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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le portrait de monsieur W.H. + +Author: Oscar Wilde + +Release Date: March 15, 2005 [EBook #15372] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PORTRAIT DE MONSIEUR W.H. *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader +format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + + + + +Oscar Wilde + + + +LE PORTRAIT DE MONSIEUR W.H. + + + +Traduction Albert Savine + + + +(Publication en 1906) + + + + +Table des matières + +PRÉFACE +LE PORTRAIT DE MONSIEUR W. H. +I +II +III +LE FANTÔME DE CANTERVILLE +I +II +III +IV +V +VI +VII +LE SPHINX QUI N'A PAS DE SECRET +LE MODÈLE MILLIONNAIRE +POÈMES EN PROSE +_I -- L'artiste_ +_II -- Le faiseur de bien_ +_III -- Le disciple_ +_IV -- Le maître_ +_V -- La maison du jugement_ +_VI -- Le maître de sagesse_ +L'ÂME HUMAINE SOUS LE RÉGIME SOCIALISTE + + + + +PRÉFACE + +Ce volume contient, je crois, toutes les nouvelles d'Oscar Wilde +qui n'avaient pas encore été traduites en français. + +J'ai dû à la gracieuseté de M. Walter E. Ledger les textes sur +lesquels j'ai traduit _le Fantôme de Canterville, Un Sphinx qui +n'a pas de secret _et_ le Modèle millionnaire_. + +Je dois au même écrivain des éclaircissements sur différentes +difficultés qui m'ont prouvé qu'on ne sait jamais complètement une +langue quand on n'a pas vécu dans les pays où on la parle. + +Je lui dois enfin des notions bibliographiques exactes dont j'ai +usé, d'ailleurs, avec discrétion pour ne point déflorer le travail +bibliographique très complet qu'il a en préparation, avec un ami +d'Oxford, sur les oeuvres d'Oscar Wilde. Que mon généreux +correspondant trouve ici le témoignage de ma gratitude! + +J'ai puisé les textes du _Portrait de Monsieur W. H._, des _Poèmes +en prose_ et de l'étude _l'Âme humaine sous le régime socialiste_ +dans les collections des Revues citées dans mes notices +bibliographiques, collections que la Bibliothèque nationale +possède heureusement complètes. + +En traduisant _le Portrait de Monsieur W. H._, je me suis permis +deux corrections qui m'ont paru correspondre à des fautes +d'impression. + +C'est à _Mary Fitton_ et non à _Mary Finton_ que l'on a attribué +un rôle dans l'histoire des _Sonnets_ et, selon toute apparence, +c'est à _P. Oudry_ que Wilde fait attribuer par ses amis le faux +portrait de Monsieur W. H., bien que le _Blackwood's Edinburgh +Magazine_ ait imprimé _Ouvry_. + +Enfin, ce m'est un devoir de reconnaître que pour les versions des +fragments cités des _Sonnets_, j'ai beaucoup emprunté aux +traductions de François-Marie-Victor Hugo et d'Émile Montégut. +_Suum cuique_. + +Albert Savine. + + +LE PORTRAIT DE MONSIEUR W. H. [1] + +I + +J'avais dîné avec Erskine dans sa jolie petite maison de Bird Cage +Walk et nous étions assis dans sa bibliothèque, buvant notre café +et fumant des cigarettes, quand nous en vînmes à causer des faux +en littérature. + +Maintenant je ne me souviens plus ce qui nous amena à un sujet +aussi bizarre en un pareil moment, mais je sais que nous eûmes une +longue discussion au sujet de Macpherson[2], d'Ireland[3] et de +Chatterton[4] et qu'en ce qui concerne ce dernier, j'insistai sur +ce point que ses prétendus faux étaient simplement le résultat +d'un désir artistique de parfaite ressemblance, que nous n'avons +nul droit de marchander à un artiste les conditions dans +lesquelles il veut présenter son oeuvre et que tout art étant à un +certain degré une sorte de jeu, une tentative de réaliser sa +propre personnalité sur quelque plan imaginatif en dehors de la +portée des accidents et des limites de la vie réelle; - censurer +un artiste pour un pastiche, c'était confondre un problème de +morale et un problème d'esthétique. + +Erskine, qui était de beaucoup mon aîné et qui m'avait écouté avec +la politesse amusée d'un homme qui a atteint la quarantaine, +appuya soudain sa main sur mon épaule et me dit: + +- Que diriez-vous d'un jeune homme qui avait une étrange thèse sur +certaine oeuvre d'art, qui croyait à cette thèse et qui commit un +faux pour en faire la démonstration? + +- Oh! ceci est tout à fait une autre question. + +Erskine demeura quelques instants silencieux, contemplant le mince +écheveau de fumée grise qui s'élevait de sa cigarette. + +- Oui, dit-il après une pause, c'est tout à fait différent! + +Il y avait quelque chose dans le ton de sa voix, une légère +sensation d'amertume peut-être, qui excita ma curiosité. + +- Avez-vous jamais connu quelqu'un qui avait fait cela? lui +demandai-je brusquement. + +- Oui, répondit-il, en jetant au feu sa cigarette, un de mes +grands amis, Cyril Graham. C'était un garçon tout à fait +fascinant, un vrai fou sans la moindre énergie. C'est pourtant lui +qui m'a laissé le seul legs que j'ai reçu de ma vie. + +- Et qu'était-ce? m'écriai-je. + +Erskine se leva de sa chaise et allant à une petite vitrine en +marqueterie qui était placée entre les deux fenêtres, il l'ouvrit +et revint à l'endroit où j'étais assis en tenant dans sa main un +petit panneau de peinture encadré d'un vieux cadre un peu terne de +l'époque d'Elisabeth. + +C'était un portrait en pied d'un jeune homme habillé d'un costume +de la fin du XVIe siècle, assis à une table, sa main droite +reposant sur un livre ouvert. + +Il paraissait âgé de dix-sept ans et était d'une beauté tout à +fait extraordinaire, quoique évidemment un peu efféminée. + +Certes, si ce n'eût été le costume et les cheveux coupés très +courts, on aurait dit que le visage, avec ses yeux pensifs et +rêveurs et ses fines lèvres écarlates, était un visage de femme. + +Par la manière, surtout par la façon dont les mains étaient +traitées, le tableau rappelait les dernières oeuvres de François +Clouet. Le pourpoint de velours noir, avec ses broderies d'or +capricieuses, et le fond bleu de paon, sur lequel il se détachait +si agréablement, et qui donnait à ses tons une valeur si +lumineuse, étaient tout à fait dans le style de Clouet. + +Les deux masques de la Comédie et de la Tragédie, suspendus, d'une +façon quelque peu apprêtée, au piédestal de marbre, avaient cette +dureté de touche, cette sévérité si différente de la grâce facile +des Italiens que, même à la Cour de France, le grand maître +flamand ne perdit jamais complètement et qui chez lui ont toujours +été une caractéristique du tempérament des hommes du Nord. + +- C'est une charmante chose, m'écriai-je, mais quel est ce +merveilleux jeune homme dont l'art nous a si heureusement conservé +la beauté? + +- C'est le portrait de monsieur W. H., dit Erskine avec un triste +sourire. + +Ce peut être un effet de lumière dû au hasard, mais il me sembla +que des larmes brillaient dans ses yeux. + +- Monsieur W. H.! m'écriai-je. Qui donc est monsieur W. H.? + +- Ne vous souvenez-vous pas? répondit-il. Regardez le livre sur +lequel reposent ses mains. + +- Je vois qu'il y a là quelque chose d'écrit, mais je ne puis le +lire, répliquai-je. + +- Prenez cette loupe grossissante et essayez, dit Erskine sur les +lèvres de qui se jouait toujours le même sourire de tristesse. + +Je pris la loupe et approchant la lampe un peu plus près, je +commençai à épeler l'âpre écriture du seizième siècle: + +_À l'unique acquéreur des sonnets ci-après._ + +- Dieu du ciel m'écriai-je. C'est le monsieur W. H., de +Shakespeare. + +- Cyril Graham prétendait qu'il en était ainsi, murmura Erskine. + +- Mais il n'a pas la moindre ressemblance avec lord Pembroke, +répondis-je. Je connais très bien les portraits de Penhurst[5]. +J'ai demeuré tout près de là il y a quelques semaines. + +- Alors vous croyez vraiment que les sonnets sont adressés à lord +Pembroke[6]? demanda-t-il. + +- J'en suis certain, répondis-je. Pembroke, Shakespeare et madame +Mary Fitton[7] sont les trois personnages des _Sonnets, _il n'y a +pas le moindre doute là-dessus. + +- Fort bien, je suis d'accord avec vous, dit Erskine, mais je n'ai +pas toujours pensé de la sorte. J'ai eu l'habitude de croire... +oui, je crois que j'ai eu l'habitude de croire Cyril Graham et sa +théorie. + +- Et qu'était cette théorie? demandai-je en regardant le +merveilleux portrait qui commençait presque à exercer sur moi une +singulière fascination. + +- C'est une longue histoire, dit Erskine, me reprenant la peinture +des mains d'une façon que je jugeai alors presque brutale... C'est +une longue histoire, mais si vous avez envie de la connaître, je +vous la dirai. + +- J'aime les théories sur les _Sonnets, _m'écriai-je, mais je ne +crois pas que je sois en disposition d'être converti à quelque +idée nouvelle. La question n'est plus un mystère pour personne et, +certes, je suis surpris qu'elle ait jamais été un mystère. + +- Comme je ne crois pas à la théorie, je ne ferai nul effort pour +vous la faire adopter, dit Erskine en riant, mais elle peut vous +intéresser. + +- Dites-la moi, parbleu! répondis-je. Si la théorie est à moitié +aussi délicieuse que la peinture, je serai plus que satisfait. + +- Eh bien! reprit Erskine en allumant une cigarette, je dois +commencer par vous parler de Cyril Graham lui-même. + +Lui et moi nous habitions la même maison à Eton. J'avais un ou +deux ans de plus que lui, mais nous étions très grands amis. Nous +travaillions et nous nous amusions tout le temps ensemble. Certes, +nous nous amusions beaucoup plus que nous ne travaillions, mais je +ne puis dire que je regrette cela. + +C'est toujours un avantage de n'avoir pas reçu une orthodoxe +éducation de boutiquier. Ce que j'ai appris dans les lices de jeu +d'Eton m'a été tout aussi utile que tout ce que l'on m'a enseigné +à Cambridge. + +Il faut que je vous dise que le père et la mère de Cyril étaient +tous les deux morts. Ils s'étaient noyés dans un épouvantable +accident de yacht près de l'île de Wight. + +Son père avait été dans la diplomatie et avait épousé une fille, +la fille unique en fait, du vieux lord Crediton qui devint le +tuteur de Cyril après la mort de ses parents. + +Je ne crois pas que lord Crediton se souciât beaucoup de Cyril. En +fait, il n'avait jamais pardonné à sa fille d'épouser un homme qui +n'avait pas de titre. + +C'était un étrange aristocrate de la vieille roche, qui jurait +comme un marchand de pommes frites et avait les manières d'un +fermier. + +Je me souviens de l'avoir vu une fois un jour de distribution des +prix. Il gronda contre moi, il me donna un souverain et me dit de +ne pas devenir un «_sacré radical»_ comme mon père. + +Cyril avait très peu d'affection pour lui et n'avait pas de plus +grande joie que de venir passer la plus grande partie de ses +congés avec nous en Écosse. + +En réalité, ils ne s'accordaient jamais ensemble. + +Cyril le considérait comme un ours et il jugeait Cyril efféminé. + +Il était efféminé, je veux bien, en certaines choses, quoiqu'il +fût un excellent cavalier et un tireur de première force. En fait, +il obtint les fleurets d'honneur avant de quitter Eton. Mais son +attitude était très molle. + +Il n'était pas médiocrement vain de sa bonne mine et avait une +répugnance extrême pour le _foot ball._ + +Les deux choses qui le charmaient réellement, c'étaient la poésie +et l'art scénique. À Eton, il était toujours occupé à se farder et +à réciter du Shakespeare et quand nous allâmes au collège de la +Trinité, la première année, il devint un membre du A. D. C. + +Je me souviens que je fus toujours très jaloux de son goût pour la +scène. Je lui étais absurdement dévoué. J'étais un garçon gauche, +faible, avec d'énormes pieds et le visage horriblement couvert de +taches de rousseur. + +Les taches de rousseur, c'est la plaie des familles écossaises, +comme la goutte celle des familles anglaises. + +Cyril avait l'habitude de dire que des deux il préférait la +goutte, mais il attachait toujours une importance absurde à +l'extérieur des gens et, une fois, il lut, devant notre club de +controverse, un mémoire pour prouver qu'il valait mieux avoir +bonne mine qu'être bon. + +Certes, il était étonnamment beau. + +Les gens, qui ne l'aimaient pas, les Philistins et les professeurs +de collège, les jeunes gens qui étudiaient pour être d'Église, +avaient coutume de dire qu'il n'était que joli, mais sur son +visage il y avait bien autre chose que de la joliesse. + +Je crois qu'il était la plus splendide des créatures que j'aie +jamais vue et rien ne peut surpasser la grâce de ses mouvements, +le charme de ses manières. Il séduisait tous ceux qui méritaient +qu'on les séduisit et bien des gens qui ne le méritaient pas. + +Il était souvent volontaire et impertinent et bien souvent je +pensais qu'il manquait épouvantablement de sincérité. + +Cela était dû, je crois, surtout à son désir immodéré de plaire. +Pauvre Cyril! je lui dis une fois qu'il se contentait de triompher +à bon compte, mais il n'en fit que rire. + +Il était horriblement gâté. + +Tous les gens charmants, j'imagine, sont horriblement gâtés. C'est +le secret de leur attraction. + +Pourtant il me faut vous parler du jeu de Cyril. + +Vous savez que l' A. D. C. ne fait accueil sur sa scène à aucune +actrice, du moins, c'était ainsi de mon temps; je ne sais comment +les choses se passent aujourd'hui. + +Eh bien! tout naturellement Cyril était toujours choisi pour les +rôles de jeunes filles et, quand on donna _Comme il vous plaira, +_ce fut lui qui joua Rosalinde. + +L'exécution fut merveilleuse. + +En fait, Cyril Graham était la seule Rosalinde parfaite que j'aie +jamais vue. Il me serait impossible de vous décrire la beauté, la +délicatesse, le raffinement en tous points de son jeu. + +Il fit une énorme sensation et l'horrible petit théâtre - ce +n'était pas autre chose alors - était comble chaque soir. + +Même quand je lis la pièce maintenant, je ne puis m'empêcher de +songer à Cyril. Elle eût pu être faite pour lui. + +L'année suivante, il prit ses grades et vint à Londres se préparer +à la carrière diplomatique. Mais il ne travaillait jamais. Il +passait ses journées à lire les _Sonnets _de Shakespeare et ses +soirées à fréquenter le théâtre. + +Il avait certes une envie folle de monter sur les planches. Lord +Crediton et moi, nous fîmes tous nos efforts pour l'en empêcher. + +Peut-être s'il s'était mis à jouer, il serait encore vivant. + +C'est toujours une chose sotte que de donner des conseils, mais +donner de bons conseils est absolument question de chance. Je vous +souhaite de ne jamais tomber dans l'erreur de vouloir conseiller. +Si vous le faites, vous aurez à le regretter. + +Eh bien! pour en venir au vrai noeud de cette histoire, un jour je +reçus une lettre de Cyril dans laquelle il me demandait de passer +chez lui le soir. + +Il avait un délicieux appartement à Piccadilly avec vue sur le +Green Park, et, comme j'avais l'habitude d'aller le voir tous les +jours, je fus un peu surpris qu'il eût pris la peine de m'écrire. + +Naturellement j'allai chez lui et, quand j'arrivai, je le trouvai +dans un état de grande surexcitation. + +Il me dit qu'il avait enfin découvert le vrai secret des _Sonnets +_de Shakespeare, que tous les lettrés et les critiques avaient +fait fausse route et qu'il était le premier qui, travaillant +uniquement d'après l'évidence des faits, avait élucidé qui était +réellement monsieur W. H. + +Il était tout à fait fou de joie et il demeura longtemps sans +vouloir me dire sa théorie. + +Enfin, il exhiba un paquet de notes, prit son exemplaire des +_Sonnets _sur sa cheminée, s'assit et me fît une longue conférence +sur toute la question. + +Il débuta par établir que le jeune homme, à qui Shakespeare +adressait ces poèmes étrangement passionnés, devait être quelqu'un +qui avait été réellement un facteur vital dans le développement de +son art dramatique et que ni lord Pembroke ni lord Southampton ne +se trouvaient dans ce cas. + +En outre, à tout prendre, ce ne pouvait être un homme de haute +naissance, comme il résulte abondamment du sonnet 25, dans lequel +Shakespeare le met en parallèle avec ceux qui sont les favoris de +_grands princes _et dit avec une entière franchise: + +_Que ceux qui sont en faveur auprès de leurs étoiles se parent +des honneurs publics et des titres superbes, tandis que moi, que +la fortune prive de tels triomphes, je jouis d'un bonheur inespéré +qui est pour moi l'honneur suprême,_ + +et termine le sonnet en se félicitant de la condition médiocre de +celui qu'il adorait tant. + +_Heureux suis-je donc, moi qui aime et suis aimé, sans pouvoir +infliger la disgrâce ni la subir._ + +Cyril déclarait que ce sonnet serait tout à fait inintelligible si +nous imaginions qu'il était adressé soit au comte de Pembroke, +soit au comte de Southampton qui, tous deux, étaient des hommes de +la plus haute situation en Angleterre et pleinement en droit +d'être qualifiés de «_grands princes»_. + +Pour appuyer cette opinion, il me lut les sonnets 124 et 125, dans +lesquels Shakespeare nous dit que son amour n'est pas _un enfant +royal, _qu'il _n'est pas gêné par la pompe souriante, _mais qu'il +_a été élevé loin de tout accident._ + +J'écoutais avec un très grand intérêt, car je ne crois pas que la +remarque eut été faite jusque-là; mais ce qui suivit était encore +plus curieux et me sembla alors solutionner complètement la cause +de Pembroke. + +Nous avons appris de Meres [8] que les _Sonnets _ont été écrits +avant 1598 et le sonnet 104 nous informe que l'amitié de +Shakespeare pour monsieur W. H. existait déjà depuis trois ans. +Or, lord Pembroke, qui était né en 1580, n'est pas venu à Londres +avant sa dix-huitième année, c'est-à-dire avant 1598 et la liaison +de Shakespeare avec monsieur W. H. doit avoir commencé en 1594 ou +au début de 1595. En conséquence, Shakespeare n'a pu connaître +lord Pembroke qu'après avoir écrit les _Sonnets._ + +Cyril remarqua aussi que le père de Pembroke ne mourut pas avant +1601; tandis qu'il résulte du vers: + +_Vous avez eu un père; puisse votre fils en dire autant,_ + +que le père de monsieur W. H. était mort en 1598. + +En outre, il était absurde d'imaginer que quelque éditeur du +temps, - et la préface est de la main de l'éditeur - aurait osé +appeler William Herbert comte de Pembroke monsieur. + +Le cas de lord Buckhurst, qualifié de M. Sackville, n'a rien de +similaire, car lord Buckhurst n'était pas un pair, mais simplement +le plus jeune fils d'un pair qui recevait un titre de courtoisie, +et le passage du _Parnasse d'Angleterre, _où il est ainsi parlé de +lui, n'est pas une dédicace en forme et avec apparat, mais une +simple allusion fortuite. + +Voilà pour lord Pembroke, dont Cyril démolissait aisément les +prétendues prétentions, tandis que je restais abasourdi de sa +démonstration. + +Pour lord Southampton, Cyril éprouvait encore moins de +difficultés. + +Southampton devint, à un âge encore tendre, l'amoureux d'Elisabeth +Vernon: il n'avait donc pas besoin qu'on le suppliât de se marier. + +Il n'était pas beau. Il ne ressemblait pas à sa mère, comme +monsieur W. H. + +_Tu es le miroir de ta mère, et elle retrouve en toi l'aimable +avril de sa jeunesse..._ + +et par dessus tout son nom de baptême était Henry, tandis que les +sonnets à jeux de mots (le 135e et le 143e) prouvent que le nom de +baptême de l'ami de Shakespeare était le même que le sien, Will. + +Quant aux autres insinuations des infortunés commentateurs que +monsieur W. est une faute d'impression pour monsieur W. S., c'est- +à-dire William Shakespeare; que _monsieur W. H. all _doit être un +monsieur W. Hall, que monsieur W. H. est monsieur William Hathevay +et qu'après _Wisheth_[9] il faut mettre un point, ce qui fait de +monsieur W. H. l'auteur et non le sujet de la dédicace, Cyril se +débarrassa d'elles en fort peu de temps et il ne vaut pas la peine +de mentionner ses raisonnements, quoique je me souvienne qu'il me +fit éclater de rire en me lisant -je suis heureux de dire que ce +ne fut pas dans l'original - quelques extraits d'un commentateur +allemand du nom de Bernstroff qui prétendait soutenir que monsieur +Will n'était autre que monsieur William Himself (lui-même). + +Graham se refusait à admettre un seul instant que les _Sonnets +_fussent de pures satires de l'oeuvre de Drayton et de John Davies +d'Hereford. + +Pour lui, comme pour moi, c'étaient des poèmes d'une portée +sérieuse et tragique, expression de l'amertume de coeur de +Shakespeare et adoucis par le miel de ses lèvres. + +Encore moins voulait-il admettre que ce fut une simple allégorie +philosophique et que Shakespeare adressât ses Sonnets au Moi +idéal, à la Nature humaine idéale, à l'Esprit de beauté, à la +Raison, au divin Logos ou à l'Église catholique. + +Il sentait, comme certes, je crois que nous le sentons tous que +les _Sonnets _sont adressés à un être qui a une individualité +propre, à un jeune homme déterminé, dont la personnalité, pour une +raison quelconque, semble avoir rempli l'âme de Shakespeare d'une +terrible joie et d'un non moins terrible désespoir. + +Après avoir de la sorte débarrassé la route, Cyril me demanda de +chasser de mon esprit toutes les idées préconçues que je pouvais +m'être faites sur ce sujet et de prêter une oreille impartiale et +bienveillante à sa propre théorie. + +Le problème, qu'il signalait, était celui-ci: Quel était le jeune +homme contemporain de Shakespeare, à qui, sans qu'il fût de noble +naissance ou même de noble caractère, il avait pu s'adresser en +termes d'une telle adoration passionnée que nous ne pouvons que +nous étonner de ce culte étrange et être presque effrayés de +tourner la clé de la serrure qui enferme le mystère du coeur du +poète? Quel était celui dont la beauté physique était telle +qu'elle devint la vraie pierre angulaire de l'art de Shakespeare, +la vraie source de l'inspiration de Shakespeare, la vraie +incarnation des rêves de Shakespeare? + +Le regarder uniquement comme l'objet de certains poèmes d'amour, +c'est oublier toute la signification des poèmes, car l'art, dont +Shakespeare parle dans les _Sonnets, _n'est pas l'art des _Sonnets +_eux-mêmes, qui certes ne furent pour lui que des choses légères +et intimes, c'est l'art du Dramaturge à qui il fait toujours +allusion et celui dont Shakespeare dit: + +_Tu es tout mon art et tu exaltes jusqu'à la science mon +ignorance grossière,_ + +celui à qui il promet l'immortalité, + +_Là où le souffle a le plus de puissance, sur la bouche même de +l'humanité._ + +n'était sûrement pas autre que le jeune acteur pour qui il créa +Viola et Imogène, Juliette et Rosalinde, Portia et Desdemone, et +Cléopâtre elle-même. + +Telle était la théorie de Cyril Graham, tirée, comme vous le +voyez, uniquement des _Sonnets _et dont l'acceptation ne dépendait +pas tant d'une preuve par démonstration ou d'une évidence formelle +que d'une sorte de flair spirituel et artistique par lequel seul, +prétendait-il, on pouvait discerner le vrai sens des poésies. + +Je me souviens qu'il me lut ce beau sonnet: + +_Comment ma muse pourrait-elle manquer de sujet tant que de ton +souffle tu verses dans mon vers ton ineffable inspiration trop +parfaite pour être confiée à un papier vulgaire?_ + +_Oh! Remercie-toi toi-même si tu trouves chez moi rien qui vaille +la peine que tu le lises; car quel est l'être assez muet pour ne +rien pouvoir te dire, quand toi-même tu donnes la lumière à ton +invention._ + +_Sois pour lui la dixième muse, dix fois plus puissante que les +neuf vieilles invoquées par les rimeurs: et celui qui t'invoquera +produira des nombres éternels qui mûriront dans un avenir +lointain._ + +Il me fit remarquer combien c'était une complète confirmation de +sa théorie. + +En effet, il feuilleta attentivement tous les _Sonnets _et montra, +ou s'imagina qu'il montrait que dans la nouvelle explication de +leur signification qu'il proposait, les choses qui avaient paru +obscures, ou défectueuses, ou exagérées, devenaient claires et +rationnelles et de haute portée artistique, illuminant la +conception de Shakespeare des vrais rapports entre l'art de +l'acteur et l'art du dramaturge. + +Il est, certes, évident qu'il devait y avoir dans la compagnie de +Shakespeare quelque merveilleux jeune acteur d'une grande beauté, +à qui il confiait le soin de personnifier ses nobles héroïnes; car +Shakespeare était un organisateur de tournée dramatique, en même +temps qu'un poète plein d'imagination. Or, Cyril Graham avait fini +par découvrir le nom du jeune acteur. + +C'était Will, ou comme il préférait l'appeler Willie Hughes. + +Il avait trouvé le nom de baptême dans les sonnets à jeu de mots +125 et 143 et le nom de famille, d'après lui, était caché dans le +huitième vers du sonnet 20 ou monsieur W. H. est décrit comme. + +_Un homme par le teint mais battant tous les TEINTS possibles._ + +Dans l'édition originale des _Sonnets, TEINTS (hews) _est imprimé +en lettres capitales et en italiques et cela, prétendait-il, +montrait clairement qu'il y avait là une tentative de jeu de mots. + +Cette façon de voir recevait une grande part de confirmation de +ces sonnets dans lesquels des jeux de mots bizarres étaient faits +sur les mots _usage _et _usure._ + +Naturellement je me laissai convaincre d'emblée et Willie Hughes +devint pour moi un être aussi réel que Shakespeare. + +La seule objection, que je fis à la théorie, était que le nom de +Willie Hughes ne se trouve pas dans la liste des acteurs de la +compagnie de Shakespeare imprimée au premier folio. + +Cyril, pourtant, établit que l'absence du nom de Willie Hughes de +cette liste démontrait réellement la théorie, puisqu'il résultait +du sonnet 86 que Willie Hughes avait abandonné la troupe de +Shakespeare pour jouer dans un théâtre rival, probablement dans +quelques-unes des pièces de Chapman[10]. + +C'est en allusion à ce fait que dans le grand sonnet sur Chapman, +Shakespeare dit à Willie Hughes: + +_Mais dès que votre jeu a rehaussé sa poésie, la mienne n'a plus +eu de sujet et c'est ce qui l'a fait languir._ + +l'expression _dès que votre jeu a rehaussé sa poésie _se +rapportant sans nul doute à la beauté du jeune acteur qui faisait +vivre, réalisait les vers de Chapman et leur ajoutait du charme. + +La même idée se trouvait encore énoncée dans le 79e sonnet: + +_Tant que seul j'ai invoqué ton aide, mon vers seul a possédé +toute ta gentille grâce;_ _mais maintenant mes nombres gracieux +sont déchus et ma muse malade cède la place à une autre,_ + +et dans le sonnet qui le précède immédiatement où Shakespeare dit: + +_Toutes les autres plumes ont pris exemple sur moi_[11] _et +répandent leur poésie sous ton patronage,_ + +le jeu de mot use=Hughes étant naturellement voulu et la phrase +_répandent leur poésie sous ton patronage _signifiant _avec votre +concours comme acteur donnent leurs pièces au public._ + +C'était une nuit superbe. + +Presque jusqu'au jour nous demeurâmes assis là à lire et à relire +les _Sonnets._ + +Un peu après pourtant, je commençai à voir que, avant que la +théorie pût être lancée publiquement sans une forme vraiment +parfaite, il était nécessaire d'apporter une démonstration de +l'existence de ce jeune acteur Willie Hughes, en dehors des +_Sonnets._ + +Si, un jour, l'on pouvait établir l'existence de ce personnage, il +n'y aurait plus de doute possible sur son identité avec monsieur +W. H. + +Autrement la théorie tomberait à terre. + +J'exposai cela à Cyril de la façon la plus nette. + +Il fut fort ennuyé de ce qu'il appelait ma tournure d'esprit de +Philistin et il fut même un peu amer sur ce sujet. + +Pourtant, je lui fis promettre que, dans son propre intérêt, il ne +publierait pas sa découverte avant d'avoir mis toute la question +hors de doute et, pendant de longues semaines, nous feuilletâmes +les registres des églises de la Cité, les manuscrits Alleyn à +Dulwich, les papiers du Record Office, les papiers de lord +Chamberlain, bref tout ce que nous pensions pouvoir contenir +quelque allusion à Willie Hughes. + +Nous ne découvrîmes rien, cela va sans dire et chaque jour +l'existence de Willie Hughes me paraissait devenir plus +problématique. + +Cyril était dans un état épouvantable. Il remettait la question +sur le tapis tous les jours, s'efforçant de me convaincre, mais +j'avais vu le point faible de la théorie et je me refusais à y +croire tant que l'existence de Willie Hughes, l'acteur adolescent +du temps d'Elisabeth, n'avait pas été démontrée sans doute ni +hésitation possible. + +Un jour, Cyril quitta Londres pour se rendre chez son grand-père, +du moins je le crus alors, mais plus tard j'ai appris de lord +Crediton qu'il n'en fut pas ainsi. + +Après une quinzaine, je reçus de Cyril un télégramme, expédié de +Warwick, où il me priait de ne pas manquer de venir dîner avec +lui, ce soir-là, à huit heures précises. + +À mon arrivée, il m'accueillit par ces mots: + +- Le seul apôtre, qui ne méritait pas que rien lui fût prouvé, +était saint Thomas et saint Thomas fut le seul apôtre à qui la +preuve fut donnée. + +Je lui demandai ce qu'il voulait dire. + +Il répondit qu'il ne lui avait pas été seulement possible +d'établir l'existence au XVIe siècle d'un acteur adolescent nommé +Willie Hughes, mais de prouver, avec l'évidence la plus +concluante, que c'était bien là le monsieur W. H. des _Sonnets._ + +Il ne voulut rien me dire de plus pour le moment; mais, après le +dîner, il mit solennellement sous mes yeux le portrait, que je +vous ai montré, et me dit qu'il l'avait découvert, par le hasard +le plus extraordinaire, cloué à un des panneaux d'un vieux coffre +qu'il avait acheté dans une maison de ferme du comté de Warwick. + +Il avait naturellement rapporté également le coffre lui-même qui +était un fort beau spécimen de l'ébénisterie du temps d'Elisabeth. + +Au milieu du panneau de front on lisait, sans le moindre doute les +initiales W. H. gravées dans le bois. + +C'était ce monogramme qui avait attiré l'attention de Cyril et il +me dit qu'il n'avait songé à examiner avec soin l'intérieur du +coffre que plusieurs jours après qu'il l'avait en sa possession. + +Un matin, pourtant, il s'aperçut que l'une des parois du coffre +était beaucoup plus épaisse que l'autre et en y regardant de très +près il découvrit qu'un panneau de peinture encadré y était +emboîté. + +Il le dégagea et il se trouva que c'était le portrait qui était +maintenant étalé sur le canapé. + +Le panneau était très sale et couvert de moisissures, mais il +réussit à le nettoyer et, à sa grande joie, il vit qu'il était +tombé par pur hasard sur la seule chose qui pût exciter son désir. + +C'était un portrait authentique de monsieur W. H. Sa main reposait +sur la page dédicatoire des _Sonnets _et, sur le châssis même, on +pouvait distinguer le nom du jeune homme écrit en initiales noires +sur un fond d'or terni: monsieur William Hews. + +Bon! que pouvais-je dire? + +Il ne me vint pas un instant à la pensée que Cyril Graham me jouât +la comédie et qu'il essayât de démontrer la théorie au moyen d'un +faux. + +- Mais est-ce un faux? demandai-je. + +- Certes oui, dit Erskine. C'était un faux très bien fait, mais ce +n'en était pas moins un faux. + +Je crus alors que Cyril avait eu ses apaisements sur toute cette +question, mais je me souviens qu'il me dit plus d'une fois que +pour lui il n'était besoin d'aucune preuve de ce genre et qu'il +croyait la théorie complète, même sans cela. + +Je riais de sa confiance. + +Je lui dis que sans cette preuve toute la théorie dégringolait à +terre et je le félicitai chaudement de sa merveilleuse découverte. + +Alors nous décidâmes que le portrait serait gravé ou reproduit en +fac-similé et placé comme frontispice en tête de l'édition des +_Sonnets _de Cyril. + +Pendant trois mois, nous ne fîmes que repasser tous les poèmes +vers par vers jusqu'à ce que nous eûmes dominé toutes les +difficultés du texte ou de sens. + +Un malheureux jour, j'étais dans un magasin d'estampes à Holborn, +quand je vis sur le comptoir quelques dessins à la pointe d'argent +extrêmement beaux. + +Je fus si fort attiré par eux que je les achetai, et le +propriétaire du magasin, un certain Rawlings, me dit qu'ils +étaient l'oeuvre d'un jeune peintre nommé Edward Merton qui était +très habile, mais aussi pauvre qu'un rat d'église. + +Quelques jours après, j'allai voir Merton dont le marchand +d'estampes m'avait donné l'adresse. + +Je trouvai un jeune homme pâle, intéressant, avec une femme de +mine assez banale, un modèle, ainsi que je l'appris par la suite. + +Je lui dis combien j'avais admiré ses dessins, ce qui me parut lui +être très agréable, et je lui demandai s'il pourrait me montrer +quelque autre de ses oeuvres. + +Comme nous feuilletions un portefeuille rempli de choses +réellement ravissantes, - car Merton avait une touche très +délicate et tout à fait délicieuse, -j'aperçus tout à coup une +esquisse du portrait de monsieur W. H. Il n'y avait aucun doute à +concevoir à ce sujet. + +C'était presque un _fac-simile:_ la seule différence était que les +masques de la tragédie et de la comédie n'étaient pas suspendus à +la table de marbre, comme dans le portrait, mais gisaient sur le +plancher aux pieds du jeune homme. + +- Où diable avez-vous déniché cela? dis-je. + +Il devint un peu confus et répondit: + +- Ce n'est rien. Je ne savais pas que ce dessin était dans le +portefeuille. C'est une chose sans valeur aucune. + +- C'est ce que vous avez fait pour monsieur Cyril Graham, s'écria +sa maîtresse. Si ce monsieur veut l'acheter, pourquoi ne pas le +lui vendre? + +- Pour monsieur Cyril Graham, répétai-je. Avez-vous peint le +portrait de monsieur W. H.? + +- Je ne sais ce que vous voulez dire, répliqua-t'il, en devenant +très rouge. + +Bon! L'histoire était vraiment terrible. + +La femme lâcha tout le secret. + +En partant, je lui donnai cinq livres. + +Maintenant il ne m'est pas possible d'y songer, mais certes +j'étais alors furieux. + +J'allai d'un trait chez Cyril. + +Je l'attendis trois heures avant qu'il revînt, avec cet affreux +mensonge qui s'épanouissait sur son visage et je lui dis que +j'avais découvert le faux. + +Il devint très pâle et me dit: + +- J'ai fait cela uniquement pour vous. Vous n'auriez pas été +convaincu autrement. Cela ne porte aucune atteinte à la vérité de +la théorie. + +- La vérité de la théorie! m'écriai-je. Moins vous en parlerez et +mieux cela vaudra. Vous-même vous n'y avez jamais cru. Si vous y +aviez cru, vous n'auriez pas commis un faux pour en faire la +preuve. + +Il s'échangea entre nous des paroles violentes. Nous eûmes une +querelle épouvantable. Je l'avoue, je fus injuste. Le lendemain +matin, il était mort. + +- Mort! m'écriai-je. + +- Oui, il se tua d'un coup de revolver. Un peu de son sang jaillit +sur le cadre du portrait juste à la place où le nom était peint. +Quand j'arrivai, - son domestique m'avait sur-le-champ envoyé +chercher, - la police était déjà là. Il avait laissé une lettre +pour moi, écrite évidemment dans la plus grande agitation et la +plus grande détresse du coeur. + +- Que contenait-elle? demandai-je. + +- Oh! qu'il avait une foi absolue dans l'existence de Willie +Hughes, que le faux du portrait n'avait été fait que comme une +concession à mon égard et n'affaiblissait à aucun degré la vérité +de la théorie; bref, que pour me montrer combien sa foi était +ferme et inébranlable, il allait offrir sa vie en sacrifice au +secret des _Sonnets._ + +C'était une lettre folle, démente. Je me souviens qu'il finissait +en me disant qu'il me confiait la théorie Willie Hughes et que +c'était à moi de la présenter an monde et de dévoiler le secret du +coeur de Shakespeare. + +- C'est là une bien tragique histoire, m'écriai-je, mais pourquoi +n'avez-vous pas accompli ses voeux? + +Erskine haussa les épaules. + +- Parce que c'est du commencement à la fin une théorie absolument +erronée, répondit-il. + +- Mon cher Erskine, lui dis-je en me levant de mon siège, vous +êtes là-dessus dans une erreur complète. C'est la seule clé +parfaite des _Sonnets _de Shakespeare qu'on ait jamais construite. +Elle est parfaite dans tous ses détails. Je crois à Willie Hughes. + +- Ne dites pas cela, répliqua gravement Erskine. Je reconnais +qu'il y a dans l'idée quelque chose qui séduit inévitablement et +intellectuellement il n'y a rien à y redire. J'ai examiné la +question dans tous ses détails et je vous assure que la théorie +est entièrement fallacieuse. Elle est plausible jusqu'à un certain +point. Au delà tout dégringole. Pour l'amour du ciel, mon cher +enfant, ne vous lancez pas sur ce thème de Willie Hughes. Vous y +briseriez votre coeur. + +- Erskine, répondis-je, c'est votre devoir de donner cette théorie +au monde. Si vous ne le faites pas, je le ferai. En la passant +sous silence, vous portez atteinte à la mémoire de Cyril Graham, +le plus jeune et le plus splendide de tous les martyrs de la +littérature. Je vous supplie de lui rendre justice. Il est mort +pour cette théorie, ferez-vous qu'il sera mort en vain? + +Erskine me regarda avec stupeur. + +- Vous êtes emporté par l'émotion de toute cette histoire, dit-il. +Vous oubliez qu'une chose n'est pas nécessairement vraie parce +qu'un homme meurt pour elle. + +J'étais dévoué à Cyril Graham. Sa mort a été pour moi un terrible +coup. Je ne m'en remettrai pas de bien des années. + +Mais Willie Hughes? Il n'y a rien dans l'idée de Willie Hughes. +Pareil personnage n'a jamais existé. + +Quant à révéler toute l'histoire au monde, le monde croit que +Cyril Graham s'est tué par accident. La seule preuve qu'il s'était +tué résultait de la lettre qu'il m'a écrite et le public n'a +jamais rien su de cette lettre. Actuellement même lord Crediton +croit que tout cela fut accidentel. + +- Cyril Graham a sacrifié sa vie à une grande idée, répondis-je, +et si vous ne voulez pas parler de son martyre, parlez au moins de +sa foi. + +- Sa foi, dit Erskine, était basée sur une chose qui était fausse, +sur une chose que pas un scholiaste de Shakespeare ne voudrait +accepter un moment. On rirait de la théorie. Ne jouez pas le rôle +d'un fou. Ne suivez pas une chimère qui ne mène à aucun but. Vous +commencez par affirmer l'existence de la personne même dont il +s'agit de prouver l'existence. En outre, tout le monde sait que +les _Sonnets _sont adressés à lord Pembroke. La question est +résolue une fois pour toutes. + +- La question n'est pas résolue, m'écriai-je. Je répandrai la +théorie que Cyril Graham a laissée et je prouverai au monde qu'il +avait raison. + +- Enfant têtu, dit Erskine, rentrez chez vous. Il est plus de deux +heures. Et ne pensez plus à Willie Hughes. Je regrette de vous en +avoir parlé et je suis tout à fait désolé de vous avoir converti à +une chose à laquelle je ne crois pas. + +- Vous m'avez donné la clé du plus grand mystère de la littérature +moderne, répondis-je. Et je n'aurai pas de repos jusqu'à ce que je +vous aie fait reconnaître à tous que Cyril Graham était le plus +subtil critique shakespearien de nos jours. + +Comme je regagnais mon domicile à travers le parc de Saint-James, +l'aurore naissait sur Londres. Sur le lac poli, les cygnes blancs +dormaient et le squelette du palais se détachait en pourpre sur le +ciel vert pâle. + +Je pensai à Cyril Graham et mes yeux se remplirent de larmes. + +II + +Il était midi passé quand je m'éveillai et le soleil ruisselait à +travers les rideaux de ma chambre en longues coulées obliques d'or +poussiéreux. + +Je dis à mon domestique que je n'étais chez moi pour personne et, +après avoir pris une tasse de chocolat et un petit pain, j'allai +chercher sur un rayon de ma bibliothèque mon exemplaire des +_Sonnets _de Shakespeare et je commençai à les parcourir avec +grande attention. + +Chaque poème me parut une confirmation de la théorie de Cyril +Graham. + +Il me semblait que j'avais la main appuyée sur le coeur de +Shakespeare et que je comptais un à un tous les battements et +toutes les pulsations de la passion. + +Je songeai au merveilleux acteur adolescent et je vis son visage +dans chaque vers. + +Deux sonnets, je m'en souviens, me frappèrent particulièrement: +c'étaient le 53e et le 67e. + +Dans le premier de ces sonnets, Shakespeare, louant Willie Hughes +de la souplesse de son jeu, du vaste champ de ses rôles, un champ +qui s'étend de Rosalinde à Juliette et de Béatrice à Ophélie, lui +dit: + +_De quelle substance êtes-vous donc fait, vous qu'escortent des +millions d'ombres étranges? Chaque être n'a qu'une ombre unique, +et vous, qui n'êtes qu'un pourtant, vous prêtez votre ombre à +tout,_ + +vers qui étaient inintelligibles s'ils ne s'adressaient pas à un +acteur, car le mot _ombre _avait au temps de Shakespeare un sens +qui se rattachait à la scène. + +«Les meilleurs en ce genre ne sont que des ombres,» dit Thésée des +acteurs dans le _Songe d'une Nuit d'été, _et il y a bien d'autres +allusions similaires dans la littérature de l'époque. + +Les _Sonnets _appartenaient évidemment aux séries dans lesquelles +Shakespeare disait la nature de l'art de l'acteur et du +tempérament étrange et rare qui est indispensable au parfait +comédien. + +«Comment se fait-il, dit Shakespeare à Willie Hughes, que vous +ayez tant de personnalités», et alors il en arrive à établir que +sa beauté est telle qu'elle semble réaliser toute forme et toute +phase de fantaisie, incarner tout rêve de l'imagination créatrice, +une idée, qui est encore exprimée plus avant dans le sonnet qui +suit immédiatement, ou en commençant par la délicate pensée: + +_Oh! comme la beauté semble plus belle lorsqu'elle est embaumée +par _LA VÉRITÉ. + +Shakespeare nous invite à remarquer combien la vérité du jeu, la +vérité de la représentation visible sur la scène, ajoute au +prestige de la poésie, donne la vie à toute sa nature séduisante +et la réalité actuelle à sa forme idéale. + +Et pourtant, dans le 67e sonnet, Shakespeare invite Willie Hughes +à renoncer à la scène si artificielle avec sa vie fausse, ses +mimes au visage maquillé et au costume sans réalité, ses +influences et ses suggestions immorales, son éloignement du vrai +monde, de l'action réelle et du langage sincère. + +_Oh! pourquoi mon bien-aimé vivrait-il avec la corruption et +honorerait-il le sacrilège de son prestige en sorte que le péché +obtiendrait par lui un avantage décisif et se parerait de sa +société?