summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/15462-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '15462-8.txt')
-rw-r--r--15462-8.txt3560
1 files changed, 3560 insertions, 0 deletions
diff --git a/15462-8.txt b/15462-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..0f50696
--- /dev/null
+++ b/15462-8.txt
@@ -0,0 +1,3560 @@
+The Project Gutenberg EBook of Alcools, by Guillaume Apollinaire
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Alcools
+
+Author: Guillaume Apollinaire
+
+Release Date: March 25, 2005 [EBook #15462]
+[This file last updated October 31, 2010]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALCOOLS ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
+at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader
+format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
+
+
+
+
+
+Guillaume Apollinaire
+
+
+
+ALCOOLS
+
+
+
+(1898 - 1912)
+
+
+
+Table des matières
+
+Zone
+Le pont Mirabeau
+La Chanson du Mal-Aimé
+Aubade chantée à Laetare l'an passé
+Beaucoup de ces dieux...
+Réponse des Cosaques Zaporogues au Sultan de Constantinople
+Voie lactée {1}
+Les sept épées
+Voie lactée {2}
+Les colchiques
+Palais
+Chantre
+Crépuscule
+Annie
+La maison des morts
+Clotilde
+Cortège
+Marizibill
+Le voyageur
+Marie
+La blanche neige
+Poème lu au mariage d'André Salmon
+L'Adieu
+Salomé
+La porte
+Merlin et la vieille femme
+Saltimbanques
+Le larron
+Le vent nocturne
+Lul de Faltenin
+La tzigane
+L'ermite
+Automne
+L'Émigrant de Landor Road
+Rosemonde
+Le brasier
+Je flambe dans le brasier
+Descendant des hauteurs
+Rhenanes
+Nuit rhénane
+Mai
+La synagogue
+Les cloches
+La Loreley
+Schinderhannes
+Rhénane d'automne
+Les sapins
+Les femmes
+Signe
+Un soir
+La dame
+Les fiançailles
+Mes amis m'ont enfin avoué leur mépris
+Je n'ai plus même pitié de moi
+J'ai eu le courage de regarder en arrière
+Pardonnez-moi mon ignorance
+J'observe le repos du dimanche
+A la fin les mensonges ne me font plus peur
+Au tournant d'une rue je vis des matelots
+Templiers flamboyants je brûle parmi vous
+Clair de lune
+1909
+A la Santé
+Automne malade
+Hôtels
+Cors de chasse
+Vendémiaire
+
+
+
+ZONE
+
+À la fin tu es las de ce monde ancien
+
+Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin
+
+Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine
+
+Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes
+La religion seule est restée toute neuve la religion
+Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation
+
+Seul en Europe tu n'es pas antique ô Christianisme
+L'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie X
+Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
+D'entrer dans une église et de t'y confesser ce matin
+Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent
+tout haut
+Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
+Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d'aventures policières
+Portraits des grands hommes et mille titres divers
+
+J'ai vu ce matin une jolie rue dont j'ai oublié le nom
+Neuve et propre du soleil elle était le clairon
+Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
+Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
+Le matin par trois fois la sirène y gémit
+Une cloche rageuse y aboie vers midi
+Les inscriptions des enseignes et des murailles
+Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
+J'aime la grâce de cette rue industrielle
+Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l'avenue des
+Ternes
+
+Voilà la jeune rue et tu n'es encore qu'un petit enfant
+Ta mère ne t'habille que de bleu et de blanc
+Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René
+Dalize
+Vous n'aimez rien tant que les pompes de l'Église
+Il est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du
+dortoir en cachette
+Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège
+Tandis qu'éternelle et adorable profondeur améthyste
+Tourne à jamais la flamboyante gloire du Christ
+C'est le beau lys que tous nous cultivons
+C'est la torche aux cheveux roux que n'éteint pas le vent
+C'est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère
+C'est l'arbre toujours touffu de toutes les prières
+C'est la double potence de l'honneur et de l'éternité
+C'est l'étoile à six branches
+C'est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche
+
+C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
+Il détient le record du monde pour la hauteur
+
+Pupille Christ de l'oeil
+Vingtième pupille des siècles il sait y faire
+Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l'air
+Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder
+Ils disent qu'il imite Simon Mage en Judée
+Ils crient s'il sait voler qu'on l'appelle voleur
+Les anges voltigent autour du joli voltigeur
+Icare Enoch Elie Apollonius de Thyane
+Flottent autour du premier aéroplane
+Ils s'écartent parfois pour laisser passer ceux que transporte la
+Sainte-Eucharistie
+Ces prêtres qui montent éternellement élevant l'hostie
+L'avion se pose enfin sans refermer les ailes
+Le ciel s'emplit alors de millions d'hirondelles
+À tire-d'aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux
+D'Afrique arrivent les ibis les flamants les marabouts
+L'oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètes
+Plane tenant dans les serres le crâne d'Adam la première tête
+L'aigle fond de l'horizon en poussant un grand cri
+Et d'Amérique vient le petit colibri
+De Chine sont venus les pihis longs et souples
+Qui n'ont qu'une seule aile et qui volent par couples
+Puis voici la colombe esprit immaculé
+Qu'escortent l'oiseau-lyre et le paon ocellé
+Le phénix ce bûcher qui soi-même s'engendre
+Un instant voile tout de son ardente cendre
+Les sirènes laissant les périlleux détroits
+Arrivent en chantant bellement toutes trois
+Et tous aigle phénix et pihis de la Chine
+Fraternisent avec la volante machine
+
+Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule
+Des troupeaux d'autobus mugissants près de toi roulent
+L'angoisse de l'amour te serre le gosier
+Comme si tu ne devais jamais plus être aimé
+Si tu vivais dans l'ancien temps tu entrerais dans un monastère
+Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière
+Tu te moques de toi et comme le feu de l'Enfer ton rire pétille
+Les étincelles de ton rire dorent le fond de ta vie
+C'est un tableau pendu dans un sombre musée
+Et quelquefois tu vas le regarder de près
+
+Aujourd'hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées
+C'était et je voudrais ne pas m'en souvenir c'était au déclin de
+la beauté
+
+Entourée de flammes ferventes Notre-Dame m'a regardé à Chartres
+Le sang de votre Sacré-Coeur m'a inondé à Montmartre
+Je suis malade d'ouïr les paroles bienheureuses
+L'amour dont je souffre est une maladie honteuse
+Et l'image qui te possède te fait survivre dans l'insomnie et dans
+l'angoisse
+C'est toujours près de toi cette image qui passe
+
+Maintenant tu es au bord de la Méditerranée
+Sous les citronniers qui sont en fleur toute l'année
+Avec tes amis tu te promènes en barque
+L'un est Nissard il y a un Mentonasque et deux Turbiasques
+Nous regardons avec effroi les poulpes des profondeurs
+Et parmi les algues nagent les poissons images du Sauveur
+
+Tu es dans le jardin d'une auberge aux environs de Prague
+Tu te sens tout heureux une rose est sur la table
+Et tu observes au lieu d'écrire ton conte en prose
+La cétoine qui dort dans le coeur de la rose
+
+Épouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-Vit
+Tu étais triste à mourir le jour où tu t'y vis
+Tu ressembles au Lazare affolé par le jour
+Les aiguilles de l'horloge du quartier juif vont à rebours
+Et tu recules aussi dans ta vie lentement
+En montant au Hradchin et le soir en écoutant
+Dans les tavernes chanter des chansons tchèques
+
+Te voici à Marseille au milieu des pastèques
+
+Te voici à Coblence à l'hôtel du Géant
+
+Te voici à Rome assis sous un néflier du Japon
+
+Te voici à Amsterdam avec une jeune fille que tu trouves belle et
+qui est laide
+Elle doit se marier avec un étudiant de Leyde
+On y loue des chambres en latin Cubicula locanda
+
+Je m'en souviens j'y ai passé trois jours et autant à Gouda
+
+Tu es à Paris chez le juge d'instruction
+Comme un criminel on te met en état d'arrestation
+
+Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages
+Avant de t'apercevoir du mensonge et de l'âge
+Tu as souffert de l'amour à vingt et à trente ans
+J'ai vécu comme un fou et j'ai perdu mon temps
+
+Tu n'oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais
+sangloter
+Sur toi sur celle que j'aime sur tout ce qui t'a épouvanté
+Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émigrants
+Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent des enfants
+Ils emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare
+Ils ont foi dans leur étoile comme les rois-mages
+Ils espèrent gagner de l'argent dans l'Argentine
+Et revenir dans leur pays après avoir fait fortune
+Une famille transporte un édredon rouge comme vous transportez
+votre coeur
+Cet édredon et nos rêves sont aussi irréels
+Quelques-uns de ces émigrants restent ici et se logent
+Rue des Rosiers ou rue des Écouffes dans des bouges
+Je les ai vus souvent le soir ils prennent l'air dans la rue
+Et se déplacent rarement comme les pièces aux échecs
+Il y a surtout des Juifs leurs femmes portent perruque
+Elles restent assises exsangues au fond des boutiques
+
+Tu es debout devant le zinc d'un bar crapuleux
+Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux
+
+Tu es la nuit dans un grand restaurant
+
+Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependant
+Toutes même la plus laide a fait souffrir son amant
+
+Elle est la fille d'un sergent de ville de Jersey
+
+Ses mains que je n'avais pas vues sont dures et gercées
+
+J'ai une pitié immense pour les coutures de son ventre
+
+J'humilie maintenant à une pauvre fille au rire horrible ma bouche
+
+Tu es seul le matin va venir
+Les laitiers font tinter leurs bidons dans les rues
+
+La nuit s'éloigne ainsi qu'une belle Métive
+C'est Ferdine la fausse ou Léa l'attentive
+
+Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
+Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie
+
+Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
+Dormir parmi tes fétiches d'Océanie et de Guinée
+Ils sont des Christ d'une autre forme et d'une autre croyance
+Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances
+
+Adieu Adieu
+
+Soleil cou coupé
+
+
+LE PONT MIRABEAU
+
+Sous le pont Mirabeau coule la Seine
+Et nos amours
+Faut-il qu'il m'en souvienne
+La joie venait toujours après la peine.
+
+Vienne la nuit sonne l'heure
+Les jours s'en vont je demeure
+
+Les mains dans les mains restons face à face
+Tandis que sous
+Le pont de nos bras passe
+Des éternels regards l'onde si lasse
+
+Vienne la nuit sonne l'heure
+Les jours s'en vont je demeure
+
+L'amour s'en va comme cette eau courante
+L'amour s'en va
+Comme la vie est lente
+Et comme l'Espérance est violente
+
+Vienne la nuit sonne l'heure
+Les jours s'en vont je demeure
+
+Passent les jours et passent les semaines
+Ni temps passé
+Ni les amours reviennent
+Sous le pont Mirabeau coule la Seine
+
+
+LA CHANSON DU MAL-AIMÉ
+
+A Paul Léautaud
+
+Et je chantais cette romance
+En 1903 sans savoir
+Que mon amour à la semblance
+Du beau Phénix s'il meurt un soir
+Le matin voit sa renaissance.
+
+Un soir de demi-brume à Londres
+Un voyou qui ressemblait à
+Mon amour vint à ma rencontre
+Et le regard qu'il me jeta
+Me fit baisser les yeux de honte
+
+Je suivis ce mauvais garçon
+Qui sifflotait mains dans les poches
+Nous semblions entre les maisons
+Onde ouverte de la Mer Rouge
+Lui les Hébreux moi Pharaon
+
+Que tombent ces vagues de briques
+Si tu ne fus pas bien aimée
+Je suis le souverain d'Égypte
+Sa soeur-épouse son armée
+Si tu n'es pas l'amour unique
+
+Au tournant d'une rue brûlant
+De tous les feux de ses façades
+Plaies du brouillard sanguinolent
+Où se lamentaient les façades
+Une femme lui ressemblant
+
+C'était son regard d'inhumaine
+La cicatrice à son cou nu
+Sortit saoule d'une taverne
+Au moment où je reconnus
+La fausseté de l'amour même
+
+Lorsqu'il fut de retour enfin
+Dans sa patrie le sage Ulysse
+Son vieux chien de lui se souvint
+Près d'un tapis de haute lisse
+Sa femme attendait qu'il revînt
+
+L'époux royal de Sacontale
+Las de vaincre se réjouit
+Quand il la retrouva plus pâle
+D'attente et d'amour yeux pâlis
+Caressant sa gazelle mâle
+
+J'ai pensé à ces rois heureux
+Lorsque le faux amour et celle
+Dont je suis encore amoureux
+Heurtant leurs ombres infidèles
+Me rendirent si malheureux
+
+Regrets sur quoi l'enfer se fonde
+Qu'un ciel d'oubli s'ouvre à mes voeux
+Pour son baiser les rois du monde
+Seraient morts les pauvres fameux
+Pour elle eussent vendu leur ombre
+
+J'ai hiverné dans mon passé
+Revienne le soleil de Pâques
+Pour chauffer un coeur plus glacé
+Que les quarante de Sébaste
+Moins que ma vie martyrisés
+
+Mon beau navire ô ma mémoire
+Avons-nous assez navigué
+Dans une onde mauvaise à boire
+Avons-nous assez divagué
+De la belle aube au triste soir
+
+Adieu faux amour confondu
+Avec la femme qui s'éloigne
+Avec celle que j'ai perdue
+L'année dernière en Allemagne
+Et que je ne reverrai plus
+
+Voie lactée ô soeur lumineuse
+Des blancs ruisseaux de Chanaan
+Et des corps blancs des amoureuses
+Nageurs morts suivrons-nous d'ahan
+Ton cours vers d'autres nébuleuses
+
+Je me souviens d'une autre année
+C'était l'aube d'un jour d'avril
+J'ai chanté ma joie bien-aimée
+Chanté l'amour à voix virile
+Au moment d'amour de l'année
+
+
+Aubade chantée à Laetare l'an passé
+
+C'est le printemps viens-t'en Pâquette
+Te promener au bois joli
+Les poules dans la cour caquètent
+L'aube au ciel fait de roses plis
+L'amour chemine à ta conquête
+
+Mars et Vénus sont revenus
+Ils s'embrassent à bouches folles
+Devant des sites ingénus
+Où sous les roses qui feuillolent
+De beaux dieux roses dansent nus
+
+Viens ma tendresse est la régente
+De la floraison qui paraît
+La nature est belle et touchante
+Pan sifflote dans la forêt
+Les grenouilles humides chantent
+
+
+Beaucoup de ces dieux...
