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+The Project Gutenberg EBook of Le portrait de monsieur W.H., by Oscar Wilde
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le portrait de monsieur W.H.
+
+Author: Oscar Wilde
+
+Release Date: March 15, 2005 [EBook #15372]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PORTRAIT DE MONSIEUR W.H. ***
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+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
+at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader
+format, eReader format and Acrobat Reader format.
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+
+
+
+
+
+
+
+Oscar Wilde
+
+
+
+LE PORTRAIT DE MONSIEUR W.H.
+
+
+
+Traduction Albert Savine
+
+
+
+(Publication en 1906)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+PRÉFACE
+LE PORTRAIT DE MONSIEUR W. H.
+I
+II
+III
+LE FANTÔME DE CANTERVILLE
+I
+II
+III
+IV
+V
+VI
+VII
+LE SPHINX QUI N'A PAS DE SECRET
+LE MODÈLE MILLIONNAIRE
+POÈMES EN PROSE
+_I -- L'artiste_
+_II -- Le faiseur de bien_
+_III -- Le disciple_
+_IV -- Le maître_
+_V -- La maison du jugement_
+_VI -- Le maître de sagesse_
+L'ÂME HUMAINE SOUS LE RÉGIME SOCIALISTE
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+Ce volume contient, je crois, toutes les nouvelles d'Oscar Wilde
+qui n'avaient pas encore été traduites en français.
+
+J'ai dû à la gracieuseté de M. Walter E. Ledger les textes sur
+lesquels j'ai traduit _le Fantôme de Canterville, Un Sphinx qui
+n'a pas de secret _et_ le Modèle millionnaire_.
+
+Je dois au même écrivain des éclaircissements sur différentes
+difficultés qui m'ont prouvé qu'on ne sait jamais complètement une
+langue quand on n'a pas vécu dans les pays où on la parle.
+
+Je lui dois enfin des notions bibliographiques exactes dont j'ai
+usé, d'ailleurs, avec discrétion pour ne point déflorer le travail
+bibliographique très complet qu'il a en préparation, avec un ami
+d'Oxford, sur les oeuvres d'Oscar Wilde. Que mon généreux
+correspondant trouve ici le témoignage de ma gratitude!
+
+J'ai puisé les textes du _Portrait de Monsieur W. H._, des _Poèmes
+en prose_ et de l'étude _l'Âme humaine sous le régime socialiste_
+dans les collections des Revues citées dans mes notices
+bibliographiques, collections que la Bibliothèque nationale
+possède heureusement complètes.
+
+En traduisant _le Portrait de Monsieur W. H._, je me suis permis
+deux corrections qui m'ont paru correspondre à des fautes
+d'impression.
+
+C'est à _Mary Fitton_ et non à _Mary Finton_ que l'on a attribué
+un rôle dans l'histoire des _Sonnets_ et, selon toute apparence,
+c'est à _P. Oudry_ que Wilde fait attribuer par ses amis le faux
+portrait de Monsieur W. H., bien que le _Blackwood's Edinburgh
+Magazine_ ait imprimé _Ouvry_.
+
+Enfin, ce m'est un devoir de reconnaître que pour les versions des
+fragments cités des _Sonnets_, j'ai beaucoup emprunté aux
+traductions de François-Marie-Victor Hugo et d'Émile Montégut.
+_Suum cuique_.
+
+Albert Savine.
+
+
+LE PORTRAIT DE MONSIEUR W. H. [1]
+
+I
+
+J'avais dîné avec Erskine dans sa jolie petite maison de Bird Cage
+Walk et nous étions assis dans sa bibliothèque, buvant notre café
+et fumant des cigarettes, quand nous en vînmes à causer des faux
+en littérature.
+
+Maintenant je ne me souviens plus ce qui nous amena à un sujet
+aussi bizarre en un pareil moment, mais je sais que nous eûmes une
+longue discussion au sujet de Macpherson[2], d'Ireland[3] et de
+Chatterton[4] et qu'en ce qui concerne ce dernier, j'insistai sur
+ce point que ses prétendus faux étaient simplement le résultat
+d'un désir artistique de parfaite ressemblance, que nous n'avons
+nul droit de marchander à un artiste les conditions dans
+lesquelles il veut présenter son oeuvre et que tout art étant à un
+certain degré une sorte de jeu, une tentative de réaliser sa
+propre personnalité sur quelque plan imaginatif en dehors de la
+portée des accidents et des limites de la vie réelle; - censurer
+un artiste pour un pastiche, c'était confondre un problème de
+morale et un problème d'esthétique.
+
+Erskine, qui était de beaucoup mon aîné et qui m'avait écouté avec
+la politesse amusée d'un homme qui a atteint la quarantaine,
+appuya soudain sa main sur mon épaule et me dit:
+
+- Que diriez-vous d'un jeune homme qui avait une étrange thèse sur
+certaine oeuvre d'art, qui croyait à cette thèse et qui commit un
+faux pour en faire la démonstration?
+
+- Oh! ceci est tout à fait une autre question.
+
+Erskine demeura quelques instants silencieux, contemplant le mince
+écheveau de fumée grise qui s'élevait de sa cigarette.
+
+- Oui, dit-il après une pause, c'est tout à fait différent!
+
+Il y avait quelque chose dans le ton de sa voix, une légère
+sensation d'amertume peut-être, qui excita ma curiosité.
+
+- Avez-vous jamais connu quelqu'un qui avait fait cela? lui
+demandai-je brusquement.
+
+- Oui, répondit-il, en jetant au feu sa cigarette, un de mes
+grands amis, Cyril Graham. C'était un garçon tout à fait
+fascinant, un vrai fou sans la moindre énergie. C'est pourtant lui
+qui m'a laissé le seul legs que j'ai reçu de ma vie.
+
+- Et qu'était-ce? m'écriai-je.
+
+Erskine se leva de sa chaise et allant à une petite vitrine en
+marqueterie qui était placée entre les deux fenêtres, il l'ouvrit
+et revint à l'endroit où j'étais assis en tenant dans sa main un
+petit panneau de peinture encadré d'un vieux cadre un peu terne de
+l'époque d'Elisabeth.
+
+C'était un portrait en pied d'un jeune homme habillé d'un costume
+de la fin du XVIe siècle, assis à une table, sa main droite
+reposant sur un livre ouvert.
+
+Il paraissait âgé de dix-sept ans et était d'une beauté tout à
+fait extraordinaire, quoique évidemment un peu efféminée.
+
+Certes, si ce n'eût été le costume et les cheveux coupés très
+courts, on aurait dit que le visage, avec ses yeux pensifs et
+rêveurs et ses fines lèvres écarlates, était un visage de femme.
+
+Par la manière, surtout par la façon dont les mains étaient
+traitées, le tableau rappelait les dernières oeuvres de François
+Clouet. Le pourpoint de velours noir, avec ses broderies d'or
+capricieuses, et le fond bleu de paon, sur lequel il se détachait
+si agréablement, et qui donnait à ses tons une valeur si
+lumineuse, étaient tout à fait dans le style de Clouet.
+
+Les deux masques de la Comédie et de la Tragédie, suspendus, d'une
+façon quelque peu apprêtée, au piédestal de marbre, avaient cette
+dureté de touche, cette sévérité si différente de la grâce facile
+des Italiens que, même à la Cour de France, le grand maître
+flamand ne perdit jamais complètement et qui chez lui ont toujours
+été une caractéristique du tempérament des hommes du Nord.
+
+- C'est une charmante chose, m'écriai-je, mais quel est ce
+merveilleux jeune homme dont l'art nous a si heureusement conservé
+la beauté?
+
+- C'est le portrait de monsieur W. H., dit Erskine avec un triste
+sourire.
+
+Ce peut être un effet de lumière dû au hasard, mais il me sembla
+que des larmes brillaient dans ses yeux.
+
+- Monsieur W. H.! m'écriai-je. Qui donc est monsieur W. H.?
+
+- Ne vous souvenez-vous pas? répondit-il. Regardez le livre sur
+lequel reposent ses mains.
+
+- Je vois qu'il y a là quelque chose d'écrit, mais je ne puis le
+lire, répliquai-je.
+
+- Prenez cette loupe grossissante et essayez, dit Erskine sur les
+lèvres de qui se jouait toujours le même sourire de tristesse.
+
+Je pris la loupe et approchant la lampe un peu plus près, je
+commençai à épeler l'âpre écriture du seizième siècle:
+
+_À l'unique acquéreur des sonnets ci-après._
+
+- Dieu du ciel m'écriai-je. C'est le monsieur W. H., de
+Shakespeare.
+
+- Cyril Graham prétendait qu'il en était ainsi, murmura Erskine.
+
+- Mais il n'a pas la moindre ressemblance avec lord Pembroke,
+répondis-je. Je connais très bien les portraits de Penhurst[5].
+J'ai demeuré tout près de là il y a quelques semaines.
+
+- Alors vous croyez vraiment que les sonnets sont adressés à lord
+Pembroke[6]? demanda-t-il.
+
+- J'en suis certain, répondis-je. Pembroke, Shakespeare et madame
+Mary Fitton[7] sont les trois personnages des _Sonnets, _il n'y a
+pas le moindre doute là-dessus.
+
+- Fort bien, je suis d'accord avec vous, dit Erskine, mais je n'ai
+pas toujours pensé de la sorte. J'ai eu l'habitude de croire...
+oui, je crois que j'ai eu l'habitude de croire Cyril Graham et sa
+théorie.
+
+- Et qu'était cette théorie? demandai-je en regardant le
+merveilleux portrait qui commençait presque à exercer sur moi une
+singulière fascination.
+
+- C'est une longue histoire, dit Erskine, me reprenant la peinture
+des mains d'une façon que je jugeai alors presque brutale... C'est
+une longue histoire, mais si vous avez envie de la connaître, je
+vous la dirai.
+
+- J'aime les théories sur les _Sonnets, _m'écriai-je, mais je ne
+crois pas que je sois en disposition d'être converti à quelque
+idée nouvelle. La question n'est plus un mystère pour personne et,
+certes, je suis surpris qu'elle ait jamais été un mystère.
+
+- Comme je ne crois pas à la théorie, je ne ferai nul effort pour
+vous la faire adopter, dit Erskine en riant, mais elle peut vous
+intéresser.
+
+- Dites-la moi, parbleu! répondis-je. Si la théorie est à moitié
+aussi délicieuse que la peinture, je serai plus que satisfait.
+
+- Eh bien! reprit Erskine en allumant une cigarette, je dois
+commencer par vous parler de Cyril Graham lui-même.
+
+Lui et moi nous habitions la même maison à Eton. J'avais un ou
+deux ans de plus que lui, mais nous étions très grands amis. Nous
+travaillions et nous nous amusions tout le temps ensemble. Certes,
+nous nous amusions beaucoup plus que nous ne travaillions, mais je
+ne puis dire que je regrette cela.
+
+C'est toujours un avantage de n'avoir pas reçu une orthodoxe
+éducation de boutiquier. Ce que j'ai appris dans les lices de jeu
+d'Eton m'a été tout aussi utile que tout ce que l'on m'a enseigné
+à Cambridge.
+
+Il faut que je vous dise que le père et la mère de Cyril étaient
+tous les deux morts. Ils s'étaient noyés dans un épouvantable
+accident de yacht près de l'île de Wight.
+
+Son père avait été dans la diplomatie et avait épousé une fille,
+la fille unique en fait, du vieux lord Crediton qui devint le
+tuteur de Cyril après la mort de ses parents.
+
+Je ne crois pas que lord Crediton se souciât beaucoup de Cyril. En
+fait, il n'avait jamais pardonné à sa fille d'épouser un homme qui
+n'avait pas de titre.
+
+C'était un étrange aristocrate de la vieille roche, qui jurait
+comme un marchand de pommes frites et avait les manières d'un
+fermier.
+
+Je me souviens de l'avoir vu une fois un jour de distribution des
+prix. Il gronda contre moi, il me donna un souverain et me dit de
+ne pas devenir un «_sacré radical»_ comme mon père.
+
+Cyril avait très peu d'affection pour lui et n'avait pas de plus
+grande joie que de venir passer la plus grande partie de ses
+congés avec nous en Écosse.
+
+En réalité, ils ne s'accordaient jamais ensemble.
+
+Cyril le considérait comme un ours et il jugeait Cyril efféminé.
+
+Il était efféminé, je veux bien, en certaines choses, quoiqu'il
+fût un excellent cavalier et un tireur de première force. En fait,
+il obtint les fleurets d'honneur avant de quitter Eton. Mais son
+attitude était très molle.
+
+Il n'était pas médiocrement vain de sa bonne mine et avait une
+répugnance extrême pour le _foot ball._
+
+Les deux choses qui le charmaient réellement, c'étaient la poésie
+et l'art scénique. À Eton, il était toujours occupé à se farder et
+à réciter du Shakespeare et quand nous allâmes au collège de la
+Trinité, la première année, il devint un membre du A. D. C.
+
+Je me souviens que je fus toujours très jaloux de son goût pour la
+scène. Je lui étais absurdement dévoué. J'étais un garçon gauche,
+faible, avec d'énormes pieds et le visage horriblement couvert de
+taches de rousseur.
+
+Les taches de rousseur, c'est la plaie des familles écossaises,
+comme la goutte celle des familles anglaises.
+
+Cyril avait l'habitude de dire que des deux il préférait la
+goutte, mais il attachait toujours une importance absurde à
+l'extérieur des gens et, une fois, il lut, devant notre club de
+controverse, un mémoire pour prouver qu'il valait mieux avoir
+bonne mine qu'être bon.
+
+Certes, il était étonnamment beau.
+
+Les gens, qui ne l'aimaient pas, les Philistins et les professeurs
+de collège, les jeunes gens qui étudiaient pour être d'Église,
+avaient coutume de dire qu'il n'était que joli, mais sur son
+visage il y avait bien autre chose que de la joliesse.
+
+Je crois qu'il était la plus splendide des créatures que j'aie
+jamais vue et rien ne peut surpasser la grâce de ses mouvements,
+le charme de ses manières. Il séduisait tous ceux qui méritaient
+qu'on les séduisit et bien des gens qui ne le méritaient pas.
+
+Il était souvent volontaire et impertinent et bien souvent je
+pensais qu'il manquait épouvantablement de sincérité.
+
+Cela était dû, je crois, surtout à son désir immodéré de plaire.
+Pauvre Cyril! je lui dis une fois qu'il se contentait de triompher
+à bon compte, mais il n'en fit que rire.
+
+Il était horriblement gâté.
+
+Tous les gens charmants, j'imagine, sont horriblement gâtés. C'est
+le secret de leur attraction.
+
+Pourtant il me faut vous parler du jeu de Cyril.
+
+Vous savez que l' A. D. C. ne fait accueil sur sa scène à aucune
+actrice, du moins, c'était ainsi de mon temps; je ne sais comment
+les choses se passent aujourd'hui.
+
+Eh bien! tout naturellement Cyril était toujours choisi pour les
+rôles de jeunes filles et, quand on donna _Comme il vous plaira,
+_ce fut lui qui joua Rosalinde.
+
+L'exécution fut merveilleuse.
+
+En fait, Cyril Graham était la seule Rosalinde parfaite que j'aie
+jamais vue. Il me serait impossible de vous décrire la beauté, la
+délicatesse, le raffinement en tous points de son jeu.
+
+Il fit une énorme sensation et l'horrible petit théâtre - ce
+n'était pas autre chose alors - était comble chaque soir.
+
+Même quand je lis la pièce maintenant, je ne puis m'empêcher de
+songer à Cyril. Elle eût pu être faite pour lui.
+
+L'année suivante, il prit ses grades et vint à Londres se préparer
+à la carrière diplomatique. Mais il ne travaillait jamais. Il
+passait ses journées à lire les _Sonnets _de Shakespeare et ses
+soirées à fréquenter le théâtre.
+
+Il avait certes une envie folle de monter sur les planches. Lord
+Crediton et moi, nous fîmes tous nos efforts pour l'en empêcher.
+
+Peut-être s'il s'était mis à jouer, il serait encore vivant.
+
+C'est toujours une chose sotte que de donner des conseils, mais
+donner de bons conseils est absolument question de chance. Je vous
+souhaite de ne jamais tomber dans l'erreur de vouloir conseiller.
+Si vous le faites, vous aurez à le regretter.
+
+Eh bien! pour en venir au vrai noeud de cette histoire, un jour je
+reçus une lettre de Cyril dans laquelle il me demandait de passer
+chez lui le soir.
+
+Il avait un délicieux appartement à Piccadilly avec vue sur le
+Green Park, et, comme j'avais l'habitude d'aller le voir tous les
+jours, je fus un peu surpris qu'il eût pris la peine de m'écrire.
+
+Naturellement j'allai chez lui et, quand j'arrivai, je le trouvai
+dans un état de grande surexcitation.
+
+Il me dit qu'il avait enfin découvert le vrai secret des _Sonnets
+_de Shakespeare, que tous les lettrés et les critiques avaient
+fait fausse route et qu'il était le premier qui, travaillant
+uniquement d'après l'évidence des faits, avait élucidé qui était
+réellement monsieur W. H.
+
+Il était tout à fait fou de joie et il demeura longtemps sans
+vouloir me dire sa théorie.
+
+Enfin, il exhiba un paquet de notes, prit son exemplaire des
+_Sonnets _sur sa cheminée, s'assit et me fît une longue conférence
+sur toute la question.
+
+Il débuta par établir que le jeune homme, à qui Shakespeare
+adressait ces poèmes étrangement passionnés, devait être quelqu'un
+qui avait été réellement un facteur vital dans le développement de
+son art dramatique et que ni lord Pembroke ni lord Southampton ne
+se trouvaient dans ce cas.
+
+En outre, à tout prendre, ce ne pouvait être un homme de haute
+naissance, comme il résulte abondamment du sonnet 25, dans lequel
+Shakespeare le met en parallèle avec ceux qui sont les favoris de
+_grands princes _et dit avec une entière franchise:
+
+_Que ceux qui sont en faveur auprès de leurs étoiles se parent
+des honneurs publics et des titres superbes, tandis que moi, que
+la fortune prive de tels triomphes, je jouis d'un bonheur inespéré
+qui est pour moi l'honneur suprême,_
+
+et termine le sonnet en se félicitant de la condition médiocre de
+celui qu'il adorait tant.
+
+_Heureux suis-je donc, moi qui aime et suis aimé, sans pouvoir
+infliger la disgrâce ni la subir._
+
+Cyril déclarait que ce sonnet serait tout à fait inintelligible si
+nous imaginions qu'il était adressé soit au comte de Pembroke,
+soit au comte de Southampton qui, tous deux, étaient des hommes de
+la plus haute situation en Angleterre et pleinement en droit
+d'être qualifiés de «_grands princes»_.
+
+Pour appuyer cette opinion, il me lut les sonnets 124 et 125, dans
+lesquels Shakespeare nous dit que son amour n'est pas _un enfant
+royal, _qu'il _n'est pas gêné par la pompe souriante, _mais qu'il
+_a été élevé loin de tout accident._
+
+J'écoutais avec un très grand intérêt, car je ne crois pas que la
+remarque eut été faite jusque-là; mais ce qui suivit était encore
+plus curieux et me sembla alors solutionner complètement la cause
+de Pembroke.
+
+Nous avons appris de Meres [8] que les _Sonnets _ont été écrits
+avant 1598 et le sonnet 104 nous informe que l'amitié de
+Shakespeare pour monsieur W. H. existait déjà depuis trois ans.
+Or, lord Pembroke, qui était né en 1580, n'est pas venu à Londres
+avant sa dix-huitième année, c'est-à-dire avant 1598 et la liaison
+de Shakespeare avec monsieur W. H. doit avoir commencé en 1594 ou
+au début de 1595. En conséquence, Shakespeare n'a pu connaître
+lord Pembroke qu'après avoir écrit les _Sonnets._
+
+Cyril remarqua aussi que le père de Pembroke ne mourut pas avant
+1601; tandis qu'il résulte du vers:
+
+_Vous avez eu un père; puisse votre fils en dire autant,_
+
+que le père de monsieur W. H. était mort en 1598.
+
+En outre, il était absurde d'imaginer que quelque éditeur du
+temps, - et la préface est de la main de l'éditeur - aurait osé
+appeler William Herbert comte de Pembroke monsieur.
+
+Le cas de lord Buckhurst, qualifié de M. Sackville, n'a rien de
+similaire, car lord Buckhurst n'était pas un pair, mais simplement
+le plus jeune fils d'un pair qui recevait un titre de courtoisie,
+et le passage du _Parnasse d'Angleterre, _où il est ainsi parlé de
+lui, n'est pas une dédicace en forme et avec apparat, mais une
+simple allusion fortuite.
+
+Voilà pour lord Pembroke, dont Cyril démolissait aisément les
+prétendues prétentions, tandis que je restais abasourdi de sa
+démonstration.
+
+Pour lord Southampton, Cyril éprouvait encore moins de
+difficultés.
+
+Southampton devint, à un âge encore tendre, l'amoureux d'Elisabeth
+Vernon: il n'avait donc pas besoin qu'on le suppliât de se marier.
+
+Il n'était pas beau. Il ne ressemblait pas à sa mère, comme
+monsieur W. H.
+
+_Tu es le miroir de ta mère, et elle retrouve en toi l'aimable
+avril de sa jeunesse..._
+
+et par dessus tout son nom de baptême était Henry, tandis que les
+sonnets à jeux de mots (le 135e et le 143e) prouvent que le nom de
+baptême de l'ami de Shakespeare était le même que le sien, Will.
+
+Quant aux autres insinuations des infortunés commentateurs que
+monsieur W. est une faute d'impression pour monsieur W. S., c'est-
+à-dire William Shakespeare; que _monsieur W. H. all _doit être un
+monsieur W. Hall, que monsieur W. H. est monsieur William Hathevay
+et qu'après _Wisheth_[9] il faut mettre un point, ce qui fait de
+monsieur W. H. l'auteur et non le sujet de la dédicace, Cyril se
+débarrassa d'elles en fort peu de temps et il ne vaut pas la peine
+de mentionner ses raisonnements, quoique je me souvienne qu'il me
+fit éclater de rire en me lisant -je suis heureux de dire que ce
+ne fut pas dans l'original - quelques extraits d'un commentateur
+allemand du nom de Bernstroff qui prétendait soutenir que monsieur
+Will n'était autre que monsieur William Himself (lui-même).
+
+Graham se refusait à admettre un seul instant que les _Sonnets
+_fussent de pures satires de l'oeuvre de Drayton et de John Davies
+d'Hereford.
+
+Pour lui, comme pour moi, c'étaient des poèmes d'une portée
+sérieuse et tragique, expression de l'amertume de coeur de
+Shakespeare et adoucis par le miel de ses lèvres.
+
+Encore moins voulait-il admettre que ce fut une simple allégorie
+philosophique et que Shakespeare adressât ses Sonnets au Moi
+idéal, à la Nature humaine idéale, à l'Esprit de beauté, à la
+Raison, au divin Logos ou à l'Église catholique.
+
+Il sentait, comme certes, je crois que nous le sentons tous que
+les _Sonnets _sont adressés à un être qui a une individualité
+propre, à un jeune homme déterminé, dont la personnalité, pour une
+raison quelconque, semble avoir rempli l'âme de Shakespeare d'une
+terrible joie et d'un non moins terrible désespoir.
+
+Après avoir de la sorte débarrassé la route, Cyril me demanda de
+chasser de mon esprit toutes les idées préconçues que je pouvais
+m'être faites sur ce sujet et de prêter une oreille impartiale et
+bienveillante à sa propre théorie.
+
+Le problème, qu'il signalait, était celui-ci: Quel était le jeune
+homme contemporain de Shakespeare, à qui, sans qu'il fût de noble
+naissance ou même de noble caractère, il avait pu s'adresser en
+termes d'une telle adoration passionnée que nous ne pouvons que
+nous étonner de ce culte étrange et être presque effrayés de
+tourner la clé de la serrure qui enferme le mystère du coeur du
+poète? Quel était celui dont la beauté physique était telle
+qu'elle devint la vraie pierre angulaire de l'art de Shakespeare,
+la vraie source de l'inspiration de Shakespeare, la vraie
+incarnation des rêves de Shakespeare?
+
+Le regarder uniquement comme l'objet de certains poèmes d'amour,
+c'est oublier toute la signification des poèmes, car l'art, dont
+Shakespeare parle dans les _Sonnets, _n'est pas l'art des _Sonnets
+_eux-mêmes, qui certes ne furent pour lui que des choses légères
+et intimes, c'est l'art du Dramaturge à qui il fait toujours
+allusion et celui dont Shakespeare dit:
+
+_Tu es tout mon art et tu exaltes jusqu'à la science mon
+ignorance grossière,_
+
+celui à qui il promet l'immortalité,
+
+_Là où le souffle a le plus de puissance, sur la bouche même de
+l'humanité._
+
+n'était sûrement pas autre que le jeune acteur pour qui il créa
+Viola et Imogène, Juliette et Rosalinde, Portia et Desdemone, et
+Cléopâtre elle-même.
+
+Telle était la théorie de Cyril Graham, tirée, comme vous le
+voyez, uniquement des _Sonnets _et dont l'acceptation ne dépendait
+pas tant d'une preuve par démonstration ou d'une évidence formelle
+que d'une sorte de flair spirituel et artistique par lequel seul,
+prétendait-il, on pouvait discerner le vrai sens des poésies.
+
+Je me souviens qu'il me lut ce beau sonnet:
+
+_Comment ma muse pourrait-elle manquer de sujet tant que de ton
+souffle tu verses dans mon vers ton ineffable inspiration trop
+parfaite pour être confiée à un papier vulgaire?_
+
+_Oh! Remercie-toi toi-même si tu trouves chez moi rien qui vaille
+la peine que tu le lises; car quel est l'être assez muet pour ne
+rien pouvoir te dire, quand toi-même tu donnes la lumière à ton
+invention._
+
+_Sois pour lui la dixième muse, dix fois plus puissante que les
+neuf vieilles invoquées par les rimeurs: et celui qui t'invoquera
+produira des nombres éternels qui mûriront dans un avenir
+lointain._
+
+Il me fit remarquer combien c'était une complète confirmation de
+sa théorie.
+
+En effet, il feuilleta attentivement tous les _Sonnets _et montra,
+ou s'imagina qu'il montrait que dans la nouvelle explication de
+leur signification qu'il proposait, les choses qui avaient paru
+obscures, ou défectueuses, ou exagérées, devenaient claires et
+rationnelles et de haute portée artistique, illuminant la
+conception de Shakespeare des vrais rapports entre l'art de
+l'acteur et l'art du dramaturge.
+
+Il est, certes, évident qu'il devait y avoir dans la compagnie de
+Shakespeare quelque merveilleux jeune acteur d'une grande beauté,
+à qui il confiait le soin de personnifier ses nobles héroïnes; car
+Shakespeare était un organisateur de tournée dramatique, en même
+temps qu'un poète plein d'imagination. Or, Cyril Graham avait fini
+par découvrir le nom du jeune acteur.
+
+C'était Will, ou comme il préférait l'appeler Willie Hughes.
+
+Il avait trouvé le nom de baptême dans les sonnets à jeu de mots
+125 et 143 et le nom de famille, d'après lui, était caché dans le
+huitième vers du sonnet 20 ou monsieur W. H. est décrit comme.
+
+_Un homme par le teint mais battant tous les TEINTS possibles._
+
+Dans l'édition originale des _Sonnets, TEINTS (hews) _est imprimé
+en lettres capitales et en italiques et cela, prétendait-il,
+montrait clairement qu'il y avait là une tentative de jeu de mots.
+
+Cette façon de voir recevait une grande part de confirmation de
+ces sonnets dans lesquels des jeux de mots bizarres étaient faits
+sur les mots _usage _et _usure._
+
+Naturellement je me laissai convaincre d'emblée et Willie Hughes
+devint pour moi un être aussi réel que Shakespeare.
+
+La seule objection, que je fis à la théorie, était que le nom de
+Willie Hughes ne se trouve pas dans la liste des acteurs de la
+compagnie de Shakespeare imprimée au premier folio.
+
+Cyril, pourtant, établit que l'absence du nom de Willie Hughes de
+cette liste démontrait réellement la théorie, puisqu'il résultait
+du sonnet 86 que Willie Hughes avait abandonné la troupe de
+Shakespeare pour jouer dans un théâtre rival, probablement dans
+quelques-unes des pièces de Chapman[10].
+
+C'est en allusion à ce fait que dans le grand sonnet sur Chapman,
+Shakespeare dit à Willie Hughes:
+
+_Mais dès que votre jeu a rehaussé sa poésie, la mienne n'a plus
+eu de sujet et c'est ce qui l'a fait languir._
+
+l'expression _dès que votre jeu a rehaussé sa poésie _se
+rapportant sans nul doute à la beauté du jeune acteur qui faisait
+vivre, réalisait les vers de Chapman et leur ajoutait du charme.
+
+La même idée se trouvait encore énoncée dans le 79e sonnet:
+
+_Tant que seul j'ai invoqué ton aide, mon vers seul a possédé
+toute ta gentille grâce;_ _mais maintenant mes nombres gracieux
+sont déchus et ma muse malade cède la place à une autre,_
+
+et dans le sonnet qui le précède immédiatement où Shakespeare dit:
+
+_Toutes les autres plumes ont pris exemple sur moi_[11] _et
+répandent leur poésie sous ton patronage,_
+
+le jeu de mot use=Hughes étant naturellement voulu et la phrase
+_répandent leur poésie sous ton patronage _signifiant _avec votre
+concours comme acteur donnent leurs pièces au public._
+
+C'était une nuit superbe.
+
+Presque jusqu'au jour nous demeurâmes assis là à lire et à relire
+les _Sonnets._
+
+Un peu après pourtant, je commençai à voir que, avant que la
+théorie pût être lancée publiquement sans une forme vraiment
+parfaite, il était nécessaire d'apporter une démonstration de
+l'existence de ce jeune acteur Willie Hughes, en dehors des
+_Sonnets._
+
+Si, un jour, l'on pouvait établir l'existence de ce personnage, il
+n'y aurait plus de doute possible sur son identité avec monsieur
+W. H.
+
+Autrement la théorie tomberait à terre.
+
+J'exposai cela à Cyril de la façon la plus nette.
+
+Il fut fort ennuyé de ce qu'il appelait ma tournure d'esprit de
+Philistin et il fut même un peu amer sur ce sujet.
+
+Pourtant, je lui fis promettre que, dans son propre intérêt, il ne
+publierait pas sa découverte avant d'avoir mis toute la question
+hors de doute et, pendant de longues semaines, nous feuilletâmes
+les registres des églises de la Cité, les manuscrits Alleyn à
+Dulwich, les papiers du Record Office, les papiers de lord
+Chamberlain, bref tout ce que nous pensions pouvoir contenir
+quelque allusion à Willie Hughes.
+
+Nous ne découvrîmes rien, cela va sans dire et chaque jour
+l'existence de Willie Hughes me paraissait devenir plus
+problématique.
+
+Cyril était dans un état épouvantable. Il remettait la question
+sur le tapis tous les jours, s'efforçant de me convaincre, mais
+j'avais vu le point faible de la théorie et je me refusais à y
+croire tant que l'existence de Willie Hughes, l'acteur adolescent
+du temps d'Elisabeth, n'avait pas été démontrée sans doute ni
+hésitation possible.
+
+Un jour, Cyril quitta Londres pour se rendre chez son grand-père,
+du moins je le crus alors, mais plus tard j'ai appris de lord
+Crediton qu'il n'en fut pas ainsi.
+
+Après une quinzaine, je reçus de Cyril un télégramme, expédié de
+Warwick, où il me priait de ne pas manquer de venir dîner avec
+lui, ce soir-là, à huit heures précises.
+
+À mon arrivée, il m'accueillit par ces mots:
+
+- Le seul apôtre, qui ne méritait pas que rien lui fût prouvé,
+était saint Thomas et saint Thomas fut le seul apôtre à qui la
+preuve fut donnée.
+
+Je lui demandai ce qu'il voulait dire.
+
+Il répondit qu'il ne lui avait pas été seulement possible
+d'établir l'existence au XVIe siècle d'un acteur adolescent nommé
+Willie Hughes, mais de prouver, avec l'évidence la plus
+concluante, que c'était bien là le monsieur W. H. des _Sonnets._
+
+Il ne voulut rien me dire de plus pour le moment; mais, après le
+dîner, il mit solennellement sous mes yeux le portrait, que je
+vous ai montré, et me dit qu'il l'avait découvert, par le hasard
+le plus extraordinaire, cloué à un des panneaux d'un vieux coffre
+qu'il avait acheté dans une maison de ferme du comté de Warwick.
+
+Il avait naturellement rapporté également le coffre lui-même qui
+était un fort beau spécimen de l'ébénisterie du temps d'Elisabeth.
+
+Au milieu du panneau de front on lisait, sans le moindre doute les
+initiales W. H. gravées dans le bois.
+
+C'était ce monogramme qui avait attiré l'attention de Cyril et il
+me dit qu'il n'avait songé à examiner avec soin l'intérieur du
+coffre que plusieurs jours après qu'il l'avait en sa possession.
+
+Un matin, pourtant, il s'aperçut que l'une des parois du coffre
+était beaucoup plus épaisse que l'autre et en y regardant de très
+près il découvrit qu'un panneau de peinture encadré y était
+emboîté.
+
+Il le dégagea et il se trouva que c'était le portrait qui était
+maintenant étalé sur le canapé.
+
+Le panneau était très sale et couvert de moisissures, mais il
+réussit à le nettoyer et, à sa grande joie, il vit qu'il était
+tombé par pur hasard sur la seule chose qui pût exciter son désir.
+
+C'était un portrait authentique de monsieur W. H. Sa main reposait
+sur la page dédicatoire des _Sonnets _et, sur le châssis même, on
+pouvait distinguer le nom du jeune homme écrit en initiales noires
+sur un fond d'or terni: monsieur William Hews.
+
+Bon! que pouvais-je dire?
+
+Il ne me vint pas un instant à la pensée que Cyril Graham me jouât
+la comédie et qu'il essayât de démontrer la théorie au moyen d'un
+faux.
+
+- Mais est-ce un faux? demandai-je.
+
+- Certes oui, dit Erskine. C'était un faux très bien fait, mais ce
+n'en était pas moins un faux.
+
+Je crus alors que Cyril avait eu ses apaisements sur toute cette
+question, mais je me souviens qu'il me dit plus d'une fois que
+pour lui il n'était besoin d'aucune preuve de ce genre et qu'il
+croyait la théorie complète, même sans cela.
+
+Je riais de sa confiance.
+
+Je lui dis que sans cette preuve toute la théorie dégringolait à
+terre et je le félicitai chaudement de sa merveilleuse découverte.
+
+Alors nous décidâmes que le portrait serait gravé ou reproduit en
+fac-similé et placé comme frontispice en tête de l'édition des
+_Sonnets _de Cyril.
+
+Pendant trois mois, nous ne fîmes que repasser tous les poèmes
+vers par vers jusqu'à ce que nous eûmes dominé toutes les
+difficultés du texte ou de sens.
+
+Un malheureux jour, j'étais dans un magasin d'estampes à Holborn,
+quand je vis sur le comptoir quelques dessins à la pointe d'argent
+extrêmement beaux.
+
+Je fus si fort attiré par eux que je les achetai, et le
+propriétaire du magasin, un certain Rawlings, me dit qu'ils
+étaient l'oeuvre d'un jeune peintre nommé Edward Merton qui était
+très habile, mais aussi pauvre qu'un rat d'église.
+
+Quelques jours après, j'allai voir Merton dont le marchand
+d'estampes m'avait donné l'adresse.
+
+Je trouvai un jeune homme pâle, intéressant, avec une femme de
+mine assez banale, un modèle, ainsi que je l'appris par la suite.
+
+Je lui dis combien j'avais admiré ses dessins, ce qui me parut lui
+être très agréable, et je lui demandai s'il pourrait me montrer
+quelque autre de ses oeuvres.
+
+Comme nous feuilletions un portefeuille rempli de choses
+réellement ravissantes, - car Merton avait une touche très
+délicate et tout à fait délicieuse, -j'aperçus tout à coup une
+esquisse du portrait de monsieur W. H. Il n'y avait aucun doute à
+concevoir à ce sujet.
+
+C'était presque un _fac-simile:_ la seule différence était que les
+masques de la tragédie et de la comédie n'étaient pas suspendus à
+la table de marbre, comme dans le portrait, mais gisaient sur le
+plancher aux pieds du jeune homme.
+
+- Où diable avez-vous déniché cela? dis-je.
+
+Il devint un peu confus et répondit:
+
+- Ce n'est rien. Je ne savais pas que ce dessin était dans le
+portefeuille. C'est une chose sans valeur aucune.
+
+- C'est ce que vous avez fait pour monsieur Cyril Graham, s'écria
+sa maîtresse. Si ce monsieur veut l'acheter, pourquoi ne pas le
+lui vendre?
+
+- Pour monsieur Cyril Graham, répétai-je. Avez-vous peint le
+portrait de monsieur W. H.?
+
+- Je ne sais ce que vous voulez dire, répliqua-t'il, en devenant
+très rouge.
+
+Bon! L'histoire était vraiment terrible.
+
+La femme lâcha tout le secret.
+
+En partant, je lui donnai cinq livres.
+
+Maintenant il ne m'est pas possible d'y songer, mais certes
+j'étais alors furieux.
+
+J'allai d'un trait chez Cyril.
+
+Je l'attendis trois heures avant qu'il revînt, avec cet affreux
+mensonge qui s'épanouissait sur son visage et je lui dis que
+j'avais découvert le faux.
+
+Il devint très pâle et me dit:
+
+- J'ai fait cela uniquement pour vous. Vous n'auriez pas été
+convaincu autrement. Cela ne porte aucune atteinte à la vérité de
+la théorie.
+
+- La vérité de la théorie! m'écriai-je. Moins vous en parlerez et
+mieux cela vaudra. Vous-même vous n'y avez jamais cru. Si vous y
+aviez cru, vous n'auriez pas commis un faux pour en faire la
+preuve.
+
+Il s'échangea entre nous des paroles violentes. Nous eûmes une
+querelle épouvantable. Je l'avoue, je fus injuste. Le lendemain
+matin, il était mort.
+
+- Mort! m'écriai-je.
