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diff --git a/15462-8.txt b/15462-8.txt new file mode 100644 index 0000000..0f50696 --- /dev/null +++ b/15462-8.txt @@ -0,0 +1,3560 @@ +The Project Gutenberg EBook of Alcools, by Guillaume Apollinaire + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Alcools + +Author: Guillaume Apollinaire + +Release Date: March 25, 2005 [EBook #15462] +[This file last updated October 31, 2010] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALCOOLS *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader +format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + + + + +Guillaume Apollinaire + + + +ALCOOLS + + + +(1898 - 1912) + + + +Table des matières + +Zone +Le pont Mirabeau +La Chanson du Mal-Aimé +Aubade chantée à Laetare l'an passé +Beaucoup de ces dieux... +Réponse des Cosaques Zaporogues au Sultan de Constantinople +Voie lactée {1} +Les sept épées +Voie lactée {2} +Les colchiques +Palais +Chantre +Crépuscule +Annie +La maison des morts +Clotilde +Cortège +Marizibill +Le voyageur +Marie +La blanche neige +Poème lu au mariage d'André Salmon +L'Adieu +Salomé +La porte +Merlin et la vieille femme +Saltimbanques +Le larron +Le vent nocturne +Lul de Faltenin +La tzigane +L'ermite +Automne +L'Émigrant de Landor Road +Rosemonde +Le brasier +Je flambe dans le brasier +Descendant des hauteurs +Rhenanes +Nuit rhénane +Mai +La synagogue +Les cloches +La Loreley +Schinderhannes +Rhénane d'automne +Les sapins +Les femmes +Signe +Un soir +La dame +Les fiançailles +Mes amis m'ont enfin avoué leur mépris +Je n'ai plus même pitié de moi +J'ai eu le courage de regarder en arrière +Pardonnez-moi mon ignorance +J'observe le repos du dimanche +A la fin les mensonges ne me font plus peur +Au tournant d'une rue je vis des matelots +Templiers flamboyants je brûle parmi vous +Clair de lune +1909 +A la Santé +Automne malade +Hôtels +Cors de chasse +Vendémiaire + + + +ZONE + +À la fin tu es las de ce monde ancien + +Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin + +Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine + +Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes +La religion seule est restée toute neuve la religion +Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation + +Seul en Europe tu n'es pas antique ô Christianisme +L'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie X +Et toi que les fenêtres observent la honte te retient +D'entrer dans une église et de t'y confesser ce matin +Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent +tout haut +Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux +Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d'aventures policières +Portraits des grands hommes et mille titres divers + +J'ai vu ce matin une jolie rue dont j'ai oublié le nom +Neuve et propre du soleil elle était le clairon +Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes +Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent +Le matin par trois fois la sirène y gémit +Une cloche rageuse y aboie vers midi +Les inscriptions des enseignes et des murailles +Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent +J'aime la grâce de cette rue industrielle +Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l'avenue des +Ternes + +Voilà la jeune rue et tu n'es encore qu'un petit enfant +Ta mère ne t'habille que de bleu et de blanc +Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René +Dalize +Vous n'aimez rien tant que les pompes de l'Église +Il est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du +dortoir en cachette +Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège +Tandis qu'éternelle et adorable profondeur améthyste +Tourne à jamais la flamboyante gloire du Christ +C'est le beau lys que tous nous cultivons +C'est la torche aux cheveux roux que n'éteint pas le vent +C'est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère +C'est l'arbre toujours touffu de toutes les prières +C'est la double potence de l'honneur et de l'éternité +C'est l'étoile à six branches +C'est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche + +C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs +Il détient le record du monde pour la hauteur + +Pupille Christ de l'oeil +Vingtième pupille des siècles il sait y faire +Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l'air +Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder +Ils disent qu'il imite Simon Mage en Judée +Ils crient s'il sait voler qu'on l'appelle voleur +Les anges voltigent autour du joli voltigeur +Icare Enoch Elie Apollonius de Thyane +Flottent autour du premier aéroplane +Ils s'écartent parfois pour laisser passer ceux que transporte la +Sainte-Eucharistie +Ces prêtres qui montent éternellement élevant l'hostie +L'avion se pose enfin sans refermer les ailes +Le ciel s'emplit alors de millions d'hirondelles +À tire-d'aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux +D'Afrique arrivent les ibis les flamants les marabouts +L'oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètes +Plane tenant dans les serres le crâne d'Adam la première tête +L'aigle fond de l'horizon en poussant un grand cri +Et d'Amérique vient le petit colibri +De Chine sont venus les pihis longs et souples +Qui n'ont qu'une seule aile et qui volent par couples +Puis voici la colombe esprit immaculé +Qu'escortent l'oiseau-lyre et le paon ocellé +Le phénix ce bûcher qui soi-même s'engendre +Un instant voile tout de son ardente cendre +Les sirènes laissant les périlleux détroits +Arrivent en chantant bellement toutes trois +Et tous aigle phénix et pihis de la Chine +Fraternisent avec la volante machine + +Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule +Des troupeaux d'autobus mugissants près de toi roulent +L'angoisse de l'amour te serre le gosier +Comme si tu ne devais jamais plus être aimé +Si tu vivais dans l'ancien temps tu entrerais dans un monastère +Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière +Tu te moques de toi et comme le feu de l'Enfer ton rire pétille +Les étincelles de ton rire dorent le fond de ta vie +C'est un tableau pendu dans un sombre musée +Et quelquefois tu vas le regarder de près + +Aujourd'hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées +C'était et je voudrais ne pas m'en souvenir c'était au déclin de +la beauté + +Entourée de flammes ferventes Notre-Dame m'a regardé à Chartres +Le sang de votre Sacré-Coeur m'a inondé à Montmartre +Je suis malade d'ouïr les paroles bienheureuses +L'amour dont je souffre est une maladie honteuse +Et l'image qui te possède te fait survivre dans l'insomnie et dans +l'angoisse +C'est toujours près de toi cette image qui passe + +Maintenant tu es au bord de la Méditerranée +Sous les citronniers qui sont en fleur toute l'année +Avec tes amis tu te promènes en barque +L'un est Nissard il y a un Mentonasque et deux Turbiasques +Nous regardons avec effroi les poulpes des profondeurs +Et parmi les algues nagent les poissons images du Sauveur + +Tu es dans le jardin d'une auberge aux environs de Prague +Tu te sens tout heureux une rose est sur la table +Et tu observes au lieu d'écrire ton conte en prose +La cétoine qui dort dans le coeur de la rose + +Épouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-Vit +Tu étais triste à mourir le jour où tu t'y vis +Tu ressembles au Lazare affolé par le jour +Les aiguilles de l'horloge du quartier juif vont à rebours +Et tu recules aussi dans ta vie lentement +En montant au Hradchin et le soir en écoutant +Dans les tavernes chanter des chansons tchèques + +Te voici à Marseille au milieu des pastèques + +Te voici à Coblence à l'hôtel du Géant + +Te voici à Rome assis sous un néflier du Japon + +Te voici à Amsterdam avec une jeune fille que tu trouves belle et +qui est laide +Elle doit se marier avec un étudiant de Leyde +On y loue des chambres en latin Cubicula locanda + +Je m'en souviens j'y ai passé trois jours et autant à Gouda + +Tu es à Paris chez le juge d'instruction +Comme un criminel on te met en état d'arrestation + +Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages +Avant de t'apercevoir du mensonge et de l'âge +Tu as souffert de l'amour à vingt et à trente ans +J'ai vécu comme un fou et j'ai perdu mon temps + +Tu n'oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais +sangloter +Sur toi sur celle que j'aime sur tout ce qui t'a épouvanté +Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émigrants +Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent des enfants +Ils emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare +Ils ont foi dans leur étoile comme les rois-mages +Ils espèrent gagner de l'argent dans l'Argentine +Et revenir dans leur pays après avoir fait fortune +Une famille transporte un édredon rouge comme vous transportez +votre coeur +Cet édredon et nos rêves sont aussi irréels +Quelques-uns de ces émigrants restent ici et se logent +Rue des Rosiers ou rue des Écouffes dans des bouges +Je les ai vus souvent le soir ils prennent l'air dans la rue +Et se déplacent rarement comme les pièces aux échecs +Il y a surtout des Juifs leurs femmes portent perruque +Elles restent assises exsangues au fond des boutiques + +Tu es debout devant le zinc d'un bar crapuleux +Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux + +Tu es la nuit dans un grand restaurant + +Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependant +Toutes même la plus laide a fait souffrir son amant + +Elle est la fille d'un sergent de ville de Jersey + +Ses mains que je n'avais pas vues sont dures et gercées + +J'ai une pitié immense pour les coutures de son ventre + +J'humilie maintenant à une pauvre fille au rire horrible ma bouche + +Tu es seul le matin va venir +Les laitiers font tinter leurs bidons dans les rues + +La nuit s'éloigne ainsi qu'une belle Métive +C'est Ferdine la fausse ou Léa l'attentive + +Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie +Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie + +Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied +Dormir parmi tes fétiches d'Océanie et de Guinée +Ils sont des Christ d'une autre forme et d'une autre croyance +Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances + +Adieu Adieu + +Soleil cou coupé + + +LE PONT MIRABEAU + +Sous le pont Mirabeau coule la Seine +Et nos amours +Faut-il qu'il m'en souvienne +La joie venait toujours après la peine. + +Vienne la nuit sonne l'heure +Les jours s'en vont je demeure + +Les mains dans les mains restons face à face +Tandis que sous +Le pont de nos bras passe +Des éternels regards l'onde si lasse + +Vienne la nuit sonne l'heure +Les jours s'en vont je demeure + +L'amour s'en va comme cette eau courante +L'amour s'en va +Comme la vie est lente +Et comme l'Espérance est violente + +Vienne la nuit sonne l'heure +Les jours s'en vont je demeure + +Passent les jours et passent les semaines +Ni temps passé +Ni les amours reviennent +Sous le pont Mirabeau coule la Seine + + +LA CHANSON DU MAL-AIMÉ + +A Paul Léautaud + +Et je chantais cette romance +En 1903 sans savoir +Que mon amour à la semblance +Du beau Phénix s'il meurt un soir +Le matin voit sa renaissance. + +Un soir de demi-brume à Londres +Un voyou qui ressemblait à +Mon amour vint à ma rencontre +Et le regard qu'il me jeta +Me fit baisser les yeux de honte + +Je suivis ce mauvais garçon +Qui sifflotait mains dans les poches +Nous semblions entre les maisons +Onde ouverte de la Mer Rouge +Lui les Hébreux moi Pharaon + +Que tombent ces vagues de briques +Si tu ne fus pas bien aimée +Je suis le souverain d'Égypte +Sa soeur-épouse son armée +Si tu n'es pas l'amour unique + +Au tournant d'une rue brûlant +De tous les feux de ses façades +Plaies du brouillard sanguinolent +Où se lamentaient les façades +Une femme lui ressemblant + +C'était son regard d'inhumaine +La cicatrice à son cou nu +Sortit saoule d'une taverne +Au moment où je reconnus +La fausseté de l'amour même + +Lorsqu'il fut de retour enfin +Dans sa patrie le sage Ulysse +Son