+
+Beaucoup de ces dieux ont péri
+C'est sur eux que pleurent les saules
+Le grand Pan l'amour Jésus-Christ
+Sont bien morts et les chats miaulent
+Dans la cour je pleure à Paris
+
+Moi qui sais des lais pour les reines
+Les complaintes de mes années
+Des hymnes d'esclave aux murènes
+La romance du mal aimé
+Et des chansons pour les sirènes
+
+L'amour est mort j'en suis tremblant
+J'adore de belles idoles
+Les souvenirs lui ressemblant
+Comme la femme de Mausole
+Je reste fidèle et dolent
+
+Je suis fidèle comme un dogue
+Au maître le lierre au tronc
+Et les Cosaques Zaporogues
+Ivrognes pieux et larrons
+Aux steppes et au décalogue
+
+Portez comme un joug le Croissant
+Qu'interrogent les astrologues
+Je suis le Sultan tout-puissant
+O mes Cosaques Zaporogues
+Votre Seigneur éblouissant
+
+Devenez mes sujets fidèles
+Leur avait écrit le Sultan
+Ils rirent à cette nouvelle
+Et répondirent à l'instant
+A la lueur d'une chandelle
+
+
+Réponse des Cosaques Zaporogues au Sultan de Constantinople
+
+Plus criminel que Barrabas
+Cornu comme les mauvais anges
+Quel Belzébuth es-tu là-bas
+Nourri d'immondice et de fange
+Nous n'irons pas à tes sabbats
+
+Poisson pourri de Salonique
+Long collier des sommeils affreux
+D'yeux arrachés à coup de pique
+Ta mère fit un pet foireux
+Et tu naquis de sa colique
+
+Bourreau de Podolie Amant
+Des plaies des ulcères des croûtes
+Groin de cochon cul de jument
+Tes richesses garde-les toutes
+Pour payer tes médicaments
+
+
+Voie lactée {1}
+
+Voie lactée ô soeur lumineuse
+Des blancs ruisseaux de Chanaan
+Et des corps blancs des amoureuses
+Nageurs morts suivrons nous d'ahan
+Ton cours vers d'autres nébuleuses
+
+Regret des yeux de la putain
+Et belle comme une panthère
+Amour vos baisers florentins
+Avaient une saveur amère
+Qui a rebuté nos destins
+
+Ses regards laissaient une traîne
+D'étoiles dans les soirs tremblants
+Dans ses yeux nageaient les sirènes
+Et nos baisers mordus sanglants
+Faisaient pleurer nos fées marraines
+
+Mais en vérité je l'attends
+Avec mon coeur avec mon âme
+Et sur le pont des Reviens-t'en
+Si jamais reviens cette femme
+Je lui dirai Je suis content
+
+Mon coeur et ma tête se vident
+Tout le ciel s'écoule par eux
+O mes tonneaux des Danaïdes
+Comment faire pour être heureux
+Comme un petit enfant candide
+
+Je ne veux jamais l'oublier
+Ma colombe ma blanche rade
+O marguerite exfoliée
+Mon île au loin ma Désirade
+Ma rose mon giroflier
+
+Les satyres et les pyraustes
+Les égypans les feux follets
+Et les destins damnés ou faustes
+La corde au cou comme à Calais
+Sur ma douleur quel holocauste
+
+Douleur qui doubles les destins
+La licorne et le capricorne
+Mon âme et mon corps incertains
+Te fuient ô bûcher divin qu'ornent
+Des astres des fleurs du matin
+
+Malheur dieu pâle aux yeux d'ivoire
+Tes prêtres fous t'ont-ils paré
+Tes victimes en robe noire
+Ont-elles vainement pleuré
+Malheur dieu qu'il ne faut pas croire
+
+Et toi qui me suis en rampant
+Dieu de mes dieux morts en automne
+Tu mesures combien d'empans
+J'ai droit que la terre me donne
+O mon ombre ô mon vieux serpent
+
+Au soleil parce que tu l'aimes
+Je t'ai menée souviens-t'en bien
+Ténébreuse épouse que j'aime
+Tu es à moi en n'étant rien
+O mon ombre en deuil de moi-même
+
+L'hiver est mort tout enneigé
+On a brûlé les ruches blanches
+Dans les jardins et les vergers
+Les oiseaux chantent sur les branches
+Le printemps clair l'Avril léger
+
+Mort d'immortels argyraspides
+La neige aux boucliers d'argent
+Fuit les dendrophores livides
+Du printemps cher aux pauvres gens
+Qui resourient les yeux humides
+
+Et moi j'ai le coeur aussi gros
+Qu'un cul de dame damascène
+O mon amour je t'aimais trop
+Et maintenant j'ai trop de peine
+Les sept épées hors du fourreau
+
+Sept épées de mélancolie
+Sans morfil ô claires douleurs
+Sont dans mon coeur et la folie
+Veut raisonner pour mon malheur
+Comment voulez-vous que j'oublie
+
+
+Les sept épées
+
+La première est toute d'argent
+Et son nom tremblant c'est Pâline
+Sa lame un ciel d'hiver neigeant
+Son destin sanglant gibeline
+Vulcain mourut en la forgeant
+
+La seconde nommée Noubosse
+Est un bel arc-en-ciel joyeux
+Les dieux s'en servent à leurs noces
+Elle a tué trente Bé-Rieux
+Et fut douée par Carabosse
+
+La troisième bleu féminin
+N'en est pas moins un chibriape
+Appelé Lul de Faltenin
+Et que porte sur une nappe
+L'Hermès Ernest devenu nain
+
+La quatrième Malourène
+Est un fleuve vert et doré
+C'est le soir quand les riveraines
+Y baignent leurs corps adorés
+Et des chants de rameurs s'y trainent
+
+La cinquième Sainte-Fabeau
+C'est la plus belle des quenouilles
+C'est un cyprès sur un tombeau
+Où les quatre vents s'agenouillent
+Et chaque nuit c'est un flambeau
+
+La Sixième métal de gloire
+C'est l'ami aux si douces mains
+Dont chaque matin nous sépare
+Adieu voilà votre chemin
+Les coqs s'épuisaient en fanfares
+
+Et la septième s'exténue
+Une femme une rose morte
+Merci que le dernier venu
+Sur mon amour ferme la porte
+Je ne vous ai jamais connue
+
+
+Voie lactée {2}
+
+Voie lactée ô soeur lumineuse
+Des blancs ruisseaux de Chanaan
+Et des corps blancs des amoureuses
+Nageurs morts suivrons-nous d'ahan
+Ton cours vers d'autres nébuleuses
+
+Les démons du hasard selon
+Le chant du firmament nous mènent
+A sons perdus leurs violons
+Font danser notre race humaine
+Sur la descente à reculons
+
+Destins destins impénétrables
+Rois secoués par la folie
+Et ces grelottantes étoiles
+De fausses femmes dans vos lits
+Aux déserts que l'histoire accable
+
+Luitpold le vieux prince régent
+Tuteur de deux royautés folles
+Sanglote-t-il en y songeant
+Quand vacillent les lucioles
+Mouches dorées de la Saint-Jean
+
+Près d'un château sans châtelaine
+La barque aux barcarols chantants
+Sur un lac blanc et sous l'haleine
+Des vents qui tremblent au printemps
+Voguait cygne mourant sirène
+
+Un jour le roi dans l'eau d'argent
+Se noya puis la bouche ouverte
+Il s'en revint en surnageant
+Sur la rive dormir inerte
+Face tournée au ciel changeant
+
+Juin ton soleil ardente lyre
+Brûle mes doigts endoloris
+Triste et mélodieux délire
+J'erre à travers mon beau Paris
+Sans avoir le coeur d'y mourir
+
+Les dimanches s'y éternisent
+Et les orgues de Barbarie
+Y sanglotent dans les cours grises
+Les fleurs aux balcons de Paris
+Penchent comme la tour de Pise
+
+Soirs de Paris ivres du gin
+Flambant de l'électricité
+Les tramways feux verts sur l'échine
+Musiquent au long des portées
+De rails leur folie de machines
+
+Les cafés gonflés de fumée
+Crient tout l'amour de leurs tziganes
+De tous leurs siphons enrhumés
+De leurs garçons vêtus d'un pagne
+Vers toi toi que j'ai tant aimée
+
+Moi qui sais des lais pour les reines
+Les complaintes de mes années
+Des hymnes d'esclave aux murènes
+La romance du mal aimé
+Et des chansons pour les sirènes
+
+
+LES COLCHIQUES
+
+Le pré est vénéneux mais joli en automne
+Les vaches y paissant
+Lentement s'empoisonnent
+Le colchique couleur de cerne et de lilas
+Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-la
+Violatres comme leur cerne et comme cet automne
+Et ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonne
+
+Les enfants de l'école viennent avec fracas
+Vêtus de hoquetons et jouant de l'harmonica
+Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères
+Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières
+Qui battent comme les fleurs battent au vent dément
+
+Le gardien du troupeau chante tout doucement
+Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
+Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l'automne
+
+
+PALAIS
+
+A Max Jacob
+
+Vers le palais de Rosemonde au fond du Rêve
+Mes rêveuses pensées pieds nus vont en soirée
+Le palais don du roi comme un roi nu s'élève
+Des chairs fouettées des roses de la roseraie
+
+On voit venir au fond du jardin mes pensées
+Qui sourient du concert joué par les grenouilles
+Elles ont envie des cyprès grandes quenouilles
+Et le soleil miroir des roses s'est brisé
+
+Le stigmate sanglant des mains contre les vitres
+Quel archet mal blessé du couchant le troua
+La résine qui rend amer le vin de Chypre
+Ma bouche aux agapes d'agneau blanc l'éprouva
+
+Sur les genoux pointus du monarque adultère
+Sur le mai de son âge et sur son trente et un
+Madame Rosemonde roule avec mystère
+Ses petits yeux tout ronds pareils aux yeux des Huns
+
+Dame de mes pensées au cul de perle fine
+Dont ni perle ni cul n'égale l'orient
+Qui donc attendez-vous
+De rêveuses pensées en marche à l'Orient
+Mes plus belles voisines
+
+Toc toc Entrez dans l'antichambre le jour baisse
+La veilleuse dans l'ombre est un bijou d'or cuit
+Pendez vos têtes aux patères par les tresses
+Le ciel presque nocturne a des lueurs d'aiguilles
+
+On entra dans la salle à manger les narines
+Reniflaient une odeur de graisse et de graillon
+On eut vingt potages dont trois couleurs d'urine
+Et le roi prit deux oeufs pochés dans du bouillon
+
+Puis les marmitons apportèrent les viandes
+Des rôtis de pensées mortes dans mon cerveau
+Mes beaux rêves mort-nés en tranches bien saignantes
+Et mes souvenirs faisandés en godiveaux
+
+Or ces pensées mortes depuis des millénaires
+Avaient le fade goût des grands mammouths gelés
+Les os ou songe-creux venaient des ossuaires
+En danse macabre aux plis de mon cervelet
+
+Et tous ces mets criaient des choses nonpareilles
+Mais nom de Dieu!