_ + +_Pourquoi le fard imiterait-il le teint de ses joues et +plagierait-il, par une copie inanimée, leurs vives couleurs?_ +_Pourquoi la pauvre beauté chercherait-elle indirectement les +reflets de la rose, quand elle a la rose vraie?_ + +Il peut sembler étrange qu'un aussi grand dramaturge que +Shakespeare, qui réalisa sa propre perfection comme artiste et son +humanité comme homme sur le plan idéal de la littérature du +théâtre et du jeu scénique, ait écrit en ces termes sur le +théâtre, mais nous devons nous souvenir que, dans les sonnets 110 +et 111, Shakespeare nous montre qu'il était las du monde des +marionnettes et plein de honte d'avoir joué aux yeux de tous son +rôle d'arlequin. Le 111e sonnet surtout est amer: + +_Oh! grondez à mon sujet la fortune, cette déesse coupable de +tous mes torts, qui ne m'a laissé d'autre moyen d'existence que la +ressource publique qui nourrit une vie publique._ + +_C'est là ce qui fait que mon nom porte un stigmate et que ma +nature est, pour ainsi dire, marquée du métier qu'elle fait comme +la main du teinturier. Ayez donc pitié de moi et souhaitez que je +sois régénéré,_ + +et il y a ailleurs bien des signes du même sentiment, signes +familiers à tous les vrais fanatiques de Shakespeare. Un point +m'embarrassa beaucoup quand je lus les _Sonnets _et il s'écoula +bien des jours avant que j'établisse la Vraie interprétation que +certes Cyril Graham lui-même paraît ne pas avoir saisie. + +Je ne pouvais comprendre que Shakespeare accordât tant +d'importance à voir son jeune ami se marier. + +Lui-même s'était marié jeune, et le résultat n'avait pas été +heureux: il n'était pas probable qu'il voulût pousser Willie +Hughes à commettre la même erreur. + +Le jeune acteur de Rosalinde n'avait rien à gagner au mariage et +aux passions de la vie réelle. Les premiers sonnets, avec leurs +étranges supplications d'avoir des enfants, me parurent une note +discordante. + +L'explication du mystère m'arriva presque subitement et je la +trouvai dans la bizarre dédicace. + +On doit se rappeler que la dédicace est ainsi conçue: + +_À l'unique engendreur de ces sonnets ci-après_ +_Monsieur W. H., tout le bonheur Et cette éternité,_ +_promesses de_ +_notre poète immortel,_ +_puisse-t'il les avoir._ +C'est le souhait bien sincère +_de celui qui aventure_ +_cette publication_ + +_T. T._ + +Quelques commentateurs ont supposé que le mot _engendreur _dans +cette dédicace indique simplement celui qui a fourni les _Sonnets +_à Thomas Thorpe, leur éditeur. Mais cette opinion est maintenant +généralement abandonnée et les plus hautes autorités sont tout à +fait d'accord sur ce point que ce mot est pris dans le sens +_d'inspirateur, _la métaphore étant tirée de l'analogie de la vie +physique. + +Alors je vis que la même métaphore est employée par Shakespeare +lui-même dans tous ses poèmes et cela me mit dans le droit chemin. + +Finalement je fis ma grande découverte. + +Le mariage que Shakespeare propose à Willie Hughes, c'est le +mariage avec sa muse, une expression qui est précisément employée +dans le 82° sonnet où, dans l'amertume de son coeur, lors de la +défection du jeune acteur, pour qui il avait écrit ses plus grands +rôles et dont la beauté les lui avait vraiment inspirés, il +commence ses doléances en disant: + +_Je conviens que tu n'es pas marié à ma muse._ + +Les enfants qu'il le suppliait d'engendrer ne sont pas des enfants +de sang et de chair, mais les plus immortels enfants d'une gloire +qui ne peut mourir. + +Tout le cycle des premiers sonnets est simplement l'invitation de +Shakespeare à Willie Hughes de monter sur la scène et de se faire +acteur. Combien ce serait chose vile et vaine, dit-il, que votre +beauté, si vous n'en usiez pas. + +_Lorsque quarante hivers assiégeront ton front et creuseront des +tranchées profondes dans le champ de ta beauté, la fière livrée de +ta jeunesse, si admirée maintenant, ne sera qu'une guenille dont +on fera peu de cas._ + +_Si l'on te demandait alors où est toute ta beauté où est tout le +trésor de tes jours florissants, et si tu répondais que tout cela +est dans tes yeux creusés, ce serait une honte dévorante et un +stérile éloge._ + +Vous devez créer quelque chose en art. Mon vers «est à toi et naît +de toi», écoute-moi seulement et je «mettrai au monde des vers +immortels qui vivront une éternité» et vous peuplerez des formes +de votre propre visage le monde imaginaire et la scène. Ces +enfants que vous engendrez, continue-t-il, ne dépériront pas, +comme des enfants sujets à la mort, mais vous vivrez en eux et +dans mes pièces: donc + +_Crée un autre toi-même pour l'amour de moi; que ta beauté vive +en ton enfant comme en toi._ + +Je réunis tous les passages qui me paraissaient corroborer cette +interprétation: ils produisirent sur moi une forte impression et +me montrèrent combien la théorie de Cyril Graham était vraiment +complète. + +Je vis aussi qu'il était très facile de séparer les vers, dans +lesquels il parle des _Sonnets _mêmes, et ceux dans lesquels il +parle de ses grandes oeuvres dramatiques. + +C'était là un point qui avait absolument échappé aux critiques +antérieurs à Cyril Graham. + +Et, pourtant, c'était une des considérations les plus importantes +dans toutes les séries de poèmes. + +Aux _Sonnets _Shakespeare était plus ou moins indifférent. Il +n'ambitionnait pas que sa gloire reposât sur eux. C'était, à ses +yeux, sa «muse légère», comme il les appelle, et, comme le dit +Meres, il désirait une circulation réservée, seulement parmi un +petit nombre, un nombre très restreint d'amis. + +D'autre part, il était extrêmement conscient de la haute valeur +artistique de ses pièces et témoigne d'une noble confiance en son +génie dramatique. + +Quand il dit à Willie Hughes: + +_Mais ton éternel été ne se flétrira pas et ne sera pas dépossédé +de tes grâces. La mort ne se vantera pas de ce que tu erres sous +son ombre, quand tu grandiras dans l'avenir _EN VERS ÉTERNELS. + +_Tant que les hommes respireront et que les yeux pourront voir, +ceci vivra et te donnera la vie..._ + +l'expression _vers éternels _fait clairement allusion à une de ses +pièces qu'il lui envoyait en même temps, de même que la strophe +finale vise sa confiance dans la probabilité que ses pièces soient +toujours jouées. + +Dans une apostrophe à la muse dramatique (sonnets C et CI), nous +trouvons la même pensée. + +_Où donc es-tu, muse, pour oublier si longtemps de parler de ce +qui te donne toute ta puissance? Dépenses-tu ta force à quelque +indigne chant, couvrant d'ombre ta poésie pour mettre la lumière +sur de vils sujets?_ + +s'écrie-t-il. + +Puis il reproche à la muse de la Tragédie et de la Comédie son +abandon de la vérité resplendissante de beauté et dit: + +_Quoi! Parce qu'il n'a pas besoin d'éloges, vas-tu devenir +muette? Ne donne pas ce prétexte à ton silence, car il ne tient +qu'à toi de faire vivre mon ami au delà d'une tombe dorée et de le +faire louer par les siècles futurs._ + +_Allons, muse, à l'oeuvre! Je vais t'apprendre à le faire voir à +l'avenir tel qu'il apparaît aujourd'hui._ + +C'est pourtant peut-être dans le 55e sonnet que Shakespeare donne +à son idée l'expression la plus ample. + +Imaginer que le «rythme puissant» du second vers se rapporte au +sonnet lui-même, c'est absolument s'abuser sur l'intention de +Shakespeare. + +Il me parut qu'il était extrêmement clair, d'après le caractère +général du sonnet, qu'il était question d'une pièce déterminée et +que la pièce n'était autre que _Roméo et Juliette,_ + +_Ni le marbre, ni les mausolées dorés des princes ne dureront +plus longtemps que mon rythme puissant. Vous conserverez plus +d'éclat dans ces mesures que sur la dalle non balayée que le temps +barbouille de sa lie._ + +_Quand la guerre dévastatrice bouleversera les statues et que les +tumultes déracineront l'oeuvre de la maçonnerie, ni l'épée de Mars +ni le feu ardent de la guerre n'entameront la tradition vivante de +votre renommée._ + +_En dépit de la mort et de la rage de l'oubli, vous avancerez +dans l'avenir, votre gloire trouvera place incessamment sous les +yeux de toutes les générations qui doivent user ce monde jusqu'au +jugement dernier._ + +_Ainsi jusqu'à l'appel suprême auquel vous vous lèverez vous- +même, vous vivrez ici et dans la postérité sous les yeux des +amants._ + +Il était aussi extrêmement suggestif de noter combien là et +ailleurs Shakespeare promettait à Willie Hughes l'immortalité sous +une forme qui le rappela aux yeux des hommes, c'est-à-dire sous +une forme scénique dans une pièce que l'on irait voir jouer. + +Pendant deux semaines, je travaillai avec acharnement sur les +_Sonnets, _sortant à peine et refusant toutes les invitations. + +Chaque jour, il me semblait que je découvrais quelque chose de +nouveau et Willie Hughes devint pour moi une espèce de compagnon +spirituel, une personnalité toujours dominante. + +Je finis presque par m'imaginer que je l'avais vu debout dans +l'atmosphère de ma chambre tant Shakespeare l'avait clairement +dessiné avec ses cheveux d'or, sa tendre grâce de fleur, ses doux +yeux aux profondeurs de rêve, ses membres délicats et mobiles et +ses mains d'une blancheur de lis. + +Son seul nom exerçait sur moi une vraie fascination. Willie +Hughes! Willie Hughes! Comme il avait un son de musique! Oui, quel +autre que lui pouvait être «le maître et la maîtresse de la +passion» de Shakespeare[12], le «seigneur de son amour à qui il a +été lié en vasselage» [13], le délicat favori du plaisir[14], la +«rose de tout l'univers»[15], le «héraut du printemps»[16] «paré de +la superbe livrée de la jeunesse»[17], le «ravissant garçon qui est +une douce musique pour son auditeur»[18] et dont «la beauté était +le vrai vêtement du coeur» de Shakespeare»[19], de même qu'il était +la clé de voûte de sa force dramatique. + +Combien me paraissait amère maintenant toute la tragédie de sa +désertion et de sa honte qu'il rendait «douce et jolie[20]« par la +pure magie de sa personne, mais qui n'en était pas moins honte. + +Pourtant, si Shakespeare l'a pardonné, pourquoi ne lui +pardonnerons-nous pas aussi. + +Je ne me souciai pas de chercher à pénétrer le mystère de son +péché. + +Son abandon du théâtre de Shakespeare était une question +différente et je la creusai très avant. + +Finalement j'en vins à cette conclusion que Cyril Graham s'était +trompé en regardant Chapman comme le dramaturge rival dont il est +parlé dans le 80e sonnet. + +C'était évidemment Marlowe à qui il était fait allusion[21]. + +Alors que les _Sonnets _furent écrits, on ne pouvait appliquer à +l'oeuvre de Chapman une expression telle que «l'orgueilleuse +arrogance de son grand vers», bien qu'on eût pu l'appliquer plus +tard au style de ses dernières pièces du temps du roi Jacques. + +Non, Marlowe était sans contredit le dramaturge dont Shakespeare +parla en ces termes louangeurs et cet _affable fantôme familier +qui, la nuit, le comble de ses inspirations, _était le +Méphistophélès de son _Docteur Faustus._ + +Sans nul doute, Marlowe fut fasciné par la beauté et la grâce du +jeune acteur et l'enleva au théâtre de Blackfriars afin de leur +faire jouer le Gaveston de son _Édouard II._ + +Que Shakespeare eut légalement le droit de retenir Willie Hughes +dans sa propre troupe, cela résulte à l'évidence du sonnet 87 où +il dit: + +_Adieu! tu es un bien trop précieux pour moi et tu ne sais que +trop sans doute ce que tu vaux: _LA CHARTE _de _TA VALEUR _te +permet de te dégager et tes engagements envers moi ont tous pris +fin._ + +_Car ai-je d'autres droits sur toi que ceux que tu m'accordes? Et +où sont mes titres, à tant de richesses? Rien en moi ne peut +justifier ce don SPLENDIDE_ ET AINSI MA PATENTE M'EST-ELLE +RETIRÉE. + +_Tu t'étais donné à moi par ignorance de ce que tu vaux ou par +une pure méprise sur mon compte. Aussi cette grande concession +fondée sur un malentendu, tu la révoques en te ravisant._ + +_Ainsi je t'aurai possédé comme dans l'illusion d'un rêve; roi +dans le sommeil, mais au réveil plus rien._ + +Mais celui qu'il ne pouvait retenir par amour, il ne voulait pas +le retenir par force. Willie Hughes devint un des sujets de la +troupe de lord Pembroke et peut-être joua-t-il, dans la cour +ouverte de la Taverne du Taureau Rouge, le rôle du délicat favori +du roi Édouard. + +Lors de la mort de Marlowe, il semble être revenu à Shakespeare +qui, quoi qu'en aient pu penser ses camarades de théâtre, ne tarda +pas à pardonner le coup de tête et la trahison du jeune acteur. + +Vraiment, comme Shakespeare a dessiné en traits précis le +tempérament de l'acteur. Willie Hughes était un de ceux-là, + +_qui ne commettent pas l'action dont ils menacent le plus, qui +tout en émouvant les autres sont eux-mêmes comme la pierre._ + +Il pouvait jouer l'amour, mais il ne pouvait pas l'éprouver. Il +pouvait mimer la passion sans la réaliser. + +_Chez beaucoup l'histoire d'un coeur perfide est écrite dans les +regards, écrite dans des moues, des froncements de sourcils, des +grimaces étranges._ + +Mais avec Willie Hughes il n'en était pas ainsi. Le Ciel, dit +Shakespeare dans un sonnet d'idolâtrie folle, + +_le ciel a décrété, en te créant, qu'un doux amour respirerait +toujours sur ta face; quelles que soient tes pensées ou les +émotions de ton coeur, ton regard ne peut jamais exprimer que la +douceur._ + +Dans son «esprit inconstant» et son «coeur faux», il était facile +de distinguer le défaut de sincérité et la tricherie qui paraît en +quelque sorte inséparable de la nature de l'artiste, comme dans +son amour des louanges ce désir d'une récompense immédiate qui +caractérise tous les acteurs. Et pourtant, en cela plus heureux +que les autres acteurs, Willie Hughes devait connaître quelque +chose de l'immortalité: inséparablement lié aux pièces de +Shakespeare, il devait vivre en elles. + +_Votre nom tirera de mes vers l'immortalité, lors même qu'une +fois disparu je devrais mourir au monde entier. La terre ne peut +me fournir qu'une fosse vulgaire, tandis que vous serez enseveli à +la vue de toute l'humanité._ + +_Vous aurez pour monument mon noble vers que liront les yeux à +venir: et les langues futures rediront votre existence, quand tous +les souffles de notre génération seront éteints._ + +Il y avait des allusions sans fin à la puissance de Willie Hughes +sur son auditoire, les «spectateurs attentifs», comme les appelle +Shakespeare, mais peut-être la plus parfaite description de sa +merveilleuse maîtrise en art dramatique était-elle dans la +_Plainte d'une Amante _où Shakespeare dit de lui: + +_Il employait à ses artifices une masse de matière subtile à +laquelle il donnait les formes les plus étranges: rougeurs +enflammées, flots de larmes, pâleurs défaillantes; il prenait, il +quittait tous les visages, pouvant, au gré de ses perfidies, +rougir à d'impurs propos, pleurer de douleur ou devenir blanc et +s'évanouir avec des mines tragiques._ + +_De même au bout de sa langue dominatrice, toutes sortes +d'arguments et de questions profondes, de promptes répliques et de +fortes raisons dormaient et s'éveillaient sans cesse à son +service. Pour faire rire le pleureur et pleurer le rieur, il avait +une langue et une éloquence variée, attrapant toutes les passions +au piège de son caprice._ + +Un jour, je crus avoir réellement trouvé Willie Hughes dans la +littérature de l'époque d'Elisabeth. + +Dans un merveilleux récit des derniers jours du grand comte +d'Essex, son chapelain Thomas Knell nous dit que, la nuit qui +précéda sa mort, le comte + +_appela William Hewes qui était son musicien pour jouer sur le +virginal et chanter. _«- _Joue, lui dit-il, mon chant, Will +Hewes, et je chanterai moi-même.»_ _Ainsi fit-il très gaîment, non +comme le cygne plaintif qui encore dédaigneux pleure sa mort, mais +comme une douce alouette qui levant ses ailes et jetant ses yeux +vers Dieu, monte vers les nues cristallines et atteint de sa +langue intarissable les sommets des cieux altiers._ + +Sûrement le garçon, qui joua sur le virginal, aux dernières heures +de la vie du père de Stella Sydney, n'était autre que le Will +Hewes, à qui Shakespeare dédia les _Sonnets _et dont il nous dit +qu'il était une douce musique pour un auditeur. + +Pourtant, lord Essex mourut en 1576 quand Shakespeare lui-même +n'avait que douze ans: il était donc impossible que son musicien +fût le monsieur W. H. des _Sonnets._ + +Peut-être le jeune ami de Shakespeare était-il le fils de celui +qui jouait du virginal. + +C'était, du moins, quelque chose d'avoir découvert que Will Hewes +était un nom de l'époque d'Elisabeth. + +Vraiment le nom de Hewes semble exactement lié à la musique et à +la poésie. La première actrice anglaise fut la délicieuse Margaret +Hewes dont le prince Rupert fut si éperdument amoureux. Quoi de +plus probable qu'entre elle et le musicien de lord Essex il y ait +eu le jeune acteur des pièces de Shakespeare! + +Mais les preuves, le témoin, où étaient-ils? Hélas!... je ne pus +les trouver. Il me semblait que j'étais toujours à la veille de la +vérification définitive, mais que je ne pouvais jamais y arriver. + +De la vie de Willie Hughes, je passai bien vite à la pensée de sa +mort. J'étais curieux de savoir quelle avait été sa fin. + +Peut-être était-il un de ces acteurs anglais qui, en 1604, +passèrent en Allemagne et jouèrent devant le grand duc Henry- +Julius de Brunswick[22], lui-même dramaturge de valeur, et à la +cour de cet étrange électeur de Brandebourg qui était si amouraché +de beauté qu'on a dit qu'il acheta à son poids d'ambre le jeune +fils d'un marchand ambulant grec et qu'il donna, en l'honneur de +son esclave, des fêtes durant toute cette terrible année de famine +1606-1607, quand le peuple mourait de faim dans les rues de la +ville et que, depuis sept mois, il n'était pas tombé une goutte de +pluie. + +Enfin, nous savons que _Roméo et Juliette _fut joué à Dresde en +1613, côte à côte avec _Hamlet _et le _Roi Lear, _et ce n'est +sûrement pas à un autre que Willie Hughes que fut, en 1615, remis +le masque moulé sur la tête de Shakespeare mort, par la main de +quelqu'un de la suite de l'ambassadeur d'Angleterre, - faible +souvenir du grand poète qui l'avait si tendrement aimé. + +Vraiment, il y avait quelque chose de véritablement captivant dans +l'idée que le jeune acteur, dont la beauté avait un élément vital +dans le réalisme et le romantisme de l'art de Shakespeare, avait +été le premier à porter en Allemagne la semence de la nouvelle +civilisation et s'était trouvé, dans cette voie, le précurseur de +cette _aufklarung, _ou illumination, du XVIIIe siècle, ce +splendide mouvement qui, bien que, initié par Lessing et Herder et +porté à son plein et à sa perfection par Goethe, ne fut pas pour +une petite part aidé par un autre acteur, Friedrich Schroeder, qui +réveilla la conscience populaire et, au mépris des passions +feintes et des méthodes mimiques de la scène, montra le lien +intime et vital entre la vie et la littérature. + +Si cela était ainsi, - et rien ne prouvait certes qu'il en fût +autrement, - il n'était pas improbable que Willie Hughes fût un +des comédiens anglais _(mimae quidam ex Britannia, _comme les +appelle la vieille chronique) qui furent égorgés à Nuremberg dans +un soulèvement soudain de la populace et ensevelis en secret dans +une petite vigne, hors de la ville, par quelques jeunes gens «qui +s'étaient plu à leurs représentations et dont quelques-uns avaient +rêvé d'être instruits dans les mystères de l'art nouveau.» Certes, +il ne pouvait y avoir de place plus appropriée pour celui à qui +Shakespeare avait dit: + +«_Tu es tout mon art,»_ + +que cette petite vigne au delà des murs de la cité. Car n'était-ce +pas des douleurs de Dionysos que la tragédie était née? N'avait-on +pas pour la première fois entendu s'épanouir sur les lèvres des +vignerons de Sicile le rire clair de la comédie, avec sa gaîté +insoucieuse et ses vives reparties. Et qui plus est, la tache +pourprine et rouge du vin écumant sur le visage et aux mains +n'avait-elle pas donné la première suggestion du charme et de la +fascination du déguisement, le désir de dépouiller sa +personnalité, le sens de la valeur de l'objectivité se montrant +ainsi dans les rudes débuts de l'art. + +À tout prendre, où qu'il fut enseveli, que ce fut dans la petite +vigne aux portes de la ville gothique, ou dans quelque triste +cimetière d'église de Londres parmi le tumulte et le brouhaha de +notre grande ville, nul monument pompeux ne marquait la place où +il reposait. + +Sa vraie tombe, comme l'avait dit Shakespeare, était le vers du +poète, son vrai monument la pérennité du drame. + +Ainsi il en a été pour d'autres, dont la beauté a donné une +nouvelle impulsion motrice à leur époque. + +Le corps ivoirin de l'esclave de Bithynie pourrit dans la vase +verte du Nil et la poussière du jeune Athénien jonche les jaunes +collines du Céramique, mais Antinoüs vit dans la sculpture et +Charmidès dans la philosophie. + +III + +Trois semaines s'étaient écoulées. + +Je résolus d'adresser à Erskine un ardent appel, l'invitant à +rendre justice à la mémoire de Cyril Graham et à donner au monde +sa merveilleuse interprétation des _Sonnets, _la seule +interprétation qui fournit une explication du problème. + +Je n'ai aucune copie de ma lettre, je regrette de le dire, et je +n'ai pas pu mettre la main sur l'original, mais je me souviens que +je parcourus tout le terrain et que je couvris des feuillets de +papier de la répétition passionnée d'arguments et de preuves que +l'étude m'avait suggérés. + +Il me sembla que je ne restituais pas seulement à Cyril Graham la +place qui lui était due dans l'histoire littéraire, mais que je +rachetais l'honneur de Shakespeare lui-même de l'odieux souvenir +d'une critique banale. + +Je mis dans la lettre tout mon enthousiasme; je mis dans la lettre +toute ma foi, mais je ne l'avais pas plus tôt expédiée qu'il se +produisit en moi une curieuse réaction. + +Il me sembla que j'avais fait abdication de mes facultés en +croyant à l'hypothèse Willie Hughes, que quelque chose s'était +éteint en moi, - ce qui était exact, - et que j'étais maintenant +parfaitement indifférent à toute la question. + +Qu'était-il donc advenu? + +C'est difficile à dire. + +Peut-être avais-je épuisé mon ardeur même en en cherchant +l'expression parfaite? Les forces émotionnelles, de même que les +forces de la vie physique, ont leurs limites expresses. + +Peut-être le simple effort de convertir quelqu'un à une théorie +compliquée, implique-t-il quelque forme de renonciation à la +faculté de croire? + +Peut-être étais-je simplement las de tout le problème et, mon +enthousiasme s'étant consumé, ma raison en revint à son propre +jugement sans passion? + +Quelle qu'en fut la cause, et je ne prétends pas en fournir +l'explication, - il n'y avait pas de doute que Willie Hughes était +soudain devenu pour moi un pur mythe, un rêve oiseux, +l'imagination enfantine d'un jeune homme, qui, comme bien des +esprits ardents, était plus soucieux de convaincre les autres que +d'être lui-même convaincu. + +Comme j'avais dit à Erskine dans ma lettre des choses très +injustes et très amères, je décidai d'aller le voir une fois et de +m'excuser auprès de lui de ma conduite. + +Conformément à cette résolution, le lendemain matin, je poussai +jusqu'à Bird Cagewalk. + +Je trouvai Erskine assis dans sa bibliothèque, le faux portrait de +Willie Hughes en face de lui. + +- Mon cher Erskine, m'écriai-je. Je viens vous faire mes excuses. + +- Me faire vos excuses! dit-il. Et pourquoi? + +- Pour ma lettre, répondis-je. + +- Vous n'avez rien à regretter dans votre lettre, dit-il. Au +contraire, vous m'avez rendu le plus grand service qui soit en +votre pouvoir. Vous m'avez montré que la théorie de Cyril Graham +est d'une solidité parfaite. + +- Vous ne voulez pas dire que vous croyez à Willie Hugues? +m'exclamai-je. + +- Et pourquoi pas? répliqua-t-il. Vous m'avez fait la preuve de +son existence. Croyez-vous que je ne sache pas priser à son prix +la valeur de l'évidence? + +En m'enfonçant dans un fauteuil, je gémis: + +- Mais il n'y a là aucune espèce d'évidence. Quand je vous ai +écrit, j'étais sous l'influence d'un enthousiasme tout à fait +niais. J'avais été ému par l'histoire de la mort de Cyril Graham, +fasciné par le romanesque de sa théorie, conquis par le +merveilleux et la nouveauté de ses aperçus. Je vois maintenant que +la théorie est basée sur une illusion. La seule preuve de +l'existence de Willie Hughes est ce portrait qui est là devant +vous et ce portrait est un faux. Ne vous laissez donc pas +entraîner par un pur sentiment dans cette affaire. Quoique le +roman puisse plaider en faveur de la théorie de Willie Hughes, la +raison a prononcé contre elle un arrêt définitif. + +- Je ne vous comprends pas, fit Erskine en me regardant avec +stupéfaction. Quoi! vous-même, vous m'avez convaincu par votre +lettre que Willie Hughes était une réalité absolue. Pourquoi avez- +vous changé de conviction? Ou bien tout ce que vous m'avez dit +n'était-il qu'un simple jeu? + +- Je ne puis vous expliquer cela, répliquai-je, mais je vois +maintenant qu'il n'y a réellement rien à dire en faveur de +l'interprétation de Cyril Graham. Les _Sonnets _sont adressés à +lord Pembroke. Pour l'amour du ciel, ne gaspillez pas votre temps +dans une tentative folle pour découvrir un jeune acteur de +l'époque d'Elisabeth qui n'a jamais existé et pour faire de cette +marionnette fantôme le centre du grand cycle des _Sonnets _de +Shakespeare. + +- Je vois que vous ne comprenez pas la théorie, répliqua-t-il. + +- Que je ne la comprends pas, mon cher Erskine! m'écriai-je. Mais +je la sens, comme si je l'avais inventée. Sûrement ma lettre vous +prouve que non seulement je possède toute la question, mais que +j'ai apporté mon contingent de preuves de tout genre. Le seul +défaut de la théorie est qu'elle présuppose l'existence de la +personne dont l'existence est en discussion. Si nous admettons +qu'il y avait dans la troupe de Shakespeare un jeune acteur du nom +de Willie Hughes, il n'est pas difficile d'en faire l'objet des +_Sonnets, _mais comme nous savons qu'il n'y avait pas d'acteur de +ce nom dans la compagnie du Théâtre du Globe, il est inutile de +pousser plus loin les recherches. + +- Mais c'est exactement ce que nous ne savons pas, dit Erskine. Il +est tout à fait vrai que son nom ne se trouve pas sur la liste +donnée à la première page, mais comme Cyril l'indiqua, c'est +plutôt là une preuve de l'existence de Willie Hughes qu'une preuve +contraire si nous nous souvenons qu'il abandonna avec perfidie +Shakespeare au profit d'un rival dramatique. + +Nous raisonnâmes là-dessus pendant des heures, mais rien de ce que +je pus dire, ne put obliger Erskine à renoncer à sa confiance dans +l'interprétation de Cyril Graham. + +Il me dit qu'il prétendait vouer sa vie à prouver la théorie et +qu'il était déterminé à faire rendre justice à la mémoire de Cyril +Graham. + +Je le priai. Je le raillai, je le suppliai, mais cela ne servit à +rien. + +Bref, nous nous séparâmes, non pas tout à fait fâchés, mais +certainement avec une ombre entre nous. + +Il me crut borné; je le crus fou. + +Quand je me rendis chez lui de nouveau, son domestique me dit +qu'il était parti pour l'Allemagne. + +Deux ans plus tard, comme j'entrais à mon club, le valet de +service à la conciergerie me remit une lettre qui portait le +timbre de l'étranger. + +Elle venait d'Erskine qui m'écrivait de l'hôtel d'Angleterre à +Cannes. + +Quand je lus sa lettre, je fus rempli d'horreur, bien que je ne +pusse vraiment croire qu'il serait assez fou pour exécuter sa +résolution. + +Le point principal de sa lettre était qu'il avait essayé par tous +les moyens possibles de vérifier la théorie de Willie Hughes et +qu'il avait échoué, de même que Cyril Graham avait donné sa vie +pour cette théorie, il avait résolu de donner la sienne, également +pour la même cause. + +La conclusion de la lettre était celle-ci: + +«Je crois encore à Willie Hughes et au moment où vous recevrez +ceci, je serai mort de ma propre main pour l'amour de Willie +Hughes, pour lui et pour Cyril Graham que j'ai poussé à mourir par +mon scepticisme niais et mon ignorant manque de foi. + +«La vérité vous fut une fois révélée. Vous l'avez rejetée. + +«Maintenant vous voilà taché du sang de deux hommes: ne vous en +détournez plus.» + +Ce fut un moment horrible. + +J'en étais malade de chagrin et, pourtant je n'y pouvais croire. + +Mourir pour ses croyances religieuses est le pire usage qu'on +puisse faire de sa vie; mais mourir pour une théorie littéraire +cela semblait impossible. + +Je regardai la date. + +La lettre avait été écrite une semaine avant. + +Quelque malencontreuse chance m'avait détourné d'aller au club +pendant quelques jours: Là, j'aurais pu la recevoir à temps pour +le sauver. + +Peut-être il n'était pas trop tard. + +Je courus chez moi. Je fis mes bagages et je partis de Charing- +Cross par le train de nuit. + +Le voyage fut insupportable. Je crus que je n'arriverais jamais. + +Sitôt débarqué, je courus à l'hôtel d'Angleterre. + +On me dit qu'Erskine avait été enterré deux jours avant au +cimetière des Anglais. + +Il y avait dans toute cette tragédie quelque chose d'horriblement +grotesque. + +Je dis toute sorte de paroles incohérentes dans le hall de l'hôtel +et on me regardait d'un air de curiosité. + +Tout à coup, lady Erskine, en grand deuil, traversa le vestibule. + +Quand elle me vit, elle vint à moi, murmura quelques mots sur son +pauvre fils et fondit en larmes. + +Je la conduisis dans son salon. + +Un vieux monsieur prit soin d'elle: c'était le médecin anglais. + +Nous causâmes beaucoup d'Erskine, mais je ne soufflai mot des +mobiles qui l'avaient poussé au suicide. Il était évident qu'il +n'avait rien dit à sa mère de la raison qui l'avait amené à un +acte si funeste, si fou. + +Enfin, lady Erskine se leva et dit: + +- Georges vous a laissé quelque chose à titre de souvenir. C'est +une chose qu'il tenait en haute estime. Je vais vous la remettre. + +Sitôt qu'elle eut quitté la pièce, je me tournai vers le docteur +et lui dis: + +- Quelle épouvantable secousse cette mort a dû être pour lady +Erskine. Je suis surpris qu'elle la supporte comme elle l'a fait. + +- Oh! Il y a des mois qu'elle était prévenue de ce qui allait +arriver, répondit-il. + +- Elle était prévenue depuis des mois! m'écriai-je, mais comment +ne l'en a t-elle pas détourné? Comment n'a-t-elle pas veillé sur +lui? Il devait être fou. + +Le docteur me regarda avec de grands yeux. + +- Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, fit-il. + +- Bah! m'écriai-je, si une mère sait que son fils va se +suicider... + +- Se suicider! répondit-il. Le pauvre Erskine ne s'est pas +suicidé. Il est mort de consomption... Il est venu mourir ici. +Sitôt que je le vis, je compris qu'il n'y avait pas d'espoir. Un +poumon était presque perdu; l'autre était très atteint. Trois +jours avant sa mort, il me demanda s'il n'y avait plus d'espoir. +Je lui répondis franchement qu'il n'y en avait aucun et qu'il +n'avait plus que peu de jours à vivre. Il écrivit quelques +lettres. Il était tout à fait résigné et conserva sa connaissance +jusqu'à sa dernière heure. + +À ce moment, lady Erskine entra dans la pièce, le fatal portrait +de Willie Hughes à la main. + +- Quand Georges allait expirer, il m'a priée de vous donner ceci, +dit-elle. + +Comme je pris le portrait, ses larmes tombèrent sur mes mains. + +Le portrait est maintenant dans ma bibliothèque où il est admiré +de mes amis artistes. Ils ont décidé que ce n'est pas un