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+The Project Gutenberg EBook of Essai sur la littérature merveilleuse des
+noirs, suivi de Contes indigènes de l'Ouest africain français - Tome premier, by François-Victor Équilbecq
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Essai sur la littérature merveilleuse des noirs, suivi de Contes indigènes de l'Ouest africain français - Tome premier
+
+Author: François-Victor Équilbecq
+
+Release Date: March 24, 2005 [EBook #15458]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAI SUR LA LITTÉRATURE ***
+
+
+
+
+Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+PARIS ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 28, RUE BONAPARTE, VIe
+
+
+
+ ESSAI SUR LA LITTÉRATURE
+ MERVEILLEUSE DES NOIRS
+ SUIVI DE
+ CONTES INDIGÈNES
+ DE
+ L'OUEST-AFRICAIN FRANÇAIS
+
+ PAR
+
+ F.V. EQUILBECQ
+ ADMINISTRATEUR-ADJOINT DES COLONIES
+
+
+ TOME PREMIER
+
+ 1913
+
+
+
+_À Monsieur_
+Le Gouverneur CLOZEL
+
+_En témoignage de respectueuse reconnaissance_.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+Pour bien connaître une race humaine, pour apprécier sa mentalité,
+pour dégager ses procédés de raisonnement, pour comprendre sa vie
+intellectuelle et morale, il n'est rien de tel que d'étudier son
+folklore, c'est-à-dire la littérature naïve et sans apprêts issue de
+l'âme populaire et nous la livrant dans sa nudité primitive.
+
+Aussi convient-il d'encourager tous ceux qui, appelés par leurs
+fonctions à vivre au contact de populations aussi mal connues de nous
+que le sont encore les Noirs de l'Afrique Occidentale, ont eu la
+patience et le talent d'écouter parler les indigènes et de recueillir de
+leur bouche les contes merveilleux ou légendaires, les fables d'animaux,
+les apologues satiriques qui constituent le fond de la littérature orale
+de ces peuplades privées de littérature écrite.
+
+Par tout le continent africain, et notamment dans l'immense région qui
+s'étend entre le Sahara et la forêt équatoriale et que nous appelons
+communément le Soudan, cette littérature orale fleurit depuis des
+siècles et elle a acquis, de génération en génération, une richesse et
+une ampleur d'autant plus considérables que, sauf dans une minorité de
+musulmans instruits et versés dans la langue arabe, aucune littérature
+écrite n'est venue lui faire concurrence.
+
+Un certain nombre de voyageurs, de missionnaires, de fonctionnaires
+et d'officiers ont rapporté d'Afrique des contes, des fables et des
+légendes et les ont publiés dans des ouvrages divers ou dans des
+articles de revues. Mais ces publications ont le défaut d'être
+dispersées et par suite peu accessibles à ceux que le folk-lore nègre
+intéresse plus particulièrement. Les recueils proprement dits de contes
+soudanais sont rares à l'heure actuelle, bien que l'éditeur Ernest
+Leroux nous ait dotés, à cet égard, d'une bibliothèque renfermant des
+ouvrages aussi précieux et intéressants que ceux de Bérenger-Féraud, de
+Ch. Monteil, de Dupuis-Yakouba, de P. de Zeltner.
+
+Grâce au concours bienveillant de M. le Gouverneur Clozel, que
+l'on trouve toujours disposé à favoriser toutes les publications
+d'ethnographie et de linguistique soudanaises, cette bibliothèque
+s'enrichit aujourd'hui d'une nouvelle série, due à M. l'administrateur
+Equilbecq, série dont le présent volume ne forme que le début et dont
+l'importance ni l'intérêt n'échapperont à personne.
+
+Les hasards de sa carrière ont promené M. Equilbecq du Sénégal au Niger
+et des montagnes de la Guinée aux vallées marécageuses de la Volta.
+Partout où il est passé, il s'est mis en relation avec les griots, qui
+forment en quelque sorte la caste littéraire chez les populations du
+Soudan, et il a collectionné toutes les histoires qu'il a pu se faire
+conter. Sa moisson a été fort riche et se trouve être fort variée. Mais
+il ne s'est pas contenté de moissonner: il a voulu tirer parti de sa
+récolte et il nous présente aujourd'hui une étude d'ensemble sur la
+littérature populaire du Soudan que tout le monde lira avec le plus vif
+intérêt et que les folkloristes en particulier salueront avec le plus
+vif plaisir.
+
+Les deux principaux mérites de son travail, à mon avis, se résument
+en ceci: d'une part la multiplicité et la variété des contes publiés,
+d'autre part les considérations générales dont il fait précéder sa
+publication et qui l'éclairent d'un jour tout spécial.
+
+Je suis persuadé que son ouvrage rencontrera le succès auquel il a
+droit: les spécialistes, comme je l'indiquais à l'instant, y trouveront
+matière à compléter leurs connaissances et sans doute à découvrir des
+aperçus nouveaux; la masse du public, elle aussi, voudra lire ce livre
+et ceux qui le suivront, car, aujourd'hui comme au temps de La Fontaine,
+nous aimons tous et toujours à nous faire conter l'histoire de Peau
+d'Ane; notre plaisir se double même d'une piquante sensation de
+curiosité lorsque c'est un nègre qui nous la conte, pourvu que ce nègre
+ait trouvé un interprète aussi averti que l'est M. Equilbecq.
+
+Maurice Delafosse, _Administrateur en Chef des Colonies_.
+
+
+
+ AUX LUEURS DES FEUX DE VEILLÉE
+ CONTES INDIGÈNES
+ De L'Ouest-Africain Français.
+
+
+
+
+ ESSAI SUR LA LITTÉRATURE
+ MERVEILLEUSE DES NOIRS
+
+
+SOMMAIRE DES CHAPITRES
+
+Chapitre 1.--_Préliminaires et exposé du plan_.--Dans quelles conditions
+ces contes ont été recueillis. Leur utilité pour l'étude de la
+psychologie indigène. Nécessité de les transcrire avant qu'ils aient
+perdu leur caractère pré-islamique. De quelle façon la forme a été
+respectée. Justification d'un titre, en apparence, un peu général.
+Sources diverses des contes. Contes personnels et contes, tirés d'autres
+folkloristes, étudiés dans cet essai.
+
+Bibliographie.
+
+Plan de cette étude. Classification des contes d'après leurs caractères
+prédominants: légendes cosmogoniques, ethniques, héroïques, sociales,
+pseudo-scientifiques. Récits d'imagination pure: anecdotes,
+hallucinations individuelles, merveilleux simplement surnaturel et
+merveilleux macabre. Contes didactiques de morale théorique et de morale
+pratique. Fables. Légende burlesque de l'hyène et du lièvre. Contes
+égrillards. Contes à combles. Contes charades. Cette classification est
+toute relative.
+
+Chapitre II.--_Le fond et la forme dans la littérature indigène_.--1°
+Fond: Thèmes favoris des noirs, 2° Forme: Leurs procédés de
+prédilection. Comparaison à ce point de vue avec les Indo-Européens:
+Mythologie.--Allemands (Grimm et Bechstein).--Bretons (Barsaz-Breiz,
+Luzel, Le Braz).--Russes (Sneegoroutchka).--Français (Perrault, Mme
+d'Aulnoy, Mme Leprince de Beaumont).--Histoire de France.--Scandinaves
+(Andersen, Légende de Sire Olaf dans le bal des Elves)--Sémites (1001
+nuits et légendes bibliques).
+
+Procédés qui semblent exclusivement indigènes.
+
+Thèmes indo-européens qui ne paraissent pas avoir été traités dans la
+littérature merveilleuse des noirs.
+
+Le chevaleresque dans les légendes indigènes. Les Torodo.
+
+Le symbolisme indigène: les apologues.
+
+L'onomatopée.
+
+La forme du conte. Les parties rythmées et chantées. Un jugement
+prématuré rectifié par l'expérience.
+
+Chapitre III.--_Personnages merveilleux des contes indigènes_.--1°
+Personnages merveilleux. La divinité: Allah, Outênou, Ouinndé, NGouala.
+Potentats débonnaires Les «guinné». Pourquoi on a diversifié leurs
+appellations génériques. Différence avec les djinns arabes. Mélange du
+génie africain et du démon sémite. Répugnance des noirs à les
+désigner sans périphrase. Leurs diverses appellations. Géants et
+nains.--Personnification des 4 éléments:
+
+Les démons et les hafritt. Les animaux-génies. Conceptions différentes
+des animaux, personnages des contes et des animaux jouant un rôle dans
+les fables.
+
+Aspect physique des guinné. Effet produit par leur vue. Moyen d'en
+éviter ou d'en réparer les effets.--Ouokolo, tyityirga, konkoma,
+gottéré.
+
+Moeurs des guinné. Leur caractère. Moyens de se soustraire à leur
+malfaisance. Intervention éventuelle.
+
+Leurs unions avec la race humaine. Leurs métis. Enlèvements et
+substitutions d'enfants. Les batitâdo.
+
+Durée de la vie des guinné. Goules et vampires. Sorciers et
+anti-sorciers. Jettatori.
+
+Végétaux, minéraux, objets, abstractions jouant un rôle dans les contes.
+
+Talismans. Remèdes merveilleux. Armes magiques.
+
+Chapitre IV.--_Les fables et leurs acteurs_.--Personnages
+non-merveilleux des fables et des contes. Les professions mises en
+scène.
+
+But des fables indigènes. Sont-ce des satires sociales?
+
+Les deux grands premiers rôles. Le lièvre roublard et sceptique, mais
+serviable; l'hyène stupide et crédule, féroce, vorace et infatuée.
+Divers sobriquets de l'hyène. Son rôle dans les contes.
+
+Rôle de l'homme dans les fables. Portrait peu flatté.
+
+Animaux divers jouant un rôle fréquent dans les fables.
+
+Le roi des animaux dans la littérature indigène: Lion, éléphant et
+hyène, le riz, l'araignée.
+
+Chapitre V.--_Déductions pour la compréhension de la psychologie
+indigène_.--_Conclusion_.--Révélation, par les contes et fables, non de
+ce que sont les noirs, mais de ce qu'ils rêvent d'être tant au point de
+vue idéal qu'au point de vue pratique. Quelques aphorismes de morale des
+apologues. Psychologie succincte des indigènes.
+
+A) Sentiments: 1° Sentiments affectifs. Sentiments de famille.
+Conception de la beauté. Instinct sexuel.
+
+2° Sentiments religieux préislamiques. Solidarité raciale. Esprit
+d'association. Dévouement au maître. Magnanimité. Reconnaissance.
+Charité. Humeur hospitalière. Respect de la vieillesse.
+
+Sentiments envers les animaux--envers les captifs. Vanité. Sens de
+Tordre et de la discipline.
+
+B) Idées: Indifférence pour la vie. Admiration du courage, de la ruse.
+Considération pour la complaisance, la courtoisie. Indulgence pour
+la paresse ingénieuse. Mépris de l'envie, de l'avarice, de l'humeur
+fanfaronne, de la prétention, de l'ivrognerie, de l'intempérance verbale
+et de l'indiscrétion.
+
+Goût pour les paris risqués.
+
+Les hypothèses cosmogoniques, ethniques et zoologiques des noirs.
+
+Conclusion.--But de l'auteur: planter des jalons pour faciliter le
+travail de ceux qui voudront approfondir une matière, digne d'une étude
+plus poussée que celle-ci.
+
+
+
+
+ ESSAI SUR LA LITTÉRATURE
+ MERVEILLEUSE DES NOIRS
+
+
+
+Chapitre I.--Préliminaires et exposé du plan.--Dans quelles conditions
+ces contes ont été recueillis.--Leur utilité pour l'étude de la
+psychologie indigène.--Nécessité de les transcrire avant qu'ils aient
+perdu leur caractère pré-islamique.--De quelle façon la forme a été
+respectée.--Justification d'un titre, en apparence, un peu trop
+général.--Sources diverses des contes.--Contes personnels et contes,
+tirés d'autres folkoristes, étudiés dans cet essai.
+
+Bibliographie.
+
+Plan de cette étude.--Classification des contes d'après leur caractère
+prédominant: légendes cosmogoniques, ethniques, héroïques, sociales,
+pseudo-scientifiques.--Récits d'imagination pure: anecdotes,
+hallucinations individuelles, merveilleux simplement surnaturel,
+merveilleux macabre, contes de morale théorique et de morale
+pratique.--Fables. Légende burlesque de l'hyène et du lièvre.--Contes
+égrillards.--Contes à combles.--Contes charades.
+
+Cette classification est toute relative.
+
+Depuis dix ans bientôt l'auteur de ce recueil a successivement servi,
+au Sénégal, en Guinée et au Soudan, dans l'Administration des Affaires
+Indigènes. Pendant ce temps il a mis à profit les loisirs que lui
+laissait son travail pour transcrire les contes populaires du pays
+que lui racontaient des indigènes de toutes classes et de toutes
+professions: griots[1], gardes, interprètes, dioulas[2], laptots[3],
+simples cultivateurs.
+
+[Note 1: Musiciens ou bouffons indigènes.]
+
+[Note 2: Colporteurs.]
+
+[Note 3: Matelots ou piroguiers au service de l'Administration.]
+
+Ce travail ne lui a pas été corvée et il ne dissimule pas que le plaisir
+d'entendre narrer des histoires que beaucoup tiennent pour uniquement
+puériles a tout d'abord sensiblement stimulé sa vocation naissante de
+folkloriste. Mais il n'a pas tardé à se rendre compte du parti qui
+peut être tiré de ces récits pour la compréhension de la psychologie
+indigène. Le noir, qui se déroberait à un interrogatoire précis, dont
+le but, pressenti, éveille en lui une défiance confuse, se révèle au
+contraire en toute ingénuité dans ses contes où se traduisent les
+tendances--tout au moins idéales--de la race. Il n'éprouve aucune fausse
+honte à exposer, sous l'apparence d'un récit fantaisiste, la conception
+qu'il a de l'univers et de sa formation, des lois, morales et naturelles
+qui le régissent et, en général, de la vie.
+
+Au point de vue pratique, l'utilité de ces récits n'est pas moindre pour
+le fonctionnaire qui entend diriger les populations assujetties au mieux
+des intérêts du pays qui l'a commis à cette tâche. Il faut connaître
+celui que l'on veut dominer, de façon à tirer parti tant de ses défauts
+que de ses qualités en vue du but que l'on se propose. Ce n'est qu'ainsi
+qu'on parvient à s'assurer sur lui ce prestige moral qui fait les
+suprématies effectives et durables.
+
+Les conclusions que l'on peut tirer de la lecture des contes sous ce
+rapport ont, au moins, une valeur confirmative de ce que l'observation
+directe du noir nous aura déjà appris.
+
+D'autre part, à cette heure où l'Islam envahit de plus en plus la terre
+d'Afrique, il est bon d'enregistrer sans retard des traditions qui ne
+sont pas encore tout à fait dénaturées dans les pays déjà islamisés
+et qui, dans les régions encore intactes, ont conservé--ou peu s'en
+faut--leur pureté. Ces traditions sont les suprêmes vestiges des
+croyances primitives de la race noire et, à ce titre, méritent d'être
+sauvées de l'oubli.
+
+Elles le méritent encore au point de vue littéraire. Le fond des récits
+et la façon dont ils sont traités les maintiennent au niveau des contes
+populaires indo-européens ou sémites, avec lesquels ces récits offrent
+d'ailleurs de manifestes ressemblances.
+
+Quant à la forme qu'on a respectée, autant qu'il était possible de le
+faire pour être compris des lecteurs français, elle est, espérons-nous,
+celle même que comporte la narration de contes populaires[4]. Les contes
+recueillis de 1904 à 1910 ont été sténographiés sous la lente dictée des
+narrateurs indigènes: Ahmadou Diop, Boubakar Mamadou, Amadou Kouloubaly,
+Ousmann Guissé, Gaye Bâ, etc. Ceux transcrits au cours des années 1911
+et 1912 ont été traduits par Samako Niembélé, un interprète intelligent,
+parlant assez correctement le français et je pourrais dire qu'ils sont
+plutôt son ouvre que la mienne, si je n'avais essayé, par quelques mots
+changés çà et là, de donner à son style la vivacité et l'expression
+qu'il ne pouvait, malgré une connaissance assez avancée de notre langue,
+lui communiquer autant qu'il l'aurait souhaité.
+
+[Note 4: Nombre de personnes, qui ne s'attendaient guère à trouver
+chez le noir une imagination aussi variée, m'ont demandé si j'étais bien
+certain que ces contes fussent vraiment populaires ou si l'on ne pouvait
+les supposer, au contraire, l'oeuvre et l'apanage exclusif de relatifs
+lettrés. J'ai répondu, je réponds encore ceci que ceux qui me les ont
+racontés appartenaient tous aux classes les plus modestes de la société;
+que d'ailleurs, au cours de déplacements qui m'amenaient parmi des
+peuplades très diverses; j'avais entendu raconter avec quelques
+variantes insignifiantes, les mêmes récits. Ainsi Le fils du sérigne
+(ouolof), Le plus terrible des êtres animés (bambara) Kahué l'omniscient
+(peuhl). Trois frères en voyage (gourmantié), exposent mêmes symboles et
+les deux premiers reproduisent à peu près le même récit. Il en est de
+même d'un conte môssi recueilli par Froger qui est conçu sur le même
+plan. Je pourrais multiplier les exemples, mais je préfère indiquer ces
+rapports en note à la fin du conte qui en occasionne la constatation.]
+
+J'insiste sur ce point que ni le fond ni les détails n'ont eu à souffrir
+de ce souci d'amélioration de la forme.
+
+On trouvera ici beaucoup d'expressions locales, familières sans doute
+aux coloniaux, mais médiocrement intelligibles, sauf explication, pour
+le lecteur européen. J'ai cru pourtant devoir les conserver pour laisser
+au récit sa couleur locale encore qu'il y ait une incohérence apparente
+à mélanger dans un même conte des expressions ouoloves comme «tiéré»[5]
+et soussou comme «kélé»[6]. En fait, notre occupation, en amenant des
+rapports plus fréquents entre populations qui s'ignoraient à peu près
+auparavant, favorise la création d'une sorte de sabir ouest-africain
+au sein duquel des vocables du Ouadaï voisineront bientôt avec des
+expressions du Cayor ou du Baoulé. Ce sabir contient en puissance le
+patois futur de l'A.O.F. dont le français restera--nous y comptons--la
+langue officielle et littéraire.
+
+[Note 5: Couscous.]
+
+[Note 6: Amant.]
+
+Les contes enregistrés dans ce recueil émanent de sources assez diverses
+pour justifier plus qu'à demi le sous-titre, guère trop général, qui
+leur a été donné. Pour que ce sous-titre fût absolument légitime, il
+faudrait qu'au nombre des contes rassemblés ici figurent ceux de la
+Côte d'Ivoire et du Dahomey. Néanmoins, étant données les grandes
+ressemblances des contes de ces deux dernières colonies[7] avec ceux des
+trois autres pays composant le Gouvernement Général, on peut dire qu'il
+existe une littérature ouest-africaine, homogène dans ses grandes
+lignes et provenant d'une mentalité générale commune. C'est pourquoi
+le sous-titre «Contes indigènes de l'Ouest-Africain, français» semble
+pouvoir être maintenu.
+
+[Note 7: Voir pour la Côte d'Ivoire, les contes de Delafosse et
+notamment: Le ciel, l'araignée et la mort. La conquête du Baoulé. Le
+crapaud et le caméléon, etc.]
+
+Quant au titre principal: _Aux lueurs des feux de veillée_, il
+s'explique par les conditions dans lesquelles se racontent généralement
+ces récits. C'est le soir, aux lueurs vacillantes du feu près duquel les
+noirs attardent leurs veillées, sinon dans le flou laiteux d'une nuit
+lunaire, qu'on les entend narrer le plus volontiers. La pénombre
+ajoute son charme de mystère au merveilleux pittoresque des contes. Si
+l'impression devient trop angoissante, un conte égrillard, une fable
+satirique dissipent la terreur qui commence à peser sur l'auditoire.
+
+Il semble même que ce décor de demi-obscurité soit devenu indispensable
+pour le conteur. A l'exception, en effet, des noirs qui ont longuement
+vécu en contact avec nous et qui ont acquis à ce contact un certain
+scepticisme, il n'est guère de narrateur qui raconte volontiers ses
+légendes à la lumière du soleil. J'en ai acquis la certitude par ma
+propre expérience.
+
+L'indigène éprouve une sorte de défiance instinctive qui le fait
+répugner tout d'abord à livrer ses traditions à la curiosité des Blancs.
+Il ne peut saisir pour quelle raison l'Européen, qui affiche souvent
+l'incrédulité, peut s'intéresser à des récits de vieillards ou
+d'enfants. Aussi cherche-t-il une arrière-pensée à cette curiosité.
+Il faut le convaincre peu à peu, feindre soi-même de croire aux êtres
+mystérieux de la nuit et surtout lui prouver, par des citations
+d'histoires de même nature, que déjà l'on a mis d'autres conteurs en
+confiance. Alors il ne se défend plus et loin d'être hésitants à votre
+appelles contes affluent bientôt... d'autant mieux que la perspective
+d'un «bounia» (cadeau) détermine les bons vouloirs, d'abord indécis.
+
+Il résulte de ce qui vient d'être dit que la récolte des contes, assez
+maigre au début des recherches, se fait de plus en plus fructueuse au
+bout d'un certain temps: 41 des contes de ce recueil ont été enregistrés
+de 1904 à 1907; 47, de 1909 à 1910, en moins de 6 mois et 187 de juillet
+1911 à octobre 1912. On voit la progression!
+
+
+
+SOURCES DES CONTES
+
+La majeure partie est d'origine bambara (70).
+
+Puis viennent, par ordre de fréquence.
+
+Peuhl (ou Torodo)..................... 54
+Gourmantié............................ 42
+Ouolof................................ 26
+Haoussa............................... 24
+Malinké............................... 23
+Hâbé.................................. 17
+Môssi................................. 8
+Soussou............................... 3
+Kouranko.............................. 2
+Sénofo................................ 2
+Kissi................................. 1
+Khassonké............................. 1
+Dyerma................................ 1
+Gourounsi............................. 1
+
+Voici la répartition détaillée de ces contes, classés par races, pour
+permettre à ceux qui désireront étudier plus spécialement la littérature
+merveilleuse de telle ou telle race, de se retrouver plus aisément dans
+ce recueil:
+
+CLASSIFICATION DES CONTES PAR RÉPARTITION ENTRE LES DIVERSES RACES
+
+
+I. Contes Ouolof (26).
+
+La légende de Diâdiane NDiaye.
+Les trois gloutons.
+La fille d'Aoua Gaye.
+L'ensorcelée de Thiévaly.
+Le laptot giflé.
+Le guéhuel et le damel.
+Les incongrus.
+Le lion, le guinné et le ouarhambâné.
+Le fils du sérigne.
+Les maîtres de la nuit.
+Le chat-guinné de Saint-Louis.
+L'enterré vif.
+La précaution inutile.
+Le spahi et la guinné.
+Le ngortann.
+Le cabri.
+Mamadou et Anta la guinné.
+Le milicien et les cabris.
+Le chasseur de Ouallalane.
+Service de nuit.
+Une ronde impressionnante.
+Hammat et Mandiaye.
+Le guinné altéré.
+La sage-femme de Dakar.
+Les talibés rivaux.
+Ibrahima et les hafritt.
+
+II. CONTES SOUSSOU (3).
+
+Le fils des bâri.
+L'enfant de Salatouk.
+L'almamy-caïman.
+
+III. Contes Dyerma (1).
+
+L'homme touffu.
+
+IV. Contes Gourounsi (1).
+
+Le canari merveilleux.
+
+V. Contes Sénofo (2).
+
+L'éléphantiasis de Moriba.
+Les présents des faro.
+
+VI. Contes Môssi (8).
+
+Les six géants et leur mère.
+L'hyène, le lièvre et le calao.
+La lionne et l'hyène.
+La lionne et le chasseur.
+Le fils du seigneur Ouinndé.
+L'organe dénonciateur.
+Le mauvais gardien.
+La case de cuivre pâle.
+
+VII. Contes Malinké (23).
+
+Le minimini.
+La tâloguina de Dàfolo.
+Le châtiment de la diâto.
+Le konkoma.
+Déro et ses frères.
+Le chien et le caméléon.
+Namara Soundiéta.
+Le rapt des métaux précieux.
+L'igname.
+Le guina du tâli.
+Le roi et le lépreux.
+La fausse fiancée.
+Le petit sorcier.
+La sorcière punie.
+Le feu des guina.
+La guiloguina.
+La chèvre domestiquée.
+Fadôro.
+La première des dots.
+Le pupille du cailcédrat.
+L'hyène et le singe vert.
+La gourde.
+Les calaos et les crapauds.
+
+VIII. Contes Haoussa (24).
+
+Le vampire.
+L'hermaphrodite.
+La moqueuse.
+Les amants fidèles.
+Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée.
+Jalousie de co-épouse.
+L'avare et l'étranger.
+L'implacable créancier.
+La femme-biche.
+Mariage ou célibat?
+La femme de l'ogre.
+Le lionceau et l'enfant.
+L'orpheline de mère.
+Takisé, le taureau de la vieille.
+Le jaloux assagi.
+Le dioula et le lièvre.
+La bergère de fauves.
+L'hyène et le pèlerin.
+Aubaine manquée.
+Les trois femmes du sartyi.
+La fanfaronnade.
+Les six compagnons.
+Le riche et son fils.
+Khadidya l'avisée.
+
+IX. Contes Peuhl (ou Torodo) (54).
+
+Kahué l'omniscient.
+La cliente de mauvaise foi.
+Hâbleurs bambara.
+La tête de mort.
+L'arbre à fruits humains.
+La geste de Samba Guélâdio Diègui.
+Les adroits voleurs.
+Bassirou et Ismaïla.
+Bilâli.
+Aux fêtes de la circoncision.
+L'hyène machiavélique.
+Frère lièvre règle ses dettes.
+Les coups de main du guinnârou.
+Amady Sy, roi du Boundou.
+L'ancêtre des griots.
+Le bien qui vous vient en dormant.
+Les coureurs émérites.
+Une leçon de courage.
+La buse et le soleil.
+Bissimilaye et Astafroulla.
+Le bengala d'âne.
+Ingratitude.
+Le vieillard, son fils et les sept têtes.
+Samba et Dioummi.
+La chèvre grasse.
+Le choix d'un lanmdo.
+Les quatre fils du chasseur.
+Amatelenga.
+L'origine des pagnes.
+Hammadi Diammaro.
+Le guinnârou de Fonfoya.
+Le melon révélateur.
+L'intrus dans l'Aldiana.
+Le mariage de Niandou.
+L'éléphant de Molo.
+L'ivresse de l'hyène.
+La bague aux souhaits.
+Les dons merveilleux du guinnârou.
+Le kitâdo vengé.
+La femme fatale.
+Le fils adoptif du guinnârou.
+La chèvre au mauvais oil.
+Màdiou le charitable.
+La Mauresque.
+La mounou de la Falémé.
+L'homme au piti.
+Le koutôrou porte-veine.
+Fatouma Siguinné.
+Le karamoko puni.
+Les fourberies de MBaye Poullo.
+Le barké.
+Les prétendants de Fatoumata.
+Quels bons camarades!
+Le pardon du guinnârou.
+
+X. Contes Habé (17).
+
+En retour d'une offrande de farine.
+Le laôbé et le yébem du cailcédrat.
+La mangeuse de clients.
+La fiancée de race yblisse.
+Le congé à l'hyène.
+Le fer qui coupe le fer.
+Affront pour affront.
+Le chiffon magique.
+Anntimbé, ravisseur du bohi.
+L'anneau de la tourterelle.
+Amadou Kékédiourou, sauveur des siens,
+La sentence du koutôrou.
+Le feint lépreux.
+Les ancêtres des Bozo.
+L'assistante de la nuit de noces.
+Les ailes dérobées.
+La case magique du défilé.
+
+XI. Contes Gourmantié (42).
+
+Le cadavre ambulant.
+Trois frères en voyage.
+Les deux voleurs.
+Le lâri reconnaissant.
+L'anguille et l'homme au canari.
+Les méfaits de Fountinndouha.
+La tortue et la pintade.
+Le miel aux tyityirga
+Goumbli-Goumbli-Niam etc.
+Les tomates de la pori.
+Concours matrimonial.
+Le cultivateur.
+La fille qui voulait apprendre à chanter.
+La créance de la Mort.
+Le tailleur de boubous en pierre.
+Revanche conjugale.
+La vengeance du pori.
+L'hyène et le poulet sans plumes.
+La termitière-aux-pora.
+Le procès funèbre de la bouche.
+La protection des djihon.
+La grenouille indiscrète.
+La femme enceinte.
+Chacun son tour!
+Le cheval noir.
+La queue d'yboumbouni.
+Les deux faux dioulas.
+La nyinkona.
+Au temps de la famine.
+Outénou et le marabout.
+Une leçon de bonté.
+L'invention des cases.
+Les perfides conseillers.
+La revendication du lièvre.
+Le tisserand et le serpent.
+Bénipo et ses soeurs.
+Les orphelines.
+Le courage mis à l'épreuve.
+Les prétendants.
+Diadiàri et Maripoua.
+Le lièvre qui traya la vache de brousse.
+Le bouvier d'Outênou.
+
+XII. Contes Bambara (70).
+
+Le riz de la bonne épouse.
+A la recherche de son pareil.
+Bala et Kounandi.
+La tortue et l'oiseau-trompette.
+La case des botes de brousse.
+La plus terrible des créatures.
+Ybilis.
+Le plus brave des trois.
+D'où vient le soleil.
+Les deux vérités de la chèvre.
+Binanmbé, l'homme à la sagaie.
+Le bouc et l'hyène à la pêche.
+Histoire de NMolo-la-crapule.
+NDar ou l'enfant-né-avec-des-dents.
+Pourquoi les poules éparpillent leur manger.
+Amadou Sofa Niânyi.
+Le lion, le sanglier et le lièvre.
+L'épreuve de la paternité.
+Soutadounou.
+La fille du massa.
+Les ouokolo et l'apprenti chasseur.
+Le fama et le marabout.
+La famille Diâtrou à la curée.
+Les obligés ingrats de NGouala.
+Les oeufs de blissiou.
+Le mari jaloux.
+Les voleurs de miel.
+La flûte d'Ybilis.
+Le maître chasseur et ses deux compagnons.
+La lionne coiffeuse.
+Au village des sorciers.
+Le lièvre et l'hyène aux cabinets.
+Les funérailles du calao.
+Le chien de Dyinamissa.
+La peur de l'eau.
+Les générosités de l'hyène.
+La conquête du dounnou.
+Mamady-le-chasseur.
+La femme aux sept amants.
+Les deux jumelles.
+Les nyama et le cultivateur.
+Le lièvre, l'hyène et le taureau de guina.
+L'hyène et l'homme, son compère.
+Le sounkala de Marama.
+La marâtre punie.
+Engagement d'honneur.
+Le diable jaloux.
+L'hyène commissionnaire.
+Le joli fils de roi.
+Les jumeaux de la pauvresse.
+En l'année des grêlons comestibles.
+Le singe ingrat.
+Zankêni Karâto, l'agaceur de malechance.
+Le dispensateur de pluie.
+Le couard devenu brave.
+Les pleureurs et le cultivateur.
+Le fils du maître voleur.
+Ntyi vainqueur du boa.
+Le chien lutteur.
+Les inséparables.
+Le boa marié.
+Les sinamousso.
+Le lièvre et les pleureurs.
+Les musiciens ambulants.
+
+Les deux Ntyi.
+La revanche de l'orphelin.
+Quelqu'un qui cherchait aussi malin que soi.
+Le boa du puits.
+Le forage du puits.
+Les deux intimes.
+
+XIII. CONTES KOURANKO (2).
+
+Le cheval de nuit.
+Nancy Mâra.
+
+XIV. CONTES KHASSONKE.
+
+Le dévouement de Yamadou Hâve.
+
+XV. CONTES KISSO.
+
+Chassez le naturel.
+
+
+Dans cette étude de la littérature merveilleuse indigène je tiendrai
+compte, non seulement des récits recueillis par moi personnellement,
+mais encore de ceux publiés par différents folkloristes.
+
+Afin que le lecteur puisse contrôler les sources étrangères auxquelles
+je me référerai au cours de ce travail, je les indique ci-dessous en une
+brève notice biographique.
+
+ARCIN, _La Guinée française_. Challamel, éditeur, 1907[8].
+
+[Note 8: Il existe encore d'autres ouvrages que je n'ai pu consulter
+en temps utile: _L'ancien royaume de Dahomey_, par Le Hérissé (Larose
+édit.). _Légendes de la Sénégambie_ (Bérenger-Féraud, Leroux édit.),
+_Contes haoussa_, par Landeroin et un recueil de contes ouolof par un
+abbé. On peut se procurer ce dernier ouvrage en s'adressant au délégué
+apostolique à Dakar.]
+
+BAROT, _L'Ame soudanaise_. Pages libres, 1902.
+
+MGR. BAZIN, _Dictionnaire Français-Bambara_. Imprimerie Nationale, 1901.
+
+BÉRENGER-FÉRAUD, _Contes populaires de la Sénégambie_. Leroux éditeur.
+
+DELAFOSSE, _Essai sur la langue agni_. André éditeur, 1901.
+
+Lieutenant DESPLAGNES, _Le plateau central nigérien_. Larose, éditeur,
+1907.
+
+DUPUIS-YAKOUBA, _Contes des Gow_. Leroux, éditeur, 1911.
+
+FAIDHERBE, _Le Sénégal_.
+
+FROGER, _Etude sur la langue mossi_. Leroux, éditeur, 1910.
+
+DE GUIRAUDON, _Manuel de langue foule_. Welter, éditeur, 1894.
+
+Lieutenant LANREZAC, _Essai sur le folklore indigène_. Revue Indigène,
+1908.
+
+MOUSSA TRAVÉLÉ, _Manuel bambara_. Geuthner, éditeur, 1910.
+
+UN MISSIONNAIRE DE SÉGOU, _Manuel de bambara_. Maison Carrée, Alger,
+1905.
+
+Pour les contes d'origine indo-européenne:
+
+Contes des Bretons armoricains, par Luzel. Bibliothèque populaire
+Gauthier-Villars.
+
+Barsaz-Breiz, par H. de la Villetnarqué. Franck éditeur, 1846.
+
+Contes de Grimm. Philipp RECLAM, Leipzig.
+
+La Bretagne, par Pitre-Chevalier. W. Coquebert éditeur.
+
+Contes des 1001 Nuits, traduits par Galland.
+
+Contes inédits des 1001 Nuits, traduits par de Hammer et Trebutien.
+Doddey éditeur, 1828.
+
+
+L'étude de ces divers contes[9] se subdivisera comme suit:
+
+I. Classification des contestables et légendes d'après leurs caractères
+prédominants.
+
+II. Thèmes favoris des conteurs. Procédés les plus usités pour provoquer
+l'intérêt et l'émotion. Comparaison, au double point de vue du fond et
+de la forme, avec les conteurs indo-européens et sémites. Influences
+étrangères possibles.
+
+[Note 9: Les contes qui ne me sont pas personnels feront l'objet
+de notes en bas de page ou seront comparés aux contes correspondants
+recueillis par moi dans des notes spéciales mises à la fin de chacun de
+ces derniers contes.]
+
+III. Personnages des contes. Personnages humains et extra-humains.
+Professions le plus souvent mises en scène. Les animaux _dans les
+contes_. Caractère essentiel, différent de celui qui leur est attribué
+dans les fables.
+
+IV. Personnages animaux des fables. Le geste burlesque de l'hyène et du
+lierre: comparaison avec le roman du Renard.
+
+V. Conclusion.--Le noir d'après ses contes et fables. Sa morale idéale.
+Sa morale pratique. Quels modèles il se propose et quels exemples il
+suit.
+
+Je renvoie aux sommaires détaillés des chapitres qui se trouvent en tête
+de cet essai.
+
+
+I.--CLASSIFICATION GÉNÉRALE D'APRÈS LES CARACTÈRES PRÉDOMINANTS.
+
+
+On peut répartir ces récits entre 7 grandes catégories:
+
+A. Légendes cosmogoniques, ethniques, héroïques et sociales.
+
+B. Contes de science fantaisiste (histoire naturelle, astronomie, etc.).
+
+C. Récits d'imagination pure et dépourvus d'intentions didactiques.
+
+D. Contes à intentions didactiques, tant de morale pure que de morale
+pratique.
+
+E. Fables. Geste burlesque du lièvre et de l'hyène.
+
+F. Contes égrillards. Contes à combles (se confondant souvent avec les
+contes égrillards).
+
+G. Contes-charades[10].
+
+[Note 10: Genre des «Roetselmoehrchen» allemands.]
+
+
+Cette division en catégories n'a rien que de relatif et, pour l'établir,
+j'ai dû ne tenir compte que du caractère le plus marqué du récit à
+classer, alors que, par ses caractères accessoires, ce même récit
+pourrait se voir rangé dans une ou deux autres catégories.
+
+Nous allons voir, en étudiant chacune de ces grandes catégories,
+qu'elle comporte encore d'autres subdivisions. Indiquer dans le tableau
+ci-dessus ces subdivisions nuirait à la clarté de la classification.
+
+
+_A. Légendes cosmogoniques, etc._
+
+Ces légendes essaient d'exposer--sans grande conviction, d'ailleurs--la
+création du monde, l'origine de certaines races ou de certains peuples,
+l'histoire des héros fabuleux, l'évolution de la civilisation.
+
+Je n'ai recueilli que peu de légendes cosmogoniques ou métaphysiques;
+ce sont les contes intitulés: D'où vient le soleil[11]--La créance de
+la Mort--Le chien et le caméléon--L'anguille et l'homme au canari--Les
+nyama et le cultivateur. Mais on en trouvera de nombreux exemples
+chez d'autres folkloristes. Ainsi, la controverse du crapaud et du
+caméléon[12] nous apprend qui, des montagnes ou de la boue, a été créé en
+premier lieu; celui du «Déluge universel» nous expose la tradition agni
+sur ce sujet. Le conte de Froger, intitulé: «Le genre humain» élucide
+le problème de la création de la femme selon les Môssi. Enfin, la
+différence des races et l'infériorité des noirs sont expliqués par des
+contes divers de Laumann, d'Ollone, d'Arcin[13] et de Bérenger-Féraud[14].
+
+[Note 11: Pour les contes cités, se référer à la table des matières
+_alphabétique_ qui sera publiée à la fin de l'ouvrage terminé.]
+
+[Note 12: Delafosse, Essai de manuel de la langue Agni. La formation
+du Monde. Le Déluge universel.]
+
+[Note 13: Arcin, La Guinée française.]
+
+[Note 14: Contes populaires de la Sénégambie. (Voir aussi Vigne
+d'Octon cité par Arcin (le 1er griot) et Bérenger-Féraud «L'origine des
+griots et des laôbé». _Op. cit._).]
+
+L'évolution de la civilisation, telle que l'entendent les noirs, se
+trouve exposée dans les contes ci-après: L'invention des cases.--Le
+minimini ou la fondation des villages.--La conquête du dounnou
+et Antimbé, ravisseur du bohi, (relatifs à l'invention des
+tambours).--L'ancêtre des griots.--Le cadavre ambulant.--La première des
+dots.--Les sinamousso.
+
+La légende se fait historique ou quasi-historique pour expliquer
+l'origine de divers téné[15]. Voir à ce sujet les contes de Fadôro--de La
+femme enceinte--du Cheval noir--du Lionceau et l'enfant.
+
+[Note 15: Le téné est l'animal «tabou» pour une famille, une race
+ou une tribu, celui qu'on ne doit pas tuer, ni surtout manger quand on
+appartient au groupement pour lequel il est sacré. C'est aussi une sorte
+de blason rudimentaire.]
