
+milice marcha pleine d'ardeur contre les insurgés. Aussitôt la
+sédition fut vaincue pour ne plus relever sa tête. Le jour
+suivant, le maire de la ville rendit compte de ses actes au
+conseil de la cité. Il avoua que, jusqu'au dernier jour de
+l'émeute, il avait jugé suffisants pour la réprimer des moyens que
+l'événement avait fait reconnaître inefficaces; cet aveu naïf
+d'une erreur dont les conséquences avaient été si déplorables,
+parut tout à fait satisfaisant. Le maire n'avait fait que suivre
+les mouvements de l'opinion publique. Quand la sédition éclata, on
+se plaisait à penser que des mesures rigoureuses ne seraient point
+indispensables pour la combattre; elle n'atteignait que des gens
+de couleur. On conserva cette espérance le plus longtemps
+possible. Tous ont su gré aux magistrats d'avoir partagé
+l'illusion commune.
+
+La lutte étant terminée, chacun des partis s'efforça d'en éluder
+la responsabilité. La majorité de la population s'était levée pour
+comprimer les factieux: à l'instant où la sédition prit un
+caractère alarmant pour la cité, le plus grand nombre s'efforça de
+mettre l'insurrection et ses conséquences morales à la charge des
+victimes. Les insurgés étaient sans doute coupables de s'être
+placés au-dessus des lois; mais les nègres et leurs partisans ne
+les avaient-ils pas provoqués? Un journal poussa l'égarement de la
+passion jusqu'à demander qu'on mît en accusation, comme coupables
+d'attentat à la paix publique, MM. Tappan et le docteur Cox, dont
+l'insurrection avait causé la ruine.
+
+Ceux qui n'étaient pas aussi sévères envers les partisans de la
+race noire, étaient au moins très indulgents pour ses ennemis. La
+presse vint seconder admirablement ces dispositions et fournir des
+arguments à ceux qui n'avaient que des passions.
+
+La véritable cause de l'hostilité contre les nègres est, comme je
+l'ai dit plus haut, l'orgueil des blancs blessés par les
+prétentions d'égalité que montrent les gens de couleur. Or, un
+sentiment d'orgueil ne justifie pas la haine et la vengeance. Les
+Américains n'étaient point fondés à dire: Nous avons laissé
+frapper les nègres dans nos cités, nous avons souffert qu'on
+renversât leurs demeures privées, qu'on profanât et qu'on abattît
+leurs temples sacrés, parce qu'ils avaient eu l'audace de vouloir
+s'égaler à nous. Ce langage, qui eût été celui de la vérité, eût
+annoncé trop de cynisme.
+
+-- Voici comment la presse a tiré d'embarras les Américains:
+
+«Les partisans des nègres, a-t-elle dit, qui veulent que les gens
+de couleur soient les égaux des blancs, demandent l'abolition de
+l'esclavage dans toute l'Union; or, c'est demander une chose
+contraire à la constitution des États-Unis; en effet, cette
+constitution garantit aux États à esclaves la conservation de
+l'esclavage tant qu'il leur plaira de le garder: le Nord et le Sud
+ont des intérêts distincts. Ceux du Sud reposent sur l'esclavage.
+Si le Nord travaille à détruire l'esclavage dans le Sud, il fait
+une chose hostile et contraire à l'Union des États entre eux. Il
+faut donc être un ennemi de l'Union pour être partisan de
+l'affranchissement des nègres.»
+
+La conséquence naturelle de ce raisonnement est que tout bon
+citoyen doit, aux États-Unis, protéger la servitude des noirs, et
+que les véritables ennemis du pays sont ceux qui la combattent.
+Les factieux, qui se livrèrent pendant trois jours aux violences
+les plus iniques et les plus impies, étaient au fond animés d'un
+bon sentiment, tandis que ceux qui, par leur philanthropie pour
+une race malheureuse, avaient excité la juste indignation des
+blancs, étaient traîtres à la patrie. Telles sont les conséquences
+d'un sophisme.
+
+Sans doute les États du Sud peuvent seuls abolir chez eux
+l'esclavage; mais depuis quand les Américains du Nord ont-ils
+perdu le droit de signaler le vice d'une loi mauvaise? Ils ont
+détruit l'esclavage dans leur sein; et il leur serait interdit de
+désirer sa destruction dans une contrée voisine! Ce n'est pas une
+loi qu'ils font, c'est un voeu qu'ils expriment; si ce voeu est
+criminel, que devient le droit de discussion, la liberté de penser
+et d'écrire? Ce droit cessera-t-il parce qu'on s'en servira pour
+attaquer la plus monstrueuse des institutions? Les Américains
+permettent au plus vil pamphlétaire d'écrire publiquement que leur
+président est un misérable, un escroc, un assassin; et un homme
+honorable, plein d'une profonde conviction, ne pourra dire à ses
+concitoyens qu'il est triste de voir toute une race d'hommes vouée
+à la servitude; que la nature se révolte en voyant l'enfant
+arraché au sein de sa mère, l'époux séparé de l'épouse, l'homme
+frappé et déchiré par l'homme, et tout cela au nom des lois!!
+Enfin, parce qu'il y a encore des esclaves dans le Sud, faut-il
+écraser sans pitié ce nègre affranchi, qui, dans le Nord, aspire
+aux droits de l'homme libre?
+
+-- Le 12 juillet, le lendemain de l'insurrection, la société anti-
+slavery publia la déclaration suivante:
+
+1º Nous désavouons toute intention d'encourager ou d'exciter les
+mariages entre les blancs et les personnes de couleur;
+
+2º Nous désavouons et désapprouvons entièrement le langage d'un
+pamphlet qu'on a fait récemment circuler dans la ville, et dont la
+tendance serait d'exciter à la désobéissance aux lois;
+
+3º Notre principe est qu'il faut obéir aux lois les plus dures
+tant qu'on n'est pas parvenu à en obtenir la réformation par des
+moyens paisibles;
+
+4º Nous désavouons, comme nous l'avons déjà fait, toute intention
+de dissoudre l'Union, de violer la constitution et les lois du
+pays, ou de solliciter du congrès aucun acte excédant ses pouvoirs
+constitutionnels, tel que serait celui par lequel il abolirait
+l'esclavage dans tous les États de l'Union [177].
+
+Tout cela prouve qu'aux États-Unis il y a, sous l'empire de la
+souveraineté populaire, une majorité dont les mouvements sont
+irrésistibles, et qui écrase, broie, anéantit tout ce qui
+contrarie sa puissance et gêne ses passions.
+
+Les événements qui viennent d'être racontés trouvèrent, quelques
+jours après, un triste écho dans la ville de Philadelphie. Le 11
+août 1834, sans aucune cause ni prétexte, les blancs attaquèrent
+les nègres; une lutte très vive s'engagea et dura une demi-
+journée; l'autorité et ses agents déployèrent une grande énergie
+contre la sédition qui fut vaincue; mais elle jeta le
+découragement dans la population noire. Le surlendemain on lisait
+dans un journal: «Durant les deux derniers jours qui viennent de
+s'écouler, les bateaux à vapeur qui vont de Philadelphie au New
+Jersey n'ont cessé de porter une grande quantité de gens de
+couleur qui, craignant pour leur existence dans cette ville, se
+déterminent à chercher ailleurs un refuge. On voit sur les côtes
+du New Jersey des tentes où les nègres trouvent un abri
+temporaire, en attendant qu'ils puissent louer leurs services dans
+un lieu où leur vie et leur liberté soient assurées [178].»
+
+Ainsi, les nègres que le Nord affranchit sont refoulés par la
+tyrannie dans les États du Sud, et ne trouvent d'asile qu'au sein
+de l'esclavage.]
+
+
+
+ [1] Quelques personnes m'ont paru regretter que j'aie
+exposé, dans l'avant-propos, un fait dont la révélation affaiblit,
+disent-elles, l'intérêt du roman. Voici le motif qui m'a fait
+agir :
+ L'odieux préjugé que j'ai pris pour sujet principal de mon
+livre est si extraordinaire et tellement étranger à nos moeurs,
+qu'il m'a semblé qu'on croirait difficilement en France à sa
+réalité, si je me bornais à l'exposer dans le texte d'un ouvrage
+auquel l'imagination a eu quelque part. Ne serait-on pas
+enclin à regarder les développements que je présente comme
+les accessoires d'une fiction arrangée selon mon bon plaisir ?
+- Bien résolu d'offrir à mes lecteurs un tableau fidèle et
+sincère, j'ai dû les prévenir de la vérité de mes peintures, et
+leur montrer d'abord, dans toute sa nudité le préjugé que
+j'allais décrire, et dont je ferais ressortir les tristes
+conséquences sans les exagérer. Malgré cette précaution, plus
+d'une personne m'a demandé si l'antipathie des Américains
+contre les gens de couleur était vraiment portée au degré de
+violence que j'indique dans mon livre ; ceux qui m'ont adressé
+cette question m'ont prouvé combien est utile la notion que je
+donne dans l'avant-propos.
+ (Note de la seconde édition.)
+ [2] Au mois de janvier 1832, un Français, créole de Saint-
+Domingue, dont le teint est un peu rembruni, se trouvant à
+New York, alla au théâtre où il se plaça parmi les blancs. Le
+public américain, l'ayant pris pour un homme de couleur, lui
+intima l'ordre de se retirer, et, sur son refus, l'expulsa de la
+salle avec violence. Je tiens ce fait de celui même auquel la
+mésaventure est arrivée.
+ [3] Les luttes sanglantes survenues récemment aux États-
+Unis entre les amis et les adversaires de l'esclavage donnent à
+certains passages de ce livre un caractère presque
+prophétique. (Note de la troisième édition.)
+ [4] Note du copiste : Pour faciliter la consultation de
+l'ouvrage, les notes qui, dans l'édition imprimée, étaient
+regroupées en fin de volume, sont placées in situ dans cette
+version numérisée.
+ [5] Note de l'auteur. Les migrations d'Europe en
+Amérique prennent chaque année un nouvel accroissement ;
+dans les trois mois de mai, juin et juillet 1834, Baltimore a
+reçu 4,209 émigrants presque tous Allemands ; New York en a
+vu débarquer 35,000 depuis le commencement de la belle
+saison jusqu'en août de la même année ; à Québec, 19
+vaisseaux sont arrivés dans l'espace de deux jours, avec 2,194
+Irlandais ; enfin l'on évalue à 100,000 le nombre des
+Européens qui, durant l'année 1854, auront traversé
+l'Atlantique pour aller s'établir dans le Nouveau Monde. (V. les
+journaux américains et anglais d'août et septembre 1834.)
+ [6] Note de l'auteur. Le Détroit. Rivière qui porte les eaux
+du lac, Huron et du lac Saint-Clair dans le lac Érié.
+ [7] Note de l'auteur. Le trait le plus frappant dans les
+femmes d'Amérique, c'est leur supériorité sur les hommes du
+même pays.
+ L'Américain, dès l'âge le plus tendre, est livré aux
+affaires : à peine sait-il lire et écrire qu'il devient
+commerçant ; le premier son qui frappe son oreille est celui de
+l'argent ; la première voix qu'il entend, c'est celle de l'intérêt ;
+il respire en naissant une atmosphère industrielle, et toutes
+ses premières impressions lui persuadent que la vie des
+affaires est la seule qui convienne à l'homme.
+ Le sort de la jeune fille n'est point le même ; son
+éducation morale dure jusqu'au jour où elle se marie. Elle
+acquiert des connaissances en histoire, en littérature ; elle
+apprend, en général, une langue étrangère (ordinairement le
+français) ; elle sait un peu de musique. Sa vie est intellectuelle.
+ Ce jeune homme et cette jeune fille si dissemblables
+s'unissent un jour par le mariage. Le premier, suivant le cours
+de ses habitudes, passe son temps à la banque ou dans son
+magasin ; la seconde, qui tombe dans l'isolement le jour où
+elle prend un époux, compare la vie réelle qui lui est échue à
+l'existence qu'elle avait rêvée. Comme rien dans ce monde
+nouveau qui s'offre à elle ne parle à son coeur, elle se nourrit
+de chimères, et lit des romans. Ayant peu de bonheur, elle est
+très religieuse, et lit des sermons. Quand elle a des enfants, elle
+vit près d'eux, les soigne et les caresse. Ainsi se passent ses
+jours. Le soir, l'Américain rentre chez lui, soucieux, inquiet,
+accablé de fatigue ; il apporte à sa femme le fruit de son
+travail, et rêve déjà aux spéculations du lendemain. Il
+demande le dîner, et ne profère plus une seule parole ; sa
+femme ne sait rien des affaires qui le préoccupent ; en
+présence de son mari, elle ne cesse pas d'être isolée. L'aspect
+de sa femme et de ses enfants n'arrache point l'Américain au
+monde positif, et il est si rare qu'il leur donne une marque de
+tendresse et d'affection, qu'on donne un sobriquet aux
+ménages dans lesquels le mari, après une absence, embrasse
+sa femme et ses enfants ; on les appelle the kissing families.
+Aux yeux de l'Américain, la femme n'est pas une compagne,
+c'est une associée qui l'aide à dépenser, pour son bien-être et
+son confort, l'argent gagné par lui dans le commerce.
+ La vie sédentaire et retirée des femmes, aux États-Unis,
+explique, avec les rigueurs du climat, la faiblesse de leur
+complexion ; elles ne sortent point du logis, ne prennent
+aucun exercice, vivent d'une nourriture légère ; presque toutes
+ont un grand nombre d'enfants ; il ne faut pas s'étonner si
+elles vieillissent si vite et meurent si jeunes.
+ Telle est cette vie de contraste, agitée, aventureuse,
+presque fébrile pour l'homme, triste et monotone pour la
+femme ; elle s'écoule ainsi uniforme jusqu'au jour où le mari
+annonce à sa femme qu'ils ont fait banqueroute ; alors il faut
+partir, et l'on va recommencer ailleurs la même existence.
