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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Essai sur la littérature merveilleuse des noirs, suivi de Contes indigènes de l'Ouest africain français - Tome premier + +Author: François-Victor Équilbecq + +Release Date: March 24, 2005 [EBook #15458] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAI SUR LA LITTÉRATURE *** + + + + +Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + +PARIS ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 28, RUE BONAPARTE, VIe + + + + ESSAI SUR LA LITTÉRATURE + MERVEILLEUSE DES NOIRS + SUIVI DE + CONTES INDIGÈNES + DE + L'OUEST-AFRICAIN FRANÇAIS + + PAR + + F.V. EQUILBECQ + ADMINISTRATEUR-ADJOINT DES COLONIES + + + TOME PREMIER + + 1913 + + + +_À Monsieur_ +Le Gouverneur CLOZEL + +_En témoignage de respectueuse reconnaissance_. + + + + +PRÉFACE + +Pour bien connaître une race humaine, pour apprécier sa mentalité, +pour dégager ses procédés de raisonnement, pour comprendre sa vie +intellectuelle et morale, il n'est rien de tel que d'étudier son +folklore, c'est-à-dire la littérature naïve et sans apprêts issue de +l'âme populaire et nous la livrant dans sa nudité primitive. + +Aussi convient-il d'encourager tous ceux qui, appelés par leurs +fonctions à vivre au contact de populations aussi mal connues de nous +que le sont encore les Noirs de l'Afrique Occidentale, ont eu la +patience et le talent d'écouter parler les indigènes et de recueillir de +leur bouche les contes merveilleux ou légendaires, les fables d'animaux, +les apologues satiriques qui constituent le fond de la littérature orale +de ces peuplades privées de littérature écrite. + +Par tout le continent africain, et notamment dans l'immense région qui +s'étend entre le Sahara et la forêt équatoriale et que nous appelons +communément le Soudan, cette littérature orale fleurit depuis des +siècles et elle a acquis, de génération en génération, une richesse et +une ampleur d'autant plus considérables que, sauf dans une minorité de +musulmans instruits et versés dans la langue arabe, aucune littérature +écrite n'est venue lui faire concurrence. + +Un certain nombre de voyageurs, de missionnaires, de fonctionnaires +et d'officiers ont rapporté d'Afrique des contes, des fables et des +légendes et les ont publiés dans des ouvrages divers ou dans des +articles de revues. Mais ces publications ont le défaut d'être +dispersées et par suite peu accessibles à ceux que le folk-lore nègre +intéresse plus particulièrement. Les recueils proprement dits de contes +soudanais sont rares à l'heure actuelle, bien que l'éditeur Ernest +Leroux nous ait dotés, à cet égard, d'une bibliothèque renfermant des +ouvrages aussi précieux et intéressants que ceux de Bérenger-Féraud, de +Ch. Monteil, de Dupuis-Yakouba, de P. de Zeltner. + +Grâce au concours bienveillant de M. le Gouverneur Clozel, que +l'on trouve toujours disposé à favoriser toutes les publications +d'ethnographie et de linguistique soudanaises, cette bibliothèque +s'enrichit aujourd'hui d'une nouvelle série, due à M. l'administrateur +Equilbecq, série dont le présent volume ne forme que le début et dont +l'importance ni l'intérêt n'échapperont à personne. + +Les hasards de sa carrière ont promené M. Equilbecq du Sénégal au Niger +et des montagnes de la Guinée aux vallées marécageuses de la Volta. +Partout où il est passé, il s'est mis en relation avec les griots, qui +forment en quelque sorte la caste littéraire chez les populations du +Soudan, et il a collectionné toutes les histoires qu'il a pu se faire +conter. Sa moisson a été fort riche et se trouve être fort variée. Mais +il ne s'est pas contenté de moissonner: il a voulu tirer parti de sa +récolte et il nous présente aujourd'hui une étude d'ensemble sur la +littérature populaire du Soudan que tout le monde lira avec le plus vif +intérêt et que les folkloristes en particulier salueront avec le plus +vif plaisir. + +Les deux principaux mérites de son travail, à mon avis, se résument +en ceci: d'une part la multiplicité et la variété des contes publiés, +d'autre part les considérations générales dont il fait précéder sa +publication et qui l'éclairent d'un jour tout spécial. + +Je suis persuadé que son ouvrage rencontrera le succès auquel il a +droit: les spécialistes, comme je l'indiquais à l'instant, y trouveront +matière à compléter leurs connaissances et sans doute à découvrir des +aperçus nouveaux; la masse du public, elle aussi, voudra lire ce livre +et ceux qui le suivront, car, aujourd'hui comme au temps de La Fontaine, +nous aimons tous et toujours à nous faire conter l'histoire de Peau +d'Ane; notre plaisir se double même d'une piquante sensation de +curiosité lorsque c'est un nègre qui nous la conte, pourvu que ce nègre +ait trouvé un interprète aussi averti que l'est M. Equilbecq. + +Maurice Delafosse, _Administrateur en Chef des Colonies_. + + + + AUX LUEURS DES FEUX DE VEILLÉE + CONTES INDIGÈNES + De L'Ouest-Africain Français. + + + + + ESSAI SUR LA LITTÉRATURE + MERVEILLEUSE DES NOIRS + + +SOMMAIRE DES CHAPITRES + +Chapitre 1.--_Préliminaires et exposé du plan_.--Dans quelles conditions +ces contes ont été recueillis. Leur utilité pour l'étude de la +psychologie indigène. Nécessité de les transcrire avant qu'ils aient +perdu leur caractère pré-islamique. De quelle façon la forme a été +respectée. Justification d'un titre, en apparence, un peu général. +Sources diverses des contes. Contes personnels et contes, tirés d'autres +folkloristes, étudiés dans cet essai. + +Bibliographie. + +Plan de cette étude. Classification des contes d'après leurs caractères +prédominants: légendes cosmogoniques, ethniques, héroïques, sociales, +pseudo-scientifiques. Récits d'imagination pure: anecdotes, +hallucinations individuelles, merveilleux simplement surnaturel et +merveilleux macabre. Contes didactiques de morale théorique et de morale +pratique. Fables. Légende burlesque de l'hyène et du lièvre. Contes +égrillards. Contes à combles. Contes charades. Cette classification est +toute relative. + +Chapitre II.--_Le fond et la forme dans la littérature indigène_.--1° +Fond: Thèmes favoris des noirs, 2° Forme: Leurs procédés de +prédilection. Comparaison à ce point de vue avec les Indo-Européens: +Mythologie.--Allemands (Grimm et Bechstein).--Bretons (Barsaz-Breiz, +Luzel, Le Braz).--Russes (Sneegoroutchka).--Français (Perrault, Mme +d'Aulnoy, Mme Leprince de Beaumont).--Histoire de France.--Scandinaves +(Andersen, Légende de Sire Olaf dans le bal des Elves)--Sémites (1001 +nuits et légendes bibliques). + +Procédés qui semblent exclusivement indigènes. + +Thèmes indo-européens qui ne paraissent pas avoir été traités dans la +littérature merveilleuse des noirs. + +Le chevaleresque dans les légendes indigènes. Les Torodo. + +Le symbolisme indigène: les apologues. + +L'onomatopée. + +La forme du conte. Les parties rythmées et chantées. Un jugement +prématuré rectifié par l'expérience. + +Chapitre III.--_Personnages merveilleux des contes indigènes_.--1° +Personnages merveilleux. La divinité: Allah, Outênou, Ouinndé, NGouala. +Potentats débonnaires Les «guinné». Pourquoi on a diversifié leurs +appellations génériques. Différence avec les djinns arabes. Mélange du +génie africain et du démon sémite. Répugnance des noirs à les +désigner sans périphrase. Leurs diverses appellations. Géants et +nains.--Personnification des 4 éléments: + +Les démons et les hafritt. Les animaux-génies. Conceptions différentes +des animaux, personnages des contes et des animaux jouant un rôle dans +les fables. + +Aspect physique des guinné. Effet produit par leur vue. Moyen d'en +éviter ou d'en réparer les effets.--Ouokolo, tyityirga, konkoma, +gottéré. + +Moeurs des guinné. Leur caractère. Moyens de se soustraire à leur +malfaisance. Intervention éventuelle. + +Leurs unions avec la race humaine. Leurs métis. Enlèvements et +substitutions d'enfants. Les batitâdo. + +Durée de la vie des guinné. Goules et vampires. Sorciers et +anti-sorciers. Jettatori. + +Végétaux, minéraux, objets, abstractions jouant un rôle dans les contes. + +Talismans. Remèdes merveilleux. Armes magiques. + +Chapitre IV.--_Les fables et leurs acteurs_.--Personnages +non-merveilleux des fables et des contes. Les professions mises en +scène. + +But des fables indigènes. Sont-ce des satires sociales? + +Les deux grands premiers rôles. Le lièvre roublard et sceptique, mais +serviable; l'hyène stupide et crédule, féroce, vorace et infatuée. +Divers sobriquets de l'hyène. Son rôle dans les contes. + +Rôle de l'homme dans les fables. Portrait peu flatté. + +Animaux divers jouant un rôle fréquent dans les fables. + +Le roi des animaux dans la littérature indigène: Lion, éléphant et +hyène, le riz, l'araignée. + +Chapitre V.--_Déductions pour la compréhension de la psychologie +indigène_.--_Conclusion_.--Révélation, par les contes et fables, non de +ce que sont les noirs, mais de ce qu'ils rêvent d'être tant au point de +vue idéal qu'au point de vue pratique. Quelques aphorismes de morale des +apologues. Psychologie succincte des indigènes. + +A) Sentiments: 1° Sentiments affectifs. Sentiments de famille. +Conception de la beauté. Instinct sexuel. + +2° Sentiments religieux préislamiques. Solidarité raciale. Esprit +d'association. Dévouement au maître. Magnanimité. Reconnaissance. +Charité. Humeur hospitalière. Respect de la vieillesse. + +Sentiments envers les animaux--envers les captifs. Vanité. Sens de +Tordre et de la discipline. + +B) Idées: Indifférence pour la vie. Admiration du courage, de la ruse. +Considération pour la complaisance, la courtoisie. Indulgence pour +la paresse ingénieuse. Mépris de l'envie, de l'avarice, de l'humeur +fanfaronne, de la prétention, de l'ivrognerie, de l'intempérance verbale +et de l'indiscrétion. + +Goût pour les paris risqués. + +Les hypothèses cosmogoniques, ethniques et zoologiques des noirs. + +Conclusion.--But de l'auteur: planter des jalons pour faciliter le +travail de ceux qui voudront approfondir une matière, digne d'une étude +plus poussée que celle-ci. + + + + + ESSAI SUR LA LITTÉRATURE + MERVEILLEUSE DES NOIRS + + + +Chapitre I.--Préliminaires et exposé du plan.--Dans quelles conditions +ces contes ont été recueillis.--Leur utilité pour l'étude de la +psychologie indigène.--Nécessité de les transcrire avant qu'ils aient +perdu leur caractère pré-islamique.--De quelle façon la forme a été +respectée.--Justification d'un titre, en apparence, un peu trop +général.--Sources diverses des contes.--Contes personnels et contes, +tirés d'autres folkoristes, étudiés dans cet essai. + +Bibliographie. + +Plan de cette étude.--Classification des contes d'après leur caractère +prédominant: légendes cosmogoniques, ethniques, héroïques, sociales, +pseudo-scientifiques.--Récits d'imagination pure: anecdotes, +hallucinations individuelles, merveilleux simplement surnaturel, +merveilleux macabre, contes de morale théorique et de morale +pratique.--Fables. Légende burlesque de l'hyène et du lièvre.--Contes +égrillards.--Contes à combles.--Contes charades. + +Cette classification est toute relative. + +Depuis dix ans bientôt l'auteur de ce recueil a successivement servi, +au Sénégal, en Guinée et au Soudan, dans l'Administration des Affaires +Indigènes. Pendant ce temps il a mis à profit les loisirs que lui +laissait son travail pour transcrire les contes populaires du pays +que lui racontaient des indigènes de toutes classes et de toutes +professions: griots[1], gardes, interprètes, dioulas[2], laptots[3], +simples cultivateurs. + +[Note 1: Musiciens ou bouffons indigènes.] + +[Note 2: Colporteurs.] + +[Note 3: Matelots ou piroguiers au service de l'Administration.] + +Ce travail ne lui a pas été corvée et il ne dissimule pas que le plaisir +d'entendre narrer des histoires que beaucoup tiennent pour uniquement +puériles a tout d'abord sensiblement stimulé sa vocation naissante de +folkloriste. Mais il n'a pas tardé à se rendre compte du parti qui +peut être tiré de ces récits pour la compréhension de la psychologie +indigène. Le noir, qui se déroberait à un interrogatoire précis, dont +le but, pressenti, éveille en lui une défiance confuse, se révèle au +contraire en toute ingénuité dans ses contes où se traduisent les +tendances--tout au moins idéales--de la race. Il n'éprouve aucune fausse +honte à exposer, sous l'apparence d'un récit fantaisiste, la conception +qu'il a de l'univers et de sa formation, des lois, morales et naturelles +qui le régissent et, en général, de la vie. + +Au point de vue pratique, l'utilité de ces récits n'est pas moindre pour +le fonctionnaire qui entend diriger les populations assujetties au mieux +des intérêts du pays qui l'a commis à cette tâche. Il faut connaître +celui que l'on veut dominer, de façon à tirer parti tant de ses défauts +que de ses qualités en vue du but que l'on se propose. Ce n'est qu'ainsi +qu'on parvient à s'assurer sur lui ce prestige moral qui fait les +suprématies effectives et durables. + +Les conclusions que l'on peut tirer de la lecture des contes sous ce +rapport ont, au moins, une valeur confirmative de ce que l'observation +directe du noir nous aura déjà appris. + +D'autre part, à cette heure où l'Islam envahit de plus en plus la terre +d'Afrique, il est bon d'enregistrer sans retard des traditions qui ne +sont pas encore tout à fait dénaturées dans les pays déjà islamisés +et qui, dans les régions encore intactes, ont conservé--ou peu s'en +faut--leur pureté. Ces traditions sont les suprêmes vestiges des +croyances primitives de la race noire et, à ce titre, méritent d'être +sauvées de l'oubli. + +Elles le méritent encore au point de vue littéraire. Le fond des récits +et la façon dont ils sont traités les maintiennent au niveau des contes +populaires indo-européens ou sémites, avec lesquels ces récits offrent +d'ailleurs de manifestes ressemblances. + +Quant à la forme qu'on a respectée, autant qu'il était possible de le +faire pour être compris des lecteurs français, elle est, espérons-nous, +celle même que comporte la narration de contes populaires[4]. Les contes +recueillis de 1904 à 1910 ont été sténographiés sous la lente dictée des +narrateurs indigènes: Ahmadou Diop, Boubakar Mamadou, Amadou Kouloubaly, +Ousmann Guissé, Gaye Bâ, etc. Ceux transcrits au cours des années 1911 +et 1912 ont été traduits par Samako Niembélé, un interprète intelligent, +parlant assez correctement le français et je pourrais dire qu'ils sont +plutôt son ouvre que la mienne, si je n'avais essayé, par quelques mots +changés çà et là, de donner à son style la vivacité et l'expression +qu'il ne pouvait, malgré une connaissance assez avancée de notre langue, +lui communiquer autant qu'il l'aurait souhaité. + +[Note 4: Nombre de personnes, qui ne s'attendaient guère à trouver +chez le noir une imagination aussi variée, m'ont demandé si j'étais bien +certain que ces contes fussent vraiment populaires ou si l'on ne pouvait +les supposer, au contraire, l'oeuvre et l'apanage exclusif de relatifs +lettrés. J'ai répondu, je réponds encore ceci que ceux qui me les ont +racontés appartenaient tous aux classes les plus modestes de la société; +que d'ailleurs, au cours de déplacements qui m'amenaient parmi des +peuplades très diverses; j'avais entendu raconter avec quelques +variantes insignifiantes, les mêmes récits. Ainsi Le fils du sérigne +(ouolof), Le plus terrible des êtres animés (bambara) Kahué l'omniscient +(peuhl). Trois frères en voyage (gourmantié), exposent mêmes symboles et +les deux premiers reproduisent à peu près le même récit. Il en est de +même d'un conte môssi recueilli par Froger qui est conçu sur le même +plan. Je pourrais multiplier les exemples, mais je préfère indiquer ces +rapports en note à la fin du conte qui en occasionne la constatation.] + +J'insiste sur ce point que ni le fond ni les détails n'ont eu à souffrir +de ce souci d'amélioration de la forme. + +On trouvera ici beaucoup d'expressions locales, familières sans doute +aux coloniaux, mais médiocrement intelligibles, sauf explication, pour +le lecteur européen. J'ai cru pourtant devoir les conserver pour laisser +au récit sa couleur locale encore qu'il y ait une incohérence apparente +à mélanger dans un même conte des expressions ouoloves comme «tiéré»[5] +et soussou comme «kélé»[6]. En fait, notre occupation, en amenant des +rapports plus fréquents entre populations qui s'ignoraient à peu près +auparavant, favorise la création d'une sorte de sabir ouest-africain +au sein duquel des vocables du Ouadaï voisineront bientôt avec des +expressions du Cayor ou du Baoulé. Ce sabir contient en puissance le +patois futur de l'A.O.F. dont le français restera--nous y comptons--la +langue officielle et littéraire. + +[Note 5: Couscous.] + +[Note 6: Amant.] + +Les contes enregistrés dans ce recueil émanent de sources assez diverses +pour justifier plus qu'à demi le sous-titre, guère trop général, qui +leur a été donné. Pour que ce sous-titre fût absolument légitime, il +faudrait qu'au nombre des contes rassemblés ici figurent ceux de la +Côte d'Ivoire et du Dahomey. Néanmoins, étant données les grandes +ressemblances des contes de ces deux dernières colonies[7] avec ceux des +trois autres pays composant le Gouvernement Général, on peut dire qu'il +existe une littérature ouest-africaine, homogène dans ses grandes +lignes et provenant d'une mentalité générale commune. C'est pourquoi +le sous-titre «Contes indigènes de l'Ouest-Africain, français» semble +pouvoir être maintenu. + +[Note 7: Voir pour la Côte d'Ivoire, les contes de Delafosse et +notamment: Le ciel, l'araignée et la mort. La conquête du Baoulé. Le +crapaud et le caméléon, etc.] + +Quant au titre principal: _Aux lueurs des feux de veillée_, il +s'explique par les conditions dans lesquelles se racontent généralement +ces récits. C'est le soir, aux lueurs vacillantes du feu près duquel les +noirs attardent leurs veillées, sinon dans le flou laiteux d'une nuit +lunaire, qu'on les entend narrer le plus volontiers. La pénombre +ajoute son charme de mystère au merveilleux pittoresque des contes. Si +l'impression devient trop angoissante, un conte égrillard, une fable +satirique dissipent la terreur qui commence à peser sur l'auditoire. + +Il semble même que ce décor de demi-obscurité soit devenu indispensable +pour le conteur. A l'exception, en effet, des noirs qui ont longuement +vécu en contact avec nous et qui ont acquis à ce contact un certain +scepticisme, il n'est guère de narrateur qui raconte volontiers ses +légendes à la lumière du soleil. J'en ai acquis la certitude par ma +propre expérience. + +L'indigène éprouve une sorte de défiance instinctive qui le fait +répugner tout d'abord à livrer ses traditions à la curiosité des Blancs. +Il ne peut saisir pour quelle raison l'Européen, qui affiche souvent +l'incrédulité, peut s'intéresser à des récits de vieillards ou +d'enfants. Aussi cherche-t-il une arrière-pensée à cette curiosité. +Il faut le convaincre peu à peu, feindre soi-même de croire aux êtres +mystérieux de la nuit et surtout lui prouver, par des citations +d'histoires de même nature, que déjà l'on a mis d'autres conteurs en +confiance. Alors il ne se défend plus et loin d'être hésitants à votre +appelles contes affluent bientôt... d'autant mieux que la perspective +d'un «bounia» (cadeau) détermine les bons vouloirs, d'abord indécis. + +Il résulte de ce qui vient d'être dit que la récolte des contes, assez +maigre au début des recherches, se fait de plus en plus fructueuse au +bout d'un certain temps: 41 des contes de ce recueil ont été enregistrés +de 1904 à 1907; 47, de 1909 à 1910, en moins de 6 mois et 187 de juillet +1911 à octobre 1912. On voit la progression! + + + +SOURCES DES CONTES + +La majeure partie est d'origine bambara (70). + +Puis viennent, par ordre de fréquence. + +Peuhl (ou Torodo)..................... 54 +Gourmantié............................ 42 +Ouolof................................ 26 +Haoussa............................... 24 +Malinké............................... 23 +Hâbé.................................. 17 +Môssi................................. 8 +Soussou............................... 3 +Kouranko.............................. 2 +Sénofo................................ 2 +Kissi................................. 1 +Khassonké............................. 1 +Dyerma................................ 1 +Gourounsi............................. 1 + +Voici la répartition détaillée de ces contes, classés par races, pour +permettre à ceux qui désireront étudier plus spécialement la littérature +merveilleuse de telle ou telle race, de se retrouver plus aisément dans +ce recueil: + +CLASSIFICATION DES CONTES PAR RÉPARTITION ENTRE LES DIVERSES RACES + + +I. Contes Ouolof (26). + +La légende de Diâdiane NDiaye. +Les trois gloutons. +La fille d'Aoua Gaye. +L'ensorcelée de Thiévaly. +Le laptot giflé. +Le guéhuel et le damel. +Les incongrus. +Le lion, le guinné et le ouarhambâné. +Le fils du sérigne. +Les maîtres de la nuit. +Le chat-guinné de Saint-Louis. +L'enterré vif. +La précaution inutile. +Le spahi et la guinné. +Le ngortann. +Le cabri. +Mamadou et Anta la guinné. +Le milicien et les cabris. +Le chasseur de Ouallalane. +Service de nuit. +Une ronde impressionnante. +Hammat et Mandiaye. +Le guinné altéré. +La sage-femme de Dakar. +Les talibés rivaux. +Ibrahima et les hafritt. + +II. CONTES SOUSSOU (3). + +Le fils des bâri. +L'enfant de Salatouk. +L'almamy-caïman. + +III. Contes Dyerma (1). + +L'homme touffu. + +IV. Contes Gourounsi (1). + +Le canari merveilleux. + +V. Contes Sénofo (2). + +L'éléphantiasis de Moriba. +Les présents des faro. + +VI. Contes Môssi (8). + +Les six géants et leur mère. +L'hyène, le lièvre et le calao. +La lionne et l'hyène. +La lionne et le chasseur. +Le fils du seigneur Ouinndé. +L'organe dénonciateur. +Le mauvais gardien. +La case de cuivre pâle. + +VII. Contes Malinké (23). + +Le minimini. +La tâloguina de Dàfolo. +Le châtiment de la diâto. +Le konkoma. +Déro et ses frères. +Le chien et le caméléon. +Namara Soundiéta. +Le rapt des métaux précieux. +L'igname. +Le guina du tâli. +Le roi et le lépreux. +La fausse fiancée. +Le petit sorcier. +La sorcière punie. +Le feu des guina. +La guiloguina. +La chèvre domestiquée. +Fadôro. +La première des dots. +Le pupille du cailcédrat. +L'hyène et le singe vert. +La gourde. +Les calaos et les crapauds. + +VIII. Contes Haoussa (24). + +Le vampire. +L'hermaphrodite. +La moqueuse. +Les amants fidèles. +Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée. +Jalousie de co-épouse. +L'avare et l'étranger. +L'implacable créancier. +La femme-biche. +Mariage ou célibat? +La femme de l'ogre. +Le lionceau et l'enfant. +L'orpheline de mère. +Takisé, le taureau de la vieille. +Le jaloux assagi. +Le dioula et le lièvre. +La bergère de fauves. +L'hyène et le pèlerin. +Aubaine manquée. +Les trois femmes du sartyi. +La fanfaronnade. +Les six compagnons. +Le riche et son fils. +Khadidya l'avisée. + +IX. Contes Peuhl (ou Torodo) (54). + +Kahué l'omniscient. +La cliente de mauvaise foi. +Hâbleurs bambara. +La tête de mort. +L'arbre à fruits humains. +La geste de Samba Guélâdio Diègui. +Les adroits voleurs. +Bassirou et Ismaïla. +Bilâli. +Aux fêtes de la circoncision. +L'hyène machiavélique. +Frère lièvre règle ses dettes. +Les coups de main du guinnârou. +Amady Sy, roi du Boundou. +L'ancêtre des griots. +Le bien qui vous vient en dormant. +Les coureurs émérites. +Une leçon de courage. +La buse et le soleil. +Bissimilaye et Astafroulla. +Le bengala d'âne. +Ingratitude. +Le vieillard, son fils et les sept têtes. +Samba et Dioummi. +La chèvre grasse. +Le choix d'un lanmdo. +Les quatre fils du chasseur. +Amatelenga. +L'origine des pagnes. +Hammadi Diammaro. +Le guinnârou de Fonfoya. +Le melon révélateur. +L'intrus dans l'Aldiana. +Le mariage de Niandou. +L'éléphant de Molo. +L'ivresse de l'hyène. +La bague aux souhaits. +Les dons merveilleux du guinnârou. +Le kitâdo vengé. +La femme fatale. +Le fils adoptif du guinnârou. +La chèvre au mauvais oil. +Màdiou le charitable. +La Mauresque. +La mounou de la Falémé. +L'homme au piti. +Le koutôrou porte-veine. +Fatouma Siguinné. +Le karamoko puni. +Les fourberies de MBaye Poullo. +Le barké. +Les prétendants de Fatoumata. +Quels bons camarades! +Le pardon du guinnârou. + +X. Contes Habé (17). + +En retour d'une offrande de farine. +Le laôbé et le yébem du cailcédrat. +La mangeuse de clients. +La fiancée de race yblisse. +Le congé à l'hyène. +Le fer qui coupe le fer. +Affront pour affront. +Le chiffon magique. +Anntimbé, ravisseur du bohi. +L'anneau de la tourterelle. +Amadou Kékédiourou, sauveur des siens, +La sentence du koutôrou. +Le feint lépreux. +Les ancêtres des Bozo. +L'assistante de la nuit de noces. +Les ailes dérobées. +La case magique du défilé. + +XI. Contes Gourmantié (42). + +Le cadavre ambulant. +Trois frères en voyage. +Les deux voleurs. +Le lâri reconnaissant. +L'anguille et l'homme au canari. +Les méfaits de Fountinndouha. +La tortue et la pintade. +Le miel aux tyityirga +Goumbli-Goumbli-Niam etc. +Les tomates de la pori. +Concours matrimonial. +Le cultivateur. +La fille qui voulait apprendre à chanter. +La créance de la Mort. +Le tailleur de boubous en pierre. +Revanche conjugale. +La vengeance du pori. +L'hyène et le poulet sans plumes. +La termitière-aux-pora. +Le procès funèbre de la bouche. +La protection des djihon. +La grenouille indiscrète. +La femme enceinte. +Chacun son tour! +Le cheval noir. +La queue d'yboumbouni. +Les deux faux dioulas. +La nyinkona. +Au temps de la famine. +Outénou et le marabout. +Une leçon de bonté. +L'invention des cases. +Les perfides conseillers. +La revendication du lièvre. +Le tisserand et le serpent. +Bénipo et ses soeurs. +Les orphelines. +Le courage mis à l'épreuve. +Les prétendants. +Diadiàri et Maripoua. +Le lièvre qui traya la vache de brousse. +Le bouvier d'Outênou. + +XII. Contes Bambara (70). + +Le riz de la bonne épouse. +A la recherche de son pareil. +Bala et Kounandi. +La tortue et l'oiseau-trompette. +La case des botes de brousse. +La plus terrible des créatures. +Ybilis. +Le plus brave des trois. +D'où vient le soleil. +Les deux vérités de la chèvre. +Binanmbé, l'homme à la sagaie. +Le bouc et l'hyène à la pêche. +Histoire de NMolo-la-crapule. +NDar ou l'enfant-né-avec-des-dents. +Pourquoi les poules éparpillent leur manger. +Amadou Sofa Niânyi. +Le lion, le sanglier et le lièvre. +L'épreuve de la paternité. +Soutadounou. +La fille du massa. +Les ouokolo et l'apprenti chasseur. +Le fama et le marabout. +La famille Diâtrou à la curée. +Les obligés ingrats de NGouala. +Les oeufs de blissiou. +Le mari jaloux. +Les voleurs de miel. +La flûte d'Ybilis. +Le maître chasseur et ses deux compagnons. +La lionne coiffeuse. +Au village des sorciers. +Le lièvre et l'hyène aux cabinets. +Les funérailles du calao. +Le chien de Dyinamissa. +La peur de l'eau. +Les générosités de l'hyène. +La conquête du dounnou. +Mamady-le-chasseur. +La femme aux sept amants. +Les deux jumelles. +Les nyama et le cultivateur. +Le lièvre, l'hyène et le taureau de guina. +L'hyène et l'homme, son compère. +Le sounkala de Marama. +La marâtre punie. +Engagement d'honneur. +Le diable jaloux. +L'hyène commissionnaire. +Le joli fils de roi. +Les jumeaux de la pauvresse. +En l'année des grêlons comestibles. +Le singe ingrat. +Zankêni Karâto, l'agaceur de malechance. +Le dispensateur de pluie. +Le couard devenu brave. +Les pleureurs et le cultivateur. +Le fils du maître voleur. +Ntyi vainqueur du boa. +Le chien lutteur. +Les inséparables. +Le boa marié. +Les sinamousso. +Le lièvre et les pleureurs. +Les musiciens ambulants. + +Les deux Ntyi. +La revanche de l'orphelin. +Quelqu'un qui cherchait aussi malin que soi. +Le boa du puits. +Le forage du puits. +Les deux intimes. + +XIII. CONTES KOURANKO (2). + +Le cheval de nuit. +Nancy Mâra. + +XIV. CONTES KHASSONKE. + +Le dévouement de Yamadou Hâve. + +XV. CONTES KISSO. + +Chassez le naturel. + + +Dans cette étude de la littérature merveilleuse indigène je tiendrai +compte, non seulement des récits recueillis par moi personnellement, +mais encore de ceux publiés par différents folkloristes. + +Afin que le lecteur puisse contrôler les sources étrangères auxquelles +je me référerai au cours de ce travail, je les indique ci-dessous en une +brève notice biographique. + +ARCIN, _La Guinée française_. Challamel, éditeur, 1907[8]. + +[Note 8: Il existe encore d'autres ouvrages que je n'ai pu consulter +en temps utile: _L'ancien royaume de Dahomey_, par Le Hérissé (Larose +édit.). _Légendes de la Sénégambie_ (Bérenger-Féraud, Leroux édit.), +_Contes haoussa_, par Landeroin et un recueil de contes ouolof par un +abbé. On peut se procurer ce dernier ouvrage en s'adressant au délégué +apostolique à Dakar.] + +BAROT, _L'Ame soudanaise_. Pages libres, 1902. + +MGR. BAZIN, _Dictionnaire Français-Bambara_. Imprimerie Nationale, 1901. + +BÉRENGER-FÉRAUD, _Contes populaires de la Sénégambie_. Leroux éditeur. + +DELAFOSSE, _Essai sur la langue agni_. André éditeur, 1901. + +Lieutenant DESPLAGNES, _Le plateau central nigérien_. Larose, éditeur, +1907. + +DUPUIS-YAKOUBA, _Contes des Gow_. Leroux, éditeur, 1911. + +FAIDHERBE, _Le Sénégal_. + +FROGER, _Etude sur la langue mossi_. Leroux, éditeur, 1910. + +DE GUIRAUDON, _Manuel de langue foule_. Welter, éditeur, 1894. + +Lieutenant LANREZAC, _Essai sur le folklore indigène_. Revue Indigène, +1908. + +MOUSSA TRAVÉLÉ, _Manuel bambara_. Geuthner, éditeur, 1910. + +UN MISSIONNAIRE DE SÉGOU, _Manuel de bambara_. Maison Carrée, Alger, +1905. + +Pour les contes d'origine indo-européenne: + +Contes des Bretons armoricains, par Luzel. Bibliothèque populaire +Gauthier-Villars. + +Barsaz-Breiz, par H. de la Villetnarqué. Franck éditeur, 1846. + +Contes de Grimm. Philipp RECLAM, Leipzig. + +La Bretagne, par Pitre-Chevalier. W. Coquebert éditeur. + +Contes des 1001 Nuits, traduits par Galland. + +Contes inédits des 1001 Nuits, traduits par de Hammer et Trebutien. +Doddey éditeur, 1828. + + +L'étude de ces divers contes[9] se subdivisera comme suit: + +I. Classification des contestables et légendes d'après leurs caractères +prédominants. + +II. Thèmes favoris des conteurs. Procédés les plus usités pour provoquer +l'intérêt et l'émotion. Comparaison, au double point de vue du fond et +de la forme, avec les conteurs indo-européens et sémites. Influences +étrangères possibles. + +[Note 9: Les contes qui ne me sont pas personnels feront l'objet +de notes en bas de page ou seront comparés aux contes correspondants +recueillis par moi dans des notes spéciales mises à la fin de chacun de +ces derniers contes.] + +III. Personnages des contes. Personnages humains et extra-humains. +Professions le plus souvent mises en scène. Les animaux _dans les +contes_. Caractère essentiel, différent de celui qui leur est attribué +dans les fables. + +IV. Personnages animaux des fables. Le geste burlesque de l'hyène et du +lierre: comparaison avec le roman du Renard. + +V. Conclusion.--Le noir d'après ses contes et fables. Sa morale idéale. +Sa morale pratique. Quels modèles il se propose et quels exemples il +suit. + +Je renvoie aux sommaires détaillés des chapitres qui se trouvent en tête +de cet essai. + + +I.--CLASSIFICATION GÉNÉRALE D'APRÈS LES CARACTÈRES PRÉDOMINANTS. + + +On peut répartir ces récits entre 7 grandes catégories: + +A. Légendes cosmogoniques, ethniques, héroïques et sociales. + +B. Contes de science fantaisiste (histoire naturelle, astronomie, etc.). + +C. Récits d'imagination pure et dépourvus d'intentions didactiques. + +D. Contes à intentions didactiques, tant de morale pure que de morale +pratique. + +E. Fables. Geste burlesque du lièvre et de l'hyène. + +F. Contes égrillards. Contes à combles (se confondant souvent avec les +contes égrillards). + +G. Contes-charades[10]. + +[Note 10: Genre des «Roetselmoehrchen» allemands.] + + +Cette division en catégories n'a rien que de relatif et, pour l'établir, +j'ai dû ne tenir compte que du caractère le plus marqué du récit à +classer, alors que, par ses caractères accessoires, ce même récit +pourrait se voir rangé dans une ou deux autres catégories. + +Nous allons voir, en étudiant chacune de ces grandes catégories, +qu'elle comporte encore d'autres subdivisions. Indiquer dans le tableau +ci-dessus ces subdivisions nuirait à la clarté de la classification. + + +_A. Légendes cosmogoniques, etc._ + +Ces légendes essaient d'exposer--sans grande conviction, d'ailleurs--la +création du monde, l'origine de certaines races ou de certains peuples, +l'histoire des héros fabuleux, l'évolution de la civilisation. + +Je n'ai recueilli que peu de légendes cosmogoniques ou métaphysiques; +ce sont les contes intitulés: D'où vient le soleil[11]--La créance de +la Mort--Le chien et le caméléon--L'anguille et l'homme au canari--Les +nyama et le cultivateur. Mais on en trouvera de nombreux exemples +chez d'autres folkloristes. Ainsi, la controverse du crapaud et du +caméléon[12] nous apprend qui, des montagnes ou de la boue, a été créé en +premier lieu; celui du «Déluge universel» nous expose la tradition agni +sur ce sujet. Le conte de Froger, intitulé: «Le genre humain» élucide +le problème de la création de la femme selon les Môssi. Enfin, la +différence des races et l'infériorité des noirs sont expliqués par des +contes divers de Laumann, d'Ollone, d'Arcin[13] et de Bérenger-Féraud[14]. + +[Note 11: Pour les contes cités, se référer à la table des matières +_alphabétique_ qui sera publiée à la fin de l'ouvrage terminé.] + +[Note 12: Delafosse, Essai de manuel de la langue Agni. La formation +du Monde. Le Déluge universel.] + +[Note 13: Arcin, La Guinée française.] + +[Note 14: Contes populaires de la Sénégambie. (Voir aussi Vigne +d'Octon cité par Arcin (le 1er griot) et Bérenger-Féraud «L'origine des +griots et des laôbé». _Op. cit._).] + +L'évolution de la civilisation, telle que l'entendent les noirs, se +trouve exposée dans les contes ci-après: L'invention des cases.--Le +minimini ou la fondation des villages.--La conquête du dounnou +et Antimbé, ravisseur du bohi, (relatifs à l'invention des +tambours).--L'ancêtre des griots.--Le cadavre ambulant.--La première des +dots.--Les sinamousso. + +La légende se fait historique ou quasi-historique pour expliquer +l'origine de divers téné[15]. Voir à ce sujet les contes de Fadôro--de La +femme enceinte--du Cheval noir--du Lionceau et l'enfant. + +[Note 15: Le téné est l'animal «tabou» pour une famille, une race +ou une tribu, celui qu'on ne doit pas tuer, ni surtout manger quand on +appartient au groupement pour lequel il est sacré. C'est aussi une sorte +de blason rudimentaire.] + +Elle est même délibérément historique--abstraction faite du +merveilleux--quand elle célèbre les exploits d'un héros mythique comme +Samba Guénâdio Diêgui (La geste de S.