Clouet +mais un Oudry[23]. + +Je ne me suis jamais soucié de leur dire sa véritable histoire. +Mais quelquefois quand je le regarde, je pense qu'il y a vraiment +beaucoup à dire sur la théorie Willie Hughes des _Sonnets _de +Shakespeare. + + +LE FANTÔME DE CANTERVILLE [24] + +Nouvelle hylo-idéaliste + +I + +Lorsque M. Hiram B. Otis, le ministre d'Amérique, fit +l'acquisition de Canterville-Chase, tout le monde lui dit qu'il +faisait là une très grande sottise, car on ne doutait aucunement +que l'endroit ne fût hanté. + +D'ailleurs, lord Canterville lui-même, en homme de l'honnêteté la +plus scrupuleuse, s'était fait un devoir de faire connaître la +chose à M. Otis, quand ils en vinrent à discuter les conditions. + +- Nous-mêmes, dit lord Canterville, nous n'avons point tenu à +habiter cet endroit depuis l'époque où ma grand'tante, la duchesse +douairière de Bolton, a été prise d'une défaillance causée par +l'épouvante qu'elle éprouva, et dont elle ne s'est jamais remise +tout à fait, en sentant deux mains de squelette se poser sur ses +épaules, pendant qu'elle s'habillait pour le dîner. + +Je me crois obligé à vous dire, M. Otis, que le fantôme a été vu +par plusieurs membres de ma famille qui vivent encore, ainsi que +par le recteur de la paroisse, le révérend Auguste Dampier, qui +est un agrégé du King's-Collège, d'Oxford. + +Après le tragique accident survenu à la duchesse, aucune de nos +jeunes domestiques n'a consenti à rester chez nous, et bien +souvent lady Canterville a été privée de sommeil par suite des +bruits mystérieux qui venaient du corridor et de la bibliothèque. + +- Mylord, répondit le ministre, je prendrai l'ameublement et le +fantôme sur inventaire. J'arrive d'un pays moderne, où nous +pouvons avoir tout ce que l'argent est capable de procurer, et +avec nos jeunes et délurés gaillards qui font les cent coups dans +le vieux monde, qui enlèvent vos meilleurs acteurs, vos meilleures +prima-donnas, je suis sûr que s'il y avait encore un vrai fantôme +en Europe, nous aurions bientôt fait de nous l'offrir pour le +mettre dans un de nos musées publics, ou pour le promener sur les +grandes routes comme un phénomène. + +- Le fantôme existe, je le crains, dit lord Canterville, en +souriant, bien qu'il ait tenu bon contre les offres de vos +entreprenants impresarios. Voilà plus de trois siècles qu'il est +connu. Il date, au juste, de 1574, et ne manque jamais de se +montrer quand il va se produire un décès dans la famille. + +- Bah! le docteur de la famille n'agit pas autrement, lord +Canterville. Mais, monsieur, un fantôme, ça ne peut exister, et je +ne suppose pas que les lois de la nature comportent des exceptions +en faveur de l'aristocratie anglaise. + +- Certainement, vous êtes très nature en Amérique, dit lord +Canterville, qui ne comprenait pas très bien la dernière remarque +de M. Otis. Mais s'il vous plaît d'avoir un fantôme dans la +maison, tout est pour le mieux. Rappelez-vous seulement que je +vous ai prévenu. + +Quelques semaines plus tard, l'achat fut conclu, et vers la fin de +la saison, le ministre et sa famille se rendirent à Canterville. + +Mrs Otis, qui, sous le nom de miss Lucretia R. Tappan, de la West +52e rue, avait été une illustre _belle_ de New-York, était encore +une très belle femme, d'âge moyen, avec de beaux yeux et un profil +superbe. + +Bien des dames américaines, quand elles quittent leur pays natal, +se donnent des airs de personnes atteintes d'une maladie +chronique, et se figurent que c'est là une des formes de la +distinction en Europe, mais Mrs Otis n'était jamais tombée dans +cette erreur. + +Elle avait une constitution magnifique, et une abondance +extraordinaire de vitalité. + +À vrai dire, elle était tout à fait anglaise, à bien des points de +vue, et on eût pu la citer à bon droit pour soutenir la thèse que +nous avons tous en commun avec l'Amérique, en notre temps, excepté +la langue, cela s'entend. + +Son fils aîné, baptisé Washington par ses parents dans un moment +de patriotisme qu'il ne cessait de déplorer, était un jeune homme +blond, assez bien tourné, qui s'était posé en candidat pour la +diplomatie en conduisant le cotillon au Casino de Newport pendant +trois saisons de suite, et même à Londres, il passait pour un +danseur hors ligne. + +Ses seules faiblesses étaient les gardénias et la pairie. À cela +près, il était parfaitement sensé. + +Miss Virginia E. Otis était une fillette de quinze ans, svelte et +gracieuse comme un faon, avec un bel air de libre allure dans ses +grands yeux bleus. + +C'était une amazone merveilleuse, et sur son poney, elle avait une +fois battu à la course le vieux lord Bilton, en faisant deux fois +le tour du parc, et gagnant d'une longueur et demie, juste en face +de la statue d'Achille, ce qui avait provoqué un délirant +enthousiasme chez le jeune duc de Cheshire, si bien qu'il lui +proposa séance tenante de l'épouser, et que ses tuteurs durent +l'expédier le soir même à Eton, tout inondé de larmes. + +Après Virginia, il y avait les jumeaux, connus d'ordinaire sous le +nom d'Étoiles et Bandes, parce qu'on les prenait sans cesse à les +arborer. + +C'étaient de charmants enfants, et avec le digne ministre, les +seuls vrais républicains de la famille. + +Comme Canterville-Chase est à sept milles d'Ascot, la gare la plus +proche, M. Otis avait télégraphié qu'on vînt les prendre en +voiture découverte, et on se mit en route dans des dispositions +fort gaies. + +C'était par une charmante soirée de juillet, où l'air était tout +embaumé de la senteur des pins. + +De temps à autre, on entendait un ramier roucoulant de sa plus +douce voix, ou bien on entrevoyait, dans l'épaisseur et le +froufrou de la fougère le plastron d'or bruni de quelque faisan. + +De petits écureuils les épiaient du haut des hêtres, sur leur +passage; des lapins détalaient à travers les fourrés, ou par- +dessus les tertres mousseux, en dressant leur queue blanche. + +Néanmoins dès qu'on entra dans l'avenue de Canterville-Chase, le +ciel se couvrit soudain de nuages. Un silence singulier sembla +gagner toute l'atmosphère. Un grand vol de corneilles passa sans +bruit au-dessus de leurs têtes, et avant qu'on fût arrivé à la +maison, quelques grosses gouttes de pluie étaient tombées. + +Sur les marches se tenait pour les recevoir une vieille femme +convenablement mise en robe de soie noire, en bonnet et tablier +blancs. + +C'était Mrs Umney, la gouvernante, que Mrs Otis, sur les vives +instances de lady Canterville, avait consenti à conserver dans sa +situation. + +Elle fit une profonde révérence à la famille quand on mit pied à +terre, et dit avec un accent bizarre du bon vieux temps: + +- Je vous souhaite la bienvenue à Canterville-Chase. + +On la suivit, en traversant un beau hall en style Tudor, jusque +dans la bibliothèque, salle longue, vaste, qui se terminait par +une vaste fenêtre à vitraux. + +Le thé les attendait. + +Ensuite, quand on se fut débarrassé des effets de voyage, on +s'assit, on se mit à regarder autour de soi, pendant que Mrs Umney +s'empressait. + +Tout à coup le regard de Mrs Otis tomba sur une tache d'un rouge +foncé sur le parquet, juste à côté de la cheminée, et sans se +rendre aucun compte de ses paroles, elle dit à Mrs Umney: + +- Je crains qu'on n'ait répandu quelque chose à cet endroit. + +- Oui, madame, répondit Mrs Umney à voix basse. Du sang a été +répandu à cet endroit. + +- C'est affreux! s'écria Mrs Otis. Je ne veux pas de taches de +sang dans un salon. Il faut enlever ça tout de suite. + +La vieille femme sourit, et de sa même voix basse, mystérieuse, +elle répondit: + +- C'est le sang de lady Eleonor de Canterville, qui a été tuée en +cet endroit même par son propre mari, sir Simon de Canterville, en +1575. Sir Simon lui survécut neuf ans, et disparut soudain dans +des circonstances très mystérieuses. Son corps ne fut jamais +retrouvé, mais son âme coupable continue à hanter la maison. La +tache de sang a été fort admirée des touristes et d'autres +personnes, mais l'enlever... c'est impossible. + +- Tout ça, c'est des bêtises, s'écria Washington Otis. Le produit +détachant, le nettoyeur incomparable du champion Pinkerton fera +disparaître ça en un clin d'oeil. + +Et avant que la gouvernante horrifiée eût pu intervenir, il +s'était agenouillé, et frottait vivement le parquet avec un petit +bâton d'une substance qui ressemblait à du cosmétique noir. + +Peu d'instants après, la tache avait disparu sans laisser aucune +trace. + +- Je savais bien que le Pinkerton en aurait raison, s'écria-t-il +d'un ton de triomphe, en promenant un regard circulaire sur la +famille en admiration. + +Mais à peine avait-il prononcé ces mots qu'un éclair formidable +illumina la pièce sombre, et qu'un terrible roulement de tonnerre +mit tout le monde debout, excepté Mrs Umney, qui s'évanouit. + +- Quel affreux climat! dit tranquillement le ministre, en allumant +un long cigare. Je m'imagine que le pays des aïeux est tellement +encombré de population, qu'il n'y a pas assez de beau temps pour +tout le monde. J'ai toujours été d'avis que ce que les Anglais ont +de mieux à faire, c'est d'émigrer. + +- Mon cher Hiram, s'écria Mrs Otis, que pouvons-nous faire d'une +femme qui s'évanouit? + +- Nous déduirons cela sur ses gages avec la casse, répondit le +ministre. Après ça, elle ne s'évanouira plus. + +Et, en effet, Mrs Umney ne tarda pas à reprendre ses sens. + +Toutefois il était évident qu'elle était bouleversée de fond en +comble; et d'une voix austère, elle avertit Mrs Otis qu'elle eût à +s'attendre à quelque ennui dans la maison. + +- J'ai vu de mes propres yeux, des choses... Monsieur, dit-elle, à +faire dresser les cheveux sur la tête à un chrétien. Et pendant +des nuits, et des nuits, je n'ai pu fermer l'oeil, à cause des +faits terribles qui se passent ici. + +Néanmoins Mrs Otis et sa femme certifièrent à la bonne femme, avec +vivacité qu'ils n'avaient nulle peur des fantômes. + +La vieille gouvernante après avoir appelé la bénédiction de la +Providence sur son nouveau maître et sa nouvelle maîtresse, et +pris des arrangements pour qu'on augmentât ses gages, rentra chez +elle en clopinant. + +II + +La tempête se déchaîna pendant toute la nuit, mais il ne se +produisit rien de remarquable. + +Le lendemain, quand on descendit pour déjeuner, on retrouva sur le +parquet la terrible tache. + +- Je ne crois pas que ce soit la faute du _Nettoyeur sans rival_, +dit Washington, car je l'ai essayé sur toute sorte de tache. Ça +doit être le fantôme. + +En conséquence, il effaça la tache par quelques frottements. + +Le surlendemain, elle avait reparu. + +Et pourtant la bibliothèque avait été fermée à clef, et Mrs Otis +avait emporté la clef en haut. + +Dès lors, la famille commença à s'intéresser à la chose. + +M. Otis était sur le point de croire qu'il avait été trop +dogmatique en niant l'existence des fantômes. + +Mrs Otis exprima l'intention de s'affilier à la Société Psychique, +et Washington prépara une longue lettre à MM. Myers et Podmore[25], +au sujet de la persistance des taches de sang quand elles +résultent d'un crime. + +Cette nuit-là leva tous les doutes sur l'existence objective des +fantômes. + +La journée avait été chaude et ensoleillée. + +La famille profita de la fraîcheur de la soirée pour faire une +promenade en voiture. + +On ne rentra qu'à neuf heures, et on prit un léger repas. + +La conversation ne porta nullement sur les fantômes, de sorte +qu'il manquait même les conditions les plus élémentaires d'attente +et de réceptivité qui précèdent si souvent les phénomènes +psychiques. + +Les sujets qu'on discuta, ainsi que je l'ai appris plus tard de +M. Otis, furent simplement ceux qui alimentent la conversation des +Américains cultivés, qui appartiennent aux classes supérieures, +par exemple l'immense supériorité de miss Janny Davenport sur +Sarah Bernhardt, comme actrice; la difficulté de trouver du maïs +vert, des galettes de sarrasin, de la polenta, même dans les +meilleures maisons anglaises, l'importance de Boston dans +l'expansion de l'âme universelle, les avantages du système qui +consiste à enregistrer les bagages des voyageurs; puis la douceur +de l'accent new-yorkais, comparé au ton traînant de Londres. + +Il ne fut aucunement question de surnaturel. On ne fit pas la +moindre allusion, même indirecte à sir Simon de Canterville. + +À onze heures, la famille se retira. + +À onze et demie, toutes les lumières étaient éteintes. + +Quelques instants plus tard, M. Otis fut réveillé par un bruit +singulier dans le corridor, en dehors de sa chambre. Cela +ressemblait à un bruit de ferraille, et se rapprochait de plus en +plus. + +Il se leva aussitôt, fit flamber une allumette, et regarda +l'heure. + +Il était une heure juste. + +M. Otis était tout à fait calme. Il se tâta le pouls, et ne le +trouva pas du tout agité. + +Le bruit singulier continuait, en même temps que se faisait +entendre distinctement un bruit de pas. + +M. Otis mit ses pantoufles, prit dans son nécessaire de toilette +une petite fiole allongée et ouvrit la porte. + +Il aperçut juste devant lui, dans le pâle clair de lune, un vieil +homme d'aspect terrible. + +Les yeux paraissaient comme des charbons rouges. Une longue +chevelure grise tombait en mèches agglomérées sur ses épaules. Ses +vêtements, d'une coupe antique, étaient salis, déchirés. De ses +poignets et de ses chevilles pendaient de lourdes chaînes et des +entraves rouillées. + +- Mon cher Monsieur, dit M. Otis, permettez-moi de vous prier +instamment d'huiler ces chaînes. Je vous ai apporté tout exprès +une petite bouteille du Graisseur de Tammany-Soleil-Levant. On dit +qu'une seule application est très efficace, et sur l'enveloppe il +y a plusieurs certificats des plus éminents théologiens de chez +nous qui en font foi. Je vais la laisser ici pour vous à côté des +bougeoirs, et je me ferai un plaisir de vous en procurer +davantage, si vous le désirez. + +Sur ces mots, le ministre des États-unis posa la fiole sur une +table de marbre, ferma la porte, et se remit au lit. + +Pendant quelques instants, le fantôme de Canterville resta +immobile d'indignation. + +Puis lançant rageusement la fiole sur le parquet ciré, il s'enfuit +à travers le corridor, en poussant des grondements caverneux, et +émettant une singulière lueur verte. + +Néanmoins comme il arrivait au grand escalier de chêne, une porte +s'ouvrit soudain. + +Deux petites silhouettes drapées de blanc se montrèrent, et un +lourd oreiller lui frôla la tête. + +Évidemment, il n'y avait pas de temps à perdre, aussi, utilisant +comme moyen de fuite la quatrième dimension de l'espace, il +s'évanouit à travers le badigeon, et la maison reprit sa +tranquillité. + +Parvenu dans un petit réduit secret de l'aile gauche, il s'adossa +à un rayon de lune pour reprendre haleine, et se mit à réfléchir +pour se rendre compte de sa situation. + +Jamais dans une brillante carrière qui avait duré trois cents ans +de suite, il n'avait été insulté aussi grossièrement. + +Il se rappela la duchesse douairière qu'il avait jetée dans une +crise d'épouvante pendant qu'elle se contemplait, couverte de +dentelles et de diamants devant la glace; les quatre bonnes, qu'il +avait affolées en des convulsions hystériques, rien qu'en leur +faisant des grimaces entre les rideaux d'une des chambres d'amis; +le recteur de la paroisse dont il avait soufflé la bougie, pendant +qu'il revenait de la bibliothèque, à une heure avancée et qui +depuis était devenu un client assidu de sir William Gull, et un +martyr de tous les genres de désordres nerveux; la vieille madame +de Trémouillac, qui se réveillant de bonne heure, avait vu dans le +fauteuil, près du feu, un squelette occupé à lire le journal +qu'elle rédigeait; et avait été condamnée à garder le lit pendant +six mois par une attaque de fièvre cérébrale. + +Une fois remise, elle s'était réconciliée avec l'Église, et avait +rompu toutes relations avec ce sceptique avéré, M. de Voltaire. + +Il se rappela aussi la nuit terrible où ce coquin de lord +Canterville avait été trouvé râlant dans son cabinet de toilette, +le valet de pique enfoncé dans sa gorge, et avait avoué qu'au +moyen de cette même carte, il avait filouté à Charles Fox, chez +Crockford, la somme de 10, 000 livres. Il jurait que le fantôme +lui avait fait avaler cette carte. + +Tous ses grands exploits lui revenaient à la mémoire. + +Il vit défiler le sommelier qui s'était brûlé la cervelle pour +avoir vu une main verte tambouriner sur la vitre; et la belle lady +Steelfield, qui était condamnée à porter au cou un collier de +velours noir pour cacher la marque de cinq doigts imprimés comme +du fer rouge sur sa peau blanche, et qui avait fini par se noyer +dans le vivier au bout de l'Allée du Roi. + +Et tout plein de l'enthousiasme égotiste du véritable artiste, il +passa en revue ses rôles les plus célèbres. + +Il s'adressa un sourire amer, en évoquant sa dernière apparition +dans le rôle de «Ruben le Rouge ou le nourrisson étranglé» son +début dans celui de «Gibéon le Vampire maigre de la lande de +Bexley», et la _furore_ qu'il avait excitée par une charmante +soirée de juin, rien qu'en jouant aux quilles avec ses propres +ossements sur la pelouse du lawn-tennis. + +Et tout cela pour aboutir à quoi? + +De misérables Américains modernes venaient lui offrir le +_Graisseur à la marque du Soleil Levant!_ et ils lui jetaient des +oreillers à la tête! + +C'était absolument intolérable. + +En outre, l'histoire nous apprend que jamais fantôme ne fut traité +de cette façon. + +La conclusion qu'il en tira, c'est qu'il devait prendre sa +revanche, et il resta jusqu'au lever du jour dans une attitude de +profonde méditation. + +III + +Le lendemain, quand le déjeuner réunit la famille Otis, on discuta +assez longuement sur le fantôme. + +Le ministre des États-unis était, naturellement, un peu froissé de +voir que son offre n'avait pas été agréée: + +- Je n'ai nullement l'intention de faire au fantôme une injure +personnelle, fit-il, et je reconnais que vu la longue durée de son +séjour dans la maison, ce n'était pas du tout poli de lui jeter +des oreillers à la tête... + +Je suis fâché d'avoir à dire que cette observation si juste +provoqua chez les jumeaux une explosion de rires. + +- Mais d'autre part, reprit M. Otis, s'il persiste pour tout de +bon à ne pas employer le Graisseur à la marque Soleil Levant, il +faudra que nous lui enlevions ses chaînes. Il n'y aurait plus +moyen de dormir avec tout ce bruit à la porte des chambres à +coucher. + +Néanmoins, pendant le reste de la semaine, on ne fut pas dérangé. + +La seule chose qui attirât quelque attention, c'était la +réapparition continuelle de la tache de sang sur le parquet de la +bibliothèque. + +C'était certes bien étrange, d'autant plus que la porte en était +toujours fermée à clef, le soir, par M. Otis, et qu'on tenait les +fenêtres soigneusement closes. + +Les changements de teinte que subissait la tache, comparables à +ceux d'un caméléon, produisirent aussi de fréquents commentaires. + +Certains matins, elle était d'un rouge foncé, presque d'un rouge +indien: d'autres fois, elle était vermillon; puis d'un pourpre +riche, et une fois, quand on descendit pour faire la prière +conformément aux simples rites de la libre Église épiscopale +réformée d'Amérique, on la trouva d'un beau vert-émeraude. + +Naturellement ces permutations de kaléidoscope amusèrent beaucoup +la troupe, et on faisait chaque soir des paris sans se gêner. + +La seule personne qui ne prit point de part à la plaisanterie +était la petite Virginie. + +Pour certaine raison ignorée, elle était toujours vivement +impressionnée à la vue de la tache de sang, et elle fut bien près +de pleurer le matin où la tache parut vert-émeraude. + +Le fantôme fit sa seconde apparition une nuit de dimanche. + +Peu de temps après qu'on fut couché, on fut soudain alarmé par un +énorme fracas qui s'entendit dans le hall. + +On descendit à la hâte, et on trouva qu'une armure complète +s'était détachée de son support, et était tombée sur les dalles. + +Tout près de là, assis dans un fauteuil au dossier élevé, le +fantôme de Canterville se frictionnait les genoux avec une +expression de vive souffrance peinte sur la figure. + +Les jumeaux, qui s'étaient munis de leurs sarbacanes, lui +lancèrent aussitôt deux boulettes avec cette sûreté de coup d'oeil +qu'on ne peut acquérir qu'à force d'exercices longs et patients +sur le professeur d'écriture. + +Pendant ce temps-là, le ministre des États-unis tenait le fantôme +dans la ligne de son revolver, et conformément à l'étiquette +californienne, le sommait de lever les mains en l'air. Le fantôme +se leva brusquement en poussant un cri de fureur sauvage, et se +dissipa au milieu d'eux, comme un brouillard, en éteignant au +passage la bougie de Washington Otis, et laissant tout le monde +dans la plus complète obscurité. + +Quand il fut au haut de l'escalier, il reprit possession de lui- +même, et se décida à lancer son célèbre carillon d'éclats de rire +sataniques. + +En maintes occasions, il avait expérimenté l'utilité de ce +procédé. + +On raconte que cela avait fait grisonner en une seule nuit la +perruque de lord Raker. + +Il est certain qu'il n'en avait pas fallu davantage pour décider +les trois gouvernantes françaises à donner leur démission avant +d'avoir fini leur premier mois. + +En conséquence il lança son éclat de rire le plus horrible, +réveillant de proche en proche les échos sous les antiques voûtes, +mais à peine les terribles sonorités s'étaient-elles éteintes +qu'une porte s'ouvrit, et qu'apparut en robe bleu-clair Mrs Otis. + +- Je crains, dit-elle, que vous ne soyez indisposé, et je vous ai +apporté une fiole de la teinture du docteur Dobell. Si c'est une +indigestion, ça vous fera beaucoup de bien. + +Le fantôme la regarda avec des yeux flambants de fureur, et se mit +en mesure de se changer en un gros chien noir. + +C'était un tour qui lui avait valu une réputation bien méritée, et +auquel le médecin de la famille attribuait toujours l'idiotie +incurable de l'oncle de lord Canterville, l'honorable Thomas +Horton. + +Mais le bruit de pas qui se rapprochaient le fit chanceler dans sa +cruelle résolution, et il se contenta de se rendre légèrement +phosphorescent. + +Puis, il s'évanouit, après avoir poussé un gémissement sépulcral, +car les jumeaux allaient le rattraper. + +Rentré chez lui, il se sentit brisé, en proie à la plus violente +agitation. + +La vulgarité des jumeaux, le grossier matérialisme de Mrs Otis, +tout cela était certes très vexant, mais ce qui l'humiliait le +plus, c'est qu'il n'avait pas la force de porter la cotte de +mailles. + +Il avait compté faire impression même sur des Américains modernes, +les faire frissonner à la vue d'un spectre cuirassé, sinon par des +motifs raisonnables, du moins par déférence pour leur poète +national Longfellow[26], dont les poésies gracieuses et attrayantes +l'avaient aidé bien souvent à tuer le temps, pendant que les +Canterville étaient à Londres. + +En outre, c'était sa propre armure. + +Il l'avait portée avec grand succès au tournoi de Kenilworth, et +avait été chaudement complimenté par la Reine Vierge en personne. + +Mais quand il avait voulu la mettre, il avait été absolument +écrasé par le poids de l'énorme cuirasse, du heaume d'acier. Il +était tombé lourdement sur les dalles de pierre, s'était +cruellement écorché les genoux, et contusionné le poignet droit. + +Pendant plusieurs jours, il fut très malade, et faisait à peine +quelques pas hors de chez lui, juste ce qu'il fallait pour +maintenir en bon état la tache de sang. + +Néanmoins, à force de soins, il finit par se remettre, et il +décida de faire une troisième tentative pour enrayer le ministre +des États-unis et sa famille. + +Il choisit pour sa rentrée en scène le vendredi 17 août, et +consacra une grande partie de cette journée-là à passer la revue +de ses costumes. + +Son choix se fixa, enfin, sur un chapeau à bords relevés d'un côté +et rabattus de l'autre, avec une plume rouge, un linceul effiloché +aux manches et au collet, enfin un poignard rouillé. + +Vers le soir, un violent orage de pluie éclata. + +Le vent était si fort qu'il secouait et faisait battre portes et +fenêtres dans la vieille maison. + +Bref, c'était bien le temps qu'il lui fallait. + +Voici ce qu'il comptait faire. + +Il se rendrait sans bruit dans la chambre de Washington Otis, lui +jargonnerait des phrases, en se tenant au pied du lit, et lui +planterait trois fois son poignard dans la gorge, au son d'une +musique étouffée. + +Il en voulait tout particulièrement à Washington, car il savait +parfaitement que c'était Washington qui avait l'habitude constante +d'enlever la fameuse tache de sang de Canterville, par l'emploi du +Nettoyeur incomparable de Pinkerton. + +Après avoir réduit à un état de terreur abjecte le téméraire, +l'insouciant jeune homme, il devait ensuite pénétrer dans la +chambre, occupée par le ministre des États-unis et sa femme. + +Alors il poserait une main visqueuse sur le front de Mrs Otis, +pendant que d'une voix sourde, il murmurerait à l'oreille de son +mari tremblant les secrets terribles du charnier. + +En ce qui concernait la petite Virginie, il n'était pas tout à +fait fixé. + +Elle ne l'avait jamais insulté en aucune façon. Elle était jolie +et douce. + +Quelques grognements sourds partant de l'armoire, cela lui +semblait plus que suffisant, et si ce n'était pas assez pour la +réveiller, il irait jusqu'à tirailler la courte pointe avec ses +doigts secoués par la paralysie. + +Pour les jumeaux, il était tout à fait résolu à leur donner une +leçon, la première chose à faire certes serait de s'asseoir sur +leurs poitrines, de façon à produire la sensation étouffante du +cauchemar. Puis, profitant de ce que leurs lits étaient très +rapprochés, il se dresserait dans l'espace libre entre eux, sous +l'aspect d'un cadavre vert, froid comme la glace, jusqu'à ce +qu'ils fussent paralysés par la terreur. + +Ensuite, jetant brusquement son suaire, il ferait à quatre pattes +le tour de la pièce, en squelette blanchi par le temps, avec un +oeil roulant dans l'orbite, jouant aussi le «Daniel le Muet ou le +Squelette du Suicidé», rôle dans lequel il avait en maintes +occasions produit un grand effet. Il s'y jugeait aussi bon que +dans son autre rôle «Martin le Maniaque ou le Mystère masqué». + +À dix heures et demie, il entendit la famille qui montait se +coucher. + +Pendant quelques instants, il fut inquiété par les tumultueux +éclats de rire des jumeaux qui, évidemment, avec leur folle gaîté +d'écoliers, s'amusaient avant de se mettre au lit, mais à onze +heures et quart tout était redevenu silencieux, et quand sonna +minuit, il se mit en marche. + +La chouette se heurtait contre les vitres de la fenêtre. Le +corbeau croassait dans le creux d'un vieil if, et le vent +gémissait en errant autour de la maison comme une âme en peine, +mais la famille Otis dormait sans se douter aucunement du sort qui +l'attendait. + +Il percevait distinctement les ronflements réguliers du ministre +des États-unis par-dessus le bruit de la pluie et de l'orage. + +Il se glissa furtivement à travers le badigeon. Un mauvais sourire +se dessinait sur sa bouche cruelle et plissée, et la lune cacha sa +figure derrière un nuage lorsqu'il passa devant la grande baie +ogivale où étaient représentées en bleu et or ses propres +armoiries et celles de son épouse assassinée. + +Il allait toujours, glissait comme une ombre funeste, qui semblait +faire reculer d'horreur les ténèbres elles-mêmes sur son passage. + +Une fois, il crut entendre quelqu'un qui appelait; il s'arrêta, +mais ce n'était qu'un chien qui aboyait, dans la Ferme Rouge. + +Il se remit en marche, en marmottant d'étranges jurons du seizième +siècle, et brandissant de temps à autre le poignard rouillé dans +la brise de minuit. + +Enfin il arriva à l'angle du passage qui conduisait à la chambre +de l'infortuné Washington. + +Il y fit une courte pause. + +Le vent agitait autour de sa tête ses longues mèches grises, +contournait en plis grotesques et fantastiques l'horreur indicible +du suaire de cadavre. + +Alors la pendule sonna le quart. + +Il comprit que le moment était venu. + +Il s'adressa un ricanement, et tourna l'angle. Mais à peine avait- +il fait ce pas, qu'il recula en poussant un pitoyable gémissement +de terreur en cachant sa face blême dans ses longues mains +osseuses. + +Juste en face de lui se tenait un horrible spectre, immobile comme +une statue, monstrueux comme le rêve d'un fou. + +La tête du spectre était chauve et luisante, la face ronde, +potelée, et blanche; un rire hideux semblait en avoir tordu les +traits en une grimace éternelle; par les yeux sortait à flots une +lumière rouge écarlate. La bouche avait l'air d'un vaste puits de +feu, et un vêtement hideux comme celui de Simon lui-même, drapait +de sa neige silencieuse la forme titanique. + +Sur la poitrine était fixé un placard portant une inscription en +caractères étranges, antiques. + +C'était peut-être un écriteau d'infamie, où étaient inscrits des +forfaits affreux, une terrible liste de crimes. + +Enfin, dans sa main droite, il tenait un cimeterre d'acier +étincelant. + +Comme il n'avait jamais vu de fantômes jusqu'à ce jour, il éprouva +naturellement une terrible frayeur, et après avoir vite jeté un +second regard sur l'affreux fantôme, il regagna sa chambre à +grands pas, en trébuchant dans le linceul dont il était enveloppé. + +Il parcourut le corridor en courant, et finit par laisser tomber +le poignard rouillé dans les bottes à l'écuyère du ministre, où le +lendemain, le maître d'hôtel le retrouva. + +Une fois rentré dans l'asile de son retrait, il se laissa tomber +sur un petit lit de sangle, et se cacha la figure sous les draps. +Mais, au bout d'un moment, le courage indomptable des Canterville +d'autrefois se réveilla en lui, et il prit la résolution d'aller +parler à l'autre fantôme, dès qu'il ferait jour. + +En conséquence, dès que l'aube eut argenté de son contact les +collines, il retourna à l'endroit où il avait aperçu pour la +première fois le hideux fantôme. + +Il se disait qu'après tout deux fantômes valaient mieux qu'un +seul, et qu'avec l'aide de son nouvel ami, il pourrait se colleter +victorieusement avec les jumeaux. Mais quand il fut à l'endroit, +il se trouva en présence d'un terrible spectacle. + +Il était évidemment arrivé quelque chose au spectre, car la +lumière avait complètement disparu de ses orbites. + +Le cimeterre étincelant était tombé de sa main, et il se tenait +adossé au mur dans une attitude contrainte et incommode. + +Simon s'élança en avant, et le saisit dans ses bras, mais quelle +fut son horreur, en voyant la tête se détacher, et rouler sur le +sol, le corps prendre la posture couchée, et il s'aperçut qu'il +étreignait un rideau de grosse toile blanche, et qu'un balai, un +couperet de cuisine, et un navet évidé gisaient à ses pieds. + +Ne comprenant rien à cette curieuse transformation, il saisit +d'une main fiévreuse l'écriteau, et y lut, grâce à la lueur grise +du matin, ces mots terribles: + +Voici le Fantôme Otis +Le seul véritable et authentique Esprit +Se défier des imitations +Tous les autres sont des contrefaçons + +Et toute la vérité lui apparut comme dans un éclair. + +Il avait été berné, mystifié, joué! + +L'expression qui caractérisait le regard des vieux Canterville +reparut dans ses yeux; il serra ses mâchoires édentées, et levant +au-dessus de sa tête, ses mains flétries, il jura, conformément à +la formule pittoresque de l'école antique, que quand Chanteclair +aurait sonné deux fois son joyeux appel de cor, des exploits +sanglants s'accompliraient, et que le Meurtre au pied silencieux +sortirait de la retraite. + +Il avait à peine fini d'énoncer ce redoutable serment, que d'une +ferme lointaine au toit de tuiles rouges partit un chant de coq. + +Il poussa un rire prolongé, lent, amer, et attendit. Il attendit +une heure, puis une autre, mais pour quelque raison mystérieuse, +le coq ne chanta pas une autre fois. + +Enfin, vers sept heures et demie, l'arrivée des bonnes, le +contraignit à quitter sa terrible faction, il rentra chez lui, +d'un pas fier, en songeant à son vain serment, et à son vain +projet manqué. + +Là il consulta divers ouvrages sur l'ancienne chevalerie, dont la +lecture l'intéressait extraordinairement, et il y vit que +Chanteclair avait toujours chanté deux fois, dans les occasions où +l'on avait eu recours à ce serment. + +- Que le diable emporte cet animal de volatile! murmura-t-il. Dans +le temps jadis, avec ma bonne lance, j'aurais fondu sur lui. Je +lui aurais percé la gorge, et je l'aurais forcé à chanter une +autre fois pour moi, dût-il en crever! + +Cela dit, il se retira dans un confortable cercueil de plomb, et y +resta jusqu'au soir. + +IV + +Le lendemain, le fantôme se sentit très faible, très las. + +Les terribles agitations des quatre dernières semaines +commençaient à produire leur effet. + +Son système nerveux était complètement bouleversé, et il +sursautait au plus léger bruit. + +Il garda la chambre pendant cinq jours, et finit par se décider à +faire une concession sur l'article de la tache de sang du parquet +de la bibliothèque. Puisque la famille Otis n'en voulait pas, +c'est qu'elle ne la méritait pas, c'était clair. Ces gens-là +étaient évidemment situés sur un plan inférieur, matériel +d'existence, et parfaitement incapables d'apprécier la valeur +symbolique des phénomènes sensibles. + +La question des apparitions de fantômes, le développement des +corps astrals, étaient vraiment pour elle chose tout à fait +étrangère, et qui n'était réellement pas à sa portée. + +C'était pour lui un rigoureux devoir de se montrer dans le +corridor une fois par semaine, et de bafouiller par la grande +fenêtre ogivale le premier et le troisième mercredi de chaque +mois, et il ne voyait aucun moyen honorable et de se soustraire à +son obligation. + +Il était vrai que sa vie avait été très criminelle, mais d'un +autre côté, il était très consciencieux dans tout ce qui +concernait le surnaturel. + +Aussi, les trois samedis qui suivirent, il traversa comme de +coutume le corridor entre minuit et trois heures du matin, en +prenant toutes les précautions possibles pour n'être ni entendu ni +vu. + +Il ôtait ses bottes, marchait le plus légèrement qu'il pouvait sur +les vieilles planches vermoulues, s'enveloppait d'un grand manteau +de velours noir, et n'oubliait pas de se servir du Graisseur +Soleil Levant pour huiler ses chaînes. Je suis tenu de reconnaître +que ce ne fut qu'après maintes hésitations qu'il se décida à +adopter ce dernier moyen de protection. + +Néanmoins, une nuit, pendant le dîner de la famille, il se glissa +dans la chambre à coucher de M. Otis, et déroba la fiole. + +Il se sentit d'abord quelque peu humilié, mais dans la suite, il +fut assez raisonnable pour comprendre que cette invention méritait +de grands éloges, et qu'elle concourait dans une certaine mesure, +à favoriser ses plans. + +Néanmoins, malgré tout, il ne fut pas à l'abri des taquineries. + +On ne manquait jamais de tendre en travers du corridor des cordes +qui le faisaient trébucher dans l'obscurité, et une fois qu'il +s'était costumé pour le rôle «d'Isaac le Noir, ou le Chasseur du +Bois de Hogsley», il fit une lourde chute, pour avoir mis le pied +sur une glissoire de planches savonnées que les jumeaux avaient +bâtie depuis le seuil de la Chambre aux Tapisseries jusqu'en haut +de l'escalier de chêne. + +Ce dernier affront le mit dans une telle rage, qu'il résolut de +faire un suprême effort pour imposer sa dignité et raffermir sa +position sociale, et forma le projet de rendre visite, la nuit +suivante, aux insolents jeunes Etoniens, en son célèbre rôle de +«Rupert le téméraire, ou le Comte sans tête». + +Il ne s'était jamais montré dans ce déguisement depuis soixante- +dix ans, c'est-à-dire depuis qu'il avait, par ce moyen, fait à la +belle lady Barbara Modish une telle frayeur qu'elle avait repris +sa promesse de mariage au grand-père du lord Canterville actuel, +et s'était enfuie à Gretna Green, avec le beau Jack Castletown, en +jurant que pour rien au monde elle ne consentirait à s'allier à +une famille qui tolérait les promenades d'un fantôme si horrible, +sur la terrasse, au crépuscule. + +Le pauvre Jack fut par la suite tué en duel par lord Canterville +sur la prairie de Wandsworth, et lady Barbara mourut de chagrin à +Tunbridge Wells, avant la fin de l'année, de sorte qu'à tous les +points de vue, c'était un grand succès. + +Néanmoins, c'était, si je puis employer un terme de l'argot +théâtral pour l'appliquer à l'un des mystères les plus grands du +monde surnaturel ou, pour parler un langage plus scientifique, du +monde supérieur de la nature, c'était une création des plus +difficiles, et il lui fallut trois