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diff --git a/15463-8.txt b/15463-8.txt new file mode 100644 index 0000000..0abe568 --- /dev/null +++ b/15463-8.txt @@ -0,0 +1,16720 @@ +The Project Gutenberg EBook of Marie ou l'Esclavage aux Etats-Unis +by Gustave de Beaumont + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Marie ou l'Esclavage aux Etats-Unis + Tableau de moeurs américaines + +Author: Gustave de Beaumont + +Release Date: March 25, 2005 [EBook #15463] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARIE OU L'ESCLAVAGE AUX *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader +format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + + + +Gustave de Beaumont + +(1802-1866) + + + +MARIE +ou +L'esclavage aux États-Unis + + +Tableau de moeurs américaines + + + +(1840) + + + +Table des matières + +Avant-propos +Chapitre I Prologue +Chapitre II Les femmes +Chapitre III Ludovic, ou le départ d'Europe +Chapitre IV Intérieur d'une famille américaine +Chapitre V Marie +Chapitre VI L'Alms-House de Baltimore +Chapitre VII Le mystère +Chapitre VIII La Révélation +Chapitre IX L'épreuve -- 1 -- +Chapitre X Suite de l'épreuve -- 2 -- +Chapitre XI Suite de l'épreuve -- 3 -- Épisode d'Odéna +Chapitre XII Suite de l'épreuve -- 4 -- Littérature et beaux-arts +I +II +III +IV +V +VI +VII +VIII +IX +XI +XI +XII +XIII +XV +XVI +XVII +XVIII +XIX +XX +XXI +XXII +XXIII +XXIV +XXV +XXVI +XXVII +XXVIII +XXIX +XXXI +XXXII +XXXIII +XXXIV +XXXV +XXXVI +XXXVII +XXXVIII +XXXIX +XL +XLI +XLII +XLIII +XLIV +XLV +XLVI +XLVII +XLVIII +XLIX +L +LI +LII +LIII +Chapitre XIII L'émeute +Chapitre XIV Le départ de l'Amérique civilisée +Chapitre XV La forêt vierge et le désert +Chapitre XVI Le drame +Chapitre XVII Épilogue +Appendice +Première partie: Note sur la condition sociale et politique des +nègres esclaves et des gens de couleur affranchis. +§ I. Condition du nègre esclave aux États-unis. +§ II. Caractères de l'esclavage aux États-unis. +§ III. Peut-on abolir l'esclavage des noirs aux États-unis? +Tableaux comparatifs de la population libre et de la population +esclave aux États-unis depuis 1790 jusqu'en 1830. +Deuxième partie: Note sur le mouvement religieux aux États-Unis +§ I. Rapport des cultes entre eux. +§ II. Rapports des cultes avec l'État. +Troisième partie: Note sur l'État ancien et sur la condition +présente des tribus indiennes de l'Amérique du nord. +§ I. État ancien. +§ II. État actuel. +Notes non insérées dans le texte principal à cause de leur +longueur + + + + +Avant-propos + +Je dois au lecteur quelques explications sur la forme et sur le +fond de ce livre. + +Je le préviens d'abord que tout en est grave, excepté la forme. +Mon but principal n'a point été de faire un roman. La fable qui +sert de cadre à l'ouvrage est d'une extrême simplicité. Je ne +doute pas que, sous une plume habile et exercée, elle n'eût prêté +aux développements les plus intéressants et même les plus +dramatiques; mais je ne sais point l'art du romancier. On ne doit +donc chercher dans ce livre ni intrigues calculées avec +prévoyance, ni situations ménagées avec art, ni complications +d'événements, en un mot, rien de ce qui communément est mis en +usage pour exciter, soutenir et suspendre l'intérêt. + +Pendant mon séjour aux États-Unis, j'ai vu une société qui +présente avec la nôtre des harmonies et des contrastes; et il m'a +semblé que si je parvenais à rendre les impressions que j'ai +reçues en Amérique, mon récit ne manquerait pas entièrement +d'utilité. Ce sont ces impressions toutes réelles que j'ai +rattachées à un sujet imaginaire. + +Je sens bien qu'en offrant la vérité sous le voile d'une fiction, +je cours le risque de ne plaire à personne. Le public sérieux ne +repoussera-t-il pas mon livre à l'aspect de son titre seul? et le +lecteur frivole, attiré par une apparence légère, ne s'arrêtera-t- +il pas devant le sérieux du fond? Je ne sais. Tout ce que je puis +dire, c'est que mon premier but a été de présenter une suite +d'observations graves; que, dans l'ouvrage le fond des choses est +vrai, et qu'il n'y a de fictif que les personnages; qu'enfin j'ai +tenté de recouvrir mon oeuvre d'une surface moins sévère, afin +d'attirer à moi cette portion du public qui cherche tout à la fois +dans un livre des idées pour l'esprit et des émotions pour le +coeur. + +J'ai dit tout à l'heure que j'allais peindre la société +américaine; je dois maintenant indiquer les dimensions de mon +tableau. + +Deux choses sont principalement à observer chez un peuple: ses +institutions et ses moeurs. + +Je me tairai sur les premières. À l'instant même où mon livre sera +publié, un autre paraîtra qui doit répandre la plus vive lumière +sur les institutions démocratiques des États-Unis. Je veux parler +de l'ouvrage de M. Alexis de Tocqueville, intitulé: De la +démocratie en Amérique. + +Je regrette de ne pouvoir exprimer ici tout à mon aise +l'admiration profonde que m'inspire le travail de M. de +Tocqueville; car il me serait doux d'être le premier à proclamer +une supériorité de mérite qui bientôt ne sera contestée de +personne. Mais je me sens gêné par l'amitié. J'ai du reste la plus +ferme conviction qu'après avoir lu cet ouvrage si beau, si +complet, plein d'une si haute raison, et dans lequel la profondeur +des pensées ne peut se comparer qu'à l'élévation des sentiments, +chacun m'approuvera de n'avoir pas traité le même sujet. + +Ce sont donc seulement les moeurs des États-Unis que je me propose +de décrire. Ici je dois encore faire observer au lecteur qu'il ne +trouvera point dans mon ouvrage une peinture complète des moeurs +de ce pays. J'ai tâché d'indiquer les principaux traits, mais non +toute la physionomie de la société américaine. Si ce livre était +accueilli avec quelque indulgence, plus tard je compléterais la +tâche que j'ai commencée. À vrai dire, une seule idée domine tout +l'ouvrage, et forme comme le point central autour duquel viennent +se ranger tous les développements. + +Le lecteur n'ignore pas qu'il y a encore des esclaves aux États- +Unis; leur nombre s'élève à plus de deux millions. C'est +assurément un fait étrange que tant de servitude au milieu de tant +de liberté: mais ce qui est peut-être plus extraordinaire encore, +c'est la violence du préjugé qui sépare la race des esclaves de +celle des hommes libres, c'est-à-dire les nègres des blancs. La +société des États-Unis fournit, pour l'étude de ce préjugé, un +double élément qu'on trouverait difficilement ailleurs. La +servitude règne au sud de ce pays, dont le nord n'a plus +d'esclaves. On voit dans les États méridionaux les plaies que fait +l'esclavage pendant qu'il est en vigueur, et, dans le Nord, les +conséquences de la servitude après qu'elle a cessé d'exister. +Esclaves ou libres, les nègres forment partout un autre peuple que +les blancs. Pour donner au lecteur une idée de la barrière placée +entre les deux races, je crois devoir citer un fait dont j'ai été +témoin.[1] + +La première fois que j'entrai dans un théâtre, aux États-Unis, je +fus surpris du soin avec lequel les spectateurs de couleur blanche +étaient distingués du public à figure noire. À la première galerie +étaient les blancs; à la seconde, les mulâtres; à la troisième, +les nègres. Un Américain près duquel j'étais placé me fit observer +que la dignité du sang blanc exigeait ces classifications. +Cependant mes yeux s'étant portés sur la galerie des mulâtres, j'y +aperçus une jeune femme d'une éclatante beauté, et dont le teint, +d'une parfaite blancheur, annonçait le plus pur sang d'Europe. +Entrant dans tous les préjugés de mon voisin, je lui demandai +comment une femme d'origine anglaise était assez dénuée de pudeur +pour se mêler à des Africaines. + +-- Cette femme, me répondit-il, est de couleur. + +-- Comment? de couleur! elle est plus blanche qu'un lis. + +-- Elle est de couleur, reprit-il froidement; la tradition du pays +établit son origine, et tout le monde sait qu'elle compte un +mulâtre parmi ses aïeux. + +Il prononça ces paroles sans plus d'explications, comme on dit une +vérité qui, pour être comprise, n'a besoin que d'être énoncée. + +Au même instant je distinguai dans la galerie des blancs un visage +à moitié noir. Je demandai l'explication de ce nouveau phénomène; +l'Américain me répondit: + +-- La personne qui attire en ce moment votre attention est de +couleur blanche. + +-- Comment? blanche! son teint est celui des mulâtres. + +-- Elle est blanche, répliqua-t-il; la tradition du pays constate +que le sang qui coule dans ses veines est espagnol.[2] + +Si l'opinion flétrissante qui s'attache à la race noire et aux +générations même dont la couleur s'est effacée ne donnait +naissance qu'à quelques distinctions frivoles, l'examen auquel je +me suis livré ne présenterait qu'un intérêt de curiosité; mais ce +préjugé a une portée plus grave; il rend chaque jour plus profond +l'abîme qui sépare les deux races et les suit dans toutes les +phases de la vie sociale et politique; il gouverne les relations +mutuelles des blancs et des hommes de couleur, corrompt les moeurs +des premiers, qu'il accoutume à la domination et à la tyrannie, +règle le sort des nègres, qu'il dévoue à la persécution des +blancs, et fait naître entre les uns et les autres des haines si +vives, des ressentiments si durables, des collisions si +dangereuses, qu'on peut dire avec raison que son influence s'étend +jusque sur l'avenir de la société américaine.[3] + +C'est ce préjugé, né tout à la fois de la servitude et de la race +des esclaves, qui forme le principal sujet de mon livre. J'aurais +voulu montrer combien sont grands les malheurs de l'esclavage, et +quelles traces profondes il laisse dans les moeurs, après qu'il a +cessé d'exister dans les lois. Ce sont surtout ces conséquences +éloignées d'un mal dont la cause première a disparu, que je me +suis efforcé de développer. + +Au sujet principal de mon livre j'ai rattaché un grand nombre +d'observations diverses sur les moeurs américaines; mais la +condition de la race noire en Amérique, son influence sur l'avenir +des États-Unis, sont le véritable objet de cet ouvrage. C'est ici +le lieu d'avertir la partie grave du public auquel je m'adresse +qu'à la fin de chaque volume il se trouve, sous le titre +d'appendices ou de notes [4], une quantité considérable de matières +traitées gravement, non-seulement au fond, mais même dans la +forme. Tels sont l'appendice relatif à la condition sociale et +politique des esclaves et des nègres affranchis, les notes qui +concernent l'égalité sociale, le duel, les sectes religieuses, les +Indiens, etc.; ces notes remplissent la moitié de l'ouvrage. + +Je ne terminerai pas cet avant-propos sans prier les lecteurs, et +notamment les lecteurs américains (si toutefois ce livre parvient +jusqu'en Amérique), de bien prendre garde que les opinions qui +sont exprimées par les personnages mis en scène ne sont pas +toujours celles de l'auteur. Quelquefois j'ai pris soin de les +modifier, et même de les combattre dans les notes auxquelles je +renvoie par un astérisque. Du reste, à part un très petit nombre +d'exceptions qui sont ordinairement indiquées, les faits énoncés +dans le récit sont vrais, et les impressions rendues sont celles +que j'ai éprouvées moi-même. On ne doit pas oublier qu'en peignant +la société américaine, l'auteur ne présente que des traits +généraux, et que l'exception, quoique non exprimée, se trouve +souvent à côté du principe. Ainsi, dans une partie de ce livre, je +dis qu'il n'existe aux États-Unis ni littérature, ni beaux-arts; +cependant j'ai rencontré en Amérique des hommes de lettres +distingués, des artistes habiles, des orateurs brillants. J'ai vu +dans le même pays des salons élégants, des cercles polis, des +sociétés tout intellectuelles; je dis pourtant ailleurs qu'il n'y +a en Amérique ni sociétés intellectuelles, ni salons élégants, ni +cercles polis. Dans ces cas comme dans beaucoup d'autres, mes +observations ne s'appliquent qu'au plus grand nombre. + +Je termine par une réflexion à laquelle j'attache quelque +importance. + +M. de Tocqueville et moi publions en même temps chacun un livre +sur des sujets aussi distincts l'un de l'autre que le gouvernement +d'un peuple peut être séparé de ses moeurs. + +Celui qui lira ces deux ouvrages recevra peut-être sur l'Amérique +des impressions différentes, et pourra penser que nous n'avons pas +jugé de même le pays que nous avons parcouru ensemble. Telle n'est +point cependant la cause de la dissidence apparente qui serait +remarquée. La raison véritable est celle-ci: M. de Tocqueville a +décrit les institutions; j'ai tâché, moi, d'esquisser les moeurs. +Or, aux États-Unis, la vie politique est plus belle et mieux +partagée que la vie civile. Tandis que l'homme y trouve peu de +jouissances dans la famille, peu de plaisirs dans la société, le +citoyen y jouit dans le monde politique d'une multitude de droits. +Envisageant la société américaine sous des points de vue si +divers, nous n'avons pas dû, pour la peindre, nous servir des +mêmes couleurs. + + + +Chapitre I +Prologue + +Les querelles religieuses qui, durant le seizième siècle, +troublèrent l'Europe et firent naître les persécutions du siècle +suivant, ont peuplé l'Amérique du Nord de ses premiers habitants +civilisés. + +La paix continue aujourd'hui l'oeuvre de la guerre: quand de +longues années de repos se succèdent chez les nations, les +populations s'accumulent outre mesure; les rangs se serrent; la +société s'encombre de capacités oisives, d'ambitions déçues, +d'existences précaires. Alors l'indigence et l'orgueil, le besoin +de pain et d'activité morale, le malaise du corps et le trouble de +l'âme, chassent les plus misérables du lieu où ils souffrent, et +les poussent à l'aventure par-delà les mers dans des régions moins +pleines d'hommes où il se rencontre encore des terres inoccupées +et des postes vacants [5]. + +Les premières migrations furent des exils de conscience les +secondes sont des exils de raison. Et pourtant tous ceux qui, de +nos jours, vont aux États-Unis chercher une condition meilleure ne +la trouvent pas. + +Vers l'année 1851, un Français résolut de passer en Amérique dans +l'intention de s'y fixer. Ce projet lui fut inspiré par des causes +diverses. + +Plein de convictions généreuses, il avait salué la révolution +nouvelle comme le symbole d'une grande réforme sociale. Alors il +s'était mis à l'oeuvre... Mais bientôt il avait été seul au +travail. Les plus hardis novateurs étaient devenus subitement des +hommes prudents et circonspects. Les apôtres de liberté prêchaient +la servitude: il s'en trouvait d'assez cyniques pour se vanter de +l'apostasie comme d'une vertu. + +Dégoûté du monde politique, il essaya de se créer une existence +industrielle; mais la fortune ne lui fut point propice... À l'âge +de vingt-cinq ans il se trouva sans carrière, n'ayant dans +l'avenir d'autre chance que le partage d'un modique patrimoine. Un +jour donc, repoussant du pied sa terre natale, il monta sur un +vaisseau qui du Havre le conduisit à New York. + +Il ne fit point un long séjour dans cette ville; il n'y passa que +le temps nécessaire pour s'enquérir de la route à suivre afin de +pénétrer dans l'ouest. + +Les uns lui conseillaient de se rendre dans l'Ohio, où, disaient- +ils, l'on vit mieux à bon marché que dans aucun autre État; ceux- +là lui recommandaient Illinois et Indiana où il achèterait à vil +prix les terres les plus fertiles de la vallée du Mississipi. Un +autre lui dit: «Vous êtes Français et catholique; pourquoi ne pas +aller dans le Michigan dont les habitants, Canadiens d'origine, +parlent votre langue et pratiquent votre religion?» + +Le voyageur préféra ce dernier conseil, dont l'exécution était +d'autant plus facile que, pour se rendre dans le Michigan, il +n'avait qu'à suivre le courant de l'émigration européenne, alors +dirigée de ce côté. + +Il remonta la rivière du Nord qui coule majestueuse entre deux +chaînes de montagnes, passa par une infinité de petites villes qui +portent de grands noms, telles que Rome, Utique, Syracuse, +Waterloo. Après avoir traversé le lac Érié, long de cent lieues, +et franchi le détroit [6], il vit s'étendre devant lui l'immense +plaine du lac Huron, fameux par la pureté de ses ondes et par ses +îles consacrées au grand Manitou; et côtoyant la rive gauche de ce +lac, il pénétra dans l'intérieur du Michigan par la grande baie de +Saginaw, en remontant la rivière dont cette baie tire son nom. + +Les bords de la Saginaw sont plats comme toutes les terres qui +avoisinent les grands lacs de l'Amérique du Nord; ses eaux, dans +un cours lent et paisible, s'avancent parmi des prairies qu'elles +fertiliseraient de leur fraîcheur si, par de trop longs séjours, +elles ne les changeaient en marécages. L'aspect de ces lieux est +froid et sévère; à travers une atmosphère chargée de vapeurs, le +soleil ne projette qu'une débile clarté; ses rayons sont pâles +comme des reflets. Des joncs tremblants à la surface de l'onde; +d'innombrables roseaux rangés en haie sur chaque rive, et au-delà, +de longues herbes que la faux n'a jamais tranchées, telle est la +scène monotone qui, de toutes parts, s'offre aux yeux. +L'oscillation de ces joncs, le murmure de ces roseaux, le +bruissement des herbes et le cri rare de quelques oiseaux +plongeurs, cachés parmi les plantes flottantes, forment tout le +mouvement et toute la vie de ces sauvages solitudes. En regardant +au plus haut des cieux, on peut y voir un aigle qui plane avec +majesté; il suit la barque du voyageur; tantôt immobile au-dessus +d'elle, tantôt entraîné dans un vol sublime, il semble, roi du +désert, observer le téméraire étranger qui pénètre dans son +empire. De temps en temps apparaît une hutte sauvage; non loin +d'elle, se tient debout un Indien, impassible et muet comme le +tronc d'un vieux chêne; on dirait une antique ruine de la forêt. + +Quelquefois les bords du fleuve se resserrent; alors, sur des +rives plus élevées, se montre une végétation pauvre et rachitique; +une faible couche de terre recouvre d'immenses rochers de marbre +et de granit, où vivent misérablement des érables jaunes, des pins +grisâtres, des hêtres chargés de mousse; leur verdure terne ne +réjouit point la vue; leur front chauve attriste les regards; ils +sont petits comme de jeunes arbres et sont à moitié morts de +vieillesse. + +Cependant à soixante milles au-dessus de son embouchure, le fleuve +et ses entours prennent un autre aspect. L'atmosphère devient +pure, le ciel bleu, le sol fertile; l'influence des grands lacs a +cessé; le soleil a repris son empire. À la droite du fleuve se +déroulent au loin de vastes prairies dont les inondations se +retirent après les avoir fécondées; sur la rive gauche s'élèvent +des arbres gigantesques, au tronc antique et à la cime jeune et +hardie; magnifique futaie primitive, dont les nombreuses +clairières attestent la présence de l'homme civilisé. + +Là s'arrêta le voyageur, qui ne cherchait point une solitude +profonde, mais seulement le voisinage du désert. + +À peine avait-il fait quelques pas à travers les ombres d'une +végétation séculaire, qu'il aperçut les traces d'un établissement; +ici se voyait un champ de maïs entouré de barrières formées à +l'aide d'arbres renversés; là des débris de pins incendiés; plus +loin des troncs de chênes coupés à hauteur d'homme. + +En marchant, il découvrit le toit d'une chaumière; on y arrivait +par un étroit sentier sur lequel il distingua l'empreinte récente +de pas humains. Bientôt un plus riant paysage s'offrit à sa vue: +au pied de l'habitation s'étendait un lac charmant, bordé de tous +côtés par la forêt; c'était comme un vaste miroir encadré dans la +verdure; sa surface, parfaitement calme, étincelait aux feux d'un +soleil ardent; et sa riche ceinture, embellie par toutes les +nuances du feuillage, trouvait un éclatant reflet dans le cristal +des eaux. + +Un petit canot fait d'écorce, à la manière des Indiens, était +couché sur le rivage et paraissait abandonné. + +La chaumière présentait un singulier mélange d'élégance dans sa +forme et de grossièreté dans ses matériaux. + +Quelques bûches couchées les unes sur les autres faisaient toute +sa construction; cependant il y avait dans leur arrangement +quelque chose qui révélait le goût de l'architecte. Elles étaient +rangées avec symétrie, et disposées de façon à figurer un certain +nombre d'arceaux gothiques: à l'extérieur, ou remarquait le même +mélange de nature sauvage et d'industrie humaine. Ici, un banc de +verdure; là, un siège formé de branches d'érable élégamment +entrelacées; plus loin, un parterre de fleurs adossé à la forêt +vierge. + +À mesure qu'il approchait de la demeure solitaire, le voyageur +comprenait moins quel pouvait en être l'habitant; il se perdait en +vaines conjectures, lorsqu'il vit paraître un homme... Son costume +était celui d'un Européen, sa mise, simple sans être commune; ses +traits contenaient beaucoup de noblesse, quoique leur altération +fût sensible; et son front, jeune encore, portait l'empreinte de +ces mélancolies froides et résignées qui sont l'oeuvre des longues +infortunes et des vieilles douleurs. + +Le voyageur s'approchait timidement. -- Dieu me garde! dit-il au +solitaire, de troubler votre retraite! -- Soyez le bienvenu, +répondit avec politesse l'habitant du désert. + +Ce peu de mots avaient prouvé à l'un et à l'autre qu'ils étaient +Français, et une douce émotion était descendue dans leurs âmes; +car c'est une grande joie pour l'exilé de retrouver la voix de la +patrie sur la terre étrangère. + +Le solitaire prend le voyageur par la main, le conduit dans une +petite cabane voisine de la chaumière et construite plus +simplement que celle-ci; là, il le fait asseoir, l'engage à se +reposer quelque temps, lui sert un frugal repas et lui donne tous +les soins d'une hospitalité bienveillante. + +L'habitant de la forêt ressentait une joie réelle de la présence +du voyageur; cependant il redevenait de temps en temps sombre et +pensif... Tout annonçait qu'il avait dans l'âme de tristes +souvenirs qui sommeillaient quelquefois, mais dont le réveil était +toujours douloureux. + +Les deux Français parlèrent d'abord de la France, et bientôt ils +conversèrent ensemble comme deux amis. + +-- Qui peut vous amener dans ce désert? dit le solitaire au +voyageur. + +LE VOYAGEUR. + +Je cherche une contrée qui me plaise... Je viens de parcourir un +pays qui me semble charmant... Oh! j'ai vu de beaux lacs, de +belles forêts, de belles prairies!... + +LE SOLITAIRE. + +Mais où allez-vous? + +LE VOYAGEUR. + +Je ne sais pas encore. Cette solitude me remplit d'émotions... je +n'en ai point encore vu qui me séduise autant; la vie doit +s'écouler douce et paisible dans ce lieu. Je serais tenté de m'y +arrêter. + +LE SOLITAIRE. + +Dans quel but? + +LE VOYAGEUR. + +Mais pour y demeurer... + +LE SOLITAIRE. + +Quoi vous renonceriez à la France? pour toujours! pour vivre en +Amérique! Y avez-vous bien songé? + +LE VOYAGEUR. + +Oui... C'est un sujet auquel j'ai beaucoup réfléchi... j'aime les +institutions de ce pays; elles sont libérales et généreuses... +chacun y trouve la protection de ses droits... + +LE SOLITAIRE. + +Savez-vous si, dans ce pays de liberté, il n'y a point de +tyrannie... et si les droits les plus sacrés n'y sont pas +méconnus? ... + +LE VOYAGEUR. + +Il y a d'ailleurs dans les moeurs des Américains une simplicité +qui me plaît... Voici quel est mon projet: je me placerai sur la +limite qui sépare le monde sauvage de la société civilisée; +j'aurai d'un côté le village, de l'autre la forêt; je serai assez +près du désert pour jouir en paix des charmes d'une solitude +profonde, et assez voisin des cités pour prendre part aux intérêts +de la vie politique... + +LE SOLITAIRE. + +Il est des illusions qui nous coûtent quelquefois bien des larmes! + +LE VOYAGEUR. + +Pourquoi ne serais-je pas heureux?... Vous-même... + +LE SOLITAIRE. + +N'invoquez point mon exemple..., et prenez garde de m'imiter... +J'ai déjà passé cinq années dans ce désert, et le sentiment que je +viens d'éprouver en revoyant un Français est le seul plaisir qui, +durant ce temps, soit entré dans le coeur de l'infortune Ludovic. + +En prononçant ces mots, le solitaire se leva... sa physionomie +attestait un trouble intérieur. Alors le voyageur, cherchant des +paroles qui pussent sourire à son hôte: + +-- Je serais charmé, lui dit-il, de connaître tout votre +établissement, les terres qui l'avoisinent et les forêts qui +l'entourent. + +Cette demande fut agréable à Ludovic, qui s'empressa d'y +satisfaire et parut heureux de montrer au voyageur toute l'étendue +de ses possessions. Celui-ci avait remarqué dès l'abord que le +solitaire évitait avec soin de s'approcher de la jolie cabane +dont, en arrivant, il avait admiré l'élégante construction; sa +curiosité s'en était accrue. -- Cette cabane fait partie de votre +domaine? dit-il à Ludovic. -- Oui, répondit celui-ci. -- J'en +admire le bon goût, reprit le voyageur, et je serais charmé de la +voir... -- Non! non! répliqua vivement le solitaire... jamais! +jamais! -- Est-ce que quelqu'un l'habite? Ludovic resta d'abord +silencieux... -- Oui, répondit-il enfin d'une voix triste et +mystérieuse... Et il entraîna le voyageur du côté opposé. + +Chemin faisant, les deux Français étaient revenus au sujet +principal de leur entretien, l'Amérique. Le voyageur avait repris +le cours de ses admirations, que le solitaire combattait par des +réflexions sages, quelquefois même par de piquantes railleries... +Ils passèrent ainsi en revue tous les objets qui, dans la société +américaine, attirent les regards de l'étranger. + +-- Oh! arrêtons-nous ici quelques instants, s'écria le voyageur +quand ils se trouvèrent sur le bord du lac. Quel air embaumé! +quelle douce fraîcheur! quelles impressions pures! comme le ciel +est beau sur nos têtes! et comme, en face de nous, la forêt forme +à l'horizon un charmant rideau de verdure! Combien ce paysage est +encore embelli par le toit de votre chaumière, qui retrace aux +yeux l'image du modeste asile d'une tranquille félicité! Qui +demeurerait insensible à ce tableau? Eh bien! dites; parlez sans +prévention... que manquerait-il au bonheur dans cette retraite +solitaire, si l'amour d'une jeune Américaine y venait répandre ses +charmes et ses enchantements? + +Tout en parlant ainsi, le voyageur s'était assis sur un banc de +verdure; Ludovic, plein d'émotions bien différentes, avait pris +place auprès de lui... + +S'abandonnant à cette impression poétique: -- En Europe, dit le +voyageur, tout est souillure et corruption!... Les femmes y sont +assez viles pour se vendre, et les hommes assez stupides pour les +acheter. Quand une jeune fille prend un mari, ce n'est pas une âme +tendre qu'elle cherche pour unir à la sienne, ce n'est pas un +appui qu'elle invoque pour soutenir sa faiblesse; elle épouse des +diamants, un rang, la liberté: non qu'elle soit sans coeur; une +fois elle aima, mais celui qu'elle préférait n'était pas assez +riche. On l'a marchandée; on ne tenait plus qu'à une voiture, et +le marché a manqué. Alors on a dit à la jeune fille que l'amour +était folie; elle l'a cru, et s'est corrigée; elle épouse un riche +idiot... Quand elle a quelque peu d'âme, elle se consume et meurt. +Communément elle vit heureuse. Telle n'est point la vie d'une +femme en Amérique. Ici le mariage n'est point un trafic, ni +l'amour une marchandise; deux êtres ne sont point condamnés à +s'aimer ou à se haïr parce qu'ils sont unis, ils s'unissent parce +qu'ils s'aiment. Oh! qu'elles sont belles et attirantes ces jeunes +filles aux yeux d'azur, aux sourcils d'ébène, à l'âme candide et +pure!... quel doux parfum sort de leur chevelure que l'art n'a +point flétrie! ... que d'harmonie dans leur faible voix qui ne fut +jamais l'écho des passions cupides! Ici du moins, quand vous allez +vers une jeune fille, et lorsqu'elle vient à vous, ce sont de +tendres sympathies qui se rencontrent, et non des calculs +intéressés. Ne serait-ce point mépriser la chance d'une félicité +tranquille, mais délicieuse, que de ne pas rechercher l'amour +d'une jeune Américaine? + +Ludovic écoutait avec calme; quand le voyageur eut fini de parler: + +-- Je plains vos erreurs, lui dit le solitaire. Je n'entreprendrai +point de les combattre; car je sais combien est vaine pour les +hommes l'expérience d'autrui...; je suis cependant affligé de voir +votre ardeur à poursuivre des chimères... Je pourrais, par un seul +exemple, vous prouver combien vous êtes égaré. Vous venez +d'exalter devant moi le mérite des femmes américaines. Le tableau +que vous avez esquissé n'est pas tout à fait dépourvu de vérité; +mais il manque des riantes couleurs que lui prête votre +imagination... +Je crois qu'il me serait facile de tracer, sans passion, le +portrait fidèle des femmes de ce pays; car je n'ai reçu d'elles ni +bienfaits ni injures... + +Le voyageur fit un signe d'incrédulité; cependant, par une sorte +de courtoisie due à l'hospitalité, il témoigna le désir de +connaître le sentiment du solitaire qui, après un instant de +réflexion, s'exprima en ces termes. + + + +Chapitre II +Les femmes + +Les femmes américaines ont en général un esprit orné, mais peu +d'imagination, et plus de raison que de sensibilité [7]. + +Elles sont jolies; celles de Baltimore sont renommées pour leur +beauté parmi toutes les autres. + +Leurs yeux bleus attestent une origine anglaise, et leur chevelure +noire l'influence des étés brûlants. Leur constitution frêle et +délicate soutient une lutte inégale contre les rigueurs d'un +climat sévère, et les variations subites de la température. On ne +peut se défendre d'une impression douloureuse en pensant que cette +beauté, cette fraîcheur, et toutes ces grâces de la jeunesse se +flétriront avant l'âge, et seront frappées d'une destruction +cruelle et prématurée [8]. + +L'éducation des femmes aux États-Unis diffère entièrement de celle +qui leur est donnée chez nous. + +En France, une jeune fille demeure, jusqu'à ce qu'elle se marie, à +l'ombre de ses parents: elle repose paisible et sans défiance, +parce qu'elle a près d'elle une tendre sollicitude qui veille et +ne s'endort jamais; dispensée de réfléchir, tandis que quelqu'un +pense pour elle; faisant ce que fait sa mère; joyeuse ou triste +comme celle-ci, elle n'est jamais en avant de la vie, elle en suit +le courant: telle la faible liane, attachée au rameau qui la +protège, en reçoit les violentes secousses ou les doux +balancements. + +En Amérique, elle est libre avant d'être adolescente; n'ayant +d'autre guide qu'elle-même, elle marche comme à l'aventure dans +des voies inconnues. Ses premiers pas sont les moins dangereux; +l'enfance traverse la vie comme une barque fragile se joue sans +périls sur une mer sans écueils. + +Mais quand arrive la vague orageuse des passions du jeune âge, que +va devenir ce frêle esquif avec ses voiles qui se gonflent, et son +pilote sans expérience? + +L'éducation américaine pare à ce danger: la jeune fille reçoit de +bonne heure la révélation des embûches qu'elle trouvera sur ses +pas. Ses instincts la défendraient mal: on la place sous la +sauvegarde de sa raison; ainsi éclairée sur les piéges qui +l'environnent, elle n'a qu'elle seule pour les éviter. La prudence +ne lui manque jamais. + +Ces lumières données à l'adolescente sont une conséquence obligée +de la liberté dont elle jouit; mais elles lui font perdre deux +qualités charmantes dans le jeune âge, la candeur et la naïveté. +L'Américaine a besoin de science pour être sage: elle sait trop +pour être innocente [9] + +Cette liberté précoce donne à ses réflexions un tour sérieux, et +imprime quelque chose de mâle à son caractère. Je me rappelle +avoir entendu une jeune fille de douze ans traiter dans une +conversation et résoudre cette grande question: «Quel est de tous +les gouvernements celui qui de sa nature est le meilleur?» -- Elle +plaçait la république au-dessus de tous les autres. + +Celte froideur des sens, cet empire de la tête, ces habitudes +mâles chez les femmes, peuvent trouver grâce devant la raison; +mais elles ne contentent point le coeur. Tel fut le premier +jugement que je portai sur les femmes d'Amérique; cependant je +rencontrai dans le monde une jeune personne dont le caractère, +tout à la fois impétueux et tendre, vint ébranler cette +impression. + +Arabella me parut douée d'une brillante vivacité d'esprit, d'une +touchante sensibilité de coeur, et de ce noble enthousiasme de +l'âme qui entraîne et subjugue; à l'entendre, elle aimait avec +excès les belles-lettres et les beaux-arts; ses yeux se +mouillaient de pleurs quand elle traitait, même théoriquement, une +question de sentiment; son goût pour la musique était un +fanatisme; sa passion pour la poésie un délire; elle ne parlait de +l'une et de l'autre que dans les termes de l'admiration la plus +exaltée: c'étaient Corinne et Sapho réunies dans une seule âme. -- +Séduit par tant de charmes, j'accusais la témérité de mon premier +jugement, lorsqu'une circonstance toute naturelle vint dissiper le +prestige qui environnait ma nouvelle idole. Nous assistions +ensemble à un concert; un instant auparavant, elle m'avait dit sur +la musique en général des choses qui m'avaient transporté; mais, +quand elle en vint à juger successivement les différentes parties +du concert, je fus saisi d'un étonnement que je ne saurais vous +dépeindre. C'était de sa part une abondance d'éloges qui ne +tarissait point; elle louait si souvent et avec tant de bruit +qu'elle ne pouvait rien entendre: toutes ses admirations tombaient +à faux. Du reste, elle ne paraissait pas tenir à faire preuve de +discernement; elle avait à son usage une somme déterminée +d'enthousiasme, qu'elle dépensait à tout hasard, bien ou mal à +propos, ne s'arrêtant qu'après en avoir achevé la distribution. + +Ce caractère, que je retrouvai plus tard dans un grand nombre de +jeunes Américaines, n'a rien qui plaise. Les femmes à exaltation +factice sont aussi froides que les autres, et, comme elles +promettent davantage, elles donnent une déception de plus. Je +revins à ma première opinion; mais ce fut pour y être encore une +fois troublé. À l'âge de dix-huit ans, Alice n'était pas jolie, +mais elle attirait vers elle par son esprit; elle négligeait l'art +et les soins de la toilette; sa mise était dépourvue de grâce et +d'élégance, et on eût jugé qu'elle n'avait aucune prétention, car +elle portait publiquement des besicles. Cependant elle plaisait et +avait le désir de plaire: sa coquetterie était tout +intellectuelle; elle charmait à force de saillies, de naturel et +de vivacité. Je la voyais environnée d'adorateurs, et je me +prenais quelquefois à penser qu'elle était vraiment digne des +hommages qu'on lui adressait, lorsque je découvris que depuis +longtemps elle était secrètement engagée. + +Aux États-Unis, quand deux personnes ont reconnu qu'elles se +conviennent, elles promettent de s'unir l'une à l'autre, et sont +ce qu'on appelle engagées; c'est une espèce de fiançailles qui se +font sans solennité, et n'ont d'autre sanction que le lien de la +foi jurée. + +La jeune fiancée, si peu soucieuse des moyens de plaire aux yeux, +était plus coquette qu'aucune autre, puisqu'elle l'était sans +intérêt: ce fut le terme de mes admirations. + +Du reste, une excessive coquetterie est le trait commun à toutes +les jeunes Américaines, et une conséquence de leur éducation. + +Pour toute fille qui a plus de seize ans, un mariage est le grand +intérêt de la vie. En France, elle le désire; en Amérique, elle le +cherche. Comme elle est de bonne heure maîtresse d'elle-même et de +sa conduite, c'est elle qui fixe son choix [10]. + +On sent combien est délicate et périlleuse la tâche de la jeune +fille, dépositaire de sa destinée; il faut qu'elle ait pour elle- +même la prévoyance que chez nous un père et une mère ont pour leur +fille: en général, on doit le dire, elle remplit sa mission, avec +beaucoup de sagesse. Au sein de cette société toute positive, où +chacun exerce une industrie, les Américaines ont aussi la leur: +c'est de trouver un mari. Aux États-Unis, les hommes sont froids +et enchaînés à leurs affaires; il faut qu'on aille à eux, ou qu'un +charme puissant les attire. Ne soyons donc pas surpris si la jeune +fille qui vit au milieu d'eux est prodigue de sourires étudiés et +de tendres regards; sa coquetterie est d'ailleurs éclairée et +prudente; elle a mesuré l'espace dans lequel elle peut se jouer; +elle sait la limite qu'elle ne doit point franchir. Si ses +artifices méritent qu'on les censure, le but qu'elle poursuit est +du moins irréprochable; car elle ne veut que se marier. + +Les occasions ne manquent point aux jeunes gens et aux jeunes +filles qui ont à se révéler un sentiment tendre et un mutuel +penchant. Celles-ci ont coutume de sortir seules, et les premiers, +en les accompagnant, ne blessent aucune convenance: la seule forme +qu'ils doivent observer, c'est de marcher séparément; car, pour +donner le bras à une jeune personne, il faut lui être fiancé. On +voit régner dans les salons la même liberté. Il est rare que la +mère se mêle à la conversation qu'entretient sa fille; celle-ci +reçoit chez elle qui lui plaît, donne seule ses audiences, et y +admet quelquefois des jeunes gens qu'elle a rencontrés dans le +monde, et que ne connaissent pas ses parents. En agissant ainsi, +elle ne fait point mal; car ce sont les moeurs du pays. + +La coquetterie américaine est d'une nature toute spéciale; en +France, une fille coquette est moins désireuse de se marier que de +plaire; en Amérique, elle n'est impatiente de plaire que pour se +marier. Chez nous, la coquetterie est une passion; en Amérique, un +calcul. Si la jeune personne engagée continue à se montrer +coquette, c'est moins par goût que par prudence; car il n'est pas +sans exemple que le fiancé viole sa foi; quelquefois elle prévoit +cette chance funeste, et tâche de gagner des coeurs, non pour en +posséder plusieurs à la fois, mais pour remplacer celui qu'elle +court le risque de perdre. + +Dans cette circonstance comme dans toutes les autres, elle +provoque, encourage, ou repousse les soupirants avec une entière +liberté. + +En Amérique, cette liberté, sitôt donnée à la femme, lui est tout +à coup ravie. Chez nous, la jeune fille passe des langes de +l'enfance dans les liens du mariage; mais ces nouvelles chaînes +lui sont légères. En prenant un mari, elle gagne le droit de se +donner au monde; elle devient libre en s'engageant. Alors +commencent pour elle les fêtes, les plaisirs, les succès. En +Amérique, au contraire, la vie brillante est à la jeune fille; en +se mariant, elle meurt aux joies mondaines pour vivre dans les +devoirs austères du foyer domestique. On lui adressait des +hommages, non parce qu'elle était femme, mais parce qu'elle +pouvait devenir épouse. Sa coquetterie, après avoir trouvé un +mari, n'a plus rien à faire, et, depuis qu'elle a donné sa main, +on n'a plus rien à lui demander. + +Aux États-Unis, la femme cesse d'être libre le jour où, en France, +elle le devient. + +Ces privilèges de la jeune fille et ce néant précoce de la femme +mariée accroissent beaucoup le nombre des personnes qui s'engagent +avant de se marier. En général, le contrat purement moral, qui +naît de ces sortes de fiançailles, se ratifie peu de temps après +par le mariage; mais il n'est pas rare de voir les jeunes filles +s'efforcer d'en ajourner l'accomplissement. En agissant ainsi, +elles atteignent un double but: engagées, elles sont sûres de se +marier, et ne sont pas encore épouses; elles gagnent la certitude +d'un avenir de femme, en conservant leur liberté de fille. + +Rien, dans les femmes américaines, ne parle à l'imagination... +cependant il est un côté de leur caractère qui produit sur tout +esprit grave une profonde impression. + +On sait la moralité d'une population, quand on connaît celle des +femmes, et l'on ne contemple point la société des États-Unis sans +admirer quel respect y entoure le lien du mariage. Le même +sentiment n'exista jamais à un aussi haut degré chez aucun peuple +ancien, et les sociétés d'Europe, dans leur corruption, n'ont +point l'idée d'une pareille pureté de moeurs. + +En Amérique on n'est pas plus sévère qu'ailleurs envers les +désordres et même les débauches du célibat: beaucoup de jeunes +gens s'y rencontrent, dont on sait les moeurs dissolues, et dont +la réputation n'en reçoit aucune atteinte; mais leurs excès, pour +être pardonnés, doivent se commettre en dehors des familles. +Indulgente pour les plaisirs qu'on demande à des prostituées, la +société condamne sans pitié ceux qui s'obtiendraient aux dépens de +la foi conjugale; elle est également inflexible pour l'homme qui +provoque la faute, et pour la femme qui la commet. Tous deux sont +bannis de son sein; et, pour encourir ce châtiment, il n'est pas +nécessaire d'avoir été coupable, il suffit d'avoir fait naître le +soupçon. Le foyer domestique est un sanctuaire inviolable que nul +souffle impur ne doit souiller. + +La moralité des femmes américaines, fruit d'une éducation grave et +religieuse, est encore protégée par d'autres causes. + +Envahi par les intérêts positifs, l'Américain n'a ni temps ni âme +à donner aux sentiments tendres et aux galanteries; il est galant +une seule fois dans sa vie, lorsqu'il veut se marier. C'est +qu'alors il ne s'agit pas d'une intrigue, mais d'une affaire. + +Il n'a point le loisir d'aimer, encore moins celui d'être aimable. +Le goût des beaux-arts, qui s'allie si bien aux jouissances du +coeur, lui est interdit. Si, sortant de sa sphère industrielle, un +jeune homme se prend de passion pour Mozart ou pour Michel-Ange, +il se perd dans l'opinion publique. On ne fait point fortune à +écouter des sons ou à regarder des couleurs. Et comment fixer au +comptoir celui qui connut une fois les charmes d'une vie poétique? + +Ainsi condamnés par les moeurs du pays à se renfermer dans +l'utile, les jeunes Américains ne sont ni préoccupés de plaire aux +femmes, ni habiles à les séduire. + +Il est d'ailleurs un élément de corruption, puissant dans les +sociétés d'Europe, et qui ne se rencontre point aux États-Unis: ce +sont les oisifs nés avec une grande fortune, et les militaires en +garnison. Ces riches sans profession et ces soldats sans gloire +n'ont rien à faire: leur seul passe-temps est de corrompre les +femmes; jeunesse bouillante et généreuse, à laquelle il ne manque +que de l'espace et de l'action; pareille aux grandes eaux du +Mississipi: bienfaisantes quand elles roulent impétueuses, +mortelles dès qu'elles sont stagnantes. + +En Amérique, tout le monde travaille, parce que nul n'apporte en +naissant de grandes richesses [11], et l'on n'y connaît point la +funeste oisiveté des garnisons, parce que ce pays n'a point +d'armée. + +Les femmes échappent ainsi aux périls de la séduction: si elles +sont pures, on ne saurait dire qu'elles sont vertueuses; car elles +ne sont point attaquées. + +L'extrême facilité de s'enrichir vient encore au secours des +bonnes moeurs; la fortune n'est jamais une considération +essentielle dans les mariages; le commerce, l'industrie, +l'exercice d'une profession, assurant aux jeunes gens une +existence et un avenir. Ils s'unissent à la première femme qu'ils +aiment, et rien n'est plus rare aux États-Unis qu'un vieux garçon +de vingt-cinq ans. La société y gagne des existences morales +d'hommes mariés à la place des vies licencieuses du célibat. Enfin +l'égalité des conditions protège les mariages auxquels la +différence des rangs est chez nous un obstacle. Aux États-Unis il +n'y a qu'une classe, et aucune barrière de convenance sociale ne +sépare le jeune homme et la jeune fille qui sont d'accord pour +s'unir. Cette égalité, propice aux unions légitimes, gêne beaucoup +celles qui ne le sont pas. Le séducteur d'une jeune fille devient +nécessairement son époux, quelle que soit la différence des +positions, parce que, s'il existe des supériorités de fortune, il +n'y a point de différence de rang [12]. + +Cette régularité de moeurs, qui tient moins aux individus qu'à +l'état social lui-même, répand une teinte grave sur toute la +société américaine. + +Il existe dans tout pays une opinion publique dominante, à +l'empire de laquelle nulle femme ne peut se soustraire. + +Impitoyable en Italie pour la coquetterie qui ment, elle y +pardonne la faiblesse qui succombe; elle exige en Angleterre des +délicatesses de pudeur qu'elle bannit en Espagne, et n'est pas +plus sévère à Madrid pour les écarts des sens, qu'elle ne l'est à +Londres pour les mouvements du coeur. En Amérique, cette opinion +condamne sans pitié toutes les passions, et n'autorise que les +calculs; indifférente sur les sentiments, elle n'est exigeante que +pour les devoirs. + +L'amour, dont le charme fait seul toute la vie de quelques peuples +d'Europe, n'est point compris aux États-Unis. + +Si quelque âme ardente y ressent le besoin d'aimer et s'y +abandonne avec passion, c'est un accident aussi rare que +l'apparition d'un roc élevé sur la plage américaine. Malheur à cet +être isolé au milieu de tous! Pas une sympathie qui vienne le +trouver! pas un écho qui lui réponde! pas une force sur laquelle +il puisse se reposer! En ce pays, on n'estime les choses que +suivant leur valeur arithmétique. Comment réduire en dollars les +élans de l'âme et les battements du coeur? + +Peut-être aime-t-on en Amérique, mais on n'y fait point l'amour. + +Les femmes, de nature si tendre, prennent l'empreinte de ce monde +positif et raisonneur ... + +... Vous le voyez, les femmes américaines méritent l'estime, et +non l'enthousiasme; elles peuvent convenir à une société froide; +mais leur coeur n'est point fait pour les brûlantes passions du +désert.» + + + +Chapitre III +Ludovic, ou le départ d'Europe + +Ce langage de Ludovic produisit quelque impression sur l'esprit du +voyageur. Le séjour de cet homme des villes au sein d'une profonde +solitude; le contraste de ses manières polies avec sa vie sauvage; +son jeune front chargé d'ennuis; ses discours mêlés de larmes et +de sourire, de mystère et de franchise, de sentences graves et +d'observations frivoles, de réticences et de longues réflexions; +toutes ces circonstances, après avoir déconcerté les conjectures +du voyageur et piqué sa curiosité, commençaient à faire naître son +intérêt. Cependant il ne songea, dans le premier moment, qu'à +démontrer la sagesse de ses projets. + +-- Vous venez, dit-il à Ludovic, de me présenter un coin du +tableau. J'admets avec vous qu'il s'y peut rencontrer des +taches;... mais l'Amérique n'en renferme pas moins les éléments +essentiels du bonheur. Il y a, aux États-Unis, deux choses d'un +prix inestimable, et qui ne se trouvent point ailleurs: c'est une +société neuve, quoique civilisée, et une nature vierge. De ces +deux sources fécondes découlent une foule d'avantages matériels et +de jouissances morales. Je vous avouerai d'ailleurs que le +portrait que vous venez d'offrir à mes yeux, quelque vrai qu'il +puisse être en général, ne me paraît pas ressembler à toutes les +femmes d'Amérique. J'en ai vu dont les passions ardentes se +peignaient dans un regard brûlant. Ce pays contient des peuples de +races diverses... S'il en est que refroidissent les glaces du +pôle, il en est d'autres qu'échauffe le soleil des tropiques... + +À ces mots, les traits de Ludovic se contractèrent; il éprouvait +une émotion que le voyageur ne pouvait comprendre. Celui-ci +continuant: -- Je crois, dit-il, que nous apportons dans notre +opinion sur les États-Unis une disposition d'esprit différente; je +juge ce pays gravement; vous, avec légèreté... Vous êtes frappé +des ridicules et du peu d'élégance de cette société, et vous en +riez; et moi... + +-- Arrêtez, s'écria Ludovic d'une voix sévère; vous méconnaissez +mon caractère, et votre erreur est plus cruelle que vous ne pouvez +le croire. Non! il n'y a rien de gai, rien de frivole dans ma +pensée... ma bouche peut sourire encore ... mais depuis longtemps +mon coeur ne connaît plus de joie ... Vous croyez que je me suis +éloigné des hommes parce que ma raison ne les comprend pas, ou que +mon coeur les déteste; vous me prenez pour un méchant ou pour un +insensé!... détrompez-vous... Mon intelligence n'est point égarée, +et je ne hais point mes semblables, loin desquels je traîne ma vie +malheureuse!... Pour en venir au point où je suis arrivé, j'ai +traversé bien des abîmes... Ah! il serait à souhaiter pour vous +que vous comprissiez mieux ma destinée; les écueils de ma vie sont +les mêmes où je vous vois prêt à vous briser... Vos illusions +furent les miennes; ce sont elle, qui m'ont perdu et qui causeront +votre ruine... C'est une étrange erreur de croire que le bonheur +se trouve en dehors des voies communes... Ce trouble de l'âme qui +s'ennuie partout où elle est, cette inquiétude de l'esprit qui +vous exile de la patrie, ce besoin de sensations neuves et vives, +tous ces maux sont en vous, et ne tiennent pas à un pays plutôt +qu'à un autre... Les lieux ne changent point les passions des +hommes... J'ai entendu vos admirations pour l'Amérique, pour ses +institutions, ses moeurs, pour ses forêts et ses déserts... J'en +sais beaucoup plus que vous ne pensez sur les sujets de votre +enthousiasme. Si je vous disais l'histoire de mon passé, ce serait +celle de votre avenir!... + +En prononçant ces mots, Ludovic s'était animé d'un feu +extraordinaire... et l'énergie de ses paroles ne rendait +qu'imparfaitement la profondeur de ses convictions. + +Une réaction se fit alors dans l'âme du voyageur, qui, comprenant +tout ce qu'il y avait de grave, de mystérieux et de touchant dans +la position du solitaire: + +-- Pardonnez, lui dit-il avec intérêt, si j'ai pris votre malheur +pour une infortune ordinaire... Mais quel est donc le secret de +cette misère qui se présente à mes yeux sous les apparences du +bonheur que j'envie? quelle est l'étrange fatalité qui vous +éloigne des hommes que vous aimez, et vous retient dans une +solitude que vous n'aimez pas?... Hélas faut-il que je vienne de +France pour voir un compatriote si malheureux! De grâce, épanchez +vos chagrins dans mon coeur, et puisse l'intérêt que vous inspirez +au voyageur verser dans votre âme un peu de consolation!... + +Le solitaire réfléchit quelques instants... -- Eh bien, oui! dit- +il en relevant sa tête qu'il avait inclinée, je vous raconterai +l'histoire de ma vie... Je sais combien les hommes sont +indifférents aux souffrances d'autrui, et je suis accoutumé à me +passer de leur pitié. Ce n'est donc point votre compassion que je +veux gagner par le récit de mes maux; c'est un devoir que je vais +accomplir... Le devoir seul est assez puissant sur mon âme pour me +contraindre à réveiller des souvenirs douloureux, que j'avais +résolu d'ensevelir dans un oubli profond. Je suis comme le +voyageur téméraire tombé du faîte de la montagne jusqu'au fond du +précipice; il a perdu tout espoir de salut... cependant, portant +un dernier regard vers les sommets dont il est descendu, il crie +le péril aux imprudents qu'il voit s'avancer sur le bord des +abîmes. + +Le reste du jour, Ludovic parut absorbé dans une profonde +méditation; il était facile de juger, par les nuages sombres qui, +de temps en temps, venaient obscurcir son front, qu'en repassant +par toutes les phases de sa vie, il avait de grandes infortunes à +traverser. + +Le lendemain, à l'instant où l'aurore reflétait ses teintes roses +sur les plus hauts feuillages de la forêt, Ludovic et son hôte +sortaient de la chaumière; ils se dirigèrent vers une roche élevée +qui dominait l'extrémité du lac. De cette hauteur s'élançait une +source jaillissante qui semait dans sa chute mille grains d'une +poussière humide et argentée. Ce lac tranquille, ces bois muets, +cette onde légère tombant sans bruit comme pour ne point troubler +le silence de la solitude, tout dans ce lieu préparait l'âme à de +profondes impressions. + +Le solitaire et le voyageur s'étant assis au pied d'un cèdre +antique, Ludovic raconta en ces termes l'histoire de sa vie. + +Les grandes révolutions qui tourmentent les peuples jettent +souvent au fond de certaines âmes un trouble profond, qui subsiste +longtemps encore après que la surface de la société est devenue +tranquille et que le calme est rentré dans le sein des masses. + +Comme je naissais, un ordre social, qui comptait quinze siècles +d'existence, achevait de s'écrouler... Jamais si grande ruine ne +s'était offerte aux regards des peuples;... jamais reconstruction +si grande n'avait provoqué le génie des hommes. Un monde nouveau +s'élevait sur les débris de l'ancien; les esprits étaient +inquiets, les passions ardentes, les intelligences en travail; +l'Europe entière changeait de face;... les opinions, les moeurs, +les lois étaient entraînées dans un tourbillon si rapide, qu'on +pouvait à peine distinguer les institutions nouvelles de celles +qui n'étaient plus ... L'origine de la souveraineté avait été +déplacée; les principes du gouvernement étaient changés; on avait +inventé un nouvel art de la guerre, créé de nouvelles sciences; +les hommes n'étaient pas moins extraordinaires que les événements; +les plus grandes nations du monde prenaient pour chefs des +enfants, tandis que les vieillards étaient rejetés des affaires... +des soldats sans expérience triomphaient des bandes les plus +aguerries; des généraux, qui sortaient de l'école, renversaient de +puissants empires;... le règne des peuples était solennellement +annoncé; et jamais on n'avait vu les individualités si fortes et +si glorieuses... chacun se précipitait dans une arène que la +fortune paraissait ouvrir à tous... + +J'étais enfant lorsque ces événements se passaient. Un spectacle +de misère et de grandeur, de ruine et de création, frappa d'abord +mes jeunes regards; des exclamations de surprise, des cris +d'admiration, les retentissements de l'airain annonçant des +victoires, furent les premiers bruits qui arrivèrent à mon +oreille. + +J'habitais une demeure écartée des villes; j'y grandissais sous le +toit paternel, au sein des affections les plus tendres. Le tumulte +qui régnait en Europe ne pénétrait que de loin en loin dans cet +asile paisible du vrai bonheur et de toutes les vertus; la vie s'y +écoulait douce, mais uniforme; de temps en temps seulement, un +journal, la lettre d'un ami, un soldat rentrant dans ses foyers, +venaient tout à coup jeter comme une lumière subite sur notre +horizon, et nous apprendre que des trônes étaient détruits ou +élevés. + +Quand ces bruits rares parvenaient jusqu'à moi, ils me plongeaient +dans de longs étonnements; ils m'apprenaient que la vie, si +monotone autour de nous, avait ailleurs des scènes brillantes; +alors je rêvais de gloire, de puissance, de grandeur! la +tranquillité de nos existences me paraissait un accident au milieu +du mouvement universel. + +Il se créait peu à peu au fond de mon âme un monde idéal, enfant +de mes rêveries, de mes illusions et de mes impatients désirs, +monde gigantesque, que ne pouvait égaler le monde réel, quelque +grand, quelque extraordinaire qu'il fût alors... Si j'eusse été +placé près de la scène, peut-être eussé-je aperçu les ombres aussi +bien que les clartés; voyant agir sous mes yeux les hommes qui +gouvernaient les nations, j'eusse été peut-être moins ébloui par +une grandeur qui m'aurait paru mêlée de petitesse; j'aurais vu +bien des bassesses autour de la puissance, et de larges taches +dans un soleil de gloire. + +Mais mon isolement rendait plus séduisants tous les prestiges, et +plus enivrant encore pour mon imagination le spectacle lointain +des mouvements du monde. Ainsi je ne voyais, du vaste théâtre où +s'agitait la destinée des peuples, que ce qui pouvait me dégoûter +du coin de terre que j'habitais. + +Lorsque, tout ému encore par les récits qui avaient fait bondir +mon coeur, je retombais au milieu du calme profond de notre +retraite; quand, après avoir roulé dans mon esprit les plus vastes +pensées, je me sentais ramené aux paisibles intérêts des champs... +j'éprouvais un insurmontable ennui, et sentais une répugnance que, +depuis, je n'ai jamais pu vaincre pour le tranquille bonheur dont +j'étais le témoin: non que je fusse insensible à l'ordre et à la +moralité dont l'intérieur de la famille m'offrait le touchant +spectacle. J'étais souvent ému à l'aspect des bonnes oeuvres qui +se faisaient sous mes yeux; car jamais un malheureux n'était +repoussé de notre demeure, et je voyais le pauvre s'éloigner en +nous bénissant; mais je sentais chaque jour qu'il me fallait +quelque chose de plus encore. Je prenais à mon père ses vertus; au +monde que j'entrevoyais, sa grandeur; je mêlais ces deux choses, +j'en faisais un ensemble délicieux, enivrant. Bientôt elles +s'unirent si intimement dans ma pensée, que je ne pouvais plus les +séparer. Je n'eusse point voulu de gloire sans vertus; mais la +vertu sans gloire me paraissait terne. + +Enfin les portes du monde s'ouvrirent pour moi..., je me +précipitai dans l'arène. + +Déjà tout y était changé; la paix régnait en Europe; ce n'était +point le calme du bien-être, mais l'immobilité qui suit une +violente convulsion. Les peuples n'étaient pas heureux; ils +étaient las et se reposaient... De vastes ambitions, d'impétueux +désirs, quelques nobles enthousiasmes, s'agitaient encore à la +surface de la société; mais tous ces élans n'avaient plus de +but... Tout d'ailleurs s'était rapetissé dans le monde, les choses +comme les hommes. On voyait des instruments de pouvoir, faits pour +des géants, et maniés par des pygmées, des traditions de force +exploitées par des infirmes, et des essais de gloire tentés par +des médiocrités. Au siècle des révolutions avait succédé le temps +des troubles; aux passions, les intérêts; aux crimes, les vices; +au génie, l'habileté; les paroles, aux actes. Je trouvai une +société où tout semblait encore transitoire, et où rien cependant +ne remuait plus; une sorte de chaos régulier, époque sans +caractère déterminé, placée entre la gloire qui venait de mourir, +et la liberté qui allait naître... On ne s'élançait plus au +pouvoir d'un seul bond, comme au temps de mon enfance; on n'y +marchait non plus progressivement, comme dans les siècles qui +avaient précédé; il existait dans le gouvernement de certaines +règles qui, après avoir été opposées aux talents, cédaient sans +effort sous l'intrigue. + +J'abordai ce nouveau théâtre, plein de vastes pensées et +d'immenses désirs: un coup d'oeil me suffit pour découvrir combien +peu j'y convenais. + +Mes passions étaient profondes et pures: mais, depuis trente +années, mille autres avaient feint d'en sentir de pareilles, ou +abusé de celles qu'ils éprouvaient réellement; on ne croyait plus +à la sincérité des grandes ambitions, et tout le monde les +redoutait. Après avoir si longtemps nourri des espérances sans +bornes, et m'en être enivré dans la solitude, je fus presque +obligé de les dérober aux regards des hommes. + +J'avais conçu des projets de réforme politique... mais alors on +avait horreur des innovations. + +De même que les esprits inquiets étaient troublés par des +souvenirs de gloire, la société, corps froid et prudent, était +glacée par des souvenirs de sang; elle aimait sa léthargie, voyant +dans le réveil un péril, et dans tout mouvement une crise +mortelle. + +Comment d'ailleurs parvenir à exercer sur elle et sur sa marche +quelque influence? + +J'essayai d'embrasser un état qui pût me mener au pouvoir... mais +je découvris bientôt encore la vanité de ce projet. Pour suivre +avec avantage ce qu'on appelle une carrière, il faut l'envisager +comme l'intérêt unique de son existence, et non comme le moyen +d'atteindre à un but plus élevé. L'exercice d'une profession +impose mille devoirs minutieux auxquels ne saurait se soumettre +celui qui poursuit une grande pensée. L'impatience de réussir +suffirait pour empêcher le succès. + +Je ne saurais vous dire quels étaient les tourments de mon esprit, +lorsque, plein d'idées vastes, j'étais condamné à me renfermer +dans le cercle étroit d'une spécialité; après avoir longtemps +considéré les objets dans leur ensemble, il me fallait descendre +dans mille détails, et traiter des cas particuliers, à la place +des grandes questions que j'avais méditées toute ma vie. Je +faisais des efforts inouïs pour tirer une idée générale d'un fait; +mais alors j'oubliais le fait pour l'idée, l'application pour la +théorie: je devenais impropre à mon état... Une autre fois, je +parvenais à emprisonner mon esprit dans les limites d'une question +spéciale... mais ici je sentais mon intelligence se rétrécir, en +même temps que je perdais l'habitude de généraliser ma pensée; et +je m'arrêtais devant la crainte de devenir impropre à mon avenir. + +Plein de dégoût et d'ennui, je me retirai des affaires: j'étais +d'ailleurs enclin à penser que, de notre temps, la droiture du +coeur et la fixité des principes sont des obstacles au succès. + +Le vide dans lequel je tombai ne saurait se décrire. À l'instant +où j'avais cru atteindre le but, je l'avais vu s'éloigner de moi +davantage... Cependant mes passions me restaient; elles ne me +laissaient point de repos. Je jetais autour de moi des regards +inquiets... j'observais la scène, espérant toujours qu'elle +changerait; mais elle ne m'offrait qu'un spectacle monotone de +petits personnages, de petites intrigues, et de petits +résultats... + +Un événement inattendu vint tout à coup ranimer mon énergie +languissante, et sourire à mon imagination. C'était en l'année +1825; la Grèce esclave avait murmuré des paroles de liberté... je +vis là le parti de la civilisation contre la barbarie. + +Plein d'un saint enthousiasme, je courus vers la patrie d'Homère. +Mouvements poétiques d'une jeune âme, que vous êtes nobles et +impétueux! Hélas! pourquoi ne rencontrez-vous, dans vos élans +sublimes, que déceptions et mensonges? J'ai scellé de mon sang la +cause de la liberté... j'ai vu le triomphe des Grecs, et je ne +sais pas à présent quels sont les plus vils des vainqueurs ou des +vaincus. Il n'y a plus de Grecs esclaves des Musulmans; mais +toujours voués à la servitude, ceux-là n'ont gagné que le triste +privilège de se fournir de maîtres et de tyrans. + +Que me restait-il à faire sur cette terre de souvenirs et de +tombeaux? Que demander aux ruines d'Athènes et de Lacédémone? + +Des cris de désespoir? -- Byron, génie infernal, les exhala dans +un céleste langage. + +Des soupirs religieux? -- Un pieux pèlerin les a recueillis, et +l'univers écoute encore dans une sainte émotion la voix du chantre +divin d'Eudore et de Cymodocée. + +Alors, sans pensée, sans intérêt, sans but, je pris ma course au +hasard... La nature offrit à mes yeux deux grandes choses: l'Océan +et les montagnes. L'art eut aussi sa merveille à me montrer: il me +conduisit devant Saint-Pierre de Rome. + +En présence de ces magnifiques créations, j'éprouvais de sublimes +extases. Je ne sais pourquoi je n'ai jamais regardé la mer sans +fondre en larmes: y a-t-il dans cette image de l'immensité quelque +chose qui confonde la misère de l'homme? Cette grande scène, où +s'agitent les tempêtes, où se consomment les naufrages, figure-t- +elle à nos yeux l'écueil où l'âme se brise, et l'abîme où se perd +la pensée? + +Les montagnes causent une impression plus grave; leur front +superbe, en aspirant au ciel, imprime à l'âme une impulsion +religieuse; elles sont comme le marchepied donné à l'homme pour +monter vers Dieu. Oh! que la Divinité aurait un magnifique autel, +si la basilique de Saint-Pierre couronnait la cime du Mont-Blanc! + +Mon pèlerinage ne fut pas de longue durée... L'Europe ennuie le +voyageur parce qu'on y voyage depuis deux mille ans. + +En vain je visitais les sites les plus pittoresques, les retraites +les plus sauvages, les palais les plus merveilleux... je ne +faisais que passer là où mille autres avaient passé avant moi. Pas +une terre qui n'ait été foulée aux pieds; pas une beauté de la +nature qui n'ait été analysée; pas un chef-d'oeuvre de l'art qui +n'ait excité des admirations. Le voyageur de nos jours n'a plus +rien à faire, ni rien à penser; ses opinions, comme ses +sentiments, lui sont annoncées d'avance; il faut qu'il pleure ici; +que, plus loin, il soit saisi d'enthousiasme; il passe ainsi par +la voie qu'ont suivie ses devanciers, à travers une multitude de +vieilles impressions et d'émotions de commande. + +Je ne rencontrai d'ailleurs chez les autres peuples d'Europe rien +qui m'enchaînât au milieu d'eux: ils sont aussi vieux et encore +plus corrompus que nous. + +De retour en France, j'y retrouvai mes premiers ennuis. Que faire? +où aller? -- Revenir à la maison paternelle? j'étais moins que +jamais propre à en goûter le bonheur; car les obstacles accumulés +sur mes pas, au lieu de me désenchanter, n'avaient fait qu'irriter +mes passions. + +Me faudrait-il vivre éternellement dans une société où j'étais sûr +de ne point trouver l'existence que j'avais rêvée! + +Alors s'offrit à mon esprit l'idée de passer en Amérique. Je +savais peu de choses de ce pays; mais chaque jour j'entendais +vanter la sagesse de ses institutions, son amour pour la liberté, +les prodiges de son industrie, la grandeur de son avenir. C'était +de l'Occident, disait-on, que désormais viendrait la lumière, et +puis je pensais comme vous: «On trouve en Amérique deux choses qui +ne se rencontrent point ailleurs: une société neuve, quoique +civilisée, et une nature vierge...» + +Je regardai ce projet nouveau comme une inspiration divine envoyée +au secours de mon infortune. + +Combien fut douce alors la lumière qui pénétra dans mon âme, et +vint me découvrir un monde égal à mes plus beaux rêves! + +Avec quel enthousiasme je me précipitai vers cette chance +d'avenir! je passai tout à coup de l'abattement à l'énergie, et +sentis renaître en moi toutes les forces morales que donne le +retour inattendu d'une espérance abandonnée. + +Un mois après j'étais à Baltimore. + + + +Chapitre IV +Intérieur d'une famille américaine + +Je choisis Baltimore de préférence aux autres villes d'Amérique, +assuré que j'étais d'y trouver un ami, Daniel Nelson, auquel ma +famille avait, dans une occasion importante rendu quelques +services. + +Le jour où j'entrai chez Nelson fut celui qui décida de mon sort. +Je dois donc vous faire connaître cet Américain. + +Son premier abord n'était point agréable: un maintien sévère, un +langage froid, des formes rudes telle était l'apparence extérieure +de son caractère; mais cette grossière écorce cachait des vertus +d'un grand prix; il était juste envers ses semblables, charitable +au malheureux, et doué d'une fermeté d'esprit, que je n'ai jamais +rencontrée dans un autre homme; il possédait encore une qualité +que j'admirai d'autant plus en Amérique, que je l'avais moins vue +en France: c'était de ne rien dire sans réflexion, et de ne jamais +parier des choses qu'il ne savait pas [13]. + +Habituellement calme dans ses discours, Nelson avait quelques +passions sous l'influence desquelles sa froideur s'animait. La +première, c'était un orgueil national poussé jusqu'au délire; il +ne parlait qu'en termes magnifiques de la sagesse et de la +grandeur du peuple américain, Sa seconde passion était une haine: +il détestait les Anglais [14]; enfin, spectateur ardent de la +communion presbytérienne, Nelson nourrissait dans son âme un +sentiment voisin de l'inimitié contre les catholiques et les +unitaires, reprochant aux premiers de croire tout, et aux autres +de ne rien croire. + +J'aperçus dans le caractère de Nelson un dernier trait qui me +frappa: quoiqu'il vécut dans une société où tout le monde a des +esclaves [15], il ne voulut jamais en posséder aucun; il avait +acheté dans la Virginie deux nègres, qu'il s'était empressé +d'affranchir dès leur arrivée dans le Maryland, et dont il avait +fait ses domestiques. L'un d'eux, nommé Ovasco, avait pour son +maître un attachement qui ressemblait à un culte, et dont plus +tard j'admirai les effets. + +Fixé depuis plusieurs années à Baltimore, Nelson occupait dans +cette ville une haute position sociale; il avait d'abord trouvé +dans le commerce une source féconde de fortune et de crédit. Alors +il menait un train brillant; sur un riche équipage, ses armes +étaient peintes, avec cette devise: «Ubi libertas, ibi patria.» La +même inscription avait été gravée, sur le cachet dont il scellait +toutes ses lettres, et sur lequel on lisait aussi: «John Nelson, +1631.» C'était le nom du chef de sa famille, et la date de son +émigration en Amérique. Nelson se plaisait à parler de cette +antique origine, et de ceux de ses aïeux dont le nom avait laissé +d'honorables souvenirs parmi les Américains. + +Cependant des idées d'ambition lui étant venues, il évita toutes +les apparences du luxe et de la richesse, afin de se rendre +populaire, et fut élu membre de la législature du Maryland; il +obtint d'ailleurs successivement tous les titres honorifiques +auxquels peut aspirer un citoyen influent des États-Unis: membre +de la société historique, président de la société biblique [16], de +la société de tempérance [17], de la société de colonisation [18], +inspecteur du pénitencier et de la maison de refuge; il était, de +plus, anti-maçon [19]. + +Il aspira longtemps à devenir membre du congrès, mais, ayant +échoué dans les dernières élections, il abandonna subitement +toutes ses prétentions politiques, et, se tournant vers un autre +objet, il se fit recevoir ministre d'une église presbytérienne. + +Lorsque j'arrivai chez Nelson, je le trouvai entouré de ses deux +enfants, Georges et Marie. + +Le premier, à l'âge de vingt ans, portait sur un front élevé +l'empreinte d'un caractère noble et ferme; son âme droite se +peignait dans la franchise de son regard. Je me sentis d'abord +attiré vers lui, et lui vers moi... bientôt une étroite amitié +justifia nos sympathies. + +Sa soeur, plus jeune que lui, me parut d'une éclatante beauté; +mais à l'époque de mon arrivée à Baltimore, je ne fis que +l'apercevoir. Elle ne se montrait point dans le monde, où j'allais +sans cesse; et je la voyais à peine chez son père, dont j'évitais +la société. + +J'ai su plus tard apprécier Nelson et sa famille; mais j'avoue que +la rigidité de ses principes m'avait d'abord éloigné de lui: il +gardait dans toute leur austérité les moeurs des puritains de la +Nouvelle-Angleterre [20]. Soir et matin, ses enfants et ses +domestiques étant rassemblés, il leur faisait la prière en commun; +chaque repas était également précédé d'une invocation dans +laquelle il demandait au Ciel de bénir les mets et les fruits +servis sur la table. + +Quand venait le dimanche [21], c'était tout un jour de +recueillement et de piété. + +Le moindre amusement était interdit, et le temps qu'on ne passait +point à l'office religieux s'écoulait silencieusement dans la +lecture et la méditation de la Bible. Cette rigide observance du +saint jour était la même par toute la ville; cependant Nelson ne +cessait d'accuser Baltimore d'irréligion et d'impiété: «Le +Maryland, disait-il est bien loin de valoir la Nouvelle- +Angleterre, cette patrie des bonnes moeurs et de la religion. Du +reste, ajoutait-il, les principes de la morale se relâchent tous +les jours dans ce pays, et la Nouvelle-Angleterre elle-même ne se +préserve point de la corruption générale. Croiriez-vous, me +disait-il avec l'accent d'une douleur profonde, qu'on n'arrête +plus les personnes qui voyagent le dimanche [22], et que la malle- +poste elle-même, qui porte les dépêches du gouvernement central, +circule pendant le jour du Seigneur [23]? Si ce progrès funeste ne +s'arrête pas, c'en est fait, non-seulement de nos moeurs privées, +mais encore des moeurs publiques: point de moralité sans religion! +point de liberté sans le christianisme! + +Comme il voyait dans l'expression de ma physionomie bien moins +d'indignation que d'étonnement: Je sais, me dit-il, que la France +est une terre d'immoralité; tout le mal vient du papisme. Les +catholiques ont tellement enveloppé le christianisme de formes +matérielles, qu'ils ont perdu de vue le principe moral qui en est +l'âme. Mais l'oeuvre de la réforme s'achèvera, la France sera +religieuse quand elle sera protestante [24].» + +Ce zèle ardent pour les choses immatérielles s'alliait, chez +Nelson, à des sentiments d'une tout autre nature: son amour pour +l'argent était incontestable; il était rare qu'après nous avoir +entretenus des intérêts de son église et de ses méditations +religieuses, il n'engageât pas quelque discussion sur le meilleur +système de banque à fonder, sur les escomptes, sur le tarif, sur +les canaux et les routes en fer. Son langage, ses souvenirs de +commerce et de fortune, dénotaient une passion pour les richesses +qui, poussée à un certain point, prend le nom de cupidité; +singulier mélange de nobles penchants et d'affections impures! +J'ai trouvé partout ce contraste aux États-Unis: deux principes +opposés luttent incessamment ensemble dans la société américaine; +l'un, source de droiture; l'autre, de mauvaise foi. + +Au milieu d'idées et de sentiments tous nouveaux pour moi, ma +première impression fut une répugnance, et, persuadé que la scène +qui s'offrait à mes yeux, dans un étroit espace, ne me donnait +point le type de la société américaine, je résolus, peu de jours +après mon arrivée, de voir Nelson aussi rarement que je le +pourrais sans manquer aux convenances, et de chercher dans le +grand monde, où je tâcherais de me répandre, des relations qui me +convinssent mieux. Le fils de Nelson, Georges, qui seul, dans +cette maison, avait dès le premier jour gagné mon coeur, me +présenta chez les personnes les plus considérables de la cité. +Pendant le jour, nous visitions ensemble la ville, ses +établissements publics et ses monuments; nous assistions aux +assemblées politiques; nous pénétrions dans les clubs; les +environs de la ville nous fournissaient de charmantes promenades; +j'aimais surtout la baie de Baltimore, qui me rappelait celle de +Naples; là chaque impression me valait un souvenir. Souvent, +abandonnant ma barque au caprice des vents, et mon âme à ses +rêveries, je croyais, aidé de l'illusion de mes sens et des +infidélités de ma mémoire, respirer encore sous le beau ciel de +l'Italie; parfois une colonne de vapeur noirâtre, sortie des +flancs d'un navire, s'élevait dans les airs, et, se dessinant sur +l'horizon par-dessus la cime des montagnes, dont elle semblait +sortir, figurait à mes yeux le cratère fumant du Vésuve. D'où me +venait ce penchant à me ressouvenir d'un pays qui m'avait donné +tant d'ennuis, si peu de joies? Ne serait-ce pas qu'un charme +secret se cache dans les souffrances du passé? il nous reste +d'elles le sentiment de les avoir vaincues; et, quand on est +encore infortuné, c'est un bien que de penser à des malheurs qui +ne sont plus. + +Au déclin du jour, Georges et moi, nous cherchions, dans les +brillantes réunions du monde, des distractions et des plaisirs. +C'était la saison des fêtes: les bals, les concerts, se +succédaient non interrompus. + +Je portais un regard avide et impatient sur cette société dont on +parle tant en Europe, et que l'on connaît si peu! Je crus voir au +premier coup d'oeil que je n'y trouverais rien de ce que j'y +cherchais. + +Les États-Unis sont peut-être, de toutes les nations, celle dont +la direction donne le moins de gloire aux gouvernants. Nul n'est +chargé de la conduire; elle a besoin de marcher seule. Le +maniement des affaires n'y dépend point de quelques hommes, il est +l'oeuvre de tous. Là les efforts sont universels, et toute +impulsion particulière nuirait au mouvement général. Dans ce pays +l'habileté politique ne consiste pas à agir, mais à s'abstenir et +à laisser faire. C'est un grand spectacle que celui de tout un +peuple qui se meut et se gouverne lui-même; mais nulle part les +individus ne sont aussi petits. + +Je crois aussi qu'aucun pays n'est plus étranger que les États- +Unis aux grandes entreprises et aux crises politiques qui mettent +en relief le mérite d'un homme, son génie, sa supériorité sur ses +concitoyens. Les Américains n'ont point de guerre à soutenir, +parce qu'ils n'ont point de voisins; et l'intérieur du pays n'est +point sujet aux grandes perturbations, parce qu'il n'y a point de +partis [25]. Quelles occasions de gloire reste-t-il, quand on n'a +pas à sauver son pays de l'anarchie, ni à protéger son +indépendance contre les attaques de l'étranger. + +Les États-Unis font cependant de grandes choses: leurs habitants +défrichent les forêts de l'Amérique, et répandent ainsi la +civilisation européenne jusqu'au fond des plus sauvages solitudes; +ils s'étendent sur la moitié d'un hémisphère; leurs vaisseaux +portent sur tous les rivages leur nom et leurs richesses; mais ces +grands résultats sont dus à mille efforts partiels, qu'aucune +puissance supérieure ne dirige, à mille capacités médiocres qui +n'appellent point le secours d'une plus haute intelligence. + +Cette uniformité, qui règne dans le monde politique, se retrouve +également dans la société civile. Les relations des hommes entre +eux n'ont qu'un seul objet, la fortune; un seul intérêt, celui de +s'enrichir. La passion de l'argent naît chez les Américains avec +l'intelligence, traînant à sa suite les froids calculs et la +sécheresse des chiffres; elle croît, se développe, s'établit dans +leur âme, et la tourmente sans relâche, comme une fièvre ardente +agite et dévore le corps débile dont elle s'est emparée. L'argent +est le dieu des États-Unis, comme la gloire est le dieu de la +France, et l'amour celui de l'Italie. + +C'est l'intérêt et non la moralité qui rend les Américains amis de +l'ordre; ils poursuivent gravement la fortune. + +Ils ne sont pas vertueux, ils ne sont que rangés; la société des +États-Unis refroidit l'enthousiasme sans inspirer le respect. + +Peu séduit de ce premier aperçu, je m'éloignai du monde et de ses +fêtes; je résolus d'approfondir, dans la retraite, les moeurs et +les institutions d'un peuple dont les salons ne me montraient que +la superficie; fatigué de mouvement et du bruit, j'aspirai à +l'isolement et me sentis attiré vers Nelson par l'austérité même +de moeurs qui m'avait éloigné de lui. + +À l'instant où mes réflexions sur l'Amérique me jetaient dans +l'abattement, en me prouvant une déception nouvelle, et comme je +voyais fuir encore devant moi le but auquel j'avais rattaché mes +dernières espérances, une passion, dont je ne soupçonnais point la +puissance, vint s'emparer de mon âme. + +Je n'avais jamais aimé en Europe, et, après avoir vu les femmes +d'Amérique, je ne redoutais plus le joug d'un sentiment que +j'avais toujours regardé comme une faiblesse et comme un obstacle +aux grands desseins. Cependant un tendre penchant était destiné à +renouer les liens de mon existence brisée, et allait devenir +l'unique intérêt de ma vie. + + + +Chapitre V +Marie + +Depuis mon arrivée à Baltimore, je voyais chaque jour la fille de +Nelson; mais je ne la connaissais pas. Témoin de sa beauté, je ne +savais rien de son coeur; à peine avais-je entendu sa voix. Elle +me montrait une froideur qui me paraissait dépasser la retenue de +son sexe; cependant je ne pouvais m'en offenser, la voyant +également indifférente au monde et à ses fêtes. Douée de cet +enchantement des charmes extérieurs qui assure aux femmes tant +d'empire, elle n'en essayait point la puissance. Il y avait dans +sa réserve de l'humilité et presque de l'abaissement; et si +l'innocence n'eût été marquée sur son front, on eût pensé que le +travail intérieur d'un remords attaché à sa conscience lui donnait +un sentiment intime de dégradation. + +Au sortir des salons américains, j'étais si rassasié de +coquetterie qu'une femme simple et sans calcul fut habile à me +charmer. À mes yeux son plus grand art de me plaire était de n'en +point montrer le désir; bientôt mon attention éveillée découvrit +en elle des talents et des vertus si rares que je ne pus me rendre +compte de mon premier sentiment d'indifférence, et, en trouvant +sous le toit de mon hôte ce trésor que j'avais failli délaisser, +je pris en pitié la prudence de l'homme qui souvent poursuit au +loin le bonheur dont il a près de lui la source. + +Nelson et son fils donnaient toutes les heures du jour aux +affaires; Marie les consacrait à des soins secrets dont je fus +longtemps à pénétrer le mystère; le soir, à l'heure du thé, nous +étions toujours réunis; alors Nelson nous lisait avec emphase les +articles de journal dans lesquels l'Amérique était louée sans +mesure; je l'entendais répéter chaque jour que le général Jackson +était le plus grand homme du siècle, New York la plus belle ville +du monde, le Capitole [26] le plus magnifique palais de l'univers, +les Américains le premier peuple de la terre. + +À force de lire ces exagérations, il avait fini par y croire [27]. + +Tout Américain a une infinité de flatteurs qu'il écoute; il est +flatté, parce qu'il est le souverain; il prend toutes les +flatteries, parce qu'il est peuple. Ses courtisans annuels sont +ceux qui, à l'époque des élections, l'encensent pour obtenir ses +suffrages et des places; ses courtisans quotidiens sont les +journaux qui, pour gagner des abonnés et de l'argent, lui débitent +chaque matin les plus grossières adulations. J'eus plus d'une +fois, dans le cours de nos entretiens, l'occasion de reconnaître +qu'un Américain, si forte que soit la louange donnée à son pays, +n'en est jamais pleinement satisfait; à ses yeux, toute +approbation mesurée est une critique, tout éloge restreint est une +injure; pour être juste envers lui, il faut manquer à la vérité. + +Ces conversations, dans lesquelles je ne répondais jamais à toutes +les exigences de l'orgueil américain, m'embarrassaient toujours. +Il me tardait aussi d'en voir le terme, parce qu'elles étaient +d'ordinaire suivies de plus doux entretiens; mais leur fin se +faisait quelquefois attendre longtemps. On ne cause point aux +États-Unis comme en France: l'Américain discute toujours; il +ignore cette façon légère d'effleurer la surface des questions +dans un cercle de plusieurs personnes, où chacune place son mot, +brillant ou terne, pesant ou léger; où celle-ci termine la phrase +commencée par une autre, et dans lequel on aborde tout, excepté la +profondeur des sujets. En Amérique, ou ne vise pas à l'esprit, on +raisonne: aussi la conversation n'est-elle jamais générale; elle +se fait toujours à deux. Suivant cette coutume, Marie et Georges +restaient étrangers à mes discussions avec Nelson, de même que +celui-ci ne prenait aucune part aux entretiens que j'avais ensuite +avec Georges et Marie. Habituellement, Nelson commençait la soirée +en demandant à sa fille s'il avait paru quelque ouvrage nouveau; +car, aux États-Unis, les hommes ne lisent rien; ils n'en ont pas +le temps: ce sont les femmes qui se chargent de ce soin; elles +rendent compte de toutes les publications politiques et +littéraires, soit à leur père, soit à leur époux, et mettent ceux- +ci à même d'en parler comme s'ils les connaissaient. Nelson priait +ensuite Marie de faire de la musique. + +La jeune fille éprouvait quelque gêne de ma présence; cependant, +comme son père avait coutume de ne point l'écouter, elle pouvait +croire que je ne serais pas plus attentif. En général, dans les +salons américains, quand la musique commence, c'est le signal de +la conversation. J'avoue que j'étais d'abord peu curieux +d'entendre Marie: la plupart des Américaines sont au piano comme +des automates; elles ont pris trois mois de leçons; elles +retiennent par coeur une valse et une contredanse; quand on les +prie de jouer, elles courent à leur piano, et, sans prélude, +répètent en toute hâte le peu qu'elles ont appris, semblables à +ces enfants qui savent une fable, et la débitent à tous venants +sans la comprendre. + +Toutes les femmes de ce pays apprennent la musique; mais presque +aucune ne la sent; elles en font par mode, et non par goût. «Nous +aimons la musique comme les enfants aiment le bruit,» me disait un +Américain. Si, au milieu de ce monde insensible, quelque harmonie +veut éclore, elle est étouffée dans son germe par l'atmosphère +froide et sourde dont elle est environnée, comme un son meurt en +naissant sur une terre plate qui n'a point d'écho. + +Quelle fut ma surprise lorsque j'entendis la voix de Marie se +mêler, touchante et harmonieuse, tantôt aux accords brillants +d'une harpe, tantôt aux douces modulations d'un piano, lorsque je +vis ses doigts se jouer, pleins de grâce et de légèreté, sur les +cordes de l'une et sur l'ivoire de l'autre! + +Après avoir traversé des contrées arides, sauvages, monotones, de +longs déserts de sable sous un soleil brûlant, si le voyageur +rencontre par accident un frais vallon, où coule une eau +murmurante, où la verdure sourit à ses regards, enivre ses sens de +doux parfums, et lui donne d'épais ombrages, il s'arrête enchanté +dans ce lieu charmant, s'y repose avec délices, et, sentant +revenir la force à ses membres, la joie à son coeur, il croit +trouver réunis dans cet étroit asile tous les trésors et toutes +les beautés de la nature. + +Telle fut l'impression que j'éprouvai lorsque, dans la société +froide d'Amérique, j'entendis résonner une touchante mélodie. + +Tout est renfermé dans une belle musique: imagination, poésie, +enthousiasme, sensibilité, puissance de génie, tendresse de coeur, +chant de gloire, soupirs d'amour! + +L'harmonie fait rêver; mais ce n'est pas une rêverie à vide ... +Ces sons qui retentissent à mon oreille n'ont point de corps; +c'est quelque chose de plus que la pensée, et qui est différent de +la parole: c'est une voix mystérieuse qui ne s'adresse qu'à l'âme. +Que signifie son langage? Je ne puis le dire, mais je le +comprends. + +Ma passion pour la musique n'est pas seulement un goût frivole: je +l'aime aussi par raison; je lui dois la seule bonne mémoire qui me +reste, et l'on a surtout besoin de mémoire quand on n'est heureux +que dans le passé. Chaque jour efface de mon esprit quelques-uns +de mes souvenirs; cependant il est des événements que je +n'oublierai jamais: ce sont ceux qu'une impression de musique me +rappelle. Il existe chez moi un tel rapport entre la note et le +fait contemporain, qu'avec l'accord je retrouve l'idée; +quelquefois le refrain d'une vieille chanson nationale me reporte +subitement dans ma patrie... il me semble que je rentre au foyer +paternel... que j'y revois ma bonne mère, que je sens ses +embrassements, ses caresses, et mes yeux se mouillent de pleurs. + +Souvent, à Baltimore, Marie chantait une romance dont le souvenir +seul me trouble l'âme. + +Quelquefois elle improvisait; alors je ne sais quelle faculté +extraordinaire se révélait en elle... Cette jeune fille si simple, +si modeste, devenait tout à coup grande et impérieuse; elle +commandait l'émotion dont elle était animée; elle et son luth ne +faisaient plus qu'un; les notes semblaient des soupirs de sa voix. +Je craignais qu'elle n'exhalât son âme dans un élan +d'enthousiasme. Elle réunissait à la fois le génie qui crée, le +talent qui exécute, la grâce qui embellit. + +En écoutant Marie, je sentis qu'il existait encore dans mon coeur +une source de douces jouissances et de vives impressions qui +jusqu'alors m'étaient inconnues. + +Dès que je pouvais échapper à Nelson, je m'approchais de sa fille. +Non loin d'elle se tenait Georges, silencieux, qui la contemplait +dans une extase de tendresse et d'admiration; son amitié pour sa +soeur était touchante et l'emportait sur toutes ses autres +affections. + +Pendant longtemps Marie parut importunée des rapports qui +s'établissaient entre elle et moi; elle était ingénieuse à briser +nos entretiens et à les rendre plus rares; elle s'affligeait +surtout des expressions de mon enthousiasme; la peine qu'elle +montrait n'était pas le manége de la fausse modestie qui repousse +un éloge pour s'attirer de nouvelles louanges; sa douleur était +trop profonde pour être feinte. Pendant que je l'applaudissais, +son regard semblait me dire: «Votre admiration cesserait bientôt +si vous saviez ce que je suis.» + +Comment retracerai-je à vos yeux les émotions de ces soirées +écoulées sans bruit et sans éclat dans l'intérieur modeste d'une +famille vertueuse, où je sentis naître en moi le germe de la plus +violente comme de la plus douce passion qui jamais ait régné sur +mon âme? + +Marie venait d'atteindre sa dix-huitième année; l'ensemble de ses +traits formait une harmonie charmante, mélange de tons énergiques +et tendres, dans lequel les douces notes prévalaient; son regard +était mélancolique et touchant comme une rêverie d'amour; et +cependant on voyait briller dans ses grands yeux noirs une +étincelle du soleil ardent qui brûle le climat des Antilles; son +front s'inclinait, courbé par je ne sais quelle douleur; et sa +taille pleine de grâce s'appuyait sur sa dignité naturelle, comme +la frégate légère se balance mollement sur le flot qui la +soutient. + +Elle réunissait en sa personne tout ce qui séduit dans les femmes +américaines, sans aucune des ombres qui ternissent l'éclat de +leurs vertus. On l'eût prise pour une Européenne aux passions +ardentes, à l'imagination vive, Italienne par les sens, Française +par le coeur; et cette femme, Américaine par sa raison, vivait au +sein d'une société morale et religieuse! + +J'avais vu quelquefois ses yeux se mouiller de pleurs au récit +d'une action généreuse, à la voix lamentable d'un malheureux, au +charme d'une touchante harmonie, mais un hasard fortuné vint me +révéler toute la bonté de son coeur. + + + +Chapitre VI +L'Alms-House de Baltimore + +J'avais remarqué que souvent, à la même heure du jour, Marie +sortait seule. Ce fait n'avait en lui-même rien qui pût me +surprendre, l'usage américain permettant aux jeunes filles de +parcourir la ville sans être accompagnées, soit pour se promener, +soit pour visiter leurs amies; mais ce n'étaient point les +promenades publiques qui attiraient Marie, car je ne l'y voyais +jamais; et comme elle ne recevait aucune visite, il n'était pas +vraisemblable qu'elle en eût à faire. En réfléchissant aux longues +heures de son absence, je ne pus me préserver du soupçon qu'elles +étaient consacrées à un tendre intérêt du coeur... Mon amour pour +Marie me fut révélé par un sentiment jaloux. + +Un jour, l'ayant vue s'éloigner à l'heure accoutumée, j'éprouvai +je ne sais quelle agitation intérieure, que je pris pour la voix +d'un sinistre pressentiment: où est l'homme fort qui, dans ses +tourments d'amour, n'a jamais connu la faiblesse d'un mouvement +superstitieux? Je m'imaginai que la douleur secrète dont mon âme +était saisie m'avertissait d'un malheur affreux et présent; la +tête pleine de fantômes et le coeur de passions, je m'élançai sur +les traces de Marie; mais déjà elle avait disparu... Je m'arrêtai +pensif et troublé... j'eus honte alors du vil espionnage auquel je +me livrais; au lieu de poursuivre mes recherches dans la ville, +j'entrai dans la première voie qui conduisait hors de ses murs, et +marchai à grands pas, comme un méchant qui fuit le théâtre de son +crime. + +J'avais fait environ un mille sur une route bordée de chaque côté +par une haute forêt, lorsque j'aperçus à ma droite un vaste +édifice sur le fronton duquel étaient écrits ces mots: Alms- +House [28]. + +Souvent, à Baltimore, j'avais entendu vanter cet établissement +charitable; je n'éprouvais en ce moment aucune curiosité de le +connaître; cependant je ne sais quel instinct secret m'attira dans +cet asile de souffrances, comme si l'aspect des douleurs d'autrui +était propre à soulager la mienne, J'entre... que vois-je? ô ciel! +la fille de Nelson donnant des soins aux malheureux! Eh quoi! +c'est ici que Marie... -- Cette exclamation m'échappa comme un +remords: car la cause de ces absences mystérieuses se révélait à +mes yeux. Cependant la honte de mes odieux soupçons s'effaça dans +le bonheur que me fit éprouver la certitude de leur injustice. À +mon aspect, la vierge se colora d'une charmante rougeur. -- Oui, +s'écrièrent plusieurs voix faibles et plaintives, Marie Nelson est +notre bon génie; elle sait des secrets pour guérir toutes les +plaies de l'âme; son nom est béni parmi nous! + +Chacune de ces paroles allait à mon coeur; je dis à Marie: -- Je +désire voir l'hospice: voudrez-vous me servir de guide à travers +les misères de l'humanité? -- Elle me fit un signe d'assentiment. + +Je compris en ce moment combien il est facile d'être bon, quand on +est heureux. Affligé, j'envisageais le mal d'autrui pour me +distraire du mien; délivré de ma peine, j'allais voir des +infortunes, mais c'était pour y compatir. Je connus alors l'emploi +de ces longues heures qui avaient tant inquiété mon coeur. La +fille de Nelson parcourait les salles, les corridors, les dortoirs +de la maison, comme si cet asile charitable eût été sa demeure de +chaque jour; tous les détours lui en étaient familiers; tous les +gardiens s'inclinaient devant elle; toutes les douleurs se +taisaient à son aspect. + +Il existe aux États-Unis deux systèmes de charité publique. L'un +est celui de l'Angleterre, où tout individu qui n'a pas de +travail, ou prétend n'en pas avoir, a droit à une aumône; principe +en vertu duquel tout fainéant se fait pauvre et trouve dans +l'imprudente prévoyance de la loi un secours matériel qu'il +demanderait vainement au travail le plus opiniâtre; ce secours le +fait vivre et le dégrade en ruinant la société. Tel est le système +en vigueur à New York, à Boston et dans toute la Nouvelle- +Angleterre [29]. + +L'autre est celui des établissements de bienfaisance, où les +indigents n'ont pas le droit légal d'entrer, mais où ils sont +admis, sous le bon plaisir des préposés de l'autorité publique. +Suivant cet ordre d'idées, la société ne contracte point +l'obligation de soutenir tous les faibles; elle en soulage le plus +grand nombre possible. Comme son assistance peut être refusée au +pauvre, nul ne feint la misère, certain qu'il est de la honte, +sans être sûr du secours. Ce système, adopté en France, est +également suivi dans le Maryland. + +L'Alms-House de Baltimore contient trois sortes de malheureux: des +pauvres, des malades, des aliénés. + +Marie ne rencontrait, au milieu d'eux, que des sentiments d'amour, +de respect et de reconnaissance. -- Voyez, me disait-elle, cette +jeune femme au visage creux et pâle, aux regards éteints; elle +était belle jadis, et soutenait de son travail ses enfants pauvres +comme elle; maintenant elle se consume de langueur... hélas! elle +tombera bientôt, abattue par le mal funeste qui, dans ce pays, +moissonne tant de jeunes existences. + +Cependant elle s'approchait du lit de la phtisique, prenait sa +main, y déposait une larme: -- Ne pleurez point, ma bonne +demoiselle, disait la pauvre femme... je vous ai vue ce matin... +je serai bien le reste du jour. + +Ensuite Marie s'arrêta près d'une jeune fille. -- C'est, me dit- +elle, une aveugle-sourde-muette de naissance; quoique dépourvue +des sens principaux par lesquels les idées nous arrivent, elle est +douée d'une grande intelligence, éprouve des impressions très +vives, et parvient à les exprimer. Sans doute, la privation des +sens qui lui manquent rend plus fins et plus énergiques les seuls +qu'elle possède, l'odorat et le toucher. Voyez comme elle me +reconnaît à mes mains, à mes vêtements! comme elle m'embrasse +tendrement! combien elle est heureuse de me presser sur son coeur! + +Et la pauvre fille tressaillait dans les bras de Marie, lui +prodiguait mille caresses. L'infortunée, qui ne savait point que +la société a des joies, se réjouissait pourtant; le sourire était +toute sa physionomie, et l'on voyait sur ses lèvres une expression +de contentement, qu'elle n'imitait point des visages d'autrui. + +Que se passait-il dans cette âme tout environnée de ténèbres! d'où +lui venaient ses tendres émotions? elle ne connaît point le monde +où nous vivons... mais n'a-t-elle pas aussi un monde à elle, animé +d'idées, de sentiments, de passions qui lui sont propres? et ce +monde, le connaissons-nous mieux qu'elle ne connaît le nôtre? Tout +dans son être intelligent est obscurité pour nous, comme pour elle +tout ce qui l'entoure est une nuit profonde. + +La fille de Nelson recevait mille bénédictions sur son passage. -- +Oh! disait celui-ci, nous crions à Dieu du fond de notre coeur +pour qu'il vous donne d'heureux jours! -- Le Ciel vous comblera de +ses grâces, disait un autre, parce que vous visitez les affligés. + +J'admirai, dans cette occasion, combien les femmes nous sont +supérieures dans l'exercice de la charité. + +Leur bienfait n'est jamais à charge, parce que, avec elles, comme +c'est le coeur qui donne, c'est aussi le coeur qui reçoit. Au +contraire, l'humanité des hommes leur vient presque toujours de la +tête. Ce principe de la bienfaisance la rend pesante aux +malheureux; en effet, si la raison veut que le riche soit +secourable au pauvre, elle enseigne aussi que l'obligé est au- +dessous du bienfaiteur, comme le pauvre est au-dessous du riche. +Il n'en est point ainsi selon les lois du coeur et de la religion, +d'après lesquelles, le plus pauvre étant l'égal du plus opulent, +la reconnaissance est la même entre celui qui dispense le +bienfait, et l'indigent qui procure au riche le bonheur de le +distribuer. L'homme protége par sa force; la femme, avec sa +faiblesse, console. + +Cependant des cris lamentables frappent mon oreille. -- C'est, me +dit Marie, la voix des infortunés privés de leur raison. + +Deux d'entre eux excitèrent d'abord mon attention et ma pitié; ils +étaient arrivés à la folie par des voies tout opposées. + +Le premier, condamné pour homicide à la réclusion solitaire, était +devenu fou dans sa cellule, et, de la prison pénitentiaire, était +passé dans l'hospice. Sa folie avait quelque chose de cruel comme +son crime; il rêvait, durant la nuit, qu'un aigle planait sur sa +tête, épiant l'instant de son sommeil pour lui dévorer le coeur; +le jour même, il était assailli de fantômes sanglants, et, quand +je le vis, il adressait à ses geôliers un étrange reproche: Quelle +barbarie! s'écriait-il en me regardant, comme pour me demander +justice; j'avais pour compagnon dans ma cellule un papillon, et +les cruels l'ont tué! -- Marie m'assura qu'il n'y avait rien de +vrai dans ces paroles; ainsi la destruction imaginaire d'un +insecte était devenue le supplice de cet homme, meurtrier de son +semblable! + +L'autre était une jeune fille, parfaitement belle, dont une +ferveur religieuse, poussée à l'excès, avait égaré la raison, son +front était empreint d'une candeur charmante; dans ses beaux yeux +noirs, qu'elle tenait incessamment levés vers le ciel, se montrait +le sentiment d'une béatitude parfaite; rien de terrestre +n'attirait son attention; rien ne troublait les délices de son +extase: c'était vraiment un ange, car elle vivait déjà dans les +cieux; elle ne comprenait rien à ce monde: donc elle était folle. + +Ainsi, partis de deux points contraires, ces infortunes sont +parvenus ensemble au même but, l'un par le crime, l'autre par +l'innocence! Ce sont là les mystères de l'humanité; le même asile +recèle l'âme candide et pure qui rêvait ici-bas des félicités du +ciel, et l'être cruel qui cherchait sa joie dans le sang des +hommes; la société les a bannis tous deux de son sein, comme si +elle ne comportait pas plus l'extrême bien que l'extrême mal! + +Je me livrais à ces tristes réflexions, lorsque j'entendis des +hurlements affreux. -- Ce sont, me dit un geôlier, les cris d'un +nègre atteint de démence furieuse; voici la cause de sa folie: il +existe, dans le Maryland, un Américain dont la profession est +d'acheter et de vendre des esclaves. Il en fait un immense +commerce, et c'est peut-être aux États-Unis, le plus grand +marchand de chair humaine: toute la population de couleur le +connaît et l'abhorre; il semble que l'odieux de l'esclavage se +personnifie en lui. Le pauvre nègre dont vous entendez la voix fut +amené par cet homme de la Virginie dans le Maryland, pour y être +vendu, et subit, durant la route, de si cruels traitements, que sa +raison s'égara. Depuis ce temps, une idée fixe le poursuit et ne +lui laisse pas un seul instant de repos; il croit voir toujours +son ennemi mortel à ses côtés, épiant le moment favorable pour +couper sur son corps quelques lambeaux de chair, dont il le +suppose affamé. Sa fureur est si grande que nul ne peut +l'approcher; il prend pour le marchand de nègres chaque personne +qu'il aperçoit; un seul être a sur lui quelque puissance; ses cris +s'apaisent quand il voit Marie Nelson. Je ne sais par quelle +tendre compassion et par quel charme, au pouvoir des femmes +seules, elle a pu trouver accès dans son coeur; il est, à la +vérité, de tous les malheureux renfermés dans cette enceinte, +celui pour lequel elle témoigne la plus vive sympathie; et c'est +ce que je ne puis comprendre ... car enfin, ce n'est qu'un homme +de couleur! + +-- Nous approchions de la cellule d'où partaient des cris de +fureur. -- Regardez, me dit le geôlier en m'ouvrant la porte. + +Et je vis un nègre de haute stature, à figure énergique et mâle; +il portait sur ses traits des signes de noblesse, ses membres +annonçaient une grande force musculaire; sa bouche écumait de +rage, et ses yeux roulaient des éclairs d'indignation. À mon +aspect, il se posa dans une attitude défensive, se faisant une +arme des fers dont il était chargé. -- Monstre! s'écria-t-il en me +regardant, tu as soif de mon sang!! mais n'approche pas!!... -- +Et, en parlant ainsi, il me montrait des dents blanches comme +l'ivoire, incrustées dans l'ébène, faisant signe que, si +j'avançais, il allait me dévorer. + +Alors Marie, prenant ma place: -- Mon ami, lui dit-elle, C'est +moi. -- Ce peu de mots eut la magie d'arrêter ses transports. -- +Oh! répliqua-t-il d'une voix douce, je ne crains rien quand je +vous vois; tout le monde veut ma mort, excepté vous. + +Marie s'efforça de lui persuader que nul en ce lieu ne pouvait +attenter à ses jours. Dès qu'elle se fut éloignée, je voulus juger +de l'ascendant de ses paroles; je regardai une seconde fois le +nègre, dont la fureur avait déjà repris son cours. + +Sa folie présentait une image affreuse, et j'en conservai une +pénible impression; cependant ce sentiment était adouci par le +souvenir de la compassion que lui donnait Marie. Depuis que +j'étais en Amérique, je n'avais pas encore vu un blanc prendre en +pitié le sort d'un nègre; j'entendais dire sans cesse que les gens +de couleur n'étaient pas dignes de commisération, et ne méritaient +que le mépris; la fille de Nelson, du moins, ne partageait point +cet odieux préjugé. + +Je revins seul à la ville, Marie n'ayant point voulu que je +l'accompagnasse. -- Peut-être un jour, me dit-elle, vous me saurez +gré de mon refus. -- Je ne compris pas le sens de ces paroles. + +J'emportai de l'Alms-House des émotions diverses. On ne voit pas +sans un cruel serrement de coeur, assemblées sur un même point, +toutes les infirmités de notre pauvre nature; mais il n'était pas +un triste ressouvenir qui ne contint le germe d'une douce pensée: +chacune des souffrances dont je gardais la mémoire me rappelait +l'ange des consolations. + +Vous l'avouerai-je encore? -- Je conservais, de cette visite dans +l'asile de toutes les détresses, une impression de bonheur +personnel que je me suis souvent reprochée. Ma pitié pour le +malheur était sincère; cependant ce sentiment ne remplissait pas +seul mon âme. Il me restait assez d'égoïsme pour penser que, de +toutes ces afflictions, aucune n'atteignait mon existence. Marie +près de moi, la grâce de sa personne, encore embellie par l'éclat +de sa charité; les promesses de bonheur que je trouvais dans son +amour; tout un avenir de délices qui s'ouvrait devant moi; ces +images riantes venaient dans ma pensée contraster avec les vies +misérables et abjectes de ces êtres disgraciés, honte de la +nature, rebut de la société, voués dès leur naissance à tous les +opprobres, à toutes les infirmités, à toutes les douleurs du corps +et de l'âme! Et je jouissais secrètement de cette comparaison, me +croyant supérieur parce que j'étais plus heureux. Hélas! quel eût +été mon abaissement, si, foudroyant mes orgueilleuses passions, +une voix du ciel fût descendue dans mon âme, et m'eût annoncé que +je souffrirais un jour des angoisses inconnues à tous ces +infortunés! + +Cependant le souvenir de l'Alms-House et de la vierge charitable +que j'y avais rencontrée ne sortait plus de ma mémoire. + +Ce que n'avaient pu ni les affections de famille, ni les liens de +la patrie, ni la séduction des grands spectacles de la nature, une +femme éteignit mon ambition, corrigea tout à coup mon humeur +inquiète et aventureuse, et je ne vis plus qu'un avenir possible, +aimer toujours Marie; je n'aspirai qu'à un seul bonheur, être aimé +d'elle. + +J'étais venu en Amérique pour chercher le remède à un besoin +insatiable d'émotions violentes et d'élans sublimes; et un +sentiment plein de douceur rendit la paix à mon âme troublée, et +régla les mouvements désordonnés de mon coeur. + +Je venais pour contempler le développement d'un grand peuple, ses +institutions, ses moeurs, sa merveilleuse prospérité; et une femme +me parut le seul objet digne de mon admiration et de mon +enthousiasme. + + + +Chapitre VII +Le mystère + +Je disais à Marie mon amour, mes voeux mes espérances... mais elle +recevait étrangement les révélations de mon coeur. + +Un rayon de joie brillait dans ses beaux yeux, qu'un nuage de +tristesse voilait presque aussitôt. + +Elle évitait ma présence, et semblait pourtant heureuse de me +voir; son regard rencontrait encore le mien, mais comme s'il lui +eût échappé; sa voix, naturellement douce, était altérée; sa +bouche souriait encore, mais ses paupières étaient entourées d'un +cercle de mélancolie qui, chaque jour, devenait plus