+
+Elle est même délibérément historique--abstraction faite du
+merveilleux--quand elle célèbre les exploits d'un héros mythique comme
+Samba Guénâdio Diêgui (La geste de S.-G. Diègui) Namara Soundieta, NDar,
+Amadou Sefa Niânyi, la fondation d'une dynastie royale: (Légende de
+NDiadiane, NDiaye), la conquête du pouvoir (L'éléphant de Molo) ou
+encore quand elle rappelle les aventures des Sorko pêcheurs ou des Gow
+chasseurs du Niger[16] l'émigration des Agni, sous la conduite d'Aoura
+Pokou, leurs guerres au Baoulé contre les Gori[17], la faiblesse
+paternelle du damel Amady NGôné[18], la folie «caligulienne» de l'almamy
+torodo Amady Si (Amady Si, roi du Boundou) le dévouement du Khassonké
+Yamadou Hâvé ou de la fille du massa, etc., etc.[19].
+
+[Note 16: Ajouter Malick Sy (Légendes de Bérenger-Féraud et de
+Lanrezac). La fondation de l'empire Diolof (B.-F.).]
+
+[Note 17: Dupuis-Yakouba, Contes des Gow et Desplagnes «Le Plateau
+central nigérien».]
+
+[Note 18: Delafosse, op. cit.]
+
+[Note 19: Conte de Bérenger-Féraud. Damel signifie «roi» en
+cayorien.]
+
+On pourrait s'étendre longuement là-dessus, mais de plus longs
+développements contraindraient à dépasser le cadre, peut-être trop ample
+déjà, qu'on s'est imposé pour cette étude.
+
+
+_B. Contes de science fantaisiste_.
+
+Ces récits, bien entendu, ne prétendent nullement à la science et c'est
+très consciemment qu'ils procèdent de l'imagination de leurs conteurs.
+Les auditeurs ne les tiennent guère, non plus, pour scientifiques et
+leur demandent un amusement bien plutôt qu'un enseignement.
+
+Le plus souvent ils donnent la cause originelle des particularités
+physiques de certains animaux: les zébrures horizontales du pelage
+de l'hyène (L'hyène et l'homme son compère); la déclivité de son
+arrière-train (Les générosités de l'hyène--La chèvre grasse); les
+rayures abdominales de la biche (La femme-biche); ils expliquent
+pourquoi les grenouilles n'ont plus de queue (La grenouille indiscrète)
+pourquoi le cheval arbore un si beau panache et l'hippopotame,
+un moignon ridicule, en guise d'appendice caudal[20]; d'où vient
+l'enfoncement des yeux du singe dans leurs orbites (Le singe ingrat).
+
+[Note 20: Arcin, _op._ cit. Le cheval et l'hippopotame.]
+
+Ils expliquent encore les habitudes qu'ont certains animaux: les
+tourterelles, d'aller toujours par deux (Les deux jumelles); l'hyène,
+de farfouiller dans la paille bottelée (L'hyène commissionnaire); les
+poules, d'éparpiller leur manger (Pourquoi les poules etc...); les
+motifs qu'a la race caprine de redouter l'eau (La peur de l'eau)
+ceux qu'elle eut de se résigner à la domestication (Les chèvres
+domestiquées).
+
+De même ils exposent l'origine de certains oiseaux (Les obligés ingrats
+de Ngouala.--Le cultivateur, etc., etc.).
+
+_C. Récits _(_merveilleux ou non_) _de pure imagination et sans
+intentions didactiques_.
+
+J'ai classé dans cette catégorie les contes qui n'ont d'autre but que de
+provoquer l'intérêt par l'exposé d'événements de deux sortes: les
+uns, comportant des personnages de nature fabuleuse et les autres ne
+produisant en scène que des personnages de nature humaine qui évoluent
+au milieu d'une action purement anecdotique ou romanesque.
+
+Il y a lieu de distinguer cette catégorie de celle dont on parlera
+immédiatement après, en ce que le conteur n'imagine que pour le
+plaisir d'imaginer tandis que l'autre catégorie trahit des intentions
+d'enseignement moral.
+
+
+I.--_Récits merveilleux_.
+
+Les récits uniquement merveilleux sont les plus nombreux. Il serait
+trop long de les énumérer. Aussi me bornerai-je à indiquer qu'ils se
+subdivisent en 3 classes principales et à donner quelques exemples, afin
+de mieux préciser la pensée qui a présidé à cette sous-classification.
+
+Ce sont:
+
+I° _Les hallucinations individuelles_ où le conteur rapporte ses propres
+visions, nées d'un état d'exaltation tel que la terreur de l'obscurité
+ou même une folie commençante. Les contes d'Amadou Diop ne sont guère
+que cela. Je citerai notamment: La fille d'Aoua Gaye--Service de
+nuit--Le cabri--Une ronde impressionnante. C'est encore le cas pour La
+guiloguina et quelques autres contes correspondant à des impressions
+réelles de gens affolés par un sentiment de la nature que l'on vient
+d'indiquer. Dans ces derniers récits le conteur rapporte un événement
+arrivé à d'autres qu'à lui (voir Le konkoma--Le chasseur de
+Ouallalane--Les maîtres de la nuit, etc.).
+
+2° _Le merveilleux ordinaire_ où jouent leur rôle tous les êtres
+fabuleux créés par l'imagination des noirs: génies, hafritt, taloguina,
+nains, ogres, animaux-génies, etc. Ces contes sont très nombreux. Nous
+en étudierons les personnages en détail au chapitre III (personnages des
+contes).
+
+3° _Le merveilleux macabre_. On en trouve des exemples moins nombreux
+que ceux de la subdivision précédente. (Voir les contes «d'Ybilis» de
+«La flûte d'Ybilis», du Cadavre ambulant», de «La fille qui voulait
+apprendre à chanter», du «Vieillard, son fils et les 7 têtes», de «La
+moqueuse», de «La créance de la Mort» de, «La sorcière punie», de
+«L'implacable créancier», du «Vampire»). Les races gourmantié, haoussa
+et bambara surtout, semblent, comme la race bretonne en France, très
+hantées de l'idée de la mort[21].
+
+Il existe un conte gourmande: «La femme enceinte» analogue au conte
+haoussa de «L'implacable créancier» mais l'impression d'effroi y est
+moins intense. De même, pour une variante malinké de «La flûte d'Ybilis»
+où la substitution de Thyène au démon Ybilis atténue l'horreur du conte
+bambara.
+
+[Note 21: Cf. aux contes sur Ybilis: Le Ciel, l'araignée et la Mort
+(Delafosse _op. cit_.).]
+
+
+II--_Contes anecdotiques et romanesques_.
+
+A côté de ces récits fantastiques ou simplement merveilleux se placent
+ceux ayant pour base un événement romanesque ou même une anecdote sans
+portée. C'est le caractère de la majorité des contes recueillis par
+Bérenger-Féraud dans ses Contes populaires de la Sénégambie et d'un
+conte du Dr Barot. (Lanséni et Maryama.) Parmi ceux du présent recueil
+je citerai tant comme romanesques qu'anecdotiques: Bala et Kounandi--La
+Mauresque--Les inséparables--Le couard devenu brave--Les deux intimes.
+
+
+_D. Contes à intentions didactiques_.
+
+Ces contes, que l'on pourrait appeler aussi contes moraux--car leur
+didactisme s'inspire généralement d'un prosélytisme moral--sont de deux
+sortes: les contes de morale idéale (religieuse et musulmane le plus
+souvent) ou théorique et ceux de morale pratique ou réelle. Ces derniers
+contes ont un grand rapport avec les fables et ne s'en différencient que
+par la nature humaine de leurs personnages.
+
+1° _Contes de morale théorique_.
+
+J'ai dit que les contes de morale théorique présentent le plus souvent
+un caractère religieux. Il convient cependant de noter que cette
+religion n'est pas toujours l'Islam. Ainsi «Une leçon de bonté»
+est sûrement d'inspiration fétichiste, ainsi que le conte du
+«Riz-de-la-bonne-épouse»[22], celui de «La femme fatale» ou du «Mariage
+de Niandou» qui préconisent le respect dû aux parents et aux personnes
+âgées.
+
+[Note 22: Cf. Le riz blanc.]
+
+Dans ces divers contes, il n'y a pas intervention divine comme dans les
+contes islamiques. Les génies seuls assurent le respect des principes.
+Dans d'autres récits au contraire c'est Dieu qui intervient sous
+divers noms (Allah, Outênou, Ouinndé etc.) soit directement, soit par
+l'entremise de ses serviteurs. Il prend le rôle de ces êtres surnaturels
+qui semblent d'anciennes personnifications des forces de la Nature dans
+le panthéisme dit «fétichisme» (Voir notamment les contes intitulés:
+Mâdiou le charitable--Le barké--Le marabout et le fama[23]--Les obligés
+ingrats de Ngouala--Le ngortann--L'enterré-vif--Le melon révélateur,
+etc).
+
+[Note 23: V. Bérenger-Féraud (_op. cit_.). Légende du bracelet
+rapporté par le poisson.]
+
+2° _Contes de morale pratique_.
+
+Cette catégorie peut, au point de vue forme, se subdiviser en apologues
+symboliques et en contes proprement dits. Parmi les apologues
+symboliques il y a lieu de citer: Le guehuel et le damel--Kahué
+l'omniscient--La tête de mort--Trois frères en voyage--Le fils
+du sérigne--Le choix d'un lanmdo, etc. Ces contes, généralement
+sentencieux--ne sont pas toujours aisément intelligibles.
+
+Pour les contes proprement dits où le récit offre un élément d'intérêt
+plus accentué, se reporter, entre autres, à ceux-ci après désignés:
+Le pardon du guinnârou--Le bien qui vous vient en dormant--Le lâri
+reconnaissant--et divers contes de Bérenger-Féraud[24], de Froger[25] et
+de Moussa Travélé[26].
+
+[Note 24: V. Bérenger-Féraud (_id_.) Le cavalier qui soignait mal
+son cheval--Le sage qui ne mentait jamais--L'homme qui avait beaucoup
+d'amis--L'ami indiscret.]
+
+[Note 25: Connaître par soi-même--Enseignements d'un père à son
+fils.]
+
+[Note 26: Le cultivateur et son fils.]
+
+
+_E. Fables_.
+
+On pourrait ranger les fables dans la 2e classe de la catégorie
+précédente (morale pratique) si elles ne présentaient ce caractère
+spécial que leurs principaux acteurs sont des animaux, à l'exclusion
+presque absolue de l'homme dont le rôle--quand il lui advient d'en jouer
+un--n'est jamais qu'accessoire. Ce n'est pas que les animaux ne figurent
+dans les contes mais, dans ce cas, ils y sont dépeints avec des
+caractéristiques qui les rendent essentiellement différents du type, qui
+leur est attribué dans les fables. Les animaux des contes sont, soit des
+génies travestis, soit de véritables animaux-génies. Qui reconnaîtrait,
+par exemple, l'hyène grotesque et couarde des fables dans le chef
+des hyènes du conte de «Binanmbé» ou bien encore dans celui du conte
+intitulé «D'où vient le soleil[27]»?
+
+[Note 27: Voir également les animaux gardiens du dounnou ou l'hyène
+vengeresse de la morale outragée dans «Le châtiment de la diâto».]
+
+Le caractère fixé pour chaque animal dans la littérature «fablesque» est
+purement conventionnel. Ainsi le lièvre dont les Indo-Européens ont fait
+le symbole de l'inquiétude toujours en éveil[28] devient chez les noirs
+l'animal avisé, détenteur de ce sac à malices dont nous avons fait,
+nous, la propriété de compère le renard. Le lion n'est pas toujours pour
+eux le roi des animaux et l'éléphant leur parait plus souvent digne
+de ce titre d'honneur. Le serpent en qui nous voyons l'emblème de la
+prudence n'est pas nettement campé comme tel. En revanche, il ne
+joue pas inévitablement le rôle d'ingrat auquel l'a condamné notre
+imagination[29]. Même dans le conte-fable «Ingratitude», il met en garde
+l'homme contre l'ingratitude d'un propre congénère de celui-ci.
+
+[Note 28: Les noirs lui donnent aussi quelquefois ce rôle. V.
+«Chassez le naturel....»]
+
+[Note 29: Même dans le conte du serpent, cet animal agit plutôt en
+ingrat passif.--La Fontaine a d'ailleurs dit chez nous:
+
+... Que le symbole des ingrats.
+Ce n'est pas le serpent, c'est l'homme.]
+
+
+
+Chaque peuple a ses conceptions, plus ou moins convaincues, sous ce
+rapport et nul ne songerait à proposer le recueil des fables de notre La
+Fontaine comme un modèle de vérité scientifique.
+
+En regard des fables--relativement rares--qui relatent les aventures
+d'animaux divers, il en est un grand nombre qui s'attachent avec
+complaisance à évoquer les tours pendables de frère lièvre à son
+éternelle dupe: l'hyène. C'est ainsi qu'à côté des fables ésopiques
+s'est constitué au moyen âge le roman du renard.
+
+A première vue on est tenté d'établir des similitudes, d'identifier
+Diâtrou, l'hyène, au brutal Isengrin et frère lièvre à Goupil le renard,
+mais l'ouvre médiévale est avant tout une suite de fabliaux satiriques
+où l'humeur gouailleuse du populaire s'esbaudit à un pastiche de la
+société féodale. Or il ne semble pas qu'on en puisse dire autant de la
+geste burlesque de l'hyène et du lièvre dans la littérature indigène,
+encore qu'elle célèbre, elle aussi, le triomphe de l'esprit madré sur la
+force brutale.
+
+Cependant il serait présomptueux de prétendre porter un jugement
+définitif sur cette question. Quoi qu'il en soit, il est un fait à
+retenir c'est qu'à part le titre de roi donné à l'éléphant on ne voit
+pas trace dans les fables indigènes d'une société animale constituée
+avec ses marabouts, ses parasites des puissants, ses dignitaires et
+ses magistrats, bien que la société indigène offre des exemples d'un
+semblable état de choses[30].
+
+[Note 30: Ainsi la cour des bourbas diolofs avait son toubé ou
+vice-roi, ses diarafs (ou? comtes) son bicète (héraut) etc., comme je
+l'ai indiqué dans une autre étude.]
+
+Nous reviendrons un peu plus longuement sur tout cela quand, au chapitre
+IV, nous étudierons les personnages des fables et, plus spécialement les
+deux grands premiers Rôles.
+
+
+F. _Contes égrillards, humoristiques et à combles_.
+
+De même que celle de nos ancêtres gaulois ou moyen-âgeux, la
+civilisation attardée des noirs ne s'effraie ni de l'anecdote
+scatologique, ni du récit égrillard. On sait d'ailleurs qu'en France
+même, la pudibonderie... verbale ne remonte guère qu'à deux siècles et
+demi tout au plus.
+
+Est-ce immoralité chez l'indigène? Non pas; mais amoralité absolue. Le
+noir, non catéchisé, est naturellement et ingénuement amoral. Il n'a
+pas, comme nous, cet atavisme de morale religieuse dont l'influence
+persiste même chez les «libres-penseurs» les plus dégagés, en apparence,
+de l'étreinte du passé et qui nous fait nous effaroucher devant le récit
+d'actes ou d'événements somme toute conformes à la loi de Nature.
+
+Il semble cependant que cette amoralité s'achemine peu à peu vers la
+réprobation de certains de ces actes naturels puisqu'elle cesse de s'en
+désintéresser, ce qu'elle manifeste en commençant à les tourner en
+dérision, au lieu de les laisser passer aussi inaperçus que le fait de
+manger quand on a soif ou de dormir lorsqu'on a sommeil.
+
+C'est, d'ailleurs, en les exagérant que l'humeur gaillarde du noir
+parvient à rendre comiques ces actes-là. Aussi ferons-nous voisiner les
+contes à combles dans cette catégorie avec les récits scabreux.
+
+Par «contes à combles» j'ai voulu désigner ces récits d'exagération
+puérile où la drôlerie résulte du caractère excessif des actes prêtés
+à ceux qui y figurent. Cette dénomination a été donnée en souvenir de
+cette mode des «combles» qui sévit jadis en France... dans un milieu où
+l'on se montre assez accommodant quant à la qualité de l'esprit. Quel
+est le comble de la vitesse? Quel est le comble de ceci? Quel est le
+comble de cela?
+
+Les thèmes habituels des contes égrillards sont: l'adultère et les
+vaines précautions des maris jaloux; les mésaventures des amants surpris
+en posture «déshonnête»; les incongruités formidables (Les incongrus)
+des «gauloiseries» sur les organes sexuels, tant masculin que féminin
+(Le procès funèbre de la bouche.--L'organe dénonciateur.--Le jaloux
+assagi.--Bissimilaye et Astafroulla.--Le bengala d'âne, etc.).
+
+Comme spécimens de contes à combles, je signalerai notamment: Les
+trois gloutons. Les coureurs émérites.--Les six géants et leur
+mère.--Amatelenga.--Les dons merveilleux du guinnârou (et diverses
+variantes de ce conte de Grimm). Sechse kommen durch die ganze Welt»[31].
+
+[Note 31: Cf. Lanrezac, Comment les quatre merveilles du Soudan se
+connurent, etc. (_Op. cit_.).]
+
+Comme contes simplement humoristiques ou satiriques, je citerai entre
+autres: Hâbleurs bambara.--L'avare et l'étranger; ceux qui racontent
+les exploits de quelques joyeux sacripants: tels que Fountinndouha
+(les méfaits de Foutinndouha).--Les fourberies de M Baye Poullo[32]; la
+merveilleuse habileté de voleurs hors de pair: (Les adroits voleurs.--Le
+fils du maître voleur.--Les deux faux dioulas), à moins qu'ils ne
+rapportent quelque histoire de feinte naïveté comme: Les coups de main
+du guinnârou.
+
+[Note 32: Voir Arcin, Les trois menteurs (_op. cit_.) Moussa Travélé:
+Kalon Ntyi, etc.]
+
+
+G. _Contes-Charades_.
+
+Ces récits ont pour objet d'animer les conversations de la veillée en
+leur fournissant des sujets de discussions ou d'entretiens prolongés.
+
+Quelques contes à combles se rattachent à cette catégorie qui a une
+grande analogie avec celle des «Roetselmoehrchen» allemands (notamment:
+Les 2 faux dioulas). A citer encore: Le plus brave des trois.--L'arbre à
+fruits humains.
+
+On en trouvera des spécimens dans Bérenger-Féraud: (L'homme à la poule)
+et dans Froger. (Les trois grigris,--Zaleum et Songo).
+
+
+
+
+ CHAPITRE II.
+
+
+_Le fond et la forme dans la littérature indigène_.
+
+1° Fond: Thèmes favoris des noirs, 2° Forme: Leurs procédés de
+prédilection. Comparaison à ce point de vue avec les Aryens:
+Mythologie.--Allemands (Grimm et Bechsteitv).--Bretons (Barsaz-Breiz,
+Luzel, La Braz).--Russes (Sneegoroutchka).--Français (Perrault, Mme
+d'Aulnoy, Mme Leprince de Beaumont); Histoire de France.--Scandinaves
+(Andersen. Légende de Sire Olaf dans le bal des Elves) et sémites (1.001
+nuits et légendes bibliques).--Procédés qui semblent exclusivement
+indigènes.--Thèmes indo-européens qui ne semblent pas avoir été traités
+dans la littérature merveilleuse des noirs.--Le chevaleresque dans
+les légendes indigènes. Les Torodo.--Le symbolisme indigène: les
+apologues.--L'onomatopée.--La forme du conte. Les parties rythmées et
+chantées. Un jugement prématuré rectifié par l'expérience.
+
+Je vais, dans ce chapitre, être obligé une fois de plus à une sèche
+nomenclature, mais il va de soi que cette étude n'est pas destinée à
+tous les lecteurs de ce recueil. Elle n'a pour but que de faciliter leur
+travail à ceux qui entreprendraient d'étudier la matière plus à fond.
+Aussi ne conseillai-je qu'à ceux-là la lecture un peu aride de cet
+avant-propos.
+
+
+THÈMES FAVORIS DES CONTEURS INDIGÈNES.
+
+Il est certains thèmes pour lesquels les noirs ont une préférence
+marquée. Ces thèmes se retrouvent pour la plupart dans les littératures
+mythiques des autres races avec des variantes assez légères.
+
+D'autres, au contraire, semblent--ici, comme dans tout le cours de cet
+essai, je préfère n'affirmer qu'au cas de certitude absolue--semblent,
+dis-je être spéciaux à la littérature indigène.
+
+La faiblesse protégée. Un de ces thèmes, qui dénote de la part des noirs
+une sensibilité assez prompte à s'apitoyer, est celui qui a trait à
+l'existence misérable des orphelins de mère (la marâtre joue seule ici
+le rôle odieux qu'elle partage dans l'imagination des Européens avec la
+belle-mère proprement dite). Par bonheur les puissances surnaturelles
+viennent en aide à ces déshérités pour la cessation de leurs peines et
+le triomphe de la justice[33] à moins que ce triomphe ne se voie
+assuré par reflet d'un hasard, apparent ou réel. Voir: Le sounkala de
+Marama,--L'orpheline de mère,--Les orphelines,--La marâtre punie,--Sambo
+et Dioummi, etc.
+
+[Note 33: Cf. Barot, Le pilon de Marama.]
+
+_La vantardise humiliée_.--Il n'est si fort sur terre qui ne puisse
+trouver plus fort encore que soi. A ce thème se rattachent des contes en
+grand nombre qui prouvent que tel est un colosse, comparé aux êtres de
+sa race, qui se trouve n'être plus qu'un nain minuscule et débile en
+regard des guinné. A citer en ce sens: Hâbleurs tfambara--Les six géants
+Môssi.
+
+_La bonne et la mauvaise petite fille.--C'est le thème de divers contes
+allemands et français (Bechstein: Die Bienenkoenigin, Goldmaria und
+Pechmaria; Grimm: Bei Frau Holle.--Perrault: Les fées, etc.). Quelqu'un
+mène à bien certaine entreprise parce que ses qualités de coeur lui
+attirent des sympathies et des concours utiles. Tel autre, au contraire,
+à qui le succès de son compagnon a fait espérer même réussite, échoue
+dans une entreprise de même nature parce que ces qualités de cour lui
+font défaut. Voir: Le sounkala de Marama.--L'orpheline de mère.--La
+femme de l'ogre.--Les présents des faro.--Hammat et Mandiaye, etc.
+
+_Le sacrifice d'une vierge à un monstre et la libération par un héros
+d'un peuple contraint à ce tribut_.--C'est la vieille légende de Persée
+et de Thésée vainqueur du Minotaure. On la retrouve aussi dans les
+contes allemands, celtes et méridionaux (V. Grimm. Voir aussi Le dragon
+d'Elorn, La Tarasque), Le monstre[34] est tué soit par l'amoureux de la
+victime désignée (Le boa du puits. Amadou Sêfa Niânyi)[35], soit par un
+sauveur désintéressé (Les 2 Ntyi--Samba Guénâdio Diêgui). Ce thème est
+très fréquemment développé.
+
+[Note 34: V. aussi Béranger-Féraud, Le serpent du Bambouk (_op.
+cit_.) et Lanrezac (La légende du Ouagadou).]
+
+[Note 35: Le monstre est le plus souvent un boa mais ce peut être
+aussi un lion (B.-F. Légende de Samba Foul), un caïman (S.-G. Diêgui)
+ou simplement une armée de souris (Les 2 Ntyi). Cela peut être même un
+fleuve (La Comoë, V. Delafosse: Aoura Pokou).]
+
+_Le dévouement d'un homme à sa race_.--(V. Le Dévouement de Yamadou Hâvé
+et (peut-être) La fille du massa)[36]. Thème de Décius, de Codrus et
+d'Arnold de Winkebried.
+
+[Note 36: V. Delafosse: La conquête du Baoulé.]
+
+_Les enfants précoces_.--V. NDar ou l'enfant-né-avec-des-dents--Amadou
+Kékédiourou--L'enfant de Salatouk, etc.[37].
+
+[Note 37: V. Lanrezac: Tiéoulé. Ibonia et, Dupuis-Yakouba: Misandé
+Sambadjo (_op. cit._).]
+
+_Le courage mis à l'épreuve_.--(V. Les prétendants de Fatoumata--Le
+couard devenu brave).
+
+_La petite soeur ou le petit frère avisé_.--C'est encore souvent un cas
+d'enfants précoces comme dans le conte Kado: Amadou Kékédiourou ou dans
+Khadidia l'avisée. Un enfant sauve sa soeur, ses frères, ses oncles, sa
+mère et, en général, le fait presque malgré eux, en passant outre à
+leur défense de les accompagner. (V. La bergère de fauves--La femme de
+l'ogre--Le boa marié, etc.).
+
+Ce thème, sur lequel brode complaisamment l'imagination, tant indigène
+qu'indo-européenne, paraît s'inspirer de cette idée que les apparences
+sont presque toujours le contrepied de la vérité et que chez tel
+qui manifeste une évidente intériorité physique se rencontrent des
+ressources de perspicacité et de malice plus précieuses que la force
+brutale pour sortir indemne d'un mauvais pas, comme si la faiblesse
+faisait aux débiles une nécessité de se rattraper du côté de la malice.
+Semblable idée a dû faire incarner la roublardise dans le lièvre, si peu
+apte à se défendre par la force.
+
+_Les jettatori_.--Une croyance vague au mauvais oeil se décèle dans les
+contes intitulés: Le Kitâdo vengé--La chèvre au mauvais oeil--L'hyène et
+le bouc à la pêche--La lionne et l'hyène, etc.
+
+_Le voleur émérite_.--V. Le fils du maître voleur--Les fourberies de M
+Baye Poullo[38].
+
+[Note 38: V. aussi Kalon Ntyi (Moussa Travélé, _op. cit_.) Die
+Probestücke des Meisterdiebes (Bechstein et Grimm.). Les trois menteurs
+(Arcin, Guinée Française), etc.]
+
+Les hommes doués d'une force extrême ou d'une faculté
+extraordinaire.--Voir les 6 géants Môssi et leur mère--A la recherche de
+son pareil--Le maître chasseur et ses 2 compagnons--Amatelenga--Hâbleurs
+bambara, etc. A ce thème se rattache le suivant:
+
+_Association d'hommes ou d'êtres merveilleusement doués en vue de
+parvenir à la fortune_.--Ces contes rappellent ceux de Grimm et de
+Bechstein, intitulés Sechse kommen durch die ganze Welt. (Voir Ntyi,
+vainqueur du boa--Les dons merveilleux du guinnârou--Les 6 compagnons).
+
+_La révélation par l'intéressé du défaut de sa cuirasse_.--V. Amadou
+Kêkédiourou, Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée et divers
+contes des Gow (Dupuis-Yakouba).
+
+_La répulsion pour les marques cicatricielles_.--Ce thème se retrouve
+parmi les populations qui usent elles-mêmes de ces marques et non pas
+seulement chez celles qui ne s'en font aucune. V. Le Boa marié--Khadidia
+l'avisée--Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée--La femme de
+l'ogre--L'anguille et l'homme au canari--Une leçon de courage--Le cheval
+noir--Le roi et le lépreux.--Engagement d'honneur, etc., etc.
+
+_L'avarice bafouée_.--V. Ybilis--Le vieillard et les 7 têtes--L'avare et
+l'étranger.
+
+_La jalousie conjugale tournée en dérision_.--C'est le thème de maints
+contes gaillards de tous les pays et de toutes les races d'hommes.
+L'humanité ne se lasse pas de se gausser d'un sentiment que jamais
+pourtant elle ne cessera d'éprouver. V. La précaution inutile--Le jaloux
+assagi--Le mari jaloux--Bala et Kounandi.
+
+_La jalousie entre co-épouses_.--Ce thème remplace, nous l'avons dit
+plus haut, dans la littérature indigène, le thème de la
+belle-mère jalouse de sa bru. V. Le riz de la bonne épouse--Les
+sinamousso--Jalousie de co-épouse, etc.[39].
+
+[Note 39: V. Barot (op. cit.), Le riz blanc.]
+
+C'est cette haine jalouse d'une femme contre sa compagne qui se reporte
+souvent sur les orphelins de celle-ci, comme en témoignent divers contes
+cités plus haut et relatifs aux dits orphelins.
+
+Il y aurait certainement un grand nombre d'autres thèmes à énumérer,
+mais ceux que je viens de citer sont les plus fréquemment mis en
+ouvre[40].
+
+[Note 40: Noter pour les apologues les symboles des puits
+communicants: (Kahué l'omniscient--Adina--Enseignements d'un fils)
+Froger, _op. cit._,--du boeuf gras qui ne mange pas et du boeuf maigre
+qui dévore sans profit (Kahué, 3 frères en voyage, etc.).]
+
+
+PROCÉDÉS DE PRÉDILECTION DES CONTEURS NOIRS.
+
+Il y a lieu maintenant de voir de quelle façon nos conteurs brodent sur
+leurs divers thèmes. Tout en indiquant les procédés d'intérêt dont ils
+usent le plus volontiers, nous signalerons les ressemblances de ces
+procédés avec ceux que les Indo-Européens emploient et nous constaterons
+au passage de très nombreuses ressemblances.
+
+Voici les principaux de ces détails dont s'enjolivent nos récits:
+
+_L'avalement de l'adversaire_.--V. Le fer qui coupe le fer[41]. Ce
+procédé est employé aussi pour embellir celui à qui on l'applique (V.
+Les prétendants de Fatoumata).
+
+[Note 41: V. Dupuis-Yakouba, Contes des Gow: Misandé Sambadjo.]
+
+_Le corps où l'on pénètre sans difficulté.--V. Hâbleurs bambara[42].
+
+_La rémunération modeste demandée en échange d'un service qu'on va
+rendre_.--Une vieille femme, en général demande comme récompense d'une
+précieuse révélation qu'elle se dispose à faire, soit de la viande sans
+os (des oeufs) soit un peu de son et une vieille pipe (V. La fausse
+fiancée.--L'homme touffu.--Les 3 femmes du sartyi, etc).[43]
+
+_La ruse de celui qu'on porte à noyer_ et qui persuade à un autre de
+prendre sa place en lui affirmant que c'est là un sûr moyen de gagner
+des trésors. V. MBaye Poullo, La fiancée de race yblisse, etc.[44]
+
+[Note 42: V. Desplagnes, Conte de Farang-Nabo.]
+
+[Note 43: De V. Farang et Korarou, Fatimata de Tigiem.]
+
+[Note 44: Cf. Kalon Ntyi (M. Travélé, _op. cit_.) et Petit Clauss et
+Grand Clauss d'Andersen. Cf. également Contes inédits des 1001 Nuits
+(Trébutien).]
+
+_Les épreuves bizarres_ auxquelles un prétendant est astreint pour se
+voir agréer. V. Le mariage de Niandon.--Affront pour affront, etc. Ces
+épreuves sont parfois scabreuses; elles peuvent n'être qu'amusantes.
+(Les prétendants).
+
+_Le baobab aux fruits d'or_ ou contenant de l'or. (V. Déro et ses
+frères. Histoire de NMolo Diâra la crapule.--Les présents des faro,
+etc.)[45].
+
+--_L'animal qui excrète de l'or_--Voir Ntyi le menteur (M. Travélé)[46].
+
+[Note 45: Cf. le Goldesel de Esel streck'dich. (Bechstein et Grimm).]
+
+[Note 46: On rencontre une association fréquente entre l'idée de l'or
+et celle d'un baobab ou de la proximité d'un baobab.]
+
+_Le dédain de l'athlète pour les armes qu'on lui présente_.--V.
+Amatelenga.
+
+Les procédés que je viens de rapporter sont, à ma connaissance, presque
+exclusivement indigènes. Ceux qui vont suivre ont des correspondants
+dans la littérature indo-européenne. Nous noterons ces rapports de
+ressemblance au fur et à mesure. Ils sont tellement fréquents qu'ils
+pourront faire croire à plus d'un lecteur que le noir est surtout un
+imitateur et que sa littérature merveilleuse n'est qu'un pastiche pur et
+simple.
+
+Le lieutenant Lanrezac s'est élevé contre cette opinion dans son
+Essai de folklore au Soudan. Il a dit le nécessaire, à mon sens, pour
+condamner cette hypothèse et soutenu victorieusement la thèse que la
+littérature indigène est presque absolument originale. Nous verrons en
+effet que l'influence qui paraîtrait la moins probable--celle des races
+européennes avec lesquelles le noir est en contact depuis beaucoup moins
+de temps qu'avec les sémites musulmans--serait, en réalité, la plus
+manifeste, à en juger d'après les apparences. Les musulmans qui,
+auraient dû, semble-t-il, inspirer fortement la littérature merveilleuse
+des noirs, n'y laissent au contraire que de rares traces d'influence.
+
+Sans doute il se rencontre quelques réminiscences de la Bible dans les
+contes des pays islamisés de longue date mais l'énumération en serait
+brève.
+
+Ainsi on peut rapprocher l'histoire de Déro et de ses frères de celle de
+Joseph vendu par les siens et leur rendant le bien pour le mal. De même
+dans les contes des Gow de Dupuis-Yakouba on notera des réminiscences
+de l'histoire de Joseph et de la femme de Putiphar (histoire qui est
+d'ailleurs un peu celle de Phèdre et d'Hippolyte).
+
+On peut encore rapprocher de la bénédiction d'Isaac mourant, surprise
+par Jacob au moyen d'un stratagème, celle du roi Dinah surprise par son
+second fils (Lanrezac, _op. cit._) mais de telles rencontres, sont, je
+le répète, très peu fréquentes.
+
+J'aurai à peu près épuisé les comparaisons entre les littératures
+islamique et indigène, au point de vue des procédés, en énumérant
+quelques détails, réminiscences des 1001 Nuits. Contre mon attente, ces
+ressouvenirs, qui peuvent d'ailleurs souvent se référer aussi bien à des
+procédés indo-européens, ne sont pas très nombreux. Ainsi: _la condition
+imposée à un passager transporté par un génie de ne pas prononcer le nom
+de Dieu_ (Conte des calenders. Le cavalier d'airain) se retrouve dans le
+conte ouolof Ibrahima et les hafritt[47].
+
+[Note 47: Cf. conte des calenders (1001 Nuits). Le prince qui ne veut
+pas d'une femme niassée. Benipo et ses soeurs. Khadidia l'avisée. C'est
+la légende de Protée.]
+
+_Les marques signalétiques faites à la maison d'un voleur pour la
+reconnaître et effacées par l'intéressé_ se rencontrent aussi bien dans
+Le fils du maître voleur que dans Ali Baba et dans le conte d'Andersen:
+Das blaue Licht.
+
+_L'art de se débarrasser d'un cadavre gênant_ est pratiqué de la même
+façon dans Le tailleur et le bossu (1001 Nuits) et dans Le fils adoptif
+du guinnârou.
+
+A citer encore:
+
+_Le mutisme tenacement observé au milieu de provocations insultantes_ ou
+en présence d'événements de nature à faire rompre le silence; cf. Les 3
+soeurs jalouses de leur cadette (1001 Nuits) et L'orpheline de mère.
+
+_Les multiples transformations afin de se dérober à la poursuite d'un
+ennemi_[48].
+
+[Note 48: Voir contes des Gow: Moussa Nyamé, Kamankiri NDana, Mama
+Yari, etc. Ce procédé est d'ailleurs de tous les pays, cf. Magali,
+Légende bretonne de Gwion et de Koridgwenn, etc.]
+
+_Le «Sésame ouvre-toi!»_.--Cf. La case de cuivre pâle.
+
+_L'ingratitude des frères pour leur sauveur_ et le meurtre répondant au
+bienfait. Cf. Codedad et ses frères (1001 Nuits), divers contes de Grimm
+et Fatouma Siguinné.
+
+_La curiosité punie_.--Cf. conte des calenders et La mounou de la
+Falémé.
+
+_Les calomnies des co-épouses_ pour perdre l'épouse préférée, par
+exemple, en représentant celle-ci comme étant accouchée d'un monstre;
+cf. Codedad et ses frères. Les soeurs jalouses de leur cadette (1001
+Nuits) et Les 3 femmes du sartyi. (Voir aussi contes de Grimm et La
+belle au bois dormant).
+
+_Le dormeur éveillé_.--Cf.(Moussa Travélé): Le cultivateur et son fils.
+C'est le thème du conte des 1001 Nuits portant ce titre et aussi de la
+fable: Perrette et le Pot au lait.
+
+_Voyageurs retenus loin de leur pays_ par l'effet de circonstances
+obstinément hostiles à leur retour; voir: Ibrahima et les haffritt.
+C'est le sujet même de l'Odyssée, dont les 1001 Nuits trahissent de
+multiples réminiscences.
+
+_Le tapis volant_.--Voir Mamadou et Anta la guinné. Cf. conte du prince
+Ahmed et de la fée Péri-Banoum (1001 Nuits).
+
+
+
+INFLUENCE INDO-EUROPÉENNES.
+
+Ces influences, nous les tenons pour plus apparentes que réelles. Il y
+a lieu cependant de constater que la littérature indigène reproduit
+surtout les détails des mythes indo-européens (Grèce antique, Bretagne,
+France, Allemagne, Russie même)[49].
+
+[Note 49: Voir là comte de Takisé, la fille de graisse qui fond au
+soleil comme Sneegoroutchka, la fille de neige.]
+
+Je vais indiquer ces rencontres. Il s'en trouve même sur le terrain de
+la légende historique. Sous ce dernier rapport, j'appellerai l'attention
+sur les détails ci-après:
+
+_Procédé de Sévi_ écrasant le tas de pagnes et de bijoux apporté en
+tribut par le tounka (La geste de S.-G. Diêgui) Cf. Brennus jetant son
+épée dans la balance où se pèse le tribut libérateur de Rome et Noménoé
+faisant le poids avec la tête de l'envoyé du roi frank.
+
+_Procédé de Malick Sy_[50], le rusé marabout obtenant, par sa diligence
+entendue, un terrain considérablement plus vaste que celui que comptait
+lui concéder le chef du pays. Cf. la ruse de Didon, faisant découper en
+lanières la peau de boeuf qui devait contenir la terre accordée pour la
+fondation de Carthage.
+
+[Note 50: Conte de Bérenger-Féraud (_op. cit_.).]
+
+_Les serments de bons desseins réciproques_ entre ennemis
+irréconciliables: cf. Jean-Sans-Peur et le duc d'Orléans--Le Kitâdo
+vengé.
+
+_Procédé de Konkobo Moussa_ (Geste de S.-G. Diêgui) s'emplissant la
+culotte de terre afin de s'interdire toute tentative de fuite. Cf.
+les milices flamandes s'attachant avec des chaînes dans le même but à
+Roosebecque et les Cimbres[51] à Verceil.
+
+[Note 51: Plutarque: In Mario.]
+
+_Les enfants reprochant à un futur héros de n'avoir pas de père_. Cf.
+Contes des Sorkos: Farang Nabo. Contes des Gow: Misandé Sambadjo. Cf.
+Xénophon Cyropédie: Cyrus enfant et Mandane.
+
+On en trouverait encore sans grand peine un certain nombre d'autres.
+
+
+
+PROCÉDÉS GERMANIQUES.
+
+Au nombre des procédés qui sont communs aux littératures merveilleuses
+allemande et indigène, je citerai, tout en m'efforçant de rester aussi
+bref que possible:
+
+_La gifle qui semble décapiter_ la personne à qui on l'applique. Cf.
+L'amandier (Grimm et Bechstein) et La fille qui veut apprendre à
+chanter.
+
+_L'aide prêtée par les bêtes._--Cf. Ntyi vainqueur du boa--La femme de
+l'ogre--La protection des djihon--Le cheval noir et Die Bienenkoenigin
+(Bechstein et Grimm) (Cf. aussi La belle aux cheveux d'or.)
+
+_Les armes dédaignées par le jeune géant_.--Cf. Amatelenga et Der junge
+Riese (Grimm).
+
+_La capture de l'animal cornu_, grâce à une ruse qui l'amène à enfoncer
+ses cornes dans un tronc d'arbre d'où il ne pourra plus les retirer.
