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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/15463-8.txt b/15463-8.txt new file mode 100644 index 0000000..0abe568 --- /dev/null +++ b/15463-8.txt @@ -0,0 +1,16720 @@ +The Project Gutenberg EBook of Marie ou l'Esclavage aux Etats-Unis +by Gustave de Beaumont + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Marie ou l'Esclavage aux Etats-Unis + Tableau de moeurs américaines + +Author: Gustave de Beaumont + +Release Date: March 25, 2005 [EBook #15463] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARIE OU L'ESCLAVAGE AUX *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader +format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + + + +Gustave de Beaumont + +(1802-1866) + + + +MARIE +ou +L'esclavage aux États-Unis + + +Tableau de moeurs américaines + + + +(1840) + + + +Table des matières + +Avant-propos +Chapitre I Prologue +Chapitre II Les femmes +Chapitre III Ludovic, ou le départ d'Europe +Chapitre IV Intérieur d'une famille américaine +Chapitre V Marie +Chapitre VI L'Alms-House de Baltimore +Chapitre VII Le mystère +Chapitre VIII La Révélation +Chapitre IX L'épreuve -- 1 -- +Chapitre X Suite de l'épreuve -- 2 -- +Chapitre XI Suite de l'épreuve -- 3 -- Épisode d'Odéna +Chapitre XII Suite de l'épreuve -- 4 -- Littérature et beaux-arts +I +II +III +IV +V +VI +VII +VIII +IX +XI +XI +XII +XIII +XV +XVI +XVII +XVIII +XIX +XX +XXI +XXII +XXIII +XXIV +XXV +XXVI +XXVII +XXVIII +XXIX +XXXI +XXXII +XXXIII +XXXIV +XXXV +XXXVI +XXXVII +XXXVIII +XXXIX +XL +XLI +XLII +XLIII +XLIV +XLV +XLVI +XLVII +XLVIII +XLIX +L +LI +LII +LIII +Chapitre XIII L'émeute +Chapitre XIV Le départ de l'Amérique civilisée +Chapitre XV La forêt vierge et le désert +Chapitre XVI Le drame +Chapitre XVII Épilogue +Appendice +Première partie: Note sur la condition sociale et politique des +nègres esclaves et des gens de couleur affranchis. +§ I. Condition du nègre esclave aux États-unis. +§ II. Caractères de l'esclavage aux États-unis. +§ III. Peut-on abolir l'esclavage des noirs aux États-unis? +Tableaux comparatifs de la population libre et de la population +esclave aux États-unis depuis 1790 jusqu'en 1830. +Deuxième partie: Note sur le mouvement religieux aux États-Unis +§ I. Rapport des cultes entre eux. +§ II. Rapports des cultes avec l'État. +Troisième partie: Note sur l'État ancien et sur la condition +présente des tribus indiennes de l'Amérique du nord. +§ I. État ancien. +§ II. État actuel. +Notes non insérées dans le texte principal à cause de leur +longueur + + + + +Avant-propos + +Je dois au lecteur quelques explications sur la forme et sur le +fond de ce livre. + +Je le préviens d'abord que tout en est grave, excepté la forme. +Mon but principal n'a point été de faire un roman. La fable qui +sert de cadre à l'ouvrage est d'une extrême simplicité. Je ne +doute pas que, sous une plume habile et exercée, elle n'eût prêté +aux développements les plus intéressants et même les plus +dramatiques; mais je ne sais point l'art du romancier. On ne doit +donc chercher dans ce livre ni intrigues calculées avec +prévoyance, ni situations ménagées avec art, ni complications +d'événements, en un mot, rien de ce qui communément est mis en +usage pour exciter, soutenir et suspendre l'intérêt. + +Pendant mon séjour aux États-Unis, j'ai vu une société qui +présente avec la nôtre des harmonies et des contrastes; et il m'a +semblé que si je parvenais à rendre les impressions que j'ai +reçues en Amérique, mon récit ne manquerait pas entièrement +d'utilité. Ce sont ces impressions toutes réelles que j'ai +rattachées à un sujet imaginaire. + +Je sens bien qu'en offrant la vérité sous le voile d'une fiction, +je cours le risque de ne plaire à personne. Le public sérieux ne +repoussera-t-il pas mon livre à l'aspect de son titre seul? et le +lecteur frivole, attiré par une apparence légère, ne s'arrêtera-t- +il pas devant le sérieux du fond? Je ne sais. Tout ce que je puis +dire, c'est que mon premier but a été de présenter une suite +d'observations graves; que, dans l'ouvrage le fond des choses est +vrai, et qu'il n'y a de fictif que les personnages; qu'enfin j'ai +tenté de recouvrir mon oeuvre d'une surface moins sévère, afin +d'attirer à moi cette portion du public qui cherche tout à la fois +dans un livre des idées pour l'esprit et des émotions pour le +coeur. + +J'ai dit tout à l'heure que j'allais peindre la société +américaine; je dois maintenant indiquer les dimensions de mon +tableau. + +Deux choses sont principalement à observer chez un peuple: ses +institutions et ses moeurs. + +Je me tairai sur les premières. À l'instant même où mon livre sera +publié, un autre paraîtra qui doit répandre la plus vive lumière +sur les institutions démocratiques des États-Unis. Je veux parler +de l'ouvrage de M. Alexis de Tocqueville, intitulé: De la +démocratie en Amérique. + +Je regrette de ne pouvoir exprimer ici tout à mon aise +l'admiration profonde que m'inspire le travail de M. de +Tocqueville; car il me serait doux d'être le premier à proclamer +une supériorité de mérite qui bientôt ne sera contestée de +personne. Mais je me sens gêné par l'amitié. J'ai du reste la plus +ferme conviction qu'après avoir lu cet ouvrage si beau, si +complet, plein d'une si haute raison, et dans lequel la profondeur +des pensées ne peut se comparer qu'à l'élévation des sentiments, +chacun m'approuvera de n'avoir pas traité le même sujet. + +Ce sont donc seulement les moeurs des États-Unis que je me propose +de décrire. Ici je dois encore faire observer au lecteur qu'il ne +trouvera point dans mon ouvrage une peinture complète des moeurs +de ce pays. J'ai tâché d'indiquer les principaux traits, mais non +toute la physionomie de la société américaine. Si ce livre était +accueilli avec quelque indulgence, plus tard je compléterais la +tâche que j'ai commencée. À vrai dire, une seule idée domine tout +l'ouvrage, et forme comme le point central autour duquel viennent +se ranger tous les développements. + +Le lecteur n'ignore pas qu'il y a encore des esclaves aux États- +Unis; leur nombre s'élève à plus de deux millions. C'est +assurément un fait étrange que tant de servitude au milieu de tant +de liberté: mais ce qui est peut-être plus extraordinaire encore, +c'est la violence du préjugé qui sépare la race des esclaves de +celle des hommes libres, c'est-à-dire les nègres des blancs. La +société des États-Unis fournit, pour l'étude de ce préjugé, un +double élément qu'on trouverait difficilement ailleurs. La +servitude règne au sud de ce pays, dont le nord n'a plus +d'esclaves. On voit dans les États méridionaux les plaies que fait +l'esclavage pendant qu'il est en vigueur, et, dans le Nord, les +conséquences de la servitude après qu'elle a cessé d'exister. +Esclaves ou libres, les nègres forment partout un autre peuple que +les blancs. Pour donner au lecteur une idée de la barrière placée +entre les deux races, je crois devoir citer un fait dont j'ai été +témoin.[1] + +La première fois que j'entrai dans un théâtre, aux États-Unis, je +fus surpris du soin avec lequel les spectateurs de couleur blanche +étaient distingués du public à figure noire. À la première galerie +étaient les blancs; à la seconde, les mulâtres; à la troisième, +les nègres. Un Américain près duquel j'étais placé me fit observer +que la dignité du sang blanc exigeait ces classifications. +Cependant mes yeux s'étant portés sur la galerie des mulâtres, j'y +aperçus une jeune femme d'une éclatante beauté, et dont le teint, +d'une parfaite blancheur, annonçait le plus pur sang d'Europe. +Entrant dans tous les préjugés de mon voisin, je lui demandai +comment une femme d'origine anglaise était assez dénuée de pudeur +pour se mêler à des Africaines. + +-- Cette femme, me répondit-il, est de couleur. + +-- Comment? de couleur! elle est plus blanche qu'un lis. + +-- Elle est de couleur, reprit-il froidement; la tradition du pays +établit son origine, et tout le monde sait qu'elle compte un +mulâtre parmi ses aïeux. + +Il prononça ces paroles sans plus d'explications, comme on dit une +vérité qui, pour être comprise, n'a besoin que d'être énoncée. + +Au même instant je distinguai dans la galerie des blancs un visage +à moitié noir. Je demandai l'explication de ce nouveau phénomène; +l'Américain me répondit: + +-- La personne qui attire en ce moment votre attention est de +couleur blanche. + +-- Comment? blanche! son teint est celui des mulâtres. + +-- Elle est blanche, répliqua-t-il; la tradition du pays constate +que le sang qui coule dans ses veines est espagnol.[2] + +Si l'opinion flétrissante qui s'attache à la race noire et aux +générations même dont la couleur s'est effacée ne donnait +naissance qu'à quelques distinctions frivoles, l'examen auquel je +me suis livré ne présenterait qu'un intérêt de curiosité; mais ce +préjugé a une portée plus grave; il rend chaque jour plus profond +l'abîme qui sépare les deux races et les suit dans toutes les +phases de la vie sociale et politique; il gouverne les relations +mutuelles des blancs et des hommes de couleur, corrompt les moeurs +des premiers, qu'il accoutume à la domination et à la tyrannie, +règle le sort des nègres, qu'il dévoue à la persécution des +blancs, et fait naître entre les uns et les autres des haines si +vives, des ressentiments si durables, des collisions si +dangereuses, qu'on peut dire avec raison que son influence s'étend +jusque sur l'avenir de la société américaine.[3] + +C'est ce préjugé, né tout à la fois de la servitude et de la race +des esclaves, qui forme le principal sujet de mon livre. J'aurais +voulu montrer combien sont grands les malheurs de l'esclavage, et +quelles traces profondes il laisse dans les moeurs, après qu'il a +cessé d'exister dans les lois. Ce sont surtout ces conséquences +éloignées d'un mal dont la cause première a disparu, que je me +suis efforcé de développer. + +Au sujet principal de mon livre j'ai rattaché un grand nombre +d'observations diverses sur les moeurs américaines; mais la +condition de la race noire en Amérique, son influence sur l'avenir +des États-Unis, sont le véritable objet de cet ouvrage. C'est ici +le lieu d'avertir la partie grave du public auquel je m'adresse +qu'à la fin de chaque volume il se trouve, sous le titre +d'appendices ou de notes [4], une quantité considérable de matières +traitées gravement, non-seulement au fond, mais même dans la +forme. Tels sont l'appendice relatif à la condition sociale et +politique des esclaves et des nègres affranchis, les notes qui +concernent l'égalité sociale, le duel, les sectes religieuses, les +Indiens, etc.; ces notes remplissent la moitié de l'ouvrage. + +Je ne terminerai pas cet avant-propos sans prier les lecteurs, et +notamment les lecteurs américains (si toutefois ce livre parvient +jusqu'en Amérique), de bien prendre garde que les opinions qui +sont exprimées par les personnages mis en scène ne sont pas +toujours celles de l'auteur. Quelquefois j'ai pris soin de les +modifier, et même de les combattre dans les notes auxquelles je +renvoie par un astérisque. Du reste, à part un très petit nombre +d'exceptions qui sont ordinairement indiquées, les faits énoncés +dans le récit sont vrais, et les impressions rendues sont celles +que j'ai éprouvées moi-même. On ne doit pas oublier qu'en peignant +la société américaine, l'auteur ne présente que des traits +généraux, et que l'exception, quoique non exprimée, se trouve +souvent à côté du principe. Ainsi, dans une partie de ce livre, je +dis qu'il n'existe aux États-Unis ni littérature, ni beaux-arts; +cependant j'ai rencontré en Amérique des hommes de lettres +distingués, des artistes habiles, des orateurs brillants. J'ai vu +dans le même pays des salons élégants, des cercles polis, des +sociétés tout intellectuelles; je dis pourtant ailleurs qu'il n'y +a en Amérique ni sociétés intellectuelles, ni salons élégants, ni +cercles polis. Dans ces cas comme dans beaucoup d'autres, mes +observations ne s'appliquent qu'au plus grand nombre. + +Je termine par une réflexion à laquelle j'attache quelque +importance. + +M. de Tocqueville et moi publions en même temps chacun un livre +sur des sujets aussi distincts l'un de l'autre que le gouvernement +d'un peuple peut être séparé de ses moeurs. + +Celui qui lira ces deux ouvrages recevra peut-être sur l'Amérique +des impressions différentes, et pourra penser que nous n'avons pas +jugé de même le pays que nous avons parcouru ensemble. Telle n'est +point cependant la cause de la dissidence apparente qui serait +remarquée. La raison véritable est celle-ci: M. de Tocqueville a +décrit les institutions; j'ai tâché, moi, d'esquisser les moeurs. +Or, aux États-Unis, la vie politique est plus belle et mieux +partagée que la vie civile. Tandis que l'homme y trouve peu de +jouissances dans la famille, peu de plaisirs dans la société, le +citoyen y jouit dans le monde politique d'une multitude de droits. +Envisageant la société américaine sous des points de vue si +divers, nous n'avons pas dû, pour la peindre, nous servir des +mêmes couleurs. + + + +Chapitre I +Prologue + +Les querelles religieuses qui, durant le seizième siècle, +troublèrent l'Europe et firent naître les persécutions du siècle +suivant, ont peuplé l'Amérique du Nord de ses premiers habitants +civilisés. + +La paix continue aujourd'hui l'oeuvre de la guerre: quand de +longues années de repos se succèdent chez les nations, les +populations s'accumulent outre mesure; les rangs se serrent; la +société s'encombre de capacités oisives, d'ambitions déçues, +d'existences précaires. Alors l'indigence et l'orgueil, le besoin +de pain et d'activité morale, le malaise du corps et le trouble de +l'âme, chassent les plus misérables du lieu où ils souffrent, et +les poussent à l'aventure par-delà les mers dans des régions moins +pleines d'hommes où il se rencontre encore des terres inoccupées +et des postes vacants [5]. + +Les premières migrations furent des exils de conscience les +secondes sont des exils de raison. Et pourtant tous ceux qui, de +nos jours, vont aux États-Unis chercher une condition meilleure ne +la trouvent pas. + +Vers l'année 1851, un Français résolut de passer en Amérique dans +l'intention de s'y fixer. Ce projet lui fut inspiré par des causes +diverses. + +Plein de convictions généreuses, il avait salué la révolution +nouvelle comme le symbole d'une grande réforme sociale. Alors il +s'était mis à l'oeuvre... Mais bientôt il avait été seul au +travail. Les plus hardis novateurs étaient devenus subitement des +hommes prudents et circonspects. Les apôtres de liberté prêchaient +la servitude: il s'en trouvait d'assez cyniques pour se vanter de +l'apostasie comme d'une vertu. + +Dégoûté du monde politique, il essaya de se créer une existence +industrielle; mais la fortune ne lui fut point propice... À l'âge +de vingt-cinq ans il se trouva sans carrière, n'ayant dans +l'avenir d'autre chance que le partage d'un modique patrimoine. Un +jour donc, repoussant du pied sa terre natale, il monta sur un +vaisseau qui du Havre le conduisit à New York. + +Il ne fit point un long séjour dans cette ville; il n'y passa que +le temps nécessaire pour s'enquérir de la route à suivre afin de +pénétrer dans l'ouest. + +Les uns lui conseillaient de se rendre dans l'Ohio, où, disaient- +ils, l'on vit mieux à bon marché que dans aucun autre État; ceux- +là lui recommandaient Illinois et Indiana où il achèterait à vil +prix les terres les plus fertiles de la vallée du Mississipi. Un +autre lui dit: «Vous êtes Français et catholique; pourquoi ne pas +aller dans le Michigan dont les habitants, Canadiens d'origine, +parlent votre langue et pratiquent votre religion?» + +Le voyageur préféra ce dernier conseil, dont l'exécution était +d'autant plus facile que, pour se rendre dans le Michigan, il +n'avait qu'à suivre le courant de l'émigration européenne, alors +dirigée de ce côté. + +Il remonta la rivière du Nord qui coule majestueuse entre deux +chaînes de montagnes, passa par une infinité de petites villes qui +portent de grands noms, telles que Rome, Utique, Syracuse, +Waterloo. Après avoir traversé le lac Érié, long de cent lieues, +et franchi le détroit [6], il vit s'étendre devant lui l'immense +plaine du lac Huron, fameux par la pureté de ses ondes et par ses +îles consacrées au grand Manitou; et côtoyant la rive gauche de ce +lac, il pénétra dans l'intérieur du Michigan par la grande baie de +Saginaw, en remontant la rivière dont cette baie tire son nom. + +Les bords de la Saginaw sont plats comme toutes les terres qui +avoisinent les grands lacs de l'Amérique du Nord; ses eaux, dans +un cours lent et paisible, s'avancent parmi des prairies qu'elles +fertiliseraient de leur fraîcheur si, par de trop longs séjours, +elles ne les changeaient en marécages. L'aspect de ces lieux est +froid et sévère; à travers une atmosphère chargée de vapeurs, le +soleil ne projette qu'une débile clarté; ses rayons sont pâles +comme des reflets. Des joncs tremblants à la surface de l'onde; +d'innombrables roseaux rangés en haie sur chaque rive, et au-delà, +de longues herbes que la faux n'a jamais tranchées, telle est la +scène monotone qui, de toutes parts, s'offre aux yeux. +L'oscillation de ces joncs, le murmure de ces roseaux, le +bruissement des herbes et le cri rare de quelques oiseaux +plongeurs, cachés parmi les plantes flottantes, forment tout le +mouvement et toute la vie de ces sauvages solitudes. En regardant +au plus haut des cieux, on peut y voir un aigle qui plane avec +majesté; il suit la barque du voyageur; tantôt immobile au-dessus +d'elle, tantôt entraîné dans un vol sublime, il semble, roi du +désert, observer le téméraire étranger qui pénètre dans son +empire. De temps en temps apparaît une hutte sauvage; non loin +d'elle, se tient debout un Indien, impassible et muet comme le +tronc d'un vieux chêne; on dirait une antique ruine de la forêt. + +Quelquefois les bords du fleuve se resserrent; alors, sur des +rives plus élevées, se montre une végétation pauvre et rachitique; +une faible couche de terre recouvre d'immenses rochers de marbre +et de granit, où vivent misérablement des érables jaunes, des pins +grisâtres, des hêtres chargés de mousse; leur verdure terne ne +réjouit point la vue; leur front chauve attriste les regards; ils +sont petits comme de jeunes arbres et sont à moitié morts de +vieillesse. + +Cependant à soixante milles au-dessus de son embouchure, le fleuve +et ses entours prennent un autre aspect. L'atmosphère devient +pure, le ciel bleu, le sol fertile; l'influence des grands lacs a +cessé; le soleil a repris son empire. À la droite du fleuve se +déroulent au loin de vastes prairies dont les inondations se +retirent après les avoir fécondées; sur la rive gauche s'élèvent +des arbres gigantesques, au tronc antique et à la cime jeune et +hardie; magnifique futaie primitive, dont les nombreuses +clairières attestent la présence de l'homme civilisé. + +Là s'arrêta le voyageur, qui ne cherchait point une solitude +profonde, mais seulement le voisinage du désert. + +À peine avait-il fait quelques pas à travers les ombres d'une +végétation séculaire, qu'il aperçut les traces d'un établissement; +ici se voyait un champ de maïs entouré de barrières formées à +l'aide d'arbres renversés; là des débris de pins incendiés; plus +loin des troncs de chênes coupés à hauteur d'homme. + +En marchant, il découvrit le toit d'une chaumière; on y arrivait +par un étroit sentier sur lequel il distingua l'empreinte récente +de pas humains. Bientôt un plus riant paysage s'offrit à sa vue: +au pied de l'habitation s'étendait un lac charmant, bordé de tous +côtés par la forêt; c'était comme un vaste miroir encadré dans la +verdure; sa surface, parfaitement calme, étincelait aux feux d'un +soleil ardent; et sa riche ceinture, embellie par toutes les +nuances du feuillage, trouvait un éclatant reflet dans le cristal +des eaux. + +Un petit canot fait d'écorce, à la manière des Indiens, était +couché sur le rivage et paraissait abandonné. + +La chaumière présentait un singulier mélange d'élégance dans sa +forme et de grossièreté dans ses matériaux. + +Quelques bûches couchées les unes sur les autres faisaient toute +sa construction; cependant il y avait dans leur arrangement +quelque chose qui révélait le goût de l'architecte. Elles étaient +rangées avec symétrie, et disposées de façon à figurer un certain +nombre d'arceaux gothiques: à l'extérieur, ou remarquait le même +mélange de nature sauvage et d'industrie humaine. Ici, un banc de +verdure; là, un siège formé de branches d'érable élégamment +entrelacées; plus loin, un parterre de fleurs adossé à la forêt +vierge. + +À mesure qu'il approchait de la demeure solitaire, le voyageur +comprenait moins quel pouvait en être l'habitant; il se perdait en +vaines conjectures, lorsqu'il vit paraître un homme... Son costume +était celui d'un Européen, sa mise, simple sans être commune; ses +traits contenaient beaucoup de noblesse, quoique leur altération +fût sensible; et son front, jeune encore, portait l'empreinte de +ces mélancolies froides et résignées qui sont l'oeuvre des longues +infortunes et des vieilles douleurs. + +Le voyageur s'approchait timidement. -- Dieu me garde! dit-il au +solitaire, de troubler votre retraite! -- Soyez le bienvenu, +répondit avec politesse l'habitant du désert. + +Ce peu de mots avaient prouvé à l'un et à l'autre qu'ils étaient +Français, et une douce émotion était descendue dans leurs âmes; +car c'est une grande joie pour l'exilé de retrouver la voix de la +patrie sur la terre étrangère. + +Le solitaire prend le voyageur par la main, le conduit dans une +petite cabane voisine de la chaumière et construite plus +simplement que celle-ci; là, il le fait asseoir, l'engage à se +reposer quelque temps, lui sert un frugal repas et lui donne tous +les soins d'une hospitalité bienveillante. + +L'habitant de la forêt ressentait une joie réelle de la présence +du voyageur; cependant il redevenait de temps en temps sombre et +pensif... Tout annonçait qu'il avait dans l'âme de tristes +souvenirs qui sommeillaient quelquefois, mais dont le réveil était +toujours douloureux. + +Les deux Français parlèrent d'abord de la France, et bientôt ils +conversèrent ensemble comme deux amis. + +-- Qui peut vous amener dans ce désert? dit le solitaire au +voyageur. + +LE VOYAGEUR. + +Je cherche une contrée qui me plaise... Je viens de parcourir un +pays qui me semble charmant... Oh! j'ai vu de beaux lacs, de +belles forêts, de belles prairies!... + +LE SOLITAIRE. + +Mais où allez-vous? + +LE VOYAGEUR. + +Je ne sais pas encore. Cette solitude me remplit d'émotions... je +n'en ai point encore vu qui me séduise autant; la vie doit +s'écouler douce et paisible dans ce lieu. Je serais tenté de m'y +arrêter. + +LE SOLITAIRE. + +Dans quel but? + +LE VOYAGEUR. + +Mais pour y demeurer... + +LE SOLITAIRE. + +Quoi vous renonceriez à la France? pour toujours! pour vivre en +Amérique! Y avez-vous bien songé? + +LE VOYAGEUR. + +Oui... C'est un sujet auquel j'ai beaucoup réfléchi... j'aime les +institutions de ce pays; elles sont libérales et généreuses... +chacun y trouve la protection de ses droits... + +LE SOLITAIRE. + +Savez-vous si, dans ce pays de liberté, il n'y a point de +tyrannie... et si les droits les plus sacrés n'y sont pas +méconnus? ... + +LE VOYAGEUR. + +Il y a d'ailleurs dans les moeurs des Américains une simplicité +qui me plaît... Voici quel est mon projet: je me placerai sur la +limite qui sépare le monde sauvage de la société civilisée; +j'aurai d'un côté le village, de l'autre la forêt; je serai assez +près du désert pour jouir en paix des charmes d'une solitude +profonde, et assez voisin des cités pour prendre part aux intérêts +de la vie politique... + +LE SOLITAIRE. + +Il est des illusions qui nous coûtent quelquefois bien des larmes! + +LE VOYAGEUR. + +Pourquoi ne serais-je pas heureux?... Vous-même... + +LE SOLITAIRE. + +N'invoquez point mon exemple..., et prenez garde de m'imiter... +J'ai déjà passé cinq années dans ce désert, et le sentiment que je +viens d'éprouver en revoyant un Français est le seul plaisir qui, +durant ce temps, soit entré dans le coeur de l'infortune Ludovic. + +En prononçant ces mots, le solitaire se leva... sa physionomie +attestait un trouble intérieur. Alors le voyageur, cherchant des +paroles qui pussent sourire à son hôte: + +-- Je serais charmé, lui dit-il, de connaître tout votre +établissement, les terres qui l'avoisinent et les forêts qui +l'entourent. + +Cette demande fut agréable à Ludovic, qui s'empressa d'y +satisfaire et parut heureux de montrer au voyageur toute l'étendue +de ses possessions. Celui-ci avait remarqué dès l'abord que le +solitaire évitait avec soin de s'approcher de la jolie cabane +dont, en arrivant, il avait admiré l'élégante construction; sa +curiosité s'en était accrue. -- Cette cabane fait partie de votre +domaine? dit-il à Ludovic. -- Oui, répondit celui-ci. -- J'en +admire le bon goût, reprit le voyageur, et je serais charmé de la +voir... -- Non! non! répliqua vivement le solitaire... jamais! +jamais! -- Est-ce que quelqu'un l'habite? Ludovic resta d'abord +silencieux... -- Oui, répondit-il enfin d'une voix triste et +mystérieuse... Et il entraîna le voyageur du côté opposé. + +Chemin faisant, les deux Français étaient revenus au sujet +principal de leur entretien, l'Amérique. Le voyageur avait repris +le cours de ses admirations, que le solitaire combattait par des +réflexions sages, quelquefois même par de piquantes railleries... +Ils passèrent ainsi en revue tous les objets qui, dans la société +américaine, attirent les regards de l'étranger. + +-- Oh! arrêtons-nous ici quelques instants, s'écria le voyageur +quand ils se trouvèrent sur le bord du lac. Quel air embaumé! +quelle douce fraîcheur! quelles impressions pures! comme le ciel +est beau sur nos têtes! et comme, en face de nous, la forêt forme +à l'horizon un charmant rideau de verdure! Combien ce paysage est +encore embelli par le toit de votre chaumière, qui retrace aux +yeux l'image du modeste asile d'une tranquille félicité! Qui +demeurerait insensible à ce tableau? Eh bien! dites; parlez sans +prévention... que manquerait-il au bonheur dans cette retraite +solitaire, si l'amour d'une jeune Américaine y venait répandre ses +charmes et ses enchantements? + +Tout en parlant ainsi, le voyageur s'était assis sur un banc de +verdure; Ludovic, plein d'émotions bien différentes, avait pris +place auprès de lui... + +S'abandonnant à cette impression poétique: -- En Europe, dit le +voyageur, tout est souillure et corruption!... Les femmes y sont +assez viles pour se vendre, et les hommes assez stupides pour les +acheter. Quand une jeune fille prend un mari, ce n'est pas une âme +tendre qu'elle cherche pour unir à la sienne, ce n'est pas un +appui qu'elle invoque pour soutenir sa faiblesse; elle épouse des +diamants, un rang, la liberté: non qu'elle soit sans coeur; une +fois elle aima, mais celui qu'elle préférait n'était pas assez +riche. On l'a marchandée; on ne tenait plus qu'à une voiture, et +le marché a manqué. Alors on a dit à la jeune fille que l'amour +était folie; elle l'a cru, et s'est corrigée; elle épouse un riche +idiot... Quand elle a quelque peu d'âme, elle se consume et meurt. +Communément elle vit heureuse. Telle n'est point la vie d'une +femme en Amérique. Ici le mariage n'est point un trafic, ni +l'amour une marchandise; deux êtres ne sont point condamnés à +s'aimer ou à se haïr parce qu'ils sont unis, ils s'unissent parce +qu'ils s'aiment. Oh! qu'elles sont belles et attirantes ces jeunes +filles aux yeux d'azur, aux sourcils d'ébène, à l'âme candide et +pure!... quel doux parfum sort de leur chevelure que l'art n'a +point flétrie! ... que d'harmonie dans leur faible voix qui ne fut +jamais l'écho des passions cupides! Ici du moins, quand vous allez +vers une jeune fille, et lorsqu'elle vient à vous, ce sont de +tendres sympathies qui se rencontrent, et non des calculs +intéressés. Ne serait-ce point mépriser la chance d'une félicité +tranquille, mais délicieuse, que de ne pas rechercher l'amour +d'une jeune Américaine? + +Ludovic écoutait avec calme; quand le voyageur eut fini de parler: + +-- Je plains vos erreurs, lui dit le solitaire. Je n'entreprendrai +point de les combattre; car je sais combien est vaine pour les +hommes l'expérience d'autrui...; je suis cependant affligé de voir +votre ardeur à poursuivre des chimères... Je pourrais, par un seul +exemple, vous prouver combien vous êtes égaré. Vous venez +d'exalter devant moi le mérite des femmes américaines. Le tableau +que vous avez esquissé n'est pas tout à fait dépourvu de vérité; +mais il manque des riantes couleurs que lui prête votre +imagination... +Je crois qu'il me serait facile de tracer, sans passion, le +portrait fidèle des femmes de ce pays; car je n'ai reçu d'elles ni +bienfaits ni injures... + +Le voyageur fit un signe d'incrédulité; cependant, par une sorte +de courtoisie due à l'hospitalité, il témoigna le désir de +connaître le sentiment du solitaire qui, après un instant de +réflexion, s'exprima en ces termes. + + + +Chapitre II +Les femmes + +Les femmes américaines ont en général un esprit orné, mais peu +d'imagination, et plus de raison que de sensibilité [7]. + +Elles sont jolies; celles de Baltimore sont renommées pour leur +beauté parmi toutes les autres. + +Leurs yeux bleus attestent une origine anglaise, et leur chevelure +noire l'influence des étés brûlants. Leur constitution frêle et +délicate soutient une lutte inégale contre les rigueurs d'un +climat sévère, et les variations subites de la température. On ne +peut se défendre d'une impression douloureuse en pensant que cette +beauté, cette fraîcheur, et toutes ces grâces de la jeunesse se +flétriront avant l'âge, et seront frappées d'une destruction +cruelle et prématurée [8]. + +L'éducation des femmes aux États-Unis diffère entièrement de celle +qui leur est donnée chez nous. + +En France, une jeune fille demeure, jusqu'à ce qu'elle se marie, à +l'ombre de ses parents: elle repose paisible et sans défiance, +parce qu'elle a près d'elle une tendre sollicitude qui veille et +ne s'endort jamais; dispensée de réfléchir, tandis que quelqu'un +pense pour elle; faisant ce que fait sa mère; joyeuse ou triste +comme celle-ci, elle n'est jamais en avant de la vie, elle en suit +le courant: telle la faible liane, attachée au rameau qui la +protège, en reçoit les violentes secousses ou les doux +balancements. + +En Amérique, elle est libre avant d'être adolescente; n'ayant +d'autre guide qu'elle-même, elle marche comme à l'aventure dans +des voies inconnues. Ses premiers pas sont les moins dangereux; +l'enfance traverse la vie comme une barque fragile se joue sans +périls sur une mer sans écueils. + +Mais quand arrive la vague orageuse des passions du jeune âge, que +va devenir ce frêle esquif avec ses voiles qui se gonflent, et son +pilote sans expérience? + +L'éducation américaine pare à ce danger: la jeune fille reçoit de +bonne heure la révélation des embûches qu'elle trouvera sur ses +pas. Ses instincts la défendraient mal: on la place sous la +sauvegarde de sa raison; ainsi éclairée sur les piéges qui +l'environnent, elle n'a qu'elle seule pour les éviter. La prudence +ne lui manque jamais. + +Ces lumières données à l'adolescente sont une conséquence obligée +de la liberté dont elle jouit; mais elles lui font perdre deux +qualités charmantes dans le jeune âge, la candeur et la naïveté. +L'Américaine a besoin de science pour être sage: elle sait trop +pour être innocente [9] + +Cette liberté précoce donne à ses réflexions un tour sérieux, et +imprime quelque chose de mâle à son caractère. Je me rappelle +avoir entendu une jeune fille de douze ans traiter dans une +conversation et résoudre cette grande question: «Quel est de tous +les gouvernements celui qui de sa nature est le meilleur?» -- Elle +plaçait la république au-dessus de tous les autres. + +Celte froideur des sens, cet empire de la tête, ces habitudes +mâles chez les femmes, peuvent trouver grâce devant la raison; +mais elles ne contentent point le coeur. Tel fut le premier +jugement que je portai sur les femmes d'Amérique; cependant je +rencontrai dans le monde une jeune personne dont le caractère, +tout à la fois impétueux et tendre, vint ébranler cette +impression. + +Arabella me parut douée d'une brillante vivacité d'esprit, d'une +touchante sensibilité de coeur, et de ce noble enthousiasme de +l'âme qui entraîne et subjugue; à l'entendre, elle aimait avec +excès les belles-lettres et les beaux-arts; ses yeux se +mouillaient de pleurs quand elle traitait, même théoriquement, une +question de sentiment; son goût pour la musique était un +fanatisme; sa passion pour la poésie un délire; elle ne parlait de +l'une et de l'autre que dans les termes de l'admiration la plus +exaltée: c'étaient Corinne et Sapho réunies dans une seule âme. -- +Séduit par tant de charmes, j'accusais la témérité de mon premier +jugement, lorsqu'une circonstance toute naturelle vint dissiper le +prestige qui environnait ma nouvelle idole. Nous assistions +ensemble à un concert; un instant auparavant, elle m'avait dit sur +la musique en général des choses qui m'avaient transporté; mais, +quand elle en vint à juger successivement les différentes parties +du concert, je fus saisi d'un étonnement que je ne saurais vous +dépeindre. C'était de sa part une abondance d'éloges qui ne +tarissait point; elle louait si souvent et avec tant de bruit +qu'elle ne pouvait rien entendre: toutes ses admirations tombaient +à faux. Du reste, elle ne paraissait pas tenir à faire preuve de +discernement; elle avait à son usage une somme déterminée +d'enthousiasme, qu'elle dépensait à tout hasard, bien ou mal à +propos, ne s'arrêtant qu'après en avoir achevé la distribution. + +Ce caractère, que je retrouvai plus tard dans un grand nombre de +jeunes Américaines, n'a rien qui plaise. Les femmes à exaltation +factice sont aussi froides que les autres, et, comme elles +promettent davantage, elles donnent une déception de plus. Je +revins à ma première opinion; mais ce fut pour y être encore une +fois troublé. À l'âge de dix-huit ans, Alice n'était pas jolie, +mais elle attirait vers elle par son esprit; elle négligeait l'art +et les soins de la toilette; sa mise était dépourvue de grâce et +d'élégance, et on eût jugé qu'elle n'avait aucune prétention, car +elle portait publiquement des besicles. Cependant elle plaisait et +avait le désir de plaire: sa coquetterie était tout +intellectuelle; elle charmait à force de saillies, de naturel et +de vivacité. Je la voyais environnée d'adorateurs, et je me +prenais quelquefois à penser qu'elle était vraiment digne des +hommages qu'on lui adressait, lorsque je découvris que depuis +longtemps elle était secrètement engagée. + +Aux États-Unis, quand deux personnes ont reconnu qu'elles se +conviennent, elles promettent de s'unir l'une à l'autre, et sont +ce qu'on appelle engagées; c'est une espèce de fiançailles qui se +font sans solennité, et n'ont d'autre sanction que le lien de la +foi jurée. + +La jeune fiancée, si peu soucieuse des moyens de plaire aux yeux, +était plus coquette qu'aucune autre, puisqu'elle l'était sans +intérêt: ce fut le terme de mes admirations. + +Du reste, une excessive coquetterie est le trait commun à toutes +les jeunes Américaines, et une conséquence de leur éducation. + +Pour toute fille qui a plus de seize ans, un mariage est le grand +intérêt de la vie. En France, elle le désire; en Amérique, elle le +cherche. Comme elle est de bonne heure maîtresse d'elle-même et de +sa conduite, c'est elle qui fixe son choix [10]. + +On sent combien est délicate et périlleuse la tâche de la jeune +fille, dépositaire de sa destinée; il faut qu'elle ait pour elle- +même la prévoyance que chez nous un père et une mère ont pour leur +fille: en général, on doit le dire, elle remplit sa mission, avec +beaucoup de sagesse. Au sein de cette société toute positive, où +chacun exerce une industrie, les Américaines ont aussi la leur: +c'est de trouver un mari. Aux États-Unis, les hommes sont froids +et enchaînés à leurs affaires; il faut qu'on aille à eux, ou qu'un +charme puissant les attire. Ne soyons donc pas surpris si la jeune +fille qui vit au milieu d'eux est prodigue de sourires étudiés et +de tendres regards; sa coquetterie est d'ailleurs éclairée et +prudente; elle a mesuré l'espace dans lequel elle peut se jouer; +elle sait la limite qu'elle ne doit point franchir. Si ses +artifices méritent qu'on les censure, le but qu'elle poursuit est +du moins irréprochable; car elle ne veut que se marier. + +Les occasions ne manquent point aux jeunes gens et aux jeunes +filles qui ont à se révéler un sentiment tendre et un mutuel +penchant. Celles-ci ont coutume de sortir seules, et les premiers, +en les accompagnant, ne blessent aucune convenance: la seule forme +qu'ils doivent observer, c'est de marcher séparément; car, pour +donner le bras à une jeune personne, il faut lui être fiancé. On +voit régner dans les salons la même liberté. Il est rare que la +mère se mêle à la conversation qu'entretient sa fille; celle-ci +reçoit chez elle qui lui plaît, donne seule ses audiences, et y +admet quelquefois des jeunes gens qu'elle a rencontrés dans le +monde, et que ne connaissent pas ses parents. En agissant ainsi, +elle ne fait point mal; car ce sont les moeurs du pays. + +La coquetterie américaine est d'une nature toute spéciale; en +France, une fille coquette est moins désireuse de se marier que de +plaire; en Amérique, elle n'est impatiente de plaire que pour se +marier. Chez nous, la coquetterie est une passion; en Amérique, un +calcul. Si la jeune personne engagée continue à se montrer +coquette, c'est moins par goût que par prudence; car il n'est pas +sans exemple que le fiancé viole sa foi; quelquefois elle prévoit +cette chance funeste, et tâche de gagner des coeurs, non pour en +posséder plusieurs à la fois, mais pour remplacer celui qu'elle +court le risque de perdre. + +Dans cette circonstance comme dans toutes les autres, elle +provoque, encourage, ou repousse les soupirants avec une entière +liberté. + +En Amérique, cette liberté, sitôt donnée à la femme, lui est tout +à coup ravie. Chez nous, la jeune fille passe des langes de +l'enfance dans les liens du mariage; mais ces nouvelles chaînes +lui sont légères. En prenant un mari, elle gagne le droit de se +donner au monde; elle devient libre en s'engageant. Alors +commencent pour elle les fêtes, les plaisirs, les succès. En +Amérique, au contraire, la vie brillante est à la jeune fille; en +se mariant, elle meurt aux joies mondaines pour vivre dans les +devoirs austères du foyer domestique. On lui adressait des +hommages, non parce qu'elle était femme, mais parce qu'elle +pouvait devenir épouse. Sa coquetterie, après avoir trouvé un +mari, n'a plus rien à faire, et, depuis qu'elle a donné sa main, +on n'a plus rien à lui demander. + +Aux États-Unis, la femme cesse d'être libre le jour où, en France, +elle le devient. + +Ces privilèges de la jeune fille et ce néant précoce de la femme +mariée accroissent beaucoup le nombre des personnes qui s'engagent +avant de se marier. En général, le contrat purement moral, qui +naît de ces sortes de fiançailles, se ratifie peu de temps après +par le mariage; mais il n'est pas rare de voir les jeunes filles +s'efforcer d'en ajourner l'accomplissement. En agissant ainsi, +elles atteignent un double but: engagées, elles sont sûres de se +marier, et ne sont pas encore épouses; elles gagnent la certitude +d'un avenir de femme, en conservant leur liberté de fille. + +Rien, dans les femmes américaines, ne parle à l'imagination... +cependant il est un côté de leur caractère qui produit sur tout +esprit grave une profonde impression. + +On sait la moralité d'une population, quand on connaît celle des +femmes, et l'on ne contemple point la société des États-Unis sans +admirer quel respect y entoure le lien du mariage. Le même +sentiment n'exista jamais à un aussi haut degré chez aucun peuple +ancien, et les sociétés d'Europe, dans leur corruption, n'ont +point l'idée d'une pareille pureté de moeurs. + +En Amérique on n'est pas plus sévère qu'ailleurs envers les +désordres et même les débauches du célibat: beaucoup de jeunes +gens s'y rencontrent, dont on sait les moeurs dissolues, et dont +la réputation n'en reçoit aucune atteinte; mais leurs excès, pour +être pardonnés, doivent se commettre en dehors des familles. +Indulgente pour les plaisirs qu'on demande à des prostituées, la +société condamne sans pitié ceux qui s'obtiendraient aux dépens de +la foi conjugale; elle est également inflexible pour l'homme qui +provoque la faute, et pour la femme qui la commet. Tous deux sont +bannis de son sein; et, pour encourir ce châtiment, il n'est pas +nécessaire d'avoir été coupable, il suffit d'avoir fait naître le +soupçon. Le foyer domestique est un sanctuaire inviolable que nul +souffle impur ne doit souiller. + +La moralité des femmes américaines, fruit d'une éducation grave et +religieuse, est encore protégée par d'autres causes. + +Envahi par les intérêts positifs, l'Américain n'a ni temps ni âme +à donner aux sentiments tendres et aux galanteries; il est galant +une seule fois dans sa vie, lorsqu'il veut se marier. C'est +qu'alors il ne s'agit pas d'une intrigue, mais d'une affaire. + +Il n'a point le loisir d'aimer, encore moins celui d'être aimable. +Le goût des beaux-arts, qui s'allie si bien aux jouissances du +coeur, lui est interdit. Si, sortant de sa sphère industrielle, un +jeune homme se prend de passion pour Mozart ou pour Michel-Ange, +il se perd dans l'opinion publique. On ne fait point fortune à +écouter des sons ou à regarder des couleurs. Et comment fixer au +comptoir celui qui connut une fois les charmes d'une vie poétique? + +Ainsi condamnés par les moeurs du pays à se renfermer dans +l'utile, les jeunes Américains ne sont ni préoccupés de plaire aux +femmes, ni habiles à les séduire. + +Il est d'ailleurs un élément de corruption, puissant dans les +sociétés d'Europe, et qui ne se rencontre point aux États-Unis: ce +sont les oisifs nés avec une grande fortune, et les militaires en +garnison. Ces riches sans profession et ces soldats sans gloire +n'ont rien à faire: leur seul passe-temps est de corrompre les +femmes; jeunesse bouillante et généreuse, à laquelle il ne manque +que de l'espace et de l'action; pareille aux grandes eaux du +Mississipi: bienfaisantes quand elles roulent impétueuses, +mortelles dès qu'elles sont stagnantes. + +En Amérique, tout le monde travaille, parce que nul n'apporte en +naissant de grandes richesses [11], et l'on n'y connaît point la +funeste oisiveté des garnisons, parce que ce pays n'a point +d'armée. + +Les femmes échappent ainsi aux périls de la séduction: si elles +sont pures, on ne saurait dire qu'elles sont vertueuses; car elles +ne sont point attaquées. + +L'extrême facilité de s'enrichir vient encore au secours des +bonnes moeurs; la fortune n'est jamais une considération +essentielle dans les mariages; le commerce, l'industrie, +l'exercice d'une profession, assurant aux jeunes gens une +existence et un avenir. Ils s'unissent à la première femme qu'ils +aiment, et rien n'est plus rare aux États-Unis qu'un vieux garçon +de vingt-cinq ans. La société y gagne des existences morales +d'hommes mariés à la place des vies licencieuses du célibat. Enfin +l'égalité des conditions protège les mariages auxquels la +différence des rangs est chez nous un obstacle. Aux États-Unis il +n'y a qu'une classe, et aucune barrière de convenance sociale ne +sépare le jeune homme et la jeune fille qui sont d'accord pour +s'unir. Cette égalité, propice aux unions légitimes, gêne beaucoup +celles qui ne le sont pas. Le séducteur d'une jeune fille devient +nécessairement son époux, quelle que soit la différence des +positions, parce que, s'il existe des supériorités de fortune, il +n'y a point de différence de rang [12]. + +Cette régularité de moeurs, qui tient moins aux individus qu'à +l'état social lui-même, répand une teinte grave sur toute la +société américaine. + +Il existe dans tout pays une opinion publique dominante, à +l'empire de laquelle nulle femme ne peut se soustraire. + +Impitoyable en Italie pour la coquetterie qui ment, elle y +pardonne la faiblesse qui succombe; elle exige en Angleterre des +délicatesses de pudeur qu'elle bannit en Espagne, et n'est pas +plus sévère à Madrid pour les écarts des sens, qu'elle ne l'est à +Londres pour les mouvements du coeur. En Amérique, cette opinion +condamne sans pitié toutes les passions, et n'autorise que les +calculs; indifférente sur les sentiments, elle n'est exigeante que +pour les devoirs. + +L'amour, dont le charme fait seul toute la vie de quelques peuples +d'Europe, n'est point compris aux États-Unis. + +Si quelque âme ardente y ressent le besoin d'aimer et s'y +abandonne avec passion, c'est un accident aussi rare que +l'apparition d'un roc élevé sur la plage américaine. Malheur à cet +être isolé au milieu de tous! Pas une sympathie qui vienne le +trouver! pas un écho qui lui réponde! pas une force sur laquelle +il puisse se reposer! En ce pays, on n'estime les choses que +suivant leur valeur arithmétique. Comment réduire en dollars les +élans de l'âme et les battements du coeur? + +Peut-être aime-t-on en Amérique, mais on n'y fait point l'amour. + +Les femmes, de nature si tendre, prennent l'empreinte de ce monde +positif et raisonneur ... + +... Vous le voyez, les femmes américaines méritent l'estime, et +non l'enthousiasme; elles peuvent convenir à une société froide; +mais leur coeur n'est point fait pour les brûlantes passions du +désert.» + + + +Chapitre III +Ludovic, ou le départ d'Europe + +Ce langage de Ludovic produisit quelque impression sur l'esprit du +voyageur. Le séjour de cet homme des villes au sein d'une profonde +solitude; le contraste de ses manières polies avec sa vie sauvage; +son jeune front chargé d'ennuis; ses discours mêlés de larmes et +de sourire, de mystère et de franchise, de sentences graves et +d'observations frivoles, de réticences et de longues réflexions; +toutes ces circonstances, après avoir déconcerté les conjectures +du voyageur et piqué sa curiosité, commençaient à faire naître son +intérêt. Cependant il ne songea, dans le premier moment, qu'à +démontrer la sagesse de ses projets. + +-- Vous venez, dit-il à Ludovic, de me présenter un coin du +tableau. J'admets avec vous qu'il s'y peut rencontrer des +taches;... mais l'Amérique n'en renferme pas moins les éléments +essentiels du bonheur. Il y a, aux États-Unis, deux choses d'un +prix inestimable, et qui ne se trouvent point ailleurs: c'est une +société neuve, quoique civilisée, et une nature vierge. De ces +deux sources fécondes découlent une foule d'avantages matériels et +de jouissances morales. Je vous avouerai d'ailleurs que le +portrait que vous venez d'offrir à mes yeux, quelque vrai qu'il +puisse être en général, ne me paraît pas ressembler à toutes les +femmes d'Amérique. J'en ai vu dont les passions ardentes se +peignaient dans un regard brûlant. Ce pays contient des peuples de +races diverses... S'il en est que refroidissent les glaces du +pôle, il en est d'autres qu'échauffe le soleil des tropiques... + +À ces mots, les traits de Ludovic se contractèrent; il éprouvait +une émotion que le voyageur ne pouvait comprendre. Celui-ci +continuant: -- Je crois, dit-il, que nous apportons dans notre +opinion sur les États-Unis une disposition d'esprit différente; je +juge ce pays gravement; vous, avec légèreté... Vous êtes frappé +des ridicules et du peu d'élégance de cette société, et vous en +riez; et moi... + +-- Arrêtez, s'écria Ludovic d'une voix sévère; vous méconnaissez +mon caractère, et votre erreur est plus cruelle que vous ne pouvez +le croire. Non! il n'y a rien de gai, rien de frivole dans ma +pensée... ma bouche peut sourire encore ... mais depuis longtemps +mon coeur ne connaît plus de joie ... Vous croyez que je me suis +éloigné des hommes parce que ma raison ne les comprend pas, ou que +mon coeur les déteste; vous me prenez pour un méchant ou pour un +insensé!... détrompez-vous... Mon intelligence n'est point égarée, +et je ne hais point mes semblables, loin desquels je traîne ma vie +malheureuse!... Pour en venir au point où je suis arrivé, j'ai +traversé bien des abîmes... Ah! il serait à souhaiter pour vous +que vous comprissiez mieux ma destinée; les écueils de ma vie sont +les mêmes où je vous vois prêt à vous briser... Vos illusions +furent les miennes; ce sont elle, qui m'ont perdu et qui causeront +votre ruine... C'est une étrange erreur de croire que le bonheur +se trouve en dehors des voies communes... Ce trouble de l'âme qui +s'ennuie partout où elle est, cette inquiétude de l'esprit qui +vous exile de la patrie, ce besoin de sensations neuves et vives, +tous ces maux sont en vous, et ne tiennent pas à un pays plutôt +qu'à un autre... Les lieux ne changent point les passions des +hommes... J'ai entendu vos admirations pour l'Amérique, pour ses +institutions, ses moeurs, pour ses forêts et ses déserts... J'en +sais beaucoup plus que vous ne pensez sur les sujets de votre +enthousiasme. Si je vous disais l'histoire de mon passé, ce serait +celle de votre avenir!... + +En prononçant ces mots, Ludovic s'était animé d'un feu +extraordinaire... et l'énergie de ses paroles ne rendait +qu'imparfaitement la profondeur de ses convictions. + +Une réaction se fit alors dans l'âme du voyageur, qui, comprenant +tout ce qu'il y avait de grave, de mystérieux et de touchant dans +la position du solitaire: + +-- Pardonnez, lui dit-il avec intérêt, si j'ai pris votre malheur +pour une infortune ordinaire... Mais quel est donc le secret de +cette misère qui se présente à mes yeux sous les apparences du +bonheur que j'envie? quelle est l'étrange fatalité qui vous +éloigne des hommes que vous aimez, et vous retient dans une +solitude que vous n'aimez pas?... Hélas faut-il que je vienne de +France pour voir un compatriote si malheureux! De grâce, épanchez +vos chagrins dans mon coeur, et puisse l'intérêt que vous inspirez +au voyageur verser dans votre âme un peu de consolation!... + +Le solitaire réfléchit quelques instants... -- Eh bien, oui! dit- +il en relevant sa tête qu'il avait inclinée, je vous raconterai +l'histoire de ma vie... Je sais combien les hommes sont +indifférents aux souffrances d'autrui, et je suis accoutumé à me +passer de leur pitié. Ce n'est donc point votre compassion que je +veux gagner par le récit de mes maux; c'est un devoir que je vais +accomplir... Le devoir seul est assez puissant sur mon âme pour me +contraindre à réveiller des souvenirs douloureux, que j'avais +résolu d'ensevelir dans un oubli profond. Je suis comme le +voyageur téméraire tombé du faîte de la montagne jusqu'au fond du +précipice; il a perdu tout espoir de salut... cependant, portant +un dernier regard vers les sommets dont il est descendu, il crie +le péril aux imprudents qu'il voit s'avancer sur le bord des +abîmes. + +Le reste du jour, Ludovic parut absorbé dans une profonde +méditation; il était facile de juger, par les nuages sombres qui, +de temps en temps, venaient obscurcir son front, qu'en repassant +par toutes les phases de sa vie, il avait de grandes infortunes à +traverser. + +Le lendemain, à l'instant où l'aurore reflétait ses teintes roses +sur les plus hauts feuillages de la forêt, Ludovic et son hôte +sortaient de la chaumière; ils se dirigèrent vers une roche élevée +qui dominait l'extrémité du lac. De cette hauteur s'élançait une +source jaillissante qui semait dans sa chute mille grains d'une +poussière humide et argentée. Ce lac tranquille, ces bois muets, +cette onde légère tombant sans bruit comme pour ne point troubler +le silence de la solitude, tout dans ce lieu préparait l'âme à de +profondes impressions. + +Le solitaire et le voyageur s'étant assis au pied d'un cèdre +antique, Ludovic raconta en ces termes l'histoire de sa vie. + +Les grandes révolutions qui tourmentent les peuples jettent +souvent au fond de certaines âmes un trouble profond, qui subsiste +longtemps encore après que la surface de la société est devenue +tranquille et que le calme est rentré dans le sein des masses. + +Comme je naissais, un ordre social, qui comptait quinze siècles +d'existence, achevait de s'écrouler... Jamais si grande ruine ne +s'était offerte aux regards des peuples;... jamais reconstruction +si grande n'avait provoqué le génie des hommes. Un monde nouveau +s'élevait sur les débris de l'ancien; les esprits étaient +inquiets, les passions ardentes, les intelligences en travail; +l'Europe entière changeait de face;... les opinions, les moeurs, +les lois étaient entraînées dans un tourbillon si rapide, qu'on +pouvait à peine distinguer les institutions nouvelles de celles +qui n'étaient plus ... L'origine de la souveraineté avait été +déplacée; les principes du gouvernement étaient changés; on avait +inventé un nouvel art de la guerre, créé de nouvelles sciences; +les hommes n'étaient pas moins extraordinaires que les événements; +les plus grandes nations du monde prenaient pour chefs des +enfants, tandis que les vieillards étaient rejetés des affaires... +des soldats sans expérience triomphaient des bandes les plus +aguerries; des généraux, qui sortaient de l'école, renversaient de +puissants empires;... le règne des peuples était solennellement +annoncé; et jamais on n'avait vu les individualités si fortes et +si glorieuses... chacun se précipitait dans une arène que la +fortune paraissait ouvrir à tous... + +J'étais enfant lorsque ces événements se passaient. Un spectacle +de misère et de grandeur, de ruine et de création, frappa d'abord +mes jeunes regards; des exclamations de surprise, des cris +d'admiration, les retentissements de l'airain annonçant des +victoires, furent les premiers bruits qui arrivèrent à mon +oreille. + +J'habitais une demeure écartée des villes; j'y grandissais sous le +toit paternel, au sein des affections les plus tendres. Le tumulte +qui régnait en Europe ne pénétrait que de loin en loin dans cet +asile paisible du vrai bonheur et de toutes les vertus; la vie s'y +écoulait douce, mais uniforme; de temps en temps seulement, un +journal, la lettre d'un ami, un soldat rentrant dans ses foyers, +venaient tout à coup jeter comme une lumière subite sur notre +horizon, et nous apprendre que des trônes étaient détruits ou +élevés. + +Quand ces bruits rares parvenaient jusqu'à moi, ils me plongeaient +dans de longs étonnements; ils m'apprenaient que la vie, si +monotone autour de nous, avait ailleurs des scènes brillantes; +alors je rêvais de gloire, de puissance, de grandeur! la +tranquillité de nos existences me paraissait un accident au milieu +du mouvement universel. + +Il se créait peu à peu au fond de mon âme un monde idéal, enfant +de mes rêveries, de mes illusions et de mes impatients désirs, +monde gigantesque, que ne pouvait égaler le monde réel, quelque +grand, quelque extraordinaire qu'il fût alors... Si j'eusse été +placé près de la scène, peut-être eussé-je aperçu les ombres aussi +bien que les clartés; voyant agir sous mes yeux les hommes qui +gouvernaient les nations, j'eusse été peut-être moins ébloui par +une grandeur qui m'aurait paru mêlée de petitesse; j'aurais vu +bien des bassesses autour de la puissance, et de larges taches +dans un soleil de gloire. + +Mais mon isolement rendait plus séduisants tous les prestiges, et +plus enivrant encore pour mon imagination le spectacle lointain +des mouvements du monde. Ainsi je ne voyais, du vaste théâtre où +s'agitait la destinée des peuples, que ce qui pouvait me dégoûter +du coin de terre que j'habitais. + +Lorsque, tout ému encore par les récits qui avaient fait bondir +mon coeur, je retombais au milieu du calme profond de notre +retraite; quand, après avoir roulé dans mon esprit les plus vastes +pensées, je me sentais ramené aux paisibles intérêts des champs... +j'éprouvais un insurmontable ennui, et sentais une répugnance que, +depuis, je n'ai jamais pu vaincre pour le tranquille bonheur dont +j'étais le témoin: non que je fusse insensible à l'ordre et à la +moralité dont l'intérieur de la famille m'offrait le touchant +spectacle. J'étais souvent ému à l'aspect des bonnes oeuvres qui +se faisaient sous mes yeux; car jamais un malheureux n'était +repoussé de notre demeure, et je voyais le pauvre s'éloigner en +nous bénissant; mais je sentais chaque jour qu'il me fallait +quelque chose de plus encore. Je prenais à mon père ses vertus; au +monde que j'entrevoyais, sa grandeur; je mêlais ces deux choses, +j'en faisais un ensemble délicieux, enivrant. Bientôt elles +s'unirent si intimement dans ma pensée, que je ne pouvais plus les +séparer. Je n'eusse point voulu de gloire sans vertus; mais la +vertu sans gloire me paraissait terne. + +Enfin les portes du monde s'ouvrirent pour moi..., je me +précipitai dans l'arène. + +Déjà tout y était changé; la paix régnait en Europe; ce n'était +point le calme du bien-être, mais l'immobilité qui suit une +violente convulsion. Les peuples n'étaient pas heureux; ils +étaient las et se reposaient... De vastes ambitions, d'impétueux +désirs, quelques nobles enthousiasmes, s'agitaient encore à la +surface de la société; mais tous ces élans n'avaient plus de +but... Tout d'ailleurs s'était rapetissé dans le monde, les choses +comme les hommes. On voyait des instruments de pouvoir, faits pour +des géants, et maniés par des pygmées, des traditions de force +exploitées par des infirmes, et des essais de gloire tentés par +des médiocrités. Au siècle des révolutions avait succédé le temps +des troubles; aux passions, les intérêts; aux crimes, les vices; +au génie, l'habileté; les paroles, aux actes. Je trouvai une +société où tout semblait encore transitoire, et où rien cependant +ne remuait plus; une sorte de chaos régulier, époque sans +caractère déterminé, placée entre la gloire qui venait de mourir, +et la liberté qui allait naître... On ne s'élançait plus au +pouvoir d'un seul bond, comme au temps de mon enfance; on n'y +marchait non plus progressivement, comme dans les siècles qui +avaient précédé; il existait dans le gouvernement de certaines +règles qui, après avoir été opposées aux talents, cédaient sans +effort sous l'intrigue. + +J'abordai ce nouveau théâtre, plein de vastes pensées et +d'immenses désirs: un coup d'oeil me suffit pour découvrir combien +peu j'y convenais. + +Mes passions étaient profondes et pures: mais, depuis trente +années, mille autres avaient feint d'en sentir de pareilles, ou +abusé de celles qu'ils éprouvaient réellement; on ne croyait plus +à la sincérité des grandes ambitions, et tout le monde les +redoutait. Après avoir si longtemps nourri des espérances sans +bornes, et m'en être enivré dans la solitude, je fus presque +obligé de les dérober aux regards des hommes. + +J'avais conçu des projets de réforme politique... mais alors on +avait horreur des innovations. + +De même que les esprits inquiets étaient troublés par des +souvenirs de gloire, la société, corps froid et prudent, était +glacée par des souvenirs de sang; elle aimait sa léthargie, voyant +dans le réveil un péril, et dans tout mouvement une crise +mortelle. + +Comment d'ailleurs parvenir à exercer sur elle et sur sa marche +quelque influence? + +J'essayai d'embrasser un état qui pût me mener au pouvoir... mais +je découvris bientôt encore la vanité de ce projet. Pour suivre +avec avantage ce qu'on appelle une carrière, il faut l'envisager +comme l'intérêt unique de son existence, et non comme le moyen +d'atteindre à un but plus élevé. L'exercice d'une profession +impose mille devoirs minutieux auxquels ne saurait se soumettre +celui qui poursuit une grande pensée. L'impatience de réussir +suffirait pour empêcher le succès. + +Je ne saurais vous dire quels étaient les tourments de mon esprit, +lorsque, plein d'idées vastes, j'étais condamné à me renfermer +dans le cercle étroit d'une spécialité; après avoir longtemps +considéré les objets dans leur ensemble, il me fallait descendre +dans mille détails, et traiter des cas particuliers, à la place +des grandes questions que j'avais méditées toute ma vie. Je +faisais des efforts inouïs pour tirer une idée générale d'un fait; +mais alors j'oubliais le fait pour l'idée, l'application pour la +théorie: je devenais impropre à mon état... Une autre fois, je +parvenais à emprisonner mon esprit dans les limites d'une question +spéciale... mais ici je sentais mon intelligence se rétrécir, en +même temps que je perdais l'habitude de généraliser ma pensée; et +je m'arrêtais devant la crainte de devenir impropre à mon avenir. + +Plein de dégoût et d'ennui, je me retirai des affaires: j'étais +d'ailleurs enclin à penser que, de notre temps, la droiture du +coeur et la fixité des principes sont des obstacles au succès. + +Le vide dans lequel je tombai ne saurait se décrire. À l'instant +où j'avais cru atteindre le but, je l'avais vu s'éloigner de moi +davantage... Cependant mes passions me restaient; elles ne me +laissaient point de repos. Je jetais autour de moi des regards +inquiets... j'observais la scène, espérant toujours qu'elle +changerait; mais elle ne m'offrait qu'un spectacle monotone de +petits personnages, de petites intrigues, et de petits +résultats... + +Un événement inattendu vint tout à coup ranimer mon énergie +languissante, et sourire à mon imagination. C'était en l'année +1825; la Grèce esclave avait murmuré des paroles de liberté... je +vis là le parti de la civilisation contre la barbarie. + +Plein d'un saint enthousiasme, je courus vers la patrie d'Homère. +Mouvements poétiques d'une jeune âme, que vous êtes nobles et +impétueux! Hélas! pourquoi ne rencontrez-vous, dans vos élans +sublimes, que déceptions et mensonges? J'ai scellé de mon sang la +cause de la liberté... j'ai vu le triomphe des Grecs, et je ne +sais pas à présent quels sont les plus vils des vainqueurs ou des +vaincus. Il n'y a plus de Grecs esclaves des Musulmans; mais +toujours voués à la servitude, ceux-là n'ont gagné que le triste +privilège de se fournir de maîtres et de tyrans. + +Que me restait-il à faire sur cette terre de souvenirs et de +tombeaux? Que demander aux ruines d'Athènes et de Lacédémone? + +Des cris de désespoir? -- Byron, génie infernal, les exhala dans +un céleste langage. + +Des soupirs religieux? -- Un pieux pèlerin les a recueillis, et +l'univers écoute encore dans une sainte émotion la voix du chantre +divin d'Eudore et de Cymodocée. + +Alors, sans pensée, sans intérêt, sans but, je pris ma course au +hasard... La nature offrit à mes yeux deux grandes choses: l'Océan +et les montagnes. L'art eut aussi sa merveille à me montrer: il me +conduisit devant Saint-Pierre de Rome. + +En présence de ces magnifiques créations, j'éprouvais de sublimes +extases. Je ne sais pourquoi je n'ai jamais regardé la mer sans +fondre en larmes: y a-t-il dans cette image de l'immensité quelque +chose qui confonde la misère de l'homme? Cette grande scène, où +s'agitent les tempêtes, où se consomment les naufrages, figure-t- +elle à nos yeux l'écueil où l'âme se brise, et l'abîme où se perd +la pensée? + +Les montagnes causent une impression plus grave; leur front +superbe, en aspirant au ciel, imprime à l'âme une impulsion +religieuse; elles sont comme le marchepied donné à l'homme pour +monter vers Dieu. Oh! que la Divinité aurait un magnifique autel, +si la basilique de Saint-Pierre couronnait la cime du Mont-Blanc! + +Mon pèlerinage ne fut pas de longue durée... L'Europe ennuie le +voyageur parce qu'on y voyage depuis deux mille ans. + +En vain je visitais les sites les plus pittoresques, les retraites +les plus sauvages, les palais les plus merveilleux... je ne +faisais que passer là où mille autres avaient passé avant moi. Pas +une terre qui n'ait été foulée aux pieds; pas une beauté de la +nature qui n'ait été analysée; pas un chef-d'oeuvre de l'art qui +n'ait excité des admirations. Le voyageur de nos jours n'a plus +rien à faire, ni rien à penser; ses opinions, comme ses +sentiments, lui sont annoncées d'avance; il faut qu'il pleure ici; +que, plus loin, il soit saisi d'enthousiasme; il passe ainsi par +la voie qu'ont suivie ses devanciers, à travers une multitude de +vieilles impressions et d'émotions de commande. + +Je ne rencontrai d'ailleurs chez les autres peuples d'Europe rien +qui m'enchaînât au milieu d'eux: ils sont aussi vieux et encore +plus corrompus que nous. + +De retour en France, j'y retrouvai mes premiers ennuis. Que faire? +où aller? -- Revenir à la maison paternelle? j'étais moins que +jamais propre à en goûter le bonheur; car les obstacles accumulés +sur mes pas, au lieu de me désenchanter, n'avaient fait qu'irriter +mes passions. + +Me faudrait-il vivre éternellement dans une société où j'étais sûr +de ne point trouver l'existence que j'avais rêvée! + +Alors s'offrit à mon esprit l'idée de passer en Amérique. Je +savais peu de choses de ce pays; mais chaque jour j'entendais +vanter la sagesse de ses institutions, son amour pour la liberté, +les prodiges de son industrie, la grandeur de son avenir. C'était +de l'Occident, disait-on, que désormais viendrait la lumière, et +puis je pensais comme vous: «On trouve en Amérique deux choses qui +ne se rencontrent point ailleurs: une société neuve, quoique +civilisée, et une nature vierge...» + +Je regardai ce projet nouveau comme une inspiration divine envoyée +au secours de mon infortune. + +Combien fut douce alors la lumière qui pénétra dans mon âme, et +vint me découvrir un monde égal à mes plus beaux rêves! + +Avec quel enthousiasme je me précipitai vers cette chance +d'avenir! je passai tout à coup de l'abattement à l'énergie, et +sentis renaître en moi toutes les forces morales que donne le +retour inattendu d'une espérance abandonnée. + +Un mois après j'étais à Baltimore. + + + +Chapitre IV +Intérieur d'une famille américaine + +Je choisis Baltimore de préférence aux autres villes d'Amérique, +assuré que j'étais d'y trouver un ami, Daniel Nelson, auquel ma +famille avait, dans une occasion importante rendu quelques +services. + +Le jour où j'entrai chez Nelson fut celui qui décida de mon sort. +Je dois donc vous faire connaître cet Américain. + +Son premier abord n'était point agréable: un maintien sévère, un +langage froid, des formes rudes telle était l'apparence extérieure +de son caractère; mais cette grossière écorce cachait des vertus +d'un grand prix; il était juste envers ses semblables, charitable +au malheureux, et doué d'une fermeté d'esprit, que je n'ai jamais +rencontrée dans un autre homme; il possédait encore une qualité +que j'admirai d'autant plus en Amérique, que je l'avais moins vue +en France: c'était de ne rien dire sans réflexion, et de ne jamais +parier des choses qu'il ne savait pas [13]. + +Habituellement calme dans ses discours, Nelson avait quelques +passions sous l'influence desquelles sa froideur s'animait. La +première, c'était un orgueil national poussé jusqu'au délire; il +ne parlait qu'en termes magnifiques de la sagesse et de la +grandeur du peuple américain, Sa seconde passion était une haine: +il détestait les Anglais [14]; enfin, spectateur ardent de la +communion presbytérienne, Nelson nourrissait dans son âme un +sentiment voisin de l'inimitié contre les catholiques et les +unitaires, reprochant aux premiers de croire tout, et aux autres +de ne rien croire. + +J'aperçus dans le caractère de Nelson un dernier trait qui me +frappa: quoiqu'il vécut dans une société où tout le monde a des +esclaves [15], il ne voulut jamais en posséder aucun; il avait +acheté dans la Virginie deux nègres, qu'il s'était empressé +d'affranchir dès leur arrivée dans le Maryland, et dont il avait +fait ses domestiques. L'un d'eux, nommé Ovasco, avait pour son +maître un attachement qui ressemblait à un culte, et dont plus +tard j'admirai les effets. + +Fixé depuis plusieurs années à Baltimore, Nelson occupait dans +cette ville une haute position sociale; il avait d'abord trouvé +dans le commerce une source féconde de fortune et de crédit. Alors +il menait un train brillant; sur un riche équipage, ses armes +étaient peintes, avec cette devise: «Ubi libertas, ibi patria.» La +même inscription avait été gravée, sur le cachet dont il scellait +toutes ses lettres, et sur lequel on lisait aussi: «John Nelson, +1631.» C'était le nom du chef de sa famille, et la date de son +émigration en Amérique. Nelson se plaisait à parler de cette +antique origine, et de ceux de ses aïeux dont le nom avait laissé +d'honorables souvenirs parmi les Américains. + +Cependant des idées d'ambition lui étant venues, il évita toutes +les apparences du luxe et de la richesse, afin de se rendre +populaire, et fut élu membre de la législature du Maryland; il +obtint d'ailleurs successivement tous les titres honorifiques +auxquels peut aspirer un citoyen influent des États-Unis: membre +de la société historique, président de la société biblique [16], de +la société de tempérance [17], de la société de colonisation [18], +inspecteur du pénitencier et de la maison de refuge; il était, de +plus, anti-maçon [19]. + +Il aspira longtemps à devenir membre du congrès, mais, ayant +échoué dans les dernières élections, il abandonna subitement +toutes ses prétentions politiques, et, se tournant vers un autre +objet, il se fit recevoir ministre d'une église presbytérienne. + +Lorsque j'arrivai chez Nelson, je le trouvai entouré de ses deux +enfants, Georges et Marie. + +Le premier, à l'âge de vingt ans, portait sur un front élevé +l'empreinte d'un caractère noble et ferme; son âme droite se +peignait dans la franchise de son regard. Je me sentis d'abord +attiré vers lui, et lui vers moi... bientôt une étroite amitié +justifia nos sympathies. + +Sa soeur, plus jeune que lui, me parut d'une éclatante beauté; +mais à l'époque de mon arrivée à Baltimore, je ne fis que +l'apercevoir. Elle ne se montrait point dans le monde, où j'allais +sans cesse; et je la voyais à peine chez son père, dont j'évitais +la société. + +J'ai su plus tard apprécier Nelson et sa famille; mais j'avoue que +la rigidité de ses principes m'avait d'abord éloigné de lui: il +gardait dans toute leur austérité les moeurs des puritains de la +Nouvelle-Angleterre [20]. Soir et matin, ses enfants et ses +domestiques étant rassemblés, il leur faisait la prière en commun; +chaque repas était également précédé d'une invocation dans +laquelle il demandait au Ciel de bénir les mets et les fruits +servis sur la table. + +Quand venait le dimanche [21], c'était tout un jour de +recueillement et de piété. + +Le moindre amusement était interdit, et le temps qu'on ne passait +point à l'office religieux s'écoulait silencieusement dans la +lecture et la méditation de la Bible. Cette rigide observance du +saint jour était la même par toute la ville; cependant Nelson ne +cessait d'accuser Baltimore d'irréligion et d'impiété: «Le +Maryland, disait-il est bien loin de valoir la Nouvelle- +Angleterre, cette patrie des bonnes moeurs et de la religion. Du +reste, ajoutait-il, les principes de la morale se relâchent tous +les jours dans ce pays, et la Nouvelle-Angleterre elle-même ne se +préserve point de la corruption générale. Croiriez-vous, me +disait-il avec l'accent d'une douleur profonde, qu'on n'arrête +plus les personnes qui voyagent le dimanche [22], et que la malle- +poste elle-même, qui porte les dépêches du gouvernement central, +circule pendant le jour du Seigneur [23]? Si ce progrès funeste ne +s'arrête pas, c'en est fait, non-seulement de nos moeurs privées, +mais encore des moeurs publiques: point de moralité sans religion! +point de liberté sans le christianisme! + +Comme il voyait dans l'expression de ma physionomie bien moins +d'indignation que d'étonnement: Je sais, me dit-il, que la France +est une terre d'immoralité; tout le mal vient du papisme. Les +catholiques ont tellement enveloppé le christianisme de formes +matérielles, qu'ils ont perdu de vue le principe moral qui en est +l'âme. Mais l'oeuvre de la réforme s'achèvera, la France sera +religieuse quand elle sera protestante [24].» + +Ce zèle ardent pour les choses immatérielles s'alliait, chez +Nelson, à des sentiments d'une tout autre nature: son amour pour +l'argent était incontestable; il était rare qu'après nous avoir +entretenus des intérêts de son église et de ses méditations +religieuses, il n'engageât pas quelque discussion sur le meilleur +système de banque à fonder, sur les escomptes, sur le tarif, sur +les canaux et les routes en fer. Son langage, ses souvenirs de +commerce et de fortune, dénotaient une passion pour les richesses +qui, poussée à un certain point, prend le nom de cupidité; +singulier mélange de nobles penchants et d'affections impures! +J'ai trouvé partout ce contraste aux États-Unis: deux principes +opposés luttent incessamment ensemble dans la société américaine; +l'un, source de droiture; l'autre, de mauvaise foi. + +Au milieu d'idées et de sentiments tous nouveaux pour moi, ma +première impression fut une répugnance, et, persuadé que la scène +qui s'offrait à mes yeux, dans un étroit espace, ne me donnait +point le type de la société américaine, je résolus, peu de jours +après mon arrivée, de voir Nelson aussi rarement que je le +pourrais sans manquer aux convenances, et de chercher dans le +grand monde, où je tâcherais de me répandre, des relations qui me +convinssent mieux. Le fils de Nelson, Georges, qui seul, dans +cette maison, avait dès le premier jour gagné mon coeur, me +présenta chez les personnes les plus considérables de la cité. +Pendant le jour, nous visitions ensemble la ville, ses +établissements publics et ses monuments; nous assistions aux +assemblées politiques; nous pénétrions dans les clubs; les +environs de la ville nous fournissaient de charmantes promenades; +j'aimais surtout la baie de Baltimore, qui me rappelait celle de +Naples; là chaque impression me valait un souvenir. Souvent, +abandonnant ma barque au caprice des vents, et mon âme à ses +rêveries, je croyais, aidé de l'illusion de mes sens et des +infidélités de ma mémoire, respirer encore sous le beau ciel de +l'Italie; parfois une colonne de vapeur noirâtre, sortie des +flancs d'un navire, s'élevait dans les airs, et, se dessinant sur +l'horizon par-dessus la cime des montagnes, dont elle semblait +sortir, figurait à mes yeux le cratère fumant du Vésuve. D'où me +venait ce penchant à me ressouvenir d'un pays qui m'avait donné +tant d'ennuis, si peu de joies? Ne serait-ce pas qu'un charme +secret se cache dans les souffrances du passé? il nous reste +d'elles le sentiment de les avoir vaincues; et, quand on est +encore infortuné, c'est un bien que de penser à des malheurs qui +ne sont plus. + +Au déclin du jour, Georges et moi, nous cherchions, dans les +brillantes réunions du monde, des distractions et des plaisirs. +C'était la saison des fêtes: les bals, les concerts, se +succédaient non interrompus. + +Je portais un regard avide et impatient sur cette société dont on +parle tant en Europe, et que l'on connaît si peu! Je crus voir au +premier coup d'oeil que je n'y trouverais rien de ce que j'y +cherchais. + +Les États-Unis sont peut-être, de toutes les nations, celle dont +la direction donne le moins de gloire aux gouvernants. Nul n'est +chargé de la conduire; elle a besoin de marcher seule. Le +maniement des affaires n'y dépend point de quelques hommes, il est +l'oeuvre de tous. Là les efforts sont universels, et toute +impulsion particulière nuirait au mouvement général. Dans ce pays +l'habileté politique ne consiste pas à agir, mais à s'abstenir et +à laisser faire. C'est un grand spectacle que celui de tout un +peuple qui se meut et se gouverne lui-même; mais nulle part les +individus ne sont aussi petits. + +Je crois aussi qu'aucun pays n'est plus étranger que les États- +Unis aux grandes entreprises et aux crises politiques qui mettent +en relief le mérite d'un homme, son génie, sa supériorité sur ses +concitoyens. Les Américains n'ont point de guerre à soutenir, +parce qu'ils n'ont point de voisins; et l'intérieur du pays n'est +point sujet aux grandes perturbations, parce qu'il n'y a point de +partis [25]. Quelles occasions de gloire reste-t-il, quand on n'a +pas à sauver son pays de l'anarchie, ni à protéger son +indépendance contre les attaques de l'étranger. + +Les États-Unis font cependant de grandes choses: leurs habitants +défrichent les forêts de l'Amérique, et répandent ainsi la +civilisation européenne jusqu'au fond des plus sauvages solitudes; +ils s'étendent sur la moitié d'un hémisphère; leurs vaisseaux +portent sur tous les rivages leur nom et leurs richesses; mais ces +grands résultats sont dus à mille efforts partiels, qu'aucune +puissance supérieure ne dirige, à mille capacités médiocres qui +n'appellent point le secours d'une plus haute intelligence. + +Cette uniformité, qui règne dans le monde politique, se retrouve +également dans la société civile. Les relations des hommes entre +eux n'ont qu'un seul objet, la fortune; un seul intérêt, celui de +s'enrichir. La passion de l'argent naît chez les Américains avec +l'intelligence, traînant à sa suite les froids calculs et la +sécheresse des chiffres; elle croît, se développe, s'établit dans +leur âme, et la tourmente sans relâche, comme une fièvre ardente +agite et dévore le corps débile dont elle s'est emparée. L'argent +est le dieu des États-Unis, comme la gloire est le dieu de la +France, et l'amour celui de l'Italie. + +C'est l'intérêt et non la moralité qui rend les Américains amis de +l'ordre; ils poursuivent gravement la fortune. + +Ils ne sont pas vertueux, ils ne sont que rangés; la société des +États-Unis refroidit l'enthousiasme sans inspirer le respect. + +Peu séduit de ce premier aperçu, je m'éloignai du monde et de ses +fêtes; je résolus d'approfondir, dans la retraite, les moeurs et +les institutions d'un peuple dont les salons ne me montraient que +la superficie; fatigué de mouvement et du bruit, j'aspirai à +l'isolement et me sentis attiré vers Nelson par l'austérité même +de moeurs qui m'avait éloigné de lui. + +À l'instant où mes réflexions sur l'Amérique me jetaient dans +l'abattement, en me prouvant une déception nouvelle, et comme je +voyais fuir encore devant moi le but auquel j'avais rattaché mes +dernières espérances, une passion, dont je ne soupçonnais point la +puissance, vint s'emparer de mon âme. + +Je n'avais jamais aimé en Europe, et, après avoir vu les femmes +d'Amérique, je ne redoutais plus le joug d'un sentiment que +j'avais toujours regardé comme une faiblesse et comme un obstacle +aux grands desseins. Cependant un tendre penchant était destiné à +renouer les liens de mon existence brisée, et allait devenir +l'unique intérêt de ma vie. + + + +Chapitre V +Marie + +Depuis mon arrivée à Baltimore, je voyais chaque jour la fille de +Nelson; mais je ne la connaissais pas. Témoin de sa beauté, je ne +savais rien de son coeur; à peine avais-je entendu sa voix. Elle +me montrait une froideur qui me paraissait dépasser la retenue de +son sexe; cependant je ne pouvais m'en offenser, la voyant +également indifférente au monde et à ses fêtes. Douée de cet +enchantement des charmes extérieurs qui assure aux femmes tant +d'empire, elle n'en essayait point la puissance. Il y avait dans +sa réserve de l'humilité et presque de l'abaissement; et si +l'innocence n'eût été marquée sur son front, on eût pensé que le +travail intérieur d'un remords attaché à sa conscience lui donnait +un sentiment intime de dégradation. + +Au sortir des salons américains, j'étais si rassasié de +coquetterie qu'une femme simple et sans calcul fut habile à me +charmer. À mes yeux son plus grand art de me plaire était de n'en +point montrer le désir; bientôt mon attention éveillée découvrit +en elle des talents et des vertus si rares que je ne pus me rendre +compte de mon premier sentiment d'indifférence, et, en trouvant +sous le toit de mon hôte ce trésor que j'avais failli délaisser, +je pris en pitié la prudence de l'homme qui souvent poursuit au +loin le bonheur dont il a près de lui la source. + +Nelson et son fils donnaient toutes les heures du jour aux +affaires; Marie les consacrait à des soins secrets dont je fus +longtemps à pénétrer le mystère; le soir, à l'heure du thé, nous +étions toujours réunis; alors Nelson nous lisait avec emphase les +articles de journal dans lesquels l'Amérique était louée sans +mesure; je l'entendais répéter chaque jour que le général Jackson +était le plus grand homme du siècle, New York la plus belle ville +du monde, le Capitole [26] le plus magnifique palais de l'univers, +les Américains le premier peuple de la terre. + +À force de lire ces exagérations, il avait fini par y croire [27]. + +Tout Américain a une infinité de flatteurs qu'il écoute; il est +flatté, parce qu'il est le souverain; il prend toutes les +flatteries, parce qu'il est peuple. Ses courtisans annuels sont +ceux qui, à l'époque des élections, l'encensent pour obtenir ses +suffrages et des places; ses courtisans quotidiens sont les +journaux qui, pour gagner des abonnés et de l'argent, lui débitent +chaque matin les plus grossières adulations. J'eus plus d'une +fois, dans le cours de nos entretiens, l'occasion de reconnaître +qu'un Américain, si forte que soit la louange donnée à son pays, +n'en est jamais pleinement satisfait; à ses yeux, toute +approbation mesurée est une critique, tout éloge restreint est une +injure; pour être juste envers lui, il faut manquer à la vérité. + +Ces conversations, dans lesquelles je ne répondais jamais à toutes +les exigences de l'orgueil américain, m'embarrassaient toujours. +Il me tardait aussi d'en voir le terme, parce qu'elles étaient +d'ordinaire suivies de plus doux entretiens; mais leur fin se +faisait quelquefois attendre longtemps. On ne cause point aux +États-Unis comme en France: l'Américain discute toujours; il +ignore cette façon légère d'effleurer la surface des questions +dans un cercle de plusieurs personnes, où chacune place son mot, +brillant ou terne, pesant ou léger; où celle-ci termine la phrase +commencée par une autre, et dans lequel on aborde tout, excepté la +profondeur des sujets. En Amérique, ou ne vise pas à l'esprit, on +raisonne: aussi la conversation n'est-elle jamais générale; elle +se fait toujours à deux. Suivant cette coutume, Marie et Georges +restaient étrangers à mes discussions avec Nelson, de même que +celui-ci ne prenait aucune part aux entretiens que j'avais ensuite +avec Georges et Marie. Habituellement, Nelson commençait la soirée +en demandant à sa fille s'il avait paru quelque ouvrage nouveau; +car, aux États-Unis, les hommes ne lisent rien; ils n'en ont pas +le temps: ce sont les femmes qui se chargent de ce soin; elles +rendent compte de toutes les publications politiques et +littéraires, soit à leur père, soit à leur époux, et mettent ceux- +ci à même d'en parler comme s'ils les connaissaient. Nelson priait +ensuite Marie de faire de la musique. + +La jeune fille éprouvait quelque gêne de ma présence; cependant, +comme son père avait coutume de ne point l'écouter, elle pouvait +croire que je ne serais pas plus attentif. En général, dans les +salons américains, quand la musique commence, c'est le signal de +la conversation. J'avoue que j'étais d'abord peu curieux +d'entendre Marie: la plupart des Américaines sont au piano comme +des automates; elles ont pris trois mois de leçons; elles +retiennent par coeur une valse et une contredanse; quand on les +prie de jouer, elles courent à leur piano, et, sans prélude, +répètent en toute hâte le peu qu'elles ont appris, semblables à +ces enfants qui savent une fable, et la débitent à tous venants +sans la comprendre. + +Toutes les femmes de ce pays apprennent la musique; mais presque +aucune ne la sent; elles en font par mode, et non par goût. «Nous +aimons la musique comme les enfants aiment le bruit,» me disait un +Américain. Si, au milieu de ce monde insensible, quelque harmonie +veut éclore, elle est étouffée dans son germe par l'atmosphère +froide et sourde dont elle est environnée, comme un son meurt en +naissant sur une terre plate qui n'a point d'écho. + +Quelle fut ma surprise lorsque j'entendis la voix de Marie se +mêler, touchante et harmonieuse, tantôt aux accords brillants +d'une harpe, tantôt aux douces modulations d'un piano, lorsque je +vis ses doigts se jouer, pleins de grâce et de légèreté, sur les +cordes de l'une et sur l'ivoire de l'autre! + +Après avoir traversé des contrées arides, sauvages, monotones, de +longs déserts de sable sous un soleil brûlant, si le voyageur +rencontre par accident un frais vallon, où coule une eau +murmurante, où la verdure sourit à ses regards, enivre ses sens de +doux parfums, et lui donne d'épais ombrages, il s'arrête enchanté +dans ce lieu charmant, s'y repose avec délices, et, sentant +revenir la force à ses membres, la joie à son coeur, il croit +trouver réunis dans cet étroit asile tous les trésors et toutes +les beautés de la nature. + +Telle fut l'impression que j'éprouvai lorsque, dans la société +froide d'Amérique, j'entendis résonner une touchante mélodie. + +Tout est renfermé dans une belle musique: imagination, poésie, +enthousiasme, sensibilité, puissance de génie, tendresse de coeur, +chant de gloire, soupirs d'amour! + +L'harmonie fait rêver; mais ce n'est pas une rêverie à vide ... +Ces sons qui retentissent à mon oreille n'ont point de corps; +c'est quelque chose de plus que la pensée, et qui est différent de +la parole: c'est une voix mystérieuse qui ne s'adresse qu'à l'âme. +Que signifie son langage? Je ne puis le dire, mais je le +comprends. + +Ma passion pour la musique n'est pas seulement un goût frivole: je +l'aime aussi par raison; je lui dois la seule bonne mémoire qui me +reste, et l'on a surtout besoin de mémoire quand on n'est heureux +que dans le passé. Chaque jour efface de mon esprit quelques-uns +de mes souvenirs; cependant il est des événements que je +n'oublierai jamais: ce sont ceux qu'une impression de musique me +rappelle. Il existe chez moi un tel rapport entre la note et le +fait contemporain, qu'avec l'accord je retrouve l'idée; +quelquefois le refrain d'une vieille chanson nationale me reporte +subitement dans ma patrie... il me semble que je rentre au foyer +paternel... que j'y revois ma bonne mère, que je sens ses +embrassements, ses caresses, et mes yeux se mouillent de pleurs. + +Souvent, à Baltimore, Marie chantait une romance dont le souvenir +seul me trouble l'âme. + +Quelquefois elle improvisait; alors je ne sais quelle faculté +extraordinaire se révélait en elle... Cette jeune fille si simple, +si modeste, devenait tout à coup grande et impérieuse; elle +commandait l'émotion dont elle était animée; elle et son luth ne +faisaient plus qu'un; les notes semblaient des soupirs de sa voix. +Je craignais qu'elle n'exhalât son âme dans un élan +d'enthousiasme. Elle réunissait à la fois le génie qui crée, le +talent qui exécute, la grâce qui embellit. + +En écoutant Marie, je sentis qu'il existait encore dans mon coeur +une source de douces jouissances et de vives impressions qui +jusqu'alors m'étaient inconnues. + +Dès que je pouvais échapper à Nelson, je m'approchais de sa fille. +Non loin d'elle se tenait Georges, silencieux, qui la contemplait +dans une extase de tendresse et d'admiration; son amitié pour sa +soeur était touchante et l'emportait sur toutes ses autres +affections. + +Pendant longtemps Marie parut importunée des rapports qui +s'établissaient entre elle et moi; elle était ingénieuse à briser +nos entretiens et à les rendre plus rares; elle s'affligeait +surtout des expressions de mon enthousiasme; la peine qu'elle +montrait n'était pas le manége de la fausse modestie qui repousse +un éloge pour s'attirer de nouvelles louanges; sa douleur était +trop profonde pour être feinte. Pendant que je l'applaudissais, +son regard semblait me dire: «Votre admiration cesserait bientôt +si vous saviez ce que je suis.» + +Comment retracerai-je à vos yeux les émotions de ces soirées +écoulées sans bruit et sans éclat dans l'intérieur modeste d'une +famille vertueuse, où je sentis naître en moi le germe de la plus +violente comme de la plus douce passion qui jamais ait régné sur +mon âme? + +Marie venait d'atteindre sa dix-huitième année; l'ensemble de ses +traits formait une harmonie charmante, mélange de tons énergiques +et tendres, dans lequel les douces notes prévalaient; son regard +était mélancolique et touchant comme une rêverie d'amour; et +cependant on voyait briller dans ses grands yeux noirs une +étincelle du soleil ardent qui brûle le climat des Antilles; son +front s'inclinait, courbé par je ne sais quelle douleur; et sa +taille pleine de grâce s'appuyait sur sa dignité naturelle, comme +la frégate légère se balance mollement sur le flot qui la +soutient. + +Elle réunissait en sa personne tout ce qui séduit dans les femmes +américaines, sans aucune des ombres qui ternissent l'éclat de +leurs vertus. On l'eût prise pour une Européenne aux passions +ardentes, à l'imagination vive, Italienne par les sens, Française +par le coeur; et cette femme, Américaine par sa raison, vivait au +sein d'une société morale et religieuse! + +J'avais vu quelquefois ses yeux se mouiller de pleurs au récit +d'une action généreuse, à la voix lamentable d'un malheureux, au +charme d'une touchante harmonie, mais un hasard fortuné vint me +révéler toute la bonté de son coeur. + + + +Chapitre VI +L'Alms-House de Baltimore + +J'avais remarqué que souvent, à la même heure du jour, Marie +sortait seule. Ce fait n'avait en lui-même rien qui pût me +surprendre, l'usage américain permettant aux jeunes filles de +parcourir la ville sans être accompagnées, soit pour se promener, +soit pour visiter leurs amies; mais ce n'étaient point les +promenades publiques qui attiraient Marie, car je ne l'y voyais +jamais; et comme elle ne recevait aucune visite, il n'était pas +vraisemblable qu'elle en eût à faire. En réfléchissant aux longues +heures de son absence, je ne pus me préserver du soupçon qu'elles +étaient consacrées à un tendre intérêt du coeur... Mon amour pour +Marie me fut révélé par un sentiment jaloux. + +Un jour, l'ayant vue s'éloigner à l'heure accoutumée, j'éprouvai +je ne sais quelle agitation intérieure, que je pris pour la voix +d'un sinistre pressentiment: où est l'homme fort qui, dans ses +tourments d'amour, n'a jamais connu la faiblesse d'un mouvement +superstitieux? Je m'imaginai que la douleur secrète dont mon âme +était saisie m'avertissait d'un malheur affreux et présent; la +tête pleine de fantômes et le coeur de passions, je m'élançai sur +les traces de Marie; mais déjà elle avait disparu... Je m'arrêtai +pensif et troublé... j'eus honte alors du vil espionnage auquel je +me livrais; au lieu de poursuivre mes recherches dans la ville, +j'entrai dans la première voie qui conduisait hors de ses murs, et +marchai à grands pas, comme un méchant qui fuit le théâtre de son +crime. + +J'avais fait environ un mille sur une route bordée de chaque côté +par une haute forêt, lorsque j'aperçus à ma droite un vaste +édifice sur le fronton duquel étaient écrits ces mots: Alms- +House [28]. + +Souvent, à Baltimore, j'avais entendu vanter cet établissement +charitable; je n'éprouvais en ce moment aucune curiosité de le +connaître; cependant je ne sais quel instinct secret m'attira dans +cet asile de souffrances, comme si l'aspect des douleurs d'autrui +était propre à soulager la mienne, J'entre... que vois-je? ô ciel! +la fille de Nelson donnant des soins aux malheureux! Eh quoi! +c'est ici que Marie... -- Cette exclamation m'échappa comme un +remords: car la cause de ces absences mystérieuses se révélait à +mes yeux. Cependant la honte de mes odieux soupçons s'effaça dans +le bonheur que me fit éprouver la certitude de leur injustice. À +mon aspect, la vierge se colora d'une charmante rougeur. -- Oui, +s'écrièrent plusieurs voix faibles et plaintives, Marie Nelson est +notre bon génie; elle sait des secrets pour guérir toutes les +plaies de l'âme; son nom est béni parmi nous! + +Chacune de ces paroles allait à mon coeur; je dis à Marie: -- Je +désire voir l'hospice: voudrez-vous me servir de guide à travers +les misères de l'humanité? -- Elle me fit un signe d'assentiment. + +Je compris en ce moment combien il est facile d'être bon, quand on +est heureux. Affligé, j'envisageais le mal d'autrui pour me +distraire du mien; délivré de ma peine, j'allais voir des +infortunes, mais c'était pour y compatir. Je connus alors l'emploi +de ces longues heures qui avaient tant inquiété mon coeur. La +fille de Nelson parcourait les salles, les corridors, les dortoirs +de la maison, comme si cet asile charitable eût été sa demeure de +chaque jour; tous les détours lui en étaient familiers; tous les +gardiens s'inclinaient devant elle; toutes les douleurs se +taisaient à son aspect. + +Il existe aux États-Unis deux systèmes de charité publique. L'un +est celui de l'Angleterre, où tout individu qui n'a pas de +travail, ou prétend n'en pas avoir, a droit à une aumône; principe +en vertu duquel tout fainéant se fait pauvre et trouve dans +l'imprudente prévoyance de la loi un secours matériel qu'il +demanderait vainement au travail le plus opiniâtre; ce secours le +fait vivre et le dégrade en ruinant la société. Tel est le système +en vigueur à New York, à Boston et dans toute la Nouvelle- +Angleterre [29]. + +L'autre est celui des établissements de bienfaisance, où les +indigents n'ont pas le droit légal d'entrer, mais où ils sont +admis, sous le bon plaisir des préposés de l'autorité publique. +Suivant cet ordre d'idées, la société ne contracte point +l'obligation de soutenir tous les faibles; elle en soulage le plus +grand nombre possible. Comme son assistance peut être refusée au +pauvre, nul ne feint la misère, certain qu'il est de la honte, +sans être sûr du secours. Ce système, adopté en France, est +également suivi dans le Maryland. + +L'Alms-House de Baltimore contient trois sortes de malheureux: des +pauvres, des malades, des aliénés. + +Marie ne rencontrait, au milieu d'eux, que des sentiments d'amour, +de respect et de reconnaissance. -- Voyez, me disait-elle, cette +jeune femme au visage creux et pâle, aux regards éteints; elle +était belle jadis, et soutenait de son travail ses enfants pauvres +comme elle; maintenant elle se consume de langueur... hélas! elle +tombera bientôt, abattue par le mal funeste qui, dans ce pays, +moissonne tant de jeunes existences. + +Cependant elle s'approchait du lit de la phtisique, prenait sa +main, y déposait une larme: -- Ne pleurez point, ma bonne +demoiselle, disait la pauvre femme... je vous ai vue ce matin... +je serai bien le reste du jour. + +Ensuite Marie s'arrêta près d'une jeune fille. -- C'est, me dit- +elle, une aveugle-sourde-muette de naissance; quoique dépourvue +des sens principaux par lesquels les idées nous arrivent, elle est +douée d'une grande intelligence, éprouve des impressions très +vives, et parvient à les exprimer. Sans doute, la privation des +sens qui lui manquent rend plus fins et plus énergiques les seuls +qu'elle possède, l'odorat et le toucher. Voyez comme elle me +reconnaît à mes mains, à mes vêtements! comme elle m'embrasse +tendrement! combien elle est heureuse de me presser sur son coeur! + +Et la pauvre fille tressaillait dans les bras de Marie, lui +prodiguait mille caresses. L'infortunée, qui ne savait point que +la société a des joies, se réjouissait pourtant; le sourire était +toute sa physionomie, et l'on voyait sur ses lèvres une expression +de contentement, qu'elle n'imitait point des visages d'autrui. + +Que se passait-il dans cette âme tout environnée de ténèbres! d'où +lui venaient ses tendres émotions? elle ne connaît point le monde +où nous vivons... mais n'a-t-elle pas aussi un monde à elle, animé +d'idées, de sentiments, de passions qui lui sont propres? et ce +monde, le connaissons-nous mieux qu'elle ne connaît le nôtre? Tout +dans son être intelligent est obscurité pour nous, comme pour elle +tout ce qui l'entoure est une nuit profonde. + +La fille de Nelson recevait mille bénédictions sur son passage. -- +Oh! disait celui-ci, nous crions à Dieu du fond de notre coeur +pour qu'il vous donne d'heureux jours! -- Le Ciel vous comblera de +ses grâces, disait un autre, parce que vous visitez les affligés. + +J'admirai, dans cette occasion, combien les femmes nous sont +supérieures dans l'exercice de la charité. + +Leur bienfait n'est jamais à charge, parce que, avec elles, comme +c'est le coeur qui donne, c'est aussi le coeur qui reçoit. Au +contraire, l'humanité des hommes leur vient presque toujours de la +tête. Ce principe de la bienfaisance la rend pesante aux +malheureux; en effet, si la raison veut que le riche soit +secourable au pauvre, elle enseigne aussi que l'obligé est au- +dessous du bienfaiteur, comme le pauvre est au-dessous du riche. +Il n'en est point ainsi selon les lois du coeur et de la religion, +d'après lesquelles, le plus pauvre étant l'égal du plus opulent, +la reconnaissance est la même entre celui qui dispense le +bienfait, et l'indigent qui procure au riche le bonheur de le +distribuer. L'homme protége par sa force; la femme, avec sa +faiblesse, console. + +Cependant des cris lamentables frappent mon oreille. -- C'est, me +dit Marie, la voix des infortunés privés de leur raison. + +Deux d'entre eux excitèrent d'abord mon attention et ma pitié; ils +étaient arrivés à la folie par des voies tout opposées. + +Le premier, condamné pour homicide à la réclusion solitaire, était +devenu fou dans sa cellule, et, de la prison pénitentiaire, était +passé dans l'hospice. Sa folie avait quelque chose de cruel comme +son crime; il rêvait, durant la nuit, qu'un aigle planait sur sa +tête, épiant l'instant de son sommeil pour lui dévorer le coeur; +le jour même, il était assailli de fantômes sanglants, et, quand +je le vis, il adressait à ses geôliers un étrange reproche: Quelle +barbarie! s'écriait-il en me regardant, comme pour me demander +justice; j'avais pour compagnon dans ma cellule un papillon, et +les cruels l'ont tué! -- Marie m'assura qu'il n'y avait rien de +vrai dans ces paroles; ainsi la destruction imaginaire d'un +insecte était devenue le supplice de cet homme, meurtrier de son +semblable! + +L'autre était une jeune fille, parfaitement belle, dont une +ferveur religieuse, poussée à l'excès, avait égaré la raison, son +front était empreint d'une candeur charmante; dans ses beaux yeux +noirs, qu'elle tenait incessamment levés vers le ciel, se montrait +le sentiment d'une béatitude parfaite; rien de terrestre +n'attirait son attention; rien ne troublait les délices de son +extase: c'était vraiment un ange, car elle vivait déjà dans les +cieux; elle ne comprenait rien à ce monde: donc elle était folle. + +Ainsi, partis de deux points contraires, ces infortunes sont +parvenus ensemble au même but, l'un par le crime, l'autre par +l'innocence! Ce sont là les mystères de l'humanité; le même asile +recèle l'âme candide et pure qui rêvait ici-bas des félicités du +ciel, et l'être cruel qui cherchait sa joie dans le sang des +hommes; la société les a bannis tous deux de son sein, comme si +elle ne comportait pas plus l'extrême bien que l'extrême mal! + +Je me livrais à ces tristes réflexions, lorsque j'entendis des +hurlements affreux. -- Ce sont, me dit un geôlier, les cris d'un +nègre atteint de démence furieuse; voici la cause de sa folie: il +existe, dans le Maryland, un Américain dont la profession est +d'acheter et de vendre des esclaves. Il en fait un immense +commerce, et c'est peut-être aux États-Unis, le plus grand +marchand de chair humaine: toute la population de couleur le +connaît et l'abhorre; il semble que l'odieux de l'esclavage se +personnifie en lui. Le pauvre nègre dont vous entendez la voix fut +amené par cet homme de la Virginie dans le Maryland, pour y être +vendu, et subit, durant la route, de si cruels traitements, que sa +raison s'égara. Depuis ce temps, une idée fixe le poursuit et ne +lui laisse pas un seul instant de repos; il croit voir toujours +son ennemi mortel à ses côtés, épiant le moment favorable pour +couper sur son corps quelques lambeaux de chair, dont il le +suppose affamé. Sa fureur est si grande que nul ne peut +l'approcher; il prend pour le marchand de nègres chaque personne +qu'il aperçoit; un seul être a sur lui quelque puissance; ses cris +s'apaisent quand il voit Marie Nelson. Je ne sais par quelle +tendre compassion et par quel charme, au pouvoir des femmes +seules, elle a pu trouver accès dans son coeur; il est, à la +vérité, de tous les malheureux renfermés dans cette enceinte, +celui pour lequel elle témoigne la plus vive sympathie; et c'est +ce que je ne puis comprendre ... car enfin, ce n'est qu'un homme +de couleur! + +-- Nous approchions de la cellule d'où partaient des cris de +fureur. -- Regardez, me dit le geôlier en m'ouvrant la porte. + +Et je vis un nègre de haute stature, à figure énergique et mâle; +il portait sur ses traits des signes de noblesse, ses membres +annonçaient une grande force musculaire; sa bouche écumait de +rage, et ses yeux roulaient des éclairs d'indignation. À mon +aspect, il se posa dans une attitude défensive, se faisant une +arme des fers dont il était chargé. -- Monstre! s'écria-t-il en me +regardant, tu as soif de mon sang!! mais n'approche pas!!... -- +Et, en parlant ainsi, il me montrait des dents blanches comme +l'ivoire, incrustées dans l'ébène, faisant signe que, si +j'avançais, il allait me dévorer. + +Alors Marie, prenant ma place: -- Mon ami, lui dit-elle, C'est +moi. -- Ce peu de mots eut la magie d'arrêter ses transports. -- +Oh! répliqua-t-il d'une voix douce, je ne crains rien quand je +vous vois; tout le monde veut ma mort, excepté vous. + +Marie s'efforça de lui persuader que nul en ce lieu ne pouvait +attenter à ses jours. Dès qu'elle se fut éloignée, je voulus juger +de l'ascendant de ses paroles; je regardai une seconde fois le +nègre, dont la fureur avait déjà repris son cours. + +Sa folie présentait une image affreuse, et j'en conservai une +pénible impression; cependant ce sentiment était adouci par le +souvenir de la compassion que lui donnait Marie. Depuis que +j'étais en Amérique, je n'avais pas encore vu un blanc prendre en +pitié le sort d'un nègre; j'entendais dire sans cesse que les gens +de couleur n'étaient pas dignes de commisération, et ne méritaient +que le mépris; la fille de Nelson, du moins, ne partageait point +cet odieux préjugé. + +Je revins seul à la ville, Marie n'ayant point voulu que je +l'accompagnasse. -- Peut-être un jour, me dit-elle, vous me saurez +gré de mon refus. -- Je ne compris pas le sens de ces paroles. + +J'emportai de l'Alms-House des émotions diverses. On ne voit pas +sans un cruel serrement de coeur, assemblées sur un même point, +toutes les infirmités de notre pauvre nature; mais il n'était pas +un triste ressouvenir qui ne contint le germe d'une douce pensée: +chacune des souffrances dont je gardais la mémoire me rappelait +l'ange des consolations. + +Vous l'avouerai-je encore? -- Je conservais, de cette visite dans +l'asile de toutes les détresses, une impression de bonheur +personnel que je me suis souvent reprochée. Ma pitié pour le +malheur était sincère; cependant ce sentiment ne remplissait pas +seul mon âme. Il me restait assez d'égoïsme pour penser que, de +toutes ces afflictions, aucune n'atteignait mon existence. Marie +près de moi, la grâce de sa personne, encore embellie par l'éclat +de sa charité; les promesses de bonheur que je trouvais dans son +amour; tout un avenir de délices qui s'ouvrait devant moi; ces +images riantes venaient dans ma pensée contraster avec les vies +misérables et abjectes de ces êtres disgraciés, honte de la +nature, rebut de la société, voués dès leur naissance à tous les +opprobres, à toutes les infirmités, à toutes les douleurs du corps +et de l'âme! Et je jouissais secrètement de cette comparaison, me +croyant supérieur parce que j'étais plus heureux. Hélas! quel eût +été mon abaissement, si, foudroyant mes orgueilleuses passions, +une voix du ciel fût descendue dans mon âme, et m'eût annoncé que +je souffrirais un jour des angoisses inconnues à tous ces +infortunés! + +Cependant le souvenir de l'Alms-House et de la vierge charitable +que j'y avais rencontrée ne sortait plus de ma mémoire. + +Ce que n'avaient pu ni les affections de famille, ni les liens de +la patrie, ni la séduction des grands spectacles de la nature, une +femme éteignit mon ambition, corrigea tout à coup mon humeur +inquiète et aventureuse, et je ne vis plus qu'un avenir possible, +aimer toujours Marie; je n'aspirai qu'à un seul bonheur, être aimé +d'elle. + +J'étais venu en Amérique pour chercher le remède à un besoin +insatiable d'émotions violentes et d'élans sublimes; et un +sentiment plein de douceur rendit la paix à mon âme troublée, et +régla les mouvements désordonnés de mon coeur. + +Je venais pour contempler le développement d'un grand peuple, ses +institutions, ses moeurs, sa merveilleuse prospérité; et une femme +me parut le seul objet digne de mon admiration et de mon +enthousiasme. + + + +Chapitre VII +Le mystère + +Je disais à Marie mon amour, mes voeux mes espérances... mais elle +recevait étrangement les révélations de mon coeur. + +Un rayon de joie brillait dans ses beaux yeux, qu'un nuage de +tristesse voilait presque aussitôt. + +Elle évitait ma présence, et semblait pourtant heureuse de me +voir; son regard rencontrait encore le mien, mais comme s'il lui +eût échappé; sa voix, naturellement douce, était altérée; sa +bouche souriait encore, mais ses paupières étaient entourées d'un +cercle de mélancolie qui, chaque jour, devenait plus sombre. + +Je l'interrogeais souvent sur les causes de son chagrin. Une fois +elle me dit: «Toutes vos paroles promettent le bonheur, et ma +destinée me condamne à une vie malheureuse; vous voyez quel abîme +nous sépare.» + +Si je la questionnais davantage, elle ne me répondait que par un +silence morne et un regard déchirant. + +Depuis ce moment, je ne quittai plus Nelson et ses enfants. + +Nous ne nous séparions que le dimanche à l'heure des offices +religieux: ils allaient au temple presbytérien, et moi à l'église +catholique. + +Je remarquais chez eux une grande régularité dans +l'accomplissement de leurs devoirs pieux. Un jour Georges étant +arrivé au temple quelques instants après le commencement de +l'office, Nelson, au retour, lui adressa une réprimande sévère: +Comprenez-vous, s'écriait-il, quelle serait la joie des unitaires +et des méthodistes s'ils apercevaient le moindre refroidissement +dans le zèle de notre congrégation? + +Je voyais avec chagrin chez Nelson ces passions ardentes de +sectaire; car je craignais qu'elles n'élevassent une barrière +entre sa fille et moi. Souvent il me parlait de sa religion et de +la mienne; une fois il me dit: Vous jugez notre culte, et vous ne +le connaissez pas; venez au temple des presbytériens. Je consentis +à sa proposition, et, le dimanche suivant, j'accompagnai Nelson et +ses enfants à leur église, où je pris place dans leur banc. Je pus +suivre l'office exactement, grâce aux soins de Marie, qui m'avait +prêté un livre saint, et ne manquait pas, quand une prière +finissait, de m'indiquer celle qui allait suivre. + +L'impression de ce culte, nouveau pour moi, fut profonde. Dans nos +églises catholiques, il semble que nous ayons toujours, pour +intermédiaire de la prière entre Dieu et nous, le prêtre saint, sa +parole mystérieuse, la pompe de la cérémonie, l'encens qui monte +de l'autel, les chants sacrés et toute la solennité du lieu. +L'oeil rencontre toujours an fond du sanctuaire une gloire +rayonnante qui éblouit... + +Dans le simple édifice qui sert de temple aux protestants, l'homme +se trouve immédiatement en rapport avec Dieu; il lui parle à lui- +même, sans langage consacré, sans rit solennel. Le ministre, sa +parole, son costume, ne sont rien; il n'a point de caractère +supérieur à ce qui l'entoure. + +Le temple ne contient que des intelligences égales, s'adressant à +l'intelligence suprême. + +Le catholique se prosterne et s'humilie: il adore Dieu à travers +des mystères et des nuages... Le protestant prie le front haut, +l'oeil levé vers le ciel; il regarde Dieu en face; c'est un beau +culte... mais c'est un culte orgueilleux! L'homme est-il assez +fort pour se mesurer de si près avec la divinité? Est-il assez +grand pour supporter l'approche de tant de grandeur? Peut-on +adorer ce qu'on comprend? + +En revenant de l'église presbytérienne, je sentais mon âme +troublée, et des passions tumultueuses s'élevaient dans mon sein. +Nelson m'interrogea, je lui dis: Votre religion me semble digne +d'un être intelligent et libre: cependant l'homme est aussi un +être sensible, qui a besoin d'aimer, et ce culte n'a point touché +mon coeur. + +Nelson ne fit aucune réponse. + +-- Hélas! s'écria Marie, faut-il désirer dans ce monde ce qui +prépare l'âme aux tendres affections! -- Elle n'acheva pas. + +Les réticences de Marie, le vague de ses paroles, me tourmentaient +chaque jour davantage; sans cesse je demandais au ciel de dissiper +ce nuage mystérieux. Je n'aurais pas tant désiré que l'ombre +s'évanouît, si j'eusse prévu qu'une lumière fatale allait éclairer +mes regards. + +J'avais coutume de me promener dans le voisinage de la colonne +élevée en la mémoire de Washington: ce lieu est solitaire, et on +est tout surpris, à côté d'un monument qui sera un jour le plus +bel ornement de la cité, de trouver une forêt sauvage, et comme le +commencement du désert. C'était là que je recueillais mes pensées +et que je passais en revue mes impressions; je trouvais un charme +extrême dans ces méditations silencieuses. + +Un jour je poursuivais le cours de mes rêveries au travers de la +forêt, ne prenant pour guide que le caprice de ma pensée, ou +plutôt marchant au hasard, devant moi, sans calcul, et sans autre +souci que d'éviter la rencontre des arbres et l'embarras des +lianes. Dans ce mouvement aventureux de mon corps, je sentais ma +pensée plus libre, mon âme plus dégagée de ses entraves, mon +imagination plus hardie dans ses élans. Chaque pas que je faisais +me découvrait une scène nouvelle, chaque impression me donnait une +idée grande ou un tendre sentiment. Il y a dans les murmures de la +brise parmi les roseaux, dans le feuillage frémissant des vieux +chênes, une voix grave qui parle au génie de l'homme, et les +savanes de la forêt enseignent de touchantes harmonies aux coeurs +qui savent le mieux aimer. + +Ah! comme, dans un profond isolement, une impression de douleur +s'empare violemment de nos sens! Au souvenir de Marie, si belle et +si affligée, je sentis mon coeur se gonfler de chagrin et d'amour. +Ô vous, qui portez une âme troublée, ne vous éloignez pas du +monde; car, dans le silence de la solitude, on entend mieux la +voix des passions; le calme de la nature fait mieux sentir les +agitations de l'âme, et il semble qu'il y a dans le désert un vide +immense, que le coeur de l'homme ait reçu la mission de combler. + +Au milieu de ce silence sonore, sous ces voûtes retentissantes de +verdure et de feuillage, je laissai tomber de mes lèvres le nom de +Marie. Je m'arrêtai soudain; il me semblait que ma bouche avait +été indiscrète: on craint peu de jeter des paroles au murmure des +vents, au frémissement des feuilles; mais le silence de la +forêt!... comme il est attentif à tout recueillir! c'est comme +l'assemblée qui écoute muette: plus elle se tait, plus elle agite +l'orateur. + +Si cette sensation de terreur ôte des forces à l'homme qui parle, +elle en donne à celui qui veut prier; car tout est religieux dans +le silence de la nature. + +«Ô mon Dieu! m'écriai-je, si votre bras s'appesantit sur moi, +qu'il devienne secourable à l'être faible qui n'a point d'appui!» +Et je priai du fond de mon coeur. + +Je n'avais point encore aussi bien senti toute la force de mon +amour pour Marie. L'image de sa douleur se présentait à ma pensée +comme un remords: si j'étais innocent de ses peines, n'étais-je +pas coupable de ne les point guérir? L'amour qui s'afflige des +plaisirs dont il n'est pas l'auteur, est malheureux aussi des +larmes mêmes qu'il n'a pas fait couler, et dont il ne tarit pas la +source. + +Un cardinal de Virginie, voltigeant dans les magnolias, éblouit +mes regards de son plumage rouge, et interrompit ma méditation. Je +m'aperçus que je m'étais égaré. + +J'essayai de retourner sur mes pas; mais, dans ma course rapide, +j'avais laissé si peu de traces que je ne pus les retrouver. + +Je jugeai à peu près, par la position du soleil, de la place où +j'étais, et de la direction que je devais prendre pour retourner à +Baltimore; mais, dans une forêt, la plus légère déviation de la +ligne qu'on doit suivre vous jette hors de votre route; et, après +mille courses en sens opposés, après mille tentatives vaines pour +retrouver mon chemin, je m'arrêtai tout haletant, sentis mes +genoux fléchir et tombai au pied d'un cèdre à demi renversé par +l'orage. + +En ce moment, la forêt devenait de plus en plus silencieuse; les +ombres s'allongeaient autour de moi, et l'oiseau moqueur saluait +d'un dernier cri les derniers rayons du soleil mourant sur la cime +des grands pins. Mes forces étaient épuisées, le sommeil s'empara +de mes sens. + +Ma présence dans la forêt aux approches du soir et +l'assoupissement dans lequel je tombai n'étaient point sans +danger. Aux dernières clartés du crépuscule succède toujours, dans +le sud de l'Amérique, une humidité froide et pénétrante; cette +fraîcheur soudaine, exhalée de la terre, est pernicieuse, et +j'allais en recevoir l'impression funeste. + +Cependant le péril était loin de ma pensée. J'avais le coeur plein +des émotions qui venaient de m'agiter. L'image de Marie était +toujours devant moi; je m'étais endormi dans son souvenir: des +songes légers m'entretenaient de son amour et présentaient à mes +yeux mille charmantes apparitions; il me semblait voir la fille de +Nelson assise à mes côtés. Sa beauté, sa grâce, enivraient mes +regards. Mais sa tristesse mystérieuse troublait ma joie; je lui +disais: «Marie! pourquoi pleures-tu? quel tourment secret peut +déchirer ton coeur? Ange de douceur et de bonté, serais-tu sur la +terre pour souffrir, toi dont le regard seul enchante et console? +Si tu es malheureuse, pourquoi ne déposes-tu pas ton coeur dans le +coeur d'un ami? Hélas! tu ne peux savoir combien tu es aimée de +Ludovic. Toi seule as ranimé du feu de tes regards ma vie pâle et +près de s'éteindre, et mon âme, jadis avide, insatiable, se +réjouit maintenant du sentiment unique dont elle est remplie.» Et +j'entendais sa douce voix me répondre par des accents tendres et +mélancoliques; je prenais sa main; je la pressais sur mon coeur; +je la couvrais de baisers, et l'arrosais de mes larmes. + +Tout à coup je me réveille... je sens l'impression d'une main qui +glisse doucement sur mon front; j'entr'ouvre les yeux... Que vois- +je! ô mon Dieu! Marie! Marie agenouillée près de moi, et levant au +ciel ses mains suppliantes. + +Oh! jamais tant de sentiments divers ne se pressèrent à la fois +dans le fond de mon coeur! + +Si rien n'est plus triste que le réveil quand il dissipe le +fantôme d'un rêve charmant, quoi de plus doux qu'un songe d'amour +et de volupté, qui par une touchante erreur, attendrit notre âme, +et la prépare aux impressions d'une délicieuse réalité? Ce +bonheur, dont le sommeil ne m'avait offert que la chimère, j'en +jouissais maintenant, et j'y mêlais tous les prestiges de +l'illusion qui n'était plus. + +D'abord je fus muet en présence de celle qui était toute ma vie, +car je ne savais pas si quelque vision n'abusait pas mes sens. Je +croyais m'être réveillé; mais n'était-ce pas plutôt le +commencement d'un songe? + +-- Ô mon Dieu! me dit-elle, Ludovic! fuyons ces lieux: bientôt la +nuit sera venue, un froid mortel va succéder à la brûlante chaleur +du jour. + +-- Marie! m'écriai-je alors, es-tu l'ange de mes jours, le bon +génie de ma destinée? ou viens-tu, sylphide décevante, tromper mes +sens, et te jouer de mon infortune? + +-- Je n'ai jamais trompé, répondit la vierge avec une émotion +pleine de charme; je suis une fille au coeur simple et droit; je +vous ai vu, Ludovic, partir pour la forêt, et, comme vous n'étiez +point revenu au déclin du jour, j'ai craint pour votre vie... J'ai +prévu que vous étiez égaré, et j'ai frémi à la pensée du péril qui +vous menaçait... + +-- Ô ma bien-aimée! quel généreux dévouement!... mais ces dangers +tu vas les partager avec moi! + +-- Ne craignez rien, me répondit-elle; je sais tous les détours de +la forêt: ici, pas une mousse que je n'aie foulée aux pieds, pas +un arbre dont je ne connaisse les ombres du matin et du soir! Les +femmes de Baltimore se montrent à l'envi sur les places publiques; +moi, je chéris ces retraites solitaires, ou du moins... + +Elle s'arrêta pensive un instant... -- Hâtons-nous, ajouta-t-elle. +Et en prononçant ces mois, elle se mit en marche, et m'entraîna +sur ses pas. J'avais saisi sa main; mes larmes coulaient en +abondance; j'éprouvais mille sentiments que je ne pouvais +exprimer. Je lui dis cependant: + +-- Marie, avant de savoir si j'étais aimé de toi, je sentais au +fond de mon coeur un feu brillant qui le dévorait; le plus tendre +des sentiments se mêlait pour moi de tourments amers, et de +cruelles agitations... mais tu viens de me prouver que tu m'aimes, +et je sens pénétrer dans mon âme des émotions d'une douceur +inconnue... mon amour est plus ardent encore; mais il est +tranquille... Oh! je t'en conjure, abandonne-toi, comme moi, au +charme enivrant de cette impression pure et sans mélange. +Cependant un chagrin me reste: je vois ta mélancolie; Marie, tu me +caches quelque douleur. Tu ne crois donc pas à mon amour? Hélas! +pourquoi un écho de cette forêt ne te dit-il pas les sentiments +que tout à l'heure je confiais au désert + +-- Plût au ciel dit Marie, que je n'eusse point entendu ces +révélations solitaires! Ludovic, pendant votre sommeil, votre voix +murmurait des paroles enchantées, qui mettent le comble à mon +infortune. Hélas!... + +Elle n'acheva pas, Je voyais se presser les battements de son +coeur; et ses yeux chargés de larmes s'efforçaient de ne pas +pleurer. + +-- Quel est donc, ce mystère? m'écriai-je avec force; Marie, je +t'en supplie, ouvre-moi ton âme, que je sache ton infortune comme +tu sais mon amour! chacune de tes plaintes viendra s'éteindre dans +mon coeur. La douleur n'est point semblable au bruit qui s'accroît +en retentissant; elle cesse quand elle trouve de l'écho... Ma +bien-aimée! laisse ta tète se pencher vers la mienne, appuie sur +moi ta faiblesse; le parfum des plus douces fleurs est moins suave +que le mélange de deux souffles amis, et tu ne sais pas tout ce +que donne de force l'union de deux poitrines qui respirent +ensemble... Va, quelle que puisse être ta destinée, tu ne seras +pas aussi heureuse de ma protection que je serai fier de ton +amour... Marie! sois mon amie! sois mon épouse chérie! Si, sur +cette terre dévouée aux orages, tu dois être courbée par +l'ouragan, tu trouveras du moins un abri où reposer ta tête; tes +larmes les plus amères s'adouciront en se mêlant à celles d'un +ami; et si, des flancs d'un nuage sombre, la foudre sortait pour +nous frapper tous deux, étroitement enlacés, coeur contre coeur, +il nous serait doux encore de mourir ensemble et de rendre dans +les bras l'un de l'autre un dernier soupir de vie et de volupté. + +Ainsi je disais; Marie gardait le silence; cependant nous +marchions et nous approchions de Baltimore, hélas! trop +rapidement. Oh! comme alors j'aurais béni le ciel s'il nous eût +égarés dans notre route! quelle ivresse dans tout mon être! quel +délire au fond de mon coeur! + +Ce long entretien de mes passions avec la solitude; ces secrets +d'amour confiés au désert, et surpris au sommeil; tant de bonheur +succédant au péril; Marie, ma libératrice, mon guide, ma compagne; +nos voix unies, nos bras entrelacés, notre marche dans le silence +du soir; et à la fin du jour la douce clarté de l'astre des nuits +venant avec son cortège de tendres rêveries; tout un monde de +sentiments, d'idées, de passions, qui s'agitait dans mon coeur au +milieu d'un monde muet et d'une nature endormie: ces vives +impressions, météore de l'âme, apparaissent à mon souvenir en +traits de feu. + +J'interrogeais encore Marie, et je lui disais: + +-- Pourquoi repousses-tu ce sourire qui te cherche? Écoute, mon +coeur ne bat-il pas d'accord avec ton coeur? ne sens-tu pas mon +âme se mêler à la tienne? elles s'unissent, se confondent, et +nulle puissance ne peut plus les diviser. Malheur à celui qui +romprait cette alliance sacrée! malheur!... + +-- Arrêtez! s'écria Marie; elle se tut quelques instants: + +-- Ludovic, reprit-elle ensuite, je n'essaierai point de vous +peindre les sentiments dont mon âme est remplie... Vous venez de +me parler une langue dont je comprends le sens, parce que c'est +celle du coeur; mais je n'en sais pas les mots... Ah! de grâce, +cessez des discours qui m'enivrent et me désolent! L'image du +bonheur est trop cruelle pour qui ne saurait être heureux. Vous +m'aimez, Ludovic... Mon Dieu! cet amour, qui fait ma joie, est le +gage de mon infortune... Ah! ma destinée est affreuse! Encore un +jour... et vous en saurez le secret... + +Cependant nous touchions aux portes de la cité. -- Demeurez, me +dit-elle d'une voix impérieuse; voici la ville... je dois être +seule. + +En prononçant ces mots, elle s'éloigna, me laissant plein d'un +trouble profond. + +Oh! que les heures d'incertitude sont longues et cruelles, quand +on est sûr d'un malheur, et qu'il n'y a de douteux que sa nature! + +Le malheur connu donne à l'âme un point d'appui. Elle souffre; +mais elle sait la cause de sa souffrance; elle s'y arrête, s'y +attache, et ce profond sentiment de sa peine est une proie dont +elle se saisit. + +Mais une infortune qu'on sent avant de la connaître, un mal +insaisissable qui se présente à l'imagination sous mille formes +diverses, une douleur vague et poignante dont on ignore la cause +le genre et la durée: un pareil supplice, comment le supporter? +Quelles forces morales faut-il appeler à son secours? doit-on se +raidir ou plier? l'âme s'armera-t-elle du courage qui se résigne, +ou de l'énergie qui combat? + +Les conjectures et les terreurs se succédèrent dans mon esprit +avec une incroyable rapidité... Je supposai tous les malheurs +possibles, excepté le véritable. Les heures s'écoulaient +lentement, comme toutes celles qui sont comptées. + +Le lendemain, je ne sais quelle puissance irrésistible me ramena +vers la forêt solitaire. Peut-être la fille de Nelson y +reviendrait pour me donner la révélation promise. + +Ah! comme, en parcourant ces lieux tout pleins d'une émotion +récente, je me sentis l'âme troublée! Toutes mes impressions, +amères ou douces, se réveillaient plus fortes à l'aspect du lieu +qui les avait vues naître; chaque objet inanimé s'imprégnait à mes +yeux d'un sentiment qui lui était propre. Ici, le vieux chêne et +son ombre: c'était la longue rêverie, la méditation, l'élan de la +pensée vers le ciel! Là, l'églantier dont j'avais effeuillé les +roses: c'était Marie, sa beauté, sa chevelure embaumée, le parfum +de sa voix. Ces lianes impénétrables, c'était le mystère; ce cèdre +renversé, le désespoir. Hélas! le site le plus heureux contenait +une douleur, et chaque douleur une larme. + +Je voulus voir tous les lieux parcourus la veille; je repris les +moindres détours que j'avais suivis. Arrivé à la place où j'avais +vu Marie priant à genoux, je me prosternai la face contre terre, +et je couvris de mes baisers la mousse qu'avaient humectée ses +pleurs. + +Un sentiment involontaire me retenait dans cette solitude; Marie +ne paraissait point, et, à chaque instant, je croyais la voir ou +l'entendre. Comme au moindre murmure du vent dans la cime des pins +mon coeur battait avec violence! Tout me troublait: la chute d'une +feuille, le vol d'un oiseau, le mouvement d'un insecte dans +l'herbe. + +Cependant je ne rencontrai dans la forêt que des souvenirs et des +agitations nouvelles... Marie n'y vint pas. + +De retour chez mon hôte, j'y trouvai une physionomie générale de +tristesse et de deuil. Nelson se promenait gravement dans sa +chambre, levant les yeux au ciel et laissant tomber de temps en +temps une parole sentencieuse; les gens de la maison, voyant leurs +maîtres affligés, partageaient leur douleur sans la comprendre. + +Marie ne se montra point de tout le jour. Quand l'heure du soir +fut venue, nous étions, Nelson, Georges et moi, assis dans le +salon, où nous prenions le thé, suivant la coutume; chacun de nous +était muet; je n'osais enfreindre un silence d'autant plus +difficile à rompre qu'il avait duré plus longtemps; et cependant +comment supporter davantage les tourments de mon incertitude 1 + +Enfin nous vîmes entrer Marie; son visage était pale, sa démarche +tremblante; elle parut en baissant les yeux, et vint se placer +près de son père. Au bout de quelques minutes, Nelson éleva la +voix et me dit: «Mon jeune ami, je sais vos sentiments, je les +crois purs, et je vous estime; mais vous ignorez nos malheurs: +vous allez les connaître et nous plaindre.» + + + +Chapitre VIII +La Révélation + +«La Nouvelle-Angleterre, mon pays natal, n'est point la patrie de +mes enfants: Georges et Marie sont nés dans la Louisiane. Hélas! +plût au Ciel que je n'eusse jamais quitté le lieu de ma naissance! +Mon père, négociant à Boston, fit sa fortune; à sa mort, son +patrimoine se divisa également entre ses enfants, et ne suffit +plus à leurs besoins. J'avais deux frères: le premier partit pour +l'Inde, d'où il a rapporté de grandes richesses; le second s'est +avancé dans l'Ouest: il possède aujourd'hui deux mille acres de +terre et plusieurs manufactures dans l'Illinois. J'étais incertain +sur le parti que je devais prendre: quelqu'un me dit: «Allez à la +Nouvelle-Orléans, si vous n'y êtes pas victime de la fièvre jaune, +vous y ferez une grande fortune.» L'alternative ne m'effraya pas, +je suivis ce conseil... Hélas! j'ai moins souffert d'un climat +insalubre que de la corruption des hommes. + +«Partout où la société se partage en hommes libres et en esclaves, +il faut bien s'attendre à trouver la tyrannie des uns et la +bassesse des autres; le mépris pour les opprimés, la haine contre +les oppresseurs, l'abus de la force, et la vengeance... + +«Mais quelle terre de malédiction, ô mon Dieu! quelle dépravation +dans les moeurs! quel cynisme dans l'immoralité! et quel mépris de +la parole de Dieu dans une société de chrétiens! + +«Cependant, sur cette terre de vices et d'impiété, mes yeux +distinguèrent une jeune orpheline, innocente et belle, simple dans +sa pensée, et fervente dans sa foi religieuse; elle était +d'origine créole. J'unis ma destinée à celle de Thérésa Spencer. +D'abord le ciel nous fut propice; la naissance de Georges et de +Marie fut, en quelques années, le double gage de notre amour. +J'avais fait de grandes entreprises commerciales; elles +prospéraient toutes selon mes voeux. Hélas! notre bonheur fut +passager comme celui des méchants! Je ne suis point impie, et la +foudre du Dieu vengeur a courbé ma tête. + +Avant son mariage, Thérésa Spencer avait attiré les regards d'un +jeune Espagnol, don Fernando d'Almanza, d'une famille très riche, +dont la fortune remonte au temps où la Louisiane était une colonie +espagnole. Rien n'était plus séduisant que ce jeune homme; son +esprit n'était point inférieur à sa naissance, et la distinction +de ses manières égalait la beauté de ses traits. Cependant Thérésa +l'éloigna d'elle. Je ne sais quel sens intime lui fit deviner un +ennemi dans l'homme qui lui déclarait le plus tendre amour. + +«Nous avons su depuis qu'il aspirait à l'aimer sans devenir son +époux. + +«La rigueur de Thérésa l'irrita vivement, et plus tard le +spectacle de notre félicité rendit sans doute encore plus +cuisantes les douleurs de sa vanité blessée, car il conçut et +exécuta bientôt une détestable vengeance. + +«Il répandit secrètement le bruit que Thérésa était, par sa +bisaïeule, d'origine mulâtre; appuya cette allégation des preuves +qui pouvaient la justifier; nomma tous les parents de Marie, en +remontant jusqu'à celle dont le sang impur avait, disait-il, +flétri toute une race. + +«Sa dénonciation était odieuse; mais elle était vraie. La tache +originelle de Thérésa Spencer s'était perdue dans la nuit des +temps. À la voix de Fernando les souvenirs endormis se +réveillèrent... Il y a tant de mémoire dans le coeur de l'homme +pour les misères d'autrui. L'opinion publique fut toute en émoi; +on fit une sorte d'enquête; les anciens du pays furent consultés, +et il fut reconnu qu'un siècle auparavant, la famille de Thérésa +Spencer avait été souillée par une goutte de sang noir. + +«La suite des générations avait rendu ce mélange imperceptible. +Thérésa était remarquable par une éclatante blancheur; et rien +dans son visage, ni dans ses traits, ne décelait le vice de son +origine; mais la tradition la condamnait. + +«Depuis ce jour, notre vie, qui s'écoulait paisible et douce, +devint amère et cruelle. Plus nous étions haut dans l'estime du +monde, et plus la honte de déchoir fut éclatante. Je vis aussitôt +chanceler les affections que je croyais les plus solides. Un seul +ami, resté fidèle au malheur, eut à rougir de mon affection. + +«Cet ami généreux, auquel vous tenez par les liens du sang, avait, +je crois, comme Français, plus de philanthropie pour la race +noire, et moins de préjugés contre elle, qu'il ne s'en trouve +d'ordinaire chez les Américains. Lui seul, aux jours de +l'infortune, me tendit une main secourable, et me préserva de +l'opprobre d'une faillite. Le coup porté à ma position sociale +avait en même temps ébranlé mon crédit. Les hommes de ce pays, si +indulgents pour une banqueroute, furent sans pitié pour une +mésalliance! [30] + +«Cependant le mal était sans remède; je luttai contre ma fortune, +parce qu'il est dans nos moeurs de ne jamais désespérer; mais +l'obstacle était au-dessus d'une force humaine. + +«Thérésa se reprocha cruellement des malheurs dont elle était +innocente. Orpheline dès l'âge le plus tendre, elle n'avait point +connu les secrets de sa famille. Sa douleur fut si profonde +qu'elle n'y survécut pas; je la vis expirer dans mes bras, épuisée +par ses larmes et par son désespoir. + +«Quand elle fut enlevée à mon amour, elle si jeune d'années et si +vieillie par le chagrin, elle si pure et si désolée, je doutai +pour la première fois de la Providence et de mon courage. Ce doute +était coupable; car j'ai trouvé des forces pour supporter ma +misère, et le Ciel ne m'a point abandonné. + +«Je quittai la Nouvelle-Orléans, où j'étais en but à trop de +mauvaises passions, et déchiré par trop de cruels souvenirs. Je me +suis fixé à Baltimore, où personne ne connaît la tache de mon +alliance, ni le vice dont est souillée la naissance de mes +enfants. + +«Depuis dix ans que j'habite cette ville, j'y ai formé de +nouvelles relations; je m'y suis fait un nouveau crédit, et j'ai +retrouvé la fortune sans le bonheur, qui ne saurait plus exister +pour moi. + +«Nous vivons ici dans une apparente tranquillité: le trouble n'est +que dans nos âmes. + +«Tout le inonde ignore la honte de mes enfants, mais chaque jour +on peut la découvrir. On nous aime, on nous honore, parce qu'on ne +sait pas qui nous sommes. Un seul mot d'un ennemi bien informé +pourrait nous perdre: nous ressemblons au coupable que la société +croit innocent, et qui n'ose accepter la considération publique, +parce que trop de honte suivra la révélation de son crime. + +«Georges, dont le caractère noble et fier s'indigne des injustices +du monde, se croit l'égal des Américains; et, si je ne l'eusse +supplié, au nom de sa soeur, qu'il aime avec passion, de garder le +silence, cent fois il aurait, à la face du public, révélé sa +naissance, et bravé l'opinion. + +«Au contraire, soumise à son destin et résignée, Marie cherche +l'ombre et l'isolement. Tel est le secret de son aversion pour la +société. Ah! certes, elle surpasse toutes les femmes de Baltimore +en esprit, en talent, en bonté; mais elle n'est point leur égale. + +«Je vous devais, mon jeune ami, cet aveu de notre infortune... +L'hospitalité m'en faisait une loi. Vous cherchez le bonheur sur +la terre; hélas! vous ne le trouverez pas parmi nous... Ailleurs, +les joies du monde! ici, les chagrins et les sacrifices!» + +Ainsi parla Nelson. Pendant ce récit, son visage austère parut +quelquefois s'émouvoir. Georges frémissait sur son siège; sa +colère muette éclatait dans ses gestes brusques et dans ses +regards irrités. Marie, la tête penchée sur son sein cachait son +visage à tous les yeux. + +Pour moi, j'écoutais, incertain si je saisissais bien le langage +étrange dont mon oreille était frappée; cependant rien n'était +obscur dans les paroles que je venais d'entendre. + +Je sentis se révolter mon coeur et ma raison. + +-- Voilà donc, m'écriai-je, ce peuple libre qui ne saurait se +passer d'esclaves! L'Amérique est le sol classique de l'égalité, +et nul pays d'Europe ne contient autant de servitude! Maintenant +je vous comprends, Américains égoïstes; vous aimez pour vous la +liberté; peuple de marchands, vous vendez celle d'autrui! + +À peine avais-je prononcé ces mots, que j'eusse voulu les rappeler +à moi; car je craignais d'offenser le père de Marie. + +L'indignation avait saisi mon âme. La fille de Nelson, me voyant +irrité d'abord, puis rêveur, se méprit sur les sentiments dont +j'étais animé. + +-- Ludovic, me dit-elle d'une voix à demi éteinte, pourquoi ces +regrets? ne vous l'avais-je pas dit? je suis indigne de votre +amour! + +Je lui répondis: -- Marie, vous devinez mal ce qui se passe au +fond de mon coeur. Il est vrai que mes sentiments pour vous ne +sont plus les mêmes: je vous sais malheureuse: mon amour s'accroît +de toute votre infortune. + +-- Ami généreux, s'écria Georges en me tendant la main, vous +parlez noblement. + +Et un rayon de joie éclaira tout à coup ce front sinistre et +sombre. + +Cependant Nelson demeurait impassible. Quand il vit nos émotions +un peu calmées, il me dit: -- L'enthousiasme vous égare, mon ami; +prenez garde à l'entraînement d'une passion généreuse... Hélas! si +vous contemplez d'un oeil moins prévenu la triste réalité, vous +n'en pourrez soutenir l'aspect, et vous reconnaîtrez qu'un blanc +ne saurait s'allier à une femme de couleur. + +Je ne puis vous peindre le trouble que ces paroles jetaient dans +mon esprit. Quelle situation étrange! à l'instant où Nelson me +parlait ainsi, je voyais près de moi Marie, dont le teint +surpassait en blancheur les cygnes des grands lacs. + +Alors je dis: -- Quelle est donc, chez un peuple exempt de +préjugés et de passions, l'origine de cette fausse opinion qui +note d'infamie des êtres malheureux, et de cette haine impitoyable +qui poursuit toute une race d'hommes de génération en génération? + +Nelson réfléchit un instant; ensuite il s'engagea entre nous une +conversation, dont je puis vous rapporter exactement les termes; +elle a laissé dans ma mémoire des traces que le temps ne saurait +effacer. + +NELSON. + +La race noire est méprisée en Amérique, parce que c'est une race +d'esclaves; elle est haïe, parce qu'elle aspire à la liberté. + +Dans nos moeurs, comme dans nos lois, le nègre n'est pas un homme: +c'est une chose. + +C'est une denrée dans le commerce, supérieure aux autres +marchandises; un nègre vaut dix acres de terre en bonne culture. + +Il n'existe pour l'esclave ni naissance, ni mariage, ni décès. + +L'enfant du nègre appartient au maître de celui-ci, comme les +fruits de la terre sont au propriétaire du sol. Les amours de +l'esclave ne laissent pas plus de traces dans la société civile +que ceux des plantes dans nos jardins; et, quand il meurt, on +songe seulement à le remplacer, comme on renouvelle un arbre +utile, que l'âge ou la tempête ont brisé [31]. + +LUDOVIC. + +Ainsi, vos lois interdisent aux nègres esclaves la piété filiale, +le sentiment paternel et la tendresse conjugale. Que leur reste-t- +il donc de commun avec l'homme? + +NELSON. + +Le principe une fois admis, toutes ces conséquences en découlent: +l'enfant né dans l'esclavage ne connaît de la famille que ce qu'en +savent les animaux; le sein maternel le nourrit comme la mamelle +d'une bête fauve allaite ses petits; les rapports touchants de la +mère à l'enfant, de l'enfant au père, du frère à la soeur, n'ont +pour lui ni sens ni moralité; et il ne se marie point, parce +qu'étant la chose d'autrui, il ne peut se donner à personne. + +LUDOVIC. + +Mais comment la nation américaine, éclairée et religieuse, ne +repousse-t-elle pas avec horreur une institution qui blesse les +lois de la nature, de la morale et de l'humanité? Tous les hommes +ne sont-ils pas égaux? + +NELSON. + +Nul peuple n'est plus attaché que nous ne le sommes au principe de +l'égalité; mais nous n'admettons point au partage de nos droits +une race inférieure à la nôtre. + +À ces mots, je vis la rougeur monter au front de Georges, et ses +lèvres tremblantes prêtes à laisser partir un cri d'indignation; +mais il fit un effort puissant, et contint sa colère. + +Je répondis à Nelson: -- On croit, aux États-Unis, que les noirs +sont inférieurs aux blancs; est-ce parce que les blancs se +montrent, en général, plus intelligents que les nègres? Mais +comment comparer une espèce d'hommes élevés dans l'esclavage, et +qui se transmettent de génération en génération l'abrutissement et +la misère, à des peuples qui comptent quinze siècles de +civilisation non interrompue; chez lesquels l'éducation s'empare +de l'enfant au berceau, et développe en lui toutes les facultés +naturelles? Nous n'avons point, en Europe, les préjugés de +l'Amérique, et nous croyons que tous les hommes ne forment qu'une +même famille, dont tous les membres sont égaux. + +NELSON. + +Sans doute, l'esclavage offense la morale et la loi de Dieu! +cependant, ne jugez pas trop sévèrement le peuple américain: la +Grèce eut ses ilotes; Rome, ses esclaves; le Moyen-Âge, les serfs; +de nos jours, on a des nègres; et ces nègres, dont le cerveau est +naturellement étroit, attachent peu de prix à la liberté; pour la +plupart, l'affranchissement est un don funeste. Interrogez-les, +tous vous diront qu'esclaves ils étaient plus heureux que libres. +Abandonnés à leurs propres force, ils ne savent pas soutenir leur +existence: et il meurt dans nos villes moitié plus d'affranchis +que d'esclaves [32]. + +LUDOVIC. + +Il est naturel que l'esclave qui, tout à coup, devient libre, ne +sache ni user ni jouir de l'indépendance. Pareil à l'homme dont on +aurait, dès l'âge le plus tendre, lié tous les membres, et auquel +on dit subitement de marcher, il chancelle à chaque pas... La +liberté est entre ses mains une arme funeste, dont il blesse tout +ce qui l'entoure; et, le plus souvent, il est lui-même sa première +victime. Mais faut-il en conclure que l'esclavage, une fois établi +quelque part, doit être respecté? Non, sans doute. Seulement il +est juste de dire que la génération qui reçoit l'affranchissement +n'est point celle qui en jouit: le bienfait de la liberté n'est +recueilli que par les générations suivantes... Je ne reconnaîtrai +jamais ces prétendues lois de la nécessité, qui tendent à +justifier l'oppression et la tyrannie. + +NELSON. + +Je pense ainsi que vous; cependant, ne croyez pas que les nègres +soient traités avec l'inhumanité dont on fait un reproche banal à +tous les possesseurs d'esclaves; la plupart sont mieux vêtus, +mieux nourris et plus heureux que vos paysans libres d'Europe. + +-- Arrêtez! s'écria Georges avec violence (car en ce moment sa +colère devint plus forte que son respect filial); ce langage est +inique et cruel! Il est vrai que vous soignez vos nègres à l'égal +de vos bêtes de somme! mieux même, parce qu'un nègre rapporte plus +au maître qu'un cheval ou un mulet... Quand vous frappez vos +nègres, je le sais, vous ne les tuez pas: un nègre vaut trois +cents dollars... Mais ne vantez point l'humanité des maîtres pour +leurs esclaves: mieux vaudrait la cruauté qui donne la mort, que +le calcul qui laisse une odieuse vie!... Il est vrai que, d'après +vos lois, un nègre n'est pas un homme: c'est un meuble, une +chose... Oui, mais vous verrez que c'est une chose pensante... une +chose qui agite et qui remue un poignard... Race inférieure! +dites-vous? Vous avez mesuré le cerveau du nègre, et vous avez +dit: «Il n'y a place dans cette tête étroite que pour la douleur»; +et vous l'avez condamné à souffrir toujours. Vous vous êtes +trompés; vous n'avez pas mesuré juste: il existe dans ce cerveau +de brute une case qui vous a échappé, et qui contient une faculté +puissante, celle de la vengeance... d'une vengeance implacable, +horrible, mais intelligente... S'il vous hait, c'est qu'il a le +corps tout déchiré de vos coups, et l'âme toute meurtrie de vos +injustices... Est-il si stupide de vous détester? Le plus fin +parmi les animaux chérit la main cruelle qui le frappe, et se +réjouit de sa servitude... Le plus stupide parmi les hommes, ce +nègre abruti, quand il est enchaîné comme une bête fauve, est +libre par la pensée, et son âme souffre aussi noblement que celle +du Dieu qui mourut pour la liberté du monde. Il se soumet; mais il +a la conscience de l'oppression; son corps seul obéit; son âme se +révolte. Il est rampant! oui... pendant deux siècles il rampe à +vos pieds... un jour il se lève, vous regarde en face et vous tue. +Vous le dites cruel! mais oubliez-vous qu'il a passé sa vie à +souffrir et à détester! Il n'a qu'une pensée: la vengeance, parce +qu'il n'a eu qu'un sentiment: la douleur. + +Georges, en parlant, s'était animé d'un feu presque surnaturel, et +son regard étincelait de haine et de colère. + +-- Mon ami, reprit froidement Nelson, croyez-vous qu'il n'en coûte +pas à mon coeur de juger comme je le fais une race à laquelle +votre mère ne fut pas étrangère? + +-- Ah! mon père, s'écria Georges, avant d'être époux, vous étiez +Américain. + +Alors Marie jetant sur son frère un regard suppliant: -- Georges, +lui dit-elle, pourquoi ces emportements? + +Puis se tournant vers Nelson: -- Mon père, vous avez raison; les +Américaines sont supérieures aux femmes de couleur; elles aiment +avec leur raison: moi, je ne sais vous aimer qu'avec mon coeur. + +Et, en prononçant ces mots, elle se jeta dans ses bras, comme pour +y cacher la honte qui couvrait son visage. + +Georges reprit: -- Ma soeur rougit de son origine africaine... +moi, j'en suis fier. Les hommes du Nord n'ont qu'à s'enorgueillir +de leur génie froid comme leur climat... nous devons, nous, au +soleil de nos pères des âmes chaudes et des coeurs ardents. + +Il se tut quelques instants; puis il ajouta avec un sourire amer: + +-- Les Américains sont un peuple libre et commerçant... mais +qu'ils y prennent garde, il leur manquera bientôt une branche +d'industrie; bientôt ils perdront le privilège de vendre et +d'acheter des hommes: la terre d'Amérique ne doit pas longtemps +porter des esclaves. + +NELSON. + +Oui, je le reconnais avec joie, l'esclavage décroît chaque jour; +et sa disparition entière sera l'oeuvre du temps. + +GEORGES. + +Et si les esclaves se fatiguaient d'attendre? + +NELSON. + +Malheur à eux! S'ils ont recours à la violence pour devenir +libres, ils ne le seront jamais; leur révolte amènerait leur +destruction. Il est vrai que le nombre des noirs dans le Sud +surpassera bientôt celui des blancs; mais tous les États du Centre +et du Nord feraient cause commune avec les Américains du Midi, +pour exterminer des esclaves rebelles... Tout appel à la force les +perdrait: qu'ils aient plus de foi dans les progrès de la raison. + +Déjà, dans le Nord, l'esclavage est aboli; et les États +méridionaux entendent murmurer des mots de liberté. Naguère, un +prompt supplice eût étouffé la voix assez hardie pour réclamer +dans le Sud, l'indépendance des nègres; aujourd'hui, cette +question s'agite, en Virginie, au sein même de la législature. Il +semble que, chaque année, les idées de liberté universelle +franchissent un degré de latitude; le vent du nord les pousse +impétueusement. En ce moment, elles traversent le Maryland: c'est +la Nouvelle-Angleterre, ma patrie, qui répand dans toute l'Union +ses lumières, ses moeurs et sa civilisation. + +LUDOVIC. + +Il y a tant de puissance dans un principe de morale éternelle! + +GEORGES. + +Et surtout dans l'intérêt... Savez-vous pourquoi les Américains +sont tentés d'abolir la servitude? c'est qu'ils commencent à +penser que l'esclavage nuit à l'industrie. + +Ils voient pauvres les États à esclaves, et riches ceux qui n'en +ont pas; et ils condamnent l'esclavage. + +Ils se disent: L'ouvrier libre, travaillant pour lui, travaille +mieux que l'esclave; et il est plus profitable de payer un ouvrier +qui fait bien que de nourrir un esclave qui fait mal... Et ils +condamnent l'esclavage. + +Ils se disent encore: Le travail est la source de la richesse; +mais la servitude déshonore le travail: les blancs seront oisifs, +tant qu'il y aura des esclaves; et ils condamnent l'esclavage. + +Leur intérêt est d'accord avec leur orgueil... L'émancipation des +noirs ne fait des hommes libres que de nom: le nègre affranchi ne +devient point pour les Américains un rival dans le commerce ou +dans l'industrie. Il peut être l'une de ces deux choses: mendiant +ou domestique; les autres carrières lui sont interdites par les +moeurs. Affranchir les nègres aux États-Unis, c'est instituer une +classe inférieure... et quiconque est blanc de pure race +appartient à une classe privilégiée... La couleur blanche est une +noblesse. + +-- Ne croyez point, mon ami, dis-je en m'adressant à Georges, que +ces préjugés soient destinés à vivre éternellement! Selon les lois +de la nature, la liberté d'un homme ne peut appartenir à un autre +homme. Liberté! mère du génie et de la vertu, principe de tout +bien, source sacrée de tous les enthousiasmes et de tous les +héroïsmes, une race d'hommes serait-elle condamnée à ne se +réchauffer jamais aux rayons de ta divine lumière! Vouée pour +toujours à l'esclavage, elle ne connaîtrait ni les gloires du +commandement ni la moralité de l'obéissance; incessamment courbée +sous les fers pesants de la servitude, elle n'aurait pas la force +d'élever ses bras vers le ciel; travaillant sans relâche sous +l'oeil de ses tyrans, il lui serait interdit de contempler à +loisir le firmament si beau, si resplendissant de clartés, d'y +élancer sa pensée, et de se livrer à ces admirations sublimes d'où +naissent l'inspiration pour l'esprit, l'élévation pour l'âme, et +pour le coeur la poésie. + +Et, me tournant vers Nelson, je repris en ces termes: + +-- La société américaine, qui porte la plaie de l'esclavage, +travaille-t-elle du moins à la guérir? et prépare-t-elle, pour +deux millions d'hommes, la transition de l'état de servitude à +celui de liberté? + +NELSON. + +Personne, hélas! n'est d'accord sur ce point. Les uns voudraient +qu'on affranchît d'un seul coup tous les nègres; d'autres, qu'on +déclarât libres tous les enfants à naître des esclaves. Ceux-ci +disent: Avant d'accorder la liberté aux noirs, il faut les +instruire; ceux-là répondent: Il est dangereux d'instruire des +esclaves. + +Ne sachant quel remède employer, on laisse le mal se guérir de +lui-même. Les moeurs se modifient chaque jour; mais la législation +n'est pas changée: la loi punit de la même peine le maître qui +montre à écrire à son esclave, et celui qui le tue; et le pauvre +nègre coupable d'avoir ouvert un livre encourt le châtiment du +fouet [33]. + +LUDOVIC. + +Quelle cruauté! Je conçois que vous n'affranchissiez pas +subitement tous les nègres; mais d'où vient que vous flétrissez de +tant de mépris ceux à qui vous avez donné la liberté? + +NELSON. + +Le noir qui n'est plus esclave le fut, et, s'il est libre, on sait +que son père ne l'était pas. + +LUDOVIC. + +Je concevrais encore la réprobation qui frappe le nègre et le +mulâtre, même après leur affranchissement, parce que leur couleur +rappelle incessamment leur servitude; mais ce que je ne puis +comprendre, c'est que la même flétrissure s'attache aux gens de +couleur devenus blancs, et dont tout le crime est de compter un +noir ou un mulâtre parmi leurs aïeux. + +NELSON. + +Cette rigueur de l'opinion publique est injuste sans doute; mais +elle tient à la dignité même du peuple américain... Placé en face +de deux races différentes de la sienne, les Indiens et les nègres, +l'Américain ne s'est mêlé ni aux uns ni aux autres. Il a conservé +pur le sang de ses pères. Pour prévenir tout contact avec ces +nations, il fallait les flétrir dans l'opinion. La flétrissure +reste à la race, lorsque la couleur n'existe plus. + +LUDOVIC. + +Dans l'état présent de vos moeurs et de vos lois, vous ne +connaissez point de noblesse héréditaire? + +NELSON. + +Non sans doute. La raison repousse toute distinction qui serait +accordée à la naissance, et non au mérite personnel. + +LUDOVIC. + +Si vos moeurs n'admettent point la transmission des honneurs par +le sang, pourquoi donc consacrent-elles l'hérédité de l'infamie? +On ne naît point noble, mais on naît infâme! Ce sont, il faut +l'avouer, d'odieux préjugés! + +Mais enfin, un blanc pourrait, si telle était sa volonté, se +marier à une femme de couleur libre? + +NELSON. + +Non, mon ami, vous vous trompez. + +LUDOVIC. + +Quelle puissance l'en empêcherait? + +NELSON. + +La loi... Elle contient une défense expresse et déclare nul un +pareil mariage. + +LUDOVIC. + +Ah! quelle odieuse loi! Cette loi, je la braverai. + +NELSON. + +Il est un obstacle plus grave que la loi même: ce sont les moeurs. +Vous ignorez quelle est, dans la société américaine, la condition +des femmes de couleur. + +Apprenez (je rougis de le dire, parce que c'est une grande honte +pour mon pays) que, dans toute la Louisiane, la plus haute +condition des femmes de couleur libres, c'est d'être prostituées +aux blancs. + +La Nouvelle-Orléans est, en grande partie, peuplée d'Américains +venus du Nord pour s'enrichir, et qui s'en vont dès que leur +fortune est faite. Il est rare que ces habitants de passage se +marient; voici l'obstacle qui les en empêche: + +Chaque année, pendant l'été, la Nouvelle-Orléans est ravagée par +la fièvre jaune. À cette époque, tous ceux auxquels un déplacement +est possible, quittent la ville, remontent le Mississipi et +l'Ohio, et vont chercher, dans les États du centre ou du Nord, à +Philadelphie ou à Boston, un climat plus salubre. Quand la saison +des grandes chaleurs est passée, ils reviennent dans le Sud, et +reprennent place à leur comptoir. Ces migrations annuelles n'ont +rien qui gêne un célibataire; mais elles seraient incommodes pour +une famille entière. L'Américain évite tout embarras en se passant +d'épouse, et en prenant une compagne illégitime; il choisit +toujours celle-ci parmi les femmes de couleur libres; il lui donne +une espèce de dot; la jeune fille se trouve honorée d'une union +qui la rapproche d'un blanc; elle sait qu'elle ne peut l'épouser; +c'est beaucoup à ses yeux que d'en être aimée... Elle aurait pu, +d'après nos lois, se marier à un mulâtre; mais une telle alliance +ne l'eût point sortie de sa classe. Le mulâtre n'aurait d'ailleurs +pour elle aucune puissance de protection; en épousant l'homme de +couleur, elle perpétuerait sa dégradation; elle se relève en se +prostituant au blanc. Toutes les jeunes filles de couleur sont +élevées dans ces préjugés, et dès l'âge le plus tendre, leurs +parents les façonnent à la corruption. Il y a des bals publics où +l'on n'admet que des hommes blancs et des femmes de couleur; les +maris et les frères de celles-ci n'y sont pas reçus; les mères ont +coutume d'y venir elles-mêmes; elles sont témoins des hommages +adressés à leurs filles, les encouragent et s'en réjouissent. +Quand un Américain tombe épris d'une fille, c'est à sa mère qu'il +la demande; celle-ci marchande de son mieux, et se montre plus ou +moins exigeante pour le prix, selon que sa fille est plus ou moins +novice. Tout cela se passe sans mystère; ces unions monstrueuses +n'ont pas même la pudeur du vice qui se cache par honte, comme la +vertu par modestie; elles se montrent sans déguisement à tous les +yeux, sans qu'aucune infamie ni blâme s'attachent aux hommes qui +les ont formées. Quand l'Américain du Nord a fait sa fortune, il a +atteint son but... Un jour il quitte la Nouvelle-Orléans, et n'y +revient jamais... Ses enfants, celle qui, pendant dix ans, vécut +comme sa femme, ne sont plus rien pour lui. Alors la fille de +couleur se vend à un autre. Tel est le sort des femmes de race +africaine à la Louisiane. + +-- En disant ces mois, Nelson laissa échapper un soupir. On voyait +qu'il s'était imposé une pénible contrainte, et que le sentiment +d'un devoir à remplir avait seul soutenu sa voix. + +Plongé dans une sombre rêverie, Georges semblait ne prêter à ce +récit aucune attention... Marie donnait, dans sa douleur profonde, +un spectacle digne de pitié. Telle on voit, durant l'orage, une +tendre fleur incliner sa tête; faible, mais pliante, elle marque, +en se courbant, les coups de la tempête... et, quand l'ouragan est +loin d'elle, abattue et languissante, elle ne relève point sa tige +flétrie. + +Ainsi, pendant que parlait Nelson, Marie, faible femme, roseau +dévoué aux orages du coeur, était agitée de mille secousses; +chaque révélation lui portait un coup funeste; un instinct de +pudeur lui découvrait le sens des paroles qu'elle avait entendues; +elle sentait son humiliation sans la comprendre; et, avec +l'innocence dans le coeur, elle portait sur son front la rougeur +d'une coupable. + +Pour moi, ne pouvant résister à l'émotion de cette scène, je +m'écriai: -- Vos moeurs et vos lois me font horreur; je ne m'y +soumettrai jamais... Ah! si Marie ne craint point de se lier à ma +destinée, nous quitterons ensemble ce pays de préjugés odieux; +nous fuirons des contrées de servitude et de ténèbres, et nous +irons vers cette terre de lumières et de liberté, vers cette +Nouvelle-Angleterre qui s'avance d'un pas si ferme et si rapide +dans la voie de la civilisation! + +-- Hélas! mon ami! répliqua Nelson, les préjugés contre la +population de couleur sont, il est vrai, moins puissants à Boston +qu'à la Nouvelle-Orléans; mais nulle part ils ne sont amortis. + +-- Eh bien! répondis-je aussitôt, ces préjugés, je les déteste et +je saurai les braver! c'est une lâcheté infâme que de s'éloigner +des malheureux dont l'infortune n'est point méritée!... + +En ce moment Marie parut sortir de son abattement; sa paupière +affaissée se releva; alors, d'une voix qui trahissait une émotion +profonde: -- D'où vient, me dit-elle, que vous nous plaignez, +après ce que vous avez entendu? La pitié des hommes s'attache aux +maux passagers; mais un malheur qui, comme le nôtre, ne doit point +finir, fatigue et décourage les coeurs les plus compatissants... + +Mon ami, ajouta-t-elle avec un accent presque solennel, vous ne +comprenez rien à mon sort ici-bas; parce que mon coeur sait aimer, +vous croyez que je suis une fille digne d'amour; parce que vous me +voyez un front blanc, vous pensez que je suis pure... mais non... +mon sang renferme une souillure qui me rend indigne d'estime et +d'affection... Oui! ma naissance m'a vouée au mépris des +hommes!... Sans doute cet arrêt de la destinée est mérité,... Les +décrets de Dieu quelquefois cruels, sont toujours justes!... + +Puis, me trouvant inébranlable dans mes sentiments: -- Vous ne +savez pas, me dit-elle, que vous vous déshonorez en me parlant? Si +l'on vous voyait près de moi dans un lieu public, on dirait: Cet +homme perd toute bienséance; il accompagne une femme de couleur. + +Hélas! Ludovic, contemplez sans passion la triste réalité: +associer votre vie à une pauvre créature telle que moi, c'est +embrasser une condition pire que la mort. + +N'en doutez pas, ajouta-t-elle d'une voix inspirée, c'est Dieu +lui-même qui a séparé les nègres des blancs... Cette séparation se +retrouve partout: dans les hôpitaux où l'humanité souffre, dans +les églises où elle prie, dans les prisons où elle se repent, dans +le cimetière où elle dort de l'éternel sommeil. + +-- Eh quoi! m'écriai-je, même au jour de la mort?... + +-- Oui, reprit-elle avec un accent grave et mélancolique; quand je +mourrai, les hommes se souviendront que, cent ans auparavant, un +mulâtre exista dans ma famille; et si mon corps est porté dans la +terre destinée aux sépultures, on le repoussera de peur qu'il ne +souille de son contact les ossements d'une race privilégiée... +Hélas! mon ami, nos dépouilles mortelles ne se mêleront point sur +la terre; n'est-ce pas le signe que nos âmes ne seront point unies +dans le ciel?... + +-- Cesse, m'écriai-je, ô ma bien-aimée, cesse, je t'en conjure, un +langage qui déchire mon coeur... Pourquoi ta honte? pourquoi tes +larmes? + +La honte est aux méchants qui font gémir l'innocence! Et, si tu +m'aimes, la source de tes pleurs sera bientôt tarie, laisse à mon +amour le soin de te protéger... Tu crains pour moi l'infamie!... +Marie, tu ne sais pas combien je m'enorgueillis de toi! Tu ne +comprends pas comme je serai fier de me montrer en tous lieux, +paré de ton amour, de ta beauté, de ton infortune! Ah! qu'ils me +jettent an visage une parole de mépris, ces nobles marchands aux +armoiries brillantes, au sang pur et sans mélange! comme je +jouirai de leur insolence! En Europe, que ferais-je pour toi, +Marie? là on tomberait à tes genoux, ange de grâce et de bonté; +chacun s'approcherait pour être béni de ton sourire, fille chaste +et pure; quel homme n'envierait la gloire de protéger ton +innocence et ta faiblesse? Ici l'on te repousse, on te +déshonore... Ah! que je vous rends grâces, Américains insensibles +et froids, de vos mépris et de vos injustices! Par vous, celle que +j'aime est abaissée... mais vous la verrez relever sa belle tête! +vous lui rendrez foi et hommage, nobles seigneurs de comptoir... +vos fronts basanés de race blanche s'inclineront devant la blanche +fille de couleur... je vous la ferai respecter! Marie sera la +première parmi vos femmes!... + +En prononçant ces mots, je me prosternai aux pieds de Marie, comme +pour indiquer le culte dont je jugeais digne mon idole... La fille +de Nelson pleurait de bonheur; elle prit mes mains dans ses deux +mains, y laissa tomber quelques pleurs et posa sur moi sa tête, me +montrant par ce signe qu'elle acceptait mon appui. Ces larmes de +la faible femme tombées sur l'homme fort signifiaient sans doute +que toute ma puissance ne nous préserverait pas des orages! + +Cependant Georges, dont l'émotion était extrême, se jeta dans mes +bras; il me serrait étroitement contre sa poitrine, seul langage +que trouvât son coeur. + +Nelson, impassible, conservant son attitude calme et froide au +milieu des passions violentes qui nous agitaient, ressemblait à +ces vieilles ruines du rivage de l'Océan qu'on voit immobiles sur +la pointe d'un roc, tandis que tout croule autour d'elles, et qui +demeurent debout au mépris de l'ouragan déchaîné sur leur tête et +des flots en fureur mugissant à leurs pieds. Nos passions ne +l'avaient point ému, et aucune de nos paroles ne l'avait irrité. + +-- Mon ami, me dit-il après un peu de silence, votre coeur +généreux vous égare. Ma raison viendra au secours de la vôtre; +vous ne savez pas quelle tâche on entreprend quand on veut +combattre les préjugés de tout un peuple et demeurer dans une +société dont on heurte chaque jour les opinions et les sentiments! +Non, je ne consentirai point à votre union avec ma fille. +Cependant je ne repousse pas à jamais vos voeux. Parcourez +l'Amérique; voyez le monde dans lequel vous prétendez vivre; +étudiez ses passions et ses préjugés; mesurez la force de l'ennemi +que vous bravez; et lorsque vous connaîtrez le sort de la +population noire dans les pays d'esclaves et dans les États même +où l'esclavage est aboli, alors vous pourrez prendre une +résolution éclairée. Je ne crois pas, je vous l'avoue, qu'il +appartienne à une force humaine de résister aux impressions que +vous allez recevoir. Mais si l'aspect d'une misère affreuse +n'effraie point votre courage et ne rebute point votre coeur, +croyez-vous que j'hésite à accepter pour ma chère Marie l'appui +généreux que vous viendrez lui présenter? + +La réponse ferme de Nelson, dont l'accent annonçait une volonté +déterminée, me consterna... + +-- J'exige, ajouta-t-il, que vous passiez au moins six mois dans +l'observation des moeurs de ce pays... Ce temps d'épreuve vous +suffira sans doute. + +Dans l'impatience de mon amour, je dis à Nelson: Nous sommes +malheureux aux États-Unis; vos enfants, par leur naissance; vous +et moi, par l'infortune de vos enfants. Quittons ce pays, allons +en France. Là, nous ne trouverons point de préjugés contre les +familles de couleur. + +Je fus surpris de voir qu'à ces mots Georges ne donnait aucune +marque d'assentiment; car l'avis que j'ouvrais me semblait devoir +lui sourire; cependant il resta silencieux et rêveur. + +-- Vous hésitez? lui dis-je. + +-- Non, répondit Georges, non... je n'hésite pas... Jamais je ne +quitterai l'Amérique. + +Nelson donna un signe d'approbation et Marie fit entendre un +soupir. + +-- Je suis opprimé dans ce pays, reprit Georges; mais l'Amérique +est ma patrie! N'est-on bon citoyen qu'à la condition d'être +heureux?... De puissants liens m'y retiennent; le plus grand +nombre y est enchaîné par des intérêts, moi j'y suis attaché par +des devoirs... Il n'est pas généreux de fuir la persécution!... +Ah! si j'étais seul infortuné! peut-être je fuirais... mais mon +sort est celui de toute une race d'hommes... Quelle lâcheté de se +retirer de la misère commune pour aller chercher seul une heureuse +vie!... Et puis... le devoir n'est pas l'unique lien qui m'y +enchaîne; j'y puis jouir encore de quelque bonheur. Notre +abaissement ne sera pas éternel. Peut-être serons-nous forcés de +conquérir par la force l'égalité qu'on nous refuse... Quel beau +jour que celui d'une juste vengeance! Non, non... je ne fuirai +point l'Amérique. Mais, Ludovic, ajouta-t-il, si vous devez rendre +heureuse en France ma soeur, ma chère Marie, ah! partez!... +malgré... + +Il n'acheva pas; une larme tomba de ses yeux. + +-- Ah! jamais, mon frère, je ne me séparerai de toi, s'écria Marie +avec tendresse. + +Pendant ce temps, Nelson réfléchissait; Dieu nous préserve, me +dit-il enfin, de suivre votre conseil! Je sais quelle est en +France la corruption des moeurs; et si ma fille est docile à ma +voix, jamais elle ne respirera l'air infect de ces sociétés +maudites, dans lesquelles la morale est sans cesse outragée, où la +fidélité conjugale est un ridicule, et le vice le plus odieux une +faiblesse excusable. + +Je fis observer à Nelson que les moeurs des femmes, en France, +n'étaient plus aujourd'hui ce qu'elles avaient été dans le dernier +siècle [34]. Mais, tandis que je parlais, il murmurait sourdement +ces mots: -- La France! terre d'impiété! terre de malédiction! + +-- Pour moi, reprit-il gravement, je ne quitterai point mon pays. +Les Américains des États-Unis sont un grand peuple... Mes pères +ont abandonné l'Europe qui les persécutait... Je ne remonterai +point vers la source de leur infortune... + +Alors je suppliai de nouveau Nelson de me faire grâce d'un temps +d'épreuve inutile; mais ma prière fut vaine. + + + +Chapitre IX +L'épreuve -- 1 -- + +Nelson fut inflexible dans son sentiment, Je ne pouvais approuver +ses craintes; cependant il me fallut obéir à sa volonté. Je me +consolais en pensant que cet obstacle n'était qu'un ajournement de +mon bonheur... N'étais-je pas sûr du coeur de Marie? et Nelson me +promettait qu'à mon retour, si mes intentions n'étaient pas +changées, il cesserait de les combattre. + +Avant de quitter Marie, je lui donnai mille assurances d'amour. +Elle m'écoutait triste et silencieuse; enfin, d'une voix +attendrie: -- Je ne veux point, me dit-elle, par des serments +justifier les vôtres. Pour vous rester fidèle, il ne me faudra ni +sacrifices ni efforts, à moi que personne ne peut aimer; mais +vous, ami généreux, vous ne pouvez engager l'avenir et vous +charger, en entrant dans la vie, d'un fardeau qui vous écraserait +au premier pas. Ses larmes achevèrent de me répondre. Au jour +marqué pour mon départ, comme j'allais prendre dans la baie de +Baltimore le bateau à vapeur qui devait me conduire à New York, +et, au moment où le canot d'embarcation commençait à s'éloigner de +terre, Marie, dont j'avais reçu les adieux, me fit un signe du +rivage, et levant ses mains vers moi: -- Ludovic, s'écria-t-elle, +vos serments! vous ne pourrez les tenir!... je vous en délie... Je +fis un mouvement vers elle; mais l'absence était commencée. Je +jetai une parole aux vents; déjà j'étais trop loin pour être +entendu. Avec quelle rapidité cette séparation devint complète! +comme l'intervalle entre nous s'agrandit vite! D'abord la distance +que l'oeil mesure sans peine; puis l'horizon lointain qui se +dérobe à la vue; et tout à coup le vide immense, sans bornes, dans +lequel on s'agite, entre le ciel et la mer! Ainsi, un moment +insensible sépare l'existence qui touche à la terre de la vie qui +se perd dans l'espace!... + +Lorsque, de deux amis qui se séparent, l'un s'éloigne sur mer, le +moins à plaindre est celui qui, du rivage, suit des yeux le +vaisseau qui part; après qu'il ne distingue plus personne sur le +navire, il regarde longtemps encore; sa douleur est comme en +suspens, et, tant qu'il aperçoit la pointe d'un mât, l'ombre d'une +voile, il tient par quelque chose à l'être chéri qui va +disparaître. Un moment vient où le vaisseau se réduit aux +proportions d'un atome imperceptible, jusqu'à ce qu'enfin il +échappe aux regards et se confonde dans l'horizon avec le ciel et +les flots. Alors il se fait dans le coeur un affreux brisement: +c'est la sombre nuit succédant à la dernière lueur d'une clarté +mourante; c'est le signal du désespoir pour l'âme qui sentait +venir son infortune. + +Cependant, celui que la voile entraîne est encore plus malheureux: +la vapeur, les vents, tout conspire contre lui; à peine quelques +instants sont-ils écoulés que cette terre, sur laquelle il cherche +un ami, n'offre plus à ses regards qu'un point obscur; rien ne s'y +distingue, rien ne s'en détache. Une petite barque ressort à toits +les yeux sur l'immense Océan; et tout est confusion sur une terre +lointaine; édifices, forêts, habitants, tout s'y fond dans une +seule teinte qui ne forme qu'une ombre... Ainsi, l'ami que vous +laissez sur le rivage vous échappe subitement; vous cessez tout à +coup de le toucher, de l'entendre, de le voir; toutes les douleurs +de l'absence vous saisissent à la fois. + +Mon chagrin fut profond... L'aspect de l'Océan vint ajouter encore +à la tristesse de mon âme. Rien, hélas! ne ressemble plus aux +jours de la vie que les mouvements d'un vaisseau; la plupart sont +modérés: c'est l'image de la vie commune, placée entre le calme et +la tempête. Le vaisseau va jusqu'à ce qu'il s'use ou se brise; un +autre prend sa place pour recommencer les mêmes courses à travers +les mêmes périls: ainsi font les hommes sur la terre. Pareil à +l'Océan, le monde seul ne change point et demeure avec ses +écueils, ses orages et ses abîmes. + +En rappelant le souvenir de mes dernières années, j'y trouvai un +tel enchaînement de malheurs, qu'il me sembla que ma vie était +engagée à l'infortune... j'accusai ma destinée, et, comme l'amour +de Marie me restait assez puissant pour lutter seul contre toutes +mes peines, je m'efforçai de me ravir à moi-même cette dernière +consolation, et mon esprit fut ingénieux à forger des soupçons et +des défiances qui n'étaient pas dans mon coeur. Je savais que la +légèreté est le défaut de toutes les femmes; parmi celles qui sont +constantes, la plupart ne le sont que par faiblesse: on peut, en +restant près d'elles, perdre leur amour; mais n'est-ce pas le seul +moyen de conserver leur foi? J'ai toujours cru que les hommes ont +des affections plus profondes; les femmes, des passions plus +vives: les premiers aiment mieux de loin; les femmes, de près: +l'homme a plus d'imagination, et l'imagination va toujours au-delà +du réel; la femme, plus de sensibilité, et la sensibilité se +nourrit d'excitations instantanées. J'avais vu Marie tout en +larmes à mon départ... mais son amour serait-il puissant contre +l'absence? Moi, j'avais été courageux devant elle, et loin de sa +vue je pleurais. + +Alors commença pour moi une vie de misère profonde, et presque de +honte; car je sentis défaillir mon courage. La douleur d'être +séparé de celle que j'aimais abattait mon âme; et je me trouvai en +face de malheurs qui dépassaient tout ce que mon imagination avait +pu prévoir. Mais à quoi bon vous affliger de l'histoire de mes +maux? + +Ici Ludovic s'arrêta; sa physionomie prit un aspect plus sombre, +son regard devint fixe, et ses lèvres immobiles demeuraient en +suspens, comme si elles se refusaient à un douloureux aveu. + +-- De grâce, s'écria le voyageur, continuez un récit qui +m'instruit et me touche. Je suis avide de connaître votre +destinée... Parlez, je vous en supplie. + +-- Je ne vous ai pas dit la moitié de mes malheurs; et quel +intérêt... + +L'intérêt le plus vif, répliqua le voyageur, me rend attentif à +vos paroles. Vous me racontez vos peines; ce sont elles qui me +captivent. Je n'ai jamais recherché ni les joies ni les félicités +du monde; mais je me suis toujours senti attiré par l'infortune. +Le bonheur des hommes est si mêlé d'orgueil et d'égoïsme, qu'il +m'ennuie et me dégoûte, mais il me reste dans l'âme une longue et +douce impression quand j'ai pleuré avec des malheureux. + +-- Hélas! reprit Ludovic après une courte pause, voici l'époque de +ma vie dont le souvenir est le plus amer; c'est le temps où j'ai +senti chanceler dans mon coeur les serments qui m'unissaient à mon +amie... Aujourd'hui, je rougis de ma faiblesse. Mon Dieu! par +quels malheurs il m'a fallu passer pour arriver à cette criminelle +hésitation! + +J'avais, dans toute la sincérité de mon coeur, juré à Marie que je +l'aimerais toujours. L'obstacle qu'on opposait à mon amour, +quelque grave qu'on le représentât à mes yeux, me semblait puéril +et méprisable. Que m'importait un préjugé social, quand j'avais +pour moi le coeur de Marie? Mais lorsque, rentré dans le monde, et +sujet à ses froissements, je me trouvai en face de ce préjugé +puissant, inflexible, répandu dans toutes les classes, accepté par +tout le monde, dominant la société américaine, sans qu'aucune voix +s'élève pour le combattre; écrasant ses victimes sans réserve, +sans pitié, sans remords; lorsque je vis, dans les États libres de +l'Union, la population noire couverte d'un opprobre pire peut-être +que l'esclavage; toutes les personnes de couleur flétries par le +mépris public, abreuvées d'outrages, encore plus dégradées par la +honte que par la misère: alors je sentis s'élever en moi de +terribles combats... Tantôt saisi d'indignation et d'horreur, je +me croyais assez fort pour lutter seul contre tous; mon orgueil se +plaisait à rencontrer pour adversaire tout un peuple, le monde +entier!... mais, après ces nobles élans, je retombais en présence +de mille réalités décourageantes, et je me demandais quel serait +mon sort; quel serait celui de Marie elle-même, au sein de tant +d'amertume et d'ignominie! j'hésitai: ce fut là mon crime... +Cependant mon coeur n'était point dupe des sophismes de ma raison. +Marie, me disais-je, serait malheureuse quand nous serions unis; +mais ne le serait-elle pas davantage si notre union ne se formait +jamais? Cesserait-elle d'être une pauvre femme de couleur, parce +que je lui aurais manqué de foi! Le monde ne l'accablerait-il plus +de son mépris, parce qu'elle aurait perdu l'appui du seul être +capable de la faire respecter? + +Je portai mes incertitudes et mes angoisses de ville en ville, à +New York, à Boston, à Philadelphie... + +Ici le voyageur interrompit son hôte; car il avait cessé de +comprendre le sens de son langage. + +-- Tout à l'heure, lui dit-il, vous me racontiez le sort de la +race noire dans les États du Sud, et je déplorais avec vous la +triste condition des esclaves; mais, en quittant Baltimore, vous +êtes allé dans les autres villes de l'Union où l'esclavage est +aboli. Là un spectacle différent a dû s'offrir à vos yeux. Je sais +bien que, même dans les États du Nord, le préjugé qui s'attache à +la couleur des hommes n'est pas entièrement anéanti; mais je le +croyais près de s'éteindre... + +-- Détrompez-vous, répliqua Ludovic avec vivacité; ce préjugé y a +conservé toute sa puissance. Il faut sur ce point distinguer les +moeurs des lois. + +D'après la loi le nègre est en tous points l'égal du blanc; il a +les mêmes droits civils et politiques; il peut être président des +États-Unis; mais, en fait, l'exercice de tous ces droits lui est +refusé, et c'est à peine s'il peut saisir une position sociale +supérieure à la domesticité. + +Dans ces États de prétendue liberté, le nègre n'est plus esclave; +mais il n'a de l'homme libre que le nom. + +Je ne sais si sa condition nouvelle n'est pas pire que la +servitude: esclave, il n'avait point de rang dans la société +humaine; maintenant il compte parmi les hommes, mais c'est pour en +être le dernier. + +Il n'est pas rare, dans le Sud, de voir les blancs bienveillants +envers les nègres. Comme la distance qui les sépare est immense et +non contestée, les Américains libres ne craignent pas, en +s'approchant de l'esclave, de l'élever à leur niveau ou de +descendre au sien. + +Dans le Nord, au contraire, où l'égalité est proclamée, les blancs +se tiennent éloignés des nègres, pour n'être pas confondus avec +ceux-ci; ils les fuient avec une sorte d'horreur, et les +repoussent impitoyablement afin de protester contre une +assimilation qui les humilie, et de maintenir dans les moeurs la +distinction qui n'est plus dans les lois. + +Peut-être aussi l'oppression qui pèse sur toute une race d'hommes +paraît-elle plus odieuse et plus révoltante, à mesure que le pays +où elle se rencontre est régi par des institutions plus libres. + +L'Orient nous offre des pays barbares, où le caprice d'un tyran se +joue de la vie des hommes, où la puissance publique s'annonce par +des spoliations, et la soumission des sujets par des bassesses, où +la force tient lieu de loi, le bon plaisir de justice, l'intérêt +de morale, et la misère universelle de consolation. Là, chacun +subit la vie comme un destin: oppresseur ou opprimé, eunuque ou +sultan, victime ou bourreau. Nulle part le mal, nulle part le +bien; il n'y a que d'heureuses fortunes et des sorts malheureux: +le crime et la vertu sont des fatalités. + +M'étonnerai-je de trouver dans ces contrées funestes des millions +d'hommes voués à l'esclavage? Non; à peine remarquerai-je cet +outrage à la morale dans une société fondée sur le mépris de +toutes les lois de la nature et de l'humanité; là, chaque vice +social est un principe, et non un abus; il est nécessaire à +l'harmonie du tout. + +J'éprouve une autre impression quand, chez un peuple libre, je +rencontre des esclaves; lorsqu'au sein d'une société civilisée et +religieuse, je vois une classe de personnes pour laquelle cette +société s'est fait des lois et des moeurs à part; pour les uns une +législation douce, un code sanguinaire pour les autres; d'un côté, +la souveraineté des lois; de l'autre, l'arbitraire; pour les +blancs, la théorie de l'égalité; pour les noirs, le système de la +servitude... deux morales contraires: l'une, au service de la +liberté; l'autre, à l'usage de l'oppression; deux sortes de moeurs +publiques: celles-ci douces, humaines, libérales; celles-là +cruelles, barbares, tyranniques. + +Ici le vice me choque davantage, parce qu'il est en relief sur des +vertus... mais ce fond de lumière, qui rend l'ombre plus +saillante, la rend aussi plus importune à ma vue... + +Les tyrans sont peut-être de bonne foi quand ils disent qu'on ne +saurait gouverner les hommes sans des lois iniques et cruelles; +ils n'en savent pas d'autres; et ce langage peut être cru des +peuples qui n'ont jamais connu que la tyrannie. + +Mais une pareille excuse n'appartient point à une nation qui est +en possession d'institutions libres; elle sait que l'esclavage est +mauvais parce qu'elle jouit de la liberté; elle doit détester +l'injustice et la persécution, puisqu'elle pratique chaque jour +l'équité, la charité, la tolérance... + +Dans un pays barbare, en présence des plus grandes misères, on n'a +dans le coeur qu'une haine, c'est contre le despote. À lui seul la +puissance; par lui tous les maux; contre lui toutes les +imprécations. + +Mais, dans un pays d'égalité, tous les citoyens répondent des +injustices sociales, chacun d'eux en est complice. Il n'existe pas +en Amérique un blanc qui ne soit barbare, inique, persécuteur +envers la race noire. + +En Turquie, dans la plus affreuse détresse, il n'y a qu'un +despote; aux États-Unis, il y a pour chaque fait de tyrannie dix +millions de tyrans. + +Ces réflexions se présentaient sans cesse à mon esprit, et je +sentais se développer dans mon âme le germe d'une haine profonde +contre tous les Américains; car enfin l'infortune de Marie était +l'oeuvre de leurs lois barbares et de leurs odieux préjugés; +chacun d'eux était à mes yeux un ennemi. + +Je voyais bien des tentatives faites par quelques hommes généreux +pour remédier au mal; mais ce mal est de ceux qui ne se guérissent +que par les siècles. + +Dans une société où tout le monde souffre une égale misère, il se +forme un sentiment général qui pousse à la révolte, et quelquefois +la liberté sort de l'excès même de l'oppression. + +Mais dans un pays où une fraction seulement de la société est +opprimée, pendant que tout le reste est à l'aise, on voit la +majorité arranger ses existences heureuses en regard des misères +du petit nombre; tout se trouve dans l'ordre et sagement réglé: +bien-être d'un côté, abjection et souffrance de l'autre. +L'infortuné peut se faire entendre, mais non se faire craindre, et +le mal, quelque révoltant qu'il soit, ne se guérit point par son +extrémité, parce qu'il grandit sans s'étendre. + +Le malheur des noirs opprimés par la société américaine ne peut se +comparer à celui d'aucune des classes souffrantes que présentent +les autres peuples. Il y a partout de l'hostilité entre les riches +et les prolétaires; cependant ces deux classes ne sont séparées +par aucune barrière infranchissable: le pauvre devient riche; le +riche, pauvre; c'en est assez pour tempérer l'oppression de l'un +par l'autre. Mais quand l'Américain écrase de son mépris la +population noire, il sait bien qu'il n'aura jamais à redouter le +sort réservé au nègre. + +J'étais sans cesse témoin de quelque triste événement qui me +révélait la haine profonde des Américains contre les noirs. + +Un jour, à New York, j'assistais à une séance de la cour des +sessions. Sur le banc des accusés était assis un jeune mulâtre, +auquel un Américain reprochait des actes de violence. «Un blanc +frappé par un homme de couleur! quelle horreur! quelle infamie!» +s'écriait-on de toutes parts. Le public, les jurés eux-mêmes, +étaient indignés contre le prévenu, avant de savoir s'il était +coupable. Je ne saurais vous dire l'impression pénible que me fit +éprouver le débat... Chaque fois que le pauvre mulâtre voulait +parler, sa voix était étouffée, soit par l'autorité du juge, soit +par les murmures de la foule. Tous les témoins l'accablèrent; les +plus favorables furent ceux qui ne dirent rien contre lui. Les +amis du plaignant avaient bonne mémoire; ceux dont le mulâtre +invoquait les souvenirs ne se rappelaient rien. Il fut condamné +sans délibération... Un frémissement de joie s'éleva de la foule: +murmure mille fois plus cruel au coeur du malheureux que la +sentence du magistrat: car le juge est payé pour faire sa tâche, +tandis que la haine du peuple est gratuite. Peut-être est-il +coupable; mais innocent, n'eût-il pas eu le même sort? + +Cependant la loi de l'État de New York ne reconnaît que des hommes +libres, tous égaux entre eux! Qu'est-ce donc qu'un principe écrit +dans les lois quand il est démenti par les moeurs? Hélas! la +justice que trouve en Amérique l'homme de couleur est comme celle +que rencontre chez nous, après la guerre civile, le parti vaincu +chez le vainqueur. + +Les nègres égaux des blancs!... quel mensonge! Je voyais dans +l'enceinte même de la cour des sessions les Américains séparés des +noirs: pour les premiers, une place de distinction dans +l'audience; au fond de la salle, le public nègre parqué dans une +étroite galerie. Pourquoi donc cette barrière placée entre les uns +et les autres, comme pour s'opposer à leur fusion? + +Il existe à Philadelphie une maison de refuge où sont envoyés les +jeunes gens et les jeunes filles qui ont commis quelque délit +tenant le milieu entre la faute et le crime: l'influence de la +famille n'est plus assez puissante sur eux: le châtiment de la +prison serait trop rigoureux; la maison de refuge, plus sévère que +l'une, moins cruelle que l'autre, convient à ces délinquants +précoces, mais non endurcis. Un jour, en visitant cet +établissement, je fus surpris de n'y pas voir un seul enfant de +race noire. J'en demandai la cause au directeur, qui me dit: «Ce +serait dégrader les enfants blancs que de leur associer des êtres +voués au mépris public.» + +Une autre fois, je témoignai mon étonnement de ce que les enfants +des nègres étaient exclus des écoles publiques établies pour les +blancs; on me fit observer qu'aucun Américain ne voudrait envoyer +son enfant dans une école où il se trouverait un seul noir. + +Alors je me rappelai ces paroles prononcées par Marie dans son +désespoir; + +«La séparation des blancs et des nègres se retrouve partout: dans +les églises, où l'humanité prie; dans les hôpitaux, où elle +souffre; dans les prisons, où elle se repent; dans le cimetière, +où elle dort de l'éternel sommeil.» + +Tout était vrai dans ce tableau, que j'avais regardé comme une +exagération de la douleur. + +Les hospices, ainsi que les geôles, renferment des quartiers +distincts, où les malades et les criminels sont classés selon leur +couleur; partout les blancs sont l'objet de soins et +d'adoucissements que n'obtiennent point les pauvres nègres. + +J'ai vu aussi dans chaque ville deux cimetières séparés l'un pour +les blancs, l'autre pour les gens de couleur. Étrange phénomène de +la vanité humaine! Quand il ne reste plus des hommes que poussière +et corruption, leur orgueil ne se résout point à mourir, et trouve +encore sa vie dans le néant des tombeaux!... + +Cependant, si l'ambition de l'homme survit, sa puissance expire au +sépulcre. Quelle que soit la distance qui sépare les squelettes +privilégiés des ossements d'une race inférieure, tous ces restes +misérables sont bientôt empreints de la teinte uniforme que donne +la terre à ses hôtes; la même surface les recouvre, pesante ou +légère; des vers pareils leur dévorent le coeur; le même oubli +ronge leur mémoire. + +Mais ce qui me jeta dans un long étonnement, ce fut de trouver +cette séparation des blancs et des nègres dans les édifices +religieux. Qui le croirait? des rangs et des privilèges dans les +églises chrétiennes! Tantôt les noirs sont relégués dans un coin +obscur du temple; tantôt ils en sont complètement exclus. Jugez +quel serait le déplaisir d'une société choisie, s'il fallait +qu'elle se mêlât à des êtres grossiers et mal vêtus. La réunion au +temple saint est le seul divertissement qu'autorise le dimanche. +Pour la société américaine, l'église, c'est la promenade, le +concert, le bal, le théâtre; les femmes s'y montrent élégamment +parées. Le temple protestant est un salon où l'on prie Dieu. Les +Américains souffriraient d'y rencontrer des êtres de basse +condition; ne serait-il pas fâcheux aussi que l'aspect hideux d'un +visage noir vînt ternir l'éclat d'une brillante assemblée? Dans +une congrégation de bonne compagnie, le plus grand nombre sera +nécessairement d'avis qu'on ferme la porte aux gens de couleur: la +majorité le voulant ainsi, rien ne saurait l'empêcher. + +Les églises catholiques sont les seules qui n'admettent ni +privilèges ni exclusions? la population noire y trouve accès comme +les blancs. Cette tolérance du catholicisme et cette police +rigoureuse des temples protestants, ne tiennent pas à une cause +accidentelle, mais à la nature même des deux cultes. + +Le ministre d'une communion protestante doit son office à +l'élection, et, pour garder sa place, il lui faut conserver la +faveur du plus grand nombre de ses commettants; sa dépendance est +donc complète, et il est condamné, sous peine de disgrâce, à +ménager les préjugés et les passions qu'il devrait combattre sans +pitié. + +Au contraire, le prêtre catholique est maître absolu dans son +église; il ne relève que de son évêque, qui ne reconnaît lui-même +d'autre autorité que celle du pape [35]. + +Chef d'une assemblée dont il ne dépend pas, il s'inquiète peu de +lui déplaire en blâmant ses erreurs et ses vices; il dirige sa +congrégation selon sa foi, tandis que le ministre protestant +gouverne la sienne selon son intérêt. Celui-ci est admis dans le +temple par une secte; l'autre ouvre son église à tous les hommes: +le premier accepte la loi; le second l'impose. + +Voyez le ministre protestant, docile, obséquieux envers ceux qui +lui ont donné mandat; et le prêtre catholique, mandataire de Dieu +seul, parlant avec autorité aux hommes dont le devoir est de lui +obéir. + +Les passions orgueilleuses des blancs ordonnent au pasteur +protestant de repousser du temple de misérables créatures, et les +nègres en sont exclus. + +Mais ces nègres, qui sont des hommes, entrent dans l'église +catholique, parce que là ce n'est plus l'orgueil humain qui +commande: c'est le prêtre du Christ qui domine. + +Je fus à cette occasion frappé d'une triste vérité: c'est que +l'opinion publique, si bienfaisante quand elle protège, est, +lorsqu'elle persécute, le plus cruel de tous les tyrans. + +Cette opinion publique, toute puissante aux États-Unis veut +l'oppression d'une race détestée, et rien n'entrave sa haine. + +En général, il appartient à la sagesse des législateurs de +corriger les moeurs par les lois, qui sont elles-mêmes corrigées +par les moeurs. Cette puissance modératrice n'existe point dans le +gouvernement américain. Le peuple qui hait les nègres est celui +qui fait les lois; c'est lui qui nomme ses magistrats, et, pour +lui être agréable, tout fonctionnaire doit s'associer à ses +passions. La souveraineté populaire est irrésistible dans ses +impulsions; ses moindres désirs sont des commandements; elle ne +redresse pas ses agents indociles, elle les brise. C'est donc le +peuple avec ses passions qui gouverne; la race noire subit en +Amérique la souveraineté de la haine et du mépris. + +Je retrouvais partout ces tyrannies de la volonté populaire. + +Ah! c'est une étrange et cruelle destinée que celle d'une +population entière implantée dans un monde qui la repousse! + +L'aversion et le mépris dont elle est l'objet se reproduisent sous +mille formes. J'ai vu toute une famille de nègres menacée de +mourir de faim pour une dette d'un dollar. Aux États-Unis, la loi +donne au créancier le droit d'emprisonner son débiteur pour la +moindre somme d'argent [36] et le créancier est toujours cru sur +parole. + +Un jour, je promenais dans New York mes tristes méditations, +lorsque des cris lamentables, poussés à peu de distance de moi, +éveillèrent mon attention. C'était un pauvre nègre qu'on menait en +prison; une femme noire le suivait tout en pleurs avec ses +enfants. Ému de compassion, je m'approchai de la négresse, et lui +demandai la cause de ses larmes. Elle laissa tomber sur moi un +regard douloureux et dur, comme si elle eût jugé que ma question +n'était qu'une moquerie et une lâche dérision de sa misère; un +nègre, aux États-Unis, ne croit point à la pitié des blancs; +cependant je renouvelai ma question d'un ton de voix qui +trahissait une émotion profonde. Alors la pauvre femme me dit que +son mari était traîné en prison pour n'avoir pas payé le prix de +quelques livres de pain. «Aucun marchand, ajouta-t-elle, n'a voulu +nous faire le moindre crédit, et nous n'avons trouvé personne qui +nous prêtât une obole!» + +L'impitoyable créancier qui, pour un frivole intérêt, faisait tant +de malheureux, avait, il est vrai, pour lui le texte d'une loi, et +cette loi est aussi bien applicable aux Américains qu'aux gens de +couleur. Mais, si la règle est uniforme, son exécution n'est point +la même pour tous; et il existe en faveur des blancs une pitié +publique qui tempère la rigueur des lois les plus cruelles. + +Jugez enfin, par un seul exemple, du rang qu'occupent les nègres +dans l'opinion publique: les prostituées elles-mêmes les +repoussent; elles croiraient, en acceptant les caresses d'un noir, +dégrader la dignité de la race blanche! Il y a une infamie que ces +infâmes ne se permettent pas: c'est celle d'aimer un homme de +couleur. + +Et ne croyez pas que, dans les États libres du Nord, l'origine des +gens de couleur devenus blancs par le mélange des races, soit +oubliée et perdue de vue. + +La tradition y est aussi sévère que dans le Sud. Vainement, pour +déconcerter ses ennemis, l'homme de couleur, à figure blanche, +quittera le pays où le vice de son sang est connu pour aller dans +un autre État chercher, au sein d'une société nouvelle, une +nouvelle existence: le mystère de son émigration est bientôt +découvert. L'opinion publique, si indulgente pour les aventuriers +qui cachent leur nom et leurs antécédents, recherche +impitoyablement les preuves de la descendance africaine. + +Le banqueroutier du Massachusetts trouve honneur et fortune dans +la Louisiane, où nul ne s'enquiert des ruines qu'il a faites +ailleurs. + +L'habitant de New York, que gênent les liens d'un premier mariage, +délaisse sa femme sur la rive gauche de l'Hudson, et va, sur la +rive droite, en prendre une autre dans le New Jersey, où il vit +tranquille et bigame. + +Le voleur et le faussaire qu'ont flétris les lois sévères du +Rhode-Island, trouvent sans peine, dans le Connecticut, du travail +et de la considération. + +Il n'est qu'un seul crime dont le coupable porte en tous lieux la +peine et l'infamie, c'est celui d'appartenir à une famille réputée +de couleur. La couleur effacée, la tache reste; il semble qu'on la +devine quand elle ne se voit plus; il n'est point d'asile si +secret, ni de retraite si obscure, où elle parvienne à se cacher. + +Tel était le pays où m'avait jeté ma destinée! c'était le monde où +je devais passer mes jours avec la fille de Nelson! Au milieu de +tant de haines, toute espérance de bonheur n'était-elle pas une +chimère? Oh! combien mon coeur souffrait de ces iniquités, dont +tout le poids retombait sur Marie! de quelle puissante indignation +mon âme était saisie! et que d'amertume je sentais s'amasser au +fond de mon coeur! + + + +Chapitre X +Suite de l'épreuve -- 2 -- + +Depuis ce moment, je l'avoue, la société américaine perdit son +prestige à mes veux; la nature elle-même, qui d'abord m'avait paru +si brillante, me sembla décolorée; les plus beaux jours, comme les +plus beaux sites, furent sans charmes pour moi; toutes les choses +extérieures deviennent indifférentes à celui que tourmente une +secrète infortune, jamais je ne sentis mieux cette vérité qu'un +jour où, parcourant les environs de New York, je me pris à +contempler sans émotion un sublime spectacle. + +En face de moi se déroulaient au loin les riches campagnes du New +Jersey, tout éblouissantes de moissons dorées et fleuries; à mes +pieds une baie majestueuse qui s'emplit à deux sources dignes de +sa grandeur, l'Hudson et l'Océan; mille vaisseaux flottants ou +enchaînés dans le port; des pavillons de toutes couleurs hissés +aux sommets des mâts, et formant comme un grand congrès de toutes +les nations du monde; le phénomène des voiles qui se croisent, +enflées par le même vent; le prodige de la vapeur laissant loin +d'elle et les vents et les voiles; le mouvement du commerce, le +bruit de l'industrie, l'activité humaine rivalisant avec la nature +d'éclat et de variété; et, pour fond de ce tableau magnifique, la +cime bleue des montagnes qui bordent la rivière du Nord... Ainsi +s'offrait à moi d'un seul coup la triple merveille de la nature +fertile, de la richesse industrielle et de la beauté pittoresque; +sur la terre, le laboureur et sa charrue; le marchand et ses +vaisseaux sur l'onde; dans le ciel, les hauts sommets avec leurs +aigles: triple emblème des besoins de l'homme, des conditions de +son bien-être et de l'audace de son génie! + +En tournant mes yeux à ma gauche, j'aperçus dans le lointain le +rocher de Sandy Hook: c'est de là qu'on voit arriver les navires +qui viennent d'Europe et du Maryland... la France et Baltimore!... +mon père et Marie!!... ma patrie! Mon amour!... et je me perdis +dans une de ces rêveries plus douces aux sens qu'à l'âme, où, en +présence des beaux spectacles que donnent une nature brillante et +féconde, une société riche et prospère, une mer calme sous un beau +ciel, l'infortuné ne cesse pas de souffrir dans le fond de son +coeur... L'air que je respirais était bienfaisant et pur; mille +objets récréaient ma vue, souriaient à mon imagination; mille +sensations délicieuses s'emparaient de mon corps... j'étais +heureux, mais d'un bonheur qui restait à la surface; les +impressions ne faisaient que m'effleurer: elles s'efforçaient +vainement de pénétrer dans mon sein. Il n'est point, hélas! de +joies profondes pour l'homme qui porte en lui-même le deuil de sa +patrie absente, l'inquiétude de son amour et le vague de son +avenir! + +Je ne sais quel eût été le terme d'une méditation engagée dans la +mélancolie: tout à coup je me sentis saisi par la main; je me +retourne brusquement et me trouve serré dans les bras de +Georges... de Georges que j'aimais si tendrement! car j'aimais en +lui l'homme généreux et le frère de Marie. Le plus grand nombre +nous fuit par instinct quand nous sommes malheureux; mais pour un +ami l'infortune est aimantée. + +Georges arrivait de Baltimore; il m'apprit de tristes événements +passés pendant mon absence, et qui me prouvèrent combien le +malheur était opiniâtre à poursuivre sa famille. + +Il existait encore à cette époque dans la Géorgie quelques restes +de tribus indiennes du nom de Chéroquis; fidèles à leurs forêts +natales, ces sauvages avaient toujours refusé de les quitter, et, +dans plusieurs occasions, le gouvernement des États-Unis s'était +engagé solennellement à les y maintenir. Cependant l'Américain de +la Géorgie les voyait d'un oeil jaloux en possession d'un sol +fertile qui, pour donner de riches moissons, ne demandait qu'un +peu de culture; il entreprit donc de les expulser de leurs terres, +et sa cupidité fut ingénieuse à leur susciter mille querelles. + +La cause des Indiens était doublement sacrée, car c'était celle de +la justice et du malheur; ces pauvres sauvages, dans leur +grossière simplicité, croyaient avoir assuré le succès de leur bon +droit en disant: «Nous voulons mourir dans nos savanes parce que +nous y sommes nés; toute l'Amérique était à nos pères, nous n'en +avons plus qu'une parcelle: laissez-nous-la. Vous nous reprochez +notre ignorance et le peu de fruits que nous tirons d'une terre +féconde; mais que vous importe? nous ne savons point comme vous +bâtir des villes, cultiver les champs; et nous n'ambitionnons +point votre industrie; nous préférons à vos cités, à vos +campagnes, nos forêts incultes qui nous donnent du gibier pour +vivre et des voûtes de verdure pour nous abriter, et puis nous ne +pouvons les quitter parce qu'elles contiennent les ossements de +nos pères.» + +Ainsi parlait Mohawtan, chef indien, fameux par sa sagesse dans +les conseils et sa valeur dans les combats; l'Américain de la +Géorgie écoutait ces paroles sans les comprendre, parce que +c'était la voix du coeur; il leur répondait: + +-- «Pourquoi demeurer dans ces forêts, si nous vous en donnons +d'autres meilleures? allez plus loin, par-delà le Mississipi, dans +le territoire d'Arkansas, ou dans le Michigan voisin des grands +lacs; là vous trouverez de frais ombrages, de vastes prairies, des +forêts pleines de daims et de bisons: le mot de patrie n'a point +de sens quand la terre d'exil vaut mieux que le pays natal.» + +Les Indiens ne comprenaient rien à ce langage, parce que c'était +la voix de la corruption. + +Le gouvernement de la Géorgie, digne expression des passions +cupides des particuliers, employa d'abord tous les moyens de +l'astuce et de la mauvaise foi pour obtenir des Indiens une +retraite volontaire. Il leur représentait que la contrée nouvelle +où ils émigreraient leur serait livrée à perpétuité; il offrait de +leur donner de l'or pour les terres qu'ils délaisseraient, et, +afin de les tenter davantage, il promettait de les payer avec de +l'eau-de-vie. + +Cependant le chef indien avait le bon sens de répondre: «Nous +imiterons l'exemple de nos pères qui n'ont point reculé devant les +hommes blancs. Lorsque ceux-ci dressèrent leur hutte auprès de nos +forêts, ils s'engagèrent à ne point nous y troubler; d'où vient +donc qu'on nous demande aujourd'hui d'en sortir! Déjà nous avons +vendu beaucoup de terres; on nous avait dit que l'argent rendrait +nos existences plus douces et plus heureuses; mais il a glissé de +nos mains en même temps qu'on nous prenait nos forêts, et notre +sort n'a point changé. Vous nous offrez l'eau de feu que nous +aimons; j'ignore comment il arrive que ce qui est bon fasse du +mal: mais depuis que nous buvons cette liqueur délicieuse, les +disputes, les rixes, les meurtres abondent parmi nous. Hommes +blancs! je ne sais point répondre à vos paroles, sinon que nous +sommes toujours plus malheureux en vous écoutant.» + +Voyant qu'ils n'obtenaient rien par l'adresse et la ruse, les +Américains ont eu recours à la violence. Non à la violence des +armes, mais à celle des décrets; car ce peuple, faiseur de lois, +placé en face de sauvages ignorants, leur livre une guerre de +procureur [37]; et, comme pour couvrir son iniquité d'un simulacre +de justice, les expulse des lieux par acte en bonne forme. + +La législature de la Géorgie statua que les Indiens n'étaient +point propriétaires, mais seulement usufruitiers; qu'il +appartenait à la souveraineté nationale de fixer la durée de cet +usufruit; et, déclarant qu'il avait cessé, elle autorisa les +Américains à prendre les terres des Indiens; ceux-ci, peu versés +dans les distinctions que fait la jurisprudence entre l'usufruit +et la propriété, ne comprirent rien à ce décret, sinon qu'on les +chassait pour se mettre à leur place; ils protestèrent encore une +fois... La querelle fut déférée au jugement de la cour suprême des +États-Unis; ce tribunal auguste, placé au sommet de l'échelle +sociale, dans des régions inaccessibles aux basses passions, se +prononça solennellement en faveur des indigènes, et déclara qu'on +n'avait point le droit de les déposséder: le débat semblait +terminé. Cependant, comme des gens d'affaires ne manquent jamais +de raisons légales, même pour désobéir aux lois, les Géorgiens +repoussèrent avec mépris l'arrêt de la suprême cour, disant que la +question jugée par ce tribunal n'était point de sa compétence. Ce +n'était pas déclarer la guerre, niais c'était la rendre +inévitable. + +Tous ces faits s'étaient passés peu de temps après mon départ de +Baltimore; ils avaient excité une vive indignation dans toutes les +âmes généreuses. Nelson, qui toute sa vie avait éprouvé une +profonde sympathie pour le malheur des Indiens, ne put, à la +nouvelle de ces événements, contenir l'ardeur de son zèle. «Ces +malheureux, s'écria-t-il, trouveront quelques sentiments de pitié +dans la Nouvelle-Angleterre; mais aucun habitant du Sud ne les +secourra contre l'oppression: une faible distance me sépare d'eux; +je leur dois mon appui; j'irai soutenir leurs droits, et saurai si +la justice et la loi sont devenues de vains mots dans un pays où +jadis elles régnaient en souveraines.» + +Nelson passa aussitôt dans la Virginie, et de là dans le pays des +Chéroquis, laissant Georges auprès de Marie. Il gagna d'abord la +confiance des Indiens en leur parlant de religion, et tenta de se +faire entendre des Géorgiens en tenant le langage de la raison et +de l'équité. Ses paroles eurent de la puissance sur les uns et sur +les autres; elles animèrent les Chéroquis à la défense de leurs +droits, et firent chanceler les convictions de plusieurs +Américains, jusque-là fort ennemis des indiens, et qui +soupçonnèrent pour la première fois que leur haine était aussi +injuste que cruelle. Cependant le plus grand nombre des Géorgiens +s'endurcit dans ses instincts cupides; et la conduite de Nelson +les irrita tellement, que la législature, se faisant l'instrument +de leurs passions, ordonna que le ministre presbytérien fût jeté +dans une prison, comme fauteur de guerre civile. Cette violence +excita une grande rumeur parmi les Indiens et leurs partisans. Un +régiment de l'armée des États-Unis fut envoyé par le président +pour prêter main-forte à l'arrêt de la suprême cour, dont les +Géorgiens méconnaissaient l'autorité. Ceux-ci, de leur côté, +bravant le gouvernement fédéral, convoquèrent leurs milices; et +tout annonçait une violente et prochaine collision, lorsque, +cédant, soit à un sentiment de crainte, soit à l'ennui d'une +existence sans cesse troublée par la chicane et la mauvaise foi, +la moitié des Chéroquis se résolut à l'exil, et, sans formalité, +livra aux Américains les terres, objet de leur convoitise. Après +une détention de deux mois, Nelson fut tiré de son cachot: il +revint aussitôt à Baltimore, se ressouvenant peu des traitements +barbares qu'il avait subis, mais le coeur pénétré des infortunes +qu'il avait vues, et dont il avait inutilement tenté d'adoucir la +rigueur. Dès le retour de Nelson à Baltimore, Georges en était +parti pour venir à New York. Après m'avoir raconté ces tristes +événements, le fils de Nelson m'entretint longuement de sa soeur. +Je ne me lassais point de l'entendre et de l'interroger... il me +dit de Marie des choses si touchantes, que j'eus honte de mes +incertitudes. J'oubliai les funestes chances de l'avenir, pour ne +penser qu'à mon amour... c'est d'ailleurs un lien puissant que +l'estime d'un ami! Georges, si sincère, si confiant dans mes +sentiments pour sa soeur, m'enchaînait plus par sa droiture qu'il +ne l'eût pu faire par la ruse et par l'habileté. + +Je ne tardai pas à remarquer dans la physionomie de Georges +quelque chose d'extraordinaire: son langage, ouvert et naturel +quand il me parlait de sa famille, devenait mystérieux et +embarrassé dès que notre conversation prenait un tour plus +général. Des réticences, des exclamations brèves, des mouvements +soudains et comprimés, tout annonçait en lui le travail intérieur +d'un sentiment profond qu'il s'efforçait vainement de renfermer en +lui même. Je ne fus pas longtemps sans comprendre que le trouble +dont je le voyais agité se rattachait à sa position d'homme de +couleur. Quelques-unes de mes observations sur la misère des noirs +l'avaient fait tressaillir, et, comme je lui peignais avec émotion +les injustices que j'avais remarquées dans la société américaine, +j'aperçus une ombre de sourire errer sur ses lèvres, et, +saisissant ma main, il me dit d'une voix ferme: «Ami, prenons +courage, nous verrons des temps meilleurs... les jours de liberté +ne sont pas loin... l'oppression qui pèse sur nos frères de +Virginie est à son comble... la même tyrannie poussera les Indiens +à la révolte... bientôt...» Et, comme s'il eût regretté d'avoir +dit ces mots, il s'arrêta tout à coup; son visage devint sombre, +son regard terrible. Il avait cessé de parler, mais sa pensée +suivait son cours. Je l'interrogeai: «L'avenir, me dit-il d'un ton +mystérieux, un avenir prochain vous répondra.» Ces paroles, et +l'accent dont il les avait prononcées, étaient propres à +m'inquiéter; cependant Georges écarta ce sujet. Alors nous nous +abandonnâmes à ces doux entretiens que l'amitié seule connaît, et +dont l'amour peut seul fournir le texte. Il est si rare de +rencontrer un ami qui comprenne les mystères du coeur! + +Georges ne m'offrait pas un confident vulgaire: ce titre de frère +de la femme que, j'aimais donnait à mon amitié pour lui tous les +charmes d'un sentiment plus tendre; il y avait dans son âme un peu +de l'âme de Marie... celle que ....... et, dans sa confiance +naïve, il aimait d'avance en moi l'époux de sa soeur. + +Tout en nous épanchant ainsi l'un dans l'autre, nous allions où le +hasard conduisait nos pas, et nous vînmes à passer près du théâtre +de New York. La foule s'agitait à l'entour, nous nous approchâmes, +et j'y entendis quelques voix prononcer ces mots: Napoléon à +Schoenbrunn et à Sainte-Hélène. C'était l'annonce de ce spectacle +qui peuplait les abords du théâtre, ordinairement déserts, et +arrachait les Américains à leur indifférence accoutumée. + +Le nom de Napoléon est grand dans tous les mondes! il n'est point +de contrée si lointaine qui n'ait reçu le reflet de sa gloire; +point de sol si ferme qui n'ait tremblé de sa chute. Le Français +peut voyager par tout pays sans craindre le mépris et l'injure; il +trouve partout bon visage d'hôte; l'honneur du nom français est +toujours là pour le recevoir. + +L'Américain de la Louisiane et l'Anglais du Canada n'avouent point +la France malheureuse et abaissée; mais, quand vous leur parlez de +Napoléon, ils se rappellent tout d'un coup que leurs aïeux étaient +Français. + +J'entraînai Georges au théâtre, attiré moi-même bien moins par un +intérêt d'amusement que par un instinct d'orgueil national. Hélas! +j'étais loin de prévoir que cette soirée terminerait amèrement un +jour qui n'avait pas été sans douceur. + +Je jouissais vivement d'un spectacle qu'un an auparavant j'avais +vu en France. Le costume, le geste, la parole brève, et le silence +de l'homme du siècle, étaient aussi puissants sur l'assemblée +américaine que sur une réunion de Français; le nom de Napoléon +était, à vrai dire, toute la pièce; car le plus grand nombre des +spectateurs ne comprenait pas un mot de notre langue. Cependant +l'enthousiasme était général: la liberté applaudissait la gloire. + +Je sentais enfin arriver jusqu'au fond de mon âme une impression +de bonheur, lorsque mon oreille est subitement frappée du bruit de +clameurs violentes qui s'élèvent de l'assemblée; je regarde au- +dessous de moi, et vois mille gestes injurieux dirigés vers la +place que j'occupais auprès de Georges. Bientôt nous entendons ces +cris: «Qu'il sorte! C'est un homme de couleur!» Tous les regards +étaient fixés sur nous. Les exclamations s'apaisaient par +intervalles, mais bientôt elles recommençaient avec une nouvelle +force; la foule passait alternativement du calme à l'agitation et +de l'agitation au calme, comme si le fait qui l'irritait lui eût +paru tour à tour certain et douteux. Je distinguai, dans la +multitude, un homme qui paraissait diriger le mouvement, et +faisait de grands efforts pour communiquer aux autres son +indignation feinte ou réelle: «Quelle honte, s'écriait-il, un +mulâtre parmi nous!» En parlant de la sorte, il montrait Georges +du doigt. Alors un cri général s'élevait dans la salle: «Qu'il +sorte! c'est un homme de couleur!» + +Je compris, dès l'origine de cette scène, tout ce qu'elle aurait +de funeste, et mon coeur se serra. Georges demeurait immobile et +muet; ses yeux lançaient des éclairs de fureur. Cependant les +clameurs allaient toujours croissant: le trépignement devenait +général. Alors un homme se lève dans la foule, et, du geste, +imposant silence, il fait signe qu'il va parler. Chacun se tait +aussitôt. «Pourquoi,» dit cet Américain, dont je n'ai jamais su le +nom, et qu'à sa philanthropie j'eusse pris pour un quaker si les +quakers ne s'interdisaient le théâtre; «pourquoi chasser de la +salle celui qu'on désigne! rien n'indique qu'il soit de race +noire: on dit que c'est un homme de couleur, mais on ne le prouve +pas.» Ces paroles, prononcées froidement, furent accueillies avec +un léger murmure d'approbation. Aucune voix ne s'éleva pour +contredire; l'instigateur de la querelle n'était plus à la place +où je l'avais remarqué. Le calme, qui, chez les Américains, a +quelque chose d'une passion violente, avait soudain repris sur eux +son empire; et un orage terrible était conjuré, lorsque Georges, +dont la colère longtemps étouffée avait besoin d'éclater: «Oui,» +s'écria il d'une voix formidable, en promenant sur l'assemblée un +regard qui semblait la défier; «oui, je suis un homme de couleur.» +Un tonnerre de clameurs accueillit cette déclaration. «Qu'il +sorte, le misérable! l'infâme! cria-t-on de toutes pins. Le fils +de Nelson restait impassible. L'irritation de la multitude était +arrivée à son comble; déjà elle éclatait en grossières injures. +Alors se levant de son siège et envoyant aux spectateurs un geste +méprisant: «Lâches! s'écria Georges, qui vous liguez mille contre +un seul, je vous défie tous et vous demande raison de vos +outrages!» + +Cette apostrophe violente et digne excita une huée de rires et de +murmures. Cet homme trouble le spectacle, dit sans s'émouvoir un +Américain qui était près de moi; il est de couleur, et s'obstine à +rester parmi nous.» + +Il disait ces paroles en montrant Georges à des agents de police +survenus pour exécuter les ordres du public. «Quelle honte!» +m'écriai-je; et, me tournant vers l'Américain, dont la tranquille +inimitié m'irritait plus que la bruyante haine de la foule: + +-- «Je suis heureux, lui dis-je, dans la confusion générale de +pouvoir distinguer un ennemi; celui que vous insultez m'est aussi +cher qu'un frère, et je vous demande réparation de l'outrage fait +à mon ami. -- Votre ami! vous êtes donc aussi un homme de +couleur?» + +-- Si je l'étais je n'en aurais point de honte; mais détrompez- +vous, et si vous ne donnez point satisfaction aux gens d'origine +africaine, vous ne la refuserez pas sans doute à un Français.» + +L'Américain me répondit avec un grand sang-froid: -- «Je suis venu +ici pour le spectacle, et non pour avoir un duel... non, je ne me +battrai point... faut-il, parce que ce mulâtre s'entête à rester +ici, que je vous tue ou que je sois tué par vous?» + +-- «Quelle lâcheté, m'écriai-je dans un transport de colère et +d'indignation....» + +Et j'allais le frapper au visage, lorsque je vois Georges se +débattant entre les mains des hommes de la police, qui +l'arrachaient de sa place; l'aspect des violences auxquelles il se +livrait fut peut-être ce qui me rendit calme; je sentis tout le +danger d'une lutte déjà trop grave; je saisis Georges et +l'entraînai hors du théâtre en lui disant ces mots toujours +puissants sur lui: «Pensez à Marie.» Je m'empressai de satisfaire +l'autorité; nous nous transportâmes chez un alderman, auquel je +donnai caution pour Georges et pour moi. La liberté lui fut +aussitôt rendue. + +Aux États-Unis comme en Angleterre, l'argent est un passeport +universel, et il n'y a guère de lois pénales qu'on ne puisse +éluder en payant. Ce phénomène se conçoit encore dans un pays +aristocratique comme l'Angleterre; mais il se comprend à peine au +sein d'une démocratie qui ne reconnaît point la supériorité des +richesses [38]. + +Le lendemain, Georges avait passé de l'exaspération la plus +violente à une fureur muette et sombre; son silence m'effrayait +plus que les éclats de sa colère: je l'entendis murmurer +sourdement ces paroles: «Quelle destinée! recevoir l'outrage, et +ne le point venger!...» + +-- «Ami, lui dis-je en l'interrompant, n'exhale point cette +plainte en ma présence; car je suis heureux; c'est moi qui +vengerai ton injure; l'orgueilleux Américain sera bien forcé de +m'accorder la réparation qu'il refuse à ton sang...» + +Tandis que nous parlions ainsi sur la voie publique, notre +attention fut excitée par un entretien assez vif auquel se +livraient plusieurs personnes réunies. La querelle du théâtre +était le sujet de leurs débats. -- «C'est,» disait l'un des +interlocuteurs, «une chose étrange que l'audace des gens de +couleur.» -- «Que pensez-vous,» disait un autre, «de ce Français +qui propose un duel à un Bostonien? -- On dit que le Yankee a reçu +un soufflet. -- Eh bien! celui qui l'a donné aura un procès!» +(Voir note à la fin de l'ouvrage) + +-- «Quels hommes!» s'écria Georges avec mépris, et nous nous +éloignâmes. + +Telle est en effet l'opinion publique dans le Nord des États-Unis. +Toutes les querelles aboutissent aux tribunaux; on suit dans toute +sa rigueur le principe que nul ne doit se faire justice soi-même; +et chacun la demande à la loi. + +Il n'en est point ainsi dans tous les États du Sud et de l'Ouest; +là le duel se retrouve, ou du moins quelque chose qui lui +ressemble. + +Ce n'est plus ce combat élégant, aux armes courtoises et +chevaleresques, où l'on voit, moins avides de sang que d'honneur, +deux champions intrépides qui craignent presque autant d'être +vainqueurs que vaincus; et qui, rivaux plutôt qu'ennemis, plus +esclaves d'un préjugé que d'une passion, aspirent moins à +triompher l'un de l'autre par la force et l'adresse, qu'à se +vaincre en générosité. + +En Amérique, le duel a toujours une cause grave, et le plus +souvent une issue funeste; on envoie ou l'on accepte un cartel, +non pour être agréable au monde, mais afin de complaire à son +ressentiment. Le duel n'est pas une mode, un préjugé, c'est un +moyen de prendre la vie de son ennemi. Chez nous, le duel le plus +sérieux s'arrête en général au premier sang; rarement il cesse en +Amérique autrement que par la mort de l'un des combattants. + +Il y a dans le caractère de l'Américain un mélange de violence et +de froideur qui répand sur ses passions une teinte sombre et +cruelle; il ne cède point, quand il se bat en duel, à +l'entraînement d'un premier mouvement; il calcule sa haine, il +délibère ses inimitiés, et réfléchit ses vengeances. + +On trouve, dans l'Ouest, des États demi sauvages où le duel, par +ses formes barbares, se rapproche de l'assassinat; et même dans +les États du Sud, où les moeurs sont plus polies, on se bat bien +moins pour l'honneur que pour se tuer. + +Du reste, cette barbarie du duel en Amérique est la meilleure +garantie de sa prochaine disparition, il ne peut résister à +l'influence d'une civilisation en progrès; au contraire, on le +voit se maintenir, en dépit des lumières, dans les pays où +l'aménité même de ses formes le protége, où il tient par de +profondes racines à l'élégance des moeurs et aux préjugés de +l'honneur. + +La scène du spectacle avait jeté Georges dans une situation morale +impossible à décrire: le trouble de son âme était extrême, et de +violentes passions y fermentaient sans doute; il paraissait maître +de ses emportements; on voyait de la résignation dans sa colère: +cette puissance de Georges sur lui-même m'effraya; il me parut que +sa tête roulait quelque dessein important, et qu'il n'échappait à +l'empire d'un sentiment que parce qu'il était sous le joug d'une +idée; il passait ses nuits en méditations: et, je lui voyais +pendant le jour des relations étranges avec des gens de couleur +dont il ne m'avait jamais parlé; redoutant tout de ce caractère +impétueux et de ce coeur blessé, je fis entendre au frère de Marie +tous les conseils que peut inspirer l'amitié la plus tendre; vingt +fois je crus que le secret sortirait de sa poitrine gonflée... +mais, à l'instant où sa bouche allait tout révéler, un mouvement, +en quelque sorte convulsif, portait sa main sur ses lèvres et +refoulait dans son sein le mystère prêt à s'échapper. + +Cependant, pour prévenir de plus fâcheuses conséquences, je +m'empressai de faire quelques démarches auprès des autorités de +New York. Je rendis visite au gouverneur de l'État, au chancelier, +au maire et au recorder de la ville; je trouvai chez ces +magistrats une simplicité qui me surprit et une bienveillance dont +je fus touché: point de luxe dans leurs habitations, point +d'affectation dans leurs manières, point de hauteur dans leurs +personnes; rien qui annonçât des hommes de pouvoir. Aux États- +Unis, comme il n'existe point de rangs, il n'y a point de +parvenus, et, partant, point d'insolence; et puis les +fonctionnaires publics changent si souvent et savent si bien que +leur règne est éphémère, qu'ils ne cessent pas d'être citoyens +pour s'épargner la peine de le redevenir. + +Chacun d'eux parut fort étonné de l'intérêt que je portais à un +homme de couleur; cependant nul ne m'en blâma; ils approuvaient +même ma conduite, envisagée sous le point de vue philosophique. + +J'avais été recommandé au gouverneur par un de ses amis; il +m'écouta sans m'interrompre une seule fois (chose étrange de la +part d'un fonctionnaire public). Quand j'eus cessé de parler, il +réfléchit et me dit: «J'arrangerai cette affaire.» Je lui objectai +que la justice en était saisie: «Qu'importe?» me répondit-il. Le +lendemain même il m'annonça qu'aucune poursuite judiciaire ne +serait dirigée ni contre Georges ni contre moi. + +Dans une république, les fonctionnaires ont moins de pouvoir +défini que dans les gouvernements monarchiques et plus d'autorité +discrétionnaire. Le peuple craint toujours de déléguer trop de sa +souveraineté; il concède peu à ses agents, mais il leur laisse +faire beaucoup quand il les voit agir dans le sens de ses +passions. Le public du théâtre avait exprimé la volonté qu'on +expulsât Georges de la salle; mais le gouverneur pensait avec +raison que nul ne tenait à ce qu'on le mît en jugement. Cela +étant, la justice n'avait plus rien à faire. Le ministère public, +n'est point aux États-Unis comme en France, ardent à s'établir le +redresseur de tous les torts et le vengeur de toutes les injures +privées. Chez nous, on suit la loi; en Amérique, l'opinion. + +Je regardai comme un bonheur inespéré d'avoir échappé aux embarras +que pouvait nous susciter la violence de Georges. Celui-ci donna +peu d'attention à l'heureuse issue de mes démarches; il ne +remarqua les bons procédés des magistrats que pour s'en affliger, +car rien n'est aussi amer que le bienfait au coeur d'un ennemi. +Quelques jours après, il me quitta pour retourner à Baltimore. Je +ne parvins point à pénétrer le motif qui l'avait amené à New York. +Hélas! j'eusse multiplié mes questions et mes conseils, si j'eusse +deviné l'objet de ce voyage et prévu les malheurs qui devaient +suivre. + + + +Chapitre XI +Suite de l'épreuve -- 3 -- +Épisode d'Odéna + +Le départ de Georges me fit retomber dans l'abattement et le +dégoût de la vie: un ami qui nous quitte pendant les jours +d'infortune, c'est un état qui fait défaut à notre faiblesse; +c'est le rayon de lumière, seule joie du sombre cachot, qui se +retire et laisse le captif dans l'horreur des ténèbres. + +Le terme de mon épreuve approchait; encore deux mois et je +reverrais la fille de Nelson. Mais combien l'état de mon âme était +changé depuis mon départ de Baltimore! + +L'amour de Marie était encore le grand intérêt de ma vie; +cependant il ne remplissait plus seul mon âme. Je croyais encore à +l'avenir heureux; mais non plus à cet avenir immense de bonheur +que la soeur de Georges m'avait fait entrevoir. Il y a dans +l'amour d'un jeune coeur une bonne foi d'espérance qui se rit des +tempêtes et qu'un souffle d'infortune suffit pour dissiper. Au +temps de mes illusions, j'admettais à peine que, dans la coupe +délicieuse de l'existence, il se rencontrât un peu d'amertume; +maintenant j'étais prêt à rendre grâce à Dieu, si, dans le calice +amer de la vie, je trouvais quelques gouttes de félicité. + +Mon coeur était plein de Marie, mais mon amour pour elle était +inséparable de la crainte trop légitime des maux qui nous +menaçaient. Mes inquiétudes renaissaient plus vives, mes douleurs +plus cruelles et mes hésitations elles-mêmes osaient se +représenter à mon esprit. + +Il se passait en moi quelque chose d'étrange: l'approche de mon +union avec celle que j'aimais m'épouvantait, et cependant les deux +derniers mois d'épreuve me pesaient d'un poids accablant. + +Je me sentis alors dévoré par une fièvre ardente de méditations et +de rêveries; mille projets se succédaient dans ma pensée, aussitôt +abandonnés que conçus. J'étais tout à la fois la proie d'une +accablante oisiveté et d'une activité morale qui ne me donnait +point de relâche; le vide de mes jours se remplissait de +tourments, de soucis et d'agitations; ce n'était plus ce vague de +l'âme qui se sent mille appétits, sans avoir de quoi se nourrir, +et qui, faute d'aliments, se dévore elle-même; mes passions +allaient à leur but; mon destin était fixé, destin de joie et de +souffrances confondues ensemble. Mais je n'avais pas même la +ressource du malheureux que sa propre douleur occupe, n'étant en +possession de rien, sinon de mes ennuis, des longueurs du présent +et des attentes de l'avenir. + +Les yeux attachés sur cet avenir ténébreux, j'essayais d'en +pénétrer les mystères; mais en vain. Le dernier effort de ma vue +était d'apercevoir dans le lointain un mélange de biens et de +maux. Je ne pouvais aimer Marie sans bonheur, ni vivre dans la +société américaine avec une femme de couleur sans d'affreuses +misères: mais quelle serait la somme des peines et celle des +plaisirs? comment se ferait cette division de bonne chance et de +mauvais sort? la part de l'infortune n'excéderait-elle point nos +forces? le ciel nous enverrait-il, au moins par intervalles, un +jour calme et serein pour sécher les pluies de l'orage, et nous +reposer des secousses de l'ouragan? + +Et regardant au plus loin de l'horizon, qu'avait agrandi ma +rêverie, j'y cherchais quelques douces clartés; mais le plus +souvent, je n'y voyais qu'un nuage triste et sombre. Tantôt, dans +ma faiblesse, je pliais sous le découragement; une autre fois, +relevant la tête avec orgueil, je me demandais si ces menaces de +l'avenir ne pouvaient pas être conjurées. + +Au milieu de ces alternatives de force et d'infirmité, de courage +et de désespoir, il me vint une grande pensée, qui se présenta +lumineuse à mon esprit, et me saisit d'enthousiasme en ranimant +dans mon sein la flamme à demi éteinte de mes premières +espérances. + +Je venais de voir la société américaine dominée par un préjugé qui +blessait ma raison, mon intérêt et mon coeur. Ce préjugé devait-il +durer éternellement? Je ne le pouvais croire. J'entendais dire +sans cesse que chaque jour l'opinion publique s'éclairait sur ce +point. Serait-il donc impossible de hâter ce progrès des esprits? +Quelle gloire pour l'homme appelé par son destin ou par son génie +à redresser une si funeste erreur! Si j'étais cet homme! si +j'anéantissais chez les Américains une haine aveugle et cruelle! +je n'aurais pas seulement le mérite et la joie d'une noble action, +je recevrais encore le bonheur pour récompense! L'odieuse +prévention qui flétrit la race noire étant corrigée, Marie ne +serait plus réprouvée parmi les femmes! Eh bien! j'entreprendrai +de grands travaux! je veux briller dans les lettres et dans les +arts! mon ambition doit être sans limites, car le but est immense! +un succès sera le gage d'un autre succès. Si je m'élevais jusqu'à +la célébrité! Si, dans cette contrée novice, je faisais, poète +inspiré, vibrer des âmes vierges d'enthousiasme! Alors je +deviendrais un homme puissant dans ce pays, où l'opinion publique +est souveraine! Alors je dirais à ce monde accoutumé de +m'entendre: «Il est une femme que vous haïssez; moi, je l'aime; +vous lui jetez vos mépris; moi, je l'entoure de mes adorations. +Une femme de couleur, dites-vous. Non, détrompez-vous, ce n'est +pas une femme: c'est un ange. Nulle créature humaine n'est l'égale +de Marie. Marie est belle; et tant de modestie décore sa beauté! +elle est brillante; et la nature mêle tant de grâces à ses talents +pour les rendre aimables! elle est infortunée; et un si doux +parfum de mélancolie s'exhale des pleurs qu'elle répand!» + +S'il se trouvait des âmes insensibles à ma voix, je voudrais, +ranimant le ciseau de Phidias, exposer à tous les yeux les traits +charmants de mon amie, et je dirais: «Regardez cette tête chérie, +son front n'est-il pas celui d'une vierge candide et pure? quelle +tache déshonore sa beauté? où trouver la souillure que vous lui +reprochez? Ce marbre éblouit vos regards; mais le visage de Marie +le surpasse encore en blancheur!» + +Et le monde, entraîné par mes chants, irait se prosterner au pied +de mon idole! + +Tel fut mon projet; c'était une pensée hardie, mais elle était +généreuse et belle! quel admirable but à poursuivre! quelle gloire +dans le succès! quel prix dans la récompense! Il me fallait, pour +être heureux, devenir un artiste célèbre, oui un poète illustre! +le génie était pour moi la condition du bonheur! Marie serait +honorée parmi les femmes, si je devenais grand parmi les hommes! +mon coeur bondissait à cet appât sublime, impatient qu'il était de +porter à mon esprit les nobles inspirations que la tête seule ne +donne pas. + +Hélas! pourquoi vous entretiendrai-je plus longtemps d'un projet +qui fut une nouvelle illusion de ma vie, et qu'il me fallut +abandonner, avant même de l'avoir entrepris? mon erreur fut peut- +être excusable; ne m'était-il pas permis de croire que je +trouverais en Amérique le goût des belles-lettres et des beaux- +arts? + +Ces grandes forêts à la porte des cités; ces solitudes profondes, +éternelles, où réside encore le génie des premiers âges; ces +Indiens simples d'esprit, mais forts par le coeur; sujets à de +grandes misères, mais heureux de leur liberté sauvage; ce beau +ciel, ces fleuves gigantesques, ces torrents, ces cataractes, +cette terre enfermée dans deux océans, ces grands lacs, qui sont +encore des mers: toute cette poésie de la nature m'avait fait +penser qu'il y avait aussi de la poésie dans le coeur des +hommes!... Je fus bientôt désenchanté. + +Ici Ludovic s'arrêta comme s'il eût épuisé son récit, mais ses +dernières paroles avaient vivement excité la curiosité du voyageur +qui lui dit ces mots: + +-- Je m'indignais avec vous du préjugé fatal dont vous fûtes la +victime... car toutes mes sympathies sont, comme les vôtres, pour +une race infortunée, et lorsque je vous ai vu prêt à tenter la +réhabilitation des noirs en Amérique par l'influence de la raison +et du génie, j'applaudissais du fond de mon coeur à cette noble +entreprise... comment donc avez-vous pu déserter si vite un si +beau projet? + +-- Vous ne pouvez, lui répondit Ludovic, comprendre l'obstacle qui +m'a brusquement arrêté dans ma course; il me fallait, pour +atteindre le but, m'appuyer sur la poésie, sur les beaux-arts, sur +l'imagination et l'enthousiasme; comme si les beaux-arts, la +poésie, les choses morales étaient puissantes sur un peuple +positif, commercial, industriel! + +-- Mais, ce peuple, répliqua le voyageur, n'est pas seulement le +berceau de Fulton; son génie littéraire ne peut-il pas +s'enorgueillir d'avoir enfanté Franklin, Irving, Cooper? + +-- Non, dit vivement Ludovic... Vous ne comprenez rien à ce +pays... il faudra que je dessille vos yeux. + +Comme le solitaire prononçait ces paroles, son oreille et celle du +voyageur furent frappées d'accents douloureux qui retentissaient +au-dessus de leurs têtes; en portant leurs regards vers le sommet +de la roche, au pied de laquelle ils étaient assis, ils y +aperçurent plusieurs femmes indiennes qui, réunies en cercle, +faisaient les préparatifs d'une cérémonie funéraire; l'attention +du voyageur fut vivement excitée; il se leva. Le récit de Ludovic +fut interrompu, et tous les deux se dirigèrent en silence vers le +lieu de la scène. + +Les pleurs, les gémissements de ces femmes, et le devoir pieux +qu'elles remplissaient, avaient pour objet le souvenir d'une +triste catastrophe récemment arrivée dans cette solitude, et dont +les circonstances sont propres à faire naître la pitié. + +Non loin de la chaumière habitée par Ludovic, vivait Mantéo, +chasseur indien, de la tribu des Ottawas, il s'était marié, dans +un âge encore tendre, à une jeune fille nommée Onéda. Celle-ci, +remarquable par la beauté de ses traits, l'était plus encore par +la bonté de son coeur; rien n'égalait sa tendresse pour son époux, +qui lui-même la chérissait, et n'aimait qu'elle seule, malgré +l'usage où sont les Indiens de prendre plusieurs femmes [39]. + +Quelques années s'écoulèrent durant lesquelles rien ne troubla le +cours de cette union fortunée; jamais la vie sauvage n'avait rendu +deux êtres plus heureux qu'Onéda et Mantéo. + +Mantéo était renommé dans sa tribu comme chasseur habile et +intrépide guerrier; il n'était pas une jeune Indienne qui ne vît +d'un oeil jaloux le bonheur d'Onéda, et pas une mère qui +n'ambitionnât pour sa fille un protecteur tel que Mantéo. Celles +qui pouvaient prétendre à cette alliance lui représentèrent qu'un +grand avenir lui était destiné; que la tribu des Ottawas était sur +le point de l'élire pour chef; mais que son attachement exclusif +pour Onéda mettait un obstacle à sa fortune; un guerrier aussi +puissant que lui, disaient-elles, avait besoin de plusieurs femmes +pour traiter dignement les hôtes nombreux attirés par sa renommée. + +Ces discours ayant gonflé son orgueil et enflammé son ambition, il +contracta un nouveau mariage avec la fille d'un chef indien; mais +d'abord il n'avoua point cette union à Onéda, dont il redoutait +les justes reproches; seulement, pour préparer celle-ci à son +malheur, il lui annonça un jour son intention de prendre une +seconde femme: il avait, disait-il, conçu ce projet dans l'intérêt +seul d'Onéda, que le fardeau du ménage accablait, et dont la +faiblesse avait besoin de secours. Onéda reçut cette déclaration +avec toutes les marques de la plus vive douleur; elle employa, +pour combattre le projet de Mantéo, des termes si touchants, et en +même temps si énergiques, que celui-ci vit bien qu'il +n'obtiendrait jamais d'elle aucune concession. + +Alors, déchirant le voile qui cachait une partie de la vérité aux +yeux d'Onéda, Mantéo lui déclara que toute résistance de sa part +serait vaine; qu'il avait depuis longtemps fixé son choix, et que, +le lendemain même, il amènerait dans sa demeure sa nouvelle +épouse. En entendant ces paroles, Onéda fut frappée de stupeur... +-- Vous allez, dit-elle à Mantéo, me réduire au désespoir... Et +ses larmes coulèrent avec abondance. + +Méprisant ces menaces de la douleur, l'Indien annonça hautement +son nouvel hymen, et fit préparer un grand festin, auquel il +convia toute la tribu. + +Le jour suivant, dès que les apprêts de la fête commencèrent, +Onéda sortit de sa hutte, alla s'asseoir à quelque distance; +pensive et désolée, elle semblait étrangère à ce qui se passait +autour d'elle, son regard immobile et sombre annonçait qu'elle +roulait dans sa tête quelque dessein funeste. + +Tous les Indiens étant réunis, on voit arriver Mantéo, sa fiancée, +et les familles des deux époux, qui s'avancent à travers mille +cris d'allégresse. Une seule douleur parmi ces joies eût été +importune; aussi nul ne pensait à Onéda, si ce n'est peut-être +Mantéo, qui étouffait son souvenir comme un remords. + +Cependant, au milieu de la fête et de ses bruyants éclats, on vit +une jeune femme gravir lentement le sentier qui conduit à la cime +du rocher. Bientôt on reconnut Onéda qui, parvenue au sommet, +appela Mantéo d'une voix forte, en déplorant son inconstance et sa +cruauté; le léger vent qui soufflait en ce moment apportait ses +paroles jusqu'au lieu du festin... Alors on l'entendit chanter +d'une voix lamentable le bonheur dont elle avait joui lorsqu'elle +possédait toute l'affection de son époux... On vit bien que +c'était son hymne de mort... Ces deux souvenirs, apportés par la +brise à l'âme de Mantéo, le son de cette voix encore chère, le +contraste de ces accents sinistres avec les chants joyeux de la +fête, saisirent l'Indien d'une émotion profonde et d'un remords +déchirant... Il s'élance vers le rocher, il appelle Onéda, lui +jure qu'il n'aime, qu'il n'aimera jamais qu'elle... Tandis qu'il +parle ainsi, ses pieds touchent à peine la terre, et gravissent la +roche escarpée. Tous les convives s'approchent de la scène; la +pitié, la terreur, sont dans toutes les âmes. Des Indiens, qui ont +deviné l'intention fatale de la jeune femme, se hâtent d'arriver +au pied du rocher, afin de la recevoir dans leurs bras. Chacun +crie vers elle, et la conjure, dans les termes les plus tendres, +de ne pas exécuter son projet. Déjà Mantéo a gagné le sommet de la +roche: + +-- Onéda! Onéda! s'écrie-t-il. + +-- Mantéo est un traître, répond la jeune Indienne. + +-- Grâce, ma bien-aimée! mon coeur est à toi seule... oh! +attends... encore un instant... + +Et comme Mantéo, tout haletant, allait saisir son épouse et +l'enchaîner dans ses bras, Onéda, qui venait de prononcer les +dernières paroles de son hymne funèbre, se précipita de la pointe +du rocher dans le lac, où elle périt aux yeux de tous. + +Ce triste événement avait répandu le deuil parmi les Ottawas, il +fut surtout un sujet de vive douleur pour les femmes, qui +creusèrent une tombe sur le rocher même, théâtre de la +catastrophe. + +Chaque jour, depuis les funérailles, les Indiennes se réunissaient +en ce lieu pour y pleurer la pauvre Onéda. C'était la troisième +fois qu'elles venaient payer ce tribut de larmes au souvenir d'une +touchante infortune, lorsqu'elles furent entendues de Ludovic et +du voyageur. Ceux-ci, qui s'étaient approchés d'elles, les virent +allumer un feu sur le tombeau, et préparer le festin des morts. +Chacune d'elles jetait aux flammes quelques graines odorantes, +espérant attirer l'âme de l'épouse malheureuse par le parfum qui +s'exhalait dans l'air; elles chantaient tour à tour les stances +d'un hymne funéraire, et répétaient en choeur: + +«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée! +Mantéo ne l'aimait pas. + +«Onéda servait Mantéo fidèlement; elle était prompte à dresser sa +hutte; triste au départ de son époux; pleine de joie au retour; +attentive aux récits du chasseur; heureuse, la nuit, de son amour. + +«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée! +Mantéo ne l'aimait pas. + +«Quand l'homme dit à la femme: Tu es mon esclave, ton destin est +de me servir, tu vivras avec mes autres femmes comme elles tu me +seras fidèle, malgré mes inconstances, et, sans avoir ma +tendresse, tu me donneras ton amour: la femme, à ce discours, sent +sa misère, cache ses larmes, et se résigne. Mais quand l'homme lui +promet de l'aimer seule, alors elle fait un rêve de bonheur, et +est plus malheureuse: car l'homme sera perfide. + +«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée! +Mantéo ne l'aimait pas. + +«Si l'homme connaissait ce qui se passe dans le coeur d'une femme, +s'il savait que cette créature tendre et faible a besoin de force +et d'amour, et que l'inconstance de l'être qu'elle chérit lui +inflige d'affreux tourments!... Mais l'homme ne songe point à +cela; d'autres soins l'occupent; il faut qu'il devienne un +chasseur fameux ou un grand guerrier. Tandis qu'il parcourt les +savanes, la pauvre Indienne demeure dans son chagrin et dans son +isolement. + +«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée! +Mantéo ne l'aimait pas. + +«Lorsque je quittai la tribu des Miamis pour entrer dans la hutte +de mon époux, c'était au milieu de la lune des fleurs; la forêt +était pleine de voix touchantes et de tendres murmures; je sentais +en moi-même une ardeur secrète; une étincelle eût suffi pour +embraser tout mon être... mais j'ai trouvé une âme froide, et le +feu d'amour s'est éteint dans mon coeur. + +«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée! +Mantéo ne l'aimait pas. + +«Pourquoi pleurer Onéda? Elle n'est plus sur la terre; mais elle +vit au ciel; là, elle est aimée d'un guerrier brave, hospitalier, +généreux, qui la chérit sans partage; elle habite une contrée +fertile, délicieuse, où le nombre des chevreuils égale celui des +herbes de la prairie qui borde la Saginaw. Les lacs n'y sont +jamais glacés par les hivers, ni l'eau des fontaines tarie par les +étés brûlants. + +«Oui, répond une autre voix; mais on dit que la félicité est de +retrouver au ciel les êtres qu'on aima sur la terre; et l'âme du +perfide Mantéo n'habitera point la même contrée que l'âme pure +d'Onéda. + +«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée! +Mantéo ne l'aimait pas.» + +Et les jeunes femmes indiennes, après avoir renouvelé le festin +des morts, se retirèrent en silence. + +Ludovic avait déjà vu une de ces scènes de deuil, dont la forme +seule variait; mais tout était nouveau pour le voyageur, qui fut +surpris de trouver parmi les sauvages de tels accents pour de +pareilles douleurs. + +Cet incident avait suspendu le récit de Ludovic, qui ramena le +voyageur à la chaumière. + +Le lendemain, celui-ci rappela à son hôte sa promesse; et, comme +ils se promenaient sous les voûtes de la forêt, encore tout pleins +des impressions de la veille, le voyageur dit: -- Tout, en +Amérique, offense vos regards et blesse votre coeur! d'où vient +que cette terre vierge m'enchante et me remplit de douces +émotions! Les Indiennes m'ont, dans leurs fêtes naïves et dans +leur pieuse douleur, offert l'image de la primitive innocence; +ainsi, après avoir vu, chez les Américains, tout ce que l'art peut +inventer de merveilleux, je trouve sur le même sol les plus +touchants spectacles de la nature. Ah! je le vois, vous fûtes +malheureux, car vous êtes injuste. + +Ludovic écouta d'abord ces paroles sans y répondre; il conduisit +le voyageur au pied de la chute, où tous deux s'étaient assis la +veille; il réfléchit quelques instants, la tête penchée sur ses +genoux, puis il dit: + +-- Vous me croyez injuste envers l'Amérique, et c'est vous, mon +ami, qui l'êtes envers moi... Ah! vous ne savez pas combien furent +sincères mes admirations pour ce pays, et je ne pourrais vous +raconter tout ce que le désenchantement me coûta de larmes et de +regrets. Pendant les premiers mois qui suivirent mon départ de +Baltimore, préoccupé comme je l'étais d'une seule pensée, je +n'avais vu, je l'avoue, dans la société américaine, que les +rapports mutuels des blancs et des personnes de couleur; et +l'injustice révoltante des Américains envers une race malheureuse +m'avait, j'en conviens, inspiré contre eux une prévention +générale. + +Mais lorsque mon imagination eut conçu des projets de gloire; +lorsque, voulant rendre à Marie son rang et sa dignité, j'avais +compris qu'il fallait d'abord me mêler aux hommes et aux choses de +ce pays, je cessai d'envisager la société américaine sous un seul +point de vue, et bientôt l'illusion d'une espérance nouvelle +faisant changer la face du prisme à mes yeux, j'aperçus partout +chez les Américains des vertus au lieu de vices, et à la place des +ombres d'éclatantes lumières. + +Quoique cette impression ait été passagère, elle ne s'est pas +entièrement effacée... et si le caractère américain n'éblouit plus +mes regards, il s'offre encore à mes yeux environné de quelques +douces clartés. + +Combien j'admirais en Amérique la sociabilité de ses +habitants! [40] L'absence de classes et de rangs fait qu'il +n'existe dans ce pays ni fierté aristocratique, ni insolence +populaire... + +Là, tous les hommes, égaux entre eux, sont toujours prêts à se +rendre mutuellement service, sans que le bienfaiteur s'enquière à +l'avance du rang et de la fortune de son obligé. + +Rien n'est plus favorable à la sociabilité que les conditions +médiocres. Ni le pauvre, ni le riche, ne sont sociables: le +premier, parce qu'il a besoin de tout le monde, sans pouvoir +rendre aucun service; le second, parce qu'il n'a besoin de +personne: comme il paye tous les services, il n'en rend point. + +Dans tous les pays où les rangs sont marqués, l'aristocratie et la +dernière classe du peuple luttent perpétuellement ensemble: l'une, +armée de son luxe et de ses mépris; l'autre, de sa misère et de +ses haines; toutes les deux, de leur orgueil. L'inférieur, qui +tente vainement de s'élever, jette l'insulte au but qu'il ne peut +atteindre; il a toute l'injustice de l'opprimé, toute la violence +du faible. L'homme des hautes classes tombe dans le même excès +poussé par une autre cause. Quand il traite ses inférieurs comme +des égaux, ceux-ci croient qu'il a peur d'eux: il est forcé d'être +fier, sous peine de passer pour poltron. Ces luttes sont encore, +plus amères dans les contrées à privilèges, que la démocratie +envahit. Le triomphe du peuple y présente tous les caractères +d'une vengeance, et le puissant qui succombe ne tomberait pas +dignement, s'il ne gardait toute sa morgue aristocratique. + +On ne rencontre aux États-Unis ni la hauteur d'une classe, ni la +colère de l'autre. + +Ce n'est pas que les Américains aient des moeurs polies: le plus +grand nombre ne montrent dans leurs manières ni élégance, ni +distinction; mais leur grossièreté n'est jamais intentionnelle; +elle ne tient pas à l'orgueil, mais au vice de l'éducation. (Voir +note à la fin de l'ouvrage) Aussi nul n'est moins susceptible +qu'un Américain; il ne pense jamais qu'on veuille l'offenser. + +Quand le Français est grossier, c'est qu'il le veut: l'Américain +serait toujours poli, s'il savait l'être. + +Je trouvais, je vous l'avoue, un charme extrême dans ces rapports +d'égalité parfaite. Il est si triste, en Europe, de courir +incessamment le danger de se classer trop haut ou trop bas; de se +heurter au dédain des uns ou à l'envie des autres! Ici, chacun est +sûr de prendre la place qui lui est propre; l'échelle sociale n'a +qu'un degré, l'égalité universelle. (Voir note à la fin de +l'ouvrage) + +Il y a cependant, aux États-Unis, des riches et des pauvres, mais +en petit nombre; et par la nature des institutions politiques, les +premiers ont tellement besoin des seconds, que, s'il existe une +prééminence, on ne sait de quel côté elle se trouve. Le riche fait +travailler le pauvre dans ses manufactures; mais le pauvre donne +son suffrage au riche dans les élections... + +Il est certain que les masses, placées entre ces deux extrêmes (le +riche et le pauvre), se modèlent plutôt sur le second que sur le +premier. + +Je me rappelle d'avoir vu M. Henri Clay, redoutable antagoniste du +général Jackson pour la présidence des États-Unis, parcourir le +pays avec un vieux chapeau et un habit troué. Il faisait sa cour +au peuple. + +Chaque régime a ses travers, et tout souverain ses caprices. Pour +plaire à Louis XIV, il fallait être poli jusqu'à l'étiquette; pour +plaire au peuple américain, il faut être simple jusqu'à la +grossièreté. + +En Angleterre, où la naissance et la richesse sont tout, les +classes supérieures, avec leurs manières élégantes, supportent a +peine les formes communes du bourgeois et du prolétaire; ceux-ci +ont besoin de se faire pardonner leur condition. En Amérique, +c'est le riche qui doit demander grâce pour son luxe et sa +politesse. En Angleterre, la souveraineté vient d'en haut; aux +États-Unis, d'en bas. + +La cause qui rend les Américains éminemment sociables est peut- +être la même qui les empêche d'être polis: point de privilégiés +qui excitent l'envie; mais aussi point de classe supérieure dont +l'élégance serve de modèle aux autres. + +Pour moi, j'aime mieux, je vous l'avoue, la rudesse involontaire +du plébéien que la politesse insolente du courtisan des rois. + +J'admirais encore chez les Américains une qualité précieuse pour +un peuple libre, c'est le bon sens. Je crois que, dans nul pays du +monde, il n'existe autant de raison universellement répandue que +dans les États-Unis. + +Il est certaines contrées d'Europe où la même question morale ou +politique reçoit mille solutions différentes et contradictoires. +On est certain, au contraire, de trouver les Américains d'accord +sur presque tous les principes qui intéressent la vie publique et +privée. Vous n'en rencontrerez pas un seul qui nie l'utilité des +croyances religieuses et l'obligation de respecter les lois. + +Chacun d'eux sait tout ce qui se passe dans son pays, l'apprécie +avec sagesse, n'en parle qu'avec réserve et après réflexion. + +Les Américains ont l'habitude et le goût des voyages; presque tous +ont, au moins une fois dans leur vie, franchi l'espace qui s'étend +entre les frontières du Canada et le golfe du Mexique. Ainsi +l'expérience vient encore ajouter à la rectitude naturelle de leur +bon sens. On ne trouve chez eux ni admirations exclusives pour les +choses anciennes, ni étonnements niais pour les objets nouveaux, +ni préjugés invétérés, ni superstitions ridicules [41]. + +L'excellence de leur bon sens vient peut-être du petit nombre de +leurs passions; ce qui me le ferait croire, c'est que, livrés à +l'orgueil national, le plus exalté de tous leurs sentiments, ils +perdent entièrement la raison. + +Leur peu de goût pour la poésie, pour les beaux-arts et pour les +sciences spéculatives, les favorise encore sous ce rapport. +L'homme s'égare moins dans sa route, quand il ne suit ni les +rapides élans de l'imagination, ni les éclairs éblouissants du +génie. + +Le philosophe rêveur, le savant dont les yeux sont incessamment +tournés vers le ciel, celui qu'émeut une touchante harmonie de la +nature, ne comprennent guère les choses pratiques de la vie. + +Cette puissance de raison, cette supériorité du bon sens sur les +passions, servent à expliquer l'admirable sang-froid des +Américains [42]. Inaccessibles aux grandes joies, l'habitant des +États-Unis n'est ébranlé par aucune infortune. Le coup le plus +inattendu, le péril le plus imminent, le trouvent impassible. +Étrange contraste! il poursuit la fortune avec une ardeur extrême, +et supporte avec calme toutes les adversités. Rien ne l'arrête +dans ses entreprises; rien ne décourage ses efforts; il ne dira +jamais en face d'un obstacle, quelque grand qu'on le suppose: Je +ne puis. Il essaie, hardi, patient, infatigable. Ce peuple est +jusqu'au bout fidèle à son origine; car il est né de l'exil, et +les hommes qui firent deux mille lieues sur mer à la poursuite +d'une patrie avaient sans doute un fond d'énergie dans l'âme... + +Ah! nul plus que moi, je vous le jure, n'admire sous ce point de +vue le peuple des États-Unis; c'est cette raison, c'est ce bon +sens pratique et cette audace d'entreprises qui ont enfanté +l'industrie américaine, dont les prodiges nous étonnent. Voyez- +vous, émules des fleuves, ces canaux dont le destin est de réunir +un jour la mer Pacifique à l'Océan; ces chemins de fer, qui se +glissent dans le flanc des montagnes, et sur lesquels la vapeur +s'élance plus puissante et plus rapide que sur la surface unie des +eaux; ces manufactures qui surgissent de toutes parts; ces +comptoirs qu'enrichit le commerce de toutes les nations; ces ports +où se croisent mille vaisseaux; partout la richesse et +l'abondance: au lieu de forêts incultes, des champs fertiles; à la +place des déserts, de magnifiques cités et de riants villages, +sortis du sol par je ne sais quelle magie, comme si la vieille +terre d'Amérique, si longtemps barbare et sauvage, était grosse +enfin d'un avenir civilisé, et que son sein fécond dût engendrer +des moissons sans culture et des villes sans main-d'oeuvre, comme +il avait enfanté des forêts! + +Témoin de cette prospérité, qui n'a point de rivales chez les +autres peuples, je l'admirais et je l'admire encore; mais tout en +elle est matériel, et c'était un monde moral qu'il me fallait! + +Ah! pourquoi les Américains n'ont-ils pas autant de coeur que de +tête? pourquoi tant d'intelligence sans génie, tant de richesse +sans éclat, tant de force sans grandeur, tant de merveilles sans +poésie? + +Peut-être le caractère industriel, qui distingue cette société, +tient-il à l'ordre même de la destinée des nations...» + +Ici Ludovic s'arrêta; mais à l'instant où sa bouche devenait +muette, son regard parut plus expressif. Il était aisé de voir que +sa pensée silencieuse s'engageait dans une méditation profonde. +Enfin, d'une voix qui annonçait quelque chose de poétique et +d'inspiré, il laissa tomber ces mots dans le silence de la +solitude: + + + +Chapitre XII +Suite de l'épreuve -- 4 -- +Littérature et beaux-arts + + + + +I + +«Quand on porte ses regards vers le passé, trois grandes époques +apparaissent dans la vie des peuples.