sombre. + +Je l'interrogeais souvent sur les causes de son chagrin. Une fois +elle me dit: «Toutes vos paroles promettent le bonheur, et ma +destinée me condamne à une vie malheureuse; vous voyez quel abîme +nous sépare.» + +Si je la questionnais davantage, elle ne me répondait que par un +silence morne et un regard déchirant. + +Depuis ce moment, je ne quittai plus Nelson et ses enfants. + +Nous ne nous séparions que le dimanche à l'heure des offices +religieux: ils allaient au temple presbytérien, et moi à l'église +catholique. + +Je remarquais chez eux une grande régularité dans +l'accomplissement de leurs devoirs pieux. Un jour Georges étant +arrivé au temple quelques instants après le commencement de +l'office, Nelson, au retour, lui adressa une réprimande sévère: +Comprenez-vous, s'écriait-il, quelle serait la joie des unitaires +et des méthodistes s'ils apercevaient le moindre refroidissement +dans le zèle de notre congrégation? + +Je voyais avec chagrin chez Nelson ces passions ardentes de +sectaire; car je craignais qu'elles n'élevassent une barrière +entre sa fille et moi. Souvent il me parlait de sa religion et de +la mienne; une fois il me dit: Vous jugez notre culte, et vous ne +le connaissez pas; venez au temple des presbytériens. Je consentis +à sa proposition, et, le dimanche suivant, j'accompagnai Nelson et +ses enfants à leur église, où je pris place dans leur banc. Je pus +suivre l'office exactement, grâce aux soins de Marie, qui m'avait +prêté un livre saint, et ne manquait pas, quand une prière +finissait, de m'indiquer celle qui allait suivre. + +L'impression de ce culte, nouveau pour moi, fut profonde. Dans nos +églises catholiques, il semble que nous ayons toujours, pour +intermédiaire de la prière entre Dieu et nous, le prêtre saint, sa +parole mystérieuse, la pompe de la cérémonie, l'encens qui monte +de l'autel, les chants sacrés et toute la solennité du lieu. +L'oeil rencontre toujours an fond du sanctuaire une gloire +rayonnante qui éblouit... + +Dans le simple édifice qui sert de temple aux protestants, l'homme +se trouve immédiatement en rapport avec Dieu; il lui parle à lui- +même, sans langage consacré, sans rit solennel. Le ministre, sa +parole, son costume, ne sont rien; il n'a point de caractère +supérieur à ce qui l'entoure. + +Le temple ne contient que des intelligences égales, s'adressant à +l'intelligence suprême. + +Le catholique se prosterne et s'humilie: il adore Dieu à travers +des mystères et des nuages... Le protestant prie le front haut, +l'oeil levé vers le ciel; il regarde Dieu en face; c'est un beau +culte... mais c'est un culte orgueilleux! L'homme est-il assez +fort pour se mesurer de si près avec la divinité? Est-il assez +grand pour supporter l'approche de tant de grandeur? Peut-on +adorer ce qu'on comprend? + +En revenant de l'église presbytérienne, je sentais mon âme +troublée, et des passions tumultueuses s'élevaient dans mon sein. +Nelson m'interrogea, je lui dis: Votre religion me semble digne +d'un être intelligent et libre: cependant l'homme est aussi un +être sensible, qui a besoin d'aimer, et ce culte n'a point touché +mon coeur. + +Nelson ne fit aucune réponse. + +-- Hélas! s'écria Marie, faut-il désirer dans ce monde ce qui +prépare l'âme aux tendres affections! -- Elle n'acheva pas. + +Les réticences de Marie, le vague de ses paroles, me tourmentaient +chaque jour davantage; sans cesse je demandais au ciel de dissiper +ce nuage mystérieux. Je n'aurais pas tant désiré que l'ombre +s'évanouît, si j'eusse prévu qu'une lumière fatale allait éclairer +mes regards. + +J'avais coutume de me promener dans le voisinage de la colonne +élevée en la mémoire de Washington: ce lieu est solitaire, et on +est tout surpris, à côté d'un monument qui sera un jour le plus +bel ornement de la cité, de trouver une forêt sauvage, et comme le +commencement du désert. C'était là que je recueillais mes pensées +et que je passais en revue mes impressions; je trouvais un charme +extrême dans ces méditations silencieuses. + +Un jour je poursuivais le cours de mes rêveries au travers de la +forêt, ne prenant pour guide que le caprice de ma pensée, ou +plutôt marchant au hasard, devant moi, sans calcul, et sans autre +souci que d'éviter la rencontre des arbres et l'embarras des +lianes. Dans ce mouvement aventureux de mon corps, je sentais ma +pensée plus libre, mon âme plus dégagée de ses entraves, mon +imagination plus hardie dans ses élans. Chaque pas que je faisais +me découvrait une scène nouvelle, chaque impression me donnait une +idée grande ou un tendre sentiment. Il y a dans les murmures de la +brise parmi les roseaux, dans le feuillage frémissant des vieux +chênes, une voix grave qui parle au génie de l'homme, et les +savanes de la forêt enseignent de touchantes harmonies aux coeurs +qui savent le mieux aimer. + +Ah! comme, dans un profond isolement, une impression de douleur +s'empare violemment de nos sens! Au souvenir de Marie, si belle et +si affligée, je sentis mon coeur se gonfler de chagrin et d'amour. +Ô vous, qui portez une âme troublée, ne vous éloignez pas du +monde; car, dans le silence de la solitude, on entend mieux la +voix des passions; le calme de la nature fait mieux sentir les +agitations de l'âme, et il semble qu'il y a dans le désert un vide +immense, que le coeur de l'homme ait reçu la mission de combler. + +Au milieu de ce silence sonore, sous ces voûtes retentissantes de +verdure et de feuillage, je laissai tomber de mes lèvres le nom de +Marie. Je m'arrêtai soudain; il me semblait que ma bouche avait +été indiscrète: on craint peu de jeter des paroles au murmure des +vents, au frémissement des feuilles; mais le silence de la +forêt!... comme il est attentif à tout recueillir! c'est comme +l'assemblée qui écoute muette: plus elle se tait, plus elle agite +l'orateur. + +Si cette sensation de terreur ôte des forces à l'homme qui parle, +elle en donne à celui qui veut prier; car tout est religieux dans +le silence de la nature. + +«Ô mon Dieu! m'écriai-je, si votre bras s'appesantit sur moi, +qu'il devienne secourable à l'être faible qui n'a point d'appui!» +Et je priai du fond de mon coeur. + +Je n'avais point encore aussi bien senti toute la force de mon +amour pour Marie. L'image de sa douleur se présentait à ma pensée +comme un remords: si j'étais innocent de ses peines, n'étais-je +pas coupable de ne les point guérir? L'amour qui s'afflige des +plaisirs dont il n'est pas l'auteur, est malheureux aussi des +larmes mêmes qu'il n'a pas fait couler, et dont il ne tarit pas la +source. + +Un cardinal de Virginie, voltigeant dans les magnolias, éblouit +mes regards de son plumage rouge, et interrompit ma méditation. Je +m'aperçus que je m'étais égaré. + +J'essayai de retourner sur mes pas; mais, dans ma course rapide, +j'avais laissé si peu de traces que je ne pus les retrouver. + +Je jugeai à peu près, par la position du soleil, de la place où +j'étais, et de la direction que je devais prendre pour retourner à +Baltimore; mais, dans une forêt, la plus légère déviation de la +ligne qu'on doit suivre vous jette hors de votre route; et, après +mille courses en sens opposés, après mille tentatives vaines pour +retrouver mon chemin, je m'arrêtai tout haletant, sentis mes +genoux fléchir et tombai au pied d'un cèdre à demi renversé par +l'orage. + +En ce moment, la forêt devenait de plus en plus silencieuse; les +ombres s'allongeaient autour de moi, et l'oiseau moqueur saluait +d'un dernier cri les derniers rayons du soleil mourant sur la cime +des grands pins. Mes forces étaient épuisées, le sommeil s'empara +de mes sens. + +Ma présence dans la forêt aux approches du soir et +l'assoupissement dans lequel je tombai n'étaient point sans +danger. Aux dernières clartés du crépuscule succède toujours, dans +le sud de l'Amérique, une humidité froide et pénétrante; cette +fraîcheur soudaine, exhalée de la terre, est pernicieuse, et +j'allais en recevoir l'impression funeste. + +Cependant le péril était loin de ma pensée. J'avais le coeur plein +des émotions qui venaient de m'agiter. L'image de Marie était +toujours devant moi; je m'étais endormi dans son souvenir: des +songes légers m'entretenaient de son amour et présentaient à mes +yeux mille charmantes apparitions; il me semblait voir la fille de +Nelson assise à mes côtés. Sa beauté, sa grâce, enivraient mes +regards. Mais sa tristesse mystérieuse troublait ma joie; je lui +disais: «Marie! pourquoi pleures-tu? quel tourment secret peut +déchirer ton coeur? Ange de douceur et de bonté, serais-tu sur la +terre pour souffrir, toi dont le regard seul enchante et console? +Si tu es malheureuse, pourquoi ne déposes-tu pas ton coeur dans le +coeur d'un ami? Hélas! tu ne peux savoir combien tu es aimée de +Ludovic. Toi seule as ranimé du feu de tes regards ma vie pâle et +près de s'éteindre, et mon âme, jadis avide, insatiable, se +réjouit maintenant du sentiment unique dont elle est remplie.» Et +j'entendais sa douce voix me répondre par des accents tendres et +mélancoliques; je prenais sa main; je la pressais sur mon coeur; +je la couvrais de baisers, et l'arrosais de mes larmes. + +Tout à coup je me réveille... je sens l'impression d'une main qui +glisse doucement sur mon front; j'entr'ouvre les yeux... Que vois- +je! ô mon Dieu! Marie! Marie agenouillée près de moi, et levant au +ciel ses mains suppliantes. + +Oh! jamais tant de sentiments divers ne se pressèrent à la fois +dans le fond de mon coeur! + +Si rien n'est plus triste que le réveil quand il dissipe le +fantôme d'un rêve charmant, quoi de plus doux qu'un songe d'amour +et de volupté, qui par une touchante erreur, attendrit notre âme, +et la prépare aux impressions d'une délicieuse réalité? Ce +bonheur, dont le sommeil ne m'avait offert que la chimère, j'en +jouissais maintenant, et j'y mêlais tous les prestiges de +l'illusion qui n'était plus. + +D'abord je fus muet en présence de celle qui était toute ma vie, +car je ne savais pas si quelque vision n'abusait pas mes sens. Je +croyais m'être réveillé; mais n'était-ce pas plutôt le +commencement d'un songe? + +-- Ô mon Dieu! me dit-elle, Ludovic! fuyons ces lieux: bientôt la +nuit sera venue, un froid mortel va succéder à la brûlante chaleur +du jour. + +-- Marie! m'écriai-je alors, es-tu l'ange de mes jours, le bon +génie de ma destinée? ou viens-tu, sylphide décevante, tromper mes +sens, et te jouer de mon infortune? + +-- Je n'ai jamais trompé, répondit la vierge avec une émotion +pleine de charme; je suis une fille au coeur simple et droit; je +vous ai vu, Ludovic, partir pour la forêt, et, comme vous n'étiez +point revenu au déclin du jour, j'ai craint pour votre vie... J'ai +prévu que vous étiez égaré, et j'ai frémi à la pensée du péril qui +vous menaçait... + +-- Ô ma bien-aimée! quel généreux dévouement!... mais ces dangers +tu vas les partager avec moi! + +-- Ne craignez rien, me répondit-elle; je sais tous les détours de +la forêt: ici, pas une mousse que je n'aie foulée aux pieds, pas +un arbre dont je ne connaisse les ombres du matin et du soir! Les +femmes de Baltimore se montrent à l'envi sur les places publiques; +moi, je chéris ces retraites solitaires, ou du moins... + +Elle s'arrêta pensive un instant... -- Hâtons-nous, ajouta-t-elle. +Et en prononçant ces mois, elle se mit en marche, et m'entraîna +sur ses pas. J'avais saisi sa main; mes larmes coulaient en +abondance; j'éprouvais mille sentiments que je ne pouvais +exprimer. Je lui dis cependant: + +-- Marie, avant de savoir si j'étais aimé de toi, je sentais au +fond de mon coeur un feu brillant qui le dévorait; le plus tendre +des sentiments se mêlait pour moi de tourments amers, et de +cruelles agitations... mais tu viens de me prouver que tu m'aimes, +et je sens pénétrer dans mon âme des émotions d'une douceur +inconnue... mon amour est plus ardent encore; mais il est +tranquille... Oh! je t'en conjure, abandonne-toi, comme moi, au +charme enivrant de cette impression pure et sans mélange. +Cependant un chagrin me reste: je vois ta mélancolie; Marie, tu me +caches quelque douleur. Tu ne crois donc pas à mon amour? Hélas! +pourquoi un écho de cette forêt ne te dit-il pas les sentiments +que tout à l'heure je confiais au désert + +-- Plût au ciel dit Marie, que je n'eusse point entendu ces +révélations solitaires! Ludovic, pendant votre sommeil, votre voix +murmurait des paroles enchantées, qui mettent le comble à mon +infortune. Hélas!... + +Elle n'acheva pas, Je voyais se presser les battements de son +coeur; et ses yeux chargés de larmes s'efforçaient de ne pas +pleurer. + +-- Quel est donc, ce mystère? m'écriai-je avec force; Marie, je +t'en supplie, ouvre-moi ton âme, que je sache ton infortune comme +tu sais mon amour! chacune de tes plaintes viendra s'éteindre dans +mon coeur. La douleur n'est point semblable au bruit qui s'accroît +en retentissant; elle cesse quand elle trouve de l'écho... Ma +bien-aimée! laisse ta tète se pencher vers la mienne, appuie sur +moi ta faiblesse; le parfum des plus douces fleurs est moins suave +que le mélange de deux souffles amis, et tu ne sais pas tout ce +que donne de force l'union de deux poitrines qui respirent +ensemble... Va, quelle que puisse être ta destinée, tu ne seras +pas aussi heureuse de ma protection que je serai fier de ton +amour... Marie! sois mon amie! sois mon épouse chérie! Si, sur +cette terre dévouée aux orages, tu dois être courbée par +l'ouragan, tu trouveras du moins un abri où reposer ta tête; tes +larmes les plus amères s'adouciront en se mêlant à celles d'un +ami; et si, des flancs d'un nuage sombre, la foudre sortait pour +nous frapper tous deux, étroitement enlacés, coeur contre coeur, +il nous serait doux encore de mourir ensemble et de rendre dans +les bras l'un de l'autre un dernier soupir de vie et de volupté. + +Ainsi je disais; Marie gardait le silence; cependant nous +marchions et nous approchions de Baltimore, hélas! trop +rapidement. Oh! comme alors j'aurais béni le ciel s'il nous eût +égarés dans notre route! quelle ivresse dans tout mon être! quel +délire au fond de mon coeur! + +Ce long entretien de mes passions avec la solitude; ces secrets +d'amour confiés au désert, et surpris au sommeil; tant de bonheur +succédant au péril; Marie, ma libératrice, mon guide, ma compagne; +nos voix unies, nos bras entrelacés, notre marche dans le silence +du soir; et à la fin du jour la douce clarté de l'astre des nuits +venant avec son cortège de tendres rêveries; tout un monde de +sentiments, d'idées, de passions, qui s'agitait dans mon coeur au +milieu d'un monde muet et d'une nature endormie: ces vives +impressions, météore de l'âme, apparaissent à mon souvenir en +traits de feu. + +J'interrogeais encore Marie, et je lui disais: + +-- Pourquoi repousses-tu ce sourire qui te cherche? Écoute, mon +coeur ne bat-il pas d'accord avec ton coeur? ne sens-tu pas mon +âme se mêler à la tienne? elles s'unissent, se confondent, et +nulle puissance ne peut plus les diviser. Malheur à celui qui +romprait cette alliance sacrée! malheur!... + +-- Arrêtez! s'écria Marie; elle se tut quelques instants: + +-- Ludovic, reprit-elle ensuite, je n'essaierai point de vous +peindre les sentiments dont mon âme est remplie... Vous venez de +me parler une langue dont je comprends le sens, parce que c'est +celle du coeur; mais je n'en sais pas les mots... Ah! de grâce, +cessez des discours qui m'enivrent et me désolent! L'image du +bonheur est trop cruelle pour qui ne saurait être heureux. Vous +m'aimez, Ludovic... Mon Dieu! cet amour, qui fait ma joie, est le +gage de mon infortune... Ah! ma destinée est affreuse! Encore un +jour... et vous en saurez le secret... + +Cependant nous touchions aux portes de la cité. -- Demeurez, me +dit-elle d'une voix impérieuse; voici la ville... je dois être +seule. + +En prononçant ces mots, elle s'éloigna, me laissant plein d'un +trouble profond. + +Oh! que les heures d'incertitude sont longues et cruelles, quand +on est sûr d'un malheur, et qu'il n'y a de douteux que sa nature! + +Le malheur connu donne à l'âme un point d'appui. Elle souffre; +mais elle sait la cause de sa souffrance; elle s'y arrête, s'y +attache, et ce profond sentiment de sa peine est une proie dont +elle se saisit. + +Mais une infortune qu'on sent avant de la connaître, un mal +insaisissable qui se présente à l'imagination sous mille formes +diverses, une douleur vague et poignante dont on ignore la cause +le genre et la durée: un pareil supplice, comment le supporter? +Quelles forces morales faut-il appeler à son secours? doit-on se +raidir ou plier? l'âme s'armera-t-elle du courage qui se résigne, +ou de l'énergie qui combat? + +Les conjectures et les terreurs se succédèrent dans mon esprit +avec une incroyable rapidité... Je supposai tous les malheurs +possibles, excepté le véritable. Les heures s'écoulaient +lentement, comme toutes celles qui sont comptées. + +Le lendemain, je ne sais quelle puissance irrésistible me ramena +vers la forêt solitaire. Peut-être la fille de Nelson y +reviendrait pour me donner la révélation promise. + +Ah! comme, en parcourant ces lieux tout pleins d'une émotion +récente, je me sentis l'âme troublée! Toutes mes impressions, +amères ou douces, se réveillaient plus fortes à l'aspect du lieu +qui les avait vues naître; chaque objet inanimé s'imprégnait à mes +yeux d'un sentiment qui lui était propre. Ici, le vieux chêne et +son ombre: c'était la longue rêverie, la méditation, l'élan de la +pensée vers le ciel! Là, l'églantier dont j'avais effeuillé les +roses: c'était Marie, sa beauté, sa chevelure embaumée, le parfum +de sa voix. Ces lianes impénétrables, c'était le mystère; ce cèdre +renversé, le désespoir. Hélas! le site le plus heureux contenait +une douleur, et chaque douleur une larme. + +Je voulus voir tous les lieux parcourus la veille; je repris les +moindres détours que j'avais suivis. Arrivé à la place où j'avais +vu Marie priant à genoux, je me prosternai la face contre terre, +et je couvris de mes baisers la mousse qu'avaient humectée ses +pleurs. + +Un sentiment involontaire me retenait dans cette solitude; Marie +ne paraissait point, et, à chaque instant, je croyais la voir ou +l'entendre. Comme au moindre murmure du vent dans la cime des pins +mon coeur battait avec violence! Tout me troublait: la chute d'une +feuille, le vol d'un oiseau, le mouvement d'un insecte dans +l'herbe. + +Cependant je ne rencontrai dans la forêt que des souvenirs et des +agitations nouvelles... Marie n'y vint pas. + +De retour chez mon hôte, j'y trouvai une physionomie générale de +tristesse et de deuil. Nelson se promenait gravement dans sa +chambre, levant les yeux au ciel et laissant tomber de temps en +temps une parole sentencieuse; les gens de la maison, voyant leurs +maîtres affligés, partageaient leur douleur sans la comprendre. + +Marie ne se montra point de tout le jour. Quand l'heure du soir +fut venue, nous étions, Nelson, Georges et moi, assis dans le +salon, où nous prenions le thé, suivant la coutume; chacun de nous +était muet; je n'osais enfreindre un silence d'autant plus +difficile à rompre qu'il avait duré plus longtemps; et cependant +comment supporter davantage les tourments de mon incertitude 1 + +Enfin nous vîmes entrer Marie; son visage était pale, sa démarche +tremblante; elle parut en baissant les yeux, et vint se placer +près de son père. Au bout de quelques minutes, Nelson éleva la +voix et me dit: «Mon jeune ami, je sais vos sentiments, je les +crois purs, et je vous estime; mais vous ignorez nos malheurs: +vous allez les connaître et nous plaindre.» + + + +Chapitre VIII +La Révélation + +«La Nouvelle-Angleterre, mon pays natal, n'est point la patrie de +mes enfants: Georges et Marie sont nés dans la Louisiane. Hélas! +plût au Ciel que je n'eusse jamais quitté le lieu de ma naissance! +Mon père, négociant à Boston, fit sa fortune; à sa mort, son +patrimoine se divisa également entre ses enfants, et ne suffit +plus à leurs besoins. J'avais deux frères: le premier partit pour +l'Inde, d'où il a rapporté de grandes richesses; le second s'est +avancé dans l'Ouest: il possède aujourd'hui deux mille acres de +terre et plusieurs manufactures dans l'Illinois. J'étais incertain +sur le parti que je devais prendre: quelqu'un me dit: «Allez à la +Nouvelle-Orléans, si vous n'y êtes pas victime de la fièvre jaune, +vous y ferez une grande fortune.» L'alternative ne m'effraya pas, +je suivis ce conseil... Hélas! j'ai moins souffert d'un climat +insalubre que de la corruption des hommes. + +«Partout où la société se partage en hommes libres et en esclaves, +il faut bien s'attendre à trouver la tyrannie des uns et la +bassesse des autres; le mépris pour les opprimés, la haine contre +les oppresseurs, l'abus de la force, et la vengeance... + +«Mais quelle terre de malédiction, ô mon Dieu! quelle dépravation +dans les moeurs! quel cynisme dans l'immoralité! et quel mépris de +la parole de Dieu dans une société de chrétiens! + +«Cependant, sur cette terre de vices et d'impiété, mes yeux +distinguèrent une jeune orpheline, innocente et belle, simple dans +sa pensée, et fervente dans sa foi religieuse; elle était +d'origine créole. J'unis ma destinée à celle de Thérésa Spencer. +D'abord le ciel nous fut propice; la naissance de Georges et de +Marie fut, en quelques années, le double gage de notre amour. +J'avais fait de grandes entreprises commerciales; elles +prospéraient toutes selon mes voeux. Hélas! notre bonheur fut +passager comme celui des méchants! Je ne suis point impie, et la +foudre du Dieu vengeur a courbé ma tête. + +Avant son mariage, Thérésa Spencer avait attiré les regards d'un +jeune Espagnol, don Fernando d'Almanza, d'une famille très riche, +dont la fortune remonte au temps où la Louisiane était une colonie +espagnole. Rien n'était plus séduisant que ce jeune homme; son +esprit n'était point inférieur à sa naissance, et la distinction +de ses manières égalait la beauté de ses traits. Cependant Thérésa +l'éloigna d'elle. Je ne sais quel sens intime lui fit deviner un +ennemi dans l'homme qui lui déclarait le plus tendre amour. + +«Nous avons su depuis qu'il aspirait à l'aimer sans devenir son +époux. + +«La rigueur de Thérésa l'irrita vivement, et plus tard le +spectacle de notre félicité rendit sans doute encore plus +cuisantes les douleurs de sa vanité blessée, car il conçut et +exécuta bientôt une détestable vengeance. + +«Il répandit secrètement le bruit que Thérésa était, par sa +bisaïeule, d'origine mulâtre; appuya cette allégation des preuves +qui pouvaient la justifier; nomma tous les parents de Marie, en +remontant jusqu'à celle dont le sang impur avait, disait-il, +flétri toute une race. + +«Sa dénonciation était odieuse; mais elle était vraie. La tache +originelle de Thérésa Spencer s'était perdue dans la nuit des +temps. À la voix de Fernando les souvenirs endormis se +réveillèrent... Il y a tant de mémoire dans le coeur de l'homme +pour les misères d'autrui. L'opinion publique fut toute en émoi; +on fit une sorte d'enquête; les anciens du pays furent consultés, +et il fut reconnu qu'un siècle auparavant, la famille de Thérésa +Spencer avait été souillée par une goutte de sang noir. + +«La suite des générations avait rendu ce mélange imperceptible. +Thérésa était remarquable par une éclatante blancheur; et rien +dans son visage, ni dans ses traits, ne décelait le vice de son +origine; mais la tradition la condamnait. + +«Depuis ce jour, notre vie, qui s'écoulait paisible et douce, +devint amère et cruelle. Plus nous étions haut dans l'estime du +monde, et plus la honte de déchoir fut éclatante. Je vis aussitôt +chanceler les affections que je croyais les plus solides. Un seul +ami, resté fidèle au malheur, eut à rougir de mon affection. + +«Cet ami généreux, auquel vous tenez par les liens du sang, avait, +je crois, comme Français, plus de philanthropie pour la race +noire, et moins de préjugés contre elle, qu'il ne s'en trouve +d'ordinaire chez les Américains. Lui seul, aux jours de +l'infortune, me tendit une main secourable, et me préserva de +l'opprobre d'une faillite. Le coup porté à ma position sociale +avait en même temps ébranlé mon crédit. Les hommes de ce pays, si +indulgents pour une banqueroute, furent sans pitié pour une +mésalliance! [30] + +«Cependant le mal était sans remède; je luttai contre ma fortune, +parce qu'il est dans nos moeurs de ne jamais désespérer; mais +l'obstacle était au-dessus d'une force humaine. + +«Thérésa se reprocha cruellement des malheurs dont elle était +innocente. Orpheline dès l'âge le plus tendre, elle n'avait point +connu les secrets de sa famille. Sa douleur fut si profonde +qu'elle n'y survécut pas; je la vis expirer dans mes bras, épuisée +par ses larmes et par son désespoir. + +«Quand elle fut enlevée à mon amour, elle si jeune d'années et si +vieillie par le chagrin, elle si pure et si désolée, je doutai +pour la première fois de la Providence et de mon courage. Ce doute +était coupable; car j'ai trouvé des forces pour supporter ma +misère, et le Ciel ne m'a point abandonné. + +«Je quittai la Nouvelle-Orléans, où j'étais en but à trop de +mauvaises passions, et déchiré par trop de cruels souvenirs. Je me +suis fixé à Baltimore, où personne ne connaît la tache de mon +alliance, ni le vice dont est souillée la naissance de mes +enfants. + +«Depuis dix ans que j'habite cette ville, j'y ai formé de +nouvelles relations; je m'y suis fait un nouveau crédit, et j'ai +retrouvé la fortune sans le bonheur, qui ne saurait plus exister +pour moi. + +«Nous vivons ici dans une apparente tranquillité: le trouble n'est +que dans nos âmes. + +«Tout le inonde ignore la honte de mes enfants, mais chaque jour +on peut la découvrir. On nous aime, on nous honore, parce qu'on ne +sait pas qui nous sommes. Un seul mot d'un ennemi bien informé +pourrait nous perdre: nous ressemblons au coupable que la société +croit innocent, et qui n'ose accepter la considération publique, +parce que trop de honte suivra la révélation de son crime. + +«Georges, dont le caractère noble et fier s'indigne des injustices +du monde, se croit l'égal des Américains; et, si je ne l'eusse +supplié, au nom de sa soeur, qu'il aime avec passion, de garder le +silence, cent fois il aurait, à la face du public, révélé sa +naissance, et bravé l'opinion. + +«Au contraire, soumise à son destin et résignée, Marie cherche +l'ombre et l'isolement. Tel est le secret de son aversion pour la +société. Ah! certes, elle surpasse toutes les femmes de Baltimore +en esprit, en talent, en bonté; mais elle n'est point leur égale. + +«Je vous devais, mon jeune ami, cet aveu de notre infortune... +L'hospitalité m'en faisait une loi. Vous cherchez le bonheur sur +la terre; hélas! vous ne le trouverez pas parmi nous... Ailleurs, +les joies du monde! ici, les chagrins et les sacrifices!» + +Ainsi parla Nelson. Pendant ce récit, son visage austère parut +quelquefois s'émouvoir. Georges frémissait sur son siège; sa +colère muette éclatait dans ses gestes brusques et dans ses +regards irrités. Marie, la tête penchée sur son sein cachait son +visage à tous les yeux. + +Pour moi, j'écoutais, incertain si je saisissais bien le langage +étrange dont mon oreille était frappée; cependant rien n'était +obscur dans les paroles que je venais d'entendre. + +Je sentis se révolter mon coeur et ma raison. + +-- Voilà donc, m'écriai-je, ce peuple libre qui ne saurait se +passer d'esclaves! L'Amérique est le sol classique de l'égalité, +et nul pays d'Europe ne contient autant de servitude! Maintenant +je vous comprends, Américains égoïstes; vous aimez pour vous la +liberté; peuple de marchands, vous vendez celle d'autrui! + +À peine avais-je prononcé ces mots, que j'eusse voulu les rappeler +à moi; car je craignais d'offenser le père de Marie. + +L'indignation avait saisi mon âme. La fille de Nelson, me voyant +irrité d'abord, puis rêveur, se méprit sur les sentiments dont +j'étais animé. + +-- Ludovic, me dit-elle d'une voix à demi éteinte, pourquoi ces +regrets? ne vous l'avais-je pas dit? je suis indigne de votre +amour! + +Je lui répondis: -- Marie, vous devinez mal ce qui se passe au +fond de mon coeur. Il est vrai que mes sentiments pour vous ne +sont plus les mêmes: je vous sais malheureuse: mon amour s'accroît +de toute votre infortune. + +-- Ami généreux, s'écria Georges en me tendant la main, vous +parlez noblement. + +Et un rayon de joie éclaira tout à coup ce front sinistre et +sombre. + +Cependant Nelson demeurait impassible. Quand il vit nos émotions +un peu calmées, il me dit: -- L'enthousiasme vous égare, mon ami; +prenez garde à l'entraînement d'une passion généreuse... Hélas! si +vous contemplez d'un oeil moins prévenu la triste réalité, vous +n'en pourrez soutenir l'aspect, et vous reconnaîtrez qu'un blanc +ne saurait s'allier à une femme de couleur. + +Je ne puis vous peindre le trouble que ces paroles jetaient dans +mon esprit. Quelle situation étrange! à l'instant où Nelson me +parlait ainsi, je voyais près de moi Marie, dont le teint +surpassait en blancheur les cygnes des grands lacs. + +Alors je dis: -- Quelle est donc, chez un peuple exempt de +préjugés et de passions, l'origine de cette fausse opinion qui +note d'infamie des êtres malheureux, et de cette haine impitoyable +qui poursuit toute une race d'hommes de génération en génération? + +Nelson réfléchit un instant; ensuite il s'engagea entre nous une +conversation, dont je puis vous rapporter exactement les termes; +elle a laissé dans ma mémoire des traces que le temps ne saurait +effacer. + +NELSON. + +La race noire est méprisée en Amérique, parce que c'est une race +d'esclaves; elle est haïe, parce qu'elle aspire à la liberté. + +Dans nos moeurs, comme dans nos lois, le nègre n'est pas un homme: +c'est une chose. + +C'est une denrée dans le commerce, supérieure aux autres +marchandises; un nègre vaut dix acres de terre en bonne culture. + +Il n'existe pour l'esclave ni naissance, ni mariage, ni décès. + +L'enfant du nègre appartient au maître de celui-ci, comme les +fruits de la terre sont au propriétaire du sol. Les amours de +l'esclave ne laissent pas plus de traces dans la société civile +que ceux des plantes dans nos jardins; et, quand il meurt, on +songe seulement à le remplacer, comme on renouvelle un arbre +utile, que l'âge ou la tempête ont brisé [31]. + +LUDOVIC. + +Ainsi, vos lois interdisent aux nègres esclaves la piété filiale, +le sentiment paternel et la tendresse conjugale. Que leur reste-t- +il donc de commun avec l'homme? + +NELSON. + +Le principe une fois admis, toutes ces conséquences en découlent: +l'enfant né dans l'esclavage ne connaît de la famille que ce qu'en +savent les animaux; le sein maternel le nourrit comme la mamelle +d'une bête fauve allaite ses petits; les rapports touchants de la +mère à l'enfant, de l'enfant au père, du frère à la soeur, n'ont +pour lui ni sens ni moralité; et il ne se marie point, parce +qu'étant la chose d'autrui, il ne peut se donner à personne. + +LUDOVIC. + +Mais comment la nation américaine, éclairée et religieuse, ne +repousse-t-elle pas avec horreur une institution qui blesse les +lois de la nature, de la morale et de l'humanité? Tous les hommes +ne sont-ils pas égaux? + +NELSON. + +Nul peuple n'est plus attaché que nous ne le sommes au principe de +l'égalité; mais nous n'admettons point au partage de nos droits +une race inférieure à la nôtre. + +À ces mots, je vis la rougeur monter au front de Georges, et ses +lèvres tremblantes prêtes à laisser partir un cri d'indignation; +mais il fit un effort puissant, et contint sa colère. + +Je répondis à Nelson: -- On croit, aux États-Unis, que les noirs +sont inférieurs aux blancs; est-ce parce que les blancs se +montrent, en général, plus intelligents que les nègres? Mais +comment comparer une espèce d'hommes élevés dans l'esclavage, et +qui se transmettent de génération en génération l'abrutissement et +la misère, à des peuples qui comptent quinze siècles de +civilisation non interrompue; chez lesquels l'éducation s'empare +de l'enfant au berceau, et développe en lui toutes les facultés +naturelles? Nous n'avons point, en Europe, les préjugés de +l'Amérique, et nous croyons que tous les hommes ne forment qu'une +même famille, dont tous les membres sont égaux. + +NELSON. + +Sans doute, l'esclavage offense la morale et la loi de Dieu! +cependant, ne jugez pas trop sévèrement le peuple américain: la +Grèce eut ses ilotes; Rome, ses esclaves; le Moyen-Âge, les serfs; +de nos jours, on a des nègres; et ces nègres, dont le cerveau est +naturellement étroit, attachent peu de prix à la liberté; pour la +plupart, l'affranchissement est un don funeste. Interrogez-les, +tous vous diront qu'esclaves ils étaient plus heureux que libres. +Abandonnés à leurs propres force, ils ne savent pas soutenir leur +existence: et il meurt dans nos villes moitié plus d'affranchis +que d'esclaves [32]. + +LUDOVIC. + +Il est naturel que l'esclave qui, tout à coup, devient libre, ne +sache ni user ni jouir de l'indépendance. Pareil à l'homme dont on +aurait, dès l'âge le plus tendre, lié tous les membres, et auquel +on dit subitement de marcher, il chancelle à chaque pas... La +liberté est entre ses mains une arme funeste, dont il blesse tout +ce qui l'entoure; et, le plus souvent, il est lui-même sa première +victime. Mais faut-il en conclure que l'esclavage, une fois établi +quelque part, doit être respecté? Non, sans doute. Seulement il +est juste de dire que la génération qui reçoit l'affranchissement +n'est point celle qui en jouit: le bienfait de la liberté n'est +recueilli que par les générations suivantes... Je ne reconnaîtrai +jamais ces prétendues lois de la nécessité, qui tendent à +justifier l'oppression et la tyrannie. + +NELSON. + +Je pense ainsi que vous; cependant, ne croyez pas que les nègres +soient traités avec l'inhumanité dont on fait un reproche banal à +tous les possesseurs d'esclaves; la plupart sont mieux vêtus, +mieux nourris et plus heureux que vos paysans libres d'Europe. + +-- Arrêtez! s'écria Georges avec violence (car en ce moment sa +colère devint plus forte que son respect filial); ce langage est +inique et cruel! Il est vrai que vous soignez vos nègres à l'égal +de vos bêtes de somme! mieux même, parce qu'un nègre rapporte plus +au maître qu'un cheval ou un mulet... Quand vous frappez vos +nègres, je le sais, vous ne les tuez pas: un nègre vaut trois +cents dollars... Mais ne vantez point l'humanité des maîtres pour +leurs esclaves: mieux vaudrait la cruauté qui donne la mort, que +le calcul qui laisse une odieuse vie!... Il est vrai que, d'après +vos lois, un nègre n'est pas un homme: c'est un meuble, une +chose... Oui, mais vous verrez que c'est une chose pensante... une +chose qui agite et qui remue un poignard... Race inférieure! +dites-vous? Vous avez mesuré le cerveau du nègre, et vous avez +dit: «Il n'y a place dans cette tête étroite que pour la douleur»; +et vous l'avez condamné à souffrir toujours. Vous vous êtes +trompés; vous n'avez pas mesuré juste: il existe dans ce cerveau +de brute une case qui vous a échappé, et qui contient une faculté +puissante, celle de la vengeance... d'une vengeance implacable, +horrible, mais intelligente... S'il vous hait, c'est qu'il a le +corps tout déchiré de vos coups, et l'âme toute meurtrie de vos +injustices... Est-il si stupide de vous détester? Le plus fin +parmi les animaux chérit la main cruelle qui le frappe, et se +réjouit de sa servitude... Le plus stupide parmi les hommes, ce +nègre abruti, quand il est enchaîné comme une bête fauve, est +libre par la pensée, et son âme souffre aussi noblement que celle +du Dieu qui mourut pour la liberté du monde. Il se soumet; mais il +a la conscience de l'oppression; son corps seul obéit; son âme se +révolte. Il est rampant! oui... pendant deux siècles il rampe à +vos pieds... un jour il se lève, vous regarde en face et vous tue. +Vous le dites cruel! mais oubliez-vous qu'il a passé sa vie à +souffrir et à détester! Il n'a qu'une pensée: la vengeance, parce +qu'il n'a eu qu'un sentiment: la douleur. + +Georges, en parlant, s'était animé d'un feu presque surnaturel, et +son regard étincelait de haine et de colère. + +-- Mon ami, reprit froidement Nelson, croyez-vous qu'il n'en coûte +pas à mon coeur de juger comme je le fais une race à laquelle +votre mère ne fut pas étrangère? + +-- Ah! mon père, s'écria Georges, avant d'être époux, vous étiez +Américain. + +Alors Marie jetant sur son frère un regard suppliant: -- Georges, +lui dit-elle, pourquoi ces emportements? + +Puis se tournant vers Nelson: -- Mon père, vous avez raison; les +Américaines sont supérieures aux femmes de couleur; elles aiment +avec leur raison: moi, je ne sais vous aimer qu'avec mon coeur. + +Et, en prononçant ces mots, elle se jeta dans ses bras, comme pour +y cacher la honte qui couvrait son visage. + +Georges reprit: -- Ma soeur rougit de son origine africaine... +moi, j'en suis fier. Les hommes du Nord n'ont qu'à s'enorgueillir +de leur génie froid comme leur climat... nous devons, nous, au +soleil de nos pères des âmes chaudes et des coeurs ardents. + +Il se tut quelques instants; puis il ajouta avec un sourire amer: + +-- Les Américains sont un peuple libre et commerçant... mais +qu'ils y prennent garde, il leur manquera bientôt une branche +d'industrie; bientôt ils perdront le privilège de vendre et +d'acheter des hommes: la terre d'Amérique ne doit pas longtemps +porter des esclaves. + +NELSON. + +Oui, je le reconnais avec joie, l'esclavage décroît chaque jour; +et sa disparition entière sera l'oeuvre du temps. + +GEORGES. + +Et si les esclaves se fatiguaient d'attendre? + +NELSON. + +Malheur à eux! S'ils ont recours à la violence pour devenir +libres, ils ne le seront jamais; leur révolte amènerait leur +destruction. Il est vrai que le nombre des noirs dans le Sud +surpassera bientôt celui des blancs; mais tous les États du Centre +et du Nord feraient cause commune avec les Américains du Midi, +pour exterminer des esclaves rebelles... Tout appel à la force les +perdrait: qu'ils aient plus de foi dans les progrès de la raison. + +Déjà, dans le Nord, l'esclavage est aboli; et les États +méridionaux entendent murmurer des mots de liberté. Naguère, un +prompt supplice eût étouffé la voix assez hardie pour réclamer +dans le Sud, l'indépendance des nègres; aujourd'hui, cette +question s'agite, en Virginie, au sein même de la législature. Il +semble que, chaque année, les idées de liberté universelle +franchissent un degré de latitude; le vent du nord les pousse +impétueusement. En ce moment, elles traversent le Maryland: c'est +la Nouvelle-Angleterre, ma patrie, qui répand dans toute l'Union +ses lumières, ses moeurs et sa civilisation. + +LUDOVIC. + +Il y a tant de puissance dans un principe de morale éternelle! + +GEORGES. + +Et surtout dans l'intérêt... Savez-vous pourquoi les Américains +sont tentés d'abolir la servitude? c'est qu'ils commencent à +penser que l'esclavage nuit à l'industrie. + +Ils voient pauvres les États à esclaves, et riches ceux qui n'en +ont pas; et ils condamnent l'esclavage. + +Ils se disent: L'ouvrier libre, travaillant pour lui, travaille +mieux que l'esclave; et il est plus profitable de payer un ouvrier +qui fait bien que de nourrir un esclave qui fait mal... Et ils +condamnent l'esclavage. + +Ils se disent encore: Le travail est la source de la richesse; +mais la servitude déshonore le travail: les blancs seront oisifs, +tant qu'il y aura des esclaves; et ils condamnent l'esclavage. + +Leur intérêt est d'accord avec leur orgueil... L'émancipation des +noirs ne fait des hommes libres que de nom: le nègre affranchi ne +devient point pour les Américains un rival dans le commerce ou +dans l'industrie. Il peut être l'une de ces deux choses: mendiant +ou domestique; les autres carrières lui sont interdites par les +moeurs. Affranchir les nègres aux États-Unis, c'est instituer une +classe inférieure... et quiconque est blanc de pure race +appartient à une classe privilégiée... La couleur blanche est une +noblesse. + +-- Ne croyez point, mon ami, dis-je en m'adressant à Georges, que +ces préjugés soient destinés à vivre éternellement! Selon les lois +de la nature, la liberté d'un homme ne peut appartenir à un autre +homme. Liberté! mère du génie et de la vertu, principe de tout +bien, source sacrée de tous les enthousiasmes et de tous les +héroïsmes, une race d'hommes serait-elle condamnée à ne se +réchauffer jamais aux rayons de ta divine lumière! Vouée pour +toujours à l'esclavage, elle ne connaîtrait ni les gloires du +commandement ni la moralité de l'obéissance; incessamment courbée +sous les fers pesants de la servitude, elle n'aurait pas la force +d'élever ses bras vers le ciel; travaillant sans relâche sous +l'oeil de ses tyrans, il lui serait interdit de contempler à +loisir le firmament si beau, si resplendissant de clartés, d'y +élancer sa pensée, et de se livrer à ces admirations sublimes d'où +naissent l'inspiration pour l'esprit, l'élévation pour l'âme, et +pour le coeur la poésie. + +Et, me tournant vers Nelson, je repris en ces termes: + +-- La société américaine, qui porte la plaie de l'esclavage, +travaille-t-elle du moins à la guérir? et prépare-t-elle, pour +deux millions d'hommes, la transition de l'état de servitude à +celui de liberté? + +NELSON. + +Personne, hélas! n'est d'accord sur ce point. Les uns voudraient +qu'on affranchît d'un seul coup tous les nègres; d'autres, qu'on +déclarât libres tous les enfants à naître des esclaves. Ceux-ci +disent: Avant d'accorder la liberté aux noirs, il faut les +instruire; ceux-là répondent: Il est dangereux d'instruire des +esclaves. + +Ne sachant quel remède employer, on laisse le mal se guérir de +lui-même. Les moeurs se modifient chaque jour; mais la législation +n'est pas changée: la loi punit de la même peine le maître qui +montre à écrire à son esclave, et celui qui le tue; et le pauvre +nègre coupable d'avoir ouvert un livre encourt le châtiment du +fouet [33]. + +LUDOVIC. + +Quelle cruauté! Je conçois que vous n'affranchissiez pas +subitement tous les nègres; mais d'où vient que vous flétrissez de +tant de mépris ceux à qui vous avez donné la liberté? + +NELSON. + +Le noir qui n'est plus esclave le fut, et, s'il est libre, on sait +que son père ne l'était pas. + +LUDOVIC. + +Je concevrais encore la réprobation qui frappe le nègre et le +mulâtre, même après leur affranchissement, parce que leur couleur +rappelle incessamment leur servitude; mais ce que je ne puis +comprendre, c'est que la même flétrissure s'attache aux gens de +couleur devenus blancs, et dont tout le crime est de compter un +noir ou un mulâtre parmi leurs aïeux. + +NELSON. + +Cette rigueur de l'opinion publique est injuste sans doute; mais +elle tient à la dignité même du peuple américain... Placé en face +de deux races différentes de la sienne, les Indiens et les nègres, +l'Américain ne s'est mêlé ni aux uns ni aux autres. Il a conservé +pur le sang de ses pères. Pour prévenir tout contact avec ces +nations, il fallait les flétrir dans l'opinion. La flétrissure +reste à la race, lorsque la couleur n'existe plus. + +LUDOVIC. + +Dans l'état présent de vos moeurs et de vos lois, vous ne +connaissez point de noblesse héréditaire? + +NELSON. + +Non sans doute. La raison repousse toute distinction qui serait +accordée à la naissance, et non au mérite personnel. + +LUDOVIC. + +Si vos moeurs n'admettent point la transmission des honneurs par +le sang, pourquoi donc consacrent-elles l'hérédité de l'infamie? +On ne naît point noble, mais on naît infâme! Ce sont, il faut +l'avouer, d'odieux préjugés! + +Mais enfin, un blanc pourrait, si telle était sa volonté, se +marier à une femme de couleur libre? + +NELSON. + +Non, mon ami, vous vous trompez. + +LUDOVIC. + +Quelle puissance l'en empêcherait? + +NELSON. + +La loi... Elle contient une défense expresse et déclare nul un +pareil mariage. + +LUDOVIC. + +Ah! quelle odieuse loi! Cette loi, je la braverai. + +NELSON. + +Il est un obstacle plus grave que la loi même: ce sont les moeurs. +Vous ignorez quelle est, dans la société américaine, la condition +des femmes de couleur. + +Apprenez (je rougis de le dire, parce que c'est une grande honte +pour mon pays) que, dans toute la Louisiane, la plus haute +condition des femmes de couleur libres, c'est d'être prostituées +aux blancs. + +La Nouvelle-Orléans est, en grande partie, peuplée d'Américains +venus du Nord pour s'enrichir, et qui s'en vont dès que leur +fortune est faite. Il est rare que ces habitants de passage se +marient; voici l'obstacle qui les en empêche: + +Chaque année, pendant l'été, la Nouvelle-Orléans est ravagée par +la fièvre jaune. À cette époque, tous ceux auxquels un déplacement +est possible, quittent la ville, remontent le Mississipi et +l'Ohio, et vont chercher, dans les États du centre ou du Nord, à +Philadelphie ou à Boston, un climat plus salubre. Quand la saison +des grandes chaleurs est passée, ils reviennent dans le Sud, et +reprennent place à leur comptoir. Ces migrations annuelles n'ont +rien qui gêne un célibataire; mais elles seraient incommodes pour +une famille entière. L'Américain évite tout embarras en se passant +d'épouse, et en prenant une compagne illégitime; il choisit +toujours celle-ci parmi les femmes de couleur libres; il lui donne +une espèce de dot; la jeune fille se trouve honorée d'une union +qui la rapproche d'un blanc; elle sait qu'elle ne peut l'épouser; +c'est beaucoup à ses yeux que d'en être aimée... Elle aurait pu, +d'après nos lois, se marier à un mulâtre; mais une telle alliance +ne l'eût point sortie de sa classe. Le mulâtre n'aurait d'ailleurs +pour elle aucune puissance de protection; en épousant l'homme de +couleur, elle perpétuerait sa dégradation; elle se relève en se +prostituant au blanc. Toutes les jeunes filles de couleur sont +élevées dans ces préjugés, et dès l'âge le plus tendre, leurs +parents les façonnent à la corruption. Il y a des bals publics où +l'on n'admet que des hommes blancs et des femmes de couleur; les +maris et les frères de celles-ci n'y sont pas reçus; les mères ont +coutume d'y venir elles-mêmes; elles sont témoins des hommages +adressés à leurs filles, les encouragent et s'en réjouissent. +Quand un Américain tombe épris d'une fille, c'est à sa mère qu'il +la demande; celle-ci marchande de son mieux, et se montre plus ou +moins exigeante pour le prix, selon que sa fille est plus ou moins +novice. Tout cela se passe sans mystère; ces unions monstrueuses +n'ont pas même la pudeur du vice qui se cache par honte, comme la +vertu par modestie; elles se montrent sans déguisement à tous les +yeux, sans qu'aucune infamie ni blâme s'attachent aux hommes qui +les ont formées. Quand l'Américain du Nord a fait sa fortune, il a +atteint son but... Un jour il quitte la Nouvelle-Orléans, et n'y +revient jamais... Ses enfants, celle qui, pendant dix ans, vécut +comme sa femme, ne sont plus rien pour lui. Alors la fille de +couleur se vend à un autre. Tel est le sort des femmes de race +africaine à la Louisiane. + +-- En disant ces mois, Nelson laissa échapper un soupir. On voyait +qu'il s'était imposé une pénible contrainte, et que le sentiment +d'un devoir à remplir avait seul soutenu sa voix. + +Plongé dans une sombre rêverie, Georges semblait ne prêter à ce +récit aucune attention... Marie donnait, dans sa douleur profonde, +un spectacle digne de pitié. Telle on voit, durant l'orage, une +tendre fleur incliner sa tête; faible, mais pliante, elle marque, +en se courbant, les coups de la tempête... et, quand l'ouragan est +loin d'elle, abattue et languissante, elle ne relève point sa tige +flétrie. + +Ainsi, pendant que parlait Nelson, Marie, faible femme, roseau +dévoué aux orages du coeur, était agitée de mille secousses; +chaque révélation lui portait un coup funeste; un instinct de +pudeur lui découvrait le sens des paroles qu'elle avait entendues; +elle sentait son humiliation sans la comprendre; et, avec +l'innocence dans le coeur, elle portait sur son front la rougeur +d'une coupable. + +Pour moi, ne pouvant résister à l'émotion de cette scène, je +m'écriai: -- Vos moeurs et vos lois me font horreur; je ne m'y +soumettrai jamais... Ah! si Marie ne craint point de se lier à ma +destinée, nous quitterons ensemble ce pays de préjugés odieux; +nous fuirons des contrées de servitude et de ténèbres, et nous +irons vers cette terre de lumières et de liberté, vers cette +Nouvelle-Angleterre qui s'avance d'un pas si ferme et si rapide +dans la voie de la civilisation! + +-- Hélas! mon ami! répliqua Nelson, les préjugés contre la +population de couleur sont, il est vrai, moins puissants à Boston +qu'à la Nouvelle-Orléans; mais nulle part ils ne sont amortis. + +-- Eh bien! répondis-je aussitôt, ces préjugés, je les déteste et +je saurai les braver! c'est une lâcheté infâme que de s'éloigner +des malheureux dont l'infortune n'est point méritée!... + +En ce moment Marie parut sortir de son abattement; sa paupière +affaissée se releva; alors, d'une voix qui trahissait une émotion +profonde: -- D'où vient, me dit-elle, que vous nous plaignez, +après ce que vous avez entendu? La pitié des hommes s'attache aux +maux passagers; mais un malheur qui, comme le nôtre, ne doit point +finir, fatigue et décourage les coeurs les plus compatissants... + +Mon ami, ajouta-t-elle avec un accent presque solennel, vous ne +comprenez rien à mon sort ici-bas; parce que mon coeur sait aimer, +vous croyez que je suis une fille digne d'amour; parce que vous me +voyez un front blanc, vous pensez que je suis pure... mais non... +mon sang renferme une souillure qui me rend indigne d'estime et +d'affection... Oui! ma naissance m'a vouée au mépris des +hommes!... Sans doute cet arrêt de la destinée est mérité,... Les +décrets de Dieu quelquefois cruels, sont toujours justes!... + +Puis, me trouvant inébranlable dans mes sentiments: -- Vous ne +savez pas, me dit-elle, que vous vous déshonorez en me parlant? Si +l'on vous voyait près de moi dans un lieu public, on dirait: Cet +homme perd toute bienséance; il accompagne une femme de couleur. + +Hélas! Ludovic, contemplez sans passion la triste réalité: +associer votre vie à une pauvre créature telle que moi, c'est +embrasser une condition pire que la mort. + +N'en doutez pas, ajouta-t-elle d'une voix inspirée, c'est Dieu +lui-même qui a séparé les nègres des blancs... Cette séparation se +retrouve partout: dans les hôpitaux où l'humanité souffre, dans +les églises où elle prie, dans les prisons où elle se repent, dans +le cimetière où elle dort de l'éternel sommeil. + +-- Eh quoi! m'écriai-je, même au jour de la mort?... + +-- Oui, reprit-elle avec un accent grave et mélancolique; quand je +mourrai, les hommes se souviendront que, cent ans auparavant, un +mulâtre exista dans ma famille; et si mon corps est porté dans la +terre destinée aux sépultures, on le repoussera de peur qu'il ne +souille de son contact les ossements d'une race privilégiée... +Hélas! mon ami, nos dépouilles mortelles ne se mêleront point sur +la terre; n'est-ce pas le signe que nos âmes ne seront point unies +dans le ciel?... + +-- Cesse, m'écriai-je, ô ma bien-aimée, cesse, je t'en conjure, un +langage qui déchire mon coeur... Pourquoi ta honte? pourquoi tes +larmes? + +La honte est aux méchants qui font gémir l'innocence! Et, si tu +m'aimes, la source de tes pleurs sera bientôt tarie, laisse à mon +amour le soin de te protéger... Tu crains pour moi l'infamie!... +Marie, tu ne sais pas combien je m'enorgueillis de toi! Tu ne +comprends pas comme je serai fier de me montrer en tous lieux, +paré de ton amour, de ta beauté, de ton infortune! Ah! qu'ils me +jettent an visage une parole de mépris, ces nobles marchands aux +armoiries brillantes, au sang pur et sans mélange! comme je +jouirai de leur insolence! En Europe, que ferais-je pour toi, +Marie? là on tomberait à tes genoux, ange de grâce et de bonté; +chacun s'approcherait pour être béni de ton sourire, fille chaste +et pure; quel homme n'envierait la gloire de protéger ton +innocence et ta faiblesse? Ici l'on te repousse, on te +déshonore... Ah! que je vous rends grâces, Américains insensibles +et froids, de vos mépris et de vos injustices! Par vous, celle que +j'aime est abaissée... mais vous la verrez relever sa belle tête! +vous lui rendrez foi et hommage, nobles seigneurs de comptoir... +vos fronts basanés de race blanche s'inclineront devant la blanche +fille de couleur... je vous la ferai respecter! Marie sera la +première parmi vos femmes!... + +En prononçant ces mots, je me prosternai aux pieds de Marie, comme +pour indiquer le culte dont je jugeais digne mon idole... La fille +de Nelson pleurait de bonheur; elle prit mes mains dans ses deux +mains, y laissa tomber quelques pleurs et posa sur moi sa tête, me +montrant par ce signe qu'elle acceptait mon appui. Ces larmes de +la faible femme tombées sur l'homme fort signifiaient sans doute +que toute ma puissance ne nous préserverait pas des orages! + +Cependant Georges, dont l'émotion était extrême, se jeta dans mes +bras; il me serrait étroitement contre sa poitrine, seul langage +que trouvât son coeur. + +Nelson, impassible, conservant son attitude calme et froide au +milieu des passions violentes qui nous agitaient, ressemblait à +ces vieilles ruines du rivage de l'Océan qu'on voit immobiles sur +la pointe d'un roc, tandis que tout croule autour d'elles, et qui +demeurent debout au mépris de l'ouragan déchaîné sur leur tête et +des flots en fureur mugissant à leurs pieds. Nos passions ne +l'avaient point ému, et aucune de nos paroles ne l'avait irrité. + +-- Mon ami, me dit-il après un peu de silence, votre coeur +généreux vous égare. Ma raison viendra au secours de la vôtre; +vous ne savez pas quelle tâche on entreprend quand on veut +combattre les préjugés de tout un peuple et demeurer dans une +société dont on heurte chaque jour les opinions et les sentiments! +Non, je ne consentirai point à votre union avec ma fille. +Cependant je ne repousse pas à jamais vos voeux. Parcourez +l'Amérique; voyez le monde dans lequel vous prétendez vivre; +étudiez ses passions et ses préjugés; mesurez la force de l'ennemi +que vous bravez; et lorsque vous connaîtrez le sort de la +population noire dans les pays d'esclaves et dans les États même +où l'esclavage est aboli, alors vous pourrez prendre une +résolution éclairée. Je ne crois pas, je vous l'avoue, qu'il +appartienne à une force humaine de résister aux impressions que +vous allez recevoir. Mais si l'aspect d'une misère affreuse +n'effraie point votre courage et ne rebute point votre coeur, +croyez-vous que j'hésite à accepter pour ma chère Marie l'appui +généreux que vous viendrez lui présenter? + +La réponse ferme de Nelson, dont l'accent annonçait une volonté +déterminée, me consterna... + +-- J'exige, ajouta-t-il, que vous passiez au moins six mois dans +l'observation des moeurs de ce pays... Ce temps d'épreuve vous +suffira sans doute. + +Dans l'impatience de mon amour, je dis à Nelson: Nous sommes +malheureux aux États-Unis; vos enfants, par leur naissance; vous +et moi, par l'infortune de vos enfants. Quittons ce pays, allons +en France. Là, nous ne trouverons point de préjugés contre les +familles de couleur. + +Je fus surpris de voir qu'à ces mots Georges ne donnait aucune +marque d'assentiment; car l'avis que j'ouvrais me semblait devoir +lui sourire; cependant il resta silencieux et rêveur. + +-- Vous hésitez? lui dis-je. + +-- Non, répondit Georges, non... je n'hésite pas... Jamais je ne +quitterai l'Amérique. + +Nelson donna un signe d'approbation et Marie fit entendre un +soupir. + +-- Je suis opprimé dans ce pays, reprit Georges; mais l'Amérique +est ma patrie! N'est-on bon citoyen qu'à la condition d'être +heureux?... De puissants liens m'y retiennent; le plus grand +nombre y est enchaîné par des intérêts, moi j'y suis attaché par +des devoirs... Il n'est pas généreux de fuir la persécution!... +Ah! si j'étais seul infortuné! peut-être je fuirais... mais mon +sort est celui de toute une race d'hommes... Quelle lâcheté de se +retirer de la misère commune pour aller chercher seul une heureuse +vie!... Et puis... le devoir n'est pas l'unique lien qui m'y +enchaîne; j'y puis jouir encore de quelque bonheur. Notre +abaissement ne sera pas éternel. Peut-être serons-nous forcés de +conquérir par la force l'égalité qu'on nous refuse... Quel beau +jour que celui d'une juste vengeance! Non, non... je ne fuirai +point l'Amérique. Mais, Ludovic, ajouta-t-il, si vous devez rendre +heureuse en France ma soeur, ma chère Marie, ah! partez!... +malgré... + +Il n'acheva pas; une larme tomba de ses yeux. + +-- Ah! jamais, mon frère, je ne me séparerai de toi, s'écria Marie +avec tendresse. + +Pendant ce temps, Nelson réfléchissait; Dieu nous préserve, me +dit-il enfin, de suivre votre conseil! Je sais quelle est en +France la corruption des moeurs; et si ma fille est docile à ma +voix, jamais elle ne respirera l'air infect de ces sociétés +maudites, dans lesquelles la morale est sans cesse outragée, où la +fidélité conjugale est un ridicule, et le vice le plus odieux une +faiblesse excusable. + +Je fis observer à Nelson que les moeurs des femmes, en France, +n'étaient plus aujourd'hui ce qu'elles avaient été dans le dernier +siècle [34]. Mais, tandis que je parlais, il murmurait sourdement +ces mots: -- La France! terre d'impiété! terre de malédiction! + +-- Pour moi, reprit-il gravement, je ne quitterai point mon pays. +Les Américains des États-Unis sont un grand peuple... Mes pères +ont abandonné l'Europe qui les persécutait... Je ne remonterai +point vers la source de leur infortune... + +Alors je suppliai de nouveau Nelson de me faire grâce d'un temps +d'épreuve inutile; mais ma prière fut vaine. + + + +Chapitre IX +L'épreuve -- 1 -- + +Nelson fut inflexible dans son sentiment, Je ne pouvais approuver +ses craintes; cependant il me fallut obéir à sa volonté. Je me +consolais en pensant que cet obstacle n'était qu'un ajournement de +mon bonheur... N'étais-je pas sûr du coeur de Marie? et Nelson me +promettait qu'à mon retour, si mes intentions n'étaient pas +changées, il cesserait de les combattre. + +Avant de quitter Marie, je lui donnai mille assurances d'amour. +Elle m'écoutait triste et silencieuse; enfin, d'une voix +attendrie: -- Je ne veux point, me dit-elle, par des serments +justifier les vôtres. Pour vous rester fidèle, il ne me faudra ni +sacrifices ni efforts, à moi que personne ne peut aimer; mais +vous, ami généreux, vous ne pouvez engager l'avenir et vous +charger, en entrant dans la vie, d'un fardeau qui vous écraserait +au premier pas. Ses larmes achevèrent de me répondre. Au jour +marqué pour mon départ, comme j'allais prendre dans la baie de +Baltimore le bateau à vapeur qui devait me conduire à New York, +et, au moment où le canot d'embarcation commençait à s'éloigner de +terre, Marie, dont j'avais reçu les adieux, me fit un signe du +rivage, et levant ses mains vers moi: -- Ludovic, s'écria-t-elle, +vos serments! vous ne pourrez les tenir!... je vous en délie... Je +fis un mouvement vers elle; mais l'absence était commencée. Je +jetai une parole aux vents; déjà j'étais trop loin pour être +entendu. Avec quelle rapidité cette séparation devint complète! +comme l'intervalle entre nous s'agrandit vite! D'abord la distance +que l'oeil mesure sans peine; puis l'horizon lointain qui se +dérobe à la vue; et tout à coup le vide immense, sans bornes, dans +lequel on s'agite, entre le ciel et la mer! Ainsi, un moment +insensible sépare l'existence qui touche à la terre de la vie qui +se perd dans l'espace!... + +Lorsque, de deux amis qui se séparent, l'un s'éloigne sur mer, le +moins à plaindre est celui qui, du rivage, suit des yeux le +vaisseau qui part; après qu'il ne distingue plus personne sur le +navire, il regarde longtemps encore; sa douleur est comme en +suspens, et, tant qu'il aperçoit la pointe d'un mât, l'ombre d'une +voile, il tient par quelque chose à l'être chéri qui va +disparaître. Un moment vient où le vaisseau se réduit aux +proportions d'un atome imperceptible, jusqu'à ce qu'enfin il +échappe aux regards et se confonde dans l'horizon avec le ciel et +les flots. Alors il se fait dans le coeur un affreux brisement: +c'est la sombre nuit succédant à la dernière lueur d'une clarté +mourante; c'est le signal du désespoir pour l'âme qui sentait +venir son infortune. + +Cependant, celui que la voile entraîne est encore plus malheureux: +la vapeur, les vents, tout conspire contre lui; à peine quelques +instants sont-ils écoulés que cette terre, sur laquelle il cherche +un ami, n'offre plus à ses regards qu'un point obscur; rien ne s'y +distingue, rien ne s'en détache. Une petite barque ressort à toits +les yeux sur l'immense Océan; et tout est confusion sur une terre +lointaine; édifices, forêts, habitants, tout s'y fond dans une +seule teinte qui ne forme qu'une ombre... Ainsi, l'ami que vous +laissez sur le rivage vous échappe subitement; vous cessez tout à +coup de le toucher, de l'entendre, de le voir; toutes les douleurs +de l'absence vous saisissent à la fois. + +Mon chagrin fut profond... L'aspect de l'Océan vint ajouter encore +à la tristesse de mon âme. Rien, hélas! ne ressemble plus aux +jours de la vie que les mouvements d'un vaisseau; la plupart sont +modérés: c'est l'image de la vie commune, placée entre le calme et +la tempête. Le vaisseau va jusqu'à ce qu'il s'use ou se brise; un +autre prend sa place pour recommencer les mêmes courses à travers +les mêmes périls: ainsi font les hommes sur la terre. Pareil à +l'Océan, le monde seul ne change point et demeure avec ses +écueils, ses orages et ses abîmes. + +En rappelant le souvenir de mes dernières années, j'y trouvai un +tel enchaînement de malheurs, qu'il me sembla que ma vie était +engagée à l'infortune... j'accusai ma destinée, et, comme l'amour +de Marie me restait assez puissant pour lutter seul contre toutes +mes peines, je m'efforçai de me ravir à moi-même cette dernière +consolation, et mon esprit fut ingénieux à forger des soupçons et +des défiances qui n'étaient pas dans mon coeur. Je savais que la +légèreté est le défaut de toutes les femmes; parmi celles qui sont +constantes, la plupart ne le sont que par faiblesse: on peut, en +restant près d'elles, perdre leur amour; mais n'est-ce pas le seul +moyen de conserver leur foi? J'ai toujours cru que les hommes ont +des affections plus profondes; les femmes, des passions plus +vives: les premiers aiment mieux de loin; les femmes, de près: +l'homme a plus d'imagination, et l'imagination va toujours au-delà +du réel; la femme, plus de sensibilité, et la sensibilité se +nourrit d'excitations instantanées. J'avais vu Marie tout en +larmes à mon départ... mais son amour serait-il puissant contre +l'absence? Moi, j'avais été courageux devant elle, et loin de sa +vue je pleurais. + +Alors commença pour moi une vie de misère profonde, et presque de +honte; car je sentis défaillir mon courage. La douleur d'être +séparé de celle que j'aimais abattait mon âme; et je me trouvai en +face de malheurs qui dépassaient tout ce que mon imagination avait +pu prévoir. Mais à quoi bon vous affliger de l'histoire de mes +maux? + +Ici Ludovic s'arrêta; sa physionomie prit un aspect plus sombre, +son regard devint fixe, et ses lèvres immobiles demeuraient en +suspens, comme si elles se refusaient à un douloureux aveu. + +-- De grâce, s'écria le voyageur, continuez un récit qui +m'instruit et me touche. Je suis avide de connaître votre +destinée... Parlez, je vous en supplie. + +-- Je ne vous ai pas dit la moitié de mes malheurs; et quel +intérêt... + +L'intérêt le plus vif, répliqua le voyageur, me rend attentif à +vos paroles. Vous me racontez vos peines; ce sont elles qui me +captivent. Je n'ai jamais recherché ni les joies ni les félicités +du monde; mais je me suis toujours senti attiré par l'infortune. +Le bonheur des hommes est si mêlé d'orgueil et d'égoïsme, qu'il +m'ennuie et me dégoûte, mais il me reste dans l'âme une longue et +douce impression quand j'ai pleuré avec des malheureux. + +-- Hélas! reprit Ludovic après une courte pause, voici l'époque de +ma vie dont le souvenir est le plus amer; c'est le temps où j'ai +senti chanceler dans mon coeur les serments qui m'unissaient à mon +amie... Aujourd'hui, je rougis de ma faiblesse. Mon Dieu! par +quels malheurs il m'a fallu passer pour arriver à cette criminelle +hésitation! + +J'avais, dans toute la sincérité de mon coeur, juré à Marie que je +l'aimerais toujours. L'obstacle qu'on opposait à mon amour, +quelque grave qu'on le représentât à mes yeux, me semblait puéril +et méprisable. Que m'importait un préjugé social, quand j'avais +pour moi le coeur de Marie? Mais lorsque, rentré dans le monde, et +sujet à ses froissements, je me trouvai en face de ce préjugé +puissant, inflexible, répandu dans toutes les classes, accepté par +tout le monde, dominant la société américaine, sans qu'aucune voix +s'élève pour le combattre; écrasant ses victimes sans réserve, +sans pitié, sans remords; lorsque je vis, dans les États libres de +l'Union, la population noire couverte d'un opprobre pire peut-être +que l'esclavage; toutes les personnes de couleur flétries par le +mépris public, abreuvées d'outrages, encore plus dégradées par la +honte que par la misère: alors je sentis s'élever en moi de +terribles combats... Tantôt saisi d'indignation et d'horreur, je +me croyais assez fort pour lutter seul contre tous; mon orgueil se +plaisait à rencontrer pour adversaire tout un peuple, le monde +entier!... mais, après ces nobles élans, je retombais en présence +de mille réalités décourageantes, et je me demandais quel serait +mon sort; quel serait celui de Marie elle-même, au sein de tant +d'amertume et d'ignominie! j'hésitai: ce fut là mon crime... +Cependant mon coeur n'était point dupe des sophismes de ma raison. +Marie, me disais-je, serait malheureuse quand nous serions unis; +mais ne le serait-elle pas davantage si notre union ne se formait +jamais? Cesserait-elle d'être une pauvre femme de couleur, parce +que je lui aurais manqué de foi! Le monde ne l'accablerait-il plus +de son mépris, parce qu'elle aurait perdu l'appui du seul être +capable de la faire respecter? + +Je portai mes incertitudes et mes angoisses de ville en ville, à +New York, à Boston, à Philadelphie... + +Ici le voyageur interrompit son hôte; car il avait cessé de +comprendre le sens de son langage. + +-- Tout à l'heure, lui dit-il, vous me racontiez le sort de la +race noire dans les États du Sud, et je déplorais avec vous la +triste condition des esclaves; mais, en quittant Baltimore, vous +êtes allé dans les autres villes de l'Union où l'esclavage est +aboli. Là un spectacle différent a dû s'offrir à vos yeux. Je sais +bien que, même dans les États du Nord, le préjugé qui s'attache à +la couleur des hommes n'est pas entièrement anéanti; mais je le +croyais près de s'éteindre... + +-- Détrompez-vous, répliqua Ludovic avec vivacité; ce préjugé y a +conservé toute sa puissance. Il faut sur ce point distinguer les +moeurs des lois. + +D'après la loi le nègre est en tous points l'égal du blanc; il a +les mêmes droits civils et politiques; il peut être président des +États-Unis; mais, en fait, l'exercice de tous ces droits lui est +refusé, et c'est à peine s'il peut saisir une position sociale +supérieure à la domesticité. + +Dans ces États de prétendue liberté, le nègre n'est plus esclave; +mais il n'a de l'homme libre que le nom. + +Je ne sais si sa condition nouvelle n'est pas pire que la +servitude: esclave, il n'avait point de rang dans la société +humaine; maintenant il compte parmi les hommes, mais c'est pour en +être le dernier. + +Il n'est pas rare, dans le Sud, de voir les blancs bienveillants +envers les nègres. Comme la distance qui les sépare est immense et +non contestée, les Américains libres ne craignent pas, en +s'approchant de l'esclave, de l'élever à leur niveau ou de +descendre au sien. + +Dans le Nord, au contraire, où l'égalité est proclamée, les blancs +se tiennent éloignés des nègres, pour n'être pas confondus avec +ceux-ci; ils les fuient avec une sorte d'horreur, et les +repoussent impitoyablement afin de protester contre une +assimilation qui les humilie, et de maintenir dans les moeurs la +distinction qui n'est plus dans les lois. + +Peut-être aussi l'oppression qui pèse sur toute une race d'hommes +paraît-elle plus odieuse et plus révoltante, à mesure que le pays +où elle se rencontre est régi par des institutions plus libres. + +L'Orient nous offre des pays barbares, où le caprice d'un tyran se +joue de la vie des hommes, où la puissance publique s'annonce par +des spoliations, et la soumission des sujets par des bassesses, où +la force tient lieu de loi, le bon plaisir de justice, l'intérêt +de morale, et la misère universelle de consolation. Là, chacun +subit la vie comme un destin: oppresseur ou opprimé, eunuque ou +sultan, victime ou bourreau. Nulle part le mal, nulle part le +bien; il n'y a que d'heureuses fortunes et des sorts malheureux: +le crime et la vertu sont des fatalités. + +M'étonnerai-je de trouver dans ces contrées funestes des millions +d'hommes voués à l'esclavage? Non; à peine remarquerai-je cet +outrage à la morale dans une société fondée sur le mépris de +toutes les lois de la nature et de l'humanité; là, chaque vice +social est un principe, et non un abus; il est nécessaire à +l'harmonie du tout. + +J'éprouve une autre impression quand, chez un peuple libre, je +rencontre des esclaves; lorsqu'au sein d'une société civilisée et +religieuse, je vois une classe de personnes pour laquelle cette +société s'est fait des lois et des moeurs à part; pour les uns une +législation douce, un code sanguinaire pour les autres; d'un côté, +la souveraineté des lois; de l'autre, l'arbitraire; pour les +blancs, la théorie de l'égalité; pour les noirs, le système de la +servitude... deux morales contraires: l'une, au service de la +liberté; l'autre, à l'usage de l'oppression; deux sortes de moeurs +publiques: celles-ci douces, humaines, libérales; celles-là +cruelles, barbares, tyranniques. + +Ici le vice me choque davantage, parce qu'il est en relief sur des +vertus... mais ce fond de lumière, qui rend l'ombre plus +saillante, la rend aussi plus importune à ma vue... + +Les tyrans sont peut-être de bonne foi quand ils disent qu'on ne +saurait gouverner les hommes sans des lois iniques et cruelles; +ils n'en savent pas d'autres; et ce langage peut être cru des +peuples qui n'ont jamais connu que la tyrannie. + +Mais une pareille excuse n'appartient point à une nation qui est +en possession d'institutions libres; elle sait que l'esclavage est +mauvais parce qu'elle jouit de la liberté; elle doit détester +l'injustice et la persécution, puisqu'elle pratique chaque jour +l'équité, la charité, la tolérance... + +Dans un pays barbare, en présence des plus grandes misères, on n'a +dans le coeur qu'une haine, c'est contre le despote. À lui seul la +puissance; par lui tous les maux; contre lui toutes les +imprécations. + +Mais, dans un pays d'égalité, tous les citoyens répondent des +injustices sociales, chacun d'eux en est complice. Il n'existe pas +en Amérique un blanc qui ne soit barbare, inique, persécuteur +envers la race noire. + +En Turquie, dans la plus affreuse détresse, il n'y a qu'un +despote; aux États-Unis, il y a pour chaque fait de tyrannie dix +millions de tyrans. + +Ces réflexions se présentaient sans cesse à mon esprit, et je +sentais se développer dans mon âme le germe d'une haine profonde +contre tous les Américains; car enfin l'infortune de Marie était +l'oeuvre de leurs lois barbares et de leurs odieux préjugés; +chacun d'eux était à mes yeux un ennemi. + +Je voyais bien des tentatives faites par quelques hommes généreux +pour remédier au mal; mais ce mal est de ceux qui ne se guérissent +que par les siècles. + +Dans une société où tout le monde souffre une égale misère, il se +forme un sentiment général qui pousse à la révolte, et quelquefois +la liberté sort de l'excès même de l'oppression. + +Mais dans un pays où une fraction seulement de la société est +opprimée, pendant que tout le reste est à l'aise, on voit la +majorité arranger ses existences heureuses en regard des misères +du petit nombre; tout se trouve dans l'ordre et sagement réglé: +bien-être d'un côté, abjection et souffrance de l'autre. +L'infortuné peut se faire entendre, mais non se faire craindre, et +le mal, quelque révoltant qu'il soit, ne se guérit point par son +extrémité, parce qu'il grandit sans s'étendre. + +Le malheur des noirs opprimés par la société américaine ne peut se +comparer à celui d'aucune des classes souffrantes que présentent +les autres peuples. Il y a partout de l'hostilité entre les riches +et les prolétaires; cependant ces deux classes ne sont séparées +par aucune barrière infranchissable: le pauvre devient riche; le +riche, pauvre; c'en est assez pour tempérer l'oppression de l'un +par l'autre. Mais quand l'Américain écrase de son mépris la +population noire, il sait bien qu'il n'aura jamais à redouter le +sort réservé au nègre. + +J'étais sans cesse témoin de quelque triste événement qui me +révélait la haine profonde des Américains contre les noirs. + +Un jour, à New York, j'assistais à une séance de la cour des +sessions. Sur le banc des accusés était assis un jeune mulâtre, +auquel un Américain reprochait des actes de violence. «Un blanc +frappé par un homme de couleur! quelle horreur! quelle infamie!» +s'écriait-on de toutes parts. Le public, les jurés eux-mêmes, +étaient indignés contre le prévenu, avant de savoir s'il était +coupable. Je ne saurais vous dire l'impression pénible que me fit +éprouver le débat... Chaque fois que le pauvre mulâtre voulait +parler, sa voix était étouffée, soit par l'autorité du juge, soit +par les murmures de la foule. Tous les témoins l'accablèrent; les +plus favorables furent ceux qui ne dirent rien contre lui. Les +amis du plaignant avaient bonne mémoire; ceux dont le mulâtre +invoquait les souvenirs ne se rappelaient rien. Il fut condamné +sans délibération... Un frémissement de joie s'éleva de la foule: +murmure mille fois plus cruel au coeur du malheureux que la +sentence du magistrat: car le juge est payé pour faire sa tâche, +tandis que la haine du peuple est gratuite. Peut-être est-il +coupable; mais innocent, n'eût-il pas eu le même sort? + +Cependant la loi de l'État de New York ne reconnaît que des hommes +libres, tous égaux entre eux! Qu'est-ce donc qu'un principe écrit +dans les lois quand il est démenti par les moeurs? Hélas! la +justice que trouve en Amérique l'homme de couleur est comme celle +que rencontre chez nous, après la guerre civile, le parti vaincu +chez le vainqueur. + +Les nègres égaux des blancs!... quel mensonge! Je voyais dans +l'enceinte même de la cour des sessions les Américains séparés des +noirs: pour les premiers, une place de distinction dans +l'audience; au fond de la salle, le public nègre parqué dans une +étroite galerie. Pourquoi donc cette barrière placée entre les uns +et les autres, comme pour s'opposer à leur fusion? + +Il existe à Philadelphie une maison de refuge où sont envoyés les +jeunes gens et les jeunes filles qui ont commis quelque délit +tenant le milieu entre la faute et le crime: l'influence de la +famille n'est plus assez puissante sur eux: le châtiment de la +prison serait trop rigoureux; la maison de refuge, plus sévère que +l'une, moins cruelle que l'autre, convient à ces délinquants +précoces, mais non endurcis. Un jour, en visitant cet +établissement, je fus surpris de n'y pas voir un seul enfant de +race noire. J'en demandai la cause au directeur, qui me dit: «Ce +serait dégrader les enfants blancs que de leur associer des êtres +voués au mépris public.» + +Une autre fois, je témoignai mon étonnement de ce que les enfants +des nègres étaient exclus des écoles publiques établies pour les +blancs; on me fit observer qu'aucun Américain ne voudrait envoyer +son enfant dans une école où il se trouverait un seul noir. + +Alors je me rappelai ces paroles prononcées par Marie dans son +désespoir; + +«La séparation des blancs et des nègres se retrouve partout: dans +les églises, où l'humanité prie; dans les hôpitaux, où elle +souffre; dans les prisons, où elle se repent; dans le cimetière, +où elle dort de l'éternel sommeil.» + +Tout était vrai dans ce tableau, que j'avais regardé comme une +exagération de la douleur. + +Les hospices, ainsi que les geôles, renferment des quartiers +distincts, où les malades et les criminels sont classés selon leur +couleur; partout les blancs sont l'objet de soins et +d'adoucissements que n'obtiennent point les pauvres nègres. + +J'ai vu aussi dans chaque ville deux cimetières séparés l'un pour +les blancs, l'autre pour les gens de couleur. Étrange phénomène de +la vanité humaine! Quand il ne reste plus des hommes que poussière +et corruption, leur orgueil ne se résout point à mourir, et trouve +encore sa vie dans le néant des tombeaux!... + +Cependant, si l'ambition de l'homme survit, sa puissance expire au +sépulcre. Quelle que soit la distance qui sépare les squelettes +privilégiés des ossements d'une race inférieure, tous ces restes +misérables sont bientôt empreints de la teinte uniforme que donne +la terre à ses hôtes; la même surface les recouvre, pesante ou +légère; des vers pareils leur dévorent le coeur; le même oubli +ronge leur mémoire. + +Mais ce qui me jeta dans un long étonnement, ce fut de trouver +cette séparation des blancs et des nègres dans les édifices +religieux. Qui le croirait? des rangs et des privilèges dans les +églises chrétiennes! Tantôt les noirs sont relégués dans un coin +obscur du temple; tantôt ils en sont complètement exclus. Jugez +quel serait le déplaisir d'une société choisie, s'il fallait +qu'elle se mêlât à des êtres grossiers et mal vêtus. La réunion au +temple saint est le seul divertissement qu'autorise le dimanche. +Pour la société américaine, l'église, c'est la promenade, le +concert, le bal, le théâtre; les femmes s'y montrent élégamment +parées. Le temple protestant est un salon où l'on prie Dieu. Les +Américains souffriraient d'y rencontrer des êtres de basse +condition; ne serait-il pas fâcheux aussi que l'aspect hideux d'un +visage noir vînt ternir l'éclat d'une brillante assemblée? Dans +une congrégation de bonne compagnie, le plus grand nombre sera +nécessairement d'avis qu'on ferme la porte aux gens de couleur: la +majorité le voulant ainsi, rien ne saurait l'empêcher. + +Les églises catholiques sont les seules qui n'admettent ni +privilèges ni exclusions? la population noire y trouve accès comme +les blancs. Cette tolérance du catholicisme et cette police +rigoureuse des temples protestants, ne tiennent pas à une cause +accidentelle, mais à la nature même des deux cultes. + +Le ministre d'une communion protestante doit son office à +l'élection, et, pour garder sa place, il lui faut conserver la +faveur du plus grand nombre de ses commettants; sa dépendance est +donc complète, et il est condamné, sous peine de disgrâce, à +ménager les préjugés et les passions qu'il devrait combattre sans +pitié. + +Au contraire, le prêtre catholique est maître absolu dans son +église; il ne relève que de son évêque, qui ne reconnaît lui-même +d'autre autorité que celle du pape [35]. + +Chef d'une assemblée dont il ne dépend pas, il s'inquiète peu de +lui déplaire en blâmant ses erreurs et ses vices; il dirige sa +congrégation selon sa foi, tandis que le ministre protestant +gouverne la sienne selon son intérêt. Celui-ci est admis dans le +temple par une secte; l'autre ouvre son église à tous les hommes: +le premier accepte la loi; le second l'impose. + +Voyez le ministre protestant, docile, obséquieux envers ceux qui +lui ont donné mandat; et le prêtre catholique, mandataire de Dieu +seul, parlant avec autorité aux hommes dont le devoir est de lui +obéir. + +Les passions orgueilleuses des blancs ordonnent au pasteur +protestant de repousser du temple de misérables créatures, et les +nègres en sont exclus. + +Mais ces nègres, qui sont des hommes, entrent dans l'église +catholique, parce que là ce n'est plus l'orgueil humain qui +commande: c'est le prêtre du Christ qui domine. + +Je fus à cette occasion frappé d'une triste vérité: c'est que +l'opinion publique, si bienfaisante quand elle protège, est, +lorsqu'elle persécute, le plus cruel de tous les tyrans. + +Cette opinion publique, toute puissante aux États-Unis veut +l'oppression d'une race détestée, et rien n'entrave sa haine. + +En général, il appartient à la sagesse des législateurs de +corriger les moeurs par les lois, qui sont elles-mêmes corrigées +par les moeurs. Cette puissance modératrice n'existe point dans le +gouvernement américain. Le peuple qui hait les nègres est celui +qui fait les lois; c'est lui qui nomme ses magistrats, et, pour +lui être agréable, tout fonctionnaire doit s'associer à ses +passions. La souveraineté populaire est irrésistible dans ses +impulsions; ses moindres désirs sont des commandements; elle ne +redresse pas ses agents indociles, elle les brise. C'est donc le +peuple avec ses passions qui gouverne; la race noire subit en +Amérique la souveraineté de la haine et du mépris. + +Je retrouvais partout ces tyrannies de la volonté populaire. + +Ah! c'est une étrange et cruelle destinée que celle d'une +population entière implantée dans un monde qui la repousse! + +L'aversion et le mépris dont elle est l'objet se reproduisent sous +mille formes. J'ai vu toute une famille de nègres menacée de +mourir de faim pour une dette d'un dollar. Aux États-Unis, la loi +donne au créancier le droit d'emprisonner son débiteur pour la +moindre somme d'argent [36] et le créancier est toujours cru sur +parole. + +Un jour, je promenais dans New York mes tristes méditations, +lorsque des cris lamentables, poussés à peu de distance de moi, +éveillèrent mon attention. C'était un pauvre nègre qu'on menait en +prison; une femme noire le suivait tout en pleurs avec ses +enfants. Ému de compassion, je m'approchai de la négresse, et lui +demandai la cause de ses larmes. Elle laissa tomber sur moi un +regard douloureux et dur, comme si elle eût jugé que ma question +n'était qu'une moquerie et une lâche dérision de sa misère; un +nègre, aux États-Unis, ne croit point à la pitié des blancs; +cependant je renouvelai ma question d'un ton de voix qui +trahissait une émotion profonde. Alors la pauvre femme me dit que +son mari était traîné en prison pour n'avoir pas payé le prix de +quelques livres de pain. «Aucun marchand, ajouta-t-elle, n'a voulu +nous faire le moindre crédit, et nous n'avons trouvé personne qui +nous prêtât une obole!» + +L'impitoyable créancier qui, pour un frivole intérêt, faisait tant +de malheureux, avait, il est vrai, pour lui le texte d'une loi, et +cette loi est aussi bien applicable aux Américains qu'aux gens de +couleur. Mais, si la règle est uniforme, son exécution n'est point +la même pour tous; et il existe en faveur des blancs une pitié +publique qui tempère la rigueur des lois les plus cruelles. + +Jugez enfin, par un seul exemple, du rang qu'occupent les nègres +dans l'opinion publique: les prostituées elles-mêmes les +repoussent; elles croiraient, en acceptant les caresses d'un noir, +dégrader la dignité de la race blanche! Il y a une infamie que ces +infâmes ne se permettent pas: c'est celle d'aimer un homme de +couleur. + +Et ne croyez pas que, dans les États libres du Nord, l'origine des +gens de couleur devenus blancs par le mélange des races, soit +oubliée et perdue de vue. + +La tradition y est aussi sévère que dans le Sud. Vainement, pour +déconcerter ses ennemis, l'homme de couleur, à figure blanche, +quittera le pays où le vice de son sang est connu pour aller dans +un autre État chercher, au sein d'une société nouvelle, une +nouvelle existence: le mystère de son émigration est bientôt +découvert. L'opinion publique, si indulgente pour les aventuriers +qui cachent leur nom et leurs antécédents, recherche +impitoyablement les preuves de la descendance africaine. + +Le banqueroutier du Massachusetts trouve honneur et fortune dans +la Louisiane, où nul ne s'enquiert des ruines qu'il a faites +ailleurs. + +L'habitant de New York, que gênent les liens d'un premier mariage, +délaisse sa femme sur la rive gauche de l'Hudson, et va, sur la +rive droite, en prendre une autre dans le New Jersey, où il vit +tranquille et bigame. + +Le voleur et le faussaire qu'ont flétris les lois sévères du +Rhode-Island, trouvent sans peine, dans le Connecticut, du travail +et de la considération. + +Il n'est qu'un seul crime dont le coupable porte en tous lieux la +peine et l'infamie, c'est celui d'appartenir à une famille réputée +de couleur. La couleur effacée, la tache reste; il semble qu'on la +devine quand elle ne se voit plus; il n'est point d'asile si +secret, ni de retraite si obscure, où elle parvienne à se cacher. + +Tel était le pays où m'avait jeté ma destinée! c'était le monde où +je devais passer mes jours avec la fille de Nelson! Au milieu de +tant de haines, toute espérance de bonheur n'était-elle pas une +chimère? Oh! combien mon coeur souffrait de ces iniquités, dont +tout le poids retombait sur Marie! de quelle puissante indignation +mon âme était saisie! et que d'amertume je sentais s'amasser au +fond de mon coeur! + + + +Chapitre X +Suite de l'épreuve -- 2 -- + +Depuis ce moment, je l'avoue, la société américaine perdit son +prestige à mes veux; la nature elle-même, qui d'abord m'avait paru +si brillante, me sembla décolorée; les plus beaux jours, comme les +plus beaux sites, furent sans charmes pour moi; toutes les choses +extérieures deviennent indifférentes à celui que tourmente une +secrète infortune, jamais je ne sentis mieux cette vérité qu'un +jour où, parcourant les environs de New York, je me pris à +contempler sans émotion un sublime spectacle. + +En face de moi se déroulaient au loin les riches campagnes du New +Jersey, tout éblouissantes de moissons dorées et fleuries; à mes +pieds une baie majestueuse qui s'emplit à deux sources dignes de +sa grandeur, l'Hudson et l'Océan; mille vaisseaux flottants ou +enchaînés dans le port; des pavillons de toutes couleurs hissés +aux sommets des mâts, et formant comme un grand congrès de toutes +les nations du monde; le phénomène des voiles qui se croisent, +enflées par le même vent; le prodige de la vapeur laissant loin +d'elle et les vents et les voiles; le mouvement du commerce, le +bruit de l'industrie, l'activité humaine rivalisant avec la nature +d'éclat et de variété; et, pour fond de ce tableau magnifique, la +cime bleue des montagnes qui bordent la rivière du Nord... Ainsi +s'offrait à moi d'un seul coup la triple merveille de la nature +fertile, de la richesse industrielle et de la beauté pittoresque; +sur la terre, le laboureur et sa charrue; le marchand et ses +vaisseaux sur l'onde; dans le ciel, les hauts sommets avec leurs +aigles: triple emblème des besoins de l'homme, des conditions de +son bien-être et de l'audace de son génie! + +En tournant mes yeux à ma gauche, j'aperçus dans le lointain le +rocher de Sandy Hook: c'est de là qu'on voit arriver les navires +qui viennent d'Europe et du Maryland... la France et Baltimore!... +mon père et Marie!!... ma patrie! Mon amour!... et je me perdis +dans une de ces rêveries plus douces aux sens qu'à l'âme, où, en +présence des beaux spectacles que donnent une nature brillante et +féconde, une société riche et prospère, une mer calme sous un beau +ciel, l'infortuné ne cesse pas de souffrir dans le fond de son +coeur... L'air que je respirais était bienfaisant et pur; mille +objets récréaient ma vue, souriaient à mon imagination; mille +sensations délicieuses s'emparaient de mon corps... j'étais +heureux, mais d'un bonheur qui restait à la surface; les +impressions ne faisaient que m'effleurer: elles s'efforçaient +vainement de pénétrer dans mon sein. Il n'est point, hélas! de +joies profondes pour l'homme qui porte en lui-même le deuil de sa +patrie absente, l'inquiétude de son amour et le vague de son +avenir! + +Je ne sais quel eût été le terme d'une méditation engagée dans la +mélancolie: tout à coup je me sentis saisi par la main; je me +retourne brusquement et me trouve serré dans les bras de +Georges... de Georges que j'aimais si tendrement! car j'aimais en +lui l'homme généreux et le frère de Marie. Le plus grand nombre +nous fuit par instinct quand nous sommes malheureux; mais pour un +ami l'infortune est aimantée. + +Georges arrivait de Baltimore; il m'apprit de tristes événements +passés pendant mon absence, et qui me prouvèrent combien le +malheur était opiniâtre à poursuivre sa famille. + +Il existait encore à cette époque dans la Géorgie quelques restes +de tribus indiennes du nom de Chéroquis; fidèles à leurs forêts +natales, ces sauvages avaient toujours refusé de les quitter, et, +dans plusieurs occasions, le gouvernement des États-Unis s'était +engagé solennellement à les y maintenir. Cependant l'Américain de +la Géorgie les voyait d'un oeil jaloux en possession d'un sol +fertile qui, pour donner de riches moissons, ne demandait qu'un +peu de culture; il entreprit donc de les expulser de leurs terres, +et sa cupidité fut ingénieuse à leur susciter mille querelles. + +La cause des Indiens était doublement sacrée, car c'était celle de +la justice et du malheur; ces pauvres sauvages, dans leur +grossière simplicité, croyaient avoir assuré le succès de leur bon +droit en disant: «Nous voulons mourir dans nos savanes parce que +nous y sommes nés; toute l'Amérique était à nos pères, nous n'en +avons plus qu'une parcelle: laissez-nous-la. Vous nous reprochez +notre ignorance et le peu de fruits que nous tirons d'une terre +féconde; mais que vous importe? nous ne savons point comme vous +bâtir des villes, cultiver les champs; et nous n'ambitionnons +point votre industrie; nous préférons à vos cités, à vos +campagnes, nos forêts incultes qui nous donnent du gibier pour +vivre et des voûtes de verdure pour nous abriter, et puis nous ne +pouvons les quitter parce qu'elles contiennent les ossements de +nos pères.» + +Ainsi parlait Mohawtan, chef indien, fameux par sa sagesse dans +les conseils et sa valeur dans les combats; l'Américain de la +Géorgie écoutait ces paroles sans les comprendre, parce que +c'était la voix du coeur; il leur répondait: + +-- «Pourquoi demeurer dans ces forêts, si nous vous en donnons +d'autres meilleures? allez plus loin, par-delà le Mississipi, dans +le territoire d'Arkansas, ou dans le Michigan voisin des grands +lacs; là vous trouverez de frais ombrages, de vastes prairies, des +forêts pleines de daims et de bisons: le mot de patrie n'a point +de sens quand la terre d'exil vaut mieux que le pays natal.» + +Les Indiens ne comprenaient rien à ce langage, parce que c'était +la voix de la corruption. + +Le gouvernement de la Géorgie, digne expression des passions +cupides des particuliers, employa d'abord tous les moyens de +l'astuce et de la mauvaise foi pour obtenir des Indiens une +retraite volontaire. Il leur représentait que la contrée nouvelle +où ils émigreraient leur serait livrée à perpétuité; il offrait de +leur donner de l'or pour les terres qu'ils délaisseraient, et, +afin de les tenter davantage, il promettait de les payer avec de +l'eau-de-vie. + +Cependant le chef indien avait le bon sens de répondre: «Nous +imiterons l'exemple de nos pères qui n'ont point reculé devant les +hommes blancs. Lorsque ceux-ci dressèrent leur hutte auprès de nos +forêts, ils s'engagèrent à ne point nous y troubler; d'où vient +donc qu'on nous demande aujourd'hui d'en sortir! Déjà nous avons +vendu beaucoup de terres; on nous avait dit que l'argent rendrait +nos existences plus douces et plus heureuses; mais il a glissé de +nos mains en même temps qu'on nous prenait nos forêts, et notre +sort n'a point changé. Vous nous offrez l'eau de feu que nous +aimons; j'ignore comment il arrive que ce qui est bon fasse du +mal: mais depuis que nous buvons cette liqueur délicieuse, les +disputes, les rixes, les meurtres abondent parmi nous. Hommes +blancs! je ne sais point répondre à vos paroles, sinon que nous +sommes toujours plus malheureux en vous écoutant.» + +Voyant qu'ils n'obtenaient rien par l'adresse et la ruse, les +Américains ont eu recours à la violence. Non à la violence des +armes, mais à celle des décrets; car ce peuple, faiseur de lois, +placé en face de sauvages ignorants, leur livre une guerre de +procureur [37]; et, comme pour couvrir son iniquité d'un simulacre +de justice, les expulse des lieux par acte en bonne forme. + +La législature de la Géorgie statua que les Indiens n'étaient +point propriétaires, mais seulement usufruitiers; qu'il +appartenait à la souveraineté nationale de fixer la durée de cet +usufruit; et, déclarant qu'il avait cessé, elle autorisa les +Américains à prendre les terres des Indiens; ceux-ci, peu versés +dans les distinctions que fait la jurisprudence entre l'usufruit +et la propriété, ne comprirent rien à ce décret, sinon qu'on les +chassait pour se mettre à leur place; ils protestèrent encore une +fois... La querelle fut déférée au jugement de la cour suprême des +États-Unis; ce tribunal auguste, placé au sommet de l'échelle +sociale, dans des régions inaccessibles aux basses passions, se +prononça solennellement en faveur des indigènes, et déclara qu'on +n'avait point le droit de les déposséder: le débat semblait +terminé. Cependant, comme des gens d'affaires ne manquent jamais +de raisons légales, même pour désobéir aux lois, les Géorgiens +repoussèrent avec mépris l'arrêt de la suprême cour, disant que la +question jugée par ce tribunal n'était point de sa compétence. Ce +n'était pas déclarer la guerre, niais c'était la rendre +inévitable. + +Tous ces faits s'étaient passés peu de temps après mon départ de +Baltimore; ils avaient excité une vive indignation dans toutes les +âmes généreuses. Nelson, qui toute sa vie avait éprouvé une +profonde sympathie pour le malheur des Indiens, ne put, à la +nouvelle de ces événements, contenir l'ardeur de son zèle. «Ces +malheureux, s'écria-t-il, trouveront quelques sentiments de pitié +dans la Nouvelle-Angleterre; mais aucun habitant du Sud ne les +secourra contre l'oppression: une faible distance me sépare d'eux; +je leur dois mon appui; j'irai soutenir leurs droits, et saurai si +la justice et la loi sont devenues de vains mots dans un pays où +jadis elles régnaient en souveraines.» + +Nelson passa aussitôt dans la Virginie, et de là dans le pays des +Chéroquis, laissant Georges auprès de Marie. Il gagna d'abord la +confiance des Indiens en leur parlant de religion, et tenta de se +faire entendre des Géorgiens en tenant le langage de la raison et +de l'équité. Ses paroles eurent de la puissance sur les uns et sur +les autres; elles animèrent les Chéroquis à la défense de leurs +droits, et firent chanceler les convictions de plusieurs +Américains, jusque-là fort ennemis des indiens, et qui +soupçonnèrent pour la première fois que leur haine était aussi +injuste que cruelle. Cependant le plus grand nombre des Géorgiens +s'endurcit dans ses instincts cupides; et la conduite de Nelson +les irrita tellement, que la législature, se faisant l'instrument +de leurs passions, ordonna que le ministre presbytérien fût jeté +dans une prison, comme fauteur de guerre civile. Cette violence +excita une grande rumeur parmi les Indiens et leurs partisans. Un +régiment de l'armée des États-Unis fut envoyé par le président +pour prêter main-forte à l'arrêt de la suprême cour, dont les +Géorgiens méconnaissaient l'autorité. Ceux-ci, de leur côté, +bravant le gouvernement fédéral, convoquèrent leurs milices; et +tout annonçait une violente et prochaine collision, lorsque, +cédant, soit à un sentiment de crainte, soit à l'ennui d'une +existence sans cesse troublée par la chicane et la mauvaise foi, +la moitié des Chéroquis se résolut à l'exil, et, sans formalité, +livra aux Américains les terres, objet de leur convoitise. Après +une détention de deux mois, Nelson fut tiré de son cachot: il +revint aussitôt à Baltimore, se ressouvenant peu des traitements +barbares qu'il avait subis, mais le coeur pénétré des infortunes +qu'il avait vues, et dont il avait inutilement tenté d'adoucir la +rigueur. Dès le retour de Nelson à Baltimore, Georges en était +parti pour venir à New York. Après m'avoir raconté ces tristes +événements, le fils de Nelson m'entretint longuement de sa soeur. +Je ne me lassais point de l'entendre et de l'interroger... il me +dit de Marie des choses si touchantes, que j'eus honte de mes +incertitudes. J'oubliai les funestes chances de l'avenir, pour ne +penser qu'à mon amour... c'est d'ailleurs un lien puissant que +l'estime d'un ami! Georges, si sincère, si confiant dans mes +sentiments pour sa soeur, m'enchaînait plus par sa droiture qu'il +ne l'eût pu faire par la ruse et par l'habileté. + +Je ne tardai pas à remarquer dans la physionomie de Georges +quelque chose d'extraordinaire: son langage, ouvert et naturel +quand il me parlait de sa famille, devenait mystérieux et +embarrassé dès que notre conversation prenait un tour plus +général. Des réticences, des exclamations brèves, des mouvements +soudains et comprimés, tout annonçait en lui le travail intérieur +d'un sentiment profond qu'il s'efforçait vainement de renfermer en +lui même. Je ne fus pas longtemps sans comprendre que le trouble +dont je le voyais agité se rattachait à sa position d'homme de +couleur. Quelques-unes de mes observations sur la misère des noirs +l'avaient fait tressaillir, et, comme je lui peignais avec émotion +les injustices que j'avais remarquées dans la société américaine, +j'aperçus une ombre de sourire errer sur ses lèvres, et, +saisissant ma main, il me dit d'une voix ferme: «Ami, prenons +courage, nous verrons des temps meilleurs... les jours de liberté +ne sont pas loin... l'oppression qui pèse sur nos frères de +Virginie est à son comble... la même tyrannie poussera les Indiens +à la révolte... bientôt...» Et, comme s'il eût regretté d'avoir +dit ces mots, il s'arrêta tout à coup; son visage devint sombre, +son regard terrible. Il avait cessé de parler, mais sa pensée +suivait son cours. Je l'interrogeai: «L'avenir, me dit-il d'un ton +mystérieux, un avenir prochain vous répondra.» Ces paroles, et +l'accent dont il les avait prononcées, étaient propres à +m'inquiéter; cependant Georges écarta ce sujet. Alors nous nous +abandonnâmes à ces doux entretiens que l'amitié seule connaît, et +dont l'amour peut seul fournir le texte. Il est si rare de +rencontrer un ami qui comprenne les mystères du coeur! + +Georges ne m'offrait pas un confident vulgaire: ce titre de frère +de la femme que, j'aimais donnait à mon amitié pour lui tous les +charmes d'un sentiment plus tendre; il y avait dans son âme un peu +de l'âme de Marie... celle que ....... et, dans sa confiance +naïve, il aimait d'avance en moi l'époux de sa soeur. + +Tout en nous épanchant ainsi l'un dans l'autre, nous allions où le +hasard conduisait nos pas, et nous vînmes à passer près du théâtre +de New York. La foule s'agitait à l'entour, nous nous approchâmes, +et j'y entendis quelques voix prononcer ces mots: Napoléon à +Schoenbrunn et à Sainte-Hélène. C'était l'annonce de ce spectacle +qui peuplait les abords du théâtre, ordinairement déserts, et +arrachait les Américains à leur indifférence accoutumée. + +Le nom de Napoléon est grand dans tous les mondes! il n'est point +de contrée si lointaine qui n'ait reçu le reflet de sa gloire; +point de sol si ferme qui n'ait tremblé de sa chute. Le Français +peut voyager par tout pays sans craindre le mépris et l'injure; il +trouve partout bon visage d'hôte; l'honneur du nom français est +toujours là pour le recevoir. + +L'Américain de la Louisiane et l'Anglais du Canada n'avouent point +la France malheureuse et abaissée; mais, quand vous leur parlez de +Napoléon, ils se rappellent tout d'un coup que leurs aïeux étaient +Français. + +J'entraînai Georges au théâtre, attiré moi-même bien moins par un +intérêt d'amusement que par un instinct d'orgueil national. Hélas! +j'étais loin de prévoir que cette soirée terminerait amèrement un +jour qui n'avait pas été sans douceur. + +Je jouissais vivement d'un spectacle qu'un an auparavant j'avais +vu en France. Le costume, le geste, la parole brève, et le silence +de l'homme du siècle, étaient aussi puissants sur l'assemblée +américaine que sur une réunion de Français; le nom de Napoléon +était, à vrai dire, toute la pièce; car le plus grand nombre des +spectateurs ne comprenait pas un mot de notre langue. Cependant +l'enthousiasme était général: la liberté applaudissait la gloire. + +Je sentais enfin arriver jusqu'au fond de mon âme une impression +de bonheur, lorsque mon oreille est subitement frappée du bruit de +clameurs violentes qui s'élèvent de l'assemblée; je regarde au- +dessous de moi, et vois mille gestes injurieux dirigés vers la +place que j'occupais auprès de Georges. Bientôt nous entendons ces +cris: «Qu'il sorte! C'est un homme de couleur!» Tous les regards +étaient fixés sur nous. Les exclamations s'apaisaient par +intervalles, mais bientôt elles recommençaient avec une nouvelle +force; la foule passait alternativement du calme à l'agitation et +de l'agitation au calme, comme si le fait qui l'irritait lui eût +paru tour à tour certain et douteux. Je distinguai, dans la +multitude, un homme qui paraissait diriger le mouvement, et +faisait de grands efforts pour communiquer aux autres son +indignation feinte ou réelle: «Quelle honte, s'écriait-il, un +mulâtre parmi nous!» En parlant de la sorte, il montrait Georges +du doigt. Alors un cri général s'élevait dans la salle: «Qu'il +sorte! c'est un homme de couleur!» + +Je compris, dès l'origine de cette scène, tout ce qu'elle aurait +de funeste, et mon coeur se serra. Georges demeurait immobile et +muet; ses yeux lançaient des éclairs de fureur. Cependant les +clameurs allaient toujours croissant: le trépignement devenait +général. Alors un homme se lève dans la foule, et, du geste, +imposant silence, il fait signe qu'il va parler. Chacun se tait +aussitôt. «Pourquoi,» dit cet Américain, dont je n'ai jamais su le +nom, et qu'à sa philanthropie j'eusse pris pour un quaker si les +quakers ne s'interdisaient le théâtre; «pourquoi chasser de la +salle celui qu'on désigne! rien n'indique qu'il soit de race +noire: on dit que c'est un homme de couleur, mais on ne le prouve +pas.» Ces paroles, prononcées froidement, furent accueillies avec +un léger murmure d'approbation. Aucune voix ne s'éleva pour +contredire; l'instigateur de la querelle n'était plus à la place +où je l'avais remarqué. Le calme, qui, chez les Américains, a +quelque chose d'une passion violente, avait soudain repris sur eux +son empire; et un orage terrible était conjuré, lorsque Georges, +dont la colère longtemps étouffée avait besoin d'éclater: «Oui,» +s'écria il d'une voix formidable, en promenant sur l'assemblée un +regard qui semblait la défier; «oui, je suis un homme de couleur.» +Un tonnerre de clameurs accueillit cette déclaration. «Qu'il +sorte, le misérable! l'infâme! cria-t-on de toutes pins. Le fils +de Nelson restait impassible. L'irritation de la multitude était +arrivée à son comble; déjà elle éclatait en grossières injures. +Alors se levant de son siège et envoyant aux spectateurs un geste +méprisant: «Lâches! s'écria Georges, qui vous liguez mille contre +un seul, je vous défie tous et vous demande raison de vos +outrages!» + +Cette apostrophe violente et digne excita une huée de rires et de +murmures. Cet homme trouble le spectacle, dit sans s'émouvoir un +Américain qui était près de moi; il est de couleur, et s'obstine à +rester parmi nous.» + +Il disait ces paroles en montrant Georges à des agents de police +survenus pour exécuter les ordres du public. «Quelle honte!» +m'écriai-je; et, me tournant vers l'Américain, dont la tranquille +inimitié m'irritait plus que la bruyante haine de la foule: + +-- «Je suis heureux, lui dis-je, dans la confusion générale de +pouvoir distinguer un ennemi; celui que vous insultez m'est aussi +cher qu'un frère, et je vous demande réparation de l'outrage fait +à mon ami. -- Votre ami! vous êtes donc aussi un homme de +couleur?» + +-- Si je l'étais je n'en aurais point de honte; mais détrompez- +vous, et si vous ne donnez point satisfaction aux gens d'origine +africaine, vous ne la refuserez pas sans doute à un Français.» + +L'Américain me répondit avec un grand sang-froid: -- «Je suis venu +ici pour le spectacle, et non pour avoir un duel... non, je ne me +battrai point... faut-il, parce que ce mulâtre s'entête à rester +ici, que je vous tue ou que je sois tué par vous?» + +-- «Quelle lâcheté, m'écriai-je dans un transport de colère et +d'indignation....» + +Et j'allais le frapper au visage, lorsque je vois Georges se +débattant entre les mains des hommes de la police, qui +l'arrachaient de sa place; l'aspect des violences auxquelles il se +livrait fut peut-être ce qui me rendit calme; je sentis tout le +danger d'une lutte déjà trop grave; je saisis Georges et +l'entraînai hors du théâtre en lui disant ces mots toujours +puissants sur lui: «Pensez à Marie.» Je m'empressai de satisfaire +l'autorité; nous nous transportâmes chez un alderman, auquel je +donnai caution pour Georges et pour moi. La liberté lui fut +aussitôt rendue. + +Aux États-Unis comme en Angleterre, l'argent est un passeport +universel, et il n'y a guère de lois pénales qu'on ne puisse +éluder en payant. Ce phénomène se conçoit encore dans un pays +aristocratique comme l'Angleterre; mais il se comprend à peine au +sein d'une démocratie qui ne reconnaît point la supériorité des +richesses [38]. + +Le