+ Toute famille américaine contient donc deux mondes
+distincts : l'un, tout matériel ; l'autre, tout moral. Quelle que
+soit l'intimité du lien qui unit les époux, on voit toujours entre
+eux la barrière qui sépare le corps de l'âme, la matière de
+l'intelligence.
+ [8] Note de l'auteur. Destruction cruelle et prématurée...
+ Aux États-Unis, on ne saurait calculer le nombre des
+jeunes femmes qui sont atteintes et périssent victimes de la
+phthisie pulmonaire.
+ [9] Note de l'auteur. Pour être innocente...
+ « Un enfant sans innocence est une fleur sans parfum. »
+(Chateaubriand, Mélanges litt.)
+ [10] Note de l'auteur. C'est elle qui fixe son choix...
+ Il est rare que ses parents la contrarient sur ce point ; s'ils
+font une objection, la jeune fille en triomphe d'ordinaire par
+un peu de constance. La société blâmerait un père qui
+résisterait longtemps au voeu de ses enfants. Ce n'est pas que,
+dans ce pays de liberté, l'autorité paternelle soit désarmée ; la
+loi donne aux parents le droit d'exhérédation dans toute son
+étendue ; mais ils n'en font pas usage dans cette circonstance,
+parce que les moeurs, toujours plus puissantes que les lois,
+protègent la liberté dans le mariage.
+ [11] Note de l'auteur. En naissant, de grandes richesses...
+ Il se rencontre bien par accident quelques jeunes gens
+que le hasard d'une fortune héréditaire et d'une éducation
+polie rend propres aux intrigues de société et aux galanteries ;
+mais ils sont en trop petit nombre pour nuire, et, s'ils font
+seulement signe de troubler la paix d'un ménage, ils trouvent
+le monde américain ligué tout entier contre eux pour les
+combattre et pour écraser l'ennemi commun. Ceci explique
+pourquoi les Américains célibataires, qui ont de la fortune et
+des loisirs, ne restent point aux États-Unis et viennent vivre en
+Europe, où ils trouvent des hommes intellectuels et des
+femmes corrompues.
+ [12] Note de l'auteur. Point de différence de rang...
+ Aussi, quiconque séduit une jeune fille contracte, par le
+fait même, l'obligation de l'épouser ; s'il ne le faisait pas, il
+encourrait la réprobation du monde et serait repoussé de
+toutes les sociétés.
+ Qu'en Angleterre un jeune homme appartenant à
+l'aristocratie séduise une jeune fille de la classe moyenne, son
+aventure fait peu de scandale : et le grand monde où il vit lui
+pardonne aisément le dommage qu'il a causé dans des rangs
+inférieurs. Il n'en peut être ainsi dans une société où les
+conditions sont égales et où les rangs ne sont point marqués.
+ [13] Note de l'auteur. Ne jamais parler des choses qu'il ne
+savait pas.
+ V. la note relative à la sociabilité des Américains.
+ [14] Note de l'auteur. Il détestait les Anglais.
+ Dire que les Américains haïssent les Anglais, c'est rendre
+imparfaitement leurs sentiments. Les habitants des États-
+Unis furent soumis à la domination anglaise, et au souvenir de
+leur indépendance conquise se mêle celui des guerres dont elle
+a été le prix. Ces luttes rappellent des temps d'une inimitié
+profonde contre les Anglais.
+ La civilisation avancée de l'Angleterre inspire aussi des
+sentiments de jalousie très prononcés à tous les Américains.
+Cependant, lorsque la pensée d'une rivalité sort un instant de
+leur esprit, on les voit fiers de descendre d'une nation aussi
+grande que l'Angleterre ; et l'on retrouve dans leur âme ce
+sentiment de piété filiale qui rattache les colonies à la mère
+patrie, longtemps après qu'elles sont devenues libres.
+ Le souvenir des anciennes querelles s'efface chaque jour ;
+mais la jalousie s'accroît. La prospérité matérielle des États-
+Unis a pris un essor merveilleux, que l'Angleterre regarde d'un
+oeil inquiet : et l'Amérique ne peut se dissimuler, malgré la
+rapidité de ses progrès, qu'elle est encore inférieure à
+l'Angleterre. Ce sentiment des deux peuples n'a rien que de
+légitime dans son principe ; mais l'orgueil national, que la
+presse de Londres comme celle de New York excite à l'envi,
+vient envenimer cette disposition.
+ Les journaux anglais sont pleins de mépris pour les États-
+Unis qu'ils représentent comme un pays entièrement sauvage.
+« Comparez donc, dit un magazine anglais publié à Londres,
+la moralité de l'Angleterre et de l'Amérique, comme si aucun
+parallèle pouvait s'établir entre un pays surchargé de
+population, où six millions d'individus sont de race
+commerçante et manufacturière, et dans lequel les yeux sont
+assaillis d'objets qui invitent au larcin ; et l'Amérique où il n'y
+a rien à voler, si ce n'est de l'herbe et de l'eau ; où la terre est
+la seule chose sur laquelle on puisse vivre ; où il faut que
+chacun soit son propre tailleur, charpentier, etc. ; où tout le
+savoir-faire de la vie consiste à planter du maïs et des
+pommes-de-terre, et où l'excès du luxe est d'en faire un
+pudding ; où la vue d'un miroir est chose si rare qu'elle met en
+mouvement la population d'une province, etc. » Suivent
+beaucoup d'autres observations du même genre. (V. Daily
+commercial gazette, Boston, 28 septembre 1831.) Tous les
+jours on lit de semblables invectives dans les feuilles
+anglaises ; l'irritation qu'elles excitent dans l'esprit des
+Américains est assez naturelle, et leur ressentiment est en
+proportion exacte de l'injustice des Anglais à leur égard.
+ Une autre cause amène encore un effet semblable. Les
+Anglais qui voyagent en Amérique y sont parfaitement
+accueillis pour trois raisons : la première est que les
+Américains sont naturellement hospitaliers pour des étrangers
+qui parlent leur langue ; 2º quoique jaloux de l'Angleterre, ils
+éprouvent un véritable plaisir à recevoir individuellement
+chaque Anglais qui vient les visiter, et dans lequel ils ne voient
+plus qu'un membre de la nation dont ils sont descendus ; 3º
+enfin ils désirent être jugés favorablement, eux et leur pays,
+par les Anglais, précisément parce qu'ils sont leurs rivaux ; ils
+s'efforcent donc d'être polis, pour leur prouver que l'Amérique
+n'est pas sauvage ; et comme ils croient de très bonne foi avoir
+dans leur pays de fort belles choses à montrer, ils se mettent
+en devoir d'étaler aux yeux de l'insulaire britannique toutes les
+richesses morales et matérielles des États-Unis.
+ Cependant, plein de ses préjugés nationaux et pouvant
+d'ailleurs, sans partialité, trouver l'Amérique inférieure à son
+pays, l'Anglais, de retour dans sa patrie, écrit son voyage
+transatlantique, lequel n'est autre qu'une satire continue en
+un ou deux volumes ; quelquefois il ne respecte pas même les
+noms propres, et livre à la risée de ses concitoyens les dignes
+étrangers dont il a reçu l'hospitalité. Les plus réservés dans
+leur style sont encore injustes et blessants. L'ouvrage publié en
+Angleterre arrive bientôt aux États-Unis, où son apparition
+est un coup de foudre pour les vanités américaines.
+ La rivalité, qui existe entre les Américains et les Anglais
+n'est pas seulement industrielle et commerciale. Ces deux
+peuples ont une langue qui leur est commune, et chacun a la
+prétention de la mieux parler que l'autre. Je crois que tous les
+deux ont raison. En Angleterre, la classe supérieure possède
+une délicatesse de langage qui est inconnue en Amérique, si ce
+n'est dans un petit nombre de salons qui font tout-à-fait
+exception ; et aux États-Unis, où il n'existe ni classe
+supérieure ni basse classe, la population entière parle l'anglais
+moins bien, il est vrai, que l'aristocratie d'Angleterre, mais
+aussi bien que la classe moyenne, et infiniment mieux que la
+classe inférieure de ce pays.
+ [15] Note de l'auteur. Où tout le monde a des esclaves.
+ Les états où l'esclavage existe encore sont le Maryland, la
+Virginie, les deux Carolines, la Géorgie, Alabama, Mississipi,
+Tennessee, Kentucky, New Jersey, Delaware, Missouri, la
+Louisiane, les territoires d'Arkansas et de la Floride, et le
+district de Colombie. V. du reste les tableaux statistiques qui
+suivent l'appendice sur la condition sociale et politique des
+esclaves.
+ [16] * « De la société biblique. »
+ Il existe aux États-Unis une multitude d'associations
+religieuses dont l'objet principal est de répandre la Bible. On
+en compte à New York seul plus de dix ; l'une sous le titre
+d'American Bible Society, l'autre, sous celui d'American
+Tract Society, etc. En 1850, cette dernière société a distribué
+242,183 Bibles (a).
+ C'est en répandant la Bible que les protestants, et
+notamment les presbytériens qui sont les plus zélés de tous,
+espèrent christianiser et civiliser le monde. Cependant ce livre
+n'est point à la portée de toutes les intelligences, il renferme
+plus d'un passage obscur et propre à recevoir des
+interprétations diverses. Comme j'exprimais cette pensée en
+demandant quel était l'inconvénient d'épurer le texte des
+Bibles remises entre les mains du peuple, un presbytérien me
+répondit avec un accent plein de conviction : « La Bible est un
+livre sacré qui vient de Dieu ; il est bon tout entier ; le peuple
+sait de quelle source divine il provient, et il a foi en lui. Tout
+extrait de la Bible serait l'oeuvre de l'homme et ne mériterait
+aucune confiance ; on ne doit rien retrancher à la parole de
+Dieu. »
+ (a)V. Daily national Intelligencer, 19 mai 1831.
+ [17] Note de l'auteur. « Société de tempérance. »
+ Une association se forma à Boston en 1813, sous le nom de
+Société du Massachusetts pour la suppression de
+l'intempérance, son objet était de diminuer l'usage, si
+commun aux États-Unis, des liqueurs fortes. D'abord ses
+efforts furent peu efficaces ; cependant l'association s'étendit
+chaque jour davantage ; en 1826 la société américaine de
+tempérance fut organisée ; de cette époque datent des
+réformes salutaires dans les moeurs des Américains. Le
+sixième rapport de la société de tempérance établit que,
+depuis 1826, plus de deux mille personnes ont cessé de
+fabriquer des liqueurs fortes, et que plus de six mille ont
+discontinué d'en vendre, qu'il y a sept cents vaisseaux
+américains sur lesquels on n'en fait plus usage, et que plus de
+cinq mille personnes adonnées à l'ivrognerie sont devenues
+sobres.
+ V. American almanach, 1834, p. 89.
+ [18] Note de l'auteur. « La société de colonisation. »
+ Fondée à Washington en 1816, par les soins du révérend
+Robert Finley du New Jersey, dans le but de coloniser les gens
+de couleur devenus libres. V. à ce sujet l'appendice à la fin de
+ce volume.
+ [19] Note de l'auteur. « Antimaçon. »
+ Ce mot indique qu'il existe aux États-Unis des maçons,
+c'est-à-dire des sociétés de franc-maçonnerie. Dans un pays de
+liberté universelle et illimitée, ces sociétés ne peuvent être ni
+utiles aux citoyens pour la conquête ou la conservation de
+leurs droits, ni dangereuses pour le gouvernement, contre
+lequel on a mille moyens d'attaques légaux et patents. Aussi
+jusqu'à présent la maçonnerie n'est-elle le symbole d'aucun
+parti politique. Le général Jackson, président des États-Unis
+et représentant du parti républicain, est franc-maçon, de
+même que M. Clay, son antagoniste aux dernières élections,
+dont les opinions sont considérées comme moins
+démocratiques.
+ La création d'une franc-maçonnerie aux États-Unis ne
+s'explique guère que par le penchant qu'ont les Américains à
+imiter l'Europe dans tout ce qui est compatible avec la nature
+de leur gouvernement ; les rapports de philanthropie et de
+fraternité qui s'établissent entre tous les membres de la franc-
+maçonnerie, ont pu cependant inspirer aux Américains le
+désir de voir cette institution transportée chez eux.
+ Quoi qu'il en soit, ils y attachent eux-mêmes peu
+d'importance : « Il n'y a qu'une chose plus absurde que les
+maçons me disait un homme fort spirituel de Boston, ce sont
+les anti-maçons. »
+ Cependant, vers l'année 1827, un événement déplorable
+est venu provoquer l'attention publique sur la franc-
+maçonnerie, et a rendu moins indifférente dans l'opinion la
+participation à cette société. Un nommé Morgan, de l'État de
+New York, affilié aux francs-maçons, se sépara d'eux
+subitement et devint antimaçon ; il paraît même qu'il
+annonça l'intention de divulguer les statuts et les secrets de
+l'association ; quelques, jours après il disparut de son
+domicile, et, pendant un certain temps, on ignora ce qu'il était
+devenu ; mais bientôt après on trouva son cadavre flottant sur
+le lac Erié, où tout porte à penser que des meurtriers l'avaient
+précipité. Des poursuites judiciaires furent commencées, des
+indices recueillis ; mais les témoins, dont on aurait pu tirer
+quelques lumières, étaient frappés d'une telle terreur, qu'ils ne
+voulurent rien dire à la charge des inculpés.
+ Cette affaire a été, pour le parti antimaçonique, un signal
+de recrudescence. Beaucoup de personnes désintéressées ont
+de très bonne foi repoussé une association qui avait été la
+cause ou tout au moins l'occasion d'un odieux forfait. D'autres
+se sont empressées d'exploiter au profit de leur ambition
+particulière ce mouvement des esprits, et ont tâché
+d'organiser le parti anti-maçonnique, dans un intérêt
+apparent de morale, et en réalité dans le but unique de se
+placer à la tête d'une opinion. Dans un pays où il n'existe point
+de partis politiques, les ambitions ont une peine infinie à se
+produire ; à la place d'intérêts réels, elles sont obligées d'en
+créer de factices ; alors un fait, une idée, sont des accidents
+heureux dont elles s'emparent ; c'est un costume pour jouer
+leur rôle.