vieux chien de lui se souvint +Près d'un tapis de haute lisse +Sa femme attendait qu'il revînt + +L'époux royal de Sacontale +Las de vaincre se réjouit +Quand il la retrouva plus pâle +D'attente et d'amour yeux pâlis +Caressant sa gazelle mâle + +J'ai pensé à ces rois heureux +Lorsque le faux amour et celle +Dont je suis encore amoureux +Heurtant leurs ombres infidèles +Me rendirent si malheureux + +Regrets sur quoi l'enfer se fonde +Qu'un ciel d'oubli s'ouvre à mes voeux +Pour son baiser les rois du monde +Seraient morts les pauvres fameux +Pour elle eussent vendu leur ombre + +J'ai hiverné dans mon passé +Revienne le soleil de Pâques +Pour chauffer un coeur plus glacé +Que les quarante de Sébaste +Moins que ma vie martyrisés + +Mon beau navire ô ma mémoire +Avons-nous assez navigué +Dans une onde mauvaise à boire +Avons-nous assez divagué +De la belle aube au triste soir + +Adieu faux amour confondu +Avec la femme qui s'éloigne +Avec celle que j'ai perdue +L'année dernière en Allemagne +Et que je ne reverrai plus + +Voie lactée ô soeur lumineuse +Des blancs ruisseaux de Chanaan +Et des corps blancs des amoureuses +Nageurs morts suivrons-nous d'ahan +Ton cours vers d'autres nébuleuses + +Je me souviens d'une autre année +C'était l'aube d'un jour d'avril +J'ai chanté ma joie bien-aimée +Chanté l'amour à voix virile +Au moment d'amour de l'année + + +Aubade chantée à Laetare l'an passé + +C'est le printemps viens-t'en Pâquette +Te promener au bois joli +Les poules dans la cour caquètent +L'aube au ciel fait de roses plis +L'amour chemine à ta conquête + +Mars et Vénus sont revenus +Ils s'embrassent à bouches folles +Devant des sites ingénus +Où sous les roses qui feuillolent +De beaux dieux roses dansent nus + +Viens ma tendresse est la régente +De la floraison qui paraît +La nature est belle et touchante +Pan sifflote dans la forêt +Les grenouilles humides chantent + + +Beaucoup de ces dieux... + +Beaucoup de ces dieux ont péri +C'est sur eux que pleurent les saules +Le grand Pan l'amour Jésus-Christ +Sont bien morts et les chats miaulent +Dans la cour je pleure à Paris + +Moi qui sais des lais pour les reines +Les complaintes de mes années +Des hymnes d'esclave aux murènes +La romance du mal aimé +Et des chansons pour les sirènes + +L'amour est mort j'en suis tremblant +J'adore de belles idoles +Les souvenirs lui ressemblant +Comme la femme de Mausole +Je reste fidèle et dolent + +Je suis fidèle comme un dogue +Au maître le lierre au tronc +Et les Cosaques Zaporogues +Ivrognes pieux et larrons +Aux steppes et au décalogue + +Portez comme un joug le Croissant +Qu'interrogent les astrologues +Je suis le Sultan tout-puissant +O mes Cosaques Zaporogues +Votre Seigneur éblouissant + +Devenez mes sujets fidèles +Leur avait écrit le Sultan +Ils rirent à cette nouvelle +Et répondirent à l'instant +A la lueur d'une chandelle + + +Réponse des Cosaques Zaporogues au Sultan de Constantinople + +Plus criminel que Barrabas +Cornu comme les mauvais anges +Quel Belzébuth es-tu là-bas +Nourri d'immondice et de fange +Nous n'irons pas à tes sabbats + +Poisson pourri de Salonique +Long collier des sommeils affreux +D'yeux arrachés à coup de pique +Ta mère fit un pet foireux +Et tu naquis de sa colique + +Bourreau de Podolie Amant +Des plaies des ulcères des croûtes +Groin de cochon cul de jument +Tes richesses garde-les toutes +Pour payer tes médicaments + + +Voie lactée {1} + +Voie lactée ô soeur lumineuse +Des blancs ruisseaux de Chanaan +Et des corps blancs des amoureuses +Nageurs morts suivrons nous d'ahan +Ton cours vers d'autres nébuleuses + +Regret des yeux de la putain +Et belle comme une panthère +Amour vos baisers florentins +Avaient une saveur amère +Qui a rebuté nos destins + +Ses regards laissaient une traîne +D'étoiles dans les soirs tremblants +Dans ses yeux nageaient les sirènes +Et nos baisers mordus sanglants +Faisaient pleurer nos fées marraines + +Mais en vérité je l'attends +Avec mon coeur avec mon âme +Et sur le pont des Reviens-t'en +Si jamais reviens cette femme +Je lui dirai Je suis content + +Mon coeur et ma tête se vident +Tout le ciel s'écoule par eux +O mes tonneaux des Danaïdes +Comment faire pour être heureux +Comme un petit enfant candide + +Je ne veux jamais l'oublier +Ma colombe ma blanche rade +O marguerite exfoliée +Mon île au loin ma Désirade +Ma rose mon giroflier + +Les satyres et les pyraustes +Les égypans les feux follets +Et les destins damnés ou faustes +La corde au cou comme à Calais +Sur ma douleur quel holocauste + +Douleur qui doubles les destins +La licorne et le capricorne +Mon âme et mon corps incertains +Te fuient ô bûcher divin qu'ornent +Des astres des fleurs du matin + +Malheur dieu pâle aux yeux d'ivoire +Tes prêtres fous t'ont-ils paré +Tes victimes en robe noire +Ont-elles vainement pleuré +Malheur dieu qu'il ne faut pas croire + +Et toi qui me suis en rampant +Dieu de mes dieux morts en automne +Tu mesures combien d'empans +J'ai droit que la terre me donne +O mon ombre ô mon vieux serpent + +Au soleil parce que tu l'aimes +Je t'ai menée souviens-t'en bien +Ténébreuse épouse que j'aime +Tu es à moi en n'étant rien +O mon ombre en deuil de moi-même + +L'hiver est mort tout enneigé +On a brûlé les ruches blanches +Dans les jardins et les vergers +Les oiseaux chantent sur les branches +Le printemps clair l'Avril léger + +Mort d'immortels argyraspides +La neige aux boucliers d'argent +Fuit les dendrophores livides +Du printemps cher aux pauvres gens +Qui resourient les yeux humides + +Et moi j'ai le coeur aussi gros +Qu'un cul de dame damascène +O mon amour je t'aimais trop +Et maintenant j'ai trop de peine +Les sept épées hors du fourreau + +Sept épées de mélancolie +Sans morfil ô claires douleurs +Sont dans mon coeur et la folie +Veut raisonner pour mon malheur +Comment voulez-vous que j'oublie + + +Les sept épées + +La première est toute d'argent +Et son nom tremblant c'est Pâline +Sa lame un ciel d'hiver neigeant +Son destin sanglant gibeline +Vulcain mourut en la forgeant + +La seconde nommée Noubosse +Est un bel arc-en-ciel joyeux +Les dieux s'en servent à leurs noces +Elle a tué trente Bé-Rieux +Et fut douée par Carabosse + +La troisième bleu féminin +N'en est pas moins un chibriape +Appelé Lul de Faltenin +Et que porte sur une nappe +L'Hermès Ernest devenu nain + +La quatrième Malourène +Est un fleuve vert et doré +C'est le soir quand les riveraines +Y baignent leurs corps adorés +Et des chants de rameurs s'y trainent + +La cinquième Sainte-Fabeau +C'est la plus belle des quenouilles +C'est un cyprès sur un tombeau +Où les quatre vents s'agenouillent +Et chaque nuit c'est un flambeau + +La Sixième métal de gloire +C'est l'ami aux si douces mains +Dont chaque matin nous sépare +Adieu voilà votre chemin +Les coqs s'épuisaient en fanfares + +Et la septième s'exténue +Une femme une rose morte +Merci que le dernier venu +Sur mon amour ferme la porte +Je ne vous ai jamais connue + + +Voie lactée {2} + +Voie lactée ô soeur lumineuse +Des blancs ruisseaux de Chanaan +Et des corps blancs des amoureuses +Nageurs morts suivrons-nous d'ahan +Ton cours vers d'autres nébuleuses + +Les démons du hasard selon +Le chant du firmament nous mènent +A sons perdus leurs violons +Font danser notre race humaine +Sur la descente à reculons + +Destins destins impénétrables +Rois secoués par la folie +Et ces grelottantes étoiles +De fausses femmes dans vos lits +Aux déserts que l'histoire accable + +Luitpold le vieux prince régent +Tuteur de deux royautés folles +Sanglote-t-il en y songeant +Quand vacillent les lucioles +Mouches dorées de la Saint-Jean + +Près d'un château sans châtelaine +La barque aux barcarols chantants +Sur un lac blanc et sous l'haleine +Des vents qui tremblent au printemps +Voguait cygne mourant sirène + +Un jour le roi dans l'eau d'argent +Se noya puis la bouche ouverte +Il s'en revint en surnageant +Sur la rive dormir inerte +Face tournée au ciel changeant + +Juin ton soleil ardente lyre +Brûle mes doigts endoloris +Triste et mélodieux délire +J'erre à travers mon beau Paris +Sans avoir le coeur d'y mourir + +Les dimanches s'y éternisent +Et les orgues de Barbarie +Y sanglotent dans les cours grises +Les fleurs aux balcons de Paris +Penchent comme la tour de Pise + +Soirs de Paris ivres du gin +Flambant de l'électricité +Les tramways feux verts sur l'échine +Musiquent au long des portées +De rails leur folie de machines + +Les cafés gonflés de fumée +Crient tout l'amour de leurs tziganes +De tous leurs siphons enrhumés +De leurs garçons vêtus d'un pagne +Vers toi toi que j'ai tant aimée + +Moi qui sais des lais pour les reines +Les complaintes de mes années +Des hymnes d'esclave aux murènes +La romance du mal aimé +Et des chansons pour les sirènes + + +LES COLCHIQUES + +Le pré est vénéneux mais joli en automne +Les vaches y paissant +Lentement s'empoisonnent +Le colchique couleur de cerne et de lilas +Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-la +Violatres comme leur cerne et comme cet automne +Et ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonne + +Les enfants de l'école viennent avec fracas +Vêtus de hoquetons et jouant de l'harmonica +Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères +Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières +Qui battent comme les fleurs battent au vent dément + +Le gardien du troupeau chante tout doucement +Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent +Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l'automne + + +PALAIS + +A Max Jacob + +Vers le palais de Rosemonde au fond du Rêve +Mes rêveuses pensées pieds nus vont en soirée +Le palais don du roi comme un roi nu s'élève +Des chairs fouettées des roses de la roseraie + +On voit venir au fond du jardin mes pensées +Qui sourient du concert joué par les grenouilles +Elles ont envie des cyprès grandes quenouilles +Et le soleil miroir des roses s'est brisé + +Le stigmate sanglant des mains contre les vitres +Quel archet mal blessé du couchant le troua +La résine qui rend amer le vin de Chypre +Ma bouche aux agapes d'agneau blanc l'éprouva + +Sur les genoux pointus du monarque adultère +Sur le mai de son âge et sur son trente et un +Madame Rosemonde roule avec mystère +Ses petits yeux tout ronds pareils aux yeux des Huns + +Dame de mes pensées au cul de perle fine +Dont ni perle ni cul n'égale l'orient +Qui donc attendez-vous +De rêveuses pensées en marche à l'Orient +Mes plus belles voisines + +Toc toc Entrez dans l'antichambre le jour baisse +La veilleuse dans l'ombre est un bijou d'or cuit +Pendez vos têtes aux patères par les tresses +Le ciel presque nocturne a des lueurs d'aiguilles + +On entra dans la salle à manger les narines +Reniflaient une odeur de graisse et de graillon +On eut vingt potages dont trois couleurs d'urine +Et le roi prit deux oeufs pochés dans du bouillon + +Puis les marmitons apportèrent les viandes +Des rôtis de pensées mortes dans mon cerveau +Mes beaux rêves mort-nés en tranches bien saignantes +Et mes souvenirs faisandés en godiveaux + +Or ces pensées mortes depuis des millénaires +Avaient le fade goût des grands mammouths gelés +Les os ou songe-creux venaient des ossuaires +En danse macabre aux plis de mon cervelet + +Et tous ces mets criaient des choses nonpareilles +Mais nom de Dieu! +Ventre affamé n'a pas d'oreilles +Et les convives mastiquaient à qui mieux mieux + +Ah! nom de Dieu! qu'ont donc crié ces entrecôtes +Ces grands pâtés ces os à moelle et mirotons +Langues de feu où sont-elles mes pentecôtes +Pour mes pensées de tous pays de tous les temps + + +CHANTRE + +Et l'unique cordeau des trompettes marines + + +CRÉPUSCULE + +A Mademoiselle Marie Laurencin + +Frôlée par les ombres des morts +Sur l'herbe où le jour s'exténue +L'arlequine s'est mise nue +Et dans l'étang mire son corps + +Un charlatan crépusculaire +Vante les tours que l'on va faire +Le ciel sans teinte est constellé +D'astres pâles comme du lait + +Sur les tréteaux l'arlequin blême +Salue d'abord les spectateurs +Des sorciers