lendemain, Georges avait passé de l'exaspération la plus +violente à une fureur muette et sombre; son silence m'effrayait +plus que les éclats de sa colère: je l'entendis murmurer +sourdement ces paroles: «Quelle destinée! recevoir l'outrage, et +ne le point venger!...» + +-- «Ami, lui dis-je en l'interrompant, n'exhale point cette +plainte en ma présence; car je suis heureux; c'est moi qui +vengerai ton injure; l'orgueilleux Américain sera bien forcé de +m'accorder la réparation qu'il refuse à ton sang...» + +Tandis que nous parlions ainsi sur la voie publique, notre +attention fut excitée par un entretien assez vif auquel se +livraient plusieurs personnes réunies. La querelle du théâtre +était le sujet de leurs débats. -- «C'est,» disait l'un des +interlocuteurs, «une chose étrange que l'audace des gens de +couleur.» -- «Que pensez-vous,» disait un autre, «de ce Français +qui propose un duel à un Bostonien? -- On dit que le Yankee a reçu +un soufflet. -- Eh bien! celui qui l'a donné aura un procès!» +(Voir note à la fin de l'ouvrage) + +-- «Quels hommes!» s'écria Georges avec mépris, et nous nous +éloignâmes. + +Telle est en effet l'opinion publique dans le Nord des États-Unis. +Toutes les querelles aboutissent aux tribunaux; on suit dans toute +sa rigueur le principe que nul ne doit se faire justice soi-même; +et chacun la demande à la loi. + +Il n'en est point ainsi dans tous les États du Sud et de l'Ouest; +là le duel se retrouve, ou du moins quelque chose qui lui +ressemble. + +Ce n'est plus ce combat élégant, aux armes courtoises et +chevaleresques, où l'on voit, moins avides de sang que d'honneur, +deux champions intrépides qui craignent presque autant d'être +vainqueurs que vaincus; et qui, rivaux plutôt qu'ennemis, plus +esclaves d'un préjugé que d'une passion, aspirent moins à +triompher l'un de l'autre par la force et l'adresse, qu'à se +vaincre en générosité. + +En Amérique, le duel a toujours une cause grave, et le plus +souvent une issue funeste; on envoie ou l'on accepte un cartel, +non pour être agréable au monde, mais afin de complaire à son +ressentiment. Le duel n'est pas une mode, un préjugé, c'est un +moyen de prendre la vie de son ennemi. Chez nous, le duel le plus +sérieux s'arrête en général au premier sang; rarement il cesse en +Amérique autrement que par la mort de l'un des combattants. + +Il y a dans le caractère de l'Américain un mélange de violence et +de froideur qui répand sur ses passions une teinte sombre et +cruelle; il ne cède point, quand il se bat en duel, à +l'entraînement d'un premier mouvement; il calcule sa haine, il +délibère ses inimitiés, et réfléchit ses vengeances. + +On trouve, dans l'Ouest, des États demi sauvages où le duel, par +ses formes barbares, se rapproche de l'assassinat; et même dans +les États du Sud, où les moeurs sont plus polies, on se bat bien +moins pour l'honneur que pour se tuer. + +Du reste, cette barbarie du duel en Amérique est la meilleure +garantie de sa prochaine disparition, il ne peut résister à +l'influence d'une civilisation en progrès; au contraire, on le +voit se maintenir, en dépit des lumières, dans les pays où +l'aménité même de ses formes le protége, où il tient par de +profondes racines à l'élégance des moeurs et aux préjugés de +l'honneur. + +La scène du spectacle avait jeté Georges dans une situation morale +impossible à décrire: le trouble de son âme était extrême, et de +violentes passions y fermentaient sans doute; il paraissait maître +de ses emportements; on voyait de la résignation dans sa colère: +cette puissance de Georges sur lui-même m'effraya; il me parut que +sa tête roulait quelque dessein important, et qu'il n'échappait à +l'empire d'un sentiment que parce qu'il était sous le joug d'une +idée; il passait ses nuits en méditations: et, je lui voyais +pendant le jour des relations étranges avec des gens de couleur +dont il ne m'avait jamais parlé; redoutant tout de ce caractère +impétueux et de ce coeur blessé, je fis entendre au frère de Marie +tous les conseils que peut inspirer l'amitié la plus tendre; vingt +fois je crus que le secret sortirait de sa poitrine gonflée... +mais, à l'instant où sa bouche allait tout révéler, un mouvement, +en quelque sorte convulsif, portait sa main sur ses lèvres et +refoulait dans son sein le mystère prêt à s'échapper. + +Cependant, pour prévenir de plus fâcheuses conséquences, je +m'empressai de faire quelques démarches auprès des autorités de +New York. Je rendis visite au gouverneur de l'État, au chancelier, +au maire et au recorder de la ville; je trouvai chez ces +magistrats une simplicité qui me surprit et une bienveillance dont +je fus touché: point de luxe dans leurs habitations, point +d'affectation dans leurs manières, point de hauteur dans leurs +personnes; rien qui annonçât des hommes de pouvoir. Aux États- +Unis, comme il n'existe point de rangs, il n'y a point de +parvenus, et, partant, point d'insolence; et puis les +fonctionnaires publics changent si souvent et savent si bien que +leur règne est éphémère, qu'ils ne cessent pas d'être citoyens +pour s'épargner la peine de le redevenir. + +Chacun d'eux parut fort étonné de l'intérêt que je portais à un +homme de couleur; cependant nul ne m'en blâma; ils approuvaient +même ma conduite, envisagée sous le point de vue philosophique. + +J'avais été recommandé au gouverneur par un de ses amis; il +m'écouta sans m'interrompre une seule fois (chose étrange de la +part d'un fonctionnaire public). Quand j'eus cessé de parler, il +réfléchit et me dit: «J'arrangerai cette affaire.» Je lui objectai +que la justice en était saisie: «Qu'importe?» me répondit-il. Le +lendemain même il m'annonça qu'aucune poursuite judiciaire ne +serait dirigée ni contre Georges ni contre moi. + +Dans une république, les fonctionnaires ont moins de pouvoir +défini que dans les gouvernements monarchiques et plus d'autorité +discrétionnaire. Le peuple craint toujours de déléguer trop de sa +souveraineté; il concède peu à ses agents, mais il leur laisse +faire beaucoup quand il les voit agir dans le sens de ses +passions. Le public du théâtre avait exprimé la volonté qu'on +expulsât Georges de la salle; mais le gouverneur pensait avec +raison que nul ne tenait à ce qu'on le mît en jugement. Cela +étant, la justice n'avait plus rien à faire. Le ministère public, +n'est point aux États-Unis comme en France, ardent à s'établir le +redresseur de tous les torts et le vengeur de toutes les injures +privées. Chez nous, on suit la loi; en Amérique, l'opinion. + +Je regardai comme un bonheur inespéré d'avoir échappé aux embarras +que pouvait nous susciter la violence de Georges. Celui-ci donna +peu d'attention à l'heureuse issue de mes démarches; il ne +remarqua les bons procédés des magistrats que pour s'en affliger, +car rien n'est aussi amer que le bienfait au coeur d'un ennemi. +Quelques jours après, il me quitta pour retourner à Baltimore. Je +ne parvins point à pénétrer le motif qui l'avait amené à New York. +Hélas! j'eusse multiplié mes questions et mes conseils, si j'eusse +deviné l'objet de ce voyage et prévu les malheurs qui devaient +suivre. + + + +Chapitre XI +Suite de l'épreuve -- 3 -- +Épisode d'Odéna + +Le départ de Georges me fit retomber dans l'abattement et le +dégoût de la vie: un ami qui nous quitte pendant les jours +d'infortune, c'est un état qui fait défaut à notre faiblesse; +c'est le rayon de lumière, seule joie du sombre cachot, qui se +retire et laisse le captif dans l'horreur des ténèbres. + +Le terme de mon épreuve approchait; encore deux mois et je +reverrais la fille de Nelson. Mais combien l'état de mon âme était +changé depuis mon départ de Baltimore! + +L'amour de Marie était encore le grand intérêt de ma vie; +cependant il ne remplissait plus seul mon âme. Je croyais encore à +l'avenir heureux; mais non plus à cet avenir immense de bonheur +que la soeur de Georges m'avait fait entrevoir. Il y a dans +l'amour d'un jeune coeur une bonne foi d'espérance qui se rit des +tempêtes et qu'un souffle d'infortune suffit pour dissiper. Au +temps de mes illusions, j'admettais à peine que, dans la coupe +délicieuse de l'existence, il se rencontrât un peu d'amertume; +maintenant j'étais prêt à rendre grâce à Dieu, si, dans le calice +amer de la vie, je trouvais quelques gouttes de félicité. + +Mon coeur était plein de Marie, mais mon amour pour elle était +inséparable de la crainte trop légitime des maux qui nous +menaçaient. Mes inquiétudes renaissaient plus vives, mes douleurs +plus cruelles et mes hésitations elles-mêmes osaient se +représenter à mon esprit. + +Il se passait en moi quelque chose d'étrange: l'approche de mon +union avec celle que j'aimais m'épouvantait, et cependant les deux +derniers mois d'épreuve me pesaient d'un poids accablant. + +Je me sentis alors dévoré par une fièvre ardente de méditations et +de rêveries; mille projets se succédaient dans ma pensée, aussitôt +abandonnés que conçus. J'étais tout à la fois la proie d'une +accablante oisiveté et d'une activité morale qui ne me donnait +point de relâche; le vide de mes jours se remplissait de +tourments, de soucis et d'agitations; ce n'était plus ce vague de +l'âme qui se sent mille appétits, sans avoir de quoi se nourrir, +et qui, faute d'aliments, se dévore elle-même; mes passions +allaient à leur but; mon destin était fixé, destin de joie et de +souffrances confondues ensemble. Mais je n'avais pas même la +ressource du malheureux que sa propre douleur occupe, n'étant en +possession de rien, sinon de mes ennuis, des longueurs du présent +et des attentes de l'avenir. + +Les yeux attachés sur cet avenir ténébreux, j'essayais d'en +pénétrer les mystères; mais en vain. Le dernier effort de ma vue +était d'apercevoir dans le lointain un mélange de biens et de +maux. Je ne pouvais aimer Marie sans bonheur, ni vivre dans la +société américaine avec une femme de couleur sans d'affreuses +misères: mais quelle serait la somme des peines et celle des +plaisirs? comment se ferait cette division de bonne chance et de +mauvais sort? la part de l'infortune n'excéderait-elle point nos +forces? le ciel nous enverrait-il, au moins par intervalles, un +jour calme et serein pour sécher les pluies de l'orage, et nous +reposer des secousses de l'ouragan? + +Et regardant au plus loin de l'horizon, qu'avait agrandi ma +rêverie, j'y cherchais quelques douces clartés; mais le plus +souvent, je n'y voyais qu'un nuage triste et sombre. Tantôt, dans +ma faiblesse, je pliais sous le découragement; une autre fois, +relevant la tête avec orgueil, je me demandais si ces menaces de +l'avenir ne pouvaient pas être conjurées. + +Au milieu de ces alternatives de force et d'infirmité, de courage +et de désespoir, il me vint une grande pensée, qui se présenta +lumineuse à mon esprit, et me saisit d'enthousiasme en ranimant +dans mon sein la flamme à demi éteinte de mes premières +espérances. + +Je venais de voir la société américaine dominée par un préjugé qui +blessait ma raison, mon intérêt et mon coeur. Ce préjugé devait-il +durer éternellement? Je ne le pouvais croire. J'entendais dire +sans cesse que chaque jour l'opinion publique s'éclairait sur ce +point. Serait-il donc impossible de hâter ce progrès des esprits? +Quelle gloire pour l'homme appelé par son destin ou par son génie +à redresser une si funeste erreur! Si j'étais cet homme! si +j'anéantissais chez les Américains une haine aveugle et cruelle! +je n'aurais pas seulement le mérite et la joie d'une noble action, +je recevrais encore le bonheur pour récompense! L'odieuse +prévention qui flétrit la race noire étant corrigée, Marie ne +serait plus réprouvée parmi les femmes! Eh bien! j'entreprendrai +de grands travaux! je veux briller dans les lettres et dans les +arts! mon ambition doit être sans limites, car le but est immense! +un succès sera le gage d'un autre succès. Si je m'élevais jusqu'à +la célébrité! Si, dans cette contrée novice, je faisais, poète +inspiré, vibrer des âmes vierges d'enthousiasme! Alors je +deviendrais un homme puissant dans ce pays, où l'opinion publique +est souveraine! Alors je dirais à ce monde accoutumé de +m'entendre: «Il est une femme que vous haïssez; moi, je l'aime; +vous lui jetez vos mépris; moi, je l'entoure de mes adorations. +Une femme de couleur, dites-vous. Non, détrompez-vous, ce n'est +pas une femme: c'est un ange. Nulle créature humaine n'est l'égale +de Marie. Marie est belle; et tant de modestie décore sa beauté! +elle est brillante; et la nature mêle tant de grâces à ses talents +pour les rendre aimables! elle est infortunée; et un si doux +parfum de mélancolie s'exhale des pleurs qu'elle répand!» + +S'il se trouvait des âmes insensibles à ma voix, je voudrais, +ranimant le ciseau de Phidias, exposer à tous les yeux les traits +charmants de mon amie, et je dirais: «Regardez cette tête chérie, +son front n'est-il pas celui d'une vierge candide et pure? quelle +tache déshonore sa beauté? où trouver la souillure que vous lui +reprochez? Ce marbre éblouit vos regards; mais le visage de Marie +le surpasse encore en blancheur!» + +Et le monde, entraîné par mes chants, irait se prosterner au pied +de mon idole! + +Tel fut mon projet; c'était une pensée hardie, mais elle était +généreuse et belle! quel admirable but à poursuivre! quelle gloire +dans le succès! quel prix dans la récompense! Il me fallait, pour +être heureux, devenir un artiste célèbre, oui un poète illustre! +le génie était pour moi la condition du bonheur! Marie serait +honorée parmi les femmes, si je devenais grand parmi les hommes! +mon coeur bondissait à cet appât sublime, impatient qu'il était de +porter à mon esprit les nobles inspirations que la tête seule ne +donne pas. + +Hélas! pourquoi vous entretiendrai-je plus longtemps d'un projet +qui fut une nouvelle illusion de ma vie, et qu'il me fallut +abandonner, avant même de l'avoir entrepris? mon erreur fut peut- +être excusable; ne m'était-il pas permis de croire que je +trouverais en Amérique le goût des belles-lettres et des beaux- +arts? + +Ces grandes forêts à la porte des cités; ces solitudes profondes, +éternelles, où réside encore le génie des premiers âges; ces +Indiens simples d'esprit, mais forts par le coeur; sujets à de +grandes misères, mais heureux de leur liberté sauvage; ce beau +ciel, ces fleuves gigantesques, ces torrents, ces cataractes, +cette terre enfermée dans deux océans, ces grands lacs, qui sont +encore des mers: toute cette poésie de la nature m'avait fait +penser qu'il y avait aussi de la poésie dans le coeur des +hommes!... Je fus bientôt désenchanté. + +Ici Ludovic s'arrêta comme s'il eût épuisé son récit, mais ses +dernières paroles avaient vivement excité la curiosité du voyageur +qui lui dit ces mots: + +-- Je m'indignais avec vous du préjugé fatal dont vous fûtes la +victime... car toutes mes sympathies sont, comme les vôtres, pour +une race infortunée, et lorsque je vous ai vu prêt à tenter la +réhabilitation des noirs en Amérique par l'influence de la raison +et du génie, j'applaudissais du fond de mon coeur à cette noble +entreprise... comment donc avez-vous pu déserter si vite un si +beau projet? + +-- Vous ne pouvez, lui répondit Ludovic, comprendre l'obstacle qui +m'a brusquement arrêté dans ma course; il me fallait, pour +atteindre le but, m'appuyer sur la poésie, sur les beaux-arts, sur +l'imagination et l'enthousiasme; comme si les beaux-arts, la +poésie, les choses morales étaient puissantes sur un peuple +positif, commercial, industriel! + +-- Mais, ce peuple, répliqua le voyageur, n'est pas seulement le +berceau de Fulton; son génie littéraire ne peut-il pas +s'enorgueillir d'avoir enfanté Franklin, Irving, Cooper? + +-- Non, dit vivement Ludovic... Vous ne comprenez rien à ce +pays... il faudra que je dessille vos yeux. + +Comme le solitaire prononçait ces paroles, son oreille et celle du +voyageur furent frappées d'accents douloureux qui retentissaient +au-dessus de leurs têtes; en portant leurs regards vers le sommet +de la roche, au pied de laquelle ils étaient assis, ils y +aperçurent plusieurs femmes indiennes qui, réunies en cercle, +faisaient les préparatifs d'une cérémonie funéraire; l'attention +du voyageur fut vivement excitée; il se leva. Le récit de Ludovic +fut interrompu, et tous les deux se dirigèrent en silence vers le +lieu de la scène. + +Les pleurs, les gémissements de ces femmes, et le devoir pieux +qu'elles remplissaient, avaient pour objet le souvenir d'une +triste catastrophe récemment arrivée dans cette solitude, et dont +les circonstances sont propres à faire naître la pitié. + +Non loin de la chaumière habitée par Ludovic, vivait Mantéo, +chasseur indien, de la tribu des Ottawas, il s'était marié, dans +un âge encore tendre, à une jeune fille nommée Onéda. Celle-ci, +remarquable par la beauté de ses traits, l'était plus encore par +la bonté de son coeur; rien n'égalait sa tendresse pour son époux, +qui lui-même la chérissait, et n'aimait qu'elle seule, malgré +l'usage où sont les Indiens de prendre plusieurs femmes [39]. + +Quelques années s'écoulèrent durant lesquelles rien ne troubla le +cours de cette union fortunée; jamais la vie sauvage n'avait rendu +deux êtres plus heureux qu'Onéda et Mantéo. + +Mantéo était renommé dans sa tribu comme chasseur habile et +intrépide guerrier; il n'était pas une jeune Indienne qui ne vît +d'un oeil jaloux le bonheur d'Onéda, et pas une mère qui +n'ambitionnât pour sa fille un protecteur tel que Mantéo. Celles +qui pouvaient prétendre à cette alliance lui représentèrent qu'un +grand avenir lui était destiné; que la tribu des Ottawas était sur +le point de l'élire pour chef; mais que son attachement exclusif +pour Onéda mettait un obstacle à sa fortune; un guerrier aussi +puissant que lui, disaient-elles, avait besoin de plusieurs femmes +pour traiter dignement les hôtes nombreux attirés par sa renommée. + +Ces discours ayant gonflé son orgueil et enflammé son ambition, il +contracta un nouveau mariage avec la fille d'un chef indien; mais +d'abord il n'avoua point cette union à Onéda, dont il redoutait +les justes reproches; seulement, pour préparer celle-ci à son +malheur, il lui annonça un jour son intention de prendre une +seconde femme: il avait, disait-il, conçu ce projet dans l'intérêt +seul d'Onéda, que le fardeau du ménage accablait, et dont la +faiblesse avait besoin de secours. Onéda reçut cette déclaration +avec toutes les marques de la plus vive douleur; elle employa, +pour combattre le projet de Mantéo, des termes si touchants, et en +même temps si énergiques, que celui-ci vit bien qu'il +n'obtiendrait jamais d'elle aucune concession. + +Alors, déchirant le voile qui cachait une partie de la vérité aux +yeux d'Onéda, Mantéo lui déclara que toute résistance de sa part +serait vaine; qu'il avait depuis longtemps fixé son choix, et que, +le lendemain même, il amènerait dans sa demeure sa nouvelle +épouse. En entendant ces paroles, Onéda fut frappée de stupeur... +-- Vous allez, dit-elle à Mantéo, me réduire au désespoir... Et +ses larmes coulèrent avec abondance. + +Méprisant ces menaces de la douleur, l'Indien annonça hautement +son nouvel hymen, et fit préparer un grand festin, auquel il +convia toute la tribu. + +Le jour suivant, dès que les apprêts de la fête commencèrent, +Onéda sortit de sa hutte, alla s'asseoir à quelque distance; +pensive et désolée, elle semblait étrangère à ce qui se passait +autour d'elle, son regard immobile et sombre annonçait qu'elle +roulait dans sa tête quelque dessein funeste. + +Tous les Indiens étant réunis, on voit arriver Mantéo, sa fiancée, +et les familles des deux époux, qui s'avancent à travers mille +cris d'allégresse. Une seule douleur parmi ces joies eût été +importune; aussi nul ne pensait à Onéda, si ce n'est peut-être +Mantéo, qui étouffait son souvenir comme un remords. + +Cependant, au milieu de la fête et de ses bruyants éclats, on vit +une jeune femme gravir lentement le sentier qui conduit à la cime +du rocher. Bientôt on reconnut Onéda qui, parvenue au sommet, +appela Mantéo d'une voix forte, en déplorant son inconstance et sa +cruauté; le léger vent qui soufflait en ce moment apportait ses +paroles jusqu'au lieu du festin... Alors on l'entendit chanter +d'une voix lamentable le bonheur dont elle avait joui lorsqu'elle +possédait toute l'affection de son époux... On vit bien que +c'était son hymne de mort... Ces deux souvenirs, apportés par la +brise à l'âme de Mantéo, le son de cette voix encore chère, le +contraste de ces accents sinistres avec les chants joyeux de la +fête, saisirent l'Indien d'une émotion profonde et d'un remords +déchirant... Il s'élance vers le rocher, il appelle Onéda, lui +jure qu'il n'aime, qu'il n'aimera jamais qu'elle... Tandis qu'il +parle ainsi, ses pieds touchent à peine la terre, et gravissent la +roche escarpée. Tous les convives s'approchent de la scène; la +pitié, la terreur, sont dans toutes les âmes. Des Indiens, qui ont +deviné l'intention fatale de la jeune femme, se hâtent d'arriver +au pied du rocher, afin de la recevoir dans leurs bras. Chacun +crie vers elle, et la conjure, dans les termes les plus tendres, +de ne pas exécuter son projet. Déjà Mantéo a gagné le sommet de la +roche: + +-- Onéda! Onéda! s'écrie-t-il. + +-- Mantéo est un traître, répond la jeune Indienne. + +-- Grâce, ma bien-aimée! mon coeur est à toi seule... oh! +attends... encore un instant... + +Et comme Mantéo, tout haletant, allait saisir son épouse et +l'enchaîner dans ses bras, Onéda, qui venait de prononcer les +dernières paroles de son hymne funèbre, se précipita de la pointe +du rocher dans le lac, où elle périt aux yeux de tous. + +Ce triste événement avait répandu le deuil parmi les Ottawas, il +fut surtout un sujet de vive douleur pour les femmes, qui +creusèrent une tombe sur le rocher même, théâtre de la +catastrophe. + +Chaque jour, depuis les funérailles, les Indiennes se réunissaient +en ce lieu pour y pleurer la pauvre Onéda. C'était la troisième +fois qu'elles venaient payer ce tribut de larmes au souvenir d'une +touchante infortune, lorsqu'elles furent entendues de Ludovic et +du voyageur. Ceux-ci, qui s'étaient approchés d'elles, les virent +allumer un feu sur le tombeau, et préparer le festin des morts. +Chacune d'elles jetait aux flammes quelques graines odorantes, +espérant attirer l'âme de l'épouse malheureuse par le parfum qui +s'exhalait dans l'air; elles chantaient tour à tour les stances +d'un hymne funéraire, et répétaient en choeur: + +«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée! +Mantéo ne l'aimait pas. + +«Onéda servait Mantéo fidèlement; elle était prompte à dresser sa +hutte; triste au départ de son époux; pleine de joie au retour; +attentive aux récits du chasseur; heureuse, la nuit, de son amour. + +«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée! +Mantéo ne l'aimait pas. + +«Quand l'homme dit à la femme: Tu es mon esclave, ton destin est +de me servir, tu vivras avec mes autres femmes comme elles tu me +seras fidèle, malgré mes inconstances, et, sans avoir ma +tendresse, tu me donneras ton amour: la femme, à ce discours, sent +sa misère, cache ses larmes, et se résigne. Mais quand l'homme lui +promet de l'aimer seule, alors elle fait un rêve de bonheur, et +est plus malheureuse: car l'homme sera perfide. + +«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée! +Mantéo ne l'aimait pas. + +«Si l'homme connaissait ce qui se passe dans le coeur d'une femme, +s'il savait que cette créature tendre et faible a besoin de force +et d'amour, et que l'inconstance de l'être qu'elle chérit lui +inflige d'affreux tourments!... Mais l'homme ne songe point à +cela; d'autres soins l'occupent; il faut qu'il devienne un +chasseur fameux ou un grand guerrier. Tandis qu'il parcourt les +savanes, la pauvre Indienne demeure dans son chagrin et dans son +isolement. + +«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée! +Mantéo ne l'aimait pas. + +«Lorsque je quittai la tribu des Miamis pour entrer dans la hutte +de mon époux, c'était au milieu de la lune des fleurs; la forêt +était pleine de voix touchantes et de tendres murmures; je sentais +en moi-même une ardeur secrète; une étincelle eût suffi pour +embraser tout mon être... mais j'ai trouvé une âme froide, et le +feu d'amour s'est éteint dans mon coeur. + +«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée! +Mantéo ne l'aimait pas. + +«Pourquoi pleurer Onéda? Elle n'est plus sur la terre; mais elle +vit au ciel; là, elle est aimée d'un guerrier brave, hospitalier, +généreux, qui la chérit sans partage; elle habite une contrée +fertile, délicieuse, où le nombre des chevreuils égale celui des +herbes de la prairie qui borde la Saginaw. Les lacs n'y sont +jamais glacés par les hivers, ni l'eau des fontaines tarie par les +étés brûlants. + +«Oui, répond une autre voix; mais on dit que la félicité est de +retrouver au ciel les êtres qu'on aima sur la terre; et l'âme du +perfide Mantéo n'habitera point la même contrée que l'âme pure +d'Onéda. + +«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée! +Mantéo ne l'aimait pas.» + +Et les jeunes femmes indiennes, après avoir renouvelé le festin +des morts, se retirèrent en silence. + +Ludovic avait déjà vu une de ces scènes de deuil, dont la forme +seule variait; mais tout était nouveau pour le voyageur, qui fut +surpris de trouver parmi les sauvages de tels accents pour de +pareilles douleurs. + +Cet incident avait suspendu le récit de Ludovic, qui ramena le +voyageur à la chaumière. + +Le lendemain, celui-ci rappela à son hôte sa promesse; et, comme +ils se promenaient sous les voûtes de la forêt, encore tout pleins +des impressions de la veille, le voyageur dit: -- Tout, en +Amérique, offense vos regards et blesse votre coeur! d'où vient +que cette terre vierge m'enchante et me remplit de douces +émotions! Les Indiennes m'ont, dans leurs fêtes naïves et dans +leur pieuse douleur, offert l'image de la primitive innocence; +ainsi, après avoir vu, chez les Américains, tout ce que l'art peut +inventer de merveilleux, je trouve sur le même sol les plus +touchants spectacles de la nature. Ah! je le vois, vous fûtes +malheureux, car vous êtes injuste. + +Ludovic écouta d'abord ces paroles sans y répondre; il conduisit +le voyageur au pied de la chute, où tous deux s'étaient assis la +veille; il réfléchit quelques instants, la tête penchée sur ses +genoux, puis il dit: + +-- Vous me croyez injuste envers l'Amérique, et c'est vous, mon +ami, qui l'êtes envers moi... Ah! vous ne savez pas combien furent +sincères mes admirations pour ce pays, et je ne pourrais vous +raconter tout ce que le désenchantement me coûta de larmes et de +regrets. Pendant les premiers mois qui suivirent mon départ de +Baltimore, préoccupé comme je l'étais d'une seule pensée, je +n'avais vu, je l'avoue, dans la société américaine, que les +rapports mutuels des blancs et des personnes de couleur; et +l'injustice révoltante des Américains envers une race malheureuse +m'avait, j'en conviens, inspiré contre eux une prévention +générale. + +Mais lorsque mon imagination eut conçu des projets de gloire; +lorsque, voulant rendre à Marie son rang et sa dignité, j'avais +compris qu'il fallait d'abord me mêler aux hommes et aux choses de +ce pays, je cessai d'envisager la société américaine sous un seul +point de vue, et bientôt l'illusion d'une espérance nouvelle +faisant changer la face du prisme à mes yeux, j'aperçus partout +chez les Américains des vertus au lieu de vices, et à la place des +ombres d'éclatantes lumières. + +Quoique cette impression ait été passagère, elle ne s'est pas +entièrement effacée... et si le caractère américain n'éblouit plus +mes regards, il s'offre encore à mes yeux environné de quelques +douces clartés. + +Combien j'admirais en Amérique la sociabilité de ses +habitants! [40] L'absence de classes et de rangs fait qu'il +n'existe dans ce pays ni fierté aristocratique, ni insolence +populaire... + +Là, tous les hommes, égaux entre eux, sont toujours prêts à se +rendre mutuellement service, sans que le bienfaiteur s'enquière à +l'avance du rang et de la fortune de son obligé. + +Rien n'est plus favorable à la sociabilité que les conditions +médiocres. Ni le pauvre, ni le riche, ne sont sociables: le +premier, parce qu'il a besoin de tout le monde, sans pouvoir +rendre aucun service; le second, parce qu'il n'a besoin de +personne: comme il paye tous les services, il n'en rend point. + +Dans tous les pays où les rangs sont marqués, l'aristocratie et la +dernière classe du peuple luttent perpétuellement ensemble: l'une, +armée de son luxe et de ses mépris; l'autre, de sa misère et de +ses haines; toutes les deux, de leur orgueil. L'inférieur, qui +tente vainement de s'élever, jette l'insulte au but qu'il ne peut +atteindre; il a toute l'injustice de l'opprimé, toute la violence +du faible. L'homme des hautes classes tombe dans le même excès +poussé par une autre cause. Quand il traite ses inférieurs comme +des égaux, ceux-ci croient qu'il a peur d'eux: il est forcé d'être +fier, sous peine de passer pour poltron. Ces luttes sont encore, +plus amères dans les contrées à privilèges, que la démocratie +envahit. Le triomphe du peuple y présente tous les caractères +d'une vengeance, et le puissant qui succombe ne tomberait pas +dignement, s'il ne gardait toute sa morgue aristocratique. + +On ne rencontre aux États-Unis ni la hauteur d'une classe, ni la +colère de l'autre. + +Ce n'est pas que les Américains aient des moeurs polies: le plus +grand nombre ne montrent dans leurs manières ni élégance, ni +distinction; mais leur grossièreté n'est jamais intentionnelle; +elle ne tient pas à l'orgueil, mais au vice de l'éducation. (Voir +note à la fin de l'ouvrage) Aussi nul n'est moins susceptible +qu'un Américain; il ne pense jamais qu'on veuille l'offenser. + +Quand le Français est grossier, c'est qu'il le veut: l'Américain +serait toujours poli, s'il savait l'être. + +Je trouvais, je vous l'avoue, un charme extrême dans ces rapports +d'égalité parfaite. Il est si triste, en Europe, de courir +incessamment le danger de se classer trop haut ou trop bas; de se +heurter au dédain des uns ou à l'envie des autres! Ici, chacun est +sûr de prendre la place qui lui est propre; l'échelle sociale n'a +qu'un degré, l'égalité universelle. (Voir note à la fin de +l'ouvrage) + +Il y a cependant, aux États-Unis, des riches et des pauvres, mais +en petit nombre; et par la nature des institutions politiques, les +premiers ont tellement besoin des seconds, que, s'il existe une +prééminence, on ne sait de quel côté elle se trouve. Le riche fait +travailler le pauvre dans ses manufactures; mais le pauvre donne +son suffrage au riche dans les élections... + +Il est certain que les masses, placées entre ces deux extrêmes (le +riche et le pauvre), se modèlent plutôt sur le second que sur le +premier. + +Je me rappelle d'avoir vu M. Henri Clay, redoutable antagoniste du +général Jackson pour la présidence des États-Unis, parcourir le +pays avec un vieux chapeau et un habit troué. Il faisait sa cour +au peuple. + +Chaque régime a ses travers, et tout souverain ses caprices. Pour +plaire à Louis XIV, il fallait être poli jusqu'à l'étiquette; pour +plaire au peuple américain, il faut être simple jusqu'à la +grossièreté. + +En Angleterre, où la naissance et la richesse sont tout, les +classes supérieures, avec leurs manières élégantes, supportent a +peine les formes communes du bourgeois et du prolétaire; ceux-ci +ont besoin de se faire pardonner leur condition. En Amérique, +c'est le riche qui doit demander grâce pour son luxe et sa +politesse. En Angleterre, la souveraineté vient d'en haut; aux +États-Unis, d'en bas. + +La cause qui rend les Américains éminemment sociables est peut- +être la même qui les empêche d'être polis: point de privilégiés +qui excitent l'envie; mais aussi point de classe supérieure dont +l'élégance serve de modèle aux autres. + +Pour moi, j'aime mieux, je vous l'avoue, la rudesse involontaire +du plébéien que la politesse insolente du courtisan des rois. + +J'admirais encore chez les Américains une qualité précieuse pour +un peuple libre, c'est le bon sens. Je crois que, dans nul pays du +monde, il n'existe autant de raison universellement répandue que +dans les États-Unis. + +Il est certaines contrées d'Europe où la même question morale ou +politique reçoit mille solutions différentes et contradictoires. +On est certain, au contraire, de trouver les Américains d'accord +sur presque tous les principes qui intéressent la vie publique et +privée. Vous n'en rencontrerez pas un seul qui nie l'utilité des +croyances religieuses et l'obligation de respecter les lois. + +Chacun d'eux sait tout ce qui se passe dans son pays, l'apprécie +avec sagesse, n'en parle qu'avec réserve et après réflexion. + +Les Américains ont l'habitude et le goût des voyages; presque tous +ont, au moins une fois dans leur vie, franchi l'espace qui s'étend +entre les frontières du Canada et le golfe du Mexique. Ainsi +l'expérience vient encore ajouter à la rectitude naturelle de leur +bon sens. On ne trouve chez eux ni admirations exclusives pour les +choses anciennes, ni étonnements niais pour les objets nouveaux, +ni préjugés invétérés, ni superstitions ridicules [41]. + +L'excellence de leur bon sens vient peut-être du petit nombre de +leurs passions; ce qui me le ferait croire, c'est que, livrés à +l'orgueil national, le plus exalté de tous leurs sentiments, ils +perdent entièrement la raison. + +Leur peu de goût pour la poésie, pour les beaux-arts et pour les +sciences spéculatives, les favorise encore sous ce rapport. +L'homme s'égare moins dans sa route, quand il ne suit ni les +rapides élans de l'imagination, ni les éclairs éblouissants du +génie. + +Le philosophe rêveur, le savant dont les yeux sont incessamment +tournés vers le ciel, celui qu'émeut une touchante harmonie de la +nature, ne comprennent guère les choses pratiques de la vie. + +Cette puissance de raison, cette supériorité du bon sens sur les +passions, servent à expliquer l'admirable sang-froid des +Américains [42]. Inaccessibles aux grandes joies, l'habitant des +États-Unis n'est ébranlé par aucune infortune. Le coup le plus +inattendu, le péril le plus imminent, le trouvent impassible. +Étrange contraste! il poursuit la fortune avec une ardeur extrême, +et supporte avec calme toutes les adversités. Rien ne l'arrête +dans ses entreprises; rien ne décourage ses efforts; il ne dira +jamais en face d'un obstacle, quelque grand qu'on le suppose: Je +ne puis. Il essaie, hardi, patient, infatigable. Ce peuple est +jusqu'au bout fidèle à son origine; car il est né de l'exil, et +les hommes qui firent deux mille lieues sur mer à la poursuite +d'une patrie avaient sans doute un fond d'énergie dans l'âme... + +Ah! nul plus que moi, je vous le jure, n'admire sous ce point de +vue le peuple des États-Unis; c'est cette raison, c'est ce bon +sens pratique et cette audace d'entreprises qui ont enfanté +l'industrie américaine, dont les prodiges nous étonnent. Voyez- +vous, émules des fleuves, ces canaux dont le destin est de réunir +un jour la mer Pacifique à l'Océan; ces chemins de fer, qui se +glissent dans le flanc des montagnes, et sur lesquels la vapeur +s'élance plus puissante et plus rapide que sur la surface unie des +eaux; ces manufactures qui surgissent de toutes parts; ces +comptoirs qu'enrichit le commerce de toutes les nations; ces ports +où se croisent mille vaisseaux; partout la richesse et +l'abondance: au lieu de forêts incultes, des champs fertiles; à la +place des déserts, de magnifiques cités et de riants villages, +sortis du sol par je ne sais quelle magie, comme si la vieille +terre d'Amérique, si longtemps barbare et sauvage, était grosse +enfin d'un avenir civilisé, et que son sein fécond dût engendrer +des moissons sans culture et des villes sans main-d'oeuvre, comme +il avait enfanté des forêts! + +Témoin de cette prospérité, qui n'a point de rivales chez les +autres peuples, je l'admirais et je l'admire encore; mais tout en +elle est matériel, et c'était un monde moral qu'il me fallait! + +Ah! pourquoi les Américains n'ont-ils pas autant de coeur que de +tête? pourquoi tant d'intelligence sans génie, tant de richesse +sans éclat, tant de force sans grandeur, tant de merveilles sans +poésie? + +Peut-être le caractère industriel, qui distingue cette société, +tient-il à l'ordre même de la destinée des nations...» + +Ici Ludovic s'arrêta; mais à l'instant où sa bouche devenait +muette, son regard parut plus expressif. Il était aisé de voir que +sa pensée silencieuse s'engageait dans une méditation profonde. +Enfin, d'une voix qui annonçait quelque chose de poétique et +d'inspiré, il laissa tomber ces mots dans le silence de la +solitude: + + + +Chapitre XII +Suite de l'épreuve -- 4 -- +Littérature et beaux-arts + + + + +I + +«Quand on porte ses regards vers le passé, trois grandes époques +apparaissent dans la vie des peuples.[43] + +«La première est l'antiquité: l'âge de Sapho et d'Aspasie, +d'Horace et de Lucullus, d'Alcibiade et de César: époque +brillante, règne des sens. + +«La seconde est le christianisme: le temps d'Augustin et +d'Athanase, de saint Louis et de Guesclin, de Pascal et de +Bossuet: époque morale, règne de l'âme. + +«La troisième commence au siècle de Voltaire et d'Helvétius, de +Condillac et de Smith, de Bentham et de Fulton: époque utile, +règne de l'intelligence. + +«Au premier âge, les plaisirs; au second, les sentiments au +troisième, les intérêts. + + + +II + +«La société païenne dut ses joies à l'éclat de ses amphithéâtres, +aux chants divins de ses poètes, aux chefs-d'oeuvre de ses +artistes, à ses fêtes triomphales, à ses débauches brillantes, à +son luxe de dieux et d'esclaves. + +«Le monde chrétien, grave et solennel comme les édifices religieux +du Moyen-Âge, trouva ses voluptés dans la méditation, le +recueillement, les sacrifices et les austérités de la vie. + +«Aujourd'hui, la société n'a ni cirques ni cloîtres, ni +gladiateurs ni anachorètes; elle a des manufactures. Indifférente +au charme des sensations et de l'enthousiasme, elle n'aspire qu'au +bien-être matériel. + + + +III + +«Les divinités païennes s'adressaient aux passions, non pour les +combattre, mais pour les enhardir. Elles offraient à l'esprit de +séduisantes images et aux sens des plaisirs sans remords. + +«Le Christ est venu, qui a dit à l'homme: «Les grandeurs de la +terre sont misérables; car le pauvre est l'égal du riche. Toutes +les passions sont stériles: la charité seule féconde les âmes. Le +bonheur n'est point dans les richesses, dans la gloire, dans les +voluptés: on le mérite ici-bas par la vertu, et l'on n'en jouit +que dans le ciel.» + +«De nos jours, les théories qui gouvernent l'homme le laissent sur +la terre: tout est mis en oeuvre pour offrir à son corps un séjour +doux et commode. + + + +IV + +«Quel triomphe pour l'artiste grec ou romain, quand ses lascives +peintures ou ses sculptures impudiques avaient exalté les +imaginations! Que la gloire du pontife chrétien était grande, +lorsqu'il avait déposé dans les âmes quelques germes de croyance +et de vertu! + +«De notre temps, honneur à qui invente des machines! là est le +besoin des peuples! + +«Caton et Brutus se donnaient la mort pour s'épargner la douleur +de voir mourir la patrie; le Moyen-Âge nous montre des martyrs de +la foi et de l'honneur: l'industriel des temps modernes se suicide +après banqueroute. + + + +V + +«La méditation et la foi s'étaient, durant l'âge intermédiaire, +créé un monde tout moral, mélange de religion et de philosophie, +d'idées et de sentiments; il se passait dans les consciences une +vie intérieure, secrète, qui ne se révélait point au dehors: +c'était la vie de l'âme avec toutes ses passions immatérielles, +ses joies sublimes, ses douleurs profondes. Alors la main +travaillait peu et le corps était pauvre à voir; mais c'était +l'âme qui était riche! aussi elle ne se reposait point. Cette +spiritualité de la vie s'est retirée du coeur des hommes; à +présent leur existence est tout extérieure. Leur corps s'agite +incessamment à la poursuite des choses matérielles; le temps se +dépense en travaux utiles, et, de peur que la pensée ne trouble la +main dans ses oeuvres, l'âme s'est faite inerte et stérile... + + + +VI + +«L'utilité matérielle: tel est le but vers lequel tendent toutes +les sociétés modernes... Mais cette tendance, en Europe, lutte +avec des souvenirs, des habitudes et des moeurs. Le présent subit +encore l'influence du passé. + +«Nous ne sommes point religieux, mais nous avons des temples +magnifiques; quoique le positif des choses nous gagne, nous +enfermons encore dans de splendides palais nos bibliothèques, nos +musées, nos académies. Les esprits les plus vulgaires, les âmes +les plus indolentes, rendent, chez nous, hommage au génie et à la +vertu. L'homme qui a forfait à l'honneur s'incline encore, dans +nos cités, devant la statue de Bayard. + +«L'Amérique ne connaît point ces entraves: elle s'avance dans la +voie des intérêts matériels, sans préjugés qui la gênent, sans +passions qui la troublent. + + + +VII + +«Ne cherchez, dans ce pays, ni poésie, ni littérature, ni beaux- +arts. L'égalité universelle des conditions répand sur toute la +société une teinte monotone. Nul n'est ignorant de toutes choses, +et personne ne sait beaucoup; quoi de plus terne que la +médiocrité! Il n'y a de poésie que dans les extrêmes: les grandes +fortunes ou les grandes misères, les clartés célestes ou la nuit +infernale, la vie des rois ou le convoi du pauvre. + + + +VIII + +«Dans la société américaine, point d'ombre et point d'éclat, ni +sommités, ni profondeurs. C'est la preuve qu'elle est matérielle: +partout où l'âme règne, on la voit s'élever ou descendre. Au- +dessus des intelligences voilées s'élancent les brillants génies; +au-dessus des âmes engourdies, les coeurs enthousiastes. Le niveau +ne se fait que sur la matière. + + + +IX + +«Le monde moral est-il donc soumis aux mêmes lois que la nature +physique? faut-il, pour que les beaux esprits apparaissent, que +l'ignorance des masses leur serve d'ombre? Les grandes +individualités sociales ne brillent-elles au-dessus du vulgaire +qu'à la manière des hautes montagnes, dont la cime étincelante de +neige et de lumière domine des précipices ténébreux? + + + +XI + +Il est de poétiques ignorances: au temps où le Dante +s'immortalisait par un livre, apparut Guesclin qui rien savait des +lettres [44]. Quand le connétable s'obligeait, il ne signait point, +faute de le savoir; mais il engageait son honneur, qui était tenu +pour bon. + +«Cette grossière ignorance ne se rencontre point aux États-Unis, +dont les habitants, au nombre de douze millions, savent tous lire, +écrire et compter. + + + +XI + +«En Amérique, il manque aux caractères, pour être brillants, un +théâtre et des spectateurs. Si les pays d'aristocratie sont +féconds en personnages éclatants et poétiques, c'est que la classe +supérieure fournit les acteurs et le théâtre: la pièce se joue +devant le peuple, qui fait le parterre et ne voit la scène qu'à +distance. + +«L'aristocratie romaine jouait son rôle devant le monde; Louis +XIV, devant l'Europe. Que si les rangs se mêlent, les individus, +vus de près, se rapetissent; il y a encore des acteurs, mais plus +de personnages; une arène, mais plus de théâtre [45]. + + + +XII + +«Toutes les sociétés renferment dans leur sein des vanités +puériles, des orgueils énormes, des ambitions, des intrigues, des +rivalités... mais ces passions s'élèvent ou descendent, sont +grandes ou misérables, selon la condition et le génie des peuples. +Turenne était presque aussi fier de sa naissance que de sa gloire; +Ninon était galante; le grand Bossuet était jaloux de Fénelon... + +«Les Américains convoitent l'argent, sont orgueilleux d'argent, +jaloux d'argent... Et si quelque marchande de New York se livre à +des galanteries, qu'importe son nom au monde? quel reflet ses +amours répondront-ils sur l'avenir? + + + +XIII + +«Il existe, à la vérité, en Amérique quelque chose qui ressemble à +l'aristocratie féodale. + +«La fabrique, c'est le manoir; le manufacturier, le seigneur +suzerain; les ouvriers sont les serfs; mais de quel éclat brille +cette féodalité industrielle? Le château crénelé, ses fossés +profonds, la dame châtelaine et le féal chevalier n'étaient pas +sans poésie. + +«Quelle harmonie le poète moderne puisera-t-il dans les comptoirs, +les alambics, les machines à vapeur et le papier-monnaie? + + + +XV + +«Aux États-Unis, les masses règnent partout et toujours, jalouses +des supériorités qui se montrent et promptes à briser celles qui +se sont élevées; car les intelligences moyennes repoussent les +esprits supérieurs, comme les yeux faibles, amis de l'ombre, ont +horreur du grand jour. Aussi n'y cherchez pas des monuments élevés +à la mémoire des hommes illustres. Je sais que ce peuple eut des +héros; mais nulle part je n'ai vu leurs statues. Washington seul a +des bustes, des inscriptions, une colonne; c'est que Washington, +en Amérique, n'est pas un homme, c'est un dieu. + +«Le peuple américain semble avoir été condamné, dès sa naissance, +à manquer de poésie... Il y a, dans l'ombre attachée au berceau +des nations, quelque chose de fabuleux qui encourage les +hardiesses de l'imagination. Ces temps d'obscurité sont toujours +les temps héroïques: dans l'antiquité, c'est la guerre de Troie; +au Moyen-Âge, les croisades. Dès que les peuples s'éclairent, il +n'y a plus de demi-dieux... Les Américains des États-Unis sont +peut-être la seule de toutes les nations qui n'a point eu +d'enfance mystérieuse. Environnés, en naissant, des lumières de +l'âge mûr, ils ont écrit eux-mêmes l'histoire de leurs premiers +jours: et l'imprimerie, qui les avait précédés, s'est chargée +d'enregistrer les moindres cris de l'enfant au maillot. + + + +XVI + +«La poésie commença en France par les chants des trouvères et les +amours des chevaliers... Telle ne saurait être son origine aux +États-Unis. Les hommes de ce pays, dont le respect pour les femmes +est profond, méprisent les formes extérieures de la galanterie. +Une femme seule au milieu de plusieurs hommes, égarée dans sa +route ou abandonnée sur un vaisseau, n'a point d'insulte à +redouter; mais elle ne sera l'objet d'aucun hommage. On sait en +Amérique le mérite des femmes; on ne le chante point. + + + +XVII + +«À peine le peuple américain était-il né, que la vie publique et +industrielle s'est emparée de toute son énergie morale. Ses +institutions, fécondes en libertés, reconnaissent des droits à +tous. Les Américains ont trop d'intérêts politiques pour se +préoccuper d'intérêts littéraires. Lorsque, vers la fin du siècle +dernier, vingt-cinq millions de Français étaient gouvernés selon +le bon plaisir d'une femme galante, ils pouvaient, tranquilles sur +les affaires du pays, s'amuser de choses frivoles et se dévouer +corps et âme à la querelle de deux musiciens! [46] + +«Peu confiants dans les hommes du pouvoir, les Américains se +gouvernent eux-mêmes: la vie publique n'est point dans les salons +et à l'Opéra; elle est à la tribune et dans les clubs. + + + +XVIII + + «Quand la vie politique cesse, vient la vie commerciale: aux +États-Unis tout le monde fait de l'industrie, parce qu'elle est +nécessaire à tous. Dans une société d'égalité parfaite, le travail +est la condition commune; chacun travaille pour vivre, nul ne vit +pour penser. Là point de classes privilégiées qui, avec le +monopole de la richesse, aient aussi le monopole des loisirs. + + + +XIX + +«Tout le monde travaille!... Mais la vie du travailleur est +essentiellement matérielle. Son âme sommeille pendant que son +corps est à l'oeuvre; et, lorsque son corps se repose, son esprit +ne devient pas actif. Le travail pour lui, c'est la peine; +l'oisiveté, la récompense; il ne connaît point le loisir. C'est +toute une science que d'apprendre à jouir des choses morales. La +nature ne nous donne point cette faculté qui naît de l'éducation +seule et des habitudes d'une vie libérale. Il ne faut pas croire +qu'après avoir amassé de l'argent et de l'or, on puisse se dire +tout à coup: «Maintenant je vais vivre d'une vie intellectuelle.» +Non, l'homme n'est point ainsi fait. Le reptile tient à la terre +et l'aigle aux cieux. Les hommes d'esprit pensent, les hommes à +argent ne pensent pas. + + + +XX + +«Ce n'est pas qu'aux États-Unis on manque d'auteurs; mais les +auteurs n'ont point de public. + +«On trouverait encore des écrivains pour faire des livres, parce +que c'est un travail que d'écrire: ce sont les lecteurs qui +manquent, parce que lire est un loisir. + +«Le public réagit sur l'auteur, et vous ne verrez point celui-ci +s'obstiner à produire des oeuvres littéraires, quand le public +n'en veut pas. + + + +XXI + +«Supposez un poète inspiré, que le hasard fait naître au sein de +cette société d'hommes d'affaires: pensez-vous que son génie +fournisse sa carrière? Non, le génie lui-même subit l'influence de +l'atmosphère qui l'environne. Nul n'exprime bien l'enthousiasme +devant des êtres qui ne le sentent point; on ne chante pas +longtemps pour des sourds... La verve du poète et l'inspiration de +l'écrivain, qu'échauffent les sympathies, se glacent dans +l'indifférence et la froideur. + + + +XXII + +«Tout le monde étant industriel, la première parmi les professions +est celle qui fait gagner le plus d'argent. Le métier d'auteur, +étant le moins lucratif, est au-dessous de tous les autres. Dites +à un Américain que l'illustration des lettres est plus belle à +poursuivre que la fortune, il vous accordera ce sourire de pitié +qu'on donne aux discours d'un insensé... Exaltez en sa présence la +gloire d'Homère, celle du Tasse: il vous répondra qu'Homère et le +Tasse moururent pauvres. Arrière le génie qui ne donne point la +richesse! + + + +XXIII + +«En Amérique, on n'estime des sciences que leur application. On +étudie les arts utiles, mais non les beaux-arts. + +«L'Allemagne, la France, inventent des théories; aux États-Unis on +les met en pratique; ici on ne rêve point, on agit. Tout le monde +aspire au même but, le bien-être matériel; et comme c'est l'argent +qui en est la source, c'est l'argent seul qu'on poursuit. + + + +XXIV + +«Lorsque dans ce pays on fait de la littérature, c'est encore de +l'industrie. Il n'existe là ni école classique, ni romantique. On +ne connaît que l'école commerciale, celle des écrivains qui +rédigent des gazettes, des pamphlets, des annonces, et qui vendent +des idées, comme un autre vend des étoffes. Leur cabinet est un +comptoir, leur esprit une denrée; chaque article a son tarif; ils +vous diront au juste ce que coûte un enthousiasme imprimé. + + + +XXV + +«Ces marchands intellectuels vivent entre eux dans de fort bons +rapports. L'un soutient les principes politiques de M. Clay; +l'autre, ceux du général Jackson; le premier est unitaire, le +second presbytérien; celui-ci est démocrate, celui-là fédéraliste; +un troisième se montre l'ardent défenseur de la morale religieuse; +un autre protège la morale philosophique de miss Wright. + + + +XXVI + +«Tous sont amis entre eux, se querellant quelquefois pour les +personnes, jamais pour les principes. + +«Chacun ne doit-il pas librement exercer son industrie? la +dernière loi du congrès vous semble sage: rien de mieux; moi, je +la trouve insensée; vous soutenez que notre président est un +profond politique, à merveille; je suis en train de démontrer +qu'il ignore l'art de gouverner; vous poussez à la démocratie, moi +je lutte contre elle. La société marche-t-elle à sa perfection? ou +tend-elle à sa décadence? + + + +XXVII + +«Allons, que chacun de nous prenne à sa convenance parmi ces +textes différents. Ce sont des branches variées d'industrie; on +peut même s'attacher à plusieurs en même temps: écrire pour dans +un journal, et contre dans un autre; la contradiction n'importe +point. Ne faut-il pas des idées qui aillent à toutes les +intelligences? C'est dans l'un et dans l'autre cas un besoin +social auquel on répond. + + + +XXVIII + +«Il arrive parfois, dans les révolutions politiques, que, la vertu +devenant crime et le crime vertu, on voit tour à tour condamnés au +dernier supplice les hommes de principes les plus opposés. Est-ce +que le bourreau et ses aides s'abstiennent de leur profession +parce que les crimes sont douteux? non sans doute; ils continuent +leur métier. Ainsi font les écrivains; ils ne travaillent pas sur +des corps, mais sur des idées, tantôt sur l'une, tantôt sur +l'autre. Leur demander de se vouer à un système, c'est vouloir +qu'ils aient des opinions, des croyances, des convictions +exclusives; c'est restreindre dans de certaines limites leur +industrie qui, de sa nature, est sans borne comme la pensée dont +elle émane. + + + +XXIX + +«L'industrie des idées étant la dernière de toutes, il s'ensuit +que, pour écrire, il faut n'avoir rien de mieux à faire. Quiconque +se sent du génie se fait marchand; les incapacités se réfugient +dans le petit métier des lettres. On laisse volontiers aux femmes +le soin de faire des vers et des livres, c'est une frivolité qu'on +abandonne à leur sexe; on leur permet de perdre le temps en +écrivant. + +«Vous trouverez dans toutes les villes d'Amérique un assez grand +nombre de femmes savantes. Quelques-unes ont acquis par leurs +ouvrages une réputation méritée [47]; mais la plupart sont froides +et pédantes. Rien n'est moins poétique que ces muses d'outre-mer; +ne les cherchez point dans la profondeur des sauvages solitudes, +parmi les torrents et les cataractes, ou sur le sommet des monts: +non, vous les verrez marchant dans la boue des villes, des socques +aux pieds et des lunettes au visage. + + + +XXXI + +«Quoiqu'il y ait peu d'auteurs en Amérique, dans aucun pays du +monde on n'imprime autant. Chaque comté a son journal; les +journaux sont, à vrai dire, toute la littérature du pays [48]. Il +faut à des gens affairés, et dont la fortune est médiocre, une +lecture qui se fasse vite et ne coûte pas cher. Il se fait +d'ailleurs pour l'éducation primaire et pour la religion une +énorme consommation de livres!... C'est plutôt de la librairie que +de la littérature. L'instruction donnée aux enfants est purement +utile; elle n'a point en vue le développement des hautes facultés +de l'âme et de l'esprit: elle forme des hommes propres aux +affaires de la vie sociale. + + + +XXXII + +«La littérature américaine ignore entièrement ce bon goût, ce tact +fin et subtil, ce sentiment délicat, mélange de passion et de +jugement froid, d'enthousiasme et de raison, de nature et d'étude, +qui président, en Europe, aux compositions littéraires. Pour avoir +de l'élégance dans le goût, il en faut d'abord dans les moeurs. + + + +XXXIII + +«Ni dans les journaux, ni à la tribune, le style n'est un art. +Tout le monde écrit et parle, non sans prétention, mais sans +talent [49]. Ceci n'est pas la faute seule des orateurs et des +écrivains; ces derniers, quand ils font du style brillant et +classique, mettent en péril leur popularité: le peuple ne demande +à ses mandataires que tout juste ce qu'il faut de littérature pour +comprendre ses affaires; le surplus, c'est de l'aristocratie. + + + +XXXIV + +«C'est ainsi que les lettres et les arts, au lieu d'être invoqués +par les passions, ne viennent en aide qu'à des besoins; ou si +quelque penchant pour les beaux arts se révèle, on est sûr de le +trouver entaché de trivialité: par exemple, il existe, aux États- +Unis, un genre de peinture qui prospère: ce sont les portraits; ce +n'est pas l'amour de l'art, c'est de l'amour-propre. + + + +XXXV + +«Vous rencontrerez parfois, dans ce monde industriel et vulgaire, +un cercle poli, brillant, au sein duquel les travaux de l'art sont +appréciés avec goût, et les oeuvres du génie admirées avec +enthousiasme: c'est une oasis dans les sables brûlants d'Afrique. +Vous trouvez çà et là une imagination ardente, un esprit rêveur; +mais un seul poète dans un pays ne fait pas plus une nation +poétique que l'accident d'un beau ciel sur les bords de la Tamise +ne fait le climat d'Italie. + + + +XXXVI + +«Quoiqu'il n'existe point de littérature proprement dite aux +États-Unis, ne croyez pas que les Américains soient sans amour- +propre littéraire. Il se passe à cet égard un phénomène assez +étrange; vous n'apercevez point chez leurs auteurs de ces vanités +monstrueuses, qu'on voit chez nous, compagnes de la médiocrité, +quelquefois même du génie. Les écrivains ont la conscience qu'ils +exercent une profession d'un ordre inférieur. + +«En Amérique, ce ne sont pas les écrivains qui ont l'orgueil +littéraire, c'est le pays. + +«La littérature est une industrie dans laquelle les Américains +prétendent exceller comme dans toutes les autres. + +«Et ne croyez pas leur être agréable en leur disant que la +conformité du langage rend communs aux États-Unis tous les beaux +génies de l'Angleterre; ils vous répondront que la littérature +anglaise ne fait point partie de la littérature américaine. + + + +XXXVII + +«Le caractère anti-poétique des Américains tient à leurs moeurs +par de profondes racines. + +«Lorsque dans ce pays on poursuit l'argent, on ne recherche point +le plaisir. La religion, et plus encore d'austères habitudes, +interdisent les jeux, les amusements [50], les spectacles. + +«Les grandes cités ont chacune un théâtre [51]; mais les riches, +qui sont toujours en avant de la corruption, s'efforcent vainement +de le mettre en vogue. Le spectacle n'est point, en Amérique, un +plaisir populaire; la tragédie, la comédie, la musique italienne, +sont des divertissements aristocratiques de leur nature; ils +demandent aux spectateurs du goût et de l'argent, deux choses qui +manquent au plus grand nombre. Les cirques et les amphithéâtres +veulent une multitude à passions; et c'est ce que l'Amérique du +Nord ne saurait leur donner. + + + +XXXVIII + +«Si les grands théâtres y sont rares, les petits y sont inconnus. +Cette absence du goût dramatique est sans doute un élément de +moralité pour la société américaine qui, n'ayant pas de théâtres, +ne distribue point chaque soir des moqueries aux maris trompés, +des applaudissements aux amants heureux, et de l'indulgence aux +femmes adultères. Les Américains ont plus de moralité parce qu'ils +n'ont pas de spectacles; et ils n'ont pas de spectacles à cause de +leur moralité. Ceci est à la fois cause et effet. + + + +XXXIX + +«Ce n'est pas seulement par amour pour la morale que les +Américains fuient le théâtre, car beaucoup qui n'y vont pas se +livrent chez eux à d'ignobles plaisirs. Le spectacle est un +amusement dont naturellement ils n'ont pas le goût. Ils tiennent +cette antipathie des Anglais, leurs aïeux, et subissent encore +l'influence du puritanisme des premiers colons américains. Le +théâtre n'a jamais été, en Angleterre, qu'une mode des hautes +classes, ou une débauche du bas peuple; et ce sont les classes +moyennes de ce pays qui ont peuplé l'Amérique. Quelle que soit la +cause, l'effet est certain; le génie poétique est, aux États-Unis, +dépouillé de son plus bel attribut; ôtez à la France son théâtre, +et dites où sont ses poètes. + + + +XL + +«La religion, si féconde en poétiques harmonies, ne porte au coeur +des Américains ni inspiration, ni enthousiasme. L'habitant des +États-Unis aime, dans son culte, non ce qui parle à l'âme, mais +seulement ce qui s'adresse à sa raison; il l'aime comme principe +d'ordre, et non comme source de douces émotions. L'Italien est +religieux en artiste; l'Américain l'est en homme rangé. + + + +XLI + +«Les cultes chrétiens sont d'ailleurs trop divisés en Amérique, +pour fournir aux beaux-arts des sujets d'un intérêt général: la +secte des quakers, simple et modeste, ne se bâtira point des +palais somptueux; qu'importent à l'église méthodiste les +admirables sermons de M. Channings, ministre des unitaires? Si la +communion baptiste élève quelque monument à sa croyance, de quel +intérêt sera-ce pour les presbytériens? + +«À la place de l'unité religieuse qui règne en France depuis +quinze siècles, supposez mille sectes dissidentes, vous n'aurez à +cette heure ni grandes églises, ni grands orateurs chrétiens, ni +Notre-Dame, ni Bossuet. + + + +XLII + +«Les congrégations protestantes n'ont point, pour se rassembler, +des temples magnifiques, décorés de statues et de tableaux; elles +s'enferment dans de simples maisons, bâties sans luxe et à peu de +frais. Le plus splendide parmi leurs édifices religieux se montre +soutenu par quelques colonnes de bois peint: c'est là leur +Parthénon. Ôtez à l'Amérique son Capitole, expression poétique de +son orgueil national, et la Banque des États-Unis, expression +poétique de sa passion pour l'argent, il ne restera pas dans ce +pays un seul édifice qui présente l'aspect d'un monument. + + + +XLIII + +«Tout, aux États-Unis, procède de l'industrie, et tout y va... +mais à la différence du sang qui s'échauffe en allant au coeur, +tous les élans, en atteignant l'industrie, se refroidissent à ce +coeur glacé de la société américaine. + + + +XLIV + +«Laissez grandir cette société, disent quelques-uns, et vous en +verrez sortir des hommes illustres dans les lettres et dans les +arts. Rome naissante n'entendit point les chants d'Horace et de +Virgile, et il a fallu quatorze siècles à la France pour enfanter +Racine et Corneille. + +«Ceux qui tiennent ce langage confondent deux choses bien +distinctes: la société politique et la civilisation. La société +américaine est jeune, elle n'a pas deux siècles. Sa civilisation, +au contraire, est antique comme celle de l'Angleterre dont elle +descend. La première est en progrès, la seconde, en déclin. La +société anglaise se régénère dans la démocratie américaine: la +civilisation s'y perd. + + + +XLV + +«L'esprit industriel matérialise la société, en réduisant tous les +rapports des hommes entre eux à l'utilité. + +«Il est de nobles passions qui fécondent l'âme: l'intérêt la +souille et la flétrit. Il semble que la cupidité souffle sur +l'Amérique un vent funeste qui, s'attachant à ce qu'il y a de +moral dans l'homme, abat le génie, éteint l'enthousiasme, pénètre +jusqu'au fond des coeurs pour y dessécher la source des nobles +inspirations et des élans généreux. + + + +XLVI + +«Voyez le paysan français, d'humeur gaie, le front serein, les +lèvres riantes, chanter sous le chaume qui recèle sa misère, et +sans soucis de la veille, sans prévoyance du lendemain, danser +joyeux sur la place du village. + +«On ne sait rien, en Amérique, de cette heureuse pauvreté. Absorbé +par des calculs, l'habitant des campagnes, aux États-Unis, ne perd +point de temps en plaisirs; les champs ne disent rien à son coeur; +le soleil qui féconde ses coteaux n'échauffe point son âme. Il +prend la terre comme une matière industrielle; il vit dans sa +chaumière comme dans une fabrique. + + + +XLVII + +«Personne ne connaît, en Amérique, cette vie tout intellectuelle +qui s'établit en dehors du monde positif, et se nourrit de +rêveries, de spéculations, d'idéalités; cette existence +immatérielle qui a horreur des affaires, pour laquelle la +méditation est un besoin, la science un devoir, la création +littéraire une jouissance délicieuse, et qui, s'emparant à la fois +des richesses antiques et des trésors modernes, prenant une +feuille au laurier de Milton, comme à celui de Virgile, fait +servir à sa fortune les gloires et les génies de tous les âges. + + + +XLVIII + +«On ignore dans ce pays l'existence du savant modeste qui, +étranger aux mouvements du monde politique et au trouble des +passions cupides, se donne tout entier à l'étude, l'aime pour +elle-même, et jouit, dans le mystère, de ses nobles loisirs. + +«L'Amérique ne connaît, ni ces brillantes arènes où l'imagination +s'élance sur les ailes du génie et de la gloire; ni ces cours +d'amour où les grâces, l'esprit et la galanterie se jouaient +ensemble; ni cette harmonie presque céleste qui naît de l'accord +des lettres avec les beaux-arts; ni ce parfum de poésie, +d'histoire et de souvenirs, qui s'exhale si doux d'une terre +classique pour monter vers un beau ciel. + + + +XLIX + +«L'Europe qui admire Cooper croit que l'Amérique lui dresse des +autels; il n'en est point ainsi. Le Walter Scott américain ne +trouve dans son pays ni fortune ni renommée. Il gagne moins avec +ses livres qu'un marchand d'étoffes; donc celui-ci est au-dessus +du marchand d'idées. Le raisonnement est sans réplique. + + + +L + +«D'abord incrédule à ce phénomène, je supposais que Cooper avait +peint de fausses couleurs les moeurs des Indiens, et que les +Américains, juges d'un tableau dont l'original est sous leurs +yeux, le condamnaient comme dépourvu de vérité locale. Plus tard +j'ai reconnu mon erreur: j'ai vu les Indiens, et me suis assuré +que les portraits de Cooper sont d'une ressemblance frappante. + + + +LI + +«Mais les Américains se demandent à quoi sert de connaître ce +qu'ont fait les Indiens, ce qu'ils font encore; comment ils +vivaient dans leurs forêts, comment ils y meurent. Les sauvages +sont de pauvres gens desquels il n'y a rien à tirer, ni richesses, +ni enseignements d'industrie. Il faut prendre leurs forêts, voilà +tout, et s'en emparer, non pour faire de la poésie, mais pour les +abattre et passer la charrue sur le tronc des vieux chênes. + + + +LII + +«Ces belles forêts, ces magnifiques solitudes, ces splendides +palais de la nature sauvage, il leur fallait pourtant un chantre +divin! Elles ne pouvaient tomber sous le fer de l'industriel sans +avoir été célébrées sur la lyre du poète... le poète n'était pas +chez les Américains... mais franchissant l'Atlantique, l'ange de +la poésie a, sur ses ailes de flamme, transporté l'Homère français +sur les rives du Meschacébé. + + + +LIII + +«Tous les mondes sont le domaine du génie! et il est de larges +poitrines qui pour respirer à l'aise, n'ont pas trop de l'univers. +Quelques années plus tard, l'hôte des sauvages allait, poète +inspiré chanter des souvenirs sur les bords de l'Eurotas, et +pèlerin pieux, adorer Dieu sur les rives du Jourdain! + +Atala, Réné, les Natchez sont nés en Amérique, enfants du désert. +Le Nouveau-Monde les inspira; la vieille Europe les a seule, +compris. + +Les Américains, quand ils lisent Chateaubriand, disent, comme en +voyant la merveille de Niagara + +«Qu'est-ce que cela prouve?» + +Tel est le peuple sur lequel j'avais conçu l'espoir chimérique +d'exercer une poétique influence!! + +Ô cruel désenchantement! Ainsi se brisait dans mes mains le rameau +secourable auquel j'avais, durant le naufrage, rattaché ma +dernière chance de salut!! + + + +Chapitre XIII +L'émeute + +«Ainsi s'évanouissait mon rêve d'illustration littéraire et +l'avenir que j'y rattachais! Tout autre moyen de renommée m'était +interdit. Si les États-Unis eussent été engagés dans quelque +guerre, j'eusse tenté d'entrer dans les rangs de l'armée +américaine; mais en temps de paix il n'y a point de gloire +militaire. Les soldats de ce pays se réduisent à quelques milliers +d'hommes cantonnés sur les frontières des États de l'Ouest, où +leur seule mission est de tenir en respect des hordes d'Indiens +sauvages [52]. + +Comme j'étais tombé dans l'accablement profond qui succède au +dernier rayon éteint de la dernière espérance, je reçus une lettre +de Nelson qui m'annonçait son départ de Baltimore et sa prochaine +arrivée à New York avec Marie; il n'entrait dans aucun détail. +«Vous saurez, me disait-il, la cause de cette retraite et le +nouveau coup qui vient de nous frapper.» Il ne me disait rien de +Georges. + +Après un jour d'attente et de tourments, je vis arriver Nelson et +Marie. La douleur se montrait grave et sévère sur le front du +père, expansive et tendre dans les yeux de la jeune fille. + +Mon inquiétude comprima les premiers élans de mon amour. + +«Quels sont donc, m'écriai-je, les nouveaux malheurs dont je vous +vois accablés?» + +Après quelques instants d'un morne silence, Nelson me dit: «Une +semaine s'est écoulée depuis qu'à Baltimore s'est faite l'élection +d'un membre du congrès. Georges et moi, nous nous y sommes rendus +selon notre coutume... Je suis habitué à voir les intrigues +s'agiter en pareille occasion, mais je trouvai les passions +politiques dans un état d'exaltation que je n'avais pas vu +jusqu'alors. + +«La lutte s'engagea entre deux candidats; le premier, remarquable +par de grands talents, mais fédéraliste; le second, moins +distingué, mais jacksoniste [53]. + +Après une multitude de discours suivis les uns de huées, les +autres d'acclamations, tous accompagnés de querelles violentes +entre les électeurs des deux partis contraires, on recueillit les +votes, et le candidat auquel Georges et moi avions donné notre +suffrage l'emportait d'une voix, lorsque tout à-coup un grand +tumulte éclate dans l'assemblée; d'abord une exclamation, puis +deux, puis mille se font entendre; l'agitation, partie d'un point, +gagne subitement toute la salle, comme le trouble d'une abeille +inquiétée dans sa case se communique en un instant à toute la +ruche. Enfin j'entends les électeurs du parti vaincu s'écrier: Le +scrutin est nul! Georges Nelson est un homme de couleur; hurrah! +hurrah! qu'il sorte de la salle... l'élection doit être +recommencée... + +«De vifs applaudissements suivirent ces paroles. Ceux de notre +parti gardaient un morne silence; enfin l'un d'eux demanda à +Georges si l'imputation était vraie. Oui, répondit celui-ci. Alors +nos amis eux-mêmes firent entendre de violents murmures, et chacun +s'éloigna de nous. J'éprouvai dans ce moment moins de confusion +que de crainte; car je pressentais la fureur de Georges et les +éclats terribles auxquels il allait se livrer. Je le vis pâlir de +colère, mais, chose étrange! il reprit tout à coup ses sens et +demeura tranquille. + +«L'observation de nos adversaires était fondée, la loi du Maryland +excluant du droit électoral tous les gens de couleur, même ceux +qui sont depuis longtemps en possession de la liberté. Je ne +réclamai point, et, entraînant Georges hors de la salle, je bénis +le ciel de trouver calme celui dont je craignais tant les +emportements. À l'instant où nous sortions nous avons remarqué un +individu qui mettait un grand zèle à provoquer l'attention +publique sur l'humiliation de notre retraite. Georges le regarda +en face et reconnut en lui don Fernando d'Almanza, cet Américain +qui, par ses perfides révélations, fit mourir de douleur la mère +de mes enfants. Je ne doutai pas que le premier cri dénonciateur +ne fût sorti de sa bouche; et Georges a supposé avec raison que +cet homme était le même qui, au théâtre de New York, avait excité +contre vous et lui les haines de la multitude. + +«Le premier mouvement de Georges fut de se porter vers l'auteur de +l'affront, et de venger d'un seul coup l'ancienne et la nouvelle +injure; mais je le vis presque aussitôt comprimer son +ressentiment. Il murmurait à voix basse des phrases entrecoupées +dont je ne comprenais pas bien le sens: le grand jour approche, +disait-il; la vengeance sera plus belle! + +«Persuadé qu'il cachait dans son âme un secret important, je le +pressai de m'en faire l'aveu. -- C'est une lâcheté, me dit-il, de +se laisser écraser sans relever la tête. Je sais qu'une +insurrection se prépare dans le Sud; les nègres de la Virginie et +des deux Carolines vont se joindre aux Indiens de la Géorgie pour +secouer le joug américain; j'irai seconder leurs efforts. + +«Effrayé de ce projet, je tentai, par tous les moyens, d'en +démontrer à Georges la folie et l'impuissance.... Peut-être je le +fis dans des termes trop sévères... mais un pareil dessein me +semblait si fécond en périls!... Marie joignit à mes remontrances +ses prières et ses larmes, toujours si puissantes sur son frère. +Georges garda le silence. Alors je pensai que la raison était +entrée dans son coeur. + +«Nous convînmes de quitter Baltimore, où nous ne pouvions demeurer +plus longtemps; mais où chercher un refuge? Je proposai à mes +enfants de porter notre malheureuse fortune à New York, où un +presbytérien respectable, James Williams, que j'avais autrefois +connu à Boston, nous donnerait provisoirement un asile. Arrivés +là, nous pourrions délibérer sur le choix d'une retraite. Tandis +que je parlais, Georges paraissait livré à une grande +préoccupation; cependant il ne proféra pas un seul mot qui +rappelât son funeste projet. Le soir, quand l'heure de se séparer +fut venue, il nous comblait des plus touchantes caresses; jamais +il ne s'était montré si affectueux pour moi, si tendre pour sa +soeur. Au milieu d'une rêverie, il s'interrompait pour nous dire +de douces paroles. Hélas! le lendemain il manquait à nos +embrassements; il avait quitté Baltimore laissant une lettre dans +laquelle il nous conjurait de lui pardonner son départ clandestin. + +«Jamais, disait-il, je n'aurais pu résister à l'ascendant d'un +père, aux larmes d'une soeur; un seul regard de Marie, m'aurait +vaincu. Cependant mon devoir me commande de secourir des frères +malheureux... Mon père, ma chère soeur, ajoutait-il, nous nous +reverrons dans des temps plus fortunés... Si les hommes ne sont +pas égaux sur la terre, ils le sont du moins dans le ciel. + +«Je ne vous dirai point quelle fut la douleur de Marie en +entendant ces dernières paroles d'un frère qu'elle chérit. + +«Georges, dans sa lettre, nous engageait à suivre mon premier +projet, celui de demander l'hospitalité à James Williams, auquel, +disait-il, il s'adresserait plus tard pour retrouver nos traces.» + +Ainsi parla Nelson; sa voix, en finissant, s'était faiblement +émue. Il dit ensuite avec l'accent d'une résignation pieuse: «Plus +le bras qui frappe est puissant, et plus on doit l'adorer... Mon +ami, ajouta-t-il, vous pouvez maintenant juger si je vous trompais +quand je vous peignais l'horrible condition des gens de couleur +aux États-Unis. N'ayant pu dissiper vos illusions, j'imposai à +votre amour un temps d'épreuve. Le terme n'en est pas encore +expiré, mais sans doute votre opinion l'a devancé, et ce que vous +savez de notre fortune doit suffire pour vous éclairer.» + +Comme je gardais le silence sous l'impression d'un chagrin profond +et de l'inquiétude que m'inspirait le sort de Georges, Marie, +prenant mon anxiété pour de l'embarras, me dit d'une voix +entrecoupée de pleurs: «Ludovic, mon coeur vous tient compte des +efforts généreux que vous faites pour aimer une infortunée; mais, +de grâce, cessez de lutter contre l'inflexible destin. Vous le +voyez, nos malheurs s'enchaînent comme nos jours. Mon sort est à +jamais fixé: je traînerai de ville en ville ma misérable +existence; chassée d'un lieu par le mépris, de l'autre par la +haine, partout réprouvée des hommes, parce que je fus maudite dans +le sein de ma mère!» + +J'atteste le ciel qu'en présence d'une si touchante infortune, mon +coeur ne chancela pas un seul instant; pour être fidèle au +malheur, je n'eus aucun combat intérieur à soutenir. Je sentis se +resserrer plus fortement dans mon âme le lien qui m'unissait à +Marie. Cet accroissement de tendresse et d'amour se mêlait d'une +indignation si profonde contre les auteurs du mal dont la victime +était sous mes yeux, que je ne pus contenir l'expression de ce +dernier sentiment. + +Voilà donc, m'écriai-je, le peuple objet de mes admirations et de +mes sympathies! fanatique de liberté et prodigue de servitude! +discourant sur l'égalité parmi trois millions d'esclaves; +proscrivant les distinctions, et fier de sa couleur blanche comme +d'une noblesse; esprit fort et philosophe pour condamner les +privilèges de la naissance, et stupide observateur des privilèges +de la peau! Dans le Nord, orgueilleux de son travail; dans le Sud, +glorieux de son oisiveté; réunissant en lui, par une monstrueuse +alliance, les vertus et les vices les plus incompatibles, la +pureté des moeurs et le vil intérêt, la religion et la soif de +l'or, la morale et la banqueroute! + +Peuple homme d'affaires qui se croit honnête parce qu'il est +légal; sage, parce qu'il est habile; vertueux, parce qu'il est +rangé! Sa probité, c'est la ruse soutenue du droit, l'usurpation +sans violence, l'indélicatesse sans crime. Vous ne le verrez point +armé du poignard qui tue; son arme à lui, c'est l'astuce, la +fraude, la mauvaise foi, avec lesquelles on s'enrichit... Il parle +d'honneur et de loyauté comme font les marchands! mais voyez +quelle hypocrisie jusque dans ses bienfaits! il convie à +l'indépendance toute une race malheureuse; et ces nègres qu'il +affranchit, il leur inflige, au sortir des fers, une persécution +plus cruelle que l'esclavage. + +Ainsi s'emportait ma colère; j'en arrêtai les élans à l'aspect de +Marie, dont l'abattement était extrême. Après avoir exhalé ses +ressentiments, mon coeur ne contenait plus que de l'amour, et je +ne crus pouvoir mieux l'exprimer qu'en adressant ce peu de mots à +Nelson: «Le temps d'épreuve n'est pas encore écoulé, veuillez me +faire grâce de ce qui reste et souffrir que je devienne l'époux de +Marie. + +-- «Dieu puissant! s'écria l'Américain non sans quelque émotion, +que ta bonté est grande puisque tu nous conserves le coeur de ce +digne jeune homme!» + +Mes paroles jetèrent Marie dans une situation impossible à +décrire. L'expression de mes griefs contre la société américaine +lui avait donné le change sur mes sentiments intérieurs; et, quand +mes derniers accents lui eurent révélé le seul désir de mon coeur, +je la vis passer subitement de l'extrême douleur à cet excès de +joie qui s'annonce aussi par des larmes; tombant à genoux, elle +rendit grâces à Dieu dans l'attitude du criminel qui, ayant reçu +des hommes un pardon inespéré, joint ses deux mains en regardant +le ciel. + +Nelson ajouta:» Généreux ami, c'est le signe d'une âme grande et +forte d'être attiré par le malheur. Je ne combattrai plus vos +nobles élans; j'admire votre vertu, et ne me crois point digne de +la diriger.» En disant ainsi, il se jeta dans mes bras, et me +serra étroitement contre son coeur; puis, prenant ma main et celle +de Marie: «Ma fille, lui dit-il en faisant signe de nous unir, +Ludovic sera votre époux.» -- «Ô mon Dieu! s'écria cette charmante +fille, tant de bonheur n'est-il pas un rêve?» Elle n'ajouta rien à +ces paroles, se tint appuyée au bras de Nelson et parut recueillir +ses sentiments dans une extase de félicité. + +Cependant, impatient de voir s'accomplir le plus cher de mes +voeux, j'obtins de Nelson qu'il fixât le jour de mon union avec sa +fille. -- «Dans quelques jours, me dit-il, je vous nommerai mon +fils. Il fut un temps, peu éloigné de nous, où, selon les lois de +l'État de New York, le mariage d'un blanc avec une personne de +couleur était impossible; mais aujourd'hui la prohibition n'existe +plus: de semblables alliances se font quelquefois... + +«Un ami de notre hôte, le révérend John Mulon, ministre +catholique, que sa philanthropie pour la race noire rend cher aux +presbytériens eux-mêmes, vous mariera d'abord selon les rites de +l'Église romaine, à laquelle vous appartenez; ensuite James +Williams, ministre presbytérien, donnera à votre union la sanction +du culte que ma fille professe. Naguère encore des mariages de +cette sorte eussent excité dans la population américaine de vives +rumeurs... mais l'esprit public s'éclaire chaque jour, et les +haines meurent avec les préjugés. Peut-être, mes enfants, ferons +nous sagement, quand votre union sera consacrée, de ne point +quitter New York. Il n'existe pas dans cette ville plus de +bienveillance que dans les autres pour les gens de couleur; mais, +au moins, dans une grande cité, il est plus facile qu'ailleurs de +vivre obscur et ignoré.» + +Je ne songeai point en ce moment à rechercher si Nelson était le +jouet de quelque illusion; le contentement de mon coeur était +extrême; toutes mes inquiétudes s'évanouirent; j'oubliai mes +ennuis passés, la cause même qui les avait fait naître; et, +croyant à jamais tarie la source de mes infortunes, je ne vis plus +dans l'avenir que des promesses de bonheur. + +Cette impression ne fut point dissipée par les chagrins de Marie +qui, peu d'instants après les joies de la première ivresse, était +revenue à sa mélancolie. «Mon ami, me disait-elle, c'est en vain +que tu cherches à me tromper... Ton amour pour moi est devenu un +sacrifice... + +«Quand tu vois couler mes larmes, n'accuse point mon amour; je +pleure parce que je vois quel sera ton sort, si notre union +s'accomplit. Le mépris dont je serai l'objet rejaillira sur toi... +Tu n'es point accoutumé à te passer d'estime; et ce manque te fera +souffrir d'affreux tourments... il ne sera pas en ton pouvoir de +me cacher les secrètes plaies de ton coeur. Ludovic, je mourrai de +douleur de te savoir malheureux.» + +Je méprisai la vanité de ses scrupules et la chimère de ses +craintes. + +Le jour tant désiré de notre hymen arriva. Je me sentais plein +d'amour, jamais mon coeur ne s'était ouvert à tant d'espérance; +j'éprouvais pourtant un secret déplaisir à voir le front de Marie +couvert d'un voile de tristesse, qui ne tombait point devant ma +joie; je ne savais pas alors qu'il est des âmes tendres et +mystérieuses dont la douleur est un présage, et qui souffrent +instinctivement, parce qu'elles ont deviné de grands maux dans +l'avenir + +Cependant, dès le matin, elle parut ornée de la blanche couronne +des épouses; sa grâce et sa beauté naturelle étaient pleines d'un +secret enchantement, et, je ne sais si sa parure n'était pas +encore embellie par le deuil de son regard. Une joie religieuse et +paisible se peignait sur la physionomie de Nelson; et, quand John +Mulon et James Williams nous annoncèrent que l'heure était venue +d'aller à l'église pour la cérémonie, je me sentis pénétré d'une +sainte et douce émotion. + +Cependant, à l'instant où nos âmes tranquilles se remplissaient +des espérances du bonheur, de grands troubles se préparaient dans +New York, et un orage terrible était près de fondre sur nos têtes. +(Voir note à la fin de l'ouvrage) + +Il existe à New York, comme dans toutes les villes du Nord des +États-Unis, deux partis bien distincts parmi les amis de la race +noire. + +Les uns, jugeant l'esclavage mauvais pour leur pays, et peut-être +aussi le condamnant comme contraire à la religion chrétienne, +demandent l'affranchissement de la population noire; mais, pleins +des préjugés de leur race, ils ne considèrent point les nègres +affranchis comme les égaux des blancs; ils voudraient donc qu'on +déportât les gens de couleur, à mesure qu'on leur donne la +liberté; et ils les tiennent dans un état d'abaissement et +d'infériorité aussi longtemps que ceux-ci demeurent parmi les +Américains. Un grand nombre de ces amis des nègres ne sont +contraires à l'esclavage que par amour-propre national; il leur +est pénible de recevoir sur ce point le blâme des étrangers, et +d'entendre dire que l'esclavage est un reste de barbarie. +Quelques-uns attaquent le mal par la seule raison qu'ils souffrent +de le voir: ceux-là, en opérant l'affranchissement, font peu de +chose: ils détruisent l'esclavage, et ne donnent pas la liberté; +ils se délivrent d'un chagrin, d'une gêne, d'une souffrance de +vanité, mais ils ne guérissent point la plaie d'autrui; ils ont +travaillé pour eux, et non pour l'esclave. Chargé de ses fers, +celui-ci est repoussé de la société libre. + +Les autres partisans des nègres sont ceux qui les aiment +sincèrement, comme un chrétien aime ses frères, qui non-seulement +désirent l'abolition de l'esclavage, mais encore reçoivent dans +leur sein les affranchis, et les traitent comme leurs égaux. + +Ces amis zélés de la population noire sont rares; mais leur ardeur +est infatigable; elle fut longtemps à peu près stérile; cependant +quelques préjugés s'évanouirent à leur voix, et on vit des blancs +s'allier par le mariage à des femmes de couleur. + +Tant que la philanthropie pour les nègres n'avait abouti qu'à +d'inutiles déclamations, les Américains l'avaient tolérée sans +peine: peu leur importait qu'on proclamât théoriquement l'égalité +des noirs, pourvu que ceux-ci demeurassent, par le fait, +inférieurs aux blancs. Mais le jour où un Américain épousa une +femme de couleur, la tentative de mêler les deux races prit un +caractère pratique. Ce fut une atteinte portée à la dignité des +blancs; l'orgueil américain se souleva tout entier. + +Telle était, dans la ville de New York, la disposition des +esprits, à l'époque de mon hymen avec Marie. + +Comme nous nous rendions à l'église catholique, j'aperçus dans la +ville une agitation inaccoutumée. Ce n'était plus le mouvement +régulier d'une population industrielle et commerçante: des hommes +mal vêtus, de la classe ouvrière, parcouraient les rues à une +heure où d'ordinaire ils remplissent les ateliers. On les voyait, +au mépris de leurs habitudes calmes et froides, marcher vite, se +heurter en se croisant, s'aborder d'un air mystérieux, former des +groupes animés, et se séparer brusquement dans des directions +contraires. + +Plein d'un intérêt immense qui occupait toute ma pensée, je ne +prêtai qu'une faible attention à ce trouble extérieur; cependant, +dès ce moment, je fus surpris de ne voir dans les rues ni nègres +ni mulâtres. + +Nelson demanda à un Américain qui passait près de nous la cause de +ce tumulte. -- «Oh! dit celui-ci, les amalgamistes [54] font tout +le mal; ils veulent que les nègres soient les égaux des blancs; +les blancs sont bien forcés de se révolter.» + +Interrogé de même, un autre répondit -- «Si on tue les nègres, ce +sera leur faute; pourquoi ces misérables osent-ils s'élever +jusqu'au rang des Américains?» + +Un troisième interlocuteur émit une opinion différente: «On va, +dit-il, raser les maisons des noirs, et faire disparaître leurs +hideuses figures! Les blancs sont coupables d'agir ainsi; car ils +ont eu le premier tort; pourquoi ont-ils donné la liberté aux +nègres?» + +À l'instant où ces tristes discours frappaient notre oreille, un +affreux spectacle s'offrit à nos yeux... + +Nous étions dans Léonard-Street. Quelques pauvres mulâtres venant +à passer en ce moment, nous entendons aussitôt mille voix +furieuses crier: «Haine aux nègres! à mort! à mort!» Au même +instant, une grêle de pierres, parties du sein de la multitude, +tombe sur les gens de couleur; des Américains, armés de bâtons, se +précipitent sur ces malheureux, et les frappent sans pitié. +Atterrés par un traitement aussi cruel qu'inattendu, les mulâtres +ne faisaient aucune résistance, et paraissaient accablés de +stupeur à l'aspect de la foule irritée; leur regard, élevé vers le +ciel, semblait demander à Dieu d'où venait contre eux le courroux +d'une société dont ils respectaient les lois. + +Bientôt une scène plus désolante encore s'offrit à nos regards. +Les infortunés, que poursuivait une aveugle vengeance, s'étaient +réfugiés dans les maisons amies de quelques gens de couleur. Je +les croyais échappés au péril; mais quand il est soulevé, le flot +populaire ne s'arrête pas ainsi. Les fenêtres volent en éclats, +les portes sont brisées, les murs démolis... En ce moment, je +cessai de voir le travail du peuple: Marie était glacée d'effroi. +«Mes amis, nous dit Nelson sans se troubler, retirons-nous; ces +violences barbares confondent ma raison; elles prouvent une haine +bien fatale contre les gens de couleur. De grands dangers nous +menaceraient si nous étions découverts. Hâtons-nous de gagner le +temple saint; réfugiés dans l'édifice religieux, nous y serons à +couvert de toute injure: le peuple américain cesserait plutôt +d'exister que de perdre son respect pour les choses saintes... Mes +enfants, nous disait encore Nelson en nous entraînant vers +l'église, dès que votre union sera consommée, nous quitterons +cette ville, où règnent de mauvaises passions, que je croyais +assoupies.» + +En peu d'instants nous arrivâmes à l'église de John Mulon. +Beaucoup de gens de couleur s'y étaient réfugiés. + +En entrant dans le pieux asile, je sentis renaître ma force et mes +espérances. Le tumulte de la sédition, les cris de la multitude, +ses fureurs, et la voix des victimes, tous ces bruits de la terre +cessèrent de frapper mon oreille, et les ressentiments sortirent +de mon coeur. J'aimais la fille de Nelson, et je priais Dieu. + +Bientôt la cérémonie fut commencée. J'étais agenouillé près de +Marie, dont la pâleur était extrême. Pendant les scènes d'horreur +dont nous avions été les témoins, elle n'avait pas laissé échapper +une seule plainte; seulement son regard douloureux semblait me +dire: «Sont-ce donc là les pompes de notre hymen?» Depuis que nous +étions entrés dans l'enceinte sacrée, je voyais renaître sur son +front le calme et la sérénité: mais sa confiance en Dieu était +plutôt de la résignation que de l'espérance. + +Pour moi, je m'abandonnais sans réserve à mes impressions de joie. +Après bien des orages, je touchais au port... mes malheurs passés +servaient d'ombre à mon bonheur... et je bénissais presque les +persécutions de la fortune, sans lesquelles je n'eusse point été +aussi heureux... Si le sort eût protégé mes premières ambitions de +gloire et de puissance, je n'aurais point quitté l'Europe, et je +ne serais point aujourd'hui l'époux de Marie! Que me feront +désormais les injustices du monde; nous serons deux pour les +supporter; et les larmes d'une femme sont si douces, qu'elles +mêlent un charme secret aux douleurs les plus amères. + +Ainsi s'offraient à mon esprit mille pensées riantes d'avenir, +tandis que, prosternés devant l'autel, Marie et moi nous recevions +les bénédictions de l'Église. Au moment où le ministre saint, +après avoir tiré de son coeur des conseils touchants, prenait nos +mains pour les unir, un grand tumulte éclate tout à coup à la +porte du temple. «Les insurgés!» crie une voix sinistre. Ce cri +vole de bouche en bouche; puis un silence morne se fait sous la +voûte sacrée... Alors on entend au dehors le bruit d'une multitude +en désordre, semblable aux grondements d'un orage qui s'approche. +Poussé par un vent impétueux, le nuage qui porte le tonnerre +s'avance rapidement, et déjà la foudre est sur nos têtes. «Mort +aux gens de couleur! à l'église! à l'église!» Ces clameurs +redoutables retentissent de toutes parts; la terreur saisit les +fidèles assemblés; le prêtre pâlit ses genoux fléchissent, +l'anneau qui devait nous unir tombe de ses mains! Marie, glacée +d'effroi, perd ses sens, chancelle, et je prête à la jeune fille +défaillante l'appui du bras qui, un instant plus tard, eût soutenu +mon épouse bien-aimée. + +Quelques nègres intrépides s'étaient élancés vers les issues de +l'église pour les défendre contre l'invasion; mais bientôt mille +projectiles tombent avec fracas sur l'édifice sacré... on entend +les portes gémir sur leurs gonds... les assaillants s'encouragent +mutuellement à la violence; chacun de leurs succès est salué par +des applaudissements tumultueux; les coups redoublent, les +murailles s'ébranlent, le sol a tremblé. Déjà le peuple, ce +prodigieux ouvrier de destruction, a fait irruption dans le +parvis; alors l'église présente une scène affreuse de désordre et +de confusion: les enfants jettent des cris perçants; les femmes +poussent des plaintes douloureuses. À l'idée d'un massacre +populaire, l'horreur pénètre dans toutes les âmes; car la populace +est la même dans tous pays, stupide, aveugle et cruelle. Des +hommes, ou plutôt des monstres, sans respect pour la sainteté du +lieu, sans pitié pour l'infirmité du sexe et de l'âge, se +précipitent sur la pieuse assemblée, et se livrent aux actes de la +plus brutale violence, sans épargner les femmes, les vieillards et +les enfants. + +Mon angoisse était extrême. Confondu par ce spectacle de +vandalisme et d'impiété, Nelson était partagé entre sa sollicitude +paternelle et son orgueil national. «Ô mon Dieu! s'écriait-il; ô +profanation! ô honte pour mon pays!» + +Le péril était imminent et terrible; je dis à Nelson: «De grâce, +laissez à mon amour le soin de protéger Marie» et en parlant +ainsi, je la saisis dans mes bras. Oh! avec quelle énergie je +m'emparai de ma bien-aimée! comme je me sentis fort en la portant +sur mon coeur! mais à peine étais-je chargé d'un si précieux +fardeau, que j'entends plusieurs voix crier: «John Mulon! John +Mulon! mort au catholique qui marie les femmes de couleur avec les +blancs!» Et en même temps je vis tous les regards se porter sur +nous; je compris que nous étions trahis, et que d'affreux dangers +nous menaçaient. Comment sauver Marie? comment traverser les rangs +de nos ennemis, au milieu de tant de passions déchaînées? + +Une lueur d'espérance vint briller à mes regards. «La milice! la +milice!» crièrent quelques insurgés. -- «Que nous importe! +répondirent les autres; la milice n'oserait pas tirer sur le +peuple américain!» + +Un corps de miliciens arrivait en effet avec la mission de +rétablir la paix publique; mais il était entièrement composé +d'hommes blancs qui se souciaient peu des gens de couleur. Au lieu +d'arrêter la fureur populaire, ils se mirent à contempler ses +excès. Leur présence impassible ne fit qu'accroître la fureur des +assaillants qui parcouraient l'intérieur du temple, brisant, +saccageant tout, les meubles, les ornements du culte, la chaire +sacrée, l'autel même. Toutes les issues étaient gardées, pour que +nul ne pût se soustraire à leurs violences. Dans cette extrémité, +recommandant au ciel la sainte cause de l'innocence et du malheur, +je me précipite au milieu d'une multitude effrénée, à travers +mille cris de douleur et de vengeance, élevant dans mes bras +Marie, pâle et échevelée, et n'ayant pour me protéger d'autre +secours que l'énergie de ma volonté, la force de mon amour, et ma +foi dans la justice de Dieu. Ah! je fus intrépide et puissant! je +ne sais si ce fut un effet de mon audace ou d'une céleste +protection: mais un passage s'ouvrit devant moi. Marie était si +belle dans son effroi, que j'attribuai d'abord à la fascination de +ses charmes l'impuissance de nos ennemis; cependant quel respect +la plus noble créature inspirerait-elle à l'impie qui outrage Dieu +dans son temple? Je n'avais plus à franchir que la dernière issue: +c'était le passage le plus dangereux. Agité de mille terreurs, +placé entre l'obstacle que je voyais devant moi et l'impossibilité +de demeurer immobile, ne trouvant que périls autour de moi, je +m'élance... En ce moment, je vois se lever les bras des +meurtriers... Marie va tomber sous leurs coups... Alors il me +semble que la voûte du ciel s'affaisse sur moi, en même temps que +la terre entr'ouvre son sein pour m'engloutir. Cependant mon élan +suit son cours; je ne puis plus le retenir, et, dans cet +entraînement de mon corps, j'ai la conscience qu'en voulant sauver +une tête chérie, je la livre à ses bourreaux!! + +O mon Dieu! qu'en ce jour ta puissance et ta miséricorde furent +grandes! À l'instant même où je précipitais dans l'abîme le trésor +confié à mon amour, un jeune combattant se présente, se jette +entre nous et nos ennemis, dont il brave les fureurs, nous fait un +rempart de son corps, s'avance dans le terrible défilé, attaque +les gardiens du passage, désarme, renverse, brise tout ce qui lui +résiste... Précédé de sa puissance tutélaire, je marche sans +obstacle, je soustrais Marie aux outrages, je la protège contre +toutes les violences, et ressens la plus douce joie qu'il soit +donné à l'homme d'éprouver en dérobant à un affreux péril et en +voyant renaître dans mes bras le charmant objet de mon amour. + +Peu d'instants après nous fûmes rejoints par Nelson, James +Williams et John Mulon, qui, malgré les luttes où ils avaient été +contraints de s'engager, ne nous avaient pas perdus de vue. + +«Ludovic! ô ciel! où sommes-nous?» s'écria Marie en rouvrant ses +beaux yeux que la terreur avait fermés, et qui semblaient se +réveiller d'un long sommeil; «Où donc est le temple, le ministre +saint, mon père, la foule?» Et son regard parut s'égarer autour +d'elle. + +«Mon bien aimé, reprit-elle, je ne sais rien, sinon que je te dois +la vie.» + +Puis, voyant Nelson: «Mon père! ah! je tremblais pour vos jours... +dites... que s'est-il donc passé depuis que l'anneau de notre +hymen est tombé des mains du prêtre de Dieu... J'ai eu une +terrible vision!... des images de sang!... des cris de mort!... +Georges! Georges! où est-il?» + +-- «Il est là,» répliqua Nelson. + +-- «Ô mon Dieu! il a perdu la vie,» s'écria Marie. + +-- «Non, ma fille, il a sauvé la tienne.» + +Nelson nous apprit en effet que Georges était ce jeune homme +intrépide qui, à l'instant du plus grand péril, s'était montré +soudain, et nous avait délivrés par des prodiges de valeur et +d'audace. + +«Mes amis, dit Nelson, le ciel nous éprouve par de cruelles +infortunes; cependant la Providence, qui, en permettant un grand +mal, nous a soustraits miraculeusement aux maux plus grands dont +nous étions menacés, n'est-elle pas encore généreuse envers nous?» + +-- «D'où vient que Georges était ici? demanda Marie; et pourquoi +n'est-il pas avec nous? + +-- «Georges, répondit Nelson, nous est apparu comme ces génies +bienfaisants qui ne descendent sur la terre que pour sécher les +pleurs des hommes, et qui, après avoir consolé, retournent dans +leur céleste patrie. Je l'ai vu ardent, impétueux, s'élancer à la +défense de sa soeur et terrasser ses ennemis. Bientôt il s'est +approché de moi: -- Suivez Marie, m'a-t-il dit; veillez sur +elle... hâtez-vous, ô mon père, de fuir cette ville impie. Et +comme je prenais son bras pour l'attirer à nous: -- Je ne suis pas +libre, m'a-t-il répondu avec énergie; mon devoir m'appelle +ailleurs... J'aime ma soeur plus que la vie, mais non autant que +l'honneur. Je m'éloigne de vous, je fuis ma chère soeur, pour ne +pas être faible. Que Marie s'unisse à Ludovic, il est digne +d'elle... elle l'est de lui... Adieu, James Williams; a-t-il dit +en s'éloignant; allez chez votre frère Lewis; il vous faut à tous +un autre asile, car votre maison n'existe plus.» + +Nous trouvâmes en effet un monceau de ruines à la place de +l'habitation de notre hôte. Les portes en avaient été brisées, les +murs démolis, les meubles saccagés; les débris de la destruction +avaient été rassemblés en tas sur la place publique; on y avait +mis le feu en signe de joie, et nous aperçûmes à notre retour, les +dernières lueurs de la flamme qui les avaient consumés. Plusieurs +maisons de gens de couleur et de blancs amis des nègres avaient +éprouvé le même sort, et quatre églises appartenant à la +population noire étaient tombées, comme celle de John Mulon, sous +la violence et la profanation. + +Vers le soir, l'insurrection était amortie; la société +philanthropique, établie à New York pour l'affranchissement des +nègres, publia une déclaration dans laquelle elle s'efforça de +calmer les passions des Américains contre les gens de couleur. +«Jamais, dit-elle, nous n'avons conçu le projet insensé de mêler +les deux races; nous ne saurions méconnaître à ce point la dignité +des blancs; nous respectons les lois qui établissent l'esclavage +dans les États du Sud.» + +Ô honte! quel est donc ce peuple libre devant lequel il n'est pas +permis de haïr l'esclavage? Les nègres de New York ne demandent +pas la liberté pour eux, tous sont libres; ils invoquent la pitié +américaine pour leurs frères esclaves... et leur prière, celle de +leurs amis, sont des crimes pour lesquels on demande grâce!... + +Cependant il restait encore dans la ville un peu de cette +agitation superficielle qui a coutume de succéder aux crises de la +guerre civile. On voyait le père chercher les enfants; la soeur, +le frère; l'épouse, le mari. On s'abordait en se questionnant et +en se faisant mutuellement des récits exagérés: à l'aspect des +édifices ruinés et des cendres encore fumantes, on s'arrêtait pour +contempler l'oeuvre populaire, comme on regarde, après l'ouragan, +les chênes déracinés et les moissons flétries. Les héros du jour +et les braves se reposaient et rentraient chez eux; les poltrons +et les intrigants entraient en scène. + +Tout le monde, après l'événement, condamnait les insurgés, et +leurs excès. La plupart, en déplorant la misère des noirs, en +éprouvaient une secrète joie. Je vis pourtant quelques bons +citoyens, amis sincères de leur pays, verser des larmes au +souvenir de cette fatale journée; ils voyaient dans cet acte de +tyrannie, exercé par le plus grand nombre sur une minorité faible, +l'abus le plus odieux de la force, et se demandaient si une +population, dont les passions haineuses étaient plus fortes que +les lois, pouvait longtemps demeurer libre. + +À l'heure même où la sédition était apaisée, ou nous apprit qu'il +s'en préparait pour le lendemain une nouvelle, dont les symptômes +étaient terribles. + +Un seul moyen pouvait arrêter l'insurrection dès son principe: il +eût fallu ordonner à la milice de faire feu sur le peuple; mais +cet ordre ne pouvait émaner que du maire de la cité. Les plus +sages lui conseillaient cette mesure; mais, magistrat né du +peuple, il n'osait frapper son père. Vainement on lui disait que +les insurgés étaient de la populace, et non le peuple. Dans les +discordes civiles, il vient un moment où il est bien malaisé de +distinguer l'un de l'autre. Le maire écouta l'avis des plus +modérés, qui voulaient qu'on montrât seulement les baïonnettes à +la multitude. Cet appareil de miliciens sous les armes ne pouvait +être, à la vérité, qu'une démonstration vaine, s'il ne leur était +permis de briser par la force toutes les résistances; mais il y a +des cas où la raison ne fait point entendre, parce qu'elle est +combattue par de secrets sentiments, dont on ne saurait convenir, +et qu'on s'avoue à peine à soi-même. «Après tout, disait aux +Américains la voix de cet instinct secret, le malheur serait-il si +grand, quand les gens de couleur et leurs amis périraient dans un +mouvement populaire?» + +Jugez enfin de la stupeur dans laquelle chacun de nous tomba, en +apprenant que l'annonce de mon union avec Marie avait été, sinon +la cause, du moins le prétexte de l'insurrection. À cette +nouvelle, tous les ressentiments qu'avaient fait naître quelques +mariages précédents entre des blancs et des femmes de couleur +s'étaient réveillés. La partie éclairée de la population, sans +éprouver des passions aussi violentes, sympathisait avec elles; +elle n'eût point suscité la révolte, mais elle laissait faire les +rebelles, et, je ne sais si elle eût jamais arrêté leurs excès, +n'était la crainte qu'elle sentit pour elle-même d'une multitude +effrénée, qu'elle vit enivrée de désordre et avide de destruction. + + + +Chapitre XIV +Le départ de l'Amérique civilisée + +Nelson me dit: «Il vous manquait cette dernière épreuve... + +-- «De grâce, m'écriai-je, ne faites pas à mon coeur l'injure de +l'interroger... Mais dites, quand serai-je uni à celle qui m'est +plus chère mille fois qu'elle ne le fut jamais?... + +-- «Hélas! mon ami, répliqua Nelson après un long silence, tout +est obstacle, embarras et malheur autour de nous... Je ne vois de +certain que la nécessité où nous sommes de quitter New York sans +le moindre retard.» + +Nous pensions tous comme lui. Mais où aller?... Nelson voulait +nous conduire dans l'Ohio, où la population américaine, composée +d'éléments tout nouveaux, ne tient aucun compte des antécédents de +la vie et des traditions de famille. Il se sentait d'ailleurs +attiré vers ce pays par la fécondité de son sol et le génie +industriel de ses habitants. Mais comme nous allions nous arrêter +à ce projet, notre nouvel hôte, Lewis Williams, chez lequel son +frère nous avait conduits, nous apprit que la législature de +l'Ohio venait de rendre un décret pour interdire l'entrée de +l'État à tous les gens de couleur. + +Ce nouvel acte de tyrannie, tant de malheurs accumulés sur nos +têtes, réveillèrent dans mon âme les haines qu'une ivresse +passagère y avait endormies. + +Je dis à Marie: «Ma bien-aimée, fuyons une société qui nous +persécute; le bonheur est trop difficile parmi les méchants; mais +tous les hommes sont méchants pour nous; crois-moi, renonçons à ce +monde cruel... voudrais-tu me suivre au désert? L'Ouest des États- +Unis contient d'immenses contrées, où les Européens n'ont jamais +pénétré; c'est là qu'est notre asile...» + +Quel est l'homme qui, sous le charme d'une douce atmosphère, +traversant une belle solitude, au milieu d'une forêt sombre et +sauvage, où l'eau vive court sous la feuillée tremblante; où le +soleil se joue sur les cimes que déplace le vent; où tout est +recueillement et mystère; où la nature s'empare de l'âme par le +calme, et des sens par une voluptueuse fraîcheur; quel est celui, +dis-je, qui, sous l'empire de ces impressions, n'a pas rêvé le +bonheur dans un établissement éloigné du monde, et n'a, sur les +ailes de son imagination, transporté tout à coup dans ce lieu +solitaire une personne chérie, avec laquelle il oubliera le reste +des hommes, au sein de toutes les délices de l'amour, et de tous +les enchantements de la nature? + +Ceux auxquels de riantes illusions n'ont pas inspiré ce beau rêve +l'ont peut-être fait dans ces moments de triste réalité où +l'ennui, le dégoût et la misère donnent au malheureux l'espoir de +trouver le bonheur partout où le monde n'est pas. + +L'idée du désert me vint de la mélancolie; cependant elle offrit à +mon âme l'image d'une douce félicité. + +Je dis à Marie cette impression avec une abondance de sentiments +et un excès de tendresse que j'essaierais vainement de vous +dépeindre: le coeur trouve, dans ses efforts d'espérance, des +expressions qui ne sont point de l'homme; mais le feu de ce divin +langage s'éteint en lui, lorsque, de l'Eden céleste vers lequel +elle s'était élancée, l'âme est retombée dans la vallée de +larmes... + +Pendant que je parlais, Marie semblait m'écouter avec ravissement; +nos coeurs étaient toujours de concert, et son imagination avait +compris la mienne. Quand je lui dis ces mots «Voudrais-tu