bonnes heures pour terminer ses +préparatifs. + +À la fin, tout fut prêt, et il fut très content de son +travestissement. + +Les grandes bottes à l'écuyère en cuir, qui étaient assorties avec +le costume étaient bien un peu trop larges pour lui; et il ne put +retrouver qu'un des deux pistolets d'arçon, mais à tout prendre, +il fut très satisfait; et à une heure et quart, il passa à travers +le badigeon, et descendit vers le corridor. + +Quand il fut arrivé près de la pièce occupée par les jumeaux, et +que j'appellerai la chambre à coucher bleue, à cause de la couleur +des tentures, il trouva la porte entr'ouverte. + +Afin de faire une entrée sensationnelle, il la poussa avec force, +mais il reçut une lourde cruche pleine d'eau, qui le mouilla +jusqu'aux os, et qui ne manqua son épaule que d'un pouce ou deux. + +Au même moment, il perçut des éclats de rire étouffés, qui +venaient du grand lit à dais. + +Son système nerveux fut si violemment secoué qu'il rentra chez lui +à toutes jambes, et le lendemain il resta alité avec un gros +rhume. + +La seule consolation qu'il trouva, c'est qu'il n'avait pas apporté +sa tête sur lui; sans cela les suites auraient pu être bien plus +graves. + +Désormais, il renonça à tout espoir de jamais épouvanter cette +rude famille d'Américains, et se borna, à parcourir le corridor +avec des chaussons de lisière, le cou entouré d'un épais foulard, +par crainte des courants d'air, et muni d'une petite arquebuse, +pour le cas où il serait attaqué par les jumeaux. + +Ce fut vers le 19 septembre qu'il reçut le coup de grâce. + +Il était descendu par l'escalier jusque dans le grand hall, sûr +que dans cet endroit du moins, il était à l'abri des taquineries; +et il s'amusait là à faire des remarques satiriques sur les grands +portraits photographiés par Sarow, du ministre des États-unis et +de sa femme, qui avaient pris la place des portraits de famille +des Canterville. + +Il était simplement mais décemment vêtu d'un long suaire parsemé +de moisissures de cimetière. Il avait attaché sa mâchoire avec une +bande d'étoffe jaune, et portait une petite lanterne et une bêche +de fossoyeur. + +Bref il était travesti dans le costume de «Jonas le Déterré ou le +voleur de cadavres de Chertsey Barn.» + +C'était un de ses rôles les plus remarquables, et celui dont les +Canterville avaient le plus de sujet de garder le souvenir, car là +se trouvait la cause réelle de leur querelle avec leur voisin, +lord Rufford. + +Il était environ deux heures et quart du matin, et autant qu'il +put en juger, personne ne bougeait dans la maison. Mais comme il +se dirigeait à loisir du côté de la bibliothèque pour voir ce qui +restait de la tache de sang, soudain il vit bondir vers lui d'un +coin sombre deux silhouettes qui agitaient follement leurs bras +au-dessus de leurs têtes, et lui criaient aux oreilles: + +- Boum! + +Pris de terreur panique, - ce qui était bien naturel dans la +circonstance, - il se précipita du côté de l'escalier; mais il s'y +trouva en face de Washington Otis, qui l'attendait armé du grand +arrosoir du jardin, si bien que cerné de tous côtés par ses +ennemis, réduit presque aux abois, il s'évapora dans le grand +poêle de fonte, qui, par bonheur pour lui n'était point allumé, et +il se fraya un passage jusque chez lui, à travers tuyaux et +cheminées, et arriva à son domicile, dans l'état terrible où +l'avaient mis la saleté, l'agitation, et le désespoir. + +Depuis on ne le revit jamais en expédition nocturne. + +Les jumeaux se mirent maintes fois à l'affût pour le surprendre, +et semèrent dans les corridors des coquilles de noix tous les +soirs, au grand ennui de leurs parents et des domestiques, mais ce +fut en vain. + +Il était évident que son amour-propre avait été si profondément +blessé, qu'il ne voulait plus se montrer. + +En conséquence, M. Otis se remit à son grand ouvrage sur +l'histoire du parti démocratique, qu'il avait commencé trois ans +auparavant. + +Mrs Otis organisa un extraordinaire _clam-bake_[27], qui mit tout +le pays en rumeur. + +Les enfants s'adonnèrent aux jeux de «la crosse», de l'écarté du +poker, et autres amusements nationaux de l'Amérique. + +Virginia fît des promenades à cheval par les sentiers, en +compagnie du jeune duc de Cheshire, qui était venu passer à +Canterville la dernière semaine de vacances. + +Tout le monde supposait que le fantôme avait disparu; de sorte que +M. Otis écrivit à lord Canterville une lettre pour l'en informer, +et reçut en réponse une autre lettre où celui-ci lui témoignait le +plaisir que lui avait causé cette nouvelle, et envoyait ses plus +sincères félicitations à la digne femme du ministre. + +Mais les Otis se trompaient. + +Le fantôme était toujours à la maison; et bien qu'il se portât +très mal, il n'était nullement disposé à en rester là, surtout +après avoir appris que du nombre des hôtes se trouvait le jeune +duc de Cheshire, dont le grand oncle, lord Francis Stilton, avait +une fois parié avec le colonel Carbury, qu'il jouerait aux dés +avec le fantôme de Canterville. + +Le lendemain, on l'avait trouvé gisant sur le carreau de la salle +de jeu, dans un état de paralysie si complet, que malgré l'âge +avancé qu'il atteignit, il ne put jamais prononcer d'autre mot que +celui-ci: + +- Double six! + +Cette histoire était bien connue en son temps, quoique, par égards +pour les sentiments de deux familles nobles, on eût fait tout le +possible pour l'étouffer; et un récit détaillé de tout ce qui la +concerne se trouve dans le troisième volume des _Mémoires de Lord +Tattle sur le Prince Régent et ses amis_. + +Dès lors, le fantôme désirait vraiment prouver qu'il n'avait pas +perdu son influence sur les Stilton, avec lesquels il était +d'ailleurs parent par alliance, sa cousine germaine ayant épousé +en secondes noces le sieur de Bulkeley, duquel, ainsi que tout le +monde le sait les ducs de Cheshire descendent en droite ligne. + +En conséquence, il fit ses apprêts pour se montrer au petit +amoureux de Virginia dans son fameux rôle du «Moine Vampire, ou le +Bénédictin saigné à blanc». + +C'était un spectacle si épouvantable, que quand la vieille lady +Startuy, l'avait vu jouer, c'est-à-dire la veille du nouvel an +1764, elle commença par pousser les cris les plus perçants, qui +aboutirent à une violente attaque d'apoplexie et à son décès, au +bout de trois jours, non sans qu'elle eût déshérité les +Canterville et légué tout son argent à son pharmacien de Londres. + +Mais au dernier moment la terreur, que lui inspiraient les +jumeaux, l'empêcha de quitter sa chambre, et le petit duo dormit +en paix dans le grand lit à baldaquin couronné de plumes de la +Chambre royale, et rêva à Virginia. + +V + +Peu de jours après, Virginia et son amoureux aux cheveux frisés +allèrent faire une promenade à cheval dans les prairies de +Brockley, où elle déchira son amazone d'une manière si fâcheuse, +en franchissant une haie que quand elle revint à la maison, elle +prit le parti de passer par l'escalier de derrière, afin de n'être +point vue. + +Comme elle passait en courant devant la Chambre aux Tapisseries, +dont la porte était ouverte, elle crut voir quelqu'un à +l'intérieur. + +Elle pensa que c'était la femme de chambre de sa mère, car elle +venait souvent travailler dans cette chambre. + +Elle y jeta un coup d'oeil pour prier la femme de raccommoder son +habit. + +Mais à son immense surprise, c'était le fantôme de Canterville en +personne! + +Il était assis devant la fenêtre, contemplant l'or roussi des +arbres jaunissants, qui voltigeait en l'air, les feuilles rougies +qui dansaient follement tout le long de la grande avenue. + +Il avait la tête appuyée sur sa main, et toute son attitude +révélait le découragement le plus profond. + +Il avait vraiment l'air si abattu, si démoli, que la petite +Virginia, au lieu de céder à son premier mouvement, qui avait été +de courir s'enfermer dans sa chambre, fut remplie de compassion, +et prit le parti d'aller le consoler. + +Elle avait le pas si léger, et lui il avait la mélancolie si +profonde, qu'il ne s'aperçut de sa présence que quand elle lui +parla. + +- Je suis bien fâchée pour vous, dit-elle, mais mes frères +retournent à Eton demain. + +Alors si vous vous conduisez bien, personne ne vous tourmentera. + +- C'est absurde de me demander que je me conduise bien, répondit- +il en regardant d'un air stupéfait la petite fillette qui s'était +enhardie à lui adresser la parole. C'est tout à fait absurde. Il +faut que je secoue mes chaînes, que je grogne par les trous de +serrures, que je déambule la nuit, si c'est là ce que vous +entendez par se mal conduire. C'est ma seule raison d'être. + +- Ce n'est pas du tout une raison d'être, et vous avez été bien +méchant, savez-vous? Mrs Umney nous a dit, le jour même de notre +arrivée, que vous avez tué votre femme. + +- Oui, j'en conviens, répondit étourdiment le fantôme. Mais +c'était une affaire de famille, et cela ne regardait personne. + +- C'est bien mal de tuer n'importe qui, dit Virginia, qui avait +parfois un joli petit air de gravité puritaine, légué par quelque +ancêtre venu de la Nouvelle-Angleterre. + +- Oh! je ne puis souffrir la sévérité à bon compte de la morale +abstraite. Ma femme était fort laide. Jamais elle n'empesait +convenablement mes manchettes et elle n'entendait rien à la +cuisine. Tenez, un jour j'avais tué un superbe mâle dans les bois +de Hogley, un beau cerf de deux ans. Vous ne devineriez jamais +comment elle me le servit. Mais n'en parlons plus. C'est une +affaire finie maintenant, et je trouve que ce n'était pas très +bien de la part de ses frères, de me faire mourir de faim bien que +je l'aie tuée. + +- Vous faire mourir de faim! Oh! Monsieur le Fantôme... Monsieur +Simon, veux-je dire, est-ce que vous avez faim? j'ai un sandwich +dans ma cassette. Cela vous plairait-il? + +- Non, merci, je ne mange plus maintenant; mais c'est tout de même +très bon de votre part, et vous êtes bien plus gentille que le +reste de votre horrible, rude, vulgaire, malhonnête famille? + +- Assez! s'écria Virginia en frappant du pied. C'est vous qui êtes +rude, et horrible, et vulgaire. Quant à la malhonnêteté, vous +savez bien que vous m'avez volé mes couleurs dans ma boîte pour +renouveler cette ridicule tache de sang dans la bibliothèque. Vous +avez commencé par me prendre tous mes rouges, y compris le +vermillon, de sorte qu'il m'est impossible de faire des couchers +de soleil. Puis, vous avez pris le vert émeraude, et le jaune de +chrome. Finalement il ne me reste plus que de l'indigo et du blanc +de Chine. Je n'ai pu faire depuis que des clairs de lune, qui font +toujours de la peine à regarder, et qui ne sont pas du tout +commodes à colorier. Je n'ai jamais rien dit de vous, quoique +j'aie été bien ennuyée, et tout cela, c'était parfaitement +ridicule. Est-ce qu'on a jamais vu du sang vert émeraude? + +- Voyons, dit le fantôme, non sans douceur, qu'est-ce que je +pouvais faire? C'est chose très difficile par le temps qui court +de se procurer du vrai sang, et puisque votre frère a commencé +avec son _Détacheur incomparable_, je ne vois pas pourquoi je +n'aurais pas employé vos couleurs à résister, Quant à la nuance, +c'est une affaire de goût: ainsi par exemple, les Canterville ont +le sang bleu, le sang le plus bleu qu'il y ait en Angleterre... +Mais je sais que, vous autres Américains, vous ne faites aucun cas +de ces choses-là. + +- Vous n'en savez rien, et ce que vous pouvez faire de mieux, +c'est d'émigrer, cela vous formera l'esprit. Mon père se fera un +plaisir de vous donner un passage gratuit, et bien qu'il y ait des +droits d'entrée fort élevés sur les esprits de toute sorte, on ne +fera pas de difficultés à la douane. Tous les employés sont des +démocrates. Une fois à New-York, vous pouvez compter sur un grand +succès. Je connais des quantités de gens qui donneraient cent +mille dollars pour avoir un grand-père, et qui donneraient +beaucoup plus pour avoir un fantôme de famille. + +- Je crois que je ne me plairais pas beaucoup en Amérique. + +- C'est sans doute parce que nous n'avons pas de ruines, ni de +curiosités, dit narquoisement Virginia. + +- Pas de ruines! pas de curiosités? répondit le fantôme. Vous avez +votre marine et vos manières. + +- Bonsoir, je vais demander à papa de faire accorder aux jumeaux +une semaine supplémentaire de vacances. + +- Je vous en prie, Miss Virginia, ne vous en allez pas, s'écria-t- +il. Je suis si seul, si malheureux, et je ne sais vraiment plus +que faire. Je voudrais aller me coucher, et je ne le puis pas. + +- Mais c'est absurde; vous n'avez qu'à vous mettre au lit et à +éteindre la bougie. C'est parfois très difficile de rester +éveillé, surtout à l'église, mais ça n'est pas difficile du tout +de dormir. Tenez, les bébés savent très bien dormir; cependant, +ils ne sont pas des plus malins. + +- Voilà trois cents ans que je n'ai pas dormi, dit-il tristement, +ce qui fit que Virginia ouvrit tout grands ses beaux yeux bleus, +tout étonnés. Voilà trois cents ans que je n'ai pas dormi, aussi +suis-je bien fatigué. + +Virginia prit un air tout à fait grave et ses fines lèvres +s'agitèrent comme des pétales de rose. + +Elle s'approcha, s'agenouilla à côté de lui, et considéra la +figure vieillie et ridée du fantôme. + +- Pauvre, pauvre Fantôme, dit-elle à demi-voix, n'y a-t-il pas un +endroit où vous pourriez dormir? + +- Bien loin au delà des bois de pins, répondit-il d'une voix basse +et rêveuse, il y a un petit jardin. Là l'herbe pousse haute et +drue; là se voient les grandes étoiles blanches de la ciguë; là le +rossignol chante toute la nuit. Toute la nuit il chante, et la +lune de cristal glacé regarde par là, et l'yeuse étend ses bras de +géant au-dessus des dormeurs. + +Les yeux de Virginia furent troublés par les larmes, et elle se +cacha la figure dans les mains. + +- Vous voulez parler du Jardin de la Mort, murmura-t-elle. + +- Oui, de la Mort, cela doit être si beau! Se reposer dans la +molle terre brune, pendant que les herbes se balancent au-dessus +de votre tête, et écouter le silence! N'avoir pas d'hier, pas de +lendemain. Oublier le temps, oublier la vie, être dans la paix. +Vous pouvez m'y aider, vous pouvez m'ouvrir toutes grandes les +portes, de la Mort, car l'Amour vous accompagne toujours et +l'Amour est plus fort que la Mort. + +Virginia trembla. Un frisson glacé la parcourut et pendant +quelques instants régna le silence. + +Il lui semblait qu'elle était dans un rêve terrible. + +Alors le Fantôme reprit la parole, d'une voix qui résonnait comme +les soupirs du vent: + +- Avez-vous jamais lu la vieille prophétie sur les vitraux de la +bibliothèque? + +- Oh! souvent, s'écria la fillette, en levant les yeux, je la +connais très bien. Elle est peinte en curieuses lettres dorées, et +elle est difficile à lire. Il n'y a que six vers: + +_Lorsqu'une jeune fille blonde saura amener_ +_Sur les lèvres du pécheur une prière,_ +_Quand l'amandier stérile portera des fruits_ +_Et qu'une enfant laissera couler ses pleurs,_ +_Alors toute la maison retrouvera le calme,_ +_Et la paix rentrera dans Canterville._ + +Mais je ne sais pas ce que cela signifie. + +- Cela signifie que vous devez pleurer avec moi sur mes péchés, +parce que moi je n'ai pas de larmes, que vous devez prier avec moi +pour mon âme, parce que je n'ai point de foi et alors si vous avez +toujours été douce, bonne et tendre, l'Ange de la Mort prendra +pitié de moi. Vous verrez des êtres terribles dans les ténèbres, +et des voix funestes murmureront à vos oreilles, mais ils ne +pourront vous faire aucun mal, car contre la pureté d'une jeune +enfant les puissances de l'Enfer ne sauraient prévaloir. + +Virginia ne répondit pas, et le Fantôme se tordit les mains clans +la violence de son désespoir, tout en regardant la tête blonde qui +se penchait. + +Soudain elle se redressa, très pâle, une lueur étrange dans les +yeux. + +- Je n'ai pas peur, dit-elle d'une voix ferme, et je demanderai à +l'Ange d'avoir pitié de vous. + +Il se leva de son siège, en poussant un faible cri de joie, prit +la tête blonde entre ses mains avec une grâce qui rappelait le +temps jadis, et la baisa. + +Ses doigts étaient froids comme de la glace, et ses lèvres +brûlantes comme du feu, mais Virginia ne faiblit pas, et il lui +fit traverser la chambre sombre. + +Sur la tapisserie d'un vert fané étaient brodés de petits +chasseurs. Ils soufflaient dans leurs cors ornés de franges, et de +leurs mains mignonnes, ils lui faisaient signe de reculer. + +- Reviens sur tes pas, petite Virginia. Va-t'en, va-t'en! +criaient-ils. + +Mais le fantôme ne lui serrait que plus fort la main, et elle +ferma les yeux pour ne pas les voir. + +D'horribles animaux à queue de lézards; aux gros yeux saillants, +clignotèrent aux angles de la cheminée sculptée et lui dirent à +voix basse: + +- Prends garde, petite Virginia, prends garde. Nous pourrons bien +ne plus te revoir. + +Mais le Fantôme ne fit que hâter le pas, et Virginia n'écouta +rien. + +Quand ils furent au bout de la pièce, il s'arrêta et murmura +quelques mots qu'elle ne comprit pas. + +Elle rouvrit les yeux et vit le mur se dissiper lentement comme un +brouillard, et devant elle s'ouvrit une noire caverne. + +Un âpre vent glacé les enveloppa, et elle sentit qu'on tirait sur +ses vêtements. + +- Vite, vite, cria le Fantôme, ou il sera trop tard. + +Et au même instant, la muraille se referma derrière eux, et la +chambre aux tapisseries resta vide. + +VI + +Environ dix minutes après, la cloche sonna pour le thé, et +Virginia ne descendit pas. + +Mrs Otis envoya un des laquais pour la chercher. + +Il ne tarda pas à revenir, en disant qu'il n'avait pu découvrir +miss Virginia nulle part. + +Comme elle avait l'habitude d'aller tous les soirs dans le jardin +cueillir des fleurs pour le dîner, Mrs Otis ne fut pas du tout +inquiète. Mais six heures sonnèrent, Virginia ne reparaissait pas. + +Alors sa mère se sentit sérieusement agitée, et envoya les garçons +à sa recherche, pendant qu'elle et M. Otis visitaient toutes les +chambres de la maison. + +À six heures et demie, les jumeaux revinrent et dirent qu'ils +n'avaient trouvé nulle part trace de leur soeur. + +Alors tous furent extrêmement émus, et personne ne savait que +faire, quand M. Otis se rappela soudain que peu de jours +auparavant, il avait permis à une bande de bohémiens de camper +dans le parc. + +En conséquence, il partit sur-le-champ pour le Blackfell-Hollow, +accompagné de son fils aîné et de deux domestiques de ferme. + +Le petit duc de Cheshire, qui était absolument fou d'inquiétude, +demanda instamment à M. Otis de se joindre à lui, mais M. Otis s'y +refusa, dans la crainte d'une bagarre. Mais quand il arriva à +l'endroit en question, il vit que les bohémiens étaient partis. + +Il était évident qu'ils s'étaient hâtés de décamper, car leur feu +brûlait encore, et il était resté des assiettes sur l'herbe. + +Après avoir envoyé Washington et les deux hommes battre les +environs, il se dépêcha de rentrer, et expédia des télégrammes à +tous les inspecteurs de police du comté en les priant de +rechercher une jeune fille qui avait été enlevée par des +chemineaux ou des bohémiens. + +Puis il se fit amener son cheval, et après avoir insisté pour que +sa femme et ses trois fils se missent à table, il partit avec un +groom sur la route d'Ascot. + +Il avait fait à peine deux milles, qu'il entendit galoper derrière +lui. + +Il se retourna, et vit le petit duc qui arrivait sur son poney, la +figure toute rouge, la tête nue. + +- J'en suis terriblement fâché, lui dit le jeune homme d'une voix +entrecoupée, mais il m'est impossible de manger, tant que Virginia +est perdue. Je vous en prie, ne vous fâchez pas contre moi. Si +vous nous aviez permis de nous fiancer l'année dernière, ces +ennuis ne seraient jamais arrivés. Vous ne me renverrez pas, +n'est-ce pas? Je ne peux pas; je ne veux pas! + +Le ministre ne put s'empêcher d'adresser un sourire à ce jeune et +bel étourdi, et fut très touché du dévouement qu'il montrait à +Virginia. + +Aussi se penchant sur son cheval, il lui caressa les épaules avec +bonté, et lui dit: + +- Eh bien, Cecil, puisque vous tenez à rester, il faudra bien que +vous veniez avec moi, mais il faudra aussi que je vous trouve un +chapeau à Ascot. + +- Au diable le chapeau! C'est Virginia que je veux! s'écria le +petit duc en riant. + +Puis ils galopèrent jusqu'à la gare. + +Là, M. Otis s'informa auprès du chef de gare, si on n'avait pas vu +sur le quai de départ une personne répondant au signalement de +Virginia, mais il ne put rien apprendre sur elle. + +Néanmoins le chef de gare lança des dépêches le long de la ligne, +en amont et en aval, et lui promit qu'une surveillance minutieuse +serait exercée. + +Ensuite, après avoir acheté un chapeau pour le petit duc chez un +marchand de nouveautés qui se disposait à fermer boutique, M. Otis +chevaucha jusqu'à Bexley, village situé à quatre milles plus loin, +et qui, lui avait-on dit, était très fréquenté des bohémiens. + +Quand on eut fait lever le garde champêtre, on ne put tirer de lui +aucun renseignement. + +Aussi, après avoir traversé la place, les deux cavaliers reprirent +le chemin de la maison, et rentrèrent à Canterville vers onze +heures, le corps brisé de fatigue, et le coeur brisé d'inquiétude. + +Ils trouvèrent Washington et les jumeaux qui les attendaient au +portail, avec des lanternes, car l'avenue était très sombre. + +On n'avait pas découvert la moindre trace de Virginia. + +Les bohémiens avaient été rattrapés sur la prairie de Brockley, +mais elle ne se trouvait point avec eux. + +Ils avaient expliqué la hâte de leur départ en disant qu'ils +s'étaient trompés sur le jour où devait se tenir la foire de +Chorton, et que la crainte d'arriver trop tard les avait obligés à +se dépêcher. + +En outre, ils avaient paru très désolés de la disparition de +Virginia, car ils étaient très reconnaissants à M. Otis de leur +avoir permis de camper dans son parc. Quatre d'entre eux étaient +restés en arrière pour prendre part aux recherches. + +On avait vidé l'étang aux carpes. On avait fouillé le domaine dans +tous les sens, mais on n'était arrivé à aucun résultat. + +Il était évident que Virginia était perdue, au moins pour cette +nuit, et ce fut avec un air de profond accablement que M. Otis, et +les jeunes gens rentrèrent à la maison, suivis du groom qui +conduisait en main le cheval et le poney. + +Dans le hall, ils trouvèrent le groupe des domestiques épouvantés. + +La pauvre Mrs Otis était étendue sur un sofa dans la bibliothèque, +presque folle d'effroi et d'anxiété, et la vieille gouvernante lui +baignait le front avec de l'eau de Cologne. + +M. Otis insista aussitôt pour qu'elle mangeât un peu, et fit +servir le souper pour tout le monde. + +Ce fut un bien triste repas. + +On y parlait à peine, et les jumeaux eux-mêmes avaient l'air +effarés, abasourdis, car ils aimaient beaucoup leur soeur. + +Lorsqu'on eut fini, M. Otis, malgré les supplications du petit +duc, ordonna que tout le monde se couchât, en disant qu'on ne +pourrait rien faire de plus cette nuit, que le lendemain matin il +télégraphierait à Scotland-Yard, pour qu'on mît immédiatement à sa +disposition quelques détectives. + +Mais voici qu'au moment même où l'on sortait de la salle à manger, +minuit sonna à l'horloge de la tour. + +À peine les vibrations du dernier coup étaient-elles éteintes +qu'on entendit un craquement suivi d'un cri perçant. + +Un formidable roulement de tonnerre ébranla la maison. Une mélodie +qui n'avait rien de terrestre flotta dans l'air. Un panneau se +détacha bruyamment du haut de l'escalier, et sur le palier, bien +pâle, presque blanche, apparut Virginia, tenant à la main une +petite boîte. + +Aussitôt tous de se précipiter vers elle. Mrs Otis la serra +passionnément sur son coeur. + +Ce petit duc l'étouffa sous la violence de ses baisers, et les +jumeaux exécutèrent une sauvage danse de guerre autour du groupe. + +- Grands dieux! Ma fille, où êtes-vous allée? dit M. Otis, assez +en colère, parce qu'il se figurait qu'elle avait fait à tous une +mauvaise farce. Cecil et moi, nous avons battu à cheval tout le +pays, à votre recherche, et votre mère a failli mourir de frayeur. +Il ne faudrait pas recommencer de ces mystifications-là. + +- Excepté pour le fantôme! excepté pour le fantôme! crièrent les +jumeaux en continuant leurs cabrioles. + +- Ma chérie, grâce à Dieu, vous voilà retrouvée, il ne faudra plus +me quitter, murmurait Mrs Otis, en embrassant l'enfant qui +tremblait, et en lissant ses cheveux d'or épars sur ses épaules. + +- Papa, dit doucement Virginia, j'étais avec le fantôme. Il est +mort. Il faudra que vous alliez le voir. Il a été très méchant, +mais il s'est repenti sincèrement de tout ce qu'il avait fait, et +avant de mourir il m'a donné cette boîte de beaux bijoux. + +Toute la famille jeta sur elle un regard muet, effaré, mais elle +avait l'air très grave, très sérieuse. + +Puis, se tournant, elle les précéda à travers l'ouverture de la +muraille, et l'on descendit par un corridor secret. + +Washington suivait tenant une bougie allumée qu'il avait prise sur +la table. Enfin, l'on parvint à une grande porte de chêne hérissée +de gros clous. + +Virginia la toucha. Elle tourna sur ses gonds énormes, et l'on se +trouva dans une chambre étroite, basse, dont le plafond était en +forme de voûte, et avec une toute petite fenêtre. + +Un grand anneau de fer était scellé dans le mur, et à cet anneau +était enchaîné un grand squelette étendu de tout son long sur le +sol dallé. Il avait l'air d'allonger ses doigts décharnés pour +atteindre un plat et une cruche de forme antique, qui étaient +placés de telle sorte qu'il ne pût y toucher. + +Évidemment la cruche avait été remplie d'eau, car l'intérieur +était tapissé de moisissure verte. + +Il ne restait plus sur le plat qu'un tas de poussière. + +Virginia s'agenouilla auprès du squelette, et joignant ses petites +mains, se mit à prier en silence, pendant que la famille +contemplait avec étonnement la tragédie terrible dont le secret +venait de lui être révélé. + +- Hallo! s'écria soudain l'un des jumeaux, qui était allé regarder +par la fenêtre, pour tâcher de deviner dans quelle aile de la +maison la chambre était située. Hallo! le vieux amandier qui était +desséché a fleuri. Je vois très bien les fleurs au clair de lune. + +- Dieu lui a pardonné! dit gravement Virginia en se levant, et une +magnifique lumière sembla éclairer sa figure. + +- Quel ange vous êtes! s'écria le petit duc, en lui passant les +bras autour du cou, et en l'embrassant. + +VII + +Quatre jours après ces curieux événements, vers onze heures du +soir, un cortège funéraire sortit de Canterville-Chase. + +Le char était traîné par huit chevaux noirs, dont chacun avait la +tête ornée d'un gros panache de plumes d'autruche qui se +balançait. + +Le cercueil de plomb était recouvert d'un riche linceul de +pourpre, sur lequel étaient brodées en or les armoiries des +Canterville. + +De chaque côté du char et des voitures marchaient les domestiques, +portant des torches allumées. + +Tout ce défilé avait un air grandiose et impressionnant. + +Lord Canterville menait le deuil; il était venu du pays de Galles +tout exprès pour assister à l'enterrement et il occupait la +première voiture avec la petite Virginia. + +Puis, venaient le ministre des États-unis et sa femme, puis +Washington et les trois jeunes garçons. + +Dans la dernière voiture était Mrs Umney. + +Il avait paru évident à tout le monde, qu'après avoir été apeurée +par le fantôme pendant plus de cinquante ans de vie, elle avait +bien le droit de le voir disparaître pour tout de bon. + +Une fosse profonde avait été creusée dans un angle du cimetière, +juste sous le vieux if; et les dernières prières furent dites de +la façon la plus pathétique par le Rév. Augustus Dampier. + +La cérémonie terminée, les domestiques se conformant à une vieille +coutume établie dans la famille Canterville, éteignirent leurs +torches. + +Puis, quand le cercueil eut été descendu dans la fosse, Virginia +s'avança et posa dessus une grande croix faite de fleurs +d'amandier blanches et rouges. + +Au même instant, la lune sortit de derrière un nuage et inonda de +ses silencieux flots d'argent le cimetière, et d'un bosquet voisin +partit le chant d'un rossignol. + +Elle se rappela la description qu'avait faite le Fantôme du jardin +de la Mort. Ses yeux s'emplirent de larmes, et elle prononça à +peine un mot pendant le retour des voitures à la maison. + +Le lendemain matin, avant que lord Canterville partît pour la +ville, M. Otis s'entretint avec lui au sujet des bijoux donnés par +le Fantôme à Virginia. Ils étaient superbes, magnifiques. Surtout +certain collier de rubis, avec une ancienne monture vénitienne, +était réellement un splendide spécimen du travail du seizième +siècle, et le tout avait une telle valeur que M. Otis éprouvait de +grands scrupules à permettre à sa fille de les garder. + +- Mylord, dit-il, je sais qu'en ce pays, la mainmorte s'applique +aux menus objets aussi bien qu'aux terres, et il est clair, très +clair pour moi que ces bijoux devraient rester entre vos mains +comme propriété familiale. Je vous prie, en conséquence, de +vouloir bien les emporter avec vous à Londres, et de les +considérer simplement comme une partie de votre héritage qui vous +aurait été restituée dans des conditions peu ordinaires. Quant à +ma fille, ce n'est qu'une enfant, et jusqu'à présent, je suis +heureux de le dire, elle ne prend que peu d'intérêt à ces hochets +de vain luxe. J'ai également appris de Mrs Otis, qui n'est point +une autorité à dédaigner dans les choses d'art, soit dit en +passant, car elle a eu le bonheur de passer plusieurs hivers à +Boston étant jeune fille, que ces pierres précieuses ont une +grande valeur monétaire, et que si on les mettait en vente on en +tirerait une belle somme. Dans ces circonstances, lord +Canterville, vous reconnaîtrez, j'en suis sûr, qu'il m'est +impossible de permettre qu'ils restent entre les mains d'aucun +membre de ma famille; et d'ailleurs toutes ces sortes de vains +bibelots, de joujoux, si appropriés, si nécessaires qu'ils soient +à la dignité de l'aristocratie britannique, seraient absolument +déplacés parmi les gens qui ont été élevés dans les principes +sévères, et je puis dire les principes immortels de la simplicité +républicaine. Je me hasarderais peut-être à dire que Virginia +tient beaucoup à ce que vous lui laissiez la boite elle-même, +comme un souvenir des égarements et des infortunes de votre +ancêtre. Cette boîte étant très ancienne et par conséquent très +délabrée vous jugerez peut-être convenable d'agréer sa requête. +Quant à moi, je m'avoue fort surpris de voir un de mes propres +enfants témoigner si peu d'intérêt que ce soit aux choses du +moyen-âge, et je ne saurais trouver qu'une explication à ce fait, +c'est que Virginia naquit dans un de vos faubourgs de Londres, peu +de temps après que Mrs Otis fut revenue d'une excursion à Athènes. + +Lord Canterville écouta sans broncher le discours du digne +ministre en tirant de temps à autre sa moustache grise pour cacher +un sourire involontaire. + +Quand M. Otis eut terminé, il lui serra cordialement la main, et +lui répondit: + +- Mon cher monsieur, votre charmante fillette a rendu à mon +malheureux ancêtre un service très important. Ma famille et moi +nous sommes très reconnaissants du merveilleux courage, du sang- +froid dont elle a fait preuve. Les joyaux lui appartiennent, c'est +clair, et par ma foi je crois bien que si j'avais assez peu de +coeur pour les lui prendre, le vieux gredin sortirait de sa tombe +au bout de quinze jours, et me ferait une vie d'enfer. Quant à +être des bijoux de famille, ils ne le seraient qu'à la condition +d'être spécifiés comme tels dans un testament, dans un acte légal, +et l'existence de ces joyaux est restée ignorée. Je vous certifie +qu'ils ne sont pas plus à moi qu'à votre maître d'hôtel. Quand +miss Virginia sera grande, elle sera enchantée, j'oserai +l'affirmer, d'avoir de jolies choses à porter. En outre, M. Otis, +vous oubliez que vous avez pris l'ameublement et le fantôme sur +inventaire. Donc, tout ce qui appartient au fantôme vous +appartient. Malgré toutes les preuves d'activité qu'a données sir +Simon, la nuit, dans le corridor, il n'en est pas moins mort, au +point de vue légal, et votre achat vous a rendu propriétaire de ce +qui lui appartient. + +M. Otis ne fut pas peu tourmenté du refus de lord Canterville, et +le pria de réfléchir à nouveau sur sa décision, mais l'excellent +pair tint bon et finit par décider le ministre à accepter le +présent que le fantôme lui avait fait. + +Lorsque, au printemps de 1890, la jeune duchesse de Cheshire fut +présentée pour la première fois à la réception de la Reine, à +l'occasion de son mariage, ses joyaux furent l'objet de +l'admiration générale. Car Virginia reçut le tortil baronnal qui +se donne comme récompense à toutes les petites Américaines qui +sont bien sages, et elle épousa son petit amoureux, dès qu'il eut +l'âge. + +Tous deux étaient si gentils, et ils s'aimaient tant l'un l'autre, +que tout le monde fut enchanté de ce mariage, excepté la vieille +marquise de Dumbleton, qui avait fait tout son possible pour +attraper le duc et lui faire épouser une de ses sept filles. + +Dans ce but, elle n'avait pas donné moins de trois grands dîners +fort coûteux. + +Chose étrange, M. Otis éprouvait à l'égard du petit duc une vive +sympathie personnelle, mais en théorie, il était l'adversaire de +la particule, et, pour employer ses propres expressions, il avait +quelque sujet d'appréhender, que, parmi les influences énervantes +d'une aristocratie éprise de plaisir, les vrais principes de la +simplicité républicaine ne fussent oubliés. + +Mais on ne tint aucun compte de ses observations, et quand il +s'avança dans l'aile de l'église de Saint-Georges, Hanover-Square, +sa fille à son bras, il n'y avait pas un homme plus fier dans la +longueur et dans la largeur de l'Angleterre. + +Après la lune de miel, le duc et la duchesse retournèrent à +Canterville-Chase, et le lendemain de leur arrivée, dans l'après- +midi, ils allèrent faire un tour dans le cimetière solitaire près +du bois de pins. + +Ils furent d'abord très embarrassés au sujet de l'inscription +qu'on graverait sur la pierre tombale de sir Simon, mais ils +finirent par décider qu'on se bornerait à y graver simplement les +initiales du vieux gentleman, et les vers écrits sur la fenêtre de +la bibliothèque. + +La duchesse avait apporté des roses magnifiques qu'elle éparpilla +sur la tombe; puis, après s'y être arrêté quelques instants, on se +promena dans les ruines du choeur de l'antique abbaye. + +La duchesse s'y assit sur une colonne tombée, pendant que son +mari, couché à ses pieds, et fumant sa cigarette, la regardait +dans ses beaux yeux. + +Soudain, jetant sa cigarette, il lui prit la main et lui dit: + +- Virginia, une femme ne doit pas avoir de secrets pour son mari. + +- Cher Cecil, je n'en ai pas. + +- Si, vous en avez, répondit-il en souriant, vous ne m'avez jamais +dit ce qui s'était passé pendant que vous étiez enfermée avec le +fantôme. + +- Je ne l'ai jamais dit à personne, répliqua gravement Virginia. + +- Je le sais, mais vous pourriez me le dire. + +- Je vous en prie, Cecil, ne me le demandez pas. Je ne puis +réellement vous le dire, Pauvre sir Simon! je lui dois beaucoup. +Oui, Cecil, ne riez pas, je lui dois réellement beaucoup. Il m'a +fait voir ce qu'est la vie, ce que signifie la Mort et pourquoi +l'Amour est plus fort que la Mort. + +Le duc se leva et embrassa amoureusement sa femme. + +- Vous pourrez garder votre secret, tant que je posséderai votre +coeur, dit-il, à demi-voix. + +- Vous l'avez toujours eu, Cecil. + +- Et vous le direz un jour à nos enfants, n'est-ce pas? + +Virginia rougit. + + +LE SPHINX QUI N'A PAS DE SECRET [28] + +Gravure au trait + +Un après-midi, j'étais assis à la terrasse du café de la Paix, +contemplant la splendeur et les dessous de la vie parisienne. + +Tout en prenant mon vermouth, j'étudiais avec curiosité l'étrange +panorama où l'orgueil et la pauvreté défilaient devant moi, quand +je m'entendis appeler par mon nom. + +Je fis demi-tour et je me vis en face de lord Murchison. + +Nous ne nous étions pas revus depuis que nous avions été au +collège ensemble, il y avait dix ans de cela. + +Aussi fus-je charmé de cette rencontre. + +Nous échangeâmes une chaude poignée de main. + +À Oxford, nous avions été grands amis. Je l'aimais énormément. + +Il était si bon, si plein d'entrain, si plein d'honneur. Nous +disions souvent de lui qu'il serait le meilleur garçon du monde +sans son penchant à dire toujours la vérité, mais je crois que +réellement nous ne l'en admirions que davantage pour sa franchise. + +Je le trouvai bien un