venus de Bohême +Quelques fées et les enchanteurs + +Ayant décroché une étoile +Il la manie à bras tendu +Tandis que des pieds un pendu +Sonne en mesure les cymbales + +L'aveugle berce un bel enfant +La biche passe avec ses faons +Le nain regarde d'un air triste +Grandir l'arlequin trismégiste + + +ANNIE + +Sur la côte du Texas +Entre Mobile et Galveston il y a +Un grand jardin tout plein de roses +Il contient aussi une villa +Qui est une grande rose + +Une femme se promène souvent +Dans le jardin toute seule +Et quand je passe sur la route bordée de tilleuls +Nous nous regardons + +Comme cette femme est mennonite +Ses rosiers et ses vêtements n'ont pas de boutons +Il en manque deux à mon veston +La dame et moi suivons presque le même rite + + +LA MAISON DES MORTS + +A Maurice Raynal + +S'étendant sur les côtés du cimetière +La maison des morts l'encadrait comme un cloître +A l'intérieur de ses vitrines +Pareilles à celles des boutiques de modes +Au lieu de sourire debout +Les mannequins grimaçaient pour l'éternité + +Arrivé à Munich depuis quinze ou vingt jours +J'étais entré pour la première fois et par hasard +Dans ce cimetière presque désert +Et je claquais des dents +Devant toute cette bourgeoisie +Exposée et vêtue le mieux possible +En attendant la sépulture + +Soudain +Rapide comme ma mémoire +Les yeux ses rallumèrent +De cellule vitrée en cellule vitrée +Le ciel se peupla d'une apocalypse +Vivace + +Et la terra plate à l'infini +Comme avant Galilée +Se couvrit de mille mythologies immobiles +Un ange en diamant brisa toutes les vitrines +Et les morts m'accostèrent +Avec des mines de l'autre monde + +Mais leur visage et leurs attitudes +Devinrent bientôt moins funèbres +Le ciel et la terre perdirent +Leur aspect fantasmagorique + +Les morts se réjouissaient +De voir leurs corps trépassés entre eux et la lumière +Ils riaient de voir leur ombre et l'observaient +Comme si véritablement +C'eût été leur vie passée + +Alors je les dénombrai +Ils étaient quarante-neuf hommes +Femmes et enfants +Qui embellissaient à vue d'oeil +Et me regardaient maintenant +Avec tant de cordialité +Tant de tendresse même +Que les prenant en amitié + +Tout à coup +Je les invitai à une promenade Loin des arcades de leur maison + +Et tous bras dessus bras dessous +Fredonnant des airs militaires +Oui tous vos péchés sont absous +Nous quittâmes le cimetière + +Nous traversâmes la ville +Et rencontrions souvent +Des parents des amis qui se joignaient +A la petite troupe des morts récents +Tous étaient si gais +Si charmants si bien portants +Que bien malin qui aurait pu +Distinguer les morts des vivants + +Puis dans la campagne +On s'éparpilla +Deux chevau-légers nous joignirent +On leur fit fête +Ils coupèrent du bois de viorne +Et de sureau +Dont ils firent des sifflets +Qu'ils distribuèrent aux enfants + +Plus tard dans un bal champêtre +Les couples mains sur les épaules +Dansèrent au son aigre des cithares + +Ils n'avaient pas oublié la danse +Ces morts et ces mortes +On buvait aussi +Et de temps à autre une cloche +Annonçait qu'un autre tonneau +Allait être mis en perce +Une morte assise sur un banc +Près d'un buisson d'épine-vinette +Laissait un étudiant +Agenouillé à ses pieds +Lui parler de fiançailles + +Je vous attendrai +Dix ans vingt ans s'il le faut +Votre volonté sera la mienne + +Je vous attendrai +Toute votre vie +Répondait la morte + +Des enfants +De ce monde ou bien de l'autre +Chantaient de ces rondes +Aux paroles absurdes et lyriques +Qui sans doute sont les restes +Des plus anciens monuments poétiques +De l'humanité + +L'étudiant passa une bague +A l'annulaire de la jeune morte +Voici le gage de mon amour +De nos fiançailles +Ni le temps ni l'absence +Ne nous feront oublier nos promesses + +Et un jour nous auront une belle noce +Des touffes de myrte +A nos vêtements et dans vos cheveux +Un beau sermon à l'église +De longs discours après le banquet +Et de la musique +De la musique + +Nos enfants +Dit la fiancée +Seront plus beaux plus beaux encore +Hélas! la bague était brisée +Que s'ils étaient d'argent ou d'or +D'émeraude ou de diamant +Seront plus clairs plus clairs encore +Que les astres du firmament +Que la lumière de l'aurore +Que vos regards mon fiancé +Auront meilleure odeur encore +Hélas! la bague était brisée +Que le lilas qui vient d'éclore +Que le thym la rose ou qu'un brin +De lavande ou de romarin + +Les musiciens s'en étant allés +Nous continuâmes la promenade + +Au bord d'un lac +On s'amusa à faire des ricochets +Avec des cailloux plats +Sur l'eau qui dansait à peine + +Des barques étaient amarrées +Dans un havre +On les détacha +Après que toute la troupe se fut embarquée +Et quelques morts ramaient +Avec autant de vigueur que les vivants + +A l'avant du bateau que je gouvernais +Un mort parlait avec une jeune femme +Vêtue d'une robe jaune +D'un corsage noir +Avec des rubans bleus et d'un chapeau gris +Orné d'une seule petite plume défrisée + +Je vous aime +Disait-il +Comme le pigeon aime la colombe +Comme l'insecte nocturne +Aime la lumière + +Trop tard +Répondait la vivante +Repoussez repoussez cet amour défendu +Je suis mariée +Voyez l'anneau qui brille +Mes mains tremblent +Je pleure et je voudrais mourir + +Les barques étaient arrivées +A un endroit où les chevau-légers +Savaient qu'un écho répondait de la rive +On ne se lassait point de l'interroger +Il y eut des questions si extravagantes +Et des réponses tellement pleines d'à-propos +Que c'était à mourir de rire +Et le mort disait à la vivante + +Nous serions si heureux ensemble +Sur nous l'eau se refermera +Mais vous pleurez et vos mains tremblent +Aucun de nous ne reviendra + +On reprit terre et ce fut le retour +Les amoureux s'entr'aimaient +Et par couples aux belles bouches +Marchaient à distances inégales +Les morts avaient choisi les vivantes +Et les vivants +Des mortes +Un genévrier parfois +Faisait l'effet d'un fantôme + +Les enfants déchiraient l'air +En soufflant les joues creuses +Dans leurs sifflets de viorne +Ou de sureau +Tandis que les militaires +Chantaient des tyroliennes +En se répondant comme on le fait +Dans la montagne + +Dans la ville +Notre troupe diminua peu à peu +On se disait +Au revoir +A demain +A bientôt +Bientôt entraient dans les brasseries +Quelques-uns nous quittèrent +Devant une boucherie canine +Pour y acheter leur repas du soir + +Bientôt je restai seul avec ces morts +Qui s'en allaient tout droit +Au cimetière +Où +Sous les Arcades +Je les reconnus +Couchés +Immobiles +Et bien vêtus +Attendant la sépulture derrière les vitrines + +Ils ne se doutaient pas +De ce qui s'était passé +Mais les vivants en gardaient le souvenir +C'était un bonheur inespéré +Et si certain +Qu'ils ne craignaient point de le perdre + +Ils vivaient si noblement +Que ceux qui la veille encore +Les regardaient comme leurs égaux +Ou même quelque chose de moins +Admiraient maintenant +Leur puissance leur richesse et leur génie +Car y a-t-il rien qui vous élève +Comme d'avoir aimé un mort ou une morte +On devient si pur qu'on en arrive +Dans les glaciers de la mémoire +A se confondre avec le souvenir +On est fortifié pour la vie +Et l'on n'a plus besoin de personne + + +CLOTILDE + +L'anémone et l'ancolie +Ont poussé dans le jardin +Où dort la mélancolie +Entre l'amour et le dédain + +Il y vient aussi nos ombres +Que la nuit dissipera +Le soleil qui les rend sombres +Avec elles disparaîtra + +Les déités des eaux vives +Laissent couler leurs cheveux +Passe il faut que tu poursuives +Cette belle ombre que tu veux + + +CORTÈGE + +A M. Léon Bailby + +Oiseau tranquille au vol inverse oiseau +Qui nidifie en l'air +A la limite où notre sol brille déjà +Baisse ta deuxième paupière la terre t'éblouit +Quand tu lèves la tête + +Et moi aussi de près je suis sombre et terne +Une brume qui vient d'obscurcir les lanternes +Une main qui tout à coup se pose devant les yeux +Une voûte entre vous et toutes les lumières +Et je m'éloignerai m'illuminant au milieu d'ombres + +Et d'alignements d'yeux des astres bien-aimés + +Oiseau tranquille au vol inverse oiseau +Qui nidifie en l'air +A la limite où brille déjà ma mémoire +Baisse ta deuxième paupière +Ni à cause du soleil ni à cause de la terre +Mais pour ce feu oblong dont l'intensité ira s'augmentant +Au point qu'il deviendra un jour l'unique lumière + +Un jour +Un jour je m'attendais moi-même +Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes +Pour que je sache enfin celui-là que je suis +Moi qui connais les autres +Je les connais par les cinq sens et quelques autres +Il me suffit de voir leur pieds pour pouvoir refaire ces gens à +milliers +De voir leurs pieds paniques un seul de leurs cheveux +De voir leur langue quand il me plaît de faire le médecin +Ou leurs enfants quand il me plaît de faire le prophète +Les vaisseaux des armateurs la plume de mes confrères +La monnaie des aveugles les mains des muets +Ou bien encore à cause du vocabulaire et non de l'écriture +Une lettre écrite par ceux qui ont plus de vingt ans +Il me suffit de sentir l'odeur de leurs églises +L'odeur des fleuves dans leurs villes +Le parfum des fleurs dans les jardins publics +O Corneille Agrippa l'odeur d'un petit chien m'eût suffi +Pour décrire exactement tes concitoyens de Cologne +Leurs rois-mages et la ribambelle ursuline +Qui t'inspirait l'erreur touchant toutes les femmes +Il me suffit de goûter la saveur de laurier qu'on cultive pour que +j'aime ou que je bafoue +Et de toucher les vêtements +Pour ne pas douter si l'on est frileux ou non +O gens que je connais +Il me suffit d'entendre le bruit de leurs pas +Pour pouvoir indiquer à jamais la direction qu'ils ont prise +Il me suffit de tous ceux-là pour me croire le droit +De ressusciter les autres +Un jour je m'attendais moi-même +Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes +Et d'un lyrique pas s'avançaient ceux que j'aime +Parmi lesquels je n'étais pas +Les géants couverts d'algues passaient dans leurs villes +Sous-marines où les tours seules étaient des îles +Et cette mer avec les clartés de ses profondeurs +Coulait sang de mes veines et fait battre mon coeur +Puis sur cette terre il venait mille peuplades blanches +Dont chaque homme tenait une rose à la main +Et le langage qu'ils inventaient en chemin +Je l'appris de leur bouche et je le parle encore +Le cortège passait et j'y cherchais mon corps +Tous ceux qui survenaient et n'étaient pas moi-même +Amenaient un à un les morceaux de moi-même +On me bâtit peu à peu comme on élève une tour +Les peuples s'entassaient et je parus moi-même +Qu'ont formé tous les corps et les choses humaines + +Temps passés Trépassés Les dieux qui me formâtes +Je ne vis que passant ainsi que vous passâtes +Et détournant mes yeux de ce vide avenir +En moi-même je vois tout le passé grandir + +Rien n'est mort que ce qui n'existe pas encore +Près du passé luisant demain est incolore +Il est informe aussi près de ce qui parfait +Présente tout ensemble et l'effort et l'effet + + +MARIZIBILL + +Dans la Haute-Rue à Cologne +Elle allait et venait le soir +Offerte à tous en tout mignonne +Puis buvait lasse des trottoirs +Très tard dans les brasseries borgnes + +Elle se mettait sur la paille +Pour un maquereau roux et rose +C'était un juif il sentait l'ail +Et l'avait venant de Formose +Tirée d'un bordel de Changaï + +Je connais des gens de toutes sortes +Ils n'égalent pas leurs destins +Indécis comme feuilles mortes +Leurs yeux sont des feux mal éteints +Leurs coeurs bougent comme leurs portes + + +LE VOYAGEUR + +A Fernand Fleuret + +Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant + +La vie est variable aussi bien que l'Euripe + +Tu regardais un banc de nuages descendre +Avec le paquebot orphelin vers les fièvres futures +Et de tous ces regrets de tous ces repentirs +Te souviens-tu + +Vagues poissons arqués fleurs submarines +Une nuit c'était la mer +Et les fleuves s'y répandaient + +Je m'en souviens je m'en souviens encore + +Un soir je descendis dans une auberge triste +Auprès de Luxembourg +Dans le fond