+ Toutes les questions politiques relatives à l'existence et à
+la nature des partis aux États-Unis sont traitées dans
+l'ouvrage que va publier M. de Tocqueville sur la démocratie
+en Amérique. (V. tome II, chap. 2.)
+ [20] Note de l'auteur. Austérité des puritains de la
+Nouvelle-Angleterre.
+ Cette austérité ne se montre pas seulement dans les
+moeurs ; on la voit également paraître dans les lois : l'ivresse,
+les jeux de hasard, la fornication, le blasphème,
+l'inobservation du dimanche, sont, dans le Massachusetts, des
+délits passibles d'un emprisonnement ou d'une amende. Le
+puritanisme dominant dans la Nouvelle-Angleterre exerce
+encore son influence sur presque tous les États de l'Union ;
+c'est ainsi que le code pénal de l'Ohio punit de
+l'emprisonnement les rapports entre hommes et femmes non
+mariés. J'ai vu à Cincinnati des individus condamnés pour ce
+délit, et renfermés dans un cachot infect, où l'air extérieur ne
+pénètre jamais.
+ À New York, tous les jeux de hasard, tels que les cartes,
+les dés, le billard, sont défendus dans tous les lieux publics,
+auberges, tavernes, paquebots, etc., sous peine de 10 dollars
+d'amende (53 fr.) contre les aubergistes et les maîtres de
+paquebots. Toute personne qui gagne une somme d'argent à
+un jeu de hasard est passible d'une amende quintuple de la
+somme gagnée ; quiconque perd ou gagne, en jouant ou en
+pariant, une somme de 25 dollars (132 fr.), est déclaré
+coupable d'un délit (misdemeanor), et passible d'une amende
+qui ne peut être moindre du quintuple de la somme gagnée ou
+perdue (a). La loi du même État punit les jurements et les
+blasphèmes (b) ; elle défend la vente de liqueurs fortes dans le
+voisinage d'une assemblée religieuse, à moins que ce ne soit à
+une distance de deux milles au moins (c). Les lois de la
+Pennsylvanie contiennent des dispositions analogues (d) ; elles
+portent tantôt l'amende, tantôt l'emprisonnement contre
+l'ivresse, et privent de leur patente les aubergistes chez
+lesquels l'infraction a eu lieu. Lorsqu'un individu est connu
+pour un ivrogne d'habitude, on lui nomme un curateur ou
+conseil judiciaire, comme s'il était en démence, et quiconque,
+aubergiste, distillateur ou épicier, lui vend des liqueurs fortes
+ou du vin, est passible d'une amende de 10 dollars (53 fr.) (e).
+ (a)V. Statuts révisés de l'État de New York, t. 1er, 1re
+partie, titre 8, chap. 20, art. 2 et 3, p. 661 et 662.
+ (b)V. ibid., art. 6, p. 673.
+ (c)V. ibid., art. 7, p. 674.
+ (d)V. Purdon's digest, vº Gamings and lotteries, p. 344 et
+suiv.
+ (e)V. Purdon's digest, vº Drunkards, p. 223, 6e sect.
+ [21] Note de l'auteur. « Quand venait le dimanche... »
+ La célébration du dimanche ne se borne pas en Amérique
+comme chez nous, à une cérémonie ; elle dure tout le jour.
+Chacun, après l'office, rentre chez soi, et bientôt on ne voit
+dans les rues ni voitures, ni hommes, ni femmes, ni enfants.
+Pour que les voitures ne puissent passer, les rues qui
+avoisinent les églises sont barrées à l'aide de chaînes
+suspendues en travers, à deux pieds au-dessus du sol. On
+dirait, au silence qui se fait partout, une cité abandonnée par
+laquelle l'ennemi aurait passé la veille, et où il n'aurait laissé
+que des morts. La loi de l'État de New York porte que, le jour
+du dimanche, tous amusements, tels que la chasse à courre et
+à tir, le jeu, les courses de chevaux, etc., etc., sont interdits. Il
+est défendu à tout aubergiste ou distillateur de débiter aucune
+liqueur spiritueuse, et à tout négociant de vendre aucune
+marchandise. (V. Statuts révisés de New York, t. 1, p. 675 et
+676.)
+ Il paraît bien certain qu'un grand nombre d'Américains,
+renfermés chez eux le dimanche, s'occupent fort peu de la
+Bible, et profitent de l'ombre qui les cache pour faire des
+oeuvres qui n'ont rien de pieux : les uns s'abandonnent sans
+frein à la passion du jeu, d'autant plus funeste en Amérique
+que, les jeux publics les plus innocents étant prohibés, le
+joueur se livre clandestinement aux plus dangereux ; d'autres
+s'enivrent de liqueurs spiritueuses ; un grand nombre, parmi
+ceux qui appartiennent à la classe ouvrière, se couche aussitôt
+après l'office. Le même fait s'observe en Angleterre,
+conséquence de la même cause. Le protestantisme, qui
+recommande pendant le dimanche le silence, le recueillement,
+et exclut toutes sortes de réjouissances, n'a considéré que la
+condition des hautes classes de la société. Cette observation
+tout intellectuelle du saint jour convient à des esprits cultivés,
+et est propre à élever singulièrement des âmes capables de
+méditation ; mais elle ne sied point aux classes inférieures.
+Vous n'obtiendrez jamais que l'homme, dont le corps seul
+travaille toute la semaine, passe toute la journée du dimanche
+à penser. Vous lui refusez des amusements publics ; retiré
+dans l'ombre, il s'abandonne sans frein aux plus grossiers
+plaisirs.
+ [22] Note de l'auteur. Qui voyagent le dimanche...
+ Il y a une loi, dans le Massachusetts (Nouvelle-
+Angleterre), d'après laquelle on peut arrêter les gens qui
+voyagent le dimanche, et les condamner, pour ce fait, à une
+amende. Celui qui a une cause urgente de déplacement doit
+demander une autorisation de voyager pendant le saint jour.
+Le conducteur de voiture publique, qui se met en route sans
+avoir obtenu cette permission, perd sa patente pour trois ans.
+(V. general laws or Massachusetts, t. 1, p. 535 et t. II, p. 403,
+1815, chap. 135. La loi de New York contient une disposition
+analogue, mais moins sévère. V. Revised statutes, t. 1, p. 676.)
+ [23] Note de l'auteur. - ** La malle-poste...
+ Autrefois le service de la poste était entièrement
+suspendu pendant le dimanche ; la malle aux lettres était elle-
+même arrêtée ; mais, depuis plusieurs années, on s'est relâché
+de cette rigueur de principe. Le plus grand nombre approuve
+ce changement ; mais les presbytériens le censurent
+amèrement, et y trouvent le texte d'une accusation d'impiété
+contre le siècle.
+ [24] Note de l'auteur. La France sera religieuse quand elle
+sera protestante.
+ C'est une opinion très répandue parmi les presbytériens
+des États-Unis, que l'irréligion en France est due au
+catholicisme, et que le protestantisme lui rendrait le zèle
+religieux qu'elle a perdu.
+ La société biblique américaine, qui travaille avec
+beaucoup de zèle à christianiser l'univers sous la forme
+protestante, songe souvent à la France ; et l'un de ses
+membres conçut, en 1851, un plan qui me paraît assez curieux
+pour que j'en donne ici une brève analyse :
+ « Nous devons, dit-il, porter sur la France nos premiers
+regards, pour plusieurs raisons :
+ 1º Sa langue est parlée dans le monde entier ;
+ 2º Sa situation géographique et politique fait que le
+principe adopté par elle pénètre vite chez tous les autres
+peuples de l'Europe, et, maître d'elle, le protestantisme
+détrônera bientôt le papisme qui règne en Espagne et en
+Italie ;
+ 3º Depuis sa conquête d'Alger, la France tient dans ses
+mains la clef de l'Afrique ;
+ 4º Les Français sont économes, polis dans leurs formes,
+entreprenants, enthousiastes, et habiles à communiquer les
+croyances qu'ils ont dans l'âme ;
+ 5º La seule cause qui rend les Français irréligieux est leur
+haine contre leur clergé. »
+ L'auteur conclut donc en demandant que la société
+biblique américaine envoie en France des commissaires
+chargés de distribuer une Bible à chaque habitant des
+campagnes. (V. Western recorder, Utica, 12 juillet 1831.)
+ Ce plan, accompagné de développements assez ingénieux,
+avait fait une telle impression sur quelques jeunes adeptes de
+la communion presbytérienne, que l'un d'eux, résolu de partir
+pour la France, vint un jour me demander quelques
+renseignements nécessaires au voyage. Je ne pus m'empêcher,
+en rendant justice à son zèle, de lui signaler le côté faible de
+son entreprise :
+ « Je crois, lui dis-je, que vous ne connaissez pas bien la
+France ; elle est moins irréligieuse qu'indifférente. Pour aller
+du catholicisme au protestantisme, il faut un travail de
+l'intelligence et un besoin de croyances que l'indifférence
+exclut. Le clergé catholique a été attaqué comme corps
+politique utile au pouvoir, qui s'en faisait un appui ; mais
+comme corps religieux, il n'est pas haï. Il faut des convictions
+à la haine, et la France en a peu en morale et en religion. Du
+reste, généralement parlant, on est catholique en France, ou
+l'on n'est rien ; et beaucoup ne sont catholiques que de nom,
+qui ne se soucient point de devenir autre chose. »
+ Je ne sais si mes paroles ont produit sur son esprit
+quelque impression ; mais je n'ai point appris que le projet de
+la société biblique américaine ait reçu son exécution.
+ [25] Note de l'auteur PAGE 38. - * Parce qu'il n'y a point
+de partis.
+ Il n'existe point de partis politiques aux États-Unis, en ce
+sens que tout le monde est d'accord sur le principe
+fondamental du gouvernement, qui est la souveraineté
+populaire, et sur sa forme, qui est la république. On ne voit
+donc en Amérique rien qui ressemble à ce que nous
+apercevons en Europe, où les uns veulent le despotisme, les
+autres la monarchie constitutionnelle, d'autres encore la
+république. Cependant il se forme aux États-Unis des partis
+sur les conséquences du principe reconnu par tous, et sur ses
+applications. Ce sont, au fond, des querelles de personnes,
+mais il faut bien que l'intérêt privé se cache sous le manteau
+de l'intérêt général. Cette question des partis politiques en
+Amérique est traitée dans l'ouvrage que va publier M. de
+Tocqueville sur la démocratie en Amérique. (V. t. II, ch. 2.)
+ [26] Palais où se tiennent les séances du Congrès à
+Washington.
+ [27] Note de l'auteur. Ces exagérations...
+ Je blâme cet aveuglement de l'orgueil national des
+Américains, qui leur fait admirer tout ce qui se passe dans
+leur pays, mais j'aime encore moins la disposition des
+habitants de certaine contrée, qui, chez eux, trouvent toujours
+tout mal. Ces deux tendances contraires, également exagérées,
+s'expliquent, du reste, par la nature des institutions
+politiques : aux États-Unis, le peuple, faisant tout par lui-
+même, ne croit jamais pouvoir assez louer son ouvrage ; dans
+les pays d'Europe, où, au contraire, il ne fait rien, il n'a jamais
+assez de satire pour censurer les actes de la minorité qui
+gouverne.
+ Les écrivains qui, aux États-Unis, veulent trouver des
+lecteurs, sont obligés de vanter tout ce qui appartient aux
+Américains, même leur climat rigoureux, auquel assurément
+ils ne peuvent rien changer. C'est ainsi que Washington
+Irwing, malgré tout son esprit, se croit forcé d'admirer la
+chaleur tempérée des étés, et la douceur des hivers dans
+l'Amérique du Nord.
+ [28] Maison de charité.
+ [29] Note de l'auteur. « Dans la Nouvelle-Angleterre. »
+ La taxe des pauvres n'a point encore produit, aux États-
+Unis, les mêmes maux qu'en Angleterre. L'Amérique ayant un
+très petit, nombre de pauvres, la charge du paupérisme y est
+jusqu'à présent supportée sans peine. Il y a cependant des
+vices si graves inhérents à cette institution, que, malgré le
+bien-être général de ses habitants, malgré l'élévation du prix
+de la main-d'oeuvre, l'État, de New York a eu, pendant la seule
+année 1830, quinze mille cinq cents pauvres à nourrir, dont
+l'entretien lui a coûté 216,533 dollars (1,147,635 fr.). La taxe
+relative aux pauvres s'est en conséquence montée, pendant
+l'année 1850, à 69 centimes par habitant dans l'État de New
+York. (V. Rapport du surintendant des pauvres dans l'État de
+New York.)
+ Je ne connais que l'État du Maryland dans lequel on ait
+adopté un principe différent de bienfaisance publique. On n'y
+reconnaît au pauvre aucun droit à un secours, et c'est en cela
+que le système de charité suivi dans cet État est conforme au
+nôtre. Mais, sous plusieurs rapports, les deux régimes sont
+bien différents. Il existe dans le Maryland des établissements
+institués pour donner asile aux pauvres qui n'ont pas de
+travail ; à la vérité, les agents de l'autorité en peuvent refuser
+l'entrée selon leur bon plaisir, mais ils en admettent un grand
+nombre ; tandis que chez nous, non-seulement on n'admet pas
+le principe que la société est obligée de donner du secours aux
+indigents, mais encore il n'existe pas de maisons de charité où
+l'on reçoive ceux qui pourraient être jugés nécessiteux. Il n'y a,
+en France, d'assistance donnée qu'aux malades et aux
+insensés.
+ [30] Note de l'auteur. Indulgence pour une banqueroute...
+sans pitié pour une mésalliance.
+ Je ne sais s'il peut exister dans aucun pays une plus
+grande prospérité commerciale qu'aux États-Unis ; cependant
+chez nul peuple de la terre il n'y a autant de banqueroutiers.