+Cf. Le brave petit tailleur (Grimm et Bechstein) et Le fils du seigneur
+Ouinndé.
+
+_La poursuite retardée_ par des obstacles naturels suscités par
+la sorcellerie. Cf. La fiancée de race yblisse--La queue
+d'Yboumbouni--Khadidia l'avisée et Die Wassernixe (Grimm).
+
+_Le talisman de nourriture_ et les aliments qui se préparent
+d'eux-mêmes. Cf. Les 4 fils du chasseur--Le sounkala de Marama--La
+bergère de fauves--Hammat et Mandiaye et Tischlein deck'dich (Grimm et
+Bechstein).
+
+_Le fouet qui frappe de lui-même_.--Cf. La nyinkona et Knuppel aus dem
+Sack (Grimm et Bechstein).
+
+_Les animaux parias qui associent leur misère_ pour en diminuer les
+inconvénients. Cf. Die bremer Musikanten (Grimm et Bechstein) et L'hyène
+machiavélique[52].
+
+_La marchande de galettes soporifiques_.--Cf. conte de l'Homme touffu et
+Sneewitchen[53] (la pomme empoisonnée).
+
+[Note 52: Cf. l'exposé comique de leurs griefs contre l'homme. Voir
+Arcin, L'homme le caïman et le lapin et La Fontaine (Fables).]
+
+[Note 53: Également Barsaz-Breiz: Merlin l'Enchanteur.--La Princesse
+du Soleil (Luzel), etc.]
+
+_L'égoïsme féroce du cruel compagnon de route_ et l'aumône d'un
+peu d'eau, payée d'un prix exorbitant. Cf. Die beide Wanderer
+(Grimm)--Falada--La fausse fiancée--Les 2 Ntyi.
+
+_La demande de cheveux_ d'un être puissant ou merveilleux, épreuve
+malaisée comme condition d'un pardon ou d'une faveur: Cf. Le fils du
+seigneur Ouinndé (cheveux de tyityirga) La queue d'Yboumbouni et Boccace
+(Décaméron)--Grimm: Der Teufel mit den 3 goldene Haaren.
+
+_Le remède indiqué à un blessé, par l'entretien d'animaux_ qui ne
+soupçonnent pas sa présence. Cf. Déro et ses frères--Les 2 Ntyi, et
+Grimm: Die beide Wanderer--Der treue Johannes.
+
+_L'apparent déshérité tirant parti de son maigre lot_.--Cf. Les 2 Ntyi
+et Die 3 Gluckskinder (Grimm) où le héros s'enrichit en vendant un chat
+dans un pays où il est inconnu et où foisonnent les souris.
+
+_L'enfant promis à un génie_ (de l'eau dans la plupart des cas),
+promesse qui n'est pas tenue: Cf. Die Nixe im Teich et Das Moedchen ohne
+Hoende (Grimm).
+
+_Les signes pour se faire reconnaître comme le vainqueur du monstre_.
+Le vainqueur laisse sur place ses sandales et ses bracelets (Le boa
+du puits--Samba Guénâdio Diêgui); son couteau (Les 2 Ntyi); son chien
+(B.-F. Samba Poul); ou emporte un morceau de la bête (la peau du caïman,
+la langue du lion) Samba Guénâdio--Die 2 Bruder (Grimm).
+
+Dans le conte de Hammadi Diammaro, ce dernier use d'un moyen analogue
+pour confondre les imposteurs.
+
+_Le sabre destiné à un héros qui, seul, pourra s'en emparer_.--Cf. B.-F.
+Faveurs accordées aux nouveaux convertis et Légende de Siegmund.
+
+_L'association de héros merveilleusement doués_ que j'ai signalée comme
+un des thèmes favoris des conteurs noirs est aussi un procédé commun aux
+littératures germanique et indigène.
+
+_Le langage des animaux devenu intelligible grâce a un
+aliment-talisman_.--Cf. Le lièvre et le dioula et Die weisse Schlange
+(Grimm). Cf. également l'apologue de début des 1001 Nuits: L'âne, le
+boeuf et le cultivateur. Dans tous ces contes, il en coûte la vie à qui,
+détenteur de ce secret, se laisserait aller à le révéler.
+
+_La danse irrésistible_ par l'effet de certaine chanson ou d'un air joué
+sur un instrument magique. Cf. Le joli fils du roi et Der Jude im Dorn
+(Grimm).--Das blaue Licht (Andersen).
+
+_La révélation par quelqu'un du procédé grâce auquel on viendra à bout
+de lui_. Voir Amadou Kêkédiourou.--Ntyi vainqueur du boa.--Der Mann ohne
+Herz (Bechstein).--Contes des Gow.--Le prince qui ne veut pas d'une
+femme niassée, etc. Cette révélation est souvent interrompue dans les
+contes indigènes; d'où le salut de l'imprudent trop expansif.
+
+_L'âne qui excrète de l'or_. Voir: Les trois menteurs (Arcin, _op.
+cit_.), Kalon Ntyi (M. Travélé)--Esel streck'dich (Grimm et Bechstein).
+
+_L'épreuve de la maîtrise en friponneries_, notamment par l'enlèvement
+de quelqu'un qui s'y attend. V. Le fils du maître voleur--Les fourberies
+de MBaye Poullo Kalon Ntyi. Cf. Die Probestucke des Meisterdiebes (Grimm
+et Bechstein) et le conte égyptien rapporté par Hérodote.
+
+_La femme fourbe et ambitieuse qui se substitue à la véritable fiancée_
+qu'elle est chargée d'accompagner. Cf. La fausse fiancée et Falada (Paul
+Arndt. Es war einmal) ou à la femme qu'elle a fait périr: Die falsche
+Braut (Grimm).--Jalousie de co-épouse[54].
+
+[Note 54: Cf. également le rôle de Longue Épine dans la Biche au
+bois.]
+
+_Les promesses merveilleuses faites par des filles qui rêvent d'un
+époux_. Cf. Les 2 soeurs jalouses de leur cadette (1001 Nuits), Grimm:
+divers contes et Les trois femmes du sartyi.
+
+_Le stratagème pour s'introduire dans le paradis_ en dépit de celui qui
+en garde l'entrée. Cf. Bruder Lustig (Grimm) et L'intrus dans l'Aldiana
+(Dr Cremer).
+
+_La découverte d'une source là où ne la soupçonnaient pas les gens du
+village privé d'eau_. Cf. Déro et ses frères et Der Teufel mit den 3
+goldene Haaren (Grimm).
+
+Je note, pour en finir avec cette longue comparaison entre contes
+allemands et contes indigènes, l'analogie qui existe entre la puérile
+explication de l'origine du soleil (D'où vient le soleil) et celle du
+conte de Grimm (Der Mond) relative à la lune.
+
+
+PROCÉDÉS FRANÇAIS.
+
+Si maintenant nous comparons les procédés des conteurs noirs à ceux des
+conteurs français, nous trouverons, outre les rapports déjà signalés
+accessoirement, les ressemblances suivantes.
+
+_Précaution détenir un enfant à l'écart de telle chose ou de telle
+personne qui doit lui être fatale_.--Cf. La Fontaine (Fables)--La biche
+au bois--La belle au bois dormant[55].
+
+[Note 55: Cf. également 1001 Nuits. Conte des calenders.]
+
+_La bête reconnaissante à qui l'a épargnée_. V. contes des Gow. Sanou
+Mandigné. Cf. La belle aux cheveux d'or[56].
+
+[Note 56: Voir aussi Grimm, Die 2 Bruder.--Die Bicnenkoenigin.]
+
+_L'oeuf miraculeux_ de Florise (dans l'Oiseau bleu) a ses équivalents
+dans les oeufs du conte de L'orpheline de mère ou les calebasses de
+Hammat et Mandiaye et du Sounkala de Marama.
+
+_L'odeur de chair fraîche_. Voir La femme de l'ogre--La lionne
+coiffeuse--La fiancée de race yblisse. Cf. Le petit Poucet.
+
+_L'ogresse ou la sorcière qui tue ses propres enfants, croyant tuer ses
+hôtes_.--Cf. Amadou Kêkédiourou et Le petit Poucet.
+
+_Les choses semées sur la route pour retrouver son chemin au retour_.
+Ce sont des graines de plantes rampantes (La femme de l'ogre) un sac de
+cendre troué, (L'hyène, le lièvre et le somono). (Arcin, _op. cit._).
+Cf. Le petit Poucet[57].
+
+_La baguette magique_[58]. Voir: Les obligés ingrats de Ngouala.
+
+[Note 57: Cf. Grimm, Hoensel und Gretel.]
+
+[Note 58: Cf. la baguette magique d'Athêné (Odyssée).]
+
+_Les petits animaux transformés en chevaux_. Voir: Les jumeaux de la
+pauvresse.--Cf. Cendrillon: (les lézards, les souris et le rat).
+
+_Le héros ingénu lors de ses débuts dans la vie_.--Cf. Guénâdio Diêgui
+et Pérédur (ou Perceval le Gallois)[59].
+
+[Note 59: Cf. aussi Lez Breiz (Barsaz-Breiz. La Villemarqué).]
+
+_L'oiseau voleur, cause des accusations portées contre un
+innocent_.--(Voir Geste de S-G. Diêgui).--Cf. la légende populaire de la
+pie voleuse.
+
+_L'épreuve du triage de grains_ pénible à effectuer.--Cf. La protection
+des djihon.--Gracieuse et Percinet[60].
+
+[Note 60: Cf. aussi Die Bienenkoenigen et Aschenbroedel (Grimm).]
+
+_Le mannequin qui trompe l'exécution des mauvais desseins_.--Cf. La
+flûte d'Ybilis--Le forage du puits--Le pardon du guinnârou et L'adroite
+princesse (Mme d'Aulnoy).
+
+_La feinte d'un animal pour déjouer les invites doucereuses d'un
+ennemi de sa race_.--Cf. L'hyène et le bouc à la pêche.--L'hyène et le
+pèlerin--et La Fontaine (Fables): Le coq et le renard.
+
+_Le remède indiqué à un puissant et qui se compose des organes vitaux
+de celui qui a tenté de nuire au conseilleur du dit remède_.--Cf.
+Ingratitude--Le tailleur de boubous en pierre--La protection des
+djihon--La tortue et la pintade--le renard conseillant au lion malade de
+s'envelopper d'une peau de loup écorché vif. (La Fontaine, Fables).
+
+
+Procédés celtiques.
+
+Passant aux contes de la littérature celtique, nous trouvons, comme
+présentant des ressemblances évidentes avec les procédés des récits
+indigènes, les détails suivants:
+
+_La ronde de lutins_ [61] empêchant le voyageur attardé dans la nuit de
+poursuivre son chemin.--Cf. Le chasseur de Ouallalane et divers contes
+de korrigans.
+
+_Les substitutions d'enfants._--Un génie substitue un enfant de sa race
+à un enfant de race humaine. Cette tradition est également allemande et
+Scandinave (Les doeckâlfar).--Cf. Le fils des bâri et L'enfant supposé
+(Barsaz-Breiz) [62].
+
+[Note 61: Cf. également les trolls norvégiens. Voir Peer Gynt
+(Ibsen).]
+
+[Note 62: Voir aussi Grimm: Die Wichtelmoenner.]
+
+_Le procédé pour amener un muet volontaire à rompre le silence._--Cf.
+Légende de NDiadiane NDiaye et l'Enfant supposé (Barsaz-Breiz).
+
+Nombre d'aventures et de détails évoquent en outre des souvenirs de
+l'histoire grecque ou romaine:
+
+_Le dévouement_ de Yamadou Hâvé rappelle celui du Romain Décius, du Grec
+Codrus ou du Suisse Arnold de Winkelried.
+
+_La folie_ d'Amady Sy, élevant une gueule tapée à la co-royauté n'est
+pas sans analogie avec celle de Caligula nommant consul son cheval
+Incitatus.
+
+_Le refus des parents_ de se sacrifier pour racheter la vie de leur
+enfant et _le dévouement de l'épouse,_ contrastant à cette occasion avec
+leur conduite, c'est le thème de l'Alkestis d'Euripide et aussi ceux de
+La Mauresque et de Diadiari et Maripoua, comme du Kitâdo vengé.
+
+Nous trouvons les conditions _presque irréalisables_ imposées à
+quelqu'un, avec l'arrière-pensée de l'envoyer à la mort, dans le conte
+des Sorkos[63] où Fatimata de Tigilem exige de son mari qu'il lui apporte
+de la graisse d'un hippopotame qui a jusqu'alors anéanti tous ses
+adversaires.--Cf. La protection des djihon. Ce thème est fréquent dans
+la littérature merveilleuse de tous les peuples. C'est l'histoire des
+travaux imposés à Hercule par Eurysthée.--Cf.
+
+[Note 63: Desplagnes (_Op. cit._).]
+
+Conte de Gracieuse et Percinet (Mme d'Aulnoy) Le prince Ahmed et la fée
+Peri-Banoum (1001 Nuits), La belle aux cheveux d'or--Le brave petit
+tailleur (Grimm).
+
+_La curiosité fatale de la femme._--Thème de Psyché, de Lohengrin,
+Serpentin Vert etc., de l'apologue de l'Ane, le boeuf et le cultivateur
+(1001 Nuits), de la Mauresque, du Lièvre et le dioula, du Koutôrou
+porte-veine.
+
+_L'avis donné au moyen de présents symboliques._--Voir Namara
+Soundiéta--Les 6 compagnons--Les 2 intimes--Quels bons camarades!
+
+_Le sacrifice fait aux divinités des éléments_ pour obtenir le succès
+d'une entreprise. Voir: La conquête du Baoulé (Delafosse, _Op. cit._)
+Iphigénie sacrifiée à Neptune, etc.
+
+_La transformation_ d'êtres humains en _animaux inconnus_
+jusqu'alors et, par suite, l'origine de cette nouvelle espèce
+d'animaux--L'explication de _particularités physiques_ d'autres espèces.
+Voir les divers contes de pseudo-histoire naturelle.[64]--Cf. Philomèle,
+Progné, etc.
+
+[Note 64: Cf. le conte sur l'origine des rayures du tigre. R.
+Kypling, Livre de la Jungle.]
+
+_La transformation_ d'une jeune fille _en chose inanimée_ pour la
+soustraire aux désirs d'un être surhumain: Goloksalah et Penda Balou
+(Bérenger-Féraud, _Op. cit._) Cf. Légende d'Apollon et de Daphné et
+autres légendes mythologiques grecques.
+
+La femme essayant de _séduire un proche parent de son mari_ (fils,
+frère) et, faute d'y parvenir, _accusant_ celui-ci _d'avoir voulu la
+violenter._ Contes des Gow: Kelimabé--Cf. Phèdre, Joseph, les femmes de
+Camaralzaman (1001 Nuits).
+
+_L'énigme donnée à deviner sous peine de mort._--Cf. Bilâli--OEdipe et
+le Sphinx.--Contes de Grimm. Au cas où le mot de l'énigme est trouvé,
+celui ou celle qui l'a proposé meurt sur le champ ou tout au moins tombe
+sous le pouvoir de celui qui l'a résolue.
+
+_L'ami dévoué qui se porte garant, au péril de sa vie, du retour de son
+ami condamné._--Cf. Les 2 amis peulhs (B.-F., _op. cit._), Damon et
+Pythias.
+
+_L'épreuve de l'amitié dans l'adversité._--Cf. L'homme aux nombreux amis
+(B.-F. _op. cit_) et Timon le misanthrope.
+
+_Le musicien qui attire les animaux par le_ _charme de son
+instrument._--Cf. Farang Nabo (contes des Sorkos) Légendes d'Orphée et
+d'Amphion.
+
+_Le bijoux perdu (ou rejeté) retrouvé dans un poisson_[65].--Cf. Le
+marabout et le fama--La bague aux souhaits--L'anneau de Polycrate
+(Hérodote).
+
+[Note 65: C'est le rôle invariable et exclusif du poisson dans les
+contes. Voir B.-F. Le bracelet rapporté par le poisson.]
+
+_Le mari se séparant de sa femme pour sauver la vie d'un ami,_ malade
+de désir ou d'amour pour celle-ci.--Cf. Les 2 amis peulhs (B.-F. _Op.
+cit_). et Séleucus Nicanor répudiant Stratonice au profit de son fils
+Antiochus.
+
+_La révélation d'un forfait qui semblait devoir rester à jamais
+inconnu._--Cf. Le melon révélateur et Les grues d'Ybicus[66].
+
+[Note 66: Cf. également Bechstein, Die klare Sonne bringt es am Tag
+et Grimm.]
+
+Enfin, sans comparer spécialement à telle ou telle fraction de la
+littérature indo-européenne, nous aurons à mettre en regard des procédés
+généraux communs de celle-ci les procédés indigènes ci-après:
+
+_La croyance à la voix du sang._--Voir Bala et Kounandi--Lanséni
+et Maryama (Barot)--Le fils du seigneur Ouindé--L'épreuve de la
+paternité--Fatouma Siguinné--Hammadi Bitâro--Les 3 femmes du sartyi,
+etc.
+
+_Épreuves analogues aux ordalies_: Voir Delafosse: La mort du chien
+et, contes des Gow, l'épreuve subie par Sanou Mandigné. Voir aussi
+l'interrogatoire du cadavre dans Le cheval de nuit et La taloguina.
+
+_L'indiscrétion punie._ Histoires pour impressionner les touche-à-tout.
+Voir: Le canari merveilleux.
+
+_Caractère fatidique des nombres 3 ou 7 et de leurs multiples._ Il y
+aurait trop d'occasions de le souligner. Le lecteur le constatera en
+cours de lecture.
+
+_Le talisman d'invisibilité._ L'anneau de Gygès, le bonnet (Hutlein) des
+contes allemands. Le bonnet magique de Sanou Mandigné (contes des Gow).
+Le sirikou bambara. La queue d'hyène (pour les voleurs).
+
+_La bague à souhaits._ Le Wunschring des Allemands. Voir La bague aux
+souhaits. L'anneau de la tourterelle, etc.
+
+_Minuit, heure des apparitions et des crimes_ chez les noirs comme chez
+les blancs. Voir: Les jumeaux de la pauvresse--Amadou Kêkédiourou.
+
+_Les loups-garous._--Voir: L'ensorcelée de Thiévaly.--La
+taloguina.--L'almamy caïman.
+
+_La mort aux porteurs de mauvaises nouvelles._--(Voir Amadou
+Kêkédiourou.--La geste de S.-G. Diêgui).
+
+
+Procédés exclusivement indigènes.
+
+En outre un certain nombre de procédés peuvent, jusqu'à plus ample
+informé, être considérés comme exclusivement indigènes:
+
+_La transformation de quelqu'un par l'avalement._--V. Hammadi
+Diammaro--Fatouma Siguinné, etc.
+
+_Certaines épreuves bigarres ou scabreuses._--Mariage de
+Niandou.--Affront pour affront.--Les prétendants, etc. Ces épreuves sont
+généralement des conditions posées pour l'acceptation d'un prétendant.
+
+_Les bêtes justicières._--Voir: Le châtiment de la diâto--La lionne
+coiffeuse.
+
+Un animal de brousse ou un guinné _se_ _changeant en femme pour assurer
+sa vengeance._--Voir Mamady le chasseur.--La flûte d'Ybilis.--Kamankiri
+NDana (contes des Gow).--La lionne et le chasseur.
+
+_Le vol d'une autruche et la recherche de sa graisse._--V. Les
+fourberies de MBaye Poullo et Le fils du maître-voleur.
+
+_Le faux talisman qui passe pour ressusciter les morts par son
+contact_ et dont un personnage, dénué de scrupules, fait commerce. La
+résurrection d'un prétendu cadavre. Voir Kalon Ntyi (M. Travélé)--Les 3
+menteurs (Arcin).--Les fourberies de MBaye Poullo--Mensonge et Vérité
+(Froger).
+
+_Les enfants élevés par des guinné._--V. Déro et ses frères.--Les
+jumeaux de la pauvresse.--Le Kitâdo vengé.--Le fils adoptif du
+guinnârou, etc.
+
+_Les griots excitant le courage des victimes qu'on mène au sacrifice._
+(Le geste de Samba Guenâdio Diêgui) par leurs chants ou leurs
+imprécations.
+
+_Les gestes magnétiques._--Voir: NDar--Kélimabé (contes des Gow).
+
+_La révélation interrompue_ des métamorphoses ou sortilèges successifs
+grâce auxquels un chasseur se dérobe à la colère des bêtes de la
+brousse. Voir Kamankiri NDana et divers autres contes des Gow et
+des Sorkos. (Dupuis-Yakouba et Desplagnes, _op. cit._) Mamady le
+chasseur.--Le riche et son fils.--Le prince qui ne veut pas d'une femme
+niassée, etc.
+
+La femme fourbe se faisant accompagner par le mari dont elle médite la
+perte et _dissuadant celui-ci d'emporter chacune des armes qu'il
+prend successivement_ pour sa sûreté. Voir contes des Gow,--Mamady le
+chasseur.--La lionne et le chasseur.--Le prince qui ne veut pas d'une
+femme niassée.
+
+_L'hyène prise comme monture._--V. L'hyène et le pèlerin.--Les
+prétendants etc.
+
+_Le geste «jettatorique» de la barbiche braquée._--V. L'hyène et le bouc
+à la pêche.--La chèvre au mauvais oeil.--La lionne et l'hyène.
+
+_La compagnie tenue, malgré eux,_ à des gens que l'on voudrait sauver et
+les multiples transformations de celui qui les accompagne.--V. Amadou
+Kêkédiourou.--Khadidia l'avisée.--La bergère de fauves et divers autres
+contes de petits frère ou soeur avisés.
+
+_L'enfant qui parle dans le sein de sa mère_ _et s'enfante
+de lui-même._--V. Misandé Sambadjo (contes des Gow)--Tiéoulé
+(Lanrezac)--Amadou Kêkédiourou--Amatelenga etc.
+
+_Le cadeau artificieux._--V. La chèvre grasse.--Les générosités de
+l'hyène.
+
+La bête blessée emportant l'arme dans sa plaie _et menant ainsi le
+chasseur jusqu'au village des animaux._--V. D'où vient le soleil et
+(contes des Gow) Sanou Mandigné chez les éléphants.
+
+_L'avalement comme mode de combat._--V. Misandé Sambadjo (contes des
+Gow).--Le fer qui coupe le fer.
+
+_Le retour irrésistible à son naturel._--V. Chassez le naturel... et Le
+lièvre et l'hyène aux cabinets. V. aussi Delafosse (_op. cit._) Le Ciel,
+l'araignée et la mort.
+
+
+THÈMES OMIS PAR LA LITTÉRATURE INDIGÈNE.
+
+Par contre, il est des thèmes dont il ne semble pas que la littérature
+indigène ait tiré parti.
+
+Rien d'analogue à Circé ou aux magiciennes des 1001 nuits, changeant,
+d'un geste, les hommes en animaux dans le but de leur nuire. Ce thème
+est pourtant très employé par les conteurs musulmans.
+
+Il n'y a pas de conte qui manifeste la conception d'un Scharaffenland,
+d'un pays de Cocagne où les hommes vivraient heureux dans l'abondance
+et l'inaction. Cependant un rêve de cette nature semble plus conforme
+encore au tempérament des noirs qu'à celui de l'Indo-Européen[67].
+
+[Note 67: Le conte-charade de Bérenger-Féraud: «L'homme à la poule»
+ne semble pas contredire cette opinion, malgré les apparences. Le héros
+du conte a bien un fils qui abat les oiseaux tout préparés, mais encore
+faut-il qu'il fasse l'effort de tendre son arc et de les mettre en
+joue.]
+
+_Pas d'histoires de brigands_ non plus, de ces récits cauchemardants
+dont la Roeuber-brautigam de Grimm est un type achevé et qu'on retrouve
+aussi dans les 1001 Nuits (Ali-Baba et les 40 voleurs).
+
+_Pas d'êtres minuscules de nature humaine._ Rien qui équivaille aux
+voyages de Gulliver à Liliput ou au conte de Grimm et de Bechstein:
+Daumesdick. Certains héros des contes indigènes paraissent petits,
+mais c'est par contraste avec les géants, d'origine surnaturelle, qui
+figurent en même temps qu'eux dans le récit.
+
+Pas de meurtres simulés dont _l'exécution serait prouvée_ par la
+présentation des organes de certains animaux, comme on le voit dans
+Geneviève de Brabant, Camaral-zaman (1001 nuits) ou la 2e partie de la
+Belle au bois dormant (épisode d'Aurore et du petit Jour). Dans Déro et
+ses frères on présente bien au père le vêtement ensanglanté de Déro,
+mais ce conte n'est pas d'inspiration indigène. C'est une réminiscence
+incontestable de l'histoire de Joseph livré par ses frères.
+
+_Pas de haine de la belle-mère contre sa bru._ Cet élément d'intérêt
+dramatique est--nous l'avons déjà dit--remplacé par la haine des
+co-épouses entre elles ou des marâtres contre les enfants d'un autre
+lit.
+
+_Pas d'intersignes_ comme dans les contes bretons.
+
+_Pas de paysans naïfs jusqu'à la stupidité_ comme dans les contes
+allemands.
+
+_Pas_ d'existence, ou plutôt, _de personnalité caractérisée_ donnée à
+des ustensiles usuels. Cf. avec le conte d'Andersen qui met en scène une
+théière un sucrier, des pinces à feu, etc. (Es war einmal. Paul Arndt).
+
+_Pas de races traditionnellement caricaturées_ comme les Souabes ou les
+Schildburger en Allemagne, à moins qu'on ne considère comme telle celle
+des Bagnoums (V. Bérenger-Féraud: La chasse au lion des Bagnoums).
+
+_Pas de professions raillées ou décriées_ comme, jadis en Bretagne,
+celle des tailleurs. Les griots n'ont pas un plus mauvais rôle que les
+autres indigènes, encore que dans la vie réelle ils bénéficient d'une
+très relative estime. Peut-être les contes sont-ils--en principe--leur
+oeuvre, ce qui expliquerait que, sur ce point, la littérature ne soit
+pas le reflet toujours fidèle de l'esprit de la race qui en fait son
+moyen d'expression.
+
+_Pas de légende dans le genre de celles des 7 Dormants_, de Rip van
+Winkle ou du moine extatique. Les conteurs noirs n'ont vu que le côté
+comique des sommeils indéfiniment prolongés.
+
+_Pas de contes de revenants proprement dits._--Tous ceux où l'on
+voit des morts agir n'ont pas ce caractère, à mon avis. Les mères
+d'orphelines revivent après être sorties de la tombe. Quant à celle de
+Marama (Le sounkala de Marama) c'est une vision de rêve et non pas un
+revenant réel. Le mort du Cadavre ambulant est un mort que l'on n'a pas
+enterré et non un véritable revenant.
+
+_Pas de légendes relatives aux génies de là terre ou du sous-sol_, non
+plus qu'aux génies de la montagne. Je ne voudrais cependant pas me
+montrer trop catégorique à ce propos, n'ayant recueilli de contes que
+dans des régions dépourvues d'accidents de terrain bien caractérisés
+et étant insuffisamment renseigné, faute d'un séjour prolongé, sur la
+littérature merveilleuse des montagnards du cercle de Bandiagara.
+
+
+LE CHEVALERESQUE DANS LA LITTÉRATURE DES NOIRS
+
+C'est principalement dans les récits des Torodo que nous relevons les
+traces d'une mentalité chevaleresque, analogue à celle de notre moyen
+âge. Je regarde ce que j'ai intitulé La geste de Samba Guénâdio Diêgui
+comme une chanson de geste véritable. Je renvoie le lecteur à cette
+légende, non sans avoir souligné les quelques détails ci-dessous:
+
+1° _Noms donnés aux armes et aux montures des héros._--Le fusil de Samba
+s'appelle Boussalarbi, tout comme l'épée de Charlemagne avait nom:
+Joyeuse et celle de Siegfried: Balmung. Le cheval de Samba s'appelle
+Oumoullatôma et celui de Birama NGourôri: Golo, de même que celui des
+4 fils Aymon était appelé: Bayard et ceux de Gradlon, roi de Kérys:
+Morvarc'h et Gadifer.
+
+2° _Naïveté ingénue de Samba adolescent._--Il est honnête et ne
+soupçonne pas le mal chez autrui. Il prend pour argent comptant les fins
+de non-recevoir gouailleuses de son oncle Konkobo Moussa. Cette naïveté
+n'est pas sans analogie avec celle que manifestent Pérédur ou Lez-Breiz.
+
+3° _Combat singulier de 2 chefs._--(Duel de Samba et de Birama). Voir de
+même dans Amadou Sêfa Niânyi, le duel d'Amadou et de Samba Koumbelé.
+
+4° _L'offre généreuse, faite à l'ennemi désarmé, de moyens de continuer
+le combat._--Samba donne à plusieurs reprises, au cours du combat, un
+cheval à son oncle Konkobo qui a eu les siens tués sous lui.
+
+5° _L'étrange loyauté des adversaires de Samba_ qui vient dans leur camp
+la veille de la bataille et qu'ils traitent avec le plus grand respect
+des droits de l'hospitalité, par égard pour la bravoure confiante qu'il
+manifeste ainsi envers eux.
+
+6° _La volonté de vaincre ou de mourir_ dont fait preuve Konkobo en
+alourdissant sa culotte avec de la terre, pour s'interdire la fuite au
+cas où son courage aurait une défaillance.
+
+7° La ressemblance déjà soulignée plus haut entre _l'acte de Sévi_ et le
+geste de Brennus.
+
+8° _La générosité de Samba vainqueur de Birama_ rendant spontanément au
+vaincu--par solidarité raciale--la moitié des troupeaux qu'il a conquis
+sur lui.
+
+Les notes de la légende compléteront ce qu'il y a d'un peu sommaire dans
+cette étude hâtive de l'esprit chevaleresque chez les Torodo.
+
+
+LE SYMBOLISME INDIGÈNE.--LES APOLOGUES.
+
+Ce symbolisme reste forcément assez obscur car les interprètes qui
+traduisent les termes abstraits de la langue indigène ne possèdent que
+rarement le français d'une façon suffisante pour rendre exactement
+l'idée. Aussi leurs explications, même comparées entre elles, ne
+m'ont-elles été que d'un faible secours pour découvrir ce qu'elles
+voulaient exprimer.
+
+J'ai indiqué les principaux apologues, tant ouolofs (Adina-Guéhuel et
+Damel), que peuhls (Kahué l'omniscient--La tête de mort) gourmantié
+(Trois frères en voyage) et môssi (Enseignements d'un fils à son père;
+Froger.)
+
+Les thèmes favoris sont:
+
+1° _Celui des 3 puits_ dont 2, communiquant entre eux, représentent
+les puissants de la terre qui laissent à l'écart le troisième, lequel
+symbolise les pauvres gens.
+
+2° _Celui des 2 boeufs._--L'un reste maigre encore qu'il ait de la
+nourriture en abondance et qu'il mange plus qu'à sa faim. L'autre
+devient de plus en plus gras quoiqu'il n'ait rien à manger auprès de
+lui. Le premier maigrit sans cesse, miné par les soucis que lui donne sa
+parenté. Le second vit en égoïste et en solitaire et n'a même pas besoin
+de nourriture tant il prospère naturellement.
+
+3º _Celui d'Adina_ ou la misère humaine qui, ne pouvant soulever un
+fardeau, en augmente encore le poids après chaque tentative inutile
+qu'il a faite pour le charger sur sa tête.
+
+4° _Celui du guéhuel et du damel_ déjà enregistré par Bérenger-Féraud
+(Histoire de Cothi-Barma) et qui enseigne la défiance envers les femmes,
+la considération pour les vieillards et quelques autres menus axiomes de
+sens commun.
+
+Dans l'apologue de Kahué l'omniscient il y a beaucoup de puérilité et
+le symbole est parfois inintelligible. Malgré de nombreux efforts et
+quoique je me sois renseigné près de divers Indigènes, je n'ai pu
+trouver d'explications satisfaisantes ni surtout concordantes du sens de
+ces mots: soutoura, hakilé et dyiké, et, par suite, il m'est impossible
+de déterminer le sens des symboles auxquels ils correspondent. Peut-être
+le parfait symbolisme est-il après tout celui qui se prête à mille
+interprétations différentes.
+
+On peut aussi cataloguer sous l'étiquette: symbolisme, les dons faits à
+certains personnages des contes, soit pour les avertir, soit pour les
+menacer. Ainsi, dans «Les 6 compagnons», la femme d'un roi haoussa
+répond aux propositions d'un soupirant par l'envoi d'un os, de feuilles
+de tôro et d'une poignée d'herbes. Elle lui indique ainsi, sans
+commentaires, les précautions qu'il aura à prendre selon les périls
+qu'il doit éviter. Dans Namara Soundiéta, celui-ci menace le chef qui
+lui refuse un terrain où enterrer sa mère, de détruire ses villages
+(balles et poudre), de tuer quiconque accepterait le prix de la
+concession (un couteau) de démolir ses cases où les volailles viendront
+prendre leurs ébats (poules et pintades) et de mettre ses villages en
+tel état que les arachides et le coton y pousseront sans être cultivés
+ni récoltés.
+
+On peut encore voir du symbolisme dans le procédé de la soeur de Birama
+NGourôri (La geste de S.-G. Diêgui) qui, pour annoncer d'une façon moins
+brutale à son frère que ses troupeaux ont été enlevés, lui fait apporter
+pour son repas un couscouss uniquement composé d'herbes, sans le
+moindre morceau de viande, lui donnant ainsi à entendre qu'à moins de
+reconquérir ses bestiaux dérobés, il n'aura plus désormais que les
+produits du sol pour le nourrir.
+
+Je ne m'étendrai pas plus longuement sur le symbolisme indigène. Il
+serait aisé d'en multiplier les exemples. Les contes de ce recueil en
+offriront un certain nombre à ceux qui seraient tentés d'étudier la
+question plus à fond.
+
+
+L'onomatopée chez les noirs.
+
+De même, je n'effleurerai ce sujet qu'en passant. L'oreille des noirs ne
+perçoit pas, semble-t-il, les sons de la même façon que la nôtre, sinon,
+il faudrait conclure qu'ils interprètent leurs perceptions d'une manière
+très différente de nous. J'ai cru devoir transcrire les sons comme
+ils m'ont été figurés plutôt que de les traduire par les onomatopées
+françaises correspondantes, quitte à indiquer en note ces dernières.
+
+Ces onomatopées indigènes, comme les nôtres, rendent non seulement les
+bruits, mais encore les mouvements silencieux tels que le tortillement
+du serpent ou le balancement d'un objet. A côté de cela, on trouve dans
+les chansons des noirs des mots sans signification spéciale qui forment
+une sorte de refrain analogue aux «tra dé ri dera» ou aux «et lon lon
+laire et lon lon la» de nos chansons françaises.
+
+Voici quelques-unes de ces onomatopées:
+
+Ouellêni iô!: bruit des grelots attachés en bracelets aux chevilles des
+enfants = Dindelinn?
+
+Gouinsinkélé gouinsan: aucune signification.
+
+Kénié kéniéndé: frottement des écailles du serpent les unes contre les
+autres = Frik! Frak!
+
+Bayevélé! Vélébaya!: bruit de l'eau jetée à la volée et qui retombe dans
+l'eau = Floc! Flac!
+
+Bataou!: bruit d'un objet tombant dans l'eau et s'y engloutissant =
+Plouf?
+
+Miniki manaka!: allure sinueuse du serpent (impression visuelle) =
+Tortilli, tortilla? Kourmé diendien dienkou: bruit de sonnailles du
+harnachement = ?
+
+Kouhoukou: Roucoulement des tourtourelles = Tourdourou?
+
+Yérébéré: onomatopée rendant l'impression visuelle produite par un objet
+qu'on balance = ?
+
+Fim! Fim! Crissement des éperons dans les flancs de la monture = Kriss!
+Kriss!?
+
+Figuilan ndianyeu: bruit de la queue d'Yboumbouni fouettant l'air =
+Flips! Flaps!
+
+
+Quelques mots me restent à ajouter touchant la forme des récits que je
+publie. Sa relative correction a surpris plus d'un de mes collègues à
+qui j'avais communiqué mon manuscrit. Moi-même je suis resté quelque
+temps indécis, me demandant si je ne devais pas les présenter dans la
+forme brute sous laquelle ils m'avaient été contés. Le résultat obtenu
+par quelques folkloristes qui avaient adopté cette méthode m'a tout à
+fait détourné de l'employer à mon tour.
+
+En ce qui concerne les parties rythmées, et chantées je les ai
+transcrites textuellement. J'étais d'abord assez sceptique sur la
+réalité de leur existence et les ai tenues longtemps pour une fantaisie
+de traducteurs qui auraient voulu imiter la forme des contes de Perrault
+ou de Mme d'Aulnoy. Je le croyais d'autant plus que dans aucun des
+récits recueillis par moi, au Sénégal et en Guinée, je n'en avais
+trouvé la moindre trace et que les contes des _Mille et une Nuits_ n'en
+présentaient point d'exemple dans la traduction, d'ailleurs médiocrement
+fidèle, de Galland. Depuis mon arrivée au Haut-Senégal-Niger, j'ai eu
+au contraire maintes fois l'occasion d'en entendre chanter et une
+traduction des contes inédits des _Mille et une Nuits_, lue depuis
+cette époque, m'a convaincu que dans toutes les littératures
+merveilleuses le petit couplet est une partie essentielle du conte.
+C'est en souvenir de ce démenti donné à ma première opinion que je
+n'avance que sous réserves les convictions que je me suis formées en
+matière de folklore, préférant n'être formel qu'en cas de certitude
+absolue.
+
+Ces petites strophes se chantent sur un rythme monotone. Le conteur,
+pour les chanter, adoucit la rudesse de sa voix masculine en prenant une
+voix de tête dont l'effet devient assez comique, par contraste, lorsque
+c'est, par exemple, un garde-cercle qui raconte.
+
+Quant au style, en général, je renvoie à ce que j'ai dit au début de
+la préface. La traduction a été aussi littérale que possible, tout en
+tâchant de garder à ces contes faits pour être dits à haute voix toute
+la saveur qu'y ajoute la mimique expressive des conteurs. J'avoue
+toutefois que pour leur donner plus de vivacité, j'ai substitué parfois
+le style direct au style indirect et que j'ai remplacé, de temps à
+autre, par des noms les périphrases qui désignaient les personnages.
+S'il y a péché, le fait de l'avouer me vaudra, je l'espère, un
+demi-pardon.
+
+
+
+
+ CHAPITRE III
+
+SOMMAIRE: Personnages merveilleux des contes indigènes.--1° Personnages
+merveilleux. La divinité: Allah, Outônou, Ouinndé, Ngouala.--Potentats
+débonnaires: les «guinné».--Pourquoi on a diversifié leurs appellations
+génériques.--Différence avec les djinns arabes.--Mélange du génie
+africain et du démon sémite.--Répugnance des noirs à les désigner
+sans périphrase.--Leurs diverses appellations.--Géants et
+nains.--Personnification des quatre éléments.--Les démons et les
+hafritt.--Les animaux-génies.--Conceptions différentes des animaux,
+personnages des contes et des animaux jouant un rôle dans les
+fables.--Aspect physique des guinné.--Effet produit par leur vue.--Moyen
+d'en éviter ou d'en réparer les effets.--Ouokolo, tyityirga, konkoma,
+gotteré.--Moeurs des guinné.--Leur caractère.--Moyen de se soustraire à
+leur malfaisance.--Intervention éventuelle.--Leurs unions avec la race
+humaine.--Leurs métis.--Enlèvements et substitutions d'enfants.--Les
+bàtitado.--Durée de la vie des guinné.--Goules et vampires.--Sorciers
+et anti-sorciers.--Jettatori--Végétaux, minéraux, objets, abstractions
+jouant un rôle dans les contes.--Talismans, remèdes merveilleux, armes
+magiques.