-G. Diègui) Namara Soundieta, NDar, +Amadou Sefa Niânyi, la fondation d'une dynastie royale: (Légende de +NDiadiane, NDiaye), la conquête du pouvoir (L'éléphant de Molo) ou +encore quand elle rappelle les aventures des Sorko pêcheurs ou des Gow +chasseurs du Niger[16] l'émigration des Agni, sous la conduite d'Aoura +Pokou, leurs guerres au Baoulé contre les Gori[17], la faiblesse +paternelle du damel Amady NGôné[18], la folie «caligulienne» de l'almamy +torodo Amady Si (Amady Si, roi du Boundou) le dévouement du Khassonké +Yamadou Hâvé ou de la fille du massa, etc., etc.[19]. + +[Note 16: Ajouter Malick Sy (Légendes de Bérenger-Féraud et de +Lanrezac). La fondation de l'empire Diolof (B.-F.).] + +[Note 17: Dupuis-Yakouba, Contes des Gow et Desplagnes «Le Plateau +central nigérien».] + +[Note 18: Delafosse, op. cit.] + +[Note 19: Conte de Bérenger-Féraud. Damel signifie «roi» en +cayorien.] + +On pourrait s'étendre longuement là-dessus, mais de plus longs +développements contraindraient à dépasser le cadre, peut-être trop ample +déjà, qu'on s'est imposé pour cette étude. + + +_B. Contes de science fantaisiste_. + +Ces récits, bien entendu, ne prétendent nullement à la science et c'est +très consciemment qu'ils procèdent de l'imagination de leurs conteurs. +Les auditeurs ne les tiennent guère, non plus, pour scientifiques et +leur demandent un amusement bien plutôt qu'un enseignement. + +Le plus souvent ils donnent la cause originelle des particularités +physiques de certains animaux: les zébrures horizontales du pelage +de l'hyène (L'hyène et l'homme son compère); la déclivité de son +arrière-train (Les générosités de l'hyène--La chèvre grasse); les +rayures abdominales de la biche (La femme-biche); ils expliquent +pourquoi les grenouilles n'ont plus de queue (La grenouille indiscrète) +pourquoi le cheval arbore un si beau panache et l'hippopotame, +un moignon ridicule, en guise d'appendice caudal[20]; d'où vient +l'enfoncement des yeux du singe dans leurs orbites (Le singe ingrat). + +[Note 20: Arcin, _op._ cit. Le cheval et l'hippopotame.] + +Ils expliquent encore les habitudes qu'ont certains animaux: les +tourterelles, d'aller toujours par deux (Les deux jumelles); l'hyène, +de farfouiller dans la paille bottelée (L'hyène commissionnaire); les +poules, d'éparpiller leur manger (Pourquoi les poules etc...); les +motifs qu'a la race caprine de redouter l'eau (La peur de l'eau) +ceux qu'elle eut de se résigner à la domestication (Les chèvres +domestiquées). + +De même ils exposent l'origine de certains oiseaux (Les obligés ingrats +de Ngouala.--Le cultivateur, etc., etc.). + +_C. Récits _(_merveilleux ou non_) _de pure imagination et sans +intentions didactiques_. + +J'ai classé dans cette catégorie les contes qui n'ont d'autre but que de +provoquer l'intérêt par l'exposé d'événements de deux sortes: les +uns, comportant des personnages de nature fabuleuse et les autres ne +produisant en scène que des personnages de nature humaine qui évoluent +au milieu d'une action purement anecdotique ou romanesque. + +Il y a lieu de distinguer cette catégorie de celle dont on parlera +immédiatement après, en ce que le conteur n'imagine que pour le +plaisir d'imaginer tandis que l'autre catégorie trahit des intentions +d'enseignement moral. + + +I.--_Récits merveilleux_. + +Les récits uniquement merveilleux sont les plus nombreux. Il serait +trop long de les énumérer. Aussi me bornerai-je à indiquer qu'ils se +subdivisent en 3 classes principales et à donner quelques exemples, afin +de mieux préciser la pensée qui a présidé à cette sous-classification. + +Ce sont: + +I° _Les hallucinations individuelles_ où le conteur rapporte ses propres +visions, nées d'un état d'exaltation tel que la terreur de l'obscurité +ou même une folie commençante. Les contes d'Amadou Diop ne sont guère +que cela. Je citerai notamment: La fille d'Aoua Gaye--Service de +nuit--Le cabri--Une ronde impressionnante. C'est encore le cas pour La +guiloguina et quelques autres contes correspondant à des impressions +réelles de gens affolés par un sentiment de la nature que l'on vient +d'indiquer. Dans ces derniers récits le conteur rapporte un événement +arrivé à d'autres qu'à lui (voir Le konkoma--Le chasseur de +Ouallalane--Les maîtres de la nuit, etc.). + +2° _Le merveilleux ordinaire_ où jouent leur rôle tous les êtres +fabuleux créés par l'imagination des noirs: génies, hafritt, taloguina, +nains, ogres, animaux-génies, etc. Ces contes sont très nombreux. Nous +en étudierons les personnages en détail au chapitre III (personnages des +contes). + +3° _Le merveilleux macabre_. On en trouve des exemples moins nombreux +que ceux de la subdivision précédente. (Voir les contes «d'Ybilis» de +«La flûte d'Ybilis», du Cadavre ambulant», de «La fille qui voulait +apprendre à chanter», du «Vieillard, son fils et les 7 têtes», de «La +moqueuse», de «La créance de la Mort» de, «La sorcière punie», de +«L'implacable créancier», du «Vampire»). Les races gourmantié, haoussa +et bambara surtout, semblent, comme la race bretonne en France, très +hantées de l'idée de la mort[21]. + +Il existe un conte gourmande: «La femme enceinte» analogue au conte +haoussa de «L'implacable créancier» mais l'impression d'effroi y est +moins intense. De même, pour une variante malinké de «La flûte d'Ybilis» +où la substitution de Thyène au démon Ybilis atténue l'horreur du conte +bambara. + +[Note 21: Cf. aux contes sur Ybilis: Le Ciel, l'araignée et la Mort +(Delafosse _op. cit_.).] + + +II--_Contes anecdotiques et romanesques_. + +A côté de ces récits fantastiques ou simplement merveilleux se placent +ceux ayant pour base un événement romanesque ou même une anecdote sans +portée. C'est le caractère de la majorité des contes recueillis par +Bérenger-Féraud dans ses Contes populaires de la Sénégambie et d'un +conte du Dr Barot. (Lanséni et Maryama.) Parmi ceux du présent recueil +je citerai tant comme romanesques qu'anecdotiques: Bala et Kounandi--La +Mauresque--Les inséparables--Le couard devenu brave--Les deux intimes. + + +_D. Contes à intentions didactiques_. + +Ces contes, que l'on pourrait appeler aussi contes moraux--car leur +didactisme s'inspire généralement d'un prosélytisme moral--sont de deux +sortes: les contes de morale idéale (religieuse et musulmane le plus +souvent) ou théorique et ceux de morale pratique ou réelle. Ces derniers +contes ont un grand rapport avec les fables et ne s'en différencient que +par la nature humaine de leurs personnages. + +1° _Contes de morale théorique_. + +J'ai dit que les contes de morale théorique présentent le plus souvent +un caractère religieux. Il convient cependant de noter que cette +religion n'est pas toujours l'Islam. Ainsi «Une leçon de bonté» +est sûrement d'inspiration fétichiste, ainsi que le conte du +«Riz-de-la-bonne-épouse»[22], celui de «La femme fatale» ou du «Mariage +de Niandou» qui préconisent le respect dû aux parents et aux personnes +âgées. + +[Note 22: Cf. Le riz blanc.] + +Dans ces divers contes, il n'y a pas intervention divine comme dans les +contes islamiques. Les génies seuls assurent le respect des principes. +Dans d'autres récits au contraire c'est Dieu qui intervient sous +divers noms (Allah, Outênou, Ouinndé etc.) soit directement, soit par +l'entremise de ses serviteurs. Il prend le rôle de ces êtres surnaturels +qui semblent d'anciennes personnifications des forces de la Nature dans +le panthéisme dit «fétichisme» (Voir notamment les contes intitulés: +Mâdiou le charitable--Le barké--Le marabout et le fama[23]--Les obligés +ingrats de Ngouala--Le ngortann--L'enterré-vif--Le melon révélateur, +etc). + +[Note 23: V. Bérenger-Féraud (_op. cit_.). Légende du bracelet +rapporté par le poisson.] + +2° _Contes de morale pratique_. + +Cette catégorie peut, au point de vue forme, se subdiviser en apologues +symboliques et en contes proprement dits. Parmi les apologues +symboliques il y a lieu de citer: Le guehuel et le damel--Kahué +l'omniscient--La tête de mort--Trois frères en voyage--Le fils +du sérigne--Le choix d'un lanmdo, etc. Ces contes, généralement +sentencieux--ne sont pas toujours aisément intelligibles. + +Pour les contes proprement dits où le récit offre un élément d'intérêt +plus accentué, se reporter, entre autres, à ceux-ci après désignés: +Le pardon du guinnârou--Le bien qui vous vient en dormant--Le lâri +reconnaissant--et divers contes de Bérenger-Féraud[24], de Froger[25] et +de Moussa Travélé[26]. + +[Note 24: V. Bérenger-Féraud (_id_.) Le cavalier qui soignait mal +son cheval--Le sage qui ne mentait jamais--L'homme qui avait beaucoup +d'amis--L'ami indiscret.] + +[Note 25: Connaître par soi-même--Enseignements d'un père à son +fils.] + +[Note 26: Le cultivateur et son fils.] + + +_E. Fables_. + +On pourrait ranger les fables dans la 2e classe de la catégorie +précédente (morale pratique) si elles ne présentaient ce caractère +spécial que leurs principaux acteurs sont des animaux, à l'exclusion +presque absolue de l'homme dont le rôle--quand il lui advient d'en jouer +un--n'est jamais qu'accessoire. Ce n'est pas que les animaux ne figurent +dans les contes mais, dans ce cas, ils y sont dépeints avec des +caractéristiques qui les rendent essentiellement différents du type, qui +leur est attribué dans les fables. Les animaux des contes sont, soit des +génies travestis, soit de véritables animaux-génies. Qui reconnaîtrait, +par exemple, l'hyène grotesque et couarde des fables dans le chef +des hyènes du conte de «Binanmbé» ou bien encore dans celui du conte +intitulé «D'où vient le soleil[27]»? + +[Note 27: Voir également les animaux gardiens du dounnou ou l'hyène +vengeresse de la morale outragée dans «Le châtiment de la diâto».] + +Le caractère fixé pour chaque animal dans la littérature «fablesque» est +purement conventionnel. Ainsi le lièvre dont les Indo-Européens ont fait +le symbole de l'inquiétude toujours en éveil[28] devient chez les noirs +l'animal avisé, détenteur de ce sac à malices dont nous avons fait, +nous, la propriété de compère le renard. Le lion n'est pas toujours pour +eux le roi des animaux et l'éléphant leur parait plus souvent digne +de ce titre d'honneur. Le serpent en qui nous voyons l'emblème de la +prudence n'est pas nettement campé comme tel. En revanche, il ne +joue pas inévitablement le rôle d'ingrat auquel l'a condamné notre +imagination[29]. Même dans le conte-fable «Ingratitude», il met en garde +l'homme contre l'ingratitude d'un propre congénère de celui-ci. + +[Note 28: Les noirs lui donnent aussi quelquefois ce rôle. V. +«Chassez le naturel....»] + +[Note 29: Même dans le conte du serpent, cet animal agit plutôt en +ingrat passif.--La Fontaine a d'ailleurs dit chez nous: + +... Que le symbole des ingrats. +Ce n'est pas le serpent, c'est l'homme.] + + + +Chaque peuple a ses conceptions, plus ou moins convaincues, sous ce +rapport et nul ne songerait à proposer le recueil des fables de notre La +Fontaine comme un modèle de vérité scientifique. + +En regard des fables--relativement rares--qui relatent les aventures +d'animaux divers, il en est un grand nombre qui s'attachent avec +complaisance à évoquer les tours pendables de frère lièvre à son +éternelle dupe: l'hyène. C'est ainsi qu'à côté des fables ésopiques +s'est constitué au moyen âge le roman du renard. + +A première vue on est tenté d'établir des similitudes, d'identifier +Diâtrou, l'hyène, au brutal Isengrin et frère lièvre à Goupil le renard, +mais l'ouvre médiévale est avant tout une suite de fabliaux satiriques +où l'humeur gouailleuse du populaire s'esbaudit à un pastiche de la +société féodale. Or il ne semble pas qu'on en puisse dire autant de la +geste burlesque de l'hyène et du lièvre dans la littérature indigène, +encore qu'elle célèbre, elle aussi, le triomphe de l'esprit madré sur la +force brutale. + +Cependant il serait présomptueux de prétendre porter un jugement +définitif sur cette question. Quoi qu'il en soit, il est un fait à +retenir c'est qu'à part le titre de roi donné à l'éléphant on ne voit +pas trace dans les fables indigènes d'une société animale constituée +avec ses marabouts, ses parasites des puissants, ses dignitaires et +ses magistrats, bien que la société indigène offre des exemples d'un +semblable état de choses[30]. + +[Note 30: Ainsi la cour des bourbas diolofs avait son toubé ou +vice-roi, ses diarafs (ou? comtes) son bicète (héraut) etc., comme je +l'ai indiqué dans une autre étude.] + +Nous reviendrons un peu plus longuement sur tout cela quand, au chapitre +IV, nous étudierons les personnages des fables et, plus spécialement les +deux grands premiers Rôles. + + +F. _Contes égrillards, humoristiques et à combles_. + +De même que celle de nos ancêtres gaulois ou moyen-âgeux, la +civilisation attardée des noirs ne s'effraie ni de l'anecdote +scatologique, ni du récit égrillard. On sait d'ailleurs qu'en France +même, la pudibonderie... verbale ne remonte guère qu'à deux siècles et +demi tout au plus. + +Est-ce immoralité chez l'indigène? Non pas; mais amoralité absolue. Le +noir, non catéchisé, est naturellement et ingénuement amoral. Il n'a +pas, comme nous, cet atavisme de morale religieuse dont l'influence +persiste même chez les «libres-penseurs» les plus dégagés, en apparence, +de l'étreinte du passé et qui nous fait nous effaroucher devant le récit +d'actes ou d'événements somme toute conformes à la loi de Nature. + +Il semble cependant que cette amoralité s'achemine peu à peu vers la +réprobation de certains de ces actes naturels puisqu'elle cesse de s'en +désintéresser, ce qu'elle manifeste en commençant à les tourner en +dérision, au lieu de les laisser passer aussi inaperçus que le fait de +manger quand on a soif ou de dormir lorsqu'on a sommeil. + +C'est, d'ailleurs, en les exagérant que l'humeur gaillarde du noir +parvient à rendre comiques ces actes-là. Aussi ferons-nous voisiner les +contes à combles dans cette catégorie avec les récits scabreux. + +Par «contes à combles» j'ai voulu désigner ces récits d'exagération +puérile où la drôlerie résulte du caractère excessif des actes prêtés +à ceux qui y figurent. Cette dénomination a été donnée en souvenir de +cette mode des «combles» qui sévit jadis en France... dans un milieu où +l'on se montre assez accommodant quant à la qualité de l'esprit. Quel +est le comble de la vitesse? Quel est le comble de ceci? Quel est le +comble de cela? + +Les thèmes habituels des contes égrillards sont: l'adultère et les +vaines précautions des maris jaloux; les mésaventures des amants surpris +en posture «déshonnête»; les incongruités formidables (Les incongrus) +des «gauloiseries» sur les organes sexuels, tant masculin que féminin +(Le procès funèbre de la bouche.--L'organe dénonciateur.--Le jaloux +assagi.--Bissimilaye et Astafroulla.--Le bengala d'âne, etc.). + +Comme spécimens de contes à combles, je signalerai notamment: Les +trois gloutons. Les coureurs émérites.--Les six géants et leur +mère.--Amatelenga.--Les dons merveilleux du guinnârou (et diverses +variantes de ce conte de Grimm). Sechse kommen durch die ganze Welt»[31]. + +[Note 31: Cf. Lanrezac, Comment les quatre merveilles du Soudan se +connurent, etc. (_Op. cit_.).] + +Comme contes simplement humoristiques ou satiriques, je citerai entre +autres: Hâbleurs bambara.--L'avare et l'étranger; ceux qui racontent +les exploits de quelques joyeux sacripants: tels que Fountinndouha +(les méfaits de Foutinndouha).--Les fourberies de M Baye Poullo[32]; la +merveilleuse habileté de voleurs hors de pair: (Les adroits voleurs.--Le +fils du maître voleur.--Les deux faux dioulas), à moins qu'ils ne +rapportent quelque histoire de feinte naïveté comme: Les coups de main +du guinnârou. + +[Note 32: Voir Arcin, Les trois menteurs (_op. cit_.) Moussa Travélé: +Kalon Ntyi, etc.] + + +G. _Contes-Charades_. + +Ces récits ont pour objet d'animer les conversations de la veillée en +leur fournissant des sujets de discussions ou d'entretiens prolongés. + +Quelques contes à combles se rattachent à cette catégorie qui a une +grande analogie avec celle des «Roetselmoehrchen» allemands (notamment: +Les 2 faux dioulas). A citer encore: Le plus brave des trois.--L'arbre à +fruits humains. + +On en trouvera des spécimens dans Bérenger-Féraud: (L'homme à la poule) +et dans Froger. (Les trois grigris,--Zaleum et Songo). + + + + + CHAPITRE II. + + +_Le fond et la forme dans la littérature indigène_. + +1° Fond: Thèmes favoris des noirs, 2° Forme: Leurs procédés de +prédilection. Comparaison à ce point de vue avec les Aryens: +Mythologie.--Allemands (Grimm et Bechsteitv).--Bretons (Barsaz-Breiz, +Luzel, La Braz).--Russes (Sneegoroutchka).--Français (Perrault, Mme +d'Aulnoy, Mme Leprince de Beaumont); Histoire de France.--Scandinaves +(Andersen. Légende de Sire Olaf dans le bal des Elves) et sémites (1.001 +nuits et légendes bibliques).--Procédés qui semblent exclusivement +indigènes.--Thèmes indo-européens qui ne semblent pas avoir été traités +dans la littérature merveilleuse des noirs.--Le chevaleresque dans +les légendes indigènes. Les Torodo.--Le symbolisme indigène: les +apologues.--L'onomatopée.--La forme du conte. Les parties rythmées et +chantées. Un jugement prématuré rectifié par l'expérience. + +Je vais, dans ce chapitre, être obligé une fois de plus à une sèche +nomenclature, mais il va de soi que cette étude n'est pas destinée à +tous les lecteurs de ce recueil. Elle n'a pour but que de faciliter leur +travail à ceux qui entreprendraient d'étudier la matière plus à fond. +Aussi ne conseillai-je qu'à ceux-là la lecture un peu aride de cet +avant-propos. + + +THÈMES FAVORIS DES CONTEURS INDIGÈNES. + +Il est certains thèmes pour lesquels les noirs ont une préférence +marquée. Ces thèmes se retrouvent pour la plupart dans les littératures +mythiques des autres races avec des variantes assez légères. + +D'autres, au contraire, semblent--ici, comme dans tout le cours de cet +essai, je préfère n'affirmer qu'au cas de certitude absolue--semblent, +dis-je être spéciaux à la littérature indigène. + +La faiblesse protégée. Un de ces thèmes, qui dénote de la part des noirs +une sensibilité assez prompte à s'apitoyer, est celui qui a trait à +l'existence misérable des orphelins de mère (la marâtre joue seule ici +le rôle odieux qu'elle partage dans l'imagination des Européens avec la +belle-mère proprement dite). Par bonheur les puissances surnaturelles +viennent en aide à ces déshérités pour la cessation de leurs peines et +le triomphe de la justice[33] à moins que ce triomphe ne se voie +assuré par reflet d'un hasard, apparent ou réel. Voir: Le sounkala de +Marama,--L'orpheline de mère,--Les orphelines,--La marâtre punie,--Sambo +et Dioummi, etc. + +[Note 33: Cf. Barot, Le pilon de Marama.] + +_La vantardise humiliée_.--Il n'est si fort sur terre qui ne puisse +trouver plus fort encore que soi. A ce thème se rattachent des contes en +grand nombre qui prouvent que tel est un colosse, comparé aux êtres de +sa race, qui se trouve n'être plus qu'un nain minuscule et débile en +regard des guinné. A citer en ce sens: Hâbleurs tfambara--Les six géants +Môssi. + +_La bonne et la mauvaise petite fille.--C'est le thème de divers contes +allemands et français (Bechstein: Die Bienenkoenigin, Goldmaria und +Pechmaria; Grimm: Bei Frau Holle.--Perrault: Les fées, etc.). Quelqu'un +mène à bien certaine entreprise parce que ses qualités de coeur lui +attirent des sympathies et des concours utiles. Tel autre, au contraire, +à qui le succès de son compagnon a fait espérer même réussite, échoue +dans une entreprise de même nature parce que ces qualités de cour lui +font défaut. Voir: Le sounkala de Marama.--L'orpheline de mère.--La +femme de l'ogre.--Les présents des faro.--Hammat et Mandiaye, etc. + +_Le sacrifice d'une vierge à un monstre et la libération par un héros +d'un peuple contraint à ce tribut_.--C'est la vieille légende de Persée +et de Thésée vainqueur du Minotaure. On la retrouve aussi dans les +contes allemands, celtes et méridionaux (V. Grimm. Voir aussi Le dragon +d'Elorn, La Tarasque), Le monstre[34] est tué soit par l'amoureux de la +victime désignée (Le boa du puits. Amadou Sêfa Niânyi)[35], soit par un +sauveur désintéressé (Les 2 Ntyi--Samba Guénâdio Diêgui). Ce thème est +très fréquemment développé. + +[Note 34: V. aussi Béranger-Féraud, Le serpent du Bambouk (_op. +cit_.) et Lanrezac (La légende du Ouagadou).] + +[Note 35: Le monstre est le plus souvent un boa mais ce peut être +aussi un lion (B.-F. Légende de Samba Foul), un caïman (S.-G. Diêgui) +ou simplement une armée de souris (Les 2 Ntyi). Cela peut être même un +fleuve (La Comoë, V. Delafosse: Aoura Pokou).] + +_Le dévouement d'un homme à sa race_.--(V. Le Dévouement de Yamadou Hâvé +et (peut-être) La fille du massa)[36]. Thème de Décius, de Codrus et +d'Arnold de Winkebried. + +[Note 36: V. Delafosse: La conquête du Baoulé.] + +_Les enfants précoces_.--V. NDar ou l'enfant-né-avec-des-dents--Amadou +Kékédiourou--L'enfant de Salatouk, etc.[37]. + +[Note 37: V. Lanrezac: Tiéoulé. Ibonia et, Dupuis-Yakouba: Misandé +Sambadjo (_op. cit._).] + +_Le courage mis à l'épreuve_.--(V. Les prétendants de Fatoumata--Le +couard devenu brave). + +_La petite soeur ou le petit frère avisé_.--C'est encore souvent un cas +d'enfants précoces comme dans le conte Kado: Amadou Kékédiourou ou dans +Khadidia l'avisée. Un enfant sauve sa soeur, ses frères, ses oncles, sa +mère et, en général, le fait presque malgré eux, en passant outre à +leur défense de les accompagner. (V. La bergère de fauves--La femme de +l'ogre--Le boa marié, etc.). + +Ce thème, sur lequel brode complaisamment l'imagination, tant indigène +qu'indo-européenne, paraît s'inspirer de cette idée que les apparences +sont presque toujours le contrepied de la vérité et que chez tel +qui manifeste une évidente intériorité physique se rencontrent des +ressources de perspicacité et de malice plus précieuses que la force +brutale pour sortir indemne d'un mauvais pas, comme si la faiblesse +faisait aux débiles une nécessité de se rattraper du côté de la malice. +Semblable idée a dû faire incarner la roublardise dans le lièvre, si peu +apte à se défendre par la force. + +_Les jettatori_.--Une croyance vague au mauvais oeil se décèle dans les +contes intitulés: Le Kitâdo vengé--La chèvre au mauvais oeil--L'hyène et +le bouc à la pêche--La lionne et l'hyène, etc. + +_Le voleur émérite_.--V. Le fils du maître voleur--Les fourberies de M +Baye Poullo[38]. + +[Note 38: V. aussi Kalon Ntyi (Moussa Travélé, _op. cit_.) Die +Probestücke des Meisterdiebes (Bechstein et Grimm.). Les trois menteurs +(Arcin, Guinée Française), etc.] + +Les hommes doués d'une force extrême ou d'une faculté +extraordinaire.--Voir les 6 géants Môssi et leur mère--A la recherche de +son pareil--Le maître chasseur et ses 2 compagnons--Amatelenga--Hâbleurs +bambara, etc. A ce thème se rattache le suivant: + +_Association d'hommes ou d'êtres merveilleusement doués en vue de +parvenir à la fortune_.--Ces contes rappellent ceux de Grimm et de +Bechstein, intitulés Sechse kommen durch die ganze Welt. (Voir Ntyi, +vainqueur du boa--Les dons merveilleux du guinnârou--Les 6 compagnons). + +_La révélation par l'intéressé du défaut de sa cuirasse_.--V. Amadou +Kêkédiourou, Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée et divers +contes des Gow (Dupuis-Yakouba). + +_La répulsion pour les marques cicatricielles_.--Ce thème se retrouve +parmi les populations qui usent elles-mêmes de ces marques et non pas +seulement chez celles qui ne s'en font aucune. V. Le Boa marié--Khadidia +l'avisée--Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée--La femme de +l'ogre--L'anguille et l'homme au canari--Une leçon de courage--Le cheval +noir--Le roi et le lépreux.--Engagement d'honneur, etc., etc. + +_L'avarice bafouée_.--V. Ybilis--Le vieillard et les 7 têtes--L'avare et +l'étranger. + +_La jalousie conjugale tournée en dérision_.--C'est le thème de maints +contes gaillards de tous les pays et de toutes les races d'hommes. +L'humanité ne se lasse pas de se gausser d'un sentiment que jamais +pourtant elle ne cessera d'éprouver. V. La précaution inutile--Le jaloux +assagi--Le mari jaloux--Bala et Kounandi. + +_La jalousie entre co-épouses_.--Ce thème remplace, nous l'avons dit +plus haut, dans la littérature indigène, le thème de la +belle-mère jalouse de sa bru. V. Le riz de la bonne épouse--Les +sinamousso--Jalousie de co-épouse, etc.[39]. + +[Note 39: V. Barot (op. cit.), Le riz blanc.] + +C'est cette haine jalouse d'une femme contre sa compagne qui se reporte +souvent sur les orphelins de celle-ci, comme en témoignent divers contes +cités plus haut et relatifs aux dits orphelins. + +Il y aurait certainement un grand nombre d'autres thèmes à énumérer, +mais ceux que je viens de citer sont les plus fréquemment mis en +ouvre[40]. + +[Note 40: Noter pour les apologues les symboles des puits +communicants: (Kahué l'omniscient--Adina--Enseignements d'un fils) +Froger, _op. cit._,--du boeuf gras qui ne mange pas et du boeuf maigre +qui dévore sans profit (Kahué, 3 frères en voyage, etc.).] + + +PROCÉDÉS DE PRÉDILECTION DES CONTEURS NOIRS. + +Il y a lieu maintenant de voir de quelle façon nos conteurs brodent sur +leurs divers thèmes. Tout en indiquant les procédés d'intérêt dont ils +usent le plus volontiers, nous signalerons les ressemblances de ces +procédés avec ceux que les Indo-Européens emploient et nous constaterons +au passage de très nombreuses ressemblances. + +Voici les principaux de ces détails dont s'enjolivent nos récits: + +_L'avalement de l'adversaire_.--V. Le fer qui coupe le fer[41]. Ce +procédé est employé aussi pour embellir celui à qui on l'applique (V. +Les prétendants de Fatoumata). + +[Note 41: V. Dupuis-Yakouba, Contes des Gow: Misandé Sambadjo.] + +_Le corps où l'on pénètre sans difficulté.--V. Hâbleurs bambara[42]. + +_La rémunération modeste demandée en échange d'un service qu'on va +rendre_.--Une vieille femme, en général demande comme récompense d'une +précieuse révélation qu'elle se dispose à faire, soit de la viande sans +os (des oeufs) soit un peu de son et une vieille pipe (V. La fausse +fiancée.--L'homme touffu.--Les 3 femmes du sartyi, etc).[43] + +_La ruse de celui qu'on porte à noyer_ et qui persuade à un autre de +prendre sa place en lui affirmant que c'est là un sûr moyen de gagner +des trésors. V. MBaye Poullo, La fiancée de race yblisse, etc.[44] + +[Note 42: V. Desplagnes, Conte de Farang-Nabo.] + +[Note 43: De V. Farang et Korarou, Fatimata de Tigiem.] + +[Note 44: Cf. Kalon Ntyi (M. Travélé, _op. cit_.) et Petit Clauss et +Grand Clauss d'Andersen. Cf. également Contes inédits des 1001 Nuits +(Trébutien).] + +_Les épreuves bizarres_ auxquelles un prétendant est astreint pour se +voir agréer. V. Le mariage de Niandon.--Affront pour affront, etc. Ces +épreuves sont parfois scabreuses; elles peuvent n'être qu'amusantes. +(Les prétendants). + +_Le baobab aux fruits d'or_ ou contenant de l'or. (V. Déro et ses +frères. Histoire de NMolo Diâra la crapule.--Les présents des faro, +etc.)[45]. + +--_L'animal qui excrète de l'or_--Voir Ntyi le menteur (M. Travélé)[46]. + +[Note 45: Cf. le Goldesel de Esel streck'dich. (Bechstein et Grimm).] + +[Note 46: On rencontre une association fréquente entre l'idée de l'or +et celle d'un baobab ou de la proximité d'un baobab.] + +_Le dédain de l'athlète pour les armes qu'on lui présente_.--V. +Amatelenga. + +Les procédés que je viens de rapporter sont, à ma connaissance, presque +exclusivement indigènes. Ceux qui vont suivre ont des correspondants +dans la littérature indo-européenne. Nous noterons ces rapports de +ressemblance au fur et à mesure. Ils sont tellement fréquents qu'ils +pourront faire croire à plus d'un lecteur que le noir est surtout un +imitateur et que sa littérature merveilleuse n'est qu'un pastiche pur et +simple. + +Le lieutenant Lanrezac s'est élevé contre cette opinion dans son +Essai de folklore au Soudan. Il a dit le nécessaire, à mon sens, pour +condamner cette hypothèse et soutenu victorieusement la thèse que la +littérature indigène est presque absolument originale. Nous verrons en +effet que l'influence qui paraîtrait la moins probable--celle des races +européennes avec lesquelles le noir est en contact depuis beaucoup moins +de temps qu'avec les sémites musulmans--serait, en réalité, la plus +manifeste, à en juger d'après les apparences. Les musulmans qui, +auraient dû, semble-t-il, inspirer fortement la littérature merveilleuse +des noirs, n'y laissent au contraire que de rares traces d'influence. + +Sans doute il se rencontre quelques réminiscences de la Bible dans les +contes des pays islamisés de longue date mais l'énumération en serait +brève. + +Ainsi on peut rapprocher l'histoire de Déro et de ses frères de celle de +Joseph vendu par les siens et leur rendant le bien pour le mal. De même +dans les contes des Gow de Dupuis-Yakouba on notera des réminiscences +de l'histoire de Joseph et de la femme de Putiphar (histoire qui est +d'ailleurs un peu celle de Phèdre et d'Hippolyte). + +On peut encore rapprocher de la bénédiction d'Isaac mourant, surprise +par Jacob au moyen d'un stratagème, celle du roi Dinah surprise par son +second fils (Lanrezac, _op. cit._) mais de telles rencontres, sont, je +le répète, très peu fréquentes. + +J'aurai à peu près épuisé les comparaisons entre les littératures +islamique et indigène, au point de vue des procédés, en énumérant +quelques détails, réminiscences des 1001 Nuits. Contre mon attente, ces +ressouvenirs, qui peuvent d'ailleurs souvent se référer aussi bien à des +procédés indo-européens, ne sont pas très nombreux. Ainsi: _la condition +imposée à un passager transporté par un génie de ne pas prononcer le nom +de Dieu_ (Conte des calenders. Le cavalier d'airain) se retrouve dans le +conte ouolof Ibrahima et les hafritt[47]. + +[Note 47: Cf. conte des calenders (1001 Nuits). Le prince qui ne veut +pas d'une femme niassée. Benipo et ses soeurs. Khadidia l'avisée. C'est +la légende de Protée.] + +_Les marques signalétiques faites à la maison d'un voleur pour la +reconnaître et effacées par l'intéressé_ se rencontrent aussi bien dans +Le fils du maître voleur que dans Ali Baba et dans le conte d'Andersen: +Das blaue Licht. + +_L'art de se débarrasser d'un cadavre gênant_ est pratiqué de la même +façon dans Le tailleur et le bossu (1001 Nuits) et dans Le fils adoptif +du guinnârou. + +A citer encore: + +_Le mutisme tenacement observé au milieu de provocations insultantes_ ou +en présence d'événements de nature à faire rompre le silence; cf. Les 3 +soeurs jalouses de leur cadette (1001 Nuits) et L'orpheline de mère. + +_Les multiples transformations afin de se dérober à la poursuite d'un +ennemi_[48]. + +[Note 48: Voir contes des Gow: Moussa Nyamé, Kamankiri NDana, Mama +Yari, etc. Ce procédé est d'ailleurs de tous les pays, cf. Magali, +Légende bretonne de Gwion et de Koridgwenn, etc.] + +_Le «Sésame ouvre-toi!»_.--Cf. La case de cuivre pâle. + +_L'ingratitude des frères pour leur sauveur_ et le meurtre répondant au +bienfait. Cf. Codedad et ses frères (1001 Nuits), divers contes de Grimm +et Fatouma Siguinné. + +_La curiosité punie_.--Cf. conte des calenders et La mounou de la +Falémé. + +_Les calomnies des co-épouses_ pour perdre l'épouse préférée, par +exemple, en représentant celle-ci comme étant accouchée d'un monstre; +cf. Codedad et ses frères. Les soeurs jalouses de leur cadette (1001 +Nuits) et Les 3 femmes du sartyi. (Voir aussi contes de Grimm et La +belle au bois dormant). + +_Le dormeur éveillé_.--Cf.(Moussa Travélé): Le cultivateur et son fils. +C'est le thème du conte des 1001 Nuits portant ce titre et aussi de la +fable: Perrette et le Pot au lait. + +_Voyageurs retenus loin de leur pays_ par l'effet de circonstances +obstinément hostiles à leur retour; voir: Ibrahima et les haffritt. +C'est le sujet même de l'Odyssée, dont les 1001 Nuits trahissent de +multiples réminiscences. + +_Le tapis volant_.--Voir Mamadou et Anta la guinné. Cf. conte du prince +Ahmed et de la fée Péri-Banoum (1001 Nuits). + + + +INFLUENCE INDO-EUROPÉENNES. + +Ces influences, nous les tenons pour plus apparentes que réelles. Il y +a lieu cependant de constater que la littérature indigène reproduit +surtout les détails des mythes indo-européens (Grèce antique, Bretagne, +France, Allemagne, Russie même)[49]. + +[Note 49: Voir là comte de Takisé, la fille de graisse qui fond au +soleil comme Sneegoroutchka, la fille de neige.] + +Je vais indiquer ces rencontres. Il s'en trouve même sur le terrain de +la légende historique. Sous ce dernier rapport, j'appellerai l'attention +sur les détails ci-après: + +_Procédé de Sévi_ écrasant le tas de pagnes et de bijoux apporté en +tribut par le tounka (La geste de S.-G. Diêgui) Cf. Brennus jetant son +épée dans la balance où se pèse le tribut libérateur de Rome et Noménoé +faisant le poids avec la tête de l'envoyé du roi frank. + +_Procédé de Malick Sy_[50], le rusé marabout obtenant, par sa diligence +entendue, un terrain considérablement plus vaste que celui que comptait +lui concéder le chef du pays. Cf. la ruse de Didon, faisant découper en +lanières la peau de boeuf qui devait contenir la terre accordée pour la +fondation de Carthage. + +[Note 50: Conte de Bérenger-Féraud (_op. cit_.).] + +_Les serments de bons desseins réciproques_ entre ennemis +irréconciliables: cf. Jean-Sans-Peur et le duc d'Orléans--Le Kitâdo +vengé. + +_Procédé de Konkobo Moussa_ (Geste de S.-G. Diêgui) s'emplissant la +culotte de terre afin de s'interdire toute tentative de fuite. Cf. +les milices flamandes s'attachant avec des chaînes dans le même but à +Roosebecque et les Cimbres[51] à Verceil. + +[Note 51: Plutarque: In Mario.] + +_Les enfants reprochant à un futur héros de n'avoir pas de père_. Cf. +Contes des Sorkos: Farang Nabo. Contes des Gow: Misandé Sambadjo. Cf. +Xénophon Cyropédie: Cyrus enfant et Mandane. + +On en trouverait encore sans grand peine un certain nombre d'autres. + + + +PROCÉDÉS GERMANIQUES. + +Au nombre des procédés qui sont communs aux littératures merveilleuses +allemande et indigène, je citerai, tout en m'efforçant de rester aussi +bref que possible: + +_La gifle qui semble décapiter_ la personne à qui on l'applique. Cf. +L'amandier (Grimm et Bechstein) et La fille qui veut apprendre à +chanter. + +_L'aide prêtée par les bêtes._--Cf. Ntyi vainqueur du boa--La femme de +l'ogre--La protection des djihon--Le cheval noir et Die Bienenkoenigin +(Bechstein et Grimm) (Cf. aussi La belle aux cheveux d'or.) + +_Les armes dédaignées par le jeune géant_.