[43] + +«La première est l'antiquité: l'âge de Sapho et d'Aspasie, +d'Horace et de Lucullus, d'Alcibiade et de César: époque +brillante, règne des sens. + +«La seconde est le christianisme: le temps d'Augustin et +d'Athanase, de saint Louis et de Guesclin, de Pascal et de +Bossuet: époque morale, règne de l'âme. + +«La troisième commence au siècle de Voltaire et d'Helvétius, de +Condillac et de Smith, de Bentham et de Fulton: époque utile, +règne de l'intelligence. + +«Au premier âge, les plaisirs; au second, les sentiments au +troisième, les intérêts. + + + +II + +«La société païenne dut ses joies à l'éclat de ses amphithéâtres, +aux chants divins de ses poètes, aux chefs-d'oeuvre de ses +artistes, à ses fêtes triomphales, à ses débauches brillantes, à +son luxe de dieux et d'esclaves. + +«Le monde chrétien, grave et solennel comme les édifices religieux +du Moyen-Âge, trouva ses voluptés dans la méditation, le +recueillement, les sacrifices et les austérités de la vie. + +«Aujourd'hui, la société n'a ni cirques ni cloîtres, ni +gladiateurs ni anachorètes; elle a des manufactures. Indifférente +au charme des sensations et de l'enthousiasme, elle n'aspire qu'au +bien-être matériel. + + + +III + +«Les divinités païennes s'adressaient aux passions, non pour les +combattre, mais pour les enhardir. Elles offraient à l'esprit de +séduisantes images et aux sens des plaisirs sans remords. + +«Le Christ est venu, qui a dit à l'homme: «Les grandeurs de la +terre sont misérables; car le pauvre est l'égal du riche. Toutes +les passions sont stériles: la charité seule féconde les âmes. Le +bonheur n'est point dans les richesses, dans la gloire, dans les +voluptés: on le mérite ici-bas par la vertu, et l'on n'en jouit +que dans le ciel.» + +«De nos jours, les théories qui gouvernent l'homme le laissent sur +la terre: tout est mis en oeuvre pour offrir à son corps un séjour +doux et commode. + + + +IV + +«Quel triomphe pour l'artiste grec ou romain, quand ses lascives +peintures ou ses sculptures impudiques avaient exalté les +imaginations! Que la gloire du pontife chrétien était grande, +lorsqu'il avait déposé dans les âmes quelques germes de croyance +et de vertu! + +«De notre temps, honneur à qui invente des machines! là est le +besoin des peuples! + +«Caton et Brutus se donnaient la mort pour s'épargner la douleur +de voir mourir la patrie; le Moyen-Âge nous montre des martyrs de +la foi et de l'honneur: l'industriel des temps modernes se suicide +après banqueroute. + + + +V + +«La méditation et la foi s'étaient, durant l'âge intermédiaire, +créé un monde tout moral, mélange de religion et de philosophie, +d'idées et de sentiments; il se passait dans les consciences une +vie intérieure, secrète, qui ne se révélait point au dehors: +c'était la vie de l'âme avec toutes ses passions immatérielles, +ses joies sublimes, ses douleurs profondes. Alors la main +travaillait peu et le corps était pauvre à voir; mais c'était +l'âme qui était riche! aussi elle ne se reposait point. Cette +spiritualité de la vie s'est retirée du coeur des hommes; à +présent leur existence est tout extérieure. Leur corps s'agite +incessamment à la poursuite des choses matérielles; le temps se +dépense en travaux utiles, et, de peur que la pensée ne trouble la +main dans ses oeuvres, l'âme s'est faite inerte et stérile... + + + +VI + +«L'utilité matérielle: tel est le but vers lequel tendent toutes +les sociétés modernes... Mais cette tendance, en Europe, lutte +avec des souvenirs, des habitudes et des moeurs. Le présent subit +encore l'influence du passé. + +«Nous ne sommes point religieux, mais nous avons des temples +magnifiques; quoique le positif des choses nous gagne, nous +enfermons encore dans de splendides palais nos bibliothèques, nos +musées, nos académies. Les esprits les plus vulgaires, les âmes +les plus indolentes, rendent, chez nous, hommage au génie et à la +vertu. L'homme qui a forfait à l'honneur s'incline encore, dans +nos cités, devant la statue de Bayard. + +«L'Amérique ne connaît point ces entraves: elle s'avance dans la +voie des intérêts matériels, sans préjugés qui la gênent, sans +passions qui la troublent. + + + +VII + +«Ne cherchez, dans ce pays, ni poésie, ni littérature, ni beaux- +arts. L'égalité universelle des conditions répand sur toute la +société une teinte monotone. Nul n'est ignorant de toutes choses, +et personne ne sait beaucoup; quoi de plus terne que la +médiocrité! Il n'y a de poésie que dans les extrêmes: les grandes +fortunes ou les grandes misères, les clartés célestes ou la nuit +infernale, la vie des rois ou le convoi du pauvre. + + + +VIII + +«Dans la société américaine, point d'ombre et point d'éclat, ni +sommités, ni profondeurs. C'est la preuve qu'elle est matérielle: +partout où l'âme règne, on la voit s'élever ou descendre. Au- +dessus des intelligences voilées s'élancent les brillants génies; +au-dessus des âmes engourdies, les coeurs enthousiastes. Le niveau +ne se fait que sur la matière. + + + +IX + +«Le monde moral est-il donc soumis aux mêmes lois que la nature +physique? faut-il, pour que les beaux esprits apparaissent, que +l'ignorance des masses leur serve d'ombre? Les grandes +individualités sociales ne brillent-elles au-dessus du vulgaire +qu'à la manière des hautes montagnes, dont la cime étincelante de +neige et de lumière domine des précipices ténébreux? + + + +XI + +Il est de poétiques ignorances: au temps où le Dante +s'immortalisait par un livre, apparut Guesclin qui rien savait des +lettres [44]. Quand le connétable s'obligeait, il ne signait point, +faute de le savoir; mais il engageait son honneur, qui était tenu +pour bon. + +«Cette grossière ignorance ne se rencontre point aux États-Unis, +dont les habitants, au nombre de douze millions, savent tous lire, +écrire et compter. + + + +XI + +«En Amérique, il manque aux caractères, pour être brillants, un +théâtre et des spectateurs. Si les pays d'aristocratie sont +féconds en personnages éclatants et poétiques, c'est que la classe +supérieure fournit les acteurs et le théâtre: la pièce se joue +devant le peuple, qui fait le parterre et ne voit la scène qu'à +distance. + +«L'aristocratie romaine jouait son rôle devant le monde; Louis +XIV, devant l'Europe. Que si les rangs se mêlent, les individus, +vus de près, se rapetissent; il y a encore des acteurs, mais plus +de personnages; une arène, mais plus de théâtre [45]. + + + +XII + +«Toutes les sociétés renferment dans leur sein des vanités +puériles, des orgueils énormes, des ambitions, des intrigues, des +rivalités... mais ces passions s'élèvent ou descendent, sont +grandes ou misérables, selon la condition et le génie des peuples. +Turenne était presque aussi fier de sa naissance que de sa gloire; +Ninon était galante; le grand Bossuet était jaloux de Fénelon... + +«Les Américains convoitent l'argent, sont orgueilleux d'argent, +jaloux d'argent... Et si quelque marchande de New York se livre à +des galanteries, qu'importe son nom au monde? quel reflet ses +amours répondront-ils sur l'avenir? + + + +XIII + +«Il existe, à la vérité, en Amérique quelque chose qui ressemble à +l'aristocratie féodale. + +«La fabrique, c'est le manoir; le manufacturier, le seigneur +suzerain; les ouvriers sont les serfs; mais de quel éclat brille +cette féodalité industrielle? Le château crénelé, ses fossés +profonds, la dame châtelaine et le féal chevalier n'étaient pas +sans poésie. + +«Quelle harmonie le poète moderne puisera-t-il dans les comptoirs, +les alambics, les machines à vapeur et le papier-monnaie? + + + +XV + +«Aux États-Unis, les masses règnent partout et toujours, jalouses +des supériorités qui se montrent et promptes à briser celles qui +se sont élevées; car les intelligences moyennes repoussent les +esprits supérieurs, comme les yeux faibles, amis de l'ombre, ont +horreur du grand jour. Aussi n'y cherchez pas des monuments élevés +à la mémoire des hommes illustres. Je sais que ce peuple eut des +héros; mais nulle part je n'ai vu leurs statues. Washington seul a +des bustes, des inscriptions, une colonne; c'est que Washington, +en Amérique, n'est pas un homme, c'est un dieu. + +«Le peuple américain semble avoir été condamné, dès sa naissance, +à manquer de poésie... Il y a, dans l'ombre attachée au berceau +des nations, quelque chose de fabuleux qui encourage les +hardiesses de l'imagination. Ces temps d'obscurité sont toujours +les temps héroïques: dans l'antiquité, c'est la guerre de Troie; +au Moyen-Âge, les croisades. Dès que les peuples s'éclairent, il +n'y a plus de demi-dieux... Les Américains des États-Unis sont +peut-être la seule de toutes les nations qui n'a point eu +d'enfance mystérieuse. Environnés, en naissant, des lumières de +l'âge mûr, ils ont écrit eux-mêmes l'histoire de leurs premiers +jours: et l'imprimerie, qui les avait précédés, s'est chargée +d'enregistrer les moindres cris de l'enfant au maillot. + + + +XVI + +«La poésie commença en France par les chants des trouvères et les +amours des chevaliers... Telle ne saurait être son origine aux +États-Unis. Les hommes de ce pays, dont le respect pour les femmes +est profond, méprisent les formes extérieures de la galanterie. +Une femme seule au milieu de plusieurs hommes, égarée dans sa +route ou abandonnée sur un vaisseau, n'a point d'insulte à +redouter; mais elle ne sera l'objet d'aucun hommage. On sait en +Amérique le mérite des femmes; on ne le chante point. + + + +XVII + +«À peine le peuple américain était-il né, que la vie publique et +industrielle s'est emparée de toute son énergie morale. Ses +institutions, fécondes en libertés, reconnaissent des droits à +tous. Les Américains ont trop d'intérêts politiques pour se +préoccuper d'intérêts littéraires. Lorsque, vers la fin du siècle +dernier, vingt-cinq millions de Français étaient gouvernés selon +le bon plaisir d'une femme galante, ils pouvaient, tranquilles sur +les affaires du pays, s'amuser de choses frivoles et se dévouer +corps et âme à la querelle de deux musiciens! [46] + +«Peu confiants dans les hommes du pouvoir, les Américains se +gouvernent eux-mêmes: la vie publique n'est point dans les salons +et à l'Opéra; elle est à la tribune et dans les clubs. + + + +XVIII + + «Quand la vie politique cesse, vient la vie commerciale: aux +États-Unis tout le monde fait de l'industrie, parce qu'elle est +nécessaire à tous. Dans une société d'égalité parfaite, le travail +est la condition commune; chacun travaille pour vivre, nul ne vit +pour penser. Là point de classes privilégiées qui, avec le +monopole de la richesse, aient aussi le monopole des loisirs. + + + +XIX + +«Tout le monde travaille!... Mais la vie du travailleur est +essentiellement matérielle. Son âme sommeille pendant que son +corps est à l'oeuvre; et, lorsque son corps se repose, son esprit +ne devient pas actif. Le travail pour lui, c'est la peine; +l'oisiveté, la récompense; il ne connaît point le loisir. C'est +toute une science que d'apprendre à jouir des choses morales. La +nature ne nous donne point cette faculté qui naît de l'éducation +seule et des habitudes d'une vie libérale. Il ne faut pas croire +qu'après avoir amassé de l'argent et de l'or, on puisse se dire +tout à coup: «Maintenant je vais vivre d'une vie intellectuelle.» +Non, l'homme n'est point ainsi fait. Le reptile tient à la terre +et l'aigle aux cieux. Les hommes d'esprit pensent, les hommes à +argent ne pensent pas. + + + +XX + +«Ce n'est pas qu'aux États-Unis on manque d'auteurs; mais les +auteurs n'ont point de public. + +«On trouverait encore des écrivains pour faire des livres, parce +que c'est un travail que d'écrire: ce sont les lecteurs qui +manquent, parce que lire est un loisir. + +«Le public réagit sur l'auteur, et vous ne verrez point celui-ci +s'obstiner à produire des oeuvres littéraires, quand le public +n'en veut pas. + + + +XXI + +«Supposez un poète inspiré, que le hasard fait naître au sein de +cette société d'hommes d'affaires: pensez-vous que son génie +fournisse sa carrière? Non, le génie lui-même subit l'influence de +l'atmosphère qui l'environne. Nul n'exprime bien l'enthousiasme +devant des êtres qui ne le sentent point; on ne chante pas +longtemps pour des sourds... La verve du poète et l'inspiration de +l'écrivain, qu'échauffent les sympathies, se glacent dans +l'indifférence et la froideur. + + + +XXII + +«Tout le monde étant industriel, la première parmi les professions +est celle qui fait gagner le plus d'argent. Le métier d'auteur, +étant le moins lucratif, est au-dessous de tous les autres. Dites +à un Américain que l'illustration des lettres est plus belle à +poursuivre que la fortune, il vous accordera ce sourire de pitié +qu'on donne aux discours d'un insensé... Exaltez en sa présence la +gloire d'Homère, celle du Tasse: il vous répondra qu'Homère et le +Tasse moururent pauvres. Arrière le génie qui ne donne point la +richesse! + + + +XXIII + +«En Amérique, on n'estime des sciences que leur application. On +étudie les arts utiles, mais non les beaux-arts. + +«L'Allemagne, la France, inventent des théories; aux États-Unis on +les met en pratique; ici on ne rêve point, on agit. Tout le monde +aspire au même but, le bien-être matériel; et comme c'est l'argent +qui en est la source, c'est l'argent seul qu'on poursuit. + + + +XXIV + +«Lorsque dans ce pays on fait de la littérature, c'est encore de +l'industrie. Il n'existe là ni école classique, ni romantique. On +ne connaît que l'école commerciale, celle des écrivains qui +rédigent des gazettes, des pamphlets, des annonces, et qui vendent +des idées, comme un autre vend des étoffes. Leur cabinet est un +comptoir, leur esprit une denrée; chaque article a son tarif; ils +vous diront au juste ce que coûte un enthousiasme imprimé. + + + +XXV + +«Ces marchands intellectuels vivent entre eux dans de fort bons +rapports. L'un soutient les principes politiques de M. Clay; +l'autre, ceux du général Jackson; le premier est unitaire, le +second presbytérien; celui-ci est démocrate, celui-là fédéraliste; +un troisième se montre l'ardent défenseur de la morale religieuse; +un autre protège la morale philosophique de miss Wright. + + + +XXVI + +«Tous sont amis entre eux, se querellant quelquefois pour les +personnes, jamais pour les principes. + +«Chacun ne doit-il pas librement exercer son industrie? la +dernière loi du congrès vous semble sage: rien de mieux; moi, je +la trouve insensée; vous soutenez que notre président est un +profond politique, à merveille; je suis en train de démontrer +qu'il ignore l'art de gouverner; vous poussez à la démocratie, moi +je lutte contre elle. La société marche-t-elle à sa perfection? ou +tend-elle à sa décadence? + + + +XXVII + +«Allons, que chacun de nous prenne à sa convenance parmi ces +textes différents. Ce sont des branches variées d'industrie; on +peut même s'attacher à plusieurs en même temps: écrire pour dans +un journal, et contre dans un autre; la contradiction n'importe +point. Ne faut-il pas des idées qui aillent à toutes les +intelligences? C'est dans l'un et dans l'autre cas un besoin +social auquel on répond. + + + +XXVIII + +«Il arrive parfois, dans les révolutions politiques, que, la vertu +devenant crime et le crime vertu, on voit tour à tour condamnés au +dernier supplice les hommes de principes les plus opposés. Est-ce +que le bourreau et ses aides s'abstiennent de leur profession +parce que les crimes sont douteux? non sans doute; ils continuent +leur métier. Ainsi font les écrivains; ils ne travaillent pas sur +des corps, mais sur des idées, tantôt sur l'une, tantôt sur +l'autre. Leur demander de se vouer à un système, c'est vouloir +qu'ils aient des opinions, des croyances, des convictions +exclusives; c'est restreindre dans de certaines limites leur +industrie qui, de sa nature, est sans borne comme la pensée dont +elle émane. + + + +XXIX + +«L'industrie des idées étant la dernière de toutes, il s'ensuit +que, pour écrire, il faut n'avoir rien de mieux à faire. Quiconque +se sent du génie se fait marchand; les incapacités se réfugient +dans le petit métier des lettres. On laisse volontiers aux femmes +le soin de faire des vers et des livres, c'est une frivolité qu'on +abandonne à leur sexe; on leur permet de perdre le temps en +écrivant. + +«Vous trouverez dans toutes les villes d'Amérique un assez grand +nombre de femmes savantes. Quelques-unes ont acquis par leurs +ouvrages une réputation méritée [47]; mais la plupart sont froides +et pédantes. Rien n'est moins poétique que ces muses d'outre-mer; +ne les cherchez point dans la profondeur des sauvages solitudes, +parmi les torrents et les cataractes, ou sur le sommet des monts: +non, vous les verrez marchant dans la boue des villes, des socques +aux pieds et des lunettes au visage. + + + +XXXI + +«Quoiqu'il y ait peu d'auteurs en Amérique, dans aucun pays du +monde on n'imprime autant. Chaque comté a son journal; les +journaux sont, à vrai dire, toute la littérature du pays [48]. Il +faut à des gens affairés, et dont la fortune est médiocre, une +lecture qui se fasse vite et ne coûte pas cher. Il se fait +d'ailleurs pour l'éducation primaire et pour la religion une +énorme consommation de livres!... C'est plutôt de la librairie que +de la littérature. L'instruction donnée aux enfants est purement +utile; elle n'a point en vue le développement des hautes facultés +de l'âme et de l'esprit: elle forme des hommes propres aux +affaires de la vie sociale. + + + +XXXII + +«La littérature américaine ignore entièrement ce bon goût, ce tact +fin et subtil, ce sentiment délicat, mélange de passion et de +jugement froid, d'enthousiasme et de raison, de nature et d'étude, +qui président, en Europe, aux compositions littéraires. Pour avoir +de l'élégance dans le goût, il en faut d'abord dans les moeurs. + + + +XXXIII + +«Ni dans les journaux, ni à la tribune, le style n'est un art. +Tout le monde écrit et parle, non sans prétention, mais sans +talent [49]. Ceci n'est pas la faute seule des orateurs et des +écrivains; ces derniers, quand ils font du style brillant et +classique, mettent en péril leur popularité: le peuple ne demande +à ses mandataires que tout juste ce qu'il faut de littérature pour +comprendre ses affaires; le surplus, c'est de l'aristocratie. + + + +XXXIV + +«C'est ainsi que les lettres et les arts, au lieu d'être invoqués +par les passions, ne viennent en aide qu'à des besoins; ou si +quelque penchant pour les beaux arts se révèle, on est sûr de le +trouver entaché de trivialité: par exemple, il existe, aux États- +Unis, un genre de peinture qui prospère: ce sont les portraits; ce +n'est pas l'amour de l'art, c'est de l'amour-propre. + + + +XXXV + +«Vous rencontrerez parfois, dans ce monde industriel et vulgaire, +un cercle poli, brillant, au sein duquel les travaux de l'art sont +appréciés avec goût, et les oeuvres du génie admirées avec +enthousiasme: c'est une oasis dans les sables brûlants d'Afrique. +Vous trouvez çà et là une imagination ardente, un esprit rêveur; +mais un seul poète dans un pays ne fait pas plus une nation +poétique que l'accident d'un beau ciel sur les bords de la Tamise +ne fait le climat d'Italie. + + + +XXXVI + +«Quoiqu'il n'existe point de littérature proprement dite aux +États-Unis, ne croyez pas que les Américains soient sans amour- +propre littéraire. Il se passe à cet égard un phénomène assez +étrange; vous n'apercevez point chez leurs auteurs de ces vanités +monstrueuses, qu'on voit chez nous, compagnes de la médiocrité, +quelquefois même du génie. Les écrivains ont la conscience qu'ils +exercent une profession d'un ordre inférieur. + +«En Amérique, ce ne sont pas les écrivains qui ont l'orgueil +littéraire, c'est le pays. + +«La littérature est une industrie dans laquelle les Américains +prétendent exceller comme dans toutes les autres. + +«Et ne croyez pas leur être agréable en leur disant que la +conformité du langage rend communs aux États-Unis tous les beaux +génies de l'Angleterre; ils vous répondront que la littérature +anglaise ne fait point partie de la littérature américaine. + + + +XXXVII + +«Le caractère anti-poétique des Américains tient à leurs moeurs +par de profondes racines. + +«Lorsque dans ce pays on poursuit l'argent, on ne recherche point +le plaisir. La religion, et plus encore d'austères habitudes, +interdisent les jeux, les amusements [50], les spectacles. + +«Les grandes cités ont chacune un théâtre [51]; mais les riches, +qui sont toujours en avant de la corruption, s'efforcent vainement +de le mettre en vogue. Le spectacle n'est point, en Amérique, un +plaisir populaire; la tragédie, la comédie, la musique italienne, +sont des divertissements aristocratiques de leur nature; ils +demandent aux spectateurs du goût et de l'argent, deux choses qui +manquent au plus grand nombre. Les cirques et les amphithéâtres +veulent une multitude à passions; et c'est ce que l'Amérique du +Nord ne saurait leur donner. + + + +XXXVIII + +«Si les grands théâtres y sont rares, les petits y sont inconnus. +Cette absence du goût dramatique est sans doute un élément de +moralité pour la société américaine qui, n'ayant pas de théâtres, +ne distribue point chaque soir des moqueries aux maris trompés, +des applaudissements aux amants heureux, et de l'indulgence aux +femmes adultères. Les Américains ont plus de moralité parce qu'ils +n'ont pas de spectacles; et ils n'ont pas de spectacles à cause de +leur moralité. Ceci est à la fois cause et effet. + + + +XXXIX + +«Ce n'est pas seulement par amour pour la morale que les +Américains fuient le théâtre, car beaucoup qui n'y vont pas se +livrent chez eux à d'ignobles plaisirs. Le spectacle est un +amusement dont naturellement ils n'ont pas le goût. Ils tiennent +cette antipathie des Anglais, leurs aïeux, et subissent encore +l'influence du puritanisme des premiers colons américains. Le +théâtre n'a jamais été, en Angleterre, qu'une mode des hautes +classes, ou une débauche du bas peuple; et ce sont les classes +moyennes de ce pays qui ont peuplé l'Amérique. Quelle que soit la +cause, l'effet est certain; le génie poétique est, aux États-Unis, +dépouillé de son plus bel attribut; ôtez à la France son théâtre, +et dites où sont ses poètes. + + + +XL + +«La religion, si féconde en poétiques harmonies, ne porte au coeur +des Américains ni inspiration, ni enthousiasme. L'habitant des +États-Unis aime, dans son culte, non ce qui parle à l'âme, mais +seulement ce qui s'adresse à sa raison; il l'aime comme principe +d'ordre, et non comme source de douces émotions. L'Italien est +religieux en artiste; l'Américain l'est en homme rangé. + + + +XLI + +«Les cultes chrétiens sont d'ailleurs trop divisés en Amérique, +pour fournir aux beaux-arts des sujets d'un intérêt général: la +secte des quakers, simple et modeste, ne se bâtira point des +palais somptueux; qu'importent à l'église méthodiste les +admirables sermons de M. Channings, ministre des unitaires? Si la +communion baptiste élève quelque monument à sa croyance, de quel +intérêt sera-ce pour les presbytériens? + +«À la place de l'unité religieuse qui règne en France depuis +quinze siècles, supposez mille sectes dissidentes, vous n'aurez à +cette heure ni grandes églises, ni grands orateurs chrétiens, ni +Notre-Dame, ni Bossuet. + + + +XLII + +«Les congrégations protestantes n'ont point, pour se rassembler, +des temples magnifiques, décorés de statues et de tableaux; elles +s'enferment dans de simples maisons, bâties sans luxe et à peu de +frais. Le plus splendide parmi leurs édifices religieux se montre +soutenu par quelques colonnes de bois peint: c'est là leur +Parthénon. Ôtez à l'Amérique son Capitole, expression poétique de +son orgueil national, et la Banque des États-Unis, expression +poétique de sa passion pour l'argent, il ne restera pas dans ce +pays un seul édifice qui présente l'aspect d'un monument. + + + +XLIII + +«Tout, aux États-Unis, procède de l'industrie, et tout y va... +mais à la différence du sang qui s'échauffe en allant au coeur, +tous les élans, en atteignant l'industrie, se refroidissent à ce +coeur glacé de la société américaine. + + + +XLIV + +«Laissez grandir cette société, disent quelques-uns, et vous en +verrez sortir des hommes illustres dans les lettres et dans les +arts. Rome naissante n'entendit point les chants d'Horace et de +Virgile, et il a fallu quatorze siècles à la France pour enfanter +Racine et Corneille. + +«Ceux qui tiennent ce langage confondent deux choses bien +distinctes: la société politique et la civilisation. La société +américaine est jeune, elle n'a pas deux siècles. Sa civilisation, +au contraire, est antique comme celle de l'Angleterre dont elle +descend. La première est en progrès, la seconde, en déclin. La +société anglaise se régénère dans la démocratie américaine: la +civilisation s'y perd. + + + +XLV + +«L'esprit industriel matérialise la société, en réduisant tous les +rapports des hommes entre eux à l'utilité. + +«Il est de nobles passions qui fécondent l'âme: l'intérêt la +souille et la flétrit. Il semble que la cupidité souffle sur +l'Amérique un vent funeste qui, s'attachant à ce qu'il y a de +moral dans l'homme, abat le génie, éteint l'enthousiasme, pénètre +jusqu'au fond des coeurs pour y dessécher la source des nobles +inspirations et des élans généreux. + + + +XLVI + +«Voyez le paysan français, d'humeur gaie, le front serein, les +lèvres riantes, chanter sous le chaume qui recèle sa misère, et +sans soucis de la veille, sans prévoyance du lendemain, danser +joyeux sur la place du village. + +«On ne sait rien, en Amérique, de cette heureuse pauvreté. Absorbé +par des calculs, l'habitant des campagnes, aux États-Unis, ne perd +point de temps en plaisirs; les champs ne disent rien à son coeur; +le soleil qui féconde ses coteaux n'échauffe point son âme. Il +prend la terre comme une matière industrielle; il vit dans sa +chaumière comme dans une fabrique. + + + +XLVII + +«Personne ne connaît, en Amérique, cette vie tout intellectuelle +qui s'établit en dehors du monde positif, et se nourrit de +rêveries, de spéculations, d'idéalités; cette existence +immatérielle qui a horreur des affaires, pour laquelle la +méditation est un besoin, la science un devoir, la création +littéraire une jouissance délicieuse, et qui, s'emparant à la fois +des richesses antiques et des trésors modernes, prenant une +feuille au laurier de Milton, comme à celui de Virgile, fait +servir à sa fortune les gloires et les génies de tous les âges. + + + +XLVIII + +«On ignore dans ce pays l'existence du savant modeste qui, +étranger aux mouvements du monde politique et au trouble des +passions cupides, se donne tout entier à l'étude, l'aime pour +elle-même, et jouit, dans le mystère, de ses nobles loisirs. + +«L'Amérique ne connaît, ni ces brillantes arènes où l'imagination +s'élance sur les ailes du génie et de la gloire; ni ces cours +d'amour où les grâces, l'esprit et la galanterie se jouaient +ensemble; ni cette harmonie presque céleste qui naît de l'accord +des lettres avec les beaux-arts; ni ce parfum de poésie, +d'histoire et de souvenirs, qui s'exhale si doux d'une terre +classique pour monter vers un beau ciel. + + + +XLIX + +«L'Europe qui admire Cooper croit que l'Amérique lui dresse des +autels; il n'en est point ainsi. Le Walter Scott américain ne +trouve dans son pays ni fortune ni renommée. Il gagne moins avec +ses livres qu'un marchand d'étoffes; donc celui-ci est au-dessus +du marchand d'idées. Le raisonnement est sans réplique. + + + +L + +«D'abord incrédule à ce phénomène, je supposais que Cooper avait +peint de fausses couleurs les moeurs des Indiens, et que les +Américains, juges d'un tableau dont l'original est sous leurs +yeux, le condamnaient comme dépourvu de vérité locale. Plus tard +j'ai reconnu mon erreur: j'ai vu les Indiens, et me suis assuré +que les portraits de Cooper sont d'une ressemblance frappante. + + + +LI + +«Mais les Américains se demandent à quoi sert de connaître ce +qu'ont fait les Indiens, ce qu'ils font encore; comment ils +vivaient dans leurs forêts, comment ils y meurent. Les sauvages +sont de pauvres gens desquels il n'y a rien à tirer, ni richesses, +ni enseignements d'industrie. Il faut prendre leurs forêts, voilà +tout, et s'en emparer, non pour faire de la poésie, mais pour les +abattre et passer la charrue sur le tronc des vieux chênes. + + + +LII + +«Ces belles forêts, ces magnifiques solitudes, ces splendides +palais de la nature sauvage, il leur fallait pourtant un chantre +divin! Elles ne pouvaient tomber sous le fer de l'industriel sans +avoir été célébrées sur la lyre du poète... le poète n'était pas +chez les Américains... mais franchissant l'Atlantique, l'ange de +la poésie a, sur ses ailes de flamme, transporté l'Homère français +sur les rives du Meschacébé. + + + +LIII + +«Tous les mondes sont le domaine du génie! et il est de larges +poitrines qui pour respirer à l'aise, n'ont pas trop de l'univers. +Quelques années plus tard, l'hôte des sauvages allait, poète +inspiré chanter des souvenirs sur les bords de l'Eurotas, et +pèlerin pieux, adorer Dieu sur les rives du Jourdain! + +Atala, Réné, les Natchez sont nés en Amérique, enfants du désert. +Le Nouveau-Monde les inspira; la vieille Europe les a seule, +compris. + +Les Américains, quand ils lisent Chateaubriand, disent, comme en +voyant la merveille de Niagara + +«Qu'est-ce que cela prouve?» + +Tel est le peuple sur lequel j'avais conçu l'espoir chimérique +d'exercer une poétique influence!! + +Ô cruel désenchantement! Ainsi se brisait dans mes mains le rameau +secourable auquel j'avais, durant le naufrage, rattaché ma +dernière chance de salut!! + + + +Chapitre XIII +L'émeute + +«Ainsi s'évanouissait mon rêve d'illustration littéraire et +l'avenir que j'y rattachais! Tout autre moyen de renommée m'était +interdit. Si les États-Unis eussent été engagés dans quelque +guerre, j'eusse tenté d'entrer dans les rangs de l'armée +américaine; mais en temps de paix il n'y a point de gloire +militaire. Les soldats de ce pays se réduisent à quelques milliers +d'hommes cantonnés sur les frontières des États de l'Ouest, où +leur seule mission est de tenir en respect des hordes d'Indiens +sauvages [52]. + +Comme j'étais tombé dans l'accablement profond qui succède au +dernier rayon éteint de la dernière espérance, je reçus une lettre +de Nelson qui m'annonçait son départ de Baltimore et sa prochaine +arrivée à New York avec Marie; il n'entrait dans aucun détail. +«Vous saurez, me disait-il, la cause de cette retraite et le +nouveau coup qui vient de nous frapper.» Il ne me disait rien de +Georges. + +Après un jour d'attente et de tourments, je vis arriver Nelson et +Marie. La douleur se montrait grave et sévère sur le front du +père, expansive et tendre dans les yeux de la jeune fille. + +Mon inquiétude comprima les premiers élans de mon amour. + +«Quels sont donc, m'écriai-je, les nouveaux malheurs dont je vous +vois accablés?» + +Après quelques instants d'un morne silence, Nelson me dit: «Une +semaine s'est écoulée depuis qu'à Baltimore s'est faite l'élection +d'un membre du congrès. Georges et moi, nous nous y sommes rendus +selon notre coutume... Je suis habitué à voir les intrigues +s'agiter en pareille occasion, mais je trouvai les passions +politiques dans un état d'exaltation que je n'avais pas vu +jusqu'alors. + +«La lutte s'engagea entre deux candidats; le premier, remarquable +par de grands talents, mais fédéraliste; le second, moins +distingué, mais jacksoniste [53]. + +Après une multitude de discours suivis les uns de huées, les +autres d'acclamations, tous accompagnés de querelles violentes +entre les électeurs des deux partis contraires, on recueillit les +votes, et le candidat auquel Georges et moi avions donné notre +suffrage l'emportait d'une voix, lorsque tout à-coup un grand +tumulte éclate dans l'assemblée; d'abord une exclamation, puis +deux, puis mille se font entendre; l'agitation, partie d'un point, +gagne subitement toute la salle, comme le trouble d'une abeille +inquiétée dans sa case se communique en un instant à toute la +ruche. Enfin j'entends les électeurs du parti vaincu s'écrier: Le +scrutin est nul! Georges Nelson est un homme de couleur; hurrah! +hurrah! qu'il sorte de la salle... l'élection doit être +recommencée... + +«De vifs applaudissements suivirent ces paroles. Ceux de notre +parti gardaient un morne silence; enfin l'un d'eux demanda à +Georges si l'imputation était vraie. Oui, répondit celui-ci. Alors +nos amis eux-mêmes firent entendre de violents murmures, et chacun +s'éloigna de nous. J'éprouvai dans ce moment moins de confusion +que de crainte; car je pressentais la fureur de Georges et les +éclats terribles auxquels il allait se livrer. Je le vis pâlir de +colère, mais, chose étrange! il reprit tout à coup ses sens et +demeura tranquille. + +«L'observation de nos adversaires était fondée, la loi du Maryland +excluant du droit électoral tous les gens de couleur, même ceux +qui sont depuis longtemps en possession de la liberté. Je ne +réclamai point, et, entraînant Georges hors de la salle, je bénis +le ciel de trouver calme celui dont je craignais tant les +emportements. À l'instant où nous sortions nous avons remarqué un +individu qui mettait un grand zèle à provoquer l'attention +publique sur l'humiliation de notre retraite. Georges le regarda +en face et reconnut en lui don Fernando d'Almanza, cet Américain +qui, par ses perfides révélations, fit mourir de douleur la mère +de mes enfants. Je ne doutai pas que le premier cri dénonciateur +ne fût sorti de sa bouche; et Georges a supposé avec raison que +cet homme était le même qui, au théâtre de New York, avait excité +contre vous et lui les haines de la multitude. + +«Le premier mouvement de Georges fut de se porter vers l'auteur de +l'affront, et de venger d'un seul coup l'ancienne et la nouvelle +injure; mais je le vis presque aussitôt comprimer son +ressentiment. Il murmurait à voix basse des phrases entrecoupées +dont je ne comprenais pas bien le sens: le grand jour approche, +disait-il; la vengeance sera plus belle! + +«Persuadé qu'il cachait dans son âme un secret important, je le +pressai de m'en faire l'aveu. -- C'est une lâcheté, me dit-il, de +se laisser écraser sans relever la tête. Je sais qu'une +insurrection se prépare dans le Sud; les nègres de la Virginie et +des deux Carolines vont se joindre aux Indiens de la Géorgie pour +secouer le joug américain; j'irai seconder leurs efforts. + +«Effrayé de ce projet, je tentai, par tous les moyens, d'en +démontrer à Georges la folie et l'impuissance.... Peut-être je le +fis dans des termes trop sévères... mais un pareil dessein me +semblait si fécond en périls!... Marie joignit à mes remontrances +ses prières et ses larmes, toujours si puissantes sur son frère. +Georges garda le silence. Alors je pensai que la raison était +entrée dans son coeur. + +«Nous convînmes de quitter Baltimore, où nous ne pouvions demeurer +plus longtemps; mais où chercher un refuge? Je proposai à mes +enfants de porter notre malheureuse fortune à New York, où un +presbytérien respectable, James Williams, que j'avais autrefois +connu à Boston, nous donnerait provisoirement un asile. Arrivés +là, nous pourrions délibérer sur le choix d'une retraite. Tandis +que je parlais, Georges paraissait livré à une grande +préoccupation; cependant il ne proféra pas un seul mot qui +rappelât son funeste projet. Le soir, quand l'heure de se séparer +fut venue, il nous comblait des plus touchantes caresses; jamais +il ne s'était montré si affectueux pour moi, si tendre pour sa +soeur. Au milieu d'une rêverie, il s'interrompait pour nous dire +de douces paroles. Hélas! le lendemain il manquait à nos +embrassements; il avait quitté Baltimore laissant une lettre dans +laquelle il nous conjurait de lui pardonner son départ clandestin. + +«Jamais, disait-il, je n'aurais pu résister à l'ascendant d'un +père, aux larmes d'une soeur; un seul regard de Marie, m'aurait +vaincu. Cependant mon devoir me commande de secourir des frères +malheureux... Mon père, ma chère soeur, ajoutait-il, nous nous +reverrons dans des temps plus fortunés... Si les hommes ne sont +pas égaux sur la terre, ils le sont du moins dans le ciel. + +«Je ne vous dirai point quelle fut la douleur de Marie en +entendant ces dernières paroles d'un frère qu'elle chérit. + +«Georges, dans sa lettre, nous engageait à suivre mon premier +projet, celui de demander l'hospitalité à James Williams, auquel, +disait-il, il s'adresserait plus tard pour retrouver nos traces.» + +Ainsi parla Nelson; sa voix, en finissant, s'était faiblement +émue. Il dit ensuite avec l'accent d'une résignation pieuse: «Plus +le bras qui frappe est puissant, et plus on doit l'adorer... Mon +ami, ajouta-t-il, vous pouvez maintenant juger si je vous trompais +quand je vous peignais l'horrible condition des gens de couleur +aux États-Unis. N'ayant pu dissiper vos illusions, j'imposai à +votre amour un temps d'épreuve. Le terme n'en est pas encore +expiré, mais sans doute votre opinion l'a devancé, et ce que vous +savez de notre fortune doit suffire pour vous éclairer.» + +Comme je gardais le silence sous l'impression d'un chagrin profond +et de l'inquiétude que m'inspirait le sort de Georges, Marie, +prenant mon anxiété pour de l'embarras, me dit d'une voix +entrecoupée de pleurs: «Ludovic, mon coeur vous tient compte des +efforts généreux que vous faites pour aimer une infortunée; mais, +de grâce, cessez de lutter contre l'inflexible destin. Vous le +voyez, nos malheurs s'enchaînent comme nos jours. Mon sort est à +jamais fixé: je traînerai de ville en ville ma misérable +existence; chassée d'un lieu par le mépris, de l'autre par la +haine, partout réprouvée des hommes, parce que je fus maudite dans +le sein de ma mère!» + +J'atteste le ciel qu'en présence d'une si touchante infortune, mon +coeur ne chancela pas un seul instant; pour être fidèle au +malheur, je n'eus aucun combat intérieur à soutenir. Je sentis se +resserrer plus fortement dans mon âme le lien qui m'unissait à +Marie. Cet accroissement de tendresse et d'amour se mêlait d'une +indignation si profonde contre les auteurs du mal dont la victime +était sous mes yeux, que je ne pus contenir l'expression de ce +dernier sentiment. + +Voilà donc, m'écriai-je, le peuple objet de mes admirations et de +mes sympathies! fanatique de liberté et prodigue de servitude! +discourant sur l'égalité parmi trois millions d'esclaves; +proscrivant les distinctions, et fier de sa couleur blanche comme +d'une noblesse; esprit fort et philosophe pour condamner les +privilèges de la naissance, et stupide observateur des privilèges +de la peau! Dans le Nord, orgueilleux de son travail; dans le Sud, +glorieux de son oisiveté; réunissant en lui, par une monstrueuse +alliance, les vertus et les vices les plus incompatibles, la +pureté des moeurs et le vil intérêt, la religion et la soif de +l'or, la morale et la banqueroute! + +Peuple homme d'affaires qui se croit honnête parce qu'il est +légal; sage, parce qu'il est habile; vertueux, parce qu'il est +rangé! Sa probité, c'est la ruse soutenue du droit, l'usurpation +sans violence, l'indélicatesse sans crime. Vous ne le verrez point +armé du poignard qui tue; son arme à lui, c'est l'astuce, la +fraude, la mauvaise foi, avec lesquelles on s'enrichit... Il parle +d'honneur et de loyauté comme font les marchands! mais voyez +quelle hypocrisie jusque dans ses bienfaits! il convie à +l'indépendance toute une race malheureuse; et ces nègres qu'il +affranchit, il leur inflige, au sortir des fers, une persécution +plus cruelle que l'esclavage. + +Ainsi s'emportait ma colère; j'en arrêtai les élans à l'aspect de +Marie, dont l'abattement était extrême. Après avoir exhalé ses +ressentiments, mon coeur ne contenait plus que de l'amour, et je +ne crus pouvoir mieux l'exprimer qu'en adressant ce peu de mots à +Nelson: «Le temps d'épreuve n'est pas encore écoulé, veuillez me +faire grâce de ce qui reste et souffrir que je devienne l'époux de +Marie. + +-- «Dieu puissant! s'écria l'Américain non sans quelque émotion, +que ta bonté est grande puisque tu nous conserves le coeur de ce +digne jeune homme!» + +Mes paroles jetèrent Marie dans une situation impossible à +décrire. L'expression de mes griefs contre la société américaine +lui avait donné le change sur mes sentiments intérieurs; et, quand +mes derniers accents lui eurent révélé le seul désir de mon coeur, +je la vis passer subitement de l'extrême douleur à cet excès de +joie qui s'annonce aussi par des larmes; tombant à genoux, elle +rendit grâces à Dieu dans l'attitude du criminel qui, ayant reçu +des hommes un pardon inespéré, joint ses deux mains en regardant +le ciel. + +Nelson ajouta:» Généreux ami, c'est le signe d'une âme grande et +forte d'être attiré par le malheur. Je ne combattrai plus vos +nobles élans; j'admire votre vertu, et ne me crois point digne de +la diriger.» En disant ainsi, il se jeta dans mes bras, et me +serra étroitement contre son coeur; puis, prenant ma main et celle +de Marie: «Ma fille, lui dit-il en faisant signe de nous unir, +Ludovic sera votre époux.» -- «Ô mon Dieu! s'écria cette charmante +fille, tant de bonheur n'est-il pas un rêve?» Elle n'ajouta rien à +ces paroles, se tint appuyée au bras de Nelson et parut recueillir +ses sentiments dans une extase de félicité. + +Cependant, impatient de voir s'accomplir le plus cher de mes +voeux, j'obtins de Nelson qu'il fixât le jour de mon union avec sa +fille. -- «Dans quelques jours, me dit-il, je vous nommerai mon +fils. Il fut un temps, peu éloigné de nous, où, selon les lois de +l'État de New York, le mariage d'un blanc avec une personne de +couleur était impossible; mais aujourd'hui la prohibition n'existe +plus: de semblables alliances se font quelquefois... + +«Un ami de notre hôte, le révérend John Mulon, ministre +catholique, que sa philanthropie pour la race noire rend cher aux +presbytériens eux-mêmes, vous mariera d'abord selon les rites de +l'Église romaine, à laquelle vous appartenez; ensuite James +Williams, ministre presbytérien, donnera à votre union la sanction +du culte que ma fille professe. Naguère encore des mariages de +cette sorte eussent excité dans la population américaine de vives +rumeurs... mais l'esprit public s'éclaire chaque jour, et les +haines meurent avec les préjugés. Peut-être, mes enfants, ferons +nous sagement, quand votre union sera consacrée, de ne point +quitter New York. Il n'existe pas dans cette ville plus de +bienveillance que dans les autres pour les gens de couleur; mais, +au moins, dans une grande cité, il est plus facile qu'ailleurs de +vivre obscur et ignoré.» + +Je ne songeai point en ce moment à rechercher si Nelson était le +jouet de quelque illusion; le contentement de mon coeur était +extrême; toutes mes inquiétudes s'évanouirent; j'oubliai mes +ennuis passés, la cause même qui les avait fait naître; et, +croyant à jamais tarie la source de mes infortunes, je ne vis plus +dans l'avenir que des promesses de bonheur. + +Cette impression ne fut point dissipée par les chagrins de Marie +qui, peu d'instants après les joies de la première ivresse, était +revenue à sa mélancolie. «Mon ami, me disait-elle, c'est en vain +que tu cherches à me tromper... Ton amour pour moi est devenu un +sacrifice... + +«Quand tu vois couler mes larmes, n'accuse point mon amour; je +pleure parce que je vois quel sera ton sort, si notre union +s'accomplit. Le mépris dont je serai l'objet rejaillira sur toi... +Tu n'es point accoutumé à te passer d'estime; et ce manque te fera +souffrir d'affreux tourments... il ne sera pas en ton pouvoir de +me cacher les secrètes plaies de ton coeur. Ludovic, je mourrai de +douleur de te savoir malheureux.» + +Je méprisai la vanité de ses scrupules et la chimère de ses +craintes. + +Le jour tant désiré de notre hymen arriva. Je me sentais plein +d'amour, jamais mon coeur ne s'était ouvert à tant d'espérance; +j'éprouvais pourtant un secret déplaisir à voir le front de Marie +couvert d'un voile de tristesse, qui ne tombait point devant ma +joie; je ne savais pas alors qu'il est des âmes tendres et +mystérieuses dont la douleur est un présage, et qui souffrent +instinctivement, parce qu'elles ont deviné de grands maux dans +l'avenir + +Cependant, dès le matin, elle parut ornée de la blanche couronne +des épouses; sa grâce et sa beauté naturelle étaient pleines d'un +secret enchantement, et, je ne sais si sa parure n'était pas +encore embellie par le deuil de son regard. Une joie religieuse et +paisible se peignait sur la physionomie de Nelson; et, quand John +Mulon et James Williams nous annoncèrent que l'heure était venue +d'aller à l'église pour la cérémonie, je me sentis pénétré d'une +sainte et douce émotion. + +Cependant, à l'instant où nos âmes tranquilles se remplissaient +des espérances du bonheur, de grands troubles se préparaient dans +New York, et un orage terrible était près de fondre sur nos têtes. +(Voir note à la fin de l'ouvrage) + +Il existe à New York, comme dans toutes les villes du Nord des +États-Unis, deux partis bien distincts parmi les amis de la race +noire. + +Les uns, jugeant l'esclavage mauvais pour leur pays, et peut-être +aussi le condamnant comme contraire à la religion chrétienne, +demandent l'affranchissement de la population noire; mais, pleins +des préjugés de leur race, ils ne considèrent point les nègres +affranchis comme les égaux des blancs; ils voudraient donc qu'on +déportât les gens de couleur, à mesure qu'on leur donne la +liberté; et ils les tiennent dans un état d'abaissement et +d'infériorité aussi longtemps que ceux-ci demeurent parmi les +Américains. Un grand nombre de ces amis des nègres ne sont +contraires à l'esclavage que par amour-propre national; il leur +est pénible de recevoir sur ce point le blâme des étrangers, et +d'entendre dire que l'esclavage est un reste de barbarie. +Quelques-uns attaquent le mal par la seule raison qu'ils souffrent +de le voir: ceux-là, en opérant l'affranchissement, font peu de +chose: ils détruisent l'esclavage, et ne donnent pas la liberté; +ils se délivrent d'un chagrin, d'une gêne, d'une souffrance de +vanité, mais ils ne guérissent point la plaie d'autrui; ils ont +travaillé pour eux, et non pour l'esclave. Chargé de ses fers, +celui-ci est repoussé de la société libre. + +Les autres partisans des nègres sont ceux qui les aiment +sincèrement, comme un chrétien aime ses frères, qui non-seulement +désirent l'abolition de l'esclavage, mais encore reçoivent dans +leur sein les affranchis, et les traitent comme leurs égaux. + +Ces amis zélés de la population noire sont rares; mais leur ardeur +est infatigable; elle fut longtemps à peu près stérile; cependant +quelques préjugés s'évanouirent à leur voix, et on vit des blancs +s'allier par le mariage à des femmes de couleur. + +Tant que la philanthropie pour les nègres n'avait abouti qu'à +d'inutiles déclamations, les Américains l'avaient tolérée sans +peine: peu leur importait qu'on proclamât théoriquement l'égalité +des noirs, pourvu que ceux-ci demeurassent, par le fait, +inférieurs aux blancs. Mais le jour où un Américain épousa une +femme de couleur, la tentative de mêler les deux races prit un +caractère pratique. Ce fut une atteinte portée à la dignité des +blancs; l'orgueil américain se souleva tout entier. + +Telle était, dans la ville de New York, la disposition des +esprits, à l'époque de mon hymen avec Marie. + +Comme nous nous rendions à l'église catholique, j'aperçus dans la +ville une agitation inaccoutumée. Ce n'était plus le mouvement +régulier d'une population industrielle et commerçante: des hommes +mal vêtus, de la classe ouvrière, parcouraient les rues à une +heure où d'ordinaire ils remplissent les ateliers. On les voyait, +au mépris de leurs habitudes calmes et froides, marcher vite, se +heurter en se croisant, s'aborder d'un air mystérieux, former des +groupes animés, et se séparer brusquement dans des directions +contraires. + +Plein d'un intérêt immense qui occupait toute ma pensée, je ne +prêtai qu'une faible attention à ce trouble extérieur; cependant, +dès ce moment, je fus surpris de ne voir dans les rues ni nègres +ni mulâtres. + +Nelson demanda à un Américain qui passait près de nous la cause de +ce tumulte. -- «Oh! dit celui-ci, les amalgamistes [54] font tout +le mal; ils veulent que les nègres soient les égaux des blancs; +les blancs sont bien forcés de se révolter.» + +Interrogé de même, un autre répondit -- «Si on tue les nègres, ce +sera leur faute; pourquoi ces misérables osent-ils s'élever +jusqu'au rang des Américains?» + +Un troisième interlocuteur émit une opinion différente: «On va, +dit-il, raser les maisons des noirs, et faire disparaître leurs +hideuses figures! Les blancs sont coupables d'agir ainsi; car ils +ont eu le premier tort; pourquoi ont-ils donné la liberté aux +nègres?» + +À l'instant où ces tristes discours frappaient notre oreille, un +affreux spectacle s'offrit à nos yeux... + +Nous étions dans Léonard-Street. Quelques pauvres mulâtres venant +à passer en ce moment, nous entendons aussitôt mille voix +furieuses crier: «Haine aux nègres! à mort! à mort!» Au même +instant, une grêle de pierres, parties du sein de la multitude, +tombe sur les gens de couleur; des Américains, armés de bâtons, se +précipitent sur ces malheureux, et les frappent sans pitié. +Atterrés par un traitement aussi cruel qu'inattendu, les mulâtres +ne faisaient aucune résistance, et paraissaient accablés de +stupeur à l'aspect de la foule irritée; leur regard, élevé vers le +ciel, semblait demander à Dieu d'où venait contre eux le courroux +d'une société dont ils respectaient les lois. + +Bientôt une scène plus désolante encore s'offrit à nos regards. +Les infortunés, que poursuivait une aveugle vengeance, s'étaient +réfugiés dans les maisons amies de quelques gens de couleur. Je +les croyais échappés au péril; mais quand il est soulevé, le flot +populaire ne s'arrête pas ainsi. Les fenêtres volent en éclats, +les portes sont brisées, les murs démolis... En ce moment, je +cessai de voir le travail du peuple: Marie était glacée d'effroi. +«Mes amis, nous dit Nelson sans se troubler, retirons-nous; ces +violences barbares confondent ma raison; elles prouvent une haine +bien fatale contre les gens de couleur. De grands dangers nous +menaceraient si nous étions découverts. Hâtons-nous de gagner le +temple saint; réfugiés dans l'édifice religieux, nous y serons à +couvert de toute injure: le peuple américain cesserait plutôt +d'exister que de perdre son respect pour les choses saintes... Mes +enfants, nous disait encore Nelson en nous entraînant vers +l'église, dès que votre union sera consommée, nous quitterons +cette ville, où règnent de mauvaises passions, que je croyais +assoupies.» + +En peu d'instants nous arrivâmes à l'église de John Mulon. +Beaucoup de gens de couleur s'y étaient réfugiés. + +En entrant dans le pieux asile, je sentis renaître ma force et mes +espérances. Le tumulte de la sédition, les cris de la multitude, +ses fureurs, et la voix des victimes, tous ces bruits de la terre +cessèrent de frapper mon oreille, et les ressentiments sortirent +de mon coeur. J'aimais la fille de Nelson, et je priais Dieu. + +Bientôt la cérémonie fut commencée. J'étais agenouillé près de +Marie, dont la pâleur était extrême. Pendant les scènes d'horreur +dont nous avions été les témoins, elle n'avait pas laissé échapper +une seule plainte; seulement son regard douloureux semblait me +dire: «Sont-ce donc là les pompes de notre hymen?» Depuis que nous +étions entrés dans l'enceinte sacrée, je voyais renaître sur son +front le calme et la sérénité: mais sa confiance en Dieu était +plutôt de la résignation que de l'espérance. + +Pour moi, je m'abandonnais sans réserve à mes impressions de joie. +Après bien des orages, je touchais au port... mes malheurs passés +servaient d'ombre à mon bonheur... et je bénissais presque les +persécutions de la fortune, sans lesquelles je n'eusse point été +aussi heureux... Si le sort eût protégé mes premières ambitions de +gloire et de puissance, je n'aurais point quitté l'Europe, et je +ne serais point aujourd'hui l'époux de Marie! Que me feront +désormais les injustices du monde; nous serons deux pour les +supporter; et les larmes d'une femme sont si douces, qu'elles +mêlent un charme secret aux douleurs les plus amères. + +Ainsi s'offraient à mon esprit mille pensées riantes d'avenir, +tandis que, prosternés devant l'autel, Marie et moi nous recevions +les bénédictions de l'Église. Au moment où le ministre saint, +après avoir tiré de son coeur des conseils touchants, prenait nos +mains pour les unir, un grand tumulte éclate tout à coup à la +porte du temple. «Les insurgés!» crie une voix sinistre. Ce cri +vole de bouche en bouche; puis un silence morne se fait sous la +voûte sacrée... Alors on entend au dehors le bruit d'une multitude +en désordre, semblable aux grondements d'un orage qui s'approche. +Poussé par un vent impétueux, le nuage qui porte le tonnerre +s'avance rapidement, et déjà la foudre est sur nos têtes. «Mort +aux gens de couleur! à l'église! à l'église!» Ces clameurs +redoutables retentissent de toutes parts; la terreur saisit les +fidèles assemblés; le prêtre pâlit ses genoux fléchissent, +l'anneau qui devait nous unir tombe de ses mains! Marie, glacée +d'effroi, perd ses sens, chancelle, et je prête à la jeune fille +défaillante l'appui du bras qui, un instant plus tard, eût soutenu +mon épouse bien-aimée. + +Quelques nègres intrépides s'étaient élancés vers les issues de +l'église pour les défendre contre l'invasion; mais bientôt mille +projectiles tombent avec fracas sur l'édifice sacré... on entend +les portes gémir sur leurs gonds... les assaillants s'encouragent +mutuellement à la violence; chacun de leurs succès est salué par +des applaudissements tumultueux; les coups redoublent, les +murailles s'ébranlent, le sol a tremblé. Déjà le peuple, ce +prodigieux ouvrier de destruction, a fait irruption dans le +parvis; alors l'église présente une scène affreuse de désordre et +de confusion: les enfants jettent des cris perçants; les femmes +poussent des plaintes douloureuses. À l'idée d'un massacre +populaire, l'horreur pénètre dans toutes les âmes; car la populace +est la même dans tous pays, stupide, aveugle et cruelle. Des +hommes, ou plutôt des monstres, sans respect pour la sainteté du +lieu, sans pitié pour l'infirmité du sexe et de l'âge, se +précipitent sur la pieuse assemblée, et se livrent aux actes de la +plus brutale violence, sans épargner les femmes, les vieillards et +les enfants. + +Mon angoisse était extrême. Confondu par ce spectacle de +vandalisme et d'impiété, Nelson était partagé entre sa sollicitude +paternelle et son orgueil national. «Ô mon Dieu! s'écriait-il; ô +profanation! ô honte pour mon pays!» + +Le péril était imminent et terrible; je dis à Nelson: «De grâce, +laissez à mon amour le soin de protéger Marie» et en parlant +ainsi, je la saisis dans mes bras. Oh! avec quelle énergie je +m'emparai de ma bien-aimée! comme je me sentis fort en la portant +sur mon coeur! mais à peine étais-je chargé d'un si précieux +fardeau, que j'entends plusieurs voix crier: «John Mulon! John +Mulon! mort au catholique qui marie les femmes de couleur avec les +blancs!» Et en même temps je vis tous les regards se porter sur +nous; je compris que nous étions trahis, et que d'affreux dangers +nous menaçaient. Comment sauver Marie? comment traverser les rangs +de nos ennemis, au milieu de tant de passions déchaînées? + +Une lueur d'espérance vint briller à mes regards. «La milice! la +milice!» crièrent quelques insurgés. -- «Que nous importe! +répondirent les autres; la milice n'oserait pas tirer sur le +peuple américain!» + +Un corps de miliciens arrivait en effet avec la mission de +rétablir la paix publique; mais il était entièrement composé +d'hommes blancs qui se souciaient peu des gens de couleur. Au lieu +d'arrêter la fureur populaire, ils se mirent à contempler ses +excès. Leur présence impassible ne fit qu'accroître la fureur des +assaillants qui parcouraient l'intérieur du temple, brisant, +saccageant tout, les meubles, les ornements du culte, la chaire +sacrée, l'autel même. Toutes les issues étaient gardées, pour que +nul ne pût se soustraire à leurs violences. Dans cette extrémité, +recommandant au ciel la sainte cause de l'innocence et du malheur, +je me précipite au milieu d'une multitude effrénée, à travers +mille cris de douleur et de vengeance, élevant dans mes bras +Marie, pâle et échevelée, et n'ayant pour me protéger d'autre +secours que l'énergie de ma volonté, la force de mon amour, et ma +foi dans la justice de Dieu. Ah! je fus intrépide et puissant! je +ne sais si ce fut un effet de mon audace ou d'une céleste +protection: mais un passage s'ouvrit devant moi. Marie était si +belle dans son effroi, que j'attribuai d'abord à la fascination de +ses charmes l'impuissance de nos ennemis; cependant quel respect +la plus noble créature inspirerait-elle à l'impie qui outrage Dieu +dans son temple? Je n'avais plus à franchir que la dernière issue: +c'était le passage le plus dangereux. Agité de mille terreurs, +placé entre l'obstacle que je voyais devant moi et l'impossibilité +de demeurer immobile, ne trouvant que périls autour de moi, je +m'élance... En ce moment, je vois se lever les bras des +meurtriers... Marie va tomber sous leurs coups... Alors il me +semble que la voûte du ciel s'affaisse sur moi, en même temps que +la terre entr'ouvre son sein pour m'engloutir. Cependant mon élan +suit son cours; je ne puis plus le retenir, et, dans cet +entraînement de mon corps, j'ai la conscience qu'en voulant sauver +une tête chérie, je la livre à ses bourreaux!! + +O mon Dieu! qu'en ce jour ta puissance et ta miséricorde furent +grandes! À l'instant même où je précipitais dans l'abîme le trésor +confié à mon amour, un jeune combattant se présente, se jette +entre nous et nos ennemis, dont il brave les fureurs, nous fait un +rempart de son corps, s'avance dans le terrible défilé, attaque +les gardiens du passage, désarme, renverse, brise tout ce qui lui +résiste... Précédé de sa puissance tutélaire, je marche sans +obstacle, je soustrais Marie aux outrages, je la protège contre +toutes les violences, et ressens la plus douce joie qu'il soit +donné à l'homme d'éprouver en dérobant à un affreux péril et en +voyant renaître dans mes bras le charmant objet de mon amour. + +Peu d'instants après nous fûmes rejoints par Nelson, James +Williams et John Mulon, qui, malgré les luttes où ils avaient été +contraints de s'engager, ne nous avaient pas perdus de vue. + +«Ludovic! ô ciel! où sommes-nous?» s'écria Marie en rouvrant ses +beaux yeux que la terreur avait fermés, et qui semblaient se +réveiller d'un long sommeil; «Où donc est le temple, le ministre +saint, mon père, la foule?» Et son regard parut s'égarer autour +d'elle. + +«Mon bien aimé, reprit-elle, je ne sais rien, sinon que je te dois +la vie.» + +Puis, voyant Nelson: «Mon père! ah! je tremblais pour vos jours... +dites... que s'est-il donc passé depuis que l'anneau de notre +hymen est tombé des mains du prêtre de Dieu... J'ai eu une +terrible vision!... des images de sang!... des cris de mort!... +Georges! Georges! où est-il?» + +-- «Il est là,» répliqua Nelson. + +-- «Ô mon Dieu! il a perdu la vie,» s'écria Marie. + +-- «Non, ma fille, il a sauvé la tienne.» + +Nelson nous apprit en effet que Georges était ce jeune homme +intrépide qui, à l'instant du plus grand péril, s'était montré +soudain, et nous avait délivrés par des prodiges de valeur et +d'audace. + +«Mes amis, dit Nelson, le ciel nous éprouve par de cruelles +infortunes; cependant la Providence, qui, en permettant un grand +mal, nous a soustraits miraculeusement aux maux plus grands dont +nous étions menacés, n'est-elle pas encore généreuse envers nous?» + +-- «D'où vient que Georges était ici? demanda Marie; et pourquoi +n'est-il pas avec nous? + +-- «Georges, répondit Nelson, nous est apparu comme ces génies +bienfaisants qui ne descendent sur la terre que pour sécher les +pleurs des hommes, et qui, après avoir consolé, retournent dans +leur céleste patrie. Je l'ai vu ardent, impétueux, s'élancer à la +défense de sa soeur et terrasser ses ennemis. Bientôt il s'est +approché de moi: -- Suivez Marie, m'a-t-il dit; veillez sur +elle... hâtez-vous, ô mon père, de fuir cette ville impie. Et +comme je prenais son bras pour l'attirer à nous: -- Je ne suis pas +libre, m'a-t-il répondu avec énergie; mon devoir m'appelle +ailleurs... J'aime ma soeur plus que la vie, mais non autant que +l'honneur. Je m'éloigne de vous, je fuis ma chère soeur, pour ne +pas être faible. Que Marie s'unisse à Ludovic, il est digne +d'elle... elle l'est de lui... Adieu, James Williams; a-t-il dit +en s'éloignant; allez chez votre frère Lewis; il vous faut à tous +un autre asile, car votre maison n'existe plus.» + +Nous trouvâmes en effet un monceau de ruines à la place de +l'habitation de notre hôte. Les portes en avaient été brisées, les +murs démolis, les meubles saccagés; les débris de la destruction +avaient été rassemblés en tas sur la place publique; on y avait +mis le feu en signe de joie, et nous aperçûmes à notre retour, les +dernières lueurs de la flamme qui les avaient consumés. Plusieurs +maisons de gens de couleur et de blancs amis des nègres avaient +éprouvé le même sort, et quatre églises appartenant à la +population noire étaient tombées, comme celle de John Mulon, sous +la violence et la profanation. + +Vers le soir, l'insurrection était amortie; la société +philanthropique, établie à New York pour l'affranchissement des +nègres, publia une déclaration dans laquelle elle s'efforça de +calmer les passions des Américains contre les gens de couleur. +«Jamais, dit-elle, nous n'avons conçu le projet insensé de mêler +les deux races; nous ne saurions méconnaître à ce point la dignité +des blancs; nous respectons les lois qui établissent l'esclavage +dans les États du Sud.» + +Ô honte! quel est donc ce peuple libre devant lequel il n'est pas +permis de haïr l'esclavage? Les nègres de New York ne demandent +pas la liberté pour eux, tous sont libres; ils invoquent la pitié +américaine pour leurs frères esclaves... et leur prière, celle de +leurs amis, sont des crimes pour lesquels on demande grâce!... + +Cependant il restait encore dans la ville un peu de cette +agitation superficielle qui a coutume de succéder aux crises de la +guerre civile. On voyait le père chercher les enfants; la soeur, +le frère; l'épouse, le mari. On s'abordait en se questionnant et +en se faisant mutuellement des récits exagérés: à l'aspect des +édifices ruinés et des cendres encore fumantes, on s'arrêtait pour +contempler l'oeuvre populaire, comme on regarde, après l'ouragan, +les chênes déracinés et les moissons flétries. Les héros du jour +et les braves se reposaient et rentraient chez eux; les poltrons +et les intrigants entraient en scène. + +Tout le monde, après l'événement, condamnait les insurgés, et +leurs excès. La plupart, en déplorant la misère des noirs, en +éprouvaient une secrète joie. Je vis pourtant quelques bons +citoyens, amis sincères de leur pays, verser des larmes au +souvenir de cette fatale journée; ils voyaient dans cet acte de +tyrannie, exercé par le plus grand nombre sur une minorité faible, +l'abus le plus odieux de la force, et se demandaient si une +population, dont les passions haineuses étaient plus fortes que +les lois, pouvait longtemps demeurer libre. + +À l'heure même où la sédition était apaisée, ou nous apprit qu'il +s'en préparait pour le lendemain une nouvelle, dont les symptômes +étaient terribles. + +Un seul moyen pouvait arrêter l'insurrection dès son principe: il +eût fallu ordonner à la milice de faire feu sur le peuple; mais +cet ordre ne pouvait émaner que du maire de la cité. Les plus +sages lui conseillaient cette mesure; mais, magistrat né du +peuple, il n'osait frapper son père. Vainement on lui disait que +les insurgés étaient de la populace, et non le peuple. Dans les +discordes civiles, il vient un moment où il est bien malaisé de +distinguer l'un de l'autre. Le maire écouta l'avis des plus +modérés, qui voulaient qu'on montrât seulement les baïonnettes à +la multitude. Cet appareil de miliciens sous les armes ne pouvait +être, à la vérité, qu'une démonstration vaine, s'il ne leur était +permis de briser par la force toutes les résistances; mais il y a +des cas où la raison ne fait point entendre, parce qu'elle est +combattue par de secrets sentiments, dont on ne saurait convenir, +et qu'on s'avoue à peine à soi-même. «Après tout, disait aux +Américains la voix de cet instinct secret, le malheur serait-il si +grand, quand les gens de couleur et leurs amis périraient dans un +mouvement populaire?» + +Jugez enfin de la stupeur dans laquelle chacun de nous tomba, en +apprenant que l'annonce de mon union avec Marie avait été, sinon +la cause, du moins le prétexte de l'insurrection. À cette +nouvelle, tous les ressentiments qu'avaient fait naître quelques +mariages précédents entre des blancs et des femmes de couleur +s'étaient réveillés. La partie éclairée de la population, sans +éprouver des passions aussi violentes, sympathisait avec elles; +elle n'eût point suscité la révolte, mais elle laissait faire les +rebelles, et, je ne sais si elle eût jamais arrêté leurs excès, +n'était la crainte qu'elle sentit pour elle-même d'une multitude +effrénée, qu'elle vit enivrée de désordre et avide de destruction. + + + +Chapitre XIV +Le départ de l'Amérique civilisée + +Nelson me dit: «Il vous manquait cette dernière épreuve... + +-- «De grâce, m'écriai-je, ne faites pas à mon coeur l'injure de +l'interroger... Mais dites, quand serai-je uni à celle qui m'est +plus chère mille fois qu'elle ne le fut jamais?... + +-- «Hélas! mon ami, répliqua Nelson après un long silence, tout +est obstacle, embarras et malheur autour de nous... Je ne vois de +certain que la nécessité où nous sommes de quitter New York sans +le moindre retard.» + +Nous pensions tous comme lui. Mais où aller?... Nelson voulait +nous conduire dans l'Ohio, où la population américaine, composée +d'éléments tout nouveaux, ne tient aucun compte des antécédents de +la vie et des traditions de famille. Il se sentait d'ailleurs +attiré vers ce pays par la fécondité de son sol et le génie +industriel de ses habitants. Mais comme nous allions nous arrêter +à ce projet, notre nouvel hôte, Lewis Williams, chez lequel son +frère nous avait conduits, nous apprit que la législature de +l'Ohio venait de rendre un décret pour interdire l'entrée de +l'État à tous les gens de couleur. + +Ce nouvel acte de tyrannie, tant de malheurs accumulés sur nos +têtes, réveillèrent dans mon âme les haines qu'une ivresse +passagère y avait endormies. + +Je dis à Marie: «Ma bien-aimée, fuyons une société qui nous +persécute; le bonheur est trop difficile parmi les méchants; mais +tous les hommes sont méchants pour nous; crois-moi, renonçons à ce +monde cruel... voudrais-tu me suivre au désert? L'Ouest des États- +Unis contient d'immenses contrées, où les Européens n'ont jamais +pénétré; c'est là qu'est notre asile...» + +Quel est l'homme qui, sous le charme d'une douce atmosphère, +traversant une belle solitude, au milieu d'une forêt sombre et +sauvage, où l'eau vive court sous la feuillée tremblante; où le +soleil se joue sur les cimes que déplace le vent; où tout est +recueillement et mystère; où la nature s'empare de l'âme par le +calme, et des sens par une voluptueuse fraîcheur; quel est celui, +dis-je, qui, sous l'empire de ces impressions, n'a pas rêvé le +bonheur dans un établissement éloigné du monde, et n'a, sur les +ailes de son imagination, transporté tout à coup dans ce lieu +solitaire une personne chérie, avec laquelle il oubliera le reste +des hommes, au sein de toutes les délices de l'amour, et de tous +les enchantements de la nature? + +Ceux auxquels de riantes illusions n'ont pas inspiré ce beau rêve +l'ont peut-être fait dans ces moments de triste réalité où +l'ennui, le dégoût et la misère donnent au malheureux l'espoir de +trouver le bonheur partout où le monde n'est pas. + +L'idée du désert me vint de la mélancolie; cependant elle offrit à +mon âme l'image d'une douce félicité. + +Je dis à Marie cette impression avec une abondance de sentiments +et un excès de tendresse que j'essaierais vainement de vous +dépeindre: le coeur trouve, dans ses efforts d'espérance, des +expressions qui ne sont point de l'homme; mais le feu de ce divin +langage s'éteint en lui, lorsque, de l'Eden céleste vers lequel +elle s'était élancée, l'âme est retombée dans la vallée de +larmes... + +Pendant que je parlais, Marie semblait m'écouter avec ravissement; +nos coeurs étaient toujours de concert, et son imagination avait +compris la mienne. Quand je lui dis ces mots «Voudrais-tu me +suivre au désert?» -- «Oh! mon ami, s'écria-t-elle, comme la vie +s'écoulerait pour moi douce et tranquille, partout où je ne +verrais que toi!!» -- Et, comme si un remords fût entré dans son +âme, elle reprit bientôt: «La solitude me convient, à moi, pauvre +fille maudite des hommes et de Dieu; mais vous, Ludovic, n'est-ce +pas trop sacrifier que de quitter ce monde?» + +Alors j'essayai de convaincre Marie du peu que je perdais en +m'éloignant des hommes. Passer mes jours avec elle seule, loin des +sociétés que je haïssais, me semblait un bonheur au-delà duquel je +ne concevais rien qui fût désirable. Pour apaiser ses scrupules, +je ne lui fis aucune peinture exagérée de mon amour: je lui +montrai mon coeur à découvert. «Tu crois, lui dis-je, ô ma bien- +aimée! que je t'offre un sacrifice... détrompe toi. Cette retraite +vers la forêt solitaire où nous jouirons d'une si douce félicité, +n'est pas seulement selon mon coeur; ma raison elle-même +l'approuve. Je suis dégoûté des hommes d'Europe et de leur +civilisation. Dans les contrées sauvages où nous irons, nous +trouverons d'autres hommes qui ne sont ni polis ni savants, mais +aussi ne connaissent rien aux arts de l'oppression et de la +tyrannie. Nous appelons ces Indiens des sauvages parce qu'ils +n'ont point nos talents; mais quel nom nous donnent-ils, eux qui +ne possèdent point nos vices? C'est au sein de leurs forêts que +nous admirerons l'homme dans sa dignité primitive. + +«La vie civilisée est une vie de force collective et de faiblesse +individuelle: l'homme isolé marche seul dans sa force et dans sa +liberté. + +«Dans nos pays de vieille civilisation, l'impotent dont le corps +languit, le lâche qui n'a point d'âme, l'imbécile qui n'en a pas +plus qu'un reflet, sont les forts de la société, pourvu qu'ils +soient nés riches: ils brillent, ils commandent, ils gouvernent. +Il n'est pas de poltron qui n'achète du coeur avec de l'or: les +honneurs, les distinctions, la gloire même, se vendent comme une +denrée. + +«J'ai vu des idiots que servaient cent hommes intelligents appelés +valets. S'ils fussent nés rois, ils eussent été servis par des +peuples. + +«Chez l'Indien, au contraire, l'intelligence est au chef, +l'énergie à l'homme fort, la faiblesse à l'infirme; et l'on +n'achète pas plus l'énergie musculaire que la puissance morale. + +«Ainsi la raison elle-même nous chasse du pays que nous haïssons, +et nous pousse vers la nouvelle patrie qu'a choisie notre coeur... + +-- «Oh! oui, s'écria Marie cédant à la conviction dont elle me +voyait pénétré... mais mon père!!...» + +Je répliquai: «Nelson nous aime tendrement: partout où nous irons, +ses bénédictions et ses voeux suivront nos traces... d'ailleurs, +infortuné lui-même, ne sera-t-il pas jaloux de partager notre +retraite?» + +Nelson entendit sans le plus léger signe d'émotion la +communication de mes projets; il réfléchit profondément, et puis +il me dit: «La résolution que vous proposez est extrême, mais +notre position l'est aussi; je ne me séparerai point de vous, mes +enfants. Pendant qu'au désert vous serez occupés de votre bonheur, +j'aurai, moi, d'autres soins à remplir. J'ai toujours compati à la +misère des Indiens, dont l'ignorance fait la faiblesse; un grand +nombre parmi nous sont durs et persécuteurs envers ces infortunés. +Le Ciel, qui ne me permet pas de jouir ici du bien-être et de la +sécurité, m'avertit sans doute que ma place est marquée ailleurs, +et je ferai encore une oeuvre utile à mon pays en travaillant à +réparer ses injustices...» + +Il réfléchit de nouveau, et poursuivit ainsi: «Nous allons marcher +vers l'Ouest et traverser de vastes contrées. Le désert est loin +aujourd'hui; la civilisation américaine grandit si vite et s'étend +si rapidement... Si nous ne cherchions qu'un sol fertile et une +admirable nature, nous choisirions notre asile dans la vallée du +Mississipi, sur sa rive droite, qui compte encore peu d'habitants; +mais les eaux du grand fleuve qui, en se débordant, fécondent les +terres environnantes, sont aussi, par leur contact avec les +matières végétales, la source d'exhalaisons funestes à la vie de +l'homme. Nous ferons mieux de porter nos pas du côté des grands +lacs, où l'on respire un air toujours pur. Le Michigan est renommé +pour la salubrité de son climat; il ne contient qu'une seule ville +(Détroit), d'immenses forêts, et la nation des Indiens Ottawas.» + +Le lendemain, le premier jour du mois de mai de l'année 1827, +Nelson, Marie et moi remontions l'Hudson pour nous rendre à +Albany, et de là à Buffaloe, petite ville située sur le bord du +lac Érié. Nelson eût voulu n'emmener aucun serviteur: je désirais +moi même de faire comme lui; mais le fidèle Owasco nous demanda si +instamment de nous suivre, et témoigna tant de chagrin à l'idée +d'être séparé de sa bonne maîtresse, que nous cédâmes à sa prière. + +Ainsi nous partîmes, chassés par la persécution et réduits à +chercher un asile parmi les sauvages. Oh! je n'accusai point alors +la rigueur de mon destin. Ce départ avec l'objet aimé, les scènes +ravissantes que nous offrit le fleuve du Nord sur ses deux rives, +et qu'on admire si bien quand on est deux; ce voyage aventureux +vers des pays inconnus; l'opiniâtreté même du malheur attaché à +nos pas; tout réveillait en moi l'enthousiasme et l'énergie. + +À peine avions-nous fait dix milles sur l'Hudson que, portant mes +regards vers New York, cette vaste cité, naguère objet de mes +illusions, et maintenant quittée sans regrets, j'aperçus dans le +lointain, sur plusieurs points différents, des flammes s'élever +dans les airs. «Ce sont, dit un Américain, les églises des noirs +et leurs écoles publiques qu'on brûle.» Cette destruction avait +été annoncée la veille. Ainsi nous voyions encore la haine de nos +ennemis, quand nous étions à l'abri de leurs coups. Tel fut +l'adieu que nous fit l'Amérique civilisée. + +Bientôt nous ne vîmes plus que de vastes nappes d'eau, des +montagnes et des forêts, et cependant nous n'étions pas encore +dans l'Amérique sauvage. Ces contrées intermédiaires qui séparent +la civilisation du désert devaient nous donner de tristes +impressions. Je ne saurais vous dire quel serrement de coeur +j'éprouvai lorsqu'au sortir d'Albany, côtoyant les bords de la +Mohawks, je rencontrai quelques indiens vêtus en mendiants. Il y a +moins d'un siècle, les sauvages habitants de ces contrées étaient +une nation formidable; leurs tribus guerrières, leur puissance, +leur gloire, remplissaient les forêts du Nouveau-Monde. Que reste- +t-il de leur grandeur?... Leur nom même a disparu de cette terre. +Le peuple qui les remplace ne s'enquiert même pas si d'autres +étaient là avant lui, et l'étranger qui passe en ces lieux les +interroge sans qu'aucun souvenir lui réponde. Peu soucieux +d'avenir, l'Américain ne sait rien du passé. Sans doute les États- +Unis deviendront un grand peuple; mais ensuite, qui prendra leur +place sur la terre? et leur nom tombera-t-il de même dans l'oubli +de leurs successeurs? + +Cependant ces régions qu'envahit la civilisation européenne +conserveront longtemps encore leur aspect sauvage. On y rencontre +çà et là des villages et des villes; mais c'est toujours une +forêt. La coignée y retentit incessamment; l'incendie ne s'y +repose point; mais à peine y apparaît-il quelques clairières [55], +faible conquête de l'homme sur une végétation puissante qui, en +tombant sous le fer et la flamme, ne s'avoue point vaincue, et se +relève avec énergie à la face de ses destructeurs. + +C'est encore une étrange chose, au milieu de cet empire à peine +ébranlé de la nature sauvage, de s'entendre étourdir du nom +magnifique des villes qui rappellent la plus antique comme la plus +brillante civilisation. Ici, Thèbes; là, Rome; plus loin, Athènes. +Pourquoi ce vol fait à tous les peuples du monde de leurs gloires +et de leurs souvenirs? Est ce un parallèle ou un contraste? La +ville aux cent portes est une bourgade; la cité reine du monde, un +défrichement; le berceau de Sophocle et de Périclès, un comptoir. + +Cependant d'autres émotions agitaient mon coeur. Chaque fois que +j'apercevais une forêt bien sombre, un joli vallon, un lac et ses +charmants rivages, j'éprouvais la tentation de m'y arrêter. «Ici, +me disais-je, avec Marie, je vivrais heureux: pourquoi donc aller +plus loin?» + +Un jour, passant auprès du lac Onéida, non loin de Syracuse et de +Cicero, je vis une petite île dont l'aspect fit tressaillir mon +coeur. Elle occupe le milieu du lac: assez grande pour servir +d'asile à une famille, elle n'en pourrait recevoir deux: on y +trouverait ainsi un isolement assuré. Il me sembla que la nature +ne m'avait jamais offert un spectacle plus ravissant. L'île +enchantait mes regards par la fraîcheur de sa végétation, par la +richesse et la variété de ses feuillages; et les eaux qui +l'entouraient reflétaient dans leur cristal argenté, sur un fond +de ciel bleu, ses contours pleins de grâce, ses touffes d'arbres +fleuris et ses massifs de verdure. «C'est, me dit-on, l'île du +Français.» [56] N'était-ce point la retraite que je cherchais? Non: +les bords du lac sont envahis par les Européens. Là, plus +d'Indiens hospitaliers, mais des Américains aubergistes. Ces +hôteliers ont pour domestiques des nègres; et ces nègres, qui sont +voués au mépris public parce que la domesticité est leur partage +exclusif, se trouvent là comme pour attester, jusque sur les +limites du désert, l'existence du préjugé dont ils sont les +victimes, et l'éternelle barrière qui sépare les deux races. + +Dois-je me justifier d'avoir pris plaisir à parcourir une île +déserte, d'en avoir exploré les moindres parties, et de rendre +compte ici de mon excursion? -- Malgré sa beauté naturelle, cette +île ne m'offrait par elle-même qu'un faible intérêt; mais un homme +y a vécu, et cet homme était Français, malheureux et proscrit! + +Le voisinage des hommes nous repoussait; il fallait aller plus +loin. + +En arrivant à Buffaloe, nous apprîmes un événement qui remplit de +joie l'âme de Nelson. On nous dit que, sur le port, il y avait, +prêts à s'embarquer pour le Michigan, six cents Indiens +nouvellement arrivés de la Géorgie. Ils étaient de la tribu des +Cherokees; un agent du gouvernement central les accompagnait, +chargé de les conduire à leur nouvelle destination. Nelson ne +tarda pas à reconnaître en eux les infortunés pour lesquels il +avait, peu de temps auparavant, donné sa liberté, et que la +cupidité américaine condamnait à l'exil, à l'époque même où de +cruels préjugés le contraignaient, lui et sa famille, de quitter +Baltimore. Les principaux parmi les Indiens avaient vu Nelson en +Géorgie, et tous se rappelèrent son généreux dévouement. Il y eut +entre eux et lui une reconnaissance touchante, et ce fut une +occasion de joie pour toute la tribu. Nelson vit dans cette +rencontre une sorte d'arrangement providentiel, et il nous dit: +«Le ciel a entendu mes voeux; il envoie au-devant de moi les +infortunés vers lesquels j'allais... Ne dois-je pas à un +témoignage éclatant de sa toute-puissance le bonheur de retrouver +les malheureux dont une odieuse persécution m'avait séparé? +L'infortune nous réunit... maintenant nous ne nous séparerons +plus... la communauté des misères fait naître un lien plus solide +que celle des prospérités...» + +Cependant notre intérêt pour les pauvres exilés s'accrut, lorsque +nous entendîmes les réflexions que leur départ inspirait aux +Américains. + +«Enfin, disait l'un, ces misérables se retirent! on ne les a que +trop longtemps supportés parmi nous. Quel produit tiraient-ils des +fertiles contrées qu'ils abandonnent? Le plus habile d'entre eux +n'a jamais travaillé dans une manufacture; et tous aiment mieux +une forêt qu'un champ de blé!! + +-- «Fort heureusement, reprit un autre, le bon sens américain +triomphe des déclamations des philanthropes, des quakers et des +presbytériens.» + +Un troisième ajouta: + +-- «Ces sauvages ne sont-ils pas trop heureux? ils vont trouver +dans le Michigan une riche contrée, de grandes prairies, +d'immenses forêts; et tout cela leur est concédé à perpétuité!» + +Pendant que nous entendions ces discours attristants, nous étions +témoins d'un spectacle plus affligeant encore: c'étaient les +apprêts du départ. Le bord du lac Érié était couvert d'Indiens à +moitié nus, de petits chevaux à longues crinières, de chiens +chasseurs et demi-sauvages, de longues carabines, de vieilles +hardes; tout cela gisait pêle-mêle sur la plage. + +Il y a quelque chose de profondément triste dans l'adieu d'un +homme à sa patrie, mais un peuple entier qui part pour l'exil +présente une scène tout à la fois douloureuse et solennelle. + +La physionomie de ces malheureux était impassible; cependant on y +pouvait deviner le sentiment d'une grande infortune. + +Comme on donnait le signal du départ, nous remarquâmes un groupe +d'Indiens qui s'avançaient vers le port; ils étaient encore plus +graves, plus recueillis que les autres, et marchaient d'un pas +plus lent. L'un d'eux paraissait s'incliner comme s'il eût plié +sous un fardeau. À son approche, tous se rangeaient pour faciliter +son passage. Enfin nous distinguâmes au milieu de la foule un +vieillard décrépit, courbé sous la charge des années; son front +chauve, ses bras desséchés, son corps vacillant, le rendaient plus +semblable à un spectre qu'à un être vivant. D'un côté, deux +vieillards le soutenaient, dont les épaules affaissées et +tremblantes semblaient moins destinées à prêter un appui qu'à le +recevoir; de l'autre, il se penchait sur deux femmes: la première, +à cheveux blancs; la seconde, plus jeune, portait un enfant +suspendu à son sein. C'était le patriarche de la tribu; il avait +vécu cent vingt années. Étrange et cruel destin! cet homme, si +voisin du sépulcre, ne laisserait pas ses ossements parmi les +ossements de ses pères, et, proscrit séculaire, il allait, dans +l'âge de la mort, à la poursuite d'une patrie et d'un tombeau. +Cinq générations l'entouraient et s'en allaient avec lui. +L'infortune de tous n'égalait point la sienne. Qu'importe l'exil à +l'enfant qui naît? Pour qui a de l'avenir, c'est une patrie qu'un +monde nouveau. + +Il n'existait alors, entre Buffaloe et le Michigan, aucune +communication régulière. C'était donc une rencontre doublement +heureuse pour nous que celle des Indiens dont Nelson était l'ami, +et l'occasion d'un bateau à vapeur prêt à partir pour le lieu même +que nous avions indiqué d'avance comme terme de notre course. + +Nous prîmes place sur le bâtiment parmi les Cherokees. Pendant la +traversée de Buffaloe à Détroit, Nelson m'entretint longuement du +sort de ces peuplades, jadis si puissantes, aujourd'hui si +abaissées; il en parlait sans l'enthousiasme des hommes d'Europe +et sans préjugés américains. Parmi les paroles qu'il me fit +entendre, je me suis toujours rappelé celles-ci: «On croit, me +disait-il, que nous exterminons par le fer les tribus sauvages de +l'Ouest: on se trompe, nous nous servons d'un moyen de destruction +aussi sûr et moins dangereux pour celui qui l'emploie. En échange +de riches fourrures de martres et de castors, nous leur donnons de +l'eau-de-vie de peu de valeur; l'Indien grossier abuse tellement +de cette boisson, qu'il en meurt. Ce commerce enrichit l'Américain +et tue son ennemi. Des voix courageuses se sont élevées parmi nous +pour flétrir cet infâme trafic, mais en vain: l'intérêt sordide +fascine les yeux du plus grand nombre. + +«Il en est qui, pour se justifier d'un attentat, accusent la +victime. Les Américains reprochent aux Indiens d'être vils et +dégradés. Peut-être le sont-ils; mais l'étaient-ils avant de nous +connaître? Quand nos pères abordèrent au milieu d'eux, ces +sauvages leur firent voir un caractère qui n'était pas sans +grandeur, une dignité naturelle et vraie, autant d'énergie morale +que de force musculaire. Ces vertus leur manquent aujourd'hui: qui +les en a dépouillés? Alors, ils ignoraient l'ivrognerie, la +débauche, la misère qui mendie, les passions cupides qu'engendre +le droit de propriété; tous ces vices ont pris possession de leur +race: d'où leur sont-ils venus? + +«Je sais, ajoutait Nelson, combien il est difficile de polir leurs +moeurs, de changer leurs coutumes barbares, de les plier au double +joug de la vie sédentaire et de la vie agricole, premiers éléments +de toute civilisation. L'obstacle vient de leur fol amour pour la +liberté sauvage. + +«Mais cet obstacle, qu'avons-nous fait pour le vaincre? +travaillons-nous à les policer ou à les avilir? et si leur +dégradation est notre ouvrage, trouverons-nous dans cet +abaissement l'excuse de nos violences? + +«Les Indiens étaient puissants sur cette terre, quand une poignée +de proscrits vint demander un asile à leurs forêts; ils furent +hospitaliers et bons. Maintenant on leur dit: «Retirez-vous; vous +ne valez pas le sol qui vous porte et que vous ne savez point +féconder; allez vivre ou mourir plus loin. Ce langage n'est point +selon l'esprit de Dieu. Si les Indiens refusent d'apprendre les +arts utiles qui font le bien-être de cette vie, enseignons-leur la +religion, source de bonheur dans l'autre; nous ne serons plus +troublés par nos consciences, si nous en faisons des chrétiens.» + +Ainsi disait Nelson, et j'écoutais ses paroles avec recueillement, +parce que sa voix était celle d'un homme juste. + +«Vous qui sympathisez avec leur malheur, hâtez-vous, me disait-il +encore, de les voir et de les plaindre; car ils auront bientôt +disparu de la terre. Les forêts du Michigan leur sont livrées à +perpétuité... Oui, ce sont les termes du traité: mais quelle +dérision! Les terres qu'ils occupaient jadis, et dont on vient de +les chasser, leur avaient été concédées aussi pour toujours. Leur +nouvel asile sera respecté tant qu'il n'excitera point l'envie de +leurs ennemis; mais le jour où la population américaine se +trouvera trop serrée dans l'Est, elle se rappellera que le Nord du +Michigan est une riche et belle contrée. Alors un nouveau traité +sera conclu entre les États-Unis et les Indiens, et il sera +démontré à ceux-ci que leur intérêt bien entendu est d'abandonner +leur nouvelle retraite et d'en aller chercher une autre encore +plus loin. Mais à force de s'avancer vers l'Ouest, ils +rencontreront l'Océan Pacifique: ce sera le terme de leur course; +là ils s'arrêteront comme on s'arrête au tombeau. Combien de jours +de marche leur faudra-t-il pour atteindre le but fatal? je ne +sais; mais on les a déjà comptés. Chaque vaisseau d'émigrants, +vomis par l'Europe engorgée de population, grossit la phalange +ennemie qui s'avance, hâte sa course, précipite la fuite des +vaincus et accélère l'heure de la catastrophe. Après avoir +stationné dans le Michigan, ces Indiens seront rejetés par-delà +les montagnes rocheuses: ce sera leur seconde étape; et lorsque, +grandissant toujours, le flot européen aura franchi cette dernière +digue, l'Indien, placé entre la société civilisée et l'Océan, aura +le choix entre deux destructions: l'une, de l'homme qui tue; +l'autre, de l'abîme qui engloutit.» + +Tandis que Nelson et moi parlions théoriquement des Indiens et de +leur misérable sort, Marie ne prenait à nos discours qu'un faible +intérêt; mais à l'aspect de leur infortune elle fut bien plus émue +que nous. Nous raisonnions; elle pleura. + +L'intérêt de ces entretiens détourna d'abord mon attention de la +nature toute nouvelle qui s'offrait à mes regards. + +Cependant, lorsqu'après avoir traversé le lac Érié nous entrâmes +dans la rivière de Détroit, ainsi nommée parce que les eaux qui la +forment, écoulées des lacs supérieurs, sont étroitement resserrées +entre ses deux rives, alors une scène imposante s'empara de mes +sens et laissa dans mon âme une vive impression. + +À mesure que nous remontions le fleuve, paraissait à l'entour de +nous un plus grand nombre d'indigènes qu'attirait le bruit de la +vapeur. Pour la première fois un bateau se montrait à leurs yeux +sans voiles ni rames. Rien ne pourrait peindre l'admiration et la +stupeur qu'éprouvait à cet aspect l'habitant du désert. + +C'était pour lui et pour nous-mêmes un magnifique spectacle que +cette maison flottante, marchant toute seule et s'avançant +impétueusement au-devant d'un courant rapide, sans le secours +d'aucune force apparente, entre deux bords émaillés de prairies et +si rapprochés l'un de l'autre qu'on semblait courir sur la +verdure; ce tonnerre sans cesse grondant de la vapeur qui portait +le bruit des cités dans les profondes solitudes; ce chef-d'oeuvre +de l'industrie humaine, cette merveille de la civilisation +moderne, placée en face des beautés primitives de la nature +sauvage. + +Cependant on nous montra sur la rive gauche du fleuve une longue +file de maisons en bois peint, de construction élégante et neuve +et entièrement semblable aux édifices de toutes les petites villes +d'Amérique. C'était la ville de Détroit: on ignore si elle tient +son nom du fleuve, ou si le fleuve lui doit le sien; elle fut +fondée jadis par les Français canadiens, au temps où la France +était puissante dans les Deux-Mondes. On trouve ainsi des noms de +France semés çà et là sur les rives du Saint Laurent, du +Mississipi et jusqu'au fond du désert; Pépin-le-Bref [57], Saint +Louis [58], Montmorency [59]; source féconde de souvenirs qui +n'auraient que de la douceur, si, en retraçant la gloire de la +conquête, ils ne rappelaient aussi le crime de son abandon [60]. + +Détroit est la dernière ville du Nord-Ouest; après elle commence +le désert. Elle forme ainsi l'anneau de jonction entre le monde +civilisé et la nature sauvage; c'est le point où finit la société +américaine et où commence le monde indien. + +Placé sur la limite de ces deux mondes, on les voit face à face; +ils se touchent et n'ont rien de semblable. + +J'avais toujours pensé qu'en m'éloignant des grandes cités pour me +rapprocher des forêts solitaires, je verrais la civilisation +décroître insensiblement, et, s'affaiblissant peu à peu, se lier +par un chaînon presque imperceptible à la vie sauvage qui serait +comme le point de départ d'un état social dont nos lumières et nos +moeurs seraient le progrès ou le terme. Mais entre New York et les +grands lacs, j'ai vainement cherché dans la société américaine ces +degrés intermédiaires. Partout les mêmes hommes, les mêmes +passions, les mêmes moeurs; partout les mêmes lumières et les +mêmes ombres [61]. Chose étrange! la nation américaine se recrute +chez tous les peuples de la terre, et nul ne présente dans son +ensemble une pareille uniformité de traits et de caractères [62]. + +Jusqu'à ce moment, Marie avait supporté la route sans se plaindre +d'aucune fatigue; mais comme nous arrivions à Détroit, son visage +portait l'empreinte d'une altération qu'il lui était impossible de +dissimuler; elle nous fit l'aveu qu'elle avait besoin de repos: +nous descendîmes à terre. + +Cependant le bateau à vapeur ne s'était approché du port que pour +renouveler sa provision de vivres et de bois, et déjà la cloche du +départ se faisait entendre. Nelson nous dit: «Mes enfants, +demeurez ici tout le temps qui sera nécessaire pour rendre à Marie +ses forces; gardez avec vous Ovasco, dont les services vous seront +utiles. Je vous précéderai de quelques jours à Saginaw. Le pays +qui porte ce nom est, dit-on, riant et fertile; mais il est encore +sauvage. J'y préparerai votre asile, et le jour de votre arrivée +sera celui de votre hymen; moi-même je vous unirai, nos lois m'en +donnent le pouvoir [63]. Là, du moins, mon cher Ludovic, vous +pourrez aimer la pauvre fille de couleur sans craindre les +révélations perfides, sans encourir les mépris et les haines.» + +Ainsi parla Nelson; ces paroles étaient touchantes, et chacun de +nous fut attendri; Nelson me dit encore en se séparant de nous: +«Je confie à votre honneur Marie, ma fille bien-aimée; elle +n'osait prétendre à votre amour, elle a droit à votre respect. +Votre union fut bénie par un ministre de votre culte; mais la +religion catholique n'est point celle de Marie; vous savez +d'ailleurs quelle catastrophe affreuse est venu, jusque dans le +temple saint, troubler l'acte solennel près de se consommer. +Adieu, mon fils, soyez pour Marie un père jusqu'au jour où je vous +nommerai son époux.» Nelson put juger par mon émotion profonde que +le souvenir de ses conseils ne sortirait point de mon coeur. + +Un instant après, nous vîmes s'éloigner le bâtiment qui portait +Nelson et les Indiens... et nous demeurâmes seuls, Marie et moi, +au milieu des grands lacs de l'Amérique, entre un monde quitté +sans regrets et un désert plein d'espérance. + + + +Chapitre XV +La forêt vierge et le désert + +Chose étrange! le départ de Nelson m'avait affligé vivement. Ses +paroles sages, son adieu touchant, reposaient dans mon coeur. +Cependant, l'avouerai-je, après son départ, demeuré seul avec +Marie, je me trouvai plus heureux. J'atteste le ciel que mon âme +était pure de toute coupable espérance. Mais, à partir de ce +moment, Marie n'avait plus d'autre protecteur que moi, je serais +auprès d'elle le seul être qu'elle aimât; mon coeur se réjouissait +aussi de n'être plus distrait par aucune amitié. Tel est l'amour, +le plus généreux et le plus égoïste de tous les sentiments. + +L'état de Marie n'avait rien d'alarmant; aidé d'Ovasco, je +l'entourai de mille soins qui n'étaient point nécessaires. C'était +seulement du calme et du repos qu'il lui fallait. Une navigation +de deux jours sur le lac Érié, dont les eaux se soulèvent comme +les vagues de la mer, le bruit continu de la vapeur, qui tantôt +gronde sourdement, tantôt s'échappe en cris perçants; ce mouvement +et ce tumulte perpétuel de la vie de vaisseau avaient accablé +Marie et porté à ses nerfs un ébranlement général. Quelques nuits +de sommeil paisible lui rendirent toutes les forces perdues. Alors +nous songeâmes à partir; mais il se présenta un obstacle que nous +étions bien loin de prévoir. + +Nous avions pensé qu'en prenant à Détroit une petite barque, il +nous serait facile de gagner par eau Saginaw. Lors de notre +arrivée, nous avions vu dans le port une foule de schooners, de +sloops et de canots, qui, nous disait-on, étaient toujours prêts à +remonter le fleuve pour aller à la baie Verte, à Saginaw, au saut +Sainte-Marie. Mais lorsque notre départ étant résolu, je songeai à +faire un choix parmi les embarcations, mon étonnement fut extrême +de n'en pas voir une seule dans le port. Leur absence tenait à un +événement qui me fut raconté de la manière suivante: + +«Tous les ans, à la même époque, les Indiens arrivent des contrées +les plus lointaines, sur la frontière du Canada, pour y recevoir +des armes, des munitions, des vêtements que leur donnent les +Anglais. Cette distribution gratuite, imaginée par une politique +perfide [64], se fait à une petite distance de Détroit [65]; les +tribus sauvages qui vivent aux environs du lac Supérieur, de la +baie Verte et de Saginaw, étaient accourues cette année, selon +leur coutume; elles venaient de repartir, et un grand nombre, qui +avaient descendu le fleuve dans leurs canots d'écorce, avaient +pris, pour en remonter le rapide courant, toutes les barques à +voile qu'ils avaient pu trouver.» + +Cette circonstance nous jeta dans un grand embarras. Attendre le +retour des bateliers, qui ne pouvaient être revenus qu'après +plusieurs jours d'absence, dépassait notre courage; dans notre +impatience d'arriver au but tant désiré, tout retard nous était +odieux. Nous étions plongés dans la perplexité la plus cruelle, +lorsqu'on nous apprit qu'il existait un moyen d'aller par terre à +Saginaw. «En prenant cette voie, nous dit-on, vous aurez une +distance deux fois moins longue à parcourir. La route est, à la +vérité, peu fréquentée... Quelques obstacles pourront s'offrir, +mais faciles à surmonter.» Je crus ces paroles; j'ignorais alors +qu'il n'est pas d'entreprises si téméraires dont s'effraie un +Américain; je ne savais pas que son esprit hardi ne s'arrête que +devant l'impossibilité absolue. + +On nous dit que par terre nous pourrions, en trois journées, +arriver sans fatigue à Saginaw, où les marchands de fourrures, qui +commercent avec les Indiens, allaient quelquefois en un seul jour. +Nous gagnerions d'abord Pontiac; le second jour nous verrions la +rivière des Sables [66], et le troisième nous serions à Saginaw. + +Le quinzième jour du mois de mai, par un de ces temps embaumés +comme en donne la saison des fleurs, Marie et moi, accompagnés +d'Ovasco, nous suivions la route de Détroit à Pontiac dans une +petite voiture qui portait beaucoup d'amour et beaucoup +d'espérance. Oh! qu'il est doux, dans l'âge des désirs impétueux, +de s'élancer ainsi comme à l'aventure vers un monde inconnu, quand +on presse la main de celle qu'on aime, et qu'on respire appuyé sur +son coeur!! + +Je ne pouvais concevoir le phénomène d'une route si belle, si +large, si bien tracée au milieu d'une forêt sauvage [67]. Cette +forêt n'est cependant pas tout à fait solitaire; on y rencontre çà +et là quelques cabanes en bois, habitées par les pionniers +américains. Peu soucieux de la nature sauvage, ces défricheurs +industriels ne viennent point chercher dans le silence de ces +lieux une vie tranquille et retirée; ils arrivent au désert pour +en saisir les avant-postes, servent d'aubergistes aux nouveaux +arrivants, mettent en culture des terres qu'ils revendent avec +profit; ensuite ils vont au-delà, plus avant encore dans l'Ouest, +où ils recommencent le même train d'existence et les mêmes +industries. À Pontiac, la route cesse subitement. Alors de toutes +parts s'offrit à nos yeux une épaisse forêt au travers de laquelle +il était impossible de continuer notre voyage comme nous l'avions +commencé. Marie était accoutumée à l'exercice du cheval; nous +pûmes donc, sans imprudence, recourir à ce moyen de transport. + +J'appris à Pontiac que désormais nous aurions à suivre, au travers +de la forêt, les détours d'un étroit sentier, connu d'un petit +nombre d'Américains, et dont les Indiens seuls possédaient bien le +secret. Un guide nous devenait nécessaire: je m'adressai, pour +l'obtenir, à un marchand américain, qui était, me dit-on, en +possession de rendre aux voyageurs les services de cette nature. +Cet homme trouva tout aussitôt à sa disposition un Indien de la +tribu des Ottawas... il fut convenu que je donnerais deux dollars, +l'un pour le guide, l'autre pour celui qui me l'avait procuré. Cet +arrangement me paraissait équitable; mais le marchand, auquel je +remis l'argent, garda le tout pour lui, et donna en compensation à +l'Indien un lambeau d'étoffe usée, une espèce de haillon dont le +sauvage parut fort satisfait. Après cela, contestez donc aux +blancs leur supériorité sur les hommes rouges. Jusqu'à Pontiac +quelques bruits du monde civilisé viennent encore de loin en loin +troubler le silence des solitudes; mais au-delà commence le +pouvoir absolu de la forêt sauvage. + +On n'entre point dans ce monde nouveau sans éprouver une secrète +terreur. Plus de villages, plus de maisons, plus de cabines, plus +de routes, plus de voies frayées. La hache et la cognée n'ont +jamais flétri cette végétation qui s'étend sur la terre en +souveraine, et dérobe le ciel à tous les regards; l'industrie +humaine n'a point souillé cette nature vierge. Vous heurtez à +chaque pas des arbres renversés; mais ces ruines ne sont pas de +l'homme; elles sont l'oeuvre du temps. Dans nos forêts d'Europe +les vieux arbres sont encore jeunes; on ne leur donne point le +temps de mourir; on les tue dans l'âge de la vie. Leurs cadavres +utiles à l'homme disparaissent aussitôt, et n'attristent point les +regards. Telle n'est pas la forêt primitive de l'Amérique. On y +trouve confondues les générations vivantes et celles qui ne sont +plus; au-dessus de nos têtes se balançait la verdure emblème de +vie; à nos pieds gisaient les rameaux brisés, les troncs +vermoulus, débris de la mort. Ainsi s'avanceraient les hommes +parmi des ossements, sans la pitié des tombeaux, qui rend la vie +des enfants moins misérable, en leur cachant le néant des aïeux. + +Nous marchions à travers les arbres de la forêt sans distinguer +les traces du sentier que nous suivions sur la foi d'un sauvage. +Onitou (c'était le nom de notre guide) portait sur son visage une +expression de dureté et un air farouche qui sont communs à sa +race; il était maître de nos existences. Il pouvait nous trahir, +exécuter quelque dessein funeste; pour nous perdre, c'était assez +qu'il échappât à notre vue, et nous livrât à nous-mêmes. + +Cependant ces impressions graves et sinistres ne furent point de +longue durée. Après une course de quelques heures durant laquelle +nos chevaux égalaient à peine la vitesse de l'Indien, celui-ci +s'arrêta. Je lui offris un peu de cette liqueur de vie, que les +hommes de sa race, dans leur langage figuré, appellent l'eau de +feu. Il en but, et sa physionomie prit tout à coup une expression +si bienveillante, son regard naturellement sévère devint si doux, +que je fus rassuré pour toujours. La forêt elle-même perdait de +ses terreurs et s'offrait à nos yeux sous un riant aspect. À +quelques milles au-delà de Pontiac, commence une délicieuse +contrée: mille collines s'y succèdent formant autant de vallons +dans lesquels une multitude de lacs répandent une éternelle +fraîcheur, et présentent à l'oeil les plus charmants paysages. + +En parcourant ces belles forêts, si pleines de vie, si imposantes +de vieillesse et si voisines du monde civilisé, il me semblait +entendre des échos mystérieux raconter leur grandeur passée, et +prédire leur prochaine destruction. + +Oh! comment vous peindrai-je l'enthousiasme dont mon âme fut +saisie? Nous nous avancions, Marie et moi, dans le silence et le +recueillement, attentifs aux beautés que la nature offrait en +foule à nos regards, veillant sur toutes nos émotions pour jouir +de chacune d'elles. J'étais assez près de Marie pour que ma main +pressât la sienne; ainsi nous allions au désert, appuyés l'un à +l'autre, elle sur ma force, moi sur son amour, partagés entre les +sensations d'une scène sublime, et nos tendres sentiments encore +accrus par les spectacles de la nature. Que d'images ravissantes +offertes à nos yeux! Quel trouble délicieux dans nos âmes! Comme +la douce impression du présent s'accordait bien avec nos charmants +rêves d'avenir! À peine arrivés à Saginaw, Marie serait mon épouse +chérie! Ainsi ma bien-aimée marchait, sous ma conduite, à l'autel +nuptial, au travers de mille fleurs écloses sous nos pas, de mille +feuillages suspendus sur nos tètes, sous une voûte de soleil, +d'ombre et de verdure... Heureux, hélas! que l'horizon nous fût +caché! car sans doute il contenait des orages! + +Étranges mystères de notre nature! le sommet imposant de la +montagne abaisse l'orgueil de l'homme; le tumulte d'une mer +grondante repose l'âme; et, dans le silence de la forêt solitaire +toutes nos passions se déchaînent ardentes et impétueuses!! + +Je redoutais pour Marie les fatigues de la route: mais elle +combattait mes inquiétudes avec des paroles pleines d'un charme +inexprimable. + +«-- Mon ami, me disait-elle, je me sens forte, car je marche vers +un bonheur inespéré...» Elle me disait encore: -- «Cette retraite +solitaire vers laquelle nous allons était l'objet de mes plus +ardents désirs, et le dernier terme de mon ambition; mais toi, +Ludovic, n'as-tu point de regrets?» + +Et moi je lui répondais: -- «Ma bien-aimée, pendant longtemps je +n'ai pas su pourquoi j'existais, et j'ai souvent reproché à Dieu +les jours inutiles qu'il m'imposait; ton amour seul m'a révélé le +secret de la vie. + +«Dans mon plus vif enthousiasme pour la gloire, j'étais incertain +si je ne poursuivais pas une chimère... La gloire!! c'est la +grandeur d'un homme avouée par ses semblables... Mais cet aveu, +qui le fait? -- la postérité seule. + +«La gloire, c'est le soleil de l'âme; il ne brille qu'après le +néant du corps... sa divine lumière ne réjouit que des ombres... + +«Mon amie, l'amour ne nous trompe point ainsi: ta douce voix qui +m'enchante n'est point un mensonge; ton regard qui m'enivre de +volupté n'est point une illusion; ta main enlacée dans la mienne +n'est point une chimère. Ô Marie! l'amour aussi trompe nos coeurs, +mais c'est pour leur donner une félicité si grande qu'ils ne +sauraient la contenir.» + +Tels étaient nos entretiens sous les sombres portiques de la +verdure, lorsque nos yeux sont frappés subitement d'une vive +clarté; à mesure que nous avançons, le jour augmente, jusqu'à ce +qu'enfin l'ombre disparaît avec le dernier arbre de la forêt... +Nous nous trouvons en face d'une vaste prairie où la nature la +plus variée, la plus riche et la plus gracieuse resplendit à nos +yeux dans un torrent de lumière. + +Ici l'Indien nous avertit par signes que c'était un lieu de halte. +Nous avions devancé son avis. Saisis d'admiration à l'aspect de +cette scène nouvelle, nous nous étions arrêtés, Marie et moi, sans +nous prévenir l'un l'autre, et comme par un mouvement simultané +d'enthousiasme sympathique. + +Tandis qu'Onitou et Ovasco conduisaient nos chevaux à une fontaine +voisine, bien connue de l'Indien, Marie s'assit près de moi sous +les rameaux d'un alcée. Nous étions adossés à la forêt, et la +prairie qui s'étendait devant nous déroulait à nos yeux toute sa +magnificence. + +Qu'une belle femme, vive, ardente, passionnée, vous apparaisse +tout à coup pendant une rêverie d'amour; l'accord charmant de ses +traits, la douce mélodie de sa voix, le concert plus doux encore +des grâces dont elle est ornée, l'enchantement qui s'exhalent de +son souffle embaumé, de sa chevelure flottante, de son brûlant +regard; tout en elle est harmonie, parfum, volupté. + +Telle parut à mes yeux la prairie sauvage. + +Sur un fond de verdure nuancé de mille couleurs, une multitude +d'insectes aux ailes de pourpre et d'or, de papillons diaprés, +d'oiseaux-mouches au corsage de rubis, de topaze et d'émeraude, se +croisaient en tous sens, rasaient la prairie, s'entremêlaient aux +fleurs, tantôt posés sur une faible tige, tantôt élancés d'un +calice odorant; les uns, faibles créatures d'un jour; les autres +comptant déjà des années de bonheur, tous pleins de vie et +d'amour; ici fuyant pour mieux s'attirer; là volant entrelacés, et +s'aimant encore au plus haut des cieux, comme pour porter à Dieu +le témoignage de leurs joies; une atmosphère énervante par sa +douceur, toute parsemée de corps étincelants qui figuraient aux +yeux des myriades de fleurs et de pierreries voltigeant dans les +airs. + +Telle était la scène qui s'offrait aux regards. De tous côtés +arrivaient les doux gazouillements, les tendres soupirs, les +gémissements heureux. Il semblait que tout, dans ce lieu fortuné, +prît une voix pour se réjouir. Le moindre vermisseau bruissait un +plaisir; chaque rameau de la forêt rendait un écho de bonheur; +chaque brise de l'air apportait un accent d'amour. + +Au milieu de cette magie de la nature sauvage, enivré du souffle +de Marie qui respirait sur mon coeur, et du parfum de sa chevelure +sur laquelle j'étais penché, saisi du charme irrésistible de cette +solitude, où tout existait pour aimer, je m'inclinai vers Marie, +et mes lèvres ayant rencontré ses douces lèvres, je demeurai +attaché à cette coupe de miel et de délices. Bonheur silencieux! +ravissante extase! volupté du ciel, et pourtant incomplète... car +un vent brûlant passait sur mon âme et y allumait d'impétueux +désirs! Confiante dans mon amour, la vierge pure ne pensait point +à me résister... Alors un combat terrible s'engagea dans le fond +de mon coeur. Mille flammes ardentes le dévoraient, et mon sang se +précipitait bouillant dans mes veines...Ô ma bien-aimée! la beauté +même qui m'inspirait ces transports, et ton innocence qui rendait +ma victoire si facile, me sauvèrent d'une faiblesse et d'un +remords. Dans cet instant d'égarement et de fascination, au milieu +de cet éblouissement qui s'empara de tout mon être, tu m'apparus, +vision charmante, dessinée dans mon imagination sur un ciel bleu +parmi des images roses; tu m'apparus, créature enchantée sous les +traits immatériels qu'on prête aux génies célestes, c'était +toujours toi, Marie; mais toi, plus belle encore, plus séduisante +de grâce, de candeur et de pureté. Je te voyais à travers le voile +transparent d'un avenir de quelques jours dans notre asile fortuné +de Saginaw, au milieu d'une nature encore plus riche, dans une +solitude encore plus aimante; devenue mon épouse chérie, tu +reposais sur mon coeur, enlacée dans mes bras, me prodiguant sans +trouble mille tendres caresses que je recevais sans remords... et +je frémis en songeant que j'allais tacher cette blanche fleur, lui +ravir son parfum d'innocence, infecter de vices et d'amertume la +source pure d'une délicieuse félicité! Je ne pensais point à +Nelson, à ses conseils, à la honte de trahir sa confiance; ô mon +amie! le ciel m'est témoin qu'en m'arrachant de tes bras où je +mourais de bonheur, je ne cédai qu'à notre amour! + +En ce moment, un bruit confus frappa mon oreille des voix +d'hommes, des hennissements de chevaux, des aboiements de chiens, +se faisaient entendre. Bientôt nous aperçûmes une troupe d'Indiens +qui venaient vers nous en suivant le sentier que nous avions +parcouru. Mon premier mouvement fut un sentiment de crainte: quels +étaient ces Indiens? d'où venaient-ils? comment se trouvaient-ils +entre nous et le village que nous avions quitté le matin même! +Notre guide était-il sincère? Cette halte qu'il nous avait engagée +de faire n'était-elle point conseillée par la trahison? Si les +Indiens nous attaquaient, quelle résistance pourrai-je leur +opposer? Comment défendrais-je Marie? Placés entre ces sauvages et +des espaces inconnus, toute fuite nous était impossible: les plus +sinistres pensées remplissaient mon âme. Ma frayeur s'augmenta +lorsque je vis Onitou s'entretenir familièrement avec ceux qui +marchaient en tête de la troupe. Bientôt toute une tribu d'Indiens +s'offrit à nos regards: hommes, femmes, enfants, bagage, fortune, +foyer domestique, tout était là. + +Ici s'avançait une jeune femme portant son enfant sur son dos; on +en voyait une autre se séparer de la bande, et assise au pied d'un +vieux chêne, présenter sa mamelle à son nouveau-né; çà et là des +Indiens se glissaient, comme des bêtes fauves, parmi les lianes, à +la recherche de quelques fruits sauvages; d'autres s'arrêtèrent +sous nos yeux, et prenant la prairie pour salle de festin, se +rangèrent autour d'un feu allumé à la hâte, au-dessus duquel ils +suspendirent les chairs encore palpitantes d'un chevreuil et d'un +élan. À mesure qu'ils passaient près de Marie, je les regardais +avec ce sourire forcé que prend la crainte, quand elle affecte la +confiance. Tous portaient sur leurs figures une expression +farouche et sauvage. Le plus grand nombre feignaient de ne pas +nous voir. Quelques-uns nous jetaient un regard d'orgueil et de +mépris. Un seul, en nous voyant, sourit gracieusement; mais ce fut +un éclair passager. Son visage redevint tout à coup dur et sévère. + +J'ai su depuis que ces Indiens, de la tribu des Ottawas, qui vit +au Nord du Michigan, étaient venus à Détroit pour se rendre au +Canada; et que là, ayant appris l'arrivée des Cherokees, et leur +départ pour Saginaw, ils s'étaient remis subitement en route, afin +de précéder ces nouveaux venus au lieu de leur débarquement, et +d'observer leur invasion. + +Nous continuâmes notre route sans encombre, et j'appris à voyager +parmi les sauvages du Nouveau-Monde avec plus de sécurité que je +ne faisais chez quelques peuples européens d'antique civilisation. +Le jour approchait de son déclin; nos ombres et celles de nos +chevaux s'allongeaient à notre droite. À l'extrémité de la +prairie, nous retrouvâmes la forêt. Peu de temps après, nous +étions sur le bord méridional de la rivière des Sables; c'était le +bord opposé qui devait nous fournir un asile pour la nuit; le +lendemain nous partirions pour Saginaw. Conduits par Ovasco et par +Onitou, nos chevaux passèrent la rivière à la nage; je fis monter +Marie dans un canot d'écorce que nous trouvâmes sur le rivage; je +me plaçai près d'elle, et je dirigeai de mon mieux la petite +barque qui portait un être adoré, mes espérances et toute ma +destinée. Je me rappellerai toujours avec délices ce court instant +de bonheur: c'était l'heure où le jour cesse, et où la nuit n'est +pas encore venue; quand les oiseaux de lumière ont fini leurs +concerts, et que ceux des ténèbres n'ont pas commencé leurs chants +lugubres; alors que, succédant aux ardeurs du soleil qui réveille +et vivifie tout, l'astre des nuits répand ses molles clartés sur +la nature qui s'endort. + +Admirable contraste! à ces voix innombrables, à ces chants, à ces +murmures, à toutes ces harmonies de la journée, avait succédé un +silence profond; tout se taisait autour de nous; pas un bruit +lointain ne frappait notre oreille, des mouches aux ailes de feu +semaient dans l'air, en voltigeant, mille bluettes enflammées, +qu'on eût prises pour les étincelles d'un vaste incendie, sans la +délicieuse fraîcheur qui régnait autour d'elles. + +Tout pleins du calme que nous respirions, incapables de prononcer +une parole, nous retenions notre souffle de peur de troubler le +silence de la nature; nous demeurions immobiles, et notre canot +s'en allait au gré du courant. Déjà, dépassant la cime des grands +pins, la lune projetait sur nous sa clarté mystérieuse, et +reflétait ses rayons tremblants sur la surface de l'onde, +légèrement agitée par notre frêle esquif; la paix de l'atmosphère +était entrée dans nos âmes; nous ne pensions point, nous avions le +coeur plein; notre bonheur s'était modifié comme la nature elle- +même, tout à l'heure si vive, si ardente, si animée, maintenant +tranquille et muette. C'était le soir, tendre crépuscule du désert +et du coeur, douce rosée qui venait rafraîchir nos âmes brûlées +par les passions du jour. + +Comme je prenais une rame pour diriger notre canot vers le rivage: +-- «Oh! mon ami, quel malheur! s'écria Marie d'une faible voix; +arrivés déjà! que ne suivons-nous ce courant qui nous entraîne si +doucement? comme on respire bien ici! comme il est pur l'air que +n'a point souillé le souffle des méchants! Oh! faut-il sitôt +quitter ces lieux? où trouver plus de calme, plus d'émotions +douces, plus de bonheur tranquille!...» Et la charmante fille se +penchait vers moi, retenait mon bras et me disait encore: «Qu'il +serait doux, nous abandonnant au cours de cette rêverie presque +céleste, et suivant avec foi les eaux de ce fleuve qui nous +bercent si mollement; qu'il serait doux, mon ami, de mourir +ensemble dans une extase du coeur, et de monter au ciel par un +élan de nos joies vers Dieu! Nous ne ferions que changer de +patrie... Le bonheur des anges peut-il surpasser celui que nous +éprouvons? mais jouirons-nous encore ici bas d'une pareille +félicité?» + +Je la guidais vers le rivage, et je lui disais: «Marie, je ne sais +si tu es une créature de la terre; car ta voix, ton langage, toute +ta personne, sont pleins d'un charme divin... Quand je vois couler +tes larmes, je te prends pour l'ange de la mélancolie aspirant à +remonter au ciel où l'innocence ne pleure plus; mais quand ta voix +m'enchante et module des sons de bonheur, je ne sais plus que +penser de l'être surhumain qui a connu les félicités célestes, et +ne méprise pas les joies de la terre... Ma bien-aimée, aie foi +dans mon amour; un air plus doux et plus pur, une contrée plus +riante encore, une nature encore plus belle, nous attendent au- +delà; nous serons mieux qu'ici; car nous serons encore plus loin +du monde que nous haïssons... Vois comme le bonheur se révèle à +nous par degrés à mesure que nous fuyons davantage...» + +Sur quel rivage nous eût trouvés l'aurore du lendemain, si, cédant +à la voix de Marie, et au sommeil qui s'emparait de toute la +nature, j'eusse livré notre barque aux hasards du courant? Je ne +sais. L'asile que choisit notre raison vaut-il celui que nous +désignent les caprices du vent, les détours de l'onde, les ombres +de la nuit? + +Notre abri durant la nuit fut une petite cabane en bois, habitée +par un Américain de la Nouvelle-Angleterre, qui s'est établi près +des Indiens pour faire avec eux le commerce des pelleteries. + +À notre arrivée, nos chevaux furent abandonnés dans une étroite +enceinte voisine de l'habitation. Notre hôte s'empressa de faucher +leur nourriture dans un champ d'avoine sur pied; puis, prenant une +hache, il coupa dans la forêt un arbre, dont il nous fit du feu +pour nous préserver des fraîcheurs de la nuit. Les pièces de bois, +dont la cabane était formée, laissaient l'air extérieur pénétrer +par mille ouvertures, et l'humidité du rivage se faisait déjà +sentir. Bientôt une flamme pétillante, nourrie de pommes de pins, +éclaira notre obscure demeure, et nous fit voir un réduit étroit, +mais remarquable par sa propreté. Une femme, au visage pâle et +maigre, parut; c'était celle de notre hôte; autour d'elle étaient +groupés plusieurs enfants en bas âge. Une image grossièrement +peinte, représentant le général Washington, était suspendue au- +dessus de la cheminée. Aux États-Unis, Washington est le dieu de +la chaumière comme celui du Capitole!... Sur une table placée au +centre du logis, on voyait disséminées plusieurs feuilles d'un +journal de New York, de date assez récente. Tout, chez nos hôtes, +annonçait plus de bien-être matériel que de bonheur; leurs +manières polies sans élégance, leur langage correct sans ornement, +leurs connaissances exactes, mais bornées, tout prouvait qu'ils +n'étaient pas nés au désert, et qu'ils appartenaient à la classe +moyenne d'une société civilisée. Leur seul but, leur idée fixe +était de faire fortune; ils étaient comme tous les Américains. + +La femme nous prépara un repas modeste, et le thé nous fut servi +sous la cabane du désert. Cette situation singulière n'eût point +été sans charmes pour moi, si Marie eût pu en jouir elle-même; +mais elle était souffrante; une longue journée de route l'avait +affaiblie; elle ne prit aucune part au repas qui devait réparer +ses forces. Je donnai tous mes soins à lui préparer un lieu de +repos; une peau de buffle lui servit de lit; je couvris ses pieds +de mon manteau... alors, accablée de sommeil, Marie prit une de +mes mains en gage de sécurité, et, s'étant penchée sur moi, elle +s'endormit. Bientôt tout le monde reposa en silence autour de moi; +seul je veillais attentif au dedans, et épiant les moindres bruits +du dehors; veille imposante au fond de la forêt sauvage, dans la +cabane solitaire, où brillaient quelques flammes vacillantes, seul +mouvement qui se fit autour de moi; veille silencieuse qui fit +apparaître à mes yeux, comme des fantômes, les souvenirs de ma +jeunesse, mes ambitions, mes vastes desseins, les grandeurs et les +misères de ma vie, les illusions avec les désenchantements, les +amours avec les espérances; veille presque fébrile, durant +laquelle l'imagination va mille fois du passé à l'avenir, du +désespoir au bonheur, de la sagesse à la folie; et ne s'arrête +qu'à l'instant où, dominée par l'ascendant d'un pouvoir +irrésistible, la pensée chancelle, fléchit par degrés, se relève +avec effort, puis retombe et va mourir enfin dans la nuit du +sommeil... + +Avant que mes paupières se fussent affaissées, j'avais remarqué +que le repos de Marie était troublé par des mouvements soudains, +des tressaillements, des paroles entrecoupées. Le matin elle se +réveilla en sursaut. Son premier mouvement fut de ressaisir ma +main qu'elle avait abandonnée en dormant. Ce geste me tira moi- +même de mon assoupissement, et, en revoyant Marie, que je n'avais +pas eu la force de veiller une nuit entière, je compris toute +l'impuissance de la volonté. + +Marie était triste et pensive: «Mon ami, me dit-elle, si je +n'étais près de toi, je craindrais de grands malheurs... car j'ai +eu des songes terribles.» + +Je remarquai avec chagrin que la nuit ne l'avait point reposée... +et l'agitation extrême de son sang me fit penser que la fièvre +l'avait saisie... Que faire? Demeurer dans cette cabane solitaire! +Nous arrêter si près du but! il ne nous fallait plus qu'un jour de +voyage. Le soir nous arriverions à Saginaw pour y rester toujours. +Ne devions-nous pas, à tout prix, gagner ce lieu de repos, qui +rendrait à Marie ses forces, et verrait commencer notre bonheur? +Je dis mes pensées à Marie. «Oui, me répondit-elle, oh! oui, +allons vite à Saginaw... c'est là que nous serons heureux,... tu +me l'as promis...» + +Nous partîmes à l'heure où la nature a coutume de retrouver la +voix avec la lumière;... mais une nouvelle scène nous réservait de +nouvelles impressions... Avant d'arriver à la rivière des Sables, +nous avions parcouru de sauvages solitudes; après l'avoir quittée, +nous entrâmes véritablement dans le désert... Nous marchions sans +entendre le chant d'un oiseau, le bourdonnement d'un insecte, le +mouvement d'un seul être vivant... Ce n'était plus le silence de +la nature qui se repose après les chants du jour, et qu'on entend +encore respirer pendant qu'elle dort... c'était le silence morne +du néant... Le seul bruit qui frappât notre oreille était causé +par les pas de notre guide et par ceux de nos chevaux; bruit +régulier qui ajoutait encore à la monotonie du lieu. Plus de +vallons, plus d'échos, plus de prairies, plus de ciel; partout la +forêt, partout les mêmes arbres, partout un sol uniforme; à chaque +pas nouveau, nous retrouvons le site que nous venons de quitter. +Il semble que nous marchions sans avancer, jouet d'une puissance +invisible, qui nous donne l'illusion du mouvement et paralyse nos +efforts. Nous allons toujours... toujours... et la scène ne change +pas!! Où sommes-nous donc? Suivons nous notre route? Où est le +Nord vers lequel nous devons aller? le Sud que nous devons fuir? +je crois que nous retournons sur nos pas; que cette forêt est +grande!... et si elle ne finissait pas!! elle devient de plus en +plus épaisse; ses ombres plus solennelles... ses voûtes muettes +sont si pleines de silence, de terreurs et de mystères, qu'on se +croit engagé dans des catacombes et perdu dans leurs détours. + +Ces impressions étaient d'autant plus puissantes sur nous qu'elles +contrastaient avec toutes les émotions de la veille, les unes si +brûlantes, les autres si douces. Je sentais le froid pénétrer dans +mon âme et comme une barre d'airain qui pesait sur mon coeur. + +«Mon Dieu, me dit Marie en se rapprochant de moi et en saisissant +ma main, que cette solitude est profonde et terrible!...» -- Et +comme son esprit était prompt à saisir les funestes présages: «Mon +ami, me dit-elle, sois sûr que ce jour sera un jour fatal... je ne +sais pourquoi le souvenir de Georges ne me quitte point; sans +doute quelque affreux malheur...» + +Elle n'acheva pas: une larme compléta sa pensée. Je m'efforçai de +la rassurer et de lui donner plus de sécurité que je n'en avais +moi-même... Cependant je fus vivement frappé de l'altération dont +tous ses traits portaient l'empreinte. Je pensai qu'un peu de +repos la soulagerait, et j'ordonnai à notre petite caravane de +s'arrêter. + +Durant cette halte, je demandai par signes à Onitou, si nous +approchions de Saginaw. Il comprit très bien ma question, et +dessinant sur la terre deux points qui figuraient, l'un Saginaw, +l'autre la rivière des Sables, il tira une ligne de 1'un à +l'autre, et marqua sur cette ligne un troisième point indiquant la +place que nous occupions; ce point se trouvait au tiers de la +ligne; nous n'étions donc qu'au tiers de notre route. Un instant +après, et tandis que nous étions assis sous l'ombre d'un catalpa, +nous voyons l'Indien se lever, prendre sa course devant nous, plus +léger qu'un chevreuil, en criant: Saginaw! Saginaw! et en nous +montrant le soleil déjà parvenu au milieu de sa course. + +Alors Marie fit un effort courageux pour se lever; nous +continuâmes notre route dans le désert... Je m'aperçus bientôt à +la voix de Marie que ses forces allaient toujours en déclinant. +Après de longues heures de marche, j'ordonnai de nouveau à notre +guide de s'arrêter... mais, à ma voix, il redoubla de vitesse, en +m'indiquant, par un geste expressif, que le soleil était descendu +dans le sein de la terre et que la forêt allait bientôt se couvrir +de ténèbres. Cependant le désert présentait à nos yeux un aspect +de plus en plus effrayant. Le sentier que nous suivions était si +étroit que Marie et moi ne pouvions plus aller de front; il était +à peine marqué; sans cesse on le perdait de vue, et alors nous +avions l'air de marcher à tout hasard au travers de la forêt. La +nuit étant venue, le silence avait cessé, mais la solitude avait +pris une voix terrible et lugubre. On n'entendait que le +meuglement des ours et le chant sinistre des oiseaux nocturnes. La +lune, qui mêle un charme aux nuits les plus funestes, comme +l'amour d'une belle femme répand de secrets enchantements sur une +vie malheureuse, ne se montrait point encore... + +Alors en pensant à Marie, à ses souffrances, que trahissaient +quelques cris échappés à la douleur, je sentis mon sang se glacer +dans mes veines et mes forces prêtes à défaillir... Dans cet état +de faiblesse physique, ma raison elle-même fut troublée, et mon +imagination me fit voir autour de Marie une foule de monstres +fantastiques qui menaçaient son existence; je les voyais tantôt +sous les traits d'une hyène dévorante, tantôt sous la forme d'un +hideux reptile. Les uns, avides de meurtres et de sang, attendent +leur proie au passage... mon Dieu! s'ils allaient s'élancer sur +Marie! Les autres se suspendent aux rameaux des arbres; ils +tomberont comme la foudre sur celle que j'aime et prendront sa vie +avant que je l'aie seulement défendue. Et j'inventais mille autres +chimères si faciles à créer quand on a l'âme saisie d'une grande +douleur et l'imagination engagée dans des régions inconnues. Les +heures s'écoulent, la nuit s'avance, nos chevaux ralentissent leur +marche, la fraîcheur s'élève de la terre... Marie gardait un +silence profond qui redoublait mes angoisses. Je prends sa main; +je la trouve brûlante: «Mon ami, me dit-elle d'une voix à demi +éteinte, n'allons pas plus loin; je me sens mourir...» + +À ces mots, mon coeur se brisa; je ne sais quelle résolution +insensée allait sortir de mon désespoir, lorsque notre guide +s'arrête tout à coup et crie trois fois: Saginaw! Ce cri, jeté +dans le désert, y trouve un long retentissement et nous revient +répété par mille échos; le premier tumultueux, le second moins +fort, suivi de plus faibles encore. La forêt cesse tout à coup; +nous entrons dans une prairie, nous y marchons quelque temps en +descendant une pente presque insensible. Enfin nous voyons le bord +d'une large rivière: celle rivière était la Saginaw, et le bord +opposé, l'asile que nous cherchions. + + + +Chapitre XVI +Le drame + +«Ô mon Dieu! quel bonheur! s'écria Marie en voyant le rivage. Son +énergie morale eût été incapable d'un plus long effort. Je la +saisis dans mes bras et la déposai dans une pirogue indienne; je +me plaçai près d'elle comme j'étais en passant la rivière des +Sables. «Mon ami, me dit alors Marie avec tendresse, pardonne- +moi,... je t'ai affligé... j'ai cru, pendant toute cette journée, +qu'un destin funeste s'opposait à notre arrivée dans ces lieux... +j'avais tort; car tu es mon bon ange, et tu me guidais... Oh! je +sentais mon corps défaillir et mon âme se briser... mais je ne +souffre plus et je n'ai que des pensées de bonheur...» + +Ces paroles versaient la joie dans mon coeur, et j'aspirais au +rivage comme au terme de toutes nos douleurs. + +«Vois, me disait Marie, en me montrant notre futur empire, vois +comme nous serons dans cette contrée lointaine... Oui, les eaux de +la Saginaw sont encore plus pures, plus paisibles, que celles de +la rivière des Sables; l'air est ici plus doux; cette terre est +plus embaumée; et voilà que l'astre des nuits, notre bon génie du +désert, se lève et brille de tout son éclat...» + +Et disant ainsi, Marie portait ses regards vers le ciel. «Dieu!» +s'écria-t-elle tout à coup d'une voix effrayée, et ses yeux, +redescendus à terre, se cachèrent entre ses deux mains. + +En ce moment, le disque rouge et enflammé de la lune sortait des +ombres de la forêt et semblait en montant, s'appuyer sur la cime +des arbres... On le voyait s'élever et grandir... il s'avançait +sur nous semblable à un spectre de sang... + +Cette image terrible avait frappé l'esprit de Marie, et le cri +d'effroi qu'elle s'efforça vainement de contenir fut encore la +voix d'un sinistre pressentiment. + +En arrivant au but tant désiré, Marie avait senti renaître en elle +une énergie surnaturelle qui ne fut point de longue durée. Je ne +sais si sa force s'affaiblit en même temps que sa foi dans +l'avenir; mais je la vis presque aussitôt tomber dans un grand +abattement. + +Je me trouvai alors livré à des embarras que l'imagination ne +saurait concevoir. + +Nelson n'était point à Saginaw. Le bateau qui le portait, lui et +les Cherokees, n'avait pas encore paru, et des Indiens Ottawas, +naturels du pays, m'assurèrent qu'aucun étranger n'avait, depuis +un temps très long, abordé dans cette contrée. + +Ce contre-temps fut pour Marie et pour moi une source de chagrins +et d'inquiétude; il rendit aussi plus difficile notre situation. +Nelson devait nous préparer un asile qui nous manqua. Je me mis à +l'oeuvre aussitôt. Mais je ne sais quel eût été notre sort si, en +attendant que notre cabane fût élevée, nous n'eussions pas trouvé +l'abri d'un toit hospitalier. + +Saginaw, où vous voyez en ce moment deux habitations édifiées avec +quelque soin, n'en possédait alors qu'une seule de grossière +construction, et que nous trouvâmes occupée par un Américain +canadien d'origine. Cet homme parut joyeux de nous voir, et, me +reconnaissant à cet air de famille qu'ont tous les Français: «Vous +venez, me dit-il, de la vieille France?» Il était né parmi les +Indiens, dont il avait pris presque toutes les moeurs. La chasse +et la pêche suffisaient à ses besoins, et il trouvait un charme +extrême dans une vie toute de liberté sauvage. + +Comme nous arrivions il était sur le point de partir; il se +rendait aux environs du fort Gratiot pour la chasse du ramier; il +nous offrit sa cabane et nous engagea d'y rester jusqu'à ce que +j'en eusse construit une autre. Je lui proposai de l'acheter, +laissant à sa bonne foi le soin d'en fixer le prix; mais il +n'écouta point ma demande, et me dit pour toute réponse qu'il +aimait ce lieu, qu'il y était né, et qu'il y passerait le reste de +ses jours. + +Ainsi se retrouve jusqu'au fond du désert le caractère des +nations. + +L'Américain de race anglaise ne subit d'autre penchant que celui +de l'intérêt; rien ne l'enchaîne au lieu qu'il habite, ni liens de +famille, ni tendres affections... Toujours prêt à quitter sa +demeure pour une autre, il la vend à qui lui donne un dollar de +profit. + +Non loin de là vous voyez l'homme de sang, français s'attacher à +sa terre natale, chérir le pays où ses pères ont vécu, aimer pour +eux-mêmes les objets qui l'environnent, et préférer ces choses de +valeur tout idéale aux froides jouissances de la richesse. + +J'acceptai son offre, et ne pus le déterminer à recevoir le prix +du service qu'il me rendait. + +Nous avions un asile... mais tout était encore obstacle et misère +autour de nous. + +Marie fut, dès le premier jour, saisie d'une fièvre particulière à +ce pays, et qui manque rarement d'atteindre les étrangers +nouvellement arrivés; il fallait que je me partageasse entre les +soins nécessaires à mon amie et les travaux qu'exigeait la +construction de notre demeure. La cabane du Canadien, toute +précieuse qu'elle était dans notre détresse, ne nous offrait +d'ailleurs qu'un imparfait asile; elle se composait de pièces de +bois, mal jointes entre elles, à travers lesquelles l'humidité des +nuits pénétrait comme la chaleur des jours. Une foule d'insectes +s'y introduisaient: les uns, imperceptibles, nous révélaient leur +présence par la douleur de leurs piqûres; les autres, voltigeant +par essaims, montraient à nos yeux leur corps grêle, armé d'un +long aiguillon, et fatiguaient nos oreilles d'un perpétuel +bourdonnement; tous nous livraient sans relâche une guerre +impitoyable et troublaient cruellement le repos de Marie. + +La nourriture grossière à laquelle nous étions réduits n'avait +rien qui pût altérer une santé robuste; mais la faiblesse de +Marie, sa maladie, ses habitudes, rendaient nécessaires des +aliments délicats dont nous étions tout à fait dépourvus. + +Tout nous manquait dans ce désert: le médecin le plus proche était +à Détroit, et je voyais Marie languissante, sans pouvoir offrir le +moindre soulagement à ses maux. + +Nous ne pouvions cependant songer à quitter ce lieu; il eût fallu +regagner Détroit pour trouver quelque secours; nous n'avions aucun +moyen d'y retourner par eau, et c'eût été folie que de tenter une +seconde fois le long voyage aux fatigues duquel Marie avait si +difficilement résisté. + +Je comptais les jours par mes tourments; car, au désert, toutes +les divisions établies dans le temps disparaissaient; plus de +mois, plus de semaines, plus d'heures. Au bout d'un temps très +court, l'ordre des jours se perd entièrement; et alors il s'en +fait un autre qui est celui des bons et des mauvais, des ciels +purs et des orages... et puis quand un affreux malheur a +empoisonné la vie, ce n'est plus qu'un long temps de misère et +d'ennui, une suite de gémissements, échos de la première douleur, +qui se répètent à l'infini, et ne meurent que sous la pierre du +sépulcre. + +Quel que fût mon chagrin, mon coeur se refusait à concevoir de +grave, inquiétudes. Nelson arriverait bientôt; bientôt aussi Marie +aurait un asile mieux défendu contre les injures du dehors. Tout +son mal provenait sans doute d'une suite de jours écoulés sans +repos ni sommeil, et céderait à quelques nuits de paix profonde... +et alors combien nous serions heureux? + +Cependant c'était déjà un grand malheur que ce trouble des +premiers jours qui nous enlevait le charme inestimable des +premières impressions. + +Étrange aveuglement! ma plus grande peine n'était pas de prévoir +des infortunes, mais d'avoir perdu des joies! + +Je contemplai en face les obstacles que j'avais à vaincre, et +m'armai, pour les combattre, de cette énergie morale que donne +seule la foi dans le succès. + +Je travaillais à notre cabane pendant tout le temps que je ne +passais pas auprès de Marie. + +J'étais secondé dans ma tâche par Ovasco, dont le dévouement ne +saurait se décrire. Ce fidèle serviteur semblait se multiplier +lui-même pour faire face à toutes les difficultés. + +Au milieu de ces rudes travaux et des sueurs qu'ils me coûtaient, +je trouvais un charme secret à penser que tout, dans notre +bonheur, serait mon ouvrage. + +Cependant, quels que fussent mes efforts, l'oeuvre que j'avais +entreprise demandait plus de temps que je ne pensais. L'état de +Marie devenait plus alarmant; son pouls annonçait une agitation +croissante. Elle ne faisait pas entendre une seule plainte; mais, +sous le voile du sourire errant sur ses lèvres, il était facile +d'apercevoir un sentiment de tristesse profonde. + +Elle me dit un jour avec tendresse: «Ludovic, tu prends bien de la +peine pour préparer notre demeure?» + +Une autre fois: «Tu me quittes, me dit-elle, pour travailler à la +chaumière... Ah! je t'en conjure, reste près de moi... qui sait +l'avenir?» + +Je repoussai loin de moi l'affreuse pensée dont ces paroles +contenaient le germe. Cependant le changement de saison vint +aggraver mes inquiétudes et mes tourments... Dix jours environ +s'étaient écoulés depuis notre arrivée à Saginaw, et les chaleurs +du mois de juin commençaient à se faire sentir. Pénétrée par les +rayons d'un soleil brûlant, assaillie par des nuées de moucherons +dont une température embrasée semblait accroître le nombre et la +malignité, notre petite cabane devint le théâtre d'une misère dont +je ne pourrais vous tracer le tableau... Je faisais de vains +efforts pour éloigner de Marie les innombrables ennemis qui +bruissaient autour d'elle; ils étaient plus prompts à renaître que +moi à les anéantir; et je voyais le beau front de mon amie tout +saignant de la morsure de ces vils insectes... je passais ainsi +les jours et les nuits veillant auprès de ma bien-aimée, et +m'efforçant de soulager par mes soins ses ennuis et sa douleur. + +Pendant ce temps, Ovasco travaillait sans relâche à la cabane, qui +était près de s'achever. Pour comble de malheur, il fut lui-même +attaqué de la fièvre du pays, et alors je me trouvai seul, sans +appui, entouré de maux qu'il me fallait contempler sans cesse, et +que je ne pouvais adoucir. + +L'idée d'une affreuse catastrophe avait été longtemps sans pouvoir +pénétrer dans mon âme. Chose étrange! lorsqu'on possède un bien +plus cher que la vie, et qu'on en jouit tranquillement, on est +prompt à concevoir des craintes chimériques, et, si un grand péril +de le perdre se présente, on fait autant d'efforts pour ne pas +voir le danger réel, qu'on en faisait auparavant pour apercevoir +des dangers imaginaires. Tel est l'ordre et la justice du ciel. +L'heureux est troublé dans sa joie par la terreur de l'infortune, +et le pauvre, consolé dans sa misère par des illusions de +félicité! + +Cependant les paroles de Marie, dont le souvenir revenait à ma +mémoire, l'aspect des souffrances qu'elle endurait sous mes yeux, +et peut-être aussi l'opiniâtreté du sort à contrarier tous mes +desseins, jetèrent le trouble dans mon âme... Une lueur fatale +m'apparut... et tout mon corps se couvrit d'une sueur glacée... Je +fis un effort pour rappeler à moi ma raison, que je sentais +s'égarer, et je dis à Marie: + +»Ma bien-aimée, dans quelques jours notre nouvelle demeure sera +prête a te recevoir... alors la présence de Nelson manquera seule +à notre bonheur... S'il s'était avancé sans guide dans ces +contrées désertes, nous devrions concevoir de grandes inquiétudes: +mais que pouvons-nous craindre, le sachant entouré d'Indiens qui +l'aiment, le révèrent, et pour lesquels le plus beau pays est +aussi le plus sauvage? Espérons qu'il sera bientôt rendu à nos +voeux... Mais, mon amie, je demande encore au ciel une chose qui +m'est plus chère que tous les biens de ce monde: c'est la fin de +tes souffrances... Nous ne savons point le remède qui peut te +guérir; le secours d'un médecin nous est nécessaire; je vais aller +le chercher à Détroit; j'y arriverai dans deux jours, et, deux +jours après, je serai de retour ici, ramenant avec moi l'homme +dont la science te sauvera. Pendant mon absence, notre fidèle +Ovasco demeurera près de toi; quoique souffrant lui-même, il +retrouvera des forces pour donner des soins à sa bonne maîtresse.» + +Ovasco, qui était là, ne put entendre ces paroles sans +attendrissement; Marie m'écoutait avec tous les signes d'une +émotion profonde... elle resta silencieuse, parut réfléchir +beaucoup; enfin d'une voix altérée: + +«Mon ami, me dit-elle, ne me quitte pas... je t'en conjure... +quatre jours d'absence... c'est bien long!... non... Ludovic... +non... il faut rester...» + +Et son regard, fixé sur moi, prit une expression indicible de +tendresse et de mélancolie. + +Je tentai de lui faire comprendre combien il serait insensé de +céder à un mouvement de faiblesse qui ruinerait notre avenir, +tandis qu'un sacrifice de quelques jours assurerait notre bonheur. + +Mais je trouvai en elle une résistance d'instinct contre laquelle +ma raison était sans puissance. + +«Mon bien-aimé, me disait-elle, je t'en supplie, ne m'abandonne +pas; tu sais combien est fragile la liane séparée du rameau qui la +protège... Ludovic, loin de toi, je serai plus faible encore... ta +présence seule me soutient... si tu t'éloignes, je me briserai...» + +L'accent dont elle prononça ces paroles était déchirant. + +Troublé par ce langage d'autant plus désolant qu'il avait toute +l'amertume du désespoir, sans la violence qui l'exagère, je tombai +à genoux au chevet du lit de Marie... incapable d'articuler un +seul mot, je saisis la main de mon amie, et l'arrosai d'un torrent +de larmes; jamais la douleur n'avait ainsi abondé dans mon âme. + +Quand cet orage fut passé, je relevai mon front abattu... mais je +ne retrouvai la raison qui m'avait fui que pour comprendre toute +l'horreur de la situation et l'excès de ma misère. + +Les illusions de l'infortune, qui abusent de l'espérance, +m'avaient toujours voilé la véritable position de Marie. Elle-même +s'était plu constamment à me tromper sur son état. Quand je lui +parlais de notre bonheur à venir, elle versait des pleurs que je +croyais sortis d'une source de joie. Si je l'entretenais de ses +souffrances, elle était prompte à changer le sujet de notre +conversation; oublieuse de ses maux, elle usait toutes ses forces +à distraire ma peine, et, tandis qu'elle se consumait dans de +cruelles douleurs, c'était elle encore qui me donnait des +consolations. + +Quelle fut ma stupeur, lorsque, arrêtant mes regards sur cette +main chérie que je pressais dans un transport de désespoir et +d'amour, je la vis desséchée par une affreuse maigreur. + +La lumière qui m'apparut fut celle de l'éclair qui brille du même +feu que la foudre qui tue. Le corps de mon amie était tout entier +dévoré par le mal... sa figure seule n'avait point subi les mêmes +ravages, et conservait, malgré son altération, tous les signes +d'une force à peine ébranlée; soit que l'énergie de son âme se +peignit toute dans son regard, soit que l'irritation de la fièvre +fit refluer vers le visage le peu de sang et de vigueur qui +restaient dans ce faible corps. + +Ainsi s'offrait sans voile à mes regards la triste réalité. Tel +était donc l'effet de ces longs jours passés sous un soleil +brûlant; de ces nuits plus longues encore, écoulées parmi les +douleurs, sans sommeil, sans repos, sans abri, et dans les +angoisses toujours croissantes d'une veille qui ne finissait +point!! + +Cependant, témoin de cette scène, Ovasco me dit: «Mon bon maître, +vous ne pouvez quitter ce lieu; laissez-moi partir pour Détroit; +j'en reviendrai bientôt avec l'homme dont le secours nous est +nécessaire.» + +Comme il me voyait hésitant à accepter cette offre de son +dévouement, que son état de maladie rendait imprudente: «Oh! +ajouta-t-il, je me sens mieux; l'idée de sauver ma chère maîtresse +me rend toutes mes forces. -- Fidèle serviteur, lui répondis-je, +c'est aussi ma vie que tu sauveras.» + +J'ignore si un effort extraordinaire de l'âme ne peut pas assoupir +les plus cruelles douleurs et ranimer subitement une vigueur +éteinte; mais je vis Ovasco, après avoir reçu mes embrassements, +passer le fleuve dans une barque, et tout aussitôt traverser, avec +la vitesse de l'élan, la prairie qui couvre la rive opposée. + +Ici Ludovic s'interrompit; sa physionomie mélancolique se couvrit +d'un nuage de tristesse encore plus sombre; et, après un instant +de silence, il reprit en ces termes: + +«Hélas! jusqu'à ce jour je vous ai dit des malheurs; maintenant +j'ai à vous raconter des infortunes qui ne se décrivent point. + +Le jour qui suivit le départ d'Ovasco, j'éprouvai toutes les +émotions que donne une fausse joie: je vis arriver à Saginaw une +troupe considérable d'Indiens, dont le costume et l'aspect +extérieur étaient en tous points semblables à ceux des Cherokees. +Je ne doutai pas que ce ne fussent les compagnons de Nelson, et, +persuadé que celui-ci était parmi eux, je m'empressai d'aller à sa +rencontre. Cependant je ne reconnaissais aucun des visages que je +voyais de près, et bientôt j'eus la certitude que ces Indiens, +quoique appartenant à la tribu des Cherokees, n'étaient point ceux +que nous attendions. + +Tandis que je les observais, je fus témoin d'une scène qui devint +pour moi l'occasion d'une révélation terrible... + +L'arrivée des Cherokees avait mis en émoi toute la tribu des +Ottawas qui occupe Saginaw et les environs... Ceux-ci comprenaient +combien leur serait funeste la présence de ces nouveaux venus sur +un territoire qui déjà fournissait à peine des moyens d'existence +à ses anciens habitants... Le plus grand nombre dissimula son +ressentiment... Mais quelques-uns n'eurent point la prudence de le +cacher... + +-- «Tu prends nos terres, dit un Indien Ottawa à un chef des +Cherokees... + +-- «Les forêts du Michigan, répond celui-ci, ne sont elles pas +assez grandes pour nous contenir tous? + +--»Non, répliqua le premier; nous sommes déjà serrés dans cette +rentrée, et tu n'y dresseras pas ta hutte!» + +Et, en disant ces mots, il fit un geste menaçant... «Misérable! +s'écria son adversaire, tu ne connais donc pas Mohawtan?...» Et, +au même instant, saisissant son tomahawk, il étendit à ses pieds +l'Indien Ottawa... + +Cet acte de violence excita une grande rumeur parmi les Ottawas... +Je ne le vis point sans un sentiment d'horreur... Cependant les +dernières paroles du Cherokees réveillèrent des souvenirs dans mon +esprit, et je me rappelai que Georges, en me racontant les +persécutions qu'avait souffertes Nelson dans la Géorgie, m'avait +parlé d'un chef indien du nom de Mohawtan, renommé pour sa valeur, +et qui, le premier, avait donné le signal de la résistance à +l'oppression. Je lui adressai une question à ce sujet; j'ajoutai +que j'étais un ami de Nelson, le ministre presbytérien, le +défenseur des Indiens... Au nom de Nelson, la physionomie de +l'Indien prit une expression mêlée de bienveillance et +d'admiration... «Vous êtes l'ami de Nelson, s'écria-t-il avec +émotion!... + +-- «Oui, repris-je, et bientôt vous le verrez lui-même en ces +lieux: je ne sais quel obstacle le retient loin de nous, il devait +me précéder ici... Sa fille Marie, que j'aime, est là... dans +cette cabane... Elle est faible, languissante, et je meurs +d'inquiétude. Je suis seul ici, sans amis, abandonné à mes +tourments, au milieu de deux tribus indiennes, que je vois prêtes +à engager une lutte fatale. De grâce, ayez pitié de mon triste +sort. Nelson, le père de Marie, fut votre protecteur... Son fils +Georges n'était pas moins dévoué à votre cause. + +-- «Georges! répéta l'Indien en me regardant fixement... Georges! +le plus courageux des hommes... et le plus infortuné!!» + +Ne comprenant point ces paroles mystérieuses, je pressai Mohawtan +de m'en expliquer le sens. Après une pause de quelques instants, +celui-ci me dit: + +-- «Depuis longtemps une insurrection de la population noire se +préparait dans les États du Sud... Lorsque les nègres de la +Virginie et des deux Carolines apprirent que les américains de New +York avaient brûlé les églises des gens de couleur, cette nouvelle +fut pour la révolte une occasion d'éclater... Un vaste complot se +forma, dont le point central fut fixé à Raleigh, dans la Caroline +du Nord [68]. + +«Un mois seulement s'était écoulé depuis la persécution cruelle +exercée par les Américains contre les Cherokees, et qui avait +porté un grand nombre de ceux-ci à s'exiler de la Géorgie. Ceux de +notre tribu qui n'avaient point émigré n'hésitèrent pas à seconder +le mouvement des nègres... J'étais de ce nombre, et l'un des chefs +de la tribu. Les Indiens se rendirent aux environs de Raleigh, +afin de concerter leurs efforts avec les chefs de l'insurrection. +Un conseil fut tenu, et l'extermination de nos ennemis communs fut +résolue. + +«On convint qu'à un signal donné durant la nuit, les nègres des +campagnes sortiraient de leurs cases et porteraient dans les +habitations de leurs maîtres la terreur et la mort, tandis que les +Indiens, rassemblés tous sur un seul point, se précipiteraient sur +Raleigh et se rendraient ainsi maîtres de la ville et de la milice +urbaine. + +«Le jour fixé approchait, mais les chefs ne s'entendaient pas; +chacun aspirait aux honneurs du commandement et trouvait indigne +de lui le rôle obscur de l'obéissance. Hélas! le respect que +montraient nos pères pour la parole des vieillards et pour la voix +des sages est bien loin de nous. Sur ces entrefaites, Georges se +présente: il arrivait de New York, où il avait pris la défense des +gens de couleur. Son nom nous rappelait les bienfaits de son +père... Nous le reçûmes comme un ami: la noblesse de son maintien, +l'élévation de ses sentiments, la supériorité de son esprit, nous +frappèrent tous. Il écouta la communication de nos projets et +consentit à se mettre à notre tête. -- «Ma place naturelle, nous +dit-il, serait parmi les hommes de couleur noire;... mais je suis +trop fier de commander des guerriers tels que vous, pour décliner +un pareil honneur: d'ailleurs, nous combattons tous pour la même +cause, celle de la liberté contre la tyrannie... Aussi bien, +ajouta-t-il, quoique la vengeance exercée par mes frères, toute +cruelle qu'elle paraît, soit légitime, j'aime mieux, pour me +venger d'un ennemi, l'épée que le poignard. + +«À l'heure marquée, au milieu de la nuit, les flammes d'un +incendie allumé sur le point le plus élevé du pays donnèrent le +signal convenu... Mais, chose inouïe! les nègres, au profit +desquels l'insurrection devait éclater, et qu'on avait vus la +veille pleins d'une ardeur généreuse, demeurèrent inactifs. Soit +stupidité, soit crainte, tous ces misérables, qui gémissent sous +le poids de l'oppression la plus dure, ne firent pas un effort +pour devenir libres: ils n'exécutèrent rien de ce qu'ils avaient +promis, et pas un blanc ne fut massacré dans l'intérieur des +terres. + +«Cependant les Indiens furent fidèles à leurs engagements. À +l'heure marquée, Georges donna à notre troupe l'ordre de marcher +sur Raleigh... Mais sans doute nous avions été trahis; car à peine +sortions-nous de la forêt qui borde la route, que nous +rencontrâmes un corps de miliciens vingt fois plus nombreux que le +nôtre... Malgré l'infériorité de nos forces, nous engageâmes la +lutte. Ah! comment vous peindre la valeur de Georges? + +«Hélas! tant d'héroïsme méritait-il une fin si funeste?» + +Ici Mohawtan s'arrêta: son émotion était extrême, et je vis que +l'oeil d'un Indien peut pleurer; je compris le sens de cette larme +et du silence qui la précédait. L'Indien me raconta les exploits +de Georges, son intrépidité, son audace, ses efforts désespérés. +«Le fils de Nelson, ajouta Mohawtan, voyant qu'il allait succomber +sous le nombre: Ami, me dit-il d'une voix énergique, sauve ta vie; +tiens, prends cet écrit, c'est pour mon père... Si jamais tu le +revois, tu lui remettras l'adieu de Georges. -- Après avoir +prononcé ces paroles, il s'anima d'une nouvelle ardeur; il avait +reconnu dans la mêlée un ennemi mortel. Je l'entends s'écrier avec +force: Fernando, lâche assassin de ma mère, meurs! je suis +vengé!!... Hélas! un coup fatal le frappa bientôt lui-même...» + +Ici encore l'Indien s'interrompit; pour moi, je l'écoutais dans +cet état d'accablement où nous jette une nouvelle infortune, quand +déjà la mesure de nos malheurs est comblée. Mohawtan continua +ainsi: «J'essayai de venger la mort d'un ami si cher; mais j'étais +seul contre une armée: il fallut fuir... À peine échappé au péril, +je jetai un coup d'oeil en arrière de moi; je regardai le lieu où +j'avais vu Georges la dernière fois... mais je ne distinguai plus +rien. En ce moment, la lune montrait à l'horizon son disque d'un +rouge de sang... je compris alors que c'était une nuit fatale... + +«Le lendemain, je sus la honteuse inaction des nègres... Le +gouverneur de la Caroline du Nord fit une proclamation pour +annoncer le triomphe de la milice américaine sur les Indiens... il +vantait en même temps la sagesse des nègres, et prescrivait des +mesures sévères contre nous... Alors ce qui restait de notre tribu +prit le parti de s'expatrier... Instruit de nos projets, le +gouvernement des États-Unis s'empressa de les seconder; car tout +ce que ce pays voulait, c'étaient nos terres. Il chargea même un +agent de nous aider dans notre retraite. Suivant la même route que +les premiers émigrants de notre tribu, nous nous sommes rendus +d'abord à Pittsburg, puis à Buffaloe; là, on nous a dit le séjour +qu'avaient fait dans cette ville nos compatriotes, leur rencontre +avec Nelson, l'embarquement de celui-ci avec eux pour le Michigan. + +«À Détroit, nous avons appris leur départ pour Saginaw, en +remontant le cours du fleuve. Désirant arriver au même but, nous +voulions, pour y parvenir, suivre la même voie; mais on nous a dit +que la navigation dans ces parages peu connus serait lente et +difficile. Nous avons gagné Saginaw par terre. + +«Ami, dit encore Mohawtan en me prenant la main, ne crains rien de +ma tribu... la fille de Nelson est ici... quels secours lui sont +nécessaires? Parle, commande... chacun de nous t'obéira...» + +Ce récit m'avait jeté dans un trouble que je ne pourrais exprimer. +Georges, le frère de Marie, Georges, mon ami le plus cher, n'était +plus! + +«Tiens, me dit Mohawtan, voici ce que Georges m'a confié à sa +dernière heure.» L'Indien me remit un papier qui portait l'adresse +de Nelson. + +J'étais navré de douleur; cependant, acceptant l'offre généreuse +du chef indien, je le priai de m'aider à finir notre cabane. En un +instant, tous les bras des Cherokees furent mis à ma disposition; +j'indiquai ce qu'il y avait à faire, et revins près de Marie, +rapportant dans notre pauvre demeure un chagrin de plus. + +Je m'appliquai de tous mes efforts à cacher le trouble de mon +âme... Je dis à Marie le zèle obligeant des Indiens qui +travaillaient pour nous... et je ne la quittai pas un seul +instant. Trois jours se passèrent durant lesquels il me sembla +qu'elle reprenait un peu de force... C'était le lendemain +qu'Ovasco devait être de retour... nous allions donc recevoir le +secours tant désiré... et Mohawtan était venu joyeux m'annoncer +qu'un jour de plus suffirait pour achever les travaux de notre +habitation. + +Ainsi, au milieu de ma désolation, je m'acheminais encore vers +l'espérance! + +Cependant, vers le soir de ce bon jour, le ciel s'était chargé +d'épaisses vapeurs; quoique aucun vent ne soufflât, la cime des +pins rendait des frémissements inaccoutumés; une atmosphère lourde +pesait sur la forêt; on entendait dans les hautes régions de l'air +des murmures étranges, tandis qu'un silence morne s'élevait de la +terre: tout annonçait un orage. + +J'étais assis auprès du chevet de Marie, m'efforçant d'adoucir ses +souffrances par les témoignages de mon amour... je lui parlais de +notre bonheur à venir... Elle demeura longtemps silencieuse... +mais tout à coup, me faisant signe de l'écouter, d'une voix calme +et résignée elle dit: «Mon ami, cesse de t'abuser... le mal dont +je souffre est mortel... rappelle-toi le jour de notre arrivée en +ce lieu; à l'instant où l'astre des nuits tout en feu m'apparut +comme un sanglant fantôme, je fus saisie d'une douleur qui ne m'a +plus quittée... C'est ce mal qui me consume... aucune puissance ne +saurait le combattre... tel est l'ordre de la destinée à laquelle +c'est folie de ne pas croire. Étrange égarement de ma raison! moi, +pauvre fille de couleur, méprisée de tous, avilie, dégradée, j'ai +aspiré au plus grand bonheur qui jamais a été donné à une +mortelle! comme si l'indignité de ma naissance ne devait pas me +suivre jusqu'au tombeau... Hélas, l'expiation est bien rigoureuse! + +«Mon ami, ajouta-t-elle, j'ai souffert cruellement durant les +jours qui viennent de se passer. Tu me vois faible et +languissante!... c'est que je n'ai point de repos... Ah! quel +supplice de ne pouvoir dormir! quelquefois il me semble qu'enfin +le sommeil va s'emparer de moi! alors je m'abandonne à lui, +j'invoque sa puissance, je bénis sa main qui s'étend sur moi... +déjà la moitié de mon être lui appartient et revient à la vie par +un néant passager... l'autre est près de m'échapper aussi; mais, à +l'instant où je vais trouver le calme en perdant la pensée, je ne +sais quel aiguillon cruel enfoncé dans mon corps me réveille +subitement par la douleur, et, quand j'atteins le but, me replonge +au fond de l'abîme... + +-- «Mon Dieu! m'écriai-je en écoutant ce triste récit, je voyais +tes douleurs; mais, ô ma bien-aimée, que j'étais loin de les +croire aussi cruelles! Pourquoi donc m'as-tu si longtemps caché la +vérité? + +-- «Hélas! mon ami, me répondit Marie, fallait-il te jeter dans le +désespoir en te demandant un secours que tu ne pouvais me +donner?... Oui, je sens la vie se retirer de moi... mais je te le +jure, Ludovic, tous ces mots ne sont rien, comparés aux tortures +que mon âme éprouve... Mon supplice, c'est d'avoir eu l'idée du +bonheur qui m'échappe et que j'ai vu si près de moi... c'est +d'abandonner à jamais une espérance si folle, mais si chère! et +puis le chagrin qui, dans mon coeur, surpasse tous les autres, +c'est de voir à quel degré de misère ma funeste fortune te +réduit!... + +«Ludovic, pardonne-moi si je te parle ainsi: c'est que bientôt...» + +Elle s'interrompit: je vis son regard se troubler, ses yeux, +errants comme au hasard à l'entour d'elle, s'arrêtèrent tout à- +coup, puis une extrême agitation ayant succédé à cet instant de +repos, sa pensée se réveilla pour s'égarer dans le délire... + +Tandis que cette scène déchirante jetait dans mon âme la stupeur +et le désespoir, j'entendais au dehors les premiers bruits de +l'orage qui se déclarait dans les airs; des grondements lointains, +d'abord faibles et croissant par degrés, annonçaient l'approche de +la tempête; déjà les vents sifflaient avec violence, et les chênes +de la forêt commençaient à murmurer sur leurs troncs immobiles. + +Cependant Marie, ayant repris ses sens, se leva sur son séant: +«Écoute, Ludovic, me dit-elle d'une voix plus ferme et plus +assurée... je viens d'avoir un songe... et c'est Dieu, sans doute, +qui me l'envoie... avant le retour d'Ovasco, je ne serai plus. + +«Le Ciel me donne aussi pour un instant quelque force... Laisse- +moi, je t'en conjure, te parler des êtres que j'aime et qui sont +loin de moi... Mon père! Georges! Hélas! je suis bien malheureuse! +Je ne recevrai point la bénédiction de mon père le jour de son +arrivée parmi nous devait être celui de notre union... Et, quand +il viendra, sa pauvre fille!... Ah! qu'il sache du moins qu'elle +est demeurée pure et digne de lui jusqu'à son dernier soupir!! + +«Je voudrais aussi t'entretenir de Georges. D'où vient, Ludovic, +que, depuis deux jours, tu ne me parles plus de lui!... Nous ne +savons pas quel est son sort... Hélas! je ne le crois point +heureux!! Son coeur est si bon, son âme si grande! Il est resté +parmi les méchants qui nous haïssent! Mon ami, sois indulgent pour +ma faiblesse; mais quand je songe à lui, j'ai des visions de +sang... Ce bon frère! il m'aimait d'une amitié si tendre!! C'est +le seul être qui m'ait aimée comme toi, Ludovic;... il savait bien +la bonté de ton coeur, mais, mon ami, laisse moi une illusion qui +m'est chère; je crois que l'affection que tu lui inspirais eût été +moins vive, s'il n'avait pas su ton amour pour moi... Hélas! sera- +t-il plus heureux que sa pauvre soeur?... Peut être tu le +reverras... Moi, je vais mourir loin de lui... Quand il te parlera +de sa chère Marie, dis-lui que nous avons pleuré ensemble en nous +souvenant de lui...» + +Et la charmante fille arrosait de larmes son lit de douleurs... Je +pleurais aussi. + +Elle ajouta: «Tu lui donneras ma Bible; nous avons lu souvent +ensemble le livre de Tobie, où il se trouve des consolations et +des espérances pour les infortunés... Ses feuillets contiennent +quelques fleurs que j'ai cueillies dans la prairie du désert, le +jour où je fis un si charmant rêve de bonheur. L'odeur voluptueuse +dont elles étaient empreintes s'est purifiée dans les parfums d'un +livre religieux... En lui remettant ce témoignage de mon souvenir, +rappelle-lui que la religion est le seul bien qu'on n'enlève point +aux malheureux... + +«Et toi, mon bien-aimé, me dit-elle en s'efforçant de se tourner +vers moi et me faisant signe d'approcher ma main de la sienne, que +te laisserai-je en mémoire de moi? Hélas! rien que des douleurs +Pourquoi t'imposerai-je des souvenirs funestes?... Notre +attachement ne te rappelle que des malheurs, hélas! sans +compensation! Pour moi, tu as sacrifié le monde, ses avantages, +ses plaisirs. Si du moins j'avais eu quelques années, quelques +jours seulement pour entourer ta vie de tendres soins, de +dévouement, et mériter ta pitié à force d'amour!! Ô mon ami!... +Mais non... Je ne t'ai donné que des chagrins amers, depuis le +jour où, en te découvrant ma naissance, j'ai fait retomber sur toi +le reflet de ma honte, jusqu'à ce moment suprême où je t'attriste +par le spectacle de mes dernières douleurs... + +«Faut-il donc que mon infortune te suive après que je ne serai +plus!... Ah! prends garde à l'influence de ma destinée: ma mémoire +te serait fatale encore pour être heureux, il te faut d'abord +m'oublier...» + +Elle fit une pause de quelques instants... puis, fixant sur moi un +regard touchant: «Mon ami, reprit-elle, tu vas me trouver bien +faible devant ma dernière heure mais, je t'en supplie, dis-moi +encore une fois que tu m'aimais tendrement et que tu me pardonnes. +Je te demande comme une grâce ces assurances d'amour qu'autrefois +je n'eusse point provoquées... C'est que, vois-tu, je vais mourir, +et dans quelques instants ma vie ne pèsera plus sur la tienne... +Mourir en entendant ta voix me dire ton amour! oh! cette pensée me +donne des forces pour franchir le passage terrible de la vie au +tombeau. Tu me vois faible, consumée, languissante;... mais sais- +tu, Ludovic, que mon coeur n'a rien perdu de sa puissance +d'aimer!... + +«Tiens, me dit-elle, encore un peu d'indulgence pour ta pauvre +amie... Je t'en conjure, approche-toi près de moi... Mon Dieu, je +te désole, dit-elle en voyant couler mes larmes; mais aie pitié +d'une infortunée qui n'a que peu de temps à t'affliger... Laisse +ma tête s'appuyer sur toi, pour que j'entende encore le battement +de ton coeur... Nous étions ainsi dans la prairie vierge; n'est-ce +pas qu'alors toi aussi tu étais heureux?... Oh! c'est maintenant +qu'il faut me dire que tu me pardonnes. Grâce, mon ami, grâce pour +la pauvre fille qui t'aimait... Il faut que je te dise une chose +que je t'avais toujours cachée, c'est que je t'aimai le premier +jour où je te vis. Mon coeur a soutenu bien des combats... Je +fuyais ton regard, ta présence, qui me charmaient, et, quand je +reçus la révélation de ton amour, je me sentis enivrée de tant de +bonheur, que ma raison faillit de s'égarer... Cependant je +pressentais nos malheurs, et je pleurai sur ma joie... Mon ami, je +te dis ces choses pour que tu me pardonnes en voyant que mon coeur +était bon...» + +Navré de douleur, je pressai sur mon sein le visage de mon amie: +«Te pardonner, m'écriai-je, ange d'innocence et de bonté!...» Et +les sanglots étouffaient ma voix. + +À l'instant où le mot pardon sortit de ma bouche, la figure de +Marie prit l'expression de la reconnaissance; alors elle se laissa +retomber sur sa couche comme si tous ses voeux eussent été +accomplis. Je vis sa raison et ses forces décliner avec une +effrayante rapidité... Il était minuit... la fièvre redoublait... +Marie tomba dans un affreux délire. + +En ce moment toutes les fureurs de la tempête étaient déchaînées +au dehors... la foudre grondait dans le ciel; un vent impétueux +ébranlait la forêt; les eaux de l'orage tombaient avec une +violence contre laquelle notre faible réduit était impuissant à +nous protéger. + +Ô mon Dieu! vous savez quelles furent mes angoisses durant cette +nuit fatale, quand, dénué de tout secours, abandonné à ma misère +et à mon désespoir, je me trouvai seul en face d'un être adoré, +témoin de maux que je ne pouvais soulager, d'un délire qui +troublait ma propre raison... seul dans une forêt sauvage, au +milieu d'une nuit ténébreuse, pleine de terreurs du ciel et de la +terre; placé entre l'être innocent dont je voyais l'agonie, et le +Dieu vengeur dont j'entendais la colère; l'orage sur la tête et +dans le coeur!... brisé jusqu'au fond de l'âme par les accents +douloureux de Marie; anéanti par les grondements d'un tonnerre qui +ne se reposait point; ne sachant si toutes les puissances du ciel +et de l'enfer étaient liguées contre un seul homme, je me jetai à +genoux, les mains jointes, prosterné en face de mon amie; et tour +à tour portant mes yeux sur son visage pâle et livide, puis les +élevant vers le ciel, je priai Dieu avec ferveur... Les éclairs +qui sortaient d'une nuit sombre illuminaient cette scène +solennelle... J'étais dans une extase de terreur muette, de +désespoir instinctif et d'espérance religieuse, lorsque les yeux +de Marie venant à se porter sur moi: + +«Mon ami, me dit-elle dans un moment lucide, dernier rayon d'une +intelligence prête à s'éteindre, tu pries pour moi!... oh! +merci!... vois quel est le courroux du Ciel!... mon Dieu! je suis +donc bien coupable!!!» + +À cet éclair passager de raison succéda une crise plus violente +encore que la première; une extrême agitation s'empara de ses +sens; elle prononçait des paroles incohérentes, des phrases +entrecoupées de soupirs... ces mots: Race maudite, infamie du +sang, destin inexorable, sortaient de sa bouche; enfin elle répéta +mon nom deux fois, et quoiqu'en délire, elle pleura. Elle ne dit +plus rien. + +Je vis bien que les temps étaient accomplis pour la fille de +Nelson; la nature elle-même, dont les grandes crises révèlent +quelquefois les mystères de l'avenir, semblait m'avertir que le +sacrifice allait se consommer; l'orage avait annoncé toutes les +phases de l'agonie... En cet instant la forêt fut pleine +d'effroyables retentissements; les éclats du tonnerre ne +laissaient point de relâche aux échos dont les voix innombrables, +éveillées au sein des profondes solitudes, multipliaient à +l'infini les terreurs de la céleste vengeance; les grands pins, +les vieux chênes, craquaient, tombaient avec fracas, brisés, +brûlés par la foudre, déracinés par les vents; mille clartés +éblouissantes, sorties d'un ciel ténébreux, répandaient sur toute +la terre les lueurs épouvantables d'un embrasement universel; +tandis qu'à travers cette atmosphère de feu, les torrents tombés +des nuages roulaient tumultueusement du haut des collines dans les +vallées, mêlant ainsi les destructions du déluge aux horreurs de +l'incendie. + +À tous ces bruits de la foudre, des échos, des torrents, le +silence succéda, silence plus affreux mille fois que toutes les +voix de l'orage et de la douleur; car il y a encore de l'espérance +au fond de la douleur qui gémit... et de même qu'au dehors, tout +était silence autour de moi... + +Ici Ludovic manqua de voix. Depuis longtemps il se faisait +violence pour retenir ses larmes qui, en ce moment, coulèrent avec +abondance. Avec lui pleura le voyageur, que ce récit avait touché. + +Ludovic reprit ainsi: Je n'essaierai point de vous dépeindre +l'horreur de ma situation; il existe des douleurs qui remplissent +le coeur de l'homme, et pour lesquelles le langage n'a point de +mots. + +Aussi longtemps que dure une crise terrible, il semble que +l'énergie morale de celui qui combat se soutienne par la violence +même de l'agression. Au milieu de tous les tumultes d'un ciel +menaçant, de tous les déchirements d'une nature troublée, au sein +même de la confusion des éléments, l'homme, tout misérable qu'il +est, ne disparaît point; il demeure debout, grand par sa pensée, +et fort par sa volonté. Une voix intérieure, qui est celle de la +vertu, lui apprend que sa destinée est de lutter contre les +orages; mais quand la foudre, après avoir frappé son coup, se +tait... lorsque de deux êtres qui s'étaient réfugiés au désert +pour s'aimer, l'un manque à l'autre; lorsque de ces deux âmes qui +ne faisaient qu'une âme, l'une est remontée au ciel! oh! alors +l'infortuné qui reste seul sur cette terre, mutilé dans son coeur, +dépouillé de cette partie de lui-même qui faisait sa force et sa +joie durant les jours heureux et malheureux, celui-là tombe dans +une misère si voisine du néant qu'elle mérite la pitié. Dans le +premier moment, j'éprouvai une sorte de contentement de +l'extrémité même de mon malheur. Cet entier abandon où j'étais +plongé, tout en ajoutant à l'horreur de ma situation, m'épargnait +une des charges les plus pesantes de la douleur: les consolations +du monde. Dans les grandes infortunes, il faut pleurer seul; alors +on souffre trop pour l'âme d'autrui. Des paroles d'intérêt, et +quelques larmes, c'est tout ce que peut donner la plus tendre +amitié: remède qui convient à des chagrins vulgaires; mais comment +exiger d'un ami les brisements du coeur? + +Cependant, à l'instant où je me félicitais d'être isolé pour +souffrir sans trouble, j'ai connu toute la faiblesse de l'homme. + +Telle est l'infirmité de notre nature, que le malheureux, réfugié +dans les secrètes joies de son infortune, ne peut pas même +supporter longtemps l'excès de la douleur la plus chère. + +Après avoir joui de mes larmes solitaires, je tombai dans un si +grand anéantissement, que je me pris à regretter mon éloignement +du monde. + +Mais ce monde, que j'ai fui, ne peut m'entendre. Je gémis: aucune +voix ne me répond. Je chancelle: aucune main amie ne s'avance pour +soutenir ma faiblesse... alors, il faut se repaître d'amertume et +de désespoir... alors, en présence de cet être chéri, tout à +l'heure palpitant d'amour, et maintenant inanimé, la mort avec ses +terribles mystères se révèle à moi dans toute son horreur. À force +de contempler des traits adorés, où je cherche en vain la vie, mes +yeux se troublent, ma raison s'égare; tous les souvenirs de cette +affreuse nuit se représentent à mon imagination; mille fantômes +m'apparaissent... je crois entendre la voix de Marie qui se +plaint... je lui réponds: «Ma bien aimée, c'est moi! c'est ton +ami,...» Mais ses traits sont immobiles... je cherche la vie sur +ses lèvres pâles, naguère si suaves... j'y trouve un froid de +mort... + +Alors il me semble que des accents funèbres, des bruits d'orage et +d'incendie, des sifflements de serpents, retentissent autour de +moi. Je sens au fond de mon coeur un fer ardent qui le brûle et se +retourne mille fois dans la plaie... accablé sous l'épouvante et +la douleur, je sens mes genoux fléchir, et je tombe... + +Je ne sais combien de temps je demeurai immobile, privé de mes +sens. + +Le jour qui suivit cette nuit funeste, je fus arraché à ma +léthargie par une main secourable... c'était celle de Nelson. En +entrant dans la chaumière, il crut voir deux cadavres: hélas! +pourquoi ne fut-ce qu'une illusion de son regard! Plût au Ciel +qu'il n'eût point ranimé chez moi un reste de vie prête à +s'éteindre dans la douleur!! + +Nelson entra suivi du Canadien dont nous occupions la demeure, et +qui, le jour de notre arrivée, était parti pour le fort Gratiot. +Le vaisseau qui portait Nelson et les Cherokees, n'ayant pu +franchir le rapide qui se trouve en face du fort, avait fait +halte, et, comme la violence du courant était accidentellement +accrue par la fonte des neiges, on avait résolu d'attendre pendant +quelques jours un moment plus favorable. Le lieu où débarquèrent +les Indiens était précisément celui où se rendait le Canadien de +Saginaw. Celui-ci, ayant rencontré Nelson, l'informa de mon +arrivée à Saginaw avec Marie. Instruit de l'embarras où nous +étions, Nelson supplia le Canadien de le ramener près de nous; et, +soit que la présence des Indiens réunis aux environs du fort +Gratiot eût fait manquer la chasse du ramier, soit que les prières +de Nelson eussent touché l'âme du chasseur, celui-ci consentit au +retour; et, après cinq jours et cinq nuits de marche non +interrompue à travers la forêt et les prairies, ils arrivèrent +pour être les témoins de la dernière et déplorable scène d'une +affreuse catastrophe. + +D'abord je rendis grâce à Dieu qui envoyait un appui à ma +défaillance... mais bientôt je compris que, pour consoler le +malheur, ce n'est pas assez d'avoir le même sujet de peine, mais +qu'il faut encore sentir de même la douleur. + +Nelson fut frappé d'un coup terrible en voyant l'énormité de notre +infortune; mais son stoïcisme l'emporta sur sa misère. Je ne +croyais pas que la raison fût jamais si puissante sur le coeur, et +qu'il pût se trouver tant de froideur dans un chagrin réel... +quelques larmes coulèrent de ses yeux... bientôt il me fallut +pleurer seul... + +Je n'ai point d'expression pour vous dire les scènes de deuil et +de désolation dont ce désert fut le théâtre, lorsque le moment fut +venu de rendre à la terre la dépouille mortelle de mon amie. + +Vous voyez cette cabane peu éloignée de celle où je vous ai +reçu... l'autre jour vous alliez en franchir le seuil, lorsque +j'ai retenu vos pas... vous en admiriez la construction élégante +et les proportions gracieuses, et vous me disiez que là on +pourrait vivre heureux avec un objet aimé; oh! je croyais aussi à +ce bonheur! c'était la demeure préparée avec tant de soin; l'asile +de Marie; le toit qui couvrirait de son ombre nos joies pures et +mystérieuses... mais le Ciel n'ayant point voulu que mes desseins +s'accomplissent, et que cette habitation contînt notre félicité, +j'en ai fait un tombeau... + +Quand nous transportâmes dans ce lieu des restes chéris, il fallut +passer par de nouvelles angoisses et par de nouveaux brisements... +j'ai bu tout entier le cilice d'amertume... j'ai vu la terre +s'emparer peu à peu de sa proie, et, lorsque tout a été enlevé à +mes regards, il m'a semblé que mon âme tombait dans une solitude +encore plus profonde. Ô misère! une vie de passions et d'orages +qui aboutit à un sépulcre! Est-ce donc là toute la destinée de +l'homme?... Je me précipitai la face contre terre, comme si mon +coeur devait souffrir moins en se rapprochant de la tombe!! et je +songeai que cette tombe renfermait une créature céleste qui, la +veille, respirait pour moi seul, et aujourd'hui n'était plus rien +sur la terre... Alors, prosterné sur le néant, j'adorai Dieu! + +Tel fut le commencement d'un culte que j'ai, depuis ce temps, +renouvelé chaque jour dans la cabane consacrée à ma douleur. «Ô ma +bien-aimée, m'écriai-je, en terminant la prière du tombeau, tu ne +me devanceras que de peu de jours dans le funèbre asile! je le +sens au vide de mon coeur, je n'ai plus les conditions de la vie; +je vous rejoindrai bientôt, âmes chéries, dont la mienne ne peut +vivre détachée; Marie, l'ange de mes jours, sans lequel il ne me +reste plus qu'à errer ici-bas de misère en misère; et toi, +Georges, mon ami le plus cher, Georges, le plus noble des hommes, +le plus tendre des frères, qui, fidèle, jusqu'à ta dernière heure, +aux devoirs d'une amitié touchante, as précédé ta soeur dans le +séjour des ombres, où maintenant vous êtes réunis.... ah! ne +pleurez point mon absence... bientôt je serai près de vous; la +mort cruelle a pu séparer nos corps, mais nos âmes s'uniront d'un +lien qui ne se brisera jamais.» + +Ainsi je disais: et je vis une nouvelle impression de douleur se +peindre sur la figure de Nelson... «Quel est donc ce langage? +s'écria-t-il... Georges!... mon fils bien-aimé grands dieux! le +sacrifice serait-il complet?...» + +Ma douleur m'avait égaré: je révélai tout à Nelson; et ne +regrettai point l'indiscrétion de mon désespoir; car le moment +était opportun pour dire au père de Georges toute l'énormité de +son malheur. La prière et la douleur avaient élevé son âme vers le +ciel; et l'homme religieux est toujours fort. La pensée qui monte +de la terre et arrive jusqu'à Dieu est comme une colonne puissante +à laquelle le plus faible se retient... + +Pendant un instant, le front du presbytérien sembla plier sous le +coup, et, pour la première fois, je crus que ses forces morales +seraient au-dessous de son infortune... Mais il releva sa tête, et +laissa voir deux larmes étonnées d'avoir coulé de ses yeux; alors +je lui remis la lettre de Georges. Nelson en fit la lecture, et, +depuis ce jour, je l'ai relue tant de fois, que je me rappelle +exactement ses termes: + +«Mon père, écrivait Georges, si cette lettre vous est remise, elle +vous annoncera que je n'existe plus. Ne vous affligez point... +J'aurai souffert une mort digne de vous et de moi-même. Je ne +serai point assez lâche pour attenter à ma vie... Mais il me sera +doux de mourir en combattant nos oppresseurs... Je sais, mon père, +quel jugement les hommes porteront sur moi, si toutefois mon nom +me survit dans leur pensée... Je serai appelé par eux factieux et +rebelle... Ils m'ont persécuté durant ma vie, et flétriront ma +mémoire... mais leur sentence n'atteint point mon âme... J'ignore +si mon sang contient des souillures... mais je suis assuré de la +pureté de mon coeur... Je paraîtrai confiant devant Dieu... J'ai +pris une résolution fatale qui me réjouit: je vaincrai mes +ennemis, ou ne survivrai point à notre défaite. Hélas! j'espère +peu de succès; la population noire est vouée à l'éternel mépris +des blancs; la haine entre nos ennemis et nous est +irréconciliable: une voix intérieure me dit que ces inimitiés ne +finiront que par l'extermination de l'une des deux races; je ne +sais quel pressentiment plus triste encore m'avertit que la lutte +nous sera fatale... L'issue funeste que je prévois ne me trouble +point. J'ignore les desseins de Dieu; mais je sais les devoirs +dont la source est en moi-même; ma conscience m'apprend qu'il est +toujours beau de donner sa vie pour le service d'une sainte +cause... Vous le dirai-je, cependant, ô mon père, j'ai une douleur +dans l'âme; ma tristesse ne me vient point de moi; elle ne procède +pas non plus de la crainte de vous affliger... car je sais votre +vertu; et vous ne pourrez regretter longtemps les suites d'un +dévouement qui me rend plus digne de votre estime. Mais ma soeur! +ma chère Marie! qu'il est désolant de ne la plus revoir et comme +elle sera malheureuse en apprenant que son Georges n'est plus!... +Ah! tâchez qu'elle conserve longtemps des doutes sur mon sort! Le +Ciel m'est témoin que, dans l'extrémité où je suis, c'est elle +seule dont le souvenir trouble ma raison... Je ne puis croire +qu'elle habite une terre où je ne serai plus... Ah! qu'il me soit +permis d'adresser quelques paroles au généreux Français dont elle +était aimée... Ludovic, ô mon ami, écoutez la voix sacrée de +l'homme à sa dernière heure: Marie est de toutes les créatures la +plus sensible, la plus pure, la plus digne d'amour... Elle vous +aime tendrement, Ludovic... Ah! de grâce, ne brisez pas son coeur! +Elle est bien faible!! elle croit aisément au malheur, et ne +résiste qu'à l'espérance; le souvenir du destin de sa mère ne +quitte point sa pensée. Hélas! je n'en doute pas, un chagrin +profond abrégerait sa vie.» + +Cette lettre ajouta un nouvel aiguillon à ma douleur, et rendit +encore plus abondante la source de mes larmes. Nelson contempla +quelque temps la terre avec un regard immobile; puis, levant les +yeux au ciel: «Ô mon Dieu! dit-il d'une voix grave et pénétrée, +Seigneur, qui, pour m'éprouver, m'envoyez les plus cruels malheurs +qui puissent déchirer le coeur d'un père, je me soumets à vos +décrets tout puissants; je suis bien infortuné, mais je ne +murmurerai point contre votre providence, car vous êtes juste +encore, alors que vous êtes sévère. J'accepte vos rigueurs comme +des expiations, et, pour désarmer votre colère, je m'efforcerai +d'avoir de bonnes oeuvres à vous offrir.» + +En ce moment, quelque bruit se fit entendre hors de la cabane; je +sortis: c'étaient des Indiens Cherokees ayant Mohawtan à leur +tête. «Nous venons, me dit celui ci, pour voir si l'orage d'hier +n'a fait aucun dégât dans la cabane, et nous vous aiderons ensuite +à y transporter la fille de Nelson. + +-- «La fille de Nelson! m'écriai-je avec désespoir!! elle y +repose.» Il vit couler mes larmes. Bientôt Nelson parut. Mohawtan +le reconnut sans peine; les deux amis s'embrassèrent. L'Indien, en +pressant sa poitrine sur le coeur de Nelson, y sentit la douleur +paternelle; il jeta un coup d'oeil dans l'intérieur de la cabane, +et vit la tâche funèbre que nous venions de remplir. + +Cependant une lutte terrible était prête à s'engager entre les +Cherokees et les Ottawas. Le meurtre commis par Mohawtan criait +vengeance, et c'était pour les Ottawas un bon prétexte de +repousser de leur territoire une tribu dont la présence leur était +importune. Mohawtan dit: «Voulez-vous prendre parti pour nous?» -- +Je ne répondis pas, car j'étais indifférent à toutes choses. Mais +Nelson, toujours plein de l'intérêt religieux qui l'avait amené +dans ces lieux: «Non, dit-il, je n'épouserai point une injuste +querelle. Mohawtan, je suis votre ami; mais pourquoi serais-je +l'ennemi des Ottawas? Est-ce parce qu'ils défendent leur patrie, +ou parce qu'ils ont horreur du sang répandu?... Ma mission sur la +terre est plus noble et plus pure... Si le ciel exauce ma prière +et seconde mes efforts, ces menaces de guerre et d'extermination +ne s'accompliront pas... + +«Un grand devoir m'est imposé, ajouta-t-il en se tournant vers +moi; je dois faire violence à ma douleur... Mon ami, l'occasion de +faire le bien est rare; une bonne action est la plus sûre +consolation du malheur... Ma tâche sera facile à remplir, si je +puis faire descendre dans l'âme de ces sauvages quelques paroles +d'une religion de paix.» + +Nelson suivit Mohawtan et les Indiens. Tous se dirigèrent vers un +lieu éloigné d'environ trois milles, dans lequel les Cherokees +étaient assemblés pour délibérer. + +Je ne voulus point suivre Nelson... Je vis bien qu'il y avait dans +son âme un instinct secret qui le portait à combattre les coups de +la fortune, plutôt qu'à guérir les peines du coeur. + +Ainsi, malgré l'arrivée du père de Marie, je fus bientôt seul. + +En ce moment, je l'avoue, quand je réfléchis sur les malheurs +accumulés sur ma tête et à l'entour de moi, je me pris à douter de +tout, excepté de la misère de l'homme... j'accusai la vertu, la +religion, Dieu lui-même. Je voyais la plus charmante des +créatures, la fille la plus vertueuse et la plus innocente, +victime d'un odieux préjugé, livrée par le sort de la naissance +aux plus cruelles persécutions; poursuivie de ville en ville; +couverte en tous lieux de honte et de mépris, frappée sans pitié, +elle, si bonne et si pure, par une société dénuée d'âme et de +grandeur; et contrainte enfin, pour échapper à ses barbares +ennemis, de chercher un refuge dans un affreux désert, où elle +meurt!!... Et Georges!! mon frère!!! le seul ami que j'aie +possédé! Georges, le plus généreux des hommes! méritait-il le sort +fatal qui m'avait privé de lui? Fallait-il qu'il se soumît +lâchement à la dégradation qu'on voulait lui imposer? qu'il +courbât son front sous une honteuse tyrannie? Fallait-il, pour +être heureux, qu'il commençât par être vil?... Ah! son âme était +trop élevée pour descendre aux bassesses de la soumission! il a +repoussé l'humiliation et le mépris, qui pèsent plus sur une +grande âme que les chaînes de la servitude! il s'est révolté +contre l'oppression!... Sa cause était celle de la liberté +humaine; c'était la cause de Dieu même, et cependant Dieu n'a +point aidé son bras! Son dévouement est demeuré stérile! + +Georges, l'homme magnanime, n'est plus... et ses ignobles tyrans +trafiquent tranquillement sur sa tombe. + +Étrange destinée du frère et de la soeur! Celle-ci, faible femme, +s'est dérobée aux coups de la tempête; elle s'est brisée en +pliant; tandis que le premier, pareil au cèdre qui montre sa tête +à l'orage, est tombé sous la foudre... + +Qu'est-ce donc que cette providence céleste qui veille sur +l'univers, et ne préside qu'à des iniquités? + +Le sort même de ces Indiens exilés de leur vieille patrie, et que +je voyais réduits à se déchirer entre eux pour se disputer +quelques lambeaux du sol américain, fournissait à mon désespoir un +nouveau sujet d'imprécation. + +Pourquoi cette destruction impie d'une race infortunée! Les +Indiens sont simples et faibles, les Américains habiles et forts. +Mais la science ne fait pas l'honnêteté, ni la force le bon +droit... D'où vient donc ce triomphe de la ruse sur la franchise, +du fort sur le faible? Si le Dieu créateur de ce monde jette +parfois un regard sur son oeuvre, n'est-ce pas pour combattre en +faveur du juste, et rétablir, par sa puissance, l'équilibre que la +violence et la méchanceté rompent sans cesse? Cependant les bons +succombent dans la lutte!! Tel est le sort Je ces malheureux +Indiens, que la cupidité américaine refoule dans ce désert... dans +ce désert, asile de tant d'infortunes imméritées, et qui, par un +étrange assemblage, réunit dans son sein l'Européen exilé par ses +passions, l'Africain que les préjugés de la société ont banni, +l'Indien qui fuit devant une civilisation impitoyable!! + +Et moi-même, qu'ai-je donc fait pour être ainsi frappé par les +foudres du Ciel? J'étais bon! oh! j'étais plein d'amour pour mes +semblables... et j'ai parcouru deux mondes sans pouvoir y trouver +un peu de bonheur!! partout j'ai vu des heureux qui me faisaient +pitié, tant ils étaient pauvres de coeur! Et moi je n'ai trouvé +qu'une fatale destinée, toujours prompte à me bercer de mille +illusions, m'offrant tour à tour mille chimères, se riant de ma +détresse, jusqu'au jour, où, par un jeu plus cruel, après avoir +guidé mes pas dans cette solitude, elle a disparu, me laissant +seul sur un tombeau!!! + +Le désespoir ayant ainsi pénétré dans mon âme, l'idée du suicide +s'offrit à moi... et je l'acceptai comme le seul remède à ma +misère... Je fis les préparatifs de ma mort avec une sorte +d'exaltation morale, comme autrefois je faisais des rêves de +bonheur. Je laissai pour Nelson une lettre dans laquelle je le +priai de placer mon corps dans le tombeau de Marie, et, la tête +pleine d'une résolution fatale, je sortis de la cabane... + +«Mon bon maître!» s'écria Ovasco en me sautant au cou. C'était le +soir du quatrième jour écoulé depuis son départ. Le fidèle +serviteur arrivait en toute hâte. Un vieillard, affaissé par +l'âge, et qu'à son costume je reconnus pour un prêtre, +l'accompagnait. + +La présence d'Ovasco et de cet étranger me fut importune; ils +gênaient l'exécution du dessein que je venais de former; et l'âme +ne saurait demeurer en suspens sur un pareil projet. Je dis à +Ovasco: «Tout est fini;» et au prêtre: «Votre présence en ce lieu +n'est plus nécessaire!!...» Tous deux me comprirent; Ovasco se +livra aux marques du plus violent chagrin, le vieillard me regarda +d'un air pénétrant; sans doute il aperçut mon trouble, et devina +mon désespoir jusqu'au fond de mon coeur, car il me dit avec +bouté: «Mon ami, je suis bien loin de la ville; veuillez me donner +l'hospitalité pour aujourd'hui.» Il ajouta d'une voix basse, et +comme s'il se fût parlé à lui-même: «Je ne quitterai point ce +lieu, car il y a ici des passions...» En prononçant ces mots, il +tomba à genoux et pria Dieu. + +Cependant Ovasco, qui ne savait point que le terme de mes maux +était fixé, se mit, pour distraire ma douleur, à me raconter les +circonstances de son voyage. Arrivé à Détroit, il s'était présenté +chez le seul médecin de cette ville; mais, lorsque celui-ci sut +dans quelle contrée lointaine ses secours étaient demandés, il +marchanda ses services, et les mit à un prix si élevé, en exigeant +une caution préalable, qu'Ovasco ne put le satisfaire. + +Il existait alors à Détroit un prêtre catholique du nom de +Richard; c'était un Français banni en 1793, à l'époque où, pour +sauver la civilisation, on proscrivait la religion et la vertu; +arrivé jeune aux États Unis, il avait vieilli sur la terre d'exil; +tout le monde vantait sa sagesse, sa grande science, sa charité. +Les sentiments d'estime et de vénération qu'il inspirait étaient +universels; et la population du Michigan, dont les trois quarts +sont protestants, l'avait nommé, quelques années auparavant, son +représentant au congrès [69]. + +Guidé chez lui par la voix publique, Ovasco se présente, invoque +son appui comme on demande secours à une puissance supérieure... +Le bon vieillard secoue sa tête chargée d'années, et dit: «Les +infortunés! ils sont bien loin! allons vite à leur secours!... Je +sais, ajouta-t-il, un peu de médecine... on me consulte souvent +dans ce pays sauvage où les secrets de l'art sont presque +inconnus... et puis, quand je ne sais point guérir le corps, je +m'attache aux plaies de l'âme.» + +À ce récit d'Ovasco je sentis quelque émotion pénétrer dans mon +coeur... et je ne pus songer sans remords à l'indifférence que +j'avais témoignée au bon vieillard. + +«Pardonnez-moi, m'écriai-je en m'avançant vers lui, je suis bien +malheureux!...» et je me précipitai dans ses bras; j'éprouvai un +frémissement de respect et d'admiration en touchant ces cheveux +blancs que le désert rendait encore plus imposants. «Eh quoi! +m'écriai-je, malgré le poids des années, vous affrontez cette +solitude! + +-- «Mon ami, me dit le prêtre avec un accent plein de simplicité, +n'y êtes-vous pas venu vous-même avec joie?» + +Je gardais un silence morne. + +-- «Une passion généreuse, reprit le vieillard, un amour pur vous +ont conduit dans cet asile solitaire... mon ami, c'est aussi +l'amour qui me guide près de vous, l'amour, source de toute vertu +et de tout bien. Oh! ajouta-t-il, je comprends votre infortune, +puisque vous avez perdu ce que vous aimiez... Ces cheveux blancs +vous tromperaient beaucoup, s'ils vous faisaient penser que j'ai +plus de vertu que vous... je serais bien faible aussi devant le +malheur. Il me semble que mon coeur se briserait, s'il m'était +interdit d'aimer Dieu et de faire du bien à mes semblables... Vous +le voyez, mon seul avantage sur vous, c'est d'avoir des affections +dont l'objet ne périt point...» + +Il y avait dans l'accent du vieillard quelque chose de tendre et +de pénétrant... Je crois que le langage du protestant et celui du +catholique diffèrent, comme la raison diffère du coeur. Alors je +lui ouvris mon âme; il m'écouta avec une attention mêlée de pitié. +Mais quand il sut le projet que j'avais formé d'attenter à mes +jours, je vis ses yeux se remplir d'une flamme soudaine. +«Pourquoi, lui disais-je, prolonger une vie de misère et d'ennui? +À quoi suis-je bon sur la terre?... + +-- «Malheureux!! s'écria-t-il dans un moment de vertueuse colère, +qui donc es-tu pour citer la Providence devant ton tribunal?...» +Et les regards de l'octogénaire lançaient les foudres autour de +lui. + +Il reprit avec douceur: «Mon ami, vous êtes mon frère. Je vous +vois bien malheureux et prêt à commettre un grand crime: je ne +vous quitterai point...» + +Le saint vieillard fut habile à s'emparer de mon coeur. Je lui +racontai l'histoire de mes malheurs. Je lui dis mes rêves +d'enfance, mes chimères de jeunesse, mes illusions de tout âge. Le +récit de mes infortunes le toucha vivement... il m'écouta en +silence et parut se livrer à de profondes méditations; un jour se +passa durant lequel il ne cessa de me témoigner le plus tendre +intérêt; il avait peu à peu calmé les orages de mon coeur; et +quand il me vit capable d'écouter la voix de la raison, il +m'adressa ces paroles: + +«Vous avez, mon cher fils, commis de grandes fautes; et votre +infortune est l'expiation de vos erreurs. La société vous a frappé +sans pitié, parce que vous étiez pour elle le plus dangereux de +tous les ennemis. + +«Tous vos malheurs vous sont venus de l'orgueil et de l'ambition. + +«Vous vous êtes cru appelé à de grandes choses... et, au lieu +d'attendre que la Providence vous choisît pour accomplir ses +desseins, vous vous êtes imprudemment précipité dans un abîme de +désirs immodérés... Je veux bien croire que vous aspiriez à vous +élever en servant votre pays... Mais des ambitions comme la vôtre +sont trop difficiles à contenter. Ce n'est pas trop, pour en +satisfaire une seule, de la misère de tout un peuple. Faut-il donc +que l'édifice social croule chaque jour, pour fournir aux mains +hardies et puissantes qui relèveront ses ruines des occasions de +gloire et d'éclat?... + +«Il est bien rare que les maux réels des sociétés fournissent aux +passions ambitieuses de quoi se nourrir... Les grandes gloires se +rencontrent encore... ce sont les gloires pures qui manquent. + +«L'histoire répète les noms fameux de tous ceux qui, rois ou +despotes, guerriers ou législateurs, ont tour à tour, pendant +cinquante siècles, remué le monde... mais combien de noms +transmet-elle, grands et purs comme le saint, l'immortel nom de +Washington? + +«Défiez-vous, mon cher fils, de ces mouvements inquiets... ils ne +sont point sans élévation, mais contiennent beaucoup d'orgueil... +Les hommes les plus utiles à la société ne sont point ceux qui +font de si grandes choses... les événements graves s'accomplissent +selon les vues de Dieu, bien plus que par les soins des hommes... +et les hommes qui s'y mêlent sont quelquefois moins animés de +l'amour de la patrie, qu'ardents à poursuivre un peu de célébrité. + +«La voie qu'ils suivent est pleine de périls... + +«Le pauvre laboureur, dont toute l'ambition poursuit une récolte, +fait peu de bien, mais il ne saurait faire de mal; son horizon +finit au bout du sillon qu'il trace. + +«Quand les vastes passions de Mirabeau s'élancent dans l'arène +politique, quelle barrière les arrêtera? quelle gloire assouvira +cette puissance affamée de bruit et de renommée? + +«Quant à l'illustration littéraire que vous avez recherchée, +combien peu de génies jouissent, dans les lettres, d'une gloire +désirable? Dites-moi lequel vaut mieux de mourir, ignoré du monde, +ou d'avoir écrit ces pages impies où Byron se raille de Dieu et de +l'humanité? + +«C'est aussi l'orgueil qui nous égare, quand il nous pousse à +chercher dans ce monde un bonheur qui n'existe point; nous prenons +en pitié l'homme que nous voyons se contenter d'un sort modeste; +nous pensons que c'est assez pour lui, mais nous avons pour nous- +mêmes de plus vastes désirs... + +«Cependant, mon fils, il y a bien peu de différence entre le +bonheur d'un homme et celui d'un autre homme! + +«Quel être si indigent n'a pas trouvé durant sa vie un peu de pain +qui le nourrisse, une femme qui l'aime, un Dieu qui écoute sa +prière? C'est pourtant toute la vie de l'homme. + +«Le mal ici-bas vient de ce qu'on veut placer beaucoup de bonheur +dans un coeur qui n'en tient que peu... + +«Et c'est encore une excitation de l'orgueil qui, jetant l'homme +dans des chimères, lui fait mépriser les voies que suit le plus +grand nombre pour arriver au bonheur... + +«Sans doute le monde contient bien des vices, et il est loin +encore de la perfection où le portera la loi du Christ! + +«Je sais que, pour une âme ardente, impétueuse, tout, dans la +société, est embarras et obstacle; mais ne vous abusez point, mon +ami: ces entraves qui vous gênent, ces chaînes qui vous pèsent, +sont commodes et légères à la multitude... la plupart des hommes +ne sentent point ces nobles élans qui vous animent, ces transports +sublimes de l'enthousiasme; la condition commune est la +médiocrité, et la société fait des lois pour se protéger contre +des besoins de gloire qui menacent son repos et des éclairs de +génie qui fatiguent ses regards... + +«D'ailleurs, ces élans, ces transports, cet enthousiasme, sont-ils +durables chez ceux mêmes qui les éprouvent?... Permettez-moi de +vous dire, mon cher enfant, que le bonheur immense dont vous +espériez jouir dans cette solitude avec le digne objet de votre +amour, était encore une chimère de votre imagination, et peut-être +la plus cruelle de toutes... + +«Dans l'âge des passions brûlantes, la vie de deux êtres qui +s'aiment est toute amitié, tendresse, dévouement, échange de +sentiments généreux... alors la seule richesse qui se dépense +entre eux est celle de l'âme... Deux êtres qui se donnent +mutuellement ces trésors du coeur ne manquent d'aucun bien et +n'ont besoin de personne; ils jouissent d'une félicité dont la +source est en eux-mêmes, et ne doivent rien ni au monde ni à la +fortune. + +«Mais le temps de cette fièvre de l'âme, de cette spiritualité de +l'existence, est passager. C'est une heure fugitive d'enchantement +dans le long jour de la vie... Et quand cette heure est écoulée, +les passions de l'homme, pareilles aux eaux de l'Océan après +l'orage, reprennent leur niveau... Les grandes pensées qui +exaltaient son esprit, les nobles sentiments qui faisaient bondir +son coeur, ne se présentent plus à lui que comme des images +brillantes ou comme de beaux souvenirs... Il est retourné aux +habitudes et aux exigences de la vie positive. + +«Hélas! faut-il le dire? on voit les êtres les plus aimants perdre +en vieillissant une partie de leur bonté. Il semble que l'âme se +durcisse comme le corps, et que tout se dessèche avec les années, +même la source d'amour qui jaillit d'un bon coeur! L'union qui +s'est formée dans les illusions repose sur une base bien +fragile... + +«Votre malheur est bien grand, mon cher fils, et vous me voyez +tout plein de son immensité. Mais dites, quel eût été votre destin +si, atteignant le but de vos efforts, vous eussiez vu le bonheur +tant désiré s'évanouir comme une nouvelle chimère! + +«Une catastrophe terrible a devancé l'épreuve... et vous maudissez +la société américaine, dont les préjugés, en exilant Marie, l'ont +conduite, au tombeau... Votre plainte est légitime... Il est vrai +que les Américains persécutent sans pitié une race malheureuse. +Oui, le préjugé qui voue à l'esclavage ou à l'infamie trois +millions d'hommes est indigne d'un peuple libre et éclairé. Mais +faut-il prendre occasion de ces désordres pour envoyer au Ciel des +imprécations? Mon ami, l'iniquité des hommes suffirait seule pour +me faire croire à la justice de Dieu. + +«Les passions qui vous ont irrité contre l'état social ont en même +temps fasciné vos yeux, en vous montrant dans la vie sauvage un +état perfectionné. + +«J'ai vécu longtemps parmi les Indiens; j'ignore quels étaient +leurs pères; mais, déchus de leur état primitif qui, peut-être, +avait quelque grandeur, les Indiens de nos jours ne possèdent ni +les avantages de la vie sauvage, ni les bienfaits de la vie +civilisée. + +«Préservez-vous de cette fausse opinion que la valeur individuelle +de chaque homme est mieux appréciée chez les sauvages que dans les +pays policés. + +«Si les peuples avancés dans la civilisation font une trop grande +part d'influence à la richesse, les peuples sauvages accordent +trop d'importance à la force physique. + +«Sauf quelques exceptions rares dont s'emparent beaucoup d'esprits +médiocres, toutes les sociétés d'Europe et d'Amérique sont +gouvernées par les supériorités intellectuelles. Dans l'opinion +des hommes civilisés, un corps robuste est peu de chose, s'il ne +contient un grand coeur; chez l'Indien, au contraire, la force +morale n'est puissante que par son union à celle des muscles, et +la plus grande âme dans un faible corps n'est rien. + +«La vie sauvage est d'ailleurs une vie d'égoïsme... Dans ces +forêts où la nature est si belle, on étouffe ses cris les plus +touchants... Vainement l'infirme, le mutilé, celui dont la raison +s'est égarée, réclament le secours de leurs semblables. Ceux-ci +méprisent la voix d'infortunés qui, n'ayant plus la force du +corps, ne méritent pas d'exister. + +«Dans les pays civilisés on ne secourt pas toutes les infortunes, +mais toutes espèrent d'être secourues... et combien de plaies sont +fermées par la charité publique! Combien de douleurs se taisent +devant la religion et la bienfaisance! + +«Enfin, mon ami, cette existence toute matérielle de l'Indien, +dont le corps seul agit, est-elle selon la destinée de l'homme? Ne +croyez-vous pas que celui dont la pensée domine le corps se +rapproche davantage de la divine nature dont il est émané, de +l'intelligence suprême dont il est un rayon?... + +«Mon cher fils, tout a été erreur et exagération dans les +jugements que vous avez portés. + +«Vos premières impressions sur l'Amérique étaient beaucoup trop +favorables; et vous avez fini par la juger avec une injuste +sévérité. + +«Ce peuple, qui ne séduit point par l'éclat, est cependant un +grand peuple; je ne sais s'il existera jamais une seule nation +dans laquelle il se rencontre un plus grand nombre d'existences +heureuses. Rien ne vous y plaît, parce que rien n'est saillant aux +yeux, ni lumières, ni ombres, ni sommets, ni abîmes... c'est pour +cela que le plus grand nombre y est bien. + +«Peut-être vous m'accuserez à votre tour de me complaire dans une +illusion; mais j'ai fondé sur ce peuple une espérance qui fait le +charme de ma vieillesse... Lorsque je vois la multitude des sectes +protestantes aux États-Unis, les divisions qui chaque jour +pénètrent dans leur sein; l'inconséquence, la frivolité des unes, +l'absurdité des autres [70]; lorsque, d'un autre côté, je considère +le catholicisme, toujours un et immuable au milieu des sociétés +qui changent et des sectes qui se multiplient, attirant à lui par +son prosélytisme, tandis que les autres communions les plus +favorisées demeurent stationnaires; se ranimant enfin d'une +vigueur nouvelle sur cette terre de liberté, comme un vieillard +qui, après un long exil, retrouverait sa patrie... je ne puis +m'empêcher de croire que la religion catholique est le culte à +venir de ce pays... et cette pensée répand une douce clarté sur +mes vieux jours.» + +Quand le prêtre eut ainsi parlé, il se leva: «Mon ami, ajouta-t- +il, ne restez point dans ce lieu. Prenez garde aux conseils +funestes de la solitude et du malheur. + +-- «Mon père, m'écriai-je, vous m'avez préservé d'un grand +crime... mais ne me demandez point un sacrifice supérieur à mon +courage. Tant que coulera dans mes veines une goutte de sang, elle +alimentera mon chagrin. Et qui donc, si j'abandonnais le désert, +veillerait sur cette cabane, monument sacré de ma douleur? Ne +voyez-vous pas l'Américain avide passant la charrue sur des +ossements pour féconder sa terre?... Ah! je ne laisserai point +s'accomplir une pareille profanation!» + +Voyant ma résolution inébranlable, le vieillard me quitta en me +disant: + +«Souvenez-vous, mon enfant, que vous avez, non loin d'ici, un ami +bien tendre; puissiez-vous un jour venir vers moi... mais, mon +cher fils, me dit-il en me montrant sa tête blanchie par les +hivers, n'attendez pas trop longtemps...» + +En disant ainsi, le vieillard s'éloigna, emportant mes +bénédictions et laissant dans mon âme de profondes impressions. + +J'étais toujours malheureux, mais je n'étais plus impie, car +j'avais vu sur la terre l'image de la divinité dans un vieillard +vénérable. J'étais également moins seul depuis que la religion +était descendue dans mon âme, et l'aspect de la vertu calme et +résignée avait ranimé mon courage. + +Le jour suivant fut un jour de grandes réjouissances parmi les +deux tribus indiennes qui se trouvaient réunies dans ce lieu. Le +bateau qui portait les Cherokees laissés par Nelson au fort +Gratiot venait d'arriver à Saginaw, et, grâce aux efforts généreux +du père de Marie, les Ottawas avaient déposé les armes. Toute la +nation des Cherokees se trouvait réunie; les Ottawas consentirent +à lui donner asile sur leurs terres. Un traité d'alliance fut +conclu, et le bon accord parut établi entre les deux tribus. +Nelson se fixa au milieu de ces sauvages et redoubla de zèle pour +maintenir l'union entre eux et leur enseigner les vérités du +christianisme. Il s'efforça de m'attirer près de lui: mais je ne +voulus point quitter ma solitude et la tombe de Marie. + + + +Chapitre XVII +Épilogue + +Ainsi parla Ludovic; plus d'une fois, pendant ce récit, le +voyageur avait senti couler ses larmes. -- Oh! combien votre +malheur me touche! dit-il au solitaire; quoi! depuis tant +d'années, vous vivez seul dans ce désert! -- Je n'y suis pas resté +toujours, répliqua Ludovic; j'ai tenté de l'abandonner, mais +vainement!... il m'a fallu bientôt y revenir. + +D'abord l'abondance de mes larmes et la violence de ma douleur me +firent penser que ma vie serait promptement consumée, mais cette +dernière espérance m'échappa, et je n'avais plus de force pour +répandre des pleurs qu'il m'en restait encore pour exister; je +traînai alors dans ces lieux une vie misérable: j'étais accablé de +la durée du temps dont rien pour moi ne hâtait le cours; j'errais +à l'aventure dans les forêts environnantes; je cherchais de +nouveaux lacs, des prairies vierges, des fleuves inconnus; je +chassais des animaux sauvages qui me servaient de pâture; +quelquefois, au milieu de mes excursions aventureuses, je +m'arrêtais subitement; appuyé au tronc d'un arbre, je méditais +durant de longues heures; tous les tristes souvenirs arrivaient +dans la solitude. Cette rêverie de l'infortune finissait par +troubler ma raison, et je tombais dans un profond accablement. +Quand mon intelligence assoupie se réveillait, il me semblait, en +me rappelant mes malheurs, que ma vie tout entière était un songe +terrible;... mais bientôt je me retrouvais en présence de +l'affreuse réalité. Cent fois, chaque jour, je quittais ma +chaumière, cent fois j'y revenais avec mes chagrins, mes ennuis et +le poids accablant de mon isolement. + +Alors l'idée du monde se représenta à mon esprit. Depuis qu'un +coup fatal avait brisé ma vie, j'avais beaucoup réfléchi aux +erreurs de ma jeunesse, je sentais combien il y avait eu de +chimères dans mes premiers desseins. J'avais autrefois jugé le +monde à travers des prestiges qui s'étaient évanouis... les rêves +de mon jeune âge étaient toujours présents à mon esprit, mais ma +raison les combattait; je comprenais que, pour être propre à la +société, il ne fallait pas envisager les choses du point de vue +immense et sans limite où je m'étais placé d'abord; qu'il valait +mieux ne voir qu'un coin étroit du monde que de jeter sur +l'ensemble des regards vagues et confus; qu'enfin l'intelligence +et la puissance humaine ont des bornes qu'elles ne peuvent tenter +de franchir, sous peine de devenir stériles. + +Délivré des illusions qui m'avaient égaré dans ma route, ne +pouvais-je pas retourner parmi les hommes?... Je ne m'abusais plus +sur la somme de bonheur que le monde peut offrir... d'ailleurs, je +repoussais loin de moi la pensée des félicités que j'avais +autrefois rêvées; mais je sentais en moi-même tous les mouvements +d'une âme droite et pure. «Pourquoi, me disais-je, ne trouverais- +je pas, dans mes rapports avec mes semblables, un peu de ce +bonheur simple et tranquille que donne une conscience honnête? Ne +dois-je pas rencontrer des sympathies consolantes partout où il se +trouve des hommes vertueux?» + +Dans cet état de mon âme je serais sans doute revenu en Europe si, +à l'époque même où je fus atteint en Amérique d'une infortune +affreuse, un autre malheur non moins cruel, arrivé dans ma +famille, n'eût combattu dans mon esprit l'idée du retour en +France, par la crainte de