+
+Chaque littérature merveilleuse a ses personnages de prédilection: êtres
+surnaturels ou êtres humains. Les êtres surnaturels se distinguent par
+les traits, le caractère, les moeurs, l'apparence physique que leur
+prête l'imagination des conteurs; les hommes d'après leurs professions,
+certaines de celles-ci étant plus souvent mises en scène que les
+autres[68].
+
+[Note 68: Par exemple, les tailleurs, les pêcheurs, les chasseurs,
+les rois, les meuniers, dans la littérature indo-européenne.]
+
+Nous allons passer en revue, étudier sommairement les divers personnages
+des contes indigènes en indiquant les attributions qui leur sont
+conférées selon les différentes races qui les imaginèrent.
+
+Tout d'abord, constatons le rôle de la divinité dans quelques-uns de nos
+contes. Le dieu s'appelle Allah dans les contes des peuples anciennement
+islamisés et il a, en gros, le caractère du dieu de Mahomet. Chez les
+Bambara à demi-fétichistes, il devient Gouala ou Nouala et la conception
+arabe est déjà déformée sensiblement. Quant au dieu des Môssi, il
+est d'un caractère plus autochtone, c'est Ouinndé. Il en est de même
+d'Outênou, la divinité des Gourmantié.
+
+En général, ces dieux sont des souverains débonnaires et qui tiennent à
+l'homme de très près: Outênou pardonne aux méfaits de ce sacripant
+de Fountinndouha et s'en fait même le complice puisqu'il se laisse
+corrompre par la promesse d'un bounia[69]. NGouala, passagèrement gêné
+dans ses affaires, demande du crédit à ses obligés. Outênou philosophe
+avec un marabout. Les races qui ont imaginé ces potentats accommodants
+ne peuvent être ni méchantes, ni foncièrement férues de hiérarchie.
+
+[Note 69: Le backchich des noirs (alias «dimanche»).]
+
+Pour messagers ces dieux ont les malakas de même qu'un nâba môssi, ses
+soronés ou un bâdo gourmantié, ses lâris.
+
+_Démons._--Les démons, ce type de la révolte vaincue et de l'éternelle
+rancune, semblent assez rares et de conception islamique. Leur nom; les
+blissi-ou (venu d'Yblis) indique cette origine. Encore Ybilis est-il
+moins un démon qu'un guinné[70] féroce et malfaisant[71]. Les noirs
+emploient souvent le mot français «diables» pour désigner les guinné
+mais c'est faute de connaître celui de «génies» qui serait un peu plus
+conforme au caractère qu'ils prêtent à ces êtres surnaturels sans
+toutefois leur convenir absolument.
+
+[Note 70: Mot ouolof qui bénéficie du fait que c'est le premier que
+l'on entend en venant en Afrique pour désigner les êtres surnaturels des
+contes indigènes.]
+
+[Note 71: Ybilis ou Yblis chez les Bambara, même fétichistes,
+symbolise l'esprit de discorde. Quand deux noirs se disputent, on dit
+«Bilissa est entre eux» mais c'est là une singerie de l'Islam, car
+l'Islam est surtout affaire de mode chez le noir. C'est une croyance
+bien portée et qui élève d'un degré social quiconque en fait
+profession.]
+
+_Guinné._--Les guinné jouent le rôle le plus constamment important dans
+les contes merveilleux ou moraux. D'où ce nom leur vient-il? Déjà les
+Latins employaient le mot genius (venu du grec gênios) et les Arabes
+le mot djinn qui en est sans doute le prototype. Ces génies ont ici un
+caractère si différent de celui des djinns de la légende arabe et des
+génies tels que nous les concevons que j'ai cru devoir leur conserver le
+nom générique indigène. J'ai adopté pour cette étude le nom ouolof avec
+lequel mes premières études de folklore m'avaient tellement familiarisé
+qu'il me paraît le seul nom qui convienne. Aucune autre raison ne me
+porte à favoriser le nom bambara, gourmantié, peuhl ou haoussa de
+préférence à celui-ci.
+
+Le nom de guinné, à mon avis, a dû être donné à une conception mythique
+et panthéiste, antérieure à l'apparition de l'Islam. Cette conception
+serait d'origine africaine. En revanche, l'idée du démon me paraît une
+importation sémite.
+
+
+RÉPUGNANCE A LES NOMMER.
+
+De même que les Grecs usaient d'une antiphrase pour nommer les
+malfaisantes Erynnies, de même qu'en Écosse on use de la même précaution
+narrative, qu'en Allemagne les fées sont «les bonnes dames» (Die weise
+Frauen), de même les noirs convaincus ne s'aventurent-ils pas à appeler
+les guinné par leur nom générique. Ils les nomment: la chose, l'être, la
+créature de brousse (kongomorho bambara, moutâné ndâzi) l'homme de l'eau
+(moutâné rouha), le maître de l'eau (diandiam en peuhl)[72]. Le noir qui
+navigue sur le Niger entre Mopti et Ségou désignera de même la faro[73]
+par cette périphrase: la femme peuhle (foula mousso) de peur que,
+mécontente de ce nom de faro, elle ne submerge sa barque.
+
+[Note 72: Serait-ce l'origine de NDiâdiane (Légende de NDiâdane
+Ndiaye) au lieu de celle, sereré, proposée? C'est probable.]
+
+[Note 73: Génie de l'eau.]
+
+_Noms divers_.--Cependant les guinné ont leur nom: en bambara: guina,
+en gourmantié: dyini et odyingou; en peuhl: guinnârou (pl. guinâdyi),
+dzinna en songhay; bêlou[74] en gourmantié de Pâma; siga en môssi; bâri
+en soussou; yébem en kâdo (pl. dougouné). Ces noms sont ceux des guinné
+de grande taille. Les nains eux, portent des noms spéciaux qui leur
+sont un brevet plus catégorique encore d'autochtonie: ouokolo ou
+nyama (bambara) tikirga ou tyityirga (môssi) pori (au pluriel pora)
+gourmantié; gotteré (peuhl), konkoma (malinké), artakourma (dyerma)
+dêguédégué (ou dêdégué) (même pluriel kâdo).
+
+[Note 74: Ce mot signifie surtout: ombre. Il en est peut-être ainsi
+du tyityirga môssi.]
+
+Au cours des récits où figureront ces personnages surnaturels, je leur
+conserverai le nom que leur donne l'indigène du pays où l'action se
+passe. En effet ces guinné ne sont pas tous absolument taillés sur le
+même patron. Ils se différencient assez nettement les uns des autres
+pour nécessiter un nom distinct et plus évocateur que celui, trop
+uniforme, de guinné. Je n'emploie ce dernier vocable d'une façon
+générale que pour les explications contenues dans cet essai. Les récits
+exigeront plus de couleur, donc plus de précision.
+
+
+CARACTÈRE DES GUINNÉ.--LEURS DIFFÉRENTES VARIÉTÉS.
+
+Je vois dans ces guinné des sortes de divinités inférieures, reste d'une
+religion primitive qui adorait craintivement les éléments symbolisés.
+Comme nature, les guinné sont intermédiaires entre l'homme et le dieu
+supérieur dénommé ou pressenti. Lorsque cette divinité eut centralisé
+les attributions dans ses mains et monopolisé à son profit le culte,
+les anciennes divinités de second ordre passèrent au rang de grandeurs
+déchues, presque de démons. Les dieux de l'antiquité ne furent-ils par
+rabaissés au rang de démons au moyen âge lorsque le Christ régna en dieu
+incontesté sur le monde?[75].
+
+[Note 75: Voir à ce sujet la Chanson de Roland où Mahom et Apollin
+sont considérés comme des idoles de païens et des démons.]
+
+Nous allons les étudier par rapport aux éléments. Guinné de la terre et
+des profondeurs souterraines, guinné de l'air, guinné du feu, guinné de
+l'eau.
+
+_I° Guinné de la terre et des profondeurs souterraines._--Ce sont les
+guinné ouolof, les guina bambara, etc. Ils se divisent en géants et en
+nains. Je ne connais pas de contes se rapportant aux guinné souterrains
+comme on en trouve dans la littérature allemande. Cela tient sans doute
+à ce que les accidents de terrain sont rares en Afrique et que
+les quelques races qui habitent les régions accidentées sont peu
+communicatives et de tempérament défiant. J'en ai fait l'expérience avec
+les Foutanké et les Habé et je n'ai malheureusement séjourné que très
+peu de temps dans le Fouta Djallon ou dans le cercle de Bandiagara, ce
+qui m'a empêché d'apprivoiser des gens, très réfractaires tout d'abord à
+la confiance, surtout en ce qui concerne les êtres mystérieux.
+
+Je sais cependant qu'au Bouré on croit à l'existence d'un guinné qu'on
+appelle Sanou (c'est-à-dire l'Or ou le semeur d'or). Les filons sont les
+traces de son passage sous la terre.
+
+De temps à autre il se venge des mineurs qui violent sa retraite en
+provoquant un éboulement meurtrier puis, apaisé pour quelque temps, il
+les laisse en paix pendant une période plus ou moins prolongée. Je
+ne serais pas surpris qu'il y ait eu dans ces régions aurifères des
+sacrifices humains destinés à calmer la colère du Sanou et à obtenir
+de lui la permission d'exploiter les mines. La légende du Ouagadou
+rapportée par Lanrezac (_op. cit._) me confirme dans cette opinion.
+Sitôt en effet que, manquant au pacte consenti, les habitants de ce pays
+laissent Mamadou Saké tuer le serpent fétiche à qui l'on consentait des
+sacrifices périodiques, on cesse de trouver de l'or dans la région.
+
+Les gotteré peuhl semblent aussi de véritables gardiens des trésors
+cachés (tels les korrigans bretons). Vaincus à la lutte, c'est avec de
+l'or qu'ils rachètent leur vie.
+
+_2° Guinné de l'air._--Les ouokolo se déplacent souvent au milieu des
+tourbillons qui, aux approches de l'hivernage, courent en entonnoirs de
+poussière à la surface du sol desséché. Il suffit, paraît-il, de donner
+un coup de dent dans ce tourbillon pour couper en deux le guinné. On
+voit alors tomber des gouttes de sang sur le sol.
+
+La tornade est considérée comme le signe du passage d'un guinné.
+
+On pourrait peut-être ranger les hafritt parmi les guinné de l'air.
+Ceux-ci, dont la conception est plus proche de l'idée de djinn que les
+autres guinné sont des génies qui se déplacent en volant, des sortes de
+génies-oiseaux dont le déplacement s'effectue progressivement, donc
+avec une moindre rapidité que celui des autres guinné. Ces derniers se
+transportent d'un endroit à un autre avec la rapidité de la pensée.
+
+_3° Guinné du feu._--Comme guinné du feu, je ne vois guère à citer que
+les taloguina. Dans les contes autres que celui de ce nom on voit des
+guinné vomir le feu (V. Le konkoma) se transformer en torche ardente
+(V. Service de nuit); mais le feu n'est pas leur essence même et ils ne
+vivent pas en lui comme dans un élément indispensable à leur existence
+[76].
+
+[Note 76: Les blissi-ou se présentent souvent sous l'aspect d'une
+boule de feu mais il y a lieu de ne considérer cet aspect que comme un
+déguisement passager. Même observation pour la Mort dans le conte agni
+de Delafosse (_op. cit._).]
+
+_4° Guinné de l'eau_: Ils portent les noms de guiloguina en malinké, de
+faro chez les Bambara; de mounou chez les Torodo, de moutâné rouha chez
+les Haoussa, d'arikouna dyini chez les Dyerma et de diandiam chez les
+Peuhl. Il y a en outre le démon des rapides de Soutadounou (v. le conte
+de ce titre) et le caïman Goloksalah guinné des rapides de la Falémé (v.
+Bérenger-Féraud).
+
+Ce sont eux qui submergent les barques, rongent les cadavres des noyés
+et provoquent les inondations. Lorsque Kayes fut inondé en 1905, on dit
+que le faro du Sénégal se vengeait de ce qu'on lui avait capturé un de
+ses enfants; que celui-ci se trouvait dans la citerne de la Délégation
+sur le plateau, et qu'elle tentait d'aller l'y reprendre.
+
+Ces guinné ne sont pas toujours malfaisants, et rendent parfois service
+aux hommes, semblables en cela aux autres guinné.
+
+
+ANIMAUX-GUINNÉ
+
+Parmi les guinné, certains ont pour forme normale la forme animale. Il
+y a lieu de les distinguer de ceux qui ne prennent cette forme
+qu'accidentellement et en vue d'un but à réaliser. Je citerai dans cette
+catégorie des animaux-guinné: Niabardi Dallo le caïman, Ninguinanga le
+boa et le lièvre de Féna. (A. S. Niânyi), l'hyène du conte de Binanmbé,
+le lièvre de Le lièvre et le dioula, le serpent Minimini, le cheval de
+nuit, le ouârasa le bayéni (Mauvais Gardien) les hyènes du conte «D'où
+vient le soleil», celles qui gardent les métaux précieux (conte du Rapt
+des métaux), l'éléphant Mamadi Bâ (Molo), l'hyène qui renseigne le roi
+Dinah (Lanrezac _op. cit._) le caïman Goloksalah (B.-F.) le charognard
+de Fatouma Siguinné; l'hyène et le lion gardiens de la morale; les
+enfants animaux de la reine des guinné (Hammat et Mandiaye) etc., etc.
+
+Ces animaux-guinné perdent, lorsqu'ils figurent dans les contes, les
+caractéristiques conventionnelles que les fables leur attribuent d'une
+façon invariable. Le pleureur perd sa turbulence et ses instincts
+malfaisants pour devenir secourable (v. La femme enceinte). L'hyène
+n'est plus un animal grotesque, avide et couard mais un sage gardien
+des talismans (Binanmbé). Ce sont donc en réalité des guinné sous forme
+animale et non des animaux ayant la puissance surnaturelle des guinné.
+
+
+
+ASPECT PHYSIQUE
+
+_1° Les Géants._--L'aspect véritable des guinné n'est pas connu et ne
+saurait l'être car--disent les Peulh--ils prennent toutes les formes
+qu'il leur plaît. Aussi les verrait-on tels qu'ils sont réellement qu'on
+ne pourrait affirmer que cet aspect est réellement le leur [77].
+
+[Note 77: Voir à ce sujet Le kitado vengé.]
+
+Les Ouolof se les représentent comme des géants à membres grêles [78]
+ayant un seul oeil fendu dans le sens vertical et placé sur le front
+au-dessus d'un nez très allongé. Ils leur supposent de très longs
+cheveux et une barbe qui tombe jusqu'aux pieds. [79] Enfin ils leur font
+jeter le feu par les yeux et par la bouche. Quant aux déguisements
+qu'ils peuvent revêtir, ils sont innombrables: bouc, cabri, chat,
+serpent, cartouche, torche flambante, etc, etc.
+
+[Note 78: Voir La fille d'Aoua Gaye.]
+
+[Note 79: Voir Le chasseur de Ouallalane.]
+
+Selon les Peuhl, le guinnârou est de taille gigantesque; ses pieds sont
+tournés à l'envers et sa bouche fendue verticalement. Lui aussi porte
+des cheveux très longs. Quant à sa couleur, elle est infiniment variable
+ainsi que les formes qu'il prend. Dans Hammat et Mandiaye il est
+présenté comme ayant le dos en forme de lame de rasoir et avec un seul
+de chacun des membres que l'espèce humaine possède en double.
+
+Le guina bambara ressemble au guinné ouolof. Les contes où l'on parle de
+lui sont d'ailleurs très sobres de descriptions. [80]
+
+[Note 80: Voir notamment: Les nyama et le cultivateur,
+L'hermaphrodite, Les oukolo et l'apprenti chasseur.]
+
+Le conte de La mounou de la Falémé s'accorde avec la description qui m'a
+été faite des faro pour dépeindre celles-ci comme des femmes de couleur
+claire à cheveux longs et lisses ainsi que les portent les femmes maures
+(ou syriennes, c'est-à-dire de race blanche).
+
+Aucune indication précise, différente de celles que je viens de
+transcrire, ne m'a été donnée sur l'aspect physique des guinné
+gourmantié, haoussa, dyerma, hâbé [81].
+
+[Note 81: Hâbé est le pluriel de Kâdo.]
+
+_2° Les Nains._--Nul conte ouolof, à ma connaissance, ne fait jouer de
+rôle aux nains et de ce côté nous n'avons aucun détail sur leur aspect
+physique. En revanche ces petits guinné figurent dans un certain nombre
+de contes bambara et l'un d'eux en donne un signalement assez précis.
+
+Le nom du nain gourmantié: «pora» signifie aussi jumeau. Il y a chez
+beaucoup de races noires un préjugé hostile aux jumeaux qui sont
+considérés comme sorciers (Peulh, Bambara, Gourmantié, Môssi, etc.).
+
+Le tyityirga môssi est-il, comme l'indique Desplagnes (_op. cit._) une
+larve errant dans l'attente de sa réintégration? Aucun renseignement
+précis ne me permet de l'affirmer ou d'y contredire[82].
+
+[Note 82: A ce propos je crois bon de noter que le nom de Mâlobali,
+l'éhonté, l'impudent que portent nombre de Bambara se rapporte à une
+croyance de cette nature. L'enfant qui en est affligé passe pour la
+réincarnation d'une larve, qui a fait à plusieurs reprises aux parents
+de l'enfant ainsi nommé la plaisanterie de s'incarner dans des mort-nés.
+De là l'épithète dont on la taxe lorsqu'elle s'est enfin décidée à
+s'incarner pour de bon.]
+
+D'après les Peulh, les gotteré ont une tête énorme. Leurs pieds ne
+présentent pas le caractère anormal de ceux des guinâdyi.--Les gotteré
+sont robustes et trapus et porteurs d'une très longue barbe.
+
+Le konkoma malinké est, lui aussi, une variété des ouokolo (ou nyama)
+bambara et, à la barbe près, il répond au signalement qui vient d'être
+donné du gottéré.
+
+Le ouokolo est un guinné intermédiaire entre le grand guinné et l'homme.
+Haut d'un mètre au plus, il a les pieds tournés en arrière et porte
+la longue barbe qui semble à peu près générale chez les nains; il est
+toujours de couleur sale par suite de l'habitude qu'il a de se coucher
+parmi la cendre.
+
+Son nom de nyama est donné en sobriquet au gens de petite taille. On le
+donne aussi aux griots.
+
+
+EFFET PRODUIT PAR LA VUE DES GUINNÉ
+
+Comme pour les Napeae antiques, qui les voit devient fou et meurt le
+plus souvent. Sinon il reste muet ou paralysé. Ceux même qui sont
+parvenus à les mettre en fuite gardent longtemps l'esprit égaré et le
+corps malade et ne se rétablissent que malaisément.[83] Cependant on
+peut se préserver de ce danger en portant des grigris spéciaux, donnés
+généralement par les guinné eux-mêmes. (Voir Le fils adoptif du
+guinnârou). L'homme assez brave pour rester calme à leur aspect a des
+chances de se tirer indemne du mauvais pas. (Les maîtres de la nuit, Le
+cabri, etc.).
+
+[Note 83: Voir Guinnârou de Fonfoya, Spahi et guinné. Le chasseur de
+Ouallalane, etc.]
+
+_Moeurs et habitudes des Guinné_.--Les guinné proprement dits habitent
+parfois des villages bâtis à la façon de ceux des hommes. Ces villages
+restent invisibles pour quiconque ne possède pas de talisman particulier
+tel par exemple que la bague du mari d'Anta la guinné[84]. Il y a même de
+ces villages au fond de l'eau pour les guilo-guina et les faro[85].
+Une faro habite entre Ségou et Mopti sur le Niger une île qu'on nomme
+Faroti. Si cette faro est irritée, les innombrables oiseaux qui sont sur
+la grève restent silencieux. S'ils jacassent bruyamment c'est un signe
+que la faro n'est point en colère et que l'on peut passer sans péril.
+
+[Note 84: Hist de Mamadou et d'Anta la guinné.]
+
+[Foonote 85: Voir La guiloguina. Les présents des faro. La femme
+enceinte.]
+
+Les guinné sont cependant plutôt d'humeur solitaire et habitent de
+préférence certains arbres, les plus majestueux de la brousse. Ceci
+semble confirmer mon hypothèse que ce sont d'anciens dieux inférieurs
+comme le furent par exemple les dryades et les sylvains. Leurs demeures
+végétales de prédilection sont les baobabs, les fromagers, les
+cailcédrat, les tâli et les siengueu. Ceux qui sont moins farouchement
+individualistes habitent, à deux ou trois, des bosquets dans un
+isolement moins absolu.
+
+D'autres sont encore plus éclectiques en fait d'habitation. Ils élisent
+domicile dans des termitières (v. Le chiffon magique--La femme de
+l'ogre) ou encore dans des terriers.
+
+Le guinné possède au plus haut point l'instinct de propriété. Il n'aime
+pas qu'on viole son domicile, qu'on fasse un lougan sur son terrain (Le
+chien de Dyinamissa,--Les coups de main du guinnârou), qu'on vienne
+chercher du bois dans ses futaies (Le feu des guina). Il se venge
+cruellement de toute atteinte portée à ses droits. Parfois même il fait
+payer à l'espèce humaine sans discernement le tort qu'un homme lui aura
+fait subir (v. Le diable jaloux). Il y a chez les guinné comme chez
+les humains, pour ceux du moins qui vivent en société, une hiérarchie
+constituée. Ils ont des chefs de village (v. La gourde), des rois et
+même des reines (v. La sage-femme de Dakar,--Hammat et Mandiaye). Il
+n'existe pas de loi salique chez les guinné.
+
+Les guinné ont des troupeaux à eux (voir à ce sujet le conte de
+Soutadounou--Les ancêtres des Bozo, etc.). Cultivent-ils des lougans?
+Eux qui sont doués du pouvoir de procurer aux hommes tant de choses
+par une simple manifestation de leur volonté ne doivent pas se donner
+beaucoup de peine pour faire produire la terre. Cependant la logique
+n'est pas l'inspiratrice exclusive des faiseurs de contes. Aussi ne
+peut-on conclure par déduction qu'ils ne cultivent pas de lougans. Et en
+effet nous voyons dans «Les tomates de la pori» que celle-ci en cultive
+un. Les guinné d'ailleurs se nourrissent volontiers de végétaux et si,
+l'on en croit le conte kouranko de Nancy Mâra, ne les mangent qu'à
+condition qu'ils n'aient pas subi de cuisson.
+
+Il y a des guinné marabouts et même «ouâliou» mais, ceux-là me font
+l'effet d'être déjà démarqués par l'Islam envahissant (le conte
+d'Ibrahima et des hafritt est plutôt arabe que ouolof). C'est d'ailleurs
+chez les Ouolof que j'ai trouvé presque exclusivement ce type de guinné.
+Le véritable guinné ne saurait avoir de religion que celle de soi-même
+s'il est, comme je le pense, un des vestiges d'une ancienne religion
+panthéiste. Il dut y avoir, dès l'origine, de bons et de méchants guinné
+comme il est des forces naturelles favorables et de néfastes. C'est
+cette bonté ou cette méchanceté que le musulman traduira par croyance ou
+mécréance, mais il y a là une interprétation inexacte de la conception
+initiale.
+
+_Intelligence._--Le guinné devine la pensée. Il dit presque
+invariablement à qui il rencontre: «Je sais ce que tu as dans le
+coeur.--Je sais ce que tu veux».
+
+_Caractère._--Comme tous les êtres animés et conscients, le guinné est
+tantôt bon, tantôt méchant et même l'un et l'autre en même temps et
+selon les circonstances. Quelquefois, sa malfaisance se restreint à des
+farces dangereuses. C'est ainsi qu'il s'amuse à épouvanter ceux qui
+s'aventurent dans son domaine d'obscurité car la nuit appartient au
+guinné et il interdit l'ombre comme d'autres interdisent l'espace. Ses
+apparitions terrifiantes semblent surtout avoir pour but d'éprouver
+le courage des voyageurs (v. Le guinné altéré.--Les maîtres de la
+nuit.--S.-G. Diêgui, etc.). Le courage le désarme et le rend impuissant.
+
+Il n'est pas que le courage pour se sauver de lui. De bons grigris sont
+efficaces, soit pour l'écarter, soit pour guérir les effets fâcheux
+produits par sa vue. Ces grigris peuvent être des mots du Koran comme
+dans le chasseur de Ouallalane. Quant aux simagrées des médecins
+toubabs, elles restent de nul effet (v. Le spahi et la guinné _in
+fine_).
+
+Pour la faro, il y a des précautions particulières à prendre, notamment
+quand on passe à proximité de l'île appelée Faroti entre Mopti et Ségou.
+Il est nécessaire, si l'on a parmi les provisions des douceurs (lait ou
+miel), d'en verser un peu dans le fleuve en offrande à la faro; faute de
+le faire on courrait le risque d'être englouti.
+
+Le conte du Laptot giflé indique encore un moyen de se préserver des
+maléfices du guinné lorsque l'on vient à quitter sa maîtresse tard dans
+la nuit. Il faut que celle-ci attache son pagne de la main gauche et
+reste assise jusqu'à ce que l'amant soit rentré chez lui.
+
+Ils n'aiment pas les abeilles; aussi n'habitent-ils pas les arbres où se
+trouvent des ruches (v. Le miel aux tytyirga).
+
+Les chevaux aussi protègent leurs cavaliers contre les guinné (v. à
+ce sujet le conte de Service de Nuit).--Enfin il est à noter que la
+présence d'un chien noir épouvante aussi les êtres de la nuit (v. à ce
+sujet Les nyama et le cultivateur--Le canari merveilleux et Le chien
+de Dyinamissa). Je renvoie le lecteur à la note détaillée qui suit ce
+conte.
+
+On peut aussi deviner leur véritable nature à leur façon de parler
+(le guinné aime à parodier l'accent de ses interlocuteurs) et à leur
+prononciation nasale. (Voir la fille d'Aoua Gaye).
+
+Certains guinné protègent la faiblesse persécutée: les orphelines
+tourmentées par leurs marâtres, les frères victimes de mauvais frères,
+les sinamousso dont les autres co-épouses cherchent la perte, etc.
+D'autres au contraire ont un secret penchant pour les gens malhonnêtes
+et les aident de tout leur pouvoir (v. NMolo, MBaye Poullo, etc., etc.).
+Quelquefois, ils font payer assez cher leurs services. Ainsi, dans Le
+pardon du guinnârou, le guinné veut la vie de la soeur de son protégé en
+échange de l'aide donnée.
+
+Ils sont vindicatifs (v. Le guinné du tâli et L'implacable créancier)
+et parfois même gratuitement féroces comme le guinnârou de Fonfoya.
+Cependant ils ont l'orgueil de leur race et opposent volontiers, en
+paroles sinon en actions, leur loyauté à la félonie de la race des
+hommes (v. Mamadou et Anta la guinné).
+
+Quelques guinné ont aussi des habitudes d'anthropophagie qui les
+apparentent aux ogres de la légende indo-européenne. (V. La femme de
+l'ogre--Le boa marié[86]--Ntyi vainqueur du boa--Khadidia l'avisée--Les
+ailes dérobées etc.). Les faro rongent certaines parties du corps des
+gens qu'elles ont entraînés au fond de l'eau. Ainsi, il y a quelques
+années, un père blanc s'étant noyé avant d'arriver à Ségou, on l'a
+retrouvé avec le nombril et la cloison du nez entièrement rongés; ce
+sont les morceaux de prédilection de la faro.
+
+[Note 86: Cf. Nantêné et le boa (Barot, _op. cit._).]
+
+Les ouokolo (ou nyama) bambara sont plutôt farceurs que réellement
+malfaisants[87]; en général, ils semblent avoir un faible pour les
+tomates et ne les demandent pas au travail de la terre mais à leurs
+talents de filous. Ils dérobent aussi volontiers le couscouss dans les
+cases. On les corrige de cette mauvaise habitude en pimentant fortement
+ce mets. Quand ils se sont bien brûlé le palais, ils n'y reviennent
+plus.
+
+[Note 87: C'est à eux cependant qu'on attribue des boursouflures qui
+(paraît-il) se produisent sur le corps des noirs qui ont pris la
+fièvre à trop travailler. (Cette maladie doit être rarissime chez les
+indigènes). On traite cette éruption par une infusion des feuilles de
+l'arbuste appelée de leur nom nyama fora (feuille à saveur acide dont
+on se sert pour la préparation de la bouillie gourmantié et aussi pour
+coaguler le caoutchouc).]
+
+Les nains sont en général peu serviables. Voir cependant le conte de
+L'hermaphrodite.
+
+Quant à leur intelligence, elle passe pour très bornée. Aussi leur nom
+est-il souvent adressé comme injure collective à la caste des griots.
+
+Ils ont pour fétiche le Komo: fétiche des Bambara.
+
+Le konkoma malinké est malfaisant gratuitement si l'on en croit le conte
+de ce nom, le seul que j'aie recueilli sur lui.
+
+Le gottéré peuhl aime à provoquer à la lutte ceux qu'il rencontre. Le
+vaincu est voué à la mort. Si c'est le nain qui a le dessous, il offre
+de se racheter avec de l'or[88]. Il est prudent, au cas où on le reçoit
+à rançon, de lui faire à la main une incision pour lui rappeler sa
+promesse. Si on néglige cette précaution, il revient peu après tuer par
+surprise son trop confiant créancier.
+
+Ceci est à rapprocher de ce que l'on dit du ouokolo. Si vous le frappez,
+il vous demande de lui donner un second coup. Ce serait une grave faute
+que d'accéder à sa demande. Un coup unique est mortel pour le Ouokolo.
+Le deuxième coup serait mortel à celui qui le porterait[89].
+
+[Note 88: Cf. les korrigans bretons.]
+
+[Note 89: Contes inédits des 1001 Nuits (De Hammer Tome II, p. 169,
+Hist. de Seïfol Molouk et de Bediol-Djemal) le génie qui supplie Saïd
+qui l'a frappé de lui donner un 2e coup et qui meurt du refus de Saïd
+de lui donner satisfaction alors qu'un 2e coup l'eut guéri de sa Ire
+blessure.]
+
+Allah, d'après les musulmans, ne reste pas toujours impassible en
+présence des méfaits de certains guinné trop malfaisants. Le châtiment
+d'un guinné par le pivert alors qu'il prépare la ruine d'un village.
+(Conte du NGortann) en est la preuve.
+
+Les guinné s'unissent assez volontiers à la race des hommes, les guinné
+mâles principalement car il semble ressortir du conte d'Anta que les
+femmes guinné s'y prêtent moins facilement. Comme exemple de ces
+dernières unions, je citerai les contes de Mamadou et d'Anta la
+guinné,--La guiloguina, La tâloguina,--La mounou de la Falémé,--Kelimabé
+et Moussa Nyamé (Contes des Gow. D.-Y.) Le cas le plus fréquent est
+celui où c'est une femme de race humaine qui épouse un guinné (Nancy
+Mâra--Kahué l'omniscient--Moussa Nyamé[90]--La femme de l'ogre--Le mari
+de Nantêné--Le cheval noir--Goloksalah et Penda Balou[91]).
+
+[Note 90: Contes des Gow (D.-Y).]
+
+[Note 91: Bérenger-Féraud.]
+
+Les enfants nés de ces unions tiennent en général du guinné plus que de
+la race humaine. Ils se sentent plus à l'aise parmi les guinné. Ainsi,
+dans le conte de La femme de l'ogre, le fils du guinné soustrait sa mère
+à l'appétit paternel mais, après l'avoir menée hors d'atteinte, il
+s'en retourne près des siens. En général ces métis sont des sortes de
+surhommes: des sages comme Kahué l'omniscient, des héros comme Moussa
+Nyamé. Kahué jouit d'une jeunesse prolongée au delà des limites
+normales.
+
+Ces unions ne sont pas heureuses et finissent de façon fâcheuse; aussi
+se contractent-elles généralement grâce à l'insincérité du prétendant
+qui dissimule sa véritable nature avant et même, dans la plupart des
+cas, après le mariage.
+
+Les guinné adoptent volontiers des enfants de race humaine et les
+enlèvent à leurs parents dans cette intention. Ils les instruisent, leur
+donnent certains pouvoirs de divination ou de prestidigitation[92]. Ils
+en font surtout des médecins capables de guérir les maladies et au
+besoin de les provoquer. Voir à ce sujet: Le kitâdo vengé--Les jumeaux
+de la pauvresse--Le fils adoptif du guinnârou,--L'orpheline et son
+frère,--Déro,--Les talibés rivaux, etc., etc.
+
+[Note 92: Samako Niembelé m'a rapporté le fait suivant: «Il y a à
+Kayes un nommé Diéna Moussa qui passe pour avoir été élevé par les faro.
+Un jour il m'a dit: «Samba donne-moi des kolas!--Je n'en ai pas, ai-je
+répondu--Mets des cailloux dans ta chéchia» Je l'ai fait et après
+quelques tours de passe-passe il me l'a rendue pleine de kolas. On dit
+que la faro lui a donné tous les grigris qu'il a».]
+
+Par contre, les guinné se débarrassent fréquemment de leurs enfants mal
+venus en les substituant à des enfants d'hommes. Les Peuhl appellent ces
+enfants des batitâdo. Cette croyance était celle des anciens Bretons
+et des Allemands[93]. Le conte d'Ondine est inspiré par cette idée,
+puisqu'il s'agit de faire acquérir, par la petite créature des éléments,
+l'âme immortelle dont elle est dépourvue. Quand il arrive à des
+indigènes d'avoir des enfants retardés dans leur développement et qu'ils
+soupçonnent d'être fils de guinné, ils peuvent obliger leurs parents à
+les reprendre en les exposant dans de certaines conditions et en les
+adjurant de retourner avec ceux de leur race. Le procédé breton et
+alllemand consiste à les obliger à parler de façon à se trahir par
+le timbre grêle de leurs voix puis à les fouetter jusqu'à ce que les
+korrigans ou Wichtelmoenner, leurs parents, accourent les reprendre[94].
+
+[Note 93: Voir Grimm et La Villemarqué: Barsaz-Brez.]
+
+[Note 94: Voir Die Wichlelmoenner et l'Enfant supposé
+(Barsaz-Breiz).]
+
+La durée de la vie des guinné n'est pas indéfinie, leur existence est
+longue et leur croissance lente et dès qu'ils ont atteint un âge avancé
+ils meurent pour recommencer à vivre.
+
+Quant aux konkoma ce sont, dit la tradition, des porcs épics qui
+renaissent dans les mêmes conditions.
+
+Outre les génies de différentes sortes que nous venons de passer en
+revue et les hommes de toutes professions, y compris celles de voleur,
+de griot, d'apiculteur et d'éleveur de poules, les personnages ci-après
+jouent leur rôle dans les contes: goules, vampires, sorciers et
+contre-sorciers, végétaux, minéraux, objets divers et abstractions
+variées: la faim, la mort, le mensonge et la vérité, etc, etc.
+
+Après avoir examiné rapidement ces divers personnages, j'étudierai
+aussi brièvement que possible les talismans, remèdes merveilleux,
+armes magiques et tous objets qui, sans être, à proprement parler, des
+talismans, présenteront un caractère surnaturel.
+
+Goules: Ybilis déterreur et mangeur de cadavres est une véritable goule
+(V. Flûte d'Ybilis).
+
+Vampires: Dans le conte peuhl: «Les mots magiques» il est parlé d'une
+soukoun âdio». Cette soukounâdio est le vampire suceur de sang. V. aussi
+La mangeuse de ses clients (conte kâdo) et Le vampire.
+
+Sorciers: Les sorciers jouent dans les contes un rôle assez fréquent.
+V. la tâloguina,--La sorcière punie,--Le chien-sorcier[95],--L'almamy
+caïman,--Le chat guinné de Saint-Louis (Ce dernier est plutôt une sorte
+de loup-garou comme le sont les sorciers dont parle Samba Atta Dabo dans
+L'ensorcelée de Thiévaly), les caïmans du Milo (Fadôro) etc. Contre
+cette engeance malfaisante il y a un remède. Lorsqu'ils se sont
+dépouillés de leur peau pour aller rôder dans la nuit sous une autre
+forme que leur forme naturelle, il faut saupoudrer la face interne de
+cette peau soit avec du sel soit avec du piment. Les sorciers sont
+alors à votre merci[96].
+
+[Note 95: Contes des Gow. L'hyène de Djenné (D-Y. _op. cit._).]
+
+[Note 96: V. Contes de Fadôro et du Vampire.]
+
+Il existe d'ailleurs des exorcistes ou conjureurs des sorciers: les
+bourhama (en ouolof) qui les obligent par leurs conjurations à réparer
+le mal causé. Ces exorcistes sont doués d'un pouvoir plus ou moins
+fort C'est sous la dictée de l'un d'eux qui se targue d'une puissance
+supérieure à celle de ses confrères, que j'ai transcrit le conte
+intitulé L'ensorcelée de Thiévaly. Chez les musulmans, ce rôle est tenu
+le plus souvent par les marabouts, chez les fétichistes bambara par les
+nama, chez les gourmantié, par les niogoudâno. Ces derniers combattent
+par des fumigations le mauvais sort jeté.
+
+On trouvera dans Bérenger-Féraud (_Op._ _cit._) quelques indications
+relatives à la croyance aux sorciers dans la Sénégambie.--Chez les
+Sénofo et les Bobo comme chez les Kissiens et les Kouranko, dès qu'une
+mort subite fait soupçonner le maléfice d'un sorcier, on procède à des
+épreuves destinées à révéler le nom de celui-ci. Le conte du Cheval
+de nuit documentera le lecteur sur ce point. Il y est procédé à un
+véritable interrogatoire du cadavre.
+
+On peut rapprocher de la croyance aux sorciers la foi en l'efficacité
+néfaste du mauvais oeil. Voir le Kitâdo vengé,--La chèvre au mauvais
+oeil, etc., etc. Les possesseurs du mauvais oeil sont d'ailleurs
+considérés comme des jettatori conscients, ce qui n'est pas toujours le
+cas, en Italie par exemple. La croyance au «cattio occhio» est générale
+en Orient et notamment en Turquie. Pline et Virgile en parlent ainsi que
+Théocrite. (V. Contes inédits des 1001 nuits, _op. cit._ Notes du Tome
+II p. 323).
+
+Comme végétaux figurant dans les contes il y a lieu de citer le riz (V.
+Le choix d'un d'un damel.)
+
+Comme minéraux: le caillou (Ntyi vainqueur du boa.)
+
+Comme choses diverses: le gigot, (Le sounkala de Marama), la boule de
+mil et la cravache (La nyinkona), la marmite (Hammat et Mandiaye), la
+sauce, les canaris et les calebasses (Bergère de fauves).
+
+Comme abstractions: La Mort[97] (V. La mort créancière,--L'intrus dans
+l'Aldiana [98], la Faim, Le choix d'un lanmdo, l'Humanité [Adina], le
+Mensonge et la Vérité)[99]. Voir aussi abstractions des contes ci-après:
+Kahué l'omniscient,--L'éléphantiasis de Moriba, les diverses parties du
+corps (Le procès funèbre de la bouche).
+
+Comme animaux fabuleux: le ouârasa, le mangeur d'hommes (Le plus brave
+des 3, le minimini), l'yboumbouni.
+
+[Note 97: Voir Delafosse: Le Ciel l'araignée et la Mort.]
+
+[Note 98: D'après le D. Cremer.]
+
+[Note 99: Conte de Froger.]
+
+
+TALISMANS
+
+
+Les talismans sont nombreux et variés Citons:
+
+La bague (Bissimillaye et Astafroulla, La bague aux souhaits--Mamadou et
+Anta la guinné--Mâdiou le charitable).
+
+Les oeufs ou les calebasses magiques (Hammat et Mandiaye,--Le sounkala
+de Marama--La conquête du dounnou--Anntimbé ravisseur du bohi).
+
+La cravache qui frappe d'elle-même (La nyinkona).
+
+La calebasse (ou le canari) inépuisable (La nyinkona et La bergère de
+fauves.)
+
+Le tapis volant (Mamadou et Anta la guinné).
+
+La poudre magique qui rend intelligible le langage des bêtes (Le lièvre
+et le dioula).