--Cf. Amatelenga et Der junge +Riese (Grimm). + +_La capture de l'animal cornu_, grâce à une ruse qui l'amène à enfoncer +ses cornes dans un tronc d'arbre d'où il ne pourra plus les retirer. +Cf. Le brave petit tailleur (Grimm et Bechstein) et Le fils du seigneur +Ouinndé. + +_La poursuite retardée_ par des obstacles naturels suscités par +la sorcellerie. Cf. La fiancée de race yblisse--La queue +d'Yboumbouni--Khadidia l'avisée et Die Wassernixe (Grimm). + +_Le talisman de nourriture_ et les aliments qui se préparent +d'eux-mêmes. Cf. Les 4 fils du chasseur--Le sounkala de Marama--La +bergère de fauves--Hammat et Mandiaye et Tischlein deck'dich (Grimm et +Bechstein). + +_Le fouet qui frappe de lui-même_.--Cf. La nyinkona et Knuppel aus dem +Sack (Grimm et Bechstein). + +_Les animaux parias qui associent leur misère_ pour en diminuer les +inconvénients. Cf. Die bremer Musikanten (Grimm et Bechstein) et L'hyène +machiavélique[52]. + +_La marchande de galettes soporifiques_.--Cf. conte de l'Homme touffu et +Sneewitchen[53] (la pomme empoisonnée). + +[Note 52: Cf. l'exposé comique de leurs griefs contre l'homme. Voir +Arcin, L'homme le caïman et le lapin et La Fontaine (Fables).] + +[Note 53: Également Barsaz-Breiz: Merlin l'Enchanteur.--La Princesse +du Soleil (Luzel), etc.] + +_L'égoïsme féroce du cruel compagnon de route_ et l'aumône d'un +peu d'eau, payée d'un prix exorbitant. Cf. Die beide Wanderer +(Grimm)--Falada--La fausse fiancée--Les 2 Ntyi. + +_La demande de cheveux_ d'un être puissant ou merveilleux, épreuve +malaisée comme condition d'un pardon ou d'une faveur: Cf. Le fils du +seigneur Ouinndé (cheveux de tyityirga) La queue d'Yboumbouni et Boccace +(Décaméron)--Grimm: Der Teufel mit den 3 goldene Haaren. + +_Le remède indiqué à un blessé, par l'entretien d'animaux_ qui ne +soupçonnent pas sa présence. Cf. Déro et ses frères--Les 2 Ntyi, et +Grimm: Die beide Wanderer--Der treue Johannes. + +_L'apparent déshérité tirant parti de son maigre lot_.--Cf. Les 2 Ntyi +et Die 3 Gluckskinder (Grimm) où le héros s'enrichit en vendant un chat +dans un pays où il est inconnu et où foisonnent les souris. + +_L'enfant promis à un génie_ (de l'eau dans la plupart des cas), +promesse qui n'est pas tenue: Cf. Die Nixe im Teich et Das Moedchen ohne +Hoende (Grimm). + +_Les signes pour se faire reconnaître comme le vainqueur du monstre_. +Le vainqueur laisse sur place ses sandales et ses bracelets (Le boa +du puits--Samba Guénâdio Diêgui); son couteau (Les 2 Ntyi); son chien +(B.-F. Samba Poul); ou emporte un morceau de la bête (la peau du caïman, +la langue du lion) Samba Guénâdio--Die 2 Bruder (Grimm). + +Dans le conte de Hammadi Diammaro, ce dernier use d'un moyen analogue +pour confondre les imposteurs. + +_Le sabre destiné à un héros qui, seul, pourra s'en emparer_.--Cf. B.-F. +Faveurs accordées aux nouveaux convertis et Légende de Siegmund. + +_L'association de héros merveilleusement doués_ que j'ai signalée comme +un des thèmes favoris des conteurs noirs est aussi un procédé commun aux +littératures germanique et indigène. + +_Le langage des animaux devenu intelligible grâce a un +aliment-talisman_.--Cf. Le lièvre et le dioula et Die weisse Schlange +(Grimm). Cf. également l'apologue de début des 1001 Nuits: L'âne, le +boeuf et le cultivateur. Dans tous ces contes, il en coûte la vie à qui, +détenteur de ce secret, se laisserait aller à le révéler. + +_La danse irrésistible_ par l'effet de certaine chanson ou d'un air joué +sur un instrument magique. Cf. Le joli fils du roi et Der Jude im Dorn +(Grimm).--Das blaue Licht (Andersen). + +_La révélation par quelqu'un du procédé grâce auquel on viendra à bout +de lui_. Voir Amadou Kêkédiourou.--Ntyi vainqueur du boa.--Der Mann ohne +Herz (Bechstein).--Contes des Gow.--Le prince qui ne veut pas d'une +femme niassée, etc. Cette révélation est souvent interrompue dans les +contes indigènes; d'où le salut de l'imprudent trop expansif. + +_L'âne qui excrète de l'or_. Voir: Les trois menteurs (Arcin, _op. +cit_.), Kalon Ntyi (M. Travélé)--Esel streck'dich (Grimm et Bechstein). + +_L'épreuve de la maîtrise en friponneries_, notamment par l'enlèvement +de quelqu'un qui s'y attend. V. Le fils du maître voleur--Les fourberies +de MBaye Poullo Kalon Ntyi. Cf. Die Probestucke des Meisterdiebes (Grimm +et Bechstein) et le conte égyptien rapporté par Hérodote. + +_La femme fourbe et ambitieuse qui se substitue à la véritable fiancée_ +qu'elle est chargée d'accompagner. Cf. La fausse fiancée et Falada (Paul +Arndt. Es war einmal) ou à la femme qu'elle a fait périr: Die falsche +Braut (Grimm).--Jalousie de co-épouse[54]. + +[Note 54: Cf. également le rôle de Longue Épine dans la Biche au +bois.] + +_Les promesses merveilleuses faites par des filles qui rêvent d'un +époux_. Cf. Les 2 soeurs jalouses de leur cadette (1001 Nuits), Grimm: +divers contes et Les trois femmes du sartyi. + +_Le stratagème pour s'introduire dans le paradis_ en dépit de celui qui +en garde l'entrée. Cf. Bruder Lustig (Grimm) et L'intrus dans l'Aldiana +(Dr Cremer). + +_La découverte d'une source là où ne la soupçonnaient pas les gens du +village privé d'eau_. Cf. Déro et ses frères et Der Teufel mit den 3 +goldene Haaren (Grimm). + +Je note, pour en finir avec cette longue comparaison entre contes +allemands et contes indigènes, l'analogie qui existe entre la puérile +explication de l'origine du soleil (D'où vient le soleil) et celle du +conte de Grimm (Der Mond) relative à la lune. + + +PROCÉDÉS FRANÇAIS. + +Si maintenant nous comparons les procédés des conteurs noirs à ceux des +conteurs français, nous trouverons, outre les rapports déjà signalés +accessoirement, les ressemblances suivantes. + +_Précaution détenir un enfant à l'écart de telle chose ou de telle +personne qui doit lui être fatale_.--Cf. La Fontaine (Fables)--La biche +au bois--La belle au bois dormant[55]. + +[Note 55: Cf. également 1001 Nuits. Conte des calenders.] + +_La bête reconnaissante à qui l'a épargnée_. V. contes des Gow. Sanou +Mandigné. Cf. La belle aux cheveux d'or[56]. + +[Note 56: Voir aussi Grimm, Die 2 Bruder.--Die Bicnenkoenigin.] + +_L'oeuf miraculeux_ de Florise (dans l'Oiseau bleu) a ses équivalents +dans les oeufs du conte de L'orpheline de mère ou les calebasses de +Hammat et Mandiaye et du Sounkala de Marama. + +_L'odeur de chair fraîche_. Voir La femme de l'ogre--La lionne +coiffeuse--La fiancée de race yblisse. Cf. Le petit Poucet. + +_L'ogresse ou la sorcière qui tue ses propres enfants, croyant tuer ses +hôtes_.--Cf. Amadou Kêkédiourou et Le petit Poucet. + +_Les choses semées sur la route pour retrouver son chemin au retour_. +Ce sont des graines de plantes rampantes (La femme de l'ogre) un sac de +cendre troué, (L'hyène, le lièvre et le somono). (Arcin, _op. cit._). +Cf. Le petit Poucet[57]. + +_La baguette magique_[58]. Voir: Les obligés ingrats de Ngouala. + +[Note 57: Cf. Grimm, Hoensel und Gretel.] + +[Note 58: Cf. la baguette magique d'Athêné (Odyssée).] + +_Les petits animaux transformés en chevaux_. Voir: Les jumeaux de la +pauvresse.--Cf. Cendrillon: (les lézards, les souris et le rat). + +_Le héros ingénu lors de ses débuts dans la vie_.--Cf. Guénâdio Diêgui +et Pérédur (ou Perceval le Gallois)[59]. + +[Note 59: Cf. aussi Lez Breiz (Barsaz-Breiz. La Villemarqué).] + +_L'oiseau voleur, cause des accusations portées contre un +innocent_.--(Voir Geste de S-G. Diêgui).--Cf. la légende populaire de la +pie voleuse. + +_L'épreuve du triage de grains_ pénible à effectuer.--Cf. La protection +des djihon.--Gracieuse et Percinet[60]. + +[Note 60: Cf. aussi Die Bienenkoenigen et Aschenbroedel (Grimm).] + +_Le mannequin qui trompe l'exécution des mauvais desseins_.--Cf. La +flûte d'Ybilis--Le forage du puits--Le pardon du guinnârou et L'adroite +princesse (Mme d'Aulnoy). + +_La feinte d'un animal pour déjouer les invites doucereuses d'un +ennemi de sa race_.--Cf. L'hyène et le bouc à la pêche.--L'hyène et le +pèlerin--et La Fontaine (Fables): Le coq et le renard. + +_Le remède indiqué à un puissant et qui se compose des organes vitaux +de celui qui a tenté de nuire au conseilleur du dit remède_.--Cf. +Ingratitude--Le tailleur de boubous en pierre--La protection des +djihon--La tortue et la pintade--le renard conseillant au lion malade de +s'envelopper d'une peau de loup écorché vif. (La Fontaine, Fables). + + +Procédés celtiques. + +Passant aux contes de la littérature celtique, nous trouvons, comme +présentant des ressemblances évidentes avec les procédés des récits +indigènes, les détails suivants: + +_La ronde de lutins_ [61] empêchant le voyageur attardé dans la nuit de +poursuivre son chemin.--Cf. Le chasseur de Ouallalane et divers contes +de korrigans. + +_Les substitutions d'enfants._--Un génie substitue un enfant de sa race +à un enfant de race humaine. Cette tradition est également allemande et +Scandinave (Les doeckâlfar).--Cf. Le fils des bâri et L'enfant supposé +(Barsaz-Breiz) [62]. + +[Note 61: Cf. également les trolls norvégiens. Voir Peer Gynt +(Ibsen).] + +[Note 62: Voir aussi Grimm: Die Wichtelmoenner.] + +_Le procédé pour amener un muet volontaire à rompre le silence._--Cf. +Légende de NDiadiane NDiaye et l'Enfant supposé (Barsaz-Breiz). + +Nombre d'aventures et de détails évoquent en outre des souvenirs de +l'histoire grecque ou romaine: + +_Le dévouement_ de Yamadou Hâvé rappelle celui du Romain Décius, du Grec +Codrus ou du Suisse Arnold de Winkelried. + +_La folie_ d'Amady Sy, élevant une gueule tapée à la co-royauté n'est +pas sans analogie avec celle de Caligula nommant consul son cheval +Incitatus. + +_Le refus des parents_ de se sacrifier pour racheter la vie de leur +enfant et _le dévouement de l'épouse,_ contrastant à cette occasion avec +leur conduite, c'est le thème de l'Alkestis d'Euripide et aussi ceux de +La Mauresque et de Diadiari et Maripoua, comme du Kitâdo vengé. + +Nous trouvons les conditions _presque irréalisables_ imposées à +quelqu'un, avec l'arrière-pensée de l'envoyer à la mort, dans le conte +des Sorkos[63] où Fatimata de Tigilem exige de son mari qu'il lui apporte +de la graisse d'un hippopotame qui a jusqu'alors anéanti tous ses +adversaires.--Cf. La protection des djihon. Ce thème est fréquent dans +la littérature merveilleuse de tous les peuples. C'est l'histoire des +travaux imposés à Hercule par Eurysthée.--Cf. + +[Note 63: Desplagnes (_Op. cit._).] + +Conte de Gracieuse et Percinet (Mme d'Aulnoy) Le prince Ahmed et la fée +Peri-Banoum (1001 Nuits), La belle aux cheveux d'or--Le brave petit +tailleur (Grimm). + +_La curiosité fatale de la femme._--Thème de Psyché, de Lohengrin, +Serpentin Vert etc., de l'apologue de l'Ane, le boeuf et le cultivateur +(1001 Nuits), de la Mauresque, du Lièvre et le dioula, du Koutôrou +porte-veine. + +_L'avis donné au moyen de présents symboliques._--Voir Namara +Soundiéta--Les 6 compagnons--Les 2 intimes--Quels bons camarades! + +_Le sacrifice fait aux divinités des éléments_ pour obtenir le succès +d'une entreprise. Voir: La conquête du Baoulé (Delafosse, _Op. cit._) +Iphigénie sacrifiée à Neptune, etc. + +_La transformation_ d'êtres humains en _animaux inconnus_ +jusqu'alors et, par suite, l'origine de cette nouvelle espèce +d'animaux--L'explication de _particularités physiques_ d'autres espèces. +Voir les divers contes de pseudo-histoire naturelle.[64]--Cf. Philomèle, +Progné, etc. + +[Note 64: Cf. le conte sur l'origine des rayures du tigre. R. +Kypling, Livre de la Jungle.] + +_La transformation_ d'une jeune fille _en chose inanimée_ pour la +soustraire aux désirs d'un être surhumain: Goloksalah et Penda Balou +(Bérenger-Féraud, _Op. cit._) Cf. Légende d'Apollon et de Daphné et +autres légendes mythologiques grecques. + +La femme essayant de _séduire un proche parent de son mari_ (fils, +frère) et, faute d'y parvenir, _accusant_ celui-ci _d'avoir voulu la +violenter._ Contes des Gow: Kelimabé--Cf. Phèdre, Joseph, les femmes de +Camaralzaman (1001 Nuits). + +_L'énigme donnée à deviner sous peine de mort._--Cf. Bilâli--OEdipe et +le Sphinx.--Contes de Grimm. Au cas où le mot de l'énigme est trouvé, +celui ou celle qui l'a proposé meurt sur le champ ou tout au moins tombe +sous le pouvoir de celui qui l'a résolue. + +_L'ami dévoué qui se porte garant, au péril de sa vie, du retour de son +ami condamné._--Cf. Les 2 amis peulhs (B.-F., _op. cit._), Damon et +Pythias. + +_L'épreuve de l'amitié dans l'adversité._--Cf. L'homme aux nombreux amis +(B.-F. _op. cit_) et Timon le misanthrope. + +_Le musicien qui attire les animaux par le_ _charme de son +instrument._--Cf. Farang Nabo (contes des Sorkos) Légendes d'Orphée et +d'Amphion. + +_Le bijoux perdu (ou rejeté) retrouvé dans un poisson_[65].--Cf. Le +marabout et le fama--La bague aux souhaits--L'anneau de Polycrate +(Hérodote). + +[Note 65: C'est le rôle invariable et exclusif du poisson dans les +contes. Voir B.-F. Le bracelet rapporté par le poisson.] + +_Le mari se séparant de sa femme pour sauver la vie d'un ami,_ malade +de désir ou d'amour pour celle-ci.--Cf. Les 2 amis peulhs (B.-F. _Op. +cit_). et Séleucus Nicanor répudiant Stratonice au profit de son fils +Antiochus. + +_La révélation d'un forfait qui semblait devoir rester à jamais +inconnu._--Cf. Le melon révélateur et Les grues d'Ybicus[66]. + +[Note 66: Cf. également Bechstein, Die klare Sonne bringt es am Tag +et Grimm.] + +Enfin, sans comparer spécialement à telle ou telle fraction de la +littérature indo-européenne, nous aurons à mettre en regard des procédés +généraux communs de celle-ci les procédés indigènes ci-après: + +_La croyance à la voix du sang._--Voir Bala et Kounandi--Lanséni +et Maryama (Barot)--Le fils du seigneur Ouindé--L'épreuve de la +paternité--Fatouma Siguinné--Hammadi Bitâro--Les 3 femmes du sartyi, +etc. + +_Épreuves analogues aux ordalies_: Voir Delafosse: La mort du chien +et, contes des Gow, l'épreuve subie par Sanou Mandigné. Voir aussi +l'interrogatoire du cadavre dans Le cheval de nuit et La taloguina. + +_L'indiscrétion punie._ Histoires pour impressionner les touche-à-tout. +Voir: Le canari merveilleux. + +_Caractère fatidique des nombres 3 ou 7 et de leurs multiples._ Il y +aurait trop d'occasions de le souligner. Le lecteur le constatera en +cours de lecture. + +_Le talisman d'invisibilité._ L'anneau de Gygès, le bonnet (Hutlein) des +contes allemands. Le bonnet magique de Sanou Mandigné (contes des Gow). +Le sirikou bambara. La queue d'hyène (pour les voleurs). + +_La bague à souhaits._ Le Wunschring des Allemands. Voir La bague aux +souhaits. L'anneau de la tourterelle, etc. + +_Minuit, heure des apparitions et des crimes_ chez les noirs comme chez +les blancs. Voir: Les jumeaux de la pauvresse--Amadou Kêkédiourou. + +_Les loups-garous._--Voir: L'ensorcelée de Thiévaly.--La +taloguina.--L'almamy caïman. + +_La mort aux porteurs de mauvaises nouvelles._--(Voir Amadou +Kêkédiourou.--La geste de S.-G. Diêgui). + + +Procédés exclusivement indigènes. + +En outre un certain nombre de procédés peuvent, jusqu'à plus ample +informé, être considérés comme exclusivement indigènes: + +_La transformation de quelqu'un par l'avalement._--V. Hammadi +Diammaro--Fatouma Siguinné, etc. + +_Certaines épreuves bigarres ou scabreuses._--Mariage de +Niandou.--Affront pour affront.--Les prétendants, etc. Ces épreuves sont +généralement des conditions posées pour l'acceptation d'un prétendant. + +_Les bêtes justicières._--Voir: Le châtiment de la diâto--La lionne +coiffeuse. + +Un animal de brousse ou un guinné _se_ _changeant en femme pour assurer +sa vengeance._--Voir Mamady le chasseur.--La flûte d'Ybilis.--Kamankiri +NDana (contes des Gow).--La lionne et le chasseur. + +_Le vol d'une autruche et la recherche de sa graisse._--V. Les +fourberies de MBaye Poullo et Le fils du maître-voleur. + +_Le faux talisman qui passe pour ressusciter les morts par son +contact_ et dont un personnage, dénué de scrupules, fait commerce. La +résurrection d'un prétendu cadavre. Voir Kalon Ntyi (M. Travélé)--Les 3 +menteurs (Arcin).--Les fourberies de MBaye Poullo--Mensonge et Vérité +(Froger). + +_Les enfants élevés par des guinné._--V. Déro et ses frères.--Les +jumeaux de la pauvresse.--Le Kitâdo vengé.--Le fils adoptif du +guinnârou, etc. + +_Les griots excitant le courage des victimes qu'on mène au sacrifice._ +(Le geste de Samba Guenâdio Diêgui) par leurs chants ou leurs +imprécations. + +_Les gestes magnétiques._--Voir: NDar--Kélimabé (contes des Gow). + +_La révélation interrompue_ des métamorphoses ou sortilèges successifs +grâce auxquels un chasseur se dérobe à la colère des bêtes de la +brousse. Voir Kamankiri NDana et divers autres contes des Gow et +des Sorkos. (Dupuis-Yakouba et Desplagnes, _op. cit._) Mamady le +chasseur.--Le riche et son fils.--Le prince qui ne veut pas d'une femme +niassée, etc. + +La femme fourbe se faisant accompagner par le mari dont elle médite la +perte et _dissuadant celui-ci d'emporter chacune des armes qu'il +prend successivement_ pour sa sûreté. Voir contes des Gow,--Mamady le +chasseur.--La lionne et le chasseur.--Le prince qui ne veut pas d'une +femme niassée. + +_L'hyène prise comme monture._--V. L'hyène et le pèlerin.--Les +prétendants etc. + +_Le geste «jettatorique» de la barbiche braquée._--V. L'hyène et le bouc +à la pêche.--La chèvre au mauvais oeil.--La lionne et l'hyène. + +_La compagnie tenue, malgré eux,_ à des gens que l'on voudrait sauver et +les multiples transformations de celui qui les accompagne.--V. Amadou +Kêkédiourou.--Khadidia l'avisée.--La bergère de fauves et divers autres +contes de petits frère ou soeur avisés. + +_L'enfant qui parle dans le sein de sa mère_ _et s'enfante +de lui-même._--V. Misandé Sambadjo (contes des Gow)--Tiéoulé +(Lanrezac)--Amadou Kêkédiourou--Amatelenga etc. + +_Le cadeau artificieux._--V. La chèvre grasse.--Les générosités de +l'hyène. + +La bête blessée emportant l'arme dans sa plaie _et menant ainsi le +chasseur jusqu'au village des animaux._--V. D'où vient le soleil et +(contes des Gow) Sanou Mandigné chez les éléphants. + +_L'avalement comme mode de combat._--V. Misandé Sambadjo (contes des +Gow).--Le fer qui coupe le fer. + +_Le retour irrésistible à son naturel._--V. Chassez le naturel... et Le +lièvre et l'hyène aux cabinets. V. aussi Delafosse (_op. cit._) Le Ciel, +l'araignée et la mort. + + +THÈMES OMIS PAR LA LITTÉRATURE INDIGÈNE. + +Par contre, il est des thèmes dont il ne semble pas que la littérature +indigène ait tiré parti. + +Rien d'analogue à Circé ou aux magiciennes des 1001 nuits, changeant, +d'un geste, les hommes en animaux dans le but de leur nuire. Ce thème +est pourtant très employé par les conteurs musulmans. + +Il n'y a pas de conte qui manifeste la conception d'un Scharaffenland, +d'un pays de Cocagne où les hommes vivraient heureux dans l'abondance +et l'inaction. Cependant un rêve de cette nature semble plus conforme +encore au tempérament des noirs qu'à celui de l'Indo-Européen[67]. + +[Note 67: Le conte-charade de Bérenger-Féraud: «L'homme à la poule» +ne semble pas contredire cette opinion, malgré les apparences. Le héros +du conte a bien un fils qui abat les oiseaux tout préparés, mais encore +faut-il qu'il fasse l'effort de tendre son arc et de les mettre en +joue.] + +_Pas d'histoires de brigands_ non plus, de ces récits cauchemardants +dont la Roeuber-brautigam de Grimm est un type achevé et qu'on retrouve +aussi dans les 1001 Nuits (Ali-Baba et les 40 voleurs). + +_Pas d'êtres minuscules de nature humaine._ Rien qui équivaille aux +voyages de Gulliver à Liliput ou au conte de Grimm et de Bechstein: +Daumesdick. Certains héros des contes indigènes paraissent petits, +mais c'est par contraste avec les géants, d'origine surnaturelle, qui +figurent en même temps qu'eux dans le récit. + +Pas de meurtres simulés dont _l'exécution serait prouvée_ par la +présentation des organes de certains animaux, comme on le voit dans +Geneviève de Brabant, Camaral-zaman (1001 nuits) ou la 2e partie de la +Belle au bois dormant (épisode d'Aurore et du petit Jour). Dans Déro et +ses frères on présente bien au père le vêtement ensanglanté de Déro, +mais ce conte n'est pas d'inspiration indigène. C'est une réminiscence +incontestable de l'histoire de Joseph livré par ses frères. + +_Pas de haine de la belle-mère contre sa bru._ Cet élément d'intérêt +dramatique est--nous l'avons déjà dit--remplacé par la haine des +co-épouses entre elles ou des marâtres contre les enfants d'un autre +lit. + +_Pas d'intersignes_ comme dans les contes bretons. + +_Pas de paysans naïfs jusqu'à la stupidité_ comme dans les contes +allemands. + +_Pas_ d'existence, ou plutôt, _de personnalité caractérisée_ donnée à +des ustensiles usuels. Cf. avec le conte d'Andersen qui met en scène une +théière un sucrier, des pinces à feu, etc. (Es war einmal. Paul Arndt). + +_Pas de races traditionnellement caricaturées_ comme les Souabes ou les +Schildburger en Allemagne, à moins qu'on ne considère comme telle celle +des Bagnoums (V. Bérenger-Féraud: La chasse au lion des Bagnoums). + +_Pas de professions raillées ou décriées_ comme, jadis en Bretagne, +celle des tailleurs. Les griots n'ont pas un plus mauvais rôle que les +autres indigènes, encore que dans la vie réelle ils bénéficient d'une +très relative estime. Peut-être les contes sont-ils--en principe--leur +oeuvre, ce qui expliquerait que, sur ce point, la littérature ne soit +pas le reflet toujours fidèle de l'esprit de la race qui en fait son +moyen d'expression. + +_Pas de légende dans le genre de celles des 7 Dormants_, de Rip van +Winkle ou du moine extatique. Les conteurs noirs n'ont vu que le côté +comique des sommeils indéfiniment prolongés. + +_Pas de contes de revenants proprement dits._--Tous ceux où l'on +voit des morts agir n'ont pas ce caractère, à mon avis. Les mères +d'orphelines revivent après être sorties de la tombe. Quant à celle de +Marama (Le sounkala de Marama) c'est une vision de rêve et non pas un +revenant réel. Le mort du Cadavre ambulant est un mort que l'on n'a pas +enterré et non un véritable revenant. + +_Pas de légendes relatives aux génies de là terre ou du sous-sol_, non +plus qu'aux génies de la montagne. Je ne voudrais cependant pas me +montrer trop catégorique à ce propos, n'ayant recueilli de contes que +dans des régions dépourvues d'accidents de terrain bien caractérisés +et étant insuffisamment renseigné, faute d'un séjour prolongé, sur la +littérature merveilleuse des montagnards du cercle de Bandiagara. + + +LE CHEVALERESQUE DANS LA LITTÉRATURE DES NOIRS + +C'est principalement dans les récits des Torodo que nous relevons les +traces d'une mentalité chevaleresque, analogue à celle de notre moyen +âge. Je regarde ce que j'ai intitulé La geste de Samba Guénâdio Diêgui +comme une chanson de geste véritable. Je renvoie le lecteur à cette +légende, non sans avoir souligné les quelques détails ci-dessous: + +1° _Noms donnés aux armes et aux montures des héros._--Le fusil de Samba +s'appelle Boussalarbi, tout comme l'épée de Charlemagne avait nom: +Joyeuse et celle de Siegfried: Balmung. Le cheval de Samba s'appelle +Oumoullatôma et celui de Birama NGourôri: Golo, de même que celui des +4 fils Aymon était appelé: Bayard et ceux de Gradlon, roi de Kérys: +Morvarc'h et Gadifer. + +2° _Naïveté ingénue de Samba adolescent._--Il est honnête et ne +soupçonne pas le mal chez autrui. Il prend pour argent comptant les fins +de non-recevoir gouailleuses de son oncle Konkobo Moussa. Cette naïveté +n'est pas sans analogie avec celle que manifestent Pérédur ou Lez-Breiz. + +3° _Combat singulier de 2 chefs._--(Duel de Samba et de Birama). Voir de +même dans Amadou Sêfa Niânyi, le duel d'Amadou et de Samba Koumbelé. + +4° _L'offre généreuse, faite à l'ennemi désarmé, de moyens de continuer +le combat._--Samba donne à plusieurs reprises, au cours du combat, un +cheval à son oncle Konkobo qui a eu les siens tués sous lui. + +5° _L'étrange loyauté des adversaires de Samba_ qui vient dans leur camp +la veille de la bataille et qu'ils traitent avec le plus grand respect +des droits de l'hospitalité, par égard pour la bravoure confiante qu'il +manifeste ainsi envers eux. + +6° _La volonté de vaincre ou de mourir_ dont fait preuve Konkobo en +alourdissant sa culotte avec de la terre, pour s'interdire la fuite au +cas où son courage aurait une défaillance. + +7° La ressemblance déjà soulignée plus haut entre _l'acte de Sévi_ et le +geste de Brennus. + +8° _La générosité de Samba vainqueur de Birama_ rendant spontanément au +vaincu--par solidarité raciale--la moitié des troupeaux qu'il a conquis +sur lui. + +Les notes de la légende compléteront ce qu'il y a d'un peu sommaire dans +cette étude hâtive de l'esprit chevaleresque chez les Torodo. + + +LE SYMBOLISME INDIGÈNE.--LES APOLOGUES. + +Ce symbolisme reste forcément assez obscur car les interprètes qui +traduisent les termes abstraits de la langue indigène ne possèdent que +rarement le français d'une façon suffisante pour rendre exactement +l'idée. Aussi leurs explications, même comparées entre elles, ne +m'ont-elles été que d'un faible secours pour découvrir ce qu'elles +voulaient exprimer. + +J'ai indiqué les principaux apologues, tant ouolofs (Adina-Guéhuel et +Damel), que peuhls (Kahué l'omniscient--La tête de mort) gourmantié +(Trois frères en voyage) et môssi (Enseignements d'un fils à son père; +Froger.) + +Les thèmes favoris sont: + +1° _Celui des 3 puits_ dont 2, communiquant entre eux, représentent +les puissants de la terre qui laissent à l'écart le troisième, lequel +symbolise les pauvres gens. + +2° _Celui des 2 boeufs._--L'un reste maigre encore qu'il ait de la +nourriture en abondance et qu'il mange plus qu'à sa faim. L'autre +devient de plus en plus gras quoiqu'il n'ait rien à manger auprès de +lui. Le premier maigrit sans cesse, miné par les soucis que lui donne sa +parenté. Le second vit en égoïste et en solitaire et n'a même pas besoin +de nourriture tant il prospère naturellement. + +3º _Celui d'Adina_ ou la misère humaine qui, ne pouvant soulever un +fardeau, en augmente encore le poids après chaque tentative inutile +qu'il a faite pour le charger sur sa tête. + +4° _Celui du guéhuel et du damel_ déjà enregistré par Bérenger-Féraud +(Histoire de Cothi-Barma) et qui enseigne la défiance envers les femmes, +la considération pour les vieillards et quelques autres menus axiomes de +sens commun. + +Dans l'apologue de Kahué l'omniscient il y a beaucoup de puérilité et +le symbole est parfois inintelligible. Malgré de nombreux efforts et +quoique je me sois renseigné près de divers Indigènes, je n'ai pu +trouver d'explications satisfaisantes ni surtout concordantes du sens de +ces mots: soutoura, hakilé et dyiké, et, par suite, il m'est impossible +de déterminer le sens des symboles auxquels ils correspondent. Peut-être +le parfait symbolisme est-il après tout celui qui se prête à mille +interprétations différentes. + +On peut aussi cataloguer sous l'étiquette: symbolisme, les dons faits à +certains personnages des contes, soit pour les avertir, soit pour les +menacer. Ainsi, dans «Les 6 compagnons», la femme d'un roi haoussa +répond aux propositions d'un soupirant par l'envoi d'un os, de feuilles +de tôro et d'une poignée d'herbes. Elle lui indique ainsi, sans +commentaires, les précautions qu'il aura à prendre selon les périls +qu'il doit éviter. Dans Namara Soundiéta, celui-ci menace le chef qui +lui refuse un terrain où enterrer sa mère, de détruire ses villages +(balles et poudre), de tuer quiconque accepterait le prix de la +concession (un couteau) de démolir ses cases où les volailles viendront +prendre leurs ébats (poules et pintades) et de mettre ses villages en +tel état que les arachides et le coton y pousseront sans être cultivés +ni récoltés. + +On peut encore voir du symbolisme dans le procédé de la soeur de Birama +NGourôri (La geste de S.-G. Diêgui) qui, pour annoncer d'une façon moins +brutale à son frère que ses troupeaux ont été enlevés, lui fait apporter +pour son repas un couscouss uniquement composé d'herbes, sans le +moindre morceau de viande, lui donnant ainsi à entendre qu'à moins de +reconquérir ses bestiaux dérobés, il n'aura plus désormais que les +produits du sol pour le nourrir. + +Je ne m'étendrai pas plus longuement sur le symbolisme indigène. Il +serait aisé d'en multiplier les exemples. Les contes de ce recueil en +offriront un certain nombre à ceux qui seraient tentés d'étudier la +question plus à fond. + + +L'onomatopée chez les noirs. + +De même, je n'effleurerai ce sujet qu'en passant. L'oreille des noirs ne +perçoit pas, semble-t-il, les sons de la même façon que la nôtre, sinon, +il faudrait conclure qu'ils interprètent leurs perceptions d'une manière +très différente de nous. J'ai cru devoir transcrire les sons comme +ils m'ont été figurés plutôt que de les traduire par les onomatopées +françaises correspondantes, quitte à indiquer en note ces dernières. + +Ces onomatopées indigènes, comme les nôtres, rendent non seulement les +bruits, mais encore les mouvements silencieux tels que le tortillement +du serpent ou le balancement d'un objet. A côté de cela, on trouve dans +les chansons des noirs des mots sans signification spéciale qui forment +une sorte de refrain analogue aux «tra dé ri dera» ou aux «et lon lon +laire et lon lon la» de nos chansons françaises. + +Voici quelques-unes de ces onomatopées: + +Ouellêni iô!: bruit des grelots attachés en bracelets aux chevilles des +enfants = Dindelinn? + +Gouinsinkélé gouinsan: aucune signification. + +Kénié kéniéndé: frottement des écailles du serpent les unes contre les +autres = Frik! Frak! + +Bayevélé! Vélébaya!: bruit de l'eau jetée à la volée et qui retombe dans +l'eau = Floc! Flac! + +Bataou!: bruit d'un objet tombant dans l'eau et s'y engloutissant = +Plouf? + +Miniki manaka!: allure sinueuse du serpent (impression visuelle) = +Tortilli, tortilla? Kourmé diendien dienkou: bruit de sonnailles du +harnachement = ? + +Kouhoukou: Roucoulement des tourtourelles = Tourdourou? + +Yérébéré: onomatopée rendant l'impression visuelle produite par un objet +qu'on balance = ? + +Fim! Fim! Crissement des éperons dans les flancs de la monture = Kriss! +Kriss!? + +Figuilan ndianyeu: bruit de la queue d'Yboumbouni fouettant l'air = +Flips! Flaps! + + +Quelques mots me restent à ajouter touchant la forme des récits que je +publie. Sa relative correction a surpris plus d'un de mes collègues à +qui j'avais communiqué mon manuscrit. Moi-même je suis resté quelque +temps indécis, me demandant si je ne devais pas les présenter dans la +forme brute sous laquelle ils m'avaient été contés. Le résultat obtenu +par quelques folkloristes qui avaient adopté cette méthode m'a tout à +fait détourné de l'employer à mon tour. + +En ce qui concerne les parties rythmées, et chantées je les ai +transcrites textuellement. J'étais d'abord assez sceptique sur la +réalité de leur existence et les ai tenues longtemps pour une fantaisie +de traducteurs qui auraient voulu imiter la forme des contes de Perrault +ou de Mme d'Aulnoy. Je le croyais d'autant plus que dans aucun des +récits recueillis par moi, au Sénégal et en Guinée, je n'en avais +trouvé la moindre trace et que les contes des _Mille et une Nuits_ n'en +présentaient point d'exemple dans la traduction, d'ailleurs médiocrement +fidèle, de Galland. Depuis mon arrivée au Haut-Senégal-Niger, j'ai eu +au contraire maintes fois l'occasion d'en entendre chanter et une +traduction des contes inédits des _Mille et une Nuits_, lue depuis +cette époque, m'a convaincu que dans toutes les littératures +merveilleuses le petit couplet est une partie essentielle du conte. +C'est en souvenir de ce démenti donné à ma première opinion que je +n'avance que sous réserves les convictions que je me suis formées en +matière de folklore, préférant n'être formel qu'en cas de certitude +absolue. + +Ces petites strophes se chantent sur un rythme monotone. Le conteur, +pour les chanter, adoucit la rudesse de sa voix masculine en prenant une +voix de tête dont l'effet devient assez comique, par contraste, lorsque +c'est, par exemple, un garde-cercle qui raconte. + +Quant au style, en général, je renvoie à ce que j'ai dit au début de +la préface. La traduction a été aussi littérale que possible, tout en +tâchant de garder à ces contes faits pour être dits à haute voix toute +la saveur qu'y ajoute la mimique expressive des conteurs. J'avoue +toutefois que pour leur donner plus de vivacité, j'ai substitué parfois +le style direct au style indirect et que j'ai remplacé, de temps à +autre, par des noms les périphrases qui désignaient les personnages. +S'il y a péché, le fait de l'avouer me vaudra, je l'espère, un +demi-pardon. + + + + + CHAPITRE III + +SOMMAIRE: Personnages merveilleux des contes indigènes.--1° Personnages +merveilleux. La divinité: Allah, Outônou, Ouinndé, Ngouala.--Potentats +débonnaires: les «guinné».--Pourquoi on a diversifié leurs appellations +génériques.--Différence avec les djinns arabes.--Mélange du génie +africain et du démon sémite.--Répugnance des noirs à les désigner +sans périphrase.--Leurs diverses appellations.--Géants et +nains.--Personnification des quatre éléments.--Les démons et les +hafritt.--Les animaux-génies.--Conceptions différentes des animaux, +personnages des contes et des animaux jouant un rôle dans les +fables.--Aspect physique des guinné.--Effet produit par leur vue.--Moyen +d'en éviter ou d'en réparer les effets.--Ouokolo, tyityirga, konkoma, +gotteré.--Moeurs des guinné.--Leur caractère.--Moyen de se soustraire à +leur malfaisance.--Intervention éventuelle.--Leurs unions avec la race +humaine.--Leurs métis.--Enlèvements et substitutions d'enfants.--Les +bàtitado.--Durée de la vie des guinné.--Goules et vampires.--Sorciers +et anti-sorciers.--Jettatori--Végétaux, minéraux, objets, abstractions +jouant un rôle dans les contes.