nouvelles angoisses; j'appris que mon +père n'était plus. + +Alors je me rappelai Nelson: non loin de ma demeure, ce digne +ministre de l'église presbytérienne travaillait avec ardeur à +l'instruction religieuse des Indiens... Je pensai que je pourrais +associer mes efforts aux siens, et, de concert avec lui, parvenir +à la civilisation des Ottawas et des Cherokees. + +Ayant rejoint le père de Marie, j'entrepris l'exécution de mon +projet, je tentai d'enseigner aux indiens les principes qui sont +la base de toutes les sociétés civilisées; je leur exposai les +avantages de la vie agricole et le bien-être que donnent les arts +industriels; mais tous me répondaient qu'il est plus noble de +vivre de la chasse que du travail; et en admirant les merveilles +de l'art, nul d'entre eux ne voulait être ouvrier. Tandis que mes +théories étaient méprisées, je voyais Nelson obtenir, dans les +moeurs des Indiens, quelques réformes salutaires à l'aide de +dogmes religieux, auxquels les Indiens se soumettaient sans +raisonnement. Je reconnus alors que, si la religion est la +meilleure philosophie des peuples éclairés, elle est la seule que +comprenne une population ignorante; et il me parut que Nelson +entendait mieux que moi les faiblesses de l'intelligence humaine. +J'aurais essayé de l'imiter si, en abordant le sujet de la +religion, je ne me fusse trouvé en opposition de principes avec +lui: j'étais catholique et lui presbytérien. Partant d'une +doctrine différente, nos efforts se fussent contrariés, et, au +lieu de resserrer l'union des Indiens, nous eussions semé parmi +eux des germes de trouble et de division. Mon peu de succès dans +cette première tentative ne me découragea pas: j'y avais puisé une +nouvelle expérience qui venait fortifier toutes mes réflexions du +désert. + +Forcé de quitter Nelson et les Indiens, je pensai au vieillard qui +m'avait visité dans ma solitude et dont la voix religieuse m'avait +arrêté sur le bord de l'abîme... Je me rendis aussitôt vers lui... +Je le trouvai entouré de la vénération de ceux parmi lesquels il +avait passé ses jours. Cet exemple de la justice des hommes ranima +mon courage. + +Je formai dans le monde quelques relations; je m'associai à +plusieurs entreprises philanthropiques, et résolus de me créer une +existence politique. J'entrai complètement dans la vie réelle... +mais je m'aperçus bientôt que je n'y trouverais point le bien-être +que j'y cherchais. + +Lorsque je voyais les oeuvres de l'homme toujours incomplètes, les +principes de justice et de vérité froissés sans cesse par des +passions et des intérêts, les tentatives les plus généreuses +entravées par mille obstacles, et les institutions les plus belles +souillées d'imperfections, ma raison m'enseignait que tel devait +être le spectacle offert par une société composée d'hommes. +Cependant cette vue choquait mes regards et blessait tous mes +instincts. + +Témoin du bonheur calme et paisible dont jouissait le vieillard +qui m'avait épargné un crime, je résolus d'étudier sa vie. La +sérénité de son âme, la tranquillité de son esprit me paraissaient +des biens inestimables. Ne pouvais-je pas, en l'imitant, devenir +aussi heureux que lui? Cependant, en voyant de près cet homme +devant la vertu duquel je m'étais incliné comme devant l'image de +Dieu même, je crus apercevoir de la petitesse dans sa grandeur. Ce +prêtre sublime dans sa charité, et qui passait la moitié de ses +jours en bienfaisance, consacrait l'autre à des pratiques de +dévotion qui me semblaient étroites, minutieuses, puériles. Sans +doute j'avais tort. Je reconnaissais intérieurement mon erreur: +quand l'oeuvre est si grande, le moyen peut-il être infime? +Cependant mes impressions étaient plus fortes que mes +raisonnements. + +Après avoir vu la vertu rapetissée par les infirmités de +l'intelligence, je la trouvais ailleurs corrompue par des usages +et des besoins sociaux. + +Je vis un homme de mauvaises moeurs honoré du suffrage de ses +concitoyens, parce qu'il possédait des talents politiques; un +autre devint un personnage important dans l'État parce qu'il avait +des vertus privées. Une jeune fille faisait la joie de parents +dignes et vénérables; elle fut mariée par eux à un riche +vieillard!... + +Je reconnaissais bien qu'ainsi le veulent les misères de +l'humanité. Tantôt le bien semble dépendre d'une vaine forme; une +autre fois le vice se trouve mêlé à la vertu même; mais le mal ne +me semblait pas moins triste, parce que j'en voyais la cause. + +Je rencontrais partout les mêmes imperfections. Les sociétés de +bienfaisance dont j'étais membre suivaient les inspirations de la +charité la plus pure; mais pour une plaie que nous pouvions +guérir, mille demeuraient sans remède... Est-ce donc là tout le +pouvoir de l'homme? J'approuvais ceux qu'un aussi misérable +résultat ne décourageait pas; mais je me sentais incapable de les +imiter. Vainement je prenais toutes les habitudes de la vie +pratique et m'efforçais de me créer dans la société quelques +intérêts: je n'y trouvais qu'ennui et dégoût. + +Alors je jetai sur moi-même un regard ferme et tranquille; je +n'accusai point la société d'injustice, ni ne déclamai contre la +misère de l'homme; mais, en interrogeant le passé, les souvenirs +de ma jeunesse, mes longues infortunes et mes impressions +présentes, je reconnus une vérité, triste et dernier fruit des +expériences de ma vie: c'est que, tout en voyant mes erreurs, j'en +subissais encore le joug; que, dès l'âge le plus tendre, j'avais +entretenu des illusions qui n'avaient pas cessé de m'être chères, +depuis que je les avais abandonnées. Les premiers égarements de +mon esprit m'avaient entraîné dans un monde fantastique où j'avais +longtemps rêvé mille chimères; et depuis que le voile qui couvrait +mes yeux était tombé, je pouvais bien juger sainement le monde +réel, mais non m'y plaire. + +Je savais qu'il fallait s'attendre à trouver parmi les hommes +beaucoup de mal, et ne pouvais supporter un monde où tout n'était +pas bien. J'apercevais clairement l'impossibilité d'atteindre le +but premier de mes ardents désirs, et j'avais renoncé à le +poursuivre; mais le but raisonnable auquel il est sage de viser +n'avait aucun attrait pour moi; en discernant le bonheur qu'on +peut se procurer ici-bas, je me sentais incapable d'en jouir... +Pour avoir trop longtemps vécu en dehors de la société, j'y étais +devenu impropre... et mon imagination avait si longtemps nourri +des rêves de perfection idéale, qu'elle ne pouvait plus rentrer +dans les voies ordinaires de l'humanité... Je subissais le joug de +l'habitude, chose si méprisable et si puissante. + +Ce dégoût que m'inspira le monde n'excitait en moi aucune haine, +et je reconnaissais que d'autres pouvaient aimer cette société +imparfaite dans laquelle je ne pouvais pas vivre. + +Je comprenais le bonheur de la bienfaisance se résignant à voir +des maux qu'elle ne peut guérir; le bonheur de la vertu souvent +étroite dans ses vues, et impuissante dans ses actes, mais +toujours heureuse de son intention pure; celui d'une intelligence +supérieure gouvernant les hommes, et s'abaissant, quand il le +faut, au niveau des esprits vulgaires et des petitesses de la vie. +Mais, en admettant l'existence de ce bonheur, je n'en voulais pas, +parce que j'avais conçu l'idée d'un bonheur plus grand, plus pur, +plus complet: celui-ci me manquait, parce que je n'avais pu +l'atteindre; je repoussais l'autre qui me paraissait méprisable. + +Vainement je m'étais répété cent fois qu'ayant renoncé aux +chimères, il fallait les oublier, et ne plus voir que les réalités +au sein desquelles je voulais vivre... Il m'était impossible +d'éloigner de ma vue les images brillantes dont j'avais reconnu le +mensonge. + +Un temps très court suffit pour me démontrer que le mal que je +portais en moi-même était sans remède; je ne m'obstinai point à le +combattre: j'en reconnus la grandeur et je me soumis. Sans +passions, sans désespoir, je revins dans ce désert, seul lieu qui +convînt à l'état de mon âme; je ne pouvais plus demeurer parmi les +hommes; et cette solitude offrait du moins à mon coeur l'intérêt +du souvenir le plus désolant, mais aussi le plus cher de ma vie. + +Maintenant, je présente l'étrange spectacle d'un homme qui a fui +le monde sans le haïr, et qui, retiré au désert, ne cesse de +penser à ses semblables qu'il aime, et loin desquels il est forcé +de vivre. Il est bien triste de sentir à chaque instant le besoin +de la société, et d'avoir acquis l'expérience qu'on ne peut plus +demeurer dans son sein. La source première de toutes mes erreurs a +été de croire l'homme plus grand qu'il n'est. + +Si l'homme pouvait embrasser la généralité des choses, ramener à +un seul principe tous les faits de l'humanité, et établir sur la +terre, par un acte de sa puissance, l'empire de la justice et de +la raison, il serait Dieu; il ne serait plus l'homme. + +L'homme n'est pas satisfait de la part d'intelligence qui lui a +été dévolue; il voudrait que ses facultés morales fussent au moins +plus hautes de quelques degrés... Mais à quel point s'arrêterait- +il? Si sa plainte était écoutée, à mesure qu'il s'élèverait, il +voudrait monter davantage, jusqu'à ce qu'il arrivât à la +perfection morale qui est Dieu; mais alors il ne serait plus +l'homme. + +Ma seconde erreur fut de croire indigne de l'homme le rôle +secondaire que sa nature bornée lui assigne... Les plus nobles +passions, les sentiments les plus généreux peuvent se mouvoir dans +le cercle étroit où sa puissance est renfermée: le résultat est +petit, Mais l'effort est grand. Sans arriver jamais à la +perfection, l'homme y vise toujours: c'est là sa grandeur. Tel est +le but de l'homme sur la terre. Je vois ce but plus clairement que +qui que ce soit; cependant moins que personne je puis l'atteindre. +-- Malheur à celui qui, s'étant fait une orgueilleuse idée de la +puissance de l'homme, s'est accoutumé à poursuivre des buts +immenses, des projets sans limites, des résultats complets; tous +ses efforts viendront se briser devant les facultés bornées de +l'homme, comme devant une invincible fatalité.» + +Ici Ludovic s'arrêta. «Ainsi, lui dit le voyageur, depuis votre +retour au désert, vous y passez vos jours dans un perpétuel +isolement? + +-- Oui, répondit Ludovic... Dans les premiers temps, le voisinage +de Nelson et des Indiens qu'il instruisait fut pour moi l'occasion +de quelques relations que j'acceptais sans les rechercher; mais +bientôt ce dernier lien fut brisé. + +La paix qui régnait entre les Ottawas et les Cherokees fut +troublée. L'hiver qui suivit mon retour à Saginaw fut très +rigoureux. Les lacs se couvrirent de glaces épaisses qui firent +mourir les habitants des eaux. Privés de ce moyen d'existence, les +Indiens n'eurent pour vivre d'autre ressource que le gibier des +forêts, qui fut bientôt lui-même presque entièrement détruit. + +Alors les Ottawas se rappelèrent que leur tribu était jadis seule +maîtresse de ces lieux, et ils virent avec raison, dans l'arrivée +des Cherokees parmi eux, la cause principale de leur détresse... +Leur misère exalta sans doute leur ressentiment... Nelson fit de +vains efforts pour conjurer l'orage qu'il voyait près d'éclater... +Un jour, les Ottawas, réunis de toutes les parties du Michigan sur +un seul point, peu distant de l'établissement des Cherokees, +donnèrent le signal d'extermination, et après une lutte terrible, +Nelson vit massacrer jusqu'au dernier des malheureux compagnons de +son exil. + +Rien ne saurait peindre la perfidie et la cruauté, durant la +guerre, de ces hommes si humains et si droits pendant la paix... + +Cet événement affreux porta le trouble dans l'âme de Nelson; car +son voeu le plus cher était de mourir au milieu des Indiens, après +leur avoir enseigné les vérités de l'Évangile... Mais lorsque les +infortunés pour lesquels il avait tout abandonné lui manquèrent, +son stoïcisme fut ébranlé, et un jour il partit du désert, afin de +retourner dans la Nouvelle-Angleterre, son pays natal, où il a +repris, dit-on, les premières habitudes de sa vie. En quittant ces +lieux, il fit de vains efforts pour m'entraîner avec lui. Je ne +quitterai jamais Saginaw. Depuis ce jour, ma vie se passe uniforme +et monotone... J'y ai marqué ma tombe auprès de celle de Marie. + +-- Oh! combien je vous plains! dit le voyageur; que vous devez +être malheureux! + +-- Oui, répondit Ludovic, mon infortune est cruelle, mais je la +supporte avec courage... Mon plus grand chagrin est de penser que +nul ne peut comprendre mon malheur, et qu'ainsi je n'excite la +pitié de personne... Du reste, cette vie amère n'est point sans +douceur: tous les jours je visite le monument, objet de mon culte. +Chaque fois que je prie, incliné dans une religieuse extase, je +crois entendre, au-dessus de ma tête, un concert joyeux de voix +célestes, auxquelles répondent des accents tristes et mystérieux +qui semblent sortir de la tombe: il y a beaucoup d'harmonie dans +ces mélancolies de la terre et dans ces joies du ciel. Je ne doute +pas, en les écoutant, que Marie ne soit déjà parmi les anges, et +que son ombre chérie ne m'envoie ces douces illusions pour me +convier au délicieux festin de l'immortalité. + +Ces dernières paroles du solitaire jetèrent le voyageur dans une +profonde rêverie... + +Le lendemain, celui-ci prit congé de son hôte. On assure que, peu +de temps après, il partit de New York pour le Havre. En apercevant +les côtes de France, qu'il devait ne plus revoir, il pleura de +joie. Rendu à sa chère patrie, il ne la quitta jamais. + +(Fin du texte de la partie romancée) + + + +Appendice + +NOTA. L'auteur a, dans le cours des années 1831 et 1832, parcouru +tous les lieux qui sont décrits dans ce livre, et notamment les +contrées sauvages qui avoisinent les grands lacs de l'Amérique du +Nord; il a vu le lac Supérieur et la Baie-Verte (Green-Bay) située +à l'ouest du lac Michigan, Québec et la Nouvelle-Orléans, et tous +les États américains sur lesquels des observations de moeurs sont +présentées. + + + +Première partie: +Note sur la condition sociale et politique des nègres esclaves et +des gens de couleur affranchis. + +L'existence de deux millions d'esclaves au sein d'un peuple chez +lequel l'égalité sociale et politique a atteint son plus haut +développement; l'influence de l'esclavage sur les moeurs des +hommes libres; l'oppression qu'il fait peser sur les malheureux +soumis à la servitude; ses dangers pour ceux même en faveur +desquels il est établi; la couleur de la race qui fournit les +esclaves; le phénomène de deux populations qui vivent ensemble, se +touchent, sans jamais se confondre, ni se mêler l'une à l'autre; +les collisions graves que ce contact a déjà fait naître; les +crises plus sérieuses qu'il peut enfanter dans l'avenir; toutes +ces causes se réunissent pour faire sentir combien il importe de +connaître le sort des esclaves et des gens de couleur libres des +États-Unis. J'ai tâché, dans le cours de cet ouvrage, d'offrir le +tableau des conséquences morales de l'esclavage sur les gens de +couleur devenus libres; je voudrais maintenant présenter un aperçu +de la condition sociale de ceux qui sont encore esclaves. Cet +examen me conduira naturellement à rechercher quels sont les +caractères de l'esclavage américain. + +Après avoir exposé l'organisation de l'esclavage, je rechercherai +si cette plaie sociale peut être guérie: quelle est sur ce point +l'opinion publique aux États-Unis; quels moyens on propose pour +l'affranchissement des noirs, et quelles objections s'y opposent; +quel est enfin à cet égard l'avenir probable de la société +américaine. + +§ I. Condition du nègre esclave aux États-unis. + +Il semble que rien ne soit plus facile que de définir la condition +de l'esclave. Au lieu d'énumérer les droits dont il jouit, ne +suffit-il pas de dire qu'il n'en possède aucun? puisqu'il n'est +rien dans la société, la loi n'a-t-elle pas tout fait en le +déclarant esclave? Le sujet n'est cependant pas aussi simple qu'il +le paraît au premier abord; de même que, dans toutes les sociétés, +beaucoup de lois sont nécessaires pour assurer aux hommes libres +l'exercice de leur indépendance, de même on voit que le +législateur a beaucoup de dispositions à prendre pour créer des +esclaves, c'est-à-dire pour destituer des hommes de leurs droits +naturels et de leurs facultés morales, changer la condition que +Dieu leur avait faite, substituer à leur nature perfectible un +état qui les dégrade et tienne incessamment enchaînés un corps et +une âme destinés à la liberté, + +Les droits qui peuvent appartenir à l'homme dans toute société +régulière sont de trois sortes, politiques, civils, naturels. Ce +sont ces droits dont la législation s'efforce de garantir la +jouissance aux hommes libres, et qu'elle met tout son art à +interdire aux esclaves. + +Quant aux droits politiques, le plus simple bon sens indique que +l'esclave doit en être entièrement privé. On ne fera pas +participer au gouvernement de la société et à la confection des +lois celui que ce gouvernement et ces lois sont chargés d'opprimer +sans relâche. Sur ce point, la tâche du législateur est aussi +facile que sa marche est clairement tracée; les droits politiques, +quelle que puisse être leur extension, constituent en tous pays +une sorte de privilège. Tous les citoyens libres n'en jouissent +pas; il est à plus forte raison facile d'en priver les esclaves: +il suffit de ne pas les leur attribuer. + +Aussi toutes les lois des États américains où l'esclavage est en +vigueur se taisent sur ce point: leur silence est une exclusion +suffisante. + +Il n'est pas moins indispensable de dépouiller l'esclave de tous +les droits civils. + +Ainsi l'esclave appartenant au maître ne pourra se marier; comment +la loi laisserait-elle se former un lien qu'il serait au pouvoir +du maître de briser par un caprice de sa volonté? Les enfants de +l'esclave appartiennent au maître, comme le croît des animaux: +l'esclave ne peut donc être investi d'aucune puissance paternelle +sur ses enfants. Il ne peut rien posséder à titre de propriétaire, +puisqu'il est la chose d'autrui; il doit donc être incapable de +vendre et d'acheter, et tous les contrats par lesquels s'acquiert +et se conserve la propriété lui seront également interdits. + +La loi américaine se borne, en général, à prononcer la nullité des +contrats dans lesquels un esclave est partie; cependant il est des +cas où elle donne à ses prohibitions l'appui d'une pénalité: c'est +ainsi qu'en déclarant nuls la vente ou l'achat fait par un +esclave, la loi de la Caroline du Sud prononce la confiscation des +objets qui ont fait la matière du contrat [71]. Le code de la +Louisiane contient une disposition analogue [72]. La loi du +Tennessee condamne à la peine du fouet l'esclave coupable de ce +fait, et à une amende l'homme libre qui a contracté avec lui [73]. + +Du reste, quelles que soient la rigueur et la généralité des +interdictions qui frappent l'esclave de mort civile, on conçoit +cependant que le législateur les établisse sans beaucoup de peine. +Ici encore il s'agit de droits qui tous sont écrits dans les lois. +À la vérité, le principe de ces droits est préexistant à la +législation qui les consacre; mais, sans les créer, la loi les +proclame, et, en même temps qu'elle les reconnaît dans les hommes +libres, il lui est facile de les contester à ceux qu'elle veut en +dépouiller. + +Jusque-là le législateur marche dans une voie où peu d'obstacles +l'arrêtent. Il a sans doute fait beaucoup, puisque déjà il +n'existe pour l'esclave ni patrie, ni société, ni famille; mais +son oeuvre n'est pas encore achevée. + +Après avoir enlevé au nègre ses droits d'Américain, de citoyen, de +père et d'époux, il faut encore lui arracher les droits qu'il +tient de la nature même; et c'est ici que naissent les difficultés +sérieuses. + +L'esclave est enchaîné; mais comment lui ôter l'amour de la +liberté? il n'emploiera pas son intelligence au service de l'État +et de la cité; mais comment anéantir cette intelligence dont il +pourrait user pour rompre ses fers? Il ne se mariera point; mais, +quelque nom qu'on donne à ses rapports avec une femme, ces +rapports existent, on ne saurait les briser; ils forment une +partie de la fortune du maître, puisque chaque enfant qui naît est +un esclave de plus; comment faire qu'il y ait une mère et des +enfants, un père et des fils, des frères et des soeurs, sans des +affections et des intérêts de famille? en un mot, comment obtenir +que l'esclave ne soit plus homme? + +Les difficultés du législateur croissent à mesure que, passant de +l'interdiction des droits civils à celle des droits naturels, il +quitte le domaine des fictions pour pénétrer plus avant dans la +réalité. Son premier soin, en déclarant le nègre esclave, est de +le classer parmi les choses matérielles: l'esclave est une +propriété mobilière, selon les lois de la Caroline du Sud; +immobilière dans la Louisiane. + +Cependant la loi a beau déclarer qu'un homme est un meuble, une +denrée, une marchandise, c'est une chose pensante et intelligente; +vainement elle le matérialise, il renferme des éléments moraux que +rien ne peut détruire: ce sont ces facultés dont il est essentiel +d'arrêter le développement. Toutes les lois sur l'esclavage +interdisent l'instruction aux esclaves; non-seulement les écoles +publiques leur sont fermées, mais il est défendu à leurs maîtres +de leur procurer les connaissances les plus élémentaires. Une loi +de la Caroline du Sud prononce une amende de cent livres sterling +contre le maître qui apprend à écrire à ses esclaves; la peine +n'est pas plus grave quand il les tue. [74] Ainsi la +perfectibilité, la plus noble des facultés humaines, est attaquée +dans l'esclave, qui se trouve ainsi placé dans l'impuissance +d'accomplir envers lui-même le devoir imposé à tout être +intelligent de tendre sans cesse vers la perfection morale. + +Cette loi ajoute que l'esclave, dans une telle position, peut être +tué impunément par toute personne quelconque, et de la manière +qu'il plaira à celle-ci d'employer, sans qu'elle ait à craindre +d'être pour ce fait recherchée en justice [75]. Ces mêmes lois +accordent des récompenses aux citoyens qui arrêtent l'esclave en +liberté [76]; elles encouragent les dénonciateurs, et leur paient +le prix de la délation [77]. La loi de la Caroline du Sud va plus +loin: elle porte un châtiment terrible tout à la fois contre +l'esclave qui a fui et contre toute personne qui l'a aidé dans son +évasion; en pareil cas, c'est toujours la peine de mort qu'elle +prononce [78]. + +Toutes les forces sociales sont mises en jeu pour ressaisir le +nègre échappé. Lorsque celui-ci, ayant franchi la limite des États +à esclaves, touche du pied le sol d'un État qui ne contient que +des hommes libres, il peut un instant se croire rentré en +possession de ses droits naturels; mais son espérance est bientôt +dissipée. Les États de l'Amérique du Nord, qui ont aboli la +servitude, repoussent de leur sein les esclaves fugitifs, et les +livrent au maître qui les réclame [79]. + +Ainsi la société s'arme de toutes ses rigueurs et de ses droits +les plus exorbitants pour s'emparer de l'esclave et le punir du +sentiment le plus naturel à l'homme et le plus inviolable, l'amour +de la liberté. + +Maintenant voilà l'esclave rendu à ses chaînes; on l'a châtié d'un +mouvement coupable d'indépendance; désormais il ne tentera plus de +briser ses fers; il va travailler pour son maître, qui est parvenu +à le dompter. Mais ici vont abonder encore les obstacles et les +embarras pour le législateur et pour le possesseur de nègres. On a +étouffé dans l'esclave deux nobles facultés, la perfectibilité +morale et l'amour de la liberté; mais on n'a pas détruit tout +l'homme. + +Vainement le maître interdit à son nègre tout contact avec la +société civile; vainement il s'efforce de le dégrader et de +l'abrutir; il est un point où toutes ces interdictions et ces +tentatives ont leur terme, c'est celui où commence l'intérêt du +maître. Or, le maître, après avoir lié les membres de son esclave, +est obligé de les délier, pour que celui-ci travaille; tout en +l'abrutissant, il a besoin de conserver un peu de l'intelligence +du nègre, car c'est cette intelligence qui fait son prix; sans +elle, l'esclave ne vaudrait pas plus que tout autre bétail; enfin, +quoiqu'il ait déclaré, le nègre une chose matérielle, il +entretient avec lui des rapports personnels qui sont l'objet même +de la servitude, et l'esclave, auquel toute vie sociale est +interdite, se trouve pourtant forcé, afin de servir son maître, +d'entrer en relation, avec un monde, dans lequel, à la liberté, il +n'est rien, où il n'apparaît que pour autrui, mais où on lui fait +cependant supporter la responsabilité morale qui appartient aux +êtres intelligents. + +Ici encore l'homme se retrouve, de l'aveu même de ceux qui ont +tenté de l'anéantir. Ainsi, quelle que soit la dégradation de +l'esclave, il lui faut de la liberté physique pour travailler, et +de l'intelligence pour servir son maître, des rapports sociaux +avec celui-ci et avec le monde, pour accomplir les devoirs de la +servitude. + +Mais s'il ne travaille pas, s'il désobéit à son maître, s'il se +révolte, et si, dans ses rapports avec les hommes libres, il +commet des délits, que faire dans tous ces cas? -- on le punira. - +- Comment? suivant quels principes? avec quels châtiments? + +C'est surtout ici que les difficultés naissent en foule pour le +législateur. + +La loi, qui fait l'un maître et l'autre esclave, créant deux êtres +de nature toute différente, on sent qu'il est impossible d'établir +les rapports de l'esclave avec le maître, ou de l'esclave avec les +hommes libres, sur la base de la réciprocité; mais alors, en +s'écartant de cette règle, seul fondement équitable des relations +humaines, on tombe dans un arbitraire complet, et l'on arrive à la +violation de tous les principes. Ainsi, le crime du maître, tuant +son esclave ne sera pas l'équivalent du crime de l'esclave tuant +son maître; la même différence existera entre le meurtre de tout +homme libre par un esclave, et celui de l'esclave par un homme +libre. + +Toutes les lois des États américains portent la peine de mort +contre l'esclave qui tue son maître; mais plusieurs ne portent +qu'une simple amende contre le maître qui tue son esclave [80]. + +Les voies de fait, la violence du maître, sur le nègre, sont +autorisées par les lois américaines [81]; mais le nègre qui frappe +le maître, est puni de mort. La loi de la Louisiane prononce la +même peine contre l'esclave coupable d'une simple voie de fait +envers l'enfant d'un blanc [82]. + +Les mêmes distinctions se retrouvent dans les rapports d'esclaves +à personnes libres. Ainsi, dans la Caroline du Sud, le blanc qui +fait une blessure grave à un nègre encourt une amende de quarante +shillings [83]; mais le nègre esclave, qui blesse un homme libre, +est puni de mort [84]; Lorsque le nègre blesse un blanc en +défendant son maître, il n'encourt aucune peine, mais il subit le +châtiment, s'il fait cette blessure en se défendant lui-même [85]. + +Il n'existe aucune loi pour l'injure commise par un homme libre +envers un esclave. On conçoit qu'un si mince délit ne mérite pas +une répression; mais la loi du Tennessee prononce la peine du +fouet contre tout esclave qui se permet la moindre injure verbale +envers une personne de couleur blanche [86]. + +Ces différences ne sont pas des anomalies; elles sont la +conséquence logique du principe de l'esclavage. Chose étrange! on +s'efforce de faire du nègre une brute, et on lui inflige des +châtiments plus sévères qu'à l'être le plus intelligent. Il est +moins coupable puisqu'il est moins éclairé, et on le punit +davantage. Telle est cependant la nécessité: il est manifeste que +l'échelle des délits ne peut être la même pour l'esclave et pour +l'homme libre. + +L'échelle des peines n'est pas moins différente, et, sur ce point, +la tâche du législateur est encore plus difficile à remplir. + +Non seulement les gradations pénales établies pour les hommes +libres ne doivent point s'appliquer pour les esclaves, parce que +la société a plus à craindre de ceux qu'elle opprime que de ceux +qu'elle protége; mais encore on va voir qu'il y a nécessité de +changer, pour l'esclavage, la nature même des peines. + +Les peines appliquées aux hommes libres par les lois américaines +se réduisent à trois: l'amende, l'emprisonnement perpétuel ou +temporaire, et la mort: la première qui atteint l'homme dans sa +propriété; la seconde, dans sa liberté; la troisième, dans sa vie. + +On voit, tout d'abord, qu'aucune amende ne peut être prononcée +contre l'esclave qui, ne possédant rien, ne peut souffrir aucun +dommage dans sa propriété. + +L'emprisonnement est aussi, de sa nature, une peine peu appropriée +à la condition de l'esclave. Que signifie la privation de la +liberté, pour celui qui est en servitude? Cependant il faut +distinguer ici. S'agit-il d'un emprisonnement temporaire et d'une +courte durée? l'esclave redoutera peu ce châtiment; il n'y verra +qu'un changement matériel de position, toujours saisi comme une +espérance par celui qui est malheureux: il préférera d'ailleurs +l'oisiveté à un travail pénible dont il ne tire aucun profit. À +vrai dire, la peine sera pour le maître seul, privé du travail de +son esclave, et dont le préjudice sera d'autant plus grand que la +peine sera plus longue. + +S'agit-il d'un emprisonnement à vie? on conçoit qu'une réclusion +perpétuelle soit une peine grave; même pour l'esclave qui n'a +point de liberté à perdre. Mais ici se présente un autre obstacle: +la détention perpétuelle prive le maître de son esclave: prononcer +ce châtiment contre l'esclave, c'est ruiner le maître. + +L'objection est encore plus grave contre la mort. Infliger cette +peine à l'esclave, c'est anéantir la propriété du maître. Ainsi, +toutes les peines dont la loi se sert pour châtier les hommes +libres sont inapplicables aux esclaves; la mort même, cet +instrument à l'usage de toutes les tyrannies, fait ici défaut au +possesseur de nègres. + +Cependant on trouve souvent, dans les lois américaines relatives +aux esclaves, des dispositions portant la mort et l'emprisonnement +perpétuel; quelquefois même ces peines sont appliquées par les +cours de justice, mais les cas en sont très rares; c'est seulement +lorsque l'esclave a commis un grave attentat contre la paix +publique; alors la société blessée exige une réparation; elle +s'empare du nègre, le condamne à mort ou à une réclusion +perpétuelle; et, comme par ce fait elle prive le maître de son +esclave, elle lui en paie la valeur. «Tous esclaves, porte la loi, +condamnés à mort ou à un emprisonnement perpétuel, seront payés +par le trésor public. La somme ne peut excéder trois cents +dollars.» [87] + +Ici des intérêts d'une nature étrange entrent en lutte et exercent +sur le cours de la justice une déplorable influence. Le maître, +avant d'abandonner son nègre aux tribunaux, examine attentivement +le délit, et ne le dénonce que s'il le croit capital; car +l'indemnité étant à cette condition, il n'a intérêt à livrer son +esclave que si celui-ci doit être condamné à mort. D'un autre +côté, la société, payant le droit de se faire justice, ne l'exerce +qu'avec une extrême réserve; elle épargne le sang, non par +humanité, mais par économie; et, tandis que l'intérêt du maître +est qu'on se montre inflexible en châtiant son nègre, celui de la +société la pousse à l'indulgence. On ne voit le maître prompt à +livrer son esclave que dans un seul cas; c'est lorsque celui-ci +est vieux et infirme; il espère alors que la condamnation à mort +du nègre invalide lui vaudra une indemnité équivalente au prix +d'un bon nègre; mais la société se tient en garde contre la +fraude, et, pour ne point payer l'indemnité, elle acquitte le +nègre. L'esclave, dont le malheur ne touche ni la société ni le +maître, ne trouve de protection que dans un calcul de cupidité. + +Ce qui précède explique cette singulière loi de la Louisiane, qui +porte que la peine d'emprisonnement infligée à un esclave ne peut +excéder huit jours, à moins qu'elle ne soit perpétuelle. «À +l'exception, dit-elle, des cas où les esclaves doivent être +condamnés à un emprisonnement perpétuel, les jurys convoqués pour +juger les crimes et délits des esclaves ne seront point autorisés +à les emprisonner pour plus de huit jours.» [88] + +L'intérêt de cette disposition est facile à saisir. +L'emprisonnement temporaire, privant le maître du travail de ses +nègres, et lui causant un préjudice sans compensation, est à ses +yeux le pire de tous les châtiments. L'emprisonnement perpétuel +enlève, il est vrai, au maître, la personne de son esclave; mais +en même temps la société lui en paie le prix. + +On conçoit maintenant l'impossibilité d'infliger souvent aux +esclaves la mort ou un long emprisonnement; car ces châtiments +répétés ruineraient le maître des nègres ou la société. + +Il faut cependant des peines pour punir l'esclave... des peines +sévères, dont on puisse faire usage tous les jours, à chaque +instant. Où les trouver? + +Voilà comment la nécessité conduit à l'emploi des châtiments +corporels, c'est-à-dire de ceux qui sont instantanés, qui +s'appliquent sans aucune perte de temps, sans frais pour le maître +ni pour la société, et qui, après avoir fait éprouver à l'esclave +de cruelles souffrances, lui permettent de reprendre aussitôt son +travail. Ces peines sont le fouet, la marque, le pilori et la +mutilation d'un membre. Encore le législateur se trouve-t-il gêné +dans ses dispositions relatives à ce dernier châtiment; car il +faut laisser sains et intacts les bras de l'esclave. + +Telles sont, à vrai dire, les peines propres à l'esclavage; elles +en sont les auxiliaires indispensables, et, sans elles, il +périrait. Les lois américaines ont été forcées d'y recourir. Dans +le Tennessee, il n'existe, outre la peine de mort, que trois +châtiments: le fouet, le pilori, la mutilation. La peine portée +contre le faux témoin mérite d'être remarquée: le coupable est +attaché au pilori, sur le poteau duquel on cloue d'abord une de +ses oreilles; après une heure d'exposition, on lui coupe cette +oreille, ensuite on cloue l'autre de même, et, une heure après, +celle-ci est coupée comme la première [89]. + +Du reste, le pilori, la mutilation, la marque, ne sont point les +peines les plus usitées dans les États à esclaves; elles exigent, +pour leur application, des soins, font naître des embarras, et +entraînent quelque perte de temps. Le fouet seul n'offre aucun de +ces inconvénients; il déchire le corps de l'esclave sans atteindre +sa vie; il punit le nègre sans nuire au maître: c'est +véritablement la peine à l'usage de la servitude. Aussi les lois +américaines sur l'esclavage invoquent-elles constamment son +appui [90]. + +Tout à l'heure nous avons vu le législateur forcé d'attribuer à +l'esclave une autre criminalité qu'à l'homme libre; nous venons +aussi de reconnaître qu'aucune des peines appliquées aux hommes +libres ne convenait aux esclaves, et que, pour châtier ceux-ci, on +est contraint de recourir aux rigueurs les plus cruelles. + +Maintenant, le crime de l'esclave étant défini, et la nature des +peines déterminée, qui appliquera ces peines? selon quels +principes le nègre sera-t-il jugé? le verra-t-on durant la +procédure, environné des garanties dont toutes les législations +des peuples civilisés entourent le malheureux accusé? + +Jetons un coup d'oeil sur les lois américaines, et nous allons +voir le législateur conduit de nécessités en nécessités à la +violation successive de tous les principes. La première règle en +matière criminelle, c'est que nul ne peut être jugé que par ses +pairs. On sent l'impossibilité d'appliquer aux esclaves cette +maxime d'équité; car ce serait remettre entre les mains des +esclaves le sort des maîtres: aussi, dans tous les cas, les hommes +libres composent-ils le jury chargé de juger les esclaves [91]; et +ici le nègre accusé n'a pas seulement à redouter la partialité de +l'homme libre contre l'esclave; il a encore à craindre +l'antipathie du blanc contre l'homme noir. + +C'est un axiome de jurisprudence, que tout accusé est présumé +innocent jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable. Je trouve dans +les lois de la Louisiane et de la Caroline des principes +contraires: + +«Si un esclave noir, dit la loi de la Louisiane, tire avec une +arme à feu sur quelque personne, ou la frappe, ou la blesse avec +une arme meurtrière, avec l'intention de la tuer, ledit esclave, +sur due conviction d'aucun desdits faits, sera puni de mort, +pourvu que la présomption, quant à cette intention, soit toujours +contre l'esclave accusé, à moins qu'il ne prouve le +contraire.» [92] + +C'est encore un principe salutaire et consacré par toutes les +législations sages, qu'en matière criminelle les peines doivent +être fixées par la loi. Cependant les lois américaines abandonnent +en général à la discrétion du juge le châtiment de l'esclave; +tantôt elles disent que, dans un cas déterminé, le juge fera +distribuer le nombre de coups de fouet qu'il jugera convenable, +sans fixer ni minimum ni maximum [93]; une autre fois, elles +laissent au juge, chargé de punir, le soin de choisir parmi les +peines celle qui lui plaît, depuis le fouet jusqu'à la mort +exclusivement [94]. Ainsi voilà l'esclave livré à l'arbitraire du +juge. + +Mais il est un principe encore plus sacré que les précédents: +c'est que nul ne peut se faire justice à soi-même, et que +quiconque a été lésé par un crime doit s'adresser aux magistrats +chargés par la loi de prononcer entre le plaignant et l'accusé. + +Cette règle est violée formellement par les lois de la Caroline du +Sud et de la Louisiane relatives aux esclaves. On trouve dans les +lois de ces deux États une disposition qui confère au maître, le +pouvoir discrétionnaire de punir ses esclaves, soit à coups de +fouet, soit à coups de bâton, soit par l'emprisonnement [95]; il +apprécie le délit, condamne l'esclave et applique la peine: il est +tout à la fois partie, juge et bourreau. + +Telles sont et telles doivent être les lois de répression contre +les esclaves. Ici les principes du droit commun seraient funestes, +et les formes de la justice régulière impossibles. Faudra-t-il +soumettre tous les méfaits du nègre à l'examen d'un juge? mais la +vie du maître, se consumerait en procès; d'ailleurs la sentence +d'un tribunal est quelquefois incertaine et toujours lente. Ne +faut-il pas qu'un châtiment terrible et inévitable soit +incessamment suspendu sur la tête de l'esclave, et frappe dans +l'ombre le coupable, au risque d'atteindre l'innocent? + +La justice et les tribunaux sont donc presque toujours étrangers à +la répression des délits de l'esclave; tout se passe entre le +maître, et ses nègres. Quand ceux-ci sont dociles, le maître jouit +en paix de leurs labeurs et de leur abrutissement. Si les esclaves +ne travaillent pas avec zèle, il les fouette comme des bêtes de +somme. Ces peines fugitives ne sont point enregistrées dans les +greffes des cours; elles ne valent pas les frais d'une enquête. +Celui qui consulte les annales des tribunaux n'y trouve qu'un très +petit nombre de jugements relatifs à des nègres; mais qu'il +parcoure les campagnes, il entendra les cris de la douleur et de +la misère: c'est la seule constatation des sentences rendues +contre des esclaves. + +Ainsi, pour établir la servitude, il faut non-seulement priver +l'homme de tous droits politiques et civils, mais encore le +dépouiller de ses droits naturels et fouler aux pieds les +principes les plus inviolables. + +Un seul droit est conservé à l'esclave, l'exercice de son culte; +c'est que la religion enseigne aux hommes le courage et la +résignation. Cependant même sur ce point, la loi de la Caroline du +Sud se montre pleine de restrictions prudentes: ainsi les nègres +ne peuvent prier Dieu qu'à des heures marquées, et ne sauraient +assister aux réunions religieuses des blancs. L'esclave ne doit +point entendre la prière des hommes libres [96]. + +Quel plus beau témoignage peut-il exister en faveur de la liberté +de l'homme que cette impossibilité d'organiser la servitude sans +outrager toutes les saintes lois de la morale et de l'humanité? + +§ II. Caractères de l'esclavage aux États-unis. + +Je viens d'exposer les rigueurs mises en usage et les cruautés +employées pour fonder et maintenir l'esclavage aux États-Unis. Je +pense, du reste, que, dans ces rigueurs et dans ces cruautés, il +n'y a rien qui soit spécial à l'esclavage américain. La servitude +est partout la même, et entraîne, en quelque lieu qu'on +l'établisse, les mêmes iniquités et les mêmes tyrannies. + +Ceux qui, en admettant le principe de l'esclavage, prétendent +qu'il faut en adoucir le joug, donner à l'esclave un peu de +liberté, offrir quelque soulagement à son corps et quelque lumière +à son esprit; ceux-là me paraissent doués de plus d'humanité que +de logique. À mon sens, il faut abolir l'esclavage ou le maintenir +dans toute sa dureté. + +L'adoucissement qu'on apporte au sort de l'esclave ne fait que +rendre plus cruelles à ses yeux les rigueurs qu'on ne supprime +pas; le bienfait qu'il reçoit devient pour lui une sorte +d'excitation à la révolte. À quoi bon l'instruire? est-ce pour +qu'il sente mieux sa misère? ou afin que son intelligence se +développant, il fasse des efforts plus éclairés pour rompre ses +fers? Quand l'esclavage existe dans un pays, ses liens ne +sauraient se relâcher sans que la vie du maître et de l'esclave +soit mise en péril: celle du maître, par la rébellion de +l'esclave; celle de l'esclave, par le châtiment du maître. + +Toutes les déclamations auxquelles on se livre sur la barbarie des +possesseurs d'esclaves, aux États-Unis comme ailleurs, sont donc +peu rationnelles. Il ne faut point blâmer les Américains des +mauvais traitements qu'ils font subir à leurs esclaves, il faut +leur reprocher l'esclavage même. Le principe étant admis, les +conséquences qu'on déplore sont inévitables. + +Il en est d'autres qui, voulant excuser la servitude et ses +horreurs, vantent l'humanité des maîtres américains envers leurs +nègres; ceux-ci manquent pareillement de logique et de vérité. Si +le possesseur d'esclaves était humain et juste, il cesserait +d'être maître; sa domination sur ces nègres est une violation +continue et obligée de toutes les lois de la morale et de +l'humanité. + +L'esclavage américain, qui s'appuie sur la même base que toutes +les servitudes de l'homme sur l'homme, a pourtant quelques traits +particuliers qui lui sont propres. + +Chez les peuples de l'antiquité, l'esclave était plutôt attaché à +la personne du maître qu'à son domaine; il était un besoin du +luxe, et une des marques extérieures de la puissance. L'esclave +américain, au contraire, tient plutôt au domaine qu'à la personne +du maître; il n'est jamais pour celui-ci un objet d'ostentation, +mais seulement un instrument utile entre ses mains. Autrefois +l'esclave travaillait aux plaisirs du maître autant qu'à sa +fortune. Le nègre ne sert jamais qu'aux intérêts matériels de +l'Américain. + +Jefferson, qui d'ailleurs n'est pas partisan de l'esclavage, +s'efforce de prouver l'heureux sort des nègres, comparé à la +condition des esclaves romains; et, après avoir peint les moeurs +douces des planteurs américains, il cite l'exemple de Vedius +Pollion, qui condamna un de ses esclaves à servir de pâture aux +murènes de son vivier, pour le punir d'avoir cassé un verre de +cristal [97]. + +Je ne sais si la preuve offerte par Jefferson est bonne. Il est +vrai que l'habitant des États-Unis serait peu sévère envers +l'esclave qui briserait un objet de luxe; mais aurait-il la même +indulgence pour celui qui détruirait une chose utile? Je ne sais. +Il est certain, du moins, que la loi de la Caroline du Sud +prononce la peine de mort contre l'esclave qui fait un dégât dans +un champ [98]. + +Je crois, du reste, qu'en effet la vie des nègres, en Amérique, +n'est point sujette aux mêmes périls que celle des esclaves chez +les anciens. À Rome, les riches faisaient bon marché de la vie de +leurs esclaves; ils n'y étaient pas plus attachés qu'on ne tient à +une superfluité du luxe ou à un objet de mode. Un caprice, un +mouvement de colère, quelquefois un instinct dépravé de cruauté, +suffisaient pour trancher le fil de plusieurs existences. Les +mêmes passions ne se rencontrent point chez le maître américain, +pour lequel un esclave a la valeur matérielle qu'on attache aux +choses utiles, et qui, dépourvu d'ailleurs de passions violentes, +n'éprouve à l'aspect de ses nègres, travaillant pour lui, que des +instincts de conservation. + +L'habitant des États-Unis, possesseur de nègres, ne mène point sur +ses domaines une vie brillante et ne se montre jamais à la ville +avec un cortège d'esclaves. L'exploitation de sa terre est une +entreprise industrielle; ses esclaves sont des instruments de +culture. Il a soin de chacun d'eux comme un fabricant a soin des +machines qu'il emploie; il les nourrit et les soigne comme on +conserve une usine en bon état; il calcule la force de chacun, +fait mouvoir sans relâche les plus forts et laisse reposer ceux +qu'un plus long usage briserait. Ce n'est pas là une tyrannie de +sang et de supplices, c'est la tyrannie la plus froide et la plus +intelligente qui jamais ait été exercée par le maître sur +l'esclave. + +Cependant, sous un autre point de vue, l'esclavage américain +n'est-il pas plus rigoureux que ne l'était la servitude antique? + +L'esprit calculateur et positif du maître américain le pousse vers +deux buts distincts: le premier, c'est d'obtenir de son esclave le +plus de travail possible; le second, de dépenser le moins possible +pour le nourrir. Le problème à résoudre est de conserver la vie du +nègre en le nourrissant peu et de le faire travailler avec ardeur +sans l'épuiser. On conçoit ici l'alternative embarrassante dans +laquelle est placé le maître qui voudrait que son nègre ne se +reposât point et qui pourtant craint qu'un travail continu ne le +tue. Souvent le possesseur d'esclaves, en Amérique, tombe dans la +faute de l'industriel qui, pour avoir fatigué les ressorts d'une +machine, les voit se briser. Comme ces calculs de la cupidité font +périr des hommes, les lois américaines ont été dans la nécessité +de prescrire le minimum de la ration quotidienne que doit recevoir +l'esclave, et de porter des peines sévères contre les maîtres qui +enfreindraient cette disposition [99]. Ces lois, du reste, prouvent +le mal, sans y remédier: quel moyen peut avoir l'esclave d'obtenir +justice du plus ou moins de tyrannie qu'il subit? En général, la +plainte qu'il fait entendre lui attire de nouvelles rigueurs; et +lorsque par hasard il arrive jusqu'à un tribunal, il trouve pour +juges ses ennemis naturels, tous amis de son adversaire. + +Ainsi il me parait juste de dire qu'aux États-Unis l'esclave n'a +point à redouter les violences meurtrières dont les esclaves des +anciens étaient si souvent les victimes. Sa vie est protégée; mais +peut-être sa condition journalière est-elle plus malheureuse. + +J'indiquerai encore ici une dissemblance: l'esclave, chez les +anciens, servait souvent les vices du maître; son intelligence +s'exerçait à cette immoralité. + +L'esclave américain n'a jamais de pareils offices à rendre; il +quitte rarement le sol, et son maître a des moeurs pures. Le nègre +est stupide; il est plus abruti que l'esclave romain, mais il est +moins dépravé. + +§ III. Peut-on abolir l'esclavage des noirs aux États-unis? + +On ne saurait parler de l'esclavage sans reconnaître en même temps +que son institution chez un peuple est tout à la fois une tache et +un malheur. + +La plaie existe aux États-Unis, mais on ne saurait l'imputer aux +Américains de nos jours, qui l'ont reçue de leurs aïeux. Déjà même +une partie de l'Union est parvenue à s'affranchir de ce fléau. +Tous les États de la Nouvelle-Angleterre, New York, la +Pennsylvanie, n'ont plus d'esclaves [100]. Maintenant l'abolition de +l'esclavage pourra-t-elle s'opérer dans le Sud, de même qu'elle a +eu lieu dans le Nord? + +Avant d'entrer dans l'examen de cette grande question commençons +par reconnaître qu'il existe aux États-Unis une tendance générale +de l'opinion vers l'affranchissement de la race noire. + +Plusieurs causes morales concourent pour produire cet effet. + +D'abord, les croyances religieuses qui, aux États-Unis sont +universellement répandues. + +Plusieurs sectes y montrent un zèle ardent pour la cause de la +liberté humaine; ces efforts des hommes religieux sont continus et +infatigables, et leur influence, presque inaperçue, se fait +cependant sentir. À ce sujet, on se demande si l'esclavage peut +avoir une très longue durée au sein d'une société de chrétiens. Le +christianisme, c'est l'égalité morale de l'homme. Ce principe +admis, il est aussi difficile de ne pas arriver à l'égalité +sociale, qu'il paraît impossible, l'égalité sociale existant, de +n'être pas conduit à l'égalité politique. Les législateurs de la +Caroline du Sud sentirent bien toute la portée du principe moral +dont le christianisme renferme le germe; car, dans l'un des +premiers articles du code qui organise l'esclavage, ils ont eu +soin de déclarer, en termes formels, que l'esclave qui recevra le +baptême ne deviendra pas libre par ce seul fait [101]. + +On ne peut pas non plus contester que le progrès de la +civilisation ne nuise chaque jour à l'esclavage. À cet égard, +l'Europe même influe sur l'Amérique. L'Américain, dont l'orgueil +ne veut reconnaître aucune supériorité, souffre cruellement de la +tache que l'esclavage imprime à son pays dans l'opinion des autres +peuples. + +Enfin, il est une cause morale plus puissante peut-être que toute +autre sur la société américaine pour l'exciter à +l'affranchissement des noirs, c'est l'opinion qui de plus en plus +se répand que les États où l'esclavage a été aboli sont plus +riches et plus prospères que ceux où il est encore en vigueur, et +cette opinion a pour base un fait réel dont enfin on se rend +compte; dans les États à esclaves, les hommes libres ne +travaillent pas, parce que le travail, étant l'attribut de +l'esclave, est avili à leurs yeux. Ainsi, dans ces États, les +blancs sont oisifs à côté des noirs qui seuls travaillent. En +d'autres termes, la portion de la population la plus intelligente, +la plus énergique, la plus capable d'enrichir le pays, demeure +inerte et improductive, tandis que le travail de production est +l'oeuvre d'une autre portion de la population grossière, +ignorante, et qui fait son travail sans coeur, parce qu'elle n'y a +point d'intérêt. + +J'ai plus d'une fois entendu les habitants du Sud, possesseurs +d'esclaves, déplorer eux-mêmes, par ce motif, l'existence de +l'esclavage, et faire des voeux pour sa destruction. + +On ne peut donc nier qu'aux États-Unis l'opinion publique ne tende +vers l'abolition complète de l'esclavage. + +Mais cette abolition est-elle possible? et comment pourrait-elle +s'opérer? Ici je dois jeter un coup d'oeil sur les diverses +objections qui se présentent. + +Première objection. -- D'abord, il est des personnes qui font de +l'esclavage des nègres une question de fait et non de principe. La +race africaine, disent-ils, est inférieure à la race européenne: +les noirs sont donc par leur nature même destinés à servir les +blancs. + +Je ne discuterai pas ici la question de supériorité des blancs sur +les nègres. C'est un point sur lequel beaucoup de bons esprits +sont partagés; il me faudrait, pour l'approfondir, plus de +lumières que je n'en possède sur ce sujet. Je ne présenterai donc +que de courtes observations à cet égard. + +En général, on tranche la question de supériorité à l'aide d'un +seul fait: on met en présence un blanc et un nègre, et l'on dit! +«Le premier est plus intelligent que le second.» Mais il y a ici +une première source d'erreur; c'est la confusion qu'on fait de la +race et de l'individu. Je suppose constant le fait de supériorité +intellectuelle de l'Européen de nos jours: la difficulté ne sera +pas résolue. + +En effet, ne se peut-il pas qu'il y ait chez le nègre une +intelligence égale dans son principe à celle du blanc, et qui ait +dégénéré par des causes accidentelles? Lorsque, par suite d'un +certain état social, la population noire est soumise pendant +plusieurs siècles à une condition dégradante transmise d'âge en +âge, à une vie toute matérielle et destructive de l'intelligence +humaine, ne doit-il pas résulter, pour les générations qui se +succèdent, une altération progressive des facultés morales, qui, +arrivée à un certain degré, prend le caractère d'une organisation +spéciale, et est considérée comme l'état naturel du nègre, +quoiqu'elle n'en soit qu'une déviation? Cette question, que je ne +fais qu'indiquer, est traitée avec de grands détails dans un +ouvrage en deux volumes, intitulé: Natural and physical history of +man, by Richard. + +Après avoir indiqué l'erreur dans laquelle on peut tomber en +assimilant deux races qui marchent depuis une longue suite de +siècles dans des voies opposées, l'une vers la perfection morale, +l'autre vers l'abrutissement, j'ajouterai que la comparaison des +individus entre eux n'est guère moins défectueuse. Comment, en +effet, demander au nègre, dont rien, depuis qu'il existe, n'a +éveillé l'intelligence, le même développement de facilités qui, +chez le blanc, est le fruit d'une éducation libérale et précoce? + +Du reste, cette question recevra une grande lumière de +l'expérience qui se fait en ce moment dans les États américains où +l'esclavage est aboli. Il existe à Boston, à New York et à +Philadelphie des écoles publiques pour les enfants des noirs, +fondées sur les mêmes principes que celles des blancs; et j'ai +trouvé partout cette opinion, que les enfants de couleur montrent +une aptitude au travail et une capacité égales à celles des +enfants blancs. On a cru longtemps, aux États-Unis, que les nègres +n'avaient pas même l'esprit suffisant pour faire le négoce; +cependant il existe en ce moment, dans les États libres du Nord, +un grand nombre de gens de couleur qui ont fondé eux-mêmes de +grandes fortunes commerciales. Longtemps même on pensa que le +nègre était destiné par le Créateur à courber incessamment son +front sur le sol, et on le croyait dépourvu de l'intelligence et +de l'adresse qui sont nécessaires pour les arts mécaniques. Mais +un riche industriel du Kentucky me disait un jour que c'était une +erreur reconnue, et que les enfants nègres auxquels on apprend des +métiers travaillent tout aussi bien que les blancs. + +La question de supériorité des blancs sur les nègres n'est donc +pas encore pure de tout nuage. Du reste, alors même que cette +supériorité serait incontestable, en résulterait-il la conséquence +qu'on en tire? Faudrait-il, parce qu'on reconnaîtrait à l'homme +d'Europe un degré d'intelligence de plus qu'à l'Africain, en +conclure que le second est destiné par la nature à servir le +premier? mais où mènerait une pareille théorie? + +Il y a aussi parmi les blancs des intelligences inégales: tout +être moins éclairé sera-t-il l'esclave de celui qui aura plus de +lumières? Et qui déterminera le degré des intelligences?... Non, +la valeur morale de l'homme n'est pas tout entière dans l'esprit; +elle est surtout dans l'âme. Après avoir prouvé que le nègre +comprend moins bien que le blanc, il faudrait encore établir qu'il +sent moins vivement que celui-ci; qu'il est moins capable de +générosité, de sacrifices, de vertu. + +Une pareille théorie ne soutient pas l'examen. Si on l'applique +aux blancs entre eux, elle semble ridicule; restreinte aux nègres, +elle est plus odieuse, parce qu'elle comprend toute une race +d'hommes qu'elle atteint en masse de la plus affreuse des misères. + +Il faut donc écarter cette première objection. + +Seconde objection. -- Mais d'autres disent: «Nous avons besoin de +nègres pour cultiver nos terres; les hommes d'Afrique peuvent +seuls, sous un soleil brûlant, se livrer, sans péril, aux rudes +travaux de la culture; puisque nous ne pouvons nous passer +d'esclaves, il faut bien conserver l'esclavage.» + +Ce langage est celui du planteur américain qui, comme on le voit, +réduit la question à celle de son intérêt personnel. À cet intérêt +se mêlerait, il est vrai, celui de la prospérité même du pays, +s'il était exact de dire que les États du Sud ne peuvent être +cultivés que par des nègres. + +Sur ce point il existe, dans le Sud des États-Unis, une grande +divergence d'opinion. Il est bien certain qu'à mesure que les +blancs se rapprochent du tropique, les travaux exécutés par eux +sous le soleil d'été deviennent dangereux. Mais quelle est +l'étendue de ce péril? L'habitude le ferait-elle disparaître? À +quel degré de latitude commence-t-il? est-ce à la Virginie ou à la +Louisiane? au 4e ou au 31e degré? + +Telles sont les questions en litige qui reçoivent en Amérique bien +des solutions contradictoires. En parcourant les États du Sud, +j'ai souvent entendu dire que si l'esclavage des noirs était +aboli, c'en était fait de la richesse agricole des contrées +méridionales. + +Cependant il se passe aujourd'hui même dans le Maryland un fait +qui est propre à ébranler la foi trop grande qu'on ajouterait à de +pareilles assertions. + +Le Maryland, État à esclaves, est situé entre les 38e et 39e +degrés de latitude; il tient le milieu entre les États du Nord, où +il n'existe que des hommes libres, et ceux du Sud, où l'esclavage +est en vigueur. Or c'était, il y a peu d'années encore, une +opinion universelle dans le Maryland que le travail des nègres y +était indispensable à la culture du sol; et l'on eût étouffé la +voix de quiconque eût exprimé un sentiment contraire. Cependant, à +l'époque où je traversai ce pays (octobre 1831) l'opinion avait +déjà entièrement changé sur ce point. Je ne puis mieux faire +connaître cette révolution dans l'esprit public qu'en rapportant +textuellement ce que me disait à Baltimore un homme d'un caractère +élevé, et qui tient un rang distingué dans la société américaine. + +«Il n'est, me disait-il, personne dans le Maryland qui ne désire +maintenant l'abolition de l'esclavage aussi franchement qu'il en +voulait jadis le maintien. + +«Nous avons reconnu que les blancs peuvent se livrer sans aucun +inconvénient aux travaux agricoles, qu'on croyait ne pouvoir être +faits que par des nègres. + +«Cette expérience ayant eu lieu, un grand nombre d'ouvriers libres +et de cultivateurs de couleur blanche se sont établis dans le +Maryland, et alors nous sommes arrivés à une autre démonstration +non moins importante: c'est qu'aussitôt qu'il y a concurrence de +travaux entre des esclaves et des hommes libres, la ruine de celui +qui emploie des esclaves est assurée. Le cultivateur qui travaille +pour lui, ou l'ouvrier libre qui travaille pour un autre, +moyennant salaire, produisent moitié plus que l'esclave +travaillant pour son maître sans intérêt personnel. Il en résulte +que les valeurs créées par un travail libre se vendent moitié +moins cher. Ainsi telle denrée qui valait deux dollars lorsqu'il +n'y avait parmi nous d'autres travailleurs que des esclaves, ne +coûte actuellement qu'un seul dollar. Cependant celui qui la +produit avec des esclaves est obligé de la donner au même prix, et +alors il est en perte; il gagne moitié moins que précédemment, et +cependant ses frais sont toujours les mêmes; c'est-à-dire qu'il +est toujours forcé de nourrir ses nègres, leurs familles, de les +entretenir dans leur enfance, dans leur vieillesse, durant leurs +maladies; enfin, il a toujours des esclaves travaillant moins que +des hommes libres.» [102] + +Je ne saurais non plus quitter ce sujet sans rappeler ici ce que +me disait de l'esclavage des noirs un homme justement célèbre en +Amérique, Charles Caroll, celui des signataires de la déclaration +d'indépendance qui a joui le plus longtemps de son oeuvre +glorieuse [103]. + +«C'est une idée fausse, me disait-il, de croire que les nègres +sont nécessaires à la culture des terres pour certaines +exploitations, telles que celles du sucre, du riz et du tabac. +J'ai la conviction que les blancs s'y habitueraient facilement, +s'ils l'entreprenaient. Peut-être, dans les premiers temps, +souffriraient-ils du changement apporté à leurs habitudes; mais +bientôt ils surmonteraient cet obstacle, et, une fois accoutumés +au climat et aux travaux des noirs, ils en feraient deux fois plus +que les esclaves.» + +Lorsque M. Charles Caroll me tenait ce langage, il habitait une +terre sur laquelle il y avait trois cents noirs. + +Je ne conclurai point de tout ceci que l'objection élevée contre +le travail des blancs dans le Sud soit entièrement dénuée de +fondement; mais enfin n'est-il pas permis de penser que plusieurs +États du Sud qui, jusqu'à ce jour, ont considéré l'esclavage comme +une nécessité, viendront à reconnaître leur erreur, ainsi que le +fait aujourd'hui le Maryland? Chaque jour les communications des +États entre eux deviennent plus faciles et plus fréquentes. La +révolution morale qui s'est faite à Baltimore ne s'étendra-t-elle +point dans le Sud? Les États du Midi, autrefois purement +agricoles, commencent à devenir industriels; les manufactures +établies dans le Sud auront besoin de soutenir la concurrence avec +celles du Nord, c'est-à-dire de produire à aussi bon marché que +ces dernières; elles seront dès lors dans l'impossibilité de se +servir longtemps d'ouvriers esclaves, puisqu'il est démontré que +ceux-ci ne sauraient concourir utilement avec des ouvriers libres. +Partout où se montre l'ouvrier libre, l'esclavage, tombe. Enfin, +ce qui demeure bien prouvé, c'est que (économiquement parlant) +l'esclavage est nuisible lorsqu'il n'est pas nécessaire, et qu'il +a été jugé tel par ceux qui auparavant l'avaient cru +indispensable. Mais il se présente contre l'abolition de +l'esclavage des objections bien autrement graves que celle du plus +ou moins d'utilité dont le travail des nègres peut être pour les +blancs. + +Troisième objection. -- Supposez le principe de l'abolition admis, +quel sera le moyen d'exécution? + +Ici deux systèmes se présentent: affranchir dès à présent tous les +esclaves; ou bien abolir seulement en principe l'esclavage, et +déclarer libres les enfants à naître des nègres. Dans le premier +cas, l'esclavage disparaît aussitôt, et, le jour où la loi est +rendue, il n'y a plus dans la société américaine que des hommes +libres. Dans le second, le présent est conservé; ceux qui sont +esclaves restent tels; l'avenir seul est atteint; on travaille +pour les générations suivantes. + +Ces deux systèmes, assez simples l'un et l'autre dans leur +théorie, rencontrent dans l'exécution des difficultés qui leur +sont communes. + +D'abord, pour déclarer libres les esclaves ou leurs descendants, +l'équité exige que le gouvernement en paie le prix à leurs +possesseurs: l'indemnité est la première condition de +l'affranchissement, puisque l'esclave est la propriété du maître. + +Maintenant, comment opérer ce rachat? + +Le gouvernement américain se trouve, dit-on, pour l'effectuer, +dans la situation la plus favorable; car la dette publique des +États-Unis est éteinte: or, les revenus du gouvernement fédéral +sont annuellement de cent cinquante-neuf millions de francs. Sur +cette somme, soixante-quatorze millions sont absorbés par les +dépenses de l'administration fédérale; restent donc quatre-vingt- +cinq millions qui, précédemment, étaient consacrés à l'extinction +de la dette publique, et qui, maintenant, pourraient être employés +au rachat des nègres esclaves [104]. + +J'ai souvent entendu proposer ce moyen pour parvenir à +l'affranchissement général; mais ici combien d'obstacles se +présentent! D'abord le point de départ est vicieux; en effet, les +États-Unis n'ont, il est vrai, plus de dette publique à payer; +mais en même temps qu'ils se sont libérés, ils ont réduit +considérablement l'impôt qui était la source de leurs revenus. Il +est donc inexact de dire que le gouvernement fédéral reçoive +annuellement quatre-vingt-cinq millions, qu'il pourrait appliquer +au rachat des nègres. + +Mais supposons qu'en effet cette somme est à sa disposition, et +voyons s'il est possible d'espérer qu'il en fera l'usage qu'on +propose. + +Il y avait aux États-Unis, lors du dernier recensement de la +population, fait en 1830, deux millions neuf mille esclaves; or, +en supposant qu'il faille réduire à cent dollars la valeur moyenne +de chaque nègre, à raison des femmes, des enfants et des +vieillards, le rachat fait à ce prix de deux millions neuf mille +esclaves coûterait plus d'un milliard de francs [105]. À cette somme +il faut ajouter le prix de deux cent mille esclaves au moins nés +depuis 1830 [106], dont le rachat ajouterait une somme de cent onze +millions de francs au milliard précédent. + +En supposant que le gouvernement fédéral pût et voulût appliquer +annuellement au rachat des nègres une somme annuelle de quatre- +vingt-cinq millions, il ne pourrait, avec cette somme, racheter +chaque année que cent soixante mille esclaves; il faudrait donc +l'application de la même somme au même objet pendant quatorze +années pour racheter la totalité des esclaves existants +aujourd'hui. Mais ce n'est pas tout. Ces deux millions neuf mille +esclaves existant en ce moment se multiplient chaque jour, et, en +supposant que leur accroissement annuel soit proportionné dans +l'avenir à ce qu'il a été jusqu'à ce jour, il augmentera +annuellement d'environ soixante mille: quarante-sept millions de +francs seront donc absorbés chaque année, non pas pour diminuer le +nombre des esclaves, mais seulement pour empêcher leur +augmentation; or, ces quarante-sept millions font plus de la +moitié de la somme destinée au rachat. + +On voit que l'étendue et la durée du sacrifice pécuniaire que le +gouvernement des États-Unis aurait à s'imposer ne peuvent se +comparer qu'à son peu d'efficacité. Croit-on que le gouvernement +américain entreprenne jamais une semblable tâche à l'aide d'un +pareil moyen? + +Je ne sais si un peuple qui se gouverne lui-même fera jamais un +sacrifice aussi énorme sans une nécessité urgente. Les masses, +habiles et puissantes pour guérir les maux présents qu'elles +sentent, ont peu de prévoyance pour les malheurs à venir. +L'esclavage, qui peut, à la vérité, devenir un jour, pour toute +l'Union, une cause de trouble et d'ébranlement, n'affecte +actuellement et d'une manière sensible qu'une partie des États- +Unis, le Sud; or, comment admettre que les pays du Nord qui, en ce +moment, ne souffrent point de l'esclavage, iront, dans l'intérêt +des contrées méridionales, et par une vague prévision de périls +incertains et à venir, consacrer au rachat des esclaves du Sud des +sommes considérables dont l'emploi, fait au profit de tous, peut +leur procurer des avantages actuels et immédiats. Je crois +qu'espérer du gouvernement fédéral des États-Unis un pareil +sacrifice, c'est méconnaître les règles de l'intérêt personnel, et +ne tenir aucun compte ni du caractère américain, ni des principes +d'après lesquels procède la démocratie. + +Mais l'obstacle qui résulte du prix exorbitant du rachat n'est pas +le seul. + +Supposons que cette difficulté soit vaincue. + +Quatrième objection. -- Les nègres étant affranchis que +deviendront-ils? se bornera-t-on à briser leurs fers? les +laissera-t-on libres à côté de leurs maîtres? Mais si les esclaves +et les tyrans de la veille se trouvent face à face avec des forces +à peu près égales, ne doit-on pas craindre de funestes collisions? + +On voit que ce n'est pas assez de racheter les nègres, mais qu'il +faut encore, après leur affranchissement, trouver un moyen de les +faire disparaître de la société où ils étaient esclaves. + +À cet égard deux systèmes ont été proposés. + +Le premier est celui de Jefferson [107], qui voudrait qu'après avoir +aboli l'esclavage on assignât aux nègres une portion du territoire +américain, où ils vivraient séparés des blancs. + +On est frappé tout d'abord de ce qu'un pareil système renferme de +vicieux et d'impolitique. Sa conséquence immédiate serait +d'établir sur le sol des États-Unis deux sociétés distinctes, +composées de deux races qui se haïssent secrètement et dont +l'inimitié serait désormais avouée; ce serait créer une nation +voisine et ennemie pour les États-Unis, qui ont le bonheur de +n'avoir ni ennemis ni voisins. + +Mais, depuis que Jefferson a indiqué ce mode étrange de séparer +les nègres des blancs, un autre moyen a été trouvé auquel on ne +peut reprocher les mêmes inconvénients. + +Une colonie de nègres affranchis a été fondée à Liberia sur la +côte d'Afrique (6e degré de latitude nord). [108] + +Des sociétés philanthropiques se sont formées pour +l'établissement, la surveillance et l'entretien de cette colonie +qui déjà prospère. Au commencement de l'année 1834, elle contenait +trois mille habitants, tous nègres libres et affranchis, émigrés +des États-Unis. + +Certes, si l'affranchissement universel des noirs était possible +et qu'on pût les transporter tous à Liberia, ce serait un bien +sans aucun mélange de mal. Mais le transport des affranchis, +d'Amérique en Afrique, pourra-t-il jamais s'exécuter sur un vaste +plan? Outre les frais de rachat que je suppose couverts, ceux de +transport seraient seuls considérables; on a reconnu que, pour +chaque nègre ainsi transporté, il en coûte 30 dollars (160 fr.), +ce qui pour 2 millions de nègres fait une somme de 318 millions de +francs à ajouter aux 1,200 millions précédents. Ainsi à mesure +qu'on pénètre dans le fond de la question on marche d'obstacle en +obstacle. + +Maintenant je suppose encore résolues ces premières difficultés; +j'admets que d'une part le gouvernement de l'Union serait prêt à +faire, pour l'affranchissement des nègres du Sud, l'immense +sacrifice que j'ai indiqué, sans que les États du Nord, peu +intéressés, quant à présent, dans la question, s'y opposassent; +j'admets encore qu'il existe un moyen pratique de transporter la +population affranchie hors du territoire américain; ces obstacles +levés, il resterait encore à vaincre le plus grave de tous; je +veux parler de la volonté des États du Sud, au sein desquels sont +les esclaves. + +Cinquième objection. -- D'après la constitution américaine, +l'abolition de l'esclavage dans les États du Sud ne pourrait se +faire que par un acte émané de la souveraineté de ces États, ou du +moins faudrait-il, si l'affranchissement des noirs était tenté par +le gouvernement fédéral, que les États particuliers intéressés y +consentissent. [109] + +Or, j'ignore ce que pourront penser un jour et faire les États du +Sud; mais il me parait indubitable que, dans l'état actuel des +esprits et des intérêts, tous seraient opposés à +l'affranchissement des nègres; même avec la condition de +l'indemnité préalable. + +Il est certain d'abord que la transition subite de l'état de +servitude des noirs à celui de liberté serait pour les possesseurs +d'esclaves un moment de crise dangereuse. + +Vainement on objecte que les nègres recevant la liberté n'ont plus +de griefs contre la société, ni contre leurs maîtres, je réponds +qu'ils ont des souvenirs de tyrannie, et que le sort commun des +opprimés est de se soumettre pendant qu'ils sont faibles, et de se +venger quand ils deviennent forts; or, l'esclave n'est fort que le +jour où il devient libre. + +Il n'est pas vraisemblable que les Américains habitants des États +à esclaves se soumettent de leur plein gré aux chances périlleuses +qu'entraînerait l'affranchissement des nègres, dans la vue +d'épargner à leurs arrière-neveux les dangers d'une lutte entre +les deux races. + +Ils le feront d'autant moins que, outre le péril attaché à cette +mesure, leurs intérêts matériels en seraient lésés. Toutes les +richesses, toutes les fortunes des États du Sud, reposent, quant à +présent, sur le travail des esclaves; une indemnité pécuniaire, +quelque large qu'on la suppose, ne remplacerait point, pour le +maître, les esclaves perdus; elle placerait entre ses mains un +capital dont il ne saurait que faire. Plus tard sans doute de +nouvelles entreprises, de nouveaux modes d'exploitations, se +formeraient; mais la suppression des esclaves serait, pour la +génération contemporaine, la source d'une immense perturbation +dans les intérêts matériels. + +On se demande s'il est croyable qu'une génération entière se +soumette à une pareille ruine pour le plus grand bien des +générations futures. -- Non, il est douteux même qu'elle se +l'imposât en présence de dangers actuels. Rien n'est plus +difficile à concevoir que l'abandon fait par une grande masse +d'hommes de leurs intérêts matériels, dans la vue d'éviter un +péril. Le péril présent n'est encore qu'un malheur à venir: le +sacrifice serait un malheur présent. + +Mais, dit-on, ces objections sont évitées en grande partie, si, en +déclarant libres les enfants à naître des nègres, on maintient +dans la servitude les esclaves nés avant l'acte d'abolition. Dans +cette hypothèse, ceux qui abolissent l'esclavage conservent leurs +esclaves, et la génération qui souffre de l'affranchissement n'a +point connu un état meilleur. + +Ce système affaiblit sans doute les objections, mais il ne les +détruit pas entièrement. N'est-ce pas jeter parmi les esclaves un +principe d'insurrection que de déclarer libres les enfants à +naître, tout en maintenant les pères dans la servitude? On +s'efforce à grand'peine de persuader au nègre esclave qu'il n'est +pas l'égal du blanc, et que cette inégalité est la source de son +esclavage; que deviendra cette fiction en présence d'une réalité +contraire? comment le nègre esclave obéira-t-il à côté de son +enfant, investi du droit de résister? + +C'est d'ailleurs attribuer aux Américains du Sud un égoïsme +exagéré, que de supposer qu'en conservant intacts leurs droits, +ils anéantiront ceux de leurs enfants. Autant il serait surprenant +qu'ils fissent un grand sacrifice dans l'intérêt de générations +futures et éloignées, autant il faudrait s'étonner qu'ils +sacrifiassent à leur propre intérêt celui de leurs descendants +immédiats; car le sentiment paternel est presque de l'égoïsme. On +est donc sûr de trouver dans les pères autant de répugnance à +prendre une mesure ruineuse pour les enfants, qu'à faire un acte +qui les ruine eux-mêmes. + +Ici cependant l'on m'oppose l'exemple des États du Nord de l'Union +qui ont aboli l'esclavage pour l'avenir, c'est-à-dire pour les +enfants à naître, en laissant esclaves tous ceux qui l'étaient +avant la loi; et l'on demande pourquoi les États du Sud ne +feraient pas de même. + +À cet égard, la réponse semble facile. D'abord il est constant que +l'esclavage n'a jamais été établi dans le Nord sur une grande +échelle. Lorsque la Pennsylvanie, New York et les autres États du +Nord, ont aboli l'esclavage, il n'y avait dans leur sein qu'un +nombre minime d'esclaves. Pour ne citer qu'un exemple, New York a +aboli l'esclavage en 1799, et, à cette époque, il n'y avait que +trois esclaves sur cent habitants: on pouvait affranchir les +nègres, ou déclarer libres les enfants à naître, sans redouter +aucune conséquence fâcheuse d'un principe de liberté jeté +subitement parmi des esclaves. Les possesseurs de nègres ne +formaient qu'une fraction imperceptible de la population; alors +l'intérêt presque universel était qu'il n'y eût plus d'esclaves, +afin que rien ne déshonorât le travail, source de la richesse. En +abolissant la servitude des noirs pour l'avenir, les États du Nord +n'ont fait aucun sacrifice; la majorité, qui trouvait son profit à +cette abolition, a imposé la loi au petit nombre, dont l'intérêt +était contraire. + +Maintenant, comment comparer aux États du Nord ceux du Sud, où les +esclaves sont égaux, quelquefois même supérieurs en nombre aux +hommes libres [110], et où, d'un autre côté, la majorité, pour ne +pas dire la totalité des habitants, est intéressée au maintien de +l'esclavage? + +On voit que la dissemblance est, quant à présent, complète mais +n'est-il pas permis d'espérer dans l'avenir quelque changement +dans la situation des États du Sud, et ne peut-on pas admettre +qu'intéressés aujourd'hui à conserver l'esclavage, ils aient un +jour intérêt à l'abolir? J'ai la ferme persuasion que tôt ou tard +cette abolition aura lieu, et j'ai dit plus haut les motifs de ma +conviction; mais je crois également que l'esclavage durera +longtemps encore dans le Sud; et, à cet égard, il me parait utile +de résumer les différences matérielles qui rendent impossible +toute comparaison entre l'avenir du Sud et ce qui s'est passé dans +le Nord. + +Il est incontestable que le froid des États du Nord est contraire +à la race africaine, tandis que la chaleur des pays du Sud lui est +favorable; dans les premiers elle languit et décroît, tandis +qu'elle prospère et multiplie dans les seconds. + +Ainsi la population noire, qui tendait naturellement à diminuer +dans les États où l'esclavage est aboli, trouve, au contraire, +dans le climat des pays méridionaux, où sont aujourd'hui les +esclaves, une cause d'accroissement. + +Dans le Nord, l'esclavage était évidemment nuisible au plus grand +nombre; les habitants du Sud sont encore dans le doute s'il ne +leur est pas nécessaire. L'esclavage dans le Nord n'a jamais été +qu'une superfluité; il est, au moins jusqu'à présent, pour le Sud, +une utilité. Il était, pour les hommes du Nord, un accessoire; il +se rattache, dans le Sud, aux moeurs, aux habitudes et à tous les +intérêts. En le supprimant, les États libres n'ont eu qu'une loi à +faire; pour l'abolir, les États à esclaves auraient à changer tout +un état social. + +L'activité, le goût des hommes du Nord pour le travail, le zèle +religieux des presbytériens de la Nouvelle-Angleterre, le +rigorisme des quakers de la Pennsylvanie, et aussi une +civilisation très avancée, tout dans les États septentrionaux +tendait à repousser l'esclavage. Il n'en est point de même dans le +Sud; les États méridionaux ont des croyances, mais non des +passions religieuses; plusieurs d'entre eux, tels qu'Alabama, +Mississipi, la Géorgie, sont à demi barbares, et leurs habitants +sont, comme tous les hommes du Midi, portés par le climat à +l'indolence et à l'oisiveté. Ainsi l'esclavage n'est, jusqu'à +présent, combattu dans le Sud par aucune des causes qui, dans le +Nord, ont amené sa ruine. + +Les États du Sud sont donc loin encore de l'affranchissement des +nègres. + +Cependant, tout en conservant le présent, ils sont effrayés de +l'avenir. L'augmentation progressive du nombre des esclaves dans +leur sein est un fait bien propre à les alarmer; déjà, dans la +Caroline du Sud et dans la Louisiane, le nombre des noirs est +supérieur à celui des blancs [111], et la cause de l'augmentation +est plus grave encore, peut-être, que le fait même; la traite des +noirs avec les pays étrangers étant prohibée dans toute l'Union, +non-seulement par le gouvernement fédéral, mais encore par tous +les états particuliers, il s'ensuit que l'augmentation du nombre +des esclaves ne peut résulter que des naissances; or, le nombre +des blancs ne croissant point, dans les États du Sud, dans la même +proportion que celui même des nègres, il est manifeste que, dans +un temps donné, la population noire y sera de beaucoup supérieure +en nombre à la population blanche. [112] + +Tout en voyant le péril qui se prépare, les États du Sud de +l'Union américaine ne font rien pour le conjurer; chacun d'eux +combat ou favorise l'accroissement du nombre des esclaves, selon +qu'il est intéressé actuellement à en posséder plus ou moins. Dans +le Maryland, dans le district de Colombie, dans la Virginie, où +commence à pénétrer le travail des hommes libres, on affranchit +beaucoup d'esclaves et on en vend autant qu'on peut aux États les +plus méridionaux. La Louisiane, la Caroline du Sud, le Mississipi, +la Floride, qui trouvent, jusqu'à ce jour, un immense profit dans +l'exploitation de leurs terres par les esclaves, n'en +affranchissent point et s'efforcent d'en acquérir sans cesse de +nouveaux. Il arrive fréquemment que, effrayés de l'avenir, ces +États font des lois pour défendre l'achat de nègres dans les +autres pays de l'Union. Comme je traversais la Louisiane (1832), +la législature venait de rendre un décret pour interdire tout +achat de nègres dans les États limitrophes; mais, en général, ces +lois ne sont point exécutées. Souvent les législateurs sont les +premiers à y contrevenir; leur intérêt privé de propriétaire leur +fait acheter des esclaves, dont ils ont défendu le commerce dans +un intérêt général. + +En résumé, quand on considère le mouvement intellectuel qui agite +le monde; la réprobation qui flétrit l'esclavage dans l'opinion de +tous les peuples; les conquêtes rapides qu'ont déjà faites, aux +États-Unis, les idées de liberté sur la servitude des noirs; les +progrès de l'affranchissement qui, sans cesse, gagne du Nord au +Sud; la nécessité où seront tôt ou tard les États méridionaux de +substituer le travail libre au travail des esclaves, sous peine +d'être inférieurs aux États du Nord; en présence de tous ces +faits, il est impossible de ne pas prévoir une époque plus ou +moins rapprochée, à laquelle l'esclavage disparaîtra tout à fait +de l'Amérique du Nord. + +Mais comment s'opérera cet affranchissement? quels en seront les +moyens et les conséquences? quel sera le sort des maîtres et des +affranchis? c'est ce que personne n'ose déterminer à l'avance. + +Il y a en Amérique un fait plus grave peut-être que l'esclavage; +c'est la race même des esclaves. La société américaine,avec ses +nègres se trouve dans une situation toute différente des sociétés +antiques qui eurent des esclaves. La couleur des esclaves +américains change toutes les conséquences de l'affranchissement. +L'affranchi blanc, n'avait presque plus rien de l'esclave. +L'affranchi noir n'a presque rien de l'homme libre; vainement les +noirs reçoivent la liberté; ils demeurent esclaves dans l'opinion. +Les moeurs sont plus puissantes que les lois; le nègre esclave +passait pour un être inférieur ou dégradé; la dégradation de +l'esclave reste à l'affranchi. La couleur noire perpétue le +souvenir de la servitude et semble former un obstacle éternel au +mélange des deux races. + +Ces préjugés et ces répugnances sont tels que dans les États du +Nord les plus éclairés, l'antipathie qui sépare une race de +l'autre, demeure toujours la même, et, ce qui est digne de +remarque, c'est que plusieurs de ces États consacrent dans leurs +lois l'infériorité des noirs. + +On conçoit aisément que, dans les États à esclaves, les nègres +affranchis ne soient pas traités entièrement comme les hommes +libres de couleur blanche; ainsi on lira sans étonnement cet +article d'une loi de la Louisiane, qui porte: + +«Les gens de couleur libres ne doivent jamais insulter ni frapper +les blancs, ni prétendre s'égaler à eux; au contraire, ils doivent +leur céder le pas partout, et ne leur parler ou leur répondre +qu'avec respect, sous peine d'être punis de prison, suivant la +gravité des cas.» [113] + +On ne sera pas plus surpris de voir prohibé dans les États à +esclaves tout mariage entre des personnes blanches et gens de +couleur libres ou esclaves. [114] + +Mais ce qui paraîtra peut-être plus extraordinaire, c'est que, +même dans les États du Nord, le mariage entre blancs et personnes +de couleur ait été pendant longtemps interdit par la loi même. +Ainsi, la loi de Massachusetts déclarait nul un pareil mariage et +prononçait une amende contre le magistrat qui passait l'acte. [115] +Cette loi n'a été abolie qu'en 1830. + +Du reste, lorsque la défense n'est pas dans la loi, elle est +toujours la même dans les moeurs; une barrière d'airain est +toujours interposée entre les blancs et les noirs. + +Quoique vivant sur le même sol et dans les mêmes cités, les deux +populations ont une existence civile distincte. Chacune a ses +écoles, ses églises, ses cimetières. Dans tous les lieux publics +où il est nécessaire que toutes deux soient présentes en même +temps, elles ne se confondent point; des places distinctes leur +sont assignées. Elles sont ainsi classées dans les salles des +tribunaux, dans les hospices, dans les prisons. La liberté dont +jouissent les nègres n'est pour eux la source d'aucun des +bienfaits que la société procure. Le même préjugé qui les couvre +de mépris leur interdit la plupart des professions. On ne saurait +se faire une idée exacte des difficultés que doit vaincre un nègre +pour faire sa fortune aux États-Unis; il rencontre partout des +obstacles et nulle part des appuis. Aussi la domesticité est-elle +la condition du plus grand nombre des nègres libres. + +Dans la vie politique, la séparation est encore plus profonde. +Quoique admissibles en principe aux emplois publics, ils n'en +possèdent aucun; il n'y a pas d'exemple d'un nègre ou d'un mulâtre +remplissant aux États-Unis une fonction publique. Les lois des +États du Nord reconnaissent en général aux gens de couleur libres +des droits politiques pareils à ceux des blancs; mais nulle part +on ne leur permet d'en jouir. Les gens de couleur libres de +Philadelphie ayant voulu, il y a quelque temps, exercer leurs +droits politiques à l'occasion d'une élection, furent repoussés +avec violence de la salle où ils venaient pour déposer leurs +suffrages, et il leur fallut renoncer à l'exercice d'un droit dont +le principe ne leur était pas contesté. Depuis ce temps, ils n'ont +point renouvelé cette prétention si légitime. Il est triste de le +dire, mais le seul parti qu'ait à prendre la population noire +ainsi opprimée, c'est de se soumettre et de souffrir la tyrannie +sans murmure. Dans ces derniers temps, des hommes animés de +l'intention la plus pure et des sentiments les plus +philanthropiques ont tenté d'arriver à la fusion des noirs avec +les blancs, par le moyen des mariages mutuels. Mais ces essais ont +soulevé toutes les susceptibilités de l'orgueil américain et +abouti à deux insurrections dont New York et Philadelphie furent +le théâtre au mois de juillet 1834. Toutes les fois que les nègres +affranchis manifestent l'intention directe ou indirecte de +s'égaler aux blancs, ceux-ci se soulèvent aussitôt en masse pour +réprimer une tentative aussi audacieuse. Ces faits se passent +pourtant dans les États les plus éclairés, les plus religieux de +l'Union, et où depuis longtemps l'esclavage est aboli. Qui +douterait maintenant que la barrière qui sépare les deux races ne +soit insurmontable? + +En général, les nègres libres du Nord supportent patiemment leur +misère: mais croit-on qu'ils se soumissent à tant d'humiliations +et à tant d'injustices s'ils étaient plus nombreux? Ils ne forment +dans les États du Nord qu'une minorité imperceptible. +Qu'arriverait-il, s'ils étaient, comme dans le Sud, en nombre ou +supérieur aux blancs? Ce qui de nos jours se passe dans le Nord +peut faire pressentir l'avenir du Sud. S'il est vrai que les +tentatives généreuses faites pour transporter d'Amérique en +Afrique les nègres affranchis ne puissent jamais conduire qu'à des +résultats partiels, il est malheureusement trop certain qu'un jour +les États du Sud de l'Union recèleront dans leur sein deux races +ennemies, distinctes par la couleur, séparées par un préjugé +invincible, et dont l'une rendra à l'autre la haine pour le +mépris. C'est là, il faut le reconnaître, la grande plaie de la +société américaine. + +Comment se résoudra ce grand problème politique? Faut-il prévoir +dans l'avenir une crise d'extermination? Dans quel temps? Quelles +seront les victimes? Les blancs du Sud étant en possession des +forces que donnent la civilisation et l'habitude de la puissance, +et certains d'ailleurs de trouver un appui dans les États du Nord, +où la race noire s'éteint, faut-il en conclure que les nègres +succomberont dans la lutte, si une lutte s'engage? Personne ne +peut répondre à ces questions. On voit se former l'orage, on +l'entend gronder dans le lointain; mais nul ne peut dire sur qui +tombera la foudre. + +Tableaux comparatifs de la population libre et de la population +esclave aux États-unis depuis 1790 jusqu'en 1830. + +Nº 1 -- 1790 + +Nom des États Population libre +en 1790 Population esclave +en 1790 Proportion des esclaves à la population libre. +Maine,549 « « +New Hampshire,855 1/2 sur mille +Vermont,542 s. 10,000 +Massachusetts,787 « « +Rhode-Island,825 s. mille +Connecticut,187,759 s. mille +New York,796,324 s. 100 +New Jersey,716,423 s. 100 +Pensylvanie,136,737 s. mille +Delaware,207,887 s. 100 +Maryland,092,036 s. 100 +Virginie,183,427 s. 100 +Caroline du Nord,379,572 s. 100 +Caroline du Sud,979,094 s. 100 +Géorgie,284,264 s. 100 +Alabama « « « +Mississipi « « « +Louisiane « « « +Tennessee « « « +Kentucky,847,830 s. 100 +Ohio « « « +Indiana « « « +Illinois « « « +Missouri « « « +Dist. de Colombie « « « +Floride « « « +Michigan « « « +Arkansas « « « +TOTAL ,231,429 [116],807 + +OBSERVATIONS: +En 1790, les États qui ont le plus d'esclaves sont: +1.- Caroline du Sud escl. sur 100 hab. +2.- Virginie escl. sur 100 hab. +3.- Géorgie escl. sur 100 hab. +4.- Maryland escl. sur 100 hab. +5.- Caroline du Nord escl. sur 100 hab. +6.- Kentucky escl. sur 100 hab. + +Déjà, en 1790, il n'y a plus d'esclaves dans le Massachusetts, +dans le Maine; et l'on n'en compte plus que 7 sur 100 dans l'État +de New York, et 9 sur 1,000 dans la Pennsylvanie. À l'égard des +États du Sud, où l'on n'en voit point figurer, leur absence tient +à deux causes: la première, pour quelques-uns, c'est le défaut de +documents statistiques, par exemple, pour la Louisiane, qui alors +ne faisait pas partie des États-Unis; la seconde pour certains +autres, c'est le manque d'habitants, comme pour Missouri, +Arkansas, etc. + +C'est ici le lieu de faire observer qu'à cette époque l'esclavage, +qui s'éteint dans le Nord, n'est pas encore né dans quelques pays +du Sud. On le verra bientôt paraître et se développer dans ces +derniers, tandis qu'il a disparu dans les autres pour n'y plus +revenir. + +Nº 2 -- 1800 + +Nom des États Population libre +en 1800 [117] Population esclave +en 1800 [118] Proportion des esclaves à la population libre. + +Maine,719 « « +New Hampshire,850 sur 100,000 +Vermont,465 « « +Massachusetts,845 « « +Rhode-Island,741 s. 1,000 +Connecticut,051 s. 1,000 +New York,707,343 s. 1,000 +New Jersey,727,422 s. 100 +Pensylvanie,839,706 s. 1,000 +Delaware,120,153 s. 100 +Maryland,189,635 s. 100 +Virginie,404,796 s. 100 +Caroline du Nord,807,296 s. 100 +Caroline du Sud,440,151 s. 100 +Géorgie,282,404 s. 100 +Alabama,361,489 s. 100 +Mississipi « « « +Louisiane « « « +Tennessee,118,584 s. 100 +Kentucky,925,348 s. 100 +Ohio,365 « « +Indiana,516 s. 100 +Illinois « « +Missouri « « « +Dist. de Colombie,849,244 s. 100 +Floride « « « +Michigan « « +Arkansas « « « +TOTAL ,412,884 [119],041 + +OBSERVATIONS: +Classement des États qui ont le plus d'esclaves. +1.-Caroline du Sudescl. sur 100 hab. +2.-Virginie et Alabama escl. sur 100 hab. +3.-Géorgie escl. sur 100 hab. +4.-Maryland escl. sur 100 hab. +5.-Caroline du Nord escl. sur 100 hab. +6.-Dist. de Colombie escl. sur 100 hab. +7.-Tennessee escl. sur 100 hab. +8.-Delaware escl. sur 100 hab. +9.-New Jersey escl. sur 100 hab. +10.-New York escl. sur 100 hab. +11.-Indiana escl. sur 100 hab. +12.-Kentucky escl. sur 100 hab. + +Progression du nombre des esclaves dans les différents États: + +La Caroline du Nord de 1790 à 1800, a gagné 2 esclaves sur 100 +habitants. La Géorgie 1 sur 100 habitants. + +Le nombre des esclaves est stationnaire dans la Caroline du Sud et +dans le New Jersey. + +Il est en déclin dans les États suivants: + +Le Kentucky en a perdu 8 sur 100 habitants, +Le Delaware 5 sur 100 habitants, +L'État de New York 4 sur 100 habitants, +Le Maryland 2 sur 100 habitants, +La Virginie 1 sur 100 habitants. + +NOTA. On voit paraître des esclaves dans trois nouveaux États, +Alabama, Tennessee et Indiana; mais on ne peut faire à leur égard +aucune observation, attendu que le chiffre de population de 1790 +est inconnu. + +Nº 3 -- 1810 + +Nom des États Population libre +en 1810 [120] Population esclave +en 1810 [121] Proportion des esclaves à la population libre. +Maine,705 « « +New Hampshire,460 « « +Vermont,895 « « +Massachusetts,040 « « +Rhode-Island,828 s. 10,000 +Connecticut,632 s. 10,000 +New York,032,017 s. 1,000 +New Jersey,706,851 s. 100 +Pensylvanie,296 s. 10,000 +Delaware,497,177 s. 100 +Maryland,044,502 s. 100 +Virginie,104,518 s. 100 +Caroline du Nord,676,824 s. 100 +Caroline du Sud,750,365 s. 100 +Géorgie,215,218 s. 100 +Alabama et Mississipi,270,088 s. 100 +Louisiane,296,660 s. 100 +Tennessee,192,535 s. 100 +Kentucky,950,561 s. 100 +Ohio,760 « « +Indiana,283 s. 1,000 +Illinois,114 s. 1,000 +Missouri,772,011 s. 100 +Dist. de Colombie,628,395 s. 100 +Floride « « « +Michigan,762 « « +Arkansas,062 « « +TOTAL ,048,850 [122],191,394 + +OBSERVATIONS: +Classement des États qui ont le plus d'esclaves. +1.-Caroline du Sud escl. sur 100 hab. +2.-Louisiane escl. sur 100 hab. +3.-Alabama, Mississipi escl. sur 100 hab. +4.-Géorgie escl. sur 100 hab. +5.-Virginie escl. sur 100 hab. +6.-Caroline du Nord escl. sur 100 hab. +7.-Maryland escl. sur 100 hab. +8.-Dist. de Colombie escl. sur 100 hab. +9.-Kentucky escl. sur 100 hab. +10.-Tennessee escl. sur 100 hab. +11.-Missouri escl. sur 100 hab. +12.-Illinois escl. sur 100 hab. +13.-Delaware escl. sur 100 hab. +14.-New Jersey escl. sur 100 hab. + +De 1800 à 1810, la Géorgie, Alabama et Mississipi ont gagné 5 +esclaves sur 100 habitants, +La Caroline du Sud et le Tennessee 4 sur 100 habitants, +La Virginie, 3 sur 100 habitants, +La Caroline du Nord 2 sur 100 habitants, +Le Kentucky 1 sur 100 habitants. + +Le nombre des esclaves est stationnaire dans le district de +Colombie. + +Il décroît dans les États suivants: + +Le Delaware en a perdu 4 sur 100 habitants, +Le New Jersey 2 sur 100 habitants, +Le Maryland 1 sur 100 habitants. + +L'esclavage disparaît presque entièrement des États de New York et +de Pennsylvanie, où il ne figure plus que pour quelques fractions +imperceptibles. + +NOTA. À cette période, on voit naître deux nouveaux États, +Illinois et Missouri. L'esclavage qui s'établit dans les deux +s'éteindra presque aussitôt dans le premier, mais il va s'étendre +dans le second. En même temps on voit paraître sur la scène l'État +d'Ohio, qui, presqu'île sa naissance, a déjà 230,760 habitants et +pas un esclave. La loi de l'État a dès l'origine proscrit +l'esclavage. Le Missouri, qui pouvait aisément se passer +d'esclaves, regrettera longtemps de n'avoir pas imité l'Ohio. + +Nº 4 -- 1820 + +Nom des États Population libre +en 1820 [123] Population esclave +en 1820 [124] Proportion des esclaves à la population libre. +Maine,335 « « +New Hampshire,161 « « +Vermont,764 « « +Massachusetts,287 « « +Rhode-Island,011 sur 10,000 +Connecticut,151 s. 10,000 +New York,362,724,088 s. 1,000 +New Jersey,018,557 s. 100 +Pensylvanie,049,102 s. 10,000 +Delaware,240,509 s. 100 +Maryland,952,398 s. 100 +Virginie,213,153 s. 100 +Caroline du Nord,812,017 s. 100 +Caroline du Sud,266,475 s. 100 +Géorgie,333,656 s. 100 +Alabama et Mississipi,656,693 s. 100 +Louisiane,343,064 s. 100 +Tennessee,696,107 s. 100 +Kentucky,585,732 s. 100 +Ohio,317 « « +Indiana,988 s. 10,000 +Illinois,211 s. 1,000 +Missouri,662,222 s. 100 +Dist. de Colombie,164,377 s. 100 +Floride « « « +Michigan « « « +Arkansas,656,617 s. 100 +TOTAL ,100,067 [125],538,064 + +OBSERVATIONS: +Classement des États qui ont le plus d'esclaves. +1.- Caroline du Sud escl. sur 100 hab. +2.- Louisiane escl. sur 100 hab. +3.- Géorgie escl. sur 100 hab. +4.- Virginie escl. sur 100 hab. +5.- Alabama, Mississipi escl. sur 100 hab. +6.- Caroline du Nord escl. sur 100 hab. +7.- Maryland escl. sur 100 hab. +8.- Kentucky escl. sur 100 hab. +9.- Tennessee, Dist. de Colombie escl. sur 100 hab. +10.- Missouri escl. sur 100 hab. +11.- Arkansas escl. sur 100 hab. +12.- Delaware escl. sur 100 hab. +13.- New Jersey escl. sur 100 hab. +14.- Illinois escl. sur mille hab. + +De 1810 à 1820, la Caroline du Sud a gagné 4 esclaves sur 100 +habitants, +La Géorgie et le Kentucky 3 sur 100 habitants, +La Caroline du Nord et le Tennessee 2 sur 100 habitants. + +Le nombre des esclaves est stationnaire dans la Louisiane, le +Missouri et le Delaware. + +Le nombre des esclaves décroît dans les États suivants: + +Alabama et Mississipi en ont perdu 5 sur 100 habitants, +Le Maryland et le D. de Colombie 3 sur 100 habitants, +La Virginie et le New Jersey 1 sur 100 habitants. + +Il apparaît dans l'État naissant d'Arkansas. + +Nº 5 -- 1830 + +Nom des États Population libre +en 1830 [126] Population esclave +en 1830 [127] Proportion des esclaves à la population libre. +Maine,955 sur 200,000 +New Hampshire,328 s. 100,000 +Vermont,652 « « +Massachusetts,408 s. 600,000 +Rhode-Island,199 s. 10,000 +Connecticut,650 s. 10,000 +New York,918,533 s. 100,000 +New Jersey,569,254 s. 1,000 +Pensylvanie,347,830 s. 10,000 +Delaware,456,292 s. 100 +Maryland,046,046 s. 100 +Virginie,654,654 s. 100 +Caroline du Nord,386,601 s. 100 +Caroline du Sud,784,401 s. 100 +Géorgie,292,531 s. 100 +Alabama,978,549 s. 100 +Mississipi,062,659 s. 100 +Louisiane,151,588 s. 100 +Tennessee,301,603 s. 100 +Kentucky,704,213 s. 100 +Ohio,903 « « +Indiana,031 « « +Illinois,455 « «[128] +Missouri,364,081 s. 100 +Dist. de Colombie,715,119 s. 100 +Floride,229,501 s. 100 +Michigan,607 s. 1,000 +Arkansas,812,576 s. 100 +TOTAL , 856,988 [129],009,031 + +OBSERVATIONS: +Classement des États qui ont le plus d'esclaves. +1.- Caroline du Sudescl. sur 100 hab. +2.- Louisianeescl. sur 100 hab. +3.- Mississipiescl. sur 100 hab. +4.- Florideescl. sur 100 hab. +5.- Géorgieescl. sur 100 hab. +6.- Virginieescl. sur 100 hab. +7.- Alabamaescl. sur 100 hab. +8.- Caroline du Nordescl. sur 100 hab. +9.- Kentuckyescl. sur 100 hab. +10.- Marylandescl. sur 100 hab. +11.- Tennesseeescl. sur 100 hab. +12.- Missouriescl. sur 100 hab. +13.- Dist. de Colombieescl. sur 100 hab. +14.- Arkansas Terr.escl. sur 100 hab. +15.- Delawareescl. sur 100 hab. +16.- New Jerseyescl. sur mille hab. + +OBSERVATIONS: +Classement des États qui ont le plus d'esclaves. +1.- Caroline du Sudescl. sur 100 hab. +2.- Louisianeescl. sur 100 hab. +3.- Mississipiescl. sur 100 hab. +4.- Florideescl. sur 100 hab. +5.- Géorgieescl. sur 100 hab. +6.- Virginieescl. sur 100 hab. +7.- Alabamaescl. sur 100 hab. +8.- Caroline du Nordescl. sur 100 hab. +9.- Kentuckyescl. sur 100 hab. +10.- Marylandescl. sur 100 hab. +11.- Tennesseeescl. sur 100 hab. +12.- Missouriescl. sur 100 hab. +13.- Dist. de Colombieescl. sur 100 hab. +14.- Arkansas Terr.escl. sur 100 hab. +15.- Delawareescl. sur 100 hab. +16.- New Jerseyescl. sur mille hab. + +De 1820 à 1830, le Mississipi a gagné 11 esclaves sur 100 +habitants, +La Louisiane 6 sur 100 habitants, +La Caroline du Sud et Arkansas 3 sur 100 habitants, +Le Kentucky et le Missouri 2 sur 100 habitants, +La Caroline du Nord et le Tennessee 1 sur 100 habitants. + +Le nombre des esclaves est stationnaire dans Alabama. + +Il décroît dans les États suivants: + +Le district de Colombie en a perdu 4 sur 100 habitants, +Le Maryland 3 sur 100 habitants, +La Géorgie et le Delaware 2 sur 100 habitants, +La Virginie 1 sur 100 habitants. + +Pour la première fois nous possédons sur la Floride un chiffre +statistique qui nous donne pour cet État, 44 esclaves sur 100 +habitants. + +En parcourant les divers tableaux qui précèdent, on voit +l'esclavage faire d'inutiles efforts pour s'établir dans le Nord. +Il décroît rapidement dans tous les États situés au-dessus du 40e +degré de latitude. Dans les États situés entre le 40e et le 36e +degré de latitude, il est presque stationnaire; cependant là +encore il est en déclin. Il se développe au contraire et s'accroît +rapidement dans la plupart des États situés entre le 34e et le 30e +degré. Déjà dans la Caroline du Sud et dans la Louisiane le nombre +des esclaves surpasse celui des hommes libres. + + + +Deuxième partie: +Note sur le mouvement religieux aux États-Unis + +J'ai souvent, dans le cours de cet ouvrage, parlé des différentes +sectes religieuses qui existent aux États-Unis. Tantôt j'ai +signalé les sentiments qui animent les congrégations entre elles, +tantôt j'ai fait allusion à leur grand nombre; une autre fois, +j'ai essayé de montrer l'influence des idées religieuses sur le +maintien des institutions politiques. + +Afin de mettre davantage en lumière les divers points de vue que +j'ai présentés, je crois devoir placer sous les yeux du lecteur +une esquisse fort abrégée du mouvement religieux aux États-Unis. + +Les principales sectes religieuses établies dans l'Amérique du +Nord sont celles des méthodistes, anabaptistes, catholiques, +presbytériens, épiscopaux, quakers ou amis, universalistes, +congrégationalistes, unitaires, réformés hollandais, réformés +allemands, moraves, luthériens, évangélistes, etc. Les +anabaptistes se divisent eux-mêmes en calvinistes ou associés, +mennonites, émancipateurs, tunkers, etc. La congrégation +protestante la plus nombreuse est celle des méthodistes; elle +comptait cinq cent cinquante mille membres au commencement de +l'année 1834. On ne possède point le chiffre exact des membres des +autres communions. + +J'examinerai d'abord les rapports des différents cultes entre eux, +et en second lieu les rapports de tous les cultes avec l'État. + +§ I. Rapport des cultes entre eux. + +À cet égard, il faut d'abord, dans les sectes religieuses, +distinguer les membres de la congrégation de ses ministres. + +On voit en général régner parmi les membres des diverses +communions une harmonie parfaite; la bienveillance mutuelle qu'ont +les Américains entre eux n'est point altérée par la divergence des +croyances religieuses. La prospérité d'une congrégation, +l'éloquence d'un prédicateur, inspirent bien aux autres +communautés qui sont moins heureuses, ou dont les orateurs sont +moins brillants, quelques sentiments de jalousie; mais ces +impressions sont éphémères, et ne laissent après elles aucune +amertume: la rivalité ne va point jusqu'à la haine. + +À l'égard des ministres de cultes opposés, ce serait trop que de +dire qu'ils sont hostiles les uns aux autres; mais on peut avancer +du moins qu'il existe entre eux des rapports peu bienveillants; la +raison principale en est que le plus ou le moins de succès de +leurs églises n'est pas seulement pour eux une question d'amour- +propre, mais que c'est aussi une question d'intérêt. En général, +les émoluments du ministre sont plus ou moins considérables, selon +l'importance de la société qu'il dirige. Je parle ici seulement +des cultes protestants qui forment, en Amérique, la religion du +plus grand nombre. Les ministres protestants ne constituent point +un clergé soumis à des règles hiérarchiques et à la surveillance +d'on pouvoir supérieur; la seule autorité dont ils dépendent est +celle de la communauté qui les a élus; or rien ne gêne dans ses +choix la congrégation qui cherche un ministre. Elle peut adopter +qui il lui plaît. Le candidat n'a besoin de prendre aucun degré en +théologie, ni de subir aucun examen, ni de se livrer à aucune +étude spéciale pour acquérir l'aptitude aux fonctions +ecclésiastiques: tel est le droit. En fait, on soumet à une sorte +d'épreuve presque tous ceux qui prétendent à exercer le saint +ministère. Il existe dans toutes les grandes villes une réunion de +personnes éclairées dont la mission est d'examiner les aspirants. +Celui qui se présente prononce un sermon, et l'assemblée lui +délivre un certificat analogue à son succès; en général, il +obtient ce certificat dans les termes les plus favorables. Muni de +cette pièce, il s'offre une congrégation religieuse qui a besoin +de ministre, et qui aussitôt l'admet en cette qualité; quelquefois +même on ne lui demande aucune justification; il annonce une grande +piété et un zèle ardent pour la religion, lève les yeux au ciel en +se frappant la poitrine, et, sur ces démonstrations qui ne sont +pas toujours sincères, la réunion des particuliers qui veulent +avoir un prédicateur le déclarent ministre. + +Cette facilité d'arriver au sacerdoce parmi les Américains imprime +au ministère protestant un cachet particulier; il en résulte que +tout individu peut, sans aucune préparation ni étude préalable, se +faire homme d'église. Le ministère religieux devient une carrière +dans laquelle on entre à tout âge, dans toute position et selon +les circonstances. Tel que vous voyez à la tête d'une congrégation +respectable a commencé par être marchand; son commerce étant +tombé, il s'est fait ministre; cet autre a débuté par le +sacerdoce, mais dès qu'il a eu quelque somme d'argent à sa +disposition, il a laissé la chaire pour le négoce. Aux yeux d'un +grand nombre, le ministère religieux est une véritable carrière +industrielle. Le ministre protestant n'offre aucun trait de +ressemblance avec le curé catholique. En général, celui-ci se +marie à sa paroisse; sa vie tout entière se passe au milieu des +mêmes personnes, sur lesquelles il exerce non-seulement +l'influence de son caractère sacré, mais encore l'ascendant de ses +vertus; il ne fait point un métier: il accomplit un devoir. -- +L'existence du ministre protestant est au contraire +essentiellement mobile: rien ne l'enchaîne dans une congrégation, +dès que son intérêt l'appelle dans une autre; il appartient de +droit à la communauté qui le paie le mieux. Comme je traversais le +Canada, où la religion catholique est dominante, on me cita +l'exemple d'un curé qui, ne voulant point se séparer de ses +paroissiens, venait de refuser l'épiscopat; plus d'un ministre +méthodiste on anabaptiste abandonnerait bientôt son église s'il y +avait cent dollars de plus à gagner dans une autre. Rien n'est +plus rare que de voir un ministre protestant à cheveux blancs. Le +but principal que poursuit l'Américain dans le sacerdoce, c'est +son bien-être, celui de sa femme, de ses enfants: quand il a +matériellement amélioré sa condition, le but est atteint; il se +retire des affaires. L'âge arrivant, il se repose. + +La conséquence de ces faits est facile à déduire. Les rapports +qu'ont entre eux les ministres des différentes sectes protestantes +sont pareils aux relations qu'entretiennent des gens de +professions semblables. Ils ne cherchent pas à se nuire +mutuellement, parce que c'est un principe utile à tous, que chacun +doit exercer librement son industrie; mais ils soutiennent une +véritable concurrence, et il en résulte des froissements +d'intérêts privés qui, nécessairement, suscitent dans l'âme de +ceux qui les éprouvent des sentiments peu chrétiens. Le lecteur +comprendra facilement que je n'entends point appliquer à tous les +ministres protestants d'Amérique le caractère industriel que je +viens de peindre ici; j'en ai rencontré plusieurs dont la foi +sincère et le zèle ardent ne pouvaient se comparer qu'à leur +charité, et à leur désintéressement des choses temporelles; mais +je présente ici des traits applicables au plus grand nombre. + +J'ai dit qu'on voit régner entre tous les membres des diverses +congrégations religieuses une grande bienveillance, et que les +petites passions que font naître le succès de l'une, la décadence +de l'autre, se réduisent à quelques mouvements d'amour-propre +satisfait ou mécontent, sans jamais s'élever jusqu'à la haine. Il +existe cependant deux exceptions à ce fait général. + +La première est le sentiment des protestants, et notamment des +presbytériens envers les catholiques. + +Au milieu des sectes innombrables qui existent aux États Unis, le +catholicisme est le seul culte dont le principe soit contraire à +celui des autres. Il prend son point de départ dans l'autorité; +les autres procèdent de la raison. Le catholicisme est le même en +Amérique que partout; il reconnaît entièrement la suprématie de la +cour de Rome, non-seulement pour ce qui intéresse les dogmes de la +foi, mais encore pour tout ce qui concerne l'administration de +l'Église. Les États-Unis sont divisés en onze diocèses, pour +chacun desquels il y a un évêque [130]. + +Lorsqu'un évêché est vacant, le clergé se rassemble, choisit des +candidats, et transmet leurs noms au pape, qui a la complète +liberté d'élection. Il pourrait nommer le dernier sur la liste; en +général, il choisit celui qu'on présente en premier ordre, mais il +n'est pas sans exemple qu'il ait agi autrement. Ce sont les +évêques qui nomment les curés; et la communauté des fidèles ne +prend aucune part à ces élections. + +L'État ne se mêlant en rien des affaires religieuses, tous les +membres de la société catholique contribuent selon leur fortune au +soutien du clergé et aux besoins du culte. Le moyen généralement +employé pour subvenir à ces dépenses est de faire payer une +rétribution assez considérable à tous ceux qui, dans l'enceinte de +l'église, occupent les bancs. [131] + +De pareils frais ne pouvant être supportés que par les riches, les +pauvres sont admis gratis dans l'église, où ils occupent des +places qui leur sont réservées. Quand les fonds provenant de la +location des bancs ne suffisent pas, on a recours à des taxes +extraordinaires que la communauté catholique n'hésite jamais à +s'imposer. + +L'unité du catholicisme, le principe de l'autorité dont il +procède, l'immobilité de ses doctrines au milieu des sectes +protestantes qui se divisent, et de leurs théories qui sont +contraires entre elles, quoique partant d'un principe commun, qui +est le droit de discussion et d'examen; toutes ces causes tendent +à exciter parmi les protestants quelques sentiments hostiles +envers les catholiques. + +La religion catholique a encore un caractère qui lui est propre, +et qui vient aggraver ces dispositions ennemies; je veux parler du +prosélytisme. + +Dans le Maryland, les principaux collèges d'éducation sont entre +les mains de prêtres ou de religieuses catholiques, et la plupart +des élèves sont protestants. Les directeurs de ces établissements +apportent sans doute une grande réserve dans leurs moyens +d'influence sur l'esprit des élèves; mais cette influence est +inévitable. Elle est encore plus sûrement exercée dans les +institutions de jeunes filles. + +Le clergé catholique ne s'oppose jamais au mariage des catholiques +avec des protestants. On a remarqué en Amérique que les premiers +n'abandonnent jamais leur religion pour prendre celle de leur +femme protestante, et il n'est pas rare que les protestants mariés +à des femmes catholiques adoptent la religion de celles-ci. Dans +tous les cas, lorsque la femme est catholique, les enfants le sont +aussi, parce que c'est la femme qui élève les enfants. Partout, +aux États-Unis, le culte catholique fait les mêmes efforts pour se +propager. Il se trouve par là en opposition directe de principes +avec certaines sectes qui considèrent le prosélytisme comme +affectant la liberté de conscience (par exemple les quakers), et +il est l'adversaire de toutes. + +Le catholicisme attire à lui des partisans, non-seulement par le +zèle de ses ministres, mais encore par la nature même de sa +doctrine. Il convient tout à la fois aux esprits supérieurs qui +vont se reposer de leurs doutes au sein de l'autorité, et aux +intelligences communes incapables de se choisir des croyances, et +qui n'auront jamais de principes si on ne leur donne une religion +toute faite. Le catholicisme semble, par cette seule raison, le +meilleur culte du plus grand nombre. À la différence des +congrégations protestantes, qui forment comme des sociétés +choisies, et dont les membres sont en général de même rang et de +même position sociale, les églises catholiques reçoivent +indistinctement des personnes de toutes classes et de toutes +conditions. Dans leur sein le pauvre est l'égal du riche, +l'esclave du maître, le nègre du blanc; c'est la religion des +masses. + +On peut ajouter à toutes ces causes un fait qui doit +nécessairement influer sur la destinée du catholicisme aux États- +Unis: c'est la moralité du clergé catholique dans ce pays. Je ne +puis m'empêcher, à ce sujet, de rapporter les propres paroles d'un +écrivain anglais, que j'ai déjà eu l'occasion de citer. Voici dans +quels termes le colonel Hamilton, qui est protestant, parle du +clergé catholique des États-Unis:»Tout ce que j'ai appris, dit-il, +du zèle des prêtres catholiques dans ce pays est vraiment +exemplaire. Jamais ces ministres saints n'oublient que l'être le +plus hideux dans sa forme contient une âme qui l'ennoblit, aussi +précieuse à leurs yeux que celle du souverain pontife auquel ils +obéissent... Se dépouillant de tout orgueil de caste, ils se +mêlent aux esclaves, et comprennent mieux leurs devoirs envers les +malheureux que tous les autres ministres chrétiens. Je ne suis pas +catholique; mais aucun préjugé ne m'empêchera de rendre justice à +des prêtres, dont le zèle n'est excité par aucun intérêt temporel; +qui passent leur vie dans l'humilité, sans autre souci que de +répandre les vérités de la religion, et de consoler toutes les +misères de l'humanité.» [132] + +Il paraît bien constant qu'aux États-Unis le catholicisme est en +progrès, et que sans cesse il grossit ses rangs, tandis que les +autres communions tendent à se diviser. Aussi est-il vrai de dire +que, si les sectes protestantes se jalousent entre elles, toutes +haïssent le catholicisme, leur ennemi commun. Les presbytériens +sont ceux dont l'inimitié est la plus profonde; ils ont des +passions plus ardentes que tous les autres protestants, parce +qu'ils ont une foi plus vive; et le prosélytisme des catholiques +les irrite davantage, non qu'ils en blâment la théorie comme les +quakers, mais parce qu'ils le pratiquent eux-mêmes + +Un événement grave, et dont le lecteur me pardonnera sans doute de +lui rapporter ici les détails, est venu récemment constater la +puissance des haines religieuses dont je viens de parler. + +Il existe à une lieue de Boston, dans un village nommé +Charlestown, un couvent de religieuses catholiques dites +Ursulines. Cet établissement, consacré à l'éducation de la jeune +personne, jouit d'une grande réputation dans le Massachusetts, et +la plupart des jeunes filles qui s'y font admettre sont +protestantes. Les parents, chez lesquels la voix du sang est +souvent plus puissante que l'esprit de parti, font taire leurs +passions religieuses, et placent leurs enfants dans une +institution où ils croient trouver plus de garanties qu'en aucune +autre pour l'instruction et les bonnes moeurs. Cependant la +population du Massachusetts, foyer du puritanisme, est en masse +hostile aux catholiques, et voit avec inquiétude et jalousie qu'on +accorde à ceux-ci plus de confiance que n'obtiennent les +institutions protestantes. + +Au mois d'août dernier, des personnes malveillantes firent courir +dans le public le bruit qu'une jeune religieuse s'était échappée +du couvent dont il s'agit; que les supérieures de la maison, à +l'aide de manoeuvres frauduleuses, étaient parvenues à l'y faire +rentrer; et qu'ensuite la jeune fille avait disparu sans qu'on sût +ce qu'elle était devenue. + +Ce récit était une pure fiction. Il était bien vrai que, quelques +jours auparavant, l'une des pensionnaires de l'établissement +l'avait abandonné furtivement; mais elle y avait été ramenée par +l'évêque de Boston, sans qu'aucune contrainte ni physique ni +morale lui fût imposée. On l'avait laissée entièrement libre de +sortir du couvent si, après son retour, elle persistait dans son +premier dessein; et, profitant de cette liberté, elle avait en +effet quitté l'établissement. + +Cependant le peuple accepte facilement les faits qui sont selon +ses passions. Le 11 août 1834, vers onze heures du soir, à un +signal convenu, une troupe d'hommes masqués, ou le visage teint de +noir, fondent sur le couvent des Ursulines, forcent les portes, +chassent violemment tous ses habitants, religieuses ou jeunes +filles, les jettent nues hors de leur demeure, et mettent le feu à +l'édifice, qui, en quelques heures, est complètement détruit par +les flammes. [133] + +J'ai dit qu'il existe deux exceptions au principe de bienveillance +mutuelle qu'entretiennent les membres des différentes sectes aux +États-Unis. Je viens d'exposer la première, qui est l'hostilité +des protestants contre les catholiques; la seconde est l'hostilité +de toutes les sectes chrétiennes contre les unitaires. + +Les unitaires sont les philosophes des États-Unis. Tout le monde, +en Amérique, est forcé par l'opinion de tenir à un culte: +l'unitairianisme est en général la religion de ceux qui n'en ont +point. En France, la philosophie du dix-huitième siècle attaqua, +masque levé, la religion et ses ministres. En Amérique, elle +travaille au même oeuvre, mais elle est obligée de cacher sa +tendance sous un voile religieux. C'est la doctrine unitairienne +lui sert de manteau. Voici quels sont les points principaux de +cette doctrine aux États-Unis. + +Les unitaires croient: + +1º À un Dieu en une seule personne, et non en trois; + +2º Que la Bible n'est pas directement émanée de Dieu, mais +l'oeuvre d'un homme rendant compte de la révélation; + +3º Que Jésus-Christ n'est point un Dieu, mais l'agent d'un Dieu; + +4º Qu'il n'y a point de Saint-Esprit; + +5º Que Jésus-Christ est venu sur la terre, non pour expier par sa +mort les péchés des hommes, mais pour donner à ceux-ci l'exemple +de la vertu; + +6º Que l'homme n'a point de tache originelle; que c'est un être né +bon, n'ayant d'autre chose à faire que de se perfectionner; + +7º Que le méchant ne sera point éternellement malheureux; + +8º Que, pour parvenir à une vie perpétuellement heureuse, les +hommes ne doivent fonder aucune espérance sur Jésus-Christ, mais +compter seulement sur leurs bonnes oeuvres; + +9º Que la célébration du dimanche n'est point nécessaire, etc., +etc. + +Cette doctrine, qui renverse de fond en comble le christianisme, +n'est d'ailleurs qu'une conséquence du protestantisme, qui, +repoussant le principe de l'autorité, veut que chaque croyance +soit soumise à l'examen de la raison. Les presbytériens sont donc +peu logiques lorsqu'ils reprochent aux unitaires de ne pas croire +certaines choses, puisque eux-mêmes se sont attribués le droit de +repousser certaines croyances. Les presbytériens voudraient +soutenir l'édifice qu'ils ont ébranlé; les unitaires pensent qu'il +est plus rationnel que la chute suive la commotion. Toutes les +sectes dissidentes, qui contestent quelques dogmes, sont d'accord +sur le plus grand nombre; mais l'Église unitaire n'en reconnaît +aucun. -- À vrai dire, l'unitairianisme n'est point un culte, +c'est une philosophie; il forme l'anneau de jonction entre le +protestantisme et la religion naturelle. C'est le dernier point +d'arrêt de la raison humaine qui, partie du catholicisme, placée à +la base de la religion chrétienne, monte, par tous les degrés du +protestantisme, jusqu'aux sommets de la philosophie, où, étant +arrivée, elle se meut dans l'espace au risque de s'y perdre. + +La secte des unitaires, connus en Europe sous le nom de Sociniens, +ne s'est introduite aux États-Unis que depuis vingt ou vingt-cinq +ans. Boston en a été le berceau, et c'est dans cette ville qu'elle +se développe aujourd'hui sous l'influence du révérend docteur +Channing, le prédicateur le plus éloquent, et l'un des écrivains +les plus remarquables des États-Unis. -- La doctrine unitaire fait +chaque jour des progrès dans les grandes cités, où l'esprit +philosophique pénètre d'abord. Mais elle s'étend peu jusqu'à ce +jour dans les campagnes, dont les habitants montrent, en général, +beaucoup de zèle religieux. + +Les presbytériens sont les adversaires les plus ardents des +unitaires. Voici comment s'exprime, sur le compte de ces derniers, +un ouvrage périodique publié à Boston par les presbytériens. +L'auteur signale les nombreuses différences qui distinguent les +unitaires des autres protestants, et il ajoute: «Aussi longtemps +que ces divergences subsisteront, il ne saurait exister aucune +union vraiment chrétienne entre leur culte et le nôtre, et il +n'est point à désirer qu'on fasse aucun effort pour amener entre +eux et nous un rapprochement qui ne serait qu'extérieur. Au fond, +ce sont deux religions séparées l'une de l'autre. Il est bon que +la séparation demeure aussi dans la forme; elles ne sauraient +marcher ensemble: il vaut mieux que chacune procède dans sa voie. +Une scission complète, plus parfaite, s'il se peut, que celle qui +existe déjà, au lieu d'accroître les difficultés, servira, dans +l'état actuel des choses, à les prévenir, et, loin de nuire à +aucune des parties, tournera au profit des deux.» [134] + +Voici comment un presbytérien m'expliquait un jour l'animosité de +sa secte contre les unitaires: «Les différents cultes se tolèrent +mutuellement, me disait-il, parce que, bien que divergents entre +eux, ils ont une base commune, la divinité de Jésus-Christ... mais +les unitaires, en niant la divinité du Christ et tous les dogmes +généralement adoptés, ont fait du christianisme une philosophie: +or, la religion et la philosophie ne peuvent s'accorder ensemble; +celle-ci est ennemie de toutes les croyances; elle s'en prend, non +à une partie du culte, mais au culte tout entier; c'est, entre +elle et la religion, une question de vie et de mort.» On comprend +maintenant le sentiment hostile dont sont animées toutes les +sectes religieuses envers les unitaires. Les catholiques sont +peut-être, de tous les chrétiens des États-Unis, ceux qui +s'affligent le moins du progrès du socialisme: ils pensent qu'on +finira par ne voir en Amérique que deux religions, le +catholicisme, c'est-à-dire le christianisme basé sur l'autorité, +et le déisme, c'est-à-dire la religion naturelle fondée sur la +raison. Ils croient en outre qu'un culte extérieur étant +nécessaire, et la religion naturelle n'en comportant aucun, tous +ceux qui seront sortis du christianisme pour entrer dans la +philosophie, reviendront à la religion chrétienne par le +catholicisme. + +On voit que l'inimitié des sectes protestantes contre les +unitaires, et leur haine contre les catholiques, ont des causes +tout opposées: elles reprochent à ceux-ci de tout croire, à ceux- +là de ne croire rien; aux uns de proscrire le droit d'examen, aux +autres d'en abuser. + +Entre ces deux points extrêmes, le catholicisme et +l'unitairianisme, il existe un espace immense occupé par une +multitude d'autres sectes: mille degrés intermédiaires se montrent +entre l'autorité et la raison, entre la foi et le doute; mille +tentatives de la pensée toujours élancée vers l'inconnu, mille +essais de l'orgueil qui ne se résigne point à ignorer. Tous ces +degrés, l'esprit humain les parcourt, poussé quelquefois par les +plus nobles passions; tantôt précipité dans l'erreur par l'amour +du vrai, tantôt dans la folie par les conseils de la raison. + +Ce serait un spectacle plein d'enseignements philosophiques que le +tableau de tous ces égarements et de toutes ces infirmités de +l'intelligence humaine, qui s'agite incessamment dans un cercle où +elle ne trouve jamais le point d'arrêt qu'elle cherche. On ne +verrait pas sans étonnement et sans pitié se dérouler les anneaux +de la longue chaîne qui lie les unes aux autres toutes ces +aberrations. + +Quoiqu'il n'entre point dans mon plan de faire cette peinture, je +ne puis m'empêcher de présenter ici les traits principaux d'une +secte protestante, dont les doctrines m'ont paru les plus +bizarres, pour ne pas dire les plus absurdes. Ces observations ne +sortiront point de mon sujet; car on conçoit aisément l'influence +qu'ont les principes et les doctrines d'une secte sur ses rapports +avec les autres congrégations. + +Il existe aux États-Unis une communion de protestants appelés +quakers shakers, c'est-à-dire trembleurs. Cette secte, fondée dans +le siècle dernier par une femme nommée Anne Lee, se compose moitié +d'hommes, moitié de femmes, vivant ensemble sous le même toit, on +ne sait trop pour quelle raison, car les uns et les autres ont +fait voeu de célibat. + +Leur association est établie sur le principe de la communauté des +biens: chacun travaille dans l'intérêt de tous. Les hommes +cultivent des terres appartenant à l'établissement, et dont les +produits font vivre les membres de la société; les femmes se +livrent aux soins que leur sexe comporte. + +Ceux qui n'ont rien mis dans la communauté en retirent le même +avantage que les sociétaires dont l'apport a été le plus +considérable. Du reste, l'association semble profiter à tous. +Chacun retire d'elle un grand bien-être matériel, la vie commune +étant beaucoup moins chère que la vie individuelle. + +Voici maintenant quelle est leur doctrine religieuse, + +«L'examen attentif des livres saints prouve, disent-ils, que la +venue d'un second Messie a été annoncée, et que ce second Messie a +dû paraître dans l'année 1761. Ce Messie, c'est Anne Lee +(fondatrice de la secte); vous êtes obligé de le reconnaître, car +vous ne pouvez nier la vérité annoncée par les livres sacrés. Or, +nous disons que le Messie annoncé pour l'an 1761 est Anne Lee. +Prouvez-nous que c'est un autre, autrement il faudra bien +reconnaître que notre religion est la seule vraie. + +«Nous avons adopté le célibat des hommes et des femmes parce que +Anne Lee est venue annoncer à la terre que le monde est si +corrompu, qu'il doit finir, et c'est entrer dans les vues de la +Providence que de coopérer à ce résultat.» + +Ayant souvent entendu tourner en dérision les cérémonies qui +constituent le culte extérieur des quakers trembleurs, j'ai voulu +les voir de mes propres yeux. + +Non loin d'Albany, à Niskayuma, se trouve une congrégation de +shakers, que j'ai visités un jour de fête religieuse. + +L'établissement est isolé au milieu d'une forêt, et ses abords +présentent l'aspect le plus sauvage; cependant il est peu distant +de la ville, et toutes les fois qu'une cérémonie des trembleurs +est annoncée, le désert et ses environs se peuplent d'une foule de +curieux américains ou étrangers, attirés par la renommée de ces +singuliers solitaires. + +Une portion de la salle où se célèbre leur culte est destinée au +public; l'autre partie, plus élevée, forme une espèce de théâtre +sur lequel se passe la cérémonie. Je venais de prendre place parmi +les spectateurs fort nombreux, lorsque je vois paraître sur la +scène des femmes, les unes vieilles, les autres jeunes, et +d'autres tout à fait enfants. Elles étaient vêtues de blanc et +portaient un costume uniforme: un petit chapeau gris à bords +échancrés couvrait leur tête. Elles s'avancent à pas comptés à la +suite les unes des autres, s'asseyent à la droite des spectateurs, +étendent un mouchoir blanc sur leurs genoux, et y posent leurs +mains avec des mouvements d'une extrême précision: alors elles se +tiennent immobiles. + +En ce moment paraissent les hommes en uniforme violet et la tête +couverte d'un grand chapeau à larges bords. Ils défilent gravement +et vont s'asseoir en face des femmes. Après une pause silencieuse +de quelques instants, hommes et femmes se lèvent et se regardent +face à face pendant cinq minutes, sans rien dire: puis, l'un des +shakers sort des rangs, prend la parole, et, s'adressant au +public, il explique l'objet de la cérémonie, qui est, dit-il, de +glorifier le Seigneur, et il termine en invitant les spectateurs a +ne pas rire de ce qu'ils vont voir et entendre. + +À peine a-t-il achevé de parler que tous entonnent un hymne +religieux avec des voix discordantes, et, tout en chantant, +balancent leurs corps, secouent leurs mains, agitent leurs bras de +la façon la plus étrange. Ces exercices durent environ une heure: +pendant tout ce temps, ils se reproduisent sous la même forme avec +quelques modifications. + +Le lecteur sait que ces cris, ces balancements ont pour objet la +gloire de Dieu, et que tous ces mouvements du corps sont excités +par l'enthousiasme religieux. Or, en s'agitant, en chantant, les +shakers s'échauffent de plus en plus; leur exaltation s'accroît et +se manifeste avec plus d'énergie... Alors on les voit danser pêle- +mêle au milieu de clameurs violentes et de gestes désordonnés. +Tantôt une douzaine d'hommes rangés en file et un même nombre de +femmes paraissent diriger tous les autres: ils tiennent leurs +mains levées à hauteur de la poitrine et les secouent sans +relâche. Une autre fois on voit immobiles au milieu de la scène +quinze ou vingt quakers autour desquels tous les autres dansent et +chantent avec une incroyable ardeur: c'est le plus haut degré de +l'inspiration. + +Tout cela se fait gravement et avec une bonne foi au moins +apparente. Sur plusieurs de ces têtes si follement agitées se +montrent des cheveux blancs. Rien dans cette cérémonie burlesque +ne fait rire, parce que tout fait pitié. + +Tout à coup les cris cessent, les mouvements s'arrêtent; au milieu +d'un silence profond un vieillard paraît, et s'adressant aux +spectateurs, il leur dit: «Un intérêt mondain, une vaine curiosité +vous ont attirés en ce lieu; puissiez-vous en rapporter de +salutaires impressions! Qui de vous peut se dire aussi heureux que +nous le sommes? Le bonheur n'est ni dans la richesse, ni dans les +plaisirs des sens; il consiste surtout dans la raison. Tout le +monde s'agite vainement à la recherche de la vérité; nous seuls +l'avons trouvée sur terre.» + +J'ai quelquefois entendu révoquer en doute la pureté des moeurs +des shakers et soutenir qu'alors même que tous les hommes et +toutes les femmes de l'univers se dévoueraient au célibat des +trembleurs, le monde ne finirait pas; mais le plus communément on +n'attaque point les shakers sous ce rapport; on leur fait un autre +reproche qui me paraît plus fondé: on prétend que les chefs de la +société manquent de bonne foi. Comme on entre dans l'association +avec ou sans fortune, le grand profit est pour ceux qui +n'apportent rien: les riches sont les dupes. + +On ne voit pas, du reste, bien clairement la cause qui peut +pousser dans cette congrégation une personne de bonne foi. Le +quaker shaker n'abandonne point complètement le monde; il +entretient avec ses semblables tous les rapports utiles à son +bien-être. + +Je comprends le trappiste, fuyant la société des hommes, se vouant +à la solitude, en passant sa vie à creuser son tombeau. La +récompense morale est dans la grandeur même du sacrifice; mais +quel est le mérite du solitaire, prenant au monde une partie de +ses avantages, et repoussant l'autre, on ne sait pourquoi? + +S'il était possible de lire au fond des coeurs, on verrait peut- +être que la vanité est le principal mobile des trembleurs. La +bizarrerie même de leur culte n'est-elle pas précisément ce qui +les y attache? La plupart des shakers sont d'assez médiocres gens; +tous cependant ont une scène et un public: sans leur absurdité, +qui parlerait d'eux? Les formes sous lesquelles se produit +l'orgueil des hommes sont infinies. + +Quoi qu'il en soit, on ne peut s'empêcher, en présence d'un pareil +spectacle, de déplorer la misère de l'homme et la faiblesse de sa +raison. + +Il n'est pas rare que les autres sectes protestantes tournent en +dérision le culte des shakers. + +Mais la communauté des trembleurs est-elle donc la seule qui soit +tombée dans de tristes écarts? + +La secte des quakers proprement dite a mieux compris qu'aucune +autre ce qu'il y a de moral dans l'homme. Nulle n'a poussé plus +loin qu'elle la pratique de la liberté civile et religieuse et de +l'égalité des hommes entre eux. La Pennsylvanie lui doit +l'austérité et la simplicité de ses moeurs, et, quoique la société +des quakers y soit en décadence, ce pays en ressentira longtemps +encore la salutaire influence. Cependant est-il rien de plus +absurde et de plus contraire à la nature que l'un des principaux +dogmes de cette communauté? + +L'Évangile dit que celui qui reçoit un soufflet sur une joue doit +tendre l'autre; le christianisme recommande la paix et la douceur; +et les quakers concluent de là qu'on ne doit résister à aucune +violence, même pour défendre sa vie. Je demandais une fois à un +quaker s'il repousserait par la force un assassin qui en voudrait +à ses jours, il ne m'a pas répondu: la théorie de sa secte est +qu'il ne devrait pas opposer à une telle attaque une pareille +résistance. + +Ainsi, voilà toute une population éclairée et sage qu'une +interprétation erronée de la parole de Dieu conduit à la violation +de la première et de la plus sacrée de toutes les lois de la +nature, qui est la conservation de soi-même. + +N'est-il pas triste de voir s'égarer ainsi l'intelligence de +l'homme, tantôt dans le doute des sociniens, tantôt dans la +doctrine ridicule des trembleurs, une autre fois dans la théorie +absurde des quakers? comme si l'homme ne pouvait user de sa raison +qu'à la condition de faire en même temps acte d'impuissance ou de +folie. + +Je ne poursuivrai point l'examen des divergences que présentent +les sectes protestantes; qu'il me suffise de faire observer, à ce +sujet, que toutes ces sectes, dont les doctrines varient à +l'infini, depuis la communauté des quakers, dont la théorie laisse +mourir l'homme sans défense, jusqu'à la congrégation des shakers, +dont les principes amèneraient la fin du monde, toutes ont un +point commun, où elles se trouvent parfaitement unies. Ce point, +c'est la pureté de la morale que chacune professe. + +Le presbytérianisme, dont je viens de signaler les passions +haineuses, est peut-être de toutes les communautés protestantes la +plus féconde en bonnes oeuvres. Le fanatisme qui fait les crimes +engendre aussi les vertus. + +On a souvent ridiculisé la congrégation des méthodistes, dont les +prédicateurs ambulants font retentir les forêts américaines de +leurs cris enthousiastes et de leurs hurlements inspirés; mais +leur zèle, plus ardent qu'éclairé, est toujours sincère. Ne +parcourent-ils pas, au risque de leur vie, les contrées les plus +sauvages pour y porter la parole évangélique? Que deviendraient, +sans ces pieux pèlerins, les habitants des États de l'Ouest, dont +les demeures éparses çà et là sont éloignées de toute église? Les +méthodistes qui parcourent le désert sont encore les meilleurs +messagers de civilisation, et les plus sûrs consolateurs de +l'infortune. + +Tous ces cultes sont fondés sur une morale pure, parce que tous +sont chrétiens; ils sont divisés par des doctrines opposées, mais +ils ont entre eux un lien puissant, c'est celui de la vertu. + +§ II. Rapports des cultes avec l'État. + +Nulle part la séparation de l'Église et de l'État n'est mieux +établie que dans l'Amérique du Nord. Jamais l'État n'intervient +dans l'Église, ni l'Église dans l'État. + +Toutes les constitutions américaines proclament la liberté de +conscience, la liberté et l'égalité de tous les cultes. + +«Tous les hommes, dit la loi de Pennsylvanie, ont reçu de la +nature le droit imprescriptible d'adorer le Tout-Puissant selon +les inspirations de leur conscience, et nul ne peut légalement +être contraint de suivre, instituer ou soutenir contre son gré +aucun culte ou ministère religieux. Nulle autorité humaine ne +peut, dans aucun cas, intervenir dans les questions de conscience +et contrôler les pouvoirs de l'âme.» [135] + +«Au nombre des droits naturels, dit la loi d'un autre État, +quelques-uns sont inaliénables de leur nature, parce que rien n'en +peut être l'équivalent. De ce nombre sont les droits de +conscience.» [136] + +Ainsi il n'existe aux États-Unis ni religion de l'État, ni +religion déclarée celle de la majorité, ni prééminence d'un culte +sur un autre. L'État est étranger à tous les cultes. Chaque +congrégation religieuse se gouverne comme il lui plaît, nomme ses +ministres, lève des taxes parmi ses membres, règle ses dépenses, +sans rendre aucun compte à l'autorité politique, qui ne lui en +demande point. + +Dans un grand nombre d'États, les ministres des cultes, à quelque +secte qu'ils appartiennent, sont déclarés incapables par la loi de +remplir aucune fonction civile ou militaire. «Attendu, porte la +constitution de New York, que les ministres de l'Évangile sont, +par état, dévoués au service de Dieu et au soin des âmes, et que +rien ne doit les détourner des importants devoirs de leur +ministère.» [137] + +La vie politique est donc entièrement interdite aux ministres de +l'Église. On conçoit dès lors que le pouvoir ne trouve pas plus +d'appui dans les ministres d'une secte que dans ceux d'une autre +congrégation. + +Je viens d'exposer les principes généraux; il me faut maintenant +indiquer ici quelques exceptions. + +La constitution du Massachusetts proclame la liberté des cultes, +en ce sens qu'elle n'en veut persécuter aucun; mais elle ne +reconnaît dans l'État que des chrétiens, et ne protége que des +protestants. [138] + +Aux termes de cette constitution, les communes qui ne pourvoient +pas d'une manière convenable aux frais et à l'entretien de leur +culte protestant, peuvent être contraintes de le faire par une +injonction de la législature. [139] L'impôt recueilli en conséquence +de cette mesure peut être appliqué par chacun au soutien de la +secte à laquelle il appartient; mais nul ne pourrait se dispenser +de le payer, sous le prétexte qu'il ne pratique aucun culte. [140] + +La constitution du Maryland déclare aussi que tous les cultes sont +libres, et que nul n'est forcé de contribuer à l'entretien d'une +église particulière. Cependant elle confère à la législature le +droit d'établir, selon les circonstances, une taxe générale pour +le soutien de la religion chrétienne. [141] + +La constitution du Vermont ne reconnaît que des cultes chrétiens, +et porte textuellement que toute congrégation de chrétiens devra +célébrer le sabbat ou jour du Seigneur, et observer le culte +religieux qui lui semblera le plus agréable à la volonté de Dieu, +manifestée par la révélation. [142] + +Quelquefois les constitutions américaines prêtent aux cultes +religieux une assistance indirecte: c'est ainsi que la loi du +Maryland déclare que, pour être admissible aux fonctions +publiques, il faut être chrétien. [143] Dans le New Jersey, il faut +être protestant. [144] La constitution de Pennsylvanie exige qu'on +croie à l'existence de Dieu et à une vie future de châtiments ou +de récompenses. [145] + +Les dispositions que je viens de signaler sont les seules +protections légales qui, aux États-Unis, soient données par l'État +à un culte religieux. + +À part ces deux exceptions ions, il n'existe aucun contact entre +l'État et l'Église, si ce n'est que toute congrégation religieuse +reçoit, à sa naissance, la sanction de la législature, qu'on +appelle en anglais l'incorporation. Ce n'est pas là précisément +une autorisation légale, car le pouvoir d'autoriser l'existence +des associations et congrégations religieuses entraînerait le +droit de les défendre, et ce droit n'appartient point aux +législatures des États américains; à vrai dire, l'incorporation +n'est point établie dans l'intérêt de l'État, mais, bien dans +celui de l'association qui se forme: elle a pour effet d'investir +la congrégation du droit d'ester en justice, de posséder à titre +de propriétaire, de donner et de recevoir, etc.; elle confère la +vie civile à une société qui pourra agir comme individu, et qui, +auparavant, n'avait d'action que par chacun de ses membres. + +Quel que soit le plus ou le moins de faveur accordée par les lois +de quelques États à telle ou telle secte religieuse, on peut dire +du moins dans les termes les plus généraux et les plus absolus, +que, dans l'Amérique du Nord, il n'existe point de clergé, formant +un corps constitué politiquement, et reconnu tel par l'État ou par +la puissance des moeurs. + +Mais si les ministres du culte sont tout à fait étrangers au +gouvernement de l'État, il n'en est point ainsi de la religion. + +La religion, en Amérique, n'est pas seulement une institution +morale, c'est aussi une institution politique. Toutes les +constitutions américaines recommandent aux citoyens l'exercice +d'un culte religieux comme la double sauvegarde des bonnes moeurs +et des libertés publiques. Aux États-Unis, la loi n'est jamais +athée. Voici comment s'exprime à ce sujet la constitution du +Massachusetts: «C'est le droit et aussi le devoir de tout homme en +société d'adorer publiquement et à des époques déterminées l'Être +Suprême, le créateur de toutes choses, tout-puissant et +souverainement bon... Comme le bonheur d'un peuple, le bon ordre +et le maintien du pouvoir civil dans un pays dépendent +essentiellement de la piété, de la religion et de la morale, et +comme la religion, la morale et la piété ne peuvent se répandre au +sein d'un peuple qu'au moyen de l'institution d'un culte extérieur +adressé à la Divinité, et à l'aide d'établissements publics moraux +et religieux; par ces raisons, le peuple de cette république, +jaloux d'accroître la somme de son bien-être et d'assurer la +conservation de son gouvernement...» Suivent les dispositions en +faveur de la religion... [146] + +La constitution du New-Hampshire contient un préambule religieux +de la même nature. [147] + +Celle de l'Ohio proclame la religion, la morale et l'instruction, +indispensables à un bon gouverneur et au bien-être des hommes. [148] + +Ces principes religieux, écrits en tête des constitutions +américaines, se retrouvent dans toutes les lois; on les rencontre +dans tous les actes du gouvernement, dans les proclamations des +fonctionnaires publics, en un mot dans tous les rapports des +gouvernants avec les gouvernés. Il n'est pas en Amérique une +solennité politique qui ne commence par une pieuse invocation. +J'ai vu une séance du Sénat à Washington s'ouvrir par une prière; +et la fête anniversaire de la déclaration d'indépendance consiste, +aux États-Unis, dans une cérémonie toute religieuse. + +Je viens de montrer comment la loi, qui ne reconnaît ni l'empire, +ni l'existence même d'un clergé, consacre le pouvoir de la +religion. + +J'ajouterai que les sectes religieuses, qui demeurent étrangères +aux mouvements des partis, sont loin de se montrer indifférentes +aux intérêts politiques et au gouvernement du pays; toutes +prennent un intérêt très vif au maintien des institutions +américaines; elles protègent ces institutions par la voix de leurs +ministres dans la chaire sacrée et au sein même des assemblées +politiques. La religion chrétienne est toujours, en Amérique, au +service de la liberté. + +C'est un principe du législateur des États-Unis que, pour être bon +citoyen, il faut être religieux; et c'est une règle non moins bien +établie que, pour remplir ses devoirs envers Dieu, il faut être +bon citoyen. À cet égard toutes les sectes rivalisent de zèle et +de dévouement; le catholicisme, comme les communions protestantes, +vit en très bonne harmonie avec les institutions américaines; il +se développe et grandit sous ce régime d'égalité: il a le bonheur, +dans ce pays, de n'être ni le protecteur du gouvernement, ni le +protégé de l'État. + +Il n'existe en Amérique qu'une seule congrégation qui soit hostile +aux lois du pays, c'est celle des quakers. + +Le même principe qui les empêche de résister individuellement à la +violence d'un agresseur les conduit à penser que la société n'a +point le droit de repousser par la force les attaques d'un ennemi; +jamais théorie si insociale n'est sortie d'une secte si morale et +si pure! quoi qu'il en soit, les quakers refusent de faire partie +de l'armée et même de la milice américaine. -- «Ainsi, disais-je +un jour à un quaker de Philadelphie, une nation attaquée par un +autre peuple qui en veut à son existence n'a pas le droit de se +défendre!» -- «Non, me répondit le quaker; la guerre, la +résistance, la violence, sont contraires à l'esprit de l'Évangile. +Quand nous trouvons dans les livres saints un principe, nous ne +nous bornons pas à l'admirer, nous le mettons en pratique. Le +Christ commande aux hommes de vivre en paix, c'est donc désobéir à +ses lois que de faire la guerre. Notre conviction à cet égard est +telle, que jamais nous ne porterons les armes, quelle que soit la +puissance humaine qui veuille nous y contraindre. En 1812, lorsque +l'Angleterre et les États-Unis entrèrent en guerre, un grand +nombre de quakers de Philadelphie furent désignés pour marcher +contre l'ennemi, mais tous refusèrent en se fondant sur les +principes de leur religion. On les traduisit devant les tribunaux, +qui les condamnèrent à de fortes amendes; ils ne les payèrent pas. +Alors on saisit et on vendit leurs biens; ceux qui n'en avaient +pas furent jetés en prison. Nous aurions à notre disposition tous +les trésors de l'univers, que jamais nous ne voudrions acquitter +l'amende portée contre nous en pareil cas. Le paiement serait une +sorte d'acquiescement; quand on nous traîne en prison, c'est une +violence à laquelle nous cédons, et qui n'entraîne de notre part +aucune adhésion de nos volontés.» Je ne discuterai pas ce +raisonnement, dont le vice est trop facile à saisir. Ainsi +l'autorité demande aux citoyens de s'armer pour la défense du +pays, et voilà toute une secte religieuse qui résiste au pouvoir, +parce que l'Évangile a recommandé la paix et la douceur; de sorte +qu'un précepte sublime, enseigné par Dieu, devient, entre les +mains de l'homme, la source d'un crime, car il tue le patriotisme. + +Ici, du reste, je dois faire observer que les quakers ne sont pas +hostiles aux institutions américaines, au gouvernement républicain +des États-Unis; nulle secte, au contraire, n'est plus démocratique +que la leur; mais ils sont hostiles à toute société, parce que la +première loi de tout être existant, individu ou corps social, est +de se conserver, partant de se défendre. + +Je viens d'exposer les rapports des cultes avec l'État selon les +lois américaines... Mais, sur cette matière, les lois sont bien +moins puissantes que les moeurs. + +Si, dans tous les États américains, la constitution n'impose pas +les croyances religieuses et la pratique d'un culte comme +condition des privilèges politiques, il n'en est pas un seul où +l'opinion publique et les moeurs des habitants ne prescrivent +impérieusement l'obligation de ces croyances. En général, +quiconque tient à l'une des sectes religieuses, dont le nombre aux +États-Unis est immense, jouit en paix de tous ses droits sociaux +et politiques. Mais l'homme qui dirait n'avoir ni culte ni +croyance religieuse serait non-seulement exclus en fait de tous +emplois civils et de toutes fonctions électives gratuites ou +salariées, mais encore il serait l'objet d'une persécution morale +de tous les instants; nul ne voudrait entretenir avec lui des +rapports de société, encore moins contracter des liens de famille; +on refuserait de lui vendre et de lui acheter: on ne croit pas, +aux États-Unis, qu'un homme sans religion puisse être un honnête +homme. + +J'indiquais tout à l'heure les atteintes portées à la liberté +religieuse par les lois de quelques États. Je dois ajouter, en +finissant, que ces violations disparaissent chaque jour des lois +et des moeurs américaines. Il ne faut pas oublier que la Nouvelle- +Angleterre, foyer du puritanisme, fut longtemps religieuse +jusqu'au fanatisme, et, si l'on songe que la loi politique de ce +pays punissait jadis de mort les mécréants, c'est-à-dire ceux qui +n'étaient pas presbytériens, on reconnaîtra quels progrès le +Massachusetts et les autres États du Nord ont faits dans la +tolérance et dans la liberté. + + + +Troisième partie: +Note sur l'État ancien et sur la condition présente des tribus +indiennes de l'Amérique du nord. + +Les Européens ont soumis ou détruit la plupart des peuples du +Nouveau-Monde. Mais, parmi ces nations sauvages ou à demi +civilisées, il en est plusieurs qui ont échappé jusqu'à présent à +l'asservissement ou à la mort; les blancs ne sont pas encore +arrivés jusqu'à elles, ou elles ont reculé devant eux. Presque +toutes les peuplades de l'Amérique du Nord sont dans ce cas. + +Mais sur celles-là même l'influence des Européens s'est exercée; +les blancs, qui n'ont pu encore les réduire à l'obéissance ou les +faire disparaître, ont eu le pouvoir de changer leurs coutumes, +d'altérer leurs moeurs et de bouleverser leur état politique tout +entier. + +Il y a longtemps qu'on a remarqué cet effet extraordinaire produit +sur les tribus indiennes par le voisinage des Européens. Mais +personne jusqu'à présent n'a essayé d'en connaître toute +l'étendue, pas plus que d'en rechercher les causes cachées. Le but +de cette note est de fournir des lumières sur ce point. + +Les changements que subissent les nations s'opèrent graduellement +à mesure que les générations se succèdent; il est donc très +difficile de suivre dans la vie d'un peuple, et année par année, +l'histoire de ses transformations successives. Mais si vous +examinez ce même peuple à deux époques éloignées l'une de l'autre, +les différences, frappent aussitôt tous les regards. Partant de +cette donnée, j'ai pensé qu'au lieu de m'abandonner au cours des +temps, et de suivre pas à pas la trace de tous les changements qui +se sont opérés peu à peu dans l'état social et politique des +indigènes, j'arriverais par un procédé plus rapide à un résultat +plus concluant, si je pouvais faire connaître ce qu'étaient les +indiens il y a deux cents ans et ce qu'ils sont de nos jours. Pour +m'éclairer sur le premier point, j'ai consulté les auteurs anglais +et français qui m'ont paru contenir le plus de lumières: le +capitaine John Smith et Beverley pour la Virginie; John Lawson +pour les Carolines; William Smith pour l'État de New York; pour la +Louisiane, Dupratz; Lahontan et Charlevoix pour le Canada. + +Quant à l'état actuel, j'ai puisé mes notions dans des voyages +faits par ordre du gouvernement américain, dans des rapports +officiels présentés au congrès, dans des récits de témoins +oculaires, dans mes propres observations enfin. Car, j'ai vu de +près plusieurs des nations infortunées que je vais essayer de +faire connaître, et j'ai pu m'assurer par moi-même de la vérité +des couleurs dont on se sert pour les peindre. + +§ I. État ancien. + +Je vais parler de nations qui, bien que peu nombreuses, occupaient +un espace presque aussi grand que la moitié de l'Europe. On +remarquait entre elles, à l'époque où je veux reporter l'attention +du lecteur, des ressemblances et des différences qu'il faut +signaler. + +Tous les peuples qui habitaient les côtes orientales de l'Amérique +du Nord au moment où les Européens entrèrent en contact avec elles +avaient un état social analogue; toutes vivaient particulièrement +de la chasse. L'agriculture ne leur était cependant point +inconnue, mais aucun d'eux n'était encore arrivé à tirer des +fruits de la terre son unique ni même son principal moyen de +subsistance. Toutes les relations s'accordent sur ce point. Autour +de la cabane du chef de famille se trouvaient quelques champs de +maïs que cultivaient ses femmes et ses enfants. Chaque année le +propriétaire quittait cette résidence et partait, soit seul, soit +accompagné des siens, pour se rendre dans une région souvent +éloignée, où il se livrait pendant plusieurs mois au soin de la +chasse. + +«En mars et avril, dit le capitaine Smith [149], qui écrivait en +1606, parlant des Indiens de la Virginie, ils se nourrissent +principalement de leur pêche. Ils mangent des dindons sauvages, +des écureuils. En juin, ils plantent leur maïs, vivant +principalement de glands, de noisettes et de poissons; pour +améliorer ce régime, ils ont soin de se diviser en petites +troupes, se nourrissent de poissons, de bêtes sauvages, de crabes, +d'huîtres, de tortues. À l'époque de leur chasse, ils quittent +leurs habitations, et se forment en troupes comme les Tartares; +ils se rendent avec leur famille dans les lieux les plus déserts, +à la source des rivières où le gibier est abondant. Ils sont en +général au nombre de deux ou trois cents.» + +Tous les auteurs qui ont parlé des Indiens du Nord tiennent un +langage analogue. + +Tous les peuples dont je parle étaient donc cultivateurs par +hasard et par exception, mais, en examinant l'ensemble de leurs +habitudes, on peut dire qu'ils formaient des nations de chasseurs; +toutes les remarques qu'on peut faire sur les peuples chasseurs +leur étaient applicables. + +Chez eux, l'esprit national avait pour objet bien plus les hommes +que la terre. Le patriotisme s'attachait aux coutumes, aux +traditions, peu au sol, ou plutôt il ne se liait au sol que par +des souvenirs. Le sauvage tenait à la contrée qui l'avait vu +naître, par la mémoire de ses pères qui y avaient vécu, par l'idée +de leurs os vénérables qui y reposaient encore. Tant qu'une nation +indienne habitait son territoire, elle environnait les ossements +de ses aïeux de respects extraordinaires. Lorsqu'elle était +obligée d'émigrer, elle ne manquait point de les recueillir avec +soin; elle les renfermait dans des peaux; et, après les avoir +chargés sur leurs épaules, les hommes s'éloignaient sans regrets: +ils emportaient avec eux toute la patrie. «Dans chaque village, +dit Lawson [150], en parlant des Indiens, page 182, on rencontre une +belle cabane qui est élevée aux dépens du public et entretenue +avec un grand soin. Elle renferme les corps des principaux d'entre +les Indiens qui sont morts depuis plusieurs siècles, et qu'on a +revêtus de leurs plus beaux habits. Les Indiens révèrent et +adorent ce monument, et ils aimeraient mieux tout perdre que de le +voir profaner.» + +Lorsqu'une tribu indienne quitte son pays pour aller vivre dans un +autre, elle ne manque jamais d'emporter avec elle ces ossements. +«De nos jours encore, où l'amour de la patrie s'éteint chez les +Indiens comme tout le reste, la première réponse que fait un +Indien aux demandes que lui font les blancs pour acheter ses +terres, disent MM. Clark et Lewis dans leur rapport officiel au +gouvernement fédéral, est celle-ci: -- «Nous ne vendrons pas le +lieu où repose la cendre de nos aïeux.» + +L'esprit de propriété, qui fait que le cultivateur prend en +quelque sorte racine dans les mêmes champs qui portent ses +moissons, cet esprit n'existait chez aucune des nations de +l'Amérique du Nord au moment de la découverte. Aussi les voit-on +changer de lieu avec une facilité que nous ne pouvons concevoir. + +Les Européens n'ont, pour ainsi dire, point rencontré de peuplades +sauvages dans l'Amérique du Nord, qui se prétendit originaire du +lieu qu'elle occupait au moment de la découverte. Les Natchez +croyaient que leurs pères étaient venus du Mexique; les Iroquois +se souvenaient d'avoir jadis traversé le Mississipi. On voit, dans +Lahontan et dans Charlevoix, que la plupart des tribus indiennes +qui se trouvaient originairement placées aux environs du +territoire occupé par la confédération iroquoise, avaient cru +devoir transporter leur domicile au-delà vers le nord et l'ouest. + +C'est à cette cause qu'il faut attribuer la facilité qu'ont +trouvée et que trouvent encore les Européens à se fixer sur le +territoire de ces sauvages. L'intérêt particulier n'en défend +aucune partie, et le corps de la nation ne découvre pas du premier +abord quel tort peut lui causer un petit nombre d'étrangers qui +viennent s'établir au milieu de champs déserts, et qui parviennent +à tirer de la terre une subsistance que les Indiens eux-mêmes ne +cherchent pas à obtenir. C'est ce qui faisait dire à M. Bell, dans +un rapport au congrès le 4 février 1830 (documents législatifs, no +227): «Avant l'arrivée des Européens, il ne paraît pas que les +sauvages eussent conçu l'idée que la terre pouvait être l'objet +d'un marché.» Et, si l'on parcourt l'histoire de nos premiers +établissements, on découvre que les naturels n'ont, pour ainsi +dire, jamais considéré les Européens comme des spoliateurs, quand +ils s'étaient assurés que ces derniers ne venaient point avec des +intentions hostiles. + +Cet état social produisait chez toutes les nations sauvages qui +l'avaient adopté des conséquences analogues. Les Indiens, ne +connaissant point la richesse immobilière, ne tirant de la terre +qu'une faible partie de leur subsistance, pouvaient abandonner le +travail pénible de la culture aux femmes et aux enfants, et +réserver aux hommes les travaux mêlés de plaisirs, qui sont le +propre de la chasse. + +»Les hommes, dit John Smith en parlant des Indiens de la Nouvelle +-- Angleterre, sont principalement occupés de la chasse.» (page +240) + +Le même auteur dit, en parlant des Indiens de la Virginie: «Les +hommes consacrent leur temps à la pêche, la chasse, la guerre et +autres exercices virils, regardant comme une honte d'être vus +s'occupant des soins propres aux femmes; d'où il arrive que les +femmes sont souvent surchargées de travaux, et les hommes oisifs. +Les femmes et les enfants sont exclusivement chargés de faire les +nattes, les paniers, préparent les aliments, plantent le maïs, le +récoltent.» + +«Les femmes des Iroquois, dit William Smith, page 78, cultivent +les champs, les hommes vont à la chasse.» -- «Les Indiens ne +travaillent jamais,» dit Lawson, à propos des indigènes de la +Caroline (page 174). De là une liaison intime que le temps n'a pu +détruire, entre les idées de travail sédentaire, et +particulièrement de la culture de la terre, et les idées de +faiblesse, de dépendance, d'obéissance, d'infériorité. Aussi les +premiers Européens qui abordèrent sur les côtes de l'Amérique du +Nord trouvèrent-ils établie chez tous les sauvages cette opinion, +que le travail de la terre doit être abandonné aux femmes, aux +enfants, aux esclaves, et que la chasse et la guerre sont les +seuls soins dignes d'un homme; opinion qui, se retrouvant en même +temps chez un si grand nombre de nations diverses, ne pouvait +prendre naissance que dans un état social commun à toutes. N'étant +pas attaché à un lieu plus qu'à un autre par la possession et la +culture de la terre, errant une partie de l'année à la suite des +bêtes sauvages, dont il cherchait à faire sa proie, l'Indien de +l'Amérique du Nord ne pouvait point recueillir tranquillement le +résultat des expériences individuelles, lier entre elles les +conséquences de faits analogues et en faire un corps de principes +et d'idées générales, en un mot créer ce qu'on appelle les +sciences. Son genre de vie ne permettait point à un même homme de +donner à aucune entreprise un grand degré de réflexion et de +suite: il s'opposait à plus forte raison à ce que plusieurs +générations s'occupassent des mêmes objets, et se transmissent les +unes aux autres le résultat de leurs recherches. L'humanité était +déjà vieille, l'homme était toujours jeune, et la civilisation +n'avait pas plus de domicile fixe que le chasseur. Toutes les +nations indiennes devaient donc présenter le spectacle de peuples +encore peu avancés dans la voie du progrès intellectuel; non parce +qu'elles habitaient l'Amérique au lieu de l'Europe, ou parce +qu'elles étaient rouges et non blanches; mais par la raison que +toutes avaient adopté un état social qui ne permet à la +civilisation que de certains développements. Aucune des nations du +continent de l'Amérique du Nord n'avait inventé l'écriture, +quoique plusieurs eussent des hiéroglyphes qui, jusqu'à un certain +point, pouvaient en tenir lieu. + +«Ces Indiens, dit Beverley [151] (ceux de la Virginie), n'ont aucune +sorte de lettres; mais quand ils ont quelque chose à se +communiquer, ils y emploient une espèce d'hiéroglyphes, ou de +figures représentant des oiseaux, des bêtes, ou autres choses +propres à faire comprendre leurs différentes pensées.» Lahontan +dit la même chose des Iroquois: il donne même le modèle du récit +d'une expédition, exprimée de cette sorte. Voyez tome II, page +191. + +Aucune de ces nations n'avait découvert les métaux, ni le secret +de les travailler. «Avant l'arrivée des Anglais, dit Beverley en +parlant des sauvages de la Virginie, les Indiens ne connaissaient +ni le fer ni l'acier.» + +La même remarque est applicable à tous les indigènes du continent. +Les sciences les plus nécessaires, l'art d'élever des maisons, de +faire des canots, de fabriquer des vêtements, n'avaient point +dépassé parmi eux les limites que peuvent atteindre l'industrie et +les efforts d'un homme isolé ou d'une génération. + +«Les Indiens, dit en 1606 le capitaine John Smith, p. 30, ont pour +vêtement des peaux de bêtes qu'ils portent avec le poil durant +l'hiver, et dépouillées de poil pendant l'été: les principaux +d'entre eux s'enveloppent de longs manteaux de peaux qui, pour la +forme, ressemblent aux manteaux irlandais. Ces manteaux sont +souvent brodés avec des grains de cuivre; plusieurs sont peints. +Les maisons de ces sauvages sont bâties en manière de berceaux: +elles sont composées de jeunes arbres pliés et attachés ensemble: +on les recouvre si soigneusement avec des nattes et de l'écorce +d'arbre, que ni le vent ni la pluie ne sauraient y entrer; mais il +y règne une grande fumée. Leurs bâtiments publics étaient faits +avec plus de grandeur et plus d'art. Le même Smith parle, page 37, +d'une maison destinée à contenir le trésor du roi. La longueur de +ce palais est de cinquante à soixante aunes (yards). De grossières +statues occupent ses quatre coins. «Les maisons des Iroquois, dit +William Smith, page 78, consistent en quelques pieux fichés en +terre, et couverts d'écorce d'arbres, au haut desquels on laisse +une ouverture pour donner passage à la fumée. Partout où il se +trouve un nombre considérable de ces huttes, ils bâtissent un fort +carré, sans bastions, et simplement entouré de palissades.» + +Les sentiments n'ont pas besoin pour se développer du même travail +successif que les idées. L'état social des chasseurs exerce +cependant une influence sinon pareille, du moins aussi inévitables +sur l'âme des hommes qui l'ont admis que sur leur esprit. + +Il est certaines affections qui, pour recevoir tout leur +développement, demandent de l'oisiveté, du temps, de la +tranquillité, l'usage du superflu, l'habitude d'une vie +intellectuelle. Celles-là étaient à peu près inconnues à des +peuples chasseurs comme les Américains du Nord. + +L'amour, cette passion exclusive, rêveuse, enthousiaste, sensuelle +et immatérielle tout à la fois, cette passion qui joue un si grand +rôle dans la vie des hommes policés, ne venait presque jamais +troubler l'existence du sauvage. «Les Indiens dit Lahontan, t. II, +p. 131, n'ont jamais connu ce que nous appelons l'amour; ils +aiment si tranquillement qu'on pourrait appeler leur amour une +simple bienveillance. Ils ne sont point susceptibles de jalousie.» +-- «Les sauvages, dit-il encore, n'aiment que la guerre et la +chasse, ils ne se marient qu'à trente ans, parce qu'ils croient +que le commerce des femmes les énerve de telle sorte, qu'ils n'ont +plus la même force pour faire de longues courses et courir après +leurs ennemis.» + +Il existe d'autres sentiments, au contraire, qui sont si naturels +au coeur humain, qu'on les retrouve toujours quelle que soit la +position que l'homme occupe. Ces derniers se montrent d'autant +plus énergiques qu'ils sont en plus petit nombre; d'autant plus +violents que l'esprit, moins rempli et plus inculte, ne paralyse +pas par le doute les mouvements du coeur et l'action in de la +volonté. Ces sentiments avaient acquis chez les Américains du Nord +un degré d'intensité inconnu aux nations civilisées de l'ancien +monde. La colère, la vengeance, l'orgueil, le patriotisme, se +montrent là sous des formes terribles qu'ils n'avaient point +revêtues ailleurs. + +L'état social faisait également naître chez les tribus indiennes +un certain nombre de vices et de vertus qu'on retrouvait à un +degré plus ou moins grand chez tous les peuples qui habitaient +alors le littoral du continent. + +Les Indiens de l'Amérique du Nord possédaient peu de biens, et, ce +qui est remarquable, ne connaissaient aucun de ces biens précieux +au moyen desquels on acquiert tous les autres. Il était donc rare +de rencontrer chez eux ces passions viles que fait naître la +cupidité! Le vol y était presque inconnu! «Le vol, dit Lawson, p. +178, est chose extrêmement rare parmi les Indiens.» «Les sauvages, +dit Lahontan, t. II, p. 133, n'ayant ni tien ni mien, ni +supériorité ni subordination, les voleurs, les ennemis +particuliers ne sont pas à craindre parmi eux, ce qui fait que +leurs cabanes sont toujours ouvertes la nuit et le jour.» + +C'était bien moins l'ambition qui allumait la guerre au sein des +tribus indiennes que la colère et la vengeance. «Il est rare, dit +John Smith, que les Indiens fassent la guerre pour obtenir des +terres ou acquérir des biens.» + +Les sauvages étaient prompts à se secourir mutuellement dans le +besoin, parce qu'ils étaient tous égaux entre eux, exposés aux +mêmes misères. + +«Ces Indiens, dit Lawson, p. 235, sont meilleurs pour nous que +nous pour eux: ils nous fournissent des vivres quand nous nous +trouvons dans leurs pays, tandis que nous les laissons mourir de +faim à notre porte.» + +«Les Indiens, dit le même auteur, p. 178, sont très charitables +les uns envers les autres. Lorsque l'un d'eux a éprouvé quelque +grande perte, on fait un festin, après lequel un des convives, +prenant la parole, fait connaître à l'assemblée que, la maison +d'un tel ayant pris feu, toutes ses propriétés ont été détruites. +Quand ce discours est terminé, chacun des assistants se hâte +d'offrir à celui qui a souffert un certain nombre de présents. La +même assistance est accordée à celui qui a besoin de bâtir une +cabane ou de fabriquer un canot.» + +Parmi eux l'hospitalité était en grand honneur, et ils ne +manquaient point de l'exercer. «Les sauvages reçoivent volontiers +les étrangers,» dit William Smith, p. 80, en parlant des Iroquois. +«Lorsqu'un étranger s'approche d'un village, dit Beverley, p. 256, +le chef va au devant de lui et le prie de s'asseoir sur des nattes +qu'on a soin d'apporter. On fume, on discourt quelque temps; on +entre ensuite dans le village: là on lave les pieds à l'étranger +et on lui donne un repas; si l'étranger est un homme de grande +distinction, on choisit deux jeunes filles pour partager sa +couche. Ces dernières croiraient manquer à l'hospitalité si elles +opposaient la moindre résistance aux désirs de leur hôte, et elles +ne se croient nullement déshonorées en y cédant.» + +Aucune des peuplades de l'Amérique du Nord ne menant une existence +sédentaire, toutes ignoraient l'art de donner par l'écriture une +forme certaine et durable à la pensée. On ne connaissait point +parmi elles ce que nous appelons la loi. Non-seulement elles +n'avaient point de législation écrite, mais les rapports des +hommes entre eux n'y étaient soumis à aucune règle uniforme et +stable, émanée de la volonté législative de la société. + +Ces sauvages n'étaient pourtant point aussi barbares qu'on le +pourrait croire. Lorsque la souveraineté nationale ne s'exprime +pas par les lois, elle s'exerce indirectement par les moeurs. +Quand les moeurs sont bien établies, on voit se former une sorte +de civilisation au milieu de la barbarie, et la société se fonder +parmi des hommes chez lesquels, au premier abord, on eût dit que +le lien social n'existait pas. + +J'ai déjà indiqué le respect des Indiens pour les étrangers, leur +hospitalité, leurs coutumes bienfaisantes. J'ai fait remarquer le +culte patriotique qu'ils rendaient aux dépouilles de leurs aïeux. +Ce n'était point le seul usage qui liât entre elles les +générations en dépit des habitudes errantes et de l'ignorance de +ces peuples. + +«Les indiens de la Virginie, dit John Smith, p. 35, ont coutume +d'élever des espèces d'autels de pierre dans les lieux où quelque +grand événement est survenu. Lorsque vous rencontrez quelqu'une de +ces pierres, ils ne manquent point de vous raconter à quelle +occasion elle a été placée en cet endroit, et ils ont soin de +faire passer la connaissance de ces mêmes faits d'âge en âge. + +«Lorsqu'un Indien des Carolines vient de mourir, dit Lawson, p. +180, après que l'enterrement a eu lieu, le médecin ou le prêtre +commence à faire l'éloge du mort; ils disent combien il était +brave, fort et adroit; ils racontent quel nombre d'ennemis il a +tués ou ramenés captifs; ils assurent que c'était un grand +chasseur, qu'il aimait avec ardeur son pays; ils passent ensuite à +l'énumération de ses richesses; ils disent combien le mort avait +de femmes et d'enfants, quelles étaient ses armes... Après avoir +ainsi célébré les louanges de celui qui n'est plus, l'orateur +s'adresse à l'assemblée: «C'est à vous, dit-il, de remplacer celui +que nous avons perdu en imitant ses exemples; en agissant ainsi, +vous êtes assurés d'aller le rejoindre dans la patrie des âmes où +vous trouverez des daims toujours en abondance, des compagnes +toujours belles et jeunes, où la faim, le froid, la fatigue, ne +vous atteindront jamais». Ayant ainsi parlé, il raconte quelques +histoires qui se conservent d'une manière traditionnelle dans la +nation; il rappelle que, dans telle année, la guerre s'alluma et +que ses compatriotes furent victorieux, il nomme les chefs qui se +distinguèrent alors. + +Si les pouvoirs politiques étaient souvent débiles parmi les +Indiens, l'âge et les liens du sang exerçaient un salutaire +contrôle sur les actions des hommes. Tous les anciens auteurs qui +ont écrit sur l'Amérique du Nord nous parlent de l'influence +qu'obtenait la vieillesse. Le père de famille jouissait alors +d'une grande autorité. + +Parlant de l'éducation des Indiens, Dupratz dit, t. II, p. 312: +«Comme dès leur plus tendre enfance on les menace du vieillard +s'ils sont mutins ou s'ils font quelque malice, ce qui est rare, +ils le craignent et le respectent plus que tout autre. Ce +vieillard est le plus vieux de la famille, assez souvent le +bisaïeul ou trisaïeul, car ces naturels vivent longtemps, et, +quoiqu'ils n'aient des cheveux gris que quand ils sont bisaïeuls, +on en a vu qui étaient tout-à-fait gris se lasser de vivre ne +pouvant plus se tenir sur leurs jambes sans avoir d'autre maladie +ni infirmité que la vieillesse, en sorte qu'il fallait les porter +hors de la cabane pour prendre l'air ou pour ce qui leur était +d'autre nécessité, secours qui ne sont jamais refusés à ces +vieillards. Le respect que l'on a pour eux est si grand dans leur +famille qu'ils sont regardés comme juges: leurs conseils sont des +arrêts. Un vieillard, chef d'une famille, est appelé père par tous +les enfants de la même cabane, soit par ses neveux et arrière +neveux. Les naturels disent souvent qu'un tel est leur père: c'est +le chef de la famille; et, quand ils veulent parler de leur propre +père, ils disent qu'un tel est leur vrai père.» Voir l'Histoire de +la Louisiane, par Dupratz. + +Les Indiens avaient encore plusieurs coutumes qui tempéraient les +maux de la guerre, et resserraient le champ ouvert à la violence. +On voit dans Beverley que les Indiens de la Virginie +accompagnaient un traité d'un certain nombre de cérémonies propres +à graver dans tous les esprits le souvenir de l'engagement mutuel +qui était pris, et à le rendre plus sacré. Tous les écrivains que +j'ai déjà cités parlent de ce symbole mystérieux de la concorde et +de l'amitié, le calumet, qui, dans tous les déserts de l'Amérique +du Nord, servait d'introduction à l'étranger et même de sauvegarde +aux ennemis. Lahontan, faisant un voyage de découvertes chez les +nations établies sur les confluents du Mississipi, avait attaché +le calumet à la proue de son canot, et il voguait paisiblement +parmi les peuples sauvages qui couvraient la rive de ces fleuves. + +Chez tous les Indiens, le sort réservé aux femmes était à peu près +le même. La femme était bien plus la servante que la compagne de +l'homme. La société n'avait point donné au mariage le caractère +durable et sacré dont la plupart des peuples policés et +sédentaires l'ont revêtu. La polygamie était permise ou tolérée +par les usages de presque tous les Indiens. Chez tous, la femme +occupait la position d'un être inférieur. «Les femmes, dit John +Smith, page 240, sont tenues en esclavage. Lorsque Powahatan, l'un +des rois du Sud, est à table, ses femmes le servent: l'une lui +apporte de l'eau pour laver ses mains, une autre les essuie avec +un paquet de plumes, en guise de serviette (V. p. 38). Powahatan, +ajoute le même auteur, a autant de femmes qu'il en désire.» «À la +moindre querelle, dit Lawson, ces Indiens peuvent renvoyer leur +femme, et en prendre une autre.» (V. p. 35). + +Quant aux moeurs proprement dites, il est difficile de se faire +une idée exacte de ce qu'elles étaient chez ces peuples, à +l'époque dont nous parlons. + +Lawson prétend, page 35, que de son temps (1700) il régnait une +grande corruption parmi les femmes indiennes. Beverley, qui +écrivait à la même époque, croit à la vertu de ces mêmes sauvages, +et assure que parmi elles l'infidélité conjugale passait pour un +crime irrémissible. (V. p. 235) William Smith a entendu dire que +les Iroquoises étaient fort dissolues; et Lahontan, tout en +reconnaissant que ces Indiennes se livrent facilement avant +d'avoir pris un époux, assure qu'elles respectent avec le plus +grand scrupule le lien du mariage, quand une fois elles l'ont +formé (V. p. 80). + +Au milieu de toutes les superstitions que pratiquaient ces +sauvages, il est facile de reconnaître un certain nombre d'idées +simples et vraies, qui se trouvaient chez les différentes +peuplades du continent. Les Indiens reconnaissaient un Être +suprême, immatériel, qu'ils appelaient le Grand-Esprit; ils le +croyaient tout puissant, éternel, créateur de toutes choses, +auteur de tout bien. À côté de ce Dieu, ils plaçaient un pouvoir +malfaisant auquel une partie de la destinée des hommes était +abandonnée, et ils lui adressaient des prières, qu'inspirait la +peur et non l'amour. + +«Il existe dans les cieux, disaient les Indiens de la Virginie à +Beverley (p. 272), un Dieu bienfaisant, dont les bénignes +influences se répandent sur la terre. Son excellence est +inconcevable; il possède tout le bonheur possible: sa durée est +éternelle, ses perfections sans bornes; il jouit d'une +tranquillité et d'une indolence éternelles. Je leur demandai +alors, ajoute Beverley, pourquoi ils adoraient le diable, au lieu +de s'adresser à ce Dieu. Ils répondirent qu'à la vérité Dieu était +le dispensateur de tous les biens, mais qu'il les répandait +indifféremment sur tous les hommes; que Dieu ne s'embarrasse point +d'eux, et ne se met point en peine de ce qu'ils ont, mais qu'il +les abandonne à leur libre arbitre, et leur permet de se procurer +le plus qu'ils peuvent des biens qui découlent de sa libéralité; +qu'il était par conséquent inutile de le craindre et de l'adorer; +au lieu que, s'ils n'apaisaient pas le méchant esprit, il leur +enlèverait tous ces biens que Dieu leur avait donnés, et leur +enverrait la guerre, la peste, la famine; car ce méchant esprit +est toujours occupé des affaires des hommes.» + +Les mêmes notions confuses se trouvent plus ou moins chez tous les +peuples du continent. Tous ces sauvages reconnaissaient +l'immortalité de l'âme; tous admettaient le dogme social des +peines et des récompenses dans l'autre monde; mais, chez aucun de +ces peuples, l'imagination n'était allée au-delà d'un paradis et +d'un enfer tout matériels. + +«Les Indiens, dit Lawson, page 180, croient que les hommes +vertueux iront, après la mort, dans le pays des esprits; que là +ils n'éprouveront ni faim, ni froid, ni fatigue; qu'ils auront +toujours à leur disposition de jeunes et belles vierges, et que le +gibier y sera inépuisable: les méchants, au contraire, ceux qui +pendant leur vie se sont montrés paresseux, voleurs, lâches, +mauvais chasseurs, les hommes qui ont mené une existence inutile à +la nation, ceux-là ne trouveront, dans l'autre monde, que la faim, +l'inquiétude, le froid; ils ne rencontreront que de vieilles +femmes et des serpents, et ne se nourriront que de mets infects.» + +«Les Indiens, dit Beverley, page 274, ont un paradis et un enfer +tout matériels: d'un côté, un beau climat, du gibier, de belles +jeunes filles; de l'autre, des marais puants, des serpents et de +vieilles femmes.» + +Les remarques que je viens de faire sont applicables, comme on a +pu l'apercevoir, à toutes les nations indiennes que rencontrèrent +les Européens en arrivant sur les rivages de l'Amérique du Nord. +Il existait cependant entre ces peuples des différences qu'il +s'agit maintenant de signaler. + +Les plus saillantes se rapportent à la forme du gouvernement: on +voyait alors dans le Nouveau Monde, et au sein d'un état social +barbare, un spectacle analogue à celui qui s'était présenté dans +l'autre hémisphère, chez des peuples dont l'état social était +différent, et la civilisation avancée. Au nord du continent +régnait la liberté; au sud, la servitude, si l'on doit appeler +servitude l'espèce de sujétion incomplète à laquelle on peut +soumettre un peuple chasseur. Au midi, on avait perfectionné l'art +de gouverner des sujets; au nord, la science de se gouverner soi- +même. Les Européens trouvèrent établis dans la Géorgie, la +Caroline et la Virginie, au sein des petits peuples qui habitaient +cette partie du continent, des monarchies héréditaires. Ils y +trouvèrent des pouvoirs politiques qui, se combinant avec art à +des autorités religieuses, formaient des théocraties absolues. + +«Quoique ces Indiens, dit John Smith, page 37, en parlant des +Virginiens, soient très barbares, ils ont cependant un +gouvernement; et ces peuples, par l'obéissance qu'ils témoignent à +leurs magistrats, se montrent supérieurs à beaucoup de nations +civilisées. La forme de leur société est monarchique: un seul +commande. Sous lui se trouvent un grand nombre de gouverneurs. +Leur chef actuel se nomme Powahatan; il tient une partie de ses +domaines par succession. Toutes les nuits on pose des sentinelles +autour de sa demeure. Il a un trésor composé de peaux, de grains +de verre... Sa volonté fait loi et doit être obéie. Ses sujets ne +l'estiment pas seulement un roi, mais un demi-dieu. Les chefs +intérieurs, qu'on nomme Werowances, sont tenus de gouverner +d'après la coutume. Tous les Indiens paient à Powahatan un tribut +de peaux, de dindons sauvages et de maïs.» Smith raconte en ces +termes une audience solennelle qu'il reçut de Powahatan: «Le roi +était assis, dit-il, sur un lit de nattes, ayant à côté de lui un +coussin de cuir brodé d'une manière sauvage, avec des perles et +des grains blancs. Il portait une robe de peau aussi large qu'un +manteau irlandais. Près de lui, et à ses pieds, était assise une +belle jeune femme. De chaque côté de la cabane étaient placées +vingt de ses concubines; elles avaient la tête et les épaules +peintes en rouge, et portaient des colliers autour du cou. Devant +ces femmes étaient assis les principaux de la nation; quatre ou +cinq cents personnes étaient derrière eux. Il avait été commandé, +sous peine de mort, de nous traiter avec respect.» Du reste, ce +même prince, qui disposait d'une manière si absolue de ses sujets, +et qui aimait à se montrer entouré d'une grandeur si sauvage; ce +même homme, dit John Smith, pourvoyait lui-même à ses besoins, +faisait ses vêtements, fabriquait son arc et ses flèches, allait à +la pêche et à la chasse comme le moindre de ses compatriotes. Ces +contrastes se rencontreront toujours chez les peuples qui, sans +avoir admis la propriété foncière, se seront soumis à l'autorité +absolue d'un chef. + +«Les Indiens, dit Beverley, page 239, forment des communautés +entre eux. Cinquante et jusqu'à cinq cents familles se réunissent +dans une ville, et chacune de ces villes est un royaume. +Quelquefois un seul roi possède plusieurs villes; mais, en pareil +cas, il y a toujours un vice-roi dans chacune d'elles. Ce dernier +est en même temps le gouverneur, le juge et le chancelier. Il paie +tribut au roi.» + +«Ces Indiens ont deux titres d'honneur, dit le même Beverley; ils +appellent cocharouse celui qui prend part aux affaires civiles, et +werowance le chef militaire.» + +J'ai dit que, parmi les Indiens du Sud, la religion se mêlait au +pouvoir et l'appuyait. C'est là un fait qui se retrouve chez tous +les peuples méridionaux, qu'ils soient civilisés ou barbares. Chez +les sauvages dont je parle, les formes du culte étaient infiniment +plus arrêtées qu'au Nord. Ils avaient des autels, des temples, des +cérémonies annuelles, un corps de prêtres séparé du reste de la +population. En étudiant les auteurs que j'ai déjà cités, on voit +que, dans cette partie du continent, le pouvoir politique et la +religion se mêlaient sans cesse et confondaient leurs intérêts. +«Ils estiment ce lieu si saint, dit John Smith, page 35, en +parlant d'un temple, que les rois et les prêtres osent seuls y +entrer.» + +«Les Indiens embaument leurs rois, dit Beverley, page 396, et les +conservent dans un temple où un prêtre doit se trouver jour et +nuit.» «Ces sauvages, dit encore le même auteur, page 288, ne font +jamais une entreprise sans consulter leurs prêtres.» + +Il paraît que le pouvoir politique de ce clergé sauvage +s'établissait principalement au moyen d'une sorte d'initiation +dont John Smith et Beverley parlent également, quoique en termes +un peu différents. «Tous les quinze ou seize ans dit ce dernier, +page 284, le gouverneur de la ville fait choix d'un certain nombre +de jeunes gens qui sont l'élite de la population. Les prêtres les +conduisent dans les bois, où on les tient pendant plusieurs mois +de suite. Là on leur impose un régime très sévère, et on leur fait +boire une décoction de plantes qui les prive pendant quelque temps +de leur raison. Lorsqu'ils reviennent à leur état naturel, ils ont +oublié ou feignent d'avoir oublié tout ce qu'ils avaient su +précédemment, et il faut recommencer leur éducation. Beaucoup +meurent dans cette épreuve. Les Indiens prétendent qu'ils +emploient ce moyen violent pour délivrer la jeunesse des mauvaises +impressions de l'enfance. Ils soutiennent qu'ensuite ils sont plus +en état d'administrer équitablement la justice, sans avoir aucun +égard à l'amitié et au parentage.» + +Mais c'est au sein de la grande nation des Natchez que l'autorité +civile et le pouvoir religieux s'étaient le mieux unis et avaient +combiné le plus savamment leurs efforts. + +Le gouvernement des Natchez était tout à la fois despotique et +théocratique. + +«Ces peuples, dit Dupratz, sont élevés dans une si parfaite +soumission à leur souverain, que l'autorité qu'ils exercent sur +eux est un véritable despotisme qui ne peut être comparé qu'à +celui des premiers empereurs ottomans; il est, comme eux, maître +absolu des biens et de la vie des sujets; il en dispose à son gré; +sa volonté est sa raison.» (V. t. II, p. 352.) + +Ce despotisme procédait, suivant la tradition des Natchez, d'une +source toute divine. Je ne puis mieux faire que de rapporter les +termes dans lesquels un chef de la nation des Natchez racontait à +Dupratz cette origine: «Il y a un très-grand nombre d'années qu'il +parut parmi nous un homme avec sa femme qui descendit du soleil. +Ce n'est pas que nous crussions qu'il était fils du soleil, ni que +le soleil eût une femme dont il naquit des enfants; mais lorsqu'on +les vit l'un et l'autre, ils étaient encore si brillants que l'on +n'eut point de peine à croire qu'ils venaient du soleil. Cet homme +nous dit qu'ayant vu là-haut que nous ne nous gouvernions pas +bien, que nous n'avions pas de maître, que chacun de nous se +croyait assez d'esprit pour gouverner les autres dans le temps +qu'il ne pouvait pas se conduire lui-même, il avait pris le parti +de descendre pour nous apprendre à mieux vivre... Les vieillards +s'assemblèrent et résolurent entre eux que, puisque cet homme +avait tant d'esprit que de leur enseigner ce qui était bon à +faire, il fallait le reconnaître pour souverain.» (V. Dupratz, p. +333.) + +Cet homme supposé descendu du soleil, étant reconnu souverain, +commença par établir dans sa famille l'hérédité de la puissance. +(V. Dupratz, p. 334.) Il ordonna ensuite qu'on bâtît un temple +dans lequel les seuls princes et princesses (c'est-à-dire les +soleils et soleilles) auraient droit d'entrer pour parler à +l'esprit; que dans ce temple on conservât éternellement un feu +qu'il avait fait descendre du soleil; et que l'on choisît dans la +nation huit hommes sages pour le garder et l'entretenir nuit et +jour. La négligence dans l'accomplissement de ce devoir, fut punie +de mort. (V. ibid, p. 335.) On voit dans le même auteur que les +fêtes de ces Indiens étaient tout à la fois politiques et +religieuses, et que leurs chefs ou soleils y remplissaient une +sorte de sacerdoce. + +Tandis que les Indiens du Sud se soumettaient au pouvoir divin et +absolu du prince, il régnait au Nord une liberté presque sans +limites. Les Européens rencontrèrent dans cette partie du +continent des peuples qui avaient en tout ou en partie des formes +républicaines. Chez eux la nation, ou du moins l'élite de ses +membres, étaient consultés pour toutes les grandes entreprises. Le +pouvoir des chefs y était borné et descendait rarement de père en +fils. On peut dire que la société s'y gouvernait elle-même. Parmi +les nations du Nord, je ne citerai que celle des Iroquois; c'était +sans contredit le peuple le plus remarquable du continent. Les +Iroquois étaient au septentrion ce que les Natchez étaient au Sud. +Comme eux ils avaient perfectionné et complété le système +politique admis et pratiqué imparfaitement par les tribus +environnantes. + +L'état social des Iroquois était le même que celui de toutes les +nations du continent; comme celles-ci, ils formaient un peuple de +chasseurs; comme elles, ils ignoraient les sciences et les arts; +ainsi qu'elles, ils étaient gouvernés par les coutumes, par les +moeurs, et non par les lois; ils présentaient donc les traits +principaux de la civilisation indienne, mais ils lui avaient pris +tout ce qu'elle peut présenter de remarquable; sans se rapprocher +en rien des Européens, ils différaient des autres nations du +continent américain; ils ne ressemblaient à aucun peuple du monde. + +J'ai dit que les Iroquois formaient un peuple chasseur; cependant +leur vie était moins nomade que celle des autres Indiens de +l'Amérique du Nord; leurs villages se composaient de cabanes plus +solides et mieux faites que celles que les Européens avaient +rencontrées dans cette partie du Nouveau-Monde. «Les peuples +auxquels nous avons donné le nom d'Iroquois, dit Charlevoix, p. +421, t. I, s'appellent, en langue indienne, Agonnousionni, c'est- +à-dire faiseurs de cabanes, parce qu'ils les bâtissent beaucoup +plus solides que la plupart des sauvages.» Le grand nombre des +esclaves qu'ils avaient fait à la guerre leur permettait de mettre +en culture plus de terre que leurs voisins; la fertilité de leur +sol leur fournissait d'abondantes moissons; et ils apprirent +bientôt des Européens l'art d'élever des troupeaux. «Arrivés dans +le pays des Iroquois, dit Lahontan, p. 101, v. I, nous fûmes +occupés pendant cinq ou six jours, autour des villages, à couper +le blé d'Inde dans les champs. Nous trouvâmes dans les villages +des chevaux, des boeufs, de la volaille et quantité de cochons.» + +Quoiqu'ils n'eussent pas renoncé à leurs habitudes de chasseurs, +les Iroquois étaient donc les peuples les plus sédentaires du +continent; aussi leurs coutumes étaient-elles plus fixes et leur +théorie sociale plus savante. + +Les peuples auxquels les Français donnèrent le nom d'Iroquois +formaient une confédération de six nations distinctes; chacune de +ces peuplades veillait à ses propres affaires; tous les ans, les +députés nommés par chacune d'elles se réunissaient dans un même +lieu et arrêtaient les entreprises communes. Chacune de ces +petites républiques formait une démocratie à la tête de laquelle +se trouvaient naturellement placés ceux que leur âge et leurs +exploits distinguaient de leurs concitoyens. + +«Les Iroquois, dit Lahontan, p. 50, v. I, composent cinq nations, +à peu près comme les Suisses, sous des noms différents, quoique de +même nation, et liés des mêmes intérêts. Ils appellent les cinq +villages les cinq cabanes qui, tous les ans, s'envoient +réciproquement des députés pour faire le festin d'union et fumer +le grand calumet des Cinq Nations.» -- C'est de ce même peuple que +William Smith dit: «Quoiqu'on ne doive point attendre de police +régulière pour le maintien de l'harmonie au dedans, et la défense +de l'État contre les attaques du dehors, du peuple dont je parle, +il y en a cependant peut-être plus qu'on ne pense... Toutes leurs +affaires, relatives tant à la paix qu'à la guerre, sont régies par +leurs sachems ou chefs. Tout homme qui se signale par ses exploits +et par son zèle pour le bien public est sûr d'être estimé de ses +compatriotes, de primer dans les conseils, et d'exécuter le plan +concerté pour l'avantage de sa patrie: quiconque possède ces +qualités devient sachem sans autre cérémonie. Comme il n'y a point +d'autre voie pour parvenir à cette dignité, elle cesse dès qu'on +ralentit son zèle et son activité pour le bien public. Quelques- +uns l'ont crue héréditaire, mais sans aucun fondement: il est vrai +qu'on respecte un fils en faveur des services de son père, mais +s'il n'a aucun mérite personnel, il n'a jamais part au +gouvernement, et il serait disgracié pour toujours s'il voulait +s'en mêler. Les enfants de ceux qui se sont distingués par leur +patriotisme, excités par la considération de leur naissance et par +les principes de vertu qu'on a soin de leur inspirer, imitent les +exploits de leurs pères et parviennent aux mêmes honneurs, et +c'est ce qui a donné lieu de croire que le titre et le pouvoir de +sachem étaient héréditaires. Chacune de ces républiques a ses +chefs particuliers qui écoutent et décident les différends qui +s'élèvent en plein conseil, et, quoiqu'ils n'aient point +d'officiers pour faire exécuter leurs ordres, on ne laisse pas que +d'obéir à leurs décrets, de peur de s'attirer le mépris public... +La condition de ce peuple le met à l'abri des factions qui ne sont +que trop ordinaires dans les gouvernements populaires. Comment un +homme formerait-il un parti, puisqu'il n'a ni honneurs, ni +richesses, ni autorité à accorder? Toutes les affaires qui +concernent l'intérêt public sont réglées dans l'assemblée générale +des chefs de chaque nation, laquelle se tient ordinairement à +Onondaga, qui est le centre du pays, Ils peuvent agir séparément +dans les cas improvisés; mais la ligue n'a lieu qu'autant que le +peuple y consent.» [152] + +L'organisation fédérative qu'avaient adoptée les Iroquois, le +gouvernement régulier et libre auquel ils s'étaient soumis, leur +assuraient de grands avantages sur leurs voisins. Leurs sauvages +vertus, leurs vices même, leur donnaient une prépondérance plus +grande encore. + +Nous avons vu que les Indiens considéraient en général la chasse +et la guerre comme les seuls travaux dignes d'un homme; les +Iroquois étaient plus imbus qu'aucun autre peuple de cette +opinion. «Il n'y a peut-être pas de nation au monde, dit William +Smith, page 74, qui connaisse mieux que ces Indiens la vraie +gloire militaire. Les Cinq-Nations, dit-il ailleurs, sont +entièrement dévouées à la guerre: il n'y a rien qu'on ne mette en +usage pour animer le courage du peuple. Nulle part les moeurs +héroïques ne se montraient plus en relief que chez ces barbares. +«Lorsqu'un parti revient de la guerre, dit Smith, page 82, un jour +avant de rentrer au village, deux hérauts s'avancent, et, +lorsqu'ils sont à portée de se faire entendre, ils jettent un cri +dont la modulation annonce que la nouvelle est bonne ou mauvaise: +dans le premier cas, le village s'assemble et l'on prépare un +festin aux conquérants, lesquels arrivent sur ces entrefaites: ils +sont précédés d'un homme qui porte, au bout d'une longue perche, +un arc sur lequel sont étendus les crânes des ennemis qu'ils ont +tués. Les parents des vainqueurs, leurs femmes, leurs enfants, les +entourent et leur témoignent toutes sortes de respects. Les +compliments finis, un des guerriers fait le récit de ce qui s'est +passé: tous l'écoutent avec la plus grande attention, et ce récit +est terminé par une danse sauvage.» + +«Une troupe d'Iroquois descendait le Mississipi pour aller faire +la guerre à l'un des peuples qui habitent le long des rives de ce +fleuve, dit Lahontan, page 168, volume 1er; une troupe de +Nadouessi qui remontait le même fleuve pour aller à la chasse +rencontra ces Iroquois près d'une petite île qui a été nommée +depuis, à cause de l'événement, l'lle-aux-Rencontres. Les deux +peuples ne s'étaient jamais vus. Qui êtes-vous? crièrent les +Iroquois. -- Nadouessi, répondirent les autres. -- Où allez-vous? +repartirent les Iroquois. -- À la chasse aux boeufs, dirent les +Nadouessi: mais, vous, quel est votre but? -- Nous, nous allons à +la chasse des hommes, répondirent fièrement les Iroquois. -- Eh +bien! reprirent les Nadouessi, nous sommes des hommes, n'allez pas +plus loin. Sur ce défi les deux partis débarquèrent chacun d'un +côté de l'île et donnèrent tête baissée l'un dans l'autre.» + +Tous les peuples chasseurs puisent dans leurs habitudes de chaque +jour un goût prononcé pour l'indépendance; mais les Européens +n'ont jamais rencontré dans le Nouveau Monde un amour plus fier +pour la liberté que n'en témoignèrent ces sauvages. + +«Les Iroquois, dit Lahontan, page 31, volume I, se moquent des +menaces de nos rois et de nos gouverneurs, ne connaissent en +aucune manière le terme de dépendance: ils ne peuvent même pas +supporter ce terrible mot. Ils se regardent comme des souverains +qui ne relèvent d'autre maître que de Dieu seul, qu'ils nomment le +Grand-Esprit.» + +-- En 1684, un envoyé du gouverneur de la province de New York +ayant dit, dans un discours aux iroquois, qu'il représentait leur +prince légitime, leur orateur répondit: Ononthio (le Français) est +mon père; Corlar (Anglais) est mon frère, et cela parce que je +l'ai bien voulu: ni l'un ni l'autre n'est mon maître; celui qui a +fait le monde m'a donné la terre que j'occupe; je suis libre. J'ai +du respect pour tous deux; mais nul n'a le droit de me commander. +(Charlevoix, vol. II, page 317.) + +La même année, les Français ayant voulu empêcher les Iroquois de +trafiquer avec les Anglais, les Indiens répondirent par l'organe +de leur orateur: Nous sommes nés libres; nous ne dépendons ni +d'Ononthio ni de Corlar; nous pouvons aller où bon nous semble, +mener avec nous qui nous voulons, acheter et vendre ce qu'il nous +plaît. Si vos alliés sont vos esclaves, traitez-les comme tels. +(William Smith, page 170.) + +Vivant au milieu d'un loisir aristocratique ou livré aux travaux +mêlés de gloire qu'exigent la chasse et la guerre, le sauvage +conçoit une idée superbe de lui-même; mais il ne montra jamais +d'orgueil plus intraitable que ces Indiens demi nus sous leur +cabane d'écorce et dans la misère de leurs bois. «En 1682, le +gouverneur-général du Canada ayant voulu traiter de la paix avec +les Iroquois, dit Charlevoix, volume II, page 281, ceux-ci lui +firent dire qu'ils exigeaient qu'il vînt en faire lui-même la +négociation dans leur pays.» + +L'amour de la vengeance est un vice qui semble inhérent à la +nature sauvage; mais les Iroquois portèrent cette passion à des +excès jusque-là inconnus dans l'histoire des hommes. + +Presque toutes les nations indiennes de l'Amérique du Nord avaient +l'habitude de brûler leurs prisonniers de guerre; mais les Indiens +dont je parle poussèrent en ces occasions la barbarie jusqu'à des +raffinements que l'imagination peut à peine concevoir. + +En l'année 1689, les Iroquois, ayant appris que les Français +s'étaient emparés de leurs ambassadeurs, et en avaient tué par +trahison plusieurs, se rendirent, au nombre de douze cents dans +l'île de MontRéal, et s'y livrèrent à des cruautés effroyables: +ils ouvrirent le sein des femmes enceintes pour en arracher le +fruit qu'elles portaient; ils mirent des enfants tout vivants à la +broche et contraignirent les mères de les tourner pour les faire +rôtir; ils inventèrent quantité d'autres supplices inouïs, et deux +cents personnes de tout âge et de tout sexe périrent ainsi, en +moins d'une heure, dans les plus affreux tourments. (Charlevoix, +page 404.) + +Lorsqu'un prisonnier est livré à une femme qui a perdu l'un des +siens à la guerre, celle-ci, avant d'ordonner le supplice, +commence par invoquer l'ombre de celui dont elle veut venger la +mort: «Approche-toi, lui dit-elle, tu vas être apaisée; je te +prépare un festin: bois à longs traits de cette boisson qui va +être versée pour toi! reçois le sacrifice que je te fais en +immolant ce guerrier; il sera brûlé et mis dans la chaudière; on +lui appliquera les haches ardentes, on lui enlèvera la chevelure, +on boira dans son crâne; ne fais donc plus de plaintes, tu seras +parfaitement satisfaite.» (Charlevoix, page 364.) + +En même temps que la nature sauvage est soumise à ces horribles +passions qui font descendre les hommes au dernier rang parmi les +créatures, quelquefois elle est sujette à d'admirables retours qui +semblent élever l'homme au-dessus de lui-même: ces mêmes Iroquois +n'étaient pas moins extraordinaires par leur générosité, leur +douceur, leur grandeur d'âme et leur courage, que par leurs +fureurs; ils outraient toutes les vertus de la nature sauvage +comme ses vices. + +En 1787, un certain nombre d'Iroquois furent pris par les +Français, qui les traitèrent avec une grande inhumanité. Lahontan, +qui raconte ce fait (volume I, page 94), ayant reconnu parmi les +captifs un homme qui avait été son hôte, offrit à ce dernier +d'apporter des adoucissements à son sort; mais le sauvage répondit +qu'il ne voulait recevoir de nourriture ni de traitement plus doux +que ses camarades: Les Cinq Villages nous vengeront, dit-il, et +conserveront à jamais un juste ressentiment de la tyrannie qu'on +exerce sur nous. + +En 1687, le gouverneur du Canada fit passer le père Lamberville +dans le pays des Iroquois pour engager ces sauvages à envoyer +leurs principaux chefs dans la colonie, afin qu'on pût traiter +avec eux. À peine les Indiens furent-ils arrivés au lieu du +rendez-vous qu'on les chargea de fers, et on les envoya en France +sur les galères. Cependant le père de Lamberville, qui ignorait à +quelle trahison on l'avait fait servir d'instrument, était resté +parmi les Iroquois. À la première nouvelle que ceux-ci reçurent de +ce qui venait de se passer, les anciens le firent appeler, et, +après lui avoir exposé le fait avec toute l'énergie dont on est +capable dans le premier mouvement d'une juste indignation, +lorsqu'il s'attendait à éprouver les plus funestes effets de la +fureur qu'il voyait peinte sur tous les visages, un des anciens +lui parla en ces termes, que nous avons appris de lui-même, dit +Charlevoix: «Toutes sortes de raisons nous autorisent à te traiter +en ennemi; mais nous ne pouvons nous y résoudre. Nous te +connaissons trop pour ne pas être persuadés que ton coeur n'a +point de part à la trahison que tu nous as faite, et nous ne +sommes pas assez injustes pour te punir d'un crime dont nous te +croyons innocent, que tu détestes sans doute autant que nous, et +dont nous sommes convaincus que tu es au désespoir d'avoir été +l'instrument: il n'est pourtant pas à propos que tu restes ici; +tout le monde ne t'y rendrait peut-être pas la même justice que +nous; et, quand une fois notre jeunesse aura chanté la guerre, +elle ne verra plus en toi qu'un perfide qui a livré nos chefs à un +rude et indigne esclavage, et elle n'écoutera que sa fureur, à +laquelle nous ne serions plus les maîtres de te soustraire.» +(Charlevoix, vol. II, page 345.) + +Nous avons vu avec quelle inhumanité ces sauvages traitaient leurs +prisonniers. Parmi ces prisonniers il en est cependant toujours un +certain nombre qui sont épargnés, et que la nation adopte: ceux-là +n'ont pas moins à se louer de la générosité de leurs vainqueurs +que les autres à se plaindre de leur barbarie. + +«Dès qu'un prisonnier est adopté, dit Charlevoix, volume I, page +363, on le conduit à la cabane où il doit demeurer, et on commence +à lui ôter ses liens; on fait ensuite chauffer de l'eau pour le +laver ou panser ses plaies. On n'omet rien pour lui faire oublier +les maux qu'il a soufferts: on lui donne à manger, on l'habille +proprement; en un mot, on ne ferait pas plus pour l'enfant de la +maison, ni pour celui que le prisonnier ressuscite, c'est ainsi +qu'on s'exprime. Quelques jours après on fait un festin pendant +lequel on lui donne solennellement le nom de celui qu'il remplace, +et dont il acquiert dès lors tous les droits et contracte toutes +les obligations.» + +Il se joignait même quelquefois aux horreurs des supplices des +scènes d'une inconcevable douceur; mélange inouï que le coeur de +ces sauvages extraordinaires pouvait seul comprendre. «Avant +d'immoler les prisonniers, dit ce même Charlevoix, volume V, page +364, on leur fait faire la meilleure chère qu'il est possible; on +ne leur parle qu'avec amitié; on leur donne les noms de fils, de +frères ou de neveux, suivant la personne dont ils doivent par leur +mort apaiser les mânes; on leur abandonne même quelquefois des +filles pour leur servir de femmes pendant tout le temps qui leur +reste à vivre. On passe ensuite des plus tendres caresses aux +derniers excès de la fureur. + +Tous les peuples chasseurs et guerriers redoutent peu la mort et +savent braver la douleur; mais les Iroquois poussèrent le mépris +de la vie à un point, et apportèrent dans les tourments une +tranquillité stoïque une sorte d'insouciance héroïque dont +l'antiquité elle-même ne nous a laissé aucun modèle. J'ai dit que +les Iroquois faisaient souffrir à leurs prisonniers d'horribles +tourments; mais je renonce à peindre ceux qu'on leur faisait +endurer à eux-mêmes, et le courage presque surnaturel qu'ils +faisaient paraître au milieu des feux allumés pour les consumer. +Tous ceux qui ont parlé de ce peuple, Anglais ou Français, +s'accordent sur ce point; tous citent des exemples nombreux à +l'appui de leurs paroles. + +«En 1696, les Français firent une excursion dans le pays des +Iroquois. Les sauvages se retirèrent au fond des bois après avoir +incendié leurs villages; on ne put s'emparer que d'un vieillard +âgé, dit-on, de plus de cent ans, qui n'avait pu fuir ou ne +l'avait pas voulu; car il paraît qu'il attendait la mort avec la +même intrépidité que ces anciens Romains dans le temps de la prise +de Rome par les Gaulois. On l'abandonna aux Indiens nos alliés. +Jamais peut-être un homme ne fut traité avec plus de barbarie et +ne témoigna plus de fermeté et de grandeur. Ce fut sans doute un +spectacle bien singulier de voir plus de quatre cents hommes +acharnés autour d'un vieillard décrépit, auquel ils ne purent +arracher un soupir, et qui ne cessa, tant qu'il vécut, de +reprocher aux Indiens de s'être rendus les esclaves des Français, +dont il affecta de parler avec le plus grand mépris. La seule +plainte qui sortit de sa bouche fut lorsque, par compassion, +quelqu'un lui donna deux ou trois coups de couteau pour l'achever. +Tu aurais bien dû, dit-il, ne pas abréger ma vie; tu aurais eu +plus de temps pour apprendre à mourir en homme.» William Smith +raconte presque de la même manière le même événement, p. 201 + +Lahontan raconte, vol. I, p. 234, qu'en 1692, deux Iroquois ayant +été pris par les Français et conduits à Québec, on crut devoir par +représailles les condamner au feu. Quelques personnes charitables +en ayant été instruites le firent savoir aux deux sauvages et +firent jeter un couteau dans la prison. L'un des deux prisonniers +se le plongea dans le sein et mourut aussitôt; quelques jeunes +Hurons, étant venus chercher l'autre, le conduisirent près de la +ville dans un endroit où on avait eu la précaution de faire un +grand amas de bois. Il courut à la mort avec plus d'indifférence, +dit toujours Lahontan, témoin oculaire, que Socrate n'aurait fait +s'il se fût trouvé en pareil cas. Pendant le supplice, il ne cessa +de chanter qu'il était guerrier, brave et intrépide; que le genre +de mort le plus cruel ne pourrait jamais ébranler son courage, +qu'il n'y aurait pas de tourment capable de lui arracher un cri; +que son camarade avait été un poltron de s'être tué par la crainte +des tourments; et qu'enfin s'il était brûlé, il avait la +consolation d'avoir fait le même traitement à beaucoup de Français +et de Hurons. Tout ce qu'il disait était vrai, poursuit Lahontan, +surtout à l'égard de son courage, car je puis vous jurer avec +toute vérité qu'il ne jeta ni larmes ni soupirs; au contraire, +pendant qu'il souffrait les plus terribles tourments qui durèrent +l'espace de trois heures, il ne cessa pas un moment de chanter.» + +Ce n'est pas seulement leur férocité et leur courage qui rendaient +les Iroquois redoutables à leurs voisins; ils avaient d'autres +causes encore de supériorité. De tous les Indiens qui habitaient +l'Amérique du Nord, ces sauvages étaient ceux qui mettaient le +plus de suite dans leurs desseins et le plus d'astuce dans leur +politique. Nul autre peuple ne possédait au même degré l'esprit de +conquête et l'éloquence guerrière. Tous les auteurs que j'ai déjà +cités parlent avec admiration de cette éloquence sauvage: «Les +Iroquois, dit William Smith, p. 87, estiment beaucoup l'éloquence +et en font leur principale étude. Rien ne leur plaît tant que la +méthode et ne les choque plus qu'un discours irrégulier, parce +qu'on a de la peine à s'en ressouvenir. Ils s'énoncent en peu de +mots et font un grand usage des métaphores.» «Je ne crois point, +dit Charlevoix, vol. I, page 361, que ceux qui ont vu de près ces +barbares m'accusent de leur avoir supposé dans leurs discours une +élévation, un pathétique et une énergie qu'ils n'ont point... On +rencontre encore souvent de nos jours, chez les Indiens, des +traces de cette éloquence naturelle et sauvage qui caractérisait +leurs pères.» On trouve dans l'ouvrage de M. Schoolcraft, page +245, le récit suivant: «Lorsqu'en 1811 un conseil d'Indiens et +d'Américains se tint à Vincennes, dans Indiana (sur le Wabash), +Tecumseh, fameux chef indien, après avoir prononcé un discours +plein de feu, ne trouva auprès de lui aucun siège pour s'asseoir. +Le général Harrison, qui représentait dans le conseil les États- +Unis, s'apercevant de cette circonstance, s'empressa de lui faire +porter une chaise en l'invitant à s'asseoir. -- Votre père, lui +dit l'interprète, vous prie de prendre cette chaise. -- Mon père! +répliqua le fier Indien; le soleil est mon père; ma mère, c'est la +terre, et c'est sur son sein que je me reposerai. -- En prononçant +ces mots, il s'assit par terre à la manière des Indiens.» + +Avec tous ces avantages, il ne faut pas s'étonner de la +prépondérance qu'exercèrent longtemps les Iroquois sur toutes les +peuplades qui les environnaient. Ils formaient une république +toujours en armes comme Sparte et Rome, dont la guerre était le +seul plaisir et le seul soin; qui sacrifiait chaque année, sur les +champs de bataille, une partie de sa population, se recrutant sans +cesse parmi les prisonniers qu'elle faisait et qu'elle adoptait. +Luttant perpétuellement avec toutes les nations sauvages que la +fortune avait placées sur leurs frontières, les iroquois ne +cessèrent, jusqu'à l'arrivée des Européens, de s'étendre en +détruisant tout autour d'eux. + +Je viens de peindre l'état politique et social dans lequel se +trouvaient les tribus indiennes de l'Amérique du Nord, au moment +où les Européens les découvrirent et pendant le demi-siècle qui +suivit. + +À l'époque dont je parle, aucune des tribus sauvages qui +peuplaient le continent n'avait abandonné les habitudes de chasse, +et toutes les remarques relatives aux peuples chasseurs leur +étaient applicables. La civilisation n'avait fait chez aucune +d'elles de très grands pas; les arts y étaient demeurés très +imparfaits; la société y était toujours dans l'enfance: cependant +elle existait déjà. Les traditions, les coutumes, les usages, les +moeurs, pliaient au joug social des hommes que leur genre de vie +rendait errants et désordonnés, et introduisaient une sorte d'état +civilisé au milieu de la barbarie. Tous ces peuples trouvaient +aisément à vivre; tous jouissaient d'une espèce d'abondance +sauvage; nul ne se plaignait de son sort. J'ai montré qu'au sein +de ces nations barbares apparaissaient les mêmes phénomènes qu'a +présentés partout la race humaine. La plus complète égalité +régnait parmi les Indiens. Leur état social était éminemment +démocratique, c'est-à-dire qu'il se prêtait également au plus rude +despotisme ou à l'entière liberté. Combiné dans le Sud avec une +certaine mollesse de corps et d'esprit et une certaine ardeur +d'imagination inhérentes au climat, il a donné naissance au +gouvernement théocratique des Natchez. Uni dans le Nord à +l'activité, à l'énergie inquiète qu'engendre la vigueur des +saisons, il a créé la confédération des républiques iroquoises. + +Je ferme maintenant le livre de l'histoire; je laisse cent +cinquante ans s'écouler; et, reportant mes regards vers ces mêmes +sauvages dont tout à l'heure je peignais le portrait, je cherche à +discerner les changements que leur a fait subir la marche du +temps. + +§ II. État actuel. + +Beverley disait, en 1700, p. 315: «Les naturels de la Virginie +s'éteignent, quoiqu'il y ait encore plusieurs bourgs qui portent +leurs noms.» + +Aujourd'hui on ne retrouve plus la trace de ces sauvages; ils sont +perdus jusqu'au dernier. + +Les Français de la Louisiane ont entièrement détruit la grande +nation des Natchez. + +En 1831, traversant les cantons de l'État de New York qui +avoisinent le lac Ontario, je rencontrai quelques Indiens +déguenillés qui, courant le long de la route, demandaient l'aumône +aux voyageurs. Je voulus savoir à quelle race appartenaient ces +sauvages; on me répondit que j'avais sous les yeux les derniers +des Iroquois. + +Le pays que je parcourais alors était en effet la patrie des Six- +Nations: on retrouvait à chaque pas les vestiges des anciens +maîtres du sol, mais eux-mêmes avaient disparu. + +Il est facile d'indiquer en peu de mots les causes diverses +auxquelles on doit attribuer cette grande destruction des nations +sauvages. + +«Ce furent les Anglais, dit Beverley, p. 310, qui apprirent aux +sauvages à faire cas des peaux et à les échanger. Avant cette +époque, ils estimaient les fourrures pour l'usage.» Beverley dit +autre part, p. 230, qu'à l'époque où il écrivait (1700), les +sauvages de la Virginie se servaient déjà de la plupart des +étoffes d'Europe pour se couvrir pendant l'hiver. «Nous sommes +déjà bien loin, disaient MM. Cass et Clark en 1829, dans un +rapport officiel, p. 23 (documents législatifs, no 117), du temps +où les Indiens pouvaient pourvoir à leur nourriture et à leurs +vêtements, sans recourir à l'industrie des hommes civilisés.» +Lawson, Beverley, Dupratz, Lahontan et Charlevoix s'accordent à +dire que, dès le principe des colonies, il s'est fait un immense +commerce, d'eau-de-vie avec les Indiens. + +Quiconque méditera sur le petit nombre des faits que je viens +d'exposer, y trouvera les causes de ruine que nous cherchons. +Avant l'arrivée des Européens, le sauvage se procure par lui-même +tous les objets dont il a besoin; il n'estime la peau des bêtes +que comme fourrure; ses bois lui suffisent; il y trouve ce qui est +nécessaire à son existence; il ne désire rien au-delà, il y vit +dans une sorte d'abondance, et s'y multiplie. + +À partir de l'arrivée des blancs, l'Indien contracte des goûts +nouveaux. Il apprend à couvrir sa nudité avec les étoffes +d'Europe. Les liqueurs fermentées lui offrent une source de +jouissances inconnues, singulièrement appropriées à sa nature +grossière. On lui offre des armes meurtrières dont on lui enseigne +bientôt à se servir; et comme sa vie errante et ses habitudes de +chasse, les préjugés qui en sont la suite, l'empêchent d'apprendre +en même temps à fabriquer ces objets précieux qui lui sont devenus +nécessaires, il tombe dans la dépendance des Européens et devient +leur tributaire. Mais il est pauvre comme un chasseur: en échange +des biens qu'il convoite, il n'a rien à offrir que la peau des +bêtes sauvages. Dès lors il faut chasser, non-seulement pour se +nourrir, mais pour se procurer ces objets d'un luxe barbare. Le +gibier s'épuise, bientôt on ne saurait plus l'atteindre qu'avec +des armes à feu; et il faut le tuer pour pouvoir se procurer ces +armes. Le remède augmente le mal; le mal rend le remède plus +difficile à trouver. «On ne peut plus s'emparer de l'ours, du +chevreuil ou du castor, disent MM. Clark et Cass, page 24, qu'avec +des fusils.» Peu à peu les ressources du sauvage diminuent; ses +besoins augmentent. Des misères inconnues à ses pères l'assiégent +alors de toutes parts; pour s'y soustraire, il fuit ou meurt. +Comme il n'a jamais tenu au sol, qu'il n'a laissé dans le pays +qu'il habitait aucun monument durable de son existence, sa trace +se perd en quelques années: à peine son nom lui survit-il; c'est +comme s'il n'avait jamais été. + +Cette destruction était inévitable du moment où les Indiens +s'obstinaient à conserver l'état social de chasseurs. + +Parmi toutes les tribus sauvages qui couvraient la surface de +l'Amérique du Nord, on n'en connaît jusqu'à présent qu'un très +petit nombre qui aient essayé de plier leurs moeurs aux habitudes +des peuples cultivateurs, de ceux qui produisent en même temps +qu'ils consomment: ce sont les Chikassas, les Chactaws, les +Creeks, et surtout les Cherokees. Ces quatre nations occupent le +Sud des États-Unis; elles se trouvent placées entre les États de +Géorgie, d'Alabama et de Mississipi. On évaluait en 1830 leur +population à 75,000 individus. À l'époque de la guerre de +l'indépendance, un certain nombre d'Anglo-Américains du Sud, ayant +pris parti pour la mère-patrie, fut obligé de s'expatrier et +chercha une retraite chez les Indiens dont je parle. Ces Européens +y acquirent bientôt une grande influence, s'y marièrent, et +importèrent parmi ces sauvages nos idées et nos arts. + +En 1830 (le 4 février), M. Bell, rapporteur du comité des affaires +indiennes à la chambre des représentants, peignait de cette +manière, page 21, l'état dans lequel se trouvaient les Cherokees: + +«La population de ce qu'on nomme la nation des Cherokees à l'est +du Mississipi, disait-il, peut être estimée à 12,000 âmes à peu +près. Sur ce nombre se trouvent environ 250 individus appartenant +à la race blanche (hommes ou femmes) qui sont entrés dans des +familles indiennes. On y rencontre 1,200 esclaves noirs amenés par +les Européens, Le reste se compose d'une race mêlée, et d'Indiens +dont le sang est pur.» Le rapporteur ajoute que l'intelligence et +la richesse se trouvent concentrées dans la classe des métis. +«Quant au reste de la population, dit-il, ceux qui la composent se +montrent en tout semblables à leurs frères du désert; comme eux, +ils ont un penchant invincible pour l'indolence, ainsi qu'eux ils +sont imprévoyants et font voir la même passion désordonnée pour +les liqueurs fortes.» + +En admettant que ce tableau soit correct, ce dont on a des raisons +de douter, lorsqu'on voit avec quelle ardeur, dans tout le cours +du rapport, M. Bell se prononce contre les droits de la race +infortunée des indigènes; en admettant, dis-je, l'exactitude de ce +tableau, on est amené à penser que, si cette civilisation +imparfaite avait eu le temps de se développer, elle eût fini par +porter tous ses fruits. + +J'ai dit plus haut, en parlant de l'état ancien, que, bien que les +Indiens de l'Amérique du Nord eussent tous adopté le même état +social et vécussent en chasseurs, la société politique n'avait pas +pris chez tous la même forme. Au Sud, l'autorité publique s'était +concentrée dans peu de mains; au Nord, le peuple entier +participait au gouvernement: ces différences se font remarquer +encore de nos jours. Maintenant, comme alors, la plupart des +nations du Sud obéissent à un seul chef ou à une oligarchie fort +absolue; or, les hommes qui composent ce corps choisi chez les +Cherokees et qui exercent cette autorité illimitée, étant +civilisés et ayant intérêt à faire pénétrer la lumière dans le +sein de la nation à la tête de laquelle ils se trouvent placés, il +me paraît incontestable qu'ils y parviendraient tôt ou tard, si on +leur laissait le loisir d'achever leur ouvrage; mais il n'en est +point ainsi: les terres sur lesquelles habitent ces malheureux +Indiens sont situées dans les limites des États que j'ai cités +plus haut; aujourd'hui ces États les réclament comme leur +héritage; et l'Union favorise l'exécution de leur dessein en +offrant aux Indiens qui voudraient quitter le pays de les +transporter à ses frais dans une vaste contrée située sur la rive +droite du Mississipi (Arkansas), où ils pourront vivre à l'abri de +la tyrannie des blancs. La portion la plus civilisée des Indiens +refuse de se prêter à ce dessein; mais la masse de la nation, qui +a conservé une partie des habitudes errantes des peuples +chasseurs, s'y résout sans peine; et, conduite de nouveau dans +d'immenses déserts, loin du foyer de la civilisation, elle +redevient aussi sauvage qu'elle l'était jadis. Ainsi le +gouvernement américain détruit chaque jour ce que le gouvernement +des Cherokees s'efforçait d'exécuter; et, tandis que ce dernier +attire les sauvages vers la civilisation, l'autre les pousse vers +la barbarie. Le résultat de cette lutte n'est pas douteux: il est +facile de prévoir qu'à une époque très rapprochée ces Indiens, +transportés sur la rive droite du Mississipi, auront quitté la +charrue pour reprendre la hache et le mousquet, et chercheront de +nouveau leur seule subsistance dans les travaux improductifs du +chasseur. + +Les tribus de Chikassas, des Chactaws, des Creeks et des Cherokees +sont les seules qui aient manifesté quelque propension à embrasser +la vie des peuples cultivateurs. Toutes les autres ont conservé +avec une étrange ténacité les habitudes de leurs aïeux, et, sans +avoir leur esprit et leurs ressources s'obstinent encore à vivre +comme eux. + +Si l'on embrasse dans un seul point de vue tous les Indiens qui +habitent de nos jours l'Amérique du Nord, on découvre donc sans +peine que tous ont conservé l'état social qu'ils avaient il y a +deux cents ans. Comme leurs pères, ils tirent presque toute leur +subsistance de la chasse; ils mènent à peu de chose près le genre +de vie dont, en 1606, le capitaine John Smith faisait le tableau; +cependant d'immenses changements se sont opérés parmi eux. Quels +sont ces changements? quelle en est la cause? + +J'ai dit que les Indiens n'avaient point de lois, qu'ils n'étaient +gouvernés que par les traditions, les coutumes, les sentiments, +les moeurs; plus toutes ces choses étaient stables et réglées, +plus la société était forte et tranquille. + +C'est en changeant les opinions, en altérant les coutumes et en +modifiant les moeurs, que les Européens ont produit la révolution +dont je parle. + +L'approche des Européens a exercé sur les Indiens une influence +directe et une autre indirecte, toutes les deux également +funestes. + +L'Indien, malgré son orgueil, sent au fond de âme que la race +blanche a acquis sur la sienne une prépondérance incontestable, et +l'exemple des Européens, qu'il méprise, obtient cependant un grand +pouvoir sur ses opinions et sur sa conduite: or, le malheur a +voulu que les seuls Européens avec lesquels les sauvages entraient +habituellement en contact fussent précisément les plus dépravés +d'entre les blancs. + +J'ai dit qu'il se faisait avec les indigènes un grand commerce de +fourrures. Les Européens qui servent de courtiers à ce commerce +sont, pour la plupart, des aventuriers sans lumières et sans +ressources, qui trouvent dans la liberté désordonnée des bois la +compensation des travaux pénibles auxquels ils se vouent. Ces +étrangers ne font connaître à l'indigène de l'Amérique que les +vices de l'Europe; et ce qu'il y a de plus déplorable encore, ils +le mettent en contact avec ceux des vices de l'Europe qui, ayant +le plus d'analogie avec les siens, peuvent le plus aisément se +combiner avec eux. Ils ne lui apprennent point la dépravation +polie de nos hautes classes; l'Indien ne la comprendrait pas, et +elle serait sans danger pour lui: mais ils lui montrent les hommes +civilisés plus violents, plus ennemis de la loi, plus +impitoyables, en un mot plus sauvages que lui-même. Cependant ces +sauvages d'Europe lui paraissent instruits, riches, puissants. Il +se fait alors dans la conscience de l'Indien un trouble +incroyable; il ne sait si les vices qu'il ne comprend que trop +bien, et qu'il méprise, ne sont pas les causes premières de cette +supériorité qu'il admire, et s'ils ne la produisent pas, du moins +ne lui semblent-ils pas un obstacle pour l'acquérir. + +Quelque pernicieuse qu'ait été cette action directe des blancs sur +le sort des sauvages, leur action indirecte a été plus funeste +encore. + +J'ai dit comment l'approche des Européens a rendu les Indiens plus +misérables qu'ils n'étaient avant cette époque, en diminuant leurs +ressources, avait accru leurs besoins; mais je n'ai pu donner une +idée de l'étendue des maux auxquels, de nos jours, ces infortunés +sont en proie. + +«Parmi les Indiens du nord-ouest particulièrement, disent MM. +Clark et Cass dans leur rapport officiel, il n'y a qu'un travail +excessif qui puisse fournir à l'Indien de quoi nourrir et vêtir sa +famille. Des jours entiers sont employés sans succès à la chasse; +et, pendant cet intervalle, la famille du chasseur doit se nourrir +de racines, d'écorces, ou périr. Beaucoup de ces Indiens meurent +chaque hiver de faim.» [153] + +Mais ce sont les Mémoires de Tanner [154] qu'il faut lire, si l'on +veut se former une idée des horribles misères auxquelles sont +exposés ces sauvages. + +Les Indiens avec lesquels vit Tanner sont sans cesse sur le point +de mourir de faim. Une succession de hasards soutient leur vie; +chaque hiver quelques-uns d'entre eux succombent. «Le temps était +excessivement froid, dit-il en un endroit, page 227, et nos +souffrances s'en accrurent. Une jeune femme mourut d'abord de +faim; bientôt après son frère fut saisi du délire qui précède ce +genre de mort et succomba. + +«Cet homme, dit-il plus loin, page 230, en parlant d'un Ojibbeway, +partagea le sort réservé à un si grand nombre de ses compatriotes, +il mourut de faim.» + +Ce même Tanner nous apprend, page 288, qu'on enseigne,dès leur âge +le plus tendre, aux jeunes garçons et aux jeunes filles, à +supporter une abstinence rigoureuse. On les y encourage en +intéressant leur amour-propre à s'y essayer. «Pouvoir supporter un +long jeûne, dit-il, est une distinction fort enviée.» La religion +elle-même consacre le jeûne; c'est dans les rêves d'un homme à +jeun que se rencontre l'avenir. De tels usages, de semblables +opinions, de pareilles moeurs, parlent d'elles-mêmes et me +dispensent d'ajouter rien de plus. + +C'est dans ces affreuses misères qu'il faut chercher la cause +presque unique des révolutions morales et politiques qui se sont +opérées parmi les indigènes de l'Amérique du Nord. C'est en +rendant l'Indien mille fois, plus malheureux que ses pères que les +Européens l'ont fait autre qu'il n'était. + +J'ai montré que, si les sauvages ne tenaient point au sol comme le +font les cultivateurs, l'amour de la patrie n'était point +cependant inconnu à ces peuples barbares; mais seulement ils le +dirigeaient sur moins d'objets. Ce sentiment leur étant plus +nécessaire encore qu'aux autres hommes, produisait chez eux, comme +partout ailleurs, d'admirables effets. + +Les habitudes de chasse tendent à isoler l'individu de ses +semblables, à réduire la société à la famille, et, en arrêtant les +communications des hommes, à détruire la civilisation dans son +germe. L'attachement que les Indiens portaient à leurs tribus +tendait au contraire à rapprocher un grand nombre d'entre eux les +uns des autres, et leur permettait de mettre en concurrence le peu +de lumières que leur genre de vie leur laissait acquérir. Cet +instinct de la patrie ne tendait pas moins à développer le coeur +de ces sauvages que leur intelligence; il substituait une sorte +d'égoïsme plus large et plus noble à l'égoïsme étroit que +l'intérêt privé fait naître. Nous avons vu de quelles sublimes +vertus il a quelquefois été la source. Les Indiens ainsi réunis +exerçaient d'ailleurs les uns sur les autres le contrôle de +l'opinion publique; contrôle toujours salutaire, même au sein +d'une société ignorante et corrompue; car la majorité des hommes, +quels que soient ses éléments, a toujours le goût de ce qui est +honnête et juste. + +Aujourd'hui l'esprit national n'existe pour ainsi dire plus parmi +les indigènes de l'Amérique; à peine si l'on en rencontre quelques +faibles traces. Des Indiens qui habitaient le vaste espace compris +aujourd'hui dans les limites des établissements européens, les uns +sont morts de faim et de misère, les autres ont reculé et se sont +dispersés au loin, toujours suivis par la civilisation qui les +presse. Parmi ces sauvages, restes mutilés d'un peuple autrefois +puissant, plusieurs errent au hasard dans les déserts; réduits à +l'individu ou à la famille, ils se croient libres de tous devoirs +envers leurs semblables dont ils n'attendent aucun secours; +d'autres se sont incorporés aux nations qu'ils ont trouvées sur +leur passage, mais dont ils ne partagent ni les usages, ni les +opinions, ni les souvenirs. Chez ces nations elles-mêmes, que le +contact des Européens n'a pas encore détruites ou forcées à fuir, +le lien social est relâché. La misère a déjà forcé les hommes qui +les composent à s'écarter les uns des autres pour trouver plus +facilement le moyen de soutenir leur vie; le besoin a affaibli +dans leur coeur ce sentiment de la patrie qui, comme tous les +autres sentiments, a besoin, pour se produire d'une manière +durable, de se combiner avec une sorte de bien-être. Poursuivis +chaque jour par la crainte de mourir de faim et de froid, comment +ces infortunés pourraient-ils s'occuper des intérêts généraux de +leur pays? Que devient l'orgueil national chez un misérable qui +périt dans les angoisses de la pauvreté? [155] + +La même cause, qui affaiblissait chez les Indiens l'amour de la +patrie, a altéré les coutumes, dénaturé tous les sentiments, +modifié toutes les opinions. + +Nous avons vu quel culte touchant les sauvages qui vivaient il y a +deux siècles rendaient aux morts, de quelle vénération +superstitieuse ils environnaient leur cendre; il n'y a rien qui +introduise plus de moralité parmi les hommes et prépare mieux à la +civilisation que le respect des morts: le souvenir de ceux qui ne +sont plus ne manque jamais d'exercer une grande et utile influence +sur les actions de ceux qui vivent encore. Les aïeux forment comme +une génération d'hommes plus parfaits, plus grands que celle qui +nous environne, et en présence de laquelle on est en quelque sorte +obligé de mieux vivre. Il n'y a qu'au sein d'une société fixe et +paisible que peut régner le respect pour les restes des morts. Les +Indiens de nos jours y sont devenus presque étrangers; beaucoup +d'entre eux ont été contraints de fuir le pays qui contenait les +os de leurs aïeux et de changer les coutumes que ces derniers leur +avaient léguées. Concentrés dans la nécessité du présent et les +craintes de l'avenir, le passé et ses souvenirs ont perdu sur eux +toute leur puissance. La même cause agit sur les peuplades qui +n'ont pas encore quitté leur pays. L'Indien n'a d'ordinaire pour +témoin de ses derniers moments que sa famille; souvent il meurt +seul, il succombe loin du village, au milieu des déserts où il lui +a fallu s'enfoncer pour rencontrer sa proie. On jette à la hâte +quelque peu de terre sur sa dépouille, et chacun s'éloigne sans +perdre de temps, afin de trouver les moyens de soutenir une vie +toujours précaire. + +On a pu voir, dans les citations que j'ai faites précédemment de +John Smith, de Lawson et de Beverley, avec quelle bienveillance +les Indiens, il y a deux cents ans, recevaient les étrangers, avec +quelle charité ils se secouraient les uns les autres. + +Ces usages hospitaliers, ces douces vertus tenaient au genre de +vie que menaient