+
+- Oui, il se tua d'un coup de revolver. Un peu de son sang jaillit
+sur le cadre du portrait juste à la place où le nom était peint.
+Quand j'arrivai, - son domestique m'avait sur-le-champ envoyé
+chercher, - la police était déjà là. Il avait laissé une lettre
+pour moi, écrite évidemment dans la plus grande agitation et la
+plus grande détresse du coeur.
+
+- Que contenait-elle? demandai-je.
+
+- Oh! qu'il avait une foi absolue dans l'existence de Willie
+Hughes, que le faux du portrait n'avait été fait que comme une
+concession à mon égard et n'affaiblissait à aucun degré la vérité
+de la théorie; bref, que pour me montrer combien sa foi était
+ferme et inébranlable, il allait offrir sa vie en sacrifice au
+secret des _Sonnets._
+
+C'était une lettre folle, démente. Je me souviens qu'il finissait
+en me disant qu'il me confiait la théorie Willie Hughes et que
+c'était à moi de la présenter an monde et de dévoiler le secret du
+coeur de Shakespeare.
+
+- C'est là une bien tragique histoire, m'écriai-je, mais pourquoi
+n'avez-vous pas accompli ses voeux?
+
+Erskine haussa les épaules.
+
+- Parce que c'est du commencement à la fin une théorie absolument
+erronée, répondit-il.
+
+- Mon cher Erskine, lui dis-je en me levant de mon siège, vous
+êtes là-dessus dans une erreur complète. C'est la seule clé
+parfaite des _Sonnets _de Shakespeare qu'on ait jamais construite.
+Elle est parfaite dans tous ses détails. Je crois à Willie Hughes.
+
+- Ne dites pas cela, répliqua gravement Erskine. Je reconnais
+qu'il y a dans l'idée quelque chose qui séduit inévitablement et
+intellectuellement il n'y a rien à y redire. J'ai examiné la
+question dans tous ses détails et je vous assure que la théorie
+est entièrement fallacieuse. Elle est plausible jusqu'à un certain
+point. Au delà tout dégringole. Pour l'amour du ciel, mon cher
+enfant, ne vous lancez pas sur ce thème de Willie Hughes. Vous y
+briseriez votre coeur.
+
+- Erskine, répondis-je, c'est votre devoir de donner cette théorie
+au monde. Si vous ne le faites pas, je le ferai. En la passant
+sous silence, vous portez atteinte à la mémoire de Cyril Graham,
+le plus jeune et le plus splendide de tous les martyrs de la
+littérature. Je vous supplie de lui rendre justice. Il est mort
+pour cette théorie, ferez-vous qu'il sera mort en vain?
+
+Erskine me regarda avec stupeur.
+
+- Vous êtes emporté par l'émotion de toute cette histoire, dit-il.
+Vous oubliez qu'une chose n'est pas nécessairement vraie parce
+qu'un homme meurt pour elle.
+
+J'étais dévoué à Cyril Graham. Sa mort a été pour moi un terrible
+coup. Je ne m'en remettrai pas de bien des années.
+
+Mais Willie Hughes? Il n'y a rien dans l'idée de Willie Hughes.
+Pareil personnage n'a jamais existé.
+
+Quant à révéler toute l'histoire au monde, le monde croit que
+Cyril Graham s'est tué par accident. La seule preuve qu'il s'était
+tué résultait de la lettre qu'il m'a écrite et le public n'a
+jamais rien su de cette lettre. Actuellement même lord Crediton
+croit que tout cela fut accidentel.
+
+- Cyril Graham a sacrifié sa vie à une grande idée, répondis-je,
+et si vous ne voulez pas parler de son martyre, parlez au moins de
+sa foi.
+
+- Sa foi, dit Erskine, était basée sur une chose qui était fausse,
+sur une chose que pas un scholiaste de Shakespeare ne voudrait
+accepter un moment. On rirait de la théorie. Ne jouez pas le rôle
+d'un fou. Ne suivez pas une chimère qui ne mène à aucun but. Vous
+commencez par affirmer l'existence de la personne même dont il
+s'agit de prouver l'existence. En outre, tout le monde sait que
+les _Sonnets _sont adressés à lord Pembroke. La question est
+résolue une fois pour toutes.
+
+- La question n'est pas résolue, m'écriai-je. Je répandrai la
+théorie que Cyril Graham a laissée et je prouverai au monde qu'il
+avait raison.
+
+- Enfant têtu, dit Erskine, rentrez chez vous. Il est plus de deux
+heures. Et ne pensez plus à Willie Hughes. Je regrette de vous en
+avoir parlé et je suis tout à fait désolé de vous avoir converti à
+une chose à laquelle je ne crois pas.
+
+- Vous m'avez donné la clé du plus grand mystère de la littérature
+moderne, répondis-je. Et je n'aurai pas de repos jusqu'à ce que je
+vous aie fait reconnaître à tous que Cyril Graham était le plus
+subtil critique shakespearien de nos jours.
+
+Comme je regagnais mon domicile à travers le parc de Saint-James,
+l'aurore naissait sur Londres. Sur le lac poli, les cygnes blancs
+dormaient et le squelette du palais se détachait en pourpre sur le
+ciel vert pâle.
+
+Je pensai à Cyril Graham et mes yeux se remplirent de larmes.
+
+II
+
+Il était midi passé quand je m'éveillai et le soleil ruisselait à
+travers les rideaux de ma chambre en longues coulées obliques d'or
+poussiéreux.
+
+Je dis à mon domestique que je n'étais chez moi pour personne et,
+après avoir pris une tasse de chocolat et un petit pain, j'allai
+chercher sur un rayon de ma bibliothèque mon exemplaire des
+_Sonnets _de Shakespeare et je commençai à les parcourir avec
+grande attention.
+
+Chaque poème me parut une confirmation de la théorie de Cyril
+Graham.
+
+Il me semblait que j'avais la main appuyée sur le coeur de
+Shakespeare et que je comptais un à un tous les battements et
+toutes les pulsations de la passion.
+
+Je songeai au merveilleux acteur adolescent et je vis son visage
+dans chaque vers.
+
+Deux sonnets, je m'en souviens, me frappèrent particulièrement:
+c'étaient le 53e et le 67e.
+
+Dans le premier de ces sonnets, Shakespeare, louant Willie Hughes
+de la souplesse de son jeu, du vaste champ de ses rôles, un champ
+qui s'étend de Rosalinde à Juliette et de Béatrice à Ophélie, lui
+dit:
+
+_De quelle substance êtes-vous donc fait, vous qu'escortent des
+millions d'ombres étranges? Chaque être n'a qu'une ombre unique,
+et vous, qui n'êtes qu'un pourtant, vous prêtez votre ombre à
+tout,_
+
+vers qui étaient inintelligibles s'ils ne s'adressaient pas à un
+acteur, car le mot _ombre _avait au temps de Shakespeare un sens
+qui se rattachait à la scène.
+
+«Les meilleurs en ce genre ne sont que des ombres,» dit Thésée des
+acteurs dans le _Songe d'une Nuit d'été, _et il y a bien d'autres
+allusions similaires dans la littérature de l'époque.
+
+Les _Sonnets _appartenaient évidemment aux séries dans lesquelles
+Shakespeare disait la nature de l'art de l'acteur et du
+tempérament étrange et rare qui est indispensable au parfait
+comédien.
+
+«Comment se fait-il, dit Shakespeare à Willie Hughes, que vous
+ayez tant de personnalités», et alors il en arrive à établir que
+sa beauté est telle qu'elle semble réaliser toute forme et toute
+phase de fantaisie, incarner tout rêve de l'imagination créatrice,
+une idée, qui est encore exprimée plus avant dans le sonnet qui
+suit immédiatement, ou en commençant par la délicate pensée:
+
+_Oh! comme la beauté semble plus belle lorsqu'elle est embaumée
+par _LA VÉRITÉ.
+
+Shakespeare nous invite à remarquer combien la vérité du jeu, la
+vérité de la représentation visible sur la scène, ajoute au
+prestige de la poésie, donne la vie à toute sa nature séduisante
+et la réalité actuelle à sa forme idéale.
+
+Et pourtant, dans le 67e sonnet, Shakespeare invite Willie Hughes
+à renoncer à la scène si artificielle avec sa vie fausse, ses
+mimes au visage maquillé et au costume sans réalité, ses
+influences et ses suggestions immorales, son éloignement du vrai
+monde, de l'action réelle et du langage sincère.
+
+_Oh! pourquoi mon bien-aimé vivrait-il avec la corruption et
+honorerait-il le sacrilège de son prestige en sorte que le péché
+obtiendrait par lui un avantage décisif et se parerait de sa
+société?_
+
+_Pourquoi le fard imiterait-il le teint de ses joues et
+plagierait-il, par une copie inanimée, leurs vives couleurs?_
+_Pourquoi la pauvre beauté chercherait-elle indirectement les
+reflets de la rose, quand elle a la rose vraie?_
+
+Il peut sembler étrange qu'un aussi grand dramaturge que
+Shakespeare, qui réalisa sa propre perfection comme artiste et son
+humanité comme homme sur le plan idéal de la littérature du
+théâtre et du jeu scénique, ait écrit en ces termes sur le
+théâtre, mais nous devons nous souvenir que, dans les sonnets 110
+et 111, Shakespeare nous montre qu'il était las du monde des
+marionnettes et plein de honte d'avoir joué aux yeux de tous son
+rôle d'arlequin. Le 111e sonnet surtout est amer:
+
+_Oh! grondez à mon sujet la fortune, cette déesse coupable de
+tous mes torts, qui ne m'a laissé d'autre moyen d'existence que la
+ressource publique qui nourrit une vie publique._
+
+_C'est là ce qui fait que mon nom porte un stigmate et que ma
+nature est, pour ainsi dire, marquée du métier qu'elle fait comme
+la main du teinturier. Ayez donc pitié de moi et souhaitez que je
+sois régénéré,_
+
+et il y a ailleurs bien des signes du même sentiment, signes
+familiers à tous les vrais fanatiques de Shakespeare. Un point
+m'embarrassa beaucoup quand je lus les _Sonnets _et il s'écoula
+bien des jours avant que j'établisse la Vraie interprétation que
+certes Cyril Graham lui-même paraît ne pas avoir saisie.
+
+Je ne pouvais comprendre que Shakespeare accordât tant
+d'importance à voir son jeune ami se marier.
+
+Lui-même s'était marié jeune, et le résultat n'avait pas été
+heureux: il n'était pas probable qu'il voulût pousser Willie
+Hughes à commettre la même erreur.
+
+Le jeune acteur de Rosalinde n'avait rien à gagner au mariage et
+aux passions de la vie réelle. Les premiers sonnets, avec leurs
+étranges supplications d'avoir des enfants, me parurent une note
+discordante.
+
+L'explication du mystère m'arriva presque subitement et je la
+trouvai dans la bizarre dédicace.
+
+On doit se rappeler que la dédicace est ainsi conçue:
+
+_À l'unique engendreur de ces sonnets ci-après_
+_Monsieur W. H., tout le bonheur Et cette éternité,_
+_promesses de_
+_notre poète immortel,_
+_puisse-t'il les avoir._
+C'est le souhait bien sincère
+_de celui qui aventure_
+_cette publication_
+
+_T. T._
+
+Quelques commentateurs ont supposé que le mot _engendreur _dans
+cette dédicace indique simplement celui qui a fourni les _Sonnets
+_à Thomas Thorpe, leur éditeur. Mais cette opinion est maintenant
+généralement abandonnée et les plus hautes autorités sont tout à
+fait d'accord sur ce point que ce mot est pris dans le sens
+_d'inspirateur, _la métaphore étant tirée de l'analogie de la vie
+physique.
+
+Alors je vis que la même métaphore est employée par Shakespeare
+lui-même dans tous ses poèmes et cela me mit dans le droit chemin.
+
+Finalement je fis ma grande découverte.
+
+Le mariage que Shakespeare propose à Willie Hughes, c'est le
+mariage avec sa muse, une expression qui est précisément employée
+dans le 82° sonnet où, dans l'amertume de son coeur, lors de la
+défection du jeune acteur, pour qui il avait écrit ses plus grands
+rôles et dont la beauté les lui avait vraiment inspirés, il
+commence ses doléances en disant:
+
+_Je conviens que tu n'es pas marié à ma muse._
+
+Les enfants qu'il le suppliait d'engendrer ne sont pas des enfants
+de sang et de chair, mais les plus immortels enfants d'une gloire
+qui ne peut mourir.
+
+Tout le cycle des premiers sonnets est simplement l'invitation de
+Shakespeare à Willie Hughes de monter sur la scène et de se faire
+acteur. Combien ce serait chose vile et vaine, dit-il, que votre
+beauté, si vous n'en usiez pas.
+
+_Lorsque quarante hivers assiégeront ton front et creuseront des
+tranchées profondes dans le champ de ta beauté, la fière livrée de
+ta jeunesse, si admirée maintenant, ne sera qu'une guenille dont
+on fera peu de cas._
+
+_Si l'on te demandait alors où est toute ta beauté où est tout le
+trésor de tes jours florissants, et si tu répondais que tout cela
+est dans tes yeux creusés, ce serait une honte dévorante et un
+stérile éloge._
+
+Vous devez créer quelque chose en art. Mon vers «est à toi et naît
+de toi», écoute-moi seulement et je «mettrai au monde des vers
+immortels qui vivront une éternité» et vous peuplerez des formes
+de votre propre visage le monde imaginaire et la scène. Ces
+enfants que vous engendrez, continue-t-il, ne dépériront pas,
+comme des enfants sujets à la mort, mais vous vivrez en eux et
+dans mes pièces: donc
+
+_Crée un autre toi-même pour l'amour de moi; que ta beauté vive
+en ton enfant comme en toi._
+
+Je réunis tous les passages qui me paraissaient corroborer cette
+interprétation: ils produisirent sur moi une forte impression et
+me montrèrent combien la théorie de Cyril Graham était vraiment
+complète.
+
+Je vis aussi qu'il était très facile de séparer les vers, dans
+lesquels il parle des _Sonnets _mêmes, et ceux dans lesquels il
+parle de ses grandes oeuvres dramatiques.
+
+C'était là un point qui avait absolument échappé aux critiques
+antérieurs à Cyril Graham.
+
+Et, pourtant, c'était une des considérations les plus importantes
+dans toutes les séries de poèmes.
+
+Aux _Sonnets _Shakespeare était plus ou moins indifférent. Il
+n'ambitionnait pas que sa gloire reposât sur eux. C'était, à ses
+yeux, sa «muse légère», comme il les appelle, et, comme le dit
+Meres, il désirait une circulation réservée, seulement parmi un
+petit nombre, un nombre très restreint d'amis.
+
+D'autre part, il était extrêmement conscient de la haute valeur
+artistique de ses pièces et témoigne d'une noble confiance en son
+génie dramatique.
+
+Quand il dit à Willie Hughes:
+
+_Mais ton éternel été ne se flétrira pas et ne sera pas dépossédé
+de tes grâces. La mort ne se vantera pas de ce que tu erres sous
+son ombre, quand tu grandiras dans l'avenir _EN VERS ÉTERNELS.
+
+_Tant que les hommes respireront et que les yeux pourront voir,
+ceci vivra et te donnera la vie..._
+
+l'expression _vers éternels _fait clairement allusion à une de ses
+pièces qu'il lui envoyait en même temps, de même que la strophe
+finale vise sa confiance dans la probabilité que ses pièces soient
+toujours jouées.
+
+Dans une apostrophe à la muse dramatique (sonnets C et CI), nous
+trouvons la même pensée.
+
+_Où donc es-tu, muse, pour oublier si longtemps de parler de ce
+qui te donne toute ta puissance? Dépenses-tu ta force à quelque
+indigne chant, couvrant d'ombre ta poésie pour mettre la lumière
+sur de vils sujets?_
+
+s'écrie-t-il.
+
+Puis il reproche à la muse de la Tragédie et de la Comédie son
+abandon de la vérité resplendissante de beauté et dit:
+
+_Quoi! Parce qu'il n'a pas besoin d'éloges, vas-tu devenir
+muette? Ne donne pas ce prétexte à ton silence, car il ne tient
+qu'à toi de faire vivre mon ami au delà d'une tombe dorée et de le
+faire louer par les siècles futurs._
+
+_Allons, muse, à l'oeuvre! Je vais t'apprendre à le faire voir à
+l'avenir tel qu'il apparaît aujourd'hui._
+
+C'est pourtant peut-être dans le 55e sonnet que Shakespeare donne
+à son idée l'expression la plus ample.
+
+Imaginer que le «rythme puissant» du second vers se rapporte au
+sonnet lui-même, c'est absolument s'abuser sur l'intention de
+Shakespeare.
+
+Il me parut qu'il était extrêmement clair, d'après le caractère
+général du sonnet, qu'il était question d'une pièce déterminée et
+que la pièce n'était autre que _Roméo et Juliette,_
+
+_Ni le marbre, ni les mausolées dorés des princes ne dureront
+plus longtemps que mon rythme puissant. Vous conserverez plus
+d'éclat dans ces mesures que sur la dalle non balayée que le temps
+barbouille de sa lie._
+
+_Quand la guerre dévastatrice bouleversera les statues et que les
+tumultes déracineront l'oeuvre de la maçonnerie, ni l'épée de Mars
+ni le feu ardent de la guerre n'entameront la tradition vivante de
+votre renommée._
+
+_En dépit de la mort et de la rage de l'oubli, vous avancerez
+dans l'avenir, votre gloire trouvera place incessamment sous les
+yeux de toutes les générations qui doivent user ce monde jusqu'au
+jugement dernier._
+
+_Ainsi jusqu'à l'appel suprême auquel vous vous lèverez vous-
+même, vous vivrez ici et dans la postérité sous les yeux des
+amants._
+
+Il était aussi extrêmement suggestif de noter combien là et
+ailleurs Shakespeare promettait à Willie Hughes l'immortalité sous
+une forme qui le rappela aux yeux des hommes, c'est-à-dire sous
+une forme scénique dans une pièce que l'on irait voir jouer.
+
+Pendant deux semaines, je travaillai avec acharnement sur les
+_Sonnets, _sortant à peine et refusant toutes les invitations.
+
+Chaque jour, il me semblait que je découvrais quelque chose de
+nouveau et Willie Hughes devint pour moi une espèce de compagnon
+spirituel, une personnalité toujours dominante.
+
+Je finis presque par m'imaginer que je l'avais vu debout dans
+l'atmosphère de ma chambre tant Shakespeare l'avait clairement
+dessiné avec ses cheveux d'or, sa tendre grâce de fleur, ses doux
+yeux aux profondeurs de rêve, ses membres délicats et mobiles et
+ses mains d'une blancheur de lis.
+
+Son seul nom exerçait sur moi une vraie fascination. Willie
+Hughes! Willie Hughes! Comme il avait un son de musique! Oui, quel
+autre que lui pouvait être «le maître et la maîtresse de la
+passion» de Shakespeare[12], le «seigneur de son amour à qui il a
+été lié en vasselage» [13], le délicat favori du plaisir[14], la
+«rose de tout l'univers»[15], le «héraut du printemps»[16] «paré de
+la superbe livrée de la jeunesse»[17], le «ravissant garçon qui est
+une douce musique pour son auditeur»[18] et dont «la beauté était
+le vrai vêtement du coeur» de Shakespeare»[19], de même qu'il était
+la clé de voûte de sa force dramatique.
+
+Combien me paraissait amère maintenant toute la tragédie de sa
+désertion et de sa honte qu'il rendait «douce et jolie[20]« par la
+pure magie de sa personne, mais qui n'en était pas moins honte.
+
+Pourtant, si Shakespeare l'a pardonné, pourquoi ne lui
+pardonnerons-nous pas aussi.
+
+Je ne me souciai pas de chercher à pénétrer le mystère de son
+péché.
+
+Son abandon du théâtre de Shakespeare était une question
+différente et je la creusai très avant.
+
+Finalement j'en vins à cette conclusion que Cyril Graham s'était
+trompé en regardant Chapman comme le dramaturge rival dont il est
+parlé dans le 80e sonnet.
+
+C'était évidemment Marlowe à qui il était fait allusion[21].
+
+Alors que les _Sonnets _furent écrits, on ne pouvait appliquer à
+l'oeuvre de Chapman une expression telle que «l'orgueilleuse
+arrogance de son grand vers», bien qu'on eût pu l'appliquer plus
+tard au style de ses dernières pièces du temps du roi Jacques.
+
+Non, Marlowe était sans contredit le dramaturge dont Shakespeare
+parla en ces termes louangeurs et cet _affable fantôme familier
+qui, la nuit, le comble de ses inspirations, _était le
+Méphistophélès de son _Docteur Faustus._
+
+Sans nul doute, Marlowe fut fasciné par la beauté et la grâce du
+jeune acteur et l'enleva au théâtre de Blackfriars afin de leur
+faire jouer le Gaveston de son _Édouard II._
+
+Que Shakespeare eut légalement le droit de retenir Willie Hughes
+dans sa propre troupe, cela résulte à l'évidence du sonnet 87 où
+il dit:
+
+_Adieu! tu es un bien trop précieux pour moi et tu ne sais que
+trop sans doute ce que tu vaux: _LA CHARTE _de _TA VALEUR _te
+permet de te dégager et tes engagements envers moi ont tous pris
+fin._
+
+_Car ai-je d'autres droits sur toi que ceux que tu m'accordes? Et
+où sont mes titres, à tant de richesses? Rien en moi ne peut
+justifier ce don SPLENDIDE_ ET AINSI MA PATENTE M'EST-ELLE
+RETIRÉE.
+
+_Tu t'étais donné à moi par ignorance de ce que tu vaux ou par
+une pure méprise sur mon compte. Aussi cette grande concession
+fondée sur un malentendu, tu la révoques en te ravisant._
+
+_Ainsi je t'aurai possédé comme dans l'illusion d'un rêve; roi
+dans le sommeil, mais au réveil plus rien._
+
+Mais celui qu'il ne pouvait retenir par amour, il ne voulait pas
+le retenir par force. Willie Hughes devint un des sujets de la
+troupe de lord Pembroke et peut-être joua-t-il, dans la cour
+ouverte de la Taverne du Taureau Rouge, le rôle du délicat favori
+du roi Édouard.
+
+Lors de la mort de Marlowe, il semble être revenu à Shakespeare
+qui, quoi qu'en aient pu penser ses camarades de théâtre, ne tarda
+pas à pardonner le coup de tête et la trahison du jeune acteur.
+
+Vraiment, comme Shakespeare a dessiné en traits précis le
+tempérament de l'acteur. Willie Hughes était un de ceux-là,
+
+_qui ne commettent pas l'action dont ils menacent le plus, qui
+tout en émouvant les autres sont eux-mêmes comme la pierre._
+
+Il pouvait jouer l'amour, mais il ne pouvait pas l'éprouver. Il
+pouvait mimer la passion sans la réaliser.
+
+_Chez beaucoup l'histoire d'un coeur perfide est écrite dans les
+regards, écrite dans des moues, des froncements de sourcils, des
+grimaces étranges._
+
+Mais avec Willie Hughes il n'en était pas ainsi. Le Ciel, dit
+Shakespeare dans un sonnet d'idolâtrie folle,
+
+_le ciel a décrété, en te créant, qu'un doux amour respirerait
+toujours sur ta face; quelles que soient tes pensées ou les
+émotions de ton coeur, ton regard ne peut jamais exprimer que la
+douceur._
+
+Dans son «esprit inconstant» et son «coeur faux», il était facile
+de distinguer le défaut de sincérité et la tricherie qui paraît en
+quelque sorte inséparable de la nature de l'artiste, comme dans
+son amour des louanges ce désir d'une récompense immédiate qui
+caractérise tous les acteurs. Et pourtant, en cela plus heureux
+que les autres acteurs, Willie Hughes devait connaître quelque
+chose de l'immortalité: inséparablement lié aux pièces de
+Shakespeare, il devait vivre en elles.
+
+_Votre nom tirera de mes vers l'immortalité, lors même qu'une
+fois disparu je devrais mourir au monde entier. La terre ne peut
+me fournir qu'une fosse vulgaire, tandis que vous serez enseveli à
+la vue de toute l'humanité._
+
+_Vous aurez pour monument mon noble vers que liront les yeux à
+venir: et les langues futures rediront votre existence, quand tous
+les souffles de notre génération seront éteints._
+
+Il y avait des allusions sans fin à la puissance de Willie Hughes
+sur son auditoire, les «spectateurs attentifs», comme les appelle
+Shakespeare, mais peut-être la plus parfaite description de sa
+merveilleuse maîtrise en art dramatique était-elle dans la
+_Plainte d'une Amante _où Shakespeare dit de lui:
+
+_Il employait à ses artifices une masse de matière subtile à
+laquelle il donnait les formes les plus étranges: rougeurs
+enflammées, flots de larmes, pâleurs défaillantes; il prenait, il
+quittait tous les visages, pouvant, au gré de ses perfidies,
+rougir à d'impurs propos, pleurer de douleur ou devenir blanc et
+s'évanouir avec des mines tragiques._
+
+_De même au bout de sa langue dominatrice, toutes sortes
+d'arguments et de questions profondes, de promptes répliques et de
+fortes raisons dormaient et s'éveillaient sans cesse à son
+service. Pour faire rire le pleureur et pleurer le rieur, il avait
+une langue et une éloquence variée, attrapant toutes les passions
+au piège de son caprice._
+
+Un jour, je crus avoir réellement trouvé Willie Hughes dans la
+littérature de l'époque d'Elisabeth.
+
+Dans un merveilleux récit des derniers jours du grand comte
+d'Essex, son chapelain Thomas Knell nous dit que, la nuit qui
+précéda sa mort, le comte
+
+_appela William Hewes qui était son musicien pour jouer sur le
+virginal et chanter. _«- _Joue, lui dit-il, mon chant, Will
+Hewes, et je chanterai moi-même.»_ _Ainsi fit-il très gaîment, non
+comme le cygne plaintif qui encore dédaigneux pleure sa mort, mais
+comme une douce alouette qui levant ses ailes et jetant ses yeux
+vers Dieu, monte vers les nues cristallines et atteint de sa
+langue intarissable les sommets des cieux altiers._
+
+Sûrement le garçon, qui joua sur le virginal, aux dernières heures
+de la vie du père de Stella Sydney, n'était autre que le Will
+Hewes, à qui Shakespeare dédia les _Sonnets _et dont il nous dit
+qu'il était une douce musique pour un auditeur.
+
+Pourtant, lord Essex mourut en 1576 quand Shakespeare lui-même
+n'avait que douze ans: il était donc impossible que son musicien
+fût le monsieur W. H. des _Sonnets._
+
+Peut-être le jeune ami de Shakespeare était-il le fils de celui
+qui jouait du virginal.
+
+C'était, du moins, quelque chose d'avoir découvert que Will Hewes
+était un nom de l'époque d'Elisabeth.
+
+Vraiment le nom de Hewes semble exactement lié à la musique et à
+la poésie. La première actrice anglaise fut la délicieuse Margaret
+Hewes dont le prince Rupert fut si éperdument amoureux. Quoi de
+plus probable qu'entre elle et le musicien de lord Essex il y ait
+eu le jeune acteur des pièces de Shakespeare!
+
+Mais les preuves, le témoin, où étaient-ils? Hélas!... je ne pus
+les trouver. Il me semblait que j'étais toujours à la veille de la
+vérification définitive, mais que je ne pouvais jamais y arriver.
+
+De la vie de Willie Hughes, je passai bien vite à la pensée de sa
+mort. J'étais curieux de savoir quelle avait été sa fin.
+
+Peut-être était-il un de ces acteurs anglais qui, en 1604,
+passèrent en Allemagne et jouèrent devant le grand duc Henry-
+Julius de Brunswick[22], lui-même dramaturge de valeur, et à la
+cour de cet étrange électeur de Brandebourg qui était si amouraché
+de beauté qu'on a dit qu'il acheta à son poids d'ambre le jeune
+fils d'un marchand ambulant grec et qu'il donna, en l'honneur de
+son esclave, des fêtes durant toute cette terrible année de famine
+1606-1607, quand le peuple mourait de faim dans les rues de la
+ville et que, depuis sept mois, il n'était pas tombé une goutte de
+pluie.
+
+Enfin, nous savons que _Roméo et Juliette _fut joué à Dresde en
+1613, côte à côte avec _Hamlet _et le _Roi Lear, _et ce n'est
+sûrement pas à un autre que Willie Hughes que fut, en 1615, remis
+le masque moulé sur la tête de Shakespeare mort, par la main de
+quelqu'un de la suite de l'ambassadeur d'Angleterre, - faible
+souvenir du grand poète qui l'avait si tendrement aimé.
+
+Vraiment, il y avait quelque chose de véritablement captivant dans
+l'idée que le jeune acteur, dont la beauté avait un élément vital
+dans le réalisme et le romantisme de l'art de Shakespeare, avait
+été le premier à porter en Allemagne la semence de la nouvelle
+civilisation et s'était trouvé, dans cette voie, le précurseur de
+cette _aufklarung, _ou illumination, du XVIIIe siècle, ce
+splendide mouvement qui, bien que, initié par Lessing et Herder et
+porté à son plein et à sa perfection par Goethe, ne fut pas pour
+une petite part aidé par un autre acteur, Friedrich Schroeder, qui
+réveilla la conscience populaire et, au mépris des passions
+feintes et des méthodes mimiques de la scène, montra le lien
+intime et vital entre la vie et la littérature.
+
+Si cela était ainsi, - et rien ne prouvait certes qu'il en fût
+autrement, - il n'était pas improbable que Willie Hughes fût un
+des comédiens anglais _(mimae quidam ex Britannia, _comme les
+appelle la vieille chronique) qui furent égorgés à Nuremberg dans
+un soulèvement soudain de la populace et ensevelis en secret dans
+une petite vigne, hors de la ville, par quelques jeunes gens «qui
+s'étaient plu à leurs représentations et dont quelques-uns avaient
+rêvé d'être instruits dans les mystères de l'art nouveau.» Certes,
+il ne pouvait y avoir de place plus appropriée pour celui à qui
+Shakespeare avait dit:
+
+«_Tu es tout mon art,»_
+
+que cette petite vigne au delà des murs de la cité. Car n'était-ce
+pas des douleurs de Dionysos que la tragédie était née? N'avait-on
+pas pour la première fois entendu s'épanouir sur les lèvres des
+vignerons de Sicile le rire clair de la comédie, avec sa gaîté
+insoucieuse et ses vives reparties. Et qui plus est, la tache
+pourprine et rouge du vin écumant sur le visage et aux mains
+n'avait-elle pas donné la première suggestion du charme et de la
+fascination du déguisement, le désir de dépouiller sa
+personnalité, le sens de la valeur de l'objectivité se montrant
+ainsi dans les rudes débuts de l'art.
+
+À tout prendre, où qu'il fut enseveli, que ce fut dans la petite
+vigne aux portes de la ville gothique, ou dans quelque triste
+cimetière d'église de Londres parmi le tumulte et le brouhaha de
+notre grande ville, nul monument pompeux ne marquait la place où
+il reposait.
+
+Sa vraie tombe, comme l'avait dit Shakespeare, était le vers du
+poète, son vrai monument la pérennité du drame.
+
+Ainsi il en a été pour d'autres, dont la beauté a donné une
+nouvelle impulsion motrice à leur époque.
+
+Le corps ivoirin de l'esclave de Bithynie pourrit dans la vase
+verte du Nil et la poussière du jeune Athénien jonche les jaunes
+collines du Céramique, mais Antinoüs vit dans la sculpture et
+Charmidès dans la philosophie.
+
+III
+
+Trois semaines s'étaient écoulées.
+
+Je résolus d'adresser à Erskine un ardent appel, l'invitant à
+rendre justice à la mémoire de Cyril Graham et à donner au monde
+sa merveilleuse interprétation des _Sonnets, _la seule
+interprétation qui fournit une explication du problème.
+
+Je n'ai aucune copie de ma lettre, je regrette de le dire, et je
+n'ai pas pu mettre la main sur l'original, mais je me souviens que
+je parcourus tout le terrain et que je couvris des feuillets de
+papier de la répétition passionnée d'arguments et de preuves que
+l'étude m'avait suggérés.
+
+Il me sembla que je ne restituais pas seulement à Cyril Graham la
+place qui lui était due dans l'histoire littéraire, mais que je
+rachetais l'honneur de Shakespeare lui-même de l'odieux souvenir
+d'une critique banale.
+
+Je mis dans la lettre tout mon enthousiasme; je mis dans la lettre
+toute ma foi, mais je ne l'avais pas plus tôt expédiée qu'il se
+produisit en moi une curieuse réaction.
+
+Il me sembla que j'avais fait abdication de mes facultés en
+croyant à l'hypothèse Willie Hughes, que quelque chose s'était
+éteint en moi, - ce qui était exact, - et que j'étais maintenant
+parfaitement indifférent à toute la question.
+
+Qu'était-il donc advenu?
+
+C'est difficile à dire.
+
+Peut-être avais-je épuisé mon ardeur même en en cherchant
+l'expression parfaite? Les forces émotionnelles, de même que les
+forces de la vie physique, ont leurs limites expresses.
+
+Peut-être le simple effort de convertir quelqu'un à une théorie
+compliquée, implique-t-il quelque forme de renonciation à la
+faculté de croire?
+
+Peut-être étais-je simplement las de tout le problème et, mon
+enthousiasme s'étant consumé, ma raison en revint à son propre
+jugement sans passion?
+
+Quelle qu'en fut la cause, et je ne prétends pas en fournir
+l'explication, - il n'y avait pas de doute que Willie Hughes était
+soudain devenu pour moi un pur mythe, un rêve oiseux,
+l'imagination enfantine d'un jeune homme, qui, comme bien des
+esprits ardents, était plus soucieux de convaincre les autres que
+d'être lui-même convaincu.
+
+Comme j'avais dit à Erskine dans ma lettre des choses très
+injustes et très amères, je décidai d'aller le voir une fois et de
+m'excuser auprès de lui de ma conduite.
+
+Conformément à cette résolution, le lendemain matin, je poussai
+jusqu'à Bird Cagewalk.
+
+Je trouvai Erskine assis dans sa bibliothèque, le faux portrait de
+Willie Hughes en face de lui.
+
+- Mon cher Erskine, m'écriai-je. Je viens vous faire mes excuses.
+
+- Me faire vos excuses! dit-il. Et pourquoi?
+
+- Pour ma lettre, répondis-je.
+
+- Vous n'avez rien à regretter dans votre lettre, dit-il. Au
+contraire, vous m'avez rendu le plus grand service qui soit en
+votre pouvoir. Vous m'avez montré que la théorie de Cyril Graham
+est d'une solidité parfaite.
+
+- Vous ne voulez pas dire que vous croyez à Willie Hugues?
+m'exclamai-je.
+
+- Et pourquoi pas? répliqua-t-il. Vous m'avez fait la preuve de
+son existence. Croyez-vous que je ne sache pas priser à son prix
+la valeur de l'évidence?
+
+En m'enfonçant dans un fauteuil, je gémis:
+
+- Mais il n'y a là aucune espèce d'évidence. Quand je vous ai
+écrit, j'étais sous l'influence d'un enthousiasme tout à fait
+niais. J'avais été ému par l'histoire de la mort de Cyril Graham,
+fasciné par le romanesque de sa théorie, conquis par le
+merveilleux et la nouveauté de ses aperçus. Je vois maintenant que
+la théorie est basée sur une illusion. La seule preuve de
+l'existence de Willie Hughes est ce portrait qui est là devant
+vous et ce portrait est un faux. Ne vous laissez donc pas
+entraîner par un pur sentiment dans cette affaire. Quoique le
+roman puisse plaider en faveur de la théorie de Willie Hughes, la
+raison a prononcé contre elle un arrêt définitif.
+
+- Je ne vous comprends pas, fit Erskine en me regardant avec
+stupéfaction. Quoi! vous-même, vous m'avez convaincu par votre
+lettre que Willie Hughes était une réalité absolue. Pourquoi avez-
+vous changé de conviction? Ou bien tout ce que vous m'avez dit
+n'était-il qu'un simple jeu?
+
+- Je ne puis vous expliquer cela, répliquai-je, mais je vois
+maintenant qu'il n'y a réellement rien à dire en faveur de
+l'interprétation de Cyril Graham. Les _Sonnets _sont adressés à
+lord Pembroke. Pour l'amour du ciel, ne gaspillez pas votre temps
+dans une tentative folle pour découvrir un jeune acteur de
+l'époque d'Elisabeth qui n'a jamais existé et pour faire de cette
+marionnette fantôme le centre du grand cycle des _Sonnets _de
+Shakespeare.
+
+- Je vois que vous ne comprenez pas la théorie, répliqua-t-il.
+
+- Que je ne la comprends pas, mon cher Erskine! m'écriai-je. Mais
+je la sens, comme si je l'avais inventée. Sûrement ma lettre vous
+prouve que non seulement je possède toute la question, mais que
+j'ai apporté mon contingent de preuves de tout genre. Le seul
+défaut de la théorie est qu'elle présuppose l'existence de la
+personne dont l'existence est en discussion. Si nous admettons
+qu'il y avait dans la troupe de Shakespeare un jeune acteur du nom
+de Willie Hughes, il n'est pas difficile d'en faire l'objet des
+_Sonnets, _mais comme nous savons qu'il n'y avait pas d'acteur de
+ce nom dans la compagnie du Théâtre du Globe, il est inutile de
+pousser plus loin les recherches.
+
+- Mais c'est exactement ce que nous ne savons pas, dit Erskine. Il
+est tout à fait vrai que son nom ne se trouve pas sur la liste
+donnée à la première page, mais comme Cyril l'indiqua, c'est
+plutôt là une preuve de l'existence de Willie Hughes qu'une preuve
+contraire si nous nous souvenons qu'il abandonna avec perfidie
+Shakespeare au profit d'un rival dramatique.
+
+Nous raisonnâmes là-dessus pendant des heures, mais rien de ce que
+je pus dire, ne put obliger Erskine à renoncer à sa confiance dans
+l'interprétation de Cyril Graham.
+
+Il me dit qu'il prétendait vouer sa vie à prouver la théorie et
+qu'il était déterminé à faire rendre justice à la mémoire de Cyril
+Graham.
+
+Je le priai. Je le raillai, je le suppliai, mais cela ne servit à
+rien.