+Ce phénomène a deux causes principales : d'une part le
+commerce des États-Unis est placé dans les conditions les plus
+favorables qui se puissent imaginer : un sol immense et fertile,
+des fleuves gigantesques qui fournissent des moyens naturels
+de communication, des ports nombreux et bien placés ; un
+peuple dont le caractère est entreprenant, l'esprit calculateur
+et le génie maritime ; toutes ces circonstances se réunissent
+pour faire des Américains une nation commerçante. Voilà la
+cause de richesse ; mais par la raison même que le succès est
+probable, on le poursuit avec une ardeur effrénée ; le spectacle
+des fortunes rapides enivre les spéculateurs, et on court en
+aveugle vers le but : c'est là la cause de ruine. Ainsi tous les
+Américains sont commerçants, parce que tous voient dans le
+négoce un moyen de s'enrichir ; tous font banqueroute, parce
+qu'ils veulent s'enrichir trop vite.
+ Peu de temps après mon arrivée en Amérique, comme
+j'entrais dans un salon où se trouvait réunie l'élite de la société
+de l'une des plus grandes villes de l'Union, un Français, fixé
+depuis longtemps dans ce pays, me dit : « Surtout n'allez pas
+mal parler des banqueroutiers. » Je suivis son avis et fis bien ;
+car, parmi tous les riches personnages auxquels je fus
+présenté, il n'en était pas un seul qui n'eût failli une ou deux
+fois dans sa vie avant de faire fortune.
+ Tous les Américains, faisant le commerce, et tous ayant
+failli plus ou moins souvent, il suit de là qu'aux États-Unis ce
+n'est rien que de faire banqueroute. Dans une société où tout
+le monde commet le même délit, ce délit n'en est plus un.
+L'indulgence pour les banqueroutiers vient d'abord de ce que
+c'est le malheur commun ; mais elle a surtout pour cause
+l'extrême facilité que trouve le failli à se relever. Si le failli
+était perdu à jamais, on l'abandonnerait à sa misère ; on est
+bien plus indulgent pour celui qui est malheureux quand on
+sait qu'il ne le sera pas toujours. Ce sentiment, qui n'est pas
+généreux, est pourtant dans la nature de l'homme.
+ On comprend maintenant pourquoi il n'existe aux États-
+Unis aucune loi qui punisse la banqueroute. Électeurs et
+législateurs, tout le monde est marchand et sujet aux faillites ;
+on ne veut point porter de châtiment contre le péché
+universel. La loi, fût-elle faite, demeurerait presque toujours
+sans application. Le peuple, qui fait les lois par ses
+mandataires, les exécute ou refuse de les exécuter dans les
+tribunaux, où il est représenté par le jury. Dans cet état de
+choses, rien ne protège le commerce américain contre la
+fraude et la mauvaise foi. Tout le monde peut faire le
+commerce sans tenir aucun livre ni registre. Il n'existe aucune
+distinction légale entre le commerçant qui n'est que
+malheureux et le banqueroutier imprudent, dissipateur et
+frauduleux. Les commerçants sont en tout soumis au droit
+commun.
+ De ce que les Américains sont indulgents pour la
+banqueroute, il ne s'ensuit pas qu'ils l'approuvent : « l'intérêt
+est le grand vice des Musulmans, et la libéralité est cependant
+la vertu qu'ils estiment davantage (a). » De même ces
+marchands, qui violent sans cesse leurs engagements, vantent
+et honorent la bonne foi.
+ Lorsque je dis que les Américains, indulgents pour une
+banqueroute, sont sans pitié pour une mésalliance, je
+n'entends parler que des mésalliances résultant de l'union des
+blancs avec des personnes de couleur.
+ (a)Chateaubriand, Itinéraire t. II, p. 38.
+ [31] Voyez à la fin du volume la note sur la condition
+sociale et politique des nègres esclaves et des gens de couleur
+affranchis.
+ [32] Note de l'auteur. Il meurt moitié plus d'affranchis
+que d'esclaves. »
+ Ce fait est constant. Ainsi, durant les années 1828, 1829
+et 1830, il est mort à Baltimore un nègre libre sur vingt-huit
+nègres libres, et un esclave sur quarante-cinq nègres esclaves
+(a).
+ (a)V. Emerson, statistic, p. 28, Reports of the health office
+of Baltimore.
+ [33] Voyez à la fin du volume la note sur la condition
+sociale et politique des nègres esclaves et des gens de couleur
+affranchis.
+ [34] Note de l'auteur. « Moeurs des femmes en France... »
+ C'est une opinion fort répandue aux États-Unis que les
+moeurs sont encore, en France, ce qu'elles étaient dans le
+XVIIIe siècle : un grand nombre croient que le vice y est
+toujours à la mode, et que le temps s'y passe en galanteries, en
+intrigues de salons et en frivolités. Cette opinion des
+Américains est due surtout à l'influence de quelques
+romanciers anglais fort lus aux États-Unis, et qui, ne
+connaissant eux-mêmes la France que par les livres, sont en
+retard d'un demi-siècle. C'est ainsi qu'un écrivain anglais très
+distingué, l'auteur de Pelham, mettant en scène deux Français
+de nos jours, les fait parler comme avant la révolution ; ils ne
+se disent pas un mot sans s'appeler : « Cher baron, cher
+marquis. »
+ [35] Note de l'auteur. Les catholiques sont aussi soumis
+au Saint-Père à deux mille lieues de Rome que dans Rome
+même.
+ [36] Note de l'auteur. Emprisonnement pour dette.
+ Dans le plus grand nombre des États américains,
+l'emprisonnement est autorisé par la loi pour des dettes
+minimes. Quelques-uns l'ont récemment aboli, tels que New
+York et Ohio ; d'autres, par exemple le Maryland, ont fixé un
+minimum assez élevé au-dessus duquel le débiteur ne pourrait
+être contraint par corps. Mais dans les États même où cette
+modification a eu lieu, on continue d'appliquer
+l'emprisonnement aux dettes les plus frivoles. Je me rappelle
+avoir vu dans la maison d'arrêt (County Jail) de Baltimore
+plusieurs détenus que leurs créanciers avaient fait mettre en
+prison pour des sommes de 10 et 20 cents (10 ou 20 sous). À
+la vérité, la loi leur donne le droit de se faire libérer, en faisant
+prononcer par les tribunaux leur insolvabilité ; mais pour
+entreprendre une pareille procédure, il faudrait de l'argent ; et
+comment celui qui, faute de 10 sous, est entré en prison,
+trouvera-t-il une somme beaucoup plus forte pour en sortir ?
+La loi nouvelle du Maryland défend de condamner à
+l'emprisonnement pour une dette moindre de 20 dollars (106
+fr.). Afin d'éluder la loi, les juges condamnent le débiteur, non
+pour dettes, mais pour dommages et intérêts : c'est une
+misérable subtilité. Ce qui, du reste, dans l'emprisonnement
+pour dettes, tel qu'il existe aux États-Unis, surprend plus
+encore que la modicité de la somme pour laquelle on
+l'applique, c'est qu'on le prononce avant le jugement du
+procès. Je disais un jour à un Américain : Comment concevoir
+l'emprisonnement pour une dette qui peut-être n'existe pas ?
+Il faudrait au moins que l'obligation du débiteur fût d'abord
+constatée ; car il dépend de celui qui se prétend créancier de
+supposer une créance, et d'en demander le paiement à un
+débiteur imaginaire. - Il faut bien, me répondit l'Américain,
+choisir entre deux inconvénients ; sans doute il est fâcheux de
+mettre en prison un homme qui ne doit rien ; mais n'est-il pas
+plus triste encore de voir un homme privé de ce qui lui est
+légitimement dû par la disparition furtive de son débiteur ?
+ [37] Note de l'auteur. Guerre des Géorgiens aux
+Cherokees.
+ Les Géorgiens ayant fait mille tentatives pour s'emparer
+des terres des Cherokees, ceux-ci réclamèrent l'intervention du
+pouvoir fédéral. Le gouvernement des États-Unis leur prêta
+d'abord son appui, et s'efforça de les maintenir dans les
+limites tracées par les traités ; mais comme les contestations
+se renouvelaient sans cesse et devenaient plus violentes, le
+président finit par déclarer aux Cherokees qu'il ne voulait
+point se mêler de leurs querelles avec la Géorgie, et qu'ils
+eussent à s'arranger comme ils le pourraient avec le
+gouvernement de ce pays. Il ajouta que, pour faciliter
+l'arrangement, il offrait de les transporter aux frais du
+gouvernement central sur la rive droite du Mississipi. Après
+cette déclaration, les Géorgiens redoublèrent de vexations et
+de persécutions contre les Indiens, afin que ceux-ci eussent
+intérêt à accepter la proposition du président. Ils avaient
+remarqué que la résistance des Indiens était particulièrement
+due aux conseils qu'ils recevaient des missionnaires qui
+venaient chez eux pour les christianiser, et qui pensaient avec
+raison que la civilisation des sauvages serait une chimère tant
+qu'on ne serait pas parvenu à les fixer au sol. En conséquence,
+le gouvernement de la Géorgie fit une loi qui interdisait à tous
+les blancs, quels qu'ils fussent, de venir s'établir d'une manière
+permanente sur le territoire des Cherokees ; et pour assurer
+l'exécution de cette loi, ils menacèrent de l'amende et de la
+prison ceux qui y contreviendraient. Nonobstant ces menaces
+légales, deux missionnaires s'étant obstinés à rester au milieu
+des Indiens, le gouvernement de la Géorgie les fit arrêter. Ils
+furent traduits devant une cour de justice et condamnés à
+l'emprisonnement. Ils firent appel à la cour suprême des
+États-Unis. Ce tribunal se trouva alors dans un véritable
+embarras, craignant de compromettre l'Union vis-à-vis de la
+Géorgie en prononçant en faveur des condamnés. On sortit de
+part et d'autre de cette difficulté par une sorte de compromis.
+La cour des États-Unis différa quelque temps de prononcer
+son arrêt ; et, dans cet intervalle, le gouverneur de la Georgie
+ayant gracié les deux condamnés, on ne donna pas de suite à
+leur appel.
+ Telle est l'analyse fort abrégée de la querelle des
+Cherokees avec la Géorgie. Tout ce qui, dans le cours du livre,
+ne s'accorde pas avec ces faits, n'a été modifié que pour
+l'intérêt du récit. Du reste, l'émigration d'une partie des
+Indiens à la suite de ces querelles, et l'assistance officieuse
+prêtée à leur exil par le gouvernement fédéral, sont des faits
+également certains.
+ [38] Note de l'auteur. Démocratie qui ne reconnaît point
+la supériorité des richesses.
+ Aux États-Unis, il n'y pas un individu arrêté pour crime
+qui ne puisse obtenir sa mise en liberté sous caution, excepté
+dans le cas d'assassinat.
+ Ce principe, emprunté aux lois anglaises, est la source de
+grands abus. Il en résulte que tout homme qui a de l'argent,
+ou qui en trouve à emprunter, peut toujours se tirer d'affaire.
+Il donne une caution, disparaît et échappe à la justice. Dès
+qu'il est absent, la procédure en reste là ; on ne fait point, en
+Amérique, de procès par contumace. La facilité des cautions
+est d'ailleurs poussée à un excès incroyable ; le juge n'est tenu,
+d'après la loi, à aucune forme, et il peut se dispenser d'exiger
+aucune justification de la part des cautions qui sont offertes.
+Un individu est arrêté : il présente un acte signé de telle ou
+telle personne qui s'oblige à payer 2 ou 3 ou 4,000 dollars, en
+cas que le prévenu ne s'évade. Ici se présentent plusieurs
+questions. Celui qui se porte caution possède-t-il réellement
+des propriétés valant 3 ou 4,000 dollars ? qu'est-ce qui le
+prouve ? lui fera-t-on représenter ses titres de propriété ? -
+Mais il faudrait encore qu'il prouvât que ses biens ne sont pas
+grevés d'hypothèques. Toutes ces questions devraient être
+pesées mûrement par le magistrat auquel la caution est
+présentée. Cependant il est certain que, dans la presque
+totalité des cas, il ne les examine seulement pas, et, pour s'en
+épargner la peine, il reçoit la caution. La loi ne l'assujettissant
+à aucune formalité, il est assailli de sollicitations, auxquelles il
+finit toujours par céder ; on sait que sa volonté est sa seule
+règle ; toutes les fois donc qu'on lui présente un simulacre de
+caution, il la trouve bonne. Il suit de là qu'il n'y a qu'un bien
+petit nombre d'individus qui ne soient pas capables de fournir
+caution. Une personne très digne de foi m'a assuré qu'à
+Philadelphie la facilité des cautions est l'objet d'un singulier
+trafic, et si cette personne m'a bien informé, il y a des voleurs
+qui ont toujours en réserve une certaine somme d'argent, et
+qui, quand on les arrête, s'adressent à des entrepreneurs de
+cautions. Ceux-ci, pour lesquels la caution judiciaire en
+matière criminelle est devenue l'objet d'une industrie,
+reçoivent du voleur emprisonné 100 ou 200 dollars, et lui
+donnent en retour une caution de 3 ou 4,000 dollars ; en
+faisant cela, ils se compromettent peu, parce qu'ils ne
+possèdent rien. J'ai vu dans les prisons de Philadelphie une
+femme qui, me dit-on, avait fourni dans sa vie à des prévenus
+plus de 100,000 dollars de caution (530,000 fr.). Cette femme
+n'avait cependant jamais joui d'aucune fortune ; elle était de
+mauvaises moeurs, et avait fini par se faire condamner pour
+vol. On me citait aussi à Philadelphie l'exemple d'un jeune
+homme qui s'était rendu coupable d'un vol considérable,
+accompagné des circonstances les plus aggravantes, et qui,
+après avoir obtenu sans peine une caution et sa liberté, s'était
+évadé.