me +suivre au désert?» -- «Oh! mon ami, s'écria-t-elle, comme la vie +s'écoulerait pour moi douce et tranquille, partout où je ne +verrais que toi!!» -- Et, comme si un remords fût entré dans son +âme, elle reprit bientôt: «La solitude me convient, à moi, pauvre +fille maudite des hommes et de Dieu; mais vous, Ludovic, n'est-ce +pas trop sacrifier que de quitter ce monde?» + +Alors j'essayai de convaincre Marie du peu que je perdais en +m'éloignant des hommes. Passer mes jours avec elle seule, loin des +sociétés que je haïssais, me semblait un bonheur au-delà duquel je +ne concevais rien qui fût désirable. Pour apaiser ses scrupules, +je ne lui fis aucune peinture exagérée de mon amour: je lui +montrai mon coeur à découvert. «Tu crois, lui dis-je, ô ma bien- +aimée! que je t'offre un sacrifice... détrompe toi. Cette retraite +vers la forêt solitaire où nous jouirons d'une si douce félicité, +n'est pas seulement selon mon coeur; ma raison elle-même +l'approuve. Je suis dégoûté des hommes d'Europe et de leur +civilisation. Dans les contrées sauvages où nous irons, nous +trouverons d'autres hommes qui ne sont ni polis ni savants, mais +aussi ne connaissent rien aux arts de l'oppression et de la +tyrannie. Nous appelons ces Indiens des sauvages parce qu'ils +n'ont point nos talents; mais quel nom nous donnent-ils, eux qui +ne possèdent point nos vices? C'est au sein de leurs forêts que +nous admirerons l'homme dans sa dignité primitive. + +«La vie civilisée est une vie de force collective et de faiblesse +individuelle: l'homme isolé marche seul dans sa force et dans sa +liberté. + +«Dans nos pays de vieille civilisation, l'impotent dont le corps +languit, le lâche qui n'a point d'âme, l'imbécile qui n'en a pas +plus qu'un reflet, sont les forts de la société, pourvu qu'ils +soient nés riches: ils brillent, ils commandent, ils gouvernent. +Il n'est pas de poltron qui n'achète du coeur avec de l'or: les +honneurs, les distinctions, la gloire même, se vendent comme une +denrée. + +«J'ai vu des idiots que servaient cent hommes intelligents appelés +valets. S'ils fussent nés rois, ils eussent été servis par des +peuples. + +«Chez l'Indien, au contraire, l'intelligence est au chef, +l'énergie à l'homme fort, la faiblesse à l'infirme; et l'on +n'achète pas plus l'énergie musculaire que la puissance morale. + +«Ainsi la raison elle-même nous chasse du pays que nous haïssons, +et nous pousse vers la nouvelle patrie qu'a choisie notre coeur... + +-- «Oh! oui, s'écria Marie cédant à la conviction dont elle me +voyait pénétré... mais mon père!!...» + +Je répliquai: «Nelson nous aime tendrement: partout où nous irons, +ses bénédictions et ses voeux suivront nos traces... d'ailleurs, +infortuné lui-même, ne sera-t-il pas jaloux de partager notre +retraite?» + +Nelson entendit sans le plus léger signe d'émotion la +communication de mes projets; il réfléchit profondément, et puis +il me dit: «La résolution que vous proposez est extrême, mais +notre position l'est aussi; je ne me séparerai point de vous, mes +enfants. Pendant qu'au désert vous serez occupés de votre bonheur, +j'aurai, moi, d'autres soins à remplir. J'ai toujours compati à la +misère des Indiens, dont l'ignorance fait la faiblesse; un grand +nombre parmi nous sont durs et persécuteurs envers ces infortunés. +Le Ciel, qui ne me permet pas de jouir ici du bien-être et de la +sécurité, m'avertit sans doute que ma place est marquée ailleurs, +et je ferai encore une oeuvre utile à mon pays en travaillant à +réparer ses injustices...» + +Il réfléchit de nouveau, et poursuivit ainsi: «Nous allons marcher +vers l'Ouest et traverser de vastes contrées. Le désert est loin +aujourd'hui; la civilisation américaine grandit si vite et s'étend +si rapidement... Si nous ne cherchions qu'un sol fertile et une +admirable nature, nous choisirions notre asile dans la vallée du +Mississipi, sur sa rive droite, qui compte encore peu d'habitants; +mais les eaux du grand fleuve qui, en se débordant, fécondent les +terres environnantes, sont aussi, par leur contact avec les +matières végétales, la source d'exhalaisons funestes à la vie de +l'homme. Nous ferons mieux de porter nos pas du côté des grands +lacs, où l'on respire un air toujours pur. Le Michigan est renommé +pour la salubrité de son climat; il ne contient qu'une seule ville +(Détroit), d'immenses forêts, et la nation des Indiens Ottawas.» + +Le lendemain, le premier jour du mois de mai de l'année 1827, +Nelson, Marie et moi remontions l'Hudson pour nous rendre à +Albany, et de là à Buffaloe, petite ville située sur le bord du +lac Érié. Nelson eût voulu n'emmener aucun serviteur: je désirais +moi même de faire comme lui; mais le fidèle Owasco nous demanda si +instamment de nous suivre, et témoigna tant de chagrin à l'idée +d'être séparé de sa bonne maîtresse, que nous cédâmes à sa prière. + +Ainsi nous partîmes, chassés par la persécution et réduits à +chercher un asile parmi les sauvages. Oh! je n'accusai point alors +la rigueur de mon destin. Ce départ avec l'objet aimé, les scènes +ravissantes que nous offrit le fleuve du Nord sur ses deux rives, +et qu'on admire si bien quand on est deux; ce voyage aventureux +vers des pays inconnus; l'opiniâtreté même du malheur attaché à +nos pas; tout réveillait en moi l'enthousiasme et l'énergie. + +À peine avions-nous fait dix milles sur l'Hudson que, portant mes +regards vers New York, cette vaste cité, naguère objet de mes +illusions, et maintenant quittée sans regrets, j'aperçus dans le +lointain, sur plusieurs points différents, des flammes s'élever +dans les airs. «Ce sont, dit un Américain, les églises des noirs +et leurs écoles publiques qu'on brûle.» Cette destruction avait +été annoncée la veille. Ainsi nous voyions encore la haine de nos +ennemis, quand nous étions à l'abri de leurs coups. Tel fut +l'adieu que nous fit l'Amérique civilisée. + +Bientôt nous ne vîmes plus que de vastes nappes d'eau, des +montagnes et des forêts, et cependant nous n'étions pas encore +dans l'Amérique sauvage. Ces contrées intermédiaires qui séparent +la civilisation du désert devaient nous donner de tristes +impressions. Je ne saurais vous dire quel serrement de coeur +j'éprouvai lorsqu'au sortir d'Albany, côtoyant les bords de la +Mohawks, je rencontrai quelques indiens vêtus en mendiants. Il y a +moins d'un siècle, les sauvages habitants de ces contrées étaient +une nation formidable; leurs tribus guerrières, leur puissance, +leur gloire, remplissaient les forêts du Nouveau-Monde. Que reste- +t-il de leur grandeur?... Leur nom même a disparu de cette terre. +Le peuple qui les remplace ne s'enquiert même pas si d'autres +étaient là avant lui, et l'étranger qui passe en ces lieux les +interroge sans qu'aucun souvenir lui réponde. Peu soucieux +d'avenir, l'Américain ne sait rien du passé. Sans doute les États- +Unis deviendront un grand peuple; mais ensuite, qui prendra leur +place sur la terre? et leur nom tombera-t-il de même dans l'oubli +de leurs successeurs? + +Cependant ces régions qu'envahit la civilisation européenne +conserveront longtemps encore leur aspect sauvage. On y rencontre +çà et là des villages et des villes; mais c'est toujours une +forêt. La coignée y retentit incessamment; l'incendie ne s'y +repose point; mais à peine y apparaît-il quelques clairières [55], +faible conquête de l'homme sur une végétation puissante qui, en +tombant sous le fer et la flamme, ne s'avoue point vaincue, et se +relève avec énergie à la face de ses destructeurs. + +C'est encore une étrange chose, au milieu de cet empire à peine +ébranlé de la nature sauvage, de s'entendre étourdir du nom +magnifique des villes qui rappellent la plus antique comme la plus +brillante civilisation. Ici, Thèbes; là, Rome; plus loin, Athènes. +Pourquoi ce vol fait à tous les peuples du monde de leurs gloires +et de leurs souvenirs? Est ce un parallèle ou un contraste? La +ville aux cent portes est une bourgade; la cité reine du monde, un +défrichement; le berceau de Sophocle et de Périclès, un comptoir. + +Cependant d'autres émotions agitaient mon coeur. Chaque fois que +j'apercevais une forêt bien sombre, un joli vallon, un lac et ses +charmants rivages, j'éprouvais la tentation de m'y arrêter. «Ici, +me disais-je, avec Marie, je vivrais heureux: pourquoi donc aller +plus loin?» + +Un jour, passant auprès du lac Onéida, non loin de Syracuse et de +Cicero, je vis une petite île dont l'aspect fit tressaillir mon +coeur. Elle occupe le milieu du lac: assez grande pour servir +d'asile à une famille, elle n'en pourrait recevoir deux: on y +trouverait ainsi un isolement assuré. Il me sembla que la nature +ne m'avait jamais offert un spectacle plus ravissant. L'île +enchantait mes regards par la fraîcheur de sa végétation, par la +richesse et la variété de ses feuillages; et les eaux qui +l'entouraient reflétaient dans leur cristal argenté, sur un fond +de ciel bleu, ses contours pleins de grâce, ses touffes d'arbres +fleuris et ses massifs de verdure. «C'est, me dit-on, l'île du +Français.» [56] N'était-ce point la retraite que je cherchais? Non: +les bords du lac sont envahis par les Européens. Là, plus +d'Indiens hospitaliers, mais des Américains aubergistes. Ces +hôteliers ont pour domestiques des nègres; et ces nègres, qui sont +voués au mépris public parce que la domesticité est leur partage +exclusif, se trouvent là comme pour attester, jusque sur les +limites du désert, l'existence du préjugé dont ils sont les +victimes, et l'éternelle barrière qui sépare les deux races. + +Dois-je me justifier d'avoir pris plaisir à parcourir une île +déserte, d'en avoir exploré les moindres parties, et de rendre +compte ici de mon excursion? -- Malgré sa beauté naturelle, cette +île ne m'offrait par elle-même qu'un faible intérêt; mais un homme +y a vécu, et cet homme était Français, malheureux et proscrit! + +Le voisinage des hommes nous repoussait; il fallait aller plus +loin. + +En arrivant à Buffaloe, nous apprîmes un événement qui remplit de +joie l'âme de Nelson. On nous dit que, sur le port, il y avait, +prêts à s'embarquer pour le Michigan, six cents Indiens +nouvellement arrivés de la Géorgie. Ils étaient de la tribu des +Cherokees; un agent du gouvernement central les accompagnait, +chargé de les conduire à leur nouvelle destination. Nelson ne +tarda pas à reconnaître en eux les infortunés pour lesquels il +avait, peu de temps auparavant, donné sa liberté, et que la +cupidité américaine condamnait à l'exil, à l'époque même où de +cruels préjugés le contraignaient, lui et sa famille, de quitter +Baltimore. Les principaux parmi les Indiens avaient vu Nelson en +Géorgie, et tous se rappelèrent son généreux dévouement. Il y eut +entre eux et lui une reconnaissance touchante, et ce fut une +occasion de joie pour toute la tribu. Nelson vit dans cette +rencontre une sorte d'arrangement providentiel, et il nous dit: +«Le ciel a entendu mes voeux; il envoie au-devant de moi les +infortunés vers lesquels j'allais... Ne dois-je pas à un +témoignage éclatant de sa toute-puissance le bonheur de retrouver +les malheureux dont une odieuse persécution m'avait séparé? +L'infortune nous réunit... maintenant nous ne nous séparerons +plus... la communauté des misères fait naître un lien plus solide +que celle des prospérités...» + +Cependant notre intérêt pour les pauvres exilés s'accrut, lorsque +nous entendîmes les réflexions que leur départ inspirait aux +Américains. + +«Enfin, disait l'un, ces misérables se retirent! on ne les a que +trop longtemps supportés parmi nous. Quel produit tiraient-ils des +fertiles contrées qu'ils abandonnent? Le plus habile d'entre eux +n'a jamais travaillé dans une manufacture; et tous aiment mieux +une forêt qu'un champ de blé!! + +-- «Fort heureusement, reprit un autre, le bon sens américain +triomphe des déclamations des philanthropes, des quakers et des +presbytériens.» + +Un troisième ajouta: + +-- «Ces sauvages ne sont-ils pas trop heureux? ils vont trouver +dans le Michigan une riche contrée, de grandes prairies, +d'immenses forêts; et tout cela leur est concédé à perpétuité!» + +Pendant que nous entendions ces discours attristants, nous étions +témoins d'un spectacle plus affligeant encore: c'étaient les +apprêts du départ. Le bord du lac Érié était couvert d'Indiens à +moitié nus, de petits chevaux à longues crinières, de chiens +chasseurs et demi-sauvages, de longues carabines, de vieilles +hardes; tout cela gisait pêle-mêle sur la plage. + +Il y a quelque chose de profondément triste dans l'adieu d'un +homme à sa patrie, mais un peuple entier qui part pour l'exil +présente une scène tout à la fois douloureuse et solennelle. + +La physionomie de ces malheureux était impassible; cependant on y +pouvait deviner le sentiment d'une grande infortune. + +Comme on donnait le signal du départ, nous remarquâmes un groupe +d'Indiens qui s'avançaient vers le port; ils étaient encore plus +graves, plus recueillis que les autres, et marchaient d'un pas +plus lent. L'un d'eux paraissait s'incliner comme s'il eût plié +sous un fardeau. À son approche, tous se rangeaient pour faciliter +son passage. Enfin nous distinguâmes au milieu de la foule un +vieillard décrépit, courbé sous la charge des années; son front +chauve, ses bras desséchés, son corps vacillant, le rendaient plus +semblable à un spectre qu'à un être vivant. D'un côté, deux +vieillards le soutenaient, dont les épaules affaissées et +tremblantes semblaient moins destinées à prêter un appui qu'à le +recevoir; de l'autre, il se penchait sur deux femmes: la première, +à cheveux blancs; la seconde, plus jeune, portait un enfant +suspendu à son sein. C'était le patriarche de la tribu; il avait +vécu cent vingt années. Étrange et cruel destin! cet homme, si +voisin du sépulcre, ne laisserait pas ses ossements parmi les +ossements de ses pères, et, proscrit séculaire, il allait, dans +l'âge de la mort, à la poursuite d'une patrie et d'un tombeau. +Cinq générations l'entouraient et s'en allaient avec lui. +L'infortune de tous n'égalait point la sienne. Qu'importe l'exil à +l'enfant qui naît? Pour qui a de l'avenir, c'est une patrie qu'un +monde nouveau. + +Il n'existait alors, entre Buffaloe et le Michigan, aucune +communication régulière. C'était donc une rencontre doublement +heureuse pour nous que celle des Indiens dont Nelson était l'ami, +et l'occasion d'un bateau à vapeur prêt à partir pour le lieu même +que nous avions indiqué d'avance comme terme de notre course. + +Nous prîmes place sur le bâtiment parmi les Cherokees. Pendant la +traversée de Buffaloe à Détroit, Nelson m'entretint longuement du +sort de ces peuplades, jadis si puissantes, aujourd'hui si +abaissées; il en parlait sans l'enthousiasme des hommes d'Europe +et sans préjugés américains. Parmi les paroles qu'il me fit +entendre, je me suis toujours rappelé celles-ci: «On croit, me +disait-il, que nous exterminons par le fer les tribus sauvages de +l'Ouest: on se trompe, nous nous servons d'un moyen de destruction +aussi sûr et moins dangereux pour celui qui l'emploie. En échange +de riches fourrures de martres et de castors, nous leur donnons de +l'eau-de-vie de peu de valeur; l'Indien grossier abuse tellement +de cette boisson, qu'il en meurt. Ce commerce enrichit l'Américain +et tue son ennemi. Des voix courageuses se sont élevées parmi nous +pour flétrir cet infâme trafic, mais en vain: l'intérêt sordide +fascine les yeux du plus grand nombre. + +«Il en est qui, pour se justifier d'un attentat, accusent la +victime. Les Américains reprochent aux Indiens d'être vils et +dégradés. Peut-être le sont-ils; mais l'étaient-ils avant de nous +connaître? Quand nos pères abordèrent au milieu d'eux, ces +sauvages leur firent voir un caractère qui n'était pas sans +grandeur, une dignité naturelle et vraie, autant d'énergie morale +que de force musculaire. Ces vertus leur manquent aujourd'hui: qui +les en a dépouillés? Alors, ils ignoraient l'ivrognerie, la +débauche, la misère qui mendie, les passions cupides qu'engendre +le droit de propriété; tous ces vices ont pris possession de leur +race: d'où leur sont-ils venus? + +«Je sais, ajoutait Nelson, combien il est difficile de polir leurs +moeurs, de changer leurs coutumes barbares, de les plier au double +joug de la vie sédentaire et de la vie agricole, premiers éléments +de toute civilisation. L'obstacle vient de leur fol amour pour la +liberté sauvage. + +«Mais cet obstacle, qu'avons-nous fait pour le vaincre? +travaillons-nous à les policer ou à les avilir? et si leur +dégradation est notre ouvrage, trouverons-nous dans cet +abaissement l'excuse de nos violences? + +«Les Indiens étaient puissants sur cette terre, quand une poignée +de proscrits vint demander un asile à leurs forêts; ils furent +hospitaliers et bons. Maintenant on leur dit: «Retirez-vous; vous +ne valez pas le sol qui vous porte et que vous ne savez point +féconder; allez vivre ou mourir plus loin. Ce langage n'est point +selon l'esprit de Dieu. Si les Indiens refusent d'apprendre les +arts utiles qui font le bien-être de cette vie, enseignons-leur la +religion, source de bonheur dans l'autre; nous ne serons plus +troublés par nos consciences, si nous en faisons des chrétiens.» + +Ainsi disait Nelson, et j'écoutais ses paroles avec recueillement, +parce que sa voix était celle d'un homme juste. + +«Vous qui sympathisez avec leur malheur, hâtez-vous, me disait-il +encore, de les voir et de les plaindre; car ils auront bientôt +disparu de la terre. Les forêts du Michigan leur sont livrées à +perpétuité... Oui, ce sont les termes du traité: mais quelle +dérision! Les terres qu'ils occupaient jadis, et dont on vient de +les chasser, leur avaient été concédées aussi pour toujours. Leur +nouvel asile sera respecté tant qu'il n'excitera point l'envie de +leurs ennemis; mais le jour où la population américaine se +trouvera trop serrée dans l'Est, elle se rappellera que le Nord du +Michigan est une riche et belle contrée. Alors un nouveau traité +sera conclu entre les États-Unis et les Indiens, et il sera +démontré à ceux-ci que leur intérêt bien entendu est d'abandonner +leur nouvelle retraite et d'en aller chercher une autre encore +plus loin. Mais à force de s'avancer vers l'Ouest, ils +rencontreront l'Océan Pacifique: ce sera le terme de leur course; +là ils s'arrêteront comme on s'arrête au tombeau. Combien de jours +de marche leur faudra-t-il pour atteindre le but fatal? je ne +sais; mais on les a déjà comptés. Chaque vaisseau d'émigrants, +vomis par l'Europe engorgée de population, grossit la phalange +ennemie qui s'avance, hâte sa course, précipite la fuite des +vaincus et accélère l'heure de la catastrophe. Après avoir +stationné dans le Michigan, ces Indiens seront rejetés par-delà +les montagnes rocheuses: ce sera leur seconde étape; et lorsque, +grandissant toujours, le flot européen aura franchi cette dernière +digue, l'Indien, placé entre la société civilisée et l'Océan, aura +le choix entre deux destructions: l'une, de l'homme qui tue; +l'autre, de l'abîme qui engloutit.» + +Tandis que Nelson et moi parlions théoriquement des Indiens et de +leur misérable sort, Marie ne prenait à nos discours qu'un faible +intérêt; mais à l'aspect de leur infortune elle fut bien plus émue +que nous. Nous raisonnions; elle pleura. + +L'intérêt de ces entretiens détourna d'abord mon attention de la +nature toute nouvelle qui s'offrait à mes regards. + +Cependant, lorsqu'après avoir traversé le lac Érié nous entrâmes +dans la rivière de Détroit, ainsi nommée parce que les eaux qui la +forment, écoulées des lacs supérieurs, sont étroitement resserrées +entre ses deux rives, alors une scène imposante s'empara de mes +sens et laissa dans mon âme une vive impression. + +À mesure que nous remontions le fleuve, paraissait à l'entour de +nous un plus grand nombre d'indigènes qu'attirait le bruit de la +vapeur. Pour la première fois un bateau se montrait à leurs yeux +sans voiles ni rames. Rien ne pourrait peindre l'admiration et la +stupeur qu'éprouvait à cet aspect l'habitant du désert. + +C'était pour lui et pour nous-mêmes un magnifique spectacle que +cette maison flottante, marchant toute seule et s'avançant +impétueusement au-devant d'un courant rapide, sans le secours +d'aucune force apparente, entre deux bords émaillés de prairies et +si rapprochés l'un de l'autre qu'on semblait courir sur la +verdure; ce tonnerre sans cesse grondant de la vapeur qui portait +le bruit des cités dans les profondes solitudes; ce chef-d'oeuvre +de l'industrie humaine, cette merveille de la civilisation +moderne, placée en face des beautés primitives de la nature +sauvage. + +Cependant on nous montra sur la rive gauche du fleuve une longue +file de maisons en bois peint, de construction élégante et neuve +et entièrement semblable aux édifices de toutes les petites villes +d'Amérique. C'était la ville de Détroit: on ignore si elle tient +son nom du fleuve, ou si le fleuve lui doit le sien; elle fut +fondée jadis par les Français canadiens, au temps où la France +était puissante dans les Deux-Mondes. On trouve ainsi des noms de +France semés çà et là sur les rives du Saint Laurent, du +Mississipi et jusqu'au fond du désert; Pépin-le-Bref [57], Saint +Louis [58], Montmorency [59]; source féconde de souvenirs qui +n'auraient que de la douceur, si, en retraçant la gloire de la +conquête, ils ne rappelaient aussi le crime de son abandon [60]. + +Détroit est la dernière ville du Nord-Ouest; après elle commence +le désert. Elle forme ainsi l'anneau de jonction entre le monde +civilisé et la nature sauvage; c'est le point où finit la société +américaine et où commence le monde indien. + +Placé sur la limite de ces deux mondes, on les voit face à face; +ils se touchent et n'ont rien de semblable. + +J'avais toujours pensé qu'en m'éloignant des grandes cités pour me +rapprocher des forêts solitaires, je verrais la civilisation +décroître insensiblement, et, s'affaiblissant peu à peu, se lier +par un chaînon presque imperceptible à la vie sauvage qui serait +comme le point de départ d'un état social dont nos lumières et nos +moeurs seraient le progrès ou le terme. Mais entre New York et les +grands lacs, j'ai vainement cherché dans la société américaine ces +degrés intermédiaires. Partout les mêmes hommes, les mêmes +passions, les mêmes moeurs; partout les mêmes lumières et les +mêmes ombres [61]. Chose étrange! la nation américaine se recrute +chez tous les peuples de la terre, et nul ne présente dans son +ensemble une pareille uniformité de traits et de caractères [62]. + +Jusqu'à ce moment, Marie avait supporté la route sans se plaindre +d'aucune fatigue; mais comme nous arrivions à Détroit, son visage +portait l'empreinte d'une altération qu'il lui était impossible de +dissimuler; elle nous fit l'aveu qu'elle avait besoin de repos: +nous descendîmes à terre. + +Cependant le bateau à vapeur ne s'était approché du port que pour +renouveler sa provision de vivres et de bois, et déjà la cloche du +départ se faisait entendre. Nelson nous dit: «Mes enfants, +demeurez ici tout le temps qui sera nécessaire pour rendre à Marie +ses forces; gardez avec vous Ovasco, dont les services vous seront +utiles. Je vous précéderai de quelques jours à Saginaw. Le pays +qui porte ce nom est, dit-on, riant et fertile; mais il est encore +sauvage. J'y préparerai votre asile, et le jour de votre arrivée +sera celui de votre hymen; moi-même je vous unirai, nos lois m'en +donnent le pouvoir [63]. Là, du moins, mon cher Ludovic, vous +pourrez aimer la pauvre fille de couleur sans craindre les +révélations perfides, sans encourir les mépris et les haines.» + +Ainsi parla Nelson; ces paroles étaient touchantes, et chacun de +nous fut attendri; Nelson me dit encore en se séparant de nous: +«Je confie à votre honneur Marie, ma fille bien-aimée; elle +n'osait prétendre à votre amour, elle a droit à votre respect. +Votre union fut bénie par un ministre de votre culte; mais la +religion catholique n'est point celle de Marie; vous savez +d'ailleurs quelle catastrophe affreuse est venu, jusque dans le +temple saint, troubler l'acte solennel près de se consommer. +Adieu, mon fils, soyez pour Marie un père jusqu'au jour où je vous +nommerai son époux.» Nelson put juger par mon émotion profonde que +le souvenir de ses conseils ne sortirait point de mon coeur. + +Un instant après, nous vîmes s'éloigner le bâtiment qui portait +Nelson et les Indiens... et nous demeurâmes seuls, Marie et moi, +au milieu des grands lacs de l'Amérique, entre un monde quitté +sans regrets et un désert plein d'espérance. + + + +Chapitre XV +La forêt vierge et le désert + +Chose étrange! le départ de Nelson m'avait affligé vivement. Ses +paroles sages, son adieu touchant, reposaient dans mon coeur. +Cependant, l'avouerai-je, après son départ, demeuré seul avec +Marie, je me trouvai plus heureux. J'atteste le ciel que mon âme +était pure de toute coupable espérance. Mais, à partir de ce +moment, Marie n'avait plus d'autre protecteur que moi, je serais +auprès d'elle le seul être qu'elle aimât; mon coeur se réjouissait +aussi de n'être plus distrait par aucune amitié. Tel est l'amour, +le plus généreux et le plus égoïste de tous les sentiments. + +L'état de Marie n'avait rien d'alarmant; aidé d'Ovasco, je +l'entourai de mille soins qui n'étaient point nécessaires. C'était +seulement du calme et du repos qu'il lui fallait. Une navigation +de deux jours sur le lac Érié, dont les eaux se soulèvent comme +les vagues de la mer, le bruit continu de la vapeur, qui tantôt +gronde sourdement, tantôt s'échappe en cris perçants; ce mouvement +et ce tumulte perpétuel de la vie de vaisseau avaient accablé +Marie et porté à ses nerfs un ébranlement général. Quelques nuits +de sommeil paisible lui rendirent toutes les forces perdues. Alors +nous songeâmes à partir; mais il se présenta un obstacle que nous +étions bien loin de prévoir. + +Nous avions pensé qu'en prenant à Détroit une petite barque, il +nous serait facile de gagner par eau Saginaw. Lors de notre +arrivée, nous avions vu dans le port une foule de schooners, de +sloops et de canots, qui, nous disait-on, étaient toujours prêts à +remonter le fleuve pour aller à la baie Verte, à Saginaw, au saut +Sainte-Marie. Mais lorsque notre départ étant résolu, je songeai à +faire un choix parmi les embarcations, mon étonnement fut extrême +de n'en pas voir une seule dans le port. Leur absence tenait à un +événement qui me fut raconté de la manière suivante: + +«Tous les ans, à la même époque, les Indiens arrivent des contrées +les plus lointaines, sur la frontière du Canada, pour y recevoir +des armes, des munitions, des vêtements que leur donnent les +Anglais. Cette distribution gratuite, imaginée par une politique +perfide [64], se fait à une petite distance de Détroit [65]; les +tribus sauvages qui vivent aux environs du lac Supérieur, de la +baie Verte et de Saginaw, étaient accourues cette année, selon +leur coutume; elles venaient de repartir, et un grand nombre, qui +avaient descendu le fleuve dans leurs canots d'écorce, avaient +pris, pour en remonter le rapide courant, toutes les barques à +voile qu'ils avaient pu trouver.» + +Cette circonstance nous jeta dans un grand embarras. Attendre le +retour des bateliers, qui ne pouvaient être revenus qu'après +plusieurs jours d'absence, dépassait notre courage; dans notre +impatience d'arriver au but tant désiré, tout retard nous était +odieux. Nous étions plongés dans la perplexité la plus cruelle, +lorsqu'on nous apprit qu'il existait un moyen d'aller par terre à +Saginaw. «En prenant cette voie, nous dit-on, vous aurez une +distance deux fois moins longue à parcourir. La route est, à la +vérité, peu fréquentée... Quelques obstacles pourront s'offrir, +mais faciles à surmonter.» Je crus ces paroles; j'ignorais alors +qu'il n'est pas d'entreprises si téméraires dont s'effraie un +Américain; je ne savais pas que son esprit hardi ne s'arrête que +devant l'impossibilité absolue. + +On nous dit que par terre nous pourrions, en trois journées, +arriver sans fatigue à Saginaw, où les marchands de fourrures, qui +commercent avec les Indiens, allaient quelquefois en un seul jour. +Nous gagnerions d'abord Pontiac; le second jour nous verrions la +rivière des Sables [66], et le troisième nous serions à Saginaw. + +Le quinzième jour du mois de mai, par un de ces temps embaumés +comme en donne la saison des fleurs, Marie et moi, accompagnés +d'Ovasco, nous suivions la route de Détroit à Pontiac dans une +petite voiture qui portait beaucoup d'amour et beaucoup +d'espérance. Oh! qu'il est doux, dans l'âge des désirs impétueux, +de s'élancer ainsi comme à l'aventure vers un monde inconnu, quand +on presse la main de celle qu'on aime, et qu'on respire appuyé sur +son coeur!! + +Je ne pouvais concevoir le phénomène d'une route si belle, si +large, si bien tracée au milieu d'une forêt sauvage [67]. Cette +forêt n'est cependant pas tout à fait solitaire; on y rencontre çà +et là quelques cabanes en bois, habitées par les pionniers +américains. Peu soucieux de la nature sauvage, ces défricheurs +industriels ne viennent point chercher dans le silence de ces +lieux une vie tranquille et retirée; ils arrivent au désert pour +en saisir les avant-postes, servent d'aubergistes aux nouveaux +arrivants, mettent en culture des terres qu'ils revendent avec +profit; ensuite ils vont au-delà, plus avant encore dans l'Ouest, +où ils recommencent le même train d'existence et les mêmes +industries. À Pontiac, la route cesse subitement. Alors de toutes +parts s'offrit à nos yeux une épaisse forêt au travers de laquelle +il était impossible de continuer notre voyage comme nous l'avions +commencé. Marie était accoutumée à l'exercice du cheval; nous +pûmes donc, sans imprudence, recourir à ce moyen de transport. + +J'appris à Pontiac que désormais nous aurions à suivre, au travers +de la forêt, les détours d'un étroit sentier, connu d'un petit +nombre d'Américains, et dont les Indiens seuls possédaient bien le +secret. Un guide nous devenait nécessaire: je m'adressai, pour +l'obtenir, à un marchand américain, qui était, me dit-on, en +possession de rendre aux voyageurs les services de cette nature. +Cet homme trouva tout aussitôt à sa disposition un Indien de la +tribu des Ottawas... il fut convenu que je donnerais deux dollars, +l'un pour le guide, l'autre pour celui qui me l'avait procuré. Cet +arrangement me paraissait équitable; mais le marchand, auquel je +remis l'argent, garda le tout pour lui, et donna en compensation à +l'Indien un lambeau d'étoffe usée, une espèce de haillon dont le +sauvage parut fort satisfait. Après cela, contestez donc aux +blancs leur supériorité sur les hommes rouges. Jusqu'à Pontiac +quelques bruits du monde civilisé viennent encore de loin en loin +troubler le silence des solitudes; mais au-delà commence le +pouvoir absolu de la forêt sauvage. + +On n'entre point dans ce monde nouveau sans éprouver une secrète +terreur. Plus de villages, plus de maisons, plus de cabines, plus +de routes, plus de voies frayées. La hache et la cognée n'ont +jamais flétri cette végétation qui s'étend sur la terre en +souveraine, et dérobe le ciel à tous les regards; l'industrie +humaine n'a point souillé cette nature vierge. Vous heurtez à +chaque pas des arbres renversés; mais ces ruines ne sont pas de +l'homme; elles sont l'oeuvre du temps. Dans nos forêts d'Europe +les vieux arbres sont encore jeunes; on ne leur donne point le +temps de mourir; on les tue dans l'âge de la vie. Leurs cadavres +utiles à l'homme disparaissent aussitôt, et n'attristent point les +regards. Telle n'est pas la forêt primitive de l'Amérique. On y +trouve confondues les générations vivantes et celles qui ne sont +plus; au-dessus de nos têtes se balançait la verdure emblème de +vie; à nos pieds gisaient les rameaux brisés, les troncs +vermoulus, débris de la mort. Ainsi s'avanceraient les hommes +parmi des ossements, sans la pitié des tombeaux, qui rend la vie +des enfants moins misérable, en leur cachant le néant des aïeux. + +Nous marchions à travers les arbres de la forêt sans distinguer +les traces du sentier que nous suivions sur la foi d'un sauvage. +Onitou (c'était le nom de notre guide) portait sur son visage une +expression de dureté et un air farouche qui sont communs à sa +race; il était maître de nos existences. Il pouvait nous trahir, +exécuter quelque dessein funeste; pour nous perdre, c'était assez +qu'il échappât à notre vue, et nous livrât à nous-mêmes. + +Cependant ces impressions graves et sinistres ne furent point de +longue durée. Après une course de quelques heures durant laquelle +nos chevaux égalaient à peine la vitesse de l'Indien, celui-ci +s'arrêta. Je lui offris un peu de cette liqueur de vie, que les +hommes de sa race, dans leur langage figuré, appellent l'eau de +feu. Il en but, et sa physionomie prit tout à coup une expression +si bienveillante, son regard naturellement sévère devint si doux, +que je fus rassuré pour toujours. La forêt elle-même perdait de +ses terreurs et s'offrait à nos yeux sous un riant aspect. À +quelques milles au-delà de Pontiac, commence une délicieuse +contrée: mille collines s'y succèdent formant autant de vallons +dans lesquels une multitude de lacs répandent une éternelle +fraîcheur, et présentent à l'oeil les plus charmants paysages. + +En parcourant ces belles forêts, si pleines de vie, si imposantes +de vieillesse et si voisines du monde civilisé, il me semblait +entendre des échos mystérieux raconter leur grandeur passée, et +prédire leur prochaine destruction. + +Oh! comment vous peindrai-je l'enthousiasme dont mon âme fut +saisie? Nous nous avancions, Marie et moi, dans le silence et le +recueillement, attentifs aux beautés que la nature offrait en +foule à nos regards, veillant sur toutes nos émotions pour jouir +de chacune d'elles. J'étais assez près de Marie pour que ma main +pressât la sienne; ainsi nous allions au désert, appuyés l'un à +l'autre, elle sur ma force, moi sur son amour, partagés entre les +sensations d'une scène sublime, et nos tendres sentiments encore +accrus par les spectacles de la nature. Que d'images ravissantes +offertes à nos yeux! Quel trouble délicieux dans nos âmes! Comme +la douce impression du présent s'accordait bien avec nos charmants +rêves d'avenir! À peine arrivés à Saginaw, Marie serait mon épouse +chérie! Ainsi ma bien-aimée marchait, sous ma conduite, à l'autel +nuptial, au travers de mille fleurs écloses sous nos pas, de mille +feuillages suspendus sur nos tètes, sous une voûte de soleil, +d'ombre et de verdure... Heureux, hélas! que l'horizon nous fût +caché! car sans doute il contenait des orages! + +Étranges mystères de notre nature! le sommet imposant de la +montagne abaisse l'orgueil de l'homme; le tumulte d'une mer +grondante repose l'âme; et, dans le silence de la forêt solitaire +toutes nos passions se déchaînent ardentes et impétueuses!! + +Je redoutais pour Marie les fatigues de la route: mais elle +combattait mes inquiétudes avec des paroles pleines d'un charme +inexprimable. + +«-- Mon ami, me disait-elle, je me sens forte, car je marche vers +un bonheur inespéré...» Elle me disait encore: -- «Cette retraite +solitaire vers laquelle nous allons était l'objet de mes plus +ardents désirs, et le dernier terme de mon ambition; mais toi, +Ludovic, n'as-tu point de regrets?» + +Et moi je lui répondais: -- «Ma bien-aimée, pendant longtemps je +n'ai pas su pourquoi j'existais, et j'ai souvent reproché à Dieu +les jours inutiles qu'il m'imposait; ton amour seul m'a révélé le +secret de la vie. + +«Dans mon plus vif enthousiasme pour la gloire, j'étais incertain +si je ne poursuivais pas une chimère... La gloire!! c'est la +grandeur d'un homme avouée par ses semblables... Mais cet aveu, +qui le fait? -- la postérité seule. + +«La gloire, c'est le soleil de l'âme; il ne brille qu'après le +néant du corps... sa divine lumière ne réjouit que des ombres... + +«Mon amie, l'amour ne nous trompe point ainsi: ta douce voix qui +m'enchante n'est point un mensonge; ton regard qui m'enivre de +volupté n'est point une illusion; ta main enlacée dans la mienne +n'est point une chimère. Ô Marie! l'amour aussi trompe nos coeurs, +mais c'est pour leur donner une félicité si grande qu'ils ne +sauraient la contenir.» + +Tels étaient nos entretiens sous les sombres portiques de la +verdure, lorsque nos yeux sont frappés subitement d'une vive +clarté; à mesure que nous avançons, le jour augmente, jusqu'à ce +qu'enfin l'ombre disparaît avec le dernier arbre de la forêt... +Nous nous trouvons en face d'une vaste prairie où la nature la +plus variée, la plus riche et la plus gracieuse resplendit à nos +yeux dans un torrent de lumière. + +Ici l'Indien nous avertit par signes que c'était un lieu de halte. +Nous avions devancé son avis. Saisis d'admiration à l'aspect de +cette scène nouvelle, nous nous étions arrêtés, Marie et moi, sans +nous prévenir l'un l'autre, et comme par un mouvement simultané +d'enthousiasme sympathique. + +Tandis qu'Onitou et Ovasco conduisaient nos chevaux à une fontaine +voisine, bien connue de l'Indien, Marie s'assit près de moi sous +les rameaux d'un alcée. Nous étions adossés à la forêt, et la +prairie qui s'étendait devant nous déroulait à nos yeux toute sa +magnificence. + +Qu'une belle femme, vive, ardente, passionnée, vous apparaisse +tout à coup pendant une rêverie d'amour; l'accord charmant de ses +traits, la douce mélodie de sa voix, le concert plus doux encore +des grâces dont elle est ornée, l'enchantement qui s'exhalent de +son souffle embaumé, de sa chevelure flottante, de son brûlant +regard; tout en elle est harmonie, parfum, volupté. + +Telle parut à mes yeux la prairie sauvage. + +Sur un fond de verdure nuancé de mille couleurs, une multitude +d'insectes aux ailes de pourpre et d'or, de papillons diaprés, +d'oiseaux-mouches au corsage de rubis, de topaze et d'émeraude, se +croisaient en tous sens, rasaient la prairie, s'entremêlaient aux +fleurs, tantôt posés sur une faible tige, tantôt élancés d'un +calice odorant; les uns, faibles créatures d'un jour; les autres +comptant déjà des années de bonheur, tous pleins de vie et +d'amour; ici fuyant pour mieux s'attirer; là volant entrelacés, et +s'aimant encore au plus haut des cieux, comme pour porter à Dieu +le témoignage de leurs joies; une atmosphère énervante par sa +douceur, toute parsemée de corps étincelants qui figuraient aux +yeux des myriades de fleurs et de pierreries voltigeant dans les +airs. + +Telle était la scène qui s'offrait aux regards. De tous côtés +arrivaient les doux gazouillements, les tendres soupirs, les +gémissements heureux. Il semblait que tout, dans ce lieu fortuné, +prît une voix pour se réjouir. Le moindre vermisseau bruissait un +plaisir; chaque rameau de la forêt rendait un écho de bonheur; +chaque brise de l'air apportait un accent d'amour. + +Au milieu de cette magie de la nature sauvage, enivré du souffle +de Marie qui respirait sur mon coeur, et du parfum de sa chevelure +sur laquelle j'étais penché, saisi du charme irrésistible de cette +solitude, où tout existait pour aimer, je m'inclinai vers Marie, +et mes lèvres ayant rencontré ses douces lèvres, je demeurai +attaché à cette coupe de miel et de délices. Bonheur silencieux! +ravissante extase! volupté du ciel, et pourtant incomplète... car +un vent brûlant passait sur mon âme et y allumait d'impétueux +désirs! Confiante dans mon amour, la vierge pure ne pensait point +à me résister... Alors un combat terrible s'engagea dans le fond +de mon coeur. Mille flammes ardentes le dévoraient, et mon sang se +précipitait bouillant dans mes veines...Ô ma bien-aimée! la beauté +même qui m'inspirait ces transports, et ton innocence qui rendait +ma victoire si facile, me sauvèrent d'une faiblesse et d'un +remords. Dans cet instant d'égarement et de fascination, au milieu +de cet éblouissement qui s'empara de tout mon être, tu m'apparus, +vision charmante, dessinée dans mon imagination sur un ciel bleu +parmi des images roses; tu m'apparus, créature enchantée sous les +traits immatériels qu'on prête aux génies célestes, c'était +toujours toi, Marie; mais toi, plus belle encore, plus séduisante +de grâce, de candeur et de pureté. Je te voyais à travers le voile +transparent d'un avenir de quelques jours dans notre asile fortuné +de Saginaw, au milieu d'une nature encore plus riche, dans une +solitude encore plus aimante; devenue mon épouse chérie, tu +reposais sur mon coeur, enlacée dans mes bras, me prodiguant sans +trouble mille tendres caresses que je recevais sans remords... et +je frémis en songeant que j'allais tacher cette blanche fleur, lui +ravir son parfum d'innocence, infecter de vices et d'amertume la +source pure d'une délicieuse félicité! Je ne pensais point à +Nelson, à ses conseils, à la honte de trahir sa confiance; ô mon +amie! le ciel m'est témoin qu'en m'arrachant de tes bras où je +mourais de bonheur, je ne cédai qu'à notre amour! + +En ce moment, un bruit confus frappa mon oreille des voix +d'hommes, des hennissements de chevaux, des aboiements de chiens, +se faisaient entendre. Bientôt nous aperçûmes une troupe d'Indiens +qui venaient vers nous en suivant le sentier que nous avions +parcouru. Mon premier mouvement fut un sentiment de crainte: quels +étaient ces Indiens? d'où venaient-ils? comment se trouvaient-ils +entre nous et le village que nous avions quitté le matin même! +Notre guide était-il sincère? Cette halte qu'il nous avait engagée +de faire n'était-elle point conseillée par la trahison? Si les +Indiens nous attaquaient, quelle résistance pourrai-je leur +opposer? Comment défendrais-je Marie? Placés entre ces sauvages et +des espaces inconnus, toute fuite nous était impossible: les plus +sinistres pensées remplissaient mon âme. Ma frayeur s'augmenta +lorsque je vis Onitou s'entretenir familièrement avec ceux qui +marchaient en tête de la troupe. Bientôt toute une tribu d'Indiens +s'offrit à nos regards: hommes, femmes, enfants, bagage, fortune, +foyer domestique, tout était là. + +Ici s'avançait une jeune femme portant son enfant sur son dos; on +en voyait une autre se séparer de la bande, et assise au pied d'un +vieux chêne, présenter sa mamelle à son nouveau-né; çà et là des +Indiens se glissaient, comme des bêtes fauves, parmi les lianes, à +la recherche de quelques fruits sauvages; d'autres s'arrêtèrent +sous nos yeux, et prenant la prairie pour salle de festin, se +rangèrent autour d'un feu allumé à la hâte, au-dessus duquel ils +suspendirent les chairs encore palpitantes d'un chevreuil et d'un +élan. À mesure qu'ils passaient près de Marie, je les regardais +avec ce sourire forcé que prend la crainte, quand elle affecte la +confiance. Tous portaient sur leurs figures une expression +farouche et sauvage. Le plus grand nombre feignaient de ne pas +nous voir. Quelques-uns nous jetaient un regard d'orgueil et de +mépris. Un seul, en nous voyant, sourit gracieusement; mais ce fut +un éclair passager. Son visage redevint tout à coup dur et sévère. + +J'ai su depuis que ces Indiens, de la tribu des Ottawas, qui vit +au Nord du Michigan, étaient venus à Détroit pour se rendre au +Canada; et que là, ayant appris l'arrivée des Cherokees, et leur +départ pour Saginaw, ils s'étaient remis subitement en route, afin +de précéder ces nouveaux venus au lieu de leur débarquement, et +d'observer leur invasion. + +Nous continuâmes notre route sans encombre, et j'appris à voyager +parmi les sauvages du Nouveau-Monde avec plus de sécurité que je +ne faisais chez quelques peuples européens d'antique civilisation. +Le jour approchait de son déclin; nos ombres et celles de nos +chevaux s'allongeaient à notre droite. À l'extrémité de la +prairie, nous retrouvâmes la forêt. Peu de temps après, nous +étions sur le bord méridional de la rivière des Sables; c'était le +bord opposé qui devait nous fournir un asile pour la nuit; le +lendemain nous partirions pour Saginaw. Conduits par Ovasco et par +Onitou, nos chevaux passèrent la rivière à la nage; je fis monter +Marie dans un canot d'écorce que nous trouvâmes sur le rivage; je +me plaçai près d'elle, et je dirigeai de mon mieux la petite +barque qui portait un être adoré, mes espérances et toute ma +destinée. Je me rappellerai toujours avec délices ce court instant +de bonheur: c'était l'heure où le jour cesse, et où la nuit n'est +pas encore venue; quand les oiseaux de lumière ont fini leurs +concerts, et que ceux des ténèbres n'ont pas commencé leurs chants +lugubres; alors que, succédant aux ardeurs du soleil qui réveille +et vivifie tout, l'astre des nuits répand ses molles clartés sur +la nature qui s'endort. + +Admirable contraste! à ces voix innombrables, à ces chants, à ces +murmures, à toutes ces harmonies de la journée, avait succédé un +silence profond; tout se taisait autour de nous; pas un bruit +lointain ne frappait notre oreille, des mouches aux ailes de feu +semaient dans l'air, en voltigeant, mille bluettes enflammées, +qu'on eût prises pour les étincelles d'un vaste incendie, sans la +délicieuse fraîcheur qui régnait autour d'elles. + +Tout pleins du calme que nous respirions, incapables de prononcer +une parole, nous retenions notre souffle de peur de troubler le +silence de la nature; nous demeurions immobiles, et notre canot +s'en allait au gré du courant. Déjà, dépassant la cime des grands +pins, la lune projetait sur nous sa clarté mystérieuse, et +reflétait ses rayons tremblants sur la surface de l'onde, +légèrement agitée par notre frêle esquif; la paix de l'atmosphère +était entrée dans nos âmes; nous ne pensions point, nous avions le +coeur plein; notre bonheur s'était modifié comme la nature elle- +même, tout à l'heure si vive, si ardente, si animée, maintenant +tranquille et muette. C'était le soir, tendre crépuscule du désert +et du coeur, douce rosée qui venait rafraîchir nos âmes brûlées +par les passions du jour. + +Comme je prenais une rame pour diriger notre canot vers le rivage: +-- «Oh! mon ami, quel malheur! s'écria Marie d'une faible voix; +arrivés déjà! que ne suivons-nous ce courant qui nous entraîne si +doucement? comme on respire bien ici! comme il est pur l'air que +n'a point souillé le souffle des méchants! Oh! faut-il sitôt +quitter ces lieux? où trouver plus de calme, plus d'émotions +douces, plus de bonheur tranquille!...» Et la charmante fille se +penchait vers moi, retenait mon bras et me disait encore: «Qu'il +serait doux, nous abandonnant au cours de cette rêverie presque +céleste, et suivant avec foi les eaux de ce fleuve qui nous +bercent si mollement; qu'il serait doux, mon ami, de mourir +ensemble dans une extase du coeur, et de monter au ciel par un +élan de nos joies vers Dieu! Nous ne ferions que changer de +patrie... Le bonheur des anges peut-il surpasser celui que nous +éprouvons? mais jouirons-nous encore ici bas d'une pareille +félicité?» + +Je la guidais vers le rivage, et je lui disais: «Marie, je ne sais +si tu es une créature de la terre; car ta voix, ton langage, toute +ta personne, sont pleins d'un charme divin... Quand je vois couler +tes larmes, je te prends pour l'ange de la mélancolie aspirant à +remonter au ciel où l'innocence ne pleure plus; mais quand ta voix +m'enchante et module des sons de bonheur, je ne sais plus que +penser de l'être surhumain qui a connu les félicités célestes, et +ne méprise pas les joies de la terre... Ma bien-aimée, aie foi +dans mon amour; un air plus doux et plus pur, une contrée plus +riante encore, une nature encore plus belle, nous attendent au- +delà; nous serons mieux qu'ici; car nous serons encore plus loin +du monde que nous haïssons... Vois comme le bonheur se révèle à +nous par degrés à mesure que nous fuyons davantage...» + +Sur quel rivage nous eût trouvés l'aurore du lendemain, si, cédant +à la voix de Marie, et au sommeil qui s'emparait de toute la +nature, j'eusse livré notre barque aux hasards du courant? Je ne +sais. L'asile que choisit notre raison vaut-il celui que nous +désignent les caprices du vent, les détours de l'onde, les ombres +de la nuit? + +Notre abri durant la nuit fut une petite cabane en bois, habitée +par un Américain de la Nouvelle-Angleterre, qui s'est établi près +des Indiens pour faire avec eux le commerce des pelleteries. + +À notre arrivée, nos chevaux furent abandonnés dans une étroite +enceinte voisine de l'habitation. Notre hôte s'empressa de faucher +leur nourriture dans un champ d'avoine sur pied; puis, prenant une +hache, il coupa dans la forêt un arbre, dont il nous fit du feu +pour nous préserver des fraîcheurs de la nuit. Les pièces de bois, +dont la cabane était formée, laissaient l'air extérieur pénétrer +par mille ouvertures, et l'humidité du rivage se faisait déjà +sentir. Bientôt une flamme pétillante, nourrie de pommes de pins, +éclaira notre obscure demeure, et nous fit voir un réduit étroit, +mais remarquable par sa propreté. Une femme, au visage pâle et +maigre, parut; c'était celle de notre hôte; autour d'elle étaient +groupés plusieurs enfants en bas âge. Une image grossièrement +peinte, représentant le général Washington, était suspendue au- +dessus de la cheminée. Aux États-Unis, Washington est le dieu de +la chaumière comme celui du Capitole!... Sur une table placée au +centre du logis, on voyait disséminées plusieurs feuilles d'un +journal de New York, de date assez récente. Tout, chez nos hôtes, +annonçait plus de bien-être matériel que de bonheur; leurs +manières polies sans élégance, leur langage correct sans ornement, +leurs connaissances exactes, mais bornées, tout prouvait qu'ils +n'étaient pas nés au désert, et qu'ils appartenaient à la classe +moyenne d'une société civilisée. Leur seul but, leur idée fixe +était de faire fortune; ils étaient comme tous les Américains. + +La femme nous prépara un repas modeste, et le thé nous fut servi +sous la cabane du désert. Cette situation singulière n'eût point +été sans charmes pour moi, si Marie eût pu en jouir elle-même; +mais elle était souffrante; une longue journée de route l'avait +affaiblie; elle ne prit aucune part au repas qui devait réparer +ses forces. Je donnai tous mes soins à lui préparer un lieu de +repos; une peau de buffle lui servit de lit; je couvris ses pieds +de mon manteau... alors, accablée de sommeil, Marie prit une de +mes mains en gage de sécurité, et, s'étant penchée sur moi, elle +s'endormit. Bientôt tout le monde reposa en silence autour de moi; +seul je veillais attentif au dedans, et épiant les moindres bruits +du dehors; veille imposante au fond de la forêt sauvage, dans la +cabane solitaire, où brillaient quelques flammes vacillantes, seul +mouvement qui se fit autour de moi; veille silencieuse qui fit +apparaître à mes yeux, comme des fantômes, les souvenirs de ma +jeunesse, mes ambitions, mes vastes desseins, les grandeurs et les +misères de ma vie, les illusions avec les désenchantements, les +amours avec les espérances; veille presque fébrile, durant +laquelle l'imagination va mille fois du passé à l'avenir, du +désespoir au bonheur, de la sagesse à la folie; et ne s'arrête +qu'à l'instant où, dominée par l'ascendant d'un pouvoir +irrésistible, la pensée chancelle, fléchit par degrés, se relève +avec effort, puis retombe et va mourir enfin dans la nuit du +sommeil... + +Avant que mes paupières se fussent affaissées, j'avais remarqué +que le repos de Marie était troublé par des mouvements soudains, +des tressaillements, des paroles entrecoupées. Le matin elle se +réveilla en sursaut. Son premier mouvement fut de ressaisir ma +main qu'elle avait abandonnée en dormant. Ce geste me tira moi- +même de mon assoupissement, et, en revoyant Marie, que je n'avais +pas eu la force de veiller une nuit entière, je compris toute +l'impuissance de la volonté. + +Marie était triste et pensive: «Mon ami, me dit-elle, si je +n'étais près de toi, je craindrais de grands malheurs... car j'ai +eu des songes terribles.» + +Je remarquai avec chagrin que la nuit ne l'avait point reposée... +et l'agitation extrême de son sang me fit penser que la fièvre +l'avait saisie... Que faire? Demeurer dans cette cabane solitaire! +Nous arrêter si près du but! il ne nous fallait plus qu'un jour de +voyage. Le soir nous arriverions à Saginaw pour y rester toujours. +Ne devions-nous pas, à tout prix, gagner ce lieu de repos, qui +rendrait à Marie ses forces, et verrait commencer notre bonheur? +Je dis mes pensées à Marie. «Oui, me répondit-elle, oh! oui, +allons vite à Saginaw... c'est là que nous serons heureux,... tu +me l'as promis...» + +Nous partîmes à l'heure où la nature a coutume de retrouver la +voix avec la lumière;... mais une nouvelle scène nous réservait de +nouvelles impressions... Avant d'arriver à la rivière des Sables, +nous avions parcouru de sauvages solitudes; après l'avoir quittée, +nous entrâmes véritablement dans le désert... Nous marchions sans +entendre le chant d'un oiseau, le bourdonnement d'un insecte, le +mouvement d'un seul être vivant... Ce n'était plus le silence de +la nature qui se repose après les chants du jour, et qu'on entend +encore respirer pendant qu'elle dort... c'était le silence morne +du néant... Le seul bruit qui frappât notre oreille était causé +par les pas de notre guide et par ceux de nos chevaux; bruit +régulier qui ajoutait encore à la monotonie du lieu. Plus de +vallons, plus d'échos, plus de prairies, plus de ciel; partout la +forêt, partout les mêmes arbres, partout un sol uniforme; à chaque +pas nouveau, nous retrouvons le site que nous venons de quitter. +Il semble que nous marchions sans avancer, jouet d'une puissance +invisible, qui nous donne l'illusion du mouvement et paralyse nos +efforts. Nous allons toujours... toujours... et la scène ne change +pas!! Où sommes-nous donc? Suivons nous notre route? Où est le +Nord vers lequel nous devons aller? le Sud que nous devons fuir? +je crois que nous retournons sur nos pas; que cette forêt est +grande!... et si elle ne finissait pas!! elle devient de plus en +plus épaisse; ses ombres plus solennelles... ses voûtes muettes +sont si pleines de silence, de terreurs et de mystères, qu'on se +croit engagé dans des catacombes et perdu dans leurs détours. + +Ces impressions étaient d'autant plus puissantes sur nous qu'elles +contrastaient avec toutes les émotions de la veille, les unes si +brûlantes, les autres si douces. Je sentais le froid pénétrer dans +mon âme et comme une barre d'airain qui pesait sur mon coeur. + +«Mon Dieu, me dit Marie en se rapprochant de moi et en saisissant +ma main, que cette solitude est profonde et terrible!...» -- Et +comme son esprit était prompt à saisir les funestes présages: «Mon +ami, me dit-elle, sois sûr que ce jour sera un jour fatal... je ne +sais pourquoi le souvenir de Georges ne me quitte point; sans +doute quelque affreux malheur...» + +Elle n'acheva pas: une larme compléta sa pensée. Je m'efforçai de +la rassurer et de lui donner plus de sécurité que je n'en avais +moi-même... Cependant je fus vivement frappé de l'altération dont +tous ses traits portaient l'empreinte. Je pensai qu'un peu de +repos la soulagerait, et j'ordonnai à notre petite caravane de +s'arrêter. + +Durant cette halte, je demandai par signes à Onitou, si nous +approchions de Saginaw. Il comprit très bien ma question, et +dessinant sur la terre deux points qui figuraient, l'un Saginaw, +l'autre la rivière des Sables, il tira une ligne de 1'un à +l'autre, et marqua sur cette ligne un troisième point indiquant la +place que nous occupions; ce point se trouvait au tiers de la +ligne; nous n'étions donc qu'au tiers de notre route. Un instant +après, et tandis que nous étions assis sous l'ombre d'un catalpa, +nous voyons l'Indien se lever, prendre sa course devant nous, plus +léger qu'un chevreuil, en criant: Saginaw! Saginaw! et en nous +montrant le soleil déjà parvenu au milieu de sa course. + +Alors Marie fit un effort courageux pour se lever; nous +continuâmes notre route dans le désert... Je m'aperçus bientôt à +la voix de Marie que ses forces allaient toujours en déclinant. +Après de longues heures de marche, j'ordonnai de nouveau à notre +guide de s'arrêter... mais, à ma voix, il redoubla de vitesse, en +m'indiquant, par un geste expressif, que le soleil était descendu +dans le sein de la terre et que la forêt allait bientôt se couvrir +de ténèbres. Cependant le désert présentait à nos yeux un aspect +de plus en plus effrayant. Le sentier que nous suivions était si +étroit que Marie et moi ne pouvions plus aller de front; il était +à peine marqué; sans cesse on le perdait de vue, et alors nous +avions l'air de marcher à tout hasard au travers de la forêt. La +nuit étant venue, le silence avait cessé, mais la solitude avait +pris une voix terrible et lugubre. On n'entendait que le +meuglement des ours et le chant sinistre des oiseaux nocturnes. La +lune, qui mêle un charme aux nuits les plus funestes, comme +l'amour d'une belle femme répand de secrets enchantements sur une +vie malheureuse, ne se montrait point encore... + +Alors en pensant à Marie, à ses souffrances, que trahissaient +quelques cris échappés à la douleur, je sentis mon sang se glacer +dans mes veines et mes forces prêtes à défaillir... Dans cet état +de faiblesse physique, ma raison elle-même fut troublée, et mon +imagination me fit voir autour de Marie une foule de monstres +fantastiques qui menaçaient son existence; je les voyais tantôt +sous les traits d'une hyène dévorante, tantôt sous la forme d'un +hideux reptile. Les uns, avides de meurtres et de sang, attendent +leur proie au passage... mon Dieu! s'ils allaient s'élancer sur +Marie! Les autres se suspendent aux rameaux des arbres; ils +tomberont comme la foudre sur celle que j'aime et prendront sa vie +avant que je l'aie seulement défendue. Et j'inventais mille autres +chimères si faciles à créer quand on a l'âme saisie d'une grande +douleur et l'imagination engagée dans des régions inconnues. Les +heures s'écoulent, la nuit s'avance, nos chevaux ralentissent leur +marche, la fraîcheur s'élève de la terre... Marie gardait un +silence profond qui redoublait mes angoisses. Je prends sa main; +je la trouve brûlante: «Mon ami, me dit-elle d'une voix à demi +éteinte, n'allons pas plus loin; je me sens mourir...» + +À ces mots, mon coeur se brisa; je ne sais quelle résolution +insensée allait sortir de mon désespoir, lorsque notre guide +s'arrête tout à coup et crie trois fois: Saginaw! Ce cri, jeté +dans le désert, y trouve un long retentissement et nous revient +répété par mille échos; le premier tumultueux, le second moins +fort, suivi de plus faibles encore. La forêt cesse tout à coup; +nous entrons dans une prairie, nous y marchons quelque temps en +descendant une pente presque insensible. Enfin nous voyons le bord +d'une large rivière: celle rivière était la Saginaw, et le bord +opposé, l'asile que nous cherchions. + + + +Chapitre XVI +Le drame + +«Ô mon Dieu! quel bonheur! s'écria Marie en voyant le rivage. Son +énergie morale eût été incapable d'un plus long effort. Je la +saisis dans mes bras et la déposai dans une pirogue indienne; je +me plaçai près d'elle comme j'étais en passant la rivière des +Sables. «Mon ami, me dit alors Marie avec tendresse, pardonne- +moi,... je t'ai affligé... j'ai cru, pendant toute cette journée, +qu'un destin funeste s'opposait à notre arrivée dans ces lieux... +j'avais tort; car tu es mon bon ange, et tu me guidais... Oh! je +sentais mon corps défaillir et mon âme se briser... mais je ne +souffre plus et je n'ai que des pensées de bonheur...» + +Ces paroles versaient la joie dans mon coeur, et j'aspirais au +rivage comme au terme de toutes nos douleurs. + +«Vois, me disait Marie, en me montrant notre futur empire, vois +comme nous serons dans cette contrée lointaine... Oui, les eaux de +la Saginaw sont encore plus pures, plus paisibles, que celles de +la rivière des Sables; l'air est ici plus doux; cette terre est +plus embaumée; et voilà que l'astre des nuits, notre bon génie du +désert, se lève et brille de tout son éclat...» + +Et disant ainsi, Marie portait ses regards vers le ciel. «Dieu!» +s'écria-t-elle tout à coup d'une voix effrayée, et ses yeux, +redescendus à terre, se cachèrent entre ses deux mains. + +En ce moment, le disque rouge et enflammé de la lune sortait des +ombres de la forêt et semblait en montant, s'appuyer sur la cime +des arbres... On le voyait s'élever et grandir... il s'avançait +sur nous semblable à un spectre de sang... + +Cette image terrible avait frappé l'esprit de Marie, et le cri +d'effroi qu'elle s'efforça vainement de contenir fut encore la +voix d'un sinistre pressentiment. + +En arrivant au but tant désiré, Marie avait senti renaître en elle +une énergie surnaturelle qui ne fut point de longue durée. Je ne +sais si sa force s'affaiblit en même temps que sa foi dans +l'avenir; mais je la vis presque aussitôt tomber dans un grand +abattement. + +Je me trouvai alors livré à des embarras que l'imagination ne +saurait concevoir. + +Nelson n'était point à Saginaw. Le bateau qui le portait, lui et +les Cherokees, n'avait pas encore paru, et des Indiens Ottawas, +naturels du pays, m'assurèrent qu'aucun étranger n'avait, depuis +un temps très long, abordé dans cette contrée. + +Ce contre-temps fut pour Marie et pour moi une source de chagrins +et d'inquiétude; il rendit aussi plus difficile notre situation. +Nelson devait nous préparer un asile qui nous manqua. Je me mis à +l'oeuvre aussitôt. Mais je ne sais quel eût été notre sort si, en +attendant que notre cabane fût élevée, nous n'eussions pas trouvé +l'abri d'un toit hospitalier. + +Saginaw, où vous voyez en ce moment deux habitations édifiées avec +quelque soin, n'en possédait alors qu'une seule de grossière +construction, et que nous trouvâmes occupée par un Américain +canadien d'origine. Cet homme parut joyeux de nous voir, et, me +reconnaissant à cet air de famille qu'ont tous les Français: «Vous +venez, me dit-il, de la vieille France?» Il était né parmi les +Indiens, dont il avait pris presque toutes les moeurs. La chasse +et la pêche suffisaient à ses besoins, et il trouvait un charme +extrême dans une vie toute de liberté sauvage. + +Comme nous arrivions il était sur le point de partir; il se +rendait aux environs du fort Gratiot pour la chasse du ramier; il +nous offrit sa cabane et nous engagea d'y rester jusqu'à ce que +j'en eusse construit une autre. Je lui proposai de l'acheter, +laissant à sa bonne foi le soin d'en fixer le prix; mais il +n'écouta point ma demande, et me dit pour toute réponse qu'il +aimait ce lieu, qu'il y était né, et qu'il y passerait le reste de +ses jours. + +Ainsi se retrouve jusqu'au fond du désert le caractère des +nations. + +L'Américain de race anglaise ne subit d'autre penchant que celui +de l'intérêt; rien ne l'enchaîne au lieu qu'il habite, ni liens de +famille, ni tendres affections... Toujours prêt à quitter sa +demeure pour une autre, il la vend à qui lui donne un dollar de +profit. + +Non loin de là vous voyez l'homme de sang, français s'attacher à +sa terre natale, chérir le pays où ses pères ont vécu, aimer pour +eux-mêmes les objets qui l'environnent, et préférer ces choses de +valeur tout idéale aux froides jouissances de la richesse. + +J'acceptai son offre, et ne pus le déterminer à recevoir le prix +du service qu'il me rendait. + +Nous avions un asile... mais tout était encore obstacle et misère +autour de nous. + +Marie fut, dès le premier jour, saisie d'une fièvre particulière à +ce pays, et qui manque rarement d'atteindre les étrangers +nouvellement arrivés; il fallait que je me partageasse entre les +soins nécessaires à mon amie et les travaux qu'exigeait la +construction de notre demeure. La cabane du Canadien, toute +précieuse qu'elle était dans notre détresse, ne nous offrait +d'ailleurs qu'un imparfait asile; elle se composait de pièces de +bois, mal jointes entre elles, à travers lesquelles l'humidité des +nuits pénétrait comme la chaleur des jours. Une foule d'insectes +s'y introduisaient: les uns, imperceptibles, nous révélaient leur +présence par la douleur de leurs piqûres; les autres, voltigeant +par essaims, montraient à nos yeux leur corps grêle, armé d'un +long aiguillon, et fatiguaient nos oreilles d'un perpétuel +bourdonnement; tous nous livraient sans relâche une guerre +impitoyable et troublaient cruellement le repos de Marie. + +La nourriture grossière à laquelle nous étions réduits n'avait +rien qui pût altérer une santé robuste; mais la faiblesse de +Marie, sa maladie, ses habitudes, rendaient nécessaires des +aliments délicats dont nous étions tout à fait dépourvus. + +Tout nous manquait dans ce désert: le médecin le plus proche était +à Détroit, et je voyais Marie languissante, sans pouvoir offrir le +moindre soulagement à ses maux. + +Nous ne pouvions cependant songer à quitter ce lieu; il eût fallu +regagner Détroit pour trouver quelque secours; nous n'avions aucun +moyen d'y retourner par eau, et c'eût été folie que de tenter une +seconde fois le long voyage aux fatigues duquel Marie avait si +difficilement résisté. + +Je comptais les jours par mes tourments; car, au désert, toutes +les divisions établies dans le temps disparaissaient; plus de +mois, plus de semaines, plus d'heures. Au bout d'un temps très +court, l'ordre des jours se perd entièrement; et alors il s'en +fait un autre qui est celui des bons et des mauvais, des ciels +purs et des orages... et puis quand un affreux malheur a +empoisonné la vie, ce n'est plus qu'un long temps de misère et +d'ennui, une suite de gémissements, échos de la première douleur, +qui se répètent à l'infini, et ne meurent que sous la pierre du +sépulcre. + +Quel que fût mon chagrin, mon coeur se refusait à concevoir de +grave, inquiétudes. Nelson arriverait bientôt; bientôt aussi Marie +aurait un asile mieux défendu contre les injures du dehors. Tout +son mal provenait sans doute d'une suite de jours écoulés sans +repos ni sommeil, et céderait à quelques nuits de paix profonde... +et alors combien nous serions heureux? + +Cependant c'était déjà un grand malheur que ce trouble des +premiers jours qui nous enlevait le charme inestimable des +premières impressions. + +Étrange aveuglement! ma plus grande peine n'était pas de prévoir +des infortunes, mais d'avoir perdu des joies! + +Je contemplai en face les obstacles que j'avais à vaincre, et +m'armai, pour les combattre, de cette énergie morale que donne +seule la foi dans le succès. + +Je travaillais à notre cabane pendant tout le temps que je ne +passais pas auprès de Marie. + +J'étais secondé dans ma tâche par Ovasco, dont le dévouement ne +saurait se décrire. Ce fidèle serviteur semblait se multiplier +lui-même pour faire face à toutes les difficultés. + +Au milieu de ces rudes travaux et des sueurs qu'ils me coûtaient, +je trouvais un charme secret à penser que tout, dans notre +bonheur, serait mon ouvrage. + +Cependant, quels que fussent mes efforts, l'oeuvre que j'avais +entreprise demandait plus de temps que je ne pensais. L'état de +Marie devenait plus alarmant; son pouls annonçait une agitation +croissante. Elle ne faisait pas entendre une seule plainte; mais, +sous le voile du sourire errant sur ses lèvres, il était facile +d'apercevoir un sentiment de tristesse profonde. + +Elle me dit un jour avec tendresse: «Ludovic, tu prends bien de la +peine pour préparer notre demeure?» + +Une autre fois: «Tu me quittes, me dit-elle, pour travailler à la +chaumière... Ah! je t'en conjure, reste près de moi... qui sait +l'avenir?» + +Je repoussai loin de moi l'affreuse pensée dont ces paroles +contenaient le germe. Cependant le changement de saison vint +aggraver mes inquiétudes et mes tourments... Dix jours environ +s'étaient écoulés depuis notre arrivée à Saginaw, et les chaleurs +du mois de juin commençaient à se faire sentir. Pénétrée par les +rayons d'un soleil brûlant, assaillie par des nuées de moucherons +dont une température embrasée semblait accroître le nombre et la +malignité, notre petite cabane devint le théâtre d'une misère dont +je ne pourrais vous tracer le tableau... Je faisais de vains +efforts pour éloigner de Marie les innombrables ennemis qui +bruissaient autour d'elle; ils étaient plus prompts à renaître que +moi à les anéantir; et je voyais le beau front de mon amie tout +saignant de la morsure de ces vils insectes... je passais ainsi +les jours et les nuits veillant auprès de ma bien-aimée, et +m'efforçant de soulager par mes soins ses ennuis et sa douleur. + +Pendant ce temps, Ovasco travaillait sans relâche à la cabane, qui +était près de s'achever. Pour comble de malheur, il fut lui-même +attaqué de la fièvre du pays, et alors je me trouvai seul, sans +appui, entouré de maux qu'il me fallait contempler sans cesse, et +que je ne pouvais adoucir. + +L'idée d'une affreuse catastrophe avait été longtemps sans pouvoir +pénétrer dans mon âme. Chose étrange! lorsqu'on possède un bien +plus cher que la vie, et qu'on en jouit tranquillement, on est +prompt à concevoir des craintes chimériques, et, si un grand péril +de le perdre se présente, on fait autant d'efforts pour ne pas +voir le danger réel, qu'on en faisait auparavant pour apercevoir +des dangers imaginaires. Tel est l'ordre et la justice du ciel. +L'heureux est troublé dans sa joie par la terreur de l'infortune, +et le pauvre, consolé dans sa misère par des illusions de +félicité! + +Cependant les paroles de Marie, dont le souvenir revenait à ma +mémoire, l'aspect des souffrances qu'elle endurait sous mes yeux, +et peut-être aussi l'opiniâtreté du sort à contrarier tous mes +desseins, jetèrent le trouble dans mon âme... Une lueur fatale +m'apparut... et tout mon corps se couvrit d'une sueur glacée... Je +fis un effort pour rappeler à moi ma raison, que je sentais +s'égarer, et je dis à Marie: + +»Ma bien-aimée, dans quelques jours notre nouvelle demeure sera +prête a te recevoir... alors la présence de Nelson manquera seule +à notre bonheur... S'il s'était avancé sans guide dans ces +contrées désertes, nous devrions concevoir de grandes inquiétudes: +mais que pouvons-nous craindre, le sachant entouré d'Indiens qui +l'aiment, le révèrent, et pour lesquels le plus beau pays est +aussi le plus sauvage? Espérons qu'il sera bientôt rendu à nos +voeux... Mais, mon amie, je demande encore au ciel une chose qui +m'est plus chère que tous les biens de ce monde: c'est la fin de +tes souffrances... Nous ne savons point le remède qui peut te +guérir; le secours d'un médecin nous est nécessaire; je vais aller +le chercher à Détroit; j'y arriverai dans deux jours, et, deux +jours après, je serai de retour ici, ramenant avec moi l'homme +dont la science te sauvera. Pendant mon absence, notre fidèle +Ovasco demeurera près de toi; quoique souffrant lui-même, il +retrouvera des forces pour donner des soins à sa bonne maîtresse.» + +Ovasco, qui était là, ne put entendre ces paroles sans +attendrissement; Marie m'écoutait avec tous les signes d'une +émotion profonde... elle resta silencieuse, parut réfléchir +beaucoup; enfin d'une voix altérée: + +«Mon ami, me dit-elle, ne me quitte pas... je t'en conjure... +quatre jours d'absence... c'est bien long!... non... Ludovic... +non... il faut rester...» + +Et son regard, fixé sur moi, prit une expression indicible de +tendresse et de mélancolie. + +Je tentai de lui faire comprendre combien il serait insensé de +céder à un mouvement de faiblesse qui ruinerait notre avenir, +tandis qu'un sacrifice de quelques jours assurerait notre bonheur. + +Mais je trouvai en elle une résistance d'instinct contre laquelle +ma raison était sans puissance. + +«Mon bien-aimé, me disait-elle, je t'en supplie, ne m'abandonne +pas; tu sais combien est fragile la liane séparée du rameau qui la +protège... Ludovic, loin de toi, je serai plus faible encore... ta +présence seule me soutient... si tu t'éloignes, je me briserai...» + +L'accent dont elle prononça ces paroles était déchirant. + +Troublé par ce langage d'autant plus désolant qu'il avait toute +l'amertume du désespoir, sans la violence qui l'exagère, je tombai +à genoux au chevet du lit de Marie... incapable d'articuler un +seul mot, je saisis la main de mon amie, et l'arrosai d'un torrent +de larmes; jamais la douleur n'avait ainsi abondé dans mon âme. + +Quand cet orage fut passé, je relevai mon front abattu... mais je +ne retrouvai la raison qui m'avait fui que pour comprendre toute +l'horreur de la situation et l'excès de ma misère. + +Les illusions de l'infortune, qui abusent de l'espérance, +m'avaient toujours voilé la véritable position de Marie. Elle-même +s'était plu constamment à me tromper sur son état. Quand je lui +parlais de notre bonheur à venir, elle versait des pleurs que je +croyais sortis d'une source de joie. Si je l'entretenais de ses +souffrances, elle était prompte à changer le sujet de notre +conversation; oublieuse de ses maux, elle usait toutes ses forces +à distraire ma peine, et, tandis qu'elle se consumait dans de +cruelles douleurs, c'était elle encore qui me donnait des +consolations. + +Quelle fut ma stupeur, lorsque, arrêtant mes regards sur cette +main chérie que je pressais dans un transport de désespoir et +d'amour, je la vis desséchée par une affreuse maigreur. + +La lumière qui m'apparut fut celle de l'éclair qui brille du même +feu que la foudre qui tue. Le corps de mon amie était tout entier +dévoré par le mal... sa figure seule n'avait point subi les mêmes +ravages, et conservait, malgré son altération, tous les signes +d'une force à peine ébranlée; soit que l'énergie de son âme se +peignit toute dans son regard, soit que l'irritation de la fièvre +fit refluer vers le visage le peu de sang et de vigueur qui +restaient dans ce faible corps. + +Ainsi s'offrait sans voile à mes regards la triste réalité. Tel +était donc l'effet de ces longs jours passés sous un soleil +brûlant; de ces nuits plus longues encore, écoulées parmi les +douleurs, sans sommeil, sans repos, sans abri, et dans les +angoisses toujours croissantes d'une veille qui ne finissait +point!! + +Cependant, témoin de cette scène, Ovasco me dit: «Mon bon maître, +vous ne pouvez quitter ce lieu; laissez-moi partir pour Détroit; +j'en reviendrai bientôt avec l'homme dont le secours nous est +nécessaire.» + +Comme il me voyait hésitant à accepter cette offre de son +dévouement, que son état de maladie rendait imprudente: «Oh! +ajouta-t-il, je me sens mieux; l'idée de sauver ma chère maîtresse +me rend toutes mes forces. -- Fidèle serviteur, lui répondis-je, +c'est aussi ma vie que tu sauveras.» + +J'ignore si un effort extraordinaire de l'âme ne peut pas assoupir +les plus cruelles douleurs et ranimer subitement une vigueur +éteinte; mais je vis Ovasco, après avoir reçu mes embrassements, +passer le fleuve dans une barque, et tout aussitôt traverser, avec +la vitesse de l'élan, la prairie qui couvre la rive opposée. + +Ici Ludovic s'interrompit; sa physionomie mélancolique se couvrit +d'un nuage de tristesse encore plus sombre; et, après un instant +de silence, il reprit en ces termes: + +«Hélas! jusqu'à ce jour je vous ai dit des malheurs; maintenant +j'ai à vous raconter des infortunes qui ne se décrivent point. + +Le jour qui suivit le départ d'Ovasco, j'éprouvai toutes les +émotions que donne une fausse joie: je vis arriver à Saginaw une +troupe considérable d'Indiens, dont le costume et l'aspect +extérieur étaient en tous points semblables à ceux des Cherokees. +Je ne doutai pas que ce ne fussent les compagnons de Nelson, et, +persuadé que celui-ci était parmi eux, je m'empressai d'aller à sa +rencontre. Cependant je ne reconnaissais aucun des visages que je +voyais de près, et bientôt j'eus la certitude que ces Indiens, +quoique appartenant à la tribu des Cherokees, n'étaient point ceux +que nous attendions. + +Tandis que je les observais, je fus témoin d'une scène qui devint +pour moi l'occasion d'une révélation terrible... + +L'arrivée des Cherokees avait mis en émoi toute la tribu des +Ottawas qui occupe Saginaw et les environs... Ceux-ci comprenaient +combien leur serait funeste la présence de ces nouveaux venus sur +un territoire qui déjà fournissait à peine des moyens d'existence +à ses anciens habitants... Le plus grand nombre dissimula son +ressentiment... Mais quelques-uns n'eurent point la prudence de le +cacher... + +-- «Tu prends nos terres, dit un Indien Ottawa à un chef des +Cherokees... + +-- «Les forêts du Michigan, répond celui-ci, ne sont elles pas +assez grandes pour nous contenir tous? + +--»Non, répliqua le premier; nous sommes déjà serrés dans cette +rentrée, et tu n'y dresseras pas ta hutte!» + +Et, en disant ces mots, il fit un geste menaçant... «Misérable! +s'écria son adversaire, tu ne connais donc pas Mohawtan?...» Et, +au même instant, saisissant son tomahawk, il étendit à ses pieds +l'Indien Ottawa... + +Cet acte de violence excita une grande rumeur parmi les Ottawas... +Je ne le vis point sans un sentiment d'horreur... Cependant les +dernières paroles du Cherokees réveillèrent des souvenirs dans mon +esprit, et je me rappelai que Georges, en me racontant les +persécutions qu'avait souffertes Nelson dans la Géorgie, m'avait +parlé d'un chef indien du nom de Mohawtan, renommé pour sa valeur, +et qui, le premier, avait donné le signal de la résistance à +l'oppression. Je lui adressai une question à ce sujet; j'ajoutai +que j'étais un ami de Nelson, le ministre presbytérien, le +défenseur des Indiens... Au nom de Nelson, la physionomie de +l'Indien prit une expression mêlée de bienveillance et +d'admiration... «Vous êtes l'ami de Nelson, s'écria-t-il avec +émotion!... + +-- «Oui, repris-je, et bientôt vous le verrez lui-même en ces +lieux: je ne sais quel obstacle le retient loin de nous, il devait +me précéder ici... Sa fille Marie, que j'aime, est là... dans +cette cabane... Elle est faible, languissante, et je meurs +d'inquiétude. Je suis seul ici, sans amis, abandonné à mes +tourments, au milieu de deux tribus indiennes, que je vois prêtes +à engager une lutte fatale. De grâce, ayez pitié de mon triste +sort. Nelson, le père de Marie, fut votre protecteur... Son fils +Georges n'était pas moins dévoué à votre cause. + +-- «Georges! répéta l'Indien en me regardant fixement... Georges! +le plus courageux des hommes... et le plus infortuné!!» + +Ne comprenant point ces paroles mystérieuses, je pressai Mohawtan +de m'en expliquer le sens. Après une pause de quelques instants, +celui-ci me dit: + +-- «Depuis longtemps une insurrection de la population noire se +préparait dans les États du Sud... Lorsque les nègres de la +Virginie et des deux Carolines apprirent que les américains de New +York avaient brûlé les églises des gens de couleur, cette nouvelle +fut pour la révolte une occasion d'éclater... Un vaste complot se +forma, dont le point central fut fixé à Raleigh, dans la Caroline +du Nord [68]. + +«Un mois seulement s'était écoulé depuis la persécution cruelle +exercée par les Américains contre les Cherokees, et qui avait +porté un grand nombre de ceux-ci à s'exiler de la Géorgie. Ceux de +notre tribu qui n'avaient point émigré n'hésitèrent pas à seconder +le mouvement des nègres... J'étais de ce nombre, et l'un des chefs +de la tribu. Les Indiens se rendirent aux environs de Raleigh, +afin de concerter leurs efforts avec les chefs de l'insurrection. +Un conseil fut tenu, et l'extermination de nos ennemis communs fut +résolue. + +«On convint qu'à un signal donné durant la nuit, les nègres des +campagnes sortiraient de leurs cases et porteraient dans les +habitations de leurs maîtres la terreur et la mort, tandis que les +Indiens, rassemblés tous sur un seul point, se précipiteraient sur +Raleigh et se rendraient ainsi maîtres de la ville et de la milice +urbaine. + +«Le jour fixé approchait, mais les chefs ne s'entendaient pas; +chacun aspirait aux honneurs du commandement et trouvait indigne +de lui le rôle obscur de l'obéissance. Hélas! le respect que +montraient nos pères pour la parole des vieillards et pour la voix +des sages est bien loin de nous. Sur ces entrefaites, Georges se +présente: il arrivait de New York, où il avait pris la défense des +gens de couleur. Son nom nous rappelait les bienfaits de son +père... Nous le reçûmes comme un ami: la noblesse de son maintien, +l'élévation de ses sentiments, la supériorité de son esprit, nous +frappèrent tous. Il écouta la communication de nos projets et +consentit à se mettre à notre tête. -- «Ma place naturelle, nous +dit-il, serait parmi les hommes de couleur noire;... mais je suis +trop fier de commander des guerriers tels que vous, pour décliner +un pareil honneur: d'ailleurs, nous combattons tous pour la même +cause, celle de la liberté contre la tyrannie... Aussi bien, +ajouta-t-il, quoique la vengeance exercée par mes frères, toute +cruelle qu'elle paraît, soit légitime, j'aime mieux, pour me +venger d'un ennemi, l'épée que le poignard. + +«À l'heure marquée, au milieu de la nuit, les flammes d'un +incendie allumé sur le point le plus élevé du pays donnèrent le +signal convenu... Mais, chose inouïe! les nègres, au profit +desquels l'insurrection devait éclater, et qu'on avait vus la +veille pleins d'une ardeur généreuse, demeurèrent inactifs. Soit +stupidité, soit crainte, tous ces misérables, qui gémissent sous +le poids de l'oppression la plus dure, ne firent pas un effort +pour devenir libres: ils n'exécutèrent rien de ce qu'ils avaient +promis, et pas un blanc ne fut massacré dans l'intérieur des +terres. + +«Cependant les Indiens furent fidèles à leurs engagements. À +l'heure marquée, Georges donna à notre troupe l'ordre de marcher +sur Raleigh... Mais sans doute nous avions été trahis; car à peine +sortions-nous de la forêt qui borde la route, que nous +rencontrâmes un corps de miliciens vingt fois plus nombreux que le +nôtre... Malgré l'infériorité de nos forces, nous engageâmes la +lutte. Ah! comment vous peindre la valeur de Georges? + +«Hélas! tant d'héroïsme méritait-il une fin si funeste?» + +Ici Mohawtan s'arrêta: son émotion était extrême, et je vis que +l'oeil d'un Indien peut pleurer; je compris le sens de cette larme +et du silence qui la précédait. L'Indien me raconta les exploits +de Georges, son intrépidité, son audace, ses efforts désespérés. +«Le fils de Nelson, ajouta Mohawtan, voyant qu'il allait succomber +sous le nombre: Ami, me dit-il d'une voix énergique, sauve ta vie; +tiens, prends cet écrit, c'est pour mon père... Si jamais tu le +revois, tu lui remettras l'adieu de Georges. -- Après avoir +prononcé ces paroles, il s'anima d'une nouvelle ardeur; il avait +reconnu dans la mêlée un ennemi mortel. Je l'entends s'écrier avec +force: Fernando, lâche assassin de ma mère, meurs! je suis +vengé!!... Hélas! un coup fatal le frappa bientôt lui-même...» + +Ici encore l'Indien s'interrompit; pour moi, je l'écoutais dans +cet état d'accablement où nous jette une nouvelle infortune, quand +déjà la mesure de nos malheurs est comblée. Mohawtan continua +ainsi: «J'essayai de venger la mort d'un ami si cher; mais j'étais +seul contre une armée: il fallut fuir... À peine échappé au péril, +je jetai un coup d'oeil en arrière de moi; je regardai le lieu où +j'avais vu Georges la dernière fois... mais je ne distinguai plus +rien. En ce moment, la lune montrait à l'horizon son disque d'un +rouge de sang... je compris alors que c'était une nuit fatale... + +«Le lendemain, je sus la honteuse inaction des nègres... Le +gouverneur de la Caroline du Nord fit une proclamation pour +annoncer le triomphe de la milice américaine sur les Indiens... il +vantait en même temps la sagesse des nègres, et prescrivait des +mesures sévères contre nous... Alors ce qui restait de notre tribu +prit le parti de s'expatrier... Instruit de nos projets, le +gouvernement des États-Unis s'empressa de les seconder; car tout +ce que ce pays voulait, c'étaient nos terres. Il chargea même un +agent de nous aider dans notre retraite. Suivant la même route que +les premiers émigrants de notre tribu, nous nous sommes rendus +d'abord à Pittsburg, puis à Buffaloe; là, on nous a dit le séjour +qu'avaient fait dans cette ville nos compatriotes, leur rencontre +avec Nelson, l'embarquement de celui-ci avec eux pour le Michigan. + +«À Détroit, nous avons appris leur départ pour Saginaw, en +remontant le cours du fleuve. Désirant arriver au même but, nous +voulions, pour y parvenir, suivre la même voie; mais on nous a dit +que la navigation dans ces parages peu connus serait lente et +difficile. Nous avons gagné Saginaw par terre. + +«Ami, dit encore Mohawtan en me prenant la main, ne crains rien de +ma tribu... la fille de Nelson est ici... quels secours lui sont +nécessaires? Parle, commande... chacun de nous t'obéira...» + +Ce récit m'avait jeté dans un trouble que je ne pourrais exprimer. +Georges, le frère de Marie, Georges, mon ami le plus cher, n'était +plus! + +«Tiens, me dit Mohawtan, voici ce que Georges m'a confié à sa +dernière heure.» L'Indien me remit un papier qui portait l'adresse +de Nelson. + +J'étais navré de douleur; cependant, acceptant l'offre généreuse +du chef indien, je le priai de m'aider à finir notre cabane. En un +instant, tous les bras des Cherokees furent mis à ma disposition; +j'indiquai ce qu'il y avait à faire, et revins près de Marie, +rapportant dans notre pauvre demeure un chagrin de plus. + +Je m'appliquai de tous mes efforts à cacher le trouble de mon +âme... Je dis à Marie le zèle obligeant des Indiens qui +travaillaient pour nous... et je ne la quittai pas un seul +instant. Trois jours se passèrent durant lesquels il me sembla +qu'elle reprenait un peu de force... C'était le lendemain +qu'Ovasco devait être de retour... nous allions donc recevoir le +secours tant désiré... et Mohawtan était venu joyeux m'annoncer +qu'un jour de plus suffirait pour achever les travaux de notre +habitation. + +Ainsi, au milieu de ma désolation, je m'acheminais encore vers +l'espérance! + +Cependant, vers le soir de ce bon jour, le ciel s'était chargé +d'épaisses vapeurs; quoique aucun vent ne soufflât, la cime des +pins rendait des frémissements inaccoutumés; une atmosphère lourde +pesait sur la forêt; on entendait dans les hautes régions de l'air +des murmures étranges, tandis qu'un silence morne s'élevait de la +terre: tout annonçait un orage. + +J'étais assis auprès du chevet de Marie, m'efforçant d'adoucir ses +souffrances par les témoignages de mon amour... je lui parlais de +notre bonheur à venir... Elle demeura longtemps silencieuse... +mais tout à coup, me faisant signe de l'écouter, d'une voix calme +et résignée elle dit: «Mon ami, cesse de t'abuser... le mal dont +je souffre est mortel... rappelle-toi le jour de notre arrivée en +ce lieu; à l'instant où l'astre des nuits tout en feu m'apparut +comme un sanglant fantôme, je fus saisie d'une douleur qui ne m'a +plus quittée... C'est ce mal qui me consume... aucune puissance ne +saurait le combattre... tel est l'ordre de la destinée à laquelle +c'est folie de ne pas croire. Étrange égarement de ma raison! moi, +pauvre fille de couleur, méprisée de tous, avilie, dégradée, j'ai +aspiré au plus grand bonheur qui jamais a été donné à une +mortelle! comme si l'indignité de ma naissance ne devait pas me +suivre jusqu'au tombeau... Hélas, l'expiation est bien rigoureuse! + +«Mon ami, ajouta-t-elle, j'ai souffert cruellement durant les +jours qui viennent de se passer. Tu me vois faible et +languissante!... c'est que je n'ai point de repos... Ah! quel +supplice de ne pouvoir dormir! quelquefois il me semble qu'enfin +le sommeil va s'emparer de moi! alors je m'abandonne à lui, +j'invoque sa puissance, je bénis sa main qui s'étend sur moi... +déjà la moitié de mon être lui appartient et revient à la vie par +un néant passager... l'autre est près de m'échapper aussi; mais, à +l'instant où je vais trouver le calme en perdant la pensée, je ne +sais quel aiguillon cruel enfoncé dans mon corps me réveille +subitement par la douleur, et, quand j'atteins le but, me replonge +au fond de l'abîme... + +-- «Mon Dieu! m'écriai-je en écoutant ce triste récit, je voyais +tes douleurs; mais, ô ma bien-aimée, que j'étais loin de les +croire aussi cruelles! Pourquoi donc m'as-tu si longtemps caché la +vérité? + +-- «Hélas! mon ami, me répondit Marie, fallait-il te jeter dans le +désespoir en te demandant un secours que tu ne pouvais me +donner?... Oui, je sens la vie se retirer de moi... mais je te le +jure, Ludovic, tous ces mots ne sont rien, comparés aux tortures +que mon âme éprouve... Mon supplice, c'est d'avoir eu l'idée du +bonheur qui m'échappe et que j'ai vu si près de moi... c'est +d'abandonner à jamais une espérance si folle, mais si chère! et +puis le chagrin qui, dans mon coeur, surpasse tous les autres, +c'est de voir à quel degré de misère ma funeste fortune te +réduit!... + +«Ludovic, pardonne-moi si je te parle ainsi: c'est que bientôt...» + +Elle s'interrompit: je vis son regard se troubler, ses yeux, +errants comme au hasard à l'entour d'elle, s'arrêtèrent tout à- +coup, puis une extrême agitation ayant succédé à cet instant de +repos, sa pensée se réveilla pour s'égarer dans le délire... + +Tandis que cette scène déchirante jetait dans mon âme la stupeur +et le désespoir, j'entendais au dehors les premiers bruits de +l'orage qui se déclarait dans les airs; des grondements lointains, +d'abord faibles et croissant par degrés, annonçaient l'approche de +la tempête; déjà les vents sifflaient avec violence, et les chênes +de la forêt commençaient à murmurer sur leurs troncs immobiles. + +Cependant Marie, ayant repris ses sens, se leva sur son séant: +«Écoute, Ludovic, me dit-elle d'une voix plus ferme et plus +assurée... je viens d'avoir un songe... et c'est Dieu, sans doute, +qui me l'envoie... avant le retour d'Ovasco, je ne serai plus. + +«Le Ciel me donne aussi pour un instant quelque force... Laisse- +moi, je t'en conjure, te parler des êtres que j'aime et qui sont +loin de moi... Mon père! Georges! Hélas! je suis bien malheureuse! +Je ne recevrai point la bénédiction de mon père le jour de son +arrivée parmi nous devait être celui de notre union... Et, quand +il viendra, sa pauvre fille!... Ah! qu'il sache du moins qu'elle +est demeurée pure et digne de lui jusqu'à son dernier soupir!! + +«Je voudrais aussi t'entretenir de Georges. D'où vient, Ludovic, +que, depuis deux jours, tu ne me parles plus de lui!... Nous ne +savons pas quel est son sort... Hélas! je ne le crois point +heureux!! Son coeur est si bon, son âme si grande! Il est resté +parmi les méchants qui nous haïssent! Mon ami, sois indulgent pour +ma faiblesse; mais quand je songe à lui, j'ai des visions de +sang... Ce bon frère! il m'aimait d'une amitié si tendre!! C'est +le seul être qui m'ait aimée comme toi, Ludovic;... il savait bien +la bonté de ton coeur, mais, mon ami, laisse moi une illusion qui +m'est chère; je crois que l'affection que tu lui inspirais eût été +moins vive, s'il n'avait pas su ton amour pour moi... Hélas! sera- +t-il plus heureux que sa pauvre soeur?... Peut être tu le +reverras... Moi, je vais mourir loin de lui... Quand il te parlera +de sa chère Marie, dis-lui que nous avons pleuré ensemble en nous +souvenant de lui...» + +Et la charmante fille arrosait de larmes son lit de douleurs... Je +pleurais aussi. + +Elle ajouta: «Tu lui donneras ma Bible; nous avons lu souvent +ensemble le livre de Tobie, où il se trouve des consolations et +des espérances pour les infortunés... Ses feuillets contiennent +quelques fleurs que j'ai cueillies dans la prairie du désert, le +jour où je fis un si charmant rêve de bonheur. L'odeur voluptueuse +dont elles étaient empreintes s'est purifiée dans les parfums d'un +livre religieux... En lui remettant ce témoignage de mon souvenir, +rappelle-lui que la religion est le seul bien qu'on n'enlève point +aux malheureux... + +«Et toi, mon bien-aimé, me dit-elle en s'efforçant de se tourner +vers moi et me faisant signe d'approcher ma main de la sienne, que +te laisserai-je en mémoire de moi? Hélas! rien que des douleurs +Pourquoi t'imposerai-je des souvenirs funestes?... Notre +attachement ne te rappelle que des malheurs, hélas! sans +compensation! Pour moi, tu as sacrifié le monde, ses avantages, +ses plaisirs. Si du moins j'avais eu quelques années, quelques +jours seulement pour entourer ta vie de tendres soins, de +dévouement, et mériter ta pitié à force d'amour!! Ô mon ami!... +Mais non... Je ne t'ai donné que des chagrins amers, depuis le +jour où, en te découvrant ma naissance, j'ai fait retomber sur toi +le reflet de ma honte, jusqu'à ce moment suprême où je t'attriste +par le spectacle de mes dernières douleurs... + +«Faut-il donc que mon infortune te suive après que je ne serai +plus!... Ah! prends garde à l'influence de ma destinée: ma mémoire +te serait fatale encore pour être heureux, il te faut d'abord +m'oublier...» + +Elle fit une pause de quelques instants... puis, fixant sur moi un +regard touchant: «Mon ami, reprit-elle, tu vas me trouver bien +faible devant ma dernière heure mais, je t'en supplie, dis-moi +encore une fois que tu m'aimais tendrement et que tu me pardonnes. +Je te demande comme une grâce ces assurances d'amour qu'autrefois +je n'eusse point provoquées... C'est que, vois-tu, je vais mourir, +et dans quelques instants ma vie ne pèsera plus sur la tienne... +Mourir en entendant ta voix me dire ton amour! oh! cette pensée me +donne des forces pour franchir le passage terrible de la vie au +tombeau. Tu me vois faible, consumée, languissante;... mais sais- +tu, Ludovic, que mon coeur n'a rien perdu de sa puissance +d'aimer!... + +«Tiens, me dit-elle, encore un peu d'indulgence pour ta pauvre +amie... Je t'en conjure, approche-toi près de moi... Mon Dieu, je +te désole, dit-elle en voyant couler mes larmes; mais aie pitié +d'une infortunée qui n'a que peu de temps à t'affliger... Laisse +ma tête s'appuyer sur toi, pour que j'entende encore le battement +de ton coeur... Nous étions ainsi dans la prairie vierge; n'est-ce +pas qu'alors toi aussi tu étais heureux?... Oh! c'est maintenant +qu'il faut me dire que tu me pardonnes. Grâce, mon ami, grâce pour +la pauvre fille qui t'aimait... Il faut que je te dise une chose +que je t'avais toujours cachée, c'est que je t'aimai le premier +jour où je te vis. Mon coeur a soutenu bien des combats... Je +fuyais ton regard, ta présence, qui me charmaient, et, quand je +reçus la révélation de ton amour, je me sentis enivrée de tant de +bonheur, que ma raison faillit de s'égarer... Cependant je +pressentais nos malheurs, et je pleurai sur ma joie... Mon ami, je +te dis ces choses pour que tu me pardonnes en voyant que mon coeur +était bon...» + +Navré de douleur, je pressai sur mon sein le visage de mon amie: +«Te pardonner, m'écriai-je, ange d'innocence et de bonté!...» Et +les sanglots étouffaient ma voix. + +À l'instant où le mot pardon sortit de ma bouche, la figure de +Marie prit l'expression de la reconnaissance; alors elle se laissa +retomber sur sa couche comme si tous ses voeux eussent été +accomplis. Je vis sa raison et ses forces décliner avec une +effrayante rapidité... Il était minuit... la fièvre redoublait... +Marie tomba dans un affreux délire. + +En ce moment toutes les fureurs de la tempête étaient déchaînées +au dehors... la foudre grondait dans le ciel; un vent impétueux +ébranlait la forêt; les eaux de l'orage tombaient avec une +violence contre laquelle notre faible réduit était impuissant à +nous protéger. + +Ô mon Dieu! vous savez quelles furent mes angoisses durant cette +nuit fatale, quand, dénué de tout secours, abandonné à ma misère +et à mon désespoir, je me trouvai seul en face d'un être adoré, +témoin de maux que je ne pouvais soulager, d'un délire qui +troublait ma propre raison... seul dans une forêt sauvage, au +milieu d'une nuit ténébreuse, pleine de terreurs du ciel et de la +terre; placé entre l'être innocent dont je voyais l'agonie, et le +Dieu vengeur dont j'entendais la colère; l'orage sur la tête et +dans le coeur!... brisé jusqu'au fond de l'âme par les accents +douloureux de Marie; anéanti par les grondements d'un tonnerre qui +ne se reposait point; ne sachant si toutes les puissances du ciel +et de l'enfer étaient liguées contre un seul homme, je me jetai à +genoux, les mains jointes, prosterné en face de mon amie; et tour +à tour portant mes yeux sur son visage pâle et livide, puis les +élevant vers le ciel, je priai Dieu avec ferveur... Les éclairs +qui sortaient d'une nuit sombre illuminaient cette scène +solennelle... J'étais dans une extase de terreur muette, de +désespoir instinctif et d'espérance religieuse, lorsque les yeux +de Marie venant à se porter sur moi: + +«Mon ami, me dit-elle dans un moment lucide, dernier rayon d'une +intelligence prête à s'éteindre, tu pries pour moi!... oh! +merci!... vois quel est le courroux du Ciel!... mon Dieu! je suis +donc bien coupable!!!» + +À cet éclair passager de raison succéda une crise plus violente +encore que la première; une extrême agitation s'empara de ses +sens; elle prononçait des paroles incohérentes, des phrases +entrecoupées de soupirs... ces mots: Race maudite, infamie du +sang, destin inexorable, sortaient de sa bouche; enfin elle répéta +mon nom deux fois, et quoiqu'en délire, elle pleura. Elle ne dit +plus rien. + +Je vis bien que les temps étaient accomplis pour la fille de +Nelson; la nature elle-même, dont les grandes crises révèlent +quelquefois les mystères de l'avenir, semblait m'avertir que le +sacrifice allait se consommer; l'orage avait annoncé toutes les +phases de l'agonie... En cet instant la forêt fut pleine +d'effroyables retentissements; les éclats du tonnerre ne +laissaient point de relâche aux échos dont les voix innombrables, +éveillées au sein des profondes solitudes, multipliaient à +l'infini les terreurs de la céleste vengeance; les grands pins, +les vieux chênes, craquaient, tombaient avec fracas, brisés, +brûlés par la foudre, déracinés par les vents; mille clartés +éblouissantes, sorties d'un ciel ténébreux, répandaient sur toute +la terre les lueurs épouvantables d'un embrasement universel; +tandis qu'à travers cette atmosphère de feu, les torrents tombés +des nuages roulaient tumultueusement du haut des collines dans les +vallées, mêlant ainsi les destructions du déluge aux horreurs de +l'incendie. + +À tous ces bruits de la foudre, des échos, des torrents, le +silence succéda, silence plus affreux mille fois que toutes les +voix de l'orage et de la douleur; car il y a encore de l'espérance +au fond de la douleur qui gémit... et de même qu'au dehors, tout +était silence autour de moi... + +Ici Ludovic manqua de voix. Depuis longtemps il se faisait +violence pour retenir ses larmes qui, en ce moment, coulèrent avec +abondance. Avec lui pleura le voyageur, que ce récit avait touché. + +Ludovic reprit ainsi: Je n'essaierai point de vous dépeindre +l'horreur de ma situation; il existe des douleurs qui remplissent +le coeur de l'homme, et pour lesquelles le langage n'a point de +mots. + +Aussi longtemps que dure une crise terrible, il semble que +l'énergie morale de celui qui combat se soutienne par la violence +même de l'agression. Au milieu de tous les tumultes d'un ciel +menaçant, de tous les déchirements d'une nature troublée, au sein +même de la confusion des éléments, l'homme, tout misérable qu'il +est, ne disparaît point; il demeure debout, grand par sa pensée, +et fort par sa volonté. Une voix intérieure, qui est celle de la +vertu, lui apprend que sa destinée est de lutter contre les +orages; mais quand la foudre, après avoir frappé son coup, se +tait... lorsque de deux êtres qui s'étaient réfugiés au désert +pour s'aimer, l'un manque à l'autre; lorsque de ces deux âmes qui +ne faisaient qu'une âme, l'une est remontée au ciel! oh! alors +l'infortuné qui reste seul sur cette terre, mutilé dans son coeur, +dépouillé de cette partie de lui-même qui faisait sa force et sa +joie durant les jours heureux et malheureux, celui-là tombe dans +une misère si voisine du néant qu'elle mérite la pitié. Dans le +premier moment, j'éprouvai une sorte de contentement de +l'extrémité même de mon malheur. Cet entier abandon où j'étais +plongé, tout en ajoutant à l'horreur de ma situation, m'épargnait +une des charges les plus pesantes de la douleur: les consolations +du monde. Dans les grandes infortunes, il faut pleurer seul; alors +on souffre trop pour l'âme d'autrui. Des paroles d'intérêt, et +quelques larmes, c'est tout ce que peut donner la plus tendre +amitié: remède qui convient à des chagrins vulgaires; mais comment +exiger d'un ami les brisements du coeur? + +Cependant, à l'instant où je me félicitais d'être isolé pour +souffrir sans trouble, j'ai connu toute la faiblesse de l'homme. + +Telle est l'infirmité de notre nature, que le malheureux, réfugié +dans les secrètes joies de son infortune, ne peut pas même +supporter longtemps l'excès de la douleur la plus chère. + +Après avoir joui de mes larmes solitaires, je tombai dans un si +grand anéantissement, que je me pris à regretter mon éloignement +du monde. + +Mais ce monde, que j'ai fui, ne peut m'entendre. Je gémis: aucune +voix ne me répond. Je chancelle: aucune main amie ne s'avance pour +soutenir ma faiblesse... alors, il faut se repaître d'amertume et +de désespoir... alors, en présence de cet être chéri, tout à +l'heure palpitant d'amour, et maintenant inanimé, la mort avec ses +terribles mystères se révèle à moi dans toute son horreur. À force +de contempler des traits adorés, où je cherche en vain la vie, mes +yeux se troublent, ma raison s'égare; tous les souvenirs de cette +affreuse nuit se représentent à mon imagination; mille fantômes +m'apparaissent... je crois entendre la voix de Marie qui se +plaint... je lui réponds: «Ma bien aimée, c'est moi! c'est ton +ami,...» Mais ses traits sont immobiles... je cherche la vie sur +ses lèvres pâles, naguère si suaves... j'y trouve un froid de +mort... + +Alors il me semble que des accents funèbres, des bruits d'orage et +d'incendie, des sifflements de serpents, retentissent autour de +moi. Je sens au fond de mon coeur un fer ardent qui le brûle et se +retourne mille fois dans la plaie... accablé sous l'épouvante et +la douleur, je sens mes genoux fléchir, et je tombe... + +Je ne sais combien de temps je demeurai immobile, privé de mes +sens. + +Le jour qui suivit cette nuit funeste, je fus arraché à ma +léthargie par une main secourable... c'était celle de Nelson. En +entrant dans la chaumière, il crut voir deux cadavres: hélas! +pourquoi ne fut-ce qu'une illusion de son regard! Plût au Ciel +qu'il n'eût point ranimé chez moi un reste de vie prête à +s'éteindre dans la douleur!! + +Nelson entra suivi du Canadien dont nous occupions la demeure, et +qui, le jour de notre arrivée, était parti pour le fort Gratiot. +Le vaisseau qui portait Nelson et les Cherokees, n'ayant pu +franchir le rapide qui se trouve en face du fort, avait fait +halte, et, comme la violence du courant était accidentellement +accrue par la fonte des neiges, on avait résolu d'attendre pendant +quelques jours un moment plus favorable. Le lieu où débarquèrent +les Indiens était précisément celui où se rendait le Canadien de +Saginaw. Celui-ci, ayant rencontré Nelson, l'informa de mon +arrivée à Saginaw avec Marie. Instruit de l'embarras où nous +étions, Nelson supplia le Canadien de le ramener près de nous; et, +soit que la présence des Indiens réunis aux environs du fort +Gratiot eût fait manquer la chasse du ramier, soit que les prières +de Nelson eussent touché l'âme du chasseur, celui-ci consentit au +retour; et, après cinq jours et cinq nuits de marche non +interrompue à travers la forêt et les prairies, ils arrivèrent +pour être les témoins de la dernière et déplorable scène d'une +affreuse catastrophe. + +D'abord je rendis grâce à Dieu qui envoyait un appui à ma +défaillance... mais bientôt je compris que, pour consoler le +malheur, ce n'est pas assez d'avoir le même sujet de peine, mais +qu'il faut encore sentir de même la douleur. + +Nelson fut frappé d'un coup terrible en voyant l'énormité de notre +infortune; mais son stoïcisme l'emporta sur sa misère. Je ne +croyais pas que la raison fût jamais si puissante sur le coeur, et +qu'il pût se trouver tant de froideur dans un chagrin réel... +quelques larmes coulèrent de ses yeux... bientôt il me fallut +pleurer seul... + +Je n'ai point d'expression pour vous dire les scènes de deuil et +de désolation dont ce désert fut le théâtre, lorsque le moment fut +venu de rendre à la terre la dépouille mortelle de mon amie. + +Vous voyez cette cabane peu éloignée de celle où je vous ai +reçu... l'autre jour vous alliez en franchir le seuil, lorsque +j'ai retenu vos pas... vous en admiriez la construction élégante +et les proportions gracieuses, et vous me disiez que là on +pourrait vivre heureux avec un objet aimé; oh! je croyais aussi à +ce bonheur! c'était la demeure préparée avec tant de soin; l'asile +de Marie; le toit qui couvrirait de son ombre nos joies pures et +mystérieuses... mais le Ciel n'ayant point voulu que mes desseins +s'accomplissent, et que cette habitation contînt notre félicité, +j'en ai fait un tombeau... + +Quand nous transportâmes dans ce lieu des restes chéris, il fallut +passer par de nouvelles angoisses et par de nouveaux brisements... +j'ai bu tout entier le cilice d'amertume... j'ai vu la terre +s'emparer peu à peu de sa proie, et, lorsque tout a été enlevé à +mes regards, il m'a semblé que mon âme tombait dans une solitude +encore plus profonde. Ô misère! une vie de passions et d'orages +qui aboutit à un sépulcre! Est-ce donc là toute la destinée de +l'homme?... Je me précipitai la face contre terre, comme si mon +coeur devait souffrir moins en se rapprochant de la tombe!! et je +songeai que cette tombe renfermait une créature céleste