+
+Bref, nous nous séparâmes, non pas tout à fait fâchés, mais
+certainement avec une ombre entre nous.
+
+Il me crut borné; je le crus fou.
+
+Quand je me rendis chez lui de nouveau, son domestique me dit
+qu'il était parti pour l'Allemagne.
+
+Deux ans plus tard, comme j'entrais à mon club, le valet de
+service à la conciergerie me remit une lettre qui portait le
+timbre de l'étranger.
+
+Elle venait d'Erskine qui m'écrivait de l'hôtel d'Angleterre à
+Cannes.
+
+Quand je lus sa lettre, je fus rempli d'horreur, bien que je ne
+pusse vraiment croire qu'il serait assez fou pour exécuter sa
+résolution.
+
+Le point principal de sa lettre était qu'il avait essayé par tous
+les moyens possibles de vérifier la théorie de Willie Hughes et
+qu'il avait échoué, de même que Cyril Graham avait donné sa vie
+pour cette théorie, il avait résolu de donner la sienne, également
+pour la même cause.
+
+La conclusion de la lettre était celle-ci:
+
+«Je crois encore à Willie Hughes et au moment où vous recevrez
+ceci, je serai mort de ma propre main pour l'amour de Willie
+Hughes, pour lui et pour Cyril Graham que j'ai poussé à mourir par
+mon scepticisme niais et mon ignorant manque de foi.
+
+«La vérité vous fut une fois révélée. Vous l'avez rejetée.
+
+«Maintenant vous voilà taché du sang de deux hommes: ne vous en
+détournez plus.»
+
+Ce fut un moment horrible.
+
+J'en étais malade de chagrin et, pourtant je n'y pouvais croire.
+
+Mourir pour ses croyances religieuses est le pire usage qu'on
+puisse faire de sa vie; mais mourir pour une théorie littéraire
+cela semblait impossible.
+
+Je regardai la date.
+
+La lettre avait été écrite une semaine avant.
+
+Quelque malencontreuse chance m'avait détourné d'aller au club
+pendant quelques jours: Là, j'aurais pu la recevoir à temps pour
+le sauver.
+
+Peut-être il n'était pas trop tard.
+
+Je courus chez moi. Je fis mes bagages et je partis de Charing-
+Cross par le train de nuit.
+
+Le voyage fut insupportable. Je crus que je n'arriverais jamais.
+
+Sitôt débarqué, je courus à l'hôtel d'Angleterre.
+
+On me dit qu'Erskine avait été enterré deux jours avant au
+cimetière des Anglais.
+
+Il y avait dans toute cette tragédie quelque chose d'horriblement
+grotesque.
+
+Je dis toute sorte de paroles incohérentes dans le hall de l'hôtel
+et on me regardait d'un air de curiosité.
+
+Tout à coup, lady Erskine, en grand deuil, traversa le vestibule.
+
+Quand elle me vit, elle vint à moi, murmura quelques mots sur son
+pauvre fils et fondit en larmes.
+
+Je la conduisis dans son salon.
+
+Un vieux monsieur prit soin d'elle: c'était le médecin anglais.
+
+Nous causâmes beaucoup d'Erskine, mais je ne soufflai mot des
+mobiles qui l'avaient poussé au suicide. Il était évident qu'il
+n'avait rien dit à sa mère de la raison qui l'avait amené à un
+acte si funeste, si fou.
+
+Enfin, lady Erskine se leva et dit:
+
+- Georges vous a laissé quelque chose à titre de souvenir. C'est
+une chose qu'il tenait en haute estime. Je vais vous la remettre.
+
+Sitôt qu'elle eut quitté la pièce, je me tournai vers le docteur
+et lui dis:
+
+- Quelle épouvantable secousse cette mort a dû être pour lady
+Erskine. Je suis surpris qu'elle la supporte comme elle l'a fait.
+
+- Oh! Il y a des mois qu'elle était prévenue de ce qui allait
+arriver, répondit-il.
+
+- Elle était prévenue depuis des mois! m'écriai-je, mais comment
+ne l'en a t-elle pas détourné? Comment n'a-t-elle pas veillé sur
+lui? Il devait être fou.
+
+Le docteur me regarda avec de grands yeux.
+
+- Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, fit-il.
+
+- Bah! m'écriai-je, si une mère sait que son fils va se
+suicider...
+
+- Se suicider! répondit-il. Le pauvre Erskine ne s'est pas
+suicidé. Il est mort de consomption... Il est venu mourir ici.
+Sitôt que je le vis, je compris qu'il n'y avait pas d'espoir. Un
+poumon était presque perdu; l'autre était très atteint. Trois
+jours avant sa mort, il me demanda s'il n'y avait plus d'espoir.
+Je lui répondis franchement qu'il n'y en avait aucun et qu'il
+n'avait plus que peu de jours à vivre. Il écrivit quelques
+lettres. Il était tout à fait résigné et conserva sa connaissance
+jusqu'à sa dernière heure.
+
+À ce moment, lady Erskine entra dans la pièce, le fatal portrait
+de Willie Hughes à la main.
+
+- Quand Georges allait expirer, il m'a priée de vous donner ceci,
+dit-elle.
+
+Comme je pris le portrait, ses larmes tombèrent sur mes mains.
+
+Le portrait est maintenant dans ma bibliothèque où il est admiré
+de mes amis artistes. Ils ont décidé que ce n'est pas un Clouet
+mais un Oudry[23].
+
+Je ne me suis jamais soucié de leur dire sa véritable histoire.
+Mais quelquefois quand je le regarde, je pense qu'il y a vraiment
+beaucoup à dire sur la théorie Willie Hughes des _Sonnets _de
+Shakespeare.
+
+
+LE FANTÔME DE CANTERVILLE [24]
+
+Nouvelle hylo-idéaliste
+
+I
+
+Lorsque M. Hiram B. Otis, le ministre d'Amérique, fit
+l'acquisition de Canterville-Chase, tout le monde lui dit qu'il
+faisait là une très grande sottise, car on ne doutait aucunement
+que l'endroit ne fût hanté.
+
+D'ailleurs, lord Canterville lui-même, en homme de l'honnêteté la
+plus scrupuleuse, s'était fait un devoir de faire connaître la
+chose à M. Otis, quand ils en vinrent à discuter les conditions.
+
+- Nous-mêmes, dit lord Canterville, nous n'avons point tenu à
+habiter cet endroit depuis l'époque où ma grand'tante, la duchesse
+douairière de Bolton, a été prise d'une défaillance causée par
+l'épouvante qu'elle éprouva, et dont elle ne s'est jamais remise
+tout à fait, en sentant deux mains de squelette se poser sur ses
+épaules, pendant qu'elle s'habillait pour le dîner.
+
+Je me crois obligé à vous dire, M. Otis, que le fantôme a été vu
+par plusieurs membres de ma famille qui vivent encore, ainsi que
+par le recteur de la paroisse, le révérend Auguste Dampier, qui
+est un agrégé du King's-Collège, d'Oxford.
+
+Après le tragique accident survenu à la duchesse, aucune de nos
+jeunes domestiques n'a consenti à rester chez nous, et bien
+souvent lady Canterville a été privée de sommeil par suite des
+bruits mystérieux qui venaient du corridor et de la bibliothèque.
+
+- Mylord, répondit le ministre, je prendrai l'ameublement et le
+fantôme sur inventaire. J'arrive d'un pays moderne, où nous
+pouvons avoir tout ce que l'argent est capable de procurer, et
+avec nos jeunes et délurés gaillards qui font les cent coups dans
+le vieux monde, qui enlèvent vos meilleurs acteurs, vos meilleures
+prima-donnas, je suis sûr que s'il y avait encore un vrai fantôme
+en Europe, nous aurions bientôt fait de nous l'offrir pour le
+mettre dans un de nos musées publics, ou pour le promener sur les
+grandes routes comme un phénomène.
+
+- Le fantôme existe, je le crains, dit lord Canterville, en
+souriant, bien qu'il ait tenu bon contre les offres de vos
+entreprenants impresarios. Voilà plus de trois siècles qu'il est
+connu. Il date, au juste, de 1574, et ne manque jamais de se
+montrer quand il va se produire un décès dans la famille.
+
+- Bah! le docteur de la famille n'agit pas autrement, lord
+Canterville. Mais, monsieur, un fantôme, ça ne peut exister, et je
+ne suppose pas que les lois de la nature comportent des exceptions
+en faveur de l'aristocratie anglaise.
+
+- Certainement, vous êtes très nature en Amérique, dit lord
+Canterville, qui ne comprenait pas très bien la dernière remarque
+de M. Otis. Mais s'il vous plaît d'avoir un fantôme dans la
+maison, tout est pour le mieux. Rappelez-vous seulement que je
+vous ai prévenu.
+
+Quelques semaines plus tard, l'achat fut conclu, et vers la fin de
+la saison, le ministre et sa famille se rendirent à Canterville.
+
+Mrs Otis, qui, sous le nom de miss Lucretia R. Tappan, de la West
+52e rue, avait été une illustre _belle_ de New-York, était encore
+une très belle femme, d'âge moyen, avec de beaux yeux et un profil
+superbe.
+
+Bien des dames américaines, quand elles quittent leur pays natal,
+se donnent des airs de personnes atteintes d'une maladie
+chronique, et se figurent que c'est là une des formes de la
+distinction en Europe, mais Mrs Otis n'était jamais tombée dans
+cette erreur.
+
+Elle avait une constitution magnifique, et une abondance
+extraordinaire de vitalité.
+
+À vrai dire, elle était tout à fait anglaise, à bien des points de
+vue, et on eût pu la citer à bon droit pour soutenir la thèse que
+nous avons tous en commun avec l'Amérique, en notre temps, excepté
+la langue, cela s'entend.
+
+Son fils aîné, baptisé Washington par ses parents dans un moment
+de patriotisme qu'il ne cessait de déplorer, était un jeune homme
+blond, assez bien tourné, qui s'était posé en candidat pour la
+diplomatie en conduisant le cotillon au Casino de Newport pendant
+trois saisons de suite, et même à Londres, il passait pour un
+danseur hors ligne.
+
+Ses seules faiblesses étaient les gardénias et la pairie. À cela
+près, il était parfaitement sensé.
+
+Miss Virginia E. Otis était une fillette de quinze ans, svelte et
+gracieuse comme un faon, avec un bel air de libre allure dans ses
+grands yeux bleus.
+
+C'était une amazone merveilleuse, et sur son poney, elle avait une
+fois battu à la course le vieux lord Bilton, en faisant deux fois
+le tour du parc, et gagnant d'une longueur et demie, juste en face
+de la statue d'Achille, ce qui avait provoqué un délirant
+enthousiasme chez le jeune duc de Cheshire, si bien qu'il lui
+proposa séance tenante de l'épouser, et que ses tuteurs durent
+l'expédier le soir même à Eton, tout inondé de larmes.
+
+Après Virginia, il y avait les jumeaux, connus d'ordinaire sous le
+nom d'Étoiles et Bandes, parce qu'on les prenait sans cesse à les
+arborer.
+
+C'étaient de charmants enfants, et avec le digne ministre, les
+seuls vrais républicains de la famille.
+
+Comme Canterville-Chase est à sept milles d'Ascot, la gare la plus
+proche, M. Otis avait télégraphié qu'on vînt les prendre en
+voiture découverte, et on se mit en route dans des dispositions
+fort gaies.
+
+C'était par une charmante soirée de juillet, où l'air était tout
+embaumé de la senteur des pins.
+
+De temps à autre, on entendait un ramier roucoulant de sa plus
+douce voix, ou bien on entrevoyait, dans l'épaisseur et le
+froufrou de la fougère le plastron d'or bruni de quelque faisan.
+
+De petits écureuils les épiaient du haut des hêtres, sur leur
+passage; des lapins détalaient à travers les fourrés, ou par-
+dessus les tertres mousseux, en dressant leur queue blanche.
+
+Néanmoins dès qu'on entra dans l'avenue de Canterville-Chase, le
+ciel se couvrit soudain de nuages. Un silence singulier sembla
+gagner toute l'atmosphère. Un grand vol de corneilles passa sans
+bruit au-dessus de leurs têtes, et avant qu'on fût arrivé à la
+maison, quelques grosses gouttes de pluie étaient tombées.
+
+Sur les marches se tenait pour les recevoir une vieille femme
+convenablement mise en robe de soie noire, en bonnet et tablier
+blancs.
+
+C'était Mrs Umney, la gouvernante, que Mrs Otis, sur les vives
+instances de lady Canterville, avait consenti à conserver dans sa
+situation.
+
+Elle fit une profonde révérence à la famille quand on mit pied à
+terre, et dit avec un accent bizarre du bon vieux temps:
+
+- Je vous souhaite la bienvenue à Canterville-Chase.
+
+On la suivit, en traversant un beau hall en style Tudor, jusque
+dans la bibliothèque, salle longue, vaste, qui se terminait par
+une vaste fenêtre à vitraux.
+
+Le thé les attendait.
+
+Ensuite, quand on se fut débarrassé des effets de voyage, on
+s'assit, on se mit à regarder autour de soi, pendant que Mrs Umney
+s'empressait.
+
+Tout à coup le regard de Mrs Otis tomba sur une tache d'un rouge
+foncé sur le parquet, juste à côté de la cheminée, et sans se
+rendre aucun compte de ses paroles, elle dit à Mrs Umney:
+
+- Je crains qu'on n'ait répandu quelque chose à cet endroit.
+
+- Oui, madame, répondit Mrs Umney à voix basse. Du sang a été
+répandu à cet endroit.
+
+- C'est affreux! s'écria Mrs Otis. Je ne veux pas de taches de
+sang dans un salon. Il faut enlever ça tout de suite.
+
+La vieille femme sourit, et de sa même voix basse, mystérieuse,
+elle répondit:
+
+- C'est le sang de lady Eleonor de Canterville, qui a été tuée en
+cet endroit même par son propre mari, sir Simon de Canterville, en
+1575. Sir Simon lui survécut neuf ans, et disparut soudain dans
+des circonstances très mystérieuses. Son corps ne fut jamais
+retrouvé, mais son âme coupable continue à hanter la maison. La
+tache de sang a été fort admirée des touristes et d'autres
+personnes, mais l'enlever... c'est impossible.
+
+- Tout ça, c'est des bêtises, s'écria Washington Otis. Le produit
+détachant, le nettoyeur incomparable du champion Pinkerton fera
+disparaître ça en un clin d'oeil.
+
+Et avant que la gouvernante horrifiée eût pu intervenir, il
+s'était agenouillé, et frottait vivement le parquet avec un petit
+bâton d'une substance qui ressemblait à du cosmétique noir.
+
+Peu d'instants après, la tache avait disparu sans laisser aucune
+trace.
+
+- Je savais bien que le Pinkerton en aurait raison, s'écria-t-il
+d'un ton de triomphe, en promenant un regard circulaire sur la
+famille en admiration.
+
+Mais à peine avait-il prononcé ces mots qu'un éclair formidable
+illumina la pièce sombre, et qu'un terrible roulement de tonnerre
+mit tout le monde debout, excepté Mrs Umney, qui s'évanouit.
+
+- Quel affreux climat! dit tranquillement le ministre, en allumant
+un long cigare. Je m'imagine que le pays des aïeux est tellement
+encombré de population, qu'il n'y a pas assez de beau temps pour
+tout le monde. J'ai toujours été d'avis que ce que les Anglais ont
+de mieux à faire, c'est d'émigrer.
+
+- Mon cher Hiram, s'écria Mrs Otis, que pouvons-nous faire d'une
+femme qui s'évanouit?
+
+- Nous déduirons cela sur ses gages avec la casse, répondit le
+ministre. Après ça, elle ne s'évanouira plus.
+
+Et, en effet, Mrs Umney ne tarda pas à reprendre ses sens.
+
+Toutefois il était évident qu'elle était bouleversée de fond en
+comble; et d'une voix austère, elle avertit Mrs Otis qu'elle eût à
+s'attendre à quelque ennui dans la maison.
+
+- J'ai vu de mes propres yeux, des choses... Monsieur, dit-elle, à
+faire dresser les cheveux sur la tête à un chrétien. Et pendant
+des nuits, et des nuits, je n'ai pu fermer l'oeil, à cause des
+faits terribles qui se passent ici.
+
+Néanmoins Mrs Otis et sa femme certifièrent à la bonne femme, avec
+vivacité qu'ils n'avaient nulle peur des fantômes.
+
+La vieille gouvernante après avoir appelé la bénédiction de la
+Providence sur son nouveau maître et sa nouvelle maîtresse, et
+pris des arrangements pour qu'on augmentât ses gages, rentra chez
+elle en clopinant.
+
+II
+
+La tempête se déchaîna pendant toute la nuit, mais il ne se
+produisit rien de remarquable.
+
+Le lendemain, quand on descendit pour déjeuner, on retrouva sur le
+parquet la terrible tache.
+
+- Je ne crois pas que ce soit la faute du _Nettoyeur sans rival_,
+dit Washington, car je l'ai essayé sur toute sorte de tache. Ça
+doit être le fantôme.
+
+En conséquence, il effaça la tache par quelques frottements.
+
+Le surlendemain, elle avait reparu.
+
+Et pourtant la bibliothèque avait été fermée à clef, et Mrs Otis
+avait emporté la clef en haut.
+
+Dès lors, la famille commença à s'intéresser à la chose.
+
+M. Otis était sur le point de croire qu'il avait été trop
+dogmatique en niant l'existence des fantômes.
+
+Mrs Otis exprima l'intention de s'affilier à la Société Psychique,
+et Washington prépara une longue lettre à MM. Myers et Podmore[25],
+au sujet de la persistance des taches de sang quand elles
+résultent d'un crime.
+
+Cette nuit-là leva tous les doutes sur l'existence objective des
+fantômes.
+
+La journée avait été chaude et ensoleillée.
+
+La famille profita de la fraîcheur de la soirée pour faire une
+promenade en voiture.
+
+On ne rentra qu'à neuf heures, et on prit un léger repas.
+
+La conversation ne porta nullement sur les fantômes, de sorte
+qu'il manquait même les conditions les plus élémentaires d'attente
+et de réceptivité qui précèdent si souvent les phénomènes
+psychiques.
+
+Les sujets qu'on discuta, ainsi que je l'ai appris plus tard de
+M. Otis, furent simplement ceux qui alimentent la conversation des
+Américains cultivés, qui appartiennent aux classes supérieures,
+par exemple l'immense supériorité de miss Janny Davenport sur
+Sarah Bernhardt, comme actrice; la difficulté de trouver du maïs
+vert, des galettes de sarrasin, de la polenta, même dans les
+meilleures maisons anglaises, l'importance de Boston dans
+l'expansion de l'âme universelle, les avantages du système qui
+consiste à enregistrer les bagages des voyageurs; puis la douceur
+de l'accent new-yorkais, comparé au ton traînant de Londres.
+
+Il ne fut aucunement question de surnaturel. On ne fit pas la
+moindre allusion, même indirecte à sir Simon de Canterville.
+
+À onze heures, la famille se retira.
+
+À onze et demie, toutes les lumières étaient éteintes.
+
+Quelques instants plus tard, M. Otis fut réveillé par un bruit
+singulier dans le corridor, en dehors de sa chambre. Cela
+ressemblait à un bruit de ferraille, et se rapprochait de plus en
+plus.
+
+Il se leva aussitôt, fit flamber une allumette, et regarda
+l'heure.
+
+Il était une heure juste.
+
+M. Otis était tout à fait calme. Il se tâta le pouls, et ne le
+trouva pas du tout agité.
+
+Le bruit singulier continuait, en même temps que se faisait
+entendre distinctement un bruit de pas.
+
+M. Otis mit ses pantoufles, prit dans son nécessaire de toilette
+une petite fiole allongée et ouvrit la porte.
+
+Il aperçut juste devant lui, dans le pâle clair de lune, un vieil
+homme d'aspect terrible.
+
+Les yeux paraissaient comme des charbons rouges. Une longue
+chevelure grise tombait en mèches agglomérées sur ses épaules. Ses
+vêtements, d'une coupe antique, étaient salis, déchirés. De ses
+poignets et de ses chevilles pendaient de lourdes chaînes et des
+entraves rouillées.
+
+- Mon cher Monsieur, dit M. Otis, permettez-moi de vous prier
+instamment d'huiler ces chaînes. Je vous ai apporté tout exprès
+une petite bouteille du Graisseur de Tammany-Soleil-Levant. On dit
+qu'une seule application est très efficace, et sur l'enveloppe il
+y a plusieurs certificats des plus éminents théologiens de chez
+nous qui en font foi. Je vais la laisser ici pour vous à côté des
+bougeoirs, et je me ferai un plaisir de vous en procurer
+davantage, si vous le désirez.
+
+Sur ces mots, le ministre des États-unis posa la fiole sur une
+table de marbre, ferma la porte, et se remit au lit.
+
+Pendant quelques instants, le fantôme de Canterville resta
+immobile d'indignation.
+
+Puis lançant rageusement la fiole sur le parquet ciré, il s'enfuit
+à travers le corridor, en poussant des grondements caverneux, et
+émettant une singulière lueur verte.
+
+Néanmoins comme il arrivait au grand escalier de chêne, une porte
+s'ouvrit soudain.
+
+Deux petites silhouettes drapées de blanc se montrèrent, et un
+lourd oreiller lui frôla la tête.
+
+Évidemment, il n'y avait pas de temps à perdre, aussi, utilisant
+comme moyen de fuite la quatrième dimension de l'espace, il
+s'évanouit à travers le badigeon, et la maison reprit sa
+tranquillité.
+
+Parvenu dans un petit réduit secret de l'aile gauche, il s'adossa
+à un rayon de lune pour reprendre haleine, et se mit à réfléchir
+pour se rendre compte de sa situation.
+
+Jamais dans une brillante carrière qui avait duré trois cents ans
+de suite, il n'avait été insulté aussi grossièrement.
+
+Il se rappela la duchesse douairière qu'il avait jetée dans une
+crise d'épouvante pendant qu'elle se contemplait, couverte de
+dentelles et de diamants devant la glace; les quatre bonnes, qu'il
+avait affolées en des convulsions hystériques, rien qu'en leur
+faisant des grimaces entre les rideaux d'une des chambres d'amis;
+le recteur de la paroisse dont il avait soufflé la bougie, pendant
+qu'il revenait de la bibliothèque, à une heure avancée et qui
+depuis était devenu un client assidu de sir William Gull, et un
+martyr de tous les genres de désordres nerveux; la vieille madame
+de Trémouillac, qui se réveillant de bonne heure, avait vu dans le
+fauteuil, près du feu, un squelette occupé à lire le journal
+qu'elle rédigeait; et avait été condamnée à garder le lit pendant
+six mois par une attaque de fièvre cérébrale.
+
+Une fois remise, elle s'était réconciliée avec l'Église, et avait
+rompu toutes relations avec ce sceptique avéré, M. de Voltaire.
+
+Il se rappela aussi la nuit terrible où ce coquin de lord
+Canterville avait été trouvé râlant dans son cabinet de toilette,
+le valet de pique enfoncé dans sa gorge, et avait avoué qu'au
+moyen de cette même carte, il avait filouté à Charles Fox, chez
+Crockford, la somme de 10, 000 livres. Il jurait que le fantôme
+lui avait fait avaler cette carte.
+
+Tous ses grands exploits lui revenaient à la mémoire.
+
+Il vit défiler le sommelier qui s'était brûlé la cervelle pour
+avoir vu une main verte tambouriner sur la vitre; et la belle lady
+Steelfield, qui était condamnée à porter au cou un collier de
+velours noir pour cacher la marque de cinq doigts imprimés comme
+du fer rouge sur sa peau blanche, et qui avait fini par se noyer
+dans le vivier au bout de l'Allée du Roi.
+
+Et tout plein de l'enthousiasme égotiste du véritable artiste, il
+passa en revue ses rôles les plus célèbres.
+
+Il s'adressa un sourire amer, en évoquant sa dernière apparition
+dans le rôle de «Ruben le Rouge ou le nourrisson étranglé» son
+début dans celui de «Gibéon le Vampire maigre de la lande de
+Bexley», et la _furore_ qu'il avait excitée par une charmante
+soirée de juin, rien qu'en jouant aux quilles avec ses propres
+ossements sur la pelouse du lawn-tennis.
+
+Et tout cela pour aboutir à quoi?
+
+De misérables Américains modernes venaient lui offrir le
+_Graisseur à la marque du Soleil Levant!_ et ils lui jetaient des
+oreillers à la tête!
+
+C'était absolument intolérable.
+
+En outre, l'histoire nous apprend que jamais fantôme ne fut traité
+de cette façon.
+
+La conclusion qu'il en tira, c'est qu'il devait prendre sa
+revanche, et il resta jusqu'au lever du jour dans une attitude de
+profonde méditation.
+
+III
+
+Le lendemain, quand le déjeuner réunit la famille Otis, on discuta
+assez longuement sur le fantôme.
+
+Le ministre des États-unis était, naturellement, un peu froissé de
+voir que son offre n'avait pas été agréée:
+
+- Je n'ai nullement l'intention de faire au fantôme une injure
+personnelle, fit-il, et je reconnais que vu la longue durée de son
+séjour dans la maison, ce n'était pas du tout poli de lui jeter
+des oreillers à la tête...
+
+Je suis fâché d'avoir à dire que cette observation si juste
+provoqua chez les jumeaux une explosion de rires.
+
+- Mais d'autre part, reprit M. Otis, s'il persiste pour tout de
+bon à ne pas employer le Graisseur à la marque Soleil Levant, il
+faudra que nous lui enlevions ses chaînes. Il n'y aurait plus
+moyen de dormir avec tout ce bruit à la porte des chambres à
+coucher.
+
+Néanmoins, pendant le reste de la semaine, on ne fut pas dérangé.
+
+La seule chose qui attirât quelque attention, c'était la
+réapparition continuelle de la tache de sang sur le parquet de la
+bibliothèque.
+
+C'était certes bien étrange, d'autant plus que la porte en était
+toujours fermée à clef, le soir, par M. Otis, et qu'on tenait les
+fenêtres soigneusement closes.
+
+Les changements de teinte que subissait la tache, comparables à
+ceux d'un caméléon, produisirent aussi de fréquents commentaires.
+
+Certains matins, elle était d'un rouge foncé, presque d'un rouge
+indien: d'autres fois, elle était vermillon; puis d'un pourpre
+riche, et une fois, quand on descendit pour faire la prière
+conformément aux simples rites de la libre Église épiscopale
+réformée d'Amérique, on la trouva d'un beau vert-émeraude.
+
+Naturellement ces permutations de kaléidoscope amusèrent beaucoup
+la troupe, et on faisait chaque soir des paris sans se gêner.
+
+La seule personne qui ne prit point de part à la plaisanterie
+était la petite Virginie.
+
+Pour certaine raison ignorée, elle était toujours vivement
+impressionnée à la vue de la tache de sang, et elle fut bien près
+de pleurer le matin où la tache parut vert-émeraude.
+
+Le fantôme fit sa seconde apparition une nuit de dimanche.
+
+Peu de temps après qu'on fut couché, on fut soudain alarmé par un
+énorme fracas qui s'entendit dans le hall.
+
+On descendit à la hâte, et on trouva qu'une armure complète
+s'était détachée de son support, et était tombée sur les dalles.
+
+Tout près de là, assis dans un fauteuil au dossier élevé, le
+fantôme de Canterville se frictionnait les genoux avec une
+expression de vive souffrance peinte sur la figure.
+
+Les jumeaux, qui s'étaient munis de leurs sarbacanes, lui
+lancèrent aussitôt deux boulettes avec cette sûreté de coup d'oeil
+qu'on ne peut acquérir qu'à force d'exercices longs et patients
+sur le professeur d'écriture.
+
+Pendant ce temps-là, le ministre des États-unis tenait le fantôme
+dans la ligne de son revolver, et conformément à l'étiquette
+californienne, le sommait de lever les mains en l'air. Le fantôme
+se leva brusquement en poussant un cri de fureur sauvage, et se
+dissipa au milieu d'eux, comme un brouillard, en éteignant au
+passage la bougie de Washington Otis, et laissant tout le monde
+dans la plus complète obscurité.
+
+Quand il fut au haut de l'escalier, il reprit possession de lui-
+même, et se décida à lancer son célèbre carillon d'éclats de rire
+sataniques.
+
+En maintes occasions, il avait expérimenté l'utilité de ce
+procédé.
+
+On raconte que cela avait fait grisonner en une seule nuit la
+perruque de lord Raker.
+
+Il est certain qu'il n'en avait pas fallu davantage pour décider
+les trois gouvernantes françaises à donner leur démission avant
+d'avoir fini leur premier mois.
+
+En conséquence il lança son éclat de rire le plus horrible,
+réveillant de proche en proche les échos sous les antiques voûtes,
+mais à peine les terribles sonorités s'étaient-elles éteintes
+qu'une porte s'ouvrit, et qu'apparut en robe bleu-clair Mrs Otis.
+
+- Je crains, dit-elle, que vous ne soyez indisposé, et je vous ai
+apporté une fiole de la teinture du docteur Dobell. Si c'est une
+indigestion, ça vous fera beaucoup de bien.
+
+Le fantôme la regarda avec des yeux flambants de fureur, et se mit
+en mesure de se changer en un gros chien noir.
+
+C'était un tour qui lui avait valu une réputation bien méritée, et
+auquel le médecin de la famille attribuait toujours l'idiotie
+incurable de l'oncle de lord Canterville, l'honorable Thomas
+Horton.
+
+Mais le bruit de pas qui se rapprochaient le fit chanceler dans sa
+cruelle résolution, et il se contenta de se rendre légèrement
+phosphorescent.
+
+Puis, il s'évanouit, après avoir poussé un gémissement sépulcral,
+car les jumeaux allaient le rattraper.
+
+Rentré chez lui, il se sentit brisé, en proie à la plus violente
+agitation.
+
+La vulgarité des jumeaux, le grossier matérialisme de Mrs Otis,
+tout cela était certes très vexant, mais ce qui l'humiliait le
+plus, c'est qu'il n'avait pas la force de porter la cotte de
+mailles.
+
+Il avait compté faire impression même sur des Américains modernes,
+les faire frissonner à la vue d'un spectre cuirassé, sinon par des
+motifs raisonnables, du moins par déférence pour leur poète
+national Longfellow[26], dont les poésies gracieuses et attrayantes
+l'avaient aidé bien souvent à tuer le temps, pendant que les
+Canterville étaient à Londres.
+
+En outre, c'était sa propre armure.
+
+Il l'avait portée avec grand succès au tournoi de Kenilworth, et
+avait été chaudement complimenté par la Reine Vierge en personne.
+
+Mais quand il avait voulu la mettre, il avait été absolument
+écrasé par le poids de l'énorme cuirasse, du heaume d'acier. Il
+était tombé lourdement sur les dalles de pierre, s'était
+cruellement écorché les genoux, et contusionné le poignet droit.
+
+Pendant plusieurs jours, il fut très malade, et faisait à peine
+quelques pas hors de chez lui, juste ce qu'il fallait pour
+maintenir en bon état la tache de sang.
+
+Néanmoins, à force de soins, il finit par se remettre, et il
+décida de faire une troisième tentative pour enrayer le ministre
+des États-unis et sa famille.
+
+Il choisit pour sa rentrée en scène le vendredi 17 août, et
+consacra une grande partie de cette journée-là à passer la revue
+de ses costumes.
+
+Son choix se fixa, enfin, sur un chapeau à bords relevés d'un côté
+et rabattus de l'autre, avec une plume rouge, un linceul effiloché
+aux manches et au collet, enfin un poignard rouillé.
+
+Vers le soir, un violent orage de pluie éclata.
+
+Le vent était si fort qu'il secouait et faisait battre portes et
+fenêtres dans la vieille maison.
+
+Bref, c'était bien le temps qu'il lui fallait.
+
+Voici ce qu'il comptait faire.
+
+Il se rendrait sans bruit dans la chambre de Washington Otis, lui
+jargonnerait des phrases, en se tenant au pied du lit, et lui
+planterait trois fois son poignard dans la gorge, au son d'une
+musique étouffée.
+
+Il en voulait tout particulièrement à Washington, car il savait
+parfaitement que c'était Washington qui avait l'habitude constante
+d'enlever la fameuse tache de sang de Canterville, par l'emploi du
+Nettoyeur incomparable de Pinkerton.
+
+Après avoir réduit à un état de terreur abjecte le téméraire,
+l'insouciant jeune homme, il devait ensuite pénétrer dans la
+chambre, occupée par le ministre des États-unis et sa femme.
+
+Alors il poserait une main visqueuse sur le front de Mrs Otis,
+pendant que d'une voix sourde, il murmurerait à l'oreille de son
+mari tremblant les secrets terribles du charnier.
+
+En ce qui concernait la petite Virginie, il n'était pas tout à
+fait fixé.
+
+Elle ne l'avait jamais insulté en aucune façon. Elle était jolie
+et douce.
+
+Quelques grognements sourds partant de l'armoire, cela lui
+semblait plus que suffisant, et si ce n'était pas assez pour la
+réveiller, il irait jusqu'à tirailler la courte pointe avec ses
+doigts secoués par la paralysie.
+
+Pour les jumeaux, il était tout à fait résolu à leur donner une
+leçon, la première chose à faire certes serait de s'asseoir sur
+leurs poitrines, de façon à produire la sensation étouffante du
+cauchemar. Puis, profitant de ce que leurs lits étaient très
+rapprochés, il se dresserait dans l'espace libre entre eux, sous
+l'aspect d'un cadavre vert, froid comme la glace, jusqu'à ce
+qu'ils fussent paralysés par la terreur.
+
+Ensuite, jetant brusquement son suaire, il ferait à quatre pattes
+le tour de la pièce, en squelette blanchi par le temps, avec un
+oeil roulant dans l'orbite, jouant aussi le «Daniel le Muet ou le
+Squelette du Suicidé», rôle dans lequel il avait en maintes
+occasions produit un grand effet. Il s'y jugeait aussi bon que
+dans son autre rôle «Martin le Maniaque ou le Mystère masqué».
+
+À dix heures et demie, il entendit la famille qui montait se
+coucher.
+
+Pendant quelques instants, il fut inquiété par les tumultueux
+éclats de rire des jumeaux qui, évidemment, avec leur folle gaîté
+d'écoliers, s'amusaient avant de se mettre au lit, mais à onze
+heures et quart tout était redevenu silencieux, et quand sonna
+minuit, il se mit en marche.
+
+La chouette se heurtait contre les vitres de la fenêtre. Le
+corbeau croassait dans le creux d'un vieil if, et le vent
+gémissait en errant autour de la maison comme une âme en peine,
+mais la famille Otis dormait sans se douter aucunement du sort qui
+l'attendait.
+
+Il percevait distinctement les ronflements réguliers du ministre
+des États-unis par-dessus le bruit de la pluie et de l'orage.
+
+Il se glissa furtivement à travers le badigeon. Un mauvais sourire
+se dessinait sur sa bouche cruelle et plissée, et la lune cacha sa
+figure derrière un nuage lorsqu'il passa devant la grande baie
+ogivale où étaient représentées en bleu et or ses propres
+armoiries et celles de son épouse assassinée.
+
+Il allait toujours, glissait comme une ombre funeste, qui semblait
+faire reculer d'horreur les ténèbres elles-mêmes sur son passage.
+
+Une fois, il crut entendre quelqu'un qui appelait; il s'arrêta,
+mais ce n'était qu'un chien qui aboyait, dans la Ferme Rouge.
+
+Il se remit en marche, en marmottant d'étranges jurons du seizième
+siècle, et brandissant de temps à autre le poignard rouillé dans
+la brise de minuit.
+
+Enfin il arriva à l'angle du passage qui conduisait à la chambre
+de l'infortuné Washington.
+
+Il y fit une courte pause.
+
+Le vent agitait autour de sa tête ses longues mèches grises,
+contournait en plis grotesques et fantastiques l'horreur indicible
+du suaire de cadavre.
+
+Alors la pendule sonna le quart.
+
+Il comprit que le moment était venu.
+
+Il s'adressa un ricanement, et tourna l'angle. Mais à peine avait-
+il fait ce pas, qu'il recula en poussant un pitoyable gémissement
+de terreur en cachant sa face blême dans ses longues mains
+osseuses.
+
+Juste en face de lui se tenait un horrible spectre, immobile comme
+une statue, monstrueux comme le rêve d'un fou.
+
+La tête du spectre était chauve et luisante, la face ronde,
+potelée, et blanche; un rire hideux semblait en avoir tordu les
+traits en une grimace éternelle; par les yeux sortait à flots une
+lumière rouge écarlate. La bouche avait l'air d'un vaste puits de
+feu, et un vêtement hideux comme celui de Simon lui-même, drapait
+de sa neige silencieuse la forme titanique.
+
+Sur la poitrine était fixé un placard portant une inscription en
+caractères étranges, antiques.
+
+C'était peut-être un écriteau d'infamie, où étaient inscrits des
+forfaits affreux, une terrible liste de crimes.
+
+Enfin, dans sa main droite, il tenait un cimeterre d'acier
+étincelant.
+
+Comme il n'avait jamais vu de fantômes jusqu'à ce jour, il éprouva
+naturellement une terrible frayeur, et après avoir vite jeté un
+second regard sur l'affreux fantôme, il regagna sa chambre à
+grands pas, en trébuchant dans le linceul dont il était enveloppé.
+
+Il parcourut le corridor en courant, et finit par laisser tomber
+le poignard rouillé dans les bottes à l'écuyère du ministre, où le
+lendemain, le maître d'hôtel le retrouva.
+
+Une fois rentré dans l'asile de son retrait, il se laissa tomber
+sur un petit lit de sangle, et se cacha la figure sous les draps.
+Mais, au bout d'un moment, le courage indomptable des Canterville
+d'autrefois se réveilla en lui, et il prit la résolution d'aller
+parler à l'autre fantôme, dès qu'il ferait jour.
+
+En conséquence, dès que l'aube eut argenté de son contact les
+collines, il retourna à l'endroit où il avait aperçu pour la
+première fois le hideux fantôme.
+
+Il se disait qu'après tout deux fantômes valaient mieux qu'un
+seul, et qu'avec l'aide de son nouvel ami, il pourrait se colleter
+victorieusement avec les jumeaux. Mais quand il fut à l'endroit,
+il se trouva en présence d'un terrible spectacle.