+
+La poudre magique qui fait sortir de terre un tata avec sa population et
+son bétail (La revanche de l'orphelin et Le pupille du cailcédrat).
+
+L'arme qui assure le pouvoir à son possesseur (sagaie de Binanmbé, fusil
+de Molo)[100]
+
+[Note 100: Le sabre de Malick Sy roi des Diawara (Lanrezac) celui
+d'Alioun (Faveurs aux nouveaux convertis) (B.F.).]
+
+Le bonnet qui rend invisible[101] (Contes des Gow: Sanou Mandigné).
+
+[Note 101: V. Contes des Gow: Sanou Mandigné (D.-Y. _op. cit._). V.
+Grimm et aussi Chamisso. Pierre Schlemihl.]
+
+L'onguent qui contraint les gens à ramasser de l'herbe jusqu'à
+épuisement (Bilâli).
+
+Le grigri révélateur d'aînesse (Bilâli.--Les quatre fils du chasseur).
+
+L'onguent léthargique (Fatouma Siguinné).
+
+Le grigri de malice[102] et d'habileté dans la friponnerie (MBaye Poullo
+et Le grigri de malice).
+
+[Note 102: V. Manuel des pères de Brouardou.]
+
+Le grigri de bravoure (L'homme au piti).
+
+Le grigri de science (Mâdiou le charitable).
+
+
+ARMES MERVEILLEUSES.
+
+Le grigri de victoire (Yamadou Hâvé).
+
+Le fusil qui tue quantité de gens d'un seul coup (A.-S. Niânyi.--S.-G.
+Diêgui.--La bague aux souhaits).
+
+La poudre à tuer le gibier (La lionne et l'hyène).
+
+La barbiche meurtrière (Même conte. Le bouc et l'hyène à la pêche).
+
+Le sabre qui coupe des têtes multiples d'un coup unique (Voir B.-F.
+Faveurs aux nouveaux convertis).
+
+
+REMÈDES SOUVERAINS.
+
+Les drogues des «Talibés rivaux».
+
+Les remèdes de Déro.
+
+Ceux de Ntyi le patient (Les deux Ntyi).
+
+
+OBJETS MERVEILLEUX AUTRES QUE DES TALISMANS[103].
+
+L'arbre prophétique du Boundou (Amady Sy)[104].
+
+Le canari-aigrette (Le canari merveilleux).
+
+La graisse et les boyaux de Takisé (Le taureau de la vieille).
+
+L'arbre aux fruits d'or.
+
+Le baobab rempli d'or (Les présents des faro).
+
+[Note 103: J'entends par là ceux qui ne sont pas affectés à l'usage
+d'un possesseur unique et n'ont pas pour objet unique le bien de ce
+possesseur.]
+
+[Note 104: Cf. les chênes de Dodone.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE IV
+
+PERSONNAGES DES FABLES.
+
+SOMMAIRE: _Les fables et leurs acteurs._--Personnages non-merveilleux
+des fables et des contes.--Les professions mises en scène.--But des
+fables indigènes.--Sont-ce des satires sociales?--Les deux
+grands premiers rôles.--Le lièvre roublard et sceptique, mais
+serviable.--L'hyène stupide et crédule, féroce, vorace et
+infatuée.--Divers sobriquets de l'hyène.--Son rôle dans les
+contes.--Rôle de l'homme dans les fables.--Portrait peu flatté.--Animaux
+divers jouant un rôle fréquent dans les fables.--Le roi des animaux dans
+la littérature indigène: lion, éléphant et hyène; le riz.
+
+On ne saurait dire de ces fables, comme de celles de La Fontaine par
+exemple, qu'elles ont le caractère d'un enseignement voulu de morale
+pratique. Moraliser n'est pas leur principal but et s'il leur arrive de
+formuler un précepte de cette sorte c'est par hasard pur et sans que le
+conteur ait cherché à le faire.
+
+Les fables ne sont pas non plus--comme on aurait tendance à le croire
+au premier abord--des sortes de fabliaux satiriques dans le genre des
+récits analogues du Moyen-Age. Elles ne visent pas, à travers l'hyène,
+la brutalité et l'avidité des puissants et n'exaltent pas, dans le
+lièvre, la roublardise de la faiblesse opprimée. Du moins il ne me le
+semble pas.
+
+On pourrait objecter pourtant que la société animale comporte, dans
+les fables, une hiérarchie rappelant d'assez près celle de la société
+indigène. A la tête des animaux se trouve un roi qui est soit
+l'éléphant, soit le lion, soit même l'hyène[105] et, qui pis est,
+l'araignée (chez les Agni). Le noir qui a conçu les guinné comme
+semblables aux hommes, au point de vue du caractère, imagine de même les
+animaux organisés en société semblable à la sienne mais il n'a pas
+pour but, en adoptant cette conception, de railler, sous un voile
+d'allégorie, la constitution du groupement social dont il fait partie.
+Il lui semble qu'il n'existe qu'une forme de société possible: la
+sienne, et il ne songe pas à se fatiguer l'imagination à rêver d'une
+autre organisation sociale.
+
+[Note 105: Conte de La lionne et l'hyène.]
+
+Les fables indigènes sont donc des récits exclusivement destinés à
+l'amusement des auditeurs et n'ont nullement pour but d'enseigner la
+morale, fût-elle uniquement pratique, ni de dénoncer les abus sociaux.
+
+Parmi ces récits, les plus nombreux--et de beaucoup--sont ceux qui
+rapportent les bons tours joués par maître lièvre à l'hyène, son ennemie
+intime. Généralement ces bonnes farces se terminent tragiquement pour la
+bête couarde féroce et stupide qui en est l'objet, mais la bassesse de
+son caractère nous l'a rendue, par avance, si antipathique et ridicule
+qu'on applaudit de tout coeur à la victoire du kékouma (le rusé
+compère).
+
+Ce dernier a, d'ailleurs, toute sorte de droits à la sympathie. Toujours
+serviable, du moment qu'il ne s'agit pas de fournir un travail qui le
+fatiguerait, mais simplement de donner un malin conseil ou de suggérer
+une heureuse idée, absolument désintéressé, et ne réclamant pas de
+récompense pour ses bons offices, comment ne lui souhaiterait-on pas
+réussir dans ce qu'il entreprend?
+
+Avec cela rien moins que naïf! S'il oblige gratuitement, ce n'est pas
+qu'il se fasse illusion sur la gratitude de ses obligés. Tout en les
+aidant, il les guette du coin de l'oeil afin qu'ils ne lui jouent pas
+quelque mauvais tour tandis qu'il s'emploie à leur rendre service (V.
+L'homme, le caïman et le lapin[106],--Le lièvre, la panthère et les
+antilopes[107]). Il trouve sans doute sa rémunération dans cette
+satisfaction d'orgueil qu'il éprouve à voir que tous, même les plus
+forts, sont contraints d'avoir recours à son intelligence. Pour ce qui
+le concerne, il n'est point de mauvais pas dont il ne se tire à son
+honneur. Une fable le montre pris au piège (un piège grossier)[108] mais
+on ne le garde pas longtemps (V. Le forage du puits). Quant à celle
+du Hibou et du lièvre, c'est le seul cas où le lièvre commette
+véritablement un impair et ne le rachète pas par son ingéniosité.
+
+[Note 106: Arcin, _op. cit._]
+
+[Note 107: Barot _(op. cit.)._]
+
+[Note 108: Voir une aventure analogue dans les fables sur le «vieux
+frère Lapin». Collection Larousse. De même, pour le lièvre utilisant
+l'hyène comme monture. Rien de plus naturel. Ces traditions ont été
+apportées par les noirs d'Afrique en Amérique. (Lapin est ici pour
+lièvre. Arcin emploie aussi ce mot le plus souvent).]
+
+Je l'ai dit, il ne montre pas une ardeur immodérée pour le travail.
+Pourquoi se donnerait-il de la peine puisqu'avec un petit effort
+d'intelligence il arrive aisément à faire son profit de ce que les
+autres ont créé pour eux-mêmes? (V. Le forage du puits,--La case des
+animaux de brousse,--Le lapin, la hyène et l'éléphant). Il élabore de la
+ruse aussi naturellement, je dirais presque aussi inconsciemment, qu'il
+boit, mange ou respire. Et ce n'est pas un mince titre à l'admiration
+des noirs.
+
+Qu'il figure dans les contes ou dans les fables, c'est toujours à son
+honneur, différent en cela de l'hyène, dont le rôle est beaucoup plus
+relevé dans les contes que dans les fables où son sort constant est
+celui de la dupe. Maître lièvre dupe toujours en spéculant sur les
+défauts de ceux à qui il a affaire: gourmandise ou vanité. C'est un
+psychologue averti; en dépit de sa faiblesse il vainc invariablement
+et c'est peut-être à cause de cette faiblesse même qu'on l'a opposé à
+l'hyène forte et brutale pour le piquant du contraste. Son triomphe,
+devient de ce fait, encore plus significatif que celui du renard sur le
+loup dans les fabliaux de notre pays.
+
+Vis-à-vis de l'homme, c'est en ami qu'il se comporte toujours[109]. Il en
+serait fort mal récompensé s'il était d'un naturel confiant mais sire
+lièvre escompte d'avance l'ingratitude de son obligé, ce qui lui permet
+d'en esquiver les manifestations.
+
+[Note 109: Voir Arcin, (L'homme le caïman et le lapin, _op. cit._) et
+Mgr Bazin (Le caïman Dict. Bambara).]
+
+Le lièvre est souvent figuré, la kora en main. Serait-il une
+personnification du griot rusé tandis que l'hyène serait celle du
+pitre de bas étage: le founé opposé au diéli? Ce point serait assez
+intéressant à élucider; mais je n'ai pas d'éléments d'appréciation assez
+sûrs pour me prononcer là-dessus.
+
+Comme toutes les dupes, l'hyène, victime du lièvre, n'en a pas moins
+sans cesse recours à lui et nul autre que lui n'a sa confiance.
+Veut-elle s'associer à quelqu'un pour une entreprise? C'est au lièvre
+qu'elle s'adresse et c'est lui qu'elle charge d'en élaborer le plan. Et
+pourtant ces associations ne lui réussissent guère! (V. Arcin, Le lapin,
+l'hyène et le somono, etc). Ceci est bien observé. Dans la vie ne
+voyons-nous pas la dupe aller instinctivement au charlatan, dédaignant
+l'honnête associé qui ne force pas l'attention par une jactance
+exubérante ou des dehors artificiels?
+
+L'hyène n'est pas seulement sotte et crédule, elle se signale en toute
+circonstance par son insigne mauvaise foi, mauvaise foi de brute qui se
+sait forte et qui n'allègue de prétexte que pour railler celui qu'elle
+peut écraser s'il ne feint pas de prendre pour argent comptant sa
+grossière explication. Malgré cela, son machiavélisme rudimentaire se
+retourne fatalement contre elle sitôt qu'elle a affaire au kékouma.
+
+Quant à son avidité gloutonne, elle la manifeste dans tous les contes
+(V. notamment Les oeufs de blissiou.--L'hyène, le lièvre et le taureau
+de guina.--La case de cuivre pâle). Elle ne peut retarder d'un instant
+l'heure de la bombance et se met l'imagination à la torture pour hâter
+le départ du lièvre, son guide, vers le lieu du festin.
+
+Comment elle se comporte envers ceux qu'elle appelle ses amis, c'est
+ce que nous montrent les contes de L'hyène et l'homme son compère.--La
+famille Diâtrou à la curée. Les avanies qu'elle subit ne l'empêchent
+pas de rester infatuée d'elle-même au plus haut point. Ses enfants
+commettent-ils une maladresse? elle est prompte à les renier et à les
+taxer de bâtardise car quiconque ne lui ressemble pas intellectuellement
+ne peut être né de ses oeuvres.
+
+Quand au courage, elle montre une prudence excessive qui ressemble à tel
+point à la couardise qu'il est aisé de la confondre avec ce sentiment.
+Une plume d'autruche piquée devant l'orifice de son terrier suffit pour
+la terroriser et la contraindre à subir dans cette retraite les tortures
+de la faim.
+
+En un mot l'hyène a tous les défauts et pas une qualité.
+
+_Ses sobriquets._--L'hyène est un des animaux qui ont le plus de
+sobriquets: chose ou être de nuit (Souroufin), le puant (Soumango),
+le bourricot de nuit, le déterreur de cadavres (Soubobâra), Dioudiou,
+(onomatopée), Diâtrou, Souroukou, Niénemba (le pitre femelle). Le nom de
+genre est «nama».
+
+Je ne m'arrêterai pas davantage sur les autres animaux qui figurent dans
+les fables de ce recueil et--en tant que véritables animaux--dans les
+contes. Bien peu manqueraient à l'appel de ceux qui foisonnent sur la
+terre d'Afrique. Je ne vois guère que la girafe, le chacal ou le canard
+dont il ne soit pas parlé dans ceux que je reproduis ici. Ceux qui se
+représentent le plus souvent sont le boa, le charognard ou vautour
+d'Afrique, le lion, la chèvre, la mouche, le singe pleureur, le chien,
+le boeuf, la pintade, l'autruche, la tortue, l'oiseau-trompette, le
+cheval, le lézard, la panthère.
+
+Je noterai cependant que le chien semble symboliser l'indiscrétion et
+le bavardage (V. Le chien et caméléon et conte de Delafosse: La mort du
+chien). Le singe, comme l'homme son semblable, y incarne l'ingratitude
+(V. le singe ingrat--Le lièvre et les pleureurs). Il représente en outre
+l'humeur de malfaisance.
+
+J'ai dit que l'homme n'est que rarement présenté à son avantage dans les
+fables[110] où il est mis en contact avec les animaux[111]. Dans les contes
+et fables de cette nature, les griefs des animaux contre lui sont
+énumérés soit de façon acrimonieuse, soit d'une manière plaisante, mais
+toujours en grande abondance et on est obligé de reconnaître que le
+portrait est exact et justifie la pointe du fabuliste français que le
+plus pervers des animaux:
+
+Ce n'est point le serpent, c'est l'homme[112].
+
+[Note 110: Voir p. l'homme, Ingratitude, L'hyène machiavélique et,
+Arcin, L'homme, le caïman et le lapin.]
+
+[Note 111: V. La Fontaine. Fables.]
+
+[Note 112: Si vous n'étiez si ingrats (préambule constant des offres
+de service). V. Le caïman.]
+
+Puisque je suis amené à parler de La Fontaine, je citerai quelques
+fables de lui auxquelles certains détails des contes et fables indigènes
+nous font penser: Livre VIII, 3. Le lion, le loup et le renard (Cf.
+Ingratitude--Le bouc et l'hyène à la pêche). Le chat et les deux
+moineaux (Cf. Les calaos et les crapauds). Le coq et le renard. Livre
+II, 15 (Cf. L'hyène et le bouc à la pêche et L'hyène et le pèlerin).
+
+En revanche, on chercherait vainement une fable indigène analogue à La
+cigale et la fourmi. Les noirs y donneraient délibérément tort à la
+fourmi, tant ils confondent aisément l'économie et la prévoyance avec
+l'avarice. (Voir à ce sujet leurs contes sur les avares). De même, ils
+sont trop vaniteux pour goûter la leçon de la fable «Le renard et le
+corbeau» et, si vraiment les griots sont pour quelque chose dans la
+conception des contes et des fables, on comprendra qu'ils ne soient
+guère disposés à prêcher une morale si contraire à leurs intérêts.
+
+Les animaux ont leur roi comme ceux de notre littérature «fablesque»,
+mais ce n'est pas toujours, le lion. Pour la plupart des races, c'est
+l'éléphant, la plus robuste, sinon la plus féroce, des bêtes de la
+brousse; pour d'autres, c'est le lion; pour quelques autres ce sera
+l'hyène et même... l'araignée. Celle-ci mériterait la royauté par sa
+rouerie et son intelligence, si on en croit les Agni. Je ne parle que
+pour mémoire de la royauté du riz, cette royauté étant toute allégorique
+dans le conte où les animaux la proclament (Choix d'un lanmdo).
+
+
+
+
+ CHAPITRE V
+
+DÉDUCTIONS POUR LA COMPRÉHENSION DE LA PSYCHOLOGIE INDIGÈNE.--CONCLUSION
+
+SOMMAIRE: Révélation par les contes et fables, non de ce que sont les
+noirs, mais de ce qu'ils rêvent d'être, tant au point, de vue idéal
+qu'au point de vue pratique.--Quelques aphorismes de morale des
+apologues.--Psychologie succincte des indigènes.--A) Sentiments: 1°
+Sentiments affectifs. Sentiments de famille. Conception de la beauté.
+Instinct sexuel.--2° Sentiments religieux préislamiques. Sociabilité.
+Solidarité raciale. Esprit d'association. Dévouement au maître.
+Magnanimité. Reconnaissance. Charité. Humeur hospitalière. Respect de la
+vieillesse. Sentiments envers les animaux, envers les captifs. Vanité.
+Sens de l'ordre et de la discipline.--B) Idées; Indifférence pour
+la vie. Admiration du courage, de la ruse. Considération pour la
+complaisance, la courtoisie. Indulgence pour la paresse ingénieuse.
+Mépris de l'envie, de l'avarice, de l'humeur fanfaronne, de la
+prétention, de l'ivrognerie, de l'intempérance verbale et de
+l'indiscrétion. Goût pour les paris risqués.--Les hypothèses
+cosmogoniques, ethniques et zoologiques des noirs.--Conclusion.--But
+de l'auteur: planter des jalons pour faciliter le travail de ceux qui
+voudront approfondir une matière digne d'une étude plus poussée que
+celle-ci.
+
+Il me reste, pour en finir, à relever quelques indications de
+psychologie, découlant des récits du présent recueil. Assurément on ne
+peut conclure de façon ferme que le noir présente les défauts ou possède
+les qualités qu'il attribue aux héros de ses récits. Cela équivaudrait à
+juger des Français d'après les oeuvres de Ponson du Terrail ou de Xavier
+de Montépin et des déductions ainsi basées n'aboutiraient qu'à de
+grossières erreurs. Ce que l'on peut dire simplement c'est que nous
+retrouverons dans les contes et fables les tendances idéales et
+théoriques de la race dont ils émanent.
+
+La geste de S.-G. Diêgui, notamment, nous révèle l'esprit chevaleresque
+des Torodo et, si l'on peut parfois comparer une période de notre
+évolution à l'état présent de la civilisation chez telle ou telle race
+indigène, il n'y aurait aucune audace à admettre des rapports marqués
+entre la mentalité des Torodo et celle de nos belliqueux ancêtres des
+premiers temps du Moyen-Age.
+
+De même, les contes gaillards nous confirmeront dans cette idée que la
+paillardise existe toujours--avouée ou non avouée--au fond du coeur de
+toutes les races.
+
+Les apologues et les fables sont intéressants en ce que leurs
+conclusions nous montrent sans équivoque de quelle façon l'indigène
+comprend l'existence au point de vue pratique.
+
+J'en extrais dès à présent quelques maximes. «Le besoin seul nous
+apprend la juste valeur de ce qui sert à le satisfaire» (Le choix d'un
+lanmdo).--«Les chefs s'entendent entre eux comme larrons en foire et
+toujours les petits seront par eux tenus à l'écart» (Kahué--Le fils du
+sérigne--Les trois frères en voyage).--«Mieux vaut peu de nourriture
+et point de soucis que de la nourriture à satiété et des ennuis à
+l'avenant» (Les trois frères en voyage--Kahué).--«Il ne faut pas se
+confier aux femmes» (Guéhuel et damel,--Mariage ou célibat?--Le riche et
+son fils).--«Il n'est personne au monde qui ne trouve plus fort que soi»
+(Hâbleurs bambara et divers analogues signalés plus haut).--«Chassez
+le naturel, il revient au galop». (L'hyène et le lièvre aux
+cabinets,--Chassez le naturel).--«Pour garder son pouvoir, un talisman
+doit rester caché»[113] (Le koutôrou porte-veine, etc.).--«Il faut se
+méfier de la bouche, c'est elle qui nous trahit». (V. La tête de
+mort).--«Un fils adoptif n'a pas pour son père les sentiments d'un
+fils»--(Guéhuel et damel). «La vérité doit parfois être atténuée ou même
+cachée» (Hammat et Maudiaye[114]).
+
+[Note 113: Ce qui peut se traduire symboliquement par ceci: l'homme le
+mieux armé contre les autres sera le moins expansif.]
+
+[Note 114: V. aussi, L'ami indiscret, Bérenger-Féraud.]
+
+On pourrait citer bon nombre d'aphorismes de ce genre, mais je ne
+prétends pas épuiser le sujet et je m'en tiendrai là.
+
+
+PSYCHOLOGIE INDIGÈNE.
+
+Pour un lecteur attentif, il ressortira aisément de la lecture des
+récits de ce recueil une impression, sinon très nette du moins très
+exacte, de la mentalité des indigènes. Et l'impression ainsi obtenue
+sera de beaucoup plus instructive que celle que pourraient donner toutes
+les définitions imaginables.
+
+1°_Sentiments affectifs_.--Prenons d'abord parmi les sentiments
+affectifs l'amour des parents pour leurs enfants et réciproquement celui
+des frères et soeurs entre eux. Nous trouverons moins d'exemples d'amour
+paternel que d'amour filial, en ce qui concerne le père du moins. Il est
+même plusieurs contes qui paraissent en contradiction avec la notion des
+devoirs de dévouement des parents envers leurs enfants chez les peuples
+de race blanche. Dans le conte peuhl de La Mauresque, dans celui
+(gourmantié), de Diadiâri et Maripoua, dont le premier est une réplique
+partielle, dans le conte du Fils adoptif du guinnârou, les parents
+refusent de sacrifier leur vie pour ressusciter leur fils mort[115]. De
+même, le père de Hammadi Bitâra (conte de Fatouma Siguinné) sacrifie
+bien légèrement son fils à de faibles soupçons. De même encore le
+kuohi[116] dans «Le joli fils de roi».
+
+[Note 115: C'est le thème d'Alkestis d'Euripide où la femme se dévoue
+à la place du père et mère de son mari pour sauver la vie à celui-ci.]
+
+[Note 116: Roi, en haoussa.]
+
+Cependant on peut opposer à ces exemples l'amour, allant jusqu'à la plus
+extrême faiblesse, d'Amady NGoné pour son fils[117] indigne Biroum Amady;
+les parents sacrifiant leurs biens puis leur vie pour sauver leur fille
+(L'implacable créancier); la mère de la jeune mariée vengeant sa fille
+que le père n'a pas le courage de venger. (Une leçon de courage). En
+général, la mère manifeste une affection plus profonde que le père pour
+ses enfants, ce que l'on constatera chez les mères de toute race (V. le
+conte du prince qui ne veut pas d'une femme niassée.--La lionne et le
+chasseur--Mamady le chasseur--La lionne et l'hyène).
+
+[Note 117: V. Bérenger-Féraud, _op. cit._ Amady NGoné et son fils.]
+
+Il semble résulter de certains contes; L'hyène, le lièvre et
+l'hippopotame--Goumbli-Goumbli-Niam, que les parents ont, comme la mère
+du Petit Poucet, une préférence pour le dernier-né.
+
+L'exemple de fils ingrats envers leurs parents ne se rencontre que dans
+le conte de Bérenger-Féraud déjà cité. Les noirs n'ont guère hérité
+de l'irrespect de leur ancêtre Cham pour son père Noé. La voix du
+sang--cette voix du sang dont le mélodrame a tant abusé--parle
+éloquemment au coeur des jeunes noirs, si l'on en croit le conte
+intitulé «L'épreuve de la paternité», où les fils adultérins, bien
+qu'ignorant leur origine réelle, font franchir délibérément à leurs
+chevaux le corps du mari de leur mère, alors que les véritables fils se
+refusent à cette épreuve, malgré tous leurs efforts pour obéir à l'ordre
+formel de leur père.
+
+Les contes d'orphelines et de marâtres témoignent aussi du profond amour
+filial des noirs. Voir encore le dévouement de la fille du massa se
+sacrifiant, dans le conte ainsi intitulé, pour garder le pouvoir à son
+père.
+
+Cet amour des enfants est susceptible de s'atténuer sous l'influence
+de certaines considérations. Aussi NDar ne pardonne pas à sa mère de
+l'avoir abandonné et S.-G. Diêgui condamne le frère de son père à la
+mendicité après l'avoir réduit à la déchéance. Le lionceau (Le lionceau
+et l'enfant) tue sa mère pour venger celle de son camarade que la lionne
+a dévorée. Diéliman aussi tue sa mère pour sauver sa femme (La sorcière
+punie). Deux contes (Quels bons camarades! et Les deux intimes) nous
+montrent des fils aidant leurs camarades à tromper leur père et cela
+(dans le conte: Quels bons camarades!) avec leur propre mère.
+
+Dans ces derniers contes, la puissance de l'amitié chez les noirs est
+fortement mise en relief. On pourrait dire que cette parenté d'élection
+qu'est l'amitié crée souvent des liens beaucoup plus solides que la
+parenté de sang.--Le titre de frère, donné à un camarade, caractérise
+l'amitié à son plus haut degré. Cela ne signifie pas cependant qu'entre
+frères il y ait une affection bien résistante. Le frère est représenté
+jaloux de son frère (Le joli fils du roi.--Les perfides conseillers).
+Souvent la soeur aînée abdique d'un coeur léger son rôle de protectrice
+d'un frère plus jeune (V. La revanche de l'orphelin).--Par contre, je
+citerai un conte dans lequel un frère montre un dévouement très grand à
+son cadet (V. L'ancêtre des griots).
+
+Je ne déduirai pas de deux contes où les frères entretiennent des
+relations avec leurs soeurs que l'inceste soit chose courante parmi les
+noirs. Ce serait généraliser hâtivement (V. Bénipo et ses soeurs et
+l'Origine des pagnes). (En France le conte de Peau d'Âne nous représente
+bien un roi désireux d'épouser sa fille). Ce n'est pas qu'il n'existe
+des allégations en ce sens, mais affirmer n'est pas prouver.
+
+De marâtre à enfants d'un premier lit il ne saurait y avoir d'affection.
+De très nombreux contes en témoignent et notamment ceux ci-après: Sambo
+et Dioummi--Le sounkala de Marama. Je n'en vois qu'un seul où une
+marâtre ait le beau rôle. C'est celui de La marâtre punie.
+
+Le beau-père est, au contraire, généralement présenté sous le jour le
+plus favorable. Il montre autant de tendresse pour l'enfant du premier
+lit que pour ceux qu'il a eus de sa propre femme; souvent il n'est payé
+que d'ingratitude par son fils adoptif (V. Guéhuel et damel et le conte
+de B.-F. Kothi Barma).
+
+Continuant cet examen rapide des sentiments familiaux des noirs, nous
+en venons à l'amour conjugal. Ici l'amour en général a des droits plus
+sérieux au qualificatif de désir qu'à l'épithète de platonique. Il y a
+pourtant dans la littérature indigène des histoires d'amour purement
+spirituel (V. en ce sens: Les inséparables,--La Mauresque,--Diadiâri et
+Maripoua [1ère partie],--Amadou Sêfa Niânyi[118]). On rapporte même des
+exemples de fidélité excessive: les amants fidèles, la femme d'Ibrahima
+(Ibrahima et les hafritt) qui attend son mari neuf ans mais finit tout
+de même par se remarier.
+
+[Note 118: Voir également B-F., Ballade de Diudi.]
+
+En revanche, les histoires de maris trompés sont innombrables. Le noir
+les prend gauloisement et considère que la jalousie est une maladie
+quelque peu ridicule puisqu'elle s'obstine à empêcher l'inévitable.
+Peut-être se console-t-il tout simplement, en raillant le voisin, d'une
+infortune à laquelle lui aussi n'échappera pas.
+
+Il sait que toute précaution restera vaine (La précaution inutile), que
+jamais homme ne sera assez malin pour obliger sa femme à la fidélité, si
+roublard soit-il d'autre part; (V. L'hyène commissionnaire). Aussi la
+jalousie tragique semble-t-elle assez rare, si l'on en croit les contes,
+car je n'en vois qu'un seul où le désir exaspéré amène une tragédie
+domestique (V. B.-F., Le beau-frère coupable). Encore, dans ce conte,
+est-ce le beau-frère qui tue parce qu'il ne peut amener sa belle-soeur à
+céder à ses instances.
+
+En général la femme inspire aux noirs aussi peu d'estime qu'elle leur
+fait, par contre, éprouver de désirs violents. Ils la tiennent pour
+bavarde et incapable de stabilité dans ses affections. Lui confie-t-on
+un secret, elle s'empresse de le trahir par étourderie ou par
+malignité (Guéhuel et damel--Le koutôrou porte-veine--Le riche et son
+fils--Malick-Sy)[119]. Dans le conte de Diadiâri et Maripoua, celle-ci,
+qui avait offert sa vie en sacrifice pour sauver Diadiâri, le trahit
+ensuite pour un amant qu'elle croit plus riche et tend à ce dernier
+l'arme qui doit tuer son mari. De même, Ashia trompe Amadou Sêfa, qui
+l'a sauvée du serpent, avec un amant qu'elle juge cependant inférieur
+à son mari, comme elle le lui exprime sans équivoque dans le cours du
+récit.
+
+[Note 119: Lanrezac (_op. cit._).]
+
+De même, la femme cherche toujours à desservir ses co-épouses et même
+à les faire périr si cela lui est possible (v. La femme-biche.--La
+gourde.--Les trois femmes du sartyi.--L'hermaphrodite.--Takisé.--Les
+deux sinamousso.--Jalousie de co-épouse.--L'implacable créancier, etc.,
+etc.). Après la mort de celle-ci, c'est sur les enfants de la co-épouse
+qu'elle se venge (v. les contes de marâtre cités plus haut).
+
+De ce qui précède on peut conclure--ce que confirment les faits--que le
+noir possède, fortement accentué, le sentiment de la famille. Il aime sa
+mère et honore son père mais est moins fortement attaché à ses frère
+et soeur en ce sens que son affection pour ceux-ci peut plus aisément
+s'affaiblir par suite des constants froissements du contact quotidien.
+Quant aux questions d'intérêt c'est une cause de zizanie peu importante,
+étant donnée la constitution patriarcale de la famille indigène, où la
+qualité de chef est toujours déterminée par des règles précises.
+
+Au point de vue désir sexuel, on pourrait croire le noir plus proche
+de la bestialité que le civilisé mais il n'y a qu'une différence
+d'épaisseur dans le vernis. D'après les contes, ce désir se manifeste
+avec violence chez le noir. Bilâli inspire un appétit si violent aux
+filles qu'il rencontre sur sa route qu'elles mettent à mort leurs
+parents pour lui ouvrir la route sur laquelle elles le suivront
+docilement [120]. De son côté lui et son compagnon acceptent volontiers
+la mort en échange de la possession de femmes qu'ils désirent (v.
+Bilâli--L'homme au piti, etc.).
+
+[Note 120: Voir aussi le désir de la femme de Kélimabé (D.-Y) pour son
+beau-frère et aussi l'amour violent qu'inspire celui-ci à la fille d'un
+chef. V. le conte de B.-F.: Les deux amis peuhl.]
+
+Il est rare qu'une considération quelconque combatte l'effet de ce
+désir. Cependant un conte de B.-F.: Les deux amis peuhl, montre, par
+exception, le conflit du devoir et du désir et même le triomphe du
+devoir.
+
+A côté du désir sexuel, il y a place pour l'amour véritable, né d'une
+émotion esthétique en présence de la beauté soit physique soit morale.
+La ligne de démarcation est malaisée parfois à tracer. Il semble
+pourtant que le sentiment soit pur encore dans le conte de Bala et
+Kounandi, dans Lansêni et Maryama (Barot) et dans Amadou Sêfa Niànyi.
+Chez Amadou Sêfa, il triomphe de l'infidélité d'Ashia et celle-ci reste
+pour lui une sorte de joyau qu'il enchâsse dans le précieux écrin d'une
+chaise d'or. Pour satisfaire ses moindres désirs, il envoie à la mort
+sans scrupule. Il ne lui demande que de rester belle. La Beauté lui
+tient lieu de toute autre vertu.
+
+Sur la conception indigène de la beauté physique, les contes renferment
+peu de détails. On parle des pieds petits de S.-G. Diègui, mais sans
+commenter davantage. Dans le conte de Hammadi Diammaro, le conteur,
+sur mon invitation, a décrit les perfections d'une femme telle qu'elle
+devrait être à son sens pour être tenue pour jolie[121]. Il est délicat
+d'insister en pareille matière. Le conteur, pour flatter l'Européen,
+prendrait comme type de la beauté pure les traits de la race blanche.
+
+[Note 121: Voir également Le mariage de Niandou.]
+
+Ce ne serait donc que sous les plus expresses réserves que j'accepterais
+les indications du Dr Barot, ainsi formulées dans sa brochure «L'Ame
+soudanaise»:
+
+«_Il m'est arrivé personnellement d'interroger souvent les Noirs. Chez
+nous ils préfèrent les hommes grands à nez droit, portant la barbe,
+noire de préférence. Ils admirent beaucoup nos cheveux lisses. Ils se
+moquent de nos pieds rétrécis déformés par les chaussures; les yeux
+bleus leur plaisent davantage[122].
+
+[Note 122: Je ne serais pas surpris que ces éloges correspondent au
+signalement de l'interrogateur.]
+
+«Chez eux ils regardent comme les plus beaux et les plus belles ceux
+dont les traits_ _du visage et la couleur de la peau se rapprochent le
+plus de la race blanche_».
+
+Une seule certitude ressort, à ce point de vue, des contes que je
+connais, c'est que la marque cicatricielle, la balafre faciale, en quoi
+nous avons tendance à voir un ornement, ne présente pas d'attrait pour
+les noirs qui la considéreraient au contraire comme disgracieuse, s'il
+faut en juger par les contes, très nombreux et d'origines très diverses,
+où jeunes filles et jeunes gens recherchent, pour l'épouser, un jeune
+homme ou une jeune fille qui ne soit pas défiguré par des marques de
+cette nature (v. La femme de l'ogre,--Le boa marié,--L'anguille et
+l'homme au canari,--Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée).
+
+_Amitié_.--Le noir apporte à l'amitié une ardeur excessive et rendrait
+aisément des points à Oreste et Pylade, à Nysus et Euryale. Cette amitié
+va jusqu'à des extrémités qui peuvent nous choquer, à moins qu'elles ne
+nous paraissent héroïques... d'un héroïsme que nous ne serions pourtant
+guère tentés d'imiter. Le cas de ces fils sacrifiant l'honneur de leur
+père à la passion de leur intime ami (Quels bons camarades! Les deux
+intimes), du lionceau tuant sa mère pour venger celle de son ami, de
+Bassirou oubliant qu'Ismaïla a tué le fils d'un ami par rage de voir la
+mère de celui-ci résister à sa convoitise (Bassirou et Ismaïla), de ce
+peuhl qui, pour sauver son ami mourant de désir, lui cède sa propre
+femme[123], tout cela montre que la fraternité d'élection inspire des
+sentiments aussi forts pour le moins que la fraternité du sang.
+
+Il est bon de noter en passant que l'histoire de Mafal, dans
+Bérenger-Féraud, témoigne d'un certain scepticisme quant au dévouement
+des amis dans l'adversité[124]. On se rappellera aussi le dicton de Kothi
+Barma dans le conte de Bérenger-Féraud. «On a parfois un ami, on n'en a
+jamais plusieurs» (cf. le conte de L'hyène et l'homme son compère).
+
+[Note 123: Cf. les contes de B.-F., Les deux amis peuhl, et celui de
+la coquette où se trouve un trait de l'histoire de Damon et Pythias (Les
+deux amis brouillés par une maîtresse).]
+
+[Note 124: Noter la ressemblance de cette histoire avec Timon le
+Misanthrope.]
+
+2º _Idées religieuses.--Sociabilité._--Si nous écartons d'emblée les
+contes--relativement peu nombreux dans ce recueil--d'inspiration
+musulmane, on trouvera peu d'indications sur les idées religieuses des
+noirs.
+
+Le dieu des Gourmantié: Outênou est, comme son confrère Ouinndé, dieu
+des Môssi, un potentat assez bénin qui philosophe, par le truchement de
+ses envoyés, avec les serviteurs plus ou moins sincères d'Allah, son
+concurrent envahissant. Quant à NGouala (ou Nouala), sorte d'Allah
+déformé à l'usage des Bambara fétichistes évoluant vers le monothéisme,
+c'est, lui aussi, une personnalité pleine de «bonace», un roi d'Yvetot,
+parfois à court d'argent, qui se voit obligé d'avoir recours aux humains
+de temps à autre quand l'arrivée d'hôtes inattendus ou la mort de sa
+belle-mère lui occasionnent des dépenses inaccoutumées.
+
+Outênou connaît les faiblesses humaines; comme juge, il frôle, et
+de très près, la prévarication. Aussi serait-il mal venu à prêcher
+l'intégrité aux hommes. (V. Les méfaits de Fountinndouha où il donne
+raison à un sacripant, celui-ci lui ayant promis comme épices un don de
+trois idiots).
+
+Tous ces dieux sont faits à l'image des petits potentats locaux, ce qui
+donnerait à penser que ces derniers ne furent pas toujours de si odieux
+tyrans qu'on les a représentés.
+
+Ici, comme partout, l'anthropomorphisme se manifeste et les dieux sont
+faits à l'image des plus puissants des hommes dans une société où la
+puissance fut initialement la plus respectée des qualités.
+
+Le noir se gausse, à l'occasion, des mômeries des hypocrites (V. Outênou
+et le marabout et Le boeuf marchand de grigris) [125]. Il ne méconnaît pas
+le parti fructueux que tirent les marabouts et prêtres de toute sorte
+des sentiments religieux des naïfs... ce qui ne l'empêche pas, à
+l'occasion, de tomber dans leurs filets.
+
+[Note 125: Faidherbe, _Le Sénégal_.]
+
+Il semble qu'il y ait dans quelques contes des traces de dendrolâtrie
+ou culte primitif des arbres. V. à ce sujet le conte de NMolo Diâra où
+celui-ci sacrifie un mouton au baobab. V. aussi le conte d'Amady Sy et
+ce qu'il y est dit des arbres prophétiques de Sendêbou, qui approuvent
+ou désapprouvent l'élection des nouveaux chefs et annoncent à l'almamy
+sa mort ou sa guérison en cas de maladie.
+
+Il y a lieu aussi de noter quelques manifestations de patriotisme ou,
+plus exactement, de solidarité raciale. Le noir a, en premier lieu, la
+fierté de son village natal et en éprouve la nostalgie quand il en est
+éloigné. Ce patriotisme de clocher, si naturel à l'homme, se manifeste
+dans le conte du Courage mis à l'épreuve. Le kitâdo, qui n'a plus de
+parents dans son village d'où on l'a chassé, regrette pourtant d'en être
+éloigné.
+
+Cette idée prend rarement une plus grande extension pour devenir un
+sentiment s'apparentant au patriotisme. Quand le fait se produit, quand
+il y a, comme dans l'histoire de Yamadou Hâvé, un acte de dévouement
+à la race, ce dévouement-là n'a qu'un rapport relatif avec celui d'un
+Décius et d'un Winkelried se vouant à la mort pour assurer la victoire
+de leurs compatriotes. C'est un marché où Yamadou stipule, en échange
+du sacrifice de sa vie, le pouvoir pour ses descendants et tous les
+avantages qu'il peut obtenir. C'est encore le cas, quoique à un moindre
+degré, puisqu'elle a déjà le pouvoir de fait, pour le dévouement de la
+reine Aoura Pokou sacrifiant son fils au fleuve Comoé dans le conte
+rapporté par Delafosse.
+
+Quant à la fille du massa, dans le conte de ce nom elle se sacrifie pour
+son père plutôt que pour sa race.