+Ventre affamé n'a pas d'oreilles
+Et les convives mastiquaient à qui mieux mieux
+
+Ah! nom de Dieu! qu'ont donc crié ces entrecôtes
+Ces grands pâtés ces os à moelle et mirotons
+Langues de feu où sont-elles mes pentecôtes
+Pour mes pensées de tous pays de tous les temps
+
+
+CHANTRE
+
+Et l'unique cordeau des trompettes marines
+
+
+CRÉPUSCULE
+
+A Mademoiselle Marie Laurencin
+
+Frôlée par les ombres des morts
+Sur l'herbe où le jour s'exténue
+L'arlequine s'est mise nue
+Et dans l'étang mire son corps
+
+Un charlatan crépusculaire
+Vante les tours que l'on va faire
+Le ciel sans teinte est constellé
+D'astres pâles comme du lait
+
+Sur les tréteaux l'arlequin blême
+Salue d'abord les spectateurs
+Des sorciers venus de Bohême
+Quelques fées et les enchanteurs
+
+Ayant décroché une étoile
+Il la manie à bras tendu
+Tandis que des pieds un pendu
+Sonne en mesure les cymbales
+
+L'aveugle berce un bel enfant
+La biche passe avec ses faons
+Le nain regarde d'un air triste
+Grandir l'arlequin trismégiste
+
+
+ANNIE
+
+Sur la côte du Texas
+Entre Mobile et Galveston il y a
+Un grand jardin tout plein de roses
+Il contient aussi une villa
+Qui est une grande rose
+
+Une femme se promène souvent
+Dans le jardin toute seule
+Et quand je passe sur la route bordée de tilleuls
+Nous nous regardons
+
+Comme cette femme est mennonite
+Ses rosiers et ses vêtements n'ont pas de boutons
+Il en manque deux à mon veston
+La dame et moi suivons presque le même rite
+
+
+LA MAISON DES MORTS
+
+A Maurice Raynal
+
+S'étendant sur les côtés du cimetière
+La maison des morts l'encadrait comme un cloître
+A l'intérieur de ses vitrines
+Pareilles à celles des boutiques de modes
+Au lieu de sourire debout
+Les mannequins grimaçaient pour l'éternité
+
+Arrivé à Munich depuis quinze ou vingt jours
+J'étais entré pour la première fois et par hasard
+Dans ce cimetière presque désert
+Et je claquais des dents
+Devant toute cette bourgeoisie
+Exposée et vêtue le mieux possible
+En attendant la sépulture
+
+Soudain
+Rapide comme ma mémoire
+Les yeux ses rallumèrent
+De cellule vitrée en cellule vitrée
+Le ciel se peupla d'une apocalypse
+Vivace
+
+Et la terra plate à l'infini
+Comme avant Galilée
+Se couvrit de mille mythologies immobiles
+Un ange en diamant brisa toutes les vitrines
+Et les morts m'accostèrent
+Avec des mines de l'autre monde
+
+Mais leur visage et leurs attitudes
+Devinrent bientôt moins funèbres
+Le ciel et la terre perdirent
+Leur aspect fantasmagorique
+
+Les morts se réjouissaient
+De voir leurs corps trépassés entre eux et la lumière
+Ils riaient de voir leur ombre et l'observaient
+Comme si véritablement
+C'eût été leur vie passée
+
+Alors je les dénombrai
+Ils étaient quarante-neuf hommes
+Femmes et enfants
+Qui embellissaient à vue d'oeil
+Et me regardaient maintenant
+Avec tant de cordialité
+Tant de tendresse même
+Que les prenant en amitié
+
+Tout à coup
+Je les invitai à une promenade Loin des arcades de leur maison
+
+Et tous bras dessus bras dessous
+Fredonnant des airs militaires
+Oui tous vos péchés sont absous
+Nous quittâmes le cimetière
+
+Nous traversâmes la ville
+Et rencontrions souvent
+Des parents des amis qui se joignaient
+A la petite troupe des morts récents
+Tous étaient si gais
+Si charmants si bien portants
+Que bien malin qui aurait pu
+Distinguer les morts des vivants
+
+Puis dans la campagne
+On s'éparpilla
+Deux chevau-légers nous joignirent
+On leur fit fête
+Ils coupèrent du bois de viorne
+Et de sureau
+Dont ils firent des sifflets
+Qu'ils distribuèrent aux enfants
+
+Plus tard dans un bal champêtre
+Les couples mains sur les épaules
+Dansèrent au son aigre des cithares
+
+Ils n'avaient pas oublié la danse
+Ces morts et ces mortes
+On buvait aussi
+Et de temps à autre une cloche
+Annonçait qu'un autre tonneau
+Allait être mis en perce
+Une morte assise sur un banc
+Près d'un buisson d'épine-vinette
+Laissait un étudiant
+Agenouillé à ses pieds
+Lui parler de fiançailles
+
+Je vous attendrai
+Dix ans vingt ans s'il le faut
+Votre volonté sera la mienne
+
+Je vous attendrai
+Toute votre vie
+Répondait la morte
+
+Des enfants
+De ce monde ou bien de l'autre
+Chantaient de ces rondes
+Aux paroles absurdes et lyriques
+Qui sans doute sont les restes
+Des plus anciens monuments poétiques
+De l'humanité
+
+L'étudiant passa une bague
+A l'annulaire de la jeune morte
+Voici le gage de mon amour
+De nos fiançailles
+Ni le temps ni l'absence
+Ne nous feront oublier nos promesses
+
+Et un jour nous auront une belle noce
+Des touffes de myrte
+A nos vêtements et dans vos cheveux
+Un beau sermon à l'église
+De longs discours après le banquet
+Et de la musique
+De la musique
+
+Nos enfants
+Dit la fiancée
+Seront plus beaux plus beaux encore
+Hélas! la bague était brisée
+Que s'ils étaient d'argent ou d'or
+D'émeraude ou de diamant
+Seront plus clairs plus clairs encore
+Que les astres du firmament
+Que la lumière de l'aurore
+Que vos regards mon fiancé
+Auront meilleure odeur encore
+Hélas! la bague était brisée
+Que le lilas qui vient d'éclore
+Que le thym la rose ou qu'un brin
+De lavande ou de romarin
+
+Les musiciens s'en étant allés
+Nous continuâmes la promenade
+
+Au bord d'un lac
+On s'amusa à faire des ricochets
+Avec des cailloux plats
+Sur l'eau qui dansait à peine
+
+Des barques étaient amarrées
+Dans un havre
+On les détacha
+Après que toute la troupe se fut embarquée
+Et quelques morts ramaient
+Avec autant de vigueur que les vivants
+
+A l'avant du bateau que je gouvernais
+Un mort parlait avec une jeune femme
+Vêtue d'une robe jaune
+D'un corsage noir
+Avec des rubans bleus et d'un chapeau gris
+Orné d'une seule petite plume défrisée
+
+Je vous aime
+Disait-il
+Comme le pigeon aime la colombe
+Comme l'insecte nocturne
+Aime la lumière
+
+Trop tard
+Répondait la vivante
+Repoussez repoussez cet amour défendu
+Je suis mariée
+Voyez l'anneau qui brille
+Mes mains tremblent
+Je pleure et je voudrais mourir
+
+Les barques étaient arrivées
+A un endroit où les chevau-légers
+Savaient qu'un écho répondait de la rive
+On ne se lassait point de l'interroger
+Il y eut des questions si extravagantes
+Et des réponses tellement pleines d'à-propos
+Que c'était à mourir de rire
+Et le mort disait à la vivante
+
+Nous serions si heureux ensemble
+Sur nous l'eau se refermera
+Mais vous pleurez et vos mains tremblent
+Aucun de nous ne reviendra
+
+On reprit terre et ce fut le retour
+Les amoureux s'entr'aimaient
+Et par couples aux belles bouches
+Marchaient à distances inégales
+Les morts avaient choisi les vivantes
+Et les vivants
+Des mortes
+Un genévrier parfois
+Faisait l'effet d'un fantôme
+
+Les enfants déchiraient l'air
+En soufflant les joues creuses
+Dans leurs sifflets de viorne
+Ou de sureau
+Tandis que les militaires
+Chantaient des tyroliennes
+En se répondant comme on le fait
+Dans la montagne
+
+Dans la ville
+Notre troupe diminua peu à peu
+On se disait
+Au revoir
+A demain
+A bientôt
+Bientôt entraient dans les brasseries
+Quelques-uns nous quittèrent
+Devant une boucherie canine
+Pour y acheter leur repas du soir
+
+Bientôt je restai seul avec ces morts
+Qui s'en allaient tout droit
+Au cimetière
+Où
+Sous les Arcades
+Je les reconnus
+Couchés
+Immobiles
+Et bien vêtus
+Attendant la sépulture derrière les vitrines
+
+Ils ne se doutaient pas
+De ce qui s'était passé
+Mais les vivants en gardaient le souvenir
+C'était un bonheur inespéré
+Et si certain
+Qu'ils ne craignaient point de le perdre
+
+Ils vivaient si noblement
+Que ceux qui la veille encore
+Les regardaient comme leurs égaux
+Ou même quelque chose de moins
+Admiraient maintenant
+Leur puissance leur richesse et leur génie
+Car y a-t-il rien qui vous élève
+Comme d'avoir aimé un mort ou une morte
+On devient si pur qu'on en arrive
+Dans les glaciers de la mémoire
+A se confondre avec le souvenir
+On est fortifié pour la vie
+Et l'on n'a plus besoin de personne
+
+
+CLOTILDE
+
+L'anémone et l'ancolie
+Ont poussé dans le jardin
+Où dort la mélancolie
+Entre l'amour et le dédain
+
+Il y vient aussi nos ombres
+Que la nuit dissipera
+Le soleil qui les rend sombres
+Avec elles disparaîtra
+
+Les déités des eaux vives
+Laissent couler leurs cheveux
+Passe il faut que tu poursuives
+Cette belle ombre que tu veux
+
+
+CORTÈGE
+
+A M. Léon Bailby
+
+Oiseau tranquille au vol inverse oiseau
+Qui nidifie en l'air
+A la limite où notre sol brille déjà
+Baisse ta deuxième paupière la terre t'éblouit
+Quand tu lèves la tête
+
+Et moi aussi de près je suis sombre et terne
+Une brume qui vient d'obscurcir les lanternes
+Une main qui tout à coup se pose devant les yeux
+Une voûte entre vous et toutes les lumières
+Et je m'éloignerai m'illuminant au milieu d'ombres
+
+Et d'alignements d'yeux des astres bien-aimés
+
+Oiseau tranquille au vol inverse oiseau
+Qui nidifie en l'air
+A la limite où brille déjà ma mémoire
+Baisse ta deuxième paupière
+Ni à cause du soleil ni à cause de la terre
+Mais pour ce feu oblong dont l'intensité ira s'augmentant
+Au point qu'il deviendra un jour l'unique lumière
+
+Un jour
+Un jour je m'attendais moi-même
+Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes
+Pour que je sache enfin celui-là que je suis
+Moi qui connais les autres
+Je les connais par les cinq sens et quelques autres
+Il me suffit de voir leur pieds pour pouvoir refaire ces gens à
+milliers
+De voir leurs pieds paniques un seul de leurs cheveux
+De voir leur langue quand il me plaît de faire le médecin
+Ou leurs enfants quand il me plaît de faire le prophète
+Les vaisseaux des armateurs la plume de mes confrères
+La monnaie des aveugles les mains des muets
+Ou bien encore à cause du vocabulaire et non de l'écriture
+Une lettre écrite par ceux qui ont plus de vingt ans
+Il me suffit de sentir l'odeur de leurs églises
+L'odeur des fleuves dans leurs villes
+Le parfum des fleurs dans les jardins publics
+O Corneille Agrippa l'odeur d'un petit chien m'eût suffi
+Pour décrire exactement tes concitoyens de Cologne
+Leurs rois-mages et la ribambelle ursuline
+Qui t'inspirait l'erreur touchant toutes les femmes
+Il me suffit de goûter la saveur de laurier qu'on cultive pour que
+j'aime ou que je bafoue
+Et de toucher les vêtements
+Pour ne pas douter si l'on est frileux ou non
+O gens que je connais
+Il me suffit d'entendre le bruit de leurs pas
+Pour pouvoir indiquer à jamais la direction qu'ils ont prise
+Il me suffit de tous ceux-là pour me croire le droit
+De ressusciter les autres
+Un jour je m'attendais moi-même
+Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes
+Et d'un lyrique pas s'avançaient ceux que j'aime
+Parmi lesquels je n'étais pas
+Les géants couverts d'algues passaient dans leurs villes
+Sous-marines où les tours seules étaient des îles
+Et cette mer avec les clartés de ses profondeurs
+Coulait sang de mes veines et fait battre mon coeur
+Puis sur cette terre il venait mille peuplades blanches
+Dont chaque homme tenait une rose à la main
+Et le langage qu'ils inventaient en chemin
+Je l'appris de leur bouche et je le parle encore
+Le cortège passait et j'y cherchais mon corps
+Tous ceux qui survenaient et n'étaient pas moi-même
+Amenaient un à un les morceaux de moi-même
+On me bâtit peu à peu comme on élève une tour
+Les peuples s'entassaient et je parus moi-même
+Qu'ont formé tous les corps et les choses humaines
+
+Temps passés Trépassés Les dieux qui me formâtes
+Je ne vis que passant ainsi que vous passâtes
+Et détournant mes yeux de ce vide avenir
+En moi-même je vois tout le passé grandir
+
+Rien n'est mort que ce qui n'existe pas encore
+Près du passé luisant demain est incolore
+Il est informe aussi près de ce qui parfait
+Présente tout ensemble et l'effort et l'effet
+
+
+MARIZIBILL
+
+Dans la Haute-Rue à Cologne
+Elle allait et venait le soir
+Offerte à tous en tout mignonne
+Puis buvait lasse des trottoirs
+Très tard dans les brasseries borgnes
+
+Elle se mettait sur la paille
+Pour un maquereau roux et rose
+C'était un juif il sentait l'ail
+Et l'avait venant de Formose
+Tirée d'un bordel de Changaï
+
+Je connais des gens de toutes sortes
+Ils n'égalent pas leurs destins
+Indécis comme feuilles mortes
+Leurs yeux sont des feux mal éteints
+Leurs coeurs bougent comme leurs portes
+
+
+LE VOYAGEUR
+
+A Fernand Fleuret
+
+Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant
+