--Talismans, remèdes merveilleux, armes +magiques. + +Chaque littérature merveilleuse a ses personnages de prédilection: êtres +surnaturels ou êtres humains. Les êtres surnaturels se distinguent par +les traits, le caractère, les moeurs, l'apparence physique que leur +prête l'imagination des conteurs; les hommes d'après leurs professions, +certaines de celles-ci étant plus souvent mises en scène que les +autres[68]. + +[Note 68: Par exemple, les tailleurs, les pêcheurs, les chasseurs, +les rois, les meuniers, dans la littérature indo-européenne.] + +Nous allons passer en revue, étudier sommairement les divers personnages +des contes indigènes en indiquant les attributions qui leur sont +conférées selon les différentes races qui les imaginèrent. + +Tout d'abord, constatons le rôle de la divinité dans quelques-uns de nos +contes. Le dieu s'appelle Allah dans les contes des peuples anciennement +islamisés et il a, en gros, le caractère du dieu de Mahomet. Chez les +Bambara à demi-fétichistes, il devient Gouala ou Nouala et la conception +arabe est déjà déformée sensiblement. Quant au dieu des Môssi, il +est d'un caractère plus autochtone, c'est Ouinndé. Il en est de même +d'Outênou, la divinité des Gourmantié. + +En général, ces dieux sont des souverains débonnaires et qui tiennent à +l'homme de très près: Outênou pardonne aux méfaits de ce sacripant +de Fountinndouha et s'en fait même le complice puisqu'il se laisse +corrompre par la promesse d'un bounia[69]. NGouala, passagèrement gêné +dans ses affaires, demande du crédit à ses obligés. Outênou philosophe +avec un marabout. Les races qui ont imaginé ces potentats accommodants +ne peuvent être ni méchantes, ni foncièrement férues de hiérarchie. + +[Note 69: Le backchich des noirs (alias «dimanche»).] + +Pour messagers ces dieux ont les malakas de même qu'un nâba môssi, ses +soronés ou un bâdo gourmantié, ses lâris. + +_Démons._--Les démons, ce type de la révolte vaincue et de l'éternelle +rancune, semblent assez rares et de conception islamique. Leur nom; les +blissi-ou (venu d'Yblis) indique cette origine. Encore Ybilis est-il +moins un démon qu'un guinné[70] féroce et malfaisant[71]. Les noirs +emploient souvent le mot français «diables» pour désigner les guinné +mais c'est faute de connaître celui de «génies» qui serait un peu plus +conforme au caractère qu'ils prêtent à ces êtres surnaturels sans +toutefois leur convenir absolument. + +[Note 70: Mot ouolof qui bénéficie du fait que c'est le premier que +l'on entend en venant en Afrique pour désigner les êtres surnaturels des +contes indigènes.] + +[Note 71: Ybilis ou Yblis chez les Bambara, même fétichistes, +symbolise l'esprit de discorde. Quand deux noirs se disputent, on dit +«Bilissa est entre eux» mais c'est là une singerie de l'Islam, car +l'Islam est surtout affaire de mode chez le noir. C'est une croyance +bien portée et qui élève d'un degré social quiconque en fait +profession.] + +_Guinné._--Les guinné jouent le rôle le plus constamment important dans +les contes merveilleux ou moraux. D'où ce nom leur vient-il? Déjà les +Latins employaient le mot genius (venu du grec gênios) et les Arabes +le mot djinn qui en est sans doute le prototype. Ces génies ont ici un +caractère si différent de celui des djinns de la légende arabe et des +génies tels que nous les concevons que j'ai cru devoir leur conserver le +nom générique indigène. J'ai adopté pour cette étude le nom ouolof avec +lequel mes premières études de folklore m'avaient tellement familiarisé +qu'il me paraît le seul nom qui convienne. Aucune autre raison ne me +porte à favoriser le nom bambara, gourmantié, peuhl ou haoussa de +préférence à celui-ci. + +Le nom de guinné, à mon avis, a dû être donné à une conception mythique +et panthéiste, antérieure à l'apparition de l'Islam. Cette conception +serait d'origine africaine. En revanche, l'idée du démon me paraît une +importation sémite. + + +RÉPUGNANCE A LES NOMMER. + +De même que les Grecs usaient d'une antiphrase pour nommer les +malfaisantes Erynnies, de même qu'en Écosse on use de la même précaution +narrative, qu'en Allemagne les fées sont «les bonnes dames» (Die weise +Frauen), de même les noirs convaincus ne s'aventurent-ils pas à appeler +les guinné par leur nom générique. Ils les nomment: la chose, l'être, la +créature de brousse (kongomorho bambara, moutâné ndâzi) l'homme de l'eau +(moutâné rouha), le maître de l'eau (diandiam en peuhl)[72]. Le noir qui +navigue sur le Niger entre Mopti et Ségou désignera de même la faro[73] +par cette périphrase: la femme peuhle (foula mousso) de peur que, +mécontente de ce nom de faro, elle ne submerge sa barque. + +[Note 72: Serait-ce l'origine de NDiâdiane (Légende de NDiâdane +Ndiaye) au lieu de celle, sereré, proposée? C'est probable.] + +[Note 73: Génie de l'eau.] + +_Noms divers_.--Cependant les guinné ont leur nom: en bambara: guina, +en gourmantié: dyini et odyingou; en peuhl: guinnârou (pl. guinâdyi), +dzinna en songhay; bêlou[74] en gourmantié de Pâma; siga en môssi; bâri +en soussou; yébem en kâdo (pl. dougouné). Ces noms sont ceux des guinné +de grande taille. Les nains eux, portent des noms spéciaux qui leur +sont un brevet plus catégorique encore d'autochtonie: ouokolo ou +nyama (bambara) tikirga ou tyityirga (môssi) pori (au pluriel pora) +gourmantié; gotteré (peuhl), konkoma (malinké), artakourma (dyerma) +dêguédégué (ou dêdégué) (même pluriel kâdo). + +[Note 74: Ce mot signifie surtout: ombre. Il en est peut-être ainsi +du tyityirga môssi.] + +Au cours des récits où figureront ces personnages surnaturels, je leur +conserverai le nom que leur donne l'indigène du pays où l'action se +passe. En effet ces guinné ne sont pas tous absolument taillés sur le +même patron. Ils se différencient assez nettement les uns des autres +pour nécessiter un nom distinct et plus évocateur que celui, trop +uniforme, de guinné. Je n'emploie ce dernier vocable d'une façon +générale que pour les explications contenues dans cet essai. Les récits +exigeront plus de couleur, donc plus de précision. + + +CARACTÈRE DES GUINNÉ.--LEURS DIFFÉRENTES VARIÉTÉS. + +Je vois dans ces guinné des sortes de divinités inférieures, reste d'une +religion primitive qui adorait craintivement les éléments symbolisés. +Comme nature, les guinné sont intermédiaires entre l'homme et le dieu +supérieur dénommé ou pressenti. Lorsque cette divinité eut centralisé +les attributions dans ses mains et monopolisé à son profit le culte, +les anciennes divinités de second ordre passèrent au rang de grandeurs +déchues, presque de démons. Les dieux de l'antiquité ne furent-ils par +rabaissés au rang de démons au moyen âge lorsque le Christ régna en dieu +incontesté sur le monde?[75]. + +[Note 75: Voir à ce sujet la Chanson de Roland où Mahom et Apollin +sont considérés comme des idoles de païens et des démons.] + +Nous allons les étudier par rapport aux éléments. Guinné de la terre et +des profondeurs souterraines, guinné de l'air, guinné du feu, guinné de +l'eau. + +_I° Guinné de la terre et des profondeurs souterraines._--Ce sont les +guinné ouolof, les guina bambara, etc. Ils se divisent en géants et en +nains. Je ne connais pas de contes se rapportant aux guinné souterrains +comme on en trouve dans la littérature allemande. Cela tient sans doute +à ce que les accidents de terrain sont rares en Afrique et que +les quelques races qui habitent les régions accidentées sont peu +communicatives et de tempérament défiant. J'en ai fait l'expérience avec +les Foutanké et les Habé et je n'ai malheureusement séjourné que très +peu de temps dans le Fouta Djallon ou dans le cercle de Bandiagara, ce +qui m'a empêché d'apprivoiser des gens, très réfractaires tout d'abord à +la confiance, surtout en ce qui concerne les êtres mystérieux. + +Je sais cependant qu'au Bouré on croit à l'existence d'un guinné qu'on +appelle Sanou (c'est-à-dire l'Or ou le semeur d'or). Les filons sont les +traces de son passage sous la terre. + +De temps à autre il se venge des mineurs qui violent sa retraite en +provoquant un éboulement meurtrier puis, apaisé pour quelque temps, il +les laisse en paix pendant une période plus ou moins prolongée. Je +ne serais pas surpris qu'il y ait eu dans ces régions aurifères des +sacrifices humains destinés à calmer la colère du Sanou et à obtenir +de lui la permission d'exploiter les mines. La légende du Ouagadou +rapportée par Lanrezac (_op. cit._) me confirme dans cette opinion. +Sitôt en effet que, manquant au pacte consenti, les habitants de ce pays +laissent Mamadou Saké tuer le serpent fétiche à qui l'on consentait des +sacrifices périodiques, on cesse de trouver de l'or dans la région. + +Les gotteré peuhl semblent aussi de véritables gardiens des trésors +cachés (tels les korrigans bretons). Vaincus à la lutte, c'est avec de +l'or qu'ils rachètent leur vie. + +_2° Guinné de l'air._--Les ouokolo se déplacent souvent au milieu des +tourbillons qui, aux approches de l'hivernage, courent en entonnoirs de +poussière à la surface du sol desséché. Il suffit, paraît-il, de donner +un coup de dent dans ce tourbillon pour couper en deux le guinné. On +voit alors tomber des gouttes de sang sur le sol. + +La tornade est considérée comme le signe du passage d'un guinné. + +On pourrait peut-être ranger les hafritt parmi les guinné de l'air. +Ceux-ci, dont la conception est plus proche de l'idée de djinn que les +autres guinné sont des génies qui se déplacent en volant, des sortes de +génies-oiseaux dont le déplacement s'effectue progressivement, donc +avec une moindre rapidité que celui des autres guinné. Ces derniers se +transportent d'un endroit à un autre avec la rapidité de la pensée. + +_3° Guinné du feu._--Comme guinné du feu, je ne vois guère à citer que +les taloguina. Dans les contes autres que celui de ce nom on voit des +guinné vomir le feu (V. Le konkoma) se transformer en torche ardente +(V. Service de nuit); mais le feu n'est pas leur essence même et ils ne +vivent pas en lui comme dans un élément indispensable à leur existence +[76]. + +[Note 76: Les blissi-ou se présentent souvent sous l'aspect d'une +boule de feu mais il y a lieu de ne considérer cet aspect que comme un +déguisement passager. Même observation pour la Mort dans le conte agni +de Delafosse (_op. cit._).] + +_4° Guinné de l'eau_: Ils portent les noms de guiloguina en malinké, de +faro chez les Bambara; de mounou chez les Torodo, de moutâné rouha chez +les Haoussa, d'arikouna dyini chez les Dyerma et de diandiam chez les +Peuhl. Il y a en outre le démon des rapides de Soutadounou (v. le conte +de ce titre) et le caïman Goloksalah guinné des rapides de la Falémé (v. +Bérenger-Féraud). + +Ce sont eux qui submergent les barques, rongent les cadavres des noyés +et provoquent les inondations. Lorsque Kayes fut inondé en 1905, on dit +que le faro du Sénégal se vengeait de ce qu'on lui avait capturé un de +ses enfants; que celui-ci se trouvait dans la citerne de la Délégation +sur le plateau, et qu'elle tentait d'aller l'y reprendre. + +Ces guinné ne sont pas toujours malfaisants, et rendent parfois service +aux hommes, semblables en cela aux autres guinné. + + +ANIMAUX-GUINNÉ + +Parmi les guinné, certains ont pour forme normale la forme animale. Il +y a lieu de les distinguer de ceux qui ne prennent cette forme +qu'accidentellement et en vue d'un but à réaliser. Je citerai dans cette +catégorie des animaux-guinné: Niabardi Dallo le caïman, Ninguinanga le +boa et le lièvre de Féna. (A. S. Niânyi), l'hyène du conte de Binanmbé, +le lièvre de Le lièvre et le dioula, le serpent Minimini, le cheval de +nuit, le ouârasa le bayéni (Mauvais Gardien) les hyènes du conte «D'où +vient le soleil», celles qui gardent les métaux précieux (conte du Rapt +des métaux), l'éléphant Mamadi Bâ (Molo), l'hyène qui renseigne le roi +Dinah (Lanrezac _op. cit._) le caïman Goloksalah (B.-F.) le charognard +de Fatouma Siguinné; l'hyène et le lion gardiens de la morale; les +enfants animaux de la reine des guinné (Hammat et Mandiaye) etc., etc. + +Ces animaux-guinné perdent, lorsqu'ils figurent dans les contes, les +caractéristiques conventionnelles que les fables leur attribuent d'une +façon invariable. Le pleureur perd sa turbulence et ses instincts +malfaisants pour devenir secourable (v. La femme enceinte). L'hyène +n'est plus un animal grotesque, avide et couard mais un sage gardien +des talismans (Binanmbé). Ce sont donc en réalité des guinné sous forme +animale et non des animaux ayant la puissance surnaturelle des guinné. + + + +ASPECT PHYSIQUE + +_1° Les Géants._--L'aspect véritable des guinné n'est pas connu et ne +saurait l'être car--disent les Peulh--ils prennent toutes les formes +qu'il leur plaît. Aussi les verrait-on tels qu'ils sont réellement qu'on +ne pourrait affirmer que cet aspect est réellement le leur [77]. + +[Note 77: Voir à ce sujet Le kitado vengé.] + +Les Ouolof se les représentent comme des géants à membres grêles [78] +ayant un seul oeil fendu dans le sens vertical et placé sur le front +au-dessus d'un nez très allongé. Ils leur supposent de très longs +cheveux et une barbe qui tombe jusqu'aux pieds. [79] Enfin ils leur font +jeter le feu par les yeux et par la bouche. Quant aux déguisements +qu'ils peuvent revêtir, ils sont innombrables: bouc, cabri, chat, +serpent, cartouche, torche flambante, etc, etc. + +[Note 78: Voir La fille d'Aoua Gaye.] + +[Note 79: Voir Le chasseur de Ouallalane.] + +Selon les Peuhl, le guinnârou est de taille gigantesque; ses pieds sont +tournés à l'envers et sa bouche fendue verticalement. Lui aussi porte +des cheveux très longs. Quant à sa couleur, elle est infiniment variable +ainsi que les formes qu'il prend. Dans Hammat et Mandiaye il est +présenté comme ayant le dos en forme de lame de rasoir et avec un seul +de chacun des membres que l'espèce humaine possède en double. + +Le guina bambara ressemble au guinné ouolof. Les contes où l'on parle de +lui sont d'ailleurs très sobres de descriptions. [80] + +[Note 80: Voir notamment: Les nyama et le cultivateur, +L'hermaphrodite, Les oukolo et l'apprenti chasseur.] + +Le conte de La mounou de la Falémé s'accorde avec la description qui m'a +été faite des faro pour dépeindre celles-ci comme des femmes de couleur +claire à cheveux longs et lisses ainsi que les portent les femmes maures +(ou syriennes, c'est-à-dire de race blanche). + +Aucune indication précise, différente de celles que je viens de +transcrire, ne m'a été donnée sur l'aspect physique des guinné +gourmantié, haoussa, dyerma, hâbé [81]. + +[Note 81: Hâbé est le pluriel de Kâdo.] + +_2° Les Nains._--Nul conte ouolof, à ma connaissance, ne fait jouer de +rôle aux nains et de ce côté nous n'avons aucun détail sur leur aspect +physique. En revanche ces petits guinné figurent dans un certain nombre +de contes bambara et l'un d'eux en donne un signalement assez précis. + +Le nom du nain gourmantié: «pora» signifie aussi jumeau. Il y a chez +beaucoup de races noires un préjugé hostile aux jumeaux qui sont +considérés comme sorciers (Peulh, Bambara, Gourmantié, Môssi, etc.). + +Le tyityirga môssi est-il, comme l'indique Desplagnes (_op. cit._) une +larve errant dans l'attente de sa réintégration? Aucun renseignement +précis ne me permet de l'affirmer ou d'y contredire[82]. + +[Note 82: A ce propos je crois bon de noter que le nom de Mâlobali, +l'éhonté, l'impudent que portent nombre de Bambara se rapporte à une +croyance de cette nature. L'enfant qui en est affligé passe pour la +réincarnation d'une larve, qui a fait à plusieurs reprises aux parents +de l'enfant ainsi nommé la plaisanterie de s'incarner dans des mort-nés. +De là l'épithète dont on la taxe lorsqu'elle s'est enfin décidée à +s'incarner pour de bon.] + +D'après les Peulh, les gotteré ont une tête énorme. Leurs pieds ne +présentent pas le caractère anormal de ceux des guinâdyi.--Les gotteré +sont robustes et trapus et porteurs d'une très longue barbe. + +Le konkoma malinké est, lui aussi, une variété des ouokolo (ou nyama) +bambara et, à la barbe près, il répond au signalement qui vient d'être +donné du gottéré. + +Le ouokolo est un guinné intermédiaire entre le grand guinné et l'homme. +Haut d'un mètre au plus, il a les pieds tournés en arrière et porte +la longue barbe qui semble à peu près générale chez les nains; il est +toujours de couleur sale par suite de l'habitude qu'il a de se coucher +parmi la cendre. + +Son nom de nyama est donné en sobriquet au gens de petite taille. On le +donne aussi aux griots. + + +EFFET PRODUIT PAR LA VUE DES GUINNÉ + +Comme pour les Napeae antiques, qui les voit devient fou et meurt le +plus souvent. Sinon il reste muet ou paralysé. Ceux même qui sont +parvenus à les mettre en fuite gardent longtemps l'esprit égaré et le +corps malade et ne se rétablissent que malaisément.[83] Cependant on +peut se préserver de ce danger en portant des grigris spéciaux, donnés +généralement par les guinné eux-mêmes. (Voir Le fils adoptif du +guinnârou). L'homme assez brave pour rester calme à leur aspect a des +chances de se tirer indemne du mauvais pas. (Les maîtres de la nuit, Le +cabri, etc.). + +[Note 83: Voir Guinnârou de Fonfoya, Spahi et guinné. Le chasseur de +Ouallalane, etc.] + +_Moeurs et habitudes des Guinné_.--Les guinné proprement dits habitent +parfois des villages bâtis à la façon de ceux des hommes. Ces villages +restent invisibles pour quiconque ne possède pas de talisman particulier +tel par exemple que la bague du mari d'Anta la guinné[84]. Il y a même de +ces villages au fond de l'eau pour les guilo-guina et les faro[85]. +Une faro habite entre Ségou et Mopti sur le Niger une île qu'on nomme +Faroti. Si cette faro est irritée, les innombrables oiseaux qui sont sur +la grève restent silencieux. S'ils jacassent bruyamment c'est un signe +que la faro n'est point en colère et que l'on peut passer sans péril. + +[Note 84: Hist de Mamadou et d'Anta la guinné.] + +[Foonote 85: Voir La guiloguina. Les présents des faro. La femme +enceinte.] + +Les guinné sont cependant plutôt d'humeur solitaire et habitent de +préférence certains arbres, les plus majestueux de la brousse. Ceci +semble confirmer mon hypothèse que ce sont d'anciens dieux inférieurs +comme le furent par exemple les dryades et les sylvains. Leurs demeures +végétales de prédilection sont les baobabs, les fromagers, les +cailcédrat, les tâli et les siengueu. Ceux qui sont moins farouchement +individualistes habitent, à deux ou trois, des bosquets dans un +isolement moins absolu. + +D'autres sont encore plus éclectiques en fait d'habitation. Ils élisent +domicile dans des termitières (v. Le chiffon magique--La femme de +l'ogre) ou encore dans des terriers. + +Le guinné possède au plus haut point l'instinct de propriété. Il n'aime +pas qu'on viole son domicile, qu'on fasse un lougan sur son terrain (Le +chien de Dyinamissa,--Les coups de main du guinnârou), qu'on vienne +chercher du bois dans ses futaies (Le feu des guina). Il se venge +cruellement de toute atteinte portée à ses droits. Parfois même il fait +payer à l'espèce humaine sans discernement le tort qu'un homme lui aura +fait subir (v. Le diable jaloux). Il y a chez les guinné comme chez +les humains, pour ceux du moins qui vivent en société, une hiérarchie +constituée. Ils ont des chefs de village (v. La gourde), des rois et +même des reines (v. La sage-femme de Dakar,--Hammat et Mandiaye). Il +n'existe pas de loi salique chez les guinné. + +Les guinné ont des troupeaux à eux (voir à ce sujet le conte de +Soutadounou--Les ancêtres des Bozo, etc.). Cultivent-ils des lougans? +Eux qui sont doués du pouvoir de procurer aux hommes tant de choses +par une simple manifestation de leur volonté ne doivent pas se donner +beaucoup de peine pour faire produire la terre. Cependant la logique +n'est pas l'inspiratrice exclusive des faiseurs de contes. Aussi ne +peut-on conclure par déduction qu'ils ne cultivent pas de lougans. Et en +effet nous voyons dans «Les tomates de la pori» que celle-ci en cultive +un. Les guinné d'ailleurs se nourrissent volontiers de végétaux et si, +l'on en croit le conte kouranko de Nancy Mâra, ne les mangent qu'à +condition qu'ils n'aient pas subi de cuisson. + +Il y a des guinné marabouts et même «ouâliou» mais, ceux-là me font +l'effet d'être déjà démarqués par l'Islam envahissant (le conte +d'Ibrahima et des hafritt est plutôt arabe que ouolof). C'est d'ailleurs +chez les Ouolof que j'ai trouvé presque exclusivement ce type de guinné. +Le véritable guinné ne saurait avoir de religion que celle de soi-même +s'il est, comme je le pense, un des vestiges d'une ancienne religion +panthéiste. Il dut y avoir, dès l'origine, de bons et de méchants guinné +comme il est des forces naturelles favorables et de néfastes. C'est +cette bonté ou cette méchanceté que le musulman traduira par croyance ou +mécréance, mais il y a là une interprétation inexacte de la conception +initiale. + +_Intelligence._--Le guinné devine la pensée. Il dit presque +invariablement à qui il rencontre: «Je sais ce que tu as dans le +coeur.--Je sais ce que tu veux». + +_Caractère._--Comme tous les êtres animés et conscients, le guinné est +tantôt bon, tantôt méchant et même l'un et l'autre en même temps et +selon les circonstances. Quelquefois, sa malfaisance se restreint à des +farces dangereuses. C'est ainsi qu'il s'amuse à épouvanter ceux qui +s'aventurent dans son domaine d'obscurité car la nuit appartient au +guinné et il interdit l'ombre comme d'autres interdisent l'espace. Ses +apparitions terrifiantes semblent surtout avoir pour but d'éprouver +le courage des voyageurs (v. Le guinné altéré.--Les maîtres de la +nuit.--S.-G. Diêgui, etc.). Le courage le désarme et le rend impuissant. + +Il n'est pas que le courage pour se sauver de lui. De bons grigris sont +efficaces, soit pour l'écarter, soit pour guérir les effets fâcheux +produits par sa vue. Ces grigris peuvent être des mots du Koran comme +dans le chasseur de Ouallalane. Quant aux simagrées des médecins +toubabs, elles restent de nul effet (v. Le spahi et la guinné _in +fine_). + +Pour la faro, il y a des précautions particulières à prendre, notamment +quand on passe à proximité de l'île appelée Faroti entre Mopti et Ségou. +Il est nécessaire, si l'on a parmi les provisions des douceurs (lait ou +miel), d'en verser un peu dans le fleuve en offrande à la faro; faute de +le faire on courrait le risque d'être englouti. + +Le conte du Laptot giflé indique encore un moyen de se préserver des +maléfices du guinné lorsque l'on vient à quitter sa maîtresse tard dans +la nuit. Il faut que celle-ci attache son pagne de la main gauche et +reste assise jusqu'à ce que l'amant soit rentré chez lui. + +Ils n'aiment pas les abeilles; aussi n'habitent-ils pas les arbres où se +trouvent des ruches (v. Le miel aux tytyirga). + +Les chevaux aussi protègent leurs cavaliers contre les guinné (v. à +ce sujet le conte de Service de Nuit).--Enfin il est à noter que la +présence d'un chien noir épouvante aussi les êtres de la nuit (v. à ce +sujet Les nyama et le cultivateur--Le canari merveilleux et Le chien +de Dyinamissa). Je renvoie le lecteur à la note détaillée qui suit ce +conte. + +On peut aussi deviner leur véritable nature à leur façon de parler +(le guinné aime à parodier l'accent de ses interlocuteurs) et à leur +prononciation nasale. (Voir la fille d'Aoua Gaye). + +Certains guinné protègent la faiblesse persécutée: les orphelines +tourmentées par leurs marâtres, les frères victimes de mauvais frères, +les sinamousso dont les autres co-épouses cherchent la perte, etc. +D'autres au contraire ont un secret penchant pour les gens malhonnêtes +et les aident de tout leur pouvoir (v. NMolo, MBaye Poullo, etc., etc.). +Quelquefois, ils font payer assez cher leurs services. Ainsi, dans Le +pardon du guinnârou, le guinné veut la vie de la soeur de son protégé en +échange de l'aide donnée. + +Ils sont vindicatifs (v. Le guinné du tâli et L'implacable créancier) +et parfois même gratuitement féroces comme le guinnârou de Fonfoya. +Cependant ils ont l'orgueil de leur race et opposent volontiers, en +paroles sinon en actions, leur loyauté à la félonie de la race des +hommes (v. Mamadou et Anta la guinné). + +Quelques guinné ont aussi des habitudes d'anthropophagie qui les +apparentent aux ogres de la légende indo-européenne. (V. La femme de +l'ogre--Le boa marié[86]--Ntyi vainqueur du boa--Khadidia l'avisée--Les +ailes dérobées etc.). Les faro rongent certaines parties du corps des +gens qu'elles ont entraînés au fond de l'eau. Ainsi, il y a quelques +années, un père blanc s'étant noyé avant d'arriver à Ségou, on l'a +retrouvé avec le nombril et la cloison du nez entièrement rongés; ce +sont les morceaux de prédilection de la faro. + +[Note 86: Cf. Nantêné et le boa (Barot, _op. cit._).] + +Les ouokolo (ou nyama) bambara sont plutôt farceurs que réellement +malfaisants[87]; en général, ils semblent avoir un faible pour les +tomates et ne les demandent pas au travail de la terre mais à leurs +talents de filous. Ils dérobent aussi volontiers le couscouss dans les +cases. On les corrige de cette mauvaise habitude en pimentant fortement +ce mets. Quand ils se sont bien brûlé le palais, ils n'y reviennent +plus. + +[Note 87: C'est à eux cependant qu'on attribue des boursouflures qui +(paraît-il) se produisent sur le corps des noirs qui ont pris la +fièvre à trop travailler. (Cette maladie doit être rarissime chez les +indigènes). On traite cette éruption par une infusion des feuilles de +l'arbuste appelée de leur nom nyama fora (feuille à saveur acide dont +on se sert pour la préparation de la bouillie gourmantié et aussi pour +coaguler le caoutchouc).] + +Les nains sont en général peu serviables. Voir cependant le conte de +L'hermaphrodite. + +Quant à leur intelligence, elle passe pour très bornée. Aussi leur nom +est-il souvent adressé comme injure collective à la caste des griots. + +Ils ont pour fétiche le Komo: fétiche des Bambara. + +Le konkoma malinké est malfaisant gratuitement si l'on en croit le conte +de ce nom, le seul que j'aie recueilli sur lui. + +Le gottéré peuhl aime à provoquer à la lutte ceux qu'il rencontre. Le +vaincu est voué à la mort. Si c'est le nain qui a le dessous, il offre +de se racheter avec de l'or[88]. Il est prudent, au cas où on le reçoit +à rançon, de lui faire à la main une incision pour lui rappeler sa +promesse. Si on néglige cette précaution, il revient peu après tuer par +surprise son trop confiant créancier. + +Ceci est à rapprocher de ce que l'on dit du ouokolo. Si vous le frappez, +il vous demande de lui donner un second coup. Ce serait une grave faute +que d'accéder à sa demande. Un coup unique est mortel pour le Ouokolo. +Le deuxième coup serait mortel à celui qui le porterait[89]. + +[Note 88: Cf. les korrigans bretons.] + +[Note 89: Contes inédits des 1001 Nuits (De Hammer Tome II, p. 169, +Hist. de Seïfol Molouk et de Bediol-Djemal) le génie qui supplie Saïd +qui l'a frappé de lui donner un 2e coup et qui meurt du refus de Saïd +de lui donner satisfaction alors qu'un 2e coup l'eut guéri de sa Ire +blessure.] + +Allah, d'après les musulmans, ne reste pas toujours impassible en +présence des méfaits de certains guinné trop malfaisants. Le châtiment +d'un guinné par le pivert alors qu'il prépare la ruine d'un village. +(Conte du NGortann) en est la preuve. + +Les guinné s'unissent assez volontiers à la race des hommes, les guinné +mâles principalement car il semble ressortir du conte d'Anta que les +femmes guinné s'y prêtent moins facilement. Comme exemple de ces +dernières unions, je citerai les contes de Mamadou et d'Anta la +guinné,--La guiloguina, La tâloguina,--La mounou de la Falémé,--Kelimabé +et Moussa Nyamé (Contes des Gow. D.-Y.) Le cas le plus fréquent est +celui où c'est une femme de race humaine qui épouse un guinné (Nancy +Mâra--Kahué l'omniscient--Moussa Nyamé[90]--La femme de l'ogre--Le mari +de Nantêné--Le cheval noir--Goloksalah et Penda Balou[91]). + +[Note 90: Contes des Gow (D.-Y).] + +[Note 91: Bérenger-Féraud.] + +Les enfants nés de ces unions tiennent en général du guinné plus que de +la race humaine. Ils se sentent plus à l'aise parmi les guinné. Ainsi, +dans le conte de La femme de l'ogre, le fils du guinné soustrait sa mère +à l'appétit paternel mais, après l'avoir menée hors d'atteinte, il +s'en retourne près des siens. En général ces métis sont des sortes de +surhommes: des sages comme Kahué l'omniscient, des héros comme Moussa +Nyamé. Kahué jouit d'une jeunesse prolongée au delà des limites +normales. + +Ces unions ne sont pas heureuses et finissent de façon fâcheuse; aussi +se contractent-elles généralement grâce à l'insincérité du prétendant +qui dissimule sa véritable nature avant et même, dans la plupart des +cas, après le mariage. + +Les guinné adoptent volontiers des enfants de race humaine et les +enlèvent à leurs parents dans cette intention. Ils les instruisent, leur +donnent certains pouvoirs de divination ou de prestidigitation[92]. Ils +en font surtout des médecins capables de guérir les maladies et au +besoin de les provoquer. Voir à ce sujet: Le kitâdo vengé--Les jumeaux +de la pauvresse--Le fils adoptif du guinnârou,--L'orpheline et son +frère,--Déro,--Les talibés rivaux, etc., etc. + +[Note 92: Samako Niembelé m'a rapporté le fait suivant: «Il y a à +Kayes un nommé Diéna Moussa qui passe pour avoir été élevé par les faro. +Un jour il m'a dit: «Samba donne-moi des kolas!--Je n'en ai pas, ai-je +répondu--Mets des cailloux dans ta chéchia» Je l'ai fait et après +quelques tours de passe-passe il me l'a rendue pleine de kolas. On dit +que la faro lui a donné tous les grigris qu'il a».] + +Par contre, les guinné se débarrassent fréquemment de leurs enfants mal +venus en les substituant à des enfants d'hommes. Les Peuhl appellent ces +enfants des batitâdo. Cette croyance était celle des anciens Bretons +et des Allemands[93]. Le conte d'Ondine est inspiré par cette idée, +puisqu'il s'agit de faire acquérir, par la petite créature des éléments, +l'âme immortelle dont elle est dépourvue. Quand il arrive à des +indigènes d'avoir des enfants retardés dans leur développement et qu'ils +soupçonnent d'être fils de guinné, ils peuvent obliger leurs parents à +les reprendre en les exposant dans de certaines conditions et en les +adjurant de retourner avec ceux de leur race. Le procédé breton et +alllemand consiste à les obliger à parler de façon à se trahir par +le timbre grêle de leurs voix puis à les fouetter jusqu'à ce que les +korrigans ou Wichtelmoenner, leurs parents, accourent les reprendre[94]. + +[Note 93: Voir Grimm et La Villemarqué: Barsaz-Brez.] + +[Note 94: Voir Die Wichlelmoenner et l'Enfant supposé +(Barsaz-Breiz).] + +La durée de la vie des guinné n'est pas indéfinie, leur existence est +longue et leur croissance lente et dès qu'ils ont atteint un âge avancé +ils meurent pour recommencer à vivre. + +Quant aux konkoma ce sont, dit la tradition, des porcs épics qui +renaissent dans les mêmes conditions. + +Outre les génies de différentes sortes que nous venons de passer en +revue et les hommes de toutes professions, y compris celles de voleur, +de griot, d'apiculteur et d'éleveur de poules, les personnages ci-après +jouent leur rôle dans les contes: goules, vampires, sorciers et +contre-sorciers, végétaux, minéraux, objets divers et abstractions +variées: la faim, la mort, le mensonge et la vérité, etc, etc. + +Après avoir examiné rapidement ces divers personnages, j'étudierai +aussi brièvement que possible les talismans, remèdes merveilleux, +armes magiques et tous objets qui, sans être, à proprement parler, des +talismans, présenteront un caractère surnaturel. + +Goules: Ybilis déterreur et mangeur de cadavres est une véritable goule +(V. Flûte d'Ybilis). + +Vampires: Dans le conte peuhl: «Les mots magiques» il est parlé d'une +soukoun âdio». Cette soukounâdio est le vampire suceur de sang. V. aussi +La mangeuse de ses clients (conte kâdo) et Le vampire. + +Sorciers: Les sorciers jouent dans les contes un rôle assez fréquent. +V. la tâloguina,--La sorcière punie,--Le chien-sorcier[95],--L'almamy +caïman,--Le chat guinné de Saint-Louis (Ce dernier est plutôt une sorte +de loup-garou comme le sont les sorciers dont parle Samba Atta Dabo dans +L'ensorcelée de Thiévaly), les caïmans du Milo (Fadôro) etc. Contre +cette engeance malfaisante il y a un remède. Lorsqu'ils se sont +dépouillés de leur peau pour aller rôder dans la nuit sous une autre +forme que leur forme naturelle, il faut saupoudrer la face interne de +cette peau soit avec du sel soit avec du piment. Les sorciers sont +alors à votre merci[96]. + +[Note 95: Contes des Gow. L'hyène de Djenné (D-Y. _op. cit._).] + +[Note 96: V. Contes de Fadôro et du Vampire.] + +Il existe d'ailleurs des exorcistes ou conjureurs des sorciers: les +bourhama (en ouolof) qui les obligent par leurs conjurations à réparer +le mal causé. Ces exorcistes sont doués d'un pouvoir plus ou moins +fort C'est sous la dictée de l'un d'eux qui se targue d'une puissance +supérieure à celle de ses confrères, que j'ai transcrit le conte +intitulé L'ensorcelée de Thiévaly. Chez les musulmans, ce rôle est tenu +le plus souvent par les marabouts, chez les fétichistes bambara par les +nama, chez les gourmantié, par les niogoudâno. Ces derniers combattent +par des fumigations le mauvais sort jeté. + +On trouvera dans Bérenger-Féraud (_Op._ _cit._) quelques indications +relatives à la croyance aux sorciers dans la Sénégambie.--Chez les +Sénofo et les Bobo comme chez les Kissiens et les Kouranko, dès qu'une +mort subite fait soupçonner le maléfice d'un sorcier, on procède à des +épreuves destinées à révéler le nom de celui-ci. Le conte du Cheval +de nuit documentera le lecteur sur ce point. Il y est procédé à un +véritable interrogatoire du cadavre. + +On peut rapprocher de la croyance aux sorciers la foi en l'efficacité +néfaste du mauvais oeil. Voir le Kitâdo vengé,--La chèvre au mauvais +oeil, etc., etc. Les possesseurs du mauvais oeil sont d'ailleurs +considérés comme des jettatori conscients, ce qui n'est pas toujours le +cas, en Italie par exemple. La croyance au «cattio occhio» est générale +en Orient et notamment en Turquie. Pline et Virgile en parlent ainsi que +Théocrite. (V. Contes inédits des 1001 nuits, _op. cit._ Notes du Tome +II p. 323). + +Comme végétaux figurant dans les contes il y a lieu de citer le riz (V. +Le choix d'un d'un damel.) + +Comme minéraux: le caillou (Ntyi vainqueur du boa.) + +Comme choses diverses: le gigot, (Le sounkala de Marama), la boule de +mil et la cravache (La nyinkona), la marmite (Hammat et Mandiaye), la +sauce, les canaris et les calebasses (Bergère de fauves). + +Comme abstractions: La Mort[97] (V. La mort créancière,--L'intrus dans +l'Aldiana [98], la Faim, Le choix d'un lanmdo, l'Humanité [Adina], le +Mensonge et la Vérité)[99]. Voir aussi abstractions des contes ci-après: +Kahué l'omniscient,--L'éléphantiasis de Moriba, les diverses parties du +corps (Le procès funèbre de la bouche). + +Comme animaux fabuleux: le ouârasa, le mangeur d'hommes (Le plus brave +des 3, le minimini), l'yboumbouni. + +[Note 97: Voir Delafosse: Le Ciel l'araignée et la Mort.] + +[Note 98: D'après le D. Cremer.] + +[Note 99: Conte de Froger.] + + +TALISMANS + + +Les talismans sont nombreux et variés Citons: + +La bague (Bissimillaye et Astafroulla, La bague aux souhaits--Mamadou et +Anta la guinné--Mâdiou le charitable). + +Les oeufs ou les calebasses magiques (Hammat et Mandiaye,--Le sounkala +de Marama--La conquête du dounnou--Anntimbé ravisseur du bohi). + +La cravache qui frappe d'elle-même (La nyinkona). + +La calebasse (ou le canari) inépuisable (La nyinkona et La bergère de +fauves.) + +Le tapis volant (Mamadou et Anta la guinné). + +La poudre magique qui rend intelligible le langage des bêtes (Le lièvre +et le dioula). + +La poudre magique qui fait sortir de terre un tata avec sa population et +son bétail (La revanche de l'orphelin et Le pupille du cailcédrat). + +L'arme qui assure le pouvoir à son possesseur (sagaie de Binanmbé, fusil +de Molo)[100] + +[Note 100: Le sabre de Malick Sy roi des Diawara (Lanrezac) celui +d'Alioun (Faveurs aux nouveaux convertis) (B.F.).] + +Le bonnet qui rend invisible[101] (Contes des Gow: Sanou Mandigné). + +[Note 101: V. Contes des Gow: Sanou Mandigné (D.