+
+_Esprit d'association._--Le noir a-t-il tendance à s'associer en vue
+d'un but à atteindre? Il semble assez sceptique quant aux avantages qui
+peuvent résulter de la mise en commun de l'effort. Son bon sens et son
+esprit d'observation lui ont démontré que si l'union fait la force, elle
+fait la force surtout du plus roublard des membres de l'association.
+Dans les contes où il s'agit d'association, on voit presque toujours les
+associés naïfs roulés éhontément. Dans les fables, cette malchance
+de l'un des associés est constante et l'associé qui ne retire de son
+association que des désavantages s'appelle l'hyène. L'autre est le
+lièvre. La moralité semble donc ici: Ne vous associez à quelqu'un que si
+vous avez la rouerie du lièvre.
+
+Si l'association produit ses effets utiles quelquefois, c'est dans des
+contes où l'imagination cherche moins à serrer la réalité que dans les
+fables[126] (au point de vue de l'action, sinon des personnages). Voir en
+ce sens, Les dons merveilleux du guinnârou. Mais il y a des contes, au
+moins aussi nombreux, où l'association profite à un seul qui rémunère
+peu généreusement ses associés eu égard aux risques courus (V. Les six
+compagnons,--Ntyi vainqueur du boa, etc., etc.).
+
+Dévouement au maître.--Les sentiments d'affection qu'un maître peut
+inspirer à son serviteur vont-ils, de la part de ce dernier, jusqu'au
+sacrifice de soi-même? Il n'en est pas d'exemple. Sans doute les captifs
+de la mère de Samba Guélâdio Diêgui lui donnent tout le mil qu'ils ont
+glané et se contentent d'herbes et de feuilles d'arbre pour leur propre
+nourriture--sacrifice digne d'être pris en considération de la part de
+gens qui traitent dédaigneusement ceux des autres races de mangeurs
+d'herbe[127]--mais on ne verra pas d'exemples analogues à ceux du fidèle
+Jean ou d'Henri-au-coeur-cerclé-de-fer dans les contes allemands[128].
+
+[Note 126: Les merveilleux Soudanais (Lanrezac).]
+
+[Note 127: Les Peuhl.]
+
+[Note 128: Der treue Johannes; Der eiserne Heinrich.]
+
+Certains captifs ont cependant une très forte affection pour leurs
+maîtres puisqu'ils mettent le souci de l'honneur de ceux-ci au-dessus du
+désir de leur plaire. Sévi Malallaya (conte de S.-G. Diêgui) et Albarka
+Babata (conte des Sorkos, Desplagnes, _op. cit._) reprochent à leur
+maîtres leur inaction. Voir aussi le conte du làri reconnaissant, fidèle
+à son maître dans le malheur, conformément au proverbe bambara que l'on
+doit boire de l'infusion amère de cailcédrat avec celui qui vous a fait
+boire jadis de son eau miellée.
+
+Reconnaissance.--Les noirs apprécient la beauté morale de la
+reconnaissance, mais ne croient pas outre mesure à la fréquence de sa
+mise en pratique. Ils représentent volontiers l'homme comme l'ingrat par
+excellence (V. Ingratitude,--Les obligés ingrats de NGouala--Mâdiou le
+charitable [129]).
+
+[Note 129: Voir aussi Mgr Bazin, Le caïman. Arcin, L'homme, le lapin
+et le caïman. La phrase adressée à l'homme: «Si vous n'étiez pas si
+ingrats, je ferais ceci pour toi» revient constamment dans les contes.
+V. La femme enceinte.]
+
+Molo et S.-G. Diêgui témoignent une médiocre reconnaissance aux
+animaux qui leur ont donné leurs talismans. L'un et l'autre tuent leur
+bienfaiteur. Il est vrai qu'ils n'agissent ainsi que pour empêcher que
+pareil don soit fait à quelque autre homme. C'est une explication, mais
+pas une excuse. De même encore les frères de Hammadi Bitâra (conte de
+Fatouma Siguinné) essaient de faire périr le frère qui les a sauvés.
+
+Il y a d'ailleurs des contes où des animaux, et même des hommes, se
+montrent reconnaissants envers qui les a obligés (V. Ingratitude--Le
+lâri reconnaissant[130]--La protection des djihon, etc.).
+
+[Note 130: Voir aussi Contes des Gow: l'éléphante de Sanou Mandigné.]
+
+_Magnanimité_.--Les noirs comprennent la magnanimité et admirent
+l'effort auquel elle oblige celui qui pardonne une offense. S'il y a,
+dans leurs contes, des récits dont un ressentiment, souvent féroce[131],
+fait le fond, il s'en trouve beaucoup aussi où l'offensé oublie son
+ressentiment, telle l'orpheline pardonnant à sa marâtre (La marâtre
+punie), le pauvre pardonnant au fils de roi (D'où vient le soleil). V.
+encore: Une leçon du bonté,--Les deux Ntyi--Bassirou et Ismaïla. Chez
+les fétichistes surtout on constate une certaine facilité à oublier les
+injures, tandis que le pieux NDar, envoyé d'Allah, ne pardonne pas à
+sa mère et que S.-G. Diêgui, croyant, n'oublie qu'à demi les mauvais
+procédés de Konkobo Moussa à son endroit, non plus que ceux du tounka
+envers sa mère.
+
+[Note 131: Voir: Celui qui avait reçu le sommeil en partage.(B.-F.).]
+
+_Compassion._--L'indigène n'a pas de pitié pour les infirmes, peut-être
+parce que, sa sensibilité physique étant peu développée, il ne sent
+pas toute l'horreur de leur sort. Maintes fois j'ai vu mes porteurs se
+gausser au passage des aveugles et se pâmer aux cris inarticulés des
+muets ou au gambillement des boiteux. A ce point de vue, ils sont
+inférieurs aux blancs, non par la sensibilité, mais par la compréhension
+de la souffrance. Cela est tellement probable que, pour certaines
+misères, celle par exemple des orphelins que tourmente une marâtre, ils
+sont pleins d'une pitié attendrie, comme le montrent les nombreux contes
+imaginés sur ce thème.
+
+_Hospitalité.--Générosité._--Les indigènes ont-ils le sens de
+l'hospitalité et de la générosité sans arrière-pensée? J'ai tendance à
+croire que, dans les manifestations apparentes de ces sentiments chez
+eux, il y a plus d'ostentation que de bienveillance, instinctive ou
+réfléchie. On peut cependant invoquer à l'appui de l'opinion contraire
+l'antipathie violente dont ils témoignent contre l'avarice. Ils criblent
+ce vice de sarcasmes dans un certain nombre de contes, parmi lesquels je
+citerai: L'avare et l'étranger et Ybilis.
+
+Peut-être, il est vrai, ces sarcasmes ont-ils pour but de stimuler
+la vanité de ceux qui font passer leur intérêt propre avant leur
+amour-propre. Peut-être la gloriole des uns joue-t-elle de la fausse
+honte des autres pour les amener à ne rien conserver pour soi. Cette
+explication me semblerait plausible si les contes sont, dans leurs
+premières conception et forme, l'oeuvre de ces parasites qu'on nomme
+griots.
+
+_Respect pour les vieillards._--Le noir respecte les vieillards en
+général parce qu'il y retrouve l'image de son père et de sa mère, soit
+dans le présent, soit dans l'avenir. De plus, il considère en eux
+l'expérience acquise qui confère à ceux-ci une force morale rehaussant
+singulièrement le prestige qu'ils ont pu perdre du fait de leur
+affaiblissement physique (V. à ce sujet le conte de La femme fatale).
+
+_Pitié._--Envers les animaux, les indigènes ne manifestent guère de
+pitié. Ils soignent ceux qui leur sont utiles et dont la perte leur
+occasionnerait un remplacement onéreux, mais ils ne les aiment qu'en
+raison du parti qu'ils en tirent[132]. Les Peuhl prennent soin de leurs
+boeufs autant que des membres de leur propre famille, sinon davantage.
+Les Torodo, notamment, aiment leur cheval jusqu'à lui donner un nom
+comme à une personne. Quand au chien, on le considère comme gardien de
+la maison et comme un protecteur contre les méfaits des guinné, (V. Le
+chien de Dyinamoussa,--Le canari merveilleux) mais on ne lui témoigne
+pas d'affection véritable.
+
+[Note 132: V. B.-F., Le cavalier qui soignait mal son cheval.]
+
+Dans un seul conte on voit l'attachement désintéressé à un animal:
+l'affection maternelle d'une vieille pour son taureau. (V. Takisé, le
+taureau de la vieille).
+
+Quant aux captifs, on les tient pour des gens de caste inférieure avec
+lesquels il est déshonorant de s'unir. C'est ainsi que S.-G. Diêgui
+veut se suicider à cause du mariage de sa mère avec le captif Barka.
+Cependant il semble résulter des contes que, loin de refuser aux fils,
+nés de captifs et d'hommes libres, l'intelligence et les qualités de
+coeur, on les oppose souvent, et à leur avantage, aux enfants issus de
+parents libres l'un et l'autre.
+
+_Orgueil._--L'orgueil est le défaut le plus évident des noirs. C'est le
+premier dont on se rende compte d'abord et c'est par l'orgueil qu'on
+tient le plus sûrement ceux-ci. Le lièvre, ce psychologue avisé,
+n'ignore pas que l'orgueil est le plus grand ressort des êtres pensants
+et il en joue magistralement vis-à-vis de ses dupes. (Voir les contes du
+Grigri de malice, de La vache de brousse, etc., etc.).
+
+_Sens de l'ordre et de la discipline._--La plupart des noirs, ceux du
+moins qui se sont constitués en société, ont le sens de l'ordre et,
+pour obtenir qu'il règne dans leurs groupements, ils s'astreignent sans
+difficulté à l'obéissance. Voyez les Diolof choisissant Diâdiane pour
+chef parce qu'il a su faire un partage juste du produit de leur
+pêche entre de petits pêcheurs[133] et, par là, empêcher le retour
+des contestations quotidiennes auxquelles ce partage donnait lieu
+Auparavant.
+
+[Note 133: V. Diâdiane NDiaye et la légende rapportée par B.-F.]
+
+_Idées._--Si, de l'étude des sentiments, nous passons à celle des
+idées, nous trouverons encore dans les contes des indications utiles à
+recueillir.
+
+Le noir--ceci résulte de sa littérature même--voit à l'existence divers
+buts, presque tous matériels d'ailleurs: La conquête du pouvoir, celle
+de la fortune, celle de la femme désirée. Le quatrième but répond à ses
+instincts de vanité: c'est la conquête de la considération[134].
+
+[Note 134: Voir à ce sujet les demandes formulées dans le conte de
+Mâdiou le charitable.]
+
+Pour atteindre ces buts divers, le noir sacrifiera tout, même sa vie
+qu'il considère comme chose négligeable, car il ne voit au delà de la
+vie que ce pis-aller peu effrayant: le néant. Même islamisé, il ne
+semble guère croire à une vie future ou, s'il y croit, c'est avec
+l'espoir de racheter, grâce à quelques bonnes oeuvres de la dernière
+heure, tous les méfaits, petits et gros, qu'il aura pu commettre au
+cours de son existence.
+
+Ce mépris de la vie est facile à constater dans les contes. Voyez avec
+quelle indifférence le conteur narre la mort des porteurs de mauvaises
+nouvelles (S.-G. Diêgui). Un coup de poing de Birama et c'est fini. Le
+narrateur ne s'attarde pas pour si peu. S'indigner, s'attendrir même, il
+n'y songe pas. La contrariété que ces courriers fâcheux causent à leur
+maître légitime justifie ce geste brutal et de si peu de conséquences.
+D'ailleurs, en ce pays, on a si souvent la mort sous les yeux qu'on
+se familiarise avec l'idée d'une fin définitive. L'Européen comme les
+noirs.
+
+Dans le conte de Bilâli encore, deux des personnages, Bilâli et Sanio,
+promettent leur vie contre la possession éphémère de la femme désirée;
+un troisième fait cet échange contre des boeufs et un beau cheval. Ils
+acceptent que leur vie soit courte, sous condition qu'elle soit bonne.
+
+Cette façon d'envisager l'existence prouve une bien faible foi en
+l'Au-Delà. Et en effet la conception de la vie reste profondément
+matérialiste malgré tous les enseignements de l'Islam. Il s'agit donc de
+réaliser la plus grande somme de jouissances en ce monde et les moyens
+dont on usera pour y parvenir constitueront les deux grandes vertus que
+le noir prise par dessus tout: le courage et la ruse.
+
+Le courage est donc apprécié grandement et les braves sont honorés par
+les guinné eux-mêmes. (V. en ce sens contes du Guinné altéré)--de S.-G.
+Diêgui--d'Hdi Diammaro--La lionne coiffeuse, etc. Mais comme le courage
+n'est souvent qu'une force aveugle et incapable de tirer parti de ses
+ressources, l'admiration des noirs place la ruse encore bien au-dessus
+de lui. Aussi le héros de la vie pratique est-il le lièvre, symbole de
+l'homme avisé, ou bien encore des individus d'une honnêteté plus que
+douteuse mais débrouillards comme MBaye Poullo, NMolo Diâra, Féré (du
+Fils adoptif du guinnârou).
+
+Sans doute le héros principal du conte--littérature de passe-temps--est
+l'homme courageux; mais celui des fables--littérature d'enseignement
+pratique (de fait plus encore que d'intention)--est le personnage
+roublard qui, malgré son peu de moyens physiques, arrive à ses fins et
+triomphe constamment de la force brutale.
+
+Ceci ne veut pas dire que le noir refuse son admiration--toute
+platonique--aux qualités que toutes les races humaines s'accordent à
+honorer, sinon à mettre en pratique. Il leur donne volontiers cette
+satisfaction dont se paie la vanité de bon nombre d'humains.
+
+Ainsi le conte, et même la fable, honorent le respect de la parole
+donnée (Le roi et le lépreux)[135]. Ils flétrissent l'envie (Sambo et
+Dioummi,--Les deux Ntyi), l'avarice (Les deux Ntyi). Ils raillent
+les fanfaronnades des hâbleurs (V. Les six géants et leur mère,--La
+fanfaronnade,--Hâbleurs bambara,--A la recherche de son pareil, etc.)
+Ils conseillent la modération dans les ambitions et désirs de toute
+sorte. C'est ainsi que ceux qui prétendent trouver chez leur future
+épouse des qualités peu communes (ce que symbolise peut-être l'idée de
+la personne sans balafres se voient punis de leur excessive prétention)
+par les défauts moraux, contre-partie de la perfection physique (Voir
+tous les contes relatifs aux marques cicatricielles).
+
+[Note 135: Noter que ce respect ne va pas jusqu'à engendrer des
+actions dans le genre de celles de Régulus ou de Porcon de la Babinais,
+sauf peut-être dans le conte de Bérenger-Féraud (Les deux amis brouillés
+par leur maîtresse) qui rappelle dans sa dernière partie l'histoire de
+Damon et Pythias.]
+
+Les contes et fables blâment encore la goinfrerie et l'intempérance (V.
+L'ivresse de l'hyène, etc.). Ils prônent la discrétion, parfois même aux
+dépens de la franchise, car la vérité n'est pas toujours bonne à dire
+et mieux vaut la taire quand elle est trop désagréable à entendre. (V.
+Hammat et Mandiaye.) Ils montrent la complaisance et la courtoisie
+récompensées (Voir la femme fatale,--Hdi Diammaro, etc.).
+
+De même ils sont sévères pour l'intempérance de langue (V. Le sounkala
+de Marama,--Orpheline de mère,--Hammat et Mandiaye,--Le canari
+merveilleux)[136], mais moins au point de vue moral qu'au point de vue
+pratique. Ici le noir raille plus qu'il ne morigène. On ne trouve pas
+chez le noir:
+
+Ces haines vigoureuses
+Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.
+
+[Note 136: V. B.-F.: L'ami indiscret; L'homme prudent en paroles.]
+
+Quant à la paresse, elle se voit excusée avec une indulgence amusée dès
+qu'elle se montre ingénieuse. Le lièvre, notamment, a toute la sympathie
+de l'auditeur des contes quand il trouve moyen de tirer profit du
+travail auquel il a refusé de participer (V. La case des animaux de
+brousse et Le forage du puits). NMolo bénéficie de la même indulgence
+quand il fait travailler à sa gerbe les petits palefreniers du fama Da
+Diâra.
+
+Il reste encore à signaler le goût des noirs pour des paris dont l'enjeu
+est souvent leur propre vie (V. Guéhuel et damel,--La tête de mort,--Les
+bons coureurs,--Quels bons camarades!--Le bien qui vient en dormant).
+
+Pour en finir avec cette étude un peu aride je renvoie le lecteur à
+ce j'ai dit (Chapitre I) des conceptions ethniques, cosmogoniques et
+zoologiques des noirs telles qu'elles semblent ressortir des contes de
+ce recueil.
+
+Il va de soi que je n'entends pas dégager de ces contes une cosmogonie
+cohérente et complète. J'ai indiqué seulement à titre de curiosité les
+quelques récits relatifs à ces idées.
+
+Ici se termine une étude que j'aurais voulu condenser davantage et
+présenter sous une forme moins aride; mais j'ai dû sacrifier la
+concision à la clarté. Je me suis préoccupé avant tout d'effectuer un
+premier tri des matériaux que je présente au public afin de préparer son
+travail à celui que la littérature merveilleuse indigène intéressera
+et qui voudra en faire une étude plus approfondie et plus savante que
+celle-ci.
+
+Bandiagara, Octobre 1912.
+F. V. Equilbecq.
+
+N'ayant pris connaissance des «Contes populaires d'Afrique» (R. Basset.
+Guilmoto, éditeur), et des «Contes soudanais» (Monteil. Leroux,
+éditeur), que tardivement et au cours de l'impression de cet essai, je
+n'ai pu, malgré l'intérêt de comparaison qu'ils présentent, faire état
+de ces recueils dans l'étude ci-dessus. Je les signale à ceux que
+le folklore indigène intéresse et y renverrai dans les notes et
+éclaircissements placés à la fin de chacun de mes contes quand il y aura
+lieu à comparaison.
+
+
+
+
+
+CONTEURS AYANT COLLABORÉ AU PRÉSENT RECUEIL
+
+AHMADOU DIOP--Ouolof.--Brigadier-chef de gardes régionaux à
+Yang-Yang (Sénégal).
+BOUBAKAR MAMADOU--Torodo.--Garde-régional de 1re classe à Yang-Yang.
+(Sénégal).
+SALIFOU GORNGO--Môssi.--Garde-cercle à Pama (Cercle de Fada).
+DEMBA KAMARA--Malinké.--Garde-cercle à Pama (Cercle de Fada).
+BADIAN KOULIBALY--Bambara.--Garde-cercle à Fada NGourma (Cercle de
+Fada).
+KAMORY KEÏTA (dit Samba Diallo)--Malinké.--Garde-cercle à Fada NGourma
+(Cercle de Fada).
+FILI KONÉ (dit Dielifili)--Malinké.--Garde-cercle à Fada NGourma
+(Cercle de Fada).
+MOUSSA DIAKITÉ--Bambara.--Garde cercle à Fada NGourma (Cercle de Fada).
+GAYE BA--Torodo.--Brigadier-laptot à Dubréka.
+EDOUARD NGOM--Ouolof.--Brigadier des Douanes à Sambadougou (Cercle de
+Faranah, Guinée Fr.).
+SAMAKO NIEMBÉLÉ (dit Samba Taraoré)--Bambara.--Interprète à Fada
+puis à Bandiagara.
+AMADOU SY--Torodo.--Interprète à Koyah (Guinée Fr., Cercle de Dubréka).
+KALOUDO--Peuhl.--Elève-médecin à Fada, Ngourma.
+OUSMANN GUISSÉ--Torodo.--Griot. Lampiste à Dubréka.
+MBABA GALLO--Ouolof.--Griot de MBallarhé (Cercle de Louga, Sénégal).
+BALLO YATARA--Peuhl.--Griot de Fada.
+AMADOU YÉRO (dit Sidi Mâbo)--Torodo.--Griot et dioula à Fada.
+OUMAROU SAMBA--Peuhl.--Griot de Bandiagara.
+MAKI KARAMBÉ--Kâdo.--Griot de Bandiagara.
+AMADOU MBAYE--Ouolof.--Cadi de Yang-Yang (Sénégal).
+SAMBA ATTA DABO (dit Sadiandiam Dâbo)--Ouolof.--Exorciste à Yang-Yang.
+CLEVELAND. Ecrivain indigène à Kaolakh (Sénégal).
+Mame NDiahouar--Ouolof.--Menuisier à Kaolakh.
+ALDIOUMA TARAORÉ--Sénofo de Sikasso.--Menuisier à Fada.
+FAMORO SARDOUKA.--Dioula kissien.
+KEURFA KÉRA.--Malinké de Leyadoula (Cercle de Faranah).--Cultivateur.
+KANDA KAMARA.--Malinké de Faranah.
+SANICI TARAORÉ. Chef de village malinké (Demba Siria; Cercle de Faranah).
+FADÊBI TARAORÉ--Bambara de Kôkou (Cercle de Bougouni, Côte d'Ivoire).
+BENDIOUA--Gourmantié.--Palefrenier à Bogandé (Cercle de Fada).
+YAMBA--Môssi.--Palefrenier à Bogandé (Cercle de Fada).
+PATÉ DIALLO--Peuhl.--Palefrenier à Bogandé (Cercle de Fada).
+DYIGUIBA TAPILI--Kâdo.--Palefrenier à Bandiagara.
+NOUNDIA TENDABA--Gourmantié.--Boy à Fada et Bandiagara.
+ISSA KOROMBÉ--Dyerma.--Cuisinier à Fada et Bandiagara.
+AMADOU KOULOUBALY--Bambara.--Cuisinier à Yang-Yang.
+DEMBA SAMAKÉ--Bambara.--Cuisinier à Dubréka.
+YARÉDIA,--jeune Gourmantié--de Fada.
+YÉRIFIMA, fils d'Onouânou,--Gourmantié de Fada.
+YAMBA, fils d'Oyempâgo.--Elève gourmantié de l'école de Fada.
+TALATA.--Elève gourmantié de l'école de Fada.
+SANKAGO, fils d'Abdou.--Elève gourmantié de l'école de Fada.
+IBRAHIMA GUIRÉ.--Elève gourmantié de l'école de Fada.
+MOPO.--Elève gourmantié de l'école de Fada.
+TANKOUA, fils de Papandia.--Elève gourmantié de l'école de Fada.
+HAMANN TOURÉ.--Elève rimâdio de l'école de Bandiagara.
+MAKI TAL.--Elève rimâdio de l'école de Bandiagara.
+AMADOU BA.--Elève rimâdio de l'école de Bandiagara.
+BILALI TAMBOURA.--Elève rimâdio de l'école de Bandiagara.
+SAGOU KÉLÉPILI.--Elève kâdo de l'école de Bandiagara.
+MAKI KARAMBÉ.--Elève kâdo de l'école de Bandiagara.
+BAKRARI KAMARA.--Elève malinké de l'école de Bandiagara.
+NGADA KAREMBÉ.--Rimâdio de Bandiagara.
+Fe SOGOUÉ TARAORÉ.--Malinké--de Keurfamoréa (Cercle de Kankan, Guinée
+fr.).
+Fe AMINATA TARAORÉ.--Malinké--de Soumankoye (Cercle de Kankan).
+Fe SAMBA OUOLOGUÉ (dite Samba Kâdo).--Mendiante de Bandiagara.
+Fe ADAMA YOUMANDI--Peuhl--de Bauddêni (Cercle de Fada).
+Jeunes gourmantié de Bogandi (Cercle de Fada):
+ Fe YELBI
+ Fe OURDlO
+ Fe NASSA
+Fe KAMISSA SOUKO--Malinké,--femme d'Amadou Ly, interprète à Fada.
+Fe FATIMATA OAZI--Dyerma,--(ayant vécu longtemps chez les Haoussa)
+femme de l'interprète Samako Niembelé.
+Fe ELISABETH NDIAYE, Ouolove de St-Louis.
+
+Le Dr CREMER, médecin de l'Assistance médicale indigène à Koury (Cercle
+de Dêdougou) a bien voulu me communiquer quelques contes recueillis par
+lui. Trois de ces contes figurent dans le recueil.
+
+
+
+I
+
+TAKISÉ
+LE TAUREAU DE LA VIEILLE
+(Haoussa).
+
+Une des vaches du troupeau d'un Peuhl s'échappa au moment de vêler et
+alla mettre bas dans un «vieux» lougan (champ). Elle regagna ensuite le
+parc à bestiaux de son maître. Les taureaux, la voyant débarrassée, se
+mirent à la recherche de son petit, mais ils eurent beau fouiller les
+broussailles, ils ne trouvèrent rien et rentrèrent tristement au parc en
+se disant que le veau avait sans doute été dévoré par quelque fauve.
+
+Une vieille, qui cherchait des feuilles d'oseille pour la sauce de son
+touho (couscouss), dans ce lougan abandonné, aperçut le veau couché sous
+un arbuste. Elle l'emporta chez elle et le nourrit de son, de mil salé
+et d'herbe.
+
+Le veau grandit et devint un taureau gros et gras.
+
+Un jour un boucher vint demander à la vieille de lui vendre son taureau
+mais elle s'y refusa formellement «Takisé, dit-elle (elle avait donné
+ce nom à son nourrisson), «Takisé n'est pas à vendre.» Le boucher,
+mécontent du refus, alla trouver le sartyi[137] et lui dit: «Il y a chez
+la vieille Zeynêbou un «gros taureau qui ne doit être mangé que «par toi
+tant il est beau.»
+
+Le sartyi envoya le boucher et 6 autres avec lui sous le commandement
+d'un de ses dansama[138], chercher le taureau de la vieille. Quand la
+petite troupe arriva chez Zeynêbou le messager du chef dit à celle-ci:
+«Le sartyi nous envoie prendre ton taureau «pour l'abattre dès
+demain».--«Je ne puis «m'opposer aux volontés du roi, répondit-elle.
+«Tout ce que je vous demande c'est de «ne m'enlever Takisé que demain
+matin.»
+
+[Note 137: Roi (terme haoussa).]
+
+[Note 138: Messager, page, homme de confiance.]
+
+Le lendemain, au point du jour, le dansama et les sept bouchers se
+présentèrent chez la vieille et se dirigèrent vers le piquet auquel
+était attaché Takisé. Celui-ci marcha à leur rencontre en soufflant
+bruyamment et cornes basses. Les huit hommes, peu rassurés, reculèrent
+et le dansama, appelant la vieille, lui dit: «La vieille! dis donc à ton
+taureau «de se laisser passer la corde au cou.»
+
+La vieille s'approcha du taureau: «Takisé! mon Takisé, lui
+demanda-t-elle, laisse-les te passer la corde au cou.» Le taureau alors
+se laissa faire. On lui mit le licol et on lui attacha une patte de
+derrière avec une corde pour l'emmener chez le sartyi. Arrivés devant le
+roi, les bouchers couchèrent le taureau sur le flanc et lui lièrent
+les quatre membres puis un d'eux s'approcha avec son coutelas pour
+l'égorger; mais le coutelas ne coupa même pas un poil de l'animal, car
+Takisé avait le pouvoir d'empêcher le fer d'entamer sa chair.
+
+Le chef des bouchers pria le sartyi de faire venir la vieille. Il
+déclara que, sans elle, il serait impossible d'égorger Takisé qui devait
+avoir un grigri contre le fer. Le sartyi manda la vieille et lui dit:
+«Si on n'arrive pas à égorger ton taureau sans plus tarder, je vais te
+faire couper le cou.»
+
+La vieille s'approcha de Takisé qui était toujours lié et couché sur le
+côté et lui dit: Takisé mon Takisé laisse-toi égorger. Tout est pour le
+sartyi maintenant.»
+
+Alors le doyen des bouchers égorgea Takisé sans nulle peine. Les
+bouchers dépouillèrent le cadavre, le dépecèrent et en portèrent toute
+la viande devant le sartyi. Celui-ci leur commanda de remettre à la
+vieille pour sa part la graisse et les boyaux.
+
+La vieille mit le tout dans un vieux panier et l'emporta chez elle.
+Arrivée là, elle déposa graisse et boyaux dans un grand canari, car elle
+ne se sentait pas le courage de manger de l'animal qu'elle avait élevé
+et à qui elle avait tant tenu.
+
+La vieille n'avait ni enfant ni captive et devait faire son ménage
+elle-même; mais il advint que, depuis qu'elle avait déposé dans le
+canari des restes de Takisé, elle trouvait chaque jour sa case balayée
+et ses canaris remplis d'eau jusqu'au bord. Et il en était ainsi chaque
+fois qu'elle s'absentait un moment. C'est que la graisse et les boyaux
+se changeaient tous les matins en deux jeunes filles qui lui faisaient
+son ménage.
+
+Un matin, la bonne femme se dit: «Il «faut que je sache aujourd'hui
+même qui me «balaye ainsi mon aire et me remplit mes «canaris...». Elle
+sortit de sa case et en ferma l'entrée avec un séko[139] puis, se tenant
+derrière le séko, elle s'assit et guetta à travers les interstices du
+nattage, ce qui allait se passer à l'intérieur.
+
+[Note 139: Séko: panneau de paille grossièrement tressée, utilisé
+comme porte mobile.]
+
+A peine était-elle assise qu'elle entendit du bruit dans la case. Elle
+attendit sans bouger. C'étaient des frottements de balais sur le sol
+qui produisaient ce bruit. Alors elle renversa brusquement le séko et
+aperçut les deux jeunes filles qui couraient vers son grand canari pour
+y rentrer au plus vite: «Ne rentrez pas! leur cria-t-elle. Je n'ai «pas
+d'enfant, vous le savez: nous vivrons «ici toutes trois en famille.»
+
+Les jeunes filles s'arrêtèrent dans leur fuite et vinrent auprès de
+la vieille. Celle-ci donna à la plus jolie le nom de Takisé et appela
+l'autre Aïssa.
+
+Elles restèrent longtemps avec la vieille sans que personne s'aperçut
+de leur présence car jamais elles ne sortaient. Un jour un gambari
+(marchand) se présenta chez elle et demanda à boire. Ce fut Takisé qui
+apporta l'eau, mais l'étranger était tellement ravi de sa beauté qu'il
+ne put boire.
+
+Quand il rendit visite au roi, le gambari lui raconta qu'il avait vu
+chez une vieille femme du village une jeune fille d'une beauté sans
+pareille: «Cette fille, conclut-il ne peut avoir qu'un sartyi pour
+époux.»
+
+Le sartyi ordonna incontinent à son griot d'aller, en compagnie du
+dioula, chercher la jeune fille. Elle se présenta, suivie de la vieille.
+«Ta fille est merveilleusement jolie dit le sartyi à cette dernière, je
+vais la prendre pour femme.--Sartyi, répondit la vieille, je veux bien
+te la donner comme épouse mais que jamais elle ne sorte au «soleil ou ne
+s'approche du feu, car elle fondrait «aussitôt comme de la graisse.»
+
+Le sartyi promit à la vieille que jamais Takisé ne sortirait aux heures
+de soleil et que jamais non plus elle ne s'occuperait de cuisine. Il
+n'y avait donc pas à craindre de cette façon qu'elle fût exposée à la
+chaleur qui lui était funeste.
+
+Takisé épousa le roi qui lui donna la place de sa femme préférée.
+Celle-ci, déchue de son rang, n'eut plus que la situation des femmes
+ordinaires, de celles qui ne doivent jamais se tenir, sans ordre exprès,
+au côté de leur mari.
+
+Au bout de sept mois, le sartyi s'en fut en voyage. Le lendemain de son
+départ, ses femmes se réunirent et dirent à Takisé: «Tu es la favorite
+du chef et tu ne travailles «jamais. Si tu ne nous fais de suite griller
+«ces graines de sésame, nous allons te tuer «et nous jetterons ton corps
+dans la fosse «des cabinets.»
+
+Takisé, effrayée par cette menace, s'approche du feu pour faire
+griller les graines de sésame dans un canari, et, à mesure qu'elle en
+surveillait la torréfaction, son corps fondait comme beurre au soleil
+et se transformait en une graisse fluide qui donna naissance à un grand
+fleuve.
+
+Les autres femmes du roi assistaient, sans en être émues, à cette
+métamorphose. Quand tout fut terminé, l'ancienne favorite leur dit ceci:
+«Maintenant, soyez-en certaines, «nous voilà perdues sans retour car «le
+sartyi, une fois revenu de voyage, nous «fera couper la tête. Sûrement
+il ne «pourra nous pardonner d'avoir contraint «sa préférée à travailler
+près du «feu jusqu'à ce qu'elle soit entièrement «fondue. Et la première
+décapitée, ce sera «moi.»
+
+Les femmes du roi vécurent donc, jusqu'au retour de leur mari, dans
+l'appréhension d'une mort inévitable.
+
+Le sartyi revint de voyage quelques jours après. Avant même de boire
+l'eau qu'on lui offrait, il appela sa préférée «Takisé! Takisé!»
+L'ancienne favorite alors s'approcha de lui et lui dit: «Sartyi et mari,
+je ne peux rien te cacher. En ton absence, les petites (c'était les
+co-épouses qu'elle désignait ainsi) ont fait travailler ta favorite,
+Takisé, près du feu. Elle a fondu comme beurre et, ce fleuve nouveau que
+tu aperçois dans le lointain, c'est elle qui lui a donné naissance en
+fondant de la sorte.»
+
+«--Il me faut ma Takisé!» Telle était l'idée fixe du sartyi qui courut
+aussitôt vers le cours d'eau, suivi de son ancienne favorite.
+
+Quand ils furent au bord du fleuve, le roi se changea en hippopotame et
+plongea à la recherche de Takisé. La favorite d'autrefois, qui avait un
+sincère amour pour son mari, prit la forme d'un caïman et entra dans
+l'eau, elle aussi, pour ne pas quitter le sartyi.
+
+Depuis lors hippopotame et caïman n'ont pas cessé de vivre dans les
+marigots.
+
+Bogandé, 1911.
+
+Fatimata Oazi (Interprété par SAMAKO
+NIEMBÉLÉ dit SAMBA TARAORÉ).
+
+ÉCLAIRCISSEMENTS:
+Cf. Die Wichtelmoenner (Grimm) et Sneegoroutchtka, conte russe.
+
+
+[Illustration: (Une frise)]
+
+
+
+II
+
+LE FILS DES BARI
+(Soussou)
+
+En avril 1899, j'ai été désigné pour rétablir le poste de Douanes
+de Dankaldo dans le Kissi. A ce moment-là j'avais avec moi, comme
+caporal-laptot, un Timiné[140], du nom d'Ali Bangoura, qui avait déjà
+_fait_ avec moi le poste de Matakon. Quand je partis de ce dernier
+poste, Nâna, la femme de mon caporal, était enceinte. Lorsqu'en 1902 on
+m'envoya à Salatouk dans la Mellacorée je m'y retrouvai encore avec Ali
+Bangoura. Sa femme était enceinte de nouveau.
+
+[Note 140: Indigène du Sierra-Leone.]
+
+Ne pouvant supposer que la grossesse de celle-ci durât depuis mon départ
+de Matakon, je demandai à Ali ce qu'était devenu l'enfant dont elle
+avait dû accoucher après mon départ et il me raconta l'histoire que
+voici:
+
+Vers le mois de mai 1899, Nâna avait donné naissance à un garçon, mais
+ce petit garçon ne ressemblait en rien aux autres enfants. Il était venu
+au monde avec une tête énorme et, à l'âge de trois ans, il ne savait pas
+encore se tenir sur ses jambes. Où on le plaçait, il restait immobile, à
+vrac, comme un paquet. La bave qui coulait de sa bouche avait donné la
+gale à sa mère. Et ses parents se désolaient, ne pouvant rien comprendre
+à tout cela.
+
+Une vieille leur dit un jour: «Mais ce n'est pas un être humain, ce
+petit monstre, c'est un bâri[141]!
+
+«--Qu'allons-nous en faire? se demandait le caporal-laptot.--Jette-le
+dans la brousse! lui conseilla la vieille. Il disparaîtra et vous en
+serez débarrassés!
+
+«--Crois-tu? dit le caporal anxieux. Mais si le commandant[142]
+l'apprend!... Je n'ose pas.
+
+[Note 141: Guinné (terme soussou).]
+
+[Note 142: Le commandant de cercle, l'administrateur.]
+
+«--Tu n'as pas besoin d'avoir peur, répliqua la vieille. Expose-le sous
+un arbre de la plage. S'il est de race humaine, il restera où tu l'auras
+placé. Mais si c'est un bâri--comme j'en suis convaincue,--ceux de sa
+race viendront le prendre et l'emporteront avec eux. Il n'y a pas de
+danger que tu te trompes».
+
+La vieille a demandé 7 oeufs, du riz pilé délayé dans un peu d'eau
+jusqu'à consistance de pâte et une bouteille de tafia de traite. Du riz,
+elle a fait 7 boulettes, chacune de la grosseur d'un oeuf. Puis elle a
+placé les oeufs dans une assiette, les boulettes de riz dans une autre
+et la bouteille de tafia sur une troisième. Elle, le caporal, Nâna et
+trois autres vieilles ayant passé l'âge d'avoir des enfants sont partis
+vers 6 heures du soir au moment où la nuit tombe. Les quatre vieilles
+portaient l'enfant.
+
+Ils se sont rendus à la plage et ont déposé le petit sous un grand
+fromager. Les trois assiettes avec leur contenu ont été rangées devant
+l'enfant. Et la vieille a dit à celui-ci: «Quand tu ne vas plus nous
+voir, si tu préfères rester avec ta mère, tu n'as qu'à te mettre à
+pleurer. Mais si tu veux retourner avec ceux de ta race, va-t'en tout de
+suite. Nous renonçons à toi».
+
+Déjà les autres vieilles étaient allées avec Nâna se cacher derrière
+l'énorme tronc du fromager. Quand à Ali Bangoura, il s'était éloigné de
+dix pas, attendant pour voir ce qui allait se passer...
+
+La vieille se dirigea vers le fromager pour s'y cacher avec les autres
+femmes. A peine avait-elle fait un pas qu'une effroyable bourrasque vint
+secouer frénétiquement les branches du fromager. Dans l'arbre les singes
+se mirent à caqueter, à faire un tintamarre assourdissant. Les feuilles
+s'envolaient comme un essaim, en tourbillonnant par centaines. Cela
+dura une bonne demi-heure. Tous étaient transis, immobiles
+d'épouvante.--Enfin le vent cessa.
+
+L'enfant avait disparu et avec lui toutes les offrandes: les 7
+boulettes, les 7 oeufs et la bouteille de tafia. Seules, les assiettes
+étaient toujours au même endroit.
+
+Jamais depuis on n'a revu l'enfant. Jamais plus on n'a entendu rien de
+lui.
+
+Sambadougou, 1907.
+
+Conté par ÉDOUARD NGOM.
+
+
+[Illustration: (une frise)]
+
+
+
+III
+
+LA TÊTE DE MORT
+(Peuhl).
+
+En entrant dans un village, un homme a trouvé une tête décharnée et aux
+orbites vides de leurs yeux, qui était sur le bord de la route. C'était
+la tête d'un homme mort depuis _sept_ ans: «Pourquoi cette tête-là
+est-elle ici? se demande le passant».
+
+Et la tête répond: «C'est ma bouche qui m'a fait mourir!»
+
+L'étranger poursuit son chemin. Il dit au chef de village. «J'ai vu
+la tête d'un homme mort depuis sept ans. Et maintenant encore elle
+parle.--Ce n'est pas vrai! réplique le chef.--Eh bien si tu constates
+qu'elle ne parle pas, tu pourras me tuer!»
+
+Le chef envoie des hommes pour se rendre compte de la chose. L'étranger
+va avec eux et leur montre la tête: «La voilà, leur dit-il.--Tête,
+demandent les envoyés, est-il vrai que tu aies parlé?»
+
+La tête ne répond rien. Deux fois, trois fois on répète la question. Pas
+de réponse.
+
+Les envoyés s'en retournent vers le chef: «Nous avons interrogé la tête,
+lui rapportent-ils et elle ne nous a rien répondu.--«En ce cas, dit le
+chef, ramenez l'étranger près de la tête et tuez-le à cet endroit».