peu changé. + +Il avait l'air anxieux, embarrassé. On eût dit qu'il avait des +doutes au sujet de quelque chose. Je devinais que ce n'était point +là un effet du moderne scepticisme, car Murchison était le plus +immuable des torgs et il croyait au _Pentateuque_ avec autant de +fermeté qu'il croyait en la Chambre des Pairs. + +Je conclus qu'il y avait une femme sous roche et je lui demandai +s'il était déjà marié. + +- Je ne comprends pas encore assez les femmes, répondit-il. + +- Mon cher Gérald, dis-je, les femmes sont faites pour qu'on les +aime et non pour qu'on les comprenne. + +- Je ne saurais aimer quand je ne peux avoir confiance, répliqua- +t-il. + +- Je crois que vous avez un mystère dans votre vie, Gérald, dis- +je, contez-moi cela. + +- Allons faire une promenade en voiture, répondit-il. Il y a trop +de foule ici... Non, non, pas cette voiture jaune, n'importe +quelle autre couleur. Tenez! celle-ci, qui est vert foncé, fera +l'affaire. + +Et, quelques minutes après, nous descendions le boulevard au trot +dans la direction de la Madeleine. + +- Où irons-nous? demandai-je. + +- Oh! où vous voudrez, répondit-il, au restaurant du bois. Nous y +dînerons, et vous me raconterez tout ce qui vous concerne. + +- Je veux vous écouter d'abord vous-même, dis-je. Contez-moi votre +mystère. + +Il tira de sa poche un petit porte-cartes, de maroquin à fermoir +d'argent et me le tendit. + +Je l'ouvris. + +À l'intérieur il y avait une photographie de femme. + +Elle était grande et élancée, étrangement pittoresque avec ses +grands yeux vagues et sa chevelure flottante. Elle avait une +physionomie de clairvoyante et était enveloppée de riches +fourrures. + +- Que dites-vous de cette figure? dit-il. Est-ce qu'elle inspire +la confiance? + +Je l'examinai attentivement. + +Elle me donna l'impression d'une femme qui a eu un secret, mais ce +secret était-il honnête ou non, je ne saurais le dire. + +Cette beauté semblait faite de bien des mystères réunis, en fait +une beauté psychologique plutôt que plastique, et puis, ce léger +sourire, qui se jouait sur les lèvres, était bien trop subtil pour +avoir un véritable charme. + +- Eh bien? s'écria-t-il avec impatience, qu'en dites-vous? + +- C'est la Joconde en noir, répondis-je. Dites-moi tout ce qui la +concerne. + +- Pas maintenant, après dîner. + +Et nous nous mîmes à parler d'autre chose. + +Quand le garçon nous eut apporté le café et des cigarettes, je +rappelai à Gérald sa promesse. + +Il se leva de sa chaise, alla et revint deux ou trois fois dans la +pièce. + +Puis, se laissant choir dans un fauteuil, il me conta l'histoire +suivante. + +- Un soir, vers cinq heures, je descendais Bond-Street. + +Il y avait un grand encombrement de voitures et la circulation +était tout à fait arrêtée. + +Tout près du trottoir était rangé un petit brougham jaune, qui +pour une raison ou une autre attira mon attention. + +Comme je passais tout près, je vis s'avancer, pour regarder +dehors, la figure que je vous ai montrée cet après-midi. + +Elle me fascina immédiatement. + +Pendant toute la nuit, je ne pensai pas à autre chose, et il en +fut de même le lendemain. + +Je montai, je redescendis à plusieurs reprises cette maudite +rangée, jetant un regard furtif dans toutes les voitures, +attendant le brougham jaune, mais je n'arrivai point à découvrir +ma belle inconnue, si bien que je finis par me persuader que je ne +l'avais vue qu'en songe. + +Environ huit jours après, je dînai avec madame de Rastail. + +Le dîner était pour huit heures, mais à huit heures et demie, nous +attendions encore au salon. + +À la fin, le domestique ouvrit la porte et annonça lady Alroy. + +C'était la femme que j'avais cherchée. + +Elle entra avec grande lenteur. Elle avait l'air d'un rayon de +lune dans sa dentelle grise, et je fus, à mon immense joie, prié +de la conduire à table. + +Quand nous fûmes assis, je dis, de la façon la plus innocente du +monde: + +- Il me semble que je vous ai vue en passant dans Road-Street, il +y a quelque temps, lady Alroy. + +Elle devint très pâle, et elle dit à voix basse: + +- Je vous en prie, ne parlez pas si haut, on pourrait nous +entendre. + +Je me sentis bien malheureux d'avoir aussi mal débuté, et je me +lançai à corps perdu dans une tirade sur le théâtre français. + +Elle parlait fort peu, toujours de la même voix basse et musicale. +On eût dit qu'elle avait peur d'être écoutée par quelqu'un. + +Je me sentais passionnément, stupidement épris et l'indéfinissable +atmosphère de mystère, qui l'entourait, excitait au plus haut +point ma curiosité. + +Quand elle fut sur le point de partir, ce qu'elle fit fort peu de +temps après le dîner, je lui demandai si je pourrais lui rendre +visite. + +Elle hésita un instant, regarda autour d'elle pour voir si +quelqu'un se trouvait près de nous, et me dit alors: + +- Oui, demain à cinq heures et quart. + +Je priai madame de Rastail de me parler d'elle, mais tout ce +qu'elle put me dire se réduisit à ceci. + +Cette dame était veuve. Elle possédait une belle maison dans Park- +Lane. + +Comme à ce moment, un raseur du genre scientifique entreprenait +une dissertation sur les veuves, pour étayer la thèse de la +survivance des plus aptes, je pris congé et rentrai chez moi. + +Le lendemain, juste à l'heure dite, je me rendis à Park-Lane, mais +le domestique me dit que lady Alroy venait de sortir à l'instant. + +Très dépité, très intrigué j'allai au club et, après bien des +réflexions, je lui écrivis une lettre où je la priai de me +permettre de voir si je serais plus heureux une autre fois. + +La réponse se fit attendre plusieurs jours; mais à la fin je reçus +un petit billet où elle m'informait qu'elle serait chez elle le +dimanche à quatre heures et où se trouvait cet extraordinaire +post-scriptum. + +«Je vous en prie, ne m'écrivez plus ici; je vous expliquerai cela +quand je vous verrai.» + +Le dimanche, elle fut tout à fait charmante, mais au moment où +j'allais me retirer, elle me demanda si j'avais jamais une +nouvelle occasion de lui écrire de libeller ainsi l'adresse: à +Mistress Knox, aux bons soins de M. Wittaker, libraire, Green- +Street. + +- Certaines raisons, ajouta-t-elle, m'empêchent de recevoir aucune +lettre dans ma propre maison. + +Pendant toute la saison, je la vis fort souvent et cette +atmosphère de mystère ne la quittait pas. + +Parfois je pensai qu'elle était au pouvoir de quelque homme, mais +elle semblait si malaisément accessible que je ne pus m'en tenir à +cette idée-là. + +Il m'était réellement bien difficile d'arriver à une conclusion +quelconque, car elle était pareille à ces singuliers cristaux +qu'on voit dans les muséums et qui sont transparents à certains +moments et troubles à certains autres. + +À la fin, je me déterminai à lui demander de devenir ma femme; +j'étais énervé et fatigué des incessantes précautions qu'elle +m'imposait pour faire un mystère de mes visites, des quelques +lettres que je lui envoyais. + +Je lui écrivis à la librairie pour lui demander si elle pourrait +me recevoir le lundi suivant à six heures. + +Elle me répondit oui, et je fus transporté de plaisir jusqu'au +septième ciel. + +J'étais follement épris d'elle, en dépit du mystère à ce que je +croyais alors, mais en fait à cause même du mystère, je le vois à +présent. + +Non, ce n'était pas la femme que j'aimais en elle. + +Ce mystère me troublait, me faisait perdre la tête. + +Pourquoi le hasard me fit-il découvrir la piste? + +- Alors vous l'avez trouvé, m'écriai-je? + +- Je le crains, répondit-il. Vous en jugerez par vous-même. + +Le lundi venu, je déjeunai avec mon oncle, et vers quatre heures +je me trouvai dans Marylebone-Road. + +Comme vous le savez, mon oncle demeure à Regent's-Park. + +Je voulais aller à Piccadilly et je pris le plus court chemin en +passant par un tas de petites rues d'aspect misérable. + +Soudain je vis devant moi lady Alroy, cachée sous un voile épais +et marchant très vite. + +Quand elle fut arrivée à la dernière maison de la rue, elle monta +les marches, tira de sa poche un passe-partout et entra. + +- Le voilà le mystère, me dis-je en avançant rapidement pour +inspecter la maison. + +Sur le seuil était son mouchoir qu'elle avait laissé tomber, je le +ramassai et le mis dans ma poche. + +Alors je me mis à réfléchir sur ce que je devais faire. J'arrivai +à cette conclusion que je n'avais pas le droit de l'espionner et +je me rendis en voiture à mon club. + +À six heures, je me présentai chez elle. + +Je la trouvai étendue sur un sofa, en toilette de thé, c'est-à- +dire en robe d'une étoffe d'argent, relevée à l'aide d'agrafes de +ces étranges pierres de lune qu'elle portait toujours. + +Elle parut tout à fait charmeuse. + +- Je suis si contente de vous voir, dit-elle. Je ne suis pas +sortie de la journée. + +Je la regardai tout ébahi, et tirant de ma poche le mouchoir, je +le lui tendis. + +- Vous l'avez laissé tomber dans Cummor Street, cet après-midi, +lady Alroy, lui dis-je d'un ton très calme. + +Elle me jeta un coup d'oeil d'épouvante, mais ne fit aucun +mouvement pour prendre le mouchoir. + +- Que faisiez-vous là? demandai-je. + +- Quel droit avez vous de m'interroger? répondit-elle. + +- Le droit d'un homme qui vous aime, répliquai-je. Je suis venu +ici pour vous demander de devenir ma femme. + +Elle se cacha la figure dans ses mains, et fondit en un déluge de +larmes. + +- Il faut que vous me répondiez? lui dis-je. + +Elle se leva et me regardant bien en face dit: + +- Lord Murchison, il n'y a rien à vous dire. + +- Vous êtes venue ici pour voir quelqu'un, m'écriai-je. C'est là +votre secret. + +Elle pâlit affreusement et dit: + +- Je n'ai donné de rendez-vous à personne. + +- Ne pouvez-vous pas dire la vérité? m'écriai-je. + +- Mais je l'ai dite, répliqua-t-elle. + +J'étais éperdu, affolé. Je ne sais ce que je lui ai dit, mais je +lui ai dit des choses terribles. + +Finalement je m'élançai hors de la maison. + +Elle m'écrivit le lendemain, mais je lui renvoyai sa lettre sans +l'avoir ouverte. Je partis pour la Norvège avec Alan Colville. + +Je revins au bout d'un mois, et la première chose, que je vis dans +le _Morning Post_, ce fut la mort de lady Alroy. + +Elle avait pris un refroidissement à l'Opéra, et elle avait +succombé en cinq jours à une congestion pulmonaire. + +Je m'enfermai et ne voulus voir personne, je l'avais tant aimée et +je l'aimais si follement. Grands dieux, comme j'ai aimé cette +femme! + +- Vous êtes allé dans cette rue, dans cette maison? demandai-je. + +- Oui, répondit-il, un jour je me rendis dans Cummor-Street. Je ne +pus m'en empêcher. J'étais torturé par le doute. + +Je frappai à la porte, et une femme d'air très convenable vint +m'ouvrir la porte. + +Je lui demandai si elle avait un appartement à louer. + +- Ah! monsieur, répondit-elle, je crois que l'appartement est à +louer, mais je n'ai pas vu la dame depuis trois mois, et comme le +loyer continue à courir, il m'est impossible de vous le louer. + +- Est ce de cette dame qu'il s'agit? lui demandai-je en lui +montrant la photographie. + +- Oui, c'est elle, bien sûr, s'écria-t-elle, mais quand sera-t- +elle de retour? + +- La dame est morte, répondis-je. + +- J'espère bien que non, dit la femme. Elle était ma meilleure +locataire. Elle me payait trois guinées par semaine, rien que pour +venir dans mon salon de temps en temps. + +- Elle recevait quelqu'un ici? dis-je. Mais la femme m'assura que +non, qu'elle venait toujours seule, et ne voyait personne. + +- Que diable alors venait-elle faire ici! m'écriai-je. + +- Elle restait tout simplement au salon, monsieur. Elle lisait des +livres, et quelques fois elle prenait le thé, répondit la femme. + +Je ne savais pas que dire. Je lui donnai donc un souverain et je +m'en allai. + +- Maintenant dites-moi qu'est-ce que tout cela signifiait? Vous ne +croyez pas que la femme disait la vérité. + +- Je le crois. + +- Alors pourquoi lady Alroy allait-elle dans cette maison? + +- Mon cher Gérald, répondis-je, lady Alroy était tout simplement +une femme atteinte de la manie du mystère. Elle louait cet +appartement pour le plaisir de s'y rendre avec son voile baissé et +de s'imaginer qu'elle était une héroïne. Elle avait une folle +passion pour le secret, mais elle était, elle-même, tout +simplement, un sphinx sans secret. + +- Est-ce là votre véritable opinion? + +- J'en suis convaincu, répondis-je. + +Il sortit le porte-carte de maroquin, l'ouvrit et regarda la +photographie. + +- Je me le demande, fit-il enfin. + + +LE MODÈLE MILLIONNAIRE [29] + +Note admirative + +Quand on n'a pas de fortune, il ne sert à rien d'être un charmant +garçon. + +Le roman est un privilège des riches et non une profession pour +ceux qui n'ont pas d'emploi. + +Il vaut mieux avoir un revenu fixe que d'être un charmeur. + +Tels sont les grands axiomes de la vie moderne, et Hughie Erskine +ne se les est jamais assimilés. + +Pauvre Hughie! + +Au point de vue intellectuel, nous devons reconnaître qu'il +n'était point un phénomène. + +Jamais il ne lui était arrivé en sa vie de lancer un trait +brillant, ni même une rosserie. Cela n'empêche qu'il était +étonnamment séduisant, avec sa chevelure frisée, son profil +nettement dessiné et ses yeux gris. + +Il était aussi en faveur auprès des hommes qu'auprès des femmes. +Il possédait toutes les sortes de talents, excepté celui de gagner +de l'argent. + +Son père lui avait légué sa latte de cavalerie et une _Histoire de +la Guerre de la Péninsule_ en quinze volumes. + +Hughie avait accroché le premier de ces legs au-dessus de son +miroir, et rangé le second sur une étagère entre le Guide de +Ruff[30], et le Magasine de Bailey[31] et il vivait d'une pension +annuelle de deux cents livres que lui faisait une vieille tante. + +Il avait essayé de tout. + +Il avait fréquenté la Bourse pendant six mois, mais que voulez- +vous que devienne un papillon parmi des taureaux et des ours? + +Il s'était établi commerçant en thé, et il l'était resté un peu +plus longtemps, mais il avait fini par en avoir assez du _pekoé_ +et du _souchong_. + +Puis, il avait essayé de vendre du sherry sec. Cela ne lui avait +pas réussi. Le sherry était un peu trop sec. + +Finalement il devint... rien du tout; un charmant jeune homme +impropre à quoi que ce fût, toujours avec un profil parfait, +toujours sans profession. + +Et pour que son malheur fût complet, il devint amoureux. + +La jeune fille, qu'il aimait, avait nom Laura Merton. Son père +était un colonel retraité qui avait perdu toute sa patience et +toutes ses facultés digestives dans l'Inde et ne les retrouva +jamais depuis. + +Laura adorait Hughie, et celui-ci eut baisé les cordons des +souliers de Laura. + +C'était le couple le plus charmant qu'on pût voir à Londres et à +eux deux, ils ne possédaient pas un penny. + +Le colonel avait beaucoup d'affection pour Hughie, mais il ne +voulait pas entendre parler de mariage. + +- Mon garçon, disait-il souvent, venez me trouver quand vous serez +à la tête de dix mille livres bien à vous, alors on verra. + +Et, ces jours-là, Hughie avait l'air très bougon, et il lui +fallait, pour se consoler, la société de Laura. + +Un matin, comme il se rendait à Holland Park où habitaient les +Merton, il lui prit fantaisie d'aller voir en passant son grand +ami, Alan Trevor. + +Trevor était peintre. Actuellement peu de gens échappent à cette +contagion, mais il était en outre, un artiste, et les artistes +sont assez rares. + +À en juger par son extérieur, Alan était un singulier personnage, +sauvage, avec une figure toute pointillée de taches de rousseur, +et une barbe rouge et hirsute. Mais, dès qu'il avait un pinceau à +la main, on se trouvait en présence d'un maître et ses tableaux +étaient recherchés avec empressement. + +Il avait éprouvé tout d'abord à l'égard de Hughie une vive +attraction, due, il faut le dire, au charme personnel de celui-ci +uniquement. + +- Les seules gens qu'un peintre devrait connaître, répétait-il, ce +sont des êtres beaux et bêtes, des gens dont la vue vous donne un +plaisir artistique et dont la conversation est pour vous un repos +intellectuel. Les hommes qui sont des dandys et les femmes qui +sont des coquettes, voilà les êtres qui gouvernent le monde, ou +qui du moins devraient le gouverner. + +Mais quand il en fut à mieux connaître Hughie, il finit par +l'aimer tout autant à cause de son entrain, de sa bonne humeur, de +sa nature étourdiment généreuse, et lui donna le droit d'entrer à +toute heure dans son atelier. + +Hughie, quand il entra, trouva Trevor en train de donner les +derniers coups de pinceau à une magistrale peinture qui +représentait, en grandeur naturelle, un mendiant. + +Le mendiant en personne posait sur une plate-forme placée dans un +angle de l'atelier. + +C'était un vieux homme tout ratatiné, dont la figure avait l'air +d'être en parchemin froissé, avec une expression pitoyable. + +Sur ses épaules était jeté un manteau de grossier drap brun, fait +de loques et de trous; ses grosses bottes étaient rapiécées, +ressemelées. Il avait une main appuyée sur un gros bâton et de +l'autre il tendait un reste de chapeau pour demander l'aumône. + +- Quel superbe modèle! fit Hughie à voix basse, en serrant la main +à son ami. + +- Un superbe modèle! s'écria Trevor à pleine voix, je le crois +bien. Des mendiants comme, ça, on n'en rencontre pas tous les +jours! Une trouvaille, mon cher, un Vélasquez en chair et en os! +Par le ciel! quelle gravure Rembrandt aurait fait avec ça! + +- Pauvre vieux! dit Hughie. Comme il a l'air malheureux! Mais je +suppose que pour vous, les peintres, sa figure est en rapport avec +sa fortune. + +- Certainement, dit Trevor, vous ne voudriez pas qu'un mendiant +ait l'air heureux. + +- Combien gagne un modèle par séance? demanda Hughie, après s'être +confortablement installé sur un divan. + +- Un shilling par heure. + +- Et vous, Alan, combien vous rapporte votre tableau? + +- Oh! celui-là, on me le prend pour deux mille. + +-Livres? + +- Guinées. Les peintres, les poètes, les médecins comptent +toujours par guinées. + +- Eh! bien! je suis d'avis que le modèle devrait avoir un tant +pour cent, s'écria Hughie en riant, car il fait autant de besogne +que vous. + +- Tout ça, ce sont des bêtises. Rien que la peine qu'on se donne à +étendre les couleurs et d'être toujours debout, le pinceau à la +main. Vous en parlez à votre aise, Hughie, mais je vous réponds +qu'à de certains moments, l'art s'élève jusqu'au niveau d'un +métier manuel. Mais assez causé comme cela! Je suis très occupé. +Prenez une cigarette et tenez-vous tranquille. + +Quelques instants après, le domestique entra et dit à Trevor que +l'encadreur demandait à lui parler. + +- Ne vous en allez pas, Hughie, dit-il en sortant, je serai +bientôt de retour. + +Le vieux mendiant profita de l'absence de Trevor pour se reposer +un moment sur le banc de bois qui se trouvait derrière lui. + +Il avait l'air si abandonné, si misérable qu'Hughie ne put +s'empêcher d'avoir compassion de lui, et qu'il tâta ses poches +pour savoir combien il lui restait. + +Il n'y trouva qu'un souverain et quelque menue monnaie. + +-- Pauvre vieux! se disait-il intérieurement, il en a plus besoin +que moi, mais ça veut dire que je me passerai de fiacres pendant +quinze jours. + +Et traversant l'atelier, il glissa le souverain dans la main du +mendiant. + +Le vieux sursauta. + +Puis un vague sourire erra sur ses lèvres flétries. + +- Merci, monsieur, dit-il, merci. + +Trevor étant rentré, Hughie lui dit adieu, en rougissant un peu de +son action. + +Il passa toute la journée avec Laura, reçut une charmante +réprimande pour sa prodigalité et se vit forcé de rentrer à pied. + +Ce soir-là, il entra au club de la Palette vers onze heures, et +trouva Trevor seul dans le fumoir devant un verre de vin blanc à +l'eau de seltz. + +- Eh! bien, Alan! lui dit-il, en allumant sa cigarette. Avez-vous +terminé votre tableau à votre gré? + +- Fini et encadré, mon garçon, répondit Trevor. À propos vous avez +fait une conquête, ce vieux modèle, que vous avez vu, est tout à +fait enchanté de vous. Il a fallu que je lui parle de vous, que je +lui dise tout... qui vous êtes, où vous demeurez, votre revenu, +vos projets d'avenir, etc... + +- Mon cher Alan, s'écria Hughie, je suis sûr que je vais le +trouver en faction devant ma porte quand je rentrerai. Mais non, +ce n'est qu'une plaisanterie. Pauvre vieux bonhomme! Je voudrais +pouvoir faire quelque chose pour lui. Je trouve terrible qu'on +soit aussi misérable. J'ai des quantités de vieux effets chez moi! +Pensez-vous que cela ferait son affaire? Je le crois, car ses +haillons tombaient par morceaux. + +- Mais ça lui allait superbement, dit Trevor. Pour rien au monde +je ne ferai son portrait en habit noir. Ce que vous appelez des +guenilles, je l'appelle du pittoresque; ce qui vous paraît +pauvreté, me semble à moi de la couleur locale! Néanmoins je lui +dirai un mot de votre offre. + +- Alan, dit Hughie d'un air sérieux, vous autres peintres, vous +êtes des gens sans coeur. + +- Un artiste a son coeur dans sa tête, repartit Trevor. +D'ailleurs, nous avons à voir le monde comme il est, et non à le +refaire d'après ce que nous en savons. À chacun son métier. +Maintenant donnez-moi des nouvelles de Laura. Le vieux modèle +s'est vraiment intéressé à elle. + +- Vous ne voulez pas dire que vous lui en avez parlé? fit Hughie. + +- Mais si, certainement, il sait tout: le colonel inexorable, la +charmante Laura, et les dix mille livres. + +- Vous avez raconté toutes mes affaires particulières à ce vieux +mendiant! s'écria Hughie, la figure rouge, l'air très en colère. + +- Mon vieux, dit Trevor en souriant, ce vieux mendiant, comme vous +dites, est l'un des hommes les plus riches de l'Europe. Il +pourrait acheter tout Londres demain sans épuiser sa fortune. Il a +une maison dans toutes les capitales. Il dîne dans de la vaisselle +en or, et s'il lui déplaît que la Russie fasse la guerre, il peut +l'en empêcher. + +- Qu'est-ce que vous me racontez donc là? s'écria Hughie. + +- C'est comme je vous le dis, reprit Trevor. Le vieux, que vous +avez vu aujourd'hui dans l'atelier, c'était le baron Hausberg. +C'est un de mes grands amis. Il achète tous mes tableaux et des +quantités d'autres. Et il y a un mois, il m'a demandé de faire son +portrait en costume de mendiant. Que voulez-vous? Une fantaisie de +millionnaire, et je dois convenir qu'il faisait une magnifique +figure dans ses guenilles. Je devrais plutôt dire, dans mes +guenilles. C'est un vieux costume que j'ai rapporté d'Espagne. + +- Le baron Hausberg, grand dieux[32]! s'écria Hughie. Et moi qui +lui ai donné un souverain! + +Et il se laissa tomber dans un fauteuil, et il eut l'air de +personnifier le désappointement. + +- Vous lui avez donné un souverain! cria Trevor en éclatant de +rire! Mon garçon, ce souverain-là, vous ne le reverrez jamais! +_Son affaire c'est l'argent des autres_. + +- Il me semble, Alan, que vous auriez bien pu me prévenir, dit +Hughie d'un ton maussade, au lieu de me laisser commettre une +bêtise aussi ridicule. + +- Voyons, Hughie, dit Trevor. En premier lieu, il ne pouvait me +venir à l'esprit l'idée que vous alliez distribuant ainsi l'aumône +à l'aventure de cette façon extravagante. Que vous embrassiez un +joli modèle, cela, je le comprends, mais que vous donniez un +souverain à un modèle de laideur! Par Jupiter non! Et d'autre +part, ma porte était fermée ce jour-là pour tout le monde. Lorsque +vous êtes venu, je me suis demandé si Hausberg serait flatté de +s'entendre nommer. Vous savez, il n'était pas en tenue de bal. + +- Je suis sûr qu'il me prend pour un aigrefin, dit Hughie. + +- Pas du tout! Il était enchanté, quand vous êtes parti; il ne +cessait de se parler tout bas, de se frotter ses vieilles mains +ridées. Je me demandais pourquoi il mettait tant d'insistance à +savoir tout ce qui vous concernait, et n'y comprenais rien, mais +j'y vois clair maintenant. Il va placer votre souverain à votre +nom, Hughie. Tous les six mois, il vous enverra l'intérêt, et il +aura une histoire superbe à conter au dessert. + +-Je suis un pauvre diable de malheureux, grommela Hughie et ce que +j'ai de mieux à faire c'est d'aller me coucher! Quant à vous, mon +cher Alan, n'en parlez à personne; je n'oserais plus me montrer +dans le Roso. + +- Des bêtises! cela fait le plus grand honneur à votre esprit de +philanthropie, Hughie. Et ne partez pas! Prenez une autre +cigarette, vous me parlerez de Laura tant que vous voudrez. + +Mais Hughie ne voulut pas rester. + +Il rentra chez lui à pied, se sentant très malheureux, et il +quitta Alan au milieu d'une crise de fou rire. + +Le lendemain matin, pendant qu'il déjeunait, le domestique lui +remit une carte portant ces mots: + +«Monsieur Gustave Naudin, de la part de monsieur le baron de +Hausberg.» + +- Je suppose qu'il m'envoie demander des excuses, se dit Hughie. + +Et il donna au domestique l'ordre de faire entrer. + +Un vieux gentleman avec des lunettes d'or et des cheveux gris fut +introduit et dit avec un léger accent français. + +- C'est bien à monsieur Hughie Erskine que j'ai l'honneur de +parler? + +Hughie s'inclina. + +- Je viens de la part du baron Hausberg, reprit-il. + +Le baron... + +- Je vous prie, monsieur, de lui présenter mes excuses les plus +sincères, balbutia Hughie. + +- Le baron, reprit le vieux gentleman, en souriant, m'a chargé de +vous remettre la lettre que voici. + +Et il tendit une enveloppe cachetée. + +Sur cette enveloppe étaient écrits ces mots: + +_«Cadeau de mariage offert à Hughie Erskine et à Laura Merton par +un vieux mendiant._ + +Et, dans cette enveloppe, il y avait un chèque de dix mille +livres. + +Quand le mariage eut lieu, Alan fut un des garçons d'honneur, et +le baron fit un speech, au déjeuner de noces. + +- Des modèles millionnaires, fit remarquer Alan, c'est déjà bien +rare, mais des millionnaires modèles, c'est bien plus rare encore. + + +POÈMES EN PROSE [33] + +_I -- L'artiste_ + +Un soir naquit dans son âme le désir de modeler la statue du +_Plaisir qui dure un instant_. Et il partit par le monde pour +chercher le bronze, car il ne pouvait voir ses oeuvres qu'en +bronze. + +Mais tout le bronze du monde entier avait disparu et nulle part +dans le monde entier on ne pouvait trouver de bronze, hormis le +bronze de la statue du _Chagrin qu'on souffre toute la vie_. + +Or, c'était lui-même, et de ses propres mains, qui avait modelé +cette statue et l'avait placée sur la tombe du seul être qu'il eût +aimé dans sa vie. Sur la tombe de l'être mort qu'il avait tant +aimé, il avait placé cette statue qui était sa création, pour +qu'elle y fût comme un signe de l'amour de l'homme qui ne meurt +pas et un symbole du chagrin de l'homme, qu'on souffre toute la +vie. + +Et dans le monde entier il n'y avait pas d'autre bronze que le +bronze de cette statue. + +Et il prit la statue qu'il avait créée et il la plaça dans une +grande fournaise et la livra au feu. + +Et du bronze de la statue du _Chagrin qu'on souffre toute la vie_, +il modela une statue du _Plaisir qui dure un instant_. + +_II -- Le faiseur de bien_ + +C'était la nuit et _Il_ était seul. + +Et _Il_ vit de loin les murailles d'une cité considérable et _Il_ +s'approcha de la cité. + +Et quand _Il_ en fut tout près, _Il_ entendit dans la ville le +trépignement du plaisir, le rire de l'allégresse et le fracas +retentissant de nombreux luths. Et _Il_ frappa à la porte et un +des gardiens des portes lui ouvrit. + +Et _Il_ contempla une maison construite de marbre et qui avait de +belles colonnades de marbre à sa façade, les colonnades étaient +tapissées de guirlandes et au dehors, et au dedans il y avait des +torches de cèdre. + +Et _Il_ pénétra dans la maison. + +Et quand _Il_ eut traversé le hall de chalcédoine et le hall de +jaspe et atteint la grande salle du festin, _Il_ vit, couché sur +un lit de pourpre marine un homme dont les cheveux étaient +couronnés de roses rouges et dont les lèvres étaient rouges de +vin. + +Et _Il_ alla à lui et le toucha sur l'épaule et lui dit: + +- Pourquoi vivez-vous ainsi? + +Et le jeune homme se retourna, et _Le_ reconnut et _Lui_ répondit. + +Il _Lui_ dit: + +- Un jour, je n'étais qu'un lépreux et vous m'avez guéri. Comment +vivrais-je autrement? + +Et, un peu plus loin, _Il_ vit une femme dont le visage était +fardé et le costume de couleurs voyantes et dont les pieds étaient +chaussés de perles. Et près d'elle vint, avec l'allure lente d'un +chasseur, un jeune homme qui portait un manteau de deux couleurs. + +Or, la face de la femme était comme le beau visage d'une idole et +les yeux du jeune homme brillaient de convoitise. + +Et _Il_ le suivit rapidement. + +_Il_ toucha la main du jeune homme et lui dit: + +- Pourquoi regardez-vous cette femme de cette façon? + +Et le jeune homme se retourna et _Le_ reconnut et dit: + +- Un. jour que j'étais aveugle, vous m'avez donné la vue. Qui +regarderai-je d'autre? + +Et _Il_ courut en avant et toucha le vêtement de couleurs voyantes +de la femme et lui dit: + +- Il n'y a pas ici d'autre route à prendre que celle du péché... + +Et la femme se retourna et _Le_ reconnut. Et elle rit et elle dit: + +- Vous m'avez pardonné mes péchés et cette route est une route +agréable. + +Et _Il_ sortit de la ville. + +Et quand _Il_ sortait de la ville, _Il_ vit assis sur le côté de +la route un jeune homme qui pleurait. + +Et _Il_ vint à lui et toucha les longues boucles de ses cheveux et +lui dit: + +- Pourquoi pleurez-vous? + +Et le jeune homme releva la tête pour le regarder et _Le_ reconnut +et _Lui_ répondit: + +- Un jour que j'étais mort, vous m'avez fait me lever d'entre les +morts. Comment ferais-je autre chose que pleurer? + +_III -- Le disciple_ + +Quand Narcisse mourut, la mare de ses délices se changea d'une +coupe d'eaux douces en une coupe de larmes salées et les Oréades +vinrent, en pleurant, à travers le bois, chanter près de la mare +et la consoler. + +Et quand elles virent que la mare s'était, de coupe d'eaux douces, +transformée en coupe de larmes salées, elles relâchèrent les +boucles vertes de leurs cheveux et crièrent à la mare. + +Elles disaient: + +- Nous ne nous étonnons pas que vous pleuriez aussi sur Narcisse +qui était si beau. + +- Mais Narcisse était-il si beau? dit la mare. + +- Qui pouvait mieux le savoir que vous? répondirent les Oréades. +Il nous a négligées, mais vous il vous a courtisée, et il s'est +courbé sur vos bords, et il a laissé reposer ses yeux sur vous et +c'est dans le miroir de vos eaux qu'il voulait mirer sa beauté. + +Et la mare répondit: + +- J'aimais Narcisse parce que, lorsqu'il était courbé sur mes +bords et laissait reposer ses yeux sur moi, dans le miroir de ses +yeux je voyais se mirer ma propre beauté. + +_IV -- Le __maître_ + +Or, quand les ténèbres tombèrent sur la terre, Joseph d'Arimathie, +ayant allumé une torche de bois résineux, descendit de la colline +dans la vallée. + +Car il avait affaire dans sa maison. + +Et s'agenouillant sur les silex de la Vallée de Désolation, il vit +un jeune homme qui était nu et qui pleurait. + +Ses cheveux étaient de la couleur du miel et son corps comme une +fleur blanche, mais les épines avaient déchiré son corps et sur +ses cheveux, il avait mis des cendres comme une couronne. + +Et Joseph, qui avait de grandes richesses, dit au jeune homme qui +était nu et qui pleurait. + +- Je ne m'étonne pas que votre chagrin soit si grand, car sûrement +_Il_ était un homme juste. + +Et le jeune homme répondit: + +- Ce n'est pas pour lui que je pleure, mais pour moi-même. J'ai +aussi changé l'eau en vin et j'ai guéri le lépreux, et j'ai rendu +la vue à l'aveugle. Je me suis promené sur les eaux et j'ai chassé +les démons, les habitants des tombeaux. J'ai nourri les affamés +dans le désert où il n'y avait aucune nourriture et j'ai fait se +lever les morts de leurs étroites couches et à mon ordre, et +devant une grande multitude de peuple, un figuier stérile a +refleuri. Tout ce que l'homme a fait, je l'ai fait. Et pourtant on +ne m'a pas crucifié. + +_V -- La maison du jugement_ + +Et le silence régnait dans la maison du jugement et l'homme parut +nu devant Dieu. + +Et Dieu ouvrit le livre de la vie de l'homme. + +Et Dieu dit à l'homme: + +- Ta vie a été mauvaise, et tu t'es montré cruel envers ceux qui +avaient besoin de secours et envers ceux qui étaient dénués +d'appui. Tu as été rude et dur de coeur. Le pauvre t'a appelé, et +tu ne l'as pas entendu, et tes oreilles ont été fermées au cri de +l'homme affligé. Tu t'es emparé pour ton propre usage de +l'héritage de l'orphelin et tu as envoyé les renards dans la vigne +du champ de ton voisin. Tu as pris le pain des enfants et tu l'as +donné à manger aux chiens et mes lépreux qui vivaient dans les +marécages, et qui me louaient, tu les as pourchassés sur les +grandes routes, sur ma terre, cette terre dont je t'avais formé, +et tu as versé le sang innocent. + +Et l'homme répondit et dit: + +- J'ai également fait cela. + +Et derechef Dieu ouvrit le livre de la vie de l'homme. + +Et Dieu dit à l'homme: + +- Ta vie a été mauvaise et tu as caché la beauté que j'ai montrée +et le bien que j'ai caché, tu l'as négligé. Les murailles de ta +chambre étaient d'images peintes et, de ton lit d'abomination, tu +te levais au son des flûtes. Tu as bâti sept autels aux péchés que +j'ai soufferts, et tu as mangé ce que l'on ne doit pas manger, et +la pourpre de tes vêtements était brodée de trois signes de honte. +Tes idoles n'étaient ni d'or ni d'argent qui subsiste, mais de +chair qui périt. Tu baignais leur chevelure de parfums et tu +mettais des grenades dans leurs mains. Tu oignais leurs pieds de +safran et tu déployais des tapis devant eux. Avec de l'antimoine, +tu peignais leurs paupières et, avec la myrrhe, tu enduisais leurs +corps. Devant elles tu t'es incliné jusqu'à terre et les trônes de +tes idoles se sont élevés au soleil. Tu as montré au soleil ta +honte et à la lune ta folie. Et l'homme répondit et dit: + +- J'ai également fait cela. + +Et pour la troisième fois, Dieu ouvrit le livre de la vie de +l'homme. + +Et Dieu dit à l'homme: + +- Ta vie a été mauvaise, et avec le mal tu as payé le bien et avec +l'imposture la bonté. Tu as blessé les mains qui t'ont nourri et +tu as méprisé les seins qui t'avaient donné leur lait. Celui qui +vint à toi avec de l'eau est parti altéré et les hommes hors la +loi qui t'ont caché dans leurs tentes la nuit, tu les as livrés +avant l'aube. Tu as tendu une embuscade à ton ennemi qui t'avait +épargné et l'ami qui marchait avec toi, tu l'as vendu pour de +l'argent, et à ceux qui t'ont apporté l'amour, tu as en échange +donné la luxure. + +Et l'homme répondit et dit: + +- J'ai également fait cela. + +Et Dieu ferma le livre de la vie de l'homme et dit: + +- Vraiment je devrais t'envoyer en enfer. C'est en enfer que je +dois t'envoyer. + +Et l'homme s'écria: + +- Tu ne le peux pas. + +Et Dieu dit à l'homme: + +- Pourquoi ne puis-je t'envoyer en enfer et pour quelle raison? + +- Parce que j'ai toujours vécu en enfer, répondit l'homme. + +Et le silence régna dans la maison du jugement. + +Et après un moment Dieu parla et dit à l'homme: + +- Puisque je ne puis t'envoyer en enfer, vraiment je t'enverrai au +ciel. C'est au ciel que je t'enverrai. + +Et l'homme s'écria: + +- Tu ne le peux pas. + +Et Dieu dit à l'homme: + +- Pourquoi ne puis-je t'envoyer au ciel et pour quelle raison? + +- Parce que jamais et nulle part je n'ai pu m'imaginer un ciel, +répliqua l'homme. + +Et le silence régna dans la maison du jugement. + +_VI -- Le maître de sagesse_ + +Depuis son enfance, il avait été, comme quiconque, bourré de la +parfaite connaissance de Dieu et, même quand il n'était qu'un +gamin, bien des saints, comme aussi certaines saintes femmes qui +habitaient la libre cité, dans laquelle il était né, avaient été +saisis d'un grand émerveillement à ses réponses graves et sages. + +Et quand ses parents lui eurent donné la robe et l'anneau de l'âge +viril, il les embrassa et les quitta pour aller courir le monde, +car il voulait parler de Dieu au monde. + +Car il y avait, en ce temps-là, dans le monde, bien des gens qui +ne connaissaient aucunement Dieu ou n'avaient de lui qu'une +connaissance incomplète ou adoraient les faux dieux qui habitent +les bois sacrés et ne se soucient pas de leurs adorateurs. + +Et il fit face au soleil et voyagea, marchant sans sandales, comme +il avait vu marcher les saints, et portant à sa ceinture une +besace de cuir et une petite gourde d'argile brunie. + +Et comme il marchait le long de la grande route, il était plein de +cette joie qui naît de la parfaite connaissance de Dieu, et il +chantait les louanges de Dieu sans interrompre ses chants et, +après quelque temps, il entra dans un pays inconnu où s'élevaient +bien des cités. + +Et il traversa onze cités. + +Et quelques-unes de ces cités étaient dans les