-Y. _op. cit._). V. +Grimm et aussi Chamisso. Pierre Schlemihl.] + +L'onguent qui contraint les gens à ramasser de l'herbe jusqu'à +épuisement (Bilâli). + +Le grigri révélateur d'aînesse (Bilâli.--Les quatre fils du chasseur). + +L'onguent léthargique (Fatouma Siguinné). + +Le grigri de malice[102] et d'habileté dans la friponnerie (MBaye Poullo +et Le grigri de malice). + +[Note 102: V. Manuel des pères de Brouardou.] + +Le grigri de bravoure (L'homme au piti). + +Le grigri de science (Mâdiou le charitable). + + +ARMES MERVEILLEUSES. + +Le grigri de victoire (Yamadou Hâvé). + +Le fusil qui tue quantité de gens d'un seul coup (A.-S. Niânyi.--S.-G. +Diêgui.--La bague aux souhaits). + +La poudre à tuer le gibier (La lionne et l'hyène). + +La barbiche meurtrière (Même conte. Le bouc et l'hyène à la pêche). + +Le sabre qui coupe des têtes multiples d'un coup unique (Voir B.-F. +Faveurs aux nouveaux convertis). + + +REMÈDES SOUVERAINS. + +Les drogues des «Talibés rivaux». + +Les remèdes de Déro. + +Ceux de Ntyi le patient (Les deux Ntyi). + + +OBJETS MERVEILLEUX AUTRES QUE DES TALISMANS[103]. + +L'arbre prophétique du Boundou (Amady Sy)[104]. + +Le canari-aigrette (Le canari merveilleux). + +La graisse et les boyaux de Takisé (Le taureau de la vieille). + +L'arbre aux fruits d'or. + +Le baobab rempli d'or (Les présents des faro). + +[Note 103: J'entends par là ceux qui ne sont pas affectés à l'usage +d'un possesseur unique et n'ont pas pour objet unique le bien de ce +possesseur.] + +[Note 104: Cf. les chênes de Dodone.] + + + + + CHAPITRE IV + +PERSONNAGES DES FABLES. + +SOMMAIRE: _Les fables et leurs acteurs._--Personnages non-merveilleux +des fables et des contes.--Les professions mises en scène.--But des +fables indigènes.--Sont-ce des satires sociales?--Les deux +grands premiers rôles.--Le lièvre roublard et sceptique, mais +serviable.--L'hyène stupide et crédule, féroce, vorace et +infatuée.--Divers sobriquets de l'hyène.--Son rôle dans les +contes.--Rôle de l'homme dans les fables.--Portrait peu flatté.--Animaux +divers jouant un rôle fréquent dans les fables.--Le roi des animaux dans +la littérature indigène: lion, éléphant et hyène; le riz. + +On ne saurait dire de ces fables, comme de celles de La Fontaine par +exemple, qu'elles ont le caractère d'un enseignement voulu de morale +pratique. Moraliser n'est pas leur principal but et s'il leur arrive de +formuler un précepte de cette sorte c'est par hasard pur et sans que le +conteur ait cherché à le faire. + +Les fables ne sont pas non plus--comme on aurait tendance à le croire +au premier abord--des sortes de fabliaux satiriques dans le genre des +récits analogues du Moyen-Age. Elles ne visent pas, à travers l'hyène, +la brutalité et l'avidité des puissants et n'exaltent pas, dans le +lièvre, la roublardise de la faiblesse opprimée. Du moins il ne me le +semble pas. + +On pourrait objecter pourtant que la société animale comporte, dans +les fables, une hiérarchie rappelant d'assez près celle de la société +indigène. A la tête des animaux se trouve un roi qui est soit +l'éléphant, soit le lion, soit même l'hyène[105] et, qui pis est, +l'araignée (chez les Agni). Le noir qui a conçu les guinné comme +semblables aux hommes, au point de vue du caractère, imagine de même les +animaux organisés en société semblable à la sienne mais il n'a pas +pour but, en adoptant cette conception, de railler, sous un voile +d'allégorie, la constitution du groupement social dont il fait partie. +Il lui semble qu'il n'existe qu'une forme de société possible: la +sienne, et il ne songe pas à se fatiguer l'imagination à rêver d'une +autre organisation sociale. + +[Note 105: Conte de La lionne et l'hyène.] + +Les fables indigènes sont donc des récits exclusivement destinés à +l'amusement des auditeurs et n'ont nullement pour but d'enseigner la +morale, fût-elle uniquement pratique, ni de dénoncer les abus sociaux. + +Parmi ces récits, les plus nombreux--et de beaucoup--sont ceux qui +rapportent les bons tours joués par maître lièvre à l'hyène, son ennemie +intime. Généralement ces bonnes farces se terminent tragiquement pour la +bête couarde féroce et stupide qui en est l'objet, mais la bassesse de +son caractère nous l'a rendue, par avance, si antipathique et ridicule +qu'on applaudit de tout coeur à la victoire du kékouma (le rusé +compère). + +Ce dernier a, d'ailleurs, toute sorte de droits à la sympathie. Toujours +serviable, du moment qu'il ne s'agit pas de fournir un travail qui le +fatiguerait, mais simplement de donner un malin conseil ou de suggérer +une heureuse idée, absolument désintéressé, et ne réclamant pas de +récompense pour ses bons offices, comment ne lui souhaiterait-on pas +réussir dans ce qu'il entreprend? + +Avec cela rien moins que naïf! S'il oblige gratuitement, ce n'est pas +qu'il se fasse illusion sur la gratitude de ses obligés. Tout en les +aidant, il les guette du coin de l'oeil afin qu'ils ne lui jouent pas +quelque mauvais tour tandis qu'il s'emploie à leur rendre service (V. +L'homme, le caïman et le lapin[106],--Le lièvre, la panthère et les +antilopes[107]). Il trouve sans doute sa rémunération dans cette +satisfaction d'orgueil qu'il éprouve à voir que tous, même les plus +forts, sont contraints d'avoir recours à son intelligence. Pour ce qui +le concerne, il n'est point de mauvais pas dont il ne se tire à son +honneur. Une fable le montre pris au piège (un piège grossier)[108] mais +on ne le garde pas longtemps (V. Le forage du puits). Quant à celle +du Hibou et du lièvre, c'est le seul cas où le lièvre commette +véritablement un impair et ne le rachète pas par son ingéniosité. + +[Note 106: Arcin, _op. cit._] + +[Note 107: Barot _(op. cit.)._] + +[Note 108: Voir une aventure analogue dans les fables sur le «vieux +frère Lapin». Collection Larousse. De même, pour le lièvre utilisant +l'hyène comme monture. Rien de plus naturel. Ces traditions ont été +apportées par les noirs d'Afrique en Amérique. (Lapin est ici pour +lièvre. Arcin emploie aussi ce mot le plus souvent).] + +Je l'ai dit, il ne montre pas une ardeur immodérée pour le travail. +Pourquoi se donnerait-il de la peine puisqu'avec un petit effort +d'intelligence il arrive aisément à faire son profit de ce que les +autres ont créé pour eux-mêmes? (V. Le forage du puits,--La case des +animaux de brousse,--Le lapin, la hyène et l'éléphant). Il élabore de la +ruse aussi naturellement, je dirais presque aussi inconsciemment, qu'il +boit, mange ou respire. Et ce n'est pas un mince titre à l'admiration +des noirs. + +Qu'il figure dans les contes ou dans les fables, c'est toujours à son +honneur, différent en cela de l'hyène, dont le rôle est beaucoup plus +relevé dans les contes que dans les fables où son sort constant est +celui de la dupe. Maître lièvre dupe toujours en spéculant sur les +défauts de ceux à qui il a affaire: gourmandise ou vanité. C'est un +psychologue averti; en dépit de sa faiblesse il vainc invariablement +et c'est peut-être à cause de cette faiblesse même qu'on l'a opposé à +l'hyène forte et brutale pour le piquant du contraste. Son triomphe, +devient de ce fait, encore plus significatif que celui du renard sur le +loup dans les fabliaux de notre pays. + +Vis-à-vis de l'homme, c'est en ami qu'il se comporte toujours[109]. Il en +serait fort mal récompensé s'il était d'un naturel confiant mais sire +lièvre escompte d'avance l'ingratitude de son obligé, ce qui lui permet +d'en esquiver les manifestations. + +[Note 109: Voir Arcin, (L'homme le caïman et le lapin, _op. cit._) et +Mgr Bazin (Le caïman Dict. Bambara).] + +Le lièvre est souvent figuré, la kora en main. Serait-il une +personnification du griot rusé tandis que l'hyène serait celle du +pitre de bas étage: le founé opposé au diéli? Ce point serait assez +intéressant à élucider; mais je n'ai pas d'éléments d'appréciation assez +sûrs pour me prononcer là-dessus. + +Comme toutes les dupes, l'hyène, victime du lièvre, n'en a pas moins +sans cesse recours à lui et nul autre que lui n'a sa confiance. +Veut-elle s'associer à quelqu'un pour une entreprise? C'est au lièvre +qu'elle s'adresse et c'est lui qu'elle charge d'en élaborer le plan. Et +pourtant ces associations ne lui réussissent guère! (V. Arcin, Le lapin, +l'hyène et le somono, etc). Ceci est bien observé. Dans la vie ne +voyons-nous pas la dupe aller instinctivement au charlatan, dédaignant +l'honnête associé qui ne force pas l'attention par une jactance +exubérante ou des dehors artificiels? + +L'hyène n'est pas seulement sotte et crédule, elle se signale en toute +circonstance par son insigne mauvaise foi, mauvaise foi de brute qui se +sait forte et qui n'allègue de prétexte que pour railler celui qu'elle +peut écraser s'il ne feint pas de prendre pour argent comptant sa +grossière explication. Malgré cela, son machiavélisme rudimentaire se +retourne fatalement contre elle sitôt qu'elle a affaire au kékouma. + +Quant à son avidité gloutonne, elle la manifeste dans tous les contes +(V. notamment Les oeufs de blissiou.--L'hyène, le lièvre et le taureau +de guina.--La case de cuivre pâle). Elle ne peut retarder d'un instant +l'heure de la bombance et se met l'imagination à la torture pour hâter +le départ du lièvre, son guide, vers le lieu du festin. + +Comment elle se comporte envers ceux qu'elle appelle ses amis, c'est +ce que nous montrent les contes de L'hyène et l'homme son compère.--La +famille Diâtrou à la curée. Les avanies qu'elle subit ne l'empêchent +pas de rester infatuée d'elle-même au plus haut point. Ses enfants +commettent-ils une maladresse? elle est prompte à les renier et à les +taxer de bâtardise car quiconque ne lui ressemble pas intellectuellement +ne peut être né de ses oeuvres. + +Quand au courage, elle montre une prudence excessive qui ressemble à tel +point à la couardise qu'il est aisé de la confondre avec ce sentiment. +Une plume d'autruche piquée devant l'orifice de son terrier suffit pour +la terroriser et la contraindre à subir dans cette retraite les tortures +de la faim. + +En un mot l'hyène a tous les défauts et pas une qualité. + +_Ses sobriquets._--L'hyène est un des animaux qui ont le plus de +sobriquets: chose ou être de nuit (Souroufin), le puant (Soumango), +le bourricot de nuit, le déterreur de cadavres (Soubobâra), Dioudiou, +(onomatopée), Diâtrou, Souroukou, Niénemba (le pitre femelle). Le nom de +genre est «nama». + +Je ne m'arrêterai pas davantage sur les autres animaux qui figurent dans +les fables de ce recueil et--en tant que véritables animaux--dans les +contes. Bien peu manqueraient à l'appel de ceux qui foisonnent sur la +terre d'Afrique. Je ne vois guère que la girafe, le chacal ou le canard +dont il ne soit pas parlé dans ceux que je reproduis ici. Ceux qui se +représentent le plus souvent sont le boa, le charognard ou vautour +d'Afrique, le lion, la chèvre, la mouche, le singe pleureur, le chien, +le boeuf, la pintade, l'autruche, la tortue, l'oiseau-trompette, le +cheval, le lézard, la panthère. + +Je noterai cependant que le chien semble symboliser l'indiscrétion et +le bavardage (V. Le chien et caméléon et conte de Delafosse: La mort du +chien). Le singe, comme l'homme son semblable, y incarne l'ingratitude +(V. le singe ingrat--Le lièvre et les pleureurs). Il représente en outre +l'humeur de malfaisance. + +J'ai dit que l'homme n'est que rarement présenté à son avantage dans les +fables[110] où il est mis en contact avec les animaux[111]. Dans les contes +et fables de cette nature, les griefs des animaux contre lui sont +énumérés soit de façon acrimonieuse, soit d'une manière plaisante, mais +toujours en grande abondance et on est obligé de reconnaître que le +portrait est exact et justifie la pointe du fabuliste français que le +plus pervers des animaux: + +Ce n'est point le serpent, c'est l'homme[112]. + +[Note 110: Voir p. l'homme, Ingratitude, L'hyène machiavélique et, +Arcin, L'homme, le caïman et le lapin.] + +[Note 111: V. La Fontaine. Fables.] + +[Note 112: Si vous n'étiez si ingrats (préambule constant des offres +de service). V. Le caïman.] + +Puisque je suis amené à parler de La Fontaine, je citerai quelques +fables de lui auxquelles certains détails des contes et fables indigènes +nous font penser: Livre VIII, 3. Le lion, le loup et le renard (Cf. +Ingratitude--Le bouc et l'hyène à la pêche). Le chat et les deux +moineaux (Cf. Les calaos et les crapauds). Le coq et le renard. Livre +II, 15 (Cf. L'hyène et le bouc à la pêche et L'hyène et le pèlerin). + +En revanche, on chercherait vainement une fable indigène analogue à La +cigale et la fourmi. Les noirs y donneraient délibérément tort à la +fourmi, tant ils confondent aisément l'économie et la prévoyance avec +l'avarice. (Voir à ce sujet leurs contes sur les avares). De même, ils +sont trop vaniteux pour goûter la leçon de la fable «Le renard et le +corbeau» et, si vraiment les griots sont pour quelque chose dans la +conception des contes et des fables, on comprendra qu'ils ne soient +guère disposés à prêcher une morale si contraire à leurs intérêts. + +Les animaux ont leur roi comme ceux de notre littérature «fablesque», +mais ce n'est pas toujours, le lion. Pour la plupart des races, c'est +l'éléphant, la plus robuste, sinon la plus féroce, des bêtes de la +brousse; pour d'autres, c'est le lion; pour quelques autres ce sera +l'hyène et même... l'araignée. Celle-ci mériterait la royauté par sa +rouerie et son intelligence, si on en croit les Agni. Je ne parle que +pour mémoire de la royauté du riz, cette royauté étant toute allégorique +dans le conte où les animaux la proclament (Choix d'un lanmdo). + + + + + CHAPITRE V + +DÉDUCTIONS POUR LA COMPRÉHENSION DE LA PSYCHOLOGIE INDIGÈNE.--CONCLUSION + +SOMMAIRE: Révélation par les contes et fables, non de ce que sont les +noirs, mais de ce qu'ils rêvent d'être, tant au point, de vue idéal +qu'au point de vue pratique.--Quelques aphorismes de morale des +apologues.--Psychologie succincte des indigènes.--A) Sentiments: 1° +Sentiments affectifs. Sentiments de famille. Conception de la beauté. +Instinct sexuel.--2° Sentiments religieux préislamiques. Sociabilité. +Solidarité raciale. Esprit d'association. Dévouement au maître. +Magnanimité. Reconnaissance. Charité. Humeur hospitalière. Respect de la +vieillesse. Sentiments envers les animaux, envers les captifs. Vanité. +Sens de l'ordre et de la discipline.--B) Idées; Indifférence pour +la vie. Admiration du courage, de la ruse. Considération pour la +complaisance, la courtoisie. Indulgence pour la paresse ingénieuse. +Mépris de l'envie, de l'avarice, de l'humeur fanfaronne, de la +prétention, de l'ivrognerie, de l'intempérance verbale et de +l'indiscrétion. Goût pour les paris risqués.--Les hypothèses +cosmogoniques, ethniques et zoologiques des noirs.--Conclusion.--But +de l'auteur: planter des jalons pour faciliter le travail de ceux qui +voudront approfondir une matière digne d'une étude plus poussée que +celle-ci. + +Il me reste, pour en finir, à relever quelques indications de +psychologie, découlant des récits du présent recueil. Assurément on ne +peut conclure de façon ferme que le noir présente les défauts ou possède +les qualités qu'il attribue aux héros de ses récits. Cela équivaudrait à +juger des Français d'après les oeuvres de Ponson du Terrail ou de Xavier +de Montépin et des déductions ainsi basées n'aboutiraient qu'à de +grossières erreurs. Ce que l'on peut dire simplement c'est que nous +retrouverons dans les contes et fables les tendances idéales et +théoriques de la race dont ils émanent. + +La geste de S.-G. Diêgui, notamment, nous révèle l'esprit chevaleresque +des Torodo et, si l'on peut parfois comparer une période de notre +évolution à l'état présent de la civilisation chez telle ou telle race +indigène, il n'y aurait aucune audace à admettre des rapports marqués +entre la mentalité des Torodo et celle de nos belliqueux ancêtres des +premiers temps du Moyen-Age. + +De même, les contes gaillards nous confirmeront dans cette idée que la +paillardise existe toujours--avouée ou non avouée--au fond du coeur de +toutes les races. + +Les apologues et les fables sont intéressants en ce que leurs +conclusions nous montrent sans équivoque de quelle façon l'indigène +comprend l'existence au point de vue pratique. + +J'en extrais dès à présent quelques maximes. «Le besoin seul nous +apprend la juste valeur de ce qui sert à le satisfaire» (Le choix d'un +lanmdo).--«Les chefs s'entendent entre eux comme larrons en foire et +toujours les petits seront par eux tenus à l'écart» (Kahué--Le fils du +sérigne--Les trois frères en voyage).--«Mieux vaut peu de nourriture +et point de soucis que de la nourriture à satiété et des ennuis à +l'avenant» (Les trois frères en voyage--Kahué).--«Il ne faut pas se +confier aux femmes» (Guéhuel et damel,--Mariage ou célibat?--Le riche et +son fils).--«Il n'est personne au monde qui ne trouve plus fort que soi» +(Hâbleurs bambara et divers analogues signalés plus haut).--«Chassez +le naturel, il revient au galop». (L'hyène et le lièvre aux +cabinets,--Chassez le naturel).--«Pour garder son pouvoir, un talisman +doit rester caché»[113] (Le koutôrou porte-veine, etc.).--«Il faut se +méfier de la bouche, c'est elle qui nous trahit». (V. La tête de +mort).--«Un fils adoptif n'a pas pour son père les sentiments d'un +fils»--(Guéhuel et damel). «La vérité doit parfois être atténuée ou même +cachée» (Hammat et Maudiaye[114]). + +[Note 113: Ce qui peut se traduire symboliquement par ceci: l'homme le +mieux armé contre les autres sera le moins expansif.] + +[Note 114: V. aussi, L'ami indiscret, Bérenger-Féraud.] + +On pourrait citer bon nombre d'aphorismes de ce genre, mais je ne +prétends pas épuiser le sujet et je m'en tiendrai là. + + +PSYCHOLOGIE INDIGÈNE. + +Pour un lecteur attentif, il ressortira aisément de la lecture des +récits de ce recueil une impression, sinon très nette du moins très +exacte, de la mentalité des indigènes. Et l'impression ainsi obtenue +sera de beaucoup plus instructive que celle que pourraient donner toutes +les définitions imaginables. + +1°_Sentiments affectifs_.--Prenons d'abord parmi les sentiments +affectifs l'amour des parents pour leurs enfants et réciproquement celui +des frères et soeurs entre eux. Nous trouverons moins d'exemples d'amour +paternel que d'amour filial, en ce qui concerne le père du moins. Il est +même plusieurs contes qui paraissent en contradiction avec la notion des +devoirs de dévouement des parents envers leurs enfants chez les peuples +de race blanche. Dans le conte peuhl de La Mauresque, dans celui +(gourmantié), de Diadiâri et Maripoua, dont le premier est une réplique +partielle, dans le conte du Fils adoptif du guinnârou, les parents +refusent de sacrifier leur vie pour ressusciter leur fils mort[115]. De +même, le père de Hammadi Bitâra (conte de Fatouma Siguinné) sacrifie +bien légèrement son fils à de faibles soupçons. De même encore le +kuohi[116] dans «Le joli fils de roi». + +[Note 115: C'est le thème d'Alkestis d'Euripide où la femme se dévoue +à la place du père et mère de son mari pour sauver la vie à celui-ci.] + +[Note 116: Roi, en haoussa.] + +Cependant on peut opposer à ces exemples l'amour, allant jusqu'à la plus +extrême faiblesse, d'Amady NGoné pour son fils[117] indigne Biroum Amady; +les parents sacrifiant leurs biens puis leur vie pour sauver leur fille +(L'implacable créancier); la mère de la jeune mariée vengeant sa fille +que le père n'a pas le courage de venger. (Une leçon de courage). En +général, la mère manifeste une affection plus profonde que le père pour +ses enfants, ce que l'on constatera chez les mères de toute race (V. le +conte du prince qui ne veut pas d'une femme niassée.--La lionne et le +chasseur--Mamady le chasseur--La lionne et l'hyène). + +[Note 117: V. Bérenger-Féraud, _op. cit._ Amady NGoné et son fils.] + +Il semble résulter de certains contes; L'hyène, le lièvre et +l'hippopotame--Goumbli-Goumbli-Niam, que les parents ont, comme la mère +du Petit Poucet, une préférence pour le dernier-né. + +L'exemple de fils ingrats envers leurs parents ne se rencontre que dans +le conte de Bérenger-Féraud déjà cité. Les noirs n'ont guère hérité +de l'irrespect de leur ancêtre Cham pour son père Noé. La voix du +sang--cette voix du sang dont le mélodrame a tant abusé--parle +éloquemment au coeur des jeunes noirs, si l'on en croit le conte +intitulé «L'épreuve de la paternité», où les fils adultérins, bien +qu'ignorant leur origine réelle, font franchir délibérément à leurs +chevaux le corps du mari de leur mère, alors que les véritables fils se +refusent à cette épreuve, malgré tous leurs efforts pour obéir à l'ordre +formel de leur père. + +Les contes d'orphelines et de marâtres témoignent aussi du profond amour +filial des noirs. Voir encore le dévouement de la fille du massa se +sacrifiant, dans le conte ainsi intitulé, pour garder le pouvoir à son +père. + +Cet amour des enfants est susceptible de s'atténuer sous l'influence +de certaines considérations. Aussi NDar ne pardonne pas à sa mère de +l'avoir abandonné et S.-G. Diêgui condamne le frère de son père à la +mendicité après l'avoir réduit à la déchéance. Le lionceau (Le lionceau +et l'enfant) tue sa mère pour venger celle de son camarade que la lionne +a dévorée. Diéliman aussi tue sa mère pour sauver sa femme (La sorcière +punie). Deux contes (Quels bons camarades! et Les deux intimes) nous +montrent des fils aidant leurs camarades à tromper leur père et cela +(dans le conte: Quels bons camarades!) avec leur propre mère. + +Dans ces derniers contes, la puissance de l'amitié chez les noirs est +fortement mise en relief. On pourrait dire que cette parenté d'élection +qu'est l'amitié crée souvent des liens beaucoup plus solides que la +parenté de sang.--Le titre de frère, donné à un camarade, caractérise +l'amitié à son plus haut degré. Cela ne signifie pas cependant qu'entre +frères il y ait une affection bien résistante. Le frère est représenté +jaloux de son frère (Le joli fils du roi.--Les perfides conseillers). +Souvent la soeur aînée abdique d'un coeur léger son rôle de protectrice +d'un frère plus jeune (V. La revanche de l'orphelin).--Par contre, je +citerai un conte dans lequel un frère montre un dévouement très grand à +son cadet (V. L'ancêtre des griots). + +Je ne déduirai pas de deux contes où les frères entretiennent des +relations avec leurs soeurs que l'inceste soit chose courante parmi les +noirs. Ce serait généraliser hâtivement (V. Bénipo et ses soeurs et +l'Origine des pagnes). (En France le conte de Peau d'Âne nous représente +bien un roi désireux d'épouser sa fille). Ce n'est pas qu'il n'existe +des allégations en ce sens, mais affirmer n'est pas prouver. + +De marâtre à enfants d'un premier lit il ne saurait y avoir d'affection. +De très nombreux contes en témoignent et notamment ceux ci-après: Sambo +et Dioummi--Le sounkala de Marama. Je n'en vois qu'un seul où une +marâtre ait le beau rôle. C'est celui de La marâtre punie. + +Le beau-père est, au contraire, généralement présenté sous le jour le +plus favorable. Il montre autant de tendresse pour l'enfant du premier +lit que pour ceux qu'il a eus de sa propre femme; souvent il n'est payé +que d'ingratitude par son fils adoptif (V. Guéhuel et damel et le conte +de B.-F. Kothi Barma). + +Continuant cet examen rapide des sentiments familiaux des noirs, nous +en venons à l'amour conjugal. Ici l'amour en général a des droits plus +sérieux au qualificatif de désir qu'à l'épithète de platonique. Il y a +pourtant dans la littérature indigène des histoires d'amour purement +spirituel (V. en ce sens: Les inséparables,--La Mauresque,--Diadiâri et +Maripoua [1ère partie],--Amadou Sêfa Niânyi[118]). On rapporte même des +exemples de fidélité excessive: les amants fidèles, la femme d'Ibrahima +(Ibrahima et les hafritt) qui attend son mari neuf ans mais finit tout +de même par se remarier. + +[Note 118: Voir également B-F., Ballade de Diudi.] + +En revanche, les histoires de maris trompés sont innombrables. Le noir +les prend gauloisement et considère que la jalousie est une maladie +quelque peu ridicule puisqu'elle s'obstine à empêcher l'inévitable. +Peut-être se console-t-il tout simplement, en raillant le voisin, d'une +infortune à laquelle lui aussi n'échappera pas. + +Il sait que toute précaution restera vaine (La précaution inutile), que +jamais homme ne sera assez malin pour obliger sa femme à la fidélité, si +roublard soit-il d'autre part; (V. L'hyène commissionnaire). Aussi la +jalousie tragique semble-t-elle assez rare, si l'on en croit les contes, +car je n'en vois qu'un seul où le désir exaspéré amène une tragédie +domestique (V. B.-F., Le beau-frère coupable). Encore, dans ce conte, +est-ce le beau-frère qui tue parce qu'il ne peut amener sa belle-soeur à +céder à ses instances. + +En général la femme inspire aux noirs aussi peu d'estime qu'elle leur +fait, par contre, éprouver de désirs violents. Ils la tiennent pour +bavarde et incapable de stabilité dans ses affections. Lui confie-t-on +un secret, elle s'empresse de le trahir par étourderie ou par +malignité (Guéhuel et damel--Le koutôrou porte-veine--Le riche et son +fils--Malick-Sy)[119]. Dans le conte de Diadiâri et Maripoua, celle-ci, +qui avait offert sa vie en sacrifice pour sauver Diadiâri, le trahit +ensuite pour un amant qu'elle croit plus riche et tend à ce dernier +l'arme qui doit tuer son mari. De même, Ashia trompe Amadou Sêfa, qui +l'a sauvée du serpent, avec un amant qu'elle juge cependant inférieur +à son mari, comme elle le lui exprime sans équivoque dans le cours du +récit. + +[Note 119: Lanrezac (_op. cit._).] + +De même, la femme cherche toujours à desservir ses co-épouses et même +à les faire périr si cela lui est possible (v. La femme-biche.--La +gourde.--Les trois femmes du sartyi.--L'hermaphrodite.--Takisé.--Les +deux sinamousso.--Jalousie de co-épouse.--L'implacable créancier, etc., +etc.). Après la mort de celle-ci, c'est sur les enfants de la co-épouse +qu'elle se venge (v. les contes de marâtre cités plus haut). + +De ce qui précède on peut conclure--ce que confirment les faits--que le +noir possède, fortement accentué, le sentiment de la famille. Il aime sa +mère et honore son père mais est moins fortement attaché à ses frère +et soeur en ce sens que son affection pour ceux-ci peut plus aisément +s'affaiblir par suite des constants froissements du contact quotidien. +Quant aux questions d'intérêt c'est une cause de zizanie peu importante, +étant donnée la constitution patriarcale de la famille indigène, où la +qualité de chef est toujours déterminée par des règles précises. + +Au point de vue désir sexuel, on pourrait croire le noir plus proche +de la bestialité que le civilisé mais il n'y a qu'une différence +d'épaisseur dans le vernis. D'après les contes, ce désir se manifeste +avec violence chez le noir. Bilâli inspire un appétit si violent aux +filles qu'il rencontre sur sa route qu'elles mettent à mort leurs +parents pour lui ouvrir la route sur laquelle elles le suivront +docilement [120]. De son côté lui et son compagnon acceptent volontiers +la mort en échange de la possession de femmes qu'ils désirent (v. +Bilâli--L'homme au piti, etc.). + +[Note 120: Voir aussi le désir de la femme de Kélimabé (D.-Y) pour son +beau-frère et aussi l'amour violent qu'inspire celui-ci à la fille d'un +chef. V. le conte de B.-F.: Les deux amis peuhl.] + +Il est rare qu'une considération quelconque combatte l'effet de ce +désir. Cependant un conte de B.-F.: Les deux amis peuhl, montre, par +exception, le conflit du devoir et du désir et même le triomphe du +devoir. + +A côté du désir sexuel, il y a place pour l'amour véritable, né d'une +émotion esthétique en présence de la beauté soit physique soit morale. +La ligne de démarcation est malaisée parfois à tracer. Il semble +pourtant que le sentiment soit pur encore dans le conte de Bala et +Kounandi, dans Lansêni et Maryama (Barot) et dans Amadou Sêfa Niànyi. +Chez Amadou Sêfa, il triomphe de l'infidélité d'Ashia et celle-ci reste +pour lui une sorte de joyau qu'il enchâsse dans le précieux écrin d'une +chaise d'or. Pour satisfaire ses moindres désirs, il envoie à la mort +sans scrupule. Il ne lui demande que de rester belle. La Beauté lui +tient lieu de toute autre vertu. + +Sur la conception indigène de la beauté physique, les contes renferment +peu de détails. On parle des pieds petits de S.-G. Diègui, mais sans +commenter davantage. Dans le conte de Hammadi Diammaro, le conteur, +sur mon invitation, a décrit les perfections d'une femme telle qu'elle +devrait être à son sens pour être tenue pour jolie[121]. Il est délicat +d'insister en pareille matière. Le conteur, pour flatter l'Européen, +prendrait comme type de la beauté pure les traits de la race blanche. + +[Note 121: Voir également Le mariage de Niandou.] + +Ce ne serait donc que sous les plus expresses réserves que j'accepterais +les indications du Dr Barot, ainsi formulées dans sa brochure «L'Ame +soudanaise»: + +«_Il m'est arrivé personnellement d'interroger souvent les Noirs. Chez +nous ils préfèrent les hommes grands à nez droit, portant la barbe, +noire de préférence. Ils admirent beaucoup nos cheveux lisses. Ils se +moquent de nos pieds rétrécis déformés par les chaussures; les yeux +bleus leur plaisent davantage[122]. + +[Note 122: Je ne serais pas surpris que ces éloges correspondent au +signalement de l'interrogateur.] + +«Chez eux ils regardent comme les plus beaux et les plus belles ceux +dont les traits_ _du visage et la couleur de la peau se rapprochent le +plus de la race blanche_». + +Une seule certitude ressort, à ce point de vue, des contes que je +connais, c'est que la marque cicatricielle, la balafre faciale, en quoi +nous avons tendance à voir un ornement, ne présente pas d'attrait pour +les noirs qui la considéreraient au contraire comme disgracieuse, s'il +faut en juger par les contes, très nombreux et d'origines très diverses, +où jeunes filles et jeunes gens recherchent, pour l'épouser, un jeune +homme ou une jeune fille qui ne soit pas défiguré par des marques de +cette nature (v. La femme de l'ogre,--Le boa marié,--L'anguille et +l'homme au canari,--Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée). + +_Amitié_.--Le noir apporte à l'amitié une ardeur excessive et rendrait +aisément des points à Oreste et Pylade, à Nysus et Euryale. Cette amitié +va jusqu'à des extrémités qui peuvent nous choquer, à moins qu'elles ne +nous paraissent héroïques... d'un héroïsme que nous ne serions pourtant +guère tentés d'imiter. Le cas de ces fils sacrifiant l'honneur de leur +père à la passion de leur intime ami (Quels bons camarades! Les deux +intimes), du lionceau tuant sa mère pour venger celle de son ami, de +Bassirou oubliant qu'Ismaïla a tué le fils d'un ami par rage de voir la +mère de celui-ci résister à sa convoitise (Bassirou et Ismaïla), de ce +peuhl qui, pour sauver son ami mourant de désir, lui cède sa propre +femme[123], tout cela montre que la fraternité d'élection inspire des +sentiments aussi forts pour le moins que la fraternité du sang. + +Il est bon de noter en passant que l'histoire de Mafal, dans +Bérenger-Féraud, témoigne d'un certain scepticisme quant au dévouement +des amis dans l'adversité[124]. On se rappellera aussi le dicton de Kothi +Barma dans le conte de Bérenger-Féraud. «On a parfois un ami, on n'en a +jamais plusieurs» (cf. le conte de L'hyène et l'homme son compère). + +[Note 123: Cf. les contes de B.-F., Les deux amis peuhl, et celui de +la coquette où se trouve un trait de l'histoire de Damon et Pythias (Les +deux amis brouillés par une maîtresse).] + +[Note 124: Noter la ressemblance de cette histoire avec Timon le +Misanthrope.] + +2º _Idées religieuses.