de la salle il s'envolait un Christ +Quelqu'un avait un furet +Un autre un hérisson +L'on jouait aux cartes +Et toi tu m'avais oublié + +Te souviens-tu du long orphelinat des gares +Nous traversâmes des villes qui tout le jour tournaient +Et vomissaient la nuit le soleil des journées +O matelots ô femmes sombres et vous mes compagnons +Souvenez-vous-en + +Deux matelots qui ne s'étaient jamais quittés +Deux matelots qui ne s'étaient jamais parlé +Le plus jeune en mourant tomba sur le côté + +O vous chers compagnons +Sonneries électriques des gares chant des moissonneuses +Traîneau d'un boucher régiment des rues sans nombre +Cavalerie des ponts nuits livides de l'alcool +Les villes que j'ai vues vivaient comme des folles + +Te souviens-tu des banlieues et du troupeau plaintif des paysages + +Les cyprès projetaient sous la lune leurs ombres +J'écoutais cette nuit au déclin de l'été +Un oiseau langoureux et toujours irrité +Et le bruit éternel d'un fleuve large et sombre + +Mais tandis que mourants roulaient vers l'estuaire +Tous les regards tous les regards de tous les yeux +Les bords étaient déserts herbus silencieux +Et la montagne à l'autre rive était très claire + +Alors sans bruit sans qu'on pût voir rien de vivant +Contre le mont passèrent des ombres vivaces +De profil ou soudain tournant leurs vagues faces +Et tenant l'ombre de leurs lances en avant + +Les ombres contre le mont perpendiculaire +Grandissaient ou parfois s'abaissaient brusquement +Et ces ombres barbues pleuraient humainement +En glissant pas à pas sur la montagne claire + +Qui donc reconnais-tu sur ces vieilles photographies +Te souviens-tu du jour où une vieille abeille tomba dans le feu +C'était tu t'en souviens à la fin de l'été +Deux matelots qui ne s'étaient jamais quittés +L'aîné portait au cou une chaîne de fer +Le plus jeune mettait ses cheveux blonds en tresse + +Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant + +La vie est variable aussi bien que l'Euripe + + +MARIE + +Vous y dansiez petite fille +Y danserez-vous mère-grand +C'est la maclotte qui sautille +Toutes les cloches sonneront +Quand donc reviendrez-vous Marie + +Les masques sont silencieux +Et la musique est si lointaine +Qu'elle semble venir des cieux +Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine +Et mon mal est délicieux + +Les brebis s'en vont dans la neige +Flocons de laine et ceux d'argent +Des soldats passent et que n'ai-je +Un coeur à moi ce coeur changeant +Changeant et puis encor que sais-je + +Sais-je où s'en iront tes cheveux +Crépus comme mer qui moutonne +Sais-je où s'en iront tes cheveux +Et tes mains feuilles de l'automne +Que jonchent aussi nos aveux + +Je passais au bord de la Seine +Un livre ancien sous le bras +Le fleuve est pareil à ma peine +Il s'écoule et ne tarit pas +Quand donc finira la semaine + + +LA BLANCHE NEIGE + +Les anges les anges dans le ciel +L'un est vêtu en officier +L'un est vêtu en cuisinier +Et les autres chantent + +Bel officier couleur du ciel +Le doux printemps longtemps après Noël +Te médaillera d'un beau soleil +D'un beau soleil + +Le cuisinier plume les oies +Ah! tombe neige +Tombe et que n'ai-je +Ma bien-aimée entre mes bras + + +POÈME LU AU MARIAGE D'ANDRÉ SALMON + +Le 13 juillet 1909 + +En voyant des drapeaux ce matin je ne me suis pas dit +Voilà les riches vêtements des pauvres +Ni la pudeur démocratique veut me voiler sa douleur +Ni la liberté en honneur fait qu'on imite maintenant +Les feuilles ô liberté végétale ô seule liberté terrestre +Ni les maisons flambent parce qu'on partira pour ne plus revenir +Ni ces mains agitées travailleront demain pour nous tous +Ni même on a pendu ceux qui ne savaient pas profiter de la vie +Ni même on renouvelle le monde en reprenant la Bastille +Je sais que seuls le renouvellent ceux qui sont fondés en poésie +On a pavoisé Paris parce que mon ami André Salmon s'y marie + +Nous nous sommes rencontrés dans un caveau maudit +Au temps de notre jeunesse +Fumant tous deux et mal vêtus attendant l'aube +Epris épris des mêmes paroles dont il faudra changer le sens +Trompés trompés pauvres petits et ne sachant pas encore rire +La table et les deux verres devinrent un mourant qui nous jeta le +dernier regard d'Orphée +Les verres tombèrent se brisèrent +Et nous apprîmes à rire +Nous partîmes alors pèlerins de la perdition +A travers les rues à travers les contrées à travers la raison +Je le revis au bord du fleuve sur lequel flottait Ophélie +Qui blanche flotte encore entre les nénuphars +Il s'en allait au milieu des Hamlets blafards +Sur la flûte jouant les airs de la folie +Je le revis près d'un moujik mourant compter les béatitudes +En admirant la neige semblable aux femmes nues +Je le revis faisant ceci ou cela en l'honneur des mêmes paroles +Qui changent la face des enfants et je dis toutes ces choses +Souvenir et Avenir parce que mon ami André Salmon se marie + +Réjouissons-nous non pas parce que notre amitié a été le fleuve +qui nous a fertilisés +Terrains riverains dont l'abondance est la nourriture que tous +espèrent +Ni parce que nos verres nous jettent encore une fois le regard +d'Orphée mourant +Ni parce que nous avons tant grandi que beaucoup pourraient +confondre nos yeux et les étoiles +Ni parce que les drapeaux claquent aux fenêtres des citoyens qui +sont contents depuis cent ans d'avoir la vie et de menues choses à +défendre +Ni parce que fondés en poésie nous avons des droits sur les +paroles qui forment et défont l'Univers +Ni parce que nous pouvons pleurer sans ridicule et que nous savons +rire +Ni parce que nous fumons et buvons comme autrefois +Réjouissons-nous parce que directeur du feu et des poètes +L'amour qui emplit ainsi que la lumière +Tout le solide espace entre les étoiles et les planètes +L'amour veut qu'aujourd'hui mon ami André Salmon se marie + + +L'ADIEU + +J'ai cueilli ce brin de bruyère +L'automne est morte souviens-t'en +Nous ne nous verrons plus sur terre +Odeur du temps brin de bruyère +Et souviens-toi que je t'attends + + +SALOMÉ + +Pour que sourie encore une fois Jean-Baptiste +Sire je danserais mieux que les séraphins +Ma mère dites-moi pourquoi vous êtes triste +En robe de comtesse à côté du Dauphin + +Mon coeur battait battait très fort à sa parole +Quand je dansais dans le fenouil en écoutant +Et je brodais des lys sur une banderole +Destinée à flotter au bout de son bâton + +Et pour qui voulez-vous qu'à présent je la brode +Son bâton refleurit sur les bords du Jourdain +Et tous les lys quand vos soldats ô roi Hérode +L'emmenèrent se sont flétris dans mon jardin + +Venez tous avec moi là-bas sous les quinconces +Ne pleure pas ô joli fou du roi +Prends cette tête au lieu de ta marotte et danse +N'y touchez pas son front ma mère est déjà froid + +Sire marchez devant trabants marchez derrière +Nous creuserons un trou et l'y enterrerons +Nous planterons des fleurs et danserons en rond +Jusqu'à l'heure où j'aurai perdu ma jarretière +Le roi sa tabatière +L'infante son rosaire +Le curé son bréviaire + + +LA PORTE + +La porte de l'hôtel sourit terriblement +Qu'est-ce que cela peut me faire ô ma maman +D'être cet employé pour qui seul rien n'existe +Pi-mus couples allant dans la profonde eau triste +Anges frais débarqués à Marseille hier matin +J'entends mourir et remourir un chant lointain +Humble comme je suis qui ne suis rien qui vaille + +Enfant je t'ai donné ce que j'avais travaille + + +MERLIN ET LA VIEILLE FEMME + +Le soleil ce jour-là s'étalait comme un ventre +Maternel qui saignait lentement sur le ciel +La lumière est ma mère ô lumière sanglante +Les nuages coulaient comme un flux menstruel + +Au carrefour où nulle fleur sinon la rose +Des vents mais sans épine n'a fleuri l'hiver +Merlin guettait la vie et l'éternelle cause +Qui fait mourir et puis renaître l'univers + +Une vieille sur une mule à chape verte +S'en vint suivant la berge du fleuve en aval +Et l'antique Merlin dans la plaine déserte +Se frappait la poitrine en s'écriant Rival + +O mon être glacé dont le destin m'accable +Dont ce soleil de chair grelotte veux-tu voir +Ma Mémoire venir et m'aimer ma semblable +Et quel fils malheureux et beau je veux avoir + +Son geste fit crouler l'orgueil des cataclysmes +Le soleil en dansant remuait son nombril +Et soudain le printemps d'amour et d'héroïsme +Amena par la main un jeune jour d'avril + +Les voies qui viennent de l'ouest étaient couvertes +D'ossements d'herbes drues de destins et de fleurs +Des monuments tremblants près des charognes vertes +Quand les vents apportaient des poils et des malheurs + +Laissant sa mule à petits pas s'en vint l'amante +A petits coups le vent défripait ses atours +Puis les pâles amants joignant leurs mains démentes +L'entrelacs de leurs doigts fut leur seul laps d'amour + +Elle balla mimant un rythme d'existence +Criant Depuis cent ans j'espérais ton appel +Les astres de ta vie influaient sur ma danse +Morgane regardait de haut du mont Gibel + +Ah! qu'il fait doux danser quand pour vous se déclare +Un mirage où tout chante et que les vents d'horreur +Feignent d'être le rire de la lune hilare +Et d'effrayer les fantômes avants-coureurs + +J'ai fait des gestes blancs parmi les solitudes +Des lémures couraient peupler les cauchemars +Mes tournoiements exprimaient les béatitudes +Qui toutes ne sont rien qu'un pur effet de l'Art + +Je n'ai jamais cueilli que la fleur d'aubépine +Aux printemps finissants qui voulaient défleurir +Quand les oiseaux de proie proclamaient leurs rapines +D'agneaux mort-nés et d'enfants-dieux qui vont mourir + +Et j'ai vieilli vois-tu pendant ta vie je danse +Mais j'eusse été tôt lasse et l'aubépine en fleurs +Cet avril aurait eu la pauvre confidence +D'un corps de vieille morte en mimant la douleur + +Et leurs mains s'élevaient comme un vol de colombes +Clarté sur qui la nuit fondit comme un vautour +Puis Merlin s'en alla vers l'est disant Qu'il monte +Le fils de ma Mémoire égale de l'Amour + +Qu'il monte de la fange ou soit une ombre d'homme +Il sera bien mon fils mon ouvrage immortel +Le front nimbé de feu sur le chemin de Rome +Il marchera tout seul en regardant le ciel + +La dame qui m'attend se nomme Viviane +Et vienne le printemps des nouvelles douleurs +Couché parmi la marjolaine et les pas-d'âne +Je m'éterniserai sous l'aubépine en fleurs + + +SALTIMBANQUES + +A Louis Dumur + +Dans la plaine les baladins +S'éloignent au long des jardins +Devant l'huis des auberges grises +Par les villages sans églises + +Et les enfants s'en vont devant +Les autres suivent en rêvant +Chaque arbre fruitier se résigne +Quand de très loin ils lui font signe + +Ils ont des poids ronds ou carrés +Des tambours des cerceaux dorés +L'ours et le singe animaux sages +Quêtent des sous sur leur passage + + +LE LARRON + +CHOEUR + +Maraudeur étranger malheureux malhabile +Voleur voleur que ne demandais-tu ces fruits +Mais puisque tu as faim que tu es en exil +Il pleure il est barbare et bon pardonnez-lui + +LARRON + +Je confesse le vol des fruits doux des fruits mûrs +Mais ce n'est pas l'exil que je viens simuler +Et sachez que j'attends de moyennes tortures +Injustes si je rends tout ce que j'ai volé + +VIEILLARD + +Issu de l'écume des mers comme Aphrodite +Sois docile puisque tu es beau Naufragé +Vois les sages te font des gestes socratiques +Vous parlerez d'amour quand il aura mangé + +CHOEUR + +Maraudeur étranger malhabile et malade +Ton père fut un sphinx et ta mère une nuit +Qui charma de lueurs Zacinthe et les Cyclades +As-tu feint d'avoir faim quand tu volas les fruits + +LARRON + +Possesseurs de fruits mûrs que dirai-je aux insultes +Ouïr ta voix ligure en nénie ô maman +Puisqu'ils n'eurent enfin la pubère et l'adulte +De prétexte sinon de s'aimer nuitamment + +Il y avait des fruits tout ronds comme des âmes +Et des amandes de pomme de pin jonchaient +Votre jardin marin où j'ai laissé mes rames +Et mon couteau punique au pied de ce pêcher + +Les citrons couleur d'huile et à saveur d'eau froide +Pendaient parmi les fleurs des citronniers tordus +Les oiseaux de leur bec