vallées, d'autres +sur les bords de grandes rivières et d'autres assises sur des +collines. + +Et, dans chaque cité, il trouva un disciple qui l'aima et le +suivit, et une grande multitude de peuple de chaque cité le suivit +aussi et la connaissance de Dieu se répandit sur toute la terre et +bien des chefs de gouvernement furent convertis. + +Et les prêtres des temples, dans lesquels il y avait des idoles, +trouvèrent que la moitié de leur gain était perdu et, quand, à +midi, ils battaient leurs tambours, personne ou bien peu de gens +venaient avec des pains et des offrandes de viande, comme ç'avait +été l'habitude du pays avant l'arrivée du pèlerin. + +Cependant, plus la foule qui le suivait s'accroissait, plus le +nombre de ses disciples grandissait, plus son affliction +augmentait. + +Et il ne savait pas pourquoi son affliction était si grande, car +il parlait toujours de Dieu et selon la plénitude de parfaite +connaissance de Dieu que Dieu lui avait donnée. + +Et, un soir, il sortit de la onzième cité qui était une cité +d'Arménie; et ses disciples et une grande foule de peuple le +suivirent, et il monta sur une montagne et s'assit sur un rocher +qu'il y avait sur la montagne. + +Et ses disciples se rangèrent autour de lui et la multitude +s'agenouilla dans la vallée. + +Et il plongea sa tête dans ses mains et pleura, et dit à son âme: + +- Pourquoi suis-je plein d'affliction et de crainte et pourquoi +chacun de mes disciples est-il comme un ennemi qui s'avance en +pleine lumière? + +Et son âme lui répondit et dit: + +- Dieu t'a rempli de la pleine connaissance de lui-même et tu as +donné cette science aux autres. Tu as divisé la perle de grand +prix et tu as partagé en fragments le vêtement sans couture. Celui +qui répand la sagesse se vole lui-même. Il est comme celui qui +donne un trésor à un voleur. Dieu n'est-il pas plus sage que ce +que tu l'es? Qui es-tu pour répandre le secret que Dieu t'a +confié? J'étais riche un jour et tu m'as appauvrie. J'ai vu Dieu +un jour et maintenant tu me l'as caché. + +Et de nouveau il pleura, car il savait que son Âme lui disait la +vérité et qu'il avait donné aux autres la parfaite connaissance de +Dieu et qu'il était comme un homme qui s'est accroché aux pans de +la robe de Dieu et que sa foi l'abandonnait en raison du nombre de +ceux qui croyaient en lui. + +Et il se dit à lui-même: + +- Je ne parlerai plus de Dieu. Celui qui répand la sagesse se vole +lui-même. + +Et, quelques heures plus tard, ses disciples vinrent près de lui +et, s'inclinant jusqu'à terre, lui dirent: + +- Maître, parle de Dieu, car tu as la parfaite connaissance de +Dieu et nul homme autre que toi n'a cette connaissance. + +Et il leur répondit et leur dit: + +- Je vous parlerai de toutes les autres choses qui sont dans le +ciel et sur la terre, mais de Dieu je ne vous en parlerai pas. Ni +maintenant ni en aucun temps je ne vous parlerai plus de Dieu. + +Et ils s'irritèrent contre lui et lui dirent: + +- Tu nous as conduits dans le désert pour que nous puissions +t'écouter. Veux-tu nous renvoyer affamés, nous et la grande foule +que tu as invitée à te suivre. + +Et il leur répondit et leur dit: + +- Je ne vous parlerai pas de Dieu. + +Et la multitude murmura contre lui et lui dit: + +- Tu nous as conduits dans le désert et tu ne nous as pas donné de +nourriture à manger. Parle-nous de Dieu et cela nous suffira. + +Mais il ne leur répondit pas un mot, car il savait que s'il +parlait de Dieu il leur donnerait un trésor. + +Et les disciples s'en furent tristement et la multitude retourna +dans ses maisons. Et beaucoup moururent en route. + +Et, quand il fut seul, il se leva et se tourna vers la lune et +voyagea pendant sept lunes, ne parlant à aucun homme et ne +répondant à aucune question. + +Et quand la septième lune fut à son déclin, il atteignit ce désert +qui est le désert de la grande Rivière. + +Et ayant trouvé vide une caverne qu'habitait jadis un Centaure, il +la prit pour abri et s'y fit une natte de jonc pour y coucher et +mener la vie d'un ermite. + +Et, chaque heure, l'ermite louait Dieu qui avait permis qu'il +apprît à le connaître et à connaître son admirable grandeur. + +Or, un soir, comme l'ermite était assis devant la caverne où il +s'était organisé un lieu de repos, il aperçut un jeune homme au +visage pervers et beau qui passait en habits simples et les mains +vides. + +Chaque soir, le jeune homme repassa les mains vides et, chaque +matin, il revint les mains pleines de pourpre et de perles, car +c'était un voleur, et il volait les caravanes de marchands. + +Et l'ermite le regarda et il eut pitié de lui. Mais il ne lui dit +pas un mot, car il savait que celui qui dit un mot perd la foi. + +Et, un matin, comme le jeune homme revenait les mains pleines de +pourpre et de perles, il s'arrêta, fronça les sourcils, frappa du +pied sur la table et dit à l'ermite: + +- Pourquoi me regardez-vous toujours de la sorte quand je passe? +Qu'est-ce donc que je vois dans vos yeux? Car aucun homme ne m'a +regardé auparavant de cette façon. Et c'est pour moi un aiguillon +et un chagrin. + +Et l'ermite lui répondit et dit: + +- Ce que vous voyez dans mes yeux, c'est de la pitié. C'est la +pitié qui vous regarde par mes yeux. + +Et le jeune homme ricana d'un rire méprisant et cria à l'ermite +d'une voix amère. + +Il lui dit: + +- J'ai de la pourpre et des perles dans mes mains et vous n'avez +pour vous coucher qu'une natte de jonc. Quelle pitié auriez-vous +pour moi? Et pour quelle raison avez-vous cette pitié? + +- J'ai pitié de vous, dit l'ermite, parce que vous ne connaissez +pas Dieu. + +- La connaissance de Dieu est-elle une chose précieuse? demanda le +jeune homme. + +Et il s'approcha de l'entrée de la caverne. + +- Elle est plus précieuse que toute la pourpre et toutes les +perles du monde, répondit l'ermite. + +- Et la possédez-vous? dit le jeune voleur. + +Et il s'approcha encore. + +- Jadis, répondit l'ermite, j'ai possédé vraiment la parfaite +connaissance de Dieu, mais dans ma folie je l'ai partagée et je +l'ai divisée entre bien d'autres hommes. Même encore maintenant +pareille ressouvenance est et demeure pour moi plus précieuse que +la pourpre et les perles. + +Et quand le jeune voleur entendit cela, il jeta la pourpre et les +perles qu'il portait dans ses mains et, tirant une épée pointue +d'acier recourbé, il dit à l'ermite: + +- Donnez-moi sur l'heure cette connaissance de Dieu que vous +possédez ou je vais vous tuer sans hésiter? Pourquoi ne tuerai-je +pas celui qui possède un trésor plus grand que mon trésor? + +Et l'ermite étendit ses bras et dit: + +- Ne vaudrait-il pas mieux pour moi d'aller dans les cours les +plus éloignées de la maison de Dieu et le louer que de vivre dans +le monde et de ne pas le connaître? Tuez-moi si c'est votre +volonté. Mais je ne livrerai pas ma connaissance de Dieu. + +Et le jeune voleur tomba à genoux et le supplia, mais l'ermite ne +voulut ni lui parler de Dieu ni lui donner son trésor. + +Et le jeune voleur se leva et dit à l'ermite: + +- Qu'il en soit comme vous le voulez. Pour moi, je vais aller à la +Ville des Sept Péchés qui n'est qu'à trois jours de marche d'ici, +et pour ma pourpre on me donnera du plaisir et pour mes perles on +me vendra de la joie. + +Et il reprit la pourpre et les perles et s'en fut rapidement. + +Et l'ermite l'appela à grands cris. Il le suivit et l'implora. + +Durant trois jours, il suivit le jeune voleur sur la route, et il +le supplia de revenir, de ne pas entrer dans la cité des Sept +Péchés. + +Et, à tout moment, le jeune voleur regardait l'ermite, et +l'appelait, et lui disait: + +- Voulez-vous me donner cette connaissance de Dieu qui est plus +précieuse que la pourpre et les perles? Si vous voulez me donner +cela, je n'entrerai pas dans la Cité. + +Et toujours l'ermite répondait: + +- Je vous donnerai tout ce que j'ai, à l'exception d'une seule +chose, car cette chose-là il ne m'est pas permis de la donner. + +Et, au crépuscule du troisième jour, ils arrivèrent près des +grandes portes écarlates de la Cité des Sept Péchés. + +Et de la Cité le bruit de mille éclats de rire vint jusqu'à eux. + +Et le jeune voleur rit en réponse et s'efforça de frapper à la +porte. + +Et comme il y frappait, l'ermite courut sur lui, et le saisit par +les pans de ses vêtements et lui dit: + +- Étendez vos mains et mettez vos bras autour de mon cou; +approchez votre oreille de mes lèvres et je vous donnerai ce qu'il +me reste de la connaissance de Dieu. + +Et le jeune voleur s'arrêta. + +Et, quand l'ermite lui eut livré sa connaissance de Dieu, il tomba +sur le sol et pleura, et de grandes ténèbres lui cachèrent la +ville et le jeune voleur si bien qu'il ne les vit plus. + +Et comme il était là courbé tout en larmes, il s'aperçut que +quelqu'un était debout à côté de lui et celui qui était debout à +côté de lui avait des pieds d'airain et des cheveux comme de la +laine fine. + +Et il releva l'ermite et lui dit: + +- Jusqu'ici tu as eu la parfaite connaissance de Dieu; maintenant +tu as le parfait amour de Dieu. Pourquoi pleures-tu? + +Et il le baisa. + + +L'ÂME HUMAINE SOUS LE RÉGIME SOCIALISTE [34] + +Le principal avantage qui résulterait de rétablissement du +socialisme serait, à n'en pas douter, que nous serions délivrés +par lui de cette sordide nécessité de vivre pour d'autres, qui +dans l'état actuel des choses, pèse d'un poids si lourd sur tous +presque sans exception. En fait, on ne voit pas qui peut s'y +soustraire. + +Çà et là, dans le cours du siècle, un grand homme de science, tel +que Darwin; un grand poète, comme Keats; un subtil critique comme +Renan; un artiste accompli, comme Flaubert, ont su s'isoler, se +placer en dehors de la zone où le reste des hommes fait entendre +ses clameurs, se tenir à l'abri du mur, que décrit Platon[35] +réaliser ainsi la perfection de ce qui était en chacun, avec un +avantage incalculable pour eux, à l'avantage infini et éternel du +monde entier. + +Néanmoins, ce furent des exceptions. + +La majorité des hommes gâchent leur existence par un altruisme +malsain, exagéré, et en somme, ils le font par nécessité. Ils se +voient au milieu d'une hideuse pauvreté, d'une hideuse laideur, +d'une hideuse misère. Ils sont fortement impressionnés par tout +cela, c'est inévitable. + +L'homme est plus profondément agité par ses émotions que par son +intelligence, et comme je l'ai montré en détail dans un article +que j'ai jadis publié sur _la Critique et l'Art__[36]_, il est +bien plus facile de sympathiser avec ce qui souffre, que de +sympathiser avec ce qui pense. Par suite, avec des intentions +admirables, mais mal dirigées, on se met très sérieusement, très +sentimentalement à la besogne de remédier aux maux dont on est +témoin. Mais vos remèdes ne sauraient guérir la maladie, ils ne +peuvent que la prolonger, on peut même dire que vos remèdes font +partie intégrante de la maladie. + +Par exemple, on prétend résoudre le problème de la pauvreté, en +donnant aux pauvres de quoi vivre, ou bien, d'après une école très +avancée, en amusant les pauvres. + +Mais par là, on ne résout point la difficulté; on l'aggrave, _le +but véritable consiste à s'efforcer de reconstruire la société sur +une base telle que la pauvreté soit impossible._ Et les vertus +altruistes ont vraiment empêché la réalisation de ce plan. + +Tout de même que les pires possesseurs d'esclaves étaient ceux qui +témoignaient le plus de bonté à leurs esclaves, et empêchaient +ainsi d'une part les victimes du système d'en sentir toute +l'horreur, et de l'autre les simples spectateurs de la comprendre, +ainsi, dans l'état actuel des choses en Angleterre, les gens qui +font le plus de mal, sont ceux qui s'évertuent à faire le plus de +bien possible. C'est au point qu'à la fin nous avons été témoins +de ce spectacle: des hommes qui ont étudié sérieusement le +problème, et qui connaissent la vie, des hommes instruits, et qui +habitent East-End, en arrivent à supplier le public de mettre un +frein à ses impulsions altruistes de charité, de bonté, etc. Et +ils le font par ce motif que la Charité dégrade et démoralise. Ils +ont parfaitement raison. + +La Charité est créatrice d'une multitude de péchés. + +Il reste encore à dire ceci: c'est chose immorale que d'employer +la propriété privée à soulager les maux affreux que cause la +privation de propriété privée; c'est à la fois immoral et déloyal. + +Sous le régime socialiste, il est évident que tout cela changera. + +Il n'y aura plus de gens qui habiteront des tanières puantes, +seront vêtus de haillons fétides, plus de gens pour procréer des +enfants malsains, et émaciés par la faim, au milieu de +circonstances impossibles et dans un entourage absolument +repoussant. + +La sécurité de la société ne sera plus subordonnée, comme elle +l'est aujourd'hui, au temps qu'il fait. S'il survient de la gelée, +nous n'aurons plus une centaine de mille hommes forcés de chômer, +vaguant par les rues dans un état de misère répugnante, geignant +auprès des voisins pour en tirer des aumônes ou s'entassant à la +porte d'abris dégoûtants pour tâcher d'y trouver une croûte de +pain et un logement malpropre pour une nuit. Chacun des membres de +la société aura sa part de la prospérité générale et du bonheur +social, et s'il survient de la gelée, personne n'en éprouvera +d'inconvénient réel. + +Et d'autre part, _le socialisme en lui-même aura pour grand +avantage de conduire à l'individualisme_. + +Le socialisme, le communisme, - appelez comme vous voudrez le fait +de convertir toute propriété privée en propriété publique, de +substituer la coopération à la concurrence, - rétablira la société +dans son état naturel d'organisme absolument sain, il assurera le +bien-être matériel de chaque membre de la société. En fait, il +donnera à la vie sa vraie base, le milieu qui lui convient. Mais +pour que la vie atteigne son mode le plus élevé de perfection, il +faut quelque chose de plus. + +Ce qu'il faut, c'est l'individualisme. Si le socialisme est +autoritaire, s'il existe des gouvernements armés du pouvoir +économique, comme il y en a aujourd'hui qui sont armés du pouvoir +politique, en un mot, si nous devons avoir des tyrannies +industrielles, alors ce nouvel état de choses sera pire pour +l'homme que le premier. + +Actuellement, grâce à l'existence de la propriété privée, beaucoup +d'hommes sont en état de produire une somme extrêmement restreinte +d'individualisme. + +Les uns sont soustraits à la nécessité de travailler pour vivre, +les autres sont libres de choisir la sphère d'activité où ils se +sentent réellement dans leur élément, où ils trouvent leur +plaisir: tels sont les poètes, les philosophes, les hommes de +science, les hommes cultivés, en un mot les hommes qui sont +parvenus à se définir, ceux en qui toute l'humanité réussit à se +réaliser partiellement. + +D'autre part, il existe bon nombre d'hommes qui, dépourvus de +toute propriété personnelle, toujours sur le point de tomber dans +l'abîme de la faim, sont contraints à faire des besognes bonnes +pour les bêtes de somme, à faire des besognes absolument +désagréables pour eux, et la tyrannie de la nécessité, qui donne +des ordres, qui ne raisonne pas, les y force. Tels sont les +pauvres, et on ne trouve chez eux nulle grâce dans les manières, +nul charme dans le langage, rien qui rappelle la civilisation, la +culture, la délicatesse dans le plaisir, la joie de vivre. + +Leur force collective est d'un grand profit pour l'humanité. Mais +ce qu'elle y gagne se réduit au résultat matériel. + +Quant à l'individu, s'il est pauvre, il n'a pas la moindre +importance. Il fait partie, atome infinitésimal, d'une force qui, +bien loin de l'apercevoir, l'écrase, et d'ailleurs préfère le voir +écrasé, car cela le rend bien plus obéissant. + +Naturellement, on peut dire que l'individualisme tel que le +produit un milieu où existe la propriété privée, n'est pas +toujours, que même, en règle générale, il est rarement d'une +qualité bien fine, d'un type bien merveilleux, et qu'à défaut de +culture et de charme, les pauvres ont encore bien des vertus. + +Ces deux assertions seraient tout à fait vraies. + +La possession de la propriété privée est souvent des plus +démoralisantes, et il est tout naturel que le socialisme voie là +une des raisons de se délivrer de cette institution. En fait, la +propriété est un vrai fléau. + +Il y a quelque temps des hommes parcoururent le pays en disant que +la propriété a des devoirs. Ils le dirent si souvent d'une façon +si ennuyeuse, que l'Église s'est mise à le dire. On l'entend +répéter dans toutes les chaires. + +Cela est parfaitement vrai. Non seulement la propriété a des +devoirs, mais elle a des devoirs si nombreux, qu'au delà de +certaines limites, sa possession est une source d'ennuis. Elle +comporte des servitudes à n'en plus finir pour les uns; pour +d'autres une continuelle application aux affaires: ce sont des +ennuis sans fin. + +Si la propriété ne comportait que des plaisirs, nous pourrions +nous en accommoder, mais les devoirs qui s'y rattachent la rendent +insupportable. Nous devons la supprimer, dans l'intérêt des +riches. + +Quant aux vertus des pauvres, il faut les reconnaître, elles n'en +sont que plus regrettables. + +On nous dit souvent que les pauvres, sont reconnaissants de la +charité. Certains le sont, nul n'en doute, mais _les meilleurs +d'entre eux ne sont jamais reconnaissants_. Ils sont ingrats, +mécontents, indociles, ingouvernables, et c'est leur droit strict. + +Ils sentent que la Charité est un moyen de restitution partielle +ridiculement inadéquat, ou une aumône sentimentale, presque +toujours aggravée d'une impertinente indiscrétion que l'homme +sentimental se permet pour diriger tyranniquement leur vie privée. + +Pourquoi ramasseraient-ils avec reconnaissance les croûtes de pain +qui tombent de la table du riche? + +Leur place serait à cette même table, et ils commencent à le +savoir. + +On parle de leur mécontentement. Un homme qui ne serait pas +mécontent dans un tel milieu, dans une existence aussi basse, +serait une parfaite brute. + +Aux yeux de quiconque a lu l'histoire, la désobéissance est une +vertu primordiale de l'homme. C'est par la désobéissance que s'est +accompli le progrès, par la désobéissance et la révolte. + +Parfois on loue les pauvres d'être économes. Mais recommander +l'économie aux pauvres, c'est chose à la fois grotesque et +insultante. Cela revient à dire à un homme qui meurt de faim: «ne +mangez pas tant». Un travailleur de la ville ou des champs qui +pratiquerait l'économie serait un être profondément immoral. On +devrait se garder de donner la preuve qu'on est capable de vivre +comme un animal réduit à la portion congrue. On devrait se refuser +à vivre de cette façon; il est préférable de voler ou de recourir +à l'assistance publique, ce que bien des gens regardent comme une +forme du vol. Quant à mendier, c'est plus sûr que de prendre, mais +prendre est plus beau que mendier. Non, un bomme pauvre qui est +ingrat, dépensier, mécontent, rebelle, est probablement quelqu'un, +et il y a en lui bien des choses. Dans tous les cas, il est une +protestation saine. + +Quant aux pauvres vertueux, nous pouvons les plaindre, mais pour +rien au monde nous ne les admirerons. Ils ont traité pour leur +compte personnel avec l'ennemi, et vendu leur droit d'aînesse pour +un très méchant plat. Il faut donc que ce soient des gens +extrêmement bornés. + +Je comprends fort bien qu'on accepte des lois protectrices de la +propriété privée, qu'on en admette l'accumulation, tant qu'on est +capable soi-même de réaliser dans de telles conditions quelque +forme de vie esthétique et intellectuelle. Mais ce qui me paraît +tout à fait incroyable, c'est qu'un homme dont l'existence est +entravée, rendue hideuse par de telles lois puisse se résigner à +leur permanence. + +Et pourtant la vraie explication n'est point malaisée à trouver, +la voici dans toute sa simplicité. + +La misère, la pauvreté ont une telle puissance dégradante, elles +exercent un effet paralysant si énergique sur la nature humaine, +qu'aucune classe n'a une conscience nette de ses propres +souffrances. Il faut qu'elle en soit avertie par d'autres, et +souvent elle refuse totalement de les croire. + +Ce que les grands employeurs de travail disent contre les +agitateurs est d'une incontestable vérité. + +Les agitateurs sont une bande de gens qui se mêlent à tout, se +fourrent partout; ils s'en prennent à une classe qui jusqu'alors +était parfaitement satisfaite, et ils sèment chez elle les germes, +du mécontentement. C'est là ce qui fait que les agitateurs sont +des plus nécessaires. Sans eux, dans notre état d'imperfection +sociale, on ne ferait pas un seul progrès vers la civilisation. + +Si l'esclavage a disparu d'Amérique, cela n'est nullement dû à +l'initiative des esclaves et ils n'ont pas même exprimé +formellement le désir d'être libres. Sa suppression est +entièrement due à la conduite grossièrement illégale de certains +agitateurs de Boston et d'ailleurs, qui n'étaient point eux-mêmes +des esclaves, ni des possesseurs d'esclaves, qui n'avaient aucun +intérêt réellement engagé dans la question. Ce sont les +abolitionnistes, certainement, qui ont allumé la torche, l'ont +tenue en l'air, qui ont mis en marche toute l'affaire. Et, chose +assez curieuse, ils n'ont trouvé qu'un très faible concours chez +les esclaves eux-mêmes, ils n'ont guère éveillé en ceux-là de +sympathies, et quand la guerre fut terminée, quand les esclaves se +trouvaient libres, en possession même d'une liberté tellement +complète qu'ils étaient libres de mourir de faim, beaucoup parmi +eux déplorèrent le nouvel état de choses. + +Pour le penseur, l'événement le plus tragique, dans toute la +Révolution française, n'est point que Marie-Antoinette ait été +mise à mort comme Reine, mais que les paysans affamés de la Vendée +aient couru volontairement se faire tuer pour la cause affreuse de +la féodalité. + +Il est donc clair qu'un socialisme autoritaire ne fera pas +l'affaire. En effet, dans le système actuel, un très grand nombre +de gens peuvent mener une existence qui comporte une certaine +somme de liberté, d'expression, de bonheur. Dans une société +composée de casernes industrielles, sous un régime de tyrannie +économique, personne ne serait en état de jouir de cette liberté. + +Il est fâcheux qu'une partie de notre population soit dans un état +équivalent à l'esclavage, mais il serait puéril de prétendre +résoudre le problème par l'asservissement de toute la population. + +Il faut que chacun ait la liberté de choisir son travail. On ne +doit exercer sur personne aucune contrainte, quelle qu'en soit la +forme. + +S'il s'en produit, son travail ne sera pas bon pour lui, ne sera +pas bon en soi, ne sera pas bon pour les autres. Et par travail, +j'entends simplement toute sorte d'activité. + +J'ai peine à croire qu'il se trouve aujourd'hui un seul socialiste +pour proposer que chaque matin un inspecteur aille dans chaque +maison s'assurer que le citoyen qui l'occupe est levé, et fait ses +huit heures de travail manuel. + +L'humanité a dépassé cette phase et réserve ce genre de vie à ceux +que, pour des raisons fort arbitraires, elle juge à propos +d'appeler les criminels. + +Mais j'avoue que bien des plans de socialisme, qui me sont tombés +sous les yeux, me paraissent viciés d'idées autoritaires, sinon de +contrainte effectuée. Naturellement il ne saurait être question +d'autorité ni de contrainte. Toute association doit être +entièrement volontaire. _C'est seulement par l'association +volontaire que l'homme se développe dans toute sa beauté_. + +On se demandera peut-être comment l'individualisme, plus ou moins +subordonné de nos jours à l'existence de la propriété privée, +trouvera son profit à l'abolition de toute propriété privée. + +La réponse est très simple. + +Il est vrai que dans les conditions actuelles, un petit nombre +d'hommes, qui possédaient en propre, des moyens d'existence, comme +Byron, Shelley, Browning, Victor Hugo, Baudelaire, et d'autres ont +été en mesure de réaliser plus ou moins complètement leur +personnalité. Pas un de ces hommes n'a travaillé un seul jour pour +un salaire. Ils étaient à l'abri de la pauvreté. Ils avaient un +immense avantage. + +Il s'agit de savoir si l'individualisme gagnerait à la suppression +d'un tel avantage. + +Qu'advient-il alors de l'individualisme? + +Quel bénéfice en retirera-t-il? + +Il en profitera de la façon suivante: + +Dans le nouvel état de choses, l'individualisme sera bien plus +libre, bien plus affiné, bien plus intensifié qu'il ne l'est +actuellement. + +Je ne parle point de l'individualisme grandiose que ces poètes +réalisent dans leur imagination, mais du grand individualisme qui +existe à l'état latent, potentiel dans l'humanité en général. Car +l'acceptation de la propriété a fait un tort véritable à +l'individualisme, et l'a rendu nébuleux par suite de la confusion +entre l'homme et ce qu'il possède. + +Elle a fait dévier entièrement l'individualisme. Elle lui a donné +pour but le gain et non la croissance. Par suite, on a cru que le +point important était d'avoir, et l'on a ignoré que le point +important, c'était d'être. + +La _véritable perfection de l'homme consiste non dans ce qu'il a, +mais dans ce qu'il est_. + +La propriété privée a écrasé le vrai individualisme et fait surgir +un individualisme illusoire. Elle a interdit à une partie de la +population l'accès de l'individualisme par la barrière de la faim. +Elle a interdit cet accès au reste de la population, en lui +faisant suivre une mauvaise route et la surchargeant inutilement. + +Et, en effet, la personnalité de l'homme s'est si complètement +fondue en ses possessions, que la loi anglaise a traité les +attaques contre les propriétés individuelles bien plus sévèrement +que les attaques contre les personnes, et que la propriété est +restée la condition des droits civiques. + +L'activité nécessaire pour gagner de l'argent est aussi des plus +démoralisantes. + +Dans un pays comme le nôtre, où la propriété confère des avantages +immenses, position sociale, honneurs, respect, titres, et autres +agréments de même sorte, l'homme, ambitieux par nature, se donne +pour but l'accumulation de cette propriété. Il s'acharne, +s'exténue à cet ennuyeux labeur d'accumuler, longtemps après qu'il +a acquis bien au delà de ce qui lui est nécessaire, de ce dont il +peut faire quelque usage, tirer quelque plaisir, bien au delà même +de ce qu'il croit avoir. Un homme se surmènera jusqu'à en mourir +pour s'assurer la possession, et vraiment quand on considère les +avantages énormes que donne la propriété, on ne s'en étonne guère. + +On regrette que la société soit construite sur une base telle que +l'homme ait été engagé par force dans une rainure, et mis ainsi +dans l'impossibilité de développer librement ce qui, en lui, est +merveilleux, fascinant, exquis, - mis par là même hors d'état de +sentir le vrai plaisir, la joie de vivre. + +En outre, dans les conditions actuelles, l'homme jouit de très peu +de sécurité. + +Un négociant qui possède une fortune énorme, peut être, et il est +en effet, à chaque instant de sa vie, à la merci de choses sur +lesquelles il n'a aucune influence. Que la direction du vent se +déplace de quelques points, que le temps change brusquement, qu'il +se produise un incident trivial, que son vaisseau coule, que ses +spéculations tournent mal, et il se trouvera dans le rang des +pauvres: sa situation sociale disparaîtra complètement. + +Or, il faudrait qu'un homme ne souffre que du mal qu'il se fait à +lui-même. Il faudrait qu'il soit impossible de voler un homme. Ce +que l'on possède réellement, on l'a en soi. Il faudrait que ce qui +est en dehors d'un homme soit entièrement dépourvu d'importance. + +Abolissons la propriété privée, et nous aurons alors le vrai, le +beau, le salutaire individualisme. + +Personne ne gâchera sa vie à accumuler des choses, et des symboles +de choses. + +On vivra. + +Vivre, c'est ce qu'il y a de plus rare au monde. La plupart des +hommes existent, voilà tout. + +On peut se demander si nous avons jamais vu la complète expression +d'une personnalité, si ce n'est sur le plan où évolue +l'imagination de l'artiste. + +Dans l'action, nous ne l'avons jamais vu. + +César, dit Mommsen, était l'homme complet, parfait. Mais au milieu +de quelle tragique insécurité ne vivait-il pas? + +Partout où l'homme exerce l'autorité, il en est un qui résiste à +l'autorité. + +César était très parfait, mais sa perfection voyageait sur une +route trop dangereuse. + +Marc-Aurèle était l'homme parfait, dit Renan. Oui, le grand +empereur était un homme parfait, mais quel intolérable fardeau de +charges infinies on lui imposait! Il chancelait sous le poids de +l'empire. Il avait conscience de l'impossibilité où un seul homme +se trouvait de porter le faix de ce monde titanique, trop vaste. + +L'homme que j'appelle parfait, c'est l'homme qui se développe au +milieu de conditions parfaites, l'homme qui n'est point blessé, +tracassé, mutilé, ou en danger. + +_La plupart des personnalités ont été contraintes à la rébellion. +La moitié de leur force s'est usée en frottement._ + +La personnalité de Byron, par exemple, a été terriblement +gaspillée dans sa bataille avec la stupidité, l'hypocrisie, le +philistinisme des Anglais. De telles batailles n'ont pas toujours +pour résultat d'accroître les forces. Byron ne fut jamais en état +de donner ce qu'il eût pu donner. + +Shelley s'en tira mieux. Comme Byron, il avait quitté l'Angleterre +dès que la chose avait été possible. Mais il n'était pas aussi +connu. Si les Anglais s'étaient tant soit peu douté de sa valeur, +de sa supériorité réelle comme poète, ils seraient tombés sur lui +à coups de dents, à coups de griffes, et ils auraient fait +l'impossible pour lui rendre la vie insupportable. Mais il ne +faisait pas assez grande figure dans le monde, aussi fut-il +relativement tranquille. Néanmoins, même en Shelley, la marque de +la rébellion est parfois très forte. Le trait caractéristique de +la personnalité parfaite, n'est pas la rébellion, mais la paix. + +Ce sera une chose bien merveilleuse, que la vraie personnalité +humaine, quand nous la verrons. Elle croîtra naturellement et +simplement, comme la fleur, comme l'arbre poussent. Elle ne sera +jamais en état discordant. Elle n'argumentera pas, ne disputera +pas. Elle ne fera pas de démonstrations. Elle saura toutes choses. +Et, néanmoins, elle ne s'acharnera point après la connaissance. +Elle possédera la sagesse. Sa valeur n'aura point pour mesures des +choses matérielles. Elle ne possédera rien, et néanmoins elle +possédera tout, et quoi qu'on lui prenne, elle continuera à le +posséder, tant elle sera riche. Elle ne sera pas sans cesse +occupée à se mêler des affaires d'autrui ou à vouloir que les +autres lui soient semblables. Elle aimera les autres, à raison +même de leur différence. Néanmoins, tout en se refusant à +intervenir chez les autres, elle les aidera tous, comme nous est +secourable une belle chose, simplement parce qu'elle est telle. + +La personnalité de l'homme sera une vraie merveille. Elle sera +aussi merveilleuse que la personnalité de l'enfant. + +À son développement concourra le Christianisme, si les hommes le +désirent; mais si les hommes ne le désirent pas, elle ne se +développera pas avec moins de sûreté. Car elle ne se souciera +guère du passé. Il ne lui importera guère que des choses aient eu +lieu ou non. De plus, elle n'admettra pas d'autres lois que celles +qu'elle se sera faites, pas d'autre autorité que la sienne à elle. +Néanmoins, elle aimera ceux qui cherchèrent à la rendre plus +intense, elle parlera souvent d'eux. Et le Christ fut l'un d'eux. + +«Connais-toi toi-même», lisait-on sur un portique dans le monde +ancien. Sur le portique du monde nouveau on lira: «Sois toi-même». +Et le message que le Christ apportait à l'homme se réduisait à +ceci: «Sois toi-même». C'est là le secret du Christ. + +_Quand Jésus parle de pauvres, il entend simplement par là des +personnalités, tout comme sa mention de riches s'applique à des +hommes qui n'ont pas développé leurs personnalités._ + +Jésus se mouvait au milieu d'un peuple qui admettait +l'accumulation de la propriété tout comme on l'admet parmi nous. +L'Évangile qu'il prêchait ne tendait point à faire regarder comme +avantageux à l'homme un genre de vie où l'on se nourrirait +chichement d'aliments malsains, où l'on se vêtirait de haillons +malsains, où l'on coucherait dans des chambres horribles et +malsaines. Il ne trouvait point désavantageux pour l'homme de +vivre dans des conditions salubres, agréables et décentes. + +Une telle manière de voir eût été faussée en ce pays, en ce temps- +là et le serait bien davantage de nos jours et en Angleterre, car +plus l'homme remonte vers le nord, plus les nécessités matérielles +de la vie prennent une importance vitale; notre société est +infiniment plus compliquée, et recule bien plus loin les extrêmes +du luxe et du paupérisme, qu'aucune autre société du monde ancien. + +Ce que Jésus voulait dire, c'était ceci: + +Il disait à l'homme: «Vous avez une personnalité merveilleuse; +développez-la, soyez vous-même. Ne vous imaginez pas que la +perfection consiste à accumuler ou posséder des choses +extérieures. C'est en dedans de vous-même qu'est votre perfection. +Dès que vous aurez bien saisi cela, vous n'aurez plus besoin +d'être riche. Les richesses ordinaires, on peut les voler à un +homme. Les richesses réelles, on ne saurait les prendre. Dans le +trésor intérieur de votre âme, il y a une infinité de choses +précieuses qu'on ne saurait vous voler. Aussi, efforcez-vous de +donner à votre vie une forme telle que les choses du dehors ne +puissent vous faire du mal. Essayez aussi de vous défaire de la +propriété privée. Celle-ci comporte des préoccupations sordides, +une activité sans fin, des maux sans nombre. La propriété privée +entrave à chaque pas l'individualisme.» + +Il faut le remarquer, Jésus n'a jamais dit que les gens appauvris +sont nécessairement des gens honnêtes, ni que les gens aisés sont +forcément mauvais. + +Cela n'aurait pas été vrai. En tant que classe, les gens aisés +valent mieux que les gens appauvris. Ils sont plus moraux, plus +intellectuels. Ils ont plus de tenue. + +_Il y a dans une nation, une seule classe qui pense plus à +l'argent que les riches, et ce sont les pauvres._ + +Les pauvres ne peuvent penser à autre chose. C'est en cela que +consiste la malédiction de la pauvreté. + +Ce que dit Jésus, c'est que l'homme arrive à la perfection non +point par ce qu'il a, ni même par ce qu'il fait, mais uniquement +par ce qu'il est. + +Et ainsi le jeune homme riche, qui vient à Jésus, est représenté +comme un citoyen profondément honnête, qui n'a enfreint aucune des +lois de son pays, aucun des commandements de sa religion. Il est +tout à fait _respectable_, dans le sens qu'on donne d'ordinaire à +ce mot extraordinaire. + +Jésus lui dit: + +- Vous devriez renoncer à votre propriété personnelle. Cela vous +empêche de réaliser votre perfection; c'est un poids mort que vous +traînez; c'est un fardeau. Votre personnalité n'en a pas besoin. +C'est en votre intérieur, et non en dehors de vous, que vous +trouverez ce que vous êtes réellement, et ce qui vous est +réellement nécessaire. + +À ses amis, il tient le même langage. + +Il leur dit d'être eux-mêmes, et de ne pas se tracasser +incessamment au sujet de choses qui leur sont étrangères. Et +qu'importent les autres choses? + +L'homme forme un tout complet. + +Quand ils se mêleront au monde, le monde entrera en conflit avec +eux. Cela est inévitable. Le monde hait l'individualisme. Mais +qu'ils ne s'en troublent point. + +Ils doivent être calmes, concentrés sur eux-mêmes. + +Si quelqu'un leur prend leur manteau, qu'ils lui donnent leur +habit, rien que pour montrer que les choses matérielles n'ont pas +d'importance. Si les gens les injurient, qu'ils s'abstiennent de +riposter. Qu'est-ce que cela signifie? Ce qu'on dit d'un homme ne +change rien en cet homme. Il est ce qu'il est. L'opinion publique +n'a pas la moindre valeur. + +Même quand on use de violence, ils ne doivent pas y opposer la +violence. Ce serait s'abaisser au même niveau. + +Après tout, jusque dans une prison, un homme peut être tout à fait +libre. Son âme peut être libre. Sa personnalité peut échapper à +toute agitation. + +Et qu'ils s'abstiennent, par dessus toutes choses, de vouloir agir +sur les autres, de porter sur eux un jugement quelconque. La +personnalité est chose très mystérieuse. On ne peut pas toujours +apprécier un homme d'après ses actes. Il se peut qu'il observe la +loi, et soit néanmoins un être indigne. Il se peut qu'il enfreigne +la loi, et soit néanmoins honorable. Il se peut qu'il soit +mauvais, sans jamais rien faire de mal. Il peut