+La vie est variable aussi bien que l'Euripe
+
+Tu regardais un banc de nuages descendre
+Avec le paquebot orphelin vers les fièvres futures
+Et de tous ces regrets de tous ces repentirs
+Te souviens-tu
+
+Vagues poissons arqués fleurs submarines
+Une nuit c'était la mer
+Et les fleuves s'y répandaient
+
+Je m'en souviens je m'en souviens encore
+
+Un soir je descendis dans une auberge triste
+Auprès de Luxembourg
+Dans le fond de la salle il s'envolait un Christ
+Quelqu'un avait un furet
+Un autre un hérisson
+L'on jouait aux cartes
+Et toi tu m'avais oublié
+
+Te souviens-tu du long orphelinat des gares
+Nous traversâmes des villes qui tout le jour tournaient
+Et vomissaient la nuit le soleil des journées
+O matelots ô femmes sombres et vous mes compagnons
+Souvenez-vous-en
+
+Deux matelots qui ne s'étaient jamais quittés
+Deux matelots qui ne s'étaient jamais parlé
+Le plus jeune en mourant tomba sur le côté
+
+O vous chers compagnons
+Sonneries électriques des gares chant des moissonneuses
+Traîneau d'un boucher régiment des rues sans nombre
+Cavalerie des ponts nuits livides de l'alcool
+Les villes que j'ai vues vivaient comme des folles
+
+Te souviens-tu des banlieues et du troupeau plaintif des paysages
+
+Les cyprès projetaient sous la lune leurs ombres
+J'écoutais cette nuit au déclin de l'été
+Un oiseau langoureux et toujours irrité
+Et le bruit éternel d'un fleuve large et sombre
+
+Mais tandis que mourants roulaient vers l'estuaire
+Tous les regards tous les regards de tous les yeux
+Les bords étaient déserts herbus silencieux
+Et la montagne à l'autre rive était très claire
+
+Alors sans bruit sans qu'on pût voir rien de vivant
+Contre le mont passèrent des ombres vivaces
+De profil ou soudain tournant leurs vagues faces
+Et tenant l'ombre de leurs lances en avant
+
+Les ombres contre le mont perpendiculaire
+Grandissaient ou parfois s'abaissaient brusquement
+Et ces ombres barbues pleuraient humainement
+En glissant pas à pas sur la montagne claire
+
+Qui donc reconnais-tu sur ces vieilles photographies
+Te souviens-tu du jour où une vieille abeille tomba dans le feu
+C'était tu t'en souviens à la fin de l'été
+Deux matelots qui ne s'étaient jamais quittés
+L'aîné portait au cou une chaîne de fer
+Le plus jeune mettait ses cheveux blonds en tresse
+
+Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant
+
+La vie est variable aussi bien que l'Euripe
+
+
+MARIE
+
+Vous y dansiez petite fille
+Y danserez-vous mère-grand
+C'est la maclotte qui sautille
+Toutes les cloches sonneront
+Quand donc reviendrez-vous Marie
+
+Les masques sont silencieux
+Et la musique est si lointaine
+Qu'elle semble venir des cieux
+Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine
+Et mon mal est délicieux
+
+Les brebis s'en vont dans la neige
+Flocons de laine et ceux d'argent
+Des soldats passent et que n'ai-je
+Un coeur à moi ce coeur changeant
+Changeant et puis encor que sais-je
+
+Sais-je où s'en iront tes cheveux
+Crépus comme mer qui moutonne
+Sais-je où s'en iront tes cheveux
+Et tes mains feuilles de l'automne
+Que jonchent aussi nos aveux
+
+Je passais au bord de la Seine
+Un livre ancien sous le bras
+Le fleuve est pareil à ma peine
+Il s'écoule et ne tarit pas
+Quand donc finira la semaine
+
+
+LA BLANCHE NEIGE
+
+Les anges les anges dans le ciel
+L'un est vêtu en officier
+L'un est vêtu en cuisinier
+Et les autres chantent
+
+Bel officier couleur du ciel
+Le doux printemps longtemps après Noël
+Te médaillera d'un beau soleil
+D'un beau soleil
+
+Le cuisinier plume les oies
+Ah! tombe neige
+Tombe et que n'ai-je
+Ma bien-aimée entre mes bras
+
+
+POÈME LU AU MARIAGE D'ANDRÉ SALMON
+
+Le 13 juillet 1909
+
+En voyant des drapeaux ce matin je ne me suis pas dit
+Voilà les riches vêtements des pauvres
+Ni la pudeur démocratique veut me voiler sa douleur
+Ni la liberté en honneur fait qu'on imite maintenant
+Les feuilles ô liberté végétale ô seule liberté terrestre
+Ni les maisons flambent parce qu'on partira pour ne plus revenir
+Ni ces mains agitées travailleront demain pour nous tous
+Ni même on a pendu ceux qui ne savaient pas profiter de la vie
+Ni même on renouvelle le monde en reprenant la Bastille
+Je sais que seuls le renouvellent ceux qui sont fondés en poésie
+On a pavoisé Paris parce que mon ami André Salmon s'y marie
+
+Nous nous sommes rencontrés dans un caveau maudit
+Au temps de notre jeunesse
+Fumant tous deux et mal vêtus attendant l'aube
+Epris épris des mêmes paroles dont il faudra changer le sens
+Trompés trompés pauvres petits et ne sachant pas encore rire
+La table et les deux verres devinrent un mourant qui nous jeta le
+dernier regard d'Orphée
+Les verres tombèrent se brisèrent
+Et nous apprîmes à rire
+Nous partîmes alors pèlerins de la perdition
+A travers les rues à travers les contrées à travers la raison
+Je le revis au bord du fleuve sur lequel flottait Ophélie
+Qui blanche flotte encore entre les nénuphars
+Il s'en allait au milieu des Hamlets blafards
+Sur la flûte jouant les airs de la folie
+Je le revis près d'un moujik mourant compter les béatitudes
+En admirant la neige semblable aux femmes nues
+Je le revis faisant ceci ou cela en l'honneur des mêmes paroles
+Qui changent la face des enfants et je dis toutes ces choses
+Souvenir et Avenir parce que mon ami André Salmon se marie
+
+Réjouissons-nous non pas parce que notre amitié a été le fleuve
+qui nous a fertilisés
+Terrains riverains dont l'abondance est la nourriture que tous
+espèrent
+Ni parce que nos verres nous jettent encore une fois le regard
+d'Orphée mourant
+Ni parce que nous avons tant grandi que beaucoup pourraient
+confondre nos yeux et les étoiles
+Ni parce que les drapeaux claquent aux fenêtres des citoyens qui
+sont contents depuis cent ans d'avoir la vie et de menues choses à
+défendre
+Ni parce que fondés en poésie nous avons des droits sur les
+paroles qui forment et défont l'Univers
+Ni parce que nous pouvons pleurer sans ridicule et que nous savons
+rire
+Ni parce que nous fumons et buvons comme autrefois
+Réjouissons-nous parce que directeur du feu et des poètes
+L'amour qui emplit ainsi que la lumière
+Tout le solide espace entre les étoiles et les planètes
+L'amour veut qu'aujourd'hui mon ami André Salmon se marie
+
+
+L'ADIEU
+
+J'ai cueilli ce brin de bruyère
+L'automne est morte souviens-t'en
+Nous ne nous verrons plus sur terre
+Odeur du temps brin de bruyère
+Et souviens-toi que je t'attends
+
+
+SALOMÉ
+
+Pour que sourie encore une fois Jean-Baptiste
+Sire je danserais mieux que les séraphins
+Ma mère dites-moi pourquoi vous êtes triste
+En robe de comtesse à côté du Dauphin
+
+Mon coeur battait battait très fort à sa parole
+Quand je dansais dans le fenouil en écoutant
+Et je brodais des lys sur une banderole
+Destinée à flotter au bout de son bâton
+
+Et pour qui voulez-vous qu'à présent je la brode
+Son bâton refleurit sur les bords du Jourdain
+Et tous les lys quand vos soldats ô roi Hérode
+L'emmenèrent se sont flétris dans mon jardin
+
+Venez tous avec moi là-bas sous les quinconces
+Ne pleure pas ô joli fou du roi
+Prends cette tête au lieu de ta marotte et danse
+N'y touchez pas son front ma mère est déjà froid
+
+Sire marchez devant trabants marchez derrière
+Nous creuserons un trou et l'y enterrerons
+Nous planterons des fleurs et danserons en rond
+Jusqu'à l'heure où j'aurai perdu ma jarretière
+Le roi sa tabatière
+L'infante son rosaire
+Le curé son bréviaire
+
+
+LA PORTE
+
+La porte de l'hôtel sourit terriblement
+Qu'est-ce que cela peut me faire ô ma maman
+D'être cet employé pour qui seul rien n'existe
+Pi-mus couples allant dans la profonde eau triste
+Anges frais débarqués à Marseille hier matin
+J'entends mourir et remourir un chant lointain
+Humble comme je suis qui ne suis rien qui vaille
+
+Enfant je t'ai donné ce que j'avais travaille
+
+
+MERLIN ET LA VIEILLE FEMME
+
+Le soleil ce jour-là s'étalait comme un ventre
+Maternel qui saignait lentement sur le ciel
+La lumière est ma mère ô lumière sanglante
+Les nuages coulaient comme un flux menstruel
+
+Au carrefour où nulle fleur sinon la rose
+Des vents mais sans épine n'a fleuri l'hiver
+Merlin guettait la vie et l'éternelle cause
+Qui fait mourir et puis renaître l'univers
+
+Une vieille sur une mule à chape verte
+S'en vint suivant la berge du fleuve en aval
+Et l'antique Merlin dans la plaine déserte
+Se frappait la poitrine en s'écriant Rival
+
+O mon être glacé dont le destin m'accable
+Dont ce soleil de chair grelotte veux-tu voir
+Ma Mémoire venir et m'aimer ma semblable
+Et quel fils malheureux et beau je veux avoir
+
+Son geste fit crouler l'orgueil des cataclysmes
+Le soleil en dansant remuait son nombril
+Et soudain le printemps d'amour et d'héroïsme
+Amena par la main un jeune jour d'avril
+
+Les voies qui viennent de l'ouest étaient couvertes
+D'ossements d'herbes drues de destins et de fleurs
+Des monuments tremblants près des charognes vertes
+Quand les vents apportaient des poils et des malheurs
+
+Laissant sa mule à petits pas s'en vint l'amante
+A petits coups le vent défripait ses atours
+Puis les pâles amants joignant leurs mains démentes
+L'entrelacs de leurs doigts fut leur seul laps d'amour
+
+Elle balla mimant un rythme d'existence
+Criant Depuis cent ans j'espérais ton appel
+Les astres de ta vie influaient sur ma danse
+Morgane regardait de haut du mont Gibel
+
+Ah! qu'il fait doux danser quand pour vous se déclare
+Un mirage où tout chante et que les vents d'horreur
+Feignent d'être le rire de la lune hilare
+Et d'effrayer les fantômes avants-coureurs
+
+J'ai fait des gestes blancs parmi les solitudes
+Des lémures couraient peupler les cauchemars
+Mes tournoiements exprimaient les béatitudes
+Qui toutes ne sont rien qu'un pur effet de l'Art
+
+Je n'ai jamais cueilli que la fleur d'aubépine
+Aux printemps finissants qui voulaient défleurir
+Quand les oiseaux de proie proclamaient leurs rapines
+D'agneaux mort-nés et d'enfants-dieux qui vont mourir
+
+Et j'ai vieilli vois-tu pendant ta vie je danse
+Mais j'eusse été tôt lasse et l'aubépine en fleurs
+Cet avril aurait eu la pauvre confidence
+D'un corps de vieille morte en mimant la douleur
+
+Et leurs mains s'élevaient comme un vol de colombes
+Clarté sur qui la nuit fondit comme un vautour
+Puis Merlin s'en alla vers l'est disant Qu'il monte
+Le fils de ma Mémoire égale de l'Amour
+
+Qu'il monte de la fange ou soit une ombre d'homme
+Il sera bien mon fils mon ouvrage immortel
+Le front nimbé de feu sur le chemin de Rome
+Il marchera tout seul en regardant le ciel
+
+La dame qui m'attend se nomme Viviane
+Et vienne le printemps des nouvelles douleurs
+Couché parmi la marjolaine et les pas-d'âne
+Je m'éterniserai sous l'aubépine en fleurs
+
+
+SALTIMBANQUES
+
+A Louis Dumur
+
+Dans la plaine les baladins
+S'éloignent au long des jardins
+Devant l'huis des auberges grises
+Par les villages sans églises
+
+Et les enfants s'en vont devant
+Les autres suivent en rêvant
+Chaque arbre fruitier se résigne
+Quand de très loin ils lui font signe
+
+Ils ont des poids ronds ou carrés
+Des tambours des cerceaux dorés
+L'ours et le singe animaux sages
+Quêtent des sous sur leur passage
+
+
+LE LARRON
+
+CHOEUR
+
+Maraudeur étranger malheureux malhabile
+Voleur voleur que ne demandais-tu ces fruits
+Mais puisque tu as faim que tu es en exil
+Il pleure il est barbare et bon pardonnez-lui
+
+LARRON
+
+Je confesse le vol des fruits doux des fruits mûrs
+Mais ce n'est pas l'exil que je viens simuler
+Et sachez que j'attends de moyennes tortures
+Injustes si je rends tout ce que j'ai volé
+
+VIEILLARD
+
+Issu de l'écume des mers comme Aphrodite
+Sois docile puisque tu es beau Naufragé
+Vois les sages te font des gestes socratiques
+Vous parlerez d'amour quand il aura mangé
+
+CHOEUR
+
+Maraudeur étranger malhabile et malade
+Ton père fut un sphinx et ta mère une nuit
+Qui charma de lueurs Zacinthe et les Cyclades
+As-tu feint d'avoir faim quand tu volas les fruits
+
+LARRON
+
+Possesseurs de fruits mûrs que dirai-je aux insultes
+Ouïr ta voix ligure en nénie ô maman
+Puisqu'ils n'eurent enfin la pubère et l'adulte
+De prétexte sinon de s'aimer nuitamment
+
+Il y avait des fruits tout ronds comme des âmes
+Et des amandes de pomme de pin jonchaient
+Votre jardin marin où j'ai laissé mes rames
+Et mon couteau punique au pied de ce pêcher