+
+Il était évidemment arrivé quelque chose au spectre, car la
+lumière avait complètement disparu de ses orbites.
+
+Le cimeterre étincelant était tombé de sa main, et il se tenait
+adossé au mur dans une attitude contrainte et incommode.
+
+Simon s'élança en avant, et le saisit dans ses bras, mais quelle
+fut son horreur, en voyant la tête se détacher, et rouler sur le
+sol, le corps prendre la posture couchée, et il s'aperçut qu'il
+étreignait un rideau de grosse toile blanche, et qu'un balai, un
+couperet de cuisine, et un navet évidé gisaient à ses pieds.
+
+Ne comprenant rien à cette curieuse transformation, il saisit
+d'une main fiévreuse l'écriteau, et y lut, grâce à la lueur grise
+du matin, ces mots terribles:
+
+Voici le Fantôme Otis
+Le seul véritable et authentique Esprit
+Se défier des imitations
+Tous les autres sont des contrefaçons
+
+Et toute la vérité lui apparut comme dans un éclair.
+
+Il avait été berné, mystifié, joué!
+
+L'expression qui caractérisait le regard des vieux Canterville
+reparut dans ses yeux; il serra ses mâchoires édentées, et levant
+au-dessus de sa tête, ses mains flétries, il jura, conformément à
+la formule pittoresque de l'école antique, que quand Chanteclair
+aurait sonné deux fois son joyeux appel de cor, des exploits
+sanglants s'accompliraient, et que le Meurtre au pied silencieux
+sortirait de la retraite.
+
+Il avait à peine fini d'énoncer ce redoutable serment, que d'une
+ferme lointaine au toit de tuiles rouges partit un chant de coq.
+
+Il poussa un rire prolongé, lent, amer, et attendit. Il attendit
+une heure, puis une autre, mais pour quelque raison mystérieuse,
+le coq ne chanta pas une autre fois.
+
+Enfin, vers sept heures et demie, l'arrivée des bonnes, le
+contraignit à quitter sa terrible faction, il rentra chez lui,
+d'un pas fier, en songeant à son vain serment, et à son vain
+projet manqué.
+
+Là il consulta divers ouvrages sur l'ancienne chevalerie, dont la
+lecture l'intéressait extraordinairement, et il y vit que
+Chanteclair avait toujours chanté deux fois, dans les occasions où
+l'on avait eu recours à ce serment.
+
+- Que le diable emporte cet animal de volatile! murmura-t-il. Dans
+le temps jadis, avec ma bonne lance, j'aurais fondu sur lui. Je
+lui aurais percé la gorge, et je l'aurais forcé à chanter une
+autre fois pour moi, dût-il en crever!
+
+Cela dit, il se retira dans un confortable cercueil de plomb, et y
+resta jusqu'au soir.
+
+IV
+
+Le lendemain, le fantôme se sentit très faible, très las.
+
+Les terribles agitations des quatre dernières semaines
+commençaient à produire leur effet.
+
+Son système nerveux était complètement bouleversé, et il
+sursautait au plus léger bruit.
+
+Il garda la chambre pendant cinq jours, et finit par se décider à
+faire une concession sur l'article de la tache de sang du parquet
+de la bibliothèque. Puisque la famille Otis n'en voulait pas,
+c'est qu'elle ne la méritait pas, c'était clair. Ces gens-là
+étaient évidemment situés sur un plan inférieur, matériel
+d'existence, et parfaitement incapables d'apprécier la valeur
+symbolique des phénomènes sensibles.
+
+La question des apparitions de fantômes, le développement des
+corps astrals, étaient vraiment pour elle chose tout à fait
+étrangère, et qui n'était réellement pas à sa portée.
+
+C'était pour lui un rigoureux devoir de se montrer dans le
+corridor une fois par semaine, et de bafouiller par la grande
+fenêtre ogivale le premier et le troisième mercredi de chaque
+mois, et il ne voyait aucun moyen honorable et de se soustraire à
+son obligation.
+
+Il était vrai que sa vie avait été très criminelle, mais d'un
+autre côté, il était très consciencieux dans tout ce qui
+concernait le surnaturel.
+
+Aussi, les trois samedis qui suivirent, il traversa comme de
+coutume le corridor entre minuit et trois heures du matin, en
+prenant toutes les précautions possibles pour n'être ni entendu ni
+vu.
+
+Il ôtait ses bottes, marchait le plus légèrement qu'il pouvait sur
+les vieilles planches vermoulues, s'enveloppait d'un grand manteau
+de velours noir, et n'oubliait pas de se servir du Graisseur
+Soleil Levant pour huiler ses chaînes. Je suis tenu de reconnaître
+que ce ne fut qu'après maintes hésitations qu'il se décida à
+adopter ce dernier moyen de protection.
+
+Néanmoins, une nuit, pendant le dîner de la famille, il se glissa
+dans la chambre à coucher de M. Otis, et déroba la fiole.
+
+Il se sentit d'abord quelque peu humilié, mais dans la suite, il
+fut assez raisonnable pour comprendre que cette invention méritait
+de grands éloges, et qu'elle concourait dans une certaine mesure,
+à favoriser ses plans.
+
+Néanmoins, malgré tout, il ne fut pas à l'abri des taquineries.
+
+On ne manquait jamais de tendre en travers du corridor des cordes
+qui le faisaient trébucher dans l'obscurité, et une fois qu'il
+s'était costumé pour le rôle «d'Isaac le Noir, ou le Chasseur du
+Bois de Hogsley», il fit une lourde chute, pour avoir mis le pied
+sur une glissoire de planches savonnées que les jumeaux avaient
+bâtie depuis le seuil de la Chambre aux Tapisseries jusqu'en haut
+de l'escalier de chêne.
+
+Ce dernier affront le mit dans une telle rage, qu'il résolut de
+faire un suprême effort pour imposer sa dignité et raffermir sa
+position sociale, et forma le projet de rendre visite, la nuit
+suivante, aux insolents jeunes Etoniens, en son célèbre rôle de
+«Rupert le téméraire, ou le Comte sans tête».
+
+Il ne s'était jamais montré dans ce déguisement depuis soixante-
+dix ans, c'est-à-dire depuis qu'il avait, par ce moyen, fait à la
+belle lady Barbara Modish une telle frayeur qu'elle avait repris
+sa promesse de mariage au grand-père du lord Canterville actuel,
+et s'était enfuie à Gretna Green, avec le beau Jack Castletown, en
+jurant que pour rien au monde elle ne consentirait à s'allier à
+une famille qui tolérait les promenades d'un fantôme si horrible,
+sur la terrasse, au crépuscule.
+
+Le pauvre Jack fut par la suite tué en duel par lord Canterville
+sur la prairie de Wandsworth, et lady Barbara mourut de chagrin à
+Tunbridge Wells, avant la fin de l'année, de sorte qu'à tous les
+points de vue, c'était un grand succès.
+
+Néanmoins, c'était, si je puis employer un terme de l'argot
+théâtral pour l'appliquer à l'un des mystères les plus grands du
+monde surnaturel ou, pour parler un langage plus scientifique, du
+monde supérieur de la nature, c'était une création des plus
+difficiles, et il lui fallut trois bonnes heures pour terminer ses
+préparatifs.
+
+À la fin, tout fut prêt, et il fut très content de son
+travestissement.
+
+Les grandes bottes à l'écuyère en cuir, qui étaient assorties avec
+le costume étaient bien un peu trop larges pour lui; et il ne put
+retrouver qu'un des deux pistolets d'arçon, mais à tout prendre,
+il fut très satisfait; et à une heure et quart, il passa à travers
+le badigeon, et descendit vers le corridor.
+
+Quand il fut arrivé près de la pièce occupée par les jumeaux, et
+que j'appellerai la chambre à coucher bleue, à cause de la couleur
+des tentures, il trouva la porte entr'ouverte.
+
+Afin de faire une entrée sensationnelle, il la poussa avec force,
+mais il reçut une lourde cruche pleine d'eau, qui le mouilla
+jusqu'aux os, et qui ne manqua son épaule que d'un pouce ou deux.
+
+Au même moment, il perçut des éclats de rire étouffés, qui
+venaient du grand lit à dais.
+
+Son système nerveux fut si violemment secoué qu'il rentra chez lui
+à toutes jambes, et le lendemain il resta alité avec un gros
+rhume.
+
+La seule consolation qu'il trouva, c'est qu'il n'avait pas apporté
+sa tête sur lui; sans cela les suites auraient pu être bien plus
+graves.
+
+Désormais, il renonça à tout espoir de jamais épouvanter cette
+rude famille d'Américains, et se borna, à parcourir le corridor
+avec des chaussons de lisière, le cou entouré d'un épais foulard,
+par crainte des courants d'air, et muni d'une petite arquebuse,
+pour le cas où il serait attaqué par les jumeaux.
+
+Ce fut vers le 19 septembre qu'il reçut le coup de grâce.
+
+Il était descendu par l'escalier jusque dans le grand hall, sûr
+que dans cet endroit du moins, il était à l'abri des taquineries;
+et il s'amusait là à faire des remarques satiriques sur les grands
+portraits photographiés par Sarow, du ministre des États-unis et
+de sa femme, qui avaient pris la place des portraits de famille
+des Canterville.
+
+Il était simplement mais décemment vêtu d'un long suaire parsemé
+de moisissures de cimetière. Il avait attaché sa mâchoire avec une
+bande d'étoffe jaune, et portait une petite lanterne et une bêche
+de fossoyeur.
+
+Bref il était travesti dans le costume de «Jonas le Déterré ou le
+voleur de cadavres de Chertsey Barn.»
+
+C'était un de ses rôles les plus remarquables, et celui dont les
+Canterville avaient le plus de sujet de garder le souvenir, car là
+se trouvait la cause réelle de leur querelle avec leur voisin,
+lord Rufford.
+
+Il était environ deux heures et quart du matin, et autant qu'il
+put en juger, personne ne bougeait dans la maison. Mais comme il
+se dirigeait à loisir du côté de la bibliothèque pour voir ce qui
+restait de la tache de sang, soudain il vit bondir vers lui d'un
+coin sombre deux silhouettes qui agitaient follement leurs bras
+au-dessus de leurs têtes, et lui criaient aux oreilles:
+
+- Boum!
+
+Pris de terreur panique, - ce qui était bien naturel dans la
+circonstance, - il se précipita du côté de l'escalier; mais il s'y
+trouva en face de Washington Otis, qui l'attendait armé du grand
+arrosoir du jardin, si bien que cerné de tous côtés par ses
+ennemis, réduit presque aux abois, il s'évapora dans le grand
+poêle de fonte, qui, par bonheur pour lui n'était point allumé, et
+il se fraya un passage jusque chez lui, à travers tuyaux et
+cheminées, et arriva à son domicile, dans l'état terrible où
+l'avaient mis la saleté, l'agitation, et le désespoir.
+
+Depuis on ne le revit jamais en expédition nocturne.
+
+Les jumeaux se mirent maintes fois à l'affût pour le surprendre,
+et semèrent dans les corridors des coquilles de noix tous les
+soirs, au grand ennui de leurs parents et des domestiques, mais ce
+fut en vain.
+
+Il était évident que son amour-propre avait été si profondément
+blessé, qu'il ne voulait plus se montrer.
+
+En conséquence, M. Otis se remit à son grand ouvrage sur
+l'histoire du parti démocratique, qu'il avait commencé trois ans
+auparavant.
+
+Mrs Otis organisa un extraordinaire _clam-bake_[27], qui mit tout
+le pays en rumeur.
+
+Les enfants s'adonnèrent aux jeux de «la crosse», de l'écarté du
+poker, et autres amusements nationaux de l'Amérique.
+
+Virginia fît des promenades à cheval par les sentiers, en
+compagnie du jeune duc de Cheshire, qui était venu passer à
+Canterville la dernière semaine de vacances.
+
+Tout le monde supposait que le fantôme avait disparu; de sorte que
+M. Otis écrivit à lord Canterville une lettre pour l'en informer,
+et reçut en réponse une autre lettre où celui-ci lui témoignait le
+plaisir que lui avait causé cette nouvelle, et envoyait ses plus
+sincères félicitations à la digne femme du ministre.
+
+Mais les Otis se trompaient.
+
+Le fantôme était toujours à la maison; et bien qu'il se portât
+très mal, il n'était nullement disposé à en rester là, surtout
+après avoir appris que du nombre des hôtes se trouvait le jeune
+duc de Cheshire, dont le grand oncle, lord Francis Stilton, avait
+une fois parié avec le colonel Carbury, qu'il jouerait aux dés
+avec le fantôme de Canterville.
+
+Le lendemain, on l'avait trouvé gisant sur le carreau de la salle
+de jeu, dans un état de paralysie si complet, que malgré l'âge
+avancé qu'il atteignit, il ne put jamais prononcer d'autre mot que
+celui-ci:
+
+- Double six!
+
+Cette histoire était bien connue en son temps, quoique, par égards
+pour les sentiments de deux familles nobles, on eût fait tout le
+possible pour l'étouffer; et un récit détaillé de tout ce qui la
+concerne se trouve dans le troisième volume des _Mémoires de Lord
+Tattle sur le Prince Régent et ses amis_.
+
+Dès lors, le fantôme désirait vraiment prouver qu'il n'avait pas
+perdu son influence sur les Stilton, avec lesquels il était
+d'ailleurs parent par alliance, sa cousine germaine ayant épousé
+en secondes noces le sieur de Bulkeley, duquel, ainsi que tout le
+monde le sait les ducs de Cheshire descendent en droite ligne.
+
+En conséquence, il fit ses apprêts pour se montrer au petit
+amoureux de Virginia dans son fameux rôle du «Moine Vampire, ou le
+Bénédictin saigné à blanc».
+
+C'était un spectacle si épouvantable, que quand la vieille lady
+Startuy, l'avait vu jouer, c'est-à-dire la veille du nouvel an
+1764, elle commença par pousser les cris les plus perçants, qui
+aboutirent à une violente attaque d'apoplexie et à son décès, au
+bout de trois jours, non sans qu'elle eût déshérité les
+Canterville et légué tout son argent à son pharmacien de Londres.
+
+Mais au dernier moment la terreur, que lui inspiraient les
+jumeaux, l'empêcha de quitter sa chambre, et le petit duo dormit
+en paix dans le grand lit à baldaquin couronné de plumes de la
+Chambre royale, et rêva à Virginia.
+
+V
+
+Peu de jours après, Virginia et son amoureux aux cheveux frisés
+allèrent faire une promenade à cheval dans les prairies de
+Brockley, où elle déchira son amazone d'une manière si fâcheuse,
+en franchissant une haie que quand elle revint à la maison, elle
+prit le parti de passer par l'escalier de derrière, afin de n'être
+point vue.
+
+Comme elle passait en courant devant la Chambre aux Tapisseries,
+dont la porte était ouverte, elle crut voir quelqu'un à
+l'intérieur.
+
+Elle pensa que c'était la femme de chambre de sa mère, car elle
+venait souvent travailler dans cette chambre.
+
+Elle y jeta un coup d'oeil pour prier la femme de raccommoder son
+habit.
+
+Mais à son immense surprise, c'était le fantôme de Canterville en
+personne!
+
+Il était assis devant la fenêtre, contemplant l'or roussi des
+arbres jaunissants, qui voltigeait en l'air, les feuilles rougies
+qui dansaient follement tout le long de la grande avenue.
+
+Il avait la tête appuyée sur sa main, et toute son attitude
+révélait le découragement le plus profond.
+
+Il avait vraiment l'air si abattu, si démoli, que la petite
+Virginia, au lieu de céder à son premier mouvement, qui avait été
+de courir s'enfermer dans sa chambre, fut remplie de compassion,
+et prit le parti d'aller le consoler.
+
+Elle avait le pas si léger, et lui il avait la mélancolie si
+profonde, qu'il ne s'aperçut de sa présence que quand elle lui
+parla.
+
+- Je suis bien fâchée pour vous, dit-elle, mais mes frères
+retournent à Eton demain.
+
+Alors si vous vous conduisez bien, personne ne vous tourmentera.
+
+- C'est absurde de me demander que je me conduise bien, répondit-
+il en regardant d'un air stupéfait la petite fillette qui s'était
+enhardie à lui adresser la parole. C'est tout à fait absurde. Il
+faut que je secoue mes chaînes, que je grogne par les trous de
+serrures, que je déambule la nuit, si c'est là ce que vous
+entendez par se mal conduire. C'est ma seule raison d'être.
+
+- Ce n'est pas du tout une raison d'être, et vous avez été bien
+méchant, savez-vous? Mrs Umney nous a dit, le jour même de notre
+arrivée, que vous avez tué votre femme.
+
+- Oui, j'en conviens, répondit étourdiment le fantôme. Mais
+c'était une affaire de famille, et cela ne regardait personne.
+
+- C'est bien mal de tuer n'importe qui, dit Virginia, qui avait
+parfois un joli petit air de gravité puritaine, légué par quelque
+ancêtre venu de la Nouvelle-Angleterre.
+
+- Oh! je ne puis souffrir la sévérité à bon compte de la morale
+abstraite. Ma femme était fort laide. Jamais elle n'empesait
+convenablement mes manchettes et elle n'entendait rien à la
+cuisine. Tenez, un jour j'avais tué un superbe mâle dans les bois
+de Hogley, un beau cerf de deux ans. Vous ne devineriez jamais
+comment elle me le servit. Mais n'en parlons plus. C'est une
+affaire finie maintenant, et je trouve que ce n'était pas très
+bien de la part de ses frères, de me faire mourir de faim bien que
+je l'aie tuée.
+
+- Vous faire mourir de faim! Oh! Monsieur le Fantôme... Monsieur
+Simon, veux-je dire, est-ce que vous avez faim? j'ai un sandwich
+dans ma cassette. Cela vous plairait-il?
+
+- Non, merci, je ne mange plus maintenant; mais c'est tout de même
+très bon de votre part, et vous êtes bien plus gentille que le
+reste de votre horrible, rude, vulgaire, malhonnête famille?
+
+- Assez! s'écria Virginia en frappant du pied. C'est vous qui êtes
+rude, et horrible, et vulgaire. Quant à la malhonnêteté, vous
+savez bien que vous m'avez volé mes couleurs dans ma boîte pour
+renouveler cette ridicule tache de sang dans la bibliothèque. Vous
+avez commencé par me prendre tous mes rouges, y compris le
+vermillon, de sorte qu'il m'est impossible de faire des couchers
+de soleil. Puis, vous avez pris le vert émeraude, et le jaune de
+chrome. Finalement il ne me reste plus que de l'indigo et du blanc
+de Chine. Je n'ai pu faire depuis que des clairs de lune, qui font
+toujours de la peine à regarder, et qui ne sont pas du tout
+commodes à colorier. Je n'ai jamais rien dit de vous, quoique
+j'aie été bien ennuyée, et tout cela, c'était parfaitement
+ridicule. Est-ce qu'on a jamais vu du sang vert émeraude?
+
+- Voyons, dit le fantôme, non sans douceur, qu'est-ce que je
+pouvais faire? C'est chose très difficile par le temps qui court
+de se procurer du vrai sang, et puisque votre frère a commencé
+avec son _Détacheur incomparable_, je ne vois pas pourquoi je
+n'aurais pas employé vos couleurs à résister, Quant à la nuance,
+c'est une affaire de goût: ainsi par exemple, les Canterville ont
+le sang bleu, le sang le plus bleu qu'il y ait en Angleterre...
+Mais je sais que, vous autres Américains, vous ne faites aucun cas
+de ces choses-là.
+
+- Vous n'en savez rien, et ce que vous pouvez faire de mieux,
+c'est d'émigrer, cela vous formera l'esprit. Mon père se fera un
+plaisir de vous donner un passage gratuit, et bien qu'il y ait des
+droits d'entrée fort élevés sur les esprits de toute sorte, on ne
+fera pas de difficultés à la douane. Tous les employés sont des
+démocrates. Une fois à New-York, vous pouvez compter sur un grand
+succès. Je connais des quantités de gens qui donneraient cent
+mille dollars pour avoir un grand-père, et qui donneraient
+beaucoup plus pour avoir un fantôme de famille.
+
+- Je crois que je ne me plairais pas beaucoup en Amérique.
+
+- C'est sans doute parce que nous n'avons pas de ruines, ni de
+curiosités, dit narquoisement Virginia.
+
+- Pas de ruines! pas de curiosités? répondit le fantôme. Vous avez
+votre marine et vos manières.
+
+- Bonsoir, je vais demander à papa de faire accorder aux jumeaux
+une semaine supplémentaire de vacances.
+
+- Je vous en prie, Miss Virginia, ne vous en allez pas, s'écria-t-
+il. Je suis si seul, si malheureux, et je ne sais vraiment plus
+que faire. Je voudrais aller me coucher, et je ne le puis pas.
+
+- Mais c'est absurde; vous n'avez qu'à vous mettre au lit et à
+éteindre la bougie. C'est parfois très difficile de rester
+éveillé, surtout à l'église, mais ça n'est pas difficile du tout
+de dormir. Tenez, les bébés savent très bien dormir; cependant,
+ils ne sont pas des plus malins.
+
+- Voilà trois cents ans que je n'ai pas dormi, dit-il tristement,
+ce qui fit que Virginia ouvrit tout grands ses beaux yeux bleus,
+tout étonnés. Voilà trois cents ans que je n'ai pas dormi, aussi
+suis-je bien fatigué.
+
+Virginia prit un air tout à fait grave et ses fines lèvres
+s'agitèrent comme des pétales de rose.
+
+Elle s'approcha, s'agenouilla à côté de lui, et considéra la
+figure vieillie et ridée du fantôme.
+
+- Pauvre, pauvre Fantôme, dit-elle à demi-voix, n'y a-t-il pas un
+endroit où vous pourriez dormir?
+
+- Bien loin au delà des bois de pins, répondit-il d'une voix basse
+et rêveuse, il y a un petit jardin. Là l'herbe pousse haute et
+drue; là se voient les grandes étoiles blanches de la ciguë; là le
+rossignol chante toute la nuit. Toute la nuit il chante, et la
+lune de cristal glacé regarde par là, et l'yeuse étend ses bras de
+géant au-dessus des dormeurs.
+
+Les yeux de Virginia furent troublés par les larmes, et elle se
+cacha la figure dans les mains.
+
+- Vous voulez parler du Jardin de la Mort, murmura-t-elle.
+
+- Oui, de la Mort, cela doit être si beau! Se reposer dans la
+molle terre brune, pendant que les herbes se balancent au-dessus
+de votre tête, et écouter le silence! N'avoir pas d'hier, pas de
+lendemain. Oublier le temps, oublier la vie, être dans la paix.
+Vous pouvez m'y aider, vous pouvez m'ouvrir toutes grandes les
+portes, de la Mort, car l'Amour vous accompagne toujours et
+l'Amour est plus fort que la Mort.
+
+Virginia trembla. Un frisson glacé la parcourut et pendant
+quelques instants régna le silence.
+
+Il lui semblait qu'elle était dans un rêve terrible.
+
+Alors le Fantôme reprit la parole, d'une voix qui résonnait comme
+les soupirs du vent:
+
+- Avez-vous jamais lu la vieille prophétie sur les vitraux de la
+bibliothèque?
+
+- Oh! souvent, s'écria la fillette, en levant les yeux, je la
+connais très bien. Elle est peinte en curieuses lettres dorées, et
+elle est difficile à lire. Il n'y a que six vers:
+
+_Lorsqu'une jeune fille blonde saura amener_
+_Sur les lèvres du pécheur une prière,_
+_Quand l'amandier stérile portera des fruits_
+_Et qu'une enfant laissera couler ses pleurs,_
+_Alors toute la maison retrouvera le calme,_
+_Et la paix rentrera dans Canterville._
+
+Mais je ne sais pas ce que cela signifie.
+
+- Cela signifie que vous devez pleurer avec moi sur mes péchés,
+parce que moi je n'ai pas de larmes, que vous devez prier avec moi
+pour mon âme, parce que je n'ai point de foi et alors si vous avez
+toujours été douce, bonne et tendre, l'Ange de la Mort prendra
+pitié de moi. Vous verrez des êtres terribles dans les ténèbres,
+et des voix funestes murmureront à vos oreilles, mais ils ne
+pourront vous faire aucun mal, car contre la pureté d'une jeune
+enfant les puissances de l'Enfer ne sauraient prévaloir.
+
+Virginia ne répondit pas, et le Fantôme se tordit les mains clans
+la violence de son désespoir, tout en regardant la tête blonde qui
+se penchait.
+
+Soudain elle se redressa, très pâle, une lueur étrange dans les
+yeux.
+
+- Je n'ai pas peur, dit-elle d'une voix ferme, et je demanderai à
+l'Ange d'avoir pitié de vous.
+
+Il se leva de son siège, en poussant un faible cri de joie, prit
+la tête blonde entre ses mains avec une grâce qui rappelait le
+temps jadis, et la baisa.
+
+Ses doigts étaient froids comme de la glace, et ses lèvres
+brûlantes comme du feu, mais Virginia ne faiblit pas, et il lui
+fit traverser la chambre sombre.
+
+Sur la tapisserie d'un vert fané étaient brodés de petits
+chasseurs. Ils soufflaient dans leurs cors ornés de franges, et de
+leurs mains mignonnes, ils lui faisaient signe de reculer.
+
+- Reviens sur tes pas, petite Virginia. Va-t'en, va-t'en!
+criaient-ils.
+
+Mais le fantôme ne lui serrait que plus fort la main, et elle
+ferma les yeux pour ne pas les voir.
+
+D'horribles animaux à queue de lézards; aux gros yeux saillants,
+clignotèrent aux angles de la cheminée sculptée et lui dirent à
+voix basse:
+
+- Prends garde, petite Virginia, prends garde. Nous pourrons bien
+ne plus te revoir.
+
+Mais le Fantôme ne fit que hâter le pas, et Virginia n'écouta
+rien.
+
+Quand ils furent au bout de la pièce, il s'arrêta et murmura
+quelques mots qu'elle ne comprit pas.
+
+Elle rouvrit les yeux et vit le mur se dissiper lentement comme un
+brouillard, et devant elle s'ouvrit une noire caverne.
+
+Un âpre vent glacé les enveloppa, et elle sentit qu'on tirait sur
+ses vêtements.
+
+- Vite, vite, cria le Fantôme, ou il sera trop tard.
+
+Et au même instant, la muraille se referma derrière eux, et la
+chambre aux tapisseries resta vide.
+
+VI
+
+Environ dix minutes après, la cloche sonna pour le thé, et
+Virginia ne descendit pas.
+
+Mrs Otis envoya un des laquais pour la chercher.
+
+Il ne tarda pas à revenir, en disant qu'il n'avait pu découvrir
+miss Virginia nulle part.
+
+Comme elle avait l'habitude d'aller tous les soirs dans le jardin
+cueillir des fleurs pour le dîner, Mrs Otis ne fut pas du tout
+inquiète. Mais six heures sonnèrent, Virginia ne reparaissait pas.
+
+Alors sa mère se sentit sérieusement agitée, et envoya les garçons
+à sa recherche, pendant qu'elle et M. Otis visitaient toutes les
+chambres de la maison.
+
+À six heures et demie, les jumeaux revinrent et dirent qu'ils
+n'avaient trouvé nulle part trace de leur soeur.
+
+Alors tous furent extrêmement émus, et personne ne savait que
+faire, quand M. Otis se rappela soudain que peu de jours
+auparavant, il avait permis à une bande de bohémiens de camper
+dans le parc.
+
+En conséquence, il partit sur-le-champ pour le Blackfell-Hollow,
+accompagné de son fils aîné et de deux domestiques de ferme.
+
+Le petit duc de Cheshire, qui était absolument fou d'inquiétude,
+demanda instamment à M. Otis de se joindre à lui, mais M. Otis s'y
+refusa, dans la crainte d'une bagarre. Mais quand il arriva à
+l'endroit en question, il vit que les bohémiens étaient partis.
+
+Il était évident qu'ils s'étaient hâtés de décamper, car leur feu
+brûlait encore, et il était resté des assiettes sur l'herbe.
+
+Après avoir envoyé Washington et les deux hommes battre les
+environs, il se dépêcha de rentrer, et expédia des télégrammes à
+tous les inspecteurs de police du comté en les priant de
+rechercher une jeune fille qui avait été enlevée par des
+chemineaux ou des bohémiens.
+
+Puis il se fit amener son cheval, et après avoir insisté pour que
+sa femme et ses trois fils se missent à table, il partit avec un
+groom sur la route d'Ascot.
+
+Il avait fait à peine deux milles, qu'il entendit galoper derrière
+lui.
+
+Il se retourna, et vit le petit duc qui arrivait sur son poney, la
+figure toute rouge, la tête nue.
+
+- J'en suis terriblement fâché, lui dit le jeune homme d'une voix
+entrecoupée, mais il m'est impossible de manger, tant que Virginia
+est perdue. Je vous en prie, ne vous fâchez pas contre moi. Si
+vous nous aviez permis de nous fiancer l'année dernière, ces
+ennuis ne seraient jamais arrivés. Vous ne me renverrez pas,
+n'est-ce pas? Je ne peux pas; je ne veux pas!
+
+Le ministre ne put s'empêcher d'adresser un sourire à ce jeune et
+bel étourdi, et fut très touché du dévouement qu'il montrait à
+Virginia.
+
+Aussi se penchant sur son cheval, il lui caressa les épaules avec
+bonté, et lui dit:
+
+- Eh bien, Cecil, puisque vous tenez à rester, il faudra bien que
+vous veniez avec moi, mais il faudra aussi que je vous trouve un
+chapeau à Ascot.
+
+- Au diable le chapeau! C'est Virginia que je veux! s'écria le
+petit duc en riant.
+
+Puis ils galopèrent jusqu'à la gare.
+
+Là, M. Otis s'informa auprès du chef de gare, si on n'avait pas vu
+sur le quai de départ une personne répondant au signalement de
+Virginia, mais il ne put rien apprendre sur elle.
+
+Néanmoins le chef de gare lança des dépêches le long de la ligne,
+en amont et en aval, et lui promit qu'une surveillance minutieuse
+serait exercée.
+
+Ensuite, après avoir acheté un chapeau pour le petit duc chez un
+marchand de nouveautés qui se disposait à fermer boutique, M. Otis
+chevaucha jusqu'à Bexley, village situé à quatre milles plus loin,
+et qui, lui avait-on dit, était très fréquenté des bohémiens.
+
+Quand on eut fait lever le garde champêtre, on ne put tirer de lui
+aucun renseignement.
+
+Aussi, après avoir traversé la place, les deux cavaliers reprirent
+le chemin de la maison, et rentrèrent à Canterville vers onze
+heures, le corps brisé de fatigue, et le coeur brisé d'inquiétude.
+
+Ils trouvèrent Washington et les jumeaux qui les attendaient au
+portail, avec des lanternes, car l'avenue était très sombre.
+
+On n'avait pas découvert la moindre trace de Virginia.
+
+Les bohémiens avaient été rattrapés sur la prairie de Brockley,
+mais elle ne se trouvait point avec eux.
+
+Ils avaient expliqué la hâte de leur départ en disant qu'ils
+s'étaient trompés sur le jour où devait se tenir la foire de
+Chorton, et que la crainte d'arriver trop tard les avait obligés à
+se dépêcher.
+
+En outre, ils avaient paru très désolés de la disparition de
+Virginia, car ils étaient très reconnaissants à M. Otis de leur
+avoir permis de camper dans son parc. Quatre d'entre eux étaient
+restés en arrière pour prendre part aux recherches.
+
+On avait vidé l'étang aux carpes. On avait fouillé le domaine dans
+tous les sens, mais on n'était arrivé à aucun résultat.
+
+Il était évident que Virginia était perdue, au moins pour cette
+nuit, et ce fut avec un air de profond accablement que M. Otis, et
+les jeunes gens rentrèrent à la maison, suivis du groom qui
+conduisait en main le cheval et le poney.
+
+Dans le hall, ils trouvèrent le groupe des domestiques épouvantés.
+
+La pauvre Mrs Otis était étendue sur un sofa dans la bibliothèque,
+presque folle d'effroi et d'anxiété, et la vieille gouvernante lui
+baignait le front avec de l'eau de Cologne.
+
+M. Otis insista aussitôt pour qu'elle mangeât un peu, et fit
+servir le souper pour tout le monde.
+
+Ce fut un bien triste repas.
+
+On y parlait à peine, et les jumeaux eux-mêmes avaient l'air
+effarés, abasourdis, car ils aimaient beaucoup leur soeur.
+
+Lorsqu'on eut fini, M. Otis, malgré les supplications du petit
+duc, ordonna que tout le monde se couchât, en disant qu'on ne
+pourrait rien faire de plus cette nuit, que le lendemain matin il
+télégraphierait à Scotland-Yard, pour qu'on mît immédiatement à sa
+disposition quelques détectives.
+
+Mais voici qu'au moment même où l'on sortait de la salle à manger,
+minuit sonna à l'horloge de la tour.
+
+À peine les vibrations du dernier coup étaient-elles éteintes
+qu'on entendit un craquement suivi d'un cri perçant.
+
+Un formidable roulement de tonnerre ébranla la maison. Une mélodie
+qui n'avait rien de terrestre flotta dans l'air. Un panneau se
+détacha bruyamment du haut de l'escalier, et sur le palier, bien
+pâle, presque blanche, apparut Virginia, tenant à la main une
+petite boîte.
+
+Aussitôt tous de se précipiter vers elle. Mrs Otis la serra
+passionnément sur son coeur.
+
+Ce petit duc l'étouffa sous la violence de ses baisers, et les
+jumeaux exécutèrent une sauvage danse de guerre autour du groupe.
+
+- Grands dieux! Ma fille, où êtes-vous allée? dit M. Otis, assez
+en colère, parce qu'il se figurait qu'elle avait fait à tous une
+mauvaise farce. Cecil et moi, nous avons battu à cheval tout le
+pays, à votre recherche, et votre mère a failli mourir de frayeur.
+Il ne faudrait pas recommencer de ces mystifications-là.
+
+- Excepté pour le fantôme! excepté pour le fantôme! crièrent les
+jumeaux en continuant leurs cabrioles.
+
+- Ma chérie, grâce à Dieu, vous voilà retrouvée, il ne faudra plus
+me quitter, murmurait Mrs Otis, en embrassant l'enfant qui
+tremblait, et en lissant ses cheveux d'or épars sur ses épaules.
+
+- Papa, dit doucement Virginia, j'étais avec le fantôme. Il est
+mort. Il faudra que vous alliez le voir. Il a été très méchant,
+mais il s'est repenti sincèrement de tout ce qu'il avait fait, et
+avant de mourir il m'a donné cette boîte de beaux bijoux.
+
+Toute la famille jeta sur elle un regard muet, effaré, mais elle
+avait l'air très grave, très sérieuse.
+
+Puis, se tournant, elle les précéda à travers l'ouverture de la
+muraille, et l'on descendit par un corridor secret.
+
+Washington suivait tenant une bougie allumée qu'il avait prise sur
+la table. Enfin, l'on parvint à une grande porte de chêne hérissée
+de gros clous.
+
+Virginia la toucha. Elle tourna sur ses gonds énormes, et l'on se
+trouva dans une chambre étroite, basse, dont le plafond était en
+forme de voûte, et avec une toute petite fenêtre.
+
+Un grand anneau de fer était scellé dans le mur, et à cet anneau
+était enchaîné un grand squelette étendu de tout son long sur le
+sol dallé. Il avait l'air d'allonger ses doigts décharnés pour
+atteindre un plat et une cruche de forme antique, qui étaient
+placés de telle sorte qu'il ne pût y toucher.
+
+Évidemment la cruche avait été remplie d'eau, car l'intérieur
+était tapissé de moisissure verte.
+
+Il ne restait plus sur le plat qu'un tas de poussière.
+
+Virginia s'agenouilla auprès du squelette, et joignant ses petites
+mains, se mit à prier en silence, pendant que la famille
+contemplait avec étonnement la tragédie terrible dont le secret
+venait de lui être révélé.
+
+- Hallo! s'écria soudain l'un des jumeaux, qui était allé regarder
+par la fenêtre, pour tâcher de deviner dans quelle aile de la
+maison la chambre était située. Hallo! le vieux amandier qui était
+desséché a fleuri. Je vois très bien les fleurs au clair de lune.
+
+- Dieu lui a pardonné! dit gravement Virginia en se levant, et une
+magnifique lumière sembla éclairer sa figure.
+
+- Quel ange vous êtes! s'écria le petit duc, en lui passant les
+bras autour du cou, et en l'embrassant.
+
+VII
+
+Quatre jours après ces curieux événements, vers onze heures du
+soir, un cortège funéraire sortit de Canterville-Chase.
+
+Le char était traîné par huit chevaux noirs, dont chacun avait la
+tête ornée d'un gros panache de plumes d'autruche qui se
+balançait.
+
+Le cercueil de plomb était recouvert d'un riche linceul de
+pourpre, sur lequel étaient brodées en or les armoiries des
+Canterville.
+
+De chaque côté du char et des voitures marchaient les domestiques,
+portant des torches allumées.
+
+Tout ce défilé avait un air grandiose et impressionnant.
+
+Lord Canterville menait le deuil; il était venu du pays de Galles
+tout exprès pour assister à l'enterrement et il occupait la
+première voiture avec la petite Virginia.
+
+Puis, venaient le ministre des États-unis et sa femme, puis
+Washington et les trois jeunes garçons.
+
+Dans la dernière voiture était Mrs Umney.
+
+Il avait paru évident à tout le monde, qu'après avoir été apeurée
+par le fantôme pendant plus de cinquante ans de vie, elle avait
+bien le droit de le voir disparaître pour tout de bon.
+
+Une fosse profonde avait été creusée dans un angle du cimetière,
+juste sous le vieux if; et les dernières prières furent dites de
+la façon la plus pathétique par le Rév. Augustus Dampier.
+
+La cérémonie terminée, les domestiques se conformant à une vieille
+coutume établie dans la famille Canterville, éteignirent leurs
+torches.
+
+Puis, quand le cercueil eut été descendu dans la fosse, Virginia
+s'avança et posa dessus une grande croix faite de fleurs
+d'amandier blanches et rouges.
+
+Au même instant, la lune sortit de derrière un nuage et inonda de
+ses silencieux flots d'argent le cimetière, et d'un bosquet voisin
+partit le chant d'un rossignol.