+ Ces abus ne tiennent pas seulement au principe ; si j'en
+crois des témoignages qui m'ont paru dignes de confiance, les
+juges-de-paix, auxquels appartient l'exercice du droit de mise
+en liberté sous caution, ne sont pas toujours à l'abri de la
+corruption ; et la caution est d'autant plus facilement admise
+par eux, que celui qui la présente a pris plus de soin de les
+intéresser. Celui-ci craint peu qu'on découvre la concussion ;
+le prévenu, obtenant sa liberté provisoire, disparaît, et la seule
+preuve à la charge du juge prévaricateur s'évanouit. Le mal
+provient de ce que ces juges inférieurs n'ont point de
+traitement fixe ; ils n'ont que des épices (fées) ; ils sont ainsi
+fort âpres sur le casuel ; plusieurs, ne tirant de leurs fonctions
+légales qu'un très modique revenu, sont portés à des exactions
+qui l'accroissent.
+ Du reste, indépendamment de ces causes particulières
+qui contribuent à augmenter le mal, il y a une cause générale
+qui me paraît dominer toutes les autres.
+ Le vice capital est, selon moi, dans le fait même d'une
+institution aristocratique établie chez un peuple où règne la
+démocratie. La loi qui reconnaît à tout prévenu le droit d'être
+mis en liberté moyennant caution a été faite au profit des
+riches. Elle concède ainsi aux classes supérieures de la société
+un privilège exorbitant dont les classes pauvres sont exclues.
+Cet état de choses se conçoit en Angleterre, mais d'où vient
+qu'il se rencontre aux États-Unis ? En voici la raison. Cette loi
+se trouve en Amérique parce qu'elle existait en Angleterre
+lorsque les émigrés de ce pays sont venus s'établir sur le sol
+américain. Cependant, depuis cette émigration, de nouvelles
+institutions ont été fondées aux États-Unis, de nouvelles
+moeurs se sont formées ; une loi tout aristocratique se
+rencontre au sein d'une démocratie pure ; c'est une anomalie
+frappante.
+ Cette contradiction sert à expliquer les abus qui viennent
+d'être signalés. L'extrême facilité avec laquelle le pauvre
+trouve des cautions le fait jouir d'un privilège qui, dans l'esprit
+de la loi, était réservé au riche seul ; les moeurs démocratiques
+des Américains dépouillent ainsi l'institution de son premier
+caractère. L'harmonie est ainsi rétablie entre la loi civile et les
+institutions politiques ; mais il reste toujours un grand mal.
+C'est un vice incontestable, dans une législation criminelle,
+que le droit de mise en liberté sous caution applicable aux
+prévenus de quelques crimes que ce soit. Exercé
+rigoureusement, c'est-à-dire en faveur de ceux seulement qui
+donnent réellement caution, il fait naître des abus graves,
+mais en petite quantité, parce que le nombre des riches est
+toujours restreint. Si on l'applique à tous, l'inégalité entre les
+riches et les pauvres disparaît, mais les violations de la loi
+s'accroissent à l'infini.
+ V. General Laws of Massachusetts, t. 1, année 1784, ch. 12
+et t. II, année 1812, ch. 30.
+ V. Lois de la Pennsylvanie, Purdon's digest, p. 820.
+ [39] Note de l'auteur. Usage où sont les Indiens de
+prendre plusieurs femmes.
+ Le fond de l'épisode d'Onéda est entièrement vrai. (V.
+Voyage du major Long aux sources de la rivière Saint-Pierre,
+au lac Winnepek, au lac des Bois, etc., etc., t. 1, p. 300 et 280.)
+ La polygamie existe parmi toutes les tribus sauvages de
+l'Amérique du Nord ; chaque Indien a autant de femmes, qu'il
+en peut trouver. Ces femmes sont réellement en état de
+servitude ; elles préparent la nourriture de l'Indien, ont soin
+de ses vêtements, et ne quittent point sa hutte tandis qu'il
+chasse ou fait la guerre. Les rapports de l'indien et de ses
+femmes sont tout matériels ; il ne s'y mêle rien de moral ni
+d'intellectuel. Il n'est pas rare de voir les trois soeurs servir de
+femmes au même homme. La condition des femmes indiennes
+est la plus misérable qu'on puisse imaginer ; elles n'ont
+aucune des prérogatives que reconnaissent aux femmes les
+sociétés civilisées, ni aucun des plaisirs sensuels que leur
+donnent les moeurs de l'Orient, où elles sont esclaves.
+ J'ai dit que l'Indien a autant de femmes qu'il en peut
+trouver ; il serait peut-être plus juste de dire qu'il en trouve
+autant qu'il en peut nourrir ; car le sort des familles indiennes
+est si malheureux que les parents donnent sans peine leur fille
+à qui peut la faire vivre. À cet égard, tout dépend de l'habileté
+de l'homme à la chasse ; un chasseur fameux a ordinairement
+un grand nombre de femmes, parce qu'il peut fournir à toutes
+des moyens d'existence.
+ Le mariage de l'Indien avec ses femmes se fait sans
+aucune cérémonie, et quelquefois il se dissout peu de jours
+après sa formation. Ceci toutefois arrive assez rarement ;
+l'Indien qui briserait aussi facilement un pareil lien se nuirait
+dans l'esprit de sa tribu, et ne trouverait plus aucune famille
+disposée à s'allier à lui.
+ On conçoit que cette vie de fatigue, de misère et
+d'opprobre, décourage et dégoûte beaucoup d'Indiennes ;
+aussi le suicide est-il très-fréquent parmi elles. (V. les relations
+du major Long, p. 394, t. II, 2e voyage, et Tanner's Narrative,
+New York, 1830.) L'anecdote que j'ai introduite dans le texte
+de l'ouvrage m'a paru un des exemples les plus frappants du
+désespoir où le malheur de ces pauvres créatures peut les
+plonger, Je fais suivre la catastrophe de cérémonies funéraires
+qui ne sont point une pure création de mon imagination. Il est
+certain qu'à la mort d'un ami, l'Indien manifeste un très grand
+chagrin ; il noircit son visage, il jeûne, cesse de se peindre la
+figure avec du vermillon et s'abstient de tout ornement dans
+sa toilette ; il se fait des incisions dans les bras et dans les
+jambes et sur tout le corps ; souvent les signes extérieurs de
+son chagrin durent très longtemps. Le major Long dit avoir
+rencontré un Indien qui, depuis quinze ans, ne se mettait plus
+de vermillon au visage, en commémoration de la perte d'un
+ami précieux, et annonçait l'intention de s'imposer la même
+privation pendant dix années. L'Indien mesure les
+témoignages de sa douleur sur le degré d'affection que le
+défunt lui inspirait. (V. Long's Expedition to the rocky
+Mountains, tome 1, p. 281. V. aussi Tanner's Narrative, p.
+288.)
+ Voici dans quels termes Tanner raconte la fête des morts
+ou jebi-naw-ka-win : « This feast is eaten at the graves of the
+deceased friends. They kindle a fire, and each person, before
+he begins te eat, cutts of a small piece of meat, which he casts
+into the fire. The smoke and smell of this, they say, attract the
+jebi to come and eat with them. »
+ [40] Note de l'auteur. Sociabilité des Américains.
+ Je pourrais citer mille exemples de l'extrême sociabilité
+des Américains, je me bornerai à un seul. Lorsque, dans le
+cours de l'année 1832, M. de Tocqueville et moi nous
+quittâmes la Nouvelle-Orléans afin de nous rendre, par terre,
+à Washington, nous traversâmes le lac Pontchartrain sur un
+bateau à vapeur. Arrivés à Pascaloula, où nous venions pour
+prendre le stage, nous trouvâmes toutes les places occupées,
+ce qui nous causa un grand désappointement, à raison de
+l'intérêt que nous avions de ne point ajourner notre départ ;
+deux Américains qui ne nous connaissaient nullement, voyant
+notre embarras, descendirent de la voiture et nous
+proposèrent leurs places dans des termes si simples et si
+obligeants, qu'on voyait bien qu'ils offraient avec le désir
+d'être acceptés. Dans une foule de circonstances, mon
+compagnon de voyage et moi avons trouvé les mêmes procédés
+chez les Américains. Celui qui juge les hommes de ce pays par
+la première impression risque de se tromper étrangement.
+Vous adressez une question à un Américain ; il vous répond,
+sans vous regarder, par le monosyllabe oui ou non ; ou bien
+même il ne vous fait aucune réponse. Vous en concluez qu'il
+n'est pas sociable ; vous avez tort. Il garde le silence, mais il
+pense à la question que vous lui avez faite ; il y réfléchit
+mûrement ; si ses souvenirs le servent mal, il consulte ceux
+d'un autre, et, une demi-heure après votre demande, que vous
+avez peut-être oubliée, il vous apporte la réponse, non pas une
+réponse hasardée comme on en fait dans le monde, mais une
+véritable consultation, en plusieurs points, divisée en
+chapitres et paragraphes. Certes, l'homme qui agit de la sorte
+est, si l'on veut, fort peu poli, mais il est certainement
+sociable, car la bienveillance mutuelle est la première
+condition de la sociabilité. Combien d'Européens qui, en
+pareille occasion, tranchent subitement la question, ou
+répondent tout d'abord, avec la plus grande urbanité, qu'il
+leur est impossible de la résoudre.
+ La sociabilité des Américains tient surtout à leurs moeurs
+commerciales ; ils ont sans cesse besoin les uns des autres, les
+affaires les obligent à des communications perpétuelles ; aussi
+est-il passé en principe, chez eux, qu'on doit en toutes choses
+se rendre mutuellement service. Elle est également favorisée
+par l'égalité des conditions ; tous les Américains ont les uns
+pour les autres la même bienveillance que chez nous les
+membres d'une même classe ont entre eux. Cette sociabilité,
+dont l'Européen sent vivement le prix, perd quelquefois une
+partie de son charme. L'habitant de la Nouvelle-Angleterre ne
+voit, dit-on, dans les rapports sociaux qu'une occasion de
+commerce et de trafic. Quand il aperçoit un nouveau venu, il
+se fait d'abord cette question : « N'y aurait-il pas quelque
+affaire à traiter avec cet homme ? »
+ Il ne faut pas confondre la sociabilité des Américains avec
+l'hospitalité. En général, les Américains sont peu hospitaliers ;
+l'hospitalité demande des loisirs que l'homme d'affaires ne
+possède pas. Je dis en général, parce qu'il existe dès
+exceptions nombreuses à cette règle ; j'en ai fait
+personnellement l'expérience ; mais ici je présente des aperçus
+qui ne s'appliquent qu'au plus grand nombre.
+ Sur ce point, il faut distinguer les États du Sud de ceux
+du Nord. Tous les États du Sud ont des esclaves ; ce fait exerce
+une immense influence sur les moeurs des méridionaux. Les
+esclaves travaillant, les hommes libres sont oisifs. Les
+habitants du Sud ont ainsi des loisirs qui manquent aux
+hommes du Nord ; ils peuvent recevoir les hôtes qui leur
+arrivent sans abandonner leurs affaires. Presque tous vivent
+dans des habitations éloignées les unes des autres et distantes
+des villes ; la visite d'un ami, le passage d'un étranger, sont
+pour la demeure solitaire un accident heureux qui, loin de
+troubler l'habitant des champs, le réjouit vivement. Pour des
+gens inoccupés, tout passe-temps est précieux. On peut dire
+aussi, en termes généraux, qu'à la ville on se voit et qu'à la
+campagne on se reçoit. De ces faits découlent plusieurs
+conséquences ; les relations des hommes du Sud, étant moins
+intéressées, sont plus agréables que celles des habitants du
+Nord ; ceux-ci, espérant tirer profit de leurs moindres
+rapports sociaux, ont une bienveillance universelle ; les
+premiers, qui mettent moins de calcul dans leurs procédés,
+sont plus sincères ; les uns apportent dans leurs manières une
+régularité qui a quelque chose de légal ; les autres, moins
+compassés, ont plus de franchise et d'abandon. Comme
+l'existence d'une population esclave établit une classe
+inférieure, tous les blancs du Sud se considèrent comme
+formant une classe privilégiée ; ils se croient tous supérieurs à
+d'autres hommes (les nègres). L'exercice de leurs droits de
+maîtres sur leurs esclaves les entretient encore dans ces idées
+de supériorité et développe en eux des sentiments d'orgueil ; la
+couleur blanche est regardée, dans le Sud, comme une
+véritable noblesse. Les blancs se traitent donc entre eux avec
+d'autant plus d'égards et de bienveillance qu'il se trouve à côté
+d'eux des hommes auxquels ils n'accordent que des mépris. Il
+s'introduit ainsi dans les moeurs du Sud quelque chose
+d'aristocratique, et il en résulte des formes moins communes
+et une sociabilité plus distinguée que dans celles des États du
+Nord.
+ [41] Note de l'auteur. Point de préjugés invétérés.
+ Dans beaucoup de pays d'Europe, on part de ce point,
+qu'il y a pour toutes les sciences morales et politiques, et
+même pour les arts, un degré de perfection qui a été atteint, et
+au-delà duquel il n'existe plus rien à découvrir. C'est la raison
+pour laquelle toutes les créations de l'art et de l'industrie y
+sont empreintes d'un caractère bien marqué de splendeur et
+de durée. Tout s'y fait, lois, constitutions et monuments, dans
+des vues d'éternité. C'est tout le contraire aux États-Unis. Il
+n'est rien qu'on y croie fixé définitivement. Les plus belles
+sciences, les lois les plus sages, les inventions les plus
+merveilleuses, n'y sont considérées que comme des essais.
+Aussi tout ce qu'on y fait porte le caractère du provisoire.
+ On y bâtit un édifice qui durera vingt ans ; qui sait si
+dans vingt ans on n'aura pas trouvé un meilleur mode de
+construction ? La loi qu'on adopte est obscure, mal rédigée ; à
+quoi bon l'élaborer ? Peut-être l'année suivante on en aura
+reconnu le vice.
+ [42] Note de l'auteur. Sang-froid des Américains.