--Sociabilité._--Si nous écartons d'emblée les +contes--relativement peu nombreux dans ce recueil--d'inspiration +musulmane, on trouvera peu d'indications sur les idées religieuses des +noirs. + +Le dieu des Gourmantié: Outênou est, comme son confrère Ouinndé, dieu +des Môssi, un potentat assez bénin qui philosophe, par le truchement de +ses envoyés, avec les serviteurs plus ou moins sincères d'Allah, son +concurrent envahissant. Quant à NGouala (ou Nouala), sorte d'Allah +déformé à l'usage des Bambara fétichistes évoluant vers le monothéisme, +c'est, lui aussi, une personnalité pleine de «bonace», un roi d'Yvetot, +parfois à court d'argent, qui se voit obligé d'avoir recours aux humains +de temps à autre quand l'arrivée d'hôtes inattendus ou la mort de sa +belle-mère lui occasionnent des dépenses inaccoutumées. + +Outênou connaît les faiblesses humaines; comme juge, il frôle, et +de très près, la prévarication. Aussi serait-il mal venu à prêcher +l'intégrité aux hommes. (V. Les méfaits de Fountinndouha où il donne +raison à un sacripant, celui-ci lui ayant promis comme épices un don de +trois idiots). + +Tous ces dieux sont faits à l'image des petits potentats locaux, ce qui +donnerait à penser que ces derniers ne furent pas toujours de si odieux +tyrans qu'on les a représentés. + +Ici, comme partout, l'anthropomorphisme se manifeste et les dieux sont +faits à l'image des plus puissants des hommes dans une société où la +puissance fut initialement la plus respectée des qualités. + +Le noir se gausse, à l'occasion, des mômeries des hypocrites (V. Outênou +et le marabout et Le boeuf marchand de grigris) [125]. Il ne méconnaît pas +le parti fructueux que tirent les marabouts et prêtres de toute sorte +des sentiments religieux des naïfs... ce qui ne l'empêche pas, à +l'occasion, de tomber dans leurs filets. + +[Note 125: Faidherbe, _Le Sénégal_.] + +Il semble qu'il y ait dans quelques contes des traces de dendrolâtrie +ou culte primitif des arbres. V. à ce sujet le conte de NMolo Diâra où +celui-ci sacrifie un mouton au baobab. V. aussi le conte d'Amady Sy et +ce qu'il y est dit des arbres prophétiques de Sendêbou, qui approuvent +ou désapprouvent l'élection des nouveaux chefs et annoncent à l'almamy +sa mort ou sa guérison en cas de maladie. + +Il y a lieu aussi de noter quelques manifestations de patriotisme ou, +plus exactement, de solidarité raciale. Le noir a, en premier lieu, la +fierté de son village natal et en éprouve la nostalgie quand il en est +éloigné. Ce patriotisme de clocher, si naturel à l'homme, se manifeste +dans le conte du Courage mis à l'épreuve. Le kitâdo, qui n'a plus de +parents dans son village d'où on l'a chassé, regrette pourtant d'en être +éloigné. + +Cette idée prend rarement une plus grande extension pour devenir un +sentiment s'apparentant au patriotisme. Quand le fait se produit, quand +il y a, comme dans l'histoire de Yamadou Hâvé, un acte de dévouement +à la race, ce dévouement-là n'a qu'un rapport relatif avec celui d'un +Décius et d'un Winkelried se vouant à la mort pour assurer la victoire +de leurs compatriotes. C'est un marché où Yamadou stipule, en échange +du sacrifice de sa vie, le pouvoir pour ses descendants et tous les +avantages qu'il peut obtenir. C'est encore le cas, quoique à un moindre +degré, puisqu'elle a déjà le pouvoir de fait, pour le dévouement de la +reine Aoura Pokou sacrifiant son fils au fleuve Comoé dans le conte +rapporté par Delafosse. + +Quant à la fille du massa, dans le conte de ce nom elle se sacrifie pour +son père plutôt que pour sa race. + +_Esprit d'association._--Le noir a-t-il tendance à s'associer en vue +d'un but à atteindre? Il semble assez sceptique quant aux avantages qui +peuvent résulter de la mise en commun de l'effort. Son bon sens et son +esprit d'observation lui ont démontré que si l'union fait la force, elle +fait la force surtout du plus roublard des membres de l'association. +Dans les contes où il s'agit d'association, on voit presque toujours les +associés naïfs roulés éhontément. Dans les fables, cette malchance +de l'un des associés est constante et l'associé qui ne retire de son +association que des désavantages s'appelle l'hyène. L'autre est le +lièvre. La moralité semble donc ici: Ne vous associez à quelqu'un que si +vous avez la rouerie du lièvre. + +Si l'association produit ses effets utiles quelquefois, c'est dans des +contes où l'imagination cherche moins à serrer la réalité que dans les +fables[126] (au point de vue de l'action, sinon des personnages). Voir en +ce sens, Les dons merveilleux du guinnârou. Mais il y a des contes, au +moins aussi nombreux, où l'association profite à un seul qui rémunère +peu généreusement ses associés eu égard aux risques courus (V. Les six +compagnons,--Ntyi vainqueur du boa, etc., etc.). + +Dévouement au maître.--Les sentiments d'affection qu'un maître peut +inspirer à son serviteur vont-ils, de la part de ce dernier, jusqu'au +sacrifice de soi-même? Il n'en est pas d'exemple. Sans doute les captifs +de la mère de Samba Guélâdio Diêgui lui donnent tout le mil qu'ils ont +glané et se contentent d'herbes et de feuilles d'arbre pour leur propre +nourriture--sacrifice digne d'être pris en considération de la part de +gens qui traitent dédaigneusement ceux des autres races de mangeurs +d'herbe[127]--mais on ne verra pas d'exemples analogues à ceux du fidèle +Jean ou d'Henri-au-coeur-cerclé-de-fer dans les contes allemands[128]. + +[Note 126: Les merveilleux Soudanais (Lanrezac).] + +[Note 127: Les Peuhl.] + +[Note 128: Der treue Johannes; Der eiserne Heinrich.] + +Certains captifs ont cependant une très forte affection pour leurs +maîtres puisqu'ils mettent le souci de l'honneur de ceux-ci au-dessus du +désir de leur plaire. Sévi Malallaya (conte de S.-G. Diêgui) et Albarka +Babata (conte des Sorkos, Desplagnes, _op. cit._) reprochent à leur +maîtres leur inaction. Voir aussi le conte du làri reconnaissant, fidèle +à son maître dans le malheur, conformément au proverbe bambara que l'on +doit boire de l'infusion amère de cailcédrat avec celui qui vous a fait +boire jadis de son eau miellée. + +Reconnaissance.--Les noirs apprécient la beauté morale de la +reconnaissance, mais ne croient pas outre mesure à la fréquence de sa +mise en pratique. Ils représentent volontiers l'homme comme l'ingrat par +excellence (V. Ingratitude,--Les obligés ingrats de NGouala--Mâdiou le +charitable [129]). + +[Note 129: Voir aussi Mgr Bazin, Le caïman. Arcin, L'homme, le lapin +et le caïman. La phrase adressée à l'homme: «Si vous n'étiez pas si +ingrats, je ferais ceci pour toi» revient constamment dans les contes. +V. La femme enceinte.] + +Molo et S.-G. Diêgui témoignent une médiocre reconnaissance aux +animaux qui leur ont donné leurs talismans. L'un et l'autre tuent leur +bienfaiteur. Il est vrai qu'ils n'agissent ainsi que pour empêcher que +pareil don soit fait à quelque autre homme. C'est une explication, mais +pas une excuse. De même encore les frères de Hammadi Bitâra (conte de +Fatouma Siguinné) essaient de faire périr le frère qui les a sauvés. + +Il y a d'ailleurs des contes où des animaux, et même des hommes, se +montrent reconnaissants envers qui les a obligés (V. Ingratitude--Le +lâri reconnaissant[130]--La protection des djihon, etc.). + +[Note 130: Voir aussi Contes des Gow: l'éléphante de Sanou Mandigné.] + +_Magnanimité_.--Les noirs comprennent la magnanimité et admirent +l'effort auquel elle oblige celui qui pardonne une offense. S'il y a, +dans leurs contes, des récits dont un ressentiment, souvent féroce[131], +fait le fond, il s'en trouve beaucoup aussi où l'offensé oublie son +ressentiment, telle l'orpheline pardonnant à sa marâtre (La marâtre +punie), le pauvre pardonnant au fils de roi (D'où vient le soleil). V. +encore: Une leçon du bonté,--Les deux Ntyi--Bassirou et Ismaïla. Chez +les fétichistes surtout on constate une certaine facilité à oublier les +injures, tandis que le pieux NDar, envoyé d'Allah, ne pardonne pas à +sa mère et que S.-G. Diêgui, croyant, n'oublie qu'à demi les mauvais +procédés de Konkobo Moussa à son endroit, non plus que ceux du tounka +envers sa mère. + +[Note 131: Voir: Celui qui avait reçu le sommeil en partage.(B.-F.).] + +_Compassion._--L'indigène n'a pas de pitié pour les infirmes, peut-être +parce que, sa sensibilité physique étant peu développée, il ne sent +pas toute l'horreur de leur sort. Maintes fois j'ai vu mes porteurs se +gausser au passage des aveugles et se pâmer aux cris inarticulés des +muets ou au gambillement des boiteux. A ce point de vue, ils sont +inférieurs aux blancs, non par la sensibilité, mais par la compréhension +de la souffrance. Cela est tellement probable que, pour certaines +misères, celle par exemple des orphelins que tourmente une marâtre, ils +sont pleins d'une pitié attendrie, comme le montrent les nombreux contes +imaginés sur ce thème. + +_Hospitalité.--Générosité._--Les indigènes ont-ils le sens de +l'hospitalité et de la générosité sans arrière-pensée? J'ai tendance à +croire que, dans les manifestations apparentes de ces sentiments chez +eux, il y a plus d'ostentation que de bienveillance, instinctive ou +réfléchie. On peut cependant invoquer à l'appui de l'opinion contraire +l'antipathie violente dont ils témoignent contre l'avarice. Ils criblent +ce vice de sarcasmes dans un certain nombre de contes, parmi lesquels je +citerai: L'avare et l'étranger et Ybilis. + +Peut-être, il est vrai, ces sarcasmes ont-ils pour but de stimuler +la vanité de ceux qui font passer leur intérêt propre avant leur +amour-propre. Peut-être la gloriole des uns joue-t-elle de la fausse +honte des autres pour les amener à ne rien conserver pour soi. Cette +explication me semblerait plausible si les contes sont, dans leurs +premières conception et forme, l'oeuvre de ces parasites qu'on nomme +griots. + +_Respect pour les vieillards._--Le noir respecte les vieillards en +général parce qu'il y retrouve l'image de son père et de sa mère, soit +dans le présent, soit dans l'avenir. De plus, il considère en eux +l'expérience acquise qui confère à ceux-ci une force morale rehaussant +singulièrement le prestige qu'ils ont pu perdre du fait de leur +affaiblissement physique (V. à ce sujet le conte de La femme fatale). + +_Pitié._--Envers les animaux, les indigènes ne manifestent guère de +pitié. Ils soignent ceux qui leur sont utiles et dont la perte leur +occasionnerait un remplacement onéreux, mais ils ne les aiment qu'en +raison du parti qu'ils en tirent[132]. Les Peuhl prennent soin de leurs +boeufs autant que des membres de leur propre famille, sinon davantage. +Les Torodo, notamment, aiment leur cheval jusqu'à lui donner un nom +comme à une personne. Quand au chien, on le considère comme gardien de +la maison et comme un protecteur contre les méfaits des guinné, (V. Le +chien de Dyinamoussa,--Le canari merveilleux) mais on ne lui témoigne +pas d'affection véritable. + +[Note 132: V. B.-F., Le cavalier qui soignait mal son cheval.] + +Dans un seul conte on voit l'attachement désintéressé à un animal: +l'affection maternelle d'une vieille pour son taureau. (V. Takisé, le +taureau de la vieille). + +Quant aux captifs, on les tient pour des gens de caste inférieure avec +lesquels il est déshonorant de s'unir. C'est ainsi que S.-G. Diêgui +veut se suicider à cause du mariage de sa mère avec le captif Barka. +Cependant il semble résulter des contes que, loin de refuser aux fils, +nés de captifs et d'hommes libres, l'intelligence et les qualités de +coeur, on les oppose souvent, et à leur avantage, aux enfants issus de +parents libres l'un et l'autre. + +_Orgueil._--L'orgueil est le défaut le plus évident des noirs. C'est le +premier dont on se rende compte d'abord et c'est par l'orgueil qu'on +tient le plus sûrement ceux-ci. Le lièvre, ce psychologue avisé, +n'ignore pas que l'orgueil est le plus grand ressort des êtres pensants +et il en joue magistralement vis-à-vis de ses dupes. (Voir les contes du +Grigri de malice, de La vache de brousse, etc., etc.). + +_Sens de l'ordre et de la discipline._--La plupart des noirs, ceux du +moins qui se sont constitués en société, ont le sens de l'ordre et, +pour obtenir qu'il règne dans leurs groupements, ils s'astreignent sans +difficulté à l'obéissance. Voyez les Diolof choisissant Diâdiane pour +chef parce qu'il a su faire un partage juste du produit de leur +pêche entre de petits pêcheurs[133] et, par là, empêcher le retour +des contestations quotidiennes auxquelles ce partage donnait lieu +Auparavant. + +[Note 133: V. Diâdiane NDiaye et la légende rapportée par B.-F.] + +_Idées._--Si, de l'étude des sentiments, nous passons à celle des +idées, nous trouverons encore dans les contes des indications utiles à +recueillir. + +Le noir--ceci résulte de sa littérature même--voit à l'existence divers +buts, presque tous matériels d'ailleurs: La conquête du pouvoir, celle +de la fortune, celle de la femme désirée. Le quatrième but répond à ses +instincts de vanité: c'est la conquête de la considération[134]. + +[Note 134: Voir à ce sujet les demandes formulées dans le conte de +Mâdiou le charitable.] + +Pour atteindre ces buts divers, le noir sacrifiera tout, même sa vie +qu'il considère comme chose négligeable, car il ne voit au delà de la +vie que ce pis-aller peu effrayant: le néant. Même islamisé, il ne +semble guère croire à une vie future ou, s'il y croit, c'est avec +l'espoir de racheter, grâce à quelques bonnes oeuvres de la dernière +heure, tous les méfaits, petits et gros, qu'il aura pu commettre au +cours de son existence. + +Ce mépris de la vie est facile à constater dans les contes. Voyez avec +quelle indifférence le conteur narre la mort des porteurs de mauvaises +nouvelles (S.-G. Diêgui). Un coup de poing de Birama et c'est fini. Le +narrateur ne s'attarde pas pour si peu. S'indigner, s'attendrir même, il +n'y songe pas. La contrariété que ces courriers fâcheux causent à leur +maître légitime justifie ce geste brutal et de si peu de conséquences. +D'ailleurs, en ce pays, on a si souvent la mort sous les yeux qu'on +se familiarise avec l'idée d'une fin définitive. L'Européen comme les +noirs. + +Dans le conte de Bilâli encore, deux des personnages, Bilâli et Sanio, +promettent leur vie contre la possession éphémère de la femme désirée; +un troisième fait cet échange contre des boeufs et un beau cheval. Ils +acceptent que leur vie soit courte, sous condition qu'elle soit bonne. + +Cette façon d'envisager l'existence prouve une bien faible foi en +l'Au-Delà. Et en effet la conception de la vie reste profondément +matérialiste malgré tous les enseignements de l'Islam. Il s'agit donc de +réaliser la plus grande somme de jouissances en ce monde et les moyens +dont on usera pour y parvenir constitueront les deux grandes vertus que +le noir prise par dessus tout: le courage et la ruse. + +Le courage est donc apprécié grandement et les braves sont honorés par +les guinné eux-mêmes. (V. en ce sens contes du Guinné altéré)--de S.-G. +Diêgui--d'Hdi Diammaro--La lionne coiffeuse, etc. Mais comme le courage +n'est souvent qu'une force aveugle et incapable de tirer parti de ses +ressources, l'admiration des noirs place la ruse encore bien au-dessus +de lui. Aussi le héros de la vie pratique est-il le lièvre, symbole de +l'homme avisé, ou bien encore des individus d'une honnêteté plus que +douteuse mais débrouillards comme MBaye Poullo, NMolo Diâra, Féré (du +Fils adoptif du guinnârou). + +Sans doute le héros principal du conte--littérature de passe-temps--est +l'homme courageux; mais celui des fables--littérature d'enseignement +pratique (de fait plus encore que d'intention)--est le personnage +roublard qui, malgré son peu de moyens physiques, arrive à ses fins et +triomphe constamment de la force brutale. + +Ceci ne veut pas dire que le noir refuse son admiration--toute +platonique--aux qualités que toutes les races humaines s'accordent à +honorer, sinon à mettre en pratique. Il leur donne volontiers cette +satisfaction dont se paie la vanité de bon nombre d'humains. + +Ainsi le conte, et même la fable, honorent le respect de la parole +donnée (Le roi et le lépreux)[135]. Ils flétrissent l'envie (Sambo et +Dioummi,--Les deux Ntyi), l'avarice (Les deux Ntyi). Ils raillent +les fanfaronnades des hâbleurs (V. Les six géants et leur mère,--La +fanfaronnade,--Hâbleurs bambara,--A la recherche de son pareil, etc.) +Ils conseillent la modération dans les ambitions et désirs de toute +sorte. C'est ainsi que ceux qui prétendent trouver chez leur future +épouse des qualités peu communes (ce que symbolise peut-être l'idée de +la personne sans balafres se voient punis de leur excessive prétention) +par les défauts moraux, contre-partie de la perfection physique (Voir +tous les contes relatifs aux marques cicatricielles). + +[Note 135: Noter que ce respect ne va pas jusqu'à engendrer des +actions dans le genre de celles de Régulus ou de Porcon de la Babinais, +sauf peut-être dans le conte de Bérenger-Féraud (Les deux amis brouillés +par leur maîtresse) qui rappelle dans sa dernière partie l'histoire de +Damon et Pythias.] + +Les contes et fables blâment encore la goinfrerie et l'intempérance (V. +L'ivresse de l'hyène, etc.). Ils prônent la discrétion, parfois même aux +dépens de la franchise, car la vérité n'est pas toujours bonne à dire +et mieux vaut la taire quand elle est trop désagréable à entendre. (V. +Hammat et Mandiaye.) Ils montrent la complaisance et la courtoisie +récompensées (Voir la femme fatale,--Hdi Diammaro, etc.). + +De même ils sont sévères pour l'intempérance de langue (V. Le sounkala +de Marama,--Orpheline de mère,--Hammat et Mandiaye,--Le canari +merveilleux)[136], mais moins au point de vue moral qu'au point de vue +pratique. Ici le noir raille plus qu'il ne morigène. On ne trouve pas +chez le noir: + +Ces haines vigoureuses +Que doit donner le vice aux âmes vertueuses. + +[Note 136: V. B.-F.: L'ami indiscret; L'homme prudent en paroles.] + +Quant à la paresse, elle se voit excusée avec une indulgence amusée dès +qu'elle se montre ingénieuse. Le lièvre, notamment, a toute la sympathie +de l'auditeur des contes quand il trouve moyen de tirer profit du +travail auquel il a refusé de participer (V. La case des animaux de +brousse et Le forage du puits). NMolo bénéficie de la même indulgence +quand il fait travailler à sa gerbe les petits palefreniers du fama Da +Diâra. + +Il reste encore à signaler le goût des noirs pour des paris dont l'enjeu +est souvent leur propre vie (V. Guéhuel et damel,--La tête de mort,--Les +bons coureurs,--Quels bons camarades!--Le bien qui vient en dormant). + +Pour en finir avec cette étude un peu aride je renvoie le lecteur à +ce j'ai dit (Chapitre I) des conceptions ethniques, cosmogoniques et +zoologiques des noirs telles qu'elles semblent ressortir des contes de +ce recueil. + +Il va de soi que je n'entends pas dégager de ces contes une cosmogonie +cohérente et complète. J'ai indiqué seulement à titre de curiosité les +quelques récits relatifs à ces idées. + +Ici se termine une étude que j'aurais voulu condenser davantage et +présenter sous une forme moins aride; mais j'ai dû sacrifier la +concision à la clarté. Je me suis préoccupé avant tout d'effectuer un +premier tri des matériaux que je présente au public afin de préparer son +travail à celui que la littérature merveilleuse indigène intéressera +et qui voudra en faire une étude plus approfondie et plus savante que +celle-ci. + +Bandiagara, Octobre 1912. +F. V. Equilbecq. + +N'ayant pris connaissance des «Contes populaires d'Afrique» (R. Basset. +Guilmoto, éditeur), et des «Contes soudanais» (Monteil. Leroux, +éditeur), que tardivement et au cours de l'impression de cet essai, je +n'ai pu, malgré l'intérêt de comparaison qu'ils présentent, faire état +de ces recueils dans l'étude ci-dessus. Je les signale à ceux que +le folklore indigène intéresse et y renverrai dans les notes et +éclaircissements placés à la fin de chacun de mes contes quand il y aura +lieu à comparaison. + + + + + +CONTEURS AYANT COLLABORÉ AU PRÉSENT RECUEIL + +AHMADOU DIOP--Ouolof.--Brigadier-chef de gardes régionaux à +Yang-Yang (Sénégal). +BOUBAKAR MAMADOU--Torodo.--Garde-régional de 1re classe à Yang-Yang. +(Sénégal). +SALIFOU GORNGO--Môssi.--Garde-cercle à Pama (Cercle de Fada). +DEMBA KAMARA--Malinké.--Garde-cercle à Pama (Cercle de Fada). +BADIAN KOULIBALY--Bambara.--Garde-cercle à Fada NGourma (Cercle de +Fada). +KAMORY KEÏTA (dit Samba Diallo)--Malinké.--Garde-cercle à Fada NGourma +(Cercle de Fada). +FILI KONÉ (dit Dielifili)--Malinké.--Garde-cercle à Fada NGourma +(Cercle de Fada). +MOUSSA DIAKITÉ--Bambara.--Garde cercle à Fada NGourma (Cercle de Fada). +GAYE BA--Torodo.--Brigadier-laptot à Dubréka. +EDOUARD NGOM--Ouolof.--Brigadier des Douanes à Sambadougou (Cercle de +Faranah, Guinée Fr.). +SAMAKO NIEMBÉLÉ (dit Samba Taraoré)--Bambara.--Interprète à Fada +puis à Bandiagara. +AMADOU SY--Torodo.--Interprète à Koyah (Guinée Fr., Cercle de Dubréka). +KALOUDO--Peuhl.--Elève-médecin à Fada, Ngourma. +OUSMANN GUISSÉ--Torodo.--Griot. Lampiste à Dubréka. +MBABA GALLO--Ouolof.--Griot de MBallarhé (Cercle de Louga, Sénégal). +BALLO YATARA--Peuhl.--Griot de Fada. +AMADOU YÉRO (dit Sidi Mâbo)--Torodo.--Griot et dioula à Fada. +OUMAROU SAMBA--Peuhl.--Griot de Bandiagara. +MAKI KARAMBÉ--Kâdo.--Griot de Bandiagara. +AMADOU MBAYE--Ouolof.--Cadi de Yang-Yang (Sénégal). +SAMBA ATTA DABO (dit Sadiandiam Dâbo)--Ouolof.--Exorciste à Yang-Yang. +CLEVELAND. Ecrivain indigène à Kaolakh (Sénégal). +Mame NDiahouar--Ouolof.--Menuisier à Kaolakh. +ALDIOUMA TARAORÉ--Sénofo de Sikasso.--Menuisier à Fada. +FAMORO SARDOUKA.--Dioula kissien. +KEURFA KÉRA.--Malinké de Leyadoula (Cercle de Faranah).--Cultivateur. +KANDA KAMARA.--Malinké de Faranah. +SANICI TARAORÉ. Chef de village malinké (Demba Siria; Cercle de Faranah). +FADÊBI TARAORÉ--Bambara de Kôkou (Cercle de Bougouni, Côte d'Ivoire). +BENDIOUA--Gourmantié.--Palefrenier à Bogandé (Cercle de Fada). +YAMBA--Môssi.--Palefrenier à Bogandé (Cercle de Fada). +PATÉ DIALLO--Peuhl.--Palefrenier à Bogandé (Cercle de Fada). +DYIGUIBA TAPILI--Kâdo.--Palefrenier à Bandiagara. +NOUNDIA TENDABA--Gourmantié.--Boy à Fada et Bandiagara. +ISSA KOROMBÉ--Dyerma.--Cuisinier à Fada et Bandiagara. +AMADOU KOULOUBALY--Bambara.--Cuisinier à Yang-Yang. +DEMBA SAMAKÉ--Bambara.--Cuisinier à Dubréka. +YARÉDIA,--jeune Gourmantié--de Fada. +YÉRIFIMA, fils d'Onouânou,--Gourmantié de Fada. +YAMBA, fils d'Oyempâgo.--Elève gourmantié de l'école de Fada. +TALATA.--Elève gourmantié de l'école de Fada. +SANKAGO, fils d'Abdou.--Elève gourmantié de l'école de Fada. +IBRAHIMA GUIRÉ.--Elève gourmantié de l'école de Fada. +MOPO.--Elève gourmantié de l'école de Fada. +TANKOUA, fils de Papandia.--Elève gourmantié de l'école de Fada. +HAMANN TOURÉ.--Elève rimâdio de l'école de Bandiagara. +MAKI TAL.--Elève rimâdio de l'école de Bandiagara. +AMADOU BA.--Elève rimâdio de l'école de Bandiagara. +BILALI TAMBOURA.--Elève rimâdio de l'école de Bandiagara. +SAGOU KÉLÉPILI.--Elève kâdo de l'école de Bandiagara. +MAKI KARAMBÉ.--Elève kâdo de l'école de Bandiagara. +BAKRARI KAMARA.--Elève malinké de l'école de Bandiagara. +NGADA KAREMBÉ.--Rimâdio de Bandiagara. +Fe SOGOUÉ TARAORÉ.--Malinké--de Keurfamoréa (Cercle de Kankan, Guinée +fr.). +Fe AMINATA TARAORÉ.--Malinké--de Soumankoye (Cercle de Kankan). +Fe SAMBA OUOLOGUÉ (dite Samba Kâdo).--Mendiante de Bandiagara. +Fe ADAMA YOUMANDI--Peuhl--de Bauddêni (Cercle de Fada). +Jeunes gourmantié de Bogandi (Cercle de Fada): + Fe YELBI + Fe OURDlO + Fe NASSA +Fe KAMISSA SOUKO--Malinké,--femme d'Amadou Ly, interprète à Fada. +Fe FATIMATA OAZI--Dyerma,--(ayant vécu longtemps chez les Haoussa) +femme de l'interprète Samako Niembelé. +Fe ELISABETH NDIAYE, Ouolove de St-Louis. + +Le Dr CREMER, médecin de l'Assistance médicale indigène à Koury (Cercle +de Dêdougou) a bien voulu me communiquer quelques contes recueillis par +lui. Trois de ces contes figurent dans le recueil. + + + +I + +TAKISÉ +LE TAUREAU DE LA VIEILLE +(Haoussa). + +Une des vaches du troupeau d'un Peuhl s'échappa au moment de vêler et +alla mettre bas dans un «vieux» lougan (champ). Elle regagna ensuite le +parc à bestiaux de son maître. Les taureaux, la voyant débarrassée, se +mirent à la recherche de son petit, mais ils eurent beau fouiller les +broussailles, ils ne trouvèrent rien et rentrèrent tristement au parc en +se disant que le veau avait sans doute été dévoré par quelque fauve. + +Une vieille, qui cherchait des feuilles d'oseille pour la sauce de son +touho (couscouss), dans ce lougan abandonné, aperçut le veau couché sous +un arbuste. Elle l'emporta chez elle et le nourrit de son, de mil salé +et d'herbe. + +Le veau grandit et devint un taureau gros et gras. + +Un jour un boucher vint demander à la vieille de lui vendre son taureau +mais elle s'y refusa formellement «Takisé, dit-elle (elle avait donné +ce nom à son nourrisson), «Takisé n'est pas à vendre.» Le boucher, +mécontent du refus, alla trouver le sartyi[137] et lui dit: «Il y a chez +la vieille Zeynêbou un «gros taureau qui ne doit être mangé que «par toi +tant il est beau.» + +Le sartyi envoya le boucher et 6 autres avec lui sous le commandement +d'un de ses dansama[138], chercher le taureau de la vieille. Quand la +petite troupe arriva chez Zeynêbou le messager du chef dit à celle-ci: +«Le sartyi nous envoie prendre ton taureau «pour l'abattre dès +demain».--«Je ne puis «m'opposer aux volontés du roi, répondit-elle. +«Tout ce que je vous demande c'est de «ne m'enlever Takisé que demain +matin.» + +[Note 137: Roi (terme haoussa).] + +[Note 138: Messager, page, homme de confiance.] + +Le lendemain, au point du jour, le dansama et les sept bouchers se +présentèrent chez la vieille et se dirigèrent vers le piquet auquel +était attaché Takisé. Celui-ci marcha à leur rencontre en soufflant +bruyamment et cornes basses. Les huit hommes, peu rassurés, reculèrent +et le dansama, appelant la vieille, lui dit: «La vieille! dis donc à ton +taureau «de se laisser passer la corde au cou.» + +La vieille s'approcha du taureau: «Takisé! mon Takisé, lui +demanda-t-elle, laisse-les te passer la corde au cou.» Le taureau alors +se laissa faire. On lui mit le licol et on lui attacha une patte de +derrière avec une corde pour l'emmener chez le sartyi. Arrivés devant le +roi, les bouchers couchèrent le taureau sur le flanc et lui lièrent +les quatre membres puis un d'eux s'approcha avec son coutelas pour +l'égorger; mais le coutelas ne coupa même pas un poil de l'animal, car +Takisé avait le pouvoir d'empêcher le fer d'entamer sa chair. + +Le chef des bouchers pria le sartyi de faire venir la vieille. Il +déclara que, sans elle, il serait impossible d'égorger Takisé qui devait +avoir un grigri contre le fer. Le sartyi manda la vieille et lui dit: +«Si on n'arrive pas à égorger ton taureau sans plus tarder, je vais te +faire couper le cou.» + +La vieille s'approcha de Takisé qui était toujours lié et couché sur le +côté et lui dit: Takisé mon Takisé laisse-toi égorger. Tout est pour le +sartyi maintenant.» + +Alors le doyen des bouchers égorgea Takisé sans nulle peine. Les +bouchers dépouillèrent le cadavre, le dépecèrent et en portèrent toute +la viande devant le sartyi. Celui-ci leur commanda de remettre à la +vieille pour sa part la graisse et les boyaux. + +La vieille mit le tout dans un vieux panier et l'emporta chez elle. +Arrivée là, elle déposa graisse et boyaux dans un grand canari, car elle +ne se sentait pas le courage de manger de l'animal qu'elle avait élevé +et à qui elle avait tant tenu. + +La vieille n'avait ni enfant ni captive et devait faire son ménage +elle-même; mais il advint que, depuis qu'elle avait déposé dans le +canari des restes de Takisé, elle trouvait chaque jour sa case balayée +et ses canaris remplis d'eau jusqu'au bord. Et il en était ainsi chaque +fois qu'elle s'absentait un moment. C'est que la graisse et les boyaux +se changeaient tous les matins en deux jeunes filles qui lui faisaient +son ménage. + +Un matin, la bonne femme se dit: «Il «faut que je sache aujourd'hui +même qui me «balaye ainsi mon aire et me remplit mes «canaris...». Elle +sortit de sa case et en ferma l'entrée avec un séko[139] puis, se tenant +derrière le séko, elle s'assit et guetta à travers les interstices du +nattage, ce qui allait se passer à l'intérieur. + +[Note 139: Séko: panneau de paille grossièrement tressée, utilisé +comme porte mobile.] + +A peine était-elle assise qu'elle entendit du bruit dans la case. Elle +attendit sans bouger. C'étaient des frottements de balais sur le sol +qui produisaient ce bruit. Alors elle renversa brusquement le séko et +aperçut les deux jeunes filles qui couraient vers son grand canari pour +y rentrer au plus vite: «Ne rentrez pas! leur cria-t-elle. Je n'ai «pas +d'enfant, vous le savez: nous vivrons «ici toutes trois en famille.» + +Les jeunes filles s'arrêtèrent dans leur fuite et vinrent auprès de +la vieille. Celle-ci donna à la plus jolie le nom de Takisé et appela +l'autre Aïssa. + +Elles restèrent longtemps avec la vieille sans que personne s'aperçut +de leur présence car jamais elles ne sortaient. Un jour un gambari +(marchand) se présenta chez elle et demanda à boire. Ce fut Takisé qui +apporta l'eau, mais l'étranger était tellement ravi de sa beauté qu'il +ne put boire. + +Quand il rendit visite au roi, le gambari lui raconta qu'il avait vu +chez une vieille femme du village une jeune fille d'une beauté sans +pareille: «Cette fille, conclut-il ne peut avoir qu'un sartyi pour +époux.» + +Le sartyi ordonna incontinent à son griot d'aller, en compagnie du +dioula, chercher la jeune fille. Elle se présenta, suivie de la vieille. +«Ta fille est merveilleusement jolie dit le sartyi à cette dernière, je +vais la prendre pour femme.--Sartyi, répondit la vieille, je veux bien +te la donner comme épouse mais que jamais elle ne sorte au «soleil ou ne +s'approche du feu, car elle fondrait «aussitôt comme de la graisse.» + +Le sartyi promit à la vieille que jamais Takisé ne sortirait aux heures +de soleil et que jamais non plus elle ne s'occuperait de cuisine. Il +n'y avait donc pas à craindre de cette façon qu'elle fût exposée à la +chaleur qui lui était funeste. + +Takisé épousa le roi qui lui donna la place de sa femme préférée. +Celle-ci, déchue de son rang, n'eut plus que la situation des femmes +ordinaires, de celles qui ne doivent jamais se tenir, sans ordre exprès, +au côté de leur mari. + +Au bout de sept mois, le sartyi s'en fut en voyage. Le lendemain de son +départ, ses femmes se réunirent et dirent à Takisé: «Tu es la favorite +du chef et tu ne travailles «jamais. Si tu ne nous fais de suite griller +«ces graines de sésame, nous allons te tuer «et nous jetterons ton corps +dans la fosse «des cabinets.» + +Takisé, effrayée par cette menace, s'approche du feu pour faire +griller les graines de sésame dans un canari, et, à mesure qu'elle en +surveillait la torréfaction, son corps fondait comme beurre au soleil +et se transformait en une graisse fluide qui donna naissance à un grand +fleuve. + +Les autres femmes du roi assistaient, sans en être émues, à cette +métamorphose. Quand tout fut terminé, l'ancienne favorite leur dit ceci: +«Maintenant, soyez-en certaines, «nous voilà perdues sans retour car «le +sartyi, une fois revenu de voyage, nous «fera couper la tête. Sûrement +il ne «pourra nous pardonner d'avoir contraint «sa préférée à travailler +près du «feu jusqu'à ce qu'elle soit entièrement «fondue. Et la première +décapitée, ce sera «moi.» + +Les femmes du roi vécurent donc, jusqu'au retour de leur mari, dans +l'appréhension d'une mort inévitable. + +Le sartyi revint de voyage quelques jours après. Avant même de boire +l'eau qu'on lui offrait, il appela sa préférée «Takisé! Takisé!» +L'ancienne favorite alors s'approcha de lui et lui dit: «Sartyi et mari, +je ne peux rien te cacher. En ton absence, les petites (c'était les +co-épouses qu'elle désignait ainsi) ont fait travailler ta favorite, +Takisé, près du feu. Elle a fondu comme beurre et, ce fleuve nouveau que +tu aperçois dans le lointain, c'est elle qui lui a donné naissance en +fondant de la sorte.» + +«--Il me faut ma Takisé!» Telle était l'idée fixe du sartyi qui courut +aussitôt vers le cours d'eau, suivi de son ancienne favorite. + +Quand ils furent au bord du fleuve, le roi se changea en hippopotame et +plongea à la recherche de Takisé. La favorite d'autrefois, qui avait un +sincère amour pour son mari, prit la forme d'un caïman et entra dans +l'eau, elle aussi, pour ne pas quitter le sartyi. + +Depuis lors hippopotame et caïman n'ont pas cessé de vivre dans les +marigots. + +Bogandé, 1911. + +Fatimata Oazi (Interprété par SAMAKO +NIEMBÉLÉ dit SAMBA TARAORÉ). + +ÉCLAIRCISSEMENTS: +Cf. Die Wichtelmoenner (Grimm) et Sneegoroutchtka, conte russe. + + +[Illustration: (Une frise)] + + + +II + +LE FILS DES BARI +(Soussou) + +En avril 1899, j'ai été désigné pour rétablir le poste de Douanes +de Dankaldo dans le Kissi. A ce moment-là j'avais avec moi, comme +caporal-laptot, un Timiné[140], du nom d'Ali Bangoura, qui avait déjà +_fait_ avec moi le poste de Matakon. Quand je partis de ce dernier +poste, Nâna, la femme de mon caporal, était enceinte. Lorsqu'en 1902 on +m'envoya à Salatouk dans la Mellacorée je m'y retrouvai encore avec Ali +Bangoura. Sa femme était enceinte de nouveau. + +[Note 140: Indigène du Sierra-Leone.] + +Ne pouvant supposer que la grossesse de celle-ci durât depuis mon départ +de Matakon, je demandai à Ali ce qu'était devenu l'enfant dont elle +avait dû accoucher après mon départ et il me raconta l'histoire que +voici: + +Vers le mois de mai 1899, Nâna avait donné naissance à un garçon, mais +ce petit garçon ne ressemblait en rien aux autres enfants. Il était venu +au monde avec une tête énorme et, à l'âge de trois ans, il ne savait pas +encore se tenir sur ses jambes. Où on le plaçait, il restait immobile, à +vrac, comme un paquet. La bave qui coulait de sa bouche avait donné la +gale à sa mère. Et ses parents se désolaient, ne pouvant rien comprendre +à tout cela. + +Une vieille leur dit un jour: «Mais ce n'est pas un être humain, ce +petit monstre, c'est un bâri[141]! + +«--Qu'allons-nous en faire? se demandait le caporal-laptot.--Jette-le +dans la brousse! lui conseilla la vieille. Il disparaîtra et vous en +serez débarrassés! + +«--Crois-tu? dit le caporal anxieux. Mais si le commandant[142] +l'apprend!... Je n'ose pas. + +[Note 141: Guinné (terme soussou).] + +[Note 142: Le commandant de cercle, l'administrateur.] + +«--Tu n'as pas besoin d'avoir peur, répliqua la vieille. Expose-le sous +un arbre de la plage. S'il est de race humaine, il restera où tu l'auras +placé. Mais si c'est un bâri--comme j'en suis convaincue,--ceux de sa +race viendront le prendre et l'emporteront avec eux. Il n'y a pas de +danger que tu te trompes». + +La vieille a demandé 7 oeufs, du riz pilé délayé dans un peu d'eau +jusqu'à consistance de pâte et une bouteille de tafia de traite. Du riz, +elle a fait 7 boulettes, chacune de la grosseur d'un oeuf. Puis elle a +placé les oeufs dans une assiette, les boulettes de riz dans une autre +et la bouteille de tafia sur une troisième. Elle, le caporal, Nâna et +trois autres vieilles ayant passé l'âge d'avoir des enfants sont partis +vers 6 heures du soir au moment où la nuit tombe. Les quatre vieilles +portaient l'enfant. + +Ils se sont rendus à la plage et ont déposé le petit sous un grand +fromager. Les trois assiettes avec leur contenu ont été rangées devant +l'enfant. Et la vieille a dit à celui-ci: «Quand tu ne vas plus nous +voir, si tu préfères rester avec ta mère, tu n'as qu'à te mettre à +pleurer. Mais si tu veux retourner avec ceux de ta race, va-t'en tout de +suite. Nous renonçons à toi». + +Déjà les autres vieilles étaient allées avec Nâna se cacher derrière +l'énorme tronc du fromager. Quand à Ali Bangoura, il s'était éloigné de +dix pas, attendant pour voir ce qui allait se passer... + +La vieille se dirigea vers le fromager pour s'y cacher avec les autres +femmes. A peine avait-elle fait un pas qu'une effroyable bourrasque vint +secouer frénétiquement les branches du fromager. Dans l'arbre les singes +se mirent à caqueter, à faire un tintamarre assourdissant. Les feuilles +s'envolaient comme un essaim, en tourbillonnant par centaines. Cela +dura une bonne demi-heure. Tous étaient transis, immobiles +d'épouvante.--Enfin le vent cessa. + +L'enfant avait disparu et avec lui toutes les offrandes: les 7 +boulettes, les 7 oeufs et la bouteille de tafia. Seules, les assiettes +étaient toujours au même endroit. + +Jamais depuis on n'a revu l'enfant. Jamais plus on n'a entendu rien de +lui. + +Sambadougou, 1907. + +Conté par ÉDOUARD NGOM. + + +[Illustration: (une frise)] + + + +III + +LA TÊTE DE MORT +(Peuhl). + +En entrant dans un village, un homme a trouvé une tête décharnée et aux +orbites vides de leurs yeux, qui était sur le bord de la route. C'était +la tête d'un homme mort depuis _sept_ ans: «Pourquoi cette tête-là +est-elle ici? se demande le passant». + +Et la tête répond: «C'est ma bouche qui m'a fait mourir!» + +L'étranger poursuit son chemin. Il dit au chef de village. «J'ai vu +la tête d'un homme mort depuis sept ans. Et maintenant encore elle +parle.