+
+On emmène l'homme. Les uns disent: «On va le tuer à coups de fusil».
+D'autres disent: «Non ce sera par le bâton!»
+
+On se dispose à le faire périr. «Arrêtez! s'écrie la tête». Et à
+l'homme: «Quand tu m'as questionnée en passant, que t'ai-je répondu?
+
+--«Que c'est ta bouche qui t'a fait mourir».
+
+--«Un peu plus, reprend la tête et la bouche allait te faire mourir toi
+aussi. J'avais insulté un chef par de mauvaises paroles. J'aurais dû me
+taire car c'est à cause de cela que l'on m'a tranchée ici. Si tu étais
+entré dans le village sans me poser de questions, si tu n'avais parlé à
+personne, on ne t'aurait pas amené ici pour te donner la mort!».
+
+Les gens ont rapporté cette conversation au chef qui a dit: «Il faut
+laisser libre le nouveau venu».
+
+Il est sage de réfléchir avant de parler, sinon il en résulte des
+ennuis. La bouche est dangereuse.
+
+Dubréka 1910.
+
+Conté par OUSMANN GUISSÉ.
+Interprété par GAYE BA.
+
+
+[Illustration: (une frise)]
+
+
+
+IV
+
+LES AILES DÉROBÉES
+(Kâdo).
+
+Un prince, nommé Sakaye Macina, voyageait pour son agrément. Il arriva
+un jour sur une place de marché. Comme il descendait de cheval, il
+entendit un vieillard crier: «Qui veut, pour un jour de travail, gagner
+100 mesures d'or?»[143].
+
+[Note 143: Le début a un peu l'allure des contes des _Mille et une
+Nuits_ (Les Hâbé sont «fétichistes»).]
+
+Sakaye s'approcha du vieillard et lui dit: «Je suis prêt à travailler
+toute une journée pour un tel salaire!» Ce vieillard était un yébem[144]
+qui ne venait au marché que pour duper quelque étranger afin de
+l'emmener chez lui et de le manger. Il répondit: «Eh bien, Sakaye
+Macina, laisse ici ta monture et viens avec moi jusqu'au pied de cette
+haute montagne. C'est là que tu trouveras de la besogne à faire».
+
+[Note 144: Guinné (mot kâdo).]
+
+Sakaye suivit, sans mot dire, le yébem qui avait pris le chemin de la
+montagne indiquée. Quand ils furent au pied de cette montagne, le yébem
+dit à son compagnon: «Grimpe là-haut. Tu y verras d'autres travailleurs
+déjà en train de s'occuper.»
+
+--«Mais par où monter? demanda Sakaye. Je ne sais comment m'y prendre!
+La pente est par trop raide!».
+
+--«Je vais te procurer une monture qui te portera jusqu'au sommet du
+mont!»
+
+Et le vieux frappa dans ses mains. Aussitôt une gigantesque tourterelle
+apparut, toute sellée et bridée: «Enfourche ce cheval!» dit le vieux à
+Sakaye. Celui-ci obéit à l'invitation et l'oiseau s'éleva jusqu'au faîte
+du mont. Il déposa son cavalier sur un gros rocher et disparut.
+
+Sakaye regarda tout autour de lui et aperçut une case toute vermeille.
+Cette case était d'or pur.
+
+Il s'en approcha et vit un autre vieillard dont les yeux étaient aussi
+gros et aussi rouges que le soleil quand il se lève à l'horizon.
+
+Comme il se dirigeait vers ce vieillard, il vit, au loin et bien
+au-dessous de lui, l'univers entier (car la montagne sur laquelle il se
+trouvait était la plus haute de toute la terre).
+
+Quand il fut tout près du vieillard-aux-yeux-de-soleil, il reconnut
+quantité de crânes humains épars sur le sol. Il demanda au vieux à qui
+appartenait la case d'or et qui avait tué les propriétaires de tous ces
+crânes.
+
+Il lui demanda aussi pour quelle raison un homme aussi vieux que lui se
+trouvait seul dans cet affreux endroit car, d'après les apparences, il
+était le seul à y habiter.
+
+«Sakaye Macina, lui répondit le vieux, c'est moi le gardien de cette
+maison. Ceux qui l'habitent sont des yébem, mangeurs d'hommes. Te voilà
+en leur pouvoir et tu ne leur échapperas pas! Leur père à tous t'a
+rencontré au marché: il t'a leurré de l'espoir de beaucoup d'or. Donc
+attends-toi à la mort car, dans un instant, tu auras cessé de vivre. On
+va te dévorer quand le yebem qui t'a attiré ici sera de retour. Et il ne
+saurait tarder!
+
+--«Es-tu aussi un mangeur d'hommes? lui demanda Sakaye».
+
+--«Moi? répondit le vieux, non pas!
+
+«Je suis un yébem, mais pas un anthropophage. J'appartiens à une autre
+race que ceux-là, mais ils me contraignent à rester ici, par le pouvoir
+d'un grigri qui m'ôte l'usage de mes jambes; sans quoi je retournerais
+auprès des miens. Ils me forcent à me tenir devant leur case pour leur
+servir de gardien et il m'est impossible de me relever».
+
+--«Eh bien, vieux! reprit Sakaye, où sont-ils en ce moment ces yébem
+propriétaires de la case et maîtres de tes jambes?
+
+--«Ils sont à la chasse et en reviendront en même temps que leur père,
+celui que tu connais déjà».
+
+--«Alors, personne dans la case maintenant?»
+
+--«Personne, si ce n'est de jeunes yébem qui s'amusent à faire une
+partie de hin[145]».
+
+[Note 145: Le hin est le ouôri des Malinké. C'est un jeu qui se joue
+à deux avec de petits cailloux ou des billes de métal qu'on range
+dans douze trous (6 et 6) suivant des règles que je n'ai pu me faire
+expliquer clairement. Ces trous sont pratiqués dans un billot de bois ou
+simplement creusés dans la terre.]
+
+«--En ce cas j'y vais entrer et me cacher dans quelque grenier en
+attendant la nuit. A ce moment-là je m'échapperai».
+
+--«Je t'en supplie n'y entre pas! Tu serais cause de ma perte car les
+yébem, à leur retour, me tueraient sans pitié sitôt qu'ils auraient
+senti l'odeur de chair humaine dans leur case.»
+
+Sakaye qui savait que le guinné-aux-yeux-de-soleil ne pouvait rien
+contre lui, puisque le grigri l'empêchait de se mettre debout, entra
+précipitamment dans la case.
+
+A la vue de l'intrus, les jeunes yébem qui étaient en train de jouer
+et s'étaient débarrassés de leurs ailes pour se mettre à l'aise,
+s'effrayèrent et sautèrent dans un grand trou qui s'ouvrait au milieu
+de l'aire de la case. Mais ils avaient eu le temps de reprendre
+leurs ailes. Seule, leur jeune soeur abandonna les siennes dans sa
+précipitation.
+
+Quand elle se retrouva au milieu de ses frères ceux-ci lui dirent:
+«Petite! tu as laissé tes ailes là haut à la discrétion de l'intrus.
+Retourne les chercher, au risque même d'être capturée par lui. Tu dois
+tenter de les reprendre car il est sans exemple qu'une yébem ait laissé
+ses ailes entre des mains humaines.»
+
+La jeune yébem, malgré sa frayeur, remonta dans la case et s'adressant à
+Sakaye: «Humain! lui dit-elle, je t'en prie, rends-moi mes ailes!»
+
+--«Ce ne sera qu'à une condition, lui répondit le prince. Tu vas me
+transporter chez moi?»
+
+--«Je te le promets!» affirma-t-elle.
+
+Alors Sakaye lui rendit ses ailes et elle les fixa à leur place. Cela
+fait, elle mit le prince sur son dos et s'envola, si haut, si haut! que
+celui-ci ne pouvait plus apercevoir la terre.
+
+Elle le déposa juste devant la porte de l'amirou[146] son père. Ensuite
+elle voulut s'en retourner mais Sakaye la retint de force. Il lui retira
+ses ailes[147] et alla les cacher dans le magasin de l'amirou. Puis, au
+bout de quelques jours, il la prit pour femme.
+
+[Note 146: Chef (vient d'émir).]
+
+[Note 147: Les ailes ne sont pas fixes mais semblent un produit de
+l'industrie des yébem.]
+
+Ils vécurent ainsi quelques années ensemble et Sakaye eut de la yébem
+trois enfants droits «comme un chemin»[148] tous les trois et jolis comme
+des verroteries.
+
+[Note 148: La comparaison ayant été maintenue par le conteur malgré
+mon incompréhension manifestée. (Les chemins indigènes ne sont rien
+moins que droits), je la transcris telle quelle. Noter les diverses
+comparaisons des contes indigènes: le port d'un rônier; joli comme des
+verroteries, etc.]
+
+Malgré la joie qu'elle ressentait d'être mère, la yébem n'avait pas le
+coeur satisfait. Elle aspirait à la montagne.
+
+Une nuit, pendant que ses enfants et son mari dormaient, elle se
+transforma en souris et, par un petit trou, se glissa dans le magasin de
+son beau-père. Elle y reprit ses ailes et se les fixa aux épaules; puis
+elle revint chercher ses enfants, les cacha sous ses ailes et prenant
+son essor, elle regagna sa chère montagne.
+
+Conté par AMADOU BA, élève rimâdio
+de l'école de Bandiagara, 1912.
+Interprété par SAMAKO NIEMBÉLÉ,
+dit SAMBA TARAORÉ.
+
+ÉCLAIRCISSEMENTS:
+Ce conte a quelques vagues rapports avec la légende allemande mise en
+opéra par Scribe: Le lac des fées; (conte de Musoeus: Le voile enlevé).
+
+Voir également, contes inédits des _Mille et une Nuits_: Histoire de
+Djamasp et de la reine des serpents, tome I, pp. 209. Histoire de Hassan
+de Bassra.
+
+Voir, même ouvrage, même conte, p. 194, le travail qu'accomplit Hassan
+sur la montagne pour le compte du vieillard qui l'y fait porter par un
+rokh.
+
+
+[Illustration: (une frise)]
+
+
+
+V
+
+L'AVARE ET L'ÉTRANGER
+(Haoussa).
+
+Il y avait un homme d'une avarice extrême qui quitta son village et s'en
+alla habiter à l'écart, tant il craignait que des étrangers ne vinssent
+lui demander l'hospitalité et partager avec lui son touho (couscouss).
+On n'ignorait pas dans le pays que jamais il n'avait offert à manger à
+quelqu'un et qu'il ne remettait jamais à sa femme le mil nécessaire pour
+leur nourriture qu'après l'avoir soigneusement mesuré par poignées.
+
+Un étranger entendit railler sa ladrerie: «Aujourd'hui, affirma-t-il, je
+vais manger du touho de l'avare».
+
+Il se rendit chez celui-ci et entra dans la case au moment même où la
+femme demandait à son mari: «Maître, faut-il apporter le touho?».
+
+L'avare apercevant l'étranger dit: «Pourquoi l'apporter puisqu'il n'est
+pas prêt?»
+
+La femme comprit ce que parler voulait dire et se garda bien de démentir
+son avare époux.
+
+L'étranger alla s'asseoir à côté du maître de la maison: «Mon hôte, lui
+dit-il, voici 3 jours que je suis en route et j'ai grand faim, car, de
+ces 3 jours, je n'ai pris aucune nourriture».
+
+«--Ah! geignit l'avare, l'année dernière ma récolte a été pitoyable;
+aussi cette année en suis-je réduit, faute de mil, à me nourrir de
+feuilles et d'herbes. C'est ce qui fait que je n'ai rien à t'offrir».
+
+L'étranger sortit et, par un détour, revint sur la route qui l'avait
+conduit à la case de l'avare. Pendant ce temps, ce dernier s'était fait
+apporter son touho. Tout à coup il aperçut l'étranger qui, de nouveau,
+venait à lui: «Vite! vite! cria-t-il à sa femme, enlève le touho
+et quand l'étranger entrera, annonce-lui que je viens de mourir».
+L'étranger arrive: «Mon mari vient de mourir, lui déclare la
+femme.--Bon, répond-il j'ai beau avoir faim, il me reste assez de force
+pour lui creuser une tombe. Passe-moi un nôma (daba, pioche ou houe).»
+Et il se mit à creuser une fosse.
+
+Il saisit le faux cadavre, le jeta dedans et combla la fosse
+complètement. L'avare restait muet, comptant sur sa femme pour le
+retirer de là.
+
+L'étranger se remit en chemin. Alors la femme rouvrit le tombeau et en
+fit sortir son mari: «En fit-il cent fois plus, cet étranger! s'écria
+l'avare, jamais il ne tâtera de mon touho! Apporte-le moi maintenant».
+
+Au moment où l'avare portait les doigts au touho, l'étranger apparut
+brusquement tout près de lui. L'avare prit alors la calebasse et la
+versa avec sa sauce dans la poche de devant de son boubou. Le touho qui
+avait été tenu au chaud lui brûlait l'estomac et le ventre et la sauce
+découlait de sa poche: «Mon hôte, dit l'étranger, tu affirmes ne pas
+avoir de couscouss et voilà la sauce qui suinte de ta poche!»
+
+«--Etranger répliqua l'avare, je vais te dire la vérité; jamais
+étranger, fût-ce un moutâné ndâzi[149] ne mangera chez moi».
+
+[Note 149: Etre de la brousse, génie.]
+
+L'étranger s'éloigna. Il se rendit dans une grande forêt pleine de
+guinné qui tuaient tout homme qui passait par là. Quand ils le virent
+arriver, ils se précipitèrent à sa rencontre, des couteaux aux poings:
+«Je ne viens pas ici pour vous nuire leur dit-il, mais seulement pour
+vous faire connaître que quelqu'un vous a insultés».
+
+«--Et quel est celui-là? crièrent-ils furieux».
+
+--«C'est l'homme qui habite là-bas. Il a juré que personne, même un
+moutâné ndâzi, ne mangera de son mil».--«C'est bon grommelèrent les
+guinné, retourne dans ton village et tu verras demain matin!».
+
+Pendant la nuit les guinné sont venus chez l'avare. Ils lui ont dérobé
+tout son mil. Le lendemain, l'avare s'en va porter plainte pour ce vol
+devant le chef de village. En route il rencontre un guinné qui avait
+pris la figure d'un homme et il lui raconte sa mésaventure.
+
+--«Va chez le chef, lui conseille le moutâné ndâzi et préviens-le que,
+s'il ne te retrouve pas ton mil, tu vas mourir devant sa case».
+
+Arrivé chez le chef, l'avare lui parle ainsi: «Chef, on m'a volé mon
+mil: il ne me reste rien pour nourrir ma femme et mes enfants. Si tu ne
+me fais pas rendre ce qu'on m'a pris, je vais mourir ici-même devant ta
+porte».
+
+«--Mais s'exclame le chef: je ne sais qui est ton voleur».
+
+A ces mots, l'avare se laisse choir sur le sol comme s'il était mort. Le
+chef du village l'examine et, le croyant réellement défunt, il ordonne
+de l'ensevelir. Cette fois il fut définitivement enterré et «ne revit
+plus la terre»[150] car, avant qu'on l'enfouît, l'étranger à qui il avait
+refusé le couscouss et qui se trouvait là lui avait fendu la tête d'un
+coup de nôma.
+
+[Note 150: «Ne plus revoir la terre» expression haoussa signifiant que
+quelqu'un est bien mort.]
+
+Depuis ce temps, on ne refuse jamais à manger aux gens de passage.
+
+Bogande 1911.
+
+Conté par ISSA KOROMBÉ.
+Interprété par SAMAKO NIEMBÉLÉ
+dit SAMBA TARAORÉ.
+
+ÉCLAIRCISSEMENT
+
+Cf. Le gourmand. Conte Soninké (Monteil. _Op. cit._).
+
+
+[Illustration: (Une frise)]
+
+
+
+VI
+
+LE CANARI MERVEILLEUX.
+(Gourounsi).
+
+Baffo était une petite fille mal élevée. Toujours elle se battait avec
+ses camarades et elle se refusait obstinément à travailler. De plus,
+elle ne pouvait voir un objet sans y toucher.
+
+Ses parents la frappaient souvent pour la corriger, mais c'était peine
+perdue: elle n'en devenait pas meilleure pour cela.
+
+Un jour Baffo est allée au marché. Elle y voit de petits canaris blancs
+tout neufs. Elle en prend un et demande au dioula[151] qui était assis à
+côté de l'étalage: «Quel est le prix de ce canari?
+
+[Note 151: Colporteur.]
+
+«--Je n'en sais rien répond le dioula. D'ailleurs il n'est pas à
+vendre!»
+
+Baffo jette à terre 20 cauris et s'éloigne en emportant le canari.
+«Quand le marchand s'en reviendra, se dit-elle, il trouvera les cauris à
+la place du canari».
+
+Or ces petits canaris blancs n'étaient autres que des aigrettes qui, à
+chaque jour de marché, se changeaient en canaris pour vivre un peu au
+milieu des hommes.
+
+Avant que Baffo ait atteint sa case, le canari est redevenu oiseau. Il
+saisit la fille et s'envole avec elle jusqu'en haut d'un grand arbre.
+Puis, déposant Baffo sur une grosse branche, il s'envole de nouveau et
+disparaît.
+
+Baffo pousse des cris. On l'entend et on va prévenir ses père et mère.
+
+Ceux-ci accourent, amenant avec eux leur chien noir qui grimpa au
+fromager et en redescendit Baffo.
+
+La leçon profita à la fillette qui se corrigea de son indiscrétion. Et,
+par reconnaissance, elle n'oublia jamais, chaque fois qu'elle mangeait
+son couscouss, d'en donner la première et la dernière poignée au gros
+chien noir qui l'avait tirée de ce mauvais pas.
+
+Bogandé 1911.
+
+Conté par FATIMATA OAZI
+Interprété par SAMAKO NIEMBÉLÉ
+dit SAMBA TARAORÉ.
+
+
+[Illustration: (une frise)]
+
+
+
+VII
+
+LA FAUSSE FIANCÉE
+(Malinké).
+
+Un fama fit demander à un autre fama de lui donner sa fille Dêdé en
+mariage et celui-ci y consentit.
+
+Au moment du départ de la fiancée pour se rendre chez son mari, son père
+lui donna une griote comme compagne de voyage. Elles se mirent en route.
+
+On était en pleine saison sèche et la chaleur était excessive. Les
+villages se faisaient rares sur la route et, le dernier jour du voyage,
+elles avaient une très longue étape à effectuer dans une région
+complètement désertique. Ce jour là, la provision d'eau vint à
+s'épuiser. Seule la griote avait gardé de l'eau dans une outre qu'elle
+portait.
+
+Dêdé, qui avait grand soif, demanda un peu à boire à sa compagne de
+route: «Si tu ne me donnes pas la moitié de tes bijoux, lui répondit
+celle-ci, je ne te donnerai pas de mon eau».
+
+La princesse remit alors à la griote un bracelet de bras et un bracelet
+de pied et, en échange, celle-ci versa de l'eau plein une coquille
+d'huître pour qu'elle put se désaltérer un peu.
+
+Plus loin, Dêdé éprouva de nouveau le besoin impérieux de se rafraîchir.
+La griote exigea d'elle le reste des bijoux dont elle était parée et lui
+remit de nouveau de l'eau plein la coquille d'huître.
+
+On n'était plus très loin du village du fiancé quand la princesse,
+pressée par une soif ardente, supplia encore la griote de lui donner à
+boire.
+
+--«Donne-moi tous tes vêtements et tout ce qui témoigne de ton origine
+royale, de façon qu'en nous voyant ensemble on croie que c'est moi la
+véritable fiancée du fama.»
+
+Dêdé, vaincue par la soif, céda aux exigences de la griote. Celle-ci
+alors lui retira ses pagnes et ses boubous et lui remit en échange les
+vêtements rouges de sa caste dont la princesse se revêtit.
+
+Elles se présentèrent ainsi devant le fama.
+
+Celui-ci, voyant la griote dans les vêtements de la princesse, la prit
+pour sa fiancée et la fit entrer dans sa case.
+
+Dêdé resta près d'elle comme servante. Elle ne révéla rien de ce qui
+s'était passé car elle eût eu honte d'avouer qu'elle avait cédé à la
+nécessité.
+
+L'année suivante, la griote donna un enfant au fama et on confia le
+petit à Dêdé pour le soigner. Chaque matin elle l'emportait avec elle
+sur son dos quand elle allait chasser des lougans les perroquets
+qui venaient pour manger la récolte. Elle s'asseyait sur une grande
+termitière et faisait sauter le petit garçon dans ses bras pour apaiser
+ses cris. En même temps elle chantait:
+
+ Tais-toi petit de griote.
+ Le jour que mon père m'a donnée au massa[152]
+ C'est pour que je sois celle qui couche avec le roi.
+
+ Le jour que ma mère m'a donnée au massa
+ C'est pour que je sois celle qui couche avec le roi
+ Tais-toi petit de griote. Tais-toi!
+
+Tous les jours elle répétait cette chanson.
+
+[Note 152: Roi.]
+
+Il arriva qu'un jour une vieille qui cherchait des champignons en
+bordure du lougan entendit Dêdé chanter. Elle s'en fut trouver le roi
+et lui dit: «Grand massa, si tu me rassasies de viande sans os, je
+t'apprendrai une nouvelle intéressante[153]».
+
+[Note 153: Procédé fréquent des contes noirs. Cf. L'homme touffu--Les
+trois femmes et le sartyi et (Contes des Gow) Fatimata de Tigilem.]
+
+Le roi lui fit donner des oeufs durs autant qu'elle en voulut. Alors
+la vieille lui déclara ceci: «La femme qui est chez toi comme ta femme
+n'est pas la vraie fille du roi. C'est sa griote seulement. Si tu tiens
+à savoir la vérité, fais venir ici toutes les filles du village et
+ordonne leur de répéter la chanson qu'elles chantent le matin en
+effarouchant les oiseaux pilleurs de lougans».
+
+Le massa fit convoquer toutes les filles du village, chacune portant
+l'enfant confié à ses soins. Il les invita à répéter la chanson qu'elles
+chantaient le matin: et elles obéirent. Quand vint le tour de Dédé, qui
+était la dernière, celle-ci chanta une tout autre chanson que celle que
+la vieille avait surprise. Alors cette dernière, qui se tenait au côté
+du chef, dit: «Ce n'est pas cette chanson-là!»
+
+Le massa tira son sabre du fourreau et menaça la fausse griote de
+l'égorger sur le champ si elle ne chantait pas la véritable chanson.
+
+Épouvantée, Dêdé déposa à terre l'enfant qu'elle avait sur son dos puis,
+le reprenant et le faisant sauter dans ses bras, elle chanta:
+
+ Tais-toi, petit de griote, etc.
+
+Quand elle eut fini de chanter, le massa comprit de quelle fourberie il
+avait été la victime. Il fit venir la griote et lui coupa la gorge. Dêdé
+alors se lava les mains dans le sang de l'aventurière[154] et prit la
+place à laquelle elle avait droit.
+
+[Note 154: Geste symbolique commun aux aryens et aux chamites. Cf. G.
+de Castro: «Las mocedades del Cid».]
+
+Quant au fils de griote, on le rendit à ceux de sa caste.
+
+Fada 1912.
+
+Conté par KAMISSA SOUKO, femme malinké
+(région de Siguiri) épouse de MAMADOU LY,
+interprète à FADA NGOURMA. Traduit par
+SAMAKO NIEMBÉLÉ, dit SAMBA TARAORÉ.
+
+ÉCLAIRCISSEMENTS:
+Cf. contes allemands «Falada» et «Die beiden Wanderer. Cf. aussi: La
+biche au bois».
+
+
+[Illustration: (une frise)]
+
+
+
+VIII
+
+LES CALAOS ET LES CRAPAUDS
+(Malinké).
+
+En ce temps-là, crapauds et calaos vivaient en bonne intelligence. Le
+roi calao avait donné sa fille en mariage au roi des crapauds.
+
+Un fils était né de cette union. Un jour, il dit à sa mère: «Je vais
+rendre visite à «grand-papa calao». Il se mit en route avec un camarade
+et ils arrivèrent chez le grand-père.
+
+Le camarade du prince crapaud se prit de querelle avec un des oncles de
+son ami. Celui-ci le saisit et--crac!--d'un coup de bec, il le coupa en
+deux. L'oncle calao avala par mégarde un des morceaux et surpris d'y
+trouver si bon goût, il porta l'autre morceau au grand-père calao en
+lui disant: «Baba! la chair de ces sales bêtes est délicieuse à manger.
+Goûtes-en donc!»
+
+Grand-papa calao prit le morceau et l'avala. La chair de crapaud lui
+parut d'une saveur réellement très agréable. Il y prit goût à tel point
+qu'il résolut de s'en procurer de nouveau. Mais il ne voyait pas le
+moyen de parvenir à ses fins.
+
+Il alla trouver le chat[155] et lui fit part de son désir et de son
+embarras. «Tu es le beau-père du roi des crapauds, lui répondit le chat.
+Eh bien! tu n'ignores pas que, lorsqu'on a accordé sa fille à quelqu'un,
+l'usage veut que le gendre vienne cultiver le champ de son beau-père!
+Envoie inviter le roi crapaud à défricher ton lougan demain matin. Il
+viendra, accompagné de tout son peuple, et tu pourras faire d'eux tout
+ce qu'il te plaira».
+
+[Note 155: Le chat joue ici le rôle de conseiller comme dans le conte:
+«D'où vient le soleil.»]
+
+Grand-père calao envoya donc mander son gendre. Et toute la gent
+crapaude arriva, précédée d'un griot[156] qui frappait du dounnou[157] et
+qui chantait:
+
+Culture pour le beau-père (bis).
+Culture de la gent crapaude pour le beau-père!
+
+[Note 156: Griot: bouffon, poète et chanteur domestique.]
+
+[Note 157: Dounnou: gros tambour bambara.]
+
+Tous les calaos s'étaient cachés autour du lougan. Les crapauds
+pénétrèrent dans le champ de grand-papa calao, sans donner d'autre avis
+de leur venue--comme, d'ailleurs, le prescrivent les convenances en
+pareil cas.--Et ils commencèrent à défricher.
+
+Tous en même temps, les calaos se précipitèrent sur eux et les gobèrent.
+
+Depuis lors jamais plus crapauds et calaos ne redevinrent d'accord.
+
+Bogandé 1911.
+
+KAMORY KEÏTA dit SAMBA DIALLO, 1911.
+Interprété par SAMAKO NIEMBÉLÉ
+dit SAMBA TARAORÉ.
+
+ÉCLAIRCISSEMENTS:
+Comparer à la fable de La Fontaine. Le chat et les 2 moineaux.
+
+
+[Illustration: (une frise)]
+
+
+
+IX
+
+CHASSEZ LE NATUREL...
+(Kissien).
+
+Le lièvre et le singe s'entretenaient un jour. Et, tout en conversant
+avec son interlocuteur, chacun d'eux laissait libre cours à son tic
+familier. De temps à autre, le singe se grattait de brefs coups de patte
+saccadés et le lièvre, qui redoute sans cesse d'être surpris par quelque
+ennemi de sa race, ne pouvait s'empêcher à tout instant de tourner la
+tête tantôt d'un côté, tantôt de l'autre.
+
+Les deux animaux ne pouvaient se tenir en repos.
+
+«Il est extraordinaire vraiment, fit observer le lièvre au singe, que tu
+ne puisses laisser passer une minute sans te gratter!»
+
+--«Ce n'est pas plus singulier que de te voir sans répit tourner la tête
+dans toutes les directions! riposta le singe».
+
+--«Oh! protesta le lièvre, je saurais bien m'en empêcher, si j'y tenais
+absolument».
+
+--«Eh bien! voyons si tu pourras y parvenir. Tâchons, toi et moi, de
+rester immobiles, celui qui bougera le premier aura perdu son pari».
+
+--«Entendu!» accepta le lièvre.
+
+Et tous deux s'étudièrent à ne pas faire le moindre mouvement.
+
+L'immobilité ne tarda guère à leur sembler insupportable. Le singe se
+sentait démangé comme jamais il ne l'avait été de sa vie. Quant au
+lièvre, il éprouvait de vives angoisses au sujet de sa sûreté depuis
+qu'il ne pouvait plus lancer à tout instant des coups d'oeil furtifs
+vers chacun des points de l'horizon.
+
+A la fin, n'y tenant plus: «Au fait! dit-il notre pari ne nous interdit
+pas de nous raconter quelque histoire pour rendre le temps moins long,
+n'est-il pas vrai, frère singe?»
+
+--«Assurément! répondit celui-ci, qui se doutait de quelque stratagème
+de son compère et s'apprêtait à en faire son profit en s'inspirant de
+l'exemple qu'allait lui donner le lièvre».
+
+--«Eh bien! je commence, dit ce dernier. Figure-toi qu'un jour de saison
+sèche, me trouvant dans une vaste plaine, je courus le plus grand
+danger...».
+
+--«Tiens! s'exclama le singe, il m'est arrivé la même chose à moi
+aussi!...»
+
+--«Oui! poursuivait le lièvre pendant ce temps, je vis des chiens
+accourir vers moi en aboyant. Il en venait de tous côtés: à droite!... à
+gauche!... devant moi!... derrière moi!... Je me tournais de ce côté...
+j'en entendais par là et puis par là... et par là encore!»
+
+Et tout en disant cela sire lièvre, comme entraîné par son récit, mimait
+ses inquiétudes en cette occurrence fâcheuse et regardait dans toutes
+les directions auxquelles il faisait allusion.
+
+Le singe, de son côté, racontait son histoire, sans écouter le
+moindrement ce que disait son interlocuteur.
+
+«Un jour, disait-il, je fus assailli par une troupe d'enfants qui me
+pourchassèrent à coups de pierres. J'en recevais ici!--(Il se grattait
+le flanc droit comme pour désigner la place où le coup avait porté)
+là!... (au flanc gauche) sur les reins, à la cuisse, à la nuque». Et, à
+chaque partie du corps qu'il nommait ainsi, il l'indiquait d'un geste
+précipité qui faisait cesser l'impérieuse démangeaison.
+
+Le lièvre ne pouvait plus contenir son envie de rire. Il éclata! Et le
+singe, en le voyant pouffer, rit aussi de tout son coeur.
+
+--«Oui! Oui! lui dit-il je t'entends. Vois-tu, nous aurons beau dire et
+beau faire, jamais nous ne changerons notre naturel. La preuve en est
+faite et bien faite. Tenons-nous en là. Nul de nous n'a gagné le pari et
+nul de nous ne l'a perdu».
+
+Sambadougou 1907.
+
+Conté par EDOUARD NGOM.
+
+ECLAIRCISSEMENTS.
+Cf. Conte Le lièvre et l'hyène aux cabinets.
+
+Noter que le lièvre ici est représenté comme le type de l'animal
+craintif.
+
+
+[Illustration: (une frise)]
+
+
+
+X
+
+SERVICE DE NUIT
+(Ouolof).
+
+En 1884, à Saint-Louis j'ai vu quelque chose d'extraordinaire.
+
+C'est en remplissant une mission dont m'avait chargé mon officier: M.
+Baffart-Coquard, sur mon retour de N'Diago[158] entre une heure et deux
+heures du matin. J'avais été envoyé pour faire revenir l'aide de camp du
+colonel, commandant supérieur des troupes de Saint-Louis. La cause de
+cette convocation c'est que l'aide de camp en question: M. le lieutenant
+Fametal rendait impossible le bal qui avait lieu à N'Diago ce soir là.
+Il était plus joli que tous les autres officiers qui dansaient là-bas.
+
+[Note 158: Village à 17 kilomètres N. de Saint-Louis.]
+
+Aussi ses camarades avaient-ils arrangé un bon tour pour l'obliger à
+rentrer à Saint-Louis.
+
+J'avais accompagné mon lieutenant à N'Diago. Jusqu'à une heure du matin
+j'étais resté couché avec les soldats d'infanterie. A ce moment, mon
+lieutenant est venu me réveiller. Il m'a dit: «Ahmadou, il ne faut pas
+avoir peur. Un spahi n'a jamais peur! Il y a un camarade à nous, un
+officier qui gâte tout le bal. Personne ne sait comment l'en empêcher.
+Aussi je te charge d'une mission--et le capitaine que tu vois t'en
+charge aussi. (Ce capitaine était de l'infanterie). Si tu fais ce qu'il
+faut, nous te donnerons 20 francs de bounia[159]».
+
+[Note 159: Pourboire.]
+
+--Et moi je lui réponds: «Mon lieutenant, il y a dans le bal un
+commandant à quatre galons! Il y a un lieutenant-colonel et vous voulez
+me faire mentir devant mes supérieurs! Le colonel, commandant supérieur
+des troupes va me f..... dedans!
+
+«--Ce n'est pas la peine de t'effrayer, Ahmadou, je me rends responsable
+de ce qui arrivera.
+
+Alors je dis: «C'est bon!».
+
+«--Va t-en seller ton cheval et vivement! Dès que ce sera fait, monte
+dessus aussitôt. Et puis arrive au triple galop et entre dans la salle
+en parlant fort devant tous les officiers qui sont là. Dis hardiment:
+«Lieutenant Fametal, répondez! Le commandant supérieur des troupes de
+Saint-Louis vous ordonne de rentrer immédiatement car vous êtes venu au
+bal sans permission.»
+
+--Je monte à cheval. Je trotte d'abord comme si j'étais en colère puis,
+lorsque je suis tout près, je charge!
+
+La moitié de ceux qui étaient au bal se sauvent. On se demande:
+«Qu'est-ce que cela veut dire?» Moi je réponds: «C'est moi, spahi!
+J'arrive directement de Saint-Louis. Je viens avec mission du colonel,
+commandant supérieur des troupes, appeler son secrétaire Monsieur le
+lieutenant Fametal! Il est venu au bal sans permission. Et le colonel,
+commandant supérieur des troupes m'a chargé de lui dire de me suivre et
+de revenir en même temps que moi à Saint-Louis». (Ce n'était pas vrai.
+Je l'ai dit, mais je mentais).
+
+Je dis au lieutenant: «Mon lieutenant, je ne puis vous attendre car on
+m'a donné l'ordre de me dépêcher.»
+
+Je m'en retourne. J'arrive à Saint-Louis à deux heures du matin. Les
+coqs commençaient à chanter. Je passe devant la maison de Michas... et
+tout à coup je vois quelque chose qui, partant du sol, montait si haut
+que mes yeux n'en pouvaient voir la fin.
+
+C'était tout blanc!
+
+Mon cheval s'est cabré par trois fois! Il ne voulait pas suivre la rue
+où nous étions. Je lui donne une forte claque pour le forcer à passer.
+Il refuse de m'obéir!
+
+Alors le guinné qui était devant moi devient comme un bâton qui brûle!
+Qu'est-ce que c'est que cela? me dis-je et un vent froid me passe dans
+le cou et sur le crâne! Le cheval refusait d'avancer. Je le fais tourner
+pour prendre une autre rue, je passe enfin.
+
+Le lendemain, j'ai demandé aux vieilles gens ce que cela signifiait. On
+m'a répondu: «C'est un guinné que tu as rencontré. Si tu n'avais pas été
+sur ton cheval tu serais devenu fou. Quand tu es à cheval, les guinné ne
+peuvent pas faire leurs sottises car ils sont amis des chevaux». (--Toi,
+commandant, tu ne l'as jamais remarqué? La nuit ils viennent blaguer
+avec eux, leur tresser les crins[160]... Non? Tu ne me crois pas? Vous
+autres blancs, vous ne voulez jamais rien croire! Enfin bon!--).
+
+[Note 160: Les guinné passent en effet pour venir jouer la nuit avec
+les chevaux. Il paraît que, par les temps humides surtout, il arrive
+fréquemment de trouver le matin la crinière des chevaux comme tressée.
+Un Européen établi dans le pays me l'a affirmé.]
+
+Le lendemain tout le monde est rentré à Saint-Louis. Le lieutenant,
+Monsieur Fametal, a quitté la maison du colonel, commandant supérieur
+des troupes. Il est venu me trouver chez mon officier, Monsieur
+Baffart-Coquard. Il m'a dit: «Spahi, tu as de la chance que ton
+supérieur soit là! Chaque fois que je te rencontrerai sans lui, je te
+fais fusiller».
+
+Il était venu, à deux heures du matin, réveiller le colonel commandant
+supérieur des troupes. Il lui avait demandé: «Mon colonel, c'est vous
+qui m'avez fait appeler?» Et le colonel avait répondu: «Parbleu! ce sont
+vos camarades qui vous ont f....u dedans!»
+
+Comme il ne pouvait plus retourner à N'Diago, il avait été forcé d'aller
+se coucher.
+
+Le lieutenant et le capitaine m'ont donné les 20 francs.
+
+Tiens! je suis fatigué! J'ai chaud! Donne-moi l'alcool de menthe que tu
+m'as promis pour cette histoire là.
+
+Moi j'ai vu ça! Ce ne sont pas des kalao-kalô![161]
+
+[Note 161: Mensonges, gasconnades.]
+
+Yang-Yang 1904.
+
+Conté par AHMADOU DIOP.
+
+
+[Illustration: (une frise)]
+
+
+
+XI
+
+LE PLUS BRAVE DES TROIS
+(Bambara)
+
+Deux amis vivaient dans un même village, chacun avec sa maîtresse. Un
+jour, la maîtresse de l'un d'eux alla en promenade dans un village pas
+très éloigné. Au soir, l'amant, qui se nommait Kéléké, ne la voyant pas
+revenir, pria Missa, son ami, d'aller au devant d'elle.
+
+Comme Missa revenait avec la jeune femme, celle-ci qui marchait en avant
+de lui aperçut un morhoméné ouâra[162] (c'est-à-dire une panthère mangeuse
+d'hommes)[163] qui s'avançait à leur rencontre.
+
+[Note 162: Il s'agit ici d'un sorcier qui s'est changé en panthère.
+C'est ce qu'on appelle fauve attrapeur d'hommes (morhoméné-ouâra) ou
+plutôt ouan-dialanga, ce dernier nom étant employé dans les récits pour
+épargner aux auditeurs l'épouvante que leur inspire le premier. L'autre
+nom: ouan-dialanga, signifie le puissant par excellence. Quand le lion
+voit un ouan-dialanga, il feint de brouter de l'herbe.]
+
+[Note 163: Ces contes-charades ou devinettes, analogues aux
+oetselmoerchen allemands, se racontent à la veillée, soit au clair
+de lune en filant le coton, soit auprès du feu dans les cases. La
+conversation est alimentée par l'énigme proposée. Chacun expose son
+opinion, en donne les motifs et les soutient. La controverse fait ainsi
+passer le temps.]
+
+«Missa, dit-elle, voilà une panthère qui vient sur nous».
+
+--«Attends un peu, répondit-il. Je vais la tuer».
+
+Il tire son grand sabre et, d'un coup, abat le fauve mangeur-d'hommes.
+Ensuite il dit à la femme: «Il faut que je mette à l'épreuve la bravoure
+de ton amant! Étends-toi sur le dos, je vais placer le morhoméné ouâra
+sur toi, les pattes de derrière repliées sur tes cuisses, celles de
+devant sur ta poitrine et sa gueule à ta gorge. Puis j'irai prévenir
+Kéléké que tu viens d'être étranglée par une panthère et qu'elle est en
+train de te dévorer. Nous verrons s'il a du courage!»
+
+La femme accepte l'épreuve et Missa, la laissant là toute seule dans
+l'obscurité; s'en va trouver son camarade:
+
+«Ami, lui dit-il en l'abordant, près de la grande termitière rouge qui
+se trouve sur la route du village voisin, une panthère m'a pris ta
+maîtresse et elle est en train de la dévorer. J'ai eu peur et je me suis
+enfui».