+ J'ai eu, durant mon séjour en Amérique, mille occasions
+de juger le sang-froid des Américains. Je n'en citerai qu'un
+exemple. Comme je descendais l'Ohio sur un bateau à vapeur
+où se trouvaient plusieurs marchands avec leurs
+marchandises, notre bâtiment, nommé le Fourth of July (le 4
+juillet) (a) toucha un écueil appelé Burlington Bar, à trois
+milles au-dessus de Wheeling, et se brisa. Ce n'est pas ici le
+lieu de raconter les circonstances de cet accident, et ses
+dangers qu'on supposerait toujours accrus par l'imagination
+ou les souvenirs du voyageur. Je me bornerai à dire que le
+navire ayant été submergé, tous les objets de commerce qu'il
+contenait furent détruits ou avariés, et qu'en présence de ce
+fait, qui était pour les uns une perte considérable, pour les
+autres une ruine complète, les marchands américains ne firent
+pas entendre un seul cri de désolation ou de désespoir.
+ (a)Jour de la déclaration do l'indépendance américaine.
+ [43] L'ordre d'idées développé dans le commencement de
+ce chapitre pourrait être, à lui seul, l'objet de tout un livre. La
+nature de l'ouvrage ne comportait point un plus long
+développement, Ce n'est pas un tableau, c'est seulement une
+esquisse indiquée par quelques traits.
+ [44] Notes de l'auteur. PAGE 123. *
+ « Qui rien ne savait des lettres, ne oncques n'avait trouvé
+maistres de qui il se laissast doctriner ; mais les voulait
+toujours férir et frapper. » (V. Anciens mémoires sur Du
+Guesclin, tome 1, p. 194.) Lorsque le Captal de Bue mit Du
+Guesclin en liberté sur sa parole, celui-ci lui dit : « Pour Dieu,
+j'aurais plus chéri être mort que mon serment eusse faussé ne
+rompu. » (Id., t. 1, p. 423.)
+ [45] Notes de l'auteur. PAGE 123. **.
+ Le gouvernement des États-Unis, l'état social et politique
+de ce pays, ne sont nullement favorables au développement
+des grands talents. Un Américain de beaucoup d'esprit me
+disait à ce sujet : « Comment voulez-vous qu'un médecin se
+montre habile, si vous mettez entre ses mains un homme bien
+portant ? »
+ [46] Note de l'auteur. Deux musiciens.
+ Gluck et Piccini.
+ « Pour moi, disait alors un Français, je ne salue pas un
+homme qui n'aime pas Gluck. »
+ [47] Note de l'auteur. Quelques-unes ont acquis une
+réputation méritée.
+ Entre autres miss Sedgwich, auteur de plusieurs romans
+fort jolis.
+ [48] Note de l'auteur. Journaux, seule littérature.
+ On estime à plus de 1,200 le nombre des journaux
+existant actuellement aux États-Unis, indépendamment des
+autres publications périodiques. Dans le seul État de New
+York, il y avait, au commencement de l'année 1833, 263
+journaux (pour deux millions d'habitants). Tous les comtés, à
+l'exception de deux, Putnam et Rockland, avaient leur journal
+publié dans leur sein.
+ New York seul a 65 journaux, y compris les magazines.
+Sur ce nombre, 13 sont quotidiens, 30 hebdomadaires, 9
+mensuels, 10 sont publiés deux fois par semaine, et 3 deux fois
+par mois.
+ Le prix de l'abonnement annuel aux journaux quotidiens
+de New York est de 10 dollars (53 fr.) Le montant de tous les
+abonnements aux différents journaux de l'État de New York
+est estimé 750,000 dollars (3,975,000 fr.). Cette somme ne
+comprend pas le prix des annonces. À la même époque, on
+comptait à Boston 43 journaux et 38 publications périodiques
+faites à intervalles moindres d'une année.
+ Voy. American Almanach, 1834, p. 95 et 96, et Williams
+Register, 1833, p. 124.
+ [49] Note de l'auteur. ... Tout le monde écrit ou parle, non
+sans prétention, mais sans talent.
+ Le lecteur croira facilement que je n'accepte point ici la
+solidarité du langage tenu par le personnage qui est en scène.
+ Dirai-je que nul n'écrit avec talent dans un pays qui nous
+montre Washington Irving, dont les ouvrages réunissent la
+grâce du style, la délicatesse des idées, la finesse des aperçus ;
+Cooper, dont l'Europe admire le génie ; Edward Livingstone,
+tout à la fois homme d'État et philosophe profond ; Robert
+Walsh, qui joint à une prodigieuse facilité de style les charmes
+d'une conversation étincelante de traits et de saillies ; Jared-
+Sparks, auteur de l'ouvrage remarquable publié sous le titre
+de Vie du gouverneur Moris ; et beaucoup d'autres que je ne
+cite pas. Dirai-je que tout le monde parle sans talent aux
+États-Unis, où je rencontre Daniel Webster, dont les discours
+parlementaires, modèles de style et de logique, annoncent en
+même temps une âme noble, élevée et pleine de l'amour de la
+patrie ; Henry Clay, remarquable à la tribune par une
+élocution brillante et un talent extraordinaire
+d'improvisation ; Edward Everett, dont les discours à la
+chambre des représentants rappellent l'école romaine et la
+manière antique ; Channings, dans les sermons duquel on
+trouve beaucoup du style et de l'âme de Fénelon, etc., etc. ?
+ Enfin dirai-je qu'en Amérique on ne saurait être homme
+politique avec du talent littéraire ou oratoire, quand je vois
+John Quincy Adams, plus versé peut être dans la littérature
+ancienne et moderne qu'aucun Européen, et qui n'en est pas
+moins devenu président des États-Unis ; Albert Gallatin, que
+son esprit orné et sa haute capacité n'ont pas empêché d'être
+chargé par son pays de fonctions diplomatiques de l'ordre le
+plus élevé, etc., etc. ?
+ Du reste, il ne faut pas oublier que celui qui parle
+exprime des idées qui, prises en général, peuvent être vraies,
+sans préjudice des exceptions. Il est certain qu'en général, aux
+États-Unis, on ne trouve pas d'orateurs, mais seulement des
+avocats, des journalistes, et non des écrivains.
+ [50] Note de l'auteur. Les amusements interdits.
+ J'ai dit plus haut (Voy. notes ***** et ****** de la PAGE
+35) quelle est l'austérité des moeurs puritaines, et comment se
+passe le dimanche. Les amusements qui sont perdus pour ce
+jour-là ne se retrouvent point un autre jour de la semaine.
+Dans certains États on ne s'en rapporte pas à l'éloignement
+naturel des habitants pour les divertissements et les jeux, la
+loi les prohibe en termes formels. La loi du Connecticut défend
+absolument les spectacles comme contraires aux bonnes
+moeurs, sans aucune exception pour les grandes villes telles
+que Hartford, New-Haven. Dans le New Jersey, on ne permet
+point les courses de chevaux ; c'est, dit-on, une occasion de
+rassemblements, de jeux, de paris, de luxe, de désordre et de
+dérangement dans les habitudes, toutes conséquences
+immorales. À Boston, il est défendu de jouer de l'orgue dans
+les rues ; cela, dit-on, fait peur aux chevaux. À New York, la loi
+interdit tous les divertissements publics du genre de ceux
+qu'on voit à Paris aux Champs-Élysées, tels que balançoires,
+ballons, jeux de bague, etc. ; toutes ces choses font perdre du
+temps et dérangent le peuple.
+ [51] Note de l'auteur. Théâtre.
+ Il existe trois théâtres à Philadelphie, deux d'un ordre
+élevé et sur lesquels on joue la tragédie et la comédie ; le
+troisième, tout-à-fait inférieur, est consacré aux bouffonneries
+grossières.
+ Les deux grands théâtres ne sont ouverts que pendant
+l'hiver, au temps des longues soirées ; le troisième ne ferme
+jamais. Même pendant l'hiver, les deux premiers sont peu
+fréquentés. Le public qui assiste aux spectacles est en général
+ainsi composé : d'abord les étrangers qui viennent au théâtre
+parce qu'ils ne savent où passer leur soirée ; des femmes
+publiques que la présence des étrangers y attire ; des jeunes
+gens américains de moeurs dissipées, et enfin quelques
+familles de marchands auxquelles leur fréquentation du
+théâtre donne un assez mauvais renom dans la société
+américaine. Les personnes un peu distinguées par leur fortune
+et leur position ne vont point habituellement au théâtre ; il
+faut quelque chose d'extraordinaire pour les attirer ; par
+exemple, la présence momentanée d'un acteur célèbre ; alors
+tout le monde se rend au spectacle, non par goût, mais par
+mode. À vrai dire, personne aux États-Unis n'aime le théâtre,
+et presque tous ceux qu'on y voit y viennent par
+désoeuvrement. Ils ne prêtent au spectacle aucune attention.
+Les Américains qui assistent, en France, à une représentation
+sont tout étonnés du silence qui règne parmi les spectateurs et
+des émotions que reçoit le public. En Amérique, l'assemblée
+ignore ce qu'on joue ; on cause, on discute, on remue, on
+prend occasion du spectacle pour boire ensemble ; l'intérêt de
+la pièce est entièrement perdu de vue.
+ La doctrine des quakers, fondateurs de la Pennsylvanie,
+interdit formellement le théâtre ; les quakers n'étant plus en
+majorité ne font plus la loi ; mais une partie de leurs moeurs
+reste. On peut en dire autant des presbytériens de la Nouvelle-
+Angleterre ; on s'est écarté, à Boston, de la rigidité de leurs
+principes en établissant des théâtres ; mais la population n'a
+ni le goût ni l'habitude du spectacle. Je ne parle point ici de
+New York, dont les habitants américains ne paraissent pas
+plus jaloux que dans les autres cités des plaisirs du théâtre.
+Les spectacles y sont, à la vérité, plus fréquentés ; mais il y a
+toujours à New York vingt mille étrangers pour lesquels le
+théâtre est presque un besoin. Plusieurs théâtres pourraient
+prospérer à New York sans qu'on pût en conclure que les
+Américains de cette ville aiment le spectacle.
+ [52] Note de l'auteur. Tenir en respect des hordes
+d'Indiens sauvages.
+ L'armée des États-Unis se compose de six mille hommes,
+elle se recrute d'enrôlés volontaires, qui suffisent à son
+maintien. La population américaine y trouve l'avantage de ne
+point subir le recrutement forcé. Mais l'inconvénient pour le
+pays est d'avoir une armée composée d'hommes sans moralité,
+qui prennent la carrière des armes, non par patriotisme, mais
+par intérêt ; non comme moyen de gloire, mais comme moyen
+d'existence.
+ Ce fait, qui en lui-même est un mal, engendre, aux États-
+Unis, peu de fâcheuses conséquences. Comme les États-Unis
+n'ont point de guerres à soutenir, il n'y a dans l'armée que peu
+de désertions ; car l'enrôlé volontaire, qui prend le métier des
+armes comme moyen d'existence, ne déserte qu'en face du
+péril. En cas de lutte avec des partis d'Indiens, les désertions
+deviennent assez nombreuses : mais il n'en résulte aucun
+danger pour le pays, le sort de ces combats ne pouvant être
+douteux entre ennemis de forces tellement inégales. À
+l'intérieur, l'inconvénient est peut-être moindre encore.
+ Six mille hommes dispersés sur un territoire à moitié
+grand comme l'Europe sont imperceptibles, et encore les
+tient-on constamment éloignés de la population civilisée. Ils
+occupent des forts dans le nord et dans l'ouest de l'Amérique,
+et s'avancent dans les forêts indiennes à mesure que la
+population américaine s'en approche. Il n'est pas une ville
+d'Amérique dans laquelle un régiment américain tienne
+garnison. Une telle armée ne menace donc à l'intérieur, ni les
+bonnes moeurs, ni la liberté. Il existe une école militaire
+(Westpoint) qui sert de pépinière pour les officiers. C'est là
+qu'on les prend tous. Jamais les soldats ou sous-officiers ne
+deviennent officiers. On entre à Westpoint par faveur : mais,
+pour en sortir officier, il faut subir un examen. Un capitaine a
+un traitement fixe de 1,200 dollars (6,260 fr.), qui, à raison
+des indemnités de logement, de fourrages, etc., se monte à
+1,800 dollars (9,540 fr.).
+ Les militaires qui cessent de l'être ne reçoivent aucune
+retraite, quelle que soit la durée de leurs services. Mais quand
+ils ont des congés, on ne leur fait aucune retenue de solde.
+ [53] Partisan du général Jackson, président actuel des
+États-Unis.
+ [54] Note de l'auteur. Amalgamistes.
+ V. Pour le sens de ce mot la note ci-dessus de la PAGE
+144.
+ [55] Note de l'auteur.
+ « Les Américains considèrent la forêt comme le type de la
+nature sauvage (wilderness), et partant de la barbarie ; aussi
+c'est contre le bois que se dirigent toutes leurs attaques. Chez
+nous, on le coupe pour s'en servir ; en Amérique, pour le
+détruire. L'habitant des campagnes passe la moitié de sa vie à
+combattre son ennemi naturel, la forêt ; il le poursuit sans
+relâche ; ses enfants en bas âge apprennent déjà l'usage de la
+serpe et de la hache. Aussi l'Européen, admirateur des belles
+forêts, est-il tout surpris de trouver chez les Américains une
+haine profonde contre la végétation des arbres. Ceux-ci
+poussent si loin ce sentiment, que, pour embellir leurs
+maisons de campagne, ils anéantissent les arbres et la verdure
+dont elles sont environnées, et n'imaginent rien de plus beau
+qu'une habitation située dans une plaine rase, où pas un arbre
+ne se montre. Il importe peu qu'on y soit brûlé par le soleil,
+sans asile contre ses rayons : l'absence de bois est, à leurs
+yeux, le signe de la civilisation, comme les arbres sont
+l'annonce de la barbarie. Rien ne leur semble moins beau
+qu'une forêt ; en revanche, ils n'admirent rien plus qu'un
+champ de blé.