--Ce n'est pas vrai! réplique le chef.--Eh bien si tu constates +qu'elle ne parle pas, tu pourras me tuer!» + +Le chef envoie des hommes pour se rendre compte de la chose. L'étranger +va avec eux et leur montre la tête: «La voilà, leur dit-il.--Tête, +demandent les envoyés, est-il vrai que tu aies parlé?» + +La tête ne répond rien. Deux fois, trois fois on répète la question. Pas +de réponse. + +Les envoyés s'en retournent vers le chef: «Nous avons interrogé la tête, +lui rapportent-ils et elle ne nous a rien répondu.--«En ce cas, dit le +chef, ramenez l'étranger près de la tête et tuez-le à cet endroit». + +On emmène l'homme. Les uns disent: «On va le tuer à coups de fusil». +D'autres disent: «Non ce sera par le bâton!» + +On se dispose à le faire périr. «Arrêtez! s'écrie la tête». Et à +l'homme: «Quand tu m'as questionnée en passant, que t'ai-je répondu? + +--«Que c'est ta bouche qui t'a fait mourir». + +--«Un peu plus, reprend la tête et la bouche allait te faire mourir toi +aussi. J'avais insulté un chef par de mauvaises paroles. J'aurais dû me +taire car c'est à cause de cela que l'on m'a tranchée ici. Si tu étais +entré dans le village sans me poser de questions, si tu n'avais parlé à +personne, on ne t'aurait pas amené ici pour te donner la mort!». + +Les gens ont rapporté cette conversation au chef qui a dit: «Il faut +laisser libre le nouveau venu». + +Il est sage de réfléchir avant de parler, sinon il en résulte des +ennuis. La bouche est dangereuse. + +Dubréka 1910. + +Conté par OUSMANN GUISSÉ. +Interprété par GAYE BA. + + +[Illustration: (une frise)] + + + +IV + +LES AILES DÉROBÉES +(Kâdo). + +Un prince, nommé Sakaye Macina, voyageait pour son agrément. Il arriva +un jour sur une place de marché. Comme il descendait de cheval, il +entendit un vieillard crier: «Qui veut, pour un jour de travail, gagner +100 mesures d'or?»[143]. + +[Note 143: Le début a un peu l'allure des contes des _Mille et une +Nuits_ (Les Hâbé sont «fétichistes»).] + +Sakaye s'approcha du vieillard et lui dit: «Je suis prêt à travailler +toute une journée pour un tel salaire!» Ce vieillard était un yébem[144] +qui ne venait au marché que pour duper quelque étranger afin de +l'emmener chez lui et de le manger. Il répondit: «Eh bien, Sakaye +Macina, laisse ici ta monture et viens avec moi jusqu'au pied de cette +haute montagne. C'est là que tu trouveras de la besogne à faire». + +[Note 144: Guinné (mot kâdo).] + +Sakaye suivit, sans mot dire, le yébem qui avait pris le chemin de la +montagne indiquée. Quand ils furent au pied de cette montagne, le yébem +dit à son compagnon: «Grimpe là-haut. Tu y verras d'autres travailleurs +déjà en train de s'occuper.» + +--«Mais par où monter? demanda Sakaye. Je ne sais comment m'y prendre! +La pente est par trop raide!». + +--«Je vais te procurer une monture qui te portera jusqu'au sommet du +mont!» + +Et le vieux frappa dans ses mains. Aussitôt une gigantesque tourterelle +apparut, toute sellée et bridée: «Enfourche ce cheval!» dit le vieux à +Sakaye. Celui-ci obéit à l'invitation et l'oiseau s'éleva jusqu'au faîte +du mont. Il déposa son cavalier sur un gros rocher et disparut. + +Sakaye regarda tout autour de lui et aperçut une case toute vermeille. +Cette case était d'or pur. + +Il s'en approcha et vit un autre vieillard dont les yeux étaient aussi +gros et aussi rouges que le soleil quand il se lève à l'horizon. + +Comme il se dirigeait vers ce vieillard, il vit, au loin et bien +au-dessous de lui, l'univers entier (car la montagne sur laquelle il se +trouvait était la plus haute de toute la terre). + +Quand il fut tout près du vieillard-aux-yeux-de-soleil, il reconnut +quantité de crânes humains épars sur le sol. Il demanda au vieux à qui +appartenait la case d'or et qui avait tué les propriétaires de tous ces +crânes. + +Il lui demanda aussi pour quelle raison un homme aussi vieux que lui se +trouvait seul dans cet affreux endroit car, d'après les apparences, il +était le seul à y habiter. + +«Sakaye Macina, lui répondit le vieux, c'est moi le gardien de cette +maison. Ceux qui l'habitent sont des yébem, mangeurs d'hommes. Te voilà +en leur pouvoir et tu ne leur échapperas pas! Leur père à tous t'a +rencontré au marché: il t'a leurré de l'espoir de beaucoup d'or. Donc +attends-toi à la mort car, dans un instant, tu auras cessé de vivre. On +va te dévorer quand le yebem qui t'a attiré ici sera de retour. Et il ne +saurait tarder! + +--«Es-tu aussi un mangeur d'hommes? lui demanda Sakaye». + +--«Moi? répondit le vieux, non pas! + +«Je suis un yébem, mais pas un anthropophage. J'appartiens à une autre +race que ceux-là, mais ils me contraignent à rester ici, par le pouvoir +d'un grigri qui m'ôte l'usage de mes jambes; sans quoi je retournerais +auprès des miens. Ils me forcent à me tenir devant leur case pour leur +servir de gardien et il m'est impossible de me relever». + +--«Eh bien, vieux! reprit Sakaye, où sont-ils en ce moment ces yébem +propriétaires de la case et maîtres de tes jambes? + +--«Ils sont à la chasse et en reviendront en même temps que leur père, +celui que tu connais déjà». + +--«Alors, personne dans la case maintenant?» + +--«Personne, si ce n'est de jeunes yébem qui s'amusent à faire une +partie de hin[145]». + +[Note 145: Le hin est le ouôri des Malinké. C'est un jeu qui se joue +à deux avec de petits cailloux ou des billes de métal qu'on range +dans douze trous (6 et 6) suivant des règles que je n'ai pu me faire +expliquer clairement. Ces trous sont pratiqués dans un billot de bois ou +simplement creusés dans la terre.] + +«--En ce cas j'y vais entrer et me cacher dans quelque grenier en +attendant la nuit. A ce moment-là je m'échapperai». + +--«Je t'en supplie n'y entre pas! Tu serais cause de ma perte car les +yébem, à leur retour, me tueraient sans pitié sitôt qu'ils auraient +senti l'odeur de chair humaine dans leur case.» + +Sakaye qui savait que le guinné-aux-yeux-de-soleil ne pouvait rien +contre lui, puisque le grigri l'empêchait de se mettre debout, entra +précipitamment dans la case. + +A la vue de l'intrus, les jeunes yébem qui étaient en train de jouer +et s'étaient débarrassés de leurs ailes pour se mettre à l'aise, +s'effrayèrent et sautèrent dans un grand trou qui s'ouvrait au milieu +de l'aire de la case. Mais ils avaient eu le temps de reprendre +leurs ailes. Seule, leur jeune soeur abandonna les siennes dans sa +précipitation. + +Quand elle se retrouva au milieu de ses frères ceux-ci lui dirent: +«Petite! tu as laissé tes ailes là haut à la discrétion de l'intrus. +Retourne les chercher, au risque même d'être capturée par lui. Tu dois +tenter de les reprendre car il est sans exemple qu'une yébem ait laissé +ses ailes entre des mains humaines.» + +La jeune yébem, malgré sa frayeur, remonta dans la case et s'adressant à +Sakaye: «Humain! lui dit-elle, je t'en prie, rends-moi mes ailes!» + +--«Ce ne sera qu'à une condition, lui répondit le prince. Tu vas me +transporter chez moi?» + +--«Je te le promets!» affirma-t-elle. + +Alors Sakaye lui rendit ses ailes et elle les fixa à leur place. Cela +fait, elle mit le prince sur son dos et s'envola, si haut, si haut! que +celui-ci ne pouvait plus apercevoir la terre. + +Elle le déposa juste devant la porte de l'amirou[146] son père. Ensuite +elle voulut s'en retourner mais Sakaye la retint de force. Il lui retira +ses ailes[147] et alla les cacher dans le magasin de l'amirou. Puis, au +bout de quelques jours, il la prit pour femme. + +[Note 146: Chef (vient d'émir).] + +[Note 147: Les ailes ne sont pas fixes mais semblent un produit de +l'industrie des yébem.] + +Ils vécurent ainsi quelques années ensemble et Sakaye eut de la yébem +trois enfants droits «comme un chemin»[148] tous les trois et jolis comme +des verroteries. + +[Note 148: La comparaison ayant été maintenue par le conteur malgré +mon incompréhension manifestée. (Les chemins indigènes ne sont rien +moins que droits), je la transcris telle quelle. Noter les diverses +comparaisons des contes indigènes: le port d'un rônier; joli comme des +verroteries, etc.] + +Malgré la joie qu'elle ressentait d'être mère, la yébem n'avait pas le +coeur satisfait. Elle aspirait à la montagne. + +Une nuit, pendant que ses enfants et son mari dormaient, elle se +transforma en souris et, par un petit trou, se glissa dans le magasin de +son beau-père. Elle y reprit ses ailes et se les fixa aux épaules; puis +elle revint chercher ses enfants, les cacha sous ses ailes et prenant +son essor, elle regagna sa chère montagne. + +Conté par AMADOU BA, élève rimâdio +de l'école de Bandiagara, 1912. +Interprété par SAMAKO NIEMBÉLÉ, +dit SAMBA TARAORÉ. + +ÉCLAIRCISSEMENTS: +Ce conte a quelques vagues rapports avec la légende allemande mise en +opéra par Scribe: Le lac des fées; (conte de Musoeus: Le voile enlevé). + +Voir également, contes inédits des _Mille et une Nuits_: Histoire de +Djamasp et de la reine des serpents, tome I, pp. 209. Histoire de Hassan +de Bassra. + +Voir, même ouvrage, même conte, p. 194, le travail qu'accomplit Hassan +sur la montagne pour le compte du vieillard qui l'y fait porter par un +rokh. + + +[Illustration: (une frise)] + + + +V + +L'AVARE ET L'ÉTRANGER +(Haoussa). + +Il y avait un homme d'une avarice extrême qui quitta son village et s'en +alla habiter à l'écart, tant il craignait que des étrangers ne vinssent +lui demander l'hospitalité et partager avec lui son touho (couscouss). +On n'ignorait pas dans le pays que jamais il n'avait offert à manger à +quelqu'un et qu'il ne remettait jamais à sa femme le mil nécessaire pour +leur nourriture qu'après l'avoir soigneusement mesuré par poignées. + +Un étranger entendit railler sa ladrerie: «Aujourd'hui, affirma-t-il, je +vais manger du touho de l'avare». + +Il se rendit chez celui-ci et entra dans la case au moment même où la +femme demandait à son mari: «Maître, faut-il apporter le touho?». + +L'avare apercevant l'étranger dit: «Pourquoi l'apporter puisqu'il n'est +pas prêt?» + +La femme comprit ce que parler voulait dire et se garda bien de démentir +son avare époux. + +L'étranger alla s'asseoir à côté du maître de la maison: «Mon hôte, lui +dit-il, voici 3 jours que je suis en route et j'ai grand faim, car, de +ces 3 jours, je n'ai pris aucune nourriture». + +«--Ah! geignit l'avare, l'année dernière ma récolte a été pitoyable; +aussi cette année en suis-je réduit, faute de mil, à me nourrir de +feuilles et d'herbes. C'est ce qui fait que je n'ai rien à t'offrir». + +L'étranger sortit et, par un détour, revint sur la route qui l'avait +conduit à la case de l'avare. Pendant ce temps, ce dernier s'était fait +apporter son touho. Tout à coup il aperçut l'étranger qui, de nouveau, +venait à lui: «Vite! vite! cria-t-il à sa femme, enlève le touho +et quand l'étranger entrera, annonce-lui que je viens de mourir». +L'étranger arrive: «Mon mari vient de mourir, lui déclare la +femme.--Bon, répond-il j'ai beau avoir faim, il me reste assez de force +pour lui creuser une tombe. Passe-moi un nôma (daba, pioche ou houe).» +Et il se mit à creuser une fosse. + +Il saisit le faux cadavre, le jeta dedans et combla la fosse +complètement. L'avare restait muet, comptant sur sa femme pour le +retirer de là. + +L'étranger se remit en chemin. Alors la femme rouvrit le tombeau et en +fit sortir son mari: «En fit-il cent fois plus, cet étranger! s'écria +l'avare, jamais il ne tâtera de mon touho! Apporte-le moi maintenant». + +Au moment où l'avare portait les doigts au touho, l'étranger apparut +brusquement tout près de lui. L'avare prit alors la calebasse et la +versa avec sa sauce dans la poche de devant de son boubou. Le touho qui +avait été tenu au chaud lui brûlait l'estomac et le ventre et la sauce +découlait de sa poche: «Mon hôte, dit l'étranger, tu affirmes ne pas +avoir de couscouss et voilà la sauce qui suinte de ta poche!» + +«--Etranger répliqua l'avare, je vais te dire la vérité; jamais +étranger, fût-ce un moutâné ndâzi[149] ne mangera chez moi». + +[Note 149: Etre de la brousse, génie.] + +L'étranger s'éloigna. Il se rendit dans une grande forêt pleine de +guinné qui tuaient tout homme qui passait par là. Quand ils le virent +arriver, ils se précipitèrent à sa rencontre, des couteaux aux poings: +«Je ne viens pas ici pour vous nuire leur dit-il, mais seulement pour +vous faire connaître que quelqu'un vous a insultés». + +«--Et quel est celui-là? crièrent-ils furieux». + +--«C'est l'homme qui habite là-bas. Il a juré que personne, même un +moutâné ndâzi, ne mangera de son mil».--«C'est bon grommelèrent les +guinné, retourne dans ton village et tu verras demain matin!». + +Pendant la nuit les guinné sont venus chez l'avare. Ils lui ont dérobé +tout son mil. Le lendemain, l'avare s'en va porter plainte pour ce vol +devant le chef de village. En route il rencontre un guinné qui avait +pris la figure d'un homme et il lui raconte sa mésaventure. + +--«Va chez le chef, lui conseille le moutâné ndâzi et préviens-le que, +s'il ne te retrouve pas ton mil, tu vas mourir devant sa case». + +Arrivé chez le chef, l'avare lui parle ainsi: «Chef, on m'a volé mon +mil: il ne me reste rien pour nourrir ma femme et mes enfants. Si tu ne +me fais pas rendre ce qu'on m'a pris, je vais mourir ici-même devant ta +porte». + +«--Mais s'exclame le chef: je ne sais qui est ton voleur». + +A ces mots, l'avare se laisse choir sur le sol comme s'il était mort. Le +chef du village l'examine et, le croyant réellement défunt, il ordonne +de l'ensevelir. Cette fois il fut définitivement enterré et «ne revit +plus la terre»[150] car, avant qu'on l'enfouît, l'étranger à qui il avait +refusé le couscouss et qui se trouvait là lui avait fendu la tête d'un +coup de nôma. + +[Note 150: «Ne plus revoir la terre» expression haoussa signifiant que +quelqu'un est bien mort.] + +Depuis ce temps, on ne refuse jamais à manger aux gens de passage. + +Bogande 1911. + +Conté par ISSA KOROMBÉ. +Interprété par SAMAKO NIEMBÉLÉ +dit SAMBA TARAORÉ. + +ÉCLAIRCISSEMENT + +Cf. Le gourmand. Conte Soninké (Monteil. _Op. cit._). + + +[Illustration: (Une frise)] + + + +VI + +LE CANARI MERVEILLEUX. +(Gourounsi). + +Baffo était une petite fille mal élevée. Toujours elle se battait avec +ses camarades et elle se refusait obstinément à travailler. De plus, +elle ne pouvait voir un objet sans y toucher. + +Ses parents la frappaient souvent pour la corriger, mais c'était peine +perdue: elle n'en devenait pas meilleure pour cela. + +Un jour Baffo est allée au marché. Elle y voit de petits canaris blancs +tout neufs. Elle en prend un et demande au dioula[151] qui était assis à +côté de l'étalage: «Quel est le prix de ce canari? + +[Note 151: Colporteur.] + +«--Je n'en sais rien répond le dioula. D'ailleurs il n'est pas à +vendre!» + +Baffo jette à terre 20 cauris et s'éloigne en emportant le canari. +«Quand le marchand s'en reviendra, se dit-elle, il trouvera les cauris à +la place du canari». + +Or ces petits canaris blancs n'étaient autres que des aigrettes qui, à +chaque jour de marché, se changeaient en canaris pour vivre un peu au +milieu des hommes. + +Avant que Baffo ait atteint sa case, le canari est redevenu oiseau. Il +saisit la fille et s'envole avec elle jusqu'en haut d'un grand arbre. +Puis, déposant Baffo sur une grosse branche, il s'envole de nouveau et +disparaît. + +Baffo pousse des cris. On l'entend et on va prévenir ses père et mère. + +Ceux-ci accourent, amenant avec eux leur chien noir qui grimpa au +fromager et en redescendit Baffo. + +La leçon profita à la fillette qui se corrigea de son indiscrétion. Et, +par reconnaissance, elle n'oublia jamais, chaque fois qu'elle mangeait +son couscouss, d'en donner la première et la dernière poignée au gros +chien noir qui l'avait tirée de ce mauvais pas. + +Bogandé 1911. + +Conté par FATIMATA OAZI +Interprété par SAMAKO NIEMBÉLÉ +dit SAMBA TARAORÉ. + + +[Illustration: (une frise)] + + + +VII + +LA FAUSSE FIANCÉE +(Malinké). + +Un fama fit demander à un autre fama de lui donner sa fille Dêdé en +mariage et celui-ci y consentit. + +Au moment du départ de la fiancée pour se rendre chez son mari, son père +lui donna une griote comme compagne de voyage. Elles se mirent en route. + +On était en pleine saison sèche et la chaleur était excessive. Les +villages se faisaient rares sur la route et, le dernier jour du voyage, +elles avaient une très longue étape à effectuer dans une région +complètement désertique. Ce jour là, la provision d'eau vint à +s'épuiser. Seule la griote avait gardé de l'eau dans une outre qu'elle +portait. + +Dêdé, qui avait grand soif, demanda un peu à boire à sa compagne de +route: «Si tu ne me donnes pas la moitié de tes bijoux, lui répondit +celle-ci, je ne te donnerai pas de mon eau». + +La princesse remit alors à la griote un bracelet de bras et un bracelet +de pied et, en échange, celle-ci versa de l'eau plein une coquille +d'huître pour qu'elle put se désaltérer un peu. + +Plus loin, Dêdé éprouva de nouveau le besoin impérieux de se rafraîchir. +La griote exigea d'elle le reste des bijoux dont elle était parée et lui +remit de nouveau de l'eau plein la coquille d'huître. + +On n'était plus très loin du village du fiancé quand la princesse, +pressée par une soif ardente, supplia encore la griote de lui donner à +boire. + +--«Donne-moi tous tes vêtements et tout ce qui témoigne de ton origine +royale, de façon qu'en nous voyant ensemble on croie que c'est moi la +véritable fiancée du fama.» + +Dêdé, vaincue par la soif, céda aux exigences de la griote. Celle-ci +alors lui retira ses pagnes et ses boubous et lui remit en échange les +vêtements rouges de sa caste dont la princesse se revêtit. + +Elles se présentèrent ainsi devant le fama. + +Celui-ci, voyant la griote dans les vêtements de la princesse, la prit +pour sa fiancée et la fit entrer dans sa case. + +Dêdé resta près d'elle comme servante. Elle ne révéla rien de ce qui +s'était passé car elle eût eu honte d'avouer qu'elle avait cédé à la +nécessité. + +L'année suivante, la griote donna un enfant au fama et on confia le +petit à Dêdé pour le soigner. Chaque matin elle l'emportait avec elle +sur son dos quand elle allait chasser des lougans les perroquets +qui venaient pour manger la récolte. Elle s'asseyait sur une grande +termitière et faisait sauter le petit garçon dans ses bras pour apaiser +ses cris. En même temps elle chantait: + + Tais-toi petit de griote. + Le jour que mon père m'a donnée au massa[152] + C'est pour que je sois celle qui couche avec le roi. + + Le jour que ma mère m'a donnée au massa + C'est pour que je sois celle qui couche avec le roi + Tais-toi petit de griote. Tais-toi! + +Tous les jours elle répétait cette chanson. + +[Note 152: Roi.] + +Il arriva qu'un jour une vieille qui cherchait des champignons en +bordure du lougan entendit Dêdé chanter. Elle s'en fut trouver le roi +et lui dit: «Grand massa, si tu me rassasies de viande sans os, je +t'apprendrai une nouvelle intéressante[153]». + +[Note 153: Procédé fréquent des contes noirs. Cf. L'homme touffu--Les +trois femmes et le sartyi et (Contes des Gow) Fatimata de Tigilem.] + +Le roi lui fit donner des oeufs durs autant qu'elle en voulut. Alors +la vieille lui déclara ceci: «La femme qui est chez toi comme ta femme +n'est pas la vraie fille du roi. C'est sa griote seulement. Si tu tiens +à savoir la vérité, fais venir ici toutes les filles du village et +ordonne leur de répéter la chanson qu'elles chantent le matin en +effarouchant les oiseaux pilleurs de lougans». + +Le massa fit convoquer toutes les filles du village, chacune portant +l'enfant confié à ses soins. Il les invita à répéter la chanson qu'elles +chantaient le matin: et elles obéirent. Quand vint le tour de Dédé, qui +était la dernière, celle-ci chanta une tout autre chanson que celle que +la vieille avait surprise. Alors cette dernière, qui se tenait au côté +du chef, dit: «Ce n'est pas cette chanson-là!» + +Le massa tira son sabre du fourreau et menaça la fausse griote de +l'égorger sur le champ si elle ne chantait pas la véritable chanson. + +Épouvantée, Dêdé déposa à terre l'enfant qu'elle avait sur son dos puis, +le reprenant et le faisant sauter dans ses bras, elle chanta: + + Tais-toi, petit de griote, etc. + +Quand elle eut fini de chanter, le massa comprit de quelle fourberie il +avait été la victime. Il fit venir la griote et lui coupa la gorge. Dêdé +alors se lava les mains dans le sang de l'aventurière[154] et prit la +place à laquelle elle avait droit. + +[Note 154: Geste symbolique commun aux aryens et aux chamites. Cf. G. +de Castro: «Las mocedades del Cid».] + +Quant au fils de griote, on le rendit à ceux de sa caste. + +Fada 1912. + +Conté par KAMISSA SOUKO, femme malinké +(région de Siguiri) épouse de MAMADOU LY, +interprète à FADA NGOURMA. Traduit par +SAMAKO NIEMBÉLÉ, dit SAMBA TARAORÉ. + +ÉCLAIRCISSEMENTS: +Cf. contes allemands «Falada» et «Die beiden Wanderer. Cf. aussi: La +biche au bois». + + +[Illustration: (une frise)] + + + +VIII + +LES CALAOS ET LES CRAPAUDS +(Malinké). + +En ce temps-là, crapauds et calaos vivaient en bonne intelligence. Le +roi calao avait donné sa fille en mariage au roi des crapauds. + +Un fils était né de cette union. Un jour, il dit à sa mère: «Je vais +rendre visite à «grand-papa calao». Il se mit en route avec un camarade +et ils arrivèrent chez le grand-père. + +Le camarade du prince crapaud se prit de querelle avec un des oncles de +son ami. Celui-ci le saisit et--crac!--d'un coup de bec, il le coupa en +deux. L'oncle calao avala par mégarde un des morceaux et surpris d'y +trouver si bon goût, il porta l'autre morceau au grand-père calao en +lui disant: «Baba! la chair de ces sales bêtes est délicieuse à manger. +Goûtes-en donc!» + +Grand-papa calao prit le morceau et l'avala. La chair de crapaud lui +parut d'une saveur réellement très agréable. Il y prit goût à tel point +qu'il résolut de s'en procurer de nouveau. Mais il ne voyait pas le +moyen de parvenir à ses fins. + +Il alla trouver le chat[155] et lui fit part de son désir et de son +embarras. «Tu es le beau-père du roi des crapauds, lui répondit le chat. +Eh bien! tu n'ignores pas que, lorsqu'on a accordé sa fille à quelqu'un, +l'usage veut que le gendre vienne cultiver le champ de son beau-père! +Envoie inviter le roi crapaud à défricher ton lougan demain matin. Il +viendra, accompagné de tout son peuple, et tu pourras faire d'eux tout +ce qu'il te plaira». + +[Note 155: Le chat joue ici le rôle de conseiller comme dans le conte: +«D'où vient le soleil.»] + +Grand-père calao envoya donc mander son gendre. Et toute la gent +crapaude arriva, précédée d'un griot[156] qui frappait du dounnou[157] et +qui chantait: + +Culture pour le beau-père (bis). +Culture de la gent crapaude pour le beau-père! + +[Note 156: Griot: bouffon, poète et chanteur domestique.] + +[Note 157: Dounnou: gros tambour bambara.] + +Tous les calaos s'étaient cachés autour du lougan. Les crapauds +pénétrèrent dans le champ de grand-papa calao, sans donner d'autre avis +de leur venue--comme, d'ailleurs, le prescrivent les convenances en +pareil cas.--Et ils commencèrent à défricher. + +Tous en même temps, les calaos se précipitèrent sur eux et les gobèrent. + +Depuis lors jamais plus crapauds et calaos ne redevinrent d'accord. + +Bogandé 1911. + +KAMORY KEÏTA dit SAMBA DIALLO, 1911. +Interprété par SAMAKO NIEMBÉLÉ +dit SAMBA TARAORÉ. + +ÉCLAIRCISSEMENTS: +Comparer à la fable de La Fontaine. Le chat et les 2 moineaux. + + +[Illustration: (une frise)] + + + +IX + +CHASSEZ LE NATUREL... +(Kissien). + +Le lièvre et le singe s'entretenaient un jour. Et, tout en conversant +avec son interlocuteur, chacun d'eux laissait libre cours à son tic +familier. De temps à autre, le singe se grattait de brefs coups de patte +saccadés et le lièvre, qui redoute sans cesse d'être surpris par quelque +ennemi de sa race, ne pouvait s'empêcher à tout instant de tourner la +tête tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. + +Les deux animaux ne pouvaient se tenir en repos. + +«Il est extraordinaire vraiment, fit observer le lièvre au singe, que tu +ne puisses laisser passer une minute sans te gratter!» + +--«Ce n'est pas plus singulier que de te voir sans répit tourner la tête +dans toutes les directions! riposta le singe». + +--«Oh! protesta le lièvre, je saurais bien m'en empêcher, si j'y tenais +absolument». + +--«Eh bien! voyons si tu pourras y parvenir. Tâchons, toi et moi, de +rester immobiles, celui qui bougera le premier aura perdu son pari». + +--«Entendu!» accepta le lièvre. + +Et tous deux s'étudièrent à ne pas faire le moindre mouvement. + +L'immobilité ne tarda guère à leur sembler insupportable. Le singe se +sentait démangé comme jamais il ne l'avait été de sa vie. Quant au +lièvre, il éprouvait de vives angoisses au sujet de sa sûreté depuis +qu'il ne pouvait plus lancer à tout instant des coups d'oeil furtifs +vers chacun des points de l'horizon. + +A la fin, n'y tenant plus: «Au fait! dit-il notre pari ne nous interdit +pas de nous raconter quelque histoire pour rendre le temps moins long, +n'est-il pas vrai, frère singe?» + +--«Assurément! répondit celui-ci, qui se doutait de quelque stratagème +de son compère et s'apprêtait à en faire son profit en s'inspirant de +l'exemple qu'allait lui donner le lièvre». + +--«Eh bien! je commence, dit ce dernier. Figure-toi qu'un jour de saison +sèche, me trouvant dans une vaste plaine, je courus le plus grand +danger...». + +--«Tiens! s'exclama le singe, il m'est arrivé la même chose à moi +aussi!...» + +--«Oui! poursuivait le lièvre pendant ce temps, je vis des chiens +accourir vers moi en aboyant. Il en venait de tous côtés: à droite!... à +gauche!... devant moi!... derrière moi!... Je me tournais de ce côté... +j'en entendais par là et puis par là... et par là encore!» + +Et tout en disant cela sire lièvre, comme entraîné par son récit, mimait +ses inquiétudes en cette occurrence fâcheuse et regardait dans toutes +les directions auxquelles il faisait allusion. + +Le singe, de son côté, racontait son histoire, sans écouter le +moindrement ce que disait son interlocuteur. + +«Un jour, disait-il, je fus assailli par une troupe d'enfants qui me +pourchassèrent à coups de pierres. J'en recevais ici!--(Il se grattait +le flanc droit comme pour désigner la place où le coup avait porté) +là!... (au flanc gauche) sur les reins, à la cuisse, à la nuque». Et, à +chaque partie du corps qu'il nommait ainsi, il l'indiquait d'un geste +précipité qui faisait cesser l'impérieuse démangeaison. + +Le lièvre ne pouvait plus contenir son envie de rire. Il éclata! Et le +singe, en le voyant pouffer, rit aussi de tout son coeur. + +--«Oui! Oui! lui dit-il je t'entends. Vois-tu, nous aurons beau dire et +beau faire, jamais nous ne changerons notre naturel. La preuve en est +faite et bien faite. Tenons-nous en là. Nul de nous n'a gagné le pari et +nul de nous ne l'a perdu». + +Sambadougou 1907. + +Conté par EDOUARD NGOM. + +ECLAIRCISSEMENTS. +Cf. Conte Le lièvre et l'hyène aux cabinets. + +Noter que le lièvre ici est représenté comme le type de l'animal +craintif. + + +[Illustration: (une frise)] + + + +X + +SERVICE DE NUIT +(Ouolof). + +En 1884, à Saint-Louis j'ai vu quelque chose d'extraordinaire. + +C'est en remplissant une mission dont m'avait chargé mon officier: M. +Baffart-Coquard, sur mon retour de N'Diago[158] entre une heure et deux +heures du matin. J'avais été envoyé pour faire revenir l'aide de camp du +colonel, commandant supérieur des troupes de Saint-Louis. La cause de +cette convocation c'est que l'aide de camp en question: M. le lieutenant +Fametal rendait impossible le bal qui avait lieu à N'Diago ce soir là. +Il était plus joli que tous les autres officiers qui dansaient là-bas. + +[Note 158: Village à 17 kilomètres N. de Saint-Louis.] + +Aussi ses camarades avaient-ils arrangé un bon tour pour l'obliger à +rentrer à Saint-Louis. + +J'avais accompagné mon lieutenant à N'Diago. Jusqu'à une heure du matin +j'étais resté couché avec les soldats d'infanterie. A ce moment, mon +lieutenant est venu me réveiller. Il m'a dit: «Ahmadou, il ne faut pas +avoir peur. Un spahi n'a jamais peur! Il y a un camarade à nous, un +officier qui gâte tout le bal. Personne ne sait comment l'en empêcher. +Aussi je te charge d'une mission--et le capitaine que tu vois t'en +charge aussi. (Ce capitaine était de l'infanterie). Si tu fais ce qu'il +faut, nous te donnerons 20 francs de bounia[159]». + +[Note 159: Pourboire.] + +--Et moi je lui réponds: «Mon lieutenant, il y a dans le bal un +commandant à quatre galons! Il y a un lieutenant-colonel et vous voulez +me faire mentir devant mes supérieurs! Le colonel, commandant supérieur +des troupes va me f..... dedans! + +«--Ce n'est pas la peine de t'effrayer, Ahmadou, je me rends responsable +de ce qui arrivera. + +Alors je dis: «C'est bon!». + +«--Va t-en seller ton cheval et vivement! Dès que ce sera fait, monte +dessus aussitôt. Et puis arrive au triple galop et entre dans la salle +en parlant fort devant tous les officiers qui sont là. Dis hardiment: +«Lieutenant Fametal, répondez! Le commandant supérieur des troupes de +Saint-Louis vous ordonne de rentrer immédiatement car vous êtes venu au +bal sans permission.» + +--Je monte à cheval. Je trotte d'abord comme si j'étais en colère puis, +lorsque je suis tout près, je charge! + +La moitié de ceux qui étaient au bal se sauvent. On se demande: +«Qu'est-ce que cela veut dire?» Moi je réponds: «C'est moi, spahi! +J'arrive directement de Saint-Louis. Je viens avec mission du colonel, +commandant supérieur des troupes, appeler son secrétaire Monsieur le +lieutenant Fametal! Il est venu au bal sans permission. Et le colonel, +commandant supérieur des troupes m'a chargé de lui dire de me suivre et +de revenir en même temps que moi à Saint-Louis». (Ce n'était pas vrai. +Je l'ai dit, mais je mentais). + +Je dis au lieutenant: «Mon lieutenant, je ne puis vous attendre car on +m'a donné l'ordre de me dépêcher.» + +Je m'en retourne. J'arrive à Saint-Louis à deux heures du matin. Les +coqs commençaient à chanter. Je passe devant la maison de Michas... et +tout à coup je vois quelque chose qui, partant du sol, montait si haut +que mes yeux n'en pouvaient voir la fin. + +C'était tout blanc! + +Mon cheval s'est cabré par trois fois! Il ne voulait pas suivre la rue +où nous étions. Je lui donne une forte claque pour le forcer à passer. +Il refuse de m'obéir! + +Alors le guinné qui était devant moi devient comme un bâton qui brûle! +Qu'est-ce que c'est que cela? me dis-je et un vent froid me passe dans +le cou et sur le crâne! Le cheval refusait d'avancer. Je le fais tourner +pour prendre une autre rue, je passe enfin. + +Le lendemain, j'ai demandé aux vieilles gens ce que cela signifiait. On +m'a répondu: «C'est un guinné que tu as rencontré. Si tu n'avais pas été +sur ton cheval tu serais devenu fou. Quand tu es à cheval, les guinné ne +peuvent pas faire leurs sottises car ils sont amis des chevaux». (--Toi, +commandant, tu ne l'as jamais remarqué? La nuit ils viennent blaguer +avec eux, leur tresser les crins[160]... Non? Tu ne me crois pas? Vous +autres blancs, vous ne voulez jamais rien croire! Enfin bon!