+
+Les citrons couleur d'huile et à saveur d'eau froide
+Pendaient parmi les fleurs des citronniers tordus
+Les oiseaux de leur bec ont blessé vos grenades
+Et presque toutes les figues étaient fendues
+
+L'ACTEUR
+
+Il entra dans la salle aux fresques qui figurent
+L'inceste solaire et nocturne dans les nues
+Assieds-toi là pour mieux ouïr les voix ligures
+Au son des cinyres des Lydiennes nues
+
+Or les hommes ayant des masques de théâtre
+Et les femmes ayant des colliers où pendaient
+La pierre prise au foie d'un vieux coq de Tanagre
+Parlaient entre eux le langage de la Chaldée
+
+Les autans langoureux dehors feignaient l'automne
+Les convives c'étaient tant de couples d'amants
+Qui dirent tour à tour Voleur je te pardonne
+Reçois d'abord le sel puis le pain de froment
+
+Le brouet qui froidit sera fade à tes lèvres
+Mais l'outre en peau de bouc maintient frais le vin blanc
+Par ironie veux-tu qu'on serve un plat de fèves
+Ou des beignets de fleurs trempés dans du miel blond
+
+Une femme lui dit Tu n'invoques personne
+Crois-tu donc au hasard qui coule au sablier
+Voleur connais-tu mieux les lois malgré les hommes
+Veux-tu le talisman heureux de mon collier
+
+Larron des fruits tourne vers moi tes yeux lyriques
+Emplissez de noix la besace du héros
+Il est plus noble que le paon pythagorique
+Le dauphin la vipère mâle ou le taureau
+
+Qui donc es-tu toi qui nous vins grâce au vent scythe
+Il en est tant venu par la route ou la mer
+Conquérants égarés qui s'éloignaient trop vite
+Colonnes de clins d'yeux qui fuyaient aux éclairs
+
+CHOEUR
+
+Un homme bègue ayant au front deux jets de flammes
+Passa menant un peuple infime pour l'orgueil
+De manger chaque jour les cailles et la manne
+Et d'avoir vu la mer ouverte comme un oeil
+
+Les puiseurs d'eau barbus coiffés de bandelettes
+Noires et blanches contre les maux et les sorts
+Revenaient de l'Euphrate et les yeux des chouettes
+Attiraient quelquefois les chercheurs de trésors
+
+Cet insecte jaseur ô poète barbare
+Regagnait chastement à l'heure d'y mourir
+La forêt précieuse aux oiseaux gemmipares
+Aux crapauds que l'azur et les sources mûrirent
+
+Un triomphe passait gémir sous l'arc-en-ciel
+Avec de blêmes laurés debout dans les chars
+Les statues suant les scurriles les agnelles
+Et l'angoisse rauque des paonnes et des jars
+
+Les veuves précédaient en égrenant des grappes
+Les évêques noir révérant sans le savoir
+Au triangle isocèle ouvert au mors des chapes
+Pallas et chantaient l'hymne à la belle mais noire
+
+Les chevaucheurs nous jetèrent dans l'avenir
+Les alcancies pleines de cendre ou bien de fleurs
+Nous aurons des baisers florentins sans le dire
+Mais au jardin ce soir tu vins sage et voleur
+
+Ceux de ta secte adorent-ils un signe obscène
+Belphégor le soleil le silence ou le chien
+Cette furtive ardeur des serpents qui s'entr'aiment
+
+L'ACTEUR
+
+Et le larron des fruits cria Je suis chrétien
+
+CHOEUR
+
+Ah! Ah! les colliers tinteront cherront les masques
+Va-t'en va-t'en contre le feu l'ombre prévaut
+Ah! Ah! le larron de gauche dans la bourrasque
+Rira de toi comme hennissent les chevaux
+
+FEMME
+
+Larron des fruits tourne vers moi tes yeux lyriques
+Emplissez de noix la besace du héros
+Il est plus noble que le paon pythagorique
+Le dauphin la vipère mâle ou le taureau
+
+CHOEUR
+
+Ah! Ah! nous secouerons toute la nuit les sistres
+La voix ligure était-ce donc un talisman
+Et si tu n'es pas de droite tu es sinistre
+Comme une tache grise ou le pressentiment
+
+Puisque l'absolu choit la chute est une preuve
+Qui double devient triple avant d'avoir été
+Nous avouerons que les grossesses nous émeuvent
+Les ventres pourront seuls nier l'aséité
+
+Vois les vases sont pleins d'humides fleurs morales
+Va-t'en mais dénudé puisque tout est à nous
+Ouïs du choeur des vents les cadences plagales
+Et prends l'arc pour tuer l'unicorne ou le gnou
+
+L'ombre équivoque et tendre est le deuil de ta chair
+Et sombre elle est humaine et puis la nôtre aussi
+Va-t'en le crépuscule a des lueurs légères
+Et puis aucun de nous ne croirait tes récits
+
+Il brillait et attirait comme la pantaure
+Que n'avait-il la voix et les jupes d'Orphée
+Et les femmes la nuit feignant d'être des taures
+L'eussent aimé comme on l'aima puisqu'en effet
+
+Il était pâle il était beau comme un roi ladre
+Que n'avait-il la voix et les jupes d'Orphée
+La pierre prise au foie d'un vieux coq de Tanagre
+Au lieu du roseau triste et du funèbre faix
+
+Que n'alla-t-il vivre à la cour du roi D'Edesse
+Maigre et magique il eût scruté le firmament
+Pâle et magique il eût aimé des poétesses
+Juste et magique il eût épargné les démons
+
+Va-t'en errer crédule et roux avec ton ombre
+Soit! la triade est mâle et tu es vierge et froid
+Le tact est relatif mais la vue est oblongue
+Tu n'as de signe que le signe de la croix
+
+
+LE VENT NOCTURNE
+
+Oh! les cimes des pins grincent en se heurtant
+Et l'on entend aussi se lamenter l'autan
+Et du fleuve prochain à grand'voix triomphales
+Les elfes rire au vent ou corner aux rafales
+Attys Attys Attys charmant et débraillé
+C'est ton nom qu'en la nuit les elfes ont raillé
+Parce qu'un de tes pins s'abat au vent gothique
+La forêt fuit au loin comme une armée antique
+Dont les lances ô pins s'agitent au tournant
+Les villages éteints méditent maintenant
+Comme les vierges les vieillards et les poètes
+Et ne s'éveilleront au pas de nul venant
+Ni quand sur leurs pigeons fondront les gypaètes
+
+
+LUL DE FALTENIN
+
+A Louis de Gonzague Frick
+
+Sirènes j'ai rampé vers vos
+Grottes tiriez aux mers la langue
+En dansant devant leurs chevaux
+Puis battiez de vos ailes d'anges
+Et j'écoutais ces choeurs rivaux
+
+Une arme ô ma tête inquiète
+J'agite un feuillage défleuri
+Pour écarter l'haleine tiède
+Qu'exhalent contre mes grands cris
+Vos terribles bouches muettes
+
+Il y a là-bas la merveille
+Au prix d'elle que valez-vous
+Le sang jaillit de mes otelles
+A mon aspect et je l'avoue
+Le meurtre de mon double orgueil
+
+Si les bateliers ont ramé
+Loin des lèvres à fleur de l'onde
+Mille et mille animaux charmés
+Flairent la route à la rencontre
+De mes blessures bien-aimées
+
+Leurs yeux étoiles bestiales
+Eclairent ma compassion
+Qu'importe sagesse égale
+Celle des constellations
+Car c'est moi seul nuit qui t'étoile
+
+Sirènes enfin je descends
+Dans une grotte avide J'aime
+Vos yeux Les degrés sont glissants
+Au loin que vous devenez naines
+N'attirez plus aucun passant
+
+Dans l'attentive et bien-apprise
+J'ai vu feuilloler nos forêts
+Mer le soleil se gargarise
+Où les matelots désiraient
+Que vergues et mâts reverdissent
+
+Je descends et le firmament
+S'est changé très vite en méduse
+Puisque je flambe atrocement
+Que mes bras seuls sont les excuses
+Et les torches de mon tourment
+
+Oiseaux tiriez aux mers la langue
+Le soleil d'hier m'a rejoint
+Les otelles nous ensanglantent
+Dans le nid des Sirènes loin
+Du troupeau d'étoiles oblongues
+
+
+LA TZIGANE
+
+La tzigane savait d'avance
+Nos deux vies barrées par les nuits
+Nous lui dîmes adieu et puis
+De ce puits sortit l'Espérance
+
+L'amour lourd comme un ours privé
+Dansa debout quand nous voulûmes
+Et l'oiseau bleu perdit ses plumes
+Et les mendiants leurs Ave
+
+On sait très bien que l'on se damne
+Mais l'espoir d'aimer en chemin
+Nous fait penser main dans la main
+A ce qu'a prédit la tzigane
+
+
+L'ERMITE
+
+A Félix Fénéon
+
+Un ermite déchaux près d'un crâne blanchi
+Cria Je vous maudis martyres et détresses
+Trop de tentations malgré moi me caressent
+Tentations de lune et de logomachies
+
+Trop d'étoiles s'enfuient quand je dis mes prières
+Ô chef de morte Ô vieil ivoire Orbites Trous
+Des narines rongées J'ai faim Mes cris s'enrouent
+Voici donc pour mon jeûne un morceau de gruyère
+
+Ô Seigneur flagellez les nuées du coucher
+Qui vous tendent au ciel de si jolis culs roses
+Et c'est le soir les fleurs de jour déjà se closent
+Et les souris dans l'ombre incantent le plancher
+
+Les humains savent tant de jeux l'amour la mourre
+L'amour jeu des nombrils ou jeu de la grande oie
+La mourre jeu du nombre illusoire des doigts
+Saigneur faites Seigneur qu'un jour je m'énamoure
+
+J'attends celle qui me tendra ses doigts menus
+Combien de signes blancs aux ongles les paresses
+Les mensonges pourtant j'attends qu'elle les dresse
+Ses mains énamourées devant moi l'Inconnue
+
+Seigneur que t'ai-je fait Vois Je suis unicorne
+Pourtant malgré son bel effroi concupiscent
+Comme un poupon chéri mon sexe est innocent
+D'être anxieux seul et debout comme une borne
+
+Seigneur le Christ est nu jetez jetez sur lui
+La robe sans couture éteignez les ardeurs
+Au puits vont se noyer tant de tintements d'heures
+Quand isochrones choient des gouttes d'eau de pluie
+
+J'ai veillé trente nuits sous les lauriers-roses
+As-tu sué du sang Christ dans Gethsémani
+Crucifié réponds Dis non Moi je le nie
+Car j'ai trop espéré en vain l'hématidrose
+
+J'écoutais à genoux toquer les battements
+Du coeur le sang roulait toujours en ses artères
+Qui sont de vieux coraux ou qui sont des clavaines
+Et mon aorte était avare éperdument
+
+Une goutte tomba Sueur Et sa couleur
+Lueur Le sang si rouge et j'ai ri des damnés
+Puis enfin j'ai compris que je saignais du nez
+A cause des parfums violents de mes fleurs
+
+Et j'ai ri du vieil ange qui n'est point venu
+De vol très indolent me tendre un beau calice
+J'ai ri de l'aile grise et j'ôte mon cilice
+Tissé de crins soyeux par de cruels canuts
+
+Vertuchou Riotant des vulves des papesses
+De saintes sans tétons j'irai vers les cités
+Et peut-être y mourir pour ma virginité
+Parmi les mains les peaux les mots et les promesses
+
+Malgré les autans bleus je me dresse divin
+Comme un rayon de lune adoré par la mer
+En vain j'ai supplié tous les saints aémères
+Aucun n'a consacré mes doux pains sans levain
+
+Et je marche Je fuis ô nuit Lilith ulule
+Et clame vainement et je vois de grands yeux
+S'ouvrir tragiquement Ô nuit je vois tes cieux
+S'étoiler calmement de splendides pilules
+
+Un squelette de reine innocente est pendu
+A un long fil d'étoile en désespoir sévère
+La nuit les bois sont noirs et se meurt l'espoir vert
+Quand meurt les jour avec un râle inattendu
+
+Et je marche je fuis ô jour l'émoi de l'aube
+Ferma le regard fixe et doux de vieux rubis
+Des hiboux et voici le regard des brebis
+Et des truies aux tétins roses comme des lobes
+
+Des corbeaux éployés comme des tildes font
+Une ombre vaine aux pauvres champs de seigle mûr
+Non loin des bourgs où des chaumières sont impures
+D'avoir des hiboux morts cloués à leur plafond
+
+Mes kilomètres longs Mes tristesses plénières
+Les squelettes de doigts terminant les sapins
+Ont égaré ma route et mes rêves poupins
+Souvent et j'ai dormi au sol des sapinières
+
+Enfin Ô soir pâmé Au bout de mes chemins
+La ville m'apparut très grave au son des cloches
+Et ma luxure meurt à présent que j'approche
+En entrant j'ai béni les foules des deux mains
+
+Cité j'ai ri de tes palais tels que des truffes
+Blanches au sol fouillé de clairières bleues
+Or mes désirs s'en vont tous à la queue leu leu
+Ma migraine pieuse a coiffé sa cucuphe
+
+Car toutes sont venues m'avouer leurs péchés
+Et Seigneur je suis saint par le voeu des amantes
+Zélotide et Lorie Louise et Diamante
+Ont dit Tu peux savoir ô toi l'effarouché
+
+Ermite absous nos fautes jamais vénielles
+Ô toi le pur et le contrit que nous aimons
+Sache nos coeurs sache les jeux que nous aimons
+Et nos baisers quintessenciés comme du miel
+
+Et j'absous les aveux pourpres comme leur sang
+Des poétesses nues des fées des formarines
+Aucun pauvre désir ne gonfle ma poitrine
+Lorsque je vois le soir les couples s'enlaçant
+
+Car je ne veux plus rien sinon laisser se clore
+Mes yeux couple lassé au verger pantelant
+Plein du râle pompeux des groseillers sanglants
+Et de la sainte cruauté des passiflores
+
+
+AUTOMNE
+
+Dans le brouillard s'en vont un paysan cagneux
+Et son boeuf lentement dans le brouillard d'automne
+Qui cache les hameaux pauvres et vergogneux
+
+Et s'en allant là-bas le paysan chantonne
+Une chanson d'amour et d'infidélité
+Qui parle d'une bague et d'un coeur que l'on brise
+
+Oh! l'automne l'automne a fait mourir l'été
+Dans le brouillard s'en vont deux silhouettes grises
+
+
+L'ÉMIGRANT DE LANDOR ROAD
+
+A André Billy.