+
+Elle se rappela la description qu'avait faite le Fantôme du jardin
+de la Mort. Ses yeux s'emplirent de larmes, et elle prononça à
+peine un mot pendant le retour des voitures à la maison.
+
+Le lendemain matin, avant que lord Canterville partît pour la
+ville, M. Otis s'entretint avec lui au sujet des bijoux donnés par
+le Fantôme à Virginia. Ils étaient superbes, magnifiques. Surtout
+certain collier de rubis, avec une ancienne monture vénitienne,
+était réellement un splendide spécimen du travail du seizième
+siècle, et le tout avait une telle valeur que M. Otis éprouvait de
+grands scrupules à permettre à sa fille de les garder.
+
+- Mylord, dit-il, je sais qu'en ce pays, la mainmorte s'applique
+aux menus objets aussi bien qu'aux terres, et il est clair, très
+clair pour moi que ces bijoux devraient rester entre vos mains
+comme propriété familiale. Je vous prie, en conséquence, de
+vouloir bien les emporter avec vous à Londres, et de les
+considérer simplement comme une partie de votre héritage qui vous
+aurait été restituée dans des conditions peu ordinaires. Quant à
+ma fille, ce n'est qu'une enfant, et jusqu'à présent, je suis
+heureux de le dire, elle ne prend que peu d'intérêt à ces hochets
+de vain luxe. J'ai également appris de Mrs Otis, qui n'est point
+une autorité à dédaigner dans les choses d'art, soit dit en
+passant, car elle a eu le bonheur de passer plusieurs hivers à
+Boston étant jeune fille, que ces pierres précieuses ont une
+grande valeur monétaire, et que si on les mettait en vente on en
+tirerait une belle somme. Dans ces circonstances, lord
+Canterville, vous reconnaîtrez, j'en suis sûr, qu'il m'est
+impossible de permettre qu'ils restent entre les mains d'aucun
+membre de ma famille; et d'ailleurs toutes ces sortes de vains
+bibelots, de joujoux, si appropriés, si nécessaires qu'ils soient
+à la dignité de l'aristocratie britannique, seraient absolument
+déplacés parmi les gens qui ont été élevés dans les principes
+sévères, et je puis dire les principes immortels de la simplicité
+républicaine. Je me hasarderais peut-être à dire que Virginia
+tient beaucoup à ce que vous lui laissiez la boite elle-même,
+comme un souvenir des égarements et des infortunes de votre
+ancêtre. Cette boîte étant très ancienne et par conséquent très
+délabrée vous jugerez peut-être convenable d'agréer sa requête.
+Quant à moi, je m'avoue fort surpris de voir un de mes propres
+enfants témoigner si peu d'intérêt que ce soit aux choses du
+moyen-âge, et je ne saurais trouver qu'une explication à ce fait,
+c'est que Virginia naquit dans un de vos faubourgs de Londres, peu
+de temps après que Mrs Otis fut revenue d'une excursion à Athènes.
+
+Lord Canterville écouta sans broncher le discours du digne
+ministre en tirant de temps à autre sa moustache grise pour cacher
+un sourire involontaire.
+
+Quand M. Otis eut terminé, il lui serra cordialement la main, et
+lui répondit:
+
+- Mon cher monsieur, votre charmante fillette a rendu à mon
+malheureux ancêtre un service très important. Ma famille et moi
+nous sommes très reconnaissants du merveilleux courage, du sang-
+froid dont elle a fait preuve. Les joyaux lui appartiennent, c'est
+clair, et par ma foi je crois bien que si j'avais assez peu de
+coeur pour les lui prendre, le vieux gredin sortirait de sa tombe
+au bout de quinze jours, et me ferait une vie d'enfer. Quant à
+être des bijoux de famille, ils ne le seraient qu'à la condition
+d'être spécifiés comme tels dans un testament, dans un acte légal,
+et l'existence de ces joyaux est restée ignorée. Je vous certifie
+qu'ils ne sont pas plus à moi qu'à votre maître d'hôtel. Quand
+miss Virginia sera grande, elle sera enchantée, j'oserai
+l'affirmer, d'avoir de jolies choses à porter. En outre, M. Otis,
+vous oubliez que vous avez pris l'ameublement et le fantôme sur
+inventaire. Donc, tout ce qui appartient au fantôme vous
+appartient. Malgré toutes les preuves d'activité qu'a données sir
+Simon, la nuit, dans le corridor, il n'en est pas moins mort, au
+point de vue légal, et votre achat vous a rendu propriétaire de ce
+qui lui appartient.
+
+M. Otis ne fut pas peu tourmenté du refus de lord Canterville, et
+le pria de réfléchir à nouveau sur sa décision, mais l'excellent
+pair tint bon et finit par décider le ministre à accepter le
+présent que le fantôme lui avait fait.
+
+Lorsque, au printemps de 1890, la jeune duchesse de Cheshire fut
+présentée pour la première fois à la réception de la Reine, à
+l'occasion de son mariage, ses joyaux furent l'objet de
+l'admiration générale. Car Virginia reçut le tortil baronnal qui
+se donne comme récompense à toutes les petites Américaines qui
+sont bien sages, et elle épousa son petit amoureux, dès qu'il eut
+l'âge.
+
+Tous deux étaient si gentils, et ils s'aimaient tant l'un l'autre,
+que tout le monde fut enchanté de ce mariage, excepté la vieille
+marquise de Dumbleton, qui avait fait tout son possible pour
+attraper le duc et lui faire épouser une de ses sept filles.
+
+Dans ce but, elle n'avait pas donné moins de trois grands dîners
+fort coûteux.
+
+Chose étrange, M. Otis éprouvait à l'égard du petit duc une vive
+sympathie personnelle, mais en théorie, il était l'adversaire de
+la particule, et, pour employer ses propres expressions, il avait
+quelque sujet d'appréhender, que, parmi les influences énervantes
+d'une aristocratie éprise de plaisir, les vrais principes de la
+simplicité républicaine ne fussent oubliés.
+
+Mais on ne tint aucun compte de ses observations, et quand il
+s'avança dans l'aile de l'église de Saint-Georges, Hanover-Square,
+sa fille à son bras, il n'y avait pas un homme plus fier dans la
+longueur et dans la largeur de l'Angleterre.
+
+Après la lune de miel, le duc et la duchesse retournèrent à
+Canterville-Chase, et le lendemain de leur arrivée, dans l'après-
+midi, ils allèrent faire un tour dans le cimetière solitaire près
+du bois de pins.
+
+Ils furent d'abord très embarrassés au sujet de l'inscription
+qu'on graverait sur la pierre tombale de sir Simon, mais ils
+finirent par décider qu'on se bornerait à y graver simplement les
+initiales du vieux gentleman, et les vers écrits sur la fenêtre de
+la bibliothèque.
+
+La duchesse avait apporté des roses magnifiques qu'elle éparpilla
+sur la tombe; puis, après s'y être arrêté quelques instants, on se
+promena dans les ruines du choeur de l'antique abbaye.
+
+La duchesse s'y assit sur une colonne tombée, pendant que son
+mari, couché à ses pieds, et fumant sa cigarette, la regardait
+dans ses beaux yeux.
+
+Soudain, jetant sa cigarette, il lui prit la main et lui dit:
+
+- Virginia, une femme ne doit pas avoir de secrets pour son mari.
+
+- Cher Cecil, je n'en ai pas.
+
+- Si, vous en avez, répondit-il en souriant, vous ne m'avez jamais
+dit ce qui s'était passé pendant que vous étiez enfermée avec le
+fantôme.
+
+- Je ne l'ai jamais dit à personne, répliqua gravement Virginia.
+
+- Je le sais, mais vous pourriez me le dire.
+
+- Je vous en prie, Cecil, ne me le demandez pas. Je ne puis
+réellement vous le dire, Pauvre sir Simon! je lui dois beaucoup.
+Oui, Cecil, ne riez pas, je lui dois réellement beaucoup. Il m'a
+fait voir ce qu'est la vie, ce que signifie la Mort et pourquoi
+l'Amour est plus fort que la Mort.
+
+Le duc se leva et embrassa amoureusement sa femme.
+
+- Vous pourrez garder votre secret, tant que je posséderai votre
+coeur, dit-il, à demi-voix.
+
+- Vous l'avez toujours eu, Cecil.
+
+- Et vous le direz un jour à nos enfants, n'est-ce pas?
+
+Virginia rougit.
+
+
+LE SPHINX QUI N'A PAS DE SECRET [28]
+
+Gravure au trait
+
+Un après-midi, j'étais assis à la terrasse du café de la Paix,
+contemplant la splendeur et les dessous de la vie parisienne.
+
+Tout en prenant mon vermouth, j'étudiais avec curiosité l'étrange
+panorama où l'orgueil et la pauvreté défilaient devant moi, quand
+je m'entendis appeler par mon nom.
+
+Je fis demi-tour et je me vis en face de lord Murchison.
+
+Nous ne nous étions pas revus depuis que nous avions été au
+collège ensemble, il y avait dix ans de cela.
+
+Aussi fus-je charmé de cette rencontre.
+
+Nous échangeâmes une chaude poignée de main.
+
+À Oxford, nous avions été grands amis. Je l'aimais énormément.
+
+Il était si bon, si plein d'entrain, si plein d'honneur. Nous
+disions souvent de lui qu'il serait le meilleur garçon du monde
+sans son penchant à dire toujours la vérité, mais je crois que
+réellement nous ne l'en admirions que davantage pour sa franchise.
+
+Je le trouvai bien un peu changé.
+
+Il avait l'air anxieux, embarrassé. On eût dit qu'il avait des
+doutes au sujet de quelque chose. Je devinais que ce n'était point
+là un effet du moderne scepticisme, car Murchison était le plus
+immuable des torgs et il croyait au _Pentateuque_ avec autant de
+fermeté qu'il croyait en la Chambre des Pairs.
+
+Je conclus qu'il y avait une femme sous roche et je lui demandai
+s'il était déjà marié.
+
+- Je ne comprends pas encore assez les femmes, répondit-il.
+
+- Mon cher Gérald, dis-je, les femmes sont faites pour qu'on les
+aime et non pour qu'on les comprenne.
+
+- Je ne saurais aimer quand je ne peux avoir confiance, répliqua-
+t-il.
+
+- Je crois que vous avez un mystère dans votre vie, Gérald, dis-
+je, contez-moi cela.
+
+- Allons faire une promenade en voiture, répondit-il. Il y a trop
+de foule ici... Non, non, pas cette voiture jaune, n'importe
+quelle autre couleur. Tenez! celle-ci, qui est vert foncé, fera
+l'affaire.
+
+Et, quelques minutes après, nous descendions le boulevard au trot
+dans la direction de la Madeleine.
+
+- Où irons-nous? demandai-je.
+
+- Oh! où vous voudrez, répondit-il, au restaurant du bois. Nous y
+dînerons, et vous me raconterez tout ce qui vous concerne.
+
+- Je veux vous écouter d'abord vous-même, dis-je. Contez-moi votre
+mystère.
+
+Il tira de sa poche un petit porte-cartes, de maroquin à fermoir
+d'argent et me le tendit.
+
+Je l'ouvris.
+
+À l'intérieur il y avait une photographie de femme.
+
+Elle était grande et élancée, étrangement pittoresque avec ses
+grands yeux vagues et sa chevelure flottante. Elle avait une
+physionomie de clairvoyante et était enveloppée de riches
+fourrures.
+
+- Que dites-vous de cette figure? dit-il. Est-ce qu'elle inspire
+la confiance?
+
+Je l'examinai attentivement.
+
+Elle me donna l'impression d'une femme qui a eu un secret, mais ce
+secret était-il honnête ou non, je ne saurais le dire.
+
+Cette beauté semblait faite de bien des mystères réunis, en fait
+une beauté psychologique plutôt que plastique, et puis, ce léger
+sourire, qui se jouait sur les lèvres, était bien trop subtil pour
+avoir un véritable charme.
+
+- Eh bien? s'écria-t-il avec impatience, qu'en dites-vous?
+
+- C'est la Joconde en noir, répondis-je. Dites-moi tout ce qui la
+concerne.
+
+- Pas maintenant, après dîner.
+
+Et nous nous mîmes à parler d'autre chose.
+
+Quand le garçon nous eut apporté le café et des cigarettes, je
+rappelai à Gérald sa promesse.
+
+Il se leva de sa chaise, alla et revint deux ou trois fois dans la
+pièce.
+
+Puis, se laissant choir dans un fauteuil, il me conta l'histoire
+suivante.
+
+- Un soir, vers cinq heures, je descendais Bond-Street.
+
+Il y avait un grand encombrement de voitures et la circulation
+était tout à fait arrêtée.
+
+Tout près du trottoir était rangé un petit brougham jaune, qui
+pour une raison ou une autre attira mon attention.
+
+Comme je passais tout près, je vis s'avancer, pour regarder
+dehors, la figure que je vous ai montrée cet après-midi.
+
+Elle me fascina immédiatement.
+
+Pendant toute la nuit, je ne pensai pas à autre chose, et il en
+fut de même le lendemain.
+
+Je montai, je redescendis à plusieurs reprises cette maudite
+rangée, jetant un regard furtif dans toutes les voitures,
+attendant le brougham jaune, mais je n'arrivai point à découvrir
+ma belle inconnue, si bien que je finis par me persuader que je ne
+l'avais vue qu'en songe.
+
+Environ huit jours après, je dînai avec madame de Rastail.
+
+Le dîner était pour huit heures, mais à huit heures et demie, nous
+attendions encore au salon.
+
+À la fin, le domestique ouvrit la porte et annonça lady Alroy.
+
+C'était la femme que j'avais cherchée.
+
+Elle entra avec grande lenteur. Elle avait l'air d'un rayon de
+lune dans sa dentelle grise, et je fus, à mon immense joie, prié
+de la conduire à table.
+
+Quand nous fûmes assis, je dis, de la façon la plus innocente du
+monde:
+
+- Il me semble que je vous ai vue en passant dans Road-Street, il
+y a quelque temps, lady Alroy.
+
+Elle devint très pâle, et elle dit à voix basse:
+
+- Je vous en prie, ne parlez pas si haut, on pourrait nous
+entendre.
+
+Je me sentis bien malheureux d'avoir aussi mal débuté, et je me
+lançai à corps perdu dans une tirade sur le théâtre français.
+
+Elle parlait fort peu, toujours de la même voix basse et musicale.
+On eût dit qu'elle avait peur d'être écoutée par quelqu'un.
+
+Je me sentais passionnément, stupidement épris et l'indéfinissable
+atmosphère de mystère, qui l'entourait, excitait au plus haut
+point ma curiosité.
+
+Quand elle fut sur le point de partir, ce qu'elle fit fort peu de
+temps après le dîner, je lui demandai si je pourrais lui rendre
+visite.
+
+Elle hésita un instant, regarda autour d'elle pour voir si
+quelqu'un se trouvait près de nous, et me dit alors:
+
+- Oui, demain à cinq heures et quart.
+
+Je priai madame de Rastail de me parler d'elle, mais tout ce
+qu'elle put me dire se réduisit à ceci.
+
+Cette dame était veuve. Elle possédait une belle maison dans Park-
+Lane.
+
+Comme à ce moment, un raseur du genre scientifique entreprenait
+une dissertation sur les veuves, pour étayer la thèse de la
+survivance des plus aptes, je pris congé et rentrai chez moi.
+
+Le lendemain, juste à l'heure dite, je me rendis à Park-Lane, mais
+le domestique me dit que lady Alroy venait de sortir à l'instant.
+
+Très dépité, très intrigué j'allai au club et, après bien des
+réflexions, je lui écrivis une lettre où je la priai de me
+permettre de voir si je serais plus heureux une autre fois.
+
+La réponse se fit attendre plusieurs jours; mais à la fin je reçus
+un petit billet où elle m'informait qu'elle serait chez elle le
+dimanche à quatre heures et où se trouvait cet extraordinaire
+post-scriptum.
+
+«Je vous en prie, ne m'écrivez plus ici; je vous expliquerai cela
+quand je vous verrai.»
+
+Le dimanche, elle fut tout à fait charmante, mais au moment où
+j'allais me retirer, elle me demanda si j'avais jamais une
+nouvelle occasion de lui écrire de libeller ainsi l'adresse: à
+Mistress Knox, aux bons soins de M. Wittaker, libraire, Green-
+Street.
+
+- Certaines raisons, ajouta-t-elle, m'empêchent de recevoir aucune
+lettre dans ma propre maison.
+
+Pendant toute la saison, je la vis fort souvent et cette
+atmosphère de mystère ne la quittait pas.
+
+Parfois je pensai qu'elle était au pouvoir de quelque homme, mais
+elle semblait si malaisément accessible que je ne pus m'en tenir à
+cette idée-là.
+
+Il m'était réellement bien difficile d'arriver à une conclusion
+quelconque, car elle était pareille à ces singuliers cristaux
+qu'on voit dans les muséums et qui sont transparents à certains
+moments et troubles à certains autres.
+
+À la fin, je me déterminai à lui demander de devenir ma femme;
+j'étais énervé et fatigué des incessantes précautions qu'elle
+m'imposait pour faire un mystère de mes visites, des quelques
+lettres que je lui envoyais.
+
+Je lui écrivis à la librairie pour lui demander si elle pourrait
+me recevoir le lundi suivant à six heures.
+
+Elle me répondit oui, et je fus transporté de plaisir jusqu'au
+septième ciel.
+
+J'étais follement épris d'elle, en dépit du mystère à ce que je
+croyais alors, mais en fait à cause même du mystère, je le vois à
+présent.
+
+Non, ce n'était pas la femme que j'aimais en elle.
+
+Ce mystère me troublait, me faisait perdre la tête.
+
+Pourquoi le hasard me fit-il découvrir la piste?
+
+- Alors vous l'avez trouvé, m'écriai-je?
+
+- Je le crains, répondit-il. Vous en jugerez par vous-même.
+
+Le lundi venu, je déjeunai avec mon oncle, et vers quatre heures
+je me trouvai dans Marylebone-Road.
+
+Comme vous le savez, mon oncle demeure à Regent's-Park.
+
+Je voulais aller à Piccadilly et je pris le plus court chemin en
+passant par un tas de petites rues d'aspect misérable.
+
+Soudain je vis devant moi lady Alroy, cachée sous un voile épais
+et marchant très vite.
+
+Quand elle fut arrivée à la dernière maison de la rue, elle monta
+les marches, tira de sa poche un passe-partout et entra.
+
+- Le voilà le mystère, me dis-je en avançant rapidement pour
+inspecter la maison.
+
+Sur le seuil était son mouchoir qu'elle avait laissé tomber, je le
+ramassai et le mis dans ma poche.
+
+Alors je me mis à réfléchir sur ce que je devais faire. J'arrivai
+à cette conclusion que je n'avais pas le droit de l'espionner et
+je me rendis en voiture à mon club.
+
+À six heures, je me présentai chez elle.
+
+Je la trouvai étendue sur un sofa, en toilette de thé, c'est-à-
+dire en robe d'une étoffe d'argent, relevée à l'aide d'agrafes de
+ces étranges pierres de lune qu'elle portait toujours.
+
+Elle parut tout à fait charmeuse.
+
+- Je suis si contente de vous voir, dit-elle. Je ne suis pas
+sortie de la journée.
+
+Je la regardai tout ébahi, et tirant de ma poche le mouchoir, je
+le lui tendis.
+
+- Vous l'avez laissé tomber dans Cummor Street, cet après-midi,
+lady Alroy, lui dis-je d'un ton très calme.
+
+Elle me jeta un coup d'oeil d'épouvante, mais ne fit aucun
+mouvement pour prendre le mouchoir.
+
+- Que faisiez-vous là? demandai-je.
+
+- Quel droit avez vous de m'interroger? répondit-elle.
+
+- Le droit d'un homme qui vous aime, répliquai-je. Je suis venu
+ici pour vous demander de devenir ma femme.
+
+Elle se cacha la figure dans ses mains, et fondit en un déluge de
+larmes.
+
+- Il faut que vous me répondiez? lui dis-je.
+
+Elle se leva et me regardant bien en face dit:
+
+- Lord Murchison, il n'y a rien à vous dire.
+
+- Vous êtes venue ici pour voir quelqu'un, m'écriai-je. C'est là
+votre secret.
+
+Elle pâlit affreusement et dit:
+
+- Je n'ai donné de rendez-vous à personne.
+
+- Ne pouvez-vous pas dire la vérité? m'écriai-je.
+
+- Mais je l'ai dite, répliqua-t-elle.
+
+J'étais éperdu, affolé. Je ne sais ce que je lui ai dit, mais je
+lui ai dit des choses terribles.
+
+Finalement je m'élançai hors de la maison.
+
+Elle m'écrivit le lendemain, mais je lui renvoyai sa lettre sans
+l'avoir ouverte. Je partis pour la Norvège avec Alan Colville.
+
+Je revins au bout d'un mois, et la première chose, que je vis dans
+le _Morning Post_, ce fut la mort de lady Alroy.
+
+Elle avait pris un refroidissement à l'Opéra, et elle avait
+succombé en cinq jours à une congestion pulmonaire.
+
+Je m'enfermai et ne voulus voir personne, je l'avais tant aimée et
+je l'aimais si follement. Grands dieux, comme j'ai aimé cette
+femme!
+
+- Vous êtes allé dans cette rue, dans cette maison? demandai-je.
+
+- Oui, répondit-il, un jour je me rendis dans Cummor-Street. Je ne
+pus m'en empêcher. J'étais torturé par le doute.
+
+Je frappai à la porte, et une femme d'air très convenable vint
+m'ouvrir la porte.
+
+Je lui demandai si elle avait un appartement à louer.
+
+- Ah! monsieur, répondit-elle, je crois que l'appartement est à
+louer, mais je n'ai pas vu la dame depuis trois mois, et comme le
+loyer continue à courir, il m'est impossible de vous le louer.
+
+- Est ce de cette dame qu'il s'agit? lui demandai-je en lui
+montrant la photographie.
+
+- Oui, c'est elle, bien sûr, s'écria-t-elle, mais quand sera-t-
+elle de retour?
+
+- La dame est morte, répondis-je.
+
+- J'espère bien que non, dit la femme. Elle était ma meilleure
+locataire. Elle me payait trois guinées par semaine, rien que pour
+venir dans mon salon de temps en temps.
+
+- Elle recevait quelqu'un ici? dis-je. Mais la femme m'assura que
+non, qu'elle venait toujours seule, et ne voyait personne.
+
+- Que diable alors venait-elle faire ici! m'écriai-je.
+
+- Elle restait tout simplement au salon, monsieur. Elle lisait des
+livres, et quelques fois elle prenait le thé, répondit la femme.
+
+Je ne savais pas que dire. Je lui donnai donc un souverain et je
+m'en allai.
+
+- Maintenant dites-moi qu'est-ce que tout cela signifiait? Vous ne
+croyez pas que la femme disait la vérité.
+
+- Je le crois.
+
+- Alors pourquoi lady Alroy allait-elle dans cette maison?
+
+- Mon cher Gérald, répondis-je, lady Alroy était tout simplement
+une femme atteinte de la manie du mystère. Elle louait cet
+appartement pour le plaisir de s'y rendre avec son voile baissé et
+de s'imaginer qu'elle était une héroïne. Elle avait une folle
+passion pour le secret, mais elle était, elle-même, tout
+simplement, un sphinx sans secret.
+
+- Est-ce là votre véritable opinion?
+
+- J'en suis convaincu, répondis-je.
+
+Il sortit le porte-carte de maroquin, l'ouvrit et regarda la
+photographie.
+
+- Je me le demande, fit-il enfin.
+
+
+LE MODÈLE MILLIONNAIRE [29]
+
+Note admirative
+
+Quand on n'a pas de fortune, il ne sert à rien d'être un charmant
+garçon.
+
+Le roman est un privilège des riches et non une profession pour
+ceux qui n'ont pas d'emploi.
+
+Il vaut mieux avoir un revenu fixe que d'être un charmeur.
+
+Tels sont les grands axiomes de la vie moderne, et Hughie Erskine
+ne se les est jamais assimilés.
+
+Pauvre Hughie!
+
+Au point de vue intellectuel, nous devons reconnaître qu'il
+n'était point un phénomène.
+
+Jamais il ne lui était arrivé en sa vie de lancer un trait
+brillant, ni même une rosserie. Cela n'empêche qu'il était
+étonnamment séduisant, avec sa chevelure frisée, son profil
+nettement dessiné et ses yeux gris.
+
+Il était aussi en faveur auprès des hommes qu'auprès des femmes.
+Il possédait toutes les sortes de talents, excepté celui de gagner
+de l'argent.
+
+Son père lui avait légué sa latte de cavalerie et une _Histoire de
+la Guerre de la Péninsule_ en quinze volumes.
+
+Hughie avait accroché le premier de ces legs au-dessus de son
+miroir, et rangé le second sur une étagère entre le Guide de
+Ruff[30], et le Magasine de Bailey[31] et il vivait d'une pension
+annuelle de deux cents livres que lui faisait une vieille tante.
+
+Il avait essayé de tout.
+
+Il avait fréquenté la Bourse pendant six mois, mais que voulez-
+vous que devienne un papillon parmi des taureaux et des ours?
+
+Il s'était établi commerçant en thé, et il l'était resté un peu
+plus longtemps, mais il avait fini par en avoir assez du _pekoé_
+et du _souchong_.
+
+Puis, il avait essayé de vendre du sherry sec. Cela ne lui avait
+pas réussi. Le sherry était un peu trop sec.
+
+Finalement il devint... rien du tout; un charmant jeune homme
+impropre à quoi que ce fût, toujours avec un profil parfait,
+toujours sans profession.
+
+Et pour que son malheur fût complet, il devint amoureux.
+
+La jeune fille, qu'il aimait, avait nom Laura Merton. Son père
+était un colonel retraité qui avait perdu toute sa patience et
+toutes ses facultés digestives dans l'Inde et ne les retrouva
+jamais depuis.
+
+Laura adorait Hughie, et celui-ci eut baisé les cordons des
+souliers de Laura.
+
+C'était le couple le plus charmant qu'on pût voir à Londres et à
+eux deux, ils ne possédaient pas un penny.
+
+Le colonel avait beaucoup d'affection pour Hughie, mais il ne
+voulait pas entendre parler de mariage.
+
+- Mon garçon, disait-il souvent, venez me trouver quand vous serez
+à la tête de dix mille livres bien à vous, alors on verra.
+
+Et, ces jours-là, Hughie avait l'air très bougon, et il lui
+fallait, pour se consoler, la société de Laura.
+
+Un matin, comme il se rendait à Holland Park où habitaient les
+Merton, il lui prit fantaisie d'aller voir en passant son grand
+ami, Alan Trevor.
+
+Trevor était peintre. Actuellement peu de gens échappent à cette
+contagion, mais il était en outre, un artiste, et les artistes
+sont assez rares.
+
+À en juger par son extérieur, Alan était un singulier personnage,
+sauvage, avec une figure toute pointillée de taches de rousseur,
+et une barbe rouge et hirsute. Mais, dès qu'il avait un pinceau à
+la main, on se trouvait en présence d'un maître et ses tableaux
+étaient recherchés avec empressement.
+
+Il avait éprouvé tout d'abord à l'égard de Hughie une vive
+attraction, due, il faut le dire, au charme personnel de celui-ci
+uniquement.
+
+- Les seules gens qu'un peintre devrait connaître, répétait-il, ce
+sont des êtres beaux et bêtes, des gens dont la vue vous donne un
+plaisir artistique et dont la conversation est pour vous un repos
+intellectuel. Les hommes qui sont des dandys et les femmes qui
+sont des coquettes, voilà les êtres qui gouvernent le monde, ou
+qui du moins devraient le gouverner.
+
+Mais quand il en fut à mieux connaître Hughie, il finit par
+l'aimer tout autant à cause de son entrain, de sa bonne humeur, de
+sa nature étourdiment généreuse, et lui donna le droit d'entrer à
+toute heure dans son atelier.
+
+Hughie, quand il entra, trouva Trevor en train de donner les
+derniers coups de pinceau à une magistrale peinture qui
+représentait, en grandeur naturelle, un mendiant.
+
+Le mendiant en personne posait sur une plate-forme placée dans un
+angle de l'atelier.
+
+C'était un vieux homme tout ratatiné, dont la figure avait l'air
+d'être en parchemin froissé, avec une expression pitoyable.
+
+Sur ses épaules était jeté un manteau de grossier drap brun, fait
+de loques et de trous; ses grosses bottes étaient rapiécées,
+ressemelées. Il avait une main appuyée sur un gros bâton et de
+l'autre il tendait un reste de chapeau pour demander l'aumône.
+
+- Quel superbe modèle! fit Hughie à voix basse, en serrant la main
+à son ami.
+
+- Un superbe modèle! s'écria Trevor à pleine voix, je le crois
+bien. Des mendiants comme, ça, on n'en rencontre pas tous les
+jours! Une trouvaille, mon cher, un Vélasquez en chair et en os!
+Par le ciel! quelle gravure Rembrandt aurait fait avec ça!
+
+- Pauvre vieux! dit Hughie. Comme il a l'air malheureux! Mais je
+suppose que pour vous, les peintres, sa figure est en rapport avec
+sa fortune.
+
+- Certainement, dit Trevor, vous ne voudriez pas qu'un mendiant
+ait l'air heureux.
+
+- Combien gagne un modèle par séance? demanda Hughie, après s'être
+confortablement installé sur un divan.
+
+- Un shilling par heure.
+
+- Et vous, Alan, combien vous rapporte votre tableau?
+
+- Oh! celui-là, on me le prend pour deux mille.
+
+-Livres?
+
+- Guinées. Les peintres, les poètes, les médecins comptent
+toujours par guinées.
+
+- Eh! bien! je suis d'avis que le modèle devrait avoir un tant
+pour cent, s'écria Hughie en riant, car il fait autant de besogne
+que vous.
+
+- Tout ça, ce sont des bêtises. Rien que la peine qu'on se donne à
+étendre les couleurs et d'être toujours debout, le pinceau à la
+main. Vous en parlez à votre aise, Hughie, mais je vous réponds
+qu'à de certains moments, l'art s'élève jusqu'au niveau d'un
+métier manuel. Mais assez causé comme cela! Je suis très occupé.
+Prenez une cigarette et tenez-vous tranquille.
+
+Quelques instants après, le domestique entra et dit à Trevor que
+l'encadreur demandait à lui parler.
+
+- Ne vous en allez pas, Hughie, dit-il en sortant, je serai
+bientôt de retour.
+
+Le vieux mendiant profita de l'absence de Trevor pour se reposer
+un moment sur le banc de bois qui se trouvait derrière lui.
+
+Il avait l'air si abandonné, si misérable qu'Hughie ne put
+s'empêcher d'avoir compassion de lui, et qu'il tâta ses poches
+pour savoir combien il lui restait.
+
+Il n'y trouva qu'un souverain et quelque menue monnaie.
+
+-- Pauvre vieux! se disait-il intérieurement, il en a plus besoin
+que moi, mais ça veut dire que je me passerai de fiacres pendant
+quinze jours.
+
+Et traversant l'atelier, il glissa le souverain dans la main du
+mendiant.
+
+Le vieux sursauta.
+
+Puis un vague sourire erra sur ses lèvres flétries.
+
+- Merci, monsieur, dit-il, merci.
+
+Trevor étant rentré, Hughie lui dit adieu, en rougissant un peu de
+son action.
+
+Il passa toute la journée avec Laura, reçut une charmante
+réprimande pour sa prodigalité et se vit forcé de rentrer à pied.
+
+Ce soir-là, il entra au club de la Palette vers onze heures, et
+trouva Trevor seul dans le fumoir devant un verre de vin blanc à
+l'eau de seltz.
+
+- Eh! bien, Alan! lui dit-il, en allumant sa cigarette. Avez-vous
+terminé votre tableau à votre gré?
+
+- Fini et encadré, mon garçon, répondit Trevor. À propos vous avez
+fait une conquête, ce vieux modèle, que vous avez vu, est tout à
+fait enchanté de vous. Il a fallu que je lui parle de vous, que je
+lui dise tout... qui vous êtes, où vous demeurez, votre revenu,
+vos projets d'avenir, etc...
+
+- Mon cher Alan, s'écria Hughie, je suis sûr que je vais le
+trouver en faction devant ma porte quand je rentrerai. Mais non,
+ce n'est qu'une plaisanterie. Pauvre vieux bonhomme! Je voudrais
+pouvoir faire quelque chose pour lui. Je trouve terrible qu'on
+soit aussi misérable. J'ai des quantités de vieux effets chez moi!
+Pensez-vous que cela ferait son affaire? Je le crois, car ses
+haillons tombaient par morceaux.
+
+- Mais ça lui allait superbement, dit Trevor. Pour rien au monde
+je ne ferai son portrait en habit noir. Ce que vous appelez des
+guenilles, je l'appelle du pittoresque; ce qui vous paraît
+pauvreté, me semble à moi de la couleur locale! Néanmoins je lui
+dirai un mot de votre offre.
+
+- Alan, dit Hughie d'un air sérieux, vous autres peintres, vous
+êtes des gens sans coeur.
+
+- Un artiste a son coeur dans sa tête, repartit Trevor.
+D'ailleurs, nous avons à voir le monde comme il est, et non à le
+refaire d'après ce que nous en savons. À chacun son métier.
+Maintenant donnez-moi des nouvelles de Laura. Le vieux modèle
+s'est vraiment intéressé à elle.
+
+- Vous ne voulez pas dire que vous lui en avez parlé? fit Hughie.
+
+- Mais si, certainement, il sait tout: le colonel inexorable, la
+charmante Laura, et les dix mille livres.
+
+- Vous avez raconté toutes mes affaires particulières à ce vieux
+mendiant! s'écria Hughie, la figure rouge, l'air très en colère.
+
+- Mon vieux, dit Trevor en souriant, ce vieux mendiant, comme vous
+dites, est l'un des hommes les plus riches de l'Europe. Il
+pourrait acheter tout Londres demain sans épuiser sa fortune. Il a
+une maison dans toutes les capitales. Il dîne dans de la vaisselle
+en or, et s'il lui déplaît que la Russie fasse la guerre, il peut
+l'en empêcher.
+
+- Qu'est-ce que vous me racontez donc là? s'écria Hughie.
+
+- C'est comme je vous le dis, reprit Trevor. Le vieux, que vous
+avez vu aujourd'hui dans l'atelier, c'était le baron Hausberg.
+C'est un de mes grands amis. Il achète tous mes tableaux et des
+quantités d'autres. Et il y a un mois, il m'a demandé de faire son
+portrait en costume de mendiant. Que voulez-vous? Une fantaisie de
+millionnaire, et je dois convenir qu'il faisait une magnifique
+figure dans ses guenilles. Je devrais plutôt dire, dans mes
+guenilles. C'est un vieux costume que j'ai rapporté d'Espagne.
+
+- Le baron Hausberg, grand dieux[32]! s'écria Hughie. Et moi qui
+lui ai donné un souverain!
+
+Et il se laissa tomber dans un fauteuil, et il eut l'air de
+personnifier le désappointement.
+
+- Vous lui avez donné un souverain! cria Trevor en éclatant de
+rire! Mon garçon, ce souverain-là, vous ne le reverrez jamais!
+_Son affaire c'est l'argent des autres_.
+
+- Il me semble, Alan, que vous auriez bien pu me prévenir, dit
+Hughie d'un ton maussade, au lieu de me laisser commettre une
+bêtise aussi ridicule.
+
+- Voyons, Hughie, dit Trevor. En premier lieu, il ne pouvait me
+venir à l'esprit l'idée que vous alliez distribuant ainsi l'aumône
+à l'aventure de cette façon extravagante. Que vous embrassiez un
+joli modèle, cela, je le comprends, mais que vous donniez un
+souverain à un modèle de laideur! Par Jupiter non! Et d'autre
+part, ma porte était fermée ce jour-là pour tout le monde. Lorsque
+vous êtes venu, je me suis demandé si Hausberg serait flatté de
+s'entendre nommer. Vous savez, il n'était pas en tenue de bal.
+
+- Je suis sûr qu'il me prend pour un aigrefin, dit Hughie.
+
+- Pas du tout! Il était enchanté, quand vous êtes parti; il ne
+cessait de se parler tout bas, de se frotter ses vieilles mains
+ridées. Je me demandais pourquoi il mettait tant d'insistance à
+savoir tout ce qui vous concernait, et n'y comprenais rien, mais
+j'y vois clair maintenant. Il va placer votre souverain à votre
+nom, Hughie. Tous les six mois, il vous enverra l'intérêt, et il
+aura une histoire superbe à conter au dessert.
+
+-Je suis un pauvre diable de malheureux, grommela Hughie et ce que
+j'ai de mieux à faire c'est d'aller me coucher! Quant à vous, mon
+cher Alan, n'en parlez à personne; je n'oserais plus me montrer
+dans le Roso.
+
+- Des bêtises! cela fait le plus grand honneur à votre esprit de
+philanthropie, Hughie. Et ne partez pas! Prenez une autre
+cigarette, vous me parlerez de Laura tant que vous voudrez.
+
+Mais Hughie ne voulut pas rester.
+
+Il rentra chez lui à pied, se sentant très malheureux, et il
+quitta Alan au milieu d'une crise de fou rire.
+
+Le lendemain matin, pendant qu'il déjeunait, le domestique lui
+remit une carte portant ces mots:
+
+«Monsieur Gustave Naudin, de la part de monsieur le baron de
+Hausberg.»
+
+- Je suppose qu'il m'envoie demander des excuses, se dit Hughie.
+
+Et il donna au domestique l'ordre de faire entrer.
+
+Un vieux gentleman avec des lunettes d'or et des cheveux gris fut
+introduit et dit avec un léger accent français.
+
+- C'est bien à monsieur Hughie Erskine que j'ai l'honneur de
+parler?
+
+Hughie s'inclina.
+
+- Je viens de la part du baron Hausberg, reprit-il.
+
+Le baron...
+
+- Je vous prie, monsieur, de lui présenter mes excuses les plus
+sincères, balbutia Hughie.
+
+- Le baron, reprit le vieux gentleman, en souriant, m'a chargé de
+vous remettre la lettre que voici.
+
+Et il tendit une enveloppe cachetée.