commettre une +faute envers la société et néanmoins réaliser par cette faute sa +véritable perfection. + +Un jour une femme fut prise en flagrant délit d'adultère. Nous ne +connaissons pas l'histoire de son amour, mais cet amour doit avoir +été bien grand, car Jésus lui dit que ses péchés lui étaient +pardonnés, et non point parce qu'elle se repentait, mais parce que +son amour était si intense, si admirable[37]. + +Plus tard, un peu avant sa mort, comme il était assis à un repas +de fête, la femme entra et vint lui répandre sur la chevelure des +parfums de grand prix. Les amis de Jésus voulurent s'y opposer. +Ils dirent que c'était là de l'extravagance, et que le prix de ces +parfums aurait dû être employé à secourir charitablement des gens +dans le besoin ou à quelque autre usage analogue. Jésus n'agréa +point cette manière de voir. Il fit remarquer que les besoins +matériels de l'homme sont nombreux et très constants, mais que les +besoins spirituels de l'homme sont plus grands encore, que, dans +un moment divin, une personnalité peut se rendre parfaite, en +choisissant elle-même son mode d'expression. Et aujourd'hui encore +le monde honore cette femme comme une sainte. + +Oui, il y a dans l'individualisme des choses suggestives. + +Par exemple le socialisme anéantit la vie de famille. + +Quand disparaîtra la propriété privée, le mariage, sous sa forme +actuelle, devra disparaître. + +Cela fait partie du programme. + +L'individualisme y adhère et ennoblit cette thèse. À la contrainte +légale, qui est abolie, il substitue une forme libre qui +favorisera le développement total de la personnalité, rendra plus +admirable l'amour de l'homme et de la femme, embellira cet amour, +l'ennoblira. + +Jésus savait cela. Il se refusa aux exigences familiales, bien +que, dans son temps et dans son pays, elles eussent une forme très +précise. + +- Où est ma mère? où sont mes frères? dit-il quand on l'informa +qu'ils demandaient à lui parler. + +Lorsqu'un de ses disciples lui demanda la permission de s'en aller +pour donner la sépulture à son père, il lui fit cette réponse +terrible: + +- Laissez les morts ensevelir les morts. Il n'admettait aucune +exigence qui pût entamer la personnalité. + +Ainsi donc, l'homme qui voudrait imiter l'existence du Christ, +c'est l'homme qui veut être parfaitement, exclusivement lui-même. +Ce peut être un grand poète, un grand savant, un jeune étudiant de +l'Université; ce peut être un pâtre qui garde les moutons sur la +lande; ou bien un faiseur de drames, comme Shakespeare, ou un +homme qui sonde la nature divine, comme Spinosa; ou bien un enfant +qui joue dans un jardin, ou un pêcheur qui jette ses filets dans +la mer. Il importe peu qu'il soit ceci, ou cela, du moment qu'il +réalise la perfection de l'âme qui est en lui. + +Toute imitation en morale et dans la vie est mauvaise. + +À l'heure actuelle, il y a dans les rues de Jérusalem un fou qui +les parcourt péniblement, et porte sur les épaules une croix de +bois. Il est le symbole des existences que déforme l'imitation. + +Le Père Damien agissait comme le Christ, quand il partit pour +aller vivre avec les lépreux, parce qu'en assumant cette tâche, il +réalisait entièrement ce qui était le meilleur en lui, mais il +n'était pas plus semblable au Christ que Richard Wagner, exprimant +son Âme par la musique; que Shelley, exprimant son âme par les +vers. Il n'y a pas qu'un type pour l'homme. + +Le nombre des perfections égale le nombre des hommes imparfaits. +Et si un homme peut céder aux exigences de la charité tout en +restant libre, les exigences de l'uniformité ne sauraient se +réaliser qu'à la condition d'anéantir toute liberté. + +L'individualisme est donc le but que nous atteindrons en passant +par le Socialisme. Une conséquence naturelle, c'est que l'État +doit renoncer à toute idée de gouvernement. Il doit y renoncer +parce que, s'il est possible de concevoir l'homme laissé à lui- +même, il n'est pas possible de concevoir un gouvernement pour +l'espèce humaine, ainsi que l'a dit un sage avant le Christ. + +_Tous les systèmes de gouvernement sont des avortements._ + +Le despotisme est injuste envers tous, envers le despote lui-même, +qui probablement était destiné à faire mieux que cela. + +Les oligarchies sont injustes envers la majorité, et les +ochlocraties le sont envers la minorité. + +On avait jadis fondé de grandes espérances sur la démocratie, mais +le mot de démocratie signifie simplement que le peuple régit le +peuple à coups de triques dans l'intérêt du peuple. + +On a fait cette découverte. + +Je dois dire qu'il était grand temps, car toute autorité est +profondément dégradante. Elle dégrade ceux qui l'exercent. Elle +dégrade ceux qui en subissent l'exercice. + +Lorsqu'on en use violemment, brutalement, cruellement, cela +produit un bon effet, en créant, et toujours en faisant éclater +l'esprit de révolte», d'individualisme qui la tuera. + +Lorsqu'on la manie avec une certaine douceur, qu'on y ajoute +l'emploi de primes et de récompenses, elle est terriblement +démoralisante. Dans ce cas, les gens s'aperçoivent moins de +l'horrible pression qu'on exerce sur eux, et ils vont jusqu'au +bout de leur vie dans une sorte de bien-être grossier, pareils à +des animaux qu'on choie; jamais ils ne se rendent compte qu'ils +pensent probablement la pensée d'autrui, qu'ils vivent selon +l'idéal conçu par d'autres, qu'en définitive, ils portent ce qu'on +peut appeler des vêtements d'occasion, que jamais, pas une minute, +ils ne sont eux-mêmes. + +«Quiconque veut être libre, dit un fin penseur, doit se soustraire +à l'uniformité.» Et l'autorité, en encourageant par des appâts le +peuple à l'uniformité, produit parmi nous un clan de grossiers +barbares abondamment gavés. + +Avec l'autorité, disparaîtront les châtiments. + +On aura alors gagné beaucoup; on aura fait en réalité, un gain +inestimable. + +Quand on lit l'histoire, non pas celle des éditions émondées qui +s'écrivent pour les écoliers et les cancres d'Université, mais les +documents originaux de chaque époque, on est absolument écoeuré, +non point par les crimes commis par les gredins, mais par les +châtiments qu'ont infligés les honnêtes gens. + +_Un peuple est infiniment plus abruti par l'emploi habituel des +punitions que par les crimes qui s'y commettent de temps à +autre._ + +La conséquence qui saute aux yeux, c'est que plus il s'inflige de +châtiments, plus il se commet de crimes. + +La plupart des législateurs modernes l'ont très bien remarqué, et +se sont imposé la tâche de réduire les peines dans la mesure +qu'ils croient possible. Et partout où cette réduction a été +réelle, elle a toujours produit d'excellents résultats. + +Moins il y a de peines, moins il y a de crimes. + +Quand on aura totalement supprimé les châtiments, ou bien il n'y +aura plus de crimes, ou bien s'il s'en produit, leurs auteurs +seront soignés par les médecins pour une forme de folie très +fâcheuse, qui doit être traitée par l'attention et la bonté. + +En effet, ceux que de nos jours on qualifie de criminels ne le +sont aucunement. + +Ce qui engendre le crime moderne, c'est la misère et non la +méchanceté. + +On a, il est vrai, le droit de regarder nos criminels, en tant que +classe, comme des gens absolument dépourvus de tout ce qui +pourrait intéresser un psychologue. Ce ne sont point des +merveilleux Macbeth, des Vautrin bien terribles. Ils sont tout +bonnement ce que seraient des hommes ordinaires, respectables, +terre à terre, s'ils n'avaient pas de quoi manger. + +La propriété privée étant abolie, il ne sera plus nécessaire de +commettre des crimes. Le besoin ne s'en fera plus sentir; il ne +s'en commettra plus. + +Il est vrai, sans doute, que tous les crimes ne sont pas commis +contre la propriété, bien que la loi anglaise, attachant plus +d'importance à ce qu'un homme possède qu'à ce qu'il est, réserve +ses châtiments les plus sévères, les plus horribles à ce genre de +crimes, l'assassinat mis à part, et bien qu'elle regarde la mort +comme pire que la servitude pénale, sur quoi, je crois, les +opinions de nos criminels sont partagées. Mais il peut arriver +qu'un crime, sans être commis contre la propriété, ait pour cause +la misère, la rage, l'abattement produit par les défauts de notre +système de propriété; dès lors il ne s'en commettra plus, après +l'abolition de ce système. + +Lorsque chaque membre de la Société a tout ce qui est nécessaire à +ses besoins, et que son prochain le laisse tranquille, il n'a lui- +même aucun motif de se mêler des affaires d'autrui. + +La jalousie, source extraordinairement féconde de crimes en notre +temps, est une émotion qui se rattache de fort près à nos +conceptions de propriété, et qui s'effacera bientôt sous le régime +du socialisme et de l'individualisme. + +Il est assez remarquable que la jalousie soit inconnue dans les +tribus communistes. + +Maintenant l'État, n'ayant plus à gouverner, on peut se demander +ce que l'État fera. + +L'État deviendra une association volontaire qui organisera le +travail, qui fabriquera et distribuera les objets nécessaires. + +_L'État a pour objet de faire ce qui est utile._ + +_Le rôle de l'individu est de faire ce qui est beau._ + +Et puisque j'ai prononcé le mot de travail, je ne puis me +dispenser de dire qu'on a écrit et dit un nombre infini de +sottises, de nos jours, à propos de la dignité du travail manuel. +Le travail manuel n'a en soi rien qui soit nécessairement digne, +et il est en grande partie absolument dégradant. + +L'homme éprouve un dommage à la fois mental et moral, quand il +fait quelque chose où il ne trouve aucun plaisir. Bien des formes +de travail sont de l'activité tout à fait dépourvue d'attrait, et +devraient être regardées comme telles. Balayer pendant huit heures +par jour un passage boueux quand le vent souffle de l'est, c'est +une occupation dégoûtante. Faire ce nettoyage avec une dignité +intellectuelle, ou morale, ou physique, me parait impossible. Le +faire avec joie, ce serait terrifiant. + +L'affaire de l'homme est autre que de déplacer de la boue. Tous +les travaux de ce genre devraient être exécutés par des machines. + +Et je suis convaincu qu'on en arrivera là. + +Jusqu'à présent, l'homme a été, jusqu'à un certain point, +l'esclave de la machine, et il y a quelque chose de tragique dans +ce fait que l'homme a souffert de la faim dès le jour où il a +inventé une machine pour le remplacer dans son travail. + +Un homme possède une machine qui exécute la besogne de cinq cents +hommes. + +En conséquence, voilà cinq cents hommes jetés sur le pavé, n'ayant +rien à faire, rien à manger, et qui se mettent à voler. + +Quant au premier, il récolte les produits de la machine, et il les +garde. Il a cinq cents fois plus de temps qu'il ne devrait en +avoir, et très probablement, beaucoup plus qu'il ne lui en faut, +en réalité, ce qui est bien plus important. + +Si la machine appartenait à tout le monde, chacun en profiterait. + +Ce serait là un avantage immense pour la société. + +Tout travail non intellectuel, tout travail monotone et ennuyeux, +tout travail où l'on manipule des substances dangereuses et qui +comporte des conditions désagréables, doit être fait par la +machine. + +C'est la machine qui doit travailler pour nous dans les mines de +houille, qui doit faire les besognes d'assainissement, faire le +service des chauffeurs à bord des steamers, balayer les rues, +faire les courses quand il pleut, en un mot, accomplir toutes les +besognes ennuyeuses ou pénibles. + +_Actuellement, la machine fait concurrence à l'homme._ + +_Dans des conditions normales, la machine sera pour l'homme un +serviteur._ + +Il est hors de doute que tel sera un jour le rôle de la machine, +de même que les arbres poussent pendant que le gentleman +campagnard dort, de même l'Humanité passera son temps à s'amuser, +ou à jouir d'un loisir raffiné, - car sa destination est telle, et +non le labeur - ou à faire de belles oeuvres, ou à lire de belles +choses, ou à contempler simplement l'univers avec admiration, avec +enchantement - pendant que la machine fera tout le travail +nécessaire et désagréable. + +Il est certain que la civilisation a besoin d'esclaves. + +Sur ce point, les Grecs avaient tout à fait raison. Faute +d'esclaves pour faire la besogne laide, horrible, assommante, +toute culture, toute contemplation devient impossible. Et quand +les savants ne seront plus forcés d'aller dans les vilains +quartiers d'East-End, distribuer du méchant cacao, et des +couvertures plus méchantes encore aux affamés, ils auront de +charmants loisirs pour combiner des choses admirables, +merveilleuses, qui feront leur joie et la joie de tous. + +On aura de grandes accumulations de force pour chaque ville, au +besoin pour chaque maison. Cette force, l'homme la convertira en +chaleur, en lumière, en mouvement, selon ses besoins. + +Est-ce de l'Utopie, cela? + +Une carte du monde où l'Utopie ne serait pas marquée, ne vaudrait +pas la peine d'être regardée, car il y manquerait le pays où +l'Humanité atterrit chaque jour. + +Et quand l'Humanité y a débarqué, elle regarde au loin, elle +aperçoit une terre plus belle, et elle remet à la voile. + +Progresser, c'est réaliser des Utopies. + +J'ai donc dit qu'en organisant le travail des machines, la société +fournira les choses utiles, pendant que les belles choses seront +faites par l'individu. Non seulement il faut qu'il en soit ainsi, +mais encore il n'y a pas d'autre moyen pour que nous ayons l'une +et l'autre chose. + +Un individu qui a pour tâche de fabriquer des objets destinés à +l'usage des autres, et qui doit tenir compte de leurs besoins et +de leurs désirs, ne saurait s'intéresser à ce qu'il fait, et par +conséquent, il ne peut mettre en son oeuvre ce qu'il y a de +meilleur en lui. + +D'un autre côté, quand une société, ou une puissante majorité de +cette société, quand un gouvernement de n'importe quelle sorte, +attentent de dicter à l'artiste ce qu'il a à faire, l'art se +dissipe à l'instant, ou bien il prend une forme stéréotypée, ou +bien il dégénère en une sorte de métier, basse et ignoble. + +_Une oeuvre d'art est le résultat unique d'un tempérament unique. +Elle doit sa beauté à ce que l'auteur est ce qu'il est. Elle ne +doit rien à ce fait que d'autres ont besoin de ce dont ils ont +besoin._ + +Et en réalité, dès que l'artiste tient compte de ce que les autres +demandent, dès qu'il s'efforce de satisfaire à cette demande, il +cesse d'être un artiste, devient un artisan morne ou amusant, un +commerçant honnête ou malhonnête. + +Il n'a plus aucun droit au nom d'artiste. + +_L'art est le mode d'individualisme le plus intense que le monde +ait connu._ J'irais même jusqu'à dire que c'est le seul mode +d'individualisme que le monde ait connu. + +Le crime, qui dans certaines circonstances, peut paraître la +source de l'individualisme, est obligé de tenir compte d'autres +hommes, et de se mettre en rapport avec eux. Il appartient à la +sphère de l'action. + +L'artiste, seul, est exempt de la nécessité de s'occuper de ses +voisins. Seul, il peut façonner une belle chose sans intervenir +dans quoi que ce soit d'extérieur, et s'il ne la travaille pas +pour son propre plaisir, il n'est pas du tout un artiste. + +Et il faut noter ceci: + +Le fait que l'Art est cette forme intense de l'individualisme est +justement ce qui incite le public à vouloir lui imposer une +autorité aussi immorale que ridicule, aussi corruptrice que +méprisable. + +Et ce n'est pas tout à fait sa faute. + +Le public a toujours, et dans tous les siècles, été mal éduqué. Il +demande constamment à l'Art d'être populaire, de flatter son +manque de goût, d'aduler son absurde vanité, de lui dire ce qui +lui a déjà été dit, de lui montrer ce qu'il devrait être las de +voir, de l'amuser quand il se sent alourdi par un trop copieux +repas, de lui distraire l'esprit quand il est accablé par sa +propre stupidité. + +_Or, l'Art ne doit jamais chercher à être populaire. C'est au +public lui-même à tâcher de se rendre artistique._ + +C'est là une différence très profonde. + +Dites à un homme de science que les résultats de ses expériences, +les conclusions auxquelles il est arrivé doivent être de nature à +ne point bouleverser les notions que possède le public sur le +sujet, de nature à ne point déranger les préjugés populaires, ne +point froisser la sensibilité de gens qui n'entendent rien à la +science, - dites à un philosophe qu'il a le droit absolu de porter +ses spéculations dans les plus hautes sphères de la pensée, mais +qu'il doit arriver aux mêmes conclusions qu'admettent ceux qui +n'ont jamais promené leur pensée dans aucune sphère, - certes +l'homme de sciences et le savant modernes seraient +considérablement amusés. + +Et cependant, il n'y a réellement que bien peu d'années, +philosophie et science étaient également sujettes à subir le +brutal contrôle du public, à subir en fait l'autorité, l'autorité +fondée soit sur l'ignorance générale qui régnait dans la société, +soit sur la terreur et l'avidité de pouvoir de la classe +ecclésiastique ou gouvernementale. + +Certes, nous avons repoussé avec un assez grand succès toute +tentative faite par la société, par l'Église ou par le +gouvernement pour pénétrer dans le domaine de l'individualisme qui +poursuit la pensée abstraite, mais il reste encore quelques traces +de cette tendance à envahir l'individualisme dans l'art de +l'imagination. + +Même, il en reste plus que des traces; elle est agressive, +offensive, abrutissante. + +_En Angleterre, les arts qui ont le mieux réussi à s'y +soustraire, ce sont les arts auxquels le public ne prend aucun +intérêt._ + +La poésie est un exemple qui me permettra de me faire comprendre. + +Si nous avons été en mesure d'avoir en Angleterre de belle poésie, +c'est parce que le public n'en lit point, et par conséquent, ne +saurait exercer d'influence sur elle. + +Le public se plaît à insulter les poètes parce qu'ils sont +individuels, mais quand il les a insultés, il les laisse +tranquilles. + +Quand il s'agit du roman ou du drame, genres auxquels le public +s'intéresse, les effets que produit la dictature populaire ont été +absolument ridicules. Il n'est pas de pays qui produise des +oeuvres de fiction aussi méchamment écrites, aussi ennuyeuses, +aussi banales, des pièces de théâtre aussi sottes, aussi vulgaires +que l'Angleterre. + +Et cela est inévitable. + +L'idéal populaire est d'une nature telle que nul artiste ne peut y +atteindre. + +Il est à la fois très aisé et très malaisé d'être un romancier +populaire. + +C'est chose trop aisée, parce que les exigences du public, au +point de vue de l'intrigue, du style, de la psychologie, de la +façon de décrire la vie, de l'exécution littéraire, sont à la +portée des facultés les plus simples, de l'esprit le plus dépourvu +de culture. + +C'est chose trop malaisée, parce que l'artiste qui voudrait obéir +à ces exigences, devrait faite violence à son tempérament, se +verrait obligé d'écrire non plus pour la joie artistique d'écrire, +mais pour l'amusement de gens à demi éduqués. Il lui faudrait donc +renoncer à son individualisme, oublier sa culture, annihiler son +style, abandonner tout ce qui, en lui, a quelque valeur. + +À l'égard du drame, la situation est un peu meilleure. + +Les amateurs de théâtre veulent bien qu'on leur montre des choses +évidentes; mais ils ne veulent pas de choses ennuyeuses. + +La pièce burlesque et la comédie-farce qui sont les deux formes +les plus populaires, ont un caractère artistique marqué. On peut +créer des oeuvres charmantes dans les genres du burlesque et de la +farce, et l'artiste jouit en Angleterre, d'une très grande +liberté, dans les pièces de cette sorte. + +C'est quand il s'agit des formes dramatiques plus élevées que se +fait sentir l'influence du contrôle populaire. La seule chose que +le public ne puisse pas souffrir, c'est la nouveauté. + +Tout effort qu'on fait pour élargir le sujet, le domaine de l'art, +est extrêmement mal accueilli du public, et pourtant la Vitalité +et le progrès de l'art dépendent dans une large mesure du +développement continuel qu'on donne au domaine des sujets. Le +public repousse la nouveauté parce qu'il en a peur. Elle lui +apparaît comme un mode d'individualisme, comme une affirmation +qu'émet l'artiste d'avoir le droit de choisir son sujet, de le +traiter comme il l'entend. + +L'attitude du public se justifie parfaitement. + +L'art, c'est de l'individualisme, et l'individualisme est une +force qui introduit le désordre et la désagrégation. C'est là ce +qui fait son immense valeur. Car ce qu'il cherche à bouleverser, +c'est la monotonie du type, l'esclavage de la coutume, la tyrannie +de l'habitude, la réduction de l'homme au niveau d'une machine. + +Dans l'art, le public accepte ce qui a été, parce qu'il ne peut +rien y changer, et non parce qu'il l'apprécie. Il avale ses +classiques en masse, mais ne les déguste jamais. Il les endure +comme des choses inévitables, et, ne pouvant les détériorer, il +fait sur eux des phrases. + +Chose très étrange, ou pas étrange du tout, suivant le point de +vue de chacun, cette résignation aux classiques produit des +inconvénients assez nombreux. + +L'admiration irraisonnée qu'on professe en Angleterre à l'égard de +la Bible et de Shakespeare est un exemple de ce que je veux faire +entendre. + +En ce qui concerne la Bible, des considérations d'autorité +ecclésiastique viennent compliquer la chose; donc je n'insisterai +pas sur ce point-là. + +Mais en ce qui concerne Shakespeare, il est parfaitement évident +que le public ne voit en réalité ni les beautés, ni les défauts de +ses pièces. S'il en voyait les beautés, il ne s'opposerait pas au +développement du drame; s'il en voyait les défauts, il ne +s'opposerait pas non plus au développement du drame. + +_La vérité, c'est que le public se sert des classiques d'un pays +comme d'un moyen pour tenir en échec les progrès de l'Art._ + +Il abaisse les classiques au rang d'autorités. Il s'en sert comme +d'autant de triques pour empêcher la Beauté de s'exprimer +librement en ses formes nouvelles. Il demande sans cesse à +l'écrivain pourquoi il n'écrit pas comme tel ou tel autre, à un +peintre pourquoi il ne peint pas comme celui-ci ou celui-là. Il +perd complètement de vue ce fait que si l'un ou l'autre faisaient +quoi que ce soit d'analogue, ils cesseraient d'être des artistes. + +Le public a une franche aversion contre une forme nouvelle de la +beauté, et toutes les fois qu'il en surgit une, il se met +tellement en colère, il s'affole tellement, qu'il en vient +toujours à deux assertions stupides, - la première, que l'oeuvre +d'art est grossièrement inintelligible, la seconde que cette +oeuvre est grossièrement immorale. + +Qu'est-ce qu'il entend par là? + +Le voici, à ce que je crois. + +Quand il dit qu'une chose est grossièrement inintelligible, il +veut dire que l'artiste a écrit ou créé une belle chose qui est +nouvelle. + +Quand il qualifie une oeuvre de grossièrement immorale, cela +signifie que l'artiste a dit ou fait une belle chose qui est +vraie. + +La première phrase se rapporta au style; la dernière au sujet +traité. Mais sans doute ces mots ont pour lui un sens très vague, +il s'en sert comme une foule en émeute se sert de pavés tout +prêts. + +_Il n'y a pas un seul vrai poète, pas un seul vrai prosateur, en +ce siècle par exemple, auquel le public anglais n'ait +solennellement conféré des diplômes d'immoralité._ + +Et chez nous ces diplômes sont l'équivalent exact de ce qu'est en +France l'entrée officielle par une élection à l'Académie +Française; et par bonheur, ils ont eu pour effet d'empêcher +l'établissement d'une institution identique, dont l'Angleterre n'a +aucun besoin. + +Naturellement le public se montre très téméraire dans l'emploi de +ces qualifications. + +Qu'on ait qualifié Wordsworth de poète immoral, il fallait s'y +attendre. Wordsworth était un poète. Mais que Charles Kingsley ait +été appelé un romancier immoral, c'est extraordinaire, la prose de +Kingsley n'était pas d'une très belle qualité. + +Mais le mot est là, et le public s'en sert du mieux qu'il peut. + +Le vrai artiste est un homme qui croit absolument en lui-même, +parce qu'il est absolument lui-même. Mais je n'ai pas de peine à +concevoir, que si, en Angleterre un artiste produisait une oeuvre +d'art qui, dès l'instant de son apparition, serait adoptée par le +public, par son interprète, c'est-à-dire par la presse, et +déclarée par elle oeuvre parfaitement intelligible, hautement +morale, l'artiste ne tarderait pas à se demander sérieusement, si +dans sa création il a été réellement lui-même, et si par +conséquent l'oeuvre n'est pas tout à fait indigne de lui, si elle +n'est point d'un ordre tout à fait inférieur, si même elle n'est +pas dépourvue de toute valeur artistique. + +Peut-être ai-je fait tort au public en limitant son langage à des +mots tels que «immoral,» «intelligible,» «exotique,» et «malsain». + +Il y a encore un autre mot en usage. + +C'est celui de «morbide»; on ne s'en sert pas souvent. Le sens de +ce mot est si simple qu'on hésite à l'employer. Mais enfin on +l'emploie parfois, et de temps à autre on le rencontre dans les +journaux populaires. Certes, il est ridicule d'appliquer un pareil +mot à des oeuvres d'art. Car qu'est-ce qu'un état morbide, sinon +un état d'émotion ou un état de pensée qu'on est incapable +d'exprimer. + +Le public est fait de gens morbides, parce que le public n'arrive +jamais à trouver une expression adéquate pour quoi que ce soit. + +_L'artiste n'est jamais morbide; il exprime toutes choses._ + +Il se tient en dehors de son sujet, et par l'intermédiaire de ce +sujet, il produit des effets incomparables et artistiques. + +Qualifier un artiste de morbide, parce qu'il a affaire à l'état +morbide dans le sujet qu'il traite, c'est aussi sot que de traiter +Shakespeare de fou parce qu'il a écrit le _Roi Lear_. + +À tout prendre, l'artiste gagne à être attaqué, en Angleterre. Son +individualité est intensifiée: il devient plus complètement lui- +même. Comme de juste les attaques sont très grossières, très +impertinentes et très méprisables. Mais nul artiste ne s'attend à +trouver de la grâce dans un esprit vulgaire, du style dans un +intellect de provincial. + +La vulgarité et la stupidité sont deux faits fort vivants dans +l'existence moderne, on le regrette, c'est tout naturel. Mais ils +sont là. Ce sont des sujets d'étude comme n'importe quelle autre +chose. + +Et il n'est que juste de constater, à propos des journalistes +modernes, qu'ils s'excusent toujours en particulier, de ce qu'ils +ont écrit publiquement contre un homme. + +Dans les quelques dernières années, il faut mentionner deux +adjectifs nouveaux qui sont venus s'ajouter au vocabulaire si +restreint d'injures dont le public dispose à l'égard des artistes. + +L'un de ces mots, c'est le terme de «malsain», l'autre, le mot d' +«exotique.» + +Ce dernier exprime simplement la rage qu'éprouve l'éphémère +champignon contre l'immortelle orchidée dans son charme séducteur, +dans son exquise élégance. C'est un hommage, mais un hommage de +peu de prix. + +Quant au mot «malsain», celui-là est susceptible d'analyse; c'est +un mot qui n'est pas dépourvu d'intérêt, et même, il est si +intéressant que ceux qui l'emploient ne savent pas ce qu'il +signifie. + +Qu'est-ce qu'il signifie? + +Qu'est ce qu'une oeuvre d'art qui est saine ou malsaine? + +Tous les termes qu'on applique à une oeuvre d'art, à condition de +les appliquer rationnellement, se rapportent ou à son style, ou à +son sujet, ou à tous deux ensemble. + +Au point de vue du style, une oeuvre d'art saine est celle où le +style rend hommage à la beauté des matériaux qu'il emploie, que +ces matériaux soient des mots ou du bronze, des couleurs ou de +l'ivoire et utilise cette beauté comme un élément qui doit +concourir à l'effet artistique. + +Au point de vue du sujet, une oeuvre d'art saine est celle où le +choix du sujet est déterminé par le tempérament de l'artiste, et +en provient directement. + +En somme, une oeuvre d'art saine est celle qui réunit la +perfection et la personnalité. Naturellement il est impossible de +séparer, dans une oeuvre d'art, la forme et la substance; elles ne +font jamais qu'un. Mais si nous voulons nous livrer à l'analyse, +si nous écartons un instant l'unité de l'impression esthétique, +notre intelligence peut les considérer séparément ainsi. + +Une oeuvre d'art malsaine, d'autre part, c'est une oeuvre dont le +style est facile, vieillot, commun, dont le sujet a été choisi à +dessein, non point d'après le plaisir que l'artiste éprouverait à +le traiter, mais d'après ce qu'il compte en tirer de profit +pécuniaire, de la part du public. + +_En réalité_, le roman populaire que le public qualifie de sain, +_est toujours une production profondément malsaine, et ce que le +public qualifie de roman malsain est toujours une oeuvre d'art +belle et saine._ + +J'ai à peine besoin de dire que je ne veux pas, même un seul +instant, me plaindre du mauvais usage que le public et la presse +font de ces mots. Je ne sais pas comment ils arriveraient à les +employer avec justesse étant dépourvus de toute compréhension de +ce qui est l'art. + +Je me borne à signaler le mauvais usage; quant à l'origine du +mauvais usage, quant à la signification qui se cache derrière tout +cela, l'explication est des plus simples. + +Elle se résume dans une conception barbare de l'autorité. Elle +vient de la naturelle inaptitude d'une société corrompue par +l'autorité à comprendre, à apprécier l'individualisme. + +En un mot, elle vient de cet être monstrueux et ignorant qui +s'appelle l'opinion publique, qui se montre si mauvais dans une +bonne intention quand il s'évertue à diriger l'action; mais qui +est infâme dans ses actes comme dans ses intentions, quand il +prétend contrôler la pensée ou l'art. + +Il y aurait même beaucoup plus de choses à dire en faveur de la +force matérielle du public, qu'en faveur de l'opinion publique. Le +premier peut être raffiné; l'autre doit être imbécile. + +On dit souvent que la force est un argument. Mais cela dépend de +ce qu'on cherche à prouver. + +La plupart des problèmes les plus importants des siècles derniers, +comme la durée du gouvernement personnel en Angleterre, celle de +la féodalité en France, ont été uniquement résolus par l'emploi de +la force matérielle. + +La violence même d'une révolution peut donner à la foule une +grandeur, une splendeur momentanée. + +Ce fut un jour fatal que celui où le public découvrit que la plume +l'emporte en puissance sur le pavé, qu'elle est plus dangereuse +dans les attaques, qu'une brique. Le public alors s'enquit du +journaliste, le trouva, le développa, fit de lui son domestique +actif et bien payé. C'est fort regrettable pour l'un et l'autre. + +Derrière la barricade, il peut y avoir bien de la noblesse, bien +de l'héroïsme. Mais qu'y a-t'il derrière un article de fonds? Du +préjugé, de la stupidité, du cant, du verbiage. La réunion de ces +quatre choses constitue une force terrible, et constitue +l'autorité nouvelle. + +Au temps jadis, on avait le chevalet de torture. Aujourd'hui on a +la presse. Assurément c'est un progrès. Mais c'est encore chose +mauvaise, nuisible, démoralisante. + +Quelqu'un - était-ce Burke, - a dit que la presse est le quatrième +État. Évidemment c'était vrai alors. Mais à l'heure actuelle, +c'est en réalité le seul État, il a mangé les trois autres. Les +lords temporels ne disent rien, les lords ecclésiastiques n'ont +rien à dire. La Chambre des Communes n'a rien à dire, et elle le +dit; nous sommes dominés par le journalisme. + +En Amérique, le Président règne quatre ans; le journalisme règne à +perpétuité. Heureusement en Amérique, ce journalisme a poussé +l'autorité jusqu'aux dernières limites de la grossièreté et de la +brutalité, La conséquence naturelle est qu'il s'est développé un +esprit de réaction. Les gens s'en divertissent ou en sont +dégoûtés, suivant leur tempérament. Mais il n'est plus, comme +jadis, une force réelle. On ne le prend pas au sérieux. + +En Angleterre, à part quelques exceptions bien connues, on n'a +point permis au journalisme de pousser la brutalité jusqu'à de +telles limites, et il est encore un facteur important, une +puissance vraiment remarquable. La tyrannie qu'il prétend exercer +sur la vie privée des gens me paraît absolument extraordinaire. +_Le fait, c'est que le public a une insatiable curiosité de +connaître toutes choses, excepté les choses qui valent la peine +d'être connues._ + +Le journalisme, qui le sait bien, et qui a des habitudes +mercantiles, répond à ces demandes. + +Dans les siècles passés, le public clouait les journalistes par +l'oreille aux pompes publiques. C'était affreux. En ce siècle, les +journalistes clouent leurs oreilles à tous les trous de serrure. +C'est bien pire. + +Et ce qui aggrave le mal, c'est que les journalistes les plus à +blâmer ne sont pas les journalistes amusants qui écrivent pour les +journaux dits mondains. Le mal est fait par des journalistes +sérieux, réfléchis, pondérés, qui traînent solennellement, comme +ils le font actuellement, sous les yeux du public, quelque +incident de la vie passée d'un grand politicien, invitent le +public à discuter l'incident, à exercer son autorité dans +l'affaire, à donner ses vues, et non seulement à donner ses vues, +mais encore à les mettre en action, à imposer à l'homme ses idées +sur divers points, à les imposer à son parti, à les imposer au +pays, c'est-à-dire, en définitive à se rendre ridicule, agressif, +et malfaisant. + +On ne devrait point exposer au public l'existence privée des +hommes ou des femmes. Le public n'y a rien à voir. + +En France on s'y prend mieux. + +Dans ce pays on interdit la reproduction par les journaux des +détails des procès qui se débattent devant les tribunaux de +divorces, et qui seraient un objet d'amusement ou de critique pour +le public. Tout ce que celui-ci peut savoir se réduit à ceci, le +divorce a été accordé, ou non. Il l'a été au profit de tel ou +telle des intéressés. + +En France, vraiment on impose des bornes au journaliste, mais on +laisse à l'artiste une liberté presque absolue. + +_Chez nous, au contraire, c'est au journaliste que nous accordons +la liberté intégrale tandis que nous limitons étroitement +l'artiste._ + +En d'autres termes, l'opinion publique s'évertue, en Angleterre, à +ligoter, gêner, entraver l'homme qui fait des choses belles, qui +les exécute; mais elle force le journaliste à vendre au détail, +des objets de nature laide, repoussante, révoltante, si bien que +chez nous on trouve les journalistes les plus sérieux et les +journaux les plus indécents. + +Ce n'est point exagérer que de dire: elle force. + +Il se peut qu'il y ait des journalistes qui prennent un réel +plaisir à publier des choses horribles, ou qui, étant pauvres, +considèrent le scandale comme une sorte de base solide pour se +faire des rentes. Mais il y a, j'en suis certain, d'autres +journalistes qui sont des hommes bien élevés, des gens cultivés, +qui éprouvent une réelle répugnance à publier de telles choses; +ils savent qu'il est mal d'agir ainsi, et ils le font, parce que +l'état de choses malsain au milieu duquel s'exerce leur +profession, les oblige à fournir au public ce que le public +demande, à rivaliser avec d'autres journalistes pour livrer cette +marchandise en quantité, en qualité correspondantes autant que +possible, au grossier appétit des masses. Il est très humiliant +pour une classe d'hommes bien élevés, de se trouver dans une +situation pareille, et je suis convaincu que la plupart d'entre +eux en souffrent cruellement. + +Mais laissons de côté cet aspect véritablement honteux du sujet, +et revenons à la question de l'influence populaire sur les choses +d'art, je veux dire par là celle où l'on voit l'opinion publique +dictant à l'artiste la forme qu'il doit employer, le mode qu'il +adoptera, le choix des matériaux qu'il mettra en oeuvre. + +J'ai fait remarquer que les arts qui sont restés le plus indemnes +en Angleterre sont les arts auxquels le public ne prenait aucun +intérêt. + +Il s'intéresse néanmoins au drame, et comme en ces dix ou quinze +dernières années, il s'est accompli un certain progrès dans le +drame, il est important de rappeler que ce progrès est dû +uniquement à ce que quelques artistes originaux se sont refusés à +prendre pour guide le défaut de goût du public, se sont refusés à +considérer l'art comme une simple affaire d'offre et de demande. + +Possédant une vive, une merveilleuse personnalité, un style qui +contient une véritable puissance de couleur; et avec cela une +extraordinaire faculté non seulement de reproduire les jeux de +physionomie, mais encore d'imaginer, de créer par l'intelligence, +M. Irving, s'il s'était proposé pour but unique de donner au +public