+
+Le chapeau à la main il entra du pied droit
+Chez un tailleur très chic et fournisseur du roi
+Ce commerçant venait de couper quelques têtes
+De mannequins vêtus comme il faut qu'on se vête
+
+La foule en tous sens remuait en mêlant
+Des ombres sans amour qui se traînaient par terre
+Et des mains vers le ciel pleins de lacs de lumière
+S'envolaient quelquefois comme des oiseaux blancs
+
+Mon bateau partira demain pour l'Amérique
+Et je ne reviendrai jamais
+Avec l'argent gardé dans les prairies lyriques
+Guider mon ombre aveugle en ces rues que j'aimais
+
+Car revenir c'est bon pour un soldat des Indes
+Les boursiers ont vendu tous mes crachats d'or fin
+Mais habillé de neuf je veux dormir enfin
+Sous des arbres pleins d'oiseaux muets et de singes
+
+Les mannequins pour lui s'étant déshabillés
+Battirent leurs habits puis les lui essayèrent
+Le vêtement d'un lord mort sans avoir payé
+Au rabais l'habilla comme un millionnaire
+
+Au dehors les années
+Regardaient la vitrine
+Les mannequins victimes
+Et passaient enchaînées
+
+Intercalées dans l'an c'étaient les journées neuves
+Les vendredis sanglants et lents d'enterrements
+De blancs et de tout noirs vaincus des cieux qui pleuvent
+Quand la femme du diable a battu son amant
+
+Puis dans un port d'automne aux feuilles indécises
+Quand les mains de la foule y feuillolaient aussi
+Sur le pont du vaisseau il posa sa valise
+Et s'assit
+
+Les vents de l'Océan en soufflant leurs menaces
+Laissaient dans ses cheveux de longs baisers mouillés
+Des émigrants tendaient vers le port leurs mains lasses
+Et d'autres en pleurant s'étaient agenouillés
+
+Il regarda longtemps les rives qui moururent
+Seuls des bateaux d'enfants tremblaient à l'horizon
+Un tout petit bouquet flottant à l'aventure
+Couvrit l'Océan d'une immense floraison
+
+Il aurait voulu ce bouquet comme la gloire
+Jouer dans d'autres mers parmi tous les dauphins
+Et l'on tissait dans sa mémoire
+Une tapisserie sans fin
+Qui figurait son histoire
+
+Mais pour noyer changées en poux
+Ces tisseuses têtues qui sans cesse interrogent
+Il se maria comme un doge
+Aux cris d'une sirène moderne sans époux
+
+Gonfle-toi vers la nuit O Mer Les yeux des squales
+Jusqu'à l'aube ont guetté de loin avidement
+Des cadavres de jours rongés par les étoiles
+Parmi le bruit des flots et des derniers serments
+
+
+ROSEMONDE
+
+A André Derain
+
+Longtemps au pied du perron de
+La maison où entra la dame
+Que j'avais suivie pendant deux
+Bonnes heures à Amsterdam
+Mes doigts jetèrent des baisers
+
+Mais le canal était désert
+Le quai aussi et nul ne vit
+Comment mes baisers retrouvèrent
+Celle à qui j'ai donné ma vie
+Un jour pendant plus de deux heures
+
+Je la surnommai Rosemonde
+Voulant pouvoir me rappeler
+Sa bouche fleurie en Hollande
+Puis lentement je m'en allai
+Pour quêter la Rose du Monde
+
+
+LE BRASIER
+
+A Paul-Napoléon Roinard
+
+J'ai jeté dans le noble feu
+Que je transporte et que j'adore
+De vives mains et même feu
+Ce Passé ces têtes de morts
+Flamme je fais ce que tu veux
+
+Le galop soudain des étoiles
+N'étant que ce qui deviendra
+Se même au hennissement mâle
+Des centaures dans leurs haras
+Et des grand'plaintes végétales
+
+Où sont ces têtes que j'avais
+Où est le Dieu de ma jeunesse
+L'amour est devenu mauvais
+Qu'au brasier les flammes renaissent
+Mon âme au soleil se dévêt
+
+Dans la plaine ont poussé des flammes
+Nos coeurs pendent aux citronniers
+Les têtes coupées qui m'acclament
+Et les astres qui ont saigné
+Ne sont que des têtes de femmes
+
+Le fleuve épinglé sur la ville
+T'y fixe comme un vêtement
+Partant à l'amphion docile
+Tu subis tous les tons charmants
+Qui rendent les pierres agiles
+
+
+Je flambe dans le brasier
+
+Je flambe dans le brasier à l'ardeur adorable
+Et les mains des croyants m'y rejettent multiple innombrablement
+Les membres des intercis flambent auprès de moi
+Éloignez du brasier les ossements
+Je suffis pour l'éternité à entretenir le feu de mes délices
+Et des oiseaux protègent de leurs ailes ma face et le soleil
+
+Ô Mémoire Combien de races qui forlignent
+Des Tyndarides aux vipères ardentes de mon bonheur
+Et les serpents ne sont-ils que les cous des cygnes
+Qui étaient immortels et n'étaient pas chanteurs
+Voici ma vie renouvelée
+De grands vaisseaux passent et repassent
+Je trempe une fois encore mes mains dans l'Océan
+
+Voici le paquebot et ma vie renouvelée
+Ses flammes sont immenses
+Il n'y a plus rien de commun entre moi
+Et ceux qui craignent les brûlures
+
+
+Descendant des hauteurs
+
+Descendant des hauteurs où pense la lumière
+Jardins rouant plus haut que tous les ciels mobiles
+L'avenir masqué flambe en traversant les cieux
+
+Nous attendons ton bon plaisir ô mon amie
+
+J'ose à peine regarder la divine mascarade
+
+Quand bleuira sur l'horizon la Désirade
+
+Au-delà de notre atmosphère s'élève un théâtre
+Que construisit le ver Zamir sans instrument
+Puis le soleil revint ensoleiller les places
+D'une ville marine apparue contremont
+Sur les toits se reposaient les colombes basses
+
+Et le troupeau de sphinx regagne la sphingerie
+A petits pas Il orra le chant du pâtre toute la vie
+Là-haut le théâtre est bâti avec le feu solide
+Comme les astres dont se nourrit le vide
+
+Et voici le spectacle
+Et pour toujours je suis assis dans un fauteuil
+Ma tête mes genoux mes coudes vain pentacle
+Les flammes ont poussé sur moi comme des feuilles
+
+Des acteurs inhumains claires bêtes nouvelles
+Donnent des ordres aux hommes apprivoisés
+Terre
+Ô Déchirée que les fleuves ont reprisée
+
+J'aimerais mieux nuit et jour dans les sphingeries
+Vouloir savoir pour qu'enfin on m'y dévorât
+
+
+RHENANES
+
+
+
+
+Nuit rhénane
+
+Mon verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme
+Écoutez la chanson lente d'un batelier
+Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
+Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu'à leurs pieds
+
+Debout chantez plus haut en dansant une ronde
+Que je n'entende plus le chant du batelier
+Et mettez près de moi toutes les filles blondes
+Au regard immobile aux nattes repliées
+
+Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
+Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter
+La voix chante toujours à en râle-mourir
+Ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été
+
+Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire
+
+
+Mai
+
+Le mai le joli mai en barque sur le Rhin
+Des dames regardaient du haut de la montagne
+Vous êtes si jolies mais la barque s'éloigne
+Qui donc a fait pleurer les saules riverains?
+
+Or des vergers fleuris se figeaient en arrière
+Les pétales tombés des cerisiers de mai
+Sont les ongles de celle que j'ai tant aimée
+Les pétales fleuris sont comme ses paupières
+
+Sur le chemin du bord du fleuve lentement
+Un ours un singe un chien menés par des tziganes
+Suivaient une roulotte traînée par un âne
+Tandis que s'éloignait dans les vignes rhénanes
+Sur un fifre lointain un air de régiment
+
+Le mai le joli mai a paré les ruines
+De lierre de vigne vierge et de rosiers
+Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers
+Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes
+
+
+La synagogue
+
+Ottomar Scholem et Abraham Loeweren
+Coiffés de feutres verts le matin du sabbat
+Vont à la synagogue en longeant le Rhin
+Et les coteaux où les vignes rougissent là-bas
+
+Ils se disputent et crient des choses qu'on ose à peine traduire
+Bâtard conçu pendant les règles ou Que le diable entre dans ton
+père
+Le vieux Rhin soulève sa face ruisselante et se détourne pour
+sourire
+Ottomar Scholem et Abraham Loeweren sont en colère
+
+Parce que pendant le sabbat on ne doit pas fumer
+Tandis que les chrétiens passent avec des cigares allumés
+Et parce qu'Ottomar et Abraham aiment tous deux
+Lia aux yeux de brebis et dont le ventre avance un peu
+
+Pourtant tout à l'heure dans la synagogue l'un après l'autre
+Ils baiseront la thora en soulevant leur beau chapeau
+Parmi les feuillards de la fête des cabanes
+Ottomar en chantant sourira à Abraham
+
+Ils déchanteront sans mesure et les voix graves des hommes
+Feront gémir un Léviathan au fond du Rhin comme une voix d'automne
+Et dans la synagogue pleine de chapeaux on agitera les loulabim
+Hanoten ne Kamoth bagoim tholahoth baleoumim
+
+
+Les cloches
+
+Mon beau tzigane mon amant
+Écoute les cloches qui sonnent
+Nous nous aimions éperdument
+Croyant n'être vus de personne
+
+Mais nous étions bien mal cachés
+Toutes les cloches à la ronde
+Nous ont vus du haut des clochers
+Et le disent à tout le monde
+
+Demain Cyprien et Henri
+Marie Ursule et Catherine
+La boulangère et son mari
+Et puis Gertrude ma cousine
+
+Souriront quand je passerai
+Je ne saurai plus où me mettre
+Tu seras loin Je pleurerai
+J'en mourrai peut-être
+
+
+La Loreley
+
+A Jean Sève
+
+A Bacharach il y avait une sorcière blonde
+Qui laissait mourir d'amour tous les hommes à la ronde
+
+Devant son tribunal l'évêque la fit citer
+D'avance il l'absolvit à cause de sa beauté
+
+O belle Loreley aux yeux pleins de pierreries
+De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie
+
+Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits
+Ceux qui m'ont regardée évêque en ont péri
+
+Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries
+Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie
+
+Je flambe dans ces flammes Ô belle Loreley
+Qu'un autre te condamne tu m'as ensorcelé
+
+Evêque vous riez Priez plutôt pour moi la Vierge
+Faites-moi donc mourir et que Dieu vous protège
+
+Mon amant est parti pour un pays lointain
+Faites-moi donc mourir puisque je n'aime rien
+
+Mon coeur me fait si mal il faut bien que je meure
+Si je me regardais il faudrait que j'en meure
+
+Mon coeur me fait si mal depuis qu'il n'est plus là
+Mon coeur me fit si mal du jour où il s'en alla
+
+L'évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lances
+Menez jusqu'au couvent cette femme en démence
+
+Va t'en Lore en folie va Lore aux yeux tremblants
+Tu seras une nonne vêtue de noir et blanc
+
+Puis ils s'en allèrent sur la route tous les quatre
+La Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astres
+
+Chevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si haut
+Pour voir une fois encore mon beau château
+
+Pour me mirer une fois encore dans le fleuve
+Puis j'irai au couvent des vierges et des veuves
+
+Là-haut le vent tordait ses cheveux déroulés
+Les chevaliers criaient Loreley Loreley
+
+Tout là-bas sur le Rhin s'en vient une nacelle
+Et mon amant s'y tient il m'a vue il m'appelle
+
+Mon coeur devient si doux c'est mon amant qui vient
+Elle se penche alors et tombe dans le Rhin
+
+Pour avoir vu dans l'eau la belle Loreley
+Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil
+
+
+Schinderhannes
+
+Dans la foret avec sa bande
+Schinderhannes s'est désarmé
+Le brigand près de sa brigande
+Hennit d'amour au joli mai
+
+Benzel accroupi lit la Bible
+Sans voir que son chapeau pointu
+A plume d'aigle sert de cible
+A Jacob Born le mal foutu
+
+Juliette Blaesius qui rote
+Fait semblant d'avoir le hoquet
+Hannes pousse une fausse note
+Quand Schulz vient portant un baquet
+
+Et s'écrie en versant des larmes
+Baquet plein de vin parfumé
+Viennent aujourd'hui les gendarmes
+Nous aurons bu le vin de mai
+
+Allons Julia la mam'zelle
+Bois avec nous ce clair bouillon
+D'herbes et de vin de Moselle
+Prosit Bandit en cotillon
+
+Cette brigande est bientôt soûle
+Et veut Hannes qui n'en veut pas
+Pas d'amour maintenant ma poule
+Sers-nous un bon petit repas
+
+Il faut ce soir que j'assassine
+Ce riche juif au bord du Rhin
+Au clair des torches de résine
+La fleur de mai c'est le florin
+
+On mange alors toute la bande
+Pète et rit pendant le dîner
+Puis s'attendrit à l'allemande
+Avant d'aller assassiner
+
+
+Rhénane d'automne
+
+A Toussaint-Luca
+
+Les enfants des morts vont jouer
+Dans le cimetière
+Martin Gertrude Hans et Henri
+Nul coq n'a chanté aujourd'hui
+Kikiriki
+
+Les vieilles femmes
+Tout en pleurant cheminent
+Et les bons ânes
+Braillent hi han et se mettent à brouter les fleurs
+Des couronnes mortuaires
+
+C'est le jour des morts et de toutes leurs âmes
+Les enfants et les vieilles femmes
+Allument des bougies et des cierges
+Sur chaque tombe catholique
+Les voiles des vieilles
+Les nuages du ciel
+Sont comme des barbes de biques
+
+L'air tremble de flammes et de prières
+Le cimetière est un beau jardin
+Plein de saules gris et de romarins
+Il vous vient souvent des amis qu'on enterre
+ah! que vous êtes bien dans le beau cimetière
+Vous mendiants morts saouls de bière
+Vous les aveugles comme le destin
+Et vous petits enfants morts en prière
+
+Ah! que vous êtes bien dans le beau cimetière
+Vous bourgmestres vous bateliers
+Et vous conseillers de régence
+Vous aussi tziganes sans papiers
+La vie vous pourrit dans la panse
+La croix vous pousse entre les pieds
+
+Le vent du Rhin ulule avec tous les hiboux
+Il éteint les cierges que toujours les enfants rallument
+Et les feuilles mortes