qui, la +veille, respirait pour moi seul, et aujourd'hui n'était plus rien +sur la terre... Alors, prosterné sur le néant, j'adorai Dieu! + +Tel fut le commencement d'un culte que j'ai, depuis ce temps, +renouvelé chaque jour dans la cabane consacrée à ma douleur. «Ô ma +bien-aimée, m'écriai-je, en terminant la prière du tombeau, tu ne +me devanceras que de peu de jours dans le funèbre asile! je le +sens au vide de mon coeur, je n'ai plus les conditions de la vie; +je vous rejoindrai bientôt, âmes chéries, dont la mienne ne peut +vivre détachée; Marie, l'ange de mes jours, sans lequel il ne me +reste plus qu'à errer ici-bas de misère en misère; et toi, +Georges, mon ami le plus cher, Georges, le plus noble des hommes, +le plus tendre des frères, qui, fidèle, jusqu'à ta dernière heure, +aux devoirs d'une amitié touchante, as précédé ta soeur dans le +séjour des ombres, où maintenant vous êtes réunis.... ah! ne +pleurez point mon absence... bientôt je serai près de vous; la +mort cruelle a pu séparer nos corps, mais nos âmes s'uniront d'un +lien qui ne se brisera jamais.» + +Ainsi je disais: et je vis une nouvelle impression de douleur se +peindre sur la figure de Nelson... «Quel est donc ce langage? +s'écria-t-il... Georges!... mon fils bien-aimé grands dieux! le +sacrifice serait-il complet?...» + +Ma douleur m'avait égaré: je révélai tout à Nelson; et ne +regrettai point l'indiscrétion de mon désespoir; car le moment +était opportun pour dire au père de Georges toute l'énormité de +son malheur. La prière et la douleur avaient élevé son âme vers le +ciel; et l'homme religieux est toujours fort. La pensée qui monte +de la terre et arrive jusqu'à Dieu est comme une colonne puissante +à laquelle le plus faible se retient... + +Pendant un instant, le front du presbytérien sembla plier sous le +coup, et, pour la première fois, je crus que ses forces morales +seraient au-dessous de son infortune... Mais il releva sa tête, et +laissa voir deux larmes étonnées d'avoir coulé de ses yeux; alors +je lui remis la lettre de Georges. Nelson en fit la lecture, et, +depuis ce jour, je l'ai relue tant de fois, que je me rappelle +exactement ses termes: + +«Mon père, écrivait Georges, si cette lettre vous est remise, elle +vous annoncera que je n'existe plus. Ne vous affligez point... +J'aurai souffert une mort digne de vous et de moi-même. Je ne +serai point assez lâche pour attenter à ma vie... Mais il me sera +doux de mourir en combattant nos oppresseurs... Je sais, mon père, +quel jugement les hommes porteront sur moi, si toutefois mon nom +me survit dans leur pensée... Je serai appelé par eux factieux et +rebelle... Ils m'ont persécuté durant ma vie, et flétriront ma +mémoire... mais leur sentence n'atteint point mon âme... J'ignore +si mon sang contient des souillures... mais je suis assuré de la +pureté de mon coeur... Je paraîtrai confiant devant Dieu... J'ai +pris une résolution fatale qui me réjouit: je vaincrai mes +ennemis, ou ne survivrai point à notre défaite. Hélas! j'espère +peu de succès; la population noire est vouée à l'éternel mépris +des blancs; la haine entre nos ennemis et nous est +irréconciliable: une voix intérieure me dit que ces inimitiés ne +finiront que par l'extermination de l'une des deux races; je ne +sais quel pressentiment plus triste encore m'avertit que la lutte +nous sera fatale... L'issue funeste que je prévois ne me trouble +point. J'ignore les desseins de Dieu; mais je sais les devoirs +dont la source est en moi-même; ma conscience m'apprend qu'il est +toujours beau de donner sa vie pour le service d'une sainte +cause... Vous le dirai-je, cependant, ô mon père, j'ai une douleur +dans l'âme; ma tristesse ne me vient point de moi; elle ne procède +pas non plus de la crainte de vous affliger... car je sais votre +vertu; et vous ne pourrez regretter longtemps les suites d'un +dévouement qui me rend plus digne de votre estime. Mais ma soeur! +ma chère Marie! qu'il est désolant de ne la plus revoir et comme +elle sera malheureuse en apprenant que son Georges n'est plus!... +Ah! tâchez qu'elle conserve longtemps des doutes sur mon sort! Le +Ciel m'est témoin que, dans l'extrémité où je suis, c'est elle +seule dont le souvenir trouble ma raison... Je ne puis croire +qu'elle habite une terre où je ne serai plus... Ah! qu'il me soit +permis d'adresser quelques paroles au généreux Français dont elle +était aimée... Ludovic, ô mon ami, écoutez la voix sacrée de +l'homme à sa dernière heure: Marie est de toutes les créatures la +plus sensible, la plus pure, la plus digne d'amour... Elle vous +aime tendrement, Ludovic... Ah! de grâce, ne brisez pas son coeur! +Elle est bien faible!! elle croit aisément au malheur, et ne +résiste qu'à l'espérance; le souvenir du destin de sa mère ne +quitte point sa pensée. Hélas! je n'en doute pas, un chagrin +profond abrégerait sa vie.» + +Cette lettre ajouta un nouvel aiguillon à ma douleur, et rendit +encore plus abondante la source de mes larmes. Nelson contempla +quelque temps la terre avec un regard immobile; puis, levant les +yeux au ciel: «Ô mon Dieu! dit-il d'une voix grave et pénétrée, +Seigneur, qui, pour m'éprouver, m'envoyez les plus cruels malheurs +qui puissent déchirer le coeur d'un père, je me soumets à vos +décrets tout puissants; je suis bien infortuné, mais je ne +murmurerai point contre votre providence, car vous êtes juste +encore, alors que vous êtes sévère. J'accepte vos rigueurs comme +des expiations, et, pour désarmer votre colère, je m'efforcerai +d'avoir de bonnes oeuvres à vous offrir.» + +En ce moment, quelque bruit se fit entendre hors de la cabane; je +sortis: c'étaient des Indiens Cherokees ayant Mohawtan à leur +tête. «Nous venons, me dit celui ci, pour voir si l'orage d'hier +n'a fait aucun dégât dans la cabane, et nous vous aiderons ensuite +à y transporter la fille de Nelson. + +-- «La fille de Nelson! m'écriai-je avec désespoir!! elle y +repose.» Il vit couler mes larmes. Bientôt Nelson parut. Mohawtan +le reconnut sans peine; les deux amis s'embrassèrent. L'Indien, en +pressant sa poitrine sur le coeur de Nelson, y sentit la douleur +paternelle; il jeta un coup d'oeil dans l'intérieur de la cabane, +et vit la tâche funèbre que nous venions de remplir. + +Cependant une lutte terrible était prête à s'engager entre les +Cherokees et les Ottawas. Le meurtre commis par Mohawtan criait +vengeance, et c'était pour les Ottawas un bon prétexte de +repousser de leur territoire une tribu dont la présence leur était +importune. Mohawtan dit: «Voulez-vous prendre parti pour nous?» -- +Je ne répondis pas, car j'étais indifférent à toutes choses. Mais +Nelson, toujours plein de l'intérêt religieux qui l'avait amené +dans ces lieux: «Non, dit-il, je n'épouserai point une injuste +querelle. Mohawtan, je suis votre ami; mais pourquoi serais-je +l'ennemi des Ottawas? Est-ce parce qu'ils défendent leur patrie, +ou parce qu'ils ont horreur du sang répandu?... Ma mission sur la +terre est plus noble et plus pure... Si le ciel exauce ma prière +et seconde mes efforts, ces menaces de guerre et d'extermination +ne s'accompliront pas... + +«Un grand devoir m'est imposé, ajouta-t-il en se tournant vers +moi; je dois faire violence à ma douleur... Mon ami, l'occasion de +faire le bien est rare; une bonne action est la plus sûre +consolation du malheur... Ma tâche sera facile à remplir, si je +puis faire descendre dans l'âme de ces sauvages quelques paroles +d'une religion de paix.» + +Nelson suivit Mohawtan et les Indiens. Tous se dirigèrent vers un +lieu éloigné d'environ trois milles, dans lequel les Cherokees +étaient assemblés pour délibérer. + +Je ne voulus point suivre Nelson... Je vis bien qu'il y avait dans +son âme un instinct secret qui le portait à combattre les coups de +la fortune, plutôt qu'à guérir les peines du coeur. + +Ainsi, malgré l'arrivée du père de Marie, je fus bientôt seul. + +En ce moment, je l'avoue, quand je réfléchis sur les malheurs +accumulés sur ma tête et à l'entour de moi, je me pris à douter de +tout, excepté de la misère de l'homme... j'accusai la vertu, la +religion, Dieu lui-même. Je voyais la plus charmante des +créatures, la fille la plus vertueuse et la plus innocente, +victime d'un odieux préjugé, livrée par le sort de la naissance +aux plus cruelles persécutions; poursuivie de ville en ville; +couverte en tous lieux de honte et de mépris, frappée sans pitié, +elle, si bonne et si pure, par une société dénuée d'âme et de +grandeur; et contrainte enfin, pour échapper à ses barbares +ennemis, de chercher un refuge dans un affreux désert, où elle +meurt!!... Et Georges!! mon frère!!! le seul ami que j'aie +possédé! Georges, le plus généreux des hommes! méritait-il le sort +fatal qui m'avait privé de lui? Fallait-il qu'il se soumît +lâchement à la dégradation qu'on voulait lui imposer? qu'il +courbât son front sous une honteuse tyrannie? Fallait-il, pour +être heureux, qu'il commençât par être vil?... Ah! son âme était +trop élevée pour descendre aux bassesses de la soumission! il a +repoussé l'humiliation et le mépris, qui pèsent plus sur une +grande âme que les chaînes de la servitude! il s'est révolté +contre l'oppression!... Sa cause était celle de la liberté +humaine; c'était la cause de Dieu même, et cependant Dieu n'a +point aidé son bras! Son dévouement est demeuré stérile! + +Georges, l'homme magnanime, n'est plus... et ses ignobles tyrans +trafiquent tranquillement sur sa tombe. + +Étrange destinée du frère et de la soeur! Celle-ci, faible femme, +s'est dérobée aux coups de la tempête; elle s'est brisée en +pliant; tandis que le premier, pareil au cèdre qui montre sa tête +à l'orage, est tombé sous la foudre... + +Qu'est-ce donc que cette providence céleste qui veille sur +l'univers, et ne préside qu'à des iniquités? + +Le sort même de ces Indiens exilés de leur vieille patrie, et que +je voyais réduits à se déchirer entre eux pour se disputer +quelques lambeaux du sol américain, fournissait à mon désespoir un +nouveau sujet d'imprécation. + +Pourquoi cette destruction impie d'une race infortunée! Les +Indiens sont simples et faibles, les Américains habiles et forts. +Mais la science ne fait pas l'honnêteté, ni la force le bon +droit... D'où vient donc ce triomphe de la ruse sur la franchise, +du fort sur le faible? Si le Dieu créateur de ce monde jette +parfois un regard sur son oeuvre, n'est-ce pas pour combattre en +faveur du juste, et rétablir, par sa puissance, l'équilibre que la +violence et la méchanceté rompent sans cesse? Cependant les bons +succombent dans la lutte!! Tel est le sort Je ces malheureux +Indiens, que la cupidité américaine refoule dans ce désert... dans +ce désert, asile de tant d'infortunes imméritées, et qui, par un +étrange assemblage, réunit dans son sein l'Européen exilé par ses +passions, l'Africain que les préjugés de la société ont banni, +l'Indien qui fuit devant une civilisation impitoyable!! + +Et moi-même, qu'ai-je donc fait pour être ainsi frappé par les +foudres du Ciel? J'étais bon! oh! j'étais plein d'amour pour mes +semblables... et j'ai parcouru deux mondes sans pouvoir y trouver +un peu de bonheur!! partout j'ai vu des heureux qui me faisaient +pitié, tant ils étaient pauvres de coeur! Et moi je n'ai trouvé +qu'une fatale destinée, toujours prompte à me bercer de mille +illusions, m'offrant tour à tour mille chimères, se riant de ma +détresse, jusqu'au jour, où, par un jeu plus cruel, après avoir +guidé mes pas dans cette solitude, elle a disparu, me laissant +seul sur un tombeau!!! + +Le désespoir ayant ainsi pénétré dans mon âme, l'idée du suicide +s'offrit à moi... et je l'acceptai comme le seul remède à ma +misère... Je fis les préparatifs de ma mort avec une sorte +d'exaltation morale, comme autrefois je faisais des rêves de +bonheur. Je laissai pour Nelson une lettre dans laquelle je le +priai de placer mon corps dans le tombeau de Marie, et, la tête +pleine d'une résolution fatale, je sortis de la cabane... + +«Mon bon maître!» s'écria Ovasco en me sautant au cou. C'était le +soir du quatrième jour écoulé depuis son départ. Le fidèle +serviteur arrivait en toute hâte. Un vieillard, affaissé par +l'âge, et qu'à son costume je reconnus pour un prêtre, +l'accompagnait. + +La présence d'Ovasco et de cet étranger me fut importune; ils +gênaient l'exécution du dessein que je venais de former; et l'âme +ne saurait demeurer en suspens sur un pareil projet. Je dis à +Ovasco: «Tout est fini;» et au prêtre: «Votre présence en ce lieu +n'est plus nécessaire!!...» Tous deux me comprirent; Ovasco se +livra aux marques du plus violent chagrin, le vieillard me regarda +d'un air pénétrant; sans doute il aperçut mon trouble, et devina +mon désespoir jusqu'au fond de mon coeur, car il me dit avec +bouté: «Mon ami, je suis bien loin de la ville; veuillez me donner +l'hospitalité pour aujourd'hui.» Il ajouta d'une voix basse, et +comme s'il se fût parlé à lui-même: «Je ne quitterai point ce +lieu, car il y a ici des passions...» En prononçant ces mots, il +tomba à genoux et pria Dieu. + +Cependant Ovasco, qui ne savait point que le terme de mes maux +était fixé, se mit, pour distraire ma douleur, à me raconter les +circonstances de son voyage. Arrivé à Détroit, il s'était présenté +chez le seul médecin de cette ville; mais, lorsque celui-ci sut +dans quelle contrée lointaine ses secours étaient demandés, il +marchanda ses services, et les mit à un prix si élevé, en exigeant +une caution préalable, qu'Ovasco ne put le satisfaire. + +Il existait alors à Détroit un prêtre catholique du nom de +Richard; c'était un Français banni en 1793, à l'époque où, pour +sauver la civilisation, on proscrivait la religion et la vertu; +arrivé jeune aux États Unis, il avait vieilli sur la terre d'exil; +tout le monde vantait sa sagesse, sa grande science, sa charité. +Les sentiments d'estime et de vénération qu'il inspirait étaient +universels; et la population du Michigan, dont les trois quarts +sont protestants, l'avait nommé, quelques années auparavant, son +représentant au congrès [69]. + +Guidé chez lui par la voix publique, Ovasco se présente, invoque +son appui comme on demande secours à une puissance supérieure... +Le bon vieillard secoue sa tête chargée d'années, et dit: «Les +infortunés! ils sont bien loin! allons vite à leur secours!... Je +sais, ajouta-t-il, un peu de médecine... on me consulte souvent +dans ce pays sauvage où les secrets de l'art sont presque +inconnus... et puis, quand je ne sais point guérir le corps, je +m'attache aux plaies de l'âme.» + +À ce récit d'Ovasco je sentis quelque émotion pénétrer dans mon +coeur... et je ne pus songer sans remords à l'indifférence que +j'avais témoignée au bon vieillard. + +«Pardonnez-moi, m'écriai-je en m'avançant vers lui, je suis bien +malheureux!...» et je me précipitai dans ses bras; j'éprouvai un +frémissement de respect et d'admiration en touchant ces cheveux +blancs que le désert rendait encore plus imposants. «Eh quoi! +m'écriai-je, malgré le poids des années, vous affrontez cette +solitude! + +-- «Mon ami, me dit le prêtre avec un accent plein de simplicité, +n'y êtes-vous pas venu vous-même avec joie?» + +Je gardais un silence morne. + +-- «Une passion généreuse, reprit le vieillard, un amour pur vous +ont conduit dans cet asile solitaire... mon ami, c'est aussi +l'amour qui me guide près de vous, l'amour, source de toute vertu +et de tout bien. Oh! ajouta-t-il, je comprends votre infortune, +puisque vous avez perdu ce que vous aimiez... Ces cheveux blancs +vous tromperaient beaucoup, s'ils vous faisaient penser que j'ai +plus de vertu que vous... je serais bien faible aussi devant le +malheur. Il me semble que mon coeur se briserait, s'il m'était +interdit d'aimer Dieu et de faire du bien à mes semblables... Vous +le voyez, mon seul avantage sur vous, c'est d'avoir des affections +dont l'objet ne périt point...» + +Il y avait dans l'accent du vieillard quelque chose de tendre et +de pénétrant... Je crois que le langage du protestant et celui du +catholique diffèrent, comme la raison diffère du coeur. Alors je +lui ouvris mon âme; il m'écouta avec une attention mêlée de pitié. +Mais quand il sut le projet que j'avais formé d'attenter à mes +jours, je vis ses yeux se remplir d'une flamme soudaine. +«Pourquoi, lui disais-je, prolonger une vie de misère et d'ennui? +À quoi suis-je bon sur la terre?... + +-- «Malheureux!! s'écria-t-il dans un moment de vertueuse colère, +qui donc es-tu pour citer la Providence devant ton tribunal?...» +Et les regards de l'octogénaire lançaient les foudres autour de +lui. + +Il reprit avec douceur: «Mon ami, vous êtes mon frère. Je vous +vois bien malheureux et prêt à commettre un grand crime: je ne +vous quitterai point...» + +Le saint vieillard fut habile à s'emparer de mon coeur. Je lui +racontai l'histoire de mes malheurs. Je lui dis mes rêves +d'enfance, mes chimères de jeunesse, mes illusions de tout âge. Le +récit de mes infortunes le toucha vivement... il m'écouta en +silence et parut se livrer à de profondes méditations; un jour se +passa durant lequel il ne cessa de me témoigner le plus tendre +intérêt; il avait peu à peu calmé les orages de mon coeur; et +quand il me vit capable d'écouter la voix de la raison, il +m'adressa ces paroles: + +«Vous avez, mon cher fils, commis de grandes fautes; et votre +infortune est l'expiation de vos erreurs. La société vous a frappé +sans pitié, parce que vous étiez pour elle le plus dangereux de +tous les ennemis. + +«Tous vos malheurs vous sont venus de l'orgueil et de l'ambition. + +«Vous vous êtes cru appelé à de grandes choses... et, au lieu +d'attendre que la Providence vous choisît pour accomplir ses +desseins, vous vous êtes imprudemment précipité dans un abîme de +désirs immodérés... Je veux bien croire que vous aspiriez à vous +élever en servant votre pays... Mais des ambitions comme la vôtre +sont trop difficiles à contenter. Ce n'est pas trop, pour en +satisfaire une seule, de la misère de tout un peuple. Faut-il donc +que l'édifice social croule chaque jour, pour fournir aux mains +hardies et puissantes qui relèveront ses ruines des occasions de +gloire et d'éclat?... + +«Il est bien rare que les maux réels des sociétés fournissent aux +passions ambitieuses de quoi se nourrir... Les grandes gloires se +rencontrent encore... ce sont les gloires pures qui manquent. + +«L'histoire répète les noms fameux de tous ceux qui, rois ou +despotes, guerriers ou législateurs, ont tour à tour, pendant +cinquante siècles, remué le monde... mais combien de noms +transmet-elle, grands et purs comme le saint, l'immortel nom de +Washington? + +«Défiez-vous, mon cher fils, de ces mouvements inquiets... ils ne +sont point sans élévation, mais contiennent beaucoup d'orgueil... +Les hommes les plus utiles à la société ne sont point ceux qui +font de si grandes choses... les événements graves s'accomplissent +selon les vues de Dieu, bien plus que par les soins des hommes... +et les hommes qui s'y mêlent sont quelquefois moins animés de +l'amour de la patrie, qu'ardents à poursuivre un peu de célébrité. + +«La voie qu'ils suivent est pleine de périls... + +«Le pauvre laboureur, dont toute l'ambition poursuit une récolte, +fait peu de bien, mais il ne saurait faire de mal; son horizon +finit au bout du sillon qu'il trace. + +«Quand les vastes passions de Mirabeau s'élancent dans l'arène +politique, quelle barrière les arrêtera? quelle gloire assouvira +cette puissance affamée de bruit et de renommée? + +«Quant à l'illustration littéraire que vous avez recherchée, +combien peu de génies jouissent, dans les lettres, d'une gloire +désirable? Dites-moi lequel vaut mieux de mourir, ignoré du monde, +ou d'avoir écrit ces pages impies où Byron se raille de Dieu et de +l'humanité? + +«C'est aussi l'orgueil qui nous égare, quand il nous pousse à +chercher dans ce monde un bonheur qui n'existe point; nous prenons +en pitié l'homme que nous voyons se contenter d'un sort modeste; +nous pensons que c'est assez pour lui, mais nous avons pour nous- +mêmes de plus vastes désirs... + +«Cependant, mon fils, il y a bien peu de différence entre le +bonheur d'un homme et celui d'un autre homme! + +«Quel être si indigent n'a pas trouvé durant sa vie un peu de pain +qui le nourrisse, une femme qui l'aime, un Dieu qui écoute sa +prière? C'est pourtant toute la vie de l'homme. + +«Le mal ici-bas vient de ce qu'on veut placer beaucoup de bonheur +dans un coeur qui n'en tient que peu... + +«Et c'est encore une excitation de l'orgueil qui, jetant l'homme +dans des chimères, lui fait mépriser les voies que suit le plus +grand nombre pour arriver au bonheur... + +«Sans doute le monde contient bien des vices, et il est loin +encore de la perfection où le portera la loi du Christ! + +«Je sais que, pour une âme ardente, impétueuse, tout, dans la +société, est embarras et obstacle; mais ne vous abusez point, mon +ami: ces entraves qui vous gênent, ces chaînes qui vous pèsent, +sont commodes et légères à la multitude... la plupart des hommes +ne sentent point ces nobles élans qui vous animent, ces transports +sublimes de l'enthousiasme; la condition commune est la +médiocrité, et la société fait des lois pour se protéger contre +des besoins de gloire qui menacent son repos et des éclairs de +génie qui fatiguent ses regards... + +«D'ailleurs, ces élans, ces transports, cet enthousiasme, sont-ils +durables chez ceux mêmes qui les éprouvent?... Permettez-moi de +vous dire, mon cher enfant, que le bonheur immense dont vous +espériez jouir dans cette solitude avec le digne objet de votre +amour, était encore une chimère de votre imagination, et peut-être +la plus cruelle de toutes... + +«Dans l'âge des passions brûlantes, la vie de deux êtres qui +s'aiment est toute amitié, tendresse, dévouement, échange de +sentiments généreux... alors la seule richesse qui se dépense +entre eux est celle de l'âme... Deux êtres qui se donnent +mutuellement ces trésors du coeur ne manquent d'aucun bien et +n'ont besoin de personne; ils jouissent d'une félicité dont la +source est en eux-mêmes, et ne doivent rien ni au monde ni à la +fortune. + +«Mais le temps de cette fièvre de l'âme, de cette spiritualité de +l'existence, est passager. C'est une heure fugitive d'enchantement +dans le long jour de la vie... Et quand cette heure est écoulée, +les passions de l'homme, pareilles aux eaux de l'Océan après +l'orage, reprennent leur niveau... Les grandes pensées qui +exaltaient son esprit, les nobles sentiments qui faisaient bondir +son coeur, ne se présentent plus à lui que comme des images +brillantes ou comme de beaux souvenirs... Il est retourné aux +habitudes et aux exigences de la vie positive. + +«Hélas! faut-il le dire? on voit les êtres les plus aimants perdre +en vieillissant une partie de leur bonté. Il semble que l'âme se +durcisse comme le corps, et que tout se dessèche avec les années, +même la source d'amour qui jaillit d'un bon coeur! L'union qui +s'est formée dans les illusions repose sur une base bien +fragile... + +«Votre malheur est bien grand, mon cher fils, et vous me voyez +tout plein de son immensité. Mais dites, quel eût été votre destin +si, atteignant le but de vos efforts, vous eussiez vu le bonheur +tant désiré s'évanouir comme une nouvelle chimère! + +«Une catastrophe terrible a devancé l'épreuve... et vous maudissez +la société américaine, dont les préjugés, en exilant Marie, l'ont +conduite, au tombeau... Votre plainte est légitime... Il est vrai +que les Américains persécutent sans pitié une race malheureuse. +Oui, le préjugé qui voue à l'esclavage ou à l'infamie trois +millions d'hommes est indigne d'un peuple libre et éclairé. Mais +faut-il prendre occasion de ces désordres pour envoyer au Ciel des +imprécations? Mon ami, l'iniquité des hommes suffirait seule pour +me faire croire à la justice de Dieu. + +«Les passions qui vous ont irrité contre l'état social ont en même +temps fasciné vos yeux, en vous montrant dans la vie sauvage un +état perfectionné. + +«J'ai vécu longtemps parmi les Indiens; j'ignore quels étaient +leurs pères; mais, déchus de leur état primitif qui, peut-être, +avait quelque grandeur, les Indiens de nos jours ne possèdent ni +les avantages de la vie sauvage, ni les bienfaits de la vie +civilisée. + +«Préservez-vous de cette fausse opinion que la valeur individuelle +de chaque homme est mieux appréciée chez les sauvages que dans les +pays policés. + +«Si les peuples avancés dans la civilisation font une trop grande +part d'influence à la richesse, les peuples sauvages accordent +trop d'importance à la force physique. + +«Sauf quelques exceptions rares dont s'emparent beaucoup d'esprits +médiocres, toutes les sociétés d'Europe et d'Amérique sont +gouvernées par les supériorités intellectuelles. Dans l'opinion +des hommes civilisés, un corps robuste est peu de chose, s'il ne +contient un grand coeur; chez l'Indien, au contraire, la force +morale n'est puissante que par son union à celle des muscles, et +la plus grande âme dans un faible corps n'est rien. + +«La vie sauvage est d'ailleurs une vie d'égoïsme... Dans ces +forêts où la nature est si belle, on étouffe ses cris les plus +touchants... Vainement l'infirme, le mutilé, celui dont la raison +s'est égarée, réclament le secours de leurs semblables. Ceux-ci +méprisent la voix d'infortunés qui, n'ayant plus la force du +corps, ne méritent pas d'exister. + +«Dans les pays civilisés on ne secourt pas toutes les infortunes, +mais toutes espèrent d'être secourues... et combien de plaies sont +fermées par la charité publique! Combien de douleurs se taisent +devant la religion et la bienfaisance! + +«Enfin, mon ami, cette existence toute matérielle de l'Indien, +dont le corps seul agit, est-elle selon la destinée de l'homme? Ne +croyez-vous pas que celui dont la pensée domine le corps se +rapproche davantage de la divine nature dont il est émané, de +l'intelligence suprême dont il est un rayon?... + +«Mon cher fils, tout a été erreur et exagération dans les +jugements que vous avez portés. + +«Vos premières impressions sur l'Amérique étaient beaucoup trop +favorables; et vous avez fini par la juger avec une injuste +sévérité. + +«Ce peuple, qui ne séduit point par l'éclat, est cependant un +grand peuple; je ne sais s'il existera jamais une seule nation +dans laquelle il se rencontre un plus grand nombre d'existences +heureuses. Rien ne vous y plaît, parce que rien n'est saillant aux +yeux, ni lumières, ni ombres, ni sommets, ni abîmes... c'est pour +cela que le plus grand nombre y est bien. + +«Peut-être vous m'accuserez à votre tour de me complaire dans une +illusion; mais j'ai fondé sur ce peuple une espérance qui fait le +charme de ma vieillesse... Lorsque je vois la multitude des sectes +protestantes aux États-Unis, les divisions qui chaque jour +pénètrent dans leur sein; l'inconséquence, la frivolité des unes, +l'absurdité des autres [70]; lorsque, d'un autre côté, je considère +le catholicisme, toujours un et immuable au milieu des sociétés +qui changent et des sectes qui se multiplient, attirant à lui par +son prosélytisme, tandis que les autres communions les plus +favorisées demeurent stationnaires; se ranimant enfin d'une +vigueur nouvelle sur cette terre de liberté, comme un vieillard +qui, après un long exil, retrouverait sa patrie... je ne puis +m'empêcher de croire que la religion catholique est le culte à +venir de ce pays... et cette pensée répand une douce clarté sur +mes vieux jours.» + +Quand le prêtre eut ainsi parlé, il se leva: «Mon ami, ajouta-t- +il, ne restez point dans ce lieu. Prenez garde aux conseils +funestes de la solitude et du malheur. + +-- «Mon père, m'écriai-je, vous m'avez préservé d'un grand +crime... mais ne me demandez point un sacrifice supérieur à mon +courage. Tant que coulera dans mes veines une goutte de sang, elle +alimentera mon chagrin. Et qui donc, si j'abandonnais le désert, +veillerait sur cette cabane, monument sacré de ma douleur? Ne +voyez-vous pas l'Américain avide passant la charrue sur des +ossements pour féconder sa terre?... Ah! je ne laisserai point +s'accomplir une pareille profanation!» + +Voyant ma résolution inébranlable, le vieillard me quitta en me +disant: + +«Souvenez-vous, mon enfant, que vous avez, non loin d'ici, un ami +bien tendre; puissiez-vous un jour venir vers moi... mais, mon +cher fils, me dit-il en me montrant sa tête blanchie par les +hivers, n'attendez pas trop longtemps...» + +En disant ainsi, le vieillard s'éloigna, emportant mes +bénédictions et laissant dans mon âme de profondes impressions. + +J'étais toujours malheureux, mais je n'étais plus impie, car +j'avais vu sur la terre l'image de la divinité dans un vieillard +vénérable. J'étais également moins seul depuis que la religion +était descendue dans mon âme, et l'aspect de la vertu calme et +résignée avait ranimé mon courage. + +Le jour suivant fut un jour de grandes réjouissances parmi les +deux tribus indiennes qui se trouvaient réunies dans ce lieu. Le +bateau qui portait les Cherokees laissés par Nelson au fort +Gratiot venait d'arriver à Saginaw, et, grâce aux efforts généreux +du père de Marie, les Ottawas avaient déposé les armes. Toute la +nation des Cherokees se trouvait réunie; les Ottawas consentirent +à lui donner asile sur leurs terres. Un traité d'alliance fut +conclu, et le bon accord parut établi entre les deux tribus. +Nelson se fixa au milieu de ces sauvages et redoubla de zèle pour +maintenir l'union entre eux et leur enseigner les vérités du +christianisme. Il s'efforça de m'attirer près de lui: mais je ne +voulus point quitter ma solitude et la tombe de Marie. + + + +Chapitre XVII +Épilogue + +Ainsi parla Ludovic; plus d'une fois, pendant ce récit, le +voyageur avait senti couler ses larmes. -- Oh! combien votre +malheur me touche! dit-il au solitaire; quoi! depuis tant +d'années, vous vivez seul dans ce désert! -- Je n'y suis pas resté +toujours, répliqua Ludovic; j'ai tenté de l'abandonner, mais +vainement!... il m'a fallu bientôt y revenir. + +D'abord l'abondance de mes larmes et la violence de ma douleur me +firent penser que ma vie serait promptement consumée, mais cette +dernière espérance m'échappa, et je n'avais plus de force pour +répandre des pleurs qu'il m'en restait encore pour exister; je +traînai alors dans ces lieux une vie misérable: j'étais accablé de +la durée du temps dont rien pour moi ne hâtait le cours; j'errais +à l'aventure dans les forêts environnantes; je cherchais de +nouveaux lacs, des prairies vierges, des fleuves inconnus; je +chassais des animaux sauvages qui me servaient de pâture; +quelquefois, au milieu de mes excursions aventureuses, je +m'arrêtais subitement; appuyé au tronc d'un arbre, je méditais +durant de longues heures; tous les tristes souvenirs arrivaient +dans la solitude. Cette rêverie de l'infortune finissait par +troubler ma raison, et je tombais dans un profond accablement. +Quand mon intelligence assoupie se réveillait, il me semblait, en +me rappelant mes malheurs, que ma vie tout entière était un songe +terrible;... mais bientôt je me retrouvais en présence de +l'affreuse réalité. Cent fois, chaque jour, je quittais ma +chaumière, cent fois j'y revenais avec mes chagrins, mes ennuis et +le poids accablant de mon isolement. + +Alors l'idée du monde se représenta à mon esprit. Depuis qu'un +coup fatal avait brisé ma vie, j'avais beaucoup réfléchi aux +erreurs de ma jeunesse, je sentais combien il y avait eu de +chimères dans mes premiers desseins. J'avais autrefois jugé le +monde à travers des prestiges qui s'étaient évanouis... les rêves +de mon jeune âge étaient toujours présents à mon esprit, mais ma +raison les combattait; je comprenais que, pour être propre à la +société, il ne fallait pas envisager les choses du point de vue +immense et sans limite où je m'étais placé d'abord; qu'il valait +mieux ne voir qu'un coin étroit du monde que de jeter sur +l'ensemble des regards vagues et confus; qu'enfin l'intelligence +et la puissance humaine ont des bornes qu'elles ne peuvent tenter +de franchir, sous peine de devenir stériles. + +Délivré des illusions qui m'avaient égaré dans ma route, ne +pouvais-je pas retourner parmi les hommes?... Je ne m'abusais plus +sur la somme de bonheur que le monde peut offrir... d'ailleurs, je +repoussais loin de moi la pensée des félicités que j'avais +autrefois rêvées; mais je sentais en moi-même tous les mouvements +d'une âme droite et pure. «Pourquoi, me disais-je, ne trouverais- +je pas, dans mes rapports avec mes semblables, un peu de ce +bonheur simple et tranquille que donne une conscience honnête? Ne +dois-je pas rencontrer des sympathies consolantes partout où il se +trouve des hommes vertueux?» + +Dans cet état de mon âme je serais sans doute revenu en Europe si, +à l'époque même où je fus atteint en Amérique d'une infortune +affreuse, un autre malheur non moins cruel, arrivé dans ma +famille, n'eût combattu dans mon esprit l'idée du retour en +France, par la crainte de nouvelles angoisses; j'appris que mon +père n'était plus. + +Alors je me rappelai Nelson: non loin de ma demeure, ce digne +ministre de l'église presbytérienne travaillait avec ardeur à +l'instruction religieuse des Indiens... Je pensai que je pourrais +associer mes efforts aux siens, et, de concert avec lui, parvenir +à la civilisation des Ottawas et des Cherokees. + +Ayant rejoint le père de Marie, j'entrepris l'exécution de mon +projet, je tentai d'enseigner aux indiens les principes qui sont +la base de toutes les sociétés civilisées; je leur exposai les +avantages de la vie agricole et le bien-être que donnent les arts +industriels; mais tous me répondaient qu'il est plus noble de +vivre de la chasse que du travail; et en admirant les merveilles +de l'art, nul d'entre eux ne voulait être ouvrier. Tandis que mes +théories étaient méprisées, je voyais Nelson obtenir, dans les +moeurs des Indiens, quelques réformes salutaires à l'aide de +dogmes religieux, auxquels les Indiens se soumettaient sans +raisonnement. Je reconnus alors que, si la religion est la +meilleure philosophie des peuples éclairés, elle est la seule que +comprenne une population ignorante; et il me parut que Nelson +entendait mieux que moi les faiblesses de l'intelligence humaine. +J'aurais essayé de l'imiter si, en abordant le sujet de la +religion, je ne me fusse trouvé en opposition de principes avec +lui: j'étais catholique et lui presbytérien. Partant d'une +doctrine différente, nos efforts se fussent contrariés, et, au +lieu de resserrer l'union des Indiens, nous eussions semé parmi +eux des germes de trouble et de division. Mon peu de succès dans +cette première tentative ne me découragea pas: j'y avais puisé une +nouvelle expérience qui venait fortifier toutes mes réflexions du +désert. + +Forcé de quitter Nelson et les Indiens, je pensai au vieillard qui +m'avait visité dans ma solitude et dont la voix religieuse m'avait +arrêté sur le bord de l'abîme... Je me rendis aussitôt vers lui... +Je le trouvai entouré de la vénération de ceux parmi lesquels il +avait passé ses jours. Cet exemple de la justice des hommes ranima +mon courage. + +Je formai dans le monde quelques relations; je m'associai à +plusieurs entreprises philanthropiques, et résolus de me créer une +existence politique. J'entrai complètement dans la vie réelle... +mais je m'aperçus bientôt que je n'y trouverais point le bien-être +que j'y cherchais. + +Lorsque je voyais les oeuvres de l'homme toujours incomplètes, les +principes de justice et de vérité froissés sans cesse par des +passions et des intérêts, les tentatives les plus généreuses +entravées par mille obstacles, et les institutions les plus belles +souillées d'imperfections, ma raison m'enseignait que tel devait +être le spectacle offert par une société composée d'hommes. +Cependant cette vue choquait mes regards et blessait tous mes +instincts. + +Témoin du bonheur calme et paisible dont jouissait le vieillard +qui m'avait épargné un crime, je résolus d'étudier sa vie. La +sérénité de son âme, la tranquillité de son esprit me paraissaient +des biens inestimables. Ne pouvais-je pas, en l'imitant, devenir +aussi heureux que lui? Cependant, en voyant de près cet homme +devant la vertu duquel je m'étais incliné comme devant l'image de +Dieu même, je crus apercevoir de la petitesse dans sa grandeur. Ce +prêtre sublime dans sa charité, et qui passait la moitié de ses +jours en bienfaisance, consacrait l'autre à des pratiques de +dévotion qui me semblaient étroites, minutieuses, puériles. Sans +doute j'avais tort. Je reconnaissais intérieurement mon erreur: +quand l'oeuvre est si grande, le moyen peut-il être infime? +Cependant mes impressions étaient plus fortes que mes +raisonnements. + +Après avoir vu la vertu rapetissée par les infirmités de +l'intelligence, je la trouvais ailleurs corrompue par des usages +et des besoins sociaux. + +Je vis un homme de mauvaises moeurs honoré du suffrage de ses +concitoyens, parce qu'il possédait des talents politiques; un +autre devint un personnage important dans l'État parce qu'il avait +des vertus privées. Une jeune fille faisait la joie de parents +dignes et vénérables; elle fut mariée par eux à un riche +vieillard!... + +Je reconnaissais bien qu'ainsi le veulent les misères de +l'humanité. Tantôt le bien semble dépendre d'une vaine forme; une +autre fois le vice se trouve mêlé à la vertu même; mais le mal ne +me semblait pas moins triste, parce que j'en voyais la cause. + +Je rencontrais partout les mêmes imperfections. Les sociétés de +bienfaisance dont j'étais membre suivaient les inspirations de la +charité la plus pure; mais pour une plaie que nous pouvions +guérir, mille demeuraient sans remède... Est-ce donc là tout le +pouvoir de l'homme? J'approuvais ceux qu'un aussi misérable +résultat ne décourageait pas; mais je me sentais incapable de les +imiter. Vainement je prenais toutes les habitudes de la vie +pratique et m'efforçais de me créer dans la société quelques +intérêts: je n'y trouvais qu'ennui et dégoût. + +Alors je jetai sur moi-même un regard ferme et tranquille; je +n'accusai point la société d'injustice, ni ne déclamai contre la +misère de l'homme; mais, en interrogeant le passé, les souvenirs +de ma jeunesse, mes longues infortunes et mes impressions +présentes, je reconnus une vérité, triste et dernier fruit des +expériences de ma vie: c'est que, tout en voyant mes erreurs, j'en +subissais encore le joug; que, dès l'âge le plus tendre, j'avais +entretenu des illusions qui n'avaient pas cessé de m'être chères, +depuis que je les avais abandonnées. Les premiers égarements de +mon esprit m'avaient entraîné dans un monde fantastique où j'avais +longtemps rêvé mille chimères; et depuis que le voile qui couvrait +mes yeux était tombé, je pouvais bien juger sainement le monde +réel, mais non m'y plaire. + +Je savais qu'il fallait s'attendre à trouver parmi les hommes +beaucoup de mal, et ne pouvais supporter un monde où tout n'était +pas bien. J'apercevais clairement l'impossibilité d'atteindre le +but premier de mes ardents désirs, et j'avais renoncé à le +poursuivre; mais le but raisonnable auquel il est sage de viser +n'avait aucun attrait pour moi; en discernant le bonheur qu'on +peut se procurer ici-bas, je me sentais incapable d'en jouir... +Pour avoir trop longtemps vécu en dehors de la société, j'y étais +devenu impropre... et mon imagination avait si longtemps nourri +des rêves de perfection idéale, qu'elle ne pouvait plus rentrer +dans les voies ordinaires de l'humanité... Je subissais le joug de +l'habitude, chose si méprisable et si puissante. + +Ce dégoût que m'inspira le monde n'excitait en moi aucune haine, +et je reconnaissais que d'autres pouvaient aimer cette société +imparfaite dans laquelle je ne pouvais pas vivre. + +Je comprenais le bonheur de la bienfaisance se résignant à voir +des maux qu'elle ne peut guérir; le bonheur de la vertu souvent +étroite dans ses vues, et impuissante dans ses actes, mais +toujours heureuse de son intention pure; celui d'une intelligence +supérieure gouvernant les hommes, et s'abaissant, quand il le +faut, au niveau des esprits vulgaires et des petitesses de la vie. +Mais, en admettant l'existence de ce bonheur, je n'en voulais pas, +parce que j'avais conçu l'idée d'un bonheur plus grand, plus pur, +plus complet: celui-ci me manquait, parce que je n'avais pu +l'atteindre; je repoussais l'autre qui me paraissait méprisable. + +Vainement je m'étais répété cent fois qu'ayant renoncé aux +chimères, il fallait les oublier, et ne plus voir que les réalités +au sein desquelles je voulais vivre... Il m'était impossible +d'éloigner de ma vue les images brillantes dont j'avais reconnu le +mensonge. + +Un temps très court suffit pour me démontrer que le mal que je +portais en moi-même était sans remède; je ne m'obstinai point à le +combattre: j'en reconnus la grandeur et je me soumis. Sans +passions, sans désespoir, je revins dans ce désert, seul lieu qui +convînt à l'état de mon âme; je ne pouvais plus demeurer parmi les +hommes; et cette solitude offrait du moins à mon coeur l'intérêt +du souvenir le plus désolant, mais aussi le plus cher de ma vie. + +Maintenant, je présente l'étrange spectacle d'un homme qui a fui +le monde sans le haïr, et qui, retiré au désert, ne cesse de +penser à ses semblables qu'il aime, et loin desquels il est forcé +de vivre. Il est bien triste de sentir à chaque instant le besoin +de la société, et d'avoir acquis l'expérience qu'on ne peut plus +demeurer dans son sein. La source première de toutes mes erreurs a +été de croire l'homme plus grand qu'il n'est. + +Si l'homme pouvait embrasser la généralité des choses, ramener à +un seul principe tous les faits de l'humanité, et établir sur la +terre, par un acte de sa puissance, l'empire de la justice et de +la raison, il serait Dieu; il ne serait plus l'homme. + +L'homme n'est pas satisfait de la part d'intelligence qui lui a +été dévolue; il voudrait que ses facultés morales fussent au moins +plus hautes de quelques degrés... Mais à quel point s'arrêterait- +il? Si sa plainte était écoutée, à mesure qu'il s'élèverait, il +voudrait monter davantage, jusqu'à ce qu'il arrivât à la +perfection morale qui est Dieu; mais alors il ne serait plus +l'homme. + +Ma seconde erreur fut de croire indigne de l'homme le rôle +secondaire que sa nature bornée lui assigne... Les plus nobles +passions, les sentiments les plus généreux peuvent se mouvoir dans +le cercle étroit où sa puissance est renfermée: le résultat est +petit, Mais l'effort est grand. Sans arriver jamais à la +perfection, l'homme y vise toujours: c'est là sa grandeur. Tel est +le but de l'homme sur la terre. Je vois ce but plus clairement que +qui que ce soit; cependant moins que personne je puis l'atteindre. +-- Malheur à celui qui, s'étant fait une orgueilleuse idée de la +puissance de l'homme, s'est accoutumé à poursuivre des buts +immenses, des projets sans limites, des résultats complets; tous +ses efforts viendront se briser devant les facultés bornées de +l'homme, comme devant une invincible fatalité.» + +Ici Ludovic s'arrêta. «Ainsi, lui dit le voyageur, depuis votre +retour au désert, vous y passez vos jours dans un perpétuel +isolement? + +-- Oui, répondit Ludovic... Dans les premiers temps, le voisinage +de Nelson et des Indiens qu'il instruisait fut pour moi l'occasion +de quelques relations que j'acceptais sans les rechercher; mais +bientôt ce dernier lien fut brisé. + +La paix qui régnait entre les Ottawas et les Cherokees fut +troublée. L'hiver qui suivit mon retour à Saginaw fut très +rigoureux. Les lacs se couvrirent de glaces épaisses qui firent +mourir les habitants des eaux. Privés de ce moyen d'existence, les +Indiens n'eurent pour vivre d'autre ressource que le gibier des +forêts, qui fut bientôt lui-même presque entièrement détruit. + +Alors les Ottawas se rappelèrent que leur tribu était jadis seule +maîtresse de ces lieux, et ils virent avec raison, dans l'arrivée +des Cherokees parmi eux, la cause principale de leur détresse... +Leur misère exalta sans doute leur ressentiment... Nelson fit de +vains efforts pour conjurer l'orage qu'il voyait près d'éclater... +Un jour, les Ottawas, réunis de toutes les parties du Michigan sur +un seul point, peu distant de l'établissement des Cherokees, +donnèrent le signal d'extermination, et après une lutte terrible, +Nelson vit massacrer jusqu'au dernier des malheureux compagnons de +son exil. + +Rien ne saurait peindre la perfidie et la cruauté, durant la +guerre, de ces hommes si humains et si droits pendant la paix... + +Cet événement affreux porta le trouble dans l'âme de Nelson; car +son voeu le plus cher était de mourir au milieu des Indiens, après +leur avoir enseigné les vérités de l'Évangile... Mais lorsque les +infortunés pour lesquels il avait tout abandonné lui manquèrent, +son stoïcisme fut ébranlé, et un jour il partit du désert, afin de +retourner dans la Nouvelle-Angleterre, son pays natal, où il a +repris, dit-on, les premières habitudes de sa vie. En quittant ces +lieux, il fit de vains efforts pour m'entraîner avec lui. Je ne +quitterai jamais Saginaw. Depuis ce jour, ma vie se passe uniforme +et monotone... J'y ai marqué ma tombe auprès de celle de Marie. + +-- Oh! combien je vous plains! dit le voyageur; que vous devez +être malheureux! + +-- Oui, répondit Ludovic, mon infortune est cruelle, mais je la +supporte avec courage... Mon plus grand chagrin est de penser que +nul ne peut comprendre mon malheur, et qu'ainsi je n'excite la +pitié de personne... Du reste, cette vie amère n'est point sans +douceur: tous les jours je visite le monument, objet de mon culte. +Chaque fois que je prie, incliné dans une religieuse extase, je +crois entendre, au-dessus de ma tête, un concert joyeux de voix +célestes, auxquelles répondent des accents tristes et mystérieux +qui semblent sortir de la tombe: il y a beaucoup d'harmonie dans +ces mélancolies de la terre et dans ces joies du ciel. Je ne doute +pas, en les écoutant, que Marie ne soit déjà parmi les anges, et +que son ombre chérie ne m'envoie ces douces illusions pour me +convier au délicieux festin de l'immortalité. + +Ces dernières paroles du solitaire jetèrent le voyageur dans une +profonde rêverie... + +Le lendemain, celui-ci prit congé de son hôte. On assure que, peu +de temps après, il partit de New York pour le Havre. En apercevant +les côtes de France, qu'il devait ne plus revoir, il pleura de +joie. Rendu à sa chère patrie, il ne la quitta jamais. + +(Fin du texte de la partie romancée) + + + +Appendice + +NOTA. L'auteur a, dans le cours des années 1831 et 1832, parcouru +tous les lieux qui sont décrits dans ce livre, et notamment les +contrées sauvages qui avoisinent les grands lacs de l'Amérique du +Nord; il a vu le lac Supérieur et la Baie-Verte (Green-Bay) située +à l'ouest du lac Michigan, Québec et la Nouvelle-Orléans, et tous +les États américains sur lesquels des observations de moeurs sont +présentées. + + + +Première partie: +Note sur la condition sociale et politique des nègres esclaves et +des gens de couleur affranchis. + +L'existence de deux millions d'esclaves au sein d'un peuple chez +lequel l'égalité sociale et politique a atteint son plus haut +développement; l'influence de l'esclavage sur les moeurs des +hommes libres; l'oppression qu'il fait peser sur les malheureux +soumis à la servitude; ses dangers pour ceux même en faveur +desquels il est établi; la couleur de la race qui fournit les +esclaves; le phénomène de deux populations qui vivent ensemble, se +touchent, sans jamais se confondre, ni se mêler l'une à l'autre; +les collisions graves que ce contact a déjà fait naître; les +crises plus sérieuses qu'il peut enfanter dans l'avenir; toutes +ces causes se réunissent pour faire sentir combien il importe de +connaître le sort des esclaves et des gens de couleur libres des +États-Unis. J'ai tâché, dans le cours de cet ouvrage, d'offrir le +tableau des conséquences morales de l'esclavage sur les gens de +couleur devenus libres; je voudrais maintenant présenter un aperçu +de la condition sociale de ceux qui sont encore esclaves. Cet +examen me conduira naturellement à rechercher quels sont les +caractères de l'esclavage américain. + +Après avoir exposé l'organisation de l'esclavage, je rechercherai +si cette plaie sociale peut être guérie: quelle est sur ce point +l'opinion publique aux États-Unis; quels moyens on propose pour +l'affranchissement des noirs, et quelles objections s'y opposent; +quel est enfin à cet égard l'avenir probable de la société +américaine. + +§ I. Condition du nègre esclave aux États-unis. + +Il semble que rien ne soit plus facile que de définir la condition +de l'esclave. Au lieu d'énumérer les droits dont il jouit, ne +suffit-il pas de dire qu'il n'en possède aucun? puisqu'il n'est +rien dans la société, la loi n'a-t-elle pas tout fait en le +déclarant esclave? Le sujet n'est cependant pas aussi simple qu'il +le paraît au premier abord; de même que, dans toutes les sociétés, +beaucoup de lois sont nécessaires pour assurer aux hommes libres +l'exercice de leur indépendance, de même on voit que le +législateur a beaucoup de dispositions à prendre pour créer des +esclaves, c'est-à-dire pour destituer des hommes de leurs droits +naturels et de leurs facultés morales, changer la condition que +Dieu leur avait faite, substituer à leur nature perfectible un +état qui les dégrade et tienne incessamment enchaînés un corps et +une âme destinés à la liberté, + +Les droits qui peuvent appartenir à l'homme dans toute société +régulière sont de trois sortes, politiques, civils, naturels. Ce +sont ces droits dont la législation s'efforce de garantir la +jouissance aux hommes libres, et qu'elle met tout son art à +interdire aux esclaves. + +Quant aux droits politiques, le plus simple bon sens indique que +l'esclave doit en être entièrement privé. On ne fera pas +participer au gouvernement de la société et à la confection des +lois celui que ce gouvernement et ces lois sont chargés d'opprimer +sans relâche. Sur ce point, la tâche du législateur est aussi +facile que sa marche est clairement tracée; les droits politiques, +quelle que puisse être leur extension, constituent en tous pays +une sorte de privilège. Tous les citoyens libres n'en jouissent +pas; il est à plus forte raison facile d'en priver les esclaves: +il suffit de ne pas les leur attribuer. + +Aussi toutes les lois des États américains où l'esclavage est en +vigueur se taisent sur ce point: leur silence est une exclusion +suffisante. + +Il n'est pas moins indispensable de dépouiller l'esclave de tous +les droits civils. + +Ainsi l'esclave appartenant au maître ne pourra se marier; comment +la loi laisserait-elle se former un lien qu'il serait au pouvoir +du maître de briser par un caprice de sa volonté? Les enfants de +l'esclave appartiennent au maître, comme le croît des animaux: +l'esclave ne peut donc être investi d'aucune puissance paternelle +sur ses enfants. Il ne peut rien posséder à titre de propriétaire, +puisqu'il est la chose d'autrui; il doit donc être incapable de +vendre et d'acheter, et tous les contrats par lesquels s'acquiert +et se conserve la propriété lui seront également interdits. + +La loi américaine se borne, en général, à prononcer la nullité des +contrats dans lesquels un esclave est partie; cependant il est des +cas où elle donne à ses prohibitions l'appui d'une pénalité: c'est +ainsi qu'en déclarant nuls la vente ou l'achat fait par un +esclave, la loi de la Caroline du Sud prononce la confiscation des +objets qui ont fait la matière du contrat [71]. Le code de la +Louisiane contient une disposition analogue [72]. La loi du +Tennessee condamne à la peine du fouet l'esclave coupable de ce +fait, et à une amende l'homme libre qui a contracté avec lui [73]. + +Du reste, quelles que soient la rigueur et la généralité des +interdictions qui frappent l'esclave de mort civile, on conçoit +cependant que le législateur les établisse sans beaucoup de peine. +Ici encore il s'agit de droits qui tous sont écrits dans les lois. +À la vérité, le principe de ces droits est préexistant à la +législation qui les consacre; mais, sans les créer, la loi les +proclame, et, en même temps qu'elle les reconnaît dans les hommes +libres, il lui est facile de les contester à ceux qu'elle veut en +dépouiller. + +Jusque-là le législateur marche dans une voie où peu d'obstacles +l'arrêtent. Il a sans doute fait beaucoup, puisque déjà il +n'existe pour l'esclave ni patrie, ni société, ni famille; mais +son oeuvre n'est pas encore achevée. + +Après avoir enlevé au nègre ses droits d'Américain, de citoyen, de +père et d'époux, il faut encore lui arracher les droits qu'il +tient de la nature même; et c'est ici que naissent les difficultés +sérieuses. + +L'esclave est enchaîné; mais comment lui ôter l'amour de la +liberté? il n'emploiera pas son intelligence au service de l'État +et de la cité; mais comment anéantir cette intelligence dont il +pourrait user pour rompre ses fers? Il ne se mariera point; mais, +quelque nom qu'on donne à ses rapports avec une femme, ces +rapports existent, on ne saurait les briser; ils forment une +partie de la fortune du maître, puisque chaque enfant qui naît est +un esclave de plus; comment faire qu'il y ait une mère et des +enfants, un père et des fils, des frères et des soeurs, sans des +affections et des intérêts de famille? en un mot, comment obtenir +que l'esclave ne soit plus homme? + +Les difficultés du législateur croissent à mesure que, passant de +l'interdiction des droits civils à celle des droits naturels, il +quitte le domaine des fictions pour pénétrer plus avant dans la +réalité. Son premier soin, en déclarant le nègre esclave, est de +le classer parmi les choses matérielles: l'esclave est une +propriété mobilière, selon les lois de la Caroline du Sud; +immobilière dans la Louisiane. + +Cependant la loi a beau déclarer qu'un homme est un meuble, une +denrée, une marchandise, c'est une chose pensante et intelligente; +vainement elle le matérialise, il renferme des éléments moraux que +rien ne peut détruire: ce sont ces facultés dont il est essentiel +d'arrêter le développement. Toutes les lois sur l'esclavage +interdisent l'instruction aux esclaves; non-seulement les écoles +publiques leur sont fermées, mais il est défendu à leurs maîtres +de leur procurer les connaissances les plus élémentaires. Une loi +de la Caroline du Sud prononce une amende de cent livres sterling +contre le maître qui apprend à écrire à ses esclaves; la peine +n'est pas plus grave quand il les tue. [74] Ainsi la +perfectibilité, la plus noble des facultés humaines, est attaquée +dans l'esclave, qui se trouve ainsi placé dans l'impuissance +d'accomplir envers lui-même le devoir imposé à tout être +intelligent de tendre sans cesse vers la perfection morale. + +Cette loi ajoute que l'esclave, dans une telle position, peut être +tué impunément par toute personne quelconque, et de la manière +qu'il plaira à celle-ci d'employer, sans qu'elle ait à craindre +d'être pour ce fait recherchée en justice [75]. Ces mêmes lois +accordent des récompenses aux citoyens qui arrêtent l'esclave en +liberté [76]; elles encouragent les dénonciateurs, et leur paient +le prix de la délation [77]. La loi de la Caroline du Sud va plus +loin: elle porte un châtiment terrible tout à la fois contre +l'esclave qui a fui et contre toute personne qui l'a aidé dans son +évasion; en pareil cas, c'est toujours la peine de mort qu'elle +prononce [78]. + +Toutes les forces sociales sont mises en jeu pour ressaisir le +nègre échappé. Lorsque celui-ci, ayant franchi la limite des États +à esclaves, touche du pied le sol d'un État qui ne contient que +des hommes libres, il peut un instant se croire rentré en +possession de ses droits naturels; mais son espérance est bientôt +dissipée. Les États de l'Amérique du Nord, qui ont aboli la +servitude, repoussent de leur sein les esclaves fugitifs, et les +livrent au maître qui les réclame [79]. + +Ainsi la société s'arme de toutes ses rigueurs et de ses droits +les plus exorbitants pour s'emparer de l'esclave et le punir du +sentiment le plus naturel à l'homme et le plus inviolable, l'amour +de la liberté. + +Maintenant voilà l'esclave rendu à ses chaînes; on l'a châtié d'un +mouvement coupable d'indépendance; désormais il ne tentera plus de +briser ses fers; il va travailler pour son maître, qui est parvenu +à le dompter. Mais ici vont abonder encore les obstacles et les +embarras pour le législateur et pour le possesseur de nègres. On a +étouffé dans l'esclave deux nobles facultés, la perfectibilité +morale et l'amour de la liberté; mais on n'a pas détruit tout +l'homme. + +Vainement le maître interdit à son nègre tout contact avec la +société civile; vainement il s'efforce de le dégrader et de +l'abrutir; il est un point où toutes ces interdictions et ces +tentatives ont leur terme, c'est celui où commence l'intérêt du +maître. Or, le maître, après avoir lié les membres de son esclave, +est obligé de les délier, pour que celui-ci travaille; tout en +l'abrutissant, il a besoin de conserver un peu de l'intelligence +du nègre, car c'est cette intelligence qui fait son prix; sans +elle, l'esclave ne vaudrait pas plus que tout autre bétail; enfin, +quoiqu'il ait déclaré, le nègre une chose matérielle, il +entretient avec lui des rapports personnels qui sont l'objet même +de la servitude, et l'esclave, auquel toute vie sociale est +interdite, se trouve pourtant forcé, afin de servir son maître, +d'entrer en relation, avec un monde, dans lequel, à la liberté, il +n'est rien, où il n'apparaît que pour autrui, mais où on lui fait +cependant supporter la responsabilité morale qui appartient aux +êtres intelligents. + +Ici encore l'homme se retrouve, de l'aveu même de ceux qui ont +tenté de l'anéantir. Ainsi, quelle que soit la dégradation de +l'esclave, il lui faut de la liberté physique pour travailler, et +de l'intelligence pour servir son maître, des rapports sociaux +avec celui-ci et avec le monde, pour accomplir les devoirs de la +servitude. + +Mais s'il ne travaille pas, s'il désobéit à son maître, s'il se +révolte, et si, dans ses rapports avec les hommes libres, il +commet des délits, que faire dans tous ces cas? -- on le punira. - +- Comment? suivant quels principes? avec quels châtiments? + +C'est surtout ici que les difficultés naissent en foule pour le +législateur. + +La loi, qui fait l'un maître et l'autre esclave, créant deux êtres +de nature toute différente, on sent qu'il est impossible d'établir +les rapports de l'esclave avec le maître, ou de l'esclave avec les +hommes libres, sur la base de la réciprocité; mais alors, en +s'écartant de cette règle, seul fondement équitable des relations +humaines, on tombe dans un arbitraire complet, et l'on arrive à la +violation de tous les principes. Ainsi, le crime du maître, tuant +son esclave ne sera pas l'équivalent du crime de l'esclave tuant +son maître; la même différence existera entre le meurtre de tout +homme libre par un esclave, et celui de l'esclave par un homme +libre. + +Toutes les lois des États américains portent la peine de mort +contre l'esclave qui tue son maître; mais plusieurs ne portent +qu'une simple amende contre le maître qui tue son esclave [80]. + +Les voies de fait, la violence du maître, sur le nègre, sont +autorisées par les lois américaines [81]; mais le nègre qui frappe +le maître, est puni de mort. La loi de la Louisiane prononce la +même peine contre l'esclave coupable d'une simple voie de fait +envers l'enfant d'un blanc [82]. + +Les mêmes distinctions se retrouvent dans les rapports d'esclaves +à personnes libres. Ainsi, dans la Caroline du Sud, le blanc qui +fait une blessure grave à un nègre encourt une amende de quarante +shillings [83]; mais le nègre esclave, qui blesse un homme libre, +est puni de mort [84]; Lorsque le nègre blesse un blanc en +défendant son maître, il n'encourt aucune peine, mais il subit le +châtiment, s'il fait cette blessure en se défendant lui-même [85]. + +Il n'existe aucune loi pour l'injure commise par un homme libre +envers un esclave. On conçoit qu'un si mince délit ne mérite pas +une répression; mais la loi du Tennessee prononce la peine du +fouet contre tout esclave qui se permet la moindre injure verbale +envers une personne de couleur blanche [86]. + +Ces différences ne sont pas des anomalies; elles sont la +conséquence logique du principe de l'esclavage. Chose étrange! on +s'efforce de faire du nègre une brute, et on lui inflige des +châtiments plus sévères qu'à l'être le plus intelligent. Il est +moins coupable puisqu'il est moins éclairé, et on le punit +davantage. Telle est cependant la nécessité: il est manifeste que +l'échelle des délits ne peut être la même pour l'esclave et pour +l'homme libre. + +L'échelle des peines n'est pas moins différente, et, sur ce point, +la tâche du législateur est encore plus difficile à remplir. + +Non seulement les gradations pénales établies pour les hommes +libres ne doivent point s'appliquer pour les esclaves, parce que +la société a plus à craindre de ceux qu'elle opprime que de ceux +qu'elle protége; mais encore on va voir qu'il y a nécessité de +changer, pour l'esclavage, la nature même des peines. + +Les peines appliquées aux hommes libres par les lois américaines +se réduisent à trois: l'amende, l'emprisonnement perpétuel ou +temporaire, et la mort: la première qui atteint l'homme dans sa +propriété; la seconde, dans sa liberté; la troisième, dans sa vie. + +On voit, tout d'abord, qu'aucune amende ne peut être prononcée +contre l'esclave qui, ne possédant rien, ne peut souffrir aucun +dommage dans sa propriété. + +L'emprisonnement est aussi, de sa nature, une peine peu appropriée +à la condition de l'esclave. Que signifie la privation de la +liberté, pour celui qui est en servitude? Cependant il faut +distinguer ici. S'agit-il d'un emprisonnement temporaire et d'une +courte durée? l'esclave redoutera peu ce châtiment; il n'y verra +qu'un changement matériel de position, toujours saisi comme une +espérance par celui qui est malheureux: il préférera d'ailleurs +l'oisiveté à un travail pénible dont il ne tire aucun profit. À +vrai dire, la peine sera pour le maître seul, privé du travail de +son esclave, et dont le préjudice sera d'autant plus grand que la +peine sera plus longue. + +S'agit-il d'un emprisonnement à vie? on conçoit qu'une réclusion +perpétuelle soit une peine grave; même pour l'esclave qui n'a +point de liberté à perdre. Mais ici se présente un autre obstacle: +la détention perpétuelle prive le maître de son esclave: prononcer +ce châtiment contre l'esclave, c'est ruiner le maître. + +L'objection est encore plus grave contre la mort. Infliger cette +peine à l'esclave, c'est anéantir la propriété du maître. Ainsi, +toutes les peines dont la loi se sert pour châtier les hommes +libres sont inapplicables aux esclaves; la mort même, cet +instrument à l'usage de toutes les tyrannies, fait ici défaut au +possesseur de nègres. + +Cependant on trouve souvent, dans les lois américaines relatives +aux esclaves, des dispositions portant la mort et l'emprisonnement +perpétuel; quelquefois même ces peines sont appliquées par les +cours de justice, mais les cas en sont très rares; c'est seulement +lorsque l'esclave a commis un grave attentat contre la paix +publique; alors la société blessée exige une réparation; elle +s'empare du nègre, le condamne à mort ou à une réclusion +perpétuelle; et, comme par ce fait elle prive le maître de son +esclave, elle lui en paie la valeur. «Tous esclaves, porte la loi, +condamnés à mort ou à un emprisonnement perpétuel, seront payés +par le trésor public. La somme ne peut excéder trois cents +dollars.» [87] + +Ici des intérêts d'une nature étrange entrent en lutte et exercent +sur le cours de la justice une déplorable influence. Le maître, +avant d'abandonner son nègre aux tribunaux, examine attentivement +le délit, et ne le dénonce que s'il le croit capital; car +l'indemnité étant à cette condition, il n'a intérêt à livrer son +esclave que si celui-ci doit être condamné à mort. D'un autre +côté, la société, payant le droit de se faire justice, ne l'exerce +qu'avec une extrême réserve; elle épargne le sang, non par +humanité, mais par économie; et, tandis que l'intérêt du maître +est qu'on se montre inflexible en châtiant son nègre, celui de la +société la pousse à l'indulgence. On ne voit le maître prompt à +livrer son esclave que dans un seul cas; c'est lorsque celui-ci +est vieux et infirme; il espère alors que la condamnation à mort +du nègre invalide lui vaudra une indemnité équivalente au prix +d'un bon nègre; mais la société se tient en garde contre la +fraude, et, pour ne point payer l'indemnité, elle acquitte le +nègre. L'esclave, dont le malheur ne touche ni la société ni le +maître, ne trouve de protection que dans un calcul de cupidité. + +Ce qui précède explique cette singulière loi de la Louisiane, qui +porte que la peine d'emprisonnement infligée à un esclave ne peut +excéder huit jours, à moins qu'elle ne soit perpétuelle. «À +l'exception, dit-elle, des cas où les esclaves doivent être +condamnés à un emprisonnement perpétuel, les jurys convoqués pour +juger les crimes et délits des esclaves ne seront point autorisés +à les emprisonner pour plus de huit jours.» [88] + +L'intérêt de cette disposition est facile à saisir. +L'emprisonnement temporaire, privant le maître du travail de ses +nègres, et lui causant un préjudice sans compensation, est à ses +yeux le pire de tous les châtiments. L'emprisonnement perpétuel +enlève, il est vrai, au maître, la personne de son esclave; mais +en même temps la société lui en paie le prix. + +On conçoit maintenant l'impossibilité d'infliger souvent aux +esclaves la mort ou un long emprisonnement; car ces châtiments +répétés ruineraient le maître des nègres ou la société. + +Il faut cependant des peines pour punir l'esclave... des peines +sévères, dont on puisse faire usage tous les jours, à chaque +instant. Où les trouver? + +Voilà comment la nécessité conduit à l'emploi des châtiments +corporels, c'est-à-dire de ceux qui sont instantanés, qui +s'appliquent sans aucune perte de temps, sans frais pour le maître +ni pour la société, et qui, après avoir fait éprouver à l'esclave +de cruelles souffrances, lui permettent de reprendre aussitôt son +travail. Ces peines sont le fouet, la marque, le pilori et la +mutilation d'un membre. Encore le législateur se trouve-t-il gêné +dans ses dispositions relatives à ce dernier châtiment; car il +faut laisser sains et intacts les bras de l'esclave. + +Telles sont, à vrai dire, les peines propres à l'esclavage; elles +en sont les auxiliaires indispensables, et, sans elles, il +périrait. Les lois américaines ont été forcées d'y recourir. Dans +le Tennessee, il n'existe, outre la peine de mort, que trois +châtiments: le fouet, le pilori, la mutilation. La peine portée +contre le faux témoin mérite d'être remarquée: le coupable est +attaché au pilori, sur le poteau duquel on cloue d'abord une de +ses oreilles; après une heure d'exposition, on lui coupe cette +oreille, ensuite on cloue l'autre de même, et, une heure après, +celle-ci est coupée comme la première [89]. + +Du reste, le pilori, la mutilation, la marque, ne sont point les +peines les plus usitées dans les États à esclaves; elles exigent, +pour leur application, des soins, font naître des embarras, et +entraînent quelque perte de temps. Le fouet seul n'offre aucun de +ces inconvénients; il déchire le corps de l'esclave sans atteindre +sa vie; il punit le nègre sans nuire au maître: c'est +véritablement la peine à l'usage de la servitude. Aussi les lois +américaines sur l'esclavage invoquent-elles constamment son +appui [90]. + +Tout à l'heure nous avons vu le législateur forcé d'attribuer à +l'esclave une autre criminalité qu'à l'homme libre; nous venons +aussi de reconnaître qu'aucune des peines appliquées aux hommes +libres ne convenait aux esclaves, et que, pour châtier ceux-ci, on +est contraint de recourir aux rigueurs les plus cruelles. + +Maintenant, le crime de l'esclave étant défini, et la nature des +peines déterminée, qui appliquera ces peines? selon quels +principes le nègre sera-t-il jugé? le verra-t-on durant la +procédure, environné des garanties dont toutes les législations +des peuples civilisés entourent le malheureux accusé? + +Jetons un coup d'oeil sur les lois américaines, et nous allons +voir le législateur conduit de nécessités en nécessités à la +violation successive de tous les principes. La première règle en +matière criminelle, c'est que nul ne peut être jugé que par ses +pairs. On sent l'impossibilité d'appliquer aux esclaves cette +maxime d'équité; car ce serait remettre entre les mains des +esclaves le sort des maîtres: aussi, dans tous les cas, les hommes +libres composent-ils le jury chargé de juger les esclaves [91]; et +ici le nègre accusé n'a pas seulement à redouter la partialité de +l'homme libre contre l'esclave; il a encore à craindre +l'antipathie du blanc contre l'homme noir. + +C'est un axiome de jurisprudence, que tout accusé est présumé +innocent jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable. Je trouve dans +les lois de la Louisiane et de la Caroline des principes +contraires: + +«Si un esclave noir, dit la loi de la Louisiane, tire avec une +arme à feu sur quelque personne, ou la frappe, ou la blesse avec +une arme meurtrière, avec l'intention de la tuer, ledit esclave, +sur due conviction d'aucun desdits faits, sera puni de mort, +pourvu que la présomption, quant à cette intention, soit toujours +contre l'esclave accusé, à moins qu'il ne prouve le +contraire.» [92] + +C'est encore un principe salutaire et consacré par toutes les +législations sages, qu'en matière criminelle les peines doivent +être fixées par la loi. Cependant les lois américaines abandonnent +en général à la discrétion du juge le châtiment de l'esclave; +tantôt elles disent que, dans un cas déterminé, le juge fera +distribuer le nombre de coups de fouet qu'il jugera convenable, +sans fixer ni minimum ni maximum [93]; une autre fois, elles +laissent au juge, chargé de punir, le soin de choisir parmi les +peines celle qui lui plaît, depuis le fouet jusqu'à la mort +exclusivement [94]. Ainsi voilà l'esclave livré à l'arbitraire du +juge. + +Mais il est un principe encore plus sacré que les précédents: +c'est que nul ne peut se faire justice à soi-même, et que +quiconque a été lésé par un crime doit s'adresser aux magistrats +chargés par la loi de prononcer entre le plaignant et l'accusé. + +Cette règle est violée formellement par les lois de la Caroline du +Sud et de la Louisiane relatives aux esclaves. On trouve dans les +lois de ces deux États une disposition qui confère au maître, le +pouvoir discrétionnaire de punir ses esclaves, soit à coups de +fouet, soit à coups de bâton, soit par l'emprisonnement [95]; il +apprécie le délit, condamne l'esclave et applique la peine: il est +tout à la fois partie, juge et bourreau. + +Telles sont et telles doivent être les lois de répression contre +les esclaves. Ici les principes du droit commun seraient funestes, +et les formes de la justice régulière impossibles. Faudra-t-il +soumettre tous les méfaits du nègre à l'examen d'un juge? mais la +vie du maître, se consumerait en procès; d'ailleurs la sentence +d'un tribunal est quelquefois incertaine et toujours lente. Ne +faut-il pas qu'un châtiment terrible et inévitable soit +incessamment suspendu sur la tête de l'esclave, et frappe dans +l'ombre le coupable, au risque d'atteindre l'innocent? + +La justice et les tribunaux sont donc presque toujours étrangers à +la répression des délits de l'esclave; tout se passe entre le +maître, et ses nègres. Quand ceux-ci sont dociles, le maître jouit +en paix de leurs labeurs et de leur abrutissement. Si les esclaves +ne travaillent pas avec zèle, il les fouette comme des bêtes de +somme. Ces peines fugitives ne sont point enregistrées dans les +greffes des cours; elles ne valent pas les frais d'une enquête. +Celui qui consulte les annales des tribunaux n'y trouve qu'un très +petit nombre de jugements relatifs à des nègres; mais qu'il +parcoure les campagnes, il entendra les cris de la douleur et de +la misère: c'est la seule constatation des sentences rendues +contre des esclaves. + +Ainsi, pour établir la servitude, il faut non-seulement priver +l'homme de tous droits politiques et civils, mais encore le +dépouiller de ses droits naturels et fouler aux pieds les +principes les plus inviolables. + +Un seul droit est conservé à l'esclave, l'exercice de son culte; +c'est que la religion enseigne aux hommes le courage et la +résignation. Cependant même sur ce point, la loi de la Caroline du +Sud se montre pleine de restrictions prudentes: ainsi les nègres +ne peuvent prier Dieu qu'à des heures marquées, et ne sauraient +assister aux réunions religieuses des blancs. L'esclave ne doit +point entendre la prière des hommes libres [96]. + +Quel plus beau témoignage peut-il exister en faveur de la liberté +de l'homme que cette impossibilité d'organiser la servitude sans +outrager toutes les saintes lois de la morale et de l'humanité? + +§ II. Caractères de l'esclavage aux États-unis. + +Je viens d'exposer les rigueurs mises en usage et les cruautés +employées pour fonder et maintenir l'esclavage aux États-Unis. Je +pense, du reste, que, dans ces rigueurs et dans ces cruautés, il +n'y a rien qui soit spécial à l'esclavage américain. La servitude +est partout la même, et entraîne, en quelque lieu qu'on +l'établisse, les mêmes iniquités et les mêmes tyrannies. + +Ceux qui, en admettant le principe de l'esclavage, prétendent +qu'il faut en adoucir le joug, donner à l'esclave un peu de +liberté, offrir quelque soulagement à son corps et quelque lumière +à son esprit; ceux-là me paraissent doués de plus d'humanité que +de logique. À mon sens, il faut abolir l'esclavage ou le maintenir +dans toute sa dureté. + +L'adoucissement qu'on apporte au sort de l'esclave ne fait que +rendre plus cruelles à ses yeux les rigueurs qu'on ne supprime +pas; le bienfait qu'il reçoit devient pour lui une sorte +d'excitation à la révolte. À quoi bon l'instruire? est-ce pour +qu'il sente mieux sa misère? ou afin que son intelligence se +développant, il fasse des efforts plus éclairés pour rompre ses +fers? Quand l'esclavage existe dans un pays, ses liens ne +sauraient se relâcher sans que la vie du maître et de l'esclave +soit mise en péril: celle du maître, par la rébellion de +l'esclave; celle de l'esclave, par le châtiment du maître. + +Toutes les déclamations auxquelles on se livre sur la barbarie des +possesseurs d'esclaves, aux États-Unis comme ailleurs, sont donc +peu rationnelles. Il ne faut point blâmer les Américains des +mauvais traitements qu'ils font subir à leurs esclaves, il faut +leur reprocher l'esclavage même. Le principe étant admis, les +conséquences qu'on déplore sont inévitables. + +Il en est d'autres qui, voulant excuser la servitude et ses +horreurs, vantent l'humanité des maîtres américains envers leurs +nègres; ceux-ci manquent pareillement de logique et de vérité. Si +le possesseur d'esclaves était humain et juste, il cesserait +d'être maître; sa domination sur ces nègres est une violation +continue et obligée de toutes les lois de la morale et de +l'humanité. + +L'esclavage américain, qui s'appuie sur la même base que toutes +les servitudes de l'homme sur l'homme, a pourtant quelques traits +particuliers qui lui sont propres. + +Chez les peuples de l'antiquité, l'esclave était plutôt attaché à +la personne du maître qu'à son domaine; il était un besoin du +luxe, et une des marques extérieures de la puissance. L'esclave +américain, au contraire, tient plutôt au domaine qu'à la personne +du maître; il n'est jamais pour celui-ci un objet d'ostentation, +mais seulement un instrument utile entre ses mains. Autrefois +l'esclave travaillait aux plaisirs du maître autant qu'à sa +fortune. Le nègre ne sert jamais qu'aux intérêts matériels de +l'Américain. + +Jefferson, qui d'ailleurs n'est pas partisan de l'esclavage, +s'efforce de prouver l'heureux sort des nègres, comparé à la +condition des esclaves romains; et, après avoir peint les moeurs +douces des planteurs américains, il cite l'exemple de Vedius +Pollion, qui condamna un de ses esclaves à servir de pâture aux +murènes de son vivier, pour le punir d'avoir cassé un verre de +cristal [97]. + +Je ne sais si la preuve offerte par Jefferson est bonne. Il est +vrai que l'habitant des États-Unis serait peu sévère envers +l'esclave qui briserait un objet de luxe; mais aurait-il la même +indulgence pour celui qui détruirait une chose utile? Je ne sais. +Il est certain, du moins, que la loi de la Caroline du Sud +prononce la peine de mort contre l'esclave qui fait un dégât dans +un champ [98]. + +Je crois, du reste, qu'en effet la vie des nègres, en Amérique, +n'est point sujette aux mêmes périls que celle des esclaves chez +les anciens. À Rome, les riches faisaient bon marché de la vie de +leurs esclaves; ils n'y étaient pas plus attachés qu'on ne tient à +une superfluité du luxe ou à un objet de mode. Un caprice, un +mouvement de colère, quelquefois un instinct dépravé de cruauté, +suffisaient pour trancher le fil de plusieurs existences. Les +mêmes passions ne se rencontrent point chez le maître américain, +pour lequel un esclave a la valeur matérielle qu'on attache aux +choses utiles, et qui, dépourvu d'ailleurs de passions violentes, +n'éprouve à l'aspect de ses nègres, travaillant pour lui, que des +instincts de conservation. + +L'habitant des États-Unis, possesseur de nègres, ne mène point sur +ses domaines une vie brillante et ne se montre jamais à la ville +avec un cortège d'esclaves. L'exploitation de sa terre est une +entreprise industrielle; ses esclaves sont des instruments de +culture. Il a soin de chacun d'eux comme un fabricant a soin des +machines qu'il emploie; il les nourrit et les soigne comme on +conserve une usine en bon état; il calcule la force de chacun, +fait mouvoir sans relâche les plus forts et laisse reposer ceux +qu'un plus long usage briserait. Ce n'est pas là une tyrannie de +sang et de supplices, c'est la tyrannie la plus froide et la plus +intelligente qui jamais ait été exercée par le maître sur +l'esclave. + +Cependant, sous un autre point de vue, l'esclavage américain +n'est-il pas plus rigoureux que ne l'était la servitude antique? + +L'esprit calculateur et positif du maître américain le pousse vers +deux buts distincts: le premier, c'est d'obtenir de son esclave le +plus de travail possible; le second, de dépenser le moins possible +pour le nourrir. Le problème à résoudre est de conserver la vie du +nègre en le nourrissant peu et de le faire travailler avec ardeur +sans l'épuiser. On conçoit ici l'alternative embarrassante dans +laquelle est placé le maître qui voudrait que son nègre ne se +reposât point et qui pourtant craint qu'un travail continu ne le +tue. Souvent le possesseur d'esclaves, en Amérique, tombe dans la +faute de l'industriel qui, pour avoir fatigué les ressorts d'une +machine, les voit se briser. Comme ces calculs de la cupidité font +périr des hommes, les lois américaines ont été dans la nécessité +de prescrire le minimum de la ration quotidienne que doit recevoir +l'esclave, et de porter des peines sévères contre les maîtres qui +enfreindraient cette disposition [99]. Ces lois, du reste, prouvent +le mal, sans y remédier: quel moyen peut avoir l'esclave d'obtenir +justice du plus ou moins de tyrannie qu'il subit? En général, la +plainte qu'il fait entendre lui attire de nouvelles rigueurs; et +lorsque par hasard il arrive jusqu'à un tribunal, il trouve pour +juges ses ennemis naturels, tous amis de son adversaire. + +Ainsi il me parait juste de dire qu'aux États-Unis l'esclave n'a +point à redouter les violences meurtrières dont les esclaves des +anciens étaient si souvent les victimes. Sa vie est protégée; mais +peut-être sa condition journalière est-elle plus malheureuse. + +J'indiquerai encore ici une dissemblance: l'esclave, chez les +anciens, servait souvent les vices du maître; son intelligence +s'exerçait à cette immoralité. + +L'esclave américain n'a jamais de pareils offices à rendre; il +quitte rarement le sol, et son maître a des moeurs pures. Le nègre +est stupide; il est plus abruti que l'esclave romain, mais il est +moins dépravé. + +§ III. Peut-on abolir l'esclavage des noirs aux États-unis? + +On ne saurait parler de l'esclavage sans reconnaître en même temps +que son institution chez un peuple est tout à la fois une tache et +un malheur. + +La plaie existe aux États-Unis, mais on ne saurait l'imputer aux +Américains de nos jours, qui l'ont reçue de leurs aïeux. Déjà même +une partie de l'Union est parvenue à s'affranchir de ce fléau. +Tous les États de la Nouvelle-Angleterre, New York, la +Pennsylvanie, n'ont plus d'esclaves [100]. Maintenant l'abolition de +l'esclavage pourra-t-elle s'opérer dans le Sud, de même qu'elle a +eu lieu dans le Nord? + +Avant d'entrer dans l'examen de cette grande question commençons +par reconnaître qu'il existe aux États-Unis une tendance générale +de l'opinion vers l'affranchissement de la race noire. + +Plusieurs causes morales concourent pour produire cet effet. + +D'abord, les croyances religieuses qui, aux États-Unis sont +universellement répandues. + +Plusieurs sectes y montrent un zèle ardent pour la cause de la +liberté humaine; ces efforts des hommes religieux sont continus et +infatigables, et leur influence, presque inaperçue, se fait +cependant sentir. À ce sujet, on se demande si l'esclavage peut +avoir une très longue durée au sein d'une société de chrétiens. Le +christianisme, c'est l'égalité morale de l'homme. Ce principe +admis, il est aussi difficile de ne pas arriver à l'égalité +sociale, qu'il paraît impossible, l'égalité sociale existant, de +n'être pas conduit à l'égalité politique. Les législateurs de la +Caroline du Sud sentirent bien toute la portée du principe moral +dont le christianisme renferme le germe; car, dans l'un des +premiers articles du code qui organise l'esclavage, ils ont eu +soin de déclarer, en termes formels, que l'esclave qui recevra le +baptême ne deviendra pas libre par ce seul fait [101]. + +On ne peut pas non plus contester que le progrès de la +civilisation ne nuise chaque jour à l'esclavage. À cet égard, +l'Europe même influe sur l'Amérique. L'Américain, dont l'orgueil +ne veut reconnaître aucune supériorité, souffre cruellement de la +tache que l'esclavage imprime à son pays dans l'opinion des autres +peuples. + +Enfin, il est une cause morale plus puissante peut-être que toute +autre sur la société américaine pour l'exciter à +l'affranchissement des noirs, c'est l'opinion qui de plus en plus +se répand que les États où l'esclavage a été aboli sont plus +riches et plus prospères que ceux où il est encore en vigueur, et +cette opinion a pour base un fait réel dont enfin on se rend +compte; dans les États à esclaves, les hommes libres ne +travaillent pas, parce que le travail, étant l'attribut de +l'esclave, est avili à leurs yeux. Ainsi, dans ces États, les +blancs sont oisifs à côté des noirs qui seuls travaillent. En +d'autres termes, la portion de la population la plus intelligente, +la plus énergique, la plus capable d'enrichir le pays, demeure +inerte et improductive, tandis que le travail de production est +l'oeuvre d'une autre portion de la population grossière, +ignorante, et qui fait son travail sans coeur, parce qu'elle n'y a +point d'intérêt. + +J'ai plus d'une fois entendu les habitants du Sud, possesseurs +d'esclaves, déplorer eux-mêmes, par ce motif, l'existence de +l'esclavage, et faire des voeux pour sa destruction. + +On ne peut donc nier qu'aux États-Unis l'opinion publique ne tende +vers l'abolition complète de l'esclavage. + +Mais cette abolition est-elle possible? et comment pourrait-elle +s'opérer? Ici je dois jeter un coup d'oeil sur les diverses +objections qui se présentent. + +Première objection. -- D'abord, il est des personnes qui font de +l'esclavage des nègres une question de fait et non de principe. La +race africaine, disent-ils, est inférieure à la race européenne: +les noirs sont donc par leur nature même destinés à servir les +blancs. + +Je ne discuterai pas ici la question de supériorité des blancs sur +les nègres. C'est un point sur lequel beaucoup de bons esprits +sont partagés; il me faudrait, pour l'approfondir, plus de +lumières que je n'en possède sur ce sujet. Je ne présenterai donc +que de courtes observations à cet égard. + +En général, on tranche la question de supériorité à l'aide d'un +seul fait: on met en présence un blanc et un nègre, et l'on dit! +«Le premier est plus intelligent que le second.» Mais il y a ici +une première source d'erreur; c'est la confusion qu'on fait de la +race et de l'individu. Je suppose constant le fait de supériorité +intellectuelle de l'Européen de nos jours: la difficulté ne sera +pas résolue. + +En effet, ne se peut-il pas qu'il y ait chez le nègre une +intelligence égale dans son principe à celle du blanc, et qui ait +dégénéré par des causes accidentelles? Lorsque, par suite d'un +certain état social, la population noire est soumise pendant +plusieurs siècles à une condition dégradante transmise d'âge en +âge, à une vie toute matérielle et destructive de l'intelligence +humaine, ne doit-il pas résulter, pour les générations qui se +succèdent, une altération progressive des facultés morales, qui, +arrivée à un certain degré, prend le caractère d'une organisation +spéciale, et est considérée comme l'état naturel du nègre, +quoiqu'elle n'en soit qu'une déviation? Cette question, que je ne +fais qu'indiquer, est traitée avec de grands détails dans un +ouvrage en deux volumes, intitulé: Natural and physical history of +man, by Richard. + +Après avoir indiqué l'erreur dans laquelle on peut tomber en +assimilant deux races qui marchent depuis une longue suite de +siècles dans des voies opposées, l'une vers la perfection morale, +l'autre vers l'abrutissement, j'ajouterai que la comparaison des +individus entre eux n'est guère moins défectueuse. Comment, en +effet, demander au nègre, dont rien, depuis qu'il existe, n'a +éveillé l'intelligence, le même développement de facilités qui, +chez le blanc, est le fruit d'une éducation libérale et précoce? + +Du reste, cette question recevra une grande lumière de +l'expérience qui se fait en ce moment dans les États américains où +l'esclavage est aboli. Il existe à Boston, à New York et à +Philadelphie des écoles publiques pour les enfants des noirs, +fondées sur les mêmes principes que celles des blancs; et j'ai +trouvé partout cette opinion, que les enfants de couleur montrent +une aptitude au travail et une capacité égales à celles des +enfants blancs. On a cru longtemps, aux États-Unis, que les nègres +n'avaient pas même l'esprit suffisant pour faire le négoce; +cependant il existe en ce moment, dans les États libres du Nord, +un grand nombre de gens de couleur qui ont fondé eux-mêmes de +grandes fortunes commerciales. Longtemps même on pensa que le +nègre était destiné par le Créateur à courber incessamment son +front sur le sol, et on le croyait dépourvu de l'intelligence et +de l'adresse qui sont nécessaires pour les arts mécaniques. Mais +un riche industriel du Kentucky me disait un jour que c'était une +erreur reconnue, et que les enfants nègres auxquels on apprend des +métiers travaillent tout aussi bien que les blancs. + +La question de supériorité des blancs sur les nègres n'est donc +pas encore pure de tout nuage. Du reste, alors même que cette +supériorité serait incontestable, en résulterait-il la conséquence +qu'on en tire? Faudrait-il, parce qu'on reconnaîtrait à l'homme +d'Europe un degré d'intelligence de plus qu'à l'Africain, en +conclure que le second est destiné par la nature à servir le +premier? mais où mènerait une pareille théorie? + +Il y a aussi parmi les blancs des intelligences inégales: tout +être moins éclairé sera-t-il l'esclave de celui qui aura plus de +lumières? Et qui déterminera le degré des intelligences?... Non, +la valeur morale de l'homme n'est pas tout entière dans l'esprit; +elle est surtout dans l'âme. Après avoir prouvé que le nègre +comprend moins bien que le blanc, il faudrait encore établir qu'il +sent moins vivement que celui-ci; qu'il est moins capable de +générosité, de sacrifices, de vertu. + +Une pareille théorie ne soutient pas l'examen. Si on l'applique +aux blancs entre eux, elle semble ridicule; restreinte aux nègres, +elle est plus odieuse, parce qu'elle comprend toute une race +d'hommes qu'elle atteint en masse de la plus affreuse des misères. + +Il faut donc écarter cette première objection. + +Seconde objection. -- Mais d'autres disent: «Nous avons besoin de +nègres pour cultiver nos terres; les hommes d'Afrique peuvent +seuls, sous un soleil brûlant, se livrer, sans péril, aux rudes +travaux de la culture; puisque nous ne pouvons nous passer +d'esclaves, il faut bien conserver l'esclavage.» + +Ce langage est celui du planteur américain qui, comme on le voit, +réduit la question à celle de son intérêt personnel. À cet intérêt +se mêlerait, il est vrai, celui de la prospérité même du pays, +s'il était exact de dire que les États du Sud ne peuvent être +cultivés que par des nègres. + +Sur ce point il existe, dans le Sud des États-Unis, une grande +divergence d'opinion. Il est bien certain qu'à mesure que les +blancs se rapprochent du tropique, les travaux exécutés par eux +sous le soleil d'été deviennent dangereux. Mais quelle est +l'étendue de ce péril? L'habitude le ferait-elle disparaître? À +quel degré de latitude commence-t-il? est-ce à la Virginie ou à la +Louisiane? au 4e ou au 31e degré? + +Telles sont les questions en litige qui reçoivent en Amérique bien +des solutions contradictoires. En parcourant les États du Sud, +j'ai souvent entendu dire que si l'esclavage des noirs était +aboli, c'en était fait de la richesse agricole des contrées +méridionales. + +Cependant il se passe aujourd'hui même dans le Maryland un fait +qui est propre à ébranler la foi trop grande qu'on ajouterait à de +pareilles assertions. + +Le Maryland, État à esclaves, est situé entre les 38e et 39e +degrés de latitude; il tient le milieu entre les États du Nord, où +il n'existe que des hommes libres, et ceux du Sud, où l'esclavage +est en vigueur. Or c'était, il y a peu d'années encore, une +opinion universelle dans le Maryland que le travail des nègres y +était indispensable à la culture du sol; et l'on eût étouffé la +voix de quiconque eût exprimé un sentiment contraire. Cependant, à +l'époque où je traversai ce pays (octobre 1831) l'opinion avait +déjà entièrement changé sur ce point. Je ne puis mieux faire +connaître cette révolution dans l'esprit public qu'en rapportant +textuellement ce que me disait à Baltimore un homme d'un caractère +élevé, et qui tient un rang distingué dans la société américaine. + +«Il n'est, me disait-il, personne dans le Maryland qui ne désire +maintenant l'abolition de l'esclavage aussi franchement qu'il en +voulait jadis le maintien. + +«Nous avons reconnu que les blancs peuvent se livrer sans aucun +inconvénient aux travaux agricoles, qu'on croyait ne pouvoir être +faits que par des nègres. + +«Cette expérience ayant eu lieu, un grand nombre d'ouvriers libres +et de cultivateurs de couleur blanche se sont établis dans le +Maryland, et alors nous sommes arrivés à une autre démonstration +non moins importante: c'est qu'aussitôt qu'il y a concurrence de +travaux entre des esclaves et des hommes libres, la ruine de celui +qui emploie des esclaves est assurée. Le cultivateur qui travaille +pour lui, ou l'ouvrier libre qui travaille pour un autre, +moyennant salaire, produisent moitié plus que l'esclave +travaillant pour son maître sans intérêt personnel. Il en résulte +que les valeurs créées par un travail libre se vendent moitié +moins cher. Ainsi telle denrée qui valait deux dollars lorsqu'il +n'y avait parmi nous d'autres travailleurs que des esclaves, ne +coûte actuellement qu'un seul dollar. Cependant celui qui la +produit avec des esclaves est obligé de la donner au même prix, et +alors il est en perte; il gagne moitié moins que précédemment, et +cependant ses frais sont toujours les mêmes; c'est-à-dire qu'il +est toujours forcé de nourrir ses nègres, leurs familles, de les +entretenir dans leur enfance, dans leur vieillesse, durant leurs +maladies; enfin, il a toujours des esclaves travaillant moins que +des hommes libres.» [102] + +Je ne saurais non plus quitter ce sujet sans rappeler ici ce que +me disait de l'esclavage des noirs un homme justement célèbre en +Amérique, Charles Caroll, celui des signataires de la déclaration +d'indépendance qui a joui le plus longtemps de son oeuvre +glorieuse [103]. + +«C'est une idée fausse, me disait-il, de croire que les nègres +sont nécessaires à la culture des terres pour certaines +exploitations, telles que celles du sucre, du riz et du tabac. +J'ai la conviction que les blancs s'y habitueraient facilement, +s'ils l'entreprenaient. Peut-être, dans les premiers temps, +souffriraient-ils du changement apporté à leurs habitudes; mais +bientôt ils surmonteraient cet obstacle, et, une fois accoutumés +au climat et aux travaux des noirs, ils en feraient deux fois plus +que les esclaves.» + +Lorsque M. Charles Caroll me tenait ce langage, il habitait une +terre sur laquelle il y avait trois cents noirs. + +Je ne conclurai point de tout ceci que l'objection élevée contre +le travail des blancs dans le Sud soit entièrement dénuée de +fondement; mais enfin n'est-il pas permis de penser que plusieurs +États du Sud qui, jusqu'à ce jour, ont considéré l'esclavage comme +une nécessité, viendront à reconnaître leur erreur, ainsi que le +fait aujourd'hui le Maryland? Chaque jour les communications des +États entre eux deviennent plus faciles et plus fréquentes. La +révolution morale qui s'est faite à Baltimore ne s'étendra-t-elle +point dans le Sud? Les États du Midi, autrefois purement +agricoles, commencent à devenir industriels; les manufactures +établies dans le Sud auront besoin de soutenir la concurrence avec +celles du Nord, c'est-à-dire de produire à aussi bon marché que +ces dernières; elles seront dès lors dans l'impossibilité de se +servir longtemps d'ouvriers esclaves, puisqu'il est démontré que +ceux-ci ne sauraient concourir utilement avec des ouvriers libres. +Partout où se montre l'ouvrier libre, l'esclavage, tombe. Enfin, +ce qui demeure bien prouvé, c'est que (économiquement parlant) +l'esclavage est nuisible lorsqu'il n'est pas nécessaire, et qu'il +a été jugé tel par ceux qui auparavant l'avaient cru +indispensable. Mais il se présente contre l'abolition de +l'esclavage des objections bien autrement graves que celle du plus +ou moins d'utilité dont le travail des nègres peut être pour les +blancs. + +Troisième objection. -- Supposez le principe de l'abolition admis, +quel sera le moyen d'exécution? + +Ici deux systèmes se présentent: affranchir dès à présent tous les +esclaves; ou bien abolir seulement en principe l'esclavage, et +déclarer libres les enfants à naître des nègres. Dans le premier +cas, l'esclavage disparaît aussitôt, et, le jour où la loi est +rendue, il n'y a plus dans la société américaine que des hommes +libres. Dans le second, le présent est conservé; ceux qui sont +esclaves restent tels; l'avenir seul est atteint; on travaille +pour les générations suivantes. + +Ces deux systèmes, assez simples l'un et l'autre dans leur +théorie, rencontrent dans l'exécution des difficultés qui leur +sont communes. + +D'abord, pour déclarer libres les esclaves ou leurs descendants, +l'équité exige que le gouvernement en paie le prix à leurs +possesseurs: l'indemnité est la première condition de +l'affranchissement, puisque l'esclave est la propriété du maître. + +Maintenant, comment opérer ce rachat? + +Le gouvernement américain se trouve, dit-on, pour l'effectuer, +dans la situation la plus favorable; car la dette publique des +États-Unis est éteinte: or, les revenus du gouvernement fédéral +sont annuellement de cent cinquante-neuf millions de francs. Sur +cette somme, soixante-quatorze millions sont absorbés par les +dépenses de l'administration fédérale; restent donc quatre-vingt- +cinq millions qui, précédemment, étaient consacrés à l'extinction +de la dette publique, et qui, maintenant, pourraient être employés +au rachat des nègres esclaves [104]. + +J'ai souvent entendu proposer ce moyen pour parvenir à +l'affranchissement général; mais ici combien d'obstacles se +présentent! D'abord le point de départ est vicieux; en effet, les +États-Unis n'ont, il est vrai, plus de dette publique à payer; +mais en même temps qu'ils se sont libérés, ils ont réduit +considérablement l'impôt qui était la source de leurs revenus. Il +est donc inexact de dire que le gouvernement fédéral reçoive +annuellement quatre-vingt-cinq millions, qu'il pourrait appliquer +au rachat des nègres. + +Mais supposons qu'en effet cette somme est à sa disposition, et +voyons s'il est possible d'espérer qu'il en fera l'usage qu'on +propose. + +Il y avait aux États-Unis, lors du dernier recensement de la +population, fait en 1830, deux millions neuf mille esclaves; or, +en supposant qu'il faille réduire à cent dollars la valeur moyenne +de chaque nègre, à raison des femmes, des enfants et des +vieillards, le rachat fait à ce prix de deux millions neuf mille +esclaves coûterait plus d'un milliard de francs [105]. À cette somme +il faut ajouter le prix de deux cent mille esclaves au moins nés +depuis 1830 [106], dont le rachat ajouterait une somme de cent onze +millions de francs au milliard précédent. + +En supposant que le gouvernement fédéral pût et voulût appliquer +annuellement au rachat des nègres une somme annuelle de quatre- +vingt-cinq millions, il ne pourrait, avec cette somme, racheter +chaque année que cent soixante mille esclaves; il faudrait donc +l'application de la même somme au même objet pendant quatorze +années pour racheter la totalité des esclaves existants +aujourd'hui. Mais ce n'est pas tout. Ces deux millions neuf mille +esclaves existant en ce moment se multiplient chaque jour, et, en +supposant que leur accroissement annuel soit proportionné dans +l'avenir à ce qu'il a été jusqu'à ce jour, il augmentera +annuellement d'environ soixante mille: quarante-sept millions de +francs seront donc absorbés chaque année, non pas pour diminuer le +nombre des esclaves, mais seulement pour empêcher leur +augmentation; or, ces quarante-sept millions font plus de la +moitié de la somme destinée au rachat. + +On voit que l'étendue et la durée du sacrifice pécuniaire que le +gouvernement des États-Unis aurait à s'imposer ne peuvent se +comparer qu'à son peu d'efficacité. Croit-on que le gouvernement +américain entreprenne jamais une semblable tâche à l'aide d'un +pareil moyen? + +Je ne sais si un peuple qui se gouverne lui-même fera jamais un +sacrifice aussi énorme sans une nécessité urgente. Les masses, +habiles et puissantes pour guérir les maux présents qu'elles +sentent, ont peu de prévoyance pour les malheurs à venir. +L'esclavage, qui peut, à la vérité, devenir un jour, pour toute +l'Union, une cause de trouble et d'ébranlement, n'affecte +actuellement et d'une manière sensible qu'une partie des États- +Unis, le Sud; or, comment admettre que les pays du Nord qui, en ce +moment, ne souffrent point de l'esclavage, iront, dans l'intérêt +des contrées méridionales, et par une vague prévision de périls +incertains et à venir, consacrer au rachat des esclaves du Sud des +sommes considérables dont l'emploi, fait au profit de tous, peut +leur procurer des avantages actuels et immédiats. Je crois +qu'espérer du gouvernement fédéral des États-Unis un pareil +sacrifice, c'est méconnaître les règles de l'intérêt personnel, et +ne tenir aucun compte ni du caractère américain, ni des principes +d'après lesquels procède la démocratie. + +Mais l'obstacle qui résulte du prix exorbitant du rachat n'est pas +le seul. + +Supposons que cette difficulté soit vaincue. + +Quatrième objection. -- Les nègres étant affranchis que +deviendront-ils? se bornera-t-on à briser leurs fers? les +laissera-t-on libres à côté de leurs maîtres? Mais si les esclaves +et les tyrans de la veille se trouvent face à face avec des forces +à peu près égales, ne doit-on pas craindre de funestes collisions? + +On voit que ce n'est pas assez de racheter les nègres, mais qu'il +faut encore, après leur affranchissement, trouver un moyen de les +faire disparaître de la société où ils étaient esclaves. + +À cet égard deux systèmes ont été proposés. + +Le premier est celui de Jefferson [107], qui voudrait qu'après avoir +aboli l'esclavage on assignât aux nègres une portion du territoire +américain, où ils vivraient séparés des blancs. + +On est frappé tout d'abord de ce qu'un pareil système renferme de +vicieux et d'impolitique. Sa conséquence immédiate serait +d'établir sur le sol des États-Unis deux sociétés distinctes, +composées de deux races qui se haïssent secrètement et dont +l'inimitié serait désormais avouée; ce serait créer une nation +voisine et ennemie pour les États-Unis, qui ont le bonheur de +n'avoir ni ennemis ni voisins. + +Mais, depuis que Jefferson a indiqué ce mode étrange de séparer +les nègres des blancs, un autre moyen a été trouvé auquel on ne +peut reprocher les mêmes inconvénients. + +Une colonie de nègres affranchis a été fondée à Liberia sur la +côte d'Afrique (6e degré de latitude nord). [108] + +Des sociétés philanthropiques se sont formées pour +l'établissement, la surveillance et l'entretien de cette colonie +qui déjà prospère. Au commencement de l'année 1834, elle contenait +trois mille habitants, tous nègres libres et affranchis, émigrés +des États-Unis. + +Certes, si l'affranchissement universel des noirs était possible +et qu'on pût les transporter tous à Liberia, ce serait un bien +sans aucun mélange de mal. Mais le transport des affranchis, +d'Amérique en Afrique, pourra-t-il jamais s'exécuter sur un vaste +plan? Outre les frais de rachat que je suppose couverts, ceux de +transport seraient seuls considérables; on a reconnu que, pour +chaque nègre ainsi transporté, il en coûte 30 dollars (160 fr.), +ce qui pour 2 millions de nègres fait une somme de 318 millions de +francs à ajouter aux 1,200 millions précédents. Ainsi à mesure +qu'on pénètre dans le fond de la question on marche d'obstacle en +obstacle. + +Maintenant je suppose encore résolues ces premières difficultés; +j'admets que d'une part le gouvernement de l'Union serait prêt à +faire, pour l'affranchissement des nègres du Sud, l'immense +sacrifice que j'ai indiqué, sans que les États du Nord, peu +intéressés, quant à présent, dans la question, s'y opposassent; +j'admets encore qu'il existe un moyen pratique de transporter la +population affranchie hors du territoire américain; ces obstacles +levés, il resterait encore à vaincre le plus grave de tous; je +veux parler de la volonté des États du Sud, au sein desquels sont +les esclaves. + +Cinquième objection. -- D'après la constitution américaine, +l'abolition de l'esclavage dans les États du Sud ne pourrait se +faire que par un acte émané de la souveraineté de ces États, ou du +moins faudrait-il, si l'affranchissement des noirs était tenté par +le gouvernement fédéral, que les États particuliers intéressés y +consentissent. [109] + +Or, j'ignore ce que pourront penser un jour et faire les États du +Sud; mais il me parait indubitable que, dans l'état actuel des +esprits et des intérêts, tous seraient opposés à +l'affranchissement des nègres; même avec la condition de +l'indemnité préalable. + +Il est certain d'abord que la transition subite de l'état de +servitude des noirs à celui de liberté serait pour les possesseurs +d'esclaves un moment de crise dangereuse. + +Vainement on objecte que les nègres recevant la liberté n'ont plus +de griefs contre la société, ni contre leurs maîtres, je réponds +qu'ils ont des souvenirs de tyrannie, et que le sort commun des +opprimés est de se soumettre pendant qu'ils sont faibles, et de se +venger quand ils deviennent forts; or, l'esclave n'est fort que le +jour où il devient libre. + +Il n'est pas vraisemblable que les Américains habitants des États +à esclaves se soumettent de leur plein gré aux chances périlleuses +qu'entraînerait l'affranchissement des nègres, dans la vue +d'épargner à leurs arrière-neveux les dangers d'une lutte entre +les deux races. + +Ils le feront d'autant moins que, outre le péril attaché à cette +mesure, leurs intérêts matériels en seraient lésés. Toutes les +richesses, toutes les fortunes des États du Sud, reposent, quant à +présent, sur le travail des esclaves; une indemnité pécuniaire, +quelque large qu'on la suppose, ne remplacerait point, pour le +maître, les esclaves perdus; elle placerait entre ses mains un +capital dont il ne saurait que faire. Plus tard sans doute de +nouvelles entreprises, de nouveaux modes d'exploitations, se +formeraient; mais la suppression des esclaves serait, pour la +génération contemporaine, la source d'une immense perturbation +dans les intérêts matériels. + +On se demande s'il est croyable qu'une génération entière se +soumette à une pareille ruine pour le plus grand bien des +générations futures. -- Non, il est douteux même qu'elle se +l'imposât en présence de dangers actuels. Rien n'est plus +difficile à concevoir que l'abandon fait par une grande masse +d'hommes de leurs intérêts matériels, dans la vue d'éviter un +péril. Le péril présent n'est encore qu'un malheur à venir: le +sacrifice serait un malheur