+
+Sur cette enveloppe étaient écrits ces mots:
+
+_«Cadeau de mariage offert à Hughie Erskine et à Laura Merton par
+un vieux mendiant._
+
+Et, dans cette enveloppe, il y avait un chèque de dix mille
+livres.
+
+Quand le mariage eut lieu, Alan fut un des garçons d'honneur, et
+le baron fit un speech, au déjeuner de noces.
+
+- Des modèles millionnaires, fit remarquer Alan, c'est déjà bien
+rare, mais des millionnaires modèles, c'est bien plus rare encore.
+
+
+POÈMES EN PROSE [33]
+
+_I -- L'artiste_
+
+Un soir naquit dans son âme le désir de modeler la statue du
+_Plaisir qui dure un instant_. Et il partit par le monde pour
+chercher le bronze, car il ne pouvait voir ses oeuvres qu'en
+bronze.
+
+Mais tout le bronze du monde entier avait disparu et nulle part
+dans le monde entier on ne pouvait trouver de bronze, hormis le
+bronze de la statue du _Chagrin qu'on souffre toute la vie_.
+
+Or, c'était lui-même, et de ses propres mains, qui avait modelé
+cette statue et l'avait placée sur la tombe du seul être qu'il eût
+aimé dans sa vie. Sur la tombe de l'être mort qu'il avait tant
+aimé, il avait placé cette statue qui était sa création, pour
+qu'elle y fût comme un signe de l'amour de l'homme qui ne meurt
+pas et un symbole du chagrin de l'homme, qu'on souffre toute la
+vie.
+
+Et dans le monde entier il n'y avait pas d'autre bronze que le
+bronze de cette statue.
+
+Et il prit la statue qu'il avait créée et il la plaça dans une
+grande fournaise et la livra au feu.
+
+Et du bronze de la statue du _Chagrin qu'on souffre toute la vie_,
+il modela une statue du _Plaisir qui dure un instant_.
+
+_II -- Le faiseur de bien_
+
+C'était la nuit et _Il_ était seul.
+
+Et _Il_ vit de loin les murailles d'une cité considérable et _Il_
+s'approcha de la cité.
+
+Et quand _Il_ en fut tout près, _Il_ entendit dans la ville le
+trépignement du plaisir, le rire de l'allégresse et le fracas
+retentissant de nombreux luths. Et _Il_ frappa à la porte et un
+des gardiens des portes lui ouvrit.
+
+Et _Il_ contempla une maison construite de marbre et qui avait de
+belles colonnades de marbre à sa façade, les colonnades étaient
+tapissées de guirlandes et au dehors, et au dedans il y avait des
+torches de cèdre.
+
+Et _Il_ pénétra dans la maison.
+
+Et quand _Il_ eut traversé le hall de chalcédoine et le hall de
+jaspe et atteint la grande salle du festin, _Il_ vit, couché sur
+un lit de pourpre marine un homme dont les cheveux étaient
+couronnés de roses rouges et dont les lèvres étaient rouges de
+vin.
+
+Et _Il_ alla à lui et le toucha sur l'épaule et lui dit:
+
+- Pourquoi vivez-vous ainsi?
+
+Et le jeune homme se retourna, et _Le_ reconnut et _Lui_ répondit.
+
+Il _Lui_ dit:
+
+- Un jour, je n'étais qu'un lépreux et vous m'avez guéri. Comment
+vivrais-je autrement?
+
+Et, un peu plus loin, _Il_ vit une femme dont le visage était
+fardé et le costume de couleurs voyantes et dont les pieds étaient
+chaussés de perles. Et près d'elle vint, avec l'allure lente d'un
+chasseur, un jeune homme qui portait un manteau de deux couleurs.
+
+Or, la face de la femme était comme le beau visage d'une idole et
+les yeux du jeune homme brillaient de convoitise.
+
+Et _Il_ le suivit rapidement.
+
+_Il_ toucha la main du jeune homme et lui dit:
+
+- Pourquoi regardez-vous cette femme de cette façon?
+
+Et le jeune homme se retourna et _Le_ reconnut et dit:
+
+- Un. jour que j'étais aveugle, vous m'avez donné la vue. Qui
+regarderai-je d'autre?
+
+Et _Il_ courut en avant et toucha le vêtement de couleurs voyantes
+de la femme et lui dit:
+
+- Il n'y a pas ici d'autre route à prendre que celle du péché...
+
+Et la femme se retourna et _Le_ reconnut. Et elle rit et elle dit:
+
+- Vous m'avez pardonné mes péchés et cette route est une route
+agréable.
+
+Et _Il_ sortit de la ville.
+
+Et quand _Il_ sortait de la ville, _Il_ vit assis sur le côté de
+la route un jeune homme qui pleurait.
+
+Et _Il_ vint à lui et toucha les longues boucles de ses cheveux et
+lui dit:
+
+- Pourquoi pleurez-vous?
+
+Et le jeune homme releva la tête pour le regarder et _Le_ reconnut
+et _Lui_ répondit:
+
+- Un jour que j'étais mort, vous m'avez fait me lever d'entre les
+morts. Comment ferais-je autre chose que pleurer?
+
+_III -- Le disciple_
+
+Quand Narcisse mourut, la mare de ses délices se changea d'une
+coupe d'eaux douces en une coupe de larmes salées et les Oréades
+vinrent, en pleurant, à travers le bois, chanter près de la mare
+et la consoler.
+
+Et quand elles virent que la mare s'était, de coupe d'eaux douces,
+transformée en coupe de larmes salées, elles relâchèrent les
+boucles vertes de leurs cheveux et crièrent à la mare.
+
+Elles disaient:
+
+- Nous ne nous étonnons pas que vous pleuriez aussi sur Narcisse
+qui était si beau.
+
+- Mais Narcisse était-il si beau? dit la mare.
+
+- Qui pouvait mieux le savoir que vous? répondirent les Oréades.
+Il nous a négligées, mais vous il vous a courtisée, et il s'est
+courbé sur vos bords, et il a laissé reposer ses yeux sur vous et
+c'est dans le miroir de vos eaux qu'il voulait mirer sa beauté.
+
+Et la mare répondit:
+
+- J'aimais Narcisse parce que, lorsqu'il était courbé sur mes
+bords et laissait reposer ses yeux sur moi, dans le miroir de ses
+yeux je voyais se mirer ma propre beauté.
+
+_IV -- Le __maître_
+
+Or, quand les ténèbres tombèrent sur la terre, Joseph d'Arimathie,
+ayant allumé une torche de bois résineux, descendit de la colline
+dans la vallée.
+
+Car il avait affaire dans sa maison.
+
+Et s'agenouillant sur les silex de la Vallée de Désolation, il vit
+un jeune homme qui était nu et qui pleurait.
+
+Ses cheveux étaient de la couleur du miel et son corps comme une
+fleur blanche, mais les épines avaient déchiré son corps et sur
+ses cheveux, il avait mis des cendres comme une couronne.
+
+Et Joseph, qui avait de grandes richesses, dit au jeune homme qui
+était nu et qui pleurait.
+
+- Je ne m'étonne pas que votre chagrin soit si grand, car sûrement
+_Il_ était un homme juste.
+
+Et le jeune homme répondit:
+
+- Ce n'est pas pour lui que je pleure, mais pour moi-même. J'ai
+aussi changé l'eau en vin et j'ai guéri le lépreux, et j'ai rendu
+la vue à l'aveugle. Je me suis promené sur les eaux et j'ai chassé
+les démons, les habitants des tombeaux. J'ai nourri les affamés
+dans le désert où il n'y avait aucune nourriture et j'ai fait se
+lever les morts de leurs étroites couches et à mon ordre, et
+devant une grande multitude de peuple, un figuier stérile a
+refleuri. Tout ce que l'homme a fait, je l'ai fait. Et pourtant on
+ne m'a pas crucifié.
+
+_V -- La maison du jugement_
+
+Et le silence régnait dans la maison du jugement et l'homme parut
+nu devant Dieu.
+
+Et Dieu ouvrit le livre de la vie de l'homme.
+
+Et Dieu dit à l'homme:
+
+- Ta vie a été mauvaise, et tu t'es montré cruel envers ceux qui
+avaient besoin de secours et envers ceux qui étaient dénués
+d'appui. Tu as été rude et dur de coeur. Le pauvre t'a appelé, et
+tu ne l'as pas entendu, et tes oreilles ont été fermées au cri de
+l'homme affligé. Tu t'es emparé pour ton propre usage de
+l'héritage de l'orphelin et tu as envoyé les renards dans la vigne
+du champ de ton voisin. Tu as pris le pain des enfants et tu l'as
+donné à manger aux chiens et mes lépreux qui vivaient dans les
+marécages, et qui me louaient, tu les as pourchassés sur les
+grandes routes, sur ma terre, cette terre dont je t'avais formé,
+et tu as versé le sang innocent.
+
+Et l'homme répondit et dit:
+
+- J'ai également fait cela.
+
+Et derechef Dieu ouvrit le livre de la vie de l'homme.
+
+Et Dieu dit à l'homme:
+
+- Ta vie a été mauvaise et tu as caché la beauté que j'ai montrée
+et le bien que j'ai caché, tu l'as négligé. Les murailles de ta
+chambre étaient d'images peintes et, de ton lit d'abomination, tu
+te levais au son des flûtes. Tu as bâti sept autels aux péchés que
+j'ai soufferts, et tu as mangé ce que l'on ne doit pas manger, et
+la pourpre de tes vêtements était brodée de trois signes de honte.
+Tes idoles n'étaient ni d'or ni d'argent qui subsiste, mais de
+chair qui périt. Tu baignais leur chevelure de parfums et tu
+mettais des grenades dans leurs mains. Tu oignais leurs pieds de
+safran et tu déployais des tapis devant eux. Avec de l'antimoine,
+tu peignais leurs paupières et, avec la myrrhe, tu enduisais leurs
+corps. Devant elles tu t'es incliné jusqu'à terre et les trônes de
+tes idoles se sont élevés au soleil. Tu as montré au soleil ta
+honte et à la lune ta folie. Et l'homme répondit et dit:
+
+- J'ai également fait cela.
+
+Et pour la troisième fois, Dieu ouvrit le livre de la vie de
+l'homme.
+
+Et Dieu dit à l'homme:
+
+- Ta vie a été mauvaise, et avec le mal tu as payé le bien et avec
+l'imposture la bonté. Tu as blessé les mains qui t'ont nourri et
+tu as méprisé les seins qui t'avaient donné leur lait. Celui qui
+vint à toi avec de l'eau est parti altéré et les hommes hors la
+loi qui t'ont caché dans leurs tentes la nuit, tu les as livrés
+avant l'aube. Tu as tendu une embuscade à ton ennemi qui t'avait
+épargné et l'ami qui marchait avec toi, tu l'as vendu pour de
+l'argent, et à ceux qui t'ont apporté l'amour, tu as en échange
+donné la luxure.
+
+Et l'homme répondit et dit:
+
+- J'ai également fait cela.
+
+Et Dieu ferma le livre de la vie de l'homme et dit:
+
+- Vraiment je devrais t'envoyer en enfer. C'est en enfer que je
+dois t'envoyer.
+
+Et l'homme s'écria:
+
+- Tu ne le peux pas.
+
+Et Dieu dit à l'homme:
+
+- Pourquoi ne puis-je t'envoyer en enfer et pour quelle raison?
+
+- Parce que j'ai toujours vécu en enfer, répondit l'homme.
+
+Et le silence régna dans la maison du jugement.
+
+Et après un moment Dieu parla et dit à l'homme:
+
+- Puisque je ne puis t'envoyer en enfer, vraiment je t'enverrai au
+ciel. C'est au ciel que je t'enverrai.
+
+Et l'homme s'écria:
+
+- Tu ne le peux pas.
+
+Et Dieu dit à l'homme:
+
+- Pourquoi ne puis-je t'envoyer au ciel et pour quelle raison?
+
+- Parce que jamais et nulle part je n'ai pu m'imaginer un ciel,
+répliqua l'homme.
+
+Et le silence régna dans la maison du jugement.
+
+_VI -- Le maître de sagesse_
+
+Depuis son enfance, il avait été, comme quiconque, bourré de la
+parfaite connaissance de Dieu et, même quand il n'était qu'un
+gamin, bien des saints, comme aussi certaines saintes femmes qui
+habitaient la libre cité, dans laquelle il était né, avaient été
+saisis d'un grand émerveillement à ses réponses graves et sages.
+
+Et quand ses parents lui eurent donné la robe et l'anneau de l'âge
+viril, il les embrassa et les quitta pour aller courir le monde,
+car il voulait parler de Dieu au monde.
+
+Car il y avait, en ce temps-là, dans le monde, bien des gens qui
+ne connaissaient aucunement Dieu ou n'avaient de lui qu'une
+connaissance incomplète ou adoraient les faux dieux qui habitent
+les bois sacrés et ne se soucient pas de leurs adorateurs.
+
+Et il fit face au soleil et voyagea, marchant sans sandales, comme
+il avait vu marcher les saints, et portant à sa ceinture une
+besace de cuir et une petite gourde d'argile brunie.
+
+Et comme il marchait le long de la grande route, il était plein de
+cette joie qui naît de la parfaite connaissance de Dieu, et il
+chantait les louanges de Dieu sans interrompre ses chants et,
+après quelque temps, il entra dans un pays inconnu où s'élevaient
+bien des cités.
+
+Et il traversa onze cités.
+
+Et quelques-unes de ces cités étaient dans les vallées, d'autres
+sur les bords de grandes rivières et d'autres assises sur des
+collines.
+
+Et, dans chaque cité, il trouva un disciple qui l'aima et le
+suivit, et une grande multitude de peuple de chaque cité le suivit
+aussi et la connaissance de Dieu se répandit sur toute la terre et
+bien des chefs de gouvernement furent convertis.
+
+Et les prêtres des temples, dans lesquels il y avait des idoles,
+trouvèrent que la moitié de leur gain était perdu et, quand, à
+midi, ils battaient leurs tambours, personne ou bien peu de gens
+venaient avec des pains et des offrandes de viande, comme ç'avait
+été l'habitude du pays avant l'arrivée du pèlerin.
+
+Cependant, plus la foule qui le suivait s'accroissait, plus le
+nombre de ses disciples grandissait, plus son affliction
+augmentait.
+
+Et il ne savait pas pourquoi son affliction était si grande, car
+il parlait toujours de Dieu et selon la plénitude de parfaite
+connaissance de Dieu que Dieu lui avait donnée.
+
+Et, un soir, il sortit de la onzième cité qui était une cité
+d'Arménie; et ses disciples et une grande foule de peuple le
+suivirent, et il monta sur une montagne et s'assit sur un rocher
+qu'il y avait sur la montagne.
+
+Et ses disciples se rangèrent autour de lui et la multitude
+s'agenouilla dans la vallée.
+
+Et il plongea sa tête dans ses mains et pleura, et dit à son âme:
+
+- Pourquoi suis-je plein d'affliction et de crainte et pourquoi
+chacun de mes disciples est-il comme un ennemi qui s'avance en
+pleine lumière?
+
+Et son âme lui répondit et dit:
+
+- Dieu t'a rempli de la pleine connaissance de lui-même et tu as
+donné cette science aux autres. Tu as divisé la perle de grand
+prix et tu as partagé en fragments le vêtement sans couture. Celui
+qui répand la sagesse se vole lui-même. Il est comme celui qui
+donne un trésor à un voleur. Dieu n'est-il pas plus sage que ce
+que tu l'es? Qui es-tu pour répandre le secret que Dieu t'a
+confié? J'étais riche un jour et tu m'as appauvrie. J'ai vu Dieu
+un jour et maintenant tu me l'as caché.
+
+Et de nouveau il pleura, car il savait que son Âme lui disait la
+vérité et qu'il avait donné aux autres la parfaite connaissance de
+Dieu et qu'il était comme un homme qui s'est accroché aux pans de
+la robe de Dieu et que sa foi l'abandonnait en raison du nombre de
+ceux qui croyaient en lui.
+
+Et il se dit à lui-même:
+
+- Je ne parlerai plus de Dieu. Celui qui répand la sagesse se vole
+lui-même.
+
+Et, quelques heures plus tard, ses disciples vinrent près de lui
+et, s'inclinant jusqu'à terre, lui dirent:
+
+- Maître, parle de Dieu, car tu as la parfaite connaissance de
+Dieu et nul homme autre que toi n'a cette connaissance.
+
+Et il leur répondit et leur dit:
+
+- Je vous parlerai de toutes les autres choses qui sont dans le
+ciel et sur la terre, mais de Dieu je ne vous en parlerai pas. Ni
+maintenant ni en aucun temps je ne vous parlerai plus de Dieu.
+
+Et ils s'irritèrent contre lui et lui dirent:
+
+- Tu nous as conduits dans le désert pour que nous puissions
+t'écouter. Veux-tu nous renvoyer affamés, nous et la grande foule
+que tu as invitée à te suivre.
+
+Et il leur répondit et leur dit:
+
+- Je ne vous parlerai pas de Dieu.
+
+Et la multitude murmura contre lui et lui dit:
+
+- Tu nous as conduits dans le désert et tu ne nous as pas donné de
+nourriture à manger. Parle-nous de Dieu et cela nous suffira.
+
+Mais il ne leur répondit pas un mot, car il savait que s'il
+parlait de Dieu il leur donnerait un trésor.
+
+Et les disciples s'en furent tristement et la multitude retourna
+dans ses maisons. Et beaucoup moururent en route.
+
+Et, quand il fut seul, il se leva et se tourna vers la lune et
+voyagea pendant sept lunes, ne parlant à aucun homme et ne
+répondant à aucune question.
+
+Et quand la septième lune fut à son déclin, il atteignit ce désert
+qui est le désert de la grande Rivière.
+
+Et ayant trouvé vide une caverne qu'habitait jadis un Centaure, il
+la prit pour abri et s'y fit une natte de jonc pour y coucher et
+mener la vie d'un ermite.
+
+Et, chaque heure, l'ermite louait Dieu qui avait permis qu'il
+apprît à le connaître et à connaître son admirable grandeur.
+
+Or, un soir, comme l'ermite était assis devant la caverne où il
+s'était organisé un lieu de repos, il aperçut un jeune homme au
+visage pervers et beau qui passait en habits simples et les mains
+vides.
+
+Chaque soir, le jeune homme repassa les mains vides et, chaque
+matin, il revint les mains pleines de pourpre et de perles, car
+c'était un voleur, et il volait les caravanes de marchands.
+
+Et l'ermite le regarda et il eut pitié de lui. Mais il ne lui dit
+pas un mot, car il savait que celui qui dit un mot perd la foi.
+
+Et, un matin, comme le jeune homme revenait les mains pleines de
+pourpre et de perles, il s'arrêta, fronça les sourcils, frappa du
+pied sur la table et dit à l'ermite:
+
+- Pourquoi me regardez-vous toujours de la sorte quand je passe?
+Qu'est-ce donc que je vois dans vos yeux? Car aucun homme ne m'a
+regardé auparavant de cette façon. Et c'est pour moi un aiguillon
+et un chagrin.
+
+Et l'ermite lui répondit et dit:
+
+- Ce que vous voyez dans mes yeux, c'est de la pitié. C'est la
+pitié qui vous regarde par mes yeux.
+
+Et le jeune homme ricana d'un rire méprisant et cria à l'ermite
+d'une voix amère.
+
+Il lui dit:
+
+- J'ai de la pourpre et des perles dans mes mains et vous n'avez
+pour vous coucher qu'une natte de jonc. Quelle pitié auriez-vous
+pour moi? Et pour quelle raison avez-vous cette pitié?
+
+- J'ai pitié de vous, dit l'ermite, parce que vous ne connaissez
+pas Dieu.
+
+- La connaissance de Dieu est-elle une chose précieuse? demanda le
+jeune homme.
+
+Et il s'approcha de l'entrée de la caverne.
+
+- Elle est plus précieuse que toute la pourpre et toutes les
+perles du monde, répondit l'ermite.
+
+- Et la possédez-vous? dit le jeune voleur.
+
+Et il s'approcha encore.
+
+- Jadis, répondit l'ermite, j'ai possédé vraiment la parfaite
+connaissance de Dieu, mais dans ma folie je l'ai partagée et je
+l'ai divisée entre bien d'autres hommes. Même encore maintenant
+pareille ressouvenance est et demeure pour moi plus précieuse que
+la pourpre et les perles.
+
+Et quand le jeune voleur entendit cela, il jeta la pourpre et les
+perles qu'il portait dans ses mains et, tirant une épée pointue
+d'acier recourbé, il dit à l'ermite:
+
+- Donnez-moi sur l'heure cette connaissance de Dieu que vous
+possédez ou je vais vous tuer sans hésiter? Pourquoi ne tuerai-je
+pas celui qui possède un trésor plus grand que mon trésor?
+
+Et l'ermite étendit ses bras et dit:
+
+- Ne vaudrait-il pas mieux pour moi d'aller dans les cours les
+plus éloignées de la maison de Dieu et le louer que de vivre dans
+le monde et de ne pas le connaître? Tuez-moi si c'est votre
+volonté. Mais je ne livrerai pas ma connaissance de Dieu.
+
+Et le jeune voleur tomba à genoux et le supplia, mais l'ermite ne
+voulut ni lui parler de Dieu ni lui donner son trésor.
+
+Et le jeune voleur se leva et dit à l'ermite:
+
+- Qu'il en soit comme vous le voulez. Pour moi, je vais aller à la
+Ville des Sept Péchés qui n'est qu'à trois jours de marche d'ici,
+et pour ma pourpre on me donnera du plaisir et pour mes perles on
+me vendra de la joie.
+
+Et il reprit la pourpre et les perles et s'en fut rapidement.
+
+Et l'ermite l'appela à grands cris. Il le suivit et l'implora.
+
+Durant trois jours, il suivit le jeune voleur sur la route, et il
+le supplia de revenir, de ne pas entrer dans la cité des Sept
+Péchés.
+
+Et, à tout moment, le jeune voleur regardait l'ermite, et
+l'appelait, et lui disait:
+
+- Voulez-vous me donner cette connaissance de Dieu qui est plus
+précieuse que la pourpre et les perles? Si vous voulez me donner
+cela, je n'entrerai pas dans la Cité.
+
+Et toujours l'ermite répondait:
+
+- Je vous donnerai tout ce que j'ai, à l'exception d'une seule
+chose, car cette chose-là il ne m'est pas permis de la donner.
+
+Et, au crépuscule du troisième jour, ils arrivèrent près des
+grandes portes écarlates de la Cité des Sept Péchés.
+
+Et de la Cité le bruit de mille éclats de rire vint jusqu'à eux.
+
+Et le jeune voleur rit en réponse et s'efforça de frapper à la
+porte.
+
+Et comme il y frappait, l'ermite courut sur lui, et le saisit par
+les pans de ses vêtements et lui dit:
+
+- Étendez vos mains et mettez vos bras autour de mon cou;
+approchez votre oreille de mes lèvres et je vous donnerai ce qu'il
+me reste de la connaissance de Dieu.
+
+Et le jeune voleur s'arrêta.
+
+Et, quand l'ermite lui eut livré sa connaissance de Dieu, il tomba
+sur le sol et pleura, et de grandes ténèbres lui cachèrent la
+ville et le jeune voleur si bien qu'il ne les vit plus.
+
+Et comme il était là courbé tout en larmes, il s'aperçut que
+quelqu'un était debout à côté de lui et celui qui était debout à
+côté de lui avait des pieds d'airain et des cheveux comme de la
+laine fine.
+
+Et il releva l'ermite et lui dit:
+
+- Jusqu'ici tu as eu la parfaite connaissance de Dieu; maintenant
+tu as le parfait amour de Dieu. Pourquoi pleures-tu?
+
+Et il le baisa.
+
+
+L'ÂME HUMAINE SOUS LE RÉGIME SOCIALISTE [34]
+
+Le principal avantage qui résulterait de rétablissement du
+socialisme serait, à n'en pas douter, que nous serions délivrés
+par lui de cette sordide nécessité de vivre pour d'autres, qui
+dans l'état actuel des choses, pèse d'un poids si lourd sur tous
+presque sans exception. En fait, on ne voit pas qui peut s'y
+soustraire.
+
+Çà et là, dans le cours du siècle, un grand homme de science, tel
+que Darwin; un grand poète, comme Keats; un subtil critique comme
+Renan; un artiste accompli, comme Flaubert, ont su s'isoler, se
+placer en dehors de la zone où le reste des hommes fait entendre
+ses clameurs, se tenir à l'abri du mur, que décrit Platon[35]
+réaliser ainsi la perfection de ce qui était en chacun, avec un
+avantage incalculable pour eux, à l'avantage infini et éternel du
+monde entier.
+
+Néanmoins, ce furent des exceptions.
+
+La majorité des hommes gâchent leur existence par un altruisme
+malsain, exagéré, et en somme, ils le font par nécessité. Ils se
+voient au milieu d'une hideuse pauvreté, d'une hideuse laideur,
+d'une hideuse misère. Ils sont fortement impressionnés par tout
+cela, c'est inévitable.
+
+L'homme est plus profondément agité par ses émotions que par son
+intelligence, et comme je l'ai montré en détail dans un article
+que j'ai jadis publié sur _la Critique et l'Art__[36]_, il est
+bien plus facile de sympathiser avec ce qui souffre, que de
+sympathiser avec ce qui pense. Par suite, avec des intentions
+admirables, mais mal dirigées, on se met très sérieusement, très
+sentimentalement à la besogne de remédier aux maux dont on est
+témoin. Mais vos remèdes ne sauraient guérir la maladie, ils ne
+peuvent que la prolonger, on peut même dire que vos remèdes font
+partie intégrante de la maladie.
+
+Par exemple, on prétend résoudre le problème de la pauvreté, en
+donnant aux pauvres de quoi vivre, ou bien, d'après une école très
+avancée, en amusant les pauvres.
+
+Mais par là, on ne résout point la difficulté; on l'aggrave, _le
+but véritable consiste à s'efforcer de reconstruire la société sur
+une base telle que la pauvreté soit impossible._ Et les vertus
+altruistes ont vraiment empêché la réalisation de ce plan.
+
+Tout de même que les pires possesseurs d'esclaves étaient ceux qui
+témoignaient le plus de bonté à leurs esclaves, et empêchaient
+ainsi d'une part les victimes du système d'en sentir toute
+l'horreur, et de l'autre les simples spectateurs de la comprendre,
+ainsi, dans l'état actuel des choses en Angleterre, les gens qui
+font le plus de mal, sont ceux qui s'évertuent à faire le plus de
+bien possible. C'est au point qu'à la fin nous avons été témoins
+de ce spectacle: des hommes qui ont étudié sérieusement le
+problème, et qui connaissent la vie, des hommes instruits, et qui
+habitent East-End, en arrivent à supplier le public de mettre un
+frein à ses impulsions altruistes de charité, de bonté, etc. Et
+ils le font par ce motif que la Charité dégrade et démoralise. Ils
+ont parfaitement raison.
+
+La Charité est créatrice d'une multitude de péchés.
+
+Il reste encore à dire ceci: c'est chose immorale que d'employer
+la propriété privée à soulager les maux affreux que cause la
+privation de propriété privée; c'est à la fois immoral et déloyal.
+
+Sous le régime socialiste, il est évident que tout cela changera.
+
+Il n'y aura plus de gens qui habiteront des tanières puantes,
+seront vêtus de haillons fétides, plus de gens pour procréer des
+enfants malsains, et émaciés par la faim, au milieu de
+circonstances impossibles et dans un entourage absolument
+repoussant.
+
+La sécurité de la société ne sera plus subordonnée, comme elle
+l'est aujourd'hui, au temps qu'il fait. S'il survient de la gelée,
+nous n'aurons plus une centaine de mille hommes forcés de chômer,
+vaguant par les rues dans un état de misère répugnante, geignant
+auprès des voisins pour en tirer des aumônes ou s'entassant à la
+porte d'abris dégoûtants pour tâcher d'y trouver une croûte de
+pain et un logement malpropre pour une nuit. Chacun des membres de
+la société aura sa part de la prospérité générale et du bonheur
+social, et s'il survient de la gelée, personne n'en éprouvera
+d'inconvénient réel.
+
+Et d'autre part, _le socialisme en lui-même aura pour grand
+avantage de conduire à l'individualisme_.
+
+Le socialisme, le communisme, - appelez comme vous voudrez le fait
+de convertir toute propriété privée en propriété publique, de
+substituer la coopération à la concurrence, - rétablira la société
+dans son état naturel d'organisme absolument sain, il assurera le
+bien-être matériel de chaque membre de la société. En fait, il
+donnera à la vie sa vraie base, le milieu qui lui convient. Mais
+pour que la vie atteigne son mode le plus élevé de perfection, il
+faut quelque chose de plus.
+
+Ce qu'il faut, c'est l'individualisme. Si le socialisme est
+autoritaire, s'il existe des gouvernements armés du pouvoir
+économique, comme il y en a aujourd'hui qui sont armés du pouvoir
+politique, en un mot, si nous devons avoir des tyrannies
+industrielles, alors ce nouvel état de choses sera pire pour
+l'homme que le premier.
+
+Actuellement, grâce à l'existence de la propriété privée, beaucoup
+d'hommes sont en état de produire une somme extrêmement restreinte
+d'individualisme.
+
+Les uns sont soustraits à la nécessité de travailler pour vivre,
+les autres sont libres de choisir la sphère d'activité où ils se
+sentent réellement dans leur élément, où ils trouvent leur
+plaisir: tels sont les poètes, les philosophes, les hommes de
+science, les hommes cultivés, en un mot les hommes qui sont
+parvenus à se définir, ceux en qui toute l'humanité réussit à se
+réaliser partiellement.
+
+D'autre part, il existe bon nombre d'hommes qui, dépourvus de
+toute propriété personnelle, toujours sur le point de tomber dans
+l'abîme de la faim, sont contraints à faire des besognes bonnes
+pour les bêtes de somme, à faire des besognes absolument
+désagréables pour eux, et la tyrannie de la nécessité, qui donne
+des ordres, qui ne raisonne pas, les y force. Tels sont les
+pauvres, et on ne trouve chez eux nulle grâce dans les manières,
+nul charme dans le langage, rien qui rappelle la civilisation, la
+culture, la délicatesse dans le plaisir, la joie de vivre.
+
+Leur force collective est d'un grand profit pour l'humanité. Mais
+ce qu'elle y gagne se réduit au résultat matériel.
+
+Quant à l'individu, s'il est pauvre, il n'a pas la moindre
+importance. Il fait partie, atome infinitésimal, d'une force qui,
+bien loin de l'apercevoir, l'écrase, et d'ailleurs préfère le voir
+écrasé, car cela le rend bien plus obéissant.
+
+Naturellement, on peut dire que l'individualisme tel que le
+produit un milieu où existe la propriété privée, n'est pas
+toujours, que même, en règle générale, il est rarement d'une
+qualité bien fine, d'un type bien merveilleux, et qu'à défaut de
+culture et de charme, les pauvres ont encore bien des vertus.
+
+Ces deux assertions seraient tout à fait vraies.
+
+La possession de la propriété privée est souvent des plus
+démoralisantes, et il est tout naturel que le socialisme voie là
+une des raisons de se délivrer de cette institution. En fait, la
+propriété est un vrai fléau.
+
+Il y a quelque temps des hommes parcoururent le pays en disant que
+la propriété a des devoirs. Ils le dirent si souvent d'une façon
+si ennuyeuse, que l'Église s'est mise à le dire. On l'entend
+répéter dans toutes les chaires.
+
+Cela est parfaitement vrai. Non seulement la propriété a des
+devoirs, mais elle a des devoirs si nombreux, qu'au delà de
+certaines limites, sa possession est une source d'ennuis. Elle
+comporte des servitudes à n'en plus finir pour les uns; pour
+d'autres une continuelle application aux affaires: ce sont des
+ennuis sans fin.
+
+Si la propriété ne comportait que des plaisirs, nous pourrions
+nous en accommoder, mais les devoirs qui s'y rattachent la rendent
+insupportable. Nous devons la supprimer, dans l'intérêt des
+riches.
+
+Quant aux vertus des pauvres, il faut les reconnaître, elles n'en
+sont que plus regrettables.
+
+On nous dit souvent que les pauvres, sont reconnaissants de la
+charité. Certains le sont, nul n'en doute, mais _les meilleurs
+d'entre eux ne sont jamais reconnaissants_. Ils sont ingrats,
+mécontents, indociles, ingouvernables, et c'est leur droit strict.
+
+Ils sentent que la Charité est un moyen de restitution partielle
+ridiculement inadéquat, ou une aumône sentimentale, presque
+toujours aggravée d'une impertinente indiscrétion que l'homme
+sentimental se permet pour diriger tyranniquement leur vie privée.
+
+Pourquoi ramasseraient-ils avec reconnaissance les croûtes de pain
+qui tombent de la table du riche?
+
+Leur place serait à cette même table, et ils commencent à le
+savoir.
+
+On parle de leur mécontentement. Un homme qui ne serait pas
+mécontent dans un tel milieu, dans une existence aussi basse,
+serait une parfaite brute.
+
+Aux yeux de quiconque a lu l'histoire, la désobéissance est une
+vertu primordiale de l'homme. C'est par la désobéissance que s'est
+accompli le progrès, par la désobéissance et la révolte.
+
+Parfois on loue les pauvres d'être économes. Mais recommander
+l'économie aux pauvres, c'est chose à la fois grotesque et
+insultante. Cela revient à dire à un homme qui meurt de faim: «ne
+mangez pas tant». Un travailleur de la ville ou des champs qui
+pratiquerait l'économie serait un être profondément immoral. On
+devrait se garder de donner la preuve qu'on est capable de vivre
+comme un animal réduit à la portion congrue. On devrait se refuser
+à vivre de cette façon; il est préférable de voler ou de recourir
+à l'assistance publique, ce que bien des gens regardent comme une
+forme du vol. Quant à mendier, c'est plus sûr que de prendre, mais
+prendre est plus beau que mendier. Non, un bomme pauvre qui est
+ingrat, dépensier, mécontent, rebelle, est probablement quelqu'un,
+et il y a en lui bien des choses. Dans tous les cas, il est une
+protestation saine.
+
+Quant aux pauvres vertueux, nous pouvons les plaindre, mais pour
+rien au monde nous ne les admirerons. Ils ont traité pour leur
+compte personnel avec l'ennemi, et vendu leur droit d'aînesse pour
+un très méchant plat. Il faut donc que ce soient des gens
+extrêmement bornés.
+
+Je comprends fort bien qu'on accepte des lois protectrices de la
+propriété privée, qu'on en admette l'accumulation, tant qu'on est
+capable soi-même de réaliser dans de telles conditions quelque
+forme de vie esthétique et intellectuelle. Mais ce qui me paraît
+tout à fait incroyable, c'est qu'un homme dont l'existence est
+entravée, rendue hideuse par de telles lois puisse se résigner à
+leur permanence.
+
+Et pourtant la vraie explication n'est point malaisée à trouver,
+la voici dans toute sa simplicité.
+
+La misère, la pauvreté ont une telle puissance dégradante, elles
+exercent un effet paralysant si énergique sur la nature humaine,
+qu'aucune classe n'a une conscience nette de ses propres
+souffrances. Il faut qu'elle en soit avertie par d'autres, et
+souvent elle refuse totalement de les croire.
+
+Ce que les grands employeurs de travail disent contre les
+agitateurs est d'une incontestable vérité.
+
+Les agitateurs sont une bande de gens qui se mêlent à tout, se
+fourrent partout; ils s'en prennent à une classe qui jusqu'alors
+était parfaitement satisfaite, et ils sèment chez elle les germes,
+du mécontentement. C'est là ce qui fait que les agitateurs sont
+des plus nécessaires. Sans eux, dans notre état d'imperfection
+sociale, on ne ferait pas un seul progrès vers la civilisation.
+
+Si l'esclavage a disparu d'Amérique, cela n'est nullement dû à
+l'initiative des esclaves et ils n'ont pas même exprimé
+formellement le désir d'être libres. Sa suppression est
+entièrement due à la conduite grossièrement illégale de certains
+agitateurs de Boston et d'ailleurs, qui n'étaient point eux-mêmes
+des esclaves, ni des possesseurs d'esclaves, qui n'avaient aucun
+intérêt réellement engagé dans la question. Ce sont les
+abolitionnistes, certainement, qui ont allumé la torche, l'ont
+tenue en l'air, qui ont mis en marche toute l'affaire. Et, chose
+assez curieuse, ils n'ont trouvé qu'un très faible concours chez
+les esclaves eux-mêmes, ils n'ont guère éveillé en ceux-là de
+sympathies, et quand la guerre fut terminée, quand les esclaves se
+trouvaient libres, en possession même d'une liberté tellement
+complète qu'ils étaient libres de mourir de faim, beaucoup parmi
+eux déplorèrent le nouvel état de choses.
+
+Pour le penseur, l'événement le plus tragique, dans toute la
+Révolution française, n'est point que Marie-Antoinette ait été
+mise à mort comme Reine, mais que les paysans affamés de la Vendée
+aient couru volontairement se faire tuer pour la cause affreuse de
+la féodalité.
+
+Il est donc clair qu'un socialisme autoritaire ne fera pas
+l'affaire. En effet, dans le système actuel, un très grand nombre
+de gens peuvent mener une existence qui comporte une certaine
+somme de liberté, d'expression, de bonheur. Dans une société
+composée de casernes industrielles, sous un régime de tyrannie
+économique, personne ne serait en état de jouir de cette liberté.
+
+Il est fâcheux qu'une partie de notre population soit dans un état
+équivalent à l'esclavage, mais il serait puéril de prétendre
+résoudre le problème par l'asservissement de toute la population.
+
+Il faut que chacun ait la liberté de choisir son travail. On ne
+doit exercer sur personne aucune contrainte, quelle qu'en soit la
+forme.
+
+S'il s'en produit, son travail ne sera pas bon pour lui, ne sera
+pas bon en soi, ne sera pas bon pour les autres. Et par travail,
+j'entends simplement toute sorte d'activité.
+
+J'ai peine à croire qu'il se trouve aujourd'hui un seul socialiste
+pour proposer que chaque matin un inspecteur aille dans chaque
+maison s'assurer que le citoyen qui l'occupe est levé, et fait ses
+huit heures de travail manuel.