+Viennent couvrir les morts
+
+Des enfants morts parlent parfois avec leur mère
+Et des mortes parfois voudraient bien revenir
+
+Oh! je ne veux pas que tu sortes
+L'automne est plein de mains coupées
+Non non ce sont des feuilles mortes
+Ce sont les mains des chères mortes
+Ce sont tes mains coupées
+Nous avons tant pleuré aujourd'hui
+Avec ces morts leurs enfants et les vieilles femmes
+Sous le ciel sans soleil
+Au cimetière plein de flammes
+
+Puis dans le vent nous nous en retournâmes
+
+A nos pieds roulaient des châtaignes
+Dont les bogues étaient
+Comme le coeur blessé de la madone
+Dont on doute si elle eut la peau
+Couleur des châtaignes d'automne
+
+
+Les sapins
+
+Les sapins en bonnets pointus
+De longues robes revêtu
+Comme des astrologues
+Saluent leurs frères abattus
+Les bateaux qui sur le Rhin voguent
+
+Dans les sept arts endoctrinés
+Par les vieux sapins leurs aînés
+Qui sont de grands poètes
+Ils se savent prédestinés
+A briller plus que des planètes
+
+A briller doucement changés
+En étoiles et enneigés
+Aux Noëls bienheureuses
+Fêtes des sapins ensongés
+Aux longues branches langoureuses
+
+Les sapins beaux musiciens
+Chantent des noëls anciens
+Au vent des soirs d'automne
+Ou bien graves magiciens
+Incantent le ciel quand il tonne
+
+Des rangées de blancs chérubins
+Remplacent l'hiver les sapins
+Et balancent leurs ailes
+L'été ce sont de grands rabbins
+Ou bien de vieilles demoiselles
+
+Sapins médecins divagants
+Ils vont offrant leurs bons onguents
+Quand la montagne accouche
+De temps en temps sous l'ouragan
+Un vieux sapin geint et se couche
+
+
+Les femmes
+
+Dans la maison du vigneron les femmes cousent
+Lenchen remplis le poêle et mets l'eau du café
+Dessus -- Le chat s'étire après s'être chauffé
+- Gertrude et son voisin Martin enfin s'épousent
+
+Le rossignol aveugle essaya de chanter
+Mais l'effraie ululant il trembla dans sa cage
+Ce cyprès là-bas a l'air du pape en voyage
+Sous la neige -- Le facteur vient de s'arrêter
+
+Pour causer avec le nouveau maître d'école
+- Cet hiver est très froid le vin sera très bon
+- Le sacristain sourd et boiteux est moribond
+- La fille du vieux bourgmestre brode une étole
+
+Pour la fête du curé La forêt là-bas
+Grâce au vent chantait à voix grave de grand orgue
+Le songe Herr Traum survint avec sa soeur Frau Sorge
+Kaethi tu n'as pas bien raccommodé ces bas
+
+- Apporte le café le beurre et les tartines
+La marmelade le saindoux un pot de lait
+- Encore un peu de café Lenchen s'il te plaît
+- On dirait que le vent dit des phrases latines
+
+- Encore un peu de café Lenchen s'il te plaît
+- Lotte es-tu triste O petit coeur -- Je crois qu'elle aime
+- Dieu garde -- Pour ma part je n'aime que moi-même
+- Chut A présent grand-mère dit son chapelet
+
+- Il me faut du sucre candi Leni je tousse
+- Pierre mène son furet chasser les lapins
+Le vent faisait danser en rond tous les sapins
+Lotte l'amour rend triste -- Ilse la vie est douce
+
+La nuit tombait Les vignobles aux ceps tordus
+Devenaient dans l'obscurité des ossuaires
+En neige et repliés gisaient là des suaires
+Et des chiens aboyaient aux passants morfondus
+
+Il est mort écoutez La cloche de l'église
+Sonnait tout doucement la mort du sacristain
+Lise il faut attiser le poêle qui s'éteint
+Les femmes se signaient dans la nuit indécise
+
+Septembre 1901 -- mai 1902
+
+
+SIGNE
+
+Je suis soumis au Chef du Signe de l'Automne
+Partant j'aime les fruits je déteste les fleurs
+Je regrette chacun des baisers que je donne
+Tel un noyer gaulé dit au vent ses douleurs
+
+Mon Automne éternelle ô ma saison mentale
+Les mains des amantes d'antan jonchent ton sol
+Une épouse me suit c'est mon ombre fatale
+Les colombes ce soir prennent leur dernier vol
+
+
+UN SOIR
+
+Un aigle descendit de ce ciel blanc d'archanges
+Et vous soutenez-moi
+Laisserez-vous trembler longtemps toutes ces lampes
+Priez priez pour moi
+
+La ville est métallique et c'est la seule étoile
+Noyée dans tes yeux bleus
+Quand les tramways roulaient jaillissaient des feux pâles
+Sur des oiseaux galeux
+
+Et tout ce qui tremblait dans tes yeux de mes songes
+Qu'un seul homme buvait
+Sous les feux de gaz roux comme la fausse oronge
+O vêtue ton bras se lovait
+
+Vois l'histrion tire la langue aux attentives
+Un fantôme s'est suicidé
+L'apôtre au figuier pend et lentement salive
+Jouons donc cet amour aux dés
+
+Des cloches aux sons clairs annonçaient ta naissance
+Vois
+Les chemins sont fleuris et les palmes s'avancent
+Vers toi
+
+
+LA DAME
+
+Toc toc Il a fermé sa porte
+Les lys du jardin sont flétris
+Quel est donc ce mort qu'on emporte
+
+Tu viens de toquer à sa porte
+Et trotte trotte
+Trotte la petite souris
+
+
+LES FIANÇAILLES
+
+A Picasso
+
+Le printemps laisse errer les fiancés parjures
+Et laisse feuilloler longtemps les plumes bleues
+Que secoue le cyprès où niche l'oiseau bleu
+
+Une Madone à l'aube a pris les églantines
+Elle viendra demain cueillir les giroflées
+Pour mettre aux nids des colombes qu'elle destine
+Au pigeon qui ce soir semblait le Paraclet
+
+Au petit bois de citronniers s'énamourèrent
+D'amour que nous aimons les dernières venues
+Les villages lointains sont comme les paupières
+Et parmi les citrons leurs coeurs sont suspendus
+
+
+Mes amis m'ont enfin avoué leur mépris
+
+Mes amis m'ont enfin avoué leur mépris
+Je buvais à pleins verres les étoiles
+Un ange a exterminé pendant que je dormais
+Les agneaux les pasteurs des tristes bergeries
+De faux centurions emportaient le vinaigre
+Et les gueux mal blessés par l'épurge dansaient
+Étoiles de l'éveil je n'en connais aucune
+Les becs de gaz pissaient leur flamme au clair de lune
+Des croque-morts avec des bocks tintaient des glas
+A la clarté des bougies tombaient vaille que vaille
+Des faux cols sur les flots de jupes mal brossées
+Des accouchées masquées fêtaient leurs relevailles
+La ville cette nuit semblait un archipel
+Des femmes demandaient l'amour et la dulie
+Et sombre sombre fleuve je me rappelle
+Les ombres qui passaient n'étaient jamais jolies
+
+
+Je n'ai plus même pitié de moi
+
+Je n'ai plus même pitié de moi
+Et ne puis exprimer mon tourment de silence
+Tous les mots que j'avais à dire se sont changés en étoiles
+Un Icare tente de s'élever jusqu'à chacun de mes yeux
+Et porteur de soleils je brûle au centre de deux nébuleuses
+Qu'ai-je fait aux bêtes théologales de l'intelligence
+Jadis les morts sont revenus pour m'adorer
+Et j'espérais la fin du monde
+Mais la mienne arrive en sifflant comme un ouragan
+
+
+J'ai eu le courage de regarder en arrière
+
+J'ai eu le courage de regarder en arrière
+Les cadavres de mes jours
+Marquent ma route et je les pleure
+Les uns pourrissent dans les églises italiennes
+Ou bien dans de petits bois de citronniers
+Qui fleurissent et fructifient
+En même temps et en toute saison
+D'autres jours ont pleuré avant de mourir dans des tavernes
+Où d'ardents bouquets rouaient
+Aux yeux d'une mulâtresse qui inventait la poésie
+Et les roses de l'électricité s'ouvrent encore
+Dans le jardin de ma mémoire
+
+
+Pardonnez-moi mon ignorance
+
+Pardonnez-moi mon ignorance
+Pardonnez-moi de ne plus connaître l'ancien jeu des vers
+Je ne sais plus rien et j'aime uniquement
+Les fleurs à mes yeux redeviennent des flammes
+Je médite divinement
+Et je souris des êtres que je n'ai pas créés
+Mais si le temps venait où l'ombre enfin solide
+Se multipliait en réalisant la diversité formelle de mon amour
+J'admirerais mon ouvrage
+
+
+J'observe le repos du dimanche
+
+J'observe le repos du dimanche
+Et je loue la paresse
+Comment comment réduire
+L'infiniment petite science
+Que m'imposent mes sens
+L'un est pareil aux montagnes au ciel
+Aux villes à mon amour
+Il ressemble aux saisons
+Il vit décapité sa tête est le soleil
+Et la lune son cou tranché
+Je voudrais éprouver une ardeur infinie
+Monstre de mon ouïe tu rugis et tu pleures
+Le tonnerre te sert de chevelure
+Et tes griffes répètent le chant des oiseaux
+Le toucher monstrueux m'a pénétré m'empoisonne
+Mes yeux nagent loin de moi
+Et les astres intacts sont mes maîtres sans épreuve
+La bête des fumées a la tête fleurie
+Et le monstre le plus beau
+Ayant la saveur du laurier se désole
+
+
+A la fin les mensonges ne me font plus peur
+
+A la fin les mensonges ne me font plus peur
+C'est la lune qui cuit comme un oeuf sur le plat
+Ce collier de gouttes d'eau va parer la noyée
+Voici mon bouquet de fleurs de la Passion
+Qui offrent tendrement deux couronnes d'épines
+Les rues sont mouillées de la pluie de naguère
+Des anges diligents travaillent pour moi à la maison
+La lune et la tristesse disparaîtront pendant
+Toute la sainte journée
+Toute la sainte journée j'ai marché en chantant
+Une dame penchée à sa fenêtre m'a regardé longtemps
+M'éloigner en chantant
+
+
+Au tournant d'une rue je vis des matelots
+
+Au tournant d'une rue je vis des matelots
+Qui dansaient le cou nu au son d'un accordéon
+J'ai tout donné au soleil
+Tout sauf mon ombre
+
+Les dragues les ballots les sirènes mi-mortes
+A l'horizon brumeux s'enfonçaient les trois-mâts
+Les vents ont expiré couronnés d'anémones
+O Vierge signe pur du troisième mois
+
+
+Templiers flamboyants je brûle parmi vous
+
+Templiers flamboyants je brûle parmi vous
+Prophétisons ensemble ô grand maître je suis
+Le désirable feu qui pour vous se dévoue
+Et la girande tourne ô belle ô belle nuit
+
+Liens déliés par une libre flamme Ardeur
+Que mon souffle éteindra O Morts à quarantaine
+Je mire de ma mort la gloire et le malheur
+Comme si je visais l'oiseau de la quintaine
+
+Incertitude oiseau feint peint quand vous tombiez
+Le soleil et l'amour dansaient dans le village
+Et tes enfants galants bien ou mal habillés
+Ont bâti ce bûcher le nid de mon courage
+
+
+CLAIR DE LUNE
+
+Lune mellifluente aux lèvres des déments
+Les vergers et les bourgs cette nuit sont gourmands
+Les astres assez bien figurent les abeilles
+De ce miel lumineux qui dégoutte des treilles
+Car voici que tout doux et leur tombant du ciel
+Chaque rayon de lune est un rayon de miel
+Or caché je conçois la très douce aventure
+J'ai peur du dard de feu de cette abeille Arcture
+Qui posa dans mes mains des rayons décevants
+Et prit son miel lunaire à la rose des vents
+
+
+1909
+
+La dame avait une robe
+En ottoman violine
+Et sa tunique brodée d'or
+Était composée de deux panneaux
+S'attachant sur l'épaule
+
+Les yeux dansants comme des anges
+Elle riait elle riait
+Elle avait un visage aux couleurs de France
+Les yeux bleus les dents blanches et les lèvres très rouges
+Elle avait un visage aux couleurs de France
+
+Elle était décolletée en rond
+Et coiffée à la Récamier
+Avec de beaux bras nus
+
+N'entendra-t-on jamais sonner minuit
+
+La dame en robe d'ottoman violine
+Et en tunique brodée d'or
+Décolletée en rond
+Promenait ses boucles
+Son bandeau d'or
+Et traînait ses petits souliers à boucles
+
+Elle était si belle
+Que tu n'aurais pas osé l'aimer
+
+J'aimais les femmes atroces dans les quartiers énormes
+Où naissaient chaque jour quelques êtres nouveaux
+Le fer était leur sang la flamme leur cerveau
+J'aimais j'aimais le peuple habile des machines
+Le luxe et la beauté ne sont que son écume
+Cette femme était si belle
+Qu'elle me faisait peur
+
+
+A LA SANTÉ
+
+I
+
+Avant d'entrer dans ma cellule
+Il a fallu me mettre nu
+Et quelle voix sinistre ulule
+Guillaume qu'es-tu devenu
+
+Le Lazare entrant dans la tombe
+Au lieu d'en sortir comme il fit
+Adieu adieu chantante ronde
+Ô mes années ô jeunes filles
+
+II
+
+Non je ne me sens plus là
+Moi-même
+Je suis le quinze de la
+Onzième
+
+Le soleil filtre à travers
+Les vitres
+Ses rayons font sur mes vers
+Les pitres
+
+Et dansent sur le papier
+J'écoute
+Quelqu'un qui frappe du pied
+La voûte
+
+III
+
+Dans une fosse comme un ours
+Chaque matin je me promène
+Tournons tournons tournons toujours
+Le ciel est bleu comme une chaîne
+Dans une fosse comme un ours
+Chaque matin je me promène
+
+Dans la cellule d'à côté
+On y fait couler la fontaine
+Avec les clefs qu'il fait tinter
+Que le geôlier aille et revienne
+Dans la cellule d'à côté
+On y fait couler la fontaine
+
+IV
+
+Que je m'ennuie entre ces murs tout nus
+Et peints de couleurs pâles
+Une mouche sur le papier à pas menus
+Parcourt mes lignes inégales
+
+Que deviendrai-je ô Dieu qui connais ma douleur
+Toi qui me l'as donnée
+Prends en pitié mes yeux sans larmes ma pâleur
+Le bruit de ma chaise enchaînée
+
+Et tous ces pauvres coeurs battant dans la prison
+L'Amour qui m'accompagne
+Prends en pitié surtout ma débile raison
+Et ce désespoir qui me gagne
+
+V
+
+Que lentement passent les heures
+Comme passe un enterrement
+
+Tu pleureras l'heure où tu pleures
+Qui passera trop vitement
+Comme passent toutes les heures
+
+VI
+
+J'écoute les bruits de la ville
+Et prisonnier sans horizon
+Je ne vois rien qu'un ciel hostile
+Et les murs nus de ma prison
+
+Le jour s'en va voici que brûle
+Une lampe dans la prison
+Nous sommes seuls dans ma cellule
+Belle clarté Chère raison
+
+Septembre 1911.