--). + +[Note 160: Les guinné passent en effet pour venir jouer la nuit avec +les chevaux. Il paraît que, par les temps humides surtout, il arrive +fréquemment de trouver le matin la crinière des chevaux comme tressée. +Un Européen établi dans le pays me l'a affirmé.] + +Le lendemain tout le monde est rentré à Saint-Louis. Le lieutenant, +Monsieur Fametal, a quitté la maison du colonel, commandant supérieur +des troupes. Il est venu me trouver chez mon officier, Monsieur +Baffart-Coquard. Il m'a dit: «Spahi, tu as de la chance que ton +supérieur soit là! Chaque fois que je te rencontrerai sans lui, je te +fais fusiller». + +Il était venu, à deux heures du matin, réveiller le colonel commandant +supérieur des troupes. Il lui avait demandé: «Mon colonel, c'est vous +qui m'avez fait appeler?» Et le colonel avait répondu: «Parbleu! ce sont +vos camarades qui vous ont f....u dedans!» + +Comme il ne pouvait plus retourner à N'Diago, il avait été forcé d'aller +se coucher. + +Le lieutenant et le capitaine m'ont donné les 20 francs. + +Tiens! je suis fatigué! J'ai chaud! Donne-moi l'alcool de menthe que tu +m'as promis pour cette histoire là. + +Moi j'ai vu ça! Ce ne sont pas des kalao-kalô![161] + +[Note 161: Mensonges, gasconnades.] + +Yang-Yang 1904. + +Conté par AHMADOU DIOP. + + +[Illustration: (une frise)] + + + +XI + +LE PLUS BRAVE DES TROIS +(Bambara) + +Deux amis vivaient dans un même village, chacun avec sa maîtresse. Un +jour, la maîtresse de l'un d'eux alla en promenade dans un village pas +très éloigné. Au soir, l'amant, qui se nommait Kéléké, ne la voyant pas +revenir, pria Missa, son ami, d'aller au devant d'elle. + +Comme Missa revenait avec la jeune femme, celle-ci qui marchait en avant +de lui aperçut un morhoméné ouâra[162] (c'est-à-dire une panthère mangeuse +d'hommes)[163] qui s'avançait à leur rencontre. + +[Note 162: Il s'agit ici d'un sorcier qui s'est changé en panthère. +C'est ce qu'on appelle fauve attrapeur d'hommes (morhoméné-ouâra) ou +plutôt ouan-dialanga, ce dernier nom étant employé dans les récits pour +épargner aux auditeurs l'épouvante que leur inspire le premier. L'autre +nom: ouan-dialanga, signifie le puissant par excellence. Quand le lion +voit un ouan-dialanga, il feint de brouter de l'herbe.] + +[Note 163: Ces contes-charades ou devinettes, analogues aux +oetselmoerchen allemands, se racontent à la veillée, soit au clair +de lune en filant le coton, soit auprès du feu dans les cases. La +conversation est alimentée par l'énigme proposée. Chacun expose son +opinion, en donne les motifs et les soutient. La controverse fait ainsi +passer le temps.] + +«Missa, dit-elle, voilà une panthère qui vient sur nous». + +--«Attends un peu, répondit-il. Je vais la tuer». + +Il tire son grand sabre et, d'un coup, abat le fauve mangeur-d'hommes. +Ensuite il dit à la femme: «Il faut que je mette à l'épreuve la bravoure +de ton amant! Étends-toi sur le dos, je vais placer le morhoméné ouâra +sur toi, les pattes de derrière repliées sur tes cuisses, celles de +devant sur ta poitrine et sa gueule à ta gorge. Puis j'irai prévenir +Kéléké que tu viens d'être étranglée par une panthère et qu'elle est en +train de te dévorer. Nous verrons s'il a du courage!» + +La femme accepte l'épreuve et Missa, la laissant là toute seule dans +l'obscurité; s'en va trouver son camarade: + +«Ami, lui dit-il en l'abordant, près de la grande termitière rouge qui +se trouve sur la route du village voisin, une panthère m'a pris ta +maîtresse et elle est en train de la dévorer. J'ai eu peur et je me suis +enfui». + +Kéléké n'attend même pas que son camarade ait fini de parler. Sans +armes, sans même un bâton, il part comme le vent. Missa a peine à le +suivre. Quand il est auprès de la bête, Kéléké se précipite sur elle +et, d'un formidable coup de poing, la rejette violemment sur un côté du +chemin. + +Sa maîtresse alors se relève et lui dit en riant: «Ne te fais pas de mal +à la main; le morhoméné ouâra est déjà mort. Missa et moi nous avons +voulu savoir si tu m'abandonnerais en cas de péril réel». + + +Dites-moi: quelle est, de ces trois personnes, la plus brave? Est-ce +Missa qui a osé s'attaquer au morhoméné ouâra, armé d'un simple sabre? +Est-ce la femme qui a eu le courage de rester seule, en pleine nuit, +sous le cadavre du fauve, sans savoir si celui-ci était tout à fait mort +ou bien encore si une autre panthère ne surviendrait pas? + +Est-ce enfin Kéléké qui voulait combattre l'animal, armé de ses seuls +poings? + +Bogandé 1911. + +Conté par SAMAKO NIEMBELÉ +dit SAMBA TARAORÉ. + + +[Illustration: (une frise)] + + + +XII + +L'HOMME TOUFFU +(Dyerma) + +Un père de famille, à sa mort, laissa deux orphelins, un fils appelé +Daouda et une fille du nom d'Aïssata. Cette dernière était si jolie +que son frère craignit que le roi ne la lui enlevât de force. Aussi +construisit-il dans son lougan même[164] une case où il logea sa soeur +pour la soustraire à la vue du kuohi[165]. Il cessa lui-même d'habiter le +village et vécut près d'Aïssata pour la protéger, si besoin en était. + +[Note 164: Les lougans sont situés à l'écart des villages et à une +assez grande distance.] + +[Note 165: Roi, en dyerma.] + +Un jour que Daouda chassait l'éléphant, un bouvier se présenta à la +porte de la case et demanda à boire. L'orpheline lui apporta de l'eau. + +Après avoir bu, le bouvier dit à la jeune fille: «Tu es vraiment jolie! +Si tu y consens, je te prendrai comme femme et je te donnerai cent +taureaux en dot». + +--«Éloigne-toi bien vite, répondit Aïssata, mon frère ne saurait tarder. +S'il te rencontrait ici, tu serais un homme mort». + +Le bouvier tint compte de l'avis et s'enfuit sans même s'occuper de +son troupeau qui paissait près du champ de mil des orphelins. Une fois +rentré au village, il courut trouver le roi et lui dit: «Kuohi, je sais +où il y a une fille d'une beauté sans égale et je puis te l'amener, à +condition que tu me donnes des hommes pour l'enlever car elle est gardée +par son frère qui est d'une extrême cruauté». + +Le roi le fit escorter par 30 cavaliers et il les guida vers la case +de Daouda. Quand la petite troupe fut à peu de distance de la case, le +bouvier se rappela la menace que lui avait faite Aïssata de la vengeance +de son frère. La peur le reprit. Il s'arrêta net et, s'adressant à son +escorte: «Entourez cette case, dit-il. C'est là que se trouve la jolie +fille que nous devons amener au kuohi. Pour moi, je vais à la recherche +de mon troupeau qui s'est égaré ce matin». + +Les cavaliers marchèrent à la case. Aïssata qui les voyait venir de +loin appela son frère en lui criant: «Voici des cavaliers qui viennent +m'enlever». + +Daouda cessa aussitôt son travail de culture, rentra dans la case +prendre ses armes et revenant, l'arc tendu et le carquois à l'épaule, il +dit à sa sour: «Je vais les tuer tous, à l'exception d'un seul qui ira +annoncer la mort de ses compagnons à celui qui les a envoyés ici». + +Les cavaliers étaient maintenant proches de la case. Ils poussaient des +cris aigus pour épouvanter le défenseur d'Aïssata, mais Daouda commença +à décocher ses flèches dont chacune traversait de 3 à 4 cavaliers. Il +abattit ainsi 29 hommes et n'épargna que le dernier qui s'enfuit et alla +prévenir le roi du désastre. + +Le kuohi exaspéré ordonna à cent cavaliers et à cent guerriers à pied +d'aller s'emparer de la jeune fille. De tous ces hommes il n'en revint +qu'un au village. Les autres avaient été tués par Daouda. + +Successivement le kuohi envoya plusieurs colonnes qui furent, les unes +après les autres, anéanties par l'orphelin. + +Un jour, une vieille vint le trouver et lui dit: «Tu gaspilles tes +guerriers sans résultat. Si tu me promets un présent de valeur, dès +demain tu auras en ton pouvoir la jolie fille, soeur de celui qui a tué +plus de la moitié de tes guerriers. + +--«Trouve le moyen de me procurer cette jeune fille, déclara le kuohi et +ton fils aura pour femme une de mes filles». + +La vieille salua le roi et s'en revint chez elle, où elle fit bouillir +une plante soporifique puis, après avoir retiré de cette décoction les +feuilles qu'y avaient bouilli, elle y délaya de la farine de mil. De +cette pâte légère elle fabriqua des «mâssa»[166]. + +[Note 166: Galettes appelées «monmi» chez les Bambara. Elles sont +faites de pâte de mil frite.] + +La vieille prit alors le sentier qui menait au lougan des orphelins +et tout, en marchant, elle criait «Mâssa! Qui veut acheter de bonnes +mâssa?» Daouda, qui n'avait pas goûté de ces galettes depuis son départ +du village, héla la vieille, lui en acheta deux et les mangea à belles +dents. Il n'avait pas fini de mâcher la dernière bouchée qu'il tomba à +terre profondément endormi. + +La vieille ne perdit pas de temps. Elle courut prévenir le kuohi qu'il +pouvait sans crainte envoyer prendre Aïssata par 2 hommes seulement car +son défenseur ne se réveillerait pas avant le lendemain. + +Le roi dépêcha deux hommes avec ordre de se saisir de l'orpheline. Quand +Aïssata les aperçut, elle secoua son frère «Réveille-toi! Deux hommes +viennent pour s'emparer de moi!--Passe moi mon carquois et mon arc!» +balbutia Daouda, sans faire le moindre mouvement, tant il était paralysé +par le sommeil. + +Les cavaliers s'emparèrent d'Aïssata et l'emportèrent chez le roi +qui l'épousa. Quand Daouda reprit ses sens et qu'il s'aperçut de la +disparition de sa soeur, il devint à moitié fou de rage. Il s'enfonça +dans la forêt ne voulant plus voir d'êtres humains. Il y vécut, chassant +avec les ziné[167]; il mangeait et dormait en leur compagnie. Il était +devenu tout à fait sauvage; des arbustes, des herbes poussaient sur sa +tête. + +[Note 167: Nom dyerma des guinné ou génies.] + +Un jour que, fatigué de marcher, il s'était étendu sous un arbre, des +bûcherons l'aperçurent. Ils se jetèrent sur lui, le ligottèrent et +l'entraînèrent au village où ils le livrèrent au roi. + +Le kuohi fit couper les herbes et les arbustes qui lui avaient poussé +sur la tête; on lui rasa les cheveux. Ensuite le roi le donna à sa femme +Aïssata pour qu'il gardât l'enfant qu'elle avait eu de lui. Aïssata ne +reconnut pas en ce captif son frère Daouda; mais lui l'avait reconnue +dès en entrant dans sa case. Il prit l'enfant et chanta cette chanson: +«O mon neveu amuse-toi! Fils de celle que j'ai nourrie avec le lait des +vaches de notre père, amuse-toi!» + +Aïssata, en l'entendant, se mit à pousser des cris. Le kuohi accourut +avec ses captifs et s'inquiéta de ce qu'elle avait à crier ainsi «Kuohi! +dit-elle, tu as fait de mon frère ton captif et tu me l'as donné pour +garder mon fils!» + +Le roi demanda à Daouda si Aïssata disait la vérité. Celui-ci alors +raconta au kuohi toute son histoire; quand il fut à la fin, son +beau-frère lui donna de l'or et de l'argent en quantité, des bijoux, +des chevaux, des vaches et lui abandonna tout pouvoir sur la moitié du +village. Par la suite il lui confia une colonne à commander car Daouda +avait prouvé, aux dépens même du roi, qu'il était brave et qu'il tirait +adroitement de l'arc. + +Bogandé 1911. + +Conté par FATIMATA OAZI. +Traduit par SAMAKO NIEMBÉLÉ +dit SAMBA TARAORÉ. + +ÉCLAIRCISSEMENTS: +Cf. La princesse du Soleil (Luzel, Contes et légendes des Bretons +Armoricains.) Merlin-devin (De La Villemarqué, Barsaz-Breiz) +Sneewittchen (Grimm). + + +[Illustration: (une frise)] + + + +XIII + +POURQUOI LES POULES ÉPARPILLENT LEUR MANGER +(Bambara) + + +On avait apporté une calebasse de karité à la poule et au chien. Tout le +beurre de karité qui embeurrait les légumes était descendu au fond de la +calebasse, si bien que le dessus se trouvait complètement sec. + +Le chien, qui savait à quoi s'en tenir, ne s'attarda pas à manger le +dessus du plat. Il enfonça son museau jusqu'au fond de la calebasse et +fit ses délices des haricots ruisselants de beurre qu'il atteignait +ainsi. + +La poule, moins avisée, ne picorait que le dessus du plat. + +Quand les deux convives furent rassasiés, le chien retira son museau de +la calebasse et dit à la poule: «Faut-il que tu sois bête pour ignorer +que jamais on ne doit manger d'un plat sans s'assurer de ce qui se +trouve au fond!» + +C'est depuis ce jour-là que les poules ont pris l'habitude de gratter +et d'éparpiller leur nourriture pour voir d'abord le fond du plat qu'on +leur donne à manger. + +Bilanga 1911. + +Conté par SAMAKO NIEMBÉLÉ, +dit SAMBA TARAORÉ. + + +[Illustration: (une frise)] + + + +XIV + +LE PROCÈS FUNÈBRE DE LA BOUCHE +(Gourmantié) + +Quand la bouche fut morte, on consulta les autres parties du corps pour +savoir d'elles laquelle se chargerait de l'enterrement. + +La tête, qu'on avait interrogée la première, déclara ne pas vouloir +entendre parler de cette corvée-là «C'était toujours la bouche qui se +plaignait d'être fatiguée quand, moi seule, je portais les fardeaux! +déclara-t-elle Que quelque autre se charge de l'inhumation!» + +L'oreille aussi refusa toute assistance «C'est moi qui entends, +récrimina-t-elle et c'était toujours cette présomptueuse qui se targuait +d'avoir entendu!» + +--«De même pour nous! déclarèrent les yeux. Ce que nous apercevions, +c'était elle toujours qui, à l'en croire, l'aurait vu!» Les mains, à +leur tour, refusèrent la tâche: «Ce n'est qu'une ingrate à qui il est +arrivé maintes fois de nous donner un coup de dent lorsque nous lui +portions la nourriture!» + +--«Et moi, s'écria le ventre, j'ai contre elle de trop amers griefs! Ne +s'est-elle pas cent fois déclarée rassasiée, alors que j'avais encore +faim? En tant de circonstances elle m'a empêché par son orgueil de me +remplir à ma convenance!» + +Le pied ne montra pas moins d'acrimonie contre la défunte. «Cette +bouche! dit-il, elle s'attribuait des mérites qu'elle n'avait nullement! +A tout instant on l'entendait dire: je suis allée ici; je me suis rendue +là. Était-ce elle qui y allait, elle qui s'en vantait si glorieusement? +On aurait juré vraiment qu'elle faisait tout et les autres rien!» Quand +fut venu le tour du «bengala»[168] il montra plus de complaisance «Ce sera +moi qui l'enterrerai! déclara-t-il, car elle fut pour moi une servante +et une amie. C'était elle qui parlait pour moi quand j'éprouvais le +besoin de me donner un peu de mouvement. C'était elle qui me donnait à +manger[169]». + +Ainsi la bouche trouva tout de même son fossoyeur mais, il faut le +reconnaître, ce n'avait pas été sans peine. + +[Note 168: Le mot gourmantié est «poundi» J'emploie l'expression +ouolove. En latin: mentula.] + +[Note 169: Expression indigène.--La bouche a mauvaise réputation chez +les Gourmantié. Ils disent: Ingrat comme une bouche. L'expression: Tu es +une bouche, signifie: Tu es un ingrat.] + +Bogandé 1911. + +Conté par BENDIOUA. +Traduit par SAMAKO NIEMBÉLÉ, +dit SAMBA TARAORÉ. + +ÉCLAIRCISSEMENTS: +Ce récit fait songer quelque peu à la fable «Les membres et l'estomac». + + +[Illustration: (une frise)] + + + +XV + +LE FILS DU SÉRIGNE +(Ouolof). + +Samba Atta Dâbo, l'exorciste, m'a raconté ceci: + +Il y avait un sérigne[170] très savant qui envoya son fils voyager: «Pars +demain matin de bonne heure, lui recommanda-t-il, et la première chose +que tu trouveras sur ton chemin, avale-la. La deuxième chose que tu +verras, tu devras l'enterrer. Quant à la troisième qui se rencontrera, +regarde-la bien pour te rendre compte exactement de ce que ce sera. +Enfin, si tu vois encore quelque chose pour la quatrième fois, +demandes-en le nom. Et quand le nom t'en aura été donné, alors tu +reviendras ici.» + +[Note 170: Marabout, savant musulman.] + +Au matin le gourgui[171] s'est mis en route. Il a suivi le chemin que lui +avait indiqué son père jusqu'à ce que quelque chose se soit montré à ses +yeux. Cette première chose c'était une sorte de grande case. + +«Comment avaler cela?» se demande-t-il, tout effrayé. + +Mais la case diminue, diminue... et devient grosse à peine comme une +graine de dar'har[172]. Il l'a avalée sans difficulté. + +[Note 171: Garçon, (mot ouolof).] + +[Note 172: Tamarinier, grand arbre du Sénégal.] + +Il poursuit son voyage. Et voici qu'il rencontre de nouveau quelque +chose: un siga, c'est-à-dire un petit morceau de bois, de la grosseur +d'un crayon à peu près. Se souvenant des ordres de son père, il a mis le +siga dans le sable, mais, immédiatement, le siga saute du trou où il a +tenté de l'enterrer. Et chaque fois que le gourgui essaie de remettre en +terre le siga, le siga lui saute des mains. Pas moyen de le faire rester +aux endroits où il veut le mettre! Il y renonce. + +Ensuite le gourgui a rencontré 3 séanes[173]. Dans le premier il y avait +de l'eau; dans le dernier aussi, mais rien dans celui du milieu. Après +qu'il eut laissé les séanes derrière lui, il se trouva en face d'un +ouarhambâné[174] plus fort qu'Oumar[175], deux fois plus grand. Il est +venu ramasser du bois avec deux lanières de cuir. Il en a formé un +énorme fagot. Chaque fois qu'il soulève ce fagot pour se le mettre sur +la tête, le trouvant trop lourd, il le rejette à terre et se remet à +ramasser du bois pour l'ajouter à cette charge qu'il lui est déjà +difficile de soulever. + +[Note 173: Grand trou, creusé en entonnoir et peu profond, destiné à +recevoir les eaux de pluie ou à atteindre une nappe d'eau peu éloignée.] + +[Note 174: Ouarhambâné, célibataire, homme dans la force de l'âge.] + +[Note 175: Jardinier de la résidence, d'une taille de 1 m. 80 +environ.] + +Le gourgui demande à cet homme: + +«Comment t'appelles-tu?»--Et l'autre lui répond: «Mon nom est Adina». + +Le fils du marabout est revenu chez son père pour lui raconter ce qui +lui est arrivé. Le sérigne lui dit: «Qu'as-tu vu, mon petit garçon?--Mon +père, dit-il, j'ai d'abord vu quelque chose qui ressemblait à une +case».--«C'est la misère qu'elle représente, explique le père. Ceux qui +gardent bien leur misère en leur coeur verront un jour leur ennui les +quitter. Qu'as-tu rencontré après cela?» + +--«J'ai vu, dit le gourgui, un morceau de bois de la grosseur d'un +siga». + +«--Voilà un heureux présage pour tout le monde! Allah vous revaudra plus +tard ce que vous aurez fait sur terre. Et personne ne pourra cacher +dans la terre les bonnes actions faites par autrui. Elles en ressortent +toujours.» + +«--J'ai vu encore trois séanes, dit le gourgui. Le premier communiquait +avec le troisième mais, dans celui du milieu, il n'y avait rien. Que +signifie cela?» + +«--Cela veut dire, répond le sérigne, qu'à la fin du monde seuls les +hommes riches seront en bons rapports entre eux. Quant aux pauvres, on +les rejettera: ils ne compteront plus». + +Le gourgui rapporte enfin que le porteur de bois ne pouvait arriver à +soulever son fardeau et que, chaque fois qu'il avait en vain tenté de le +faire, il allait chercher d'autres branches pour les ajouter à ce fagot +déjà trop lourd: «Ce porteur, dit-il m'a déclaré se nommer Adina[176]». + +«--Ah! répond le savant marabout, celui-ci a dit vrai en se donnant ce +nom. A la fin du monde on verra ceux qui ne peuvent venir à bout de leur +tâche en augmenter eux-mêmes les difficultés, ne faire que des sottises, +de sorte que leur embarras n'aura pas de fin. Ils feront comme les +débiteurs qui augmentent sans cesse le chiffre de leurs dettes.» + +C'est ainsi que le sérigne expliqua à son fils ce que ce dernier avait +vu. + +Yang-Yang 1904. + +Conté par SADIANDIAM DABO. +Interprété par AHMADOU DIOP. + +[Note 176: La misère humaine.] + +ÉCLAIRCISSEMENTS: +Cf. (présent recueil) Kahué l'omniscient--Trois frères en voyage et +(Monteil, Contes soudanais), le conte khassonké, intitulé: Curieux. + + +[Illustration: (une frise)] + + + +XVI + +LE DÉVOUEMENT DE YAMADOU HAVÉ +(Khassonké). + +Il y a 400 ans environ, des Peuhl descendant de Diâdié, fondèrent un +village du nom de Bambéro, qui tire ce nom d'une montagne voisine. Le +village peu à peu prit de l'importance et ne tarda pas à compter 333 +flèches ou guerriers. Les Tomaranké (Khassonkè[177] et Malinké du Tomara +dans la région de Médine) virent d'un mauvais oeil la prospérité rapide +de ces nouveaux venus et, poussés par la jalousie et la cupidité, leur +déclarèrent la guerre. + +[Note 177: Gens du Khasso, région de Médine.] + +Les Peuhl étaient bien peu nombreux encore pour résister à tant +d'ennemis mais, malgré cela, ils se résolurent à la résistance la plus +acharnée. Un marabout de Souyama-Toran, qui devait plus tard fonder le +royaume du Boundou et qui, à ce moment, voyageait dans le Haut-Sénégal +pour s'instruire, vint alors à Bambéro. Il se nommait Malick Sy[178]. Il +proposa aux Peuhl de leur préparer un grigri qui leur assurerait la +victoire malgré leur grande infériorité numérique: «Mais, ajouta-t-il, +il vous faudra souscrire à la condition que je vais vous poser...» + +[Note 178: Voir légendes de Lanrezac et de Bérenger-Féraud sur ce +marabout.] + +«--Parle! dirent les Peuhl». + +«--Voici ma condition: vous fixerez ce grigri à la pointe d'une flèche. +Au début du combat, l'un de vous que je sais, un membre de la famille de +Diâdié, un de ceux que vous aimez le plus de vos concitoyens, décochera +la flèche au milieu des ennemis. Il sera tué dans le combat mais, à ce +prix, je vous garantis la victoire.» + +Chacun alors de s'offrir pour ce mortel honneur mais Malick Sy resta +inébranlable jusqu'à ce qu'un jeune homme du nom de Mamadou ou (Yamadou) +Hâve se fût proposé. + +Alors le marabout déclara: «Celui-ci est l'homme que j'attendais!» + +«--Voilà qui est bien, dit Yamadou aux Peuhl, mais, puisque je m'offre +pour votre salut, je vous demande de consentir à votre tour à mes +demandes! + +Il y avait là quatre tribus Peuhl: les Diallo, les Diakhité, les Sidibé, +les Sankaré. Toutes donnèrent leur consentement. + +--«Le marabout, reprit Yamadou, a dit que, par la vertu du talisman, je +mourrai demain pour le salut de ma race. Je suis prêt; mais j'ai trois +enfants: deux garçons et une fille; le premier est Ségo Dohi, le second: +Mamadou Dohi et la troisième: Sané Dohi. Chers Peuhl, je vous les +confie, eux et leurs enfants! Je demande que leurs descendants +commandent aux Peuhl du Khasso. Je désire qu'ils puissent épouser les +femmes de votre race. Bien entendu, je ne parle que de celles qui +seraient libres et à qui ils pourraient se marier sans enfreindre les +prescriptions d'Allah.» + +Les Peuhl ont, à l'unanimité, déclaré qu'il en serait selon son désir. + +C'est à la mare de Tombi-Fara que s'est produit le choc entre les +Malinké et les Peuhl. + +Dès le début de l'action, Yamadou Hâvé s'est précipité, sa flèche en +main, jusqu'au milieu des ennemis et les en a frappés. Il s'est battu +vaillamment et n'est tombé qu'au moment où les Malinké prenaient la +fuite. Et la prédiction du marabout s'est entièrement réalisée. La +victoire resta aux Peuhl. Leurs adversaires avaient perdu leur roi et +leur armée fut anéantie. + +La paix était assurée pour de longues années et les Peuhl s'acquittèrent +de leur dette envers les enfants du héros. Ils les élevèrent avec +considération. S'ils empoisonnèrent Mamadou Dohi à cause de son +intolérable arrogance, ils firent de Ségo Dohi leur roi, dès sa majorité +et maintinrent le pouvoir suprême à ses descendants. + +C'est de Ségo Dohi que descendent: Mojacé Sambala, chef de Médine; +Diourha Sambala un des défenseurs de cette ville avec Paul Holl; Kinty +Sambala, allié de la France et l'interprète Alfa Séga. + +Hava Demba aussi en descend, lui qui fut l'allié de l'émir Abdoul Rhady +dans la guerre du Diolof du temps de Napoléon Ier. + +Kaolakh, 1905. + +Conté par CLEVELAND, écrivain indigène. + +ÉCLAIRCISSEMENTS: +Cf. le dévouement de Décius, de Codrus, d'Arnold de Winkelried et de la +reine Pokou (La conquête du Baoulé. Delafosse). + + +[Illustration: (une frise)] + + + +XVII + +LA FLÛTE D'YBILIS +(Bambara). + +Un enfant qui était sorcier, mais que sa mère portait encore sur le dos, +dit un jour à celle-ci: «Mère, porte-moi chez mon oncle; j'ai envie de +le voir». + +La mère le chargea sur son dos et se dirigea vers le village de son +frère. En route, la pluie l'obligea à s'abriter dans une vieille case +pleine de crânes humains. C'était la case d'Ybilis. + +Au bout de quelques instants ils entendirent Ybilis qui rentrait. La +mère et l'enfant se cachèrent dans la toiture et aussitôt Ybilis parut, +porteur d'un cadavre qu'il venait de déterrer. + +Il posa son fardeau à terre puis, se débarrassant de sa flûte, il la +ficha dans la paille de la toiture, là où il avait pour habitude de la +placer. Il alluma ensuite un grand feu qui dégagea une fumée épaisse. +Cette fumée incommoda fort le petit qui se mit à crier: «Mère! Mère! la +fumée!» + +Ybilis fut grandement surpris d'entendre cette voix. Il s'imagina que +c'était le cadavre qui parlait. Il reprit sa flûte et sortit de la case +malgré la pluie qui continuait à tomber à torrents. Une fois dehors, il +se mit à jouer la flûte. Et sa flûte disait: + +J'ai déterré des cadavres du côté du Levant +Et du côté où tombe le soleil. +Et nul cadavre ne m'a dit: +«Mère! la fumée! Mère! la fumée!» + +Cela fait, Ybilis rentra et remit sa flûte où il l'avait prise. Le bois +manquant tout à coup pour entretenir le feu, il sortit de nouveau pour +aller en ramasser. + +Avant qu'il fût de retour, le petit redescendit de la toiture avec sa +mère et s'empara de la flûte d'Ybilis, puis il reprit sa place sur le +dos de la femme, et tous deux regagnèrent le village. + +Ybilis revint avec du bois. Il fit cuire le cadavre et s'en repût. + +Le lendemain seulement, au moment de repartir à la recherche des +cadavres, il chercha sa flûte pour l'emporter avec lui mais il lui fut +impossible de mettre la main dessus. + +Vingt années entières, il la chercha partout sans succès. Un jour enfin +qu'il arrivait près d'un village il entendit un bilakoro[179] jouer de la +flûte: Et cette flûte disait: + +J'ai déterré des cadavres vers le Levant +Et du côté où tombe le soleil +Et nul de ceux-là ne m'a dit +«Mère! la fumée! Mère! la fumée!». + +[Note 179: Adolescent qui porte encore le «bila» ou caleçon.] + +«Oh mais! murmura Ybilis, c'est de ma flûte qu'on joue là-bas!» Il alla +près de l'adolescent sous une forme qui ne pouvait éveiller la défiance +de celui-ci puis, arrivé tout à côté de lui, il se changea en arbre. + +Le soir, quand le bilakoro rassembla ses moutons pour regagner le +village, Ybilis prit la forme d'une femme très belle et le suivit ainsi +jusqu'à la case de ses parents. Il y entra avec lui et dit au père: «Je +n'ai pas de mère et je suis venue pour t'épouser». + +Le père était cet enfant d'autrefois qui avait dérobé à Ybilis sa flûte. +Il reconnut du premier coup d'oeil à qui il avait affaire mais il +dissimula: «Cela va bien, répondit-il, et je vais te prendre pour +femme». + +Il donna à sa première épouse l'ordre de faire chauffer de l'eau pour +ses ablutions. Après s'être lavé, il vint trouver Ybilis: «Femme, lui +dit-il, c'est à ton tour d'aller te laver. Il reste de l'eau là-bas. +Vas-y. Ensuite tu viendras me rejoindre dans ma case où tu me trouveras +couché sous ma couverture et tu te coucheras derrière moi[180]». + +[Note 180: Derrière moi... Les femmes indigènes dorment «derrière» +leurs maris, d'après le conteur, c'est-à-dire entre leur mari et le +mur.] + +Ybilis alla faire ses ablutions. Avant qu'il revint, l'homme avait lié +ensemble trois pilons à mil et les avait placés sous la couverture de +façon à faire croire que c'était un homme qu'elle recouvrait. + +Quand Ybilis revint, il aperçut cette forme confuse et se coucha près +d'elle sans souffler mot mais, à minuit, il se réveilla et, d'un seul +coup de ses mâchoires, il trancha net les trois pilons, croyant tuer +son voleur de flûte. Ensuite il partit, sans se préoccuper de son +instrument. + +Le lendemain l'homme appela sa vieille mère et lui raconta ce qui +s'était passé. On ne revit plus Ybilis dont la flûte resta dans le +village. + +Bogandé, 1911. + +Conté par SAMAKO NIEMBÉLÉ, +dit SAMBA TARAORÉ. + +ÉCLAIRCISSEMENTS: +Le travestissement d'un génie, ou d'un animal, en femme pour se venger +de quelqu'un est un procédé fréquent dans les contes de tous les pays. + +La substitution d'un mannequin à une personne se rencontre aussi +fréquemment. Cf. L'adroite princesse (Mme d'Aulnoy).--Pardon du +guinnârou.--Le forage du puits. + + +[Illustration: (une frise)] + + + +XVIII + +LA BAGUE AUX SOUHAITS +(Peuhl). + +Au pays de Sahel, il y avait un chasseur maure, nommé Ahmed, qui +possédait pour tout bien un chien et un chat. Un jour qu'il était à la +chasse, il a rencontré une guinnârou, dont les cheveux tombaient jusqu'à +terre. Il s'est tout doucement approché d'elle sans qu'elle semblât +l'apercevoir. Il lui voit au doigt une jolie bague d'or. Alors l'idée +lui vient de tuer la guinnârou pour lui voler sa bague. Il charge son +fusil... Mais la guinné n'ignore pas un seul de ses mouvements. Elle se +retourne et lui dit: «Pourquoi me tuer, Ahmed! Viens près de moi». Ahmed +obéit. + +Je sais, continue-t-elle, ce qui se passe dans ton coeur. Tu es pauvre +et tu veux me tuer pour me prendre ma bague, mais cela ne t'enrichirait +guère! Je vais te fournir les moyens de devenir vraiment riche.» + +Elle entre dans sa case et en ressort aussitôt: «Voici dit-elle le +grigri que je t'ai promis». Elle ouvre le coffret qu'elle a apporté et +en retire une bague d'argent: «Tu vas mettre cette bague à ton doigt. +Chaque fois que tu désireras obtenir quelque chose, tu te l'ôteras du +doigt et tu la poseras à terre. Ensuite, étendant ta main au-dessus +d'elle, tu demanderas à Allah ce que tu voudras avoir. Tu passeras de +nouveau la bague à ton doigt et, le lendemain matin, tu verras que tu +possèdes déjà ce que tu auras demandé à Dieu.» + +Le Maure rentre dans son village. Pendant la nuit il a ôté sa bague et +l'a posée à terre, selon les indications de la guinnârou. Il prie Allah +de lui faire gagner de l'argent. Puis il s'endort et, pendant son +sommeil, la guinnârou qui le protège enterre dans le sol une marmite +pleine d'or. + +A son réveil, Ahmed gratte la terre, en retire la marmite et s'approprie +l'or qui y est contenu. + +Il a acheté des boeufs, des chevaux, des moutons, tout ce qu'il lui faut +avec cet or là. Puis il s'est construit un tata. + +Il va ensuite se marier. Avant qu'il le fasse, la guinnârou lui dit: +«Ahmed, une fois marié, il ne faut pas laisser voir ta bague à ta femme. +Sinon elle agira de telle façon que tu redeviendras malheureux». + +Ahmed s'est marié et un long espace de temps s'écoule sans que sa femme +voie la bague. Elle sait seulement qu'il en a une. Mais, un jour, Ahmed +a oublié d'enlever l'anneau pour le ranger dans le coffre: il se couche +avec sa femme et, quand il s'est endormi, la femme aperçoit la bague. +Elle la lui ôte et en fait cadeau à son kélé[181]. + +[Note 181: Amant: expression soussou.] + +La femme dit au kélé: «J'ai entendu que cette bague fait avoir tout +ce qu'on lui demande. C'est une guinnârou qui accorde ce que l'on a +souhaité. Si c'est exact, je te demande de faire saisir mon mari, son +chien et son chat et de les faire jeter de l'autre côté du fleuve». + +Le kélé a exprimé ce souhait. La guinnârou vient aussitôt, saisit Ahmed +et ses animaux et les dépose sur la rive opposée du cours d'eau. Ce +fleuve est très large et il fourmille d'animaux malfaisants. Personne +ne peut le passer à cet endroit-là et jamais on n'a osé y risquer une +pirogue. + +La femme a installé son kélé dans la case d'Ahmed. + +Le lendemain matin, vers 6 heures, Ahmed se réveille et s'aperçoit qu'il +est dans la brousse sur l'autre rive du fleuve. Alors il commence à +s'effrayer, en songeant qu'il n'a ni fusil ni rien. Il se demande +comment il va faire pour se procurer de la nourriture. Une heure se +passe dans ces angoisses. + +La guinnârou alors s'en vient trouver Ahmed: «Le jour où je t'ai donné +la bague, lui reproche-t-elle, je t'ai recommandé de ne pas laisser ta +femme s'en emparer: Maintenant il te faut rester ici trois mois. Je vais +te donner un fusil et de la poudre de chasse. Chaque matin, tu tueras +deux poissons. Tu mangeras l'un le matin et l'autre le soir. Le dernier +jour de ce délai arrivé, avant de tirer ton dernier coup de fusil, tu +viendras me trouver et je te donnerai quelque chose». + +Ahmed a suivi les instructions de la guinnârou. + +Au dernier jour du troisième mois, il ne lui restait plus qu'un coup de +fusil à tirer. La guinnârou est venue la nuit pendant qu'il dormait. +Elle appelle le chat et le chien et leur dit: «Mettez-vous à l'eau +immédiatement, traversez le fleuve et rendez-vous à la case de votre +maître. Vous y trouverez porte close, mais cela ne fait rien! vous +entrerez quand même. La femme d'Ahmed va faire cette nuit ce qu'elle n'a +pas encore fait depuis l'enlèvement de son mari. Elle dormira avec la +bague au doigt. Vous lui prendrez la bague et me la rapporterez». + +Le chat est parti avec le chien qui reste à faire le guet devant la +porte. Il vole la bague et tous deux reprennent leur chemin pour revenir +à la guinné. Arrivés au fleuve, le chat grimpe sur le chien qui va le +passer à la nage mais, quand ils sont au milieu de l'eau, le chien lui +dit: «Montre-moi cette bague; moi aussi je veux la voir.» Le chat prend +la bague pour la faire voir à son camarade, mais elle lui échappe et +tombe à l'eau. Un poisson se trouvait; là il avale la bague[182]. + +[Note 182: C'est à peu près l'unique rôle des poissons dans les +contes.] + +De retour près de la guinnârou, le chien et le chat lui racontent la +chose: «C'est bon! dit la guinné, je vais vous préparer un grigri pour +retrouver le poisson qui a avalé l'anneau. Demain je ferai passer ce +poisson près d'Ahmed. Celui qui sera tué par le premier coup de fusil ne +sera pas ce poisson-là; ce sera le deuxième seulement et dans son corps +se trouvera la bague». + +La guinnârou a ainsi parlé au chien sans qu'Ahmed sache rien de ce qui +s'est passé. Puis elle s'en est allée. + +Ahmed se réveille: «Ah! se dit-il, je n'ai plus qu'un coup de fusil à +tirer et, après, plus moyen de me procurer de quoi manger!» Il vient au +bord du fleuve et aperçoit deux poissons. Il tire et les tue tous les +deux. Il les saisit, l'un après l'autre, et les dépose sur la rive. + +Le chien sait ce qu'il a à faire et le chat aussi puisque la guinnârou +le leur a enseigné; mais tous deux restent muets. + +Ahmed ouvre le premier poisson, puis le second; il en jette les boyaux. +Alors le chat et le chien se précipitent dessus, les saisissent par +leurs extrémités et tirent, chacun de son côté. La «saleté» se déchire +et la bague tombe à terre. + +«Prends ta bague» disent-ils à Ahmed. Et ils lui racontent comment la +guinnârou les a envoyés pour reprendre la bague dérobée, comment le +poisson l'a avalée et ce que la guinnârou leur a prescrit. + +Ahmed attend jusqu'à la nuit. Il retire alors la bague de son doigt et +formule un souhait. La guinnârou vient les prendre, lui et ses animaux, +et les dépose entre la femme et le kélé. Le chat se place près du lit et +le chien devant la porte à l'intérieur de la case. + +Après avoir regardé la femme et le kélé, Ahmed sort doucement et +va appeler ses captifs: «Gardez bien les issues du tata, leur +commande-t-il, que personne ne puisse sortir!» + +Il revient ensuite se coucher à la place où la guinnârou l'avait tout +d'abord déposé. + +Pendant la nuit, la femme d'Ahmed cherche le kélé pour ce que l'on +devine; c'est Ahmed qu'elle touche et il fait des manières. Il refuse. +La femme lui demande alors: «Pourquoi es-tu fâché aujourd'hui?--Oh! +répond Ahmed, aujourd'hui je veux rester tranquille».--La femme a beau +lui demander pardon et insister pour qu'il se prête à son désir.--«Non, +dit-il, je ne le veux pas». + +Alors la femme se fâche et se retourne de l'autre côté. Ils sont restés +ainsi jusqu'à quatre heures du matin. + +A ce moment le kélé veut saisir la femme dans la même intention. Il pose +sa main sur la poitrine d'Ahmed et s'aperçoit qu'elle est velue. Il +regarde mieux alors et reconnaît Ahmed. Il est pris d'une violente +terreur. + +A six heures Ahmed sort. Il envoie ses captifs convoquer les hommes du +village «Comment va-t-on mettre à mort ces deux là?» demande-t-il. + +Il appelle sa femme et lui dit: «Mon bengala avait beau être gros, il +n'y en avait pas assez pour toi. Tu es allé chercher un kélé et tu m'as +fait toutes les misères possibles. Eh bien! avant que je te tue, il faut +que tu t'accouples avec lui devant tout le monde». + +La femme et le kélé ont été bien forcés d'en passer par là. Ensuite +Ahmed a fait venir ses captifs et trois hommes armés de fusils. On a +fait un «feu de salve» et les coupables sont morts. On les a enterrés +tous deux à cet endroit là. + +Depuis lors, et maintenant encore, les hommes ne doivent pas se fier aux +femmes. + +Dubréka 1910. + +Conté par Ousmann Guissé. +Interprété par Gaye Ba. + +Eclaircissements: +Comparer la vengeance de l'amoureux évincé dans «Affront pour affront». + + + + + TABLE DES MATIÈRES + DU TOME PREMIER + +Préface. + +Essai sur la littérature merveilleuse des noirs. + +Contes: + +I. Takisé le taureau de la vieille. +II. Le fils des bâri. +III. La tête de mort. +IV. Les ailes dérobées. +V. L'avare et l'étranger. +VI. Le canari merveilleux. +VII. La fausse fiancée. +VIII. Les calaos et les crapauds. +XI. Chassez le naturel. +X. Service de nuit. +XI. Le plus brave des trois. +XII. L'homme touffu. +XIII. Pourquoi les poules éparpillent leur. +XIV. Le procès funèbre de la bouche. +XV. Le fils du sérigne. +XVI. Le dévouement de Yamadou Hâve. +XVII. La flûte d'Ybilis. +XVIII. La bague aux souhaits. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Essai sur la littérature merveilleuse +des noirs, suivi de Contes indigènes de l'Ouest africain français - Tome premier, by François-Victor Équilbecq + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAI SUR LA LITTÉRATURE *** + +***** This file should be named 15458-8.txt or 15458-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/4/5/15458/ + +Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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