présent. + +Mais, dit-on, ces objections sont évitées en grande partie, si, en +déclarant libres les enfants à naître des nègres, on maintient +dans la servitude les esclaves nés avant l'acte d'abolition. Dans +cette hypothèse, ceux qui abolissent l'esclavage conservent leurs +esclaves, et la génération qui souffre de l'affranchissement n'a +point connu un état meilleur. + +Ce système affaiblit sans doute les objections, mais il ne les +détruit pas entièrement. N'est-ce pas jeter parmi les esclaves un +principe d'insurrection que de déclarer libres les enfants à +naître, tout en maintenant les pères dans la servitude? On +s'efforce à grand'peine de persuader au nègre esclave qu'il n'est +pas l'égal du blanc, et que cette inégalité est la source de son +esclavage; que deviendra cette fiction en présence d'une réalité +contraire? comment le nègre esclave obéira-t-il à côté de son +enfant, investi du droit de résister? + +C'est d'ailleurs attribuer aux Américains du Sud un égoïsme +exagéré, que de supposer qu'en conservant intacts leurs droits, +ils anéantiront ceux de leurs enfants. Autant il serait surprenant +qu'ils fissent un grand sacrifice dans l'intérêt de générations +futures et éloignées, autant il faudrait s'étonner qu'ils +sacrifiassent à leur propre intérêt celui de leurs descendants +immédiats; car le sentiment paternel est presque de l'égoïsme. On +est donc sûr de trouver dans les pères autant de répugnance à +prendre une mesure ruineuse pour les enfants, qu'à faire un acte +qui les ruine eux-mêmes. + +Ici cependant l'on m'oppose l'exemple des États du Nord de l'Union +qui ont aboli l'esclavage pour l'avenir, c'est-à-dire pour les +enfants à naître, en laissant esclaves tous ceux qui l'étaient +avant la loi; et l'on demande pourquoi les États du Sud ne +feraient pas de même. + +À cet égard, la réponse semble facile. D'abord il est constant que +l'esclavage n'a jamais été établi dans le Nord sur une grande +échelle. Lorsque la Pennsylvanie, New York et les autres États du +Nord, ont aboli l'esclavage, il n'y avait dans leur sein qu'un +nombre minime d'esclaves. Pour ne citer qu'un exemple, New York a +aboli l'esclavage en 1799, et, à cette époque, il n'y avait que +trois esclaves sur cent habitants: on pouvait affranchir les +nègres, ou déclarer libres les enfants à naître, sans redouter +aucune conséquence fâcheuse d'un principe de liberté jeté +subitement parmi des esclaves. Les possesseurs de nègres ne +formaient qu'une fraction imperceptible de la population; alors +l'intérêt presque universel était qu'il n'y eût plus d'esclaves, +afin que rien ne déshonorât le travail, source de la richesse. En +abolissant la servitude des noirs pour l'avenir, les États du Nord +n'ont fait aucun sacrifice; la majorité, qui trouvait son profit à +cette abolition, a imposé la loi au petit nombre, dont l'intérêt +était contraire. + +Maintenant, comment comparer aux États du Nord ceux du Sud, où les +esclaves sont égaux, quelquefois même supérieurs en nombre aux +hommes libres [110], et où, d'un autre côté, la majorité, pour ne +pas dire la totalité des habitants, est intéressée au maintien de +l'esclavage? + +On voit que la dissemblance est, quant à présent, complète mais +n'est-il pas permis d'espérer dans l'avenir quelque changement +dans la situation des États du Sud, et ne peut-on pas admettre +qu'intéressés aujourd'hui à conserver l'esclavage, ils aient un +jour intérêt à l'abolir? J'ai la ferme persuasion que tôt ou tard +cette abolition aura lieu, et j'ai dit plus haut les motifs de ma +conviction; mais je crois également que l'esclavage durera +longtemps encore dans le Sud; et, à cet égard, il me parait utile +de résumer les différences matérielles qui rendent impossible +toute comparaison entre l'avenir du Sud et ce qui s'est passé dans +le Nord. + +Il est incontestable que le froid des États du Nord est contraire +à la race africaine, tandis que la chaleur des pays du Sud lui est +favorable; dans les premiers elle languit et décroît, tandis +qu'elle prospère et multiplie dans les seconds. + +Ainsi la population noire, qui tendait naturellement à diminuer +dans les États où l'esclavage est aboli, trouve, au contraire, +dans le climat des pays méridionaux, où sont aujourd'hui les +esclaves, une cause d'accroissement. + +Dans le Nord, l'esclavage était évidemment nuisible au plus grand +nombre; les habitants du Sud sont encore dans le doute s'il ne +leur est pas nécessaire. L'esclavage dans le Nord n'a jamais été +qu'une superfluité; il est, au moins jusqu'à présent, pour le Sud, +une utilité. Il était, pour les hommes du Nord, un accessoire; il +se rattache, dans le Sud, aux moeurs, aux habitudes et à tous les +intérêts. En le supprimant, les États libres n'ont eu qu'une loi à +faire; pour l'abolir, les États à esclaves auraient à changer tout +un état social. + +L'activité, le goût des hommes du Nord pour le travail, le zèle +religieux des presbytériens de la Nouvelle-Angleterre, le +rigorisme des quakers de la Pennsylvanie, et aussi une +civilisation très avancée, tout dans les États septentrionaux +tendait à repousser l'esclavage. Il n'en est point de même dans le +Sud; les États méridionaux ont des croyances, mais non des +passions religieuses; plusieurs d'entre eux, tels qu'Alabama, +Mississipi, la Géorgie, sont à demi barbares, et leurs habitants +sont, comme tous les hommes du Midi, portés par le climat à +l'indolence et à l'oisiveté. Ainsi l'esclavage n'est, jusqu'à +présent, combattu dans le Sud par aucune des causes qui, dans le +Nord, ont amené sa ruine. + +Les États du Sud sont donc loin encore de l'affranchissement des +nègres. + +Cependant, tout en conservant le présent, ils sont effrayés de +l'avenir. L'augmentation progressive du nombre des esclaves dans +leur sein est un fait bien propre à les alarmer; déjà, dans la +Caroline du Sud et dans la Louisiane, le nombre des noirs est +supérieur à celui des blancs [111], et la cause de l'augmentation +est plus grave encore, peut-être, que le fait même; la traite des +noirs avec les pays étrangers étant prohibée dans toute l'Union, +non-seulement par le gouvernement fédéral, mais encore par tous +les états particuliers, il s'ensuit que l'augmentation du nombre +des esclaves ne peut résulter que des naissances; or, le nombre +des blancs ne croissant point, dans les États du Sud, dans la même +proportion que celui même des nègres, il est manifeste que, dans +un temps donné, la population noire y sera de beaucoup supérieure +en nombre à la population blanche. [112] + +Tout en voyant le péril qui se prépare, les États du Sud de +l'Union américaine ne font rien pour le conjurer; chacun d'eux +combat ou favorise l'accroissement du nombre des esclaves, selon +qu'il est intéressé actuellement à en posséder plus ou moins. Dans +le Maryland, dans le district de Colombie, dans la Virginie, où +commence à pénétrer le travail des hommes libres, on affranchit +beaucoup d'esclaves et on en vend autant qu'on peut aux États les +plus méridionaux. La Louisiane, la Caroline du Sud, le Mississipi, +la Floride, qui trouvent, jusqu'à ce jour, un immense profit dans +l'exploitation de leurs terres par les esclaves, n'en +affranchissent point et s'efforcent d'en acquérir sans cesse de +nouveaux. Il arrive fréquemment que, effrayés de l'avenir, ces +États font des lois pour défendre l'achat de nègres dans les +autres pays de l'Union. Comme je traversais la Louisiane (1832), +la législature venait de rendre un décret pour interdire tout +achat de nègres dans les États limitrophes; mais, en général, ces +lois ne sont point exécutées. Souvent les législateurs sont les +premiers à y contrevenir; leur intérêt privé de propriétaire leur +fait acheter des esclaves, dont ils ont défendu le commerce dans +un intérêt général. + +En résumé, quand on considère le mouvement intellectuel qui agite +le monde; la réprobation qui flétrit l'esclavage dans l'opinion de +tous les peuples; les conquêtes rapides qu'ont déjà faites, aux +États-Unis, les idées de liberté sur la servitude des noirs; les +progrès de l'affranchissement qui, sans cesse, gagne du Nord au +Sud; la nécessité où seront tôt ou tard les États méridionaux de +substituer le travail libre au travail des esclaves, sous peine +d'être inférieurs aux États du Nord; en présence de tous ces +faits, il est impossible de ne pas prévoir une époque plus ou +moins rapprochée, à laquelle l'esclavage disparaîtra tout à fait +de l'Amérique du Nord. + +Mais comment s'opérera cet affranchissement? quels en seront les +moyens et les conséquences? quel sera le sort des maîtres et des +affranchis? c'est ce que personne n'ose déterminer à l'avance. + +Il y a en Amérique un fait plus grave peut-être que l'esclavage; +c'est la race même des esclaves. La société américaine,avec ses +nègres se trouve dans une situation toute différente des sociétés +antiques qui eurent des esclaves. La couleur des esclaves +américains change toutes les conséquences de l'affranchissement. +L'affranchi blanc, n'avait presque plus rien de l'esclave. +L'affranchi noir n'a presque rien de l'homme libre; vainement les +noirs reçoivent la liberté; ils demeurent esclaves dans l'opinion. +Les moeurs sont plus puissantes que les lois; le nègre esclave +passait pour un être inférieur ou dégradé; la dégradation de +l'esclave reste à l'affranchi. La couleur noire perpétue le +souvenir de la servitude et semble former un obstacle éternel au +mélange des deux races. + +Ces préjugés et ces répugnances sont tels que dans les États du +Nord les plus éclairés, l'antipathie qui sépare une race de +l'autre, demeure toujours la même, et, ce qui est digne de +remarque, c'est que plusieurs de ces États consacrent dans leurs +lois l'infériorité des noirs. + +On conçoit aisément que, dans les États à esclaves, les nègres +affranchis ne soient pas traités entièrement comme les hommes +libres de couleur blanche; ainsi on lira sans étonnement cet +article d'une loi de la Louisiane, qui porte: + +«Les gens de couleur libres ne doivent jamais insulter ni frapper +les blancs, ni prétendre s'égaler à eux; au contraire, ils doivent +leur céder le pas partout, et ne leur parler ou leur répondre +qu'avec respect, sous peine d'être punis de prison, suivant la +gravité des cas.» [113] + +On ne sera pas plus surpris de voir prohibé dans les États à +esclaves tout mariage entre des personnes blanches et gens de +couleur libres ou esclaves. [114] + +Mais ce qui paraîtra peut-être plus extraordinaire, c'est que, +même dans les États du Nord, le mariage entre blancs et personnes +de couleur ait été pendant longtemps interdit par la loi même. +Ainsi, la loi de Massachusetts déclarait nul un pareil mariage et +prononçait une amende contre le magistrat qui passait l'acte. [115] +Cette loi n'a été abolie qu'en 1830. + +Du reste, lorsque la défense n'est pas dans la loi, elle est +toujours la même dans les moeurs; une barrière d'airain est +toujours interposée entre les blancs et les noirs. + +Quoique vivant sur le même sol et dans les mêmes cités, les deux +populations ont une existence civile distincte. Chacune a ses +écoles, ses églises, ses cimetières. Dans tous les lieux publics +où il est nécessaire que toutes deux soient présentes en même +temps, elles ne se confondent point; des places distinctes leur +sont assignées. Elles sont ainsi classées dans les salles des +tribunaux, dans les hospices, dans les prisons. La liberté dont +jouissent les nègres n'est pour eux la source d'aucun des +bienfaits que la société procure. Le même préjugé qui les couvre +de mépris leur interdit la plupart des professions. On ne saurait +se faire une idée exacte des difficultés que doit vaincre un nègre +pour faire sa fortune aux États-Unis; il rencontre partout des +obstacles et nulle part des appuis. Aussi la domesticité est-elle +la condition du plus grand nombre des nègres libres. + +Dans la vie politique, la séparation est encore plus profonde. +Quoique admissibles en principe aux emplois publics, ils n'en +possèdent aucun; il n'y a pas d'exemple d'un nègre ou d'un mulâtre +remplissant aux États-Unis une fonction publique. Les lois des +États du Nord reconnaissent en général aux gens de couleur libres +des droits politiques pareils à ceux des blancs; mais nulle part +on ne leur permet d'en jouir. Les gens de couleur libres de +Philadelphie ayant voulu, il y a quelque temps, exercer leurs +droits politiques à l'occasion d'une élection, furent repoussés +avec violence de la salle où ils venaient pour déposer leurs +suffrages, et il leur fallut renoncer à l'exercice d'un droit dont +le principe ne leur était pas contesté. Depuis ce temps, ils n'ont +point renouvelé cette prétention si légitime. Il est triste de le +dire, mais le seul parti qu'ait à prendre la population noire +ainsi opprimée, c'est de se soumettre et de souffrir la tyrannie +sans murmure. Dans ces derniers temps, des hommes animés de +l'intention la plus pure et des sentiments les plus +philanthropiques ont tenté d'arriver à la fusion des noirs avec +les blancs, par le moyen des mariages mutuels. Mais ces essais ont +soulevé toutes les susceptibilités de l'orgueil américain et +abouti à deux insurrections dont New York et Philadelphie furent +le théâtre au mois de juillet 1834. Toutes les fois que les nègres +affranchis manifestent l'intention directe ou indirecte de +s'égaler aux blancs, ceux-ci se soulèvent aussitôt en masse pour +réprimer une tentative aussi audacieuse. Ces faits se passent +pourtant dans les États les plus éclairés, les plus religieux de +l'Union, et où depuis longtemps l'esclavage est aboli. Qui +douterait maintenant que la barrière qui sépare les deux races ne +soit insurmontable? + +En général, les nègres libres du Nord supportent patiemment leur +misère: mais croit-on qu'ils se soumissent à tant d'humiliations +et à tant d'injustices s'ils étaient plus nombreux? Ils ne forment +dans les États du Nord qu'une minorité imperceptible. +Qu'arriverait-il, s'ils étaient, comme dans le Sud, en nombre ou +supérieur aux blancs? Ce qui de nos jours se passe dans le Nord +peut faire pressentir l'avenir du Sud. S'il est vrai que les +tentatives généreuses faites pour transporter d'Amérique en +Afrique les nègres affranchis ne puissent jamais conduire qu'à des +résultats partiels, il est malheureusement trop certain qu'un jour +les États du Sud de l'Union recèleront dans leur sein deux races +ennemies, distinctes par la couleur, séparées par un préjugé +invincible, et dont l'une rendra à l'autre la haine pour le +mépris. C'est là, il faut le reconnaître, la grande plaie de la +société américaine. + +Comment se résoudra ce grand problème politique? Faut-il prévoir +dans l'avenir une crise d'extermination? Dans quel temps? Quelles +seront les victimes? Les blancs du Sud étant en possession des +forces que donnent la civilisation et l'habitude de la puissance, +et certains d'ailleurs de trouver un appui dans les États du Nord, +où la race noire s'éteint, faut-il en conclure que les nègres +succomberont dans la lutte, si une lutte s'engage? Personne ne +peut répondre à ces questions. On voit se former l'orage, on +l'entend gronder dans le lointain; mais nul ne peut dire sur qui +tombera la foudre. + +Tableaux comparatifs de la population libre et de la population +esclave aux États-unis depuis 1790 jusqu'en 1830. + +Nº 1 -- 1790 + +Nom des États Population libre +en 1790 Population esclave +en 1790 Proportion des esclaves à la population libre. +Maine,549 « « +New Hampshire,855 1/2 sur mille +Vermont,542 s. 10,000 +Massachusetts,787 « « +Rhode-Island,825 s. mille +Connecticut,187,759 s. mille +New York,796,324 s. 100 +New Jersey,716,423 s. 100 +Pensylvanie,136,737 s. mille +Delaware,207,887 s. 100 +Maryland,092,036 s. 100 +Virginie,183,427 s. 100 +Caroline du Nord,379,572 s. 100 +Caroline du Sud,979,094 s. 100 +Géorgie,284,264 s. 100 +Alabama « « « +Mississipi « « « +Louisiane « « « +Tennessee « « « +Kentucky,847,830 s. 100 +Ohio « « « +Indiana « « « +Illinois « « « +Missouri « « « +Dist. de Colombie « « « +Floride « « « +Michigan « « « +Arkansas « « « +TOTAL ,231,429 [116],807 + +OBSERVATIONS: +En 1790, les États qui ont le plus d'esclaves sont: +1.- Caroline du Sud escl. sur 100 hab. +2.- Virginie escl. sur 100 hab. +3.- Géorgie escl. sur 100 hab. +4.- Maryland escl. sur 100 hab. +5.- Caroline du Nord escl. sur 100 hab. +6.- Kentucky escl. sur 100 hab. + +Déjà, en 1790, il n'y a plus d'esclaves dans le Massachusetts, +dans le Maine; et l'on n'en compte plus que 7 sur 100 dans l'État +de New York, et 9 sur 1,000 dans la Pennsylvanie. À l'égard des +États du Sud, où l'on n'en voit point figurer, leur absence tient +à deux causes: la première, pour quelques-uns, c'est le défaut de +documents statistiques, par exemple, pour la Louisiane, qui alors +ne faisait pas partie des États-Unis; la seconde pour certains +autres, c'est le manque d'habitants, comme pour Missouri, +Arkansas, etc. + +C'est ici le lieu de faire observer qu'à cette époque l'esclavage, +qui s'éteint dans le Nord, n'est pas encore né dans quelques pays +du Sud. On le verra bientôt paraître et se développer dans ces +derniers, tandis qu'il a disparu dans les autres pour n'y plus +revenir. + +Nº 2 -- 1800 + +Nom des États Population libre +en 1800 [117] Population esclave +en 1800 [118] Proportion des esclaves à la population libre. + +Maine,719 « « +New Hampshire,850 sur 100,000 +Vermont,465 « « +Massachusetts,845 « « +Rhode-Island,741 s. 1,000 +Connecticut,051 s. 1,000 +New York,707,343 s. 1,000 +New Jersey,727,422 s. 100 +Pensylvanie,839,706 s. 1,000 +Delaware,120,153 s. 100 +Maryland,189,635 s. 100 +Virginie,404,796 s. 100 +Caroline du Nord,807,296 s. 100 +Caroline du Sud,440,151 s. 100 +Géorgie,282,404 s. 100 +Alabama,361,489 s. 100 +Mississipi « « « +Louisiane « « « +Tennessee,118,584 s. 100 +Kentucky,925,348 s. 100 +Ohio,365 « « +Indiana,516 s. 100 +Illinois « « +Missouri « « « +Dist. de Colombie,849,244 s. 100 +Floride « « « +Michigan « « +Arkansas « « « +TOTAL ,412,884 [119],041 + +OBSERVATIONS: +Classement des États qui ont le plus d'esclaves. +1.-Caroline du Sudescl. sur 100 hab. +2.-Virginie et Alabama escl. sur 100 hab. +3.-Géorgie escl. sur 100 hab. +4.-Maryland escl. sur 100 hab. +5.-Caroline du Nord escl. sur 100 hab. +6.-Dist. de Colombie escl. sur 100 hab. +7.-Tennessee escl. sur 100 hab. +8.-Delaware escl. sur 100 hab. +9.-New Jersey escl. sur 100 hab. +10.-New York escl. sur 100 hab. +11.-Indiana escl. sur 100 hab. +12.-Kentucky escl. sur 100 hab. + +Progression du nombre des esclaves dans les différents États: + +La Caroline du Nord de 1790 à 1800, a gagné 2 esclaves sur 100 +habitants. La Géorgie 1 sur 100 habitants. + +Le nombre des esclaves est stationnaire dans la Caroline du Sud et +dans le New Jersey. + +Il est en déclin dans les États suivants: + +Le Kentucky en a perdu 8 sur 100 habitants, +Le Delaware 5 sur 100 habitants, +L'État de New York 4 sur 100 habitants, +Le Maryland 2 sur 100 habitants, +La Virginie 1 sur 100 habitants. + +NOTA. On voit paraître des esclaves dans trois nouveaux États, +Alabama, Tennessee et Indiana; mais on ne peut faire à leur égard +aucune observation, attendu que le chiffre de population de 1790 +est inconnu. + +Nº 3 -- 1810 + +Nom des États Population libre +en 1810 [120] Population esclave +en 1810 [121] Proportion des esclaves à la population libre. +Maine,705 « « +New Hampshire,460 « « +Vermont,895 « « +Massachusetts,040 « « +Rhode-Island,828 s. 10,000 +Connecticut,632 s. 10,000 +New York,032,017 s. 1,000 +New Jersey,706,851 s. 100 +Pensylvanie,296 s. 10,000 +Delaware,497,177 s. 100 +Maryland,044,502 s. 100 +Virginie,104,518 s. 100 +Caroline du Nord,676,824 s. 100 +Caroline du Sud,750,365 s. 100 +Géorgie,215,218 s. 100 +Alabama et Mississipi,270,088 s. 100 +Louisiane,296,660 s. 100 +Tennessee,192,535 s. 100 +Kentucky,950,561 s. 100 +Ohio,760 « « +Indiana,283 s. 1,000 +Illinois,114 s. 1,000 +Missouri,772,011 s. 100 +Dist. de Colombie,628,395 s. 100 +Floride « « « +Michigan,762 « « +Arkansas,062 « « +TOTAL ,048,850 [122],191,394 + +OBSERVATIONS: +Classement des États qui ont le plus d'esclaves. +1.-Caroline du Sud escl. sur 100 hab. +2.-Louisiane escl. sur 100 hab. +3.-Alabama, Mississipi escl. sur 100 hab. +4.-Géorgie escl. sur 100 hab. +5.-Virginie escl. sur 100 hab. +6.-Caroline du Nord escl. sur 100 hab. +7.-Maryland escl. sur 100 hab. +8.-Dist. de Colombie escl. sur 100 hab. +9.-Kentucky escl. sur 100 hab. +10.-Tennessee escl. sur 100 hab. +11.-Missouri escl. sur 100 hab. +12.-Illinois escl. sur 100 hab. +13.-Delaware escl. sur 100 hab. +14.-New Jersey escl. sur 100 hab. + +De 1800 à 1810, la Géorgie, Alabama et Mississipi ont gagné 5 +esclaves sur 100 habitants, +La Caroline du Sud et le Tennessee 4 sur 100 habitants, +La Virginie, 3 sur 100 habitants, +La Caroline du Nord 2 sur 100 habitants, +Le Kentucky 1 sur 100 habitants. + +Le nombre des esclaves est stationnaire dans le district de +Colombie. + +Il décroît dans les États suivants: + +Le Delaware en a perdu 4 sur 100 habitants, +Le New Jersey 2 sur 100 habitants, +Le Maryland 1 sur 100 habitants. + +L'esclavage disparaît presque entièrement des États de New York et +de Pennsylvanie, où il ne figure plus que pour quelques fractions +imperceptibles. + +NOTA. À cette période, on voit naître deux nouveaux États, +Illinois et Missouri. L'esclavage qui s'établit dans les deux +s'éteindra presque aussitôt dans le premier, mais il va s'étendre +dans le second. En même temps on voit paraître sur la scène l'État +d'Ohio, qui, presqu'île sa naissance, a déjà 230,760 habitants et +pas un esclave. La loi de l'État a dès l'origine proscrit +l'esclavage. Le Missouri, qui pouvait aisément se passer +d'esclaves, regrettera longtemps de n'avoir pas imité l'Ohio. + +Nº 4 -- 1820 + +Nom des États Population libre +en 1820 [123] Population esclave +en 1820 [124] Proportion des esclaves à la population libre. +Maine,335 « « +New Hampshire,161 « « +Vermont,764 « « +Massachusetts,287 « « +Rhode-Island,011 sur 10,000 +Connecticut,151 s. 10,000 +New York,362,724,088 s. 1,000 +New Jersey,018,557 s. 100 +Pensylvanie,049,102 s. 10,000 +Delaware,240,509 s. 100 +Maryland,952,398 s. 100 +Virginie,213,153 s. 100 +Caroline du Nord,812,017 s. 100 +Caroline du Sud,266,475 s. 100 +Géorgie,333,656 s. 100 +Alabama et Mississipi,656,693 s. 100 +Louisiane,343,064 s. 100 +Tennessee,696,107 s. 100 +Kentucky,585,732 s. 100 +Ohio,317 « « +Indiana,988 s. 10,000 +Illinois,211 s. 1,000 +Missouri,662,222 s. 100 +Dist. de Colombie,164,377 s. 100 +Floride « « « +Michigan « « « +Arkansas,656,617 s. 100 +TOTAL ,100,067 [125],538,064 + +OBSERVATIONS: +Classement des États qui ont le plus d'esclaves. +1.- Caroline du Sud escl. sur 100 hab. +2.- Louisiane escl. sur 100 hab. +3.- Géorgie escl. sur 100 hab. +4.- Virginie escl. sur 100 hab. +5.- Alabama, Mississipi escl. sur 100 hab. +6.- Caroline du Nord escl. sur 100 hab. +7.- Maryland escl. sur 100 hab. +8.- Kentucky escl. sur 100 hab. +9.- Tennessee, Dist. de Colombie escl. sur 100 hab. +10.- Missouri escl. sur 100 hab. +11.- Arkansas escl. sur 100 hab. +12.- Delaware escl. sur 100 hab. +13.- New Jersey escl. sur 100 hab. +14.- Illinois escl. sur mille hab. + +De 1810 à 1820, la Caroline du Sud a gagné 4 esclaves sur 100 +habitants, +La Géorgie et le Kentucky 3 sur 100 habitants, +La Caroline du Nord et le Tennessee 2 sur 100 habitants. + +Le nombre des esclaves est stationnaire dans la Louisiane, le +Missouri et le Delaware. + +Le nombre des esclaves décroît dans les États suivants: + +Alabama et Mississipi en ont perdu 5 sur 100 habitants, +Le Maryland et le D. de Colombie 3 sur 100 habitants, +La Virginie et le New Jersey 1 sur 100 habitants. + +Il apparaît dans l'État naissant d'Arkansas. + +Nº 5 -- 1830 + +Nom des États Population libre +en 1830 [126] Population esclave +en 1830 [127] Proportion des esclaves à la population libre. +Maine,955 sur 200,000 +New Hampshire,328 s. 100,000 +Vermont,652 « « +Massachusetts,408 s. 600,000 +Rhode-Island,199 s. 10,000 +Connecticut,650 s. 10,000 +New York,918,533 s. 100,000 +New Jersey,569,254 s. 1,000 +Pensylvanie,347,830 s. 10,000 +Delaware,456,292 s. 100 +Maryland,046,046 s. 100 +Virginie,654,654 s. 100 +Caroline du Nord,386,601 s. 100 +Caroline du Sud,784,401 s. 100 +Géorgie,292,531 s. 100 +Alabama,978,549 s. 100 +Mississipi,062,659 s. 100 +Louisiane,151,588 s. 100 +Tennessee,301,603 s. 100 +Kentucky,704,213 s. 100 +Ohio,903 « « +Indiana,031 « « +Illinois,455 « «[128] +Missouri,364,081 s. 100 +Dist. de Colombie,715,119 s. 100 +Floride,229,501 s. 100 +Michigan,607 s. 1,000 +Arkansas,812,576 s. 100 +TOTAL , 856,988 [129],009,031 + +OBSERVATIONS: +Classement des États qui ont le plus d'esclaves. +1.- Caroline du Sudescl. sur 100 hab. +2.- Louisianeescl. sur 100 hab. +3.- Mississipiescl. sur 100 hab. +4.- Florideescl. sur 100 hab. +5.- Géorgieescl. sur 100 hab. +6.- Virginieescl. sur 100 hab. +7.- Alabamaescl. sur 100 hab. +8.- Caroline du Nordescl. sur 100 hab. +9.- Kentuckyescl. sur 100 hab. +10.- Marylandescl. sur 100 hab. +11.- Tennesseeescl. sur 100 hab. +12.- Missouriescl. sur 100 hab. +13.- Dist. de Colombieescl. sur 100 hab. +14.- Arkansas Terr.escl. sur 100 hab. +15.- Delawareescl. sur 100 hab. +16.- New Jerseyescl. sur mille hab. + +OBSERVATIONS: +Classement des États qui ont le plus d'esclaves. +1.- Caroline du Sudescl. sur 100 hab. +2.- Louisianeescl. sur 100 hab. +3.- Mississipiescl. sur 100 hab. +4.- Florideescl. sur 100 hab. +5.- Géorgieescl. sur 100 hab. +6.- Virginieescl. sur 100 hab. +7.- Alabamaescl. sur 100 hab. +8.- Caroline du Nordescl. sur 100 hab. +9.- Kentuckyescl. sur 100 hab. +10.- Marylandescl. sur 100 hab. +11.- Tennesseeescl. sur 100 hab. +12.- Missouriescl. sur 100 hab. +13.- Dist. de Colombieescl. sur 100 hab. +14.- Arkansas Terr.escl. sur 100 hab. +15.- Delawareescl. sur 100 hab. +16.- New Jerseyescl. sur mille hab. + +De 1820 à 1830, le Mississipi a gagné 11 esclaves sur 100 +habitants, +La Louisiane 6 sur 100 habitants, +La Caroline du Sud et Arkansas 3 sur 100 habitants, +Le Kentucky et le Missouri 2 sur 100 habitants, +La Caroline du Nord et le Tennessee 1 sur 100 habitants. + +Le nombre des esclaves est stationnaire dans Alabama. + +Il décroît dans les États suivants: + +Le district de Colombie en a perdu 4 sur 100 habitants, +Le Maryland 3 sur 100 habitants, +La Géorgie et le Delaware 2 sur 100 habitants, +La Virginie 1 sur 100 habitants. + +Pour la première fois nous possédons sur la Floride un chiffre +statistique qui nous donne pour cet État, 44 esclaves sur 100 +habitants. + +En parcourant les divers tableaux qui précèdent, on voit +l'esclavage faire d'inutiles efforts pour s'établir dans le Nord. +Il décroît rapidement dans tous les États situés au-dessus du 40e +degré de latitude. Dans les États situés entre le 40e et le 36e +degré de latitude, il est presque stationnaire; cependant là +encore il est en déclin. Il se développe au contraire et s'accroît +rapidement dans la plupart des États situés entre le 34e et le 30e +degré. Déjà dans la Caroline du Sud et dans la Louisiane le nombre +des esclaves surpasse celui des hommes libres. + + + +Deuxième partie: +Note sur le mouvement religieux aux États-Unis + +J'ai souvent, dans le cours de cet ouvrage, parlé des différentes +sectes religieuses qui existent aux États-Unis. Tantôt j'ai +signalé les sentiments qui animent les congrégations entre elles, +tantôt j'ai fait allusion à leur grand nombre; une autre fois, +j'ai essayé de montrer l'influence des idées religieuses sur le +maintien des institutions politiques. + +Afin de mettre davantage en lumière les divers points de vue que +j'ai présentés, je crois devoir placer sous les yeux du lecteur +une esquisse fort abrégée du mouvement religieux aux États-Unis. + +Les principales sectes religieuses établies dans l'Amérique du +Nord sont celles des méthodistes, anabaptistes, catholiques, +presbytériens, épiscopaux, quakers ou amis, universalistes, +congrégationalistes, unitaires, réformés hollandais, réformés +allemands, moraves, luthériens, évangélistes, etc. Les +anabaptistes se divisent eux-mêmes en calvinistes ou associés, +mennonites, émancipateurs, tunkers, etc. La congrégation +protestante la plus nombreuse est celle des méthodistes; elle +comptait cinq cent cinquante mille membres au commencement de +l'année 1834. On ne possède point le chiffre exact des membres des +autres communions. + +J'examinerai d'abord les rapports des différents cultes entre eux, +et en second lieu les rapports de tous les cultes avec l'État. + +§ I. Rapport des cultes entre eux. + +À cet égard, il faut d'abord, dans les sectes religieuses, +distinguer les membres de la congrégation de ses ministres. + +On voit en général régner parmi les membres des diverses +communions une harmonie parfaite; la bienveillance mutuelle qu'ont +les Américains entre eux n'est point altérée par la divergence des +croyances religieuses. La prospérité d'une congrégation, +l'éloquence d'un prédicateur, inspirent bien aux autres +communautés qui sont moins heureuses, ou dont les orateurs sont +moins brillants, quelques sentiments de jalousie; mais ces +impressions sont éphémères, et ne laissent après elles aucune +amertume: la rivalité ne va point jusqu'à la haine. + +À l'égard des ministres de cultes opposés, ce serait trop que de +dire qu'ils sont hostiles les uns aux autres; mais on peut avancer +du moins qu'il existe entre eux des rapports peu bienveillants; la +raison principale en est que le plus ou le moins de succès de +leurs églises n'est pas seulement pour eux une question d'amour- +propre, mais que c'est aussi une question d'intérêt. En général, +les émoluments du ministre sont plus ou moins considérables, selon +l'importance de la société qu'il dirige. Je parle ici seulement +des cultes protestants qui forment, en Amérique, la religion du +plus grand nombre. Les ministres protestants ne constituent point +un clergé soumis à des règles hiérarchiques et à la surveillance +d'on pouvoir supérieur; la seule autorité dont ils dépendent est +celle de la communauté qui les a élus; or rien ne gêne dans ses +choix la congrégation qui cherche un ministre. Elle peut adopter +qui il lui plaît. Le candidat n'a besoin de prendre aucun degré en +théologie, ni de subir aucun examen, ni de se livrer à aucune +étude spéciale pour acquérir l'aptitude aux fonctions +ecclésiastiques: tel est le droit. En fait, on soumet à une sorte +d'épreuve presque tous ceux qui prétendent à exercer le saint +ministère. Il existe dans toutes les grandes villes une réunion de +personnes éclairées dont la mission est d'examiner les aspirants. +Celui qui se présente prononce un sermon, et l'assemblée lui +délivre un certificat analogue à son succès; en général, il +obtient ce certificat dans les termes les plus favorables. Muni de +cette pièce, il s'offre une congrégation religieuse qui a besoin +de ministre, et qui aussitôt l'admet en cette qualité; quelquefois +même on ne lui demande aucune justification; il annonce une grande +piété et un zèle ardent pour la religion, lève les yeux au ciel en +se frappant la poitrine, et, sur ces démonstrations qui ne sont +pas toujours sincères, la réunion des particuliers qui veulent +avoir un prédicateur le déclarent ministre. + +Cette facilité d'arriver au sacerdoce parmi les Américains imprime +au ministère protestant un cachet particulier; il en résulte que +tout individu peut, sans aucune préparation ni étude préalable, se +faire homme d'église. Le ministère religieux devient une carrière +dans laquelle on entre à tout âge, dans toute position et selon +les circonstances. Tel que vous voyez à la tête d'une congrégation +respectable a commencé par être marchand; son commerce étant +tombé, il s'est fait ministre; cet autre a débuté par le +sacerdoce, mais dès qu'il a eu quelque somme d'argent à sa +disposition, il a laissé la chaire pour le négoce. Aux yeux d'un +grand nombre, le ministère religieux est une véritable carrière +industrielle. Le ministre protestant n'offre aucun trait de +ressemblance avec le curé catholique. En général, celui-ci se +marie à sa paroisse; sa vie tout entière se passe au milieu des +mêmes personnes, sur lesquelles il exerce non-seulement +l'influence de son caractère sacré, mais encore l'ascendant de ses +vertus; il ne fait point un métier: il accomplit un devoir. -- +L'existence du ministre protestant est au contraire +essentiellement mobile: rien ne l'enchaîne dans une congrégation, +dès que son intérêt l'appelle dans une autre; il appartient de +droit à la communauté qui le paie le mieux. Comme je traversais le +Canada, où la religion catholique est dominante, on me cita +l'exemple d'un curé qui, ne voulant point se séparer de ses +paroissiens, venait de refuser l'épiscopat; plus d'un ministre +méthodiste on anabaptiste abandonnerait bientôt son église s'il y +avait cent dollars de plus à gagner dans une autre. Rien n'est +plus rare que de voir un ministre protestant à cheveux blancs. Le +but principal que poursuit l'Américain dans le sacerdoce, c'est +son bien-être, celui de sa femme, de ses enfants: quand il a +matériellement amélioré sa condition, le but est atteint; il se +retire des affaires. L'âge arrivant, il se repose. + +La conséquence de ces faits est facile à déduire. Les rapports +qu'ont entre eux les ministres des différentes sectes protestantes +sont pareils aux relations qu'entretiennent des gens de +professions semblables. Ils ne cherchent pas à se nuire +mutuellement, parce que c'est un principe utile à tous, que chacun +doit exercer librement son industrie; mais ils soutiennent une +véritable concurrence, et il en résulte des froissements +d'intérêts privés qui, nécessairement, suscitent dans l'âme de +ceux qui les éprouvent des sentiments peu chrétiens. Le lecteur +comprendra facilement que je n'entends point appliquer à tous les +ministres protestants d'Amérique le caractère industriel que je +viens de peindre ici; j'en ai rencontré plusieurs dont la foi +sincère et le zèle ardent ne pouvaient se comparer qu'à leur +charité, et à leur désintéressement des choses temporelles; mais +je présente ici des traits applicables au plus grand nombre. + +J'ai dit qu'on voit régner entre tous les membres des diverses +congrégations religieuses une grande bienveillance, et que les +petites passions que font naître le succès de l'une, la décadence +de l'autre, se réduisent à quelques mouvements d'amour-propre +satisfait ou mécontent, sans jamais s'élever jusqu'à la haine. Il +existe cependant deux exceptions à ce fait général. + +La première est le sentiment des protestants, et notamment des +presbytériens envers les catholiques. + +Au milieu des sectes innombrables qui existent aux États Unis, le +catholicisme est le seul culte dont le principe soit contraire à +celui des autres. Il prend son point de départ dans l'autorité; +les autres procèdent de la raison. Le catholicisme est le même en +Amérique que partout; il reconnaît entièrement la suprématie de la +cour de Rome, non-seulement pour ce qui intéresse les dogmes de la +foi, mais encore pour tout ce qui concerne l'administration de +l'Église. Les États-Unis sont divisés en onze diocèses, pour +chacun desquels il y a un évêque [130]. + +Lorsqu'un évêché est vacant, le clergé se rassemble, choisit des +candidats, et transmet leurs noms au pape, qui a la complète +liberté d'élection. Il pourrait nommer le dernier sur la liste; en +général, il choisit celui qu'on présente en premier ordre, mais il +n'est pas sans exemple qu'il ait agi autrement. Ce sont les +évêques qui nomment les curés; et la communauté des fidèles ne +prend aucune part à ces élections. + +L'État ne se mêlant en rien des affaires religieuses, tous les +membres de la société catholique contribuent selon leur fortune au +soutien du clergé et aux besoins du culte. Le moyen généralement +employé pour subvenir à ces dépenses est de faire payer une +rétribution assez considérable à tous ceux qui, dans l'enceinte de +l'église, occupent les bancs. [131] + +De pareils frais ne pouvant être supportés que par les riches, les +pauvres sont admis gratis dans l'église, où ils occupent des +places qui leur sont réservées. Quand les fonds provenant de la +location des bancs ne suffisent pas, on a recours à des taxes +extraordinaires que la communauté catholique n'hésite jamais à +s'imposer. + +L'unité du catholicisme, le principe de l'autorité dont il +procède, l'immobilité de ses doctrines au milieu des sectes +protestantes qui se divisent, et de leurs théories qui sont +contraires entre elles, quoique partant d'un principe commun, qui +est le droit de discussion et d'examen; toutes ces causes tendent +à exciter parmi les protestants quelques sentiments hostiles +envers les catholiques. + +La religion catholique a encore un caractère qui lui est propre, +et qui vient aggraver ces dispositions ennemies; je veux parler du +prosélytisme. + +Dans le Maryland, les principaux collèges d'éducation sont entre +les mains de prêtres ou de religieuses catholiques, et la plupart +des élèves sont protestants. Les directeurs de ces établissements +apportent sans doute une grande réserve dans leurs moyens +d'influence sur l'esprit des élèves; mais cette influence est +inévitable. Elle est encore plus sûrement exercée dans les +institutions de jeunes filles. + +Le clergé catholique ne s'oppose jamais au mariage des catholiques +avec des protestants. On a remarqué en Amérique que les premiers +n'abandonnent jamais leur religion pour prendre celle de leur +femme protestante, et il n'est pas rare que les protestants mariés +à des femmes catholiques adoptent la religion de celles-ci. Dans +tous les cas, lorsque la femme est catholique, les enfants le sont +aussi, parce que c'est la femme qui élève les enfants. Partout, +aux États-Unis, le culte catholique fait les mêmes efforts pour se +propager. Il se trouve par là en opposition directe de principes +avec certaines sectes qui considèrent le prosélytisme comme +affectant la liberté de conscience (par exemple les quakers), et +il est l'adversaire de toutes. + +Le catholicisme attire à lui des partisans, non-seulement par le +zèle de ses ministres, mais encore par la nature même de sa +doctrine. Il convient tout à la fois aux esprits supérieurs qui +vont se reposer de leurs doutes au sein de l'autorité, et aux +intelligences communes incapables de se choisir des croyances, et +qui n'auront jamais de principes si on ne leur donne une religion +toute faite. Le catholicisme semble, par cette seule raison, le +meilleur culte du plus grand nombre. À la différence des +congrégations protestantes, qui forment comme des sociétés +choisies, et dont les membres sont en général de même rang et de +même position sociale, les églises catholiques reçoivent +indistinctement des personnes de toutes classes et de toutes +conditions. Dans leur sein le pauvre est l'égal du riche, +l'esclave du maître, le nègre du blanc; c'est la religion des +masses. + +On peut ajouter à toutes ces causes un fait qui doit +nécessairement influer sur la destinée du catholicisme aux États- +Unis: c'est la moralité du clergé catholique dans ce pays. Je ne +puis m'empêcher, à ce sujet, de rapporter les propres paroles d'un +écrivain anglais, que j'ai déjà eu l'occasion de citer. Voici dans +quels termes le colonel Hamilton, qui est protestant, parle du +clergé catholique des États-Unis:»Tout ce que j'ai appris, dit-il, +du zèle des prêtres catholiques dans ce pays est vraiment +exemplaire. Jamais ces ministres saints n'oublient que l'être le +plus hideux dans sa forme contient une âme qui l'ennoblit, aussi +précieuse à leurs yeux que celle du souverain pontife auquel ils +obéissent... Se dépouillant de tout orgueil de caste, ils se +mêlent aux esclaves, et comprennent mieux leurs devoirs envers les +malheureux que tous les autres ministres chrétiens. Je ne suis pas +catholique; mais aucun préjugé ne m'empêchera de rendre justice à +des prêtres, dont le zèle n'est excité par aucun intérêt temporel; +qui passent leur vie dans l'humilité, sans autre souci que de +répandre les vérités de la religion, et de consoler toutes les +misères de l'humanité.» [132] + +Il paraît bien constant qu'aux États-Unis le catholicisme est en +progrès, et que sans cesse il grossit ses rangs, tandis que les +autres communions tendent à se diviser. Aussi est-il vrai de dire +que, si les sectes protestantes se jalousent entre elles, toutes +haïssent le catholicisme, leur ennemi commun. Les presbytériens +sont ceux dont l'inimitié est la plus profonde; ils ont des +passions plus ardentes que tous les autres protestants, parce +qu'ils ont une foi plus vive; et le prosélytisme des catholiques +les irrite davantage, non qu'ils en blâment la théorie comme les +quakers, mais parce qu'ils le pratiquent eux-mêmes + +Un événement grave, et dont le lecteur me pardonnera sans doute de +lui rapporter ici les détails, est venu récemment constater la +puissance des haines religieuses dont je viens de parler. + +Il existe à une lieue de Boston, dans un village nommé +Charlestown, un couvent de religieuses catholiques dites +Ursulines. Cet établissement, consacré à l'éducation de la jeune +personne, jouit d'une grande réputation dans le Massachusetts, et +la plupart des jeunes filles qui s'y font admettre sont +protestantes. Les parents, chez lesquels la voix du sang est +souvent plus puissante que l'esprit de parti, font taire leurs +passions religieuses, et placent leurs enfants dans une +institution où ils croient trouver plus de garanties qu'en aucune +autre pour l'instruction et les bonnes moeurs. Cependant la +population du Massachusetts, foyer du puritanisme, est en masse +hostile aux catholiques, et voit avec inquiétude et jalousie qu'on +accorde à ceux-ci plus de confiance que n'obtiennent les +institutions protestantes. + +Au mois d'août dernier, des personnes malveillantes firent courir +dans le public le bruit qu'une jeune religieuse s'était échappée +du couvent dont il s'agit; que les supérieures de la maison, à +l'aide de manoeuvres frauduleuses, étaient parvenues à l'y faire +rentrer; et qu'ensuite la jeune fille avait disparu sans qu'on sût +ce qu'elle était devenue. + +Ce récit était une pure fiction. Il était bien vrai que, quelques +jours auparavant, l'une des pensionnaires de l'établissement +l'avait abandonné furtivement; mais elle y avait été ramenée par +l'évêque de Boston, sans qu'aucune contrainte ni physique ni +morale lui fût imposée. On l'avait laissée entièrement libre de +sortir du couvent si, après son retour, elle persistait dans son +premier dessein; et, profitant de cette liberté, elle avait en +effet quitté l'établissement. + +Cependant le peuple accepte facilement les faits qui sont selon +ses passions. Le 11 août 1834, vers onze heures du soir, à un +signal convenu, une troupe d'hommes masqués, ou le visage teint de +noir, fondent sur le couvent des Ursulines, forcent les portes, +chassent violemment tous ses habitants, religieuses ou jeunes +filles, les jettent nues hors de leur demeure, et mettent le feu à +l'édifice, qui, en quelques heures, est complètement détruit par +les flammes. [133] + +J'ai dit qu'il existe deux exceptions au principe de bienveillance +mutuelle qu'entretiennent les membres des différentes sectes aux +États-Unis. Je viens d'exposer la première, qui est l'hostilité +des protestants contre les catholiques; la seconde est l'hostilité +de toutes les sectes chrétiennes contre les unitaires. + +Les unitaires sont les philosophes des États-Unis. Tout le monde, +en Amérique, est forcé par l'opinion de tenir à un culte: +l'unitairianisme est en général la religion de ceux qui n'en ont +point. En France, la philosophie du dix-huitième siècle attaqua, +masque levé, la religion et ses ministres. En Amérique, elle +travaille au même oeuvre, mais elle est obligée de cacher sa +tendance sous un voile religieux. C'est la doctrine unitairienne +lui sert de manteau. Voici quels sont les points principaux de +cette doctrine aux États-Unis. + +Les unitaires croient: + +1º À un Dieu en une seule personne, et non en trois; + +2º Que la Bible n'est pas directement émanée de Dieu, mais +l'oeuvre d'un homme rendant compte de la révélation; + +3º Que Jésus-Christ n'est point un Dieu, mais l'agent d'un Dieu; + +4º Qu'il n'y a point de Saint-Esprit; + +5º Que Jésus-Christ est venu sur la terre, non pour expier par sa +mort les péchés des hommes, mais pour donner à ceux-ci l'exemple +de la vertu; + +6º Que l'homme n'a point de tache originelle; que c'est un être né +bon, n'ayant d'autre chose à faire que de se perfectionner; + +7º Que le méchant ne sera point éternellement malheureux; + +8º Que, pour parvenir à une vie perpétuellement heureuse, les +hommes ne doivent fonder aucune espérance sur Jésus-Christ, mais +compter seulement sur leurs bonnes oeuvres; + +9º Que la célébration du dimanche n'est point nécessaire, etc., +etc. + +Cette doctrine, qui renverse de fond en comble le christianisme, +n'est d'ailleurs qu'une conséquence du protestantisme, qui, +repoussant le principe de l'autorité, veut que chaque croyance +soit soumise à l'examen de la raison. Les presbytériens sont donc +peu logiques lorsqu'ils reprochent aux unitaires de ne pas croire +certaines choses, puisque eux-mêmes se sont attribués le droit de +repousser certaines croyances. Les presbytériens voudraient +soutenir l'édifice qu'ils ont ébranlé; les unitaires pensent qu'il +est plus rationnel que la chute suive la commotion. Toutes les +sectes dissidentes, qui contestent quelques dogmes, sont d'accord +sur le plus grand nombre; mais l'Église unitaire n'en reconnaît +aucun. -- À vrai dire, l'unitairianisme n'est point un culte, +c'est une philosophie; il forme l'anneau de jonction entre le +protestantisme et la religion naturelle. C'est le dernier point +d'arrêt de la raison humaine qui, partie du catholicisme, placée à +la base de la religion chrétienne, monte, par tous les degrés du +protestantisme, jusqu'aux sommets de la philosophie, où, étant +arrivée, elle se meut dans l'espace au risque de s'y perdre. + +La secte des unitaires, connus en Europe sous le nom de Sociniens, +ne s'est introduite aux États-Unis que depuis vingt ou vingt-cinq +ans. Boston en a été le berceau, et c'est dans cette ville qu'elle +se développe aujourd'hui sous l'influence du révérend docteur +Channing, le prédicateur le plus éloquent, et l'un des écrivains +les plus remarquables des États-Unis. -- La doctrine unitaire fait +chaque jour des progrès dans les grandes cités, où l'esprit +philosophique pénètre d'abord. Mais elle s'étend peu jusqu'à ce +jour dans les campagnes, dont les habitants montrent, en général, +beaucoup de zèle religieux. + +Les presbytériens sont les adversaires les plus ardents des +unitaires. Voici comment s'exprime, sur le compte de ces derniers, +un ouvrage périodique publié à Boston par les presbytériens. +L'auteur signale les nombreuses différences qui distinguent les +unitaires des autres protestants, et il ajoute: «Aussi longtemps +que ces divergences subsisteront, il ne saurait exister aucune +union vraiment chrétienne entre leur culte et le nôtre, et il +n'est point à désirer qu'on fasse aucun effort pour amener entre +eux et nous un rapprochement qui ne serait qu'extérieur. Au fond, +ce sont deux religions séparées l'une de l'autre. Il est bon que +la séparation demeure aussi dans la forme; elles ne sauraient +marcher ensemble: il vaut mieux que chacune procède dans sa voie. +Une scission complète, plus parfaite, s'il se peut, que celle qui +existe déjà, au lieu d'accroître les difficultés, servira, dans +l'état actuel des choses, à les prévenir, et, loin de nuire à +aucune des parties, tournera au profit des deux.» [134] + +Voici comment un presbytérien m'expliquait un jour l'animosité de +sa secte contre les unitaires: «Les différents cultes se tolèrent +mutuellement, me disait-il, parce que, bien que divergents entre +eux, ils ont une base commune, la divinité de Jésus-Christ... mais +les unitaires, en niant la divinité du Christ et tous les dogmes +généralement adoptés, ont fait du christianisme une philosophie: +or, la religion et la philosophie ne peuvent s'accorder ensemble; +celle-ci est ennemie de toutes les croyances; elle s'en prend, non +à une partie du culte, mais au culte tout entier; c'est, entre +elle et la religion, une question de vie et de mort.» On comprend +maintenant le sentiment hostile dont sont animées toutes les +sectes religieuses envers les unitaires. Les catholiques sont +peut-être, de tous les chrétiens des États-Unis, ceux qui +s'affligent le moins du progrès du socialisme: ils pensent qu'on +finira par ne voir en Amérique que deux religions, le +catholicisme, c'est-à-dire le christianisme basé sur l'autorité, +et le déisme, c'est-à-dire la religion naturelle fondée sur la +raison. Ils croient en outre qu'un culte extérieur étant +nécessaire, et la religion naturelle n'en comportant aucun, tous +ceux qui seront sortis du christianisme pour entrer dans la +philosophie, reviendront à la religion chrétienne par le +catholicisme. + +On voit que l'inimitié des sectes protestantes contre les +unitaires, et leur haine contre les catholiques, ont des causes +tout opposées: elles reprochent à ceux-ci de tout croire, à ceux- +là de ne croire rien; aux uns de proscrire le droit d'examen, aux +autres d'en abuser. + +Entre ces deux points extrêmes, le catholicisme et +l'unitairianisme, il existe un espace immense occupé par une +multitude d'autres sectes: mille degrés intermédiaires se montrent +entre l'autorité et la raison, entre la foi et le doute; mille +tentatives de la pensée toujours élancée vers l'inconnu, mille +essais de l'orgueil qui ne se résigne point à ignorer. Tous ces +degrés, l'esprit humain les parcourt, poussé quelquefois par les +plus nobles passions; tantôt précipité dans l'erreur par l'amour +du vrai, tantôt dans la folie par les conseils de la raison. + +Ce serait un spectacle plein d'enseignements philosophiques que le +tableau de tous ces égarements et de toutes ces infirmités de +l'intelligence humaine, qui s'agite incessamment dans un cercle où +elle ne trouve jamais le point d'arrêt qu'elle cherche. On ne +verrait pas sans étonnement et sans pitié se dérouler les anneaux +de la longue chaîne qui lie les unes aux autres toutes ces +aberrations. + +Quoiqu'il n'entre point dans mon plan de faire cette peinture, je +ne puis m'empêcher de présenter ici les traits principaux d'une +secte protestante, dont les doctrines m'ont paru les plus +bizarres, pour ne pas dire les plus absurdes. Ces observations ne +sortiront point de mon sujet; car on conçoit aisément l'influence +qu'ont les principes et les doctrines d'une secte sur ses rapports +avec les autres congrégations. + +Il existe aux États-Unis une communion de protestants appelés +quakers shakers, c'est-à-dire trembleurs. Cette secte, fondée dans +le siècle dernier par une femme nommée Anne Lee, se compose moitié +d'hommes, moitié de femmes, vivant ensemble sous le même toit, on +ne sait trop pour quelle raison, car les uns et les autres ont +fait voeu de célibat. + +Leur association est établie sur le principe de la communauté des +biens: chacun travaille dans l'intérêt de tous. Les hommes +cultivent des terres appartenant à l'établissement, et dont les +produits font vivre les membres de la société; les femmes se +livrent aux soins que leur sexe comporte. + +Ceux qui n'ont rien mis dans la communauté en retirent le même +avantage que les sociétaires dont l'apport a été le plus +considérable. Du reste, l'association semble profiter à tous. +Chacun retire d'elle un grand bien-être matériel, la vie commune +étant beaucoup moins chère que la vie individuelle. + +Voici maintenant quelle est leur doctrine religieuse, + +«L'examen attentif des livres saints prouve, disent-ils, que la +venue d'un second Messie a été annoncée, et que ce second Messie a +dû paraître dans l'année 1761. Ce Messie, c'est Anne Lee +(fondatrice de la secte); vous êtes obligé de le reconnaître, car +vous ne pouvez nier la vérité annoncée par les livres sacrés. Or, +nous disons que le Messie annoncé pour l'an 1761 est Anne Lee. +Prouvez-nous que c'est un autre, autrement il faudra bien +reconnaître que notre religion est la seule vraie. + +«Nous avons adopté le célibat des hommes et des femmes parce que +Anne Lee est venue annoncer à la terre que le monde est si +corrompu, qu'il doit finir, et c'est entrer dans les vues de la +Providence que de coopérer à ce résultat.» + +Ayant souvent entendu tourner en dérision les cérémonies qui +constituent le culte extérieur des quakers trembleurs, j'ai voulu +les voir de mes propres yeux. + +Non loin d'Albany, à Niskayuma, se trouve une congrégation de +shakers, que j'ai visités un jour de fête religieuse. + +L'établissement est isolé au milieu d'une forêt, et ses abords +présentent l'aspect le plus sauvage; cependant il est peu distant +de la ville, et toutes les fois qu'une cérémonie des trembleurs +est annoncée, le désert et ses environs se peuplent d'une foule de +curieux américains ou étrangers, attirés par la renommée de ces +singuliers solitaires. + +Une portion de la salle où se célèbre leur culte est destinée au +public; l'autre partie, plus élevée, forme une espèce de théâtre +sur lequel se passe la cérémonie. Je venais de prendre place parmi +les spectateurs fort nombreux, lorsque je vois paraître sur la +scène des femmes, les unes vieilles, les autres jeunes, et +d'autres tout à fait enfants. Elles étaient vêtues de blanc et +portaient un costume uniforme: un petit chapeau gris à bords +échancrés couvrait leur tête. Elles s'avancent à pas comptés à la +suite les unes des autres, s'asseyent à la droite des spectateurs, +étendent un mouchoir blanc sur leurs genoux, et y posent leurs +mains avec des mouvements d'une extrême précision: alors elles se +tiennent immobiles. + +En ce moment paraissent les hommes en uniforme violet et la tête +couverte d'un grand chapeau à larges bords. Ils défilent gravement +et vont s'asseoir en face des femmes. Après une pause silencieuse +de quelques instants, hommes et femmes se lèvent et se regardent +face à face pendant cinq minutes, sans rien dire: puis, l'un des +shakers sort des rangs, prend la parole, et, s'adressant au +public, il explique l'objet de la cérémonie, qui est, dit-il, de +glorifier le Seigneur, et il termine en invitant les spectateurs a +ne pas rire de ce qu'ils vont voir et entendre. + +À peine a-t-il achevé de parler que tous entonnent un hymne +religieux avec des voix discordantes, et, tout en chantant, +balancent leurs corps, secouent leurs mains, agitent leurs bras de +la façon la plus étrange. Ces exercices durent environ une heure: +pendant tout ce temps, ils se reproduisent sous la même forme avec +quelques modifications. + +Le lecteur sait que ces cris, ces balancements ont pour objet la +gloire de Dieu, et que tous ces mouvements du corps sont excités +par l'enthousiasme religieux. Or, en s'agitant, en chantant, les +shakers s'échauffent de plus en plus; leur exaltation s'accroît et +se manifeste avec plus d'énergie... Alors on les voit danser pêle- +mêle au milieu de clameurs violentes et de gestes désordonnés. +Tantôt une douzaine d'hommes rangés en file et un même nombre de +femmes paraissent diriger tous les autres: ils tiennent leurs +mains levées à hauteur de la poitrine et les secouent sans +relâche. Une autre fois on voit immobiles au milieu de la scène +quinze ou vingt quakers autour desquels tous les autres dansent et +chantent avec une incroyable ardeur: c'est le plus haut degré de +l'inspiration. + +Tout cela se fait gravement et avec une bonne foi au moins +apparente. Sur plusieurs de ces têtes si follement agitées se +montrent des cheveux blancs. Rien dans cette cérémonie burlesque +ne fait rire, parce que tout fait pitié. + +Tout à coup les cris cessent, les mouvements s'arrêtent; au milieu +d'un silence profond un vieillard paraît, et s'adressant aux +spectateurs, il leur dit: «Un intérêt mondain, une vaine curiosité +vous ont attirés en ce lieu; puissiez-vous en rapporter de +salutaires impressions! Qui de vous peut se dire aussi heureux que +nous le sommes? Le bonheur n'est ni dans la richesse, ni dans les +plaisirs des sens; il consiste surtout dans la raison. Tout le +monde s'agite vainement à la recherche de la vérité; nous seuls +l'avons trouvée sur terre.» + +J'ai quelquefois entendu révoquer en doute la pureté des moeurs +des shakers et soutenir qu'alors même que tous les hommes et +toutes les femmes de l'univers se dévoueraient au célibat des +trembleurs, le monde ne finirait pas; mais le plus communément on +n'attaque point les shakers sous ce rapport; on leur fait un autre +reproche qui me paraît plus fondé: on prétend que les chefs de la +société manquent de bonne foi. Comme on entre dans l'association +avec ou sans fortune, le grand profit est pour ceux qui +n'apportent rien: les riches sont les dupes. + +On ne voit pas, du reste, bien clairement la cause qui peut +pousser dans cette congrégation une personne de bonne foi. Le +quaker shaker n'abandonne point complètement le monde; il +entretient avec ses semblables tous les rapports utiles à son +bien-être. + +Je comprends le trappiste, fuyant la société des hommes, se vouant +à la solitude, en passant sa vie à creuser son tombeau. La +récompense morale est dans la grandeur même du sacrifice; mais +quel est le mérite du solitaire, prenant au monde une partie de +ses avantages, et repoussant l'autre, on ne sait pourquoi? + +S'il était possible de lire au fond des coeurs, on verrait peut- +être que la vanité est le principal mobile des trembleurs. La +bizarrerie même de leur culte n'est-elle pas précisément ce qui +les y attache? La plupart des shakers sont d'assez médiocres gens; +tous cependant ont une scène et un public: sans leur absurdité, +qui parlerait d'eux? Les formes sous lesquelles se produit +l'orgueil des hommes sont infinies. + +Quoi qu'il en soit, on ne peut s'empêcher, en présence d'un pareil +spectacle, de déplorer la misère de l'homme et la faiblesse de sa +raison. + +Il n'est pas rare que les autres sectes protestantes tournent en +dérision le culte des shakers. + +Mais la communauté des trembleurs est-elle donc la seule qui soit +tombée dans de tristes écarts? + +La secte des quakers proprement dite a mieux compris qu'aucune +autre ce qu'il y a de moral dans l'homme. Nulle n'a poussé plus +loin qu'elle la pratique de la liberté civile et religieuse et de +l'égalité des hommes entre eux. La Pennsylvanie lui doit +l'austérité et la simplicité de ses moeurs, et, quoique la société +des quakers y soit en décadence, ce pays en ressentira longtemps +encore la salutaire influence. Cependant est-il rien de plus +absurde et de plus contraire à la nature que l'un des principaux +dogmes de cette communauté? + +L'Évangile dit que celui qui reçoit un soufflet sur une joue doit +tendre l'autre; le christianisme recommande la paix et la douceur; +et les quakers concluent de là qu'on ne doit résister à aucune +violence, même pour défendre sa vie. Je demandais une fois à un +quaker s'il repousserait par la force un assassin qui en voudrait +à ses jours, il ne m'a pas répondu: la théorie de sa secte est +qu'il ne devrait pas opposer à une telle attaque une pareille +résistance. + +Ainsi, voilà toute une population éclairée et sage qu'une +interprétation erronée de la parole de Dieu conduit à la violation +de la première et de la plus sacrée de toutes les lois de la +nature, qui est la conservation de soi-même. + +N'est-il pas triste de voir s'égarer ainsi l'intelligence de +l'homme, tantôt dans le doute des sociniens, tantôt dans la +doctrine ridicule des trembleurs, une autre fois dans la théorie +absurde des quakers? comme si l'homme ne pouvait user de sa raison +qu'à la condition de faire en même temps acte d'impuissance ou de +folie. + +Je ne poursuivrai point l'examen des divergences que présentent +les sectes protestantes; qu'il me suffise de faire observer, à ce +sujet, que toutes ces sectes, dont les doctrines varient à +l'infini, depuis la communauté des quakers, dont la théorie laisse +mourir l'homme sans défense, jusqu'à la congrégation des shakers, +dont les principes amèneraient la fin du monde, toutes ont un +point commun, où elles se trouvent parfaitement unies. Ce point, +c'est la pureté de la morale que chacune professe. + +Le presbytérianisme, dont je viens de signaler les passions +haineuses, est peut-être de toutes les communautés protestantes la +plus féconde en bonnes oeuvres. Le fanatisme qui fait les crimes +engendre aussi les vertus. + +On a souvent ridiculisé la congrégation des méthodistes, dont les +prédicateurs ambulants font retentir les forêts américaines de +leurs cris enthousiastes et de leurs hurlements inspirés; mais +leur zèle, plus ardent qu'éclairé, est toujours sincère. Ne +parcourent-ils pas, au risque de leur vie, les contrées les plus +sauvages pour y porter la parole évangélique? Que deviendraient, +sans ces pieux pèlerins, les habitants des États de l'Ouest, dont +les demeures éparses çà et là sont éloignées de toute église? Les +méthodistes qui parcourent le désert sont encore les meilleurs +messagers de civilisation, et les plus sûrs consolateurs de +l'infortune. + +Tous ces cultes sont fondés sur une morale pure, parce que tous +sont chrétiens; ils sont divisés par des doctrines opposées, mais +ils ont entre eux un lien puissant, c'est celui de la vertu. + +§ II. Rapports des cultes avec l'État. + +Nulle part la séparation de l'Église et de l'État n'est mieux +établie que dans l'Amérique du Nord. Jamais l'État n'intervient +dans l'Église, ni l'Église dans l'État. + +Toutes les constitutions américaines proclament la liberté de +conscience, la liberté et l'égalité de tous les cultes. + +«Tous les hommes, dit la loi de Pennsylvanie, ont reçu de la +nature le droit imprescriptible d'adorer le Tout-Puissant selon +les inspirations de leur conscience, et nul ne peut légalement +être contraint de suivre, instituer ou soutenir contre son gré +aucun culte ou ministère religieux. Nulle autorité humaine ne +peut, dans aucun cas, intervenir dans les questions de conscience +et contrôler les pouvoirs de l'âme.» [135] + +«Au nombre des droits naturels, dit la loi d'un autre État, +quelques-uns sont inaliénables de leur nature, parce que rien n'en +peut être l'équivalent. De ce nombre sont les droits de +conscience.» [136] + +Ainsi il n'existe aux États-Unis ni religion de l'État, ni +religion déclarée celle de la majorité, ni prééminence d'un culte +sur un autre. L'État est étranger à tous les cultes. Chaque +congrégation religieuse se gouverne comme il lui plaît, nomme ses +ministres, lève des taxes parmi ses membres, règle ses dépenses, +sans rendre aucun compte à l'autorité politique, qui ne lui en +demande point. + +Dans un grand nombre d'États, les ministres des cultes, à quelque +secte qu'ils appartiennent, sont déclarés incapables par la loi de +remplir aucune fonction civile ou militaire. «Attendu, porte la +constitution de New York, que les ministres de l'Évangile sont, +par état, dévoués au service de Dieu et au soin des âmes, et que +rien ne doit les détourner des importants devoirs de leur +ministère.» [137] + +La vie politique est donc entièrement interdite aux ministres de +l'Église. On conçoit dès lors que le pouvoir ne trouve pas plus +d'appui dans les ministres d'une secte que dans ceux d'une autre +congrégation. + +Je viens d'exposer les principes généraux; il me faut maintenant +indiquer ici quelques exceptions. + +La constitution du Massachusetts proclame la liberté des cultes, +en ce sens qu'elle n'en veut persécuter aucun; mais elle ne +reconnaît dans l'État que des chrétiens, et ne protége que des +protestants. [138] + +Aux termes de cette constitution, les communes qui ne pourvoient +pas d'une manière convenable aux frais et à l'entretien de leur +culte protestant, peuvent être contraintes de le faire par une +injonction de la législature. [139] L'impôt recueilli en conséquence +de cette mesure peut être appliqué par chacun au soutien de la +secte à laquelle il appartient; mais nul ne pourrait se dispenser +de le payer, sous le prétexte qu'il ne pratique aucun culte. [140] + +La constitution du Maryland déclare aussi que tous les cultes sont +libres, et que nul n'est forcé de contribuer à l'entretien d'une +église particulière. Cependant elle confère à la législature le +droit d'établir, selon les circonstances, une taxe générale pour +le soutien de la religion chrétienne. [141] + +La constitution du Vermont ne reconnaît que des cultes chrétiens, +et porte textuellement que toute congrégation de chrétiens devra +célébrer le sabbat ou jour du Seigneur, et observer le culte +religieux qui lui semblera le plus agréable à la volonté de Dieu, +manifestée par la révélation. [142] + +Quelquefois les constitutions américaines prêtent aux cultes +religieux une assistance indirecte: c'est ainsi que la loi du +Maryland déclare que, pour être admissible aux fonctions +publiques, il faut être chrétien. [143] Dans le New Jersey, il faut +être protestant. [144] La constitution de Pennsylvanie exige qu'on +croie à l'existence de Dieu et à une vie future de châtiments ou +de récompenses. [145] + +Les dispositions que je viens de signaler sont les seules +protections légales qui, aux États-Unis, soient données par l'État +à un culte religieux. + +À part ces deux exceptions ions, il n'existe aucun contact entre +l'État et l'Église, si ce n'est que toute congrégation religieuse +reçoit, à sa naissance, la sanction de la législature, qu'on +appelle en anglais l'incorporation. Ce n'est pas là précisément +une autorisation légale, car le pouvoir d'autoriser l'existence +des associations et congrégations religieuses entraînerait le +droit de les défendre, et ce droit n'appartient point aux +législatures des États américains; à vrai dire, l'incorporation +n'est point établie dans l'intérêt de l'État, mais, bien dans +celui de l'association qui se forme: elle a pour effet d'investir +la congrégation du droit d'ester en justice, de posséder à titre +de propriétaire, de donner et de recevoir, etc.; elle confère la +vie civile à une société qui pourra agir comme individu, et qui, +auparavant, n'avait d'action que par chacun de ses membres. + +Quel que soit le plus ou le moins de faveur accordée par les lois +de quelques États à telle ou telle secte religieuse, on peut dire +du moins dans les termes les plus généraux et les plus absolus, +que, dans l'Amérique du Nord, il n'existe point de clergé, formant +un corps constitué politiquement, et reconnu tel par l'État ou par +la puissance des moeurs. + +Mais si les ministres du culte sont tout à fait étrangers au +gouvernement de l'État, il n'en est point ainsi de la religion. + +La religion, en Amérique, n'est pas seulement une institution +morale, c'est aussi une institution politique. Toutes les +constitutions américaines recommandent aux citoyens l'exercice +d'un culte religieux comme la double sauvegarde des bonnes moeurs +et des libertés publiques. Aux États-Unis, la loi n'est jamais +athée. Voici comment s'exprime à ce sujet la constitution du +Massachusetts: «C'est le droit et aussi le devoir de tout homme en +société d'adorer publiquement et à des époques déterminées l'Être +Suprême, le créateur de toutes choses, tout-puissant et +souverainement bon... Comme le bonheur d'un peuple, le bon ordre +et le maintien du pouvoir civil dans un pays dépendent +essentiellement de la piété, de la religion et de la morale, et +comme la religion, la morale et la piété ne peuvent se répandre au +sein d'un peuple qu'au moyen de l'institution d'un culte extérieur +adressé à la Divinité, et à l'aide d'établissements publics moraux +et religieux; par ces raisons, le peuple de cette république, +jaloux d'accroître la somme de son bien-être et d'assurer la +conservation de son gouvernement...» Suivent les dispositions en +faveur de la religion... [146] + +La constitution du New-Hampshire contient un préambule religieux +de la même nature. [147] + +Celle de l'Ohio proclame la religion, la morale et l'instruction, +indispensables à un bon gouverneur et au bien-être des hommes. [148] + +Ces principes religieux, écrits en tête des constitutions +américaines, se retrouvent dans toutes les lois; on les rencontre +dans tous les actes du gouvernement, dans les proclamations des +fonctionnaires publics, en un mot dans tous les rapports des +gouvernants avec les gouvernés. Il n'est pas en Amérique une +solennité politique qui ne commence par une pieuse invocation. +J'ai vu une séance du Sénat à Washington s'ouvrir par une prière; +et la fête anniversaire de la déclaration d'indépendance consiste, +aux États-Unis, dans une cérémonie toute religieuse. + +Je viens de montrer comment la loi, qui ne reconnaît ni l'empire, +ni l'existence même d'un clergé, consacre le pouvoir de la +religion. + +J'ajouterai que les sectes religieuses, qui demeurent étrangères +aux mouvements des partis, sont loin de se montrer indifférentes +aux intérêts politiques et au gouvernement du pays; toutes +prennent un intérêt très vif au maintien des institutions +américaines; elles protègent ces institutions par la voix de leurs +ministres dans la chaire sacrée et au sein même des assemblées +politiques. La religion chrétienne est toujours, en Amérique, au +service de la liberté. + +C'est un principe du législateur des États-Unis que, pour être bon +citoyen, il faut être religieux; et c'est une règle non moins bien +établie que, pour remplir ses devoirs envers Dieu, il faut être +bon citoyen. À cet égard toutes les sectes rivalisent de zèle et +de dévouement; le catholicisme, comme les communions protestantes, +vit en très bonne harmonie avec les institutions américaines; il +se développe et grandit sous ce régime d'égalité: il a le bonheur, +dans ce pays, de n'être ni le protecteur du gouvernement, ni le +protégé de l'État. + +Il n'existe en Amérique qu'une seule congrégation qui soit hostile +aux lois du pays, c'est celle des quakers. + +Le même principe qui les empêche de résister individuellement à la +violence d'un agresseur les conduit à penser que la société n'a +point le droit de repousser par la force les attaques d'un ennemi; +jamais théorie si insociale n'est sortie d'une secte si morale et +si pure! quoi qu'il en soit, les quakers refusent de faire partie +de l'armée et même de la milice américaine. -- «Ainsi, disais-je +un jour à un quaker de Philadelphie, une nation attaquée par un +autre peuple qui en veut à son existence n'a pas le droit de se +défendre!» -- «Non, me répondit le quaker; la guerre, la +résistance, la violence, sont contraires à l'esprit de l'Évangile. +Quand nous trouvons dans les livres saints un principe, nous ne +nous bornons pas à l'admirer, nous le mettons en pratique. Le +Christ commande aux hommes de vivre en paix, c'est donc désobéir à +ses lois que de faire la guerre. Notre conviction à cet égard est +telle, que jamais nous ne porterons les armes, quelle que soit la +puissance humaine qui veuille nous y contraindre. En 1812, lorsque +l'Angleterre et les États-Unis entrèrent en guerre, un grand +nombre de quakers de Philadelphie furent désignés pour marcher +contre l'ennemi, mais tous refusèrent en se fondant sur les +principes de leur religion. On les traduisit devant les tribunaux, +qui les condamnèrent à de fortes amendes; ils ne les payèrent pas. +Alors on saisit et on vendit leurs biens; ceux qui n'en avaient +pas furent jetés en prison. Nous aurions à notre disposition tous +les trésors de l'univers, que jamais nous ne voudrions acquitter +l'amende portée contre nous en pareil cas. Le paiement serait une +sorte d'acquiescement; quand on nous traîne en prison, c'est une +violence à laquelle nous cédons, et qui n'entraîne de notre part +aucune adhésion de nos volontés.» Je ne discuterai pas ce +raisonnement, dont le vice est trop facile à saisir. Ainsi +l'autorité demande aux citoyens de s'armer pour la défense du +pays, et voilà toute une secte religieuse qui résiste au pouvoir, +parce que l'Évangile a recommandé la paix et la douceur; de sorte +qu'un précepte sublime, enseigné par Dieu, devient, entre les +mains de l'homme, la source d'un crime, car il tue le patriotisme. + +Ici, du reste, je dois faire observer que les quakers ne sont pas +hostiles aux institutions américaines, au gouvernement républicain +des États-Unis; nulle secte, au contraire, n'est plus démocratique +que la leur; mais ils sont hostiles à toute société, parce que la +première loi de tout être existant, individu ou corps social, est +de se conserver, partant de se défendre. + +Je viens d'exposer les rapports des cultes avec l'État selon les +lois américaines... Mais, sur cette matière, les lois sont bien +moins puissantes que les moeurs. + +Si, dans tous les États américains, la constitution n'impose pas +les croyances religieuses et la pratique d'un culte comme +condition des privilèges politiques, il n'en est pas un seul où +l'opinion publique et les moeurs des habitants ne prescrivent +impérieusement l'obligation de ces croyances. En général, +quiconque tient à l'une des sectes religieuses, dont le nombre aux +États-Unis est immense, jouit en paix de tous ses droits sociaux +et politiques. Mais l'homme qui dirait n'avoir ni culte ni +croyance religieuse serait non-seulement exclus en fait de tous +emplois civils et de toutes fonctions électives gratuites ou +salariées, mais encore il serait l'objet d'une persécution morale +de tous les instants; nul ne voudrait entretenir avec lui des +rapports de société, encore moins contracter des liens de famille; +on refuserait de lui vendre et de lui acheter: on ne croit pas, +aux États-Unis, qu'un homme sans religion puisse être un honnête +homme. + +J'indiquais tout à l'heure les atteintes portées à la liberté +religieuse par les lois de quelques États. Je dois ajouter, en +finissant, que ces violations disparaissent chaque jour des lois +et des moeurs américaines. Il ne faut pas oublier que la Nouvelle- +Angleterre, foyer du puritanisme, fut longtemps religieuse +jusqu'au fanatisme, et, si l'on songe que la loi politique de ce +pays punissait jadis de mort les mécréants, c'est-à-dire ceux qui +n'étaient pas presbytériens, on reconnaîtra quels progrès le +Massachusetts et les autres États du Nord ont faits dans la +tolérance et dans la liberté. + + + +Troisième partie: +Note sur l'État ancien et sur la condition présente des tribus +indiennes de l'Amérique du nord. + +Les Européens ont soumis ou détruit la plupart des peuples du +Nouveau-Monde. Mais, parmi ces nations sauvages ou à demi +civilisées, il en est plusieurs qui ont échappé jusqu'à présent à +l'asservissement ou à la mort; les blancs ne sont pas encore +arrivés jusqu'à elles, ou elles ont reculé devant eux. Presque +toutes les peuplades de l'Amérique du Nord sont dans ce cas. + +Mais sur celles-là même l'influence des Européens s'est exercée; +les blancs, qui n'ont pu encore les réduire à l'obéissance ou les +faire disparaître, ont eu le pouvoir de changer leurs coutumes, +d'altérer leurs moeurs et de bouleverser leur état politique tout +entier. + +Il y a longtemps qu'on a remarqué cet effet extraordinaire produit +sur les tribus indiennes par le voisinage des Européens. Mais +personne jusqu'à présent n'a essayé d'en connaître toute +l'étendue, pas plus que d'en rechercher les causes cachées. Le but +de cette note est de fournir des lumières sur ce point. + +Les changements que subissent les nations s'opèrent graduellement +à mesure que les générations se succèdent; il est donc très +difficile de suivre dans la vie d'un peuple, et année par année, +l'histoire de ses transformations successives. Mais si vous +examinez ce même peuple à deux époques éloignées l'une de l'autre, +les différences, frappent aussitôt tous les regards. Partant de +cette donnée, j'ai pensé qu'au lieu de m'abandonner au cours des +temps, et de suivre pas à pas la trace de tous les changements qui +se sont opérés peu à peu dans l'état social et politique des +indigènes, j'arriverais par un procédé plus rapide à un résultat +plus concluant, si je pouvais faire connaître ce qu'étaient les +indiens il y a deux cents ans et ce qu'ils sont de nos jours. Pour +m'éclairer sur le premier point, j'ai consulté les auteurs anglais +et français qui m'ont paru contenir le plus de lumières: le +capitaine John Smith et Beverley pour la Virginie; John Lawson +pour les Carolines; William Smith pour l'État de New York; pour la +Louisiane, Dupratz; Lahontan et Charlevoix pour le Canada. + +Quant à l'état actuel, j'ai puisé mes notions dans des voyages +faits par ordre du gouvernement américain, dans des rapports +officiels présentés au congrès, dans des récits de témoins +oculaires, dans mes propres observations enfin. Car, j'ai vu de +près plusieurs des nations infortunées que je vais essayer de +faire connaître, et j'ai pu m'assurer par moi-même de la vérité +des couleurs dont on se sert pour les peindre. + +§ I. État ancien. + +Je vais parler de nations qui, bien que peu nombreuses, occupaient +un espace presque aussi grand que la moitié de l'Europe. On +remarquait entre elles, à l'époque où je veux reporter l'attention +du lecteur, des ressemblances et des différences qu'il faut +signaler. + +Tous les peuples qui habitaient les côtes orientales de l'Amérique +du Nord au moment où les Européens entrèrent en contact avec elles +avaient un état social analogue; toutes vivaient particulièrement +de la chasse. L'agriculture ne leur était cependant point +inconnue, mais aucun d'eux n'était encore arrivé à tirer des +fruits de la terre son unique ni même son principal moyen de +subsistance. Toutes les relations s'accordent sur ce point. Autour +de la cabane du chef de famille se trouvaient quelques champs de +maïs que cultivaient ses femmes et ses enfants. Chaque année le +propriétaire quittait cette résidence et partait, soit seul, soit +accompagné des siens, pour se rendre dans une région souvent +éloignée, où il se livrait pendant plusieurs mois au soin de la +chasse. + +«En mars et avril, dit le capitaine Smith [149], qui écrivait en +1606, parlant des Indiens de la Virginie, ils se nourrissent +principalement de leur pêche. Ils mangent des dindons sauvages, +des écureuils. En juin, ils plantent leur maïs, vivant +principalement de glands, de noisettes et de poissons; pour +améliorer ce régime, ils ont soin de se diviser en petites +troupes, se nourrissent de poissons, de bêtes sauvages, de crabes, +d'huîtres, de tortues. À l'époque de leur chasse, ils quittent +leurs habitations, et se forment en troupes comme les Tartares; +ils se rendent avec leur famille dans les lieux les plus déserts, +à la source des rivières où le gibier est abondant. Ils sont en +général au nombre de deux ou trois cents.» + +Tous les auteurs qui ont parlé des Indiens du Nord tiennent un +langage analogue. + +Tous les peuples dont je parle étaient donc cultivateurs par +hasard et par exception, mais, en examinant l'ensemble de leurs +habitudes, on peut dire qu'ils formaient des nations de chasseurs; +toutes les remarques qu'on peut faire sur les peuples chasseurs +leur étaient applicables. + +Chez eux, l'esprit national avait pour objet bien plus les hommes +que la terre. Le patriotisme s'attachait aux coutumes, aux +traditions, peu au sol, ou plutôt il ne se liait au sol que par +des souvenirs. Le sauvage tenait à la contrée qui l'avait vu +naître, par la mémoire de ses pères qui y avaient vécu, par l'idée +de leurs os vénérables qui y reposaient encore. Tant qu'une nation +indienne habitait son territoire, elle environnait les ossements +de ses aïeux de respects extraordinaires. Lorsqu'elle était +obligée d'émigrer, elle ne manquait point de les recueillir avec +soin; elle les renfermait dans des peaux; et, après les avoir +chargés sur leurs épaules, les hommes s'éloignaient sans regrets: +ils emportaient avec eux toute la patrie. «Dans chaque village, +dit Lawson [150], en parlant des Indiens, page 182, on rencontre une +belle cabane qui est élevée aux dépens du public et entretenue +avec un grand soin. Elle renferme les corps des principaux d'entre +les Indiens qui sont morts depuis plusieurs siècles, et qu'on a +revêtus de leurs plus beaux habits. Les Indiens révèrent et +adorent ce monument, et ils aimeraient mieux tout perdre que de le +voir profaner.» + +Lorsqu'une tribu indienne quitte son pays pour aller vivre dans un +autre, elle ne manque jamais d'emporter avec elle ces ossements. +«De nos jours encore, où l'amour de la patrie s'éteint chez les +Indiens comme tout le reste, la première réponse que fait un +Indien aux demandes que lui font les blancs pour acheter ses +terres, disent MM. Clark et Lewis dans leur rapport officiel au +gouvernement fédéral, est celle-ci: -- «Nous ne vendrons pas le +lieu où repose la cendre de nos aïeux.» + +L'esprit de propriété, qui fait que le cultivateur prend en +quelque sorte racine dans les mêmes champs qui portent ses +moissons, cet esprit n'existait chez aucune des nations de +l'Amérique du Nord au moment de la découverte. Aussi les voit-on +changer de lieu avec une facilité que nous ne pouvons concevoir. + +Les Européens n'ont, pour ainsi dire, point rencontré de peuplades +sauvages dans l'Amérique du Nord, qui se prétendit originaire du +lieu qu'elle occupait au moment de la découverte. Les Natchez +croyaient que leurs pères étaient venus du Mexique; les Iroquois +se souvenaient d'avoir jadis traversé le Mississipi. On voit, dans +Lahontan et dans Charlevoix, que la plupart des tribus indiennes +qui se trouvaient originairement placées aux environs du +territoire occupé par la confédération iroquoise, avaient cru +devoir transporter leur domicile au-delà vers le nord et l'ouest. + +C'est à cette cause qu'il faut attribuer la facilité qu'ont +trouvée et que trouvent encore les Européens à se fixer sur le +territoire de ces sauvages. L'intérêt particulier n'en défend +aucune partie, et le corps de la nation ne découvre pas du premier +abord quel tort peut lui causer un petit nombre d'étrangers qui +viennent s'établir au milieu de champs déserts, et qui parviennent +à tirer de la terre une subsistance que les Indiens eux-mêmes ne +cherchent pas à obtenir. C'est ce qui faisait dire à M. Bell, dans +un rapport au congrès le 4 février 1830 (documents législatifs, no +227): «Avant l'arrivée des Européens, il ne paraît pas que les +sauvages eussent conçu l'idée que la terre pouvait être l'objet +d'un marché.» Et, si l'on parcourt l'histoire de nos premiers +établissements, on découvre que les naturels n'ont, pour ainsi +dire, jamais considéré les Européens comme des spoliateurs, quand +ils s'étaient assurés que ces derniers ne venaient point avec des +intentions hostiles. + +Cet état social produisait chez toutes les nations sauvages qui +l'avaient adopté des conséquences analogues. Les Indiens, ne +connaissant point la richesse immobilière, ne tirant de la terre +qu'une faible partie de leur subsistance, pouvaient abandonner le +travail pénible de la culture aux femmes et aux enfants, et +réserver aux hommes les travaux mêlés de plaisirs, qui sont le +propre de la chasse. + +»Les hommes, dit John Smith en parlant des Indiens de la Nouvelle +-- Angleterre, sont principalement occupés de la chasse.» (page +240) + +Le même auteur dit, en parlant des Indiens de la Virginie: «Les +hommes consacrent leur temps à la pêche, la chasse, la guerre et +autres exercices virils, regardant comme une honte d'être vus +s'occupant des soins propres aux femmes; d'où il arrive que les +femmes sont souvent surchargées de travaux, et les hommes oisifs. +Les femmes et les enfants sont exclusivement chargés de faire les +nattes, les paniers, préparent les aliments, plantent le maïs, le +récoltent.» + +«Les femmes des Iroquois, dit William Smith, page 78, cultivent +les champs, les hommes vont à la chasse.» -- «Les Indiens ne +travaillent jamais,» dit Lawson, à propos des indigènes de la +Caroline (page 174). De là une liaison intime que le temps n'a pu +détruire, entre les idées de travail sédentaire, et +particulièrement de la culture de la terre, et les idées de +faiblesse, de dépendance, d'obéissance, d'infériorité. Aussi les +premiers Européens qui abordèrent sur les côtes de l'Amérique du +Nord trouvèrent-ils établie chez tous les sauvages cette opinion, +que le travail de la terre doit être abandonné aux femmes, aux +enfants, aux esclaves, et que la chasse et la guerre sont les +seuls soins dignes d'un homme; opinion qui, se retrouvant en même +temps chez un si grand nombre de nations diverses, ne pouvait +prendre naissance que dans un état social commun à toutes. N'étant +pas attaché à un lieu plus qu'à un autre par la possession et la +culture de la terre, errant une partie de l'année à la suite des +bêtes sauvages, dont il cherchait à faire sa proie, l'Indien de +l'Amérique du Nord ne pouvait point recueillir tranquillement le +résultat des expériences individuelles, lier entre elles les +conséquences de faits analogues et en faire un corps de principes +et d'idées générales, en un mot créer ce qu'on appelle les +sciences. Son genre de vie ne permettait point à un même homme de +donner à aucune entreprise un grand degré de réflexion et de +suite: il s'opposait à plus forte raison à ce que plusieurs +générations s'occupassent des mêmes objets, et se transmissent les +unes aux autres le résultat de leurs recherches. L'humanité était +déjà vieille, l'homme était toujours jeune, et la civilisation +n'avait pas plus de domicile fixe que le chasseur. Toutes les +nations indiennes devaient donc présenter le spectacle de peuples +encore peu avancés dans la voie du progrès intellectuel; non parce +qu'elles habitaient l'Amérique au lieu de l'Europe, ou parce +qu'elles étaient rouges et non blanches; mais par la raison que +toutes avaient adopté un état social qui ne permet à la +civilisation que de certains développements. Aucune des nations du +continent de l'Amérique du Nord n'avait inventé l'écriture, +quoique plusieurs eussent des hiéroglyphes qui, jusqu'à un certain +point, pouvaient en tenir lieu. + +«Ces Indiens, dit Beverley [151] (ceux de la Virginie), n'ont aucune +sorte de lettres; mais quand ils ont quelque chose à se +communiquer, ils y emploient une espèce d'hiéroglyphes, ou de +figures représentant des oiseaux, des bêtes, ou autres choses +propres à faire comprendre leurs différentes pensées.» Lahontan +dit la même chose des Iroquois: il donne même le modèle du récit +d'une expédition, exprimée de cette sorte. Voyez tome II, page +191. + +Aucune de ces nations n'avait découvert les métaux, ni le secret +de les travailler. «Avant l'arrivée des Anglais, dit Beverley en +parlant des sauvages de la Virginie, les Indiens ne connaissaient +ni le fer ni l'acier.» + +La même remarque est applicable à tous les indigènes du continent. +Les sciences les plus nécessaires, l'art d'élever des maisons, de +faire des canots, de fabriquer des vêtements, n'avaient point +dépassé parmi eux les limites que peuvent atteindre l'industrie et +les efforts d'un homme isolé ou d'une génération. + +«Les Indiens, dit en 1606 le capitaine John Smith, p. 30, ont pour +vêtement des peaux de bêtes qu'ils portent avec le poil durant +l'hiver, et dépouillées de poil pendant l'été: les principaux +d'entre eux s'enveloppent de longs manteaux de peaux qui, pour la +forme, ressemblent aux manteaux irlandais. Ces manteaux sont +souvent brodés avec des grains de cuivre; plusieurs sont peints. +Les maisons de ces sauvages sont bâties en manière de berceaux: +elles sont composées de jeunes arbres pliés et attachés ensemble: +on les recouvre si soigneusement avec des nattes et de l'écorce +d'arbre, que ni le vent ni la pluie ne sauraient y entrer; mais il +y règne une grande fumée. Leurs bâtiments publics étaient faits +avec plus de grandeur et plus d'art. Le même Smith parle, page 37, +d'une maison destinée à contenir le trésor du roi. La longueur de +ce palais est de cinquante à soixante aunes (yards). De grossières +statues occupent ses quatre coins. «Les maisons des Iroquois, dit +William Smith, page 78, consistent en quelques pieux fichés en +terre, et couverts d'écorce d'arbres, au haut desquels on laisse +une ouverture pour donner passage à la fumée. Partout où il se +trouve un nombre considérable de ces huttes, ils bâtissent un fort +carré, sans bastions, et simplement entouré de palissades.» + +Les sentiments n'ont pas besoin pour se développer du même travail +successif que les idées. L'état social des chasseurs exerce +cependant une influence sinon pareille, du moins aussi inévitables +sur l'âme des hommes qui l'ont admis que sur leur esprit. + +Il est certaines affections qui, pour recevoir tout leur +développement, demandent de l'oisiveté, du temps, de la +tranquillité, l'usage du superflu, l'habitude d'une vie +intellectuelle. Celles-là étaient à peu près inconnues à des +peuples chasseurs comme les Américains du Nord. + +L'amour, cette passion exclusive, rêveuse, enthousiaste, sensuelle +et immatérielle tout à la fois, cette passion qui joue un si grand +rôle dans la vie des hommes policés, ne venait presque jamais +troubler l'existence du sauvage. «Les Indiens dit Lahontan, t. II, +p. 131, n'ont jamais connu ce que nous appelons l'amour; ils +aiment si tranquillement qu'on pourrait appeler leur amour une +simple bienveillance. Ils ne sont point susceptibles de jalousie.» +-- «Les sauvages, dit-il encore, n'aiment que la guerre et la +chasse, ils ne se marient qu'à trente ans, parce qu'ils croient +que le commerce des femmes les énerve de telle sorte, qu'ils n'ont +plus la même force pour faire de longues courses et courir après +leurs ennemis.» + +Il existe d'autres sentiments, au contraire, qui sont si naturels +au coeur humain, qu'on les retrouve toujours quelle que soit la +position que l'homme occupe. Ces derniers se montrent d'autant +plus énergiques qu'ils sont en plus petit nombre; d'autant plus +violents que l'esprit, moins rempli et plus inculte, ne paralyse +pas par le doute les mouvements du coeur et l'action in de la +volonté. Ces sentiments avaient acquis chez les Américains du Nord +un degré d'intensité inconnu aux nations civilisées de l'ancien +monde. La colère, la vengeance, l'orgueil, le patriotisme, se +montrent là sous des formes terribles qu'ils n'avaient point +revêtues ailleurs. + +L'état social faisait également naître chez les tribus indiennes +un certain nombre de vices et de vertus qu'on retrouvait à un +degré plus ou moins grand chez tous les peuples qui habitaient +alors le littoral du continent. + +Les Indiens de l'Amérique du Nord possédaient peu de biens, et, ce +qui est remarquable, ne connaissaient aucun de ces biens précieux +au moyen desquels on acquiert tous les autres. Il était donc rare +de rencontrer chez eux ces passions viles que fait naître la +cupidité! Le vol y était presque inconnu! «Le vol, dit Lawson, p. +178, est chose extrêmement rare parmi les Indiens.» «Les sauvages, +dit Lahontan, t. II, p. 133, n'ayant ni tien ni mien, ni +supériorité ni subordination, les voleurs, les ennemis +particuliers ne sont pas à craindre parmi eux, ce qui fait que +leurs cabanes sont toujours ouvertes la nuit et le jour.» + +C'était bien moins l'ambition qui allumait la guerre au sein des +tribus indiennes que la colère et la vengeance. «Il est rare, dit +John Smith, que les Indiens fassent la guerre pour obtenir des +terres ou acquérir des biens.» + +Les sauvages étaient prompts à se secourir mutuellement dans le +besoin, parce qu'ils étaient tous égaux entre eux, exposés aux +mêmes misères. + +«Ces Indiens, dit Lawson, p. 235, sont meilleurs pour nous que +nous pour eux: ils nous fournissent des vivres quand nous nous +trouvons dans leurs pays, tandis que nous les laissons mourir de +faim à notre porte.» + +«Les Indiens, dit le même auteur, p. 178, sont très charitables +les uns envers les autres. Lorsque l'un d'eux a éprouvé quelque +grande perte, on fait un festin, après lequel un des convives, +prenant la parole, fait connaître à l'assemblée que, la maison +d'un tel ayant pris feu, toutes ses propriétés ont été détruites. +Quand ce discours est terminé, chacun des assistants se hâte +d'offrir à celui qui a souffert un certain nombre de présents. La +même assistance est accordée à celui qui a besoin de bâtir une +cabane ou de fabriquer un canot.» + +Parmi eux l'hospitalité était en grand honneur, et ils ne +manquaient point de l'exercer. «Les sauvages reçoivent volontiers +les étrangers,» dit William Smith, p. 80, en parlant des Iroquois. +«Lorsqu'un étranger s'approche d'un village, dit Beverley, p. 256, +le chef va au devant de lui et le prie de s'asseoir sur des nattes +qu'on a soin d'apporter. On fume, on discourt quelque temps; on +entre ensuite dans le village: là on lave les pieds à l'étranger +et on lui donne un repas; si l'étranger est un homme de grande +distinction, on choisit deux jeunes filles pour partager sa +couche. Ces dernières croiraient manquer à l'hospitalité si elles +opposaient la moindre résistance aux désirs de leur hôte, et elles +ne se croient nullement déshonorées en y cédant.» + +Aucune des peuplades de l'Amérique du Nord ne menant une existence +sédentaire, toutes ignoraient l'art de donner par l'écriture une +forme certaine et durable à la pensée. On ne connaissait point +parmi elles ce que nous appelons la loi. Non-seulement elles +n'avaient point de législation écrite, mais les rapports des +hommes entre eux n'y étaient soumis à aucune règle uniforme et +stable, émanée de la volonté législative de la société. + +Ces sauvages n'étaient pourtant point aussi barbares qu'on le +pourrait croire. Lorsque la souveraineté nationale ne s'exprime +pas par les lois, elle s'exerce indirectement par les moeurs. +Quand les moeurs sont bien établies, on voit se former une sorte +de civilisation au milieu de la barbarie, et la société se fonder +parmi des hommes chez lesquels, au premier abord, on eût dit que +le lien social n'existait pas. + +J'ai déjà indiqué le respect des Indiens pour les étrangers, leur +hospitalité, leurs coutumes bienfaisantes. J'ai fait remarquer le +culte patriotique qu'ils rendaient aux dépouilles de leurs aïeux. +Ce n'était point le seul usage qui liât entre elles les +générations en dépit des habitudes errantes et de l'ignorance de +ces peuples. + +«Les indiens de la Virginie, dit John Smith, p. 35, ont coutume +d'élever des espèces d'autels de pierre dans les lieux où quelque +grand événement est survenu. Lorsque vous rencontrez quelqu'une de +ces pierres, ils ne manquent point de vous raconter à quelle +occasion elle a été placée en cet endroit, et ils ont soin de +faire passer la connaissance de ces mêmes faits d'âge en âge. + +«Lorsqu'un Indien des Carolines vient de mourir, dit Lawson, p. +180, après que l'enterrement a eu lieu, le médecin ou le prêtre +commence à faire l'éloge du mort; ils disent combien il était +brave, fort et adroit; ils racontent quel nombre d'ennemis il a +tués ou ramenés captifs; ils assurent que c'était un grand +chasseur, qu'il aimait avec ardeur son pays; ils passent ensuite à +l'énumération de ses richesses; ils disent combien le mort avait +de femmes et d'enfants, quelles étaient ses armes... Après avoir +ainsi célébré les louanges de celui qui n'est plus, l'orateur +s'adresse à l'assemblée: «C'est à vous, dit-il, de remplacer celui +que nous avons perdu en imitant ses exemples; en agissant ainsi, +vous êtes assurés d'aller le rejoindre dans la patrie des âmes où +vous trouverez des daims toujours en abondance, des compagnes +toujours belles et jeunes, où la faim, le froid, la fatigue, ne +vous atteindront jamais». Ayant ainsi parlé, il raconte quelques +histoires qui se conservent d'une manière traditionnelle dans la +nation; il rappelle que, dans telle année, la guerre s'alluma et +que ses compatriotes furent victorieux, il nomme les chefs qui se +distinguèrent alors. + +Si les pouvoirs politiques étaient souvent débiles parmi les +Indiens, l'âge et les liens du sang exerçaient un salutaire +contrôle sur les actions des hommes. Tous les anciens auteurs qui +ont écrit sur l'Amérique du Nord nous parlent de l'influence +qu'obtenait la vieillesse. Le père de famille jouissait alors +d'une grande autorité. + +Parlant de l'éducation des Indiens, Dupratz dit, t. II, p. 312: +«Comme dès leur plus tendre enfance on les menace du vieillard +s'ils sont mutins ou s'ils font quelque malice, ce qui est rare, +ils le craignent et le respectent plus que tout autre. Ce +vieillard est le plus vieux de la famille, assez souvent le +bisaïeul ou trisaïeul, car ces naturels vivent longtemps, et, +quoiqu'ils n'aient des cheveux gris que quand ils sont bisaïeuls, +on en a vu qui étaient tout-à-fait gris se lasser de vivre ne +pouvant plus se tenir sur leurs jambes sans avoir d'autre maladie +ni infirmité que la vieillesse, en sorte qu'il fallait les porter +hors de la cabane pour prendre l'air ou pour ce qui leur était +d'autre nécessité, secours qui ne sont jamais refusés à ces +vieillards. Le respect que l'on a pour eux est si grand dans leur +famille qu'ils sont regardés comme juges: leurs conseils sont des +arrêts. Un vieillard, chef d'une famille, est appelé père par tous +les enfants de la même cabane, soit par ses neveux et arrière +neveux. Les naturels disent souvent qu'un tel est leur père: c'est +le chef de la famille; et, quand ils veulent parler de leur propre +père, ils disent qu'un tel est leur vrai père.» Voir l'Histoire de +la Louisiane, par Dupratz. + +Les Indiens avaient encore plusieurs coutumes qui tempéraient les +maux de la guerre, et resserraient le champ ouvert à la violence. +On voit dans Beverley que les Indiens de la Virginie +accompagnaient un traité d'un certain nombre de cérémonies propres +à graver dans tous les esprits le souvenir de l'engagement mutuel +qui était pris, et à le rendre plus sacré. Tous les écrivains que +j'ai déjà cités parlent de ce symbole mystérieux de la concorde et +de l'amitié, le calumet, qui, dans tous les déserts de l'Amérique +du Nord, servait d'introduction à l'étranger et même de sauvegarde +aux ennemis. Lahontan, faisant un voyage de découvertes chez les +nations établies sur les confluents du Mississipi, avait attaché +le calumet à la proue de son canot, et il voguait paisiblement +parmi les peuples sauvages qui couvraient la rive de ces fleuves. + +Chez tous les Indiens, le sort réservé aux femmes était à peu près +le même. La femme était bien plus la servante que la compagne de +l'homme. La société n'avait point donné au mariage le caractère +durable et sacré dont la plupart des peuples policés et +sédentaires l'ont revêtu. La polygamie était permise ou tolérée +par les usages de presque tous les Indiens. Chez tous, la femme +occupait la position d'un être inférieur. «Les femmes, dit John +Smith, page 240, sont tenues en esclavage. Lorsque Powahatan, l'un +des rois du Sud, est à table, ses femmes le servent: l'une lui +apporte de l'eau pour laver ses mains, une autre les essuie avec +un paquet de plumes, en guise de serviette (V. p. 38). Powahatan, +ajoute le même auteur, a autant de femmes qu'il en désire.» «À la +moindre querelle, dit Lawson, ces Indiens peuvent renvoyer leur +femme, et en prendre une autre.» (V. p. 35). + +Quant aux moeurs proprement dites, il est difficile de se faire +une idée exacte de ce qu'elles étaient chez ces peuples, à +l'époque dont nous parlons. + +Lawson prétend, page 35, que de son temps (1700) il régnait une +grande corruption parmi les femmes indiennes. Beverley, qui +écrivait à la même époque, croit à la vertu de ces mêmes sauvages, +et assure que parmi elles l'infidélité conjugale passait pour un +crime irrémissible. (V. p. 235) William Smith a entendu dire que +les Iroquoises étaient fort dissolues; et Lahontan, tout en +reconnaissant que ces Indiennes se livrent facilement avant +d'avoir pris un époux, assure qu'elles respectent avec le plus +grand scrupule le lien du mariage, quand une fois elles l'ont +formé (V. p. 80). + +Au milieu de toutes les superstitions que pratiquaient ces +sauvages, il est facile de reconnaître un certain nombre d'idées +simples et vraies, qui se trouvaient chez les différentes +peuplades du continent. Les Indiens reconnaissaient un Être +suprême, immatériel, qu'ils appelaient le Grand-Esprit; ils le +croyaient tout puissant, éternel, créateur de toutes choses, +auteur de tout bien. À côté de ce Dieu, ils plaçaient un pouvoir +malfaisant auquel une partie de la destinée des hommes était +abandonnée, et ils lui adressaient des prières, qu'inspirait la +peur et non l'amour. + +«Il existe dans les cieux, disaient les Indiens de la Virginie à +Beverley (p. 272), un Dieu bienfaisant, dont les bénignes +influences se répandent sur la terre. Son excellence est +inconcevable; il possède tout le bonheur possible: sa durée est +éternelle, ses perfections sans bornes; il jouit d'une +tranquillité et d'une indolence éternelles. Je leur demandai +alors, ajoute Beverley, pourquoi ils adoraient le diable, au lieu +de s'adresser à ce Dieu. Ils répondirent qu'à la vérité Dieu était +le dispensateur de tous les biens, mais qu'il les répandait +indifféremment sur tous les hommes; que Dieu ne s'embarrasse point +d'eux, et ne se met point en peine de ce qu'ils ont, mais qu'il +les abandonne à leur libre arbitre, et leur permet de se procurer +le plus qu'ils peuvent des biens qui découlent de sa libéralité; +qu'il était par conséquent inutile de le craindre et de l'adorer; +au lieu que, s'ils n'apaisaient pas le méchant esprit, il leur +enlèverait tous ces biens que Dieu leur avait donnés, et leur +enverrait la guerre, la peste, la famine; car ce méchant esprit +est toujours occupé des affaires des hommes.» + +Les mêmes notions confuses se trouvent plus ou moins chez tous les +peuples du continent. Tous ces sauvages reconnaissaient +l'immortalité de l'âme; tous admettaient le dogme social des +peines et des récompenses dans l'autre monde; mais, chez aucun de +ces peuples, l'imagination n'était allée au-delà d'un paradis et +d'un enfer tout matériels. + +«Les Indiens, dit Lawson, page 180, croient que les hommes +vertueux iront, après la mort, dans le pays des esprits; que là +ils n'éprouveront ni faim, ni froid, ni fatigue; qu'ils auront +toujours à leur disposition de jeunes et belles vierges, et que le +gibier y sera inépuisable: les méchants, au contraire, ceux qui +pendant leur vie se sont montrés paresseux, voleurs, lâches, +mauvais chasseurs, les hommes qui ont mené une existence inutile à +la nation, ceux-là ne trouveront, dans l'autre monde, que la faim, +l'inquiétude, le froid; ils ne rencontreront que de vieilles +femmes et des serpents, et ne se nourriront que de mets infects.» + +«Les Indiens, dit Beverley, page 274, ont un paradis et un enfer +tout matériels: d'un côté, un beau climat, du gibier, de belles +jeunes filles; de l'autre, des marais puants, des serpents et de +vieilles femmes.» + +Les remarques que je viens de faire sont applicables, comme on a +pu l'apercevoir, à toutes les nations indiennes que rencontrèrent +les Européens en arrivant sur les rivages de l'Amérique du Nord. +Il existait cependant entre ces peuples des différences qu'il +s'agit maintenant de signaler. + +Les plus saillantes se rapportent à la forme du gouvernement: on +voyait alors dans le Nouveau Monde, et au sein d'un état social +barbare, un spectacle analogue à celui qui s'était présenté dans +l'autre hémisphère, chez des peuples dont l'état social était +différent, et la civilisation avancée. Au nord du continent +régnait la liberté; au sud, la servitude, si l'on doit appeler +servitude l'espèce de sujétion incomplète à laquelle on peut +soumettre un peuple chasseur. Au midi, on avait perfectionné l'art +de gouverner des sujets; au nord, la science de se gouverner soi- +même. Les Européens trouvèrent établis dans la Géorgie, la +Caroline et la Virginie, au sein des petits peuples qui habitaient +cette partie du continent, des monarchies héréditaires. Ils y +trouvèrent des pouvoirs politiques qui, se combinant avec art à +des autorités religieuses, formaient des théocraties absolues. + +«Quoique ces Indiens, dit John Smith, page 37, en parlant des +Virginiens, soient très barbares, ils ont cependant un +gouvernement; et ces peuples, par l'obéissance qu'ils témoignent à +leurs magistrats, se montrent supérieurs à beaucoup de nations +civilisées. La forme de leur société est monarchique: un seul +commande. Sous lui se trouvent un grand nombre de gouverneurs. +Leur chef actuel se nomme Powahatan; il tient une partie de ses +domaines par succession. Toutes les nuits on pose des sentinelles +autour de sa demeure. Il a un trésor composé de peaux, de grains +de verre... Sa volonté fait loi et doit être obéie. Ses sujets ne +l'estiment pas seulement un roi, mais un demi-dieu. Les chefs +intérieurs, qu'on nomme Werowances, sont tenus de gouverner +d'après la coutume. Tous les Indiens paient à Powahatan un tribut +de peaux, de dindons sauvages et de maïs.» Smith raconte en ces +termes une audience solennelle qu'il reçut de Powahatan: «Le roi +était assis, dit-il, sur un lit de nattes, ayant à côté de lui un +coussin de cuir brodé d'une manière sauvage, avec des perles et +des grains blancs. Il portait une robe de peau aussi large qu'un +manteau irlandais. Près de lui, et à ses pieds, était assise une +belle jeune femme. De chaque côté de la cabane étaient placées +vingt de ses concubines; elles avaient la tête et les épaules +peintes en rouge, et portaient des colliers autour du cou. Devant +ces femmes étaient assis les principaux de la nation; quatre ou +cinq