+
+
+AUTOMNE MALADE
+
+Automne malade et adoré
+Tu mourras quand l'ouragan soufflera dans les roseraies
+Quand il aura neigé
+Dans les vergers
+
+Pauvre automne
+Meurs en blancheur et en richesse
+De neige et de fruits mûrs
+Au fond du ciel
+Des éperviers planent
+Sur les nixes nicettes aux cheveux verts et naines
+Qui n'ont jamais aimé
+
+Aux lisières lointaines
+Les cerfs ont bramé
+
+Et que j'aime ô saison que j'aime tes rumeurs
+Les fruits tombant sans qu'on les cueille
+Le vent et la forêt qui pleurent
+Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille
+Les feuilles
+Qu'on foule
+Un train
+Qui roule
+La vie
+S'écoule
+
+
+HÔTELS
+
+La chambre est veuve
+Chacun pour soi
+Présence neuve
+On paye au mois
+
+Le patron doute
+Payera-t-on
+Je tourne en route
+Comme un toton
+
+Le bruit des fiacres
+Mon voisin laid
+Qui fume un âcre
+Tabac anglais
+
+Ô La Vallière
+Qui boite et rit
+De mes prières
+Table de nuit
+
+Et tous ensemble
+Dans cet hôtel
+Savons la langue
+Comme à Babel
+
+Fermons nos Portes
+À double tour
+Chacun apporte
+Son seul amour
+
+
+CORS DE CHASSE
+
+Notre histoire est noble et tragique
+Comme le masque d'un tyran
+Nul drame hasardeux ou magique
+Aucun détail indifférent
+Ne rend notre amour pathétique
+
+Et Thomas de Quincey buvant
+L'opium poison doux et chaste
+À sa pauvre Anne allait rêvant
+Passons passons puisque tout passe
+Je me retournerai souvent
+
+Les souvenirs sont cors de chasse
+Dont meurt le bruit parmi le vent
+
+
+VENDÉMIAIRE
+
+Hommes de l'avenir souvenez-vous de moi
+Je vivais à l'époque où finissaient les rois
+Tour à tour ils mouraient silencieux et tristes
+Et trois fois courageux devenaient trismégistes
+
+Que Paris était beau à la fin de septembre
+Chaque nuit devenait une vigne où les pampres
+Répandaient leur clarté sur la ville et là-haut
+Astres mûrs becquetés par les ivres oiseaux
+De ma gloire attendaient la vendange de l'aube
+
+Un soir passant le long des quais déserts et sombres
+En rentrant à Auteuil j'entendis une voix
+Qui chantait gravement se taisant quelquefois
+Pour que parvînt aussi sur les bords de la Seine
+La plainte d'autres voix limpides et lointaines
+
+Et j'écoutai longtemps tous ces chants et ces cris
+Qu'éveillait dans la nuit la chanson de Paris
+
+J'ai soif villes de France et d'Europe et du monde
+Venez toutes couler dans ma gorge profonde
+
+Je vis alors que déjà ivre dans la vigne Paris
+Vendangeait le raisin le plus doux de la terre
+Ces grains miraculeux qui aux treilles chantèrent
+
+Et Rennes répondit avec Quimper et Vannes
+Nous voici ô Paris Nos maisons nos habitants
+Ces grappes de nos sens qu'enfanta le soleil
+Se sacrifient pour te désaltérer trop avide merveille
+Nous t'apportons tous les cerveaux les cimetières les murailles
+Ces berceaux pleins de cris que tu n'entendras pas
+Et d'amont en aval nos pensées ô rivières
+Les oreilles des écoles et nos mains rapprochées
+Aux doigts allongés nos mains les clochers
+Et nous t'apportons aussi cette souple raison
+Que le mystère clôt comme une porte la maison
+Ce mystère courtois de la galanterie
+Ce mystère fatal fatal d'une autre vie
+Double raison qui est au-delà de la beauté
+Et que la Grèce n'a pas connue ni l'Orient
+Double raison de la Bretagne où lame à lame
+L'océan châtre peu à peu l'ancien continent
+
+Et les villes du Nord répondirent gaiement
+
+Ô Paris nous voici boissons vivantes
+Les viriles cités où dégoisent et chantent
+Les métalliques saints de nos saintes usines
+Nos cheminées à ciel ouvert engrossent les nuées
+Comme fit autrefois l'Ixion mécanique
+Et nos mains innombrables
+Usines manufactures fabriques mains
+Où les ouvriers nus semblables à nos doigts
+Fabriquent du réel à tant par heure
+Nous te donnons tout cela
+
+Et Lyon répondit tandis que les anges de Fourvières
+Tissaient un ciel nouveau avec la soie des prières
+
+Désaltère-toi Paris avec les divines paroles
+Que mes lèvres le Rhône et la Saône murmurent
+Toujours le même culte de sa mort renaissant
+Divise ici les saints et fait pleuvoir le sang
+Heureuse pluie ô gouttes tièdes ô douleur
+Un enfant regarde les fenêtres s'ouvrir
+Et des grappes de têtes à d'ivres oiseaux s'offrit
+
+Les villes du Midi répondirent alors
+
+Noble Paris seule raison qui vis encore
+Qui fixes notre humeur selon ta destinée
+Et toi qui te retires Méditerranée
+Partagez-vous nos corps comme on rompt des hosties
+Ces très hautes amours et leur danse orpheline
+Deviendront ô Paris le vin pur que tu aimes
+
+Et un râle infini qui venait de Sicile
+Signifiait en battement d'ailes ces paroles
+
+Les raisins de nos vignes on les a vendangés
+Et ces grappes de morts dont les grains allongés
+Ont la saveur du sang de la terre et du sel
+Les voici pour ta soif ô Paris sous le ciel
+Obscurci de nuées faméliques
+Que caresse Ixion le créateur oblique
+Et où naissent sur la mer tous les corbeaux d'Afrique
+Ô raisins Et ces yeux ternes et en famille
+L'avenir et la vie dans ces treilles s'ennuyent
+
+Mais où est le regard lumineux des sirènes
+Il trompa les marins qu'aimaient ces oiseaux-là
+Il ne tournera plus sur l'écueil de Scylla
+Où chantaient les trois voix suaves et sereines
+
+Le détroit tout à coup avait changé de face
+Visages de la chair de l'onde de tout
+Ce que l'on peut imaginer
+Vous n'êtes que des masques sur des faces masquées
+
+Il souriait jeune nageur entre les rives
+Et les noyés flottant sur son onde nouvelle
+Fuyaient en le suivant les chanteuses plaintives
+Elles dirent adieu au gouffre et à l'écueil
+A leurs pâles époux couchés sur les terrasses
+Puis ayant pris leur vol vers le brûlant soleil
+Les suivirent dans l'onde où s'enfoncent les astres
+
+Lorsque la nuit revint couverte d'yeux ouverts
+Errer au site où l'hydre a sifflé cet hiver
+Et j'entendis soudain ta voix impérieuse
+Ô Rome
+Maudire d'un seul coup mes anciennes pensées
+Et le ciel où l'amour guide les destinées
+
+Les feuillards repoussés sur l'arbre de la croix
+Et même la fleur de lys qui meurt au Vatican
+Macèrent dans le vin que je t'offre et qui a
+La saveur du sang pur de celui qui connaît
+Une autre liberté végétale dont tu
+Ne sais pas que c'est elle la suprême vertu
+
+Une couronne du trirègne est tombée sur les dalles
+Les hiérarques la foulent sous leurs sandales
+Ô splendeur démocratique qui pâlit
+Vienne le nuit royale où l'on tuera les bêtes
+La louve avec l'agneau l'aigle avec la colombe
+Une foule de rois ennemis et cruels
+Ayant soif comme toi dans la vigne éternelle
+Sortiront de la terre et viendront dans les airs
+Pour boire de mon vin par deux fois millénaire
+
+La Moselle et le Rhin se joignent en silence
+C'est l'Europe qui prie nuit et jour à Coblence
+Et moi qui m'attardais sur le quai à Auteuil
+Quand les heures tombaient parfois comme les feuilles
+Du cep lorsqu'il est temps j'entendis la prière
+Qui joignait la limpidité de ces rivières
+
+O Paris le vin de ton pays est meilleur que celui
+Qui pousse sur nos bords mais aux pampres du nord
+Tous les grains ont mûri pour cette soif terrible
+Mes grappes d'hommes forts saignent dans le pressoir
+Tu boiras à longs traits tout le sang de l'Europe
+Parce que tu es beau et que seul tu es noble
+Parce que c'est dans toi que Dieu peut devenir
+Et tous mes vignerons dans ces belles maisons
+Qui reflètent le soir leurs feux dans nos deux eaux
+Dans ces belles maisons nettement blanches et noires
+Sans savoir que tu es la réalité chantent ta gloire
+Mais nous liquides mains jointes pour la prière
+Nous menons vers le sel les eaux aventurières
+Et la ville entre nous comme entre des ciseaux
+Ne reflète en dormant nul feu dans ses deux eaux
+Dont quelque sifflement lointain parfois s'élance
+Troublant dans leur sommeil les filles de Coblence
+
+Les villes répondaient maintenant par centaines
+Je ne distinguais plus leurs paroles lointaines
+Et Trèves la ville ancienne
+A leur voix mêlait la sienne
+L'univers tout entier concentré dans ce vin
+Qui contenait les mers les animaux les plantes
+Les cités les destins et les astres qui chantent
+Les hommes à genoux sur la rive du ciel
+Et le docile fer notre bon compagnon
+Le feu qu'il faut aimer comme on s'aime soi-même
+Tous les fiers trépassés qui sont un sous mon front
+L'éclair qui luit ainsi qu'une pensée naissante
+Tous les noms six par six les nombres un à un
+Des kilos de papier tordus comme des flammes
+Et ceux-là qui sauront blanchir nos ossements
+Les bons vers immortels qui s'ennuient patiemment
+Des armées rangées en bataille
+Des forêts de crucifix et mes demeures lacustres
+Au bord des yeux de celle que j'aime tant
+
+Les fleurs qui s'écrient hors de bouches
+Et tout ce que je ne sais pas dire
+Tout ce que je ne connaîtrai jamais
+Tout cela tout cela changé en ce vin pur
+Dont Paris avait soif
+Me fut alors présenté
+
+Actions belles journées sommeils terribles
+Végétation Accouplements musiques éternelles
+Mouvements Adorations douleur divine
+Mondes qui vous rassemblez et qui nous ressemblez
+Je vous ai bus et ne fut pas désaltéré
+
+Mais je connus dès lors quelle saveur a l'univers
+
+Je suis ivre d'avoir bu tout l'univers
+Sur le quai d'où je voyais l'onde couler et dormir les bélandres
+
+Écoutez-moi je suis le gosier de Paris
+Et je boirai encore s'il me plaît l'univers
+
+Écoutez mes chants d'universelle ivrognerie
+
+Et la nuit de septembre s'achevait lentement
+Les feux rouges des ponts s'éteignaient dans la Seine
+Les étoiles mouraient le jour naissait à peine
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Alcools, by Guillaume Apollinaire
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALCOOLS ***
+
+***** This file should be named 15462-8.txt or 15462-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/5/4/6/15462/
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
+at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader
+format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.