+
+L'humanité a dépassé cette phase et réserve ce genre de vie à ceux
+que, pour des raisons fort arbitraires, elle juge à propos
+d'appeler les criminels.
+
+Mais j'avoue que bien des plans de socialisme, qui me sont tombés
+sous les yeux, me paraissent viciés d'idées autoritaires, sinon de
+contrainte effectuée. Naturellement il ne saurait être question
+d'autorité ni de contrainte. Toute association doit être
+entièrement volontaire. _C'est seulement par l'association
+volontaire que l'homme se développe dans toute sa beauté_.
+
+On se demandera peut-être comment l'individualisme, plus ou moins
+subordonné de nos jours à l'existence de la propriété privée,
+trouvera son profit à l'abolition de toute propriété privée.
+
+La réponse est très simple.
+
+Il est vrai que dans les conditions actuelles, un petit nombre
+d'hommes, qui possédaient en propre, des moyens d'existence, comme
+Byron, Shelley, Browning, Victor Hugo, Baudelaire, et d'autres ont
+été en mesure de réaliser plus ou moins complètement leur
+personnalité. Pas un de ces hommes n'a travaillé un seul jour pour
+un salaire. Ils étaient à l'abri de la pauvreté. Ils avaient un
+immense avantage.
+
+Il s'agit de savoir si l'individualisme gagnerait à la suppression
+d'un tel avantage.
+
+Qu'advient-il alors de l'individualisme?
+
+Quel bénéfice en retirera-t-il?
+
+Il en profitera de la façon suivante:
+
+Dans le nouvel état de choses, l'individualisme sera bien plus
+libre, bien plus affiné, bien plus intensifié qu'il ne l'est
+actuellement.
+
+Je ne parle point de l'individualisme grandiose que ces poètes
+réalisent dans leur imagination, mais du grand individualisme qui
+existe à l'état latent, potentiel dans l'humanité en général. Car
+l'acceptation de la propriété a fait un tort véritable à
+l'individualisme, et l'a rendu nébuleux par suite de la confusion
+entre l'homme et ce qu'il possède.
+
+Elle a fait dévier entièrement l'individualisme. Elle lui a donné
+pour but le gain et non la croissance. Par suite, on a cru que le
+point important était d'avoir, et l'on a ignoré que le point
+important, c'était d'être.
+
+La _véritable perfection de l'homme consiste non dans ce qu'il a,
+mais dans ce qu'il est_.
+
+La propriété privée a écrasé le vrai individualisme et fait surgir
+un individualisme illusoire. Elle a interdit à une partie de la
+population l'accès de l'individualisme par la barrière de la faim.
+Elle a interdit cet accès au reste de la population, en lui
+faisant suivre une mauvaise route et la surchargeant inutilement.
+
+Et, en effet, la personnalité de l'homme s'est si complètement
+fondue en ses possessions, que la loi anglaise a traité les
+attaques contre les propriétés individuelles bien plus sévèrement
+que les attaques contre les personnes, et que la propriété est
+restée la condition des droits civiques.
+
+L'activité nécessaire pour gagner de l'argent est aussi des plus
+démoralisantes.
+
+Dans un pays comme le nôtre, où la propriété confère des avantages
+immenses, position sociale, honneurs, respect, titres, et autres
+agréments de même sorte, l'homme, ambitieux par nature, se donne
+pour but l'accumulation de cette propriété. Il s'acharne,
+s'exténue à cet ennuyeux labeur d'accumuler, longtemps après qu'il
+a acquis bien au delà de ce qui lui est nécessaire, de ce dont il
+peut faire quelque usage, tirer quelque plaisir, bien au delà même
+de ce qu'il croit avoir. Un homme se surmènera jusqu'à en mourir
+pour s'assurer la possession, et vraiment quand on considère les
+avantages énormes que donne la propriété, on ne s'en étonne guère.
+
+On regrette que la société soit construite sur une base telle que
+l'homme ait été engagé par force dans une rainure, et mis ainsi
+dans l'impossibilité de développer librement ce qui, en lui, est
+merveilleux, fascinant, exquis, - mis par là même hors d'état de
+sentir le vrai plaisir, la joie de vivre.
+
+En outre, dans les conditions actuelles, l'homme jouit de très peu
+de sécurité.
+
+Un négociant qui possède une fortune énorme, peut être, et il est
+en effet, à chaque instant de sa vie, à la merci de choses sur
+lesquelles il n'a aucune influence. Que la direction du vent se
+déplace de quelques points, que le temps change brusquement, qu'il
+se produise un incident trivial, que son vaisseau coule, que ses
+spéculations tournent mal, et il se trouvera dans le rang des
+pauvres: sa situation sociale disparaîtra complètement.
+
+Or, il faudrait qu'un homme ne souffre que du mal qu'il se fait à
+lui-même. Il faudrait qu'il soit impossible de voler un homme. Ce
+que l'on possède réellement, on l'a en soi. Il faudrait que ce qui
+est en dehors d'un homme soit entièrement dépourvu d'importance.
+
+Abolissons la propriété privée, et nous aurons alors le vrai, le
+beau, le salutaire individualisme.
+
+Personne ne gâchera sa vie à accumuler des choses, et des symboles
+de choses.
+
+On vivra.
+
+Vivre, c'est ce qu'il y a de plus rare au monde. La plupart des
+hommes existent, voilà tout.
+
+On peut se demander si nous avons jamais vu la complète expression
+d'une personnalité, si ce n'est sur le plan où évolue
+l'imagination de l'artiste.
+
+Dans l'action, nous ne l'avons jamais vu.
+
+César, dit Mommsen, était l'homme complet, parfait. Mais au milieu
+de quelle tragique insécurité ne vivait-il pas?
+
+Partout où l'homme exerce l'autorité, il en est un qui résiste à
+l'autorité.
+
+César était très parfait, mais sa perfection voyageait sur une
+route trop dangereuse.
+
+Marc-Aurèle était l'homme parfait, dit Renan. Oui, le grand
+empereur était un homme parfait, mais quel intolérable fardeau de
+charges infinies on lui imposait! Il chancelait sous le poids de
+l'empire. Il avait conscience de l'impossibilité où un seul homme
+se trouvait de porter le faix de ce monde titanique, trop vaste.
+
+L'homme que j'appelle parfait, c'est l'homme qui se développe au
+milieu de conditions parfaites, l'homme qui n'est point blessé,
+tracassé, mutilé, ou en danger.
+
+_La plupart des personnalités ont été contraintes à la rébellion.
+La moitié de leur force s'est usée en frottement._
+
+La personnalité de Byron, par exemple, a été terriblement
+gaspillée dans sa bataille avec la stupidité, l'hypocrisie, le
+philistinisme des Anglais. De telles batailles n'ont pas toujours
+pour résultat d'accroître les forces. Byron ne fut jamais en état
+de donner ce qu'il eût pu donner.
+
+Shelley s'en tira mieux. Comme Byron, il avait quitté l'Angleterre
+dès que la chose avait été possible. Mais il n'était pas aussi
+connu. Si les Anglais s'étaient tant soit peu douté de sa valeur,
+de sa supériorité réelle comme poète, ils seraient tombés sur lui
+à coups de dents, à coups de griffes, et ils auraient fait
+l'impossible pour lui rendre la vie insupportable. Mais il ne
+faisait pas assez grande figure dans le monde, aussi fut-il
+relativement tranquille. Néanmoins, même en Shelley, la marque de
+la rébellion est parfois très forte. Le trait caractéristique de
+la personnalité parfaite, n'est pas la rébellion, mais la paix.
+
+Ce sera une chose bien merveilleuse, que la vraie personnalité
+humaine, quand nous la verrons. Elle croîtra naturellement et
+simplement, comme la fleur, comme l'arbre poussent. Elle ne sera
+jamais en état discordant. Elle n'argumentera pas, ne disputera
+pas. Elle ne fera pas de démonstrations. Elle saura toutes choses.
+Et, néanmoins, elle ne s'acharnera point après la connaissance.
+Elle possédera la sagesse. Sa valeur n'aura point pour mesures des
+choses matérielles. Elle ne possédera rien, et néanmoins elle
+possédera tout, et quoi qu'on lui prenne, elle continuera à le
+posséder, tant elle sera riche. Elle ne sera pas sans cesse
+occupée à se mêler des affaires d'autrui ou à vouloir que les
+autres lui soient semblables. Elle aimera les autres, à raison
+même de leur différence. Néanmoins, tout en se refusant à
+intervenir chez les autres, elle les aidera tous, comme nous est
+secourable une belle chose, simplement parce qu'elle est telle.
+
+La personnalité de l'homme sera une vraie merveille. Elle sera
+aussi merveilleuse que la personnalité de l'enfant.
+
+À son développement concourra le Christianisme, si les hommes le
+désirent; mais si les hommes ne le désirent pas, elle ne se
+développera pas avec moins de sûreté. Car elle ne se souciera
+guère du passé. Il ne lui importera guère que des choses aient eu
+lieu ou non. De plus, elle n'admettra pas d'autres lois que celles
+qu'elle se sera faites, pas d'autre autorité que la sienne à elle.
+Néanmoins, elle aimera ceux qui cherchèrent à la rendre plus
+intense, elle parlera souvent d'eux. Et le Christ fut l'un d'eux.
+
+«Connais-toi toi-même», lisait-on sur un portique dans le monde
+ancien. Sur le portique du monde nouveau on lira: «Sois toi-même».
+Et le message que le Christ apportait à l'homme se réduisait à
+ceci: «Sois toi-même». C'est là le secret du Christ.
+
+_Quand Jésus parle de pauvres, il entend simplement par là des
+personnalités, tout comme sa mention de riches s'applique à des
+hommes qui n'ont pas développé leurs personnalités._
+
+Jésus se mouvait au milieu d'un peuple qui admettait
+l'accumulation de la propriété tout comme on l'admet parmi nous.
+L'Évangile qu'il prêchait ne tendait point à faire regarder comme
+avantageux à l'homme un genre de vie où l'on se nourrirait
+chichement d'aliments malsains, où l'on se vêtirait de haillons
+malsains, où l'on coucherait dans des chambres horribles et
+malsaines. Il ne trouvait point désavantageux pour l'homme de
+vivre dans des conditions salubres, agréables et décentes.
+
+Une telle manière de voir eût été faussée en ce pays, en ce temps-
+là et le serait bien davantage de nos jours et en Angleterre, car
+plus l'homme remonte vers le nord, plus les nécessités matérielles
+de la vie prennent une importance vitale; notre société est
+infiniment plus compliquée, et recule bien plus loin les extrêmes
+du luxe et du paupérisme, qu'aucune autre société du monde ancien.
+
+Ce que Jésus voulait dire, c'était ceci:
+
+Il disait à l'homme: «Vous avez une personnalité merveilleuse;
+développez-la, soyez vous-même. Ne vous imaginez pas que la
+perfection consiste à accumuler ou posséder des choses
+extérieures. C'est en dedans de vous-même qu'est votre perfection.
+Dès que vous aurez bien saisi cela, vous n'aurez plus besoin
+d'être riche. Les richesses ordinaires, on peut les voler à un
+homme. Les richesses réelles, on ne saurait les prendre. Dans le
+trésor intérieur de votre âme, il y a une infinité de choses
+précieuses qu'on ne saurait vous voler. Aussi, efforcez-vous de
+donner à votre vie une forme telle que les choses du dehors ne
+puissent vous faire du mal. Essayez aussi de vous défaire de la
+propriété privée. Celle-ci comporte des préoccupations sordides,
+une activité sans fin, des maux sans nombre. La propriété privée
+entrave à chaque pas l'individualisme.»
+
+Il faut le remarquer, Jésus n'a jamais dit que les gens appauvris
+sont nécessairement des gens honnêtes, ni que les gens aisés sont
+forcément mauvais.
+
+Cela n'aurait pas été vrai. En tant que classe, les gens aisés
+valent mieux que les gens appauvris. Ils sont plus moraux, plus
+intellectuels. Ils ont plus de tenue.
+
+_Il y a dans une nation, une seule classe qui pense plus à
+l'argent que les riches, et ce sont les pauvres._
+
+Les pauvres ne peuvent penser à autre chose. C'est en cela que
+consiste la malédiction de la pauvreté.
+
+Ce que dit Jésus, c'est que l'homme arrive à la perfection non
+point par ce qu'il a, ni même par ce qu'il fait, mais uniquement
+par ce qu'il est.
+
+Et ainsi le jeune homme riche, qui vient à Jésus, est représenté
+comme un citoyen profondément honnête, qui n'a enfreint aucune des
+lois de son pays, aucun des commandements de sa religion. Il est
+tout à fait _respectable_, dans le sens qu'on donne d'ordinaire à
+ce mot extraordinaire.
+
+Jésus lui dit:
+
+- Vous devriez renoncer à votre propriété personnelle. Cela vous
+empêche de réaliser votre perfection; c'est un poids mort que vous
+traînez; c'est un fardeau. Votre personnalité n'en a pas besoin.
+C'est en votre intérieur, et non en dehors de vous, que vous
+trouverez ce que vous êtes réellement, et ce qui vous est
+réellement nécessaire.
+
+À ses amis, il tient le même langage.
+
+Il leur dit d'être eux-mêmes, et de ne pas se tracasser
+incessamment au sujet de choses qui leur sont étrangères. Et
+qu'importent les autres choses?
+
+L'homme forme un tout complet.
+
+Quand ils se mêleront au monde, le monde entrera en conflit avec
+eux. Cela est inévitable. Le monde hait l'individualisme. Mais
+qu'ils ne s'en troublent point.
+
+Ils doivent être calmes, concentrés sur eux-mêmes.
+
+Si quelqu'un leur prend leur manteau, qu'ils lui donnent leur
+habit, rien que pour montrer que les choses matérielles n'ont pas
+d'importance. Si les gens les injurient, qu'ils s'abstiennent de
+riposter. Qu'est-ce que cela signifie? Ce qu'on dit d'un homme ne
+change rien en cet homme. Il est ce qu'il est. L'opinion publique
+n'a pas la moindre valeur.
+
+Même quand on use de violence, ils ne doivent pas y opposer la
+violence. Ce serait s'abaisser au même niveau.
+
+Après tout, jusque dans une prison, un homme peut être tout à fait
+libre. Son âme peut être libre. Sa personnalité peut échapper à
+toute agitation.
+
+Et qu'ils s'abstiennent, par dessus toutes choses, de vouloir agir
+sur les autres, de porter sur eux un jugement quelconque. La
+personnalité est chose très mystérieuse. On ne peut pas toujours
+apprécier un homme d'après ses actes. Il se peut qu'il observe la
+loi, et soit néanmoins un être indigne. Il se peut qu'il enfreigne
+la loi, et soit néanmoins honorable. Il se peut qu'il soit
+mauvais, sans jamais rien faire de mal. Il peut commettre une
+faute envers la société et néanmoins réaliser par cette faute sa
+véritable perfection.
+
+Un jour une femme fut prise en flagrant délit d'adultère. Nous ne
+connaissons pas l'histoire de son amour, mais cet amour doit avoir
+été bien grand, car Jésus lui dit que ses péchés lui étaient
+pardonnés, et non point parce qu'elle se repentait, mais parce que
+son amour était si intense, si admirable[37].
+
+Plus tard, un peu avant sa mort, comme il était assis à un repas
+de fête, la femme entra et vint lui répandre sur la chevelure des
+parfums de grand prix. Les amis de Jésus voulurent s'y opposer.
+Ils dirent que c'était là de l'extravagance, et que le prix de ces
+parfums aurait dû être employé à secourir charitablement des gens
+dans le besoin ou à quelque autre usage analogue. Jésus n'agréa
+point cette manière de voir. Il fit remarquer que les besoins
+matériels de l'homme sont nombreux et très constants, mais que les
+besoins spirituels de l'homme sont plus grands encore, que, dans
+un moment divin, une personnalité peut se rendre parfaite, en
+choisissant elle-même son mode d'expression. Et aujourd'hui encore
+le monde honore cette femme comme une sainte.
+
+Oui, il y a dans l'individualisme des choses suggestives.
+
+Par exemple le socialisme anéantit la vie de famille.
+
+Quand disparaîtra la propriété privée, le mariage, sous sa forme
+actuelle, devra disparaître.
+
+Cela fait partie du programme.
+
+L'individualisme y adhère et ennoblit cette thèse. À la contrainte
+légale, qui est abolie, il substitue une forme libre qui
+favorisera le développement total de la personnalité, rendra plus
+admirable l'amour de l'homme et de la femme, embellira cet amour,
+l'ennoblira.
+
+Jésus savait cela. Il se refusa aux exigences familiales, bien
+que, dans son temps et dans son pays, elles eussent une forme très
+précise.
+
+- Où est ma mère? où sont mes frères? dit-il quand on l'informa
+qu'ils demandaient à lui parler.
+
+Lorsqu'un de ses disciples lui demanda la permission de s'en aller
+pour donner la sépulture à son père, il lui fit cette réponse
+terrible:
+
+- Laissez les morts ensevelir les morts. Il n'admettait aucune
+exigence qui pût entamer la personnalité.
+
+Ainsi donc, l'homme qui voudrait imiter l'existence du Christ,
+c'est l'homme qui veut être parfaitement, exclusivement lui-même.
+Ce peut être un grand poète, un grand savant, un jeune étudiant de
+l'Université; ce peut être un pâtre qui garde les moutons sur la
+lande; ou bien un faiseur de drames, comme Shakespeare, ou un
+homme qui sonde la nature divine, comme Spinosa; ou bien un enfant
+qui joue dans un jardin, ou un pêcheur qui jette ses filets dans
+la mer. Il importe peu qu'il soit ceci, ou cela, du moment qu'il
+réalise la perfection de l'âme qui est en lui.
+
+Toute imitation en morale et dans la vie est mauvaise.
+
+À l'heure actuelle, il y a dans les rues de Jérusalem un fou qui
+les parcourt péniblement, et porte sur les épaules une croix de
+bois. Il est le symbole des existences que déforme l'imitation.
+
+Le Père Damien agissait comme le Christ, quand il partit pour
+aller vivre avec les lépreux, parce qu'en assumant cette tâche, il
+réalisait entièrement ce qui était le meilleur en lui, mais il
+n'était pas plus semblable au Christ que Richard Wagner, exprimant
+son Âme par la musique; que Shelley, exprimant son âme par les
+vers. Il n'y a pas qu'un type pour l'homme.
+
+Le nombre des perfections égale le nombre des hommes imparfaits.
+Et si un homme peut céder aux exigences de la charité tout en
+restant libre, les exigences de l'uniformité ne sauraient se
+réaliser qu'à la condition d'anéantir toute liberté.
+
+L'individualisme est donc le but que nous atteindrons en passant
+par le Socialisme. Une conséquence naturelle, c'est que l'État
+doit renoncer à toute idée de gouvernement. Il doit y renoncer
+parce que, s'il est possible de concevoir l'homme laissé à lui-
+même, il n'est pas possible de concevoir un gouvernement pour
+l'espèce humaine, ainsi que l'a dit un sage avant le Christ.
+
+_Tous les systèmes de gouvernement sont des avortements._
+
+Le despotisme est injuste envers tous, envers le despote lui-même,
+qui probablement était destiné à faire mieux que cela.
+
+Les oligarchies sont injustes envers la majorité, et les
+ochlocraties le sont envers la minorité.
+
+On avait jadis fondé de grandes espérances sur la démocratie, mais
+le mot de démocratie signifie simplement que le peuple régit le
+peuple à coups de triques dans l'intérêt du peuple.
+
+On a fait cette découverte.
+
+Je dois dire qu'il était grand temps, car toute autorité est
+profondément dégradante. Elle dégrade ceux qui l'exercent. Elle
+dégrade ceux qui en subissent l'exercice.
+
+Lorsqu'on en use violemment, brutalement, cruellement, cela
+produit un bon effet, en créant, et toujours en faisant éclater
+l'esprit de révolte», d'individualisme qui la tuera.
+
+Lorsqu'on la manie avec une certaine douceur, qu'on y ajoute
+l'emploi de primes et de récompenses, elle est terriblement
+démoralisante. Dans ce cas, les gens s'aperçoivent moins de
+l'horrible pression qu'on exerce sur eux, et ils vont jusqu'au
+bout de leur vie dans une sorte de bien-être grossier, pareils à
+des animaux qu'on choie; jamais ils ne se rendent compte qu'ils
+pensent probablement la pensée d'autrui, qu'ils vivent selon
+l'idéal conçu par d'autres, qu'en définitive, ils portent ce qu'on
+peut appeler des vêtements d'occasion, que jamais, pas une minute,
+ils ne sont eux-mêmes.
+
+«Quiconque veut être libre, dit un fin penseur, doit se soustraire
+à l'uniformité.» Et l'autorité, en encourageant par des appâts le
+peuple à l'uniformité, produit parmi nous un clan de grossiers
+barbares abondamment gavés.
+
+Avec l'autorité, disparaîtront les châtiments.
+
+On aura alors gagné beaucoup; on aura fait en réalité, un gain
+inestimable.
+
+Quand on lit l'histoire, non pas celle des éditions émondées qui
+s'écrivent pour les écoliers et les cancres d'Université, mais les
+documents originaux de chaque époque, on est absolument écoeuré,
+non point par les crimes commis par les gredins, mais par les
+châtiments qu'ont infligés les honnêtes gens.
+
+_Un peuple est infiniment plus abruti par l'emploi habituel des
+punitions que par les crimes qui s'y commettent de temps à
+autre._
+
+La conséquence qui saute aux yeux, c'est que plus il s'inflige de
+châtiments, plus il se commet de crimes.
+
+La plupart des législateurs modernes l'ont très bien remarqué, et
+se sont imposé la tâche de réduire les peines dans la mesure
+qu'ils croient possible. Et partout où cette réduction a été
+réelle, elle a toujours produit d'excellents résultats.
+
+Moins il y a de peines, moins il y a de crimes.
+
+Quand on aura totalement supprimé les châtiments, ou bien il n'y
+aura plus de crimes, ou bien s'il s'en produit, leurs auteurs
+seront soignés par les médecins pour une forme de folie très
+fâcheuse, qui doit être traitée par l'attention et la bonté.
+
+En effet, ceux que de nos jours on qualifie de criminels ne le
+sont aucunement.
+
+Ce qui engendre le crime moderne, c'est la misère et non la
+méchanceté.
+
+On a, il est vrai, le droit de regarder nos criminels, en tant que
+classe, comme des gens absolument dépourvus de tout ce qui
+pourrait intéresser un psychologue. Ce ne sont point des
+merveilleux Macbeth, des Vautrin bien terribles. Ils sont tout
+bonnement ce que seraient des hommes ordinaires, respectables,
+terre à terre, s'ils n'avaient pas de quoi manger.
+
+La propriété privée étant abolie, il ne sera plus nécessaire de
+commettre des crimes. Le besoin ne s'en fera plus sentir; il ne
+s'en commettra plus.
+
+Il est vrai, sans doute, que tous les crimes ne sont pas commis
+contre la propriété, bien que la loi anglaise, attachant plus
+d'importance à ce qu'un homme possède qu'à ce qu'il est, réserve
+ses châtiments les plus sévères, les plus horribles à ce genre de
+crimes, l'assassinat mis à part, et bien qu'elle regarde la mort
+comme pire que la servitude pénale, sur quoi, je crois, les
+opinions de nos criminels sont partagées. Mais il peut arriver
+qu'un crime, sans être commis contre la propriété, ait pour cause
+la misère, la rage, l'abattement produit par les défauts de notre
+système de propriété; dès lors il ne s'en commettra plus, après
+l'abolition de ce système.
+
+Lorsque chaque membre de la Société a tout ce qui est nécessaire à
+ses besoins, et que son prochain le laisse tranquille, il n'a lui-
+même aucun motif de se mêler des affaires d'autrui.
+
+La jalousie, source extraordinairement féconde de crimes en notre
+temps, est une émotion qui se rattache de fort près à nos
+conceptions de propriété, et qui s'effacera bientôt sous le régime
+du socialisme et de l'individualisme.
+
+Il est assez remarquable que la jalousie soit inconnue dans les
+tribus communistes.
+
+Maintenant l'État, n'ayant plus à gouverner, on peut se demander
+ce que l'État fera.
+
+L'État deviendra une association volontaire qui organisera le
+travail, qui fabriquera et distribuera les objets nécessaires.
+
+_L'État a pour objet de faire ce qui est utile._
+
+_Le rôle de l'individu est de faire ce qui est beau._
+
+Et puisque j'ai prononcé le mot de travail, je ne puis me
+dispenser de dire qu'on a écrit et dit un nombre infini de
+sottises, de nos jours, à propos de la dignité du travail manuel.
+Le travail manuel n'a en soi rien qui soit nécessairement digne,
+et il est en grande partie absolument dégradant.
+
+L'homme éprouve un dommage à la fois mental et moral, quand il
+fait quelque chose où il ne trouve aucun plaisir. Bien des formes
+de travail sont de l'activité tout à fait dépourvue d'attrait, et
+devraient être regardées comme telles. Balayer pendant huit heures
+par jour un passage boueux quand le vent souffle de l'est, c'est
+une occupation dégoûtante. Faire ce nettoyage avec une dignité
+intellectuelle, ou morale, ou physique, me parait impossible. Le
+faire avec joie, ce serait terrifiant.
+
+L'affaire de l'homme est autre que de déplacer de la boue. Tous
+les travaux de ce genre devraient être exécutés par des machines.
+
+Et je suis convaincu qu'on en arrivera là.
+
+Jusqu'à présent, l'homme a été, jusqu'à un certain point,
+l'esclave de la machine, et il y a quelque chose de tragique dans
+ce fait que l'homme a souffert de la faim dès le jour où il a
+inventé une machine pour le remplacer dans son travail.
+
+Un homme possède une machine qui exécute la besogne de cinq cents
+hommes.
+
+En conséquence, voilà cinq cents hommes jetés sur le pavé, n'ayant
+rien à faire, rien à manger, et qui se mettent à voler.
+
+Quant au premier, il récolte les produits de la machine, et il les
+garde. Il a cinq cents fois plus de temps qu'il ne devrait en
+avoir, et très probablement, beaucoup plus qu'il ne lui en faut,
+en réalité, ce qui est bien plus important.
+
+Si la machine appartenait à tout le monde, chacun en profiterait.
+
+Ce serait là un avantage immense pour la société.
+
+Tout travail non intellectuel, tout travail monotone et ennuyeux,
+tout travail où l'on manipule des substances dangereuses et qui
+comporte des conditions désagréables, doit être fait par la
+machine.
+
+C'est la machine qui doit travailler pour nous dans les mines de
+houille, qui doit faire les besognes d'assainissement, faire le
+service des chauffeurs à bord des steamers, balayer les rues,
+faire les courses quand il pleut, en un mot, accomplir toutes les
+besognes ennuyeuses ou pénibles.
+
+_Actuellement, la machine fait concurrence à l'homme._
+
+_Dans des conditions normales, la machine sera pour l'homme un
+serviteur._
+
+Il est hors de doute que tel sera un jour le rôle de la machine,
+de même que les arbres poussent pendant que le gentleman
+campagnard dort, de même l'Humanité passera son temps à s'amuser,
+ou à jouir d'un loisir raffiné, - car sa destination est telle, et
+non le labeur - ou à faire de belles oeuvres, ou à lire de belles
+choses, ou à contempler simplement l'univers avec admiration, avec
+enchantement - pendant que la machine fera tout le travail
+nécessaire et désagréable.
+
+Il est certain que la civilisation a besoin d'esclaves.
+
+Sur ce point, les Grecs avaient tout à fait raison. Faute
+d'esclaves pour faire la besogne laide, horrible, assommante,
+toute culture, toute contemplation devient impossible. Et quand
+les savants ne seront plus forcés d'aller dans les vilains
+quartiers d'East-End, distribuer du méchant cacao, et des
+couvertures plus méchantes encore aux affamés, ils auront de
+charmants loisirs pour combiner des choses admirables,
+merveilleuses, qui feront leur joie et la joie de tous.
+
+On aura de grandes accumulations de force pour chaque ville, au
+besoin pour chaque maison. Cette force, l'homme la convertira en
+chaleur, en lumière, en mouvement, selon ses besoins.
+
+Est-ce de l'Utopie, cela?
+
+Une carte du monde où l'Utopie ne serait pas marquée, ne vaudrait
+pas la peine d'être regardée, car il y manquerait le pays où
+l'Humanité atterrit chaque jour.
+
+Et quand l'Humanité y a débarqué, elle regarde au loin, elle
+aperçoit une terre plus belle, et elle remet à la voile.
+
+Progresser, c'est réaliser des Utopies.
+
+J'ai donc dit qu'en organisant le travail des machines, la société
+fournira les choses utiles, pendant que les belles choses seront
+faites par l'individu. Non seulement il faut qu'il en soit ainsi,
+mais encore il n'y a pas d'autre moyen pour que nous ayons l'une
+et l'autre chose.
+
+Un individu qui a pour tâche de fabriquer des objets destinés à
+l'usage des autres, et qui doit tenir compte de leurs besoins et
+de leurs désirs, ne saurait s'intéresser à ce qu'il fait, et par
+conséquent, il ne peut mettre en son oeuvre ce qu'il y a de
+meilleur en lui.
+
+D'un autre côté, quand une société, ou une puissante majorité de
+cette société, quand un gouvernement de n'importe quelle sorte,
+attentent de dicter à l'artiste ce qu'il a à faire, l'art se
+dissipe à l'instant, ou bien il prend une forme stéréotypée, ou
+bien il dégénère en une sorte de métier, basse et ignoble.
+
+_Une oeuvre d'art est le résultat unique d'un tempérament unique.
+Elle doit sa beauté à ce que l'auteur est ce qu'il est. Elle ne
+doit rien à ce fait que d'autres ont besoin de ce dont ils ont
+besoin._
+
+Et en réalité, dès que l'artiste tient compte de ce que les autres
+demandent, dès qu'il s'efforce de satisfaire à cette demande, il
+cesse d'être un artiste, devient un artisan morne ou amusant, un
+commerçant honnête ou malhonnête.
+
+Il n'a plus aucun droit au nom d'artiste.
+
+_L'art est le mode d'individualisme le plus intense que le monde
+ait connu._ J'irais même jusqu'à dire que c'est le seul mode
+d'individualisme que le monde ait connu.
+
+Le crime, qui dans certaines circonstances, peut paraître la
+source de l'individualisme, est obligé de tenir compte d'autres
+hommes, et de se mettre en rapport avec eux. Il appartient à la
+sphère de l'action.
+
+L'artiste, seul, est exempt de la nécessité de s'occuper de ses
+voisins. Seul, il peut façonner une belle chose sans intervenir
+dans quoi que ce soit d'extérieur, et s'il ne la travaille pas
+pour son propre plaisir, il n'est pas du tout un artiste.
+
+Et il faut noter ceci:
+
+Le fait que l'Art est cette forme intense de l'individualisme est
+justement ce qui incite le public à vouloir lui imposer une
+autorité aussi immorale que ridicule, aussi corruptrice que
+méprisable.
+
+Et ce n'est pas tout à fait sa faute.
+
+Le public a toujours, et dans tous les siècles, été mal éduqué. Il
+demande constamment à l'Art d'être populaire, de flatter son
+manque de goût, d'aduler son absurde vanité, de lui dire ce qui
+lui a déjà été dit, de lui montrer ce qu'il devrait être las de
+voir, de l'amuser quand il se sent alourdi par un trop copieux
+repas, de lui distraire l'esprit quand il est accablé par sa
+propre stupidité.
+
+_Or, l'Art ne doit jamais chercher à être populaire. C'est au
+public lui-même à tâcher de se rendre artistique._
+
+C'est là une différence très profonde.
+
+Dites à un homme de science que les résultats de ses expériences,
+les conclusions auxquelles il est arrivé doivent être de nature à
+ne point bouleverser les notions que possède le public sur le
+sujet, de nature à ne point déranger les préjugés populaires, ne
+point froisser la sensibilité de gens qui n'entendent rien à la
+science, - dites à un philosophe qu'il a le droit absolu de porter
+ses spéculations dans les plus hautes sphères de la pensée, mais
+qu'il doit arriver aux mêmes conclusions qu'admettent ceux qui
+n'ont jamais promené leur pensée dans aucune sphère, - certes
+l'homme de sciences et le savant modernes seraient
+considérablement amusés.
+
+Et cependant, il n'y a réellement que bien peu d'années,
+philosophie et science étaient également sujettes à subir le
+brutal contrôle du public, à subir en fait l'autorité, l'autorité
+fondée soit sur l'ignorance générale qui régnait dans la société,
+soit sur la terreur et l'avidité de pouvoir de la classe
+ecclésiastique ou gouvernementale.
+
+Certes, nous avons repoussé avec un assez grand succès toute
+tentative faite par la société, par l'Église ou par le
+gouvernement pour pénétrer dans le domaine de l'individualisme qui
+poursuit la pensée abstraite, mais il reste encore quelques traces
+de cette tendance à envahir l'individualisme dans l'art de
+l'imagination.
+
+Même, il en reste plus que des traces; elle est agressive,
+offensive, abrutissante.
+
+_En Angleterre, les arts qui ont le mieux réussi à s'y
+soustraire, ce sont les arts auxquels le public ne prend aucun
+intérêt._
+
+La poésie est un exemple qui me permettra de me faire comprendre.
+
+Si nous avons été en mesure d'avoir en Angleterre de belle poésie,
+c'est parce que le public n'en lit point, et par conséquent, ne
+saurait exercer d'influence sur elle.
+
+Le public se plaît à insulter les poètes parce qu'ils sont
+individuels, mais quand il les a insultés, il les laisse
+tranquilles.
+
+Quand il s'agit du roman ou du drame, genres auxquels le public
+s'intéresse, les effets que produit la dictature populaire ont été
+absolument ridicules. Il n'est pas de pays qui produise des
+oeuvres de fiction aussi méchamment écrites, aussi ennuyeuses,
+aussi banales, des pièces de théâtre aussi sottes, aussi vulgaires
+que l'Angleterre.
+
+Et cela est inévitable.
+
+L'idéal populaire est d'une nature telle que nul artiste ne peut y
+atteindre.
+
+Il est à la fois très aisé et très malaisé d'être un romancier
+populaire.
+
+C'est chose trop aisée, parce que les exigences du public, au
+point de vue de l'intrigue, du style, de la psychologie, de la
+façon de décrire la vie, de l'exécution littéraire, sont à la
+portée des facultés les plus simples, de l'esprit le plus dépourvu
+de culture.
+
+C'est chose trop malaisée, parce que l'artiste qui voudrait obéir
+à ces exigences, devrait faite violence à son tempérament, se
+verrait obligé d'écrire non plus pour la joie artistique d'écrire,
+mais pour l'amusement de gens à demi éduqués. Il lui faudrait donc
+renoncer à son individualisme, oublier sa culture, annihiler son
+style, abandonner tout ce qui, en lui, a quelque valeur.
+
+À l'égard du drame, la situation est un peu meilleure.
+
+Les amateurs de théâtre veulent bien qu'on leur montre des choses
+évidentes; mais ils ne veulent pas de choses ennuyeuses.
+
+La pièce burlesque et la comédie-farce qui sont les deux formes
+les plus populaires, ont un caractère artistique marqué. On peut
+créer des oeuvres charmantes dans les genres du burlesque et de la
+farce, et l'artiste jouit en Angleterre, d'une très grande
+liberté, dans les pièces de cette sorte.
+
+C'est quand il s'agit des formes dramatiques plus élevées que se
+fait sentir l'influence du contrôle populaire. La seule chose que
+le public ne puisse pas souffrir, c'est la nouveauté.
+
+Tout effort qu'on fait pour élargir le sujet, le domaine de l'art,
+est extrêmement mal accueilli du public, et pourtant la Vitalité
+et le progrès de l'art dépendent dans une large mesure du
+développement continuel qu'on donne au domaine des sujets. Le
+public repousse la nouveauté parce qu'il en a peur. Elle lui
+apparaît comme un mode d'individualisme, comme une affirmation
+qu'émet l'artiste d'avoir le droit de choisir son sujet, de le
+traiter comme il l'entend.
+
+L'attitude du public se justifie parfaitement.
+
+L'art, c'est de l'individualisme, et l'individualisme est une
+force qui introduit le désordre et la désagrégation. C'est là ce
+qui fait son immense valeur. Car ce qu'il cherche à bouleverser,
+c'est la monotonie du type, l'esclavage de la coutume, la tyrannie
+de l'habitude, la réduction de l'homme au niveau d'une machine.
+
+Dans l'art, le public accepte ce qui a été, parce qu'il ne peut
+rien y changer, et non parce qu'il l'apprécie. Il avale ses
+classiques en masse, mais ne les déguste jamais. Il les endure
+comme des choses inévitables, et, ne pouvant les détériorer, il
+fait sur eux des phrases.
+
+Chose très étrange, ou pas étrange du tout, suivant le point de
+vue de chacun, cette résignation aux classiques produit des
+inconvénients assez nombreux.
+
+L'admiration irraisonnée qu'on professe en Angleterre à l'égard de
+la Bible et de Shakespeare est un exemple de ce que je veux faire
+entendre.
+
+En ce qui concerne la Bible, des considérations d'autorité
+ecclésiastique viennent compliquer la chose; donc je n'insisterai
+pas sur ce point-là.
+
+Mais en ce qui concerne Shakespeare, il est parfaitement évident
+que le public ne voit en réalité ni les beautés, ni les défauts de
+ses pièces. S'il en voyait les beautés, il ne s'opposerait pas au
+développement du drame; s'il en voyait les défauts, il ne
+s'opposerait pas non plus au développement du drame.
+
+_La vérité, c'est que le public se sert des classiques d'un pays
+comme d'un moyen pour tenir en échec les progrès de l'Art._
+
+Il abaisse les classiques au rang d'autorités. Il s'en sert comme
+d'autant de triques pour empêcher la Beauté de s'exprimer
+librement en ses formes nouvelles. Il demande sans cesse à
+l'écrivain pourquoi il n'écrit pas comme tel ou tel autre, à un
+peintre pourquoi il ne peint pas comme celui-ci ou celui-là. Il
+perd complètement de vue ce fait que si l'un ou l'autre faisaient
+quoi que ce soit d'analogue, ils cesseraient d'être des artistes.