+
+Kéléké n'attend même pas que son camarade ait fini de parler. Sans
+armes, sans même un bâton, il part comme le vent. Missa a peine à le
+suivre. Quand il est auprès de la bête, Kéléké se précipite sur elle
+et, d'un formidable coup de poing, la rejette violemment sur un côté du
+chemin.
+
+Sa maîtresse alors se relève et lui dit en riant: «Ne te fais pas de mal
+à la main; le morhoméné ouâra est déjà mort. Missa et moi nous avons
+voulu savoir si tu m'abandonnerais en cas de péril réel».
+
+
+Dites-moi: quelle est, de ces trois personnes, la plus brave? Est-ce
+Missa qui a osé s'attaquer au morhoméné ouâra, armé d'un simple sabre?
+Est-ce la femme qui a eu le courage de rester seule, en pleine nuit,
+sous le cadavre du fauve, sans savoir si celui-ci était tout à fait mort
+ou bien encore si une autre panthère ne surviendrait pas?
+
+Est-ce enfin Kéléké qui voulait combattre l'animal, armé de ses seuls
+poings?
+
+Bogandé 1911.
+
+Conté par SAMAKO NIEMBELÉ
+dit SAMBA TARAORÉ.
+
+
+[Illustration: (une frise)]
+
+
+
+XII
+
+L'HOMME TOUFFU
+(Dyerma)
+
+Un père de famille, à sa mort, laissa deux orphelins, un fils appelé
+Daouda et une fille du nom d'Aïssata. Cette dernière était si jolie
+que son frère craignit que le roi ne la lui enlevât de force. Aussi
+construisit-il dans son lougan même[164] une case où il logea sa soeur
+pour la soustraire à la vue du kuohi[165]. Il cessa lui-même d'habiter le
+village et vécut près d'Aïssata pour la protéger, si besoin en était.
+
+[Note 164: Les lougans sont situés à l'écart des villages et à une
+assez grande distance.]
+
+[Note 165: Roi, en dyerma.]
+
+Un jour que Daouda chassait l'éléphant, un bouvier se présenta à la
+porte de la case et demanda à boire. L'orpheline lui apporta de l'eau.
+
+Après avoir bu, le bouvier dit à la jeune fille: «Tu es vraiment jolie!
+Si tu y consens, je te prendrai comme femme et je te donnerai cent
+taureaux en dot».
+
+--«Éloigne-toi bien vite, répondit Aïssata, mon frère ne saurait tarder.
+S'il te rencontrait ici, tu serais un homme mort».
+
+Le bouvier tint compte de l'avis et s'enfuit sans même s'occuper de
+son troupeau qui paissait près du champ de mil des orphelins. Une fois
+rentré au village, il courut trouver le roi et lui dit: «Kuohi, je sais
+où il y a une fille d'une beauté sans égale et je puis te l'amener, à
+condition que tu me donnes des hommes pour l'enlever car elle est gardée
+par son frère qui est d'une extrême cruauté».
+
+Le roi le fit escorter par 30 cavaliers et il les guida vers la case
+de Daouda. Quand la petite troupe fut à peu de distance de la case, le
+bouvier se rappela la menace que lui avait faite Aïssata de la vengeance
+de son frère. La peur le reprit. Il s'arrêta net et, s'adressant à son
+escorte: «Entourez cette case, dit-il. C'est là que se trouve la jolie
+fille que nous devons amener au kuohi. Pour moi, je vais à la recherche
+de mon troupeau qui s'est égaré ce matin».
+
+Les cavaliers marchèrent à la case. Aïssata qui les voyait venir de
+loin appela son frère en lui criant: «Voici des cavaliers qui viennent
+m'enlever».
+
+Daouda cessa aussitôt son travail de culture, rentra dans la case
+prendre ses armes et revenant, l'arc tendu et le carquois à l'épaule, il
+dit à sa sour: «Je vais les tuer tous, à l'exception d'un seul qui ira
+annoncer la mort de ses compagnons à celui qui les a envoyés ici».
+
+Les cavaliers étaient maintenant proches de la case. Ils poussaient des
+cris aigus pour épouvanter le défenseur d'Aïssata, mais Daouda commença
+à décocher ses flèches dont chacune traversait de 3 à 4 cavaliers. Il
+abattit ainsi 29 hommes et n'épargna que le dernier qui s'enfuit et alla
+prévenir le roi du désastre.
+
+Le kuohi exaspéré ordonna à cent cavaliers et à cent guerriers à pied
+d'aller s'emparer de la jeune fille. De tous ces hommes il n'en revint
+qu'un au village. Les autres avaient été tués par Daouda.
+
+Successivement le kuohi envoya plusieurs colonnes qui furent, les unes
+après les autres, anéanties par l'orphelin.
+
+Un jour, une vieille vint le trouver et lui dit: «Tu gaspilles tes
+guerriers sans résultat. Si tu me promets un présent de valeur, dès
+demain tu auras en ton pouvoir la jolie fille, soeur de celui qui a tué
+plus de la moitié de tes guerriers.
+
+--«Trouve le moyen de me procurer cette jeune fille, déclara le kuohi et
+ton fils aura pour femme une de mes filles».
+
+La vieille salua le roi et s'en revint chez elle, où elle fit bouillir
+une plante soporifique puis, après avoir retiré de cette décoction les
+feuilles qu'y avaient bouilli, elle y délaya de la farine de mil. De
+cette pâte légère elle fabriqua des «mâssa»[166].
+
+[Note 166: Galettes appelées «monmi» chez les Bambara. Elles sont
+faites de pâte de mil frite.]
+
+La vieille prit alors le sentier qui menait au lougan des orphelins
+et tout, en marchant, elle criait «Mâssa! Qui veut acheter de bonnes
+mâssa?» Daouda, qui n'avait pas goûté de ces galettes depuis son départ
+du village, héla la vieille, lui en acheta deux et les mangea à belles
+dents. Il n'avait pas fini de mâcher la dernière bouchée qu'il tomba à
+terre profondément endormi.
+
+La vieille ne perdit pas de temps. Elle courut prévenir le kuohi qu'il
+pouvait sans crainte envoyer prendre Aïssata par 2 hommes seulement car
+son défenseur ne se réveillerait pas avant le lendemain.
+
+Le roi dépêcha deux hommes avec ordre de se saisir de l'orpheline. Quand
+Aïssata les aperçut, elle secoua son frère «Réveille-toi! Deux hommes
+viennent pour s'emparer de moi!--Passe moi mon carquois et mon arc!»
+balbutia Daouda, sans faire le moindre mouvement, tant il était paralysé
+par le sommeil.
+
+Les cavaliers s'emparèrent d'Aïssata et l'emportèrent chez le roi
+qui l'épousa. Quand Daouda reprit ses sens et qu'il s'aperçut de la
+disparition de sa soeur, il devint à moitié fou de rage. Il s'enfonça
+dans la forêt ne voulant plus voir d'êtres humains. Il y vécut, chassant
+avec les ziné[167]; il mangeait et dormait en leur compagnie. Il était
+devenu tout à fait sauvage; des arbustes, des herbes poussaient sur sa
+tête.
+
+[Note 167: Nom dyerma des guinné ou génies.]
+
+Un jour que, fatigué de marcher, il s'était étendu sous un arbre, des
+bûcherons l'aperçurent. Ils se jetèrent sur lui, le ligottèrent et
+l'entraînèrent au village où ils le livrèrent au roi.
+
+Le kuohi fit couper les herbes et les arbustes qui lui avaient poussé
+sur la tête; on lui rasa les cheveux. Ensuite le roi le donna à sa femme
+Aïssata pour qu'il gardât l'enfant qu'elle avait eu de lui. Aïssata ne
+reconnut pas en ce captif son frère Daouda; mais lui l'avait reconnue
+dès en entrant dans sa case. Il prit l'enfant et chanta cette chanson:
+«O mon neveu amuse-toi! Fils de celle que j'ai nourrie avec le lait des
+vaches de notre père, amuse-toi!»
+
+Aïssata, en l'entendant, se mit à pousser des cris. Le kuohi accourut
+avec ses captifs et s'inquiéta de ce qu'elle avait à crier ainsi «Kuohi!
+dit-elle, tu as fait de mon frère ton captif et tu me l'as donné pour
+garder mon fils!»
+
+Le roi demanda à Daouda si Aïssata disait la vérité. Celui-ci alors
+raconta au kuohi toute son histoire; quand il fut à la fin, son
+beau-frère lui donna de l'or et de l'argent en quantité, des bijoux,
+des chevaux, des vaches et lui abandonna tout pouvoir sur la moitié du
+village. Par la suite il lui confia une colonne à commander car Daouda
+avait prouvé, aux dépens même du roi, qu'il était brave et qu'il tirait
+adroitement de l'arc.
+
+Bogandé 1911.
+
+Conté par FATIMATA OAZI.
+Traduit par SAMAKO NIEMBÉLÉ
+dit SAMBA TARAORÉ.
+
+ÉCLAIRCISSEMENTS:
+Cf. La princesse du Soleil (Luzel, Contes et légendes des Bretons
+Armoricains.) Merlin-devin (De La Villemarqué, Barsaz-Breiz)
+Sneewittchen (Grimm).
+
+
+[Illustration: (une frise)]
+
+
+
+XIII
+
+POURQUOI LES POULES ÉPARPILLENT LEUR MANGER
+(Bambara)
+
+
+On avait apporté une calebasse de karité à la poule et au chien. Tout le
+beurre de karité qui embeurrait les légumes était descendu au fond de la
+calebasse, si bien que le dessus se trouvait complètement sec.
+
+Le chien, qui savait à quoi s'en tenir, ne s'attarda pas à manger le
+dessus du plat. Il enfonça son museau jusqu'au fond de la calebasse et
+fit ses délices des haricots ruisselants de beurre qu'il atteignait
+ainsi.
+
+La poule, moins avisée, ne picorait que le dessus du plat.
+
+Quand les deux convives furent rassasiés, le chien retira son museau de
+la calebasse et dit à la poule: «Faut-il que tu sois bête pour ignorer
+que jamais on ne doit manger d'un plat sans s'assurer de ce qui se
+trouve au fond!»
+
+C'est depuis ce jour-là que les poules ont pris l'habitude de gratter
+et d'éparpiller leur nourriture pour voir d'abord le fond du plat qu'on
+leur donne à manger.
+
+Bilanga 1911.
+
+Conté par SAMAKO NIEMBÉLÉ,
+dit SAMBA TARAORÉ.
+
+
+[Illustration: (une frise)]
+
+
+
+XIV
+
+LE PROCÈS FUNÈBRE DE LA BOUCHE
+(Gourmantié)
+
+Quand la bouche fut morte, on consulta les autres parties du corps pour
+savoir d'elles laquelle se chargerait de l'enterrement.
+
+La tête, qu'on avait interrogée la première, déclara ne pas vouloir
+entendre parler de cette corvée-là «C'était toujours la bouche qui se
+plaignait d'être fatiguée quand, moi seule, je portais les fardeaux!
+déclara-t-elle Que quelque autre se charge de l'inhumation!»
+
+L'oreille aussi refusa toute assistance «C'est moi qui entends,
+récrimina-t-elle et c'était toujours cette présomptueuse qui se targuait
+d'avoir entendu!»
+
+--«De même pour nous! déclarèrent les yeux. Ce que nous apercevions,
+c'était elle toujours qui, à l'en croire, l'aurait vu!» Les mains, à
+leur tour, refusèrent la tâche: «Ce n'est qu'une ingrate à qui il est
+arrivé maintes fois de nous donner un coup de dent lorsque nous lui
+portions la nourriture!»
+
+--«Et moi, s'écria le ventre, j'ai contre elle de trop amers griefs! Ne
+s'est-elle pas cent fois déclarée rassasiée, alors que j'avais encore
+faim? En tant de circonstances elle m'a empêché par son orgueil de me
+remplir à ma convenance!»
+
+Le pied ne montra pas moins d'acrimonie contre la défunte. «Cette
+bouche! dit-il, elle s'attribuait des mérites qu'elle n'avait nullement!
+A tout instant on l'entendait dire: je suis allée ici; je me suis rendue
+là. Était-ce elle qui y allait, elle qui s'en vantait si glorieusement?
+On aurait juré vraiment qu'elle faisait tout et les autres rien!» Quand
+fut venu le tour du «bengala»[168] il montra plus de complaisance «Ce sera
+moi qui l'enterrerai! déclara-t-il, car elle fut pour moi une servante
+et une amie. C'était elle qui parlait pour moi quand j'éprouvais le
+besoin de me donner un peu de mouvement. C'était elle qui me donnait à
+manger[169]».
+
+Ainsi la bouche trouva tout de même son fossoyeur mais, il faut le
+reconnaître, ce n'avait pas été sans peine.
+
+[Note 168: Le mot gourmantié est «poundi» J'emploie l'expression
+ouolove. En latin: mentula.]
+
+[Note 169: Expression indigène.--La bouche a mauvaise réputation chez
+les Gourmantié. Ils disent: Ingrat comme une bouche. L'expression: Tu es
+une bouche, signifie: Tu es un ingrat.]
+
+Bogandé 1911.
+
+Conté par BENDIOUA.
+Traduit par SAMAKO NIEMBÉLÉ,
+dit SAMBA TARAORÉ.
+
+ÉCLAIRCISSEMENTS:
+Ce récit fait songer quelque peu à la fable «Les membres et l'estomac».
+
+
+[Illustration: (une frise)]
+
+
+
+XV
+
+LE FILS DU SÉRIGNE
+(Ouolof).
+
+Samba Atta Dâbo, l'exorciste, m'a raconté ceci:
+
+Il y avait un sérigne[170] très savant qui envoya son fils voyager: «Pars
+demain matin de bonne heure, lui recommanda-t-il, et la première chose
+que tu trouveras sur ton chemin, avale-la. La deuxième chose que tu
+verras, tu devras l'enterrer. Quant à la troisième qui se rencontrera,
+regarde-la bien pour te rendre compte exactement de ce que ce sera.
+Enfin, si tu vois encore quelque chose pour la quatrième fois,
+demandes-en le nom. Et quand le nom t'en aura été donné, alors tu
+reviendras ici.»
+
+[Note 170: Marabout, savant musulman.]
+
+Au matin le gourgui[171] s'est mis en route. Il a suivi le chemin que lui
+avait indiqué son père jusqu'à ce que quelque chose se soit montré à ses
+yeux. Cette première chose c'était une sorte de grande case.
+
+«Comment avaler cela?» se demande-t-il, tout effrayé.
+
+Mais la case diminue, diminue... et devient grosse à peine comme une
+graine de dar'har[172]. Il l'a avalée sans difficulté.
+
+[Note 171: Garçon, (mot ouolof).]
+
+[Note 172: Tamarinier, grand arbre du Sénégal.]
+
+Il poursuit son voyage. Et voici qu'il rencontre de nouveau quelque
+chose: un siga, c'est-à-dire un petit morceau de bois, de la grosseur
+d'un crayon à peu près. Se souvenant des ordres de son père, il a mis le
+siga dans le sable, mais, immédiatement, le siga saute du trou où il a
+tenté de l'enterrer. Et chaque fois que le gourgui essaie de remettre en
+terre le siga, le siga lui saute des mains. Pas moyen de le faire rester
+aux endroits où il veut le mettre! Il y renonce.
+
+Ensuite le gourgui a rencontré 3 séanes[173]. Dans le premier il y avait
+de l'eau; dans le dernier aussi, mais rien dans celui du milieu. Après
+qu'il eut laissé les séanes derrière lui, il se trouva en face d'un
+ouarhambâné[174] plus fort qu'Oumar[175], deux fois plus grand. Il est
+venu ramasser du bois avec deux lanières de cuir. Il en a formé un
+énorme fagot. Chaque fois qu'il soulève ce fagot pour se le mettre sur
+la tête, le trouvant trop lourd, il le rejette à terre et se remet à
+ramasser du bois pour l'ajouter à cette charge qu'il lui est déjà
+difficile de soulever.
+
+[Note 173: Grand trou, creusé en entonnoir et peu profond, destiné à
+recevoir les eaux de pluie ou à atteindre une nappe d'eau peu éloignée.]
+
+[Note 174: Ouarhambâné, célibataire, homme dans la force de l'âge.]
+
+[Note 175: Jardinier de la résidence, d'une taille de 1 m. 80
+environ.]
+
+Le gourgui demande à cet homme:
+
+«Comment t'appelles-tu?»--Et l'autre lui répond: «Mon nom est Adina».
+
+Le fils du marabout est revenu chez son père pour lui raconter ce qui
+lui est arrivé. Le sérigne lui dit: «Qu'as-tu vu, mon petit garçon?--Mon
+père, dit-il, j'ai d'abord vu quelque chose qui ressemblait à une
+case».--«C'est la misère qu'elle représente, explique le père. Ceux qui
+gardent bien leur misère en leur coeur verront un jour leur ennui les
+quitter. Qu'as-tu rencontré après cela?»
+
+--«J'ai vu, dit le gourgui, un morceau de bois de la grosseur d'un
+siga».
+
+«--Voilà un heureux présage pour tout le monde! Allah vous revaudra plus
+tard ce que vous aurez fait sur terre. Et personne ne pourra cacher
+dans la terre les bonnes actions faites par autrui. Elles en ressortent
+toujours.»
+
+«--J'ai vu encore trois séanes, dit le gourgui. Le premier communiquait
+avec le troisième mais, dans celui du milieu, il n'y avait rien. Que
+signifie cela?»
+
+«--Cela veut dire, répond le sérigne, qu'à la fin du monde seuls les
+hommes riches seront en bons rapports entre eux. Quant aux pauvres, on
+les rejettera: ils ne compteront plus».
+
+Le gourgui rapporte enfin que le porteur de bois ne pouvait arriver à
+soulever son fardeau et que, chaque fois qu'il avait en vain tenté de le
+faire, il allait chercher d'autres branches pour les ajouter à ce fagot
+déjà trop lourd: «Ce porteur, dit-il m'a déclaré se nommer Adina[176]».
+
+«--Ah! répond le savant marabout, celui-ci a dit vrai en se donnant ce
+nom. A la fin du monde on verra ceux qui ne peuvent venir à bout de leur
+tâche en augmenter eux-mêmes les difficultés, ne faire que des sottises,
+de sorte que leur embarras n'aura pas de fin. Ils feront comme les
+débiteurs qui augmentent sans cesse le chiffre de leurs dettes.»
+
+C'est ainsi que le sérigne expliqua à son fils ce que ce dernier avait
+vu.
+
+Yang-Yang 1904.
+
+Conté par SADIANDIAM DABO.
+Interprété par AHMADOU DIOP.
+
+[Note 176: La misère humaine.]
+
+ÉCLAIRCISSEMENTS:
+Cf. (présent recueil) Kahué l'omniscient--Trois frères en voyage et
+(Monteil, Contes soudanais), le conte khassonké, intitulé: Curieux.
+
+
+[Illustration: (une frise)]
+
+
+
+XVI
+
+LE DÉVOUEMENT DE YAMADOU HAVÉ
+(Khassonké).
+
+Il y a 400 ans environ, des Peuhl descendant de Diâdié, fondèrent un
+village du nom de Bambéro, qui tire ce nom d'une montagne voisine. Le
+village peu à peu prit de l'importance et ne tarda pas à compter 333
+flèches ou guerriers. Les Tomaranké (Khassonkè[177] et Malinké du Tomara
+dans la région de Médine) virent d'un mauvais oeil la prospérité rapide
+de ces nouveaux venus et, poussés par la jalousie et la cupidité, leur
+déclarèrent la guerre.
+
+[Note 177: Gens du Khasso, région de Médine.]
+
+Les Peuhl étaient bien peu nombreux encore pour résister à tant
+d'ennemis mais, malgré cela, ils se résolurent à la résistance la plus
+acharnée. Un marabout de Souyama-Toran, qui devait plus tard fonder le
+royaume du Boundou et qui, à ce moment, voyageait dans le Haut-Sénégal
+pour s'instruire, vint alors à Bambéro. Il se nommait Malick Sy[178]. Il
+proposa aux Peuhl de leur préparer un grigri qui leur assurerait la
+victoire malgré leur grande infériorité numérique: «Mais, ajouta-t-il,
+il vous faudra souscrire à la condition que je vais vous poser...»
+
+[Note 178: Voir légendes de Lanrezac et de Bérenger-Féraud sur ce
+marabout.]
+
+«--Parle! dirent les Peuhl».
+
+«--Voici ma condition: vous fixerez ce grigri à la pointe d'une flèche.
+Au début du combat, l'un de vous que je sais, un membre de la famille de
+Diâdié, un de ceux que vous aimez le plus de vos concitoyens, décochera
+la flèche au milieu des ennemis. Il sera tué dans le combat mais, à ce
+prix, je vous garantis la victoire.»
+
+Chacun alors de s'offrir pour ce mortel honneur mais Malick Sy resta
+inébranlable jusqu'à ce qu'un jeune homme du nom de Mamadou ou (Yamadou)
+Hâve se fût proposé.
+
+Alors le marabout déclara: «Celui-ci est l'homme que j'attendais!»
+
+«--Voilà qui est bien, dit Yamadou aux Peuhl, mais, puisque je m'offre
+pour votre salut, je vous demande de consentir à votre tour à mes
+demandes!
+
+Il y avait là quatre tribus Peuhl: les Diallo, les Diakhité, les Sidibé,
+les Sankaré. Toutes donnèrent leur consentement.
+
+--«Le marabout, reprit Yamadou, a dit que, par la vertu du talisman, je
+mourrai demain pour le salut de ma race. Je suis prêt; mais j'ai trois
+enfants: deux garçons et une fille; le premier est Ségo Dohi, le second:
+Mamadou Dohi et la troisième: Sané Dohi. Chers Peuhl, je vous les
+confie, eux et leurs enfants! Je demande que leurs descendants
+commandent aux Peuhl du Khasso. Je désire qu'ils puissent épouser les
+femmes de votre race. Bien entendu, je ne parle que de celles qui
+seraient libres et à qui ils pourraient se marier sans enfreindre les
+prescriptions d'Allah.»
+
+Les Peuhl ont, à l'unanimité, déclaré qu'il en serait selon son désir.
+
+C'est à la mare de Tombi-Fara que s'est produit le choc entre les
+Malinké et les Peuhl.
+
+Dès le début de l'action, Yamadou Hâvé s'est précipité, sa flèche en
+main, jusqu'au milieu des ennemis et les en a frappés. Il s'est battu
+vaillamment et n'est tombé qu'au moment où les Malinké prenaient la
+fuite. Et la prédiction du marabout s'est entièrement réalisée. La
+victoire resta aux Peuhl. Leurs adversaires avaient perdu leur roi et
+leur armée fut anéantie.
+
+La paix était assurée pour de longues années et les Peuhl s'acquittèrent
+de leur dette envers les enfants du héros. Ils les élevèrent avec
+considération. S'ils empoisonnèrent Mamadou Dohi à cause de son
+intolérable arrogance, ils firent de Ségo Dohi leur roi, dès sa majorité
+et maintinrent le pouvoir suprême à ses descendants.
+
+C'est de Ségo Dohi que descendent: Mojacé Sambala, chef de Médine;
+Diourha Sambala un des défenseurs de cette ville avec Paul Holl; Kinty
+Sambala, allié de la France et l'interprète Alfa Séga.
+
+Hava Demba aussi en descend, lui qui fut l'allié de l'émir Abdoul Rhady
+dans la guerre du Diolof du temps de Napoléon Ier.
+
+Kaolakh, 1905.
+
+Conté par CLEVELAND, écrivain indigène.
+
+ÉCLAIRCISSEMENTS:
+Cf. le dévouement de Décius, de Codrus, d'Arnold de Winkelried et de la
+reine Pokou (La conquête du Baoulé. Delafosse).
+
+
+[Illustration: (une frise)]
+
+
+
+XVII
+
+LA FLÛTE D'YBILIS
+(Bambara).
+
+Un enfant qui était sorcier, mais que sa mère portait encore sur le dos,
+dit un jour à celle-ci: «Mère, porte-moi chez mon oncle; j'ai envie de
+le voir».
+
+La mère le chargea sur son dos et se dirigea vers le village de son
+frère. En route, la pluie l'obligea à s'abriter dans une vieille case
+pleine de crânes humains. C'était la case d'Ybilis.
+
+Au bout de quelques instants ils entendirent Ybilis qui rentrait. La
+mère et l'enfant se cachèrent dans la toiture et aussitôt Ybilis parut,
+porteur d'un cadavre qu'il venait de déterrer.
+
+Il posa son fardeau à terre puis, se débarrassant de sa flûte, il la
+ficha dans la paille de la toiture, là où il avait pour habitude de la
+placer. Il alluma ensuite un grand feu qui dégagea une fumée épaisse.
+Cette fumée incommoda fort le petit qui se mit à crier: «Mère! Mère! la
+fumée!»
+
+Ybilis fut grandement surpris d'entendre cette voix. Il s'imagina que
+c'était le cadavre qui parlait. Il reprit sa flûte et sortit de la case
+malgré la pluie qui continuait à tomber à torrents. Une fois dehors, il
+se mit à jouer la flûte. Et sa flûte disait:
+
+J'ai déterré des cadavres du côté du Levant
+Et du côté où tombe le soleil.
+Et nul cadavre ne m'a dit:
+«Mère! la fumée! Mère! la fumée!»
+
+Cela fait, Ybilis rentra et remit sa flûte où il l'avait prise. Le bois
+manquant tout à coup pour entretenir le feu, il sortit de nouveau pour
+aller en ramasser.
+
+Avant qu'il fût de retour, le petit redescendit de la toiture avec sa
+mère et s'empara de la flûte d'Ybilis, puis il reprit sa place sur le
+dos de la femme, et tous deux regagnèrent le village.
+
+Ybilis revint avec du bois. Il fit cuire le cadavre et s'en repût.
+
+Le lendemain seulement, au moment de repartir à la recherche des
+cadavres, il chercha sa flûte pour l'emporter avec lui mais il lui fut
+impossible de mettre la main dessus.
+
+Vingt années entières, il la chercha partout sans succès. Un jour enfin
+qu'il arrivait près d'un village il entendit un bilakoro[179] jouer de la
+flûte: Et cette flûte disait:
+
+J'ai déterré des cadavres vers le Levant
+Et du côté où tombe le soleil
+Et nul de ceux-là ne m'a dit
+«Mère! la fumée! Mère! la fumée!».
+
+[Note 179: Adolescent qui porte encore le «bila» ou caleçon.]
+
+«Oh mais! murmura Ybilis, c'est de ma flûte qu'on joue là-bas!» Il alla
+près de l'adolescent sous une forme qui ne pouvait éveiller la défiance
+de celui-ci puis, arrivé tout à côté de lui, il se changea en arbre.
+
+Le soir, quand le bilakoro rassembla ses moutons pour regagner le
+village, Ybilis prit la forme d'une femme très belle et le suivit ainsi
+jusqu'à la case de ses parents. Il y entra avec lui et dit au père: «Je
+n'ai pas de mère et je suis venue pour t'épouser».
+
+Le père était cet enfant d'autrefois qui avait dérobé à Ybilis sa flûte.
+Il reconnut du premier coup d'oeil à qui il avait affaire mais il
+dissimula: «Cela va bien, répondit-il, et je vais te prendre pour
+femme».
+
+Il donna à sa première épouse l'ordre de faire chauffer de l'eau pour
+ses ablutions. Après s'être lavé, il vint trouver Ybilis: «Femme, lui
+dit-il, c'est à ton tour d'aller te laver. Il reste de l'eau là-bas.
+Vas-y. Ensuite tu viendras me rejoindre dans ma case où tu me trouveras
+couché sous ma couverture et tu te coucheras derrière moi[180]».
+
+[Note 180: Derrière moi... Les femmes indigènes dorment «derrière»
+leurs maris, d'après le conteur, c'est-à-dire entre leur mari et le
+mur.]
+
+Ybilis alla faire ses ablutions. Avant qu'il revint, l'homme avait lié
+ensemble trois pilons à mil et les avait placés sous la couverture de
+façon à faire croire que c'était un homme qu'elle recouvrait.
+
+Quand Ybilis revint, il aperçut cette forme confuse et se coucha près
+d'elle sans souffler mot mais, à minuit, il se réveilla et, d'un seul
+coup de ses mâchoires, il trancha net les trois pilons, croyant tuer
+son voleur de flûte. Ensuite il partit, sans se préoccuper de son
+instrument.
+
+Le lendemain l'homme appela sa vieille mère et lui raconta ce qui
+s'était passé. On ne revit plus Ybilis dont la flûte resta dans le
+village.
+
+Bogandé, 1911.
+
+Conté par SAMAKO NIEMBÉLÉ,
+dit SAMBA TARAORÉ.
+
+ÉCLAIRCISSEMENTS:
+Le travestissement d'un génie, ou d'un animal, en femme pour se venger
+de quelqu'un est un procédé fréquent dans les contes de tous les pays.
+
+La substitution d'un mannequin à une personne se rencontre aussi
+fréquemment. Cf. L'adroite princesse (Mme d'Aulnoy).--Pardon du
+guinnârou.--Le forage du puits.
+
+
+[Illustration: (une frise)]
+
+
+
+XVIII
+
+LA BAGUE AUX SOUHAITS
+(Peuhl).
+
+Au pays de Sahel, il y avait un chasseur maure, nommé Ahmed, qui
+possédait pour tout bien un chien et un chat. Un jour qu'il était à la
+chasse, il a rencontré une guinnârou, dont les cheveux tombaient jusqu'à
+terre. Il s'est tout doucement approché d'elle sans qu'elle semblât
+l'apercevoir. Il lui voit au doigt une jolie bague d'or. Alors l'idée
+lui vient de tuer la guinnârou pour lui voler sa bague. Il charge son
+fusil... Mais la guinné n'ignore pas un seul de ses mouvements. Elle se
+retourne et lui dit: «Pourquoi me tuer, Ahmed! Viens près de moi». Ahmed
+obéit.
+
+Je sais, continue-t-elle, ce qui se passe dans ton coeur. Tu es pauvre
+et tu veux me tuer pour me prendre ma bague, mais cela ne t'enrichirait
+guère! Je vais te fournir les moyens de devenir vraiment riche.»
+
+Elle entre dans sa case et en ressort aussitôt: «Voici dit-elle le
+grigri que je t'ai promis». Elle ouvre le coffret qu'elle a apporté et
+en retire une bague d'argent: «Tu vas mettre cette bague à ton doigt.
+Chaque fois que tu désireras obtenir quelque chose, tu te l'ôteras du
+doigt et tu la poseras à terre. Ensuite, étendant ta main au-dessus
+d'elle, tu demanderas à Allah ce que tu voudras avoir. Tu passeras de
+nouveau la bague à ton doigt et, le lendemain matin, tu verras que tu
+possèdes déjà ce que tu auras demandé à Dieu.»
+
+Le Maure rentre dans son village. Pendant la nuit il a ôté sa bague et
+l'a posée à terre, selon les indications de la guinnârou. Il prie Allah
+de lui faire gagner de l'argent. Puis il s'endort et, pendant son
+sommeil, la guinnârou qui le protège enterre dans le sol une marmite
+pleine d'or.
+
+A son réveil, Ahmed gratte la terre, en retire la marmite et s'approprie
+l'or qui y est contenu.
+
+Il a acheté des boeufs, des chevaux, des moutons, tout ce qu'il lui faut
+avec cet or là. Puis il s'est construit un tata.
+
+Il va ensuite se marier. Avant qu'il le fasse, la guinnârou lui dit:
+«Ahmed, une fois marié, il ne faut pas laisser voir ta bague à ta femme.
+Sinon elle agira de telle façon que tu redeviendras malheureux».
+
+Ahmed s'est marié et un long espace de temps s'écoule sans que sa femme
+voie la bague. Elle sait seulement qu'il en a une. Mais, un jour, Ahmed
+a oublié d'enlever l'anneau pour le ranger dans le coffre: il se couche
+avec sa femme et, quand il s'est endormi, la femme aperçoit la bague.
+Elle la lui ôte et en fait cadeau à son kélé[181].
+
+[Note 181: Amant: expression soussou.]
+
+La femme dit au kélé: «J'ai entendu que cette bague fait avoir tout
+ce qu'on lui demande. C'est une guinnârou qui accorde ce que l'on a
+souhaité. Si c'est exact, je te demande de faire saisir mon mari, son
+chien et son chat et de les faire jeter de l'autre côté du fleuve».
+
+Le kélé a exprimé ce souhait. La guinnârou vient aussitôt, saisit Ahmed
+et ses animaux et les dépose sur la rive opposée du cours d'eau. Ce
+fleuve est très large et il fourmille d'animaux malfaisants. Personne
+ne peut le passer à cet endroit-là et jamais on n'a osé y risquer une
+pirogue.
+
+La femme a installé son kélé dans la case d'Ahmed.
+
+Le lendemain matin, vers 6 heures, Ahmed se réveille et s'aperçoit qu'il
+est dans la brousse sur l'autre rive du fleuve. Alors il commence à
+s'effrayer, en songeant qu'il n'a ni fusil ni rien. Il se demande
+comment il va faire pour se procurer de la nourriture. Une heure se
+passe dans ces angoisses.
+
+La guinnârou alors s'en vient trouver Ahmed: «Le jour où je t'ai donné
+la bague, lui reproche-t-elle, je t'ai recommandé de ne pas laisser ta
+femme s'en emparer: Maintenant il te faut rester ici trois mois. Je vais
+te donner un fusil et de la poudre de chasse. Chaque matin, tu tueras
+deux poissons. Tu mangeras l'un le matin et l'autre le soir. Le dernier
+jour de ce délai arrivé, avant de tirer ton dernier coup de fusil, tu
+viendras me trouver et je te donnerai quelque chose».
+
+Ahmed a suivi les instructions de la guinnârou.
+
+Au dernier jour du troisième mois, il ne lui restait plus qu'un coup de
+fusil à tirer. La guinnârou est venue la nuit pendant qu'il dormait.
+Elle appelle le chat et le chien et leur dit: «Mettez-vous à l'eau
+immédiatement, traversez le fleuve et rendez-vous à la case de votre
+maître. Vous y trouverez porte close, mais cela ne fait rien! vous
+entrerez quand même. La femme d'Ahmed va faire cette nuit ce qu'elle n'a
+pas encore fait depuis l'enlèvement de son mari. Elle dormira avec la
+bague au doigt. Vous lui prendrez la bague et me la rapporterez».
+
+Le chat est parti avec le chien qui reste à faire le guet devant la
+porte. Il vole la bague et tous deux reprennent leur chemin pour revenir
+à la guinné. Arrivés au fleuve, le chat grimpe sur le chien qui va le
+passer à la nage mais, quand ils sont au milieu de l'eau, le chien lui
+dit: «Montre-moi cette bague; moi aussi je veux la voir.» Le chat prend
+la bague pour la faire voir à son camarade, mais elle lui échappe et
+tombe à l'eau. Un poisson se trouvait; là il avale la bague[182].
+
+[Note 182: C'est à peu près l'unique rôle des poissons dans les
+contes.]
+
+De retour près de la guinnârou, le chien et le chat lui racontent la
+chose: «C'est bon! dit la guinné, je vais vous préparer un grigri pour
+retrouver le poisson qui a avalé l'anneau. Demain je ferai passer ce
+poisson près d'Ahmed. Celui qui sera tué par le premier coup de fusil ne
+sera pas ce poisson-là; ce sera le deuxième seulement et dans son corps
+se trouvera la bague».
+
+La guinnârou a ainsi parlé au chien sans qu'Ahmed sache rien de ce qui
+s'est passé. Puis elle s'en est allée.
+
+Ahmed se réveille: «Ah! se dit-il, je n'ai plus qu'un coup de fusil à
+tirer et, après, plus moyen de me procurer de quoi manger!» Il vient au
+bord du fleuve et aperçoit deux poissons. Il tire et les tue tous les
+deux. Il les saisit, l'un après l'autre, et les dépose sur la rive.
+
+Le chien sait ce qu'il a à faire et le chat aussi puisque la guinnârou
+le leur a enseigné; mais tous deux restent muets.
+
+Ahmed ouvre le premier poisson, puis le second; il en jette les boyaux.
+Alors le chat et le chien se précipitent dessus, les saisissent par
+leurs extrémités et tirent, chacun de son côté. La «saleté» se déchire
+et la bague tombe à terre.
+
+«Prends ta bague» disent-ils à Ahmed. Et ils lui racontent comment la
+guinnârou les a envoyés pour reprendre la bague dérobée, comment le
+poisson l'a avalée et ce que la guinnârou leur a prescrit.
+
+Ahmed attend jusqu'à la nuit. Il retire alors la bague de son doigt et
+formule un souhait. La guinnârou vient les prendre, lui et ses animaux,
+et les dépose entre la femme et le kélé. Le chat se place près du lit et
+le chien devant la porte à l'intérieur de la case.
+
+Après avoir regardé la femme et le kélé, Ahmed sort doucement et
+va appeler ses captifs: «Gardez bien les issues du tata, leur
+commande-t-il, que personne ne puisse sortir!»
+
+Il revient ensuite se coucher à la place où la guinnârou l'avait tout
+d'abord déposé.
+
+Pendant la nuit, la femme d'Ahmed cherche le kélé pour ce que l'on
+devine; c'est Ahmed qu'elle touche et il fait des manières. Il refuse.
+La femme lui demande alors: «Pourquoi es-tu fâché aujourd'hui?--Oh!
+répond Ahmed, aujourd'hui je veux rester tranquille».--La femme a beau
+lui demander pardon et insister pour qu'il se prête à son désir.--«Non,
+dit-il, je ne le veux pas».
+
+Alors la femme se fâche et se retourne de l'autre côté. Ils sont restés
+ainsi jusqu'à quatre heures du matin.
+
+A ce moment le kélé veut saisir la femme dans la même intention. Il pose
+sa main sur la poitrine d'Ahmed et s'aperçoit qu'elle est velue. Il
+regarde mieux alors et reconnaît Ahmed. Il est pris d'une violente
+terreur.
+
+A six heures Ahmed sort. Il envoie ses captifs convoquer les hommes du
+village «Comment va-t-on mettre à mort ces deux là?» demande-t-il.
+
+Il appelle sa femme et lui dit: «Mon bengala avait beau être gros, il
+n'y en avait pas assez pour toi. Tu es allé chercher un kélé et tu m'as
+fait toutes les misères possibles. Eh bien! avant que je te tue, il faut
+que tu t'accouples avec lui devant tout le monde».
+
+La femme et le kélé ont été bien forcés d'en passer par là. Ensuite
+Ahmed a fait venir ses captifs et trois hommes armés de fusils. On a
+fait un «feu de salve» et les coupables sont morts. On les a enterrés
+tous deux à cet endroit là.
+
+Depuis lors, et maintenant encore, les hommes ne doivent pas se fier aux
+femmes.
+
+Dubréka 1910.
+
+Conté par Ousmann Guissé.
+Interprété par Gaye Ba.
+
+Eclaircissements:
+Comparer la vengeance de l'amoureux évincé dans «Affront pour affront».
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+ DU TOME PREMIER
+
+Préface.
+
+Essai sur la littérature merveilleuse des noirs.
+
+Contes:
+
+I. Takisé le taureau de la vieille.
+II. Le fils des bâri.
+III. La tête de mort.
+IV. Les ailes dérobées.
+V. L'avare et l'étranger.
+VI. Le canari merveilleux.
+VII. La fausse fiancée.
+VIII. Les calaos et les crapauds.
+XI. Chassez le naturel.
+X. Service de nuit.
+XI. Le plus brave des trois.
+XII. L'homme touffu.
+XIII. Pourquoi les poules éparpillent leur.
+XIV. Le procès funèbre de la bouche.
+XV. Le fils du sérigne.
+XVI. Le dévouement de Yamadou Hâve.
+XVII. La flûte d'Ybilis.
+XVIII. La bague aux souhaits.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Essai sur la littérature merveilleuse
+des noirs, suivi de Contes indigènes de l'Ouest africain français - Tome premier, by François-Victor Équilbecq
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAI SUR LA LITTÉRATURE ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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