cents personnes étaient derrière eux. Il avait été commandé, +sous peine de mort, de nous traiter avec respect.» Du reste, ce +même prince, qui disposait d'une manière si absolue de ses sujets, +et qui aimait à se montrer entouré d'une grandeur si sauvage; ce +même homme, dit John Smith, pourvoyait lui-même à ses besoins, +faisait ses vêtements, fabriquait son arc et ses flèches, allait à +la pêche et à la chasse comme le moindre de ses compatriotes. Ces +contrastes se rencontreront toujours chez les peuples qui, sans +avoir admis la propriété foncière, se seront soumis à l'autorité +absolue d'un chef. + +«Les Indiens, dit Beverley, page 239, forment des communautés +entre eux. Cinquante et jusqu'à cinq cents familles se réunissent +dans une ville, et chacune de ces villes est un royaume. +Quelquefois un seul roi possède plusieurs villes; mais, en pareil +cas, il y a toujours un vice-roi dans chacune d'elles. Ce dernier +est en même temps le gouverneur, le juge et le chancelier. Il paie +tribut au roi.» + +«Ces Indiens ont deux titres d'honneur, dit le même Beverley; ils +appellent cocharouse celui qui prend part aux affaires civiles, et +werowance le chef militaire.» + +J'ai dit que, parmi les Indiens du Sud, la religion se mêlait au +pouvoir et l'appuyait. C'est là un fait qui se retrouve chez tous +les peuples méridionaux, qu'ils soient civilisés ou barbares. Chez +les sauvages dont je parle, les formes du culte étaient infiniment +plus arrêtées qu'au Nord. Ils avaient des autels, des temples, des +cérémonies annuelles, un corps de prêtres séparé du reste de la +population. En étudiant les auteurs que j'ai déjà cités, on voit +que, dans cette partie du continent, le pouvoir politique et la +religion se mêlaient sans cesse et confondaient leurs intérêts. +«Ils estiment ce lieu si saint, dit John Smith, page 35, en +parlant d'un temple, que les rois et les prêtres osent seuls y +entrer.» + +«Les Indiens embaument leurs rois, dit Beverley, page 396, et les +conservent dans un temple où un prêtre doit se trouver jour et +nuit.» «Ces sauvages, dit encore le même auteur, page 288, ne font +jamais une entreprise sans consulter leurs prêtres.» + +Il paraît que le pouvoir politique de ce clergé sauvage +s'établissait principalement au moyen d'une sorte d'initiation +dont John Smith et Beverley parlent également, quoique en termes +un peu différents. «Tous les quinze ou seize ans dit ce dernier, +page 284, le gouverneur de la ville fait choix d'un certain nombre +de jeunes gens qui sont l'élite de la population. Les prêtres les +conduisent dans les bois, où on les tient pendant plusieurs mois +de suite. Là on leur impose un régime très sévère, et on leur fait +boire une décoction de plantes qui les prive pendant quelque temps +de leur raison. Lorsqu'ils reviennent à leur état naturel, ils ont +oublié ou feignent d'avoir oublié tout ce qu'ils avaient su +précédemment, et il faut recommencer leur éducation. Beaucoup +meurent dans cette épreuve. Les Indiens prétendent qu'ils +emploient ce moyen violent pour délivrer la jeunesse des mauvaises +impressions de l'enfance. Ils soutiennent qu'ensuite ils sont plus +en état d'administrer équitablement la justice, sans avoir aucun +égard à l'amitié et au parentage.» + +Mais c'est au sein de la grande nation des Natchez que l'autorité +civile et le pouvoir religieux s'étaient le mieux unis et avaient +combiné le plus savamment leurs efforts. + +Le gouvernement des Natchez était tout à la fois despotique et +théocratique. + +«Ces peuples, dit Dupratz, sont élevés dans une si parfaite +soumission à leur souverain, que l'autorité qu'ils exercent sur +eux est un véritable despotisme qui ne peut être comparé qu'à +celui des premiers empereurs ottomans; il est, comme eux, maître +absolu des biens et de la vie des sujets; il en dispose à son gré; +sa volonté est sa raison.» (V. t. II, p. 352.) + +Ce despotisme procédait, suivant la tradition des Natchez, d'une +source toute divine. Je ne puis mieux faire que de rapporter les +termes dans lesquels un chef de la nation des Natchez racontait à +Dupratz cette origine: «Il y a un très-grand nombre d'années qu'il +parut parmi nous un homme avec sa femme qui descendit du soleil. +Ce n'est pas que nous crussions qu'il était fils du soleil, ni que +le soleil eût une femme dont il naquit des enfants; mais lorsqu'on +les vit l'un et l'autre, ils étaient encore si brillants que l'on +n'eut point de peine à croire qu'ils venaient du soleil. Cet homme +nous dit qu'ayant vu là-haut que nous ne nous gouvernions pas +bien, que nous n'avions pas de maître, que chacun de nous se +croyait assez d'esprit pour gouverner les autres dans le temps +qu'il ne pouvait pas se conduire lui-même, il avait pris le parti +de descendre pour nous apprendre à mieux vivre... Les vieillards +s'assemblèrent et résolurent entre eux que, puisque cet homme +avait tant d'esprit que de leur enseigner ce qui était bon à +faire, il fallait le reconnaître pour souverain.» (V. Dupratz, p. +333.) + +Cet homme supposé descendu du soleil, étant reconnu souverain, +commença par établir dans sa famille l'hérédité de la puissance. +(V. Dupratz, p. 334.) Il ordonna ensuite qu'on bâtît un temple +dans lequel les seuls princes et princesses (c'est-à-dire les +soleils et soleilles) auraient droit d'entrer pour parler à +l'esprit; que dans ce temple on conservât éternellement un feu +qu'il avait fait descendre du soleil; et que l'on choisît dans la +nation huit hommes sages pour le garder et l'entretenir nuit et +jour. La négligence dans l'accomplissement de ce devoir, fut punie +de mort. (V. ibid, p. 335.) On voit dans le même auteur que les +fêtes de ces Indiens étaient tout à la fois politiques et +religieuses, et que leurs chefs ou soleils y remplissaient une +sorte de sacerdoce. + +Tandis que les Indiens du Sud se soumettaient au pouvoir divin et +absolu du prince, il régnait au Nord une liberté presque sans +limites. Les Européens rencontrèrent dans cette partie du +continent des peuples qui avaient en tout ou en partie des formes +républicaines. Chez eux la nation, ou du moins l'élite de ses +membres, étaient consultés pour toutes les grandes entreprises. Le +pouvoir des chefs y était borné et descendait rarement de père en +fils. On peut dire que la société s'y gouvernait elle-même. Parmi +les nations du Nord, je ne citerai que celle des Iroquois; c'était +sans contredit le peuple le plus remarquable du continent. Les +Iroquois étaient au septentrion ce que les Natchez étaient au Sud. +Comme eux ils avaient perfectionné et complété le système +politique admis et pratiqué imparfaitement par les tribus +environnantes. + +L'état social des Iroquois était le même que celui de toutes les +nations du continent; comme celles-ci, ils formaient un peuple de +chasseurs; comme elles, ils ignoraient les sciences et les arts; +ainsi qu'elles, ils étaient gouvernés par les coutumes, par les +moeurs, et non par les lois; ils présentaient donc les traits +principaux de la civilisation indienne, mais ils lui avaient pris +tout ce qu'elle peut présenter de remarquable; sans se rapprocher +en rien des Européens, ils différaient des autres nations du +continent américain; ils ne ressemblaient à aucun peuple du monde. + +J'ai dit que les Iroquois formaient un peuple chasseur; cependant +leur vie était moins nomade que celle des autres Indiens de +l'Amérique du Nord; leurs villages se composaient de cabanes plus +solides et mieux faites que celles que les Européens avaient +rencontrées dans cette partie du Nouveau-Monde. «Les peuples +auxquels nous avons donné le nom d'Iroquois, dit Charlevoix, p. +421, t. I, s'appellent, en langue indienne, Agonnousionni, c'est- +à-dire faiseurs de cabanes, parce qu'ils les bâtissent beaucoup +plus solides que la plupart des sauvages.» Le grand nombre des +esclaves qu'ils avaient fait à la guerre leur permettait de mettre +en culture plus de terre que leurs voisins; la fertilité de leur +sol leur fournissait d'abondantes moissons; et ils apprirent +bientôt des Européens l'art d'élever des troupeaux. «Arrivés dans +le pays des Iroquois, dit Lahontan, p. 101, v. I, nous fûmes +occupés pendant cinq ou six jours, autour des villages, à couper +le blé d'Inde dans les champs. Nous trouvâmes dans les villages +des chevaux, des boeufs, de la volaille et quantité de cochons.» + +Quoiqu'ils n'eussent pas renoncé à leurs habitudes de chasseurs, +les Iroquois étaient donc les peuples les plus sédentaires du +continent; aussi leurs coutumes étaient-elles plus fixes et leur +théorie sociale plus savante. + +Les peuples auxquels les Français donnèrent le nom d'Iroquois +formaient une confédération de six nations distinctes; chacune de +ces peuplades veillait à ses propres affaires; tous les ans, les +députés nommés par chacune d'elles se réunissaient dans un même +lieu et arrêtaient les entreprises communes. Chacune de ces +petites républiques formait une démocratie à la tête de laquelle +se trouvaient naturellement placés ceux que leur âge et leurs +exploits distinguaient de leurs concitoyens. + +«Les Iroquois, dit Lahontan, p. 50, v. I, composent cinq nations, +à peu près comme les Suisses, sous des noms différents, quoique de +même nation, et liés des mêmes intérêts. Ils appellent les cinq +villages les cinq cabanes qui, tous les ans, s'envoient +réciproquement des députés pour faire le festin d'union et fumer +le grand calumet des Cinq Nations.» -- C'est de ce même peuple que +William Smith dit: «Quoiqu'on ne doive point attendre de police +régulière pour le maintien de l'harmonie au dedans, et la défense +de l'État contre les attaques du dehors, du peuple dont je parle, +il y en a cependant peut-être plus qu'on ne pense... Toutes leurs +affaires, relatives tant à la paix qu'à la guerre, sont régies par +leurs sachems ou chefs. Tout homme qui se signale par ses exploits +et par son zèle pour le bien public est sûr d'être estimé de ses +compatriotes, de primer dans les conseils, et d'exécuter le plan +concerté pour l'avantage de sa patrie: quiconque possède ces +qualités devient sachem sans autre cérémonie. Comme il n'y a point +d'autre voie pour parvenir à cette dignité, elle cesse dès qu'on +ralentit son zèle et son activité pour le bien public. Quelques- +uns l'ont crue héréditaire, mais sans aucun fondement: il est vrai +qu'on respecte un fils en faveur des services de son père, mais +s'il n'a aucun mérite personnel, il n'a jamais part au +gouvernement, et il serait disgracié pour toujours s'il voulait +s'en mêler. Les enfants de ceux qui se sont distingués par leur +patriotisme, excités par la considération de leur naissance et par +les principes de vertu qu'on a soin de leur inspirer, imitent les +exploits de leurs pères et parviennent aux mêmes honneurs, et +c'est ce qui a donné lieu de croire que le titre et le pouvoir de +sachem étaient héréditaires. Chacune de ces républiques a ses +chefs particuliers qui écoutent et décident les différends qui +s'élèvent en plein conseil, et, quoiqu'ils n'aient point +d'officiers pour faire exécuter leurs ordres, on ne laisse pas que +d'obéir à leurs décrets, de peur de s'attirer le mépris public... +La condition de ce peuple le met à l'abri des factions qui ne sont +que trop ordinaires dans les gouvernements populaires. Comment un +homme formerait-il un parti, puisqu'il n'a ni honneurs, ni +richesses, ni autorité à accorder? Toutes les affaires qui +concernent l'intérêt public sont réglées dans l'assemblée générale +des chefs de chaque nation, laquelle se tient ordinairement à +Onondaga, qui est le centre du pays, Ils peuvent agir séparément +dans les cas improvisés; mais la ligue n'a lieu qu'autant que le +peuple y consent.» [152] + +L'organisation fédérative qu'avaient adoptée les Iroquois, le +gouvernement régulier et libre auquel ils s'étaient soumis, leur +assuraient de grands avantages sur leurs voisins. Leurs sauvages +vertus, leurs vices même, leur donnaient une prépondérance plus +grande encore. + +Nous avons vu que les Indiens considéraient en général la chasse +et la guerre comme les seuls travaux dignes d'un homme; les +Iroquois étaient plus imbus qu'aucun autre peuple de cette +opinion. «Il n'y a peut-être pas de nation au monde, dit William +Smith, page 74, qui connaisse mieux que ces Indiens la vraie +gloire militaire. Les Cinq-Nations, dit-il ailleurs, sont +entièrement dévouées à la guerre: il n'y a rien qu'on ne mette en +usage pour animer le courage du peuple. Nulle part les moeurs +héroïques ne se montraient plus en relief que chez ces barbares. +«Lorsqu'un parti revient de la guerre, dit Smith, page 82, un jour +avant de rentrer au village, deux hérauts s'avancent, et, +lorsqu'ils sont à portée de se faire entendre, ils jettent un cri +dont la modulation annonce que la nouvelle est bonne ou mauvaise: +dans le premier cas, le village s'assemble et l'on prépare un +festin aux conquérants, lesquels arrivent sur ces entrefaites: ils +sont précédés d'un homme qui porte, au bout d'une longue perche, +un arc sur lequel sont étendus les crânes des ennemis qu'ils ont +tués. Les parents des vainqueurs, leurs femmes, leurs enfants, les +entourent et leur témoignent toutes sortes de respects. Les +compliments finis, un des guerriers fait le récit de ce qui s'est +passé: tous l'écoutent avec la plus grande attention, et ce récit +est terminé par une danse sauvage.» + +«Une troupe d'Iroquois descendait le Mississipi pour aller faire +la guerre à l'un des peuples qui habitent le long des rives de ce +fleuve, dit Lahontan, page 168, volume 1er; une troupe de +Nadouessi qui remontait le même fleuve pour aller à la chasse +rencontra ces Iroquois près d'une petite île qui a été nommée +depuis, à cause de l'événement, l'lle-aux-Rencontres. Les deux +peuples ne s'étaient jamais vus. Qui êtes-vous? crièrent les +Iroquois. -- Nadouessi, répondirent les autres. -- Où allez-vous? +repartirent les Iroquois. -- À la chasse aux boeufs, dirent les +Nadouessi: mais, vous, quel est votre but? -- Nous, nous allons à +la chasse des hommes, répondirent fièrement les Iroquois. -- Eh +bien! reprirent les Nadouessi, nous sommes des hommes, n'allez pas +plus loin. Sur ce défi les deux partis débarquèrent chacun d'un +côté de l'île et donnèrent tête baissée l'un dans l'autre.» + +Tous les peuples chasseurs puisent dans leurs habitudes de chaque +jour un goût prononcé pour l'indépendance; mais les Européens +n'ont jamais rencontré dans le Nouveau Monde un amour plus fier +pour la liberté que n'en témoignèrent ces sauvages. + +«Les Iroquois, dit Lahontan, page 31, volume I, se moquent des +menaces de nos rois et de nos gouverneurs, ne connaissent en +aucune manière le terme de dépendance: ils ne peuvent même pas +supporter ce terrible mot. Ils se regardent comme des souverains +qui ne relèvent d'autre maître que de Dieu seul, qu'ils nomment le +Grand-Esprit.» + +-- En 1684, un envoyé du gouverneur de la province de New York +ayant dit, dans un discours aux iroquois, qu'il représentait leur +prince légitime, leur orateur répondit: Ononthio (le Français) est +mon père; Corlar (Anglais) est mon frère, et cela parce que je +l'ai bien voulu: ni l'un ni l'autre n'est mon maître; celui qui a +fait le monde m'a donné la terre que j'occupe; je suis libre. J'ai +du respect pour tous deux; mais nul n'a le droit de me commander. +(Charlevoix, vol. II, page 317.) + +La même année, les Français ayant voulu empêcher les Iroquois de +trafiquer avec les Anglais, les Indiens répondirent par l'organe +de leur orateur: Nous sommes nés libres; nous ne dépendons ni +d'Ononthio ni de Corlar; nous pouvons aller où bon nous semble, +mener avec nous qui nous voulons, acheter et vendre ce qu'il nous +plaît. Si vos alliés sont vos esclaves, traitez-les comme tels. +(William Smith, page 170.) + +Vivant au milieu d'un loisir aristocratique ou livré aux travaux +mêlés de gloire qu'exigent la chasse et la guerre, le sauvage +conçoit une idée superbe de lui-même; mais il ne montra jamais +d'orgueil plus intraitable que ces Indiens demi nus sous leur +cabane d'écorce et dans la misère de leurs bois. «En 1682, le +gouverneur-général du Canada ayant voulu traiter de la paix avec +les Iroquois, dit Charlevoix, volume II, page 281, ceux-ci lui +firent dire qu'ils exigeaient qu'il vînt en faire lui-même la +négociation dans leur pays.» + +L'amour de la vengeance est un vice qui semble inhérent à la +nature sauvage; mais les Iroquois portèrent cette passion à des +excès jusque-là inconnus dans l'histoire des hommes. + +Presque toutes les nations indiennes de l'Amérique du Nord avaient +l'habitude de brûler leurs prisonniers de guerre; mais les Indiens +dont je parle poussèrent en ces occasions la barbarie jusqu'à des +raffinements que l'imagination peut à peine concevoir. + +En l'année 1689, les Iroquois, ayant appris que les Français +s'étaient emparés de leurs ambassadeurs, et en avaient tué par +trahison plusieurs, se rendirent, au nombre de douze cents dans +l'île de MontRéal, et s'y livrèrent à des cruautés effroyables: +ils ouvrirent le sein des femmes enceintes pour en arracher le +fruit qu'elles portaient; ils mirent des enfants tout vivants à la +broche et contraignirent les mères de les tourner pour les faire +rôtir; ils inventèrent quantité d'autres supplices inouïs, et deux +cents personnes de tout âge et de tout sexe périrent ainsi, en +moins d'une heure, dans les plus affreux tourments. (Charlevoix, +page 404.) + +Lorsqu'un prisonnier est livré à une femme qui a perdu l'un des +siens à la guerre, celle-ci, avant d'ordonner le supplice, +commence par invoquer l'ombre de celui dont elle veut venger la +mort: «Approche-toi, lui dit-elle, tu vas être apaisée; je te +prépare un festin: bois à longs traits de cette boisson qui va +être versée pour toi! reçois le sacrifice que je te fais en +immolant ce guerrier; il sera brûlé et mis dans la chaudière; on +lui appliquera les haches ardentes, on lui enlèvera la chevelure, +on boira dans son crâne; ne fais donc plus de plaintes, tu seras +parfaitement satisfaite.» (Charlevoix, page 364.) + +En même temps que la nature sauvage est soumise à ces horribles +passions qui font descendre les hommes au dernier rang parmi les +créatures, quelquefois elle est sujette à d'admirables retours qui +semblent élever l'homme au-dessus de lui-même: ces mêmes Iroquois +n'étaient pas moins extraordinaires par leur générosité, leur +douceur, leur grandeur d'âme et leur courage, que par leurs +fureurs; ils outraient toutes les vertus de la nature sauvage +comme ses vices. + +En 1787, un certain nombre d'Iroquois furent pris par les +Français, qui les traitèrent avec une grande inhumanité. Lahontan, +qui raconte ce fait (volume I, page 94), ayant reconnu parmi les +captifs un homme qui avait été son hôte, offrit à ce dernier +d'apporter des adoucissements à son sort; mais le sauvage répondit +qu'il ne voulait recevoir de nourriture ni de traitement plus doux +que ses camarades: Les Cinq Villages nous vengeront, dit-il, et +conserveront à jamais un juste ressentiment de la tyrannie qu'on +exerce sur nous. + +En 1687, le gouverneur du Canada fit passer le père Lamberville +dans le pays des Iroquois pour engager ces sauvages à envoyer +leurs principaux chefs dans la colonie, afin qu'on pût traiter +avec eux. À peine les Indiens furent-ils arrivés au lieu du +rendez-vous qu'on les chargea de fers, et on les envoya en France +sur les galères. Cependant le père de Lamberville, qui ignorait à +quelle trahison on l'avait fait servir d'instrument, était resté +parmi les Iroquois. À la première nouvelle que ceux-ci reçurent de +ce qui venait de se passer, les anciens le firent appeler, et, +après lui avoir exposé le fait avec toute l'énergie dont on est +capable dans le premier mouvement d'une juste indignation, +lorsqu'il s'attendait à éprouver les plus funestes effets de la +fureur qu'il voyait peinte sur tous les visages, un des anciens +lui parla en ces termes, que nous avons appris de lui-même, dit +Charlevoix: «Toutes sortes de raisons nous autorisent à te traiter +en ennemi; mais nous ne pouvons nous y résoudre. Nous te +connaissons trop pour ne pas être persuadés que ton coeur n'a +point de part à la trahison que tu nous as faite, et nous ne +sommes pas assez injustes pour te punir d'un crime dont nous te +croyons innocent, que tu détestes sans doute autant que nous, et +dont nous sommes convaincus que tu es au désespoir d'avoir été +l'instrument: il n'est pourtant pas à propos que tu restes ici; +tout le monde ne t'y rendrait peut-être pas la même justice que +nous; et, quand une fois notre jeunesse aura chanté la guerre, +elle ne verra plus en toi qu'un perfide qui a livré nos chefs à un +rude et indigne esclavage, et elle n'écoutera que sa fureur, à +laquelle nous ne serions plus les maîtres de te soustraire.» +(Charlevoix, vol. II, page 345.) + +Nous avons vu avec quelle inhumanité ces sauvages traitaient leurs +prisonniers. Parmi ces prisonniers il en est cependant toujours un +certain nombre qui sont épargnés, et que la nation adopte: ceux-là +n'ont pas moins à se louer de la générosité de leurs vainqueurs +que les autres à se plaindre de leur barbarie. + +«Dès qu'un prisonnier est adopté, dit Charlevoix, volume I, page +363, on le conduit à la cabane où il doit demeurer, et on commence +à lui ôter ses liens; on fait ensuite chauffer de l'eau pour le +laver ou panser ses plaies. On n'omet rien pour lui faire oublier +les maux qu'il a soufferts: on lui donne à manger, on l'habille +proprement; en un mot, on ne ferait pas plus pour l'enfant de la +maison, ni pour celui que le prisonnier ressuscite, c'est ainsi +qu'on s'exprime. Quelques jours après on fait un festin pendant +lequel on lui donne solennellement le nom de celui qu'il remplace, +et dont il acquiert dès lors tous les droits et contracte toutes +les obligations.» + +Il se joignait même quelquefois aux horreurs des supplices des +scènes d'une inconcevable douceur; mélange inouï que le coeur de +ces sauvages extraordinaires pouvait seul comprendre. «Avant +d'immoler les prisonniers, dit ce même Charlevoix, volume V, page +364, on leur fait faire la meilleure chère qu'il est possible; on +ne leur parle qu'avec amitié; on leur donne les noms de fils, de +frères ou de neveux, suivant la personne dont ils doivent par leur +mort apaiser les mânes; on leur abandonne même quelquefois des +filles pour leur servir de femmes pendant tout le temps qui leur +reste à vivre. On passe ensuite des plus tendres caresses aux +derniers excès de la fureur. + +Tous les peuples chasseurs et guerriers redoutent peu la mort et +savent braver la douleur; mais les Iroquois poussèrent le mépris +de la vie à un point, et apportèrent dans les tourments une +tranquillité stoïque une sorte d'insouciance héroïque dont +l'antiquité elle-même ne nous a laissé aucun modèle. J'ai dit que +les Iroquois faisaient souffrir à leurs prisonniers d'horribles +tourments; mais je renonce à peindre ceux qu'on leur faisait +endurer à eux-mêmes, et le courage presque surnaturel qu'ils +faisaient paraître au milieu des feux allumés pour les consumer. +Tous ceux qui ont parlé de ce peuple, Anglais ou Français, +s'accordent sur ce point; tous citent des exemples nombreux à +l'appui de leurs paroles. + +«En 1696, les Français firent une excursion dans le pays des +Iroquois. Les sauvages se retirèrent au fond des bois après avoir +incendié leurs villages; on ne put s'emparer que d'un vieillard +âgé, dit-on, de plus de cent ans, qui n'avait pu fuir ou ne +l'avait pas voulu; car il paraît qu'il attendait la mort avec la +même intrépidité que ces anciens Romains dans le temps de la prise +de Rome par les Gaulois. On l'abandonna aux Indiens nos alliés. +Jamais peut-être un homme ne fut traité avec plus de barbarie et +ne témoigna plus de fermeté et de grandeur. Ce fut sans doute un +spectacle bien singulier de voir plus de quatre cents hommes +acharnés autour d'un vieillard décrépit, auquel ils ne purent +arracher un soupir, et qui ne cessa, tant qu'il vécut, de +reprocher aux Indiens de s'être rendus les esclaves des Français, +dont il affecta de parler avec le plus grand mépris. La seule +plainte qui sortit de sa bouche fut lorsque, par compassion, +quelqu'un lui donna deux ou trois coups de couteau pour l'achever. +Tu aurais bien dû, dit-il, ne pas abréger ma vie; tu aurais eu +plus de temps pour apprendre à mourir en homme.» William Smith +raconte presque de la même manière le même événement, p. 201 + +Lahontan raconte, vol. I, p. 234, qu'en 1692, deux Iroquois ayant +été pris par les Français et conduits à Québec, on crut devoir par +représailles les condamner au feu. Quelques personnes charitables +en ayant été instruites le firent savoir aux deux sauvages et +firent jeter un couteau dans la prison. L'un des deux prisonniers +se le plongea dans le sein et mourut aussitôt; quelques jeunes +Hurons, étant venus chercher l'autre, le conduisirent près de la +ville dans un endroit où on avait eu la précaution de faire un +grand amas de bois. Il courut à la mort avec plus d'indifférence, +dit toujours Lahontan, témoin oculaire, que Socrate n'aurait fait +s'il se fût trouvé en pareil cas. Pendant le supplice, il ne cessa +de chanter qu'il était guerrier, brave et intrépide; que le genre +de mort le plus cruel ne pourrait jamais ébranler son courage, +qu'il n'y aurait pas de tourment capable de lui arracher un cri; +que son camarade avait été un poltron de s'être tué par la crainte +des tourments; et qu'enfin s'il était brûlé, il avait la +consolation d'avoir fait le même traitement à beaucoup de Français +et de Hurons. Tout ce qu'il disait était vrai, poursuit Lahontan, +surtout à l'égard de son courage, car je puis vous jurer avec +toute vérité qu'il ne jeta ni larmes ni soupirs; au contraire, +pendant qu'il souffrait les plus terribles tourments qui durèrent +l'espace de trois heures, il ne cessa pas un moment de chanter.» + +Ce n'est pas seulement leur férocité et leur courage qui rendaient +les Iroquois redoutables à leurs voisins; ils avaient d'autres +causes encore de supériorité. De tous les Indiens qui habitaient +l'Amérique du Nord, ces sauvages étaient ceux qui mettaient le +plus de suite dans leurs desseins et le plus d'astuce dans leur +politique. Nul autre peuple ne possédait au même degré l'esprit de +conquête et l'éloquence guerrière. Tous les auteurs que j'ai déjà +cités parlent avec admiration de cette éloquence sauvage: «Les +Iroquois, dit William Smith, p. 87, estiment beaucoup l'éloquence +et en font leur principale étude. Rien ne leur plaît tant que la +méthode et ne les choque plus qu'un discours irrégulier, parce +qu'on a de la peine à s'en ressouvenir. Ils s'énoncent en peu de +mots et font un grand usage des métaphores.» «Je ne crois point, +dit Charlevoix, vol. I, page 361, que ceux qui ont vu de près ces +barbares m'accusent de leur avoir supposé dans leurs discours une +élévation, un pathétique et une énergie qu'ils n'ont point... On +rencontre encore souvent de nos jours, chez les Indiens, des +traces de cette éloquence naturelle et sauvage qui caractérisait +leurs pères.» On trouve dans l'ouvrage de M. Schoolcraft, page +245, le récit suivant: «Lorsqu'en 1811 un conseil d'Indiens et +d'Américains se tint à Vincennes, dans Indiana (sur le Wabash), +Tecumseh, fameux chef indien, après avoir prononcé un discours +plein de feu, ne trouva auprès de lui aucun siège pour s'asseoir. +Le général Harrison, qui représentait dans le conseil les États- +Unis, s'apercevant de cette circonstance, s'empressa de lui faire +porter une chaise en l'invitant à s'asseoir. -- Votre père, lui +dit l'interprète, vous prie de prendre cette chaise. -- Mon père! +répliqua le fier Indien; le soleil est mon père; ma mère, c'est la +terre, et c'est sur son sein que je me reposerai. -- En prononçant +ces mots, il s'assit par terre à la manière des Indiens.» + +Avec tous ces avantages, il ne faut pas s'étonner de la +prépondérance qu'exercèrent longtemps les Iroquois sur toutes les +peuplades qui les environnaient. Ils formaient une république +toujours en armes comme Sparte et Rome, dont la guerre était le +seul plaisir et le seul soin; qui sacrifiait chaque année, sur les +champs de bataille, une partie de sa population, se recrutant sans +cesse parmi les prisonniers qu'elle faisait et qu'elle adoptait. +Luttant perpétuellement avec toutes les nations sauvages que la +fortune avait placées sur leurs frontières, les iroquois ne +cessèrent, jusqu'à l'arrivée des Européens, de s'étendre en +détruisant tout autour d'eux. + +Je viens de peindre l'état politique et social dans lequel se +trouvaient les tribus indiennes de l'Amérique du Nord, au moment +où les Européens les découvrirent et pendant le demi-siècle qui +suivit. + +À l'époque dont je parle, aucune des tribus sauvages qui +peuplaient le continent n'avait abandonné les habitudes de chasse, +et toutes les remarques relatives aux peuples chasseurs leur +étaient applicables. La civilisation n'avait fait chez aucune +d'elles de très grands pas; les arts y étaient demeurés très +imparfaits; la société y était toujours dans l'enfance: cependant +elle existait déjà. Les traditions, les coutumes, les usages, les +moeurs, pliaient au joug social des hommes que leur genre de vie +rendait errants et désordonnés, et introduisaient une sorte d'état +civilisé au milieu de la barbarie. Tous ces peuples trouvaient +aisément à vivre; tous jouissaient d'une espèce d'abondance +sauvage; nul ne se plaignait de son sort. J'ai montré qu'au sein +de ces nations barbares apparaissaient les mêmes phénomènes qu'a +présentés partout la race humaine. La plus complète égalité +régnait parmi les Indiens. Leur état social était éminemment +démocratique, c'est-à-dire qu'il se prêtait également au plus rude +despotisme ou à l'entière liberté. Combiné dans le Sud avec une +certaine mollesse de corps et d'esprit et une certaine ardeur +d'imagination inhérentes au climat, il a donné naissance au +gouvernement théocratique des Natchez. Uni dans le Nord à +l'activité, à l'énergie inquiète qu'engendre la vigueur des +saisons, il a créé la confédération des républiques iroquoises. + +Je ferme maintenant le livre de l'histoire; je laisse cent +cinquante ans s'écouler; et, reportant mes regards vers ces mêmes +sauvages dont tout à l'heure je peignais le portrait, je cherche à +discerner les changements que leur a fait subir la marche du +temps. + +§ II. État actuel. + +Beverley disait, en 1700, p. 315: «Les naturels de la Virginie +s'éteignent, quoiqu'il y ait encore plusieurs bourgs qui portent +leurs noms.» + +Aujourd'hui on ne retrouve plus la trace de ces sauvages; ils sont +perdus jusqu'au dernier. + +Les Français de la Louisiane ont entièrement détruit la grande +nation des Natchez. + +En 1831, traversant les cantons de l'État de New York qui +avoisinent le lac Ontario, je rencontrai quelques Indiens +déguenillés qui, courant le long de la route, demandaient l'aumône +aux voyageurs. Je voulus savoir à quelle race appartenaient ces +sauvages; on me répondit que j'avais sous les yeux les derniers +des Iroquois. + +Le pays que je parcourais alors était en effet la patrie des Six- +Nations: on retrouvait à chaque pas les vestiges des anciens +maîtres du sol, mais eux-mêmes avaient disparu. + +Il est facile d'indiquer en peu de mots les causes diverses +auxquelles on doit attribuer cette grande destruction des nations +sauvages. + +«Ce furent les Anglais, dit Beverley, p. 310, qui apprirent aux +sauvages à faire cas des peaux et à les échanger. Avant cette +époque, ils estimaient les fourrures pour l'usage.» Beverley dit +autre part, p. 230, qu'à l'époque où il écrivait (1700), les +sauvages de la Virginie se servaient déjà de la plupart des +étoffes d'Europe pour se couvrir pendant l'hiver. «Nous sommes +déjà bien loin, disaient MM. Cass et Clark en 1829, dans un +rapport officiel, p. 23 (documents législatifs, no 117), du temps +où les Indiens pouvaient pourvoir à leur nourriture et à leurs +vêtements, sans recourir à l'industrie des hommes civilisés.» +Lawson, Beverley, Dupratz, Lahontan et Charlevoix s'accordent à +dire que, dès le principe des colonies, il s'est fait un immense +commerce, d'eau-de-vie avec les Indiens. + +Quiconque méditera sur le petit nombre des faits que je viens +d'exposer, y trouvera les causes de ruine que nous cherchons. +Avant l'arrivée des Européens, le sauvage se procure par lui-même +tous les objets dont il a besoin; il n'estime la peau des bêtes +que comme fourrure; ses bois lui suffisent; il y trouve ce qui est +nécessaire à son existence; il ne désire rien au-delà, il y vit +dans une sorte d'abondance, et s'y multiplie. + +À partir de l'arrivée des blancs, l'Indien contracte des goûts +nouveaux. Il apprend à couvrir sa nudité avec les étoffes +d'Europe. Les liqueurs fermentées lui offrent une source de +jouissances inconnues, singulièrement appropriées à sa nature +grossière. On lui offre des armes meurtrières dont on lui enseigne +bientôt à se servir; et comme sa vie errante et ses habitudes de +chasse, les préjugés qui en sont la suite, l'empêchent d'apprendre +en même temps à fabriquer ces objets précieux qui lui sont devenus +nécessaires, il tombe dans la dépendance des Européens et devient +leur tributaire. Mais il est pauvre comme un chasseur: en échange +des biens qu'il convoite, il n'a rien à offrir que la peau des +bêtes sauvages. Dès lors il faut chasser, non-seulement pour se +nourrir, mais pour se procurer ces objets d'un luxe barbare. Le +gibier s'épuise, bientôt on ne saurait plus l'atteindre qu'avec +des armes à feu; et il faut le tuer pour pouvoir se procurer ces +armes. Le remède augmente le mal; le mal rend le remède plus +difficile à trouver. «On ne peut plus s'emparer de l'ours, du +chevreuil ou du castor, disent MM. Clark et Cass, page 24, qu'avec +des fusils.» Peu à peu les ressources du sauvage diminuent; ses +besoins augmentent. Des misères inconnues à ses pères l'assiégent +alors de toutes parts; pour s'y soustraire, il fuit ou meurt. +Comme il n'a jamais tenu au sol, qu'il n'a laissé dans le pays +qu'il habitait aucun monument durable de son existence, sa trace +se perd en quelques années: à peine son nom lui survit-il; c'est +comme s'il n'avait jamais été. + +Cette destruction était inévitable du moment où les Indiens +s'obstinaient à conserver l'état social de chasseurs. + +Parmi toutes les tribus sauvages qui couvraient la surface de +l'Amérique du Nord, on n'en connaît jusqu'à présent qu'un très +petit nombre qui aient essayé de plier leurs moeurs aux habitudes +des peuples cultivateurs, de ceux qui produisent en même temps +qu'ils consomment: ce sont les Chikassas, les Chactaws, les +Creeks, et surtout les Cherokees. Ces quatre nations occupent le +Sud des États-Unis; elles se trouvent placées entre les États de +Géorgie, d'Alabama et de Mississipi. On évaluait en 1830 leur +population à 75,000 individus. À l'époque de la guerre de +l'indépendance, un certain nombre d'Anglo-Américains du Sud, ayant +pris parti pour la mère-patrie, fut obligé de s'expatrier et +chercha une retraite chez les Indiens dont je parle. Ces Européens +y acquirent bientôt une grande influence, s'y marièrent, et +importèrent parmi ces sauvages nos idées et nos arts. + +En 1830 (le 4 février), M. Bell, rapporteur du comité des affaires +indiennes à la chambre des représentants, peignait de cette +manière, page 21, l'état dans lequel se trouvaient les Cherokees: + +«La population de ce qu'on nomme la nation des Cherokees à l'est +du Mississipi, disait-il, peut être estimée à 12,000 âmes à peu +près. Sur ce nombre se trouvent environ 250 individus appartenant +à la race blanche (hommes ou femmes) qui sont entrés dans des +familles indiennes. On y rencontre 1,200 esclaves noirs amenés par +les Européens, Le reste se compose d'une race mêlée, et d'Indiens +dont le sang est pur.» Le rapporteur ajoute que l'intelligence et +la richesse se trouvent concentrées dans la classe des métis. +«Quant au reste de la population, dit-il, ceux qui la composent se +montrent en tout semblables à leurs frères du désert; comme eux, +ils ont un penchant invincible pour l'indolence, ainsi qu'eux ils +sont imprévoyants et font voir la même passion désordonnée pour +les liqueurs fortes.» + +En admettant que ce tableau soit correct, ce dont on a des raisons +de douter, lorsqu'on voit avec quelle ardeur, dans tout le cours +du rapport, M. Bell se prononce contre les droits de la race +infortunée des indigènes; en admettant, dis-je, l'exactitude de ce +tableau, on est amené à penser que, si cette civilisation +imparfaite avait eu le temps de se développer, elle eût fini par +porter tous ses fruits. + +J'ai dit plus haut, en parlant de l'état ancien, que, bien que les +Indiens de l'Amérique du Nord eussent tous adopté le même état +social et vécussent en chasseurs, la société politique n'avait pas +pris chez tous la même forme. Au Sud, l'autorité publique s'était +concentrée dans peu de mains; au Nord, le peuple entier +participait au gouvernement: ces différences se font remarquer +encore de nos jours. Maintenant, comme alors, la plupart des +nations du Sud obéissent à un seul chef ou à une oligarchie fort +absolue; or, les hommes qui composent ce corps choisi chez les +Cherokees et qui exercent cette autorité illimitée, étant +civilisés et ayant intérêt à faire pénétrer la lumière dans le +sein de la nation à la tête de laquelle ils se trouvent placés, il +me paraît incontestable qu'ils y parviendraient tôt ou tard, si on +leur laissait le loisir d'achever leur ouvrage; mais il n'en est +point ainsi: les terres sur lesquelles habitent ces malheureux +Indiens sont situées dans les limites des États que j'ai cités +plus haut; aujourd'hui ces États les réclament comme leur +héritage; et l'Union favorise l'exécution de leur dessein en +offrant aux Indiens qui voudraient quitter le pays de les +transporter à ses frais dans une vaste contrée située sur la rive +droite du Mississipi (Arkansas), où ils pourront vivre à l'abri de +la tyrannie des blancs. La portion la plus civilisée des Indiens +refuse de se prêter à ce dessein; mais la masse de la nation, qui +a conservé une partie des habitudes errantes des peuples +chasseurs, s'y résout sans peine; et, conduite de nouveau dans +d'immenses déserts, loin du foyer de la civilisation, elle +redevient aussi sauvage qu'elle l'était jadis. Ainsi le +gouvernement américain détruit chaque jour ce que le gouvernement +des Cherokees s'efforçait d'exécuter; et, tandis que ce dernier +attire les sauvages vers la civilisation, l'autre les pousse vers +la barbarie. Le résultat de cette lutte n'est pas douteux: il est +facile de prévoir qu'à une époque très rapprochée ces Indiens, +transportés sur la rive droite du Mississipi, auront quitté la +charrue pour reprendre la hache et le mousquet, et chercheront de +nouveau leur seule subsistance dans les travaux improductifs du +chasseur. + +Les tribus de Chikassas, des Chactaws, des Creeks et des Cherokees +sont les seules qui aient manifesté quelque propension à embrasser +la vie des peuples cultivateurs. Toutes les autres ont conservé +avec une étrange ténacité les habitudes de leurs aïeux, et, sans +avoir leur esprit et leurs ressources s'obstinent encore à vivre +comme eux. + +Si l'on embrasse dans un seul point de vue tous les Indiens qui +habitent de nos jours l'Amérique du Nord, on découvre donc sans +peine que tous ont conservé l'état social qu'ils avaient il y a +deux cents ans. Comme leurs pères, ils tirent presque toute leur +subsistance de la chasse; ils mènent à peu de chose près le genre +de vie dont, en 1606, le capitaine John Smith faisait le tableau; +cependant d'immenses changements se sont opérés parmi eux. Quels +sont ces changements? quelle en est la cause? + +J'ai dit que les Indiens n'avaient point de lois, qu'ils n'étaient +gouvernés que par les traditions, les coutumes, les sentiments, +les moeurs; plus toutes ces choses étaient stables et réglées, +plus la société était forte et tranquille. + +C'est en changeant les opinions, en altérant les coutumes et en +modifiant les moeurs, que les Européens ont produit la révolution +dont je parle. + +L'approche des Européens a exercé sur les Indiens une influence +directe et une autre indirecte, toutes les deux également +funestes. + +L'Indien, malgré son orgueil, sent au fond de âme que la race +blanche a acquis sur la sienne une prépondérance incontestable, et +l'exemple des Européens, qu'il méprise, obtient cependant un grand +pouvoir sur ses opinions et sur sa conduite: or, le malheur a +voulu que les seuls Européens avec lesquels les sauvages entraient +habituellement en contact fussent précisément les plus dépravés +d'entre les blancs. + +J'ai dit qu'il se faisait avec les indigènes un grand commerce de +fourrures. Les Européens qui servent de courtiers à ce commerce +sont, pour la plupart, des aventuriers sans lumières et sans +ressources, qui trouvent dans la liberté désordonnée des bois la +compensation des travaux pénibles auxquels ils se vouent. Ces +étrangers ne font connaître à l'indigène de l'Amérique que les +vices de l'Europe; et ce qu'il y a de plus déplorable encore, ils +le mettent en contact avec ceux des vices de l'Europe qui, ayant +le plus d'analogie avec les siens, peuvent le plus aisément se +combiner avec eux. Ils ne lui apprennent point la dépravation +polie de nos hautes classes; l'Indien ne la comprendrait pas, et +elle serait sans danger pour lui: mais ils lui montrent les hommes +civilisés plus violents, plus ennemis de la loi, plus +impitoyables, en un mot plus sauvages que lui-même. Cependant ces +sauvages d'Europe lui paraissent instruits, riches, puissants. Il +se fait alors dans la conscience de l'Indien un trouble +incroyable; il ne sait si les vices qu'il ne comprend que trop +bien, et qu'il méprise, ne sont pas les causes premières de cette +supériorité qu'il admire, et s'ils ne la produisent pas, du moins +ne lui semblent-ils pas un obstacle pour l'acquérir. + +Quelque pernicieuse qu'ait été cette action directe des blancs sur +le sort des sauvages, leur action indirecte a été plus funeste +encore. + +J'ai dit comment l'approche des Européens a rendu les Indiens plus +misérables qu'ils n'étaient avant cette époque, en diminuant leurs +ressources, avait accru leurs besoins; mais je n'ai pu donner une +idée de l'étendue des maux auxquels, de nos jours, ces infortunés +sont en proie. + +«Parmi les Indiens du nord-ouest particulièrement, disent MM. +Clark et Cass dans leur rapport officiel, il n'y a qu'un travail +excessif qui puisse fournir à l'Indien de quoi nourrir et vêtir sa +famille. Des jours entiers sont employés sans succès à la chasse; +et, pendant cet intervalle, la famille du chasseur doit se nourrir +de racines, d'écorces, ou périr. Beaucoup de ces Indiens meurent +chaque hiver de faim.» [153] + +Mais ce sont les Mémoires de Tanner [154] qu'il faut lire, si l'on +veut se former une idée des horribles misères auxquelles sont +exposés ces sauvages. + +Les Indiens avec lesquels vit Tanner sont sans cesse sur le point +de mourir de faim. Une succession de hasards soutient leur vie; +chaque hiver quelques-uns d'entre eux succombent. «Le temps était +excessivement froid, dit-il en un endroit, page 227, et nos +souffrances s'en accrurent. Une jeune femme mourut d'abord de +faim; bientôt après son frère fut saisi du délire qui précède ce +genre de mort et succomba. + +«Cet homme, dit-il plus loin, page 230, en parlant d'un Ojibbeway, +partagea le sort réservé à un si grand nombre de ses compatriotes, +il mourut de faim.» + +Ce même Tanner nous apprend, page 288, qu'on enseigne,dès leur âge +le plus tendre, aux jeunes garçons et aux jeunes filles, à +supporter une abstinence rigoureuse. On les y encourage en +intéressant leur amour-propre à s'y essayer. «Pouvoir supporter un +long jeûne, dit-il, est une distinction fort enviée.» La religion +elle-même consacre le jeûne; c'est dans les rêves d'un homme à +jeun que se rencontre l'avenir. De tels usages, de semblables +opinions, de pareilles moeurs, parlent d'elles-mêmes et me +dispensent d'ajouter rien de plus. + +C'est dans ces affreuses misères qu'il faut chercher la cause +presque unique des révolutions morales et politiques qui se sont +opérées parmi les indigènes de l'Amérique du Nord. C'est en +rendant l'Indien mille fois, plus malheureux que ses pères que les +Européens l'ont fait autre qu'il n'était. + +J'ai montré que, si les sauvages ne tenaient point au sol comme le +font les cultivateurs, l'amour de la patrie n'était point +cependant inconnu à ces peuples barbares; mais seulement ils le +dirigeaient sur moins d'objets. Ce sentiment leur étant plus +nécessaire encore qu'aux autres hommes, produisait chez eux, comme +partout ailleurs, d'admirables effets. + +Les habitudes de chasse tendent à isoler l'individu de ses +semblables, à réduire la société à la famille, et, en arrêtant les +communications des hommes, à détruire la civilisation dans son +germe. L'attachement que les Indiens portaient à leurs tribus +tendait au contraire à rapprocher un grand nombre d'entre eux les +uns des autres, et leur permettait de mettre en concurrence le peu +de lumières que leur genre de vie leur laissait acquérir. Cet +instinct de la patrie ne tendait pas moins à développer le coeur +de ces sauvages que leur intelligence; il substituait une sorte +d'égoïsme plus large et plus noble à l'égoïsme étroit que +l'intérêt privé fait naître. Nous avons vu de quelles sublimes +vertus il a quelquefois été la source. Les Indiens ainsi réunis +exerçaient d'ailleurs les uns sur les autres le contrôle de +l'opinion publique; contrôle toujours salutaire, même au sein +d'une société ignorante et corrompue; car la majorité des hommes, +quels que soient ses éléments, a toujours le goût de ce qui est +honnête et juste. + +Aujourd'hui l'esprit national n'existe pour ainsi dire plus parmi +les indigènes de l'Amérique; à peine si l'on en rencontre quelques +faibles traces. Des Indiens qui habitaient le vaste espace compris +aujourd'hui dans les limites des établissements européens, les uns +sont morts de faim et de misère, les autres ont reculé et se sont +dispersés au loin, toujours suivis par la civilisation qui les +presse. Parmi ces sauvages, restes mutilés d'un peuple autrefois +puissant, plusieurs errent au hasard dans les déserts; réduits à +l'individu ou à la famille, ils se croient libres de tous devoirs +envers leurs semblables dont ils n'attendent aucun secours; +d'autres se sont incorporés aux nations qu'ils ont trouvées sur +leur passage, mais dont ils ne partagent ni les usages, ni les +opinions, ni les souvenirs. Chez ces nations elles-mêmes, que le +contact des Européens n'a pas encore détruites ou forcées à fuir, +le lien social est relâché. La misère a déjà forcé les hommes qui +les composent à s'écarter les uns des autres pour trouver plus +facilement le moyen de soutenir leur vie; le besoin a affaibli +dans leur coeur ce sentiment de la patrie qui, comme tous les +autres sentiments, a besoin, pour se produire d'une manière +durable, de se combiner avec une sorte de bien-être. Poursuivis +chaque jour par la crainte de mourir de faim et de froid, comment +ces infortunés pourraient-ils s'occuper des intérêts généraux de +leur pays? Que devient l'orgueil national chez un misérable qui +périt dans les angoisses de la pauvreté? [155] + +La même cause, qui affaiblissait chez les Indiens l'amour de la +patrie, a altéré les coutumes, dénaturé tous les sentiments, +modifié toutes les opinions. + +Nous avons vu quel culte touchant les sauvages qui vivaient il y a +deux siècles rendaient aux morts, de quelle vénération +superstitieuse ils environnaient leur cendre; il n'y a rien qui +introduise plus de moralité parmi les hommes et prépare mieux à la +civilisation que le respect des morts: le souvenir de ceux qui ne +sont plus ne manque jamais d'exercer une grande et utile influence +sur les actions de ceux qui vivent encore. Les aïeux forment comme +une génération d'hommes plus parfaits, plus grands que celle qui +nous environne, et en présence de laquelle on est en quelque sorte +obligé de mieux vivre. Il n'y a qu'au sein d'une société fixe et +paisible que peut régner le respect pour les restes des morts. Les +Indiens de nos jours y sont devenus presque étrangers; beaucoup +d'entre eux ont été contraints de fuir le pays qui contenait les +os de leurs aïeux et de changer les coutumes que ces derniers leur +avaient léguées. Concentrés dans la nécessité du présent et les +craintes de l'avenir, le passé et ses souvenirs ont perdu sur eux +toute leur puissance. La même cause agit sur les peuplades qui +n'ont pas encore quitté leur pays. L'Indien n'a d'ordinaire pour +témoin de ses derniers moments que sa famille; souvent il meurt +seul, il succombe loin du village, au milieu des déserts où il lui +a fallu s'enfoncer pour rencontrer sa proie. On jette à la hâte +quelque peu de terre sur sa dépouille, et chacun s'éloigne sans +perdre de temps, afin de trouver les moyens de soutenir une vie +toujours précaire. + +On a pu voir, dans les citations que j'ai faites précédemment de +John Smith, de Lawson et de Beverley, avec quelle bienveillance +les Indiens, il y a deux cents ans, recevaient les étrangers, avec +quelle charité ils se secouraient les uns les autres. + +Ces usages hospitaliers, ces douces vertus tenaient au genre de +vie que menaient les sauvages, et on en retrouve encore la trace +de nos jours: il est rare qu'un Indien ferme l'entrée de sa hutte +à celui qui demande un abri, et refuse de partager ses faibles +ressources avec un plus misérable que lui. Tanner raconte, page +45, qu'étant près de périr de besoin, lui et sa famille, il +rencontra un Indien qu'il ne connaissait pas et qui appartenait à +une race étrangère. Celui-ci reçut Tanner dans sa cabane et lui +fournit tout ce dont il avait besoin. Telle est encore, ajoute +Tanner, la coutume des Indiens qui vivent éloignés des blancs. +Dans une autre circonstance, une famille ayant perdu son chef, +tous les Indiens s'offrirent à aller à la chasse afin de pourvoir +à ses besoins. Plus loin, Tanner raconte encore qu'étant parvenu à +une très grande distance des Européens, il fit un dépôt de ses +fourrures et le laissa dans un lieu où il comptait revenir. «Si +les Indiens qui vivent dans cette région éloignée, dit-il, avaient +vu ce dépôt, ils ne s'en seraient pas emparés; les peaux n'ont pas +encore assez de prix à leurs yeux. Pour qu'ils se rendent +coupables d'un larcin.» (V. p. 65 et 89.) + +Cependant il n'en est pas toujours ainsi; on rencontre souvent, +dans les déserts de l'Amérique comme dans nos pays civilisés, un +accueil inhospitalier que jadis on n'aurait pas eu à y craindre. +Les vols s'y multiplient; l'excès des besoins enlève peu à peu aux +indigènes jusqu'à ces simples et sauvages vertus qui découlaient +naturellement de leur état social. + +La religion forme le plus grand lien social qu'aient encore +découvert les hommes. Les sauvages de nos jours ont conservé, sur +l'existence de Dieu et sur l'immortalité de l'âme, quelques-unes +des notions qu'avaient leurs pères; mais ces notions deviennent de +plus en plus confuses [156]. Ceci s'explique sans peine; chez tous +les peuples, mais particulièrement chez les peuples incivilisés, +le culte forme comme la portion la plus substantielle et la plus +durable de la religion. + +Les Indiens qui vivaient il y a deux siècles avaient des temples, +des autels, des cérémonies, un corps de prêtres. Les sauvages de +nos jours n'ont ni le loisir ni le pouvoir de fonder des +monuments, ni de créer des institutions permanentes; ils ne vivent +pas assez longtemps dans le même lieu, ni en assez grand nombre, +pour adopter le retour périodique de certaines cérémonies, ni +faire le choix de certaines prières. L'homme, d'ailleurs, pour +s'occuper des choses de l'autre monde, a besoin de jouir dans +celui-ci d'une certaine tranquillité de corps et d'esprit; or, de +nos jours cette tranquillité de corps et d'esprit manque +absolument aux sauvages: sous ce rapport comme sous tous les +autres, les Indiens sont devenus beaucoup plus barbares que ne +l'étaient leurs pères. + +La trace de la religion ne se reconnaît plus guère chez eux qu'à +des superstitions incohérentes suscitées par le sentiment présent, +le besoin du moment. Un Indien est-il malade, il s'imagine qu'on +lui a jeté un sort, et il envoie des présents au prétendu sorcier +pour obtenir qu'il le laisse vivre [157]. Un Indien a faim, et il +prie le grand esprit de lui montrer en songe le lieu où se trouve +le gibier. Il compose une image de l'animal qu'il veut tuer, et, +après avoir fait des conjurations, il la perce d'un instrument +aigu. Les peuples n'ont plus de prêtres, mais des devins, et ils +ne s'en servent guère qu'en cas de maladie ou de famine [158]. + +J'ai dit que le genre de vie que menaient les indigènes de +l'Amérique du Nord devait nécessairement les empêcher de faire des +progrès considérables dans les arts. Les Indiens dont je parlais +dans la première partie de cette note étaient cependant parvenus à +élever d'assez grands édifices. Il régnait quelquefois parmi eux +un luxe barbare qui attestait de l'aisance et du loisir; il n'en +est plus de même aujourd'hui. «Il n'y a pas bien longtemps encore, +disent MM. Clark et Cass, on voyait quelquefois des Indiens porter +des robes de castor, mais pareille chose est maintenant inconnue. +La valeur échangeable d'un pareil vêtement procurerait au sauvage +qui en serait possesseur de quoi habiller toute sa famille.» En +voyant les Indiens de nos jours revêtus d'étoffes de laine et +pourvus de nos armes, on est tenté de croire au premier abord que +la civilisation commence à pénétrer parmi ces barbares; c'est une +erreur: tous ces objets sont de fabrique européenne, ils attestent +la perfection de nos arts sans rien apprendre sur les arts des +Indiens. Ceux-ci, dans ce qu'ils produisent eux-mêmes, sont +inférieurs à leurs aïeux; en devenant plus nomades et plus +pauvres, ils ont perdu le goût des constructions étendues et +durables. Le sauvage établit à la hâte une sorte de tanière, et +pourvu qu'elle lui fournisse un asile passager contre la rigueur +des saisons, il est content. Je dirai de la culture quelque chose +d'analogue: sans domicile fixe, l'Indien ne sait aujourd'hui où +établir son champ de maïs, et il ignore s'il aura le temps d'en +récolter les produits. Il se concentre donc de plus en plus dans +les habitudes de chasse, et, à mesure que le gibier devient plus +rare, il le considère de plus en plus comme son unique ressource. +C'est ainsi que l'approche d'un peuple cultivateur a rendu les +indigènes de l'Amérique du Nord moins cultivateurs qu'ils ne +l'étaient avant. Tous les hommes qui mènent une existence agitée +et précaire sont portés à l'imprévoyance, le hasard joue forcément +un si grand rôle dans leur vie, qu'ils sont tentés de lui +abandonner volontairement la conduite de tout; mais jamais cette +imprévoyance des Indiens, fruit naturel de leur état social, ne se +montra sous un caractère plus sauvage que de notre temps; chez eux +on aperçoit chaque jour un effet extraordinaire qui se produit de +loin en loin parmi les hommes civilisés auxquels la direction de +leur propre sort vient à échapper tout-à-coup. On a vu dans toutes +les marines d'Europe des équipages, prêts à couler au fond de +l'abîme, employer en orgie et en folle gaîté les derniers moments +qui leur restaient; ainsi arrive-t-il aux Indiens: l'excès de +leurs maux les y rend insensibles; sans avenir, sans sécurité même +du lendemain, ils s'abandonnent avec un emportement sauvage aux +jouissances du présent, laissant à la fortune le soin de les +sauver d'eux-mêmes, si elle veut faire un effort de plus. Le goût +pour les liqueurs fortes va toujours croissant parmi les sauvages, +dit M. Schoolcraft, p. 387. + +On a remarqué avec quelle difficulté les Indiens parvenaient à +soutenir leur vie pendant l'hiver. Quand l'été commence, ils se +rendent dans les endroits où se tiennent les commerçants +européens, et, au lieu d'échanger leurs pelleteries contre des +objets utiles, ils les emploient presque toujours à acheter de +l'eau-de-vie, se consolant des privations et des maux soufferts +par d'affreuses orgies. «Ici, dit Tanner, p. 57, les Indiens +dépensèrent en très-peu de temps toutes les pelleteries qu'ils +s'étaient procurées dans une chasse longue et heureuse. Nous +vendîmes en un jour cent peaux de castor pour avoir de l'eau-de- +vie.» il dit dans un autre endroit, p. 70: «Dans un seul jour nous +vendîmes cent vingt peaux de castor et une grande quantité de +peaux de buffle pour du rhum.» Les maladies, les vols, les +meurtres, ne manquent point de suivre ces excès. Un jour, deux +sauvages se déchirent la figure avec leurs ongles, et se coupent +le nez avec les dents [159]; une autre fois, un Indien [160] égorge +sans le savoir un de ses hôtes. + +Les misères, qui sont la suite de semblables désordres, au lieu de +retenir les indiens, les poussent avec plus de force vers l'abîme. +Jusque-là, dit Tanner, ma mère adoptive s'était abstenue de boire +des liqueurs fortes; mais accablée par ses chagrins et ses +malheurs, elle finit par contracter cette funeste habitude. + +J'ai montré, en parlant du gouvernement chez les Indiens des temps +antérieurs, que, parmi toutes les nations du continent, il +existait des pouvoirs politiques et réguliers. On voyait des +monarchies au Sud, des républiques au Nord; partout se montrait +une puissance publique plus ou moins bien organisée; et c'était +avec justice que John Smith disait: «Ces Indiens sont barbares; +cependant, ils témoignent souvent à leurs magistrats plus +d'obéissance que les peuples civilisés.» + +Aujourd'hui les choses ont bien changé; la plupart des nations du +Sud sont encore soumises à un chef unique [161], mais son autorité +est souvent méconnue. + +La chaîne des traditions sur lesquelles elle se fondait étant +interrompue, les coutumes qui lui servaient d'appui ayant été +modifiées, les hommes sur lesquels elle s'exerçait étant plus +épars et plus nomades que jadis, à une servile obéissance a +succédé un esprit d'indépendance sauvage qui ne saurait rien +fonder que le désordre. Au Nord, le mal est plus grand encore; les +monarchies absolues ont une force qui leur est propre; l'autorité +s'y soutient elle-même longtemps encore après que son prestige a +disparu. Mais quand le désordre commence à s'introduire au sein +d'une république démocratique, la société semble disparaître toute +entière; son lien est comme brisé; l'individualité reparaît de +toutes parts; ainsi arrive-t-il aux peuples nomades du Nord. +Lorsqu'on se reporte aux récits que William Smith, Lahontan et +Charlevoix nous ont faits des Iroquois, des Hurons et de tous les +hommes parlant la langue algonquine, on découvre qu'à l'époque où +ces auteurs écrivaient, dans chaque tribu sauvage, un certain +nombre d'hommes choisis et le corps des vieillards exerçaient un +puissant contrôle sur toutes les actions des indigènes, et +fournissaient à la faiblesse individuelle l'appui tutélaire de la +société. Les traces de cette espèce de gouvernement sont à peine +reconnaissables de nos jours. + +Cette influence, qui atteste un reste de moeurs chez les peuples +barbares, s'est presque entièrement évanouie. Dans les conseils +nationaux, c'est la force et non la raison qui fait la loi: les +conseils de l'expérience y sont méprisés, et la jeunesse y domine. +«De nos jours, disent MM. Clark et Cass, on peut affirmer qu'il +n'existe point de gouvernement parmi les tribus du Nord et de +l'Ouest. La coutume et l'opinion y maintiennent seules une sorte +d'état de société barbare. Autrefois les vieillards ou chefs +civils possédaient une autorité réelle; mais il y a longtemps +qu'il n'en est plus ainsi: à peine trouve-t-on des traces de ce +même ordre de choses. Lorsque les Indiens s'assemblent pour +délibérer sur les affaires communes, ils forment des démocraties +pures, dans lesquelles chacun réclame un droit égal à opiner et à +voter; en général cependant ces délibérations sont conduites par +les anciens; mais les jeunes gens et les guerriers exercent le +véritable contrôle. On ne peut avec sûreté adopter aucune mesure +sans leur concours. Dans un pareil état de société où les passions +gouvernent, le tomahawk mettrait bientôt un terme à toute +tentative qui aurait pour objet de diriger ou de contraindre +l'opinion publique. L'expérience, ajoutent les mêmes auteurs, nous +a donc fait connaître l'utilité de faire signer les traités à tous +les jeunes guerriers présents. Il faut, avant tout, s'assurer le +consentement de la majorité des Indiens.» (Voy. Rapports au +congrès.) + +Il n'est pas rare cependant que, parmi les tribus sauvages dont je +viens de parler, certains individus parviennent à exercer plus +d'influence que les autres sur leurs semblables. Mais cette +influence n'a aucun fondement durable; elle s'acquiert, pour ainsi +dire, par hasard, s'exerce par occasion, et ne s'étend jamais qu'à +un petit nombre d'objets. + +-- «L'Indien, dit Tanner, page 125, qui commande une troupe de +guerre, n'a aucun contrôle sur ceux qui l'accompagnent; il +n'exerce sur eux qu'une influence personnelle: dans cette +circonstance, dit-il ailleurs, (page 172) on me choisit pour chef; +comme nous n'avions en vue que de trouver à vivre, et qu'on me +connaissait bon chasseur, on avait raison d'agir ainsi.» + +Les hommes qui composent ces nations sauvages sont trop dispersés +pour pouvoir contracter l'habitude d'une obéissance commune. Ils +échappent à tout contrôle par le fait même de leur misère. On n'a +rien à attendre d'eux, et ils n'ont rien à perdre: il est donc +difficile de découvrir parmi ces nations indiennes du Nord quelque +chose qui ressemble à une société. L'individu n'y trouve de +protection qu'en lui-même, comme dans l'état de nature. Le livre +tout entier de Tanner est aussi rempli de récits d'actes de +violence et de brigandage que de maux et de misère. Nulle part on +n'aperçoit d'autorité prête à servir de médiatrice entre le fort +et le faible, entre l'offenseur et l'offensé. Les Indiens ont +perdu jusqu'à l'idée de ce pouvoir tutélaire. Quand un Indien du +Nord est victime d'un crime, il se venge s'il est le plus fort, et +fuit s'il est le plus faible: dans aucun des deux cas la pensée +d'un pouvoir social ne se présente à son esprit. En ceci, comme en +tout le reste, les opinions mettent sur la trace des coutumes et +des lois. + +«Un Indien, dit Tanner, page 208, s'attend toujours à ce que +l'outrage qu'il fait sera vengé par celui qui en a souffert; et un +homme qui omettrait de tirer vengeance d'une injure n'inspirerait +aucune estime.» + +Les deux parties du tableau sont sous les yeux du lecteur qui +maintenant peut juger. + +Il y a deux cents ans, les indigènes de l'Amérique du Nord +formaient des tribus de chasseurs; un domicile fixe, des coutumes +anciennes, des traditions respectées, des moyens de subsistance +assurés, la tranquillité de corps et d'esprit qui était la suite +de l'aisance, leur avait permis de tirer de l'état social des +chasseurs toutes les conditions de bonheur et de grandeur que cet +état social peut offrir. + +Aujourd'hui rien n'est changé en apparence. Ces mêmes tribus +vivent encore de la chasse et ont conservé toutes les habitudes +inhérentes à ce genre de vie. Cependant les Indiens de nos jours +ne ressemblent point à leurs pères. + +Les Européens, en dispersant les Indiens dans des déserts nouveaux +pour eux, en interrompant leurs traditions, en troublant leurs +souvenirs, en brisant leurs coutumes, en altérant leurs moeurs, +les ont poussés aux conséquences les plus funestes de la vie de +chasseurs. C'est ainsi que le contact d'hommes civilisés, éclairés +et cultivateurs a rendu les Indiens plus errants et plus sauvages +qu'ils n'étaient autrefois. + + + +Notes non insérées dans le texte principal à cause de leur +longueur + +1. Proposer un duel. Celui qui a donné le soufflet aura un procès. + +Dans l'état sauvage, l'homme ne connaît d'autre justice que celle +qu'il se fait lui-même. De son côté, la société civilisée n'admet +pour l'injure d'autre satisfaction que le recours aux tribunaux +institués par elle. Le duel est une sorte de compromis entre la +réparation légale et la vengeance individuelle, entre le bourreau +et l'assassin. + +Dans les États du Nord de l'Amérique, le duel a perdu tout empire; +la loi y règne souverainement. On peut également dire qu'il +n'existe pas dans les États de l'Ouest et dans quelques nouveaux +États du Sud; mais c'est par une autre raison. La loi y est +impuissante, et les moeurs y sont presque barbares. On ne le +rencontre plus que dans les États du Sud qui ont une vieille +civilisation, et où cependant les habitudes et les moeurs sont +encore plus puissantes que les lois. + +Dans toute la Nouvelle-Angleterre, à New York, en Pennsylvanie, la +loi punit le duel comme le meurtre [162] toutes les fois qu'il est +suivi de mort. + +Elle porte en outre des peines sévères contre l'envoi ou la +réception d'un cartel non suivi de combat, et contre les témoins +et tous ceux qui, par leur aide ou assistance dans le duel, +peuvent être considérés comme complices. Cette complicité est +punie, dans l'État de New York, d'un emprisonnement dont le +maximum est de sept années. Un châtiment sévère est également +appliqué à celui qui reproche publiquement à une autre personne de +n'avoir pas accepté un duel. «Quiconque, dit la loi de +Pennsylvanie, publiera dans les journaux ou par lettres missives +écrites ou imprimées qu'un tel est un poltron, un misérable, un +homme sans foi, ou autres imputations injurieuses de ce genre, +pour avoir refusé un duel, sera puni d'une amende de 500 dollars +et d'un an de travaux forcés (hard labour); l'éditeur ou imprimeur +des pamphlets sera, dans tous les procès de ce genre, cité comme +témoin, et admis comme tel par les cours de justice contre +l'auteur de l'écrit; et si les dits imprimeur ou éditeur, appelés +devant la, justice, refusent de déclarer le nom de l'auteur, la +cour devra les considérer comme auteurs du libelle, et les +condamner en conséquence [163].» + +Dans ce pays, la loi sur le duel n'est pas une vaine menace, +bravée par l'opinion publique: elle est entièrement d'accord avec +les moeurs; là on ne se bat plus en duel. + +Il est certain que, dans la Nouvelle-Angleterre, aucune injure, +pas même un soufflet reçu ou donné, n'entraîne pour conséquence un +combat singulier, et, ce qu'il y a de plus remarquable, ce n'est +pas le fait, mais bien l'opinion qui s'y rattache; là, le +sentiment public approuve hautement celui qui refuse un duel, +comme elle le blâmerait chez nous. Je pourrais à ce sujet citer +les exemples de plusieurs personnes fort honorables de Boston, +dont la considération s'est accrue par des refus de duel qui, en +Europe, les eussent déshonorées. Cette rigueur des lois, +sanctionnée par l'opinion générale dans la Nouvelle-Angleterre, me +paraît tenir à plusieurs causes que je ne ferai qu'indiquer: la +teinte religieuse imprimée aux moeurs par le puritanisme des +premiers colons; des habitudes sérieuses; une vie régulière, toute +consacrée aux affaires; l'absence de divertissements, de jeux, de +plaisirs bruyants, de galanteries; et enfin l'esprit d'obéissance +aux lois qui domine dans une république bien réglée, esprit +d'obéissance dont le duel est une violation. + +Si l'on se bornait à consulter les lois sur la question du duel, +on pourrait penser que le Sud des États-Unis est à cet égard, en +tous points, semblable au Nord. En effet, nous trouvons, dans le +code de la Caroline du Sud et celui de la Louisiane, les mêmes +dispositions contre le duel que dans les lois de la Nouvelle- +Angleterre [164]. + +Mais le duel, dont la coutume tient aux préjugés de l'honneur, est +peut-être de toutes les actions de l'homme celle sur laquelle la +loi a le moins de puissance. On a toujours vu les lois les plus +sévères inefficaces contre le duel, lorsque ce genre de combat +était protégé par les moeurs; et il est exact de dire qu'en cette +matière la loi n'est respectée que le jour où elle n'est plus +nécessaire. + +Dans les États du Sud, tels que la Virginie, le Maryland et les +deux Carolines, des peines sévères sont portées contre le duel; +cependant l'on s'y bat sans cesse en duel et avec impunité. La +justice n'interviendrait que s'il y avait dans le fait du duel des +circonstances qui le rendissent semblable à un assassinat; mais +toutes les fois que le combat s'est passé loyalement, c'est-à-dire +qu'il y a eu fair duel, comme on dit en Amérique, les auteurs du +duel ne sont jamais inquiétés. L'éditeur des lois de la Caroline +du Sud ne peut s'empêcher à cette occasion de mettre en note +l'observation suivante: «La sévérité de la loi, dont l'objet était +de prévenir les fatales conséquences de ce triste préjugé, semble +avoir entièrement manqué son but; car on sait qu'il n'y a pas +d'exemple (dans ce pays du moins) d'un duelliste condamné comme +coupable de meurtre [165].» + +D'où vient cette différence de moeurs entre le Sud et le Nord? Les +causes principales, dont je ne présente ici qu'un aperçu, sont + +1º La civilisation moins avancée des États du Sud; + +2º Le climat, qui rend les habitants du Sud plus prompts aux +mouvements violents, et excite leurs passions; + +3º L'indolence des hommes du Sud, qui, ayant des esclaves, ne +travaillent pas. Les jeux, les amusements, les débauches, tous les +plaisirs des sens, y sont beaucoup plus fréquents que dans le +Nord; il n'est pas une de ces choses qui ne soit une source de +querelles, et conséquemment de duel. L'oisiveté, le désordre +qu'elle engendre, le trouble qu'elle jette dans les idées et dans +les actions, favorisent le duel, comme le travail et les habitudes +régulières qui en découlent le combattent. + +4º L'existence dans le Sud de la population esclave, c'est-à-dire +d'une classe inférieure. Les rangs établis dans une société +favorisent le duel. Il se forme, parmi les membres d'une classe +privilégiée, des traditions d'honneur et de bienséance, des +préjugés de caste, des besoins de distinction, qui doivent rendre +le duel plus fréquent que dans une société d'égalité parfaite. + +Du reste, même dans les États du Sud, le duel repose plutôt sur +des idées de justice que d'honneur. + +Chez nous l'outrage qui rend un duel nécessaire est bien moins +dans le fait que dans l'intention. Aussi voyons-nous les causes +les plus frivoles servir d'occasion à de graves querelles. + +L'injure étant tout idéale et de convention, elle n'a point +d'équivalent possible: le duel seul peut la réparer. + +Dans le Sud des États-Unis, au contraire, c'est le fait matériel +qu'on venge par le duel, bien plus que l'intention; et ce fait est +appréciable comme tout dommage ordinaire. + +Un exemple va rendre sensible cette différence. + +En Amérique, dans plusieurs États du Sud, si celui qui a reçu un +soufflet en rend un autre, on estime que les parties sont quittes, +et la querelle en reste là. Pourquoi? C'est qu'en partant du point +rationnel, un fait est l'équivalent de l'autre; il y a deux +injures parfaitement pareilles qui se compensent; chaque bassin de +la balance est chargé d'un poids égal; il y a réparation logique. +Celui qui fait ce raisonnement pèche, il est vrai, contre la +société, qui défend à ses membres de se faire justice eux-mêmes; +mais c'est là son seul tort; car du reste il est dans les +principes du droit. + +Chez nous, au contraire, comme on procède d'un autre principe, qui +est le préjugé de l'honneur blessé, on arrive à une tout autre +conclusion. Nous disons: «Celui qui a reçu l'offense d'un soufflet +est couvert d'infamie s'il ne lave son injure dans le sang de +l'offenseur. En a-t-il rendu un autre; l'agresseur qui l'a reçu se +trouve dans une position identique, et sera frappé du même +déshonneur s'il n'obtient pas la même réparation que son +adversaire est forcé de lui demander; de sorte qu'au lieu d'une +personne qui a besoin du duel pour se réhabiliter, il y en a +deux.» + +J'ai dit en commençant que, dans les nouveaux États de l'Ouest et +dans quelques États nouveaux du Sud, le duel n'existe pas; là, +comme dans le reste de l'Union, le duel est sévèrement puni par la +loi (V. Statute laws of Tennessee); mais ce n'est pas la loi qui, +dans ces États, l'empêche; c'est la barbarie des moeurs. Là on se +bat et l'on se tue plus qu'ailleurs; mais le duel s'y montre avec +des formes tellement sauvages, qu'il perd son nom pour prendre +celui d'assassinat. Il n'est pas sans doute sans exemple que, dans +le Kentucky, le Tennessee, le Mississipi, la Georgie, Alabama et +dans une partie de la Louisiane, des duels véritables n'aient eu +lieu et se soient passés loyalement; mais le plus souvent les +combats que se livrent deux individus sont des attaques imprévues, +instantanées ou des guet-apens. Dès qu'une discussion s'élève +entre deux hommes, pour peu qu'elle devienne vive et qu'un mot +injurieux soit prononcé, vous les voyez aussitôt se placer dans +l'attitude de deux combattants; armés d'un poignard et d'un +couteau dont tout habitant de ces contrées est nanti, ils se +frappent l'un l'autre avec une extrême rapidité; et celui qui +tarderait à se préparer à la lutte serait victime de son +hésitation. Il arrive souvent que de vieilles querelles qu'on +croit éteintes depuis longtemps se raniment au bout de deux ou +trois ans, et leur réveil s'annonce par le meurtre de l'offenseur +ou de l'offensé. + +Les causes de cet état de choses sont nombreuses; j'indiquerai les +principales. Dans les pays dont il s'agit ici, la société est en +quelque sorte naissante. L'individu est réduit à ses propres +forces pour soutenir son existence, pour se protéger dans sa +demeure isolée de toute habitation. Il n'entre que fort rarement +en contact avec la société civile, et s'accoutume à devoir tout à +lui-même; de là le principe de se faire justice, au lieu de la +demander à la loi. Une des conséquences nécessaires de la vie +sauvage est de placer le plus grand mérite de l'homme dans sa +force physique, et d'attribuer une plus grande part à l'individu +qu'à la société. Ce même fait doit se trouver chez tous les +peuples, selon que leurs moeurs se rapprochent plus ou moins de +l'état sauvage. + +Les habitants de l'Ouest et du Sud, dispersés çà et là au milieu +d'immenses contrées, n'entretiennent entre eux que de rares +communications; le plus grand nombre ont des esclaves, et par +conséquent ils ne travaillent pas; tout leur temps se passe entre +la chasse et l'oisiveté. C'est la vie féodale sans la chevalerie, +sans la galanterie, sans l'honneur. Enfin les rapports avec leurs +esclaves leur donnent des habitudes de domination et de violence +qui sont en opposition directe avec les principes de l'état +social. Il faut ajouter à ces faits que l'instruction est beaucoup +moins répandue dans ces États que dans le Nord, et que la religion +n'y est point aussi éclairée. + +Le plus souvent, lorsque des meurtres sont commis avec les +circonstances qui ont été rapportées plus haut, aucune poursuite +judiciaire n'est dirigée contre les coupables; quelquefois une +plainte est portée devant les magistrats; ceux-ci conduisent les +inculpés devant le jury, qui ne manque jamais de les acquitter. Le +jury ne condamne point de pareils faits, parce qu'il est composé +d'hommes dont les moeurs sont à demi sauvages; et chacun se trouve +encouragé à ces sortes de violences, parce que le jury les +acquitte. + +Pour ces peuples encore barbares, le duel avec ses formes polies, +ses témoins et ses garanties de loyauté, serait un bienfait. + +Ce n'est donc point parce que la loi est, dans l'Ouest, plus +puissante que les moeurs, que le duel ne s'y trouve pas, mais bien +parce qu'un reste de barbarie y entretient des habitudes sauvages +que la loi ne corrige pas et qui ne sont point adoucies par les +moeurs. + +Du reste, on peut dire en général que le duel a plus ou moins de +force dans un pays, selon que l'esprit d'obéissance à la loi y est +plus ou moins puissant sur les moeurs. + +Il faut ajouter que, partout où le sentiment de l'honneur est +fortement établi, le duel se maintient en dépit et des lois et du +progrès des moeurs. C'est ainsi qu'il se perpétue dans l'armée et +dans la marine américaine, parce que là il trouve un appui +permanent dans l'honneur, principal mobile de tous les corps +armés. + +2. La grossièreté des Américains. + +Il ne faut point accepter les exagérations que les Anglais +débitent à ce sujet; mistress Trolloppe dit, t. 1, p. 27: «Je +déclare avec sincérité que j'aimerais mieux partager le toit d'une +troupe de cochons bien soignés, que d'être renfermée dans une de +ces cabines.» (Elle parle des bateaux à vapeur sur le Mississipi.) +Ce sont là de grossières injures. Il est certain qu'avec leur +habitude de mâcher du tabac, qui entraîne le besoin de cracher, +les Américains choquent quiconque est accoutumé à des moeurs +polies; il n'est pas moins certain que leur défaut complet de +galanterie déplaît aux femmes; enfin il y a désappointement +complet pour qui cherche chez eux l'élégance des manières et +l'urbanité des formes... Mais ici doit s'arrêter la critique. + +Les Américains ne font point la cour aux femmes, mais ils les +respectent, et ce sentiment de respect, qui ne se montre point au +dehors, est bien plus profond chez eux qu'il ne l'est dans nos +pays de civilisation et de galanterie. + +Dans les bateaux à vapeur dont parle mistress Trolloppe on trouve +une société peu polie, à la vérité: ce sont des marchands qui vont +de l'Ohio ou du Kentucky dans la Louisiane ou dans les contrées de +la rive droite du Mississipi; mais ils ne présentent point le +spectacle dégoûtant que suppose l'auteur anglais. En général, ces +bateaux à vapeur sont vastes, propres, élégants; on en compte plus +de deux cents qui remontent et descendent sans cesse le grand +fleuve. La nourriture y est abondante et saine et le prix du +passage est incroyablement bon marché: on va de Louisville à la +Nouvelle-Orléans pour 120 francs, y compris la nourriture; le +trajet est de 500 à 600 lieues. Ayant fait ainsi le voyage, j'en +puis parler sciemment; on est si commodément dans la cabine des +voyageurs, qu'en y peut travailler, écrire et lire comme on le +ferait chez soi. + +Du reste, la rudesse américaine a aussi son bon côté; nos manières +polies, nos délicatesses de langage, ne sont, le plus souvent, que +les dehors agréables sous lesquels se cache l'égoïsme. L'intérêt +personnel existe sans doute tout autant chez les Américains que +chez nous; mais, aux États-Unis, il y a de moins l'hypocrisie des +formes. + +3. L'égalité universelle... + +Un grand nombre d'écrivains, notamment des auteurs anglais, ont +dit que les lois des États-Unis consacrent une grande égalité qui +ne se trouve pas dans les moeurs; que là, comme dans plusieurs +pays d'Europe, il existe une aristocratie pleine de morgue et de +mépris pour les classes placées au-dessous d'elle; et que les +Américains, qui ont perfectionné la théorie de l'égalité, ne la +pratiquent point. J'avoue qu'en parcourant les États-Unis j'ai +reçu une tout autre impression. Non-seulement j'ai trouvé +l'égalité politique mise en action par le concours de tous les +citoyens aux affaires du pays, mais l'égalité sociale s'est aussi +offerte à moi de toutes parts, dans les fortunes, dans les +professions, dans toutes les habitudes. + +Il existe peu de grandes fortunes; les chances du commerce, qui +les élèvent, les renversent quelquefois; et, dans tous les cas, +elles ne survivent point à l'égalité des partages établis par la +loi des successions. + +Les professions, dont la diversité est si grande, ne font naître, +entre ceux qui les exercent, aucune dissemblance de position. Je +ne parle pas seulement ici de la Pennsylvanie, où l'influence des +quakers a fait considérer l'égalité des professions comme un dogme +religieux, mais de tous les États de l'Union américaine. Partout +les professions, les emplois, les métiers, sont considérés comme +des industries; le commerce, la littérature, le barreau, les +fonctions publiques, le ministère religieux, sont des carrières +industrielles; ceux qui les suivent sont plus ou moins heureux, +plus ou moins riches, mais ils sont égaux entre eux; ils ne font +pas des choses pareilles, mais de même nature. Depuis le +domestique, qui sert son maître, jusqu'au président des États- +Unis, qui sert l'État; depuis l'ouvrier-machine, dont la force +brutale fait tourner une roue, jusqu'à l'homme de génie, qui crée +de sublimes idées; tous remplissent une tâche et un devoir +analogues (they make their duty). Ceci explique pourquoi les +domestiques blancs, en Amérique, assistent leurs maîtres et ne les +servent pas, dans l'acception de la domesticité ordinaire. C'est +aussi une des raisons de la manière dont on fait le commerce aux +États-Unis: le marchand américain gagne certainement le plus qu'il +peut; je crois même qu'il trompe souvent l'acheteur; mais, en +aucun cas, il ne voudrait recevoir un denier de plus qu'il ne +demande, fût-il le plus misérable de tous les aubergistes. Ainsi +font l'ouvrier qu'on occupe, le commissionnaire qu'on emploie, le +domestique par lequel on est servi dans un hôtel; tous demandent +leur salaire légitime, le prix de leur travail, et rien au-delà. +Accepter plus qu'il n'est dû, c'est recevoir l'aumône, et +conséquemment faire acte d'inférieur. On comprend maintenant +pourquoi le président des États-Unis reçoit à Washington sur le +pied de l'égalité la plus parfaite; le premier venu qui se +présente pour lui parler commence par lui donner une poignée de +main, il agit de même avec tous ses concitoyens lorsqu'il parcourt +les différents États de l'Union. J'ai souvent entendu des hommes +placés dans des postes éminents, tels que ceux de chancelier, +gouverneur, secrétaire d'État, parler, comme d'une chose toute +naturelle, de leur frère épicier, de leur cousin le marchand, etc. + +Pour achever de prouver à quel point l'égalité pratique existe aux +États-Unis, je ne citerai que deux faits. + +Un jour comme j'allais visiter la prison d'un comté de l'État de +New York, accompagné du district attorney (c'est le magistrat qui +remplit les fonctions du ministère public), celui-ci, chemin +faisant, me raconta les circonstances fort graves d'un crime dont, +me dit-il, j'allais voir l'auteur; il me peignit l'attentat sous +les couleurs les plus sombres, ajoutant que c'était lui-même qui +avait fait condamner le coupable. J'arrivai à la prison plein des +plus sinistres impressions, et, à l'aspect du criminel, +j'éprouvais une sorte d'horreur, quand je vis le district attorney +s'approcher du condamné, et lui donner une poignée de main. + +Une autre fois, dans un salon brillant où se trouvait réunie la +meilleure compagnie de l'une des plus grandes villes de l'Union, +je fus présenté à un monsieur fort bien mis, avec lequel je +m'entretins quelques instants; bientôt après je demandai quel +était ce personnage: C'est, me dit-on un fort galant homme, le +shérif du comté. Je voulus savoir ce que c'était que le shérif, et +j'appris que c'était le bourreau [166]. + +D'où vient qu'en présence de faits semblables qui chaque jour se +renouvellent et se reproduisent sans cesse sous mille formes +différentes, il se rencontre encore des personnes qui contestent +aux Américains la pratique de l'égalité? + +La raison en est dans quelques faits mal appréciés et dans +quelques apparences qu'une observation superficielle prend pour +des réalités. + +Chez ce même peuple, où les fortunes et les conditions sont +uniformes, vous voyez sans cesse les hommes mesurer leur estime +sur la richesse et attacher un très grand prix à la naissance. On +ne dit pas: Cet homme est digne de respect parce qu'il est honnête +et juste; cet autre est distingué par son esprit et par son +éloquence. On dit: Un tel vaut 10,000 dollars (is worth); tel +autre n'en vaut que la moitié. + +Au sein de cette démocratie, maîtresse de la société, on voit +quelquefois se révéler des instincts tout aristocratiques de leur +nature. D'après la loi, les enfants partagent également la +succession de leurs auteurs; mais ceux-ci peuvent disposer de +leurs biens selon leur bon plaisir; donner tout à un seul et +déshériter les autres. Il arrive très fréquemment qu'usant de son +droit, l'Américain accorde une dot très considérable à son enfant +premier-né, non pour le récompenser d'une conduite meilleure que +celle de ses frères, mais pour faire un aîné et lui donner une +position qui flatte l'orgueil du père de famille. + +Ces mêmes Américains que vous voyez se mêler aux hommes de tous +les états attachent souvent une valeur puérile à l'antiquité de +leur origine et à la noblesse de leur extraction. Il y en a qui +vous racontent longuement leur généalogie; quelquefois ils +fausseront la vérité pour vous prouver une descendance illustre. +Il n'est pas sans exemple que celui qui véritablement appartient à +une famille aristocratique affecte une sorte de mépris pour ceux +qui montrent des prétentions du même genre sans les justifier. +«Voyez, nie disait une fois un habitant de **, ce gentleman si +fier de sa grande fortune, ce n'est qu'un parvenu: son père était +cordonnier.» + +Les Américains, dont les moeurs, d'accord avec leur loi +fondamentale [167], ne reconnaissent aucune noblesse, accordent +cependant une grande considération aux titres nobiliaires. + +Un étranger est sûr d'être accueilli avec enthousiasme, très bien, +seulement bien, ou froidement, selon qu'il est duc, marquis, +comte, ou qu'il n'est rien. Un titre excite tout d'abord +l'attention des Américains, attire leurs hommages; la question de +savoir si celui qui le porte vaut la moindre chose n'est que +secondaire. Leurs institutions politiques et leur état social ne +leur permettant pas de prendre des titres nobiliaires, on les voit +se rattacher par tous les moyens possibles à de petites +distinctions aristocratiques. Je ne parle pas ici de la qualité de +gentleman que prend le moindre conducteur de diligence et le +dernier aubergiste: mais quiconque arrive soit par le commerce, +soit par le barreau ou par toute autre profession à une position +de fortune un peu supérieure à celle du plus grand nombre, ne +manque pas d'ajouter à son nom le titre d'esquire (écuyer). +Beaucoup prennent des armes qu'ils portent sur leurs cachets et +sur leurs voitures; dans le Maryland, qui est un des États les +plus démocratiques, on voit d'ardents démocrates ajouter un de à +leur nom, et y joindre un nom de terre. + +Que conclure de tous ces faits? Qu'il n'existe pas d'égalité +réelle aux États-Unis, et qu'il y a dans les moeurs une tendance +aristocratique? Non assurément. Ce qui se passe à cet égard n'est +point un progrès du présent vers l'avenir, c'est une réminiscence +du passé. + +Lorsqu'on étudie, soit les institutions, soit les moeurs des +Américains, il ne faut jamais oublier que leurs aïeux étaient +Anglais. Ce point de départ exerce sur leurs lois et sur toutes +leurs habitudes une influence qui sans doute tend continuellement +à s'affaiblir, mais qui ne disparaît jamais entièrement. Or, il y +a deux choses qui en Angleterre occupent le premier rang dans +l'opinion des hommes: la naissance et la fortune. Voilà la vraie +source du respect qu'ont les Américains pour la fortune et la +naissance. C'est une tradition transmise d'âge en âge, un vieux +souvenir, un préjugé antique, et qui lutte seul contre toute la +puissance des lois et des moeurs. Du reste, cette lutte n'est pas +sérieuse; cet amour des titres, ce goût des armoiries, ces +prétentions de familles, sont des jeux et des essais de la vanité; +partout où il y a des hommes, leur orgueil cherche des +distinctions; mais la meilleure preuve que ces distinctions chez +les Américains n'ont rien de réel, c'est qu'elles ne blessent même +pas la susceptibilité populaire. Toute puissance, aux États-Unis, +vient du peuple, et tout y doit retourner; là, il faut être +démocrate, sous peine d'être traité comme un paria. Les moeurs de +la démocratie ne plaisent pas à tous, mais tous sont forcés de les +accepter; plusieurs seraient tentés de se faire des habitudes plus +nobles; de prendre des moeurs moins triviales, et de créer une +classe supérieure à la classe unique qui existe; il en est qui +souffrent de serrer la main de leur cordonnier; pour d'autres il +est pénible de ne pouvoir trouver un laquais qui consente à monter +derrière leur voiture, n'importe à quel prix [168]; ceux-ci voient +avec douleur les affaires publiques conduites par des masses peu +éclairées; ceux-là s'indignent de ce que les emplois politiques +sont le plus souvent confiés aux hommes médiocres; mais il leur +faut étouffer ces chagrins et ces passions; ceux qui manifestent +de pareils sentiments encourent aussitôt la réprobation populaire, +et il leur faut à tout jamais renoncer au moindre avenir politique +dans leur pays. + +Quand vient le jour des élections, seul chemin pour arriver au +pouvoir, la voix des masses se fait entendre et brise tous ces +petits instincts de résistance et d'hostilité contre la puissance +populaire. + +J'ai été surpris de voir un auteur anglais qui a écrit avec talent +sur les moeurs des États-Unis (Hamilton), tomber dans les erreurs +que je viens de combattre, et prétendre qu'il n'y a pas plus +d'égalité pratique aux États-Unis qu'en Angleterre. Entre autres +arguments à l'appui de son opinion, il rapporte une soirée passée +par lui dans un salon de New York, où se trouvaient réunies des +personnes de professions diverses. «Or, dit-il, une dame près de +laquelle j'étais placé était tout aussi choquée que moi de voir +dans un salon brillant des femmes d'une condition vulgaire. Cette +jeune personne, me faisait-elle observer, est certainement jolie, +mais c'est la fille d'un marchand de tabac; cette autre danse +bien, mais elle n'a reçu aucune éducation, etc.» M. Hamilton +conclut de là que les conditions, aux États-Unis, ne sont point +égales; cependant il aurait pu répondre à la dame qui lui faisait +de telles observations: «Ces femmes communes et vulgaires sont nos +égales; car vous êtes ensemble dans le même salon [169].» + +L'égalité sociale et politique aux États-Unis ne reçoit d'atteinte +véritable qu'en ce qui concerne la race noire; mais alors +l'Américain ne croit pas violer le principe de l'égalité, parce +qu'il considère le nègre comme appartenant à une race inférieure à +la sienne; et il faut à ce sujet remarquer que, dans les pays à +esclaves, où l'inégalité entre les noirs et les blancs est plus +marquée, l'égalité entre les blancs est peut-être encore plus +parfaite. Ainsi que je l'ai dit plus haut, la couleur blanche est +pour eux une noblesse, et ils se traitent les uns les autres avec +les égards et la distinction qu'apportent entre eux les membres +d'une classe privilégiée.] + +4. De grands troubles se préparaient à New York + +Les événements arrivés à New York au mois de juillet 1834 ont +fourni le texte du chapitre XIII de cet ouvrage, intitulé +l'Émeute. À côté de la fable dont le fond est entièrement vrai, je +crois devoir placer le récit exact de tout ce qui s'est passé. + +Le principe de l'esclavage a été aboli dans l'État de New York en +1799; mais les nègres qui ont cessé d'être esclaves ne sont pas +devenus les égaux des blancs. La couleur des affranchis rappelle +sans cesse leur origine. Cependant la population noire, qui est en +possession de la liberté, aspire aussi à l'égalité. C'est là le +grand sujet de querelle entre les deux races dans le nord des +États-Unis. + +Tant que les nègres affranchis se montrent soumis et respectueux +envers les blancs, aussi longtemps qu'ils se tiennent vis-à-vis de +ceux-ci dans une position d'infériorité, ils sont sûrs de trouver +appui et protection. L'Américain ne voit alors en eux que des +infortunés que la religion et l'humanité lui commandent de +secourir. Mais dès qu'ils annoncent des prétentions d'égalité, +l'orgueil des blancs se révolte, et la pitié qu'inspirait le +malheur fait place à la haine et au mépris. + +Les nègres, étant en très petit nombre dans les États du Nord, se +soumettent en général sans aucune résistance à toutes les +exigences de l'orgueil américain. Il ne s'engage point de lutte, +parce que les opprimés acceptent l'injure et la tyrannie. La +collision grave dont New York a été le théâtre au mois de juillet +dernier ne s'explique que par le concours de circonstances tout à +fait extraordinaires. Il n'existe dans l'État de New York que +44,870 personnes de couleur sur 1,913,000 blancs, et dans la ville +même 13,000 personnes de couleur sur 200,000 blancs; ni les nègres +ni les Américains de New York ne peuvent donc avoir la pensée de +lutter ensemble; les premiers, parce qu'ils sont trop faibles; les +seconds, parce qu'ils sont trop forts. À la vérité il existe au +sein même de la population blanche un parti qui travaille à +établir l'entière égalité des noirs. Ce parti, composé de +philanthropes sincères, d'hommes religieux, de méthodistes et de +presbytériens ardents, attaque avec un zèle infatigable le préjugé +qui sépare les nègres des blancs. On les appelle les +abolitionnistes, parce qu'ils essaient d'abolir l'esclavage +partout où il existe, et amalgamistes, parce qu'au moyen de +mariages mutuels, ils voudraient parvenir au mélange des deux +races. Ils ont organisé une société sous le titre de anti-Slavery +Society (Société contre l'esclavage), et fondé un journal qui +soutient les doctrines de la société. Ce parti a la force que +donnent une conviction profonde, un but honnête et des passions +généreuses, mais il est peu nombreux. + +Pendant longtemps les réclamations qu'il éleva en faveur des +malheureux dont il s'était établi le patron, excitèrent peu +d'irritation parmi les Américains du parti contraire; mais vers le +commencement de l'année 1834, elles cessèrent d'être entendues +avec indifférence. + +D'abord on ne peut nier que le contrecoup de l'affranchissement +des noirs dans les colonies anglaises ne se soit fait sentir en +Amérique, même au sein des États où les nègres sont libres. On +conçoit que les gens de couleur, qui n'ont encore conquis que la +moitié des droits auxquels ils aspirent, aient été fortement émus +d'une révolution sociale, arrivée près d'eux, et faite au profit +d'êtres qui leur sont semblables en tous points. Cette impression +a été ressentie non-seulement par les nègres, mais encore par +leurs partisans de couleur blanche. Ceux-ci, au lieu de contenir +l'élan de la population noire, l'ont encouragé, et n'ont pas +compris que leurs efforts en faveur de la race noire, supportés +par les Américains quand ils se réduisaient à de vaines paroles, +exciteraient les passions les plus violentes, dès qu'ils +prendraient un caractère de réalisation possible. Témoins de ce +mouvement, qui n'était encore que moral et intellectuel, les +Américains ont senti la nécessité de l'étouffer à sa naissance; et +un grand nombre, qui jusqu'alors avaient entendu patiemment les +théories des abolitionnistes sur l'égalité des noirs, ont passé +tout à coup de la tolérance à l'hostilité. + +Quelques succès des nègres et de leurs partisans sont venus +envenimer encore cette disposition ennemie. + +Les mariages communs sont à coup sûr le meilleur, sinon l'unique +moyen de fusion entre la race blanche et la race noire. Ils sont +aussi l'indice le plus manifeste d'égalité; par cette double +raison, les unions de cette sorte irritent plus que toute autre +chose la susceptibilité des Américains. + +Vers le commencement de l'année 1834, un ministre du culte, le +révérend docteur Beriah-Green, ayant célébré à Utica le mariage +d'un nègre avec une jeune fille de couleur blanche, il y eut dans +la ville une sorte de soulèvement populaire, à la suite duquel le +révérend fut pendu par effigie sur la voie publique [170]. + +Peu de temps après, des ministres presbytériens et méthodistes +marièrent, à New York même, des blancs avec des gens de couleur. +Cette victoire remportée sur les préjugés encourage les nègres, et +irrite vivement leurs ennemis. + +Le mois de juillet 1834 arrive: les Américains célèbrent +l'anniversaire de la déclaration de leur indépendance. C'est +toujours pour eux l'occasion de longs discours sur la liberté et +sur les droits imprescriptibles de l'homme. Les nègres entendent +quelque chose de ces déclamations, et leurs partisans ne manquent +pas, dans cette circonstance, de leur rappeler que les gens de la +race noire ont une liberté aussi sacrée, et des droits aussi +inviolables que les hommes blancs. + +Le 7 juillet, un Américain, ami des nègres, publie dans un journal +une lettre où il annonce, qu'en dépit d'un préjugé qu'il méprise, +il se propose d'épouser une jeune fille de couleur [171]. + +Le même jour une réunion de gens de couleur se tient dans Chatam +Chapel, et l'on y prononce des discours dont l'égalité des blancs +et des nègres, et l'abolition de l'esclavage dans toute l'Union, +forment le texte. Par un hasard malheureux, les membres de la +société de musique sacrée, qui avaient coutume de se réunir dans +le même local, veulent l'occuper à l'instant où l'assemblée +africaine était en séance. De là naît un conflit fâcheux qui se +termine promptement, mais ajoute encore à l'irritation des deux +partis. En même temps, on fait circuler dans le public un pamphlet +contre l'esclavage; et en tête de ce pamphlet se voit une petite +gravure représentant un marchand de nègres qui arrache un esclave +à sa femme et à ses enfants, et le fait marcher devant lui à coups +de fouet: rien n'est négligé pour exciter l'indignation des nègres +et le zèle de leurs amis. Une nouvelle réunion dans Chatam-Chapel +est annoncée pour le surlendemain, 9 juillet; ou doit y plaider la +cause de la race noire; les blancs partisans des nègres sont +engagés à s'y rendre. + +Alors commence à se manifester un sentiment très-vif d'irritation +dans l'opinion publique. La presse se montre unanimement hostile +envers les gens de couleur, et raille amèrement les blancs qui +méconnaissent leur dignité au point de se commettre dans la +société de misérables nègres. Les journaux appellent les nègres +the coloured gentlemen, et les négresses the ladies of colour; ils +accablent de leurs sarcasmes le blanc philanthrope qui a publié +son projet de mariage avec une femme de couleur. Tandis que la +réunion de Chatam-Chapel se prépare, une opposition puissante +s'organise, et tout annonce qu'à l'occasion de cette assemblée, +une collision fâcheuse s'engagera. Il est à remarquer qu'au moment +où ces faits se passaient, la chaleur était excessive à New York. +Les 9, 10 et 11 juillet ont été, en Amérique, les jours les plus +chauds de l'année 1834. Les degrés de la température ne sont pas +étrangers aux mouvements populaires [172]. + +Au jour marqué (le 9 juillet) une grande foule environne la +chapelle de Chatam; mais la police, prévoyant une lutte, avait +défendu la réunion, qui n'a pas lieu. Cependant il se trouvait +dans cette roule un certain nombre d'individus que l'espoir d'un +désordre avait seul attirés, et qui ne pouvaient se retirer sans +avoir rien fait de mal. C'était l'heure du spectacle: on apprend +en ce moment qu'il y a au théâtre de Bowery un acteur anglais, +nommé Farren, accusé d'avoir mal parlé du peuple américain. À +Bowery! À Bowery! crient plusieurs voix; aussitôt la foule se +porte en masse vers le théâtre qui, un instant après, ne présente +qu'une scène de trouble et de confusion. Quand cette oeuvre est +terminée, les perturbateurs se ravisent, et reviennent à la +première pensée qui les avait mis en mouvement. + +Au nombre des plus ardents amis des nègres se trouvait un +Américain, nommé Arthur Tappan [173]. + +On savait qu'il admettait dans sa maison des gens de couleur, et +il avait même osé quelquefois se montrer publiquement dans leur +compagnie. Une voix fait entendre ces mots: «À la maison d'Arthur +Tappan!» Et la multitude s'y porte aussitôt; arrivés là, les +factieux brisent les fenêtres, enfoncent les portes; ne trouvant +personne dans la maison, ils prennent les meubles, les jettent +dans la rue et y mettent le feu; la police arrive sur ces +entrefaites, une lutte s'engage dans laquelle le peuple est tour à +tour vainqueur et vaincu; à deux heures du matin le combat avait +cessé, telle fut la journée du 9. Le lendemain la sédition prend +un caractère encore plus grave. On apprend que le peuple a formé +le projet de détruire les magasins d'Arthur Tappan, dans Pear- +Street, et d'attaquer la demeure du révérend docteur Cox, ministre +presbytérien, attaché aux nègres et à leur cause. En effet, le 10 +au soir, la foule se porte vers l'église du docteur Cox, lance +contre les fenêtres et les portes des projectiles, et se retire; +de là elle se rend à la maison du ministre presbytérien; mais le +docteur Cox et sa famille avaient quitté New York, sur l'avis des +dangers qui les menaçaient; alors les factieux entreprennent de +démolir la maison, et ils étaient déjà à l'oeuvre lorsqu'un +détachement de miliciens, envoyé par l'autorité, arrive: les +séditieux, retranchés derrière des barricades, faites à l'aide des +charrettes et tombereaux renversés, essaient de résister; mais, +après un combat un peu opiniâtre, ils cèdent la place. Le même +jour, une autre église, appartenant à des gens de couleur et +située dans le voisinage de Laight-Sireet, avait été l'objet des +mêmes attaques et des mêmes violences. Les insurgés avaient +entrepris sa démolition; une grande foule s'était également réunie +aux environs de la chapelle de Chatam; mais elle s'était dispersée +tranquillement sur l'assurance donnée par les propriétaires de cet +édifice, que jamais on n'y admettrait de réunions ayant pour objet +l'abolition de l'esclavage. À minuit tout était rentré dans +l'ordre: mais des troubles plus graves étaient annoncés pour le +lendemain, 11 juillet. + +Il paraît bien constant que si, pendant la journée du 10 et le 11 +au matin, l'autorité, eût pris des mesures énergiques, le +mouvement séditieux qui se manifestait n'aurait point eu de suite. +Il suffisait d'ordonner à la milice de repousser la force et de +faire usage contre les insurgés de toutes ses armes, sans aucune +exception. + +Un journal, qui paraissait être en ce moment l'organe du parti de +l'ordre, écrivait le 10 au soir: + +«Il est nécessaire qu'un tel état de choses cesse. On ne saurait +tolérer qu'une société policée comme la nôtre soit chaque nuit +troublée par des rassemblements illégaux et séditieux, quelle que +soit d'ailleurs la cause qui les provoque. Si l'autorité civile, +est impuissante pour réprimer de pareils excès, il faut recourir à +la force militaire; et si la force armée est mise en réquisition, +il faut qu'elle agisse. Le vain simulacre de soldats en parade, +qui se montrent sans rien faire, ne sert qu'à aggraver le mal. +Nous le déclarons donc sans hésiter si la nécessité exige qu'on +requière la force militaire, et que, sur les sommations de +l'autorité civile, la populace ne se disperse pas à l'instant +même, il faut tirer sur elle (they should be fired upon) [174].» + +Cependant le parti de ceux qui réclamaient l'emploi de ces moyens +énergiques de répression n'était pas le plus fort ni le plus +nombreux. S'il s'était agi d'un mouvement purement politique, on +aurait vu aussitôt la majorité s'armer de toute sa puissance pour +écraser les attaques ou les résistances de la minorité. Mais, dans +cette circonstance, les habitants de New York étaient partagés +entre deux impressions contraires. Des habitudes régulières, des +idées de légalité et des besoins de paix leur faisaient sentir la +nécessité d'arrêter la sédition. Et cependant le sort des victimes +n'excitait pas leur intérêt. À vrai dire, la majorité s'associait +du fond de l'âme aux violences du petit nombre; et cependant par +respect pour les principes, par amour de l'ordre et aussi par +pudeur, elle était forcée de les combattre. Cette situation +étrange explique la mollesse des mesures prises par l'autorité +civile contre l'insurrection. + +Dès la matinée du 11 de nombreux corps de miliciens furent mis en +mouvement; mais on savait qu'ils n'avaient point reçu l'ordre de +faire feu sur le peuple, en cas de nouvelle émeute. Ce n'est pas, +comme on l'a dit, l'absence du gouverneur qui rendait impossible +l'emploi des armes à feu contre les rebelles. Le maire de New York +avait le droit de prescrire cette mesure: c'est un point +incontestable; mais il ne crut pas devoir le faire. + +Les premières violences des insurgés se portèrent sur les magasins +d'Arthur Tappan. Ils lancèrent des volées de pierres dans les +vitres de la maison, et se disposaient à des voies de fait plus +graves, lorsque l'arrivée des miliciens leur fit prendre la fuite. +Le soir, vers neuf heures, l'église du docteur Cox, qui la veille +avait été attaquée, est assaillie de nouveau par une multitude +furieuse; mille projectiles sont lancés contre ses murs; les +hommes de la police arrivent, mais ils sont repoussés par le +peuple. Dans le même moment, un autre rassemblement d'insurgés se +livre ailleurs à des violences plus criminelles et plus impies; +dans Spring-Street, l'église du révérend docteur Ludlow, que son +dévouement à la cause des nègres recommandait à la haine des +factieux, est envahie; les fenêtres sont brisées, les portes +enfoncées, les murs démolis; les ruines et les décombres de +l'édifice religieux servent à faire des barricades derrière +lesquelles les rebelles se retranchent; un combat grave s'engage +entre le peuple et la milice; on sonne le tocsin, l'alarme est +dans toute la cité: après plusieurs