les sauvages, et on en retrouve encore la trace +de nos jours: il est rare qu'un Indien ferme l'entrée de sa hutte +à celui qui demande un abri, et refuse de partager ses faibles +ressources avec un plus misérable que lui. Tanner raconte, page +45, qu'étant près de périr de besoin, lui et sa famille, il +rencontra un Indien qu'il ne connaissait pas et qui appartenait à +une race étrangère. Celui-ci reçut Tanner dans sa cabane et lui +fournit tout ce dont il avait besoin. Telle est encore, ajoute +Tanner, la coutume des Indiens qui vivent éloignés des blancs. +Dans une autre circonstance, une famille ayant perdu son chef, +tous les Indiens s'offrirent à aller à la chasse afin de pourvoir +à ses besoins. Plus loin, Tanner raconte encore qu'étant parvenu à +une très grande distance des Européens, il fit un dépôt de ses +fourrures et le laissa dans un lieu où il comptait revenir. «Si +les Indiens qui vivent dans cette région éloignée, dit-il, avaient +vu ce dépôt, ils ne s'en seraient pas emparés; les peaux n'ont pas +encore assez de prix à leurs yeux. Pour qu'ils se rendent +coupables d'un larcin.» (V. p. 65 et 89.) + +Cependant il n'en est pas toujours ainsi; on rencontre souvent, +dans les déserts de l'Amérique comme dans nos pays civilisés, un +accueil inhospitalier que jadis on n'aurait pas eu à y craindre. +Les vols s'y multiplient; l'excès des besoins enlève peu à peu aux +indigènes jusqu'à ces simples et sauvages vertus qui découlaient +naturellement de leur état social. + +La religion forme le plus grand lien social qu'aient encore +découvert les hommes. Les sauvages de nos jours ont conservé, sur +l'existence de Dieu et sur l'immortalité de l'âme, quelques-unes +des notions qu'avaient leurs pères; mais ces notions deviennent de +plus en plus confuses [156]. Ceci s'explique sans peine; chez tous +les peuples, mais particulièrement chez les peuples incivilisés, +le culte forme comme la portion la plus substantielle et la plus +durable de la religion. + +Les Indiens qui vivaient il y a deux siècles avaient des temples, +des autels, des cérémonies, un corps de prêtres. Les sauvages de +nos jours n'ont ni le loisir ni le pouvoir de fonder des +monuments, ni de créer des institutions permanentes; ils ne vivent +pas assez longtemps dans le même lieu, ni en assez grand nombre, +pour adopter le retour périodique de certaines cérémonies, ni +faire le choix de certaines prières. L'homme, d'ailleurs, pour +s'occuper des choses de l'autre monde, a besoin de jouir dans +celui-ci d'une certaine tranquillité de corps et d'esprit; or, de +nos jours cette tranquillité de corps et d'esprit manque +absolument aux sauvages: sous ce rapport comme sous tous les +autres, les Indiens sont devenus beaucoup plus barbares que ne +l'étaient leurs pères. + +La trace de la religion ne se reconnaît plus guère chez eux qu'à +des superstitions incohérentes suscitées par le sentiment présent, +le besoin du moment. Un Indien est-il malade, il s'imagine qu'on +lui a jeté un sort, et il envoie des présents au prétendu sorcier +pour obtenir qu'il le laisse vivre [157]. Un Indien a faim, et il +prie le grand esprit de lui montrer en songe le lieu où se trouve +le gibier. Il compose une image de l'animal qu'il veut tuer, et, +après avoir fait des conjurations, il la perce d'un instrument +aigu. Les peuples n'ont plus de prêtres, mais des devins, et ils +ne s'en servent guère qu'en cas de maladie ou de famine [158]. + +J'ai dit que le genre de vie que menaient les indigènes de +l'Amérique du Nord devait nécessairement les empêcher de faire des +progrès considérables dans les arts. Les Indiens dont je parlais +dans la première partie de cette note étaient cependant parvenus à +élever d'assez grands édifices. Il régnait quelquefois parmi eux +un luxe barbare qui attestait de l'aisance et du loisir; il n'en +est plus de même aujourd'hui. «Il n'y a pas bien longtemps encore, +disent MM. Clark et Cass, on voyait quelquefois des Indiens porter +des robes de castor, mais pareille chose est maintenant inconnue. +La valeur échangeable d'un pareil vêtement procurerait au sauvage +qui en serait possesseur de quoi habiller toute sa famille.» En +voyant les Indiens de nos jours revêtus d'étoffes de laine et +pourvus de nos armes, on est tenté de croire au premier abord que +la civilisation commence à pénétrer parmi ces barbares; c'est une +erreur: tous ces objets sont de fabrique européenne, ils attestent +la perfection de nos arts sans rien apprendre sur les arts des +Indiens. Ceux-ci, dans ce qu'ils produisent eux-mêmes, sont +inférieurs à leurs aïeux; en devenant plus nomades et plus +pauvres, ils ont perdu le goût des constructions étendues et +durables. Le sauvage établit à la hâte une sorte de tanière, et +pourvu qu'elle lui fournisse un asile passager contre la rigueur +des saisons, il est content. Je dirai de la culture quelque chose +d'analogue: sans domicile fixe, l'Indien ne sait aujourd'hui où +établir son champ de maïs, et il ignore s'il aura le temps d'en +récolter les produits. Il se concentre donc de plus en plus dans +les habitudes de chasse, et, à mesure que le gibier devient plus +rare, il le considère de plus en plus comme son unique ressource. +C'est ainsi que l'approche d'un peuple cultivateur a rendu les +indigènes de l'Amérique du Nord moins cultivateurs qu'ils ne +l'étaient avant. Tous les hommes qui mènent une existence agitée +et précaire sont portés à l'imprévoyance, le hasard joue forcément +un si grand rôle dans leur vie, qu'ils sont tentés de lui +abandonner volontairement la conduite de tout; mais jamais cette +imprévoyance des Indiens, fruit naturel de leur état social, ne se +montra sous un caractère plus sauvage que de notre temps; chez eux +on aperçoit chaque jour un effet extraordinaire qui se produit de +loin en loin parmi les hommes civilisés auxquels la direction de +leur propre sort vient à échapper tout-à-coup. On a vu dans toutes +les marines d'Europe des équipages, prêts à couler au fond de +l'abîme, employer en orgie et en folle gaîté les derniers moments +qui leur restaient; ainsi arrive-t-il aux Indiens: l'excès de +leurs maux les y rend insensibles; sans avenir, sans sécurité même +du lendemain, ils s'abandonnent avec un emportement sauvage aux +jouissances du présent, laissant à la fortune le soin de les +sauver d'eux-mêmes, si elle veut faire un effort de plus. Le goût +pour les liqueurs fortes va toujours croissant parmi les sauvages, +dit M. Schoolcraft, p. 387. + +On a remarqué avec quelle difficulté les Indiens parvenaient à +soutenir leur vie pendant l'hiver. Quand l'été commence, ils se +rendent dans les endroits où se tiennent les commerçants +européens, et, au lieu d'échanger leurs pelleteries contre des +objets utiles, ils les emploient presque toujours à acheter de +l'eau-de-vie, se consolant des privations et des maux soufferts +par d'affreuses orgies. «Ici, dit Tanner, p. 57, les Indiens +dépensèrent en très-peu de temps toutes les pelleteries qu'ils +s'étaient procurées dans une chasse longue et heureuse. Nous +vendîmes en un jour cent peaux de castor pour avoir de l'eau-de- +vie.» il dit dans un autre endroit, p. 70: «Dans un seul jour nous +vendîmes cent vingt peaux de castor et une grande quantité de +peaux de buffle pour du rhum.» Les maladies, les vols, les +meurtres, ne manquent point de suivre ces excès. Un jour, deux +sauvages se déchirent la figure avec leurs ongles, et se coupent +le nez avec les dents [159]; une autre fois, un Indien [160] égorge +sans le savoir un de ses hôtes. + +Les misères, qui sont la suite de semblables désordres, au lieu de +retenir les indiens, les poussent avec plus de force vers l'abîme. +Jusque-là, dit Tanner, ma mère adoptive s'était abstenue de boire +des liqueurs fortes; mais accablée par ses chagrins et ses +malheurs, elle finit par contracter cette funeste habitude. + +J'ai montré, en parlant du gouvernement chez les Indiens des temps +antérieurs, que, parmi toutes les nations du continent, il +existait des pouvoirs politiques et réguliers. On voyait des +monarchies au Sud, des républiques au Nord; partout se montrait +une puissance publique plus ou moins bien organisée; et c'était +avec justice que John Smith disait: «Ces Indiens sont barbares; +cependant, ils témoignent souvent à leurs magistrats plus +d'obéissance que les peuples civilisés.» + +Aujourd'hui les choses ont bien changé; la plupart des nations du +Sud sont encore soumises à un chef unique [161], mais son autorité +est souvent méconnue. + +La chaîne des traditions sur lesquelles elle se fondait étant +interrompue, les coutumes qui lui servaient d'appui ayant été +modifiées, les hommes sur lesquels elle s'exerçait étant plus +épars et plus nomades que jadis, à une servile obéissance a +succédé un esprit d'indépendance sauvage qui ne saurait rien +fonder que le désordre. Au Nord, le mal est plus grand encore; les +monarchies absolues ont une force qui leur est propre; l'autorité +s'y soutient elle-même longtemps encore après que son prestige a +disparu. Mais quand le désordre commence à s'introduire au sein +d'une république démocratique, la société semble disparaître toute +entière; son lien est comme brisé; l'individualité reparaît de +toutes parts; ainsi arrive-t-il aux peuples nomades du Nord. +Lorsqu'on se reporte aux récits que William Smith, Lahontan et +Charlevoix nous ont faits des Iroquois, des Hurons et de tous les +hommes parlant la langue algonquine, on découvre qu'à l'époque où +ces auteurs écrivaient, dans chaque tribu sauvage, un certain +nombre d'hommes choisis et le corps des vieillards exerçaient un +puissant contrôle sur toutes les actions des indigènes, et +fournissaient à la faiblesse individuelle l'appui tutélaire de la +société. Les traces de cette espèce de gouvernement sont à peine +reconnaissables de nos jours. + +Cette influence, qui atteste un reste de moeurs chez les peuples +barbares, s'est presque entièrement évanouie. Dans les conseils +nationaux, c'est la force et non la raison qui fait la loi: les +conseils de l'expérience y sont méprisés, et la jeunesse y domine. +«De nos jours, disent MM. Clark et Cass, on peut affirmer qu'il +n'existe point de gouvernement parmi les tribus du Nord et de +l'Ouest. La coutume et l'opinion y maintiennent seules une sorte +d'état de société barbare. Autrefois les vieillards ou chefs +civils possédaient une autorité réelle; mais il y a longtemps +qu'il n'en est plus ainsi: à peine trouve-t-on des traces de ce +même ordre de choses. Lorsque les Indiens s'assemblent pour +délibérer sur les affaires communes, ils forment des démocraties +pures, dans lesquelles chacun réclame un droit égal à opiner et à +voter; en général cependant ces délibérations sont conduites par +les anciens; mais les jeunes gens et les guerriers exercent le +véritable contrôle. On ne peut avec sûreté adopter aucune mesure +sans leur concours. Dans un pareil état de société où les passions +gouvernent, le tomahawk mettrait bientôt un terme à toute +tentative qui aurait pour objet de diriger ou de contraindre +l'opinion publique. L'expérience, ajoutent les mêmes auteurs, nous +a donc fait connaître l'utilité de faire signer les traités à tous +les jeunes guerriers présents. Il faut, avant tout, s'assurer le +consentement de la majorité des Indiens.» (Voy. Rapports au +congrès.) + +Il n'est pas rare cependant que, parmi les tribus sauvages dont je +viens de parler, certains individus parviennent à exercer plus +d'influence que les autres sur leurs semblables. Mais cette +influence n'a aucun fondement durable; elle s'acquiert, pour ainsi +dire, par hasard, s'exerce par occasion, et ne s'étend jamais qu'à +un petit nombre d'objets. + +-- «L'Indien, dit Tanner, page 125, qui commande une troupe de +guerre, n'a aucun contrôle sur ceux qui l'accompagnent; il +n'exerce sur eux qu'une influence personnelle: dans cette +circonstance, dit-il ailleurs, (page 172) on me choisit pour chef; +comme nous n'avions en vue que de trouver à vivre, et qu'on me +connaissait bon chasseur, on avait raison d'agir ainsi.» + +Les hommes qui composent ces nations sauvages sont trop dispersés +pour pouvoir contracter l'habitude d'une obéissance commune. Ils +échappent à tout contrôle par le fait même de leur misère. On n'a +rien à attendre d'eux, et ils n'ont rien à perdre: il est donc +difficile de découvrir parmi ces nations indiennes du Nord quelque +chose qui ressemble à une société. L'individu n'y trouve de +protection qu'en lui-même, comme dans l'état de nature. Le livre +tout entier de Tanner est aussi rempli de récits d'actes de +violence et de brigandage que de maux et de misère. Nulle part on +n'aperçoit d'autorité prête à servir de médiatrice entre le fort +et le faible, entre l'offenseur et l'offensé. Les Indiens ont +perdu jusqu'à l'idée de ce pouvoir tutélaire. Quand un Indien du +Nord est victime d'un crime, il se venge s'il est le plus fort, et +fuit s'il est le plus faible: dans aucun des deux cas la pensée +d'un pouvoir social ne se présente à son esprit. En ceci, comme en +tout le reste, les opinions mettent sur la trace des coutumes et +des lois. + +«Un Indien, dit Tanner, page 208, s'attend toujours à ce que +l'outrage qu'il fait sera vengé par celui qui en a souffert; et un +homme qui omettrait de tirer vengeance d'une injure n'inspirerait +aucune estime.» + +Les deux parties du tableau sont sous les yeux du lecteur qui +maintenant peut juger. + +Il y a deux cents ans, les indigènes de l'Amérique du Nord +formaient des tribus de chasseurs; un domicile fixe, des coutumes +anciennes, des traditions respectées, des moyens de subsistance +assurés, la tranquillité de corps et d'esprit qui était la suite +de l'aisance, leur avait permis de tirer de l'état social des +chasseurs toutes les conditions de bonheur et de grandeur que cet +état social peut offrir. + +Aujourd'hui rien n'est changé en apparence. Ces mêmes tribus +vivent encore de la chasse et ont conservé toutes les habitudes +inhérentes à ce genre de vie. Cependant les Indiens de nos jours +ne ressemblent point à leurs pères. + +Les Européens, en dispersant les Indiens dans des déserts nouveaux +pour eux, en interrompant leurs traditions, en troublant leurs +souvenirs, en brisant leurs coutumes, en altérant leurs moeurs, +les ont poussés aux conséquences les plus funestes de la vie de +chasseurs. C'est ainsi que le contact d'hommes civilisés, éclairés +et cultivateurs a rendu les Indiens plus errants et plus sauvages +qu'ils n'étaient autrefois. + + + +Notes non insérées dans le texte principal à cause de leur +longueur + +1. Proposer un duel. Celui qui a donné le soufflet aura un procès. + +Dans l'état sauvage, l'homme ne connaît d'autre justice que celle +qu'il se fait lui-même. De son côté, la société civilisée n'admet +pour l'injure d'autre satisfaction que le recours aux tribunaux +institués par elle. Le duel est une sorte de compromis entre la +réparation légale et la vengeance individuelle, entre le bourreau +et l'assassin. + +Dans les États du Nord de l'Amérique, le duel a perdu tout empire; +la loi y règne souverainement. On peut également dire qu'il +n'existe pas dans les États de l'Ouest et dans quelques nouveaux +États du Sud; mais c'est par une autre raison. La loi y est +impuissante, et les moeurs y sont presque barbares. On ne le +rencontre plus que dans les États du Sud qui ont une vieille +civilisation, et où cependant les habitudes et les moeurs sont +encore plus puissantes que les lois. + +Dans toute la Nouvelle-Angleterre, à New York, en Pennsylvanie, la +loi punit le duel comme le meurtre [162] toutes les fois qu'il est +suivi de mort. + +Elle porte en outre des peines sévères contre l'envoi ou la +réception d'un cartel non suivi de combat, et contre les témoins +et tous ceux qui, par leur aide ou assistance dans le duel, +peuvent être considérés comme complices. Cette complicité est +punie, dans l'État de New York, d'un emprisonnement dont le +maximum est de sept années. Un châtiment sévère est également +appliqué à celui qui reproche publiquement à une autre personne de +n'avoir pas accepté un duel. «Quiconque, dit la loi de +Pennsylvanie, publiera dans les journaux ou par lettres missives +écrites ou imprimées qu'un tel est un poltron, un misérable, un +homme sans foi, ou autres imputations injurieuses de ce genre, +pour avoir refusé un duel, sera puni d'une amende de 500 dollars +et d'un an de travaux forcés (hard labour); l'éditeur ou imprimeur +des pamphlets sera, dans tous les procès de ce genre, cité comme +témoin, et admis comme tel par les cours de justice contre +l'auteur de l'écrit; et si les dits imprimeur ou éditeur, appelés +devant la, justice, refusent de déclarer le nom de l'auteur, la +cour devra les considérer comme auteurs du libelle, et les +condamner en conséquence [163].» + +Dans ce pays, la loi sur le duel n'est pas une vaine menace, +bravée par l'opinion publique: elle est entièrement d'accord avec +les moeurs; là on ne se bat plus en duel. + +Il est certain que, dans la Nouvelle-Angleterre, aucune injure, +pas même un soufflet reçu ou donné, n'entraîne pour conséquence un +combat singulier, et, ce qu'il y a de plus remarquable, ce n'est +pas le fait, mais bien l'opinion qui s'y rattache; là, le +sentiment public approuve hautement celui qui refuse un duel, +comme elle le blâmerait chez nous. Je pourrais à ce sujet citer +les exemples de plusieurs personnes fort honorables de Boston, +dont la considération s'est accrue par des refus de duel qui, en +Europe, les eussent déshonorées. Cette rigueur des lois, +sanctionnée par l'opinion générale dans la Nouvelle-Angleterre, me +paraît tenir à plusieurs causes que je ne ferai qu'indiquer: la +teinte religieuse imprimée aux moeurs par le puritanisme des +premiers colons; des habitudes sérieuses; une vie régulière, toute +consacrée aux affaires; l'absence de divertissements, de jeux, de +plaisirs bruyants, de galanteries; et enfin l'esprit d'obéissance +aux lois qui domine dans une république bien réglée, esprit +d'obéissance dont le duel est une violation. + +Si l'on se bornait à consulter les lois sur la question du duel, +on pourrait penser que le Sud des États-Unis est à cet égard, en +tous points, semblable au Nord. En effet, nous trouvons, dans le +code de la Caroline du Sud et celui de la Louisiane, les mêmes +dispositions contre le duel que dans les lois de la Nouvelle- +Angleterre [164]. + +Mais le duel, dont la coutume tient aux préjugés de l'honneur, est +peut-être de toutes les actions de l'homme celle sur laquelle la +loi a le moins de puissance. On a toujours vu les lois les plus +sévères inefficaces contre le duel, lorsque ce genre de combat +était protégé par les moeurs; et il est exact de dire qu'en cette +matière la loi n'est respectée que le jour où elle n'est plus +nécessaire. + +Dans les États du Sud, tels que la Virginie, le Maryland et les +deux Carolines, des peines sévères sont portées contre le duel; +cependant l'on s'y bat sans cesse en duel et avec impunité. La +justice n'interviendrait que s'il y avait dans le fait du duel des +circonstances qui le rendissent semblable à un assassinat; mais +toutes les fois que le combat s'est passé loyalement, c'est-à-dire +qu'il y a eu fair duel, comme on dit en Amérique, les auteurs du +duel ne sont jamais inquiétés. L'éditeur des lois de la Caroline +du Sud ne peut s'empêcher à cette occasion de mettre en note +l'observation suivante: «La sévérité de la loi, dont l'objet était +de prévenir les fatales conséquences de ce triste préjugé, semble +avoir entièrement manqué son but; car on sait qu'il n'y a pas +d'exemple (dans ce pays du moins) d'un duelliste condamné comme +coupable de meurtre [165].» + +D'où vient cette différence de moeurs entre le Sud et le Nord? Les +causes principales, dont je ne présente ici qu'un aperçu, sont + +1º La civilisation moins avancée des États du Sud; + +2º Le climat, qui rend les habitants du Sud plus prompts aux +mouvements violents, et excite leurs passions; + +3º L'indolence des hommes du Sud, qui, ayant des esclaves, ne +travaillent pas. Les jeux, les amusements, les débauches, tous les +plaisirs des sens, y sont beaucoup plus fréquents que dans le +Nord; il n'est pas une de ces choses qui ne soit une source de +querelles, et conséquemment de duel. L'oisiveté, le désordre +qu'elle engendre, le trouble qu'elle jette dans les idées et dans +les actions, favorisent le duel, comme le travail et les habitudes +régulières qui en découlent le combattent. + +4º L'existence dans le Sud de la population esclave, c'est-à-dire +d'une classe inférieure. Les rangs établis dans une société +favorisent le duel. Il se forme, parmi les membres d'une classe +privilégiée, des traditions d'honneur et de bienséance, des +préjugés de caste, des besoins de distinction, qui doivent rendre +le duel plus fréquent que dans une société d'égalité parfaite. + +Du reste, même dans les États du Sud, le duel repose plutôt sur +des idées de justice que d'honneur. + +Chez nous l'outrage qui rend un duel nécessaire est bien moins +dans le fait que dans l'intention. Aussi voyons-nous les causes +les plus frivoles servir d'occasion à de graves querelles. + +L'injure étant tout idéale et de convention, elle n'a point +d'équivalent possible: le duel seul peut la réparer. + +Dans le Sud des États-Unis, au contraire, c'est le fait matériel +qu'on venge par le duel, bien plus que l'intention; et ce fait est +appréciable comme tout dommage ordinaire. + +Un exemple va rendre sensible cette différence. + +En Amérique, dans plusieurs États du Sud, si celui qui a reçu un +soufflet en rend un autre, on estime que les parties sont quittes, +et la querelle en reste là. Pourquoi? C'est qu'en partant du point +rationnel, un fait est l'équivalent de l'autre; il y a deux +injures parfaitement pareilles qui se compensent; chaque bassin de +la balance est chargé d'un poids égal; il y a réparation logique. +Celui qui fait ce raisonnement pèche, il est vrai, contre la +société, qui défend à ses membres de se faire justice eux-mêmes; +mais c'est là son seul tort; car du reste il est dans les +principes du droit. + +Chez nous, au contraire, comme on procède d'un autre principe, qui +est le préjugé de l'honneur blessé, on arrive à une tout autre +conclusion. Nous disons: «Celui qui a reçu l'offense d'un soufflet +est couvert d'infamie s'il ne lave son injure dans le sang de +l'offenseur. En a-t-il rendu un autre; l'agresseur qui l'a reçu se +trouve dans une position identique, et sera frappé du même +déshonneur s'il n'obtient pas la même réparation que son +adversaire est forcé de lui demander; de sorte qu'au lieu d'une +personne qui a besoin du duel pour se réhabiliter, il y en a +deux.» + +J'ai dit en commençant que, dans les nouveaux États de l'Ouest et +dans quelques États nouveaux du Sud, le duel n'existe pas; là, +comme dans le reste de l'Union, le duel est sévèrement puni par la +loi (V. Statute laws of Tennessee); mais ce n'est pas la loi qui, +dans ces États, l'empêche; c'est la barbarie des moeurs. Là on se +bat et l'on se tue plus qu'ailleurs; mais le duel s'y montre avec +des formes tellement sauvages, qu'il perd son nom pour prendre +celui d'assassinat. Il n'est pas sans doute sans exemple que, dans +le Kentucky, le Tennessee, le Mississipi, la Georgie, Alabama et +dans une partie de la Louisiane, des duels véritables n'aient eu +lieu et se soient passés loyalement; mais le plus souvent les +combats que se livrent deux individus sont des attaques imprévues, +instantanées ou des guet-apens. Dès qu'une discussion s'élève +entre deux hommes, pour peu qu'elle devienne vive et qu'un mot +injurieux soit prononcé, vous les voyez aussitôt se placer dans +l'attitude de deux combattants; armés d'un poignard et d'un +couteau dont tout habitant de ces contrées est nanti, ils se +frappent l'un l'autre avec une extrême rapidité; et celui qui +tarderait à se préparer à la lutte serait victime de son +hésitation. Il arrive souvent que de vieilles querelles qu'on +croit éteintes depuis longtemps se raniment au bout de deux ou +trois ans, et leur réveil s'annonce par le meurtre de l'offenseur +ou de l'offensé. + +Les causes de cet état de choses sont nombreuses; j'indiquerai les +principales. Dans les pays dont il s'agit ici, la société est en +quelque sorte naissante. L'individu est réduit à ses propres +forces pour soutenir son existence, pour se protéger dans sa +demeure isolée de toute habitation. Il n'entre que fort rarement +en contact avec la société civile, et s'accoutume à devoir tout à +lui-même; de là le principe de se faire justice, au lieu de la +demander à la loi. Une des conséquences nécessaires de la vie +sauvage est de placer le plus grand mérite de l'homme dans sa +force physique, et d'attribuer une plus grande part à l'individu +qu'à la société. Ce même fait doit se trouver chez tous les +peuples, selon que leurs moeurs se rapprochent plus ou moins de +l'état sauvage. + +Les habitants de l'Ouest et du Sud, dispersés çà et là au milieu +d'immenses contrées, n'entretiennent entre eux que de rares +communications; le plus grand nombre ont des esclaves, et par +conséquent ils ne travaillent pas; tout leur temps se passe entre +la chasse et l'oisiveté. C'est la vie féodale sans la chevalerie, +sans la galanterie, sans l'honneur. Enfin les rapports avec leurs +esclaves leur donnent des habitudes de domination et de violence +qui sont en opposition directe avec les principes de l'état +social. Il faut ajouter à ces faits que l'instruction est beaucoup +moins répandue dans ces États que dans le Nord, et que la religion +n'y est point aussi éclairée. + +Le plus souvent, lorsque des meurtres sont commis avec les +circonstances qui ont été rapportées plus haut, aucune poursuite +judiciaire n'est dirigée contre les coupables; quelquefois une +plainte est portée devant les magistrats; ceux-ci conduisent les +inculpés devant le jury, qui ne manque jamais de les acquitter. Le +jury ne condamne point de pareils faits, parce qu'il est composé +d'hommes dont les moeurs sont à demi sauvages; et chacun se trouve +encouragé à ces sortes de violences, parce que le jury les +acquitte. + +Pour ces peuples encore barbares, le duel avec ses formes polies, +ses témoins et ses garanties de loyauté, serait un bienfait. + +Ce n'est donc point parce que la loi est, dans l'Ouest, plus +puissante que les moeurs, que le duel ne s'y trouve pas, mais bien +parce qu'un reste de barbarie y entretient des habitudes sauvages +que la loi ne corrige pas et qui ne sont point adoucies par les +moeurs. + +Du reste, on peut dire en général que le duel a plus ou moins de +force dans un pays, selon que l'esprit d'obéissance à la loi y est +plus ou moins puissant sur les moeurs. + +Il faut ajouter que, partout où le sentiment de l'honneur est +fortement établi, le duel se maintient en dépit et des lois et du +progrès des moeurs. C'est ainsi qu'il se perpétue dans l'armée et +dans la marine américaine, parce que là il trouve un appui +permanent dans l'honneur, principal mobile de tous les corps +armés. + +2. La grossièreté des Américains. + +Il ne faut point accepter les exagérations que les Anglais +débitent à ce sujet; mistress Trolloppe dit, t. 1, p. 27: «Je +déclare avec sincérité que j'aimerais mieux partager le toit d'une +troupe de cochons bien soignés, que d'être renfermée dans une de +ces cabines.» (Elle parle des bateaux à vapeur sur le Mississipi.) +Ce sont là de grossières injures. Il est certain qu'avec leur +habitude de mâcher du tabac, qui entraîne le besoin de cracher, +les Américains choquent quiconque est accoutumé à des moeurs +polies; il n'est pas moins certain que leur défaut complet de +galanterie déplaît aux femmes; enfin il y a désappointement +complet pour qui cherche chez eux l'élégance des manières et +l'urbanité des formes... Mais ici doit s'arrêter la critique. + +Les Américains ne font point la cour aux femmes, mais ils les +respectent, et ce sentiment de respect, qui ne se montre point au +dehors, est bien plus profond chez eux qu'il ne l'est dans nos +pays de civilisation et de galanterie. + +Dans les bateaux à vapeur dont parle mistress Trolloppe on trouve +une société peu polie, à la vérité: ce sont des marchands qui vont +de l'Ohio ou du Kentucky dans la Louisiane ou dans les contrées de +la rive droite du Mississipi; mais ils ne présentent point le +spectacle dégoûtant que suppose l'auteur anglais. En général, ces +bateaux à vapeur sont vastes, propres, élégants; on en compte plus +de deux cents qui remontent et descendent sans cesse le grand +fleuve. La nourriture y est abondante et saine et le prix du +passage est incroyablement bon marché: on va de Louisville à la +Nouvelle-Orléans pour 120 francs, y compris la nourriture; le +trajet est de 500 à 600 lieues. Ayant fait ainsi le voyage, j'en +puis parler sciemment; on est si commodément dans la cabine des +voyageurs, qu'en y peut travailler, écrire et lire comme on le +ferait chez soi. + +Du reste, la rudesse américaine a aussi son bon côté; nos manières +polies, nos délicatesses de langage, ne sont, le plus souvent, que +les dehors agréables sous lesquels se cache l'égoïsme. L'intérêt +personnel existe sans doute tout autant chez les Américains que +chez nous; mais, aux États-Unis, il y a de moins l'hypocrisie des +formes. + +3. L'égalité universelle... + +Un grand nombre d'écrivains, notamment des auteurs anglais, ont +dit que les lois des États-Unis consacrent une grande égalité qui +ne se trouve pas dans les moeurs; que là, comme dans plusieurs +pays d'Europe, il existe une aristocratie pleine de morgue et de +mépris pour les classes placées au-dessous d'elle; et que les +Américains, qui ont perfectionné la théorie de l'égalité, ne la +pratiquent point. J'avoue qu'en parcourant les États-Unis j'ai +reçu une tout autre impression. Non-seulement j'ai trouvé +l'égalité politique mise en action par le concours de tous les +citoyens aux affaires du pays, mais l'égalité sociale s'est aussi +offerte à moi de toutes parts, dans les fortunes, dans les +professions, dans toutes les habitudes. + +Il existe peu de grandes fortunes; les chances du commerce, qui +les élèvent, les renversent quelquefois; et, dans tous les cas, +elles ne survivent point à l'égalité des partages établis par la +loi des successions. + +Les professions, dont la diversité est si grande, ne font naître, +entre ceux qui les exercent, aucune dissemblance de position. Je +ne parle pas seulement ici de la Pennsylvanie, où l'influence des +quakers a fait considérer l'égalité des professions comme un dogme +religieux, mais de tous les États de l'Union américaine. Partout +les professions, les emplois, les métiers, sont considérés comme +des industries; le commerce, la littérature, le barreau, les +fonctions publiques, le ministère religieux, sont des carrières +industrielles; ceux qui les suivent sont plus ou moins heureux, +plus ou moins riches, mais ils sont égaux entre eux; ils ne font +pas des choses pareilles, mais de même nature. Depuis le +domestique, qui sert son maître, jusqu'au président des États- +Unis, qui sert l'État; depuis l'ouvrier-machine, dont la force +brutale fait tourner une roue, jusqu'à l'homme de génie, qui crée +de sublimes idées; tous remplissent une tâche et un devoir +analogues (they make their duty). Ceci explique pourquoi les +domestiques blancs, en Amérique, assistent leurs maîtres et ne les +servent pas, dans l'acception de la domesticité ordinaire. C'est +aussi une des raisons de la manière dont on fait le commerce aux +États-Unis: le marchand américain gagne certainement le plus qu'il +peut; je crois même qu'il trompe souvent l'acheteur; mais, en +aucun cas, il ne voudrait recevoir un denier de plus qu'il ne +demande, fût-il le plus misérable de tous les aubergistes. Ainsi +font l'ouvrier qu'on occupe, le commissionnaire qu'on emploie, le +domestique par lequel on est servi dans un hôtel; tous demandent +leur salaire légitime, le prix de leur travail, et rien au-delà. +Accepter plus qu'il n'est dû, c'est recevoir l'aumône, et +conséquemment faire acte d'inférieur. On comprend maintenant +pourquoi le président des États-Unis reçoit à Washington sur le +pied de l'égalité la plus parfaite; le premier venu qui se +présente pour lui parler commence par lui donner une poignée de +main, il agit de même avec tous ses concitoyens lorsqu'il parcourt +les différents États de l'Union. J'ai souvent entendu des hommes +placés dans des postes éminents, tels que ceux de chancelier, +gouverneur, secrétaire d'État, parler, comme d'une chose toute +naturelle, de leur frère épicier, de leur cousin le marchand, etc. + +Pour achever de prouver à quel point l'égalité pratique existe aux +États-Unis, je ne citerai que deux faits. + +Un jour comme j'allais visiter la prison d'un comté de l'État de +New York, accompagné du district attorney (c'est le magistrat qui +remplit les fonctions du ministère public), celui-ci, chemin +faisant, me raconta les circonstances fort graves d'un crime dont, +me dit-il, j'allais voir l'auteur; il me peignit l'attentat sous +les couleurs les plus sombres, ajoutant que c'était lui-même qui +avait fait condamner le coupable. J'arrivai à la prison plein des +plus sinistres impressions, et, à l'aspect du criminel, +j'éprouvais une sorte d'horreur, quand je vis le district attorney +s'approcher du condamné, et lui donner une poignée de main. + +Une autre fois, dans un salon brillant où se trouvait réunie la +meilleure compagnie de l'une des plus grandes villes de l'Union, +je fus présenté à un monsieur fort bien mis, avec lequel je +m'entretins quelques instants; bientôt après je demandai quel +était ce personnage: C'est, me dit-on un fort galant homme, le +shérif du comté. Je voulus savoir ce que c'était que le shérif, et +j'appris que c'était le bourreau [166]. + +D'où vient qu'en présence de faits semblables qui chaque jour se +renouvellent et se reproduisent sans cesse sous mille formes +différentes, il se rencontre encore des personnes qui contestent +aux Américains la pratique de l'égalité? + +La raison en est dans quelques faits mal appréciés et dans +quelques apparences qu'une observation superficielle prend pour +des réalités. + +Chez ce même peuple, où les fortunes et les conditions sont +uniformes, vous voyez sans cesse les hommes mesurer leur estime +sur la richesse et attacher un très grand prix à la naissance. On +ne dit pas: Cet homme est digne de respect parce qu'il est honnête +et juste; cet autre est distingué par son esprit et par son +éloquence. On dit: Un tel vaut 10,000 dollars (is worth); tel +autre n'en vaut que la moitié. + +Au sein de cette démocratie, maîtresse de la société, on voit +quelquefois se révéler des instincts tout aristocratiques de leur +nature. D'après la loi, les enfants partagent également la +succession de leurs auteurs; mais ceux-ci peuvent disposer de +leurs biens selon leur bon plaisir; donner tout à un seul et +déshériter les autres. Il arrive très fréquemment qu'usant de son +droit, l'Américain accorde une dot très considérable à son enfant +premier-né, non pour le récompenser d'une conduite meilleure que +celle de ses frères, mais pour faire un aîné et lui donner une +position qui flatte l'orgueil du père de famille. + +Ces mêmes Américains que vous voyez se mêler aux hommes de tous +les états attachent souvent une valeur puérile à l'antiquité de +leur origine et à la noblesse de leur extraction. Il y en a qui +vous racontent longuement leur généalogie; quelquefois ils +fausseront la vérité pour vous prouver une descendance illustre. +Il n'est pas sans exemple que celui qui véritablement appartient à +une famille aristocratique affecte une sorte de mépris pour ceux +qui montrent des prétentions du même genre sans les justifier. +«Voyez, nie disait une fois un habitant de **, ce gentleman si +fier de sa grande fortune, ce n'est qu'un parvenu: son père était +cordonnier.» + +Les Américains, dont les moeurs, d'accord avec leur loi +fondamentale [167], ne reconnaissent aucune noblesse, accordent +cependant une grande considération aux titres nobiliaires. + +Un étranger est sûr d'être accueilli avec enthousiasme, très bien, +seulement bien, ou froidement, selon qu'il est duc, marquis, +comte, ou qu'il n'est rien. Un titre excite tout d'abord +l'attention des Américains, attire leurs hommages; la question de +savoir si celui qui le porte vaut la moindre chose n'est que +secondaire. Leurs institutions politiques et leur état social ne +leur permettant pas de prendre des titres nobiliaires, on les voit +se rattacher par tous les moyens possibles à de petites +distinctions aristocratiques. Je ne parle pas ici de la qualité de +gentleman que prend le moindre conducteur de diligence et le +dernier aubergiste: mais quiconque arrive soit par le commerce, +soit par le barreau ou par toute autre profession à une position +de fortune un peu supérieure à celle du plus grand nombre, ne +manque pas d'ajouter à son nom le titre d'esquire (écuyer). +Beaucoup prennent des armes qu'ils portent sur leurs cachets et +sur leurs voitures; dans le Maryland, qui est un des États les +plus démocratiques, on voit d'ardents démocrates ajouter un de à +leur nom, et y joindre un nom de terre. + +Que conclure de tous ces faits? Qu'il n'existe pas d'égalité +réelle aux États-Unis, et qu'il y a dans les moeurs une tendance +aristocratique? Non assurément. Ce qui se passe à cet égard n'est +point un progrès du présent vers l'avenir, c'est une réminiscence +du passé. + +Lorsqu'on étudie, soit les institutions, soit les moeurs des +Américains, il ne faut jamais oublier que leurs aïeux étaient +Anglais. Ce point de départ exerce sur leurs lois et sur toutes +leurs habitudes une influence qui sans doute tend continuellement +à s'affaiblir, mais qui ne disparaît jamais entièrement. Or, il y +a deux choses qui en Angleterre occupent le premier rang dans +l'opinion des hommes: la naissance et la fortune. Voilà la vraie +source du respect qu'ont les Américains pour la fortune et la +naissance. C'est une tradition transmise d'âge en âge, un vieux +souvenir, un préjugé antique, et qui lutte seul contre toute la +puissance des lois et des moeurs. Du reste, cette lutte n'est pas +sérieuse; cet amour des titres, ce goût des armoiries, ces +prétentions de familles, sont des jeux et des essais de la vanité; +partout où il y a des hommes, leur orgueil cherche des +distinctions; mais la meilleure preuve que ces distinctions chez +les Américains n'ont rien de réel, c'est qu'elles ne blessent même +pas la susceptibilité populaire. Toute puissance, aux États-Unis, +vient du peuple, et tout y doit retourner; là, il faut être +démocrate, sous peine d'être traité comme un paria. Les moeurs de +la démocratie ne plaisent pas à tous, mais tous sont forcés de les +accepter; plusieurs seraient tentés de se faire des habitudes plus +nobles; de prendre des moeurs moins triviales, et de créer une +classe supérieure à la classe unique qui existe; il en est qui +souffrent de serrer la main de leur cordonnier; pour d'autres il +est pénible de ne pouvoir trouver un laquais qui consente à monter +derrière leur voiture, n'importe à quel prix [168]; ceux-ci voient +avec douleur les affaires publiques conduites par des masses peu +éclairées; ceux-là s'indignent de ce que les emplois politiques +sont le plus souvent confiés aux hommes médiocres; mais il leur +faut étouffer ces chagrins et ces passions; ceux qui manifestent +de pareils sentiments encourent aussitôt la réprobation populaire, +et il leur faut à tout jamais renoncer au moindre avenir politique +dans leur pays. + +Quand vient le jour des élections, seul chemin pour arriver au +pouvoir, la voix des masses se fait entendre et brise tous ces +petits instincts de résistance et d'hostilité contre la puissance +populaire. + +J'ai été surpris de voir un auteur anglais qui a écrit avec talent +sur les moeurs des États-Unis (Hamilton), tomber dans les erreurs +que je viens de combattre, et prétendre qu'il n'y a pas plus +d'égalité pratique aux États-Unis qu'en Angleterre. Entre autres +arguments à l'appui de son opinion, il rapporte une soirée passée +par lui dans un salon de New York, où se trouvaient réunies des +personnes de professions diverses. «Or, dit-il, une dame près de +laquelle j'étais placé était tout aussi choquée que moi de voir +dans un salon brillant des femmes d'une condition vulgaire. Cette +jeune personne, me faisait-elle observer, est certainement jolie, +mais c'est la fille d'un marchand de tabac; cette autre danse +bien, mais elle n'a reçu aucune éducation, etc.» M. Hamilton +conclut de là que les conditions, aux États-Unis, ne sont point +égales; cependant il aurait pu répondre à la dame qui lui faisait +de telles observations: «Ces femmes communes et vulgaires sont nos +égales; car vous êtes ensemble dans le même salon [169].» + +L'égalité sociale et politique aux États-Unis ne reçoit d'atteinte +véritable qu'en ce qui concerne la race noire; mais alors +l'Américain ne croit pas violer le principe de l'égalité, parce +qu'il considère le nègre comme appartenant à une race inférieure à +la sienne; et il faut à ce sujet remarquer que, dans les pays à +esclaves, où l'inégalité entre les noirs et les blancs est plus +marquée, l'égalité entre les blancs est peut-être encore plus +parfaite. Ainsi que je l'ai dit plus haut, la couleur blanche est +pour eux une noblesse, et ils se traitent les uns les autres avec +les égards et la distinction qu'apportent entre eux les membres +d'une classe privilégiée.] + +4. De grands troubles se préparaient à New York + +Les événements arrivés à New York au mois de juillet 1834 ont +fourni le texte du chapitre XIII de cet ouvrage, intitulé +l'Émeute. À côté de la fable dont le fond est entièrement vrai, je +crois devoir placer le récit exact de tout ce qui s'est passé. + +Le principe de l'esclavage a été aboli dans l'État de New York en +1799; mais les nègres qui ont cessé d'être esclaves ne sont pas +devenus les égaux des blancs. La couleur des affranchis rappelle +sans cesse leur origine. Cependant la population noire, qui est en +possession de la liberté, aspire aussi à l'égalité. C'est là le +grand sujet de querelle entre les deux races dans le nord des +États-Unis. + +Tant que les nègres affranchis se montrent soumis et respectueux +envers les blancs, aussi longtemps qu'ils se tiennent vis-à-vis de +ceux-ci dans une position d'infériorité, ils sont sûrs de trouver +appui et protection. L'Américain ne voit alors en eux que des +infortunés que la religion et l'humanité lui commandent de +secourir. Mais dès qu'ils annoncent des prétentions d'égalité, +l'orgueil des blancs se révolte, et la pitié qu'inspirait le +malheur fait place à la haine et au mépris. + +Les nègres, étant en très petit nombre dans les États du Nord, se +soumettent en général sans aucune résistance à toutes les +exigences de l'orgueil américain. Il ne s'engage point de lutte, +parce que les opprimés acceptent l'injure et la tyrannie. La +collision grave dont New York a été le théâtre au mois de juillet +dernier ne s'explique que par le concours de circonstances tout à +fait extraordinaires. Il n'existe dans l'État de New York que +44,870 personnes de couleur sur 1,913,000 blancs, et dans la ville +même 13,000 personnes de couleur sur 200,000 blancs; ni les nègres +ni les Américains de New York ne peuvent donc avoir la pensée de +lutter ensemble; les premiers, parce qu'ils sont trop faibles; les +seconds, parce qu'ils sont trop forts. À la vérité il existe au +sein même de la population blanche un parti qui travaille à +établir l'entière égalité des noirs. Ce parti, composé de +philanthropes sincères, d'hommes religieux, de méthodistes et de +presbytériens ardents, attaque avec un zèle infatigable le préjugé +qui sépare les nègres des blancs. On les appelle les +abolitionnistes, parce qu'ils essaient d'abolir l'esclavage +partout où il existe, et amalgamistes, parce qu'au moyen de +mariages mutuels, ils voudraient parvenir au mélange des deux +races. Ils ont organisé une société sous le titre de anti-Slavery +Society (Société contre l'esclavage), et fondé un journal qui +soutient les doctrines de la société. Ce parti a la force que +donnent une conviction profonde, un but honnête et des passions +généreuses, mais il est peu nombreux. + +Pendant longtemps les réclamations qu'il éleva en faveur des +malheureux dont il s'était établi le patron, excitèrent peu +d'irritation parmi les Américains du parti contraire; mais vers le +commencement de l'année 1834, elles cessèrent d'être entendues +avec indifférence. + +D'abord on ne peut nier que le contrecoup de l'affranchissement +des noirs dans les colonies anglaises ne se soit fait sentir en +Amérique, même au sein des États où les nègres sont libres. On +conçoit que les gens de couleur, qui n'ont encore conquis que la +moitié des droits auxquels ils aspirent, aient été fortement émus +d'une révolution sociale, arrivée près d'eux, et faite au profit +d'êtres qui leur sont semblables en tous points. Cette impression +a été ressentie non-seulement par les nègres, mais encore par +leurs partisans de couleur blanche. Ceux-ci, au lieu de contenir +l'élan de la population noire, l'ont encouragé, et n'ont pas +compris que leurs efforts en faveur de la race noire, supportés +par les Américains quand ils se réduisaient à de vaines paroles, +exciteraient les passions les plus violentes, dès qu'ils +prendraient un caractère de réalisation possible. Témoins de ce +mouvement, qui n'était encore que moral et intellectuel, les +Américains ont senti la nécessité de l'étouffer à sa naissance; et +un grand nombre, qui jusqu'alors avaient entendu patiemment les +théories des abolitionnistes sur l'égalité des noirs, ont passé +tout à coup de la tolérance à l'hostilité. + +Quelques succès des nègres et de leurs partisans sont venus +envenimer encore cette disposition ennemie. + +Les mariages communs sont à coup sûr le meilleur, sinon l'unique +moyen de fusion entre la race blanche et la race noire. Ils sont +aussi l'indice le plus manifeste d'égalité; par cette double +raison, les unions de cette sorte irritent plus que toute autre +chose la susceptibilité des Américains. + +Vers le commencement de l'année 1834, un ministre du culte, le +révérend docteur Beriah-Green, ayant célébré à Utica le mariage +d'un nègre avec une jeune fille de couleur blanche, il y eut dans +la ville une sorte de soulèvement populaire, à la suite duquel le +révérend fut pendu par effigie sur la voie publique [170]. + +Peu de temps après, des ministres presbytériens et méthodistes +marièrent, à New York même, des blancs avec des gens de couleur. +Cette victoire remportée sur les préjugés encourage les nègres, et +irrite vivement leurs ennemis. + +Le mois de juillet 1834 arrive: les Américains célèbrent +l'anniversaire de la déclaration de leur indépendance. C'est +toujours pour eux l'occasion de longs discours sur la liberté et +sur les droits imprescriptibles de l'homme. Les nègres entendent +quelque chose de ces déclamations, et leurs partisans ne manquent +pas, dans cette circonstance, de leur rappeler que les gens de la +race noire ont une liberté aussi sacrée, et des droits aussi +inviolables que les hommes blancs. + +Le 7 juillet, un Américain, ami des nègres, publie dans un journal +une lettre où il annonce, qu'en dépit d'un préjugé qu'il méprise, +il se propose d'épouser une jeune fille de couleur [171]. + +Le même jour une réunion de gens de couleur se tient dans Chatam +Chapel, et l'on y prononce des discours dont l'égalité des blancs +et des nègres, et l'abolition de l'esclavage dans toute l'Union, +forment le texte. Par un hasard malheureux, les membres de la +société de musique sacrée, qui avaient coutume de se réunir dans +le même local, veulent l'occuper à l'instant où l'assemblée +africaine était en séance. De là naît un conflit fâcheux qui se +termine promptement, mais ajoute encore à l'irritation des deux +partis. En même temps, on fait circuler dans le public un pamphlet +contre l'esclavage; et en tête de ce pamphlet se voit une petite +gravure représentant un marchand de nègres qui arrache un esclave +à sa femme et à ses enfants, et le fait marcher devant lui à coups +de fouet: rien n'est négligé pour exciter l'indignation des nègres +et le zèle de leurs amis. Une nouvelle réunion dans Chatam-Chapel +est annoncée pour le surlendemain, 9 juillet; ou doit y plaider la +cause de la race noire; les blancs partisans des nègres sont +engagés à s'y rendre. + +Alors commence à se manifester un sentiment très-vif d'irritation +dans l'opinion publique. La presse se montre unanimement hostile +envers les gens de couleur, et raille amèrement les blancs qui +méconnaissent leur dignité au point de se commettre dans la +société de misérables nègres. Les journaux appellent les nègres +the coloured gentlemen, et les négresses the ladies of colour; ils +accablent de leurs sarcasmes le blanc philanthrope qui a publié +son projet de mariage avec une femme de couleur. Tandis que la +réunion de Chatam-Chapel se prépare, une opposition puissante +s'organise, et tout annonce qu'à l'occasion de cette assemblée, +une collision fâcheuse s'engagera. Il est à remarquer qu'au moment +où ces faits se passaient, la chaleur était excessive à New York. +Les 9, 10 et 11 juillet ont été, en Amérique, les jours les plus +chauds de l'année 1834. Les degrés de la température ne sont pas +étrangers aux mouvements populaires [172]. + +Au jour marqué (le 9 juillet) une grande foule environne la +chapelle de Chatam; mais la police, prévoyant une lutte, avait +défendu la réunion, qui n'a pas lieu. Cependant il se trouvait +dans cette roule un certain nombre d'individus que l'espoir d'un +désordre avait seul attirés, et qui ne pouvaient se retirer sans +avoir rien fait de mal. C'était l'heure du spectacle: on apprend +en ce moment qu'il y a au théâtre de Bowery un acteur anglais, +nommé Farren, accusé d'avoir mal parlé du peuple américain. À +Bowery! À Bowery! crient plusieurs voix; aussitôt la foule se +porte en masse vers le théâtre qui, un instant après, ne présente +qu'une scène de trouble et de confusion. Quand cette oeuvre est +terminée, les perturbateurs se ravisent, et reviennent à la +première pensée qui les avait mis en mouvement. + +Au nombre des plus ardents amis des nègres se trouvait un +Américain, nommé Arthur Tappan [173]. + +On savait qu'il admettait dans sa maison des gens de couleur, et +il avait même osé quelquefois se montrer publiquement dans leur +compagnie. Une voix fait entendre ces mots: «À la maison d'Arthur +Tappan!» Et la multitude s'y porte aussitôt; arrivés là, les +factieux brisent les fenêtres, enfoncent les portes; ne trouvant +personne dans la maison, ils prennent les meubles, les jettent +dans la rue et y mettent le feu; la police arrive sur ces +entrefaites, une lutte s'engage dans laquelle le peuple est tour à +tour vainqueur et vaincu; à deux heures du matin le combat avait +cessé, telle fut la journée du 9. Le lendemain la sédition prend +un caractère encore plus grave. On apprend que le peuple a formé +le projet de détruire les magasins d'Arthur Tappan, dans Pear- +Street, et d'attaquer la demeure du révérend docteur Cox, ministre +presbytérien, attaché aux nègres et à leur cause. En effet, le 10 +au soir, la foule se porte vers l'église du docteur Cox, lance +contre les fenêtres et les portes des projectiles, et se retire; +de là elle se rend à la maison du ministre presbytérien; mais le +docteur Cox et sa famille avaient quitté New York, sur l'avis des +dangers qui les menaçaient; alors les factieux entreprennent de +démolir la maison, et ils étaient déjà à l'oeuvre lorsqu'un +détachement de miliciens, envoyé par l'autorité, arrive: les +séditieux, retranchés derrière des barricades, faites à l'aide des +charrettes et tombereaux renversés, essaient de résister; mais, +après un combat un peu opiniâtre, ils cèdent la place. Le même +jour, une autre église, appartenant à des gens de couleur et +située dans le voisinage de Laight-Sireet, avait été l'objet des +mêmes attaques et des mêmes violences. Les insurgés avaient +entrepris sa démolition; une grande foule s'était également réunie +aux environs de la chapelle de Chatam; mais elle s'était dispersée +tranquillement sur l'assurance donnée par les propriétaires de cet +édifice, que jamais on n'y admettrait de réunions ayant pour objet +l'abolition de l'esclavage. À minuit tout était rentré dans +l'ordre: mais des troubles plus graves étaient annoncés pour le +lendemain, 11 juillet. + +Il paraît bien constant que si, pendant la journée du 10 et le 11 +au matin, l'autorité, eût pris des mesures énergiques, le +mouvement séditieux qui se manifestait n'aurait point eu de suite. +Il suffisait d'ordonner à la milice de repousser la force et de +faire usage contre les insurgés de toutes ses armes, sans aucune +exception. + +Un journal, qui paraissait être en ce moment l'organe du parti de +l'ordre, écrivait le 10 au soir: + +«Il est nécessaire qu'un tel état de choses cesse. On ne saurait +tolérer qu'une société policée comme la nôtre soit chaque nuit +troublée par des rassemblements illégaux et séditieux, quelle que +soit d'ailleurs la cause qui les provoque. Si l'autorité civile, +est impuissante pour réprimer de pareils excès, il faut recourir à +la force militaire; et si la force armée est mise en réquisition, +il faut qu'elle agisse. Le vain simulacre de soldats en parade, +qui se montrent sans rien faire, ne sert qu'à aggraver le mal. +Nous le déclarons donc sans hésiter si la nécessité exige qu'on +requière la force militaire, et que, sur les sommations de +l'autorité civile, la populace ne se disperse pas à l'instant +même, il faut tirer sur elle (they should be fired upon) [174].» + +Cependant le parti de ceux qui réclamaient l'emploi de ces moyens +énergiques de répression n'était pas le plus fort ni le plus +nombreux. S'il s'était agi d'un mouvement purement politique, on +aurait vu aussitôt la majorité s'armer de toute sa puissance pour +écraser les attaques ou les résistances de la minorité. Mais, dans +cette circonstance, les habitants de New York étaient partagés +entre deux impressions contraires. Des habitudes régulières, des +idées de légalité et des besoins de paix leur faisaient sentir la +nécessité d'arrêter la sédition. Et cependant le sort des victimes +n'excitait pas leur intérêt. À vrai dire, la majorité s'associait +du fond de l'âme aux violences du petit nombre; et cependant par +respect pour les principes, par amour de l'ordre et aussi par +pudeur, elle était forcée de les combattre. Cette situation +étrange explique la mollesse des mesures prises par l'autorité +civile contre l'insurrection. + +Dès la matinée du 11 de nombreux corps de miliciens furent mis en +mouvement; mais on savait qu'ils n'avaient point reçu l'ordre de +faire feu sur le peuple, en cas de nouvelle émeute. Ce n'est pas, +comme on l'a dit, l'absence du gouverneur qui rendait impossible +l'emploi des armes à feu contre les rebelles. Le maire de New York +avait le droit de prescrire cette mesure: c'est un point +incontestable; mais il ne crut pas devoir le faire. + +Les premières violences des insurgés se portèrent sur les magasins +d'Arthur Tappan. Ils lancèrent des volées de pierres dans les +vitres de la maison, et se disposaient à des voies de fait plus +graves, lorsque l'arrivée des miliciens leur fit prendre la fuite. +Le soir, vers neuf heures, l'église du docteur Cox, qui la veille +avait été attaquée, est assaillie de nouveau par une multitude +furieuse; mille projectiles sont lancés contre ses murs; les +hommes de la police arrivent, mais ils sont repoussés par le +peuple. Dans le même moment, un autre rassemblement d'insurgés se +livre ailleurs à des violences plus criminelles et plus impies; +dans Spring-Street, l'église du révérend docteur Ludlow, que son +dévouement à la cause des nègres recommandait à la haine des +factieux, est envahie; les fenêtres sont brisées, les portes +enfoncées, les murs démolis; les ruines et les décombres de +l'édifice religieux servent à faire des barricades derrière +lesquelles les rebelles se retranchent; un combat grave s'engage +entre le peuple et la milice; on sonne le tocsin, l'alarme est +dans toute la cité: après plusieurs alternatives de succès et de +revers, la victoire reste aux miliciens. Les insurgés se retirent, +mais c'est pour aller tenter ailleurs d'autres oeuvres de +destruction: ils se rendent au domicile du révérend docteur +Ludlow, brisent les portes et les fenêtres de sa maison, entrent +et se livrent à toutes sortes de violences. Au même instant +l'église appartenant aux noirs, et située dans Centre-Street, +était livrée à la fureur populaire. On avait répandu le bruit que, +peu de jours auparavant, le ministre de cette église, le révérend +Peter Williams, aussi recommandable par ses vertus que par son +caractère religieux, avait marié un homme de couleur à une femme +blanche [175]; dès lors l'exaspération de la multitude était arrivée +à son comble. Les portes et les fenêtres sont arrachées, brisées, +démolies, aux applaudissements des spectateurs; tout ce qui se +trouve dans l'intérieur de l'église est saisi et jeté dans la rue. +Bientôt les maisons adjacentes et occupées par des gens de couleur +sont attaquées; on en brise les fenêtres, on en force les portes, +on en démolit les murs; les meubles sont saccagés, pillés, brûlés; +dans plusieurs quartiers de la ville, les mêmes actes de violences +se reproduisent. + +D'autres églises sont profanées; tout ce qui appartient aux gens +de couleur est frappé d'anathème. Leurs personnes ne sont pas plus +respectées que leurs propriétés: partout où un homme de couleur +paraît, il est aussitôt assailli. Cependant comme tous étaient +frappés de terreur, tous se cachaient. Alors la populace, +ingénieuse dans sa stupide fureur, exige de tous les habitants +qu'ils illuminent leurs maisons. Ceux-ci sont donc forcés de se +montrer. Obéissant à l'injonction du peuple, une négresse paraît à +sa fenêtre, afin d'éclairer sa demeure. Alors une grêle de pierres +tombe sur elle. Plusieurs familles de couleur, craignant le même +sort, n'illuminent pas; mais le peuple en conclut qu'il y a là des +nègres: il attaque les maisons et les démolit [176]. + +Il est juste de le dire, en présence de ce vandalisme impie, +l'immense majorité des Américains, et ceux même qui la veille +sympathisaient avec les destructeurs, furent saisis de dégoût et +d'horreur. Tous ceux qui dans la cité ont des intérêts à conserver +éprouvèrent un sentiment d'effroi. Il se fit dans l'esprit public +une réaction générale, non en faveur des nègres, mais contre leurs +oppresseurs. Chacun comprit le danger de laisser plus longtemps +maîtresse de la ville une populace factieuse et sacrilège. On +savait que les insurgés se proposaient de continuer le jour +suivant leurs actes de violence et de détruire de fond en comble +les églises et les écoles publiques des noirs. Le maire de la +ville donna les ordres les plus rigoureux à la milice. La presse +fit entendre aux rebelles un langage impitoyable: «Que ceux qui +montreront le moindre penchant à la sédition soient tués comme des +chiens.» disait un journal le 11 juillet (the Evening-Post). La +milice marcha pleine d'ardeur contre les insurgés. Aussitôt la +sédition fut vaincue pour ne plus relever sa tête. Le jour +suivant, le maire de la ville rendit compte de ses actes au +conseil de la cité. Il avoua que, jusqu'au dernier jour de +l'émeute, il avait jugé suffisants pour la réprimer des moyens que +l'événement avait fait reconnaître inefficaces; cet aveu naïf +d'une erreur dont les conséquences avaient été si déplorables, +parut tout à fait satisfaisant. Le maire n'avait fait que suivre +les mouvements de l'opinion publique. Quand la sédition éclata, on +se plaisait à penser que des mesures rigoureuses ne seraient point +indispensables pour la combattre; elle n'atteignait que des gens +de couleur. On conserva cette espérance le plus longtemps +possible. Tous ont su gré aux magistrats d'avoir partagé +l'illusion commune. + +La lutte étant terminée, chacun des partis s'efforça d'en éluder +la responsabilité. La majorité de la population s'était levée pour +comprimer les factieux: à l'instant où la sédition prit un +caractère alarmant pour la cité, le plus grand nombre s'efforça de +mettre l'insurrection et ses conséquences morales à la charge des +victimes. Les insurgés étaient sans doute coupables de s'être +placés au-dessus des lois; mais les nègres et leurs partisans ne +les avaient-ils pas provoqués? Un journal poussa l'égarement de la +passion jusqu'à demander qu'on mît en accusation, comme coupables +d'attentat à la paix publique, MM. Tappan et le docteur Cox, dont +l'insurrection avait causé la ruine. + +Ceux qui n'étaient pas aussi sévères envers les partisans de la +race noire, étaient au moins très indulgents pour ses ennemis. La +presse vint seconder admirablement ces dispositions et fournir des +arguments à ceux qui n'avaient que des passions. + +La véritable cause de l'hostilité contre les nègres est, comme je +l'ai dit plus haut, l'orgueil des blancs blessés par les +prétentions d'égalité que montrent les gens de couleur. Or, un +sentiment d'orgueil ne justifie pas la haine et la vengeance. Les +Américains n'étaient point fondés à dire: Nous avons laissé +frapper les nègres dans nos cités, nous avons souffert qu'on +renversât leurs demeures privées, qu'on profanât et qu'on abattît +leurs temples sacrés, parce qu'ils avaient eu l'audace de vouloir +s'égaler à nous. Ce langage, qui eût été celui de la vérité, eût +annoncé trop de cynisme. + +-- Voici comment la presse a tiré d'embarras les Américains: + +«Les partisans des nègres, a-t-elle dit, qui veulent que les gens +de couleur soient les égaux des blancs, demandent l'abolition de +l'esclavage dans toute l'Union; or, c'est demander une chose +contraire à la constitution des États-Unis; en effet, cette +constitution garantit aux États à esclaves la conservation de +l'esclavage tant qu'il leur plaira de le garder: le Nord et le Sud +ont des intérêts distincts. Ceux du Sud reposent sur l'esclavage. +Si le Nord travaille à détruire l'esclavage dans le Sud, il fait +une chose hostile et contraire à l'Union des États entre eux. Il +faut donc être un ennemi de l'Union pour être partisan de +l'affranchissement des nègres.» + +La conséquence naturelle de ce raisonnement est que tout bon +citoyen doit, aux États-Unis, protéger la servitude des noirs, et +que les véritables ennemis du pays sont ceux qui la combattent. +Les factieux, qui se livrèrent pendant trois jours aux violences +les plus iniques et les plus impies, étaient au fond animés d'un +bon sentiment, tandis que ceux qui, par leur philanthropie pour +une race malheureuse, avaient excité la juste indignation des +blancs, étaient traîtres à la patrie. Telles sont les conséquences +d'un sophisme. + +Sans doute les États du Sud peuvent seuls abolir chez eux +l'esclavage; mais depuis quand les Américains du Nord ont-ils +perdu le droit de signaler le vice d'une loi mauvaise? Ils ont +détruit l'esclavage dans leur sein; et il leur serait interdit de +désirer sa destruction dans une contrée voisine! Ce n'est pas une +loi qu'ils font, c'est un voeu qu'ils expriment; si ce voeu est +criminel, que devient le droit de discussion, la liberté de penser +et d'écrire? Ce droit cessera-t-il parce qu'on s'en servira pour +attaquer la plus monstrueuse des institutions? Les Américains +permettent au plus vil pamphlétaire d'écrire publiquement que leur +président est un misérable, un escroc, un assassin; et un homme +honorable, plein d'une profonde conviction, ne pourra dire à ses +concitoyens qu'il est triste de voir toute une race d'hommes vouée +à la servitude; que la nature se révolte en voyant l'enfant +arraché au sein de sa mère, l'époux séparé de l'épouse, l'homme +frappé et déchiré par l'homme, et tout cela au nom des lois!! +Enfin, parce qu'il y a encore des esclaves dans le Sud, faut-il +écraser sans pitié ce nègre affranchi, qui, dans le Nord, aspire +aux droits de l'homme libre? + +-- Le 12 juillet, le lendemain de l'insurrection, la société anti- +slavery publia la déclaration suivante: + +1º Nous désavouons toute intention d'encourager ou d'exciter les +mariages entre les blancs et les personnes de couleur; + +2º Nous désavouons et désapprouvons entièrement le langage d'un +pamphlet qu'on a fait récemment circuler dans la ville, et dont la +tendance serait d'exciter à la désobéissance aux lois; + +3º Notre principe est qu'il faut obéir aux lois les plus dures +tant qu'on n'est pas parvenu à en obtenir la réformation par des +moyens paisibles; + +4º Nous désavouons, comme nous l'avons déjà fait, toute intention +de dissoudre l'Union, de violer la constitution et les lois du +pays, ou de solliciter du congrès aucun acte excédant ses pouvoirs +constitutionnels, tel que serait celui par lequel il abolirait +l'esclavage dans tous les États de l'Union [177]. + +Tout cela prouve qu'aux États-Unis il y a, sous l'empire de la +souveraineté populaire, une majorité dont les mouvements sont +irrésistibles, et qui écrase, broie, anéantit tout ce qui +contrarie sa puissance et gêne ses passions. + +Les événements qui viennent d'être racontés trouvèrent, quelques +jours après, un triste écho dans la ville de Philadelphie. Le 11 +août 1834, sans aucune cause ni prétexte, les blancs attaquèrent +les nègres; une lutte très vive s'engagea et dura une demi- +journée; l'autorité et ses agents déployèrent une grande énergie +contre la sédition qui fut vaincue; mais elle jeta le +découragement dans la population noire. Le surlendemain on lisait +dans un journal: «Durant les deux derniers jours qui viennent de +s'écouler, les bateaux à vapeur qui vont de Philadelphie au New +Jersey n'ont cessé de porter une grande quantité de gens de +couleur qui, craignant pour leur existence dans cette ville, se +déterminent à chercher ailleurs un refuge. On voit sur les côtes +du New Jersey des tentes où les nègres trouvent un abri +temporaire, en attendant qu'ils puissent louer leurs services dans +un lieu où leur vie et leur liberté soient assurées [178].» + +Ainsi, les nègres que le Nord affranchit sont refoulés par la +tyrannie dans les États du Sud, et ne trouvent d'asile qu'au sein +de l'esclavage.] + + + + [1] Quelques personnes m'ont paru regretter que j'aie +exposé, dans l'avant-propos, un fait dont la révélation affaiblit, +disent-elles, l'intérêt du roman. Voici le motif qui m'a fait +agir : + L'odieux préjugé que j'ai pris pour sujet principal de mon +livre est si extraordinaire et tellement étranger à nos moeurs, +qu'il m'a semblé qu'on croirait difficilement en France à sa +réalité, si je me bornais à l'exposer dans le texte d'un ouvrage +auquel l'imagination a eu quelque part. Ne serait-on pas +enclin à regarder les développements que je présente comme +les accessoires d'une fiction arrangée selon mon bon plaisir ? +- Bien résolu d'offrir à mes lecteurs un tableau fidèle et +sincère, j'ai dû les prévenir de la vérité de mes peintures, et +leur montrer d'abord, dans toute sa nudité le préjugé que +j'allais décrire, et dont je ferais ressortir les tristes +conséquences sans les exagérer. Malgré cette précaution, plus +d'une personne m'a demandé si l'antipathie des Américains +contre les gens de couleur était vraiment portée au degré de +violence que j'indique dans mon livre ; ceux qui m'ont adressé +cette question m'ont prouvé combien est utile la notion que je +donne dans l'avant-propos. + (Note de la seconde édition.) + [2] Au mois de janvier 1832, un Français, créole de Saint- +Domingue, dont le teint est un peu rembruni, se trouvant à +New York, alla au théâtre où il se plaça parmi les blancs. Le +public américain, l'ayant pris pour un homme de couleur, lui +intima l'ordre de se retirer, et, sur son refus, l'expulsa de la +salle avec violence. Je tiens ce fait de celui même auquel la +mésaventure est arrivée. + [3] Les luttes sanglantes survenues récemment aux États- +Unis entre les amis et les adversaires de l'esclavage donnent à +certains passages de ce livre un caractère presque +prophétique. (Note de la troisième édition.) + [4] Note du copiste : Pour faciliter la consultation de +l'ouvrage, les notes qui, dans l'édition imprimée, étaient +regroupées en fin de volume, sont placées in situ dans cette +version numérisée. + [5] Note de l'auteur. Les migrations d'Europe en +Amérique prennent chaque année un nouvel accroissement ; +dans les trois mois de mai, juin et juillet 1834, Baltimore a +reçu 4,209 émigrants presque tous Allemands ; New York en a +vu débarquer 35,000 depuis le commencement de la belle +saison jusqu'en août de la même année ; à Québec, 19 +vaisseaux sont arrivés dans l'espace de deux jours, avec 2,194 +Irlandais ; enfin l'on évalue à 100,000 le nombre des +Européens qui, durant l'année 1854, auront traversé +l'Atlantique pour aller s'établir dans le Nouveau Monde. (V. les +journaux américains et anglais d'août et septembre 1834.) + [6] Note de l'auteur. Le Détroit. Rivière qui porte les eaux +du lac, Huron et du lac Saint-Clair dans le lac Érié. + [7] Note de l'auteur. Le trait le plus frappant dans les +femmes d'Amérique, c'est leur supériorité sur les hommes du +même pays. + L'Américain, dès l'âge le plus tendre, est livré aux +affaires : à peine sait-il lire et écrire qu'il devient +commerçant ; le premier son qui frappe son oreille est celui de +l'argent ; la première voix qu'il entend, c'est celle de l'intérêt ; +il respire en naissant une atmosphère industrielle, et toutes +ses premières impressions lui persuadent que la vie des +affaires est la seule qui convienne à l'homme. + Le sort de la jeune fille n'est point le même ; son +éducation morale dure jusqu'au jour où elle se marie. Elle +acquiert des connaissances en histoire, en littérature ; elle +apprend, en général, une langue étrangère (ordinairement le +français) ; elle sait un peu de musique. Sa vie est intellectuelle. + Ce jeune homme et cette jeune fille si dissemblables +s'unissent un jour par le mariage. Le premier, suivant le cours +de ses habitudes, passe son temps à la banque ou dans son +magasin ; la seconde, qui tombe dans l'isolement le jour où +elle prend un époux, compare la vie réelle qui lui est échue à +l'existence qu'elle avait rêvée. Comme rien dans ce monde +nouveau qui s'offre à elle ne parle à son coeur, elle se nourrit +de chimères, et lit des romans. Ayant peu de bonheur, elle est +très religieuse, et lit des sermons. Quand elle a des enfants, elle +vit près d'eux, les soigne et les caresse. Ainsi se passent ses +jours. Le soir, l'Américain rentre chez lui, soucieux, inquiet, +accablé de fatigue ; il apporte à sa femme le fruit de son +travail, et rêve déjà aux spéculations du lendemain. Il +demande le dîner, et ne profère plus une seule parole ; sa +femme ne sait rien des affaires qui le préoccupent ; en +présence de son mari, elle ne cesse pas d'être isolée. L'aspect +de sa femme et de ses enfants n'arrache point l'Américain au +monde positif, et il est si rare qu'il leur donne une marque de +tendresse et d'affection, qu'on donne un sobriquet aux +ménages dans lesquels le mari, après une absence, embrasse +sa femme et ses enfants ; on les appelle the kissing families. +Aux yeux de l'Américain, la femme n'est pas une compagne, +c'est une associée qui l'aide à dépenser, pour son bien-être et +son confort, l'argent gagné par lui dans le commerce. + La vie sédentaire et retirée des femmes, aux États-Unis, +explique, avec les rigueurs du climat, la faiblesse de leur +complexion ; elles ne sortent point du logis, ne prennent +aucun exercice, vivent d'une nourriture légère ; presque toutes +ont un grand nombre d'enfants ; il ne faut pas s'étonner si +elles vieillissent si vite et meurent si jeunes. + Telle est cette vie de contraste, agitée, aventureuse, +presque fébrile pour l'homme, triste et monotone pour la +femme ; elle s'écoule ainsi uniforme jusqu'au jour où le mari +annonce à sa femme qu'ils ont fait banqueroute ; alors il faut +partir, et l'on va recommencer ailleurs la même existence. + Toute famille américaine contient donc deux mondes +distincts : l'un, tout matériel ; l'autre, tout moral. Quelle que +soit l'intimité du lien qui unit les époux, on voit toujours entre +eux la barrière qui sépare le corps de l'âme, la matière de +l'intelligence. + [8] Note de l'auteur. Destruction cruelle et prématurée... + Aux États-Unis, on ne saurait calculer le nombre des +jeunes femmes qui sont atteintes et périssent victimes de la +phthisie pulmonaire. + [9] Note de l'auteur. Pour être innocente... + « Un enfant sans innocence est une fleur sans parfum. » +(Chateaubriand, Mélanges litt.) + [10] Note de l'auteur. C'est elle qui fixe son choix... + Il est rare que ses parents la contrarient sur ce point ; s'ils +font une objection, la jeune fille en triomphe d'ordinaire par +un peu de constance. La société blâmerait un père qui +résisterait longtemps au voeu de ses enfants. Ce n'est pas que, +dans ce pays de liberté, l'autorité paternelle soit désarmée ; la +loi donne aux parents le droit d'exhérédation dans toute son +étendue ; mais ils n'en font pas usage dans cette circonstance, +parce que les moeurs, toujours plus puissantes que les lois, +protègent la liberté dans le mariage. + [11] Note de l'auteur. En naissant, de grandes richesses... + Il se rencontre bien par accident quelques jeunes gens +que le hasard d'une fortune héréditaire et d'une éducation +polie rend propres aux intrigues de société et aux galanteries ; +mais ils sont en trop petit nombre pour nuire, et, s'ils font +seulement signe de troubler la paix d'un ménage, ils trouvent +le monde américain ligué tout entier contre eux pour les +combattre et pour écraser l'ennemi commun. Ceci explique +pourquoi les Américains célibataires, qui ont de la fortune et +des loisirs, ne restent point aux États-Unis et viennent vivre en +Europe, où ils trouvent des hommes intellectuels et des +femmes corrompues. + [12] Note de l'auteur. Point de différence de rang... + Aussi, quiconque séduit une jeune fille contracte, par le +fait même, l'obligation de l'épouser ; s'il ne le faisait pas, il +encourrait la réprobation du monde et serait repoussé de +toutes les sociétés. + Qu'en Angleterre un jeune homme appartenant à +l'aristocratie séduise une jeune fille de la classe moyenne, son +aventure fait peu de scandale : et le grand monde où il vit lui +pardonne aisément le dommage qu'il a causé dans des rangs +inférieurs. Il n'en peut être ainsi dans une société où les +conditions sont égales et où les rangs ne sont point marqués. + [13] Note de l'auteur. Ne jamais parler des choses qu'il ne +savait pas. + V. la note relative à la sociabilité des Américains. + [14] Note de l'auteur. Il détestait les Anglais. + Dire que les Américains haïssent les Anglais, c'est rendre +imparfaitement leurs sentiments. Les habitants des États- +Unis furent soumis à la domination anglaise, et au souvenir de +leur indépendance conquise se mêle celui des guerres dont elle +a été le prix. Ces luttes rappellent des temps d'une inimitié +profonde contre les Anglais. + La civilisation avancée de l'Angleterre inspire aussi des +sentiments de jalousie très prononcés à tous les Américains. +Cependant, lorsque la pensée d'une rivalité sort un instant de +leur esprit, on les voit fiers de descendre d'une nation aussi +grande que l'Angleterre ; et l'on retrouve dans leur âme ce +sentiment de piété filiale qui rattache les colonies à la mère +patrie, longtemps après qu'elles sont devenues libres. + Le souvenir des anciennes querelles s'efface chaque jour ; +mais la jalousie s'accroît. La prospérité matérielle des États- +Unis a pris un essor merveilleux, que l'Angleterre regarde d'un +oeil inquiet : et l'Amérique ne peut se dissimuler, malgré la +rapidité de ses progrès, qu'elle est encore inférieure à +l'Angleterre. Ce sentiment des deux peuples n'a rien que de +légitime dans son principe ; mais l'orgueil national, que la +presse de Londres comme celle de New York excite à l'envi, +vient envenimer cette disposition. + Les journaux anglais sont pleins de mépris pour les États- +Unis qu'ils représentent comme un pays entièrement sauvage. +« Comparez donc, dit un magazine anglais publié à Londres, +la moralité de l'Angleterre et de l'Amérique, comme si aucun +parallèle pouvait s'établir entre un pays surchargé de +population, où six millions d'individus sont de race +commerçante et manufacturière, et dans lequel les yeux sont +assaillis d'objets qui invitent au larcin ; et l'Amérique où il n'y +a rien à voler, si ce n'est de l'herbe et de l'eau ; où la terre est +la seule chose sur laquelle on puisse vivre ; où il faut que +chacun soit son propre tailleur, charpentier, etc. ; où tout le +savoir-faire de la vie consiste à planter du maïs et des +pommes-de-terre, et où l'excès du luxe est d'en faire un +pudding ; où la vue d'un miroir est chose si rare qu'elle met en +mouvement la population d'une province, etc. » Suivent +beaucoup d'autres observations du même genre. (V. Daily +commercial gazette, Boston, 28 septembre 1831.) Tous les +jours on lit de semblables invectives dans les feuilles +anglaises ; l'irritation qu'elles excitent dans l'esprit des +Américains est assez naturelle, et leur ressentiment est en +proportion exacte de l'injustice des Anglais à leur égard. + Une autre cause amène encore un effet semblable. Les +Anglais qui voyagent en Amérique y sont parfaitement +accueillis pour trois raisons : la première est que les +Américains sont naturellement hospitaliers pour des étrangers +qui parlent leur langue ; 2º quoique jaloux de l'Angleterre, ils +éprouvent un véritable plaisir à recevoir individuellement +chaque Anglais qui vient les visiter, et dans lequel ils ne voient +plus qu'un membre de la nation dont ils sont descendus ; 3º +enfin ils désirent être jugés favorablement, eux et leur pays, +par les Anglais, précisément parce qu'ils sont leurs rivaux ; ils +s'efforcent donc d'être polis, pour leur prouver que l'Amérique +n'est pas sauvage ; et comme ils croient de très bonne foi avoir +dans leur pays de fort belles choses à montrer, ils se mettent +en devoir d'étaler aux yeux de l'insulaire britannique toutes les +richesses morales et matérielles des États-Unis. + Cependant, plein de ses préjugés nationaux et pouvant +d'ailleurs, sans partialité, trouver l'Amérique inférieure à son +pays, l'Anglais, de retour dans sa patrie, écrit son voyage +transatlantique, lequel n'est autre qu'une satire continue en +un ou deux volumes ; quelquefois il ne respecte pas même les +noms propres, et livre à la risée de ses concitoyens les dignes +étrangers dont il a reçu l'hospitalité. Les plus réservés dans +leur style sont encore injustes et blessants. L'ouvrage publié en +Angleterre arrive bientôt aux États-Unis, où son apparition +est un coup de foudre pour les vanités américaines. + La rivalité, qui existe entre les Américains et les Anglais +n'est pas seulement industrielle et commerciale. Ces deux +peuples ont une langue qui leur est commune, et chacun a la +prétention de la mieux parler que l'autre. Je crois que tous les +deux ont raison. En Angleterre, la classe supérieure possède +une délicatesse de langage qui est inconnue en Amérique, si ce +n'est dans un petit nombre de salons qui font tout-à-fait +exception ; et aux États-Unis, où il n'existe ni classe +supérieure ni basse classe, la population entière parle l'anglais +moins bien, il est vrai, que l'aristocratie d'Angleterre, mais +aussi bien que la classe moyenne, et infiniment mieux que la +classe inférieure de ce pays. + [15] Note de l'auteur. Où tout le monde a des esclaves. + Les états où l'esclavage existe encore sont le Maryland, la +Virginie, les deux Carolines, la Géorgie, Alabama, Mississipi, +Tennessee, Kentucky, New Jersey, Delaware, Missouri, la +Louisiane, les territoires d'Arkansas et de la Floride, et le +district de Colombie. V. du reste les tableaux statistiques qui +suivent l'appendice sur la condition sociale et politique des +esclaves. + [16] * « De la société biblique. » + Il existe aux États-Unis une multitude d'associations +religieuses dont l'objet principal est de répandre la Bible. On +en compte à New York seul plus de dix ; l'une sous le titre +d'American Bible Society, l'autre, sous celui d'American +Tract Society, etc. En 1850, cette dernière société a distribué +242,183 Bibles (a). + C'est en répandant la Bible que les protestants, et +notamment les presbytériens qui sont les plus zélés de tous, +espèrent christianiser et civiliser le monde. Cependant ce livre +n'est point à la portée de toutes les intelligences, il renferme +plus d'un passage obscur et propre à recevoir des +interprétations diverses. Comme j'exprimais cette pensée en +demandant quel était l'inconvénient d'épurer le texte des +Bibles remises entre les mains du peuple, un presbytérien me +répondit avec un accent plein de conviction : « La Bible est un +livre sacré qui vient de Dieu ; il est bon tout entier ; le peuple +sait de quelle source divine il provient, et il a foi en lui. Tout +extrait de la Bible serait l'oeuvre de l'homme et ne mériterait +aucune confiance ; on ne doit rien retrancher à la parole de +Dieu. » + (a)V. Daily national Intelligencer, 19 mai 1831. + [17] Note de l'auteur. « Société de tempérance. » + Une association se forma à Boston en 1813, sous le nom de +Société du Massachusetts pour la suppression de +l'intempérance, son objet était de diminuer l'usage, si +commun aux États-Unis, des liqueurs fortes. D'abord ses +efforts furent peu efficaces ; cependant l'association s'étendit +chaque jour davantage ; en 1826 la société américaine de +tempérance fut organisée ; de cette époque datent des +réformes salutaires dans les moeurs des Américains. Le +sixième rapport de la société de tempérance établit que, +depuis 1826, plus de deux mille personnes ont cessé de +fabriquer des liqueurs fortes, et que plus de six mille ont +discontinué d'en vendre, qu'il y a sept cents vaisseaux +américains sur lesquels on n'en fait plus usage, et que plus de +cinq mille personnes adonnées à l'ivrognerie sont devenues +sobres. + V. American almanach, 1834, p. 89. + [18] Note de l'auteur. « La société de colonisation. » + Fondée à Washington en 1816, par les soins du révérend +Robert Finley du New Jersey, dans le but de coloniser les gens +de couleur devenus libres. V. à ce sujet l'appendice à la fin de +ce volume. + [19] Note de l'auteur. « Antimaçon. » + Ce mot indique qu'il existe aux États-Unis des maçons, +c'est-à-dire des sociétés de franc-maçonnerie. Dans un pays de +liberté universelle et illimitée, ces sociétés ne peuvent être ni +utiles aux citoyens pour la conquête ou la conservation de +leurs droits, ni dangereuses pour le gouvernement, contre +lequel on a mille moyens d'attaques légaux et patents. Aussi +jusqu'à présent la maçonnerie n'est-elle le symbole d'aucun +parti politique. Le général Jackson, président des États-Unis +et représentant du parti républicain, est franc-maçon, de +même que M. Clay, son antagoniste aux dernières élections, +dont les opinions sont considérées comme moins +démocratiques. + La création d'une franc-maçonnerie aux États-Unis ne +s'explique guère que par le penchant qu'ont les Américains à +imiter l'Europe dans tout ce qui est compatible avec la nature +de leur gouvernement ; les rapports de philanthropie et de +fraternité qui s'établissent entre tous les membres de la franc- +maçonnerie, ont pu cependant inspirer aux Américains le +désir de voir cette institution transportée chez eux. + Quoi qu'il en soit, ils y attachent eux-mêmes peu +d'importance : « Il n'y a qu'une chose plus absurde que les +maçons me disait un homme fort spirituel de Boston, ce sont +les anti-maçons. » + Cependant, vers l'année 1827, un événement déplorable +est venu provoquer l'attention publique sur la franc- +maçonnerie, et a rendu moins indifférente dans l'opinion la +participation à cette société. Un nommé Morgan, de l'État de +New York, affilié aux francs-maçons, se sépara d'eux +subitement et devint antimaçon ; il paraît même qu'il +annonça l'intention de divulguer les statuts et les secrets de +l'association ; quelques, jours après il disparut de son +domicile, et, pendant un certain temps, on ignora ce qu'il était +devenu ; mais bientôt après on trouva son cadavre flottant sur +le lac Erié, où tout porte à penser que des meurtriers l'avaient +précipité. Des poursuites judiciaires furent commencées, des +indices recueillis ; mais les témoins, dont on aurait pu tirer +quelques lumières, étaient frappés d'une telle terreur, qu'ils ne +voulurent rien dire à la charge des inculpés. + Cette affaire a été, pour le parti antimaçonique, un signal +de recrudescence. Beaucoup de personnes désintéressées ont +de très bonne foi repoussé une association qui avait été la +cause ou tout au moins l'occasion d'un odieux forfait. D'autres +se sont empressées d'exploiter au profit de leur ambition +particulière ce mouvement des esprits, et ont tâché +d'organiser le parti anti-maçonnique, dans un intérêt +apparent de morale, et en réalité dans le but unique de se +placer à la tête d'une opinion. Dans un pays où il n'existe point +de partis politiques, les ambitions ont une peine infinie à se +produire ; à la place d'intérêts réels, elles sont obligées d'en +créer de factices ; alors un fait, une idée, sont des accidents +heureux dont elles s'emparent ; c'est un costume pour jouer +leur rôle. + Toutes les questions politiques relatives à l'existence et à +la nature des partis aux États-Unis sont traitées dans +l'ouvrage que va publier M. de Tocqueville sur la démocratie +en Amérique. (V. tome II, chap. 2.) + [20] Note de l'auteur. Austérité des puritains de la +Nouvelle-Angleterre. + Cette austérité ne se montre pas seulement dans les +moeurs ; on la voit également paraître dans les lois : l'ivresse, +les jeux de hasard, la fornication, le blasphème, +l'inobservation du dimanche, sont, dans le Massachusetts, des +délits passibles d'un emprisonnement ou d'une amende. Le +puritanisme dominant dans la Nouvelle-Angleterre exerce +encore son influence sur presque tous les États de l'Union ; +c'est ainsi que le code pénal de l'Ohio punit de +l'emprisonnement les rapports entre hommes et femmes non +mariés. J'ai vu à Cincinnati des individus condamnés pour ce +délit, et renfermés dans un cachot infect, où l'air extérieur ne +pénètre jamais. + À New York, tous les jeux de hasard, tels que les cartes, +les dés, le billard, sont défendus dans tous les lieux publics, +auberges, tavernes, paquebots, etc., sous peine de 10 dollars +d'amende (53 fr.) contre les aubergistes et les maîtres de +paquebots. Toute personne qui gagne une somme d'argent à +un jeu de hasard est passible d'une amende quintuple de la +somme gagnée ; quiconque perd ou gagne, en jouant ou en +pariant, une somme de 25 dollars (132 fr.), est déclaré +coupable d'un délit (misdemeanor), et passible d'une amende +qui ne peut être moindre du quintuple de la somme gagnée ou +perdue (a). La loi du même État punit les jurements et les +blasphèmes (b) ; elle défend la vente de liqueurs fortes dans le +voisinage d'une assemblée religieuse, à moins que ce ne soit à +une distance de deux milles au moins (c). Les lois de la +Pennsylvanie contiennent des dispositions analogues (d) ; elles +portent tantôt l'amende, tantôt l'emprisonnement contre +l'ivresse, et privent de leur patente les aubergistes chez +lesquels l'infraction a eu lieu. Lorsqu'un individu est connu +pour un ivrogne d'habitude, on lui nomme un curateur ou +conseil judiciaire, comme s'il était en démence, et quiconque, +aubergiste, distillateur ou épicier, lui vend des liqueurs fortes +ou du vin, est passible d'une amende de 10 dollars (53 fr.) (e). + (a)V. Statuts révisés de l'État de New York, t. 1er, 1re +partie, titre 8, chap. 20, art. 2 et 3, p. 661 et 662. + (b)V. ibid., art. 6, p. 673. + (c)V. ibid., art. 7, p. 674. + (d)V. Purdon's digest, vº Gamings and lotteries, p. 344 et +suiv. + (e)V. Purdon's digest, vº Drunkards, p. 223, 6e sect. + [21] Note de l'auteur. « Quand venait le dimanche... » + La célébration du dimanche ne se borne pas en Amérique +comme chez nous, à une cérémonie ; elle dure tout le jour. +Chacun, après l'office, rentre chez soi, et bientôt on ne voit +dans les rues ni voitures, ni hommes, ni femmes, ni enfants. +Pour que les voitures ne puissent passer, les rues qui +avoisinent les églises sont barrées à l'aide de chaînes +suspendues en travers, à deux pieds au-dessus du sol. On +dirait, au silence qui se fait partout, une cité abandonnée par +laquelle l'ennemi aurait passé la veille, et où il n'aurait laissé +que des morts. La loi de l'État de New York porte que, le jour +du dimanche, tous amusements, tels que la chasse à courre et +à tir, le jeu, les courses de chevaux, etc., etc., sont interdits. Il +est défendu à tout aubergiste ou distillateur de débiter aucune +liqueur spiritueuse, et à tout négociant de vendre aucune +marchandise. (V. Statuts révisés de New York, t. 1, p. 675 et +676.) + Il paraît bien certain qu'un grand nombre d'Américains, +renfermés chez eux le dimanche, s'occupent fort peu de la +Bible, et profitent de l'ombre qui les cache pour faire des +oeuvres qui n'ont rien de pieux : les uns s'abandonnent sans +frein à la passion du jeu, d'autant plus funeste en Amérique +que, les jeux publics les plus innocents étant prohibés, le +joueur se livre clandestinement aux plus dangereux ; d'autres +s'enivrent de liqueurs spiritueuses ; un grand nombre, parmi +ceux qui appartiennent à la classe ouvrière, se couche aussitôt +après l'office. Le même fait s'observe en Angleterre, +conséquence de la même cause. Le protestantisme, qui +recommande pendant le dimanche le silence, le recueillement, +et exclut toutes sortes de réjouissances, n'a considéré que la +condition des hautes classes de la société. Cette observation +tout intellectuelle du saint jour convient à des esprits cultivés, +et est propre à élever singulièrement des âmes capables de +méditation ; mais elle ne sied point aux classes inférieures. +Vous n'obtiendrez jamais que l'homme, dont le corps seul +travaille toute la semaine, passe toute la journée du dimanche +à penser. Vous lui refusez des amusements publics ; retiré +dans l'ombre, il s'abandonne sans frein aux plus grossiers +plaisirs. + [22] Note de l'auteur. Qui voyagent le dimanche... + Il y a une loi, dans le Massachusetts (Nouvelle- +Angleterre), d'après laquelle on peut arrêter les gens qui +voyagent le dimanche, et les condamner, pour ce fait, à une +amende. Celui qui a une cause urgente de déplacement doit +demander une autorisation de voyager pendant le saint jour. +Le conducteur de voiture publique, qui se met en route sans +avoir obtenu cette permission, perd sa patente pour trois ans. +(V. general laws or Massachusetts, t. 1, p. 535 et t. II, p. 403, +1815, chap. 135. La loi de New York contient une disposition +analogue, mais moins sévère. V. Revised statutes, t. 1, p. 676.) + [23] Note de l'auteur. - ** La malle-poste... + Autrefois le service de la poste était entièrement +suspendu pendant le dimanche ; la malle aux lettres était elle- +même arrêtée ; mais, depuis plusieurs années, on s'est relâché +de cette rigueur de principe. Le plus grand nombre approuve +ce changement ; mais les presbytériens le censurent +amèrement, et y trouvent le texte d'une accusation d'impiété +contre le siècle. + [24] Note de l'auteur. La France sera religieuse quand elle +sera protestante. + C'est une opinion très répandue parmi les presbytériens +des États-Unis, que l'irréligion en France est due au +catholicisme, et que le protestantisme lui rendrait le zèle +religieux qu'elle a perdu. + La société biblique américaine, qui travaille avec +beaucoup de zèle à christianiser l'univers sous la forme +protestante, songe souvent à la France ; et l'un de ses +membres conçut, en 1851, un plan qui me paraît assez curieux +pour que j'en donne ici une brève analyse : + « Nous devons, dit-il, porter sur la France nos premiers +regards, pour plusieurs raisons : + 1º Sa langue est parlée dans le monde entier ; + 2º Sa situation géographique et politique fait que le +principe adopté par elle pénètre vite chez tous les autres +peuples de l'Europe, et, maître d'elle, le protestantisme +détrônera bientôt le papisme qui règne en Espagne et en +Italie ; + 3º Depuis sa conquête d'Alger, la France tient dans ses +mains la clef de l'Afrique ; + 4º Les Français sont économes, polis dans leurs formes, +entreprenants, enthousiastes, et habiles à communiquer les +croyances qu'ils ont dans l'âme ; + 5º La seule cause qui rend les Français irréligieux est leur +haine contre leur clergé. » + L'auteur conclut donc en demandant que la société +biblique américaine envoie en France des commissaires +chargés de distribuer une Bible à chaque habitant des +campagnes. (V. Western recorder, Utica, 12 juillet 1831.) + Ce plan, accompagné de développements assez ingénieux, +avait fait une telle impression sur quelques jeunes adeptes de +la communion presbytérienne, que l'un d'eux, résolu de partir +pour la France, vint un jour me demander quelques +renseignements nécessaires au voyage. Je ne pus m'empêcher, +en rendant justice à son zèle, de lui signaler le côté faible de +son entreprise : + « Je crois, lui dis-je, que vous ne connaissez pas bien la +France ; elle est moins irréligieuse qu'indifférente. Pour aller +du catholicisme au protestantisme, il faut un travail de +l'intelligence et un besoin de croyances que l'indifférence +exclut. Le clergé catholique a été attaqué comme corps +politique utile au pouvoir, qui s'en faisait un appui ; mais +comme corps religieux, il n'est pas haï. Il faut des convictions +à la haine, et la France en a peu en morale et en religion. Du +reste, généralement parlant, on est catholique en France, ou +l'on n'est rien ; et beaucoup ne sont catholiques que de nom, +qui ne se soucient point de devenir autre chose. » + Je ne sais si mes paroles ont produit sur son esprit +quelque impression ; mais je n'ai point appris que le projet de +la société biblique américaine ait reçu son exécution. + [25] Note de l'auteur PAGE 38. - * Parce qu'il n'y a point +de partis. + Il n'existe point de partis politiques aux États-Unis, en ce +sens que tout le monde est d'accord sur le principe +fondamental du gouvernement, qui est la souveraineté +populaire, et sur sa forme, qui est la république. On ne voit +donc en Amérique rien qui ressemble à ce que nous +apercevons en Europe, où les uns veulent le despotisme, les +autres la monarchie constitutionnelle, d'autres encore la +république. Cependant il se forme aux États-Unis des partis +sur les conséquences du principe reconnu par tous, et sur ses +applications. Ce sont, au fond, des querelles de personnes, +mais il faut bien que l'intérêt privé se cache sous le manteau +de l'intérêt général. Cette question des partis politiques en +Amérique est traitée dans l'ouvrage que va publier M. de +Tocqueville sur la démocratie en Amérique. (V. t. II, ch. 2.) + [26] Palais où se tiennent les séances du Congrès à +Washington. + [27] Note de l'auteur. Ces exagérations... + Je blâme cet aveuglement de l'orgueil national des +Américains, qui leur fait admirer tout ce qui se passe dans +leur pays, mais j'aime encore moins la disposition des +habitants de certaine contrée, qui, chez eux, trouvent toujours +tout mal. Ces deux tendances contraires, également exagérées, +s'expliquent, du reste, par la nature des institutions +politiques : aux États-Unis, le peuple, faisant tout par lui- +même, ne croit jamais pouvoir assez louer son ouvrage ; dans +les pays d'Europe, où, au contraire, il ne fait rien, il n'a jamais +assez de satire pour censurer les actes de la minorité qui +gouverne. + Les écrivains qui, aux États-Unis, veulent trouver des +lecteurs, sont obligés de vanter tout ce qui appartient aux +Américains, même leur climat rigoureux, auquel assurément +ils ne peuvent rien changer. C'est ainsi que Washington +Irwing, malgré tout son esprit, se croit forcé d'admirer la +chaleur tempérée des étés, et la douceur des hivers dans +l'Amérique du Nord. + [28] Maison de charité. + [29] Note de l'auteur. « Dans la Nouvelle-Angleterre. » + La taxe des pauvres n'a point encore produit, aux États- +Unis, les mêmes maux qu'en Angleterre. L'Amérique ayant un +très petit, nombre de pauvres, la charge du paupérisme y est +jusqu'à présent supportée sans peine. Il y a cependant des +vices si graves inhérents à cette institution, que, malgré le +bien-être général de ses habitants, malgré l'élévation du prix +de la main-d'oeuvre, l'État, de New York a eu, pendant la seule +année 1830, quinze mille cinq cents pauvres à nourrir, dont +l'entretien lui a coûté 216,533 dollars (1,147,635 fr.). La taxe +relative aux pauvres s'est en conséquence montée, pendant +l'année 1850, à 69 centimes par habitant dans l'État de New +York. (V. Rapport du surintendant des pauvres dans l'État de +New York.) + Je ne connais que l'État du Maryland dans lequel on ait +adopté un principe différent de bienfaisance publique. On n'y +reconnaît au pauvre aucun droit à un secours, et c'est en cela +que le système de charité suivi dans cet État est conforme au +nôtre. Mais, sous plusieurs rapports, les deux régimes sont +bien différents. Il existe dans le Maryland des établissements +institués pour donner asile aux pauvres qui n'ont pas de +travail ; à la vérité, les agents de l'autorité en peuvent refuser +l'entrée selon leur bon plaisir, mais ils en admettent un grand +nombre ; tandis que chez nous, non-seulement on n'admet pas +le principe que la société est obligée de donner du secours aux +indigents, mais encore il n'existe pas de maisons de charité où +l'on reçoive ceux qui pourraient être jugés nécessiteux. Il n'y a, +en France, d'assistance donnée qu'aux malades et aux +insensés. + [30] Note de l'auteur. Indulgence pour une banqueroute... +sans pitié pour une mésalliance. + Je ne sais s'il peut exister dans aucun pays une plus +grande prospérité commerciale qu'aux États-Unis ; cependant +chez nul peuple de la terre il n'y a autant de banqueroutiers. +Ce phénomène a deux causes principales : d'une part le +commerce des États-Unis est placé dans les conditions les plus +favorables qui se puissent imaginer : un sol immense et fertile, +des fleuves gigantesques qui fournissent des moyens naturels +de communication, des ports nombreux et bien placés ; un +peuple dont le caractère est entreprenant, l'esprit calculateur +et le génie maritime ; toutes ces circonstances se réunissent +pour faire des Américains une nation commerçante. Voilà la +cause de richesse ; mais par la raison même que le succès est +probable, on le poursuit avec une ardeur effrénée ; le spectacle +des fortunes rapides enivre les spéculateurs, et on court en +aveugle vers le but : c'est là la cause de ruine. Ainsi tous les +Américains sont commerçants, parce que tous voient dans le +négoce un moyen de s'enrichir ; tous font banqueroute, parce +qu'ils veulent s'enrichir trop vite. + Peu de temps après mon arrivée en Amérique, comme +j'entrais dans un salon où se trouvait réunie l'élite de la société +de l'une des plus grandes villes de l'Union, un Français, fixé +depuis longtemps dans ce pays, me dit : « Surtout n'allez pas +mal parler des banqueroutiers. » Je suivis son avis et fis bien ; +car, parmi tous les riches personnages auxquels je fus +présenté, il n'en était pas un seul qui n'eût failli une ou deux +fois dans sa vie avant de faire fortune. + Tous les Américains, faisant le commerce, et tous ayant +failli plus ou moins souvent, il suit de là qu'aux États-Unis ce +n'est rien que de faire banqueroute. Dans une société où tout +le monde commet le même délit, ce délit n'en est plus un. +L'indulgence pour les banqueroutiers vient d'abord de ce que +c'est le malheur commun ; mais elle a surtout pour cause +l'extrême facilité que trouve le failli à se relever. Si le failli +était perdu à jamais, on l'abandonnerait à sa misère ; on est +bien plus indulgent pour celui qui est malheureux quand on +sait qu'il ne le sera pas toujours. Ce sentiment, qui n'est pas +généreux, est pourtant dans la nature de l'homme. + On comprend maintenant pourquoi il n'existe aux États- +Unis aucune loi qui punisse la banqueroute. Électeurs et +législateurs, tout le monde est marchand et sujet aux faillites ; +on ne veut point porter de châtiment contre le péché +universel. La loi, fût-elle faite, demeurerait presque toujours +sans application. Le peuple, qui fait les lois par ses +mandataires, les exécute ou refuse de les exécuter dans les +tribunaux, où il est représenté par le jury. Dans cet état de +choses, rien ne protège le commerce américain contre la +fraude et la mauvaise foi. Tout le monde peut faire le +commerce sans tenir aucun livre ni registre. Il n'existe aucune +distinction légale entre le commerçant qui n'est que +malheureux et le banqueroutier imprudent, dissipateur et +frauduleux. Les commerçants sont en tout soumis au droit +commun. + De ce que les Américains sont indulgents pour la +banqueroute, il ne s'ensuit pas qu'ils l'approuvent : « l'intérêt +est le grand vice des Musulmans, et la libéralité est cependant +la vertu qu'ils estiment davantage (a). » De même ces +marchands, qui violent sans cesse leurs engagements, vantent +et honorent la bonne foi. + Lorsque je dis que les Américains, indulgents pour une +banqueroute, sont sans pitié pour une mésalliance, je +n'entends parler que des mésalliances résultant de l'union des +blancs avec des personnes de couleur. + (a)Chateaubriand, Itinéraire t. II, p. 38. + [31] Voyez à la fin du volume la note sur la condition +sociale et politique des nègres esclaves et des gens de couleur +affranchis. + [32] Note de l'auteur. Il meurt moitié plus d'affranchis +que d'esclaves. » + Ce fait est constant. Ainsi, durant les années 1828, 1829 +et 1830, il est mort à Baltimore un nègre libre sur vingt-huit +nègres libres, et un esclave sur quarante-cinq nègres esclaves +(a). + (a)V. Emerson, statistic, p. 28, Reports of the health office +of Baltimore. + [33] Voyez à la fin du volume la note sur la condition +sociale et politique des nègres esclaves et des gens de couleur +affranchis. + [34] Note de l'auteur. « Moeurs des femmes en France... » + C'est une opinion fort répandue aux États-Unis que les +moeurs sont encore, en France, ce qu'elles étaient dans le +XVIIIe siècle : un grand nombre croient que le vice y est +toujours à la mode, et que le temps s'y passe en galanteries, en +intrigues de salons et en frivolités. Cette opinion des +Américains est due surtout à l'influence de quelques +romanciers anglais fort lus aux États-Unis, et qui, ne +connaissant eux-mêmes la France que par les livres, sont en +retard d'un demi-siècle. C'est ainsi qu'un écrivain anglais très +distingué, l'auteur de Pelham, mettant en scène deux Français +de nos jours, les fait parler comme avant la révolution ; ils ne +se disent pas un mot sans s'appeler : « Cher baron, cher +marquis. » + [35] Note de l'auteur. Les catholiques sont aussi soumis +au Saint-Père à deux mille lieues de Rome que dans Rome +même. + [36] Note de l'auteur. Emprisonnement pour dette. + Dans le plus grand nombre des États américains, +l'emprisonnement est autorisé par la loi pour des dettes +minimes. Quelques-uns l'ont récemment aboli, tels que New +York et Ohio ; d'autres, par exemple le Maryland, ont fixé un +minimum assez élevé au-dessus duquel le débiteur ne pourrait +être contraint par corps. Mais dans les États même où cette +modification a eu lieu, on continue d'appliquer +l'emprisonnement aux dettes les plus frivoles. Je me rappelle +avoir vu dans la maison d'arrêt (County Jail) de Baltimore +plusieurs détenus que leurs créanciers avaient fait mettre en +prison pour des sommes de 10 et 20 cents (10 ou 20 sous). À +la vérité, la loi leur donne le droit de se faire libérer, en faisant +prononcer par les tribunaux leur insolvabilité ; mais pour +entreprendre une pareille procédure, il faudrait de l'argent ; et +comment celui qui, faute de 10 sous, est entré en prison, +trouvera-t-il une somme beaucoup plus forte pour en sortir ? +La loi nouvelle du Maryland défend de condamner à +l'emprisonnement pour une dette moindre de 20 dollars (106 +fr.). Afin d'éluder la loi, les juges condamnent le débiteur, non +pour dettes, mais pour dommages et intérêts : c'est une +misérable subtilité. Ce qui, du reste, dans l'emprisonnement +pour dettes, tel qu'il existe aux États-Unis, surprend plus +encore que la modicité de la somme pour laquelle on +l'applique, c'est qu'on le prononce avant le jugement du +procès. Je disais un jour à un Américain : Comment concevoir +l'emprisonnement pour une dette qui peut-être n'existe pas ? +Il faudrait au moins que l'obligation du débiteur fût d'abord +constatée ; car il dépend de celui qui se prétend créancier de +supposer une créance, et d'en demander le paiement à un +débiteur imaginaire. - Il faut bien, me répondit l'Américain, +choisir entre deux inconvénients ; sans doute il est fâcheux de +mettre en prison un homme qui ne doit rien ; mais n'est-il pas +plus triste encore de voir un homme privé de ce qui lui est +légitimement dû par la disparition furtive de son débiteur ? + [37] Note de l'auteur. Guerre des Géorgiens aux +Cherokees. + Les Géorgiens ayant fait mille tentatives pour s'emparer +des terres des Cherokees, ceux-ci réclamèrent l'intervention du +pouvoir fédéral. Le gouvernement des États-Unis leur prêta +d'abord son appui, et s'efforça de les maintenir dans les +limites tracées par les traités ; mais comme les contestations +se renouvelaient sans cesse et devenaient plus violentes, le +président finit par déclarer aux Cherokees qu'il ne voulait +point se mêler de leurs querelles avec la Géorgie, et qu'ils +eussent à s'arranger comme ils le pourraient avec le +gouvernement de ce pays. Il ajouta que, pour faciliter +l'arrangement, il offrait de les transporter aux frais du +gouvernement central sur la rive droite du Mississipi. Après +cette déclaration, les Géorgiens redoublèrent de vexations et +de persécutions contre les Indiens, afin que ceux-ci eussent +intérêt à accepter la proposition du président. Ils avaient +remarqué que la résistance des Indiens était particulièrement +due aux conseils qu'ils recevaient des missionnaires qui +venaient chez eux pour les christianiser, et qui pensaient avec +raison que la civilisation des sauvages serait une chimère tant +qu'on ne serait pas parvenu à les fixer au sol. En conséquence, +le gouvernement de la Géorgie fit une loi qui interdisait à tous +les blancs, quels qu'ils fussent, de venir s'établir d'une manière +permanente sur le territoire des Cherokees ; et pour assurer +l'exécution de cette loi, ils menacèrent de l'amende et de la +prison ceux qui y contreviendraient. Nonobstant ces menaces +légales, deux missionnaires s'étant obstinés à rester au milieu +des Indiens, le gouvernement de la Géorgie les fit arrêter. Ils +furent traduits devant une cour de justice et condamnés à +l'emprisonnement. Ils firent appel à la cour suprême des +États-Unis. Ce tribunal se trouva alors dans un véritable +embarras, craignant de compromettre l'Union vis-à-vis de la +Géorgie en prononçant en faveur des condamnés. On sortit de +part et d'autre de cette difficulté par une sorte de compromis. +La cour des États-Unis différa quelque temps de prononcer +son arrêt ; et, dans cet intervalle, le gouverneur de la Georgie +ayant gracié les deux condamnés, on ne donna pas de suite à +leur appel. + Telle est l'analyse fort abrégée de la querelle des +Cherokees avec la Géorgie. Tout ce qui, dans le cours du livre, +ne s'accorde pas avec ces faits, n'a été modifié que pour +l'intérêt du récit. Du reste, l'émigration d'une partie des +Indiens à la suite de ces querelles, et l'assistance officieuse +prêtée à leur exil par le gouvernement fédéral, sont des faits +également certains. + [38] Note de l'auteur. Démocratie qui ne reconnaît point +la supériorité des richesses. + Aux États-Unis, il n'y pas un individu arrêté pour crime +qui ne puisse obtenir sa mise en liberté sous caution, excepté +dans le cas d'assassinat. + Ce principe, emprunté aux lois anglaises, est la source de +grands abus. Il en résulte que tout homme qui a de l'argent, +ou qui en trouve à emprunter, peut toujours se tirer d'affaire. +Il donne une caution, disparaît et échappe à la justice. Dès +qu'il est absent, la procédure en reste là ; on ne fait point, en +Amérique, de procès par contumace. La facilité des cautions +est d'ailleurs poussée à un excès incroyable ; le juge n'est tenu, +d'après la loi, à aucune forme, et il peut se dispenser d'exiger +aucune justification de la part des cautions qui sont offertes. +Un individu est arrêté : il présente un acte signé de telle ou +telle personne qui s'oblige à payer 2 ou 3 ou 4,000 dollars, en +cas que le prévenu ne s'évade. Ici se présentent plusieurs +questions. Celui qui se porte caution possède-t-il réellement +des propriétés valant 3 ou 4,000 dollars ? qu'est-ce qui le +prouve ? lui fera-t-on représenter ses titres de propriété ? - +Mais il faudrait encore qu'il prouvât que ses biens ne sont pas +grevés d'hypothèques. Toutes ces questions devraient être +pesées mûrement par le magistrat auquel la caution est +présentée. Cependant il est certain que, dans la presque +totalité des cas, il ne les examine seulement pas, et, pour s'en +épargner la peine, il reçoit la caution. La loi ne l'assujettissant +à aucune formalité, il est assailli de sollicitations, auxquelles il +finit toujours par céder ; on sait que sa volonté est sa seule +règle ; toutes les fois donc qu'on lui présente un simulacre de +caution, il la trouve bonne. Il suit de là qu'il n'y a qu'un bien +petit nombre d'individus qui ne soient pas capables de fournir +caution. Une personne très digne de foi m'a assuré qu'à +Philadelphie la facilité des cautions est l'objet d'un singulier +trafic, et si cette personne m'a bien informé, il y a des voleurs +qui ont toujours en réserve une certaine somme d'argent, et +qui, quand on les arrête, s'adressent à des entrepreneurs de +cautions. Ceux-ci, pour lesquels la caution judiciaire en +matière criminelle est devenue l'objet d'une industrie, +reçoivent du voleur emprisonné 100 ou 200 dollars, et lui +donnent en retour une caution de 3 ou 4,000 dollars ; en +faisant cela, ils se compromettent peu, parce qu'ils ne +possèdent rien. J'ai vu dans les prisons de Philadelphie une +femme qui, me dit-on, avait fourni dans sa vie à des prévenus +plus de 100,000 dollars de caution (530,000 fr.). Cette femme +n'avait cependant jamais joui d'aucune fortune ; elle était de +mauvaises moeurs, et avait fini par se faire condamner pour +vol. On me citait aussi à Philadelphie l'exemple d'un jeune +homme qui s'était rendu coupable d'un vol considérable, +accompagné des circonstances les plus aggravantes, et qui, +après avoir obtenu sans peine une caution et sa liberté, s'était +évadé. + Ces abus ne tiennent pas seulement au principe ; si j'en +crois des témoignages qui m'ont paru dignes de confiance, les +juges-de-paix, auxquels appartient l'exercice du droit de mise +en liberté sous caution, ne sont pas toujours à l'abri de la +corruption ; et la caution est d'autant plus facilement admise +par eux, que celui qui la présente a pris plus de soin de les +intéresser. Celui-ci craint peu qu'on découvre la concussion ; +le prévenu, obtenant sa liberté provisoire, disparaît, et la seule +preuve à la charge du juge prévaricateur s'évanouit. Le mal +provient de ce que ces juges inférieurs n'ont point de +traitement fixe ; ils n'ont que des épices (fées) ; ils sont ainsi +fort âpres sur le casuel ; plusieurs, ne tirant de leurs fonctions +légales qu'un très modique revenu, sont portés à des exactions +qui l'accroissent. + Du reste, indépendamment de ces causes particulières +qui contribuent à augmenter le mal, il y a une cause générale +qui me paraît dominer toutes les autres. + Le vice capital est, selon moi, dans le fait même d'une +institution aristocratique établie chez un peuple où règne la +démocratie. La loi qui reconnaît à tout prévenu le droit d'être +mis en liberté moyennant caution a été faite au profit des +riches. Elle concède ainsi aux classes supérieures de la société +un privilège exorbitant dont les classes pauvres sont exclues. +Cet état de choses se conçoit en Angleterre, mais d'où vient +qu'il se rencontre aux États-Unis ? En voici la raison. Cette loi +se trouve en Amérique parce qu'elle existait en Angleterre +lorsque les émigrés de ce pays sont venus s'établir sur le sol +américain. Cependant, depuis cette émigration, de nouvelles +institutions ont été fondées aux États-Unis, de nouvelles +moeurs se sont formées ; une loi tout aristocratique se +rencontre au sein d'une démocratie pure ; c'est une anomalie +frappante. + Cette contradiction sert à expliquer les abus qui viennent +d'être signalés. L'extrême facilité avec laquelle le pauvre +trouve des cautions le fait jouir d'un privilège qui, dans l'esprit +de la loi, était réservé au riche seul ; les moeurs démocratiques +des Américains dépouillent ainsi l'institution de son premier +caractère. L'harmonie est ainsi rétablie entre la loi civile et les +institutions politiques ; mais il reste toujours un grand mal. +C'est un vice incontestable, dans une législation criminelle, +que le droit de mise en liberté sous caution applicable aux +prévenus de quelques crimes que ce soit. Exercé +rigoureusement, c'est-à-dire en faveur de ceux seulement qui +donnent réellement caution, il fait naître des abus graves, +mais en petite quantité, parce que le nombre des riches est +toujours restreint. Si on l'applique à tous, l'inégalité entre les +riches et les pauvres disparaît, mais les violations de la loi +s'accroissent à l'infini. + V. General Laws of Massachusetts, t. 1, année 1784, ch. 12 +et t. II, année 1812, ch. 30. + V. Lois de la Pennsylvanie, Purdon's digest, p. 820. + [39] Note de l'auteur. Usage où sont les Indiens de +prendre plusieurs femmes. + Le fond de l'épisode d'Onéda est entièrement vrai. (V. +Voyage du major Long aux sources de la rivière Saint-Pierre, +au lac Winnepek, au lac des Bois, etc., etc., t. 1, p. 300 et 280.) + La polygamie existe parmi toutes les tribus sauvages de +l'Amérique du Nord ; chaque Indien a autant de femmes, qu'il +en peut trouver. Ces femmes sont réellement en état de +servitude ; elles préparent la nourriture de l'Indien, ont soin +de ses vêtements, et ne quittent point sa hutte tandis qu'il +chasse ou fait la guerre. Les rapports de l'indien et de ses +femmes sont tout matériels ; il ne s'y mêle rien de moral ni +d'intellectuel. Il n'est pas rare de voir les trois soeurs servir de +femmes au même homme. La condition des femmes indiennes +est la plus misérable qu'on puisse imaginer ; elles n'ont +aucune des prérogatives que reconnaissent aux femmes les +sociétés civilisées, ni aucun des plaisirs sensuels que leur +donnent les moeurs de l'Orient, où elles sont esclaves. + J'ai dit que l'Indien a autant de femmes qu'il en peut +trouver ; il serait peut-être plus juste de dire qu'il en trouve +autant qu'il en peut nourrir ; car le sort des familles indiennes +est si malheureux que les parents donnent sans peine leur fille +à qui peut la faire vivre. À cet égard, tout dépend de l'habileté +de l'homme à la chasse ; un chasseur fameux a ordinairement +un grand nombre de femmes, parce qu'il peut fournir à toutes +des moyens d'existence. + Le mariage de l'Indien avec ses femmes se fait sans +aucune cérémonie, et quelquefois il se dissout peu de jours +après sa formation. Ceci toutefois arrive assez rarement ; +l'Indien qui briserait aussi facilement un pareil lien se nuirait +dans l'esprit de sa tribu, et ne trouverait plus aucune famille +disposée à s'allier à lui. + On conçoit que cette vie de fatigue, de misère et +d'opprobre, décourage et dégoûte beaucoup d'Indiennes ; +aussi le suicide est-il très-fréquent parmi elles. (V. les relations +du major Long, p. 394, t. II, 2e voyage, et Tanner's Narrative, +New York, 1830.) L'anecdote que j'ai introduite dans le texte +de l'ouvrage m'a paru un des exemples les plus frappants du +désespoir où le malheur de ces pauvres créatures peut les +plonger, Je fais suivre la catastrophe de cérémonies funéraires +qui ne sont point une pure création de mon imagination. Il est +certain qu'à la mort d'un ami, l'Indien manifeste un très grand +chagrin ; il noircit son visage, il jeûne, cesse de se peindre la +figure avec du vermillon et s'abstient de tout ornement dans +sa toilette ; il se fait des incisions dans les bras et dans les +jambes et sur tout le corps ; souvent les signes extérieurs de +son chagrin durent très longtemps. Le major Long dit avoir +rencontré un Indien qui, depuis quinze ans, ne se mettait plus +de vermillon au visage, en commémoration de la perte d'un +ami précieux, et annonçait l'intention de s'imposer la même +privation pendant dix années. L'Indien mesure les +témoignages de sa douleur sur le degré d'affection que le +défunt lui inspirait. (V. Long's Expedition to the rocky +Mountains, tome 1, p. 281. V. aussi Tanner's Narrative, p. +288.) + Voici dans quels termes Tanner raconte la fête des morts +ou jebi-naw-ka-win : « This feast is eaten at the graves of the +deceased friends. They kindle a fire, and each person, before +he begins te eat, cutts of a small piece of meat, which he casts +into the fire. The smoke and smell of this, they say, attract the +jebi to come and eat with them. » + [40] Note de l'auteur. Sociabilité des Américains. + Je pourrais citer mille exemples de l'extrême sociabilité +des Américains, je me bornerai à un seul. Lorsque, dans le +cours de l'année 1832, M. de Tocqueville et moi nous +quittâmes la Nouvelle-Orléans afin de nous rendre, par terre, +à Washington, nous traversâmes le lac Pontchartrain sur un +bateau à vapeur. Arrivés à Pascaloula, où nous venions pour +prendre le stage, nous trouvâmes toutes les places occupées, +ce qui nous causa un grand désappointement, à raison de +l'intérêt que nous avions de ne point ajourner notre départ ; +deux Américains qui ne nous connaissaient nullement, voyant +notre embarras, descendirent de la voiture et nous +proposèrent leurs places dans des termes si simples et si +obligeants, qu'on voyait bien qu'ils offraient avec le désir +d'être acceptés. Dans une foule de circonstances, mon +compagnon de voyage et moi avons trouvé les mêmes procédés +chez les Américains. Celui qui juge les hommes de ce pays par +la première impression risque de se tromper étrangement. +Vous adressez une question à un Américain ; il vous répond, +sans vous regarder, par le monosyllabe oui ou non ; ou bien +même il ne vous fait aucune réponse. Vous en concluez qu'il +n'est pas sociable ; vous avez tort. Il garde le silence, mais il +pense à la question que vous lui avez faite ; il y réfléchit +mûrement ; si ses souvenirs le servent mal, il consulte ceux +d'un autre, et, une demi-heure après votre demande, que vous +avez peut-être oubliée, il vous apporte la réponse, non pas une +réponse hasardée comme on en fait dans le monde, mais une +véritable consultation, en plusieurs points, divisée en +chapitres et paragraphes. Certes, l'homme qui agit de la sorte +est, si l'on veut, fort peu poli, mais il est certainement +sociable, car la bienveillance mutuelle est la première +condition de la sociabilité. Combien d'Européens qui, en +pareille occasion, tranchent subitement la question, ou +répondent tout d'abord, avec la plus grande urbanité, qu'il +leur est impossible de la résoudre. + La sociabilité des Américains tient surtout à leurs moeurs +commerciales ; ils ont sans cesse besoin les uns des autres, les +affaires les obligent à des communications perpétuelles ; aussi +est-il passé en principe, chez eux, qu'on doit en toutes choses +se rendre mutuellement service. Elle est également favorisée +par l'égalité des conditions ; tous les Américains ont les uns +pour les autres la même bienveillance que chez nous les +membres d'une même classe ont entre eux. Cette sociabilité, +dont l'Européen sent vivement le prix, perd quelquefois une +partie de son charme. L'habitant de la Nouvelle-Angleterre ne +voit, dit-on, dans les rapports sociaux qu'une occasion de +commerce et de trafic. Quand il aperçoit un nouveau venu, il +se fait d'abord cette question : « N'y aurait-il pas quelque +affaire à traiter avec cet homme ? » + Il ne faut pas confondre la sociabilité des Américains avec +l'hospitalité. En général, les Américains sont peu hospitaliers ; +l'hospitalité demande des loisirs que l'homme d'affaires ne +possède pas. Je dis en général, parce qu'il existe dès +exceptions nombreuses à cette règle ; j'en ai fait +personnellement l'expérience ; mais ici je présente des aperçus +qui ne s'appliquent qu'au plus grand nombre. + Sur ce point, il faut distinguer les États du Sud de ceux +du Nord. Tous les États du Sud ont des esclaves ; ce fait exerce +une immense influence sur les moeurs des méridionaux. Les +esclaves travaillant, les hommes libres sont oisifs. Les +habitants du Sud ont ainsi des loisirs qui manquent aux +hommes du Nord ; ils peuvent recevoir les hôtes qui leur +arrivent sans abandonner leurs affaires. Presque tous vivent +dans des habitations éloignées les unes des autres et distantes +des villes ; la visite d'un ami, le passage d'un étranger, sont +pour la demeure solitaire un accident heureux qui, loin de +troubler l'habitant des champs, le réjouit vivement. Pour des +gens inoccupés, tout passe-temps est précieux. On peut dire +aussi, en termes généraux, qu'à la ville on se voit et qu'à la +campagne on se reçoit. De ces faits découlent plusieurs +conséquences ; les relations des hommes du Sud, étant moins +intéressées, sont plus agréables que celles des habitants du +Nord ; ceux-ci, espérant tirer profit de leurs moindres +rapports sociaux, ont une bienveillance universelle ; les +premiers, qui mettent moins de calcul dans leurs procédés, +sont plus sincères ; les uns apportent dans leurs manières une +régularité qui a quelque chose de légal ; les autres, moins +compassés, ont plus de franchise et d'abandon. Comme +l'existence d'une population esclave établit une classe +inférieure, tous les blancs du Sud se considèrent comme +formant une classe privilégiée ; ils se croient tous supérieurs à +d'autres hommes (les nègres). L'exercice de leurs droits de +maîtres sur leurs esclaves les entretient encore dans ces idées +de supériorité et développe en eux des sentiments d'orgueil ; la +couleur blanche est regardée, dans le Sud, comme une +véritable noblesse. Les blancs se traitent donc entre eux avec +d'autant plus d'égards et de bienveillance qu'il se trouve à côté +d'eux des hommes auxquels ils n'accordent que des mépris. Il +s'introduit ainsi dans les moeurs du Sud quelque chose +d'aristocratique, et il en résulte des formes moins communes +et une sociabilité plus distinguée que dans celles des États du +Nord. + [41] Note de l'auteur. Point de préjugés invétérés. + Dans beaucoup de pays d'Europe, on part de ce point, +qu'il y a pour toutes les sciences morales et politiques, et +même pour les arts, un degré de perfection qui a été atteint, et +au-delà duquel il n'existe plus rien à découvrir. C'est la raison +pour laquelle toutes les créations de l'art et de l'industrie y +sont empreintes d'un caractère bien marqué de splendeur et +de durée. Tout s'y fait, lois, constitutions et monuments, dans +des vues d'éternité. C'est tout le contraire aux États-Unis. Il +n'est rien qu'on y croie fixé définitivement. Les plus belles +sciences, les lois les plus sages, les inventions les plus +merveilleuses, n'y sont considérées que comme des essais. +Aussi tout ce qu'on y fait porte le caractère du provisoire. + On y bâtit un édifice qui durera vingt ans ; qui sait si +dans vingt ans on n'aura pas trouvé un meilleur mode de +construction ? La loi qu'on adopte est obscure, mal rédigée ; à +quoi bon l'élaborer ? Peut-être l'année suivante on en aura +reconnu le vice. + [42] Note de l'auteur. Sang-froid des Américains. + J'ai eu, durant mon séjour en Amérique, mille occasions +de juger le sang-froid des Américains. Je n'en citerai qu'un +exemple. Comme je descendais l'Ohio sur un bateau à vapeur +où se trouvaient plusieurs marchands avec leurs +marchandises, notre bâtiment, nommé le Fourth of July (le 4 +juillet) (a) toucha un écueil appelé Burlington Bar, à trois +milles au-dessus de Wheeling, et se brisa. Ce n'est pas ici le +lieu de raconter les circonstances de cet accident, et ses +dangers qu'on supposerait toujours accrus par l'imagination +ou les souvenirs du voyageur. Je me bornerai à dire que le +navire ayant été submergé, tous les objets de commerce qu'il +contenait furent détruits ou avariés, et qu'en présence de ce +fait, qui était pour les uns une perte considérable, pour les +autres une ruine complète, les marchands américains ne firent +pas entendre un seul cri de désolation ou de désespoir. + (a)Jour de la déclaration do l'indépendance américaine. + [43] L'ordre d'idées développé dans le commencement de +ce chapitre pourrait être, à lui seul, l'objet de tout un livre. La +nature de l'ouvrage ne comportait point un plus long +développement, Ce n'est pas un tableau, c'est seulement une +esquisse indiquée par quelques traits. + [44] Notes de l'auteur. PAGE 123. * + « Qui rien ne savait des lettres, ne oncques n'avait trouvé +maistres de qui il se laissast doctriner ; mais les voulait +toujours férir et frapper. » (V. Anciens mémoires sur Du +Guesclin, tome 1, p. 194.) Lorsque le Captal de Bue mit Du +Guesclin en liberté sur sa parole, celui-ci lui dit : « Pour Dieu, +j'aurais plus chéri être mort que mon serment eusse faussé ne +rompu. » (Id., t. 1, p. 423.) + [45] Notes de l'auteur. PAGE 123. **. + Le gouvernement des États-Unis, l'état social et politique +de ce pays, ne sont nullement favorables au développement +des grands talents. Un Américain de beaucoup d'esprit me +disait à ce sujet : « Comment voulez-vous qu'un médecin se +montre habile, si vous mettez entre ses mains un homme bien +portant ? » + [46] Note de l'auteur. Deux musiciens. + Gluck et Piccini. + « Pour moi, disait alors un Français, je ne salue pas un +homme qui n'aime pas Gluck. » + [47] Note de l'auteur. Quelques-unes ont acquis une +réputation méritée. + Entre autres miss Sedgwich, auteur de plusieurs romans +fort jolis. + [48] Note de l'auteur. Journaux, seule littérature. + On estime à plus de 1,200 le nombre des journaux +existant actuellement aux États-Unis, indépendamment des +autres publications périodiques. Dans le seul État de New +York, il y avait, au commencement de l'année 1833, 263 +journaux (pour deux millions d'habitants). Tous les comtés, à +l'exception de deux, Putnam et Rockland, avaient leur journal +publié dans leur sein. + New York seul a 65 journaux, y compris les magazines. +Sur ce nombre, 13 sont quotidiens, 30 hebdomadaires, 9 +mensuels, 10 sont publiés deux fois par semaine, et 3 deux fois +par mois. + Le prix de l'abonnement annuel aux journaux quotidiens +de New York est de 10 dollars (53 fr.) Le montant de tous les +abonnements aux différents journaux de l'État de New York +est estimé 750,000 dollars (3,975,000 fr.). Cette somme ne +comprend pas le prix des annonces. À la même époque, on +comptait à Boston 43 journaux et 38 publications périodiques +faites à intervalles moindres d'une année. + Voy. American Almanach, 1834, p. 95 et 96, et Williams +Register, 1833, p. 124. + [49] Note de l'auteur. ... Tout le monde écrit ou parle, non +sans prétention, mais sans talent. + Le lecteur croira facilement que je n'accepte point ici la +solidarité du langage tenu par le personnage qui est en scène. + Dirai-je que nul n'écrit avec talent dans un pays qui nous +montre Washington Irving, dont les ouvrages réunissent la +grâce du style, la délicatesse des idées, la finesse des aperçus ; +Cooper, dont l'Europe admire le génie ; Edward Livingstone, +tout à la fois homme d'État et philosophe profond ; Robert +Walsh, qui joint à une prodigieuse facilité de style les charmes +d'une conversation étincelante de traits et de saillies ; Jared- +Sparks, auteur de l'ouvrage remarquable publié sous le titre +de Vie du gouverneur Moris ; et beaucoup d'autres que je ne +cite pas. Dirai-je que tout le monde parle sans talent aux +États-Unis, où je rencontre Daniel Webster, dont les discours +parlementaires, modèles de style et de logique, annoncent en +même temps une âme noble, élevée et pleine de l'amour de la +patrie ; Henry Clay, remarquable à la tribune par une +élocution brillante et un talent extraordinaire +d'improvisation ; Edward Everett, dont les discours à la +chambre des représentants rappellent l'école romaine et la +manière antique ; Channings, dans les sermons duquel on +trouve beaucoup du style et de l'âme de Fénelon, etc., etc. ? + Enfin dirai-je qu'en Amérique on ne saurait être homme +politique avec du talent littéraire ou oratoire, quand je vois +John Quincy Adams, plus versé peut être dans la littérature +ancienne et moderne qu'aucun Européen, et qui n'en est pas +moins devenu président des États-Unis ; Albert Gallatin, que +son esprit orné et sa haute capacité n'ont pas empêché d'être +chargé par son pays de fonctions diplomatiques de l'ordre le +plus élevé, etc., etc. ? + Du reste, il ne faut pas oublier que celui qui parle +exprime des idées qui, prises en général, peuvent être vraies, +sans préjudice des exceptions. Il est certain qu'en général, aux +États-Unis, on ne trouve pas d'orateurs, mais seulement des +avocats, des journalistes, et non des écrivains. + [50] Note de l'auteur. Les amusements interdits. + J'ai dit plus haut (Voy. notes ***** et ****** de la PAGE +35) quelle est l'austérité des moeurs puritaines, et comment se +passe le dimanche. Les amusements qui sont perdus pour ce +jour-là ne se retrouvent point un autre jour de la semaine. +Dans certains États on ne s'en rapporte pas à l'éloignement +naturel des habitants pour les divertissements et les jeux, la +loi les prohibe en termes formels. La loi du Connecticut défend +absolument les spectacles comme contraires aux bonnes +moeurs, sans aucune exception pour les grandes villes telles +que Hartford, New-Haven. Dans le New Jersey, on ne permet +point les courses de chevaux ; c'est, dit-on, une occasion de +rassemblements, de jeux, de paris, de luxe, de désordre et de +dérangement dans les habitudes, toutes conséquences +immorales. À Boston, il est défendu de jouer de l'orgue dans +les rues ; cela, dit-on, fait peur aux chevaux. À New York, la loi +interdit tous les divertissements publics du genre de ceux +qu'on voit à Paris aux Champs-Élysées, tels que balançoires, +ballons, jeux de bague, etc. ; toutes ces choses font perdre du +temps et dérangent le peuple. + [51] Note de l'auteur. Théâtre. + Il existe trois théâtres à Philadelphie, deux d'un ordre +élevé et sur lesquels on joue la tragédie et la comédie ; le +troisième, tout-à-fait inférieur, est consacré aux bouffonneries +grossières. + Les deux grands théâtres ne sont ouverts que pendant +l'hiver, au temps des longues soirées ; le troisième ne ferme +jamais. Même pendant l'hiver, les deux premiers sont peu +fréquentés. Le public qui assiste aux spectacles est en général +ainsi composé : d'abord les étrangers qui viennent au théâtre +parce qu'ils ne savent où passer leur soirée ; des femmes +publiques que la présence des étrangers y attire ; des jeunes +gens américains de moeurs dissipées, et enfin quelques +familles de marchands auxquelles leur fréquentation du +théâtre donne un assez mauvais renom dans la société +américaine. Les personnes un peu distinguées par leur fortune +et leur position ne vont point habituellement au théâtre ; il +faut quelque chose d'extraordinaire pour les attirer ; par +exemple, la présence momentanée d'un acteur célèbre ; alors +tout le monde se rend au spectacle, non par goût, mais par +mode. À vrai dire, personne aux États-Unis n'aime le théâtre, +et presque tous ceux qu'on y voit y viennent par +désoeuvrement. Ils ne prêtent au spectacle aucune attention. +Les Américains qui assistent, en France, à une représentation +sont tout étonnés du silence qui règne parmi les spectateurs et +des émotions que reçoit le public. En Amérique, l'assemblée +ignore ce qu'on joue ; on cause, on discute, on remue, on +prend occasion du spectacle pour boire ensemble ; l'intérêt de +la pièce est entièrement perdu de vue. + La doctrine des quakers, fondateurs de la Pennsylvanie, +interdit formellement le théâtre ; les quakers n'étant plus en +majorité ne font plus la loi ; mais une partie de leurs moeurs +reste. On peut en dire autant des presbytériens de la Nouvelle- +Angleterre ; on s'est écarté, à Boston, de la rigidité de leurs +principes en établissant des théâtres ; mais la population n'a +ni le goût ni l'habitude du spectacle. Je ne parle point ici de +New York, dont les habitants américains ne paraissent pas +plus jaloux que dans les autres cités des plaisirs du théâtre. +Les spectacles y sont, à la vérité, plus fréquentés ; mais il y a +toujours à New York vingt mille étrangers pour lesquels le +théâtre est presque un besoin. Plusieurs théâtres pourraient +prospérer à New York sans qu'on pût en conclure que les +Américains de cette ville aiment le spectacle. + [52] Note de l'auteur. Tenir en respect des hordes +d'Indiens sauvages. + L'armée des États-Unis se compose de six mille hommes, +elle se recrute d'enrôlés volontaires, qui suffisent à son +maintien. La population américaine y trouve l'avantage de ne +point subir le recrutement forcé. Mais l'inconvénient pour le +pays est d'avoir une armée composée d'hommes sans moralité, +qui prennent la carrière des armes, non par patriotisme, mais +par intérêt ; non comme moyen de gloire, mais comme moyen +d'existence. + Ce fait, qui en lui-même est un mal, engendre, aux États- +Unis, peu de fâcheuses conséquences. Comme les États-Unis +n'ont point de guerres à soutenir, il n'y a dans l'armée que peu +de désertions ; car l'enrôlé volontaire, qui prend le métier des +armes comme moyen d'existence, ne déserte qu'en face du +péril. En cas de lutte avec des partis d'Indiens, les désertions +deviennent assez nombreuses : mais il n'en résulte aucun +danger pour le pays, le sort de ces combats ne pouvant être +douteux entre ennemis de forces tellement inégales. À +l'intérieur, l'inconvénient est peut-être moindre encore. + Six mille hommes dispersés sur un territoire à moitié +grand comme l'Europe sont imperceptibles, et encore les +tient-on constamment éloignés de la population civilisée. Ils +occupent des forts dans le nord et dans l'ouest de l'Amérique, +et s'avancent dans les forêts indiennes à mesure que la +population américaine s'en approche. Il n'est pas une ville +d'Amérique dans laquelle un régiment américain tienne +garnison. Une telle armée ne menace donc à l'intérieur, ni les +bonnes moeurs, ni la liberté. Il existe une école militaire +(Westpoint) qui sert de pépinière pour les officiers. C'est là +qu'on les prend tous. Jamais les soldats ou sous-officiers ne +deviennent officiers. On entre à Westpoint par faveur : mais, +pour en sortir officier, il faut subir un examen. Un capitaine a +un traitement fixe de 1,200 dollars (6,260 fr.), qui, à raison +des indemnités de logement, de fourrages, etc., se monte à +1,800 dollars (9,540 fr.). + Les militaires qui cessent de l'être ne reçoivent aucune +retraite, quelle que soit la durée de leurs services. Mais quand +ils ont des congés, on ne leur fait aucune retenue de solde. + [53] Partisan du général Jackson, président actuel des +États-Unis. + [54] Note de l'auteur. Amalgamistes. + V. Pour le sens de ce mot la note ci-dessus de la PAGE +144. + [55] Note de l'auteur. + « Les Américains considèrent la forêt comme le type de la +nature sauvage (wilderness), et partant de la barbarie ; aussi +c'est contre le bois que se dirigent toutes leurs attaques. Chez +nous, on le coupe pour s'en servir ; en Amérique, pour le +détruire. L'habitant des campagnes passe la moitié de sa vie à +combattre son ennemi naturel, la forêt ; il le poursuit sans +relâche ; ses enfants en bas âge apprennent déjà l'usage de la +serpe et de la hache. Aussi l'Européen, admirateur des belles +forêts, est-il tout surpris de trouver chez les Américains une +haine profonde contre la végétation des arbres. Ceux-ci +poussent si loin ce sentiment, que, pour embellir leurs +maisons de campagne, ils anéantissent les arbres et la verdure +dont elles sont environnées, et n'imaginent rien de plus beau +qu'une habitation située dans une plaine rase, où pas un arbre +ne se montre. Il importe peu qu'on y soit brûlé par le soleil, +sans asile contre ses rayons : l'absence de bois est, à leurs +yeux, le signe de la civilisation, comme les arbres sont +l'annonce de la barbarie. Rien ne leur semble moins beau +qu'une forêt ; en revanche, ils n'admirent rien plus qu'un +champ de blé. + [56] Note de l'auteur. + L'île du Français. Tel est en effet le nom de cette île, et la +description qu'en donne l'auteur dans le texte est +parfaitement exacte. J'ai eu la curiosité de la visiter, et je l'ai +parcourue dans toute son étendue. Le nom qu'elle porte lui +vient du séjour assez long, qu'y a fait une famille française, +réfugiée aux États-Unis après la révolution de 1789. À cette +époque, les bords du lac étaient entièrement sauvages, et +habités par une tribu d'indiens oneidas dont le lac tient son +nom. La tradition du pays rapporte que cette famille +infortunée, qui fuyait la société des hommes, eut à souffrir de +grandes misères au sein de sa retraite solitaire. J'ai retrouvé +l'emplacement qu'occupait l'habitation dans la partie Est de +l'île. On le reconnaît à quelques mouvements de terrain, et à la +présence d'arbres fruitiers qui ne sont pas de nature sauvage. + [57] Notes de l'auteur. PAGE 164. * Pépin le Bref... + Le lac Pépin, que traverse le Mississipi, a reçu son nom +des premiers Français qui ont exploré cette contrée à peine +connue de nos jours. Ce n'est point au hasard et par un pur +caprice qu'ils l'ont appelé de la sorte ; il paraît, d'après ce que +rapportent les voyageurs, que ce lac est de fort peu d'étendue, +et cependant très dangereux ; la réunion de ces deux +circonstances lui a valu le nom du roi, qui, malgré sa petite +taille, était cependant un athlète redoutable. + « Il est petit, mais il est malin, » disaient en parlant de ce +lac les Canadiens qui l'avaient baptisé. Les rares habitants de +ce pays sauvage, Indiens, Anglais ou Canadiens, ont conservé +ce vieux dicton français que rapporte le major Long. (V. +Première expédition, Voyage au lac Winnipeck, au lac des +Bois, etc., etc.) + [58] Notes de l'auteur. PAGE 164. ** Saint-Louis... + C'était le nom que les Français avaient donné au +Mississipi ; et, maintenant encore, il y a, sur le bord de ce +fleuve, la ville Saint-Louis, dans l'état d'Illinois. + [59] Notes de l'auteur. PAGE 164. *** Montmorency... + La chute de Montmorency, à deux lieux de Québec. + [60] Notes de l'auteur. PAGE 164. **** + Cession du Canada, 1763, Louis XV. + [61] Note de l'auteur. Partout les mêmes hommes... + En 1830, un ours égaré dans son chemin traversa la +grande rue de Détroit dans toute sa longueur. L'habitant de +cette ville du désert est cependant en tous points semblable à +celui de New York. + [62] Note de l'auteur. + Une des principales causes de l'uniformité de moeurs chez +les Américains vient de l'esprit entreprenant des habitants de +la Nouvelle-Angleterre, qui, se répandant dans toutes les +parties de l'Union, sont les pionniers les plus intrépides et les +plus infatigables, et portent ainsi partout le même type de +civilisation. + Quand on songe aux diverses peuplades qui couvrent +l'Afrique et l'Asie ; isolées, quoique se touchant ; séparées par +une montagne, par un vallon, par un ruisseau ; conservant +chacune ses moeurs différentes et son caractère particulier, on +est frappé du contraste d'un peuple de 12 millions d'hommes +répandus sur une surface qui peut en contenir 150 millions, et +qui tous présentent un aspect uniforme, sont, perpétuellement +mêlés les uns les autres, et, par la similitude parfaite de leurs +goûts, de leurs passions, de toutes leurs habitudes, semblent +ne former qu'une seule famille : tant est puissant sur les +moeurs et sur la destinée des hommes le lien d'une origine +commune, d'un langage pareil, d'un même culte religieux, et +d'institutions politiques semblables. + [63] Note de l'auteur. + « Nos lois m'en donnent le pouvoir... » + D'après les lois américaines, tous les ministres du culte, à +quelque secte qu'ils appartiennent, ont le pouvoir de célébrer +les mariages ; l'acte dressé par eux a la même valeur légale +que s'il émanait d'un juge de paix ou d'un alderman. + [64] Note de l'auteur. + Les Anglais distribuent tous les ans aux Indiens un +certain nombre de fusils, de carabines et de munitions de +poudre et de plomb. Leur but apparent est de conserver la +bonne amitié des tribus sauvages et voisines du Canada. Leur +raison secrète et réelle est de fournir des armes aux Indiens +ennemis naturels des Américains, et de les mettre à même de +seconder l'Angleterre en cas de guerre avec les États-Unis. À +une époque déterminée de l'année, vers le mois de juillet, on +voit les Indiens arriver de tous côtés pour venir prendre part à +cette distribution qui se fait sur la frontière du Haut Canada. + [65] Note de l'auteur. + La ville de Détroit est située sur la rive droite du fleuve +qui porte son nom ; c'est le côté des États-Unis ; la rive +opposée est canadienne, c'est-à-dire anglaise ; c'est là que se +font les distributions d'armes dont il s'agit. + [66] Note de l'auteur. + Je compris, en traversant cette rivière sauvage, tout le +charme des impressions dont la nature seule est la source. + Les fleuves, les montagnes, les vallées de l'ancien monde +sont tout par leurs souvenirs. Que seraient le Jourdain, large +de cinquante pas, et Sion, monticule imperceptible, si l'un +n'avait été le berceau de Moïse, et l'autre le tombeau de +David ? Qui remarquerait la petite rivière qui coule auprès de +Sparte, si elle ne s'appelait l'Eurotas ? Les fleuves du désert +n'ont point de nom ; ils ne rappellent pas un seul homme, pas +un seul événement ; on admire la majesté de leurs ondes, +l'aspect sauvage de leurs rives : tels on les voit, tels ils ont +passé toujours, sans autres témoins que la forêt muette qui +couvre les rivages - mêmes ; ils ne donnent à l'esprit que peu +de pensées ; mais ils remplissent l'âme d'impressions. + [67] Note de l'auteur. + Route dans une forêt sauvage. + Les Américains n'attendent pas qu'il y ait des habitants +dans un pays pour y faire des routes. Ils commencent par +établir des routes ; celles-ci font venir les habitants. + [68] Ville de la Caroline du Nord, située entre la Géorgie, +la Caroline du Sud et la Virginie. + [69] Note de l'auteur. + J'ai emprunté le nom et le caractère du prêtre Richard à +un digne ecclésiastique, Français d'origine, que j'ai vu à +Détroit. Il était alors plus qu'octogénaire et commandait le +respect moins par son grand âge que par ses vertus. Son +élection comme représentant du Michigan au congrès des +États-Unis est un fait exact. + [70] Voyez, à la fin du volume, la deuxième partie de +l'appendice intitulée : Note sur le mouvement religieux aux +États-Unis. + [71] V. Brevard's Digest of South Carolina, vº Slaves, p. +238. + [72] V. Digeste des lois de la Louisiane, 1828, vº Code +noir, § 38. + [73] V. Statute Laws of Tennessee 1831. Vº Slaves, p. 316 +et 318. Lois de 1788 et de 1819. + [74] And wheras the having of slaves taught te write, or +suffering them to be employed in writing, may be attended +with great inconveniences ; be it inacted, that all and every +person and persons whatsoever, who shall hereafter teach or +cause any slave or slaves to be taught te write, every such +person shall, for every offense, forfeit the sum of one hundred +pounds current money. (V. Brevard's Digest, t. II, vº Slaves, § +53.) + And if any person shall, on a sudden heat and passion, or +by undue correction kill his own slave or the slave of any other +person, he shall forfeit the sum of three hundred and fifty +pounds current money. And in case any person or persons +shall wilfully cut out the tongue, put out the eye, castrate, or +cruelly scald, burn or deprive any slave of any limb or +member, or shall inflict any other cruel punishment, other +than by whipping, or beating with a horsewhip, cowskin, +switch, or small stick, or by puting irons on, or confining or +imprisoning such slave ; every such person shall for every such +offence forfeit the sum of one hundred pounds current money. +(V. ibid., § 45.) + La loi s'efforce de dégrader l'esclave ; cependant un +instinct de dignité lui fait haïr la servitude ; un instinct plus +noble encore lui fait aimer la liberté. On l'a enchaîné ; mais il +brise ses fers, le voilà libre !... c'est-à-dire en état de rébellion +ouverte contre la société et les lois qui l'ont fait esclave. + Tous les États américains du Sud sont d'accord pour +mettre hors la loi le nègre fugitif. La loi de la Caroline du Sud +dit que toute personne peut le saisir, l'appréhender, et le +fouetter sur-le-champ (a). Celle de la Louisiane porte +textuellement qu'il est permis de tirer sur les esclaves marrons +qui ne s'arrêtent pas quand ils sont poursuivis (b). + Le code du Tennessee déclare que le meurtre de l'esclave +sommé légalement de se représenter est une chose légitime (it +is lawful) (c). + (a)V. Brevard's Digest, t. II, vº Slaves, § 12, p. 231. + (b)V. Digeste des lois de la Louisiane, Code noir, t. I, § 35. + (c)V. Lois du Tennessee 1831, t. I, p. 321. + [75] For any person whatsoever and by such ways and +means as he or she shall think fit. (V. ibid.) + [76] V. Lois de la Louisiane, Code noir, art. 27 et 36, t. I, +p. 229. - Lois du Tennessee, t. I, p. 321, § 28. - Lois de la +Caroline du Sud, Brevard's Digest, t. II, p. 232, § 16. + [77] Lois de la Caroline du Sud, ibid., p. 236, § 31. + [78] V. Brevard's Digest, § 59, 60, 61 et 62, t. II, p. 245. +Dans la Louisiane et dans le Tennessee, lorsqu'un esclave +fugitif est arrêté, si son maître, ne le réclame pas dans un +délai fixé, on le met en vente sur la place publique ; on l'adjuge +au plus offrant et dernier enchérisseur. Le prix de la vente sert +à payer les frais de geôle et de justice. (Lois de la Louisiane, +Code noir, § 29 ; et lois du Tennessee, t. I, p. 323.) + [79] No person held to service or labour in one state +under the laws thereof, escaping into another, shall in +conséquence of any lan or regulation therein, be discharged +from suche service or labour ; but shall be delivred up on +claim of the party to whom such service or labour may be due. +(V. Constitution des États-Unis, art. 4, sect. 2, § 3. - V. aussi +les statuts révisés de l'État de New York, t. II, chap. 9, titre +1er, § 6. - Pennsylvanie, Purdon's Digest.) + [80] V. Lois de la Caroline du Sud, Brevard's Digest, § 43 +et 45, t. II, vº Slaves, p. 240. + [81] V. ibid., § 45. + [82] V. Digest des lois de la Louisiane, loi du 21 février +1814, t. I, p. 244. + [83] Environ 50 fr. + [84] Brevard's Digest, vº Slaves. § 13 et 28, p. 231 et 235. +V. aussi lois de la Louisiane, vº Code noir, § 15. + [85] V. 28, ibid. + [86] Vº Statute laws of Tennessee, vº Slaves, t. I, p. 315, +loi de 1806. + [87] V. Digeste des lois de la Louisiane, vº Code noir, t. I, +p. 248, et aussi lois de la Caroline, Brevard's Digest, vº Slaves, +t. II, § 23. + [88] V. Digeste des lois de la Louisiane, loi du 19 mars +1816, § 6, t. I, p.246. + [89] V. Statute laws of Tennessee, t. I, vº Slaves, p. 315. + [90] V. Brevard's Digest, vº Slaves, Lois de la Louisiane, +vº Code noir. Lois du Tennessee, vº Slaves. + [91] V. lois du Tennessee, t. I, vº Slaves, p. 346. - +Brevard's Digest, vº Slaves.- Louisiane Code noir. + [92] Digeste de la Louisiane, acte du 19 mars 1806, sect. +3, t. I, p. 246. - Dans toute contestation entre un maître qui +prétend droit sur un nègre et celui-ci qui se prétend libre, la +présomption est contre le nègre, sauf à lui à prouver qu'il n'est +pas esclave. - V. Caroline du Sud. Brevard's Digest, vº Slaves, +§ 7, p. 230, t. II. + [93] V. Statute laws of Tennessee, vº Slaves, t. I. p. 385. + [94] V. lois de la Caroline du Sud, vº Slaves, t. II, § 28 et +34. - Voici l'expression générale de ces lois : « Shall suffer +such corporal punishment not extending to life or limb as the +justices of the peace or the free-holders shall, in their +discretion, think fit. » V. aussi Digeste de la Louisiane, loi de +1807, t. I, p. 238. + [95] V. lois de la Caroline, Brevard's Digest, vº Slaves, § +45. - Et Digeste de la Louisiane, vº Code noir, § crimes et +délits sect. 16, t. I. + [96] V. lois de la Caroline du Sud, Brevard's Digest, vº +Slaves, § 100. + [97] V. Notes sur la Virginie, Thomas Jefferson. + [98] V. Brevard's Digest, t. II, p. 233, § 20. + [99] Lois de la Caroline, Brevard's Digest, vº Slaves, § 46, +t. II, p. 241. - Lois de la Louisiane, Code noir, art. 1er, sect. 3, +t. I, p. 220. - Lois du Tennessee, t. I, vº Slaves, p. 321. + [100] V. table statistique à la suite de la note. + [101] Lois de la Caroline du Sud, Brevard's Digest, t. II, vº +Slaves, § 3, p. 229. + [102] Il n'existe dans le Maryland qu'une seule branche de +culture pour laquelle on peut encore sans préjudice employer +les esclaves, c'est celle du tabac. Cette culture, qui exige une +infinité de soins minutieux, réclame un nombre immense de +bras : des femmes, des enfants suffisent pour cet objet ; le +point important, c'est d'en avoir un grand nombre, et les +familles de nègres, en général si nombreuses, remplissent cette +condition. Du reste, les nègres sont encore utiles pour cette +culture, mais non indispensables ; la culture du tabac serait +également bien faite par les blancs. On peut dire seulement +que, faite par des esclaves, elle procure encore un bénéfice, +tandis qu'elle a cessé d'être profitable appliquée aux autres +industries agricoles. + [103] J'ai vu M. Charles Caroll à la fin de 1831, et l'année +suivante il n'était plus. Il est mort le 10 novembre 1832, âgé de +96 ans. + [104] V. National calendar, 1833. Vº Public revenues and +expenditures. + [105] 200,900,000 dollars ou 1,064,770,000 fr. + [106] Je dis 200,000 au moins, car on peut voir à la table +statistique que la population esclave dans toute l'Union +s'accroît de 30 p. 100 tous les dix ans. Or, il s'est écoulé déjà +quatre années depuis le recensement qui a constaté le nombre +de 2,009,000. + [107] Notes sur la Virginie, p. 119. + [108] V. sur l'origine et les progrès de cette colonie, les +rapports annuels de la société de colonisation. + [109] V. Constitution des États-Unis. Les pouvoirs du +congrès sont limités aux cas énoncés dans la constitution. +Parmi ces cas énumérés dans la section 8, ne se trouve point le +droit d'abolir l'esclavage, dans les États où il est établi ; +plusieurs articles de la constitution reconnaissent même +formellement la servitude, entre autres le § 3 de la section 2, +art. 4. Enfin, l'art. 10 du supplément à la constitution dit que +tous les pouvoirs qui ne sont pas expressément attribués au +gouvernement général des États-Unis sont réservés aux états +particuliers. + [110] V. à la fin de la note la table statistique. + [111] Table statistique à la fin de l'Appendice. + [112] À la vérité, les États du Sud, tels que la Louisiane, la +Caroline du Sud, le Mississipi, où se fait remarquer le plus +grand accroissement des noirs, achètent des esclaves dans les +États voisins, Tennessee, Kentucky, Virginie, Maryland. C'est +une cause d'augmentation indépendante de la multiplication +résultant des naissances. Mais ce qui prouve que cette source +d'accroissement n'est point la seule, c'est que, dans les États +voisins, le nombre des esclaves augmente aussi ; et ceux même +où il diminue, tels que la Virginie, le Maryland, etc., ne le +voient point décroître dans la proportion où il augmente +ailleurs. V. Table statistique. + [113] V. Digeste des lois de la Louisiane, t. I, p. 231. + [114] V. Statute laws of Tennessee, t. I, p. 220. + [115] V. General laws of Massachusetts, t. I, p. 259. + [116] Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur nés +libres ou affranchis. + [117] De 1790 à 1800, la population libre a augmenté de +1,181,455, c'est-à-dire de 36 pour cent en dix ans, ou 3 1/2 +pour cent par an. + [118] De 1790 à 1800, la population esclave a augmenté +de 193,162 , c'est-à-dire de 28 pour cent en dix ans, un peu +moins de 3 pour cent par an. + [119] Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur nés +libres ou affranchis. + [120] De 1800 à 1810, la population libre a augmenté de +2,035,566, c'est-à-dire de 45 pour 100 en 10 ans, ou 4 1/2 +pour 100 par an. + [121] De 1800 à 1810, la population esclave a augmenté +de 298,323, c'est-à-dire de 33 pour 100 en 10 ans, un peu plus +de 3 pour 100 par an. + [122] Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur nés +libres ou affranchis. + [123] De 1810 à 1820, la population libre a augmenté de +2,051,617, c'est-à-dire de 33 pour 100 en 10 ans, ou un peu +plus de 3 pour 100 par an. + [124] De 1810 à 1820, la population esclave a augmenté +de 346,700, c'est-à-dire de 29 pour 100 en 10 ans, un peu +moins de 3 pour 100 par an. + [125] Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur nés +libres ou affranchis. + [126] De 1820 à 1830 la population libre augmenté de +2,756,922, c'est-à-dire de 34 pour cent en dix ans, ou un en +plus de 3 pour cent par an. + [127] De 1820 à 1830, le nombre des esclaves a augmenté +de 470,967, c'est-à-dire de 29 pour cent en dix ans, un peu +moins de 3 pour cent par an. + [128] Il y a dans Illinois 747 noirs en état de domesticité +légale, c'est-à-dire loués à vie, mais ils ne sont pas esclaves. + [129] NOTA. Sont compris dans le chiffre de 10,856,989 +(a) de la population libre 319,599 personnes de couleur +affranchies, ou nées de parents affranchis. + (a)Note du copiste : La différence d'une unité entre le +total de la population libre dans la première colonne ci-dessus +et le total repris dans la présente note, est présente dans le +texte imprimé original. De même, l'addition des chiffres des +différents États dans la même colonne ne correspond pas au +total indiqué. + [130] Les chefs-lieux de ces diocèses sont Boston, New +York, Philadelphie, Baltimore, Charleston, Mobile, la +Nouvelle-Orléans, Bardstown, Cincinnati, Saint-Louis, Détroit. + [131] Il y a dans la cathédrale de Baltimore des bancs qui +se sont vendus jusqu'à 1,500 dollars (8,000 francs). Le prix le +plus ordinaire d'un banc est de 500 à 1,000 francs. Outre le +paiement primitif de cette somme, le propriétaire du banc +paie annuellement une somme, soit de 20, soit de 30 ou de 40 +dollars, pour la conservation de son droit. On considère dans +la société la possession de ces bancs comme une distinction ; +on se les dispute, et les familles font de grands sacrifices +pécuniaires pour les acheter. + [132] Hamilton, Men and Manners in America, p.314. + [133] V. tous les journaux américains d'août 1834. + [134] Spirit of the pilgrim, july 1831. + [135] Constitution de Pennsylvanie, art. 9, § 3. + [136] Constitution du New Hampshire, art. 5 et 6. V. +aussi toutes les constitutions des autres États ; celle du Maine, +art. 1er § 3 , de New York, art. 7, § 3 ; de Ohio, art. 8, § 3 ; du +Vermont, art. 3 ; de Delaware, art. 1er, du Maryland art. 33 ; +du Missouri, art. 5, etc. + [137] V. Constitution de New York, art. 7, § 4. + [138] V. Constitution du Massachusetts, art. 2 et 3, 1er, 2e +et 4e alinéa. + [139] V. ibid., art. 3, 1er et 2e alinéa. + [140] V. ibid., art. 3e, 4e alinéa. + [141] V. Constitution du Maryland, art. 33. + [142] V. Constitution du Vermont, art. 3. + [143] V. Constitution du Maryland, art. 35. + [144] Constitution du New Jersey, art. 18. Cet article +porte que tous protestants, de quelque dénomination que ce +soit, sont admissibles aux emplois et fonctions publiques. +Nommer les uns, c'est exclure les autres. + [145] Constitution de Pennsylvanie, art. 4. + [146] Art. 2 et 3 de la Constitution de Massachusetts, + [147] Constitution de New Hampshire, art, 4, 5 et 6. + [148] V. Constitution de l'Ohio, art. 8, § 3. + [149] The general History of Virginia and New-England, +by captain John Smith, imprimée à Londres en 1627. + [150] V. History of Carolina, by John Lawson, imprimée à +Londres en 1718. + [151] Histoire de la Virginie, par Beverley, de 1583 à 1700. +V. p. 258. + [152] V. Histoire de la Nouvelle-York, par William Smith, +2e partie. + [153] Ces Indiens (les Chipeways), dit Mac-Kenney +(Sketches of a Tour to the lakes) sont si imprévoyants, qu'ils +passent les trois-quarts de leur vie dans le besoin, et que, +chaque année, beaucoup d'entre eux meurent de faim. p. 376. + [154] Tanner est un Européen qui a été enlevé à l'âge de +sept ans par les Indiens, et qui, après avoir passé trente ans au +milieu d'eux, est rentré dans la vie civilisée et a écrit ses +mémoires sous le titre de Tanner's narrative. On assure que +M. Ernest de Blosseville, auteur de l'ouvrage remarquable +intitulé Histoire des colonies pénales de l'Angleterre dans +l'Australie, doit incessamment publier un autre ouvrage fort +intéressant sur les tribus indiennes de l'Amérique du Nord, et +donner des extraits nombreux des Mémoires de Tanner. + [155] On voit dans Tanner que les Indiens s'associent +dans le but de chasser bien plus que par l'effet d'un esprit +national. + [156] Les Dacotas croient qu'après leur mort leurs âmes +vont au Tébé, séjour des morts. Pour y arriver, elles ont à +passer sur un rocher dont le tranchant est aussi fin que celui +d'un couteau. Ceux qui ne peuvent y marcher droit et tombent +vont dans la région du mauvais esprit, où ils sont +constamment occupés à ramasser du bois et à porter de l'eau, +recevant les plus durs traitements d'un maître cruel. + Au contraire, ceux qui passent le rocher sans encombre +font un long voyage durant lequel ils parcourent tous les lieux +habités par les âmes de ceux qui les ont précédés ; ils y +rencontrent des feux près desquels ils se reposent ; enfin ils +arrivent à la demeure du grand esprit. Là sont les villages des +morts ; là se trouvent des esprits qui leur indiquent la +résidence de leurs amis et de leurs parents, auxquels on les +réunit. Leur vie se passe doucement et dans le plaisir ; ils +chassent le buffle, plantent et recueillent le maïs. + [157] V. Tanner, p. 165. + [158] V. ibid., 285. + [159] V. Tanner, p. 164. + [160] V. ibid., 242. + [161] V. Voyages du major Long, to the rocky Mountains, +première expédition, t. I, p. 223 et 228. L'organisation des +tribus du Sud et du Nord diffère entièrement, disent MM. +Lewis et Clarke. Chez les premières, l'autorité est dans les +mains du petit nombre ; chez les secondes, de la majorité. + [162] V. general Laws of Massachusetts, t. II, p. 121, chap. +123, sect. 5 et 6, etc.; chap. 124, sect. 1, 2 et 3, p. 501. - Statuts +révisés de New York, 4e partie, titre 5, art. 1 § 1 et 2; t. II, p. +686. - Purdon's digest, vº Duelling.] + [163] V. Purdon's digest, vº Duelling. + [164] V. Digeste des lois de la Louisiane, t. 1er, p. 476. Le +duel suivi de mort est puni de la peine capitale. L'envoi ou +l'acceptation d'un cartel, le duel non suivi de mort, l'assistance +donnée au duel comme témoin, sont punis d'un +emprisonnement dont le maximum est de deux années et +d'une amende de 200 piastres. + V. aussi Brevards digest of south Carolina, vº Duelling, +tome 1er, page 272. Celui qui tue un autre en duel et ses +témoins sont punis comme meurtriers (murderers). Le duel +non suivi de mort, l'envoi ou l'acceptation d'un cartel, +l'assistance des témoins, sont punis d'un an +d'emprisonnement et de 2,000 dollars d'amende. (10,600 +francs.) + [165] Brevards digest, vº Duelling. t. 1er, p.272. + [166] À la vérité, les fonctions d'exécuteur des hautes +oeuvres n'entraînent, point, aux États-Unis, la même infamie +que chez nous : comme on y respecte plus les lois, on y est plus +indulgent pour celui qui les met en action ; on s'efforce +d'ailleurs de relever son ministère, en lui attribuant d'autres +fonctions importantes et qui n'ont rien d'ignoble : le shérif est +le premier agent de la force publique. + [167] V. art. 7 de la section 9 de la constitution des États- +Unis. + [168] Il n'est pas un domestique blanc qui voulût se +soumettre à un pareil service. + [169] V. Hamilton, p. 65 et 66. + [170] V. National Intelligencer, du 4 février 1834. + [171] New-York, Commercial advertiser, 7 juillet 1834. + [172] Un journal américain rapporte les noms d'une +multitude de personnes mortes de chaleur durant la journée +du 10 juillet. + [173] Je ne sais si M. Arthur Tappan de New York est de +la même famille que M. John Tappan et *** Tappan de +Boston. J'ai connu ces derniers pendant mon séjour dans la +Nouvelle-Angleterre, et je déclare que je n'ai jamais rencontré +personne dont les vertus m'aient inspiré un respect plus +profond. + [174] New York American, 11 juillet 1834. + [175] Mercantile Advertiser and New York Advocate, 12 +juillet 1834. + [176] New York American, 12 juillet 1834. + [177] V. New York American, 14 juillet 1831. + [178] Philadelphia Gazette, 14 août 1834. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Marie ou l'Esclavage aux Etats-Unis +by Gustave de Beaumont + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARIE OU L'ESCLAVAGE AUX *** + +***** This file should be named 15463-8.txt or 15463-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/4/6/15463/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader +format, eReader format and Acrobat Reader format. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\f2\fs20\lang1033 +The Project Gutenberg EBook of Marie ou l'Esclavage aux Etats-Unis +\par by Gustave de Beaumont +\par +\par This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +\par almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +\par with this eBook or online at www.gutenberg.org +\par +\par +\par Title: Marie ou l'Esclavage aux Etats-Unis +\par Tableau de moeurs am\'e9ricaines +\par +\par Author: Gustave de Beaumont +\par +\par Release Date: March 25, 2005 [EBook #15463] +\par +\par Language: French +\par +\par Character set encoding: ISO-8859-1 +\par +\par *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARIE OU L'ESCLAVAGE AUX *** +\par +\par +\par +\par +\par Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +\par at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader +\par }\pard \qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\f2\fs20\lang1033 format, eReader format and Acrobat Reader format.}{ +\par \page +\par +\par }{\fs44 Gustave de Beaumont\line \line }{\fs36 (1802-1866)}{\fs44 +\par }{ +\par }\pard \qc\nowidctlpar\adjustright { +\par +\par }\pard 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Condition du n\'e8gre esclave aux \'c9tats-unis.\tab }{\field{\*\fldinst {\lang1024 PAGEREF _Toc72594427} +}{\fldrslt {\lang1024 271}}}}}{\lang1024 +\par }{\field{\*\fldinst {\lang1024 HYPERLINK \\l "_Toc72594428"}{\fs20\lang1024 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630037003200350039003400340032003800000000}}}{\fldrslt {\lang1024 \'a7 II. Caract\'e8 +res de l'esclavage aux \'c9tats-unis.\tab }{\field{\*\fldinst {\lang1024 PAGEREF _Toc72594428}}{\fldrslt {\lang1024 284}}}}}{\lang1024 +\par }{\field{\*\fldinst {\lang1024 HYPERLINK \\l "_Toc72594429"}{\fs20\lang1024 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630037003200350039003400340032003900000000}}}{\fldrslt {\lang1024 \'a7 + III. Peut-on abolir l'esclavage des noirs aux \'c9tats-unis\~?\tab }{\field{\*\fldinst {\lang1024 PAGEREF _Toc72594429}}{\fldrslt {\lang1024 287}}}}}{\lang1024 +\par }{\field{\*\fldinst {\lang1024 HYPERLINK \\l "_Toc72594430"}{\fs20\lang1024 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630037003200350039003400340033003000000000}}}{\fldrslt {\lang1024 Table +aux comparatifs de la population libre et de la population esclave aux \'c9tats-unis depuis 1790 jusqu'en 1830.\tab }{\field{\*\fldinst {\lang1024 PAGEREF _Toc72594430}}{\fldrslt {\lang1024 309}}}}}{\lang1024 +\par }\pard\plain \s19\qj\li567\ri284\sb120\sa120\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f16\fs30\cf9\lang1036 {\field{\*\fldinst {\lang1024 HYPERLINK \\l "_Toc72594431"}{\fs20\lang1024 {\*\datafield +08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630037003200350039003400340033003100000000}}}{\fldrslt {\lang1024 Deuxi\'e8me partie\~: Note sur le mouvement religieux aux \'c9tats-Unis\tab }{\field{\*\fldinst {\lang1024 +PAGEREF _Toc72594431}}{\fldrslt {\lang1024 319}}}}}{\lang1024 +\par }\pard\plain \s20\qj\fi567\li482\sb60\sa60\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9061\adjustright \f16\fs28\cf9\lang1036 {\field{\*\fldinst {\lang1024 HYPERLINK \\l "_Toc72594432"}{\fs20\lang1024 {\*\datafield +08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630037003200350039003400340033003200000000}}}{\fldrslt {\lang1024 \'a7 I. Rapport des cultes entre eux.\tab }{\field{\*\fldinst {\lang1024 PAGEREF _Toc72594432}}{\fldrslt {\lang1024 320 +}}}}}{\lang1024 +\par }{\field{\*\fldinst {\lang1024 HYPERLINK \\l "_Toc72594433"}{\fs20\lang1024 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630037003200350039003400340033003300000000}}}{\fldrslt {\lang1024 \'a7 + II. Rapports des cultes avec l'\'c9tat.\tab }{\field{\*\fldinst {\lang1024 PAGEREF _Toc72594433}}{\fldrslt {\lang1024 337}}}}}{\lang1024 +\par }\pard\plain \s19\qj\li567\ri284\sb120\sa120\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f16\fs30\cf9\lang1036 {\field{\*\fldinst {\lang1024 HYPERLINK \\l "_Toc72594434"}{\fs20\lang1024 {\*\datafield +08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630037003200350039003400340033003400000000}}}{\fldrslt {\lang1024 Troisi\'e8me partie\~: Note sur l'\'c9tat ancien et sur la condition pr\'e9sente des tribus indiennes de l\rquote Am +\'e9rique du nord.\tab }{\field{\*\fldinst {\lang1024 PAGEREF _Toc72594434}}{\fldrslt {\lang1024 344}}}}}{\lang1024 +\par }\pard\plain \s20\qj\fi567\li482\sb60\sa60\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9061\adjustright \f16\fs28\cf9\lang1036 {\field{\*\fldinst {\lang1024 HYPERLINK \\l "_Toc72594435"}{\fs20\lang1024 {\*\datafield +08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630037003200350039003400340033003500000000}}}{\fldrslt {\lang1024 \'a7 I. \'c9tat ancien.\tab }{\field{\*\fldinst {\lang1024 PAGEREF _Toc72594435}}{\fldrslt {\lang1024 346}}}}}{ +\lang1024 +\par }{\field{\*\fldinst {\lang1024 HYPERLINK \\l "_Toc72594436"}{\fs20\lang1024 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630037003200350039003400340033003600000000}}}{\fldrslt {\lang1024 \'a7 II. \'c9tat actuel.\tab +}{\field{\*\fldinst {\lang1024 PAGEREF _Toc72594436}}{\fldrslt {\lang1024 375}}}}}{\lang1024 +\par }\pard\plain \s16\li284\ri284\sb240\sa240\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f16\fs32\cf9\lang1036 {\field{\*\fldinst {\lang1024 HYPERLINK \\l "_Toc72594437"}{\fs20\lang1024 {\*\datafield +08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630037003200350039003400340033003700000000}}}{\fldrslt {\lang1024 Notes non ins\'e9r\'e9es dans le texte principal \'e0 cause de leur longueur\tab }{\field{\*\fldinst {\lang1024 +PAGEREF _Toc72594437}}{\fldrslt {\lang1024 392}}}}}{\lang1024 +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 }}\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {{\*\bkmkend _Table_des_mati\'e8res} +\par }\pard\plain \s1\qc\sb840\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f16\fs38\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594356}Avant-propos{\*\bkmkend _Toc72594356} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {Je dois au lecteur quelques explications sur la forme et sur le fond de ce livre. +\par +\par Je le pr\'e9viens d'abord que tout en est grave, except\'e9 la forme. Mon but principal n'a point \'e9t\'e9 de faire un roman. La fable qui sert de cadre \'e0 l'ouvrage est d'une extr\'eame simplicit\'e9 +. Je ne doute pas que, sous une plume habile et exerc\'e9e, elle n'e\'fbt pr\'eat\'e9 aux d\'e9veloppements les plus int\'e9ressants et m\'eame les plus dramatiques\~ +; mais je ne sais point l'art du romancier. On ne doit donc chercher dans ce livre ni intrigues calcul\'e9es avec pr\'e9voyance, ni situations m\'e9nag\'e9es avec art, ni complications d'\'e9v\'e9nements, en un mot, rien de ce qui commun\'e9 +ment est mis en usage pour exciter, soutenir et suspendre l'int\'e9r\'eat. +\par +\par Pendant mon s\'e9jour aux \'c9tats-Unis, j'ai vu une soci\'e9t\'e9 qui pr\'e9sente avec la n\'f4tre des harmonies et des contrastes\~; et il m'a sembl\'e9 que si je parvenais \'e0 rendre les impressions que j'ai re\'e7ues en Am\'e9rique, mon r\'e9 +cit ne manquerait pas enti\'e8rement d'utilit\'e9. Ce sont ces impressions toutes r\'e9elles que j'ai rattach\'e9es \'e0 un sujet imaginaire. +\par +\par Je sens bien qu'en offrant la v\'e9rit\'e9 sous le voile d'une fiction, je cours le risque de ne plaire \'e0 personne. Le public s\'e9rieux ne repoussera-t-il pas mon livre \'e0 l'aspect de son titre seul\~? et le lecteur frivole, attir\'e9 + par une apparence l\'e9g\'e8re, ne s'arr\'eatera-t-il pas devant le s\'e9rieux du fond\~? Je ne sais. Tout ce que je puis dire, c'est que mon premier but a \'e9t\'e9 de pr\'e9senter une suite d'observations graves\~ +; que, dans l'ouvrage le fond des choses est vrai, et qu'il n'y a de fictif que les personnages\~; qu'enfin j'ai tent\'e9 de recouvrir mon oeuvre d'une surface moins s\'e9v\'e8re, afin d'attirer \'e0 moi cette portion du public qui cherche tout \'e0 + la fois dans un livre des id\'e9es pour l'esprit et des \'e9motions pour le c\'9cur. +\par +\par J'ai dit tout \'e0 l'heure que j'allais peindre la soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine\~; je dois maintenant indiquer les dimensions de mon tableau. +\par +\par Deux choses sont principalement \'e0 observer chez un peuple\~: ses institutions et ses m\'9curs. +\par +\par Je me tairai sur les premi\'e8res. \'c0 l'instant m\'eame o\'f9 mon livre sera publi\'e9, un autre para\'eetra qui doit r\'e9pandre la plus vive lumi\'e8re sur les institutions d\'e9mocratiques des \'c9 +tats-Unis. Je veux parler de l'ouvrage de M. Alexis de Tocqueville, intitul\'e9\~: }{\i De la d\'e9mocratie en Am\'e9rique}{. +\par +\par Je regrette de ne pouvoir exprimer ici tout \'e0 mon aise l'admiration profonde que m'inspire le travail de M. de Tocqueville\~; car il me serait doux d'\'eatre le premier \'e0 proclamer une sup\'e9riorit\'e9 de m\'e9rite qui bient\'f4t ne sera contest +\'e9e de personne. Mais je me sens g\'ean\'e9 par l'amiti\'e9. J'ai du reste la plus ferme conviction qu'apr\'e8s avoir lu cet ouvrage si beau, si complet, plein d'une si haute raison, et dans lequel la profondeur des pens\'e9es ne peut se comparer qu' +\'e0 l'\'e9l\'e9vation des sentiments, chacun m'approuvera de n'avoir pas trait\'e9 le m\'eame sujet. +\par +\par Ce sont donc seulement les m\'9curs des \'c9tats-Unis que je me propose de d\'e9crire. Ici je dois encore faire observer au lecteur qu'il ne trouvera point dans mon ouvrage une peinture compl\'e8te des m\'9curs de ce pays. J'ai t\'e2ch\'e9 + d'indiquer les principaux traits, mais non toute la physionomie de la soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine. Si ce livre \'e9tait accueilli avec quelque indulgence, plus tard je compl\'e9terais la t\'e2che que j'ai commenc\'e9e. \'c0 vrai dire, une seule id\'e9 +e domine tout l'ouvrage, et forme comme le point central autour duquel viennent se ranger tous les d\'e9veloppements. +\par +\par Le lecteur n'ignore pas qu'il y a encore des esclaves aux \'c9tats-Unis\~; leur nombre s'\'e9l\'e8ve \'e0 plus de deux millions. C'est assur\'e9ment un fait \'e9trange que tant de servitude au milieu de tant de libert\'e9\~: mais ce qui est peut-\'ea +tre plus extraordinaire encore, c'est la violence du pr\'e9jug\'e9 qui s\'e9pare la race des esclaves de celle des hommes libres, c'est-\'e0-dire les n\'e8gres des blancs. La soci\'e9t\'e9 des \'c9tats-Unis fournit, pour l'\'e9tude de ce pr\'e9jug\'e9 +, un double \'e9l\'e9ment qu'on trouverait difficilement ailleurs. La servitude r\'e8gne au sud de ce pays, dont le nord n'a plus d'esclaves. On voit dans les \'c9tats m\'e9 +ridionaux les plaies que fait l'esclavage pendant qu'il est en vigueur, et, dans le Nord, les cons\'e9quences de la servitude apr\'e8s qu'elle a cess\'e9 d'exister. Esclaves ou libres, les n\'e8 +gres forment partout un autre peuple que les blancs. Pour donner au lecteur une id\'e9e de la barri\'e8re plac\'e9e entre les deux races, je crois devoir citer un fait dont j'ai \'e9t\'e9 t\'e9moin.}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Quelques personnes m'ont paru regretter que j'aie expos\'e9, dans l'avant-propos, un fait dont la r\'e9v\'e9lation affaiblit, disent-elles, l'int\'e9r +\'eat du roman. Voici le motif qui m'a fait agir\~: +\par L'odieux pr\'e9jug\'e9 que j'ai pris pour sujet principal de mon livre est si extraordinaire et tellement \'e9tranger \'e0 nos m\'9curs, qu'il m'a sembl\'e9 qu'on croirait difficilement en France \'e0 sa r\'e9alit\'e9, si je me bornais \'e0 + l'exposer dans le texte d'un ouvrage auquel l'imagination a eu quelque part. Ne serait-on pas enclin \'e0 regarder les d\'e9veloppements que je pr\'e9sente comme les accessoires d'une fiction arrang\'e9e selon mon bon plaisir\~? \endash Bien r\'e9 +solu d'offrir \'e0 mes lecteurs un tableau fid\'e8le et sinc\'e8re, j'ai d\'fb les pr\'e9venir de la v\'e9rit\'e9 de mes peintures, et leur montrer d'abord, dans toute sa nudit\'e9 le pr\'e9jug\'e9 que j'allais d\'e9 +crire, et dont je ferais ressortir les tristes cons\'e9quences sans les exag\'e9rer. Malgr\'e9 cette pr\'e9caution, plus d'une personne m'a demand\'e9 si l'antipathie des Am\'e9ricains contre les gens de couleur \'e9tait vraiment port\'e9e au degr\'e9 de + violence que j'indique dans mon livre\~; ceux qui m'ont adress\'e9 cette question m'ont prouv\'e9 combien est utile la notion que je donne dans l'avant-propos. +\par (Note de la seconde \'e9dition.)}}}{ +\par +\par La premi\'e8re fois que j'entrai dans un th\'e9\'e2tre, aux \'c9tats-Unis, je fus surpris du soin avec lequel les spectateurs de couleur blanche \'e9taient distingu\'e9s du public \'e0 figure noire. \'c0 la premi\'e8re galerie \'e9taient les blancs\~; +\'e0 la seconde, les mul\'e2tres\~; \'e0 la troisi\'e8me, les n\'e8gres. Un Am\'e9ricain pr\'e8s duquel j'\'e9tais plac\'e9 me fit observer que la dignit\'e9 du sang blanc exigeait ces classifications. Cependant mes yeux s'\'e9tant port\'e9 +s sur la galerie des mul\'e2tres, j'y aper\'e7us une jeune femme d'une \'e9clatante beaut\'e9, et dont le teint, d'une parfaite blancheur, annon\'e7ait le plus pur sang d'Europe. Entrant dans tous les pr\'e9jug\'e9 +s de mon voisin, je lui demandai comment une femme d'origine anglaise \'e9tait assez d\'e9nu\'e9e de pudeur pour se m\'ealer \'e0 des Africaines. +\par +\par \endash Cette femme, me r\'e9pondit-il, est }{\i de couleur}{. +\par +\par \endash Comment\~? }{\i de couleur}{\~! elle est plus blanche qu'un lis. +\par +\par \endash Elle est }{\i de couleur}{, reprit-il froidement\~; la tradition du pays \'e9tablit son origine, et tout le monde sait qu'elle compte un mul\'e2tre parmi ses a\'efeux. +\par +\par Il pronon\'e7a ces paroles sans plus d'explications, comme on dit une v\'e9rit\'e9 qui, pour \'eatre comprise, n'a besoin que d'\'eatre \'e9nonc\'e9e. +\par +\par Au m\'eame instant je distinguai dans la galerie des blancs un visage \'e0 moiti\'e9 noir. Je demandai l'explication de ce nouveau ph\'e9nom\'e8ne\~; l'Am\'e9ricain me r\'e9pondit\~: +\par +\par }\pard \qj\li567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\endash La personne qui attire en ce moment votre attention est de couleur blanche. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par \endash Comment\~? blanche\~! son teint est celui des mul\'e2tres. +\par +\par \endash Elle est blanche, r\'e9pliqua-t-il\~; la tradition du pays constate que le sang qui coule dans ses veines est espagnol.}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 { +\b\fs36\super \chftn }{ Au mois de janvier 1832, un Fran\'e7ais, cr\'e9ole de Saint-Domingue, dont le teint est un peu rembruni, se trouvant \'e0 New York, alla au th\'e9\'e2tre o\'f9 il se pla\'e7a parmi les blancs. Le public am\'e9 +ricain, l'ayant pris pour un homme de couleur, lui intima l'ordre de se retirer, et, sur son refus, l'expulsa de la salle avec violence. Je tiens ce fait de celui m\'eame auquel la m\'e9saventure est arriv\'e9e.}}}{ +\par +\par Si l'opinion fl\'e9trissante qui s'attache \'e0 la race noire et aux g\'e9n\'e9rations m\'eame dont la couleur s'est effac\'e9e ne donnait naissance qu'\'e0 quelques distinctions frivoles, l'examen auquel je me suis livr\'e9 ne pr\'e9senterait qu'un int +\'e9r\'eat de curiosit\'e9\~; mais ce pr\'e9jug\'e9 a une port\'e9e plus grave\~; il rend chaque jour plus profond l'ab\'eeme qui s\'e9pare les deux races et les suit dans toutes les phases de la vie sociale et politique\~ +; il gouverne les relations mutuelles des blancs et des hommes de couleur, corrompt les m\'9curs des premiers, qu'il accoutume \'e0 la domination et \'e0 la tyrannie, r\'e8gle le sort des n\'e8gres, qu'il d\'e9voue \'e0 la pers\'e9 +cution des blancs, et fait na\'eetre entre les uns et les autres des haines si vives, des ressentiments si durables, des collisions si dangereuses, qu'on peut dire avec raison que son influence s'\'e9tend jusque sur l'avenir de la soci\'e9t\'e9 am\'e9 +ricaine.}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Les luttes sanglantes survenues r\'e9cemment aux \'c9 +tats-Unis entre les amis et les adversaires de l'esclavage donnent \'e0 certains passages de ce livre un caract\'e8re presque proph\'e9tique. (}{\i Note de la troisi\'e8me \'e9dition.}{)}}}{ +\par +\par C'est ce pr\'e9jug\'e9, n\'e9 tout \'e0 la fois de la servitude et de la race des esclaves, qui forme le principal sujet de mon livre. J'aurais voulu montrer combien sont grands les malheurs de l'esclavage, et quelles traces profondes il laisse dans les m +\'9curs, apr\'e8s qu'il a cess\'e9 d'exister dans les lois. Ce sont surtout ces cons\'e9quences \'e9loign\'e9es d'un mal dont la cause premi\'e8re a disparu, que je me suis efforc\'e9 de d\'e9velopper. +\par +\par Au sujet principal de mon livre j'ai rattach\'e9 un grand nombre d'observations diverses sur les m\'9curs am\'e9ricaines\~; mais la condition de la race noire en Am\'e9rique, son influence sur l'avenir des \'c9tats-Unis, sont le v\'e9 +ritable objet de cet ouvrage. C'est ici le lieu d'avertir la partie }{\i grave}{ du public auquel je m'adresse qu'\'e0 la fin de chaque volume il se trouve, sous le titre d'appendices ou de notes\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note du copiste\~: Pour faciliter la consultation de l'ouvrage, les notes qui, dans l'\'e9dition imprim\'e9e, \'e9taient regroup\'e9 +es en fin de volume, sont plac\'e9es }{\i in situ}{ dans cette version num\'e9ris\'e9e.}}}{, une quantit\'e9 consid\'e9rable de mati\'e8res trait\'e9es }{\i gravement}{, non-seulement au fond, mais m\'eame dans la forme. Tels sont l'appendice relatif \'e0 + la condition sociale et politique des esclaves et des n\'e8gres affranchis, les notes qui concernent l'\'e9galit\'e9 sociale, le duel, les sectes religieuses, les Indiens, etc.\~; ces notes remplissent la moiti\'e9 de l'ouvrage. +\par +\par Je ne terminerai pas cet avant-propos sans prier les lecteurs, et notamment les lecteurs am\'e9ricains (si toutefois ce livre parvient jusqu'en Am\'e9rique), de bien prendre garde que les opinions qui sont exprim\'e9es par les personnages mis en sc\'e8 +ne ne sont pas toujours celles de l'auteur. Quelquefois j'ai pris soin de les modifier, et m\'eame de les combattre dans les notes auxquelles je renvoie par un ast\'e9risque. Du reste, \'e0 part un tr\'e8 +s petit nombre d'exceptions qui sont ordinairement indiqu\'e9es, les faits \'e9nonc\'e9s dans le r\'e9cit sont vrais, et les impressions rendues sont celles que j'ai \'e9prouv\'e9es moi-m\'eame. On ne doit pas oublier qu'en peignant la soci\'e9t\'e9 am +\'e9ricaine, l'auteur ne pr\'e9sente que des traits g\'e9n\'e9raux, et que l'exception, quoique non exprim\'e9e, se trouve souvent \'e0 c\'f4t\'e9 du principe. Ainsi, dans une partie de ce livre, je dis qu'il n'existe aux \'c9tats-Unis ni litt\'e9 +rature, ni beaux-arts\~; cependant j'ai rencontr\'e9 en Am\'e9rique des hommes de lettres distingu\'e9s, des artistes habiles, des orateurs brillants. J'ai vu dans le m\'eame pays des salons \'e9l\'e9gants, des cercles polis, des soci\'e9t\'e9 +s tout intellectuelles\~; je dis pourtant ailleurs qu'il n'y a en Am\'e9rique ni soci\'e9t\'e9s intellectuelles, ni salons \'e9l\'e9gants, ni cercles polis. Dans ces cas comme dans beaucoup d'autres, + mes observations ne s'appliquent qu'au plus grand nombre. +\par +\par Je termine par une r\'e9flexion \'e0 laquelle j'attache quelque importance. +\par +\par M. de Tocqueville et moi publions en m\'eame temps chacun un livre sur des sujets aussi distincts l'un de l'autre que le gouvernement d'un peuple peut \'eatre s\'e9par\'e9 de ses m\'9curs. +\par +\par Celui qui lira ces deux ouvrages recevra peut-\'eatre sur l'Am\'e9rique des impressions diff\'e9rentes, et pourra penser que nous n'avons pas jug\'e9 de m\'ea +me le pays que nous avons parcouru ensemble. Telle n'est point cependant la cause de la dissidence apparente qui serait remarqu\'e9e. La raison v\'e9ritable est celle-ci\~: M. de Tocqueville a d\'e9crit les institutions\~; j'ai t\'e2ch\'e9, moi, d'es +quisser les m\'9curs. Or, aux \'c9tats-Unis, la vie politique est plus belle et mieux partag\'e9e que la vie civile. Tandis que l'homme y trouve peu de jouissances dans la famille, peu de plaisirs dans la soci\'e9t\'e9 +, le citoyen y jouit dans le monde politique d'une multitude de droits. Envisageant la soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine sous des points de vue si divers, nous n'avons pas d\'fb, pour la peindre, nous servir des m\'eames couleurs. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb840\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f16\fs38\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594357}Chapitre I\line }{\b0\i Prologue}{{\*\bkmkend _Toc72594357} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {Les querelles religieuses qui, durant le seizi\'e8me si\'e8cle, troubl\'e8rent l'Europe et firent na\'eetre les pers\'e9cutions du si\'e8cle suivant, ont peupl\'e9 l'Am +\'e9rique du Nord de ses premiers habitants civilis\'e9s. +\par +\par La paix continue aujourd'hui l\rquote \'9cuvre de la guerre\~: quand de longues ann\'e9es de repos se succ\'e8dent chez les nations, les populations s'accumulent outre mesure\~; les rangs se serrent\~; la soci\'e9t\'e9 s'encombre de capacit\'e9 +s oisives, d'ambitions d\'e9\'e7ues, d'existences pr\'e9caires. Alors l'indigence et l'orgueil, le besoin de pain et d'activit\'e9 morale, le malaise du corps et le trouble de l'\'e2me, chassent les plus mis\'e9rables du lieu o\'f9 + ils souffrent, et les poussent \'e0 l'aventure par-del\'e0 les mers dans des r\'e9gions moins pleines d'hommes o\'f9 il se rencontre encore des terres inoccup\'e9es et des postes vacants\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l\rquote auteur. Les migrations d'Europe en Am\'e9rique prennent chaque ann\'e9e un nouvel accroissement\~ +; dans les trois mois de mai, juin et juillet 1834, Baltimore a re\'e7u 4,209 \'e9migrants presque tous Allemands\~; New York en a vu d\'e9barquer 35,000 depuis le commencement de la belle saison jusqu'en ao\'fbt de la m\'eame ann\'e9e\~; \'e0 Qu\'e9 +bec, 19 vaisseaux sont arriv\'e9s dans l'espace de deux jours, avec 2,194 Irlandais\~; enfin l'on \'e9value \'e0 100,000 le nombre des Europ\'e9ens qui, durant l'ann\'e9e 1854, auront travers\'e9 l'Atlantique pour aller s'\'e9tabli +r dans le Nouveau Monde. (V. les journaux am\'e9ricains et anglais d'ao\'fbt et septembre 1834.)}}}{. +\par +\par Les premi\'e8res migrations furent des exils de conscience les secondes sont des exils de raison. Et pourtant tous ceux qui, de nos jours, vont aux \'c9tats-Unis chercher une condition meilleure ne la trouvent pas. +\par +\par Vers l'ann\'e9e 1851, un Fran\'e7ais r\'e9solut de passer en Am\'e9rique dans l'intention de s'y fixer. Ce projet lui fut inspir\'e9 par des causes diverses. +\par +\par Plein de convictions g\'e9n\'e9reuses, il avait salu\'e9 la r\'e9volution nouvelle comme le symbole d'une grande r\'e9forme sociale. Alors il s'\'e9tait mis \'e0 l\rquote \'9cuvre... Mais bient\'f4t il avait \'e9t\'e9 + seul au travail. Les plus hardis novateurs \'e9taient devenus subitement des hommes prudents et circonspects. Les ap\'f4tres de libert\'e9 pr\'eachaient la servitude\~: il s'en trouvait d'assez cyniques pour se vanter de l'apostasie comme d'une vertu. + +\par +\par D\'e9go\'fbt\'e9 du monde politique, il essaya de se cr\'e9er une existence industrielle\~; mais la fortune ne lui fut point propice... \'c0 l'\'e2ge de vingt-cinq ans il se trouva sans carri\'e8 +re, n'ayant dans l'avenir d'autre chance que le partage d'un modique patrimoine. Un jour donc, repoussant du pied sa terre natale, il monta sur un vaisseau qui du Havre le conduisit \'e0 New York. +\par +\par Il ne fit point un long s\'e9jour dans cette ville\~; il n'y passa que le temps n\'e9cessaire pour s'enqu\'e9rir de la route \'e0 suivre afin de p\'e9n\'e9trer dans l'ouest. +\par +\par Les uns lui conseillaient de se rendre dans l'Ohio, o\'f9, disaient-ils, l'on vit mieux \'e0 bon march\'e9 que dans aucun autre \'c9tat\~; ceux-l\'e0 lui recommandaient Illinois et Indiana o\'f9 il ach\'e8terait \'e0 + vil prix les terres les plus fertiles de la vall\'e9e du Mississipi. Un autre lui dit\~: \'ab\~Vous \'eates Fran\'e7ais et catholique\~; pourquoi ne pas aller dans le Michigan dont les habitants, Canadiens d'origine, parlent +votre langue et pratiquent votre religion\~?\~\'bb +\par +\par Le voyageur pr\'e9f\'e9ra ce dernier conseil, dont l'ex\'e9cution \'e9tait d'autant plus facile que, pour se rendre dans le Michigan, il n'avait qu'\'e0 suivre le courant de l'\'e9migration europ\'e9enne, alors dirig\'e9e de ce c\'f4t\'e9. +\par +\par Il remonta la rivi\'e8re du Nord qui coule majestueuse entre deux cha\'eenes de montagnes, passa par une infinit\'e9 de petites villes qui portent de grands noms, telles que Rome, Utique, Syracuse, Waterloo. Apr\'e8s avoir travers\'e9 le lac \'c9ri\'e9 +, long de cent lieues, et franchi le d\'e9troit\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l\rquote auteur. Le }{\i D\'e9troit}{. Rivi\'e8 +re qui porte les eaux du lac, Huron et du lac Saint-Clair dans le lac \'c9ri\'e9.}}}{, il vit s'\'e9tendre devant lui l'immense plaine du lac Huron, fameux par la puret\'e9 de ses ondes et par ses \'eeles consacr\'e9es au grand Manitou\~; et c\'f4 +toyant la rive gauche de ce lac, il p\'e9n\'e9tra dans l'int\'e9rieur du Michigan par la grande baie de Saginaw, en remontant la rivi\'e8re dont cette baie tire son nom. +\par +\par Les bords de la Saginaw sont plats comme toutes les terres qui avoisinent les grands lacs de l'Am\'e9rique du Nord\~; ses eaux, dans un cours lent et paisible, s'avancent parmi des prairies qu'elles fertiliseraient de leur fra\'ee +cheur si, par de trop longs s\'e9jours, elles ne les changeaient en mar\'e9cages. L'aspect de ces lieux est froid et s\'e9v\'e8re\~; \'e0 travers une atmosph\'e8re charg\'e9e de vapeurs, le soleil ne projette qu'une d\'e9bile clart\'e9\~ +; ses rayons sont p\'e2les comme des reflets. Des joncs tremblants \'e0 la surface de l'onde\~; d'innombrables roseaux rang\'e9s en haie sur chaque rive, et au-del\'e0, de longues herbes que la faux n'a jamais tranch\'e9es, telle est la sc\'e8 +ne monotone qui, de toutes parts, s'offre aux yeux. L'oscillation de ces joncs, le murmure de ces roseaux, le bruissement des herbes et le cri rare de quelques oiseaux plongeurs, cach\'e9 +s parmi les plantes flottantes, forment tout le mouvement et toute la vie de ces sauvages solitudes. En regardant au plus haut des cieux, on peut y voir un aigle qui plane avec majest\'e9\~; il suit la barque du voyageur\~; tant\'f4 +t immobile au-dessus d'elle, tant\'f4t entra\'een\'e9 dans un vol sublime, il semble, roi du d\'e9sert, observer le t\'e9m\'e9raire \'e9tranger qui p\'e9n\'e8tre dans son empire. De temps en temps appara\'eet une hutte sauvage\~ +; non loin d'elle, se tient debout un Indien, impassible et muet comme le tronc d'un vieux ch\'eane\~; on dirait une antique ruine de la for\'eat. +\par +\par Quelquefois les bords du fleuve se resserrent\~; alors, sur des rives plus \'e9lev\'e9es, se montre une v\'e9g\'e9tation pauvre et rachitique\~; une faible couche de terre recouvre d'immenses rochers de marbre et de granit, o\'f9 vivent mis\'e9 +rablement des \'e9rables jaunes, des pins gris\'e2tres, des h\'eatres charg\'e9s de mousse\~; leur verdure terne ne r\'e9jouit point la vue\~; leur front chauve attriste les regards\~; ils sont petits comme de jeunes arbres et sont \'e0 moiti\'e9 + morts de vieillesse. +\par +\par Cependant \'e0 soixante milles au-dessus de son embouchure, le fleuve et ses entours prennent un autre aspect. L'atmosph\'e8re devient pure, le ciel bleu, le sol fertile\~; l'influence des grands lacs a cess\'e9\~; le soleil a repris son empire. \'c0 + la droite du fleuve se d\'e9roulent au loin de vastes prairies dont les inondations se retirent apr\'e8s les avoir f\'e9cond\'e9es\~; sur la rive gauche s'\'e9l\'e8vent des arbres gigantesques, au tronc antique et \'e0 la cime jeune et hardie\~ +; magnifique futaie primitive, dont les nombreuses clairi\'e8res attestent la pr\'e9sence de l'homme civilis\'e9. +\par +\par L\'e0 s'arr\'eata le voyageur, qui ne cherchait point une solitude profonde, mais seulement le voisinage du d\'e9sert. +\par +\par \'c0 peine avait-il fait quelques pas \'e0 travers les ombres d'une v\'e9g\'e9tation s\'e9culaire, qu'il aper\'e7ut les traces d'un \'e9tablissement\~; ici se voyait un champ de ma\'efs entour\'e9 de barri\'e8res form\'e9es \'e0 l'aide d'arbres renvers +\'e9s\~; l\'e0 des d\'e9bris de pins incendi\'e9s\~; plus loin des troncs de ch\'eanes coup\'e9s \'e0 hauteur d'homme. +\par +\par En marchant, il d\'e9couvrit le toit d'une chaumi\'e8re\~; on y arrivait par un \'e9troit sentier sur lequel il distingua l'empreinte r\'e9cente de pas humains. Bient\'f4t un plus riant paysage s'offrit \'e0 sa vue\~: au pied de l'habitation s'\'e9 +tendait un lac charmant, bord\'e9 de tous c\'f4t\'e9s par la for\'eat\~; c'\'e9tait comme un vaste miroir encadr\'e9 dans la verdure\~; sa surface, parfaitement calme, \'e9tincelait aux feux d'un soleil ardent\~ +; et sa riche ceinture, embellie par toutes les nuances du feuillage, trouvait un \'e9clatant reflet dans le cristal des eaux. +\par +\par Un petit canot fait d'\'e9corce, \'e0 la mani\'e8re des Indiens, \'e9tait couch\'e9 sur le rivage et paraissait abandonn\'e9. +\par +\par La chaumi\'e8re pr\'e9sentait un singulier m\'e9lange d'\'e9l\'e9gance dans sa forme et de grossi\'e8ret\'e9 dans ses mat\'e9riaux. +\par +\par Quelques b\'fbches couch\'e9es les unes sur les autres faisaient toute sa construction\~; cependant il y avait dans leur arrangement quelque chose qui r\'e9v\'e9lait le go\'fbt de l'architecte. Elles \'e9taient rang\'e9es avec sym\'e9trie, et dispos\'e9 +es de fa\'e7on \'e0 figurer un certain nombre d'arceaux gothiques\~: \'e0 l'ext\'e9rieur, ou remarquait le m\'eame m\'e9lange de nature sauvage et d'industrie humaine. Ici, un banc de verdure\~; l\'e0, un si\'e8ge form\'e9 de branches d'\'e9rable \'e9l +\'e9gamment entrelac\'e9es\~; plus loin, un parterre de fleurs adoss\'e9 \'e0 la for\'eat vierge. +\par +\par \'c0 mesure qu'il approchait de la demeure solitaire, le voyageur comprenait moins quel pouvait en \'eatre l'habitant\~; il se perdait en vaines conjectures, lorsqu'il vit para\'eetre un homme... Son costume \'e9tait celui d'un Europ\'e9 +en, sa mise, simple sans \'eatre commune\~; ses traits contenaient beaucoup de noblesse, quoique leur alt\'e9ration f\'fbt sensible\~; et son front, jeune encore, portait l'empreinte de ces m\'e9lancolies froides et r\'e9sign\'e9es qui sont l\rquote \'9c +uvre des longues infortunes et des vieilles douleurs. +\par +\par Le voyageur s'approchait timidement. \endash Dieu me garde\~! dit-il au solitaire, de troubler votre retraite\~! \endash Soyez le bienvenu, r\'e9pondit avec politesse l'habitant du d\'e9sert. +\par +\par Ce peu de mots avaient prouv\'e9 \'e0 l'un et \'e0 l'autre qu'ils \'e9taient Fran\'e7ais, et une douce \'e9motion \'e9tait descendue dans leurs \'e2mes\~; car c'est une grande joie pour l'exil\'e9 de retrouver la voix de la patrie sur la terre \'e9trang +\'e8re. +\par +\par Le solitaire prend le voyageur par la main, le conduit dans une petite cabane voisine de la chaumi\'e8re et construite plus simplement que celle-ci\~; l\'e0, il le fait asseoir, l'engage \'e0 + se reposer quelque temps, lui sert un frugal repas et lui donne tous les soins d'une hospitalit\'e9 bienveillante. +\par +\par L'habitant de la for\'eat ressentait une joie r\'e9elle de la pr\'e9sence du voyageur\~; cependant il redevenait de temps en temps sombre et pensif... Tout annon\'e7ait qu'il avait dans l'\'e2 +me de tristes souvenirs qui sommeillaient quelquefois, mais dont le r\'e9veil \'e9tait toujours douloureux. +\par +\par Les deux Fran\'e7ais parl\'e8rent d'abord de la France, et bient\'f4t ils convers\'e8rent ensemble comme deux amis. +\par +\par \endash Qui peut vous amener dans ce d\'e9sert\~? dit le solitaire au voyageur. +\par +\par LE VOYAGEUR. +\par +\par Je cherche une contr\'e9e qui me plaise... Je viens de parcourir un pays qui me semble charmant... Oh\~! j'ai vu de beaux lacs, de belles for\'eats, de belles prairies\~!... +\par +\par LE SOLITAIRE. +\par +\par Mais o\'f9 allez-vous\~? +\par +\par LE VOYAGEUR. +\par +\par Je ne sais pas encore. Cette solitude me remplit d'\'e9motions... je n'en ai point encore vu qui me s\'e9duise autant\~; la vie doit s'\'e9couler douce et paisible dans ce lieu. Je serais tent\'e9 de m'y arr\'eater. +\par +\par LE SOLITAIRE. +\par +\par Dans quel but\~? +\par +\par LE VOYAGEUR. +\par +\par Mais pour y demeurer... +\par +\par LE SOLITAIRE. +\par +\par Quoi vous renonceriez \'e0 la France\~? pour toujours\~! pour vivre en Am\'e9rique\~! Y avez-vous bien song\'e9\~? +\par +\par LE VOYAGEUR. +\par +\par Oui... C'est un sujet auquel j'ai beaucoup r\'e9fl\'e9chi... j'aime les institutions de ce pays\~; elles sont lib\'e9rales et g\'e9n\'e9reuses... chacun y trouve la protection de ses droits... +\par +\par LE SOLITAIRE. +\par +\par Savez-vous si, dans ce pays de libert\'e9, il n'y a point de tyrannie... et si les droits les plus sacr\'e9s n'y sont pas m\'e9connus\~? ... +\par +\par LE VOYAGEUR. +\par +\par Il y a d'ailleurs dans les m\'9curs des Am\'e9ricains une simplicit\'e9 qui me pla\'eet... Voici quel est mon projet\~: je me placerai sur la limite qui s\'e9pare le monde sauvage de la soci\'e9t\'e9 civilis\'e9e\~; j'aurai d'un c\'f4t\'e9 + le village, de l'autre la for\'eat\~; je serai assez pr\'e8s du d\'e9sert pour jouir en paix des charmes d'une solitude profonde, et assez voisin des cit\'e9s pour prendre part aux int\'e9r\'eats de la vie politique... +\par +\par LE SOLITAIRE. +\par +\par Il est des illusions qui nous co\'fbtent quelquefois bien des larmes\~! +\par +\par LE VOYAGEUR. +\par +\par Pourquoi ne serais-je pas heureux\~?... Vous-m\'eame... +\par +\par LE SOLITAIRE. +\par +\par N'invoquez point mon exemple..., et prenez garde de m'imiter... J'ai d\'e9j\'e0 pass\'e9 cinq ann\'e9es dans ce d\'e9sert, et le sentiment que je viens d'\'e9prouver en revoyant un Fran\'e7ais est le seul plaisir qui, durant ce temps, soit entr\'e9 + dans le c\'9cur de l'infortune Ludovic. +\par +\par En pronon\'e7ant ces mots, le solitaire se leva... sa physionomie attestait un trouble int\'e9rieur. Alors le voyageur, cherchant des paroles qui pussent sourire \'e0 son h\'f4te\~: +\par +\par \endash Je serais charm\'e9, lui dit-il, de conna\'eetre tout votre \'e9tablissement, les terres qui l'avoisinent et les for\'eats qui l'entourent. +\par +\par Cette demande fut agr\'e9able \'e0 Ludovic, qui s'empressa d'y satisfaire et parut heureux de montrer au voyageur toute l'\'e9tendue de ses possessions. Celui-ci avait remarqu\'e9 d\'e8s l'abord que le solitaire \'e9vitait avec soin +de s'approcher de la jolie cabane dont, en arrivant, il avait admir\'e9 l'\'e9l\'e9gante construction\~; sa curiosit\'e9 s'en \'e9tait accrue. \endash Cette cabane fait partie de votre domaine\~? dit-il \'e0 Ludovic. \endash Oui, r\'e9pondit celui-ci. +\endash J'en admire le bon go\'fbt, reprit le voyageur, et je serais charm\'e9 de la voir... \endash Non\~! non\~! r\'e9pliqua vivement le solitaire... jamais\~! jamais\~! \endash Est-ce que quelqu'un l'habite\~? Ludovic resta d'abord silencieux... +\endash Oui, r\'e9pondit-il enfin d'une voix triste et myst\'e9rieuse... Et il entra\'eena le voyageur du c\'f4t\'e9 oppos\'e9. +\par +\par Chemin faisant, les deux Fran\'e7ais \'e9taient revenus au sujet principal de leur entretien, l'Am\'e9rique. Le voyageur avait repris le cours de ses admirations, que le solitaire combattait par des r\'e9flexions sages, quelquefois m\'eame par +de piquantes railleries... Ils pass\'e8rent ainsi en revue tous les objets qui, dans la soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine, attirent les regards de l'\'e9tranger. +\par +\par \endash Oh\~! arr\'eatons-nous ici quelques instants, s'\'e9cria le voyageur quand ils se trouv\'e8rent sur le bord du lac. Quel air embaum\'e9\~! quelle douce fra\'eecheur\~! quelles impressions pures\~! comme le ciel est beau sur nos t\'eates\~ +! et comme, en face de nous, la for\'eat forme \'e0 l'horizon un charmant rideau de verdure\~! Combien ce paysage est encore embelli par le toit de votre chaumi\'e8re, qui retrace aux yeux l'image du modeste asile d'une tranquille f\'e9licit\'e9\~ +! Qui demeurerait insensible \'e0 ce tableau\~? Eh bien\~! dites\~; parlez sans pr\'e9vention... que manquerait-il au bonheur dans cette retraite solitaire, si l'amour d'une jeune Am\'e9ricaine y venait r\'e9pandre ses charmes et ses enchantements\~? + +\par +\par Tout en parlant ainsi, le voyageur s'\'e9tait assis sur un banc de verdure\~; Ludovic, plein d'\'e9motions bien diff\'e9rentes, avait pris place aupr\'e8s de lui... +\par +\par S'abandonnant \'e0 cette impression po\'e9tique\~: \endash En Europe, dit le voyageur, tout est souillure et corruption\~ +!... Les femmes y sont assez viles pour se vendre, et les hommes assez stupides pour les acheter. Quand une jeune fille prend un mari, ce n'est pas une \'e2me tendre qu'elle cherche pour unir \'e0 la +sienne, ce n'est pas un appui qu'elle invoque pour soutenir sa faiblesse\~; elle \'e9pouse des diamants, un rang, la libert\'e9\~: non qu'elle soit sans c\'9cur\~; une fois elle aima, mais celui qu'elle pr\'e9f\'e9rait n'\'e9 +tait pas assez riche. On l'a marchand\'e9e\~; on ne tenait plus qu'\'e0 une voiture, et le march\'e9 a manqu\'e9. Alors on a dit \'e0 la jeune fille que l'amour \'e9tait folie\~; elle l'a cru, et s'est corrig\'e9e\~; elle \'e9 +pouse un riche idiot... Quand elle a quelque peu d'\'e2me, elle se consume et meurt. Commun\'e9ment elle vit heureuse. Telle n'est point la vie d'une femme en Am\'e9rique. Ici le mariage n'est point un trafic, ni l'amour une marchandise\~; deux \'ea +tres ne sont point condamn\'e9s \'e0 s'aimer ou \'e0 se ha\'efr parce qu'ils sont unis, ils s'unissent parce qu'ils s'aiment. Oh\~! qu'elles sont belles et attirantes ces jeunes filles aux yeux d'azur, aux sourcils d'\'e9b\'e8ne, \'e0 l'\'e2 +me candide et pure\~!... quel doux parfum sort de leur chevelure que l'art n'a point fl\'e9trie\~! ... que d'harmonie dans leur faible voix qui ne fut jamais l'\'e9cho des passions cupides\~ +! Ici du moins, quand vous allez vers une jeune fille, et lorsqu'elle vient \'e0 vous, ce sont de tendres sympathies qui se rencontrent, et non des calculs int\'e9ress\'e9s. Ne serait-ce point m\'e9priser la chance d'une f\'e9licit\'e9 tranquille, mais d +\'e9licieuse, que de ne pas rechercher l'amour d'une jeune Am\'e9ricaine\~? +\par +\par Ludovic \'e9coutait avec calme\~; quand le voyageur eut fini de parler\~: +\par +\par \endash Je plains vos erreurs, lui dit le solitaire. Je n'entreprendrai point de les combattre\~; car je sais combien est vaine pour les hommes l'exp\'e9rience d'autrui...\~; je suis cependant afflig\'e9 de voir votre ardeur \'e0 poursuivre des chim\'e8 +res... Je pourrais, par un seul exemple, vous prouver combien vous \'eates \'e9gar\'e9. Vous venez d'exalter devant moi le m\'e9rite des femmes am\'e9ricaines. Le tableau que vous avez esquiss\'e9 n'est pas tout \'e0 fait d\'e9pourvu de v\'e9rit\'e9\~ +; mais il manque des riantes couleurs que lui pr\'eate votre imagination... +\par Je crois qu'il me serait facile de tracer, sans passion, le portrait fid\'e8le des femmes de ce pays\~; car je n'ai re\'e7u d'elles ni bienfaits ni injures... +\par +\par Le voyageur fit un signe d'incr\'e9dulit\'e9\~; cependant, par une sorte de courtoisie due \'e0 l'hospitalit\'e9, il t\'e9moigna le d\'e9sir de conna\'eetre le sentiment du solitaire qui, apr\'e8s un instant de r\'e9flexion, s'exprima en ces termes. + +\par }\pard\plain \s1\qc\sb840\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f16\fs38\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594358}Chapitre II\line }{\b0\i Les femmes}{{\*\bkmkend _Toc72594358} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {Les femmes am\'e9ricaines ont en g\'e9n\'e9ral un esprit orn\'e9, mais peu d'imagination, et plus de raison que de sensibilit\'e9\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote +\pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l\rquote auteur. Le trait le plus frappant dans les femmes d'Am\'e9rique, c'est leur sup\'e9riorit\'e9 sur les hommes du m\'ea +me pays. +\par L'Am\'e9ricain, d\'e8s l'\'e2ge le plus tendre, est livr\'e9 aux affaires\~: \'e0 peine sait-il lire et \'e9crire qu'il devient commer\'e7ant\~; le premier son qui frappe son oreille est celui de l'argent\~; la premi\'e8re voix qu'il entend, + c'est celle de l'int\'e9r\'eat\~; il respire en naissant une atmosph\'e8re industrielle, et toutes ses premi\'e8res impressions lui persuadent que la vie des affaires est la seule qui convienne \'e0 l'homme. +\par Le sort de la jeune fille n'est point le m\'eame\~; son \'e9ducation morale dure jusqu'au jour o\'f9 elle se marie. Elle acquiert des connaissances en histoire, en litt\'e9rature\~; elle apprend, en g\'e9n\'e9ral, une langue \'e9trang\'e8 +re (ordinairement le fran\'e7ais)\~; elle sait un peu de musique. Sa vie est intellectuelle. +\par Ce jeune homme et cette jeune fille si dissemblables s'unissent un jour par le mariage. Le premier, suivant le cours de ses habitudes, passe son temps \'e0 la banque ou dans son magasin\~; la seconde, qui tombe dans l'isolement le jour o\'f9 + elle prend un \'e9poux, compare la vie r\'e9elle qui lui est \'e9chue \'e0 l'existence qu'elle avait r\'eav\'e9e. Comme rien dans ce monde nouveau qui s'offre \'e0 elle ne parle \'e0 son c\'9cur, elle se nourrit de chim\'e8 +res, et lit des romans. Ayant peu de bonheur, elle est tr\'e8s religieuse, et lit des sermons. Quand elle a des enfants, elle vit pr\'e8s d'eux, les soigne et les caresse. Ainsi se passent ses jours. Le soir, l'Am\'e9 +ricain rentre chez lui, soucieux, inquiet, accabl\'e9 de fatigue\~; il apporte \'e0 sa femme le fruit de son travail, et r\'eave d\'e9j\'e0 aux sp\'e9culations du lendemain. Il demande le d\'eener, et ne prof\'e8re plus une seule parole\~ +; sa femme ne sait rien des affaires qui le pr\'e9occupent\~; en pr\'e9sence de son mari, elle ne cesse pas d'\'eatre isol\'e9e. L'aspect de sa femme et de ses enfants n'arrache point l'Am\'e9ricain au monde po +sitif, et il est si rare qu'il leur donne une marque de tendresse et d'affection, qu'on donne un sobriquet aux m\'e9nages dans lesquels le mari, apr\'e8s une absence, embrasse sa femme et ses enfants\~; on les appelle }{\i the kissing families}{ +. Aux yeux de l'Am\'e9ricain, la femme n'est pas une compagne, c'est une associ\'e9e qui l'aide \'e0 d\'e9penser, pour son bien-\'eatre et son confort, l'argent gagn\'e9 par lui dans le commerce. +\par La vie s\'e9dentaire et retir\'e9e des femmes, aux \'c9tats-Unis, explique, avec les rigueurs du climat, la faiblesse de leur complexion\~; elles ne sortent point du logis, ne prennent aucun exercice, vivent d'une nourriture l\'e9g\'e8re\~ +; presque toutes ont un grand nombre d'enfants\~; il ne faut pas s'\'e9tonner si elles vieillissent si vite et meurent si jeunes. +\par Telle est cette vie de contraste, agit\'e9e, aventureuse, presque f\'e9brile pour l'homme, triste et monotone pour la femme\~; elle s'\'e9coule ainsi uniforme jusqu'au jour o\'f9 le mari annonce \'e0 sa femme qu'ils ont fait banqueroute\~ +; alors il faut partir, et l'on va recommencer ailleurs la m\'eame existence. +\par Toute famille am\'e9ricaine contient donc deux mondes distincts\~: l'un, tout mat\'e9riel\~; l'autre, tout moral. Quelle que soit l'intimit\'e9 du lien qui unit les \'e9poux, on voit toujours entre eux la barri\'e8re qui s\'e9pare le corps de l'\'e2m +e, la mati\'e8re de l'intelligence.}}}{. +\par +\par Elles sont jolies\~; celles de Baltimore sont renomm\'e9es pour leur beaut\'e9 parmi toutes les autres. +\par +\par Leurs yeux bleus attestent une origine anglaise, et leur chevelure noire l'influence des \'e9t\'e9s br\'fblants. Leur constitution fr\'eale et d\'e9licate soutient une lutte in\'e9gale contre les rigueurs d'un climat s\'e9v\'e8 +re, et les variations subites de la temp\'e9rature. On ne peut se d\'e9fendre d'une impression douloureuse en pensant que cette beaut\'e9, cette fra\'eecheur, et toutes ces gr\'e2ces de la jeunesse se fl\'e9triront avant l'\'e2ge, et seront frapp\'e9 +es d'une destruction cruelle et pr\'e9matur\'e9e\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l'auteur. Destruction cruelle et pr\'e9matur\'e9 +e... +\par Aux \'c9tats-Unis, on ne saurait calculer le nombre des jeunes femmes qui sont atteintes et p\'e9rissent victimes de la phthisie pulmonaire.}}}{. +\par +\par L'\'e9ducation des femmes aux \'c9tats-Unis diff\'e8re enti\'e8rement de celle qui leur est donn\'e9e chez nous. +\par +\par En France, une jeune fille demeure, jusqu'\'e0 ce qu'elle se marie, \'e0 l'ombre de ses parents\~: elle repose paisible et sans d\'e9fiance, parce qu'elle a pr\'e8s d'elle une tendre sollicitude qui veille et ne s'endort jamais\~; dispens\'e9e de r\'e9fl +\'e9chir, tandis que quelqu'un pense pour elle\~; faisant ce que fait sa m\'e8re\~; joyeuse ou triste comme celle-ci, elle n'est jamais en avant de la vie, elle en suit le courant\~: telle la faible liane, attach\'e9e au rameau qui la prot\'e8ge, en re +\'e7oit les violentes secousses ou les doux balancements. +\par +\par En Am\'e9rique, elle est libre avant d'\'eatre adolescente\~; n'ayant d'autre guide qu'elle-m\'eame, elle marche comme \'e0 l'aventure dans des voies inconnues. Ses premiers pas sont les moins dangereux\~ +; l'enfance traverse la vie comme une barque fragile se joue sans p\'e9rils sur une mer sans \'e9cueils. +\par +\par Mais quand arrive la vague orageuse des passions du jeune \'e2ge, que va devenir ce fr\'eale esquif avec ses voiles qui se gonflent, et son pilote sans exp\'e9rience\~? +\par +\par L'\'e9ducation am\'e9ricaine pare \'e0 ce danger\~: la jeune fille re\'e7oit de bonne heure la r\'e9v\'e9lation des emb\'fbches qu'elle trouvera sur ses pas. Ses instincts la d\'e9fendraient mal\~: on la place sous la sauvegarde de sa raison\~; ainsi \'e9 +clair\'e9e sur les pi\'e9ges qui l'environnent, elle n'a qu'elle seule pour les \'e9viter. La prudence ne lui manque jamais. +\par +\par Ces lumi\'e8res donn\'e9es \'e0 l'adolescente sont une cons\'e9quence oblig\'e9e de la libert\'e9 dont elle jouit\~; mais elles lui font perdre deux qualit\'e9s charmantes dans le jeune \'e2ge, la candeur et la na\'efvet\'e9. L'Am\'e9 +ricaine a besoin de science pour \'eatre sage\~: elle sait trop pour \'eatre innocente\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l\rquote +auteur. }{\i Pour \'eatre innocente...}{ +\par \'ab\~Un enfant sans innocence est une fleur sans parfum.\~\'bb (Chateaubriand, M\'e9langes litt.)}}}{ +\par +\par Cette libert\'e9 pr\'e9coce donne \'e0 ses r\'e9flexions un tour s\'e9rieux, et imprime quelque chose de m\'e2le \'e0 son caract\'e8re. Je me rappelle avoir entendu une jeune fille de douze ans traiter dans une conversation et r\'e9 +soudre cette grande question\~: \'ab\~Quel est de tous les gouvernements celui qui de sa nature est le meilleur\~?\~\'bb \endash Elle pla\'e7ait la r\'e9publique au-dessus de tous les autres. +\par +\par Celte froideur des sens, cet empire de la t\'eate, ces habitudes m\'e2les chez les femmes, peuvent trouver gr\'e2ce devant la raison\~; mais elles ne contentent point le c\'9cur. Tel fut le premier jugement que je portai sur les femmes d'Am\'e9rique\~ +; cependant je rencontrai dans le monde une jeune personne dont le caract\'e8re, tout \'e0 la fois imp\'e9tueux et tendre, vint \'e9branler cette impression. +\par +\par Arabella me parut dou\'e9e d'une brillante vivacit\'e9 d'esprit, d'une touchante sensibilit\'e9 de c\'9cur, et de ce noble enthousiasme de l'\'e2me qui entra\'eene et subjugue\~; \'e0 l'entendre, elle aimait avec exc\'e8 +s les belles-lettres et les beaux-arts\~; ses yeux se mouillaient de pleurs quand elle traitait, m\'eame th\'e9oriquement, une question de sentiment\~; son go\'fbt pour la musique \'e9tait un fanatisme\~; sa passion pour la po\'e9sie un d\'e9lire\~ +; elle ne parlait de l'une et de l'autre que dans les termes de l'admiration la plus exalt\'e9e\~: c'\'e9taient Corinne et Sapho r\'e9unies dans une seule \'e2me. \endash S\'e9duit par tant de charmes, j'accusais la t\'e9m\'e9rit\'e9 + de mon premier jugement, lorsqu'une circonstance toute naturelle vint dissiper le prestige qui environnait ma nouvelle idole. Nous assistions ensemble \'e0 un concert\~; un instant auparavant, elle m'avait dit sur la musique en g\'e9n\'e9 +ral des choses qui m'avaient transport\'e9\~; mais, quand elle en vint \'e0 juger successivement les diff\'e9rentes parties du concert, je fus saisi d'un \'e9tonnement que je ne saurais vous d\'e9peindre. C'\'e9tait de sa part une abondance d'\'e9 +loges qui ne tarissait point\~; elle louait si souvent et avec tant de bruit qu'elle ne pouvait rien entendre\~: toutes ses admirations tombaient \'e0 faux. Du reste, elle ne paraissait pas tenir \'e0 faire preuve de discernement\~; elle avait \'e0 + son usage une somme d\'e9termin\'e9e d'enthousiasme, qu'elle d\'e9pensait \'e0 tout hasard, bien ou mal \'e0 propos, ne s'arr\'eatant qu'apr\'e8s en avoir achev\'e9 la distribution. +\par +\par Ce caract\'e8re, que je retrouvai plus tard dans un grand nombre de jeunes Am\'e9ricaines, n'a rien qui plaise. Les femmes \'e0 exaltation factice sont aussi froides que les autres, et, comme elles promettent davantage, elles donnent une d\'e9 +ception de plus. Je revins \'e0 ma premi\'e8re opinion\~; mais ce fut pour y \'eatre encore une fois troubl\'e9. \'c0 l'\'e2ge de dix-huit ans, Alice n'\'e9tait pas jolie, mais elle attirait vers elle par son esprit\~; elle n\'e9 +gligeait l'art et les soins de la toilette\~; sa mise \'e9tait d\'e9pourvue de gr\'e2ce et d'\'e9l\'e9gance, et on e\'fbt jug\'e9 qu'elle n'avait aucune pr\'e9tention, car elle portait publiquement des besicles. Cependant elle plaisait et avait le d\'e9 +sir de plaire\~: sa coquetterie \'e9tait tout intellectuelle\~; elle charmait \'e0 force de saillies, de naturel et de vivacit\'e9. Je la voyais environn\'e9e d'adorateurs, et je me prenais quelquefois \'e0 penser qu'elle \'e9 +tait vraiment digne des hommages qu'on lui adressait, lorsque je d\'e9couvris que depuis longtemps elle \'e9tait secr\'e8tement }{\i engag\'e9e}{. +\par +\par Aux \'c9tats-Unis, quand deux personnes ont reconnu qu'elles se conviennent, elles promettent de s'unir l'une \'e0 l'autre, et sont ce qu'on appelle }{\i engag\'e9es}{\~; c'est une esp\'e8ce de fian\'e7ailles qui se font sans solennit\'e9 +, et n'ont d'autre sanction que le lien de la foi jur\'e9e. +\par +\par La jeune fianc\'e9e, si peu soucieuse des moyens de plaire aux yeux, \'e9tait plus coquette qu'aucune autre, puisqu'elle l'\'e9tait sans int\'e9r\'eat\~: ce fut le terme de mes admirations. +\par +\par Du reste, une excessive coquetterie est le trait commun \'e0 toutes les jeunes Am\'e9ricaines, et une cons\'e9quence de leur \'e9ducation. +\par +\par Pour toute fille qui a plus de seize ans, un mariage est le grand int\'e9r\'eat de la vie. En France, elle le d\'e9sire\~; en Am\'e9rique, elle le cherche. Comme elle est de bonne heure ma\'eetresse d'elle-m\'eame et de sa conduite, c'est elle +qui fixe son choix\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l\rquote auteur. C'est elle qui fixe son choix... +\par Il est rare que ses parents la contrarient sur ce point\~; s'ils font une objection, la jeune fille en triomphe d'ordinaire par un peu de constance. La soci\'e9t\'e9 bl\'e2merait un p\'e8re qui r\'e9sisterait longtemps au v\'9c +u de ses enfants. Ce n'est pas que, dans ce pays de libert\'e9, l'autorit\'e9 paternelle soit d\'e9sarm\'e9e\~; la loi donne aux parents le droit d'exh\'e9r\'e9dation dans toute son \'e9tendue\~; mais ils n'en font pas usage dans cette circonstance, parc +e que les m\'9curs, toujours plus puissantes que les lois, prot\'e8gent la libert\'e9 dans le mariage.}}}{. +\par +\par On sent combien est d\'e9licate et p\'e9rilleuse la t\'e2che de la jeune fille, d\'e9positaire de sa destin\'e9e\~; il faut qu'elle ait pour elle-m\'eame la pr\'e9voyance que chez nous un p\'e8re et une m\'e8re ont pour leur fille\~: en g\'e9n\'e9 +ral, on doit le dire, elle remplit sa mission, avec beaucoup de sagesse. Au sein de cette soci\'e9t\'e9 toute positive, o\'f9 chacun exerce une industrie, les Am\'e9ricaines ont aussi la leur\~: c'est de trouver un mari. Aux \'c9 +tats-Unis, les hommes sont froids et encha\'een\'e9s \'e0 leurs affaires\~; il faut qu'on aille \'e0 eux, ou qu'un charme puissant les attire. Ne soyons donc pas surpris si la jeune fille qui vit au milieu d'eux est prodigue de sourires \'e9tudi\'e9 +s et de tendres regards\~; sa coquetterie est d'ailleurs \'e9clair\'e9e et prudente\~; elle a mesur\'e9 l'espace dans lequel elle peut se jouer\~; elle sait la limite qu'elle ne doit point franchir. Si ses artifices m\'e9 +ritent qu'on les censure, le but qu'elle poursuit est du moins irr\'e9prochable\~; car elle ne veut que se marier. +\par +\par Les occasions ne manquent point aux jeunes gens et aux jeunes filles qui ont \'e0 se r\'e9v\'e9ler un sentiment tendre et un mutuel penchant. Celles-ci ont coutume de sortir seules, et les premiers, en les accompagnant, ne blessent aucune convenance\~ +: la seule forme qu'ils doivent observer, c'est de marcher s\'e9par\'e9ment\~; car, pour donner le bras \'e0 une jeune personne, il faut lui \'eatre fianc\'e9. On voit r\'e9gner dans les salons la m\'eame libert\'e9. Il est rare que la m\'e8re se m\'eale +\'e0 la conversation qu'entretient sa fille\~; celle-ci re\'e7oit chez elle qui lui pla\'eet, donne seule ses audiences, et y admet quelquefois des jeunes gens qu'elle a rencontr\'e9s dans le monde, et que ne connaissent pas ses parents. En agissant ai +nsi, elle ne fait point mal\~; car ce sont les m\'9curs du pays. +\par +\par La coquetterie am\'e9ricaine est d'une nature toute sp\'e9ciale\~; en France, une fille coquette est moins d\'e9sireuse de se marier que de plaire\~; en Am\'e9rique, elle n'est impatiente de plaire que pour s +e marier. Chez nous, la coquetterie est une passion\~; en Am\'e9rique, un calcul. Si la jeune personne }{\i engag\'e9e}{ continue \'e0 se montrer coquette, c'est moins par go\'fbt que par prudence\~; car il n'est pas sans exemple que le }{\i fianc\'e9}{ + viole sa foi\~; quelquefois elle pr\'e9voit cette chance funeste, et t\'e2che de gagner des c\'9curs, non pour en poss\'e9der plusieurs \'e0 la fois, mais pour remplacer celui qu'elle court le risque de perdre. +\par +\par Dans cette circonstance comme dans toutes les autres, elle provoque, encourage, ou repousse les soupirants avec une enti\'e8re libert\'e9. +\par +\par En Am\'e9rique, cette libert\'e9, sit\'f4t donn\'e9e \'e0 la femme, lui est tout \'e0 coup ravie. Chez nous, la jeune fille passe des langes de l'enfance dans les liens du mariage\~; mais ces nouvelles cha\'eenes lui sont l\'e9g\'e8res. En pre +nant un mari, elle gagne le droit de se donner au monde\~; elle devient libre en s'engageant. Alors commencent pour elle les f\'eates, les plaisirs, les succ\'e8s. En Am\'e9rique, au contraire, la vie brillante est \'e0 la jeune fille\~ +; en se mariant, elle meurt aux joies mondaines pour vivre dans les devoirs aust\'e8res du foyer domestique. On lui adressait des hommages, non parce qu'elle \'e9tait femme, mais parce qu'elle pouvait devenir \'e9pouse. Sa coquetterie, apr\'e8 +s avoir trouv\'e9 un mari, n'a plus rien \'e0 faire, et, depuis qu'elle a donn\'e9 sa main, on n'a plus rien \'e0 lui demander. +\par +\par Aux \'c9tats-Unis, la femme cesse d'\'eatre libre le jour o\'f9, en France, elle le devient. +\par +\par Ces privil\'e8ges de la jeune fille et ce n\'e9ant pr\'e9coce de la femme mari\'e9e accroissent beaucoup le nombre des personnes qui s'engagent avant de se marier. En g\'e9n\'e9ral, le contrat purement moral, qui na\'eet de ces sortes de fian\'e7 +ailles, se ratifie peu de temps apr\'e8s par le mariage\~; mais il n'est pas rare de voir les jeunes filles s'efforcer d'en ajourner l'accomplissement. En agissant ainsi, elles atteignent un double but\~: }{\i engag\'e9es}{, elles sont s\'fb +res de se marier, et ne sont pas encore \'e9pouses\~; elles gagnent la certitude d'un avenir de femme, en conservant leur libert\'e9 de fille. +\par +\par Rien, dans les femmes am\'e9ricaines, ne parle \'e0 l'imagination... cependant il est un c\'f4t\'e9 de leur caract\'e8re qui produit sur tout esprit grave une profonde impression. +\par +\par On sait la moralit\'e9 d'une population, quand on conna\'eet celle des femmes, et l'on ne contemple point la soci\'e9t\'e9 des \'c9tats-Unis sans admirer quel respect y entoure le lien du mariage. Le m\'eame sentiment n'exista jamais \'e0 + un aussi haut degr\'e9 chez aucun peuple ancien, et les soci\'e9t\'e9s d'Europe, dans leur corruption, n'ont point l'id\'e9e d'une pareille puret\'e9 de m\'9curs. +\par +\par En Am\'e9rique on n'est pas plus s\'e9v\'e8re qu'ailleurs envers les d\'e9sordres et m\'eame les d\'e9bauches du c\'e9libat\~: beaucoup de jeunes gens s'y rencontrent, dont on sait les m\'9curs dissolues, et dont la r\'e9putation n'en re\'e7 +oit aucune atteinte\~; mais leurs exc\'e8s, pour \'eatre pardonn\'e9s, doivent se commettre en dehors des familles. Indulgente pour les plaisirs qu'on demande \'e0 des prostitu\'e9es, la soci\'e9t\'e9 condamne sans piti\'e9 ceux qui s'obtiendraient aux d +\'e9pens de la foi conjugale\~; elle est \'e9galement inflexible pour l'homme qui provoque la faute, et pour la femme qui la commet. Tous deux sont bannis de son sein\~; et, pour encourir ce ch\'e2timent, il n'est pas n\'e9cessaire d'avoir \'e9t\'e9 + coupable, il suffit d'avoir fait na\'eetre le soup\'e7on. Le foyer domestique est un sanctuaire inviolable que nul souffle impur ne doit souiller. +\par +\par La moralit\'e9 des femmes am\'e9ricaines, fruit d'une \'e9ducation grave et religieuse, est encore prot\'e9g\'e9e par d'autres causes. +\par +\par Envahi par les int\'e9r\'eats positifs, l'Am\'e9ricain n'a ni temps ni \'e2me \'e0 donner aux sentiments tendres et aux galanteries\~ +; il est galant une seule fois dans sa vie, lorsqu'il veut se marier. C'est qu'alors il ne s'agit pas d'une intrigue, mais d'une affaire. +\par +\par Il n'a point le loisir d'aimer, encore moins celui d'\'eatre aimable. Le go\'fbt des beaux-arts, qui s'allie si bien aux jouissances du c\'9cur, lui est interdit. Si, sortant de sa sph\'e8 +re industrielle, un jeune homme se prend de passion pour Mozart ou pour Michel-Ange, il se perd dans l'opinion publique. On ne fait point fortune \'e0 \'e9couter des sons ou \'e0 regarder des couleurs. Et c +omment fixer au comptoir celui qui connut une fois les charmes d'une vie po\'e9tique\~? +\par +\par Ainsi condamn\'e9s par les m\'9curs du pays \'e0 se renfermer dans l'utile, les jeunes Am\'e9ricains ne sont ni pr\'e9occup\'e9s de plaire aux femmes, ni habiles \'e0 les s\'e9duire. +\par +\par Il est d'ailleurs un \'e9l\'e9ment de corruption, puissant dans les soci\'e9t\'e9s d'Europe, et qui ne se rencontre point aux \'c9tats-Unis\~: ce sont les oisifs n\'e9 +s avec une grande fortune, et les militaires en garnison. Ces riches sans profession et ces soldats sans gloire n'ont rien \'e0 faire\~: leur seul passe-temps est de corrompre les femmes\~; jeunesse bouillante et g\'e9n\'e9reuse, \'e0 + laquelle il ne manque que de l'espace et de l'action\~; pareille aux grandes eaux du Mississipi\~: bienfaisantes quand elles roulent imp\'e9tueuses, mortelles d\'e8s qu'elles sont stagnantes. +\par +\par En Am\'e9rique, tout le monde travaille, parce que nul n'apporte en naissant de grandes richesses\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ + Note de l'auteur. }{\i En naissant, de grandes richesses...}{ +\par Il se rencontre bien par accident quelques jeunes gens que le hasard d'une fortune h\'e9r\'e9ditaire et d'une \'e9ducation polie rend propres aux intrigues de soci\'e9t\'e9 et aux galanteries\~ +; mais ils sont en trop petit nombre pour nuire, et, s'ils font seulement signe de troubler la paix d'un m\'e9nage, ils trouvent le monde am\'e9ricain ligu\'e9 tout entier contre eux pour les combattre et pour \'e9 +craser l'ennemi commun. Ceci explique pourquoi les Am\'e9ricains c\'e9libataires, qui ont de la fortune et des loisirs, ne restent point aux \'c9tats-Unis et viennent vivre en Europe, o\'f9 ils trouvent des hommes intellectuels et des femmes corrompues.}} +}{, et l'on n'y conna\'eet point la funeste oisivet\'e9 des garnisons, parce que ce pays n'a point d'arm\'e9e. +\par +\par Les femmes \'e9chappent ainsi aux p\'e9rils de la s\'e9duction\~: si elles sont pures, on ne saurait dire qu'elles sont vertueuses\~; car elles ne sont point attaqu\'e9es. +\par +\par L'extr\'eame facilit\'e9 de s'enrichir vient encore au secours des bonnes m\'9curs\~; la fortune n'est jamais une consid\'e9ration essentielle dans les mariages\~; le commerce, l'industrie, l'exercice d'une profession, + assurant aux jeunes gens une existence et un avenir. Ils s'unissent \'e0 la premi\'e8re femme qu'ils aiment, et rien n'est plus rare aux \'c9tats-Unis qu'un vieux gar\'e7on de vingt-cinq ans. La soci\'e9t\'e9 y gagne des existences morales d'hommes mari +\'e9s \'e0 la place des vies licencieuses du c\'e9libat. Enfin l'\'e9galit\'e9 des conditions prot\'e8ge les mariages auxquels la diff\'e9rence des rangs est chez nous un obstacle. Aux \'c9tats-Unis il n'y a qu'une classe, et aucune barri\'e8 +re de convenance sociale ne s\'e9pare le jeune homme et la jeune fille qui sont d'accord pour s'unir. Cette \'e9galit\'e9, propice aux unions l\'e9gitimes, g\'eane beaucoup celles qui ne le sont pas. Le s\'e9ducteur d'une jeune fille devient n\'e9 +cessairement son \'e9poux, quelle que soit la diff\'e9rence des positions, parce que, s'il existe des sup\'e9riorit\'e9s de fortune, il n'y a point de diff\'e9rence de rang\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l'auteur. }{\i Point de diff\'e9rence de rang...}{ +\par Aussi, quiconque s\'e9duit une jeune fille contracte, par le fait m\'eame, l'obligation de l'\'e9pouser\~; s'il ne le faisait pas, il encourrait la r\'e9probation du monde et serait repouss\'e9 de toutes les soci\'e9t\'e9s. +\par Qu'en Angleterre un jeune homme appartenant \'e0 l'aristocratie s\'e9duise une jeune fille de la classe moyenne, son aventure fait peu de scandale\~: et le grand monde o\'f9 il vit lui pardonne ais\'e9ment le dommage qu'il a caus\'e9 dans des rangs inf +\'e9rieurs. Il n'en peut \'eatre ainsi dans une soci\'e9t\'e9 o\'f9 les conditions sont \'e9gales et o\'f9 les rangs ne sont point marqu\'e9s.}}}{. +\par +\par Cette r\'e9gularit\'e9 de m\'9curs, qui tient moins aux individus qu'\'e0 l'\'e9tat social lui-m\'eame, r\'e9pand une teinte grave sur toute la soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine. +\par +\par Il existe dans tout pays une opinion publique dominante, \'e0 l'empire de laquelle nulle femme ne peut se soustraire. +\par +\par Impitoyable en Italie pour la coquetterie qui ment, elle y pardonne la faiblesse qui succombe\~; elle exige en Angleterre des d\'e9licatesses de pudeur qu'elle bannit en Espagne, et n'est pas plus s\'e9v\'e8re \'e0 Madrid pour les \'e9 +carts des sens, qu'elle ne l'est \'e0 Londres pour les mouvements du c\'9cur. En Am\'e9rique, cette opinion condamne sans piti\'e9 toutes les passions, et n'autorise que les calculs\~; indiff\'e9 +rente sur les sentiments, elle n'est exigeante que pour les devoirs. +\par +\par L'amour, dont le charme fait seul toute la vie de quelques peuples d'Europe, n'est point compris aux \'c9tats-Unis. +\par +\par Si quelque \'e2me ardente y ressent le besoin d'aimer et s'y abandonne avec passion, c'est un accident aussi rare que l'apparition d'un roc \'e9lev\'e9 sur la plage am\'e9ricaine. Malheur \'e0 cet \'eatre isol\'e9 au milieu de tous\~ +! Pas une sympathie qui vienne le trouver\~! pas un \'e9cho qui lui r\'e9ponde\~! pas une force sur laquelle il puisse se reposer\~! En ce pays, on n'estime les choses que suivant leur valeur arithm\'e9tique. Comment r\'e9duire en dollars les \'e9 +lans de l'\'e2me et les battements du c\'9cur\~? +\par +\par Peut-\'eatre aime-t-on en Am\'e9rique, mais on n'y fait point l'amour. +\par +\par Les femmes, de nature si tendre, prennent l'empreinte de ce monde positif et raisonneur ... +\par +\par ... Vous le voyez, les femmes am\'e9ricaines m\'e9ritent l'estime, et non l'enthousiasme\~; elles peuvent convenir \'e0 une soci\'e9t\'e9 froide\~; mais leur c\'9cur n'est point fait pour les br\'fblantes passions du d\'e9sert.