+ [56] Note de l'auteur.
+ L'île du Français. Tel est en effet le nom de cette île, et la
+description qu'en donne l'auteur dans le texte est
+parfaitement exacte. J'ai eu la curiosité de la visiter, et je l'ai
+parcourue dans toute son étendue. Le nom qu'elle porte lui
+vient du séjour assez long, qu'y a fait une famille française,
+réfugiée aux États-Unis après la révolution de 1789. À cette
+époque, les bords du lac étaient entièrement sauvages, et
+habités par une tribu d'indiens oneidas dont le lac tient son
+nom. La tradition du pays rapporte que cette famille
+infortunée, qui fuyait la société des hommes, eut à souffrir de
+grandes misères au sein de sa retraite solitaire. J'ai retrouvé
+l'emplacement qu'occupait l'habitation dans la partie Est de
+l'île. On le reconnaît à quelques mouvements de terrain, et à la
+présence d'arbres fruitiers qui ne sont pas de nature sauvage.
+ [57] Notes de l'auteur. PAGE 164. * Pépin le Bref...
+ Le lac Pépin, que traverse le Mississipi, a reçu son nom
+des premiers Français qui ont exploré cette contrée à peine
+connue de nos jours. Ce n'est point au hasard et par un pur
+caprice qu'ils l'ont appelé de la sorte ; il paraît, d'après ce que
+rapportent les voyageurs, que ce lac est de fort peu d'étendue,
+et cependant très dangereux ; la réunion de ces deux
+circonstances lui a valu le nom du roi, qui, malgré sa petite
+taille, était cependant un athlète redoutable.
+ « Il est petit, mais il est malin, » disaient en parlant de ce
+lac les Canadiens qui l'avaient baptisé. Les rares habitants de
+ce pays sauvage, Indiens, Anglais ou Canadiens, ont conservé
+ce vieux dicton français que rapporte le major Long. (V.
+Première expédition, Voyage au lac Winnipeck, au lac des
+Bois, etc., etc.)
+ [58] Notes de l'auteur. PAGE 164. ** Saint-Louis...
+ C'était le nom que les Français avaient donné au
+Mississipi ; et, maintenant encore, il y a, sur le bord de ce
+fleuve, la ville Saint-Louis, dans l'état d'Illinois.
+ [59] Notes de l'auteur. PAGE 164. *** Montmorency...
+ La chute de Montmorency, à deux lieux de Québec.
+ [60] Notes de l'auteur. PAGE 164. ****
+ Cession du Canada, 1763, Louis XV.
+ [61] Note de l'auteur. Partout les mêmes hommes...
+ En 1830, un ours égaré dans son chemin traversa la
+grande rue de Détroit dans toute sa longueur. L'habitant de
+cette ville du désert est cependant en tous points semblable à
+celui de New York.
+ [62] Note de l'auteur.
+ Une des principales causes de l'uniformité de moeurs chez
+les Américains vient de l'esprit entreprenant des habitants de
+la Nouvelle-Angleterre, qui, se répandant dans toutes les
+parties de l'Union, sont les pionniers les plus intrépides et les
+plus infatigables, et portent ainsi partout le même type de
+civilisation.
+ Quand on songe aux diverses peuplades qui couvrent
+l'Afrique et l'Asie ; isolées, quoique se touchant ; séparées par
+une montagne, par un vallon, par un ruisseau ; conservant
+chacune ses moeurs différentes et son caractère particulier, on
+est frappé du contraste d'un peuple de 12 millions d'hommes
+répandus sur une surface qui peut en contenir 150 millions, et
+qui tous présentent un aspect uniforme, sont, perpétuellement
+mêlés les uns les autres, et, par la similitude parfaite de leurs
+goûts, de leurs passions, de toutes leurs habitudes, semblent
+ne former qu'une seule famille : tant est puissant sur les
+moeurs et sur la destinée des hommes le lien d'une origine
+commune, d'un langage pareil, d'un même culte religieux, et
+d'institutions politiques semblables.
+ [63] Note de l'auteur.
+ « Nos lois m'en donnent le pouvoir... »
+ D'après les lois américaines, tous les ministres du culte, à
+quelque secte qu'ils appartiennent, ont le pouvoir de célébrer
+les mariages ; l'acte dressé par eux a la même valeur légale
+que s'il émanait d'un juge de paix ou d'un alderman.
+ [64] Note de l'auteur.
+ Les Anglais distribuent tous les ans aux Indiens un
+certain nombre de fusils, de carabines et de munitions de
+poudre et de plomb. Leur but apparent est de conserver la
+bonne amitié des tribus sauvages et voisines du Canada. Leur
+raison secrète et réelle est de fournir des armes aux Indiens
+ennemis naturels des Américains, et de les mettre à même de
+seconder l'Angleterre en cas de guerre avec les États-Unis. À
+une époque déterminée de l'année, vers le mois de juillet, on
+voit les Indiens arriver de tous côtés pour venir prendre part à
+cette distribution qui se fait sur la frontière du Haut Canada.
+ [65] Note de l'auteur.
+ La ville de Détroit est située sur la rive droite du fleuve
+qui porte son nom ; c'est le côté des États-Unis ; la rive
+opposée est canadienne, c'est-à-dire anglaise ; c'est là que se
+font les distributions d'armes dont il s'agit.
+ [66] Note de l'auteur.
+ Je compris, en traversant cette rivière sauvage, tout le
+charme des impressions dont la nature seule est la source.
+ Les fleuves, les montagnes, les vallées de l'ancien monde
+sont tout par leurs souvenirs. Que seraient le Jourdain, large
+de cinquante pas, et Sion, monticule imperceptible, si l'un
+n'avait été le berceau de Moïse, et l'autre le tombeau de
+David ? Qui remarquerait la petite rivière qui coule auprès de
+Sparte, si elle ne s'appelait l'Eurotas ? Les fleuves du désert
+n'ont point de nom ; ils ne rappellent pas un seul homme, pas
+un seul événement ; on admire la majesté de leurs ondes,
+l'aspect sauvage de leurs rives : tels on les voit, tels ils ont
+passé toujours, sans autres témoins que la forêt muette qui
+couvre les rivages - mêmes ; ils ne donnent à l'esprit que peu
+de pensées ; mais ils remplissent l'âme d'impressions.
+ [67] Note de l'auteur.
+ Route dans une forêt sauvage.
+ Les Américains n'attendent pas qu'il y ait des habitants
+dans un pays pour y faire des routes. Ils commencent par
+établir des routes ; celles-ci font venir les habitants.
+ [68] Ville de la Caroline du Nord, située entre la Géorgie,
+la Caroline du Sud et la Virginie.
+ [69] Note de l'auteur.
+ J'ai emprunté le nom et le caractère du prêtre Richard à
+un digne ecclésiastique, Français d'origine, que j'ai vu à
+Détroit. Il était alors plus qu'octogénaire et commandait le
+respect moins par son grand âge que par ses vertus. Son
+élection comme représentant du Michigan au congrès des
+États-Unis est un fait exact.
+ [70] Voyez, à la fin du volume, la deuxième partie de
+l'appendice intitulée : Note sur le mouvement religieux aux
+États-Unis.
+ [71] V. Brevard's Digest of South Carolina, vº Slaves, p.
+238.
+ [72] V. Digeste des lois de la Louisiane, 1828, vº Code
+noir, § 38.
+ [73] V. Statute Laws of Tennessee 1831. Vº Slaves, p. 316
+et 318. Lois de 1788 et de 1819.
+ [74] And wheras the having of slaves taught te write, or
+suffering them to be employed in writing, may be attended
+with great inconveniences ; be it inacted, that all and every
+person and persons whatsoever, who shall hereafter teach or
+cause any slave or slaves to be taught te write, every such
+person shall, for every offense, forfeit the sum of one hundred
+pounds current money. (V. Brevard's Digest, t. II, vº Slaves, §
+53.)
+ And if any person shall, on a sudden heat and passion, or
+by undue correction kill his own slave or the slave of any other
+person, he shall forfeit the sum of three hundred and fifty
+pounds current money. And in case any person or persons
+shall wilfully cut out the tongue, put out the eye, castrate, or
+cruelly scald, burn or deprive any slave of any limb or
+member, or shall inflict any other cruel punishment, other
+than by whipping, or beating with a horsewhip, cowskin,
+switch, or small stick, or by puting irons on, or confining or
+imprisoning such slave ; every such person shall for every such
+offence forfeit the sum of one hundred pounds current money.
+(V. ibid., § 45.)
+ La loi s'efforce de dégrader l'esclave ; cependant un
+instinct de dignité lui fait haïr la servitude ; un instinct plus
+noble encore lui fait aimer la liberté. On l'a enchaîné ; mais il
+brise ses fers, le voilà libre !... c'est-à-dire en état de rébellion
+ouverte contre la société et les lois qui l'ont fait esclave.
+ Tous les États américains du Sud sont d'accord pour
+mettre hors la loi le nègre fugitif. La loi de la Caroline du Sud
+dit que toute personne peut le saisir, l'appréhender, et le
+fouetter sur-le-champ (a). Celle de la Louisiane porte
+textuellement qu'il est permis de tirer sur les esclaves marrons
+qui ne s'arrêtent pas quand ils sont poursuivis (b).
+ Le code du Tennessee déclare que le meurtre de l'esclave
+sommé légalement de se représenter est une chose légitime (it
+is lawful) (c).
+ (a)V. Brevard's Digest, t. II, vº Slaves, § 12, p. 231.
+ (b)V. Digeste des lois de la Louisiane, Code noir, t. I, § 35.
+ (c)V. Lois du Tennessee 1831, t. I, p. 321.
+ [75] For any person whatsoever and by such ways and
+means as he or she shall think fit. (V. ibid.)
+ [76] V. Lois de la Louisiane, Code noir, art. 27 et 36, t. I,
+p. 229. - Lois du Tennessee, t. I, p. 321, § 28. - Lois de la
+Caroline du Sud, Brevard's Digest, t. II, p. 232, § 16.
+ [77] Lois de la Caroline du Sud, ibid., p. 236, § 31.
+ [78] V. Brevard's Digest, § 59, 60, 61 et 62, t. II, p. 245.
+Dans la Louisiane et dans le Tennessee, lorsqu'un esclave
+fugitif est arrêté, si son maître, ne le réclame pas dans un
+délai fixé, on le met en vente sur la place publique ; on l'adjuge
+au plus offrant et dernier enchérisseur. Le prix de la vente sert
+à payer les frais de geôle et de justice. (Lois de la Louisiane,
+Code noir, § 29 ; et lois du Tennessee, t. I, p. 323.)
+ [79] No person held to service or labour in one state
+under the laws thereof, escaping into another, shall in
+conséquence of any lan or regulation therein, be discharged
+from suche service or labour ; but shall be delivred up on
+claim of the party to whom such service or labour may be due.
+(V. Constitution des États-Unis, art. 4, sect. 2, § 3. - V. aussi
+les statuts révisés de l'État de New York, t. II, chap. 9, titre
+1er, § 6. - Pennsylvanie, Purdon's Digest.)
+ [80] V. Lois de la Caroline du Sud, Brevard's Digest, § 43
+et 45, t. II, vº Slaves, p. 240.
+ [81] V. ibid., § 45.
+ [82] V. Digest des lois de la Louisiane, loi du 21 février
+1814, t. I, p. 244.
+ [83] Environ 50 fr.
+ [84] Brevard's Digest, vº Slaves. § 13 et 28, p. 231 et 235.
+V. aussi lois de la Louisiane, vº Code noir, § 15.
+ [85] V. 28, ibid.
+ [86] Vº Statute laws of Tennessee, vº Slaves, t. I, p. 315,
+loi de 1806.
+ [87] V. Digeste des lois de la Louisiane, vº Code noir, t. I,
+p. 248, et aussi lois de la Caroline, Brevard's Digest, vº Slaves,
+t. II, § 23.
+ [88] V. Digeste des lois de la Louisiane, loi du 19 mars
+1816, § 6, t. I, p.246.
+ [89] V. Statute laws of Tennessee, t. I, vº Slaves, p. 315.
+ [90] V. Brevard's Digest, vº Slaves, Lois de la Louisiane,
+vº Code noir. Lois du Tennessee, vº Slaves.
+ [91] V. lois du Tennessee, t. I, vº Slaves, p. 346. -
+Brevard's Digest, vº Slaves.- Louisiane Code noir.
+ [92] Digeste de la Louisiane, acte du 19 mars 1806, sect.
+3, t. I, p. 246. - Dans toute contestation entre un maître qui
+prétend droit sur un nègre et celui-ci qui se prétend libre, la
+présomption est contre le nègre, sauf à lui à prouver qu'il n'est
+pas esclave. - V. Caroline du Sud. Brevard's Digest, vº Slaves,
+§ 7, p. 230, t. II.
+ [93] V. Statute laws of Tennessee, vº Slaves, t. I. p. 385.
+ [94] V. lois de la Caroline du Sud, vº Slaves, t. II, § 28 et
+34. - Voici l'expression générale de ces lois : « Shall suffer
+such corporal punishment not extending to life or limb as the
+justices of the peace or the free-holders shall, in their
+discretion, think fit. » V. aussi Digeste de la Louisiane, loi de
+1807, t. I, p. 238.
+ [95] V. lois de la Caroline, Brevard's Digest, vº Slaves, §
+45. - Et Digeste de la Louisiane, vº Code noir, § crimes et
+délits sect. 16, t. I.
+ [96] V. lois de la Caroline du Sud, Brevard's Digest, vº
+Slaves, § 100.
+ [97] V. Notes sur la Virginie, Thomas Jefferson.
+ [98] V. Brevard's Digest, t. II, p. 233, § 20.
+ [99] Lois de la Caroline, Brevard's Digest, vº Slaves, § 46,
+t. II, p. 241. - Lois de la Louisiane, Code noir, art. 1er, sect. 3,
+t. I, p. 220. - Lois du Tennessee, t. I, vº Slaves, p. 321.