ce que celui-ci voulait, eût pu présenter les pièces les +plus banales de la manière la plus banale, avoir aussi autant de +succès, autant d'argent qu'un homme en peut souhaiter, mais il +avait autre chose en vue. Il voulait réaliser sa propre +personnalité en tant qu'artiste, dans des conditions données, et +dans certaines formes de l'art. Tout d'abord, il fit appel au +petit nombre. Maintenant il a fait l'éducation du grand nombre. Il +a créé dans le public à la fois le goût et le tempérament. + +Le public apprécie immensément son succès artistique. Néanmoins je +me suis souvent demandé si le public comprend que ce succès est +entièrement dû au fait qu'Irving a refusé d'accepter son +criterium, et qu'il y a substitué le sien. Avec le goût du public, +le Lyceum eut été une boutique de second ordre, telle que le sont +actuellement la plupart des théâtres populaires de Londres. Mais +qu'on l'ait compris ou non, un fait reste acquis, que le goût et +le tempérament ont été jusqu'à un certain point créés dans le +public, que le public est capable de produire ces qualités. + +Dès lors le problème se pose ainsi: Pourquoi le public ne se +civilise-t-il pas davantage? Il en possède la faculté; qu'est-ce +qui l'arrête? + +Ce qui l'arrête, il faut le redire, c'est son désir d'imposer son +autorité à l'artiste et aux oeuvres d'art. + +Il est des théâtres, comme le Lyceum, comme Haymarket, où le +public semble arriver avec des dispositions favorables. Dans ces +deux théâtres, il y a eu des artistes originaux, qui ont réussi à +créer dans leur auditoire - et chaque théâtre de Londres a son +auditoire - le tempérament auquel s'adapte l'Art. + +Et qu'est-ce que ce tempérament-là? C'est un tempérament réceptif. +Voilà tout. + +Quand on aborde une oeuvre d'art avec le désir, si faible qu'il +soit, d'exercer une autorité sur elle et sur l'artiste, on +l'aborde dans des dispositions telles qu'on ne saurait en recevoir +la moindre impression artistique. + +_L'oeuvre d'art est faite pour s'imposer au spectateur; le +spectateur n'a point à s'imposer à l'oeuvre d'art._ + +Le spectateur doit être un récepteur. Il doit être le violon sur +lequel jouera le maître. + +Et mieux il arrivera à supprimer complètement ses sottes manières +de voir, ses sots préjugés, ses idées absurdes sur ce que l'art +devrait être ou ne peut pas être, plus il est probable qu'il +comprendra, qu'il appréciera l'oeuvre d'art dont il s'agit. +Certes, cela est chose évidente, quand on parle du public vulgaire +anglais, hommes et femmes, qui fréquente le théâtre. Mais c'est +également vrai en ce qui concerne les personnes d'éducation, comme +on dit. + +En effet, les idées que possède sur l'Art une personne d'éducation +se tirent forcément de ce que l'Art a été, tandis que l'oeuvre +d'Art nouvelle est belle parce qu'elle est ce que l'Art n'a jamais +été. Lui appliquer le passé comme mesure, c'est lui appliquer une +mesure dont la suppression est la condition même de sa perfection. +Un tempérament capable de recevoir par l'intermédiaire de +l'imagination, et dans des circonstances dépendant de +l'imagination, des impressions belles et nouvelles, voilà le seul +tempérament capable d'apprécier une oeuvre d'Art. + +Et si vrai que cela soit, quand il s'agit d'apprécier de la +sculpture ou de la peinture, c'est plus vrai encore pour +l'appréciation d'un art tel que le drame. Car un tableau, une +statue ne sont point en guerre avec le temps. Ils n'ont point à +tenir compte de sa succession. Il suffit d'un moment pour en +apprécier l'unité. Mais pour la littérature, le cas est différent. +Il faut parcourir une certaine durée, avant que l'unité d'effet +soit perçue. + +Aussi dans le drame, le premier acte de la pièce peut présenter +quelques détails dont la réelle valeur artistique ne saurait +apparaître au spectateur que quand on sera au troisième ou au +quatrième. + +L'imbécile a-t-il le droit de se fâcher, de se récrier, de +troubler la représentation, de tourmenter les acteurs? + +Non. + +L'honnête homme attendra en silence, connaîtra les délicieuses +émotions de l'étonnement, de la curiosité, de l'attente. Il n'ira +pas au théâtre pour perdre patience, cette chose sans valeur. Il +ira au théâtre pour voir se déployer un tempérament artistique. Il +ira au théâtre pour se donner un tempérament artistique. Il n'est +point l'arbitre d'une oeuvre d'art. Il est celui qu'on admet à +contempler l'oeuvre d'art, et qui, si l'oeuvre est belle, devra +oublier dans la contemplation de celle-ci, l'égotisme dont il est +atteint, l'égotisme de son ignorance, ou l'égotisme de son état +arriéré. + +Cette caractéristique du drame est, je crois, insuffisamment +reconnue. + +Je puis m'expliquer fort bien que si _Macbeth_ était représenté +pour la première fois devant une salle de Londoniens modernes, la +plus grande partie d'entre eux protesteraient de toute leur force, +de toute leur énergie, contre l'introduction des sorcières au +premier acte, avec leurs phrases grotesques, leurs mots ridicules. +Mais quand la pièce tire à sa fin, l'on comprend que le rire des +sorcières dans _Macbeth_ est aussi terrible que le rire de la +folie dans _Le Roi Lear_, plus terrible que le rire d'Iago dans la +tragédie du Maure. + +Aucun spectateur d'art n'a plus besoin d'un plus parfait état de +réceptivité que le spectateur d'une pièce. Dès le moment où il +prétend exercer de l'autorité, il se fait l'ennemi déclaré de +l'Art et de lui-même. L'Art ne s'en soucie guère; c'est l'autre, +qui en souffre. + +Pour le roman, c'est la même chose. + +L'autorité populaire et la soumission à l'autorité populaire sont +mortelles. + +L'_Esmond _de Thackeray est une belle oeuvre d'art, parce qu'il +l'a écrite pour son propre plaisir. Dans ses autres romans, dans +_Pendennis, _dans _Philippe_, dont la _Foire aux Vanités_ même, il +regarde un peu trop du côté du public, il gâte son oeuvre, en +faisant un appel trop direct aux sympathies du public, ou en s'en +raillant directement. + +_Un véritable artiste ne tient aucun compte du public: pour lui +le public n'existe pas._ + +Il n'a point sur lui de gâteaux à l'opium ou au miel pour endormir +ou gaver le monstre. Il laisse cela au romancier populaire. + +Nous avons actuellement en Angleterre un romancier incomparable, +M. George Meredith. + +Il y en a de meilleurs en France, mais la France n'en possède +point qui ait sur la vie une façon de voir aussi large, aussi +variée, aussi vraie dans son caractère créateur. + +Il y a en Russie des conteurs d'histoires qui ont un sentiment +plus vif de ce que peut être la douleur dans un roman; mais +M. Meredith, non seulement ses personnages vivent, mais encore ils +vivent dans la pensée. On peut les considérer d'une myriade de +points de vue. Ils sont suggestifs. Il y a de l'âme en eux et +autour d'eux. Ils sont interprétatifs, symboliques. Et celui qui +les a créées, ces figures merveilleuses, au mouvement si rapide, +les a créées pour son propre plaisir. Jamais il n'a demandé au +public ce que celui-ci désirait. Jamais il ne s'est préoccupé de +le savoir. Jamais il n'a admis le public à lui dicter, à lui +imposer quoi que ce soit. Il n'a fait que marcher en avant, +intensifiant sa propre personnalité, produisant une oeuvre qui +était son oeuvre individuelle. + +Dans les débuts, personne ne vint à lui. + +Cela n'importait point. + +Puis vint à lui le petit nombre. + +Cela ne le changea pas. + +Maintenant le grand nombre est venu à lui. Il est resté le même. + +C'est un romancier incomparable. + +Dans les arts décoratifs, il n'en est pas autrement. + +Le public se cramponnait, avec une ténacité que je pourrais dire +touchante, aux traditions laissées par la grande Exposition de +vulgarité internationale, traditions si effrayantes que les +maisons où les gens habitaient n'eussent dû avoir pour hôtes que +des aveugles. + +On se mit à faire de belles choses; de belles couleurs sortirent +des mains du teinturier; de beaux dessins sortirent du cerveau de +l'artiste. Il se créa une habitude des belles choses; on y attacha +la valeur et l'importance qu'elles méritaient. + +Le public s'indigna pour tout de bon; il perdit patience. Il dit +des sottises. Nul ne s'en soucia. Nul ne s'en trouva plus mal. Nul +ne se soumit à l'autorité de l'opinion publique. + +Et maintenant on ne peut entrer dans une maison moderne qu'on n'y +trouve quelque preuve de docilité au bon goût, quelque preuve du +prix qu'on attache au charme du milieu, quelque signe indiquant +que la beauté est appréciée. Et réellement, les demeures des gens +sont, en règle générale, tout à fait charmantes, de nos jours. Les +gens se sont civilisés jusqu'à un très haut degré. + +Il n'est toutefois, que trop juste d'ajouter que le succès +extraordinaire de la révolution accomplie dans la décoration +intérieure, l'ameublement, et le reste, n'a pas dû son origine +réelle à un développement du très bon goût dans la majorité du +public. + +Elle est due principalement à ce fait, que les artisans des choses +ont tant apprécié le plaisir de faire ce qui est beau, ont fait +apercevoir si crûment la laideur et la vulgarité de ce que voulait +le public, qu'ils ont tout simplement réduit le public à +l'inanition. + +Il serait tout à fait impossible présentement de meubler une +pièce, comme on meublait les pièces, il y a peu d'années, à moins +d'aller chercher chaque objet, l'un après l'autre, dans les ventes +aux enchères parmi des soldes qui proviennent d'hôtels meublés de +troisième catégorie. Ces choses-là ne se fabriquent plus. + +Malgré tout ce qu'on pourra leur dire, les gens de nos jours ont +une chose charmante, ou une autre, dans ce qui les entoure. + +Heureusement pour eux, on n'a tenu aucun compte de leur prétention +à vouloir faire autorité dans ces choses d'art. + +Il est donc évident qu'en de telles matières, toute autorité est +mauvaise. + +Les gens se demandent parfois quelle forme de gouvernement est la +plus avantageuse à l'artiste. + +Il n'y a à cette question qu'une réponse: + +_La forme de gouvernement la plus avantageuse à l'artiste, est +l'absence totale de gouvernement._ + +Il est ridicule qu'une autorité s'exerce sur lui et sur son art. + +Il a été affirmé que, sous le despotisme, des artistes ont fait +des choses charmantes. + +Cela n'est pas tout à fait vrai. + +Des artistes ont rendu visite à des despotes, non point pour se +soumettre à leur tyrannie mais en créateurs de merveilles +ambulants, à titre de personnalités vagabondes et fascinantes, +qu'il fallait amuser, charmer, et laisser tranquilles, tout +entiers à la liberté de créer. + +Ce qu'on peut dire en faveur du despote, c'est qu'étant un +individu, il peut avoir de la culture, tandis que la populace, +étant un monstre, n'en a point. L'homme, qui est un Empereur ou un +Roi, peut se baisser pour ramasser le pinceau d'un peintre, mais +quand la démocratie se baisse, ce n'est jamais que pour lancer de +la boue. Et pourtant la démocratie n'est pas forcée de se baisser +aussi bas que l'Empereur; et même quand elle veut jeter de la +boue, elle n'a pas du tout à se baisser. Toutefois il n'est +aucunement nécessaire de distinguer entre monarque et populace; +toute autorité est également mauvaise. + +Il y a trois sortes de despotes. + +Il y a le despote qui tyrannise les corps; il y a le despote qui +tyrannise les âmes; il y a le despote qui exerce sa tyrannie sur +les uns et les autres. + +On donne au premier le nom de Prince, au second le nom de Pape, au +troisième le nom de Peuple. + +Le prince peut être cultivé: beaucoup de Princes l'ont été. +Cependant le Prince offre quelque danger. Qu'on se souvienne de +Dante dans l'amertume de la fête de Vérone, et du Tasse dans un +cabanon de fou à Ferrare. + +Il est préférable pour l'artiste de ne point vivre avec le Prince. + +Le Pape peut être cultivé. Beaucoup de Papes l'ont été. Les +mauvais Papes l'ont été. Les mauvais Papes aimaient la Beauté. Ils +y mettaient presque autant de passion, ou plutôt, autant de +passion que les bons Papes en montraient dans leur haine de la +Pensée. L'humanité doit beaucoup à la scélératesse de la Papauté; +la bonté de la Papauté doit un compte terrible à l'humanité. + +Néanmoins, bien que la Papauté ait gardé sa rhétorique tonitruante +et perdu la baguette conductrice de sa foudre, il vaut mieux que +l'artiste ne vive point avec les Papes. + +C'est un pape qui dit de Cellini en plein conclave de cardinaux +que les lois faites pour tout le monde, l'autorité faite pour tout +le monde, n'étaient point faites pour des hommes tels que lui. +Mais ce fut un pape qui jeta Cellini en prison, l'y tint jusqu'à +ce qu'il devînt malade de rage, si bien qu'il finit par se créer à +lui-même des visions imaginaires, qu'il vit le soleil entrer tout +doré dans sa chambre, et en devint si amoureux, qu'il voulut +s'échapper, qu'il rampa de tour en tour, que l'air de l'aube lui +donna le vertige, qu'il tomba, s'estropia, fut couvert de feuilles +de vigne par un vigneron, et transporté dans une charrette auprès +d'un homme qui, épris de belles choses, eut soin de lui. + +Il y a du danger auprès des Papes. + +Quant au peuple, que dire de lui, et de son autorité. + +On a peut-être assez parlé de lui et de son autorité. Son autorité +est chose aveugle, sourde, hideuse, grotesque, tragique, amusante, +sérieuse, et obscène. + +Il est impossible à l'artiste de vivre avec le peuple. + +Tous les despotes vous achètent. Le peuple vous achète et vous +abrutit. + +Qui lui a parlé d'exercer une autorité? + +Il a été fait pour vivre, pour écouter, pour aimer. + +On lui a causé un grand dommage. Le peuple s'est défiguré par +l'imitation de ses inférieurs. + +Il a arraché le sceptre au prince. Comment le manierait-il? + +Il a pris au Pape sa triple couronne. Comment porterait-il ce +fardeau? + +C'est un clown qui a le coeur brisé. C'est un prêtre dont l'âme +n'est pas née encore. + +Que tous les amants de la Beauté le prennent en pitié. Que le +peuple, bien qu'il n'aime pas la beauté, s'apitoie sur lui-même. +Qui lui a donc appris les ruses de la tyrannie? + +Il y a bien d'autres choses qu'on pourrait signaler. + +On pourrait signaler combien la Renaissance fut grande parce +qu'elle n'entreprit de résoudre aucun problème social, mais +qu'elle laissa l'individu se développer dans sa liberté, dans sa +beauté, dans son naturel, et eut aussi de grands artistes +originaux, de grands hommes originaux. + +On pourrait faire remarquer que Louis XIV par la création de +l'État moderne, détruisit l'individualisme de l'artiste, fit des +choses monstrueuses dans leur monotone répétition, méprisables +dans leur asservissement à la règle, et fit disparaître dans toute +la France ces belles libertés d'expression qui avaient donné à la +tradition le charme de la nouveauté, et créé des modes nouveaux, +avec des formes antiques. + +Mais le passé n'est d'aucune importance; le présent n'est d'aucune +importance. C'est avec l'avenir que nous devons compter. Car le +passé, c'est ce qu'un homme n'aurait point dû avoir été; le +présent, c'est ce que l'homme ne devrait point être. L'avenir, +c'est ce que sont les artistes. + +On ne manquera pas de dire qu'un plan tel que celui-ci est +absolument impraticable et qu'il est en opposition avec la nature +humaine. + +Cela est parfaitement vrai. + +Il est impraticable, et il tend à l'opposé de la nature humaine. +C'est pourquoi il vaut la peine d'être mis à exécution, et c'est +pourquoi on le propose. Car qu'est-ce qu'un plan praticable? + +_Un plan praticable, c'est un plan qui existe déjà ou qui peut +être mis à exécution dans des conditions qui existent déjà._ + +Or, c'est précisément à ces conditions déjà existantes que nous en +voulons, et tout plan qui comporterait ces conditions est vicieux, +est absurde. + +Qu'on le débarrasse des conditions, et la nature humaine changera. + +Tout ce qu'on sait de vraiment certain sur la nature humaine, +c'est qu'elle change. Le changement est le seul attribut que nous +puissions lui attacher. + +Les systèmes qui échouent, ce sont les systèmes fondés sur +l'immutabilité de la nature humaine, et non sur sa croissance et +son développement. + +L'erreur de Louis XIV consistait à croire que la nature humaine +serait toujours la même. La conséquence de son erreur a été la +Révolution française. + +Ce résultat était admirable. Rien de plus admirable que les +résultats produits par les méprises des gouvernements. + +Il est à remarquer, en outre, que l'individualisme ne se présente +pas à l'homme avec de geignantes tirades sur le devoir, qui +consiste tout simplement en ceci qu'on fait ce que veulent les +autres, parce qu'ils ont besoin qu'on le fasse. Il dispense +également de tout cet affreux jargon de sacrifice de soi qui n'est +en somme qu'un legs des temps de sauvagerie où l'on se mutilait. + +_En réalité, il se présente à l'homme sans faire valoir aucune +légende sur lui. Il sort naturellement, inévitablement de +l'homme._ + +C'est le point vers lequel tend tout développement. + +C'est l'état hétérogène auquel aboutit la croissance de tout +organisme. C'est la perfection inhérente à tout mode de vie, et +vers laquelle tout mode de vie tend d'une vitesse accélérée. + +Aussi l'individualisme n'exerce-t-il aucune contrainte sur +l'homme. Loin de là, il dit à l'homme qu'il ne doit se laisser +imposer aucune contrainte. Il ne s'évertue pas à forcer les gens +d'être bons. Il fait que les hommes sont bons quand on leur laisse +la paix. + +L'homme tirera l'individualisme de lui-même. C'est ainsi que +l'homme développe actuellement l'individualisme. Quand on demande +si l'individualisme est praticable, c'est comme quand on demande +si l'évolution est praticable. + +_L'évolution est la loi de la vie et il ne s'accomplit +d'évolution que dans le sens de l'individualisme._ + +Lorsque cette tendance ne se manifeste pas, c'est qu'on a affaire +à un cas d'arrêt artificiel de développement, à un cas de maladie, +à un cas mortel. + +L'individualisme sera aussi dépourvu d'égoïsme et d'affection. + +On a déjà fait remarquer que l'un des résultats de +l'extraordinaire tyrannie qu'exerce l'autorité consiste en ce que +les mots sont violemment détournés de leur sens propre et simple, +et employés de façon à exprimer le contraire de leur signification +naturelle. + +Ce qui est vrai pour l'art est vrai pour la vie. + +De nos jours, on dit qu'un homme est affecté, quand il s'habille +comme il lui plaît, mais c'est justement en agissant ainsi qu'il +se montre dans tout son naturel. Sur ces points là, l'affectation +consiste à s'habiller conformément à la manière de voir des +autres, manière de voir qui a bien des chances d'être tout à fait +stupide, étant celle de la majorité. + +On dira encore d'un homme qu'il est égoïste, parce qu'il vit à la +façon qui lui parait la plus favorable au développement complet de +sa personnalité, lorsqu'il donne pour but essentiel à sa vie ce +développement. Mais c'est de cette façon-là que tout le monde +devrait vivre. + +_L'égoïsme ne consiste point à vivre comme on le veut, mais à +demander que les autres conforment leur genre de vie à celui qu'on +veut suivre._ + +Le défaut d'égoïsme consiste à laisser les autres vivre à leur +gré, sans se mêler de leur existence. + +L'homme sans égoïsme sera enchanté de voir autour de lui une +infinie variété de types. Il s'en accommode. Il ne demande pas +mieux. Il y prend plaisir. + +Un homme qui ne pense point à soi, ne pense point du tout. + +C'est faire preuve d'un grossier égoïsme, d'exiger de votre voisin +qu'il pense comme vous, qu'il ait les mêmes opinions. Pourquoi le +ferait-il? S'il pense, il est très probable qu'il pensera +autrement que vous. S'il ne pense point, c'est monstrueux d'exiger +de lui une pensée quelconque. + +Une rose rouge n'est point égoïste parce qu'elle veut être une +rose rouge. Elle serait d'un égoïsme horrible, si elle prétendait +que toutes les autres fleurs du jardin fussent des roses, et de +couleur rouge. + +Sous l'individualisme, les gens seront parfaitement naturels, +absolument dépourvus d'égoïsme. Ils connaîtront le sens des mots, +et ils l'exprimeront dans la liberté et la beauté de leurs +existences. + +Les hommes ne seront pas non plus égotistes comme de nos jours, +car l'égotiste est celui qui prétend avoir des droits sur les +autres, l'individualisme ne désirera rien de tel, il n'y saurait +trouver aucun plaisir. + +Quand l'homme aura compris l'individualisme, il comprendra +également la sympathie et l'exercera librement, spontanément. + +Jusqu'à présent, l'homme n'a guère cultivé la sympathie. Il n'a de +sympathie que pour la douleur, et la sympathie pour la douleur +n'est pas la forme la plus élevée de sympathie. + +_Toute sympathie est un raffinement, mais la sympathie avec la +souffrance est le moindre des raffinements._ + +Elle est troublée d'égotisme. Elle est apte à devenir maladive. Il +y entre une certaine dose de terreur au sujet de notre propre +sécurité. Nous nous laissons aller à la crainte de devenir pareils +au lépreux ou à l'aveugle, et d'être privés de tous soins. + +En outre, elle nous rétrécit d'une façon curieuse. On devrait +avoir de la sympathie pour la vie dans sa totalité, et non pas +seulement pour les fléaux et les maladies de la vie. On devrait en +avoir pour la joie, la beauté, l'énergie, la santé, la liberté de +la vie. + +Naturellement à mesure qu'elle s'élargit, la sympathie devient +plus difficile. Elle demande qu'on soit encore moins égoïste. + +Chacun peut sympathiser avec les souffrances d'un ami, mais il +faut être d'une nature bien pure, en somme d'une nature vraiment +individualiste, pour sympathiser avec la fortune d'un ami. Dans la +cohue et la lutte entre concurrents pour les places, une telle +sympathie est évidemment rare, et en même temps très comprimée par +l'idée immorale de l'uniformité typique, de la soumission à la +règle, choses si universellement prédominantes, et qui en +Angleterre ont acquis le plus d'influence nuisible. + +De la sympathie pour la douleur, il est certain qu'il y en aura +toujours. C'est là un des premiers instincts de l'homme. Les +animaux qui ont de l'individualité, je veux dire les animaux +supérieurs, ont ce trait commun avec nous. Mais il est bon de se +rappeler que si la sympathie avec la joie augmente la somme de +joie qui existe dans le monde, la sympathie avec la douleur ne +saurait diminuer la somme de la douleur. + +Elle rend l'homme plus capable d'endurer le mal, mais le mal +persiste. La sympathie avec la consomption, ne guérit pas la +consomption, mais la science la guérit. Et quand le socialisme +aura résolu le problème de la pauvreté, que la science aura résolu +le problème de la maladie, le domaine des sentimentalistes se +rétrécira, et la sympathie de l'homme sera large, saine, +spontanée. + +On aura de la joie à contempler la vie joyeuse des autres. + +Car c'est grâce à la joie que l'individualisme de l'avenir se +développera. + +_Le Christ n'a fait aucune tentative pour reconstruire la +société. En conséquence l'individualisme qu'il prêchait à l'homme +ne pouvait être réalisé qu'en passant par la douleur ou dans la +solitude._ + +Les idéals, que nous devons au Christ, sont ceux de l'homme qui +abandonne entièrement la société, ou de l'homme qui se refuse +absolument à la société. + +Mais l'homme est sociable par nature. La Thébaïde elle-même finit +par se peupler et bien que le cénobite réalise sa personnalité, +celle qu'il réalise ainsi est souvent une personnalité appauvrie. + +D'autre part, cette vérité terrible, que la douleur est un mode +par lequel l'homme peut se réaliser, a exercé sur le monde une +extraordinaire fascination. + +Des parleurs superficiels, des penseurs superficiels, dans les +chaires et à la tribune, déclament sur l'amour du monde pour le +plaisir, et geignent contre ce fait. Mais il est rare de trouver +dans l'histoire du monde qu'il se soit donné pour idéal la joie et +la beauté. + +Le culte, qui a le plus dominé le monde, c'est celui de la +souffrance. + +Le moyen-âge avec ses saints et ses martyrs, son amour de la +souffrance cherchée, sa furieuse passion de se faire des +blessures, de s'entailler avec des couteaux, de se déchirer à +coups de verges, le moyen-âge, c'est le vrai christianisme, et le +Christ médiéval, c'est le Christ véritable. + +Quand l'aube de la Renaissance parut sur le monde, et qu'elle lui +offrit les idéals nouveaux de la beauté dans la vie, et de la joie +de vivre, les hommes cessèrent de comprendre le Christ. + +L'art lui-même nous le montre. + +Les peintres de la Renaissance nous représentent le Christ comme +un enfant qui joue avec un autre enfant dans un palais ou un +jardin, ou se renversant dans les bras de sa mère pour lui +sourire, pour sourire à une fleur, à un brillant oiseau, ou bien +encore comme une noble et imposante figure qui parcourt +majestueusement le monde, ou comme un personnage surnaturel, qui +dans une sorte de cage, surgit de la mort dans la vie. + +Même quand ils le peignent crucifié, ils le représentent comme un +dieu de beauté auquel de méchants hommes ont infligé la +souffrance. + +Mais il ne les absorbait pas beaucoup. + +Ce qu'ils représentaient avec plaisir, c'étaient les hommes et les +femmes qu'ils admiraient. Ils se plaisaient à montrer tout le +charme de ce globe enchanteur. + +Ils firent beaucoup de tableaux religieux; et même ils en firent +beaucoup trop. La monotonie du type et du sujet est chose +fatigante; elle nuisit à l'art. Elle était imputable à l'autorité +que le public exerçait dans les choses d'art, et on doit la +déplorer. Mais ils ne mettaient point leur âme dans le sujet. + +Raphaël fut un grand artiste quand il fit le portrait du pape. +Lorsqu'il peignait ses Madones et ses Christs enfants, il n'était +plus du tout un grand artiste. + +Le Christ n'avait rien à dire à la Renaissance. + +Elle était merveilleuse parce qu'elle apportait un idéal différent +du sien. + +Aussi devons-nous recourir à l'art médiéval pour trouver la +représentation du véritable Christ. + +Il y figure comme un homme mutilé, abîmé de coups, un homme sur +lequel les regards n'ont point de plaisir à se porter, parce que +la beauté est une joie, un homme qui n'est point vêtu richement, +parce que c'est là aussi une joie. C'est un mendiant qui a une âme +admirable. C'est un lépreux dont l'âme est divine. Il ne lui faut +ni propriété ni santé. C'est un dieu qui atteint à la perfection +par la souffrance. + +L'évolution de l'homme est lente. L'injustice des hommes est +grande. Il était nécessaire que la douleur fût mise au premier +rang comme mode de réalisation de soi-même. + +De nos jours encore, la mission du Christ est nécessaire. + +Personne, dans la Russie Moderne, n'eût pu réaliser sa perfection +autrement que par la souffrance. Un petit nombre d'artistes russes +se sont individualisés dans l'Art, dans une fiction qui est +médiévale par le caractère, parce que la note qui y domine, est le +développement des hommes grâce à la souffrance. Mais pour ceux qui +ne sont pas des artistes et pour lesquels il n'y a pas d'autre +genre de vie que celui de la réalité, la douleur est la seule +porte qui s'ouvre vers la perfection. + +Un Russe, qui se trouve heureux sous le système actuel de +gouvernement qui règne en Russie, doit croire ou bien que l'homme +n'a pas d'âme, ou bien que s'il en a une, elle ne vaut pas la +peine d'évoluer. + +Un nihiliste, qui rejette toute autorité, parce qu'il sait que +toute autorité est mauvaise, et qui fait bon accueil à la +souffrance, parce que grâce à elle, il réalise sa personnalité, +est un véritable chrétien. + +Pour lui, l'idéal chrétien est une vérité. + +Et pourtant le Christ ne se révolta point contre les autorités. + +Il reconnaissait l'autorité de l'empereur dans l'Empire Romain, et +lui payait tribut. Il supportait l'autorité spirituelle de +l'Église juive, et se refusait à repousser la violence par la +violence. + +Comme je l'ai dit plus haut, il n'avait aucun plan pour la +reconstruction de la société. + +Mais le monde moderne a des plans. + +Il compte en finir avec la pauvreté et les souffrances qu'elle +amène. Il espère en finir avec la douleur, et les maux qu'amène la +douleur. Il s'en rapporte au socialisme et à la science; il compte +sur leurs méthodes. + +Le but auquel il tend, c'est un individualisme s'exprimant par la +joie. Cet individualisme sera plus large, plus complet, plus +attrayant que ne l'aura jamais été aucun individualisme. + +La douleur n'est point le but ultime de la perfection. Ce n'est +qu'une chose provisoire, une protestation. Elle ne vise que des +milieux mauvais, insalubres, injustes. + +Quand le mal, la maladie, l'injustice auront été écartés, elle +cessera d'avoir une place. Elle aura accompli sa tâche. + +Ce fut une tâche considérable. Mais elle est presque entièrement +achevée, et sa sphère diminue de jour en jour. + +Et l'homme ne manquera pas de s'en apercevoir. + +_En effet, ce qu'a cherché l'homme, c'est non pas la souffrance, +ni le plaisir, c'est simplement la vie._ + +L'homme s'est efforcé de vivre d'une manière intense, complète, +parfaite. Quand il pourra le faire sans imposer de contrainte à +autrui, sans jamais en subir, quand toutes ses facultés actives +lui seront d'un exercice agréable, il sera plus sain, plus +vigoureux, plus civilisé, plus lui-même. Le plaisir est la pierre +de touche de la nature, son signe d'approbation. Lorsque l'homme +est heureux, il est en harmonie avec lui-même et avec ce qui +l'entoure. + +Le nouvel individualisme, auquel travaille, qu'il le veuille ou +non, le socialisme, sera l'harmonie parfaite. + +Il sera ce que les Grecs ont poursuivi, mais n'ont pu atteindre +que dans le domaine de la pensée, parce qu'ils avaient des +esclaves et les nourrissaient. + +Il sera ce que la Renaissance a cherché, mais n'a pu réaliser +complètement que dans l'art, parce qu'on y avait des esclaves et +qu'on les laissait mourir de faim. + +Il sera complet, et par lui, tout l'homme arrivera à sa +perfection. + +Le nouvel Individualisme est le nouvel Hellénisme. + +FIN + + + + [1] _Le Portrait de Monsieur W. H._ a paru en juillet +1889 dans le _Blackwood's Edinburgh magazine_. C'était, +paraît-il, le canevas d'une étude complète, à un point de +vue neuf, sur les sonnets de Shakespeare. Le manuscrit de +ce travail beaucoup plus étendu a existé: selon M. Thomas +Seccombe, il a été dérobé en 1893 chez Oscar Wilde en +même temps que le manuscrit du drame _A Florentine +tragedy_. + _Le Portrait de Monsieur W. H._ a été plusieurs fois +réédité en Angleterre et en Amérique (1901-1905). + Cette plaquette a été traduite en allemand. + [2] Macpherson est l'éditeur et le _forgeur _des +prétendus _Poèmes_ d'Ossian qui ont fait les délices de +nos grands-pères à qui il n'aurait pas fallu parler de leur +dieu avec ce dédain. _(Note du traducteur.)_ + [3] Ireland (William Henry, 1777-1835) prétendit avoir +trouvé des manuscrits inédits de Shakespeare qu'il publia à +partir de 1795. Il finit par avouer son invention. (_Note du +traducteur.)_ + [4] Chatterton (Thomas, 1752-1770) mit au jour _des +_poèmes qu'il attribuait à Rowley et qui soulevèrent +d'interminables polémiques. _(Note du traducteur.)_ + [5] Penhurst dans le Kent, château ayant appartenu +aux Sydney. _(Note du traducteur.)_ + [6] William Herbert, troisième comte de Pembroke, +(1580-1630), célèbre par son goût pour les lettres, héritage +de sa mère et de son oncle Philippe Sydney. Il fut l'ami de +Massinger, de Ben Jonson, de Chapman et de Shakespeare. +_(Note du traducteur.)_ + [7] Mary Fitton, fille d'honneur de la reine Elisabeth, +devenue en 1600 la maîtresse du jeune comte de +Pembroke, dont elle eut un fils. L'hypothèse, qui le mêle au +mystère des Sonnets, est moins généralement admise que +celle qui fait jouer le rôle capital à William Herbert. (_Note +du traducteur_.) + [8] Francis Meres (1565-16471, auteur du Discours +comparatif _de nos poètes anglais _avec les _poètes grecs, +latins et italiens _(1598) où il fournit la liste des œuvres de +Shakespeare. (_Note du traducteur)._ + [9] Voici le texte de la dédicace des Sonnets. Je copie la +disposition typographique et traduis le plus littéralement +possible. + To + The only begetter of these ensuing sonnets + Mr W. H. + _All_ Happiness + and + That Eternity promised by our ever living poet + _Wisheth_ + The well Wishing adventurer + In setting forth. + T. T. + À l'unique acquéreur des sonnets ci-après, monsieur +W. H. .tout bonheur et cette éternité que lui promit notre +poète immortel, souhaite le très sincère vœu de celui qui +hasarde cette publication, T. T. (Thomas Thorpe). + Si l'on place la virgule après _Wisheth, _le sens est +ainsi modifié: + À l'unique acquéreur des sonnets ci après, monsieur +W. H. souhaite tout bonheur et cette éternité que lui +promit notre poète immortel. Le bien sincère aventureur +de cette publication, T. T. + Thomas Thorpe était l'éditeur des _Sonnets. _(_Note +du traducteur._) + [10] Georges Chapman (1557-1534) contemporain de +Shakespeare, remis en honneur par Algernon C. Swinburne +et réédité en 1873. (_Note du traducteur,)_ + [11] Ou ont pris mon Hughes. _(Note du traducteur.)_ + [12] Sonnet XX, 8. + [13] Sonnet CIX, 14. + [14] Sonnet VIII, 1. + [15] Sonnet XXVI, 1. + [16] Sonnet 1, 10. + [17] Sonnet XXII, 6. + [18] Sonnet CXXVI, 9. + [19] Sonnet II, 3. + [20] Sonnet XCV, 1. + [21] Christophe Marlowe (1564-1593). Voir l'excellente +étude de Félix Rabbe préfaçant sa traduction du _Théâtre. +_Stock, éditeur. (_Note du traducteur.)_ + [22] Henry-Julius de Brunswick (1589-1613), fils du +troisième duc de Brunswick-Wolfenbuttel, prince lettré, +auteur de deux drames en prose, grand bâtisseur de +châteaux et grand dépensier. _(Note du Traducteur.)_ + [23] P. Oudry, peintre français inconnu, est l'auteur +d'un portrait de Marie Stuart qui figure à la National +Gallery. _(Note du traducteur.)_. + [24] Cette nouvelle, parue pour la première fois en +1891 à la suite de l'édition originale du _Crime de lord +Arthur Savile, _a été réimprimée pour une circulation +privée depuis la mort d'Oscar Wilde. + [25] Auteurs des _Phantasms of the living_, traduit en +français par L. Marilliev, avec préface de Charles Ribot +sous le titre _les hallucinations télépathiques_, 1891. +_(Note du traducteur.)_ + [26] Longfelow a publié le _Squelette dans sa +cuirasse_, poésie, inspirée par la découverte à Newport +d'un squelette cuirassé. _(Note du traducteur.)_ + [27] Un _clam-bake_ est un plat de cuisine improvisé +sur des pierres dans un pique-nique. On mélange pour +obtenir cette tourte toute espèce d'ingrédients. (Note du +Traducteur.) + [28] Cette nouvelle, publiée en 1891 à la suite du +_Crime de lord Arthur Savile_, a été réimprimée pour une +circulation privée depuis la mort d'Oscar Wilde. + [29] Publiée, pour la première fois en 1891 à la suite du +_Crime de lord Arthur Savile_, cette nouvelle a été +réimprimée pour une circulation privée depuis la mort +d'Oscar Wilde. + [30] Ruff est l'auteur du Guide du Turf. _(Note du +traducteur.)_ + [31] The Museum. Bailey est mort en 1823. _(Note du +traducteur.)_ + [32] L'expression _grand dieux_ est erronée. Mais il +est impossible de savoir si le traducteur voulait écrire +_grand Dieu_ ou _grands Dieux_. [Note du correcteur] + [33] Publiés au complet pour la première fois dans la +_Fortnightly Review_ de juillet 1894, les _Poèmes en +prose_ ont été réimprimés plusieurs fois en Amérique et à +Paris (1904-1906). + _La Maison du Jugement_ et le _Disciple_ furent +publiés isolément, dès 1893, dans _The Spirit Lamp_ +d'Oxford. + [34] Cette étude a été insérée dans la _Fortnightly +Review_ en février 1891, réimprimée en 1891 à New-York +et en Angleterre en 1895 en une édition non mise dans le +commerce, et quatre fois rééditée depuis la mort d'Oscar +Wilde. + Il en existe une traduction allemande récente. + [35] Allusion à l'allégorie de la caverne dans _La +République_, livre VII. + [36] _La Critique et l'art_. Cette étude fait partie du +volume _Intentions_, si bien traduit par M. J.-J. Renaud, +(Stock, éditeur), p. 98. Elle avait paru pour la première fois +dans la _Nineteenth Century_ en juillet. 1890 et en +volume l'année suivante. + [37] Dans l'_Evangile_ ce n'est pas l'amour adultère +qui est intense et admirable, c'est l'amour de la pécheresse +pour Jésus. (_Note du traducteur._) + + + + + +End of Project Gutenberg's Le portrait de monsieur W.H., by Oscar Wilde + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PORTRAIT DE MONSIEUR W.H. *** + +***** This file should be named 15372-8.txt or 15372-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/3/7/15372/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader +format, eReader format and Acrobat Reader format. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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