\~\'bb +\par }\pard\plain \s1\qc\sb840\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f16\fs38\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594359}Chapitre III\line }{\b0\i Ludovic, ou le d\'e9part d'Europe}{{\*\bkmkend _Toc72594359} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {Ce langage de Ludovic produisit quelque impression sur l'esprit du voyageur. Le s\'e9jour de cet homme des villes au sein d'une profonde solitude\~ +; le contraste de ses mani\'e8res polies avec sa vie sauvage\~; son jeune front charg\'e9 d'ennuis\~; ses discours m\'eal\'e9s de larmes et de sourire, de myst\'e8re et de franchise, de sentences graves et d'observations frivoles, de r\'e9 +ticences et de longues r\'e9flexions\~; toutes ces circonstances, apr\'e8s avoir d\'e9concert\'e9 les conjectures du voyageur et piqu\'e9 sa curiosit\'e9, commen\'e7aient \'e0 faire na\'eetre son int\'e9r\'ea +t. Cependant il ne songea, dans le premier moment, qu'\'e0 d\'e9montrer la sagesse de ses projets. +\par +\par \endash Vous venez, dit-il \'e0 Ludovic, de me pr\'e9senter un coin du tableau. J'admets avec vous qu'il s'y peut rencontrer des taches\~;... mais l'Am\'e9rique n'en renferme pas moins les \'e9l\'e9ments essentiels du bonheur. Il y a, aux \'c9ta +ts-Unis, deux choses d'un prix inestimable, et qui ne se trouvent point ailleurs\~: c'est une soci\'e9t\'e9 neuve, quoique civilis\'e9e, et une nature vierge. De ces deux sources f\'e9condes d\'e9coulent une foule d'avantages mat\'e9 +riels et de jouissances morales. Je vous avouerai d'ailleurs que le portrait que vous venez d'offrir \'e0 mes yeux, quelque vrai qu'il puisse \'eatre en g\'e9n\'e9ral, ne me para\'eet pas ressembler \'e0 toutes les femmes d'Am\'e9 +rique. J'en ai vu dont les passions ardentes se peignaient dans un regard br\'fblant. Ce pays contient des peuples de races diverses... S'il en est que refroidissent les glaces du p\'f4le, il en est d'autres qu'\'e9chauffe le soleil des tropiques... + +\par +\par \'c0 ces mots, les traits de Ludovic se contract\'e8rent\~; il \'e9prouvait une \'e9motion que le voyageur ne pouvait comprendre. Celui-ci continuant\~: \endash Je crois, dit-il, que nous apportons dans notre opinion sur les \'c9 +tats-Unis une disposition d'esprit diff\'e9rente\~; je juge ce pays gravement\~; vous, avec l\'e9g\'e8ret\'e9... Vous \'eates frapp\'e9 des ridicules et du peu d'\'e9l\'e9gance de cette soci\'e9t\'e9, et vous en riez\~; et moi... +\par +\par \endash Arr\'eatez, s'\'e9cria Ludovic d'une voix s\'e9v\'e8re\~; vous m\'e9connaissez mon caract\'e8re, et votre erreur est plus cruelle que vous ne pouvez le croire. Non\~! il n'y a rien de gai, rien de frivole dans ma pens\'e9e... ma bou +che peut sourire encore ... mais depuis longtemps mon c\'9cur ne conna\'eet plus de joie ... Vous croyez que je me suis \'e9loign\'e9 des hommes parce que ma raison ne les comprend pas, ou que mon c\'9cur les d\'e9teste\~; vous me prenez pour un m\'e9 +chant ou pour un insens\'e9\~!... d\'e9trompez-vous... Mon intelligence n'est point \'e9gar\'e9e, et je ne hais point mes semblables, loin desquels je tra\'eene ma vie malheureuse\~!... Pour en venir au point o\'f9 je suis arriv\'e9, j'ai travers\'e9 + bien des ab\'eemes... Ah\~! il serait \'e0 souhaiter pour vous que vous comprissiez mieux ma destin\'e9e\~; les \'e9cueils de ma vie sont les m\'eames o\'f9 je vous vois pr\'eat \'e0 vous briser... Vos illusions furent les miennes\~ +; ce sont elle, qui m'ont perdu et qui causeront votre ruine... C'est une \'e9trange erreur de croire que le bonheur se trouve en dehors des voies communes... Ce trouble de l'\'e2me qui s'ennuie partout o\'f9 elle est, cette inqui\'e9 +tude de l'esprit qui vous exile de la patrie, ce besoin de sensations neuves et vives, tous ces maux sont en vous, et ne tiennent pas \'e0 un pays plut\'f4t qu'\'e0 + un autre... Les lieux ne changent point les passions des hommes... J'ai entendu vos admirations pour l'Am\'e9rique, pour ses institutions, ses m\'9curs, pour ses for\'eats et ses d\'e9serts... J'en sais beaucoup plus que vous ne pensez sur les sujets de +votre enthousiasme. Si je vous disais l'histoire de mon pass\'e9, ce serait celle de votre avenir\~!... +\par +\par En pronon\'e7ant ces mots, Ludovic s'\'e9tait anim\'e9 d'un feu extraordinaire... et l'\'e9nergie de ses paroles ne rendait qu'imparfaitement la profondeur de ses convictions. +\par +\par Une r\'e9action se fit alors dans l'\'e2me du voyageur, qui, comprenant tout ce qu'il y avait de grave, de myst\'e9rieux et de touchant dans la position du solitaire\~: +\par +\par \endash Pardonnez, lui dit-il avec int\'e9r\'eat, si j'ai pris votre malheur pour une infortune ordinaire... Mais quel est donc le secret de cette mis\'e8re qui se pr\'e9sente \'e0 mes yeux sous les apparences du bonheur que j'envie\~? quelle est l'\'e9 +trange fatalit\'e9 qui vous \'e9loigne des hommes que vous aimez, et vous retient dans une solitude que vous n'aimez pas\~?... H\'e9las faut-il que je vienne de France pour voir un compatriote si malheureux\~! De gr\'e2ce, \'e9 +panchez vos chagrins dans mon c\'9cur, et puisse l'int\'e9r\'eat que vous inspirez au voyageur verser dans votre \'e2me un peu de consolation\~!... +\par +\par Le solitaire r\'e9fl\'e9chit quelques instants... \endash Eh bien, oui\~! dit-il en relevant sa t\'eate qu'il avait inclin\'e9e, je vous raconterai l'histoire de ma vie... Je sais combien les hommes sont indiff\'e9 +rents aux souffrances d'autrui, et je suis accoutum\'e9 \'e0 me passer de leur piti\'e9. Ce n'est donc point votre compassion que je veux gagner par le r\'e9cit de mes maux\~ +; c'est un devoir que je vais accomplir... Le devoir seul est assez puissant sur mon \'e2me pour me contraindre \'e0 r\'e9veiller des souvenirs douloureux, que j'avais r\'e9solu d'ensevelir dans un oubli profond. Je suis comme le voyageur t\'e9m\'e9 +raire tomb\'e9 du fa\'eete de la montagne jusqu'au fond du pr\'e9cipice\~; il a perdu tout espoir de salut... cependant, portant un dernier regard vers les sommets dont il est descendu, il crie le p\'e9ril aux imprudents q +u'il voit s'avancer sur le bord des ab\'eemes. +\par +\par Le reste du jour, Ludovic parut absorb\'e9 dans une profonde m\'e9ditation\~; il \'e9tait facile de juger, par les nuages sombres qui, de temps en temps, venaient obscurcir son front, qu'en repassant par toutes les phases + de sa vie, il avait de grandes infortunes \'e0 traverser. +\par +\par Le lendemain, \'e0 l'instant o\'f9 l'aurore refl\'e9tait ses teintes roses sur les plus hauts feuillages de la for\'eat, Ludovic et son h\'f4te sortaient de la chaumi\'e8re\~; ils se dirig\'e8rent vers une roche \'e9lev\'e9e qui dominait l'extr\'e9mit\'e9 + du lac. De cette hauteur s'\'e9lan\'e7ait une source jaillissante qui semait dans sa chute mille grains d'une poussi\'e8re humide et argent\'e9e. Ce lac tranquille, ces bois muets, cette onde l\'e9g\'e8re tombant sans bruit comme pour ne point trouble +r le silence de la solitude, tout dans ce lieu pr\'e9parait l'\'e2me \'e0 de profondes impressions. +\par +\par Le solitaire et le voyageur s'\'e9tant assis au pied d'un c\'e8dre antique, Ludovic raconta en ces termes l'histoire de sa vie. +\par +\par Les grandes r\'e9volutions qui tourmentent les peuples jettent souvent au fond de certaines \'e2mes un trouble profond, qui subsiste longtemps encore apr\'e8s que la surface de la soci\'e9t\'e9 est devenue tranquille et que le calme est rentr\'e9 + dans le sein des masses. +\par +\par Comme je naissais, un ordre social, qui comptait quinze si\'e8cles d'existence, achevait de s'\'e9crouler... Jamais si grande ruine ne s'\'e9tait offerte aux regards des peuples\~;... jamais reconstruction si grande n'avait provoqu\'e9 le g\'e9 +nie des hommes. Un monde nouveau s'\'e9levait sur les d\'e9bris de l'ancien\~; les esprits \'e9taient inquiets, les passions ardentes, les intelligences en travail\~; l'Europe enti\'e8re changeait de face\~;... les opinions, les m\'9curs, les lois \'e9 +taient entra\'een\'e9es dans un tourbillon si rapide, qu'on pouvait \'e0 peine distinguer les institutions nouvelles de celles qui n'\'e9taient plus ... L'origine de la souverainet\'e9 avait \'e9t\'e9 d\'e9plac\'e9e\~; les principes du gouvernement \'e9 +taient chang\'e9s\~; on avait invent\'e9 un nouvel art de la guerre, cr\'e9\'e9 de nouvelles sciences\~; les hommes n'\'e9taient pas moins extraordinaires que les \'e9v\'e9nements\~ +; les plus grandes nations du monde prenaient pour chefs des enfants, tandis que les vieillards \'e9taient rejet\'e9s des affaires... des soldats sans exp\'e9rience triomphaient des bandes les plus aguerries\~; des g\'e9n\'e9raux, qui sortaient de l'\'e9 +cole, renversaient de puissants empires\~;... le r\'e8gne des peuples \'e9tait solennellement annonc\'e9\~; et jamais on n'avait vu les individualit\'e9s si fortes et si glorieuses... chacun se pr\'e9cipitait dans une ar\'e8 +ne que la fortune paraissait ouvrir \'e0 tous... +\par +\par J'\'e9tais enfant lorsque ces \'e9v\'e9nements se passaient. Un spectacle de mis\'e8re et de grandeur, de ruine et de cr\'e9ation, frappa d'abord mes jeunes regards\~ +; des exclamations de surprise, des cris d'admiration, les retentissements de l'airain annon\'e7ant des victoires, furent les premiers bruits qui arriv\'e8rent \'e0 mon oreille. +\par +\par J'habitais une demeure \'e9cart\'e9e des villes\~; j'y grandissais sous le toit paternel, au sein des affections les plus tendres. Le tumulte qui r\'e9gnait en Europe ne p\'e9n\'e9trait que de loin en loin +dans cet asile paisible du vrai bonheur et de toutes les vertus\~; la vie s'y \'e9coulait douce, mais uniforme\~; de temps en temps seulement, un journal, la lettre d'un ami, un soldat rentrant dans ses foyers, venaient tout \'e0 coup jeter comme une lumi +\'e8re subite sur notre horizon, et nous apprendre que des tr\'f4nes \'e9taient d\'e9truits ou \'e9lev\'e9s. +\par +\par Quand ces bruits rares parvenaient jusqu'\'e0 moi, ils me plongeaient dans de longs \'e9tonnements\~; ils m'apprenaient que la vie, si monotone autour de nous, avait ailleurs des sc\'e8nes brillantes\~; alors je r\'ea +vais de gloire, de puissance, de grandeur\~! la tranquillit\'e9 de nos existences me paraissait un accident au milieu du mouvement universel. +\par +\par Il se cr\'e9ait peu \'e0 peu au fond de mon \'e2me un monde id\'e9al, enfant de mes r\'eaveries, de mes illusions et de mes impatients d\'e9sirs, monde gigantesque, que ne pouvait \'e9galer le monde r\'e9el, quelque grand, quelque extraordinaire qu'il f +\'fbt alors... Si j'eusse \'e9t\'e9 plac\'e9 pr\'e8s de la sc\'e8ne, peut-\'eatre euss\'e9-je aper\'e7u les ombres aussi bien que les clart\'e9s\~; voyant agir sous mes yeux les hommes qui gouvernaient les nations, j'eusse \'e9t\'e9 peut-\'eatre moins +\'e9bloui par une grandeur qui m'aurait paru m\'eal\'e9e de petitesse\~; j'aurais vu bien des bassesses autour de la puissance, et de larges taches dans un soleil de gloire. +\par +\par Mais mon isolement rendait plus s\'e9duisants tous les prestiges, et plus enivrant encore pour mon imagination le spectacle lointain des mouvements du monde. Ainsi je ne voyais, du vaste th\'e9\'e2tre o\'f9 s'agitait la destin\'e9 +e des peuples, que ce qui pouvait me d\'e9go\'fbter du coin de terre que j'habitais. +\par +\par Lorsque, tout \'e9mu encore par les r\'e9cits qui avaient fait bondir mon c\'9cur, je retombais au milieu du calme profond de notre retraite\~; quand, apr\'e8s avoir roul\'e9 dans mon esprit les plus vastes pens\'e9es, je me sentais ramen\'e9 + aux paisibles int\'e9r\'eats des champs... j'\'e9prouvais un insurmontable ennui, et sentais une r\'e9pugnance que, depuis, je n'ai jamais pu vaincre pour le tranquille bonheur dont j'\'e9tais le t\'e9moin\~: non que je fusse insensible \'e0 l'ordre et +\'e0 la moralit\'e9 dont l'int\'e9rieur de la famille m'offrait le touchant spectacle. J'\'e9tais souvent \'e9mu \'e0 l'aspect des bonnes oeuvres qui se faisaient sous mes yeux\~; car jamais un malheureux n'\'e9tait repouss\'e9 + de notre demeure, et je voyais le pauvre s'\'e9loigner en nous b\'e9nissant\~; mais je sentais chaque jour qu'il me fallait quelque chose de plus encore. Je prenais \'e0 mon p\'e8re ses vertus\~; au monde que j'entrevoyais, sa grandeur\~; je m\'ea +lais ces deux choses, j'en faisais un ensemble d\'e9licieux, enivrant. Bient\'f4t elles s'unirent si intimement dans ma pens\'e9e, que je ne pouvais plus les s\'e9parer. Je n'eusse point voulu de gloire sans vertus\~ +; mais la vertu sans gloire me paraissait terne. +\par +\par Enfin les portes du monde s'ouvrirent pour moi..., je me pr\'e9cipitai dans l'ar\'e8ne. +\par +\par D\'e9j\'e0 tout y \'e9tait chang\'e9\~; la paix r\'e9gnait en Europe\~; ce n'\'e9tait point le calme du bien-\'eatre, mais l'immobilit\'e9 qui suit une violente convulsion. Les peuples n'\'e9taient pas heureux\~; ils \'e9ta +ient las et se reposaient... De vastes ambitions, d'imp\'e9tueux d\'e9sirs, quelques nobles enthousiasmes, s'agitaient encore \'e0 la surface de la soci\'e9t\'e9\~; mais tous ces \'e9lans n'avaient plus de but... Tout d'ailleurs s'\'e9tait rapetiss\'e9 + dans le monde, les choses comme les hommes. On voyait des instruments de pouvoir, faits pour des g\'e9ants, et mani\'e9s par des pygm\'e9es, des traditions de force exploit\'e9es par des infirmes, et des essais de gloire tent\'e9s par des m\'e9diocrit +\'e9s. Au si\'e8cle des r\'e9volutions avait succ\'e9d\'e9 le temps des troubles\~; aux passions, les int\'e9r\'eats\~; aux crimes, les vices\~; au g\'e9nie, l'habilet\'e9\~; les paroles, aux actes. Je trouvai une soci\'e9t\'e9 o\'f9 + tout semblait encore transitoire, et o\'f9 rien cependant ne remuait plus\~; une sorte de chaos r\'e9gulier, \'e9poque sans caract\'e8re d\'e9termin\'e9, plac\'e9e entre la gloire qui venait de mourir, et la libert\'e9 qui allait na\'eetre... On ne s' +\'e9lan\'e7ait plus au pouvoir d'un seul bond, comme au temps de mon enfance\~; on n'y marchait non plus progressivement, comme dans les si\'e8cles qui avaient pr\'e9c\'e9d\'e9\~; il existait dans le gouvernement de certaines r\'e8gles qui, apr\'e8 +s avoir \'e9t\'e9 oppos\'e9es aux talents, c\'e9daient sans effort sous l'intrigue. +\par +\par J'abordai ce nouveau th\'e9\'e2tre, plein de vastes pens\'e9es et d'immenses d\'e9sirs\~: un coup d\rquote \'9cil me suffit pour d\'e9couvrir combien peu j'y convenais. +\par +\par Mes passions \'e9taient profondes et pures\~: mais, depuis trente ann\'e9es, mille autres avaient feint d'en sentir de pareilles, ou abus\'e9 de celles qu'ils \'e9prouvaient r\'e9ellement\~; on ne croyait plus \'e0 la sinc\'e9rit\'e9 des grandes + ambitions, et tout le monde les redoutait. Apr\'e8s avoir si longtemps nourri des esp\'e9rances sans bornes, et m'en \'eatre enivr\'e9 dans la solitude, je fus presque oblig\'e9 de les d\'e9rober aux regards des hommes. +\par +\par J'avais con\'e7u des projets de r\'e9forme politique... mais alors on avait horreur des innovations. +\par +\par De m\'eame que les esprits inquiets \'e9taient troubl\'e9s par des souvenirs de gloire, la soci\'e9t\'e9, corps froid et prudent, \'e9tait glac\'e9e par des souvenirs de sang\~; elle aimait sa l\'e9thargie, voyant dans le r\'e9veil un p\'e9ril +, et dans tout mouvement une crise mortelle. +\par +\par Comment d'ailleurs parvenir \'e0 exercer sur elle et sur sa marche quelque influence\~? +\par +\par J'essayai d'embrasser un \'e9tat qui p\'fbt me mener au pouvoir... mais je d\'e9couvris bient\'f4t encore la vanit\'e9 de ce projet. Pour suivre avec avantage ce qu'on appelle une carri\'e8re, il faut l'envisager comme l'int\'e9r\'ea +t unique de son existence, et non comme le moyen d'atteindre \'e0 un but plus \'e9lev\'e9. L'exercice d'une profession impose mille devoirs minutieux auxquels ne saurait se soumettre celui qui poursuit une grande pens\'e9e. L'impatience de r\'e9 +ussir suffirait pour emp\'eacher le succ\'e8s. +\par +\par Je ne saurais vous dire quels \'e9taient les tourments de mon esprit, lorsque, plein d'id\'e9es vastes, j'\'e9tais condamn\'e9 \'e0 me renfermer dans le cercle \'e9troit d'une sp\'e9cialit\'e9\~; apr\'e8s avoir longtemps consid\'e9r\'e9 + les objets dans leur ensemble, il me fallait descendre dans mille d\'e9tails, et traiter des cas particuliers, \'e0 la place des grandes questions que j'avais m\'e9dit\'e9es toute ma vie. Je faisais des efforts inou\'efs pour tirer une id\'e9e g\'e9n\'e9 +rale d'un fait\~; mais alors j'oubliais le fait pour l'id\'e9e, l'application pour la th\'e9orie\~: je devenais impropre \'e0 mon \'e9tat... Une autre fois, je parvenais \'e0 emprisonner mon esprit dans les limites d'une question sp\'e9ciale... mais ici j +e sentais mon intelligence se r\'e9tr\'e9cir, en m\'eame temps que je perdais l'habitude de g\'e9n\'e9raliser ma pens\'e9e\~; et je m'arr\'eatais devant la crainte de devenir impropre \'e0 mon avenir. +\par +\par Plein de d\'e9go\'fbt et d'ennui, je me retirai des affaires\~: j'\'e9tais d'ailleurs enclin \'e0 penser que, de notre temps, la droiture du c\'9cur et la fixit\'e9 des principes sont des obstacles au succ\'e8s. +\par +\par Le vide dans lequel je tombai ne saurait se d\'e9crire. \'c0 l'instant o\'f9 j'avais cru atteindre le but, je l'avais vu s'\'e9loigner de moi davantage... Cependant mes passions me restaient\~ +; elles ne me laissaient point de repos. Je jetais autour de moi des regards inquiets... j'observais la sc\'e8ne, esp\'e9rant toujours qu'elle changerait\~; mais elle ne m'offrait qu'un spectacle mon +otone de petits personnages, de petites intrigues, et de petits r\'e9sultats... +\par +\par Un \'e9v\'e9nement inattendu vint tout \'e0 coup ranimer mon \'e9nergie languissante, et sourire \'e0 mon imagination. C'\'e9tait en l'ann\'e9e 1825\~; la Gr\'e8ce esclave avait murmur\'e9 des paroles de libert\'e9... je vis l\'e0 + le parti de la civilisation contre la barbarie. +\par +\par Plein d'un saint enthousiasme, je courus vers la patrie d'Hom\'e8re. Mouvements po\'e9tiques d'une jeune \'e2me, que vous \'eates nobles et imp\'e9tueux\~! H\'e9las\~! pourquoi ne rencontrez-vous, dans vos \'e9lans sublimes, que d\'e9ceptions et mensonges +\~? J'ai scell\'e9 de mon sang la cause de la libert\'e9... j'ai vu le triomphe des Grecs, et je ne sais pas \'e0 pr\'e9sent quels sont les plus vils des vainqueurs ou des vaincus. Il n'y a plus de Grecs esclaves des Musulmans\~; mais toujours vou\'e9s +\'e0 la servitude, ceux-l\'e0 n'ont gagn\'e9 que le triste privil\'e8ge de se fournir de ma\'eetres et de tyrans. +\par +\par Que me restait-il \'e0 faire sur cette terre de souvenirs et de tombeaux\~? Que demander aux ruines d'Ath\'e8nes et de Lac\'e9d\'e9mone\~? +\par +\par Des cris de d\'e9sespoir\~? \endash Byron, g\'e9nie infernal, les exhala dans un c\'e9leste langage. +\par +\par Des soupirs religieux\~? \endash Un pieux p\'e8lerin les a recueillis, et l'univers \'e9coute encore dans une sainte \'e9motion la voix du chantre divin d'Eudore et de Cymodoc\'e9e. +\par +\par Alors, sans pens\'e9e, sans int\'e9r\'eat, sans but, je pris ma course au hasard... La nature offrit \'e0 mes yeux deux grandes choses\~: l'Oc\'e9an et les montagnes. L'art eut aussi sa merveille \'e0 me montrer\~ +: il me conduisit devant Saint-Pierre de Rome. +\par +\par En pr\'e9sence de ces magnifiques cr\'e9ations, j'\'e9prouvais de sublimes extases. Je ne sais pourquoi je n'ai jamais regard\'e9 la mer sans fondre en larmes\~: y a-t-il dans cette image de l'immensit\'e9 quelque chose qui confonde la mis\'e8 +re de l'homme\~? Cette grande sc\'e8ne, o\'f9 s'agitent les temp\'eates, o\'f9 se consomment les naufrages, figure-t-elle \'e0 nos yeux l'\'e9cueil o\'f9 l'\'e2me se brise, et l'ab\'eeme o\'f9 se perd la pens\'e9e\~? +\par +\par Les montagnes causent une impression plus grave\~; leur front superbe, en aspirant au ciel, imprime \'e0 l'\'e2me une impulsion religieuse\~; elles sont comme le marchepied donn\'e9 \'e0 l'homme pour monter vers Dieu. Oh\~! que la Divinit\'e9 + aurait un magnifique autel, si la basilique de Saint-Pierre couronnait la cime du Mont-Blanc\~! +\par +\par Mon p\'e8lerinage ne fut pas de longue dur\'e9e... L'Europe ennuie le voyageur parce qu'on y voyage depuis deux mille ans. +\par +\par En vain je visitais les sites les plus pittoresques, les retraites les plus sauvages, les palais les plus merveilleux... je ne faisais que passer l\'e0 o\'f9 mille autres avaient pass\'e9 avant moi. Pas une terre qui n'ait \'e9t\'e9 foul\'e9e aux pieds\~ +; pas une beaut\'e9 de la nature qui n'ait \'e9t\'e9 analys\'e9e\~; pas un chef-d'\'9cuvre de l'art qui n'ait excit\'e9 des admirations. Le voyageur de nos jours n'a plus rien \'e0 faire, ni rien \'e0 penser\~; ses opinions, comme ses sentiments, lui sont + annonc\'e9es d'avance\~; il faut qu'il pleure ici\~; que, plus loin, il soit saisi d'enthousiasme\~; il passe ainsi par la voie qu'ont suivie ses devanciers, \'e0 travers une multitude de vieilles impressions et d'\'e9motions de commande. +\par +\par Je ne rencontrai d'ailleurs chez les autres peuples d'Europe rien qui m'encha\'een\'e2t au milieu d'eux\~: ils sont aussi vieux et encore plus corrompus que nous. +\par +\par De retour en France, j'y retrouvai mes premiers ennuis. Que faire\~? o\'f9 aller\~? \endash Revenir \'e0 la maison paternelle\~? j'\'e9tais moins que jamais propre \'e0 en go\'fbter le bonheur\~; car les obstacles accumul\'e9 +s sur mes pas, au lieu de me d\'e9senchanter, n'avaient fait qu'irriter mes passions. +\par +\par Me faudrait-il vivre \'e9ternellement dans une soci\'e9t\'e9 o\'f9 j'\'e9tais s\'fbr de ne point trouver l'existence que j'avais r\'eav\'e9e\~! +\par +\par Alors s'offrit \'e0 mon esprit l'id\'e9e de passer en Am\'e9rique. Je savais peu de choses de ce pays\~; mais chaque jour j'entendais vanter la sagesse de ses institutions, son amour pour la libert\'e9, les prodiges de son industrie, la grandeur de s +on avenir. C'\'e9tait de l'Occident, disait-on, que d\'e9sormais viendrait la lumi\'e8re, et puis je pensais comme vous\~: \'ab\~On trouve en Am\'e9rique deux choses qui ne se rencontrent point ailleurs\~: une soci\'e9t\'e9 neuve, quoique civilis\'e9 +e, et une nature vierge...\~\'bb +\par +\par Je regardai ce projet nouveau comme une inspiration divine envoy\'e9e au secours de mon infortune. +\par +\par Combien fut douce alors la lumi\'e8re qui p\'e9n\'e9tra dans mon \'e2me, et vint me d\'e9couvrir un monde \'e9gal \'e0 mes plus beaux r\'eaves\~! +\par +\par Avec quel enthousiasme je me pr\'e9cipitai vers cette chance d'avenir\~! je passai tout \'e0 coup de l'abattement \'e0 l'\'e9nergie, et sentis rena\'eetre en moi toutes les forces morales que donne le retour inattendu d'une esp\'e9rance abandonn\'e9e. + +\par +\par Un mois apr\'e8s j'\'e9tais \'e0 Baltimore. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb840\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f16\fs38\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594360}Chapitre IV\line }{\b0\i Int\'e9rieur d'une famille am\'e9ricaine}{{\*\bkmkend _Toc72594360} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {Je choisis Baltimore de pr\'e9f\'e9rence aux autres villes d'Am\'e9rique, assur\'e9 que j'\'e9 +tais d'y trouver un ami, Daniel Nelson, auquel ma famille avait, dans une occasion importante rendu quelques services. +\par +\par Le jour o\'f9 j'entrai chez Nelson fut celui qui d\'e9cida de mon sort. Je dois donc vous faire conna\'eetre cet Am\'e9ricain. +\par +\par Son premier abord n'\'e9tait point agr\'e9able\~: un maintien s\'e9v\'e8re, un langage froid, des formes rudes telle \'e9tait l'apparence ext\'e9rieure de son caract\'e8re\~; mais cette grossi\'e8re \'e9corce cachait des vertus d'un grand prix\~; il \'e9 +tait juste envers ses semblables, charitable au malheureux, et dou\'e9 d'une fermet\'e9 d'esprit, que je n'ai jamais rencontr\'e9e dans un autre homme\~; il poss\'e9dait encore une qualit\'e9 que j'admirai d'autant plus en Am\'e9 +rique, que je l'avais moins vue en France\~: c'\'e9tait de ne rien dire sans r\'e9flexion, et de ne jamais parier des choses qu'il ne savait pas\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright +\f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l\rquote auteur. Ne jamais parler des choses qu'il ne savait pas. +\par V. la note relative \'e0 la }{\field{\*\fldinst {HYPERLINK \\l "Marie_note_sociabilit\'e9_des_Am\'e9ricains" _}}{\fldrslt {\ul\cf10 sociabilit\'e9 des Am\'e9ricains}}}{.}}}{. +\par +\par Habituellement calme dans ses discours, Nelson avait quelques passions sous l'influence desquelles sa froideur s'animait. La premi\'e8re, c'\'e9tait un orgueil national pouss\'e9 jusqu'au d\'e9lire\~ +; il ne parlait qu'en termes magnifiques de la sagesse et de la grandeur du peuple am\'e9ricain, Sa seconde passion \'e9tait une haine\~: il d\'e9testait les Anglais\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l'auteur. }{\i Il d\'e9testait les Anglais.}{ +\par Dire que les Am\'e9ricains ha\'efssent les Anglais, c'est rendre imparfaitement leurs sentiments. Les habitants des \'c9tats-Unis furent soumis \'e0 la domination anglaise, et au souvenir de leur ind\'e9pendance conquise se m\'ea +le celui des guerres dont elle a \'e9t\'e9 le prix. Ces luttes rappellent des temps d'une inimiti\'e9 profonde contre les Anglais. +\par La civilisation avanc\'e9e de l'Angleterre inspire aussi des sentiments de jalousie tr\'e8s prononc\'e9s \'e0 tous les Am\'e9ricains. Cependant, lorsque la pens\'e9e d'une rivalit\'e9 sort un instant de le +ur esprit, on les voit fiers de descendre d'une nation aussi grande que l'Angleterre\~; et l'on retrouve dans leur \'e2me ce sentiment de pi\'e9t\'e9 filiale qui rattache les colonies \'e0 la m\'e8re patrie, longtemps apr\'e8 +s qu'elles sont devenues libres. +\par Le souvenir des anciennes querelles s'efface chaque jour\~; mais la jalousie s'accro\'eet. La prosp\'e9rit\'e9 mat\'e9rielle des \'c9tats-Unis a pris un essor merveilleux, que l'Angleterre regarde d'un oeil inquiet\~: et l'Am\'e9 +rique ne peut se dissimuler, malgr\'e9 la rapidit\'e9 de ses progr\'e8s, qu'elle est encore inf\'e9rieure \'e0 l'Angleterre. Ce sentiment des deux peuples n'a rien que de l\'e9gitime dans son principe\~ +; mais l'orgueil national, que la presse de Londres comme celle de New York excite \'e0 l'envi, vient envenimer cette disposition. +\par Les journaux anglais sont pleins de m\'e9pris pour les \'c9tats-Unis qu'ils repr\'e9sentent comme un pays enti\'e8rement sauvage. \'ab\~Comparez donc, dit un }{\i magazine}{ anglais publi\'e9 \'e0 Londres, la moralit\'e9 de l'Angleterre et de l'Am\'e9 +rique, comme si aucun parall\'e8le pouvait s'\'e9tablir entre un pays surcharg\'e9 de population, o\'f9 six millions d'individus sont de race commer\'e7ante et manufacturi\'e8re, et dans lequel les yeux sont assaillis d'objets qui invitent au larcin\~ +; et l'Am\'e9rique o\'f9 il n'y a rien \'e0 voler, si ce n'est de l'herbe et de l'eau\~; o\'f9 la terre est la seule chose sur laquelle on puisse vivre\~; o\'f9 il faut que chacun soit son propre tailleur, charpentier, etc.\~; o\'f9 + tout le savoir-faire de la vie consiste \'e0 planter du ma\'efs et des pommes-de-terre, et o\'f9 l'exc\'e8s du luxe est d'en faire un pudding\~; o\'f9 la vue d'un miroir est chose si rare qu'elle met en mouvement la population d'une province, etc.\~\'bb + Suivent beaucoup d'autres observations du m\'eame genre. (V. }{\i Daily commercial gazette}{, Boston, 28 septembre 1831.) Tous les jours on lit de semblables invectives dans les feuilles anglaises\~; l'irritation qu'elles excitent dans l'esprit des Am +\'e9ricains est assez naturelle, et leur ressentiment est en proportion exacte de l'injustice des Anglais \'e0 leur \'e9gard. +\par Une autre cause am\'e8ne encore un effet semblable. Les Anglais qui voyagent en Am\'e9rique y sont parfaitement accueillis pour trois raisons\~: la premi\'e8re est que les Am\'e9ricains sont naturellement hospitaliers pour des \'e9 +trangers qui parlent leur langue\~; 2\'ba quoique jaloux de l'Angleterre, ils \'e9prouvent un v\'e9ritable plaisir \'e0 + recevoir individuellement chaque Anglais qui vient les visiter, et dans lequel ils ne voient plus qu'un membre de la nation dont ils sont descendus\~; 3\'ba enfin ils d\'e9sirent \'eatre jug\'e9s favorablement, eux et leur pays, par les Anglais, pr\'e9 +cis\'e9ment parce qu'ils sont leurs rivaux\~; ils s'efforcent donc d'\'eatre polis, pour leur prouver que l'Am\'e9rique n'est pas sauvage\~; et comme ils croient de tr\'e8s bonne foi avoir dans leur pays de fort belles choses \'e0 + montrer, ils se mettent en devoir d'\'e9taler aux yeux de l'insulaire britannique toutes les richesses morales et mat\'e9rielles des \'c9tats-Unis. +\par Cependant, plein de ses pr\'e9jug\'e9s nationaux et pouvant d'ailleurs, sans partialit\'e9, trouver l'Am\'e9rique inf\'e9rieure \'e0 son pays, l'Anglais, de retour dans sa patrie, \'e9crit son voyage }{\i transatlantique}{ +, lequel n'est autre qu'une satire continue en un ou deux volumes\~; quelquefois il ne respecte pas m\'eame les noms propres, et livre \'e0 la ris\'e9e de ses concitoyens les dignes \'e9trangers dont il a re\'e7u l'hospitalit\'e9. Les plus r\'e9serv\'e9 +s dans leur style sont encore injustes et blessants. L'ouvrage publi\'e9 en Angleterre arrive bient\'f4t aux \'c9tats-Unis, o\'f9 son apparition est un coup de foudre pour les vanit\'e9s am\'e9ricaines. +\par La rivalit\'e9, qui existe entre les Am\'e9ricains et les Anglais n'est pas seulement industrielle et commerciale. Ces deux peuples ont une langue qui leur est commune, et chacun a la pr\'e9 +tention de la mieux parler que l'autre. Je crois que tous les deux ont raison. En Angleterre, la classe sup\'e9rieure poss\'e8de une d\'e9licatesse de langage qui est inconnue en Am\'e9rique, si ce n'est dans un petit nombre de salons qui font tout-\'e0 +-fait exception\~; et aux \'c9tats-Unis, o\'f9 il n'existe ni classe sup\'e9rieure ni basse classe, la population enti\'e8re parle l'anglais moins bien, il est vr +ai, que l'aristocratie d'Angleterre, mais aussi bien que la classe moyenne, et infiniment mieux que la classe inf\'e9rieure de ce pays.}}}{\~; enfin, spectateur ardent de la communion presbyt\'e9rienne, Nelson nourrissait dans son \'e2 +me un sentiment voisin de l'inimiti\'e9 contre les catholiques et les unitaires, reprochant aux premiers de croire tout, et aux autres de ne rien croire. +\par +\par J'aper\'e7us dans le caract\'e8re de Nelson un dernier trait qui me frappa\~: quoiqu'il v\'e9cut dans une soci\'e9t\'e9 o\'f9 tout le monde a des esclaves\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l'auteur. }{\i O\'f9 tout le monde a des esclaves.}{ +\par Les \'e9tats o\'f9 l'esclavage existe encore sont le Maryland, la Virginie, les deux Carolines, la G\'e9orgie, Alabama, Mississipi, Tennessee, Kentucky, New Jersey, Delaware, Missouri, la Louisiane, les territoire +s d'Arkansas et de la Floride, et le district de Colombie. V. du reste les tableaux statistiques qui suivent l'appendice sur la condition sociale et politique des esclaves.}}}{, il ne voulut jamais en poss\'e9der aucun\~; il avait achet\'e9 + dans la Virginie deux n\'e8gres, qu'il s'\'e9tait empress\'e9 d'affranchir d\'e8s leur arriv\'e9e dans le Maryland, et dont il avait fait ses domestiques. L'un d'eux, nomm\'e9 Ovasco, avait pour son ma\'eetre un attachement qui ressemblait \'e0 + un culte, et dont plus tard j'admirai les effets. +\par +\par Fix\'e9 depuis plusieurs ann\'e9es \'e0 Baltimore, Nelson occupait dans cette ville une haute position sociale\~; il avait d'abord trouv\'e9 dans le commerce une source f\'e9conde de fortune et de cr\'e9dit. Alors il menait un train brillant\~ +; sur un riche \'e9quipage, ses armes \'e9taient peintes, avec cette devise\~: \'ab\~}{\i Ubi libertas, ibi patria}{.\~\'bb La m\'eame inscription avait \'e9t\'e9 grav\'e9e, sur le cachet dont il scellait toutes ses lettres, et sur lequel on lisait aussi +\~: \'ab\~John Nelson, 1631.\~\'bb C'\'e9tait le nom du chef de sa famille, et la date de son \'e9migration en Am\'e9rique. Nelson se plaisait \'e0 parler de cette antique origine, et de ceux de ses a\'efeux dont le nom avait laiss\'e9 + d'honorables souvenirs parmi les Am\'e9ricains. +\par +\par Cependant des id\'e9es d'ambition lui \'e9tant venues, il \'e9vita toutes les apparences du luxe et de la richesse, afin de se rendre populaire, et fut \'e9lu membre de la l\'e9gislature du Maryland\~ +; il obtint d'ailleurs successivement tous les titres honorifiques auxquels peut aspirer un citoyen influent des \'c9tats-Unis\~: membre de la soci\'e9t\'e9 historique, pr\'e9sident de la soci\'e9t\'e9 biblique\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote +\pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ * \'ab\~De la soci\'e9t\'e9 biblique.\~\'bb +\par Il existe aux \'c9tats-Unis une multitude d'associations religieuses dont l'objet principal est de r\'e9pandre la Bible. On en compte \'e0 New York seul plus de dix\~; l'une sous le titre d}{\i 'American Bible Society}{, l'autre, sous celui d'}{\i +American Tract Society}{, etc. En 1850, cette derni\'e8re soci\'e9t\'e9 a distribu\'e9 242,183 Bibles (a). +\par C'est en r\'e9pandant la Bible que les protestants, et notamment les presbyt\'e9riens qui sont les plus z\'e9l\'e9s de tous, esp\'e8rent christianiser et civiliser le monde. Cependant ce livre n'est point \'e0 la port\'e9 +e de toutes les intelligences, il renferme plus d'un passage obscur et propre \'e0 recevoir des interpr\'e9tations diverses. Comme j'exprimais cette pens\'e9e en demandant quel \'e9tait l'inconv\'e9nient d'\'e9 +purer le texte des Bibles remises entre les mains du peuple, un presbyt\'e9rien me r\'e9pondit avec un accent plein de conviction\~: \'ab\~La Bible est un livre sacr\'e9 qui vient de Dieu\~; il est bon tout entier\~; le peuple sait de quelle source divin +e il provient, et il a foi en lui. Tout extrait de la Bible serait l\rquote \'9cuvre de l'homme et ne m\'e9riterait aucune confiance\~; on ne doit rien retrancher \'e0 la parole de Dieu.\~\'bb +\par (a)V. Daily national Intelligencer, 19 mai 1831.}}}{, de la soci\'e9t\'e9 de temp\'e9rance\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ No +te de l'auteur. \'ab\~}{\i Soci\'e9t\'e9 de temp\'e9rance}{.\~\'bb +\par Une association se forma \'e0 Boston en 1813, sous le nom de Soci\'e9t\'e9 du Massachusetts pour la suppression de l'intemp\'e9rance, son objet \'e9tait de diminuer l'usage, si commun aux \'c9tats-Unis, des liqueurs fortes. D'abord + ses efforts furent peu efficaces\~; cependant l'association s'\'e9tendit chaque jour davantage\~; en 1826 la soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine de temp\'e9rance fut organis\'e9e\~; de cette \'e9poque datent des r\'e9formes salutaires dans les m\'9curs des Am +\'e9ricains. Le sixi\'e8me rapport de la soci\'e9t\'e9 de temp\'e9rance \'e9tablit que, depuis 1826, plus de deux mille personnes ont cess\'e9 de fabriquer des liqueurs fortes, et que plus de six mille ont discontinu\'e9 + d'en vendre, qu'il y a sept cents vaisseaux am\'e9ricains sur lesquels on n'en fait plus usage, et que plus de cinq mille personnes adonn\'e9es \'e0 l'ivrognerie sont devenues sobres. +\par V. American almanach, 1834, p. 89.}}}{, de la soci\'e9t\'e9 de colonisation\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l'auteur. \'ab\~}{\i +La soci\'e9t\'e9 de colonisation.}{\~\'bb +\par Fond\'e9e \'e0 Washington en 1816, par les soins du r\'e9v\'e9rend Robert Finley du New Jersey, dans le but de coloniser les gens de couleur devenus libres. V. \'e0 ce sujet l'appendice \'e0 la fin de ce volume.}}}{, inspecteur du p\'e9 +nitencier et de la maison de refuge\~; il \'e9tait, de plus, anti-ma\'e7on\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l'auteur. \'ab\~}{\i +Antima\'e7on.}{\~\'bb +\par Ce mot indique qu'il existe aux \'c9tats-Unis des }{\i ma\'e7ons}{, c'est-\'e0-dire des soci\'e9t\'e9s de franc-ma\'e7onnerie. Dans un pays de libert\'e9 universelle et illimit\'e9e, ces soci\'e9t\'e9s ne peuvent \'ea +tre ni utiles aux citoyens pour la conqu\'eate ou la conservation de leurs droits, ni dangereuses pour le gouvernement, contre lequel on a mille moyens d'attaques l\'e9gaux et patents. Aussi jusqu'\'e0 pr\'e9sent la ma\'e7 +onnerie n'est-elle le symbole d'aucun parti politique. Le g\'e9n\'e9ral Jackson, pr\'e9sident des \'c9tats-Unis et repr\'e9sentant du parti r\'e9publicain, est franc-ma\'e7on, de m\'eame que M. Clay, son antagoniste aux derni\'e8res \'e9 +lections, dont les opinions sont consid\'e9r\'e9es comme moins d\'e9mocratiques. +\par La cr\'e9ation d'une franc-ma\'e7onnerie aux \'c9tats-Unis ne s'explique gu\'e8re que par le penchant qu'ont les Am\'e9ricains \'e0 imiter l'Europe dans tout ce qui est compatible avec la nature de leur gouvernement\~ +; les rapports de philanthropie et de fraternit\'e9 qui s'\'e9tablissent entre tous les membres de la franc-ma\'e7onnerie, ont pu cependant inspirer aux Am\'e9ricains le d\'e9sir de voir cette institution transport\'e9e chez eux. +\par Quoi qu'il en soit, ils y attachent eux-m\'eames peu d'importance\~: \'ab\~Il n'y a qu'une chose plus absurde que les }{\i ma\'e7ons }{me disait un homme fort spirituel de Boston, ce sont les }{\i anti-ma\'e7ons}{.\~\'bb +\par Cependant, vers l'ann\'e9e 1827, un \'e9v\'e9nement d\'e9plorable est venu provoquer l'attention publique sur la franc-ma\'e7onnerie, et a rendu moins indiff\'e9rente dans l'opinion la participation \'e0 cette soci\'e9t\'e9. Un nomm\'e9 Morgan, de l'\'c9 +tat de New York, affili\'e9 aux francs-ma\'e7ons, se s\'e9para d'eux subitement et devint antima\'e7on\~; il para\'eet m\'eame qu'il annon\'e7a l'intention de divulguer les statuts et les secrets de l'association\~; quelques, jours apr\'e8 +s il disparut de son domicile, et, pendant un certain temps, on ignora ce qu'il \'e9tait devenu\~; mais bient\'f4t apr\'e8s on trouva son cadavre flottant sur le lac Eri\'e9, o\'f9 tout porte \'e0 penser que des meurtriers l'avaient pr\'e9cipit\'e9 +. Des poursuites judiciaires furent commenc\'e9es, des indices recueillis\~; mais les t\'e9moins, dont on aurait pu tirer quelques lumi\'e8res, \'e9taient frapp\'e9s d'une telle terreur, qu'ils ne voulurent rien dire \'e0 la charge des inculp\'e9s. +\par Cette affaire a \'e9t\'e9, pour le parti antima\'e7onique, un signal de recrudescence. Beaucoup de personnes d\'e9sint\'e9ress\'e9es ont de tr\'e8s bonne foi repouss\'e9 une association qui avait \'e9t\'e9 + la cause ou tout au moins l'occasion d'un odieux forfait. D'autres se sont empress\'e9es d'exploiter au profit de leur ambition particuli\'e8re ce mouvement des esprits, et ont t\'e2ch\'e9 d'organiser le parti anti-ma\'e7onnique, dans un int\'e9r\'eat a +pparent de morale, et en r\'e9alit\'e9 dans le but unique de se placer \'e0 la t\'eate d'une opinion. Dans un pays o\'f9 il n'existe point de partis politiques, les ambitions ont une peine infinie \'e0 se produire\~; \'e0 la place d'int\'e9r\'eats r\'e9 +els, elles sont oblig\'e9es d'en cr\'e9er de factices\~; alors un fait, une id\'e9e, sont des accidents heureux dont elles s'emparent\~; c'est un costume pour jouer leur r\'f4le. +\par Toutes les questions politiques relatives \'e0 l'existence et \'e0 la nature des partis aux \'c9tats-Unis sont trait\'e9es dans l'ouvrage que va publier M. de Tocqueville sur la d\'e9mocratie en Am\'e9rique. (V. tome II, chap. 2.)}}}{. +\par +\par Il aspira longtemps \'e0 devenir membre du congr\'e8s, mais, ayant \'e9chou\'e9 dans les derni\'e8res \'e9lections, il abandonna subitement toutes ses pr\'e9tentions politiques, et, se tournant vers un autre objet, il se fit recevoir ministre d'une \'e9 +glise presbyt\'e9rienne. +\par +\par Lorsque j'arrivai chez Nelson, je le trouvai entour\'e9 de ses deux enfants, Georges et Marie. +\par +\par Le premier, \'e0 l'\'e2ge de vingt ans, portait sur un front \'e9lev\'e9 l'empreinte d'un caract\'e8re noble et ferme\~; son \'e2me droite se peignait dans la franchise de son regard. Je me sentis d'abord attir\'e9 vers lui, et lui vers moi... bient\'f4 +t une \'e9troite amiti\'e9 justifia nos sympathies. +\par +\par Sa s\'9cur, plus jeune que lui, me parut d'une \'e9clatante beaut\'e9\~; mais \'e0 l'\'e9poque de mon arriv\'e9e \'e0 Baltimore, je ne fis que l'apercevoir. Elle ne se montrait point dans le monde, o\'f9 j'allais sans cesse\~; et je la voyais \'e0 + peine chez son p\'e8re, dont j'\'e9vitais la soci\'e9t\'e9. +\par +\par J'ai su plus tard appr\'e9cier Nelson et sa famille\~; mais j'avoue que la rigidit\'e9 de ses principes m'avait d'abord \'e9loign\'e9 de lui\~: il gardait dans toute leur aust\'e9rit\'e9 les m\'9curs des puritains de la Nouvelle-Angleterre\~}{ +\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l'auteur. Aust\'e9rit\'e9 des puritains de la Nouvelle-Angleterre. +\par Cette aust\'e9rit\'e9 ne se montre pas seulement dans les m\'9curs\~; on la voit \'e9galement para\'eetre dans les lois\~: l'ivresse, les jeux de hasard, la fornication, le blasph\'e8me, l'inobservation du dimanche, sont, dans le Massachusetts, des d\'e9 +lits passibles d'un emprisonnement ou d'une amende. Le puritanisme dominant dans la Nouvelle-Angleterre exerce encore son influence sur presque tous les \'c9tats de l'Union\~; c'est ainsi que le code p\'e9 +nal de l'Ohio punit de l'emprisonnement les rapports entre hommes et femmes non mari\'e9s. J'ai vu \'e0 Cincinnati des individus condamn\'e9s pour ce d\'e9lit, et renferm\'e9s dans un cachot infect, o\'f9 l'air ext\'e9rieur ne p\'e9n\'e8tre jamais. +\par \'c0 New York, tous les jeux de hasard, tels que les cartes, les d\'e9s, le billard, sont d\'e9fendus dans tous les lieux publics, auberges, tavernes, paquebots, etc., sous peine de 10 dollars d'amende (53 fr.) contre les aubergistes et les ma\'ee +tres de paquebots. Toute personne qui gagne une somme d'argent \'e0 un jeu de hasard est passible d'une amende quintuple de la somme gagn\'e9e\~; quiconque perd ou gagne, en jouant ou en pariant, une somme de 25 dollars (132 fr.), est d\'e9clar\'e9 + coupable d'un d\'e9lit (}{\i misdemeanor}{), et passible d'une amende qui ne peut \'eatre moindre du quintuple de la somme gagn\'e9e ou perdue (a). La loi du m\'eame \'c9tat punit les jurements et les blasph\'e8mes (b)\~; elle d\'e9 +fend la vente de liqueurs fortes dans le voisinage d'une assembl\'e9e religieuse, \'e0 moins que ce ne soit \'e0 une distance de deux milles au moins (c). Les lois de la Pennsylvanie contiennent des dispositions analogues (d)\~; elles portent tant\'f4 +t l'amende, tant\'f4t l'emprisonnement contre l'ivresse, et privent de leur patente les aubergistes chez lesquels l'infraction a eu lieu. Lorsqu'un individu est connu pour un ivrogne d'habitude, on lui nomme un curateur ou conseil judiciaire, comme s'il +\'e9tait en d\'e9mence, et quiconque, aubergiste, distillateur ou \'e9picier, lui vend des liqueurs fortes ou du vin, est passible d'une amende de 10 dollars (53 fr.) (e). +\par (a)V. Statuts r\'e9vis\'e9s de l'\'c9tat de New York, t. 1er, 1re partie, titre 8, chap. 20, art. 2 et 3, p. 661 et 662. +\par (b)V. ibid., art. 6, p. 673. +\par (c)V. ibid., art. 7, p. 674. +\par (d)V. Purdon's digest, v\'ba Gamings and lotteries, p. 344 et suiv. +\par (e)V. Purdon's digest, v\'ba Drunkards, p. 223, 6e sect.}}}{. Soir et matin, ses enfants et ses domestiques \'e9tant rassembl\'e9s, il leur faisait la pri\'e8re en commun\~; chaque repas \'e9tait \'e9galement pr\'e9c\'e9d\'e9 + d'une invocation dans laquelle il demandait au Ciel de b\'e9nir les mets et les fruits servis sur la table. +\par +\par Quand venait le dimanche\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l'auteur. \'ab\~}{\i Quand venait le dimanche...}{\~\'bb +\par La c\'e9l\'e9bration du dimanche ne se borne pas en Am\'e9rique comme chez nous, \'e0 une c\'e9r\'e9monie\~; elle dure tout le jour. Chacun, apr\'e8s l'office, rentre chez soi, et bient\'f4t on ne voit dans les rues ni voitures, ni hommes, +ni femmes, ni enfants. Pour que les voitures ne puissent passer, les rues qui avoisinent les \'e9glises sont barr\'e9es \'e0 l'aide de cha\'eenes suspendues en travers, \'e0 deux pieds au-dessus du sol. On dirait, au silence qui se fait partout, une cit +\'e9 abandonn\'e9e par laquelle l'ennemi aurait pass\'e9 la veille, et o\'f9 il n'aurait laiss\'e9 que des morts. La loi de l'\'c9tat de New York porte que, le jour du dimanche, tous amusements, tels que la chasse \'e0 courre et \'e0 + tir, le jeu, les courses de chevaux, etc., etc., sont interdits. Il est d\'e9fendu \'e0 tout aubergiste ou distillateur de d\'e9biter aucune liqueur spiritueuse, et \'e0 tout n\'e9gociant de vendre aucune marchandise. (V. Statuts r\'e9vis\'e9 +s de New York, t. 1, p. 675 et 676.) +\par Il para\'eet bien certain qu'un grand nombre d'Am\'e9ricains, renferm\'e9s chez eux le dimanche, s'occupent fort peu de la Bible, et profitent de l'ombre qui les cache pour faire des oeuvres qui n'ont rien de pieux\~: les uns s'abandonnent sans frein \'e0 + la passion du jeu, d'autant plus funeste en Am\'e9rique que, les jeux publics les plus innocents \'e9tant prohib\'e9s, le joueur se livre clandestinement aux plus dangereux\~; d'autres s'enivrent de liqueurs spiritueuses\~ +; un grand nombre, parmi ceux qui appartiennent \'e0 la classe ouvri\'e8re, se couche aussit\'f4t apr\'e8s l'office. Le m\'eame fait s'observe en Angleterre, cons\'e9quence de la m\'ea +me cause. Le protestantisme, qui recommande pendant le dimanche le silence, le recueillement, et exclut toutes sortes de r\'e9jouissances, n'a consid\'e9r\'e9 que la condition des hautes classes de la soci\'e9t\'e9. Cette observ +ation tout intellectuelle du saint jour convient \'e0 des esprits cultiv\'e9s, et est propre \'e0 \'e9lever singuli\'e8rement des \'e2mes capables de m\'e9ditation\~; mais elle ne sied point aux classes inf\'e9 +rieures. Vous n'obtiendrez jamais que l'homme, dont le corps seul travaille toute la semaine, passe toute la journ\'e9e du dimanche \'e0 penser. Vous lui refusez des amusements publics\~; retir\'e9 + dans l'ombre, il s'abandonne sans frein aux plus grossiers plaisirs.}}}{, c'\'e9tait tout un jour de recueillement et de pi\'e9t\'e9. +\par +\par Le moindre amusement \'e9tait interdit, et le temps qu'on ne passait point \'e0 l'office religieux s'\'e9coulait silencieusement dans la lecture et la m\'e9ditation de la Bible. Cette rigide observance du saint jour \'e9tait la m\'eame par toute la ville +\~; cependant Nelson ne cessait d'accuser Baltimore d'irr\'e9ligion et d'impi\'e9t\'e9\~: \'ab\~Le Maryland, disait-il est bien loin de valoir la Nouvelle-Angleterre, cette patrie des bonnes m\'9c +urs et de la religion. Du reste, ajoutait-il, les principes de la morale se rel\'e2chent tous les jours dans ce pays, et la Nouvelle-Angleterre elle-m\'eame ne se pr\'e9serve point de la corruption g\'e9n\'e9 +rale. Croiriez-vous, me disait-il avec l'accent d'une douleur profonde, qu'on n'arr\'eate plus les personnes qui voyagent le dimanche\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright +\f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l\rquote auteur. }{\i Qui voyagent le dimanche...}{ +\par Il y a une loi, dans le Massachusetts (Nouvelle-Angleterre), d'apr\'e8s laquelle on peut arr\'eater les gens qui voyagent le dimanche, et les condamner, pour ce fait, \'e0 une amende. Celui qui a une cause urgente de d\'e9 +placement doit demander une autorisation de + voyager pendant le saint jour. Le conducteur de voiture publique, qui se met en route sans avoir obtenu cette permission, perd sa patente pour trois ans. (V. general laws or Massachusetts, t. 1, p. 535 et t. II, p. 403, 1815, chap. 135. La loi de New Yor +k contient une disposition analogue, mais moins s\'e9v\'e8re. V. Revised statutes, t. 1, p. 676.)}}}{, et que la malle-poste elle-m\'eame, qui porte les d\'e9p\'eaches du gouvernement central, circule pendant le jour du Seigneur\~}{\b\fs36\super \chftn +{\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l'auteur. - **}{\cf6 }{\i La malle-poste...}{ +\par Autrefois le service de la poste \'e9tait enti\'e8rement suspendu pendant le dimanche\~; la malle aux lettres \'e9tait elle-m\'eame arr\'eat\'e9e\~; mais, depuis plusieurs ann\'e9es, on s'est rel\'e2ch\'e9 + de cette rigueur de principe. Le plus grand nombre approuve ce changement\~; mais les presbyt\'e9riens le censurent am\'e8rement, et y trouvent le texte d'une accusation d'impi\'e9t\'e9 contre le si\'e8cle.}}}{\~? Si ce progr\'e8s funeste ne s'arr\'ea +te pas, c'en est fait, non-seulement de nos m\'9curs priv\'e9es, mais encore des m\'9curs publiques\~: point de moralit\'e9 sans religion\~! point de libert\'e9 sans le christianisme\~! +\par +\par Comme il voyait dans l'expression de ma physionomie bien moins d'indignation que d'\'e9tonnement\~: Je sais, me dit-il, que la France est une terre d'immoralit\'e9\~; tout le mal vient du papisme. Les catholiques ont tellement envelopp\'e9 + le christianisme de formes mat\'e9rielles, qu'ils ont perdu de vue le principe moral qui en est l'\'e2me. Mais l\rquote \'9cuvre de la r\'e9forme s'ach\'e8vera, la France sera religieuse quand elle sera protestante\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote +\pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l'auteur. La France sera religieuse quand elle sera protestante. +\par C'est une opinion tr\'e8s r\'e9pandue parmi les presbyt\'e9riens des \'c9tats-Unis, que l'irr\'e9ligion en France est due au catholicisme, et que le protestantisme lui rendrait le z\'e8le religieux qu'elle a perdu. +\par La soci\'e9t\'e9 biblique am\'e9ricaine, qui travaille avec beaucoup de z\'e8le \'e0 christianiser l'univers sous la }{\i forme protestante}{, songe souvent \'e0 la France\~; et l'un de ses membres con\'e7ut, en 1851, un plan qui me para\'ee +t assez curieux pour que j'en donne ici une br\'e8ve analyse\~: +\par \'ab\~Nous devons, dit-il, porter sur la France nos premiers regards, pour plusieurs raisons\~: +\par 1\'ba Sa langue est parl\'e9e dans le monde entier\~; +\par 2\'ba Sa situation g\'e9ographique et politique fait que le principe adopt\'e9 par elle p\'e9n\'e8tre vite chez tous les autres peuples de l'Europe, et, ma\'eetre d'elle, le protestantisme d\'e9tr\'f4nera bient\'f4t le papisme qui r\'e8 +gne en Espagne et en Italie\~; +\par 3\'ba Depuis sa conqu\'eate d'Alger, la France tient dans ses mains la clef de l'Afrique\~; +\par 4\'ba Les Fran\'e7ais sont \'e9conomes, polis dans leurs formes, entreprenants, enthousiastes, et habiles \'e0 communiquer les croyances qu'ils ont dans l'\'e2me\~; +\par 5\'ba La seule cause qui rend les Fran\'e7ais irr\'e9ligieux est leur haine contre leur clerg\'e9.\~\'bb +\par L'auteur conclut donc en demandant que la soci\'e9t\'e9 biblique am\'e9ricaine envoie en France des commissaires charg\'e9s de distribuer une Bible \'e0 chaque habitant des campagnes. (V. }{\i Western recorder}{, Utica, 12 juillet 1831.) +\par Ce plan, accompagn\'e9 de d\'e9veloppements assez ing\'e9nieux, avait fait une telle impression sur quelques jeunes adeptes de la communion presbyt\'e9rienne, que l'un d'eux, r\'e9 +solu de partir pour la France, vint un jour me demander quelques renseignements n\'e9cessaires au voyage. Je ne pus m'emp\'eacher, en rendant justice \'e0 son z\'e8le, de lui signaler le c\'f4t\'e9 faible de son entreprise\~: +\par \'ab\~Je crois, lui dis-je, que vous ne connaissez pas bien la France\~; elle est moins irr\'e9ligieuse qu'indiff\'e9rente. Pour aller du catholicisme au protestantisme, il faut un travail de l'intelligence et un besoin de croyances que l'indiff\'e9 +rence exclut. Le clerg\'e9 catholique a \'e9t\'e9 attaqu\'e9 comme corps politique utile au pouvoir, qui s'en faisait un appui\~; mais comme corps religieux, il n'est pas ha\'ef. Il faut des convictions \'e0 + la haine, et la France en a peu en morale et en religion. Du reste, g\'e9n\'e9ralement parlant, on est catholique en France, ou l'on n'est rien\~; et beaucoup ne sont catholiques que de nom, qui ne se soucient point de devenir autre chose.\~\'bb +\par Je ne sais si mes paroles ont produit sur son esprit quelque impression\~; mais je n'ai point appris que le projet de la soci\'e9t\'e9 biblique am\'e9ricaine ait re\'e7u son ex\'e9cution.}}}{.\~\'bb +\par +\par Ce z\'e8le ardent pour les choses immat\'e9rielles s'alliait, chez Nelson, \'e0 des sentiments d'une tout autre nature\~: son amour pour l'argent \'e9tait incontestable\~; il \'e9tait rare qu'apr\'e8s nous avoir entretenus des int\'e9r\'eats de son \'e9 +glise et de ses m\'e9ditations religieuses, il n'engage\'e2t pas quelque discussion sur le meilleur syst\'e8me de banque \'e0 fonder, sur les escomptes, sur le tarif, sur les canaux et les routes +en fer. Son langage, ses souvenirs de commerce et de fortune, d\'e9notaient une passion pour les richesses qui, pouss\'e9e \'e0 un certain point, prend le nom de cupidit\'e9\~; singulier m\'e9lange de nobles penchants et d'affections impures\~! J'ai trouv +\'e9 partout ce contraste aux \'c9tats-Unis\~: deux principes oppos\'e9s luttent incessamment ensemble dans la soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine\~; l'un, source de droiture\~; l'autre, de mauvaise foi. +\par +\par Au milieu d'id\'e9es et de sentiments tous nouveaux pour moi, ma premi\'e8re impression fut une r\'e9pugnance, et, persuad\'e9 que la sc\'e8ne qui s'offrait \'e0 mes yeux, dans un \'e9troit espace, ne me donnait point le type de la soci\'e9t\'e9 am\'e9 +ricaine, je r\'e9solus, peu de jours apr\'e8s mon arriv\'e9e, de voir Nelson aussi rarement que je le pourrais sans manquer aux convenances, et de chercher dans le grand monde, o\'f9 je t\'e2cherais de me r\'e9 +pandre, des relations qui me convinssent mieux. Le fils de Nelson, Georges, qui seul, dans cette maison, avait d\'e8s le premier jour gagn\'e9 mon c\'9cur, me pr\'e9senta chez les personnes les plus consid\'e9rables de la cit\'e9 +. Pendant le jour, nous visitions ensemble la ville, ses \'e9tablissements publics et ses monuments\~; nous assistions aux assembl\'e9es politiques\~; nous p\'e9n\'e9trions dans les clubs\~; les environs de la ville nous fournissaient de charmantes promen +ades\~; j'aimais surtout la baie de Baltimore, qui me rappelait celle de Naples\~; l\'e0 chaque impression me valait un souvenir. Souvent, abandonnant ma barque au caprice des vents, et mon \'e2me \'e0 ses r\'eaveries, je croyais, aid\'e9 + de l'illusion de mes sens et des infid\'e9lit\'e9s de ma m\'e9moire, respirer encore sous le beau ciel de l'Italie\~; parfois une colonne de vapeur noir\'e2tre, sortie des flancs d'un navire, s'\'e9 +levait dans les airs, et, se dessinant sur l'horizon par-dessus la cime des montagnes, dont elle semblait sortir, figurait \'e0 mes yeux le crat\'e8re fumant du V\'e9suve. D'o\'f9 me venait ce penchant \'e0 me ressouvenir d'un pays qui m'avait donn\'e9 + tant d'ennuis, si peu de joies\~? Ne serait-ce pas qu'un charme secret se cache dans les souffrances du pass\'e9\~? il nous reste d'elles le sentiment de les avoir vaincues\~; et, quand on est encore infortun\'e9, c'est un bien que de penser \'e0 + des malheurs qui ne sont plus. +\par +\par Au d\'e9clin du jour, Georges et moi, nous cherchions, dans les brillantes r\'e9unions du monde, des distractions et des plaisirs. C'\'e9tait la saison des f\'eates\~: les bals, les concerts, se succ\'e9daient non interrompus. +\par +\par Je portais un regard avide et impatient sur cette soci\'e9t\'e9 dont on parle tant en Europe, et que l'on conna\'eet si peu\~! Je crus voir au premier coup d\rquote \'9cil que je n'y trouverais rien de ce que j'y cherchais. +\par +\par Les \'c9tats-Unis sont peut-\'eatre, de toutes les nations, celle dont la direction donne le moins de gloire aux gouvernants. Nul n'est charg\'e9 de la conduire\~; elle a besoin de marcher seule. Le maniement des affaires n'y d\'e9 +pend point de quelques hommes, il est l\rquote \'9cuvre de tous. L\'e0 les efforts sont universels, et toute impulsion particuli\'e8re nuirait au mouvement g\'e9n\'e9ral. Dans ce pays l'habilet\'e9 politique ne consiste pas \'e0 agir, mais \'e0 + s'abstenir et \'e0 laisser faire. C'est un grand spectacle que celui de tout un peuple qui se meut et se gouverne lui-m\'eame\~; mais nulle part les individus ne sont aussi petits. +\par +\par Je crois aussi qu'aucun pays n'est plus \'e9tranger que les \'c9tats-Unis aux grandes entreprises et aux crises politiques qui mettent en relief le m\'e9rite d'un homme, son g\'e9nie, sa sup\'e9riorit\'e9 sur ses concitoyens. Les Am\'e9 +ricains n'ont point de guerre \'e0 soutenir, parce qu'ils n'ont point de voisins\~; et l'int\'e9rieur du pays n'est point sujet aux grandes perturbations, parce qu'il n'y a point de partis\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l'auteur PAGE 38. - * }{\i Parce qu'il n'y a point de partis}{. +\par Il n'existe point de partis politiques aux \'c9tats-Unis, en ce sens que tout le monde est d'accord sur le principe fondamental du gouvernement, qui est la souverainet\'e9 populaire, et sur sa forme, qui est la r\'e9publique. On ne voit donc en Am\'e9 +rique rien qui ressemble \'e0 ce que nous apercevons en Europe, o\'f9 les uns veulent le despotisme, les autres la monarchie constitutionnelle, d'autres encore la r\'e9publique. Cependant il se forme aux \'c9tats-Unis des partis sur les cons\'e9 +quences du principe reconnu par tous, et sur ses applications. Ce sont, au fond, des querelles de personnes, mais il faut bien que l'int\'e9r\'eat priv\'e9 se cache sous le manteau de l'int\'e9r\'eat g\'e9n\'e9ral. Cette question +des partis politiques en Am\'e9rique est trait\'e9e dans l'ouvrage que va publier M. de Tocqueville sur la d\'e9mocratie en Am\'e9rique. (V. t. II, ch. 2.)}}}{. Quelles occasions de gloire reste-t-il, quand on n'a pas \'e0 + sauver son pays de l'anarchie, ni \'e0 prot\'e9ger son ind\'e9pendance contre les attaques de l'\'e9tranger. +\par +\par Les \'c9tats-Unis font cependant de grandes choses\~: leurs habitants d\'e9frichent les for\'eats de l'Am\'e9rique, et r\'e9pandent ainsi la civilisation europ\'e9enne jusqu'au fond des plus sauvages solitudes\~; ils s'\'e9tendent sur la moiti\'e9 d'un h +\'e9misph\'e8re\~; leurs vaisseaux portent sur tous les rivages leur nom et leurs richesses\~; mais ces grands r\'e9sultats sont dus \'e0 mille efforts partiels, qu'aucune puissance sup\'e9rieure ne dirige, \'e0 mille capacit\'e9s m\'e9 +diocres qui n'appellent point le secours d'une plus haute intelligence. +\par +\par Cette uniformit\'e9, qui r\'e8gne dans le monde politique, se retrouve \'e9galement dans la soci\'e9t\'e9 civile. Les relations des hommes entre eux n'ont qu'un seul objet, la fortune\~; un seul int\'e9r\'eat, celui de s'enrichir. L +a passion de l'argent na\'eet chez les Am\'e9ricains avec l'intelligence, tra\'eenant \'e0 sa suite les froids calculs et la s\'e9cheresse des chiffres\~; elle cro\'eet, se d\'e9veloppe, s'\'e9tablit dans leur \'e2me, et la tourmente sans rel\'e2 +che, comme une fi\'e8vre ardente agite et d\'e9vore le corps d\'e9bile dont elle s'est empar\'e9e. L'argent est le dieu des \'c9tats-Unis, comme la gloire est le dieu de la France, et l'amour celui de l'Italie. +\par +\par C'est l'int\'e9r\'eat et non la moralit\'e9 qui rend les Am\'e9ricains amis de l'ordre\~; ils poursuivent gravement la fortune. +\par +\par Ils ne sont pas vertueux, ils ne sont que rang\'e9s\~; la soci\'e9t\'e9 des \'c9tats-Unis refroidit l'enthousiasme sans inspirer le respect. +\par +\par Peu s\'e9duit de ce premier aper\'e7u, je m'\'e9loignai du monde et de ses f\'eates\~; je r\'e9solus d'approfondir, dans la retraite, les m\'9curs et les institutions d'un peuple dont les salons ne me montraient que la superficie\~; fatigu\'e9 + de mouvement et du bruit, j'aspirai \'e0 l'isolement et me sentis attir\'e9 vers Nelson par l'aust\'e9rit\'e9 m\'eame de m\'9curs qui m'avait \'e9loign\'e9 de lui. +\par +\par \'c0 l'instant o\'f9 mes r\'e9flexions sur l'Am\'e9rique me jetaient dans l'abattement, en me prouvant une d\'e9ception nouvelle, et comme je voyais fuir encore devant moi le but auquel j'avais rattach\'e9 mes derni\'e8res esp\'e9rances, une passion, do +nt je ne soup\'e7onnais point la puissance, vint s'emparer de mon \'e2me. +\par +\par Je n'avais jamais aim\'e9 en Europe, et, apr\'e8s avoir vu les femmes d'Am\'e9rique, je ne redoutais plus le joug d'un sentiment que j'avais toujours regard\'e9 comme une faiblesse et comme un obstacle aux grands desseins. Cependant un tendre penchant +\'e9tait destin\'e9 \'e0 renouer les liens de mon existence bris\'e9e, et allait devenir l'unique int\'e9r\'eat de ma vie. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb840\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f16\fs38\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594361}Chapitre V\line }{\b0\i Marie}{{\*\bkmkend _Toc72594361} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {Depuis mon arriv\'e9e \'e0 Baltimore, je voyais chaque jour la fille de Nelson\~; mais je ne la connaissais pas. T\'e9moin de sa beaut\'e9, je ne savais rien de son c +\'9cur\~; \'e0 peine avais-je entendu sa voix. Elle me montrait une froideur qui me paraissait d\'e9passer la retenue de son sexe\~; cependant je ne pouvais m'en offenser, la voyant \'e9galement indiff\'e9rente au monde et \'e0 ses f\'eates. Dou\'e9 +e de cet enchantement des charmes ext\'e9rieurs qui assure aux femmes tant d'empire, elle n'en essayait point la puissance. Il y avait dans sa r\'e9serve de l'humilit\'e9 et presque de l'abaissement\~; et si l'innocence n'e\'fbt \'e9t\'e9 marqu\'e9 +e sur son front, on e\'fbt pens\'e9 que le travail int\'e9rieur d'un remords attach\'e9 \'e0 sa conscience lui donnait un sentiment intime de d\'e9gradation. +\par +\par Au sortir des salons am\'e9ricains, j'\'e9tais si rassasi\'e9 de coquetterie qu'une femme simple et sans calcul fut habile \'e0 me charmer. \'c0 mes yeux son plus grand art de me plaire \'e9tait de n'en point montrer le d\'e9sir\~; bient\'f4 +t mon attention \'e9veill\'e9e d\'e9couvrit en elle des talents et des vertus si rares que je ne pus me rendre compte de mon premier sentiment d'indiff\'e9rence, et, en trouvant sous le toit de mon h\'f4te ce tr\'e9sor que j'avais failli d\'e9 +laisser, je pris en piti\'e9 la prudence de l'homme qui souvent poursuit au loin le bonheur dont il a pr\'e8s de lui la source. +\par +\par Nelson et son fils donnaient toutes les heures du jour aux affaires\~; Marie les consacrait \'e0 des soins secrets dont je fus longtemps \'e0 p\'e9n\'e9trer le myst\'e8re\~; le soir, \'e0 l'heure du th\'e9, nous \'e9tions toujours r\'e9unis\~ +; alors Nelson nous lisait avec emphase les articles de journal dans lesquels l'Am\'e9rique \'e9tait lou\'e9e sans mesure\~; je l'entendais r\'e9p\'e9ter chaque jour que le g\'e9n\'e9ral Jackson \'e9tait le plus grand homme du si\'e8 +cle, New York la plus belle ville du monde, le Capitole\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Palais o\'f9 se tiennent les s\'e9ances du Congr +\'e8s \'e0 Washington.}}}{ le plus magnifique palais de l'univers, les Am\'e9ricains le premier peuple de la terre. +\par +\par \'c0 force de lire ces exag\'e9rations, il avait fini par y croire\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l\rquote auteur. }{\i Ces exag +\'e9rations...}{ +\par Je bl\'e2me cet aveuglement de l'orgueil national des Am\'e9ricains, qui leur fait admirer tout ce qui se passe dans leur pays, mais j'aime encore moins la disposition des habitants de certaine contr\'e9 +e, qui, chez eux, trouvent toujours tout mal. Ces deux tendances contraires, \'e9galement exag\'e9r\'e9es, s'expliquent, du reste, par la nature des institutions politiques\~: aux \'c9tats-Unis, le peuple, faisant tout par lui-m\'ea +me, ne croit jamais pouvoir assez louer son ouvrage\~; dans les pays d'Europe, o\'f9, au contraire, il ne fait rien, il n'a jamais assez de satire pour censurer les actes de la minorit\'e9 qui gouverne. +\par Les \'e9crivains qui, aux \'c9tats-Unis, veulent trouver des lecteurs, sont oblig\'e9s de vanter tout ce qui appartient aux Am\'e9ricains, m\'eame leur climat rigoureux, auquel assur\'e9 +ment ils ne peuvent rien changer. C'est ainsi que Washington Irwing, malgr\'e9 tout son esprit, se croit forc\'e9 d'admirer la chaleur temp\'e9r\'e9e des \'e9t\'e9s, et la douceur des hivers dans l'Am\'e9rique du Nord.}}}{. +\par +\par Tout Am\'e9ricain a une infinit\'e9 de flatteurs qu'il \'e9coute\~; il est flatt\'e9, parce qu'il est le souverain\~; il prend toutes les flatteries, parce qu'il est peuple. Ses courtisans annuels sont ceux qui, \'e0 l'\'e9poque des \'e9 +lections, l'encensent pour obtenir ses suffrages et des places\~; ses courtisans quotidiens sont les journaux qui, pour gagner des abonn\'e9s et de l'argent, lui d\'e9bitent chaque matin les plus grossi\'e8 +res adulations. J'eus plus d'une fois, dans le cours de nos entretiens, l'occasion de reconna\'eetre qu'un Am\'e9ricain, si forte que soit la louange donn\'e9e \'e0 son pays, n'en est jamais pleinement satisfait\~; \'e0 ses yeux, toute approbation mesur +\'e9e est une critique, tout \'e9loge restreint est une injure\~; pour \'eatre juste envers lui, il faut manquer \'e0 la v\'e9rit\'e9. +\par +\par Ces conversations, dans lesquelles je ne r\'e9pondais jamais \'e0 toutes les exigences de l'orgueil am\'e9ricain, m'embarrassaient toujours. Il me tardait aussi d'en voir le terme, parce qu'elles \'e9taient d'ordinaire suivies de plus doux entretiens\~ +; mais leur fin se faisait quelquefois attendre longtemps. On ne cause point aux \'c9tats-Unis comme en France\~: l'Am\'e9ricain discute toujours\~; il ignore cette fa\'e7on l\'e9g\'e8 +re d'effleurer la surface des questions dans un cercle de plusieurs personnes, o\'f9 chacune place son mot, brillant ou terne, pesant ou l\'e9ger\~; o\'f9 celle-ci termine la phrase commenc\'e9e par une autre, et dans lequel on aborde tout, except\'e9 + la profondeur des sujets. En Am\'e9rique, ou ne vise pas \'e0 l'esprit, on raisonne\~: aussi la conversation n'est-elle jamais g\'e9n\'e9rale\~; elle se fait toujours \'e0 deux. Suivant cette coutume, Marie et Georges restaient \'e9trangers \'e0 + mes discussions avec Nelson, de m\'eame que celui-ci ne prenait aucune part aux entretiens que j'avais ensuite avec Georges et Marie. Habituellement, Nelson commen\'e7ait la soir\'e9e en demandant \'e0 sa fille s'il avait paru quelque ouvrage nouveau\~ +; car, aux \'c9tats-Unis, les hommes ne lisent rien\~; ils n'en ont pas le temps\~: ce sont les femmes qui se chargent de ce soin\~; elles rendent compte de toutes les publications politiques et litt\'e9raires, soit \'e0 leur p\'e8re, soit \'e0 leur \'e9 +poux, et mettent ceux-ci \'e0 m\'eame d'en parler comme s'ils les connaissaient. Nelson priait ensuite Marie de faire de la musique. +\par +\par La jeune fille \'e9prouvait quelque g\'eane de ma pr\'e9sence\~; cependant, comme son p\'e8re avait coutume de ne point l'\'e9couter, elle pouvait croire que je ne serais pas plus attentif. En g\'e9n\'e9ral, dans les salons am\'e9 +ricains, quand la musique commence, c'est le signal de la conversation. J'avoue que j'\'e9tais d'abord peu curieux d'entendre Marie\~: la plupart des Am\'e9ricaines sont au piano comme des automates\~; elles ont pris trois mois de le\'e7ons\~ +; elles retiennent par c\'9cur une valse et une contredanse\~; quand on les prie de jouer, elles courent \'e0 leur piano, et, sans pr\'e9lude, r\'e9p\'e8tent en toute h\'e2te le peu qu'elles ont appris, semblables \'e0 + ces enfants qui savent une fable, et la d\'e9bitent \'e0 tous venants sans la comprendre. +\par +\par Toutes les femmes de ce pays apprennent la musique\~; mais presque aucune ne la sent\~; elles en font par mode, et non par go\'fbt. \'ab\~Nous aimons la musique comme les enfants aiment le bruit,\~\'bb me disait un Am\'e9 +ricain. Si, au milieu de ce monde insensible, quelque harmonie veut \'e9clore, elle est \'e9touff\'e9e dans son germe par l'atmosph\'e8re froide et sourde dont elle est environn\'e9e, comme un son meurt en naissant sur une terre plate qui n'a point d'\'e9 +cho. +\par +\par Quelle fut ma surprise lorsque j'entendis la voix de Marie se m\'ealer, touchante et harmonieuse, tant\'f4t aux accords brillants d'une harpe, tant\'f4t aux douces modulations d'un piano, lorsque je vis ses doigts se jouer, pleins de gr\'e2ce et de l\'e9g +\'e8ret\'e9, sur les cordes de l'une et sur l'ivoire de l'autre\~! +\par +\par Apr\'e8s avoir travers\'e9 des contr\'e9es arides, sauvages, monotones, de longs d\'e9serts de sable sous un soleil br\'fblant, si le voyageur rencontre par accident un frais vallon, o\'f9 coule une eau murmurante, o\'f9 la verdure sourit \'e0 + ses regards, enivre ses sens de doux parfums, et lui donne d'\'e9pais ombrages, il s'arr\'eate enchant\'e9 dans ce lieu charmant, s'y repose avec d\'e9lices, et, sentant revenir la force \'e0 ses membres, la joie \'e0 son c\'9cur, il croit trouver r\'e9 +unis dans cet \'e9troit asile tous les tr\'e9sors et toutes les beaut\'e9s de la nature. +\par +\par Telle fut l'impression que j'\'e9prouvai lorsque, dans la soci\'e9t\'e9 froide d'Am\'e9rique, j'entendis r\'e9sonner une touchante m\'e9lodie. +\par +\par Tout est renferm\'e9 dans une belle musique\~: imagination, po\'e9sie, enthousiasme, sensibilit\'e9, puissance de g\'e9nie, tendresse de c\'9cur, chant de gloire, soupirs d'amour\~! +\par +\par L'harmonie fait r\'eaver\~; mais ce n'est pas une r\'eaverie \'e0 vide ... Ces sons qui retentissent \'e0 mon oreille n'ont point de corps\~; c'est quelque chose de plus que la pens\'e9e, et qui est diff\'e9rent de la parole\~: c'est une voix myst\'e9 +rieuse qui ne s'adresse qu'\'e0 l'\'e2me. Que signifie son langage\~? Je ne puis le dire, mais je le comprends. +\par +\par Ma passion pour la musique n'est pas seulement un go\'fbt frivole\~: je l'aime aussi par raison\~; je lui dois la seule bonne m\'e9moire qui me reste, et l'on a surtout besoin de m\'e9moire quand on n'est heureux que dans le pass\'e9 +. Chaque jour efface de mon esprit quelques-uns de mes souvenirs\~; cependant il est des \'e9v\'e9nements que je n'oublierai jamais\~: ce sont ceux qu'une impression de musiq +ue me rappelle. Il existe chez moi un tel rapport entre la note et le fait contemporain, qu'avec l'accord je retrouve l'id\'e9e\~ +; quelquefois le refrain d'une vieille chanson nationale me reporte subitement dans ma patrie... il me semble que je rentre au foyer paternel... que j'y revois ma bonne m\'e8 +re, que je sens ses embrassements, ses caresses, et mes yeux se mouillent de pleurs. +\par +\par Souvent, \'e0 Baltimore, Marie chantait une romance dont le souvenir seul me trouble l'\'e2me. +\par +\par Quelquefois elle improvisait\~; alors je ne sais quelle facult\'e9 extraordinaire se r\'e9v\'e9lait en elle... Cette jeune fille si simple, si modeste, devenait tout \'e0 coup grande et imp\'e9rieuse\~; elle commandait l'\'e9motion dont elle \'e9tait anim +\'e9e\~; elle et son luth ne faisaient plus qu'un\~; les notes semblaient des soupirs de sa voix. Je craignais qu'elle n'exhal\'e2t son \'e2me dans un \'e9lan d'enthousiasme. Elle r\'e9unissait \'e0 la fois le g\'e9nie qui cr\'e9e, le talent qui ex\'e9 +cute, la gr\'e2ce qui embellit. +\par +\par En \'e9coutant Marie, je sentis qu'il existait encore dans mon c\'9cur une source de douces jouissances et de vives impressions qui jusqu'alors m'\'e9taient inconnues. +\par +\par D\'e8s que je pouvais \'e9chapper \'e0 Nelson, je m'approchais de sa fille. Non loin d'elle se tenait Georges, silencieux, qui la contemplait dans une extase de tendresse et d'admiration\~; son amiti\'e9 pour sa s\'9cur \'e9 +tait touchante et l'emportait sur toutes ses autres affections. +\par +\par Pendant longtemps Marie parut importun\'e9e des rapports qui s'\'e9tablissaient entre elle et moi\~; elle \'e9tait ing\'e9nieuse \'e0 briser nos entretiens et \'e0 les rendre plus rares\~; elle s'affligeait surtout des expressions de mon enthousiasme\~ +; la peine qu'elle montrait n'\'e9tait pas le man\'e9ge de la fausse modestie qui repousse un \'e9loge pour s'attirer de nouvelles louanges\~; sa douleur \'e9tait trop profonde pour \'eatre +feinte. Pendant que je l'applaudissais, son regard semblait me dire\~: \'ab\~Votre admiration cesserait bient\'f4t si vous saviez ce que je suis.\~\'bb +\par +\par Comment retracerai-je \'e0 vos yeux les \'e9motions de ces soir\'e9es \'e9coul\'e9es sans bruit et sans \'e9clat dans l'int\'e9rieur modeste d'une famille vertueuse, o\'f9 je sentis na\'ee +tre en moi le germe de la plus violente comme de la plus douce passion qui jamais ait r\'e9gn\'e9 sur mon \'e2me\~? +\par +\par Marie venait d'atteindre sa dix-huiti\'e8me ann\'e9e\~; l'ensemble de ses traits formait une harmonie charmante, m\'e9lange de tons \'e9nergiques et tendres, dans lequel les douces notes pr\'e9valaient\~; son regard \'e9tait m\'e9 +lancolique et touchant comme une r\'eaverie d'amour\~; et cependant on voyait briller dans ses grands yeux noirs une \'e9tincelle du soleil ardent qui br\'fble le climat des Antilles\~; son front s'inclinait, courb\'e9 par je ne sais quelle douleur\~ +; et sa taille pleine de gr\'e2ce s'appuyait sur sa dignit\'e9 naturelle, comme la fr\'e9gate l\'e9g\'e8re se balance mollement sur le flot qui la soutient. +\par +\par Elle r\'e9unissait en sa personne tout ce qui s\'e9duit dans les femmes am\'e9ricaines, sans aucune des ombres qui ternissent l'\'e9clat de leurs vertus. On l'e\'fbt prise pour une Europ\'e9enne aux passions ardentes, \'e0 + l'imagination vive, Italienne par les sens, Fran\'e7aise par le c\'9cur\~; et cette femme, Am\'e9ricaine par sa raison, vivait au sein d'une soci\'e9t\'e9 morale et religieuse\~! +\par +\par J'avais vu quelquefois ses yeux se mouiller de pleurs au r\'e9cit d'une action g\'e9n\'e9reuse, \'e0 la voix lamentable d'un malheureux, au charme d'une touchante harmonie, mais un hasard fortun\'e9 vint me r\'e9v\'e9ler toute la bont\'e9 de son c\'9cur. + +\par }\pard\plain \s1\qc\sb840\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f16\fs38\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594362}Chapitre VI\line }{\b0\i L'Alms-House de Baltimore}{{\*\bkmkend _Toc72594362} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {J'avais remarqu\'e9 que souvent, \'e0 la m\'eame heure du jour, Marie sortait seule. Ce fait n'avait en lui-m\'eame rien qui p\'fbt me surprendre, l'usage am\'e9 +ricain permettant aux jeunes filles de parcourir la ville sans \'eatre accompagn\'e9es, soit pour se promener, soit pour visiter leurs amies\~; mais ce n'\'e9taient point les promenades publiques qui attiraient Marie, car je ne l'y voyais jamais\~ +; et comme elle ne recevait aucune visite, il n'\'e9tait pas vraisemblable qu'elle en e\'fbt \'e0 faire. En r\'e9fl\'e9chissant aux longues heures de son absence, je ne pus me pr\'e9server du soup\'e7on qu'elles \'e9taient consacr\'e9es \'e0 un tendre int +\'e9r\'eat du c\'9cur... Mon amour pour Marie me fut r\'e9v\'e9l\'e9 par un sentiment jaloux. +\par +\par Un jour, l'ayant vue s'\'e9loigner \'e0 l'heure accoutum\'e9e, j'\'e9prouvai je ne sais quelle agitation int\'e9rieure, que je pris pour la voix d'un sinistre pressentiment\~: o\'f9 + est l'homme fort qui, dans ses tourments d'amour, n'a jamais connu la faiblesse d'un mouvement superstitieux\~? Je m'imaginai que la douleur secr\'e8te dont mon \'e2me \'e9tait saisie m'avertissait d'un malheur affreux et pr\'e9sent\~; la t\'ea +te pleine de fant\'f4mes et le c\'9cur de passions, je m'\'e9lan\'e7ai sur les traces de Marie\~; mais d\'e9j\'e0 elle avait disparu... Je m'arr\'eatai pensif et troubl\'e9... j'eus honte alors du vil espionnage auquel je me livrais\~ +; au lieu de poursuivre mes recherches dans la ville, j'entrai dans la premi\'e8re voie qui conduisait hors de ses murs, et marchai \'e0 grands pas, comme un m\'e9chant qui fuit le th\'e9\'e2tre de son crime. +\par +\par J'avais fait environ un mille sur une route bord\'e9e de chaque c\'f4t\'e9 par une haute for\'eat, lorsque j'aper\'e7us \'e0 ma droite un vaste \'e9difice sur le fronton duquel \'e9taient \'e9crits ces mots\~: }{\i Alms-House}{\~}{\b\fs36\super \chftn +{\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Maison de charit\'e9.}}}{. +\par +\par Souvent, \'e0 Baltimore, j'avais entendu vanter cet \'e9tablissement charitable\~; je n'\'e9prouvais en ce moment aucune curiosit\'e9 de le conna\'eetre\~; cependant je ne sais quel instinct s +ecret m'attira dans cet asile de souffrances, comme si l'aspect des douleurs d'autrui \'e9tait propre \'e0 soulager la mienne, J'entre... que vois-je\~? \'f4 ciel\~! la fille de Nelson donnant des soins aux malheureux\~! Eh quoi\~! c'est ici que Marie... +\endash Cette exclamation m'\'e9chappa comme un remords\~: car la cause de ces absences myst\'e9rieuses se r\'e9v\'e9lait \'e0 mes yeux. Cependant la honte de mes odieux soup\'e7ons s'effa\'e7a dans le bonheur que me fit \'e9 +prouver la certitude de leur injustice. \'c0 mon aspect, la vierge se colora d'une charmante rougeur. \endash Oui, s'\'e9cri\'e8rent plusieurs voix faibles et plaintives, Marie Nelson est notre bon g\'e9nie\~; elle sait des secrets pour gu\'e9 +rir toutes les plaies de l'\'e2me\~; son nom est b\'e9ni parmi nous\~! +\par +\par Chacune de ces paroles allait \'e0 mon c\'9cur\~; je dis \'e0 Marie\~: \endash Je d\'e9sire voir l'hospice\~: voudrez-vous me servir de guide \'e0 travers les mis\'e8res de l'humanit\'e9\~? \endash Elle me fit un signe d'assentiment. +\par +\par Je compris en ce moment combien il est facile d'\'eatre bon, quand on est heureux. Afflig\'e9, j'envisageais le mal d'autrui pour me distraire du mien\~; d\'e9livr\'e9 de ma peine, j'allais voir des infortunes, mais c'\'e9 +tait pour y compatir. Je connus alors l'emploi de ces longues heures qui avaient tant inqui\'e9t\'e9 mon c\'9cur. La fille de Nelson parcourait les salles, les corridors, les dortoirs de la maison, comme si cet asile charitable e\'fbt \'e9t\'e9 + sa demeure de chaque jour\~; tous les d\'e9tours lui en \'e9taient familiers\~; tous les gardiens s'inclinaient devant elle\~; toutes les douleurs se taisaient \'e0 son aspect. +\par +\par Il existe aux \'c9tats-Unis deux syst\'e8mes de charit\'e9 publique. L'un est celui de l'Angleterre, o\'f9 tout individu qui n'a pas de travail, ou pr\'e9tend n'en pas avoir, a droit \'e0 une aum\'f4ne\~; principe en vertu duquel tout fain\'e9 +ant se fait pauvre et trouve dans l'imprudente pr\'e9voyance de la loi un secours mat\'e9riel qu'il demanderait vainement au travail le plus opini\'e2tre\~; ce secours le fait vivre et le d\'e9grade en ruinant la soci\'e9t\'e9. Tel est le syst\'e8 +me en vigueur \'e0 New York, \'e0 Boston et dans toute la Nouvelle-Angleterre\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l\rquote auteur. +\'ab\~}{\i Dans la Nouvelle-Angleterre.}{\~\'bb +\par La taxe des pauvres n'a point encore produit, aux \'c9tats-Unis, les m\'eames maux qu'en Angleterre. L'Am\'e9rique ayant un tr\'e8s petit, nombre de pauvres, la charge du paup\'e9risme y est jusqu'\'e0 pr\'e9sent support\'e9e sans peine. Il +y a cependant des vices si graves inh\'e9rents \'e0 cette institution, que, malgr\'e9 le bien-\'eatre g\'e9n\'e9ral de ses habitants, malgr\'e9 l'\'e9l\'e9vation du prix de la main-d\rquote \'9cuvre, l'\'c9tat, de New York a eu, pendant la seule ann\'e9 +e 1830, quinze mille cinq cents pauvres \'e0 nourrir, dont l'entretien lui a co\'fbt\'e9 216,533 dollars (1,147,635 fr.). La taxe relative aux pauvres s'est en cons\'e9quence mont\'e9e, pendant l'ann\'e9e 1850, \'e0 69 centimes par habitant dans l'\'c9 +tat de New York. (V. Rapport du surintendant des pauvres dans l'\'c9tat de New York.) +\par Je ne connais que l'\'c9tat du Maryland dans lequel on ait adopt\'e9 un principe diff\'e9rent de bienfaisance publique. On n'y reconna\'eet au pauvre aucun droit \'e0 un secours, et c'est en cela que le syst\'e8me de charit\'e9 suivi dans cet \'c9 +tat est conforme au n\'f4tre. Mais, sous plusieurs rapports, les deux r\'e9gimes sont bien diff\'e9rents. Il existe dans le Maryland des \'e9tablissements institu\'e9s pour donner asile aux pauvres qui n'ont pas de travail\~; \'e0 la v\'e9rit\'e9 +, les agents de l'autorit\'e9 en peuvent refuser l'entr\'e9e selon leur bon plaisir, mais ils en admettent un grand nombre\~; tandis que chez nous, non-seulement on n'admet pas le principe que la soci\'e9t\'e9 est oblig\'e9 +e de donner du secours aux indigents, mais encore il n'existe pas de maisons de charit\'e9 o\'f9 l'on re\'e7oive ceux qui pourraient \'eatre jug\'e9s n\'e9cessiteux. Il n'y a, en France, d'assistance donn\'e9e qu'aux malades et aux insens\'e9s.}}}{. + +\par +\par L'autre est celui des \'e9tablissements de bienfaisance, o\'f9 les indigents n'ont pas le droit l\'e9gal d'entrer, mais o\'f9 ils sont admis, sous le bon plaisir des pr\'e9pos\'e9s de l'autorit\'e9 publique. Suivant cet ordre d'id\'e9es, la soci\'e9t\'e9 + ne contracte point l'obligation de soutenir tous les faibles\~; elle en soulage le plus grand nombre possible. Comme son assistance peut \'eatre refus\'e9e au pauvre, nul ne feint la mis\'e8re, certain qu'il est de la honte, sans \'eatre s\'fb +r du secours. Ce syst\'e8me, adopt\'e9 en France, est \'e9galement suivi dans le Maryland. +\par +\par L'Alms-House de Baltimore contient trois sortes de malheureux\~: des pauvres, des malades, des ali\'e9n\'e9s. +\par +\par Marie ne rencontrait, au milieu d'eux, que des sentiments d'amour, de respect et de reconnaissance. \endash Voyez, me disait-elle, cette jeune femme au visage creux et p\'e2le, aux regards \'e9teints\~; elle \'e9 +tait belle jadis, et soutenait de son travail ses enfants pauvres comme elle\~; maintenant elle se consume de langueur... h\'e9las\~! elle tombera bient\'f4t, abattue par le mal funeste qui, dans ce pays, moissonne tant de jeunes existences. +\par +\par Cependant elle s'approchait du lit de la phtisique, prenait sa main, y d\'e9posait une larme\~: \endash Ne pleurez point, ma bonne demoiselle, disait la pauvre femme... je vous ai vue ce matin... je serai bien le reste du jour. +\par +\par Ensuite Marie s'arr\'eata pr\'e8s d'une jeune fille. \endash C'est, me dit-elle, une aveugle-sourde-muette de naissance\~; quoique d\'e9pourvue des sens principaux par lesquels les id\'e9es nous arrivent, elle est dou\'e9e d'une grande intelligence, \'e9 +prouve des impressions tr\'e8s vives, et parvient \'e0 les exprimer. Sans doute, la privation des sens qui lui manquent rend plus fins et plus \'e9nergiques les seuls qu'elle poss\'e8de, l'odorat et le toucher. Voyez comme elle me reconna\'eet \'e0 + mes mains, \'e0 mes v\'eatements\~! comme elle m'embrasse tendrement\~! combien elle est heureuse de me presser sur son c\'9cur\~! +\par +\par Et la pauvre fille tressaillait dans les bras de Marie, lui prodiguait mille caresses. L'infortun\'e9e, qui ne savait point que la soci\'e9t\'e9 a des joies, se r\'e9jouissait pourtant\~; le sourire \'e9tait toute sa physionomie, et l'on voyait sur ses l +\'e8vres une expression de contentement, qu'elle n'imitait point des visages d'autrui. +\par +\par Que se passait-il dans cette \'e2me tout environn\'e9e de t\'e9n\'e8bres\~! d'o\'f9 lui venaient ses tendres \'e9motions\~? elle ne conna\'eet point le monde o\'f9 nous vivons... mais n'a-t-elle pas aussi un monde \'e0 elle, anim\'e9 d'id\'e9es, d +e sentiments, de passions qui lui sont propres\~? et ce monde, le connaissons-nous mieux qu'elle ne conna\'eet le n\'f4tre\~? Tout dans son \'eatre intelligent est obscurit\'e9 pour nous, comme pour elle tout ce qui l'entoure est une nuit profonde. +\par +\par La fille de Nelson recevait mille b\'e9n\'e9dictions sur son passage. \endash Oh\~! disait celui-ci, nous crions \'e0 Dieu du fond de notre c\'9cur pour qu'il vous donne d'heureux jours\~! \endash Le Ciel vous comblera de ses gr\'e2 +ces, disait un autre, parce que vous visitez les afflig\'e9s. +\par +\par J'admirai, dans cette occasion, combien les femmes nous sont sup\'e9rieures dans l'exercice de la charit\'e9. +\par +\par Leur bienfait n'est jamais \'e0 charge, parce que, avec elles, comme c'est le c\'9cur qui donne, c'est aussi le c\'9cur qui re\'e7oit. Au contraire, l'humanit\'e9 des hommes leur vient presque toujours de la t\'ea +te. Ce principe de la bienfaisance la rend pesante aux malheureux\~; en effet, si la raison veut que le riche soit secourable au pauvre, elle enseigne aussi que l'oblig\'e9 est au-dessous du bienfaiteur, comme le pauvre est au-de +ssous du riche. Il n'en est point ainsi selon les lois du c\'9cur et de la religion, d'apr\'e8s lesquelles, le plus pauvre \'e9tant l'\'e9gal du plus opulent, la reconnaissance est la m\'ea +me entre celui qui dispense le bienfait, et l'indigent qui procure au riche le bonheur de le distribuer. L'homme prot\'e9ge par sa force\~; la femme, avec sa faiblesse, console. +\par +\par Cependant des cris lamentables frappent mon oreille. \endash C'est, me dit Marie, la voix des infortun\'e9s priv\'e9s de leur raison. +\par +\par Deux d'entre eux excit\'e8rent d'abord mon attention et ma piti\'e9\~; ils \'e9taient arriv\'e9s \'e0 la folie par des voies tout oppos\'e9es. +\par +\par Le premier, condamn\'e9 pour homicide \'e0 la r\'e9clusion solitaire, \'e9tait devenu fou dans sa cellule, et, de la prison p\'e9nitentiaire, \'e9tait pass\'e9 dans l'hospice. Sa folie avait quelque chose de cruel comme son crime\~; il r\'ea +vait, durant la nuit, qu'un aigle planait sur sa t\'eate, \'e9piant l'instant de son sommeil pour lui d\'e9vorer le c\'9cur\~; le jour m\'eame, il \'e9tait assailli de fant\'f4mes sanglants, et, quand je le vis, il adressait \'e0 ses ge\'f4liers un \'e9 +trange reproche\~: Quelle barbarie\~! s'\'e9criait-il en me regardant, comme pour me demander justice\~; j'avais pour compagnon dans ma cellule un papillon, et les cruels l'ont tu\'e9\~! \endash + Marie m'assura qu'il n'y avait rien de vrai dans ces paroles\~; ainsi la destruction imaginaire d'un insecte \'e9tait devenue le supplice de cet homme, meurtrier de son semblable\~! +\par +\par L'autre \'e9tait une jeune fille, parfaitement belle, dont une ferveur religieuse, pouss\'e9e \'e0 l'exc\'e8s, avait \'e9gar\'e9 la raison, son front \'e9tait empreint d'une candeur charmante\~; dans ses beaux yeux noirs, qu'elle tenait incessamment lev +\'e9s vers le ciel, se montrait le sentiment d'une b\'e9atitude parfaite\~; rien de terrestre n'attirait son attention\~; rien ne troublait les d\'e9lices de son extase\~: c'\'e9tait vraiment un ange, car elle vivait d\'e9j\'e0 dans les cieux\~ +; elle ne comprenait rien \'e0 ce monde\~: donc elle \'e9tait folle. +\par +\par Ainsi, partis de deux points contraires, ces infortunes sont parvenus ensemble au m\'eame but, l'un par le crime, l'autre par l'innocence\~! Ce sont l\'e0 les myst\'e8res de l'humanit\'e9\~; le m\'eame asile rec\'e8le l'\'e2me candide et pure qui r\'ea +vait ici-bas des f\'e9licit\'e9s du ciel, et l'\'eatre cruel qui cherchait sa joie dans le sang des hommes\~; la soci\'e9t\'e9 les a bannis tous deux de son sein, comme si elle ne comportait pas plus l'extr\'eame bien que l'extr\'eame mal\~! +\par +\par Je me livrais \'e0 ces tristes r\'e9flexions, lorsque j'entendis des hurlements affreux. \endash Ce sont, me dit un ge\'f4lier, les cris d'un n\'e8gre atteint de d\'e9mence furieuse\~; voici la cause de sa folie\~: il existe, dans le Maryland, un Am\'e9 +ricain dont la profession est d'acheter et de vendre des esclaves. Il en fait un immense commerce, et c'est peut-\'eatre aux \'c9tats-Unis, le plus grand marchand de chair humaine\~: toute la population de couleur le conna\'eet et l'abhorre\~; il + semble que l'odieux de l'esclavage se personnifie en lui. Le pauvre n\'e8gre dont vous entendez la voix fut amen\'e9 par cet homme de la Virginie dans le Maryland, pour y \'ea +tre vendu, et subit, durant la route, de si cruels traitements, que sa raison s'\'e9gara. Depuis ce temps, une id\'e9e fixe le poursuit et ne lui laisse pas un seul instant de repos\~; il croit voir toujours son ennemi mortel \'e0 ses c\'f4t\'e9s, \'e9 +piant le moment favorable pour couper sur son corps quelques lambeaux de chair, dont il le suppose affam\'e9. Sa fureur est si grande que nul ne peut l'approcher\~; il prend pour le marchand de n\'e8gres chaque personne qu'il aper\'e7oit\~; un seul \'ea +tre a sur lui quelque puissance\~; ses cris s'apaisent quand il voit Marie Nelson. Je ne sais par quelle tendre compassion et par quel charme, au pouvoir des femmes seules, elle a pu trouver acc\'e8s dans son c\'9cur\~; il est, \'e0 la v\'e9rit\'e9 +, de tous les malheureux renferm\'e9s dans cette enceinte, celui pour lequel elle t\'e9moigne la plus vive sympathie\~; et c'est ce que je ne puis comprendre ... car enfin, ce n'est qu'un homme de couleur\~! +\par +\par \endash Nous approchions de la cellule d'o\'f9 partaient des cris de fureur. \endash Regardez, me dit le ge\'f4lier en m'ouvrant la porte. +\par +\par Et je vis un n\'e8gre de haute stature, \'e0 figure \'e9nergique et m\'e2le\~; il portait sur ses traits des signes de noblesse, ses membres annon\'e7aient une grande force musculaire\~; sa bouche \'e9cumait de rage, et ses yeux roulaient des \'e9 +clairs d'indignation. \'c0 mon aspect, il se posa dans une attitude d\'e9fensive, se faisant une arme des fers dont il \'e9tait charg\'e9. \endash Monstre\~! s'\'e9cria-t-il en me regardant, tu as soif de mon sang\~!\~! mais n'approche pas\~!\~!... +\endash Et, en parlant ainsi, il me montrait des dents blanches comme l'ivoire, incrust\'e9es dans l'\'e9b\'e8ne, faisant signe que, si j'avan\'e7ais, il allait me d\'e9vorer. +\par +\par Alors Marie, prenant ma place\~: \endash Mon ami, lui dit-elle, C'est moi. \endash Ce peu de mots eut la magie d'arr\'eater ses transports. \endash Oh\~! r\'e9pliqua-t-il d'une voix douce, je ne crains rien quand je vous vois\~ +; tout le monde veut ma mort, except\'e9 vous. +\par +\par Marie s'effor\'e7a de lui persuader que nul en ce lieu ne pouvait attenter \'e0 ses jours. D\'e8s qu'elle se fut \'e9loign\'e9e, je voulus juger de l'ascendant de ses paroles\~; je regardai une seconde fois le n\'e8gre, dont la fureur avait d\'e9j\'e0 + repris son cours. +\par +\par Sa folie pr\'e9sentait une image affreuse, et j'en conservai une p\'e9nible impression\~; cependant ce sentiment \'e9tait adouci par le souvenir de la compassion que lui donnait Marie. Depuis que j'\'e9tais en Am\'e9 +rique, je n'avais pas encore vu un blanc prendre en piti\'e9 le sort d'un n\'e8gre\~; j'entendais dire sans cesse que les gens de couleur n'\'e9taient pas dignes de commis\'e9ration, et ne m\'e9ritaient que le m\'e9pris\~ +; la fille de Nelson, du moins, ne partageait point cet odieux pr\'e9jug\'e9. +\par +\par Je revins seul \'e0 la ville, Marie n'ayant point voulu que je l'accompagnasse. \endash Peut-\'eatre un jour, me dit-elle, vous me saurez gr\'e9 de mon refus. \endash Je ne compris pas le sens de ces paroles. +\par +\par J'emportai de l'Alms-House des \'e9motions diverses. On ne voit pas sans un cruel serrement de c\'9cur, assembl\'e9es sur un m\'eame point, toutes les infirmit\'e9s de notre pauvre nature\~; mais il n'\'e9 +tait pas un triste ressouvenir qui ne contint le germe d'une douce pens\'e9e\~: chacune des souffrances dont je gardais la m\'e9moire me rappelait l'ange des consolations. +\par +\par Vous l'avouerai-je encore\~? \endash Je conservais, de cette visite dans l'asile de toutes les d\'e9tresses, une impression de bonheur personnel que je me suis souvent reproch\'e9e. Ma piti\'e9 pour le malheur \'e9tait sinc\'e8re\~ +; cependant ce sentiment ne remplissait pas seul mon \'e2me. Il me restait assez d'\'e9go\'efsme pour penser que, de toutes ces afflictions, aucune n'atteignait mon existence. Marie pr\'e8s de moi, la gr\'e2ce de sa personne, encore embellie par l'\'e9 +clat de sa charit\'e9\~; les promesses de bonheur que je trouvais dans son amour\~; tout un avenir de d\'e9lices qui s'ouvrait devant moi\~; ces images riantes venaient dans ma pens\'e9e contraster avec les vies mis\'e9rables et abjectes de ces \'ea +tres disgraci\'e9s, honte de la nature, rebut de la soci\'e9t\'e9, vou\'e9s d\'e8s leur naissance \'e0 tous les opprobres, \'e0 toutes les infirmit\'e9s, \'e0 toutes les douleurs du corps et de l'\'e2me\~! Et je jouissais secr\'e8 +tement de cette comparaison, me croyant sup\'e9rieur parce que j'\'e9tais plus heureux. H\'e9las\~! quel e\'fbt \'e9t\'e9 mon abaissement, si, foudroyant mes orgueilleuses passions, une voix du ciel f\'fbt descendue dans mon \'e2me, et m'e\'fbt annonc\'e9 + que je souffrirais un jour des angoisses inconnues \'e0 tous ces infortun\'e9s\~! +\par +\par Cependant le souvenir de l'Alms-House et de la vierge charitable que j'y avais rencontr\'e9e ne sortait plus de ma m\'e9moire. +\par +\par Ce que n'avaient pu ni les affections de famille, ni les liens de la patrie, ni la s\'e9duction des grands spectacles de la nature, une femme \'e9teignit mon ambition, corrigea tout \'e0 coup mon humeur inqui\'e8te et aventureuse, et je ne vis + plus qu'un avenir possible, aimer toujours Marie\~; je n'aspirai qu'\'e0 un seul bonheur, \'eatre aim\'e9 d'elle. +\par +\par J'\'e9tais venu en Am\'e9rique pour chercher le rem\'e8de \'e0 un besoin insatiable d'\'e9motions violentes et d'\'e9lans sublimes\~; et un sentiment plein de douceur rendit la paix \'e0 mon \'e2me troubl\'e9e, et r\'e9gla les mouvements d\'e9sordonn\'e9 +s de mon c\'9cur. +\par +\par Je venais pour contempler le d\'e9veloppement d'un grand peuple, ses institutions, ses m\'9curs, sa merveilleuse prosp\'e9rit\'e9\~; et une femme me parut le seul objet digne de mon admiration et de mon enthousiasme. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb840\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f16\fs38\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594363}Chapitre VII\line }{\b0\i Le myst\'e8re}{{\*\bkmkend _Toc72594363} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {Je disais \'e0 Marie mon amour, mes v\'9cux mes esp\'e9rances... mais elle recevait \'e9trangement les r\'e9v\'e9lations de mon c\'9cur. +\par +\par Un rayon de joie brillait dans ses beaux yeux, qu'un nuage de tristesse voilait presque aussit\'f4t. +\par +\par Elle \'e9vitait ma pr\'e9sence, et semblait pourtant heureuse de me voir\~; son regard rencontrait encore le mien, mais comme s'il lui e\'fbt \'e9chapp\'e9\~; sa voix, naturellement douce, \'e9tait alt\'e9r\'e9e\~; sa bouche souriait encore, ma +is ses paupi\'e8res \'e9taient entour\'e9es d'un cercle de m\'e9lancolie qui, chaque jour, devenait plus sombre. +\par +\par Je l'interrogeais souvent sur les causes de son chagrin. Une fois elle me dit\~: \'ab\~Toutes vos paroles promettent le bonheur, et ma destin\'e9e me condamne \'e0 une vie malheureuse\~; vous voyez quel ab\'eeme nous s\'e9pare.\~\'bb +\par +\par Si je la questionnais davantage, elle ne me r\'e9pondait que par un silence morne et un regard d\'e9chirant. +\par +\par Depuis ce moment, je ne quittai plus Nelson et ses enfants. +\par +\par Nous ne nous s\'e9parions que le dimanche \'e0 l'heure des offices religieux\~: ils allaient au temple presbyt\'e9rien, et moi \'e0 l'\'e9glise catholique. +\par +\par Je remarquais chez eux une grande r\'e9gularit\'e9 dans l'accomplissement de leurs devoirs pieux. Un jour Georges \'e9tant arriv\'e9 au temple quelques instants apr\'e8s le commencement de l'office, Nelson, au retour, lui adressa une r\'e9primande s\'e9v +\'e8re\~: Comprenez-vous, s'\'e9criait-il, quelle serait la joie des unitaires et des m\'e9thodistes s'ils apercevaient le moindre refroidissement dans le z\'e8le de notre congr\'e9gation\~? +\par +\par Je voyais avec chagrin chez Nelson ces passions ardentes de sectaire\~; car je craignais qu'elles n'\'e9levassent une barri\'e8re entre sa fille et moi. Souvent il me parlait de sa religion et de la mienne\~; une fois il me dit\~: Vo +us jugez notre culte, et vous ne le connaissez pas\~; venez au temple des presbyt\'e9riens. Je consentis \'e0 sa proposition, et, le dimanche suivant, j'accompagnai Nelson et ses enfants \'e0 leur \'e9glise, o\'f9 + je pris place dans leur banc. Je pus suivre l'office exactement, gr\'e2ce aux soins de Marie, qui m'avait pr\'eat\'e9 un livre saint, et ne manquait pas, quand une pri\'e8re finissait, de m'indiquer celle qui allait suivre. +\par +\par L'impression de ce culte, nouveau pour moi, fut profonde. Dans nos \'e9glises catholiques, il semble que nous ayons toujours, pour interm\'e9diaire de la pri\'e8re entre Dieu et nous, le pr\'eatre saint, sa parole myst\'e9rieuse, la pompe de la c\'e9r\'e9 +monie, l'encens qui monte de l'autel, les chants sacr\'e9s et toute la solennit\'e9 du lieu. L\rquote \'9cil rencontre toujours an fond du sanctuaire une gloire rayonnante qui \'e9blouit... +\par +\par Dans le simple \'e9difice qui sert de temple aux protestants, l'homme se trouve imm\'e9diatement en rapport avec Dieu\~; il lui parle \'e0 lui-m\'eame, sans langage consacr\'e9, sans rit solennel. Le ministre, sa parole, son costume, ne sont rien\~ +; il n'a point de caract\'e8re sup\'e9rieur \'e0 ce qui l'entoure. +\par +\par Le temple ne contient que des intelligences \'e9gales, s'adressant \'e0 l'intelligence supr\'eame. +\par +\par Le catholique se prosterne et s'humilie\~: il adore Dieu \'e0 travers des myst\'e8res et des nuages... Le protestant prie le front haut, l\rquote \'9cil lev\'e9 vers le ciel\~; il regarde Dieu en face\~ +; c'est un beau culte... mais c'est un culte orgueilleux\~! L'homme est-il assez fort pour se mesurer de si pr\'e8s avec la divinit\'e9\~? Est-il assez grand pour supporter l'approche de tant de grandeur\~? Peut-on adorer ce qu'on comprend\~? +\par +\par En revenant de l'\'e9glise presbyt\'e9rienne, je sentais mon \'e2me troubl\'e9e, et des passions tumultueuses s'\'e9levaient dans mon sein. Nelson m'interrogea, je lui dis\~: Votre religion me semble digne d'un \'eatre intelligent et libre\~ +: cependant l'homme est aussi un \'eatre sensible, qui a besoin d'aimer, et ce culte n'a point touch\'e9 mon c\'9cur. +\par +\par Nelson ne fit aucune r\'e9ponse. +\par +\par \endash H\'e9las\~! s'\'e9cria Marie, faut-il d\'e9sirer dans ce monde ce qui pr\'e9pare l'\'e2me aux tendres affections\~! \endash Elle n'acheva pas. +\par +\par Les r\'e9ticences de Marie, le vague de ses paroles, me tourmentaient chaque jour davantage\~; sans cesse je demandais au ciel de dissiper ce nuage myst\'e9rieux. Je n'aurais pas tant d\'e9sir\'e9 que l'ombre s'\'e9vanou\'eet, si j'eusse pr\'e9 +vu qu'une lumi\'e8re fatale allait \'e9clairer mes regards. +\par +\par J'avais coutume de me promener dans le voisinage de la colonne \'e9lev\'e9e en la m\'e9moire de Washington\~: ce lieu est solitaire, et on est tout surpris, \'e0 c\'f4t\'e9 d'un monument qui sera un jour le plus bel ornement de la cit\'e9 +, de trouver une for\'eat sauvage, et comme le commencement du d\'e9sert. C'\'e9tait l\'e0 que je recueillais mes pens\'e9es et que je passais en revue mes impressions\~; je trouvais un charme extr\'eame dans ces m\'e9ditations silencieuses. +\par +\par Un jour je poursuivais le cours de mes r\'eaveries au travers de la for\'eat, ne prenant pour guide que le caprice de ma pens\'e9e, ou plut\'f4t marchant au hasard, devant moi, sans calcul, et sans autre souci que d'\'e9 +viter la rencontre des arbres et l'embarras des lianes. Dans ce mouvement aventureux de mon corps, je sentais ma pens\'e9e plus libre, mon \'e2me plus d\'e9gag\'e9e de ses entraves, mon imagination plus hardie dans ses \'e9 +lans. Chaque pas que je faisais me d\'e9couvrait une sc\'e8ne nouvelle, chaque impression me donnait une id\'e9e grande ou un tendre sentiment. Il y a dans les murmures de la brise parmi les roseaux, dans le feuillage fr\'e9missant des vieux ch\'ea +nes, une voix grave qui parle au g\'e9nie de l'homme, et les savanes de la for\'eat enseignent de touchantes harmonies aux c\'9curs qui savent le mieux aimer. +\par +\par Ah\~! comme, dans un profond isolement, une impression de douleur s'empare violemment de nos sens\~! Au souvenir de Marie, si belle et si afflig\'e9e, je sentis mon c\'9cur se gonfler de chagrin et d'amour. \'d4 vous, qui portez une \'e2me troubl\'e9 +e, ne vous \'e9loignez pas du monde\~; car, dans le silence de la solitude, on entend mieux la voix des passions\~; le calme de la nature fait mieux sentir les agitations de l'\'e2me, et il semble qu'il y a dans le d\'e9sert un vide immense, que le c\'9c +ur de l'homme ait re\'e7u la mission de combler. +\par +\par Au milieu de ce silence sonore, sous ces vo\'fbtes retentissantes de verdure et de feuillage, je laissai tomber de mes l\'e8vres le nom de Marie. Je m'arr\'eatai soudain\~; il me semblait que ma bouche avait \'e9t\'e9 indiscr\'e8te\~: on craint + peu de jeter des paroles au murmure des vents, au fr\'e9missement des feuilles\~; mais le silence de la for\'eat\~!... comme il est attentif \'e0 tout recueillir\~! c'est comme l'assembl\'e9e qui \'e9coute muette\~ +: plus elle se tait, plus elle agite l'orateur. +\par +\par Si cette sensation de terreur \'f4te des forces \'e0 l'homme qui parle, elle en donne \'e0 celui qui veut prier\~; car tout est religieux dans le silence de la nature. +\par +\par \'ab\~\'d4 mon Dieu\~! m'\'e9criai-je, si votre bras s'appesantit sur moi, qu'il devienne secourable \'e0 l'\'eatre faible qui n'a point d'appui\~!\~\'bb Et je priai du fond de mon c\'9cur. +\par +\par Je n'avais point encore aussi bien senti toute la force de mon amour pour Marie. L'image de sa douleur se pr\'e9sentait \'e0 ma pens\'e9e comme un remords\~: si j'\'e9tais innocent de ses peines, n'\'e9tais-je pas coupable de ne les point gu\'e9rir\~ +? L'amour qui s'afflige des plaisirs dont il n'est pas l'auteur, est malheureux aussi des larmes m\'eames qu'il n'a pas fait couler, et dont il ne tarit pas la source. +\par +\par Un cardinal de Virginie, voltigeant dans les magnolias, \'e9blouit mes regards de son plumage rouge, et interrompit ma m\'e9ditation. Je m'aper\'e7us que je m'\'e9tais \'e9gar\'e9. +\par +\par J'essayai de retourner sur mes pas\~; mais, dans ma course rapide, j'avais laiss\'e9 si peu de traces que je ne pus les retrouver. +\par +\par Je jugeai \'e0 peu pr\'e8s, par la position du soleil, de la place o\'f9 j'\'e9tais, et de la direction que je devais prendre pour retourner \'e0 Baltimore\~; mais, dans une for\'eat, la plus l\'e9g\'e8re d\'e9 +viation de la ligne qu'on doit suivre vous jette hors de votre route\~; et, apr\'e8s mille courses en sens oppos\'e9s, apr\'e8s mille tentatives vaines pour retrouver mon chemin, je m'arr\'eatai tout haletant, sentis mes genoux fl\'e9 +chir et tombai au pied d'un c\'e8dre \'e0 demi renvers\'e9 par l'orage. +\par +\par En ce moment, la for\'eat devenait de plus en plus silencieuse\~; les ombres s'allongeaient autour de moi, et l'oiseau moqueur saluait d'un dernier cri les derniers rayons du soleil mourant sur la cime des grands pins. Mes forces \'e9taient \'e9puis\'e9 +es, le sommeil s'empara de mes sens. +\par +\par Ma pr\'e9sence dans la for\'eat aux approches du soir et l'assoupissement dans lequel je tombai n'\'e9taient point sans danger. Aux derni\'e8res clart\'e9s du cr\'e9puscule succ\'e8de toujours, dans le sud de l'Am\'e9rique, une humidit\'e9 froide et p\'e9 +n\'e9trante\~; cette fra\'eecheur soudaine, exhal\'e9e de la terre, est pernicieuse, et j'allais en recevoir l'impression funeste. +\par +\par Cependant le p\'e9ril \'e9tait loin de ma pens\'e9e. J'avais le c\'9cur plein des \'e9motions qui venaient de m'agiter. L'image de Marie \'e9tait toujours devant moi\~; je m'\'e9tais endormi dans son souvenir\~: des songes l\'e9 +gers m'entretenaient de son amour et pr\'e9sentaient \'e0 mes yeux mille charmantes apparitions\~; il me semblait voir la fille de Nelson assise \'e0 mes c\'f4t\'e9s. Sa beaut\'e9, sa gr\'e2ce, enivraient mes regards. Mais sa tristesse myst\'e9 +rieuse troublait ma joie\~; je lui disais\~: \'ab\~Marie\~! pourquoi pleures-tu\~? quel tourment secret peut d\'e9chirer ton c\'9cur\~? Ange de douceur et de bont\'e9, serais-tu sur la terre pour souffrir, toi dont le regard seul enchante et console\~ +? Si tu es malheureuse, pourquoi ne d\'e9poses-tu pas ton c\'9cur dans le c\'9cur d'un ami\~? H\'e9las\~! tu ne peux savoir combien tu es aim\'e9e de Ludovic. Toi seule as ranim\'e9 du feu de tes regards ma vie p\'e2le et pr\'e8s de s'\'e9teindre, et mon +\'e2me, jadis avide, insatiable, se r\'e9jouit maintenant du sentiment unique dont elle est remplie.\~\'bb Et j'entendais sa douce voix me r\'e9pondre par des accents tendres et m\'e9lancoliques\~; je prenais sa main\~; je la pressais sur mon c\'9cur\~ +; je la couvrais de baisers, et l'arrosais de mes larmes. +\par +\par Tout \'e0 coup je me r\'e9veille... je sens l'impression d'une main qui glisse doucement sur mon front\~; j'entr'ouvre les yeux... Que vois-je\~! \'f4 mon Dieu\~! Marie\~! Marie agenouill\'e9e pr\'e8s de moi, et levant au ciel ses mains suppliantes. + +\par +\par Oh\~! jamais tant de sentiments divers ne se press\'e8rent \'e0 la fois dans le fond de mon c\'9cur\~! +\par +\par Si rien n'est plus triste que le r\'e9veil quand il dissipe le fant\'f4me d'un r\'eave charmant, quoi de plus doux qu'un songe d'amour et de volupt\'e9, qui par une touchante erreur, attendrit notre \'e2me, et la pr\'e9pare aux impressions d'une d\'e9 +licieuse r\'e9alit\'e9\~? Ce bonheur, dont le sommeil ne m'avait offert que la chim\'e8re, j'en jouissais maintenant, et j'y m\'ealais tous les prestiges de l'illusion qui n'\'e9tait plus. +\par +\par D'abord je fus muet en pr\'e9sence de celle qui \'e9tait toute ma vie, car je ne savais pas si quelque vision n'abusait pas mes sens. Je croyais m'\'eatre r\'e9veill\'e9\~; mais n'\'e9tait-ce pas plut\'f4t le commencement d'un songe\~? +\par +\par \endash \'d4 mon Dieu\~! me dit-elle, Ludovic\~! fuyons ces lieux\~: bient\'f4t la nuit sera venue, un froid mortel va succ\'e9der \'e0 la br\'fblante chaleur du jour. +\par +\par \endash Marie\~! m'\'e9criai-je alors, es-tu l'ange de mes jours, le bon g\'e9nie de ma destin\'e9e\~? ou viens-tu, sylphide d\'e9cevante, tromper mes sens, et te jouer de mon infortune\~? +\par +\par \endash Je n'ai jamais tromp\'e9, r\'e9pondit la vierge avec une \'e9motion pleine de charme\~; je suis une fille au c\'9cur simple et droit\~; je vous ai vu, Ludovic, partir pour la for\'eat, et, comme vous n'\'e9tiez point revenu au d\'e9 +clin du jour, j'ai craint pour votre vie... J'ai pr\'e9vu que vous \'e9tiez \'e9gar\'e9, et j'ai fr\'e9mi \'e0 la pens\'e9e du p\'e9ril qui vous mena\'e7ait... +\par +\par \endash \'d4 ma bien-aim\'e9e\~! quel g\'e9n\'e9reux d\'e9vouement\~!... mais ces dangers tu vas les partager avec moi\~! +\par +\par \endash Ne craignez rien, me r\'e9pondit-elle\~; je sais tous les d\'e9tours de la for\'eat\~: ici, pas une mousse que je n'aie foul\'e9e aux pieds, pas un arbre dont je ne connaisse les ombres du matin et du soir\~! Les femmes de Baltimore se montrent +\'e0 l'envi sur les places publiques\~; moi, je ch\'e9ris ces retraites solitaires, ou du moins... +\par +\par Elle s'arr\'eata pensive un instant... \endash H\'e2tons-nous, ajouta-t-elle. Et en pronon\'e7ant ces mois, elle se mit en marche, et m'entra\'eena sur ses pas. J'avais saisi sa main\~; mes larmes coulaient en abondance\~; j'\'e9 +prouvais mille sentiments que je ne pouvais exprimer. Je lui dis cependant\~: +\par +\par \endash Marie, avant de savoir si j'\'e9tais aim\'e9 de toi, je sentais au fond de mon c\'9cur un feu brillant qui le d\'e9vorait\~; le plus tendre des sentiments se m\'ea +lait pour moi de tourments amers, et de cruelles agitations... mais tu viens de me prouver que tu m'aimes, et je sens p\'e9n\'e9trer dans mon \'e2me des \'e9motions d'une douceur inconnue... mon amour est plus ardent encore\~; mais il est tranquille... Oh +\~! je t'en conjure, abandonne-toi, comme moi, au charme enivrant de cette impression pure et sans m\'e9lange. Cependant un chagrin me reste\~: je vois ta m\'e9lancolie\~; Marie, tu me caches quelque douleur. Tu ne crois donc pas \'e0 mon amour\~? H\'e9 +las\~! pourquoi un \'e9cho de cette for\'eat ne te dit-il pas les sentiments que tout \'e0 l'heure je confiais au d\'e9sert +\par +\par \endash Pl\'fbt au ciel dit Marie, que je n'eusse point entendu ces r\'e9v\'e9lations solitaires\~! Ludovic, pendant votre sommeil, votre voix murmurait des paroles enchant\'e9es, qui mettent le comble \'e0 mon infortune. H\'e9las\~!... +\par +\par Elle n'acheva pas, Je voyais se presser les battements de son c\'9cur\~; et ses yeux charg\'e9s de larmes s'effor\'e7aient de ne pas pleurer. +\par +\par \endash Quel est donc, ce myst\'e8re\~? m'\'e9criai-je avec force\~; Marie, je t'en supplie, ouvre-moi ton \'e2me, que je sache ton infortune comme tu sais mon amour\~! chacune de tes plaintes viendra s'\'e9teindre dans mon c\'9c +ur. La douleur n'est point semblable au bruit qui s'accro\'eet en retentissant\~; elle cesse quand elle trouve de l'\'e9cho... Ma bien-aim\'e9e\~! laisse ta t\'e8te se pencher vers la mienne, appuie sur moi ta faiblesse\~ +; le parfum des plus douces fleurs est moins suave que le m\'e9lange de deux souffles amis, et tu ne sais pas tout ce que donne de force l'union de deux poitrines qui respirent ensemble... Va, quelle que puisse \'eatre ta destin\'e9 +e, tu ne seras pas aussi heureuse de ma protection que je serai fier de ton amour... Marie\~! sois mon amie\~! sois mon \'e9pouse ch\'e9rie\~! Si, sur cette terre d\'e9vou\'e9e aux orages, tu dois \'eatre courb\'e9 +e par l'ouragan, tu trouveras du moins un abri o\'f9 reposer ta t\'eate\~; tes larmes les plus am\'e8res s'adouciront en se m\'ealant \'e0 celles d'un ami\~; et si, des flancs d'un nuage sombre, la foudre sortait pour nous frapper tous deux, \'e9 +troitement enlac\'e9s, c\'9cur contre c\'9cur, il nous serait doux encore de mourir ensemble et de rendre dans les bras l'un de l'autre un dernier soupir de vie et de volupt\'e9. +\par +\par Ainsi je disais\~; Marie gardait le silence\~; cependant nous marchions et nous approchions de Baltimore, h\'e9las\~! trop rapidement. Oh\~! comme alors j'aurais b\'e9ni le ciel s'il nous e\'fbt \'e9gar\'e9s dans notre route\~ +! quelle ivresse dans tout mon \'eatre\~! quel d\'e9lire au fond de mon c\'9cur\~! +\par +\par Ce long entretien de mes passions avec la solitude\~; ces secrets d'amour confi\'e9s au d\'e9sert, et surpris au sommeil\~; tant de bonheur succ\'e9dant au p\'e9ril\~; Marie, ma lib\'e9ratrice, mon guide, ma compagne\~; nos voix unies, nos bras entrelac +\'e9s, notre marche dans le silence du soir\~; et \'e0 la fin du jour la douce clart\'e9 de l'astre des nuits venant avec son cort\'e8ge de tendres r\'eaveries\~; tout un monde de sentiments, d'id\'e9es, de passions, qui s'agitait dans mon c\'9c +ur au milieu d'un monde muet et d'une nature endormie\~: ces vives impressions, m\'e9t\'e9ore de l'\'e2me, apparaissent \'e0 mon souvenir en traits de feu. +\par +\par J'interrogeais encore Marie, et je lui disais\~: +\par +\par \endash Pourquoi repousses-tu ce sourire qui te cherche\~? \'c9coute, mon c\'9cur ne bat-il pas d'accord avec ton c\'9cur\~? ne sens-tu pas mon \'e2me se m\'ealer \'e0 la tienne\~ +? elles s'unissent, se confondent, et nulle puissance ne peut plus les diviser. Malheur \'e0 celui qui romprait cette alliance sacr\'e9e\~! malheur\~!... +\par +\par \endash Arr\'eatez\~! s'\'e9cria Marie\~; elle se tut quelques instants\~: +\par +\par \endash Ludovic, reprit-elle ensuite, je n'essaierai point de vous peindre les sentiments dont mon \'e2me est remplie... Vous venez de me parler une langue dont je comprends le sens, parce que c'est celle du c\'9cur\~ +; mais je n'en sais pas les mots... Ah\~! de gr\'e2ce, cessez des discours qui m'enivrent et me d\'e9solent\~! L'image du bonheur est trop cruelle pour qui ne saurait \'eatre heureux. Vous m'aimez, Ludovic... Mon Dieu\~ +! cet amour, qui fait ma joie, est le gage de mon infortune... Ah\~! ma destin\'e9e est affreuse\~! Encore un jour... et vous en saurez le secret... +\par +\par Cependant nous touchions aux portes de la cit\'e9. \endash Demeurez, me dit-elle d'une voix imp\'e9rieuse\~; voici la ville... je dois \'eatre seule. +\par +\par En pronon\'e7ant ces mots, elle s'\'e9loigna, me laissant plein d'un trouble profond. +\par +\par Oh\~! que les heures d'incertitude sont longues et cruelles, quand on est s\'fbr d'un malheur, et qu'il n'y a de douteux que sa nature\~! +\par +\par Le malheur connu donne \'e0 l'\'e2me un point d'appui. Elle souffre\~; mais elle sait la cause de sa souffrance\~; elle s'y arr\'eate, s'y attache, et ce profond sentiment de sa peine est une proie dont elle se saisit. +\par +\par Mais une infortune qu'on sent avant de la conna\'eetre, un mal insaisissable qui se pr\'e9sente \'e0 l'imagination sous mille formes diverses, une douleur vague et poignante dont on ignore la cause le genre et la dur\'e9e\~ +: un pareil supplice, comment le supporter\~? Quelles forces morales faut-il appeler \'e0 son secours\~? doit-on se raidir ou plier\~? l'\'e2me s'armera-t-elle du courage qui se r\'e9signe, ou de l'\'e9nergie qui combat\~? +\par +\par Les conjectures et les terreurs se succ\'e9d\'e8rent dans mon esprit avec une incroyable rapidit\'e9... Je supposai tous les malheurs possibles, except\'e9 le v\'e9ritable. Les heures s'\'e9coulaient lentement, comme toutes celles qui sont compt\'e9es. + +\par +\par Le lendemain, je ne sais quelle puissance irr\'e9sistible me ramena vers la for\'eat solitaire. Peut-\'eatre la fille de Nelson y reviendrait pour me donner la r\'e9v\'e9lation promise. +\par +\par Ah\~! comme, en parcourant ces lieux tout pleins d'une \'e9motion r\'e9cente, je me sentis l'\'e2me troubl\'e9e\~! Toutes mes impressions, am\'e8res ou douces, se r\'e9veillaient plus fortes \'e0 l'aspect du lieu qui les avait vues na\'eetre\~ +; chaque objet inanim\'e9 s'impr\'e9gnait \'e0 mes yeux d'un sentiment qui lui \'e9tait propre. Ici, le vieux ch\'eane et son ombre\~: c'\'e9tait la longue r\'eaverie, la m\'e9ditation, l'\'e9lan de la pens\'e9e vers le ciel\~! L\'e0, l'\'e9 +glantier dont j'avais effeuill\'e9 les roses\~: c'\'e9tait Marie, sa beaut\'e9, sa chevelure embaum\'e9e, le parfum de sa voix. Ces lianes imp\'e9n\'e9trables, c'\'e9tait le myst\'e8re\~; ce c\'e8dre renvers\'e9, le d\'e9sespoir. H\'e9las\~ +! le site le plus heureux contenait une douleur, et chaque douleur une larme. +\par +\par Je voulus voir tous les lieux parcourus la veille\~; je repris les moindres d\'e9tours que j'avais suivis. Arriv\'e9 \'e0 la place o\'f9 j'avais vu Marie priant \'e0 genoux, je me prosternai la face contre terre, et + je couvris de mes baisers la mousse qu'avaient humect\'e9e ses pleurs. +\par +\par Un sentiment involontaire me retenait dans cette solitude\~; Marie ne paraissait point, et, \'e0 chaque instant, je croyais la voir ou l'entendre. Comme au moindre murmure du vent dans la cime des pins mon c\'9cur battait avec violence\~ +! Tout me troublait\~: la chute d'une feuille, le vol d'un oiseau, le mouvement d'un insecte dans l'herbe. +\par +\par Cependant je ne rencontrai dans la for\'eat que des souvenirs et des agitations nouvelles... Marie n'y vint pas. +\par +\par De retour chez mon h\'f4te, j'y trouvai une physionomie g\'e9n\'e9rale de tristesse et de deuil. Nelson se promenait gravement dans sa chambre, levant les yeux au ciel et laissant tomber de temps en temps une parole sentencieuse\~ +; les gens de la maison, voyant leurs ma\'eetres afflig\'e9s, partageaient leur douleur sans la comprendre. +\par +\par Marie ne se montra point de tout le jour. Quand l'heure du soir fut venue, nous \'e9tions, Nelson, Georges et moi, assis dans le salon, o\'f9 nous prenions le th\'e9, suivant la coutume\~; chacun de nous \'e9tait muet\~ +; je n'osais enfreindre un silence d'autant plus difficile \'e0 rompre qu'il avait dur\'e9 plus longtemps\~; et cependant comment supporter davantage les tourments de mon incertitude 1 +\par +\par Enfin nous v\'eemes entrer Marie\~; son visage \'e9tait pale, sa d\'e9marche tremblante\~; elle parut en baissant les yeux, et vint se placer pr\'e8s de son p\'e8re. Au bout de quelques minutes, Nelson \'e9leva la voix et me dit\~: \'ab\~ +Mon jeune ami, je sais vos sentiments, je les crois purs, et je vous estime\~; mais vous ignorez nos malheurs\~: vous allez les conna\'eetre et nous plaindre.\~\'bb +\par }\pard\plain \s1\qc\sb840\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f16\fs38\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594364}Chapitre VIII\line }{\b0\i La R\'e9v\'e9lation}{{\*\bkmkend _Toc72594364} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~La Nouvelle-Angleterre, mon pays natal, n'est point la patrie de mes enfants\~: Georges et Marie sont n\'e9s dans la Louisiane. H\'e9las\~! pl\'fbt au Ciel +que je n'eusse jamais quitt\'e9 le lieu de ma naissance\~! Mon p\'e8re, n\'e9gociant \'e0 Boston, fit sa fortune\~; \'e0 sa mort, son patrimoine se divisa \'e9galement entre ses enfants, et ne suffit plus \'e0 leurs besoins. J'avais deux fr\'e8res\~ +: le premier partit pour l'Inde, d'o\'f9 il a rapport\'e9 de grandes richesses\~; le second s'est avanc\'e9 dans l'Ouest\~: il poss\'e8de aujourd'hui deux mille acres de terre et plusieurs manufactures dans l'Illinois. J'\'e9 +tais incertain sur le parti que je devais prendre\~: quelqu'un me dit\~: \'ab\~Allez \'e0 la Nouvelle-Orl\'e9ans, si vous n'y \'eates pas victime de la fi\'e8vre jaune, vous y ferez une grande fortune.\~\'bb + L'alternative ne m'effraya pas, je suivis ce conseil... H\'e9las\~! j'ai moins souffert d'un climat insalubre que de la corruption des hommes. +\par +\par \'ab\~Partout o\'f9 la soci\'e9t\'e9 se partage en hommes libres et en esclaves, il faut bien s'attendre \'e0 trouver la tyrannie des uns et la bassesse des autres\~; le m\'e9pris pour les opprim\'e9 +s, la haine contre les oppresseurs, l'abus de la force, et la vengeance... +\par +\par \'ab\~Mais quelle terre de mal\'e9diction, \'f4 mon Dieu\~! quelle d\'e9pravation dans les m\'9curs\~! quel cynisme dans l'immoralit\'e9\~! et quel m\'e9pris de la parole de Dieu dans une soci\'e9t\'e9 de chr\'e9tiens\~! +\par +\par \'ab\~Cependant, sur cette terre de vices et d'impi\'e9t\'e9, mes yeux distingu\'e8rent une jeune orpheline, innocente et belle, simple dans sa pens\'e9e, et fervente dans sa foi religieuse\~; elle \'e9tait d'origine cr\'e9ole. J'unis ma destin\'e9e \'e0 + celle de Th\'e9r\'e9sa Spencer. D'abord le ciel nous fut propice\~; la naissance de Georges et de Marie fut, en quelques ann\'e9es, le double gage de notre amour. J'avais fait de grandes entreprises commerciales\~; elles prosp\'e9 +raient toutes selon mes v\'9cux. H\'e9las\~! notre bonheur fut passager comme celui des m\'e9chants\~! Je ne suis point impie, et la foudre du Dieu vengeur a courb\'e9 ma t\'eate. +\par +\par Avant son mariage, Th\'e9r\'e9sa Spencer avait attir\'e9 les regards d'un jeune Espagnol, don Fernando d'Almanza, d'une famille tr\'e8s riche, dont la fortune remonte au temps o\'f9 la Louisiane \'e9tait une colonie espagnole. Rien n'\'e9tait plus s\'e9 +duisant que ce jeune homme\~; son esprit n'\'e9tait point inf\'e9rieur \'e0 sa naissance, et la distinction de ses mani\'e8res \'e9galait la beaut\'e9 de ses traits. Cependant Th\'e9r\'e9sa l'\'e9 +loigna d'elle. Je ne sais quel sens intime lui fit deviner un ennemi dans l'homme qui lui d\'e9clarait le plus tendre amour. +\par +\par \'ab\~Nous avons su depuis qu'il aspirait \'e0 l'aimer sans devenir son \'e9poux. +\par +\par \'ab\~La rigueur de Th\'e9r\'e9sa l'irrita vivement, et plus tard le spectacle de notre f\'e9licit\'e9 rendit sans doute encore plus cuisantes les douleurs de sa vanit\'e9 bless\'e9e, car il con\'e7ut et ex\'e9cuta bient\'f4t une d\'e9testable vengeance. + +\par +\par \'ab\~Il r\'e9pandit secr\'e8tement le bruit que Th\'e9r\'e9sa \'e9tait, par sa bisa\'efeule, d'origine mul\'e2tre\~; appuya cette all\'e9gation des preuves qui pouvaient la justifier\~; nomma tous les parents de Marie, en remontant jusqu'\'e0 + celle dont le sang impur avait, disait-il, fl\'e9tri toute une race. +\par +\par \'ab\~Sa d\'e9nonciation \'e9tait odieuse\~; mais elle \'e9tait vraie. La tache originelle de Th\'e9r\'e9sa Spencer s'\'e9tait perdue dans la nuit des temps. \'c0 la voix de Fernando les souvenirs endormis se r\'e9veill\'e8rent... Il y a tant de m\'e9 +moire dans le c\'9cur de l'homme pour les mis\'e8res d'autrui. L'opinion publique fut toute en \'e9moi\~; on fit une sorte d'enqu\'eate\~; les anciens du pays furent consult\'e9s, et il fut reconnu qu'un si\'e8cle auparavant, la famille de Th\'e9r\'e9 +sa Spencer avait \'e9t\'e9 souill\'e9e par une goutte de sang noir. +\par +\par \'ab\~La suite des g\'e9n\'e9rations avait rendu ce m\'e9lange imperceptible. Th\'e9r\'e9sa \'e9tait remarquable par une \'e9clatante blancheur\~; et rien dans son visage, ni dans ses traits, ne d\'e9celait le vice de son origine\~ +; mais la tradition la condamnait. +\par +\par \'ab\~Depuis ce jour, notre vie, qui s'\'e9coulait paisible et douce, devint am\'e8re et cruelle. Plus nous \'e9tions haut dans l'estime du monde, et plus la honte de d\'e9choir fut \'e9clatante. Je vis aussit\'f4t chanceler les a +ffections que je croyais les plus solides. Un seul ami, rest\'e9 fid\'e8le au malheur, eut \'e0 rougir de mon affection. +\par +\par \'ab\~Cet ami g\'e9n\'e9reux, auquel vous tenez par les liens du sang, avait, je crois, comme Fran\'e7ais, plus de philanthropie pour la race noire, et moins de pr\'e9jug\'e9s contre elle, qu'il ne s'en trouve d'ordinaire chez les Am\'e9 +ricains. Lui seul, aux jours de l'infortune, me tendit une main secourable, et me pr\'e9serva de l'opprobre d'une faillite. Le coup port\'e9 \'e0 ma position sociale avait en m\'eame temps \'e9branl\'e9 mon cr\'e9 +dit. Les hommes de ce pays, si indulgents pour une banqueroute, furent sans piti\'e9 pour une m\'e9salliance\~!\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super +\chftn }{ Note de l'auteur. Indulgence pour une banqueroute... sans piti\'e9 pour une m\'e9salliance. +\par Je ne sais s'il peut exister dans aucun pays une plus grande prosp\'e9rit\'e9 commerciale qu'aux \'c9tats-Unis\~; cependant chez nul peuple de la terre il n'y a autant de banqueroutiers. Ce ph\'e9nom\'e8ne a deux causes principales\~ +: d'une part le commerce des \'c9tats-Unis est plac\'e9 dans les conditions les plus favorables qui se puissent imaginer\~ +: un sol immense et fertile, des fleuves gigantesques qui fournissent des moyens naturels de communication, des ports nombreux et bien plac\'e9s\~; un peuple dont le caract\'e8re est entreprenant, l'esprit calculateur et le g\'e9nie maritime\~; t +outes ces circonstances se r\'e9unissent pour faire des Am\'e9ricains une nation commer\'e7ante. Voil\'e0 la cause de richesse\~; mais par la raison m\'eame que le succ\'e8s est probable, on le poursuit avec une ardeur effr\'e9n\'e9e\~ +; le spectacle des fortunes rapides enivre les sp\'e9culateurs, et on court en aveugle vers le but\~: c'est l\'e0 la cause de ruine. Ainsi tous les Am\'e9ricains sont commer\'e7ants, parce que tous voient dans le n\'e9goce un moyen de s'enrichir\~ +; tous font banqueroute, parce qu'ils veulent s'enrichir trop vite. +\par Peu de temps apr\'e8s mon arriv\'e9e en Am\'e9rique, comme j'entrais dans un salon o\'f9 se trouvait r\'e9unie l'\'e9lite de la soci\'e9t\'e9 de l'une des plus grandes villes de l'Union, un Fran\'e7ais, fix\'e9 depuis longtemps dans ce pays, me dit\~: +\'ab\~Surtout n'allez pas mal parler des banqueroutiers.\~\'bb Je suivis son avis et fis bien\~; car, parmi tous les riches personnages auxquels je fus pr\'e9sent\'e9, il n'en \'e9tait pas un seul qui n'e\'fb +t failli une ou deux fois dans sa vie avant de faire fortune. +\par Tous les Am\'e9ricains, faisant le commerce, et tous ayant failli plus ou moins souvent, il suit de l\'e0 qu'aux \'c9tats-Unis ce n'est rien que de faire banqueroute. Dans une soci\'e9t\'e9 o\'f9 tout le monde commet le m\'eame d\'e9lit, ce d\'e9 +lit n'en est plus un. L'indulgence pour les banqueroutiers vient d'abord de ce que c'est le malheur commun\~; mais elle a surtout pour cause l'extr\'eame facilit\'e9 que trouve le failli \'e0 se relever. Si le failli \'e9tait perdu \'e0 + jamais, on l'abandonnerait \'e0 sa mis\'e8re\~; on est bien plus indulgent pour celui qui est malheureux quand on sait qu'il ne le sera pas toujours. Ce sentiment, qui n'est pas g\'e9n\'e9reux, est pourtant dans la nature de l'homme. +\par On comprend maintenant pourquoi il n'existe aux \'c9tats-Unis aucune loi qui punisse la banqueroute. \'c9lecteurs et l\'e9gislateurs, tout le monde est marchand et sujet aux faillites\~; on ne veut point porter de ch\'e2timent contre le p\'e9ch\'e9 + universel. La loi, f\'fbt-elle faite, demeurerait presque toujours sans application. Le peuple, qui fait les lois par ses mandataires, les ex\'e9cute ou refuse de les ex\'e9cuter dans les tribunaux, o\'f9 il est repr\'e9sent\'e9 par le jury. Dans cet +\'e9tat de choses, rien ne prot\'e8ge le commerce am\'e9ricain contre la fraude et la mauvaise foi. Tout le monde peut faire le commerce sans tenir aucun livre ni registre. Il n'existe aucune distinction l\'e9gale entre le commer\'e7 +ant qui n'est que malheureux et le banqueroutier imprudent, dissipateur et frauduleux. Les commer\'e7ants sont en tout soumis au droit commun. +\par De ce que les Am\'e9ricains sont indulgents pour la banqueroute, il ne s'ensuit pas qu'ils l'approuvent\~: \'ab\~l'int\'e9r\'eat est le grand vice des Musulmans, et la lib\'e9ralit\'e9 est cependant la vertu qu'ils estiment davantage (a).\~\'bb De m\'ea +me ces marchands, qui violent sans cesse leurs engagements, vantent et honorent la bonne foi. +\par Lorsque je dis que les Am\'e9ricains, }{\i indulgents pour une banqueroute, sont sans piti\'e9 pour une m\'e9salliance}{, je n'entends parler que des }{\i m\'e9salliances}{ r\'e9sultant de l'union des blancs avec des personnes de couleur. +\par (a)Chateaubriand, Itin\'e9raire t. II, p. 38.}}}{ +\par +\par \'ab\~Cependant le mal \'e9tait sans rem\'e8de\~; je luttai contre ma fortune, parce qu'il est dans nos m\'9curs de ne jamais d\'e9sesp\'e9rer\~; mais l'obstacle \'e9tait au-dessus d'une force humaine. +\par +\par \'ab\~Th\'e9r\'e9sa se reprocha cruellement des malheurs dont elle \'e9tait innocente. Orpheline d\'e8s l'\'e2ge le plus tendre, elle n'avait point connu les secrets de sa famille. Sa douleur fut si profonde qu'elle n'y surv\'e9cut pas\~ +; je la vis expirer dans mes bras, \'e9puis\'e9e par ses larmes et par son d\'e9sespoir. +\par +\par \'ab\~Quand elle fut enlev\'e9e \'e0 mon amour, elle si jeune d'ann\'e9es et si vieillie par le chagrin, elle si pure et si d\'e9sol\'e9e, je doutai pour la premi\'e8re fois de la Providence et de mon courage. Ce doute \'e9tait coupable\~; car j'ai trouv +\'e9 des forces pour supporter ma mis\'e8re, et le Ciel ne m'a point abandonn\'e9. +\par +\par \'ab\~Je quittai la Nouvelle-Orl\'e9ans, o\'f9 j'\'e9tais en but \'e0 trop de mauvaises passions, et d\'e9chir\'e9 par trop de cruels souvenirs. Je me suis fix\'e9 \'e0 Baltimore, o\'f9 personne ne conna\'ee +t la tache de mon alliance, ni le vice dont est souill\'e9e la naissance de mes enfants. +\par +\par \'ab\~Depuis dix ans que j'habite cette ville, j'y ai form\'e9 de nouvelles relations\~; je m'y suis fait un nouveau cr\'e9dit, et j'ai retrouv\'e9 la fortune sans le bonheur, qui ne saurait plus exister pour moi. +\par +\par \'ab\~Nous vivons ici dans une apparente tranquillit\'e9\~: le trouble n'est que dans nos \'e2mes. +\par +\par \'ab\~Tout le inonde ignore la honte de mes enfants, mais chaque jour on peut la d\'e9couvrir. On nous aime, on nous honore, parce qu'on ne sait pas qui nous sommes. Un seul mot d'un ennemi bien inform\'e9 pourrait nous perdre\~ +: nous ressemblons au coupable que la soci\'e9t\'e9 croit innocent, et qui n'ose accepter la consid\'e9ration publique, parce que trop de honte suivra la r\'e9v\'e9lation de son crime. +\par +\par \'ab\~Georges, dont le caract\'e8re noble et fier s'indigne des injustices du monde, se croit l'\'e9gal des Am\'e9ricains\~; et, si je ne l'eusse suppli\'e9, au nom de sa s\'9cur, qu'il aime avec passion, de garder le silence, cent fois il aurait, \'e0 + la face du public, r\'e9v\'e9l\'e9 sa naissance, et brav\'e9 l'opinion. +\par +\par \'ab\~Au contraire, soumise \'e0 son destin et r\'e9sign\'e9e, Marie cherche l'ombre et l'isolement. Tel est le secret de son aversion pour la soci\'e9t\'e9. Ah\~! certes, elle surpasse toutes les femmes de Baltimore en esprit, en talent, en bont\'e9\~ +; mais elle n'est point leur \'e9gale. +\par +\par \'ab\~Je vous devais, mon jeune ami, cet aveu de notre infortune... L'hospitalit\'e9 m'en faisait une loi. Vous cherchez le bonheur sur la terre\~; h\'e9las\~! vous ne le trouverez pas parmi nous... Ailleurs, les joies du monde\~ +! ici, les chagrins et les sacrifices\~!\~\'bb +\par +\par Ainsi parla Nelson. Pendant ce r\'e9cit, son visage aust\'e8re parut quelquefois s'\'e9mouvoir. Georges fr\'e9missait sur son si\'e8ge\~; sa col\'e8re muette \'e9clatait dans ses gestes brusques et dans ses regards irrit\'e9s. Marie, la t\'eate pench\'e9 +e sur son sein cachait son visage \'e0 tous les yeux. +\par +\par Pour moi, j'\'e9coutais, incertain si je saisissais bien le langage \'e9trange dont mon oreille \'e9tait frapp\'e9e\~; cependant rien n'\'e9tait obscur dans les paroles que je venais d'entendre. +\par +\par Je sentis se r\'e9volter mon c\'9cur et ma raison. +\par +\par \endash Voil\'e0 donc, m'\'e9criai-je, ce peuple libre qui ne saurait se passer d'esclaves\~! L'Am\'e9rique est le sol classique de l'\'e9galit\'e9, et nul pays d'Europe ne contient autant de servitude\~! Maintenant je vous comprends, Am\'e9ricains \'e9 +go\'efstes\~; vous aimez pour vous la libert\'e9\~; peuple de marchands, vous vendez celle d'autrui\~! +\par +\par \'c0 peine avais-je prononc\'e9 ces mots, que j'eusse voulu les rappeler \'e0 moi\~; car je craignais d'offenser le p\'e8re de Marie. +\par +\par L'indignation avait saisi mon \'e2me. La fille de Nelson, me voyant irrit\'e9 d'abord, puis r\'eaveur, se m\'e9prit sur les sentiments dont j'\'e9tais anim\'e9. +\par +\par \endash Ludovic, me dit-elle d'une voix \'e0 demi \'e9teinte, pourquoi ces regrets\~? ne vous l'avais-je pas dit\~? je suis indigne de votre amour\~! +\par +\par Je lui r\'e9pondis\~: \endash Marie, vous devinez mal ce qui se passe au fond de mon c\'9cur. Il est vrai que mes sentiments pour vous ne sont plus les m\'eames\~: je vous sais malheureuse\~: mon amour s'accro\'eet de toute votre infortune. +\par +\par \endash Ami g\'e9n\'e9reux, s'\'e9cria Georges en me tendant la main, vous parlez noblement. +\par +\par Et un rayon de joie \'e9claira tout \'e0 coup ce front sinistre et sombre. +\par +\par Cependant Nelson demeurait impassible. Quand il vit nos \'e9motions un peu calm\'e9es, il me dit\~: \endash L'enthousiasme vous \'e9gare, mon ami\~; prenez garde \'e0 l'entra\'eenement d'une passion g\'e9n\'e9reuse... H\'e9las\~ +! si vous contemplez d'un oeil moins pr\'e9venu la triste r\'e9alit\'e9, vous n'en pourrez soutenir l'aspect, et vous reconna\'eetrez qu'un blanc ne saurait s'allier \'e0 une femme de couleur. +\par +\par Je ne puis vous peindre le trouble que ces paroles jetaient dans mon esprit. Quelle situation \'e9trange\~! \'e0 l'instant o\'f9 Nelson me parlait ainsi, je voyais pr\'e8s de moi Marie, dont le teint surpassait en blancheur les cygnes des grands lacs. + +\par +\par Alors je dis\~: \endash Quelle est donc, chez un peuple exempt de pr\'e9jug\'e9s et de passions, l'origine de cette fausse opinion qui note d'infamie des \'eatres malheureux, et de cette haine impitoyable qui poursuit toute une race d'hommes de g\'e9n +\'e9ration en g\'e9n\'e9ration\~? +\par +\par Nelson r\'e9fl\'e9chit un instant\~; ensuite il s'engagea entre nous une conversation, dont je puis vous rapporter exactement les termes\~; elle a laiss\'e9 dans ma m\'e9moire des traces que le temps ne saurait effacer. +\par +\par NELSON. +\par +\par La race noire est m\'e9pris\'e9e en Am\'e9rique, parce que c'est une race d'esclaves\~; elle est ha\'efe, parce qu'elle aspire \'e0 la libert\'e9. +\par +\par Dans nos m\'9curs, comme dans nos lois, le n\'e8gre n'est pas un homme\~: c'est une chose. +\par +\par C'est une denr\'e9e dans le commerce, sup\'e9rieure aux autres marchandises\~; un n\'e8gre vaut dix acres de terre en bonne culture. +\par +\par Il n'existe pour l'esclave ni naissance, ni mariage, ni d\'e9c\'e8s. +\par +\par L'enfant du n\'e8gre appartient au ma\'eetre de celui-ci, comme les fruits de la terre sont au propri\'e9taire du sol. Les amours de l'esclave ne laissent pas plus de traces dans la soci\'e9t\'e9 civile que ceux des plantes dans nos jardins\~ +; et, quand il meurt, on songe seulement \'e0 le remplacer, comme on renouvelle un arbre utile, que l'\'e2ge ou la temp\'eate ont bris\'e9\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright +\f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Voyez \'e0 la fin du volume la note sur la condition sociale et politique des n\'e8gres esclaves et des gens de couleur affranchis.}}}{. +\par +\par LUDOVIC. +\par +\par Ainsi, vos lois interdisent aux n\'e8gres esclaves la pi\'e9t\'e9 filiale, le sentiment paternel et la tendresse conjugale. Que leur reste-t-il donc de commun avec l'homme\~? +\par +\par NELSON. +\par +\par Le principe une fois admis, toutes ces cons\'e9quences en d\'e9coulent\~: l'enfant n\'e9 dans l'esclavage ne conna\'eet de la famille que ce qu'en savent les animaux\~; le sein maternel le nourrit comme la mamelle d'une b\'eate fauve allaite ses petits\~ +; les rapports touchants de la m\'e8re \'e0 l'enfant, de l'enfant au p\'e8re, du fr\'e8re \'e0 la s\'9cur, n'ont pour lui ni sens ni moralit\'e9\~; et il ne se marie point, parce qu'\'e9tant la chose d'autrui, il ne peut se donner \'e0 personne. +\par +\par LUDOVIC. +\par +\par Mais comment la nation am\'e9ricaine, \'e9clair\'e9e et religieuse, ne repousse-t-elle pas avec horreur une institution qui blesse les lois de la nature, de la morale et de l'humanit\'e9\~? Tous les hommes ne sont-ils pas \'e9gaux\~? +\par +\par NELSON. +\par +\par Nul peuple n'est plus attach\'e9 que nous ne le sommes au principe de l'\'e9galit\'e9\~; mais nous n'admettons point au partage de nos droits une race inf\'e9rieure \'e0 la n\'f4tre. +\par +\par \'c0 ces mots, je vis la rougeur monter au front de Georges, et ses l\'e8vres tremblantes pr\'eates \'e0 laisser partir un cri d'indignation\~; mais il fit un effort puissant, et contint sa col\'e8re. +\par +\par Je r\'e9pondis \'e0 Nelson\~: \endash On croit, aux \'c9tats-Unis, que les noirs sont inf\'e9rieurs aux blancs\~; est-ce parce que les blancs se montrent, en g\'e9n\'e9ral, plus intelligents que les n\'e8gres\~? Mais comment comparer une esp\'e8 +ce d'hommes \'e9lev\'e9s dans l'esclavage, et qui se transmettent de g\'e9n\'e9ration en g\'e9n\'e9ration l'abrutissement et la mis\'e8re, \'e0 des peuples qui comptent quinze si\'e8cles de civilisation non interrompue\~; chez lesquels l'\'e9 +ducation s'empare de l'enfant au berceau, et d\'e9veloppe en lui toutes les facult\'e9s naturelles\~? Nous n'avons point, en Europe, les pr\'e9jug\'e9s de l'Am\'e9rique, et nous croyons que tous les hommes ne forment qu'une m\'ea +me famille, dont tous les membres sont \'e9gaux. +\par +\par NELSON. +\par +\par Sans doute, l'esclavage offense la morale et la loi de Dieu\~! cependant, ne jugez pas trop s\'e9v\'e8rement le peuple am\'e9ricain\~: la Gr\'e8ce eut ses ilotes\~; Rome, ses esclaves\~; le Moyen-\'c2ge, les serfs\~; de nos jours, on a des n\'e8gres\~ +; et ces n\'e8gres, dont le cerveau est naturellement \'e9troit, attachent peu de prix \'e0 la libert\'e9\~; pour la plupart, l'affranchissement est un don funeste. Interrogez-les, tous vous diront qu'esclaves ils \'e9taient plus heureux +que libres. Abandonn\'e9s \'e0 leurs propres force, ils ne savent pas soutenir leur existence\~: et il meurt dans nos villes moiti\'e9 plus d'affranchis que d'esclaves\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l'auteur. Il meurt moiti\'e9 plus d'affranchis que d'esclaves.\~\'bb +\par Ce fait est constant. Ainsi, durant les ann\'e9es 1828, 1829 et 1830, il est mort \'e0 Baltimore un n\'e8gre libre sur vingt-huit n\'e8gres libres, et un esclave sur quarante-cinq n\'e8gres esclaves (a). +\par }{\lang2057 (a)V. Emerson, statistic, p. 28, Reports of the health office of Baltimore.}}}{. +\par +\par LUDOVIC. +\par +\par Il est naturel que l'esclave qui, tout \'e0 coup, devient libre, ne sache ni user ni jouir de l'ind\'e9pendance. Pareil \'e0 l'homme dont on aurait, d\'e8s l'\'e2ge le plus tendre, li\'e9 + tous les membres, et auquel on dit subitement de marcher, il chancelle \'e0 chaque pas... La libert\'e9 est entre ses mains une arme funeste, dont il blesse tout ce qui l'entoure\~; et, le plus souvent, il est lui-m\'eame sa premi\'e8 +re victime. Mais faut-il en conclure que l'esclavage, une fois \'e9tabli quelque part, doit \'eatre respect\'e9\~? Non, sans doute. Seulement il est juste de dire que la g\'e9n\'e9ration qui re\'e7oit l'affranchissement n'est point celle qui en jouit\~ +: le bienfait de la libert\'e9 n'est recueilli que par les g\'e9n\'e9rations suivantes... Je ne reconna\'eetrai jamais ces pr\'e9tendues lois de la n\'e9cessit\'e9, qui tendent \'e0 justifier l'oppression et la tyrannie. +\par +\par NELSON. +\par +\par Je pense ainsi que vous\~; cependant, ne croyez pas que les n\'e8gres soient trait\'e9s avec l'inhumanit\'e9 dont on fait un reproche banal \'e0 tous les possesseurs d'esclaves\~; la plupart sont mieux v\'eatus, + mieux nourris et plus heureux que vos paysans libres d'Europe. +\par +\par \endash Arr\'eatez\~! s'\'e9cria Georges avec violence (car en ce moment sa col\'e8re devint plus forte que son respect filial)\~; ce langage est inique et cruel\~! Il est vrai que vous soignez vos n\'e8gres \'e0 l'\'e9gal de vos b\'eates de somme\~ +! mieux m\'eame, parce qu'un n\'e8gre rapporte plus au ma\'eetre qu'un cheval ou un mulet... Quand vous frappez vos n\'e8gres, je le sais, vous ne les tuez pas\~: un n\'e8gre vaut trois cents dollars... Mais ne vantez point l'humanit\'e9 des ma\'eetre +s pour leurs esclaves\~: mieux vaudrait la cruaut\'e9 qui donne la mort, que le calcul qui laisse une odieuse vie\~!... Il est vrai que, d'apr\'e8s vos lois, un n\'e8gre n'est pas un homme\~ +: c'est un meuble, une chose... Oui, mais vous verrez que c'est une chose pensante... une chose qui agite et qui remue un poignard... Race inf\'e9rieure\~! dites-vous\~? Vous avez mesur\'e9 le cerveau du n\'e8gre, et vous avez dit\~: \'ab\~ +Il n'y a place dans cette t\'eate \'e9troite que pour la douleur\~\'bb\~; et vous l'avez condamn\'e9 \'e0 souffrir toujours. Vous vous \'eates tromp\'e9s\~; vous n'avez pas mesur\'e9 juste\~: il existe dans ce cerveau de brute une case qui vous a \'e9 +chapp\'e9, et qui contient une facult\'e9 puissante, celle de la vengeance... d'une vengeance implacable, horrible, mais intelligente... S'il vous hait, c'est qu'il a le corps tout d\'e9chir\'e9 de vos coups, et l'\'e2 +me toute meurtrie de vos injustices... Est-il si stupide de vous d\'e9tester\~? Le plus fin parmi les animaux ch\'e9rit la main cruelle qui le frappe, et se r\'e9jouit de sa servitude... Le plus stupide parmi les hommes, ce n\'e8 +gre abruti, quand il est encha\'een\'e9 comme une b\'eate fauve, est libre par la pens\'e9e, et son \'e2me souffre aussi noblement que celle du Dieu qui mourut pour la libert\'e9 du monde. Il se soumet\~; mais il a la conscience de l'oppression\~ +; son corps seul ob\'e9it\~; son \'e2me se r\'e9volte. Il est rampant\~! oui... pendant deux si\'e8cles il rampe \'e0 vos pieds... un jour il se l\'e8ve, vous regarde en face et vous tue. Vous le dites cruel\~! mais oubliez-vous qu'il a pass\'e9 sa vie +\'e0 souffrir et \'e0 d\'e9tester\~! Il n'a qu'une pens\'e9e\~: la vengeance, parce qu'il n'a eu qu'un sentiment\~: la douleur. +\par +\par Georges, en parlant, s'\'e9tait anim\'e9 d'un feu presque surnaturel, et son regard \'e9tincelait de haine et de col\'e8re. +\par +\par \endash Mon ami, reprit froidement Nelson, croyez-vous qu'il n'en co\'fbte pas \'e0 mon c\'9cur de juger comme je le fais une race \'e0 laquelle votre m\'e8re ne fut pas \'e9trang\'e8re\~? +\par +\par \endash Ah\~! mon p\'e8re, s'\'e9cria Georges, avant d'\'eatre \'e9poux, vous \'e9tiez Am\'e9ricain. +\par +\par Alors Marie jetant sur son fr\'e8re un regard suppliant\~: \endash Georges, lui dit-elle, pourquoi ces emportements\~? +\par +\par Puis se tournant vers Nelson\~: \endash Mon p\'e8re, vous avez raison\~; les Am\'e9ricaines sont sup\'e9rieures aux femmes de couleur\~; elles aiment avec leur raison\~: moi, je ne sais vous aimer qu'avec mon c\'9cur. +\par +\par Et, en pronon\'e7ant ces mots, elle se jeta dans ses bras, comme pour y cacher la honte qui couvrait son visage. +\par +\par Georges reprit\~: \endash Ma s\'9cur rougit de son origine africaine... moi, j'en suis fier. Les hommes du Nord n'ont qu'\'e0 s'enorgueillir de leur g\'e9nie froid comme leur climat... nous devons, nous, au soleil de nos p\'e8res des \'e2 +mes chaudes et des c\'9curs ardents. +\par +\par Il se tut quelques instants\~; puis il ajouta avec un sourire amer\~: +\par +\par \endash Les Am\'e9ricains sont un peuple libre et commer\'e7ant... mais qu'ils y prennent garde, il leur manquera bient\'f4t une branche d'industrie\~; bient\'f4t ils perdront le privil\'e8ge de vendre et d'acheter des hommes\~: la terre d'Am\'e9 +rique ne doit pas longtemps porter des esclaves. +\par +\par NELSON. +\par +\par Oui, je le reconnais avec joie, l'esclavage d\'e9cro\'eet chaque jour\~; et sa disparition enti\'e8re sera l\rquote \'9cuvre du temps. +\par +\par GEORGES. +\par +\par Et si les esclaves se fatiguaient d'attendre\~? +\par +\par NELSON. +\par +\par Malheur \'e0 eux\~! S'ils ont recours \'e0 la violence pour devenir libres, ils ne le seront jamais\~; leur r\'e9volte am\'e8nerait leur destruction. Il est vrai que le nombre des noirs dans le Sud surpassera bient\'f4t celui des blancs\~; mais tous les +\'c9tats du Centre et du Nord feraient cause commune avec les Am\'e9ricains du Midi, pour exterminer des esclaves rebelles... Tout appel \'e0 la force les perdrait\~: qu'ils aient plus de foi dans les progr\'e8s de la raison. +\par +\par D\'e9j\'e0, dans le Nord, l'esclavage est aboli\~; et les \'c9tats m\'e9ridionaux entendent murmurer des mots de libert\'e9. Nagu\'e8re, un prompt supplice e\'fbt \'e9touff\'e9 la voix assez hardie pour r\'e9clamer dans le Sud, l'ind\'e9pendance des n\'e8 +gres\~; aujourd'hui, cette question s'agite, en Virginie, au sein m\'eame de la l\'e9gislature. Il semble que, chaque ann\'e9e, les id\'e9es de libert\'e9 universelle franchissent un degr\'e9 de latitude\~; le vent du nord les pousse imp\'e9 +tueusement. En ce moment, elles traversent le Maryland\~: c'est la Nouvelle-Angleterre, ma patrie, qui r\'e9pand dans toute l'Union ses lumi\'e8res, ses m\'9curs et sa civilisation. +\par +\par LUDOVIC. +\par +\par Il y a tant de puissance dans un principe de morale \'e9ternelle\~! +\par +\par GEORGES. +\par +\par Et surtout dans l'int\'e9r\'eat... Savez-vous pourquoi les Am\'e9ricains sont tent\'e9s d'abolir la servitude\~? c'est qu'ils commencent \'e0 penser que l'esclavage nuit \'e0 l'industrie. +\par +\par Ils voient pauvres les \'c9tats \'e0 esclaves, et riches ceux qui n'en ont pas\~; et ils condamnent l'esclavage. +\par +\par Ils se disent\~: L'ouvrier libre, travaillant pour lui, travaille mieux que l'esclave\~; et il est plus profitable de payer un ouvrier qui fait bien que de nourrir un esclave qui fait mal... Et ils condamnent l'esclavage. +\par +\par Ils se disent encore\~: Le travail est la source de la richesse\~; mais la servitude d\'e9shonore le travail\~: les blancs seront oisifs, tant qu'il y aura des esclaves\~; et ils condamnent l'esclavage. +\par +\par Leur int\'e9r\'eat est d'accord avec leur orgueil... L'\'e9mancipation des noirs ne fait des hommes libres que de nom\~: le n\'e8gre affranchi ne devient point pour les Am\'e9ricains un rival dans le commerce ou dans l'industrie. Il peut \'ea +tre l'une de ces deux choses\~: mendiant ou domestique\~; les autres carri\'e8res lui sont interdites par les m\'9curs. Affranchir les n\'e8gres aux \'c9tats-Unis, c'est instituer une classe inf\'e9rieure... et quiconque est blanc de pure race appartient +\'e0 une classe privil\'e9gi\'e9e... La couleur blanche est une noblesse. +\par +\par \endash Ne croyez point, mon ami, dis-je en m'adressant \'e0 Georges, que ces pr\'e9jug\'e9s soient destin\'e9s \'e0 vivre \'e9ternellement\~! Selon les lois de la nature, la libert\'e9 d'un homme ne peut appartenir \'e0 un autre homme. Libert\'e9\~! m +\'e8re du g\'e9nie et de la vertu, principe de tout bien, source sacr\'e9e de tous les enthousiasmes et de tous les h\'e9ro\'efsmes, une race d'hommes serait-elle condamn\'e9e \'e0 ne se r\'e9chauffer jamais aux rayons de ta divine lumi\'e8re\~! Vou\'e9 +e pour toujours \'e0 l'esclavage, elle ne conna\'eetrait ni les gloires du commandement ni la moralit\'e9 de l'ob\'e9issance\~; incessamment courb\'e9e sous les fers pesants de la servitude, elle n'aurait pas la force d'\'e9lever ses bras vers le ciel\~ +; travaillant sans rel\'e2che sous l\rquote \'9cil de ses tyrans, il lui serait interdit de contempler \'e0 loisir le firmament si beau, si resplendissant de clart\'e9s, d'y \'e9lancer sa pens\'e9e, et de se livrer \'e0 ces admirations sublimes d'o\'f9 + naissent l'inspiration pour l'esprit, l'\'e9l\'e9vation pour l'\'e2me, et pour le c\'9cur la po\'e9sie. +\par +\par Et, me tournant vers Nelson, je repris en ces termes\~: +\par +\par \endash La soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine, qui porte la plaie de l'esclavage, travaille-t-elle du moins \'e0 la gu\'e9rir\~? et pr\'e9pare-t-elle, pour deux millions d'hommes, la transition de l'\'e9tat de servitude \'e0 celui de libert\'e9\~? +\par +\par NELSON. +\par +\par Personne, h\'e9las\~! n'est d'accord sur ce point. Les uns voudraient qu'on affranch\'eet d'un seul coup tous les n\'e8gres\~; d'autres, qu'on d\'e9clar\'e2t libres tous les enfants \'e0 na\'eetre des esclaves. Ceux-ci disent\~: Avant d'accorder la libert +\'e9 aux noirs, il faut les instruire\~; ceux-l\'e0 r\'e9pondent\~: Il est dangereux d'instruire des esclaves. +\par +\par Ne sachant quel rem\'e8de employer, on laisse le mal se gu\'e9rir de lui-m\'eame. Les m\'9curs se modifient chaque jour\~; mais la l\'e9gislation n'est pas chang\'e9e\~: la loi punit de la m\'eame peine le ma\'eetre qui montre \'e0 \'e9crire \'e0 + son esclave, et celui qui le tue\~; et le pauvre n\'e8gre coupable d'avoir ouvert un livre encourt le ch\'e2timent du fouet\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 { +\b\fs36\super \chftn }{ Voyez \'e0 la fin du volume la note sur la condition sociale et politique des n\'e8gres esclaves et des gens de couleur affranchis.}}}{. +\par +\par LUDOVIC. +\par +\par Quelle cruaut\'e9\~! Je con\'e7ois que vous n'affranchissiez pas subitement tous les n\'e8gres\~; mais d'o\'f9 vient que vous fl\'e9trissez de tant de m\'e9pris ceux \'e0 qui vous avez donn\'e9 la libert\'e9\~? +\par +\par NELSON. +\par +\par Le noir qui n'est plus esclave le fut, et, s'il est libre, on sait que son p\'e8re ne l'\'e9tait pas. +\par +\par LUDOVIC. +\par +\par Je concevrais encore la r\'e9probation qui frappe le n\'e8gre et le mul\'e2tre, m\'eame apr\'e8s leur affranchissement, parce que leur couleur rappelle incessamment leur servitude\~; mais ce que je ne puis comprendre, c'est que la m\'eame fl\'e9 +trissure s'attache aux gens de couleur devenus blancs, et dont tout le crime est de compter un noir ou un mul\'e2tre parmi leurs a\'efeux. +\par +\par NELSON. +\par +\par Cette rigueur de l'opinion publique est injuste sans doute\~; mais elle tient \'e0 la dignit\'e9 m\'eame du peuple am\'e9ricain... Plac\'e9 en face de deux races diff\'e9rentes de la sienne, les Indiens et les n\'e8gres, l'Am\'e9ricain ne s'est m\'eal\'e9 + ni aux uns ni aux autres. Il a conserv\'e9 pur le sang de ses p\'e8res. Pour pr\'e9venir tout contact avec ces nations, il fallait les fl\'e9trir dans l'opinion. La fl\'e9trissure reste \'e0 la race, lorsque la couleur n'existe plus. +\par +\par LUDOVIC. +\par +\par Dans l'\'e9tat pr\'e9sent de vos m\'9curs et de vos lois, vous ne connaissez point de noblesse h\'e9r\'e9ditaire\~? +\par +\par NELSON. +\par +\par Non sans doute. La raison repousse toute distinction qui serait accord\'e9e \'e0 la naissance, et non au m\'e9rite personnel. +\par +\par LUDOVIC. +\par +\par Si vos m\'9curs n'admettent point la transmission des honneurs par le sang, pourquoi donc consacrent-elles l'h\'e9r\'e9dit\'e9 de l'infamie\~? On ne na\'eet point noble, mais on na\'eet inf\'e2me\~! Ce sont, il faut l'avouer, d'odieux pr\'e9jug\'e9s\~! + +\par +\par Mais enfin, un blanc pourrait, si telle \'e9tait sa volont\'e9, se marier \'e0 une femme de couleur libre\~? +\par +\par NELSON. +\par +\par Non, mon ami, vous vous trompez. +\par +\par LUDOVIC. +\par +\par Quelle puissance l'en emp\'eacherait\~? +\par +\par NELSON. +\par +\par La loi... Elle contient une d\'e9fense expresse et d\'e9clare nul un pareil mariage. +\par +\par LUDOVIC. +\par +\par Ah\~! quelle odieuse loi\~! Cette loi, je la braverai. +\par +\par NELSON. +\par +\par Il est un obstacle plus grave que la loi m\'eame\~: ce sont les m\'9curs. Vous ignorez quelle est, dans la soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine, la condition des femmes de couleur. +\par +\par Apprenez (je rougis de le dire, parce que c'est une grande honte pour mon pays) que, dans toute la Louisiane, la plus haute condition des femmes de couleur libres, c'est d'\'eatre prostitu\'e9es aux blancs. +\par +\par La Nouvelle-Orl\'e9ans est, en grande partie, peupl\'e9e d'Am\'e9ricains venus du Nord pour s'enrichir, et qui s'en vont d\'e8s que leur fortune est faite. Il est rare que ces habitants de passage se marient\~; voici l'obstacle qui les en emp\'eache\~: + +\par +\par Chaque ann\'e9e, pendant l'\'e9t\'e9, la Nouvelle-Orl\'e9ans est ravag\'e9e par la fi\'e8vre jaune. \'c0 cette \'e9poque, tous ceux auxquels un d\'e9placement est possible, quittent la ville, remontent le Mississipi et l'Ohio, et vont chercher, dans les +\'c9tats du centre ou du Nord, \'e0 Philadelphie ou \'e0 Boston, un climat plus salubre. Quand la saison des grandes chaleurs est pass\'e9e, ils reviennent dans le Sud, et reprennent place \'e0 leur comptoir. Ces migrations annuelles n'ont rien qui g\'ea +ne un c\'e9libataire\~; mais elles seraient incommodes pour une famille enti\'e8re. L'Am\'e9ricain \'e9vite tout embarras en se passant d'\'e9pouse, et en prenant une compagne ill\'e9gitime\~ +; il choisit toujours celle-ci parmi les femmes de couleur libres\~; il lui donne une esp\'e8ce de dot\~; la jeune fille se trouve honor\'e9e d'une union qui la rapproche d'un blanc\~; elle sait qu'elle ne peut l'\'e9pouser\~; c'est beaucoup \'e0 + ses yeux que d'en \'eatre aim\'e9e... Elle aurait pu, d'apr\'e8s nos lois, se marier \'e0 un mul\'e2tre\~; mais une telle alliance ne l'e\'fbt point sortie de sa classe. Le mul\'e2tre n'aurait d'ailleurs pour elle aucune puissance de protection\~; en +\'e9pousant l'homme de couleur, elle perp\'e9tuerait sa d\'e9gradation\~; elle se rel\'e8ve en se prostituant au blanc. Toutes les jeunes filles de couleur sont \'e9lev\'e9es dans ces pr\'e9jug\'e9s, et d\'e8s l'\'e2ge le plus tendre, leurs parents les fa +\'e7onnent \'e0 la corruption. Il y a des bals publics o\'f9 l'on n'admet que des hommes blancs et des femmes de couleur\~; les maris et les fr\'e8res de celles-ci n'y sont pas re\'e7us\~; les m\'e8res ont coutume d'y venir elles-m\'eames\~; elles sont t +\'e9moins des hommages adress\'e9s \'e0 leurs filles, les encouragent et s'en r\'e9jouissent. Quand un Am\'e9ricain tombe \'e9pris d'une fille, c'est \'e0 sa m\'e8re qu'il la demande\~ +; celle-ci marchande de son mieux, et se montre plus ou moins exigeante pour le prix, selon que sa fille est plus ou moins novice. Tout cela se passe sans myst\'e8re\~; ces unions monstrueuses n'ont pas m\'ea +me la pudeur du vice qui se cache par honte, comme la vertu par modestie\~; elles se montrent sans d\'e9guisement \'e0 tous les yeux, sans qu'aucune infamie ni bl\'e2me s'attachent aux hommes qui les ont form\'e9es. Quand l'Am\'e9 +ricain du Nord a fait sa fortune, il a atteint son but... Un jour il quitte la Nouvelle-Orl\'e9ans, et n'y revient jamais... Ses enfants, celle qui, pendant dix ans, v\'e9cut comme sa femme, ne sont plus rien pour lui. Alors la fille de couleur se vend +\'e0 un autre. Tel est le sort des femmes de race africaine \'e0 la Louisiane. +\par +\par \endash En disant ces mois, Nelson laissa \'e9chapper un soupir. On voyait qu'il s'\'e9tait impos\'e9 une p\'e9nible contrainte, et que le sentiment d'un devoir \'e0 remplir avait seul soutenu sa voix. +\par +\par Plong\'e9 dans une sombre r\'eaverie, Georges semblait ne pr\'eater \'e0 ce r\'e9cit aucune attention... Marie donnait, dans sa douleur profonde, un spectacle digne de piti\'e9. Telle on voit, durant l'orage, une tendre fleur incliner sa t\'eate\~ +; faible, mais pliante, elle marque, en se courbant, les coups de la temp\'eate... et, quand l'ouragan est loin d'elle, abattue et languissante, elle ne rel\'e8ve point sa tige fl\'e9trie. +\par +\par Ainsi, pendant que parlait Nelson, Marie, faible femme, roseau d\'e9vou\'e9 aux orages du c\'9cur, \'e9tait agit\'e9e de mille secousses\~; chaque r\'e9v\'e9lation lui portait un coup funeste\~; un instinct de pudeur lui d\'e9 +couvrait le sens des paroles qu'elle avait entendues\~; elle sentait son humiliation sans la comprendre\~; et, avec l'innocence dans le c\'9cur, elle portait sur son front la rougeur d'une coupable. +\par +\par Pour moi, ne pouvant r\'e9sister \'e0 l'\'e9motion de cette sc\'e8ne, je m'\'e9criai\~: \endash Vos m\'9curs et vos lois me font horreur\~; je ne m'y soumettrai jamais... Ah\~! si Marie ne craint point de se lier \'e0 ma destin\'e9 +e, nous quitterons ensemble ce pays de pr\'e9jug\'e9s odieux\~; nous fuirons des contr\'e9es de servitude et de t\'e9n\'e8bres, et nous irons vers cette terre de lumi\'e8res et de libert\'e9 +, vers cette Nouvelle-Angleterre qui s'avance d'un pas si ferme et si rapide dans la voie de la civilisation\~! +\par +\par \endash H\'e9las\~! mon ami\~! r\'e9pliqua Nelson, les pr\'e9jug\'e9s contre la population de couleur sont, il est vrai, moins puissants \'e0 Boston qu'\'e0 la Nouvelle-Orl\'e9ans\~; mais nulle part ils ne sont amortis. +\par +\par \endash Eh bien\~! r\'e9pondis-je aussit\'f4t, ces pr\'e9jug\'e9s, je les d\'e9teste et je saurai les braver\~! c'est une l\'e2chet\'e9 inf\'e2me que de s'\'e9loigner des malheureux dont l'infortune n'est point m\'e9rit\'e9e\~!... +\par +\par En ce moment Marie parut sortir de son abattement\~; sa paupi\'e8re affaiss\'e9e se releva\~; alors, d'une voix qui trahissait une \'e9motion profonde\~: \endash D'o\'f9 vient, me dit-elle, que vous nous plaignez, apr\'e8s ce que vous avez entendu\~ +? La piti\'e9 des hommes s'attache aux maux passagers\~; mais un malheur qui, comme le n\'f4tre, ne doit point finir, fatigue et d\'e9courage les c\'9curs les plus compatissants... +\par +\par Mon ami, ajouta-t-elle avec un accent presque solennel, vous ne comprenez rien \'e0 mon sort ici-bas\~; parce que mon c\'9cur sait aimer, vous croyez que je suis une fille digne d'amour\~ +; parce que vous me voyez un front blanc, vous pensez que je suis pure... mais non... mon sang renferme une souillure qui me rend indigne d'estime et d'affection... Oui\~! ma naissance m'a vou\'e9e au m\'e9pris des hommes\~!... Sans doute cet arr\'ea +t de la destin\'e9e est m\'e9rit\'e9,... Les d\'e9crets de Dieu quelquefois cruels, sont toujours justes\~!... +\par +\par Puis, me trouvant in\'e9branlable dans mes sentiments\~: \endash Vous ne savez pas, me dit-elle, que vous vous d\'e9shonorez en me parlant\~? Si l'on vous voyait pr\'e8s de moi dans un lieu public, on dirait\~: Cet homme perd toute biens\'e9ance\~ +; il accompagne une femme de couleur. +\par +\par H\'e9las\~! Ludovic, contemplez sans passion la triste r\'e9alit\'e9\~: associer votre vie \'e0 une pauvre cr\'e9ature telle que moi, c'est embrasser une condition pire que la mort. +\par +\par N'en doutez pas, ajouta-t-elle d'une voix inspir\'e9e, c'est Dieu lui-m\'eame qui a s\'e9par\'e9 les n\'e8gres des blancs... Cette s\'e9paration se retrouve partout\~: dans les h\'f4pitaux o\'f9 l'humanit\'e9 souffre, dans les \'e9glises o\'f9 + elle prie, dans les prisons o\'f9 elle se repent, dans le cimeti\'e8re o\'f9 elle dort de l'\'e9ternel sommeil. +\par +\par \endash Eh quoi\~! m'\'e9criai-je, m\'eame au jour de la mort\~?... +\par +\par \endash Oui, reprit-elle avec un accent grave et m\'e9lancolique\~; quand je mourrai, les hommes se souviendront que, cent ans auparavant, un mul\'e2tre exista dans ma famille\~; et si mon corps est port\'e9 dans la terre destin\'e9e aux s\'e9 +pultures, on le repoussera de peur qu'il ne souille de son contact les ossements d'une race privil\'e9gi\'e9e... H\'e9las\~! mon ami, nos d\'e9pouilles mortelles ne se m\'ealeront point sur la terre\~; n'est-ce pas le signe que nos \'e2 +mes ne seront point unies dans le ciel\~?... +\par +\par \endash Cesse, m'\'e9criai-je, \'f4 ma bien-aim\'e9e, cesse, je t'en conjure, un langage qui d\'e9chire mon c\'9cur... Pourquoi ta honte\~? pourquoi tes larmes\~? +\par +\par La honte est aux m\'e9chants qui font g\'e9mir l'innocence\~! Et, si tu m'aimes, la source de tes pleurs sera bient\'f4t tarie, laisse \'e0 mon amour le soin de te prot\'e9ger... Tu crains pour moi l'infamie\~ +!... Marie, tu ne sais pas combien je m'enorgueillis de toi\~! Tu ne comprends pas comme je serai fier de me montrer en tous lieux, par\'e9 de ton amour, de ta beaut\'e9, de ton infortune\~! Ah\~! qu'ils me jettent an visage une parole de m\'e9 +pris, ces nobles marchands aux armoiries brillantes, au sang pur et sans m\'e9lange\~! comme je jouirai de leur insolence\~! En Europe, que ferais-je pour toi, Marie\~? l\'e0 on tomberait \'e0 tes genoux, ange de gr\'e2ce et de bont\'e9\~; chacun + s'approcherait pour \'eatre b\'e9ni de ton sourire, fille chaste et pure\~; quel homme n'envierait la gloire de prot\'e9ger ton innocence et ta faiblesse\~? Ici l'on te repousse, on te d\'e9shonore... Ah\~! que je vous rends gr\'e2ces, Am\'e9 +ricains insensibles et froids, de vos m\'e9pris et de vos injustices\~! Par vous, celle que j'aime est abaiss\'e9e... mais vous la verrez relever sa belle t\'eate\~! vous lui rendrez foi et hommage, nobles seigneurs de comptoir... vos fronts basan\'e9 +s de race blanche s'inclineront devant la blanche fille de couleur... je vous la ferai respecter\~! Marie sera la premi\'e8re parmi vos femmes\~!... +\par +\par En pronon\'e7ant ces mots, je me prosternai aux pieds de Marie, comme pour indiquer le culte dont je jugeais digne mon idole... La fille de Nelson pleurait de bonheur\~ +; elle prit mes mains dans ses deux mains, y laissa tomber quelques pleurs et posa sur moi sa t\'eate, me montrant par ce signe qu'elle acceptait mon appui. Ces larmes de la faible femme tomb\'e9 +es sur l'homme fort signifiaient sans doute que toute ma puissance ne nous pr\'e9serverait pas des orages\~! +\par +\par Cependant Georges, dont l'\'e9motion \'e9tait extr\'eame, se jeta dans mes bras\~; il me serrait \'e9troitement contre sa poitrine, seul langage que trouv\'e2t son c\'9cur. +\par +\par Nelson, impassible, conservant son attitude calme et froide au milieu des passions violentes qui nous agitaient, ressemblait \'e0 ces vieilles ruines du rivage de l'Oc\'e9 +an qu'on voit immobiles sur la pointe d'un roc, tandis que tout croule autour d'elles, et qui demeurent debout au m\'e9pris de l'ouragan d\'e9cha\'een\'e9 sur leur t\'eate et des flots en fureur mugissant \'e0 leurs pieds. Nos passions ne l'avaient point +\'e9mu, et aucune de nos paroles ne l'avait irrit\'e9. +\par +\par \endash Mon ami, me dit-il apr\'e8s un peu de silence, votre c\'9cur g\'e9n\'e9reux vous \'e9gare. Ma raison viendra au secours de la v\'f4tre\~; vous ne savez pas quelle t\'e2che on entreprend quand on veut combattre les pr\'e9jug\'e9 +s de tout un peuple et demeurer dans une soci\'e9t\'e9 dont on heurte chaque jour les opinions et les sentiments\~! Non, je ne consentirai point \'e0 votre union avec ma fille. Cependant je ne repousse pas \'e0 jamais vos v\'9cux. Parcourez l'Am\'e9rique +\~; voyez le monde dans lequel vous pr\'e9tendez vivre\~; \'e9tudiez ses passions et ses pr\'e9jug\'e9s\~; mesurez la force de l'ennemi que vous bravez\~; et lorsque vous conna\'eetrez le sort de la population noire dans les pays d'esclaves et dans les +\'c9tats m\'eame o\'f9 l'esclavage est aboli, alors vous pourrez prendre une r\'e9solution \'e9clair\'e9e. Je ne crois pas, je vous l'avoue, qu'il appartienne \'e0 une force humaine de r\'e9sister aux impressions que vous allez recevoir. Mais s +i l'aspect d'une mis\'e8re affreuse n'effraie point votre courage et ne rebute point votre c\'9cur, croyez-vous que j'h\'e9site \'e0 accepter pour ma ch\'e8re Marie l'appui g\'e9n\'e9reux que vous viendrez lui pr\'e9senter\~? +\par +\par La r\'e9ponse ferme de Nelson, dont l'accent annon\'e7ait une volont\'e9 d\'e9termin\'e9e, me consterna... +\par +\par \endash J'exige, ajouta-t-il, que vous passiez au moins six mois dans l'observation des m\'9curs de ce pays... Ce temps d'\'e9preuve vous suffira sans doute. +\par +\par Dans l'impatience de mon amour, je dis \'e0 Nelson\~: Nous sommes malheureux aux \'c9tats-Unis\~; vos enfants, par leur naissance\~; vous et moi, par l'infortune de vos enfants. Quittons ce pays, allons en France. L\'e0, nous ne trouverons point de pr\'e9 +jug\'e9s contre les familles de couleur. +\par +\par Je fus surpris de voir qu'\'e0 ces mots Georges ne donnait aucune marque d'assentiment\~; car l'avis que j'ouvrais me semblait devoir lui sourire\~; cependant il resta silencieux et r\'eaveur. +\par +\par \endash Vous h\'e9sitez\~? lui dis-je. +\par +\par \endash Non, r\'e9pondit Georges, non... je n'h\'e9site pas... Jamais je ne quitterai l'Am\'e9rique. +\par +\par Nelson donna un signe d'approbation et Marie fit entendre un soupir. +\par +\par \endash Je suis opprim\'e9 dans ce pays, reprit Georges\~; mais l'Am\'e9rique est ma patrie\~! N'est-on bon citoyen qu'\'e0 la condition d'\'eatre heureux\~?... De puissants liens m'y retiennent\~; le plus grand nombre y est encha\'een\'e9 par des int +\'e9r\'eats, moi j'y suis attach\'e9 par des devoirs... Il n'est pas g\'e9n\'e9reux de fuir la pers\'e9cution\~!... Ah\~! si j'\'e9tais seul infortun\'e9\~! peut-\'eatre je fuirais... mais mon sort est celui de toute une race d'hommes... Quelle l\'e2chet +\'e9 de se retirer de la mis\'e8re commune pour aller chercher seul une heureuse vie\~!... Et puis... le devoir n'est pas l'unique lien qui m'y encha\'eene\~; j'y puis jouir encore de quelque bonheur. Notre abaissement ne sera pas \'e9ternel. Peut-\'ea +tre serons-nous forc\'e9s de conqu\'e9rir par la force l'\'e9galit\'e9 qu'on nous refuse... Quel beau jour que celui d'une juste vengeance\~! Non, non... je ne fuirai point l'Am\'e9 +rique. Mais, Ludovic, ajouta-t-il, si vous devez rendre heureuse en France ma s\'9cur, ma ch\'e8re Marie, ah\~! partez\~!... malgr\'e9... +\par +\par Il n'acheva pas\~; une larme tomba de ses yeux. +\par +\par \endash Ah\~! jamais, mon fr\'e8re, je ne me s\'e9parerai de toi, s'\'e9cria Marie avec tendresse. +\par +\par Pendant ce temps, Nelson r\'e9fl\'e9chissait\~; Dieu nous pr\'e9serve, me dit-il enfin, de suivre votre conseil\~! Je sais quelle est en France la corruption des m\'9curs\~; et si ma fille est docile \'e0 + ma voix, jamais elle ne respirera l'air infect de ces soci\'e9t\'e9s maudites, dans lesquelles la morale est sans cesse outrag\'e9e, o\'f9 la fid\'e9lit\'e9 conjugale est un ridicule, et le vice le plus odieux une faiblesse excusable. +\par +\par Je fis observer \'e0 Nelson que les m\'9curs des femmes, en France, n'\'e9taient plus aujourd'hui ce qu'elles avaient \'e9t\'e9 dans le dernier si\'e8cle\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l\rquote auteur. \'ab\~}{\i M\'9curs des femmes en France...}{\~\'bb +\par C'est une opinion fort r\'e9pandue aux \'c9tats-Unis que les m\'9curs sont encore, en France, ce qu'elles \'e9taient dans le XVIIIe si\'e8cle\~: un grand nombre croient que le vice y est toujours \'e0 + la mode, et que le temps s'y passe en galanteries, en intrigues de salons et en frivolit\'e9s. Cette opinion des Am\'e9ricains est due surtout \'e0 l'influence de quelques romanciers anglais fort lus aux \'c9tats-Unis, et qui, ne connaissant eux-m\'ea +mes la France que par les livres, sont en retard d'un demi-si\'e8cle. C'est ainsi qu'un \'e9crivain anglais tr\'e8s distingu\'e9, l'auteur de Pelham, mettant en sc\'e8ne deux Fran\'e7ais de nos jours, les fait parler comme avant la r\'e9volution\~ +; ils ne se disent pas un mot sans s'appeler\~: \'ab\~}{\i Cher baron, cher marquis.}{\~\'bb}}}{. Mais, tandis que je parlais, il murmurait sourdement ces mots\~: \endash La France\~! terre d'impi\'e9t\'e9\~! terre de mal\'e9diction\~! +\par +\par \endash Pour moi, reprit-il gravement, je ne quitterai point mon pays. Les Am\'e9ricains des \'c9tats-Unis sont un grand peuple... Mes p\'e8res ont abandonn\'e9 l'Europe qui les pers\'e9cutait... Je ne remonterai point vers la source de leur infortune... + +\par +\par Alors je suppliai de nouveau Nelson de me faire gr\'e2ce d'un temps d'\'e9preuve inutile\~; mais ma pri\'e8re fut vaine. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb840\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f16\fs38\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594365}Chapitre IX\line }{\b0\i L\rquote \'e9preuve \endash 1 \endash }{{\*\bkmkend _Toc72594365} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {Nelson fut inflexible dans son sentiment, Je ne pouvais approuver ses craintes\~; cependant il me fallut ob\'e9ir \'e0 sa volont\'e9 +. Je me consolais en pensant que cet obstacle n'\'e9tait qu'un ajournement de mon bonheur... N'\'e9tais-je pas s\'fbr du c\'9cur de Marie\~? et Nelson me promettait qu'\'e0 mon retour, si mes intentions n'\'e9taient pas chang\'e9 +es, il cesserait de les combattre. +\par +\par Avant de quitter Marie, je lui donnai mille assurances d'amour. Elle m'\'e9coutait triste et silencieuse\~; enfin, d'une voix attendrie\~: \endash Je ne veux point, me dit-elle, par des serments justifier les v\'f4tres. Pour vous rester fid\'e8 +le, il ne me faudra ni sacrifices ni efforts, \'e0 moi que personne ne peut aimer\~; mais vous, ami g\'e9n\'e9reux, vous ne pouvez engager l'avenir et vous charger, en entrant dans la vie, d'un fardeau qui vous \'e9craserait au premier pas. Ses larmes + achev\'e8rent de me r\'e9pondre. Au jour marqu\'e9 pour mon d\'e9part, comme j'allais prendre dans la baie de Baltimore le bateau \'e0 vapeur qui devait me conduire \'e0 New York, et, au moment o\'f9 le canot d'embarcation commen\'e7ait \'e0 s'\'e9 +loigner de terre, Marie, dont j'avais re\'e7u les adieux, me fit un signe du rivage, et levant ses mains vers moi\~: \endash Ludovic, s'\'e9cria-t-elle, vos serments\~! vous ne pourrez les tenir\~!... je vous en d\'e9lie... Je fis un mouvement vers elle +\~; mais l'absence \'e9tait commenc\'e9e. Je jetai une parole aux vents\~; d\'e9j\'e0 j'\'e9tais trop loin pour \'eatre entendu. Avec quelle rapidit\'e9 cette s\'e9paration devint compl\'e8te\~! comme l'intervalle entre nous s'agrandit vite\~ +! D'abord la distance que l\rquote \'9cil mesure sans peine\~; puis l'horizon lointain qui se d\'e9robe \'e0 la vue\~; et tout \'e0 coup le vide immense, sans bornes, dans lequel on s'agite, entre le ciel et la mer\~! Ainsi, un moment insensible s\'e9 +pare l'existence qui touche \'e0 la terre de la vie qui se perd dans l'espace\~!... +\par +\par Lorsque, de deux amis qui se s\'e9parent, l'un s'\'e9loigne sur mer, le moins \'e0 plaindre est celui qui, du rivage, suit des yeux le vaisseau qui part\~; apr\'e8s qu'il ne distingue plus personne sur le navire, il regarde longtemps encore\~ +; sa douleur est comme en suspens, et, tant qu'il aper\'e7oit la pointe d'un m\'e2t, l'ombre d'une voile, il tient par quelque chose \'e0 l'\'eatre ch\'e9ri qui va dispara\'eetre. Un moment vient o\'f9 le vaisseau se r\'e9 +duit aux proportions d'un atome imperceptible, jusqu'\'e0 ce qu'enfin il \'e9chappe aux regards et se confonde dans l'horizon avec le ciel et les flots. Alors il se fait dans le c\'9cur un affreux brisement\~: c'est la sombre nuit succ\'e9dant \'e0 + la derni\'e8re lueur d'une clart\'e9 mourante\~; c'est le signal du d\'e9sespoir pour l'\'e2me qui sentait venir son infortune. +\par +\par Cependant, celui que la voile entra\'eene est encore plus malheureux\~: la vapeur, les vents, tout conspire contre lui\~; \'e0 peine quelques instants sont-ils \'e9coul\'e9s que cette terre, sur laquelle il cherche un ami, n'offre plus \'e0 + ses regards qu'un point obscur\~; rien ne s'y distingue, rien ne s'en d\'e9tache. Une petite barque ressort \'e0 toits les yeux sur l'immense Oc\'e9an\~; et tout est confusion sur une terre lointaine\~; \'e9difices, for\'ea +ts, habitants, tout s'y fond dans une seule teinte qui ne forme qu'une ombre... Ainsi, l'ami que vous laissez sur le rivage vous \'e9chappe subitement\~; vous cessez tout \'e0 coup de le toucher, de l'entendre, de le voir\~ +; toutes les douleurs de l'absence vous saisissent \'e0 la fois. +\par +\par Mon chagrin fut profond... L'aspect de l'Oc\'e9an vint ajouter encore \'e0 la tristesse de mon \'e2me. Rien, h\'e9las\~! ne ressemble plus aux jours de la vie que les mouvements d'un vaisseau\~; la plupart sont mod\'e9r\'e9s\~ +: c'est l'image de la vie commune, plac\'e9e entre le calme et la temp\'eate. Le vaisseau va jusqu'\'e0 ce qu'il s'use ou se brise\~; un autre prend sa place pour recommencer les m\'eames courses \'e0 travers les m\'eames p\'e9rils\~ +: ainsi font les hommes sur la terre. Pareil \'e0 l'Oc\'e9an, le monde seul ne change point et demeure avec ses \'e9cueils, ses orages et ses ab\'eemes. +\par +\par En rappelant le souvenir de mes derni\'e8res ann\'e9es, j'y trouvai un tel encha\'eenement de malheurs, qu'il me sembla que ma vie \'e9tait engag\'e9e \'e0 l'infortune... j'accusai ma destin\'e9 +e, et, comme l'amour de Marie me restait assez puissant pour lutter seul contre toutes mes peines, je m'effor\'e7ai de me ravir \'e0 moi-m\'eame cette derni\'e8re consolation, et mon esprit fut ing\'e9nieux \'e0 forger des soup\'e7ons et des d\'e9 +fiances qui n'\'e9taient pas dans mon c\'9cur. Je savais que la l\'e9g\'e8ret\'e9 est le d\'e9faut de toutes les femmes\~; parmi celles qui sont constantes, la plupart ne le sont que par faiblesse\~: on peut, en restant pr\'e8s d'elles, perdre leur amour +\~; mais n'est-ce pas le seul moyen de conserver leur foi\~? J'ai toujours cru que les hommes ont des affections plus profondes\~; les femmes, des passions plus vives\~: les premiers aiment mieux de loin\~; les femmes, de pr\'e8s\~ +: l'homme a plus d'imagination, et l'imagination va toujours au-del\'e0 du r\'e9el\~; la femme, plus de sensibilit\'e9, et la sensibilit\'e9 se nourrit d'excitations instantan\'e9es. J'avais vu Marie tout en larmes \'e0 mon d\'e9part... mais son amo +ur serait-il puissant contre l'absence\~? Moi, j'avais \'e9t\'e9 courageux devant elle, et loin de sa vue je pleurais. +\par +\par Alors commen\'e7a pour moi une vie de mis\'e8re profonde, et presque de honte\~; car je sentis d\'e9faillir mon courage. La douleur d'\'eatre s\'e9par\'e9 de celle que j'aimais abattait mon \'e2me\~; et je me trouvai en face de malheurs qui d\'e9 +passaient tout ce que mon imagination avait pu pr\'e9voir. Mais \'e0 quoi bon vous affliger de l'histoire de mes maux\~? +\par +\par Ici Ludovic s'arr\'eata\~; sa physionomie prit un aspect plus sombre, son regard devint fixe, et ses l\'e8vres immobiles demeuraient en suspens, comme si elles se refusaient \'e0 un douloureux aveu. +\par +\par \endash De gr\'e2ce, s'\'e9cria le voyageur, continuez un r\'e9cit qui m'instruit et me touche. Je suis avide de conna\'eetre votre destin\'e9e... Parlez, je vous en supplie. +\par +\par \endash Je ne vous ai pas dit la moiti\'e9 de mes malheurs\~; et quel int\'e9r\'eat... +\par +\par L'int\'e9r\'eat le plus vif, r\'e9pliqua le voyageur, me rend attentif \'e0 vos paroles. Vous me racontez vos peines\~; ce sont elles qui me captivent. Je n'ai jamais recherch\'e9 ni les joies ni les f\'e9licit\'e9s du monde\~ +; mais je me suis toujours senti attir\'e9 par l'infortune. Le bonheur des hommes est si m\'eal\'e9 d'orgueil et d'\'e9go\'efsme, qu'il m'ennuie et me d\'e9go\'fbte, mais il me reste dans l'\'e2me une longue et douce impression quand j'ai pleur\'e9 + avec des malheureux. +\par +\par \endash H\'e9las\~! reprit Ludovic apr\'e8s une courte pause, voici l'\'e9poque de ma vie dont le souvenir est le plus amer\~; c'est le temps o\'f9 j'ai senti chanceler dans mon c\'9cur les serments qui m'unissaient \'e0 mon amie... Aujourd'hui, je r +ougis de ma faiblesse. Mon Dieu\~! par quels malheurs il m'a fallu passer pour arriver \'e0 cette criminelle h\'e9sitation\~! +\par +\par J'avais, dans toute la sinc\'e9rit\'e9 de mon c\'9cur, jur\'e9 \'e0 Marie que je l'aimerais toujours. L'obstacle qu'on opposait \'e0 mon amour, quelque grave qu'on le repr\'e9sent\'e2t \'e0 mes yeux, me semblait pu\'e9ril et m\'e9 +prisable. Que m'importait un pr\'e9jug\'e9 social, quand j'avais pour moi le c\'9cur de Marie\~? Mais lorsque, rentr\'e9 dans le monde, et sujet \'e0 ses froissements, je me trouvai en face de ce pr\'e9jug\'e9 puissant, inflexible, r\'e9 +pandu dans toutes les classes, accept\'e9 par tout le monde, dominant la soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine, sans qu'aucune voix s'\'e9l\'e8ve pour le combattre\~; \'e9crasant ses victimes sans r\'e9serve, sans piti\'e9, sans remords\~; lorsque je vis, dans les +\'c9tats libres de l'Union, la population noire couverte d'un opprobre pire peut-\'eatre que l'esclavage\~; toutes les personnes de couleur fl\'e9tries par le m\'e9pris public, abreuv\'e9es d'outrages, encore plus d\'e9grad\'e9 +es par la honte que par la mis\'e8re\~: alors je sentis s'\'e9lever en moi de terribles combats... Tant\'f4t saisi d'indignation et d'horreur, je me croyais assez fort pour lutter seul contre tous\~; mon orgueil se plaisait \'e0 + rencontrer pour adversaire tout un peuple, le monde entier\~!... mais, apr\'e8s ces nobles \'e9lans, je retombais en pr\'e9sence de mille r\'e9alit\'e9s d\'e9courageantes, et je me demandais quel serait mon sort\~; quel serait celui de Marie elle-m\'ea +me, au sein de tant d'amertume et d'ignominie\~! j'h\'e9sitai\~: ce fut l\'e0 mon crime... Cependant mon c\'9cur n'\'e9tait point dupe des sophismes de ma raison. Marie, me disais-je, serait malheureuse quand nous serions unis\~ +; mais ne le serait-elle pas davantage si notre union ne se formait jamais\~? Cesserait-elle d'\'eatre une pauvre femme de couleur, parce que je lui aurais manqu\'e9 de foi\~! Le monde ne l'accablerait-il plus de son m\'e9 +pris, parce qu'elle aurait perdu l'appui du seul \'eatre capable de la faire respecter\~? +\par +\par Je portai mes incertitudes et mes angoisses de ville en ville, \'e0 New York, \'e0 Boston, \'e0 Philadelphie... +\par +\par Ici le voyageur interrompit son h\'f4te\~; car il avait cess\'e9 de comprendre le sens de son langage. +\par +\par \endash Tout \'e0 l'heure, lui dit-il, vous me racontiez le sort de la race noire dans les \'c9tats du Sud, et je d\'e9plorais avec vous la triste condition des esclaves\~; mais, en quittant Baltimore, vous \'eates all\'e9 + dans les autres villes de l'Union o\'f9 l'esclavage est aboli. L\'e0 un spectacle diff\'e9rent a d\'fb s'offrir \'e0 vos yeux. Je sais bien que, m\'eame dans les \'c9tats du Nord, le pr\'e9jug\'e9 qui s'attache \'e0 la couleur des hommes n'est pas enti +\'e8rement an\'e9anti\~; mais je le croyais pr\'e8s de s'\'e9teindre... +\par +\par \endash D\'e9trompez-vous, r\'e9pliqua Ludovic avec vivacit\'e9\~; ce pr\'e9jug\'e9 y a conserv\'e9 toute sa puissance. Il faut sur ce point distinguer les m\'9curs des lois. +\par +\par D'apr\'e8s la loi le n\'e8gre est en tous points l'\'e9gal du blanc\~; il a les m\'eames droits civils et politiques\~; il peut \'eatre pr\'e9sident des \'c9tats-Unis\~; mais, en fait, l'exercice de tous ces droits lui est refus\'e9, et c'est \'e0 + peine s'il peut saisir une position sociale sup\'e9rieure \'e0 la domesticit\'e9. +\par +\par Dans ces \'c9tats de pr\'e9tendue libert\'e9, le n\'e8gre n'est plus esclave\~; mais il n'a de l'homme libre que le nom. +\par +\par Je ne sais si sa condition nouvelle n'est pas pire que la servitude\~: esclave, il n'avait point de rang dans la soci\'e9t\'e9 humaine\~; maintenant il compte parmi les hommes, mais c'est pour en \'eatre le dernier. +\par +\par Il n'est pas rare, dans le Sud, de voir les blancs bienveillants envers les n\'e8gres. Comme la distance qui les s\'e9pare est immense et non contest\'e9e, les Am\'e9ricains libres ne craignent pas, en s'approchant de l'esclave, de l'\'e9lever \'e0 +leur niveau ou de descendre au sien. +\par +\par Dans le Nord, au contraire, o\'f9 l'\'e9galit\'e9 est proclam\'e9e, les blancs se tiennent \'e9loign\'e9s des n\'e8gres, pour n'\'eatre pas confondus avec ceux-ci\~; ils les fuient avec une sorte d'horreur, et les repoussent impitoyablement af +in de protester contre une assimilation qui les humilie, et de maintenir dans les m\'9curs la distinction qui n'est plus dans les lois. +\par +\par Peut-\'eatre aussi l'oppression qui p\'e8se sur toute une race d'hommes para\'eet-elle plus odieuse et plus r\'e9voltante, \'e0 mesure que le pays o\'f9 elle se rencontre est r\'e9gi par des institutions plus libres. +\par +\par L'Orient nous offre des pays barbares, o\'f9 le caprice d'un tyran se joue de la vie des hommes, o\'f9 la puissance publique s'annonce par des spoliations, et la soumission des sujets par des bassesses, o\'f9 + la force tient lieu de loi, le bon plaisir de justice, l'int\'e9r\'eat de morale, et la mis\'e8re universelle de consolation. L\'e0, chacun subit la vie comme un destin\~: oppresseur ou opprim\'e9, eunuque ou sultan, victime ou bourreau. Nulle part le m +al, nulle part le bien\~; il n'y a que d'heureuses fortunes et des sorts malheureux\~: le crime et la vertu sont des fatalit\'e9s. +\par +\par M'\'e9tonnerai-je de trouver dans ces contr\'e9es funestes des millions d'hommes vou\'e9s \'e0 l'esclavage\~? Non\~; \'e0 peine remarquerai-je cet outrage \'e0 la morale dans une soci\'e9t\'e9 fond\'e9e sur le m\'e9 +pris de toutes les lois de la nature et de l'humanit\'e9\~; l\'e0, chaque vice social est un principe, et non un abus\~; il est n\'e9cessaire \'e0 l'harmonie du tout. +\par +\par J'\'e9prouve une autre impression quand, chez un peuple libre, je rencontre des esclaves\~; lorsqu'au sein d'une soci\'e9t\'e9 civilis\'e9e et religieuse, je vois une classe de personnes pour laquelle cette soci\'e9t\'e9 s'est fait des lois et des m\'9c +urs \'e0 part\~; pour les uns une l\'e9gislation douce, un code sanguinaire pour les autres\~; d'un c\'f4t\'e9, la souverainet\'e9 des lois\~; de l'autre, l'arbitraire\~; pour les blancs, la th\'e9orie de l'\'e9galit\'e9\~; pour les noirs, le syst\'e8 +me de la servitude... deux morales contraires\~: l'une, au service de la libert\'e9\~; l'autre, \'e0 l'usage de l'oppression\~; deux sortes de m\'9curs publiques\~: celles-ci douces, humaines, lib\'e9rales\~; celles-l\'e0 cruelles, barbares, tyranniques. + +\par +\par Ici le vice me choque davantage, parce qu'il est en relief sur des vertus... mais ce fond de lumi\'e8re, qui rend l'ombre plus saillante, la rend aussi plus importune \'e0 ma vue... +\par +\par Les tyrans sont peut-\'eatre de bonne foi quand ils disent qu'on ne saurait gouverner les hommes sans des lois iniques et cruelles\~; ils n'en savent pas d'autres\~; et ce langage peut \'eatre cru des peuples qui n'ont jamais connu que la tyrannie. +\par +\par Mais une pareille excuse n'appartient point \'e0 une nation qui est en possession d'institutions libres\~; elle sait que l'esclavage est mauvais parce qu'elle jouit de la libert\'e9\~; elle doit d\'e9tester l'injustice et la pers\'e9cuti +on, puisqu'elle pratique chaque jour l'\'e9quit\'e9, la charit\'e9, la tol\'e9rance... +\par +\par Dans un pays barbare, en pr\'e9sence des plus grandes mis\'e8res, on n'a dans le c\'9cur qu'une haine, c'est contre le despote. \'c0 lui seul la puissance\~; par lui tous les maux\~; contre lui toutes les impr\'e9cations. +\par +\par Mais, dans un pays d'\'e9galit\'e9, tous les citoyens r\'e9pondent des injustices sociales, chacun d'eux en est complice. Il n'existe pas en Am\'e9rique un blanc qui ne soit barbare, inique, pers\'e9cuteur envers la race noire. +\par +\par En Turquie, dans la plus affreuse d\'e9tresse, il n'y a qu'un despote\~; aux \'c9tats-Unis, il y a pour chaque fait de tyrannie dix millions de tyrans. +\par +\par Ces r\'e9flexions se pr\'e9sentaient sans cesse \'e0 mon esprit, et je sentais se d\'e9velopper dans mon \'e2me le germe d'une haine profonde contre tous les Am\'e9ricains\~; car enfin l'infortune de Marie \'e9tait l\rquote \'9c +uvre de leurs lois barbares et de leurs odieux pr\'e9jug\'e9s\~; chacun d'eux \'e9tait \'e0 mes yeux un ennemi. +\par +\par Je voyais bien des tentatives faites par quelques hommes g\'e9n\'e9reux pour rem\'e9dier au mal\~; mais ce mal est de ceux qui ne se gu\'e9rissent que par les si\'e8cles. +\par +\par Dans une soci\'e9t\'e9 o\'f9 tout le monde souffre une \'e9gale mis\'e8re, il se forme un sentiment g\'e9n\'e9ral qui pousse \'e0 la r\'e9volte, et quelquefois la libert\'e9 sort de l'exc\'e8s m\'eame de l'oppression. +\par +\par Mais dans un pays o\'f9 une fraction seulement de la soci\'e9t\'e9 est opprim\'e9e, pendant que tout le reste est \'e0 l'aise, on voit la majorit\'e9 arranger ses existences heureuses en regard des mis\'e8res du petit nombre\~; tout se trouve dans l +'ordre et sagement r\'e9gl\'e9\~: bien-\'eatre d'un c\'f4t\'e9, abjection et souffrance de l'autre. L'infortun\'e9 peut se faire entendre, mais non se faire craindre, et le mal, quelque r\'e9voltant qu'il soit, ne se gu\'e9rit point par son extr\'e9mit +\'e9, parce qu'il grandit sans s'\'e9tendre. +\par +\par Le malheur des noirs opprim\'e9s par la soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine ne peut se comparer \'e0 celui d'aucune des classes souffrantes que pr\'e9sentent les autres peuples. Il y a partout de l'hostilit\'e9 entre les riches et les prol\'e9taires\~ +; cependant ces deux classes ne sont s\'e9par\'e9es par aucune barri\'e8re infranchissable\~: le pauvre devient riche\~; le riche, pauvre\~; c'en est assez pour temp\'e9rer l'oppression de l'un par l'autre. Mais quand l'Am\'e9ricain \'e9crase de son m\'e9 +pris la population noire, il sait bien qu'il n'aura jamais \'e0 redouter le sort r\'e9serv\'e9 au n\'e8gre. +\par +\par J'\'e9tais sans cesse t\'e9moin de quelque triste \'e9v\'e9nement qui me r\'e9v\'e9lait la haine profonde des Am\'e9ricains contre les noirs. +\par +\par Un jour, \'e0 New York, j'assistais \'e0 une s\'e9ance de la cour des sessions. Sur le banc des accus\'e9s \'e9tait assis un jeune mul\'e2tre, auquel un Am\'e9ricain reprochait des actes de violence. \'ab\~Un blanc frapp\'e9 par un homme de couleur\~ +! quelle horreur\~! quelle infamie\~!\~\'bb s'\'e9criait-on de toutes parts. Le public, les jur\'e9s eux-m\'eames, \'e9taient indign\'e9s contre le pr\'e9venu, avant de savoir s'il \'e9tait coupable. Je ne saurais vous dire l'impression p\'e9 +nible que me fit \'e9prouver le d\'e9bat... Chaque fois que le pauvre mul\'e2tre voulait parler, sa voix \'e9tait \'e9touff\'e9e, soit par l'autorit\'e9 du juge, soit par les murmures de la foule. Tous les t\'e9moins l'accabl\'e8rent\~ +; les plus favorables furent ceux qui ne dirent rien contre lui. Les amis du plaignant avaient bonne m\'e9moire\~; ceux dont le mul\'e2tre invoquait les souvenirs ne se rappelaient rien. Il fut condamn\'e9 sans d\'e9lib\'e9ration... Un fr\'e9 +missement de joie s'\'e9leva de la foule\~: murmure mille fois plus cruel au c\'9cur du malheureux que la sentence du magistrat\~: car le juge est pay\'e9 pour faire sa t\'e2che, tandis que la haine du peuple est gratuite. Peut-\'eatre est-il coupable\~ +; mais innocent, n'e\'fbt-il pas eu le m\'eame sort\~? +\par +\par Cependant la loi de l'\'c9tat de New York ne reconna\'eet que des hommes libres, tous \'e9gaux entre eux\~! Qu'est-ce donc qu'un principe \'e9crit dans les lois quand il est d\'e9menti par les m\'9curs\~? H\'e9las\~! la justice que trouve en Am\'e9riqu +e l'homme de couleur est comme celle que rencontre chez nous, apr\'e8s la guerre civile, le parti vaincu chez le vainqueur. +\par +\par Les n\'e8gres \'e9gaux des blancs\~!... quel mensonge\~! Je voyais dans l'enceinte m\'eame de la cour des sessions les Am\'e9ricains s\'e9par\'e9s des noirs\~: pour les premiers, une place de distinction dans l'audience\~; au fond de la salle, le public n +\'e8gre parqu\'e9 dans une \'e9troite galerie. Pourquoi donc cette barri\'e8re plac\'e9e entre les uns et les autres, comme pour s'opposer \'e0 leur fusion\~? +\par +\par Il existe \'e0 Philadelphie une maison de refuge o\'f9 sont envoy\'e9s les jeunes gens et les jeunes filles qui ont commis quelque d\'e9lit tenant le milieu entre la faute et le crime\~: l'influence de la famille n'est plus assez puissante sur eux\~ +: le ch\'e2timent de la prison serait trop rigoureux\~; la maison de refuge, plus s\'e9v\'e8re que l'une, moins cruelle que l'autre, convient \'e0 ces d\'e9linquants pr\'e9coces, mais non endurcis. Un jour, en visitant cet \'e9 +tablissement, je fus surpris de n'y pas voir un seul enfant de race noire. J'en demandai la cause au directeur, qui me dit\~: \'ab\~Ce serait d\'e9grader les enfants blancs que de leur associer des \'eatres vou\'e9s au m\'e9pris public.\~\'bb +\par +\par Une autre fois, je t\'e9moignai mon \'e9tonnement de ce que les enfants des n\'e8gres \'e9taient exclus des \'e9coles publiques \'e9tablies pour les blancs\~; on me fit observer qu'aucun Am\'e9ricain ne voudrait envoyer son enfant dans une \'e9cole o\'f9 + il se trouverait un seul noir. +\par +\par Alors je me rappelai ces paroles prononc\'e9es par Marie dans son d\'e9sespoir\~; +\par +\par \'ab\~La s\'e9paration des blancs et des n\'e8gres se retrouve partout\~: dans les \'e9glises, o\'f9 l'humanit\'e9 prie\~; dans les h\'f4pitaux, o\'f9 elle souffre\~; dans les prisons, o\'f9 elle se repent\~; dans le cimeti\'e8re, o\'f9 elle dort de l' +\'e9ternel sommeil.\~\'bb +\par +\par Tout \'e9tait vrai dans ce tableau, que j'avais regard\'e9 comme une exag\'e9ration de la douleur. +\par +\par Les hospices, ainsi que les ge\'f4les, renferment des quartiers distincts, o\'f9 les malades et les criminels sont class\'e9s selon leur couleur\~; partout les blancs sont l'objet de soins et d'adoucissements que n'obtiennent point les pauvres n\'e8gres. + +\par +\par J'ai vu aussi dans chaque ville deux cimeti\'e8res s\'e9par\'e9s l'un pour les blancs, l'autre pour les gens de couleur. \'c9trange ph\'e9nom\'e8ne de la vanit\'e9 humaine\~! Quand il ne reste plus des hommes que poussi\'e8 +re et corruption, leur orgueil ne se r\'e9sout point \'e0 mourir, et trouve encore sa vie dans le n\'e9ant des tombeaux\~!... +\par +\par Cependant, si l'ambition de l'homme survit, sa puissance expire au s\'e9pulcre. Quelle que soit la distance qui s\'e9pare les squelettes privil\'e9gi\'e9s des ossements d'une race inf\'e9rieure, tous ces restes mis\'e9rables sont bient\'f4 +t empreints de la teinte uniforme que donne la terre \'e0 ses h\'f4tes\~; la m\'eame surface les recouvre, pesante ou l\'e9g\'e8re\~; des vers pareils leur d\'e9vorent le c\'9cur\~; le m\'eame oubli ronge leur m\'e9moire. +\par +\par Mais ce qui me jeta dans un long \'e9tonnement, ce fut de trouver cette s\'e9paration des blancs et des n\'e8gres dans les \'e9difices religieux. Qui le croirait\~? des rangs et des privil\'e8ges dans les \'e9glises chr\'e9tiennes\~! Tant\'f4 +t les noirs sont rel\'e9gu\'e9s dans un coin obscur du temple\~; tant\'f4t ils en sont compl\'e8tement exclus. Jugez quel serait le d\'e9plaisir d'une soci\'e9t\'e9 choisie, s'il fallait qu'elle se m\'eal\'e2t \'e0 des \'eatres grossiers et mal v\'ea +tus. La r\'e9union au temple saint est le seul divertissement qu'autorise le dimanche. Pour la soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine, l'\'e9glise, c'est la promenade, le concert, le bal, le th\'e9\'e2tre\~; les femmes s'y montrent \'e9l\'e9gamment par\'e9 +es. Le temple protestant est un salon o\'f9 l'on prie Dieu. Les Am\'e9ricains souffriraient d'y rencontrer des \'eatres de basse condition\~; ne serait-il pas f\'e2cheux aussi que l'aspect hideux d'un visage noir v\'eent ternir l'\'e9 +clat d'une brillante assembl\'e9e\~? Dans une congr\'e9gation de bonne compagnie, le plus grand nombre sera n\'e9cessairement d'avis qu'on ferme la porte aux gens de couleur\~: la majorit\'e9 le voulant ainsi, rien ne saurait l'emp\'eacher. +\par +\par Les \'e9glises catholiques sont les seules qui n'admettent ni privil\'e8ges ni exclusions\~? la population noire y trouve acc\'e8s comme les blancs. Cette tol\'e9rance du catholicisme et cette police rigoureuse des temples protestants, ne tiennent pas +\'e0 une cause accidentelle, mais \'e0 la nature m\'eame des deux cultes. +\par +\par Le ministre d'une communion protestante doit son office \'e0 l'\'e9lection, et, pour garder sa place, il lui faut conserver la faveur du plus grand nombre de ses commettants\~; sa d\'e9pendance est donc compl\'e8te, et il est condamn\'e9 +, sous peine de disgr\'e2ce, \'e0 m\'e9nager les pr\'e9jug\'e9s et les passions qu'il devrait combattre sans piti\'e9. +\par +\par Au contraire, le pr\'eatre catholique est ma\'eetre absolu dans son \'e9glise\~; il ne rel\'e8ve que de son \'e9v\'eaque, qui ne reconna\'eet lui-m\'eame d'autre autorit\'e9 que celle du pape\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l\rquote auteur. Les catholiques sont aussi soumis au Saint-P\'e8re \'e0 deux mille lieues de Rome que dans Rome m\'eame.}}}{. +\par +\par Chef d'une assembl\'e9e dont il ne d\'e9pend pas, il s'inqui\'e8te peu de lui d\'e9plaire en bl\'e2mant ses erreurs et ses vices\~; il dirige sa congr\'e9gation selon sa foi, tandis que le ministre protestant gouverne la sienne selon son int\'e9r\'ea +t. Celui-ci est admis dans le temple par une secte\~; l'autre ouvre son \'e9glise \'e0 tous les hommes\~: le premier accepte la loi\~; le second l'impose. +\par +\par Voyez le ministre protestant, docile, obs\'e9quieux envers ceux qui lui ont donn\'e9 mandat\~; et le pr\'eatre catholique, mandataire de Dieu seul, parlant avec autorit\'e9 aux hommes dont le devoir est de lui ob\'e9ir. +\par +\par Les passions orgueilleuses des blancs ordonnent au pasteur protestant de repousser du temple de mis\'e9rables cr\'e9atures, et les n\'e8gres en sont exclus. +\par +\par Mais ces n\'e8gres, qui sont des hommes, entrent dans l'\'e9glise catholique, parce que l\'e0 ce n'est plus l'orgueil humain qui commande\~: c'est le pr\'eatre du Christ qui domine. +\par +\par Je fus \'e0 cette occasion frapp\'e9 d'une triste v\'e9rit\'e9\~: c'est que l'opinion publique, si bienfaisante quand elle prot\'e8ge, est, lorsqu'elle pers\'e9cute, le plus cruel de tous les tyrans. +\par +\par Cette opinion publique, toute puissante aux \'c9tats-Unis veut l'oppression d'une race d\'e9test\'e9e, et rien n'entrave sa haine. +\par +\par En g\'e9n\'e9ral, il appartient \'e0 la sagesse des l\'e9gislateurs de corriger les m\'9curs par les lois, qui sont elles-m\'eames corrig\'e9es par les m\'9curs. Cette puissance mod\'e9ratrice n'existe point dans le gouvernement am\'e9 +ricain. Le peuple qui hait les n\'e8gres est celui qui fait les lois\~; c'est lui qui nomme ses magistrats, et, pour lui \'eatre agr\'e9able, tout fonctionnaire doit s'associer \'e0 ses passions. La souverainet\'e9 populaire est irr\'e9 +sistible dans ses impulsions\~; ses moindres d\'e9sirs sont des commandements\~; elle ne redresse pas ses agents indociles, elle les brise. C'est donc le peuple avec ses passions qui gouverne\~; la race noire subit en Am\'e9rique la souverainet\'e9 + de la haine et du m\'e9pris. +\par +\par Je retrouvais partout ces tyrannies de la volont\'e9 populaire. +\par +\par Ah\~! c'est une \'e9trange et cruelle destin\'e9e que celle d'une population enti\'e8re implant\'e9e dans un monde qui la repousse\~! +\par +\par L'aversion et le m\'e9pris dont elle est l'objet se reproduisent sous mille formes. J'ai vu toute une famille de n\'e8gres menac\'e9e de mourir de faim pour une dette d'un dollar. Aux \'c9tats-Unis, la loi donne au cr\'e9 +ancier le droit d'emprisonner son d\'e9biteur pour la moindre somme d'argent\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l\rquote auteur. }{ +\i Emprisonnement pour dette.}{ +\par Dans le plus grand nombre des \'c9tats am\'e9ricains, l'emprisonnement est autoris\'e9 par la loi pour des dettes minimes. Quelques-uns l'ont r\'e9cemment aboli, tels que New York et Ohio\~; d'autres, par exemple le Maryland, ont fix\'e9 un minimum assez +\'e9lev\'e9 au-dessus duquel le d\'e9biteur ne pourrait \'eatre contraint par corps. Mais dans les \'c9tats m\'eame o\'f9 cette modification a eu lieu, on continue d'appliquer l'emprisonnement aux dettes les plus frivoles. Je me rappelle avo +ir vu dans la maison d'arr\'eat (County Jail) de Baltimore plusieurs d\'e9tenus que leurs cr\'e9anciers avaient fait mettre en prison pour des sommes de 10 et 20 cents (10 ou 20 }{\i sous}{). \'c0 la v\'e9rit\'e9 +, la loi leur donne le droit de se faire lib\'e9rer, en faisant prononcer par les tribunaux leur insolvabilit\'e9\~; mais pour entreprendre une pareille proc\'e9dure, il faudrait de l'argent\~; et comment celui qui, faute de 10 sous, est entr\'e9 + en prison, trouvera-t-il une somme beaucoup plus forte pour en sortir\~? La loi nouvelle du Maryland d\'e9fend de condamner \'e0 l'emprisonnement pour une dette moindre de 20 dollars (106 fr.). Afin d'\'e9luder la loi, les juges condamnent le d\'e9 +biteur, non pour dettes, mais pour dommages et int\'e9r\'eats\~: c'est une mis\'e9rable subtilit\'e9. Ce qui, du reste, dans l'emprisonnement pour dettes, tel qu'il existe aux \'c9tats-Unis, surprend plus encore que la modicit\'e9 + de la somme pour laquelle on l'applique, c'est qu'on le prononce avant le jugement du proc\'e8s. Je disais un jour \'e0 un Am\'e9ricain\~: Comment concevoir l'emprisonnement pour une dette qui peut-\'eatre n'existe pas\~ +? Il faudrait au moins que l'obligation du d\'e9biteur f\'fbt d'abord constat\'e9e\~; car il d\'e9pend de celui qui se pr\'e9tend cr\'e9ancier de supposer une cr\'e9ance, et d'en demander le paiement \'e0 un d\'e9biteur imaginaire. - Il faut bien, me r +\'e9pondit l'Am\'e9ricain, choisir entre deux inconv\'e9nients\~; sans doute il est f\'e2cheux de mettre en prison un homme qui ne doit rien\~; mais n'est-il pas plus triste encore de voir un homme priv\'e9 de ce qui lui est l\'e9gitimement d\'fb + par la disparition furtive de son d\'e9biteur\~?}}}{ et le cr\'e9ancier est toujours cru sur parole. +\par +\par Un jour, je promenais dans New York mes tristes m\'e9ditations, lorsque des cris lamentables, pouss\'e9s \'e0 peu de distance de moi, \'e9veill\'e8rent mon attention. C'\'e9tait un pauvre n\'e8gre qu'on menait en prison\~ +; une femme noire le suivait tout en pleurs avec ses enfants. \'c9mu de compassion, je m'approchai de la n\'e9gresse, et lui demandai la cause de ses larmes. Elle laissa tomber sur moi un regard douloureux et dur, comme si elle e\'fbt jug\'e9 que m +a question n'\'e9tait qu'une moquerie et une l\'e2che d\'e9rision de sa mis\'e8re\~; un n\'e8gre, aux \'c9tats-Unis, ne croit point \'e0 la piti\'e9 des blancs\~; cependant je renouvelai ma question d'un ton de voix qui trahissait une \'e9 +motion profonde. Alors la pauvre femme me dit que son mari \'e9tait tra\'een\'e9 en prison pour n'avoir pas pay\'e9 le prix de quelques livres de pain. \'ab\~Aucun marchand, ajouta-t-elle, n'a voulu nous faire le moindre cr\'e9dit, et nous n'avons trouv +\'e9 personne qui nous pr\'eat\'e2t une obole\~!\~\'bb +\par +\par L'impitoyable cr\'e9ancier qui, pour un frivole int\'e9r\'eat, faisait tant de malheureux, avait, il est vrai, pour lui le texte d'une loi, et cette loi est aussi bien applicable aux Am\'e9ricains qu'aux gens de couleur. Mais, si la r\'e8 +gle est uniforme, son ex\'e9cution n'est point la m\'eame pour tous\~; et il existe en faveur des blancs une piti\'e9 publique qui temp\'e8re la rigueur des lois les plus cruelles. +\par +\par Jugez enfin, par un seul exemple, du rang qu'occupent les n\'e8gres dans l'opinion publique\~: les prostitu\'e9es elles-m\'eames les repoussent\~; elles croiraient, en acceptant les caresses d'un noir, d\'e9grader la dignit\'e9 de la race blanche\~ +! Il y a une infamie que ces inf\'e2mes ne se permettent pas\~: c'est celle d'aimer un homme de couleur. +\par +\par Et ne croyez pas que, dans les \'c9tats libres du Nord, l'origine des gens de couleur devenus blancs par le m\'e9lange des races, soit oubli\'e9e et perdue de vue. +\par +\par La tradition y est aussi s\'e9v\'e8re que dans le Sud. Vainement, pour d\'e9concerter ses ennemis, l'homme de couleur, \'e0 figure blanche, quittera le pays o\'f9 le vice de son sang est connu pour aller dans un autre \'c9tat chercher, au sein d'une soci +\'e9t\'e9 nouvelle, une nouvelle existence\~: le myst\'e8re de son \'e9migration est bient\'f4t d\'e9couvert. L'opinion publique, si indulgente pour les aventuriers qui cachent leur nom et leurs ant\'e9c\'e9dents, r +echerche impitoyablement les preuves de la descendance africaine. +\par +\par Le banqueroutier du Massachusetts trouve honneur et fortune dans la Louisiane, o\'f9 nul ne s'enquiert des ruines qu'il a faites ailleurs. +\par +\par L'habitant de New York, que g\'eanent les liens d'un premier mariage, d\'e9laisse sa femme sur la rive gauche de l'Hudson, et va, sur la rive droite, en prendre une autre dans le New Jersey, o\'f9 il vit tranquille et bigame. +\par +\par Le voleur et le faussaire qu'ont fl\'e9tris les lois s\'e9v\'e8res du Rhode-Island, trouvent sans peine, dans le Connecticut, du travail et de la consid\'e9ration. +\par +\par Il n'est qu'un seul crime dont le coupable porte en tous lieux la peine et l'infamie, c'est celui d'appartenir \'e0 une famille r\'e9put\'e9e de }{\i couleur}{. La couleur effac\'e9e, la tache reste\~; il semble qu'on la devine quand elle ne se voit plus +\~; il n'est point d'asile si secret, ni de retraite si obscure, o\'f9 elle parvienne \'e0 se cacher. +\par +\par Tel \'e9tait le pays o\'f9 m'avait jet\'e9 ma destin\'e9e\~! c'\'e9tait le monde o\'f9 je devais passer mes jours avec la fille de Nelson\~! Au milieu de tant de haines, toute esp\'e9rance de bonheur n'\'e9tait-elle pas une chim\'e8re\~? Oh\~ +! combien mon c\'9cur souffrait de ces iniquit\'e9s, dont tout le poids retombait sur Marie\~! de quelle puissante indignation mon \'e2me \'e9tait saisie\~! et que d'amertume je sentais s'amasser au fond de mon c\'9cur\~! +\par }\pard\plain \s1\qc\sb840\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f16\fs38\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594366}Chapitre X\line }{\b0\i Suite de l\rquote \'e9preuve \endash 2 \endash }{{\*\bkmkend _Toc72594366} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {Depuis ce moment, je l'avoue, la soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine perdit son prestige \'e0 mes veux\~; la nature elle-m\'ea +me, qui d'abord m'avait paru si brillante, me sembla d\'e9color\'e9e\~; les plus beaux jours, comme les plus beaux sites, furent sans charmes pour moi\~; toutes les choses ext\'e9rieures deviennent indiff\'e9rentes \'e0 celui que tourmente une secr\'e8 +te infortune, jamais je ne sentis mieux cette v\'e9rit\'e9 qu'un jour o\'f9, parcourant les environs de New York, je me pris \'e0 contempler sans \'e9motion un sublime spectacle. +\par +\par En face de moi se d\'e9roulaient au loin les riches campagnes du New Jersey, tout \'e9blouissantes de moissons dor\'e9es et fleuries\~; \'e0 mes pieds une baie majestueuse qui s'emplit \'e0 deux sources dignes de sa grandeur, l'Hudson et l'Oc\'e9an\~ +; mille vaisseaux flottants ou encha\'een\'e9s dans le port\~; des pavillons de toutes couleurs hiss\'e9s aux sommets des m\'e2ts, et formant comme un grand congr\'e8s de toutes les nations du monde\~; le ph\'e9nom\'e8ne des voiles qui se croisent, enfl +\'e9es par le m\'eame vent\~; le prodige de la vapeur laissant loin d'elle et les vents et les voiles\~; le mouvement du commerce, le bruit de l'industrie, l'activit\'e9 humaine rivalisant avec la nature d'\'e9clat et de vari\'e9t\'e9\~ +; et, pour fond de ce tableau magnifique, la cime bleue des montagnes qui bordent la rivi\'e8re du Nord... Ainsi s'offrait \'e0 moi d'un seul coup la triple merveille de la nature fertile, de la richesse industrielle et de la beaut\'e9 pittoresque\~ +; sur la terre, le laboureur et sa charrue\~; le marchand et ses vaisseaux sur l'onde\~; dans le ciel, les hauts sommets avec leurs aigles\~: triple embl\'e8me des besoins de l'homme, des conditions de son bien-\'eatre et de l'audace de son g\'e9nie\~! + +\par +\par En tournant mes yeux \'e0 ma gauche, j'aper\'e7us dans le lointain le rocher de Sandy Hook\~: c'est de l\'e0 qu'on voit arriver les navires qui viennent d'Europe et du Maryland... la France et Baltimore\~!... mon p\'e8re et Marie\~!\~!... ma patrie\~ +! Mon amour\~!... et je me perdis dans une de ces r\'eaveries plus douces aux sens qu'\'e0 l'\'e2me, o\'f9, en pr\'e9sence des beaux spectacles que donnent une nature brillante et f\'e9conde, une soci\'e9t\'e9 riche et prosp\'e8 +re, une mer calme sous un beau ciel, l'infortun\'e9 ne cesse pas de souffrir dans le fond de son c\'9cur... L'air que je respirais \'e9tait bienfaisant et pur\~; mille objets r\'e9cr\'e9aient ma vue, souriaient \'e0 mon imagination\~; mille sensations d +\'e9licieuses s'emparaient de mon corps... j'\'e9tais heureux, mais d'un bonheur qui restait \'e0 la surface\~; les impressions ne faisaient que m'effleurer\~: elles s'effor\'e7aient vainement de p\'e9n\'e9trer dans mon sein. Il n'est point, h\'e9las\~ +! de joies profondes pour l'homme qui porte en lui-m\'eame le deuil de sa patrie absente, l'inqui\'e9tude de son amour et le vague de son avenir\~! +\par +\par Je ne sais quel e\'fbt \'e9t\'e9 le terme d'une m\'e9ditation engag\'e9e dans la m\'e9lancolie\~: tout \'e0 coup je me sentis saisi par la main\~; je me retourne brusquement et me trouve serr\'e9 + dans les bras de Georges... de Georges que j'aimais si tendrement\~! car j'aimais en lui l'homme g\'e9n\'e9reux et le fr\'e8re de Marie. Le plus grand nombre nous fuit par instinct quand nous sommes malheureux\~; mais pour un ami l'infortune est aimant +\'e9e. +\par +\par Georges arrivait de Baltimore\~; il m'apprit de tristes \'e9v\'e9nements pass\'e9s pendant mon absence, et qui me prouv\'e8rent combien le malheur \'e9tait opini\'e2tre \'e0 poursuivre sa famille. +\par +\par Il existait encore \'e0 cette \'e9poque dans la G\'e9orgie quelques restes de tribus indiennes du nom de Ch\'e9roquis\~; fid\'e8les \'e0 leurs for\'eats natales, ces sauvages avaient toujours refus\'e9 + de les quitter, et, dans plusieurs occasions, le gouvernement des \'c9tats-Unis s'\'e9tait engag\'e9 solennellement \'e0 les y maintenir. Cependant l'Am\'e9ricain de la G\'e9 +orgie les voyait d'un oeil jaloux en possession d'un sol fertile qui, pour donner de riches moissons, ne demandait qu'un peu de culture\~; il entreprit donc de les expulser de leurs terres, et sa cupidit\'e9 fut ing\'e9nieuse \'e0 + leur susciter mille querelles. +\par +\par La cause des Indiens \'e9tait doublement sacr\'e9e, car c'\'e9tait celle de la justice et du malheur\~; ces pauvres sauvages, dans leur grossi\'e8re simplicit\'e9, croyaient avoir assur\'e9 le succ\'e8s de leur bon droit en disant\~: \'ab\~ +Nous voulons mourir dans nos savanes parce que nous y sommes n\'e9s\~; toute l'Am\'e9rique \'e9tait \'e0 nos p\'e8res, nous n'en avons plus qu'une parcelle\~ +: laissez-nous-la. Vous nous reprochez notre ignorance et le peu de fruits que nous tirons d'une terre f\'e9conde\~; mais que vous importe\~? nous ne savons point comme vous b\'e2tir des villes, cultiver les champs\~; et nous n'ambitionnons point votre i +ndustrie\~; nous pr\'e9f\'e9rons \'e0 vos cit\'e9s, \'e0 vos campagnes, nos for\'eats incultes qui nous donnent du gibier pour vivre et des vo\'fb +tes de verdure pour nous abriter, et puis nous ne pouvons les quitter parce qu'elles contiennent les ossements de nos p\'e8res.\~\'bb +\par +\par Ainsi parlait Mohawtan, chef indien, fameux par sa sagesse dans les conseils et sa valeur dans les combats\~; l'Am\'e9ricain de la G\'e9orgie \'e9coutait ces paroles sans les comprendre, parce que c'\'e9tait la voix du c\'9cur\~; il leur r\'e9pondait\~: + +\par +\par \endash \'ab\~Pourquoi demeurer dans ces for\'eats, si nous vous en donnons d'autres meilleures\~? allez plus loin, par-del\'e0 le Mississipi, dans le territoire d'Arkansas, ou dans le Michigan voisin des grands lacs\~; l\'e0 + vous trouverez de frais ombrages, de vastes prairies, des for\'eats pleines de daims et de bisons\~: le mot de patrie n'a point de sens quand la terre d'exil vaut mieux que le pays natal.\~\'bb +\par +\par Les Indiens ne comprenaient rien \'e0 ce langage, parce que c'\'e9tait la voix de la corruption. +\par +\par Le gouvernement de la G\'e9orgie, digne expression des passions cupides des particuliers, employa d'abord tous les moyens de l'astuce et de la mauvaise foi pour obtenir des Indiens une retraite volontaire. Il leur repr\'e9sentait que la contr\'e9 +e nouvelle o\'f9 ils \'e9migreraient leur serait livr\'e9e \'e0 perp\'e9tuit\'e9\~; il offrait de leur donner de l'or pour les terres qu'ils d\'e9laisseraient, et, afin de les tenter davantage, il promettait de les payer avec de l'eau-de-vie. +\par +\par Cependant le chef indien avait le bon sens de r\'e9pondre\~: \'ab\~Nous imiterons l'exemple de nos p\'e8res qui n'ont point recul\'e9 devant les hommes blancs. Lorsque ceux-ci dress\'e8rent leur hutte aupr\'e8s de nos for\'eats, ils s'engag\'e8rent \'e0 + ne point nous y troubler\~; d'o\'f9 vient donc qu'on nous demande aujourd'hui d'en sortir\~! D\'e9j\'e0 nous avons vendu beaucoup de terres\~; on nous avait dit que l'argent rendrait nos existences plus douces et plus heureuses\~; mais il a gliss\'e9 + de nos mains en m\'eame temps qu'on nous prenait nos for\'eats, et notre sort n'a point chang\'e9. Vous nous offrez l'eau de feu que nous aimons\~; j'ignore comment il arrive que ce qui est bon fasse du mal\~: mais depuis que nous buvons cette liqueur d +\'e9licieuse, les disputes, les rixes, les meurtres abondent parmi nous. Hommes blancs\~! je ne sais point r\'e9pondre \'e0 vos paroles, sinon que nous sommes toujours plus malheureux en vous \'e9coutant.\~\'bb +\par +\par Voyant qu'ils n'obtenaient rien par l'adresse et la ruse, les Am\'e9ricains ont eu recours \'e0 la violence. Non \'e0 la violence des armes, mais \'e0 celle des d\'e9crets\~; car ce peuple, faiseur de lois, plac\'e9 en face de sauvages ignorants, leur l +ivre une guerre de procureur\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l\rquote auteur. }{\i Guerre des G\'e9orgiens aux Cherokees.}{ +\par Les G\'e9orgiens ayant fait mille tentatives pour s'emparer des terres des Cherokees, ceux-ci r\'e9clam\'e8rent l'intervention du pouvoir f\'e9d\'e9ral. Le gouvernement des \'c9tats-Unis leur pr\'eata d'abord son appui, et s'effor\'e7 +a de les maintenir dans les limites trac\'e9es par les trait\'e9s\~; mais comme les contestations se renouvelaient sans cesse et devenaient plus violentes, le pr\'e9sident finit par d\'e9clarer aux Cherokees qu'il ne voulait point se m\'ea +ler de leurs querelles avec la G\'e9orgie, et qu'ils eussent \'e0 s'arranger comme ils le pourraient avec le gouvernement de ce pays. Il ajouta que, pour faciliter l'arrangement, il offrait de les transporter aux frais du gouvernement central sur la rive +droite du Mississipi. Apr\'e8s cette d\'e9claration, les G\'e9orgiens redoubl\'e8rent de vexations et de pers\'e9cutions contre les Indiens, afin que ceux-ci eussent int\'e9r\'eat \'e0 accepter la proposition du pr\'e9sident. Ils avaient remarqu\'e9 + que la r\'e9sistance des Indiens \'e9tait particuli\'e8rement due aux conseils qu'ils recevaient des missionnaires qui venaient chez eux pour les christianiser, et qui pensaient avec raison que la civilisation des sauvages serait une chim\'e8 +re tant qu'on ne serait pas parvenu \'e0 les fixer au sol. En cons\'e9quence, le gouvernement de la G\'e9orgie fit une loi qui interdisait \'e0 tous les blancs, quels qu'ils fussent, de venir s'\'e9tablir d'une mani\'e8 +re permanente sur le territoire des Cherokees\~; et pour assurer l'ex\'e9cution de cette loi, ils menac\'e8rent de l'amende et de la prison ceux qui y contreviendraient. Nonobstant ces menaces l\'e9gales, deux missionnaires s'\'e9tant obstin\'e9s \'e0 + rester au milieu des Indiens, le gouvernement de la G\'e9orgie les fit arr\'eater. Ils furent traduits devant une cour de justice et condamn\'e9s \'e0 l'emprisonnement. Ils firent appel \'e0 la cour supr\'eame des \'c9 +tats-Unis. Ce tribunal se trouva alors dans un v\'e9ritable embarras, craignant de compromettre l'Union vis-\'e0-vis de la G\'e9orgie en pronon\'e7ant en faveur des condamn\'e9s. On sortit de part et d'autre de cette difficult\'e9 + par une sorte de compromis. La cour des \'c9tats-Unis diff\'e9ra quelque temps de prononcer son arr\'eat\~; et, dans cet intervalle, le gouverneur de la Georgie ayant graci\'e9 les deux condamn\'e9s, on ne donna pas de suite \'e0 leur appel. +\par Telle est l'analyse fort abr\'e9g\'e9e de la querelle des Cherokees avec la G\'e9orgie. Tout ce qui, dans le cours du livre, ne s'accorde pas avec ces faits, n'a \'e9t\'e9 modifi\'e9 que pour l'int\'e9r\'eat du r\'e9cit. Du reste, l'\'e9 +migration d'une partie des Indiens \'e0 la suite de ces querelles, et l'assistance officieuse pr\'eat\'e9e \'e0 leur exil par le gouvernement f\'e9d\'e9ral, sont des faits \'e9galement certains.}}}{\~; et, comme pour couvrir son iniquit\'e9 + d'un simulacre de justice, les expulse des lieux par acte en bonne forme. +\par +\par La l\'e9gislature de la G\'e9orgie statua que les Indiens n'\'e9taient point propri\'e9taires, mais seulement usufruitiers\~; qu'il appartenait \'e0 la souverainet\'e9 nationale de fixer la dur\'e9e de cet usufruit\~; et, d\'e9clarant qu'il avait cess\'e9 +, elle autorisa les Am\'e9ricains \'e0 prendre les terres des Indiens\~; ceux-ci, peu vers\'e9s dans les distinctions que fait la jurisprudence entre l'usufruit et la propri\'e9t\'e9, ne comprirent rien \'e0 ce d\'e9 +cret, sinon qu'on les chassait pour se mettre \'e0 leur place\~; ils protest\'e8rent encore une fois... La querelle fut d\'e9f\'e9r\'e9e au jugement de la cour supr\'eame des \'c9tats-Unis\~; ce tribunal auguste, plac\'e9 au sommet de l'\'e9 +chelle sociale, dans des r\'e9gions inaccessibles aux basses passions, se pronon\'e7a solennellement en faveur des indig\'e8nes, et d\'e9clara qu'on n'avait point le droit de les d\'e9poss\'e9der\~: le d\'e9bat semblait termin\'e9 +. Cependant, comme des gens d'affaires ne manquent jamais de raisons l\'e9gales, m\'eame pour d\'e9sob\'e9ir aux lois, les G\'e9orgiens repouss\'e8rent avec m\'e9pris l'arr\'eat de la supr\'eame cour, disant que la question jug\'e9e par ce tribunal n'\'e9 +tait point de sa comp\'e9tence. Ce n'\'e9tait pas d\'e9clarer la guerre, niais c'\'e9tait la rendre in\'e9vitable. +\par +\par Tous ces faits s'\'e9taient pass\'e9s peu de temps apr\'e8s mon d\'e9part de Baltimore\~; ils avaient excit\'e9 une vive indignation dans toutes les \'e2mes g\'e9n\'e9reuses. Nelson, qui toute sa vie avait \'e9prouv\'e9 + une profonde sympathie pour le malheur des Indiens, ne put, \'e0 la nouvelle de ces \'e9v\'e9nements, contenir l'ardeur de son z\'e8le. \'ab\~Ces malheureux, s'\'e9cria-t-il, trouveront quelques sentiments de piti\'e9 dans la Nouvelle-Angleterre\~ +; mais aucun habitant du Sud ne les secourra contre l'oppression\~: une faible distance me s\'e9pare d'eux\~; je leur dois mon appui\~; j'irai soutenir leurs droits, et saurai si la justice et la loi sont devenues de vains mots dans un pays o\'f9 jad +is elles r\'e9gnaient en souveraines.\~\'bb +\par +\par Nelson passa aussit\'f4t dans la Virginie, et de l\'e0 dans le pays des Ch\'e9roquis, laissant Georges aupr\'e8s de Marie. Il gagna d'abord la confiance des Indiens en leur parlant de religion, et tenta de se faire entendre des G\'e9 +orgiens en tenant le langage de la raison et de l'\'e9quit\'e9. Ses paroles eurent de la puissance sur les uns et sur les autres\~; elles anim\'e8rent les Ch\'e9roquis \'e0 la d\'e9fense de leurs droits, et firent chanceler les convictions de plusieurs Am +\'e9ricains, jusque-l\'e0 fort ennemis des indiens, et qui soup\'e7onn\'e8rent pour la premi\'e8re fois que leur haine \'e9tait aussi injuste que cruelle. Cependant le plus grand nombre des G\'e9orgiens s'endurcit dans ses instincts cupides\~ +; et la conduite de Nelson les irrita tellement, que la l\'e9gislature, se faisant l'instrument de leurs passions, ordonna que le ministre presbyt\'e9rien f\'fbt jet\'e9 + dans une prison, comme fauteur de guerre civile. Cette violence excita une grande rumeur parmi les Indiens et leurs partisans. Un r\'e9giment de l'arm\'e9e des \'c9tats-Unis fut envoy\'e9 par le pr\'e9sident pour pr\'eater main-forte \'e0 l'arr\'ea +t de la supr\'eame cour, dont les G\'e9orgiens m\'e9connaissaient l'autorit\'e9. Ceux-ci, de leur c\'f4t\'e9, bravant le gouvernement f\'e9d\'e9ral, convoqu\'e8rent leurs milices\~; et tout annon\'e7ait une violente et prochaine collision, lorsque, c\'e9 +dant, soit \'e0 un sentiment de crainte, soit \'e0 l'ennui d'une existence sans cesse troubl\'e9e par la chicane et la mauvaise foi, la moiti\'e9 des Ch\'e9roquis se r\'e9solut \'e0 l'exil, et, sans formalit\'e9, livra aux Am\'e9ricains les terres, +objet de leur convoitise. Apr\'e8s une d\'e9tention de deux mois, Nelson fut tir\'e9 de son cachot\~: il revint aussit\'f4t \'e0 Baltimore, se ressouvenant peu des traitements barbares qu'il avait subis, mais le c\'9cur p\'e9n\'e9tr\'e9 + des infortunes qu'il avait vues, et dont il avait inutilement tent\'e9 d'adoucir la rigueur. D\'e8s le retour de Nelson \'e0 Baltimore, Georges en \'e9tait parti pour venir \'e0 New York. Apr\'e8s m'avoir racont\'e9 ces tristes \'e9v\'e9 +nements, le fils de Nelson m'entretint longuement de sa s\'9cur. Je ne me lassais point de l'ent +endre et de l'interroger... il me dit de Marie des choses si touchantes, que j'eus honte de mes incertitudes. J'oubliai les funestes chances de l'avenir, pour ne penser qu'\'e0 mon amour... c'est d'ailleurs un lien puissant que l'estime d'un ami\~ +! Georges, si sinc\'e8re, si confiant dans mes sentiments pour sa s\'9cur, m'encha\'eenait plus par sa droiture qu'il ne l'e\'fbt pu faire par la ruse et par l'habilet\'e9. +\par +\par Je ne tardai pas \'e0 remarquer dans la physionomie de Georges quelque chose d'extraordinaire\~: son langage, ouvert et naturel quand il me parlait de sa famille, devenait myst\'e9rieux et embarrass\'e9 d\'e8s que notre conversation prenait un tour plus g +\'e9n\'e9ral. Des r\'e9ticences, des exclamations br\'e8ves, des mouvements soudains et comprim\'e9s, tout annon\'e7ait en lui le travail int\'e9rieur d'un sentiment profond qu'il s'effor\'e7ait vainement de renfermer en lui m\'ea +me. Je ne fus pas longtemps sans comprendre que le trouble dont je le voyais agit\'e9 se rattachait \'e0 sa position d'homme de couleur. Quelques-unes de mes observations sur la mis\'e8r +e des noirs l'avaient fait tressaillir, et, comme je lui peignais avec \'e9motion les injustices que j'avais remarqu\'e9es dans la soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine, j'aper\'e7us une ombre de sourire errer sur ses l\'e8 +vres, et, saisissant ma main, il me dit d'une voix ferme\~: \'ab\~Ami, prenons courage, nous verrons des temps meilleurs... les jours de libert\'e9 ne sont pas loin... l'oppression qui p\'e8se sur nos fr\'e8res de Virginie est \'e0 son comble... la m\'ea +me tyrannie poussera les Indiens \'e0 la r\'e9volte... bient\'f4t...\~\'bb Et, comme s'il e\'fbt regrett\'e9 d'avoir dit ces mots, il s'arr\'eata tout \'e0 coup\~; son visage devint sombre, son regard terrible. Il avait cess\'e9 de parler, mais sa pens +\'e9e suivait son cours. Je l'interrogeai\~: \'ab\~L'avenir, me dit-il d'un ton myst\'e9rieux, un avenir prochain vous r\'e9pondra.\~\'bb Ces paroles, et l'accent dont il les avait prononc\'e9es, \'e9taient propres \'e0 m'inqui\'e9ter\~ +; cependant Georges \'e9carta ce sujet. Alors nous nous abandonn\'e2mes \'e0 ces doux entretiens que l'amiti\'e9 seule conna\'eet, et dont l'amour peut seul fournir le texte. Il est si rare de rencontrer un ami qui comprenne les myst\'e8res du c\'9cur\~! + +\par +\par Georges ne m'offrait pas un confident vulgaire\~: ce titre de fr\'e8re de la femme que, j'aimais donnait \'e0 mon amiti\'e9 pour lui tous les charmes d'un sentiment plus tendre\~; il y avait dans son \'e2me un peu de l'\'e2 +me de Marie... celle que ....... et, dans sa confiance na\'efve, il aimait d'avance en moi l'\'e9poux de sa s\'9cur. +\par +\par Tout en nous \'e9panchant ainsi l'un dans l'autre, nous allions o\'f9 le hasard conduisait nos pas, et nous v\'eenmes \'e0 passer pr\'e8s du th\'e9\'e2tre de New York. La foule s'agitait \'e0 l'entour, nous nous approch\'e2 +mes, et j'y entendis quelques voix prononcer ces mots\~: }{\i Napol\'e9on \'e0 Schoenbrunn et \'e0 Sainte-H\'e9l\'e8ne}{. C'\'e9tait l'annonce de ce spectacle qui peuplait les abords du th\'e9\'e2tre, ordinairement d\'e9serts, et arrachait les Am\'e9 +ricains \'e0 leur indiff\'e9rence accoutum\'e9e. +\par +\par Le nom de Napol\'e9on est grand dans tous les mondes\~! il n'est point de contr\'e9e si lointaine qui n'ait re\'e7u le reflet de sa gloire\~; point de sol si ferme qui n'ait trembl\'e9 de sa chute. Le Fran\'e7ais +peut voyager par tout pays sans craindre le m\'e9pris et l'injure\~; il trouve partout bon visage d'h\'f4te\~; l'honneur du nom fran\'e7ais est toujours l\'e0 pour le recevoir. +\par +\par L'Am\'e9ricain de la Louisiane et l'Anglais du Canada n'avouent point la France malheureuse et abaiss\'e9e\~; mais, quand vous leur parlez de Napol\'e9on, ils se rappellent tout d'un coup que leurs a\'efeux \'e9taient Fran\'e7ais. +\par +\par J'entra\'eenai Georges au th\'e9\'e2tre, attir\'e9 moi-m\'eame bien moins par un int\'e9r\'eat d'amusement que par un instinct d'orgueil national. H\'e9las\~! j'\'e9tais loin de pr\'e9voir que cette soir\'e9e terminerait am\'e8 +rement un jour qui n'avait pas \'e9t\'e9 sans douceur. +\par +\par Je jouissais vivement d'un spectacle qu'un an auparavant j'avais vu en France. Le costume, le geste, la parole br\'e8ve, et le silence de l'homme du si\'e8cle, \'e9taient aussi puissants sur l'assembl\'e9e am\'e9ricaine que sur une r\'e9union de Fran\'e7 +ais\~; le nom de Napol\'e9on \'e9tait, \'e0 vrai dire, toute la pi\'e8ce\~; car le plus grand nombre des spectateurs ne comprenait pas un mot de notre langue. Cependant l'enthousiasme \'e9tait g\'e9n\'e9ral\~: la libert\'e9 applaudissait la gloire. +\par +\par Je sentais enfin arriver jusqu'au fond de mon \'e2me une impression de bonheur, lorsque mon oreille est subitement frapp\'e9e du bruit de clameurs violentes qui s'\'e9l\'e8vent de l'assembl\'e9e\~; je regarde au-dessous de +moi, et vois mille gestes injurieux dirig\'e9s vers la place que j'occupais aupr\'e8s de Georges. Bient\'f4t nous entendons ces cris\~: \'ab\~Qu'il sorte\~! C'est un homme de couleur\~!\~\'bb Tous les regards \'e9taient fix\'e9 +s sur nous. Les exclamations s'apaisaient par intervalles, mais bient\'f4t elles recommen\'e7aient avec une nouvelle force\~; la foule passait alternativement du calme \'e0 l'agitation et de l'agitation au calme, comme si le fait qui l'irritait lui e\'fb +t paru tour \'e0 tour certain et douteux. Je distinguai, dans la multitude, un homme qui paraissait diriger le mouvement, et faisait de grands efforts pour communiquer aux autres son indignation feinte ou r\'e9elle\~: \'ab\~Quelle honte, s'\'e9 +criait-il, un mul\'e2tre parmi nous\~!\~\'bb En parlant de la sorte, il montrait Georges du doigt. Alors un cri g\'e9n\'e9ral s'\'e9levait dans la salle\~: \'ab\~Qu'il sorte\~! c'est un homme de couleur\~!\~\'bb +\par +\par Je compris, d\'e8s l'origine de cette sc\'e8ne, tout ce qu'elle aurait de funeste, et mon c\'9cur se serra. Georges demeurait immobile et muet\~; ses yeux lan\'e7aient des \'e9clairs de fureur. Cependant les clameurs allaient toujours croissant\~: le tr +\'e9pignement devenait g\'e9n\'e9ral. Alors un homme se l\'e8ve dans la foule, et, du geste, imposant silence, il fait signe qu'il va parler. Chacun se tait aussit\'f4t. \'ab\~Pourquoi,\~\'bb dit cet Am\'e9ricain, dont je n'ai jamais su le nom, et qu'\'e0 + sa philanthropie j'eusse pris pour un quaker si les quakers ne s'interdisaient le th\'e9\'e2tre\~; \'ab\~pourquoi chasser de la salle celui qu'on d\'e9signe\~! rien n'indique qu'il soit de race noire\~: on dit que c'est un homme de +couleur, mais on ne le prouve pas.\~\'bb Ces paroles, prononc\'e9es froidement, furent accueillies avec un l\'e9ger murmure d'approbation. Aucune voix ne s'\'e9leva pour contredire\~; l'instigateur de la querelle n'\'e9tait plus \'e0 la place o\'f9 + je l'avais remarqu\'e9. Le calme, qui, chez les Am\'e9ricains, a quelque chose d'une passion violente, avait soudain repris sur eux son empire\~; et un orage terrible \'e9tait conjur\'e9, lorsque Georges, dont la col\'e8re longtemps \'e9touff\'e9 +e avait besoin d'\'e9clater\~: \'ab\~Oui,\~\'bb s'\'e9cria il d'une voix formidable, en promenant sur l'assembl\'e9e un regard qui semblait la d\'e9fier\~; \'ab\~oui, je suis un homme de couleur.\~\'bb Un tonnerre de clameurs accueillit cette d\'e9 +claration. \'ab\~Qu'il sorte, le mis\'e9rable\~! l'inf\'e2me\~! cria-t-on de toutes pins. Le fils de Nelson restait impassible. L'irritation de la multitude \'e9tait arriv\'e9e \'e0 son comble\~; d\'e9j\'e0 elle \'e9clatait en grossi\'e8 +res injures. Alors se levant de son si\'e8ge et envoyant aux spectateurs un geste m\'e9prisant\~: \'ab\~L\'e2ches\~! s'\'e9cria Georges, qui vous liguez mille contre un seul, je vous d\'e9fie tous et vous demande raison de vos outrages\~!\~\'bb +\par +\par Cette apostrophe violente et digne excita une hu\'e9e de rires et de murmures. Cet homme trouble le spectacle, dit sans s'\'e9mouvoir un Am\'e9ricain qui \'e9tait pr\'e8s de moi\~; il est }{\i de couleur}{, et s'obstine \'e0 rester parmi nous.\~\'bb + +\par +\par Il disait ces paroles en montrant Georges \'e0 des agents de police survenus pour ex\'e9cuter les ordres du public. \'ab\~Quelle honte\~!\~\'bb m'\'e9criai-je\~; et, me tournant vers l'Am\'e9ricain, dont la tranquille inimiti\'e9 m'irritait plus que la + bruyante haine de la foule\~: +\par +\par \endash \'ab\~Je suis heureux, lui dis-je, dans la confusion g\'e9n\'e9rale de pouvoir distinguer un ennemi\~; celui que vous insultez m'est aussi cher qu'un fr\'e8re, et je vous demande r\'e9paration de l'outrage fait \'e0 mon ami. \endash Votre ami\~ +! vous \'eates donc aussi un homme de couleur\~?\~\'bb +\par +\par \endash Si je l'\'e9tais je n'en aurais point de honte\~; mais d\'e9trompez-vous, et si vous ne donnez point satisfaction aux gens d'origine africaine, vous ne la refuserez pas sans doute \'e0 un Fran\'e7ais.\~\'bb +\par +\par L'Am\'e9ricain me r\'e9pondit avec un grand sang-froid\~: \endash \'ab\~Je suis venu ici pour le spectacle, et non pour avoir un duel... non, je ne me battrai point... faut-il, parce que ce mul\'e2tre s'ent\'eate \'e0 + rester ici, que je vous tue ou que je sois tu\'e9 par vous\~?\~\'bb +\par +\par \endash \'ab\~Quelle l\'e2chet\'e9, m'\'e9criai-je dans un transport de col\'e8re et d'indignation....\~\'bb +\par +\par Et j'allais le frapper au visage, lorsque je vois Georges se d\'e9battant entre les mains des hommes de la police, qui l'arrachaient de sa place\~; l'aspect des violences auxquelles il se livrait fut peut-\'eatre ce qui me rendit calme\~ +; je sentis tout le danger d'une lutte d\'e9j\'e0 trop grave\~; je saisis Georges et l'entra\'eenai hors du th\'e9\'e2tre en lui disant ces mots toujours puissants sur lui\~: \'ab\~Pensez \'e0 Marie.\~\'bb Je m'empressai de satisfaire l'autorit\'e9\~; + nous nous transport\'e2mes chez un alderman, auquel je donnai caution pour Georges et pour moi. La libert\'e9 lui fut aussit\'f4t rendue. +\par +\par Aux \'c9tats-Unis comme en Angleterre, l'argent est un passeport universel, et il n'y a gu\'e8re de lois p\'e9nales qu'on ne puisse \'e9luder en payant. Ce ph\'e9nom\'e8ne se con\'e7oit encore dans un pays aristocratique comme l'Angleterre\~ +; mais il se comprend \'e0 peine au sein d'une d\'e9mocratie qui ne reconna\'eet point la sup\'e9riorit\'e9 des richesses\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 { +\b\fs36\super \chftn }{ Note de l\rquote auteur. D\'e9mocratie qui ne reconna\'eet point la sup\'e9riorit\'e9 des richesses. +\par Aux \'c9tats-Unis, il n'y pas un individu arr\'eat\'e9 pour crime qui ne puisse obtenir sa mise en libert\'e9 sous caution, except\'e9 dans le cas d'assassinat. +\par Ce principe, emprunt\'e9 aux lois anglaises, est la source de grands abus. Il en r\'e9sulte que tout homme qui a de l'argent, ou qui en trouve \'e0 emprunter, peut toujours se tirer d'affaire. Il donne une caution, dispara\'eet et \'e9chappe \'e0 + la justice. D\'e8s qu'il est absent, la proc\'e9dure en reste l\'e0\~; on ne fait point, en Am\'e9rique, de proc\'e8s par contumace. La facilit\'e9 des cautions est d'ailleurs pouss\'e9e \'e0 un exc\'e8s incroyable\~; le juge n'est tenu, d'apr\'e8 +s la loi, \'e0 aucune forme, et il peut se dispenser d'exiger aucune justification de la part des cautions qui sont offertes. Un individu est arr\'eat\'e9\~: il pr\'e9sente un acte sign\'e9 de telle ou telle personne qui s'oblige \'e0 + payer 2 ou 3 ou 4,000 dollars, en cas que le pr\'e9venu ne s'\'e9vade. Ici se pr\'e9sentent plusieurs questions. Celui qui se porte caution poss\'e8de-t-il r\'e9ellement des propri\'e9t\'e9s valant 3 ou 4,000 dollars\~? qu'est-ce qui le prouve\~ +? lui fera-t-on repr\'e9senter ses titres de propri\'e9t\'e9\~? - Mais il faudrait encore qu'il prouv\'e2t que ses biens ne sont pas grev\'e9s d'hypoth\'e8ques. Toutes ces questions devraient \'eatre pes\'e9es m\'fbrement par le magistrat auquel la c +aution est pr\'e9sent\'e9e. Cependant il est certain que, dans la presque totalit\'e9 des cas, il ne les examine seulement pas, et, pour s'en \'e9pargner la peine, il re\'e7oit la caution. La loi ne l'assujettissant \'e0 aucune formalit\'e9 +, il est assailli de sollicitations, auxquelles il finit toujours par c\'e9der\~; on sait que sa volont\'e9 est sa seule r\'e8gle\~; toutes les fois donc qu'on lui pr\'e9sente un simulacre de caution, il la trouve bonne. Il suit de l\'e0 + qu'il n'y a qu'un bien petit nombre d'individus qui ne soient pas capables de fournir caution. Une personne tr\'e8s digne de foi m'a assur\'e9 qu'\'e0 Philadelphie la facilit\'e9 + des cautions est l'objet d'un singulier trafic, et si cette personne m'a bien inform\'e9, il y a des voleurs qui ont toujours en r\'e9serve une certaine somme d'argent, et qui, quand on les arr\'eate, s'adressent \'e0 des }{\i entrepreneurs de cautions}{ +. Ceux-ci, pour lesquels la caution judiciaire en mati\'e8re criminelle est devenue l'objet d'une industrie, re\'e7oivent du voleur emprisonn\'e9 100 ou 200 dollars, et lui donnent en retour une caution de 3 ou 4,000 dollars\~ +; en faisant cela, ils se compromettent peu, parce qu'ils ne poss\'e8dent rien. J'ai vu dans les prisons de Philadelphie une femme qui, me dit-on, avait fourni dans sa vie \'e0 des pr\'e9venus plus de 100,000 dollars de caution (53 +0,000 fr.). Cette femme n'avait cependant jamais joui d'aucune fortune\~; elle \'e9tait de mauvaises m\'9curs, et avait fini par se faire condamner pour vol. On me citait aussi \'e0 Philadelphie l'exemple d'un jeune homme qui s'\'e9 +tait rendu coupable d'un vol consid\'e9rable, accompagn\'e9 des circonstances les plus aggravantes, et qui, apr\'e8s avoir obtenu sans peine une caution et sa libert\'e9, s'\'e9tait \'e9vad\'e9. +\par Ces abus ne tiennent pas seulement au principe\~; si j'en crois des t\'e9moignages qui m'ont paru dignes de confiance, les juges-de-paix, auxquels appartient l'exercice du droit de mise en libert\'e9 sous caution, ne sont pas toujours \'e0 + l'abri de la corruption\~; et la caution est d'autant plus facilement admise par eux, que celui qui la pr\'e9sente a pris plus de soin de les }{\i int\'e9resser}{. Celui-ci craint peu qu'on d\'e9couvre la concussion\~; le pr\'e9venu, obtenant sa libert +\'e9 provisoire, dispara\'eet, et la seule preuve \'e0 la charge du juge pr\'e9varicateur s'\'e9vanouit. Le mal provient de ce que ces juges inf\'e9rieurs n'ont point de traitement fixe\~; ils n'ont que des \'e9pices (}{\i f\'e9es}{)\~ +; ils sont ainsi fort \'e2pres sur le casuel\~; plusieurs, ne tirant de leurs fonctions l\'e9gales qu'un tr\'e8s modique revenu, sont port\'e9s \'e0 des exactions qui l'accroissent. +\par Du reste, ind\'e9pendamment de ces causes particuli\'e8res qui contribuent \'e0 augmenter le mal, il y a une cause g\'e9n\'e9rale qui me para\'eet dominer toutes les autres. +\par Le vice capital est, selon moi, dans le fait m\'eame d'une institution aristocratique \'e9tablie chez un peuple o\'f9 r\'e8gne la d\'e9mocratie. La loi qui reconna\'eet \'e0 tout pr\'e9venu le droit d'\'eatre mis en libert\'e9 moyennant caution a \'e9t +\'e9 faite au profit des riches. Elle conc\'e8de ainsi aux classes sup\'e9rieures de la soci\'e9t\'e9 un privil\'e8ge exorbitant dont les classes pauvres sont exclues. Cet \'e9tat de choses se con\'e7oit en Angleterre, mais d'o\'f9 + vient qu'il se rencontre aux \'c9tats-Unis\~? En voici la raison. Cette loi se trouve en Am\'e9rique parce qu'elle existait en Angleterre lorsque les \'e9migr\'e9s de ce pays sont venus s'\'e9tablir sur le sol am\'e9ricain. Cependant, depuis cette \'e9 +migration, de nouvelles institutions ont \'e9t\'e9 fond\'e9es aux \'c9tats-Unis, de nouvelles m\'9curs se sont form\'e9es\~; une loi tout aristocratique se rencontre au sein d'une d\'e9mocratie pure\~; c'est une anomalie frappante. +\par Cette contradiction sert \'e0 expliquer les abus qui viennent d'\'eatre signal\'e9s. L'extr\'eame facilit\'e9 avec laquelle le pauvre trouve des cautions le fait jouir d'un privil\'e8ge qui, dans l'esprit de la loi, \'e9tait r\'e9serv\'e9 au riche seul\~ +; les m\'9curs d\'e9mocratiques des Am\'e9ricains d\'e9pouillent ainsi l'institution de son premier caract\'e8re. L'harmonie est ainsi r\'e9tablie entre la loi civile et les institutions politiques\~ +; mais il reste toujours un grand mal. C'est un vice incontestable, dans une l\'e9gislation criminelle, que le droit de mise en libert\'e9 sous caution applicable aux pr\'e9venus de quelques crimes que ce soit. Exerc\'e9 rigoureusement, c'est-\'e0 +-dire en faveur de ceux seulement qui donnent r\'e9ellement caution, il fait na\'eetre des abus graves, mais en petite quantit\'e9, parce que le nombre des riches est toujours restreint. Si on l'applique \'e0 tous, l'in\'e9galit\'e9 + entre les riches et les pauvres dispara\'eet, mais les violations de la loi s'accroissent \'e0 l'infini. +\par V. General Laws of Massachusetts, t. 1, ann\'e9e 1784, ch. 12 et t. II, ann\'e9e 1812, ch. 30. +\par V. Lois de la Pennsylvanie, Purdon's digest, p. 820.