alternatives de succès et de +revers, la victoire reste aux miliciens. Les insurgés se retirent, +mais c'est pour aller tenter ailleurs d'autres oeuvres de +destruction: ils se rendent au domicile du révérend docteur +Ludlow, brisent les portes et les fenêtres de sa maison, entrent +et se livrent à toutes sortes de violences. Au même instant +l'église appartenant aux noirs, et située dans Centre-Street, +était livrée à la fureur populaire. On avait répandu le bruit que, +peu de jours auparavant, le ministre de cette église, le révérend +Peter Williams, aussi recommandable par ses vertus que par son +caractère religieux, avait marié un homme de couleur à une femme +blanche [175]; dès lors l'exaspération de la multitude était arrivée +à son comble. Les portes et les fenêtres sont arrachées, brisées, +démolies, aux applaudissements des spectateurs; tout ce qui se +trouve dans l'intérieur de l'église est saisi et jeté dans la rue. +Bientôt les maisons adjacentes et occupées par des gens de couleur +sont attaquées; on en brise les fenêtres, on en force les portes, +on en démolit les murs; les meubles sont saccagés, pillés, brûlés; +dans plusieurs quartiers de la ville, les mêmes actes de violences +se reproduisent. + +D'autres églises sont profanées; tout ce qui appartient aux gens +de couleur est frappé d'anathème. Leurs personnes ne sont pas plus +respectées que leurs propriétés: partout où un homme de couleur +paraît, il est aussitôt assailli. Cependant comme tous étaient +frappés de terreur, tous se cachaient. Alors la populace, +ingénieuse dans sa stupide fureur, exige de tous les habitants +qu'ils illuminent leurs maisons. Ceux-ci sont donc forcés de se +montrer. Obéissant à l'injonction du peuple, une négresse paraît à +sa fenêtre, afin d'éclairer sa demeure. Alors une grêle de pierres +tombe sur elle. Plusieurs familles de couleur, craignant le même +sort, n'illuminent pas; mais le peuple en conclut qu'il y a là des +nègres: il attaque les maisons et les démolit [176]. + +Il est juste de le dire, en présence de ce vandalisme impie, +l'immense majorité des Américains, et ceux même qui la veille +sympathisaient avec les destructeurs, furent saisis de dégoût et +d'horreur. Tous ceux qui dans la cité ont des intérêts à conserver +éprouvèrent un sentiment d'effroi. Il se fit dans l'esprit public +une réaction générale, non en faveur des nègres, mais contre leurs +oppresseurs. Chacun comprit le danger de laisser plus longtemps +maîtresse de la ville une populace factieuse et sacrilège. On +savait que les insurgés se proposaient de continuer le jour +suivant leurs actes de violence et de détruire de fond en comble +les églises et les écoles publiques des noirs. Le maire de la +ville donna les ordres les plus rigoureux à la milice. La presse +fit entendre aux rebelles un langage impitoyable: «Que ceux qui +montreront le moindre penchant à la sédition soient tués comme des +chiens.» disait un journal le 11 juillet (the Evening-Post). La +milice marcha pleine d'ardeur contre les insurgés. Aussitôt la +sédition fut vaincue pour ne plus relever sa tête. Le jour +suivant, le maire de la ville rendit compte de ses actes au +conseil de la cité. Il avoua que, jusqu'au dernier jour de +l'émeute, il avait jugé suffisants pour la réprimer des moyens que +l'événement avait fait reconnaître inefficaces; cet aveu naïf +d'une erreur dont les conséquences avaient été si déplorables, +parut tout à fait satisfaisant. Le maire n'avait fait que suivre +les mouvements de l'opinion publique. Quand la sédition éclata, on +se plaisait à penser que des mesures rigoureuses ne seraient point +indispensables pour la combattre; elle n'atteignait que des gens +de couleur. On conserva cette espérance le plus longtemps +possible. Tous ont su gré aux magistrats d'avoir partagé +l'illusion commune. + +La lutte étant terminée, chacun des partis s'efforça d'en éluder +la responsabilité. La majorité de la population s'était levée pour +comprimer les factieux: à l'instant où la sédition prit un +caractère alarmant pour la cité, le plus grand nombre s'efforça de +mettre l'insurrection et ses conséquences morales à la charge des +victimes. Les insurgés étaient sans doute coupables de s'être +placés au-dessus des lois; mais les nègres et leurs partisans ne +les avaient-ils pas provoqués? Un journal poussa l'égarement de la +passion jusqu'à demander qu'on mît en accusation, comme coupables +d'attentat à la paix publique, MM. Tappan et le docteur Cox, dont +l'insurrection avait causé la ruine. + +Ceux qui n'étaient pas aussi sévères envers les partisans de la +race noire, étaient au moins très indulgents pour ses ennemis. La +presse vint seconder admirablement ces dispositions et fournir des +arguments à ceux qui n'avaient que des passions. + +La véritable cause de l'hostilité contre les nègres est, comme je +l'ai dit plus haut, l'orgueil des blancs blessés par les +prétentions d'égalité que montrent les gens de couleur. Or, un +sentiment d'orgueil ne justifie pas la haine et la vengeance. Les +Américains n'étaient point fondés à dire: Nous avons laissé +frapper les nègres dans nos cités, nous avons souffert qu'on +renversât leurs demeures privées, qu'on profanât et qu'on abattît +leurs temples sacrés, parce qu'ils avaient eu l'audace de vouloir +s'égaler à nous. Ce langage, qui eût été celui de la vérité, eût +annoncé trop de cynisme. + +-- Voici comment la presse a tiré d'embarras les Américains: + +«Les partisans des nègres, a-t-elle dit, qui veulent que les gens +de couleur soient les égaux des blancs, demandent l'abolition de +l'esclavage dans toute l'Union; or, c'est demander une chose +contraire à la constitution des États-Unis; en effet, cette +constitution garantit aux États à esclaves la conservation de +l'esclavage tant qu'il leur plaira de le garder: le Nord et le Sud +ont des intérêts distincts. Ceux du Sud reposent sur l'esclavage. +Si le Nord travaille à détruire l'esclavage dans le Sud, il fait +une chose hostile et contraire à l'Union des États entre eux. Il +faut donc être un ennemi de l'Union pour être partisan de +l'affranchissement des nègres.» + +La conséquence naturelle de ce raisonnement est que tout bon +citoyen doit, aux États-Unis, protéger la servitude des noirs, et +que les véritables ennemis du pays sont ceux qui la combattent. +Les factieux, qui se livrèrent pendant trois jours aux violences +les plus iniques et les plus impies, étaient au fond animés d'un +bon sentiment, tandis que ceux qui, par leur philanthropie pour +une race malheureuse, avaient excité la juste indignation des +blancs, étaient traîtres à la patrie. Telles sont les conséquences +d'un sophisme. + +Sans doute les États du Sud peuvent seuls abolir chez eux +l'esclavage; mais depuis quand les Américains du Nord ont-ils +perdu le droit de signaler le vice d'une loi mauvaise? Ils ont +détruit l'esclavage dans leur sein; et il leur serait interdit de +désirer sa destruction dans une contrée voisine! Ce n'est pas une +loi qu'ils font, c'est un voeu qu'ils expriment; si ce voeu est +criminel, que devient le droit de discussion, la liberté de penser +et d'écrire? Ce droit cessera-t-il parce qu'on s'en servira pour +attaquer la plus monstrueuse des institutions? Les Américains +permettent au plus vil pamphlétaire d'écrire publiquement que leur +président est un misérable, un escroc, un assassin; et un homme +honorable, plein d'une profonde conviction, ne pourra dire à ses +concitoyens qu'il est triste de voir toute une race d'hommes vouée +à la servitude; que la nature se révolte en voyant l'enfant +arraché au sein de sa mère, l'époux séparé de l'épouse, l'homme +frappé et déchiré par l'homme, et tout cela au nom des lois!! +Enfin, parce qu'il y a encore des esclaves dans le Sud, faut-il +écraser sans pitié ce nègre affranchi, qui, dans le Nord, aspire +aux droits de l'homme libre? + +-- Le 12 juillet, le lendemain de l'insurrection, la société anti- +slavery publia la déclaration suivante: + +1º Nous désavouons toute intention d'encourager ou d'exciter les +mariages entre les blancs et les personnes de couleur; + +2º Nous désavouons et désapprouvons entièrement le langage d'un +pamphlet qu'on a fait récemment circuler dans la ville, et dont la +tendance serait d'exciter à la désobéissance aux lois; + +3º Notre principe est qu'il faut obéir aux lois les plus dures +tant qu'on n'est pas parvenu à en obtenir la réformation par des +moyens paisibles; + +4º Nous désavouons, comme nous l'avons déjà fait, toute intention +de dissoudre l'Union, de violer la constitution et les lois du +pays, ou de solliciter du congrès aucun acte excédant ses pouvoirs +constitutionnels, tel que serait celui par lequel il abolirait +l'esclavage dans tous les États de l'Union [177]. + +Tout cela prouve qu'aux États-Unis il y a, sous l'empire de la +souveraineté populaire, une majorité dont les mouvements sont +irrésistibles, et qui écrase, broie, anéantit tout ce qui +contrarie sa puissance et gêne ses passions. + +Les événements qui viennent d'être racontés trouvèrent, quelques +jours après, un triste écho dans la ville de Philadelphie. Le 11 +août 1834, sans aucune cause ni prétexte, les blancs attaquèrent +les nègres; une lutte très vive s'engagea et dura une demi- +journée; l'autorité et ses agents déployèrent une grande énergie +contre la sédition qui fut vaincue; mais elle jeta le +découragement dans la population noire. Le surlendemain on lisait +dans un journal: «Durant les deux derniers jours qui viennent de +s'écouler, les bateaux à vapeur qui vont de Philadelphie au New +Jersey n'ont cessé de porter une grande quantité de gens de +couleur qui, craignant pour leur existence dans cette ville, se +déterminent à chercher ailleurs un refuge. On voit sur les côtes +du New Jersey des tentes où les nègres trouvent un abri +temporaire, en attendant qu'ils puissent louer leurs services dans +un lieu où leur vie et leur liberté soient assurées [178].» + +Ainsi, les nègres que le Nord affranchit sont refoulés par la +tyrannie dans les États du Sud, et ne trouvent d'asile qu'au sein +de l'esclavage.] + + + + [1] Quelques personnes m'ont paru regretter que j'aie +exposé, dans l'avant-propos, un fait dont la révélation affaiblit, +disent-elles, l'intérêt du roman. Voici le motif qui m'a fait +agir : + L'odieux préjugé que j'ai pris pour sujet principal de mon +livre est si extraordinaire et tellement étranger à nos moeurs, +qu'il m'a semblé qu'on croirait difficilement en France à sa +réalité, si je me bornais à l'exposer dans le texte d'un ouvrage +auquel l'imagination a eu quelque part. Ne serait-on pas +enclin à regarder les développements que je présente comme +les accessoires d'une fiction arrangée selon mon bon plaisir ? +- Bien résolu d'offrir à mes lecteurs un tableau fidèle et +sincère, j'ai dû les prévenir de la vérité de mes peintures, et +leur montrer d'abord, dans toute sa nudité le préjugé que +j'allais décrire, et dont je ferais ressortir les tristes +conséquences sans les exagérer. Malgré cette précaution, plus +d'une personne m'a demandé si l'antipathie des Américains +contre les gens de couleur était vraiment portée au degré de +violence que j'indique dans mon livre ; ceux qui m'ont adressé +cette question m'ont prouvé combien est utile la notion que je +donne dans l'avant-propos. + (Note de la seconde édition.) + [2] Au mois de janvier 1832, un Français, créole de Saint- +Domingue, dont le teint est un peu rembruni, se trouvant à +New York, alla au théâtre où il se plaça parmi les blancs. Le +public américain, l'ayant pris pour un homme de couleur, lui +intima l'ordre de se retirer, et, sur son refus, l'expulsa de la +salle avec violence. Je tiens ce fait de celui même auquel la +mésaventure est arrivée. + [3] Les luttes sanglantes survenues récemment aux États- +Unis entre les amis et les adversaires de l'esclavage donnent à +certains passages de ce livre un caractère presque +prophétique. (Note de la troisième édition.) + [4] Note du copiste : Pour faciliter la consultation de +l'ouvrage, les notes qui, dans l'édition imprimée, étaient +regroupées en fin de volume, sont placées in situ dans cette +version numérisée. + [5] Note de l'auteur. Les migrations d'Europe en +Amérique prennent chaque année un nouvel accroissement ; +dans les trois mois de mai, juin et juillet 1834, Baltimore a +reçu 4,209 émigrants presque tous Allemands ; New York en a +vu débarquer 35,000 depuis le commencement de la belle +saison jusqu'en août de la même année ; à Québec, 19 +vaisseaux sont arrivés dans l'espace de deux jours, avec 2,194 +Irlandais ; enfin l'on évalue à 100,000 le nombre des +Européens qui, durant l'année 1854, auront traversé +l'Atlantique pour aller s'établir dans le Nouveau Monde. (V. les +journaux américains et anglais d'août et septembre 1834.) + [6] Note de l'auteur. Le Détroit. Rivière qui porte les eaux +du lac, Huron et du lac Saint-Clair dans le lac Érié. + [7] Note de l'auteur. Le trait le plus frappant dans les +femmes d'Amérique, c'est leur supériorité sur les hommes du +même pays. + L'Américain, dès l'âge le plus tendre, est livré aux +affaires : à peine sait-il lire et écrire qu'il devient +commerçant ; le premier son qui frappe son oreille est celui de +l'argent ; la première voix qu'il entend, c'est celle de l'intérêt ; +il respire en naissant une atmosphère industrielle, et toutes +ses premières impressions lui persuadent que la vie des +affaires est la seule qui convienne à l'homme. + Le sort de la jeune fille n'est point le même ; son +éducation morale dure jusqu'au jour où elle se marie. Elle +acquiert des connaissances en histoire, en littérature ; elle +apprend, en général, une langue étrangère (ordinairement le +français) ; elle sait un peu de musique. Sa vie est intellectuelle. + Ce jeune homme et cette jeune fille si dissemblables +s'unissent un jour par le mariage. Le premier, suivant le cours +de ses habitudes, passe son temps à la banque ou dans son +magasin ; la seconde, qui tombe dans l'isolement le jour où +elle prend un époux, compare la vie réelle qui lui est échue à +l'existence qu'elle avait rêvée. Comme rien dans ce monde +nouveau qui s'offre à elle ne parle à son coeur, elle se nourrit +de chimères, et lit des romans. Ayant peu de bonheur, elle est +très religieuse, et lit des sermons. Quand elle a des enfants, elle +vit près d'eux, les soigne et les caresse. Ainsi se passent ses +jours. Le soir, l'Américain rentre chez lui, soucieux, inquiet, +accablé de fatigue ; il apporte à sa femme le fruit de son +travail, et rêve déjà aux spéculations du lendemain. Il +demande le dîner, et ne profère plus une seule parole ; sa +femme ne sait rien des affaires qui le préoccupent ; en +présence de son mari, elle ne cesse pas d'être isolée. L'aspect +de sa femme et de ses enfants n'arrache point l'Américain au +monde positif, et il est si rare qu'il leur donne une marque de +tendresse et d'affection, qu'on donne un sobriquet aux +ménages dans lesquels le mari, après une absence, embrasse +sa femme et ses enfants ; on les appelle the kissing families. +Aux yeux de l'Américain, la femme n'est pas une compagne, +c'est une associée qui l'aide à dépenser, pour son bien-être et +son confort, l'argent gagné par lui dans le commerce. + La vie sédentaire et retirée des femmes, aux États-Unis, +explique, avec les rigueurs du climat, la faiblesse de leur +complexion ; elles ne sortent point du logis, ne prennent +aucun exercice, vivent d'une nourriture légère ; presque toutes +ont un grand nombre d'enfants ; il ne faut pas s'étonner si +elles vieillissent si vite et meurent si jeunes. + Telle est cette vie de contraste, agitée, aventureuse, +presque fébrile pour l'homme, triste et monotone pour la +femme ; elle s'écoule ainsi uniforme jusqu'au jour où le mari +annonce à sa femme qu'ils ont fait banqueroute ; alors il faut +partir, et l'on va recommencer ailleurs la même existence. + Toute famille américaine contient donc deux mondes +distincts : l'un, tout matériel ; l'autre, tout moral. Quelle que +soit l'intimité du lien qui unit les époux, on voit toujours entre +eux la barrière qui sépare le corps de l'âme, la matière de +l'intelligence. + [8] Note de l'auteur. Destruction cruelle et prématurée... + Aux États-Unis, on ne saurait calculer le nombre des +jeunes femmes qui sont atteintes et périssent victimes de la +phthisie pulmonaire. + [9] Note de l'auteur. Pour être innocente... + « Un enfant sans innocence est une fleur sans parfum. » +(Chateaubriand, Mélanges litt.) + [10] Note de l'auteur. C'est elle qui fixe son choix... + Il est rare que ses parents la contrarient sur ce point ; s'ils +font une objection, la jeune fille en triomphe d'ordinaire par +un peu de constance. La société blâmerait un père qui +résisterait longtemps au voeu de ses enfants. Ce n'est pas que, +dans ce pays de liberté, l'autorité paternelle soit désarmée ; la +loi donne aux parents le droit d'exhérédation dans toute son +étendue ; mais ils n'en font pas usage dans cette circonstance, +parce que les moeurs, toujours plus puissantes que les lois, +protègent la liberté dans le mariage. + [11] Note de l'auteur. En naissant, de grandes richesses... + Il se rencontre bien par accident quelques jeunes gens +que le hasard d'une fortune héréditaire et d'une éducation +polie rend propres aux intrigues de société et aux galanteries ; +mais ils sont en trop petit nombre pour nuire, et, s'ils font +seulement signe de troubler la paix d'un ménage, ils trouvent +le monde américain ligué tout entier contre eux pour les +combattre et pour écraser l'ennemi commun. Ceci explique +pourquoi les Américains célibataires, qui ont de la fortune et +des loisirs, ne restent point aux États-Unis et viennent vivre en +Europe, où ils trouvent des hommes intellectuels et des +femmes corrompues. + [12] Note de l'auteur. Point de différence de rang... + Aussi, quiconque séduit une jeune fille contracte, par le +fait même, l'obligation de l'épouser ; s'il ne le faisait pas, il +encourrait la réprobation du monde et serait repoussé de +toutes les sociétés. + Qu'en Angleterre un jeune homme appartenant à +l'aristocratie séduise une jeune fille de la classe moyenne, son +aventure fait peu de scandale : et le grand monde où il vit lui +pardonne aisément le dommage qu'il a causé dans des rangs +inférieurs. Il n'en peut être ainsi dans une société où les +conditions sont égales et où les rangs ne sont point marqués. + [13] Note de l'auteur. Ne jamais parler des choses qu'il ne +savait pas. + V. la note relative à la sociabilité des Américains. + [14] Note de l'auteur. Il détestait les Anglais. + Dire que les Américains haïssent les Anglais, c'est rendre +imparfaitement leurs sentiments. Les habitants des États- +Unis furent soumis à la domination anglaise, et au souvenir de +leur indépendance conquise se mêle celui des guerres dont elle +a été le prix. Ces luttes rappellent des temps d'une inimitié +profonde contre les Anglais. + La civilisation avancée de l'Angleterre inspire aussi des +sentiments de jalousie très prononcés à tous les Américains. +Cependant, lorsque la pensée d'une rivalité sort un instant de +leur esprit, on les voit fiers de descendre d'une nation aussi +grande que l'Angleterre ; et l'on retrouve dans leur âme ce +sentiment de piété filiale qui rattache les colonies à la mère +patrie, longtemps après qu'elles sont devenues libres. + Le souvenir des anciennes querelles s'efface chaque jour ; +mais la jalousie s'accroît. La prospérité matérielle des États- +Unis a pris un essor merveilleux, que l'Angleterre regarde d'un +oeil inquiet : et l'Amérique ne peut se dissimuler, malgré la +rapidité de ses progrès, qu'elle est encore inférieure à +l'Angleterre. Ce sentiment des deux peuples n'a rien que de +légitime dans son principe ; mais l'orgueil national, que la +presse de Londres comme celle de New York excite à l'envi, +vient envenimer cette disposition. + Les journaux anglais sont pleins de mépris pour les États- +Unis qu'ils représentent comme un pays entièrement sauvage. +« Comparez donc, dit un magazine anglais publié à Londres, +la moralité de l'Angleterre et de l'Amérique, comme si aucun +parallèle pouvait s'établir entre un pays surchargé de +population, où six millions d'individus sont de race +commerçante et manufacturière, et dans lequel les yeux sont +assaillis d'objets qui invitent au larcin ; et l'Amérique où il n'y +a rien à voler, si ce n'est de l'herbe et de l'eau ; où la terre est +la seule chose sur laquelle on puisse vivre ; où il faut que +chacun soit son propre tailleur, charpentier, etc. ; où tout le +savoir-faire de la vie consiste à planter du maïs et des +pommes-de-terre, et où l'excès du luxe est d'en faire un +pudding ; où la vue d'un miroir est chose si rare qu'elle met en +mouvement la population d'une province, etc. » Suivent +beaucoup d'autres observations du même genre. (V. Daily +commercial gazette, Boston, 28 septembre 1831.) Tous les +jours on lit de semblables invectives dans les feuilles +anglaises ; l'irritation qu'elles excitent dans l'esprit des +Américains est assez naturelle, et leur ressentiment est en +proportion exacte de l'injustice des Anglais à leur égard. + Une autre cause amène encore un effet semblable. Les +Anglais qui voyagent en Amérique y sont parfaitement +accueillis pour trois raisons : la première est que les +Américains sont naturellement hospitaliers pour des étrangers +qui parlent leur langue ; 2º quoique jaloux de l'Angleterre, ils +éprouvent un véritable plaisir à recevoir individuellement +chaque Anglais qui vient les visiter, et dans lequel ils ne voient +plus qu'un membre de la nation dont ils sont descendus ; 3º +enfin ils désirent être jugés favorablement, eux et leur pays, +par les Anglais, précisément parce qu'ils sont leurs rivaux ; ils +s'efforcent donc d'être polis, pour leur prouver que l'Amérique +n'est pas sauvage ; et comme ils croient de très bonne foi avoir +dans leur pays de fort belles choses à montrer, ils se mettent +en devoir d'étaler aux yeux de l'insulaire britannique toutes les +richesses morales et matérielles des États-Unis. + Cependant, plein de ses préjugés nationaux et pouvant +d'ailleurs, sans partialité, trouver l'Amérique inférieure à son +pays, l'Anglais, de retour dans sa patrie, écrit son voyage +transatlantique, lequel n'est autre qu'une satire continue en +un ou deux volumes ; quelquefois il ne respecte pas même les +noms propres, et livre à la risée de ses concitoyens les dignes +étrangers dont il a reçu l'hospitalité. Les plus réservés dans +leur style sont encore injustes et blessants. L'ouvrage publié en +Angleterre arrive bientôt aux États-Unis, où son apparition +est un coup de foudre pour les vanités américaines. + La rivalité, qui existe entre les Américains et les Anglais +n'est pas seulement industrielle et commerciale. Ces deux +peuples ont une langue qui leur est commune, et chacun a la +prétention de la mieux parler que l'autre. Je crois que tous les +deux ont raison. En Angleterre, la classe supérieure possède +une délicatesse de langage qui est inconnue en Amérique, si ce +n'est dans un petit nombre de salons qui font tout-à-fait +exception ; et aux États-Unis, où il n'existe ni classe +supérieure ni basse classe, la population entière parle l'anglais +moins bien, il est vrai, que l'aristocratie d'Angleterre, mais +aussi bien que la classe moyenne, et infiniment mieux que la +classe inférieure de ce pays. + [15] Note de l'auteur. Où tout le monde a des esclaves. + Les états où l'esclavage existe encore sont le Maryland, la +Virginie, les deux Carolines, la Géorgie, Alabama, Mississipi, +Tennessee, Kentucky, New Jersey, Delaware, Missouri, la +Louisiane, les territoires d'Arkansas et de la Floride, et le +district de Colombie. V. du reste les tableaux statistiques qui +suivent l'appendice sur la condition sociale et politique des +esclaves. + [16] * « De la société biblique. » + Il existe aux États-Unis une multitude d'associations +religieuses dont l'objet principal est de répandre la Bible. On +en compte à New York seul plus de dix ; l'une sous le titre +d'American Bible Society, l'autre, sous celui d'American +Tract Society, etc. En 1850, cette dernière société a distribué +242,183 Bibles (a). + C'est en répandant la Bible que les protestants, et +notamment les presbytériens qui sont les plus zélés de tous, +espèrent christianiser et civiliser le monde. Cependant ce livre +n'est point à la portée de toutes les intelligences, il renferme +plus d'un passage obscur et propre à recevoir des +interprétations diverses. Comme j'exprimais cette pensée en +demandant quel était l'inconvénient d'épurer le texte des +Bibles remises entre les mains du peuple, un presbytérien me +répondit avec un accent plein de conviction : « La Bible est un +livre sacré qui vient de Dieu ; il est bon tout entier ; le peuple +sait de quelle source divine il provient, et il a foi en lui. Tout +extrait de la Bible serait l'oeuvre de l'homme et ne mériterait +aucune confiance ; on ne doit rien retrancher à la parole de +Dieu. » + (a)V. Daily national Intelligencer, 19 mai 1831. + [17] Note de l'auteur. « Société de tempérance. » + Une association se forma à Boston en 1813, sous le nom de +Société du Massachusetts pour la suppression de +l'intempérance, son objet était de diminuer l'usage, si +commun aux États-Unis, des liqueurs fortes. D'abord ses +efforts furent peu efficaces ; cependant l'association s'étendit +chaque jour davantage ; en 1826 la société américaine de +tempérance fut organisée ; de cette époque datent des +réformes salutaires dans les moeurs des Américains. Le +sixième rapport de la société de tempérance établit que, +depuis 1826, plus de deux mille personnes ont cessé de +fabriquer des liqueurs fortes, et que plus de six mille ont +discontinué d'en vendre, qu'il y a sept cents vaisseaux +américains sur lesquels on n'en fait plus usage, et que plus de +cinq mille personnes adonnées à l'ivrognerie sont devenues +sobres. + V. American almanach, 1834, p. 89. + [18] Note de l'auteur. « La société de colonisation. » + Fondée à Washington en 1816, par les soins du révérend +Robert Finley du New Jersey, dans le but de coloniser les gens +de couleur devenus libres. V. à ce sujet l'appendice à la fin de +ce volume. + [19] Note de l'auteur. « Antimaçon. » + Ce mot indique qu'il existe aux États-Unis des maçons, +c'est-à-dire des sociétés de franc-maçonnerie. Dans un pays de +liberté universelle et illimitée, ces sociétés ne peuvent être ni +utiles aux citoyens pour la conquête ou la conservation de +leurs droits, ni dangereuses pour le gouvernement, contre +lequel on a mille moyens d'attaques légaux et patents. Aussi +jusqu'à présent la maçonnerie n'est-elle le symbole d'aucun +parti politique. Le général Jackson, président des États-Unis +et représentant du parti républicain, est franc-maçon, de +même que M. Clay, son antagoniste aux dernières élections, +dont les opinions sont considérées comme moins +démocratiques. + La création d'une franc-maçonnerie aux États-Unis ne +s'explique guère que par le penchant qu'ont les Américains à +imiter l'Europe dans tout ce qui est compatible avec la nature +de leur gouvernement ; les rapports de philanthropie et de +fraternité qui s'établissent entre tous les membres de la franc- +maçonnerie, ont pu cependant inspirer aux Américains le +désir de voir cette institution transportée chez eux. + Quoi qu'il en soit, ils y attachent eux-mêmes peu +d'importance : « Il n'y a qu'une chose plus absurde que les +maçons me disait un homme fort spirituel de Boston, ce sont +les anti-maçons. » + Cependant, vers l'année 1827, un événement déplorable +est venu provoquer l'attention publique sur la franc- +maçonnerie, et a rendu moins indifférente dans l'opinion la +participation à cette société. Un nommé Morgan, de l'État de +New York, affilié aux francs-maçons, se sépara d'eux +subitement et devint antimaçon ; il paraît même qu'il +annonça l'intention de divulguer les statuts et les secrets de +l'association ; quelques, jours après il disparut de son +domicile, et, pendant un certain temps, on ignora ce qu'il était +devenu ; mais bientôt après on trouva son cadavre flottant sur +le lac Erié, où tout porte à penser que des meurtriers l'avaient +précipité. Des poursuites judiciaires furent commencées, des +indices recueillis ; mais les témoins, dont on aurait pu tirer +quelques lumières, étaient frappés d'une telle terreur, qu'ils ne +voulurent rien dire à la charge des inculpés. + Cette affaire a été, pour le parti antimaçonique, un signal +de recrudescence. Beaucoup de personnes désintéressées ont +de très bonne foi repoussé une association qui avait été la +cause ou tout au moins l'occasion d'un odieux forfait. D'autres +se sont empressées d'exploiter au profit de leur ambition +particulière ce mouvement des esprits, et ont tâché +d'organiser le parti anti-maçonnique, dans un intérêt +apparent de morale, et en réalité dans le but unique de se +placer à la tête d'une opinion. Dans un pays où il n'existe point +de partis politiques, les ambitions ont une peine infinie à se +produire ; à la place d'intérêts réels, elles sont obligées d'en +créer de factices ; alors un fait, une idée, sont des accidents +heureux dont elles s'emparent ; c'est un costume pour jouer +leur rôle. + Toutes les questions politiques relatives à l'existence et à +la nature des partis aux États-Unis sont traitées dans +l'ouvrage que va publier M. de Tocqueville sur la démocratie +en Amérique. (V. tome II, chap. 2.) + [20] Note de l'auteur. Austérité des puritains de la +Nouvelle-Angleterre. + Cette austérité ne se montre pas seulement dans les +moeurs ; on la voit également paraître dans les lois : l'ivresse, +les jeux de hasard, la fornication, le blasphème, +l'inobservation du dimanche, sont, dans le Massachusetts, des +délits passibles d'un emprisonnement ou d'une amende. Le +puritanisme dominant dans la Nouvelle-Angleterre exerce +encore son influence sur presque tous les États de l'Union ; +c'est ainsi que le code pénal de l'Ohio punit de +l'emprisonnement les rapports entre hommes et femmes non +mariés. J'ai vu à Cincinnati des individus condamnés pour ce +délit, et renfermés dans un cachot infect, où l'air extérieur ne +pénètre jamais. + À New York, tous les jeux de hasard, tels que les cartes, +les dés, le billard, sont défendus dans tous les lieux publics, +auberges, tavernes, paquebots, etc., sous peine de 10 dollars +d'amende (53 fr.) contre les aubergistes et les maîtres de +paquebots. Toute personne qui gagne une somme d'argent à +un jeu de hasard est passible d'une amende quintuple de la +somme gagnée ; quiconque perd ou gagne, en jouant ou en +pariant, une somme de 25 dollars (132 fr.), est déclaré +coupable d'un délit (misdemeanor), et passible d'une amende +qui ne peut être moindre du quintuple de la somme gagnée ou +perdue (a). La loi du même État punit les jurements et les +blasphèmes (b) ; elle défend la vente de liqueurs fortes dans le +voisinage d'une assemblée religieuse, à moins que ce ne soit à +une distance de deux milles au moins (c). Les lois de la +Pennsylvanie contiennent des dispositions analogues (d) ; elles +portent tantôt l'amende, tantôt l'emprisonnement contre +l'ivresse, et privent de leur patente les aubergistes chez +lesquels l'infraction a eu lieu. Lorsqu'un individu est connu +pour un ivrogne d'habitude, on lui nomme un curateur ou +conseil judiciaire, comme s'il était en démence, et quiconque, +aubergiste, distillateur ou épicier, lui vend des liqueurs fortes +ou du vin, est passible d'une amende de 10 dollars (53 fr.) (e). + (a)V. Statuts révisés de l'État de New York, t. 1er, 1re +partie, titre 8, chap. 20, art. 2 et 3, p. 661 et 662. + (b)V. ibid., art. 6, p. 673. + (c)V. ibid., art. 7, p. 674. + (d)V. Purdon's digest, vº Gamings and lotteries, p. 344 et +suiv. + (e)V. Purdon's digest, vº Drunkards, p. 223, 6e sect. + [21] Note de l'auteur. « Quand venait le dimanche... » + La célébration du dimanche ne se borne pas en Amérique +comme chez nous, à une cérémonie ; elle dure tout le jour. +Chacun, après l'office, rentre chez soi, et bientôt on ne voit +dans les rues ni voitures, ni hommes, ni femmes, ni enfants. +Pour que les voitures ne puissent passer, les rues qui +avoisinent les églises sont barrées à l'aide de chaînes +suspendues en travers, à deux pieds au-dessus du sol. On +dirait, au silence qui se fait partout, une cité abandonnée par +laquelle l'ennemi aurait passé la veille, et où il n'aurait laissé +que des morts. La loi de l'État de New York porte que, le jour +du dimanche, tous amusements, tels que la chasse à courre et +à tir, le jeu, les courses de chevaux, etc., etc., sont interdits. Il +est défendu à tout aubergiste ou distillateur de débiter aucune +liqueur spiritueuse, et à tout négociant de vendre aucune +marchandise. (V. Statuts révisés de New York, t. 1, p. 675 et +676.) + Il paraît bien certain qu'un grand nombre d'Américains, +renfermés chez eux le dimanche, s'occupent fort peu de la +Bible, et profitent de l'ombre qui les cache pour faire des +oeuvres qui n'ont rien de pieux : les uns s'abandonnent sans +frein à la passion du jeu, d'autant plus funeste en Amérique +que, les jeux publics les plus innocents étant prohibés, le +joueur se livre clandestinement aux plus dangereux ; d'autres +s'enivrent de liqueurs spiritueuses ; un grand nombre, parmi +ceux qui appartiennent à la classe ouvrière, se couche aussitôt +après l'office. Le même fait s'observe en Angleterre, +conséquence de la même cause. Le protestantisme, qui +recommande pendant le dimanche le silence, le recueillement, +et exclut toutes sortes de réjouissances, n'a considéré que la +condition des hautes classes de la société. Cette observation +tout intellectuelle du saint jour convient à des esprits cultivés, +et est propre à élever singulièrement des âmes capables de +méditation ; mais elle ne sied point aux classes inférieures. +Vous n'obtiendrez jamais que l'homme, dont le corps seul +travaille toute la semaine, passe toute la journée du dimanche +à penser. Vous lui refusez des amusements publics ; retiré +dans l'ombre, il s'abandonne sans frein aux plus grossiers +plaisirs. + [22] Note de l'auteur. Qui voyagent le dimanche... + Il y a une loi, dans le Massachusetts (Nouvelle- +Angleterre), d'après laquelle on peut arrêter les gens qui +voyagent le dimanche, et les condamner, pour ce fait, à une +amende. Celui qui a une cause urgente de déplacement doit +demander une autorisation de voyager pendant le saint jour. +Le conducteur de voiture publique, qui se met en route sans +avoir obtenu cette permission, perd sa patente pour trois ans. +(V. general laws or Massachusetts, t. 1, p. 535 et t. II, p. 403, +1815, chap. 135. La loi de New York contient une disposition +analogue, mais moins sévère. V. Revised statutes, t. 1, p. 676.) + [23] Note de l'auteur. - ** La malle-poste... + Autrefois le service de la poste était entièrement +suspendu pendant le dimanche ; la malle aux lettres était elle- +même arrêtée ; mais, depuis plusieurs années, on s'est relâché +de cette rigueur de principe. Le plus grand nombre approuve +ce changement ; mais les presbytériens le censurent +amèrement, et y trouvent le texte d'une accusation d'impiété +contre le siècle. + [24] Note de l'auteur. La France sera religieuse quand elle +sera protestante. + C'est une opinion très répandue parmi les presbytériens +des États-Unis, que l'irréligion en France est due au +catholicisme, et que le protestantisme lui rendrait le zèle +religieux qu'elle a perdu. + La société biblique américaine, qui travaille avec +beaucoup de zèle à christianiser l'univers sous la forme +protestante, songe souvent à la France ; et l'un de ses +membres conçut, en 1851, un plan qui me paraît assez curieux +pour que j'en donne ici une brève analyse : + « Nous devons, dit-il, porter sur la France nos premiers +regards, pour plusieurs raisons : + 1º Sa langue est parlée dans le monde entier ; + 2º Sa situation géographique et politique fait que le +principe adopté par elle pénètre vite chez tous les autres +peuples de l'Europe, et, maître d'elle, le protestantisme +détrônera bientôt le papisme qui règne en Espagne et en +Italie ; + 3º Depuis sa conquête d'Alger, la France tient dans ses +mains la clef de l'Afrique ; + 4º Les Français sont économes, polis dans leurs formes, +entreprenants, enthousiastes, et habiles à communiquer les +croyances qu'ils ont dans l'âme ; + 5º La seule cause qui rend les Français irréligieux est leur +haine contre leur clergé. » + L'auteur conclut donc en demandant que la société +biblique américaine envoie en France des commissaires +chargés de distribuer une Bible à chaque habitant des +campagnes. (V. Western recorder, Utica, 12 juillet 1831.) + Ce plan, accompagné de développements assez ingénieux, +avait fait une telle impression sur quelques jeunes adeptes de +la communion presbytérienne, que l'un d'eux, résolu de partir +pour la France, vint un jour me demander quelques +renseignements nécessaires au voyage. Je ne pus m'empêcher, +en rendant justice à son zèle, de lui signaler le côté faible de +son entreprise : + « Je crois, lui dis-je, que vous ne connaissez pas bien la +France ; elle est moins irréligieuse qu'indifférente. Pour aller +du catholicisme au protestantisme, il faut un travail de +l'intelligence et un besoin de croyances que l'indifférence +exclut. Le clergé catholique a été attaqué comme corps +politique utile au pouvoir, qui s'en faisait un appui ; mais +comme corps religieux, il n'est pas haï. Il faut des convictions +à la haine, et la France en a peu en morale et en religion. Du +reste, généralement parlant, on est catholique en France, ou +l'on n'est rien ; et beaucoup ne sont catholiques que de nom, +qui ne se soucient point de devenir autre chose. » + Je ne sais si mes paroles ont produit sur son esprit +quelque impression ; mais je n'ai point appris que le projet de +la société biblique américaine ait reçu son exécution. + [25] Note de l'auteur PAGE 38. - * Parce qu'il n'y a point +de partis. + Il n'existe point de partis politiques aux États-Unis, en ce +sens que tout le monde est d'accord sur le principe +fondamental du gouvernement, qui est la souveraineté +populaire, et sur sa forme, qui est la république. On ne voit +donc en Amérique rien qui ressemble à ce que nous +apercevons en Europe, où les uns veulent le despotisme, les +autres la monarchie constitutionnelle, d'autres encore la +république. Cependant il se forme aux États-Unis des partis +sur les conséquences du principe reconnu par tous, et sur ses +applications. Ce sont, au fond, des querelles de personnes, +mais il faut bien que l'intérêt privé se cache sous le manteau +de l'intérêt général. Cette question des partis politiques en +Amérique est traitée dans l'ouvrage que va publier M. de +Tocqueville sur la démocratie en Amérique. (V. t. II, ch. 2.) + [26] Palais où se tiennent les séances du Congrès à +Washington. + [27] Note de l'auteur. Ces exagérations... + Je blâme cet aveuglement de l'orgueil national des +Américains, qui leur fait admirer tout ce qui se passe dans +leur pays, mais j'aime encore moins la disposition des +habitants de certaine contrée, qui, chez eux, trouvent toujours +tout mal. Ces deux tendances contraires, également exagérées, +s'expliquent, du reste, par la nature des institutions +politiques : aux États-Unis, le peuple, faisant tout par lui- +même, ne croit jamais pouvoir assez louer son ouvrage ; dans +les pays d'Europe, où, au contraire, il ne fait rien, il n'a jamais +assez de satire pour censurer les actes de la minorité qui +gouverne. + Les écrivains qui, aux États-Unis, veulent trouver des +lecteurs, sont obligés de vanter tout ce qui appartient aux +Américains, même leur climat rigoureux, auquel assurément +ils ne peuvent rien changer. C'est ainsi que Washington +Irwing, malgré tout son esprit, se croit forcé d'admirer la +chaleur tempérée des étés, et la douceur des hivers dans +l'Amérique du Nord. + [28] Maison de charité. + [29] Note de l'auteur. « Dans la Nouvelle-Angleterre. » + La taxe des pauvres n'a point encore produit, aux États- +Unis, les mêmes maux qu'en Angleterre. L'Amérique ayant un +très petit, nombre de pauvres, la charge du paupérisme y est +jusqu'à présent supportée sans peine. Il y a cependant des +vices si graves inhérents à cette institution, que, malgré le +bien-être général de ses habitants, malgré l'élévation du prix +de la main-d'oeuvre, l'État, de New York a eu, pendant la seule +année 1830, quinze mille cinq cents pauvres à nourrir, dont +l'entretien lui a coûté 216,533 dollars (1,147,635 fr.). La taxe +relative aux pauvres s'est en conséquence montée, pendant +l'année 1850, à 69 centimes par habitant dans l'État de New +York. (V. Rapport du surintendant des pauvres dans l'État de +New York.) + Je ne connais que l'État du Maryland dans lequel on ait +adopté un principe différent de bienfaisance publique. On n'y +reconnaît au pauvre aucun droit à un secours, et c'est en cela +que le système de charité suivi dans cet État est conforme au +nôtre. Mais, sous plusieurs rapports, les deux régimes sont +bien différents. Il existe dans le Maryland des établissements +institués pour donner asile aux pauvres qui n'ont pas de +travail ; à la vérité, les agents de l'autorité en peuvent refuser +l'entrée selon leur bon plaisir, mais ils en admettent un grand +nombre ; tandis que chez nous, non-seulement on n'admet pas +le principe que la société est obligée de donner du secours aux +indigents, mais encore il n'existe pas de maisons de charité où +l'on reçoive ceux qui pourraient être jugés nécessiteux. Il n'y a, +en France, d'assistance donnée qu'aux malades et aux +insensés. + [30] Note de l'auteur. Indulgence pour une banqueroute... +sans pitié pour une mésalliance. + Je ne sais s'il peut exister dans aucun pays une plus +grande prospérité commerciale qu'aux États-Unis ; cependant +chez nul peuple de la terre il n'y a autant de banqueroutiers. +Ce phénomène a deux causes principales : d'une part le +commerce des États-Unis est placé dans les conditions les plus +favorables qui se puissent imaginer : un sol immense et fertile, +des fleuves gigantesques qui fournissent des moyens naturels +de communication, des ports nombreux et bien placés ; un +peuple dont le caractère est entreprenant, l'esprit calculateur +et le génie maritime ; toutes ces circonstances se réunissent +pour faire des Américains une nation commerçante. Voilà la +cause de richesse ; mais par la raison même que le succès est +probable, on le poursuit avec une ardeur effrénée ; le spectacle +des fortunes rapides enivre les spéculateurs, et on court en +aveugle vers le but : c'est là la cause de ruine. Ainsi tous les +Américains sont commerçants, parce que tous voient dans le +négoce un moyen de s'enrichir ; tous font banqueroute, parce +qu'ils veulent s'enrichir trop vite. + Peu de temps après mon arrivée en Amérique, comme +j'entrais dans un salon où se trouvait réunie l'élite de la société +de l'une des plus grandes villes de l'Union, un Français, fixé +depuis longtemps dans ce pays, me dit : « Surtout n'allez pas +mal parler des banqueroutiers. » Je suivis son avis et fis bien ; +car, parmi tous les riches personnages auxquels je fus +présenté, il n'en était pas un seul qui n'eût failli une ou deux +fois dans sa vie avant de faire fortune. + Tous les Américains, faisant le commerce, et tous ayant +failli plus ou moins souvent, il suit de là qu'aux États-Unis ce +n'est rien que de faire banqueroute. Dans une société où tout +le monde commet le même délit, ce délit n'en est plus un. +L'indulgence pour les banqueroutiers vient d'abord de ce que +c'est le malheur commun ; mais elle a surtout pour cause +l'extrême facilité que trouve le failli à se relever. Si le failli +était perdu à jamais, on l'abandonnerait à sa misère ; on est +bien plus indulgent pour celui qui est malheureux quand on +sait qu'il ne le sera pas toujours. Ce sentiment, qui n'est pas +généreux, est pourtant dans la nature de l'homme. + On comprend maintenant pourquoi il n'existe aux États- +Unis aucune loi qui punisse la banqueroute. Électeurs et +législateurs, tout le monde est marchand et sujet aux faillites ; +on ne veut point porter de châtiment contre le péché +universel. La loi, fût-elle faite, demeurerait presque toujours +sans application. Le peuple, qui fait les lois par ses +mandataires, les exécute ou refuse de les exécuter dans les +tribunaux, où il est représenté par le jury. Dans cet état de +choses, rien ne protège le commerce américain contre la +fraude et la mauvaise foi. Tout le monde peut faire le +commerce sans tenir aucun livre ni registre. Il n'existe aucune +distinction légale entre le commerçant qui n'est que +malheureux et le banqueroutier imprudent, dissipateur et +frauduleux. Les commerçants sont en tout soumis au droit +commun. + De ce que les Américains sont indulgents pour la +banqueroute, il ne s'ensuit pas qu'ils l'approuvent : « l'intérêt +est le grand vice des Musulmans, et la libéralité est cependant +la vertu qu'ils estiment davantage (a). » De même ces +marchands, qui violent sans cesse leurs engagements, vantent +et honorent la bonne foi. + Lorsque je dis que les Américains, indulgents pour une +banqueroute, sont sans pitié pour une mésalliance, je +n'entends parler que des mésalliances résultant de l'union des +blancs avec des personnes de couleur. + (a)Chateaubriand, Itinéraire t. II, p. 38. + [31] Voyez à la fin du volume la note sur la condition +sociale et politique des nègres esclaves et des gens de couleur +affranchis. + [32] Note de l'auteur. Il meurt moitié plus d'affranchis +que d'esclaves. » + Ce fait est constant. Ainsi, durant les années 1828, 1829 +et 1830, il est mort à Baltimore un nègre libre sur vingt-huit +nègres libres, et un esclave sur quarante-cinq nègres esclaves +(a). + (a)V. Emerson, statistic, p. 28, Reports of the health office +of Baltimore. + [33] Voyez à la fin du volume la note sur la condition +sociale et politique des nègres esclaves et des gens de couleur +affranchis. + [34] Note de l'auteur. « Moeurs des femmes en France... » + C'est une opinion fort répandue aux États-Unis que les +moeurs sont encore, en France, ce qu'elles étaient dans le +XVIIIe siècle : un grand nombre croient que le vice y est +toujours à la mode, et que le temps s'y passe en galanteries, en +intrigues de salons et en frivolités. Cette opinion des +Américains est due surtout à l'influence de quelques +romanciers anglais fort lus aux États-Unis, et qui, ne +connaissant eux-mêmes la France que par les livres, sont en +retard d'un demi-siècle. C'est ainsi qu'un écrivain anglais très +distingué, l'auteur de Pelham, mettant en scène deux Français +de nos jours, les fait parler comme avant la révolution ; ils ne +se disent pas un mot sans s'appeler : « Cher baron, cher +marquis. » + [35] Note de l'auteur. Les catholiques sont aussi soumis +au Saint-Père à deux mille lieues de Rome que dans Rome +même. + [36] Note de l'auteur. Emprisonnement pour dette. + Dans le plus grand nombre des États américains, +l'emprisonnement est autorisé par la loi pour des dettes +minimes. Quelques-uns l'ont récemment aboli, tels que New +York et Ohio ; d'autres, par exemple le Maryland, ont fixé un +minimum assez élevé au-dessus duquel le débiteur ne pourrait +être contraint par corps. Mais dans les États même où cette +modification a eu lieu, on continue d'appliquer +l'emprisonnement aux dettes les plus frivoles. Je me rappelle +avoir vu dans la maison d'arrêt (County Jail) de Baltimore +plusieurs détenus que leurs créanciers avaient fait mettre en +prison pour des sommes de 10 et 20 cents (10 ou 20 sous). À +la vérité, la loi leur donne le droit de se faire libérer, en faisant +prononcer par les tribunaux leur insolvabilité ; mais pour +entreprendre une pareille procédure, il faudrait de l'argent ; et +comment celui qui, faute de 10 sous, est entré en prison, +trouvera-t-il une somme beaucoup plus forte pour en sortir ? +La loi nouvelle du Maryland défend de condamner à +l'emprisonnement pour une dette moindre de 20 dollars (106 +fr.). Afin d'éluder la loi, les juges condamnent le débiteur, non +pour dettes, mais pour dommages et intérêts : c'est une +misérable subtilité. Ce qui, du reste, dans l'emprisonnement +pour dettes, tel qu'il existe aux États-Unis, surprend plus +encore que la modicité de la somme pour laquelle on +l'applique, c'est qu'on le prononce avant le jugement du +procès. Je disais un jour à un Américain : Comment concevoir +l'emprisonnement pour une dette qui peut-être n'existe pas ? +Il faudrait au moins que l'obligation du débiteur fût d'abord +constatée ; car il dépend de celui qui se prétend créancier de +supposer une créance, et d'en demander le paiement à un +débiteur imaginaire. - Il faut bien, me répondit l'Américain, +choisir entre deux inconvénients ; sans doute il est fâcheux de +mettre en prison un homme qui ne doit rien ; mais n'est-il pas +plus triste encore de voir un homme privé de ce qui lui est +légitimement dû par la disparition furtive de son débiteur ? + [37] Note de l'auteur. Guerre des Géorgiens aux +Cherokees. + Les Géorgiens ayant fait mille tentatives pour s'emparer +des terres des Cherokees, ceux-ci réclamèrent l'intervention du +pouvoir fédéral. Le gouvernement des États-Unis leur prêta +d'abord son appui, et s'efforça de les maintenir dans les +limites tracées par les traités ; mais comme les contestations +se renouvelaient sans cesse et devenaient plus violentes, le +président finit par déclarer aux Cherokees qu'il ne voulait +point se mêler de leurs querelles avec la Géorgie, et qu'ils +eussent à s'arranger comme ils le pourraient avec le +gouvernement de ce pays. Il ajouta que, pour faciliter +l'arrangement, il offrait de les transporter aux frais du +gouvernement central sur la rive droite du Mississipi. Après +cette déclaration, les Géorgiens redoublèrent de vexations et +de persécutions contre les Indiens, afin que ceux-ci eussent +intérêt à accepter la proposition du président. Ils avaient +remarqué que la résistance des Indiens était particulièrement +due aux conseils qu'ils recevaient des missionnaires qui +venaient chez eux pour les christianiser, et qui pensaient avec +raison que la civilisation des sauvages serait une chimère tant +qu'on ne serait pas parvenu à les fixer au sol. En conséquence, +le gouvernement de la Géorgie fit une loi qui interdisait à tous +les blancs, quels qu'ils fussent, de venir s'établir d'une manière +permanente sur le territoire des Cherokees ; et pour assurer +l'exécution de cette loi, ils menacèrent de l'amende et de la +prison ceux qui y contreviendraient. Nonobstant ces menaces +légales, deux missionnaires s'étant obstinés à rester au milieu +des Indiens, le gouvernement de la Géorgie les fit arrêter. Ils +furent traduits devant une cour de justice et condamnés à +l'emprisonnement. Ils firent appel à la cour suprême des +États-Unis. Ce tribunal se trouva alors dans un véritable +embarras, craignant de compromettre l'Union vis-à-vis de la +Géorgie en prononçant en faveur des condamnés. On sortit de +part et d'autre de cette difficulté par une sorte de compromis. +La cour des États-Unis différa quelque temps de prononcer +son arrêt ; et, dans cet intervalle, le gouverneur de la Georgie +ayant gracié les deux condamnés, on ne donna pas de suite à +leur appel. + Telle est l'analyse fort abrégée de la querelle des +Cherokees avec la Géorgie. Tout ce qui, dans le cours du livre, +ne s'accorde pas avec ces faits, n'a été modifié que pour +l'intérêt du récit. Du reste, l'émigration d'une partie des +Indiens à la suite de ces querelles, et l'assistance officieuse +prêtée à leur exil par le gouvernement fédéral, sont des faits +également certains. + [38] Note de l'auteur. Démocratie qui ne reconnaît point +la supériorité des richesses. + Aux États-Unis, il n'y pas un individu arrêté pour crime +qui ne puisse obtenir sa mise en liberté sous caution, excepté +dans le cas d'assassinat. + Ce principe, emprunté aux lois anglaises, est la source de +grands abus. Il en résulte que tout homme qui a de l'argent, +ou qui en trouve à emprunter, peut toujours se tirer d'affaire. +Il donne une caution, disparaît et échappe à la justice. Dès +qu'il est absent, la procédure en reste là ; on ne fait point, en +Amérique, de procès par contumace. La facilité des cautions +est d'ailleurs poussée à un excès incroyable ; le juge n'est tenu, +d'après la loi, à aucune forme, et il peut se dispenser d'exiger +aucune justification de la part des cautions qui sont offertes. +Un individu est arrêté : il présente un acte signé de telle ou +telle personne qui s'oblige à payer 2 ou 3 ou 4,000 dollars, en +cas que le prévenu ne s'évade. Ici se présentent plusieurs +questions. Celui qui se porte caution possède-t-il réellement +des propriétés valant 3 ou 4,000 dollars ? qu'est-ce qui le +prouve ? lui fera-t-on représenter ses titres de propriété ? - +Mais il faudrait encore qu'il prouvât que ses biens ne sont pas +grevés d'hypothèques. Toutes ces questions devraient être +pesées mûrement par le magistrat auquel la caution est +présentée. Cependant il est certain que, dans la presque +totalité des cas, il ne les examine seulement pas, et, pour s'en +épargner la peine, il reçoit la caution. La loi ne l'assujettissant +à aucune formalité, il est assailli de sollicitations, auxquelles il +finit toujours par céder ; on sait que sa volonté est sa seule +règle ; toutes les fois donc qu'on lui présente un simulacre de +caution, il la trouve bonne. Il suit de là qu'il n'y a qu'un bien +petit nombre d'individus qui ne soient pas capables de fournir +caution. Une personne très digne de foi m'a assuré qu'à +Philadelphie la facilité des cautions est l'objet d'un singulier +trafic, et si cette personne m'a bien informé, il y a des voleurs +qui ont toujours en réserve une certaine somme d'argent, et +qui, quand on les arrête, s'adressent à des entrepreneurs de +cautions. Ceux-ci, pour lesquels la caution judiciaire en +matière criminelle est devenue l'objet d'une industrie, +reçoivent du voleur emprisonné 100 ou 200 dollars, et lui +donnent en retour une caution de 3 ou 4,000 dollars ; en +faisant cela, ils se compromettent peu, parce qu'ils ne +possèdent rien. J'ai vu dans les prisons de Philadelphie une +femme qui, me dit-on, avait fourni dans sa vie à des prévenus +plus de 100,000 dollars de caution (530,000 fr.). Cette femme +n'avait cependant jamais joui d'aucune fortune ; elle était de +mauvaises moeurs, et avait fini par se faire condamner pour +vol. On me citait aussi à Philadelphie l'exemple d'un jeune +homme qui s'était rendu coupable d'un vol considérable, +accompagné des circonstances les plus aggravantes, et qui, +après avoir obtenu sans peine une caution et sa liberté, s'était +évadé. + Ces abus ne tiennent pas seulement au principe ; si j'en +crois des témoignages qui m'ont paru dignes de confiance, les +juges-de-paix, auxquels appartient l'exercice du droit de mise +en liberté sous caution, ne sont pas toujours à l'abri de la +corruption ; et la caution est d'autant plus facilement admise +par eux, que celui qui la présente a pris plus de soin de les +intéresser. Celui-ci craint peu qu'on découvre la concussion ; +le prévenu, obtenant sa liberté provisoire, disparaît, et la seule +preuve à la charge du juge prévaricateur s'évanouit. Le mal +provient de ce que ces juges inférieurs n'ont point de +traitement fixe ; ils n'ont que des épices (fées) ; ils sont ainsi +fort âpres sur le casuel ; plusieurs, ne tirant de leurs fonctions +légales qu'un très modique revenu, sont portés à des exactions +qui l'accroissent. + Du reste, indépendamment de ces causes particulières +qui contribuent à augmenter le mal, il y a une cause générale +qui me paraît dominer toutes les autres. + Le vice capital est, selon moi, dans le fait même d'une +institution aristocratique établie chez un peuple où règne la +démocratie. La loi qui reconnaît à tout prévenu le droit d'être +mis en liberté moyennant caution a été faite au profit des +riches. Elle concède ainsi aux classes supérieures de la société +un privilège exorbitant dont les classes pauvres sont exclues. +Cet état de choses se conçoit en Angleterre, mais d'où vient +qu'il se rencontre aux États-Unis ? En voici la raison. Cette loi +se trouve en Amérique parce qu'elle existait en Angleterre +lorsque les émigrés de ce pays sont venus s'établir sur le sol +américain. Cependant, depuis cette émigration, de nouvelles +institutions ont été fondées aux États-Unis, de nouvelles +moeurs se sont formées ; une loi tout aristocratique se +rencontre au sein d'une démocratie pure ; c'est une anomalie +frappante. + Cette contradiction sert à expliquer les abus qui viennent +d'être signalés. L'extrême facilité avec laquelle le pauvre +trouve des cautions le fait jouir d'un privilège qui, dans l'esprit +de la loi, était réservé au riche seul ; les moeurs démocratiques +des Américains dépouillent ainsi l'institution de son premier +caractère. L'harmonie est ainsi rétablie entre la loi civile et les +institutions politiques ; mais il reste toujours un grand mal. +C'est un vice incontestable, dans une législation criminelle, +que le droit de mise en liberté sous caution applicable aux +prévenus de quelques crimes que ce soit. Exercé +rigoureusement, c'est-à-dire en faveur de ceux seulement qui +donnent réellement caution, il fait naître des abus graves, +mais en petite quantité, parce que le nombre des riches est +toujours restreint. Si on l'applique à tous, l'inégalité entre les +riches et les pauvres disparaît, mais les violations de la loi +s'accroissent à l'infini. + V. General Laws of Massachusetts, t. 1, année 1784, ch. 12 +et t. II, année 1812, ch. 30. + V. Lois de la Pennsylvanie, Purdon's digest, p. 820. + [39] Note de l'auteur. Usage où sont les Indiens de +prendre plusieurs femmes. + Le fond de l'épisode d'Onéda est entièrement vrai. (V. +Voyage du major Long aux sources de la rivière Saint-Pierre, +au lac Winnepek, au lac des Bois, etc., etc., t. 1, p. 300 et 280.) + La polygamie existe parmi toutes les tribus sauvages de +l'Amérique du Nord ; chaque Indien a autant de femmes, qu'il +en peut trouver. Ces femmes sont réellement en état de +servitude ; elles préparent la nourriture de l'Indien, ont soin +de ses vêtements, et ne quittent point sa hutte tandis qu'il +chasse ou fait la guerre. Les rapports de l'indien et de ses +femmes sont tout matériels ; il ne s'y mêle rien de moral ni +d'intellectuel. Il n'est pas rare de voir les trois soeurs servir de +femmes au même homme. La condition des femmes indiennes +est la plus misérable qu'on puisse imaginer ; elles n'ont +aucune des prérogatives que reconnaissent aux femmes les +sociétés civilisées, ni aucun des plaisirs sensuels que leur +donnent les moeurs de l'Orient, où elles sont esclaves. + J'ai dit que l'Indien a autant de femmes qu'il en peut +trouver ; il serait peut-être plus juste de dire qu'il en trouve +autant qu'il en peut nourrir ; car le sort des familles indiennes +est si malheureux que les parents donnent sans peine leur fille +à qui peut la faire vivre. À cet égard, tout dépend de l'habileté +de l'homme à la chasse ; un chasseur fameux a ordinairement +un grand nombre de femmes, parce qu'il peut fournir à toutes +des moyens d'existence. + Le mariage de l'Indien avec ses femmes se fait sans +aucune cérémonie, et quelquefois il se dissout peu de jours +après sa formation. Ceci toutefois arrive assez rarement ; +l'Indien qui briserait aussi facilement un pareil lien se nuirait +dans l'esprit de sa tribu, et ne trouverait plus aucune famille +disposée à s'allier à lui. + On conçoit que cette vie de fatigue, de misère et +d'opprobre, décourage et dégoûte beaucoup d'Indiennes ; +aussi le suicide est-il très-fréquent parmi elles. (V. les relations +du major Long, p. 394, t. II, 2e voyage, et Tanner's Narrative, +New York, 1830.) L'anecdote que j'ai introduite dans le texte +de l'ouvrage m'a paru un des exemples les plus frappants du +désespoir où le malheur de ces pauvres créatures peut les +plonger, Je fais suivre la catastrophe de cérémonies funéraires +qui ne sont point une pure création de mon imagination. Il est +certain qu'à la mort d'un ami, l'Indien manifeste un très grand +chagrin ; il noircit son visage, il jeûne, cesse de se peindre la +figure avec du vermillon et s'abstient de tout ornement dans +sa toilette ; il se fait des incisions dans les bras et dans les +jambes et sur tout le corps ; souvent les signes extérieurs de +son chagrin durent très longtemps. Le major Long dit avoir +rencontré un Indien qui, depuis quinze ans, ne se mettait plus +de vermillon au visage, en commémoration de la perte d'un +ami précieux, et annonçait l'intention de s'imposer la même +privation pendant dix années. L'Indien mesure les +témoignages de sa douleur sur le degré d'affection que le +défunt lui inspirait. (V. Long's Expedition to the rocky +Mountains, tome 1, p. 281. V. aussi Tanner's Narrative, p. +288.) + Voici dans quels termes Tanner raconte la fête des morts +ou jebi-naw-ka-win : « This feast is eaten at the graves of the +deceased friends. They kindle a fire, and each person, before +he begins te eat, cutts of a small piece of meat, which he casts +into the fire. The smoke and smell of this, they say, attract the +jebi to come and eat with them. » + [40] Note de l'auteur. Sociabilité des Américains. + Je pourrais citer mille exemples de l'extrême sociabilité +des Américains, je me bornerai à un seul. Lorsque, dans le +cours de l'année 1832, M. de Tocqueville et moi nous +quittâmes la Nouvelle-Orléans afin de nous rendre, par terre, +à Washington, nous traversâmes le lac Pontchartrain sur un +bateau à vapeur. Arrivés à Pascaloula, où nous venions pour +prendre le stage, nous trouvâmes toutes les places occupées, +ce qui nous causa un grand désappointement, à raison de +l'intérêt que nous avions de ne point ajourner notre départ ; +deux Américains qui ne nous connaissaient nullement, voyant +notre embarras, descendirent de la voiture et nous +proposèrent leurs places dans des termes si simples et si +obligeants, qu'on voyait bien qu'ils offraient avec le désir +d'être acceptés. Dans une foule de circonstances, mon +compagnon de voyage et moi avons trouvé les mêmes procédés +chez les Américains. Celui qui juge les hommes de ce pays par +la première impression risque de se tromper étrangement. +Vous adressez une question à un Américain ; il vous répond, +sans vous regarder, par le monosyllabe oui ou non ; ou bien +même il ne vous fait aucune réponse. Vous en concluez qu'il +n'est pas sociable ; vous avez tort. Il garde le silence, mais il +pense à la question que vous lui avez faite ; il y réfléchit +mûrement ; si ses souvenirs le servent mal, il consulte ceux +d'un autre, et, une demi-heure après votre demande, que vous +avez peut-être oubliée, il vous apporte la réponse, non pas une +réponse hasardée comme on en fait dans le monde, mais une +véritable consultation, en plusieurs points, divisée en +chapitres et paragraphes. Certes, l'homme qui agit de la sorte +est, si l'on veut, fort peu poli, mais il est certainement +sociable, car la bienveillance mutuelle est la première +condition de la sociabilité. Combien d'Européens qui, en +pareille occasion, tranchent subitement la question, ou +répondent tout d'abord, avec la plus grande urbanité, qu'il +leur est impossible de la résoudre. + La sociabilité des Américains tient surtout à leurs moeurs +commerciales ; ils ont sans cesse besoin les uns des autres, les +affaires les obligent à des communications perpétuelles ; aussi +est-il passé en principe, chez eux, qu'on doit en toutes choses +se rendre mutuellement service. Elle est également favorisée +par l'égalité des conditions ; tous les Américains ont les uns +pour les autres la même bienveillance que chez nous les +membres d'une même classe ont entre eux. Cette sociabilité, +dont l'Européen sent vivement le prix, perd quelquefois une +partie de son charme. L'habitant de la Nouvelle-Angleterre ne +voit, dit-on, dans les rapports sociaux qu'une occasion de +commerce et de trafic. Quand il aperçoit un nouveau venu, il +se fait d'abord cette question : « N'y aurait-il pas quelque +affaire à traiter avec cet homme ? » + Il ne faut pas confondre la sociabilité des Américains avec +l'hospitalité. En général, les Américains sont peu hospitaliers ; +l'hospitalité demande des loisirs que l'homme d'affaires ne +possède pas. Je dis en général, parce qu'il existe dès +exceptions nombreuses à cette règle ; j'en ai fait +personnellement l'expérience ; mais ici je présente des aperçus +qui ne s'appliquent qu'au plus grand nombre. + Sur ce point, il faut distinguer les États du Sud de ceux +du Nord. Tous les États du Sud ont des esclaves ; ce fait exerce +une immense influence sur les moeurs des méridionaux. Les +esclaves travaillant, les hommes libres sont oisifs. Les +habitants du Sud ont ainsi des loisirs qui manquent aux +hommes du Nord ; ils peuvent recevoir les hôtes qui leur +arrivent sans abandonner leurs affaires. Presque tous vivent +dans des habitations éloignées les unes des autres et distantes +des villes ; la visite d'un ami, le passage d'un étranger, sont +pour la demeure solitaire un accident heureux qui, loin de +troubler l'habitant des champs, le réjouit vivement. Pour des +gens inoccupés, tout passe-temps est précieux. On peut dire +aussi, en termes généraux, qu'à la ville on se voit et qu'à la +campagne on se reçoit. De ces faits découlent plusieurs +conséquences ; les relations des hommes du Sud, étant moins +intéressées, sont plus agréables que celles des habitants du +Nord ; ceux-ci, espérant tirer profit de leurs moindres +rapports sociaux, ont une bienveillance universelle ; les +premiers, qui mettent moins de calcul dans leurs procédés, +sont plus sincères ; les uns apportent dans leurs manières une +régularité qui a quelque chose de légal ; les autres, moins +compassés, ont plus de franchise et d'abandon. Comme +l'existence d'une population esclave établit une classe +inférieure, tous les blancs du Sud se considèrent comme +formant une classe privilégiée ; ils se croient tous supérieurs à +d'autres hommes (les nègres). L'exercice de leurs droits de +maîtres sur leurs esclaves les entretient encore dans ces idées +de supériorité et développe en eux des sentiments d'orgueil ; la +couleur blanche est regardée, dans le Sud, comme une +véritable noblesse. Les blancs se traitent donc entre eux avec +d'autant plus d'égards et de bienveillance qu'il se trouve à côté +d'eux des hommes auxquels ils n'accordent que des mépris. Il +s'introduit ainsi dans les moeurs du Sud quelque chose +d'aristocratique, et il en résulte des formes moins communes +et une sociabilité plus distinguée que dans celles des États du +Nord. + [41] Note de l'auteur. Point de préjugés invétérés. + Dans beaucoup de pays d'Europe, on part de ce point, +qu'il y a pour toutes les sciences morales et politiques, et +même pour les arts, un degré de perfection qui a été atteint, et +au-delà duquel il n'existe plus rien à découvrir. C'est la raison +pour laquelle toutes les créations de l'art et de l'industrie y +sont empreintes d'un caractère bien marqué de splendeur et +de durée. Tout s'y fait, lois, constitutions et monuments, dans +des vues d'éternité. C'est tout le contraire aux États-Unis. Il +n'est rien qu'on y croie fixé définitivement. Les plus belles +sciences, les lois les plus sages, les inventions les plus +merveilleuses, n'y sont considérées que comme des essais. +Aussi tout ce qu'on y fait porte le caractère du provisoire. + On y bâtit un édifice qui durera vingt ans ; qui sait si +dans vingt ans on n'aura pas trouvé un meilleur mode de +construction ? La loi qu'on adopte est obscure, mal rédigée ; à +quoi bon l'élaborer ? Peut-être l'année suivante on en aura +reconnu le vice. + [42] Note de l'auteur. Sang-froid des Américains. + J'ai eu, durant mon séjour en Amérique, mille occasions +de juger le sang-froid des Américains. Je n'en citerai qu'un +exemple. Comme je descendais l'Ohio sur un bateau à vapeur +où se trouvaient plusieurs marchands avec leurs +marchandises, notre bâtiment, nommé le Fourth of July (le 4 +juillet) (a) toucha un écueil appelé Burlington Bar, à trois +milles au-dessus de Wheeling, et se brisa. Ce n'est pas ici le +lieu de raconter les circonstances de cet accident, et ses +dangers qu'on supposerait toujours accrus par l'imagination +ou les souvenirs du voyageur. Je me bornerai à dire que le +navire ayant été submergé, tous les objets de commerce qu'il +contenait furent détruits ou avariés, et qu'en présence de ce +fait, qui était pour les uns une perte considérable, pour les +autres une ruine complète, les marchands américains ne firent +pas entendre un seul cri de désolation ou de désespoir. + (a)Jour de la déclaration do l'indépendance américaine. + [43] L'ordre d'idées développé dans le commencement de +ce chapitre pourrait être, à lui seul, l'objet de tout un livre. La +nature de l'ouvrage ne comportait point un plus long +développement, Ce n'est pas un tableau, c'est seulement une +esquisse indiquée par quelques traits. + [44] Notes de l'auteur. PAGE 123. * + « Qui rien ne savait des lettres, ne oncques n'avait trouvé +maistres de qui il se laissast doctriner ; mais les voulait +toujours férir et frapper. » (V. Anciens mémoires sur Du +Guesclin, tome 1, p. 194.) Lorsque le Captal de Bue mit Du +Guesclin en liberté sur sa parole, celui-ci lui dit : « Pour Dieu, +j'aurais plus chéri être mort que mon serment eusse faussé ne +rompu. » (Id., t. 1, p. 423.) + [45] Notes de l'auteur. PAGE 123. **. + Le gouvernement des États-Unis, l'état social et politique +de ce pays, ne sont nullement favorables au développement +des grands talents. Un Américain de beaucoup d'esprit me +disait à ce sujet : « Comment voulez-vous qu'un médecin se +montre habile, si vous mettez entre ses mains un homme bien +portant ? » + [46] Note de l'auteur. Deux musiciens. + Gluck et Piccini. + « Pour moi, disait alors un Français, je ne salue pas un +homme qui n'aime pas Gluck. » + [47] Note de l'auteur. Quelques-unes ont acquis une +réputation méritée. + Entre autres miss Sedgwich, auteur de plusieurs romans +fort jolis. + [48] Note de l'auteur. Journaux, seule littérature. + On estime à plus de 1,200 le nombre des journaux +existant actuellement aux États-Unis, indépendamment des +autres publications périodiques. Dans le seul État de New +York, il y avait, au commencement de l'année 1833, 263 +journaux (pour deux millions d'habitants). Tous les comtés, à +l'exception de deux, Putnam et Rockland, avaient leur journal +publié dans leur sein. + New York seul a 65 journaux, y compris les magazines. +Sur ce nombre, 13 sont quotidiens, 30 hebdomadaires, 9 +mensuels, 10 sont publiés deux fois par semaine, et 3 deux fois +par mois. + Le prix de l'abonnement annuel aux journaux quotidiens +de New York est de 10 dollars (53 fr.) Le montant de tous les +abonnements aux différents journaux de l'État de New York +est estimé 750,000 dollars (3,975,000 fr.). Cette somme ne +comprend pas le prix des annonces. À la même époque, on +comptait à Boston 43 journaux et 38 publications périodiques +faites à intervalles moindres d'une année. + Voy. American Almanach, 1834, p. 95 et 96, et Williams +Register, 1833, p. 124. + [49] Note de l'auteur. ... Tout le monde écrit ou parle, non +sans prétention, mais sans talent. + Le lecteur croira facilement que je n'accepte point ici la +solidarité du langage tenu par le personnage qui est en scène. + Dirai-je que nul n'écrit avec talent dans un pays qui nous +montre Washington Irving, dont les ouvrages réunissent la +grâce du style, la délicatesse des idées, la finesse des aperçus ; +Cooper, dont l'Europe admire le génie ; Edward Livingstone, +tout à la fois homme d'État et philosophe profond ; Robert +Walsh, qui joint à une prodigieuse facilité de style les charmes +d'une conversation étincelante de traits et de saillies ; Jared- +Sparks, auteur de l'ouvrage remarquable publié sous le titre +de Vie du gouverneur Moris ; et beaucoup d'autres que je ne +cite pas. Dirai-je que tout le monde parle sans talent aux +États-Unis, où je rencontre Daniel Webster, dont les discours +parlementaires, modèles de style et de logique, annoncent en +même temps une âme noble, élevée et pleine de l'amour de la +patrie ; Henry Clay, remarquable à la tribune par une +élocution brillante et un talent extraordinaire +d'improvisation ; Edward Everett, dont les discours à la +chambre des représentants rappellent l'école romaine et la +manière antique ; Channings, dans les sermons duquel on +trouve beaucoup du style et de l'âme de Fénelon, etc., etc. ? + Enfin dirai-je qu'en Amérique on ne saurait être homme +politique avec du talent littéraire ou oratoire, quand je vois +John Quincy Adams, plus versé peut être dans la littérature +ancienne et moderne qu'aucun Européen, et qui n'en est pas +moins devenu président des États-Unis ; Albert Gallatin, que +son esprit orné et sa haute capacité n'ont pas empêché d'être +chargé par son pays de fonctions diplomatiques de l'ordre le +plus élevé, etc., etc. ? + Du reste, il ne faut pas oublier que celui qui parle +exprime des idées qui, prises en général, peuvent être vraies, +sans préjudice des exceptions. Il est certain qu'en général, aux +États-Unis, on ne trouve pas d'orateurs, mais seulement des +avocats, des journalistes, et non des écrivains. + [50] Note de l'auteur. Les amusements interdits. + J'ai dit plus haut (Voy. notes ***** et ****** de la PAGE +35) quelle est l'austérité des moeurs puritaines, et comment se +passe le dimanche. Les amusements qui sont perdus pour ce +jour-là ne se retrouvent point un autre jour de la semaine. +Dans certains États on ne s'en rapporte pas à l'éloignement +naturel des habitants pour les divertissements et les jeux, la +loi les prohibe en termes formels. La loi du Connecticut défend +absolument les spectacles comme contraires aux bonnes +moeurs, sans aucune exception pour les grandes villes telles +que Hartford, New-Haven. Dans le New Jersey, on ne permet +point les courses de chevaux ; c'est, dit-on, une occasion de +rassemblements, de jeux, de paris, de luxe, de désordre et de +dérangement dans les habitudes, toutes conséquences +immorales. À Boston, il est défendu de jouer de l'orgue dans +les rues ; cela, dit-on, fait peur aux chevaux. À New York, la loi +interdit tous les divertissements publics du genre de ceux +qu'on voit à Paris aux Champs-Élysées, tels que balançoires, +ballons, jeux de bague, etc. ; toutes ces choses font perdre du +temps et dérangent le peuple. + [51] Note de l'auteur. Théâtre. + Il existe trois théâtres à Philadelphie, deux d'un ordre +élevé et sur lesquels on joue la tragédie et la comédie ; le +troisième, tout-à-fait inférieur, est consacré aux bouffonneries +grossières. + Les deux grands théâtres ne sont ouverts que pendant +l'hiver, au temps des longues soirées ; le troisième ne ferme +jamais. Même pendant l'hiver, les deux premiers sont peu +fréquentés. Le public qui assiste aux spectacles est en général +ainsi composé : d'abord les étrangers qui viennent au théâtre +parce qu'ils ne savent où passer leur soirée ; des femmes +publiques que la présence des étrangers y attire ; des jeunes +gens américains de moeurs dissipées, et enfin quelques +familles de marchands auxquelles leur fréquentation du +théâtre donne un assez mauvais renom dans la société +américaine. Les personnes un peu distinguées par leur fortune +et leur position ne vont point habituellement au théâtre ; il +faut quelque chose d'extraordinaire pour les attirer ; par +exemple, la présence momentanée d'un acteur célèbre ; alors +tout le monde se rend au spectacle, non par goût, mais par +mode. À vrai dire, personne aux États-Unis n'aime le théâtre, +et presque tous ceux qu'on y voit y viennent par +désoeuvrement. Ils ne prêtent au spectacle aucune attention. +Les Américains qui assistent, en France, à une représentation +sont tout étonnés du silence qui règne parmi les spectateurs et +des émotions que reçoit le public. En Amérique, l'assemblée +ignore ce qu'on joue ; on cause, on discute, on remue, on +prend occasion du spectacle pour boire ensemble ; l'intérêt de +la pièce est entièrement perdu de vue. + La doctrine des quakers, fondateurs de la Pennsylvanie, +interdit formellement le théâtre ; les quakers n'étant plus en +majorité ne font plus la loi ; mais une partie de leurs moeurs +reste. On peut en dire autant des presbytériens de la Nouvelle- +Angleterre ; on s'est écarté, à Boston, de la rigidité de leurs +principes en établissant des théâtres ; mais la population n'a +ni le goût ni l'habitude du spectacle. Je ne parle point ici de +New York, dont les habitants américains ne paraissent pas +plus jaloux que dans les autres cités des plaisirs du théâtre. +Les spectacles y sont, à la vérité, plus fréquentés ; mais il y a +toujours à New York vingt mille étrangers pour lesquels le +théâtre est presque un besoin. Plusieurs théâtres pourraient +prospérer à New York sans qu'on pût en conclure que les +Américains de cette ville aiment le spectacle. + [52] Note de l'auteur. Tenir en respect des hordes +d'Indiens sauvages. + L'armée des États-Unis se compose de six mille hommes, +elle se recrute d'enrôlés volontaires, qui suffisent à son +maintien. La population américaine y trouve l'avantage de ne +point subir le recrutement forcé. Mais l'inconvénient pour le +pays est d'avoir une armée composée d'hommes sans moralité, +qui prennent la carrière des armes, non par patriotisme, mais +par intérêt ; non comme moyen de gloire, mais comme moyen +d'existence. + Ce fait, qui en lui-même est un mal, engendre, aux États- +Unis, peu de fâcheuses conséquences. Comme les États-Unis +n'ont point de guerres à soutenir, il n'y a dans l'armée que peu +de désertions ; car l'enrôlé volontaire, qui prend le métier des +armes comme moyen d'existence, ne déserte qu'en face du +péril. En cas de lutte avec des partis d'Indiens, les désertions +deviennent assez nombreuses : mais il n'en résulte aucun +danger pour le pays, le sort de ces combats ne pouvant être +douteux entre ennemis de forces tellement inégales. À +l'intérieur, l'inconvénient est peut-être moindre encore. + Six mille hommes dispersés sur un territoire à moitié +grand comme l'Europe sont imperceptibles, et encore les +tient-on constamment éloignés de la population civilisée. Ils +occupent des forts dans le nord et dans l'ouest de l'Amérique, +et s'avancent dans les forêts indiennes à mesure que la +population américaine s'en approche. Il n'est pas une ville +d'Amérique dans laquelle un régiment américain tienne +garnison. Une telle armée ne menace donc à l'intérieur, ni les +bonnes moeurs, ni la liberté. Il existe une école militaire +(Westpoint) qui sert de pépinière pour les officiers. C'est là +qu'on les prend tous. Jamais les soldats ou sous-officiers ne +deviennent officiers. On entre à Westpoint par faveur : mais, +pour en sortir officier, il faut subir un examen. Un capitaine a +un traitement fixe de 1,200 dollars (6,260 fr.), qui, à raison +des indemnités de logement, de fourrages, etc., se monte à +1,800 dollars (9,540 fr.). + Les militaires qui cessent de l'être ne reçoivent aucune +retraite, quelle que soit la durée de leurs services. Mais quand +ils ont des congés, on ne leur fait aucune retenue de solde. + [53] Partisan du général Jackson, président actuel des +États-Unis. + [54] Note de l'auteur. Amalgamistes. + V. Pour le sens de ce mot la note ci-dessus de la PAGE +144. + [55] Note de l'auteur. + « Les Américains considèrent la forêt comme le type de la +nature sauvage (wilderness), et partant de la barbarie ; aussi +c'est contre le bois que se dirigent toutes leurs attaques. Chez +nous, on le coupe pour s'en servir ; en Amérique, pour le +détruire. L'habitant des campagnes passe la moitié de sa vie à +combattre son ennemi naturel, la forêt ; il le poursuit sans +relâche ; ses enfants en bas âge apprennent déjà l'usage de la +serpe et de la hache. Aussi l'Européen, admirateur des belles +forêts, est-il tout surpris de trouver chez les Américains une +haine profonde contre la végétation des arbres. Ceux-ci +poussent si loin ce sentiment, que, pour embellir leurs +maisons de campagne, ils anéantissent les arbres et la verdure +dont elles sont environnées, et n'imaginent rien de plus beau +qu'une habitation située dans une plaine rase, où pas un arbre +ne se montre. Il importe peu qu'on y soit brûlé par le soleil, +sans asile contre ses rayons : l'absence de bois est, à leurs +yeux, le signe de la civilisation, comme les arbres sont +l'annonce de la barbarie. Rien ne leur semble moins beau +qu'une forêt ; en revanche, ils n'admirent rien plus qu'un +champ de blé. + [56] Note de l'auteur. + L'île du Français. Tel est en effet le nom de cette île, et la +description qu'en donne l'auteur dans le texte est +parfaitement exacte. J'ai eu la curiosité de la visiter, et je l'ai +parcourue dans toute son étendue. Le nom qu'elle porte lui +vient du séjour assez long, qu'y a fait une famille française, +réfugiée aux États-Unis après la révolution de 1789. À cette +époque, les bords du lac étaient entièrement sauvages, et +habités par une tribu d'indiens oneidas dont le lac tient son +nom. La tradition du pays rapporte que cette famille +infortunée, qui fuyait la société des hommes, eut à souffrir de +grandes misères au sein de sa retraite solitaire. J'ai retrouvé +l'emplacement qu'occupait l'habitation dans la partie Est de +l'île. On le reconnaît à quelques mouvements de terrain, et à la +présence d'arbres fruitiers qui ne sont pas de nature sauvage. + [57] Notes de l'auteur. PAGE 164. * Pépin le Bref... + Le lac Pépin, que traverse le Mississipi, a reçu son nom +des premiers Français qui ont exploré cette contrée à peine +connue de nos jours. Ce n'est point au hasard et par un pur +caprice qu'ils l'ont appelé de la sorte ; il paraît, d'après ce que +rapportent les voyageurs, que ce lac est de fort peu d'étendue, +et cependant très dangereux ; la réunion de ces deux +circonstances lui a valu le nom du roi, qui, malgré sa petite +taille, était cependant un athlète redoutable. + « Il est petit, mais il est malin, » disaient en parlant de ce +lac les Canadiens qui l'avaient baptisé. Les rares habitants de +ce pays sauvage, Indiens, Anglais ou Canadiens, ont conservé +ce vieux dicton français que rapporte le major Long. (V. +Première expédition, Voyage au lac Winnipeck, au lac des +Bois, etc., etc.) + [58] Notes de l'auteur. PAGE 164. ** Saint-Louis... + C'était le nom que les Français avaient donné au +Mississipi ; et, maintenant encore, il y a, sur le bord de ce +fleuve, la ville Saint-Louis, dans l'état d'Illinois. + [59] Notes de l'auteur. PAGE 164. *** Montmorency... + La chute de Montmorency, à deux lieux de Québec. + [60] Notes de l'auteur. PAGE 164. **** + Cession du Canada, 1763, Louis XV. + [61] Note de l'auteur. Partout les mêmes hommes... + En 1830, un ours égaré dans son chemin traversa la +grande rue de Détroit dans toute sa longueur. L'habitant de +cette ville du désert est cependant en tous points semblable à +celui de New York. + [62] Note de l'auteur. + Une des principales causes de l'uniformité de moeurs chez +les Américains vient de l'esprit entreprenant des habitants de +la Nouvelle-Angleterre, qui, se répandant dans toutes les +parties de l'Union, sont les pionniers les plus intrépides et les +plus infatigables, et portent ainsi partout le même type de +civilisation. + Quand on songe aux diverses peuplades qui couvrent +l'Afrique et l'Asie ; isolées, quoique se touchant ; séparées par +une montagne, par un vallon, par un ruisseau ; conservant +chacune ses moeurs différentes et son caractère particulier, on +est frappé du contraste d'un peuple de 12 millions d'hommes +répandus sur une surface qui peut en contenir 150 millions, et +qui tous présentent un aspect uniforme, sont, perpétuellement +mêlés les uns les autres, et, par la similitude parfaite de leurs +goûts, de leurs passions, de toutes leurs habitudes, semblent +ne former qu'une seule famille : tant est puissant sur les +moeurs et sur la destinée des hommes le lien d'une origine +commune, d'un langage pareil, d'un même culte religieux, et +d'institutions politiques semblables. + [63] Note de l'auteur. + « Nos lois m'en donnent le pouvoir... » + D'après les lois américaines, tous les ministres du culte, à +quelque secte qu'ils appartiennent, ont le pouvoir de célébrer +les mariages ; l'acte dressé par eux a la même valeur légale +que s'il émanait d'un juge de paix ou d'un alderman. + [64] Note de l'auteur. + Les Anglais distribuent tous les ans aux Indiens un +certain nombre de fusils, de carabines et de munitions de +poudre et de plomb. Leur but apparent est de conserver la +bonne amitié des tribus sauvages et voisines du Canada. Leur +raison secrète et réelle est de fournir des armes aux Indiens +ennemis naturels des Américains, et de les mettre à même de +seconder l'Angleterre en cas de guerre avec les États-Unis. À +une époque déterminée de l'année, vers le mois de juillet, on +voit les Indiens arriver de tous côtés pour venir prendre part à +cette distribution qui se fait sur la frontière du Haut Canada. + [65] Note de l'auteur. + La ville de Détroit est située sur la rive droite du fleuve +qui porte son nom ; c'est le côté des États-Unis ; la rive +opposée est canadienne, c'est-à-dire anglaise ; c'est là que se +font les distributions d'armes dont il s'agit. + [66] Note de l'auteur. + Je compris, en traversant cette rivière sauvage, tout le +charme des impressions dont la nature seule est la source. + Les fleuves, les montagnes, les vallées de l'ancien monde +sont tout par leurs souvenirs. Que seraient le Jourdain, large +de cinquante pas, et Sion, monticule imperceptible, si l'un +n'avait été le berceau de Moïse, et l'autre le tombeau de +David ? Qui remarquerait la petite rivière qui coule auprès de +Sparte, si elle ne s'appelait l'Eurotas ? Les fleuves du désert +n'ont point de nom ; ils ne rappellent pas un seul homme, pas +un seul événement ; on admire la majesté de leurs ondes, +l'aspect sauvage de leurs rives : tels on les voit, tels ils ont +passé toujours, sans autres témoins que la forêt muette qui +couvre les rivages - mêmes ; ils ne donnent à l'esprit que peu +de pensées ; mais ils remplissent l'âme d'impressions. + [67] Note de l'auteur. + Route dans une forêt sauvage. + Les Américains n'attendent pas qu'il y ait des habitants +dans un pays pour y faire des routes. Ils commencent par +établir des routes ; celles-ci font venir les habitants. + [68] Ville de la Caroline du Nord, située entre la Géorgie, +la Caroline du Sud et la Virginie. + [69] Note de l'auteur. + J'ai emprunté le nom et le caractère du prêtre Richard à +un digne ecclésiastique, Français d'origine, que j'ai vu à +Détroit. Il était alors plus qu'octogénaire et commandait le +respect moins par son grand âge que par ses vertus. Son +élection comme représentant du Michigan au congrès des +États-Unis est un fait exact. + [70] Voyez, à la fin du volume, la deuxième partie de +l'appendice intitulée : Note sur le mouvement religieux aux +États-Unis. + [71] V. Brevard's Digest of South Carolina, vº Slaves, p. +238. + [72] V. Digeste des lois de la Louisiane, 1828, vº Code +noir, § 38. + [73] V. Statute Laws of Tennessee 1831. Vº Slaves, p. 316 +et 318. Lois de 1788 et de 1819. + [74] And wheras the having of slaves taught te write, or +suffering them to be employed in writing, may be attended +with great inconveniences ; be it inacted, that all and every +person and persons whatsoever, who shall hereafter teach or +cause any slave or slaves to be taught te write, every such +person shall, for every offense, forfeit the sum of one hundred +pounds current money. (V. Brevard's Digest, t. II, vº Slaves, § +53.) + And if any person shall, on a sudden heat and passion, or +by undue correction kill his own slave or the slave of any other +person, he shall forfeit the sum of three hundred and fifty +pounds current money. And in case any person or persons +shall wilfully cut out the tongue, put out the eye, castrate, or +cruelly scald, burn or deprive any slave of any limb or +member, or shall inflict any other cruel punishment, other +than by whipping, or beating with a horsewhip, cowskin, +switch, or small stick, or by puting irons on, or confining or +imprisoning such slave ; every such person shall for every such +offence forfeit the sum of one hundred pounds current money. +(V. ibid., § 45.) + La loi s'efforce de dégrader l'esclave ; cependant un +instinct de dignité lui fait haïr la servitude ; un instinct plus +noble encore lui fait aimer la liberté. On l'a enchaîné ; mais il +brise ses fers, le voilà libre !... c'est-à-dire en état de rébellion +ouverte contre la société et les lois qui l'ont fait esclave. + Tous les États américains du Sud sont d'accord pour +mettre hors la loi le nègre fugitif. La loi de la Caroline du Sud +dit que toute personne peut le saisir, l'appréhender, et le +fouetter sur-le-champ (a). Celle de la Louisiane porte +textuellement qu'il est permis de tirer sur les esclaves marrons +qui ne s'arrêtent pas quand ils sont poursuivis (b). + Le code du Tennessee déclare que le meurtre de l'esclave +sommé légalement de se représenter est une chose légitime (it +is lawful) (c). + (a)V. Brevard's Digest, t. II, vº Slaves, § 12, p. 231. + (b)V. Digeste des lois de la Louisiane, Code noir, t. I, § 35. + (c)V. Lois du Tennessee 1831, t. I, p. 321. + [75] For any person whatsoever and by such ways and +means as he or she shall think fit. (V. ibid.) + [76] V. Lois de la Louisiane, Code noir, art. 27 et 36, t. I, +p. 229. - Lois du Tennessee, t. I, p. 321, § 28. - Lois de la +Caroline du Sud, Brevard's Digest, t. II, p. 232, § 16. + [77] Lois de la Caroline du Sud, ibid., p. 236, § 31. + [78] V. Brevard's Digest, § 59, 60, 61 et 62, t. II, p. 245. +Dans la Louisiane et dans le Tennessee, lorsqu'un esclave +fugitif est arrêté, si son maître, ne le réclame pas dans un +délai fixé, on le met en vente sur la place publique ; on l'adjuge +au plus offrant et dernier enchérisseur. Le prix de la vente sert +à payer les frais de geôle et de justice. (Lois de la Louisiane, +Code noir, § 29 ; et lois du Tennessee, t. I, p. 323.) + [79] No person held to service or labour in one state +under the laws thereof, escaping into another, shall in +conséquence of any lan or regulation therein, be discharged +from suche service or labour ; but shall be delivred up on +claim of the party to whom such service or labour may be due. +(V. Constitution des États-Unis, art. 4, sect. 2, § 3. - V. aussi +les statuts révisés de l'État de New York, t. II, chap. 9, titre +1er, § 6. - Pennsylvanie, Purdon's Digest.) + [80] V. Lois de la Caroline du Sud, Brevard's Digest, § 43 +et 45, t. II, vº Slaves, p. 240. + [81] V. ibid., § 45. + [82] V. Digest des lois de la Louisiane, loi du 21 février +1814, t. I, p. 244. + [83] Environ 50 fr. + [84] Brevard's Digest, vº Slaves. § 13 et 28, p. 231 et 235. +V. aussi lois de la Louisiane, vº Code noir, § 15. + [85] V. 28, ibid. + [86] Vº Statute laws of Tennessee, vº Slaves, t. I, p. 315, +loi de 1806. + [87] V. Digeste des lois de la Louisiane, vº Code noir, t. I, +p. 248, et aussi lois de la Caroline, Brevard's Digest, vº Slaves, +t. II, § 23. + [88] V. Digeste des lois de la Louisiane, loi du 19 mars +1816, § 6, t. I, p.246. + [89] V. Statute laws of Tennessee, t. I, vº Slaves, p. 315. + [90] V. Brevard's Digest, vº Slaves, Lois de la Louisiane, +vº Code noir. Lois du Tennessee, vº Slaves. + [91] V. lois du Tennessee, t. I, vº Slaves, p. 346. - +Brevard's Digest, vº Slaves.- Louisiane Code noir. + [92] Digeste de la Louisiane, acte du 19 mars 1806, sect. +3, t. I, p. 246. - Dans toute contestation entre un maître qui +prétend droit sur un nègre et celui-ci qui se prétend libre, la +présomption est contre le nègre, sauf à lui à prouver qu'il n'est +pas esclave. - V. Caroline du Sud. Brevard's Digest, vº Slaves, +§ 7, p. 230, t. II. + [93] V. Statute laws of Tennessee, vº Slaves, t. I. p. 385. + [94] V. lois de la Caroline du Sud, vº Slaves, t. II, § 28 et +34. - Voici l'expression générale de ces lois : « Shall suffer +such corporal punishment not extending to life or limb as the +justices of the peace or the free-holders shall, in their +discretion, think fit. » V. aussi Digeste de la Louisiane, loi de +1807, t. I, p. 238. + [95] V. lois de la Caroline, Brevard's Digest, vº Slaves, § +45. - Et Digeste de la Louisiane, vº Code noir, § crimes et +délits sect. 16, t. I. + [96] V. lois de la Caroline du Sud, Brevard's Digest, vº +Slaves, § 100. + [97] V. Notes sur la Virginie, Thomas Jefferson. + [98] V. Brevard's Digest, t. II, p. 233, § 20. + [99] Lois de la Caroline, Brevard's Digest, vº Slaves, § 46, +t. II, p. 241. - Lois de la Louisiane, Code noir, art. 1er, sect. 3, +t. I, p. 220. - Lois du Tennessee, t. I, vº Slaves, p. 321. + [100] V. table statistique à la suite de la note. + [101] Lois de la Caroline du Sud, Brevard's Digest, t. II, vº +Slaves, § 3, p. 229. + [102] Il n'existe dans le Maryland qu'une seule branche de +culture pour laquelle on peut encore sans préjudice employer +les esclaves, c'est celle du tabac. Cette culture, qui exige une +infinité de soins minutieux, réclame un nombre immense de +bras : des femmes, des enfants suffisent pour cet objet ; le +point important, c'est d'en avoir un grand nombre, et les +familles de nègres, en général si nombreuses, remplissent cette +condition. Du reste, les nègres sont encore utiles pour cette +culture, mais non indispensables ; la culture du tabac serait +également bien faite par les blancs. On peut dire seulement +que, faite par des esclaves, elle procure encore un bénéfice, +tandis qu'elle a cessé d'être profitable appliquée aux autres +industries agricoles. + [103] J'ai vu M. Charles Caroll à la fin de 1831, et l'année +suivante il n'était plus. Il est mort le 10 novembre 1832, âgé de +96 ans. + [104] V. National calendar, 1833. Vº Public revenues and +expenditures. + [105] 200,900,000 dollars ou 1,064,770,000 fr. + [106] Je dis 200,000 au moins, car on peut voir à la table +statistique que la population esclave dans toute l'Union +s'accroît de 30 p. 100 tous les dix ans. Or, il s'est écoulé déjà +quatre années depuis le recensement qui a constaté le nombre +de 2,009,000. + [107] Notes sur la Virginie, p. 119. + [108] V. sur l'origine et les progrès de cette colonie, les +rapports annuels de la société de colonisation. + [109] V. Constitution des États-Unis. Les pouvoirs du +congrès sont limités aux cas énoncés dans la constitution. +Parmi ces cas énumérés dans la section 8, ne se trouve point le +droit d'abolir l'esclavage, dans les États où il est établi ; +plusieurs articles de la constitution reconnaissent même +formellement la servitude, entre autres le § 3 de la section 2, +art. 4. Enfin, l'art. 10 du supplément à la constitution dit que +tous les pouvoirs qui ne sont pas expressément attribués au +gouvernement général des États-Unis sont réservés aux états +particuliers. + [110] V. à la fin de la note la table statistique. + [111] Table statistique à la fin de l'Appendice. + [112] À la vérité, les États du Sud, tels que la Louisiane, la +Caroline du Sud, le Mississipi, où se fait remarquer le plus +grand accroissement des noirs, achètent des esclaves dans les +États voisins, Tennessee, Kentucky, Virginie, Maryland. C'est +une cause d'augmentation indépendante de la multiplication +résultant des naissances. Mais ce qui prouve que cette source +d'accroissement n'est point la seule, c'est que, dans les États +voisins, le nombre des esclaves augmente aussi ; et ceux même +où il diminue, tels que la Virginie, le Maryland, etc., ne le +voient point décroître dans la proportion où il augmente +ailleurs. V. Table statistique. + [113] V. Digeste des lois de la Louisiane, t. I, p. 231. + [114] V. Statute laws of Tennessee, t. I, p. 220. + [115] V. General laws of Massachusetts, t. I, p. 259. + [116] Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur nés +libres ou affranchis. + [117] De 1790 à 1800, la population libre a augmenté de +1,181,455, c'est-à-dire de 36 pour cent en dix ans, ou 3 1/2 +pour cent par an. + [118] De 1790 à 1800, la population esclave a augmenté +de 193,162 , c'est-à-dire de 28 pour cent en dix ans, un peu +moins de 3 pour cent par an. + [119] Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur nés +libres ou affranchis. + [120] De 1800 à 1810, la population libre a augmenté de +2,035,566, c'est-à-dire de 45 pour 100 en 10 ans, ou 4 1/2 +pour 100 par an. + [121] De 1800 à 1810, la population esclave a augmenté +de 298,323, c'est-à-dire de 33 pour 100 en 10 ans, un peu plus +de 3 pour 100 par an. + [122] Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur nés +libres ou affranchis. + [123] De 1810 à 1820, la population libre a augmenté de +2,051,617, c'est-à-dire de 33 pour 100 en 10 ans, ou un peu +plus de 3 pour 100 par an. + [124] De 1810 à 1820, la population esclave a augmenté +de 346,700, c'est-à-dire de 29 pour 100 en 10 ans, un peu +moins de 3 pour 100 par an. + [125] Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur nés +libres ou affranchis. + [126] De 1820 à 1830 la population libre augmenté de +2,756,922, c'est-à-dire de 34 pour cent en dix ans, ou un en +plus de 3 pour cent par an. + [127] De 1820 à 1830, le nombre des esclaves a augmenté +de 470,967, c'est-à-dire de 29 pour cent en dix ans, un peu +moins de 3 pour cent par an. + [128] Il y a dans Illinois 747 noirs en état de domesticité +légale, c'est-à-dire loués à vie, mais ils ne sont pas esclaves. + [129] NOTA. Sont compris dans le chiffre de 10,856,989 +(a) de la population libre 319,599 personnes de couleur +affranchies, ou nées de parents affranchis. + (a)Note du copiste : La différence d'une unité entre le +total de la population libre dans la première colonne ci-dessus +et le total repris dans la présente note, est présente dans le +texte imprimé original. De même, l'addition des chiffres des +différents États dans la même colonne ne correspond pas au +total indiqué. + [130] Les chefs-lieux de ces diocèses sont Boston, New +York, Philadelphie, Baltimore, Charleston, Mobile, la +Nouvelle-Orléans, Bardstown, Cincinnati, Saint-Louis, Détroit. + [131] Il y a dans la cathédrale de Baltimore des bancs qui +se sont vendus jusqu'à 1,500 dollars (8,000 francs). Le prix le +plus ordinaire d'un banc est de 500 à 1,000 francs. Outre le +paiement primitif de cette somme, le propriétaire du banc +paie annuellement une somme, soit de 20, soit de 30 ou de 40 +dollars, pour la conservation de son droit. On considère dans +la société la possession de ces bancs comme une distinction ; +on se les dispute, et les familles font de grands sacrifices +pécuniaires pour les acheter. + [132] Hamilton, Men and Manners in America, p.314. + [133] V. tous les journaux américains d'août 1834. + [134] Spirit of the pilgrim, july 1831. + [135] Constitution de Pennsylvanie, art. 9, § 3. + [136] Constitution du New Hampshire, art. 5 et 6. V. +aussi toutes les constitutions des autres États ; celle du Maine, +art. 1er § 3 , de New York, art. 7, § 3 ; de Ohio, art. 8, § 3 ; du +Vermont, art. 3 ; de Delaware, art. 1er, du Maryland art. 33 ; +du Missouri, art. 5, etc. + [137] V. Constitution de New York, art. 7, § 4. + [138] V. Constitution du Massachusetts, art. 2 et 3, 1er, 2e +et 4e alinéa. + [139] V. ibid., art. 3, 1er et 2e alinéa. + [140] V. ibid., art. 3e, 4e alinéa. + [141] V. Constitution du Maryland, art. 33. + [142] V. Constitution du Vermont, art. 3. + [143] V. Constitution du Maryland, art. 35. + [144] Constitution du New Jersey, art. 18. Cet article +porte que tous protestants, de quelque dénomination que ce +soit, sont admissibles aux emplois et fonctions publiques. +Nommer les uns, c'est exclure les autres. + [145] Constitution de Pennsylvanie, art. 4. + [146] Art. 2 et 3 de la Constitution de Massachusetts, + [147] Constitution de New Hampshire, art, 4, 5 et 6. + [148] V. Constitution de l'Ohio, art. 8, § 3. + [149] The general History of Virginia and New-England, +by captain John Smith, imprimée à Londres en 1627. + [150] V. History of Carolina, by John Lawson, imprimée à +Londres en 1718. + [151] Histoire de la Virginie, par Beverley, de 1583 à 1700. +V. p. 258. + [152] V. Histoire de la Nouvelle-York, par William Smith, +2e partie. + [153] Ces Indiens (les Chipeways), dit Mac-Kenney +(Sketches of a Tour to the lakes) sont si imprévoyants, qu'ils +passent les trois-quarts de leur vie dans le besoin, et que, +chaque année, beaucoup d'entre eux meurent de faim. p. 376. + [154] Tanner est un Européen qui a été enlevé à l'âge de +sept ans par les Indiens, et qui, après avoir passé trente ans au +milieu d'eux, est rentré dans la vie civilisée et a écrit ses +mémoires sous le titre de Tanner's narrative. On assure que +M. Ernest de Blosseville, auteur de l'ouvrage remarquable +intitulé Histoire des colonies pénales de l'Angleterre dans +l'Australie, doit incessamment publier un autre ouvrage fort +intéressant sur les tribus indiennes de l'Amérique du Nord, et +donner des extraits nombreux des Mémoires de Tanner. + [155] On voit dans Tanner que les Indiens s'associent +dans le but de chasser bien plus que par l'effet d'un esprit +national. + [156] Les Dacotas croient qu'après leur mort leurs âmes +vont au Tébé, séjour des morts. Pour y arriver, elles ont à +passer sur un rocher dont le tranchant est aussi fin que celui +d'un couteau. Ceux qui ne peuvent y marcher droit et tombent +vont dans la région du mauvais esprit, où ils sont +constamment occupés à ramasser du bois et à porter de l'eau, +recevant les plus durs traitements d'un maître cruel. + Au contraire, ceux qui passent le rocher sans encombre +font un long voyage durant lequel ils parcourent tous les lieux +habités par les âmes de ceux qui les ont précédés ; ils y +rencontrent des feux près desquels ils se reposent ; enfin ils +arrivent à la demeure du grand esprit. Là sont les villages des +morts ; là se trouvent des esprits qui leur indiquent la +résidence de leurs amis et de leurs parents, auxquels on les +réunit. Leur vie se passe doucement et dans le plaisir ; ils +chassent le buffle, plantent et recueillent le maïs. + [157] V. Tanner, p. 165. + [158] V. ibid., 285. + [159] V. Tanner, p. 164. + [160] V. ibid., 242. + [161] V. Voyages du major Long, to the rocky Mountains, +première expédition, t. I, p. 223 et 228. L'organisation des +tribus du Sud et du Nord diffère entièrement, disent MM. +Lewis et Clarke. Chez les premières, l'autorité est dans les +mains du petit nombre ; chez les secondes, de la majorité. + [162] V. general Laws of Massachusetts, t. II, p. 121, chap. +123, sect. 5 et 6, etc.; chap. 124, sect. 1, 2 et 3, p. 501. - Statuts +révisés de New York, 4e partie, titre 5, art. 1 § 1 et 2; t. II, p. +686. - Purdon's digest, vº Duelling.] + [163] V. Purdon's digest, vº Duelling. + [164] V. Digeste des lois de la Louisiane, t. 1er, p. 476. Le +duel suivi de mort est puni de la peine capitale. L'envoi ou +l'acceptation d'un cartel, le duel non suivi de mort, l'assistance +donnée au duel comme témoin, sont punis d'un +emprisonnement dont le maximum est de deux années et +d'une amende de 200 piastres. + V. aussi Brevards digest of south Carolina, vº Duelling, +tome 1er, page 272. Celui qui tue un autre en duel et ses +témoins sont punis comme meurtriers (murderers). Le duel +non suivi de mort, l'envoi ou l'acceptation d'un cartel, +l'assistance des témoins, sont punis d'un an +d'emprisonnement et de 2,000 dollars d'amende. (10,600 +francs.) + [165] Brevards digest, vº Duelling. t. 1er, p.272. + [166] À la vérité, les fonctions d'exécuteur des hautes +oeuvres n'entraînent, point, aux États-Unis, la même infamie +que chez nous : comme on y respecte plus les lois, on y est plus +indulgent pour celui qui les met en action ; on s'efforce +d'ailleurs de relever son ministère, en lui attribuant d'autres +fonctions importantes et qui n'ont rien d'ignoble : le shérif est +le premier agent de la force publique. + [167] V. art. 7 de la section 9 de la constitution des États- +Unis. + [168] Il n'est pas un domestique blanc qui voulût se +soumettre à un pareil service. + [169] V. Hamilton, p. 65 et 66. + [170] V. National Intelligencer, du 4 février 1834. + [171] New-York, Commercial advertiser, 7 juillet 1834. + [172] Un journal américain rapporte les noms d'une +multitude de personnes mortes de chaleur durant la journée +du 10 juillet. + [173] Je ne sais si M. Arthur Tappan de New York est de +la même famille que M. John Tappan et *** Tappan de +Boston. J'ai connu ces derniers pendant mon séjour dans la +Nouvelle-Angleterre, et je déclare que je n'ai jamais rencontré +personne dont les vertus m'aient inspiré un respect plus +profond. + [174] New York American, 11 juillet 1834. + [175] Mercantile Advertiser and New York Advocate, 12 +juillet 1834. + [176] New York American, 12 juillet 1834. + [177] V. New York American, 14 juillet 1831. + [178] Philadelphia Gazette, 14 août 1834. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Marie ou l'Esclavage aux Etats-Unis +by Gustave de Beaumont + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARIE OU L'ESCLAVAGE AUX *** + +***** This file should be named 15463-8.txt or 15463-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/4/6/15463/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader +format, eReader format and Acrobat Reader format. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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