ont blessé vos grenades +Et presque toutes les figues étaient fendues + +L'ACTEUR + +Il entra dans la salle aux fresques qui figurent +L'inceste solaire et nocturne dans les nues +Assieds-toi là pour mieux ouïr les voix ligures +Au son des cinyres des Lydiennes nues + +Or les hommes ayant des masques de théâtre +Et les femmes ayant des colliers où pendaient +La pierre prise au foie d'un vieux coq de Tanagre +Parlaient entre eux le langage de la Chaldée + +Les autans langoureux dehors feignaient l'automne +Les convives c'étaient tant de couples d'amants +Qui dirent tour à tour Voleur je te pardonne +Reçois d'abord le sel puis le pain de froment + +Le brouet qui froidit sera fade à tes lèvres +Mais l'outre en peau de bouc maintient frais le vin blanc +Par ironie veux-tu qu'on serve un plat de fèves +Ou des beignets de fleurs trempés dans du miel blond + +Une femme lui dit Tu n'invoques personne +Crois-tu donc au hasard qui coule au sablier +Voleur connais-tu mieux les lois malgré les hommes +Veux-tu le talisman heureux de mon collier + +Larron des fruits tourne vers moi tes yeux lyriques +Emplissez de noix la besace du héros +Il est plus noble que le paon pythagorique +Le dauphin la vipère mâle ou le taureau + +Qui donc es-tu toi qui nous vins grâce au vent scythe +Il en est tant venu par la route ou la mer +Conquérants égarés qui s'éloignaient trop vite +Colonnes de clins d'yeux qui fuyaient aux éclairs + +CHOEUR + +Un homme bègue ayant au front deux jets de flammes +Passa menant un peuple infime pour l'orgueil +De manger chaque jour les cailles et la manne +Et d'avoir vu la mer ouverte comme un oeil + +Les puiseurs d'eau barbus coiffés de bandelettes +Noires et blanches contre les maux et les sorts +Revenaient de l'Euphrate et les yeux des chouettes +Attiraient quelquefois les chercheurs de trésors + +Cet insecte jaseur ô poète barbare +Regagnait chastement à l'heure d'y mourir +La forêt précieuse aux oiseaux gemmipares +Aux crapauds que l'azur et les sources mûrirent + +Un triomphe passait gémir sous l'arc-en-ciel +Avec de blêmes laurés debout dans les chars +Les statues suant les scurriles les agnelles +Et l'angoisse rauque des paonnes et des jars + +Les veuves précédaient en égrenant des grappes +Les évêques noir révérant sans le savoir +Au triangle isocèle ouvert au mors des chapes +Pallas et chantaient l'hymne à la belle mais noire + +Les chevaucheurs nous jetèrent dans l'avenir +Les alcancies pleines de cendre ou bien de fleurs +Nous aurons des baisers florentins sans le dire +Mais au jardin ce soir tu vins sage et voleur + +Ceux de ta secte adorent-ils un signe obscène +Belphégor le soleil le silence ou le chien +Cette furtive ardeur des serpents qui s'entr'aiment + +L'ACTEUR + +Et le larron des fruits cria Je suis chrétien + +CHOEUR + +Ah! Ah! les colliers tinteront cherront les masques +Va-t'en va-t'en contre le feu l'ombre prévaut +Ah! Ah! le larron de gauche dans la bourrasque +Rira de toi comme hennissent les chevaux + +FEMME + +Larron des fruits tourne vers moi tes yeux lyriques +Emplissez de noix la besace du héros +Il est plus noble que le paon pythagorique +Le dauphin la vipère mâle ou le taureau + +CHOEUR + +Ah! Ah! nous secouerons toute la nuit les sistres +La voix ligure était-ce donc un talisman +Et si tu n'es pas de droite tu es sinistre +Comme une tache grise ou le pressentiment + +Puisque l'absolu choit la chute est une preuve +Qui double devient triple avant d'avoir été +Nous avouerons que les grossesses nous émeuvent +Les ventres pourront seuls nier l'aséité + +Vois les vases sont pleins d'humides fleurs morales +Va-t'en mais dénudé puisque tout est à nous +Ouïs du choeur des vents les cadences plagales +Et prends l'arc pour tuer l'unicorne ou le gnou + +L'ombre équivoque et tendre est le deuil de ta chair +Et sombre elle est humaine et puis la nôtre aussi +Va-t'en le crépuscule a des lueurs légères +Et puis aucun de nous ne croirait tes récits + +Il brillait et attirait comme la pantaure +Que n'avait-il la voix et les jupes d'Orphée +Et les femmes la nuit feignant d'être des taures +L'eussent aimé comme on l'aima puisqu'en effet + +Il était pâle il était beau comme un roi ladre +Que n'avait-il la voix et les jupes d'Orphée +La pierre prise au foie d'un vieux coq de Tanagre +Au lieu du roseau triste et du funèbre faix + +Que n'alla-t-il vivre à la cour du roi D'Edesse +Maigre et magique il eût scruté le firmament +Pâle et magique il eût aimé des poétesses +Juste et magique il eût épargné les démons + +Va-t'en errer crédule et roux avec ton ombre +Soit! la triade est mâle et tu es vierge et froid +Le tact est relatif mais la vue est oblongue +Tu n'as de signe que le signe de la croix + + +LE VENT NOCTURNE + +Oh! les cimes des pins grincent en se heurtant +Et l'on entend aussi se lamenter l'autan +Et du fleuve prochain à grand'voix triomphales +Les elfes rire au vent ou corner aux rafales +Attys Attys Attys charmant et débraillé +C'est ton nom qu'en la nuit les elfes ont raillé +Parce qu'un de tes pins s'abat au vent gothique +La forêt fuit au loin comme une armée antique +Dont les lances ô pins s'agitent au tournant +Les villages éteints méditent maintenant +Comme les vierges les vieillards et les poètes +Et ne s'éveilleront au pas de nul venant +Ni quand sur leurs pigeons fondront les gypaètes + + +LUL DE FALTENIN + +A Louis de Gonzague Frick + +Sirènes j'ai rampé vers vos +Grottes tiriez aux mers la langue +En dansant devant leurs chevaux +Puis battiez de vos ailes d'anges +Et j'écoutais ces choeurs rivaux + +Une arme ô ma tête inquiète +J'agite un feuillage défleuri +Pour écarter l'haleine tiède +Qu'exhalent contre mes grands cris +Vos terribles bouches muettes + +Il y a là-bas la merveille +Au prix d'elle que valez-vous +Le sang jaillit de mes otelles +A mon aspect et je l'avoue +Le meurtre de mon double orgueil + +Si les bateliers ont ramé +Loin des lèvres à fleur de l'onde +Mille et mille animaux charmés +Flairent la route à la rencontre +De mes blessures bien-aimées + +Leurs yeux étoiles bestiales +Eclairent ma compassion +Qu'importe sagesse égale +Celle des constellations +Car c'est moi seul nuit qui t'étoile + +Sirènes enfin je descends +Dans une grotte avide J'aime +Vos yeux Les degrés sont glissants +Au loin que vous devenez naines +N'attirez plus aucun passant + +Dans l'attentive et bien-apprise +J'ai vu feuilloler nos forêts +Mer le soleil se gargarise +Où les matelots désiraient +Que vergues et mâts reverdissent + +Je descends et le firmament +S'est changé très vite en méduse +Puisque je flambe atrocement +Que mes bras seuls sont les excuses +Et les torches de mon tourment + +Oiseaux tiriez aux mers la langue +Le soleil d'hier m'a rejoint +Les otelles nous ensanglantent +Dans le nid des Sirènes loin +Du troupeau d'étoiles oblongues + + +LA TZIGANE + +La tzigane savait d'avance +Nos deux vies barrées par les nuits +Nous lui dîmes adieu et puis +De ce puits sortit l'Espérance + +L'amour lourd comme un ours privé +Dansa debout quand nous voulûmes +Et l'oiseau bleu perdit ses plumes +Et les mendiants leurs Ave + +On sait très bien que l'on se damne +Mais l'espoir d'aimer en chemin +Nous fait penser main dans la main +A ce qu'a prédit la tzigane + + +L'ERMITE + +A Félix Fénéon + +Un ermite déchaux près d'un crâne blanchi +Cria Je vous maudis martyres et détresses +Trop de tentations malgré moi me caressent +Tentations de lune et de logomachies + +Trop d'étoiles s'enfuient quand je dis mes prières +Ô chef de morte Ô vieil ivoire Orbites Trous +Des narines rongées J'ai faim Mes cris s'enrouent +Voici donc pour mon jeûne un morceau de gruyère + +Ô Seigneur flagellez les nuées du coucher +Qui vous tendent au ciel de si jolis culs roses +Et c'est le soir les fleurs de jour déjà se closent +Et les souris dans l'ombre incantent le plancher + +Les humains savent tant de jeux l'amour la mourre +L'amour jeu des nombrils ou jeu de la grande oie +La mourre jeu du nombre illusoire des doigts +Saigneur faites Seigneur qu'un jour je m'énamoure + +J'attends celle qui me tendra ses doigts menus +Combien de signes blancs aux ongles les paresses +Les mensonges pourtant j'attends qu'elle les dresse +Ses mains énamourées devant moi l'Inconnue + +Seigneur que t'ai-je fait Vois Je suis unicorne +Pourtant malgré son bel effroi concupiscent +Comme un poupon chéri mon sexe est innocent +D'être anxieux seul et debout comme une borne + +Seigneur le Christ est nu jetez jetez sur lui +La robe sans couture éteignez les ardeurs +Au puits vont se noyer tant de tintements d'heures +Quand isochrones choient des gouttes d'eau de pluie + +J'ai veillé trente nuits sous les lauriers-roses +As-tu sué du sang Christ dans Gethsémani +Crucifié réponds Dis non Moi je le nie +Car j'ai trop espéré en vain l'hématidrose + +J'écoutais à genoux toquer les battements +Du coeur le sang roulait toujours en ses artères +Qui sont de vieux coraux ou qui sont des clavaines +Et mon aorte était avare éperdument + +Une goutte tomba Sueur Et sa couleur +Lueur Le sang si rouge et j'ai ri des damnés +Puis enfin j'ai compris que je saignais du nez +A cause des parfums violents de mes fleurs + +Et j'ai ri du vieil ange qui n'est point venu +De vol très indolent me tendre un beau calice +J'ai ri de l'aile grise et j'ôte mon cilice +Tissé de crins soyeux par de cruels canuts + +Vertuchou Riotant des vulves des papesses +De saintes sans tétons j'irai vers les cités +Et peut-être y mourir pour ma virginité +Parmi les mains les peaux les mots et les promesses + +Malgré les autans bleus je me dresse divin +Comme un rayon de lune adoré par la mer +En vain j'ai supplié tous les saints aémères +Aucun n'a consacré mes doux pains sans levain + +Et je marche Je fuis ô nuit Lilith ulule +Et clame vainement et je vois de grands yeux +S'ouvrir tragiquement Ô nuit je vois tes cieux +S'étoiler calmement de splendides pilules + +Un squelette de reine innocente est pendu +A un long fil d'étoile en désespoir sévère +La nuit les bois sont noirs et se meurt l'espoir vert +Quand meurt les jour avec un râle inattendu + +Et je marche je fuis ô jour l'émoi de l'aube +Ferma le regard fixe et doux de vieux rubis +Des hiboux et voici le regard des brebis +Et des truies aux tétins roses comme des lobes + +Des corbeaux éployés comme des tildes font +Une ombre vaine aux pauvres champs de seigle mûr +Non loin des bourgs où des chaumières sont impures +D'avoir des hiboux morts cloués à leur plafond + +Mes kilomètres longs Mes tristesses plénières +Les squelettes de doigts terminant les sapins +Ont égaré ma route et mes rêves poupins +Souvent et j'ai dormi au sol des sapinières + +Enfin Ô soir pâmé Au bout de mes chemins +La ville m'apparut très grave au son des cloches +Et ma luxure meurt à présent que j'approche +En entrant j'ai béni les foules des deux mains + +Cité j'ai ri de tes palais tels que des truffes +Blanches au sol fouillé de clairières bleues +Or mes désirs s'en vont tous à la queue leu leu +Ma migraine pieuse a coiffé sa cucuphe + +Car toutes sont venues m'avouer leurs péchés +Et Seigneur je suis saint par le voeu des amantes +Zélotide et Lorie Louise et Diamante +Ont dit Tu peux savoir ô toi l'effarouché + +Ermite absous nos fautes jamais vénielles +Ô toi le pur et le contrit que nous aimons +Sache nos coeurs sache les jeux que nous aimons +Et nos baisers quintessenciés comme du miel + +Et j'absous les aveux pourpres comme leur sang +Des poétesses nues des fées des formarines +Aucun pauvre désir ne gonfle ma poitrine +Lorsque je vois le soir les couples s'enlaçant + +Car je ne veux plus rien sinon laisser se clore +Mes yeux couple lassé au verger pantelant +Plein du râle pompeux des groseillers sanglants +Et de la sainte cruauté des passiflores + + +AUTOMNE + +Dans le brouillard s'en vont un paysan cagneux +Et son boeuf lentement dans le brouillard d'automne +Qui cache les hameaux pauvres et vergogneux + +Et s'en allant là-bas le paysan chantonne +Une chanson d'amour et d'infidélité +Qui parle d'une bague et d'un coeur que l'on brise + +Oh! l'automne l'automne a fait mourir l'été +Dans le brouillard s'en vont deux silhouettes grises + + +L'ÉMIGRANT DE LANDOR ROAD + +A André Billy. + +Le chapeau à la main il entra du pied droit +Chez un tailleur très chic et fournisseur du roi +Ce commerçant venait de couper quelques têtes +De mannequins vêtus comme il faut qu'on se vête + +La foule en tous sens remuait en mêlant +Des ombres sans amour qui se traînaient par terre +Et des mains vers le ciel pleins de lacs de lumière +S'envolaient quelquefois comme des oiseaux blancs + +Mon bateau partira demain pour l'Amérique +Et je ne reviendrai jamais +Avec l'argent gardé dans les prairies lyriques +Guider mon ombre aveugle en ces rues que j'aimais + +Car revenir c'est bon pour un soldat des Indes +Les boursiers ont vendu tous mes crachats d'or fin +Mais habillé de neuf je veux dormir enfin +Sous des arbres pleins d'oiseaux muets et de singes + +Les mannequins pour lui s'étant déshabillés +Battirent leurs habits puis les lui essayèrent +Le vêtement d'un lord mort sans avoir payé +Au rabais l'habilla comme un millionnaire + +Au dehors les années +Regardaient la vitrine +Les mannequins victimes +Et passaient enchaînées + +Intercalées dans l'an c'étaient les journées neuves +Les vendredis sanglants et lents d'enterrements +De blancs et de tout noirs vaincus des cieux qui pleuvent +Quand la femme du diable a battu son amant + +Puis dans un port d'automne aux feuilles indécises +Quand les mains de la foule y feuillolaient aussi +Sur le pont du vaisseau il posa sa valise +Et s'assit + +Les vents de l'Océan en soufflant leurs menaces +Laissaient dans ses cheveux de longs baisers mouillés +Des émigrants tendaient vers le port leurs mains lasses +Et d'autres en pleurant s'étaient agenouillés + +Il regarda longtemps les rives qui moururent +Seuls des bateaux d'enfants tremblaient à l'horizon +Un tout petit bouquet flottant à l'aventure +Couvrit l'Océan d'une immense floraison + +Il aurait voulu ce bouquet comme la gloire +Jouer dans d'autres mers parmi tous les dauphins +Et l'on tissait dans sa mémoire +Une tapisserie sans fin +Qui figurait son histoire + +Mais pour noyer changées en poux +Ces tisseuses têtues qui sans cesse interrogent +Il se maria comme un doge +Aux cris d'une sirène moderne sans époux + +Gonfle-toi vers la nuit O Mer Les yeux des squales +Jusqu'à l'aube ont guetté de loin avidement +Des cadavres de jours rongés par les étoiles +Parmi le bruit des flots et des derniers serments + + +ROSEMONDE + +A André Derain + +Longtemps au pied du perron de +La maison où entra la dame +Que j'avais suivie pendant deux +Bonnes heures à Amsterdam +Mes doigts jetèrent des baisers + +Mais le canal était désert +Le quai aussi et nul ne vit +Comment mes baisers retrouvèrent +Celle à qui j'ai donné ma vie +Un jour pendant plus de deux heures + +Je la surnommai Rosemonde +Voulant pouvoir me rappeler +Sa bouche fleurie en Hollande +Puis lentement je m'en allai +Pour quêter la Rose du Monde + + +LE BRASIER + +A Paul-Napoléon Roinard + +J'ai jeté dans le noble feu +Que je transporte et que j'adore +De vives mains et même feu +Ce Passé ces têtes de morts +Flamme je fais ce que tu veux + +Le galop soudain des étoiles +N'étant que ce qui deviendra +Se même au hennissement mâle +Des centaures dans leurs haras +Et des grand'plaintes végétales + +Où sont ces têtes que j'avais +Où est le Dieu de ma jeunesse +L'amour est devenu mauvais +Qu'au brasier les flammes renaissent +Mon âme au soleil se dévêt + +Dans la plaine ont poussé des flammes +Nos coeurs pendent aux citronniers +Les têtes coupées qui m'acclament +Et les astres qui ont saigné +Ne sont que des têtes de femmes + +Le fleuve épinglé sur la ville +T'y fixe comme un vêtement +Partant à l'amphion docile +Tu subis tous les tons charmants +Qui rendent les pierres agiles + + +Je flambe dans le brasier + +Je flambe dans le brasier à l'ardeur adorable +Et les mains des croyants m'y rejettent multiple innombrablement +Les membres des intercis flambent auprès de moi +Éloignez du brasier les ossements +Je suffis pour l'éternité à entretenir le feu de mes délices +Et des oiseaux protègent de leurs ailes ma face et le soleil + +Ô Mémoire Combien de races qui forlignent +Des Tyndarides aux vipères ardentes de mon bonheur +Et les serpents ne sont-ils que les cous des cygnes +Qui étaient immortels et n'étaient pas chanteurs +Voici ma vie renouvelée +De grands vaisseaux passent et repassent +Je trempe une fois encore mes mains dans l'Océan + +Voici le paquebot et ma vie renouvelée +Ses flammes sont immenses +Il n'y a plus rien de commun entre moi +Et ceux qui craignent les brûlures + + +Descendant des hauteurs + +Descendant des hauteurs où pense la lumière +Jardins rouant plus haut que tous les ciels mobiles +L'avenir masqué flambe en traversant les cieux + +Nous attendons ton bon plaisir ô mon amie + +J'ose à peine regarder la divine mascarade + +Quand bleuira sur l'horizon la Désirade + +Au-delà de notre atmosphère s'élève un théâtre +Que construisit le ver Zamir sans instrument +Puis le soleil revint ensoleiller les places +D'une ville marine apparue contremont +Sur les toits se reposaient les colombes basses + +Et le troupeau de sphinx regagne la sphingerie +A petits pas Il orra le chant du pâtre toute la vie +Là-haut le théâtre est bâti avec le feu solide +Comme les astres dont se nourrit le vide + +Et voici le spectacle +Et pour toujours je suis assis dans un fauteuil +Ma tête mes genoux mes coudes vain pentacle +Les flammes ont poussé sur moi comme des feuilles + +Des acteurs inhumains claires bêtes nouvelles +Donnent des ordres aux hommes apprivoisés +Terre +Ô Déchirée que les fleuves ont reprisée + +J'aimerais mieux nuit et jour dans les sphingeries +Vouloir savoir pour qu'enfin on m'y dévorât + + +RHENANES + + + + +Nuit rhénane + +Mon verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme +Écoutez la chanson lente d'un batelier +Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes +Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu'à leurs pieds + +Debout chantez plus haut en dansant une ronde +Que je n'entende plus le chant du batelier +Et mettez près de moi toutes les filles blondes +Au regard immobile aux nattes repliées + +Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent +Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter +La voix chante toujours à en râle-mourir +Ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été + +Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire + + +Mai + +Le mai le joli mai en barque sur le Rhin +Des dames regardaient du haut de la montagne +Vous êtes si jolies mais la barque s'éloigne +Qui donc a fait pleurer les saules riverains? + +Or des vergers fleuris se figeaient en arrière +Les pétales tombés des cerisiers de mai +Sont les ongles de celle que j'ai tant aimée +Les pétales fleuris sont comme ses paupières + +Sur le chemin du bord du fleuve lentement +Un ours un singe un chien menés par des tziganes +Suivaient une roulotte traînée par un âne +Tandis que s'éloignait dans les vignes rhénanes +Sur un fifre lointain un air de régiment + +Le mai le joli mai a paré les ruines +De lierre de vigne vierge et de rosiers +Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers +Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes + + +La synagogue + +Ottomar Scholem et Abraham Loeweren +Coiffés de feutres verts le matin du sabbat +Vont à la synagogue en longeant le Rhin +Et les coteaux où les vignes rougissent là-bas + +Ils se disputent et crient des choses qu'on ose à peine traduire +Bâtard conçu pendant les règles ou Que le diable entre dans ton +père +Le vieux Rhin soulève sa face ruisselante et se détourne pour +sourire +Ottomar Scholem et Abraham Loeweren sont en colère + +Parce que pendant le sabbat on ne doit pas fumer +Tandis que les chrétiens passent avec des cigares allumés +Et parce qu'Ottomar et Abraham aiment tous deux +Lia aux yeux de brebis et dont le ventre avance un peu + +Pourtant tout à l'heure dans la synagogue l'un après l'autre +Ils baiseront la thora en soulevant leur beau chapeau +Parmi les feuillards de la fête des cabanes +Ottomar en chantant sourira à Abraham + +Ils déchanteront sans mesure et les voix graves des hommes +Feront gémir un Léviathan au fond du Rhin comme une voix d'automne +Et dans la synagogue pleine de chapeaux on agitera les loulabim +Hanoten ne Kamoth bagoim tholahoth baleoumim + + +Les cloches + +Mon beau tzigane mon amant +Écoute les cloches qui sonnent +Nous nous aimions éperdument +Croyant n'être vus de personne + +Mais nous étions bien mal cachés +Toutes les cloches à la ronde +Nous ont vus du haut des clochers +Et le disent à tout le monde + +Demain Cyprien et Henri +Marie Ursule et Catherine +La boulangère et son mari +Et puis Gertrude ma cousine + +Souriront quand je passerai +Je ne saurai plus où me mettre +Tu seras loin Je pleurerai +J'en mourrai peut-être + + +La Loreley + +A Jean Sève + +A Bacharach il y avait une sorcière blonde +Qui laissait mourir d'amour tous les hommes à la ronde + +Devant son tribunal l'évêque la fit citer +D'avance il l'absolvit à cause de sa beauté + +O belle Loreley aux yeux pleins de pierreries +De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie + +Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits +Ceux qui m'ont regardée évêque en ont péri + +Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries +Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie + +Je flambe dans ces flammes Ô belle Loreley +Qu'un autre te condamne tu m'as ensorcelé + +Evêque vous riez Priez plutôt pour moi la Vierge +Faites-moi donc mourir et que Dieu vous protège + +Mon amant est parti pour un pays lointain +Faites-moi donc mourir puisque je n'aime rien + +Mon coeur me fait si mal il faut bien que je meure +Si je me regardais il faudrait que j'en meure + +Mon coeur me fait si mal depuis qu'il n'est plus là +Mon coeur me fit si mal du jour où il s'en alla + +L'évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lances +Menez jusqu'au couvent cette femme en démence + +Va t'en Lore en folie va Lore aux yeux tremblants +Tu seras une nonne vêtue de noir et blanc + +Puis ils s'en allèrent sur la route tous les quatre +La Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astres + +Chevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si haut +Pour voir une fois encore mon beau château + +Pour me mirer une fois encore dans le fleuve +Puis j'irai au couvent des vierges et des veuves + +Là-haut le vent tordait ses cheveux déroulés +Les chevaliers criaient Loreley Loreley + +Tout là-bas sur le Rhin s'en vient une nacelle +Et mon amant s'y tient il m'a vue il m'appelle + +Mon coeur devient si doux c'est mon amant qui vient +Elle se penche alors et tombe dans le Rhin + +Pour avoir vu dans l'eau la belle Loreley +Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil + + +Schinderhannes + +Dans la foret avec sa bande +Schinderhannes s'est désarmé +Le brigand près de sa brigande +Hennit d'amour au joli mai + +Benzel accroupi lit la Bible +Sans voir que son chapeau pointu +A plume d'aigle sert de cible +A Jacob Born le mal foutu + +Juliette Blaesius qui rote +Fait semblant d'avoir le hoquet +Hannes pousse une fausse note +Quand Schulz vient portant un baquet + +Et s'écrie en versant des larmes +Baquet plein de vin parfumé +Viennent aujourd'hui les gendarmes +Nous aurons bu le vin de mai + +Allons Julia la mam'zelle +Bois avec nous ce clair bouillon +D'herbes et de vin de Moselle +Prosit Bandit en cotillon + +Cette brigande est bientôt soûle +Et veut Hannes qui n'en veut pas +Pas d'amour maintenant ma poule +Sers-nous un bon petit repas + +Il faut ce soir que j'assassine +Ce riche juif au bord du Rhin +Au clair des torches de résine +La fleur de mai c'est le florin + +On mange alors toute la bande +Pète et rit pendant le dîner +Puis s'attendrit à l'allemande +Avant d'aller assassiner + + +Rhénane d'automne + +A Toussaint-Luca + +Les enfants des morts vont jouer +Dans le cimetière +Martin