+ [100] V. table statistique à la suite de la note.
+ [101] Lois de la Caroline du Sud, Brevard's Digest, t. II, vº
+Slaves, § 3, p. 229.
+ [102] Il n'existe dans le Maryland qu'une seule branche de
+culture pour laquelle on peut encore sans préjudice employer
+les esclaves, c'est celle du tabac. Cette culture, qui exige une
+infinité de soins minutieux, réclame un nombre immense de
+bras : des femmes, des enfants suffisent pour cet objet ; le
+point important, c'est d'en avoir un grand nombre, et les
+familles de nègres, en général si nombreuses, remplissent cette
+condition. Du reste, les nègres sont encore utiles pour cette
+culture, mais non indispensables ; la culture du tabac serait
+également bien faite par les blancs. On peut dire seulement
+que, faite par des esclaves, elle procure encore un bénéfice,
+tandis qu'elle a cessé d'être profitable appliquée aux autres
+industries agricoles.
+ [103] J'ai vu M. Charles Caroll à la fin de 1831, et l'année
+suivante il n'était plus. Il est mort le 10 novembre 1832, âgé de
+96 ans.
+ [104] V. National calendar, 1833. Vº Public revenues and
+expenditures.
+ [105] 200,900,000 dollars ou 1,064,770,000 fr.
+ [106] Je dis 200,000 au moins, car on peut voir à la table
+statistique que la population esclave dans toute l'Union
+s'accroît de 30 p. 100 tous les dix ans. Or, il s'est écoulé déjà
+quatre années depuis le recensement qui a constaté le nombre
+de 2,009,000.
+ [107] Notes sur la Virginie, p. 119.
+ [108] V. sur l'origine et les progrès de cette colonie, les
+rapports annuels de la société de colonisation.
+ [109] V. Constitution des États-Unis. Les pouvoirs du
+congrès sont limités aux cas énoncés dans la constitution.
+Parmi ces cas énumérés dans la section 8, ne se trouve point le
+droit d'abolir l'esclavage, dans les États où il est établi ;
+plusieurs articles de la constitution reconnaissent même
+formellement la servitude, entre autres le § 3 de la section 2,
+art. 4. Enfin, l'art. 10 du supplément à la constitution dit que
+tous les pouvoirs qui ne sont pas expressément attribués au
+gouvernement général des États-Unis sont réservés aux états
+particuliers.
+ [110] V. à la fin de la note la table statistique.
+ [111] Table statistique à la fin de l'Appendice.
+ [112] À la vérité, les États du Sud, tels que la Louisiane, la
+Caroline du Sud, le Mississipi, où se fait remarquer le plus
+grand accroissement des noirs, achètent des esclaves dans les
+États voisins, Tennessee, Kentucky, Virginie, Maryland. C'est
+une cause d'augmentation indépendante de la multiplication
+résultant des naissances. Mais ce qui prouve que cette source
+d'accroissement n'est point la seule, c'est que, dans les États
+voisins, le nombre des esclaves augmente aussi ; et ceux même
+où il diminue, tels que la Virginie, le Maryland, etc., ne le
+voient point décroître dans la proportion où il augmente
+ailleurs. V. Table statistique.
+ [113] V. Digeste des lois de la Louisiane, t. I, p. 231.
+ [114] V. Statute laws of Tennessee, t. I, p. 220.
+ [115] V. General laws of Massachusetts, t. I, p. 259.
+ [116] Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur nés
+libres ou affranchis.
+ [117] De 1790 à 1800, la population libre a augmenté de
+1,181,455, c'est-à-dire de 36 pour cent en dix ans, ou 3 1/2
+pour cent par an.
+ [118] De 1790 à 1800, la population esclave a augmenté
+de 193,162 , c'est-à-dire de 28 pour cent en dix ans, un peu
+moins de 3 pour cent par an.
+ [119] Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur nés
+libres ou affranchis.
+ [120] De 1800 à 1810, la population libre a augmenté de
+2,035,566, c'est-à-dire de 45 pour 100 en 10 ans, ou 4 1/2
+pour 100 par an.
+ [121] De 1800 à 1810, la population esclave a augmenté
+de 298,323, c'est-à-dire de 33 pour 100 en 10 ans, un peu plus
+de 3 pour 100 par an.
+ [122] Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur nés
+libres ou affranchis.
+ [123] De 1810 à 1820, la population libre a augmenté de
+2,051,617, c'est-à-dire de 33 pour 100 en 10 ans, ou un peu
+plus de 3 pour 100 par an.
+ [124] De 1810 à 1820, la population esclave a augmenté
+de 346,700, c'est-à-dire de 29 pour 100 en 10 ans, un peu
+moins de 3 pour 100 par an.
+ [125] Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur nés
+libres ou affranchis.
+ [126] De 1820 à 1830 la population libre augmenté de
+2,756,922, c'est-à-dire de 34 pour cent en dix ans, ou un en
+plus de 3 pour cent par an.
+ [127] De 1820 à 1830, le nombre des esclaves a augmenté
+de 470,967, c'est-à-dire de 29 pour cent en dix ans, un peu
+moins de 3 pour cent par an.
+ [128] Il y a dans Illinois 747 noirs en état de domesticité
+légale, c'est-à-dire loués à vie, mais ils ne sont pas esclaves.
+ [129] NOTA. Sont compris dans le chiffre de 10,856,989
+(a) de la population libre 319,599 personnes de couleur
+affranchies, ou nées de parents affranchis.
+ (a)Note du copiste : La différence d'une unité entre le
+total de la population libre dans la première colonne ci-dessus
+et le total repris dans la présente note, est présente dans le
+texte imprimé original. De même, l'addition des chiffres des
+différents États dans la même colonne ne correspond pas au
+total indiqué.
+ [130] Les chefs-lieux de ces diocèses sont Boston, New
+York, Philadelphie, Baltimore, Charleston, Mobile, la
+Nouvelle-Orléans, Bardstown, Cincinnati, Saint-Louis, Détroit.
+ [131] Il y a dans la cathédrale de Baltimore des bancs qui
+se sont vendus jusqu'à 1,500 dollars (8,000 francs). Le prix le
+plus ordinaire d'un banc est de 500 à 1,000 francs. Outre le
+paiement primitif de cette somme, le propriétaire du banc
+paie annuellement une somme, soit de 20, soit de 30 ou de 40
+dollars, pour la conservation de son droit. On considère dans
+la société la possession de ces bancs comme une distinction ;
+on se les dispute, et les familles font de grands sacrifices
+pécuniaires pour les acheter.
+ [132] Hamilton, Men and Manners in America, p.314.
+ [133] V. tous les journaux américains d'août 1834.
+ [134] Spirit of the pilgrim, july 1831.
+ [135] Constitution de Pennsylvanie, art. 9, § 3.
+ [136] Constitution du New Hampshire, art. 5 et 6. V.
+aussi toutes les constitutions des autres États ; celle du Maine,
+art. 1er § 3 , de New York, art. 7, § 3 ; de Ohio, art. 8, § 3 ; du
+Vermont, art. 3 ; de Delaware, art. 1er, du Maryland art. 33 ;
+du Missouri, art. 5, etc.
+ [137] V. Constitution de New York, art. 7, § 4.
+ [138] V. Constitution du Massachusetts, art. 2 et 3, 1er, 2e
+et 4e alinéa.
+ [139] V. ibid., art. 3, 1er et 2e alinéa.
+ [140] V. ibid., art. 3e, 4e alinéa.
+ [141] V. Constitution du Maryland, art. 33.
+ [142] V. Constitution du Vermont, art. 3.
+ [143] V. Constitution du Maryland, art. 35.
+ [144] Constitution du New Jersey, art. 18. Cet article
+porte que tous protestants, de quelque dénomination que ce
+soit, sont admissibles aux emplois et fonctions publiques.
+Nommer les uns, c'est exclure les autres.
+ [145] Constitution de Pennsylvanie, art. 4.
+ [146] Art. 2 et 3 de la Constitution de Massachusetts,
+ [147] Constitution de New Hampshire, art, 4, 5 et 6.
+ [148] V. Constitution de l'Ohio, art. 8, § 3.
+ [149] The general History of Virginia and New-England,
+by captain John Smith, imprimée à Londres en 1627.
+ [150] V. History of Carolina, by John Lawson, imprimée à
+Londres en 1718.
+ [151] Histoire de la Virginie, par Beverley, de 1583 à 1700.
+V. p. 258.
+ [152] V. Histoire de la Nouvelle-York, par William Smith,
+2e partie.
+ [153] Ces Indiens (les Chipeways), dit Mac-Kenney
+(Sketches of a Tour to the lakes) sont si imprévoyants, qu'ils
+passent les trois-quarts de leur vie dans le besoin, et que,
+chaque année, beaucoup d'entre eux meurent de faim. p. 376.
+ [154] Tanner est un Européen qui a été enlevé à l'âge de
+sept ans par les Indiens, et qui, après avoir passé trente ans au
+milieu d'eux, est rentré dans la vie civilisée et a écrit ses
+mémoires sous le titre de Tanner's narrative. On assure que
+M. Ernest de Blosseville, auteur de l'ouvrage remarquable
+intitulé Histoire des colonies pénales de l'Angleterre dans
+l'Australie, doit incessamment publier un autre ouvrage fort
+intéressant sur les tribus indiennes de l'Amérique du Nord, et
+donner des extraits nombreux des Mémoires de Tanner.
+ [155] On voit dans Tanner que les Indiens s'associent
+dans le but de chasser bien plus que par l'effet d'un esprit
+national.
+ [156] Les Dacotas croient qu'après leur mort leurs âmes
+vont au Tébé, séjour des morts. Pour y arriver, elles ont à
+passer sur un rocher dont le tranchant est aussi fin que celui
+d'un couteau. Ceux qui ne peuvent y marcher droit et tombent
+vont dans la région du mauvais esprit, où ils sont
+constamment occupés à ramasser du bois et à porter de l'eau,
+recevant les plus durs traitements d'un maître cruel.
+ Au contraire, ceux qui passent le rocher sans encombre
+font un long voyage durant lequel ils parcourent tous les lieux
+habités par les âmes de ceux qui les ont précédés ; ils y
+rencontrent des feux près desquels ils se reposent ; enfin ils
+arrivent à la demeure du grand esprit. Là sont les villages des
+morts ; là se trouvent des esprits qui leur indiquent la
+résidence de leurs amis et de leurs parents, auxquels on les
+réunit. Leur vie se passe doucement et dans le plaisir ; ils
+chassent le buffle, plantent et recueillent le maïs.
+ [157] V. Tanner, p. 165.
+ [158] V. ibid., 285.
+ [159] V. Tanner, p. 164.
+ [160] V. ibid., 242.
+ [161] V. Voyages du major Long, to the rocky Mountains,
+première expédition, t. I, p. 223 et 228. L'organisation des
+tribus du Sud et du Nord diffère entièrement, disent MM.
+Lewis et Clarke. Chez les premières, l'autorité est dans les
+mains du petit nombre ; chez les secondes, de la majorité.
+ [162] V. general Laws of Massachusetts, t. II, p. 121, chap.
+123, sect. 5 et 6, etc.; chap. 124, sect. 1, 2 et 3, p. 501. - Statuts
+révisés de New York, 4e partie, titre 5, art. 1 § 1 et 2; t. II, p.
+686. - Purdon's digest, vº Duelling.]
+ [163] V. Purdon's digest, vº Duelling.
+ [164] V. Digeste des lois de la Louisiane, t. 1er, p. 476. Le
+duel suivi de mort est puni de la peine capitale. L'envoi ou
+l'acceptation d'un cartel, le duel non suivi de mort, l'assistance
+donnée au duel comme témoin, sont punis d'un
+emprisonnement dont le maximum est de deux années et
+d'une amende de 200 piastres.
+ V. aussi Brevards digest of south Carolina, vº Duelling,
+tome 1er, page 272. Celui qui tue un autre en duel et ses
+témoins sont punis comme meurtriers (murderers). Le duel
+non suivi de mort, l'envoi ou l'acceptation d'un cartel,
+l'assistance des témoins, sont punis d'un an
+d'emprisonnement et de 2,000 dollars d'amende. (10,600
+francs.)
+ [165] Brevards digest, vº Duelling. t. 1er, p.272.
+ [166] À la vérité, les fonctions d'exécuteur des hautes
+oeuvres n'entraînent, point, aux États-Unis, la même infamie
+que chez nous : comme on y respecte plus les lois, on y est plus
+indulgent pour celui qui les met en action ; on s'efforce
+d'ailleurs de relever son ministère, en lui attribuant d'autres
+fonctions importantes et qui n'ont rien d'ignoble : le shérif est
+le premier agent de la force publique.
+ [167] V. art. 7 de la section 9 de la constitution des États-
+Unis.
+ [168] Il n'est pas un domestique blanc qui voulût se
+soumettre à un pareil service.
+ [169] V. Hamilton, p. 65 et 66.
+ [170] V. National Intelligencer, du 4 février 1834.
+ [171] New-York, Commercial advertiser, 7 juillet 1834.
+ [172] Un journal américain rapporte les noms d'une
+multitude de personnes mortes de chaleur durant la journée
+du 10 juillet.
+ [173] Je ne sais si M. Arthur Tappan de New York est de
+la même famille que M. John Tappan et *** Tappan de
+Boston. J'ai connu ces derniers pendant mon séjour dans la
+Nouvelle-Angleterre, et je déclare que je n'ai jamais rencontré
+personne dont les vertus m'aient inspiré un respect plus
+profond.
+ [174] New York American, 11 juillet 1834.
+ [175] Mercantile Advertiser and New York Advocate, 12
+juillet 1834.
+ [176] New York American, 12 juillet 1834.
+ [177] V. New York American, 14 juillet 1831.
+ [178] Philadelphia Gazette, 14 août 1834.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Marie ou l'Esclavage aux Etats-Unis
+by Gustave de Beaumont
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARIE OU L'ESCLAVAGE AUX ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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