}}}{. +\par +\par Le lendemain, Georges avait pass\'e9 de l'exasp\'e9ration la plus violente \'e0 une fureur muette et sombre\~; son silence m'effrayait plus que les \'e9clats de sa col\'e8re\~: je l'entendis murmurer sourdement ces paroles\~: \'ab\~Quelle destin\'e9e\~ +! recevoir l'outrage, et ne le point venger\~!...\~\'bb +\par +\par \endash \'ab\~Ami, lui dis-je en l'interrompant, n'exhale point cette plainte en ma pr\'e9sence\~; car je suis heureux\~; c'est moi qui vengerai ton injure\~; l'orgueilleux Am\'e9ricain sera bien forc\'e9 de m'accorder la r\'e9paration qu'il refuse \'e0 + ton sang...\~\'bb +\par +\par Tandis que nous parlions ainsi sur la voie publique, notre attention fut excit\'e9e par un entretien assez vif auquel se livraient plusieurs personnes r\'e9unies. La querelle du th\'e9\'e2tre \'e9tait le sujet de leurs d\'e9bats. \endash \'ab\~C'est,\~ +\'bb disait l'un des interlocuteurs, \'ab\~une chose \'e9trange que l'audace des gens de couleur.\~\'bb \endash \'ab\~Que pensez-vous,\~\'bb disait un autre, \'ab\~de ce Fran\'e7ais qui propose un duel \'e0 un Bostonien\~? \endash + On dit que le Yankee a re\'e7u un soufflet. \endash Eh bien\~! celui qui l'a donn\'e9 aura un proc\'e8s\~!\~\'bb {\*\bkmkstart Appel_note_fin_1}}{\field{\*\fldinst {HYPERLINK \\l "Note_fin_1" _}}{\fldrslt {\i\ul\cf10 (Voir note \'e0 la fin de l\rquote +ouvrage){\*\bkmkend Appel_note_fin_1}}}}{ +\par +\par \endash \'ab\~Quels hommes\~!\~\'bb s'\'e9cria Georges avec m\'e9pris, et nous nous \'e9loign\'e2mes. +\par +\par Telle est en effet l'opinion publique dans le Nord des \'c9tats-Unis. Toutes les querelles aboutissent aux tribunaux\~; on suit dans toute sa rigueur le principe que nul ne doit se faire justice soi-m\'eame\~; et chacun la demande \'e0 la loi. +\par +\par Il n'en est point ainsi dans tous les \'c9tats du Sud et de l'Ouest\~; l\'e0 le duel se retrouve, ou du moins quelque chose qui lui ressemble. +\par +\par Ce n'est plus ce combat \'e9l\'e9gant, aux armes courtoises et chevaleresques, o\'f9 l'on voit, moins avides de sang que d'honneur, deux champions intr\'e9pides qui craignent presque autant d'\'eatre vainqueurs que vaincus\~; et qui, rivaux plut\'f4 +t qu'ennemis, plus esclaves d'un pr\'e9jug\'e9 que d'une passion, aspirent moins \'e0 triompher l'un de l'autre par la force et l'adresse, qu'\'e0 se vaincre en g\'e9n\'e9rosit\'e9. +\par +\par En Am\'e9rique, le duel a toujours une cause grave, et le plus souvent une issue funeste\~; on envoie ou l'on accepte un cartel, non pour \'eatre agr\'e9able au monde, mais afin de complaire \'e0 son ressentiment. Le duel n'est pas une mode, un pr\'e9jug +\'e9, c'est un moyen de prendre la vie de son ennemi. Chez nous, le duel le plus s\'e9rieux s'arr\'eate en g\'e9n\'e9ral au premier sang\~; rarement il cesse en Am\'e9rique autrement que par la mort de l'un des combattants. +\par +\par Il y a dans le caract\'e8re de l'Am\'e9ricain un m\'e9lange de violence et de froideur qui r\'e9pand sur ses passions une teinte sombre et cruelle\~; il ne c\'e8de point, quand il se bat en duel, \'e0 l'entra\'eenement d'un premier mouvement\~ +; il calcule sa haine, il d\'e9lib\'e8re ses inimiti\'e9s, et r\'e9fl\'e9chit ses vengeances. +\par +\par On trouve, dans l'Ouest, des \'c9tats demi sauvages o\'f9 le duel, par ses formes barbares, se rapproche de l'assassinat\~; et m\'eame dans les \'c9tats du Sud, o\'f9 les m\'9curs sont plus polies, on se bat bien moins pour l'honneur que pour se tuer. + +\par +\par Du reste, cette barbarie du duel en Am\'e9rique est la meilleure garantie de sa prochaine disparition, il ne peut r\'e9sister \'e0 l'influence d'une civilisation en progr\'e8s\~; au contraire, on le voit se maintenir, en d\'e9pit des lumi\'e8 +res, dans les pays o\'f9 l'am\'e9nit\'e9 m\'eame de ses formes le prot\'e9ge, o\'f9 il tient par de profondes racines \'e0 l'\'e9l\'e9gance des m\'9curs et aux pr\'e9jug\'e9s de l'honneur. +\par +\par La sc\'e8ne du spectacle avait jet\'e9 Georges dans une situation morale impossible \'e0 d\'e9crire\~: le trouble de son \'e2me \'e9tait extr\'eame, et de violentes passions y fermentaient sans doute\~; il paraissait ma\'eetre de ses emportements\~ +; on voyait de la r\'e9signation dans sa col\'e8re\~: cette puissance de Georges sur lui-m\'eame m'effraya\~; il me parut que sa t\'eate roulait quelque dessein important, et qu'il n'\'e9chappait \'e0 l'empire d'un sentiment que parce qu'il \'e9 +tait sous le joug d'une id\'e9e\~; il passait ses nuits en m\'e9ditations\~: et, je lui voyais pendant le jour des relations \'e9tranges avec des gens de couleur dont il ne m'avait jamais parl\'e9\~; redoutant tout de ce caract\'e8re imp\'e9 +tueux et de ce c\'9cur bless\'e9, je fis entendre au fr\'e8re de Marie tous les conseils que peut inspirer l'amiti\'e9 la plus tendre\~; vingt fois je crus que le secret sortirait de sa poitrine gonfl\'e9e... mais, \'e0 l'instant o\'f9 + sa bouche allait tout r\'e9v\'e9ler, un mouvement, en quelque sorte convulsif, portait sa main sur ses l\'e8vres et refoulait dans son sein le myst\'e8re pr\'eat \'e0 s'\'e9chapper. +\par +\par Cependant, pour pr\'e9venir de plus f\'e2cheuses cons\'e9quences, je m'empressai de faire quelques d\'e9marches aupr\'e8s des autorit\'e9s de New York. Je rendis visite au gouverneur de l'\'c9tat, au chancelier, au maire et au recorder de la ville\~ +; je trouvai chez ces magistrats une simplicit\'e9 qui me surprit et une bienveillance dont je fus touch\'e9\~: point de luxe dans leurs habitations, point d'affectation dans leurs mani\'e8res, point de hauteur dans leurs personnes\~; rien qui annon\'e7 +\'e2t des hommes de pouvoir. Aux \'c9tats-Unis, comme il n'existe point de rangs, il n'y a point de parvenus, et, partant, point d'insolence\~; et puis les fonctionnaires publics changent si souvent et savent si bien que leur r\'e8gne est \'e9ph\'e9m\'e8 +re, qu'ils ne cessent pas d'\'eatre citoyens pour s'\'e9pargner la peine de le redevenir. +\par +\par Chacun d'eux parut fort \'e9tonn\'e9 de l'int\'e9r\'eat que je portais \'e0 un homme de couleur\~; cependant nul ne m'en bl\'e2ma\~; ils approuvaient m\'eame ma conduite, envisag\'e9e sous le point de vue philosophique. +\par +\par J'avais \'e9t\'e9 recommand\'e9 au gouverneur par un de ses amis\~; il m'\'e9couta sans m'interrompre une seule fois (chose \'e9trange de la part d'un fonctionnaire public). Quand j'eus cess\'e9 de parler, il r\'e9fl\'e9chit et me dit\~: \'ab\~ +J'arrangerai cette affaire.\~\'bb Je lui objectai que la justice en \'e9tait saisie\~: \'ab\~Qu'importe\~?\~\'bb me r\'e9pondit-il. Le lendemain m\'eame il m'annon\'e7a qu'aucune poursuite judiciaire ne serait dirig\'e9e ni contre Georges ni contre moi. + +\par +\par Dans une r\'e9publique, les fonctionnaires ont moins de pouvoir d\'e9fini que dans les gouvernements monarchiques et plus d'autorit\'e9 discr\'e9tionnaire. Le peuple craint toujours de d\'e9l\'e9guer trop de sa souverainet\'e9\~; il conc\'e8de peu \'e0 + ses agents, mais il leur laisse faire beaucoup quand il les voit agir dans le sens de ses passions. Le public du th\'e9\'e2tre avait exprim\'e9 la volont\'e9 qu\rquote on expuls\'e2t Georges de la salle\~ +; mais le gouverneur pensait avec raison que nul ne tenait \'e0 ce qu'on le m\'eet en jugement. Cela \'e9tant, la justice n'avait plus rien \'e0 faire. Le minist\'e8re public, n'est point aux \'c9tats-Unis comme en France, ardent \'e0 s'\'e9 +tablir le redresseur de tous les torts et le vengeur de toutes les injures priv\'e9es. Chez nous, on suit la loi\~; en Am\'e9rique, l'opinion. +\par +\par Je regardai comme un bonheur inesp\'e9r\'e9 d'avoir \'e9chapp\'e9 aux embarras que pouvait nous susciter la violence de Georges. Celui-ci donna peu d'attention \'e0 l'heureuse issue de mes d\'e9marches\~; il ne remarqua les bons proc\'e9d\'e9 +s des magistrats que pour s'en affliger, car rien n'est aussi amer que le bienfait au c\'9cur d'un ennemi. Quelques jours apr\'e8s, il me quitta pour retourner \'e0 Baltimore. Je ne parvins point \'e0 p\'e9n\'e9trer le motif qui l'avait amen\'e9 \'e0 + New York. H\'e9las\~! j'eusse multipli\'e9 mes questions et mes conseils, si j'eusse devin\'e9 l'objet de ce voyage et pr\'e9vu les malheurs qui devaient suivre. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb840\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f16\fs38\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594367}Chapitre XI\line }{\b0\i Suite de l\rquote \'e9preuve \endash 3 \endash \line \'c9pisode d\rquote Od\'e9na}{ +{\*\bkmkend _Toc72594367} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {Le d\'e9part de Georges me fit retomber dans l'abattement et le d\'e9go\'fbt de la vie\~: un ami qui nous quitte pendant les jours d'infortune, c'est un \'e9 +tat qui fait d\'e9faut \'e0 notre faiblesse\~; c'est le rayon de lumi\'e8re, seule joie du sombre cachot, qui se retire et laisse le captif dans l'horreur des t\'e9n\'e8bres. +\par +\par Le terme de mon \'e9preuve approchait\~; encore deux mois et je reverrais la fille de Nelson. Mais combien l'\'e9tat de mon \'e2me \'e9tait chang\'e9 depuis mon d\'e9part de Baltimore\~! +\par +\par L'amour de Marie \'e9tait encore le grand int\'e9r\'eat de ma vie\~; cependant il ne remplissait plus seul mon \'e2me. Je croyais encore \'e0 l'avenir heureux\~; mais non plus \'e0 cet avenir immense de bonheur que la s\'9c +ur de Georges m'avait fait entrevoir. Il y a dans l'amour d'un jeune c\'9cur une bonne foi d'esp\'e9rance qui se rit des temp\'eates et qu'un souffle d'infortune suffit pour dissiper. Au temps de mes illusions, j'admettais \'e0 peine que, dans la coupe d +\'e9licieuse de l'existence, il se rencontr\'e2t un peu d'amertume\~; maintenant j'\'e9tais pr\'eat \'e0 rendre gr\'e2ce \'e0 Dieu, si, dans le calice amer de la vie, je trouvais quelques gouttes de f\'e9licit\'e9. +\par +\par Mon c\'9cur \'e9tait plein de Marie, mais mon amour pour elle \'e9tait ins\'e9parable de la crainte trop l\'e9gitime des maux qui nous mena\'e7aient. Mes inqui\'e9tudes renaissaient plus vives, mes douleurs plus cruelles et mes h\'e9sitations elles-m\'ea +mes osaient se repr\'e9senter \'e0 mon esprit. +\par +\par Il se passait en moi quelque chose d'\'e9trange\~: l'approche de mon union avec celle que j'aimais m'\'e9pouvantait, et cependant les deux derniers mois d'\'e9preuve me pesaient d'un poids accablant. +\par +\par Je me sentis alors d\'e9vor\'e9 par une fi\'e8vre ardente de m\'e9ditations et de r\'eaveries\~; mille projets se succ\'e9daient dans ma pens\'e9e, aussit\'f4t abandonn\'e9s que con\'e7us. J'\'e9tais tout \'e0 la fois la proie d'une accablante oisivet\'e9 + et d'une activit\'e9 morale qui ne me donnait point de rel\'e2che\~; le vide de mes jours se remplissait de tourments, de soucis et d'agitations\~; ce n'\'e9tait plus ce vague de l'\'e2me qui se sent mille app\'e9tits, sans avoir de q +uoi se nourrir, et qui, faute d'aliments, se d\'e9vore elle-m\'eame\~; mes passions allaient \'e0 leur but\~; mon destin \'e9tait fix\'e9, destin de joie et de souffrances confondues ensemble. Mais je n'avais pas m\'ea +me la ressource du malheureux que sa propre douleur occupe, n'\'e9tant en possession de rien, sinon de mes ennuis, des longueurs du pr\'e9sent et des attentes de l'avenir. +\par +\par Les yeux attach\'e9s sur cet avenir t\'e9n\'e9breux, j'essayais d'en p\'e9n\'e9trer les myst\'e8res\~; mais en vain. Le dernier effort de ma vue \'e9tait d'apercevoir dans le lointain un m\'e9 +lange de biens et de maux. Je ne pouvais aimer Marie sans bonheur, ni vivre dans la soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine avec une femme de couleur sans d'affreuses mis\'e8res\~: mais quelle serait la somme des peines et celle des plaisirs\~? comment se ferait + cette division de bonne chance et de mauvais sort\~? la part de l'infortune n'exc\'e9derait-elle point nos forces\~? le ciel nous enverrait-il, au moins par intervalles, un jour calme et serein pour s\'e9 +cher les pluies de l'orage, et nous reposer des secousses de l'ouragan\~? +\par +\par Et regardant au plus loin de l'horizon, qu'avait agrandi ma r\'eaverie, j'y cherchais quelques douces clart\'e9s\~; mais le plus souvent, je n'y voyais qu'un nuage triste et sombre. Tant\'f4t, dans ma faiblesse, je pliais sous le d\'e9couragement\~; une a +utre fois, relevant la t\'eate avec orgueil, je me demandais si ces menaces de l'avenir ne pouvaient pas \'eatre conjur\'e9es. +\par +\par Au milieu de ces alternatives de force et d'infirmit\'e9, de courage et de d\'e9sespoir, il me vint une grande pens\'e9e, qui se pr\'e9senta lumineuse \'e0 mon esprit, et me saisit d'enthousiasme en ranimant dans mon sein la flamme \'e0 demi \'e9 +teinte de mes premi\'e8res esp\'e9rances. +\par +\par Je venais de voir la soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine domin\'e9e par un pr\'e9jug\'e9 qui blessait ma raison, mon int\'e9r\'eat et mon c\'9cur. Ce pr\'e9jug\'e9 devait-il durer \'e9ternellement\~ +? Je ne le pouvais croire. J'entendais dire sans cesse que chaque jour l'opinion publique s'\'e9clairait sur ce point. Serait-il donc impossible de h\'e2ter ce progr\'e8s des esprits\~? Quelle gloire pour l'homme appel\'e9 par son destin ou par son g\'e9 +nie \'e0 redresser une si funeste erreur\~! Si j'\'e9tais cet homme\~! si j'an\'e9antissais chez les Am\'e9ricains une haine aveugle et cruelle\~! je n'aurais pas seulement le m\'e9rite et la joie d'une noble action, je recevrais encore le bonheur pour r +\'e9compense\~! L'odieuse pr\'e9vention qui fl\'e9trit la race noire \'e9tant corrig\'e9e, Marie ne serait plus r\'e9prouv\'e9e parmi les femmes\~! Eh bien\~! j'entreprendrai de grands travaux\~! je veux briller dans les lettres et dans les arts\~ +! mon ambition doit \'eatre sans limites, car le but est immense\~! un succ\'e8s sera le gage d'un autre succ\'e8s. Si je m'\'e9levais jusqu'\'e0 la c\'e9l\'e9brit\'e9\~! Si, dans cette contr\'e9e novice, je faisais, po\'e8te inspir\'e9, vibrer des \'e2 +mes vierges d'enthousiasme\~! Alors je deviendrais un homme puissant dans ce pays, o\'f9 l'opinion publique est souveraine\~! Alors je dirais \'e0 ce monde accoutum\'e9 de m'entendre\~: \'ab\~Il est une femme que vous ha\'efssez\~; moi, je l'aime\~ +; vous lui jetez vos m\'e9pris\~; moi, je l'entoure de mes adorations. Une femme de couleur, dites-vous. Non, d\'e9trompez-vous, ce n'est pas une femme\~: c'est un ange. Nulle cr\'e9ature humaine n'est l'\'e9gale de Marie. Marie est belle\~ +; et tant de modestie d\'e9core sa beaut\'e9\~! elle est brillante\~; et la nature m\'eale tant de gr\'e2ces \'e0 ses talents pour les rendre aimables\~! elle est infortun\'e9e\~; et un si doux parfum de m\'e9lancolie s'exhale des pleurs qu'elle r\'e9pand +\~!\~\'bb +\par +\par S'il se trouvait des \'e2mes insensibles \'e0 ma voix, je voudrais, ranimant le ciseau de Phidias, exposer \'e0 tous les yeux les traits charmants de mon amie, et je dirais\~: \'ab\~Regardez cette t\'eate ch\'e9 +rie, son front n'est-il pas celui d'une vierge candide et pure\~? quelle tache d\'e9shonore sa beaut\'e9\~? o\'f9 trouver la souillure que vous lui reprochez\~? Ce marbre \'e9blouit vos regards\~; mais le visage de Marie le surpasse encore en blancheur\~! +\~\'bb +\par +\par Et le monde, entra\'een\'e9 par mes chants, irait se prosterner au pied de mon idole\~! +\par +\par Tel fut mon projet\~; c'\'e9tait une pens\'e9e hardie, mais elle \'e9tait g\'e9n\'e9reuse et belle\~! quel admirable but \'e0 poursuivre\~! quelle gloire dans le succ\'e8s\~! quel prix dans la r\'e9compense\~! Il me fallait, pour \'ea +tre heureux, devenir un artiste c\'e9l\'e8bre, oui un po\'e8te illustre\~! le g\'e9nie \'e9tait pour moi la condition du bonheur\~! Marie serait honor\'e9e parmi les femmes, si je devenais grand parmi les hommes\~! mon c\'9cur bondissait \'e0 cet app\'e2t + sublime, impatient qu'il \'e9tait de porter \'e0 mon esprit les nobles inspirations que la t\'eate seule ne donne pas. +\par +\par H\'e9las\~! pourquoi vous entretiendrai-je plus longtemps d'un projet qui fut une nouvelle illusion de ma vie, et qu'il me fallut abandonner, avant m\'eame de l'avoir entrepris\~? mon erreur fut peut-\'eatre excusable\~; ne m'\'e9 +tait-il pas permis de croire que je trouverais en Am\'e9rique le go\'fbt des belles-lettres et des beaux-arts\~? +\par +\par Ces grandes for\'eats \'e0 la porte des cit\'e9s\~; ces solitudes profondes, \'e9ternelles, o\'f9 r\'e9side encore le g\'e9nie des premiers \'e2ges\~; ces Indiens simples d'esprit, mais forts par le c\'9cur\~; sujets \'e0 de grandes mis\'e8 +res, mais heureux de leur libert\'e9 sauvage\~; ce beau ciel, ces fleuves gigantesques, ces torrents, ces cataractes, cette terre enferm\'e9e dans deux oc\'e9ans, ces grands lacs, qui sont encore des mers\~: toute cette po\'e9 +sie de la nature m'avait fait penser qu'il y avait aussi de la po\'e9sie dans le c\'9cur des hommes\~!... Je fus bient\'f4t d\'e9senchant\'e9. +\par +\par Ici Ludovic s'arr\'eata comme s'il e\'fbt \'e9puis\'e9 son r\'e9cit, mais ses derni\'e8res paroles avaient vivement excit\'e9 la curiosit\'e9 du voyageur qui lui dit ces mots\~: +\par +\par \endash Je m'indignais avec vous du pr\'e9jug\'e9 fatal dont vous f\'fbtes la victime... car toutes mes sympathies sont, comme les v\'f4tres, pour une race infortun\'e9e, et lorsque je vous ai vu pr\'eat \'e0 tenter la r\'e9habilitation des noirs en Am +\'e9rique par l'influence de la raison et du g\'e9nie, j'applaudissais du fond de mon c\'9cur \'e0 cette noble entreprise... comment donc avez-vous pu d\'e9serter si vite un si beau projet\~? +\par +\par \endash Vous ne pouvez, lui r\'e9pondit Ludovic, comprendre l'obstacle qui m'a brusquement arr\'eat\'e9 dans ma course\~; il me fallait, pour atteindre le but, m'appuyer sur la po\'e9sie, sur les beaux-arts, sur l'imagination et l'enthousiasme\~ +; comme si les beaux-arts, la po\'e9sie, les choses morales \'e9taient puissantes sur un peuple positif, commercial, industriel\~! +\par +\par \endash Mais, ce peuple, r\'e9pliqua le voyageur, n'est pas seulement le berceau de Fulton\~; son g\'e9nie litt\'e9raire ne peut-il pas s'enorgueillir d'avoir enfant\'e9 Franklin, Irving, Cooper\~? +\par +\par \endash Non, dit vivement Ludovic... Vous ne comprenez rien \'e0 ce pays... il faudra que je dessille vos yeux. +\par +\par Comme le solitaire pronon\'e7ait ces paroles, son oreille et celle du voyageur furent frapp\'e9es d'accents douloureux qui retentissaient au-dessus de leurs t\'eates\~; en portant leurs regards vers le sommet de la roche, au pied de laquelle ils \'e9 +taient assis, ils y aper\'e7urent plusieurs femmes indiennes qui, r\'e9unies en cercle, faisaient les pr\'e9paratifs d'une c\'e9r\'e9monie fun\'e9raire\~; l'attention du voyageur fut vivement excit\'e9e\~; il se leva. Le r\'e9 +cit de Ludovic fut interrompu, et tous les deux se dirig\'e8rent en silence vers le lieu de la sc\'e8ne. +\par +\par Les pleurs, les g\'e9missements de ces femmes, et le devoir pieux qu'elles remplissaient, avaient pour objet le souvenir d'une triste catastrophe r\'e9cemment arriv\'e9e dans cette solitude, et dont les circonstances sont propres \'e0 faire na\'ee +tre la piti\'e9. +\par +\par Non loin de la chaumi\'e8re habit\'e9e par Ludovic, vivait Mant\'e9o, chasseur indien, de la tribu des Ottawas, il s'\'e9tait mari\'e9, dans un \'e2ge encore tendre, \'e0 une jeune fille nomm\'e9e On\'e9da. Celle-ci, remarquable par la beaut\'e9 + de ses traits, l'\'e9tait plus encore par la bont\'e9 de son c\'9cur\~; rien n'\'e9galait sa tendresse pour son \'e9poux, qui lui-m\'eame la ch\'e9rissait, et n'aimait qu'elle seule, malgr\'e9 l'usage o\'f9 sont les Indiens de prendre plusieurs femmes\~} +{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l'auteur. Usage o\'f9 sont les Indiens de prendre plusieurs femmes. +\par Le fond de l'\'e9pisode d'On\'e9da est enti\'e8rement vrai. (V. Voyage du major Long aux sources de la rivi\'e8re Saint-Pierre, au lac Winnepek, au lac des Bois, etc., etc., t. 1, p. 300 et 280.) +\par La polygamie existe parmi toutes les tribus sauvages de l'Am\'e9rique du Nord\~; chaque Indien a autant de femmes, qu'il en peut trouver. Ces femmes sont r\'e9ellement en \'e9tat de servitude\~; elles pr\'e9 +parent la nourriture de l'Indien, ont soin de ses v\'eatements, et ne quittent point sa hutte tandis qu'il chasse ou fait la guerre. Les rapports de l'indien et de ses femmes sont tout mat\'e9riels\~; il ne s'y m\'eale rien de moral ni d'intellectu +el. Il n'est pas rare de voir les trois s\'9curs servir de femmes au m\'eame homme. La condition des femmes indiennes est la plus mis\'e9rable qu'on puisse imaginer\~; elles n'ont aucune des pr\'e9rogatives que reconnaissent aux femmes les soci\'e9t\'e9 +s civilis\'e9es, ni aucun des plaisirs sensuels que leur donnent les m\'9curs de l'Orient, o\'f9 elles sont esclaves. +\par J'ai dit que l'Indien a autant de femmes qu'il en peut trouver\~; il serait peut-\'eatre plus juste de dire qu'il en trouve autant qu'il en peut nourrir\~; car le sort des familles indiennes est si malheureux que les parents donnent sans peine leur fille +\'e0 qui peut la faire vivre. \'c0 cet \'e9gard, tout d\'e9pend de l'habilet\'e9 de l'homme \'e0 la chasse\~; un chasseur fameux a ordinairement un grand nombre de femmes, parce qu'il peut fournir \'e0 toutes des moyens d'existence. +\par Le mariage de l'Indien avec ses femmes se fait sans aucune c\'e9r\'e9monie, et quelquefois il se dissout peu de jours apr\'e8s sa formation. Ceci toutefois arrive assez rarement\~; l'Indien qui briserait aussi facilement un pareil + lien se nuirait dans l'esprit de sa tribu, et ne trouverait plus aucune famille dispos\'e9e \'e0 s'allier \'e0 lui. +\par On con\'e7oit que cette vie de fatigue, de mis\'e8re et d'opprobre, d\'e9courage et d\'e9go\'fbte beaucoup d'Indiennes\~; aussi le suicide est-il tr\'e8s-fr\'e9quent parm +i elles. (V. les relations du major Long, p. 394, t. II, 2e voyage, et Tanner's Narrative, New York, 1830.) L'anecdote que j'ai introduite dans le texte de l'ouvrage m'a paru un des exemples les plus frappants du d\'e9sespoir o\'f9 + le malheur de ces pauvres cr\'e9atures peut les plonger, Je fais suivre la catastrophe de c\'e9r\'e9monies fun\'e9raires qui ne sont point une pure cr\'e9ation de mon imagination. Il est certain qu'\'e0 la mort d'un ami, l'Indien manifeste un tr\'e8 +s grand chagrin\~; il noircit son visage, il je\'fbne, cesse de se peindre la figure avec du vermillon et s'abstient de tout ornement dans sa toilette\~; il se fait des incisions dans les bras et dans les jambes et sur tout le corps\~ +; souvent les signes ext\'e9rieurs de son chagrin durent tr\'e8s longtemps. Le major Long dit avoir rencontr\'e9 un Indien qui, depuis quinze ans, ne se mettait plus de vermillon au visage, en comm\'e9moration de la perte d'un ami pr\'e9cieux, et annon +\'e7ait l'intention de s'imposer la m\'eame privation pendant dix ann\'e9es. L'Indien mesure les t\'e9moignages de sa douleur sur le degr\'e9 d'affection que le d\'e9 +funt lui inspirait. (V. Long's Expedition to the rocky Mountains, tome 1, p. 281. V. aussi Tanner's Narrative, p. 288.) +\par Voici dans quels termes Tanner raconte la }{\i f\'eate des morts}{ ou }{\i jebi-naw-ka-win}{\~: \'ab\~This feast is + eaten at the graves of the deceased friends. They kindle a fire, and each person, before he begins te eat, cutts of a small piece of meat, which he casts into the fire. The smoke and smell of this, they say, attract the }{\i jebi}{ + to come and eat with them.\~\'bb}}}{. +\par +\par Quelques ann\'e9es s'\'e9coul\'e8rent durant lesquelles rien ne troubla le cours de cette union fortun\'e9e\~; jamais la vie sauvage n'avait rendu deux \'eatres plus heureux qu'On\'e9da et Mant\'e9o. +\par +\par Mant\'e9o \'e9tait renomm\'e9 dans sa tribu comme chasseur habile et intr\'e9pide guerrier\~; il n'\'e9tait pas une jeune Indienne qui ne v\'eet d'un oeil jaloux le bonheur d'On\'e9da, et pas une m\'e8re qui n'ambitionn\'e2 +t pour sa fille un protecteur tel que Mant\'e9o. Celles qui pouvaient pr\'e9tendre \'e0 cette alliance lui repr\'e9sent\'e8rent qu'un grand avenir lui \'e9tait destin\'e9\~; que la tribu des Ottawas \'e9tait sur le point de l'\'e9lire pour chef\~ +; mais que son attachement exclusif pour On\'e9da mettait un obstacle \'e0 sa fortune\~; un guerrier aussi puissant que lui, disaient-elles, avait besoin de plusieurs femmes pour traiter dignement les h\'f4tes nombreux attir\'e9s par sa renomm\'e9e. + +\par +\par Ces discours ayant gonfl\'e9 son orgueil et enflamm\'e9 son ambition, il contracta un nouveau mariage avec la fille d'un chef indien\~; mais d'abord il n'avoua point cette union \'e0 On\'e9da, dont il redoutait les justes reproches\~; seulement, pour pr +\'e9parer celle-ci \'e0 son malheur, il lui annon\'e7a un jour son intention de prendre une seconde femme\~: il avait, disait-il, con\'e7u ce projet dans l'int\'e9r\'eat seul d'On\'e9da, que le fardeau du m\'e9nage accablait, et dont la f +aiblesse avait besoin de secours. On\'e9da re\'e7ut cette d\'e9claration avec toutes les marques de la plus vive douleur\~; elle employa, pour combattre le projet de Mant\'e9o, des termes si touchants, et en m\'eame temps si \'e9 +nergiques, que celui-ci vit bien qu'il n'obtiendrait jamais d'elle aucune concession. +\par +\par Alors, d\'e9chirant le voile qui cachait une partie de la v\'e9rit\'e9 aux yeux d'On\'e9da, Mant\'e9o lui d\'e9clara que toute r\'e9sistance de sa part serait vaine\~; qu'il avait depuis longtemps fix\'e9 son choix, et que, le lendemain m\'eame, il am\'e8 +nerait dans sa demeure sa nouvelle \'e9pouse. En entendant ces paroles, On\'e9da fut frapp\'e9e de stupeur... \endash Vous allez, dit-elle \'e0 Mant\'e9o, me r\'e9duire au d\'e9sespoir... Et ses larmes coul\'e8rent avec abondance. +\par +\par M\'e9prisant ces menaces de la douleur, l'Indien annon\'e7a hautement son nouvel hymen, et fit pr\'e9parer un grand festin, auquel il convia toute la tribu. +\par +\par Le jour suivant, d\'e8s que les appr\'eats de la f\'eate commenc\'e8rent, On\'e9da sortit de sa hutte, alla s'asseoir \'e0 quelque distance\~; pensive et d\'e9sol\'e9e, elle semblait \'e9trang\'e8re \'e0 + ce qui se passait autour d'elle, son regard immobile et sombre annon\'e7ait qu'elle roulait dans sa t\'eate quelque dessein funeste. +\par +\par Tous les Indiens \'e9tant r\'e9unis, on voit arriver Mant\'e9o, sa fianc\'e9e, et les familles des deux \'e9poux, qui s'avancent \'e0 travers mille cris d'all\'e9gresse. Une seule douleur parmi ces joies e\'fbt \'e9t\'e9 importune\~; aussi nul ne pensait +\'e0 On\'e9da, si ce n'est peut-\'eatre Mant\'e9o, qui \'e9touffait son souvenir comme un remords. +\par +\par Cependant, au milieu de la f\'eate et de ses bruyants \'e9clats, on vit une jeune femme gravir lentement le sentier qui conduit \'e0 la cime du rocher. Bient\'f4t on reconnut On\'e9da qui, parvenue au sommet, appela Mant\'e9o d'une voix forte, en d\'e9 +plorant son inconstance et sa cruaut\'e9\~; le l\'e9ger vent qui soufflait en ce moment apportait ses paroles jusqu'au lieu du festin... Alors on l'entendit chanter d'une voix lamentable le bonheur dont elle avait joui lorsqu'elle poss\'e9 +dait toute l'affection de son \'e9poux... On vit bien que c'\'e9tait son hymne de mort... Ces deux souvenirs, apport\'e9s par la brise \'e0 l'\'e2me de Mant\'e9o, le son de cette voix encore ch\'e8 +re, le contraste de ces accents sinistres avec les chants joyeux de la f\'eate, saisirent l'Indien d'une \'e9motion profonde et d'un remords d\'e9chirant... Il s'\'e9lance vers le rocher, il appelle On\'e9 +da, lui jure qu'il n'aime, qu'il n'aimera jamais qu'elle... Tandis qu'il parle ainsi, ses pieds touchent \'e0 peine la terre, et gravissent la roche escarp\'e9e. Tous les convives s'approchent de la sc\'e8ne\~; la piti\'e9, la terreur, sont dans toute +s les \'e2mes. Des Indiens, qui ont devin\'e9 l'intention fatale de la jeune femme, se h\'e2tent d'arriver au pied du rocher, afin de la recevoir dans leurs bras. Chacun crie vers elle, et la conjure, dans les termes les plus tendres, de ne pas ex\'e9 +cuter son projet. D\'e9j\'e0 Mant\'e9o a gagn\'e9 le sommet de la roche\~: +\par +\par \endash On\'e9da\~! On\'e9da\~! s'\'e9crie-t-il. +\par +\par \endash Mant\'e9o est un tra\'eetre, r\'e9pond la jeune Indienne. +\par +\par \endash Gr\'e2ce, ma bien-aim\'e9e\~! mon c\'9cur est \'e0 toi seule... oh\~! attends... encore un instant... +\par +\par Et comme Mant\'e9o, tout haletant, allait saisir son \'e9pouse et l'encha\'eener dans ses bras, On\'e9da, qui venait de prononcer les derni\'e8res paroles de son hymne fun\'e8bre, se pr\'e9cipita de la pointe du rocher dans le lac, o\'f9 elle p\'e9 +rit aux yeux de tous. +\par +\par Ce triste \'e9v\'e9nement avait r\'e9pandu le deuil parmi les Ottawas, il fut surtout un sujet de vive douleur pour les femmes, qui creus\'e8rent une tombe sur le rocher m\'eame, th\'e9\'e2tre de la catastrophe. +\par +\par Chaque jour, depuis les fun\'e9railles, les Indiennes se r\'e9unissaient en ce lieu pour y pleurer la pauvre On\'e9da. C'\'e9tait la troisi\'e8 +me fois qu'elles venaient payer ce tribut de larmes au souvenir d'une touchante infortune, lorsqu'elles furent entendues de Ludovic et du voyageur. Ceux-ci, qui s'\'e9taient approch\'e9s d'elles, les virent allumer un feu sur le tombeau, et pr\'e9 +parer le festin des morts. Chacune d'elles jetait aux flammes quelques graines odorantes, esp\'e9rant attirer l'\'e2me de l'\'e9pouse malheureuse par le parfum qui s'exhalait dans l'air\~; elles chantaient tour \'e0 tour les stances d'un hymne fun\'e9 +raire, et r\'e9p\'e9taient en ch\'9cur\~: +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i \'ab\~Plaignez On\'e9da\~: elle aimait Mant\'e9o, l'insens\'e9e\~! +\par Mant\'e9o ne l'aimait pas. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i \'ab\~On\'e9da servait Mant\'e9o fid\'e8lement\~; elle \'e9tait prompte \'e0 dresser sa hutte\~; triste au d\'e9part de son \'e9poux\~; pleine de joie au retour\~; attentive aux r\'e9 +cits du chasseur\~; heureuse, la nuit, de son amour. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i \'ab\~Plaignez On\'e9da\~: elle aimait Mant\'e9o, l'insens\'e9e\~! +\par Mant\'e9o ne l'aimait pas. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i \'ab\~Quand l'homme dit \'e0 la femme\~: Tu es mon esclave, ton destin est de me servir, tu vivras avec mes autres femmes comme elles tu me seras fid\'e8le, malgr\'e9 + mes inconstances, et, sans avoir ma tendresse, tu me donneras ton amour\~: la femme, \'e0 ce discours, sent sa mis\'e8re, cache ses larmes, et se r\'e9signe. Mais quand l'homme lui promet de l'aimer seule, alors elle fait un r\'ea +ve de bonheur, et est plus malheureuse\~: car l'homme sera perfide. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i \'ab\~Plaignez On\'e9da\~: elle aimait Mant\'e9o, l'insens\'e9e\~! +\par Mant\'e9o ne l'aimait pas. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i \'ab\~Si l'homme connaissait ce qui se passe dans le c\'9cur d'une femme, s'il savait que cette cr\'e9ature tendre et faible a besoin de force et d'amour, et que l'inconstance de l'\'ea +tre qu'elle ch\'e9rit lui inflige d'affreux tourments\~!... Mais l'homme ne songe point \'e0 cela\~; d'autres soins l'occupent\~; il faut qu'il devienne un chasseur fameux ou un grand g +uerrier. Tandis qu'il parcourt les savanes, la pauvre Indienne demeure dans son chagrin et dans son isolement. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i \'ab\~Plaignez On\'e9da\~: elle aimait Mant\'e9o, l'insens\'e9e\~! +\par Mant\'e9o ne l'aimait pas. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i \'ab\~Lorsque je quittai la tribu des Miamis pour entrer dans la hutte de mon \'e9poux, c'\'e9tait au milieu de la lune des fleurs\~; la for\'eat \'e9 +tait pleine de voix touchantes et de tendres murmures\~; je sentais en moi-m\'eame une ardeur secr\'e8te\~; une \'e9tincelle e\'fbt suffi pour embraser tout mon \'eatre... mais j'ai trouv\'e9 une \'e2me froide, et le feu d'amour s'est \'e9teint dans mon c +\'9cur. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i \'ab\~Plaignez On\'e9da\~: elle aimait Mant\'e9o, l'insens\'e9e\~! +\par Mant\'e9o ne l'aimait pas. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i \'ab\~Pourquoi pleurer On\'e9da\~? Elle n'est plus sur la terre\~; mais elle vit au ciel\~; l\'e0, elle est aim\'e9e d'un guerrier brave, hospitalier, g\'e9n\'e9reux, qui la ch\'e9rit sans partage +\~; elle habite une contr\'e9e fertile, d\'e9licieuse, o\'f9 le nombre des chevreuils \'e9gale celui des herbes de la prairie qui borde la Saginaw. Les lacs n'y sont jamais glac\'e9s par les hivers, ni l'eau des fontaines tarie par les \'e9t\'e9s br\'fb +lants. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i \'ab\~Oui, r\'e9pond une autre voix\~; mais on dit que la f\'e9licit\'e9 est de retrouver au ciel les \'eatres qu'on aima sur la terre\~; et l'\'e2me du perfide Mant\'e9o n'habitera point la m\'ea +me contr\'e9e que l'\'e2me pure d'On\'e9da. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i \'ab\~Plaignez On\'e9da\~: elle aimait Mant\'e9o, l'insens\'e9e\~! +\par Mant\'e9o ne l'aimait pas.\~\'bb +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par Et les jeunes femmes indiennes, apr\'e8s avoir renouvel\'e9 le festin des morts, se retir\'e8rent en silence. +\par +\par Ludovic avait d\'e9j\'e0 vu une de ces sc\'e8nes de deuil, dont la forme seule variait\~; mais tout \'e9tait nouveau pour le voyageur, qui fut surpris de trouver parmi les sauvages de tels accents pour de pareilles douleurs. +\par +\par Cet incident avait suspendu le r\'e9cit de Ludovic, qui ramena le voyageur \'e0 la chaumi\'e8re. +\par +\par Le lendemain, celui-ci rappela \'e0 son h\'f4te sa promesse\~; et, comme ils se promenaient sous les vo\'fbtes de la for\'eat, encore tout pleins des impressions de la veille, le voyageur dit\~: \endash Tout, en Am\'e9 +rique, offense vos regards et blesse votre c\'9cur\~! d'o\'f9 vient que cette terre vierge m'enchante et me remplit de douces \'e9motions\~! Les Indiennes m'ont, dans leurs f\'eates na\'ef +ves et dans leur pieuse douleur, offert l'image de la primitive innocence\~; ainsi, apr\'e8s avoir vu, chez les Am\'e9ricains, tout ce que l'art peut inventer de merveilleux, je trouve sur le m\'eame sol les plus touchants spectacles de la nature. Ah\~ +! je le vois, vous f\'fbtes malheureux, car vous \'eates injuste. +\par +\par Ludovic \'e9couta d'abord ces paroles sans y r\'e9pondre\~; il conduisit le voyageur au pied de la chute, o\'f9 tous deux s'\'e9taient assis la veille\~; il r\'e9fl\'e9chit quelques instants, la t\'eate pench\'e9e sur ses genoux, puis il dit\~: +\par +\par \endash Vous me croyez injuste envers l'Am\'e9rique, et c'est vous, mon ami, qui l'\'eates envers moi... Ah\~! vous ne savez pas combien furent sinc\'e8res mes admirations pour ce pays, et je ne pourrais vous raconter tout ce que le d\'e9 +senchantement me co\'fbta de larmes et de regrets. Pendant les premiers mois qui suivirent mon d\'e9part de Baltimore, pr\'e9occup\'e9 comme je l'\'e9tais d'une seule pens\'e9e, je n'avais vu, je l'avoue, dans la soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine, que l +es rapports mutuels des blancs et des personnes de couleur\~; et l'injustice r\'e9voltante des Am\'e9ricains envers une race malheureuse m'avait, j'en conviens, inspir\'e9 contre eux une pr\'e9vention g\'e9n\'e9rale. +\par +\par Mais lorsque mon imagination eut con\'e7u des projets de gloire\~; lorsque, voulant rendre \'e0 Marie son rang et sa dignit\'e9, j'avais compris qu'il fallait d'abord me m\'ealer aux hommes et aux choses de ce pays, je cessai d'envisager la soci\'e9t\'e9 + am\'e9ricaine sous un seul point de vue, et bient\'f4t l'illusion d'une esp\'e9rance nouvelle faisant changer la face du prisme \'e0 mes yeux, j'aper\'e7us partout chez les Am\'e9ricains des vertus au lieu de vices, et \'e0 la place des ombres d'\'e9 +clatantes lumi\'e8res. +\par +\par Quoique cette impression ait \'e9t\'e9 passag\'e8re, elle ne s'est pas enti\'e8rement effac\'e9e... et si le caract\'e8re am\'e9ricain n'\'e9blouit plus mes regards, il s'offre encore \'e0 mes yeux environn\'e9 de quelques douces clart\'e9s. +\par +\par {\*\bkmkstart Marie_note_sociabilit\'e9_des_Am\'e9ricains}Combien j'admirais en Am\'e9rique la sociabilit\'e9 de ses habitants\~{\*\bkmkend Marie_note_sociabilit\'e9_des_Am\'e9ricains}!\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l\rquote auteur. }{\i Sociabilit\'e9 des Am\'e9ricains.}{ +\par Je pourrais citer mille exemples de l'extr\'eame sociabilit\'e9 des Am\'e9ricains, je me bornerai \'e0 un seul. Lorsque, dans le cours de l'ann\'e9e 1832, M. de Tocqueville et moi nous quitt\'e2mes la Nouvelle-Orl\'e9ans afin de nous rendre, par terre, +\'e0 Washington, nous travers\'e2mes le lac Pontchartrain sur un bateau \'e0 vapeur. Arriv\'e9s \'e0 Pascaloula, o\'f9 nous venions pour prendre le }{\i stage}{, nous trouv\'e2mes toutes les places occup\'e9es, ce qui nous causa un grand d\'e9 +sappointement, \'e0 raison de l'int\'e9r\'eat que nous avions de ne point ajourner notre d\'e9part\~; deux Am\'e9ricains qui ne nous connaissaient nullement, voyant notre embarras, descendirent de la voiture et nous propos\'e8 +rent leurs places dans des termes si simples et si obligeants, qu'on voyait bien qu'ils offraient avec le d\'e9sir d'\'eatre accept\'e9s. Dans une foule de circonstances, mon compagnon de voyage et moi avons trouv\'e9 les m\'eames proc\'e9d\'e9 +s chez les Am\'e9ricains. Celui qui juge les hommes de ce pays par la premi\'e8re impression risque de se tromper \'e9trangement. Vous adressez une question \'e0 un Am\'e9ricain\~; il vous r\'e9pond, sans vous regarder, par le monosyllabe oui ou non\~ +; ou bien m\'eame il ne vous fait aucune r\'e9ponse. Vous en concluez qu'il n'est pas sociable\~; vous avez tort. Il garde le silence, mais il pense \'e0 la question que vous lui avez faite\~; il y r\'e9fl\'e9chit m\'fbrement\~ +; si ses souvenirs le servent mal, il consulte ceux d'un autre, et, une demi-heure apr\'e8s votre demande, que vous avez peut-\'eatre oubli\'e9e, il vous apporte la r\'e9ponse, non pas une r\'e9ponse hasard\'e9e comme on en fait dans le monde, mais une v +\'e9ritable consultation, en plusieurs points, divis\'e9e en chapitres et paragraphes. Certes, l'homme qui agit de la sorte est, si l'on veut, fort peu poli, mais il est certainement sociable, car la bienveillance mutuelle est la premi\'e8 +re condition de la sociabilit\'e9. Combien d'Europ\'e9ens qui, en pareille occasion, tranchent subitement la question, ou r\'e9pondent tout d'abord, avec la plus grande urbanit\'e9, qu'il leur est impossible de la r\'e9soudre. +\par La sociabilit\'e9 des Am\'e9ricains tient surtout \'e0 leurs m\'9curs commerciales\~; ils ont sans cesse besoin les uns des autres, les affaires les obligent \'e0 des communications perp\'e9tuelles\~; aussi est-il pass\'e9 + en principe, chez eux, qu'on doit en toutes choses se rendre mutuellement service. Elle est \'e9galement favoris\'e9e par l'\'e9galit\'e9 des conditions\~; tous les Am\'e9ricains ont les uns pour les autres la m\'ea +me bienveillance que chez nous les membres d'une m\'eame classe ont entre eux. Cette sociabilit\'e9, dont l'Europ\'e9en sent viveme +nt le prix, perd quelquefois une partie de son charme. L'habitant de la Nouvelle-Angleterre ne voit, dit-on, dans les rapports sociaux qu'une occasion de commerce et de trafic. Quand il aper\'e7oit un nouveau venu, il se fait d'abord cette question\~: +\'ab\~N'y aurait-il pas quelque affaire \'e0 traiter avec cet homme\~?\~\'bb +\par Il ne faut pas confondre la sociabilit\'e9 des Am\'e9ricains avec l'hospitalit\'e9. }{\i En g\'e9n\'e9ral}{, les Am\'e9ricains sont peu hospitaliers\~; l'hospitalit\'e9 demande des loisirs que l'homme d'affaires ne poss\'e8de pas. Je dis }{\i en g\'e9n +\'e9ral}{, parce qu'il existe d\'e8s exceptions nombreuses \'e0 cette r\'e8gle\~; j'en ai fait personnellement l'exp\'e9rience\~; mais ici je pr\'e9sente des aper\'e7us qui ne s'appliquent qu'au plus grand nombre. +\par Sur ce point, il faut distinguer les \'c9tats du Sud de ceux du Nord. Tous les \'c9tats du Sud ont des esclaves\~; ce fait exerce une immense influence sur les m\'9curs des m\'e9 +ridionaux. Les esclaves travaillant, les hommes libres sont oisifs. Les habitants du Sud ont ainsi des loisirs qui manquent aux hommes du Nord\~; ils peuvent recevoir les h\'f4 +tes qui leur arrivent sans abandonner leurs affaires. Presque tous vivent dans des habitations \'e9loign\'e9es les unes des autres et distantes des villes\~; la visite d'un ami, le passage d'un \'e9tranger, sont pour la demeure solitaire u +n accident heureux qui, loin de troubler l'habitant des champs, le r\'e9jouit vivement. Pour des gens inoccup\'e9s, tout passe-temps est pr\'e9cieux. On peut dire aussi, en termes g\'e9n\'e9raux, qu'\'e0 la ville on se }{\i voit}{ et qu'\'e0 + la campagne on se }{\i re\'e7oit}{. De ces faits d\'e9coulent plusieurs cons\'e9quences\~; les relations des hommes du Sud, \'e9tant moins int\'e9ress\'e9es, sont plus agr\'e9ables que celles des habitants du Nord\~; ceux-ci, esp\'e9 +rant tirer profit de leurs moindres rapports sociaux, ont une bienveillance universelle\~; les premiers, qui mettent moins de calcul dans leurs proc\'e9d\'e9s, sont plus sinc\'e8res\~; les uns apportent dans leurs mani\'e8res une r\'e9gularit\'e9 + qui a quelque chose de l\'e9gal\~; les autres, moins compass\'e9s, ont plus de franchise et d'abandon. Comme l'existence d'une population esclave \'e9tablit une classe inf\'e9rieure, tous les blancs du Sud se consid\'e8 +rent comme formant une classe privil\'e9gi\'e9e\~; ils se croient tous sup\'e9rieurs \'e0 d'autres hommes (les n\'e8gres). L'exercice de leurs droits de ma\'eetres sur leurs esclaves les entretient encore dans ces id\'e9es de sup\'e9riorit\'e9 et d\'e9 +veloppe en eux des sentiments d'orgueil\~; la couleur blanche est regard\'e9e, dans le Sud, comme une v\'e9ritable noblesse. Les blancs se traitent donc entre eux avec d'autant plus d'\'e9gards et de bienveillance qu'il se trouve \'e0 c\'f4t\'e9 + d'eux des hommes auxquels ils n'accordent que des m\'e9pris. Il s'introduit ainsi dans les m\'9curs du Sud quelque chose d'aristocratique, et il en r\'e9sulte des formes moins communes et une sociabilit\'e9 plus distingu\'e9e que dans celles des \'c9 +tats du Nord.}}}{ L'absence de classes et de rangs fait qu'il n'existe dans ce pays ni fiert\'e9 aristocratique, ni insolence populaire... +\par +\par L\'e0, tous les hommes, \'e9gaux entre eux, sont toujours pr\'eats \'e0 se rendre mutuellement service, sans que le bienfaiteur s'enqui\'e8re \'e0 l'avance du rang et de la fortune de son oblig\'e9. +\par +\par Rien n'est plus favorable \'e0 la sociabilit\'e9 que les conditions m\'e9diocres. Ni le pauvre, ni le riche, ne sont sociables\~: le premier, parce qu'il a besoin de tout le monde, sans pouvoir rendre aucun service\~; le s +econd, parce qu'il n'a besoin de personne\~: comme il paye tous les services, il n'en rend point. +\par +\par Dans tous les pays o\'f9 les rangs sont marqu\'e9s, l'aristocratie et la derni\'e8re classe du peuple luttent perp\'e9tuellement ensemble\~: l'une, arm\'e9e de son luxe et de ses m\'e9pris\~; l'autre, de sa mis\'e8re et de ses haines\~ +; toutes les deux, de leur orgueil. L'inf\'e9rieur, qui tente vainement de s'\'e9lever, jette l'insulte au but qu'il ne peut atteindre\~; il a toute l'injustice de l'opprim\'e9, toute la violence du faible. L'homme des hautes classes tombe dans le m\'ea +me exc\'e8s pouss\'e9 par une autre cause. Quand il traite ses inf\'e9rieurs comme des \'e9gaux, ceux-ci croient qu'il a peur d'eux\~: il est forc\'e9 d'\'eatre fier, sous peine de passer pour poltron. Ces luttes sont encore, plus am\'e8res dans les contr +\'e9es \'e0 privil\'e8ges, que la d\'e9mocratie envahit. Le triomphe du peuple y pr\'e9sente tous les caract\'e8res d'une vengeance, et le puissant qui succombe ne tomberait pas dignement, s'il ne gardait toute sa morgue aristocratique. +\par +\par On ne rencontre aux \'c9tats-Unis ni la hauteur d'une classe, ni la col\'e8re de l'autre. +\par +\par Ce n'est pas que les Am\'e9ricains aient des m\'9curs polies\~: le plus grand nombre ne montrent dans leurs mani\'e8res ni \'e9l\'e9gance, ni distinction\~; mais leur grossi\'e8ret\'e9 n'est jamais intentionnelle\~; elle ne tient pas \'e0 + l'orgueil, mais au vice de l'\'e9ducation. {\*\bkmkstart Appel_note_fin_2}}{\field{\*\fldinst {HYPERLINK \\l "Note_fin_2" _}}{\fldrslt {\i\ul\cf10 (Voir note \'e0 la fin de l\rquote ouvrage){\*\bkmkend Appel_note_fin_2}}}}{\i }{ +Aussi nul n'est moins susceptible qu'un Am\'e9ricain\~; il ne pense jamais qu'on veuille l'offenser. +\par +\par Quand le Fran\'e7ais est grossier, c'est qu'il le veut\~: l'Am\'e9ricain serait toujours poli, s'il savait l'\'eatre. +\par +\par Je trouvais, je vous l'avoue, un charme extr\'eame dans ces rapports d'\'e9galit\'e9 parfaite. Il est si triste, en Europe, de courir incessamment le danger de se classer trop haut ou trop bas\~; de se heurter au d\'e9dain des uns ou \'e0 + l'envie des autres\~! Ici, chacun est s\'fbr de prendre la place qui lui est propre\~; l'\'e9chelle sociale n'a qu'un degr\'e9, l'\'e9galit\'e9 universelle. {\*\bkmkstart Appel_note_fin_3}}{\field{\*\fldinst {HYPERLINK \\l "Note_fin_3"_}}{\fldrslt { +\i\ul\cf10 (Voir note \'e0 la fin de l\rquote ouvrage)}}}{\i {\*\bkmkend Appel_note_fin_3} +\par +\par }{Il y a cependant, aux \'c9tats-Unis, des riches et des pauvres, mais en petit nombre\~; et par la nature des institutions politiques, les premiers ont tellement besoin des seconds, que, s'il existe une pr\'e9\'e9minence, on ne sait de quel c\'f4t\'e9 + elle se trouve. Le riche fait travailler le pauvre dans ses manufactures\~; mais le pauvre donne son suffrage au riche dans les \'e9lections... +\par +\par Il est certain que les masses, plac\'e9es entre ces deux extr\'eames (le riche et le pauvre), se mod\'e8lent plut\'f4t sur le second que sur le premier. +\par +\par Je me rappelle d'avoir vu M. Henri Clay, redoutable antagoniste du g\'e9n\'e9ral Jackson pour la pr\'e9sidence des \'c9tats-Unis, parcourir le pays avec un vieux chapeau et un habit trou\'e9. Il faisait sa cour au peuple. +\par +\par Chaque r\'e9gime a ses travers, et tout souverain ses caprices. Pour plaire \'e0 Louis XIV, il fallait \'eatre poli jusqu'\'e0 l'\'e9tiquette\~; pour plaire au peuple am\'e9ricain, il faut \'eatre simple jusqu'\'e0 la grossi\'e8ret\'e9. +\par +\par En Angleterre, o\'f9 la naissance et la richesse sont tout, les classes sup\'e9rieures, avec leurs mani\'e8res \'e9l\'e9gantes, supportent a peine les formes communes du bourgeois et du prol\'e9taire\~ +; ceux-ci ont besoin de se faire pardonner leur condition. En Am\'e9rique, c'est le riche qui doit demander gr\'e2ce pour son luxe et sa politesse. En Angleterre, la souverainet\'e9 vient d'en haut\~; aux \'c9tats-Unis, d'en bas. +\par +\par La cause qui rend les Am\'e9ricains \'e9minemment sociables est peut-\'eatre la m\'eame qui les emp\'eache d'\'eatre polis\~: point de privil\'e9gi\'e9s qui excitent l'envie\~; mais aussi point de classe sup\'e9rieure dont l'\'e9l\'e9gance serve de mod +\'e8le aux autres. +\par +\par Pour moi, j'aime mieux, je vous l'avoue, la rudesse involontaire du pl\'e9b\'e9ien que la politesse insolente du courtisan des rois. +\par +\par J'admirais encore chez les Am\'e9ricains une qualit\'e9 pr\'e9cieuse pour un peuple libre, c'est le bon sens. Je crois que, dans nul pays du monde, il n'existe autant de raison universellement r\'e9pandue que dans les \'c9tats-Unis. +\par +\par Il est certaines contr\'e9es d'Europe o\'f9 la m\'eame question morale ou politique re\'e7oit mille solutions diff\'e9rentes et contradictoires. On est certain, au contraire, de trouver les Am\'e9ricains d'accord sur presque tous les principes qui int\'e9 +ressent la vie publique et priv\'e9e. Vous n'en rencontrerez pas un seul qui nie l'utilit\'e9 des croyances religieuses et l'obligation de respecter les lois. +\par +\par Chacun d'eux sait tout ce qui se passe dans son pays, l'appr\'e9cie avec sagesse, n'en parle qu'avec r\'e9serve et apr\'e8s r\'e9flexion. +\par +\par Les Am\'e9ricains ont l'habitude et le go\'fbt des voyages\~; presque tous ont, au moins une fois dans leur vie, franchi l'espace qui s'\'e9tend entre les fronti\'e8res du Canada et le golfe du Mexique. Ainsi l'exp\'e9rience vient encore ajouter \'e0 + la rectitude naturelle de leur bon sens. On ne trouve chez eux ni admirations exclusives pour les choses anciennes, ni \'e9tonnements niais pour les objets nouveaux, ni pr\'e9jug\'e9s inv\'e9t\'e9r\'e9s, ni superstitions ridicules\~}{\b\fs36\super +\chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l\rquote auteur. }{\i Point de pr\'e9jug\'e9s inv\'e9t\'e9r\'e9s.}{ +\par Dans beaucoup de pays d'Europe, on part de ce point, qu'il y a pour toutes les sciences morales et politiques, et m\'eame pour les arts, un degr\'e9 de perfection qui a \'e9t\'e9 atteint, et au-del\'e0 duquel il n'existe plus rien \'e0 d\'e9 +couvrir. C'est la raison pour laquelle toutes les cr\'e9ations de l'art et de l'industrie y sont empreintes d'un caract\'e8re bien marqu\'e9 de splendeur et de dur\'e9e. Tout s'y fait, lois, constitutions et monuments, dans des vues d'\'e9ternit\'e9 +. C'est tout le contraire aux \'c9tats-Unis. Il n'est rien qu'on y croie fix\'e9 d\'e9finitivement. Les plus belles sciences, les lois les plus sages, les inventions les plus merveilleuses, n'y sont consid\'e9r\'e9 +es que comme des essais. Aussi tout ce qu'on y fait porte le caract\'e8re du provisoire. +\par On y b\'e2tit un \'e9difice qui durera vingt ans\~; qui sait si dans vingt ans on n'aura pas trouv\'e9 un meilleur mode de construction\~? La loi qu'on adopte est obscure, mal r\'e9dig\'e9e\~; \'e0 quoi bon l'\'e9laborer\~? Peut-\'eatre l'ann\'e9 +e suivante on en aura reconnu le vice.}}}{. +\par +\par L'excellence de leur bon sens vient peut-\'eatre du petit nombre de leurs passions\~; ce qui me le ferait croire, c'est que, livr\'e9s \'e0 l'orgueil national, le plus exalt\'e9 de tous leurs sentiments, ils perdent enti\'e8rement la raison. +\par +\par Leur peu de go\'fbt pour la po\'e9sie, pour les beaux-arts et pour les sciences sp\'e9culatives, les favorise encore sous ce rapport. L'homme s'\'e9gare moins dans sa route, quand il ne suit ni les rapides \'e9lans de l'imagination, ni les \'e9clairs \'e9 +blouissants du g\'e9nie. +\par +\par Le philosophe r\'eaveur, le savant dont les yeux sont incessamment tourn\'e9s vers le ciel, celui qu'\'e9meut une touchante harmonie de la nature, ne comprennent gu\'e8re les choses pratiques de la vie. +\par +\par Cette puissance de raison, cette sup\'e9riorit\'e9 du bon sens sur les passions, servent \'e0 expliquer l'admirable sang-froid des Am\'e9ricains\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright +\f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l\rquote auteur. }{\i Sang-froid des Am\'e9ricains.}{ +\par J'ai eu, durant mon s\'e9jour en Am\'e9rique, mille occasions de juger le sang-froid des Am\'e9ricains. Je n'en citerai qu'un exemple. Comme je descendais l'Ohio sur un bateau \'e0 vapeur o\'f9 + se trouvaient plusieurs marchands avec leurs marchandises, notre b\'e2timent, nomm\'e9 le }{\i Fourth of July}{ (le 4 juillet) (}{\cf6 a}{) toucha un \'e9cueil appel\'e9 }{\i Burlington Bar}{, \'e0 + trois milles au-dessus de Wheeling, et se brisa. Ce n'est pas ici le lieu de raconter les circonstances de cet accident, et ses dangers qu'on supposerait toujours accrus par l'imagination ou les souvenirs du voyageur. Je me bornerai \'e0 + dire que le navire ayant \'e9t\'e9 submerg\'e9, tous les objets de commerce qu'il contenait furent d\'e9truits ou avari\'e9s, et qu'en pr\'e9sence de ce fait, qui \'e9tait pour les uns une perte consid\'e9rable, pour les autres une ruine compl\'e8 +te, les marchands am\'e9ricains ne firent pas entendre un seul cri de d\'e9solation ou de d\'e9sespoir. +\par (a)Jour de la d\'e9claration do l'ind\'e9pendance am\'e9ricaine.}}}{. Inaccessibles aux grandes joies, l'habitant des \'c9tats-Unis n'est \'e9branl\'e9 par aucune infortune. Le coup le plus inattendu, le p\'e9ril le plus imminent, le trouvent impassible. +\'c9trange contraste\~! il poursuit la fortune avec une ardeur extr\'eame, et supporte avec calme toutes les adversit\'e9s. Rien ne l'arr\'eate dans ses entreprises\~; rien ne d\'e9courage ses efforts\~ +; il ne dira jamais en face d'un obstacle, quelque grand qu'on le suppose\~: Je ne puis. Il essaie, hardi, patient, infatigable. Ce peuple est jusqu'au bout fid\'e8le \'e0 son origine\~; car il est n\'e9 de l'exil, et les hommes qui firent deu +x mille lieues sur mer \'e0 la poursuite d'une patrie avaient sans doute un fond d'\'e9nergie dans l'\'e2me... +\par +\par Ah\~! nul plus que moi, je vous le jure, n'admire sous ce point de vue le peuple des \'c9tats-Unis\~; c'est cette raison, c'est ce bon sens pratique et cette audace d'entreprises qui ont enfant\'e9 l'industrie am\'e9ricaine, dont les prodiges nous \'e9 +tonnent. Voyez-vous, \'e9mules des fleuves, ces canaux dont le destin est de r\'e9unir un jour la mer Pacifique \'e0 l'Oc\'e9an\~; ces chemins de fer, qui se glissent dans le flanc des montagnes, et sur lesquels la vapeur s'\'e9 +lance plus puissante et plus rapide que sur la surface unie des eaux\~; ces manufactures qui surgissent de toutes parts\~; ces comptoirs qu'enrichit le commerce de toutes les nations\~; ces ports o\'f9 se croisent mille vaisseaux\~ +; partout la richesse et l'abondance\~: au lieu de for\'eats incultes, des champs fertiles\~; \'e0 la place des d\'e9serts, de magnifiques cit\'e9s et de riants villages, sortis du sol par je ne sais quelle magie, comme si la vieille terre d'Am\'e9 +rique, si longtemps barbare et sauvage, \'e9tait grosse enfin d'un avenir civilis\'e9, et que son sein f\'e9cond d\'fbt engendrer des moissons sans culture et des villes sans main-d\rquote \'9cuvre, comme il avait enfant\'e9 des for\'eats\~! +\par +\par T\'e9moin de cette prosp\'e9rit\'e9, qui n'a point de rivales chez les autres peuples, je l'admirais et je l'admire encore\~; mais tout en elle est mat\'e9riel, et c'\'e9tait un monde moral qu'il me fallait\~! +\par +\par Ah\~! pourquoi les Am\'e9ricains n'ont-ils pas autant de c\'9cur que de t\'eate\~? pourquoi tant d'intelligence sans g\'e9nie, tant de richesse sans \'e9clat, tant de force sans grandeur, tant de merveilles sans po\'e9sie\~? +\par +\par Peut-\'eatre le caract\'e8re industriel, qui distingue cette soci\'e9t\'e9, tient-il \'e0 l'ordre m\'eame de la destin\'e9e des nations...\~\'bb +\par +\par Ici Ludovic s'arr\'eata\~; mais \'e0 l'instant o\'f9 sa bouche devenait muette, son regard parut plus expressif. Il \'e9tait ais\'e9 de voir que sa pens\'e9e silencieuse s'engageait dans une m\'e9ditation profonde. Enfin, d'une voix qui annon\'e7 +ait quelque chose de po\'e9tique et d'inspir\'e9, il laissa tomber ces mots dans le silence de la solitude\~: +\par }\pard\plain \s1\qc\sb840\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f16\fs38\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594368}Chapitre XII\line }{\b0\i Suite de l\rquote \'e9preuve \endash 4 \endash \line Litt\'e9rature et beaux-arts}{ +{\*\bkmkend _Toc72594368} +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594369}I{\*\bkmkend _Toc72594369} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Quand on porte ses regards vers le pass\'e9, trois grandes \'e9poques apparaissent dans la vie des peuples.}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ L'ordre d'id\'e9es d\'e9velopp\'e9 dans le commencement de ce chapitre pourrait \'eatre, \'e0 + lui seul, l'objet de tout un livre. La nature de l'ouvrage ne comportait point un plus long d\'e9veloppement, Ce n'est pas un tableau, c'est seulement une esquisse indiqu\'e9e par quelques traits.}}}{ +\par +\par \'ab\~La premi\'e8re est l'antiquit\'e9\~: l'\'e2ge de Sapho et d'Aspasie, d'Horace et de Lucullus, d'Alcibiade et de C\'e9sar\~: \'e9poque brillante, r\'e8gne des sens. +\par +\par \'ab\~La seconde est le christianisme\~: le temps d'Augustin et d'Athanase, de saint Louis et de Guesclin, de Pascal et de Bossuet\~: \'e9poque morale, r\'e8gne de l'\'e2me. +\par +\par \'ab\~La troisi\'e8me commence au si\'e8cle de Voltaire et d'Helv\'e9tius, de Condillac et de Smith, de Bentham et de Fulton\~: \'e9poque utile, r\'e8gne de l'intelligence. +\par +\par \'ab\~Au premier \'e2ge, les plaisirs\~; au second, les sentiments au troisi\'e8me, les int\'e9r\'eats. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594370}II{\*\bkmkend _Toc72594370} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~La soci\'e9t\'e9 pa\'efenne dut ses joies \'e0 l'\'e9clat de ses amphith\'e9\'e2tres, aux chants divins de ses po\'e8tes, aux chefs-d\rquote \'9c +uvre de ses artistes, \'e0 ses f\'eates triomphales, \'e0 ses d\'e9bauches brillantes, \'e0 son luxe de dieux et d'esclaves. +\par +\par \'ab\~Le monde chr\'e9tien, grave et solennel comme les \'e9difices religieux du Moyen-\'c2ge, trouva ses volupt\'e9s dans la m\'e9ditation, le recueillement, les sacrifices et les aust\'e9rit\'e9s de la vie. +\par +\par \'ab\~Aujourd'hui, la soci\'e9t\'e9 n'a ni cirques ni clo\'eetres, ni gladiateurs ni anachor\'e8tes\~; elle a des manufactures. Indiff\'e9rente au charme des sensations et de l'enthousiasme, elle n'aspire qu'au bien-\'eatre mat\'e9riel. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594371}III{\*\bkmkend _Toc72594371} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Les divinit\'e9s pa\'efennes s'adressaient aux passions, non pour les combattre, mais pour les enhardir. Elles offraient \'e0 l'esprit de s\'e9 +duisantes images et aux sens des plaisirs sans remords. +\par +\par \'ab\~Le Christ est venu, qui a dit \'e0 l'homme\~: \'ab\~Les grandeurs de la terre sont mis\'e9rables\~; car le pauvre est l'\'e9gal du riche. Toutes les passions sont st\'e9riles\~: la charit\'e9 seule f\'e9conde les \'e2 +mes. Le bonheur n'est point dans les richesses, dans la gloire, dans les volupt\'e9s\~: on le m\'e9rite ici-bas par la vertu, et l'on n'en jouit que dans le ciel.\~\'bb +\par +\par \'ab\~De nos jours, les th\'e9ories qui gouvernent l'homme le laissent sur la terre\~: tout est mis en oeuvre pour offrir \'e0 son corps un s\'e9jour doux et commode. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594372}IV{\*\bkmkend _Toc72594372} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Quel triomphe pour l'artiste grec ou romain, quand ses lascives peintures ou ses sculptures impudiques avaient exalt\'e9 les imaginations\~ +! Que la gloire du pontife chr\'e9tien \'e9tait grande, lorsqu'il avait d\'e9pos\'e9 dans les \'e2mes quelques germes de croyance et de vertu\~! +\par +\par \'ab\~De notre temps, honneur \'e0 qui invente des machines\~! l\'e0 est le besoin des peuples\~! +\par +\par \'ab\~Caton et Brutus se donnaient la mort pour s'\'e9pargner la douleur de voir mourir la patrie\~; le Moyen-\'c2ge nous montre des martyrs de la foi et de l'honneur\~: l'industriel des temps modernes se suicide apr\'e8s banqueroute. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594373}V{\*\bkmkend _Toc72594373} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~La m\'e9ditation et la foi s'\'e9taient, durant l'\'e2ge interm\'e9diaire, cr\'e9\'e9 un monde tout moral, m\'e9lange de religion et de philosophie, d'id\'e9 +es et de sentiments\~; il se passait dans les consciences une vie int\'e9rieure, secr\'e8te, qui ne se r\'e9v\'e9lait point au dehors\~: c'\'e9tait la vie de l'\'e2me avec toutes ses passions immat\'e9 +rielles, ses joies sublimes, ses douleurs profondes. Alors la main travaillait peu et le corps \'e9tait pauvre \'e0 voir\~; mais c'\'e9tait l'\'e2me qui \'e9tait riche\~! aussi elle ne se reposait point. Cette spiritualit\'e9 de la vie s'est retir\'e9 +e du c\'9cur des hommes\~; \'e0 pr\'e9sent leur existence est tout ext\'e9rieure. Leur corps s'agite incessamment \'e0 la poursuite des choses mat\'e9rielles\~; le temps se d\'e9pense en travaux utiles, et, de peur que la pens\'e9 +e ne trouble la main dans ses oeuvres, l'\'e2me s'est faite inerte et st\'e9rile... +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594374}VI{\*\bkmkend _Toc72594374} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~}{\i L'utilit\'e9 mat\'e9rielle}{\~: tel est le but vers lequel tendent toutes les soci\'e9t\'e9 +s modernes... Mais cette tendance, en Europe, lutte avec des souvenirs, des habitudes et des m\'9curs. Le pr\'e9sent subit encore l'influence du pass\'e9. +\par +\par \'ab\~Nous ne sommes point religieux, mais nous avons des temples magnifiques\~; quoique le positif des choses nous gagne, nous enfermons encore dans de splendides palais nos biblioth\'e8ques, nos mus\'e9es, nos acad\'e9mies. Les es +prits les plus vulgaires, les \'e2mes les plus indolentes, rendent, chez nous, hommage au g\'e9nie et \'e0 la vertu. L'homme qui a forfait \'e0 l'honneur s'incline encore, dans nos cit\'e9s, devant la statue de Bayard. +\par +\par \'ab\~L'Am\'e9rique ne conna\'eet point ces entraves\~: elle s'avance dans la voie des int\'e9r\'eats mat\'e9riels, sans pr\'e9jug\'e9s qui la g\'eanent, sans passions qui la troublent. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594375}VII{\*\bkmkend _Toc72594375} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Ne cherchez, dans ce pays, ni po\'e9sie, ni litt\'e9rature, ni beaux-arts. L'\'e9galit\'e9 universelle des conditions r\'e9pand sur toute la soci\'e9t\'e9 + une teinte monotone. Nul n'est ignorant de toutes choses, et personne ne sait beaucoup\~; quoi de plus terne que la m\'e9diocrit\'e9\~! Il n'y a de po\'e9sie que dans les extr\'eames\~: les grandes fortunes ou les grandes mis\'e8res, les clart\'e9s c\'e9 +lestes ou la nuit infernale, la vie des rois ou le convoi du pauvre. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594376}VIII{\*\bkmkend _Toc72594376} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Dans la soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine, point d'ombre et point d'\'e9clat, ni sommit\'e9s, ni profondeurs. C'est la preuve qu'elle est mat\'e9rielle\~: partout o\'f9 + l'\'e2me r\'e8gne, on la voit s'\'e9lever ou descendre. Au-dessus des intelligences voil\'e9es s'\'e9lancent les brillants g\'e9nies\~; au-dessus des \'e2mes engourdies, les c\'9curs enthousiastes. Le niveau ne se fait que sur la mati\'e8re. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594377}IX{\*\bkmkend _Toc72594377} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Le monde moral est-il donc soumis aux m\'eames lois que la nature physique\~ +? faut-il, pour que les beaux esprits apparaissent, que l'ignorance des masses leur serve d'ombre\~? Les grandes individualit\'e9s sociales ne brillent-elles au-dessus du vulgaire qu'\'e0 la mani\'e8re des hautes montagnes, dont la cime \'e9 +tincelante de neige et de lumi\'e8re domine des pr\'e9cipices t\'e9n\'e9breux\~? +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594378}XI{\*\bkmkend _Toc72594378} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {Il est de po\'e9tiques ignorances\~: au temps o\'f9 le Dante s'immortalisait par un livre, apparut Guesclin }{\i qui rien savait des lettres}{\~}{\b\fs36\super \chftn +{\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Notes de l'auteur. PAGE 123. * +\par \'ab\~}{\i Qui rien ne savait des lettres}{, ne oncques n'avait trouv\'e9 maistres de qui il se laissast doctriner\~; mais les voulait toujours f\'e9rir et frapper.\~\'bb (V. }{\i Anciens m\'e9moires sur Du Guesclin}{ +, tome 1, p. 194.) Lorsque le Captal de Bue mit Du Guesclin en libert\'e9 sur sa parole, celui-ci lui dit\~: \'ab\~Pour Dieu, j'aurais plus ch\'e9ri \'eatre mort que mon serment eusse fauss\'e9 ne rompu.\~\'bb (Id., t. 1, p. 423.)}}}{\i .}{ Quand le conn +\'e9table s'obligeait, il ne signait point, faute de le savoir\~; mais il engageait son honneur, qui \'e9tait tenu pour bon. +\par +\par \'ab\~Cette grossi\'e8re ignorance ne se rencontre point aux \'c9tats-Unis, dont les habitants, au nombre de douze millions, savent tous lire, \'e9crire et compter. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594379}XI{\*\bkmkend _Toc72594379} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~En Am\'e9rique, il manque aux caract\'e8res, pour \'eatre brillants, un th\'e9\'e2tre et des spectateurs. Si les pays d'aristocratie sont f\'e9 +conds en personnages \'e9clatants et po\'e9tiques, c'est que la classe sup\'e9rieure fournit les acteurs et le th\'e9\'e2tre\~: la pi\'e8ce se joue devant le peuple, qui fait le parterre et ne voit la sc\'e8ne qu'\'e0 distance. +\par +\par \'ab\~L'aristocratie romaine jouait son r\'f4le devant le monde\~; Louis XIV, devant l'Europe. Que si les rangs se m\'ealent, les individus, vus de pr\'e8s, se rapetissent\~; il y a encore des acteurs, mais plus de personnages\~; une ar\'e8ne, mais plus + de th\'e9\'e2tre\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Notes de l'auteur. PAGE 123. **. +\par Le gouvernement des \'c9tats-Unis, l'\'e9tat social et politique de ce pays, ne sont nullement favorables au d\'e9veloppement des grands talents. Un Am\'e9ricain de beaucoup d'esprit me disait \'e0 ce sujet\~: \'ab\~Comment voulez-vous qu'un m\'e9 +decin se montre habile, si vous mettez entre ses mains un homme bien portant\~?\~\'bb}}}{. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594380}XII{\*\bkmkend _Toc72594380} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Toutes les soci\'e9t\'e9s renferment dans leur sein des vanit\'e9s pu\'e9riles, des orgueils \'e9normes, des ambitions, des intrigues, des rivalit\'e9 +s... mais ces passions s'\'e9l\'e8vent ou descendent, sont grandes ou mis\'e9rables, selon la condition et le g\'e9nie des peuples. Turenne \'e9tait presque aussi fier de sa naissance que de sa gloire\~; Ninon \'e9tait galante\~; le grand Bossuet \'e9 +tait jaloux de F\'e9nelon... +\par +\par \'ab\~Les Am\'e9ricains convoitent l'argent, sont orgueilleux d'argent, jaloux d'argent... Et si quelque marchande de New York se livre \'e0 des galanteries, qu'importe son nom au monde\~? quel reflet ses amours r\'e9pondront-ils sur l'avenir\~? +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594381}XIII{\*\bkmkend _Toc72594381} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Il existe, \'e0 la v\'e9rit\'e9, en Am\'e9rique quelque chose qui ressemble \'e0 l'aristocratie f\'e9odale. +\par +\par \'ab\~La fabrique, c'est le manoir\~; le manufacturier, le seigneur suzerain\~; les ouvriers sont les serfs\~; mais de quel \'e9clat brille cette f\'e9odalit\'e9 industrielle\~? Le ch\'e2teau cr\'e9nel\'e9, ses foss\'e9s profonds, la dame ch\'e2 +telaine et le f\'e9al chevalier n'\'e9taient pas sans po\'e9sie. +\par +\par \'ab\~Quelle harmonie le po\'e8te moderne puisera-t-il dans les comptoirs, les alambics, les machines \'e0 vapeur et le papier-monnaie\~? +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594382}XV{\*\bkmkend _Toc72594382} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Aux \'c9tats-Unis, les masses r\'e8gnent partout et toujours, jalouses des sup\'e9riorit\'e9s qui se montrent et promptes \'e0 briser celles qui se sont \'e9lev +\'e9es\~; car les intelligences moyennes repoussent les esprits sup\'e9rieurs, comme les yeux faibles, amis de l'ombre, ont horreur du grand jour. Aussi n'y cherchez pas des monuments \'e9lev\'e9s \'e0 la m\'e9 +moire des hommes illustres. Je sais que ce peuple eut des h\'e9ros\~; mais nulle part je n'ai vu leurs statues. Washington seul a des bustes, des inscriptions, une colonne\~; c'est que Washington, en Am\'e9rique, n'est pas un homme, c'est un dieu. +\par +\par \'ab\~Le peuple am\'e9ricain semble avoir \'e9t\'e9 condamn\'e9, d\'e8s sa naissance, \'e0 manquer de po\'e9sie... Il y a, dans l'ombre attach\'e9e au berceau des nations, quelque chose de fabuleux qui encou +rage les hardiesses de l'imagination. Ces temps d'obscurit\'e9 sont toujours les temps h\'e9ro\'efques\~: dans l'antiquit\'e9, c'est la guerre de Troie\~; au Moyen-\'c2ge, les croisades. D\'e8s que les peuples s'\'e9 +clairent, il n'y a plus de demi-dieux... Les Am\'e9ricains des \'c9tats-Unis sont peut-\'eatre la seule de toutes les nations qui n'a point eu d'enfance myst\'e9rieuse. Environn\'e9s, en naissant, des lumi\'e8res de l'\'e2ge m\'fbr, ils ont \'e9crit eux-m +\'eames l'histoire de leurs premiers jours\~: et l'imprimerie, qui les avait pr\'e9c\'e9d\'e9s, s'est charg\'e9e d'enregistrer les moindres cris de l'enfant au maillot. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594383}XVI{\*\bkmkend _Toc72594383} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~La po\'e9sie commen\'e7a en France par les chants des trouv\'e8res et les amours des chevaliers... Telle ne saurait \'eatre son origine aux \'c9 +tats-Unis. Les hommes de ce pays, dont le respect pour les femmes est profond, m\'e9prisent les formes ext\'e9rieures de la galanterie. Une femme seule au milieu de plusieurs hommes, \'e9gar\'e9e dans sa route ou abandonn\'e9 +e sur un vaisseau, n'a point d'insulte \'e0 redouter\~; mais elle ne sera l'objet d'aucun hommage. On sait en Am\'e9rique le m\'e9rite des femmes\~; on ne le chante point. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594384}XVII{\*\bkmkend _Toc72594384} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~\'c0 peine le peuple am\'e9ricain \'e9tait-il n\'e9, que la vie publique et industrielle s'est empar\'e9e de toute son \'e9nergie morale. Ses institutions, f\'e9 +condes en libert\'e9s, reconnaissent des droits \'e0 tous. Les Am\'e9ricains ont trop d'int\'e9r\'eats politiques pour se pr\'e9occuper d'int\'e9r\'eats litt\'e9raires. Lorsque, vers la fin du si\'e8cle dernier, vingt-cinq millions de Fran\'e7ais \'e9 +taient gouvern\'e9s selon le bon plaisir d'une femme galante, ils pouvaient, tranquilles sur les affaires du pays, s'amuser de choses frivoles et se d\'e9vouer corps et \'e2me \'e0 la querelle de deux musiciens\~!\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote +\pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l\rquote auteur. }{\i Deux musiciens.}{ +\par Gluck et Piccini. +\par \'ab\~Pour moi, disait alors un Fran\'e7ais, je ne salue pas un homme qui n'aime pas Gluck.\~\'bb}}}{ +\par +\par \'ab\~Peu confiants dans les hommes du pouvoir, les Am\'e9ricains se gouvernent eux-m\'eames\~: la vie publique n'est point dans les salons et \'e0 l'Op\'e9ra\~; elle est \'e0 la tribune et dans les clubs. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594385}XVIII{\*\bkmkend _Toc72594385} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 { \'ab\~Quand la vie politique cesse, vient la vie commerciale\~: aux \'c9tats-Unis tout le monde fait de l'industrie, parce qu'elle est n\'e9cessaire \'e0 + tous. Dans une soci\'e9t\'e9 d'\'e9galit\'e9 parfaite, le travail est la condition commune\~; chacun travaille pour vivre, nul ne vit pour penser. L\'e0 point de classes privil\'e9gi\'e9 +es qui, avec le monopole de la richesse, aient aussi le monopole des loisirs. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594386}XIX{\*\bkmkend _Toc72594386} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Tout le monde travaille\~!... Mais la vie du travailleur est essentiellement mat\'e9rielle. Son \'e2me sommeille pendant que son corps est \'e0 l\rquote \'9cuvre +\~; et, lorsque son corps se repose, son esprit ne devient pas actif. Le travail pour lui, c'est la peine\~; l'oisivet\'e9, la r\'e9compense\~; il ne conna\'eet point le loisir. C'est toute une science que d'apprendre \'e0 + jouir des choses morales. La nature ne nous donne point cette facult\'e9 qui na\'eet de l'\'e9ducation seule et des habitudes d'une vie lib\'e9rale. Il ne faut pas croire qu'apr\'e8s avoir amass\'e9 de l'argent et de l'or, on puisse se dire tout \'e0 + coup\~: \'ab\~Maintenant je vais vivre d'une vie intellectuelle.\~\'bb Non, l'homme n'est point ainsi fait. Le reptile tient \'e0 la terre et l'aigle aux cieux. Les hommes d'esprit pensent, les hommes \'e0 argent ne pensent pas. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594387}XX{\*\bkmkend _Toc72594387} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Ce n'est pas qu'aux \'c9tats-Unis on manque d'auteurs\~; mais les auteurs n'ont point de public. +\par +\par \'ab\~On trouverait encore des \'e9crivains pour faire des livres, parce que c'est un travail que d'\'e9crire\~: ce sont les lecteurs qui manquent, parce que lire est un loisir. +\par +\par \'ab\~Le public r\'e9agit sur l'auteur, et vous ne verrez point celui-ci s'obstiner \'e0 produire des oeuvres litt\'e9raires, quand le public n'en veut pas. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594388}XXI{\*\bkmkend _Toc72594388} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Supposez un po\'e8te inspir\'e9, que le hasard fait na\'eetre au sein de cette soci\'e9t\'e9 d'hommes d'affaires\~: pensez-vous que son g\'e9 +nie fournisse sa carri\'e8re\~? Non, le g\'e9nie lui-m\'eame subit l'influence de l'atmosph\'e8re qui l'environne. Nul n'exprime bien l'enthousiasme devant des \'eatres qui ne le sentent point\~; on ne chante pas longtemps pour des sou +rds... La verve du po\'e8te et l'inspiration de l'\'e9crivain, qu'\'e9chauffent les sympathies, se glacent dans l'indiff\'e9rence et la froideur. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594389}XXII{\*\bkmkend _Toc72594389} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Tout le monde \'e9tant industriel, la premi\'e8re parmi les professions est celle qui fait gagner le plus d'argent. Le m\'e9tier d'auteur, \'e9 +tant le moins lucratif, est au-dessous de tous les autres. Dites \'e0 un Am\'e9ricain que l'illustration des lettres est plus belle \'e0 poursuivre que la fortune, il vous accordera ce sourire de piti\'e9 qu'on donne aux discours d'un insens\'e9 +... Exaltez en sa pr\'e9sence la gloire d'Hom\'e8re, celle du Tasse\~: il vous r\'e9pondra qu'Hom\'e8re et le Tasse moururent pauvres. Arri\'e8re le g\'e9nie qui ne donne point la richesse\~! +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594390}XXIII{\*\bkmkend _Toc72594390} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~En Am\'e9rique, on n'estime des sciences que leur application. On \'e9tudie les arts utiles, mais non les beaux-arts. +\par +\par \'ab\~L'Allemagne, la France, inventent des th\'e9ories\~; aux \'c9tats-Unis on les met en pratique\~; ici on ne r\'eave point, on agit. Tout le monde aspire au m\'eame but, le bien-\'eatre mat\'e9riel\~; e +t comme c'est l'argent qui en est la source, c'est l'argent seul qu'on poursuit. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594391}XXIV{\*\bkmkend _Toc72594391} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Lorsque dans ce pays on fait de la litt\'e9rature, c'est encore de l'industrie. Il n'existe l\'e0 ni \'e9cole classique, ni romantique. On ne conna\'eet que l' +\'e9cole commerciale, celle des \'e9crivains qui r\'e9digent des gazettes, des pamphlets, des annonces, et qui vendent des id\'e9es, comme un autre vend des \'e9toffes. Leur cabinet est un comptoir, leur esprit une denr\'e9e\~; chaque article a son tarif +\~; ils vous diront au juste ce que co\'fbte un enthousiasme imprim\'e9. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594392}XXV{\*\bkmkend _Toc72594392} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Ces marchands intellectuels vivent entre eux dans de fort bons rapports. L'un soutient les principes politiques de M. Clay\~; l'autre, ceux du g\'e9n\'e9 +ral Jackson\~; le premier est unitaire, le second presbyt\'e9rien\~; celui-ci est d\'e9mocrate, celui-l\'e0 f\'e9d\'e9raliste\~; un troisi\'e8me se montre l'ardent d\'e9fenseur de la morale religieuse\~; un autre prot\'e8 +ge la morale philosophique de miss Wright. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594393}XXVI{\*\bkmkend _Toc72594393} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Tous sont amis entre eux, se querellant quelquefois pour les personnes, jamais pour les principes. +\par +\par \'ab\~Chacun ne doit-il pas librement exercer son industrie\~? la derni\'e8re loi du congr\'e8s vous semble sage\~: rien de mieux\~; moi, je la trouve insens\'e9e\~; vous soutenez que notre pr\'e9sident est un profond politique, \'e0 merveille\~ +; je suis en train de d\'e9montrer qu'il ignore l'art de gouverner\~; vous poussez \'e0 la d\'e9mocratie, moi je lutte contre elle. La soci\'e9t\'e9 marche-t-elle \'e0 sa perfection\~? ou tend-elle \'e0 sa d\'e9cadence\~? +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594394}XXVII{\*\bkmkend _Toc72594394} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Allons, que chacun de nous prenne \'e0 sa convenance parmi ces textes diff\'e9rents. Ce sont des branches vari\'e9es d'industrie\~; on peut m\'eame s'attacher +\'e0 plusieurs en m\'eame temps\~: \'e9crire pour dans un journal, et contre dans un autre\~; la contradiction n'importe point. Ne faut-il pas des id\'e9es qui aillent \'e0 toutes les intelligences\~ +? C'est dans l'un et dans l'autre cas un besoin social auquel on r\'e9pond. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594395}XXVIII{\*\bkmkend _Toc72594395} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Il arrive parfois, dans les r\'e9volutions politiques, que, la vertu devenant crime et le crime vertu, on voit tour \'e0 tour condamn\'e9 +s au dernier supplice les hommes de principes les plus oppos\'e9s. Est-ce que le bourreau et ses aides s'abstiennent de leur profession parce que les crimes sont douteux\~? non sans doute\~; ils continuent leur m\'e9tier. Ainsi font les \'e9crivains\~ +; ils ne travaillent pas sur des corps, mais sur des id\'e9es, tant\'f4t sur l'une, tant\'f4t sur l'autre. Leur demander de se vouer \'e0 un syst\'e8me, c'est vouloir qu'ils aient des opinions, des croyances, des convictions exclusives\~ +; c'est restreindre dans de certaines limites leur industrie qui, de sa nature, est sans borne comme la pens\'e9e dont elle \'e9mane. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594396}XXIX{\*\bkmkend _Toc72594396} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~L'industrie des id\'e9es \'e9tant la derni\'e8re de toutes, il s'ensuit que, pour \'e9crire, il faut n'avoir rien de mieux \'e0 faire. Quiconque se sent du g\'e9 +nie se fait marchand\~; les incapacit\'e9s se r\'e9fugient dans le petit m\'e9tier des lettres. On laisse volontiers aux femmes le soin de faire des vers et des livres, c'est une frivolit\'e9 qu'on abandonne \'e0 leur sexe\~ +; on leur permet de perdre le temps en \'e9crivant. +\par +\par \'ab\~Vous trouverez dans toutes les villes d'Am\'e9rique un assez grand nombre de femmes savantes. Quelques-unes ont acquis par leurs ouvrages une r\'e9putation m\'e9rit\'e9e\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l'auteur. Quelques-unes ont acquis une r\'e9putation m\'e9rit\'e9e. +\par Entre autres miss Sedgwich, auteur de plusieurs romans fort jolis.}}}{\~; mais la plupart sont froides et p\'e9dantes. Rien n'est moins po\'e9tique que ces muses d'outre-mer\~; ne les cherchez point dans la profond +eur des sauvages solitudes, parmi les torrents et les cataractes, ou sur le sommet des monts\~: non, vous les verrez marchant dans la boue des villes, des socques aux pieds et des lunettes au visage. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594397}XXXI{\*\bkmkend _Toc72594397} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Quoiqu'il y ait peu d'auteurs en Am\'e9rique, dans aucun pays du monde on n'imprime autant. Chaque comt\'e9 a son journal\~; les journaux sont, \'e0 + vrai dire, toute la litt\'e9rature du pays\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l'auteur. Journaux, seule litt\'e9rature. +\par On estime \'e0 plus de 1,200 le nombre des journaux existant actuellement aux \'c9tats-Unis, ind\'e9pendamment des autres publications p\'e9riodiques. Dans le seul \'c9tat de New York, il y avait, au commencement de l'ann\'e9 +e 1833, 263 journaux (pour deux millions d'habitants). Tous les comt\'e9s, \'e0 l'exception de deux, Putnam et Rockland, avaient leur journal publi\'e9 dans leur sein. +\par New York seul a 65 journaux, y compris les }{\i magazines}{. Sur ce nombre, 13 sont quotidiens, 30 hebdomadaires, 9 mensuels, 10 sont publi\'e9s deux fois par semaine, et 3 deux fois par mois. +\par Le prix de l'abonnement annuel aux journaux quotidiens de New York est de 10 dollars (53 fr.) Le montant de tous les abonnements aux diff\'e9rents journaux de l'\'c9tat de New York est estim\'e9 + 750,000 dollars (3,975,000 fr.). Cette somme ne comprend pas le prix des annonces. \'c0 la m\'eame \'e9poque, on comptait \'e0 Boston 43 journaux et 38 publications p\'e9riodiques faites \'e0 intervalles moindres d'une ann\'e9e. +\par Voy. American Almanach, 1834, p. 95 et 96, et Williams Register, 1833, p. 124.}}}{. Il faut \'e0 des gens affair\'e9s, et dont la fortune est m\'e9diocre, une lecture qui se fasse vite et ne co\'fbte pas cher. Il se fait d'ailleurs pour l'\'e9 +ducation primaire et pour la religion une \'e9norme consommation de livres\~!... C'est plut\'f4t de la librairie que de la litt\'e9rature. L'instruction donn\'e9e aux enfants est purement utile\~; elle n'a point en vue le d\'e9 +veloppement des hautes facult\'e9s de l'\'e2me et de l'esprit\~: elle forme des hommes propres aux affaires de la vie sociale. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594398}XXXII{\*\bkmkend _Toc72594398} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~La litt\'e9rature am\'e9ricaine ignore enti\'e8rement ce bon go\'fbt, ce tact fin et subtil, ce sentiment d\'e9licat, m\'e9 +lange de passion et de jugement froid, d'enthousiasme et de raison, de nature et d'\'e9tude, qui pr\'e9sident, en Europe, aux compositions litt\'e9raires. Pour avoir de l'\'e9l\'e9gance dans le go\'fbt, il en faut d'abord dans les m\'9curs. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594399}XXXIII{\*\bkmkend _Toc72594399} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Ni dans les journaux, ni \'e0 la tribune, le style n'est un art. Tout le monde \'e9crit et parle, non sans pr\'e9tention, mais sans talent\~}{\b\fs36\super +\chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l\rquote auteur. ... Tout le monde \'e9crit ou parle, non sans pr\'e9tention, mais sans talent. +\par Le lecteur croira facilement que je n'accepte point ici la solidarit\'e9 du langage tenu par le personnage qui est en sc\'e8ne. +\par Dirai-je que nul n'\'e9crit avec talent dans un pays qui nous montre Washington Irving, dont les ouvrages r\'e9unissent la gr\'e2ce du style, la d\'e9licatesse des id\'e9es, la finesse des aper\'e7us\~; Cooper, dont l'Europe admire le g\'e9nie\~ +; Edward Livingstone, tout \'e0 la fois homme d'\'c9tat et philosophe profond\~; Robert Walsh, qui joint \'e0 une prodigieuse facilit\'e9 de style les charmes d'une conversation \'e9tincelante de traits et de saillies\~ +; Jared-Sparks, auteur de l'ouvrage remarquable publi\'e9 sous le titre de }{\i Vie du gouverneur Moris}{\~; et beaucoup d'autres que je ne cite pas. Dirai-je que tout le monde parle sans talent aux \'c9tats-Unis, o\'f9 je renco +ntre Daniel Webster, dont les discours parlementaires, mod\'e8les de style et de logique, annoncent en m\'eame temps une \'e2me noble, \'e9lev\'e9e et pleine de l'amour de la patrie\~; Henry Clay, remarquable \'e0 la tribune par une \'e9 +locution brillante et un talent extraordinaire d'improvisation\~; Edward Everett, dont les discours \'e0 la chambre des repr\'e9sentants rappellent l'\'e9cole romaine et la mani\'e8re antique\~ +; Channings, dans les sermons duquel on trouve beaucoup du style et de l'\'e2me de F\'e9nelon, etc., etc.\~? +\par Enfin dirai-je qu'en Am\'e9rique on ne saurait \'eatre homme politique avec du talent litt\'e9raire ou oratoire, quand je vois John Quincy Adams, plus vers\'e9 peut \'eatre dans la litt\'e9rature ancienne et moderne qu'aucun Europ\'e9 +en, et qui n'en est pas moins devenu pr\'e9sident des \'c9tats-Unis\~; Albert Gallatin, que son esprit orn\'e9 et sa haute capacit\'e9 n'ont pas emp\'each\'e9 d'\'eatre charg\'e9 par son pays de fonctions diplomatiques de l'ordre le plus \'e9lev\'e9 +, etc., etc.\~? +\par Du reste, il ne faut pas oublier que celui qui parle exprime des id\'e9es qui, prises en g\'e9n\'e9ral, peuvent \'eatre vraies, sans pr\'e9judice des exceptions. Il est certain qu'en g\'e9n\'e9ral, aux \'c9 +tats-Unis, on ne trouve pas d'orateurs, mais seulement des avocats, des journalistes, et non des \'e9crivains.}}}{. Ceci n'est pas la faute seule des orateurs et des \'e9crivains\~; ces derniers, quand ils font du style brillant et classique, mettent en p +\'e9ril leur popularit\'e9\~: le peuple ne demande \'e0 ses mandataires que tout juste ce qu'il faut de litt\'e9rature pour comprendre ses affaires\~; le surplus, c'est de l'aristocratie. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594400}XXXIV{\*\bkmkend _Toc72594400} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~C'est ainsi que les lettres et les arts, au lieu d'\'eatre invoqu\'e9s par les passions, ne viennent en aide qu'\'e0 des besoins\~ +; ou si quelque penchant pour les beaux arts se r\'e9v\'e8le, on est s\'fbr de le trouver entach\'e9 de trivialit\'e9\~: par exemple, il existe, aux \'c9tats-Unis, un genre de peinture qui prosp\'e8re\~: ce sont les portraits\~ +; ce n'est pas l'amour de l'art, c'est de l'amour-propre. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594401}XXXV{\*\bkmkend _Toc72594401} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Vous rencontrerez parfois, dans ce monde industriel et vulgaire, un cercle poli, brillant, au sein duquel les travaux de l'art sont appr\'e9ci\'e9s avec go\'fb +t, et les oeuvres du g\'e9nie admir\'e9es avec enthousiasme\~: c'est une oasis dans les sables br\'fblants d'Afrique. Vous trouvez \'e7\'e0 et l\'e0 une imagination ardente, un esprit r\'eaveur\~; mais un seul po\'e8 +te dans un pays ne fait pas plus une nation po\'e9tique que l'accident d'un beau ciel sur les bords de la Tamise ne fait le climat d'Italie. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594402}XXXVI{\*\bkmkend _Toc72594402} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Quoiqu'il n'existe point de litt\'e9rature proprement dite aux \'c9tats-Unis, ne croyez pas que les Am\'e9ricains soient sans amour-propre litt\'e9 +raire. Il se passe \'e0 cet \'e9gard un ph\'e9nom\'e8ne assez \'e9trange\~; vous n'apercevez point chez leurs auteurs de ces vanit\'e9s monstrueuses, qu'on voit chez nous, compagnes de la m\'e9diocrit\'e9, quelquefois m\'eame du g\'e9nie. Les \'e9 +crivains ont la conscience qu'ils exercent une profession d'un ordre inf\'e9rieur. +\par +\par \'ab\~En Am\'e9rique, ce ne sont pas les \'e9crivains qui ont l'orgueil litt\'e9raire, c'est le pays. +\par +\par \'ab\~La litt\'e9rature est une industrie dans laquelle les Am\'e9ricains pr\'e9tendent exceller comme dans toutes les autres. +\par +\par \'ab\~Et ne croyez pas leur \'eatre agr\'e9able en leur disant que la conformit\'e9 du langage rend communs aux \'c9tats-Unis tous les beaux g\'e9nies de l'Angleterre\~; ils vous r\'e9pondront que la litt\'e9rature anglaise ne fait point partie de la litt +\'e9rature am\'e9ricaine. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594403}XXXVII{\*\bkmkend _Toc72594403} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Le caract\'e8re anti-po\'e9tique des Am\'e9ricains tient \'e0 leurs m\'9curs par de profondes racines. +\par +\par \'ab\~Lorsque dans ce pays on poursuit l'argent, on ne recherche point le plaisir. La religion, et plus encore d'aust\'e8res habitudes, interdisent les jeux, les amusements\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l'auteur. }{\i Les amusements interdits.}{ +\par J'ai dit plus haut (}{\i Voy. notes ***** et ****** de la PAGE 35}{) quelle est l'aust\'e9rit\'e9 des m\'9curs puritaines, et comment se passe le dimanche. Les amusements qui sont perdus pour ce jour-l\'e0 + ne se retrouvent point un autre jour de la semaine. Dans certains \'c9tats on ne s'en rapporte pas \'e0 l'\'e9loignement naturel des habitants pour les divertissements et les jeux, la loi les prohibe en termes formels. La loi du Connecticut d\'e9 +fend absolument les spectacles comme contraires aux bonnes m\'9curs, sans aucune exception pour les grandes villes telles que Hartford, New-Haven. Dans le New Jersey, on ne permet point les courses de chevaux\~ +; c'est, dit-on, une occasion de rassemblements, de jeux, de paris, de luxe, de d\'e9sordre et de d\'e9rangement dans les habitudes, toutes cons\'e9quences immorales. \'c0 Boston, il est d\'e9fendu de jouer de l'orgue dans les rues\~ +; cela, dit-on, fait peur aux chevaux. \'c0 New York, la loi interdit tous les divertissements publics du genre de ceux qu'on voit \'e0 Paris aux Champs-\'c9lys\'e9es, tels que balan\'e7oires, ballons, jeux de bague, etc.\~ +; toutes ces choses font perdre du temps et d\'e9rangent le peuple.}}}{, les spectacles. +\par +\par \'ab\~Les grandes cit\'e9s ont chacune un th\'e9\'e2tre\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l'auteur. }{\i Th\'e9\'e2tre.}{\cf6 + +\par }{Il existe trois th\'e9\'e2tres \'e0 Philadelphie, deux d'un ordre \'e9lev\'e9 et sur lesquels on joue la trag\'e9die et la com\'e9die\~; le troisi\'e8me, tout-\'e0-fait inf\'e9rieur, est consacr\'e9 aux bouffonneries grossi\'e8res.}{\cf6 +\par }{Les deux grands th\'e9\'e2tres ne sont ouverts que pendant l'hiver, au temps des longues soir\'e9es\~; le troisi\'e8me ne ferme jamais. M\'eame pendant l'hiver, les deux premiers sont peu fr\'e9quent\'e9s. Le public qui assiste aux spectacles est en g +\'e9n\'e9ral ainsi compos\'e9\~: d'abord les \'e9trangers qui viennent au th\'e9\'e2tre parce qu'ils ne savent o\'f9 passer leur soir\'e9e\~; des femmes publiques que la pr\'e9sence des \'e9trangers y attire\~; des jeunes gens am\'e9ricains de m\'9c +urs dissip\'e9es, et enfin quelques familles de marchands auxquelles leur fr\'e9quentation du th\'e9\'e2tre donne un assez mauvais renom dans la soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine. Les personnes un peu distingu\'e9 +es par leur fortune et leur position ne vont point habituellement au th\'e9\'e2tre\~; il faut quelque chose d'extraordinaire pour les attirer\~; par exemple, la pr\'e9sence momentan\'e9e d'un acteur c\'e9l\'e8bre\~ +; alors tout le monde se rend au spectacle, non par go\'fbt, mais par mode. \'c0 vrai dire, personne aux \'c9tats-Unis n'aime le th\'e9\'e2tre, et presque tous ceux qu'on y voit y viennent par d\'e9s\'9cuvrement. Ils ne pr\'ea +tent au spectacle aucune attention. Les Am\'e9ricains qui assistent, en France, \'e0 une repr\'e9sentation sont tout \'e9tonn\'e9s du silence qui r\'e8gne parmi les spectateurs et des \'e9motions que re\'e7oit le public. En Am\'e9rique, l'assembl\'e9 +e ignore ce qu'on joue\~; on cause, on discute, on remue, on prend occasion du spectacle pour boire ensemble\~; l'int\'e9r\'eat de la pi\'e8ce est enti\'e8rement perdu de vue.}{\cf6 +\par }{La doctrine des quakers, fondateurs de la Pennsylvanie, interdit formellement le th\'e9\'e2tre\~; les quakers n'\'e9tant plus en majorit\'e9 ne font plus la loi\~; mais une partie de leurs m\'9curs reste. On peut en dire autant des presbyt\'e9 +riens de la Nouvelle-Angleterre\~; on s'est \'e9cart\'e9, \'e0 Boston, de la rigidit\'e9 de leurs principes en \'e9tablissant des th\'e9\'e2tres\~; mais la population n'a ni le go\'fbt + ni l'habitude du spectacle. Je ne parle point ici de New York, dont les habitants am\'e9ricains ne paraissent pas plus jaloux que dans les autres cit\'e9s des plaisirs du th\'e9\'e2tre. Les spectacles y sont, \'e0 la v\'e9rit\'e9, plus fr\'e9quent\'e9s\~ +; mais il y a toujours \'e0 New York vingt mille \'e9trangers pour lesquels le th\'e9\'e2tre est presque un besoin. Plusieurs th\'e9\'e2tres pourraient prosp\'e9rer \'e0 New York sans qu'on p\'fbt en conclure que les Am\'e9 +ricains de cette ville aiment le spectacle.}}}{\~; mais les riches, qui sont toujours en avant de la corruption, s'efforcent vainement de le mettre en vogue. Le spectacle n'est point, en Am\'e9rique, un plaisir populaire\~; la trag\'e9die, la com\'e9 +die, la musique italienne, sont des divertissements aristocratiques de leur nature\~; ils demandent aux spectateurs du go\'fbt et de l'argent, deux choses qui manquent au plus grand nombre. Les cirques et les amphith\'e9\'e2tres veulent une multitude \'e0 + passions\~; et c'est ce que l'Am\'e9rique du Nord ne saurait leur donner. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594404}XXXVIII{\*\bkmkend _Toc72594404} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Si les grands th\'e9\'e2tres y sont rares, les petits y sont inconnus. Cette absence du go\'fbt dramatique est sans doute un \'e9l\'e9ment de moralit\'e9 + pour la soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine qui, n'ayant pas de th\'e9\'e2tres, ne distribue point chaque soir des moqueries aux maris tromp\'e9s, des applaudissements aux amants heureux, et de l'indulgence aux femmes adult\'e8res. Les Am\'e9 +ricains ont plus de moralit\'e9 parce qu'ils n'ont pas de spectacles\~; et ils n'ont pas de spectacles \'e0 cause de leur moralit\'e9. Ceci est \'e0 la fois cause et effet. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594405}XXXIX{\*\bkmkend _Toc72594405} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Ce n'est pas seulement par amour pour la morale que les Am\'e9ricains fuient le th\'e9\'e2tre, car beaucoup qui n'y vont pas se livrent chez eux \'e0 + d'ignobles plaisirs. Le spectacle est un amusement dont naturellement ils n'ont pas le go\'fbt. Ils tiennent cette antipathie des Anglais, leurs a\'efeux, et subissent encore l'influence du puritanisme des premiers colons am\'e9ricains. Le th\'e9\'e2 +tre n'a jamais \'e9t\'e9, en Angleterre, qu'une mode des hautes classes, ou une d\'e9bauche du bas peuple\~; et ce sont les classes moyennes de ce pays qui ont peupl\'e9 l'Am\'e9rique. Quelle que soit la cause, l'effet est certain\~; le g\'e9nie po\'e9 +tique est, aux \'c9tats-Unis, d\'e9pouill\'e9 de son plus bel attribut\~; \'f4tez \'e0 la France son th\'e9\'e2tre, et dites o\'f9 sont ses po\'e8tes. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594406}XL{\*\bkmkend _Toc72594406} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~La religion, si f\'e9conde en po\'e9tiques harmonies, ne porte au c\'9cur des Am\'e9ricains ni inspiration, ni enthousiasme. L'habitant des \'c9 +tats-Unis aime, dans son culte, non ce qui parle \'e0 l'\'e2me, mais seulement ce qui s'adresse \'e0 sa raison\~; il l'aime comme principe d'ordre, et non comme source de douces \'e9motions. L'Italien est religieux en artiste\~; l'Am\'e9 +ricain l'est en homme rang\'e9. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594407}XLI{\*\bkmkend _Toc72594407} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Les cultes chr\'e9tiens sont d'ailleurs trop divis\'e9s en Am\'e9rique, pour fournir aux beaux-arts des sujets d'un int\'e9r\'eat g\'e9n\'e9ral\~ +: la secte des quakers, simple et modeste, ne se b\'e2tira point des palais somptueux\~; qu'importent \'e0 l'\'e9glise m\'e9thodiste les admirables sermons de M. Channings, ministre des unitaires\~? Si la communion baptiste \'e9l\'e8ve quelque monument +\'e0 sa croyance, de quel int\'e9r\'eat sera-ce pour les presbyt\'e9riens\~? +\par +\par \'ab\~\'c0 la place de l'unit\'e9 religieuse qui r\'e8gne en France depuis quinze si\'e8cles, supposez mille sectes dissidentes, vous n'aurez \'e0 cette heure ni grandes \'e9glises, ni grands orateurs chr\'e9tiens, ni Notre-Dame, ni Bossuet. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594408}XLII{\*\bkmkend _Toc72594408} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Les congr\'e9gations protestantes n'ont point, pour se rassembler, des temples magnifiques, d\'e9cor\'e9s de statues et de tableaux\~ +; elles s'enferment dans de simples maisons, b\'e2ties sans luxe et \'e0 peu de frais. Le plus splendide parmi leurs \'e9difices religieux se montre soutenu par quelques colonnes de bois peint\~: c'est l\'e0 leur Parth\'e9non. \'d4tez \'e0 l'Am\'e9 +rique son Capitole, expression po\'e9tique de son orgueil national, et la Banque des \'c9tats-Unis, expression po\'e9tique de sa passion pour l'argent, il ne restera pas dans ce pays un seul \'e9difice qui pr\'e9sente l'aspect d'un monument. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594409}XLIII{\*\bkmkend _Toc72594409} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Tout, aux \'c9tats-Unis, proc\'e8de de l'industrie, et tout y va... mais \'e0 la diff\'e9rence du sang qui s'\'e9chauffe en allant au c\'9cur, tous les \'e9 +lans, en atteignant l'industrie, se refroidissent \'e0 ce c\'9cur glac\'e9 de la soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594410}XLIV{\*\bkmkend _Toc72594410} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Laissez grandir cette soci\'e9t\'e9, disent quelques-uns, et vous en verrez sortir des hommes illust +res dans les lettres et dans les arts. Rome naissante n'entendit point les chants d'Horace et de Virgile, et il a fallu quatorze si\'e8cles \'e0 la France pour enfanter Racine et Corneille. +\par +\par \'ab\~Ceux qui tiennent ce langage confondent deux choses bien distinctes\~: la soci\'e9t\'e9 politique et la civilisation. La soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine est jeune, elle n'a pas deux si\'e8 +cles. Sa civilisation, au contraire, est antique comme celle de l'Angleterre dont elle descend. La premi\'e8re est en progr\'e8s, la seconde, en d\'e9clin. La soci\'e9t\'e9 anglaise se r\'e9g\'e9n\'e8re dans la d\'e9mocratie am\'e9ricaine\~ +: la civilisation s'y perd. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594411}XLV{\*\bkmkend _Toc72594411} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~L'esprit industriel mat\'e9rialise la soci\'e9t\'e9, en r\'e9duisant tous les rapports des hommes entre eux \'e0 l'utilit\'e9. +\par +\par \'ab\~Il est de nobles passions qui f\'e9condent l'\'e2me\~: l'int\'e9r\'eat la souille et la fl\'e9trit. Il semble que la cupidit\'e9 souffle sur l'Am\'e9rique un vent funeste qui, s'attachant \'e0 ce qu'il y a de moral dans l'homme, abat le g\'e9nie, +\'e9teint l'enthousiasme, p\'e9n\'e8tre jusqu'au fond des c\'9curs pour y dess\'e9cher la source des nobles inspirations et des \'e9lans g\'e9n\'e9reux. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594412}XLVI{\*\bkmkend _Toc72594412} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Voyez le paysan fran\'e7ais, d'humeur gaie, le front serein, les l\'e8vres riantes, chanter sous le chaume qui rec\'e8le sa mis\'e8 +re, et sans soucis de la veille, sans pr\'e9voyance du lendemain, danser joyeux sur la place du village. +\par +\par \'ab\~On ne sait rien, en Am\'e9rique, de cette heureuse pauvret\'e9. Absorb\'e9 par des calculs, l'habitant des campagnes, aux \'c9tats-Unis, ne perd point de temps en plaisirs\~; les champs ne disent rien \'e0 son c\'9cur\~; le soleil qui f\'e9 +conde ses coteaux n'\'e9chauffe point son \'e2me. Il prend la terre comme une mati\'e8re industrielle\~; il vit dans sa chaumi\'e8re comme dans une fabrique. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594413}XLVII{\*\bkmkend _Toc72594413} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Personne ne conna\'eet, en Am\'e9rique, cette vie tout intellectuelle qui s'\'e9tablit en dehors du monde positif, et se nourrit de r\'eaveries, de sp\'e9 +culations, d'id\'e9alit\'e9s\~; cette existence immat\'e9rielle qui a horreur des affaires, pour laquelle la m\'e9ditation est un besoin, la science un devoir, la cr\'e9ation litt\'e9raire une jouissance d\'e9licieuse, et qui, s'emparant \'e0 + la fois des richesses antiques et des tr\'e9sors modernes, prenant une feuille au laurier de Milton, comme \'e0 celui de Virgile, fait servir \'e0 sa fortune les gloires et les g\'e9nies de tous les \'e2ges. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594414}XLVIII{\*\bkmkend _Toc72594414} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~On ignore dans ce pays l'existence du savant modeste qui, \'e9tranger aux mouvements du monde politique et au trouble des passions cupides, se donne tout entier +\'e0 l'\'e9tude, l'aime pour elle-m\'eame, et jouit, dans le myst\'e8re, de ses nobles loisirs. +\par +\par \'ab\~L'Am\'e9rique ne conna\'eet, ni ces brillantes ar\'e8nes o\'f9 l'imagination s'\'e9lance sur les ailes du g\'e9nie et de la gloire\~; ni ces cours d'amour o\'f9 les gr\'e2ces, l'esprit et la galanterie se jouaient ensemble\~ +; ni cette harmonie presque c\'e9leste qui na\'eet de l'accord des lettres avec les beaux-arts\~; ni ce parfum de po\'e9sie, d'histoire et de souvenirs, qui s'exhale si doux d'une terre classique pour monter vers un beau ciel. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594415}XLIX{\*\bkmkend _Toc72594415} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~L'Europe qui admire Cooper croit que l'Am\'e9rique lui dresse des autels\~; il n'en est point ainsi. Le Walter Scott am\'e9 +ricain ne trouve dans son pays ni fortune ni renomm\'e9e. Il gagne moins avec ses livres qu'un marchand d'\'e9toffes\~; donc celui-ci est au-dessus du marchand d'id\'e9es. Le raisonnement est sans r\'e9plique. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594416}L{\*\bkmkend _Toc72594416} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~D'abord incr\'e9dule \'e0 ce ph\'e9nom\'e8ne, je supposais que Cooper avait peint de fausses couleurs les m\'9curs des Indiens, et que les Am\'e9 +ricains, juges d'un tableau dont l'original est sous leurs yeux, le condamnaient comme d\'e9pourvu de v\'e9rit\'e9 locale. Plus tard j'ai reconnu mon erreur\~: j'ai vu les Indiens, et me suis assur\'e9 + que les portraits de Cooper sont d'une ressemblance frappante. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594417}LI{\*\bkmkend _Toc72594417} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Mais les Am\'e9ricains se demandent \'e0 quoi sert de conna\'eetre ce qu'ont fait les Indiens, ce qu'ils font encore\~; comment ils vivaient dans leurs for\'ea +ts, comment ils y meurent. Les sauvages sont de pauvres gens desquels il n'y a rien \'e0 tirer, ni richesses, ni enseignements d'industrie. Il faut prendre leurs for\'eats, voil\'e0 tout, et s'en emparer, non pour faire de la po\'e9 +sie, mais pour les abattre et passer la charrue sur le tronc des vieux ch\'eanes. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594418}LII{\*\bkmkend _Toc72594418} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Ces belles for\'eats, ces magnifiques solitudes, ces splendides palais de la nature sauvage, il leur fallait pourtant un chantre divin\~ +! Elles ne pouvaient tomber sous le fer de l'industriel sans avoir \'e9t\'e9 c\'e9l\'e9br\'e9es sur la lyre du po\'e8te... le po\'e8te n'\'e9tait pas chez les Am\'e9ricains... mais franchissant l'Atlantique, l'ange de la po\'e9 +sie a, sur ses ailes de flamme, transport\'e9 l'Hom\'e8re fran\'e7ais sur les rives du Meschac\'e9b\'e9. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594419}LIII{\*\bkmkend _Toc72594419} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Tous les mondes sont le domaine du g\'e9nie\~! et il est de larges poitrines qui pour respirer \'e0 l'aise, n'ont pas trop de l'univers. Quelques ann\'e9 +es plus tard, l'h\'f4te des sauvages allait, po\'e8te inspir\'e9 chanter des souvenirs sur les bords de l'Eurotas, et p\'e8lerin pieux, adorer Dieu sur les rives du Jourdain\~! +\par +\par Atala, R\'e9n\'e9, les Natchez sont n\'e9s en Am\'e9rique, enfants du d\'e9sert. Le Nouveau-Monde les inspira\~; la vieille Europe les a seule, compris. +\par +\par Les Am\'e9ricains, quand ils lisent Chateaubriand, disent, comme en voyant la merveille de Niagara +\par +\par \'ab\~Qu'est-ce que cela prouve\~?\~\'bb +\par +\par Tel est le peuple sur lequel j'avais con\'e7u l'espoir chim\'e9rique d'exercer une po\'e9tique influence\~!\~! +\par +\par \'d4 cruel d\'e9senchantement\~! Ainsi se brisait dans mes mains le rameau secourable auquel j'avais, durant le naufrage, rattach\'e9 ma derni\'e8re chance de salut\~!\~! +\par }\pard\plain \s1\qc\sb840\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f16\fs38\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594420}Chapitre XIII\line }{\b0\i L\rquote \'e9meute}{{\*\bkmkend _Toc72594420} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~Ainsi s'\'e9vanouissait mon r\'eave d'illustration litt\'e9raire et l'avenir que j'y rattachais\~! Tout autre moyen de renomm\'e9e m'\'e9tait interdit. Si les +\'c9tats-Unis eussent \'e9t\'e9 engag\'e9s dans quelque guerre, j'eusse tent\'e9 d'entrer dans les rangs de l'arm\'e9e am\'e9ricaine\~; mais en temps de paix il n'y a point de gloire militaire. Les soldats de ce pays se r\'e9duisent \'e0 + quelques milliers d'hommes cantonn\'e9s sur les fronti\'e8res des \'c9tats de l'Ouest, o\'f9 leur seule mission est de tenir en respect des hordes d'Indiens sauvages\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l\rquote auteur. Tenir en respect des hordes d'Indiens sauvages. +\par L'arm\'e9e des \'c9tats-Unis se compose de six mille hommes, elle se recrute d'enr\'f4l\'e9s volontaires, qui suffisent \'e0 son maintien. La population am\'e9ricaine y trouve l'avantage de ne point subir le recrutement forc\'e9. Mais l'inconv\'e9 +nient pour le pays est d'avoir une arm\'e9e compos\'e9e d'hommes sans moralit\'e9, qui prennent la carri\'e8re des armes, non par patriotisme, mais par int\'e9r\'eat\~; non comme moyen de gloire, mais comme moyen d'existence. +\par Ce fait, qui en lui-m\'eame est un mal, engendre, aux \'c9tats-Unis, peu de f\'e2cheuses cons\'e9quences. Comme les \'c9tats-Unis n'ont point de guerres \'e0 soutenir, il n'y a dans l'arm\'e9e que peu de d\'e9sertions\~; car l'enr\'f4l\'e9 + volontaire, qui prend le m\'e9tier des armes comme moyen d'existence, ne d\'e9serte qu'en face du p\'e9ril. En cas de lutte avec des partis d'Indiens, les d\'e9sertions deviennent assez nombreuses\~: mais il n'en r\'e9 +sulte aucun danger pour le pays, le sort de ces combats ne pouvant \'eatre douteux entre ennemis de forces tellement in\'e9gales. \'c0 l'int\'e9rieur, l'inconv\'e9nient est peut-\'eatre moindre encore. +\par Six mille hommes dispers\'e9s sur un territoire \'e0 moiti\'e9 grand comme l'Europe sont imperceptibles, et encore les tient-on constamment \'e9loign\'e9s de la population civilis\'e9e. Ils occupent des forts dans le nord et dans l'ouest de l'Am\'e9 +rique, et s'avancent dans les for\'eats indiennes \'e0 mesure que la population am\'e9ricaine s'en approche. Il n'est pas une ville d'Am\'e9rique dans laquelle un r\'e9giment am\'e9ricain tienne garnison. Une telle arm\'e9e ne menace donc \'e0 l'int\'e9 +rieur, ni les bonnes m\'9curs, ni la libert\'e9. Il existe une \'e9cole militaire (Westpoint) qui sert de p\'e9pini\'e8re pour les officiers. C'est l\'e0 qu'on les prend tous. Jamais les soldats ou sous-officiers ne deviennent officiers. On entre \'e0 + Westpoint par faveur\~: mais, pour en sortir officier, il faut subir un examen. Un capitaine a un traitement fixe de 1,200 dollars (6,260 fr.), qui, \'e0 raison des indemnit\'e9s de logement, de fourrages, etc., se monte \'e0 1,800 dollars (9,540 fr.). + +\par Les militaires qui cessent de l'\'eatre ne re\'e7oivent aucune retraite, quelle que soit la dur\'e9e de leurs services. Mais quand ils ont des cong\'e9s, on ne leur fait aucune retenue de solde.}}}{. +\par +\par Comme j'\'e9tais tomb\'e9 dans l'accablement profond qui succ\'e8de au dernier rayon \'e9teint de la derni\'e8re esp\'e9rance, je re\'e7us une lettre de Nelson qui m'annon\'e7ait son d\'e9part de Baltimore et sa prochaine arriv\'e9e \'e0 + New York avec Marie\~; il n'entrait dans aucun d\'e9tail. \'ab\~Vous saurez, me disait-il, la cause de cette retraite et le nouveau coup qui vient de nous frapper.\~\'bb Il ne me disait rien de Georges. +\par +\par Apr\'e8s un jour d'attente et de tourments, je vis arriver Nelson et Marie. La douleur se montrait grave et s\'e9v\'e8re sur le front du p\'e8re, expansive et tendre dans les yeux de la jeune fille. +\par +\par Mon inqui\'e9tude comprima les premiers \'e9lans de mon amour. +\par +\par \'ab\~Quels sont donc, m'\'e9criai-je, les nouveaux malheurs dont je vous vois accabl\'e9s\~?\~\'bb +\par +\par Apr\'e8s quelques instants d'un morne silence, Nelson me dit\~: \'ab\~Une semaine s'est \'e9coul\'e9e depuis qu'\'e0 Baltimore s'est faite l'\'e9lection d'un membre du congr\'e8s. Georges et moi, nous nous y sommes rendus s +elon notre coutume... Je suis habitu\'e9 \'e0 voir les intrigues s'agiter en pareille occasion, mais je trouvai les passions politiques dans un \'e9tat d'exaltation que je n'avais pas vu jusqu'alors. +\par +\par \'ab\~La lutte s'engagea entre deux candidats\~; le premier, remarquable par de grands talents, mais }{\i f\'e9d\'e9raliste}{\~; le second, moins distingu\'e9, mais }{\i jacksoniste}{\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Partisan du g\'e9n\'e9ral Jackson, pr\'e9sident actuel des \'c9tats-Unis.}}}{. +\par +\par Apr\'e8s une multitude de discours suivis les uns de hu\'e9es, les autres d'acclamations, tous accompagn\'e9s de querelles violentes entre les \'e9 +lecteurs des deux partis contraires, on recueillit les votes, et le candidat auquel Georges et moi avions donn\'e9 notre suffrage l'emportait d'une voix, lorsque tout \'e0-coup un grand tumulte \'e9clate dans l'assembl\'e9e\~ +; d'abord une exclamation, puis deux, puis mille se font entendre\~; l'agitation, partie d'un point, gagne subitement toute la salle, comme le trouble d'une abeille inqui\'e9t\'e9e dans sa case se communique en un instant \'e0 t +oute la ruche. Enfin j'entends les \'e9lecteurs du parti vaincu s'\'e9crier\~: Le scrutin est nul\~! Georges Nelson est un homme de couleur\~; hurrah\~! hurrah\~! qu'il sorte de la salle... l'\'e9lection doit \'eatre recommenc\'e9e... +\par +\par \'ab\~De vifs applaudissements suivirent ces paroles. Ceux de notre parti gardaient un morne silence\~; enfin l'un d'eux demanda \'e0 Georges si l'imputation \'e9tait vraie. Oui, r\'e9pondit celui-ci. Alors nos amis eux-m\'ea +mes firent entendre de violents murmures, et chacun s'\'e9loigna de nous. J'\'e9prouvai dans ce moment moins de confusion que de crainte\~; car je pressentais la fureur de Georges et les \'e9clats terribles auxquels il allait se livrer. Je le vis p\'e2 +lir de col\'e8re, mais, chose \'e9trange\~! il reprit tout \'e0 coup ses sens et demeura tranquille. +\par +\par \'ab\~L'observation de nos adversaires \'e9tait fond\'e9e, la loi du Maryland excluant du droit \'e9lectoral tous les gens de couleur, m\'eame ceux qui sont depuis longtemps en possession de la libert\'e9. Je ne r\'e9clamai point, et, entra\'ee +nant Georges hors de la salle, je b\'e9nis le ciel de trouver calme celui dont je craignais tant les emportements. \'c0 l'instant o\'f9 nous sortions nous avons remarqu\'e9 un individu qui mettait un grand z\'e8le \'e0 + provoquer l'attention publique sur l'humiliation de notre retraite. Georges le regarda en face et reconnut en lui don Fernando d'Almanza, cet Am\'e9ricain qui, par ses perfides r\'e9v\'e9lations, fit mourir de douleur la m\'e8 +re de mes enfants. Je ne doutai pas que le premier cri d\'e9nonciateur ne f\'fbt sorti de sa bouche\~; et Georges a suppos\'e9 avec raison que cet homme \'e9tait le m\'eame qui, au th\'e9\'e2tre de New York, avait excit\'e9 + contre vous et lui les haines de la multitude. +\par +\par \'ab\~Le premier mouvement de Georges fut de se porter vers l'auteur de l'affront, et de venger d'un seul coup l'ancienne et la nouvelle injure\~; mais je le vis presque aussit\'f4t comprimer son ressentiment. Il murmurait \'e0 + voix basse des phrases entrecoup\'e9es dont je ne comprenais pas bien le sens\~: le grand jour approche, disait-il\~; la vengeance sera plus belle\~! +\par +\par \'ab\~Persuad\'e9 qu'il cachait dans son \'e2me un secret important, je le pressai de m'en faire l'aveu. \endash C'est une l\'e2chet\'e9, me dit-il, de se laisser \'e9craser sans relever la t\'eate. Je sais qu'une insurrection se pr\'e9pare dans le Sud\~ +; les n\'e8gres de la Virginie et des deux Carolines vont se joindre aux Indiens de la G\'e9orgie pour secouer le joug am\'e9ricain\~; j'irai seconder leurs efforts. +\par +\par \'ab\~Effray\'e9 de ce projet, je tentai, par tous les moyens, d'en d\'e9montrer \'e0 Georges la folie et l'impuissance.... Peut-\'eatre je le fis dans des termes trop s\'e9v\'e8res... mais un pareil dessein me semblait si f\'e9cond en p\'e9rils\~ +!... Marie joignit \'e0 mes remontrances ses pri\'e8res et ses larmes, toujours si puissantes sur son fr\'e8re. Georges garda le silence. Alors je pensai que la raison \'e9tait entr\'e9e dans son c\'9cur. +\par +\par \'ab\~Nous conv\'eenmes de quitter Baltimore, o\'f9 nous ne pouvions demeurer plus longtemps\~; mais o\'f9 chercher un refuge\~? Je proposai \'e0 mes enfants de porter notre malheureuse fortune \'e0 New York, o\'f9 un presbyt\'e9 +rien respectable, James Williams, que j'avais autrefois connu \'e0 Boston, nous donnerait provisoirement un asile. Arriv\'e9s l\'e0, nous pourrions d\'e9lib\'e9rer sur le choix d'une retraite. Tandis que je parlais, Georges paraissait livr\'e9 \'e0 + une grande pr\'e9occupation\~; cependant il ne prof\'e9ra pas un seul mot qui rappel\'e2t son funeste projet. Le soir, quand l'heure de se s\'e9parer fut venue, il nous comblait des plus touchantes caresses\~; jamais il ne s'\'e9tait montr\'e9 + si affectueux pour moi, si tendre pour sa s\'9cur. Au milieu d'une r\'eaverie, il s'interrompait pour nous dire de douces paroles. H\'e9las\~! le lendemain il manquait \'e0 nos embrassements\~; il avait quitt\'e9 + Baltimore laissant une lettre dans laquelle il nous conjurait de lui pardonner son d\'e9part clandestin. +\par +\par \'ab\~Jamais, disait-il, je n'aurais pu r\'e9sister \'e0 l'ascendant d'un p\'e8re, aux larmes d'une s\'9cur\~; un seul regard de Marie, m'aurait vaincu. Cependant mon devoir me commande de secourir des fr\'e8res malheureux... Mon p\'e8re, ma ch\'e8re s +\'9cur, ajoutait-il, nous nous reverrons dans des temps plus fortun\'e9s... Si les hommes ne sont pas \'e9gaux sur la terre, ils le sont du moins dans le ciel. +\par +\par \'ab\~Je ne vous dirai point quelle fut la douleur de Marie en entendant ces derni\'e8res paroles d'un fr\'e8re qu'elle ch\'e9rit. +\par +\par \'ab\~Georges, dans sa lettre, nous engageait \'e0 suivre mon premier projet, celui de demander l'hospitalit\'e9 \'e0 James Williams, auquel, disait-il, il s'adresserait plus tard pour retrouver nos traces.\~\'bb +\par +\par Ainsi parla Nelson\~; sa voix, en finissant, s'\'e9tait faiblement \'e9mue. Il dit ensuite avec l'accent d'une r\'e9signation pieuse\~: \'ab\~Plus le bras qui frappe est puissant +, et plus on doit l'adorer... Mon ami, ajouta-t-il, vous pouvez maintenant juger si je vous trompais quand je vous peignais l'horrible condition des gens de couleur aux \'c9tats-Unis. N'ayant pu dissiper vos illusions, j'imposai \'e0 + votre amour un temps d'\'e9preuve. Le terme n'en est pas encore expir\'e9, mais sans doute votre opinion l'a devanc\'e9, et ce que vous savez de notre fortune doit suffire pour vous \'e9clairer.\~\'bb +\par +\par Comme je gardais le silence sous l'impression d'un chagrin profond et de l'inqui\'e9tude que m'inspirait le sort de Georges, Marie, prenant mon anxi\'e9t\'e9 pour de l'embarras, me dit d'une voix entrecoup\'e9e de pleurs\~: \'ab\~Ludovic, mon c\'9c +ur vous tient compte des efforts g\'e9n\'e9reux que vous faites pour aimer une infortun\'e9e\~; mais, de gr\'e2ce, cessez de lutter contre l'inflexible destin. Vous le voyez, nos malheurs s'encha\'eenent comme nos jours. Mon sort est \'e0 jamais fix\'e9\~ +: je tra\'eenerai de ville en ville ma mis\'e9rable existence\~; chass\'e9e d'un lieu par le m\'e9pris, de l'autre par la haine, partout r\'e9prouv\'e9e des hommes, parce que je fus maudite dans le sein de ma m\'e8re\~!\~\'bb +\par +\par J'atteste le ciel qu'en pr\'e9sence d'une si touchante infortune, mon c\'9cur ne chancela pas un seul instant\~; pour \'eatre fid\'e8le au malheur, je n'eus aucun combat int\'e9rieur \'e0 soutenir. Je sentis se resserrer plus fortement dans mon \'e2 +me le lien qui m'unissait \'e0 Marie. Cet accroissement de tendresse et d'amour se m\'ealait d'une indignation si profonde contre les auteurs du mal dont la victime \'e9tait sous mes yeux, que je ne pus contenir l'expression de ce dernier sentiment. + +\par +\par Voil\'e0 donc, m'\'e9criai-je, le peuple objet de mes admirations et de mes sympathies\~! fanatique de libert\'e9 et prodigue de servitude\~! discourant sur l'\'e9galit\'e9 parmi trois millions d'esclaves\~ +; proscrivant les distinctions, et fier de sa couleur blanche comme d'une noblesse\~; esprit fort et philosophe pour condamner les privil\'e8ges de la naissance, et stupide observateur des privil\'e8ges de la peau\~ +! Dans le Nord, orgueilleux de son travail\~; dans le Sud, glorieux de son oisivet\'e9\~; r\'e9unissant en lui, par une monstrueuse alliance, les vertus et les vices les plus incompatibles, la puret\'e9 des m\'9curs et le vil int\'e9r\'ea +t, la religion et la soif de l'or, la morale et la banqueroute\~! +\par +\par Peuple }{\i homme d'affaires}{ qui se croit honn\'eate parce qu'il est l\'e9gal\~; sage, parce qu'il est habile\~; vertueux, parce qu'il est rang\'e9\~! Sa probit\'e9, c'est la ruse soutenue du droit, l'usurpation sans violence, l'ind\'e9 +licatesse sans crime. Vous ne le verrez point arm\'e9 du poignard qui tue\~; son arme \'e0 lui, c'est l'astuce, la fraude, la mauvaise foi, avec lesquelles on s'enrichit... Il parle d'honneur et de loyaut\'e9 comme font les marchands\~ +! mais voyez quelle hypocrisie jusque dans ses bienfaits\~! il convie \'e0 l'ind\'e9pendance toute une race malheureuse\~; et ces n\'e8gres qu'il affranchit, il leur inflige, au sortir des fers, une pers\'e9cution plus cruelle que l'esclavage. +\par +\par Ainsi s'emportait ma col\'e8re\~; j'en arr\'eatai les \'e9lans \'e0 l'aspect de Marie, dont l'abattement \'e9tait extr\'eame. Apr\'e8s avoir exhal\'e9 ses ressentiments, mon c\'9cur ne contenait plus que de l'a +mour, et je ne crus pouvoir mieux l'exprimer qu'en adressant ce peu de mots \'e0 Nelson\~: \'ab\~Le temps d'\'e9preuve n'est pas encore \'e9coul\'e9, veuillez me faire gr\'e2ce de ce qui reste et souffrir que je devienne l'\'e9poux de Marie. +\par +\par \endash \'ab\~Dieu puissant\~! s'\'e9cria l'Am\'e9ricain non sans quelque \'e9motion, que ta bont\'e9 est grande puisque tu nous conserves le c\'9cur de ce digne jeune homme\~!\~\'bb +\par +\par Mes paroles jet\'e8rent Marie dans une situation impossible \'e0 d\'e9crire. L'expression de mes griefs contre la soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine lui avait donn\'e9 le change sur mes sentiments int\'e9rieurs\~; et, quand mes derniers accents lui eurent r\'e9v +\'e9l\'e9 le seul d\'e9sir de mon c\'9cur, je la vis passer subitement de l'extr\'eame douleur \'e0 cet exc\'e8s de joie qui s'annonce aussi par des larmes\~; tombant \'e0 genoux, elle rendit gr\'e2ces \'e0 Dieu dans l'attitude du criminel qui, ayant re +\'e7u des hommes un pardon inesp\'e9r\'e9, joint ses deux mains en regardant le ciel. +\par +\par Nelson ajouta\~:\~\'bb G\'e9n\'e9reux ami, c'est le signe d'une \'e2me grande et forte d'\'eatre attir\'e9 par le malheur. Je ne combattrai plus vos nobles \'e9lans\~; j'admire votre vertu, et ne me crois point digne de la diriger.\~\'bb + En disant ainsi, il se jeta dans mes bras, et me serra \'e9troitement contre son c\'9cur\~; puis, prenant ma main et celle de Marie\~: \'ab\~Ma fille, lui dit-il en faisant signe de nous unir, Ludovic sera votre \'e9poux.\~\'bb \endash \'ab\~\'d4 + mon Dieu\~! s'\'e9cria cette charmante fille, tant de bonheur n'est-il pas un r\'eave\~?\~\'bb Elle n'ajouta rien \'e0 ces paroles, se tint appuy\'e9e au bras de Nelson et parut recueillir ses sentiments dans une extase de f\'e9licit\'e9. +\par +\par Cependant, impatient de voir s'accomplir le plus cher de mes v\'9cux, j'obtins de Nelson qu'il fix\'e2t le jour de mon union avec sa fille. \endash \'ab\~Dans quelques jours, me dit-il, je vous nommerai mon fils. Il fut un temps, peu \'e9loign\'e9 + de nous, o\'f9, selon les lois de l'\'c9tat de New York, le mariage d'un blanc avec une personne de couleur \'e9tait impossible\~; mais aujourd'hui la prohibition n'existe plus\~: de semblables alliances se font quelquefois... +\par +\par \'ab\~Un ami de notre h\'f4te, le r\'e9v\'e9rend John Mulon, ministre catholique, que sa philanthropie pour la race noire rend cher aux presbyt\'e9riens eux-m\'eames, vous mariera d'abord selon les rites de l\rquote \'c9glise romaine, \'e0 + laquelle vous appartenez\~; ensuite James Williams, ministre presbyt\'e9rien, donnera \'e0 votre union la sanction du culte que ma fille professe. Nagu\'e8re encore des mariages de cette sorte eussent excit\'e9 dans la population am\'e9 +ricaine de vives rumeurs... mais l'esprit public s'\'e9claire chaque jour, et les haines meurent avec les pr\'e9jug\'e9s. Peut-\'eatre, mes enfants, ferons nous sagement, quand votre union sera consacr\'e9 +e, de ne point quitter New York. Il n'existe pas dans cette ville plus de bienveillance que dans les autres pour les gens de couleur\~; mais, au moins, dans une grande cit\'e9, il est plus facile qu'ailleurs de vivre obscur et ignor\'e9.\~\'bb +\par +\par Je ne songeai point en ce moment \'e0 rechercher si Nelson \'e9tait le jouet de quelque illusion\~; le contentement de mon c\'9cur \'e9tait extr\'eame\~; toutes mes inqui\'e9tudes s'\'e9vanouirent\~; j'oubliai mes ennuis pass\'e9s, la cause m\'ea +me qui les avait fait na\'eetre\~; et, croyant \'e0 jamais tarie la source de mes infortunes, je ne vis plus dans l'avenir que des promesses de bonheur. +\par +\par Cette impression ne fut point dissip\'e9e par les chagrins de Marie qui, peu d'instants apr\'e8s les joies de la premi\'e8re ivresse, \'e9tait revenue \'e0 sa m\'e9lancolie. \'ab\~Mon ami, me disait-elle, c'est en vain que tu cherches \'e0 + me tromper... Ton amour pour moi est devenu un sacrifice... +\par +\par \'ab\~Quand tu vois couler mes larmes, n'accuse point mon amour\~; je pleure parce que je vois quel sera ton sort, si notre union s'accomplit. Le m\'e9pris dont je serai l'objet rejaillira sur toi... Tu n'es point accoutum\'e9 \'e0 te passer d'estime\~ +; et ce manque te fera souffrir d'affreux tourments... il ne sera pas en ton pouvoir de me cacher les secr\'e8tes plaies de ton c\'9cur. Ludovic, je mourrai de douleur de te savoir malheureux.\~\'bb +\par +\par Je m\'e9prisai la vanit\'e9 de ses scrupules et la chim\'e8re de ses craintes. +\par +\par Le jour tant d\'e9sir\'e9 de notre hymen arriva. Je me sentais plein d'amour, jamais mon c\'9cur ne s'\'e9tait ouvert \'e0 tant d'esp\'e9rance\~; j'\'e9prouvais pourtant un secret d\'e9plaisir \'e0 + voir le front de Marie couvert d'un voile de tristesse, qui ne tombait point devant ma joie\~; je ne savais pas alors qu'il est des \'e2mes tendres et myst\'e9rieuses dont la douleur est un pr\'e9 +sage, et qui souffrent instinctivement, parce qu'elles ont devin\'e9 de grands maux dans l'avenir +\par +\par Cependant, d\'e8s le matin, elle parut orn\'e9e de la blanche couronne des \'e9pouses\~; sa gr\'e2ce et sa beaut\'e9 naturelle \'e9taient pleines d'un secret enchantement, et, je ne sais si sa parure n'\'e9 +tait pas encore embellie par le deuil de son regard. Une joie religieuse et paisible se peignait sur la physionomie de Nelson\~; et, quand John Mulon et James Williams nous annonc\'e8rent que l'heure \'e9tait venue d'aller \'e0 l'\'e9glise pour la c\'e9r +\'e9monie, je me sentis p\'e9n\'e9tr\'e9 d'une sainte et douce \'e9motion. +\par +\par Cependant, \'e0 l'instant o\'f9 nos \'e2mes tranquilles se remplissaient des esp\'e9rances du bonheur, de grands troubles se pr\'e9paraient dans New York, et un orage terrible \'e9tait pr\'e8s de fondre sur nos t\'eates. {\*\bkmkstart Appel_note_fin_4}} +{\field{\*\fldinst {HYPERLINK \\l "Note_fin_4" _}}{\fldrslt {\i\ul\cf10 (Voir note \'e0 la fin de l\rquote ouvrage){\*\bkmkend Appel_note_fin_4}}}}{ +\par +\par Il existe \'e0 New York, comme dans toutes les villes du Nord des \'c9tats-Unis, deux partis bien distincts parmi les amis de la race noire. +\par +\par Les uns, jugeant l'esclavage mauvais pour leur pays, et peut-\'eatre aussi le condamnant comme contraire \'e0 la religion chr\'e9tienne, demandent l'affranchissement de la population noire\~; mais, pleins des pr\'e9jug\'e9s de leur race, ils ne consid\'e8 +rent point les n\'e8gres affranchis comme les \'e9gaux des blancs\~; ils voudraient donc qu'on d\'e9port\'e2t les gens de couleur, \'e0 mesure qu'on leur donne la libert\'e9\~; et ils les tiennent dans un \'e9tat d'abaissement et d'inf\'e9riorit\'e9 + aussi longtemps que ceux-ci demeurent parmi les Am\'e9ricains. Un grand nombre de ces amis des n\'e8gres ne sont contraires \'e0 l'esclavage que par amour-propre national\~; il leur est p\'e9nible de recevoir sur ce point le bl\'e2me des \'e9 +trangers, et d'entendre dire que l'esclavage est un reste de barbarie. Quelques-uns attaquent le mal par la seule raison qu'ils souffrent de le voir\~: ceux-l\'e0, en op\'e9rant l'affranchissement, font peu de chose\~: ils d\'e9 +truisent l'esclavage, et ne donnent pas la libert\'e9\~; ils se d\'e9livrent d'un chagrin, d'une g\'eane, d'une souffrance de vanit\'e9, mais ils ne gu\'e9rissent point la plaie d'autrui\~; ils ont travaill\'e9 pour eux, et non pour l'esclave. Charg\'e9 + de ses fers, celui-ci est repouss\'e9 de la soci\'e9t\'e9 libre. +\par +\par Les autres partisans des n\'e8gres sont ceux qui les aiment sinc\'e8rement, comme un chr\'e9tien aime ses fr\'e8res, qui non-seulement d\'e9sirent l'abolition de l'esclavage, mais encore re\'e7 +oivent dans leur sein les affranchis, et les traitent comme leurs \'e9gaux. +\par +\par Ces amis z\'e9l\'e9s de la population noire sont rares\~; mais leur ardeur est infatigable\~; elle fut longtemps \'e0 peu pr\'e8s st\'e9rile\~; cependant quelques pr\'e9jug\'e9s s'\'e9vanouirent \'e0 + leur voix, et on vit des blancs s'allier par le mariage \'e0 des femmes de couleur. +\par +\par Tant que la philanthropie pour les n\'e8gres n'avait abouti qu'\'e0 d'inutiles d\'e9clamations, les Am\'e9ricains l'avaient tol\'e9r\'e9e sans peine\~: peu leur importait qu'on proclam\'e2t th\'e9oriquement l'\'e9galit\'e9 + des noirs, pourvu que ceux-ci demeurassent, par le fait, inf\'e9rieurs aux blancs. Mais le jour o\'f9 un Am\'e9ricain \'e9pousa une femme de couleur, la tentative de m\'ealer les deux races prit un caract\'e8re pratique. Ce fut une atteinte port\'e9e +\'e0 la dignit\'e9 des blancs\~; l'orgueil am\'e9ricain se souleva tout entier. +\par +\par Telle \'e9tait, dans la ville de New York, la disposition des esprits, \'e0 l'\'e9poque de mon hymen avec Marie. +\par +\par Comme nous nous rendions \'e0 l'\'e9glise catholique, j'aper\'e7us dans la ville une agitation inaccoutum\'e9e. Ce n'\'e9tait plus le mouvement r\'e9gulier d'une population industrielle et commer\'e7ante\~: des hommes mal v\'eatus, de la classe ouvri\'e8 +re, parcouraient les rues \'e0 une heure o\'f9 d'ordinaire ils remplissent les ateliers. On les voyait, au m\'e9pris de leurs habitudes calmes et froides, marcher vite, se heurter en se croisant, s'aborder d'un air myst\'e9rieux, former des groupes anim +\'e9s, et se s\'e9parer brusquement dans des directions contraires. +\par +\par Plein d'un int\'e9r\'eat immense qui occupait toute ma pens\'e9e, je ne pr\'eatai qu'une faible attention \'e0 ce trouble ext\'e9rieur\~; cependant, d\'e8s ce moment, je fus surpris de ne voir dans les rues ni n\'e8gres ni mul\'e2tres. +\par +\par Nelson demanda \'e0 un Am\'e9ricain qui passait pr\'e8s de nous la cause de ce tumulte. \endash \'ab\~Oh\~! dit celui-ci, les amalgamistes\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright +\f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l\rquote auteur. }{\i Amalgamistes.}{ +\par V. Pour le sens de ce mot la note ci-dessus de la PAGE 144.}}}{ font tout le mal\~; ils veulent que les n\'e8gres soient les \'e9gaux des blancs\~; les blancs sont bien forc\'e9s de se r\'e9volter.\~\'bb +\par +\par Interrog\'e9 de m\'eame, un autre r\'e9pondit \endash \'ab\~Si on tue les n\'e8gres, ce sera leur faute\~; pourquoi ces mis\'e9rables osent-ils s'\'e9lever jusqu'au rang des Am\'e9ricains\~?\~\'bb +\par +\par Un troisi\'e8me interlocuteur \'e9mit une opinion diff\'e9rente\~: \'ab\~On va, dit-il, raser les maisons des noirs, et faire dispara\'eetre leurs hideuses figures\~! Les blancs sont coupables d'agir ainsi\~; car ils ont eu le premier tort\~ +; pourquoi ont-ils donn\'e9 la libert\'e9 aux n\'e8gres\~?\~\'bb +\par +\par \'c0 l'instant o\'f9 ces tristes discours frappaient notre oreille, un affreux spectacle s'offrit \'e0 nos yeux... +\par +\par Nous \'e9tions dans L\'e9onard-Street. Quelques pauvres mul\'e2tres venant \'e0 passer en ce moment, nous entendons aussit\'f4t mille voix furieuses crier\~: \'ab\~Haine aux n\'e8gres\~! \'e0 mort\~! \'e0 mort\~!\~\'bb Au m\'eame instant, une gr\'ea +le de pierres, parties du sein de la multitude, tombe sur les gens de couleur\~; des Am\'e9ricains, arm\'e9s de b\'e2tons, se pr\'e9cipitent sur ces malheureux, et les frappent sans piti\'e9. Atterr\'e9s par un traitement aussi cruel qu'inattendu, les mul +\'e2tres ne faisaient aucune r\'e9sistance, et paraissaient accabl\'e9s de stupeur \'e0 l'aspect de la foule irrit\'e9e\~; leur regard, \'e9lev\'e9 vers le ciel, semblait demander \'e0 Dieu d'o\'f9 venait contre eux le courroux d'une soci\'e9t\'e9 + dont ils respectaient les lois. +\par +\par Bient\'f4t une sc\'e8ne plus d\'e9solante encore s'offrit \'e0 nos regards. Les infortun\'e9s, que poursuivait une aveugle vengeance, s'\'e9taient r\'e9fugi\'e9s dans les maisons amies de quelques gens de couleur. Je les croyais \'e9chapp\'e9s au p\'e9ril +\~; mais quand il est soulev\'e9, le flot populaire ne s'arr\'eate pas ainsi. Les fen\'eatres volent en \'e9clats, les portes sont bris\'e9es, les murs d\'e9molis... En ce moment, je cessai de voir le travail du peuple\~: Marie \'e9tait glac\'e9 +e d'effroi. \'ab\~Mes amis, nous dit Nelson sans se troubler, retirons-nous\~; ces violences barbares confondent ma raison\~; elles prouvent une haine bien fatale contre les gens de couleur. De grands dangers nous menaceraient si nous \'e9tions d\'e9 +couverts. H\'e2tons-nous de gagner le temple saint\~; r\'e9fugi\'e9s dans l'\'e9difice religieux, nous y serons \'e0 couvert de toute injure\~: le peuple am\'e9ricain cesserait plut\'f4 +t d'exister que de perdre son respect pour les choses saintes... Mes enfants, nous disait encore Nelson en nous entra\'eenant vers l'\'e9glise, d\'e8s que votre union sera consomm\'e9e, nous quitterons cette ville, o\'f9 r\'e8 +gnent de mauvaises passions, que je croyais assoupies.\~\'bb +\par +\par En peu d'instants nous arriv\'e2mes \'e0 l'\'e9glise de John Mulon. Beaucoup de gens de couleur s'y \'e9taient r\'e9fugi\'e9s. +\par +\par En entrant dans le pieux asile, je sentis rena\'eetre ma force et mes esp\'e9rances. Le tumulte de la s\'e9dition, les cris de la multitude, ses fureurs, et la voix des victimes, tous ces bruits de la terre cess\'e8 +rent de frapper mon oreille, et les ressentiments sortirent de mon c\'9cur. J'aimais la fille de Nelson, et je priais Dieu. +\par +\par Bient\'f4t la c\'e9r\'e9monie fut commenc\'e9e. J'\'e9tais agenouill\'e9 pr\'e8s de Marie, dont la p\'e2leur \'e9tait extr\'eame. Pendant les sc\'e8nes d'horreur dont nous avions \'e9t\'e9 les t\'e9moins, elle n'avait pas laiss\'e9 \'e9 +chapper une seule plainte\~; seulement son regard douloureux semblait me dire\~: \'ab\~Sont-ce donc l\'e0 les pompes de notre hymen\~?\~\'bb Depuis que nous \'e9tions entr\'e9s dans l'enceinte sacr\'e9e, je voyais rena\'ee +tre sur son front le calme et la s\'e9r\'e9nit\'e9\~: mais sa confiance en Dieu \'e9tait plut\'f4t de la r\'e9signation que de l'esp\'e9rance. +\par +\par Pour moi, je m'abandonnais sans r\'e9serve \'e0 mes impressions de joie. Apr\'e8s bien des orages, je touchais au port... mes malheurs pass\'e9s servaient d'ombre \'e0 mon bonheur... et je b\'e9nissais presque les pers\'e9 +cutions de la fortune, sans lesquelles je n'eusse point \'e9t\'e9 aussi heureux... Si le sort e\'fbt prot\'e9g\'e9 mes premi\'e8res ambitions de gloire et de puissance, je n'aurais point quitt\'e9 l'Europe, et je ne serais point aujourd'hui l'\'e9 +poux de Marie\~! Que me feront d\'e9sormais les injustices du monde\~; nous serons deux pour les supporter\~; et les larmes d'une femme sont si douces, qu'elles m\'ealent un charme secret aux douleurs les plus am\'e8res. +\par +\par Ainsi s'offraient \'e0 mon esprit mille pens\'e9es riantes d'avenir, tandis que, prostern\'e9s devant l'autel, Marie et moi nous recevions les b\'e9n\'e9dictions de l\rquote \'c9glise. Au moment o\'f9 le ministre saint, apr\'e8s avoir tir\'e9 de son c\'9c +ur des conseils touchants, prenait nos mains pour les unir, un grand tumulte \'e9clate tout \'e0 coup \'e0 la porte du temple. \'ab\~Les insurg\'e9s\~!\~\'bb crie une voix sinistre. Ce cri vole de bouche en bouche\~ +; puis un silence morne se fait sous la vo\'fbte sacr\'e9e... Alors on entend au dehors le bruit d'une multitude en d\'e9sordre, semblable aux grondements d'un orage qui s'approche. Pouss\'e9 par un vent imp\'e9tueux, le nuage qui por +te le tonnerre s'avance rapidement, et d\'e9j\'e0 la foudre est sur nos t\'eates. \'ab\~Mort aux gens de couleur\~! \'e0 l'\'e9glise\~! \'e0 l'\'e9glise\~!\~\'bb Ces clameurs redoutables retentissent de toutes parts\~; la terreur saisit les fid\'e8 +les assembl\'e9s\~; le pr\'eatre p\'e2lit ses genoux fl\'e9chissent, l'anneau qui devait nous unir tombe de ses mains\~! Marie, glac\'e9e d'effroi, perd ses sens, chancelle, et je pr\'eate \'e0 la jeune fille d\'e9 +faillante l'appui du bras qui, un instant plus tard, e\'fbt soutenu mon \'e9pouse bien-aim\'e9e. +\par +\par Quelques n\'e8gres intr\'e9pides s'\'e9taient \'e9lanc\'e9s vers les issues de l'\'e9glise pour les d\'e9fendre contre l'invasion\~; mais bient\'f4t mille projectiles tombent avec fracas sur l'\'e9difice sacr\'e9... on entend les portes g\'e9 +mir sur leurs gonds... les assaillants s'encouragent mutuellement \'e0 la violence\~; chacun de leurs succ\'e8s est salu\'e9 par des applaudissements tumultueux\~; les coups redoublent, les murailles s'\'e9branlent, le sol a trembl\'e9. D\'e9j\'e0 + le peuple, ce prodigieux ouvrier de destruction, a fait irruption dans le parvis\~; alors l'\'e9glise pr\'e9sente une sc\'e8ne affreuse de d\'e9sordre et de confusion\~: les enfants jettent des cris per\'e7ants\~ +; les femmes poussent des plaintes douloureuses. \'c0 l'id\'e9e d'un massacre populaire, l'horreur p\'e9n\'e8tre dans toutes les \'e2mes\~; car la populace est la m\'eame dans tous pays, stupide, aveugle et cruelle. Des hommes, ou plut\'f4 +t des monstres, sans respect pour la saintet\'e9 du lieu, sans piti\'e9 pour l'infirmit\'e9 du sexe et de l'\'e2ge, se pr\'e9cipitent sur la pieuse assembl\'e9e, et se livrent aux actes de la plus brutale violence, sans \'e9 +pargner les femmes, les vieillards et les enfants. +\par +\par Mon angoisse \'e9tait extr\'eame. Confondu par ce spectacle de vandalisme et d'impi\'e9t\'e9, Nelson \'e9tait partag\'e9 entre sa sollicitude paternelle et son orgueil national. \'ab\~\'d4 mon Dieu\~! s'\'e9criait-il\~; \'f4 profanation\~! \'f4 + honte pour mon pays\~!\~\'bb +\par +\par Le p\'e9ril \'e9tait imminent et terrible\~; je dis \'e0 Nelson\~: \'ab\~De gr\'e2ce, laissez \'e0 mon amour le soin de prot\'e9ger Marie\~\'bb et en parlant ainsi, je la saisis dans mes bras. Oh\~! avec quelle \'e9nergie je m'emparai de ma bien-aim\'e9e +\~! comme je me sentis fort en la portant sur mon c\'9cur\~! mais \'e0 peine \'e9tais-je charg\'e9 d'un si pr\'e9cieux fardeau, que j'entends plusieurs voix crier\~: \'ab\~John Mulon\~! John Mulon\~ +! mort au catholique qui marie les femmes de couleur avec les blancs\~!\~\'bb Et en m\'eame temps je vis tous les regards se porter sur nous\~; je compris que nous \'e9tions trahis, et que d'affreux dangers nous mena\'e7aient. Comment sauver Marie\~ +? comment traverser les rangs de nos ennemis, au milieu de tant de passions d\'e9cha\'een\'e9es\~? +\par +\par Une lueur d'esp\'e9rance vint briller \'e0 mes regards. \'ab\~La milice\~! la milice\~!\~\'bb cri\'e8rent quelques insurg\'e9s. \endash \'ab\~Que nous importe\~! r\'e9pondirent les autres\~; la milice n'oserait pas tirer sur le peuple am\'e9ricain\~!\~ +\'bb +\par +\par Un corps de miliciens arrivait en effet avec la mission de r\'e9tablir la paix publique\~; mais il \'e9tait enti\'e8rement compos\'e9 d'hommes blancs qui se souciaient peu des gens de couleur. Au lieu d'arr\'eater la fureur populaire, ils se mirent \'e0 + contempler ses exc\'e8s. Leur pr\'e9sence impassible ne fit qu'accro\'eetre la fureur des assaillants qui parcouraient l'int\'e9rieur du temple, brisant, saccageant tout, les meubles, les ornements du culte, la chaire sacr\'e9e, l'autel m\'ea +me. Toutes les issues \'e9taient gard\'e9es, pour que nul ne p\'fbt se soustraire \'e0 leurs violences. Dans cette extr\'e9mit\'e9, recommandant au ciel la sainte cause de l'innocence et du malheur, je me pr\'e9cipite au milieu d'une multitude effr\'e9n +\'e9e, \'e0 travers mille cris de douleur et de vengeance, \'e9levant dans mes bras Marie, p\'e2le et \'e9chevel\'e9e, et n'ayant pour me prot\'e9ger d'autre secours que l'\'e9nergie de ma volont\'e9 +, la force de mon amour, et ma foi dans la justice de Dieu. Ah\~! je fus intr\'e9pide et puissant\~! je ne sais si ce fut un effet de mon audace ou d'une c\'e9leste protection\~: mais un passage s'ouvrit devant moi. Marie \'e9tait si bel +le dans son effroi, que j'attribuai d'abord \'e0 la fascination de ses charmes l'impuissance de nos ennemis\~; cependant quel respect la plus noble cr\'e9ature inspirerait-elle \'e0 l'impie qui outrage Dieu dans son temple\~? Je n'avais plus \'e0 + franchir que la derni\'e8re issue\~: c'\'e9tait le passage le plus dangereux. Agit\'e9 de mille terreurs, plac\'e9 entre l'obstacle que je voyais devant moi et l'impossibilit\'e9 de demeurer immobile, ne trouvant que p\'e9rils autour de moi, je m'\'e9 +lance... En ce moment, je vois se lever les bras des meurtriers... Marie va tomber sous leurs coups... Alors il me semble que la vo\'fbte du ciel s'affaisse sur moi, en m\'eame temps que la terre entr'ouvre son sein pour m'engloutir. Cependant mon \'e9 +lan suit son cours\~; je ne puis plus le retenir, et, dans cet entra\'eenement de mon corps, j'ai la conscience qu'en voulant sauver une t\'eate ch\'e9rie, je la livre \'e0 ses bourreaux\~!\~! +\par +\par O mon Dieu\~! qu'en ce jour ta puissance et ta mis\'e9ricorde furent grandes\~! \'c0 l'instant m\'eame o\'f9 je pr\'e9cipitais dans l'ab\'eeme le tr\'e9sor confi\'e9 \'e0 mon amour, un jeune combattant se pr\'e9 +sente, se jette entre nous et nos ennemis, dont il brave les fureurs, nous fait un rempart de son corps, s'avance dans le terrible d\'e9fil\'e9, attaque les gardiens du passage, d\'e9sarme, renverse, brise tout ce qui lui r\'e9siste... Pr\'e9c\'e9d\'e9 + de sa puissance tut\'e9laire, je marche sans obstacle, je soustrais Marie aux outrages, je la prot\'e8ge contre toutes les violences, et ressens la plus douce joie qu'il soit donn\'e9 \'e0 l'homme d'\'e9prouver en d\'e9robant \'e0 un affreux p\'e9 +ril et en voyant rena\'eetre dans mes bras le charmant objet de mon amour. +\par +\par Peu d'instants apr\'e8s nous f\'fbmes rejoints par Nelson, James Williams et John Mulon, qui, malgr\'e9 les luttes o\'f9 ils avaient \'e9t\'e9 contraints de s'engager, ne nous avaient pas perdus de vue. +\par +\par \'ab\~Ludovic\~! \'f4 ciel\~! o\'f9 sommes-nous\~?\~\'bb s'\'e9cria Marie en rouvrant ses beaux yeux que la terreur avait ferm\'e9s, et qui semblaient se r\'e9veiller d'un long sommeil\~; \'ab\~O\'f9 donc est le temple, le ministre saint, mon p\'e8 +re, la foule\~?\~\'bb Et son regard parut s'\'e9garer autour d'elle. +\par +\par \'ab\~Mon bien aim\'e9, reprit-elle, je ne sais rien, sinon que je te dois la vie.\~\'bb +\par +\par Puis, voyant Nelson\~: \'ab\~Mon p\'e8re\~! ah\~! je tremblais pour vos jours... dites... que s'est-il donc pass\'e9 depuis que l'anneau de notre hymen est tomb\'e9 des mains du pr\'eatre de Dieu... J'ai eu une terrible vision\~!... des images de sang\~ +!... des cris de mort\~!... Georges\~! Georges\~! o\'f9 est-il\~?\~\'bb +\par +\par \endash \'ab\~Il est l\'e0,\~\'bb r\'e9pliqua Nelson. +\par +\par \endash \'ab\~\'d4 mon Dieu\~! il a perdu la vie,\~\'bb s'\'e9cria Marie. +\par +\par \endash \'ab\~Non, ma fille, il a sauv\'e9 la tienne.\~\'bb +\par +\par Nelson nous apprit en effet que Georges \'e9tait ce jeune homme intr\'e9pide qui, \'e0 l'instant du plus grand p\'e9ril, s'\'e9tait montr\'e9 soudain, et nous avait d\'e9livr\'e9s par des prodiges de valeur et d'audace. +\par +\par \'ab\~Mes amis, dit Nelson, le ciel nous \'e9prouve par de cruelles infortunes\~; cependant la Providence, qui, en permettant un grand mal, nous a soustraits miraculeusement aux maux plus grands dont nous \'e9tions menac\'e9s, n'est-elle pas encore g\'e9n +\'e9reuse envers nous\~?\~\'bb +\par +\par \endash \'ab\~D'o\'f9 vient que Georges \'e9tait ici\~? demanda Marie\~; et pourquoi n'est-il pas avec nous\~? +\par +\par \endash \'ab\~Georges, r\'e9pondit Nelson, nous est apparu comme ces g\'e9nies bienfaisants qui ne descendent sur la terre que pour s\'e9cher les pleurs des hommes, et qui, apr\'e8s avoir consol\'e9, retournent dans leur c\'e9leste patrie. Je l'ai +vu ardent, imp\'e9tueux, s'\'e9lancer \'e0 la d\'e9fense de sa s\'9cur et terrasser ses ennemis. Bient\'f4t il s'est approch\'e9 de moi\~: \endash Suivez Marie, m'a-t-il dit\~; veillez sur elle... h\'e2tez-vous, \'f4 mon p\'e8 +re, de fuir cette ville impie. Et comme je prenais son bras pour l'attirer \'e0 nous\~: \endash Je ne suis pas libre, m'a-t-il r\'e9pondu avec \'e9nergie\~; mon devoir m'appelle ailleurs... J'aime ma s\'9c +ur plus que la vie, mais non autant que l'honneur. Je m'\'e9loigne de vous, je fuis ma ch\'e8re s\'9cur, pour ne pas \'eatre faible. Que Marie s'unisse \'e0 Ludovic, il est digne d'elle... elle l'est de lui... Adieu, James Williams\~; a-t-il dit en s'\'e9 +loignant\~; allez chez votre fr\'e8re Lewis\~; il vous faut \'e0 tous un autre asile, car votre maison n'existe plus.\~\'bb +\par +\par Nous trouv\'e2mes en effet un monceau de ruines \'e0 la place de l'habitation de notre h\'f4te. Les portes en avaient \'e9t\'e9 bris\'e9es, les murs d\'e9molis, les meubles saccag\'e9s\~; les d\'e9bris de la destruction avaient \'e9t\'e9 rassembl\'e9 +s en tas sur la place publique\~; on y avait mis le feu en signe de joie, et nous aper\'e7\'fbmes \'e0 notre retour, les derni\'e8res lueurs de la flamme qui les avaient consum\'e9s. Plusieurs maisons de gens de couleur et de blancs amis des n\'e8 +gres avaient \'e9prouv\'e9 le m\'eame sort, et quatre \'e9glises appartenant \'e0 la population noire \'e9taient tomb\'e9es, comme celle de John Mulon, sous la violence et la profanation. +\par +\par Vers le soir, l'insurrection \'e9tait amortie\~; la soci\'e9t\'e9 philanthropique, \'e9tablie \'e0 New York pour l'affranchissement des n\'e8gres, publia une d\'e9claration dans laquelle elle s'effor\'e7a de calmer les passions des Am\'e9 +ricains contre les gens de couleur. \'ab\~Jamais, dit-elle, nous n'avons con\'e7u le projet insens\'e9 de m\'ealer les deux races\~; nous ne saurions m\'e9conna\'eetre \'e0 ce point la dignit\'e9 des blancs\~; nous respectons les lois qui \'e9tablissent +l'esclavage dans les \'c9tats du Sud.\~\'bb +\par +\par \'d4 honte\~! quel est donc ce peuple libre devant lequel il n'est pas permis de ha\'efr l'esclavage\~? Les n\'e8gres de New York ne demandent pas la libert\'e9 pour eux, tous sont libres\~; ils invoquent la piti\'e9 am\'e9ricaine pour leurs fr\'e8 +res esclaves... et leur pri\'e8re, celle de leurs amis, sont des crimes pour lesquels on demande gr\'e2ce\~!... +\par +\par Cependant il restait encore dans la ville un peu de cette agitation superficielle qui a coutume de succ\'e9der aux crises de la guerre civile. On voyait le p\'e8re chercher les enfants\~; la s\'9cur, le fr\'e8re\~; l'\'e9 +pouse, le mari. On s'abordait en se questionnant et en se faisant mutuellement des r\'e9cits exag\'e9r\'e9s\~: \'e0 l'aspect des \'e9difices ruin\'e9s et des cendres encore fumantes, on s'arr\'eatait pour contempler l\rquote \'9c +uvre populaire, comme on regarde, apr\'e8s l'ouragan, les ch\'eanes d\'e9racin\'e9s et les moissons fl\'e9tries. Les h\'e9ros du jour et les braves se reposaient et rentraient chez eux\~; les poltrons et les intrigants entraient en sc\'e8ne. +\par +\par Tout le monde, apr\'e8s l'\'e9v\'e9nement, condamnait les insurg\'e9s, et leurs exc\'e8s. La plupart, en d\'e9plorant la mis\'e8re des noirs, en \'e9prouvaient une secr\'e8te joie. Je vis pourtant quelques bons citoyens, amis sinc\'e8 +res de leur pays, verser des larmes au souvenir de cette fatale journ\'e9e\~; ils voyaient dans cet acte de tyrannie, exerc\'e9 par le plus grand nombre sur une minorit\'e9 + faible, l'abus le plus odieux de la force, et se demandaient si une population, dont les passions haineuses \'e9taient plus fortes que les lois, pouvait longtemps demeurer libre. +\par +\par \'c0 l'heure m\'eame o\'f9 la s\'e9dition \'e9tait apais\'e9e, ou nous apprit qu'il s'en pr\'e9parait pour le lendemain une nouvelle, dont les sympt\'f4mes \'e9taient terribles. +\par +\par Un seul moyen pouvait arr\'eater l'insurrection d\'e8s son principe\~: il e\'fbt fallu ordonner \'e0 la milice de faire feu sur le peuple\~; mais cet ordre ne pouvait \'e9maner que du maire de la cit\'e9. Les plus sages lui conseillaient cette mesure\~ +; mais, magistrat n\'e9 du peuple, il n'osait frapper son p\'e8re. Vainement on lui disait que les insurg\'e9s \'e9taient de la populace, et non le peuple. Dans les discordes civiles, il vient un moment o\'f9 il est bien malais\'e9 + de distinguer l'un de l'autre. Le maire \'e9couta l'avis des plus mod\'e9r\'e9s, qui voulaient qu'on montr\'e2t seulement les ba\'efonnettes \'e0 la multitude. Cet appareil de miliciens sous les armes ne pouvait \'eatre, \'e0 la v\'e9rit\'e9, qu'une d +\'e9monstration vaine, s'il ne leur \'e9tait permis de briser par la force toutes les r\'e9sistances\~; mais il y a des cas o\'f9 la raison ne fait point entendre, parce qu'elle est combattue par de secrets sentiments, do +nt on ne saurait convenir, et qu'on s'avoue \'e0 peine \'e0 soi-m\'eame. \'ab\~Apr\'e8s tout, disait aux Am\'e9ricains la voix de cet instinct secret, le malheur serait-il si grand, quand les gens de couleur et leurs amis p\'e9 +riraient dans un mouvement populaire\~?\~\'bb +\par +\par Jugez enfin de la stupeur dans laquelle chacun de nous tomba, en apprenant que l'annonce de mon union avec Marie avait \'e9t\'e9, sinon la cause, du moins le pr\'e9texte de l'insurrection. \'c0 cette nouvelle, tous les ressentiments qu'avaient fait na\'ee +tre quelques mariages pr\'e9c\'e9dents entre des blancs et des femmes de couleur s'\'e9taient r\'e9veill\'e9s. La partie \'e9clair\'e9e de la population, sans \'e9prouver des passions aussi violentes, sympathisait avec elles\~; elle n'e\'fbt point suscit +\'e9 la r\'e9volte, mais elle laissait faire les rebelles, et, je ne sais si elle e\'fbt jamais arr\'eat\'e9 leurs exc\'e8s, n'\'e9tait la crainte qu'elle sentit pour elle-m\'eame d'une multitude effr\'e9n\'e9e, qu'elle vit enivr\'e9e de d\'e9 +sordre et avide de destruction. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb840\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f16\fs38\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594421}Chapitre XIV\line }{\b0\i Le d\'e9part de l\rquote Am\'e9rique civilis\'e9e}{{\*\bkmkend _Toc72594421} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {Nelson me dit\~: \'ab\~Il vous manquait cette derni\'e8re \'e9preuve... +\par +\par \endash \'ab\~De gr\'e2ce, m'\'e9criai-je, ne faites pas \'e0 mon c\'9cur l'injure de l'interroger... Mais dites, quand serai-je uni \'e0 celle qui m'est plus ch\'e8re mille fois qu'elle ne le fut jamais\~?... +\par +\par \endash \'ab\~H\'e9las\~! mon ami, r\'e9pliqua Nelson apr\'e8s un long silence, tout est obstacle, embarras et malheur autour de nous... Je ne vois de certain que la n\'e9cessit\'e9 o\'f9 nous sommes de quitter New York sans le moindre retard.\~\'bb + +\par +\par Nous pensions tous comme lui. Mais o\'f9 aller\~?... Nelson voulait nous conduire dans l'Ohio, o\'f9 la population am\'e9ricaine, compos\'e9e d'\'e9l\'e9ments tout nouveaux, ne tient aucun compte des ant\'e9c\'e9 +dents de la vie et des traditions de famille. Il se sentait d'ailleurs attir\'e9 vers ce pays par la f\'e9condit\'e9 de son sol et le g\'e9nie industriel de ses habitants. Mais comme nous allions nous arr\'eater \'e0 ce projet, notre nouvel h\'f4 +te, Lewis Williams, chez lequel son fr\'e8re nous avait conduits, nous apprit que la l\'e9gislature de l'Ohio venait de rendre un d\'e9cret pour interdire l'entr\'e9e de l'\'c9tat \'e0 tous les gens de couleur. +\par +\par Ce nouvel acte de tyrannie, tant de malheurs accumul\'e9s sur nos t\'eates, r\'e9veill\'e8rent dans mon \'e2me les haines qu'une ivresse passag\'e8re y avait endormies. +\par +\par Je dis \'e0 Marie\~: \'ab\~Ma bien-aim\'e9e, fuyons une soci\'e9t\'e9 qui nous pers\'e9cute\~; le bonheur est trop difficile parmi les m\'e9chants\~; mais tous les hommes sont m\'e9chants pour nous\~; crois-moi, renon\'e7ons \'e0 + ce monde cruel... voudrais-tu me suivre au d\'e9sert\~? L'Ouest des \'c9tats-Unis contient d'immenses contr\'e9es, o\'f9 les Europ\'e9ens n'ont jamais p\'e9n\'e9tr\'e9\~; c'est l\'e0 qu'est notre asile...\~\'bb +\par +\par Quel est l'homme qui, sous le charme d'une douce atmosph\'e8re, traversant une belle solitude, au milieu d'une for\'eat sombre et sauvage, o\'f9 l'eau vive court sous la feuill\'e9e tremblante\~; o\'f9 le soleil se joue sur les cimes que d\'e9 +place le vent\~; o\'f9 tout est recueillement et myst\'e8re\~; o\'f9 la nature s'empare de l'\'e2me par le calme, et des sens par une voluptueuse fra\'eecheur\~; quel est celui, dis-je, qui, sous l'empire de ces impressions, n'a pas r\'eav\'e9 le bonheur +dans un \'e9tablissement \'e9loign\'e9 du monde, et n'a, sur les ailes de son imagination, transport\'e9 tout \'e0 coup dans ce lieu solitaire une personne ch\'e9rie, avec laquelle il oubliera le reste des hommes, au sein de toutes les d\'e9 +lices de l'amour, et de tous les enchantements de la nature\~? +\par +\par Ceux auxquels de riantes illusions n'ont pas inspir\'e9 ce beau r\'eave l'ont peut-\'eatre fait dans ces moments de triste r\'e9alit\'e9 o\'f9 l'ennui, le d\'e9go\'fbt et la mis\'e8re donnent au malheureux l'espoir de trouver le bonheur partout o\'f9 + le monde n'est pas. +\par +\par L'id\'e9e du d\'e9sert me vint de la m\'e9lancolie\~; cependant elle offrit \'e0 mon \'e2me l'image d'une douce f\'e9licit\'e9. +\par +\par Je dis \'e0 Marie cette impression avec une abondance de sentiments et un exc\'e8s de tendresse que j'essaierais vainement de vous d\'e9peindre\~: le c\'9cur trouve, dans ses efforts d'esp\'e9rance, des expressions qui ne sont point de l'homme\~ +; mais le feu de ce divin langage s'\'e9teint en lui, lorsque, de l'Eden c\'e9leste vers lequel elle s'\'e9tait \'e9lanc\'e9e, l'\'e2me est retomb\'e9e dans la vall\'e9e de larmes... +\par +\par Pendant que je parlais, Marie semblait m'\'e9couter avec ravissement\~; nos c\'9curs \'e9taient toujours de concert, et son imagination avait compris la mienne. Quand je lui dis ces mots \'ab\~Voudrais-tu me suivre au d\'e9sert\~?\~\'bb \endash \'ab\~Oh +\~! mon ami, s'\'e9cria-t-elle, comme la vie s'\'e9coulerait pour moi douce et tranquille, partout o\'f9 je ne verrais que toi\~!\~!\~\'bb \endash Et, comme si un remords f\'fbt entr\'e9 dans son \'e2me, elle reprit bient\'f4t\~: \'ab\~ +La solitude me convient, \'e0 moi, pauvre fille maudite des hommes et de Dieu\~; mais vous, Ludovic, n'est-ce pas trop sacrifier que de quitter ce monde\~?\~\'bb +\par +\par Alors j'essayai de convaincre Marie du peu que je perdais en m'\'e9loignant des hommes. Passer mes jours avec elle seule, loin des soci\'e9t\'e9s que je ha\'efssais, me semblait un bonheur au-del\'e0 duquel je ne concevais rien qui f\'fbt d\'e9 +sirable. Pour apaiser ses scrupules, je ne lui fis aucune peinture exag\'e9r\'e9e de mon amour\~: je lui montrai mon c\'9cur \'e0 d\'e9couvert. \'ab\~Tu crois, lui dis-je, \'f4 ma bien-aim\'e9e\~! que je t'offre un sacrifice... d\'e9 +trompe toi. Cette retraite vers la for\'eat solitaire o\'f9 nous jouirons d'une si douce f\'e9licit\'e9, n'est pas seulement selon mon c\'9cur\~; ma raison elle-m\'eame l'approuve. Je suis d\'e9go\'fbt\'e9 + des hommes d'Europe et de leur civilisation. Dans les contr\'e9es sauvages o\'f9 nous irons, nous trouverons d'au +tres hommes qui ne sont ni polis ni savants, mais aussi ne connaissent rien aux arts de l'oppression et de la tyrannie. Nous appelons ces Indiens des sauvages parce qu'ils n'ont point nos talents\~; mais quel nom nous donnent-ils, eux qui ne poss\'e8 +dent point nos vices\~? C'est au sein de leurs for\'eats que nous admirerons l'homme dans sa dignit\'e9 primitive. +\par +\par \'ab\~La vie civilis\'e9e est une vie de force collective et de faiblesse individuelle\~: l'homme isol\'e9 marche seul dans sa force et dans sa libert\'e9. +\par +\par \'ab\~Dans nos pays de vieille civilisation, l'impotent dont le corps languit, le l\'e2che qui n'a point d'\'e2me, l'imb\'e9cile qui n'en a pas plus qu'un reflet, sont les forts de la soci\'e9t\'e9, pourvu qu'ils soient n\'e9s riches\~ +: ils brillent, ils commandent, ils gouvernent. Il n'est pas de poltron qui n'ach\'e8te du c\'9cur avec de l'or\~: les honneurs, les distinctions, la gloire m\'eame, se vendent comme une denr\'e9e. +\par +\par \'ab\~J'ai vu des idiots que servaient cent hommes intelligents appel\'e9s valets. S'ils fussent n\'e9s rois, ils eussent \'e9t\'e9 servis par des peuples. +\par +\par \'ab\~Chez l'Indien, au contraire, l'intelligence est au chef, l'\'e9nergie \'e0 l'homme fort, la faiblesse \'e0 l'infirme\~; et l'on n'ach\'e8te pas plus l'\'e9nergie musculaire que la puissance morale. +\par +\par \'ab\~Ainsi la raison elle-m\'eame nous chasse du pays que nous ha\'efssons, et nous pousse vers la nouvelle patrie qu'a choisie notre c\'9cur... +\par +\par \endash \'ab\~Oh\~! oui, s'\'e9cria Marie c\'e9dant \'e0 la conviction dont elle me voyait p\'e9n\'e9tr\'e9... mais mon p\'e8re\~!\~!...\~\'bb +\par +\par Je r\'e9pliquai\~: \'ab\~Nelson nous aime tendrement\~: partout o\'f9 nous irons, ses b\'e9n\'e9dictions et ses v\'9cux suivront nos traces... d'ailleurs, infortun\'e9 lui-m\'eame, ne sera-t-il pas jaloux de partager notre retraite\~?\~\'bb +\par +\par Nelson entendit sans le plus l\'e9ger signe d'\'e9motion la communication de mes projets\~; il r\'e9fl\'e9chit profond\'e9ment, et puis il me dit\~: \'ab\~La r\'e9solution que vous proposez est extr\'eame, mais notre position l'est aussi\~; je ne me s\'e9 +parerai point de vous, mes enfants. Pendant qu'au d\'e9sert vous serez occup\'e9s de votre bonheur, j'aurai, moi, d'autres soins \'e0 remplir. J'ai toujours compati \'e0 la mis\'e8re des Indiens, dont l'ignorance fait la faiblesse\~ +; un grand nombre parmi nous sont durs et pers\'e9cuteurs envers ces infortun\'e9s. Le Ciel, qui ne me permet pas de jouir ici du bien-\'eatre et de la s\'e9curit\'e9, m'avertit sans doute que ma place est marqu\'e9 +e ailleurs, et je ferai encore une oeuvre utile \'e0 mon pays en travaillant \'e0 r\'e9parer ses injustices...\~\'bb +\par +\par Il r\'e9fl\'e9chit de nouveau, et poursuivit ainsi\~: \'ab\~Nous allons marcher vers l'Ouest et traverser de vastes contr\'e9es. Le d\'e9sert est loin aujourd'hui\~; la civilisation am\'e9ricaine grandit si vite et s'\'e9 +tend si rapidement... Si nous ne cherchions qu'un sol fertile et une admirable nature, nous choisirions notre asile dans la vall\'e9e du Mississipi, sur sa rive droite, qui compte encore peu d'habitants\~; mais les eaux du grand fleuve qui, en se d\'e9 +bordant, f\'e9condent les terres environnantes, sont aussi, par leur contact avec les mati\'e8res v\'e9g\'e9tales, la source d'exhalaisons funestes \'e0 la vie de l'homme. Nous ferons mieux de porter nos pas du c\'f4t\'e9 des grands lacs, o\'f9 + l'on respire un air toujours pur. Le Michigan est renomm\'e9 pour la salubrit\'e9 de son climat\~; il ne contient qu'une seule ville (D\'e9troit), d'immenses for\'eats, et la nation des Indiens Ottawas.\~\'bb +\par +\par Le lendemain, le premier jour du mois de mai de l'ann\'e9e 1827, Nelson, Marie et moi remontions l'Hudson pour nous rendre \'e0 Albany, et de l\'e0 \'e0 Buffaloe, petite ville situ\'e9e sur le bord du lac \'c9ri\'e9. Nelson e\'fb +t voulu n'emmener aucun serviteur\~: je d\'e9sirais moi m\'eame de faire comme lui\~; mais le fid\'e8le Owasco nous demanda si instamment de nous suivre, et t\'e9moigna tant de chagrin \'e0 l'id\'e9e d'\'eatre s\'e9par\'e9 de sa bonne ma\'ee +tresse, que nous c\'e9d\'e2mes \'e0 sa pri\'e8re. +\par +\par Ainsi nous part\'eemes, chass\'e9s par la pers\'e9cution et r\'e9duits \'e0 chercher un asile parmi les sauvages. Oh\~! je n'accusai point alors la rigueur de mon destin. Ce d\'e9part avec l'objet aim\'e9, les sc\'e8 +nes ravissantes que nous offrit le fleuve du Nord sur ses deux rives, et qu'on admire si bien quand on est deux\~; ce voyage aventureux vers des pays inconnus\~; l'opini\'e2tret\'e9 m\'eame du malheur attach\'e9 \'e0 nos pas\~; tout r\'e9 +veillait en moi l'enthousiasme et l'\'e9nergie. +\par +\par \'c0 peine avions-nous fait dix milles sur l'Hudson que, portant mes regards vers New York, cette vaste cit\'e9, nagu\'e8re objet de mes illusions, et maintenant quitt\'e9e sans regrets, j'aper\'e7us dans le lointain, sur plusieurs points diff\'e9 +rents, des flammes s'\'e9lever dans les airs. \'ab\~Ce sont, dit un Am\'e9ricain, les \'e9glises des noirs et leurs \'e9coles publiques qu'on br\'fble.\~\'bb Cette destruction avait \'e9t\'e9 annonc\'e9e la veille. Ains +i nous voyions encore la haine de nos ennemis, quand nous \'e9tions \'e0 l'abri de leurs coups. Tel fut l'adieu que nous fit l'Am\'e9rique civilis\'e9e. +\par +\par Bient\'f4t nous ne v\'eemes plus que de vastes nappes d'eau, des montagnes et des for\'eats, et cependant nous n'\'e9tions pas encore dans l'Am\'e9rique sauvage. Ces contr\'e9es interm\'e9diaires qui s\'e9parent la civilisation du d\'e9 +sert devaient nous donner de tristes impressions. Je ne saurais vous dire quel serrement de c\'9cur j'\'e9prouvai lorsqu'au sortir d'Albany, c\'f4toyant les bords de la Mohawks, je rencontrai quelques indiens v\'eatus en mendiants. Il y a moins d'un si +\'e8cle, les sauvages habitants de ces contr\'e9es \'e9taient une nation formidable\~; leurs tribus guerri\'e8res, leur puissance, leur gloire, remplissaient les for\'eats du Nouveau-Monde. Que reste-t-il de leur grandeur\~?... Leur nom m\'ea +me a disparu de cette terre. Le peuple qui les remplace ne s'enquiert m\'eame pas si d'autres \'e9taient l\'e0 avant lui, et l'\'e9tranger qui passe en ces lieux les interroge sans qu'aucun souvenir lui r\'e9ponde. Peu soucieux d'avenir, l'Am\'e9 +ricain ne sait rien du pass\'e9. Sans doute les \'c9tats-Unis deviendront un grand peuple\~; mais ensuite, qui prendra leur place sur la terre\~? et leur nom tombera-t-il de m\'eame dans l'oubli de leurs successeurs\~? +\par +\par Cependant ces r\'e9gions qu'envahit la civilisation europ\'e9enne conserveront longtemps encore leur aspect sauvage. On y rencontre \'e7\'e0 et l\'e0 des villages et des villes\~; mais c'est toujours une for\'eat. La coign\'e9e y retentit incessamment\~ +; l'incendie ne s'y repose point\~; mais \'e0 peine y appara\'eet-il quelques clairi\'e8res\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ + Note de l'auteur. +\par \'ab\~Les Am\'e9ricains consid\'e8rent la }{\i for\'eat}{ comme le type de la }{\i nature sauvage}{ (wilderness), et partant de la barbarie\~; aussi c'est contre le bois que se dirigent toutes leurs attaques. Chez nous, on le coupe pour s'en servir\~ +; en Am\'e9rique, pour le d\'e9truire. L'habitant des campagnes passe la moiti\'e9 de sa vie \'e0 combattre son ennemi naturel, la }{\i for\'eat}{\~; il le poursuit sans rel\'e2che\~; ses enfants en bas \'e2ge apprennent d\'e9j\'e0 + l'usage de la serpe et de la hache. Aussi l'Europ\'e9en, admirateur des belles for\'eats, est-il tout surpris de trouver chez les Am\'e9ricains une haine profonde contre la v\'e9g\'e9 +tation des arbres. Ceux-ci poussent si loin ce sentiment, que, pour embellir leurs maisons de campagne, ils an\'e9antissent les arbres et la verdure dont elles sont environn\'e9es, et n'imaginent rien de plus beau qu'une habitation situ\'e9 +e dans une plaine rase, o\'f9 pas un arbre ne se montre. Il importe peu qu'on y soit br\'fbl\'e9 par le soleil, sans asile contre ses rayons\~: l'absence de bois est, \'e0 leurs yeux, le }{\i signe}{ + de la civilisation, comme les arbres sont l'annonce de la }{\i barbarie}{. Rien ne leur semble moins beau qu'une for\'eat\~; en revanche, ils n'admirent rien plus qu'un champ de bl\'e9.}}}{, faible conqu\'eate de l'homme sur une v\'e9g\'e9 +tation puissante qui, en tombant sous le fer et la flamme, ne s'avoue point vaincue, et se rel\'e8ve avec \'e9nergie \'e0 la face de ses destructeurs. +\par +\par C'est encore une \'e9trange chose, au milieu de cet empire \'e0 peine \'e9branl\'e9 de la nature sauvage, de s'entendre \'e9tourdir du nom magnifique des villes qui rappellent la plus antique comme la plus brillante civilisation. Ici, Th\'e8bes\~; l\'e0 +, Rome\~; plus loin, Ath\'e8nes. Pourquoi ce vol fait \'e0 tous les peuples du monde de leurs gloires et de leurs souvenirs\~? Est ce un parall\'e8le ou un contraste\~? La ville aux cent portes est une bourgade\~; la cit\'e9 reine du monde, un d\'e9 +frichement\~; le berceau de Sophocle et de P\'e9ricl\'e8s, un comptoir. +\par +\par Cependant d'autres \'e9motions agitaient mon c\'9cur. Chaque fois que j'apercevais une for\'eat bien sombre, un joli vallon, un lac et ses charmants rivages, j'\'e9prouvais la tentation de m'y arr\'eater. \'ab\~ +Ici, me disais-je, avec Marie, je vivrais heureux\~: pourquoi donc aller plus loin\~?\~\'bb +\par +\par Un jour, passant aupr\'e8s du lac On\'e9ida, non loin de Syracuse et de Cicero, je vis une petite \'eele dont l'aspect fit tressaillir mon c\'9cur. Elle occupe le milieu du lac\~: assez grande pour servir d'asile \'e0 + une famille, elle n'en pourrait recevoir deux\~: on y trouverait ainsi un isolement assur\'e9. Il me sembla que la nature ne m'avait jamais offert un spectacle plus ravissant. L'\'eele enchantait mes regards par la fra\'eecheur de sa v\'e9g\'e9 +tation, par la richesse et la vari\'e9t\'e9 de ses feuillages\~; et les eaux qui l'entouraient refl\'e9taient dans leur cristal argent\'e9, sur un fond de ciel bleu, ses contours pleins de gr\'e2ce, ses touffes d'arbres fleuris et ses massifs de verdure. +\'ab\~C'est, me dit-on, l'\'eele du Fran\'e7ais.\~\'bb\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l\rquote auteur. +\par L'\'eele du Fran\'e7ais. Tel est en effet le nom de cette \'eele, et la description qu'en donne l'auteur dans le texte est parfaitement exacte. J'ai eu la curiosit\'e9 de la visiter, et je l'ai parcourue dans toute son \'e9 +tendue. Le nom qu'elle porte lui vient du s\'e9jour assez long, qu'y a fait une famille fran\'e7aise, r\'e9fugi\'e9e aux \'c9tats-Unis apr\'e8s la r\'e9volution de 1789. \'c0 cette \'e9poque, les bords du lac \'e9taient enti\'e8rement sauvages, et habit +\'e9s par une tribu d'indiens }{\i oneidas}{ dont le lac tient son nom. La tradition du pays rapporte que cette famille infortun\'e9e, qui fuyait la soci\'e9t\'e9 des hommes, eut \'e0 souffrir de grandes mis\'e8res au sein de sa retraite solita +ire. J'ai retrouv\'e9 l'emplacement qu'occupait l'habitation dans la partie Est de l'\'eele. On le reconna\'eet \'e0 quelques mouvements de terrain, et \'e0 la pr\'e9sence d'arbres fruitiers qui ne sont pas de nature sauvage.}}}{ N'\'e9 +tait-ce point la retraite que je cherchais\~? Non\~: les bords du lac sont envahis par les Europ\'e9ens. L\'e0, plus d'Indiens hospitaliers, mais des Am\'e9ricains aubergistes. Ces h\'f4teliers ont pour domestiques des n\'e8gres\~; et ces n\'e8 +gres, qui sont vou\'e9s au m\'e9pris public parce que la domesticit\'e9 est leur partage exclusif, se trouvent l\'e0 comme pour attester, jusque sur les limites du d\'e9sert, l'existence du pr\'e9jug\'e9 dont ils sont les victimes, et l'\'e9ternelle barri +\'e8re qui s\'e9pare les deux races. +\par +\par Dois-je me justifier d'avoir pris plaisir \'e0 parcourir une \'eele d\'e9serte, d'en avoir explor\'e9 les moindres parties, et de rendre compte ici de mon excursion\~? \endash Malgr\'e9 sa beaut\'e9 naturelle, cette \'eele ne m'offrait par elle-m\'ea +me qu'un faible int\'e9r\'eat\~; mais un homme y a v\'e9cu, et cet homme \'e9tait Fran\'e7ais, malheureux et proscrit\~! +\par +\par Le voisinage des hommes nous repoussait\~; il fallait aller plus loin. +\par +\par En arrivant \'e0 Buffaloe, nous appr\'eemes un \'e9v\'e9nement qui remplit de joie l'\'e2me de Nelson. On nous dit que, sur le port, il y avait, pr\'eats \'e0 s'embarquer pour le Michigan, six cents Indiens nouvellement arriv\'e9s de la G\'e9orgie. Ils +\'e9taient de la tribu des Cherokees; un agent du gouvernement central les accompagnait, charg\'e9 de les conduire \'e0 leur nouvelle destination. Nelson ne tarda pas \'e0 reconna\'eetre en eux les infortun\'e9s pour lesquels il avait, + peu de temps auparavant, donn\'e9 sa libert\'e9, et que la cupidit\'e9 am\'e9ricaine condamnait \'e0 l'exil, \'e0 l'\'e9poque m\'eame o\'f9 de cruels pr\'e9jug\'e9 +s le contraignaient, lui et sa famille, de quitter Baltimore. Les principaux parmi les Indiens avaient vu Nelson en G\'e9orgie, et tous se rappel\'e8rent son g\'e9n\'e9reux d\'e9 +vouement. Il y eut entre eux et lui une reconnaissance touchante, et ce fut une occasion de joie pour toute la tribu. Nelson vit dans cette rencontre une sorte d'arrangement providentiel, et il nous dit\~: \'ab\~Le ciel a entendu mes v\'9cux\~ +; il envoie au-devant de moi les infortun\'e9s vers lesquels j'allais... Ne dois-je pas \'e0 un t\'e9moignage \'e9clatant de sa toute-puissance le bonheur de retrouver les malheureux dont une odieuse pers\'e9cution m'avait s\'e9par\'e9\~ +? L'infortune nous r\'e9unit... maintenant nous ne nous s\'e9parerons plus... la communaut\'e9 des mis\'e8res fait na\'eetre un lien plus solide que celle des prosp\'e9rit\'e9s...\~\'bb +\par +\par Cependant notre int\'e9r\'eat pour les pauvres exil\'e9s s'accrut, lorsque nous entend\'eemes les r\'e9flexions que leur d\'e9part inspirait aux Am\'e9ricains. +\par +\par \'ab\~Enfin, disait l'un, ces mis\'e9rables se retirent\~! on ne les a que trop longtemps support\'e9s parmi nous. Quel produit tiraient-ils des fertiles contr\'e9es qu'ils abandonnent\~? Le plus habile d'entre eux n'a jamais travaill\'e9 dans une manuf +acture\~; et tous aiment mieux une for\'eat qu'un champ de bl\'e9\~!\~! +\par +\par \endash \'ab\~Fort heureusement, reprit un autre, le bon sens am\'e9ricain triomphe des d\'e9clamations des philanthropes, des quakers et des presbyt\'e9riens.\~\'bb +\par +\par Un troisi\'e8me ajouta\~: +\par +\par \endash \'ab\~Ces sauvages ne sont-ils pas trop heureux\~? ils vont trouver dans le Michigan une riche contr\'e9e, de grandes prairies, d'immenses for\'eats\~; et tout cela leur est conc\'e9d\'e9 \'e0 perp\'e9tuit\'e9\~!\~\'bb +\par +\par Pendant que nous entendions ces discours attristants, nous \'e9tions t\'e9moins d'un spectacle plus affligeant encore\~: c'\'e9taient les appr\'eats du d\'e9part. Le bord du lac \'c9ri\'e9 \'e9tait couvert d'Indiens \'e0 moiti\'e9 nus, de petits chevaux +\'e0 longues crini\'e8res, de chiens chasseurs et demi-sauvages, de longues carabines, de vieilles hardes\~; tout cela gisait p\'eale-m\'eale sur la plage. +\par +\par Il y a quelque chose de profond\'e9ment triste dans l'adieu d'un homme \'e0 sa patrie, mais un peuple entier qui part pour l'exil pr\'e9sente une sc\'e8ne tout \'e0 la fois douloureuse et solennelle. +\par +\par La physionomie de ces malheureux \'e9tait impassible\~; cependant on y pouvait deviner le sentiment d'une grande infortune. +\par +\par Comme on donnait le signal du d\'e9part, nous remarqu\'e2mes un groupe d'Indiens qui s'avan\'e7aient vers le port\~; ils \'e9taient encore plus graves, plus recueillis que les a +utres, et marchaient d'un pas plus lent. L'un d'eux paraissait s'incliner comme s'il e\'fbt pli\'e9 sous un fardeau. \'c0 son approche, tous se rangeaient pour faciliter son passage. Enfin nous distingu\'e2mes au milieu de la foule un vieillard d\'e9cr +\'e9pit, courb\'e9 sous la charge des ann\'e9es\~; son front chauve, ses bras dess\'e9ch\'e9s, son corps vacillant, le rendaient plus semblable \'e0 un spectre qu'\'e0 un \'eatre vivant. D'un c\'f4t\'e9, deux vieillards le soutenaient, dont les \'e9 +paules affaiss\'e9es et tremblantes semblaient moins destin\'e9es \'e0 pr\'eater un appui qu'\'e0 le recevoir\~; de l'autre, il se penchait sur deux femmes\~: la premi\'e8re, \'e0 cheveux blancs\~; la seconde, plus jeune, portait un enfant suspendu \'e0 + son sein. C'\'e9tait le patriarche de la tribu\~; il avait v\'e9cu cent vingt ann\'e9es. \'c9trange et cruel destin\~! cet homme, si voisin du s\'e9pulcre, ne laisserait pas ses ossements parmi les ossements de ses p\'e8res, et, proscrit s\'e9 +culaire, il allait, dans l'\'e2ge de la mort, \'e0 la poursuite d'une patrie et d'un tombeau. Cinq g\'e9n\'e9rations l'entouraient et s'en allaient avec lui. L'infortune de tous n'\'e9galait point la sienne. Qu'importe l'exil \'e0 l'enfant qui na\'eet\~ +? Pour qui a de l'avenir, c'est une patrie qu'un monde nouveau. +\par +\par Il n'existait alors, entre Buffaloe et le Michigan, aucune communication r\'e9guli\'e8re. C'\'e9tait donc une rencontre doublement heureuse pour nous que celle des Indiens dont Nelson \'e9tait l'ami, et l'occasion d'un bateau \'e0 vapeur pr\'eat \'e0 + partir pour le lieu m\'eame que nous avions indiqu\'e9 d'avance comme terme de notre course. +\par +\par Nous pr\'eemes place sur le b\'e2timent parmi les Cherokees. Pendant la travers\'e9e de Buffaloe \'e0 D\'e9troit, Nelson m'entretint longuement du sort de ces peuplades, jadis si puissantes, aujourd'hui si abaiss\'e9es\~ +; il en parlait sans l'enthousiasme des hommes d'Europe et sans pr\'e9jug\'e9s am\'e9ricains. Parmi les paroles qu'il me fit entendre, je me suis toujours rappel\'e9 celles-ci\~: \'ab\~ +On croit, me disait-il, que nous exterminons par le fer les tribus sauvages de l'Ouest\~: on se trompe, nous nous servons d'un moyen de destruction aussi s\'fbr et moins dangereux pour celui qui l'emploie. En \'e9 +change de riches fourrures de martres et de castors, nous leur donnons de l'eau-de-vie de peu de valeur\~; l'Indien grossier abuse tellement de cette boisson, qu'il en meurt. Ce commerce enrichit l'Am\'e9ricain et tue so +n ennemi. Des voix courageuses se sont \'e9lev\'e9es parmi nous pour fl\'e9trir cet inf\'e2me trafic, mais en vain\~: l'int\'e9r\'eat sordide fascine les yeux du plus grand nombre. +\par +\par \'ab\~Il en est qui, pour se justifier d'un attentat, accusent la victime. Les Am\'e9ricains reprochent aux Indiens d'\'eatre vils et d\'e9grad\'e9s. Peut-\'eatre le sont-ils\~; mais l'\'e9taient-ils avant de nous conna\'eetre\~? Quand nos p\'e8res abord +\'e8rent au milieu d'eux, ces sauvages leur firent voir un caract\'e8re qui n'\'e9tait pas sans grandeur, une dignit\'e9 naturelle et vraie, autant d'\'e9nergie morale que de force musculaire. Ces vertus leur manquent aujourd'hui\~: qui les en a d\'e9 +pouill\'e9s\~? Alors, ils ignoraient l'ivrognerie, la d\'e9bauche, la mis\'e8re qui mendie, les passions cupides qu'engendre le droit de propri\'e9t\'e9\~; tous ces vices ont pris possession de leur race\~: d'o\'f9 leur sont-ils venus\~? +\par +\par \'ab\~Je sais, ajoutait Nelson, combien il est difficile de polir leurs m\'9curs, de changer leurs coutumes barbares, de les plier au double joug de la vie s\'e9dentaire et de la vie agricole, premiers \'e9l\'e9 +ments de toute civilisation. L'obstacle vient de leur fol amour pour la libert\'e9 sauvage. +\par +\par \'ab\~Mais cet obstacle, qu'avons-nous fait pour le vaincre\~? travaillons-nous \'e0 les policer ou \'e0 les avilir\~? et si leur d\'e9gradation est notre ouvrage, trouverons-nous dans cet abaissement l'excuse de nos violences\~? +\par +\par \'ab\~Les Indiens \'e9taient puissants sur cette terre, quand une poign\'e9e de proscrits vint demander un asile \'e0 leurs for\'eats\~; ils furent hospitaliers et bons. Maintenant on leur dit\~: \'ab\~Retirez-vous\~; vous +ne valez pas le sol qui vous porte et que vous ne savez point f\'e9conder\~; allez vivre ou mourir plus loin. Ce langage n'est point selon l'esprit de Dieu. Si les Indiens refusent d'apprendre les arts utiles qui font le bien-\'ea +tre de cette vie, enseignons-leur la religion, source de bonheur dans l'autre\~; nous ne serons plus troubl\'e9s par nos consciences, si nous en faisons des chr\'e9tiens.\~\'bb +\par +\par Ainsi disait Nelson, et j'\'e9coutais ses paroles avec recueillement, parce que sa voix \'e9tait celle d'un homme juste. +\par +\par \'ab\~Vous qui sympathisez avec leur malheur, h\'e2tez-vous, me disait-il encore, de les voir et de les plaindre\~; car ils auront bient\'f4t disparu de la terre. }{\i Les for\'eats du Michigan leur sont livr\'e9es \'e0 perp\'e9tuit\'e9...}{ + Oui, ce sont les termes du trait\'e9\~: mais quelle d\'e9rision\~! Les terres qu'ils occupaient jadis, et dont on vient de les chasser, leur avaient \'e9t\'e9 conc\'e9d\'e9es aussi pour }{\i toujours}{. Leur nouvel asile sera respect\'e9 + tant qu'il n'excitera point l'envie de leurs ennemis\~; mais le jour o\'f9 la population am\'e9ricaine se trouvera trop serr\'e9e dans l'Est, elle se rappellera que le Nord du Michigan est une riche et belle contr\'e9e. Alors un nouveau trait\'e9 + sera conclu entre les \'c9tats-Unis et les Indiens, et il sera d\'e9montr\'e9 \'e0 ceux-ci que leur int\'e9r\'eat bien entendu est d'abandonner leur nouvelle retraite et d'en aller chercher une autre encore plus loin. Mais \'e0 + force de s'avancer vers l'Ouest, ils rencontreront l'Oc\'e9an Pacifique\~: ce sera le terme de leur course\~; l\'e0 ils s'arr\'eateront comme on s'arr\'eate au tombeau. Combien de jours de marche leur faudra-t-il pour atteindre le but fatal\~? je ne sais +\~; mais on les a d\'e9j\'e0 compt\'e9s. Chaque vaisseau d'\'e9migrants, vomis par l'Europe engorg\'e9e de population, grossit la phalange ennemie qui s'avance, h\'e2te sa course, pr\'e9cipite la fuite des vaincus et acc\'e9l\'e8 +re l'heure de la catastrophe. Apr\'e8s avoir stationn\'e9 dans le Michigan, ces Indiens seront rejet\'e9s par-del\'e0 les montagnes rocheuses\~: ce sera leur seconde \'e9tape\~; et lorsque, grandissant toujours, le flot europ\'e9 +en aura franchi cette derni\'e8re digue, l'Indien, plac\'e9 entre la soci\'e9t\'e9 civilis\'e9e et l'Oc\'e9an, aura le choix entre deux destructions\~: l'une, de l'homme qui tue\~; l'autre, de l'ab\'eeme qui engloutit.\~\'bb +\par +\par Tandis que Nelson et moi parlions th\'e9oriquement des Indiens et de leur mis\'e9rable sort, Marie ne prenait \'e0 nos discours qu'un faible int\'e9r\'eat\~; mais \'e0 l'aspect de leur infortune elle fut bien plus \'e9mue que nous. Nous raisonnions\~ +; elle pleura. +\par +\par L'int\'e9r\'eat de ces entretiens d\'e9tourna d'abord mon attention de la nature toute nouvelle qui s'offrait \'e0 mes regards. +\par +\par Cependant, lorsqu'apr\'e8s avoir travers\'e9 le lac \'c9ri\'e9 nous entr\'e2mes dans la rivi\'e8re de D\'e9troit, ainsi nomm\'e9e parce que les eaux qui la forment, \'e9coul\'e9es des lacs sup\'e9rieurs, sont \'e9troitement resserr\'e9 +es entre ses deux rives, alors une sc\'e8ne imposante s'empara de mes sens et laissa dans mon \'e2me une vive impression. +\par +\par \'c0 mesure que nous remontions le fleuve, paraissait \'e0 l'entour de nous un plus grand nombre d'indig\'e8nes qu'attirait le bruit de la vapeur. Pour la premi\'e8re fois un bateau se montrait \'e0 + leurs yeux sans voiles ni rames. Rien ne pourrait peindre l'admiration et la stupeur qu'\'e9prouvait \'e0 cet aspect l'habitant du d\'e9sert. +\par +\par C'\'e9tait pour lui et pour nous-m\'eames un magnifique spectacle que cette maison flottante, marchant toute seule et s'avan\'e7ant imp\'e9tueusement au-devant d'un courant rapide, sans le secours d'aucune force apparente, entre deux bords \'e9maill\'e9 +s de prairies et si rapproch\'e9s l'un de l'autre qu'on semblait courir sur la verdure\~; ce tonnerre sans cesse grondant de la vapeur qui portait le bruit des cit\'e9s dans les profondes solitudes\~; ce chef-d\rquote \'9c +uvre de l'industrie humaine, cette merveille de la civilisation moderne, plac\'e9e en face des beaut\'e9s primitives de la nature sauvage. +\par +\par Cependant on nous montra sur la rive gauche du fleuve une longue file de maisons en bois peint, de construction \'e9l\'e9gante et neuve et enti\'e8rement semblable aux \'e9difices de toutes les petites villes d'Am\'e9rique. C'\'e9tait la ville de D\'e9 +troit\~: on ignore si elle tient son nom du fleuve, ou si le fleuve lui doit le sien\~; elle fut fond\'e9e jadis par les Fran\'e7ais canadiens, au temps o\'f9 la France \'e9tait puissante dans les Deux-Mondes. On trouve ainsi des noms de France sem\'e9s +\'e7\'e0 et l\'e0 sur les rives du Saint Laurent, du Mississipi et jusqu'au fond du d\'e9sert\~; P\'e9pin-le-Bref\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super +\chftn }{ Notes de l'auteur. PAGE 164. * }{\i P\'e9pin le Bref...}{ +\par Le lac }{\i P\'e9pin}{, que traverse le Mississipi, a re\'e7u son nom des premiers Fran\'e7ais qui ont explor\'e9 cette contr\'e9e \'e0 peine connue de nos jours. Ce n'est point au hasard et par un pur caprice qu'ils l'ont appel\'e9 de la sorte\~; il para +\'eet, d'apr\'e8s ce que rapportent les voyageurs, que ce lac est de fort peu d'\'e9tendue, et cependant tr\'e8s dangereux\~; la r\'e9union de ces deux circonstances lui a valu le nom du roi, qui, malgr\'e9 sa petite taille, \'e9tait cependant un athl\'e8 +te redoutable. +\par \'ab\~}{\i Il est petit, mais il est malin}{,\~\'bb disaient en parlant de ce lac les Canadiens qui l'avaient baptis\'e9. Les rares habitants de ce pays sauvage, Indiens, Anglais ou Canadiens, ont conserv\'e9 ce vieux dicton fran\'e7 +ais que rapporte le major Long. (V. Premi\'e8re exp\'e9dition, Voyage au lac Winnipeck, au lac des Bois, etc., etc.)}}}{, Saint Louis\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright +\f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Notes de l'auteur. PAGE 164. ** }{\i Saint-Louis...}{ +\par C'\'e9tait le nom que les Fran\'e7ais avaient donn\'e9 au Mississipi\~; et, maintenant encore, il y a, sur le bord de ce fleuve, la ville Saint-Louis, dans l'\'e9tat d'Illinois.}}}{, Montmorency\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Notes de l'auteur. PAGE 164. *** }{\i Montmorency...}{ +\par La chute de Montmorency, \'e0 deux lieux de Qu\'e9bec.}}}{\~; source f\'e9conde de souvenirs qui n'auraient que de la douceur, si, en retra\'e7ant la gloire de la conqu\'eate, ils ne rappelaient aussi le crime de son abandon\~}{\b\fs36\super \chftn +{\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Notes de l'auteur. PAGE 164. **** +\par Cession du Canada, 1763, Louis XV.}}}{. +\par +\par D\'e9troit est la derni\'e8re ville du Nord-Ouest\~; apr\'e8s elle commence le d\'e9sert. Elle forme ainsi l'anneau de jonction entre le monde civilis\'e9 et la nature sauvage\~; c'est le point o\'f9 finit la soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine et o\'f9 + commence le monde indien. +\par +\par Plac\'e9 sur la limite de ces deux mondes, on les voit face \'e0 face\~; ils se touchent et n'ont rien de semblable. +\par +\par J'avais toujours pens\'e9 qu'en m'\'e9loignant des grandes cit\'e9s pour me rapprocher des for\'eats solitaires, je verrais la civilisation d\'e9cro\'eetre insensiblement, et, s'affaiblissant peu \'e0 peu, se lier par un cha\'eenon presque imperceptible +\'e0 la vie sauvage qui serait comme le point de d\'e9part d'un \'e9tat social dont nos lumi\'e8res et nos m\'9curs seraient le progr\'e8s ou le terme. Mais entre New York et les grands lacs, j'ai vainement cherch\'e9 dans la soci\'e9t\'e9 am\'e9 +ricaine ces degr\'e9s interm\'e9diaires. Partout les m\'eames hommes, les m\'eames passions, les m\'eames m\'9curs\~; partout les m\'eames lumi\'e8res et les m\'eames ombres\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l'auteur. }{\i Partout les m\'eames hommes...}{ +\par En 1830, un ours \'e9gar\'e9 dans son chemin traversa la grande rue de D\'e9troit dans toute sa longueur. L'habitant de cette ville du d\'e9sert est cependant en tous points semblable \'e0 celui de New York.}}}{. Chose \'e9trange\~! la nation am\'e9 +ricaine se recrute chez tous les peuples de la terre, et nul ne pr\'e9sente dans son ensemble une pareille uniformit\'e9 de traits et de caract\'e8res\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l'auteur. +\par Une des principales causes de l'uniformit\'e9 de m\'9curs chez les Am\'e9ricains vient de l'esprit entreprenant des habitants de la Nouvelle-Angleterre, qui, se r\'e9pandant dans toutes les parties de l'Union, sont les pionniers les plus intr\'e9 +pides et les plus infatigables, et portent ainsi partout le m\'eame type de civilisation. +\par Quand on songe aux diverses peuplades qui couvrent l'Afrique et l'Asie\~; isol\'e9es, quoique se touchant\~; s\'e9par\'e9es par une montagne, par un vallon, par un ruisseau\~; conservant chacune ses m\'9curs diff\'e9rentes et son caract\'e8 +re particulier, on est frapp\'e9 du contraste d'un peuple de 12 millions d'hommes r\'e9pandus sur une surface qui peut en contenir 150 millions, et qui tous pr\'e9sentent un aspect uniforme, sont, perp\'e9tuellement m\'eal\'e9s les uns les autres, et, p +ar la similitude parfaite de leurs go\'fbts, de leurs passions, de toutes leurs habitudes, semblent ne former qu'une seule famille\~: tant est puissant sur les m\'9curs et sur la destin\'e9 +e des hommes le lien d'une origine commune, d'un langage pareil, d'un m\'eame culte religieux, et d'institutions politiques semblables.}}}{. +\par +\par Jusqu'\'e0 ce moment, Marie avait support\'e9 la route sans se plaindre d'aucune fatigue\~; mais comme nous arrivions \'e0 D\'e9troit, son visage portait l'empreinte d'une alt\'e9ration qu'il lui \'e9tait impossible de dissimuler\~ +; elle nous fit l'aveu qu'elle avait besoin de repos\~: nous descend\'eemes \'e0 terre. +\par +\par Cependant le bateau \'e0 vapeur ne s'\'e9tait approch\'e9 du port que pour renouveler sa provision de vivres et de bois, et d\'e9j\'e0 la cloche du d\'e9part se faisait entendre. Nelson nous dit\~: \'ab\~Mes enfants, demeurez ici tout le temps qui sera n +\'e9cessaire pour rendre \'e0 Marie ses forces\~; gardez avec vous Ovasco, dont les services vous seront utiles. Je vous pr\'e9c\'e9derai de quelques jours \'e0 Saginaw. Le pays qui porte ce nom est, dit-on, riant et fertile\~ +; mais il est encore sauvage. J'y pr\'e9parerai votre asile, et le jour de votre arriv\'e9e sera celui de votre hymen\~; moi-m\'eame je vous unirai, nos lois m'en donnent le pouvoir\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l'auteur. +\par \'ab\~Nos lois m'en donnent le pouvoir...\~\'bb +\par D'apr\'e8s les lois am\'e9ricaines, tous les ministres du culte, \'e0 quelque secte qu'ils appartiennent, ont le pouvoir de c\'e9l\'e9brer les mariages\~; l'acte dress\'e9 par eux a la m\'eame valeur l\'e9gale que s'il \'e9 +manait d'un juge de paix ou d'un alderman.}}}{. L\'e0, du moins, mon cher Ludovic, vous pourrez aimer la pauvre fille de couleur sans craindre les r\'e9v\'e9lations perfides, sans encourir les m\'e9pris et les haines.\~\'bb +\par +\par Ainsi parla Nelson\~; ces paroles \'e9taient touchantes, et chacun de nous fut attendri\~; Nelson me dit encore en se s\'e9parant de nous\~: \'ab\~Je confie \'e0 votre honneur Marie, ma fille bien-aim\'e9e\~; elle n'osait pr\'e9tendre \'e0 + votre amour, elle a droit \'e0 votre respect. Votre union fut b\'e9nie par un ministre de votre culte\~; mais la religion catholique n'est point celle de Marie\~ +; vous savez d'ailleurs quelle catastrophe affreuse est venu, jusque dans le temple saint, troubler l'acte solennel pr\'e8s de se consommer. Adieu, mon fils, soyez pour Marie un p\'e8re jusqu'au jour o\'f9 je vous nommerai son \'e9poux.\~\'bb + Nelson put juger par mon \'e9motion profonde que le souvenir de ses conseils ne sortirait point de mon c\'9cur. +\par +\par Un instant apr\'e8s, nous v\'eemes s'\'e9loigner le b\'e2timent qui portait Nelson et les Indiens... et nous demeur\'e2mes seuls, Marie et moi, au milieu des grands lacs de l'Am\'e9rique, entre un monde quitt\'e9 sans regrets et un d\'e9sert plein d'esp +\'e9rance. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb840\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f16\fs38\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594422}Chapitre XV\line }{\b0\i La for\'eat vierge et le d\'e9sert}{{\*\bkmkend _Toc72594422} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {Chose \'e9trange\~! le d\'e9part de Nelson m'avait afflig\'e9 vivement. Ses paroles sages, son adieu touchant, reposaient dans mon c\'9cur. Cepe +ndant, l'avouerai-je, apr\'e8s son d\'e9part, demeur\'e9 seul avec Marie, je me trouvai plus heureux. J'atteste le ciel que mon \'e2me \'e9tait pure de toute coupable esp\'e9rance. Mais, \'e0 + partir de ce moment, Marie n'avait plus d'autre protecteur que moi, je serais aupr\'e8s d'elle le seul \'eatre qu'elle aim\'e2t\~; mon c\'9cur se r\'e9jouissait aussi de n'\'eatre plus distrait par aucune amiti\'e9. Tel est l'amour, le plus g\'e9n\'e9 +reux et le plus \'e9go\'efste de tous les sentiments. +\par +\par L'\'e9tat de Marie n'avait rien d'alarmant\~; aid\'e9 d'Ovasco, je l'entourai de mille soins qui n'\'e9taient point n\'e9cessaires. C'\'e9tait seulement du calme et du repos qu'il lui fallait. Une navigation de deux jours sur le lac \'c9ri\'e9 +, dont les eaux se soul\'e8vent comme les vagues de la mer, le bruit continu de la vapeur, qui tant\'f4t gronde sourdement, tant\'f4t s'\'e9chappe en cris per\'e7ants\~; ce mouvement et ce tumulte perp\'e9tuel de la vie de vaisseau avaient accabl\'e9 + Marie et port\'e9 \'e0 ses nerfs un \'e9branlement g\'e9n\'e9ral. Quelques nuits de sommeil paisible lui rendirent toutes les forces perdues. Alors nous songe\'e2mes \'e0 partir\~; mais il se pr\'e9senta un obstacle que nous \'e9tions bien loin de pr\'e9 +voir. +\par +\par Nous avions pens\'e9 qu'en prenant \'e0 D\'e9troit une petite barque, il nous serait facile de gagner par eau Saginaw. Lors de notre arriv\'e9e, nous avions vu dans le port une foule de schooners, de sloops et de canots, qui, nous disait-on, \'e9 +taient toujours pr\'eats \'e0 remonter le fleuve pour aller \'e0 la baie Verte, \'e0 Saginaw, au saut Sainte-Marie. Mais lorsque notre d\'e9part \'e9tant r\'e9solu, je songeai \'e0 faire un choix parmi les embarcations, mon \'e9tonnement fut extr\'ea +me de n'en pas voir une seule dans le port. Leur absence tenait \'e0 un \'e9v\'e9nement qui me fut racont\'e9 de la mani\'e8re suivante\~: +\par +\par \'ab\~Tous les ans, \'e0 la m\'eame \'e9poque, les Indiens arrivent des contr\'e9es les plus lointaines, sur la fronti\'e8re du Canada, pour y recevoir des armes, des munitions, des v\'ea +tements que leur donnent les Anglais. Cette distribution gratuite, imagin\'e9e par une politique perfide\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ + Note de l'auteur. +\par Les Anglais distribuent tous les ans aux Indiens un certain nombre de fusils, de carabines et de munitions de poudre et de plomb. Leur but apparent est de conserver la bonne amiti\'e9 des tribus sauvages et voisines du Canada. Leur raison secr\'e8te et r +\'e9elle est de fournir des armes aux Indiens ennemis naturels des Am\'e9ricains, et de les mettre \'e0 m\'eame de seconder l'Angleterre en cas de guerre avec les \'c9tats-Unis. \'c0 une \'e9poque d\'e9termin\'e9e de l'ann\'e9 +e, vers le mois de juillet, on voit les Indiens arriver de tous c\'f4t\'e9s pour venir prendre part \'e0 cette distribution qui se fait sur la fronti\'e8re du Haut Canada.}}}{, se fait \'e0 une petite distance de D\'e9troit\~}{\b\fs36\super \chftn +{\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l'auteur. +\par La ville de D\'e9troit est situ\'e9e sur la rive droite du fleuve qui porte son nom\~; c'est le c\'f4t\'e9 des \'c9tats-Unis\~; la rive oppos\'e9e est canadienne, c'est-\'e0-dire anglaise\~; c'est l\'e0 + que se font les distributions d'armes dont il s'agit.}}}{\~; les tribus sauvages qui vivent aux environs du lac Sup\'e9rieur, de la baie Verte et de Saginaw, \'e9taient accourues cette ann\'e9e, selon leur coutume\~; elles venaient de repartir, et un gra +nd nombre, qui avaient descendu le fleuve dans leurs canots d'\'e9corce, avaient pris, pour en remonter le rapide courant, toutes les barques \'e0 voile qu'ils avaient pu trouver.\~\'bb +\par +\par Cette circonstance nous jeta dans un grand embarras. Attendre le retour des bateliers, qui ne pouvaient \'eatre revenus qu'apr\'e8s plusieurs jours d'absence, d\'e9passait notre courage\~; dans notre impatience d'arriver au but tant d\'e9sir\'e9 +, tout retard nous \'e9tait odieux. Nous \'e9tions plong\'e9s dans la perplexit\'e9 la plus cruelle, lorsqu'on nous apprit qu'il existait un moyen d'aller par terre \'e0 Saginaw. \'ab\~ +En prenant cette voie, nous dit-on, vous aurez une distance deux fois moins longue \'e0 parcourir. La route est, \'e0 la v\'e9rit\'e9, peu fr\'e9quent\'e9e... Quelques obstacles pourront s'offrir, mais faciles \'e0 surmonter.\~\'bb Je crus ces paroles\~ +; j'ignorais alors qu'il n'est pas d'entreprises si t\'e9m\'e9raires dont s'effraie un Am\'e9ricain\~; je ne savais pas que son esprit hardi ne s'arr\'eate que devant l'impossibilit\'e9 absolue. +\par +\par On nous dit que par terre nous pourrions, en trois journ\'e9es, arriver sans fatigue \'e0 Saginaw, o\'f9 les marchands de fourrures, qui commercent avec les Indiens, allaient quelquefois en un seul jour. Nous gagnerions d'abord Pontiac\~ +; le second jour nous verrions la rivi\'e8re des Sables\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l'auteur. +\par Je compris, en traversant cette rivi\'e8re sauvage, tout le charme des impressions dont la nature seule est la source. +\par Les fleuves, les montagnes, les vall\'e9es de l'ancien monde sont tout par leurs souvenirs. Que seraient le Jourdain, large de cinquante pas, et Sion, monticule imperceptible, si l'un n'avait \'e9t\'e9 le berceau de Mo\'ef +se, et l'autre le tombeau de David\~? Qui remarquerait la petite rivi\'e8re qui coule aupr\'e8s de Sparte, si elle ne s'appelait l'}{\i Eurotas}{\~? Les fleuves du d\'e9sert n'ont point de nom\~; ils ne rappellent pas un seul homme, pas un seul \'e9v\'e9 +nement\~; on admire la majest\'e9 de leurs ondes, l'aspect sauvage de leurs rives\~: tels on les voit, tels ils ont pass\'e9 toujours, sans autres t\'e9moins que la for\'eat muette qui couvre les rivages - m\'eames\~; ils ne donnent \'e0 + l'esprit que peu de pens\'e9es\~; mais ils remplissent l'\'e2me d'impressions.}}}{, et le troisi\'e8me nous serions \'e0 Saginaw. +\par +\par Le quinzi\'e8me jour du mois de mai, par un de ces temps embaum\'e9s comme en donne la saison des fleurs, Marie et moi, accompagn\'e9s d'Ovasco, nous suivions la route de D\'e9troit \'e0 + Pontiac dans une petite voiture qui portait beaucoup d'amour et beaucoup d'esp\'e9rance. Oh\~! qu'il est doux, dans l'\'e2ge des d\'e9sirs imp\'e9tueux, de s'\'e9lancer ainsi comme \'e0 l'aventure vers un monde inconnu, quand on presse la m +ain de celle qu'on aime, et qu'on respire appuy\'e9 sur son c\'9cur\~!\~! +\par +\par Je ne pouvais concevoir le ph\'e9nom\'e8ne d'une route si belle, si large, si bien trac\'e9e au milieu d'une for\'eat sauvage\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 { +\b\fs36\super \chftn }{ Note de l'auteur. +\par }{\i Route dans une for\'eat sauvage.}{ +\par Les Am\'e9ricains n'attendent pas qu'il y ait des habitants dans un pays pour y faire des routes. Ils commencent par \'e9tablir des routes\~; celles-ci font venir les habitants.}}}{. Cette for\'eat n'est cependant pas tout \'e0 fait solitaire\~ +; on y rencontre \'e7\'e0 et l\'e0 quelques cabanes en bois, habit\'e9es par les pionniers am\'e9ricains. Peu soucieux de la nature sauvage, ces d\'e9fricheurs industriels ne viennent point chercher dans le silence de ces lieux une vie tranquille et retir +\'e9e\~; ils arrivent au d\'e9sert pour en saisir les avant-postes, servent d'aubergistes aux nouveaux arrivants, mettent en culture des terres qu'ils revendent avec profit\~; ensuite ils vont au-del\'e0, plus avant encore dans l'Ouest, o\'f9 + ils recommencent le m\'eame train d'existence et les m\'eames industries. \'c0 Pontiac, la route cesse subitement. Alors de toutes parts s'offrit \'e0 nos yeux une \'e9paisse for\'eat au travers de laquelle il \'e9 +tait impossible de continuer notre voyage comme nous l'avions commenc\'e9. Marie \'e9tait accoutum\'e9e \'e0 l'exercice du cheval\~; nous p\'fbmes donc, sans imprudence, recourir \'e0 ce moyen de transport. +\par +\par J'appris \'e0 Pontiac que d\'e9sormais nous aurions \'e0 suivre, au travers de la for\'eat, les d\'e9tours d'un \'e9troit sentier, connu d'un petit nombre d'Am\'e9ricains, et dont les Indiens seuls poss\'e9daient bien le secret. Un guide nous devenait n +\'e9cessaire\~: je m'adressai, pour l'obtenir, \'e0 un marchand am\'e9ricain, qui \'e9tait, me dit-on, en possession de rendre aux voyageurs les services de cette nature. Cet homme trouva tout aussit\'f4t \'e0 + sa disposition un Indien de la tribu des Ottawas... il fut convenu que je donnerais deux dollars, l'un pour le guide, l'autre pour celui qui me l'avait procur\'e9. Cet arrangement me paraissait \'e9quitable\~ +; mais le marchand, auquel je remis l'argent, garda le tout pour lui, et donna en compensation \'e0 l'Indien un lambeau d'\'e9toffe us\'e9e, une esp\'e8ce de haillon dont le sauvage parut fort satisfait. Apr\'e8s cela, contestez donc aux blancs leur sup +\'e9riorit\'e9 sur les hommes rouges. Jusqu'\'e0 Pontiac quelques bruits du monde civilis\'e9 viennent encore de loin en loin troubler le silence des solitudes\~; mais au-del\'e0 commence le pouvoir absolu de la for\'eat sauvage. +\par +\par On n'entre point dans ce monde nouveau sans \'e9prouver une secr\'e8te terreur. Plus de villages, plus de maisons, plus de cabines, plus de routes, plus de voies fray\'e9es. La hache et la cogn\'e9e n'ont jamais fl\'e9tri cette v\'e9g\'e9tation qui s'\'e9 +tend sur la terre en souveraine, et d\'e9robe le ciel \'e0 tous les regards\~; l'industrie humaine n'a point souill\'e9 cette nature vierge. Vous heurtez \'e0 chaque pas des arbres renvers\'e9s\~; mais ces ruines ne sont pas de l'homme\~; elles sont l +\rquote \'9cuvre du temps. Dans nos for\'eats d'Europe les vieux arbres sont encore jeunes\~; on ne leur donne point le temps de mourir\~; on les tue dans l'\'e2ge de la vie. Leurs cadavres utiles \'e0 l'homme disparaissent aussit\'f4t, et n'attristent p +oint les regards. Telle n'est pas la for\'eat primitive de l'Am\'e9rique. On y trouve confondues les g\'e9n\'e9rations vivantes et celles qui ne sont plus\~; au-dessus de nos t\'eates se balan\'e7ait la verdure embl\'e8me de vie\~; \'e0 + nos pieds gisaient les rameaux bris\'e9s, les troncs vermoulus, d\'e9bris de la mort. Ainsi s'avanceraient les hommes parmi des ossements, sans la piti\'e9 des tombeaux, qui rend la vie des enfants moins mis\'e9rable, en leur cachant le n\'e9ant des a +\'efeux. +\par +\par Nous marchions \'e0 travers les arbres de la for\'eat sans distinguer les traces du sentier que nous suivions sur la foi d'un sauvage. Onitou (c'\'e9tait le nom de notre guide) portait sur son visage une expression de duret\'e9 + et un air farouche qui sont communs \'e0 sa race\~; il \'e9tait ma\'eetre de nos existences. Il pouvait nous trahir, ex\'e9cuter quelque dessein funeste\~; pour nous perdre, c'\'e9tait assez qu'il \'e9chapp\'e2t \'e0 notre vue, et nous livr\'e2t \'e0 + nous-m\'eames. +\par +\par Cependant ces impressions graves et sinistres ne furent point de longue dur\'e9e. Apr\'e8s une course de quelques heures durant laquelle nos chevaux \'e9galaient \'e0 peine la vitesse de l'Indien, celui-ci s'arr\'ea +ta. Je lui offris un peu de cette liqueur de vie, que les hommes de sa race, dans leur langage figur\'e9, appellent }{\i l'eau de feu}{. Il en but, et sa physionomie prit tout \'e0 coup une expression si bienveillante, son regard naturellement s\'e9v\'e8 +re devint si doux, que je fus rassur\'e9 pour toujours. La for\'eat elle-m\'eame perdait de ses terreurs et s'offrait \'e0 nos yeux sous un riant aspect. \'c0 quelques milles au-del\'e0 de Pontiac, commence une d\'e9licieuse contr\'e9e\~ +: mille collines s'y succ\'e8dent formant autant de vallons dans lesquels une multitude de lacs r\'e9pandent une \'e9ternelle fra\'eecheur, et pr\'e9sentent \'e0 l\rquote \'9cil les plus charmants paysages. +\par +\par En parcourant ces belles for\'eats, si pleines de vie, si imposantes de vieillesse et si voisines du monde civilis\'e9, il me semblait entendre des \'e9chos myst\'e9rieux raconter leur grandeur pass\'e9e, et pr\'e9dire leur prochaine destruction. +\par +\par Oh\~! comment vous peindrai-je l'enthousiasme dont mon \'e2me fut saisie\~? Nous nous avancions, Marie et moi, dans le silence et le recueillement, attentifs aux beaut\'e9s que la nature offrait en foule \'e0 nos regards, veillant sur toutes nos \'e9 +motions pour jouir de chacune d'elles. J'\'e9tais assez pr\'e8s de Marie pour que ma main press\'e2t la sienne\~; ainsi nous allions au d\'e9sert, appuy\'e9s l'un \'e0 l'autre, elle sur ma force, moi sur son amour, partag\'e9 +s entre les sensations d'une sc\'e8ne sublime, et nos tendres sentiments encore accrus par les spectacles de la nature. Que d'images ravissantes offertes \'e0 nos yeux\~! Quel trouble d\'e9licieux dans nos \'e2mes\~! Comme la douce impression du pr\'e9 +sent s'accordait bien avec nos charmants r\'eaves d'avenir\~! \'c0 peine arriv\'e9s \'e0 Saginaw, Marie serait mon \'e9pouse ch\'e9rie\~! Ainsi ma bien-aim\'e9e marchait, sous ma conduite, \'e0 l'autel nuptial, au travers de mille fleurs \'e9 +closes sous nos pas, de mille feuillages suspendus sur nos t\'e8tes, sous une vo\'fbte de soleil, d'ombre et de verdure... Heureux, h\'e9las\~! que l'horizon nous f\'fbt cach\'e9\~! car sans doute il contenait des orages\~! +\par +\par \'c9tranges myst\'e8res de notre nature\~! le sommet imposant de la montagne abaisse l'orgueil de l'homme\~; le tumulte d'une mer grondante repose l'\'e2me\~; et, dans le silence de la for\'eat solitaire toutes nos passions se d\'e9cha\'ee +nent ardentes et imp\'e9tueuses\~!\~! +\par +\par Je redoutais pour Marie les fatigues de la route\~: mais elle combattait mes inqui\'e9tudes avec des paroles pleines d'un charme inexprimable. +\par +\par \'ab\~\endash Mon ami, me disait-elle, je me sens forte, car je marche vers un bonheur inesp\'e9r\'e9...\~\'bb Elle me disait encore\~: \endash \'ab\~Cette retraite solitaire vers laquelle nous allons \'e9tait l'objet de mes plus ardents d\'e9 +sirs, et le dernier terme de mon ambition\~; mais toi, Ludovic, n'as-tu point de regrets\~?\~\'bb +\par +\par Et moi je lui r\'e9pondais\~: \endash \'ab\~Ma bien-aim\'e9e, pendant longtemps je n'ai pas su pourquoi j'existais, et j'ai souvent reproch\'e9 \'e0 Dieu les jours inutiles qu'il m'imposait\~; ton amour seul m'a r\'e9v\'e9l\'e9 le secret de la vie. + +\par +\par \'ab\~Dans mon plus vif enthousiasme pour la gloire, j'\'e9tais incertain si je ne poursuivais pas une chim\'e8re... La gloire\~!\~! c'est la grandeur d'un homme avou\'e9e par ses semblables... Mais cet aveu, qui le fait\~? \endash la post\'e9rit\'e9 + seule. +\par +\par \'ab\~La gloire, c'est le soleil de l'\'e2me\~; il ne brille qu'apr\'e8s le n\'e9ant du corps... sa divine lumi\'e8re ne r\'e9jouit que des ombres... +\par +\par \'ab\~Mon amie, l'amour ne nous trompe point ainsi\~: ta douce voix qui m'enchante n'est point un mensonge\~; ton regard qui m'enivre de volupt\'e9 n'est point une illusion\~; ta main enlac\'e9e dans la mienne n'est point une chim\'e8re. \'d4 Marie\~! + l'amour aussi trompe nos c\'9curs, mais c'est pour leur donner une f\'e9licit\'e9 si grande qu'ils ne sauraient la contenir.\~\'bb +\par +\par Tels \'e9taient nos entretiens sous les sombres portiques de la verdure, lorsque nos yeux sont frapp\'e9s subitement d'une vive clart\'e9\~; \'e0 mesure que nous avan\'e7ons, le jour augmente, jusqu'\'e0 ce qu'enfin l'ombre dispara\'ee +t avec le dernier arbre de la for\'eat... Nous nous trouvons en face d'une vaste prairie o\'f9 la nature la plus vari\'e9e, la plus riche et la plus gracieuse resplendit \'e0 nos yeux dans un torrent de lumi\'e8re. +\par +\par Ici l'Indien nous avertit par signes que c'\'e9tait un lieu de halte. Nous avions devanc\'e9 son avis. Saisis d'admiration \'e0 l'aspect de cette sc\'e8ne nouvelle, nous nous \'e9tions arr\'eat\'e9s, Marie et moi, sans nous pr\'e9 +venir l'un l'autre, et comme par un mouvement simultan\'e9 d'enthousiasme sympathique. +\par +\par Tandis qu'Onitou et Ovasco conduisaient nos chevaux \'e0 une fontaine voisine, bien connue de l'Indien, Marie s'assit pr\'e8s de moi sous les rameaux d'un alc\'e9e. Nous \'e9tions adoss\'e9s \'e0 la for\'eat, et la prairie qui s'\'e9tendait devant nous d +\'e9roulait \'e0 nos yeux toute sa magnificence. +\par +\par Qu'une belle femme, vive, ardente, passionn\'e9e, vous apparaisse tout \'e0 coup pendant une r\'eaverie d'amour\~; l'accord charmant de ses traits, la douce m\'e9lodie de sa voix, le concert plus doux encore des gr\'e2ces dont elle est orn\'e9 +e, l'enchantement qui s'exhalent de son souffle embaum\'e9, de sa chevelure flottante, de son br\'fblant regard\~; tout en elle est harmonie, parfum, volupt\'e9. +\par +\par Telle parut \'e0 mes yeux la prairie sauvage. +\par +\par Sur un fond de verdure nuanc\'e9 de mille couleurs, une multitude d'insectes aux ailes de pourpre et d'or, de papillons diapr\'e9s, d'oiseaux-mouches au corsage de rubis, de topaze et d'\'e9 +meraude, se croisaient en tous sens, rasaient la prairie, s'entrem\'ealaient aux fleurs, tant\'f4t pos\'e9s sur une faible tige, tant\'f4t \'e9lanc\'e9s d'un calice odorant\~; les uns, faibles cr\'e9atures d'un jour\~; les autres comptant d\'e9j\'e0 + des ann\'e9es de bonheur, tous pleins de vie et d'amour\~; ici fuyant pour mieux s'attirer\~; l\'e0 volant entrelac\'e9s, et s'aimant encore au plus haut des cieux, comme pour porter \'e0 Dieu le t\'e9moignage de leurs joies\~; une atmosph\'e8re \'e9 +nervante par sa douceur, toute parsem\'e9e de corps \'e9tincelants qui figuraient aux yeux des myriades de fleurs et de pierreries voltigeant dans les airs. +\par +\par Telle \'e9tait la sc\'e8ne qui s'offrait aux regards. De tous c\'f4t\'e9s arrivaient les doux gazouillements, les tendres soupirs, les g\'e9missements heureux. Il semblait que tout, dans ce lieu fortun\'e9, pr\'eet une voix pour se r\'e9 +jouir. Le moindre vermisseau bruissait un plaisir\~; chaque rameau de la for\'eat rendait un \'e9cho de bonheur\~; chaque brise de l'air apportait un accent d'amour. +\par +\par Au milieu de cette magie de la nature sauvage, enivr\'e9 du souffle de Marie qui respirait sur mon c\'9cur, et du parfum de sa chevelure sur laquelle j'\'e9tais pench\'e9, saisi du charme irr\'e9sistible de cette solitude, o\'f9 + tout existait pour aimer, je m'inclinai vers Marie, et mes l\'e8vres ayant rencontr\'e9 ses douces l\'e8vres, je demeurai attach\'e9 \'e0 cette coupe de miel et de d\'e9lices. Bonheur silencieux\~! ravissante extase\~! volupt\'e9 + du ciel, et pourtant incompl\'e8te... car un vent br\'fblant passait sur mon \'e2me et y allumait d'imp\'e9tueux d\'e9sirs\~! Confiante dans mon amour, la vierge pure ne pensait point \'e0 me r\'e9 +sister... Alors un combat terrible s'engagea dans le fond de mon c\'9cur. Mille flammes ardentes le d\'e9voraient, et mon sang se pr\'e9cipitait bouillant dans mes veines...\'d4 ma bien-aim\'e9e\~! la beaut\'e9 m\'ea +me qui m'inspirait ces transports, et ton innocence qui rendait ma victoire si facile, me sauv\'e8rent d'une faiblesse et d'un remords. Dans cet instant d'\'e9garement et de fascination, au milieu de cet \'e9blouissement qui s'empara de tout mon \'ea +tre, tu m'apparus, vision charmante, dessin\'e9e dans mon imagination sur un ciel bleu parmi des images roses\~; tu m'apparus, cr\'e9ature enchant\'e9e sous les traits immat\'e9riels qu'on pr\'eate aux g\'e9nies c\'e9lestes, c'\'e9tait toujours toi, Marie +\~; mais toi, plus belle encore, plus s\'e9duisante de gr\'e2ce, de candeur et de puret\'e9. Je te voyais \'e0 travers le voile transparent d'un avenir de quelques jours dans notre asile fortun\'e9 + de Saginaw, au milieu d'une nature encore plus riche, dans une solitude encore plus aimante\~; devenue mon \'e9pouse ch\'e9rie, tu reposais sur mon c\'9cur, enlac\'e9 +e dans mes bras, me prodiguant sans trouble mille tendres caresses que je recevais sans remords... et je fr\'e9 +mis en songeant que j'allais tacher cette blanche fleur, lui ravir son parfum d'innocence, infecter de vices et d'amertume la source pure d'une d\'e9licieuse f\'e9licit\'e9\~! Je ne pensais point \'e0 Nelson, \'e0 ses conseils, \'e0 + la honte de trahir sa confiance\~; \'f4 mon amie\~! le ciel m'est t\'e9moin qu'en m'arrachant de tes bras o\'f9 je mourais de bonheur, je ne c\'e9dai qu'\'e0 notre amour\~! +\par +\par En ce moment, un bruit confus frappa mon oreille des voix d'hommes, des hennissements de chevaux, des aboiements de chiens, se faisaient entendre. Bient\'f4t nous aper\'e7\'fb +mes une troupe d'Indiens qui venaient vers nous en suivant le sentier que nous avions parcouru. Mon premier mouvement fut un sentiment de crainte\~: quels \'e9taient ces Indiens\~? d'o\'f9 venaient-ils\~? comment se trouvai +ent-ils entre nous et le village que nous avions quitt\'e9 le matin m\'eame\~! Notre guide \'e9tait-il sinc\'e8re\~? Cette halte qu'il nous avait engag\'e9e de faire n'\'e9tait-elle point conseill\'e9e par la trahison\~ +? Si les Indiens nous attaquaient, quelle r\'e9sistance pourrai-je leur opposer\~? Comment d\'e9fendrais-je Marie\~? Plac\'e9s entre ces sauvages et des espaces inconnus, toute fuite nous \'e9tait impossible\~: les plus sinistres pens\'e9 +es remplissaient mon \'e2me. Ma frayeur s'augmenta lorsque je vis Onitou s'entretenir famili\'e8rement avec ceux qui marchaient en t\'eate de la troupe. Bient\'f4t toute une tribu d'Indiens s'offrit \'e0 nos regards\~ +: hommes, femmes, enfants, bagage, fortune, foyer domestique, tout \'e9tait l\'e0. +\par +\par Ici s'avan\'e7ait une jeune femme portant son enfant sur son dos\~; on en voyait une autre se s\'e9parer de la bande, et assise au pied d'un vieux ch\'eane, pr\'e9senter sa mamelle \'e0 son nouveau-n\'e9\~; \'e7\'e0 et l\'e0 + des Indiens se glissaient, comme des b\'eates fauves, parmi les lianes, \'e0 la recherche de quelques fruits sauvages\~; d'autres s'arr\'eat\'e8rent sous nos yeux, et prenant la prairie pour salle de festin, se rang\'e8rent autour d'un feu allum\'e9 \'e0 + la h\'e2te, au-dessus duquel ils suspendirent les chairs encore palpitantes d'un chevreuil et d'un \'e9lan. \'c0 mesure qu'ils passaient pr\'e8s de Marie, je les regardais avec ce sourire forc\'e9 + que prend la crainte, quand elle affecte la confiance. Tous portaient sur leurs figures une expression farouche et sauvage. Le plus grand nombre feignaient de ne pas nous voir. Quelques-uns nous jetaient un regard d'orgueil et de m\'e9 +pris. Un seul, en nous voyant, sourit gracieusement\~; mais ce fut un \'e9clair passager. Son visage redevint tout \'e0 coup dur et s\'e9v\'e8re. +\par +\par J'ai su depuis que ces Indiens, de la tribu des Ottawas, qui vit au Nord du Michigan, \'e9taient venus \'e0 D\'e9troit pour se rendre au Canada\~; et que l\'e0, ayant appris l'arriv\'e9e des Cherokees, et leur d\'e9part pour Saginaw, ils s'\'e9 +taient remis subitement en route, afin de pr\'e9c\'e9der ces nouveaux venus au lieu de leur d\'e9barquement, et d'observer leur invasion. +\par +\par Nous continu\'e2mes notre route sans encombre, et j'appris \'e0 voyager parmi les sauvages du Nouveau-Monde avec plus de s\'e9curit\'e9 que je ne faisais chez quelques peuples europ\'e9ens d'antique civilisation. Le jour approchait de son d\'e9clin\~ +; nos ombres et celles de nos chevaux s'allongeaient \'e0 notre droite. \'c0 l'extr\'e9mit\'e9 de la prairie, nous retrouv\'e2mes la for\'eat. Peu de temps apr\'e8s, nous \'e9tions sur le bord m\'e9ridional de la rivi\'e8re des Sables\~; c'\'e9 +tait le bord oppos\'e9 qui devait nous fournir un asile pour la nuit\~; le lendemain nous partirions pour Saginaw. Conduits par Ovasco et par Onitou, nos chevaux pass\'e8rent la rivi\'e8re \'e0 la nage\~; je fis monter Marie dans un canot d'\'e9 +corce que nous trouv\'e2mes sur le rivage\~; je me pla\'e7ai pr\'e8s d'elle, et je dirigeai de mon mieux la petite barque qui portait un \'eatre ador\'e9, mes esp\'e9rances et toute ma destin\'e9e. Je me rappellerai toujours avec d\'e9 +lices ce court instant de bonheur\~: c'\'e9tait l'heure o\'f9 le jour cesse, et o\'f9 la nuit n'est pas encore venue\~; quand les oiseaux de lumi\'e8re ont fini leurs concerts, et que ceux des t\'e9n\'e8bres n'ont pas commenc\'e9 leurs chants lugubres\~ +; alors que, succ\'e9dant aux ardeurs du soleil qui r\'e9veille et vivifie tout, l'astre des nuits r\'e9pand ses molles clart\'e9s sur la nature qui s'endort. +\par +\par Admirable contraste\~! \'e0 ces voix innombrables, \'e0 ces chants, \'e0 ces murmures, \'e0 toutes ces harmonies de la journ\'e9e, avait succ\'e9d\'e9 un silence profond\~; tout se taisait autour de nous\~ +; pas un bruit lointain ne frappait notre oreille, des mouches aux ailes de feu semaient dans l'air, en voltigeant, mille bluettes enflamm\'e9es, qu'on e\'fbt prises pour les \'e9tincelles d'un vaste incendie, sans la d\'e9licieuse fra\'eecheur qui r\'e9 +gnait autour d'elles. +\par +\par Tout pleins du calme que nous respirions, incapables de prononcer une parole, nous retenions notre souffle de peur de troubler le silence de la nature\~; nous demeurions immobiles, et notre canot s'en allait au gr\'e9 du courant. D\'e9j\'e0, d\'e9 +passant la cime des grands pins, la lune projetait sur nous sa clart\'e9 myst\'e9rieuse, et refl\'e9tait ses rayons tremblants sur la surface de l'onde, l\'e9g\'e8rement agit\'e9e par notre fr\'eale esquif\~; la paix de l'atmosph\'e8re \'e9tait entr\'e9 +e dans nos \'e2mes\~; nous ne pensions point, nous avions le c\'9cur plein\~; notre bonheur s'\'e9tait modifi\'e9 comme la nature elle-m\'eame, tout \'e0 l\rquote heure si vive, si ardente, si anim\'e9e, maintenant tranquille et muette. C'\'e9 +tait le soir, tendre cr\'e9puscule du d\'e9sert et du c\'9cur, douce ros\'e9e qui venait rafra\'eechir nos \'e2mes br\'fbl\'e9es par les passions du jour. +\par +\par Comme je prenais une rame pour diriger notre canot vers le rivage\~: \endash \'ab\~Oh\~! mon ami, quel malheur\~! s'\'e9cria Marie d'une faible voix\~; arriv\'e9s d\'e9j\'e0\~! que ne suivons-nous ce courant qui nous entra\'eene si doucement\~ +? comme on respire bien ici\~! comme il est pur l'air que n'a point souill\'e9 le souffle des m\'e9chants\~! Oh\~! faut-il sit\'f4t quitter ces lieux\~? o\'f9 trouver plus de calme, plus d'\'e9motions douces, plus de bonheur tranquille\~!...\~\'bb + Et la charmante fille se penchait vers moi, retenait mon bras et me disait encore\~: \'ab\~Qu'il serait doux, nous abandonnant au cours de cette r\'eaverie presque c\'e9leste, et suivant avec foi les eaux de ce fleuve qui nous bercent si mollement\~ +; qu'il serait doux, mon ami, de mourir ensemble dans une extase du c\'9cur, et de monter au ciel par un \'e9lan de nos joies vers Dieu\~! Nous ne ferions que changer de patrie... Le bonheur des anges peut-il surpasser celui que nous \'e9prouvons\~ +? mais jouirons-nous encore ici bas d'une pareille f\'e9licit\'e9\~?\~\'bb +\par +\par Je la guidais vers le rivage, et je lui disais\~: \'ab\~Marie, je ne sais si tu es une cr\'e9ature de la terre\~; car ta voix, ton langag +e, toute ta personne, sont pleins d'un charme divin... Quand je vois couler tes larmes, je te prends pour l'ange de la m\'e9lancolie aspirant \'e0 remonter au ciel o\'f9 l'innocence ne pleure plus\~ +; mais quand ta voix m'enchante et module des sons de bonheur, je ne sais plus que penser de l'\'eatre surhumain qui a connu les f\'e9licit\'e9s c\'e9lestes, et ne m\'e9prise pas les joies de la terre... Ma bien-aim\'e9e, aie foi dans mon amour\~ +; un air plus doux et plus pur, une contr\'e9e plus riante encore, une nature encore plus belle, nous attendent au-del\'e0\~; nous serons mieux qu'ici\~; car nous serons encore plus loin du monde que nous ha\'efssons... Vois comme le bonheur se r\'e9v\'e8 +le \'e0 nous par degr\'e9s \'e0 mesure que nous fuyons davantage...\~\'bb +\par +\par Sur quel rivage nous e\'fbt trouv\'e9s l'aurore du lendemain, si, c\'e9dant \'e0 la voix de Marie, et au sommeil qui s'emparait de toute la nature, j'eusse livr\'e9 notre barque aux hasards du courant\~ +? Je ne sais. L'asile que choisit notre raison vaut-il celui que nous d\'e9signent les caprices du vent, les d\'e9tours de l'onde, les ombres de la nuit\~? +\par +\par Notre abri durant la nuit fut une petite cabane en bois, habit\'e9e par un Am\'e9ricain de la Nouvelle-Angleterre, qui s'est \'e9tabli pr\'e8s des Indiens pour faire avec eux le commerce des pelleteries. +\par +\par \'c0 notre arriv\'e9e, nos chevaux furent abandonn\'e9s dans une \'e9troite enceinte voisine de l'habitation. Notre h\'f4te s'empressa de faucher leur nourriture dans un champ d'avoine sur pied\~; puis, prenant une hache, il coupa dans la for\'ea +t un arbre, dont il nous fit du feu pour nous pr\'e9server des fra\'eecheurs de la nuit. Les pi\'e8ces de bois, dont la cabane \'e9tait form\'e9e, laissaient l'air ext\'e9rieur p\'e9n\'e9trer par mille ouvertures, et l'humidit\'e9 du rivage se faisait d +\'e9j\'e0 sentir. Bient\'f4t une flamme p\'e9tillante, nourrie de pommes de pins, \'e9claira notre obscure demeure, et nous fit voir un r\'e9duit \'e9troit, mais remarquable par sa propret\'e9. Une femme, au visage p\'e2le et maigre, parut\~; c'\'e9 +tait celle de notre h\'f4te\~; autour d'elle \'e9taient group\'e9s plusieurs enfants en bas \'e2ge. Une image grossi\'e8rement peinte, repr\'e9sentant le g\'e9n\'e9ral Washington, \'e9tait suspendue au-dessus de la chemin\'e9e. Aux \'c9 +tats-Unis, Washington est le dieu de la chaumi\'e8re comme celui du Capitole\~!... Sur une table plac\'e9e au centre du logis, on voyait diss\'e9min\'e9es plusieurs feuilles d'un journal de New York, de date assez r\'e9cente. Tout, chez nos h\'f4 +tes, annon\'e7ait plus de bien-\'eatre mat\'e9riel que de bonheur\~; leurs mani\'e8res polies sans \'e9l\'e9gance, leur langage correct sans ornement, leurs connaissances exactes, mais born\'e9es, tout prouvait qu'ils n'\'e9taient pas n\'e9s au d\'e9 +sert, et qu'ils appartenaient \'e0 la classe moyenne d'une soci\'e9t\'e9 civilis\'e9e. Leur seul but, leur id\'e9e fixe \'e9tait de faire fortune\~; ils \'e9taient comme tous les Am\'e9ricains. +\par +\par La femme nous pr\'e9para un repas modeste, et le th\'e9 nous fut servi sous la cabane du d\'e9sert. Cette situation singuli\'e8re n'e\'fbt point \'e9t\'e9 sans charmes pour moi, si Marie e\'fbt pu en jouir elle-m\'eame\~; mais elle \'e9tait souffrante\~ +; une longue journ\'e9e de route l'avait affaiblie\~; elle ne prit aucune part au repas qui devait r\'e9parer ses forces. Je donnai tous mes soins \'e0 lui pr\'e9parer un lieu de repos\~; une peau de buffle lui servit de lit\~ +; je couvris ses pieds de mon manteau... alors, accabl\'e9e de sommeil, Marie prit une de mes mains en gage de s\'e9curit\'e9, et, s'\'e9tant pench\'e9e sur moi, elle s'endormit. Bient\'f4t tout le monde reposa en silence autour de moi\~ +; seul je veillais attentif au dedans, et \'e9piant les moindres bruits du dehors\~; veille imposante au fond de la for\'eat sauvage, dans la cabane solitaire, o\'f9 brillaient quelques flammes vacillantes, seul mouvement qui se fit autour de moi\~ +; veille silencieuse qui fit appara\'eetre \'e0 mes yeux, comme des fant\'f4mes, les souvenirs de ma jeunesse, mes ambitions, mes vastes desseins, les grandeurs et les mis\'e8res de ma vie, les illusions avec les d\'e9senchantements, l +es amours avec les esp\'e9rances\~; veille presque f\'e9brile, durant laquelle l'imagination va mille fois du pass\'e9 \'e0 l'avenir, du d\'e9sespoir au bonheur, de la sagesse \'e0 la folie\~; et ne s'arr\'eate qu'\'e0 l'instant o\'f9, domin\'e9 +e par l'ascendant d'un pouvoir irr\'e9sistible, la pens\'e9e chancelle, fl\'e9chit par degr\'e9s, se rel\'e8ve avec effort, puis retombe et va mourir enfin dans la nuit du sommeil... +\par +\par Avant que mes paupi\'e8res se fussent affaiss\'e9es, j'avais remarqu\'e9 que le repos de Marie \'e9tait troubl\'e9 par des mouvements soudains, des tressaillements, des paroles entrecoup\'e9es. Le matin elle se r\'e9 +veilla en sursaut. Son premier mouvement fut de ressaisir ma main qu'elle avait abandonn\'e9e en dormant. Ce geste me tira moi-m\'eame de mon assoupissement, et, en revoyant Marie, que je n'avais pas eu la force de veiller une nuit enti\'e8 +re, je compris toute l'impuissance de la volont\'e9. +\par +\par Marie \'e9tait triste et pensive\~: \'ab\~Mon ami, me dit-elle, si je n'\'e9tais pr\'e8s de toi, je craindrais de grands malheurs... car j'ai eu des songes terribles.\~\'bb +\par +\par Je remarquai avec chagrin que la nuit ne l'avait point repos\'e9e... et l'agitation extr\'eame de son sang me fit penser que la fi\'e8vre l'avait saisie... Que faire\~? Demeurer dans cette cabane solitaire\~! Nous arr\'eater si pr\'e8s du but\~ +! il ne nous fallait plus qu'un jour de voyage. Le soir nous arriverions \'e0 Saginaw pour y rester toujours. Ne devions-nous pas, \'e0 tout prix, gagner ce lieu de repos, qui rendrait \'e0 Marie ses forces, et verrait commencer notre bonheur\~ +? Je dis mes pens\'e9es \'e0 Marie. \'ab\~Oui, me r\'e9pondit-elle, oh\~! oui, allons vite \'e0 Saginaw... c'est l\'e0 que nous serons heureux,... tu me l'as promis...\~\'bb +\par +\par Nous part\'eemes \'e0 l'heure o\'f9 la nature a coutume de retrouver la voix avec la lumi\'e8re\~;... mais une nouvelle sc\'e8ne nous r\'e9servait de nouvelles impressions... Avant d'arriver \'e0 la rivi\'e8 +re des Sables, nous avions parcouru de sauvages solitudes\~; apr\'e8s l'avoir quitt\'e9e, nous entr\'e2mes v\'e9ritablement dans le d\'e9sert... Nous marchions sans entendre le chant d'un oiseau, le bourdonnement d'un insecte, le mouvement d'un seul \'ea +tre vivant... Ce n'\'e9tait plus le silence de la nature qui se repose apr\'e8s les chants du jour, et qu'on entend encore respirer pendant qu'elle dort... c'\'e9tait le silence morne du n\'e9ant... Le seul bruit qui frapp\'e2t notre oreille \'e9tait caus +\'e9 par les pas de notre guide et par ceux de nos chevaux\~; bruit r\'e9gulier qui ajoutait encore \'e0 la monotonie du lieu. Plus de vallons, plus d'\'e9chos, plus de prairies, plus de ciel\~; partout la for\'eat, partout les m\'ea +mes arbres, partout un sol uniforme\~; \'e0 chaque pas nouveau, nous re +trouvons le site que nous venons de quitter. Il semble que nous marchions sans avancer, jouet d'une puissance invisible, qui nous donne l'illusion du mouvement et paralyse nos efforts. Nous allons toujours... toujours... et la sc\'e8ne ne change pas\~!\~ +! O\'f9 sommes-nous donc\~? Suivons nous notre route\~? O\'f9 est le Nord vers lequel nous devons aller\~? le Sud que nous devons fuir\~? je crois que nous retournons sur nos pas\~; que cette for\'eat est grande\~!... et si elle ne finissait pas\~!\~ +! elle devient de plus en plus \'e9paisse\~; ses ombres plus solennelles... ses vo\'fbtes muettes sont si pleines de silence, de terreurs et de myst\'e8res, qu'on se croit engag\'e9 dans des catacombes et perdu dans leurs d\'e9tours. +\par +\par Ces impressions \'e9taient d'autant plus puissantes sur nous qu'elles contrastaient avec toutes les \'e9motions de la veille, les unes si br\'fblantes, les autres si douces. Je sentais le froid p\'e9n\'e9trer dans mon \'e2 +me et comme une barre d'airain qui pesait sur mon c\'9cur. +\par +\par \'ab\~Mon Dieu, me dit Marie en se rapprochant de moi et en saisissant ma main, que cette solitude est profonde et terrible\~!...\~\'bb \endash Et comme son esprit \'e9tait prompt \'e0 saisir les funestes pr\'e9sages\~: \'ab\~Mon ami, me dit-elle, sois s +\'fbr que ce jour sera un jour fatal... je ne sais pourquoi le souvenir de Georges ne me quitte point\~; sans doute quelque affreux malheur...\~\'bb +\par +\par Elle n'acheva pas\~: une larme compl\'e9ta sa pens\'e9e. Je m'effor\'e7ai de la rassurer et de lui donner plus de s\'e9curit\'e9 que je n'en avais moi-m\'eame... Cependant je fus vivement frapp\'e9 de l'alt\'e9 +ration dont tous ses traits portaient l'empreinte. Je pensai qu'un peu de repos la soulagerait, et j'ordonnai \'e0 notre petite caravane de s'arr\'eater. +\par +\par Durant cette halte, je demandai par signes \'e0 Onitou, si nous approchions de Saginaw. Il comprit tr\'e8s bien ma question, et dessinant sur la terre deux points qui figuraient, l'un Saginaw, l'autre la rivi\'e8re des Sables, il tira une ligne de 1'un +\'e0 l'autre, et marqua sur cette ligne un troisi\'e8me point indiquant la place que nous occupions\~; ce point se trouvait au tiers de la ligne\~; nous n'\'e9tions donc qu'au tiers de notre route. Un instant apr\'e8s, et tandis que nous \'e9 +tions assis sous l'ombre d'un catalpa, nous voyons l'Indien se lever, prendre sa course devant nous, plus l\'e9ger qu'un chevreuil, en criant\~: }{\i Saginaw\~! Saginaw\~!}{ et en nous montrant le soleil d\'e9j\'e0 parvenu au milieu de sa course. +\par +\par Alors Marie fit un effort courageux pour se lever\~; nous continu\'e2mes notre route dans le d\'e9sert... Je m'aper\'e7us bient\'f4t \'e0 la voix de Marie que ses forces allaient toujours en d\'e9clinant. Apr\'e8 +s de longues heures de marche, j'ordonnai de nouveau \'e0 notre guide de s'arr\'eater... mais, \'e0 ma voix, il redoubla de vitesse, en m'indiquant, par un geste expressif, que le soleil \'e9tait descendu dans le sein de la terre et que la for\'eat alla +it bient\'f4t se couvrir de t\'e9n\'e8bres. Cependant le d\'e9sert pr\'e9sentait \'e0 nos yeux un aspect de plus en plus effrayant. Le sentier que nous suivions \'e9tait si \'e9troit que Marie et moi ne pouvions plus aller de front\~; il \'e9tait \'e0 + peine marqu\'e9\~; sans cesse on le perdait de vue, et alors nous avions l'air de marcher \'e0 tout hasard au travers de la for\'eat. La nuit \'e9tant venue, le silence avait cess\'e9 +, mais la solitude avait pris une voix terrible et lugubre. On n'entendait que le meuglement des ours et le chant sinistre des oiseaux nocturnes. La lune, qui m\'eale un charme aux nuits les plus funestes, comme l'amour d'une belle femme r\'e9 +pand de secrets enchantements sur une vie malheureuse, ne se montrait point encore... +\par +\par Alors en pensant \'e0 Marie, \'e0 ses souffrances, que trahissaient quelques cris \'e9chapp\'e9s \'e0 la douleur, je sentis mon sang se glacer dans mes veines et mes forces pr\'eates \'e0 d\'e9faillir... Dans cet \'e9 +tat de faiblesse physique, ma raison elle-m\'eame fut troubl\'e9e, et mon imagination me fit voir autour de Marie une foule de monstres fantastiques qui mena\'e7aient son existence\~; je les voyais tant\'f4t sous les traits d'une hy\'e8ne d\'e9 +vorante, tant\'f4t sous la forme d'un hideux reptile. Les uns, avides de meurtres et de sang, attendent leur proie au passage... mon Dieu\~! s'ils allaient s'\'e9lancer sur Marie\~! Les autres se suspendent aux rameaux des arbres\~ +; ils tomberont comme la foudre sur celle que j'aime et prendront sa vie avant que je l'aie seulement d\'e9fendue. Et j'inventais mille autres chim\'e8res si faciles \'e0 cr\'e9er quand on a l'\'e2me saisie d'une grande douleur et l'imagination engag\'e9 +e dans des r\'e9gions inconnues. Les heures s'\'e9coulent, la nuit s'avance, nos chevaux ralentissent leur marche, la fra\'eecheur s'\'e9l\'e8ve de la terre... Marie gardait un silence profond qui redoublait mes angoisses. Je prends sa main\~ +; je la trouve br\'fblante\~: \'ab\~Mon ami, me dit-elle d'une voix \'e0 demi \'e9teinte, n'allons pas plus loin\~; je me sens mourir...