Gertrude Hans et Henri +Nul coq n'a chanté aujourd'hui +Kikiriki + +Les vieilles femmes +Tout en pleurant cheminent +Et les bons ânes +Braillent hi han et se mettent à brouter les fleurs +Des couronnes mortuaires + +C'est le jour des morts et de toutes leurs âmes +Les enfants et les vieilles femmes +Allument des bougies et des cierges +Sur chaque tombe catholique +Les voiles des vieilles +Les nuages du ciel +Sont comme des barbes de biques + +L'air tremble de flammes et de prières +Le cimetière est un beau jardin +Plein de saules gris et de romarins +Il vous vient souvent des amis qu'on enterre +ah! que vous êtes bien dans le beau cimetière +Vous mendiants morts saouls de bière +Vous les aveugles comme le destin +Et vous petits enfants morts en prière + +Ah! que vous êtes bien dans le beau cimetière +Vous bourgmestres vous bateliers +Et vous conseillers de régence +Vous aussi tziganes sans papiers +La vie vous pourrit dans la panse +La croix vous pousse entre les pieds + +Le vent du Rhin ulule avec tous les hiboux +Il éteint les cierges que toujours les enfants rallument +Et les feuilles mortes +Viennent couvrir les morts + +Des enfants morts parlent parfois avec leur mère +Et des mortes parfois voudraient bien revenir + +Oh! je ne veux pas que tu sortes +L'automne est plein de mains coupées +Non non ce sont des feuilles mortes +Ce sont les mains des chères mortes +Ce sont tes mains coupées +Nous avons tant pleuré aujourd'hui +Avec ces morts leurs enfants et les vieilles femmes +Sous le ciel sans soleil +Au cimetière plein de flammes + +Puis dans le vent nous nous en retournâmes + +A nos pieds roulaient des châtaignes +Dont les bogues étaient +Comme le coeur blessé de la madone +Dont on doute si elle eut la peau +Couleur des châtaignes d'automne + + +Les sapins + +Les sapins en bonnets pointus +De longues robes revêtu +Comme des astrologues +Saluent leurs frères abattus +Les bateaux qui sur le Rhin voguent + +Dans les sept arts endoctrinés +Par les vieux sapins leurs aînés +Qui sont de grands poètes +Ils se savent prédestinés +A briller plus que des planètes + +A briller doucement changés +En étoiles et enneigés +Aux Noëls bienheureuses +Fêtes des sapins ensongés +Aux longues branches langoureuses + +Les sapins beaux musiciens +Chantent des noëls anciens +Au vent des soirs d'automne +Ou bien graves magiciens +Incantent le ciel quand il tonne + +Des rangées de blancs chérubins +Remplacent l'hiver les sapins +Et balancent leurs ailes +L'été ce sont de grands rabbins +Ou bien de vieilles demoiselles + +Sapins médecins divagants +Ils vont offrant leurs bons onguents +Quand la montagne accouche +De temps en temps sous l'ouragan +Un vieux sapin geint et se couche + + +Les femmes + +Dans la maison du vigneron les femmes cousent +Lenchen remplis le poêle et mets l'eau du café +Dessus -- Le chat s'étire après s'être chauffé +- Gertrude et son voisin Martin enfin s'épousent + +Le rossignol aveugle essaya de chanter +Mais l'effraie ululant il trembla dans sa cage +Ce cyprès là-bas a l'air du pape en voyage +Sous la neige -- Le facteur vient de s'arrêter + +Pour causer avec le nouveau maître d'école +- Cet hiver est très froid le vin sera très bon +- Le sacristain sourd et boiteux est moribond +- La fille du vieux bourgmestre brode une étole + +Pour la fête du curé La forêt là-bas +Grâce au vent chantait à voix grave de grand orgue +Le songe Herr Traum survint avec sa soeur Frau Sorge +Kaethi tu n'as pas bien raccommodé ces bas + +- Apporte le café le beurre et les tartines +La marmelade le saindoux un pot de lait +- Encore un peu de café Lenchen s'il te plaît +- On dirait que le vent dit des phrases latines + +- Encore un peu de café Lenchen s'il te plaît +- Lotte es-tu triste O petit coeur -- Je crois qu'elle aime +- Dieu garde -- Pour ma part je n'aime que moi-même +- Chut A présent grand-mère dit son chapelet + +- Il me faut du sucre candi Leni je tousse +- Pierre mène son furet chasser les lapins +Le vent faisait danser en rond tous les sapins +Lotte l'amour rend triste -- Ilse la vie est douce + +La nuit tombait Les vignobles aux ceps tordus +Devenaient dans l'obscurité des ossuaires +En neige et repliés gisaient là des suaires +Et des chiens aboyaient aux passants morfondus + +Il est mort écoutez La cloche de l'église +Sonnait tout doucement la mort du sacristain +Lise il faut attiser le poêle qui s'éteint +Les femmes se signaient dans la nuit indécise + +Septembre 1901 -- mai 1902 + + +SIGNE + +Je suis soumis au Chef du Signe de l'Automne +Partant j'aime les fruits je déteste les fleurs +Je regrette chacun des baisers que je donne +Tel un noyer gaulé dit au vent ses douleurs + +Mon Automne éternelle ô ma saison mentale +Les mains des amantes d'antan jonchent ton sol +Une épouse me suit c'est mon ombre fatale +Les colombes ce soir prennent leur dernier vol + + +UN SOIR + +Un aigle descendit de ce ciel blanc d'archanges +Et vous soutenez-moi +Laisserez-vous trembler longtemps toutes ces lampes +Priez priez pour moi + +La ville est métallique et c'est la seule étoile +Noyée dans tes yeux bleus +Quand les tramways roulaient jaillissaient des feux pâles +Sur des oiseaux galeux + +Et tout ce qui tremblait dans tes yeux de mes songes +Qu'un seul homme buvait +Sous les feux de gaz roux comme la fausse oronge +O vêtue ton bras se lovait + +Vois l'histrion tire la langue aux attentives +Un fantôme s'est suicidé +L'apôtre au figuier pend et lentement salive +Jouons donc cet amour aux dés + +Des cloches aux sons clairs annonçaient ta naissance +Vois +Les chemins sont fleuris et les palmes s'avancent +Vers toi + + +LA DAME + +Toc toc Il a fermé sa porte +Les lys du jardin sont flétris +Quel est donc ce mort qu'on emporte + +Tu viens de toquer à sa porte +Et trotte trotte +Trotte la petite souris + + +LES FIANÇAILLES + +A Picasso + +Le printemps laisse errer les fiancés parjures +Et laisse feuilloler longtemps les plumes bleues +Que secoue le cyprès où niche l'oiseau bleu + +Une Madone à l'aube a pris les églantines +Elle viendra demain cueillir les giroflées +Pour mettre aux nids des colombes qu'elle destine +Au pigeon qui ce soir semblait le Paraclet + +Au petit bois de citronniers s'énamourèrent +D'amour que nous aimons les dernières venues +Les villages lointains sont comme les paupières +Et parmi les citrons leurs coeurs sont suspendus + + +Mes amis m'ont enfin avoué leur mépris + +Mes amis m'ont enfin avoué leur mépris +Je buvais à pleins verres les étoiles +Un ange a exterminé pendant que je dormais +Les agneaux les pasteurs des tristes bergeries +De faux centurions emportaient le vinaigre +Et les gueux mal blessés par l'épurge dansaient +Étoiles de l'éveil je n'en connais aucune +Les becs de gaz pissaient leur flamme au clair de lune +Des croque-morts avec des bocks tintaient des glas +A la clarté des bougies tombaient vaille que vaille +Des faux cols sur les flots de jupes mal brossées +Des accouchées masquées fêtaient leurs relevailles +La ville cette nuit semblait un archipel +Des femmes demandaient l'amour et la dulie +Et sombre sombre fleuve je me rappelle +Les ombres qui passaient n'étaient jamais jolies + + +Je n'ai plus même pitié de moi + +Je n'ai plus même pitié de moi +Et ne puis exprimer mon tourment de silence +Tous les mots que j'avais à dire se sont changés en étoiles +Un Icare tente de s'élever jusqu'à chacun de mes yeux +Et porteur de soleils je brûle au centre de deux nébuleuses +Qu'ai-je fait aux bêtes théologales de l'intelligence +Jadis les morts sont revenus pour m'adorer +Et j'espérais la fin du monde +Mais la mienne arrive en sifflant comme un ouragan + + +J'ai eu le courage de regarder en arrière + +J'ai eu le courage de regarder en arrière +Les cadavres de mes jours +Marquent ma route et je les pleure +Les uns pourrissent dans les églises italiennes +Ou bien dans de petits bois de citronniers +Qui fleurissent et fructifient +En même temps et en toute saison +D'autres jours ont pleuré avant de mourir dans des tavernes +Où d'ardents bouquets rouaient +Aux yeux d'une mulâtresse qui inventait la poésie +Et les roses de l'électricité s'ouvrent encore +Dans le jardin de ma mémoire + + +Pardonnez-moi mon ignorance + +Pardonnez-moi mon ignorance +Pardonnez-moi de ne plus connaître l'ancien jeu des vers +Je ne sais plus rien et j'aime uniquement +Les fleurs à mes yeux redeviennent des flammes +Je médite divinement +Et je souris des êtres que je n'ai pas créés +Mais si le temps venait où l'ombre enfin solide +Se multipliait en réalisant la diversité formelle de mon amour +J'admirerais mon ouvrage + + +J'observe le repos du dimanche + +J'observe le repos du dimanche +Et je loue la paresse +Comment comment réduire +L'infiniment petite science +Que m'imposent mes sens +L'un est pareil aux montagnes au ciel +Aux villes à mon amour +Il ressemble aux saisons +Il vit décapité sa tête est le soleil +Et la lune son cou tranché +Je voudrais éprouver une ardeur infinie +Monstre de mon ouïe tu rugis et tu pleures +Le tonnerre te sert de chevelure +Et tes griffes répètent le chant des oiseaux +Le toucher monstrueux m'a pénétré m'empoisonne +Mes yeux nagent loin de moi +Et les astres intacts sont mes maîtres sans épreuve +La bête des fumées a la tête fleurie +Et le monstre le plus beau +Ayant la saveur du laurier se désole + + +A la fin les mensonges ne me font plus peur + +A la fin les mensonges ne me font plus peur +C'est la lune qui cuit comme un oeuf sur le plat +Ce collier de gouttes d'eau va parer la noyée +Voici mon bouquet de fleurs de la Passion +Qui offrent tendrement deux couronnes d'épines +Les rues sont mouillées de la pluie de naguère +Des anges diligents travaillent pour moi à la maison +La lune et la tristesse disparaîtront pendant +Toute la sainte journée +Toute la sainte journée j'ai marché en chantant +Une dame penchée à sa fenêtre m'a regardé longtemps +M'éloigner en chantant + + +Au tournant d'une rue je vis des matelots + +Au tournant d'une rue je vis des matelots +Qui dansaient le cou nu au son d'un accordéon +J'ai tout donné au soleil +Tout sauf mon ombre + +Les dragues les ballots les sirènes mi-mortes +A l'horizon brumeux s'enfonçaient les trois-mâts +Les vents ont expiré couronnés d'anémones +O Vierge signe pur du troisième mois + + +Templiers flamboyants je brûle parmi vous + +Templiers flamboyants je brûle parmi vous +Prophétisons ensemble ô grand maître je suis +Le désirable feu qui pour vous se dévoue +Et la girande tourne ô belle ô belle nuit + +Liens déliés par une libre flamme Ardeur +Que mon souffle éteindra O Morts à quarantaine +Je mire de ma mort la gloire et le malheur +Comme si je visais l'oiseau de la quintaine + +Incertitude oiseau feint peint quand vous tombiez +Le soleil et l'amour dansaient dans le village +Et tes enfants galants bien ou mal habillés +Ont bâti ce bûcher le nid de mon courage + + +CLAIR DE LUNE + +Lune mellifluente aux lèvres des déments +Les vergers et les bourgs cette nuit sont gourmands +Les astres assez bien figurent les abeilles +De ce miel lumineux qui dégoutte des treilles +Car voici que tout doux et leur tombant du ciel +Chaque rayon de lune est un rayon de miel +Or caché je conçois la très douce aventure +J'ai peur du dard de feu de cette abeille Arcture +Qui posa dans mes mains des rayons décevants +Et prit son miel lunaire à la rose des vents + + +1909 + +La dame avait une robe +En ottoman violine +Et sa tunique brodée d'or +Était composée de deux panneaux +S'attachant sur l'épaule + +Les yeux dansants comme des anges +Elle riait elle riait +Elle avait un visage aux couleurs de France +Les yeux bleus les dents blanches et les lèvres très rouges +Elle avait un visage aux couleurs de France + +Elle était décolletée en rond +Et coiffée à la Récamier +Avec de beaux bras nus + +N'entendra-t-on jamais sonner minuit + +La dame en robe d'ottoman violine +Et en tunique brodée d'or +Décolletée en rond +Promenait ses boucles +Son bandeau d'or +Et traînait ses petits souliers à boucles + +Elle était si belle +Que tu n'aurais pas osé l'aimer + +J'aimais les femmes atroces dans les quartiers énormes +Où naissaient chaque jour quelques êtres nouveaux +Le fer était leur sang la flamme leur cerveau +J'aimais j'aimais le peuple habile des machines +Le luxe et la beauté ne sont que son écume +Cette femme était si belle +Qu'elle me faisait peur + + +A LA SANTÉ + +I + +Avant d'entrer dans ma cellule +Il a fallu me mettre nu +Et quelle voix sinistre ulule +Guillaume qu'es-tu devenu + +Le Lazare entrant dans la tombe +Au lieu d'en sortir comme il fit +Adieu adieu chantante ronde +Ô mes années ô jeunes filles + +II + +Non je ne me sens plus là +Moi-même +Je suis le quinze de la +Onzième + +Le soleil filtre à travers +Les vitres +Ses rayons font sur mes vers +Les pitres + +Et dansent sur le papier +J'écoute +Quelqu'un qui frappe du pied +La voûte + +III + +Dans une fosse comme un ours +Chaque matin je me promène +Tournons tournons tournons toujours +Le ciel est bleu comme une chaîne +Dans une fosse comme un ours +Chaque matin je me promène + +Dans la cellule d'à côté +On y fait couler la fontaine +Avec les clefs qu'il fait tinter +Que le geôlier aille et revienne +Dans la cellule d'à côté +On y fait couler la fontaine + +IV + +Que je m'ennuie entre ces murs tout nus +Et peints de couleurs pâles +Une mouche sur le papier à pas menus +Parcourt mes lignes inégales + +Que deviendrai-je ô Dieu qui connais ma douleur +Toi qui me l'as donnée +Prends en pitié mes yeux sans larmes ma pâleur +Le bruit de ma chaise enchaînée + +Et tous ces pauvres coeurs battant dans la prison +L'Amour qui m'accompagne +Prends en pitié surtout ma débile raison +Et ce désespoir qui me gagne + +V + +Que lentement passent les heures +Comme passe un enterrement + +Tu pleureras l'heure où tu pleures +Qui passera trop vitement +Comme passent toutes les heures + +VI + +J'écoute les bruits de la ville +Et prisonnier sans horizon +Je ne vois rien qu'un ciel hostile +Et les murs nus de ma prison + +Le jour s'en va voici que brûle +Une lampe dans la prison +Nous sommes seuls dans ma cellule +Belle clarté Chère raison + +Septembre 1911. + + +AUTOMNE MALADE + +Automne malade et adoré +Tu mourras quand l'ouragan soufflera dans les roseraies +Quand il aura neigé +Dans les vergers + +Pauvre automne +Meurs en blancheur et en richesse +De neige et de fruits mûrs +Au fond du ciel +Des éperviers planent +Sur les nixes nicettes aux cheveux verts et naines +Qui n'ont jamais aimé + +Aux lisières lointaines +Les cerfs ont bramé + +Et que j'aime ô saison que j'aime tes rumeurs +Les fruits tombant sans qu'on les cueille +Le vent et la forêt qui pleurent +Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille +Les feuilles +Qu'on foule +Un train +Qui roule +La vie +S'écoule + + +HÔTELS + +La chambre est veuve +Chacun pour soi +Présence neuve +On paye au mois + +Le patron doute +Payera-t-on +Je tourne en route +Comme un toton + +Le bruit des fiacres +Mon voisin laid +Qui fume un âcre +Tabac anglais + +Ô La Vallière +Qui boite et rit +De mes prières +Table de nuit + +Et tous ensemble +Dans cet hôtel +Savons la langue +Comme à Babel + +Fermons nos Portes +À double tour +Chacun apporte +Son seul amour + + +CORS DE CHASSE + +Notre histoire est noble et tragique +Comme le masque d'un tyran +Nul drame hasardeux ou magique +Aucun détail indifférent +Ne rend notre amour pathétique + +Et Thomas de Quincey buvant +L'opium poison doux et chaste +À sa pauvre Anne allait rêvant +Passons passons puisque tout passe +Je me retournerai souvent + +Les souvenirs sont cors de chasse +Dont meurt le bruit parmi le vent + + +VENDÉMIAIRE + +Hommes de l'avenir souvenez-vous de moi +Je vivais à l'époque où finissaient les rois +Tour à tour ils mouraient silencieux et tristes +Et trois fois courageux devenaient trismégistes + +Que Paris était beau à la fin de septembre +Chaque nuit devenait une vigne où les pampres +Répandaient leur clarté sur la ville et là-haut +Astres mûrs becquetés par les ivres oiseaux +De ma gloire attendaient la vendange de l'aube + +Un soir passant le long des quais déserts et sombres +En rentrant à Auteuil j'entendis une voix +Qui chantait gravement se taisant quelquefois +Pour que parvînt aussi sur les bords de la Seine +La plainte d'autres voix limpides et lointaines + +Et j'écoutai longtemps tous ces chants et ces cris +Qu'éveillait dans la nuit la chanson de Paris + +J'ai soif villes de France et d'Europe et du monde +Venez toutes couler dans ma gorge profonde + +Je vis alors que déjà ivre dans la vigne Paris +Vendangeait le raisin le plus doux de la terre +Ces grains miraculeux qui aux treilles chantèrent + +Et Rennes répondit avec Quimper et Vannes +Nous voici ô Paris Nos maisons nos habitants +Ces grappes de nos sens qu'enfanta le soleil +Se sacrifient pour te désaltérer trop avide merveille +Nous t'apportons tous les cerveaux les cimetières les murailles +Ces berceaux pleins de cris que tu n'entendras pas +Et d'amont en aval nos pensées ô rivières +Les oreilles des écoles et nos mains rapprochées +Aux doigts allongés nos mains les clochers +Et nous t'apportons aussi cette souple raison +Que le mystère clôt comme une porte la maison +Ce mystère courtois de la galanterie +Ce mystère fatal fatal d'une autre vie +Double raison qui est au-delà de la beauté +Et que la Grèce n'a pas connue ni l'Orient +Double raison de la Bretagne où lame à lame +L'océan châtre peu à peu l'ancien continent + +Et les villes du Nord répondirent gaiement + +Ô Paris nous voici boissons vivantes +Les viriles cités où dégoisent et chantent +Les métalliques saints de nos saintes usines +Nos cheminées à ciel ouvert engrossent les nuées +Comme fit autrefois l'Ixion mécanique +Et nos mains innombrables +Usines manufactures fabriques mains +Où les ouvriers nus semblables à nos doigts +Fabriquent du réel à tant par heure +Nous te donnons tout cela + +Et Lyon répondit tandis que les anges de Fourvières +Tissaient un ciel nouveau avec la soie des prières + +Désaltère-toi Paris avec les divines paroles +Que mes lèvres le Rhône et la Saône murmurent +Toujours le même culte de sa mort renaissant +Divise ici les saints et fait pleuvoir le sang +Heureuse pluie ô gouttes tièdes ô douleur +Un enfant regarde les fenêtres s'ouvrir +Et des grappes de têtes à d'ivres oiseaux s'offrit + +Les villes du Midi répondirent alors + +Noble Paris seule raison qui vis encore +Qui fixes notre humeur selon ta destinée +Et toi qui te retires Méditerranée +Partagez-vous nos corps comme on rompt des hosties +Ces très hautes amours et leur danse orpheline +Deviendront ô Paris le vin pur que tu aimes + +Et un râle infini qui venait de Sicile +Signifiait en battement d'ailes ces paroles + +Les raisins de nos vignes on les a vendangés +Et ces grappes de morts dont les grains allongés +Ont la saveur du sang de la terre et du sel +Les voici pour ta soif ô Paris sous le ciel +Obscurci de nuées faméliques +Que caresse Ixion le créateur oblique +Et où naissent sur la mer tous les corbeaux d'Afrique +Ô raisins Et ces yeux ternes et en famille +L'avenir et la vie dans ces treilles s'ennuyent + +Mais où est le regard lumineux des sirènes +Il trompa les marins qu'aimaient ces oiseaux-là +Il ne tournera plus sur l'écueil de Scylla +Où chantaient les trois voix suaves et sereines + +Le détroit tout à coup avait changé de face +Visages de la chair de l'onde de tout +Ce que l'on peut imaginer +Vous n'êtes que des masques sur des faces masquées + +Il souriait jeune nageur entre les rives +Et les noyés flottant sur son onde nouvelle +Fuyaient en le suivant les chanteuses plaintives +Elles dirent adieu au gouffre et à l'écueil +A leurs pâles époux couchés sur les terrasses +Puis ayant pris leur vol vers le brûlant soleil +Les suivirent dans l'onde où s'enfoncent les astres + +Lorsque la nuit revint couverte d'yeux ouverts +Errer au site où l'hydre a sifflé cet hiver +Et j'entendis soudain ta voix impérieuse +Ô Rome +Maudire d'un seul coup mes anciennes pensées +Et le ciel où l'amour guide les destinées + +Les feuillards repoussés sur l'arbre de la croix +Et même la fleur de lys qui meurt au Vatican +Macèrent dans le vin que je t'offre et qui a +La saveur du sang pur de celui qui connaît +Une autre liberté végétale dont tu +Ne sais pas que c'est elle la suprême vertu + +Une couronne du trirègne est tombée sur les dalles +Les hiérarques la foulent sous leurs sandales +Ô splendeur démocratique qui pâlit +Vienne le nuit royale où l'on tuera les bêtes +La louve avec l'agneau l'aigle avec la colombe +Une foule de rois ennemis et cruels +Ayant soif comme toi dans la vigne éternelle +Sortiront de la terre et viendront dans les airs +Pour boire de mon vin par deux fois millénaire + +La Moselle et le Rhin se joignent en silence +C'est l'Europe qui prie nuit et jour à Coblence +Et moi qui m'attardais sur le quai à Auteuil +Quand les heures tombaient parfois comme les feuilles +Du cep lorsqu'il est temps j'entendis la prière +Qui joignait la limpidité de ces rivières + +O Paris le vin de ton pays est meilleur que celui +Qui pousse sur nos bords mais aux pampres du nord +Tous les grains ont mûri pour cette soif terrible +Mes grappes d'hommes forts saignent dans le pressoir +Tu boiras à longs traits tout le sang de l'Europe +Parce que tu es beau et que seul tu es noble +Parce que c'est dans toi que Dieu peut devenir +Et tous mes vignerons dans ces belles maisons +Qui reflètent le soir leurs feux dans nos deux eaux +Dans ces belles maisons nettement blanches et noires +Sans savoir que tu es la réalité chantent ta gloire +Mais nous liquides mains jointes pour la prière +Nous menons vers le sel les eaux aventurières +Et la ville entre nous comme entre des ciseaux +Ne reflète en dormant nul feu dans ses deux eaux +Dont quelque sifflement lointain parfois s'élance +Troublant dans leur sommeil les filles de Coblence + +Les villes répondaient maintenant par centaines +Je ne distinguais plus leurs paroles lointaines +Et Trèves la ville ancienne +A leur voix mêlait la sienne +L'univers tout entier concentré dans ce vin +Qui contenait les mers les animaux les plantes +Les cités les destins et les astres qui chantent +Les hommes à genoux sur la rive du ciel +Et le docile fer notre bon compagnon +Le feu qu'il faut aimer comme on s'aime soi-même +Tous les fiers trépassés qui sont un sous mon front +L'éclair qui luit ainsi qu'une pensée naissante +Tous les noms six par six les nombres un à un +Des kilos de papier tordus comme des flammes +Et ceux-là qui sauront blanchir nos ossements +Les bons vers immortels qui s'ennuient patiemment +Des armées rangées en bataille +Des forêts de crucifix et mes demeures lacustres +Au bord des yeux de celle que j'aime tant + +Les fleurs qui s'écrient hors de bouches +Et tout ce que je ne sais pas dire +Tout ce que je ne connaîtrai jamais +Tout cela tout cela changé en ce vin pur +Dont Paris avait soif +Me fut alors présenté + +Actions belles journées sommeils terribles +Végétation Accouplements musiques éternelles +Mouvements Adorations douleur divine +Mondes qui vous rassemblez et qui nous ressemblez +Je vous ai bus et ne fut pas désaltéré + +Mais je connus dès lors quelle saveur a l'univers + +Je suis ivre d'avoir bu tout l'univers +Sur le quai d'où je voyais l'onde couler et dormir les bélandres + +Écoutez-moi je suis le gosier de Paris +Et je boirai encore s'il me plaît l'univers + +Écoutez mes chants d'universelle ivrognerie + +Et la nuit de septembre s'achevait lentement +Les feux rouges des ponts s'éteignaient dans la Seine +Les étoiles mouraient le jour naissait à peine + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Alcools, by Guillaume Apollinaire + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALCOOLS *** + +***** This file should be named 15462-8.txt or 15462-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/4/6/15462/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader +format, eReader format and Acrobat Reader format. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that 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