\~\'bb +\par +\par \'c0 ces mots, mon c\'9cur se brisa\~; je ne sais quelle r\'e9solution insens\'e9e allait sortir de mon d\'e9sespoir, lorsque notre guide s'arr\'eate tout \'e0 coup et crie trois fois\~: }{\i Saginaw}{\~! Ce cri, jet\'e9 dans le d\'e9 +sert, y trouve un long retentissement et nous revient r\'e9p\'e9t\'e9 par mille \'e9chos\~; le premier tumultueux, le second moins fort, suivi de plus faibles encore. La for\'eat cesse tout \'e0 coup\~ +; nous entrons dans une prairie, nous y marchons quelque temps en descendant une pente presque insensible. Enfin nous voyons le bord d'une large rivi\'e8re\~: celle rivi\'e8re \'e9tait la Saginaw, et le bord oppos\'e9, l'asile que nous cherchions. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb840\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f16\fs38\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594423}Chapitre XVI\line }{\b0\i Le drame}{{\*\bkmkend _Toc72594423} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'ab\~\'d4 mon Dieu\~! quel bonheur\~! s'\'e9cria Marie en voyant le rivage. Son \'e9nergie morale e\'fbt \'e9t\'e9 + incapable d'un plus long effort. Je la saisis dans mes bras et la d\'e9posai dans une pirogue indienne\~; je me pla\'e7ai pr\'e8s d'elle comme j'\'e9tais en passant la rivi\'e8re des Sables. \'ab\~ +Mon ami, me dit alors Marie avec tendresse, pardonne-moi,... je t'ai afflig\'e9... j'ai cru, pendant toute cette journ\'e9e, qu'un destin funeste s'opposait \'e0 notre arriv\'e9e dans ces lieux... j'avais tort\~; car tu e +s mon bon ange, et tu me guidais... Oh\~! je sentais mon corps d\'e9faillir et mon \'e2me se briser... mais je ne souffre plus et je n'ai que des pens\'e9es de bonheur...\~\'bb +\par +\par Ces paroles versaient la joie dans mon c\'9cur, et j'aspirais au rivage comme au terme de toutes nos douleurs. +\par +\par \'ab\~Vois, me disait Marie, en me montrant notre futur empire, vois comme nous serons dans cette contr\'e9e lointaine... Oui, les eaux de la Saginaw sont encore plus pures, plus paisibles, que celles de la rivi\'e8re des Sables\~; l'air est ici plus doux +\~; cette terre est plus embaum\'e9e\~; et voil\'e0 que l'astre des nuits, notre bon g\'e9nie du d\'e9sert, se l\'e8ve et brille de tout son \'e9clat...\~\'bb +\par +\par Et disant ainsi, Marie portait ses regards vers le ciel. \'ab\~Dieu\~!\~\'bb s'\'e9cria-t-elle tout \'e0 coup d'une voix effray\'e9e, et ses yeux, redescendus \'e0 terre, se cach\'e8rent entre ses deux mains. +\par +\par En ce moment, le disque rouge et enflamm\'e9 de la lune sortait des ombres de la for\'eat et semblait en montant, s'appuyer sur la cime des arbres... On le voyait s'\'e9lever et grandir... il s'avan\'e7ait sur nous semblable \'e0 un spectre de sang... + +\par +\par Cette image terrible avait frapp\'e9 l'esprit de Marie, et le cri d'effroi qu'elle s'effor\'e7a vainement de contenir fut encore la voix d'un sinistre pressentiment. +\par +\par En arrivant au but tant d\'e9sir\'e9, Marie avait senti rena\'eetre en elle une \'e9nergie surnaturelle qui ne fut point de longue dur\'e9e. Je ne sais si sa force s'affaiblit en m\'eame temps que sa foi dans l'avenir\~; mais je la vis presque aussit\'f4 +t tomber dans un grand abattement. +\par +\par Je me trouvai alors livr\'e9 \'e0 des embarras que l'imagination ne saurait concevoir. +\par +\par Nelson n'\'e9tait point \'e0 Saginaw. Le bateau qui le portait, lui et les Cherokees, n'avait pas encore paru, et des Indiens Ottawas, naturels du pays, m'assur\'e8rent qu'aucun \'e9tranger n'avait, depuis un temps tr\'e8s long, abord\'e9 dans cette contr +\'e9e. +\par +\par Ce contre-temps fut pour Marie et pour moi une source de chagrins et d'inqui\'e9tude\~; il rendit aussi plus difficile notre situation. Nelson devait nous pr\'e9parer un asile qui nous manqua. Je me mis \'e0 l\rquote \'9cuvre aussit\'f4 +t. Mais je ne sais quel e\'fbt \'e9t\'e9 notre sort si, en attendant que notre cabane f\'fbt \'e9lev\'e9e, nous n'eussions pas trouv\'e9 l'abri d'un toit hospitalier. +\par +\par Saginaw, o\'f9 vous voyez en ce moment deux habitations \'e9difi\'e9es avec quelque soin, n'en poss\'e9dait alors qu'une seule de grossi\'e8re construction, et que nous trouv\'e2mes occup\'e9e par un Am\'e9 +ricain canadien d'origine. Cet homme parut joyeux de nous voir, et, me reconnaissant \'e0 cet air de famille qu'ont tous les Fran\'e7ais\~: \'ab\~Vous venez, me dit-il, de la vieille France\~?\~\'bb Il \'e9tait n\'e9 + parmi les Indiens, dont il avait pris presque toutes les m\'9curs. La chasse et la p\'eache suffisaient \'e0 ses besoins, et il trouvait un charme extr\'eame dans une vie toute de libert\'e9 sauvage. +\par +\par Comme nous arrivions il \'e9tait sur le point de partir\~; il se rendait aux environs du fort Gratiot pour la chasse du ramier\~; il nous offrit sa cabane et nous engagea d'y rester jusqu'\'e0 + ce que j'en eusse construit une autre. Je lui proposai de l'acheter, laissant \'e0 sa bonne foi le soin d'en fixer le prix\~; mais il n'\'e9couta point ma demande, et me dit pour toute r\'e9ponse qu'il aimait ce lieu, qu'il y \'e9tait n\'e9 +, et qu'il y passerait le reste de ses jours. +\par +\par Ainsi se retrouve jusqu'au fond du d\'e9sert le caract\'e8re des nations. +\par +\par L'Am\'e9ricain de race anglaise ne subit d'autre penchant que celui de l'int\'e9r\'eat\~; rien ne l'encha\'eene au lieu qu'il habite, ni liens de famille, ni tendres affections... Toujours pr\'eat \'e0 quitter sa demeure pour une autre, il la vend \'e0 + qui lui donne un dollar de profit. +\par +\par Non loin de l\'e0 vous voyez l'homme de sang, fran\'e7ais s'attacher \'e0 sa terre natale, ch\'e9rir le pays o\'f9 ses p\'e8res ont v\'e9cu, aimer pour eux-m\'eames les objets qui l'environnent, et pr\'e9f\'e9rer ces choses de valeur tout id\'e9 +ale aux froides jouissances de la richesse. +\par +\par J'acceptai son offre, et ne pus le d\'e9terminer \'e0 recevoir le prix du service qu'il me rendait. +\par +\par Nous avions un asile... mais tout \'e9tait encore obstacle et mis\'e8re autour de nous. +\par +\par Marie fut, d\'e8s le premier jour, saisie d'une fi\'e8vre particuli\'e8re \'e0 ce pays, et qui manque rarement d'atteindre les \'e9trangers nouvellement arriv\'e9s\~; il fallait que je me partageasse entre les soins n\'e9cessaires \'e0 + mon amie et les travaux qu'exigeait la construction de notre demeure. La cabane du Canadien, toute pr\'e9cieuse qu'elle \'e9tait dans notre d\'e9tresse, ne nous offrait d'ailleurs qu'un imparfait asile\~; elle se composait de pi\'e8 +ces de bois, mal jointes entre elles, \'e0 travers lesquelles l'humidit\'e9 des nuits p\'e9n\'e9trait comme la chaleur des jours. Une foule d'insectes s'y introduisaient\~: les uns, imperceptibles, nous r\'e9v\'e9laient leur pr\'e9 +sence par la douleur de leurs piq\'fbres\~; les autres, voltigeant par essaims, montraient \'e0 nos yeux leur corps gr\'eale, arm\'e9 d'un long aiguillon, et fatiguaient nos oreilles d'un perp\'e9tuel bourdonnement\~; tous nous livraient sans rel\'e2 +che une guerre impitoyable et troublaient cruellement le repos de Marie. +\par +\par La nourriture grossi\'e8re \'e0 laquelle nous \'e9tions r\'e9duits n'avait rien qui p\'fbt alt\'e9rer une sant\'e9 robuste\~; mais la faiblesse de Marie, sa maladie, ses habitudes, rendaient n\'e9cessaires des aliments d\'e9licats dont nous \'e9 +tions tout \'e0 fait d\'e9pourvus. +\par +\par Tout nous manquait dans ce d\'e9sert\~: le m\'e9decin le plus proche \'e9tait \'e0 D\'e9troit, et je voyais Marie languissante, sans pouvoir offrir le moindre soulagement \'e0 ses maux. +\par +\par Nous ne pouvions cependant songer \'e0 quitter ce lieu\~; il e\'fbt fallu regagner D\'e9troit pour trouver quelque secours\~; nous n'avions aucun moyen d'y retourner par eau, et c'e\'fbt \'e9t\'e9 + folie que de tenter une seconde fois le long voyage aux fatigues duquel Marie avait si difficilement r\'e9sist\'e9. +\par +\par Je comptais les jours par mes tourments\~; car, au d\'e9sert, toutes les divisions \'e9tablies dans le temps disparaissaient\~; plus de mois, plus de semaines, plus d'heures. Au bout d'un temps tr\'e8s court, l'ordre des jours se perd enti\'e8rement\~ +; et alors il s'en fait un autre qui est celui des bons et des mauvais, des ciels purs et des orages... et puis quand un affreux malheur a empoisonn\'e9 la vie, ce n'est plus qu'un long temps de mis\'e8re et d'ennui, une suite de g\'e9missements, \'e9 +chos de la premi\'e8re douleur, qui se r\'e9p\'e8tent \'e0 l'infini, et ne meurent que sous la pierre du s\'e9pulcre. +\par +\par Quel que f\'fbt mon chagrin, mon c\'9cur se refusait \'e0 concevoir de grave, inqui\'e9tudes. Nelson arriverait bient\'f4t\~; bient\'f4t aussi Marie aurait un asile mieux d\'e9fendu contre les injures du dehors. Tou +t son mal provenait sans doute d'une suite de jours \'e9coul\'e9s sans repos ni sommeil, et c\'e9derait \'e0 quelques nuits de paix profonde... et alors combien nous serions heureux\~? +\par +\par Cependant c'\'e9tait d\'e9j\'e0 un grand malheur que ce trouble des premiers jours qui nous enlevait le charme inestimable des premi\'e8res impressions. +\par +\par \'c9trange aveuglement\~! ma plus grande peine n'\'e9tait pas de pr\'e9voir des infortunes, mais d'avoir perdu des joies\~! +\par +\par Je contemplai en face les obstacles que j'avais \'e0 vaincre, et m'armai, pour les combattre, de cette \'e9nergie morale que donne seule la foi dans le succ\'e8s. +\par +\par Je travaillais \'e0 notre cabane pendant tout le temps que je ne passais pas aupr\'e8s de Marie. +\par +\par J'\'e9tais second\'e9 dans ma t\'e2che par Ovasco, dont le d\'e9vouement ne saurait se d\'e9crire. Ce fid\'e8le serviteur semblait se multiplier lui-m\'eame pour faire face \'e0 toutes les difficult\'e9s. +\par +\par Au milieu de ces rudes travaux et des sueurs qu'ils me co\'fbtaient, je trouvais un charme secret \'e0 penser que tout, dans notre bonheur, serait mon ouvrage. +\par +\par Cependant, quels que fussent mes efforts, l\rquote \'9cuvre que j'avais entreprise demandait plus de temps que je ne pensais. L'\'e9tat de Marie devenait plus alarmant\~; son pouls annon\'e7ait une agitation croissante. Elle n +e faisait pas entendre une seule plainte\~; mais, sous le voile du sourire errant sur ses l\'e8vres, il \'e9tait facile d'apercevoir un sentiment de tristesse profonde. +\par +\par Elle me dit un jour avec tendresse\~: \'ab\~Ludovic, tu prends bien de la peine pour pr\'e9parer notre demeure\~?\~\'bb +\par +\par Une autre fois\~: \'ab\~Tu me quittes, me dit-elle, pour travailler \'e0 la chaumi\'e8re... Ah\~! je t'en conjure, reste pr\'e8s de moi... qui sait l'avenir\~?\~\'bb +\par +\par Je repoussai loin de moi l'affreuse pens\'e9e dont ces paroles contenaient le germe. Cependant le changement de saison vint aggraver mes inqui\'e9tudes et mes tourments... Dix jours environ s'\'e9taient \'e9coul\'e9s depuis notre arriv\'e9e \'e0 + Saginaw, et les chaleurs du mois de juin commen\'e7aient \'e0 se faire sentir. P\'e9n\'e9tr\'e9e par les rayons d'un soleil br\'fblant, assaillie par des nu\'e9es de moucherons dont une temp\'e9rature embras\'e9e semblait accro\'ee +tre le nombre et la malignit\'e9, notre petite cabane devint le th\'e9\'e2tre d'une mis\'e8re dont je ne pourrais vous tracer le tableau... Je faisais de vains efforts pour \'e9loigner de Marie les innombrables ennemis qui bruissaient autour d'elle\~ +; ils \'e9taient plus prompts \'e0 rena\'eetre que moi \'e0 les an\'e9antir\~; et je voyais le beau front de mon amie tout saignant de la morsure de ces vils insectes... je passais ainsi les jours et les nuits veillant aupr\'e8s de ma bien-aim\'e9 +e, et m'effor\'e7ant de soulager par mes soins ses ennuis et sa douleur. +\par +\par Pendant ce temps, Ovasco travaillait sans rel\'e2che \'e0 la cabane, qui \'e9tait pr\'e8s de s'achever. Pour comble de malheur, il fut lui-m\'eame attaqu\'e9 de la fi\'e8vre du pays, et alors je me trouvai seul, sans appui, entour\'e9 + de maux qu'il me fallait contempler sans cesse, et que je ne pouvais adoucir. +\par +\par L'id\'e9e d'une affreuse catastrophe avait \'e9t\'e9 longtemps sans pouvoir p\'e9n\'e9trer dans mon \'e2me. Chose \'e9trange\~! lorsqu'on poss\'e8de un bien plus cher que la vie, et qu'on en jouit tranquillement, on est prompt \'e0 + concevoir des craintes chim\'e9riques, et, si un grand p\'e9ril de le perdre se pr\'e9sente, on fait autant d'efforts pour ne pas voir le danger r\'e9el, qu'on en faisait auparavant pour aperc +evoir des dangers imaginaires. Tel est l'ordre et la justice du ciel. L'heureux est troubl\'e9 dans sa joie par la terreur de l'infortune, et le pauvre, consol\'e9 dans sa mis\'e8re par des illusions de f\'e9licit\'e9\~! +\par +\par Cependant les paroles de Marie, dont le souvenir revenait \'e0 ma m\'e9moire, l'aspect des souffrances qu'elle endurait sous mes yeux, et peut-\'eatre aussi l'opini\'e2tret\'e9 du sort \'e0 contrarier tous mes desseins, jet\'e8rent le trouble dans mon +\'e2me... Une lueur fatale m'apparut... et tout mon corps se couvrit d'une sueur glac\'e9e... Je fis un effort pour rappeler \'e0 moi ma raison, que je sentais s'\'e9garer, et je dis \'e0 Marie\~: +\par +\par \'bbMa bien-aim\'e9e, dans quelques jours notre nouvelle demeure sera pr\'eate a te recevoir... alors la pr\'e9sence de Nelson manquera seule \'e0 notre bonheur... S'il s'\'e9tait avanc\'e9 sans guide dans ces contr\'e9es d\'e9 +sertes, nous devrions concevoir de grandes inqui\'e9tudes\~: mais que pouvons-nous craindre, le sachant entour\'e9 d'Indiens qui l'aiment, le r\'e9v\'e8rent, et pour lesquels le plus beau pays est aussi le plus sauvage\~? Esp\'e9rons qu'il sera bient\'f4 +t rendu \'e0 nos v\'9cux... Mais, mon amie, je demande encore au ciel une chose qui m'est plus ch\'e8re que tous les biens de ce monde\~: c'est la fin de tes souffrances... Nous ne savons point le rem\'e8de qui peut te gu\'e9rir\~; le secours d'un m\'e9 +decin nous est n\'e9cessaire\~; je vais aller le chercher \'e0 D\'e9troit\~; j'y arriverai dans deux jours, et, deux jours apr\'e8s, je serai de retour ici, ramenant avec moi l'homme dont la science te sauvera. Pendant mon absence, notre fid\'e8 +le Ovasco demeurera pr\'e8s de toi\~; quoique souffrant lui-m\'eame, il retrouvera des forces pour donner des soins \'e0 sa bonne ma\'eetresse.\~\'bb +\par +\par Ovasco, qui \'e9tait l\'e0, ne put entendre ces paroles sans attendrissement\~; Marie m'\'e9coutait avec tous les signes d'une \'e9motion profonde... elle resta silencieuse, parut r\'e9fl\'e9chir beaucoup\~; enfin d'une voix alt\'e9r\'e9e\~: +\par +\par \'ab\~Mon ami, me dit-elle, ne me quitte pas... je t'en conjure... quatre jours d'absence... c'est bien long\~!... non... Ludovic... non... il faut rester...\~\'bb +\par +\par Et son regard, fix\'e9 sur moi, prit une expression indicible de tendresse et de m\'e9lancolie. +\par +\par Je tentai de lui faire comprendre combien il serait insens\'e9 de c\'e9der \'e0 un mouvement de faiblesse qui ruinerait notre avenir, tandis qu'un sacrifice de quelques jours assurerait notre bonheur. +\par +\par Mais je trouvai en elle une r\'e9sistance d'instinct contre laquelle ma raison \'e9tait sans puissance. +\par +\par \'ab\~Mon bien-aim\'e9, me disait-elle, je t'en supplie, ne m'abandonne pas\~; tu sais combien est fragile la liane s\'e9par\'e9e du rameau qui la prot\'e8ge... Ludovic, loin de toi, je serai plus faible encore... ta pr\'e9 +sence seule me soutient... si tu t'\'e9loignes, je me briserai...\~\'bb +\par +\par L'accent dont elle pronon\'e7a ces paroles \'e9tait d\'e9chirant. +\par +\par Troubl\'e9 par ce langage d'autant plus d\'e9solant qu'il avait toute l'amertume du d\'e9sespoir, sans la violence qui l'exag\'e8re, je tombai \'e0 + genoux au chevet du lit de Marie... incapable d'articuler un seul mot, je saisis la main de mon amie, et l'arrosai d'un torrent de larmes\~; jamais la douleur n'avait ainsi abond\'e9 dans mon \'e2me. +\par +\par Quand cet orage fut pass\'e9, je relevai mon front abattu... mais je ne retrouvai la raison qui m'avait fui que pour comprendre toute l'horreur de la situation et l'exc\'e8s de ma mis\'e8re. +\par +\par Les illusions de l'infortune, qui abusent de l'esp\'e9rance, m'avaient toujours voil\'e9 la v\'e9ritable position de Marie. Elle-m\'eame s'\'e9tait plu constamment \'e0 me tromper sur son \'e9tat. Quand je lui parlais de notre bonheur \'e0 + venir, elle versait des pleurs que je croyais sortis d'une source de joie. Si je l'entretenais de ses souffrances, elle \'e9tait prompte \'e0 changer le sujet de notre conversation\~; oublieuse de ses maux, elle usait toutes ses forces \'e0 + distraire ma peine, et, tandis qu'elle se consumait dans de cruelles douleurs, c'\'e9tait elle encore qui me donnait des consolations. +\par +\par Quelle fut ma stupeur, lorsque, arr\'eatant mes regards sur cette main ch\'e9rie que je pressais dans un transport de d\'e9sespoir et d'amour, je la vis dess\'e9ch\'e9e par une affreuse maigreur. +\par +\par La lumi\'e8re qui m'apparut fut celle de l'\'e9clair qui brille du m\'eame feu que la foudre qui tue. Le corps de mon amie \'e9tait tout entier d\'e9vor\'e9 par le mal... sa figure seule n'avait point subi les m\'eames ravages, et conservait, malgr\'e9 + son alt\'e9ration, tous les signes d'une force \'e0 peine \'e9branl\'e9e\~; soit que l'\'e9nergie de son \'e2me se peignit toute dans son regard, soit que l'irritation de la fi\'e8 +vre fit refluer vers le visage le peu de sang et de vigueur qui restaient dans ce faible corps. +\par +\par Ainsi s'offrait sans voile \'e0 mes regards la triste r\'e9alit\'e9. Tel \'e9tait donc l'effet de ces longs jours pass\'e9s sous un soleil br\'fblant\~; de ces nuits plus longues encore, \'e9coul\'e9 +es parmi les douleurs, sans sommeil, sans repos, sans abri, et dans les angoisses toujours croissantes d'une veille qui ne finissait point\~!\~! +\par +\par Cependant, t\'e9moin de cette sc\'e8ne, Ovasco me dit\~: \'ab\~Mon bon ma\'eetre, vous ne pouvez quitter ce lieu\~; laissez-moi partir pour D\'e9troit\~; j'en reviendrai bient\'f4t avec l'homme dont le secours nous est n\'e9cessaire.\~\'bb +\par +\par Comme il me voyait h\'e9sitant \'e0 accepter cette offre de son d\'e9vouement, que son \'e9tat de maladie rendait imprudente\~: \'ab\~Oh\~! ajouta-t-il, je me sens mieux\~; l'id\'e9e de sauver ma ch\'e8re ma\'eetresse me rend toutes mes forces. \endash + Fid\'e8le serviteur, lui r\'e9pondis-je, c'est aussi ma vie que tu sauveras.\~\'bb +\par +\par J'ignore si un effort extraordinaire de l'\'e2me ne peut pas assoupir les plus cruelles douleurs et ranimer subitement une vigueur \'e9teinte\~; mais je vis Ovasco, apr\'e8s avoir re\'e7u mes embrassements, passer le fleuve dans une barque, et tout aussit +\'f4t traverser, avec la vitesse de l'\'e9lan, la prairie qui couvre la rive oppos\'e9e. +\par +\par Ici Ludovic s'interrompit\~; sa physionomie m\'e9lancolique se couvrit d'un nuage de tristesse encore plus sombre\~; et, apr\'e8s un instant de silence, il reprit en ces termes\~: +\par +\par \'ab\~H\'e9las\~! jusqu'\'e0 ce jour je vous ai dit des malheurs\~; maintenant j'ai \'e0 vous raconter des infortunes qui ne se d\'e9crivent point. +\par +\par Le jour qui suivit le d\'e9part d'Ovasco, j'\'e9prouvai toutes les \'e9motions que donne une fausse joie\~: je vis arriver \'e0 Saginaw une troupe consid\'e9rable d'Indiens, dont le costume et l'aspect ext\'e9rieur \'e9taient en tous points semblables +\'e0 ceux des Cherokees. Je ne doutai pas que ce ne fussent les compagnons de Nelson, et, persuad\'e9 que celui-ci \'e9tait parmi eux, je m'empressai d'aller \'e0 sa rencontre. Cependant je ne reconnaissais aucun des visages que je voyais de pr\'e8 +s, et bient\'f4t j'eus la certitude que ces Indiens, quoique appartenant \'e0 la tribu des Cherokees, n'\'e9taient point ceux que nous attendions. +\par +\par Tandis que je les observais, je fus t\'e9moin d'une sc\'e8ne qui devint pour moi l'occasion d'une r\'e9v\'e9lation terrible... +\par +\par L'arriv\'e9e des Cherokees avait mis en \'e9moi toute la tribu des Ottawas qui occupe Saginaw et les environs... Ceux-ci comprenaient combien leur serait funeste la pr\'e9sence de ces nouveaux venus sur un territoire qui d\'e9j\'e0 fournissait \'e0 pein +e des moyens d'existence \'e0 ses anciens habitants... Le plus grand nombre dissimula son ressentiment... Mais quelques-uns n'eurent point la prudence de le cacher... +\par +\par \endash \'ab\~Tu prends nos terres, dit un Indien Ottawa \'e0 un chef des Cherokees... +\par +\par \endash \'ab\~Les for\'eats du Michigan, r\'e9pond celui-ci, ne sont elles pas assez grandes pour nous contenir tous\~? +\par +\par \endash \'ab\~Non, r\'e9pliqua le premier\~; nous sommes d\'e9j\'e0 serr\'e9s dans cette rentr\'e9e, et tu n'y dresseras pas ta hutte\~!\~\'bb +\par +\par Et, en disant ces mots, il fit un geste mena\'e7ant... \'ab\~Mis\'e9rable\~! s'\'e9cria son adversaire, tu ne connais donc pas Mohawtan\~?...\~\'bb Et, au m\'eame instant, saisissant son tomahawk, il \'e9tendit \'e0 ses pieds l'Indien Ottawa... +\par +\par Cet acte de violence excita une grande rumeur parmi les Ottawas... Je ne le vis point sans un sentiment d'horreur... Cependant les derni\'e8res paroles du Cherokees r\'e9veill\'e8 +rent des souvenirs dans mon esprit, et je me rappelai que Georges, en me racontant les pers\'e9cutions qu'avait souffertes Nelson dans la G\'e9orgie, m'avait parl\'e9 d'un chef indien du nom de }{\i Mohawtan}{, renomm\'e9 + pour sa valeur, et qui, le premier, avait donn\'e9 le signal de la r\'e9sistance \'e0 l'oppression. Je lui adressai une question \'e0 ce sujet\~; j'ajoutai que j'\'e9tais un ami de Nelson, le ministre presbyt\'e9rien, le d\'e9 +fenseur des Indiens... Au nom de Nelson, la physionomie de l'Indien prit une expression m\'eal\'e9e de bienveillance et d'admiration... \'ab\~Vous \'eates l'ami de Nelson, s'\'e9cria-t-il avec \'e9motion\~!... +\par +\par \endash \'ab\~Oui, repris-je, et bient\'f4t vous le verrez lui-m\'eame en ces lieux\~: je ne sais quel obstacle le retient loin de nous, il devait me pr\'e9c\'e9der ici... Sa fille Marie, que j'aime, est l\'e0 +... dans cette cabane... Elle est faible, languissante, et je meurs d'inqui\'e9tude. Je suis seul ici, sans amis, abandonn\'e9 \'e0 mes tourments, au milieu de deux tribus indiennes, que je vois pr\'eates \'e0 engager une lutte fatale. De gr\'e2 +ce, ayez piti\'e9 de mon triste sort. Nelson, le p\'e8re de Marie, fut votre protecteur... Son fils Georges n'\'e9tait pas moins d\'e9vou\'e9 \'e0 votre cause. +\par +\par \endash \'ab\~Georges\~! r\'e9p\'e9ta l'Indien en me regardant fixement... Georges\~! le plus courageux des hommes... et le plus infortun\'e9\~!\~!\~\'bb +\par +\par Ne comprenant point ces paroles myst\'e9rieuses, je pressai Mohawtan de m'en expliquer le sens. Apr\'e8s une pause de quelques instants, celui-ci me dit\~: +\par +\par \endash \'ab\~Depuis longtemps une insurrection de la population noire se pr\'e9parait dans les \'c9tats du Sud... Lorsque les n\'e8gres de la Virginie et des deux Carolines apprirent que les am\'e9ricains de New York avaient br\'fbl\'e9 les \'e9 +glises des gens de couleur, cette nouvelle fut pour la r\'e9volte une occasion d'\'e9clater... Un vaste complot se forma, dont le point central fut fix\'e9 \'e0 Raleigh, dans la Caroline du Nord\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Ville de la Caroline du Nord, situ\'e9e entre la G\'e9orgie, la Caroline du Sud et la Virginie.}}}{. +\par +\par \'ab\~Un mois seulement s'\'e9tait \'e9coul\'e9 depuis la pers\'e9cution cruelle exerc\'e9e par les Am\'e9ricains contre les Cherokees, et qui avait port\'e9 un grand nombre de ceux-ci \'e0 s'exiler de la G\'e9 +orgie. Ceux de notre tribu qui n'avaient point \'e9migr\'e9 n'h\'e9sit\'e8rent pas \'e0 seconder le mouvement des n\'e8gres... J'\'e9tais de ce nom +bre, et l'un des chefs de la tribu. Les Indiens se rendirent aux environs de Raleigh, afin de concerter leurs efforts avec les chefs de l'insurrection. Un conseil fut tenu, et l'extermination de nos ennemis communs fut r\'e9solue. +\par +\par \'ab\~On convint qu'\'e0 un signal donn\'e9 durant la nuit, les n\'e8gres des campagnes sortiraient de leurs cases et porteraient dans les habitations de leurs ma\'eetres la terreur et la mort, tandis que les Indiens, rassembl\'e9 +s tous sur un seul point, se pr\'e9cipiteraient sur Raleigh et se rendraient ainsi ma\'eetres de la ville et de la milice urbaine. +\par +\par \'ab\~Le jour fix\'e9 approchait, mais les chefs ne s'entendaient pas\~; chacun aspirait aux honneurs du commandement et trouvait indigne de lui le r\'f4le obscur de l'ob\'e9issance. H\'e9las\~! le respect que montraient nos p\'e8 +res pour la parole des vieillards et pour la voix des sages est bien loin de nous. Sur ces entrefaites, Georges se pr\'e9sente\~: il arrivait de New York, o\'f9 il avait pris la d\'e9fense des gens de couleur. Son nom nous rappelait les bienfaits de son p +\'e8re... Nous le re\'e7\'fbmes comme un ami\~: la noblesse de son maintien, l'\'e9l\'e9vation de ses sentiments, la sup\'e9riorit\'e9 de son esprit, nous frapp\'e8rent tous. Il \'e9couta la communication de nos projets et consentit \'e0 se mettre \'e0 + notre t\'eate. \endash \'ab\~Ma place naturelle, nous dit-il, serait parmi les hommes de couleur noire\~;... mais je suis trop fier de commander des guerriers tels que vous, pour d\'e9cliner un pareil honneur\~ +: d'ailleurs, nous combattons tous pour la m\'eame cause, celle de la libert\'e9 contre la tyrannie... Aussi bien, ajouta-t-il, quoique la vengeance exerc\'e9e par mes fr\'e8res, toute cruelle qu'elle para\'eet, soit l\'e9 +gitime, j'aime mieux, pour me venger d'un ennemi, l'\'e9p\'e9e que le poignard. +\par +\par \'ab\~\'c0 l'heure marqu\'e9e, au milieu de la nuit, les flammes d'un incendie allum\'e9 sur le point le plus \'e9lev\'e9 du pays donn\'e8rent le signal convenu... Mais, chose inou\'efe\~! les n\'e8gres, au profit desquels l'insurrection devait \'e9 +clater, et qu'on avait vus la veille pleins d'une ardeur g\'e9n\'e9reuse, demeur\'e8rent inactifs. Soit stupidit\'e9, soit crainte, tous ces mis\'e9rables, qui g\'e9 +missent sous le poids de l'oppression la plus dure, ne firent pas un effort pour devenir libres\~: ils n'ex\'e9cut\'e8rent rien de ce qu'ils avaient promis, et pas un blanc ne fut massacr\'e9 dans l'int\'e9rieur des terres. +\par +\par \'ab\~Cependant les Indiens furent fid\'e8les \'e0 leurs engagements. \'c0 l'heure marqu\'e9e, Georges donna \'e0 notre troupe l'ordre de marcher sur Raleigh... Mais sans doute nous avions \'e9t\'e9 trahis\~; car \'e0 peine sortions-nous de la for\'ea +t qui borde la route, que nous rencontr\'e2mes un corps de miliciens vingt fois plus nombreux que le n\'f4tre... Malgr\'e9 l'inf\'e9riorit\'e9 de nos forces, nous engage\'e2mes la lutte. Ah\~! comment vous peindre la valeur de Georges\~? +\par +\par \'ab\~H\'e9las\~! tant d'h\'e9ro\'efsme m\'e9ritait-il une fin si funeste\~?\~\'bb +\par +\par Ici Mohawtan s'arr\'eata\~: son \'e9motion \'e9tait extr\'eame, et je vis que l\rquote \'9cil d'un Indien peut pleurer\~; je compris le sens de cette larme et du silence qui la pr\'e9c\'e9dait. L'Indien me raconta les exploits de Georges, son intr\'e9 +pidit\'e9, son audace, ses efforts d\'e9sesp\'e9r\'e9s. \'ab\~Le fils de Nelson, ajouta Mohawtan, voyant qu'il allait succomber sous le nombre\~: Ami, me dit-il d'une voix \'e9nergique, sauve ta vie\~; tiens, prends cet \'e9crit, c'est pour mon p\'e8 +re... Si jamais tu le revois, tu lui remettras l'adieu de Georges. \endash Apr\'e8s avoir prononc\'e9 ces paroles, il s'anima d'une nouvelle ardeur\~; il avait reconnu dans la m\'eal\'e9e un ennemi mortel. Je l'entends s'\'e9crier avec force\~ +: Fernando, l\'e2che assassin de ma m\'e8re, meurs\~! je suis veng\'e9\~!\~!... H\'e9las\~! un coup fatal le frappa bient\'f4t lui-m\'eame...\~\'bb +\par +\par Ici encore l'Indien s'interrompit\~; pour moi, je l'\'e9coutais dans cet \'e9tat d'accablement o\'f9 nous jette une nouvelle infortune, quand d\'e9j\'e0 la mesure de nos malheurs est combl\'e9e. Mohawtan continua ainsi\~: \'ab\~ +J'essayai de venger la mort d'un ami si cher\~; mais j'\'e9tais seul contre une arm\'e9e\~: il fallut fuir... \'c0 peine \'e9chapp\'e9 au p\'e9ril, je jetai un coup d\rquote \'9cil en arri\'e8re de moi\~; je regardai le lieu o\'f9 + j'avais vu Georges la derni\'e8re fois... mais je ne distinguai plus rien. En ce moment, la lune montrait \'e0 l'horizon son disque d'un rouge de sang... je compris alors que c'\'e9tait une nuit fatale... +\par +\par \'ab\~Le lendemain, je sus la honteuse inaction des n\'e8gres... Le gouverneur de la Caroline du Nord fit une proclamation pour annoncer le triomphe de la milice am\'e9ricaine sur les Indiens... il vantait en m\'eame temps la sagesse des n\'e8 +gres, et prescrivait des mesures s\'e9v\'e8res contre nous... Alors ce qui restait de notre tribu prit le parti de s'expatrier... Instruit de nos projets, le gouvernement des \'c9tats-Unis s'empressa de les seconder\~; car tout ce que ce pays voulait, c' +\'e9taient nos terres. Il chargea m\'eame un agent de nous aider dans notre retraite. Suivant la m\'eame route que les premiers \'e9migrants de notre tribu, nous nous sommes rendus d'abord \'e0 Pittsburg, puis \'e0 Buffaloe\~; l\'e0, on nous a dit le s +\'e9jour qu'avaient fait dans cette ville nos compatriotes, leur rencontre avec Nelson, l'embarquement de celui-ci avec eux pour le Michigan. +\par +\par \'ab\~\'c0 D\'e9troit, nous avons appris leur d\'e9part pour Saginaw, en remontant le cours du fleuve. D\'e9sirant arriver au m\'eame but, nous voulions, pour y parvenir, suivre la m\'eame voie\~ +; mais on nous a dit que la navigation dans ces parages peu connus serait lente et difficile. Nous avons gagn\'e9 Saginaw par terre. +\par +\par \'ab\~Ami, dit encore Mohawtan en me prenant la main, ne crains rien de ma tribu... la fille de Nelson est ici... quels secours lui sont n\'e9cessaires\~? Parle, commande... chacun de nous t'ob\'e9ira...\~\'bb +\par +\par Ce r\'e9cit m'avait jet\'e9 dans un trouble que je ne pourrais exprimer. Georges, le fr\'e8re de Marie, Georges, mon ami le plus cher, n'\'e9tait plus\~! +\par +\par \'ab\~Tiens, me dit Mohawtan, voici ce que Georges m'a confi\'e9 \'e0 sa derni\'e8re heure.\~\'bb L'Indien me remit un papier qui portait l'adresse de Nelson. +\par +\par J'\'e9tais navr\'e9 de douleur\~; cependant, acceptant l'offre g\'e9n\'e9reuse du chef indien, je le priai de m'aider \'e0 finir notre cabane. En un instant, tous les bras des Cherokees furent mis \'e0 ma disposition\~; j'indiquai ce qu'il y avait \'e0 + faire, et revins pr\'e8s de Marie, rapportant dans notre pauvre demeure un chagrin de plus. +\par +\par Je m'appliquai de tous mes efforts \'e0 cacher le trouble de mon \'e2me... Je dis \'e0 Marie le z\'e8le obligeant des Indiens qui travaillaient pour nous... et je ne la quittai pas un seul instant. Trois jours se pass\'e8 +rent durant lesquels il me sembla qu'elle reprenait un peu de force... C'\'e9tait le lendemain qu'Ovasco devait \'eatre de retour... nous allions donc recevoir le secours tant d\'e9sir\'e9... et Mohawtan \'e9 +tait venu joyeux m'annoncer qu'un jour de plus suffirait pour achever les travaux de notre habitation. +\par +\par Ainsi, au milieu de ma d\'e9solation, je m'acheminais encore vers l'esp\'e9rance\~! +\par +\par Cependant, vers le soir de ce bon jour, le ciel s'\'e9tait charg\'e9 d'\'e9paisses vapeurs\~; quoique aucun vent ne souffl\'e2t, la cime des pins rendait des fr\'e9missements inaccoutum\'e9s\~; une atmosph\'e8re lourde pesait sur la for\'eat\~ +; on entendait dans les hautes r\'e9gions de l'air des murmures \'e9tranges, tandis qu'un silence morne s'\'e9levait de la terre\~: tout annon\'e7ait un orage. +\par +\par J'\'e9tais assis aupr\'e8s du chevet de Marie, m'effor\'e7ant d'adoucir ses souffrances par les t\'e9moignages de mon amour... je lui parlais de notre bonheur \'e0 venir... Elle demeura longtemps silencieuse... mais tout \'e0 coup, me faisant signe de l' +\'e9couter, d'une voix calme et r\'e9sign\'e9e elle dit\~: \'ab\~Mon ami, cesse de t'abuser... le mal dont je souffre est mortel... rappelle-toi le jour de notre arriv\'e9e en ce lieu\~; \'e0 l'instant o\'f9 + l'astre des nuits tout en feu m'apparut comme un sanglant fant\'f4me, je fus saisie d'une douleur qui ne m'a plus quitt\'e9e... C'est ce mal qui me consume... aucune puissance ne saurait le combattre... tel est l'ordre de la destin\'e9e \'e0 + laquelle c'est folie de ne pas croire. \'c9trange \'e9garement de ma raison\~! moi, pauvre fille de couleur, m\'e9pris\'e9e de tous, avilie, d\'e9grad\'e9e, j'ai aspir\'e9 au plus grand bonheur qui jamais a \'e9t\'e9 donn\'e9 \'e0 une mortelle\~ +! comme si l'indignit\'e9 de ma naissance ne devait pas me suivre jusqu'au tombeau... H\'e9las, l'expiation est bien rigoureuse\~! +\par +\par \'ab\~Mon ami, ajouta-t-elle, j'ai souffert cruellement durant les jours qui viennent de se passer. Tu me vois faible et languissante\~!... c'est que je n'ai point de repos... Ah\~! quel supplice de ne pouvoir dormir\~ +! quelquefois il me semble qu'enfin le sommeil va s'emparer de moi\~! alors je m'abandonne \'e0 lui, j'invoque sa puissance, je b\'e9nis sa main qui s'\'e9tend sur moi... d\'e9j\'e0 la moiti\'e9 de mon \'eatre lui appartient et revient \'e0 + la vie par un n\'e9ant passager... l'autre est pr\'e8s de m'\'e9chapper aussi\~; mais, \'e0 l'instant o\'f9 je vais trouver le calme en perdant la pens\'e9e, je ne sais quel aiguillon cruel enfonc\'e9 dans mon corps me r\'e9veil +le subitement par la douleur, et, quand j'atteins le but, me replonge au fond de l'ab\'eeme... +\par +\par \endash \'ab\~Mon Dieu\~! m'\'e9criai-je en \'e9coutant ce triste r\'e9cit, je voyais tes douleurs\~; mais, \'f4 ma bien-aim\'e9e, que j'\'e9tais loin de les croire aussi cruelles\~! Pourquoi donc m'as-tu si longtemps cach\'e9 la v\'e9rit\'e9\~? +\par +\par \endash \'ab\~H\'e9las\~! mon ami, me r\'e9pondit Marie, fallait-il te jeter dans le d\'e9sespoir en te demandant un secours que tu ne pouvais me donner\~?... Oui, je sens la vie se retirer de moi... mais je te le jure, Ludovic, tous +ces mots ne sont rien, compar\'e9s aux tortures que mon \'e2me \'e9prouve... Mon supplice, c'est d'avoir eu l'id\'e9e du bonheur qui m'\'e9chappe et que j'ai vu si pr\'e8s de moi... c'est d'abandonner \'e0 jamais une esp\'e9rance si folle, mais si ch\'e8 +re\~! et puis le chagrin qui, dans mon c\'9cur, surpasse tous les autres, c'est de voir \'e0 quel degr\'e9 de mis\'e8re ma funeste fortune te r\'e9duit\~!... +\par +\par \'ab\~Ludovic, pardonne-moi si je te parle ainsi\~: c'est que bient\'f4t...\~\'bb +\par +\par Elle s'interrompit\~: je vis son regard se troubler, ses yeux, errants comme au hasard \'e0 l'entour d'elle, s'arr\'eat\'e8rent tout \'e0-coup, puis une extr\'eame agitation ayant succ\'e9d\'e9 \'e0 cet instant de repos, sa pens\'e9e se r\'e9 +veilla pour s'\'e9garer dans le d\'e9lire... +\par +\par Tandis que cette sc\'e8ne d\'e9chirante jetait dans mon \'e2me la stupeur et le d\'e9sespoir, j'entendais au dehors les premiers bruits de l'orage qui se d\'e9clarait dans les airs\~; des grondements lointains, d'abord faibles et croissant par degr\'e9 +s, annon\'e7aient l'approche de la temp\'eate\~; d\'e9j\'e0 les vents sifflaient avec violence, et les ch\'eanes de la for\'eat commen\'e7aient \'e0 murmurer sur leurs troncs immobiles. +\par +\par Cependant Marie, ayant repris ses sens, se leva sur son s\'e9ant\~: \'ab\~\'c9coute, Ludovic, me dit-elle d'une voix plus ferme et plus assur\'e9e... je viens d'avoir un songe... et c'est Dieu, sans doute, qu +i me l'envoie... avant le retour d'Ovasco, je ne serai plus. +\par +\par \'ab\~Le Ciel me donne aussi pour un instant quelque force... Laisse-moi, je t'en conjure, te parler des \'eatres que j'aime et qui sont loin de moi... Mon p\'e8re\~! Georges\~! H\'e9las\~! je suis bien malheureuse\~! Je ne recevrai point la b\'e9n\'e9 +diction de mon p\'e8re le jour de son arriv\'e9e parmi nous devait \'eatre celui de notre union... Et, quand il viendra, sa pauvre fille\~!... Ah\~! qu'il sache du moins qu'elle est demeur\'e9e pure et digne de lui jusqu'\'e0 son dernier soupir\~!\~! + +\par +\par \'ab\~Je voudrais aussi t'entretenir de Georges. D'o\'f9 vient, Ludovic, que, depuis deux jours, tu ne me parles plus de lui\~!... Nous ne savons pas quel est son sort... H\'e9las\~! je ne le crois point heureux\~!\~! Son c\'9cur est si bon, son \'e2 +me si grande\~! Il est rest\'e9 parmi les m\'e9chants qui nous ha\'efssent\~! Mon ami, sois indulgent pour ma faiblesse\~; mais quand je songe \'e0 lui, j'ai des visions de sang... Ce bon fr\'e8re\~! il m'aimait d'une amiti\'e9 si tendre\~!\~ +! C'est le seul \'eatre qui m'ait aim\'e9e comme toi, Ludovic\~;... il savait bien la bont\'e9 de ton c\'9cur, mais, mon ami, laisse moi une illusion qui m'est ch\'e8re\~; je crois que l'affection que tu lui inspirais e\'fbt \'e9t\'e9 + moins vive, s'il n'avait pas su ton amour pour moi... H\'e9las\~! sera-t-il plus heureux que sa pauvre s\'9cur\~?... Peut \'eatre tu le reverras... Moi, je vais mourir loin de lui... Quand il te parlera de sa ch\'e8re Marie, dis-lui que nous avons pleur +\'e9 ensemble en nous souvenant de lui...\~\'bb +\par +\par Et la charmante fille arrosait de larmes son lit de douleurs... Je pleurais aussi. +\par +\par Elle ajouta\~: \'ab\~Tu lui donneras ma Bible\~; nous avons lu souvent ensemble le livre de Tobie, o\'f9 il se trouve des consolations et des esp\'e9rances pour les infortun\'e9s... Ses feuillets con +tiennent quelques fleurs que j'ai cueillies dans la prairie du d\'e9sert, le jour o\'f9 je fis un si charmant r\'eave de bonheur. L'odeur voluptueuse dont elles \'e9taient empreintes s'est purifi\'e9 +e dans les parfums d'un livre religieux... En lui remettant ce t\'e9moignage de mon souvenir, rappelle-lui que la religion est le seul bien qu'on n'enl\'e8ve point aux malheureux... +\par +\par \'ab\~Et toi, mon bien-aim\'e9, me dit-elle en s'effor\'e7ant de se tourner vers moi et me faisant signe d'approcher ma main de la sienne, que te laisserai-je en m\'e9moire de moi\~? H\'e9las\~ +! rien que des douleurs Pourquoi t'imposerai-je des souvenirs funestes\~?... Notre attachement ne te rappelle que des malheurs, h\'e9las\~! sans compensation\~! Pour moi, tu as sacrifi\'e9 le monde, ses avantages, ses plaisirs. Si du moins j +'avais eu quelques ann\'e9es, quelques jours seulement pour entourer ta vie de tendres soins, de d\'e9vouement, et m\'e9riter ta piti\'e9 \'e0 force d'amour\~!\~! \'d4 mon ami\~!... Mais non... Je ne t'ai donn\'e9 que des chagrins amers, depuis le jour o +\'f9, en te d\'e9couvrant ma naissance, j'ai fait retomber sur toi le reflet de ma honte, jusqu'\'e0 ce moment supr\'eame o\'f9 je t'attriste par le spectacle de mes derni\'e8res douleurs... +\par +\par \'ab\~Faut-il donc que mon infortune te suive apr\'e8s que je ne serai plus\~!... Ah\~! prends garde \'e0 l'influence de ma destin\'e9e\~: ma m\'e9moire te serait fatale encore pour \'eatre heureux, il te faut d'abord m'oublier...\~\'bb +\par +\par Elle fit une pause de quelques instants... puis, fixant sur moi un regard touchant\~: \'ab\~Mon ami, reprit-elle, tu vas me trouver bien faible devant ma derni\'e8 +re heure mais, je t'en supplie, dis-moi encore une fois que tu m'aimais tendrement et que tu me pardonnes. Je te demande comme une gr\'e2ce ces assurances d'amour qu'autrefois je n'eusse point provoqu\'e9 +es... C'est que, vois-tu, je vais mourir, et dans quelques instants ma vie ne p\'e8sera plus sur la tienne... Mourir en entendant ta voix me dire ton amour\~! oh\~! cette pens\'e9 +e me donne des forces pour franchir le passage terrible de la vie au tombeau. Tu me vois faible, consum\'e9e, languissante\~;... mais sais-tu, Ludovic, que mon c\'9cur n'a rien perdu de sa puissance d'aimer\~!... +\par +\par \'ab\~Tiens, me dit-elle, encore un peu d'indulgence pour ta pauvre amie... Je t'en conjure, approche-toi pr\'e8s de moi... Mon Dieu, je te d\'e9sole, dit-elle en voyant couler mes larmes\~; mais aie piti\'e9 d'une infortun\'e9e qui n'a que peu de temps +\'e0 t'affliger... Laisse ma t\'eate s'appuyer sur toi, pour que j'entende encore le battement de ton c\'9cur... Nous \'e9tions ainsi dans la prairie vierge\~; n'est-ce pas qu'alors toi aussi tu \'e9tais heureux\~?... Oh\~! c'e +st maintenant qu'il faut me dire que tu me pardonnes. Gr\'e2ce, mon ami, gr\'e2ce pour la pauvre fille qui t'aimait... Il faut que je te dise une chose que je t'avais toujours cach\'e9e, c'est que je t'aimai le premier jour o\'f9 je te vis. Mon c\'9c +ur a soutenu bien des combats... Je fuyais ton regard, ta pr\'e9sence, qui me charmaient, et, quand je re\'e7us la r\'e9v\'e9lation de ton amour, je me sentis enivr\'e9e de tant de bonheur, que ma raison faillit de s'\'e9 +garer... Cependant je pressentais nos malheurs, et je pleurai sur ma joie... Mon ami, je te dis ces choses pour que tu me pardonnes en voyant que mon c\'9cur \'e9tait bon...\~\'bb +\par +\par Navr\'e9 de douleur, je pressai sur mon sein le visage de mon amie\~: \'ab\~Te pardonner, m'\'e9criai-je, ange d'innocence et de bont\'e9\~!...\~\'bb Et les sanglots \'e9touffaient ma voix. +\par +\par \'c0 l'instant o\'f9 le mot }{\i pardon}{ sortit de ma bouche, la figure de Marie prit l'expression de la reconnaissance\~; alors elle se laissa retomber sur sa couche comme si tous ses v\'9cux eussent \'e9t\'e9 accomplis. Je vis sa raison et ses forces d +\'e9cliner avec une effrayante rapidit\'e9... Il \'e9tait minuit... la fi\'e8vre redoublait... Marie tomba dans un affreux d\'e9lire. +\par +\par En ce moment toutes les fureurs de la temp\'eate \'e9taient d\'e9cha\'een\'e9es au dehors... la foudre grondait dans le ciel\~; un vent imp\'e9tueux \'e9branlait la for\'eat\~; les eaux de l'orage tombaient avec une violence contre laquelle notre faible r +\'e9duit \'e9tait impuissant \'e0 nous prot\'e9ger. +\par +\par \'d4 mon Dieu\~! vous savez quelles furent mes angoisses durant cette nuit fatale, quand, d\'e9nu\'e9 de tout secours, abandonn\'e9 \'e0 ma mis\'e8re et \'e0 mon d\'e9sespoir, je me trouvai seul en face d'un \'eatre ador\'e9, t\'e9 +moin de maux que je ne pouvais soulager, d'un d\'e9lire qui troublait ma propre raison... seul dans une for\'eat sauvage, au milieu d'une nuit t\'e9n\'e9breuse, pleine de terreurs du ciel et de la terre\~; plac\'e9 entre l'\'ea +tre innocent dont je voyais l'agonie, et le Dieu vengeur dont j'entendais la col\'e8re\~; l'orage sur la t\'eate et dans le c\'9cur\~!... bris\'e9 jusqu'au fond de l'\'e2me par les accents douloureux de Marie\~; an\'e9 +anti par les grondements d'un tonnerre qui ne se reposait point\~; ne sachant si toutes les puissances du ciel et de l'enfer \'e9taient ligu\'e9es contre un seul homme, je me jetai \'e0 genoux, les mains jointes, prostern\'e9 en face de mon amie\~ +; et tour \'e0 tour portant mes yeux sur son visage p\'e2le et livide, puis les \'e9levant vers le ciel, je priai Dieu avec ferveur... Les \'e9clairs qui sortaient d'une nuit sombre illuminaient cette sc\'e8ne solennelle... J'\'e9 +tais dans une extase de terreur muette, de d\'e9sespoir instinctif et d'esp\'e9rance religieuse, lorsque les yeux de Marie venant \'e0 se porter sur moi\~: +\par +\par \'ab\~Mon ami, me dit-elle dans un moment lucide, dernier rayon d'une intelligence pr\'eate \'e0 s'\'e9teindre, tu pries pour moi\~!... oh\~! merci\~!... vois quel est le courroux du Ciel\~!... mon Dieu\~! je suis donc bien coupable\~!\~!\~!\~\'bb +\par +\par \'c0 cet \'e9clair passager de raison succ\'e9da une crise plus violente encore que la premi\'e8re\~; une extr\'eame agitation s'empara de ses sens\~; elle pronon\'e7ait des paroles incoh\'e9rentes, des phrases entrecoup\'e9es de soupirs... ces mots\~: }{ +\i Race maudite, infamie du sang, destin inexorable}{, sortaient de sa bouche\~; enfin elle r\'e9p\'e9ta mon nom deux fois, et quoiqu'en d\'e9lire, elle pleura. Elle ne dit plus rien. +\par +\par Je vis bien que les temps \'e9taient accomplis pour la fille de Nelson\~; la nature elle-m\'eame, dont les grandes crises r\'e9v\'e8lent quelquefois les myst\'e8res de l'avenir, semblait m'avertir que le sacrifice allait se consommer\~ +; l'orage avait annonc\'e9 toutes les phases de l'agonie... En cet instant la for\'eat fut pleine d'effroyables retentissements\~; les \'e9clats du tonnerre ne laissaient point de rel\'e2che aux \'e9chos dont les voix innombrables, \'e9veill\'e9 +es au sein des profondes solitudes, multipliaient \'e0 l'infini les terreurs de la c\'e9leste vengeance\~; les grands pins, les vieux ch\'eanes, craquaient, tombaient avec fracas, bris\'e9s, br\'fbl\'e9s par la foudre, d\'e9racin\'e9s par les vents\~ +; mille clart\'e9s \'e9blouissantes, sorties d'un ciel t\'e9n\'e9breux, r\'e9pandaient sur toute la terre les lueurs \'e9pouvantables d'un embrasement universel\~; tandis qu'\'e0 travers cette atmosph\'e8re de feu, les torrents tomb\'e9s des nua +ges roulaient tumultueusement du haut des collines dans les vall\'e9es, m\'ealant ainsi les destructions du d\'e9luge aux horreurs de l'incendie. +\par +\par \'c0 tous ces bruits de la foudre, des \'e9chos, des torrents, le silence succ\'e9da, silence plus affreux mille fois que toutes les voix de l'orage et de la douleur\~; car il y a encore de l'esp\'e9rance au fond de la douleur qui g\'e9mit... et de m\'ea +me qu'au dehors, tout \'e9tait silence autour de moi... +\par +\par Ici Ludovic manqua de voix. Depuis longtemps il se faisait violence pour retenir ses larmes qui, en ce moment, coul\'e8rent avec abondance. Avec lui pleura le voyageur, que ce r\'e9cit avait touch\'e9. +\par +\par Ludovic reprit ainsi\~: Je n'essaierai point de vous d\'e9peindre l'horreur de ma situation\~; il existe des douleurs qui remplissent le c\'9cur de l'homme, et pour lesquelles le langage n'a point de mots. +\par +\par Aussi longtemps que dure une crise terrible, il semble que l'\'e9nergie morale de celui qui combat se soutienne par la violence m\'eame de l'agression. Au milieu de tous les tumultes d'un ciel mena\'e7ant, de tous les d\'e9chirements d'une nature troubl +\'e9e, au sein m\'eame de la confusion des \'e9l\'e9ments, l'homme, tout mis\'e9rable qu'il est, ne dispara\'eet point\~; il demeure debout, grand par sa pens\'e9e, et fort par sa volont\'e9. Une voix int\'e9rieure, qui est celle de la + vertu, lui apprend que sa destin\'e9e est de lutter contre les orages\~; mais quand la foudre, apr\'e8s avoir frapp\'e9 son coup, se tait... lorsque de deux \'eatres qui s'\'e9taient r\'e9fugi\'e9s au d\'e9sert pour s'aimer, l'un manque \'e0 l'autre\~ +; lorsque de ces deux \'e2mes qui ne faisaient qu'une \'e2me, l'une est remont\'e9e au ciel\~! oh\~! alors l'infortun\'e9 qui reste seul sur cette terre, mutil\'e9 dans son c\'9cur, d\'e9pouill\'e9 de cette partie de lui-m\'ea +me qui faisait sa force et sa joie durant les jours heureux et malheureux, celui-l\'e0 tombe dans une mis\'e8re si voisine du n\'e9ant qu'elle m\'e9rite la piti\'e9. Dans le premier moment, j'\'e9prouvai une sorte de contentement de l'extr\'e9mit\'e9 m +\'eame de mon malheur. Cet entier abandon o\'f9 j'\'e9tais plong\'e9, tout en ajoutant \'e0 l'horreur de ma situation, m'\'e9pargnait une des charges les plus pesantes de la douleur\~ +: les consolations du monde. Dans les grandes infortunes, il faut pleurer seul\~; alors on souffre trop pour l'\'e2me d'autrui. Des paroles d'int\'e9r\'eat, et quelques larmes, c'est tout ce que peut donner la plus tendre amiti\'e9\~: rem\'e8 +de qui convient \'e0 des chagrins vulgaires\~; mais comment exiger d'un ami les brisements du c\'9cur\~? +\par +\par Cependant, \'e0 l'instant o\'f9 je me f\'e9licitais d'\'eatre isol\'e9 pour souffrir sans trouble, j'ai connu toute la faiblesse de l'homme. +\par +\par Telle est l'infirmit\'e9 de notre nature, que le malheureux, r\'e9fugi\'e9 dans les secr\'e8tes joies de son infortune, ne peut pas m\'eame supporter longtemps l'exc\'e8s de la douleur la plus ch\'e8re. +\par +\par Apr\'e8s avoir joui de mes larmes solitaires, je tombai dans un si grand an\'e9antissement, que je me pris \'e0 regretter mon \'e9loignement du monde. +\par +\par Mais ce monde, que j'ai fui, ne peut m'entendre. Je g\'e9mis\~: aucune voix ne me r\'e9pond. Je chancelle\~: aucune main amie ne s'avance pour soutenir ma faiblesse... alors, il faut se repa\'eetre d'amertume et de d\'e9sespoir... alors, en pr\'e9 +sence de cet \'eatre ch\'e9ri, tout \'e0 l'heure palpitant d'amour, et maintenant inanim\'e9, la mort avec ses terribles myst\'e8res se r\'e9v\'e8le \'e0 moi dans toute son horreur. \'c0 force de contempler des traits ador\'e9s, o\'f9 + je cherche en vain la vie, mes yeux se troublent, ma raison s'\'e9gare\~; tous les souvenirs de cette affreuse nuit se repr\'e9sentent \'e0 mon imagination\~; mille fant\'f4 +mes m'apparaissent... je crois entendre la voix de Marie qui se plaint... je lui r\'e9ponds\~: \'ab\~Ma bien aim\'e9e, c'est moi\~! c'est ton ami,...\~\'bb Mais ses traits sont immobiles... je cherche la vie sur ses l\'e8vres p\'e2les, nagu\'e8 +re si suaves... j'y trouve un froid de mort... +\par +\par Alors il me semble que des accents fun\'e8bres, des bruits d'orage et d'incendie, des sifflements de serpents, retentissent autour de moi. Je sens au fond de mon c\'9cur un fer ardent qui le br\'fble et se retourne mille fois dans la plaie... accabl\'e9 + sous l'\'e9pouvante et la douleur, je sens mes genoux fl\'e9chir, et je tombe... +\par +\par Je ne sais combien de temps je demeurai immobile, priv\'e9 de mes sens. +\par +\par Le jour qui suivit cette nuit funeste, je fus arrach\'e9 \'e0 ma l\'e9thargie par une main secourable... c'\'e9tait celle de Nelson. En entrant dans la chaumi\'e8re, il crut voir deux cadavres\~: h\'e9las\~ +! pourquoi ne fut-ce qu'une illusion de son regard\~! Pl\'fbt au Ciel qu'il n'e\'fbt point ranim\'e9 chez moi un reste de vie pr\'eate \'e0 s'\'e9teindre dans la douleur\~!\~! +\par +\par Nelson entra suivi du Canadien dont nous occupions la demeure, et qui, le jour de notre arriv\'e9e, \'e9tait parti pour le fort Gratiot. Le vaisseau qui portait +Nelson et les Cherokees, n'ayant pu franchir le rapide qui se trouve en face du fort, avait fait halte, et, comme la violence du courant \'e9tait accidentellement accrue par la fonte des neiges, on avait r\'e9 +solu d'attendre pendant quelques jours un moment plus favorable. Le lieu o\'f9 d\'e9barqu\'e8rent les Indiens \'e9tait pr\'e9cis\'e9ment celui o\'f9 se rendait le Canadien de Saginaw. Celui-ci, ayant rencontr\'e9 Nelson, l'informa de mon arriv\'e9e \'e0 + Saginaw avec Marie. Instruit de l'embarras o\'f9 nous \'e9tions, Nelson supplia le Canadien de le ramener pr\'e8s de nous\~; et, soit que la pr\'e9sence des Indiens r\'e9unis aux environs du fort Gratiot e\'fb +t fait manquer la chasse du ramier, soit que les pri\'e8res de Nelson eussent touch\'e9 l'\'e2me du chasseur, celui-ci consentit au retour\~; et, apr\'e8s cinq jours et cinq nuits de marche non interrompue \'e0 travers la for\'ea +t et les prairies, ils arriv\'e8rent pour \'eatre les t\'e9moins de la derni\'e8re et d\'e9plorable sc\'e8ne d'une affreuse catastrophe. +\par +\par D'abord je rendis gr\'e2ce \'e0 Dieu qui envoyait un appui \'e0 ma d\'e9faillance... mais bient\'f4t je compris que, pour consoler le malheur, ce n'est pas assez d'avoir le m\'eame sujet de peine, mais qu'il faut encore sentir de m\'eame la douleur. + +\par +\par Nelson fut frapp\'e9 d'un coup terrible en voyant l'\'e9normit\'e9 de notre infortune\~; mais son sto\'efcisme l'emporta sur sa mis\'e8re. Je ne croyais pas que la raison f\'fbt jamais si puissante sur le c\'9cur, et qu'il p\'fb +t se trouver tant de froideur dans un chagrin r\'e9el... quelques larmes coul\'e8rent de ses yeux... bient\'f4t il me fallut pleurer seul... +\par +\par Je n'ai point d'expression pour vous dire les sc\'e8nes de deuil et de d\'e9solation dont ce d\'e9sert fut le th\'e9\'e2tre, lorsque le moment fut venu de rendre \'e0 la terre la d\'e9pouille mortelle de mon amie. +\par +\par Vous voyez cette cabane peu \'e9loign\'e9e de celle o\'f9 je vous ai re\'e7u... l'autre jour vous alliez en franchir le seuil, lorsque j'ai retenu vos pas... vous en admiriez la construction \'e9l\'e9 +gante et les proportions gracieuses, et vous me disiez que l\'e0 on pourrait vivre heureux avec un objet aim\'e9\~; oh\~! je croyais aussi \'e0 ce bonheur\~! c'\'e9tait la demeure pr\'e9par\'e9e avec tant de soin\~; l'asile de Marie\~ +; le toit qui couvrirait de son ombre nos joies pures et myst\'e9rieuses... mais le Ciel n'ayant point voulu que mes desseins s'accomplissent, et que cette habitation cont\'eent notre f\'e9licit\'e9, j'en ai fait un tombeau... +\par +\par Quand nous transport\'e2mes dans ce lieu des restes ch\'e9ris, il fallut passer par de nouvelles angoisses et par de nouveaux brisements... j'ai bu tout entier le cilice d'amertume... j'ai vu la terre s'emparer peu \'e0 peu de sa proie, et, lorsque tout + a \'e9t\'e9 enlev\'e9 \'e0 mes regards, il m'a sembl\'e9 que mon \'e2me tombait dans une solitude encore plus profonde. \'d4 mis\'e8re\~! une vie de passions et d'orages qui aboutit \'e0 un s\'e9pulcre\~! Est-ce donc l\'e0 toute la destin\'e9e de l'homme +\~?... Je me pr\'e9cipitai la face contre terre, comme si mon c\'9cur devait souffrir moins en se rapprochant de la tombe\~!\~! et je songeai que cette tombe renfermait une cr\'e9ature c\'e9leste qui, la veille, respirait pour moi seul, et aujourd'hui n' +\'e9tait plus rien sur la terre... Alors, prostern\'e9 sur le n\'e9ant, j'adorai Dieu\~! +\par +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\tx1440\adjustright {Tel fut le commencement d'un culte que j'ai, depuis ce temps, renouvel\'e9 chaque jour dans la cabane consacr\'e9e \'e0 ma douleur. \'ab\~\'d4 ma bien-aim\'e9e, m'\'e9 +criai-je, en terminant la pri\'e8re du tombeau, tu ne me devanceras que de peu de jours dans le fun\'e8bre asile\~! je le sens au vide de mon c\'9cur, je n'ai plus les conditions de la vie\~; je vous rejoindrai bient\'f4t, \'e2mes ch\'e9 +ries, dont la mienne ne peut vivre d\'e9tach\'e9e\~; Marie, l'ange de mes jours, sans lequel il ne me reste plus qu'\'e0 errer ici-bas de mis\'e8re en mis\'e8re\~ +; et toi, Georges, mon ami le plus cher, Georges, le plus noble des hommes, le plus tendre des fr\'e8res, qui, fid\'e8le, jusqu'\'e0 ta derni\'e8re heure, aux devoirs d'une amiti\'e9 touchante, as pr\'e9c\'e9d\'e9 ta s\'9cur dans le s\'e9 +jour des ombres, o\'f9 maintenant vous \'eates r\'e9unis.... ah\~! ne pleurez point mon absence... bient\'f4t je serai pr\'e8s de vous\~; la mort cruelle a pu s\'e9parer nos corps, mais nos \'e2mes s'uniront d'un lien qui ne se brisera jamais.\~\'bb + +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par Ainsi je disais\~: et je vis une nouvelle impression de douleur se peindre sur la figure de Nelson... \'ab\~Quel est donc ce langage\~? s'\'e9cria-t-il... Georges\~!... mon fils bien-aim\'e9 grands dieux\~! le sacrifice serait-il complet\~?...\~\'bb + +\par +\par Ma douleur m'avait \'e9gar\'e9\~: je r\'e9v\'e9lai tout \'e0 Nelson\~; et ne regrettai point l'indiscr\'e9tion de mon d\'e9sespoir\~; car le moment \'e9tait opportun pour dire au p\'e8re de Georges toute l'\'e9normit\'e9 de son malheur. La pri\'e8 +re et la douleur avaient \'e9lev\'e9 son \'e2me vers le ciel\~; et l'homme religieux est toujours fort. La pens\'e9e qui monte de la terre et arrive jusqu'\'e0 Dieu est comme une colonne puissante \'e0 laquelle le plus faible se retient... +\par +\par Pendant un instant, le front du presbyt\'e9rien sembla plier sous le coup, et, pour la premi\'e8re fois, je crus que ses forces morales seraient au-dessous de son infortune... Mais il releva sa t\'eate, et laissa voir deux larmes \'e9tonn\'e9 +es d'avoir coul\'e9 de ses yeux\~; alors je lui remis la lettre de Georges. Nelson en fit la lecture, et, depuis ce jour, je l'ai relue tant de fois, que je me rappelle exactement ses termes\~: +\par +\par \'ab\~Mon p\'e8re, \'e9crivait Georges, si cette lettre vous est remise, elle vous annoncera que je n'existe plus. Ne vous affligez point... J'aurai souffert une mort digne de vous et de moi-m\'eame. Je ne serai point assez l\'e2che pour attenter \'e0 + ma vie... Mais il me sera doux de mourir en combattant nos oppresseurs... Je sais, mon p\'e8re, quel jugement les hommes porteront sur moi, si toutefois mon nom me survit dans leur pens\'e9e... Je serai appel\'e9 par eux factieux et rebelle.. +. Ils m'ont pers\'e9cut\'e9 durant ma vie, et fl\'e9triront ma m\'e9moire... mais leur sentence n'atteint point mon \'e2me... J'ignore si mon sang contient des souillures... mais je suis assur\'e9 de la puret\'e9 de mon c\'9cur... Je para\'ee +trai confiant devant Dieu... J'ai pris une r\'e9solution fatale qui me r\'e9jouit\~: je vaincrai mes ennemis, ou ne survivrai point \'e0 notre d\'e9faite. H\'e9las\~! j'esp\'e8re peu de succ\'e8s\~; la population noire est vou\'e9e \'e0 l'\'e9ternel m\'e9 +pris des blancs\~; la haine entre nos ennemis et nous est irr\'e9conciliable\~: une voix int\'e9rieure me dit que ces inimiti\'e9s ne finiront que par l'extermination de l'une des deux races\~ +; je ne sais quel pressentiment plus triste encore m'avertit que la lutte nous sera fatale... L'issue funeste que je pr\'e9vois ne me trouble point. J'ignore les desseins de Dieu\~; mais je sais les devoirs dont la source est en moi-m\'eame\~ +; ma conscience m'apprend qu'il est toujours beau de donner sa vie pour le service d'une sainte cause... Vous le dirai-je, cependant, \'f4 mon p\'e8re, j'ai une douleur dans l'\'e2me\~; ma tristesse ne me vient point de moi\~; elle ne proc\'e8 +de pas non plus de la crainte de vous affliger... car je sais votre vertu\~; et vous ne pourrez regretter longtemps les suites d'un d\'e9vouement qui me rend plus digne de votre estime. Mais ma s\'9cur\~! ma ch\'e8re Marie\~! qu'il est d\'e9 +solant de ne la plus revoir et comme elle sera malheureuse en apprenant que son Georges n'est plus\~!... Ah\~! t\'e2chez qu'elle conserve longtemps des doutes sur mon sort\~! Le Ciel m'est t\'e9moin que, dans l'extr\'e9mit\'e9 o\'f9 je suis, c'est ell +e seule dont le souvenir trouble ma raison... Je ne puis croire qu'elle habite une terre o\'f9 je ne serai plus... Ah\~! qu'il me soit permis d'adresser quelques paroles au g\'e9n\'e9reux Fran\'e7ais dont elle \'e9tait aim\'e9e... Ludovic, \'f4 mon ami, +\'e9coutez la voix sacr\'e9e de l'homme \'e0 sa derni\'e8re heure\~: Marie est de toutes les cr\'e9atures la plus sensible, la plus pure, la plus digne d'amour... Elle vous aime tendrement, Ludovic... Ah\~! de gr\'e2ce, ne brisez pas son c\'9cur\~ +! Elle est bien faible\~!\~! elle croit ais\'e9ment au malheur, et ne r\'e9siste qu'\'e0 l'esp\'e9rance\~; le souvenir du destin de sa m\'e8re ne quitte point sa pens\'e9e. H\'e9las\~! je n'en doute pas, un chagrin profond abr\'e9gerait sa vie.\~\'bb + +\par +\par Cette lettre ajouta un nouvel aiguillon \'e0 ma douleur, et rendit encore plus abondante la source de mes larmes. Nelson contempla quelque temps la terre avec un regard immobile\~; puis, levant les yeux au ciel\~: \'ab\~\'d4 mon Dieu\~ +! dit-il d'une voix grave et p\'e9n\'e9tr\'e9e, Seigneur, qui, pour m'\'e9prouver, m'envoyez les plus cruels malheurs qui puissent d\'e9chirer le c\'9cur d'un p\'e8re, je me soumets \'e0 vos d\'e9crets tout puissants\~; je suis bien infortun\'e9 +, mais je ne murmurerai point contre votre providence, car vous \'eates juste encore, alors que vous \'eates s\'e9v\'e8re. J'accepte vos rigueurs comme des expiations, et, pour d\'e9sarmer votre col\'e8re, je m'efforcerai d'avoir de bonnes oeuvres \'e0 + vous offrir.\~\'bb +\par +\par En ce moment, quelque bruit se fit entendre hors de la cabane\~; je sortis\~: c'\'e9taient des Indiens Cherokees ayant Mohawtan \'e0 leur t\'eate. \'ab\~Nous venons, me dit celui ci, pour voir si l'orage d'hier n'a fait aucun d\'e9g\'e2 +t dans la cabane, et nous vous aiderons ensuite \'e0 y transporter la fille de Nelson. +\par +\par \endash \'ab\~La fille de Nelson\~! m'\'e9criai-je avec d\'e9sespoir\~!\~! elle y repose.\~\'bb Il vit couler mes larmes. Bient\'f4t Nelson parut. Mohawtan le reconnut sans peine\~; les deux amis s'embrass\'e8 +rent. L'Indien, en pressant sa poitrine sur le c\'9cur de Nelson, y sentit la douleur paternelle\~; il jeta un coup d\rquote \'9cil dans l'int\'e9rieur de la cabane, et vit la t\'e2che fun\'e8bre que nous venions de remplir. +\par +\par Cependant une lutte terrible \'e9tait pr\'eate \'e0 s'engager entre les Cherokees et les Ottawas. Le meurtre commis par Mohawtan criait vengeance, et c'\'e9tait pour les Ottawas un bon pr\'e9texte de repousser de leur territoire une tribu dont la pr\'e9 +sence leur \'e9tait importune. Mohawtan dit\~: \'ab\~Voulez-vous prendre parti pour nous\~?\~\'bb \endash Je ne r\'e9pondis pas, car j'\'e9tais indiff\'e9rent \'e0 toutes choses. Mais Nelson, toujours plein de l'int\'e9r\'eat religieux qui l'avait amen +\'e9 dans ces lieux\~: \'ab\~Non, dit-il, je n'\'e9pouserai point une injuste querelle. Mohawtan, je suis votre ami\~; mais pourquoi serais-je l'ennemi des Ottawas\~? Est-ce parce qu'ils d\'e9fendent leur patrie, ou parce qu'ils ont horreur du sang r\'e9 +pandu\~?... Ma mission sur la terre est plus noble et plus pure... Si le ciel exauce ma pri\'e8re et seconde mes efforts, ces menaces de guerre et d'extermination ne s'accompliront pas... +\par +\par \'ab\~Un grand devoir m'est impos\'e9, ajouta-t-il en se tournant vers moi\~; je dois faire violence \'e0 ma douleur... Mon ami, l'occasion de faire le bien est rare\~; une bonne action est la plus s\'fbre consolation du malheur... Ma t\'e2 +che sera facile \'e0 remplir, si je puis faire descendre dans l'\'e2me de ces sauvages quelques paroles d'une religion de paix.\~\'bb +\par +\par Nelson suivit Mohawtan et les Indiens. Tous se dirig\'e8rent vers un lieu \'e9loign\'e9 d'environ trois milles, dans lequel les Cherokees \'e9taient assembl\'e9s pour d\'e9lib\'e9rer. +\par +\par Je ne voulus point suivre Nelson... Je vis bien qu'il y avait dans son \'e2me un instinct secret qui le portait \'e0 combattre les coups de la fortune, plut\'f4t qu'\'e0 gu\'e9rir les peines du c\'9cur. +\par +\par Ainsi, malgr\'e9 l'arriv\'e9e du p\'e8re de Marie, je fus bient\'f4t seul. +\par +\par En ce moment, je l'avoue, quand je r\'e9fl\'e9chis sur les malheurs accumul\'e9s sur ma t\'eate et \'e0 l'entour de moi, je me pris \'e0 douter de tout, except\'e9 de la mis\'e8re de l'homme... j'accusai la vertu, la religion, Dieu lui-m\'ea +me. Je voyais la plus charmante des cr\'e9atures, la fille la plus vertueuse et la plus innocente, victime d'un odieux pr\'e9jug\'e9, livr\'e9e par le sort de la naissance aux plus cruelles pers\'e9cutions\~; poursuivie de ville en ville\~ +; couverte en tous lieux de honte et de m\'e9pris, frapp\'e9e sans piti\'e9, elle, si bonne et si pure, par une soci\'e9t\'e9 d\'e9nu\'e9e d'\'e2me et de grandeur\~; et contrainte enfin, pour \'e9chapper \'e0 + ses barbares ennemis, de chercher un refuge dans un affreux d\'e9sert, o\'f9 elle meurt\~!\~!... Et Georges\~!\~! mon fr\'e8re\~!\~!\~! le seul ami que j'aie poss\'e9d\'e9\~! Georges, le plus g\'e9n\'e9reux des hommes\~! m\'e9 +ritait-il le sort fatal qui m'avait priv\'e9 de lui\~? Fallait-il qu'il se soum\'eet l\'e2chement \'e0 la d\'e9gradation qu'on voulait lui imposer\~? qu'il courb\'e2t son front sous une honteuse tyrannie\~? Fallait-il, pour \'eatre heureux, qu'il commen +\'e7\'e2t par \'eatre vil\~?... Ah\~! son \'e2me \'e9tait trop \'e9lev\'e9e pour descendre aux bassesses de la soumission\~! il a repouss\'e9 l'humiliation et le m\'e9pris, qui p\'e8sent plus sur une grande \'e2me que les cha\'eenes de la servitude\~ +! il s'est r\'e9volt\'e9 contre l'oppression\~!... Sa cause \'e9tait celle de la libert\'e9 humaine\~; c'\'e9tait la cause de Dieu m\'eame, et cependant Dieu n'a point aid\'e9 son bras\~! Son d\'e9vouement est demeur\'e9 st\'e9rile\~! +\par +\par Georges, l'homme magnanime, n'est plus... et ses ignobles tyrans trafiquent tranquillement sur sa tombe. +\par +\par \'c9trange destin\'e9e du fr\'e8re et de la s\'9cur\~! Celle-ci, faible femme, s'est d\'e9rob\'e9e aux coups de la temp\'eate\~; elle s'est bris\'e9e en pliant\~; tandis que le premier, pareil au c\'e8dre qui montre sa t\'eate \'e0 l'orage, est tomb\'e9 + sous la foudre... +\par +\par Qu'est-ce donc que cette providence c\'e9leste qui veille sur l'univers, et ne pr\'e9side qu'\'e0 des iniquit\'e9s\~? +\par +\par Le sort m\'eame de ces Indiens exil\'e9s de leur vieille patrie, et que je voyais r\'e9duits \'e0 se d\'e9chirer entre eux pour se disputer quelques lambeaux du sol am\'e9ricain, fournissait \'e0 mon d\'e9sespoir un nouveau sujet d'impr\'e9cation. +\par +\par Pourquoi cette destruction impie d'une race infortun\'e9e\~! Les Indiens sont simples et faibles, les Am\'e9ricains habiles et forts. Mais la science ne fait pas l'honn\'eatet\'e9, ni la force le bon droit... D'o\'f9 + vient donc ce triomphe de la ruse sur la franchise, du fort sur le faible\~? Si le Dieu cr\'e9ateur de ce monde jette parfois un regard sur son oeuvre, n'est-ce pas pour combattre en faveur du juste, et r\'e9tablir, par sa puissance, l'\'e9 +quilibre que la violence et la m\'e9chancet\'e9 rompent sans cesse\~? Cependant les bons succombent dans la lutte\~!\~! Tel est le sort Je ces malheureux Indiens, que la cupidit\'e9 am\'e9ricaine refoule dans ce d\'e9sert... dans ce d\'e9 +sert, asile de tant d'infortunes imm\'e9rit\'e9es, et qui, par un \'e9trange assemblage, r\'e9unit dans son sein l'Europ\'e9en exil\'e9 par ses passions, l'Africain que les pr\'e9jug\'e9s de la soci\'e9t\'e9 ont banni, l'Indien qui fuit devant une ci +vilisation impitoyable\~!\~! +\par +\par Et moi-m\'eame, qu'ai-je donc fait pour \'eatre ainsi frapp\'e9 par les foudres du Ciel\~? J'\'e9tais bon\~! oh\~! j'\'e9tais plein d'amour pour mes semblables... et j'ai parcouru deux mondes sans pouvoir y trouver un peu de bonheur\~!\~! partout j +'ai vu des heureux qui me faisaient piti\'e9, tant ils \'e9taient pauvres de c\'9cur\~! Et moi je n'ai trouv\'e9 qu'une fatale destin\'e9e, toujours prompte \'e0 me bercer de mille illusions, m'offrant tour \'e0 tour mille chim\'e8res, se riant de ma d +\'e9tresse, jusqu'au jour, o\'f9, par un jeu plus cruel, apr\'e8s avoir guid\'e9 mes pas dans cette solitude, elle a disparu, me laissant seul sur un tombeau\~!\~!\~! +\par +\par Le d\'e9sespoir ayant ainsi p\'e9n\'e9tr\'e9 dans mon \'e2me, l'id\'e9e du suicide s'offrit \'e0 moi... et je l'acceptai comme le seul rem\'e8de \'e0 ma mis\'e8re... Je fis les pr\'e9 +paratifs de ma mort avec une sorte d'exaltation morale, comme autrefois je faisais des r\'eaves de bonheur. Je laissai pour Nelson une lettre dans laquelle je le priai de placer mon corps dans le tombeau de Marie, et, la t\'eate pleine d'une r\'e9 +solution fatale, je sortis de la cabane... +\par +\par \'ab\~Mon bon ma\'eetre\~!\~\'bb s'\'e9cria Ovasco en me sautant au cou. C'\'e9tait le soir du quatri\'e8me jour \'e9coul\'e9 depuis son d\'e9part. Le fid\'e8le serviteur arrivait en toute h\'e2te. Un vieillard, affaiss\'e9 par l'\'e2ge, et qu'\'e0 + son costume je reconnus pour un pr\'eatre, l'accompagnait. +\par +\par La pr\'e9sence d'Ovasco et de cet \'e9tranger me fut importune\~; ils g\'eanaient l'ex\'e9cution du dessein que je venais de former\~; et l'\'e2me ne saurait demeurer en suspens sur un pareil projet. Je dis \'e0 Ovasco\~: \'ab\~Tout est fini\~;\~\'bb + et au pr\'eatre\~: \'ab\~Votre pr\'e9sence en ce lieu n'est plus n\'e9cessaire\~!\~!...\~\'bb Tous deux me comprirent\~; Ovasco se livra aux marques du plus violent chagrin, le vieillard me regarda d'un air p\'e9n\'e9trant\~; sans doute il aper\'e7 +ut mon trouble, et devina mon d\'e9sespoir jusqu'au fond de mon c\'9cur, car il me dit avec bout\'e9\~: \'ab\~Mon ami, je suis bien loin de la ville\~; veuillez me donner l'hospitalit\'e9 pour aujourd'hui.\~\'bb + Il ajouta d'une voix basse, et comme s'il se f\'fbt parl\'e9 \'e0 lui-m\'eame\~: \'ab\~Je ne quitterai point ce lieu, car il y a ici des passions...\~\'bb En pronon\'e7ant ces mots, il tomba \'e0 genoux et pria Dieu. +\par +\par Cependant Ovasco, qui ne savait point que le terme de mes maux \'e9tait fix\'e9, se mit, pour distraire ma douleur, \'e0 me raconter les circonstances de son voyage. Arriv\'e9 \'e0 D\'e9troit, il s'\'e9tait pr\'e9sent\'e9 chez le seul m\'e9 +decin de cette ville\~; mais, lorsque celui-ci sut dans quelle contr\'e9e lointaine ses secours \'e9taient demand\'e9s, il marchanda ses services, et les mit \'e0 un prix si \'e9lev\'e9, en exigeant une caution pr\'e9alable, + qu'Ovasco ne put le satisfaire. +\par +\par Il existait alors \'e0 D\'e9troit un pr\'eatre catholique du nom de Richard\~; c'\'e9tait un Fran\'e7ais banni en 1793, \'e0 l'\'e9poque o\'f9, pour sauver la civilisation, on proscrivait la religion et la vertu\~; arriv\'e9 jeune aux \'c9tats Unis, il a +vait vieilli sur la terre d'exil\~; tout le monde vantait sa sagesse, sa grande science, sa charit\'e9. Les sentiments d'estime et de v\'e9n\'e9ration qu'il inspirait \'e9taient universels\~ +; et la population du Michigan, dont les trois quarts sont protestants, l'avait nomm\'e9, quelques ann\'e9es auparavant, son repr\'e9sentant au congr\'e8s\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Note de l\rquote auteur. +\par J'ai emprunt\'e9 le nom et le caract\'e8re du pr\'eatre Richard \'e0 un digne eccl\'e9siastique, Fran\'e7ais d'origine, que j'ai vu \'e0 D\'e9troit. Il \'e9tait alors plus qu'octog\'e9naire et commandait le respect moins par son grand \'e2 +ge que par ses vertus. Son \'e9lection comme repr\'e9sentant du Michigan au congr\'e8s des \'c9tats-Unis est un fait exact.}}}{. +\par +\par Guid\'e9 chez lui par la voix publique, Ovasco se pr\'e9sente, invoque son appui comme on demande secours \'e0 une puissance sup\'e9rieure... Le bon vieillard secoue sa t\'eate charg\'e9e d'ann\'e9es, et dit\~: \'ab\~Les infortun\'e9s\~ +! ils sont bien loin\~! allons vite \'e0 leur secours\~!... Je sais, ajouta-t-il, un peu de m\'e9decine... on me consulte souvent dans ce pays sauvage o\'f9 les secrets de l'art sont presque inconnus... et puis, quand je ne sais point gu\'e9 +rir le corps, je m'attache aux plaies de l'\'e2me.\~\'bb +\par +\par \'c0 ce r\'e9cit d'Ovasco je sentis quelque \'e9motion p\'e9n\'e9trer dans mon c\'9cur... et je ne pus songer sans remords \'e0 l'indiff\'e9rence que j'avais t\'e9moign\'e9e au bon vieillard. +\par +\par \'ab\~Pardonnez-moi, m'\'e9criai-je en m'avan\'e7ant vers lui, je suis bien malheureux\~!...\~\'bb et je me pr\'e9cipitai dans ses bras\~; j'\'e9prouvai un fr\'e9missement de respect et d'admiration en touchant ces cheveux blancs que le d\'e9sert rendait +encore plus imposants. \'ab\~Eh quoi\~! m'\'e9criai-je, malgr\'e9 le poids des ann\'e9es, vous affrontez cette solitude\~! +\par +\par \endash \'ab\~Mon ami, me dit le pr\'eatre avec un accent plein de simplicit\'e9, n'y \'eates-vous pas venu vous-m\'eame avec joie\~?\~\'bb +\par +\par Je gardais un silence morne. +\par +\par \endash \'ab\~Une passion g\'e9n\'e9reuse, reprit le vieillard, un amour pur vous ont conduit dans cet asile solitaire... mon ami, c'est aussi l'amour qui me guide pr\'e8s de vous, l'amour, source de toute vertu et de tout bien. Oh\~ +! ajouta-t-il, je comprends votre infortune, p +uisque vous avez perdu ce que vous aimiez... Ces cheveux blancs vous tromperaient beaucoup, s'ils vous faisaient penser que j'ai plus de vertu que vous... je serais bien faible aussi devant le malheur. Il me semble que mon c\'9cur se briserait, s'il m' +\'e9tait interdit d'aimer Dieu et de faire du bien \'e0 mes semblables... Vous le voyez, mon seul avantage sur vous, c'est d'avoir des affections dont l'objet ne p\'e9rit point...\~\'bb +\par +\par Il y avait dans l'accent du vieillard quelque chose de tendre et de p\'e9n\'e9trant... Je crois que le langage du protestant et celui du catholique diff\'e8rent, comme la raison diff\'e8re du c\'9cur. Alors je lui ouvris mon \'e2me\~; il m'\'e9 +couta avec une attention m\'eal\'e9e de piti\'e9. Mais quand il sut le projet que j'avais form\'e9 d'attenter \'e0 mes jours, je vis ses yeux se remplir d'une flamme soudaine. \'ab\~Pourquoi, lui disais-je, prolonger une vie de mis\'e8re et d'ennui\~? +\'c0 quoi suis-je bon sur la terre\~?... +\par +\par \endash \'ab\~Malheureux\~!\~! s'\'e9cria-t-il dans un moment de vertueuse col\'e8re, qui donc es-tu pour citer la Providence devant ton tribunal\~?...\~\'bb Et les regards de l'octog\'e9naire lan\'e7aient les foudres autour de lui. +\par +\par Il reprit avec douceur\~: \'ab\~Mon ami, vous \'eates mon fr\'e8re. Je vous vois bien malheureux et pr\'eat \'e0 commettre un grand crime\~: je ne vous quitterai point...\~\'bb +\par +\par Le saint vieillard fut habile \'e0 s'emparer de mon c\'9cur. Je lui racontai l'histoire de mes malheurs. Je lui dis mes r\'eaves d'enfance, mes chim\'e8res de jeunesse, mes illusions de tout \'e2ge. Le r\'e9 +cit de mes infortunes le toucha vivement... il m'\'e9couta en silence et parut se livrer \'e0 de profondes m\'e9ditations\~; un jour se passa durant lequel il ne cessa de me t\'e9moigner le plus tendre int\'e9r\'eat\~; il avait peu \'e0 peu calm\'e9 + les orages de mon c\'9cur\~; et quand il me vit capable d'\'e9couter la voix de la raison, il m'adressa ces paroles\~: +\par +\par \'ab\~Vous avez, mon cher fils, commis de grandes fautes\~; et votre infortune est l'expiation de vos erreurs. La soci\'e9t\'e9 vous a frapp\'e9 sans piti\'e9, parce que vous \'e9tiez pour elle le plus dangereux de tous les ennemis. +\par +\par \'ab\~Tous vos malheurs vous sont venus de l'orgueil et de l'ambition. +\par +\par \'ab\~Vous vous \'eates cru appel\'e9 \'e0 de grandes choses... et, au lieu d'attendre que la Providence vous chois\'eet pour accomplir ses desseins, vous vous \'eates imprudemment pr\'e9cipit\'e9 dans un ab\'eeme de d\'e9sirs immod\'e9r\'e9 +s... Je veux bien croire que vous aspiriez \'e0 vous \'e9lever en servant votre pays... Mais des ambitions comme la v\'f4tre sont trop difficiles \'e0 contenter. Ce n'est pas trop, pour en satisfaire une seule, de la mis\'e8 +re de tout un peuple. Faut-il donc que l'\'e9difice social croule chaque jour, pour fournir aux mains hardies et puissantes qui rel\'e8veront ses ruines des occasions de gloire et d'\'e9clat\~?... +\par +\par \'ab\~Il est bien rare que les maux r\'e9els des soci\'e9t\'e9s fournissent aux passions ambitieuses de quoi se nourrir... Les grandes gloires se rencontrent encore... ce sont les gloires pures qui manquent. +\par +\par \'ab\~L'histoire r\'e9p\'e8te les noms fameux de tous ceux qui, rois ou despotes, guerriers ou l\'e9gislateurs, ont tour \'e0 tour, pendant cinquante si\'e8cles, remu\'e9 le monde... mais combien de noms transmet-elle +, grands et purs comme le saint, l'immortel nom de Washington\~? +\par +\par \'ab\~D\'e9fiez-vous, mon cher fils, de ces mouvements inquiets... ils ne sont point sans \'e9l\'e9vation, mais contiennent beaucoup d'orgueil... Les hommes les plus utiles \'e0 la soci\'e9t\'e9 ne sont point ceux qui font de si grandes choses... les \'e9 +v\'e9nements graves s'accomplissent selon les vues de Dieu, bien plus que par les soins des hommes... et les hommes qui s'y m\'ealent sont quelquefois moins anim\'e9s de l'amour de la patrie, qu'ardents \'e0 poursuivre un peu de c\'e9l\'e9brit\'e9. +\par +\par \'ab\~La voie qu'ils suivent est pleine de p\'e9rils... +\par +\par \'ab\~Le pauvre laboureur, dont toute l'ambition poursuit une r\'e9colte, fait peu de bien, mais il ne saurait faire de mal\~; son horizon finit au bout du sillon qu'il trace. +\par +\par \'ab\~Quand les vastes passions de Mirabeau s'\'e9lancent dans l'ar\'e8ne politique, quelle barri\'e8re les arr\'eatera\~? quelle gloire assouvira cette puissance affam\'e9e de bruit et de renomm\'e9e\~? +\par +\par \'ab\~Quant \'e0 l'illustration litt\'e9raire que vous avez recherch\'e9e, combien peu de g\'e9nies jouissent, dans les lettres, d'une gloire d\'e9sirable\~? Dites-moi lequel vaut mieux de mourir, ignor\'e9 du monde, ou d'avoir \'e9crit ces pages impies o +\'f9 Byron se raille de Dieu et de l'humanit\'e9\~? +\par +\par \'ab\~C'est aussi l'orgueil qui nous \'e9gare, quand il nous pousse \'e0 chercher dans ce monde un bonheur qui n'existe point\~; nous prenons en piti\'e9 l'homme que nous voyons se contenter d'un sort modeste\~ +; nous pensons que c'est assez pour lui, mais nous avons pour nous-m\'eames de plus vastes d\'e9sirs... +\par +\par \'ab\~Cependant, mon fils, il y a bien peu de diff\'e9rence entre le bonheur d'un homme et celui d'un autre homme\~! +\par +\par \'ab\~Quel \'eatre si indigent n'a pas trouv\'e9 durant sa vie un peu de pain qui le nourrisse, une femme qui l'aime, un Dieu qui \'e9coute sa pri\'e8re\~? C'est pourtant toute la vie de l'homme. +\par +\par \'ab\~Le mal ici-bas vient de ce qu'on veut placer beaucoup de bonheur dans un c\'9cur qui n'en tient que peu... +\par +\par \'ab\~Et c'est encore une excitation de l'orgueil qui, jetant l'homme dans des chim\'e8res, lui fait m\'e9priser les voies que suit le plus grand nombre pour arriver au bonheur... +\par +\par \'ab\~Sans doute le monde contient bien des vices, et il est loin encore de la perfection o\'f9 le portera la loi du Christ\~! +\par +\par \'ab\~Je sais que, pour une \'e2me ardente, imp\'e9tueuse, tout, dans la soci\'e9t\'e9, est embarras et obstacle\~; mais ne vous abusez point, mon ami\~: ces entraves qui vous g\'eanent, ces cha\'eenes qui vous p\'e8sent, sont commodes et l\'e9g\'e8res +\'e0 la multitude... la plupart des hommes ne sentent point ces nobles \'e9lans qui vous animent, ces transports sublimes de l'enthousiasme\~; la condition commune est la m\'e9diocrit\'e9, et la soci\'e9t\'e9 fait des lois pour se prot\'e9 +ger contre des besoins de gloire qui menacent son repos et des \'e9clairs de g\'e9nie qui fatiguent ses regards... +\par +\par \'ab\~D'ailleurs, ces \'e9lans, ces transports, cet enthousiasme, sont-ils durables chez ceux m\'eames qui les \'e9prouvent\~?... Permettez-moi de vous dire, mon cher enfant, que le bonheur immense dont vous esp\'e9 +riez jouir dans cette solitude avec le digne objet de votre amour, \'e9tait encore une chim\'e8re de votre imagination, et peut-\'eatre la plus cruelle de toutes... +\par +\par \'ab\~Dans l'\'e2ge des passions br\'fblantes, la vie de deux \'eatres qui s'aiment est toute amiti\'e9, tendresse, d\'e9vouement, \'e9change de sentiments g\'e9n\'e9reux... alors la seule richesse qui se d\'e9pense entre eux est celle de l'\'e2 +me... Deux \'eatres qui se donnent mutuellement ces tr\'e9sors du c\'9cur ne manquent d'aucun bien et n'ont besoin de personne\~; ils jouissent d'une f\'e9licit\'e9 dont la source est en eux-m\'eames, et ne doivent rien ni au monde ni \'e0 la fortune. + +\par +\par \'ab\~Mais le temps de cette fi\'e8vre de l'\'e2me, de cette spiritualit\'e9 de l'existence, est passager. C'est une heure fugitive d'enchantement dans le long jour de la vie... Et quand cette heure est \'e9coul\'e9 +e, les passions de l'homme, pareilles aux eaux de l'Oc\'e9an apr\'e8s l'orage, reprennent leur niveau... Les grandes pens\'e9es qui exaltaient son esprit, les nobles sentiments qui faisaient bondir son c\'9cur, ne se pr\'e9sentent plus \'e0 + lui que comme des images brillantes ou comme de beaux souvenirs... Il est retourn\'e9 aux habitudes et aux exigences de la vie positive. +\par +\par \'ab\~H\'e9las\~! faut-il le dire\~? on voit les \'eatres les plus aimants perdre en vieillissant une partie de leur bont\'e9. Il semble que l'\'e2me se durcisse comme le corps, et que tout se dess\'e8che avec les ann\'e9es, m\'ea +me la source d'amour qui jaillit d'un bon c\'9cur\~! L'union qui s'est form\'e9e dans les illusions repose sur une base bien fragile... +\par +\par \'ab\~Votre malheur est bien grand, mon cher fils, et vous me voyez tout plein de son immensit\'e9. Mais dites, quel e\'fbt \'e9t\'e9 votre destin si, atteignant le but de vos efforts, vous eussiez vu le bonheur tant d\'e9sir\'e9 s'\'e9 +vanouir comme une nouvelle chim\'e8re\~! +\par +\par \'ab\~Une catastrophe terrible a devanc\'e9 l'\'e9preuve... et vous maudissez la soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine, dont les pr\'e9jug\'e9s, en exilant Marie, l'ont conduite, au tombeau... Votre plainte est l\'e9gitime... Il est vrai que les Am\'e9ricains pers +\'e9cutent sans piti\'e9 une race malheureuse. Oui, le pr\'e9jug\'e9 qui voue \'e0 l'esclavage ou \'e0 l'infamie trois millions d'hommes est indigne d'un peuple libre et \'e9clair\'e9. Mais faut-il prendre occasion de ces d\'e9sordres pou +r envoyer au Ciel des impr\'e9cations\~? Mon ami, l'iniquit\'e9 des hommes suffirait seule pour me faire croire \'e0 la justice de Dieu. +\par +\par \'ab\~Les passions qui vous ont irrit\'e9 contre l'\'e9tat social ont en m\'eame temps fascin\'e9 vos yeux, en vous montrant dans la vie sauvage un \'e9tat perfectionn\'e9. +\par +\par \'ab\~J'ai v\'e9cu longtemps parmi les Indiens\~; j'ignore quels \'e9taient leurs p\'e8res\~; mais, d\'e9chus de leur \'e9tat primitif qui, peut-\'eatre, avait quelque grandeur, les Indiens de nos jours ne poss\'e8 +dent ni les avantages de la vie sauvage, ni les bienfaits de la vie civilis\'e9e. +\par +\par \'ab\~Pr\'e9servez-vous de cette fausse opinion que la valeur individuelle de chaque homme est mieux appr\'e9ci\'e9e chez les sauvages que dans les pays polic\'e9s. +\par +\par \'ab\~Si les peuples avanc\'e9s dans la civilisation font une trop grande part d'influence \'e0 la richesse, les peuples sauvages accordent trop d'importance \'e0 la force physique. +\par +\par \'ab\~Sauf quelques exceptions rares dont s'emparent beaucoup d'esprits m\'e9diocres, toutes les soci\'e9t\'e9s d'Europe et d'Am\'e9rique sont gouvern\'e9es par les sup\'e9riorit\'e9s intellectuelles. Dans l'opinion des hommes civilis\'e9 +s, un corps robuste est peu de chose, s'il ne contient un grand c\'9cur\~; chez l'Indien, au contraire, la force morale n'est puissante que par son union \'e0 celle des muscles, et la plus grande \'e2me dans un faible corps n'est rien. +\par +\par \'ab\~La vie sauvage est d'ailleurs une vie d'\'e9go\'efsme... Dans ces for\'eats o\'f9 la nature est si belle, on \'e9touffe ses cris les plus touchants... Vainement l'infirme, le mutil\'e9, celui dont la raison s'est \'e9gar\'e9e, r\'e9 +clament le secours de leurs semblables. Ceux-ci m\'e9prisent la voix d'infortun\'e9s qui, n'ayant plus la force du corps, ne m\'e9ritent pas d'exister. +\par +\par \'ab\~Dans les pays civilis\'e9s on ne secourt pas toutes les infortunes, mais toutes esp\'e8rent d'\'eatre secourues... et combien de plaies sont ferm\'e9es par la charit\'e9 publique\~ +! Combien de douleurs se taisent devant la religion et la bienfaisance\~! +\par +\par \'ab\~Enfin, mon ami, cette existence toute mat\'e9rielle de l'Indien, dont le corps seul agit, est-elle selon la destin\'e9e de l'homme\~? Ne croyez-vous pas que celui dont la pens\'e9 +e domine le corps se rapproche davantage de la divine nature dont il est \'e9man\'e9, de l'intelligence supr\'eame dont il est un rayon\~?... +\par +\par \'ab\~Mon cher fils, tout a \'e9t\'e9 erreur et exag\'e9ration dans les jugements que vous avez port\'e9s. +\par +\par \'ab\~Vos premi\'e8res impressions sur l'Am\'e9rique \'e9taient beaucoup trop favorables\~; et vous avez fini par la juger avec une injuste s\'e9v\'e9rit\'e9. +\par +\par \'ab\~Ce peuple, qui ne s\'e9duit point par l'\'e9clat, est cependant un grand peuple\~; je ne sais s'il existera jamais une seule nation dans laquelle il se rencontre un plus grand nombre d'existences heureuses. Rien ne vous y pla\'ee +t, parce que rien n'est saillant aux yeux, ni lumi\'e8res, ni ombres, ni sommets, ni ab\'eemes... c'est pour cela que le plus grand nombre y est bien. +\par +\par \'ab\~Peut-\'eatre vous m'accuserez \'e0 votre tour de me complaire dans une illusion\~; mais j'ai fond\'e9 sur ce peuple une esp\'e9rance qui fait le charme de ma vieillesse... Lorsque je vois la multitude des sectes protestantes aux \'c9 +tats-Unis, les divisions qui chaque jour p\'e9n\'e8trent dans leur sein\~; l'incons\'e9quence, la frivolit\'e9 des unes, l'absurdit\'e9 des autres\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright +\f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Voyez, \'e0 la fin du volume, la }{\field{\*\fldinst {HYPERLINK \\l "Marie_appendice_2" _}}{\fldrslt {\ul\cf10 deuxi\'e8me partie de l'appendice}}}{ intitul\'e9e\~: Note sur le mouvement religieux aux \'c9 +tats-Unis.}}}{\~; lorsque, d'un autre c\'f4t\'e9, je consid\'e8re le catholicisme, toujours un et immuable au milieu des soci\'e9t\'e9s qui changent et des sectes qui se multiplient, attirant \'e0 lui par son pros\'e9 +lytisme, tandis que les autres communions les plus favoris\'e9es demeurent stationnaires\~; se ranimant enfin d'une vigueur nouvelle sur cette terre de libert\'e9, comme un vieillard qui, apr\'e8s un long exil, retrouverait sa patrie... je ne puis m'emp +\'eacher de croire que la religion catholique est le culte \'e0 venir de ce pays... et cette pens\'e9e r\'e9pand une douce clart\'e9 sur mes vieux jours.\~\'bb +\par +\par Quand le pr\'eatre eut ainsi parl\'e9, il se leva\~: \'ab\~Mon ami, ajouta-t-il, ne restez point dans ce lieu. Prenez garde aux conseils funestes de la solitude et du malheur. +\par +\par \endash \'ab\~Mon p\'e8re, m'\'e9criai-je, vous m'avez pr\'e9serv\'e9 d'un grand crime... mais ne me demandez point un sacrifice sup\'e9rieur \'e0 + mon courage. Tant que coulera dans mes veines une goutte de sang, elle alimentera mon chagrin. Et qui donc, si j'abandonnais le d\'e9sert, veillerait sur cette cabane, monument sacr\'e9 de ma douleur\~? Ne voyez-vous pas l'Am\'e9 +ricain avide passant la charrue sur des ossements pour f\'e9conder sa terre\~?... Ah\~! je ne laisserai point s'accomplir une pareille profanation\~!\~\'bb +\par +\par Voyant ma r\'e9solution in\'e9branlable, le vieillard me quitta en me disant\~: +\par +\par \'ab\~Souvenez-vous, mon enfant, que vous avez, non loin d'ici, un ami bien tendre\~; puissiez-vous un jour venir vers moi... mais, mon cher fils, me dit-il en me montrant sa t\'eate blanchie par les hivers, n'attendez pas trop longtemps...\~\'bb +\par +\par En disant ainsi, le vieillard s'\'e9loigna, emportant mes b\'e9n\'e9dictions et laissant dans mon \'e2me de profondes impressions. +\par +\par J'\'e9tais toujours malheureux, mais je n'\'e9tais plus impie, car j'avais vu sur la terre l'image de la divinit\'e9 dans un vieillard v\'e9n\'e9rable. J'\'e9tais \'e9galement moins seul depuis que la religion \'e9tait descendue dans mon \'e2 +me, et l'aspect de la vertu calme et r\'e9sign\'e9e avait ranim\'e9 mon courage. +\par +\par Le jour suivant fut un jour de grandes r\'e9jouissances parmi les deux tribus indiennes qui se trouvaient r\'e9unies dans ce lieu. Le bateau qui portait les Cherokees laiss\'e9s par Nelson au fort Gratiot venait d'arriver \'e0 Saginaw, et, gr\'e2 +ce aux efforts g\'e9n\'e9reux du p\'e8re de Marie, les Ottawas avaient d\'e9pos\'e9 les armes. Toute la nation des Cherokees se trouvait r\'e9unie\~; les Ottawas consentirent \'e0 lui donner asile sur leurs terres. Un trait\'e9 + d'alliance fut conclu, et le bon accord parut \'e9tabli entre les deux tribus. Nelson se fixa au milieu de ces sauvages et redoubla de z\'e8le pour maintenir l'union entre eux et leur enseigner les v\'e9rit\'e9s du christianisme. Il s'effor\'e7 +a de m'attirer pr\'e8s de lui\~: mais je ne voulus point quitter ma solitude et la tombe de Marie. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb840\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f16\fs38\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594424}Chapitre XVII\line }{\b0\i \'c9pilogue}{{\*\bkmkend _Toc72594424} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {Ainsi parla Ludovic\~; plus d'une fois, pendant ce r\'e9cit, le voyageur avait senti couler ses larmes. \endash Oh\~! combien votre malheur me touche\~ +! dit-il au solitaire\~; quoi\~! depuis tant d'ann\'e9es, vous vivez seul dans ce d\'e9sert\~! \endash Je n'y suis pas rest\'e9 toujours, r\'e9pliqua Ludovic\~; j'ai tent\'e9 de l'abandonner, mais vainement\~!... il m'a fallu bient\'f4t y revenir. +\par +\par D'abord l'abondance de mes larmes et la violence de ma douleur me firent penser que ma vie serait promptement consum\'e9e, mais cette derni\'e8re esp\'e9rance m'\'e9chappa, et je n'avais plus de force pour r\'e9pandre des ple +urs qu'il m'en restait encore pour exister\~; je tra\'eenai alors dans ces lieux une vie mis\'e9rable\~: j'\'e9tais accabl\'e9 de la dur\'e9e du temps dont rien pour moi ne h\'e2tait le cours\~; j'errais \'e0 l'aventure dans les for\'eats environnantes\~ +; je cherchais de nouveaux lacs, des prairies vierges, des fleuves inconnus\~; je chassais des animaux sauvages qui me servaient de p\'e2ture\~; quelquefois, au milieu de mes excursions aventureuses, je m'arr\'eatais subitement\~; appuy\'e9 + au tronc d'un arbre, je m\'e9ditais durant de longues heures\~; tous les tristes souvenirs arrivaient dans la solitude. Cette r\'ea +verie de l'infortune finissait par troubler ma raison, et je tombais dans un profond accablement. Quand mon intelligence assoupie se r\'e9veillait, il me semblait, en me rappelant mes malheurs, que ma vie tout enti\'e8re \'e9tait un songe terrible\~ +;... mais bient\'f4t je me retrouvais en pr\'e9sence de l'affreuse r\'e9alit\'e9. Cent fois, chaque jour, je quittais ma chaumi\'e8re, cent fois j'y revenais avec mes chagrins, mes ennuis et le poids accablant de mon isolement. +\par +\par Alors l'id\'e9e du monde se repr\'e9senta \'e0 mon esprit. Depuis qu'un coup fatal avait bris\'e9 ma vie, j'avais beaucoup r\'e9fl\'e9chi aux erreurs de ma jeunesse, je sentais combien il y avait eu de chim\'e8 +res dans mes premiers desseins. J'avais autrefois jug\'e9 le monde \'e0 travers des prestiges qui s'\'e9taient \'e9vanouis... les r\'eaves de mon jeune \'e2ge \'e9taient toujours pr\'e9sents \'e0 mon esprit, mais ma raison les combattait\~ +; je comprenais que, pour \'eatre propre \'e0 la soci\'e9t\'e9, il ne fallait pas envisager les choses du point de vue immense et sans limite o\'f9 je m'\'e9tais plac\'e9 d'abord\~; qu'il valait mieux ne voir qu'un coin \'e9 +troit du monde que de jeter sur l'ensemble des regards vagues et confus\~; qu'enfin l'intelligence et la puissance humaine ont des bornes qu'elles ne peuvent tenter de franchir, sous peine de devenir st\'e9riles. +\par +\par D\'e9livr\'e9 des illusions qui m'avaient \'e9gar\'e9 dans ma route, ne pouvais-je pas retourner parmi les hommes\~?... Je ne m'abusais plus sur la somme de bonheur que le monde peut offrir... d'ailleurs, je repoussais loin de moi la pens\'e9e des f\'e9 +licit\'e9s que j'avais autrefois r\'eav\'e9es\~; mais je sentais en moi-m\'eame tous les mouvements d'une \'e2me droite et pure. \'ab\~Pourquoi, me disais-je, ne trouverais-je pas, dans mes rapports avec mes semblables, un peu de ce bonheur simple e +t tranquille que donne une conscience honn\'eate\~? Ne dois-je pas rencontrer des sympathies consolantes partout o\'f9 il se trouve des hommes vertueux\~?\~\'bb +\par +\par Dans cet \'e9tat de mon \'e2me je serais sans doute revenu en Europe si, \'e0 l'\'e9poque m\'eame o\'f9 je fus atteint en Am\'e9rique d'une infortune affreuse, un autre malheur non moins cruel, arriv\'e9 dans ma famille, n'e\'fb +t combattu dans mon esprit l'id\'e9e du retour en France, par la crainte de nouvelles angoisses\~; j'appris que mon p\'e8re n'\'e9tait plus. +\par +\par Alors je me rappelai Nelson\~: non loin de ma demeure, ce digne ministre de l'\'e9glise presbyt\'e9rienne travaillait avec ardeur \'e0 + l'instruction religieuse des Indiens... Je pensai que je pourrais associer mes efforts aux siens, et, de concert avec lui, parvenir \'e0 la civilisation des Ottawas et des Cherokees. +\par +\par Ayant rejoint le p\'e8re de Marie, j'entrepris l'ex\'e9cution de mon projet, je tentai d'enseigner aux indiens les principes qui sont la base de toutes les soci\'e9t\'e9s civilis\'e9es\~; je leur exposai les avantages de la vie agricole et le bien-\'eatr +e que donnent les arts industriels\~; mais tous me r\'e9pondaient qu'il est plus noble de vivre de la chasse que du travail\~; et en admirant les merveilles de l'art, nul d'entre eux ne voulait \'eatre ouvrier. Tandis que mes th\'e9ories \'e9taient m\'e9 +pris\'e9es, je voyais Nelson obtenir, dans les m\'9curs des Indiens, quelques r\'e9formes salutaires \'e0 + l'aide de dogmes religieux, auxquels les Indiens se soumettaient sans raisonnement. Je reconnus alors que, si la religion est la meilleure philosophie des peuples \'e9clair\'e9s, elle est la seule que comprenne une population ignorante\~ +; et il me parut que Nelson entendait mieux que moi les faiblesses de l'intelligence humaine. J'aurais essay\'e9 de l'imiter si, en abordant le sujet de la religion, je ne me fusse trouv\'e9 en opposition de principes avec lui\~: j'\'e9 +tais catholique et lui presbyt\'e9rien. Partant d'une doctrine diff\'e9rente, nos efforts se fussent contrari\'e9s, et, au lieu de resserrer l'union des Indiens, nous eussions sem\'e9 parmi eux des germes de trouble et de division. Mon peu de succ\'e8s + dans cette premi\'e8re tentative ne me d\'e9couragea pas\~: j'y avais puis\'e9 une nouvelle exp\'e9rience qui venait fortifier toutes mes r\'e9flexions du d\'e9sert. +\par +\par Forc\'e9 de quitter Nelson et les Indiens, je pensai au vieillard qui m'avait visit\'e9 dans ma solitude et dont la voix religieuse m'avait arr\'eat\'e9 sur le bord de l'ab\'eeme... Je me rendis aussit\'f4t vers lui... Je le trouvai entour\'e9 de la v\'e9 +n\'e9ration de ceux parmi lesquels il avait pass\'e9 ses jours. Cet exemple de la justice des hommes ranima mon courage. +\par +\par Je formai dans le monde quelques relations\~; je m'associai \'e0 plusieurs entreprises philanthropiques, et r\'e9solus de me cr\'e9er une existence politique. J'entrai compl\'e8tement dans la vie r\'e9elle... mais je m'aper\'e7us bient\'f4 +t que je n'y trouverais point le bien-\'eatre que j'y cherchais. +\par +\par Lorsque je voyais les oeuvres de l'homme toujours incompl\'e8tes, les principes de justice et de v\'e9rit\'e9 froiss\'e9s sans cesse par des passions et des int\'e9r\'eats, les tentatives les plus g\'e9n\'e9reuses entrav\'e9 +es par mille obstacles, et les institutions les plus belles souill\'e9es d'imperfections, ma raison m'enseignait que tel devait \'eatre le spectacle offert par une soci\'e9t\'e9 compos\'e9 +e d'hommes. Cependant cette vue choquait mes regards et blessait tous mes instincts. +\par +\par T\'e9moin du bonheur calme et paisible dont jouissait le vieillard qui m'avait \'e9pargn\'e9 un crime, je r\'e9solus d'\'e9tudier sa vie. La s\'e9r\'e9nit\'e9 de son \'e2me, la tranquillit\'e9 + de son esprit me paraissaient des biens inestimables. Ne pouvais-je pas, en l'imitant, devenir aussi heureux que lui\~? Cependant, en voyant de pr\'e8s cet homme devant la vertu duquel je m'\'e9tais inclin\'e9 comme devant l'image de Dieu m\'ea +me, je crus apercevoir de la petitesse dans sa grandeur. Ce pr\'eatre sublime dans sa charit\'e9, et qui passait la moiti\'e9 de ses jours en bienfaisance, consacrait l'autre \'e0 des pratiques de d\'e9votion qui me semblaient \'e9troites, minutieuses, pu +\'e9riles. Sans doute j'avais tort. Je reconnaissais int\'e9rieurement mon erreur\~: quand l\rquote \'9cuvre est si grande, le moyen peut-il \'eatre infime\~? Cependant mes impressions \'e9taient plus fortes que mes raisonnements. +\par +\par Apr\'e8s avoir vu la vertu rapetiss\'e9e par les infirmit\'e9s de l'intelligence, je la trouvais ailleurs corrompue par des usages et des besoins sociaux. +\par +\par Je vis un homme de mauvaises m\'9curs honor\'e9 du suffrage de ses concitoyens, parce qu'il poss\'e9dait des talents politiques\~; un autre devint un personnage important dans l'\'c9tat parce qu'il avait des vertus priv\'e9 +es. Une jeune fille faisait la joie de parents dignes et v\'e9n\'e9rables\~; elle fut mari\'e9e par eux \'e0 un riche vieillard\~!... +\par +\par Je reconnaissais bien qu'ainsi le veulent les mis\'e8res de l'humanit\'e9. Tant\'f4t le bien semble d\'e9pendre d'une vaine forme\~; une autre fois le vice se trouve m\'eal\'e9 \'e0 la vertu m\'eame\~ +; mais le mal ne me semblait pas moins triste, parce que j'en voyais la cause. +\par +\par Je rencontrais partout les m\'eames imperfections. Les soci\'e9t\'e9s de bienfaisance dont j'\'e9tais membre suivaient les inspirations de la charit\'e9 la plus pure\~; mais pour une plaie que nous pouvions gu\'e9rir, mille demeuraient sans rem\'e8 +de... Est-ce donc l\'e0 tout le pouvoir de l'homme\~? J'approuvais ceux qu'un aussi mis\'e9rable r\'e9sultat ne d\'e9courageait pas\~; mais je me sentais incapable de les imiter. Vainement je prenais toutes les habitudes de la vie pratique et m'effor\'e7 +ais de me cr\'e9er dans la soci\'e9t\'e9 quelques int\'e9r\'eats\~: je n'y trouvais qu'ennui et d\'e9go\'fbt. +\par +\par Alors je jetai sur moi-m\'eame un regard ferme et tranquille\~; je n'accusai point la soci\'e9t\'e9 d'injustice, ni ne d\'e9clamai contre la mis\'e8re de l'homme\~; mais, en interrogeant le pass\'e9, les souvenirs de ma jeunesse, mes lo +ngues infortunes et mes impressions pr\'e9sentes, je reconnus une v\'e9rit\'e9, triste et dernier fruit des exp\'e9riences de ma vie\~: c'est que, tout en voyant mes erreurs, j'en subissais encore le joug\~; que, d\'e8s l'\'e2 +ge le plus tendre, j'avais entretenu des illusions qui n'avaient pas cess\'e9 de m'\'eatre ch\'e8res, depuis que je les avais abandonn\'e9es. Les premiers \'e9garements de mon esprit m'avaient entra\'een\'e9 dans un monde fantastique o\'f9 + j'avais longtemps r\'eav\'e9 mille chim\'e8res\~; et depuis que le voile qui couvrait mes yeux \'e9tait tomb\'e9, je pouvais bien juger sainement le monde r\'e9el, mais non m'y plaire. +\par +\par Je savais qu'il fallait s'attendre \'e0 trouver parmi les hommes beaucoup de mal, et ne pouvais supporter un monde o\'f9 tout n'\'e9tait pas bien. J'apercevais clairement l'impossibilit\'e9 d'atteindre le but premier de mes ardents d\'e9 +sirs, et j'avais renonc\'e9 \'e0 le poursuivre\~; mais le but raisonnable auquel il est sage de viser n'avait aucun attrait pour moi\~; en discernant le bonheur qu'on peut se procurer ici-bas, je me sentais incapable d'en + jouir... Pour avoir trop longtemps v\'e9cu en dehors de la soci\'e9t\'e9, j'y \'e9tais devenu impropre... et mon imagination avait si longtemps nourri des r\'eaves de perfection id\'e9 +ale, qu'elle ne pouvait plus rentrer dans les voies ordinaires de l'humanit\'e9... Je subissais le joug de l'habitude, chose si m\'e9prisable et si puissante. +\par +\par Ce d\'e9go\'fbt que m'inspira le monde n'excitait en moi aucune haine, et je reconnaissais que d'autres pouvaient aimer cette soci\'e9t\'e9 imparfaite dans laquelle je ne pouvais pas vivre. +\par +\par Je comprenais le bonheur de la bienfaisance se r\'e9signant \'e0 voir des maux qu'elle ne peut gu\'e9rir\~; le bonheur de la vertu souvent \'e9troite dans ses vues, et impuissante dans ses actes, mais toujours heureuse de son intention pure\~ +; celui d'une intelligence sup\'e9rieure gouvernant les hommes, et s'abaissant, quand il le faut, au niveau des esprits vulgaires et des petitesses de la vie. Mais, en admettant l'existence de ce bonheur, je n'en voulais pas, parce que j'avais con\'e7 +u l'id\'e9e d'un bonheur plus grand, plus pur, plus complet\~: celui-ci me manquait, parce que je n'avais pu l'atteindre\~; je repoussais l'autre qui me paraissait m\'e9prisable. +\par +\par Vainement je m'\'e9tais r\'e9p\'e9t\'e9 cent fois qu'ayant renonc\'e9 aux chim\'e8res, il fallait les oublier, et ne plus voir que les r\'e9alit\'e9s au sein desquelles je voulais vivre... Il m'\'e9tait impossible d'\'e9 +loigner de ma vue les images brillantes dont j'avais reconnu le mensonge. +\par +\par Un temps tr\'e8s court suffit pour me d\'e9montrer que le mal que je portais en moi-m\'eame \'e9tait sans rem\'e8de\~; je ne m'obstinai point \'e0 le combattre\~: j'en reconnus la grandeur et je me soumis. Sans passions, sans d\'e9 +sespoir, je revins dans ce d\'e9sert, seul lieu qui conv\'eent \'e0 l'\'e9tat de mon \'e2me\~; je ne pouvais plus demeurer parmi les hommes\~; et cette solitude offrait du moins \'e0 mon c\'9cur l'int\'e9r\'eat du souvenir le plus d\'e9 +solant, mais aussi le plus cher de ma vie. +\par +\par Maintenant, je pr\'e9sente l'\'e9trange spectacle d'un homme qui a fui le monde sans le ha\'efr, et qui, retir\'e9 au d\'e9sert, ne cesse de penser \'e0 ses semblables qu'il aime, et loin desquels il est forc\'e9 de vivre. Il est bien triste de sentir +\'e0 chaque instant le besoin de la soci\'e9t\'e9, et d'avoir acquis l'exp\'e9rience qu'on ne peut plus demeurer dans son sein. La source premi\'e8re de toutes mes erreurs a \'e9t\'e9 de croire l'homme plus grand qu'il n'est. +\par +\par Si l'homme pouvait embrasser la g\'e9n\'e9ralit\'e9 des choses, ramener \'e0 un seul principe tous les faits de l'humanit\'e9, et \'e9tablir sur la terre, par un acte de sa puissance, l'empire de la justice et de la raison, il serait Dieu\~ +; il ne serait plus l'homme. +\par +\par L'homme n'est pas satisfait de la part d'intelligence qui lui a \'e9t\'e9 d\'e9volue\~; il voudrait que ses facult\'e9s morales fussent au moins plus hautes de quelques degr\'e9s... Mais \'e0 quel point s'arr\'eaterait-il\~? Si sa plainte \'e9tait \'e9 +cout\'e9e, \'e0 mesure qu'il s'\'e9l\'e8verait, il voudrait monter davantage, jusqu'\'e0 ce qu'il arriv\'e2t \'e0 la perfection morale qui est Dieu\~; mais alors il ne serait plus l'homme. +\par +\par Ma seconde erreur fut de croire indigne de l'homme le r\'f4le secondaire que sa nature born\'e9e lui assigne... Les plus nobles passions, les sentiments les plus g\'e9n\'e9reux peuvent se mouvoir dans le cercle \'e9troit o\'f9 sa puissance est renferm\'e9 +e\~: le r\'e9sultat est petit, Mais l'effort est grand. Sans arriver jamais \'e0 la perfection, l'homme y vise toujours\~: c'est l\'e0 sa grandeur. Tel est le but de l'homme sur la terre. Je vois ce but plus clairement que qui que ce soit\~ +; cependant moins que personne je puis l'atteindre. \endash Malheur \'e0 celui qui, s'\'e9tant fait une orgueilleuse id\'e9e de la puissance de l'homme, s'est accoutum\'e9 \'e0 poursuivre des buts immenses, des projets sans limites, des r\'e9 +sultats complets\~; tous ses efforts viendront se briser devant les facult\'e9s born\'e9es de l'homme, comme devant une invincible fatalit\'e9.\~\'bb +\par +\par Ici Ludovic s'arr\'eata. \'ab\~Ainsi, lui dit le voyageur, depuis votre retour au d\'e9sert, vous y passez vos jours dans un perp\'e9tuel isolement\~? +\par +\par \endash Oui, r\'e9pondit Ludovic... Dans les premiers temps, le voisinage de Nelson et des Indiens qu'il instruisait fut pour moi l'occasion de quelques relations que j'acceptais sans les rechercher\~; mais bient\'f4t ce dernier lien fut bris\'e9. +\par +\par La paix qui r\'e9gnait entre les Ottawas et les Cherokees fut troubl\'e9e. L'hiver qui suivit mon retour \'e0 Saginaw fut tr\'e8s rigoureux. Les lacs se couvrirent de glaces \'e9paisses qui firent mourir les habitants des eaux. Priv\'e9 +s de ce moyen d'existence, les Indiens n'eurent pour vivre d'autre ressource que le gibier des for\'eats, qui fut bient\'f4t lui-m\'eame presque enti\'e8rement d\'e9truit. +\par +\par Alors les Ottawas se rappel\'e8rent que leur tribu \'e9tait jadis seule ma\'eetresse de ces lieux, et ils virent avec raison, dans l'arriv\'e9e des Cherokees parmi eux, la cause principale de leur d\'e9tresse... Leur mis\'e8 +re exalta sans doute leur ressentiment... Nelson fit de vains efforts pour conjurer l'orage qu'il voyait pr\'e8s d'\'e9clater... Un jour, les Ottawas, r\'e9unis de toutes les parties du Michigan sur un seul point, peu distant de l'\'e9 +tablissement des Cherokees, donn\'e8rent le signal d'extermination, et apr\'e8s une lutte terrible, Nelson vit massacrer jusqu'au dernier des malheureux compagnons de son exil. +\par +\par Rien ne saurait peindre la perfidie et la cruaut\'e9, durant la guerre, de ces hommes si humains et si droits pendant la paix... +\par +\par Cet \'e9v\'e9nement affreux porta le trouble dans l'\'e2me de Nelson\~; car son v\'9cu le plus cher \'e9tait de mourir au milieu des Indiens, apr\'e8s leur avoir enseign\'e9 les v\'e9rit\'e9s de l\rquote \'c9vangile... Mais lorsque les infortun\'e9 +s pour lesquels il avait tout abandonn\'e9 lui manqu\'e8rent, son sto\'efcisme fut \'e9branl\'e9, et un jour il partit du d\'e9sert, afin de retourner dans la Nouvelle-Angleterre, son pays natal, o\'f9 il a repris, dit-on, les premi\'e8 +res habitudes de sa vie. En quittant ces lieux, il fit de vains efforts pour m'entra\'eener avec lui. Je ne quitterai jamais Saginaw. Depuis ce jour, ma vie se passe uniforme et monotone... J'y ai marqu\'e9 ma tombe aupr\'e8s de celle de Marie. +\par +\par \endash Oh\~! combien je vous plains\~! dit le voyageur\~; que vous devez \'eatre malheureux\~! +\par +\par \endash Oui, r\'e9pondit Ludovic, mon infortune est cruelle, mais je la supporte avec courage... Mon plus grand chagrin est de penser que nul ne peut comprendre mon malheur, et qu'ainsi je n'excite la piti\'e9 de personne... Du reste, cette vie am\'e8 +re n'est point sans douceur\~: tous les jours je visite le monument, objet de mon culte. Chaque fois que je prie, inclin\'e9 dans une religieuse extase, je crois entendre, au-dessus de ma t\'eate, un concert joyeux de voix c\'e9lestes, auxquelles r\'e9 +pondent des accents tristes et myst\'e9rieux qui semblent sortir de la tombe\~: il y a beaucoup d'harmonie dans ces m\'e9lancolies de la terre et dans ces joies du ciel. Je ne doute pas, en les \'e9coutant, que Marie ne soit d\'e9j\'e0 + parmi les anges, et que son ombre ch\'e9rie ne m'envoie ces douces illusions pour me convier au d\'e9licieux festin de l'immortalit\'e9. +\par +\par Ces derni\'e8res paroles du solitaire jet\'e8rent le voyageur dans une profonde r\'eaverie... +\par +\par Le lendemain, celui-ci prit cong\'e9 de son h\'f4te. On assure que, peu de temps apr\'e8s, il partit de New York pour le Havre. En apercevant les c\'f4tes de France, qu'il devait ne plus revoir, il pleura de joie. Rendu \'e0 sa ch\'e8 +re patrie, il ne la quitta jamais. +\par +\par (Fin du texte de la partie romanc\'e9e) +\par }\pard\plain \s1\qc\sb840\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f16\fs38\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594425}Appendice{\*\bkmkend _Toc72594425} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {NOTA. L'auteur a, dans le cours des ann\'e9es 1831 et 1832, parcouru tous les lieux qui sont d\'e9crits dans ce livre, et notamment les contr\'e9 +es sauvages qui avoisinent les grands lacs de l'Am\'e9rique du Nord\~; il a vu le lac Sup\'e9rieur et la Baie-Verte (Green-Bay) situ\'e9e \'e0 l'ouest du lac Michigan, Qu\'e9bec et la Nouvelle-Orl\'e9ans, et tous les \'c9tats am\'e9 +ricains sur lesquels des observations de m\'9curs sont pr\'e9sent\'e9es. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594426}Premi\'e8re partie\~:\line }{\b0\i Note sur la condition sociale et politique des n\'e8 +gres esclaves et des gens de couleur affranchis.}{{\*\bkmkend _Toc72594426} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {L'existence de deux millions d'esclaves au sein d'un peuple chez lequel l'\'e9galit\'e9 sociale et politique a atteint son plus haut d\'e9veloppement\~ +; l'influence de l'esclavage sur les m\'9curs des hommes libres\~; l'oppression qu'il fait peser sur les malheureux soumis \'e0 la servitude\~; ses dangers pour ceux m\'eame en faveur desquels il est \'e9tabli\~ +; la couleur de la race qui fournit les esclaves\~; le ph\'e9nom\'e8ne de deux populations qui vivent ensemble, se touchent, sans jamais se confondre, ni se m\'ealer l'une \'e0 l'autre\~; les collisions graves que ce contact a d\'e9j\'e0 fait na\'eetre\~ +; les crises plus s\'e9rieuses qu'il peut enfanter dans l'avenir\~; toutes ces causes se r\'e9unissent pour faire sentir combien il importe de conna\'eetre le sort des esclaves et des gens de couleur libres des \'c9tats-Unis. J'ai t\'e2ch\'e9 +, dans le cours de cet ouvrage, d'offrir le tableau des cons\'e9quences morales de l'esclavage sur les gens de couleur devenus libres\~; je voudrais maintenant pr\'e9senter un aper\'e7 +u de la condition sociale de ceux qui sont encore esclaves. Cet examen me conduira naturellement \'e0 rechercher quels sont les caract\'e8res de l'esclavage am\'e9ricain. +\par +\par Apr\'e8s avoir expos\'e9 l'organisation de l'esclavage, je rechercherai si cette plaie sociale peut \'eatre gu\'e9rie\~: quelle est sur ce point l'opinion publique aux \'c9tats-Unis\~ +; quels moyens on propose pour l'affranchissement des noirs, et quelles objections s'y opposent\~; quel est enfin \'e0 cet \'e9gard l'avenir probable de la soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine. +\par }\pard\plain \s3\qj\fi567\sb480\sa480\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel2\adjustright \b\f16\fs32\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594427}\'a7 I. Condition du n\'e8gre esclave aux \'c9tats-unis.{\*\bkmkend _Toc72594427} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {Il semble que rien ne soit plus facile que de d\'e9finir la condition de l'esclave. Au lieu d'\'e9num\'e9rer les droits dont il jouit, ne suffit-il pas +de dire qu'il n'en poss\'e8de aucun\~? puisqu'il n'est rien dans la soci\'e9t\'e9, la loi n'a-t-elle pas tout fait en le d\'e9clarant esclave\~? Le sujet n'est cependant pas aussi simple qu'il le para\'eet au premier abord\~; de m\'ea +me que, dans toutes les soci\'e9t\'e9s, beaucoup de lois sont n\'e9cessaires pour assurer aux hommes libres l'exercice de leur ind\'e9pendance, de m\'eame on voit que le l\'e9gislateur a beaucoup de dispositions \'e0 prendre pour cr\'e9 +er des esclaves, c'est-\'e0-dire pour destituer des hommes de leurs droits naturels et de leurs facult\'e9s morales, changer la condition que Dieu leur avait faite, substituer \'e0 leur nature perfectible un \'e9tat qui les d\'e9 +grade et tienne incessamment encha\'een\'e9s un corps et une \'e2me destin\'e9s \'e0 la libert\'e9, +\par +\par Les droits qui peuvent appartenir \'e0 l'homme dans toute soci\'e9t\'e9 r\'e9guli\'e8re sont de trois sortes, politiques, civils, naturels. Ce sont ces droits dont la l\'e9 +gislation s'efforce de garantir la jouissance aux hommes libres, et qu'elle met tout son art \'e0 interdire aux esclaves. +\par +\par Quant aux droits politiques, le plus simple bon sens indique que l'esclave doit en \'eatre enti\'e8rement priv\'e9. On ne fera pas participer au gouvernement de la soci\'e9t\'e9 et \'e0 + la confection des lois celui que ce gouvernement et ces lois sont charg\'e9s d'opprimer sans rel\'e2che. Sur ce point, la t\'e2che du l\'e9gislateur est aussi facile que sa marche est clairement trac\'e9e\~; les droits politiques, quelle que puisse \'ea +tre leur extension, constituent en tous pays une sorte de privil\'e8ge. Tous les citoyens libres n'en jouissent pas\~; il est \'e0 plus forte raison facile d'en priver les esclaves\~: il suffit de ne pas les leur attribuer. +\par +\par Aussi toutes les lois des \'c9tats am\'e9ricains o\'f9 l'esclavage est en vigueur se taisent sur ce point\~: leur silence est une exclusion suffisante. +\par +\par Il n'est pas moins indispensable de d\'e9pouiller l'esclave de tous les droits civils. +\par +\par Ainsi l'esclave appartenant au ma\'eetre ne pourra se marier\~; comment la loi laisserait-elle se former un lien qu'il serait au pouvoir du ma\'eetre de briser par un caprice de sa volont\'e9\~? Les enfants de l'esclave appartiennent au ma\'ee +tre, comme le cro\'eet des animaux\~: l'esclave ne peut donc \'eatre investi d'aucune puissance paternelle sur ses enfants. Il ne peut rien poss\'e9der \'e0 titre de propri\'e9taire, puisqu'il est la chose d'autrui\~; il doit donc \'eatre incapable de +vendre et d'acheter, et tous les contrats par lesquels s'acquiert et se conserve la propri\'e9t\'e9 lui seront \'e9galement interdits. +\par +\par La loi am\'e9ricaine se borne, en g\'e9n\'e9ral, \'e0 prononcer la nullit\'e9 des contrats dans lesquels un esclave est partie\~; cependant il est des cas o\'f9 elle donne \'e0 ses prohibitions l'appui d'une p\'e9nalit\'e9\~: c'est ainsi qu'en d\'e9 +clarant nuls la vente ou l'achat fait par un esclave, la loi de la Caroline du Sud prononce la confiscation des objets qui ont fait la mati\'e8re du contrat\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ V. Brevard's Digest of South Carolina, v\'ba Slaves, p. 238.}}}{. Le code de la Louisiane contient une disposition analogue\~}{\b\fs36\super \chftn +{\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ V. Digeste des lois de la Louisiane, 1828, v\'ba Code noir, \'a7 38.}}}{. La loi du Tennessee condamne \'e0 + la peine du fouet l'esclave coupable de ce fait, et \'e0 une amende l'homme libre qui a contract\'e9 avec lui\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super +\chftn }{ V. Statute Laws of Tennessee 1831. V\'ba Slaves, p. 316 et 318. Lois de 1788 et de 1819.}}}{. +\par +\par Du reste, quelles que soient la rigueur et la g\'e9n\'e9ralit\'e9 des interdictions qui frappent l'esclave de mort civile, on con\'e7oit cependant que le l\'e9gislateur les \'e9tablisse sans beaucoup de peine. Ici encore il s'agit de droits qui tous sont +\'e9crits dans les lois. \'c0 la v\'e9rit\'e9, le principe de ces droits est pr\'e9existant \'e0 la l\'e9gislation qui les consacre\~; mais, sans les cr\'e9er, la loi les proclame, et, en m\'eame temps qu'elle les reconna\'ee +t dans les hommes libres, il lui est facile de les contester \'e0 ceux qu'elle veut en d\'e9pouiller. +\par +\par Jusque-l\'e0 le l\'e9gislateur marche dans une voie o\'f9 peu d'obstacles l'arr\'eatent. Il a sans doute fait beaucoup, puisque d\'e9j\'e0 il n'existe pour l'esclave ni patrie, ni soci\'e9t\'e9, ni famille\~; mais son oeuvre n'est pas encore achev\'e9e. + +\par +\par Apr\'e8s avoir enlev\'e9 au n\'e8gre ses droits d'Am\'e9ricain, de citoyen, de p\'e8re et d'\'e9poux, il faut encore lui arracher les droits qu'il tient de la nature m\'eame\~; et c'est ici que naissent les difficult\'e9s s\'e9rieuses. +\par +\par L'esclave est encha\'een\'e9\~; mais comment lui \'f4ter l'amour de la libert\'e9\~? il n'emploiera pas son intelligence au service de l'\'c9tat et de la cit\'e9\~; mais comment an\'e9antir cette intelligence dont il pourrait user pour rompre ses fers\~ +? Il ne se mariera point\~; mais, quelque nom qu'on donne \'e0 ses rapports avec une femme, ces rapports existent, on ne saurait les briser\~; ils forment une partie de la fortune du ma\'eetre, puisque chaque enfant qui na\'eet est un esclave de plus\~ +; comment faire qu'il y ait une m\'e8re et des enfants, un p\'e8re et des fils, des fr\'e8res et des s\'9curs, sans des affections et des int\'e9r\'eats de famille\~? en un mot, comment obtenir que l'esclave ne soit plus homme\~? +\par +\par Les difficult\'e9s du l\'e9gislateur croissent \'e0 mesure que, passant de l'interdiction des droits civils \'e0 celle des droits naturels, il quitte le domaine des fictions pour p\'e9n\'e9trer plus avant dans la r\'e9alit\'e9. Son premier soin, en d\'e9 +clarant le n\'e8gre esclave, est de le classer parmi les choses mat\'e9rielles\~: l'esclave est une propri\'e9t\'e9 mobili\'e8re, selon les lois de la Caroline du Sud\~; immobili\'e8re dans la Louisiane. +\par +\par Cependant la loi a beau d\'e9clarer qu'un homme est un meuble, une denr\'e9e, une marchandise, c'est une chose pensante et intelligente\~; vainement elle le mat\'e9rialise, il renferme des \'e9l\'e9ments moraux que rien ne peut d\'e9truire\~ +: ce sont ces facult\'e9s dont il est essentiel d'arr\'eater le d\'e9veloppement. Toutes les lois sur l'esclavage interdisent l'instruction aux esclaves\~; non-seulement les \'e9coles publiques leur sont ferm\'e9es, mais il est d\'e9fendu \'e0 leurs ma +\'eetres de leur procurer les connaissances les plus \'e9l\'e9mentaires. Une loi de la Caroline du Sud prononce une amende de cent livres sterling contre le ma\'eetre qui apprend \'e0 \'e9crire \'e0 ses esclaves\~ +; la peine n'est pas plus grave quand il les tue.\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ + And wheras the having of slaves taught te write, or suffering them to be employed in writing, may be attended with great inconveniences\~; }{\i be it inacted}{, that all and every p +erson and persons whatsoever, who shall hereafter teach or cause any slave or slaves to be taught te write, every such person shall, for every offense, forfeit the sum of one hundred pounds current money. (V. Brevard's Digest, t. II, v\'ba Slaves, \'a7 + 53.) +\par And if any person shall, on a sudden heat and passion, or by undue correction }{\i kill}{ + his own slave or the slave of any other person, he shall forfeit the sum of three hundred and fifty pounds current money. And in case any person or persons shall wilfully cut ou +t the tongue, put out the eye, castrate, or cruelly scald, burn or deprive any slave of any limb or member, or shall inflict any other cruel punishment, other than by whipping, or beating with a horsewhip, cowskin, switch, or small stick, or by puting iro +ns on, or confining or imprisoning such slave\~; every such person shall for every such offence forfeit the sum of one hundred pounds current money. (V. ibid., \'a7 45.) +\par La loi s'efforce de d\'e9grader l'esclave\~; cependant un instinct de dignit\'e9 lui fait ha\'efr la servitude\~; un instinct plus noble encore lui fait aimer la libert\'e9. On l'a encha\'een\'e9\~; mais il brise ses fers, le voil\'e0 libre\~!... c'est- +\'e0-dire en \'e9tat de r\'e9bellion ouverte contre la soci\'e9t\'e9 et les lois qui l'ont fait esclave. +\par Tous les \'c9tats am\'e9ricains du Sud sont d'accord pour mettre hors la loi le n\'e8gre fugitif. La loi de la Caroline du Sud dit que toute personne peut le saisir, l'appr\'e9hender, et le fouetter sur-le-champ\~\~(}{\cf6 a}{ +). Celle de la Louisiane porte textuellement qu'il est permis de tirer sur les esclaves marrons qui ne s'arr\'eatent pas quand ils sont poursuivis\~(}{\cf6 b}{). +\par Le code du Tennessee d\'e9clare que le meurtre de l'esclave somm\'e9 l\'e9galement de se repr\'e9senter est une chose l\'e9gitime (}{\i it is lawful}{)\~\~(}{\cf6 c}{). +\par (}{\cf6 a}{)V. Brevard's Digest, t. II, v\'ba Slaves, \'a7 12, p. 231. +\par }{\cf6 (b}{)V. Digeste des lois de la Louisiane, Code noir, t. I, \'a7 35. +\par (}{\cf6 c)}{V. Lois du Tennessee 1831, t. I, p. 321.}}}{ Ainsi la perfectibilit\'e9, la plus noble des facult\'e9s humaines, est attaqu\'e9e dans l'esclave, qui se trouve ainsi plac\'e9 dans l'impuissance d'accomplir envers lui-m\'eame le devoir impos\'e9 + \'e0 tout \'eatre intelligent de tendre sans cesse vers la perfection morale. +\par +\par Cette loi ajoute que l'esclave, dans une telle position, peut \'eatre tu\'e9 impun\'e9ment par toute personne quelconque, et de la mani\'e8re qu'il plaira \'e0 celle-ci d'employer, sans qu'elle ait \'e0 craindre d'\'eatre pour ce fait recherch\'e9 +e en justice\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ For any person whatsoever and by such ways and means as he or she shall think fit. (V. ibid.) +}}}{. Ces m\'eames lois accordent des r\'e9compenses aux citoyens qui arr\'eatent l'esclave en libert\'e9\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ + V. Lois de la Louisiane, Code noir, art. 27 et 36, t. I, p. 229. \endash Lois du Tennessee, t. I, p. 321, \'a7 28. \endash Lois de la Caroline du Sud, Brevard's Digest, t. II, p. 232, \'a7 16.}}}{\~; elles encouragent les d\'e9 +nonciateurs, et leur paient le prix de la d\'e9lation\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Lois de la Caroline du Sud, ibid., p. 236, \'a7 31.} +}}{. La loi de la Caroline du Sud va plus loin\~: elle porte un ch\'e2timent terrible tout \'e0 la fois contre l'esclave qui a fui et contre toute personne qui l'a aid\'e9 dans son \'e9vasion\~; en par +eil cas, c'est toujours la peine de mort qu'elle prononce\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ V. Brevard's Digest, \'a7 + 59, 60, 61 et 62, t. II, p. 245. Dans la Louisiane et dans le Tennessee, lorsqu'un esclave fugitif est arr\'eat\'e9, si son ma\'eetre, ne le r\'e9clame pas dans un d\'e9lai fix\'e9, on le met en vente sur la place publique\~ +; on l'adjuge au plus offrant et dernier ench\'e9risseur. Le prix de la vente sert \'e0 payer les frais de ge\'f4le et de justice. (Lois de la Louisiane, Code noir, \'a7 29\~; et lois du Tennessee, t. I, p. 323.)}}}{. +\par +\par Toutes les forces sociales sont mises en jeu pour ressaisir le n\'e8gre \'e9chapp\'e9. Lorsque celui-ci, ayant franchi la limite des \'c9tats \'e0 esclaves, touche du pied le sol d'un \'c9 +tat qui ne contient que des hommes libres, il peut un instant se croire rentr\'e9 en possession de ses droits naturels\~; mais son esp\'e9rance est bient\'f4t dissip\'e9e. Les \'c9tats de l'Am\'e9 +rique du Nord, qui ont aboli la servitude, repoussent de leur sein les esclaves fugitifs, et les livrent au ma\'eetre qui les r\'e9clame\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright +\f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ No person held to service or labour in one state under the laws thereof, escaping into another, shall in cons\'e9quence of any lan or regulation therein, be discharged from suche service or labour\~; but shall } +{\i be delivred}{ up on claim of the party to whom such service or labour may be due. (V. Constitution des \'c9tats-Unis, art. 4, sect. 2, \'a7 3. \endash V. aussi les statuts r\'e9vis\'e9s de l'\'c9tat de New York, t. II, chap. 9, titre 1er, \'a7 6. +\endash Pennsylvanie, Purdon's Digest.)}}}{. +\par +\par Ainsi la soci\'e9t\'e9 s'arme de toutes ses rigueurs et de ses droits les plus exorbitants pour s'emparer de l'esclave et le punir du sentiment le plus naturel \'e0 l'homme et le plus inviolable, l'amour de la libert\'e9. +\par +\par Maintenant voil\'e0 l'esclave rendu \'e0 ses cha\'eenes\~; on l'a ch\'e2ti\'e9 d'un mouvement coupable d'ind\'e9pendance\~; d\'e9sormais il ne tentera plus de briser ses fers\~; il va travailler pour son ma\'eetre, qui est parvenu \'e0 + le dompter. Mais ici vont abonder encore les obstacles et les embarras pour le l\'e9gislateur et pour le possesseur de n\'e8gres. On a \'e9touff\'e9 dans l'esclave deux nobles facult\'e9s, la perfectibilit\'e9 morale et l'amour de la libert\'e9\~ +; mais on n'a pas d\'e9truit tout l'homme. +\par +\par Vainement le ma\'eetre interdit \'e0 son n\'e8gre tout contact avec la soci\'e9t\'e9 civile\~; vainement il s'efforce de le d\'e9grader et de l'abrutir\~; il est un point o\'f9 toutes ces interdictions et ces tentatives ont leur terme, c'est celui o\'f9 + commence l'int\'e9r\'eat du ma\'eetre. Or, le ma\'eetre, apr\'e8s avoir li\'e9 les membres de son esclave, est oblig\'e9 de les d\'e9lier, pour que celui-ci travaille\~; tout en l'abrutissant, il a besoin de conserver un peu de l'intelligence du n\'e8 +gre, car c'est cette intelligence qui fait son prix\~; sans elle, l'esclave ne vaudrait pas plus que tout autre b\'e9tail\~; enfin, quoiqu'il ait d\'e9clar\'e9, le n\'e8gre une chose mat\'e9 +rielle, il entretient avec lui des rapports personnels qui sont l'objet m\'eame de la servitude, et l'esclave, auquel toute vie sociale est interdite, se trouve pourtant forc\'e9, afin de servir son ma\'ee +tre, d'entrer en relation, avec un monde, dans lequel, \'e0 la libert\'e9, il n'est rien, o\'f9 il n'appara\'eet que pour autrui, mais o\'f9 on lui fait cependant supporter la responsabilit\'e9 morale qui appartient aux \'eatres intelligents. +\par +\par Ici encore l'homme se retrouve, de l'aveu m\'eame de ceux qui ont tent\'e9 de l'an\'e9antir. Ainsi, quelle que soit la d\'e9gradation de l'esclave, il lui faut de la libert\'e9 physique pour travailler, et de l'intelligence pour servir son ma\'ee +tre, des rapports sociaux avec celui-ci et avec le monde, pour accomplir les devoirs de la servitude. +\par +\par Mais s'il ne travaille pas, s'il d\'e9sob\'e9it \'e0 son ma\'eetre, s'il se r\'e9volte, et si, dans ses rapports avec les hommes libres, il commet des d\'e9lits, que faire dans tous ces cas\~? \endash on le punira. \endash Comment\~ +? suivant quels principes\~? avec quels ch\'e2timents\~? +\par +\par C'est surtout ici que les difficult\'e9s naissent en foule pour le l\'e9gislateur. +\par +\par La loi, qui fait l'un ma\'eetre et l'autre esclave, cr\'e9ant deux \'eatres de nature toute diff\'e9rente, on sent qu'il est impossible d'\'e9tablir les rapports de l'esclave avec le ma\'eetre, ou de l'esclave avec les hommes libres, sur la base de la r +\'e9ciprocit\'e9\~; mais alors, en s'\'e9cartant de cette r\'e8gle, seul fondement \'e9quitable des relations humaines, on tombe dans un arbitraire complet, et l'on arrive \'e0 la violation de tous les principes. Ainsi, le crime du ma\'ee +tre, tuant son esclave ne sera pas l'\'e9quivalent du crime de l'esclave tuant son ma\'eetre\~; la m\'eame diff\'e9rence existera entre le meurtre de tout homme libre par un esclave, et celui de l'esclave par un homme libre. +\par +\par Toutes les lois des \'c9tats am\'e9ricains portent la peine de mort contre l'esclave qui tue son ma\'eetre\~; mais plusieurs ne portent qu'une simple amende contre le ma\'eetre qui tue son esclave\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ V. Lois de la Caroline du Sud, Brevard's Digest, \'a7 43 et 45, t. II, v\'ba Slaves, p. 240.}}}{. +\par +\par Les voies de fait, la violence du ma\'eetre, sur le n\'e8gre, sont autoris\'e9es par les lois am\'e9ricaines\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn +}{ V. ibid., \'a7 45.}}}{\~; mais le n\'e8gre qui frappe le ma\'eetre, est puni de mort. La loi de la Louisiane prononce la m\'eame peine contre l'esclave coupable d'une simple voie de fait envers l'enfant d'un blanc\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote +\pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ V. Digest des lois de la Louisiane, loi du 21 f\'e9vrier 1814, t. I, p. 244.}}}{. +\par +\par Les m\'eames distinctions se retrouvent dans les rapports d'esclaves \'e0 personnes libres. Ainsi, dans la Caroline du Sud, le blanc qui fait une blessure grave \'e0 un n\'e8gre encourt une amende de quarante shillings\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote +\pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Environ 50 fr.}}}{\~; mais le n\'e8gre esclave, qui blesse un homme libre, est puni de mort\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Brevard's Digest, v\'ba Slaves. \'a7 13 et 28, p. 231 et 235. V. aussi lois de la Louisiane, v\'ba Code noir, \'a7 15.}}}{\~; Lorsque le n\'e8 +gre blesse un blanc en d\'e9fendant son ma\'eetre, il n'encourt aucune peine, mais il subit le ch\'e2timent, s'il fait cette blessure en se d\'e9fendant lui-m\'eame\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ V. 28, ibid.}}}{. +\par +\par Il n'existe aucune loi pour l'injure commise par un homme libre envers un esclave. On con\'e7oit qu'un si mince d\'e9lit ne m\'e9rite pas une r\'e9pression\~ +; mais la loi du Tennessee prononce la peine du fouet contre tout esclave qui se permet la moindre injure verbale envers une personne de couleur blanche\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ V\'ba Statute laws of Tennessee, v\'ba Slaves, t. I, p. 315, loi de 1806.}}}{. +\par +\par Ces diff\'e9rences ne sont pas des anomalies\~; elles sont la cons\'e9quence logique du principe de l'esclavage. Chose \'e9trange\~! on s'efforce de faire du n\'e8gre une brute, et on lui inflige des ch\'e2timents plus s\'e9v\'e8res qu'\'e0 l'\'ea +tre le plus intelligent. Il est moins coupable puisqu'il est moins \'e9clair\'e9, et on le punit davantage. Telle est cependant la n\'e9cessit\'e9\~: il est manifeste que l'\'e9chelle des d\'e9lits ne peut \'eatre la m\'ea +me pour l'esclave et pour l'homme libre. +\par +\par L'\'e9chelle des peines n'est pas moins diff\'e9rente, et, sur ce point, la t\'e2che du l\'e9gislateur est encore plus difficile \'e0 remplir. +\par +\par Non seulement les gradations p\'e9nales \'e9tablies pour les hommes libres ne doivent point s'appliquer pour les esclaves, parce que la soci\'e9t\'e9 a plus \'e0 craindre de ceux qu'elle opprime que de ceux qu'elle prot\'e9ge\~ +; mais encore on va voir qu'il y a n\'e9cessit\'e9 de changer, pour l'esclavage, la nature m\'eame des peines. +\par +\par Les peines appliqu\'e9es aux hommes libres par les lois am\'e9ricaines se r\'e9duisent \'e0 trois\~: l'amende, l'emprisonnement perp\'e9tuel ou temporaire, et la mort\~: la premi\'e8re qui atteint l'homme dans sa propri\'e9t\'e9\~ +; la seconde, dans sa libert\'e9\~; la troisi\'e8me, dans sa vie. +\par +\par On voit, tout d'abord, qu'aucune amende ne peut \'eatre prononc\'e9e contre l'esclave qui, ne poss\'e9dant rien, ne peut souffrir aucun dommage dans sa propri\'e9t\'e9. +\par +\par L'emprisonnement est aussi, de sa nature, une peine peu appropri\'e9e \'e0 la condition de l'esclave. Que signifie la privation de la libert\'e9, pour celui qui est en servitude\~? Cependant il faut disti +nguer ici. S'agit-il d'un emprisonnement temporaire et d'une courte dur\'e9e\~? l'esclave redoutera peu ce ch\'e2timent\~; il n'y verra qu'un changement mat\'e9riel de position, toujours saisi comme une esp\'e9rance par celui qui est malheureux\~: il pr +\'e9f\'e9rera d'ailleurs l'oisivet\'e9 \'e0 un travail p\'e9nible dont il ne tire aucun profit. \'c0 vrai dire, la peine sera pour le ma\'eetre seul, priv\'e9 du travail de son esclave, et dont le pr\'e9 +judice sera d'autant plus grand que la peine sera plus longue. +\par +\par S'agit-il d'un emprisonnement \'e0 vie\~? on con\'e7oit qu'une r\'e9clusion perp\'e9tuelle soit une peine grave\~; m\'eame pour l'esclave qui n'a point de libert\'e9 \'e0 perdre. Mais ici se pr\'e9sente un autre obstacle\~: la d\'e9tention perp\'e9 +tuelle prive le ma\'eetre de son esclave\~: prononcer ce ch\'e2timent contre l'esclave, c'est ruiner le ma\'eetre. +\par +\par L'objection est encore plus grave contre la mort. Infliger cette peine \'e0 l'esclave, c'est an\'e9antir la propri\'e9t\'e9 du ma\'eetre. Ainsi, toutes les peines dont la loi se sert pour ch\'e2tier les hommes libres sont inapplicables aux esclaves\~ +; la mort m\'eame, cet instrument \'e0 l'usage de toutes les tyrannies, fait ici d\'e9faut au possesseur de n\'e8gres. +\par +\par Cependant on trouve souvent, dans les lois am\'e9ricaines relatives aux esclaves, des dispositions portant la mort et l'emprisonnement perp\'e9tuel\~; quelquefois m\'eame ces peines sont appliqu\'e9es par les cours de justice, mais les cas en sont tr\'e8 +s rares\~; c'est seulement lorsque l'esclave a commis un grave attentat contre la paix publique\~; alors la soci\'e9t\'e9 bless\'e9e exige une r\'e9paration\~; elle s'empare du n\'e8gre, le condamne \'e0 mort ou \'e0 une r\'e9clusion perp\'e9tuelle\~ +; et, comme par ce fait elle prive le ma\'eetre de son esclave, elle lui en paie la valeur. \'ab\~Tous esclaves, porte la loi, condamn\'e9s \'e0 mort ou \'e0 un emprisonnement perp\'e9tuel, seront pay\'e9s par le tr\'e9sor public. La somme ne peut exc\'e9 +der trois cents dollars.\~\'bb\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ V. Digeste des lois de la Louisiane, v\'ba + Code noir, t. I, p. 248, et aussi lois de la Caroline, Brevard's Digest, v\'ba Slaves, t. II, \'a7 23.}}}{ +\par +\par Ici des int\'e9r\'eats d'une nature \'e9trange entrent en lutte et exercent sur le cours de la justice une d\'e9plorable influence. Le ma\'eetre, avant d'abandonner son n\'e8gre aux tribunaux, examine attentivement le d\'e9lit, et ne le d\'e9 +nonce que s'il le croit capital\~; car l'indemnit\'e9 \'e9tant \'e0 cette condition, il n'a int\'e9r\'eat \'e0 livrer son esclave que si celui-ci doit \'eatre condamn\'e9 \'e0 mort. D'un autre c\'f4t\'e9, la soci\'e9t\'e9 +, payant le droit de se faire justice, ne l'exerce qu'avec une extr\'eame r\'e9serve\~; elle \'e9pargne le sang, non par humanit\'e9, mais par \'e9conomie\~; et, tandis que l'int\'e9r\'eat du ma\'eetre est qu'on se montre inflexible en ch\'e2tiant son n +\'e8gre, celui de la soci\'e9t\'e9 la pousse \'e0 l'indulgence. On ne voit le ma\'eetre prompt \'e0 livrer son esclave que dans un seul cas\~; c'est lorsque celui-ci est vieux et infirme\~; il esp\'e8re alors que la condamnation \'e0 mort du n\'e8 +gre invalide lui vaudra une indemnit\'e9 \'e9quivalente au prix d'un bon n\'e8gre\~; mais la soci\'e9t\'e9 se tient en garde contre la fraude, et, pour ne point payer l'indemnit\'e9, elle acquitte le n\'e8 +gre. L'esclave, dont le malheur ne touche ni la soci\'e9t\'e9 ni le ma\'eetre, ne trouve de protection que dans un calcul de cupidit\'e9. +\par +\par Ce qui pr\'e9c\'e8de explique cette singuli\'e8re loi de la Louisiane, qui porte que la peine d'emprisonnement inflig\'e9e \'e0 un esclave ne peut exc\'e9der huit jours, \'e0 moins qu'elle ne soit perp\'e9tuelle. \'ab\~\'c0 + l'exception, dit-elle, des cas o\'f9 les esclaves doivent \'eatre condamn\'e9s \'e0 un emprisonnement perp\'e9tuel, les jurys convoqu\'e9s pour juger les crimes et d\'e9lits des esclaves ne seront point autoris\'e9s \'e0 + les emprisonner pour plus de huit jours.\~\'bb\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ V. Digeste des lois de la Louisiane, loi du 19 mars 1816, +\'a7 6, t. I, p.246.}}}{ +\par +\par L'int\'e9r\'eat de cette disposition est facile \'e0 saisir. L'emprisonnement temporaire, privant le ma\'eetre du travail de ses n\'e8gres, et lui causant un pr\'e9judice sans compensation, est \'e0 ses yeux le pire de tous les ch\'e2 +timents. L'emprisonnement perp\'e9tuel enl\'e8ve, il est vrai, au ma\'eetre, la personne de son esclave\~; mais en m\'eame temps la soci\'e9t\'e9 lui en paie le prix. +\par +\par On con\'e7oit maintenant l'impossibilit\'e9 d'infliger souvent aux esclaves la mort ou un long emprisonnement\~; car ces ch\'e2timents r\'e9p\'e9t\'e9s ruineraient le ma\'eetre des n\'e8gres ou la soci\'e9t\'e9. +\par +\par Il faut cependant des peines pour punir l'esclave... des peines s\'e9v\'e8res, dont on puisse faire usage tous les jours, \'e0 chaque instant. O\'f9 les trouver\~? +\par +\par Voil\'e0 comment la n\'e9cessit\'e9 conduit \'e0 l'emploi des ch\'e2timents corporels, c'est-\'e0-dire de ceux qui sont instantan\'e9s, qui s'appliquent sans aucune perte de temps, sans frais pour le ma\'eetre ni pour la soci\'e9t\'e9, et qui, apr\'e8 +s avoir fait \'e9prouver \'e0 l'esclave de cruelles souffrances, lui permettent de reprendre aussit\'f4t son travail. Ces peines sont le fouet, la marque, le pilori et la mutilation d'un membre. Encore le l\'e9gislateur se trouve-t-il g\'ean\'e9 + dans ses dispositions relatives \'e0 ce dernier ch\'e2timent\~; car il faut laisser sains et intacts les bras de l'esclave. +\par +\par Telles sont, \'e0 vrai dire, les peines propres \'e0 l'esclavage\~; elles en sont les auxiliaires indispensables, et, sans elles, il p\'e9rirait. Les lois am\'e9ricaines ont \'e9t\'e9 forc\'e9es d'y recourir. Dans le Tennessee, il +n'existe, outre la peine de mort, que trois ch\'e2timents\~: le fouet, le pilori, la mutilation. La peine port\'e9e contre le faux t\'e9moin m\'e9rite d'\'eatre remarqu\'e9e\~: le coupable est attach\'e9 + au pilori, sur le poteau duquel on cloue d'abord une de ses oreilles\~; apr\'e8s une heure d'exposition, on lui coupe cette oreille, ensuite on cloue l'autre de m\'eame, et, une heure apr\'e8s, celle-ci est coup\'e9e comme la premi\'e8re\~}{ +\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ V. Statute laws of Tennessee, t. I, v\'ba Slaves, p. 315.}}}{. +\par +\par Du reste, le pilori, la mutilation, la marque, ne sont point les peines les plus usit\'e9es dans les \'c9tats \'e0 esclaves\~; elles exigent, pour leur application, des soins, font na\'eetre des embarras, et entra\'ee +nent quelque perte de temps. Le fouet seul n'offre aucun de ces inconv\'e9nients\~; il d\'e9chire le corps de l'esclave sans atteindre sa vie\~; il punit le n\'e8gre sans nuire au ma\'eetre\~: c'est v\'e9ritablement la peine \'e0 + l'usage de la servitude. Aussi les lois am\'e9ricaines sur l'esclavage invoquent-elles constamment son appui\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super +\chftn }{ V. Brevard's Digest, v\'ba Slaves, Lois de la Louisiane, v\'ba Code noir. Lois du Tennessee, v\'ba Slaves.}}}{. +\par +\par Tout \'e0 l\rquote heure nous avons vu le l\'e9gislateur forc\'e9 d'attribuer \'e0 l'esclave une autre criminalit\'e9 qu'\'e0 l'homme libre\~; nous venons aussi de reconna\'eetre qu'aucune des peines appliqu\'e9 +es aux hommes libres ne convenait aux esclaves, et que, pour ch\'e2tier ceux-ci, on est contraint de recourir aux rigueurs les plus cruelles. +\par +\par Maintenant, le crime de l'esclave \'e9tant d\'e9fini, et la nature des peines d\'e9termin\'e9e, qui appliquera ces peines\~? selon quels principes le n\'e8gre sera-t-il jug\'e9\~? le verra-t-on durant la proc\'e9dure, environn\'e9 + des garanties dont toutes les l\'e9gislations des peuples civilis\'e9s entourent le malheureux accus\'e9\~? +\par +\par Jetons un coup d\rquote \'9cil sur les lois am\'e9ricaines, et nous allons voir le l\'e9gislateur conduit de n\'e9cessit\'e9s en n\'e9cessit\'e9s \'e0 la violation successive de tous les principes. La premi\'e8re r\'e8gle en mati\'e8 +re criminelle, c'est que nul ne peut \'eatre jug\'e9 que par ses pairs. On sent l'impossibilit\'e9 d'appliquer aux esclaves cette maxime d'\'e9quit\'e9\~; car ce serait remettre entre les mains des esclaves le sort des ma\'eetres\~ +: aussi, dans tous les cas, les hommes libres composent-ils le jury charg\'e9 de juger les esclaves\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ + V. lois du Tennessee, t. I, v\'ba Slaves, p. 346. \endash Brevard's Digest, v\'ba Slaves.- Louisiane Code noir.}}}{\~; et ici le n\'e8gre accus\'e9 n'a pas seulement \'e0 redouter la partialit\'e9 de l'homme libre contre l'esclave\~; il a encore \'e0 + craindre l'antipathie du blanc contre l'homme noir. +\par +\par C'est un axiome de jurisprudence, que tout accus\'e9 est pr\'e9sum\'e9 innocent jusqu'\'e0 ce qu'il ait \'e9t\'e9 d\'e9clar\'e9 coupable. Je trouve dans les lois de la Louisiane et de la Caroline des principes contraires\~: +\par +\par \'ab\~Si un esclave noir, dit la loi de la Louisiane, tire avec une arme \'e0 feu sur quelque personne, ou la frappe, ou la blesse avec une arme meurtri\'e8 +re, avec l'intention de la tuer, ledit esclave, sur due conviction d'aucun desdits faits, sera puni de mort, }{\i pourvu que la pr\'e9somption, quant \'e0 cette intention, soit toujours contre l'esclave accus\'e9, \'e0 moins qu'il ne prouve le contraire.} +{\~\'bb\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Digeste de la Louisiane, acte du 19 mars 1806, sect. 3, t. I, p. 246. \endash + Dans toute contestation entre un ma\'eetre qui pr\'e9tend droit sur un n\'e8gre et celui-ci qui se pr\'e9tend libre, la pr\'e9somption est contre le n\'e8gre, sauf \'e0 lui \'e0 prouver qu'il n'est pas esclave. \endash + V. Caroline du Sud. Brevard's Digest, v\'ba Slaves, \'a7 7, p. 230, t. II.}}}{ +\par +\par C'est encore un principe salutaire et consacr\'e9 par toutes les l\'e9gislations sages, qu'en mati\'e8re criminelle les peines doivent \'eatre fix\'e9es par la loi. Cependant les lois am\'e9ricaines abandonnent en g\'e9n\'e9ral \'e0 la discr\'e9 +tion du juge le ch\'e2timent de l'esclave\~; tant\'f4t elles disent que, dans un cas d\'e9termin\'e9, le juge fera distribuer le nombre de coups de fouet qu'il jugera convenable, sans fixer ni minimum ni maximum\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote +\pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ V. Statute laws of Tennessee, v\'ba Slaves, t. I. p. 385.}}}{\~; une autre fois, elles laissent au juge, charg\'e9 + de punir, le soin de choisir parmi les peines celle qui lui pla\'eet, depuis le fouet jusqu'\'e0 la mort exclusivement\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 { +\b\fs36\super \chftn }{ V. lois de la Caroline du Sud, v\'ba Slaves, t. II, \'a7 28 et 34. \endash Voici l'expression g\'e9n\'e9rale de ces lois\~: \'ab\~ +Shall suffer such corporal punishment not extending to life or limb as the justices of the peace or the free-holders shall, in their discretion, think fit.\~\'bb V. aussi Digeste de la Louisiane, loi de 1807, t. I, p. 238.}}}{. Ainsi voil\'e0 + l'esclave livr\'e9 \'e0 l'arbitraire du juge. +\par +\par Mais il est un principe encore plus sacr\'e9 que les pr\'e9c\'e9dents\~: c'est que nul ne peut se faire justice \'e0 soi-m\'eame, et que quiconque a \'e9t\'e9 l\'e9s\'e9 par un crime doit s'adresser aux magistrats charg\'e9 +s par la loi de prononcer entre le plaignant et l'accus\'e9. +\par +\par Cette r\'e8gle est viol\'e9e formellement par les lois de la Caroline du Sud et de la Louisiane relatives aux esclaves. On trouve dans les lois de ces deux \'c9tats une disposition qui conf\'e8re au ma\'eetre, le pouvoir discr\'e9 +tionnaire de punir ses esclaves, soit \'e0 coups de fouet, soit \'e0 coups de b\'e2ton, soit par l'emprisonnement\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super +\chftn }{ V. lois de la Caroline, Brevard's Digest, v\'ba Slaves, \'a7 45. \endash Et Digeste de la Louisiane, v\'ba Code noir, \'a7 crimes et d\'e9lits sect. 16, t. I.}}}{\~; il appr\'e9cie le d\'e9lit, condamne l'esclave et applique la peine\~ +: il est tout \'e0 la fois partie, juge et bourreau. +\par +\par Telles sont et telles doivent \'eatre les lois de r\'e9pression contre les esclaves. Ici les principes du droit commun seraient funestes, et les formes de la justice r\'e9guli\'e8re impossibles. Faudra-t-il soumettre tous les m\'e9faits du n\'e8gre \'e0 + l'examen d'un juge\~? mais la vie du ma\'eetre, se consumerait en proc\'e8s\~; d'ailleurs la sentence d'un tribunal est quelquefois incertaine et toujours lente. Ne faut-il pas qu'un ch\'e2timent terrible et in\'e9 +vitable soit incessamment suspendu sur la t\'eate de l'esclave, et frappe dans l'ombre le coupable, au risque d'atteindre l'innocent\~? +\par +\par La justice et les tribunaux sont donc presque toujours \'e9trangers \'e0 la r\'e9pression des d\'e9lits de l'esclave\~; tout se passe entre le ma\'eetre, et ses n\'e8gres. Quand ceux-ci sont dociles, le ma\'ee +tre jouit en paix de leurs labeurs et de leur abrutissement. Si les esclaves ne travaillent pas avec z\'e8le, il les fouette comme des b\'eates de somme. Ces peines fugitives ne sont point enregistr\'e9es dans les greffes des cours\~ +; elles ne valent pas les frais d'une enqu\'eate. Celui qui consulte les annales des tribunaux n'y trouve qu'un tr\'e8s petit nombre de jugements relatifs \'e0 des n\'e8gres\~ +; mais qu'il parcoure les campagnes, il entendra les cris de la douleur et de la mis\'e8re\~: c'est la seule constatation des sentences rendues contre des esclaves. +\par +\par Ainsi, pour \'e9tablir la servitude, il faut non-seulement priver l'homme de tous droits politiques et civils, mais encore le d\'e9pouiller de ses droits naturels et fouler aux pieds les principes les plus inviolables. +\par +\par Un seul droit est conserv\'e9 \'e0 l'esclave, l'exercice de son culte\~; c'est que la religion enseigne aux hommes le courage et la r\'e9signation. Cependant m\'eame sur ce point, la loi de la Caroline du Sud se montre pleine de restrictions prudentes\~ +: ainsi les n\'e8gres ne peuvent prier Dieu qu'\'e0 des heures marqu\'e9es, et ne sauraient assister aux r\'e9unions religieuses des blancs. L'esclave ne doit point entendre la pri\'e8re des hommes libres\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ V. lois de la Caroline du Sud, Brevard's Digest, v\'ba Slaves, \'a7 100.}}}{. +\par +\par Quel plus beau t\'e9moignage peut-il exister en faveur de la libert\'e9 de l'homme que cette impossibilit\'e9 d'organiser la servitude sans outrager toutes les saintes lois de la morale et de l'humanit\'e9\~? +\par }\pard\plain \s3\qj\fi567\sb480\sa480\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel2\adjustright \b\f16\fs32\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594428}\'a7 II. Caract\'e8res de l'esclavage aux \'c9tats-unis.{\*\bkmkend _Toc72594428} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {Je viens d'exposer les rigueurs mises en usage et les cruaut\'e9s employ\'e9es pour fonder et maintenir l'esclavage aux \'c9tats-Unis. + Je pense, du reste, que, dans ces rigueurs et dans ces cruaut\'e9s, il n'y a rien qui soit sp\'e9cial \'e0 l'esclavage am\'e9ricain. La servitude est partout la m\'eame, et entra\'eene, en quelque lieu qu'on l'\'e9tablisse, les m\'eames iniquit\'e9 +s et les m\'eames tyrannies. +\par +\par Ceux qui, en admettant le principe de l'esclavage, pr\'e9tendent qu'il faut en adoucir le joug, donner \'e0 l'esclave un peu de libert\'e9, offrir quelque soulagement \'e0 son corps et quelque lumi\'e8re \'e0 son esprit\~; ceux-l\'e0 me paraissent dou\'e9 +s de plus d'humanit\'e9 que de logique. \'c0 mon sens, il faut abolir l'esclavage ou le maintenir dans toute sa duret\'e9. +\par +\par L'adoucissement qu'on apporte au sort de l'esclave ne fait que rendre plus cruelles \'e0 ses yeux les rigueurs qu'on ne supprime pas\~; le bienfait qu'il re\'e7oit devient pour lui une sorte d'excitation \'e0 la r\'e9volte. \'c0 quoi bon l'instruire\~ +? est-ce pour qu'il sente mieux sa mis\'e8re\~? ou afin que son intelligence se d\'e9veloppant, il fasse des efforts plus \'e9clair\'e9s pour rompre ses fers\~? Quand l'esclavage existe dans un pays, ses liens ne sauraient se rel\'e2 +cher sans que la vie du ma\'eetre et de l'esclave soit mise en p\'e9ril\~: celle du ma\'eetre, par la r\'e9bellion de l'esclave\~; celle de l'esclave, par le ch\'e2timent du ma\'eetre. +\par +\par Toutes les d\'e9clamations auxquelles on se livre sur la barbarie des possesseurs d'esclaves, aux \'c9tats-Unis comme ailleurs, sont donc peu rationnelles. Il ne faut point bl\'e2mer les Am\'e9ricains des mauvais traitements qu'ils font subir \'e0 + leurs esclaves, il faut leur reprocher l'esclavage m\'eame. Le principe \'e9tant admis, les cons\'e9quences qu'on d\'e9plore sont in\'e9vitables. +\par +\par Il en est d'autres qui, voulant excuser la servitude et ses horreurs, vantent l'humanit\'e9 des ma\'eetres am\'e9ricains envers leurs n\'e8gres\~; ceux-ci manquent pareillement de logique et de v\'e9rit\'e9. Si le possesseur d'esclaves \'e9 +tait humain et juste, il cesserait d'\'eatre ma\'eetre\~; sa domination sur ces n\'e8gres est une violation continue et oblig\'e9e de toutes les lois de la morale et de l'humanit\'e9. +\par +\par L'esclavage am\'e9ricain, qui s'appuie sur la m\'eame base que toutes les servitudes de l'homme sur l'homme, a pourtant quelques traits particuliers qui lui sont propres. +\par +\par Chez les peuples de l'antiquit\'e9, l'esclave \'e9tait plut\'f4t attach\'e9 \'e0 la personne du ma\'eetre qu'\'e0 son domaine\~; il \'e9tait un besoin du luxe, et une des marques ext\'e9rieures de la puissance. L'esclave am\'e9 +ricain, au contraire, tient plut\'f4t au domaine qu'\'e0 la personne du ma\'eetre\~; il n'est jamais pour celui-ci un objet d'ostentation, mais seulement un instrument utile entre ses mains. Autrefois l'esclave travaillait aux plaisirs du ma\'eetre +autant qu'\'e0 sa fortune. Le n\'e8gre ne sert jamais qu'aux int\'e9r\'eats mat\'e9riels de l'Am\'e9ricain. +\par +\par Jefferson, qui d'ailleurs n'est pas partisan de l'esclavage, s'efforce de prouver l'heureux sort des n\'e8gres, compar\'e9 \'e0 la condition des esclaves romains\~; et, apr\'e8s avoir peint les m\'9curs douces des planteurs am\'e9 +ricains, il cite l'exemple de Vedius Pollion, qui condamna un de ses esclaves \'e0 servir de p\'e2ture aux mur\'e8nes de son vivier, pour le punir d'avoir cass\'e9 un verre de cristal\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ V. Notes sur la Virginie, Thomas Jefferson.}}}{. +\par +\par Je ne sais si la preuve offerte par Jefferson est bonne. Il est vrai que l'habitant des \'c9tats-Unis serait peu s\'e9v\'e8re envers l'esclave qui briserait un objet de luxe\~; mais aurait-il la m\'eame indulgence pour celui qui d\'e9 +truirait une chose utile\~? Je ne sais. Il est certain, du moins, que la loi de la Caroline du Sud prononce la peine de mort contre l'esclave qui fait un d\'e9g\'e2t dans un champ\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ V. Brevard's Digest, t. II, p. 233, \'a7 20.}}}{. +\par +\par Je crois, du reste, qu'en effet la vie des n\'e8gres, en Am\'e9rique, n'est point sujette aux m\'eames p\'e9rils que celle des esclaves chez les anciens. \'c0 Rome, les riches faisaient bon march\'e9 de la vie de leurs esclaves\~; ils n'y \'e9 +taient pas plus attach\'e9s qu'on ne tient \'e0 une superfluit\'e9 du luxe ou \'e0 un objet de mode. Un caprice, un mouvement de col\'e8re, quelquefois un instinct d\'e9prav\'e9 de cruaut\'e9 +, suffisaient pour trancher le fil de plusieurs existences. Les m\'eames passions ne se rencontrent point chez le ma\'eetre am\'e9ricain, pour lequel un esclave a la valeur mat\'e9rielle qu'on attache aux choses utiles, et qui, d\'e9 +pourvu d'ailleurs de passions violentes, n'\'e9prouve \'e0 l'aspect de ses n\'e8gres, travaillant pour lui, que des instincts de conservation. +\par +\par L'habitant des \'c9tats-Unis, possesseur de n\'e8gres, ne m\'e8ne point sur ses domaines une vie brillante et ne se montre jamais \'e0 la ville avec un cort\'e8ge d'esclaves. L'exploitation de sa terre est une entreprise industrielle\~ +; ses esclaves sont des instruments de culture. Il a soin de chacun d'eux comme un fabricant a soin des machines qu'il emploie\~; il les nourrit et les soigne comme on conserve une usine en bon \'e9tat\~ +; il calcule la force de chacun, fait mouvoir sans rel\'e2che les plus forts et laisse reposer ceux qu'un plus long usage briserait. Ce n'est pas l\'e0 une tyrannie de sang et de supplices, + c'est la tyrannie la plus froide et la plus intelligente qui jamais ait \'e9t\'e9 exerc\'e9e par le ma\'eetre sur l'esclave. +\par +\par Cependant, sous un autre point de vue, l'esclavage am\'e9ricain n'est-il pas plus rigoureux que ne l'\'e9tait la servitude antique\~? +\par +\par L'esprit calculateur et positif du ma\'eetre am\'e9ricain le pousse vers deux buts distincts\~: le premier, c'est d'obtenir de son esclave le plus de travail possible\~; le second, de d\'e9penser le moins possible pour le nourrir. Le probl\'e8me \'e0 r +\'e9soudre est de conserver la vie du n\'e8gre en le nourrissant peu et de le faire travailler avec ardeur sans l'\'e9puiser. On con\'e7oit ici l'alternative embarrassante dans laquelle est plac\'e9 le ma\'eetre qui voudrait que son n\'e8gre ne se repos +\'e2t point et qui pourtant craint qu'un travail continu ne le tue. Souvent le possesseur d'esclaves, en Am\'e9rique, tombe dans la faute de l'industriel qui, pour avoir fatigu\'e9 + les ressorts d'une machine, les voit se briser. Comme ces calculs de la cupidit\'e9 font p\'e9rir des hommes, les lois am\'e9ricaines ont \'e9t\'e9 dans la n\'e9cessit\'e9 + de prescrire le minimum de la ration quotidienne que doit recevoir l'esclave, et de porter des peines s\'e9v\'e8res contre les ma\'eetres qui enfreindraient cette disposition\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Lois de la Caroline, Brevard's Digest, v\'ba Slaves, \'a7 46, t. II, p. 241. \endash Lois de la Louisiane, Code noir, art. 1er, sect. 3, t. I, p. 220. +\endash Lois du Tennessee, t. I, v\'ba Slaves, p. 321.}}}{. Ces lois, du reste, prouvent le mal, sans y rem\'e9dier\~: quel moyen peut avoir l'esclave d'obtenir justice du plus ou moins de tyrannie qu'il subit\~? En g\'e9n\'e9 +ral, la plainte qu'il fait entendre lui attire de nouvelles rigueurs\~; et lorsque par hasard il arrive jusqu'\'e0 un tribunal, il trouve pour juges ses ennemis naturels, tous amis de son adversaire. +\par +\par Ainsi il me parait juste de dire qu'aux \'c9tats-Unis l'esclave n'a point \'e0 redouter les violences meurtri\'e8res dont les esclaves des anciens \'e9taient si souvent les victimes. Sa vie est prot\'e9g\'e9e\~; mais peut-\'eatre sa condition journali\'e8 +re est-elle plus malheureuse. +\par +\par J'indiquerai encore ici une dissemblance\~: l'esclave, chez les anciens, servait souvent les vices du ma\'eetre\~; son intelligence s'exer\'e7ait \'e0 cette immoralit\'e9. +\par +\par L'esclave am\'e9ricain n'a jamais de pareils offices \'e0 rendre\~; il quitte rarement le sol, et son ma\'eetre a des m\'9curs pures. Le n\'e8gre est stupide\~; il est plus abruti que l'esclave romain, mais il est moins d\'e9prav\'e9. +\par }\pard\plain \s3\qj\fi567\sb480\sa480\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel2\adjustright \b\f16\fs32\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594429}\'a7 III. Peut-on abolir l'esclavage des noirs aux \'c9tats-unis\~?{\*\bkmkend _Toc72594429} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {On ne saurait parler de l'esclavage sans reconna\'eetre en m\'eame temps que son institution chez un peuple est tout \'e0 la fois une tache et un malheur. +\par +\par La plaie existe aux \'c9tats-Unis, mais on ne saurait l'imputer aux Am\'e9ricains de nos jours, qui l'ont re\'e7ue de leurs a\'efeux. D\'e9j\'e0 m\'eame une partie de l'Union est parvenue \'e0 s'affranchir de ce fl\'e9au. Tous les \'c9 +tats de la Nouvelle-Angleterre, New York, la Pennsylvanie, n'ont plus d'esclaves\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ V. table statistique \'e0 + la suite de la note.}}}{. Maintenant l'abolition de l'esclavage pourra-t-elle s'op\'e9rer dans le Sud, de m\'eame qu'elle a eu lieu dans le Nord\~? +\par +\par Avant d'entrer dans l'examen de cette grande question commen\'e7ons par reconna\'eetre qu'il existe aux \'c9tats-Unis une tendance g\'e9n\'e9rale de l'opinion vers l'affranchissement de la race noire. +\par +\par Plusieurs causes morales concourent pour produire cet effet. +\par +\par D'abord, les croyances religieuses qui, aux \'c9tats-Unis sont universellement r\'e9pandues. +\par +\par Plusieurs sectes y montrent un z\'e8le ardent pour la cause de la libert\'e9 humaine\~; ces efforts des hommes religieux sont continus et infatigables, et leur influence, presque inaper\'e7ue, se fait cependant sentir. \'c0 + ce sujet, on se demande si l'esclavage peut avoir une tr\'e8s longue dur\'e9e au sein d'une soci\'e9t\'e9 de chr\'e9tiens. Le christianisme, c'est l'\'e9galit\'e9 morale de l'homme. Ce principe admis, il est aussi difficile de ne pas arriver \'e0 l'\'e9 +galit\'e9 sociale, qu'il para\'eet impossible, l'\'e9galit\'e9 sociale existant, de n'\'eatre pas conduit \'e0 l'\'e9galit\'e9 politique. Les l\'e9gislateurs de la Caroline du Sud sentirent bien toute la port\'e9 +e du principe moral dont le christianisme renferme le germe\~; car, dans l'un des premiers articles du code qui organise l'esclavage, ils ont eu soin de d\'e9clarer, en termes formels, que l'esclave qui recevra le bapt\'ea +me ne deviendra pas libre par ce seul fait\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Lois de la Caroline du Sud, Brevard's Digest, t. II, v\'ba + Slaves, \'a7 3, p. 229.}}}{. +\par +\par On ne peut pas non plus contester que le progr\'e8s de la civilisation ne nuise chaque jour \'e0 l'esclavage. \'c0 cet \'e9gard, l'Europe m\'eame influe sur l'Am\'e9rique. L'Am\'e9ricain, dont l'orgueil ne veut reconna\'eetre aucune sup\'e9riorit\'e9 +, souffre cruellement de la tache que l'esclavage imprime \'e0 son pays dans l'opinion des autres peuples. +\par +\par Enfin, il est une cause morale plus puissante peut-\'eatre que toute autre sur la soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine pour l'exciter \'e0 l'affranchissement des noirs, c'est l'opinion qui de plus en plus se r\'e9pand que les \'c9tats o\'f9 l'esclavage a \'e9t\'e9 + aboli sont plus riches et plus prosp\'e8res que ceux o\'f9 il est encore en vigueur, et cette opinion a pour base un fait r\'e9el dont enfin on se rend compte\~; dans les \'c9tats \'e0 esclaves, les hommes libres ne +travaillent pas, parce que le travail, \'e9tant l'attribut de l'esclave, est avili \'e0 leurs yeux. Ainsi, dans ces \'c9tats, les blancs sont oisifs \'e0 c\'f4t\'e9 + des noirs qui seuls travaillent. En d'autres termes, la portion de la population la plus intelligente, la plus \'e9nergique, la plus capable d'enrichir le pays, demeure inerte et improductive, tandis que le travail de production est l\rquote \'9c +uvre d'une autre portion de la population grossi\'e8re, ignorante, et qui fait son travail sans c\'9cur, parce qu'elle n'y a point d'int\'e9r\'eat. +\par +\par J'ai plus d'une fois entendu les habitants du Sud, possesseurs d'esclaves, d\'e9plorer eux-m\'eames, par ce motif, l'existence de l'esclavage, et faire des v\'9cux pour sa destruction. +\par +\par On ne peut donc nier qu'aux \'c9tats-Unis l'opinion publique ne tende vers l'abolition compl\'e8te de l'esclavage. +\par +\par Mais cette abolition est-elle possible\~? et comment pourrait-elle s'op\'e9rer\~? Ici je dois jeter un coup d\rquote \'9cil sur les diverses objections qui se pr\'e9sentent. +\par +\par Premi\'e8re objection. \endash D'abord, il est des personnes qui font de l'esclavage des n\'e8gres une question de fait et non de principe. La race africaine, disent-ils, est inf\'e9rieure \'e0 la race europ\'e9enne\~ +: les noirs sont donc par leur nature m\'eame destin\'e9s \'e0 servir les blancs. +\par +\par Je ne discuterai pas ici la question de sup\'e9riorit\'e9 des blancs sur les n\'e8gres. C'est un point sur lequel beaucoup de bons esprits sont partag\'e9s\~; il me faudrait, pour l'approfondir, plus de lumi\'e8res que je n'en poss\'e8 +de sur ce sujet. Je ne pr\'e9senterai donc que de courtes observations \'e0 cet \'e9gard. +\par +\par En g\'e9n\'e9ral, on tranche la question de sup\'e9riorit\'e9 \'e0 l'aide d'un seul fait\~: on met en pr\'e9sence un blanc et un n\'e8gre, et l'on dit\~! \'ab\~Le premier est plus intelligent que le second.\~\'bb Mais il y a ici une premi\'e8re source d +'erreur\~; c'est la confusion qu'on fait de la race et de l'individu. Je suppose constant le fait de sup\'e9riorit\'e9 intellectuelle de l'Europ\'e9en de nos jours\~: la difficult\'e9 ne sera pas r\'e9solue. +\par +\par En effet, ne se peut-il pas qu'il y ait chez le n\'e8gre une intelligence \'e9gale dans son principe \'e0 celle du blanc, et qui ait d\'e9g\'e9n\'e9r\'e9 par des causes accidentelles\~? Lorsque, par suite d'un certain \'e9 +tat social, la population noire est soumise pendant plusieurs si\'e8cles \'e0 une condition d\'e9gradante transmise d'\'e2ge en \'e2ge, \'e0 une vie toute mat\'e9rielle et destructive de l'intelligence humaine, ne doit-il pas r\'e9sulter, pour les g\'e9n +\'e9rations qui se succ\'e8dent, une alt\'e9ration progressive des facult\'e9s morales, qui, arriv\'e9e \'e0 un certain degr\'e9, prend le caract\'e8re d'une organisation sp\'e9ciale, et est consid\'e9r\'e9e comme l'\'e9tat naturel du n\'e8 +gre, quoiqu'elle n'en soit qu'une d\'e9viation\~? Cette question, que je ne fais qu'indiquer, est trait\'e9e avec de grands d\'e9tails dans un ouvrage en deux volumes, intitul\'e9\~: }{\i Natural and physical history of man, by Richard}{. +\par +\par Apr\'e8s avoir indiqu\'e9 l'erreur dans laquelle on peut tomber en assimilant deux races qui marchent depuis une longue suite de si\'e8cles dans des voies oppos\'e9 +es, l'une vers la perfection morale, l'autre vers l'abrutissement, j'ajouterai que la comparaison des individus entre eux n'est gu\'e8re moins d\'e9fectueuse. Comment, en effet, demander au n\'e8gre, dont rien, depuis qu'il existe, n'a \'e9veill\'e9 + l'intelligence, le m\'eame d\'e9veloppement de facilit\'e9s qui, chez le blanc, est le fruit d'une \'e9ducation lib\'e9rale et pr\'e9coce\~? +\par +\par Du reste, cette question recevra une grande lumi\'e8re de l'exp\'e9rience qui se fait en ce moment dans les \'c9tats am\'e9ricains o\'f9 l'esclavage est aboli. Il existe \'e0 Boston, \'e0 New York et \'e0 Philadelphie des \'e9 +coles publiques pour les enfants des noirs, fond\'e9es sur les m\'eames principes que celles des blancs\~; et j'ai trouv\'e9 partout cette opinion, que les enfants de couleur montrent une aptitude au travail et une capacit\'e9 \'e9gales \'e0 + celles des enfants blancs. On a cru longtemps, aux \'c9tats-Unis, que les n\'e8gres n'avaient pas m\'eame l'esprit suffisant pour faire le n\'e9goce\~; cependant il existe en ce moment, dans les \'c9 +tats libres du Nord, un grand nombre de gens de couleur qui ont fond\'e9 eux-m\'eames de grandes fortunes commerciales. Longtemps m\'eame on pensa que le n\'e8gre \'e9tait destin\'e9 par le Cr\'e9ateur \'e0 + courber incessamment son front sur le sol, et on le croyait d\'e9pourvu de l'intelligence et de l'adresse qui sont n\'e9cessaires pour les arts m\'e9caniques. Mais un riche industriel du Kentucky me disait un jour que c'\'e9tait une erreu +r reconnue, et que les enfants n\'e8gres auxquels on apprend des m\'e9tiers travaillent tout aussi bien que les blancs. +\par +\par La question de sup\'e9riorit\'e9 des blancs sur les n\'e8gres n'est donc pas encore pure de tout nuage. Du reste, alors m\'eame que cette sup\'e9riorit\'e9 serait incontestable, en r\'e9sulterait-il la cons\'e9quence qu'on en tire\~ +? Faudrait-il, parce qu'on reconna\'eetrait \'e0 l'homme d'Europe un degr\'e9 d'intelligence de plus qu'\'e0 l'Africain, en conclure que le second est destin\'e9 par la nature \'e0 servir le premier\~? mais o\'f9 m\'e8nerait une pareille th\'e9orie\~? + +\par +\par Il y a aussi parmi les blancs des intelligences in\'e9gales\~: tout \'eatre moins \'e9clair\'e9 sera-t-il l'esclave de celui qui aura plus de lumi\'e8res\~? Et qui d\'e9terminera le degr\'e9 des intelligences\~?... Non, la valeur morale de l'homm +e n'est pas tout enti\'e8re dans l'esprit\~; elle est surtout dans l'\'e2me. Apr\'e8s avoir prouv\'e9 que le n\'e8gre comprend moins bien que le blanc, il faudrait encore \'e9tablir qu'il sent moins vivement que celui-ci\~; qu'il est moins capable de g +\'e9n\'e9rosit\'e9, de sacrifices, de vertu. +\par +\par Une pareille th\'e9orie ne soutient pas l'examen. Si on l'applique aux blancs entre eux, elle semble ridicule\~; restreinte aux n\'e8gres, elle est plus odieuse, parce qu'elle comprend toute une race d'hommes qu'elle atteint en masse de la plus affre +use des mis\'e8res. +\par +\par Il faut donc \'e9carter cette premi\'e8re objection. +\par +\par Seconde objection. \endash Mais d'autres disent\~: \'ab\~Nous avons besoin de n\'e8gres pour cultiver nos terres\~; les hommes d'Afrique peuvent seuls, sous un soleil br\'fblant, se livrer, sans p\'e9ril, aux rudes travaux de la culture\~ +; puisque nous ne pouvons nous passer d'esclaves, il faut bien conserver l'esclavage.\~\'bb +\par +\par Ce langage est celui du planteur am\'e9ricain qui, comme on le voit, r\'e9duit la question \'e0 celle de son int\'e9r\'eat personnel. \'c0 cet int\'e9r\'eat se m\'ealerait, il est vrai, celui de la prosp\'e9rit\'e9 m\'eame du pays, s'il \'e9 +tait exact de dire que les \'c9tats du Sud ne peuvent \'eatre cultiv\'e9s que par des n\'e8gres. +\par +\par Sur ce point il existe, dans le Sud des \'c9tats-Unis, une grande divergence d'opinion. Il est bien certain qu'\'e0 mesure que les blancs se rapprochent du tropique, les travaux ex\'e9cut\'e9s par eux sous le soleil d'\'e9t\'e9 + deviennent dangereux. Mais quelle est l'\'e9tendue de ce p\'e9ril\~? L'habitude le ferait-elle dispara\'eetre\~? \'c0 quel degr\'e9 de latitude commence-t-il\~? est-ce \'e0 la Virginie ou \'e0 la Louisiane\~? au 4e ou au 31e degr\'e9\~? +\par +\par Telles sont les questions en litige qui re\'e7oivent en Am\'e9rique bien des solutions contradictoires. En parcourant les \'c9tats du Sud, j'ai souvent entendu dire que si l'esclavage des noirs \'e9tait aboli, c'en \'e9 +tait fait de la richesse agricole des contr\'e9es m\'e9ridionales. +\par +\par Cependant il se passe aujourd'hui m\'eame dans le Maryland un fait qui est propre \'e0 \'e9branler la foi trop grande qu'on ajouterait \'e0 de pareilles assertions. +\par +\par Le Maryland, \'c9tat \'e0 esclaves, est situ\'e9 entre les 38e et 39e degr\'e9s de latitude\~; il tient le milieu entre les \'c9tats du Nord, o\'f9 il n'existe que des hommes libres, et ceux du Sud, o\'f9 l'esclavage est en vigueur. Or c'\'e9 +tait, il y a peu d'ann\'e9es encore, une opinion universelle dans le Maryland que le travail des n\'e8gres y \'e9tait indispensable \'e0 la culture du sol\~; et l'on e\'fbt \'e9touff\'e9 la voix de quiconque e\'fbt exprim\'e9 + un sentiment contraire. Cependant, \'e0 l'\'e9poque o\'f9 je traversai ce pays (octobre 1831) l'opinion avait d\'e9j\'e0 enti\'e8rement chang\'e9 sur ce point. Je ne puis mieux faire conna\'eetre cette r\'e9 +volution dans l'esprit public qu'en rapportant textuellement ce que me disait \'e0 Baltimore un homme d'un caract\'e8re \'e9lev\'e9, et qui tient un rang distingu\'e9 dans la soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine. +\par +\par \'ab\~Il n'est, me disait-il, personne dans le Maryland qui ne d\'e9sire maintenant l'abolition de l'esclavage aussi franchement qu'il en voulait jadis le maintien. +\par +\par \'ab\~Nous avons reconnu que les blancs peuvent se livrer sans aucun inconv\'e9nient aux travaux agricoles, qu'on croyait ne pouvoir \'eatre faits que par des n\'e8gres. +\par +\par \'ab\~Cette exp\'e9rience ayant eu lieu, un grand nombre d'ouvriers libres et de cultivateurs de couleur blanche se sont \'e9tablis dans le Maryland, et alors nous sommes arriv\'e9s \'e0 une autre d\'e9monstration non moins importante\~: c'est qu'aussit +\'f4t qu'il y a concurrence de travaux entre des esclaves et des hommes libres, la ruine de celui qui emploie des esclaves est assur\'e9e. Le cultivateur qui travaille pour lui, ou l'ouvrier libre qui travaille pour un autre, moyennant salaire, produisen +t moiti\'e9 plus que l'esclave travaillant pour son ma\'eetre sans int\'e9r\'eat personnel. Il en r\'e9sulte que les valeurs cr\'e9\'e9es par un travail libre se vendent moiti\'e9 moins cher. Ainsi telle denr\'e9 +e qui valait deux dollars lorsqu'il n'y avait parmi nous d'autres travailleurs que des esclaves, ne co\'fbte actuellement qu'un seul dollar. Cependant celui qui la produit avec des esclaves est oblig\'e9 de la donner au m\'ea +me prix, et alors il est en perte\~; il gagne moiti\'e9 moins que pr\'e9c\'e9demment, et cependant ses frais sont toujours les m\'eames\~; c'est-\'e0-dire qu'il est toujours forc\'e9 de nourrir ses n\'e8 +gres, leurs familles, de les entretenir dans leur enfance, dans leur vieillesse, durant leurs maladies\~; enfin, il a toujours des esclaves travaillant moins que des hommes libres.\~\'bb\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Il n'existe dans le Maryland qu'une seule branche de culture pour laquelle on peut encore sans pr\'e9 +judice employer les esclaves, c'est celle du tabac. Cette culture, qui exige une infinit\'e9 de soins minutieux, r\'e9clame un nombre immense de bras\~: des femmes, des enfants suffisent pour cet objet\~ +; le point important, c'est d'en avoir un grand nombre, et les familles de n\'e8gres, en g\'e9n\'e9ral si nombreuses, remplissent cette condition. Du reste, les n\'e8gres sont encore utiles pour cette culture, mais non indispensables\~ +; la culture du tabac serait \'e9galement bien faite par les blancs. On peut dire seulement que, faite par des esclaves, elle procure encore un b\'e9n\'e9fice, tandis qu'elle a cess\'e9 d'\'eatre profitable appliqu\'e9e aux autres industries agricoles.}}} +{ +\par +\par Je ne saurais non plus quitter ce sujet sans rappeler ici ce que me disait de l'esclavage des noirs un homme justement c\'e9l\'e8bre en Am\'e9rique, Charles Caroll, celui des signataires de la d\'e9claration d'ind\'e9 +pendance qui a joui le plus longtemps de son oeuvre glorieuse\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ J'ai vu M. Charles Caroll \'e0 + la fin de 1831, et l'ann\'e9e suivante il n'\'e9tait plus. Il est mort le 10 novembre 1832, \'e2g\'e9 de 96 ans.}}}{. +\par +\par \'ab\~C'est une id\'e9e fausse, me disait-il, de croire que les n\'e8gres sont n\'e9cessaires \'e0 la culture des terres pour certaines exploitatio +ns, telles que celles du sucre, du riz et du tabac. J'ai la conviction que les blancs s'y habitueraient facilement, s'ils l'entreprenaient. Peut-\'eatre, dans les premiers temps, souffriraient-ils du changement apport\'e9 \'e0 leurs habitudes\~ +; mais bient\'f4t ils surmonteraient cet obstacle, et, une fois accoutum\'e9s au climat et aux travaux des noirs, ils en feraient deux fois plus que les esclaves.\~\'bb +\par +\par Lorsque M. Charles Caroll me tenait ce langage, il habitait une terre sur laquelle il y avait trois cents noirs. +\par +\par Je ne conclurai point de tout ceci que l'objection \'e9lev\'e9e contre le travail des blancs dans le Sud soit enti\'e8rement d\'e9nu\'e9e de fondement\~; mais enfin n'est-il pas permis de penser que plusieurs \'c9tats du Sud qui, jusqu'\'e0 + ce jour, ont consid\'e9r\'e9 l'esclavage comme une n\'e9cessit\'e9, viendront \'e0 reconna\'eetre leur erreur, ainsi que le fait aujourd'hui le Maryland\~? Chaque jour les communications des \'c9tats entre eux deviennent plus faciles et plus fr\'e9 +quentes. La r\'e9volution morale qui s'est faite \'e0 Baltimore ne s'\'e9tendra-t-elle point dans le Sud\~? Les \'c9tats du Midi, autrefois purement agricoles, commencent \'e0 devenir industriels\~; les manufactures \'e9 +tablies dans le Sud auront besoin de soutenir la concurrence avec celles du Nord, c'est-\'e0-dire de produire \'e0 aussi bon march\'e9 que ces derni\'e8res\~; elles seront d\'e8s lors dans l'impossibilit\'e9 + de se servir longtemps d'ouvriers esclaves, puisqu'il est d\'e9montr\'e9 que ceux-ci ne sauraient concourir utilement avec des ouvriers libres. Partout o\'f9 se montre l'ouvrier libre, l'esclavage, tombe. Enfin, ce qui demeure bien prouv\'e9, c'est que ( +\'e9conomiquement parlant) l'esclavage est nuisible lorsqu'il n'est pas n\'e9cessaire, et qu'il a \'e9t\'e9 jug\'e9 tel par ceux qui auparavant l'avaient cru indispensable. Mais il se pr\'e9sente contre l'abolition de l'esclavage + des objections bien autrement graves que celle du plus ou moins d'utilit\'e9 dont le travail des n\'e8gres peut \'eatre pour les blancs. +\par +\par Troisi\'e8me objection. \endash Supposez le principe de l'abolition admis, quel sera le moyen d'ex\'e9cution\~? +\par +\par Ici deux syst\'e8mes se pr\'e9sentent\~: affranchir d\'e8s \'e0 pr\'e9sent tous les esclaves\~; ou bien abolir seulement en principe l'esclavage, et d\'e9clarer libres les enfants \'e0 na\'eetre des n\'e8gres. Dans le premier cas, l'esclavage dispara\'ee +t aussit\'f4t, et, le jour o\'f9 la loi est rendue, il n'y a plus dans la soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine que des hommes libres. Dans le second, le pr\'e9sent est conserv\'e9\~; ceux qui sont esclaves restent tels\~; l'avenir seul est atteint\~ +; on travaille pour les g\'e9n\'e9rations suivantes. +\par +\par Ces deux syst\'e8mes, assez simples l'un et l'autre dans leur th\'e9orie, rencontrent dans l'ex\'e9cution des difficult\'e9s qui leur sont communes. +\par +\par D'abord, pour d\'e9clarer libres les esclaves ou leurs descendants, l'\'e9quit\'e9 exige que le gouvernement en paie le prix \'e0 leurs possesseurs\~: l'indemnit\'e9 est la premi\'e8re condition de l'affranchissement, puisque l'esclave est la propri\'e9t +\'e9 du ma\'eetre. +\par +\par Maintenant, comment op\'e9rer ce rachat\~? +\par +\par Le gouvernement am\'e9ricain se trouve, dit-on, pour l'effectuer, dans la situation la plus favorable\~; car la dette publique des \'c9tats-Unis est \'e9teinte\~: or, les revenus du gouvernement f\'e9d\'e9 +ral sont annuellement de cent cinquante-neuf millions de francs. Sur cette somme, soixante-quatorze millions sont absorb\'e9s par les d\'e9penses de l'administration f\'e9d\'e9rale\~; restent donc quatre-vingt-cinq millions qui, pr\'e9c\'e9demment, \'e9 +taient consacr\'e9s \'e0 l'extinction de la dette publique, et qui, maintenant, pourraient \'eatre employ\'e9s au rachat des n\'e8gres esclaves\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright +\f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ V. }{\i National calendar}{, 1833. V\'ba Public revenues and expenditures.}}}{. +\par +\par J'ai souvent entendu proposer ce moyen pour parvenir \'e0 l'affranchissement g\'e9n\'e9ral\~; mais ici combien d'obstacles se pr\'e9sentent\~! D'abord le point de d\'e9part est vicieux\~; en effet, les \'c9 +tats-Unis n'ont, il est vrai, plus de dette publique \'e0 payer\~; mais en m\'eame temps qu'ils se sont lib\'e9r\'e9s, ils ont r\'e9duit consid\'e9rablement l'imp\'f4t qui \'e9 +tait la source de leurs revenus. Il est donc inexact de dire que le gouvernement f\'e9d\'e9ral re\'e7oive annuellement quatre-vingt-cinq millions, qu'il pourrait appliquer au rachat des n\'e8gres. +\par +\par Mais supposons qu'en effet cette somme est \'e0 sa disposition, et voyons s'il est possible d'esp\'e9rer qu'il en fera l'usage qu'on propose. +\par +\par Il y avait aux \'c9tats-Unis, lors du dernier recensement de la population, fait en 1830, deux millions neuf mille esclaves\~; or, en supposant qu'il faille r\'e9duire \'e0 cent dollars la valeur moyenne de chaque n\'e8gre, \'e0 + raison des femmes, des enfants et des vieillards, le rachat fait \'e0 ce prix de deux millions neuf mille esclaves co\'fbterait plus d'un milliard de francs\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ 200,900,000 dollars ou 1,064,770,000 fr.}}}{. \'c0 cette somme il faut ajouter le prix de deux cent mille esclaves au moins n\'e9s depuis 1830\~}{ +\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Je dis 200,000 au moins, car on peut voir \'e0 + la table statistique que la population esclave dans toute l'Union s'accro\'eet de 30 p. 100 tous les dix ans. Or, il s'est \'e9coul\'e9 d\'e9j\'e0 quatre ann\'e9es depuis le recensement qui a constat\'e9 le nombre de 2,009,000.}}}{ +, dont le rachat ajouterait une somme de cent onze millions de francs au milliard pr\'e9c\'e9dent. +\par +\par En supposant que le gouvernement f\'e9d\'e9ral p\'fbt et voul\'fbt appliquer annuellement au rachat des n\'e8gres une somme annuelle de quatre-vingt-cinq millions, il ne pourrait, avec cette somme, racheter chaque ann\'e9e que cent soixante mille esclaves +\~; il faudrait donc l'application de la m\'eame somme au m\'eame objet pendant quatorze ann\'e9es pour racheter la totalit\'e9 + des esclaves existants aujourd'hui. Mais ce n'est pas tout. Ces deux millions neuf mille esclaves existant en ce moment se multiplient chaque jour, et, en supposant que leur accroissement annuel soit proportionn\'e9 dans l'avenir \'e0 ce qu'il a \'e9t +\'e9 jusqu'\'e0 ce jour, il augmentera annuellement d'environ soixante mille\~: quarante-sept millions de francs seront donc absorb\'e9s chaque ann\'e9e, non pas pour diminuer le nombre des esclaves, mais seulement pour emp\'eacher leur augmentation\~ +; or, ces quarante-sept millions font plus de la moiti\'e9 de la somme destin\'e9e au rachat. +\par +\par On voit que l'\'e9tendue et la dur\'e9e du sacrifice p\'e9cuniaire que le gouvernement des \'c9tats-Unis aurait \'e0 s'imposer ne peuvent se comparer qu'\'e0 son peu d'efficacit\'e9. Croit-on que le gouvernement am\'e9 +ricain entreprenne jamais une semblable t\'e2che \'e0 l'aide d'un pareil moyen\~? +\par +\par Je ne sais si un peuple qui se gouverne lui-m\'eame fera jamais un sacrifice aussi \'e9norme sans une n\'e9cessit\'e9 urgente. Les masses, habiles et puissantes pour gu\'e9rir les maux pr\'e9sents qu'elles sentent, ont peu de pr\'e9 +voyance pour les malheurs \'e0 venir. L'esclavage, qui peut, \'e0 la v\'e9rit\'e9, devenir un jour, pour toute l'Union, une cause de trouble et d'\'e9branlement, n'affecte actuellement et d'une mani\'e8re sensible qu'une partie des \'c9tats-Unis, le Sud\~ +; or, comment admettre que les pays du Nord qui, en ce moment, ne souffrent point de l'esclavage, iront, dans l'int\'e9r\'eat des contr\'e9es m\'e9ridionales, et par une vague pr\'e9vision de p\'e9rils incertains et \'e0 + venir, consacrer au rachat des esclaves du Sud des sommes consid\'e9rables dont l'emploi, fait au profit de tous, peut leur procurer des avantages actuels et imm\'e9diats. Je crois qu'esp\'e9rer du gouvernement f\'e9d\'e9ral des \'c9 +tats-Unis un pareil sacrifice, c'est m\'e9conna\'eetre les r\'e8gles de l'int\'e9r\'eat personnel, et ne tenir aucun compte ni du caract\'e8re am\'e9ricain, ni des principes d'apr\'e8s lesquels proc\'e8de la d\'e9mocratie. +\par +\par Mais l'obstacle qui r\'e9sulte du prix exorbitant du rachat n'est pas le seul. +\par +\par Supposons que cette difficult\'e9 soit vaincue. +\par +\par Quatri\'e8me objection. \endash Les n\'e8gres \'e9tant affranchis que deviendront-ils\~? se bornera-t-on \'e0 briser leurs fers\~? les laissera-t-on libres \'e0 c\'f4t\'e9 de leurs ma\'eetres\~? Mais si les esclaves et les tyrans de la veille se trouven +t face \'e0 face avec des forces \'e0 peu pr\'e8s \'e9gales, ne doit-on pas craindre de funestes collisions\~? +\par +\par On voit que ce n'est pas assez de racheter les n\'e8gres, mais qu'il faut encore, apr\'e8s leur affranchissement, trouver un moyen de les faire dispara\'eetre de la soci\'e9t\'e9 o\'f9 ils \'e9taient esclaves. +\par +\par \'c0 cet \'e9gard deux syst\'e8mes ont \'e9t\'e9 propos\'e9s. +\par +\par Le premier est celui de Jefferson\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Notes sur la Virginie, p. 119.}}}{, qui voudrait qu'apr\'e8 +s avoir aboli l'esclavage on assign\'e2t aux n\'e8gres une portion du territoire am\'e9ricain, o\'f9 ils vivraient s\'e9par\'e9s des blancs. +\par +\par On est frapp\'e9 tout d'abord de ce qu'un pareil syst\'e8me renferme de vicieux et d'impolitique. Sa cons\'e9quence imm\'e9diate serait d'\'e9tablir sur le sol des \'c9tats-Unis deux soci\'e9t\'e9s distinctes, compos\'e9es de deux races qui se ha\'ef +ssent secr\'e8tement et dont l'inimiti\'e9 serait d\'e9sormais avou\'e9e\~; ce serait cr\'e9er une nation voisine et ennemie pour les \'c9tats-Unis, qui ont le bonheur de n'avoir ni ennemis ni voisins. +\par +\par Mais, depuis que Jefferson a indiqu\'e9 ce mode \'e9trange de s\'e9parer les n\'e8gres des blancs, un autre moyen a \'e9t\'e9 trouv\'e9 auquel on ne peut reprocher les m\'eames inconv\'e9nients. +\par +\par Une colonie de n\'e8gres affranchis a \'e9t\'e9 fond\'e9e \'e0 Liberia sur la c\'f4te d'Afrique (6e degr\'e9 de latitude nord).\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 { +\b\fs36\super \chftn }{ V. sur l'origine et les progr\'e8s de cette colonie, les rapports annuels de la soci\'e9t\'e9 de colonisation.}}}{ +\par +\par Des soci\'e9t\'e9s philanthropiques se sont form\'e9es pour l'\'e9tablissement, la surveillance et l'entretien de cette colonie qui d\'e9j\'e0 prosp\'e8re. Au commencement de l'ann\'e9e 1834, elle contenait trois mille habitants, tous n\'e8 +gres libres et affranchis, \'e9migr\'e9s des \'c9tats-Unis. +\par +\par Certes, si l'affranchissement universel des noirs \'e9tait possible et qu'on p\'fbt les transporter tous \'e0 Liberia, ce serait un bien sans aucun m\'e9lange de mal. Mais le transport des affranchis, d'Am\'e9rique en Afrique, pourra-t-il jamais s'ex\'e9 +cuter sur un vaste plan\~? Outre les frais de rachat que je suppose couverts, ceux de transport seraient seuls consid\'e9rables\~; on a reconnu que, pour chaque n\'e8gre ainsi transport\'e9, il en co\'fbte 30 dollars (160 fr.), ce qui pour 2 millions de n +\'e8gres fait une somme de 318 millions de francs \'e0 ajouter aux 1,200 millions pr\'e9c\'e9dents. Ainsi \'e0 mesure qu'on p\'e9n\'e8tre dans le fond de la question on marche d'obstacle en obstacle. +\par +\par Maintenant je suppose encore r\'e9solues ces premi\'e8res difficult\'e9s\~; j'admets que d'une part le gouvernement de l'Union serait pr\'eat \'e0 faire, pour l'affranchissement des n\'e8gres du Sud, l'immense sacrifice que j'ai indiqu\'e9, sans que les +\'c9tats du Nord, peu int\'e9ress\'e9s, quant \'e0 pr\'e9sent, dans la question, s'y opposassent\~; j'admets encore qu'il existe un moyen pratique de transporter la population affranchie hors du territoire am\'e9ricain\~; ces obstacles lev\'e9 +s, il resterait encore \'e0 vaincre le plus grave de tous\~; je veux parler de la volont\'e9 des \'c9tats du Sud, au sein desquels sont les esclaves. +\par +\par Cinqui\'e8me objection. \endash D'apr\'e8s la constitution am\'e9ricaine, l'abolition de l'esclavage dans les \'c9tats du Sud ne pourrait se faire que par un acte \'e9man\'e9 de la souverainet\'e9 de ces \'c9tats, ou du moins faudrait-il, si + l'affranchissement des noirs \'e9tait tent\'e9 par le gouvernement f\'e9d\'e9ral, que les \'c9tats particuliers int\'e9ress\'e9s y consentissent.\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright +\f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ V. Constitution des \'c9tats-Unis. Les pouvoirs du congr\'e8s sont limit\'e9s aux cas \'e9nonc\'e9s dans la constitution. Parmi ces cas \'e9num\'e9r\'e9 +s dans la section 8, ne se trouve point le droit d'abolir l'esclavage, dans les \'c9tats o\'f9 il est \'e9tabli\~; plusieurs articles de la constitution reconnaissent m\'eame formellement la servitude, entre autres le \'a7 + 3 de la section 2, art. 4. Enfin, l'art. 10 du suppl\'e9ment \'e0 la constitution dit que tous les pouvoirs qui ne sont pas express\'e9ment attribu\'e9s au gouvernement g\'e9n\'e9ral des \'c9tats-Unis sont r\'e9serv\'e9s aux \'e9tats particuliers.}}}{ + +\par +\par Or, j'ignore ce que pourront penser un jour et faire les \'c9tats du Sud\~; mais il me parait indubitable que, dans l'\'e9tat actuel des esprits et des int\'e9r\'eats, tous seraient oppos\'e9s \'e0 l'affranchissement des n\'e8gres\~; m\'ea +me avec la condition de l'indemnit\'e9 pr\'e9alable. +\par +\par Il est certain d'abord que la transition subite de l'\'e9tat de servitude des noirs \'e0 celui de libert\'e9 serait pour les possesseurs d'esclaves un moment de crise dangereuse. +\par +\par Vainement on objecte que les n\'e8gres recevant la libert\'e9 n'ont plus de griefs contre la soci\'e9t\'e9, ni contre leurs ma\'eetres, je r\'e9ponds qu'ils ont des souvenirs de tyrannie, et que le sort commun des opprim\'e9 +s est de se soumettre pendant qu'ils sont faibles, et de se venger quand ils deviennent forts\~; or, l'esclave n'est fort que le jour o\'f9 il devient libre. +\par +\par Il n'est pas vraisemblable que les Am\'e9ricains habitants des \'c9tats \'e0 esclaves se soumettent de leur plein gr\'e9 aux chances p\'e9rilleuses qu'entra\'eenerait l'affranchissement des n\'e8gres, dans la vue d'\'e9pargner \'e0 leurs arri\'e8 +re-neveux les dangers d'une lutte entre les deux races. +\par +\par Ils le feront d'autant moins que, outre le p\'e9ril attach\'e9 \'e0 cette mesure, leurs int\'e9r\'eats mat\'e9riels en seraient l\'e9s\'e9s. Toutes les richesses, toutes les fortunes des \'c9tats du Sud, reposent, quant \'e0 pr\'e9 +sent, sur le travail des esclaves\~; une indemnit\'e9 p\'e9cuniaire, quelque large qu'on la suppose, ne remplacerait point, pour le ma\'eetre, les esclaves perdus\~ +; elle placerait entre ses mains un capital dont il ne saurait que faire. Plus tard sans doute de nouvelles entreprises, de nouveaux modes d'exploitations, se formeraient\~; mais la suppression des esclaves serait, pour la g\'e9n\'e9 +ration contemporaine, la source d'une immense perturbation dans les int\'e9r\'eats mat\'e9riels. +\par +\par On se demande s'il est croyable qu'une g\'e9n\'e9ration enti\'e8re se soumette \'e0 une pareille ruine pour le plus grand bien des g\'e9n\'e9rations futures. \endash Non, il est douteux m\'eame qu'elle se l'impos\'e2t en pr\'e9 +sence de dangers actuels. Rien n'est plus difficile \'e0 concevoir que l'abandon fait par une grande masse d'hommes de leurs int\'e9r\'eats mat\'e9riels, dans la vue d'\'e9viter un p\'e9ril. Le p\'e9ril pr\'e9sent n'est encore qu'un malheur \'e0 venir\~ +: le sacrifice serait un malheur pr\'e9sent. +\par +\par Mais, dit-on, ces objections sont \'e9vit\'e9es en grande partie, si, en d\'e9clarant libres les enfants \'e0 na\'eetre des n\'e8gres, on maintient dans la servitude les esclaves n\'e9s avant l'acte d'abolition. Dans cette hypoth\'e8 +se, ceux qui abolissent l'esclavage conservent leurs esclaves, et la g\'e9n\'e9ration qui souffre de l'affranchissement n'a point connu un \'e9tat meilleur. +\par +\par Ce syst\'e8me affaiblit sans doute les objections, mais il ne les d\'e9truit pas enti\'e8rement. N'est-ce pas jeter parmi les esclaves un principe d'insurrection que de d\'e9clarer libres les enfants \'e0 na\'eetre, tout en maintenant les p\'e8 +res dans la servitude\~? On s'efforce \'e0 grand'peine de persuader au n\'e8gre esclave qu'il n'est pas l'\'e9gal du blanc, et que cette in\'e9galit\'e9 est la source de son esclavage\~; que deviendra cette fiction en pr\'e9sence d'une r\'e9alit\'e9 + contraire\~? comment le n\'e8gre esclave ob\'e9ira-t-il \'e0 c\'f4t\'e9 de son enfant, investi du droit de r\'e9sister\~? +\par +\par C'est d'ailleurs attribuer aux Am\'e9ricains du Sud un \'e9go\'efsme exag\'e9r\'e9, que de supposer qu'en conservant intacts leurs droits, ils an\'e9antiront ceux de leurs enfants. Autant il serait surprenant qu'ils fissent un grand sacrifice dans l'int +\'e9r\'eat de g\'e9n\'e9rations futures et \'e9loign\'e9es, autant il faudrait s'\'e9tonner qu'ils sacrifiassent \'e0 leur propre int\'e9r\'eat celui de leurs descendants imm\'e9diats\~; car le sentiment paternel est presque de l'\'e9go\'ef +sme. On est donc s\'fbr de trouver dans les p\'e8res autant de r\'e9pugnance \'e0 prendre une mesure ruineuse pour les enfants, qu'\'e0 faire un acte qui les ruine eux-m\'eames. +\par +\par Ici cependant l'on m'oppose l'exemple des \'c9tats du Nord de l'Union qui ont aboli l'esclavage pour l'avenir, c'est-\'e0-dire pour les enfants \'e0 na\'eetre, en laissant esclaves tous ceux qui l'\'e9taient avant la loi\~; et l'on demande pourquoi les +\'c9tats du Sud ne feraient pas de m\'eame. +\par +\par \'c0 cet \'e9gard, la r\'e9ponse semble facile. D'abord il est constant que l'esclavage n'a jamais \'e9t\'e9 \'e9tabli dans le Nord sur une grande \'e9chelle. Lorsque la Pennsylvanie, New York et les autres \'c9tats du Nord, ont abo +li l'esclavage, il n'y avait dans leur sein qu'un nombre minime d'esclaves. Pour ne citer qu'un exemple, New York a aboli l'esclavage en 1799, et, \'e0 cette \'e9poque, il n'y avait que trois esclaves sur cent habitants\~: on pouvait affranchir les n\'e8 +gres, ou d\'e9clarer libres les enfants \'e0 na\'eetre, sans redouter aucune cons\'e9quence f\'e2cheuse d'un principe de libert\'e9 jet\'e9 subitement parmi des esclaves. Les possesseurs de n\'e8 +gres ne formaient qu'une fraction imperceptible de la population\~; alors l'int\'e9r\'eat presque universel \'e9tait qu'il n'y e\'fbt plus d'esclaves, afin que rien ne d\'e9shonor\'e2 +t le travail, source de la richesse. En abolissant la servitude des noirs pour l'avenir, les \'c9tats du Nord n'ont fait aucun sacrifice\~; la majorit\'e9, qui trouvait son profit \'e0 cette abolition, a impos\'e9 la loi au petit nombre, dont l'int\'e9r +\'eat \'e9tait contraire. +\par +\par Maintenant, comment comparer aux \'c9tats du Nord ceux du Sud, o\'f9 les esclaves sont \'e9gaux, quelquefois m\'eame sup\'e9rieurs en nombre aux hommes libres\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ V. \'e0 la fin de la note la table statistique.}}}{, et o\'f9, d'un autre c\'f4t\'e9, la majorit\'e9, pour ne pas dire la totalit\'e9 + des habitants, est int\'e9ress\'e9e au maintien de l'esclavage\~? +\par +\par On voit que la dissemblance est, quant \'e0 pr\'e9sent, compl\'e8te mais n'est-il pas permis d'esp\'e9rer dans l'avenir quelque changement dans la situation des \'c9tats du Sud, et ne peut-on pas admettre qu'int\'e9ress\'e9s aujourd'hui \'e0 + conserver l'esclavage, ils aient un jour int\'e9r\'eat \'e0 l'abolir\~? J'ai la ferme persuasion que t\'f4t ou tard cette abolition aura lieu, et j'ai dit plus haut les motifs de ma conviction\~; mais je crois \'e9 +galement que l'esclavage durera longtemps encore dans le Sud\~; et, \'e0 cet \'e9gard, il me parait utile de r\'e9sumer les diff\'e9rences mat\'e9rielles qui rendent impossible toute comparaison entre l'avenir du Sud et ce qui s'est pass\'e9 dans le Nord. + +\par +\par Il est incontestable que le froid des \'c9tats du Nord est contraire \'e0 la race africaine, tandis que la chaleur des pays du Sud lui est favorable\~; dans les premiers elle languit et d\'e9cro\'eet, tandis qu'elle prosp\'e8re et multiplie dans les seco +nds. +\par +\par Ainsi la population noire, qui tendait naturellement \'e0 diminuer dans les \'c9tats o\'f9 l'esclavage est aboli, trouve, au contraire, dans le climat des pays m\'e9ridionaux, o\'f9 sont aujourd'hui les esclaves, une cause d'accroissement. +\par +\par Dans le Nord, l'esclavage \'e9tait \'e9videmment nuisible au plus grand nombre\~; les habitants du Sud sont encore dans le doute s'il ne leur est pas n\'e9cessaire. L'esclavage dans le Nord n'a jamais \'e9t\'e9 qu'une superfluit\'e9\~ +; il est, au moins jusqu'\'e0 pr\'e9sent, pour le Sud, une utilit\'e9. Il \'e9tait, pour les hommes du Nord, un accessoire\~; il se rattache, dans le Sud, aux m\'9curs, aux habitudes et \'e0 tous les int\'e9r\'eats. En le supprimant, les \'c9 +tats libres n'ont eu qu'une loi \'e0 faire\~; pour l'abolir, les \'c9tats \'e0 esclaves auraient \'e0 changer tout un \'e9tat social. +\par +\par L'activit\'e9, le go\'fbt des hommes du Nord pour le travail, le z\'e8le religieux des presbyt\'e9riens de la Nouvelle-Angleterre, le rigorisme des quakers de la Pennsylvanie, et aussi une civilisation tr\'e8s avanc\'e9e, tout dans les \'c9 +tats septentrionaux tendait \'e0 repousser l'esclavage. Il n'en est point de m\'eame dans le Sud\~; les \'c9tats m\'e9ridionaux ont des croyances, mais non des passions religieuses\~; plusieurs d'entre eux, tels qu'Alabama, Mississipi, la G\'e9 +orgie, sont \'e0 demi barbares, et leurs habitants sont, comme tous les hommes du Midi, port\'e9s par le climat \'e0 l'indolence et \'e0 l'oisivet\'e9. Ainsi l'esclavage n'est, jusqu'\'e0 pr\'e9 +sent, combattu dans le Sud par aucune des causes qui, dans le Nord, ont amen\'e9 sa ruine. +\par +\par Les \'c9tats du Sud sont donc loin encore de l'affranchissement des n\'e8gres. +\par +\par Cependant, tout en conservant le pr\'e9sent, ils sont effray\'e9s de l'avenir. L'augmentation progressive du nombre des esclaves dans leur sein est un fait bien propre \'e0 les alarmer\~; d\'e9j\'e0, dan +s la Caroline du Sud et dans la Louisiane, le nombre des noirs est sup\'e9rieur \'e0 celui des blancs\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ + Table statistique \'e0 la fin de l'Appendice.}}}{, et la cause de l'augmentation est plus grave encore, peut-\'eatre, que le fait m\'eame\~; la traite des noirs avec les pays \'e9trangers \'e9tant prohib\'e9 +e dans toute l'Union, non-seulement par le gouvernement f\'e9d\'e9ral, mais encore par tous les \'e9tats particuliers, il s'ensuit que l'augmentation du nombre des esclaves ne peut r\'e9sulter que des naissances\~; or, le nombre des blancs n +e croissant point, dans les \'c9tats du Sud, dans la m\'eame proportion que celui m\'eame des n\'e8gres, il est manifeste que, dans un temps donn\'e9, la population noire y sera de beaucoup sup\'e9rieure en nombre \'e0 la population blanche.\~}{ +\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ \'c0 la v\'e9rit\'e9, les \'c9tats du Sud, tels que la Louisiane, la Caroline du Sud, le Mississipi, o\'f9 + se fait remarquer le plus grand accroissement des noirs, ach\'e8tent des esclaves dans les \'c9tats voisins, Tennessee, Kentucky, Virginie, Maryland. C'est une cause d'augmentation ind\'e9pendante de la multiplication r\'e9 +sultant des naissances. Mais ce qui prouve que cette source d'accroissement n'est point la seule, c'est que, dans les \'c9tats voisins, le nombre des esclaves augmente aussi\~; et ceux m\'eame o\'f9 il diminue, tels que la Virginie, le Maryland, etc., + ne le voient point d\'e9cro\'eetre dans la proportion o\'f9 il augmente ailleurs. V. Table statistique.}}}{ +\par +\par Tout en voyant le p\'e9ril qui se pr\'e9pare, les \'c9tats du Sud de l'Union am\'e9ricaine ne font rien pour le conjurer\~; chacun d'eux combat ou favorise l'accroissement du nombre des esclaves, selon qu'il est int\'e9ress\'e9 actuellement \'e0 en poss +\'e9der plus ou moins. Dans le Maryland, dans le district de Colombie, dans la Virginie, o\'f9 commence \'e0 p\'e9n\'e9trer le travail des hommes libres, on affranchit beaucoup d'esclaves et on en vend autant qu'on peut aux \'c9tats les plus m\'e9 +ridionaux. La Louisiane, la Caroline du Sud, le Mississipi, la Floride, qui trouvent, jusqu'\'e0 ce jour, un immense profit dans l'exploitation de leurs terres par les esclaves, n'en affranchissent point et s'efforcent d'en acqu\'e9 +rir sans cesse de nouveaux. Il arrive fr\'e9quemment que, effray\'e9s de l'avenir, ces \'c9tats font des lois pour d\'e9fendre l'achat de n\'e8gres dans les autres pays de l'Union. Comme je traversais la Louisiane (1832), la l\'e9 +gislature venait de rendre un d\'e9cret pour interdire tout achat de n\'e8gres dans les \'c9tats limitrophes\~; mais, en g\'e9n\'e9ral, ces lois ne sont point ex\'e9cut\'e9es. Souvent les l\'e9gislateurs sont les premiers \'e0 y contrevenir\~; leur int +\'e9r\'eat priv\'e9 de propri\'e9taire leur fait acheter des esclaves, dont ils ont d\'e9fendu le commerce dans un int\'e9r\'eat g\'e9n\'e9ral. +\par +\par En r\'e9sum\'e9, quand on consid\'e8re le mouvement intellectuel qui agite le monde\~; la r\'e9probation qui fl\'e9trit l'esclavage dans l'opinion de tous les peuples\~; les conqu\'eates rapides qu'ont d\'e9j\'e0 faites, aux \'c9tats-Unis, les id\'e9 +es de libert\'e9 sur la servitude des noirs\~; les progr\'e8s de l'affranchissement qui, sans cesse, gagne du Nord au Sud\~; la n\'e9cessit\'e9 o\'f9 seront t\'f4t ou tard les \'c9tats m\'e9 +ridionaux de substituer le travail libre au travail des esclaves, sous peine d'\'eatre inf\'e9rieurs aux \'c9tats du Nord\~; en pr\'e9sence de tous ces faits, il est impossible de ne pas pr\'e9voir une \'e9poque plus ou moins rapproch\'e9e, \'e0 + laquelle l'esclavage dispara\'eetra tout \'e0 fait de l'Am\'e9rique du Nord. +\par +\par Mais comment s'op\'e9rera cet affranchissement\~? quels en seront les moyens et les cons\'e9quences\~? quel sera le sort des ma\'eetres et des affranchis\~? c'est ce que personne n'ose d\'e9terminer \'e0 l'avance. +\par +\par Il y a en Am\'e9rique un fait plus grave peut-\'eatre que l'esclavage\~; c'est la race m\'eame des esclaves. La soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine,avec ses n\'e8gres se trouve dans une situation toute diff\'e9rente des soci\'e9t\'e9 +s antiques qui eurent des esclaves. La couleur des esclaves am\'e9ricains change toutes les cons\'e9quences de l'affranchissement. L'affranchi blanc, n'avait presque plus rien de l'esclave. L'affranchi noir n'a presque rien de l'homme libre\~ +; vainement les noirs re\'e7oivent la libert\'e9\~; ils demeurent esclaves dans l'opinion. Les m\'9curs sont plus puissantes que les lois\~; le n\'e8gre esclave passait pour un \'eatre inf\'e9rieur ou d\'e9grad\'e9\~; la d\'e9gradation de l'esclave reste +\'e0 l'affranchi. La couleur noire perp\'e9tue le souvenir de la servitude et semble former un obstacle \'e9ternel au m\'e9lange des deux races. +\par +\par Ces pr\'e9jug\'e9s et ces r\'e9pugnances sont tels que dans les \'c9tats du Nord les plus \'e9clair\'e9s, l'antipathie qui s\'e9pare une race de l'autre, demeure toujours la m\'eame, et, ce qui est digne de remarque, c'est que plusieurs de ces \'c9 +tats consacrent dans leurs lois l'inf\'e9riorit\'e9 des noirs. +\par +\par On con\'e7oit ais\'e9ment que, dans les \'c9tats \'e0 esclaves, les n\'e8gres affranchis ne soient pas trait\'e9s enti\'e8rement comme les hommes libres de couleur blanche\~; ainsi on lira sans \'e9 +tonnement cet article d'une loi de la Louisiane, qui porte\~: +\par +\par \'ab\~Les gens de couleur libres ne doivent jamais insulter ni frapper les blancs, ni pr\'e9tendre s'\'e9galer \'e0 eux\~; au contraire, ils doivent leur c\'e9der le pas partout, et ne leur parler ou leur r\'e9pondre qu'avec respect, sous peine d'\'ea +tre punis de prison, suivant la gravit\'e9 des cas.\~\'bb\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ + V. Digeste des lois de la Louisiane, t. I, p. 231.}}}{ +\par +\par On ne sera pas plus surpris de voir prohib\'e9 dans les \'c9tats \'e0 esclaves tout mariage entre des personnes blanches et gens de couleur libres ou esclaves.\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{\lang2057 V. Statute laws of Tennessee, t. I, p. 220.}}}{ +\par +\par Mais ce qui para\'eetra peut-\'eatre plus extraordinaire, c'est que, m\'eame dans les \'c9tats du Nord, le mariage entre blancs et personnes de couleur ait \'e9t\'e9 pendant longtemps interdit par la loi m\'eame. Ainsi, la loi de Massachusetts d\'e9 +clarait nul un pareil mariage et pronon\'e7ait une amende contre le magistrat qui passait l'acte.\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ +\lang2057 V. General laws of Massachusetts, t. I, p. 259.}}}{ Cette loi n'a \'e9t\'e9 abolie qu'en 1830. +\par +\par Du reste, lorsque la d\'e9fense n'est pas dans la loi, elle est toujours la m\'eame dans les m\'9curs\~; une barri\'e8re d'airain est toujours interpos\'e9e entre les blancs et les noirs. +\par +\par Quoique vivant sur le m\'eame sol et dans les m\'eames cit\'e9s, les deux populations ont une existence civile distincte. Chacune a ses \'e9coles, ses \'e9glises, ses cimeti\'e8res. Dans tous les lieux publics o\'f9 il est n\'e9 +cessaire que toutes deux soient pr\'e9sentes en m\'eame temps, elles ne se confondent point\~; des places distinctes leur sont assign\'e9es. Elles sont ainsi class\'e9es dans les salles des tribunaux, dans les hospices, dans les prisons. La libert\'e9 + dont jouissent les n\'e8gres n'est pour eux la source d'aucun des bienfaits que la soci\'e9t\'e9 procure. Le m\'eame pr\'e9jug\'e9 qui les couvre de m\'e9pris leur interdit la plupart des professions. On ne saurait se faire une id\'e9 +e exacte des difficult\'e9s que doit vaincre un n\'e8gre pour faire sa fortune aux \'c9tats-Unis\~; il rencontre partout des obstacles et nulle part des appuis. Aussi la domesticit\'e9 est-elle la condition du plus grand nombre des n\'e8gres libres. + +\par +\par Dans la vie politique, la s\'e9paration est encore plus profonde. Quoique admissibles en principe aux emplois publics, ils n'en poss\'e8dent aucun\~; il n'y a pas d'exemple d'un n\'e8gre ou d'un mul\'e2tre remplissant aux \'c9 +tats-Unis une fonction publique. Les lois des \'c9tats du Nord reconnaissent en g\'e9n\'e9ral aux gens de couleur libres des droits politiques pareils \'e0 ceux des blancs\~; mais n +ulle part on ne leur permet d'en jouir. Les gens de couleur libres de Philadelphie ayant voulu, il y a quelque temps, exercer leurs droits politiques \'e0 l'occasion d'une \'e9lection, furent repouss\'e9s avec violence de la salle o\'f9 + ils venaient pour d\'e9poser leurs suffrages, et il leur fallut renoncer \'e0 l'exercice d'un droit dont le principe ne leur \'e9tait pas contest\'e9. Depuis ce temps, ils n'ont point renouvel\'e9 cette pr\'e9tention si l\'e9 +gitime. Il est triste de le dire, mais le seul parti qu'ait \'e0 prendre la population noire ainsi opprim\'e9e, c'est de se soumettre et de souffrir la tyrannie sans murmure. Dans ces derniers temps, des hommes anim\'e9 +s de l'intention la plus pure et des sentiments les plus philanthropiques ont tent\'e9 d'arriver \'e0 la fusion des noirs avec les blancs, par le moyen des mariages mutuels. Mais ces essais ont soulev\'e9 toutes les susceptibilit\'e9s de l'orgueil am\'e9 +ricain et abouti \'e0 deux insurrections dont New York et Philadelphie furent le th\'e9\'e2tre au mois de juillet 1834. Toutes les fois que les n\'e8gres affranchis manifestent l'intention directe ou indirecte de s'\'e9galer aux blancs, ceux-ci se soul +\'e8vent aussit\'f4t en masse pour r\'e9primer une tentative aussi audacieuse. Ces faits se passent pourtant dans les \'c9tats les plus \'e9clair\'e9s, les plus religieux de l'Union, et o\'f9 + depuis longtemps l'esclavage est aboli. Qui douterait maintenant que la barri\'e8re qui s\'e9pare les deux races ne soit insurmontable\~? +\par +\par En g\'e9n\'e9ral, les n\'e8gres libres du Nord supportent patiemment leur mis\'e8re\~: mais croit-on qu'ils se soumissent \'e0 tant d'humiliations et \'e0 tant d'injustices s'ils \'e9taient plus nombreux\~? Ils ne forment dans les \'c9 +tats du Nord qu'une minorit\'e9 imperceptible. Qu'arriverait-il, s'ils \'e9taient, comme dans le Sud, en nombre ou sup\'e9rieur aux blancs\~? Ce qui de nos jours se passe dans + le Nord peut faire pressentir l'avenir du Sud. S'il est vrai que les tentatives g\'e9n\'e9reuses faites pour transporter d'Am\'e9rique en Afrique les n\'e8gres affranchis ne puissent jamais conduire qu'\'e0 des r\'e9 +sultats partiels, il est malheureusement trop certain qu'un jour les \'c9tats du Sud de l'Union rec\'e8leront dans leur sein deux races ennemies, distinctes par la couleur, s\'e9par\'e9es par un pr\'e9jug\'e9 invincible, et dont l'une rendra \'e0 + l'autre la haine pour le m\'e9pris. C'est l\'e0, il faut le reconna\'eetre, la grande plaie de la soci\'e9t\'e9 am\'e9ricaine. +\par +\par Comment se r\'e9soudra ce grand probl\'e8me politique\~? Faut-il pr\'e9voir dans l'avenir une crise d'extermination\~? Dans quel temps\~? Quelles seront les victimes\~? Les blancs du Sud \'e9tant en possession des forces que donnent la civilisation +et l'habitude de la puissance, et certains d'ailleurs de trouver un appui dans les \'c9tats du Nord, o\'f9 la race noire s'\'e9teint, faut-il en conclure que les n\'e8gres succomberont dans la lutte, si une lutte s'engage\~? Personne ne peut r\'e9pondre +\'e0 ces questions. On voit se former l'orage, on l'entend gronder dans le lointain\~; mais nul ne peut dire sur qui tombera la foudre. +\par }\pard\plain \s3\qj\fi567\sb480\sa480\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel2\adjustright \b\f16\fs32\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594430}Tableaux comparatifs de la population libre et de la population esclave aux \'c9 +tats-unis depuis 1790 jusqu'en 1830.{\*\bkmkend _Toc72594430} +\par }\pard\plain \s29\qc\nowidctlpar\adjustright \b\f16\fs32\lang1036 {{\*\bkmkstart Marie_appendice_1_tableaux_comp_1}N\'ba 1 \endash 1790 +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {{\*\bkmkend Marie_appendice_1_tableaux_comp_1} +\par }{\fs28 Nom des \'c9tats\tab Population libre\line en 1790\tab Population esclave\line en 1790\tab Proportion des esclaves \'e0 la population libre.\tab }{ +\par }{\fs28 Maine\tab 96,549\tab \'ab\tab \'ab\tab }{ +\par }{\fs28 New Hampshire\tab 181,855\tab 158\tab 11 1/2 sur mille\tab }{ +\par }{\fs28 Vermont\tab 85,542\tab 17\tab 2 s. 10,000\tab }{ +\par }{\fs28 Massachusetts\tab 378,787\tab \'ab\tab \'ab\tab }{ +\par }{\fs28 Rhode-Island\tab 67,825\tab 952\tab 13 s. mille\tab }{ +\par }{\fs28 Connecticut\tab 235,187\tab 2,759\tab 12 s. mille\tab }{ +\par }{\fs28 New York\tab 318,796\tab 21,324\tab 7 s. 100\tab }{ +\par }{\fs28 New Jersey\tab 172,716\tab 11,423\tab 6 s. 100\tab }{ +\par }{\fs28 Pensylvanie\tab 430,136\tab 3,737\tab 9 s. mille\tab }{ +\par }{\fs28 Delaware\tab 50,207\tab 8,887\tab 15 s. 100\tab }{ +\par }{\fs28 Maryland\tab 216,092\tab 103,036\tab 32 s. 100\tab }{ +\par }{\fs28 Virginie\tab 454,183\tab 293,427\tab 38 s. 100\tab }{ +\par }{\fs28 Caroline du Nord\tab 293,379\tab 100,572\tab 26 s. 100\tab }{ +\par }{\fs28 Caroline du Sud\tab 141,979\tab 107,094\tab 43 s. 100\tab }{ +\par }{\fs28 G\'e9orgie\tab 53,284\tab 29,264\tab 35 s. 100\tab }{ +\par }{\fs28 Alabama\tab \'ab\tab \'ab\tab \'ab\tab }{ +\par }{\fs28 Mississipi\tab \'ab\tab \'ab\tab \'ab\tab }{ +\par }{\fs28 Louisiane\tab \'ab\tab \'ab\tab \'ab\tab }{ +\par }{\fs28 Tennessee\tab \'ab\tab \'ab\tab \'ab\tab }{ +\par }{\fs28 Kentucky\tab 61,847\tab 11,830\tab 26 s. 100\tab }{ +\par }{\fs28 Ohio\tab \'ab\tab \'ab\tab \'ab\tab }{ +\par }{\fs28 Indiana\tab \'ab\tab \'ab\tab \'ab\tab }{ +\par }{\fs28 Illinois\tab \'ab\tab \'ab\tab \'ab\tab }{ +\par }{\fs28 Missouri\tab \'ab\tab \'ab\tab \'ab\tab }{ +\par }{\fs28 Dist. de Colombie\tab \'ab\tab \'ab\tab \'ab\tab }{ +\par }{\fs28 Floride\tab \'ab\tab \'ab\tab \'ab\tab }{ +\par }{\fs28 Michigan\tab \'ab\tab \'ab\tab \'ab\tab }{ +\par }{\fs28 Arkansas\tab \'ab\tab \'ab\tab \'ab\tab }{ +\par }{\fs28 TOTAL\~\tab 3,231,429\~}{\b\fs28\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur n\'e9 +s libres ou affranchis.}}}{\fs28 \tab 697,807\tab \tab }{ +\par +\par }{\b\fs28 OBSERVATIONS\~:\tab }{\fs28 \tab +\par En 1790, les \'c9tats qui ont le plus d'esclaves sont\~:\tab +\par 1.- Caroline du Sud\tab 43 escl. sur 100 hab.\tab +\par 2.- Virginie\tab 38 escl. sur 100 hab.\tab +\par 3.- G\'e9orgie\tab 35 escl. sur 100 hab.\tab +\par 4.- Maryland\tab 32 escl. sur 100 hab.\tab +\par 5.- Caroline du Nord\tab 26 escl. sur 100 hab.\tab +\par 6.- Kentucky\tab 26 escl. sur 100 hab.\tab +\par }{ +\par D\'e9j\'e0, en 1790, il n'y a plus d'esclaves dans le Massachusetts, dans le Maine\~; et l'on n'en compte plus que 7 sur 100 dans l'\'c9tat de New York, et 9 sur 1,000 dans la Pennsylvanie. \'c0 l'\'e9gard des \'c9tats du Sud, o\'f9 + l'on n'en voit point figurer, leur absence tient \'e0 deux causes\~: la premi\'e8re, pour quelques-uns, c'est le d\'e9faut de documents statistiques, par exemple, pour la Louisiane, qui alors ne faisait pas partie des \'c9tats-Unis\~ +; la seconde pour certains autres, c'est le manque d'habitants, comme pour Missouri, Arkansas, etc. +\par +\par C'est ici le lieu de faire observer qu'\'e0 cette \'e9poque l'esclavage, qui s'\'e9teint dans le Nord, n'est pas encore n\'e9 dans quelques pays du Sud. On le verra bient\'f4t para\'eetre et se d\'e9 +velopper dans ces derniers, tandis qu'il a disparu dans les autres pour n'y plus revenir. +\par +\par }\pard\plain \s29\qc\nowidctlpar\adjustright \b\f16\fs32\lang1036 {{\*\bkmkstart Marie_appendice_1_tableaux_comp_2}N\'ba 2 \endash 1800 +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {{\*\bkmkend Marie_appendice_1_tableaux_comp_2} +\par }{\fs28 Nom des \'c9tats\tab Population libre\line en 1800\~}{\b\fs28\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ De 1790 \'e0 1800, la po +pulation libre a augment\'e9 de 1,181,455, c'est-\'e0-dire de 36 pour cent en dix ans, ou 3 1/2 pour cent par an.}}}{\fs28 \tab Population esclave\line en 1800\~}{\b\fs28\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ De 1790 \'e0 1800, la population esclave a augment\'e9 de 193,162 , c'est-\'e0-dire de 28 pour cent en dix ans, un peu moins de 3 pour cent par an.}}}{ +\fs28 \tab Proportion des esclaves \'e0 la population libre.\tab +\par \tab \tab \tab \tab +\par Maine\tab 151,719\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par New Hampshire\tab 183,850\tab 8\tab 4 sur 100,000\tab +\par Vermont\tab 154,465\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par Massachusetts\tab 422,845\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par Rhode-Island\tab 68,741\tab 381\tab 5 s. 1,000\tab +\par Connecticut\tab 250,051\tab 951\tab 3 s. 1,000\tab +\par New York\tab 565,707\tab 20,343\tab 3 s. 1,000\tab +\par New Jersey\tab 198,727\tab 12,422\tab 6 s. 100\tab +\par Pensylvanie\tab 600,839\tab 1,706\tab 3 s. 1,000\tab +\par Delaware\tab 58,120\tab 6,153\tab 10 s. 100\tab +\par Maryland\tab 240,189\tab 105,635\tab 30 s. 100\tab +\par Virginie\tab 534,404\tab 345,796\tab 37 s. 100\tab +\par Caroline du Nord\tab 344,807\tab 133,296\tab 28 s. 100\tab +\par Caroline du Sud\tab 199,440\tab 146,151\tab 43 s. 100\tab +\par G\'e9orgie\tab 103,282\tab 59,404\tab 36 s. 100\tab +\par Alabama\tab 5,361\tab 3,489\tab 37 s. 100\tab +\par Mississipi\tab \'ab\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par Louisiane\tab \'ab\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par Tennessee\tab 92,118\tab 13,584\tab 13 s. 100\tab +\par Kentucky\tab 216,925\tab 40,348\tab 18 s. 100\tab +\par Ohio\tab 45,365\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par Indiana\tab 4,516\tab 135\tab 3 s. 100\tab +\par Illinois\tab 215\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par Missouri\tab \'ab\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par Dist. de Colombie\tab 10,849\tab 3,244\tab 22 s. 100\tab +\par Floride\tab \'ab\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par Michigan\tab 551\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par Arkansas\tab \'ab\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par TOTAL\~\tab 4,412,884\~}{\b\fs28\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur n\'e9s libres ou affranchis.}}}{ +\fs28 \tab 893,041\tab \tab +\par }{ +\par }{\b\fs28 OBSERVATIONS\~:\tab }{\fs28 \tab +\par Classement des \'c9tats qui ont le plus d'esclaves.\tab +\par 1.-Caroline du Sud\tab 43escl. sur 100 hab.\tab +\par 2.-Virginie et Alabama\tab 37 escl. sur 100 hab.\tab +\par 3.-G\'e9orgie\tab 36 escl. sur 100 hab.\tab +\par 4.-Maryland\tab 30 escl. sur 100 hab.\tab +\par 5.-Caroline du Nord\tab 28 escl. sur 100 hab.\tab +\par 6.-Dist. de Colombie\tab 22 escl. sur 100 hab.\tab +\par 7.-Tennessee\tab 13 escl. sur 100 hab.\tab +\par 8.-Delaware\tab 10 escl. sur 100 hab.\tab +\par 9.-New Jersey\tab 6 escl. sur 100 hab.\tab +\par 10.-New York\tab 3 escl. sur 100 hab.\tab +\par 11.-Indiana\tab 3 escl. sur 100 hab.\tab +\par 12.-Kentucky\tab 2 escl. sur 100 hab.\tab +\par }{ +\par Progression du nombre des esclaves dans les diff\'e9rents \'c9tats\~: +\par +\par La Caroline du Nord de 1790 \'e0 1800, a gagn\'e9 2 esclaves sur 100 habitants. La G\'e9orgie 1 sur 100 habitants. +\par +\par Le nombre des esclaves est stationnaire dans la Caroline du Sud et dans le New Jersey. +\par +\par Il est en d\'e9clin dans les \'c9tats suivants\~: +\par +\par Le Kentucky en a perdu 8 sur 100 habitants, +\par Le Delaware 5 sur 100 habitants, +\par L'\'c9tat de New York 4 sur 100 habitants, +\par Le Maryland 2 sur 100 habitants, +\par La Virginie 1 sur 100 habitants. +\par +\par NOTA. On voit para\'eetre des esclaves dans trois nouveaux \'c9tats, Alabama, Tennessee et Indiana\~; mais on ne peut faire \'e0 leur \'e9gard aucune observation, attendu que le chiffre de population de 1790 est inconnu. +\par +\par }\pard\plain \s29\qc\nowidctlpar\adjustright \b\f16\fs32\lang1036 {{\*\bkmkstart Marie_appendice_1_tableaux_comp_3}N\'ba 3 \endash 1810 +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {{\*\bkmkend Marie_appendice_1_tableaux_comp_3} +\par }{\fs28 Nom des \'c9tats\tab Population libre\line en 1810\~}{\b\fs28\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ De 1800 \'e0 + 1810, la population libre a augment\'e9 de 2,035,566, c'est-\'e0-dire de 45 pour 100 en 10 ans, ou 4 1/2 pour 100 par an.}}}{\fs28 \tab Population esclave\line en 1810\~}{\b\fs28\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ De 1800 \'e0 1810, la population esclave a augment\'e9 de 298,323, c'est-\'e0-dire de 33 pour 100 en 10 ans, un peu plus de 3 pour 100 par an.}}}{\fs28 +\tab Proportion des esclaves \'e0 la population libre.\tab +\par Maine\tab 228,705\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par New Hampshire\tab 214,460\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par Vermont\tab 217,895\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par Massachusetts\tab 472,040\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par Rhode-Island\tab 76,828\tab 103\tab 13 s. 10,000\tab +\par Connecticut\tab 261,632\tab 310\tab 11 s. 10,000\tab +\par New York\tab 944,032\tab 15,017\tab 15 s. 1,000\tab +\par New Jersey\tab 238,706\tab 10,851\tab 4 s. 100\tab +\par Pensylvanie\tab 809,296\tab 795\tab 10 s. 10,000\tab +\par Delaware\tab 68,497\tab 4,177\tab 6 s. 100\tab +\par Maryland\tab 273,044\tab 111,502\tab 29 s. 100\tab +\par Virginie\tab 582,104\tab 392,518\tab 40 s. 100\tab +\par Caroline du Nord\tab 386,676\tab 168,824\tab 30 s. 100\tab +\par Caroline du Sud\tab 318,750\tab 196,365\tab 47 s. 100\tab +\par G\'e9orgie\tab 147,215\tab 105,218\tab 41 s. 100\tab +\par Alabama et Mississipi\tab 23,270\tab 17,088\tab 42 s. 100\tab +\par Louisiane\tab 41,296\tab 34,660\tab 45 s. 100\tab +\par Tennessee\tab 217,192\tab 44,535\tab 17 s. 100\tab +\par Kentucky\tab 325,950\tab 80,561\tab 19 s. 100\tab +\par Ohio\tab 230,760\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par Indiana\tab 24,283\tab 237\tab 9 s. 1,000\tab +\par Illinois\tab 12,114\tab 168\tab 13 s. 1,000\tab +\par Missouri\tab 16,772\tab 3,011\tab 15 s. 100\tab +\par Dist. de Colombie\tab 18,628\tab 5,395\tab 22 s. 100\tab +\par Floride\tab \'ab\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par Michigan\tab 4,762\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par Arkansas\tab 1,062\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par TOTAL\~\tab 6,048,850\~}{\b\fs28\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur n\'e9s libres ou affranchis.}}}{ +\fs28 \tab 1,191,394\tab \tab +\par }{ +\par }{\b\fs28 OBSERVATIONS\~:}{\fs28 \tab +\par Classement des \'c9tats qui ont le plus d'esclaves.\tab +\par 1.-Caroline du Sud\tab 47 escl. sur 100 hab.\tab +\par 2.-Louisiane\tab 45 escl. sur 100 hab.\tab +\par 3.-Alabama, Mississipi\tab 42 escl. sur 100 hab.\tab +\par 4.-G\'e9orgie\tab 41 escl. sur 100 hab.\tab +\par 5.-Virginie\tab 40 escl. sur 100 hab.\tab +\par 6.-Caroline du Nord\tab 30 escl. sur 100 hab.\tab +\par 7.-Maryland\tab 29 escl. sur 100 hab.\tab +\par 8.-Dist. de Colombie\tab 22 escl. sur 100 hab.\tab +\par 9.-Kentucky\tab 19 escl. sur 100 hab.\tab +\par 10.-Tennessee\tab 17 escl. sur 100 hab.\tab +\par 11.-Missouri\tab 15 escl. sur 100 hab.\tab +\par 12.-Illinois\tab 13 escl. sur 100 hab.\tab +\par 13.-Delaware\tab 6 escl. sur 100 hab.\tab +\par 14.-New Jersey\tab 4 escl. sur 100 hab.\tab +\par }{ +\par De 1800 \'e0 1810, la G\'e9orgie, Alabama et Mississipi ont gagn\'e9 5 esclaves sur 100 habitants, +\par La Caroline du Sud et le Tennessee 4 sur 100 habitants, +\par La Virginie, 3 sur 100 habitants, +\par La Caroline du Nord 2 sur 100 habitants, +\par Le Kentucky 1 sur 100 habitants. +\par +\par Le nombre des esclaves est stationnaire dans le district de Colombie. +\par +\par Il d\'e9cro\'eet dans les \'c9tats suivants\~: +\par +\par }\pard \qj\fi-360\li1080\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {Le Delaware en a perdu 4 sur 100 habitants, +\par Le New Jersey 2 sur 100 habitants, +\par Le Maryland 1 sur 100 habitants. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par L'esclavage dispara\'eet presque enti\'e8rement des \'c9tats de New York et de Pennsylvanie, o\'f9 il ne figure plus que pour quelques fractions imperceptibles. +\par +\par NOTA. \'c0 cette p\'e9riode, on voit na\'eetre deux nouveaux \'c9tats, Illinois et Missouri. L'esclavage qui s'\'e9tablit dans les deux s'\'e9teindra presque aussit\'f4t dans le premier, mais il va s'\'e9tendre dans le second. En m\'ea +me temps on voit para\'eetre sur la sc\'e8ne l'\'c9tat d'Ohio, qui, presqu\rquote \'eele sa naissance, a d\'e9j\'e0 230,760 habitants et pas un esclave. La loi de l'\'c9tat a d\'e8s l'origine proscrit l'esclavage. Le Missouri, qui pouvait ais\'e9 +ment se passer d'esclaves, regrettera longtemps de n'avoir pas imit\'e9 l'Ohio. +\par +\par }\pard\plain \s29\qc\nowidctlpar\adjustright \b\f16\fs32\lang1036 {{\*\bkmkstart Marie_appendice_1_tableaux_comp_4}N\'ba 4 \endash 1820 +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {{\*\bkmkend Marie_appendice_1_tableaux_comp_4} +\par }{\fs28 Nom des \'c9tats\tab Population libre\line en 1820\~}{\b\fs28\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ De 1810 \'e0 + 1820, la population libre a augment\'e9 de 2,051,617, c'est-\'e0-dire de 33 pour 100 en 10 ans, ou un peu plus de 3 pour 100 par an.}}}{\fs28 \tab Population esclave\line en 1820\~}{\b\fs28\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ De 1810 \'e0 1820, la population esclave a augment\'e9 de 346,700, c'est-\'e0-dire de 29 pour 100 en 10 ans, un peu moins de 3 pour 100 par an.}}}{\fs28 +\tab Proportion des esclaves \'e0 la population libre.\tab +\par Maine\tab 208,335\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par New Hampshire\tab 244,161\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par Vermont\tab 235,764\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par Massachusetts\tab 528,287\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par Rhode-Island\tab 83,011\tab 48\tab 5 sur 10,000\tab +\par Connecticut\tab 275,151\tab 97\tab 1 s. 10,000\tab +\par New York\tab 1,362,724\tab 10,088\tab 7 s. 1,000\tab +\par New Jersey\tab 270,018\tab 7,557\tab 3 s. 100\tab +\par Pensylvanie\tab 1,049,102\tab 211\tab 2 s. 10,000\tab +\par Delaware\tab 68,240\tab 4,509\tab 6 s. 100\tab +\par Maryland\tab 299,952\tab 107,398\tab 26 s. 100\tab +\par Virginie\tab 640,213\tab 425,153\tab 39 s. 100\tab +\par Caroline du Nord\tab 433,812\tab 205,017\tab 32 s. 100\tab +\par Caroline du Sud\tab 244,266\tab 258,475\tab 51 s. 100\tab +\par G\'e9orgie\tab 201,333\tab 149,656\tab 44 s. 100\tab +\par Alabama et Mississipi\tab 126,656\tab 76,693\tab 37 s. 100\tab +\par Louisiane\tab 84,343\tab 69,064\tab 45 s. 100\tab +\par Tennessee\tab 340,696\tab 80,107\tab 19 s. 100\tab +\par Kentucky\tab 437,585\tab 126,732\tab 22 s. 100\tab +\par Ohio\tab 564,317\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par Indiana\tab 146,988\tab 190\tab 12 s. 10,000\tab +\par Illinois\tab 55,211\tab 917\tab 16 s. 1,000\tab +\par Missouri\tab 26,662\tab 10,222\tab 15 s. 100\tab +\par Dist. de Colombie\tab 56,164\tab 6,377\tab 19 s. 100\tab +\par Floride\tab \'ab\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par Michigan\tab \'ab\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par Arkansas\tab 12,656\tab 1,617\tab 11 s. 100\tab +\par TOTAL\~\tab 8,100,067\~}{\b\fs28\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Dans ce chiffre sont compris les gens de couleur n\'e9s libres ou affranchis.}}}{ +\fs28 \tab 1,538,064\tab \tab +\par }{ +\par }{\b\fs28 OBSERVATIONS\~:}{\fs28 \tab +\par Classement des \'c9tats qui ont le plus d'esclaves.\tab +\par 1.- Caroline du Sud\tab 51 escl. sur 100 hab.\tab +\par 2.- Louisiane\tab 45 escl. sur 100 hab.\tab +\par 3.- G\'e9orgie\tab 44 escl. sur 100 hab.\tab +\par 4.- Virginie\tab 39 escl. sur 100 hab.\tab +\par 5.- Alabama, Mississipi\tab 37 escl. sur 100 hab.\tab +\par 6.- Caroline du Nord\tab 32 escl. sur 100 hab.\tab +\par 7.- Maryland\tab 26 escl. sur 100 hab.\tab +\par 8.- Kentucky\tab 22 escl. sur 100 hab.\tab +\par 9.- Tennessee, Dist. de Colombie\tab 17 escl. sur 100 hab.\tab +\par 10.- Missouri\tab 15 escl. sur 100 hab.\tab +\par 11.- Arkansas\tab 11 escl. sur 100 hab.\tab +\par 12.- Delaware\tab 6 escl. sur 100 hab.\tab +\par 13.- New Jersey\tab 3 escl. sur 100 hab.\tab +\par 14.- Illinois\tab 16 escl. sur mille hab.\tab +\par }{ +\par De 1810 \'e0 1820, la Caroline du Sud a gagn\'e9 4 esclaves sur 100 habitants, +\par La G\'e9orgie et le Kentucky 3 sur 100 habitants, +\par La Caroline du Nord et le Tennessee 2 sur 100 habitants. +\par +\par Le nombre des esclaves est stationnaire dans la Louisiane, le Missouri et le Delaware. +\par +\par Le nombre des esclaves d\'e9cro\'eet dans les \'c9tats suivants\~: +\par +\par }\pard \qj\fi-360\li1080\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {Alabama et Mississipi en ont perdu 5 sur 100 habitants, +\par Le Maryland et le D. de Colombie 3 sur 100 habitants, +\par La Virginie et le New Jersey 1 sur 100 habitants. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par Il appara\'eet dans l'\'c9tat naissant d'Arkansas. +\par +\par }\pard\plain \s29\qc\nowidctlpar\adjustright \b\f16\fs32\lang1036 {{\*\bkmkstart Marie_appendice_1_tableaux_comp_5}N\'ba 5 \endash 1830 +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {{\*\bkmkend Marie_appendice_1_tableaux_comp_5} +\par }{\fs28 Nom des \'c9tats\tab Population libre\line en 1830\~}{\b\fs28\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ De 1820 \'e0 1830 la population libre augment +\'e9 de 2,756,922, c'est-\'e0-dire de 34 pour cent en dix ans, ou un en plus de 3 pour cent par an.}}}{\fs28 \tab Population esclave\line en 1830\~}{\b\fs28\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright +\f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ De 1820 \'e0 1830, le nombre des esclaves a augment\'e9 de 470,967, c'est-\'e0-dire de 29 pour cent en dix ans, un peu moins de 3 pour cent par an.}}}{\fs28 \tab Proportion des esclaves \'e0 + la population libre.\tab +\par Maine\tab 399,955\tab 2\tab 1 sur 200,000\tab +\par New Hampshire\tab 269,328\tab 3\tab 1 s. 100,000\tab +\par Vermont\tab 280,652\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par Massachusetts\tab 610,408\tab 1\tab 1 s. 600,000\tab +\par Rhode-Island\tab 97,199\tab 17\tab 1 s. 10,000\tab +\par Connecticut\tab 297,650\tab 25\tab 8 s. 10,000\tab +\par New York\tab 1,918,533\tab 75\tab 3 s. 100,000\tab +\par New Jersey\tab 318,569\tab 2,254\tab 7 s. 1,000\tab +\par Pensylvanie\tab 1,347,830\tab 403\tab 3 s. 10,000\tab +\par Delaware\tab 73,456\tab 3,292\tab 4 s. 100\tab +\par Maryland\tab 344,046\tab 102,046\tab 23 s. 100\tab +\par Virginie\tab 741,654\tab 469,654\tab 38 s. 100\tab +\par Caroline du Nord\tab 492,386\tab 245,601\tab 33 s. 100\tab +\par Caroline du Sud\tab 265,784\tab 315,401\tab 54 s. 100\tab +\par G\'e9orgie\tab 299,292\tab 217,531\tab 42 s. 100\tab +\par Alabama\tab 191,978\tab 117,549\tab 37 s. 100\tab +\par Mississipi\tab 70,062\tab 65,659\tab 48 s. 100\tab +\par Louisiane\tab 106,151\tab 109,588\tab 51 s. 100\tab +\par Tennessee\tab 540,301\tab 141,603\tab 20 s. 100\tab +\par Kentucky\tab 522,704\tab 165,213\tab 24 s. 100\tab +\par Ohio\tab 937,903\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par Indiana\tab 343,031\tab \'ab\tab \'ab\tab +\par Illinois\tab 157,455\tab \'ab\tab \'ab }{\b\fs28\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Il y a dans Illinois 747 noirs en \'e9tat de domesticit\'e9 l\'e9 +gale, c'est-\'e0-dire lou\'e9s \'e0 vie, mais ils ne sont pas esclaves.}}}{\fs28 \tab +\par Missouri\tab 115,364\tab 25,081\tab 17 s. 100\tab +\par Dist. de Colombie\tab 33,715\tab 6,119\tab 15 s. 100\tab +\par Floride\tab 19,229\tab 15,501\tab 44 s. 100\tab +\par Michigan\tab 31,607\tab 32\tab 1 s. 1,000\tab +\par Arkansas\tab 25,812\tab 4,576\tab 14 s. 100\tab +\par TOTAL\~\tab 10, 856,988\~}{\b\fs28\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ NOTA. Sont compris dans le chiffre de 10,856,989 (}{\cf6 a}{) de la populatio +n libre 319,599 personnes de couleur affranchies, ou n\'e9es de parents affranchis. +\par (}{\cf6 a}{)Note du copiste\~: La diff\'e9rence d'une unit\'e9 entre le total de la population libre dans la premi\'e8re colonne ci-dessus et le total repris dans la pr\'e9sente note, est pr\'e9sente dans le texte imprim\'e9 original. De m\'ea +me, l'addition des chiffres des diff\'e9rents \'c9tats dans la m\'eame colonne ne correspond pas au total indiqu\'e9.}}}{\fs28 \tab 2,009,031\tab \tab +\par }{ +\par }{\b\fs28 OBSERVATIONS\~:\tab }{\fs28 \tab +\par Classement des \'c9tats qui ont le plus d'esclaves.\tab +\par 1.- Caroline du Sud\tab 54escl. sur 100 hab.\tab +\par 2.- Louisiane\tab 51escl. sur 100 hab.\tab +\par 3.- Mississipi\tab 48escl. sur 100 hab.\tab +\par 4.- Floride\tab 44escl. sur 100 hab.\tab +\par 5.- G\'e9orgie\tab 42escl. sur 100 hab.\tab +\par 6.- Virginie\tab 38escl. sur 100 hab.\tab +\par 7.- Alabama\tab 37escl. sur 100 hab.\tab +\par 8.- Caroline du Nord\tab 33escl. sur 100 hab.\tab +\par 9.- Kentucky\tab 24escl. sur 100 hab.\tab +\par 10.- Maryland\tab 23escl. sur 100 hab.\tab +\par 11.- Tennessee\tab 20escl. sur 100 hab.\tab +\par 12.- Missouri\tab 17escl. sur 100 hab.\tab +\par 13.- Dist. de Colombie\tab 15escl. sur 100 hab.\tab +\par 14.- Arkansas Terr.\tab 14escl. sur 100 hab.\tab +\par 15.- Delaware\tab 4escl. sur 100 hab.\tab +\par 16.- New Jersey\tab 7escl. sur mille hab.\tab +\par }{ +\par }{\b\fs28 OBSERVATIONS\~:\tab }{\fs28 \tab +\par Classement des \'c9tats qui ont le plus d'esclaves.\tab +\par 1.- Caroline du Sud\tab 54escl. sur 100 hab.\tab +\par 2.- Louisiane\tab 51escl. sur 100 hab.\tab +\par 3.- Mississipi\tab 48escl. sur 100 hab.\tab +\par 4.- Floride\tab 44escl. sur 100 hab.\tab +\par 5.- G\'e9orgie\tab 42escl. sur 100 hab.\tab +\par 6.- Virginie\tab 38escl. sur 100 hab.\tab +\par 7.- Alabama\tab 37escl. sur 100 hab.\tab +\par 8.- Caroline du Nord\tab 33escl. sur 100 hab.\tab +\par 9.- Kentucky\tab 24escl. sur 100 hab.\tab +\par 10.- Maryland\tab 23escl. sur 100 hab.\tab +\par 11.- Tennessee\tab 20escl. sur 100 hab.\tab +\par 12.- Missouri\tab 17escl. sur 100 hab.\tab +\par 13.- Dist. de Colombie\tab 15escl. sur 100 hab.\tab +\par 14.- Arkansas Terr.\tab 14escl. sur 100 hab.\tab +\par 15.- Delaware\tab 4escl. sur 100 hab.\tab +\par 16.- New Jersey\tab 7escl. sur mille hab.\tab +\par }{ +\par De 1820 \'e0 1830, le Mississipi a gagn\'e9 11 esclaves sur 100 habitants, +\par La Louisiane 6 sur 100 habitants, +\par La Caroline du Sud et Arkansas 3 sur 100 habitants, +\par Le Kentucky et le Missouri 2 sur 100 habitants, +\par La Caroline du Nord et le Tennessee 1 sur 100 habitants. +\par +\par Le nombre des esclaves est stationnaire dans Alabama. +\par +\par Il d\'e9cro\'eet dans les \'c9tats suivants\~: +\par +\par }\pard \qj\fi-360\li1080\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {Le district de Colombie en a perdu 4 sur 100 habitants, +\par Le Maryland 3 sur 100 habitants, +\par La G\'e9orgie et le Delaware 2 sur 100 habitants, +\par La Virginie 1 sur 100 habitants. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par Pour la premi\'e8re fois nous poss\'e9dons sur la Floride un chiffre statistique qui nous donne pour cet \'c9tat, 44 esclaves sur 100 habitants. +\par +\par En parcourant les divers tableaux qui pr\'e9c\'e8dent, on voit l'esclavage faire d'inutiles efforts pour s'\'e9tablir dans le Nord. Il d\'e9cro\'eet rapidement dans tous les \'c9tats situ\'e9s au-dessus du 40e degr\'e9 de latitude. Dans les \'c9tats situ +\'e9s entre le 40e et le 36e degr\'e9 de latitude, il est presque stationnaire\~; cependant l\'e0 encore il est en d\'e9clin. Il se d\'e9veloppe au contraire et s'accro\'eet rapidement dans la plupart des \'c9tats situ\'e9s entre le 34e et le 30e degr\'e9 +. D\'e9j\'e0 dans la Caroline du Sud et dans la Louisiane le nombre des esclaves surpasse celui des hommes libres. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594431}Deuxi\'e8me partie\~:\line }{\b0\i Note sur le mouvement religieux aux \'c9tats-Unis{\*\bkmkend _Toc72594431 +} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {J'ai souvent, dans le cours de cet ouvrage, parl\'e9 des diff\'e9rentes sectes religieuses qui existent aux \'c9tats-Unis. Tant\'f4t j'ai signal\'e9 + les sentiments qui animent les congr\'e9gations entre elles, tant\'f4t j'ai fait allusion \'e0 leur grand nombre\~; une autre fois, j'ai essay\'e9 de montrer l'influence des id\'e9es religieuses sur le maintien des institutions politiques. +\par +\par Afin de mettre davantage en lumi\'e8re les divers points de vue que j'ai pr\'e9sent\'e9s, je crois devoir placer sous les yeux du lecteur une esquisse fort abr\'e9g\'e9e du mouvement religieux aux \'c9tats-Unis. +\par +\par Les principales sectes religieuses \'e9tablies dans l'Am\'e9rique du Nord sont celles des m\'e9thodistes, anabaptistes, catholiques, presbyt\'e9riens, \'e9piscopaux, quakers ou amis, universalistes, congr\'e9gationalistes, unitaires, r\'e9form\'e9 +s hollandais, r\'e9form\'e9s allemands, moraves, luth\'e9riens, \'e9vang\'e9listes, etc. Les anabaptistes se divisent eux-m\'eames en calvinistes ou associ\'e9s, mennonites, \'e9mancipateurs, tunkers, etc. La congr\'e9gation protestante la plus nombreuse +est celle des m\'e9thodistes\~; elle comptait cinq cent cinquante mille membres au commencement de l'ann\'e9e 1834. On ne poss\'e8de point le chiffre exact des membres des autres communions. +\par +\par J'examinerai d'abord les rapports des diff\'e9rents cultes entre eux, et en second lieu les rapports de tous les cultes avec l'\'c9tat. +\par }\pard\plain \s3\qj\fi567\sb480\sa480\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel2\adjustright \b\f16\fs32\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594432}\'a7 I. Rapport des cultes entre eux.{\*\bkmkend _Toc72594432} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\'c0 cet \'e9gard, il faut d'abord, dans les sectes religieuses, distinguer les membres de la congr\'e9gation de ses ministres. +\par +\par On voit en g\'e9n\'e9ral r\'e9gner parmi les membres des diverses communions une harmonie parfaite\~; la bienveillance mutuelle qu'ont les Am\'e9ricains entre eux n'est point alt\'e9r\'e9e par la divergence des croyances religieuses. La prosp\'e9rit\'e9 + d'une congr\'e9gation, l'\'e9loquence d'un pr\'e9dicateur, inspirent bien aux autres communaut\'e9s qui sont moins heureuses, ou dont les orateurs sont moins brillants, quelques sentiments de jalousie\~; mais ces impressions sont \'e9ph\'e9m\'e8 +res, et ne laissent apr\'e8s elles aucune amertume\~: la rivalit\'e9 ne va point jusqu'\'e0 la haine. +\par +\par \'c0 l'\'e9gard des ministres de cultes oppos\'e9s, ce serait trop que de dire qu'ils sont hostiles les uns aux autres\~; mais on peut avancer du moins qu'il existe entre eux des rapports peu bienveillants\~ +; la raison principale en est que le plus ou le moins de succ\'e8s de leurs \'e9glises n'est pas seulement pour eux une question d'amour-propre, mais que c'est aussi une question d'int\'e9r\'eat. En g\'e9n\'e9ral, les \'e9 +moluments du ministre sont plus ou moins consid\'e9rables, selon l'importance de la soci\'e9t\'e9 qu'il dirige. Je parle ici seulement des cultes protestants qui forment, en Am\'e9 +rique, la religion du plus grand nombre. Les ministres protestants ne constituent point un clerg\'e9 soumis \'e0 des r\'e8gles hi\'e9rarchiques et \'e0 la surveillance d'on pouvoir sup\'e9rieur\~; la seule autorit\'e9 dont ils d\'e9 +pendent est celle de la communaut\'e9 qui les a \'e9lus\~; or rien ne g\'eane dans ses choix la congr\'e9gation qui cherche un ministre. Elle peut adopter qui il lui pla\'eet. Le candidat n'a besoin de prendre aucun degr\'e9 en th\'e9 +ologie, ni de subir aucun examen, ni de se livrer \'e0 aucune \'e9tude sp\'e9ciale pour acqu\'e9rir l'aptitude aux fonctions eccl\'e9siastiques\~: tel est le droit. En fait, on soumet \'e0 une sorte d'\'e9preuve presque tous ceux qui pr\'e9tendent \'e0 + exercer le saint minist\'e8re. Il existe dans toutes les grandes villes une r\'e9union de personnes \'e9clair\'e9es dont la mission est d'examiner les aspirants. Celui qui se pr\'e9sente prononce un sermon, et l'assembl\'e9e lui d\'e9 +livre un certificat analogue \'e0 son succ\'e8s\~; en g\'e9n\'e9ral, il obtient ce certificat dans les termes les plus favorables. Muni de cette pi\'e8ce, il s'offre une congr\'e9gation religieuse qui a besoin de ministre, et qui aussit\'f4 +t l'admet en cette qualit\'e9\~; quelquefois m\'eame on ne lui demande aucune justification\~; il annonce une grande pi\'e9t\'e9 et un z\'e8le ardent pour la religion, l\'e8ve les yeux au ciel en se frappant la poitrine, et, sur ces d\'e9 +monstrations qui ne sont pas toujours sinc\'e8res, la r\'e9union des particuliers qui veulent avoir un pr\'e9dicateur le d\'e9clarent }{\i ministre}{. +\par +\par Cette facilit\'e9 d'arriver au sacerdoce parmi les Am\'e9ricains imprime au minist\'e8re protestant un cachet particulier\~; il en r\'e9sulte que tout individu peut, sans aucune pr\'e9paration ni \'e9tude pr\'e9alable, se faire homme d'\'e9 +glise. Le minist\'e8re religieux devient une carri\'e8re dans laquelle on entre \'e0 tout \'e2ge, dans toute position et selon les circonstances. Tel que vous voyez \'e0 la t\'eate d'une congr\'e9gation respectable a commenc\'e9 par \'eatre marchand\~ +; son commerce \'e9tant tomb\'e9, il s'est fait ministre\~; cet autre a d\'e9but\'e9 par le sacerdoce, mais d\'e8s qu'il a eu quelque somme d'argent \'e0 sa disposition, il a laiss\'e9 la chaire pour le n\'e9goce. Aux yeux d'un grand nombre, le minist\'e8 +re religieux est une v\'e9ritable carri\'e8re industrielle. Le ministre protestant n'offre aucun trait de ressemblance avec le cur\'e9 catholique. En g\'e9n\'e9ral, celui-ci se marie \'e0 sa paroisse\~; sa vie tout enti\'e8re se passe au milieu des m\'ea +mes personnes, sur lesquelles il exerce non-seulement l'influence de son caract\'e8re sacr\'e9, mais encore l'ascendant de ses vertus\~; il ne fait point un m\'e9tier\~: il accomplit un devoir. \endash + L'existence du ministre protestant est au contraire essentiellement mobile\~: rien ne l'encha\'eene dans une congr\'e9gation, d\'e8s que son int\'e9r\'eat l'appelle dans une autre\~; il appartient de droit \'e0 la communaut\'e9 + qui le paie le mieux. Comme je traversais le Canada, o\'f9 la religion catholique est dominante, on me cita l'exemple d'un cur\'e9 qui, ne voulant point se s\'e9parer de ses paroissiens, venait de refuser l'\'e9piscopat\~; plus d'un ministre m\'e9 +thodiste on anabaptiste abandonnerait bient\'f4t son \'e9glise s'il y avait cent dollars de plus \'e0 gagner dans une autre. Rien n'est plus rare que de voir un ministre protestant \'e0 cheveux blancs. Le but principal que poursuit l'Am\'e9 +ricain dans le sacerdoce, c'est son bien-\'eatre, celui de sa femme, de ses enfants\~: quand il a mat\'e9riellement am\'e9lior\'e9 sa condition, le but est atteint\~; il se retire des affaires. L'\'e2ge arrivant, il se repose. +\par +\par La cons\'e9quence de ces faits est facile \'e0 d\'e9duire. Les rapports qu'ont entre eux les ministres des diff\'e9rentes sectes protestantes sont pareils aux relations qu'entretiennent des gens de professions semblables. Ils ne cherchent pas \'e0 + se nuire mutuellement, parce que c'est un principe utile \'e0 tous, que chacun doit exercer librement son industrie\~; mais ils soutiennent une v\'e9ritable concurrence, et il en r\'e9sulte des froissements d'int\'e9r\'eats priv\'e9s qui, n\'e9 +cessairement, suscitent dans l'\'e2me de ceux qui les \'e9prouvent des sentiments peu chr\'e9tiens. Le lecteur comprendra facilement que je n'entends point appliquer \'e0 tous les ministres protestants d'Am\'e9rique le caract\'e8 +re industriel que je viens de peindre ici\~; j'en ai rencontr\'e9 plusieurs dont la foi sinc\'e8re et le z\'e8le ardent ne pouvaient se comparer qu'\'e0 leur charit\'e9, et \'e0 leur d\'e9sint\'e9ressement des choses temporelles\~; mais je pr\'e9 +sente ici des traits applicables au plus grand nombre. +\par +\par J'ai dit qu'on voit r\'e9gner entre tous les membres des diverses congr\'e9gations religieuses une grande bienveillance, et que les petites passions que font na\'eetre le succ\'e8s de l'une, la d\'e9cadence de l'autre, se r\'e9duisent \'e0 quelques mou +vements d'amour-propre satisfait ou m\'e9content, sans jamais s'\'e9lever jusqu'\'e0 la haine. Il existe cependant deux exceptions \'e0 ce fait g\'e9n\'e9ral. +\par +\par La premi\'e8re est le sentiment des protestants, et notamment des presbyt\'e9riens envers les catholiques. +\par +\par Au milieu des sectes innombrables qui existent aux \'c9tats Unis, le catholicisme est le seul culte dont le principe soit contraire \'e0 celui des autres. Il prend son point de d\'e9part dans l'autorit\'e9\~; les autres proc\'e8 +dent de la raison. Le catholicisme est le m\'eame en Am\'e9rique que partout\~; il reconna\'eet enti\'e8rement la supr\'e9matie de la cour de Rome, non-seulement pour ce qui int\'e9 +resse les dogmes de la foi, mais encore pour tout ce qui concerne l'administration de l\rquote \'c9glise. Les \'c9tats-Unis sont divis\'e9s en onze dioc\'e8ses, pour chacun desquels il y a un \'e9v\'eaque\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Les chefs-lieux de ces dioc\'e8ses sont Boston, New York, Philadelphie, Baltimore, Charleston, Mobile, la Nouvelle-Orl\'e9 +ans, Bardstown, Cincinnati, Saint-Louis, D\'e9troit.}}}{. +\par +\par Lorsqu'un \'e9v\'each\'e9 est vacant, le clerg\'e9 se rassemble, choisit des candidats, et transmet leurs noms au pape, qui a la compl\'e8te libert\'e9 d'\'e9lection. Il pourrait nommer le dernier sur la liste\~; en g\'e9n\'e9 +ral, il choisit celui qu'on pr\'e9sente en premier ordre, mais il n'est pas sans exemple qu'il ait agi autrement. Ce sont les \'e9v\'eaques qui nomment les cur\'e9s\~; et la communaut\'e9 des fid\'e8les ne prend aucune part \'e0 ces \'e9lections. +\par +\par L'\'c9tat ne se m\'ealant en rien des affaires religieuses, tous les membres de la soci\'e9t\'e9 catholique contribuent selon leur fortune au soutien du clerg\'e9 et aux besoins du culte. Le moyen g\'e9n\'e9ralement employ\'e9 pour subvenir \'e0 ces d\'e9 +penses est de faire payer une r\'e9tribution assez consid\'e9rable \'e0 tous ceux qui, dans l'enceinte de l'\'e9glise, occupent les bancs.\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright +\f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Il y a dans la cath\'e9drale de Baltimore des bancs qui se sont vendus jusqu'\'e0 1,500 dollars (8,000 francs). Le prix le plus ordinaire d'un banc est de 500 \'e0 + 1,000 francs. Outre le paiement primitif de cette somme, le propri\'e9taire du banc paie annuellement une somme, soit de 20, soit de 30 ou de 40 dollars, pour la conservation de son droit. On consid\'e8re dans la soci\'e9t\'e9 + la possession de ces bancs comme une distinction\~; on se les dispute, et les familles font de grands sacrifices p\'e9cuniaires pour les acheter.}}}{ +\par +\par De pareils frais ne pouvant \'eatre support\'e9s que par les riches, les pauvres sont admis gratis dans l'\'e9glise, o\'f9 ils occupent des places qui leur sont r\'e9serv\'e9 +es. Quand les fonds provenant de la location des bancs ne suffisent pas, on a recours \'e0 des taxes extraordinaires que la communaut\'e9 catholique n'h\'e9site jamais \'e0 s'imposer. +\par +\par L'unit\'e9 du catholicisme, le principe de l'autorit\'e9 dont il proc\'e8de, l'immobilit\'e9 de ses doctrines au milieu des sectes protestantes qui se divisent, et de leurs th\'e9ories qui sont contraires entre elles, quoique part +ant d'un principe commun, qui est le droit de discussion et d'examen\~; toutes ces causes tendent \'e0 exciter parmi les protestants quelques sentiments hostiles envers les catholiques. +\par +\par La religion catholique a encore un caract\'e8re qui lui est propre, et qui vient aggraver ces dispositions ennemies\~; je veux parler du pros\'e9lytisme. +\par +\par Dans le Maryland, les principaux coll\'e8ges d'\'e9ducation sont entre les mains de pr\'eatres ou de religieuses catholiques, et la plupart des \'e9l\'e8ves sont protestants. Les directeurs de ces \'e9tablissements apportent sans doute une grande r\'e9 +serve dans leurs moyens d'influence sur l'esprit des \'e9l\'e8ves\~; mais cette influence est in\'e9vitable. Elle est encore plus s\'fbrement exerc\'e9e dans les institutions de jeunes filles. +\par +\par Le clerg\'e9 catholique ne s'oppose jamais au mariage des catholiques avec des protestants. On a remarqu\'e9 en Am\'e9 +rique que les premiers n'abandonnent jamais leur religion pour prendre celle de leur femme protestante, et il n'est pas rare que les protestants mari\'e9s \'e0 des femmes catholique +s adoptent la religion de celles-ci. Dans tous les cas, lorsque la femme est catholique, les enfants le sont aussi, parce que c'est la femme qui \'e9l\'e8ve les enfants. Partout, aux \'c9tats-Unis, le culte catholique fait les m\'ea +mes efforts pour se propager. Il se trouve par l\'e0 en opposition directe de principes avec certaines sectes qui consid\'e8rent le pros\'e9lytisme comme affectant la libert\'e9 de conscience (par exemple les quakers), et il est l'adversaire de toutes. + +\par +\par Le catholicisme attire \'e0 lui des partisans, non-seulement par le z\'e8le de ses ministres, mais encore par la nature m\'eame de sa doctrine. Il convient tout \'e0 la fois aux esprits sup\'e9 +rieurs qui vont se reposer de leurs doutes au sein de l'autorit\'e9, et aux intelligences communes incapables de se choisir des cro +yances, et qui n'auront jamais de principes si on ne leur donne une religion toute faite. Le catholicisme semble, par cette seule raison, le meilleur culte du plus grand nombre. \'c0 la diff\'e9rence des congr\'e9 +gations protestantes, qui forment comme des soci\'e9t\'e9s choisies, et dont les membres sont en g\'e9n\'e9ral de m\'eame rang et de m\'eame position sociale, les \'e9glises catholiques re\'e7 +oivent indistinctement des personnes de toutes classes et de toutes conditions. Dans leur sein le pauvre est l'\'e9gal du riche, l'esclave du ma\'eetre, le n\'e8gre du blanc\~; c'est la religion des masses. +\par +\par On peut ajouter \'e0 toutes ces causes un fait qui doit n\'e9cessairement influer sur la destin\'e9e du catholicisme aux \'c9tats-Unis\~: c'est la moralit\'e9 du clerg\'e9 catholique dans ce pays. Je ne puis m'emp\'eacher, \'e0 + ce sujet, de rapporter les propres paroles d'un \'e9crivain anglais, que j'ai d\'e9j\'e0 eu l'occasion de citer. Voici dans quels termes le colonel Hamilton, qui est protestant, parle du clerg\'e9 catholique des \'c9tats-Unis\~:\~\'ab\~ +Tout ce que j'ai appris, dit-il, du z\'e8le des pr\'eatres catholiques dans ce pays est vraiment exemplaire. Jamais ces ministres saints n'oublient que l'\'eatre le plus hideux dans sa forme contient une \'e2me qui l'ennoblit, aussi pr\'e9cieuse \'e0 + leurs yeux que celle du souverain pontife auquel ils ob\'e9issent... Se d\'e9pouillant de tout orgueil de caste, ils se m\'ealent aux esclaves, et comprennent mieux leurs devoirs envers les malheureux que tous les autres ministres chr\'e9 +tiens. Je ne suis pas catholique\~; mais aucun pr\'e9jug\'e9 ne m'emp\'eachera de rendre justice \'e0 des pr\'eatres, dont le z\'e8le n'est excit\'e9 par aucun int\'e9r\'eat temporel\~; qui passent leur vie dans l'humilit\'e9, sans autre souci que de r +\'e9pandre les v\'e9rit\'e9s de la religion, et de consoler toutes les mis\'e8res de l'humanit\'e9.\~\'bb\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ +\lang2057 Hamilton, Men and Manners in America, p.314.}}}{ +\par +\par Il para\'eet bien constant qu'aux \'c9tats-Unis le catholicisme est en progr\'e8s, et que sans cesse il grossit ses rangs, tandis que les autres communions tendent \'e0 + se diviser. Aussi est-il vrai de dire que, si les sectes protestantes se jalousent entre elles, toutes ha\'efssent le catholicisme, leur ennemi commun. Les presbyt\'e9riens sont ceux dont l'inimiti\'e9 est la plus profonde\~ +; ils ont des passions plus ardentes que tous les autres protestants, parce qu'ils ont une foi plus vive\~; et le pros\'e9lytisme des catholiques les irrite davantage, non qu'ils en bl\'e2ment la th\'e9 +orie comme les quakers, mais parce qu'ils le pratiquent eux-m\'eames +\par +\par Un \'e9v\'e9nement grave, et dont le lecteur me pardonnera sans doute de lui rapporter ici les d\'e9tails, est venu r\'e9cemment constater la puissance des haines religieuses dont je viens de parler. +\par +\par Il existe \'e0 une lieue de Boston, dans un village nomm\'e9 Charlestown, un couvent de religieuses catholiques dites }{\i Ursulines}{. Cet \'e9tablissement, consacr\'e9 \'e0 l'\'e9ducation de la jeune personne, jouit d'une grande r\'e9 +putation dans le Massachusetts, et la plupart des jeunes filles qui s'y font admettre sont protestantes. Les parents, chez lesquels la voix du sang est souvent plus puissante que l'esprit de parti, font t +aire leurs passions religieuses, et placent leurs enfants dans une institution o\'f9 ils croient trouver plus de garanties qu'en aucune autre pour l'instruction et les bonnes m\'9c +urs. Cependant la population du Massachusetts, foyer du puritanisme, est en masse hostile aux catholiques, et voit avec inqui\'e9tude et jalousie qu'on accorde \'e0 ceux-ci plus de confiance que n'obtiennent les institutions protestantes. +\par +\par Au mois d'ao\'fbt dernier, des personnes malveillantes firent courir dans le public le bruit qu'une jeune religieuse s'\'e9tait \'e9chapp\'e9e du couvent dont il s'agit\~; que les sup\'e9rieures de la maison, \'e0 l'aide de man\'9cuvres frauduleuses, \'e9 +taient parvenues \'e0 l'y faire rentrer\~; et qu'ensuite la jeune fille avait disparu sans qu'on s\'fbt ce qu'elle \'e9tait devenue. +\par +\par Ce r\'e9cit \'e9tait une pure fiction. Il \'e9tait bien vrai que, quelques jours auparavant, l'une des pensionnaires de l'\'e9tablissement l'avait abandonn\'e9 furtivement\~; mais elle y avait \'e9t\'e9 ramen\'e9e par l'\'e9v\'ea +que de Boston, sans qu'aucune contrainte ni physique ni morale lui f\'fbt impos\'e9e. On l'avait laiss\'e9e enti\'e8rement libre de sortir du couvent si, apr\'e8s son retour, elle persistait dans son premier dessein\~; et, profitant de cette libert\'e9 +, elle avait en effet quitt\'e9 l'\'e9tablissement. +\par +\par Cependant le peuple accepte facilement les faits qui sont selon ses passions. Le 11 ao\'fbt 1834, vers onze heures du soir, \'e0 un signal convenu, une troupe d'hommes masqu\'e9 +s, ou le visage teint de noir, fondent sur le couvent des Ursulines, forcent les portes, chassent violemment tous ses habitants, religieuses ou jeunes filles, les jettent nues hors de leur demeure, et mettent le feu \'e0 l'\'e9 +difice, qui, en quelques heures, est compl\'e8tement d\'e9truit par les flammes.\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ V. tous les journaux am +\'e9ricains d'ao\'fbt 1834.}}}{ +\par +\par J'ai dit qu'il existe deux exceptions au principe de bienveillance mutuelle qu'entretiennent les membres des diff\'e9rentes sectes aux \'c9tats-Unis. Je viens d'exposer la premi\'e8re, qui est l'hostilit\'e9 des protestants contre les catholiques\~ +; la seconde est l'hostilit\'e9 de toutes les sectes chr\'e9tiennes contre les unitaires. +\par +\par Les unitaires sont les philosophes des \'c9tats-Unis. Tout le monde, en Am\'e9rique, est forc\'e9 par l'opinion de tenir \'e0 un culte\~: l'unitairianisme est en g\'e9n\'e9ral la religion de ceux qui n'en ont point. En France, la philosophie du dix-huiti +\'e8me si\'e8cle attaqua, masque lev\'e9, la religion et ses ministres. En Am\'e9rique, elle travaille au m\'eame oeuvre, mais elle est oblig\'e9 +e de cacher sa tendance sous un voile religieux. C'est la doctrine unitairienne lui sert de manteau. Voici quels sont les points principaux de cette doctrine aux \'c9tats-Unis. +\par +\par Les unitaires croient\~: +\par +\par 1\'ba \'c0 un Dieu en une seule personne, et non en trois\~; +\par +\par 2\'ba Que la Bible n'est pas directement \'e9man\'e9e de Dieu, mais l\rquote \'9cuvre d'un homme rendant compte de la r\'e9v\'e9lation\~; +\par +\par 3\'ba Que J\'e9sus-Christ n'est point un Dieu, mais l'agent d'un Dieu\~; +\par +\par 4\'ba Qu'il n'y a point de Saint-Esprit\~; +\par +\par 5\'ba Que J\'e9sus-Christ est venu sur la terre, non pour expier par sa mort les p\'e9ch\'e9s des hommes, mais pour donner \'e0 ceux-ci l'exemple de la vertu\~; +\par +\par 6\'ba Que l'homme n'a point de }{\i tache originelle}{\~; que c'est un \'eatre n\'e9 bon, n'ayant d'autre chose \'e0 faire que de se perfectionner\~; +\par +\par 7\'ba Que le m\'e9chant ne sera point \'e9ternellement malheureux\~; +\par +\par 8\'ba Que, pour parvenir \'e0 une vie perp\'e9tuellement heureuse, les hommes ne doivent fonder aucune esp\'e9rance sur J\'e9sus-Christ, mais compter seulement sur leurs bonnes oeuvres\~; +\par +\par 9\'ba Que la c\'e9l\'e9bration du dimanche n'est point n\'e9cessaire, etc., etc. +\par +\par Cette doctrine, qui renverse de fond en comble le christianisme, n'est d'ailleurs qu'une cons\'e9quence du protestantisme, qui, repoussant le principe de l'autorit\'e9, veut que chaque croyance soit soumise \'e0 l'examen de la raison. Les presbyt\'e9 +riens sont donc peu logiques lorsqu'ils reprochent aux unitaires de ne pas croire certaines choses, puisque eux-m\'eames se sont attribu\'e9s le droit de repousser certaines croyances. Les presbyt\'e9riens voudraient soutenir l'\'e9difice qu'ils ont \'e9 +branl\'e9\~; les unitaires pensent qu'il est plus rationnel que la chute suive la commotion. Toutes les sectes dissidentes, qui contestent quelques dogmes, sont d'accord sur le plus grand nombre\~; mais l\rquote \'c9glise unitaire n'en reconna\'ee +t aucun. \endash \'c0 vrai dire, l'unitairianisme n'est point un culte, c'est une philosophie\~; il forme l'anneau de jonction entre le protestantisme et la religion naturelle. C'est le dernier point d'arr\'ea +t de la raison humaine qui, partie du catholicisme, plac\'e9e \'e0 la base de la religion chr\'e9tienne, monte, par tous les degr\'e9s du protestantisme, jusqu'aux sommets de la philosophie, o\'f9, \'e9tant arriv\'e9 +e, elle se meut dans l'espace au risque de s'y perdre. +\par +\par La secte des unitaires, connus en Europe sous le nom de }{\i Sociniens}{, ne s'est introduite aux \'c9tats-Unis que depuis vingt ou vingt-cinq ans. Boston en a \'e9t\'e9 le berceau, et c'est dans cette ville qu'elle se d\'e9 +veloppe aujourd'hui sous l'influence du r\'e9v\'e9rend docteur Channing, le pr\'e9dicateur le plus \'e9loquent, et l'un des \'e9crivains les plus remarquables des \'c9tats-Unis. \endash La doctrine unitaire fait chaque jour des progr\'e8s dans les grande +s cit\'e9s, o\'f9 l'esprit philosophique p\'e9n\'e8tre d'abord. Mais elle s'\'e9tend peu jusqu'\'e0 ce jour dans les campagnes, dont les habitants montrent, en g\'e9n\'e9ral, beaucoup de z\'e8le religieux. +\par +\par Les presbyt\'e9riens sont les adversaires les plus ardents des unitaires. Voici comment s'exprime, sur le compte de ces derniers, un ouvrage p\'e9riodique publi\'e9 \'e0 Boston par les presbyt\'e9riens. L'auteur signale les nombreuses diff\'e9 +rences qui distinguent les unitaires des autres protestants, et il ajoute\~: \'ab\~Aussi longtemps que ces divergences subsisteront, il ne saurait exister aucune union vraiment chr\'e9tienne entre leur culte et le n\'f4tre, et il n'est point \'e0 d\'e9 +sirer qu'on fasse aucun effort pour amener entre eux et nous un rapprochement qui ne serait qu'ext\'e9rieur. Au fond, ce sont deux religions s\'e9par\'e9es l'une de l'autre. Il est bon que la s\'e9paration demeure aussi dans la forme\~ +; elles ne sauraient marcher ensemble\~: il vaut mieux que chacune proc\'e8de dans sa voie. Une scission compl\'e8te, plus parfaite, s'il se peut, que celle qui existe d\'e9j\'e0, au lieu d'accro\'eetre les difficult\'e9s, servira, dans l'\'e9 +tat actuel des choses, \'e0 les pr\'e9venir, et, loin de nuire \'e0 aucune des parties, tournera au profit des deux.\~\'bb\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 { +\b\fs36\super \chftn }{\lang2057 Spirit of the pilgrim, july 1831.}}}{ +\par +\par Voici comment un presbyt\'e9rien m'expliquait un jour l'animosit\'e9 de sa secte contre les unitaires\~: \'ab\~Les diff\'e9rents cultes se tol\'e8 +rent mutuellement, me disait-il, parce que, bien que divergents entre eux, ils ont une base commune, la divinit\'e9 de J\'e9sus-Christ... mais les unitaires, en niant la divinit\'e9 du Christ et tous les dogmes g\'e9n\'e9ralement adopt\'e9 +s, ont fait du christianisme une philosophie\~: or, la religion et la philosophie ne peuvent s'accorder ensemble\~; celle-ci est ennemie de toutes les croyances\~; elle s'en prend, non \'e0 une partie du culte, mais au culte tout entier\~ +; c'est, entre elle et la religion, une question de vie et de mort.\~\'bb On comprend maintenant le sentiment hostile dont sont anim\'e9es toutes les sectes religieuses envers les unitaires. Les catholiques sont peut-\'eatre, de tous les chr\'e9tiens des +\'c9tats-Unis, ceux qui s'affligent le moins du progr\'e8s du socialisme\~: ils pensent qu'on finira par ne voir en Am\'e9rique que deux religions, le catholicisme, c'est-\'e0-dire le christianisme bas\'e9 sur l'autorit\'e9, et le d\'e9isme, c'est-\'e0 +-dire la religion naturelle fond\'e9e sur la raison. Ils croient en outre qu'un culte ext\'e9rieur \'e9tant n\'e9 +cessaire, et la religion naturelle n'en comportant aucun, tous ceux qui seront sortis du christianisme pour entrer dans la philosophie, reviendront \'e0 la religion chr\'e9tienne par le catholicisme. +\par +\par On voit que l'inimiti\'e9 des sectes protestantes contre les unitaires, et leur haine contre les catholiques, ont des causes tout oppos\'e9es\~: elles reprochent \'e0 ceux-ci de tout croire, \'e0 ceux-l\'e0 de ne croire rien\~ +; aux uns de proscrire le droit d'examen, aux autres d'en abuser. +\par +\par Entre ces deux points extr\'eames, le catholicisme et l'unitairianisme, il existe un espace immense occup\'e9 par une multitude d'autres sectes\~: mille degr\'e9s interm\'e9diaires se montrent entre l'autorit\'e9 et la raison, entre la foi et le doute\~ +; mille tentatives de la pens\'e9e toujours \'e9lanc\'e9e vers l'inconnu, mille essais de l'orgueil qui ne se r\'e9signe point \'e0 ignorer. Tous ces degr\'e9s, l'esprit humain les parcourt, pouss\'e9 quelquefois par les plus nobles passions\~; tant\'f4 +t pr\'e9cipit\'e9 dans l'erreur par l'amour du vrai, tant\'f4t dans la folie par les conseils de la raison. +\par +\par Ce serait un spectacle plein d'enseignements philosophiques que le tableau de tous ces \'e9garements et de toutes ces infirmit\'e9s de l'intelligence humaine, qui s'agite incessamment dans un cercle o\'f9 elle ne trouve jamais le point d'arr\'ea +t qu'elle cherche. On ne verrait pas sans \'e9tonnement et sans piti\'e9 se d\'e9rouler les anneaux de la longue cha\'eene qui lie les unes aux autres toutes ces aberrations. +\par +\par Quoiqu'il n'entre point dans mon plan de faire cette peinture, je ne puis m'emp\'eacher de pr\'e9 +senter ici les traits principaux d'une secte protestante, dont les doctrines m'ont paru les plus bizarres, pour ne pas dire les plus absurdes. Ces observations ne sortiront point de mon sujet\~; car on con\'e7oit ais\'e9 +ment l'influence qu'ont les principes et les doctrines d'une secte sur ses rapports avec les autres congr\'e9gations. +\par +\par Il existe aux \'c9tats-Unis une communion de protestants appel\'e9s quakers }{\i shakers}{, c'est-\'e0-dire trembleurs. Cette secte, fond\'e9e dans le si\'e8cle dernier par une femme nomm\'e9e Anne Lee, se compose moiti\'e9 d'hommes, moiti\'e9 + de femmes, vivant ensemble sous le m\'eame toit, on ne sait trop pour quelle raison, car les uns et les autres ont fait voeu de c\'e9libat. +\par +\par Leur association est \'e9tablie sur le principe de la communaut\'e9 des biens\~: chacun travaille dans l'int\'e9r\'eat de tous. Les hommes cultivent des terres appartenant \'e0 l'\'e9tablissement, et dont les produits font vivre les membres de la soci\'e9 +t\'e9\~; les femmes se livrent aux soins que leur sexe comporte. +\par +\par Ceux qui n'ont rien mis dans la communaut\'e9 en retirent le m\'eame avantage que les soci\'e9taires dont l'apport a \'e9t\'e9 le plus consid\'e9rable. Du reste, l'association semble profiter \'e0 tous. Chacun retire d'elle un grand bien-\'eatre mat\'e9 +riel, la vie commune \'e9tant beaucoup moins ch\'e8re que la vie individuelle. +\par +\par Voici maintenant quelle est leur doctrine religieuse, +\par +\par \'ab\~L'examen attentif des livres saints prouve, disent-ils, que la venue d'un second Messie a \'e9t\'e9 annonc\'e9e, et que ce second Messie a d\'fb para\'eetre dans l'ann\'e9e 1761. Ce Messie, c'est Anne Lee (fondatrice de la secte)\~; vous \'ea +tes oblig\'e9 de le reconna\'eetre, car vous ne pouvez nier la v\'e9rit\'e9 annonc\'e9e par les livres sacr\'e9s. Or, nous disons que le Messie annonc\'e9 pour l'an 1761 est Anne Lee. Prouvez-nous que c'est un autre, autrement il faudra bien reconna\'ee +tre que notre religion est la seule vraie. +\par +\par \'ab\~Nous avons adopt\'e9 le c\'e9libat des hommes et des femmes parce que Anne Lee est venue annoncer \'e0 la terre que le monde est si corrompu, qu'il doit finir, et c'est entrer dans les vues de la Providence que de coop\'e9rer \'e0 ce r\'e9sultat.\~ +\'bb +\par +\par Ayant souvent entendu tourner en d\'e9rision les c\'e9r\'e9monies qui constituent le culte ext\'e9rieur des quakers }{\i trembleurs}{, j'ai voulu les voir de mes propres yeux. +\par +\par Non loin d'Albany, \'e0 Niskayuma, se trouve une congr\'e9gation de shakers, que j'ai visit\'e9s un jour de f\'eate religieuse. +\par +\par L'\'e9tablissement est isol\'e9 au milieu d'une for\'eat, et ses abords pr\'e9sentent l'aspect le plus sauvage\~; cependant il est peu distant de la ville, et toutes les fois qu'une c\'e9r\'e9monie des }{\i trembleurs }{est annonc\'e9e, le d\'e9 +sert et ses environs se peuplent d'une foule de curieux am\'e9ricains ou \'e9trangers, attir\'e9s par la renomm\'e9e de ces singuliers solitaires. +\par +\par Une portion de la salle o\'f9 se c\'e9l\'e8bre leur culte est destin\'e9e au public\~; l'autre partie, plus \'e9lev\'e9e, forme une esp\'e8ce de th\'e9\'e2tre sur lequel se passe la c\'e9r\'e9 +monie. Je venais de prendre place parmi les spectateurs fort nombreux, lorsque je vois para\'eetre sur la sc\'e8ne des femmes, les unes vieilles, les autres jeunes, et d'autres tout \'e0 fait enfants. Elles \'e9taient v\'ea +tues de blanc et portaient un costume uniforme\~: un petit chapeau gris \'e0 bords \'e9chancr\'e9s couvrait leur t\'eate. Elles s'avancent \'e0 pas compt\'e9s \'e0 la suite les unes des autres, s'asseyent \'e0 la droite des spectateurs, \'e9 +tendent un mouchoir blanc sur leurs genoux, et y posent leurs mains avec des mouvements d'une extr\'eame pr\'e9cision\~: alors elles se tiennent immobiles. +\par +\par En ce moment paraissent les hommes en uniforme violet et la t\'eate couverte d'un grand chapeau \'e0 larges bords. Ils d\'e9filent gravement et vont s'asseoir en face des femmes. Apr\'e8s une pause silencieuse de quelques instants, hommes et femmes se l +\'e8vent et se regardent face \'e0 face pendant cinq minutes, sans rien dire\~: puis, l'un des shakers sort des rangs, prend la parole, et, s'adressant au public, il explique l'objet de la c\'e9r\'e9 +monie, qui est, dit-il, de glorifier le Seigneur, et il termine en invitant les spectateurs a ne pas rire de ce qu'ils vont voir et entendre. +\par +\par \'c0 peine a-t-il achev\'e9 de parler que tous entonnent un hymne religieux avec des voix discordantes, et, tout en chantant, balancent leurs corps, secouent leurs mains, agitent leurs bras de la fa\'e7on la plus \'e9 +trange. Ces exercices durent environ une heure\~: pendant tout ce temps, ils se reproduisent sous la m\'eame forme avec quelques modifications. +\par +\par Le lecteur sait que ces cris, ces balancements ont pour objet la gloire de Dieu, et que tous ces mouvements du corps sont excit\'e9s par l'enthousiasme religieux. Or, en s'agitant, en chantant, les shakers s'\'e9chauffent de plus en plus\~ +; leur exaltation s'accro\'eet et se manifeste avec plus d'\'e9nergie... Alors on les voit danser p\'eale-m\'eale au milieu de clameurs violentes et de gestes d\'e9sordonn\'e9s. Tant\'f4t une douzaine d'hommes rang\'e9s en file et un m\'ea +me nombre de femmes paraissent diriger tous les autres\~: ils tiennent leurs mains lev\'e9es \'e0 hauteur de la poitrine et les secouent sans rel\'e2che. Une autre fois on voit immobiles au milieu de la sc\'e8 +ne quinze ou vingt quakers autour desquels tous les autres dansent et chantent avec une incroyable ardeur\~: c'est le plus haut degr\'e9 de l'inspiration. +\par +\par Tout cela se fait gravement et avec une bonne foi au moins apparente. Sur plusieurs de ces t\'eates si follement agit\'e9es se montrent des cheveux blancs. Rien dans cette c\'e9r\'e9monie burlesque ne fait rire, parce que tout fait piti\'e9. +\par +\par Tout \'e0 coup les cris cessent, les mouvements s'arr\'eatent\~; au milieu d'un silence profond un vieillard para\'eet, et s'adressant aux spectateurs, il leur dit\~: \'ab\~Un int\'e9r\'eat mondain, une vaine curiosit\'e9 vous ont attir\'e9s en ce lieu\~ +; puissiez-vous en rapporter de salutaires impressions\~! Qui de vous peut se dire aussi heureux que nous le sommes\~? Le bonheur n'est ni dans la richesse, ni dans les plaisirs des sens\~; il consiste surtout dans la raison. Tout le monde s'agite vai +nement \'e0 la recherche de la v\'e9rit\'e9\~; nous seuls l'avons trouv\'e9e sur terre.\~\'bb +\par +\par J'ai quelquefois entendu r\'e9voquer en doute la puret\'e9 des m\'9curs des }{\i shakers}{ et soutenir qu'alors m\'eame que tous les hommes et toutes les femmes de l'univers se d\'e9voueraient au }{\i c\'e9libat}{ des }{\i trembleurs}{ +, le monde ne finirait pas\~; mais le plus commun\'e9ment on n'attaque point les shakers sous ce rapport\~; on leur fait un autre reproche qui me para\'eet plus fond\'e9\~: on pr\'e9tend que les chefs de la soci\'e9t\'e9 + manquent de bonne foi. Comme on entre dans l'association avec ou sans fortune, le grand profit est pour ceux qui n'apportent rien\~: les riches sont les dupes. +\par +\par On ne voit pas, du reste, bien clairement la cause qui peut pousser dans cette congr\'e9gation une personne de bonne foi. Le quaker shaker n'abandonne point compl\'e8tement le monde\~; il entretient avec ses semblables tous les rapports utiles \'e0 + son bien-\'eatre. +\par +\par Je comprends le trappiste, fuyant la soci\'e9t\'e9 des hommes, se vouant \'e0 la solitude, en passant sa vie \'e0 creuser son tombeau. La r\'e9compense morale est dans la grandeur m\'eame du sacrifice\~; mais quel est le m\'e9 +rite du solitaire, prenant au monde une partie de ses avantages, et repoussant l'autre, on ne sait pourquoi\~? +\par +\par S'il \'e9tait possible de lire au fond des c\'9curs, on verrait peut-\'eatre que la vanit\'e9 est le principal mobile des }{\i trembleurs}{. La bizarrerie m\'eame de leur culte n'est-elle pas pr\'e9cis\'e9ment ce qui les y attache\~ +? La plupart des shakers sont d'assez m\'e9diocres gens\~; tous cependant ont une sc\'e8ne et un public\~: sans leur absurdit\'e9, qui parlerait d'eux\~? Les formes sous lesquelles se produit l'orgueil des hommes sont infinies. +\par +\par Quoi qu'il en soit, on ne peut s'emp\'eacher, en pr\'e9sence d'un pareil spectacle, de d\'e9plorer la mis\'e8re de l'homme et la faiblesse de sa raison. +\par +\par Il n'est pas rare que les autres sectes protestantes tournent en d\'e9rision le culte des shakers. +\par +\par Mais la communaut\'e9 des trembleurs est-elle donc la seule qui soit tomb\'e9e dans de tristes \'e9carts\~? +\par +\par La secte des quakers proprement dite a mieux compris qu'aucune autre ce qu'il y a de moral dans l'homme. Nulle n'a pouss\'e9 plus loin qu'elle la pratique de la libert\'e9 civile et religieuse et de l'\'e9galit\'e9 + des hommes entre eux. La Pennsylvanie lui doit l'aust\'e9rit\'e9 et la simplicit\'e9 de ses m\'9curs, et, quoique la soci\'e9t\'e9 des quakers y soit en d\'e9 +cadence, ce pays en ressentira longtemps encore la salutaire influence. Cependant est-il rien de plus absurde et de plus contraire \'e0 la nature que l'un des principaux dogmes de cette communaut\'e9\~? +\par +\par L\rquote \'c9vangile dit que celui qui re\'e7oit un soufflet sur une joue doit tendre l'autre\~; le christianisme recommande la paix et la douceur\~; et les quakers concluent de l\'e0 qu'on ne doit r\'e9sister \'e0 aucune violence, m\'eame pour d\'e9 +fendre sa vie. Je demandais une fois \'e0 un quaker s'il repousserait par la force un assassin qui en voudrait \'e0 ses jours, il ne m'a pas r\'e9pondu\~: la th\'e9orie de sa secte est qu'il ne devrait pas opposer \'e0 une telle attaque une pareille r\'e9 +sistance. +\par +\par Ainsi, voil\'e0 toute une population \'e9clair\'e9e et sage qu'une interpr\'e9tation erron\'e9e de la parole de Dieu conduit \'e0 la violation de la premi\'e8re et de la plus sacr\'e9e de toutes les lois de la nature, qui est la conservation de soi-m\'ea +me. +\par +\par N'est-il pas triste de voir s'\'e9garer ainsi l'intelligence de l'homme, tant\'f4t dans le doute des sociniens, tant\'f4t dans la doctrine ridicule des trembleurs, une autre fois dans la th\'e9orie absurde des quakers\~ +? comme si l'homme ne pouvait user de sa raison qu'\'e0 la condition de faire en m\'eame temps acte d'impuissance ou de folie. +\par +\par Je ne poursuivrai point l'examen des divergences que pr\'e9sentent les sectes protestantes\~; qu'il me suffise de faire observer, \'e0 ce sujet, que toutes ces sectes, dont les doctrines varient \'e0 l'infini, depuis la communaut\'e9 + des quakers, dont la th\'e9orie laisse mourir l'homme sans d\'e9fense, jusqu'\'e0 la congr\'e9gation des shakers, dont les principes am\'e8neraient la fin du monde, toutes ont un point commun, o\'f9 + elles se trouvent parfaitement unies. Ce point, c'est la puret\'e9 de la morale que chacune professe. +\par +\par Le presbyt\'e9rianisme, dont je viens de signaler les passions haineuses, est peut-\'eatre de toutes les communaut\'e9s protestantes la plus f\'e9conde en bonnes oeuvres. Le fanatisme qui fait les crimes engendre aussi les vertus. +\par +\par On a souvent ridiculis\'e9 la congr\'e9gation des m\'e9thodistes, dont les pr\'e9dicateurs ambulants font retentir les for\'eats am\'e9ricaines de leurs cris enthousiastes et de leurs hurlements inspir\'e9s\~; mais leur z\'e8le, plus ardent qu'\'e9clair +\'e9, est toujours sinc\'e8re. Ne parcourent-ils pas, au risque de leur vie, les contr\'e9es les plus sauvages pour y porter la parole \'e9vang\'e9lique\~? Que deviendraient, sans ces pieux p\'e8lerins, les habitants des \'c9 +tats de l'Ouest, dont les demeures \'e9parses \'e7\'e0 et l\'e0 sont \'e9loign\'e9es de toute \'e9glise\~? Les m\'e9thodistes qui parcourent le d\'e9sert sont encore les meilleurs messagers de civilisation, et les plus s\'fbrs consolateurs de l'infortune. + +\par +\par Tous ces cultes sont fond\'e9s sur une morale pure, parce que tous sont chr\'e9tiens\~; ils sont divis\'e9s par des doctrines oppos\'e9es, mais ils ont entre eux un lien puissant, c'est celui de la vertu. +\par }\pard\plain \s3\qj\fi567\sb480\sa480\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel2\adjustright \b\f16\fs32\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594433}\'a7 II. Rapports des cultes avec l'\'c9tat.{\*\bkmkend _Toc72594433} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {Nulle part la s\'e9paration de l\rquote \'c9glise et de l'\'c9tat n'est mieux \'e9tablie que dans l'Am\'e9rique du Nord. Jamais l'\'c9tat n'intervient dans l\rquote +\'c9glise, ni l\rquote \'c9glise dans l'\'c9tat. +\par +\par Toutes les constitutions am\'e9ricaines proclament la libert\'e9 de conscience, la libert\'e9 et l'\'e9galit\'e9 de tous les cultes. +\par +\par \'ab\~Tous les hommes, dit la loi de Pennsylvanie, ont re\'e7u de la nature le droit imprescriptible d'adorer le Tout-Puissant selon les inspirations de leur conscience, et nul ne peut l\'e9galement \'ea +tre contraint de suivre, instituer ou soutenir contre son gr\'e9 aucun culte ou minist\'e8re religieux. Nulle autorit\'e9 humaine ne peut, dans aucun cas, intervenir dans les questions de conscience et contr\'f4ler les pouvoirs de l'\'e2me.\~\'bb\~}{ +\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Constitution de Pennsylvanie, art. 9, \'a7 3.}}}{ +\par +\par \'ab\~Au nombre des droits naturels, dit la loi d'un autre \'c9tat, quelques-uns sont inali\'e9nables de leur nature, parce que rien n'en peut \'eatre l'\'e9quivalent. De ce nombre sont les droits de conscience.\~\'bb\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote +\pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Constitution du New Hampshire, art. 5 et 6. V. aussi toutes les constitutions des autres \'c9tats\~; celle du Maine, art. 1er \'a7 + 3 , de New York, art. 7, \'a7 3\~; de Ohio, art. 8, \'a7 3\~; du Vermont, art. 3\~; de Delaware, art. 1er, du Maryland art. 33\~; du Missouri, art. 5, etc.}}}{ +\par +\par Ainsi il n'existe aux \'c9tats-Unis ni religion de l'\'c9tat, ni religion d\'e9clar\'e9e celle de la majorit\'e9, ni pr\'e9\'e9minence d'un culte sur un autre. L'\'c9tat est \'e9tranger \'e0 tous les cultes. Chaque congr\'e9 +gation religieuse se gouverne comme il lui pla\'eet, nomme ses ministres, l\'e8ve des taxes parmi ses membres, r\'e8gle ses d\'e9penses, sans rendre aucun compte \'e0 l'autorit\'e9 politique, qui ne lui en demande point. +\par +\par Dans un grand nombre d'\'c9tats, les ministres des cultes, \'e0 quelque secte qu'ils appartiennent, sont d\'e9clar\'e9s incapables par la loi de remplir aucune fonction civile ou militaire. \'ab\~ +Attendu, porte la constitution de New York, que les ministres de l\rquote \'c9vangile sont, par \'e9tat, d\'e9vou\'e9s au service de Dieu et au soin des \'e2mes, et que rien ne doit les d\'e9tourner des importants devoirs de leur minist\'e8re.\~\'bb\~}{ +\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{\lang2057 V. Constitution de New York, art. 7, \'a7 4.}}}{ +\par +\par La vie politique est donc enti\'e8rement interdite aux ministres de l\rquote \'c9glise. On con\'e7oit d\'e8s lors que le pouvoir ne trouve pas plus d'appui dans les ministres d'une secte que dans ceux d'une autre congr\'e9gation. +\par +\par Je viens d'exposer les principes g\'e9n\'e9raux\~; il me faut maintenant indiquer ici quelques exceptions. +\par +\par La constitution du Massachusetts proclame la libert\'e9 des cultes, en ce sens qu'elle n'en veut pers\'e9cuter aucun\~; mais elle ne reconna\'eet dans l'\'c9tat que des chr\'e9tiens, et ne prot\'e9ge que des protestants.\~}{\b\fs36\super \chftn +{\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ V. Constitution du Massachusetts, art. 2 et 3, 1er, 2e et 4e alin\'e9a.}}}{ +\par +\par Aux termes de cette constitution, les communes qui ne pourvoient pas d'une mani\'e8re convenable aux frais et \'e0 l'entretien de leur culte }{\i protestant}{, peuvent \'eatre contraintes de le faire par une injonction de la l\'e9gislature.\~}{ +\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{\lang2057 V. ibid., art. 3, 1er et 2e alin\'e9a.}}}{ L'imp\'f4t recueilli en cons\'e9 +quence de cette mesure peut \'eatre appliqu\'e9 par chacun au soutien de la secte \'e0 laquelle il appartient\~; mais nul ne pourrait se dispenser de le payer, sous le pr\'e9texte qu'il ne pratique aucun culte.\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote +\pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{\lang2057 V. ibid., art. 3e, 4e alin\'e9a.}}}{ +\par +\par La constitution du Maryland d\'e9clare aussi que tous les cultes sont libres, et que nul n'est forc\'e9 de contribuer \'e0 l'entretien d'une \'e9glise particuli\'e8re. Cependant elle conf\'e8re \'e0 la l\'e9gislature le droit d'\'e9 +tablir, selon les circonstances, une taxe g\'e9n\'e9rale pour le soutien de la religion chr\'e9tienne.\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ + V. Constitution du Maryland, art. 33.}}}{ +\par +\par La constitution du Vermont ne reconna\'eet que des cultes chr\'e9tiens, et porte textuellement que toute congr\'e9gation de chr\'e9tiens devra c\'e9l\'e9brer le sabbat ou jour du Seigneur, et observer le culte religieux qui lui semblera le plus agr\'e9 +able \'e0 la volont\'e9 de Dieu, manifest\'e9e par la r\'e9v\'e9lation.\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ + V. Constitution du Vermont, art. 3.}}}{ +\par +\par Quelquefois les constitutions am\'e9ricaines pr\'eatent aux cultes religieux une assistance indirecte\~: c'est ainsi que la loi du Maryland d\'e9clare que, pour \'eatre admissible aux fonctions publiques, il faut \'eatre chr\'e9tien.\~}{\b\fs36\super +\chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ V. Constitution du Maryland, art. 35.}}}{ Dans le New Jersey, il faut \'eatre protestant.\~}{\b\fs36\super \chftn +{\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{\lang2057 Constitution du New Jersey, art. 18. }{Cet article porte que tous }{\i protestants}{, de quelque d\'e9 +nomination que ce soit, sont admissibles aux emplois et fonctions publiques. Nommer les uns, c'est exclure les autres.}}}{ La constitution de Pennsylvanie exige qu'on croie \'e0 l'existence de Dieu et \'e0 une vie future de ch\'e2timents ou de r\'e9 +compenses.\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Constitution de Pennsylvanie, art. 4.}}}{ +\par +\par Les dispositions que je viens de signaler sont les seules protections l\'e9gales qui, aux \'c9tats-Unis, soient donn\'e9es par l'\'c9tat \'e0 un culte religieux. +\par +\par \'c0 part ces deux exceptions ions, il n'existe aucun contact entre l'\'c9tat et l\rquote \'c9glise, si ce n'est que toute congr\'e9gation religieuse re\'e7oit, \'e0 sa naissance, la sanction de la l\'e9gislature, qu'on appelle en anglais }{\i +l'incorporation}{. Ce n'est pas l\'e0 pr\'e9cis\'e9ment une autorisation l\'e9gale, car le pouvoir d'autoriser l'existence des associations et congr\'e9gations religieuses entra\'eenerait le droit de les d\'e9fendre, et ce droit n'appartient point aux l +\'e9gislatures des \'c9tats am\'e9ricains\~; \'e0 vrai dire, l'}{\i incorporation}{ n'est point \'e9tablie dans l'int\'e9r\'eat de l'\'c9tat, mais, bien dans celui de l'association qui se forme\~: elle a pour effet d'investir la congr\'e9 +gation du droit d'ester en justice, de poss\'e9der \'e0 titre de propri\'e9taire, de donner et de recevoir, etc.\~; elle conf\'e8re la vie civile \'e0 une soci\'e9t\'e9 qui pourra agir comme individu, et qui, auparavant, n'avait d'action que par chacun de + ses membres. +\par +\par Quel que soit le plus ou le moins de faveur accord\'e9e par les lois de quelques \'c9tats \'e0 telle ou telle secte religieuse, on peut dire du moins dans les termes les plus g\'e9n\'e9raux et les plus absolus, que, dans l'Am\'e9 +rique du Nord, il n'existe point de clerg\'e9, formant un corps constitu\'e9 politiquement, et reconnu tel par l'\'c9tat ou par la puissance des m\'9curs. +\par +\par Mais si les ministres du culte sont tout \'e0 fait \'e9trangers au gouvernement de l'\'c9tat, il n'en est point ainsi de la religion. +\par +\par La religion, en Am\'e9rique, n'est pas seulement une institution morale, c'est aussi une institution politique. Toutes les constitutions am\'e9ricaines recommandent aux citoyens l'exercice d'un culte religieux comme la double sauvegarde des bonnes m\'9c +urs et des libert\'e9s publiques. Aux \'c9tats-Unis, la loi n'est jamais ath\'e9e. Voici comment s'exprime \'e0 ce sujet la constitution du Massachusetts\~: \'ab\~C'est le droit et aussi le devoir de tout homme en soci\'e9t\'e9 d'adorer publiquement et +\'e0 des \'e9poques d\'e9termin\'e9es l'\'catre Supr\'eame, le cr\'e9ateur de toutes choses, tout-puissant et souverainement bon... Comme le bonheur d'un peuple, le bon ordre et le maintien du pouvoir civil dans un pays d\'e9 +pendent essentiellement de la pi\'e9t\'e9, de la religion et de la morale, et comme la religion, la morale et la pi\'e9t\'e9 ne peuvent se r\'e9pandre au sein d'un peuple qu'au moyen de l'institution d'un culte ext\'e9rieur adress\'e9 \'e0 la Divinit\'e9 +, et \'e0 l'aide d'\'e9tablissements publics moraux et religieux\~; par ces raisons, le peuple de cette r\'e9publique, jaloux d'accro\'eetre la somme de son bien-\'eatre et d'assurer la conservation de son gouvernement...\~\'bb + Suivent les dispositions en faveur de la religion...\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Art. 2 et 3 de la Constitution de Massachusetts,}}}{ + +\par +\par La constitution du New-Hampshire contient un pr\'e9ambule religieux de la m\'eame nature.\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ + Constitution de New Hampshire, art, 4, 5 et 6.}}}{ +\par +\par Celle de l'Ohio proclame la religion, la morale et l'instruction, indispensables \'e0 un bon gouverneur et au bien-\'eatre des hommes.\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright +\f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ V. Constitution de l'Ohio, art. 8, \'a7 3.}}}{ +\par +\par Ces principes religieux, \'e9crits en t\'eate des constitutions am\'e9ricaines, se retrouvent dans toutes les lois\~ +; on les rencontre dans tous les actes du gouvernement, dans les proclamations des fonctionnaires publics, en un mot dans tous les rapports des gouvernants avec les gouvern\'e9s. Il n'est pas en Am\'e9rique une solennit\'e9 + politique qui ne commence par une pieuse invocation. J'ai vu une s\'e9ance du S\'e9nat \'e0 Washington s'ouvrir par une pri\'e8re\~; et la f\'eate anniversaire de la d\'e9claration d'ind\'e9pendance consiste, aux \'c9tats-Unis, dans une c\'e9r\'e9 +monie toute religieuse. +\par +\par Je viens de montrer comment la loi, qui ne reconna\'eet ni l'empire, ni l'existence m\'eame d'un clerg\'e9, consacre le pouvoir de la religion. +\par +\par J'ajouterai que les sectes religieuses, qui demeurent \'e9trang\'e8res aux mouvements des partis, sont loin de se montrer indiff\'e9rentes aux int\'e9r\'eats politiques et au gouvernement du pays\~; toutes prennent un int\'e9r\'eat tr\'e8 +s vif au maintien des institutions am\'e9ricaines\~; elles prot\'e8gent ces institutions par la voix de leurs ministres dans la chaire sacr\'e9e et au sein m\'eame des assembl\'e9es politiques. La religion chr\'e9tienne est toujours, en Am\'e9 +rique, au service de la libert\'e9. +\par +\par C'est un principe du l\'e9gislateur des \'c9tats-Unis que, pour \'eatre bon citoyen, il faut \'eatre religieux\~; et c'est une r\'e8gle non moins bien \'e9tablie que, pour remplir ses devoirs envers Dieu, il faut \'eatre bon citoyen. \'c0 cet \'e9 +gard toutes les sectes rivalisent de z\'e8le et de d\'e9vouement\~; le catholicisme, comme les communions protestantes, vit en tr\'e8s bonne harmonie avec les institutions am\'e9ricaines\~; il se d\'e9veloppe et grandit sous ce r\'e9gime d'\'e9galit\'e9\~ +: il a le bonheur, dans ce pays, de n'\'eatre ni le protecteur du gouvernement, ni le prot\'e9g\'e9 de l'\'c9tat. +\par +\par Il n'existe en Am\'e9rique qu'une seule congr\'e9gation qui soit hostile aux lois du pays, c'est celle des quakers. +\par +\par Le m\'eame principe qui les emp\'eache de r\'e9sister individuellement \'e0 la violence d'un agresseur les conduit \'e0 penser que la soci\'e9t\'e9 n'a point le droit de repousser par la force les attaques d'un ennemi\~; jamais th\'e9 +orie si insociale n'est sortie d'une secte si morale et si pure\~! quoi qu'il en soit, les quakers refusent de faire partie de l'arm\'e9e et m\'eame de la milice am\'e9ricaine. \endash \'ab\~Ainsi, disais-je un jour \'e0 + un quaker de Philadelphie, une nation attaqu\'e9e par un autre peuple qui en veut \'e0 son existence n'a pas le droit de se d\'e9fendre\~!\~\'bb \endash \'ab\~Non, me r\'e9pondit le quaker\~; la guerre, la r\'e9sistance, la violence, sont contraires +\'e0 l'esprit de l\rquote \'c9vangile. Quand nous trouvons dans les livres saints un principe, nous ne nous bornons pas \'e0 l'admirer, nous le mettons en pratique. Le Christ commande aux hommes de vivre en paix, c'est donc d\'e9sob\'e9ir \'e0 + ses lois que de faire la guerre. Notre conviction \'e0 cet \'e9gard est telle, que jamais nous ne porterons les armes, quelle que soit la puissance humaine qui veuille nous y contraindre. En 1812, lorsque l'Angleterre et les \'c9tats-Unis entr\'e8 +rent en guerre, un grand nombre de quakers de Philadelphie furent d\'e9sign\'e9s pour marcher contre l'ennemi, mais tous refus\'e8rent en se fondant sur les principes de leur religion. On les traduisit devant les tribunaux, qui les condamn\'e8rent \'e0 + de fortes amendes\~; ils ne les pay\'e8rent pas. Alors on saisit et on vendit leurs biens\~; ceux qui n'en avaient pas furent jet\'e9s en prison. Nous aurions \'e0 notre disposition tous les tr\'e9 +sors de l'univers, que jamais nous ne voudrions acquitter l'amende port\'e9e contre nous en pareil cas. Le paiement serait une sorte d'acquiescement\~; quand on nous tra\'eene en prison, c'est une violence \'e0 laquelle nous c\'e9dons, et qui n'entra\'ee +ne de notre part aucune adh\'e9sion de nos volont\'e9s.\~\'bb Je ne discuterai pas ce raisonnement, dont le vice est trop facile \'e0 saisir. Ainsi l'autorit\'e9 demande aux citoyens de s'armer pour la d\'e9fense du pays, et voil\'e0 + toute une secte religieuse qui r\'e9siste au pouvoir, parce que l\rquote \'c9vangile a recommand\'e9 la paix et la douceur\~; de sorte qu'un pr\'e9cepte sublime, enseign\'e9 + par Dieu, devient, entre les mains de l'homme, la source d'un crime, car il tue le patriotisme. +\par +\par Ici, du reste, je dois faire observer que les quakers ne sont pas hostiles aux institutions am\'e9ricaines, au gouvernement r\'e9publicain des \'c9tats-Unis\~; nulle secte, au contraire, n'est plus d\'e9mocratique que la leur\~; mais ils sont hostiles +\'e0 toute soci\'e9t\'e9, parce que la premi\'e8re loi de tout \'eatre existant, individu ou corps social, est de se conserver, partant de se d\'e9fendre. +\par +\par Je viens d'exposer les rapports des cultes avec l'\'c9tat selon les lois am\'e9ricaines... Mais, sur cette mati\'e8re, les lois sont bien moins puissantes que les m\'9curs. +\par +\par Si, dans tous les \'c9tats am\'e9ricains, la constitution n'impose pas les croyances religieuses et la pratique d'un culte comme condition des privil\'e8ges politiques, il n'en est pas un seul o\'f9 l'opinion publique et les m\'9c +urs des habitants ne prescrivent imp\'e9rieusement l'obligation de ces croyances. En g\'e9n\'e9ral, quiconque tient \'e0 l'une des sectes religieuses, dont le nombre aux \'c9 +tats-Unis est immense, jouit en paix de tous ses droits sociaux et politiques. Mais l'homme qui dirait n'avoir ni culte ni croyance religieuse serait non-seulement exclus en fait de tous emplois civils et de toutes fonctions \'e9 +lectives gratuites ou salari\'e9es, mais encore il serait l'objet d'une pers\'e9cution morale de tous les instants\~; nul ne voudrait entretenir avec lui des rapports de soci\'e9t\'e9, encore moins contracter des liens de famille\~ +; on refuserait de lui vendre et de lui acheter\~: on ne croit pas, aux \'c9tats-Unis, qu'un homme sans religion puisse \'eatre un honn\'eate homme. +\par +\par J'indiquais tout \'e0 l\rquote heure les atteintes port\'e9es \'e0 la libert\'e9 religieuse par les lois de quelques \'c9tats. Je dois ajouter, en finissant, que ces violations disparaissent chaque jour des lois et des m\'9curs am\'e9 +ricaines. Il ne faut pas oublier que la Nouvelle-Angleterre, foyer du puritanisme, fut longtemps religieuse jusqu'au fanatisme, et, si l'on songe que la loi politique de ce pays punissait jadis de mort les m\'e9cr\'e9ants, c'est-\'e0-dire ceux qui n'\'e9 +taient pas presbyt\'e9riens, on reconna\'eetra quels progr\'e8s le Massachusetts et les autres \'c9tats du Nord ont faits dans la tol\'e9rance et dans la libert\'e9. +\par }\pard\plain \s2\qc\li567\ri567\sb600\sa600\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f16\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594434}Troisi\'e8me partie\~:\line }{\b0\i Note sur l'\'c9tat ancien et sur la condition pr\'e9 +sente des tribus indiennes de l\rquote Am\'e9rique du nord.{\*\bkmkend _Toc72594434} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {Les Europ\'e9ens ont soumis ou d\'e9truit la plupart des peuples du Nouveau-Monde. Mais, parmi ces nations sauvages ou \'e0 demi civilis\'e9es, +il en est plusieurs qui ont \'e9chapp\'e9 jusqu'\'e0 pr\'e9sent \'e0 l'asservissement ou \'e0 la mort\~; les blancs ne sont pas encore arriv\'e9s jusqu'\'e0 elles, ou elles ont recul\'e9 devant eux. Presque toutes les peuplades de l'Am\'e9 +rique du Nord sont dans ce cas. +\par +\par Mais sur celles-l\'e0 m\'eame l'influence des Europ\'e9ens s'est exerc\'e9e\~; les blancs, qui n'ont pu encore les r\'e9duire \'e0 l'ob\'e9issance ou les faire dispara\'eetre, ont eu le pouvoir de changer leurs coutumes, d'alt\'e9rer leurs m\'9c +urs et de bouleverser leur \'e9tat politique tout entier. +\par +\par Il y a longtemps qu'on a remarqu\'e9 cet effet extraordinaire produit sur les tribus indiennes par le voisinage des Europ\'e9ens. Mais personne jusqu'\'e0 pr\'e9sent n'a essay\'e9 d'en conna\'eetre toute l'\'e9 +tendue, pas plus que d'en rechercher les causes cach\'e9es. Le but de cette note est de fournir des lumi\'e8res sur ce point. +\par +\par Les changements que subissent les nations s'op\'e8rent graduellement \'e0 mesure que les g\'e9n\'e9rations se succ\'e8dent\~; il est donc tr\'e8s difficile de suivre dans la vie d'un peuple, et ann\'e9e par ann\'e9e, l'histoire +de ses transformations successives. Mais si vous examinez ce m\'eame peuple \'e0 deux \'e9poques \'e9loign\'e9es l'une de l'autre, les diff\'e9rences, frappent aussit\'f4t tous les regards. Partant de cette donn\'e9e, j'ai pens\'e9 + qu'au lieu de m'abandonner au cours des temps, et de suivre pas \'e0 pas la trace de tous les changements qui se sont op\'e9r\'e9s peu \'e0 peu dans l'\'e9tat social et politique des indig\'e8nes, j'arriverais par un proc\'e9d\'e9 plus rapide \'e0 un r +\'e9sultat plus concluant, si je pouvais faire conna\'eetre ce qu'\'e9taient les indiens il y a deux cents ans et ce qu'ils sont de nos jours. Pour m'\'e9clairer sur le premier point, j'ai consult\'e9 les auteurs anglais et fran\'e7 +ais qui m'ont paru contenir le plus de lumi\'e8res\~: le capitaine John Smith et Beverley pour la Virginie\~; John Lawson pour les Carolines\~; William Smith pour l'\'c9tat de New York\~; pour la Louisiane, Dupratz\~ +; Lahontan et Charlevoix pour le Canada. +\par +\par Quant \'e0 l'\'e9tat actuel, j'ai puis\'e9 mes notions dans des voyages faits par ordre du gouvernement am\'e9ricain, dans des rapports officiels pr\'e9sent\'e9s au congr\'e8s, dans des r\'e9cits de t\'e9 +moins oculaires, dans mes propres observations enfin. Car, j'ai vu de pr\'e8s plusieurs des nations infortun\'e9es que je vais essayer de faire conna\'eetre, et j'ai pu m'assurer par moi-m\'eame de la v\'e9rit\'e9 des couleurs don +t on se sert pour les peindre. +\par }\pard\plain \s3\qj\fi567\sb480\sa480\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel2\adjustright \b\f16\fs32\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594435}\'a7 I. \'c9tat ancien.{\*\bkmkend _Toc72594435} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {Je vais parler de nations qui, bien que peu nombreuses, occupaient un espace presque aussi grand que la moiti\'e9 de l'Europe. On remarquait entre elles, \'e0 l'\'e9 +poque o\'f9 je veux reporter l'attention du lecteur, des ressemblances et des diff\'e9rences qu'il faut signaler. +\par +\par Tous les peuples qui habitaient les c\'f4tes orientales de l'Am\'e9rique du Nord au moment o\'f9 les Europ\'e9ens entr\'e8rent en contact avec elles avaient un \'e9tat social analogue\~; toutes vivaient particuli\'e8 +rement de la chasse. L'agriculture ne leur \'e9tait cependant point inconnue, mais aucun d'eux n'\'e9tait encore arriv\'e9 \'e0 tirer des fruits de la terre son unique ni m\'eame son principal moyen de subsistance. Toutes les relations s'accordent sur + ce point. Autour de la cabane du chef de famille se trouvaient quelques champs de ma\'efs que cultivaient ses femmes et ses enfants. Chaque ann\'e9e le propri\'e9taire quittait cette r\'e9sidence et partait, soit seul, soit accompagn\'e9 + des siens, pour se rendre dans une r\'e9gion souvent \'e9loign\'e9e, o\'f9 il se livrait pendant plusieurs mois au soin de la chasse. +\par +\par \'ab\~En mars et avril, dit le capitaine Smith\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{\lang2057 + The general History of Virginia and New-England, by captain John Smith, imprim\'e9e \'e0 Londres en 1627.}}}{, qui \'e9crivait en 1606, parlant des Indiens de la Virginie, ils se nourrissent principalement de leur p\'ea +che. Ils mangent des dindons sauvages, des \'e9cureuils. En juin, ils plantent leur ma\'efs, vivant principalement de glands, de noisettes et de poissons\~; pour am\'e9liorer ce r\'e9g +ime, ils ont soin de se diviser en petites troupes, se nourrissent de poissons, de b\'eates sauvages, de crabes, d'hu\'eetres, de tortues. \'c0 l'\'e9poque de leur chasse, ils quittent leurs habitations, et se forment en troupes comme les Tartares\~ +; ils se rendent avec leur famille dans les lieux les plus d\'e9serts, \'e0 la source des rivi\'e8res o\'f9 le gibier est abondant. Ils sont en g\'e9n\'e9ral au nombre de deux ou trois cents.\~\'bb +\par +\par Tous les auteurs qui ont parl\'e9 des Indiens du Nord tiennent un langage analogue. +\par +\par Tous les peuples dont je parle \'e9taient donc cultivateurs par hasard et par exception, mais, en examinant l'ensemble de leurs habitudes, on peut dire qu'ils formaient des nations de chasseurs\~ +; toutes les remarques qu'on peut faire sur les peuples chasseurs leur \'e9taient applicables. +\par +\par Chez eux, l'esprit national avait pour objet bien plus les hommes que la terre. Le patriotisme s'attachait aux coutumes, aux traditions, peu au sol, ou plut\'f4t il ne se liait au sol que par des souvenirs. Le sauvage tenait \'e0 la contr\'e9 +e qui l'avait vu na\'eetre, par la m\'e9moire de ses p\'e8res qui y avaient v\'e9cu, par l'id\'e9e de leurs os v\'e9n\'e9rables qui y reposaient encore. Tant qu'une nation indienne habitait son territoire, elle environnait les ossements de ses a\'ef +eux de respects extraordinaires. Lorsqu'elle \'e9tait oblig\'e9e d'\'e9migrer, elle ne manquait point de les recueillir avec soin\~; elle les renfermait dans des peaux\~; et, apr\'e8s les avoir charg\'e9s sur leurs \'e9paules, les hommes s'\'e9 +loignaient sans regrets\~: ils emportaient avec eux toute la patrie. \'ab\~Dans chaque village, dit Lawson\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ + V. History of Carolina, by John Lawson, imprim\'e9e \'e0 Londres en 1718.}}}{, en parlant des Indiens, page 182, on rencontre une belle cabane qui est \'e9lev\'e9e aux d\'e9pens du public et entretenue avec un grand soin. Elle ren +ferme les corps des principaux d'entre les Indiens qui sont morts depuis plusieurs si\'e8cles, et qu'on a rev\'eatus de leurs plus beaux habits. Les Indiens r\'e9v\'e8 +rent et adorent ce monument, et ils aimeraient mieux tout perdre que de le voir profaner.\~\'bb +\par +\par Lorsqu'une tribu indienne quitte son pays pour aller vivre dans un autre, elle ne manque jamais d'emporter avec elle ces ossements. \'ab\~De nos jours encore, o\'f9 l'amour de la patrie s'\'e9teint chez les Indiens comme tout le reste, la premi\'e8re r +\'e9ponse que fait un Indien aux demandes que lui font les blancs pour acheter ses terres, disent MM. Clark et Lewis dans leur rapport officiel au gouvernement f\'e9d\'e9ral, est celle-ci\~: \endash \'ab\~Nous ne vendrons pas le lieu o\'f9 + repose la cendre de nos a\'efeux.\~\'bb +\par +\par L'esprit de propri\'e9t\'e9, qui fait que le cultivateur prend en quelque sorte racine dans les m\'eames champs qui portent ses moissons, cet esprit n'existait chez aucune des nations de l'Am\'e9rique du Nord au moment de la d\'e9 +couverte. Aussi les voit-on changer de lieu avec une facilit\'e9 que nous ne pouvons concevoir. +\par +\par Les Europ\'e9ens n'ont, pour ainsi dire, point rencontr\'e9 de peuplades sauvages dans l'Am\'e9rique du Nord, qui se pr\'e9tendit originaire du lieu qu'elle occupait au moment de la d\'e9couverte. Les Natchez croyaient que leurs p\'e8res \'e9taient venus + du Mexique\~; les Iroquois se souvenaient d'avoir jadis travers\'e9 le Mississipi. On voit, dans Lahontan et dans Charlevoix, que la plupart des tribus indiennes qui se trouvaient originairement plac\'e9es aux environs du territoire occup\'e9 par la conf +\'e9d\'e9ration iroquoise, avaient cru devoir transporter leur domicile au-del\'e0 vers le nord et l'ouest. +\par +\par C'est \'e0 cette cause qu'il faut attribuer la facilit\'e9 qu'ont trouv\'e9e et que trouvent encore les Europ\'e9ens \'e0 se fixer sur le territoire de ces sauvages. L'int\'e9r\'eat particulier n'en d\'e9fend aucune partie, et le corps de la nation ne d +\'e9couvre pas du premier abord quel tort peut lui causer un petit nombre d'\'e9trangers qui viennent s'\'e9tablir au milieu de champs d\'e9serts, et qui parviennent \'e0 tirer de la terre une subsistance que les Indiens eux-m\'eames ne cherchent pas \'e0 + obtenir. C'est ce qui faisait dire \'e0 M. Bell, dans un rapport au congr\'e8s le 4 f\'e9vrier 1830 (documents l\'e9gislatifs, no 227)\~: \'ab\~Avant l'arriv\'e9e des Europ\'e9ens, il ne para\'eet pas que les sauvages eussent con\'e7u l'id\'e9e qu +e la terre pouvait \'eatre l'objet d'un march\'e9.\~\'bb Et, si l'on parcourt l'histoire de nos premiers \'e9tablissements, on d\'e9couvre que les naturels n'ont, pour ainsi dire, jamais consid\'e9r\'e9 les Europ\'e9ens comme des spoliateurs, quand ils s' +\'e9taient assur\'e9s que ces derniers ne venaient point avec des intentions hostiles. +\par +\par Cet \'e9tat social produisait chez toutes les nations sauvages qui l'avaient adopt\'e9 des cons\'e9quences analogues. Les Indiens, ne connaissant point la richesse immobili\'e8re, ne tirant de la terre qu'une fai +ble partie de leur subsistance, pouvaient abandonner le travail p\'e9nible de la culture aux femmes et aux enfants, et r\'e9server aux hommes les travaux m\'eal\'e9s de plaisirs, qui sont le propre de la chasse. +\par +\par \'bbLes hommes, dit John Smith en parlant des Indiens de la Nouvelle \endash Angleterre, sont principalement occup\'e9s de la chasse.\~\'bb (page 240) +\par +\par Le m\'eame auteur dit, en parlant des Indiens de la Virginie\~: \'ab\~Les hommes consacrent leur temps \'e0 la p\'eache, la chasse, la guerre et autres exercices virils, regardant comme une honte d'\'eatre vus s'occupant des soins propres aux femmes\~ +; d'o\'f9 il arrive que les femmes sont souvent surcharg\'e9es de travaux, et les hommes oisifs. Les femmes et les enfants sont exclusivement charg\'e9s de faire les nattes, les paniers, pr\'e9parent les aliments, plantent le ma\'efs, le r\'e9coltent.\~ +\'bb +\par +\par \'ab\~Les femmes des Iroquois, dit William Smith, page 78, cultivent les champs, les hommes vont \'e0 la chasse.\~\'bb \endash \'ab\~Les Indiens ne travaillent jamais,\~\'bb dit Lawson, \'e0 propos des indig\'e8nes de la Caroline (page 174). De l\'e0 +une liaison intime que le temps n'a pu d\'e9truire, entre les id\'e9es de travail s\'e9dentaire, et particuli\'e8rement de la culture de la terre, et les id\'e9es de faiblesse, de d\'e9pendance, d'ob\'e9issance, d'inf\'e9riorit\'e9 +. Aussi les premiers Europ\'e9ens qui abord\'e8rent sur les c\'f4tes de l'Am\'e9rique du Nord trouv\'e8rent-ils \'e9tablie chez tous les sauvages cette opinion, que le travail de la terre doit \'eatre abandonn\'e9 + aux femmes, aux enfants, aux esclaves, et que la chasse et la guerre sont les seuls soins dignes d'un homme\~; opinion qui, se retrouvant en m\'eame temps chez un si grand nombre de nations diverses, ne pouvait prendre naissance que dans un \'e9 +tat social commun \'e0 toutes. N'\'e9tant pas attach\'e9 \'e0 un lieu plus qu'\'e0 un autre par la possession et la culture de la terre, errant une partie de l'ann\'e9e \'e0 la suite des b\'eates sauvages, dont il cherchait \'e0 + faire sa proie, l'Indien de l'Am\'e9rique du Nord ne pouvait point recueillir tranquillement le r\'e9sultat des exp\'e9riences individuelles, lier entre elles les cons\'e9quences de faits analogues et en faire un corps de principes et d'id\'e9es g\'e9n +\'e9rales, en un mot cr\'e9er ce qu'on appelle les sciences. Son genre de vie ne permettait point \'e0 un m\'eame homme de donner \'e0 aucune entreprise un grand degr\'e9 de r\'e9flexion et de suite\~: il s'opposait \'e0 plus forte raison \'e0 + ce que plusieurs g\'e9n\'e9rations s'occupassent des m\'eames objets, et se transmissent les unes aux autres le r\'e9sultat de leurs recherches. L'humanit\'e9 \'e9tait d\'e9j\'e0 vieille, l'homme \'e9 +tait toujours jeune, et la civilisation n'avait pas plus de domicile fixe que le chasseur. Toutes les nations indiennes devaient donc pr\'e9senter le spectacle de peuples encore peu avanc\'e9s dans la voie du progr\'e8s intellectuel\~ +; non parce qu'elles habitaient l'Am\'e9rique au lieu de l'Europe, ou parce qu'elles \'e9taient rouges et non blanches\~; mais par la raison que toutes avaient adopt\'e9 un \'e9tat social qui ne permet \'e0 la civilisation que de certains d\'e9 +veloppements. Aucune des nations du continent de l'Am\'e9rique du Nord n'avait invent\'e9 l'\'e9criture, quoique plusieurs eussent des hi\'e9roglyphes qui, jusqu'\'e0 un certain point, pouvaient en tenir lieu. +\par +\par \'ab\~Ces Indiens, dit Beverley\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Histoire de la Virginie, par Beverley, de 1583 \'e0 1700. V. p. 258.}}}{ + (ceux de la Virginie), n'ont aucune sorte de lettres\~; mais quand ils ont quelque chose \'e0 se communiquer, ils y emploient une esp\'e8ce d'hi\'e9roglyphes, ou de figures repr\'e9sentant des oiseaux, des b\'eates, ou autres choses propres \'e0 + faire comprendre leurs diff\'e9rentes pens\'e9es.\~\'bb Lahontan dit la m\'eame chose des Iroquois\~: il donne m\'eame le mod\'e8le du r\'e9cit d'une exp\'e9dition, exprim\'e9e de cette sorte. Voyez tome II, page 191. +\par +\par Aucune de ces nations n'avait d\'e9couvert les m\'e9taux, ni le secret de les travailler. \'ab\~Avant l'arriv\'e9e des Anglais, dit Beverley en parlant des sauvages de la Virginie, les Indiens ne connaissaient ni le fer ni l'acier.\~\'bb +\par +\par La m\'eame remarque est applicable \'e0 tous les indig\'e8nes du continent. Les sciences les plus n\'e9cessaires, l'art d'\'e9lever des maisons, de faire des canots, de fabriquer des v\'eatements, n'avaient point d\'e9pass\'e9 + parmi eux les limites que peuvent atteindre l'industrie et les efforts d'un homme isol\'e9 ou d'une g\'e9n\'e9ration. +\par +\par \'ab\~Les Indiens, dit en 1606 le capitaine John Smith, p. 30, ont pour v\'eatement des peaux de b\'eates qu'ils portent avec le poil durant l'hiver, et d\'e9pouill\'e9es de poil pendant l'\'e9t\'e9\~ +: les principaux d'entre eux s'enveloppent de longs manteaux de peaux qui, pour la forme, ressemblent aux manteaux irlandais. Ces manteaux sont souvent brod\'e9s avec des grains de cuivre\~; plusieurs sont peints. Les maisons de ces sauvages sont b\'e2 +ties en mani\'e8re de berceaux\~: elles sont compos\'e9es de jeunes arbres pli\'e9s et attach\'e9s ensemble\~: on les recouvre si soigneusement avec des nattes et de l'\'e9corce d'arbre, que ni le vent ni la pluie ne sauraient y entrer\~; mais il y r\'e8 +gne une grande fum\'e9e. Leurs b\'e2timents publics \'e9taient faits avec plus de grandeur et plus d'art. Le m\'eame Smith parle, page 37, d'une maison destin\'e9e \'e0 contenir le tr\'e9sor du roi. La longueur de ce palais est de cinquante \'e0 + soixante aunes (yards). De grossi\'e8res statues occupent ses quatre coins. \'ab\~Les maisons des Iroquois, dit William Smith, page 78, consistent en quelques pieux fich\'e9s en terre, et couverts d'\'e9 +corce d'arbres, au haut desquels on laisse une ouverture pour donner passage \'e0 la fum\'e9e. Partout o\'f9 il se trouve un nombre consid\'e9rable de ces huttes, ils b\'e2tissent un fort carr\'e9, sans bastions, et simplement entour\'e9 de palissades.\~ +\'bb +\par +\par Les sentiments n'ont pas besoin pour se d\'e9velopper du m\'eame travail successif que les id\'e9es. L'\'e9tat social des chasseurs exerce cependant une influence sinon pareille, du moins aussi in\'e9vitables sur l'\'e2 +me des hommes qui l'ont admis que sur leur esprit. +\par +\par Il est certaines affections qui, pour recevoir tout leur d\'e9veloppement, demandent de l'oisivet\'e9, du temps, de la tranquillit\'e9, l'usage du superflu, l'habitude d'une vie intellectuelle. Celles-l\'e0 \'e9taient \'e0 peu pr\'e8s inconnues \'e0 + des peuples chasseurs comme les Am\'e9ricains du Nord. +\par +\par L'amour, cette passion exclusive, r\'eaveuse, enthousiaste, sensuelle et immat\'e9rielle tout \'e0 la fois, cette passion qui joue un si grand r\'f4le dans la vie des hommes polic\'e9s, ne venait presque jamais troubler l'existence du sauvage. \'ab\~ +Les Indiens dit Lahontan, t. II, p. 131, n'ont jamais connu ce que nous appelons l'amour\~; ils aiment si tranquillement qu'on pourrait appeler leur amour une simple bienveillance. Ils ne sont point susceptibles de jalousie.\~\'bb \endash \'ab\~ +Les sauvages, dit-il encore, n'aiment que la guerre et la chasse, ils ne se marient qu'\'e0 trente ans, parce qu'ils croient que le commerce des femmes les \'e9nerve de telle sorte, qu'ils n'ont plus la m\'ea +me force pour faire de longues courses et courir apr\'e8s leurs ennemis.\~\'bb +\par +\par Il existe d'autres sentiments, au contraire, qui sont si naturels au c\'9cur humain, qu'on les retrouve toujours quelle que soit la position que l'homme occupe. Ces derniers se montrent d'autant plus \'e9nergiques qu'ils sont en plus petit nombre\~ +; d'autant plus violents que l'esprit, moins rempli et plus inculte, ne paralyse pas par le doute les mouvements du c\'9cur et l'action in de la volont\'e9. Ces sentiments avaient acquis chez les Am\'e9ricains du Nord un degr\'e9 d'intensit\'e9 + inconnu aux nations civilis\'e9es de l'ancien monde. La col\'e8re, la vengeance, l'orgueil, le patriotisme, se montrent l\'e0 sous des formes terribles qu'ils n'avaient point rev\'eatues ailleurs. +\par +\par L'\'e9tat social faisait \'e9galement na\'eetre chez les tribus indiennes un certain nombre de vices et de vertus qu'on retrouvait \'e0 un degr\'e9 plus ou moins grand chez tous les peuples qui habitaient alors le littoral du continent. +\par +\par Les Indiens de l'Am\'e9rique du Nord poss\'e9daient peu de biens, et, ce qui est remarquable, ne connaissaient aucun de ces biens pr\'e9cieux au moyen desquels on acquiert tous les autres. Il \'e9 +tait donc rare de rencontrer chez eux ces passions viles que fait na\'eetre la cupidit\'e9\~! Le vol y \'e9tait presque inconnu\~! \'ab\~Le vol, dit Lawson, p. 178, est chose extr\'eamement rare parmi les Indiens.\~\'bb \'ab\~ +Les sauvages, dit Lahontan, t. II, p. 133, n'ayant ni }{\i tien}{ ni }{\i mien}{, ni sup\'e9riorit\'e9 ni subordination, les voleurs, les ennemis particuliers ne sont pas \'e0 craindre parmi eux, ce qui fait +que leurs cabanes sont toujours ouvertes la nuit et le jour.\~\'bb +\par +\par C'\'e9tait bien moins l'ambition qui allumait la guerre au sein des tribus indiennes que la col\'e8re et la vengeance. \'ab\~Il est rare, dit John Smith, que les Indiens fassent la guerre pour obtenir des terres ou acqu\'e9rir des biens.\~\'bb +\par +\par Les sauvages \'e9taient prompts \'e0 se secourir mutuellement dans le besoin, parce qu'ils \'e9taient tous \'e9gaux entre eux, expos\'e9s aux m\'eames mis\'e8res. +\par +\par \'ab\~Ces Indiens, dit Lawson, p. 235, sont meilleurs pour nous que nous pour eux\~: ils nous fournissent des vivres quand nous nous trouvons dans leurs pays, tandis que nous les laissons mourir de faim \'e0 notre porte.\~\'bb +\par +\par \'ab\~Les Indiens, dit le m\'eame auteur, p. 178, sont tr\'e8s charitables les uns envers les autres. Lorsque l'un d'eux a \'e9prouv\'e9 quelque grande perte, on fait un festin, apr\'e8s lequel un des convives, prenant la parole, fait conna\'eetre \'e0 + l'assembl\'e9e que, la maison d'un tel ayant pris feu, toutes ses propri\'e9t\'e9s ont \'e9t\'e9 d\'e9truites. Quand ce discours est termin\'e9, chacun des assistants se h\'e2te d'offrir \'e0 celui qui a souffert un certain nombre de pr\'e9sents. La m +\'eame assistance est accord\'e9e \'e0 celui qui a besoin de b\'e2tir une cabane ou de fabriquer un canot.\~\'bb +\par +\par Parmi eux l'hospitalit\'e9 \'e9tait en grand honneur, et ils ne manquaient point de l'exercer. \'ab\~Les sauvages re\'e7oivent volontiers les \'e9trangers,\~\'bb dit William Smith, p. 80, en parlant des Iroquois. \'ab\~Lorsqu'un \'e9 +tranger s'approche d'un village, dit Beverley, p. 256, le chef va au devant de lui et le prie de s'asseoir sur des nattes qu'on a soin d'apporter. On fume, on discourt quelque temps\~; on entre ensuite dans le village\~: l\'e0 on lave les pieds \'e0 l' +\'e9tranger et on lui donne un repas\~; si l'\'e9tranger est un homme de grande distinction, on choisit deux jeunes filles pour partager sa couche. Ces derni\'e8res croiraient manquer \'e0 l'hospitalit\'e9 si elles opposaient la moindre r\'e9 +sistance aux d\'e9sirs de leur h\'f4te, et elles ne se croient nullement d\'e9shonor\'e9es en y c\'e9dant.\~\'bb +\par +\par Aucune des peuplades de l'Am\'e9rique du Nord ne menant une existence s\'e9dentaire, toutes ignoraient l'art de donner par l'\'e9criture une forme certaine et durable \'e0 la pens\'e9 +e. On ne connaissait point parmi elles ce que nous appelons la loi. Non-seulement elles n'avaient point de l\'e9gislation \'e9crite, mais les rapports des hommes entre eux n'y \'e9taient soumis \'e0 aucune r\'e8gle uniforme et stable, \'e9man\'e9 +e de la volont\'e9 l\'e9gislative de la soci\'e9t\'e9. +\par +\par Ces sauvages n'\'e9taient pourtant point aussi barbares qu'on le pourrait croire. Lorsque la souverainet\'e9 nationale ne s'exprime pas par les lois, elle s'exerce indirectement par les m\'9curs. Quand les m\'9curs sont bien \'e9 +tablies, on voit se former une sorte de civilisation au milieu de la barbarie, et la soci\'e9t\'e9 se fonder parmi des hommes chez lesquels, au premier abord, on e\'fbt dit que le lien social n'existait pas. +\par +\par J'ai d\'e9j\'e0 indiqu\'e9 le respect des Indiens pour les \'e9trangers, leur hospitalit\'e9, leurs coutumes bienfaisantes. J'ai fait remarquer le culte patriotique qu'ils rendaient aux d\'e9pouilles de leurs a\'efeux. Ce n'\'e9 +tait point le seul usage qui li\'e2t entre elles les g\'e9n\'e9rations en d\'e9pit des habitudes errantes et de l'ignorance de ces peuples. +\par +\par \'ab\~Les indiens de la Virginie, dit John Smith, p. 35, ont coutume d'\'e9lever des esp\'e8ces d'autels de pierre dans les lieux o\'f9 quelque grand \'e9v\'e9 +nement est survenu. Lorsque vous rencontrez quelqu'une de ces pierres, ils ne manquent point de vous raconter \'e0 quelle occasion elle a \'e9t\'e9 plac\'e9e en cet endroit, et ils ont soin de faire passer la connaissance de ces m\'eames faits d'\'e2 +ge en \'e2ge. +\par +\par \'ab\~Lorsqu'un Indien des Carolines vient de mourir, dit Lawson, p. 180, apr\'e8s que l'enterrement a eu lieu, le m\'e9decin ou le pr\'eatre commence \'e0 faire l'\'e9loge du mort\~; ils disent combien il \'e9tait brave, fort et adroit\~ +; ils racontent quel nombre d'ennemis il a tu\'e9s ou ramen\'e9s captifs\~; ils assurent que c'\'e9tait un grand chasseur, qu'il aimait avec ardeur son pays\~; ils passent ensuite \'e0 l'\'e9num\'e9ration de ses richesses\~ +; ils disent combien le mort avait de femmes et d'enfants, quelles \'e9taient ses armes... Apr\'e8s avoir ainsi c\'e9l\'e9br\'e9 les louanges de celui qui n'est plus, l'orateur s'adresse \'e0 l'assembl\'e9e\~: \'ab\~C'est \'e0 + vous, dit-il, de remplacer celui que nous avons perdu en imitant ses exemples\~; en agissant ainsi, vous \'eates assur\'e9s d'aller le rejoindre dans la patrie des \'e2mes o\'f9 v +ous trouverez des daims toujours en abondance, des compagnes toujours belles et jeunes, o\'f9 la faim, le froid, la fatigue, ne vous atteindront jamais\~\'bb. Ayant ainsi parl\'e9, il raconte quelques histoires qui se conservent d'une mani\'e8 +re traditionnelle dans la nation\~; il rappelle que, dans telle ann\'e9e, la guerre s'alluma et que ses compatriotes furent victorieux, il nomme les chefs qui se distingu\'e8rent alors. +\par +\par Si les pouvoirs politiques \'e9taient souvent d\'e9biles parmi les Indiens, l'\'e2ge et les liens du sang exer\'e7aient un salutaire contr\'f4le sur les actions des hommes. Tous les anciens auteurs qui ont \'e9crit sur l'Am\'e9 +rique du Nord nous parlent de l'influence qu'obtenait la vieillesse. Le p\'e8re de famille jouissait alors d'une grande autorit\'e9. +\par +\par Parlant de l'\'e9ducation des Indiens, Dupratz dit, t. II, p. 312\~: \'ab\~Comme d\'e8 +s leur plus tendre enfance on les menace du vieillard s'ils sont mutins ou s'ils font quelque malice, ce qui est rare, ils le craignent et le respectent plus que tout autre. Ce vieillard est le plus vieux de la famille, assez souvent le bisa\'ef +eul ou trisa\'efeul, car ces naturels vivent longtemps, et, quoiqu'ils n'aient des cheveux gris que quand ils sont bisa\'efeuls, on en a vu qui \'e9taient tout-\'e0-fait gris se lasser de vivre ne pouvant plus se tenir sur leurs ja +mbes sans avoir d'autre maladie ni infirmit\'e9 que la vieillesse, en sorte qu'il fallait les porter hors de la cabane pour prendre l'air ou pour ce qui leur \'e9tait d'autre n\'e9cessit\'e9, secours qui ne sont jamais refus\'e9s \'e0 + ces vieillards. Le respect que l'on a pour eux est si grand dans leur famille qu'ils sont regard\'e9s comme juges\~: leurs conseils sont des arr\'eats. Un vieillard, chef d'une famille, est appel\'e9 p\'e8re par tous les enfants de la m\'ea +me cabane, soit par ses neveux et arri\'e8re neveux. Les naturels disent souvent qu'un tel est leur p\'e8re\~: c'est le chef de la famille\~; et, quand ils veulent parler de leur propre p\'e8re, ils disent qu'un tel est leur vrai p\'e8re.\~\'bb Voir l'}{ +\i Histoire de la Louisiane}{, par Dupratz. +\par +\par Les Indiens avaient encore plusieurs coutumes qui temp\'e9raient les maux de la guerre, et resserraient le champ ouvert \'e0 la violence. On voit dans Beverley que les Indiens de la Virginie accompagnaient un trait\'e9 d'un certain nombre de c\'e9r\'e9 +monies propres \'e0 graver dans tous les esprits le souvenir de l'engagement mutuel qui \'e9tait pris, et \'e0 le rendre plus sacr\'e9. Tous les \'e9crivains que j'ai d\'e9j\'e0 cit\'e9s parlent de ce symbole myst\'e9rieux de la concorde et de l'amiti\'e9 +, le calumet, qui, dans tous les d\'e9serts de l'Am\'e9rique du Nord, servait d'introduction \'e0 l'\'e9tranger et m\'eame de sauvegarde aux ennemis. Lahontan, faisant un voyage de d\'e9couvertes chez les nations \'e9 +tablies sur les confluents du Mississipi, avait attach\'e9 le calumet \'e0 la proue de son canot, et il voguait paisiblement parmi les peuples sauvages qui couvraient la rive de ces fleuves. +\par +\par Chez tous les Indiens, le sort r\'e9serv\'e9 aux femmes \'e9tait \'e0 peu pr\'e8s le m\'eame. La femme \'e9tait bien plus la servante que la compagne de l'homme. La soci\'e9t\'e9 n'avait point donn\'e9 au mariage le caract\'e8re durable et sacr\'e9 + dont la plupart des peuples polic\'e9s et s\'e9dentaires l'ont rev\'eatu. La polygamie \'e9tait permise ou tol\'e9r\'e9e par les usages de presque tous les Indiens. Chez tous, la femme occupait la position d'un \'eatre inf\'e9rieur. \'ab\~ +Les femmes, dit John Smith, page 240, sont tenues en esclavage. Lorsque Powahatan, l'un des rois du Sud, est \'e0 table, ses femmes le servent\~ +: l'une lui apporte de l'eau pour laver ses mains, une autre les essuie avec un paquet de plumes, en guise de serviette (V. p. 38). Powahatan, ajoute le m\'eame auteur, a autant de femmes qu'il en d\'e9sire.\~\'bb \'ab\~\'c0 + la moindre querelle, dit Lawson, ces Indiens peuvent renvoyer leur femme, et en prendre une autre.\~\'bb (V. p. 35). +\par +\par Quant aux m\'9curs proprement dites, il est difficile de se faire une id\'e9e exacte de ce qu'elles \'e9taient chez ces peuples, \'e0 l'\'e9poque dont nous parlons. +\par +\par Lawson pr\'e9tend, page 35, que de son temps (1700) il r\'e9gnait une grande corruption parmi les femmes indiennes. Beverley, qui \'e9crivait \'e0 la m\'eame \'e9poque, croit \'e0 la vertu de ces m\'eames sauvages, et assure que parmi elles l'infid\'e9lit +\'e9 conjugale passait pour un crime irr\'e9missible. (V. p. 235) William Smith a entendu dire que les Iroquoises \'e9taient fort dissolues\~; et Lahontan, tout en reconnaissant que ces Indiennes se livrent facilement avant d'avoir pris un \'e9 +poux, assure qu'elles respectent avec le plus grand scrupule le lien du mariage, quand une fois elles l'ont form\'e9 (V. p. 80). +\par +\par Au milieu de toutes les superstitions que pratiquaient ces sauvages, il est facile de reconna\'eetre un certain nombre d'id\'e9es simples et vraies, qui se trouvaient chez les diff\'e9rentes peuplades du continent. Les Indiens reconnaissaient un \'ca +tre supr\'eame, immat\'e9riel, qu'ils appelaient le Grand-Esprit\~; ils le croyaient tout puissant, \'e9ternel, cr\'e9ateur de toutes choses, auteur de tout bien. \'c0 c\'f4t\'e9 de ce Dieu, ils pla\'e7 +aient un pouvoir malfaisant auquel une partie de la destin\'e9e des hommes \'e9tait abandonn\'e9e, et ils lui adressaient des pri\'e8res, qu'inspirait la peur et non l'amour. +\par +\par \'ab\~Il existe dans les cieux, disaient les Indiens de la Virginie \'e0 Beverley (p. 272), un Dieu bienfaisant, dont les b\'e9nignes influences se r\'e9pandent sur la terre. Son excellence est inconcevable\~; il poss\'e8de tout le bonheur possible\~ +: sa dur\'e9e est \'e9ternelle, ses perfections sans bornes\~; il jouit d'une tranquillit\'e9 et d'une indolence \'e9ternelles. Je leur demandai alors, ajoute Beverley, pourquoi ils adoraient le diable, au lieu de s'adresser \'e0 ce Dieu. Ils r\'e9 +pondirent qu'\'e0 la v\'e9rit\'e9 Dieu \'e9tait le dispensateur de tous les biens, mais qu'il les r\'e9pandait indiff\'e9remment sur tous les hommes\~ +; que Dieu ne s'embarrasse point d'eux, et ne se met point en peine de ce qu'ils ont, mais qu'il les abandonne \'e0 leur libre arbitre, et leur permet de se procurer le plus qu'ils peuvent des biens qui d\'e9coulent de sa lib\'e9ralit\'e9\~; qu'il \'e9 +tait par cons\'e9quent inutile de le craindre et de l'adorer\~; au lieu que, s'ils n'apaisaient pas le m\'e9chant esprit, il leur enl\'e8verait tous ces biens que Dieu leur avait donn\'e9s, et leur enverrait la guerre, la peste, la famine\~; car ce m\'e9 +chant esprit est toujours occup\'e9 des affaires des hommes.\~\'bb +\par +\par Les m\'eames notions confuses se trouvent plus ou moins chez tous les peuples du continent. Tous ces sauvages reconnaissaient l'immortalit\'e9 de l'\'e2me\~; tous admettaient le dogme social des peines et des r\'e9compenses dans l'autre monde\~; m +ais, chez aucun de ces peuples, l'imagination n'\'e9tait all\'e9e au-del\'e0 d'un paradis et d'un enfer tout mat\'e9riels. +\par +\par \'ab\~Les Indiens, dit Lawson, page 180, croient que les hommes vertueux iront, apr\'e8s la mort, dans le pays des esprits\~; que l\'e0 ils n'\'e9prouveront ni faim, ni froid, ni fatigue\~; qu'ils auront toujours \'e0 + leur disposition de jeunes et belles vierges, et que le gibier y sera in\'e9puisable\~: les m\'e9chants, au contraire, ceux qui pendant leur vie se sont montr\'e9s paresseux, voleurs, l\'e2ches, mauvais chasseurs, les hommes qui ont men\'e9 + une existence inutile \'e0 la nation, ceux-l\'e0 ne trouveront, dans l'autre monde, que la faim, l'inqui\'e9tude, le froid\~; ils ne rencontreront que de vieilles femmes et des serpents, et ne se nourriront que de mets infects.\~\'bb +\par +\par \'ab\~Les Indiens, dit Beverley, page 274, ont un paradis et un enfer tout mat\'e9riels\~: d'un c\'f4t\'e9, un beau climat, du gibier, de belles jeunes filles\~; de l'autre, des marais puants, des serpents et de vieilles femmes.\~\'bb +\par +\par Les remarques que je viens de faire sont applicables, comme on a pu l'apercevoir, \'e0 toutes les nations indiennes que rencontr\'e8rent les Europ\'e9ens en arrivant sur les rivages de l'Am\'e9 +rique du Nord. Il existait cependant entre ces peuples des diff\'e9rences qu'il s'agit maintenant de signaler. +\par +\par Les plus saillantes se rapportent \'e0 la forme du gouvernement\~: on voyait alors dans le Nouveau Monde, et au sein d'un \'e9tat social barbare, un spectacle analogue \'e0 celui qui s'\'e9tait pr\'e9sent\'e9 dans l'autre h\'e9misph\'e8 +re, chez des peuples dont l'\'e9tat social \'e9tait diff\'e9rent, et la civilisation avanc\'e9e. Au nord du continent r\'e9gnait la libert\'e9\~; au sud, la servitude, si l'on doit appeler servitude l'esp\'e8ce de suj\'e9tion incompl\'e8te \'e0 + laquelle on peut soumettre un peuple chasseur. Au midi, on avait perfectionn\'e9 l'art de gouverner des sujets\~; au nord, la science de se gouverner soi-m\'eame. Les Europ\'e9ens trouv\'e8rent \'e9tablis dans la G\'e9 +orgie, la Caroline et la Virginie, au sein des petits peuples qui habitaient cette partie du continent, des monarchies h\'e9r\'e9ditaires. Ils y trouv\'e8rent des pouvoirs politiques qui, se combinant avec art \'e0 des autorit\'e9 +s religieuses, formaient des th\'e9ocraties absolues. +\par +\par \'ab\~Quoique ces Indiens, dit John Smith, page 37, en parlant des Virginiens, soient tr\'e8s barbares, ils ont cependant un gouvernement\~; et ces peuples, par l'ob\'e9issance qu'ils t\'e9moignent \'e0 leurs magistrats, se montrent sup\'e9rieurs \'e0 + beaucoup de nations civilis\'e9es. La forme de leur soci\'e9t\'e9 est monarchique\~: un seul commande. Sous lui se trouvent un grand nombre de gouverneurs. Leur chef actuel se nomme Powahatan\~ +; il tient une partie de ses domaines par succession. Toutes les nuits on pose des sentinelles autour de sa demeure. Il a un tr\'e9sor compos\'e9 de peaux, de grains de verre... Sa volont\'e9 fait loi et doit \'eatre ob\'e9ie. Ses sujets ne l'estime +nt pas seulement un roi, mais un demi-dieu. Les chefs int\'e9rieurs, qu'on nomme Werowances, sont tenus de gouverner d'apr\'e8s la coutume. Tous les Indiens paient \'e0 Powahatan un tribut de peaux, de dindons sauvages et de ma\'efs.\~\'bb + Smith raconte en ces termes une audience solennelle qu'il re\'e7ut de Powahatan\~: \'ab\~Le roi \'e9tait assis, dit-il, sur un lit de nattes, ayant \'e0 c\'f4t\'e9 de lui un coussin de cuir brod\'e9 d'une mani\'e8 +re sauvage, avec des perles et des grains blancs. Il portait une robe de peau aussi large qu'un manteau irlandais. Pr\'e8s de lui, et \'e0 ses pieds, \'e9tait assise une belle jeune femme. De chaque c\'f4t\'e9 de la cabane \'e9taient plac\'e9 +es vingt de ses concubines\~; elles avaient la t\'eate et les \'e9paules peintes en rouge, et portaient des colliers autour du cou. Devant ces femmes \'e9taient assis les principaux de la nation\~; quatre ou cinq cents personnes \'e9taient derri\'e8 +re eux. Il avait \'e9t\'e9 command\'e9, sous peine de mort, de nous traiter avec respect.\~\'bb Du reste, ce m\'eame prince, qui disposait d'une mani\'e8re si absolue de ses sujets, et qui aimait \'e0 se montrer entour\'e9 d'une grandeur si sauvage\~ +; ce m\'eame homme, dit John Smith, pourvoyait lui-m\'eame \'e0 ses besoins, faisait ses v\'eatements, fabriquait son arc et ses fl\'e8ches, allait \'e0 la p\'eache et \'e0 la chasse comme le moindre de ses compatrio +tes. Ces contrastes se rencontreront toujours chez les peuples qui, sans avoir admis la propri\'e9t\'e9 fonci\'e8re, se seront soumis \'e0 l'autorit\'e9 absolue d'un chef. +\par +\par \'ab\~Les Indiens, dit Beverley, page 239, forment des communaut\'e9s entre eux. Cinquante et jusqu'\'e0 cinq cents familles se r\'e9unissent dans une ville, et chacune de ces villes est un royaume. Quelquefois un seul roi poss\'e8de plusieurs villes\~ +; mais, en pareil cas, il y a toujours un vice-roi dans chacune d'elles. Ce dernier est en m\'eame temps le gouverneur, le juge et le chancelier. Il paie tribut au roi.\~\'bb +\par +\par \'ab\~Ces Indiens ont deux titres d'honneur, dit le m\'eame Beverley\~; ils appellent }{\i cocharouse}{ celui qui prend part aux affaires civiles, et }{\i werowance}{ le chef militaire.\~\'bb +\par +\par J'ai dit que, parmi les Indiens du Sud, la religion se m\'ealait au pouvoir et l'appuyait. C'est l\'e0 un fait qui se retrouve chez tous les peuples m\'e9ridionaux, qu'ils soient civilis\'e9 +s ou barbares. Chez les sauvages dont je parle, les formes du culte \'e9taient infiniment plus arr\'eat\'e9es qu'au Nord. Ils avaient des autels, des temples, des c\'e9r\'e9monies annuelles, un corps de pr\'eatres s\'e9par\'e9 + du reste de la population. En \'e9tudiant les auteurs que j'ai d\'e9j\'e0 cit\'e9s, on voit que, dans cette partie du continent, le pouvoir politique et la religion se m\'ealaient sans cesse et confondaient leurs int\'e9r\'eats. \'ab\~ +Ils estiment ce lieu si saint, dit John Smith, page 35, en parlant d'un temple, que les rois et les pr\'eatres osent seuls y entrer.\~\'bb +\par +\par \'ab\~Les Indiens embaument leurs rois, dit Beverley, page 396, et les conservent dans un temple o\'f9 un pr\'eatre doit se trouver jour et nuit.\~\'bb \'ab\~Ces sauvages, dit encore le m\'ea +me auteur, page 288, ne font jamais une entreprise sans consulter leurs pr\'eatres.\~\'bb +\par +\par Il para\'eet que le pouvoir politique de ce clerg\'e9 sauvage s'\'e9tablissait principalement au moyen d'une sorte d'initiation dont John Smith et Beverley parlent \'e9galement, quoique en termes un peu diff\'e9rents. \'ab\~ +Tous les quinze ou seize ans dit ce dernier, page 284, le gouverneur de la ville fait choix d'un certain nombre de jeunes gens qui sont l'\'e9lite de la population. Les pr\'eatres les conduisent dans les bois, o\'f9 + on les tient pendant plusieurs mois de suite. L\'e0 on leur impose un r\'e9gime tr\'e8s s\'e9v\'e8re, et on leur fait boire une d\'e9coction de plantes qui les prive pendant quelque temps de leur raison. Lorsqu'ils reviennent \'e0 leur \'e9 +tat naturel, ils ont oubli\'e9 ou feignent d'avoir oubli\'e9 tout ce qu'ils avaient su pr\'e9c\'e9demment, et il faut recommencer leur \'e9ducation. Beaucoup meurent dans cette \'e9preuve. Les Indiens pr\'e9tendent qu'ils emploient ce moyen violent pour d +\'e9livrer la jeunesse des mauvaises impressions de l'enfance. Ils soutiennent qu'ensuite ils sont plus en \'e9tat d'administrer \'e9quitablement la justice, sans avoir aucun \'e9gard \'e0 l'amiti\'e9 et au parentage.\~\'bb +\par +\par Mais c'est au sein de la grande nation des Natchez que l'autorit\'e9 civile et le pouvoir religieux s'\'e9taient le mieux unis et avaient combin\'e9 le plus savamment leurs efforts. +\par +\par Le gouvernement des Natchez \'e9tait tout \'e0 la fois despotique et th\'e9ocratique. +\par +\par \'ab\~Ces peuples, dit Dupratz, sont \'e9lev\'e9s dans une si parfaite soumission \'e0 leur souverain, que l'autorit\'e9 qu'ils exercent sur eux est un v\'e9ritable despotisme qui ne peut \'eatre compar\'e9 qu'\'e0 celui des premiers empereurs ottomans\~ +; il est, comme eux, ma\'eetre absolu des biens et de la vie des sujets\~; il en dispose \'e0 son gr\'e9\~; sa volont\'e9 est sa raison.\~\'bb (V. t. II, p. 352.) +\par +\par Ce despotisme proc\'e9dait, suivant la tradition des Natchez, d'une source toute divine. Je ne puis mieux faire que de rapporter les termes dans lesquels un chef de la nation des Natchez racontait \'e0 Dupratz cette origine\~: \'ab\~Il y a un tr\'e8 +s-grand nombre d'ann\'e9es qu'il parut parmi nous un homme avec sa femme qui descendit du soleil. Ce n'est pas que nous crussions qu'il \'e9tait fils du soleil, ni que le soleil e\'fbt une femme dont il naquit des enfants\~ +; mais lorsqu'on les vit l'un et l'autre, ils \'e9taient encore si brillants que l'on n'eut point de peine \'e0 croire qu'ils venaient du soleil. Cet homme nous dit qu'ayant vu l\'e0-haut que nous ne nous gouvernions pas bien, que nous n'avions pas de ma +\'eetre, que chacun de nous se croyait assez d'esprit pour gouverner les autres dans le temps qu'il ne pouvait pas se conduire lui-m\'eame, il avait pris le parti de descendre pour nous apprendre \'e0 mieux vivre... Les vieillards s'assembl\'e8rent et r +\'e9solurent entre eux que, puisque cet homme avait tant d'esprit que de leur enseigner ce qui \'e9tait bon \'e0 faire, il fallait le reconna\'eetre pour souverain.\~\'bb (V. Dupratz, p. 333.) +\par +\par Cet homme suppos\'e9 descendu du soleil, \'e9tant reconnu souverain, commen\'e7a par \'e9tablir dans sa famille l'h\'e9r\'e9dit\'e9 de la puissance. (V. Dupratz, p. 334.) Il ordonna ensuite qu'on b\'e2t\'ee +t un temple dans lequel les seuls princes et princesses (c'est-\'e0-dire les soleils et soleilles) auraient droit d'entrer pour parler \'e0 l'esprit\~; que dans ce temple on conserv\'e2t \'e9ternellement un feu qu'il avait fait descendre du soleil\~ +; et que l'on chois\'eet dans la nation huit hommes sages pour le garder et l'entretenir nuit et jour. La n\'e9gligence dans l'accomplissement de ce devoir, fut punie de mort. (V. }{\i ibid}{, p. 335.) On voit dans le m\'eame auteur que les f\'ea +tes de ces Indiens \'e9taient tout \'e0 la fois politiques et religieuses, et que leurs chefs ou soleils y remplissaient une sorte de sacerdoce. +\par +\par Tandis que les Indiens du Sud se soumettaient au pouvoir divin et absolu du prince, il r\'e9gnait au Nord une libert\'e9 presque sans limites. Les Europ\'e9ens rencontr\'e8 +rent dans cette partie du continent des peuples qui avaient en tout ou en partie des formes r\'e9publicaines. Chez eux la nation, ou du moins l'\'e9lite de ses membres, \'e9taient consult\'e9s pour toutes les grandes entreprises. Le pouvoir des chefs y +\'e9tait born\'e9 et descendait rarement de p\'e8re en fils. On peut dire que la soci\'e9t\'e9 s'y gouvernait elle-m\'eame. Parmi les nations du Nord, je ne citerai que celle des Iroquois\~; c'\'e9tai +t sans contredit le peuple le plus remarquable du continent. Les Iroquois \'e9taient au septentrion ce que les Natchez \'e9taient au Sud. Comme eux ils avaient perfectionn\'e9 et compl\'e9t\'e9 le syst\'e8me politique admis et pratiqu\'e9 + imparfaitement par les tribus environnantes. +\par +\par L'\'e9tat social des Iroquois \'e9tait le m\'eame que celui de toutes les nations du continent\~; comme celles-ci, ils formaient un peuple de chasseurs\~; comme elles, ils ignoraient les sciences et les arts\~; ainsi qu'elles, ils \'e9taient gouvern\'e9 +s par les coutumes, par les m\'9curs, et non par les lois\~; ils pr\'e9sentaient donc les traits principaux de la civilisation indienne, mais ils lui avaient pris tout ce qu'elle peut pr\'e9senter de remarquable\~; sans se rapprocher en rien des Europ\'e9 +ens, ils diff\'e9raient des autres nations du continent am\'e9ricain\~; ils ne ressemblaient \'e0 aucun peuple du monde. +\par +\par J'ai dit que les Iroquois formaient un peuple chasseur\~; cependant leur vie \'e9tait moins nomade que celle des autres Indiens de l'Am\'e9rique du Nord\~; leurs villages se composaient de cabanes plus solides et mieux faites que celles que les Europ\'e9 +ens avaient rencontr\'e9es dans cette partie du Nouveau-Monde. \'ab\~Les peuples auxquels nous avons donn\'e9 le nom d'Iroquois, dit Charlevoix, p. 421, t. I, s'appellent, en langue indienne, }{\i Agonnousionni}{, c'est-\'e0-dire }{\i faiseurs de cabanes} +{, parce qu'ils les b\'e2tissent beaucoup plus solides que la plupart des sauvages.\~\'bb Le grand nombre des esclaves qu'ils avaient fait \'e0 la guerre leur permettait de mettre en culture plus de terre que leurs voisins\~; la fertilit\'e9 + de leur sol leur fournissait d'abondantes moissons\~; et ils apprirent bient\'f4t des Europ\'e9ens l'art d'\'e9lever des troupeaux. \'ab\~Arriv\'e9s dans le pays des Iroquois, dit Lahontan, p. 101, v. I, nous f\'fbmes occup\'e9 +s pendant cinq ou six jours, autour des villages, \'e0 couper le bl\'e9 d'Inde dans les champs. Nous trouv\'e2mes dans les villages des chevaux, des b\'9cufs, de la volaille et quantit\'e9 de cochons.\~\'bb +\par +\par Quoiqu'ils n'eussent pas renonc\'e9 \'e0 leurs habitudes de chasseurs, les Iroquois \'e9taient donc les peuples les plus s\'e9dentaires du continent\~; aussi leurs coutumes \'e9taient-elles plus fixes et leur th\'e9orie sociale plus savante. +\par +\par Les peuples auxquels les Fran\'e7ais donn\'e8rent le nom d'Iroquois formaient une conf\'e9d\'e9ration de six nations distinctes\~; chacune de ces peuplades veillait \'e0 ses propres affaires\~; tous les ans, les d\'e9put\'e9s nomm\'e9 +s par chacune d'elles se r\'e9unissaient dans un m\'eame lieu et arr\'eataient les entreprises communes. Chacune de ces petites r\'e9publiques formait une d\'e9mocratie \'e0 la t\'eate de laquelle se trouvaient naturellement plac\'e9s ceux que leur \'e2 +ge et leurs exploits distinguaient de leurs concitoyens. +\par +\par \'ab\~Les Iroquois, dit Lahontan, p. 50, v. I, composent cinq nations, \'e0 peu pr\'e8s comme les Suisses, sous des noms diff\'e9rents, quoique de m\'eame nation, et li\'e9s des m\'eames int\'e9r\'ea +ts. Ils appellent les cinq villages les cinq cabanes qui, tous les ans, s'envoient r\'e9ciproquement des d\'e9put\'e9s pour faire le festin d'union et fumer le grand calumet des Cinq Nations.\~\'bb \endash C'est de ce m\'eame peuple que William Smith dit +\~: \'ab\~Quoiqu'on ne doive point attendre de police r\'e9guli\'e8re pour le maintien de l'harmonie au dedans, et la d\'e9fense de l'\'c9tat contre les attaques du dehors, du peuple dont je parle, il y en a cependant peut-\'ea +tre plus qu'on ne pense... Toutes leurs affaires, relatives tant \'e0 la paix qu'\'e0 la guerre, sont r\'e9gies par leurs }{\i sachems}{ ou chefs. Tout homme qui se signale par ses exploits et par son z\'e8le pour le bien public est s\'fbr d'\'eatre estim +\'e9 de ses compatriotes, de primer dans les conseils, et d'ex\'e9cuter le plan concert\'e9 pour l'avantage de sa patrie\~: quiconque poss\'e8de ces qualit\'e9s devient sachem sans autre c\'e9r\'e9monie. Comme il n'y a point d'autre voie pour parvenir +\'e0 cette dignit\'e9, elle cesse d\'e8s qu'on ralentit son z\'e8le et son activit\'e9 pour le bien public. Quelques-uns l'ont crue h\'e9r\'e9ditaire, mais sans aucun fondement\~: il est vrai qu'on respecte un fils en faveur des services de son p\'e8 +re, mais s'il n'a aucun m\'e9rite personnel, il n'a jamais part au gouvernement, et il serait disgraci\'e9 pour toujours s'il voulait s'en m\'ealer. Les enfants de ceux qui se sont distingu\'e9s par leur patriotisme, excit\'e9s par la consid\'e9 +ration de leur naissance et par les principes de vertu qu'on a soin de leur inspirer, imitent les exploits de leurs p\'e8res et parviennent aux m\'eames honneurs, et c'est ce qui a donn\'e9 lieu de croire que le titre et le pouvoir de sachem \'e9taient h +\'e9r\'e9ditaires. Chacune de ces r\'e9publiques a ses chefs particuliers qui \'e9coutent et d\'e9cident les diff\'e9rends qui s'\'e9l\'e8vent en plein conseil, et, quoiqu'ils n'aient point d'officiers pour faire ex\'e9 +cuter leurs ordres, on ne laisse pas que d'ob\'e9ir \'e0 leurs d\'e9crets, de peur de s'attirer le m\'e9pris public... La condition de ce peuple le met \'e0 l'abri des factions qui ne sont que trop ordinaires dans les gouvernements popula +ires. Comment un homme formerait-il un parti, puisqu'il n'a ni honneurs, ni richesses, ni autorit\'e9 \'e0 accorder\~? Toutes les affaires qui concernent l'int\'e9r\'eat public sont r\'e9gl\'e9es dans l'assembl\'e9e g\'e9n\'e9 +rale des chefs de chaque nation, laquelle se tient ordinairement \'e0 Onondaga, qui est le centre du pays, Ils peuvent agir s\'e9par\'e9ment dans les cas improvis\'e9s\~; mais la ligue n'a lieu qu'autant que le peuple y consent.\~\'bb\~}{\b\fs36\super +\chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ V. Histoire de la Nouvelle-York, par William Smith, 2e partie.}}}{ +\par +\par L'organisation f\'e9d\'e9rative qu'avaient adopt\'e9e les Iroquois, le gouvernement r\'e9gulier et libre auquel ils s'\'e9taient soumis, leur assuraient de grands avantages sur leurs voisins. Leurs sauvages vertus, leurs vices m\'ea +me, leur donnaient une pr\'e9pond\'e9rance plus grande encore. +\par +\par Nous avons vu que les Indiens consid\'e9raient en g\'e9n\'e9ral la chasse et la guerre comme les seuls travaux dignes d'un homme\~; les Iroquois \'e9taient plus imbus qu'aucun autre peuple de cette opinion. \'ab\~Il n'y a peut-\'ea +tre pas de nation au monde, dit William Smith, page 74, qui connaisse mieux que ces Indiens la vraie gloire militaire. Les Cinq-Nations, dit-il ailleurs, sont enti\'e8rement d\'e9vou\'e9es \'e0 la guerre\~ +: il n'y a rien qu'on ne mette en usage pour animer le courage du peuple. Nulle part les m\'9curs h\'e9ro\'efques ne se montraient plus en relief que chez ces barbares. \'ab\~ +Lorsqu'un parti revient de la guerre, dit Smith, page 82, un jour avant de rentrer au village, deux h\'e9rauts s'avancent, et, lorsqu'ils sont \'e0 port\'e9e de se faire entendre, ils jettent un cri dont la modulation annonc +e que la nouvelle est bonne ou mauvaise\~: dans le premier cas, le village s'assemble et l'on pr\'e9pare un festin aux conqu\'e9rants, lesquels arrivent sur ces entrefaites\~: ils sont pr\'e9c\'e9d\'e9 +s d'un homme qui porte, au bout d'une longue perche, un arc sur lequel sont \'e9tendus les cr\'e2nes des ennemis qu'ils ont tu\'e9s. Les parents des vainqueurs, leurs femmes, leurs enfants, les entourent et leur t\'e9 +moignent toutes sortes de respects. Les compliments finis, un des guerriers fait le r\'e9cit de ce qui s'est pass\'e9\~: tous l'\'e9coutent avec la plus grande attention, et ce r\'e9cit est termin\'e9 par une danse sauvage.\~\'bb +\par +\par \'ab\~Une troupe d'Iroquois descendait le Mississipi pour aller faire la guerre \'e0 l'un des peuples qui habitent le long des rives de ce fleuve, dit Lahontan, page 168, volume 1er\~; une troupe de Nadouessi qui remontait le m\'eame fleuve pour aller +\'e0 la chasse rencontra ces Iroquois pr\'e8s d'une petite \'eele qui a \'e9t\'e9 nomm\'e9e depuis, \'e0 cause de l'\'e9v\'e9nement, l'lle-aux-Rencontres. Les deux peuples ne s'\'e9taient jamais vus. Qui \'eates-vous\~? cri\'e8rent les Iroquois. \endash + Nadouessi, r\'e9pondirent les autres. \endash O\'f9 allez-vous\~? repartirent les Iroquois. \endash \'c0 la chasse aux b\'9cufs, dirent les Nadouessi\~: mais, vous, quel est votre but\~? \endash Nous, nous allons \'e0 la chasse des hommes, r\'e9 +pondirent fi\'e8rement les Iroquois. \endash Eh bien\~! reprirent les Nadouessi, nous sommes des hommes, n'allez pas plus loin. Sur ce d\'e9fi les deux partis d\'e9barqu\'e8rent chacun d'un c\'f4t\'e9 de l'\'eele et donn\'e8rent t\'eate baiss\'e9 +e l'un dans l'autre.\~\'bb +\par +\par Tous les peuples chasseurs puisent dans leurs habitudes de chaque jour un go\'fbt prononc\'e9 pour l'ind\'e9pendance\~; mais les Europ\'e9ens n'ont jamais rencontr\'e9 dans le Nouveau Monde un amour plus fier pour la libert\'e9 que n'en t\'e9moign\'e8 +rent ces sauvages. +\par +\par \'ab\~Les Iroquois, dit Lahontan, page 31, volume I, se moquent des menaces de nos rois et de nos gouverneurs, ne connaissent en aucune mani\'e8re le terme de }{\i d\'e9pendance}{\~: ils ne peuvent m\'ea +me pas supporter ce terrible mot. Ils se regardent comme des souverains qui ne rel\'e8vent d'autre ma\'eetre que de Dieu seul, qu'ils nomment le Grand-Esprit.\~\'bb +\par +\par \endash En 1684, un envoy\'e9 du gouverneur de la province de New York ayant dit, dans un discours aux iroquois, qu'il repr\'e9sentait leur prince l\'e9gitime, leur orateur r\'e9pondit\~: }{\i Ononthio}{ (le Fran\'e7ais) est mon p\'e8re\~; }{\i Corlar}{ + (Anglais) est mon fr\'e8re, et cela parce que je l'ai bien voulu\~: ni l'un ni l'autre n'est mon ma\'eetre\~; celui qui a fait le monde m'a donn\'e9 la terre que j'occupe\~; je suis libre. J'ai du respect pour tous deux\~ +; mais nul n'a le droit de me commander. (Charlevoix, vol. II, page 317.) +\par +\par La m\'eame ann\'e9e, les Fran\'e7ais ayant voulu emp\'eacher les Iroquois de trafiquer avec les Anglais, les Indiens r\'e9pondirent par l'organe de leur orateur\~: Nous sommes n\'e9s libres\~; nous ne d\'e9pendons ni d'}{\i Ononthio}{ ni de }{\i Corlar}{ +\~; nous pouvons aller o\'f9 bon nous semble, mener avec nous qui nous voulons, acheter et vendre ce qu'il nous pla\'eet. Si vos alli\'e9s sont vos esclaves, traitez-les comme tels. (William Smith, page 170.) +\par +\par Vivant au milieu d'un loisir aristocratique ou livr\'e9 aux travaux m\'eal\'e9s de gloire qu'exigent la chasse et la guerre, le sauvage con\'e7oit une id\'e9e superbe de lui-m\'eame\~ +; mais il ne montra jamais d'orgueil plus intraitable que ces Indiens demi nus sous leur cabane d'\'e9corce et dans la mis\'e8re de leurs bois. \'ab\~En 1682, le gouverneur-g\'e9n\'e9ral du C +anada ayant voulu traiter de la paix avec les Iroquois, dit Charlevoix, volume II, page 281, ceux-ci lui firent dire qu'ils exigeaient qu'il v\'eent en faire lui-m\'eame la n\'e9gociation dans leur pays.\~\'bb +\par +\par L'amour de la vengeance est un vice qui semble inh\'e9rent \'e0 la nature sauvage\~; mais les Iroquois port\'e8rent cette passion \'e0 des exc\'e8s jusque-l\'e0 inconnus dans l'histoire des hommes. +\par +\par Presque toutes les nations indiennes de l'Am\'e9rique du Nord avaient l'habitude de br\'fbler leurs prisonniers de guerre\~; mais les Indiens dont je parle pouss\'e8rent en ces occasions la barbarie jusqu'\'e0 des raffinements que l'imagination peut \'e0 + peine concevoir. +\par +\par En l'ann\'e9e 1689, les Iroquois, ayant appris que les Fran\'e7ais s'\'e9taient empar\'e9s de leurs ambassadeurs, et en avaient tu\'e9 par trahison plusieurs, se rendirent, au nombre de douze cents dans l'\'eele de MontR\'e9al, et s'y livr\'e8rent \'e0 + des cruaut\'e9s effroyables\~: ils ouvrirent le sein des femmes enceintes pour en arracher le fruit qu'elles portaient\~; ils mirent des enfants tout vivants \'e0 la broche et contraignirent les m\'e8res de les tourner pour les faire r\'f4tir\~ +; ils invent\'e8rent quantit\'e9 d'autres supplices inou\'efs, et deux cents personnes de tout \'e2ge et de tout sexe p\'e9rirent ainsi, en moins d'une heure, dans les plus affreux tourments. (Charlevoix, page 404.) +\par +\par Lorsqu'un prisonnier est livr\'e9 \'e0 une femme qui a perdu l'un des siens \'e0 la guerre, celle-ci, avant d'ordonner le supplice, commence par invoquer l'ombre de celui dont elle veut venger la mort\~: \'ab\~Approche-toi, lui dit-elle, tu vas \'ea +tre apais\'e9e\~; je te pr\'e9pare un festin\~: bois \'e0 longs traits de cette boisson qui va \'eatre vers\'e9e pour toi\~! re\'e7ois le sacrifice que je te fais en immolant ce guerrier\~; il sera br\'fbl\'e9 et mis dans la chaudi\'e8re\~ +; on lui appliquera les haches ardentes, on lui enl\'e8vera la chevelure, on boira dans son cr\'e2ne\~; ne fais donc plus de plaintes, tu seras parfaitement satisfaite.\~\'bb (Charlevoix, page 364.) +\par +\par En m\'eame temps que la nature sauvage est soumise \'e0 ces horribles passions qui font descendre les hommes au dernier rang parmi les cr\'e9atures, quelquefois elle est sujette \'e0 d'admirables retours qui semblent \'e9lever l'homme au-dessus de lui-m +\'eame\~: ces m\'eames Iroquois n'\'e9taient pas moins extraordinaires par leur g\'e9n\'e9rosit\'e9, leur douceur, leur grandeur d'\'e2me et leur courage, que par leurs fureurs\~; ils outraient toutes les vertus de la nature sauvage comme ses vices. + +\par +\par En 1787, un certain nombre d'Iroquois furent pris par les Fran\'e7ais, qui les trait\'e8rent avec une grande inhumanit\'e9. Lahontan, qui raconte ce fait (volume I, page 94), ayant reconnu parmi les captifs un homme qui avait \'e9t\'e9 son h\'f4 +te, offrit \'e0 ce dernier d'apporter des adoucissements \'e0 son sort\~; mais le sauvage r\'e9pondit qu'il ne voulait recevoir de nourriture ni de traitement plus doux que ses camarades\~: Les Cinq Villages nous vengeront, dit-il, et conserveront \'e0 + jamais un juste ressentiment de la tyrannie qu'on exerce sur nous. +\par +\par En 1687, le gouverneur du Canada fit passer le p\'e8re Lamberville dans le pays des Iroquois pour engager ces sauvages \'e0 envoyer leurs principaux chefs dans la colonie, afin qu'on p\'fbt traiter avec eux. \'c0 peine les Indiens furent-ils arriv\'e9 +s au lieu du rendez-vous qu'on les chargea de fers, et on les envoya en France sur les gal\'e8res. Cependant le p\'e8re de Lamberville, qui ignorait \'e0 quelle trahison on l'avait fait servir d'instrument, \'e9tait rest\'e9 parmi les Iroquois. \'c0 + la premi\'e8re nouvelle que ceux-ci re\'e7urent de ce qui venait de se passer, les anciens le firent appeler, et, apr\'e8s lui avoir expos\'e9 le fait avec toute l'\'e9nergie dont on est capable dans le premier +mouvement d'une juste indignation, lorsqu'il s'attendait \'e0 \'e9prouver les plus funestes effets de la fureur qu'il voyait peinte sur tous les visages, un des anciens lui parla en ces termes, que nous avons appris de lui-m\'eame, dit Charlevoix\~: \'ab +\~Toutes sortes de raisons nous autorisent \'e0 te traiter en ennemi\~; mais nous ne pouvons nous y r\'e9soudre. Nous te connaissons trop pour ne pas \'eatre persuad\'e9s que ton c\'9cur n'a point de part \'e0 + la trahison que tu nous as faite, et nous ne sommes pas assez injustes pour te punir d'un crime dont nous te croyons innocent, que tu d\'e9testes sans doute autant que nous, et dont nous sommes convaincus que tu es au d\'e9sespoir d'avoir \'e9t\'e9 + l'instrument\~: il n'est pourtant pas \'e0 propos que tu restes ici\~; tout le monde ne t'y rendrait peut-\'eatre pas la m\'eame justice que nous\~; et, quand une fois notre jeunesse aura chant\'e9 + la guerre, elle ne verra plus en toi qu'un perfide qui a livr\'e9 nos chefs \'e0 un rude et indigne esclavage, et elle n'\'e9coutera que sa fureur, \'e0 laquelle nous ne serions plus les ma\'eetres de te soustraire.\~\'bb (Charlevoix, vol. II, page 345.) + +\par +\par Nous avons vu avec quelle inhumanit\'e9 ces sauvages traitaient leurs prisonniers. Parmi ces prisonniers il en est cependant toujours un certain nombre qui sont \'e9pargn\'e9s, et que la nation adopte\~: ceux-l\'e0 n'ont pas moins \'e0 se louer de la g +\'e9n\'e9rosit\'e9 de leurs vainqueurs que les autres \'e0 se plaindre de leur barbarie. +\par +\par \'ab\~D\'e8s qu'un prisonnier est adopt\'e9, dit Charlevoix, volume I, page 363, on le conduit \'e0 la cabane o\'f9 il doit demeurer, et on commence \'e0 lui \'f4ter ses liens\~ +; on fait ensuite chauffer de l'eau pour le laver ou panser ses plaies. On n'omet rien pour lui faire oublier les maux qu'il a soufferts\~: on lui donne \'e0 manger, on l'habille proprement\~; en un mot, on ne ferait pas plus pour l'enfant d +e la maison, ni pour celui que le prisonnier }{\i ressuscite}{, c'est ainsi qu'on s'exprime. Quelques jours apr\'e8s on fait un festin pendant lequel on lui donne solennellement le nom de celui qu'il remplace, et dont il acquiert d\'e8 +s lors tous les droits et contracte toutes les obligations.\~\'bb +\par +\par Il se joignait m\'eame quelquefois aux horreurs des supplices des sc\'e8nes d'une inconcevable douceur\~; m\'e9lange inou\'ef que le c\'9cur de ces sauvages extraordinaires pouvait seul comprendre. \'ab\~Avant d'immoler les prisonniers, dit ce m\'eam +e Charlevoix, volume V, page 364, on leur fait faire la meilleure ch\'e8re qu'il est possible\~; on ne leur parle qu'avec amiti\'e9\~; on leur donne les noms de fils, de fr\'e8 +res ou de neveux, suivant la personne dont ils doivent par leur mort apaiser les m\'e2nes\~; on leur abandonne m\'eame quelquefois des filles pour leur servir de femmes pendant tout le temps qui leur reste \'e0 + vivre. On passe ensuite des plus tendres caresses aux derniers exc\'e8s de la fureur. +\par +\par Tous les peuples chasseurs et guerriers redoutent peu la mort et savent braver la douleur\~; mais les Iroquois pouss\'e8rent le m\'e9pris de la vie \'e0 un point, et apport\'e8rent dans les tourments une tranquillit\'e9 sto\'ef +que une sorte d'insouciance h\'e9ro\'efque dont l'antiquit\'e9 elle-m\'eame ne nous a laiss\'e9 aucun mod\'e8le. J'ai dit que les Iroquois faisaient souffrir \'e0 leurs prisonniers d'horribles tourments\~; mais je renonce \'e0 + peindre ceux qu'on leur faisait endurer \'e0 eux-m\'eames, et le courage presque surnaturel qu'ils faisaient para\'eetre au milieu des feux allum\'e9s pour les consumer. Tous ceux qui ont parl\'e9 de ce peuple, Anglais ou Fran\'e7 +ais, s'accordent sur ce point\~; tous citent des exemples nombreux \'e0 l'appui de leurs paroles. +\par +\par \'ab\~En 1696, les Fran\'e7ais firent une excursion dans le pays des Iroquois. Les sauvages se retir\'e8rent au fond des bois apr\'e8s avoir incendi\'e9 leurs villages\~; on ne put s'emparer que d'un vieillard \'e2g\'e9 +, dit-on, de plus de cent ans, qui n'avait pu fuir ou ne l'avait pas voulu\~; car il para\'eet qu'il attendait la mort avec la m\'eame intr\'e9pidit\'e9 que ces anciens Romains dans le t +emps de la prise de Rome par les Gaulois. On l'abandonna aux Indiens nos alli\'e9s. Jamais peut-\'eatre un homme ne fut trait\'e9 avec plus de barbarie et ne t\'e9moigna plus de fermet\'e9 + et de grandeur. Ce fut sans doute un spectacle bien singulier de voir plus de quatre cents hommes acharn\'e9s autour d'un vieillard d\'e9cr\'e9pit, auquel ils ne purent arracher un soupir, et qui ne cessa, tant qu'il v\'e9 +cut, de reprocher aux Indiens de s'\'eatre rendus les esclaves des Fran\'e7ais, dont il affecta de parler avec le plus grand m\'e9pris. L +a seule plainte qui sortit de sa bouche fut lorsque, par compassion, quelqu'un lui donna deux ou trois coups de couteau pour l'achever. Tu aurais bien d\'fb, dit-il, ne pas abr\'e9ger ma vie\~; tu aurais eu plus de temps pour apprendre \'e0 + mourir en homme.\~\'bb William Smith raconte presque de la m\'eame mani\'e8re le m\'eame \'e9v\'e9nement, p. 201 +\par +\par Lahontan raconte, vol. I, p. 234, qu'en 1692, deux Iroquois ayant \'e9t\'e9 pris par les Fran\'e7ais et conduits \'e0 Qu\'e9bec, on crut devoir par repr\'e9sailles les condamner au feu. Quelques personnes charitables en ayant \'e9t\'e9 + instruites le firent savoir aux deux sauvages et firent jeter un couteau dans la prison. L'un des deux prisonniers se le plongea dans le sein et mourut aussit\'f4t\~; quelques jeunes Hurons, \'e9tant venus chercher l'autre, le conduisirent pr\'e8 +s de la ville dans un endroit o\'f9 on avait eu la pr\'e9caution de faire un grand amas de bois. Il courut \'e0 la mort avec plus d'indiff\'e9rence, dit toujours Lahontan, t\'e9moin oculaire, que Socrate n'aurait fait s'il se f\'fbt trouv\'e9 + en pareil cas. Pendant le supplice, il ne cessa de chanter qu'il \'e9tait guerrier, brave et intr\'e9pide\~; que le genre de mort le plus cruel ne pourrait jamais \'e9branler son courage, qu'il n'y aurait pas de tourment capable de lui arracher un cri\~ +; que son camarade avait \'e9t\'e9 un poltron de s'\'eatre tu\'e9 par la crainte des tourments\~; et qu'enfin s'il \'e9tait br\'fbl\'e9, il avait la consolation d'avoir fait le m\'eame traitement \'e0 beaucoup de Fran\'e7 +ais et de Hurons. Tout ce qu'il disait \'e9tait vrai, poursuit Lahontan, surtout \'e0 l'\'e9gard de son courage, car je puis vous jurer avec toute v\'e9rit\'e9 qu'il ne jeta ni larmes ni soupirs\~ +; au contraire, pendant qu'il souffrait les plus terribles tourments qui dur\'e8rent l'espace de trois heures, il ne cessa pas un moment de chanter.\~\'bb +\par +\par Ce n'est pas seulement leur f\'e9rocit\'e9 et leur courage qui rendaient les Iroquois redoutables \'e0 leurs voisins\~; ils avaient d'autres causes encore de sup\'e9riorit\'e9. De tous les Indiens qui habitaient l'Am\'e9rique du Nord, ces sauvages \'e9 +taient ceux qui mettaient le plus de suite dans leurs desseins et le plus d'astuce dans leur politique. Nul autre peuple ne poss\'e9dait au m\'eame degr\'e9 l'esprit de conqu\'eate et l'\'e9loquence guerri\'e8re. Tous les auteurs que j'ai d\'e9j\'e0 cit +\'e9s parlent avec admiration de cette \'e9loquence sauvage\~: \'ab\~Les Iroquois, dit William Smith, p. 87, estiment beaucoup l'\'e9loquence et en font leur principale \'e9tude. Rien ne leur pla\'eet tant que la m\'e9 +thode et ne les choque plus qu'un discours irr\'e9gulier, parce qu'on a de la peine \'e0 s'en ressouvenir. Ils s'\'e9noncent en peu de mots et font un grand usage des m\'e9taphores.\~\'bb \'ab\~ +Je ne crois point, dit Charlevoix, vol. I, page 361, que ceux qui ont vu de pr\'e8s ces barbares m'accusent de leur avoir suppos\'e9 dans leurs discours une \'e9l\'e9vation, un path\'e9tique et une \'e9nergie qu'ils n'ont point... On rencontre encor +e souvent de nos jours, chez les Indiens, des traces de cette \'e9loquence naturelle et sauvage qui caract\'e9risait leurs p\'e8res.\~\'bb On trouve dans l'ouvrage de M. Schoolcraft, page 245, le r\'e9cit suivant\~: \'ab\~ +Lorsqu'en 1811 un conseil d'Indiens et d'Am\'e9ricains se tint \'e0 Vincennes, dans Indiana (sur le Wabash), Tecumseh, fameux chef indien, apr\'e8s avoir prononc\'e9 un discours plein de feu, ne trouva aupr\'e8s de lui aucun si\'e8ge pour s'asseoir. Le g +\'e9n\'e9ral Harrison, qui repr\'e9sentait dans le conseil les \'c9tats-Unis, s'apercevant de cette circonstance, s'empressa de lui faire porter une chaise en l'invitant \'e0 s'asseoir. \endash Votre p\'e8re, lui dit l'interpr\'e8 +te, vous prie de prendre cette chaise. \endash Mon p\'e8re\~! r\'e9pliqua le fier Indien\~; le soleil est mon p\'e8re\~; ma m\'e8re, c'est la terre, et c'est sur son sein que je me reposerai. \endash En pronon\'e7ant ces mots, il s'assit par terre \'e0 + la mani\'e8re des Indiens.\~\'bb +\par +\par Avec tous ces avantages, il ne faut pas s'\'e9tonner de la pr\'e9pond\'e9rance qu'exerc\'e8rent longtemps les Iroquois sur toutes les peuplades qui les environnaient. Ils formaient une r\'e9publique toujours en armes comme Sparte et Rome, dont la guerre +\'e9tait le seul plaisir et le seul soin\~; qui sacrifiait chaque ann\'e9e, sur les champs de bataille, une partie de sa population, se recrutant sans cesse parmi les prisonniers qu'elle faisait et qu'elle adoptait. Luttant perp\'e9 +tuellement avec toutes les nations sauvages que la fortune avait plac\'e9es sur leurs fronti\'e8res, les iroquois ne cess\'e8rent, jusqu'\'e0 l'arriv\'e9e des Europ\'e9ens, de s'\'e9tendre en d\'e9truisant tout autour d'eux. +\par +\par Je viens de peindre l'\'e9tat politique et social dans lequel se trouvaient les tribus indiennes de l'Am\'e9rique du Nord, au moment o\'f9 les Europ\'e9ens les d\'e9couvrirent et pendant le demi-si\'e8cle qui suivit. +\par +\par \'c0 l'\'e9poque dont je parle, aucune des tribus sauvages qui peuplaient le continent n'avait abandonn\'e9 les habitudes de chasse, et toutes les remarques relatives aux peuples chasseurs leur \'e9 +taient applicables. La civilisation n'avait fait chez aucune d'elles de tr\'e8s grands pas\~; les arts y \'e9taient demeur\'e9s tr\'e8s imparfaits\~; la soci\'e9t\'e9 y \'e9tait toujours dans l'enfance\~: cependant elle existait d\'e9j\'e0 +. Les traditions, les coutumes, les usages, les m\'9curs, pliaient au joug social des hommes que leur genre de vie rendait errants et d\'e9sordonn\'e9s, et introduisaient une sorte d'\'e9tat civilis\'e9 + au milieu de la barbarie. Tous ces peuples trouvaient ais\'e9ment \'e0 vivre\~; tous jouissaient d'une esp\'e8ce d'abondance sauvage\~; nul ne se plaignait de son sort. J'ai montr\'e9 qu'au sein de ces nations barbares apparaissaient les m\'eames ph\'e9 +nom\'e8nes qu'a pr\'e9sent\'e9s partout la race humaine. La plus compl\'e8te \'e9galit\'e9 r\'e9gnait parmi les Indiens. Leur \'e9tat social \'e9tait \'e9minemment d\'e9mocratique, c'est-\'e0-dire qu'il se pr\'eatait \'e9 +galement au plus rude despotisme ou \'e0 l'enti\'e8re libert\'e9. Combin\'e9 dans le Sud avec une certaine mollesse de corps et d'esprit et une certaine ardeur d'imagination inh\'e9rentes au climat, il a donn\'e9 naissance au gouvernement th\'e9 +ocratique des Natchez. Uni dans le Nord \'e0 l'activit\'e9, \'e0 l'\'e9nergie inqui\'e8te qu'engendre la vigueur des saisons, il a cr\'e9\'e9 la conf\'e9d\'e9ration des r\'e9publiques iroquoises. +\par +\par Je ferme maintenant le livre de l'histoire\~; je laisse cent cinquante ans s'\'e9couler\~; et, reportant mes regards vers ces m\'eames sauvages dont tout \'e0 l'heure je peignais le portrait, je cherche \'e0 + discerner les changements que leur a fait subir la marche du temps. +\par }\pard\plain \s3\qj\fi567\sb480\sa480\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel2\adjustright \b\f16\fs32\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594436}\'a7 II. \'c9tat actuel.{\*\bkmkend _Toc72594436} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {Beverley disait, en 1700, p. 315\~: \'ab\~Les naturels de la Virginie s'\'e9teignent, quoiqu'il y ait encore plusieurs bourgs qui portent leurs noms.\~\'bb +\par +\par Aujourd'hui on ne retrouve plus la trace de ces sauvages\~; ils sont perdus jusqu'au dernier. +\par +\par Les Fran\'e7ais de la Louisiane ont enti\'e8rement d\'e9truit la grande nation des Natchez. +\par +\par En 1831, traversant les cantons de l'\'c9tat de New York qui avoisinent le lac Ontario, je rencontrai quelques Indiens d\'e9guenill\'e9s qui, courant le long de la route, demandaient l'aum\'f4ne aux voyageurs. Je voulus savoir \'e0 + quelle race appartenaient ces sauvages\~; on me r\'e9pondit que j'avais sous les yeux les derniers des Iroquois. +\par +\par Le pays que je parcourais alors \'e9tait en effet la patrie des Six-Nations\~: on retrouvait \'e0 chaque pas les vestiges des anciens ma\'eetres du sol, mais eux-m\'eames avaient disparu. +\par +\par Il est facile d'indiquer en peu de mots les causes diverses auxquelles on doit attribuer cette grande destruction des nations sauvages. +\par +\par \'ab\~Ce furent les Anglais, dit Beverley, p. 310, qui apprirent aux sauvages \'e0 faire cas des peaux et \'e0 les \'e9changer. Avant cette \'e9poque, ils estimaient les fourrures pour l'usage.\~\'bb Beverley dit autre part, p. 230, qu'\'e0 l'\'e9poque o +\'f9 il \'e9crivait (1700), les sauvages de la Virginie se servaient d\'e9j\'e0 de la plupart des \'e9toffes d'Europe pour se couvrir pendant l'hiver. \'ab\~Nous sommes d\'e9j\'e0 + bien loin, disaient MM. Cass et Clark en 1829, dans un rapport officiel, p. 23 (documents l\'e9gislatifs, no 117), du temps o\'f9 les Indiens pouvaient pourvoir \'e0 leur nourriture et \'e0 leurs v\'eatements, sans recourir \'e0 + l'industrie des hommes civilis\'e9s.\~\'bb Lawson, Beverley, Dupratz, Lahontan et Charlevoix s'accordent \'e0 dire que, d\'e8s le principe des colonies, il s'est fait un immense commerce, d'eau-de-vie avec les Indiens. +\par +\par Quiconque m\'e9ditera sur le petit nombre des faits que je viens d'exposer, y trouvera les causes de ruine que nous cherchons. Avant l'arriv\'e9e des Europ\'e9ens, le sauvage se procure par lui-m\'eame tous les objets dont il a besoin\~ +; il n'estime la peau des b\'eates que comme fourrure\~; ses bois lui suffisent\~; il y trouve ce qui est n\'e9cessaire \'e0 son existence\~; il ne d\'e9sire rien au-del\'e0, il y vit dans une sorte d'abondance, et s'y multiplie. +\par +\par \'c0 partir de l'arriv\'e9e des blancs, l'Indien contracte des go\'fbts nouveaux. Il apprend \'e0 couvrir sa nudit\'e9 avec les \'e9toffes d'Europe. Les liqueurs ferment\'e9es lui offrent une source de jouissances inconnues, singuli\'e8rement appropri\'e9 +es \'e0 sa nature grossi\'e8re. On lui offre des armes meurtri\'e8res dont on lui enseigne bient\'f4t \'e0 se servir\~; et comme sa vie errante et ses habitudes de chasse, les pr\'e9jug\'e9s qui en sont la suite, l'emp\'eachent d'apprendre en m\'ea +me temps \'e0 fabriquer ces objets pr\'e9cieux qui lui sont devenus n\'e9cessaires, il tombe dans la d\'e9pendance des Europ\'e9ens et devient leur tributaire. Mais il est pauvre comme un chasseur\~: en \'e9change des biens qu'il convoite, il n'a rien +\'e0 offrir que la peau des b\'eates sauvages. D\'e8s lors il faut chasser, non-seulement pour se nourrir, mais pour se procurer ces objets d'un luxe barbare. Le gibier s'\'e9puise, bient\'f4t on ne saurait plus l'atteindre qu'avec des armes \'e0 feu\~ +; et il faut le tuer pour pouvoir se procurer ces armes. Le rem\'e8de augmente le mal\~; le mal rend le rem\'e8de plus difficile \'e0 trouver. \'ab\~ +On ne peut plus s'emparer de l'ours, du chevreuil ou du castor, disent MM. Clark et Cass, page 24, qu'avec des fusils.\~\'bb Peu \'e0 peu les ressources du sauvage diminuent\~; ses besoins augmentent. Des mis\'e8res inconnues \'e0 ses p\'e8res l'assi\'e9 +gent alors de toutes parts\~; pour s'y soustraire, il fuit ou meurt. Comme il n'a jamais tenu au sol, qu'il n'a laiss\'e9 dans le pays qu'il habitait aucun monument durable de son existence, sa trace se perd en quelques ann\'e9es\~: \'e0 peine son nom lui + survit-il\~; c'est comme s'il n'avait jamais \'e9t\'e9. +\par +\par Cette destruction \'e9tait in\'e9vitable du moment o\'f9 les Indiens s'obstinaient \'e0 conserver l'\'e9tat social de chasseurs. +\par +\par Parmi toutes les tribus sauvages qui couvraient la surface de l'Am\'e9rique du Nord, on n'en conna\'eet jusqu'\'e0 pr\'e9sent qu'un tr\'e8s petit nombre qui aient essay\'e9 de plier leurs m\'9c +urs aux habitudes des peuples cultivateurs, de ceux qui produisent en m\'eame temps qu'ils consomment\~: ce sont les Chikassas, les Chactaws, les Creeks, et surtout les Cherokees. Ces quatre nations occupent le Sud des \'c9tats-Unis\~ +; elles se trouvent plac\'e9es entre les \'c9tats de G\'e9orgie, d'Alabama et de Mississipi. On \'e9valuait en 1830 leur population \'e0 75,000 individus. \'c0 l'\'e9poque de la guerre de l'ind\'e9pendance, un certain nombre d'Anglo-Am\'e9 +ricains du Sud, ayant pris parti pour la m\'e8re-patrie, fut oblig\'e9 de s'expatrier et chercha une retraite chez les Indiens dont je parle. Ces Europ\'e9ens y acquirent bient\'f4t une grande influence, s'y mari\'e8rent, et import\'e8 +rent parmi ces sauvages nos id\'e9es et nos arts. +\par +\par En 1830 (le 4 f\'e9vrier), M. Bell, rapporteur du comit\'e9 des affaires indiennes \'e0 la chambre des repr\'e9sentants, peignait de cette mani\'e8re, page 21, l'\'e9tat dans lequel se trouvaient les Cherokees\~: +\par +\par \'ab\~La population de ce qu'on nomme la nation des Cherokees \'e0 l'est du Mississipi, disait-il, peut \'eatre estim\'e9e \'e0 12,000 \'e2mes \'e0 peu pr\'e8s. Sur ce nombre se trouvent environ 250 individus appartenant \'e0 + la race blanche (hommes ou femmes) qui sont entr\'e9s dans des familles indiennes. On y rencontre 1,200 esclaves noirs amen\'e9s par les Europ\'e9ens, Le reste se compose d'une race m\'eal\'e9e, et d'Indiens dont le sang est pur.\~\'bb + Le rapporteur ajoute que l'intelligence et la richesse se trouvent concentr\'e9es dans la classe des m\'e9tis. \'ab\~Quant au reste de la population, dit-il, ceux qui la composent se montrent en tout semblables \'e0 leurs fr\'e8res du d\'e9sert\~ +; comme eux, ils ont un penchant invincible pour l'indolence, ainsi qu'eux ils sont impr\'e9voyants et font voir la m\'eame passion d\'e9sordonn\'e9e pour les liqueurs fortes.\~\'bb +\par +\par En admettant que ce tableau soit correct, ce dont on a des raisons de douter, lorsqu'on voit avec quelle ardeur, dans tout le cours du rapport, M. Bell se prononce contre les droits de la race infortun\'e9e des indig\'e8nes\~ +; en admettant, dis-je, l'exactitude de ce tableau, on est amen\'e9 \'e0 penser que, si cette civilisation imparfaite avait eu le temps de se d\'e9velopper, elle e\'fbt fini par porter tous ses fruits. +\par +\par J'ai dit plus haut, en parlant de l'\'e9tat ancien, que, bien que les Indiens de l'Am\'e9rique du Nord eussent tous adopt\'e9 le m\'eame \'e9tat social et v\'e9cussent en chasseurs, la soci\'e9t\'e9 politique n'avait pas pris chez tous la m\'ea +me forme. Au Sud, l'autorit\'e9 publique s'\'e9tait concentr\'e9e dans peu de mains\~; au Nord, le peuple entier participait au gouvernement\~: ces diff\'e9 +rences se font remarquer encore de nos jours. Maintenant, comme alors, la plupart des nations du Sud ob\'e9issent \'e0 un seul chef ou \'e0 une oligarchie fort absolue\~; or, les hommes qui composent ce corps choisi chez les Cherokees et qui exer +cent cette autorit\'e9 illimit\'e9e, \'e9tant civilis\'e9s et ayant int\'e9r\'eat \'e0 faire p\'e9n\'e9trer la lumi\'e8re dans le sein de la nation \'e0 la t\'eate de laquelle ils se trouvent plac\'e9s, il me para\'ee +t incontestable qu'ils y parviendraient t\'f4t ou tard, si on leur laissait le loisir d'achever leur ouvrage\~; mais il n'en est point ainsi\~: les terres sur lesquelles habitent ces malheureux Indiens sont situ\'e9es dans les limites des \'c9 +tats que j'ai cit\'e9s plus haut\~; aujourd'hui ces \'c9tats les r\'e9clament comme leur h\'e9ritage\~; et l'Union favorise l'ex\'e9cution de leur dessein en offrant aux Indiens qui voudraient quitter le pays de les transporter \'e0 + ses frais dans une vaste contr\'e9e situ\'e9e sur la rive droite du Mississipi (Arkansas), o\'f9 ils pourront vivre \'e0 l'abri de la tyrannie des blancs. La portion la plus civilis\'e9e des Indiens refuse de se pr\'eater \'e0 ce dessein\~ +; mais la masse de la nation, qui a conserv\'e9 une partie des habitudes errantes des peuples chasseurs, s'y r\'e9sout sans peine\~; et, conduite de nouveau dans d'immenses d\'e9serts, loin du foye +r de la civilisation, elle redevient aussi sauvage qu'elle l'\'e9tait jadis. Ainsi le gouvernement am\'e9ricain d\'e9truit chaque jour ce que le gouvernement des Cherokees s'effor\'e7ait d'ex\'e9cuter\~ +; et, tandis que ce dernier attire les sauvages vers la civilisation, l'autre les pousse vers la barbarie. Le r\'e9sultat de cette lutte n'est pas douteux\~: il est facile de pr\'e9voir qu'\'e0 une \'e9poque tr\'e8s rapproch\'e9e ces Indiens, transport +\'e9s sur la rive droite du Mississipi, auront quitt\'e9 la charrue pour reprendre la hache et le mousquet, et chercheront de nouveau leur seule subsistance dans les travaux improductifs du chasseur. +\par +\par Les tribus de Chikassas, des Chactaws, des Creeks et des Cherokees sont les seules qui aient manifest\'e9 quelque propension \'e0 embrasser la vie des peuples cultivateurs. Toutes les autres ont conserv\'e9 avec une \'e9trange t\'e9nacit\'e9 + les habitudes de leurs a\'efeux, et, sans avoir leur esprit et leurs ressources s'obstinent encore \'e0 vivre comme eux. +\par +\par Si l'on embrasse dans un seul point de vue tous les Indiens qui habitent de nos jours l'Am\'e9rique du Nord, on d\'e9couvre donc sans peine que tous ont conserv\'e9 l'\'e9tat social qu'ils avaient il y a deux cents ans. Comme leurs p\'e8 +res, ils tirent presque toute leur subsistance de la chasse\~; ils m\'e8nent \'e0 peu de chose pr\'e8s le genre de vie dont, en 1606, le capitaine John Smith faisait le tableau\~; cependant d'immenses changements se sont op\'e9r\'e9 +s parmi eux. Quels sont ces changements\~? quelle en est la cause\~? +\par +\par J'ai dit que les Indiens n'avaient point de lois, qu'ils n'\'e9taient gouvern\'e9s que par les traditions, les coutumes, les sentiments, les m\'9curs\~; plus toutes ces choses \'e9taient stables et r\'e9gl\'e9es, plus la soci\'e9t\'e9 \'e9 +tait forte et tranquille. +\par +\par C'est en changeant les opinions, en alt\'e9rant les coutumes et en modifiant les m\'9curs, que les Europ\'e9ens ont produit la r\'e9volution dont je parle. +\par +\par L'approche des Europ\'e9ens a exerc\'e9 sur les Indiens une influence directe et une autre indirecte, toutes les deux \'e9galement funestes. +\par +\par L'Indien, malgr\'e9 son orgueil, sent au fond de \'e2me que la race blanche a acquis sur la sienne une pr\'e9pond\'e9rance incontestable, et l'exemple des Europ\'e9ens, qu'il m\'e9 +prise, obtient cependant un grand pouvoir sur ses opinions et sur sa conduite\~: or, le malheur a voulu que les seuls Europ\'e9ens avec lesquels les sauvages entraient habituellement en contact fussent pr\'e9cis\'e9ment les plus d\'e9prav\'e9 +s d'entre les blancs. +\par +\par J'ai dit qu'il se faisait avec les indig\'e8nes un grand commerce de fourrures. Les Europ\'e9ens qui servent de courtiers \'e0 ce commerce sont, pour la plupart, des aventuriers sans lumi\'e8res et sans ressources, qui trouvent dans la libert\'e9 d\'e9 +sordonn\'e9e des bois la compensation des travaux p\'e9nibles auxquels ils se vouent. Ces \'e9trangers ne font conna\'eetre \'e0 l'indig\'e8ne de l'Am\'e9rique que les vices de l'Europe\~; et ce qu'il y a de plus d\'e9plo +rable encore, ils le mettent en contact avec ceux des vices de l'Europe qui, ayant le plus d'analogie avec les siens, peuvent le plus ais\'e9ment se combiner avec eux. Ils ne lui apprennent point la d\'e9pravation polie de nos hautes classes\~ +; l'Indien ne la comprendrait pas, et elle serait sans danger pour lui\~: mais ils lui montrent les hommes civilis\'e9s plus violents, plus ennemis de la loi, plus impitoyables, en un mot plus sauvages que lui-m\'ea +me. Cependant ces sauvages d'Europe lui paraissent instruits, riches, puissants. Il se fait alors dans la conscience de l'Indien un trouble incroyable\~; il ne sait si les vices qu'il ne comprend que trop bien, et qu'il m\'e9 +prise, ne sont pas les causes premi\'e8res de cette sup\'e9riorit\'e9 qu'il admire, et s'ils ne la produisent pas, du moins ne lui semblent-ils pas un obstacle pour l'acqu\'e9rir. +\par +\par Quelque pernicieuse qu'ait \'e9t\'e9 cette action directe des blancs sur le sort des sauvages, leur action indirecte a \'e9t\'e9 plus funeste encore. +\par +\par J'ai dit comment l'approche des Europ\'e9ens a rendu les Indiens plus mis\'e9rables qu'ils n'\'e9taient avant cette \'e9poque, en diminuant leurs ressources, avait accru leurs besoins\~; mais je n'ai pu donner une id\'e9e de l'\'e9 +tendue des maux auxquels, de nos jours, ces infortun\'e9s sont en proie. +\par +\par \'ab\~Parmi les Indiens du nord-ouest particuli\'e8rement, disent MM. Clark et Cass dans leur rapport officiel, il n'y a qu'un travail excessif qui puisse fournir \'e0 l'Indien de quoi nourrir et v\'eatir sa famille. Des jours entiers sont employ\'e9 +s sans succ\'e8s \'e0 la chasse\~; et, pendant cet intervalle, la famille du chasseur doit se nourrir de racines, d'\'e9corces, ou p\'e9rir. }{\i Beaucoup de ces Indiens meurent chaque hiver de faim.}{\~\'bb\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Ces Indiens (les Chipeways), dit Mac-Kenney (Sketches of a Tour to the lakes) sont si impr\'e9voyants, qu'ils passent +les trois-quarts de leur vie dans le besoin, et que, chaque ann\'e9e, beaucoup d'entre eux meurent de faim. p. 376.}}}{ +\par +\par Mais ce sont les M\'e9moires de Tanner\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Tanner est un Europ\'e9en qui a \'e9t\'e9 enlev\'e9 \'e0 l'\'e2 +ge de sept ans par les Indiens, et qui, apr\'e8s avoir pass\'e9 trente ans au milieu d'eux, est rentr\'e9 dans la vie civilis\'e9e et a \'e9crit ses m\'e9moires sous le titre de }{\i Tanner's narrative}{ +. On assure que M. Ernest de Blosseville, auteur de l'ouvrage remarquable intitul\'e9 }{\i Histoire des colonies p\'e9nales de l'Angleterre dans l'Australie}{, doit incessamment publier un autre ouvrage fort int\'e9ressant sur les tribus indiennes de l'Am +\'e9rique du Nord, et donner des extraits nombreux des M\'e9moires de Tanner.}}}{ qu'il faut lire, si l'on veut se former une id\'e9e des horribles mis\'e8res auxquelles sont expos\'e9s ces sauvages. +\par +\par Les Indiens avec lesquels vit Tanner sont sans cesse sur le point de mourir de faim. Une succession de hasards soutient leur vie\~; chaque hiver quelques-uns d'entre eux succombent. \'ab\~Le temps \'e9tait excessivement froid, dit-il + en un endroit, page 227, et nos souffrances s'en accrurent. Une jeune femme mourut d'abord de faim\~; bient\'f4t apr\'e8s son fr\'e8re fut saisi du d\'e9lire qui pr\'e9c\'e8de ce genre de mort et succomba. +\par +\par \'ab\~Cet homme, dit-il plus loin, page 230, en parlant d'un Ojibbeway, partagea le sort r\'e9serv\'e9 \'e0 un si grand nombre de ses compatriotes, il mourut de faim.\~\'bb +\par +\par Ce m\'eame Tanner nous apprend, page 288, qu'on enseigne,d\'e8s leur \'e2ge le plus tendre, aux jeunes gar\'e7ons et aux jeunes filles, \'e0 supporter une abstinence rigoureuse. On les y encourage en int\'e9ressant leur amour-propre \'e0 s'y essayer. \'ab +\~Pouvoir supporter un long je\'fbne, dit-il, est une distinction fort envi\'e9e.\~\'bb La religion elle-m\'eame consacre le je\'fbne\~; c'est dans les r\'eaves d'un homme \'e0 + jeun que se rencontre l'avenir. De tels usages, de semblables opinions, de pareilles m\'9curs, parlent d'elles-m\'eames et me dispensent d'ajouter rien de plus. +\par +\par C'est dans ces affreuses mis\'e8res qu'il faut chercher la cause presque unique des r\'e9volutions morales et politiques qui se sont op\'e9r\'e9es parmi les indig\'e8nes de l'Am\'e9 +rique du Nord. C'est en rendant l'Indien mille fois, plus malheureux que ses p\'e8res que les Europ\'e9ens l'ont fait autre qu'il n'\'e9tait. +\par +\par J'ai montr\'e9 que, si les sauvages ne tenaient point au sol comme le font les cultivateurs, l'amour de la patrie n'\'e9tait point cependant inconnu \'e0 ces peuples barbares\~; mais seulement ils le dirigeaient sur moins d'objets. Ce sentiment leur \'e9 +tant plus n\'e9cessaire encore qu'aux autres hommes, produisait chez eux, comme partout ailleurs, d'admirables effets. +\par +\par Les habitudes de chasse tendent \'e0 isoler l'individu de ses semblables, \'e0 r\'e9duire la soci\'e9t\'e9 \'e0 la famille, et, en arr\'eatant les communications des hommes, \'e0 d\'e9truire la civilisation dans s +on germe. L'attachement que les Indiens portaient \'e0 leurs tribus tendait au contraire \'e0 rapprocher un grand nombre d'entre eux les uns des autres, et leur permettait de mettre en concurrence le peu de lumi\'e8 +res que leur genre de vie leur laissait acqu\'e9rir. Cet instinct de la patrie ne tendait pas moins \'e0 d\'e9velopper le c\'9cur de ces sauvages que leur intelligence\~; il substituait une sorte d'\'e9go\'efsme plus large et plus noble \'e0 l'\'e9go\'ef +sme \'e9troit que l'int\'e9r\'eat priv\'e9 fait na\'eetre. Nous avons vu de quelles sublimes vertus il a quelquefois \'e9t\'e9 la source. Les Indiens ainsi r\'e9unis exer\'e7aient d'ailleurs les uns sur les autres le contr\'f4le de l'opinion publique\~ +; contr\'f4le toujours salutaire, m\'eame au sein d'une soci\'e9t\'e9 ignorante et corrompue\~; car la majorit\'e9 des hommes, quels que soient ses \'e9l\'e9ments, a toujours le go\'fbt de ce qui est honn\'eate et juste. +\par +\par Aujourd'hui l'esprit national n'existe pour ainsi dire plus parmi les indig\'e8nes de l'Am\'e9rique\~; \'e0 peine si l'on en rencontre quelques faibles traces. Des Indiens qui habitaient le vaste espace compris aujourd'hui dans les limites des \'e9 +tablissements europ\'e9ens, les uns sont morts de faim et de mis\'e8re, les autres ont recul\'e9 et se sont dispers\'e9s au loin, toujours suivis par la civilisation qui les presse. Parmi ces sauvages, restes mutil\'e9 +s d'un peuple autrefois puissant, plusieurs errent au hasard dans les d\'e9serts\~; r\'e9duits \'e0 l'individu ou \'e0 la famille, ils se croient libres de tous devoirs envers leurs semblables dont ils n'attendent aucun secours\~ +; d'autres se sont incorpor\'e9s aux nations qu'ils ont trouv\'e9es sur leur passage, mais dont ils ne partagent ni les usages, ni les opinions, ni les souvenirs. Chez ces nations elles-m\'eames, que le contact des Europ\'e9ens n'a pas encore d\'e9 +truites ou forc\'e9es \'e0 fuir, le lien social est rel\'e2ch\'e9. La mis\'e8re a d\'e9j\'e0 forc\'e9 les hommes qui les composent \'e0 s'\'e9carter les uns des autres pour trouver plus facilement le moyen de soutenir leur vie\~ +; le besoin a affaibli dans leur c\'9cur ce sentiment de la patrie qui, comme tous les autres sentiments, a besoin, pour se produire d'une mani\'e8re durable, de se combiner avec une sorte de bien-\'ea +tre. Poursuivis chaque jour par la crainte de mourir de faim et de froid, comment ces infortun\'e9s pourraient-ils s'occuper des int\'e9r\'eats g\'e9n\'e9raux de leur pays\~? Que devient l'orgueil national chez un mis\'e9rable qui p\'e9 +rit dans les angoisses de la pauvret\'e9\~?\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ + On voit dans Tanner que les Indiens s'associent dans le but de chasser bien plus que par l'effet d'un esprit national.}}}{ +\par +\par La m\'eame cause, qui affaiblissait chez les Indiens l'amour de la patrie, a alt\'e9r\'e9 les coutumes, d\'e9natur\'e9 tous les sentiments, modifi\'e9 toutes les opinions. +\par +\par Nous avons vu quel culte touchant les sauvages qui vivaient il y a deux si\'e8cles rendaient aux morts, de quelle v\'e9n\'e9ration superstitieuse ils environnaient leur cendre\~; il n'y a rien qui introduise plus de moralit\'e9 parmi les hommes et pr\'e9 +pare mieux \'e0 la civilisation que le respect des morts\~: le souvenir de ceux qui ne sont plus ne manque jamais d'exercer une grande et utile influence sur les actions de ceux qui vivent encore. Les a\'efeux forment comme une g\'e9n\'e9 +ration d'hommes plus parfaits, plus grands que celle qui nous environne, et en pr\'e9sence de laquelle on est en quelque sorte oblig\'e9 de mieux vivre. Il n'y a qu'au sein d'une soci\'e9t\'e9 fixe et paisible que peut r\'e9g +ner le respect pour les restes des morts. Les Indiens de nos jours y sont devenus presque \'e9trangers\~; beaucoup d'entre eux ont \'e9t\'e9 contraints de fuir le pays qui contenait les os de leurs a\'ef +eux et de changer les coutumes que ces derniers leur avaient l\'e9gu\'e9es. Concentr\'e9s dans la n\'e9cessit\'e9 du pr\'e9sent et les craintes de l'avenir, le pass\'e9 et ses souvenirs ont perdu sur eux toute leur puissance. La m\'ea +me cause agit sur les peuplades qui n'ont pas encore quitt\'e9 leur pays. L'Indien n'a d'ordinaire pour t\'e9moin de ses derniers moments que sa famille\~; souvent il meurt seul, il succombe loin du village, au milieu des d\'e9serts o\'f9 + il lui a fallu s'enfoncer pour rencontrer sa proie. On jette \'e0 la h\'e2te quelque peu de terre sur sa d\'e9pouille, et chacun s'\'e9loigne sans perdre de temps, afin de trouver les moyens de soutenir une vie toujours pr\'e9caire. +\par +\par On a pu voir, dans les citations que j'ai faites pr\'e9c\'e9demment de John Smith, de Lawson et de Beverley, avec quelle bienveillance les Indiens, il y a deux cents ans, recevaient les \'e9trangers, avec quelle charit\'e9 + ils se secouraient les uns les autres. +\par +\par Ces usages hospitaliers, ces douces vertus tenaient au genre de vie que menaient les sauvages, et on en retrouve encore la trace de nos jours\~: il est rare qu'un Indien ferme l'entr\'e9e de sa hutte \'e0 + celui qui demande un abri, et refuse de partager ses faibles ressources avec un plus mis\'e9rable que lui. Tanner raconte, page 45, qu'\'e9tant pr\'e8s de p\'e9rir de besoin, lui et sa famille, il rencontra un Indien qu'il ne connaissait pas et qui appar +tenait \'e0 une race \'e9trang\'e8re. Celui-ci re\'e7ut Tanner dans sa cabane et lui fournit tout ce dont il avait besoin. Telle est encore, ajoute Tanner, la coutume des Indiens qui vivent \'e9loign\'e9 +s des blancs. Dans une autre circonstance, une famille ayant perdu son chef, tous les Indiens s'offrirent \'e0 aller \'e0 la chasse afin de pourvoir \'e0 ses besoins. Plus loin, Tanner raconte encore qu'\'e9tant parvenu \'e0 une tr\'e8 +s grande distance des Europ\'e9ens, il fit un d\'e9p\'f4t de ses fourrures et le laissa dans un lieu o\'f9 il comptait revenir. \'ab\~Si les Indiens qui vivent dans cette r\'e9gion \'e9loign\'e9e, dit-il, avaient vu ce d\'e9p\'f4 +t, ils ne s'en seraient pas empar\'e9s\~; les peaux n'ont pas encore assez de prix \'e0 leurs yeux. Pour qu'ils se rendent coupables d'un larcin.\~\'bb (V. p. 65 et 89.) +\par +\par Cependant il n'en est pas toujours ainsi\~; on rencontre souvent, dans les d\'e9serts de l'Am\'e9rique comme dans nos pays civilis\'e9s, un accueil inhospitalier que jadis on n'aurait pas eu \'e0 y craindre. Les vols s'y multiplient\~; l'exc\'e8 +s des besoins enl\'e8ve peu \'e0 peu aux indig\'e8nes jusqu'\'e0 ces simples et sauvages vertus qui d\'e9coulaient naturellement de leur \'e9tat social. +\par +\par La religion forme le plus grand lien social qu'aient encore d\'e9couvert les hommes. Les sauvages de nos jours ont conserv\'e9, sur l'existence de Dieu et sur l'immortalit\'e9 de l'\'e2me, quelques-unes des notions qu'avaient leurs p\'e8res\~ +; mais ces notions deviennent de plus en plus confuses\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Les Dacotas croient qu'apr\'e8s leur mort leurs +\'e2mes vont au T\'e9b\'e9, s\'e9jour des morts. Pour y arriver, elles ont \'e0 passer sur un rocher dont le tranchant est aussi fin que celui d'un couteau. Ceux qui ne peuvent y marcher droit et tombent vont dans la r\'e9gion du mauvais esprit, o\'f9 + ils sont constamment occup\'e9s \'e0 ramasser du bois et \'e0 porter de l'eau, recevant les plus durs traitements d'un ma\'eetre cruel. +\par Au contraire, ceux qui passent le rocher sans encombre font un long voyage durant lequel ils parcourent tous les lieux habit\'e9s par les \'e2mes de ceux qui les ont pr\'e9c\'e9d\'e9s\~; ils y rencontrent des feux pr\'e8s desquels ils se reposent\~ +; enfin ils arrivent \'e0 la demeure du grand esprit. L\'e0 sont les villages des morts\~; l\'e0 se trouvent des esprits qui leur indiquent la r\'e9sidence de leurs amis et de leurs parents, auxquels on les r\'e9 +unit. Leur vie se passe doucement et dans le plaisir\~; ils chassent le buffle, plantent et recueillent le ma\'efs.}}}{. Ceci s'explique sans peine\~; chez tous les peuples, mais particuli\'e8rement chez les peuples incivilis\'e9 +s, le culte forme comme la portion la plus substantielle et la plus durable de la religion. +\par +\par Les Indiens qui vivaient il y a deux si\'e8cles avaient des temples, des autels, des c\'e9r\'e9monies, un corps de pr\'eatres. Les sauvages de nos jours n'ont ni le loisir ni le pouvoir de fonder des monuments, ni de cr\'e9er des institutions permanentes +\~; ils ne vivent pas assez longtemps dans le m\'eame lieu, ni en assez grand nombre, pour adopter le retour p\'e9riodique de certaines c\'e9r\'e9monies, ni faire le choix de certaines pri\'e8 +res. L'homme, d'ailleurs, pour s'occuper des choses de l'autre monde, a besoin de jouir dans celui-ci d'une certaine tranquillit\'e9 de corps et d'esprit\~; or, de nos jours cette tranquillit\'e9 de corps et d'esprit manque absolument aux sauvages\~ +: sous ce rapport comme sous tous les autres, les Indiens sont devenus beaucoup plus barbares que ne l'\'e9taient leurs p\'e8res. +\par +\par La trace de la religion ne se reconna\'eet plus gu\'e8re chez eux qu'\'e0 des superstitions incoh\'e9rentes suscit\'e9es par le sentiment pr\'e9sent, le besoin du moment. Un Indien est-il malade, il s'imagine qu'on lui a jet\'e9 + un sort, et il envoie des pr\'e9sents au pr\'e9tendu sorcier pour obtenir qu'il le laisse vivre\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ + V. Tanner, p. 165.}}}{. Un Indien a faim, et il prie le grand esprit de lui montrer en songe le lieu o\'f9 se trouve le gibier. Il compose une image de l'animal qu'il veut tuer, et, apr\'e8s avoir fait des conjurations, +il la perce d'un instrument aigu. Les peuples n'ont plus de pr\'eatres, mais des devins, et ils ne s'en servent gu\'e8re qu'en cas de maladie ou de famine\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ V. ibid., 285.}}}{. +\par +\par J'ai dit que le genre de vie que menaient les indig\'e8nes de l'Am\'e9rique du Nord devait n\'e9cessairement les emp\'eacher de faire des progr\'e8s consid\'e9rables dans les arts. Les Indiens dont je parlais dans la premi\'e8re partie de cette note \'e9 +taient cependant parvenus \'e0 \'e9lever d'assez grands \'e9difices. Il r\'e9gnait quelquefois parmi eux un luxe barbare qui attestait de l'aisance et du loisir\~; il n'en est plus de m\'eame aujourd'hui. \'ab\~ +Il n'y a pas bien longtemps encore, disent MM. Clark et Cass, on voyait quelquefois des Indiens porter des robes de castor, mais pareille chose est maintenant inconnue. La valeur \'e9changeable d'un pareil v\'ea +tement procurerait au sauvage qui en serait possesseur de quoi habiller toute sa famille.\~\'bb En voyant les Indiens de nos jours rev\'eatus d'\'e9toffes de laine et pourvus de nos armes, on est tent\'e9 de croire au premier abord que la ci +vilisation commence \'e0 p\'e9n\'e9trer parmi ces barbares\~; c'est une erreur\~: tous ces objets sont de fabrique europ\'e9 +enne, ils attestent la perfection de nos arts sans rien apprendre sur les arts des Indiens. Ceux-ci, dans ce qu'ils produisent eux-m\'eames, sont inf\'e9rieurs \'e0 leurs a\'efeux\~; en devenant plus nomades et plus pauvres, ils ont perdu le go\'fb +t des constructions \'e9tendues et durables. Le sauvage \'e9tablit \'e0 la h\'e2te une sorte de tani\'e8re, et pourvu qu'elle lui fournisse un asile passager contre la rigueur des saisons, il est content. Je dirai de la culture quelque chose d'analogue\~ +: sans domicile fixe, l'Indien ne sait aujourd'hui o\'f9 \'e9tablir son champ de ma\'efs, et il ignore s'il aura le temps d'en r\'e9colter les produits. Il se concentre donc de plus en plus dans les habitudes de chasse, et, \'e0 + mesure que le gibier devient plus rare, il le consid\'e8re de plus en plus comme son unique ressource. C'est ainsi que l'approche d'un peuple cultivateur a rendu les indig\'e8nes de l'Am\'e9rique du Nord moins cultivateurs qu'ils ne l'\'e9tai +ent avant. Tous les hommes qui m\'e8nent une existence agit\'e9e et pr\'e9caire sont port\'e9s \'e0 l'impr\'e9voyance, le hasard joue forc\'e9ment un si grand r\'f4le dans leur vie, qu'ils sont tent\'e9 +s de lui abandonner volontairement la conduite de tout\~; mais jamais cette impr\'e9voyance des Indiens, fruit naturel de leur \'e9tat social, ne se montra sous un caract\'e8re plus sauvage que de notre temps\~; chez eux on aper\'e7 +oit chaque jour un effet extraordinaire qui se produit de loin en loin parmi les hommes civilis\'e9s auxquels la direction de leur propre sort vient \'e0 \'e9chapper tout-\'e0-coup. On a vu dans toutes les marines d'Europe des \'e9quipages, pr\'eats \'e0 + couler au fond de l'ab\'eeme, employer en orgie et en folle ga\'eet\'e9 les derniers moments qui leur restaient\~; ainsi arrive-t-il aux Indiens\~: l'exc\'e8s de leurs maux les y rend insensibles\~; sans avenir, sans s\'e9curit\'e9 m\'ea +me du lendemain, ils s'abandonnent avec un emportement sauvage aux jouissances du pr\'e9sent, laissant \'e0 la fortune le soin de les sauver d'eux-m\'eames, si elle veut faire un effort de plus. Le go\'fb +t pour les liqueurs fortes va toujours croissant parmi les sauvages, dit M. Schoolcraft, p. 387. +\par +\par On a remarqu\'e9 avec quelle difficult\'e9 les Indiens parvenaient \'e0 soutenir leur vie pendant l'hiver. Quand l'\'e9t\'e9 commence, ils se rendent dans les endroits o\'f9 se tiennent les commer\'e7ants europ\'e9ens, et, au lieu d'\'e9 +changer leurs pelleteries contre des objets utiles, ils les emploient presque toujours \'e0 acheter de l'eau-de-vie, se consolant des privations et des maux soufferts par d'affreuses orgies. \'ab\~Ici, dit Tanner, p. 57, les Indiens d\'e9pens\'e8 +rent en tr\'e8s-peu de temps toutes les pelleteries qu'ils s'\'e9taient procur\'e9es dans une chasse longue et heureuse. Nous vend\'eemes en un jour cent peaux de castor pour avoir de l'eau-de-vie.\~\'bb il dit dans un autre endroit, p. 70\~: \'ab\~ +Dans un seul jour nous vend\'eemes cent vingt peaux de castor et une grande quantit\'e9 de peaux de buffle pour du rhum.\~\'bb Les maladies, les vols, les meurtres, ne manquent point de suivre ces exc\'e8s. Un jour, deux sauvages se d\'e9 +chirent la figure avec leurs ongles, et se coupent le nez avec les dents\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ V. Tanner, p. 164.}}}{\~ +; une autre fois, un Indien\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ V. ibid., 242.}}}{ \'e9gorge sans le savoir un de ses h\'f4tes. +\par +\par Les mis\'e8res, qui sont la suite de semblables d\'e9sordres, au lieu de retenir les indiens, les poussent avec plus de force vers l'ab\'eeme. Jusque-l\'e0, dit Tanner, ma m\'e8re adoptive s'\'e9tait abstenue de boire des liqueurs fortes\~; mais accabl +\'e9e par ses chagrins et ses malheurs, elle finit par contracter cette funeste habitude. +\par +\par J'ai montr\'e9, en parlant du gouvernement chez les Indiens des temps ant\'e9rieurs, que, parmi toutes les nations du continent, il existait des pouvoirs politiques et r\'e9guliers. On voyait des monarchies au Sud, des r\'e9publiques au Nord\~ +; partout se montrait une puissance publique plus ou moins bien organis\'e9e\~; et c'\'e9tait avec justice que John Smith disait\~: \'ab\~Ces Indiens sont barbares\~; cependant, ils t\'e9moignent souvent \'e0 leurs magistrats plus d'ob\'e9 +issance que les peuples civilis\'e9s.\~\'bb +\par +\par Aujourd'hui les choses ont bien chang\'e9\~; la plupart des nations du Sud sont encore soumises \'e0 un chef unique\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super +\chftn }{ V. Voyages du major Long, to the rocky Mountains, premi\'e8re exp\'e9dition, t. I, p. 223 et 228. L'organisation des tribus du Sud et du Nord diff\'e8re enti\'e8rement, disent MM. Lewis et Clarke. Chez les premi\'e8res, l'autorit\'e9 + est dans les mains du petit nombre\~; chez les secondes, de la majorit\'e9.}}}{, mais son autorit\'e9 est souvent m\'e9connue. +\par +\par La cha\'eene des traditions sur lesquelles elle se fondait \'e9tant interrompue, les coutumes qui lui servaient d'appui ayant \'e9t\'e9 modifi\'e9es, les hommes sur lesquels elle s'exer\'e7ait \'e9tant plus \'e9pars et plus nomades que jadis, \'e0 + une servile ob\'e9issance a succ\'e9d\'e9 un esprit d'ind\'e9pendance sauvage qui ne saurait rien fonder que le d\'e9sordre. Au Nord, le mal est plus grand encore\~; les monarchies absolues ont une force qui leur est propre\~; l'autorit\'e9 + s'y soutient elle-m\'eame longtemps encore apr\'e8s que son prestige a disparu. Mais quand le d\'e9sordre commence \'e0 s'introduire au sein d'une r\'e9publique d\'e9mocratique, la soci\'e9t\'e9 semble dispara\'eetre toute enti\'e8re\~ +; son lien est comme bris\'e9\~; l'individualit\'e9 repara\'eet de toutes parts\~; ainsi arrive-t-il aux peuples nomades du Nord. Lorsqu'on se reporte aux r\'e9 +cits que William Smith, Lahontan et Charlevoix nous ont faits des Iroquois, des Hurons et de tous les hommes parlant la langue algonquine, on d\'e9couvre qu'\'e0 l'\'e9poque o\'f9 ces auteurs \'e9 +crivaient, dans chaque tribu sauvage, un certain nombre d'hommes choisis et le corps des vieillards exer\'e7aient un puissant contr\'f4le sur toutes les actions des indig\'e8nes, et fournissaient \'e0 la faiblesse individuelle l'appui tut\'e9 +laire de la soci\'e9t\'e9. Les traces de cette esp\'e8ce de gouvernement sont \'e0 peine reconnaissables de nos jours. +\par +\par Cette influence, qui atteste un reste de m\'9curs chez les peuples barbares, s'est presque enti\'e8rement \'e9vanouie. Dans les conseils nationaux, c'est la force et non la raison qui fait la loi\~: les conseils de l'exp\'e9rience y sont m\'e9pris\'e9 +s, et la jeunesse y domine. \'ab\~De nos jours, disent MM. Clark et Cass, on peut affirmer qu'il n'existe point de gouvernement parmi les tribus du Nord et de l'Ouest. La coutume et l'opinion y maintiennent seules une sorte d'\'e9tat de soci\'e9t\'e9 + barbare. Autrefois les vieillards ou chefs civils poss\'e9daient une autorit\'e9 r\'e9elle\~; mais il y a longtemps qu'il n'en est plus ainsi\~: \'e0 peine trouve-t-on des traces de ce m\'eame ordre de choses. Lorsque les Indiens s'assemblent pour d\'e9 +lib\'e9rer sur les affaires communes, ils forment des d\'e9mocraties pures, dans lesquelles chacun r\'e9clame un droit \'e9gal \'e0 opiner et \'e0 voter\~; en g\'e9n\'e9ral cependant ces d\'e9lib\'e9rations sont conduites par les anciens\~ +; mais les jeunes gens et les guerriers exercent le v\'e9ritable contr\'f4le. On ne peut avec s\'fbret\'e9 adopter aucune mesure sans leur concours. Dans un pareil \'e9tat de soci\'e9t\'e9 o\'f9 les passions gouvernent, le tomahawk mettrait bient\'f4 +t un terme \'e0 toute tentative qui aurait pour objet de diriger ou de contraindre l'opinion publique. L'exp\'e9rience, ajoutent les m\'eames auteurs, nous a donc fait conna\'eetre l'utilit\'e9 de faire signer les trait\'e9s \'e0 + tous les jeunes guerriers pr\'e9sents. Il faut, avant tout, s'assurer le consentement de la majorit\'e9 des Indiens.\~\'bb (Voy. Rapports au congr\'e8s.) +\par +\par Il n'est pas rare cependant que, parmi les tribus sauvages dont je viens de parler, certains individus parviennent \'e0 exercer plus d'influence que les autres sur leurs semblables. Mais cette influence n'a aucun fondement durable\~ +; elle s'acquiert, pour ainsi dire, par hasard, s'exerce par occasion, et ne s'\'e9tend jamais qu'\'e0 un petit nombre d'objets. +\par +\par \endash \'ab\~L'Indien, dit Tanner, page 125, qui commande une troupe de guerre, n'a aucun contr\'f4le sur ceux qui l'accompagnent\~; il n'exerce sur eux qu'une influence personnelle\~ +: dans cette circonstance, dit-il ailleurs, (page 172) on me choisit pour chef\~; comme nous n'avions en vue que de trouver \'e0 vivre, et qu'on me connaissait bon chasseur, on avait raison d'agir ainsi.\~\'bb +\par +\par Les hommes qui composent ces nations sauvages sont trop dispers\'e9s pour pouvoir contracter l'habitude d'une ob\'e9issance commune. Ils \'e9chappent \'e0 tout contr\'f4le par le fait m\'eame de leur mis\'e8re. On n'a rien \'e0 + attendre d'eux, et ils n'ont rien \'e0 perdre\~: il est donc difficile de d\'e9couvrir parmi ces nations indiennes du Nord quelque chose qui ressemble \'e0 une soci\'e9t\'e9. L'individu n'y trouve de protection qu'en lui-m\'eame, comme dans l'\'e9 +tat de nature. Le livre tout entier de Tanner est aussi rempli de r\'e9cits d'actes de violence et de brigandage que de maux et de mis\'e8re. Nulle part on n'aper\'e7oit d'autorit\'e9 pr\'eate \'e0 servir de m\'e9 +diatrice entre le fort et le faible, entre l'offenseur et l'offens\'e9. Les Indiens ont perdu jusqu'\'e0 l'id\'e9e de ce pouvoir tut\'e9 +laire. Quand un Indien du Nord est victime d'un crime, il se venge s'il est le plus fort, et fuit s'il est le plus faible\~: dans aucun des deux cas la pens\'e9e d'un pouvoir social ne se pr\'e9sente \'e0 son esprit. En ceci, comm +e en tout le reste, les opinions mettent sur la trace des coutumes et des lois. +\par +\par \'ab\~Un Indien, dit Tanner, page 208, s'attend toujours \'e0 ce que l'outrage qu'il fait sera veng\'e9 par celui qui en a souffert\~; et un homme qui omettrait de tirer vengeance d'une injure n'inspirerait aucune estime.\~\'bb +\par +\par Les deux parties du tableau sont sous les yeux du lecteur qui maintenant peut juger. +\par +\par Il y a deux cents ans, les indig\'e8nes de l'Am\'e9rique du Nord formaient des tribus de chasseurs\~; un domicile fixe, des coutumes anciennes, des traditions respect\'e9es, des moyens de subsistance assur\'e9s, la tranquillit\'e9 + de corps et d'esprit qui \'e9tait la suite de l'aisance, leur avait permis de tirer de l'\'e9tat social des chasseurs toutes les conditions de bonheur et de grandeur que cet \'e9tat social peut offrir. +\par +\par Aujourd'hui rien n'est chang\'e9 en apparence. Ces m\'eames tribus vivent encore de la chasse et ont conserv\'e9 toutes les habitudes inh\'e9rentes \'e0 ce genre de vie. Cependant les Indiens de nos jours ne ressemblent point \'e0 leurs p\'e8res. +\par +\par Les Europ\'e9ens, en dispersant les Indiens dans des d\'e9serts nouveaux pour eux, en interrompant leurs traditions, en troublant leurs souvenirs, en brisant leurs coutumes, en alt\'e9rant leurs m\'9curs, les ont pouss\'e9s aux cons\'e9quences + les plus funestes de la vie de chasseurs. C'est ainsi que le contact d'hommes civilis\'e9s, \'e9clair\'e9s et cultivateurs a rendu les Indiens plus errants et plus sauvages qu'ils n'\'e9taient autrefois. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb840\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f16\fs38\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc72594437}Notes non ins\'e9r\'e9es dans le texte principal \'e0 cause de leur longueur{\*\bkmkend _Toc72594437} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs32\lang1036 {\*\bkmkstart Note_fin_1}{\field{\*\fldinst {HYPERLINK \\l "Appel_note_fin_1" _}}{\fldrslt {\ul\cf10 1. Proposer un duel. Celui qui a donn\'e9 le soufflet aura un proc +\'e8s.}}}{{\*\bkmkend Note_fin_1} +\par +\par Dans l'\'e9tat sauvage, l'homme ne conna\'eet d'autre justice que celle qu'il se fait lui-m\'eame. De son c\'f4t\'e9, la soci\'e9t\'e9 civilis\'e9e n'admet pour l'injure d'autre satisfaction que le recours aux tribunaux institu\'e9 +s par elle. Le duel est une sorte de compromis entre la r\'e9paration l\'e9gale et la vengeance individuelle, entre le bourreau et l'assassin. +\par +\par Dans les \'c9tats du Nord de l'Am\'e9rique, le duel a perdu tout empire; la loi y r\'e8gne souverainement. On peut \'e9galement dire qu'il n'existe pas dans les \'c9tats de l'Ouest et dans quelques nouveaux \'c9 +tats du Sud; mais c'est par une autre raison. La loi y est impuissante, et les m\'9curs y sont presque barbares. On ne le rencontre plus que dans les \'c9tats du Sud qui ont une vieille civilisation, et o\'f9 cependant les habitudes et les m\'9c +urs sont encore plus puissantes que les lois. +\par +\par Dans toute la Nouvelle-Angleterre, \'e0 New York, en Pennsylvanie, la loi punit le duel comme le meurtre\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ +\b\fs36\lang2057\super }{\lang2057 V. general Laws of Massachusetts, t. II, p. 121, chap. 123, sect. }{5 et 6, etc.; chap. 124, sect. 1, 2 et 3, p. 501. - Statuts r\'e9vis\'e9s de New York, 4e partie, titre 5, art. 1 \'a7 1 et 2; t. II, p. 686 +. - Purdon's digest, v\'ba Duelling.]}}}{ toutes les fois qu'il est suivi de mort. +\par +\par Elle porte en outre des peines s\'e9v\'e8res contre l'envoi ou la r\'e9ception d'un cartel non suivi de combat, et contre les t\'e9moins et tous ceux qui, par leur aide ou assistance dans le duel, peuvent \'eatre consid\'e9r\'e9 +s comme complices. Cette complicit\'e9 est punie, dans l'\'c9tat de New York, d'un emprisonnement dont le maximum est de sept ann\'e9es. Un ch\'e2timent s\'e9v\'e8re est \'e9galement appliqu\'e9 \'e0 celui qui reproche publiquement \'e0 + une autre personne de n'avoir pas accept\'e9 un duel. \'abQuiconque, dit la loi de Pennsylvanie, publiera dans les journaux ou par lettres missives \'e9crites ou imprim\'e9es qu'un tel est un poltron, un mis\'e9 +rable, un homme sans foi, ou autres imputations injurieuses de ce genre, pour avoir refus\'e9 un duel, sera puni d'une amende de 500 dollars et d'un an de travaux forc\'e9s (hard labour); l'\'e9diteur ou imprimeur des pamphlets sera, dans tous les proc +\'e8s de ce genre, cit\'e9 comme t\'e9moin, et admis comme tel par les cours de justice contre l'auteur de l'\'e9crit; et si les dits imprimeur ou \'e9diteur, appel\'e9s devant la, justice, refusent de d\'e9 +clarer le nom de l'auteur, la cour devra les consid\'e9rer comme auteurs du libelle, et les condamner en cons\'e9quence\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 { +\b\fs36\super \chftn }{\lang2057 V. Purdon's digest, v\'ba Duelling.}}}{.\'bb +\par +\par Dans ce pays, la loi sur le duel n'est pas une vaine menace, brav\'e9e par l'opinion publique: elle est enti\'e8rement d'accord avec les m\'9curs; l\'e0 on ne se bat plus en duel. +\par +\par Il est certain que, dans la Nouvelle-Angleterre, aucune injure, pas m\'eame un soufflet re\'e7u ou donn\'e9, n'entra\'eene pour cons\'e9 +quence un combat singulier, et, ce qu'il y a de plus remarquable, ce n'est pas le fait, mais bien l'opinion qui s'y rattache; l\'e0, le sentiment public approuve hautement celui qui refuse un duel, comme elle le bl\'e2merait chez nous. Je pourrais \'e0 + ce sujet citer les exemples de plusieurs personnes fort honorables de Boston, dont la consid\'e9ration s'est accrue par des refus de duel qui, en Europe, les eussent d\'e9shonor\'e9es. Cette rigueur des lois, sanctionn\'e9e par l'opinion g\'e9n\'e9 +rale dans la Nouvelle-Angleterre, me para\'eet tenir \'e0 plusieurs causes que je ne ferai qu'indiquer: la teinte religieuse imprim\'e9e aux m\'9curs par le puritanisme des premiers colons; des habitudes s\'e9rieuses; une vie r\'e9guli\'e8 +re, toute consacr\'e9e aux affaires; l'absence de divertissements, de jeux, de plaisirs bruyants, de galanteries; et enfin l'esprit d'ob\'e9issance aux lois qui domine dans une r\'e9publique bien r\'e9gl\'e9e, esprit d'ob\'e9 +issance dont le duel est une violation. +\par +\par Si l'on se bornait \'e0 consulter les lois sur la question du duel, on pourrait penser que le Sud des \'c9tats-Unis est \'e0 cet \'e9 +gard, en tous points, semblable au Nord. En effet, nous trouvons, dans le code de la Caroline du Sud et celui de la Louisiane, les m\'eames dispositions contre le duel que dans les lois de la Nouvelle-Angleterre\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote +\pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ + V. Digeste des lois de la Louisiane, t. 1er, p. 476. Le duel suivi de mort est puni de la peine capitale. L'envoi ou l'acceptation d'un cartel, le duel non suivi de mort, l'assistance donn\'e9e au duel comme t\'e9moin, sont punis d'un emprisonn +ement dont le maximum est de deux ann\'e9es et d'une amende de 200 piastres. +\par }{\lang2057 V. aussi Brevards digest of south Carolina, v\'ba Duelling, tome 1er, page 272. }{Celui qui tue un autre en duel et ses t\'e9moins sont punis comme meurtriers (murderers). Le duel non suivi +de mort, l'envoi ou l'acceptation d'un cartel, l'assistance des t\'e9moins, sont punis d'un an d'emprisonnement et de 2,000 dollars d'amende. (10,600 francs.)}}}{. +\par +\par Mais le duel, dont la coutume tient aux pr\'e9jug\'e9s de l'honneur, est peut-\'eatre de toutes les actions de l'homme celle sur laquelle la loi a le moins de puissance. On a toujours vu les lois les plus s\'e9v\'e8 +res inefficaces contre le duel, lorsque ce genre de combat \'e9tait prot\'e9g\'e9 par les m\'9curs; et il est exact de dire qu'en cette mati\'e8re la loi n'est respect\'e9e que le jour o\'f9 elle n'est plus n\'e9cessaire. +\par +\par Dans les \'c9tats du Sud, tels que la Virginie, le Maryland et les deux Carolines, des peines s\'e9v\'e8res sont port\'e9es contre le duel; cependant l'on s'y bat sans cesse en duel et avec impunit\'e9 +. La justice n'interviendrait que s'il y avait dans le fait du duel des circonstances qui le rendissent semblable \'e0 un assassinat; mais toutes les fois que le combat s'est pass\'e9 loyalement, c'est-\'e0-dire qu'il y a eu }{\i fair duel}{ +, comme on dit en Am\'e9rique, les auteurs du duel ne sont jamais inqui\'e9t\'e9s. L'\'e9diteur des lois de la Caroline du Sud ne peut s'emp\'eacher \'e0 cette occasion de mettre en note l'observation suivante: \'abLa s\'e9v\'e9rit\'e9 + de la loi, dont l'objet \'e9tait de pr\'e9venir les fatales cons\'e9quences de ce triste pr\'e9jug\'e9, semble avoir enti\'e8rement manqu\'e9 son but; car on sait qu'il n'y a pas d'exemple (dans ce pays du moins) d'un duelliste condamn\'e9 + comme coupable de meurtre\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Brevards digest, v\'ba Duelling. t. 1er, p.272.}}}{.\'bb +\par +\par D'o\'f9 vient cette diff\'e9rence de m\'9curs entre le Sud et le Nord? Les causes principales, dont je ne pr\'e9sente ici qu'un aper\'e7u, sont +\par +\par 1\'ba La civilisation moins avanc\'e9e des \'c9tats du Sud; +\par +\par 2\'ba Le climat, qui rend les habitants du Sud plus prompts aux mouvements violents, et excite leurs passions; +\par +\par 3\'ba L'indolence des hommes du Sud, qui, ayant des esclaves, ne travaillent pas. Les jeux, les amusements, les d\'e9bauches, tous les plaisirs des sens, y sont beaucoup plus fr\'e9 +quents que dans le Nord; il n'est pas une de ces choses qui ne soit une source de querelles, et cons\'e9quemment de duel. L'oisivet\'e9, le d\'e9sordre qu'elle engendre, le trouble qu'elle jette dans les id\'e9 +es et dans les actions, favorisent le duel, comme le travail et les habitudes r\'e9guli\'e8res qui en d\'e9coulent le combattent. +\par +\par 4\'ba L'existence dans le Sud de la population esclave, c'est-\'e0-dire d'une classe inf\'e9rieure. Les rangs \'e9tablis dans une soci\'e9t\'e9 favorisent le duel. Il se forme, parmi les membres d'une classe privil\'e9gi\'e9 +e, des traditions d'honneur et de biens\'e9ance, des pr\'e9jug\'e9s de caste, des besoins de distinction, qui doivent rendre le duel plus fr\'e9quent que dans une soci\'e9t\'e9 d'\'e9galit\'e9 parfaite. +\par +\par Du reste, m\'eame dans les \'c9tats du Sud, le duel repose plut\'f4t sur des id\'e9es de justice que d'honneur. +\par +\par Chez nous l'outrage qui rend un duel n\'e9cessaire est bien moins dans le fait que dans l'intention. Aussi voyons-nous les causes les plus frivoles servir d'occasion \'e0 de graves querelles. +\par +\par L'injure \'e9tant tout id\'e9ale et de convention, elle n'a point d'\'e9quivalent possible: le duel seul peut la r\'e9parer. +\par +\par Dans le Sud des \'c9tats-Unis, au contraire, c'est le fait mat\'e9riel qu'on venge par le duel, bien plus que l'intention; et ce fait est appr\'e9ciable comme tout dommage ordinaire. +\par +\par Un exemple va rendre sensible cette diff\'e9rence. +\par +\par En Am\'e9rique, dans plusieurs \'c9tats du Sud, si celui qui a re\'e7u un soufflet en rend un autre, on estime que les parties sont quittes, et la querelle en reste l\'e0. Pourquoi? C'est qu'en partant du point rationnel, un fait est l'\'e9 +quivalent de l'autre; il y a deux injures parfaitement pareilles qui se compensent; chaque bassin de la balance est charg\'e9 d'un poids \'e9gal; il y a r\'e9paration logique. Celui qui fait ce raisonnement p\'e8che, il est vrai, contre la soci\'e9t\'e9 +, qui d\'e9fend \'e0 ses membres de se faire justice eux-m\'eames; mais c'est l\'e0 son seul tort; car du reste il est dans les principes du droit. +\par +\par Chez nous, au contraire, comme on proc\'e8de d'un autre principe, qui est le pr\'e9jug\'e9 de l'honneur bless\'e9, on arrive \'e0 une tout autre conclusion. Nous disons: \'abCelui qui a re\'e7u l'offense d'un soufflet est couvert d'infami +e s'il ne lave son injure dans le sang de l'offenseur. En a-t-il rendu un autre; l'agresseur qui l'a re\'e7u se trouve dans une position identique, et sera frapp\'e9 du m\'eame d\'e9shonneur s'il n'obtient pas la m\'eame r\'e9 +paration que son adversaire est forc\'e9 de lui demander; de sorte qu'au lieu d'une personne qui a besoin du duel pour se r\'e9habiliter, il y en a deux.\'bb +\par +\par J'ai dit en commen\'e7ant que, dans les nouveaux \'c9tats de l'Ouest et dans quelques \'c9tats nouveaux du Sud, le duel n'existe pas; l\'e0, comme dans le reste de l'Union, le duel est s\'e9v\'e8 +rement puni par la loi (V. Statute laws of Tennessee); mais ce n'est pas la loi qui, dans ces \'c9tats, l'emp\'eache; c'est la barbarie des m\'9curs. L\'e0 on se bat et l'on se tue plus qu'ailleurs; mais le duel s'y montre avec des formes tellem +ent sauvages, qu'il perd son nom pour prendre celui d'assassinat. Il n'est pas sans doute sans exemple que, dans le Kentucky, le Tennessee, le Mississipi, la Georgie, Alabama et dans une partie de la Louisiane, des duels v\'e9 +ritables n'aient eu lieu et se soient pass\'e9s loyalement; mais le plus souvent les combats que se livrent deux individus sont des attaques impr\'e9vues, instantan\'e9es ou des guet-apens. D\'e8s qu'une discussion s'\'e9l\'e8 +ve entre deux hommes, pour peu qu'elle devienne vive et qu'un mot injurieux soit prononc\'e9, vous les voyez aussit\'f4t se placer dans l'attitude de deux combattants; arm\'e9s d'un poignard et d'un couteau dont tout habitant de ces contr\'e9 +es est nanti, ils se frappent l'un l'autre avec une extr\'eame rapidit\'e9; et celui qui tarderait \'e0 se pr\'e9parer \'e0 la lutte serait victime de son h\'e9sitation. Il arrive souvent que de vieilles querelles qu'on croit \'e9 +teintes depuis longtemps se raniment au bout de deux ou trois ans, et leur r\'e9veil s'annonce par le meurtre de l'offenseur ou de l'offens\'e9. +\par +\par Les causes de cet \'e9tat de choses sont nombreuses; j'indiquerai les principales. Dans les pays dont il s'agit ici, la soci\'e9t\'e9 est en quelque sorte naissante. L'individu est r\'e9duit \'e0 + ses propres forces pour soutenir son existence, pour se prot\'e9ger dans sa demeure isol\'e9e de toute habitation. Il n'entre que fort rarement en contact avec la soci\'e9t\'e9 civile, et s'accoutume \'e0 devoir tout \'e0 lui-m\'eame; de l\'e0 + le principe de se faire justice, au lieu de la demander \'e0 la loi. Une des cons\'e9quences n\'e9cessaires de la vie sauvage est de placer le plus grand m\'e9rite de l'homme dans sa force physique, et d'attribuer une plus grande part \'e0 l'individu qu' +\'e0 la soci\'e9t\'e9. Ce m\'eame fait doit se trouver chez tous les peuples, selon que leurs m\'9curs se rapprochent plus ou moins de l'\'e9tat sauvage. +\par +\par Les habitants de l'Ouest et du Sud, dispers\'e9s \'e7\'e0 et l\'e0 au milieu d'immenses contr\'e9es, n'entretiennent entre eux que de rares communications; le plus grand nombre ont des esclaves, et par cons\'e9 +quent ils ne travaillent pas; tout leur temps se passe entre la chasse et l'oisivet\'e9. C'est la vie f\'e9 +odale sans la chevalerie, sans la galanterie, sans l'honneur. Enfin les rapports avec leurs esclaves leur donnent des habitudes de domination et de violence qui sont en opposition directe avec les principes de l'\'e9tat social. Il faut ajouter \'e0 + ces faits que l'instruction est beaucoup moins r\'e9pandue dans ces \'c9tats que dans le Nord, et que la religion n'y est point aussi \'e9clair\'e9e. +\par +\par Le plus souvent, lorsque des meurtres sont commis avec les circonstances qui ont \'e9t\'e9 rapport\'e9es plus haut, aucune poursuite judiciaire n'est dirig\'e9e contre les coupables; quelquefois une plainte est port\'e9 +e devant les magistrats; ceux-ci conduisent les inculp\'e9s devant le jury, qui ne manque jamais de les acquitter. Le jury ne condamne point de pareils faits, parce qu'il est compos\'e9 d'hommes dont les m\'9curs sont \'e0 + demi sauvages; et chacun se trouve encourag\'e9 \'e0 ces sortes de violences, parce que le jury les acquitte. +\par +\par Pour ces peuples encore barbares, le duel avec ses formes polies, ses t\'e9moins et ses garanties de loyaut\'e9, serait un bienfait. +\par +\par Ce n'est donc point parce que la loi est, dans l'Ouest, plus puissante que les m\'9curs, que le duel ne s'y trouve pas, mais bien parce qu'un reste de barbarie y entretient des habitudes sauvages que la loi +ne corrige pas et qui ne sont point adoucies par les m\'9curs. +\par +\par Du reste, on peut dire en g\'e9n\'e9ral que le duel a plus ou moins de force dans un pays, selon que l'esprit d'ob\'e9issance \'e0 la loi y est plus ou moins puissant sur les m\'9curs. +\par +\par Il faut ajouter que, partout o\'f9 le sentiment de l'honneur est fortement \'e9tabli, le duel se maintient en d\'e9pit et des lois et du progr\'e8s des m\'9curs. C'est ainsi qu'il se perp\'e9tue dans l'arm\'e9e et dans la marine am\'e9ricaine, parce que l +\'e0 il trouve un appui permanent dans l'honneur, principal mobile de tous les corps arm\'e9s. +\par +\par {\*\bkmkstart Note_fin_2}}{\field{\*\fldinst {HYPERLINK \\l "Appel_note_fin_2" _}}{\fldrslt {\ul\cf10 2. La grossi\'e8ret\'e9 des Am\'e9ricains.}}}{ +\par {\*\bkmkend Note_fin_2} +\par Il ne faut point accepter les exag\'e9rations que les Anglais d\'e9bitent \'e0 ce sujet\~; mistress Trolloppe dit, t. 1, p. 27\~: \'ab\~Je d\'e9clare avec sinc\'e9rit\'e9 que j'aimerais mieux partager le toit d'une troupe de cochons bien soign\'e9 +s, que d'\'eatre renferm\'e9e dans une de ces cabines.\~\'bb (Elle parle des bateaux \'e0 vapeur sur le Mississipi.) Ce sont l\'e0 de }{\i grossi\'e8res}{ injures. Il est certain qu'avec leur habitude de m\'e2cher du tabac, qui entra\'ee +ne le besoin de cracher, les Am\'e9ricains choquent quiconque est accoutum\'e9 \'e0 des m\'9curs polies\~; il n'est pas moins certain que leur d\'e9faut complet de galanterie d\'e9pla\'eet aux femmes\~; enfin il y a d\'e9sappoi +ntement complet pour qui cherche chez eux l'\'e9l\'e9gance des mani\'e8res et l'urbanit\'e9 des formes... Mais ici doit s'arr\'eater la critique. +\par +\par Les Am\'e9ricains ne font point la cour aux femmes, mais ils les respectent, et ce sentiment de respect, qui ne se montre point au dehors, est bien plus profond chez eux qu'il ne l'est dans nos pays de civilisation et de galanterie. +\par +\par Dans les bateaux \'e0 vapeur dont parle mistress Trolloppe on trouve une soci\'e9t\'e9 peu polie, \'e0 la v\'e9rit\'e9\~: ce sont des marchands qui vont de l'Ohio ou du Kentucky dans la Louisiane ou dans les contr\'e9es de la rive droite du Mississipi\~ +; mais ils ne pr\'e9sentent point le spectacle d\'e9go\'fbtant que suppose l'auteur anglais. En g\'e9n\'e9ral, ces bateaux \'e0 vapeur sont vastes, propres, \'e9l\'e9gants\~; on en compte plus de deux + cents qui remontent et descendent sans cesse le grand fleuve. La nourriture y est abondante et saine et le prix du passage est incroyablement bon march\'e9\~: on va de Louisville \'e0 la Nouvelle-Orl\'e9ans pour 120 francs, y compris la nourriture\~ +; le trajet est de 500 \'e0 600 lieues. Ayant fait ainsi le voyage, j'en puis parler sciemment\~; on est si commod\'e9ment dans la cabine des voyageurs, qu'en y peut travailler, \'e9crire et lire comme on le ferait chez soi. +\par +\par Du reste, la rudesse am\'e9ricaine a aussi son bon c\'f4t\'e9\~; nos mani\'e8res polies, nos d\'e9licatesses de langage, ne sont, le plus souvent, que les dehors agr\'e9ables sous lesquels se cache l'\'e9go\'efsme. L'int\'e9r\'ea +t personnel existe sans doute tout autant chez les Am\'e9ricains que chez nous\~; mais, aux \'c9tats-Unis, il y a de moins l'hypocrisie des formes. +\par +\par {\*\bkmkstart Note_fin_3}}{\field{\*\fldinst {HYPERLINK \\l "Appel_note_fin_3" _}}{\fldrslt {\ul\cf10 3. L'\'e9galit\'e9 universelle...}}}{ +\par {\*\bkmkend Note_fin_3} +\par Un grand nombre d'\'e9crivains, notamment des auteurs anglais, ont dit que les lois des \'c9tats-Unis consacrent une grande \'e9galit\'e9 qui ne se trouve pas dans les m\'9curs\~; que l\'e0 +, comme dans plusieurs pays d'Europe, il existe une aristocratie pleine de morgue et de m\'e9pris pour les classes plac\'e9es au-dessous d'elle\~; et que les Am\'e9ricains, qui ont perfectionn\'e9 la th\'e9orie de l'\'e9galit\'e9, ne la prati +quent point. J'avoue qu'en parcourant les \'c9tats-Unis j'ai re\'e7u une tout autre impression. Non-seulement j'ai trouv\'e9 l'\'e9galit\'e9 politique mise en action par le concours de tous les citoyens aux affaires du pays, mais l'\'e9galit\'e9 + sociale s'est aussi offerte \'e0 moi de toutes parts, dans les fortunes, dans les professions, dans toutes les habitudes. +\par +\par Il existe peu de grandes fortunes\~; les chances du commerce, qui les \'e9l\'e8vent, les renversent quelquefois\~; et, dans tous les cas, elles ne survivent point \'e0 l'\'e9galit\'e9 des partages \'e9tablis par la loi des successions. +\par +\par Les professions, dont la diversit\'e9 est si grande, ne font na\'eetre, entre ceux qui les exercent, aucune dissemblance de position. Je ne parle pas seulement ici de la Pennsylvanie, o\'f9 l'influence des quakers a fait consid\'e9rer l'\'e9galit\'e9 + des professions comme un dogme religieux, mais de tous les \'c9tats de l'Union am\'e9ricaine. Partout les professions, les emplois, les m\'e9tiers, sont consid\'e9r\'e9s comme des industries\~; le commerce, la litt\'e9rature, le barreau, les fonct +ions publiques, le minist\'e8re religieux, sont des carri\'e8res industrielles\~; ceux qui les suivent sont plus ou moins heureux, plus ou moins riches, mais ils sont \'e9gaux entre eux\~; ils ne font pas des choses pareilles, mais de m\'ea +me nature. Depuis le domestique, qui sert son ma\'eetre, jusqu'au pr\'e9sident des \'c9tats-Unis, qui sert l'\'c9tat\~; depuis l'ouvrier-machine, dont la force brutale fait tourner une roue, jusqu'\'e0 l'homme de g\'e9nie, qui cr\'e9e de sublimes id\'e9es +\~; tous remplissent une t\'e2che et un devoir analogues (they make their duty). Ceci explique pourquoi les domestiques blancs, en Am\'e9rique, }{\i assistent}{ leurs ma\'eetres et ne les }{\i servent pas}{, dans l'acception de la domesticit\'e9 + ordinaire. C'est aussi une des raisons de la mani\'e8re dont on fait le commerce aux \'c9tats-Unis\~: le marchand am\'e9ricain gagne certainement le plus qu'il peut\~; je crois m\'eame qu'il trompe souvent l'acheteur\~ +; mais, en aucun cas, il ne voudrait recevoir un denier de plus qu'il ne demande, f\'fbt-il le plus mis\'e9rable de tous les aubergistes. Ainsi font l'ouvrier qu'on occupe, le commissionnaire qu'on emploie, le domestique par lequel on est servi dans un h +\'f4tel\~; tous demandent leur salaire }{\i l\'e9gitime}{, le prix de leur travail, et rien au-del\'e0. Accepter plus qu'il n'est d\'fb, c'est recevoir l'aum\'f4ne, et cons\'e9quemment faire acte d'inf\'e9rieur. On comprend maintenant pourquoi le pr\'e9 +sident des \'c9tats-Unis re\'e7oit \'e0 Washington sur le pied de l'\'e9galit\'e9 la plus parfaite\~; le premier venu qui se pr\'e9sente pour lui parler commence par lui donner une poign\'e9e de main, il agit de m\'ea +me avec tous ses concitoyens lorsqu'il parcourt les diff\'e9rents \'c9tats de l'Union. J'ai souvent entendu des hommes plac\'e9s dans des postes \'e9minents, tels que ceux de chancelier, gouverneur, secr\'e9taire d'\'c9 +tat, parler, comme d'une chose toute naturelle, de leur fr\'e8re }{\i \'e9picier}{, de leur cousin le }{\i marchand}{, etc. +\par +\par Pour achever de prouver \'e0 quel point l'\'e9galit\'e9 pratique existe aux \'c9tats-Unis, je ne citerai que deux faits. +\par +\par Un jour comme j'allais visiter la prison d'un comt\'e9 de l'\'c9tat de New York, accompagn\'e9 du }{\i district attorney}{ (c'est le magistrat qui remplit les fonctions du minist\'e8 +re public), celui-ci, chemin faisant, me raconta les circonstances fort graves d'un crime dont, me dit-il, j'allais voir l'auteur\~; il me peignit l'attentat sous les couleurs les plus sombres, ajoutant que c'\'e9tait lui-m\'ea +me qui avait fait condamner le coupable. J'arrivai \'e0 la prison plein des plus sinistres impressions, et, \'e0 l'aspect du criminel, j'\'e9prouvais une sorte d'horreur, quand je vis le }{\i district attorney}{ s'approcher du condamn\'e9, e +t lui donner une poign\'e9e de main. +\par +\par Une autre fois, dans un salon brillant o\'f9 se trouvait r\'e9unie la meilleure compagnie de l'une des plus grandes villes de l'Union, je fus pr\'e9sent\'e9 \'e0 un monsieur fort bien mis, avec lequel je m'entretins quelques instants\~; bient\'f4t apr\'e8 +s je demandai quel \'e9tait ce personnage\~: C'est, me dit-on un fort galant homme, le sh\'e9rif du comt\'e9. Je voulus savoir ce que c'\'e9tait que le sh\'e9rif, et j'appris que c'\'e9tait le bourreau\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ \'c0 la v\'e9rit\'e9, les fonctions d'ex\'e9cuteur des hautes \'9cuvres n'entra\'eenent, point, aux \'c9tats-Unis, la m\'eame infamie que chez nous\~ +: comme on y respecte plus les lois, on y est plus indulgent pour celui qui les met en action\~; on s'efforce d'ailleurs de relever son minist\'e8re, en lui attribuant d'autres fonctions importantes et qui n'ont rien d'ignoble\~: le sh\'e9 +rif est le premier agent de la force publique.}}}{. +\par +\par D'o\'f9 vient qu'en pr\'e9sence de faits semblables qui chaque jour se renouvellent et se reproduisent sans cesse sous mille formes diff\'e9rentes, il se rencontre encore des personnes qui contestent aux Am\'e9ricains la pratique de l'\'e9galit\'e9\~? + +\par +\par La raison en est dans quelques faits mal appr\'e9ci\'e9s et dans quelques apparences qu'une observation superficielle prend pour des r\'e9alit\'e9s. +\par +\par Chez ce m\'eame peuple, o\'f9 les fortunes et les conditions sont uniformes, vous voyez sans cesse les hommes mesurer leur estime sur la richesse et attacher un tr\'e8s grand prix \'e0 la naissance. On ne dit pas\~ +: Cet homme est digne de respect parce qu'il est honn\'eate et juste\~; cet autre est distingu\'e9 par son esprit et par son \'e9loquence. On dit\~: Un tel vaut 10,000 dollars (is worth)\~; tel autre n'en vaut que la moiti\'e9. +\par +\par Au sein de cette d\'e9mocratie, ma\'eetresse de la soci\'e9t\'e9, on voit quelquefois se r\'e9v\'e9ler des instincts tout aristocratiques de leur nature. D'apr\'e8s la loi, les enfants partagent \'e9galement la succession de leurs auteurs\~ +; mais ceux-ci peuvent disposer de leurs biens selon leur bon plaisir\~; donner tout \'e0 un seul et d\'e9sh\'e9riter les autres. Il arrive tr\'e8s fr\'e9quemment qu'usant de son droit, l'Am\'e9ricain accorde une dot tr\'e8s consid\'e9rable \'e0 + son enfant premier-n\'e9, non pour le r\'e9compenser d'une conduite meilleure que celle de ses fr\'e8res, mais pour faire un a\'een\'e9 et lui donner une position qui flatte l'orgueil du p\'e8re de famille. +\par +\par Ces m\'eames Am\'e9ricains que vous voyez se m\'ealer aux hommes de tous les \'e9tats attachent souvent une valeur pu\'e9rile \'e0 l'antiquit\'e9 de leur origine et \'e0 la noblesse de leur extraction. Il y en a qui vous racontent longuement leur g\'e9n +\'e9alogie\~; quelquefois ils fausseront la v\'e9rit\'e9 pour vous prouver une descendance illustre. Il n'est pas sans exemple que celui qui v\'e9ritablement appartient \'e0 une famille aristocratique affecte une sorte de m\'e9 +pris pour ceux qui montrent des pr\'e9tentions du m\'eame genre sans les justifier. \'ab\~Voyez, nie disait une fois un habitant de **, ce gentleman si fier de sa grande fortune, ce n'est qu'un parvenu\~: son p\'e8re \'e9tait cordonnier.\~\'bb +\par +\par Les Am\'e9ricains, dont les m\'9curs, d'accord avec leur loi fondamentale\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ + V. art. 7 de la section 9 de la constitution des \'c9tats-Unis.}}}{, ne reconnaissent aucune noblesse, accordent cependant une grande consid\'e9ration aux titres nobiliaires. +\par +\par Un \'e9tranger est s\'fbr d'\'eatre accueilli avec enthousiasme, tr\'e8s bien, seulement bien, ou froidement, selon qu'il est duc, marquis, comte, ou qu'il n'est rien. Un titre excite tout d'abord l'attention des Am\'e9ricains, attire leurs hommages\~ +; la question de savoir si celui qui le porte vaut la moindre chose n'est que secondaire. Leurs institutions politiques et leur \'e9tat social ne leur permettant pas de prend +re des titres nobiliaires, on les voit se rattacher par tous les moyens possibles \'e0 de petites distinctions aristocratiques. Je ne parle pas ici de la qualit\'e9 de }{\i gentleman}{ que prend le moindre conducteur de diligence et le dernier aubergiste +\~: mais quiconque arrive soit par le commerce, soit par le barreau ou par toute autre profession \'e0 une position de fortune un peu sup\'e9rieure \'e0 celle du plus grand nombre, ne manque pas d'ajouter \'e0 son nom le titre d'esquire (\'e9 +cuyer). Beaucoup prennent des armes qu'ils portent sur leurs cachets et sur leurs voitures\~; dans le Maryland, qui est un des \'c9tats les plus d\'e9mocratiques, on voit d'ardents d\'e9mocrates ajouter un }{\i de}{ \'e0 + leur nom, et y joindre un nom de terre. +\par +\par Que conclure de tous ces faits\~? Qu'il n'existe pas d'\'e9galit\'e9 r\'e9elle aux \'c9tats-Unis, et qu'il y a dans les m\'9curs une tendance aristocratique\~? Non assur\'e9ment. Ce qui se passe \'e0 cet \'e9gard n'est point un progr\'e8s du pr\'e9 +sent vers l'avenir, c'est une r\'e9miniscence du pass\'e9. +\par +\par Lorsqu'on \'e9tudie, soit les institutions, soit les m\'9curs des Am\'e9ricains, il ne faut jamais oublier que leurs a\'efeux \'e9taient Anglais. Ce point de d\'e9 +part exerce sur leurs lois et sur toutes leurs habitudes une influence qui sans doute tend continuellement \'e0 s'affaiblir, mais qui ne dispara\'eet jamais enti\'e8 +rement. Or, il y a deux choses qui en Angleterre occupent le premier rang dans l'opinion des hommes\~: la naissance et la fortune. Voil\'e0 la vraie source du respect qu'ont les Am\'e9 +ricains pour la fortune et la naissance. C'est une tradition transmise d'\'e2ge en \'e2ge, un vieux souvenir, un pr\'e9jug\'e9 antique, et qui lutte seul contre toute la puissance des lois et des m\'9curs. Du reste, cette lutte n'est pas s\'e9rieuse\~ +; cet amour des titres, ce go\'fbt des armoiries, ces pr\'e9tentions de familles, sont des jeux et des essais de la vanit\'e9\~; partout o\'f9 il y a des hommes, leur orgueil cherche des distinctions\~ +; mais la meilleure preuve que ces distinctions chez les Am\'e9ricains n'ont rien de r\'e9el, c'est qu'elles ne blessent m\'eame pas la susceptibilit\'e9 populaire. Toute puissance, aux \'c9tats-Unis, vient du peuple, et tout y doit retourner\~; l\'e0 +, il faut \'eatre d\'e9mocrate, sous peine d'\'eatre trait\'e9 comme un paria. Les m\'9curs de la d\'e9mocratie ne plaisent pas \'e0 tous, mais tous sont forc\'e9s de les accepter\~; plusieurs seraient tent\'e9s de se faire des habitudes plus nobles\~ +; de prendre des m\'9curs moins triviales, et de cr\'e9er une classe sup\'e9rieure \'e0 la classe unique qui existe\~; il en est qui souffrent de serrer la main de leur cordonnier\~; pour d'autres il est p\'e9nible de ne pouvoir trouver un laquais + qui consente \'e0 monter derri\'e8re leur voiture, n'importe \'e0 quel prix\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ + Il n'est pas un domestique blanc qui voul\'fbt se soumettre \'e0 un pareil service.}}}{\~; ceux-ci voient avec douleur les affaires publiques conduites par des masses peu \'e9clair\'e9es\~; ceux-l\'e0 + s'indignent de ce que les emplois politiques sont le plus souvent confi\'e9s aux hommes m\'e9diocres\~; mais il leur faut \'e9touffer ces chagrins et ces passions\~; ceux qui manifestent de pareils sentiments encourent aussit\'f4t la r\'e9 +probation populaire, et il leur faut \'e0 tout jamais renoncer au moindre avenir politique dans leur pays. +\par +\par Quand vient le jour des \'e9lections, seul chemin pour arriver au pouvoir, la voix des masses se fait entendre et brise tous ces petits instincts de r\'e9sistance et d'hostilit\'e9 contre la puissance populaire. +\par +\par J'ai \'e9t\'e9 surpris de voir un auteur anglais qui a \'e9crit avec talent sur les m\'9curs des \'c9tats-Unis (Hamilton), tomber dans les erreurs que je viens de combattre, et pr\'e9tendre qu'il n'y a pas plus d'\'e9galit\'e9 pratique aux \'c9 +tats-Unis qu'en Angleterre. Entre autres arguments \'e0 l'appui de son opinion, il rapporte une soir\'e9e pass\'e9e par lui dans un salon de New York, o\'f9 se trouvaient r\'e9unies des personnes de professions diverses. \'ab\~Or, dit-il, une dame pr\'e8 +s de laquelle j'\'e9tais plac\'e9 \'e9tait tout aussi choqu\'e9e que moi de voir dans un salon brillant des femmes d'une condition vulgaire. Cette jeune personne, me faisait-elle observer, est certainement jolie, mais c'est la fille d'un marchand de tabac +\~; cette autre danse bien, mais elle n'a re\'e7u aucune \'e9ducation, etc.\~\'bb M. Hamilton conclut de l\'e0 que les conditions, aux \'c9tats-Unis, ne sont point \'e9gales\~; cependant il aurait pu r\'e9pondre \'e0 + la dame qui lui faisait de telles observations\~: \'ab\~Ces femmes communes et vulgaires sont nos \'e9gales\~; car vous \'eates ensemble dans le m\'eame salon\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ V. Hamilton, p. 65 et 66.}}}{.\~\'bb +\par +\par L'\'e9galit\'e9 sociale et politique aux \'c9tats-Unis ne re\'e7oit d'atteinte v\'e9ritable qu'en ce qui concerne la race noire\~; mais alors l'Am\'e9ricain ne croit pas violer le principe de l'\'e9galit\'e9, parce qu'il consid\'e8re le n\'e8 +gre comme appartenant \'e0 une race inf\'e9rieure \'e0 la sienne\~; et il faut \'e0 ce sujet remarquer que, dans les pays \'e0 esclaves, o\'f9 l'in\'e9galit\'e9 entre les noirs et les blancs est plus marqu\'e9e, l'\'e9galit\'e9 entre les blancs est peut- +\'eatre encore plus parfaite. Ainsi que je l'ai dit plus haut, la couleur blanche est pour eux une noblesse, et ils se traitent les uns les autres avec les \'e9gards et la distinction qu'apportent entre eux les membres d'une }{\i classe privil\'e9gi\'e9e} +{.] +\par +\par {\*\bkmkstart Note_fin_4}}{\field{\*\fldinst {HYPERLINK \\l "Appel_note_fin_4" _}}{\fldrslt {\ul\cf10 4. De grands troubles se pr\'e9paraient \'e0 New York}}}{ +\par {\*\bkmkend Note_fin_4} +\par Les \'e9v\'e9nements arriv\'e9s \'e0 New York au mois de juillet 1834 ont fourni le texte du chapitre XIII de cet ouvrage, intitul\'e9 l\rquote \'c9meute. \'c0 c\'f4t\'e9 de la fable dont le fond est enti\'e8rement vrai, je crois devoir placer le r\'e9 +cit exact de tout ce qui s'est pass\'e9. +\par +\par Le principe de l'esclavage a \'e9t\'e9 aboli dans l'\'c9tat de New York en 1799\~; mais les n\'e8gres qui ont cess\'e9 d'\'eatre esclaves ne sont pas devenus les \'e9gaux des blancs. La couleur des affranchis + rappelle sans cesse leur origine. Cependant la population noire, qui est en possession de la libert\'e9, aspire aussi \'e0 l'\'e9galit\'e9. C'est l\'e0 le grand sujet de querelle entre les deux races dans le nord des \'c9tats-Unis. +\par +\par Tant que les n\'e8gres affranchis se montrent soumis et respectueux envers les blancs, aussi longtemps qu'ils se tiennent vis-\'e0-vis de ceux-ci dans une position d'inf\'e9riorit\'e9, ils sont s\'fbrs de trouver appui et protection. L'Am\'e9 +ricain ne voit alors en eux que des infortun\'e9s que la religion et l'humanit\'e9 lui commandent de secourir. Mais d\'e8s qu'ils annoncent des pr\'e9tentions d'\'e9galit\'e9, l'orgueil des blancs se r\'e9volte, et la piti\'e9 + qu'inspirait le malheur fait place \'e0 la haine et au m\'e9pris. +\par +\par Les n\'e8gres, \'e9tant en tr\'e8s petit nombre dans les \'c9tats du Nord, se soumettent en g\'e9n\'e9ral sans aucune r\'e9sistance \'e0 toutes les exigences de l'orgueil am\'e9ricain. Il ne s'engage point de lutte, parce que les opprim\'e9 +s acceptent l'injure et la tyrannie. La collision grave dont New York a \'e9t\'e9 le th\'e9\'e2tre au mois de juillet dernier ne s'explique que par le concours de circonstances tout \'e0 fait extraordinaires. Il n'existe dans l'\'c9 +tat de New York que 44,870 personnes de couleur sur 1,913,000 blancs, et dans la ville m\'eame 13,000 personnes de couleur sur 200,000 blancs\~; ni les n\'e8gres ni les Am\'e9ricains de New York ne peuvent donc avoir la pens\'e9e de lutter ensemble\~ +; les premiers, parce qu'ils sont trop faibles\~; les seconds, parce qu'ils sont trop forts. \'c0 la v\'e9rit\'e9 il existe au sein m\'eame de la population blanche un parti qui travaille \'e0 \'e9tablir l'enti\'e8re \'e9galit\'e9 + des noirs. Ce parti, compos\'e9 de philanthropes sinc\'e8res, d'hommes religieux, de m\'e9thodistes et de presbyt\'e9riens ardents, attaque avec un z\'e8le infatigable le pr\'e9jug\'e9 qui s\'e9pare les n\'e8gres des blancs. On les appelle les abolitio +nnistes, parce qu'ils essaient d'abolir l'esclavage partout o\'f9 il existe, et amalgamistes, parce qu'au moyen de mariages mutuels, ils voudraient parvenir au m\'e9lange des deux races. Ils ont organis\'e9 une soci\'e9t\'e9 + sous le titre de anti-Slavery Society (Soci\'e9t\'e9 contre l'esclavage), et fond\'e9 un journal qui soutient les doctrines de la soci\'e9t\'e9. Ce parti a la force que donnent une conviction profonde, un but honn\'eate et des passions g\'e9n\'e9 +reuses, mais il est peu nombreux. +\par +\par Pendant longtemps les r\'e9clamations qu'il \'e9leva en faveur des malheureux dont il s'\'e9tait \'e9tabli le patron, excit\'e8rent peu d'irritation parmi les Am\'e9ricains du parti contraire\~; mais vers le commencement de l'ann\'e9e 1834, elles cess\'e8 +rent d'\'eatre entendues avec indiff\'e9rence. +\par +\par D'abord on ne peut nier que le contrecoup de l'affranchissement des noirs dans les colonies anglaises ne se soit fait sentir en Am\'e9rique, m\'eame au sein des \'c9tats o\'f9 les n\'e8gres sont libres. On con\'e7 +oit que les gens de couleur, qui n'ont encore conquis que la moiti\'e9 des droits auxquels ils aspirent, aient \'e9t\'e9 fortement \'e9mus d'une r\'e9volution sociale, arriv\'e9e pr\'e8s d'eux, et faite au profit d'\'ea +tres qui leur sont semblables en tous points. Cette impression a \'e9t\'e9 ressentie non-seulement par les n\'e8gres, mais encore par leurs partisans de couleur blanche. Ceux-ci, au lieu de contenir l'\'e9lan de la population noire, l'ont encourag\'e9 +, et n'ont pas compris que leurs efforts en faveur de la race noire, support\'e9s par les Am\'e9ricains quand ils se r\'e9duisaient \'e0 de vaines paroles, exciteraient les passions les plus violentes, d\'e8s qu'ils prendraient un caract\'e8re de r\'e9 +alisation possible. T\'e9moins de ce mouvement, qui n'\'e9tait encore que moral et intellectuel, les Am\'e9ricains ont senti la n\'e9cessit\'e9 de l'\'e9touffer \'e0 sa naissance\~; et un grand nombre, qui jusqu'alors avaient entendu patiemment les th\'e9 +ories des abolitionnistes sur l'\'e9galit\'e9 des noirs, ont pass\'e9 tout \'e0 coup de la tol\'e9rance \'e0 l'hostilit\'e9. +\par +\par Quelques succ\'e8s des n\'e8gres et de leurs partisans sont venus envenimer encore cette disposition ennemie. +\par +\par Les mariages communs sont \'e0 coup s\'fbr le meilleur, sinon l'unique moyen de fusion entre la race blanche et la race noire. Ils sont aussi l'indice le plus manifeste d'\'e9galit\'e9\~ +; par cette double raison, les unions de cette sorte irritent plus que toute autre chose la susceptibilit\'e9 des Am\'e9ricains. +\par +\par Vers le commencement de l'ann\'e9e 1834, un ministre du culte, le r\'e9v\'e9rend docteur Beriah-Green, ayant c\'e9l\'e9br\'e9 \'e0 Utica le mariage d'un n\'e8gre avec une jeune fille de couleur blanche, il y eut dans la ville une sorte de soul\'e8vement +populaire, \'e0 la suite duquel le r\'e9v\'e9rend fut pendu par effigie sur la voie publique\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ + V. National Intelligencer, du 4 f\'e9vrier 1834.}}}{. +\par +\par Peu de temps apr\'e8s, des ministres presbyt\'e9riens et m\'e9thodistes mari\'e8rent, \'e0 New York m\'eame, des blancs avec des gens de couleur. Cette victoire remport\'e9e sur les pr\'e9jug\'e9s encourage les n\'e8gres, et irrite vivement leurs ennemis. + +\par +\par Le mois de juillet 1834 arrive\~: les Am\'e9ricains c\'e9l\'e8brent l'anniversaire de la d\'e9claration de leur ind\'e9pendance. C'est toujours pour eux l'occasion de longs discours sur la libert\'e9 et sur les droits imprescriptibles de l'homme. Les n +\'e8gres entendent quelque chose de ces d\'e9clamations, et leurs partisans ne manquent pas, dans cette circonstance, de leur rappeler que les gens de la race noire ont une libert\'e9 aussi sacr\'e9e, et des droits aussi inviolables que les hommes blancs. + +\par +\par Le 7 juillet, un Am\'e9ricain, ami des n\'e8gres, publie dans un journal une lettre o\'f9 il annonce, qu'en d\'e9pit d'un pr\'e9jug\'e9 qu'il m\'e9prise, il se propose d'\'e9pouser une jeune fille de couleur\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{\lang2057 New-York, Commercial advertiser, 7 juillet 1834.}}}{. +\par +\par Le m\'eame jour une r\'e9union de gens de couleur se tient dans Chatam Chapel, et l'on y prononce des discours dont l'\'e9galit\'e9 des blancs et des n\'e8gres, et l'abolition de l'e +sclavage dans toute l'Union, forment le texte. Par un hasard malheureux, les membres de la soci\'e9t\'e9 de musique sacr\'e9e, qui avaient coutume de se r\'e9unir dans le m\'eame local, veulent l'occuper \'e0 l'instant o\'f9 l'assembl\'e9e africaine \'e9 +tait en s\'e9ance. De l\'e0 na\'eet un conflit f\'e2cheux qui se termine promptement, mais ajoute encore \'e0 l'irritation des deux partis. En m\'eame temps, on fait circuler dans le public un pamphlet contre l'esclavage\~; et en t\'ea +te de ce pamphlet se voit une petite gravure repr\'e9sentant un marchand de n\'e8gres qui arrache un esclave \'e0 sa femme et \'e0 ses enfants, et le fait marcher devant lui \'e0 coups de fouet\~: rien n'est n\'e9glig\'e9 pour exciter l'indignation des n +\'e8gres et le z\'e8le de leurs amis. Une nouvelle r\'e9union dans Chatam-Chapel est annonc\'e9e pour le surlendemain, 9 juillet\~; ou doit y plaider la cause de la race noire\~; les blancs partisans des n\'e8gres sont engag\'e9s \'e0 s'y rendre. +\par +\par Alors commence \'e0 se manifester un sentiment tr\'e8s-vif d'irritation dans l'opinion publique. La presse se montre unanimement hostile envers les gens de couleur, et raille am\'e8rement les blancs qui m\'e9connaissent leur dignit\'e9 + au point de se commettre dans la soci\'e9t\'e9 de mis\'e9rables n\'e8gres. Les journaux appellent les n\'e8gres the coloured gentlemen, et les n\'e9gresses the ladies of colour\~; ils accablent de leurs sarcasmes le blanc philanthrope qui a publi\'e9 + son projet de mariage avec une femme de couleur. Tandis que la r\'e9union de Chatam-Chapel se pr\'e9pare, une opposition puissante s'organise, et tout annonce qu'\'e0 l'occasion de cette assembl\'e9e, une collision f\'e2cheuse s'engagera. Il est \'e0 + remarquer qu'au moment o\'f9 ces faits se passaient, la chaleur \'e9tait excessive \'e0 New York. Les 9, 10 et 11 juillet ont \'e9t\'e9, en Am\'e9rique, les jours les plus chauds de l'ann\'e9e 1834. Les degr\'e9s de la temp\'e9rature ne sont pas \'e9 +trangers aux mouvements populaires\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Un journal am\'e9 +ricain rapporte les noms d'une multitude de personnes mortes de chaleur durant la journ\'e9e du 10 juillet.}}}{. +\par +\par Au jour marqu\'e9 (le 9 juillet) une grande foule environne la chapelle de Chatam\~; mais la police, pr\'e9voyant une lutte, avait d\'e9fendu la r\'e9 +union, qui n'a pas lieu. Cependant il se trouvait dans cette roule un certain nombre d'individus que l'espoir d'un d\'e9sordre avait seul attir\'e9s, et qui ne pouvaient se retirer sans avoir rien fait de mal. C'\'e9tait l'heure du spectacle\~ +: on apprend en ce moment qu'il y a au th\'e9\'e2tre de Bowery un acteur anglais, nomm\'e9 Farren, accus\'e9 d'avoir mal parl\'e9 du peuple am\'e9ricain. \'c0 Bowery\~! \'c0 Bowery\~! crient plusieurs voix\~; aussit\'f4 +t la foule se porte en masse vers le th\'e9\'e2tre qui, un instant apr\'e8s, ne pr\'e9sente qu'une sc\'e8ne de trouble et de confusion. Quand cette oeuvre est termin\'e9e, les perturbateurs se ravisent, et reviennent \'e0 la premi\'e8re pens\'e9 +e qui les avait mis en mouvement. +\par +\par Au nombre des plus ardents amis des n\'e8gres se trouvait un Am\'e9ricain, nomm\'e9 Arthur Tappan\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ + Je ne sais si M. Arthur Tappan de New York est de la m\'eame famille que M. John Tappan et *** Tappan de Boston. J'ai connu ces derniers pendant mon s\'e9jour dans la Nouvelle-Angleterre, et je d\'e9clare que je n'ai jamais rencontr\'e9 + personne dont les vertus m'aient inspir\'e9 un respect plus profond.}}}{. +\par +\par On savait qu'il admettait dans sa maison des gens de couleur, et il avait m\'eame os\'e9 quelquefois se montrer publiquement dans leur compagnie. Une voix fait entendre ces mots\~: \'ab\~\'c0 la maison d'Arthur Tappan\~!\~\'bb + Et la multitude s'y porte aussit\'f4t\~; arriv\'e9s l\'e0, les factieux brisent les fen\'eatres, enfoncent les portes\~; ne trouvant personne dans la maison, ils prennent les meubles, les jettent dans la rue et y mettent le feu\~; la + police arrive sur ces entrefaites, une lutte s'engage dans laquelle le peuple est tour \'e0 tour vainqueur et vaincu\~; \'e0 deux heures du matin le combat avait cess\'e9, telle fut la journ\'e9e du 9. Le lendemain la s\'e9dition prend un caract\'e8 +re encore plus grave. On apprend que le peuple a form\'e9 le projet de d\'e9truire les magasins d'Arthur Tappan, dans Pear-Street, et d'attaquer la demeure du r\'e9v\'e9rend docteur Cox, ministre presbyt\'e9rien, attach\'e9 aux n\'e8gres et \'e0 + leur cause. En effet, le 10 au soir, la foule se porte vers l'\'e9glise du docteur Cox, lance contre les fen\'eatres et les portes des projectiles, et se retire\~; de l\'e0 elle se rend \'e0 la maison du ministre presbyt\'e9rien\~ +; mais le docteur Cox et sa famille avaient quitt\'e9 New York, sur l'avis des dangers qui les mena\'e7aient\~; alors les factieux entreprennent de d\'e9molir la maison, et ils \'e9taient d\'e9j\'e0 \'e0 l\rquote \'9cuvre lorsqu'un d\'e9 +tachement de miliciens, envoy\'e9 par l'autorit\'e9, arrive\~: les s\'e9ditieux, retranch\'e9s derri\'e8re des barricades, faites \'e0 l'aide des charrettes et tombereaux renvers\'e9s, essaient de r\'e9sister\~; mais, apr\'e8s un combat un peu opini\'e2 +tre, ils c\'e8dent la place. Le m\'eame jour, une autre \'e9glise, appartenant \'e0 des gens de couleur et situ\'e9e dans le voisinage de Laight-Sireet, avait \'e9t\'e9 l'objet des m\'eames attaques et des m\'eames violences. Les insurg\'e9 +s avaient entrepris sa d\'e9molition\~; une grande foule s'\'e9tait \'e9galement r\'e9unie aux environs de la chapelle de Chatam\~; mais elle s'\'e9tait dispers\'e9e tranquillement sur l'assurance donn\'e9e par les propri\'e9taires de cet \'e9 +difice, que jamais on n'y admettrait de r\'e9unions ayant pour objet l'abolition de l'esclavage. \'c0 minuit tout \'e9tait rentr\'e9 dans l'ordre\~: mais des troubles plus graves \'e9taient annonc\'e9s pour le lendemain, 11 juillet. +\par +\par Il para\'eet bien constant que si, pendant la journ\'e9e du 10 et le 11 au matin, l'autorit\'e9, e\'fbt pris des mesures \'e9nergiques, le mouvement s\'e9ditieux qui se manifestait n'aurait point eu de suite. Il suffisait d'ordonner \'e0 + la milice de repousser la force et de faire usage contre les insurg\'e9s de toutes ses armes, sans aucune exception. +\par +\par Un journal, qui paraissait \'eatre en ce moment l'organe du parti de l'ordre, \'e9crivait le 10 au soir\~: +\par +\par \'ab\~Il est n\'e9cessaire qu'un tel \'e9tat de choses cesse. On ne saurait tol\'e9rer qu'une soci\'e9t\'e9 polic\'e9e comme la n\'f4tre soit chaque nuit troubl\'e9e par des rassemblements ill\'e9gaux et s\'e9 +ditieux, quelle que soit d'ailleurs la cause qui les provoque. Si l'autorit\'e9 civile, est impuissante pour r\'e9primer de pareils exc\'e8s, il faut recourir \'e0 la force militaire\~; et si la force arm\'e9e est mise en r\'e9quisition, il fa +ut qu'elle agisse. Le vain simulacre de soldats en parade, qui se montrent sans rien faire, ne sert qu'\'e0 aggraver le mal. Nous le d\'e9clarons donc sans h\'e9siter si la n\'e9cessit\'e9 exige qu'on requi\'e8 +re la force militaire, et que, sur les sommations de l'autorit\'e9 civile, la populace ne se disperse pas \'e0 l'instant m\'eame, il faut tirer sur elle (they should be fired upon)\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{\lang2057 New York American, 11 juillet 1834.}}}{.\~\'bb +\par +\par Cependant le parti de ceux qui r\'e9clamaient l'emploi de ces moyens \'e9nergiques de r\'e9pression n'\'e9tait pas le plus fort ni le plus nombreux. S'il s'\'e9tait agi d'un mouvement purement politique, on aurait vu aussit\'f4t la majorit\'e9 + s'armer de toute sa puissance pour \'e9craser les attaques ou les r\'e9sistances de la minorit\'e9. Mais, dans cette circonstance, les habitants de New York \'e9taient partag\'e9s entre deux impressions contraires. Des habitudes r\'e9guli\'e8res, des id +\'e9es de l\'e9galit\'e9 et des besoins de paix leur faisaient sentir la n\'e9cessit\'e9 d'arr\'eater la s\'e9dition. Et cependant le sort des victimes n'excitait pas leur int\'e9r\'eat. \'c0 vrai dire, la majorit\'e9 s'associait du fond de l'\'e2 +me aux violences du petit nombre\~; et cependant par respect pour les principes, par amour de l'ordre et aussi par pudeur, elle \'e9tait forc\'e9e de les combattre. Cette situation \'e9trange explique la mollesse des mesures prises par l'autorit\'e9 + civile contre l'insurrection. +\par +\par D\'e8s la matin\'e9e du 11 de nombreux corps de miliciens furent mis en mouvement\~; mais on savait qu'ils n'avaient point re\'e7u l'ordre de faire feu sur le peuple, en cas de nouvelle \'e9 +meute. Ce n'est pas, comme on l'a dit, l'absence du gouverneur qui rendait impossible l'emploi des armes \'e0 feu contre les rebelles. Le maire de New York avait le droit de prescrire cette mesure\~: c'est un point incontestable\~ +; mais il ne crut pas devoir le faire. +\par +\par Les premi\'e8res violences des insurg\'e9s se port\'e8rent sur les magasins d'Arthur Tappan. Ils lanc\'e8rent des vol\'e9es de pierres dans les vitres de la maison, et se disposaient \'e0 des voies de fait plus graves, lorsque l'arriv\'e9 +e des miliciens leur fit prendre la fuite. Le soir, vers neuf heures, l'\'e9glise du docteur Cox, qui la veille avait \'e9t\'e9 attaqu\'e9e, est assaillie de nouveau par une multitude furieuse\~; mille projectiles sont lanc\'e9s contre ses murs\~ +; les hommes de la police arrivent, mais ils sont repouss\'e9s par le peuple. Dans le m\'eame moment, un autre rassemblement d'insurg\'e9s se livre ailleurs \'e0 des violences plus criminelles et plus impies\~; dans Spring-Street, l'\'e9glise du r\'e9v +\'e9rend docteur Ludlow, que son d\'e9vouement \'e0 la cause des n\'e8gres recommandait \'e0 la haine des factieux, est envahie\~; les fen\'eatres sont bris\'e9es, les portes enfonc\'e9es, les murs d\'e9molis\~; les ruines et les d\'e9combres de l'\'e9 +difice religieux servent \'e0 faire des barricades derri\'e8re lesquelles les rebelles se retranchent\~; un combat grave s'engage entre le peuple et la milice\~; on sonne le tocsin, l'alarme est dans toute la cit\'e9\~: apr\'e8 +s plusieurs alternatives de succ\'e8s et de revers, la victoire reste aux miliciens. Les insurg\'e9s se retirent, mais c'est pour aller tenter ailleurs d'autres oeuvres de destruction\~: ils se rendent au domicile du r\'e9v\'e9 +rend docteur Ludlow, brisent les portes et les fen\'eatres de sa maison, entrent et se livrent \'e0 toutes sortes de violences. Au m\'eame instant l'\'e9glise appartenant aux noirs, et situ\'e9e dans Centre-Street, \'e9tait livr\'e9e \'e0 + la fureur populaire. On avait r\'e9pandu le bruit que, peu de jours auparavant, le ministre de cette \'e9glise, le r\'e9v\'e9rend Peter Williams, aussi recommandable par ses vertus que par son caract\'e8re religieux, avait mari\'e9 un homme de couleur +\'e0 une femme blanche\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{\lang2057 Mercantile Advertiser and New York Advocate, 12 juillet 1834.}}}{\~; d +\'e8s lors l'exasp\'e9ration de la multitude \'e9tait arriv\'e9e \'e0 son comble. Les portes et les fen\'eatres sont arrach\'e9es, bris\'e9es, d\'e9molies, aux applaudissements des spectateurs\~; tout ce qui se trouve dans l'int\'e9rieur de l'\'e9 +glise est saisi et jet\'e9 dans la rue. Bient\'f4t les maisons adjacentes et occup\'e9es par des gens de couleur sont attaqu\'e9es\~; on en brise les fen\'eatres, on en force les portes, on en d\'e9molit les murs\~; les meubles sont saccag\'e9s, pill\'e9 +s, br\'fbl\'e9s\~; dans plusieurs quartiers de la ville, les m\'eames actes de violences se reproduisent. +\par +\par D'autres \'e9glises sont profan\'e9es\~; tout ce qui appartient aux gens de couleur est frapp\'e9 d'anath\'e8me. Leurs personnes ne sont pas plus respect\'e9es que leurs propri\'e9t\'e9s\~: partout o\'f9 un homme de couleur para\'eet, il est aussit\'f4 +t assailli. Cependant comme tous \'e9taient frapp\'e9s de terreur, tous se cachaient. Alors la populace, ing\'e9nieuse dans sa stupide fureur, exige de tous les habitants qu'ils illuminent leurs maisons. Ceux-ci sont donc forc\'e9s de se montrer. Ob\'e9 +issant \'e0 l'injonction du peuple, une n\'e9gresse para\'eet \'e0 sa fen\'eatre, afin d'\'e9clairer sa demeure. Alors une gr\'eale de pierres tombe sur elle. Plusieurs familles de couleur, craignant le m\'eame sort, n'illuminent pas\~ +; mais le peuple en conclut qu'il y a l\'e0 des n\'e8gres\~: il attaque les maisons et les d\'e9molit\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ +\lang2057 New York American, 12 juillet 1834.}}}{. +\par +\par Il est juste de le dire, en pr\'e9sence de ce vandalisme impie, l'immense majorit\'e9 des Am\'e9ricains, et ceux m\'eame qui la veille sympathisaient avec les destructeurs, furent saisis de d\'e9go\'fbt et d'horreur. Tous ceux qui dans la cit\'e9 + ont des int\'e9r\'eats \'e0 conserver \'e9prouv\'e8rent un sentiment d'effroi. Il se fit dans l'esprit public une r\'e9action g\'e9n\'e9rale, non en faveur des n\'e8gres, mais +contre leurs oppresseurs. Chacun comprit le danger de laisser plus longtemps ma\'eetresse de la ville une populace factieuse et sacril\'e8ge. On savait que les insurg\'e9s se proposaient de continuer le jour suivant leurs actes de violence et de d\'e9 +truire de fond en comble les \'e9glises et les \'e9coles publiques des noirs. Le maire de la ville donna les ordres les plus rigoureux \'e0 la milice. La presse fit entendre aux rebelles un langage impitoyable\~: \'ab\~ +Que ceux qui montreront le moindre penchant \'e0 la s\'e9dition soient tu\'e9s comme des chiens.\~\'bb disait un journal le 11 juillet (the Evening-Post). La milice marcha pleine d'ardeur contre les insurg\'e9s. Aussit\'f4t la s\'e9 +dition fut vaincue pour ne plus relever sa t\'eate. Le jour suivant, le maire de la ville rendit compte de ses actes au conseil de la cit\'e9. Il avoua que, jusqu'au dernier jour de l'\'e9meute, il avait jug\'e9 suffisants pour la r\'e9 +primer des moyens que l'\'e9v\'e9nement avait fait reconna\'eetre inefficaces\~; cet aveu na\'eff d'une erreur dont les cons\'e9quences avaient \'e9t\'e9 si d\'e9plorables, parut tout \'e0 + fait satisfaisant. Le maire n'avait fait que suivre les mouvements de l'opinion publique. Quand la s\'e9dition \'e9clata, on se plaisait \'e0 penser que des mesures rigoureuses ne seraient point indispensables pour la combattre\~; elle n'atteignait que d +es gens de couleur. On conserva cette esp\'e9rance le plus longtemps possible. Tous ont su gr\'e9 aux magistrats d'avoir partag\'e9 l'illusion commune. +\par +\par La lutte \'e9tant termin\'e9e, chacun des partis s'effor\'e7a d'en \'e9luder la responsabilit\'e9. La majorit\'e9 de la population s'\'e9tait lev\'e9e pour comprimer les factieux\~: \'e0 l'instant o\'f9 la s\'e9dition prit un caract\'e8 +re alarmant pour la cit\'e9, le plus grand nombre s'effor\'e7a de mettre l'insurrection et ses cons\'e9quences morales \'e0 la charge des victimes. Les insurg\'e9s \'e9taient sans doute coupables de s'\'eatre plac\'e9s au-dessus des lois\~; mais les n\'e8 +gres et leurs partisans ne les avaient-ils pas provoqu\'e9s\~? Un journal poussa l'\'e9garement de la passion jusqu'\'e0 demander qu'on m\'eet en accusation, comme coupables d'attentat \'e0 la paix publique, MM. Ta +ppan et le docteur Cox, dont l'insurrection avait caus\'e9 la ruine. +\par +\par Ceux qui n'\'e9taient pas aussi s\'e9v\'e8res envers les partisans de la race noire, \'e9taient au moins tr\'e8s indulgents pour ses ennemis. La presse vint seconder admirablement ces dispositions et fournir des arguments \'e0 + ceux qui n'avaient que des passions. +\par +\par La v\'e9ritable cause de l'hostilit\'e9 contre les n\'e8gres est, comme je l'ai dit plus haut, l'orgueil des blancs bless\'e9s par les pr\'e9tentions d'\'e9galit\'e9 que montrent les gens de couleur. Or, un sentiment d' +orgueil ne justifie pas la haine et la vengeance. Les Am\'e9ricains n'\'e9taient point fond\'e9s \'e0 dire\~: Nous avons laiss\'e9 frapper les n\'e8gres dans nos cit\'e9s, nous avons souffert qu'on renvers\'e2t leurs demeures priv\'e9es, qu'on profan\'e2 +t et qu'on abatt\'eet leurs temples sacr\'e9s, parce qu'ils avaient eu l'audace de vouloir s'\'e9galer \'e0 nous. Ce langage, qui e\'fbt \'e9t\'e9 celui de la v\'e9rit\'e9, e\'fbt annonc\'e9 trop de cynisme. +\par +\par \endash Voici comment la presse a tir\'e9 d'embarras les Am\'e9ricains\~: +\par +\par \'ab\~Les partisans des n\'e8gres, a-t-elle dit, qui veulent que les gens de couleur soient les \'e9gaux des blancs, demandent l'abolition de l'esclavage dans toute l'Union\~; or, c'est demander une chose contraire \'e0 la constitution des \'c9tats-Unis\~ +; en effet, cette constitution garantit aux \'c9tats \'e0 esclaves la conservation de l'esclavage tant qu'il leur plaira de le garder\~: le Nord et le Sud ont des int\'e9r\'eats distincts. Ceux du Sud reposent sur l'esclavage. Si le Nord travaille \'e0 d +\'e9truire l'esclavage dans le Sud, il fait une chose hostile et contraire \'e0 l'Union des \'c9tats entre eux. Il faut donc \'eatre un ennemi de l'Union pour \'eatre partisan de l'affranchissement des n\'e8gres.\~\'bb +\par +\par La cons\'e9quence naturelle de ce raisonnement est que tout bon citoyen doit, aux \'c9tats-Unis, prot\'e9ger la servitude des noirs, et que les v\'e9ritables ennemis du pays sont ceux qui la combattent. Les factieux, qui se livr\'e8 +rent pendant trois jours aux violences les plus iniques et les plus impies, \'e9taient au fond anim\'e9s d'un bon sentiment, tandis que ceux qui, par leur philanthropie pour une race malheureuse, avaient excit\'e9 la juste indignation des blancs, \'e9 +taient tra\'eetres \'e0 la patrie. Telles sont les cons\'e9quences d'un sophisme. +\par +\par Sans doute les \'c9tats du Sud peuvent seuls abolir chez eux l'esclavage\~; mais depuis quand les Am\'e9ricains du Nord ont-ils perdu le droit de signaler le vice d'une loi mauvaise\~? Ils ont d\'e9truit l'esclavage dans leur sein\~ +; et il leur serait interdit de d\'e9sirer sa destruction dans une contr\'e9e voisine\~! Ce n'est pas une loi qu'ils font, c'est un v\'9cu qu'ils expriment\~; si ce v\'9cu est criminel, que devient le droit de discussion, la libert\'e9 de penser et d'\'e9 +crire\~? Ce droit cessera-t-il parce qu'on s'en servira pour attaquer la plus monstrueuse des institutions\~? Les Am\'e9ricains permettent au plus vil pamphl\'e9taire d'\'e9crire publiquement que leur pr\'e9sident est un mis\'e9 +rable, un escroc, un assassin\~; et un homme honorable, plein d'une profonde conviction, ne pourra dire \'e0 ses concitoyens qu'il est triste de voir toute une race d'hommes vou\'e9e \'e0 la servitude\~; que la nature se r\'e9volte en voyant l' +enfant arrach\'e9 au sein de sa m\'e8re, l'\'e9poux s\'e9par\'e9 de l'\'e9pouse, l'homme frapp\'e9 et d\'e9chir\'e9 par l'homme, et tout cela au nom des lois\~!\~! Enfin, parce qu'il y a encore des esclaves dans le Sud, faut-il \'e9craser sans piti\'e9 + ce n\'e8gre affranchi, qui, dans le Nord, aspire aux droits de l'homme libre\~? +\par +\par \endash Le 12 juillet, le lendemain de l'insurrection, la soci\'e9t\'e9 anti-slavery publia la d\'e9claration suivante\~: +\par +\par 1\'ba Nous d\'e9savouons toute intention d'encourager ou d'exciter les mariages entre les blancs et les personnes de couleur\~; +\par +\par 2\'ba Nous d\'e9savouons et d\'e9sapprouvons enti\'e8rement le langage d'un pamphlet qu'on a fait r\'e9cemment circuler dans la ville, et dont la tendance serait d'exciter \'e0 la d\'e9sob\'e9issance aux lois\~; +\par +\par 3\'ba Notre principe est qu'il faut ob\'e9ir aux lois les plus dures tant qu'on n'est pas parvenu \'e0 en obtenir la r\'e9formation par des moyens paisibles\~; +\par +\par 4\'ba Nous d\'e9savouons, comme nous l'avons d\'e9j\'e0 fait, toute intention de dissoudre l'Union, de violer la constitution et les lois du pays, ou de solliciter du congr\'e8s aucun acte exc\'e9 +dant ses pouvoirs constitutionnels, tel que serait celui par lequel il abolirait l'esclavage dans tous les \'c9tats de l'Union\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f16\fs28\lang1036 { +\b\fs36\super \chftn }{\lang2057 V. New York American, 14 juillet 1831.}}}{. +\par +\par Tout cela prouve qu'aux \'c9tats-Unis il y a, sous l'empire de la souverainet\'e9 populaire, une majorit\'e9 dont les mouvements sont irr\'e9sistibles, et qui \'e9crase, broie, an\'e9antit tout ce qui contrarie sa puissance et g\'eane ses passions. +\par +\par Les \'e9v\'e9nements qui viennent d'\'eatre racont\'e9s trouv\'e8rent, quelques jours apr\'e8s, un triste \'e9cho dans la ville de Philadelphie. Le 11 ao\'fbt 1834, sans aucune cause ni pr\'e9texte, les blancs attaqu\'e8rent les n\'e8gres\~; une lutte tr +\'e8s vive s'engagea et dura une demi-journ\'e9e\~; l'autorit\'e9 et ses agents d\'e9ploy\'e8rent une grande \'e9nergie contre la s\'e9dition qui fut vaincue\~; mais elle jeta le d\'e9 +couragement dans la population noire. Le surlendemain on lisait dans un journal\~: \'ab\~Durant les deux derniers jours qui viennent de s'\'e9couler, les bateaux \'e0 vapeur qui vont de Philadelphie au New Jersey n'ont cess\'e9 +de porter une grande quantit\'e9 de gens de couleur qui, craignant pour leur existence dans cette ville, se d\'e9terminent \'e0 chercher ailleurs un refuge. On voit sur les c\'f4tes du New Jersey des tentes o\'f9 les n\'e8 +gres trouvent un abri temporaire, en attendant qu'ils puissent louer leurs services dans un lieu o\'f9 leur vie et leur libert\'e9 soient assur\'e9es\~}{\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s28\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright +\f16\fs28\lang1036 {\b\fs36\super \chftn }{ Philadelphia Gazette, 14 ao\'fbt 1834.}}}{.\~\'bb +\par +\par Ainsi, les n\'e8gres que le Nord affranchit sont refoul\'e9s par la tyrannie dans les \'c9tats du Sud, et ne trouvent d'asile qu'au sein de l'esclavage.] +\par \page }{\f2\fs20\lang1033 End of the Project Gutenberg EBook of Marie ou l'Esclavage aux Etats-Unis +\par by Gustave de Beaumont +\par +\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARIE OU L'ESCLAVAGE AUX *** +\par +\par ***** This file should be named 15463-}{\f2\fs20\lang1033 r}{\f2\fs20\lang1033 .}{\f2\fs20\lang1033 r}{\f2\fs20\lang1033 t}{\f2\fs20\lang1033 f}{\f2\fs20\lang1033 or 15463-}{\f2\fs20\lang1033 r}{\f2\fs20\lang1033 .zip ***** +\par This and all associated files of various formats will be found in: +\par https://www.gutenberg.org/1/5/4/6/15463/ +\par +\par Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +\par at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader +\par format, eReader format and Acrobat Reader format. +\par +\par +\par Updated editions will replace the previous one--the old editions +\par will be renamed. +\par +\par Creating the works from public domain print editions means that no +\par one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +\par (and you!) can copy and distribute it in the United States without +\par permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Mission of Project Gutenberg-tm +\par +\par Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +\par electronic works in formats readable by the widest variety of computers +\par including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +\par because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +\par people in all walks of life. +\par +\par Volunteers and financial support to provide volunteers with the +\par assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +\par goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +\par remain freely available for generations to come. 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General Information About Project Gutenberg-tm electronic +\par works. +\par +\par Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +\par concept of a library of electronic works that could be freely shared +\par with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +\par Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. +\par +\par +\par Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +\par editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +\par unless a copyright notice is included. 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