+
+Le public a une franche aversion contre une forme nouvelle de la
+beauté, et toutes les fois qu'il en surgit une, il se met
+tellement en colère, il s'affole tellement, qu'il en vient
+toujours à deux assertions stupides, - la première, que l'oeuvre
+d'art est grossièrement inintelligible, la seconde que cette
+oeuvre est grossièrement immorale.
+
+Qu'est-ce qu'il entend par là?
+
+Le voici, à ce que je crois.
+
+Quand il dit qu'une chose est grossièrement inintelligible, il
+veut dire que l'artiste a écrit ou créé une belle chose qui est
+nouvelle.
+
+Quand il qualifie une oeuvre de grossièrement immorale, cela
+signifie que l'artiste a dit ou fait une belle chose qui est
+vraie.
+
+La première phrase se rapporta au style; la dernière au sujet
+traité. Mais sans doute ces mots ont pour lui un sens très vague,
+il s'en sert comme une foule en émeute se sert de pavés tout
+prêts.
+
+_Il n'y a pas un seul vrai poète, pas un seul vrai prosateur, en
+ce siècle par exemple, auquel le public anglais n'ait
+solennellement conféré des diplômes d'immoralité._
+
+Et chez nous ces diplômes sont l'équivalent exact de ce qu'est en
+France l'entrée officielle par une élection à l'Académie
+Française; et par bonheur, ils ont eu pour effet d'empêcher
+l'établissement d'une institution identique, dont l'Angleterre n'a
+aucun besoin.
+
+Naturellement le public se montre très téméraire dans l'emploi de
+ces qualifications.
+
+Qu'on ait qualifié Wordsworth de poète immoral, il fallait s'y
+attendre. Wordsworth était un poète. Mais que Charles Kingsley ait
+été appelé un romancier immoral, c'est extraordinaire, la prose de
+Kingsley n'était pas d'une très belle qualité.
+
+Mais le mot est là, et le public s'en sert du mieux qu'il peut.
+
+Le vrai artiste est un homme qui croit absolument en lui-même,
+parce qu'il est absolument lui-même. Mais je n'ai pas de peine à
+concevoir, que si, en Angleterre un artiste produisait une oeuvre
+d'art qui, dès l'instant de son apparition, serait adoptée par le
+public, par son interprète, c'est-à-dire par la presse, et
+déclarée par elle oeuvre parfaitement intelligible, hautement
+morale, l'artiste ne tarderait pas à se demander sérieusement, si
+dans sa création il a été réellement lui-même, et si par
+conséquent l'oeuvre n'est pas tout à fait indigne de lui, si elle
+n'est point d'un ordre tout à fait inférieur, si même elle n'est
+pas dépourvue de toute valeur artistique.
+
+Peut-être ai-je fait tort au public en limitant son langage à des
+mots tels que «immoral,» «intelligible,» «exotique,» et «malsain».
+
+Il y a encore un autre mot en usage.
+
+C'est celui de «morbide»; on ne s'en sert pas souvent. Le sens de
+ce mot est si simple qu'on hésite à l'employer. Mais enfin on
+l'emploie parfois, et de temps à autre on le rencontre dans les
+journaux populaires. Certes, il est ridicule d'appliquer un pareil
+mot à des oeuvres d'art. Car qu'est-ce qu'un état morbide, sinon
+un état d'émotion ou un état de pensée qu'on est incapable
+d'exprimer.
+
+Le public est fait de gens morbides, parce que le public n'arrive
+jamais à trouver une expression adéquate pour quoi que ce soit.
+
+_L'artiste n'est jamais morbide; il exprime toutes choses._
+
+Il se tient en dehors de son sujet, et par l'intermédiaire de ce
+sujet, il produit des effets incomparables et artistiques.
+
+Qualifier un artiste de morbide, parce qu'il a affaire à l'état
+morbide dans le sujet qu'il traite, c'est aussi sot que de traiter
+Shakespeare de fou parce qu'il a écrit le _Roi Lear_.
+
+À tout prendre, l'artiste gagne à être attaqué, en Angleterre. Son
+individualité est intensifiée: il devient plus complètement lui-
+même. Comme de juste les attaques sont très grossières, très
+impertinentes et très méprisables. Mais nul artiste ne s'attend à
+trouver de la grâce dans un esprit vulgaire, du style dans un
+intellect de provincial.
+
+La vulgarité et la stupidité sont deux faits fort vivants dans
+l'existence moderne, on le regrette, c'est tout naturel. Mais ils
+sont là. Ce sont des sujets d'étude comme n'importe quelle autre
+chose.
+
+Et il n'est que juste de constater, à propos des journalistes
+modernes, qu'ils s'excusent toujours en particulier, de ce qu'ils
+ont écrit publiquement contre un homme.
+
+Dans les quelques dernières années, il faut mentionner deux
+adjectifs nouveaux qui sont venus s'ajouter au vocabulaire si
+restreint d'injures dont le public dispose à l'égard des artistes.
+
+L'un de ces mots, c'est le terme de «malsain», l'autre, le mot d'
+«exotique.»
+
+Ce dernier exprime simplement la rage qu'éprouve l'éphémère
+champignon contre l'immortelle orchidée dans son charme séducteur,
+dans son exquise élégance. C'est un hommage, mais un hommage de
+peu de prix.
+
+Quant au mot «malsain», celui-là est susceptible d'analyse; c'est
+un mot qui n'est pas dépourvu d'intérêt, et même, il est si
+intéressant que ceux qui l'emploient ne savent pas ce qu'il
+signifie.
+
+Qu'est-ce qu'il signifie?
+
+Qu'est ce qu'une oeuvre d'art qui est saine ou malsaine?
+
+Tous les termes qu'on applique à une oeuvre d'art, à condition de
+les appliquer rationnellement, se rapportent ou à son style, ou à
+son sujet, ou à tous deux ensemble.
+
+Au point de vue du style, une oeuvre d'art saine est celle où le
+style rend hommage à la beauté des matériaux qu'il emploie, que
+ces matériaux soient des mots ou du bronze, des couleurs ou de
+l'ivoire et utilise cette beauté comme un élément qui doit
+concourir à l'effet artistique.
+
+Au point de vue du sujet, une oeuvre d'art saine est celle où le
+choix du sujet est déterminé par le tempérament de l'artiste, et
+en provient directement.
+
+En somme, une oeuvre d'art saine est celle qui réunit la
+perfection et la personnalité. Naturellement il est impossible de
+séparer, dans une oeuvre d'art, la forme et la substance; elles ne
+font jamais qu'un. Mais si nous voulons nous livrer à l'analyse,
+si nous écartons un instant l'unité de l'impression esthétique,
+notre intelligence peut les considérer séparément ainsi.
+
+Une oeuvre d'art malsaine, d'autre part, c'est une oeuvre dont le
+style est facile, vieillot, commun, dont le sujet a été choisi à
+dessein, non point d'après le plaisir que l'artiste éprouverait à
+le traiter, mais d'après ce qu'il compte en tirer de profit
+pécuniaire, de la part du public.
+
+_En réalité_, le roman populaire que le public qualifie de sain,
+_est toujours une production profondément malsaine, et ce que le
+public qualifie de roman malsain est toujours une oeuvre d'art
+belle et saine._
+
+J'ai à peine besoin de dire que je ne veux pas, même un seul
+instant, me plaindre du mauvais usage que le public et la presse
+font de ces mots. Je ne sais pas comment ils arriveraient à les
+employer avec justesse étant dépourvus de toute compréhension de
+ce qui est l'art.
+
+Je me borne à signaler le mauvais usage; quant à l'origine du
+mauvais usage, quant à la signification qui se cache derrière tout
+cela, l'explication est des plus simples.
+
+Elle se résume dans une conception barbare de l'autorité. Elle
+vient de la naturelle inaptitude d'une société corrompue par
+l'autorité à comprendre, à apprécier l'individualisme.
+
+En un mot, elle vient de cet être monstrueux et ignorant qui
+s'appelle l'opinion publique, qui se montre si mauvais dans une
+bonne intention quand il s'évertue à diriger l'action; mais qui
+est infâme dans ses actes comme dans ses intentions, quand il
+prétend contrôler la pensée ou l'art.
+
+Il y aurait même beaucoup plus de choses à dire en faveur de la
+force matérielle du public, qu'en faveur de l'opinion publique. Le
+premier peut être raffiné; l'autre doit être imbécile.
+
+On dit souvent que la force est un argument. Mais cela dépend de
+ce qu'on cherche à prouver.
+
+La plupart des problèmes les plus importants des siècles derniers,
+comme la durée du gouvernement personnel en Angleterre, celle de
+la féodalité en France, ont été uniquement résolus par l'emploi de
+la force matérielle.
+
+La violence même d'une révolution peut donner à la foule une
+grandeur, une splendeur momentanée.
+
+Ce fut un jour fatal que celui où le public découvrit que la plume
+l'emporte en puissance sur le pavé, qu'elle est plus dangereuse
+dans les attaques, qu'une brique. Le public alors s'enquit du
+journaliste, le trouva, le développa, fit de lui son domestique
+actif et bien payé. C'est fort regrettable pour l'un et l'autre.
+
+Derrière la barricade, il peut y avoir bien de la noblesse, bien
+de l'héroïsme. Mais qu'y a-t'il derrière un article de fonds? Du
+préjugé, de la stupidité, du cant, du verbiage. La réunion de ces
+quatre choses constitue une force terrible, et constitue
+l'autorité nouvelle.
+
+Au temps jadis, on avait le chevalet de torture. Aujourd'hui on a
+la presse. Assurément c'est un progrès. Mais c'est encore chose
+mauvaise, nuisible, démoralisante.
+
+Quelqu'un - était-ce Burke, - a dit que la presse est le quatrième
+État. Évidemment c'était vrai alors. Mais à l'heure actuelle,
+c'est en réalité le seul État, il a mangé les trois autres. Les
+lords temporels ne disent rien, les lords ecclésiastiques n'ont
+rien à dire. La Chambre des Communes n'a rien à dire, et elle le
+dit; nous sommes dominés par le journalisme.
+
+En Amérique, le Président règne quatre ans; le journalisme règne à
+perpétuité. Heureusement en Amérique, ce journalisme a poussé
+l'autorité jusqu'aux dernières limites de la grossièreté et de la
+brutalité, La conséquence naturelle est qu'il s'est développé un
+esprit de réaction. Les gens s'en divertissent ou en sont
+dégoûtés, suivant leur tempérament. Mais il n'est plus, comme
+jadis, une force réelle. On ne le prend pas au sérieux.
+
+En Angleterre, à part quelques exceptions bien connues, on n'a
+point permis au journalisme de pousser la brutalité jusqu'à de
+telles limites, et il est encore un facteur important, une
+puissance vraiment remarquable. La tyrannie qu'il prétend exercer
+sur la vie privée des gens me paraît absolument extraordinaire.
+_Le fait, c'est que le public a une insatiable curiosité de
+connaître toutes choses, excepté les choses qui valent la peine
+d'être connues._
+
+Le journalisme, qui le sait bien, et qui a des habitudes
+mercantiles, répond à ces demandes.
+
+Dans les siècles passés, le public clouait les journalistes par
+l'oreille aux pompes publiques. C'était affreux. En ce siècle, les
+journalistes clouent leurs oreilles à tous les trous de serrure.
+C'est bien pire.
+
+Et ce qui aggrave le mal, c'est que les journalistes les plus à
+blâmer ne sont pas les journalistes amusants qui écrivent pour les
+journaux dits mondains. Le mal est fait par des journalistes
+sérieux, réfléchis, pondérés, qui traînent solennellement, comme
+ils le font actuellement, sous les yeux du public, quelque
+incident de la vie passée d'un grand politicien, invitent le
+public à discuter l'incident, à exercer son autorité dans
+l'affaire, à donner ses vues, et non seulement à donner ses vues,
+mais encore à les mettre en action, à imposer à l'homme ses idées
+sur divers points, à les imposer à son parti, à les imposer au
+pays, c'est-à-dire, en définitive à se rendre ridicule, agressif,
+et malfaisant.
+
+On ne devrait point exposer au public l'existence privée des
+hommes ou des femmes. Le public n'y a rien à voir.
+
+En France on s'y prend mieux.
+
+Dans ce pays on interdit la reproduction par les journaux des
+détails des procès qui se débattent devant les tribunaux de
+divorces, et qui seraient un objet d'amusement ou de critique pour
+le public. Tout ce que celui-ci peut savoir se réduit à ceci, le
+divorce a été accordé, ou non. Il l'a été au profit de tel ou
+telle des intéressés.
+
+En France, vraiment on impose des bornes au journaliste, mais on
+laisse à l'artiste une liberté presque absolue.
+
+_Chez nous, au contraire, c'est au journaliste que nous accordons
+la liberté intégrale tandis que nous limitons étroitement
+l'artiste._
+
+En d'autres termes, l'opinion publique s'évertue, en Angleterre, à
+ligoter, gêner, entraver l'homme qui fait des choses belles, qui
+les exécute; mais elle force le journaliste à vendre au détail,
+des objets de nature laide, repoussante, révoltante, si bien que
+chez nous on trouve les journalistes les plus sérieux et les
+journaux les plus indécents.
+
+Ce n'est point exagérer que de dire: elle force.
+
+Il se peut qu'il y ait des journalistes qui prennent un réel
+plaisir à publier des choses horribles, ou qui, étant pauvres,
+considèrent le scandale comme une sorte de base solide pour se
+faire des rentes. Mais il y a, j'en suis certain, d'autres
+journalistes qui sont des hommes bien élevés, des gens cultivés,
+qui éprouvent une réelle répugnance à publier de telles choses;
+ils savent qu'il est mal d'agir ainsi, et ils le font, parce que
+l'état de choses malsain au milieu duquel s'exerce leur
+profession, les oblige à fournir au public ce que le public
+demande, à rivaliser avec d'autres journalistes pour livrer cette
+marchandise en quantité, en qualité correspondantes autant que
+possible, au grossier appétit des masses. Il est très humiliant
+pour une classe d'hommes bien élevés, de se trouver dans une
+situation pareille, et je suis convaincu que la plupart d'entre
+eux en souffrent cruellement.
+
+Mais laissons de côté cet aspect véritablement honteux du sujet,
+et revenons à la question de l'influence populaire sur les choses
+d'art, je veux dire par là celle où l'on voit l'opinion publique
+dictant à l'artiste la forme qu'il doit employer, le mode qu'il
+adoptera, le choix des matériaux qu'il mettra en oeuvre.
+
+J'ai fait remarquer que les arts qui sont restés le plus indemnes
+en Angleterre sont les arts auxquels le public ne prenait aucun
+intérêt.
+
+Il s'intéresse néanmoins au drame, et comme en ces dix ou quinze
+dernières années, il s'est accompli un certain progrès dans le
+drame, il est important de rappeler que ce progrès est dû
+uniquement à ce que quelques artistes originaux se sont refusés à
+prendre pour guide le défaut de goût du public, se sont refusés à
+considérer l'art comme une simple affaire d'offre et de demande.
+
+Possédant une vive, une merveilleuse personnalité, un style qui
+contient une véritable puissance de couleur; et avec cela une
+extraordinaire faculté non seulement de reproduire les jeux de
+physionomie, mais encore d'imaginer, de créer par l'intelligence,
+M. Irving, s'il s'était proposé pour but unique de donner au
+public ce que celui-ci voulait, eût pu présenter les pièces les
+plus banales de la manière la plus banale, avoir aussi autant de
+succès, autant d'argent qu'un homme en peut souhaiter, mais il
+avait autre chose en vue. Il voulait réaliser sa propre
+personnalité en tant qu'artiste, dans des conditions données, et
+dans certaines formes de l'art. Tout d'abord, il fit appel au
+petit nombre. Maintenant il a fait l'éducation du grand nombre. Il
+a créé dans le public à la fois le goût et le tempérament.
+
+Le public apprécie immensément son succès artistique. Néanmoins je
+me suis souvent demandé si le public comprend que ce succès est
+entièrement dû au fait qu'Irving a refusé d'accepter son
+criterium, et qu'il y a substitué le sien. Avec le goût du public,
+le Lyceum eut été une boutique de second ordre, telle que le sont
+actuellement la plupart des théâtres populaires de Londres. Mais
+qu'on l'ait compris ou non, un fait reste acquis, que le goût et
+le tempérament ont été jusqu'à un certain point créés dans le
+public, que le public est capable de produire ces qualités.
+
+Dès lors le problème se pose ainsi: Pourquoi le public ne se
+civilise-t-il pas davantage? Il en possède la faculté; qu'est-ce
+qui l'arrête?
+
+Ce qui l'arrête, il faut le redire, c'est son désir d'imposer son
+autorité à l'artiste et aux oeuvres d'art.
+
+Il est des théâtres, comme le Lyceum, comme Haymarket, où le
+public semble arriver avec des dispositions favorables. Dans ces
+deux théâtres, il y a eu des artistes originaux, qui ont réussi à
+créer dans leur auditoire - et chaque théâtre de Londres a son
+auditoire - le tempérament auquel s'adapte l'Art.
+
+Et qu'est-ce que ce tempérament-là? C'est un tempérament réceptif.
+Voilà tout.
+
+Quand on aborde une oeuvre d'art avec le désir, si faible qu'il
+soit, d'exercer une autorité sur elle et sur l'artiste, on
+l'aborde dans des dispositions telles qu'on ne saurait en recevoir
+la moindre impression artistique.
+
+_L'oeuvre d'art est faite pour s'imposer au spectateur; le
+spectateur n'a point à s'imposer à l'oeuvre d'art._
+
+Le spectateur doit être un récepteur. Il doit être le violon sur
+lequel jouera le maître.
+
+Et mieux il arrivera à supprimer complètement ses sottes manières
+de voir, ses sots préjugés, ses idées absurdes sur ce que l'art
+devrait être ou ne peut pas être, plus il est probable qu'il
+comprendra, qu'il appréciera l'oeuvre d'art dont il s'agit.
+Certes, cela est chose évidente, quand on parle du public vulgaire
+anglais, hommes et femmes, qui fréquente le théâtre. Mais c'est
+également vrai en ce qui concerne les personnes d'éducation, comme
+on dit.
+
+En effet, les idées que possède sur l'Art une personne d'éducation
+se tirent forcément de ce que l'Art a été, tandis que l'oeuvre
+d'Art nouvelle est belle parce qu'elle est ce que l'Art n'a jamais
+été. Lui appliquer le passé comme mesure, c'est lui appliquer une
+mesure dont la suppression est la condition même de sa perfection.
+Un tempérament capable de recevoir par l'intermédiaire de
+l'imagination, et dans des circonstances dépendant de
+l'imagination, des impressions belles et nouvelles, voilà le seul
+tempérament capable d'apprécier une oeuvre d'Art.
+
+Et si vrai que cela soit, quand il s'agit d'apprécier de la
+sculpture ou de la peinture, c'est plus vrai encore pour
+l'appréciation d'un art tel que le drame. Car un tableau, une
+statue ne sont point en guerre avec le temps. Ils n'ont point à
+tenir compte de sa succession. Il suffit d'un moment pour en
+apprécier l'unité. Mais pour la littérature, le cas est différent.
+Il faut parcourir une certaine durée, avant que l'unité d'effet
+soit perçue.
+
+Aussi dans le drame, le premier acte de la pièce peut présenter
+quelques détails dont la réelle valeur artistique ne saurait
+apparaître au spectateur que quand on sera au troisième ou au
+quatrième.
+
+L'imbécile a-t-il le droit de se fâcher, de se récrier, de
+troubler la représentation, de tourmenter les acteurs?
+
+Non.
+
+L'honnête homme attendra en silence, connaîtra les délicieuses
+émotions de l'étonnement, de la curiosité, de l'attente. Il n'ira
+pas au théâtre pour perdre patience, cette chose sans valeur. Il
+ira au théâtre pour voir se déployer un tempérament artistique. Il
+ira au théâtre pour se donner un tempérament artistique. Il n'est
+point l'arbitre d'une oeuvre d'art. Il est celui qu'on admet à
+contempler l'oeuvre d'art, et qui, si l'oeuvre est belle, devra
+oublier dans la contemplation de celle-ci, l'égotisme dont il est
+atteint, l'égotisme de son ignorance, ou l'égotisme de son état
+arriéré.
+
+Cette caractéristique du drame est, je crois, insuffisamment
+reconnue.
+
+Je puis m'expliquer fort bien que si _Macbeth_ était représenté
+pour la première fois devant une salle de Londoniens modernes, la
+plus grande partie d'entre eux protesteraient de toute leur force,
+de toute leur énergie, contre l'introduction des sorcières au
+premier acte, avec leurs phrases grotesques, leurs mots ridicules.
+Mais quand la pièce tire à sa fin, l'on comprend que le rire des
+sorcières dans _Macbeth_ est aussi terrible que le rire de la
+folie dans _Le Roi Lear_, plus terrible que le rire d'Iago dans la
+tragédie du Maure.
+
+Aucun spectateur d'art n'a plus besoin d'un plus parfait état de
+réceptivité que le spectateur d'une pièce. Dès le moment où il
+prétend exercer de l'autorité, il se fait l'ennemi déclaré de
+l'Art et de lui-même. L'Art ne s'en soucie guère; c'est l'autre,
+qui en souffre.
+
+Pour le roman, c'est la même chose.
+
+L'autorité populaire et la soumission à l'autorité populaire sont
+mortelles.
+
+L'_Esmond _de Thackeray est une belle oeuvre d'art, parce qu'il
+l'a écrite pour son propre plaisir. Dans ses autres romans, dans
+_Pendennis, _dans _Philippe_, dont la _Foire aux Vanités_ même, il
+regarde un peu trop du côté du public, il gâte son oeuvre, en
+faisant un appel trop direct aux sympathies du public, ou en s'en
+raillant directement.
+
+_Un véritable artiste ne tient aucun compte du public: pour lui
+le public n'existe pas._
+
+Il n'a point sur lui de gâteaux à l'opium ou au miel pour endormir
+ou gaver le monstre. Il laisse cela au romancier populaire.
+
+Nous avons actuellement en Angleterre un romancier incomparable,
+M. George Meredith.
+
+Il y en a de meilleurs en France, mais la France n'en possède
+point qui ait sur la vie une façon de voir aussi large, aussi
+variée, aussi vraie dans son caractère créateur.
+
+Il y a en Russie des conteurs d'histoires qui ont un sentiment
+plus vif de ce que peut être la douleur dans un roman; mais
+M. Meredith, non seulement ses personnages vivent, mais encore ils
+vivent dans la pensée. On peut les considérer d'une myriade de
+points de vue. Ils sont suggestifs. Il y a de l'âme en eux et
+autour d'eux. Ils sont interprétatifs, symboliques. Et celui qui
+les a créées, ces figures merveilleuses, au mouvement si rapide,
+les a créées pour son propre plaisir. Jamais il n'a demandé au
+public ce que celui-ci désirait. Jamais il ne s'est préoccupé de
+le savoir. Jamais il n'a admis le public à lui dicter, à lui
+imposer quoi que ce soit. Il n'a fait que marcher en avant,
+intensifiant sa propre personnalité, produisant une oeuvre qui
+était son oeuvre individuelle.
+
+Dans les débuts, personne ne vint à lui.
+
+Cela n'importait point.
+
+Puis vint à lui le petit nombre.
+
+Cela ne le changea pas.
+
+Maintenant le grand nombre est venu à lui. Il est resté le même.
+
+C'est un romancier incomparable.
+
+Dans les arts décoratifs, il n'en est pas autrement.
+
+Le public se cramponnait, avec une ténacité que je pourrais dire
+touchante, aux traditions laissées par la grande Exposition de
+vulgarité internationale, traditions si effrayantes que les
+maisons où les gens habitaient n'eussent dû avoir pour hôtes que
+des aveugles.
+
+On se mit à faire de belles choses; de belles couleurs sortirent
+des mains du teinturier; de beaux dessins sortirent du cerveau de
+l'artiste. Il se créa une habitude des belles choses; on y attacha
+la valeur et l'importance qu'elles méritaient.
+
+Le public s'indigna pour tout de bon; il perdit patience. Il dit
+des sottises. Nul ne s'en soucia. Nul ne s'en trouva plus mal. Nul
+ne se soumit à l'autorité de l'opinion publique.
+
+Et maintenant on ne peut entrer dans une maison moderne qu'on n'y
+trouve quelque preuve de docilité au bon goût, quelque preuve du
+prix qu'on attache au charme du milieu, quelque signe indiquant
+que la beauté est appréciée. Et réellement, les demeures des gens
+sont, en règle générale, tout à fait charmantes, de nos jours. Les
+gens se sont civilisés jusqu'à un très haut degré.
+
+Il n'est toutefois, que trop juste d'ajouter que le succès
+extraordinaire de la révolution accomplie dans la décoration
+intérieure, l'ameublement, et le reste, n'a pas dû son origine
+réelle à un développement du très bon goût dans la majorité du
+public.
+
+Elle est due principalement à ce fait, que les artisans des choses
+ont tant apprécié le plaisir de faire ce qui est beau, ont fait
+apercevoir si crûment la laideur et la vulgarité de ce que voulait
+le public, qu'ils ont tout simplement réduit le public à
+l'inanition.
+
+Il serait tout à fait impossible présentement de meubler une
+pièce, comme on meublait les pièces, il y a peu d'années, à moins
+d'aller chercher chaque objet, l'un après l'autre, dans les ventes
+aux enchères parmi des soldes qui proviennent d'hôtels meublés de
+troisième catégorie. Ces choses-là ne se fabriquent plus.
+
+Malgré tout ce qu'on pourra leur dire, les gens de nos jours ont
+une chose charmante, ou une autre, dans ce qui les entoure.
+
+Heureusement pour eux, on n'a tenu aucun compte de leur prétention
+à vouloir faire autorité dans ces choses d'art.
+
+Il est donc évident qu'en de telles matières, toute autorité est
+mauvaise.
+
+Les gens se demandent parfois quelle forme de gouvernement est la
+plus avantageuse à l'artiste.
+
+Il n'y a à cette question qu'une réponse:
+
+_La forme de gouvernement la plus avantageuse à l'artiste, est
+l'absence totale de gouvernement._
+
+Il est ridicule qu'une autorité s'exerce sur lui et sur son art.
+
+Il a été affirmé que, sous le despotisme, des artistes ont fait
+des choses charmantes.
+
+Cela n'est pas tout à fait vrai.
+
+Des artistes ont rendu visite à des despotes, non point pour se
+soumettre à leur tyrannie mais en créateurs de merveilles
+ambulants, à titre de personnalités vagabondes et fascinantes,
+qu'il fallait amuser, charmer, et laisser tranquilles, tout
+entiers à la liberté de créer.
+
+Ce qu'on peut dire en faveur du despote, c'est qu'étant un
+individu, il peut avoir de la culture, tandis que la populace,
+étant un monstre, n'en a point. L'homme, qui est un Empereur ou un
+Roi, peut se baisser pour ramasser le pinceau d'un peintre, mais
+quand la démocratie se baisse, ce n'est jamais que pour lancer de
+la boue. Et pourtant la démocratie n'est pas forcée de se baisser
+aussi bas que l'Empereur; et même quand elle veut jeter de la
+boue, elle n'a pas du tout à se baisser. Toutefois il n'est
+aucunement nécessaire de distinguer entre monarque et populace;
+toute autorité est également mauvaise.
+
+Il y a trois sortes de despotes.
+
+Il y a le despote qui tyrannise les corps; il y a le despote qui
+tyrannise les âmes; il y a le despote qui exerce sa tyrannie sur
+les uns et les autres.
+
+On donne au premier le nom de Prince, au second le nom de Pape, au
+troisième le nom de Peuple.
+
+Le prince peut être cultivé: beaucoup de Princes l'ont été.
+Cependant le Prince offre quelque danger. Qu'on se souvienne de
+Dante dans l'amertume de la fête de Vérone, et du Tasse dans un
+cabanon de fou à Ferrare.
+
+Il est préférable pour l'artiste de ne point vivre avec le Prince.
+
+Le Pape peut être cultivé. Beaucoup de Papes l'ont été. Les
+mauvais Papes l'ont été. Les mauvais Papes aimaient la Beauté. Ils
+y mettaient presque autant de passion, ou plutôt, autant de
+passion que les bons Papes en montraient dans leur haine de la
+Pensée. L'humanité doit beaucoup à la scélératesse de la Papauté;
+la bonté de la Papauté doit un compte terrible à l'humanité.
+
+Néanmoins, bien que la Papauté ait gardé sa rhétorique tonitruante
+et perdu la baguette conductrice de sa foudre, il vaut mieux que
+l'artiste ne vive point avec les Papes.
+
+C'est un pape qui dit de Cellini en plein conclave de cardinaux
+que les lois faites pour tout le monde, l'autorité faite pour tout
+le monde, n'étaient point faites pour des hommes tels que lui.
+Mais ce fut un pape qui jeta Cellini en prison, l'y tint jusqu'à
+ce qu'il devînt malade de rage, si bien qu'il finit par se créer à
+lui-même des visions imaginaires, qu'il vit le soleil entrer tout
+doré dans sa chambre, et en devint si amoureux, qu'il voulut
+s'échapper, qu'il rampa de tour en tour, que l'air de l'aube lui
+donna le vertige, qu'il tomba, s'estropia, fut couvert de feuilles
+de vigne par un vigneron, et transporté dans une charrette auprès
+d'un homme qui, épris de belles choses, eut soin de lui.
+
+Il y a du danger auprès des Papes.
+
+Quant au peuple, que dire de lui, et de son autorité.
+
+On a peut-être assez parlé de lui et de son autorité. Son autorité
+est chose aveugle, sourde, hideuse, grotesque, tragique, amusante,
+sérieuse, et obscène.
+
+Il est impossible à l'artiste de vivre avec le peuple.
+
+Tous les despotes vous achètent. Le peuple vous achète et vous
+abrutit.
+
+Qui lui a parlé d'exercer une autorité?
+
+Il a été fait pour vivre, pour écouter, pour aimer.
+
+On lui a causé un grand dommage. Le peuple s'est défiguré par
+l'imitation de ses inférieurs.
+
+Il a arraché le sceptre au prince. Comment le manierait-il?
+
+Il a pris au Pape sa triple couronne. Comment porterait-il ce
+fardeau?
+
+C'est un clown qui a le coeur brisé. C'est un prêtre dont l'âme
+n'est pas née encore.
+
+Que tous les amants de la Beauté le prennent en pitié. Que le
+peuple, bien qu'il n'aime pas la beauté, s'apitoie sur lui-même.
+Qui lui a donc appris les ruses de la tyrannie?
+
+Il y a bien d'autres choses qu'on pourrait signaler.
+
+On pourrait signaler combien la Renaissance fut grande parce
+qu'elle n'entreprit de résoudre aucun problème social, mais
+qu'elle laissa l'individu se développer dans sa liberté, dans sa
+beauté, dans son naturel, et eut aussi de grands artistes
+originaux, de grands hommes originaux.
+
+On pourrait faire remarquer que Louis XIV par la création de
+l'État moderne, détruisit l'individualisme de l'artiste, fit des
+choses monstrueuses dans leur monotone répétition, méprisables
+dans leur asservissement à la règle, et fit disparaître dans toute
+la France ces belles libertés d'expression qui avaient donné à la
+tradition le charme de la nouveauté, et créé des modes nouveaux,
+avec des formes antiques.
+
+Mais le passé n'est d'aucune importance; le présent n'est d'aucune
+importance. C'est avec l'avenir que nous devons compter. Car le
+passé, c'est ce qu'un homme n'aurait point dû avoir été; le
+présent, c'est ce que l'homme ne devrait point être. L'avenir,
+c'est ce que sont les artistes.
+
+On ne manquera pas de dire qu'un plan tel que celui-ci est
+absolument impraticable et qu'il est en opposition avec la nature
+humaine.
+
+Cela est parfaitement vrai.
+
+Il est impraticable, et il tend à l'opposé de la nature humaine.
+C'est pourquoi il vaut la peine d'être mis à exécution, et c'est
+pourquoi on le propose. Car qu'est-ce qu'un plan praticable?
+
+_Un plan praticable, c'est un plan qui existe déjà ou qui peut
+être mis à exécution dans des conditions qui existent déjà._
+
+Or, c'est précisément à ces conditions déjà existantes que nous en
+voulons, et tout plan qui comporterait ces conditions est vicieux,
+est absurde.
+
+Qu'on le débarrasse des conditions, et la nature humaine changera.
+
+Tout ce qu'on sait de vraiment certain sur la nature humaine,
+c'est qu'elle change. Le changement est le seul attribut que nous
+puissions lui attacher.
+
+Les systèmes qui échouent, ce sont les systèmes fondés sur
+l'immutabilité de la nature humaine, et non sur sa croissance et
+son développement.
+
+L'erreur de Louis XIV consistait à croire que la nature humaine
+serait toujours la même. La conséquence de son erreur a été la
+Révolution française.
+
+Ce résultat était admirable. Rien de plus admirable que les
+résultats produits par les méprises des gouvernements.
+
+Il est à remarquer, en outre, que l'individualisme ne se présente
+pas à l'homme avec de geignantes tirades sur le devoir, qui
+consiste tout simplement en ceci qu'on fait ce que veulent les
+autres, parce qu'ils ont besoin qu'on le fasse. Il dispense
+également de tout cet affreux jargon de sacrifice de soi qui n'est
+en somme qu'un legs des temps de sauvagerie où l'on se mutilait.
+
+_En réalité, il se présente à l'homme sans faire valoir aucune
+légende sur lui. Il sort naturellement, inévitablement de
+l'homme._
+
+C'est le point vers lequel tend tout développement.
+
+C'est l'état hétérogène auquel aboutit la croissance de tout
+organisme. C'est la perfection inhérente à tout mode de vie, et
+vers laquelle tout mode de vie tend d'une vitesse accélérée.
+
+Aussi l'individualisme n'exerce-t-il aucune contrainte sur
+l'homme. Loin de là, il dit à l'homme qu'il ne doit se laisser
+imposer aucune contrainte. Il ne s'évertue pas à forcer les gens
+d'être bons. Il fait que les hommes sont bons quand on leur laisse
+la paix.
+
+L'homme tirera l'individualisme de lui-même. C'est ainsi que
+l'homme développe actuellement l'individualisme. Quand on demande
+si l'individualisme est praticable, c'est comme quand on demande
+si l'évolution est praticable.
+
+_L'évolution est la loi de la vie et il ne s'accomplit
+d'évolution que dans le sens de l'individualisme._
+
+Lorsque cette tendance ne se manifeste pas, c'est qu'on a affaire
+à un cas d'arrêt artificiel de développement, à un cas de maladie,
+à un cas mortel.
+
+L'individualisme sera aussi dépourvu d'égoïsme et d'affection.
+
+On a déjà fait remarquer que l'un des résultats de
+l'extraordinaire tyrannie qu'exerce l'autorité consiste en ce que
+les mots sont violemment détournés de leur sens propre et simple,
+et employés de façon à exprimer le contraire de leur signification
+naturelle.
+
+Ce qui est vrai pour l'art est vrai pour la vie.
+
+De nos jours, on dit qu'un homme est affecté, quand il s'habille
+comme il lui plaît, mais c'est justement en agissant ainsi qu'il
+se montre dans tout son naturel. Sur ces points là, l'affectation
+consiste à s'habiller conformément à la manière de voir des
+autres, manière de voir qui a bien des chances d'être tout à fait
+stupide, étant celle de la majorité.
+
+On dira encore d'un homme qu'il est égoïste, parce qu'il vit à la
+façon qui lui parait la plus favorable au développement complet de
+sa personnalité, lorsqu'il donne pour but essentiel à sa vie ce
+développement. Mais c'est de cette façon-là que tout le monde
+devrait vivre.
+
+_L'égoïsme ne consiste point à vivre comme on le veut, mais à
+demander que les autres conforment leur genre de vie à celui qu'on
+veut suivre._
+
+Le défaut d'égoïsme consiste à laisser les autres vivre à leur
+gré, sans se mêler de leur existence.
+
+L'homme sans égoïsme sera enchanté de voir autour de lui une
+infinie variété de types. Il s'en accommode. Il ne demande pas
+mieux. Il y prend plaisir.
+
+Un homme qui ne pense point à soi, ne pense point du tout.
+
+C'est faire preuve d'un grossier égoïsme, d'exiger de votre voisin
+qu'il pense comme vous, qu'il ait les mêmes opinions. Pourquoi le
+ferait-il? S'il pense, il est très probable qu'il pensera
+autrement que vous. S'il ne pense point, c'est monstrueux d'exiger
+de lui une pensée quelconque.
+
+Une rose rouge n'est point égoïste parce qu'elle veut être une
+rose rouge. Elle serait d'un égoïsme horrible, si elle prétendait
+que toutes les autres fleurs du jardin fussent des roses, et de
+couleur rouge.
+
+Sous l'individualisme, les gens seront parfaitement naturels,
+absolument dépourvus d'égoïsme. Ils connaîtront le sens des mots,
+et ils l'exprimeront dans la liberté et la beauté de leurs
+existences.
+
+Les hommes ne seront pas non plus égotistes comme de nos jours,
+car l'égotiste est celui qui prétend avoir des droits sur les
+autres, l'individualisme ne désirera rien de tel, il n'y saurait
+trouver aucun plaisir.
+
+Quand l'homme aura compris l'individualisme, il comprendra
+également la sympathie et l'exercera librement, spontanément.
+
+Jusqu'à présent, l'homme n'a guère cultivé la sympathie. Il n'a de
+sympathie que pour la douleur, et la sympathie pour la douleur
+n'est pas la forme la plus élevée de sympathie.
+
+_Toute sympathie est un raffinement, mais la sympathie avec la
+souffrance est le moindre des raffinements._
+
+Elle est troublée d'égotisme. Elle est apte à devenir maladive. Il
+y entre une certaine dose de terreur au sujet de notre propre
+sécurité. Nous nous laissons aller à la crainte de devenir pareils
+au lépreux ou à l'aveugle, et d'être privés de tous soins.
+
+En outre, elle nous rétrécit d'une façon curieuse. On devrait
+avoir de la sympathie pour la vie dans sa totalité, et non pas
+seulement pour les fléaux et les maladies de la vie. On devrait en
+avoir pour la joie, la beauté, l'énergie, la santé, la liberté de
+la vie.
+
+Naturellement à mesure qu'elle s'élargit, la sympathie devient
+plus difficile. Elle demande qu'on soit encore moins égoïste.
+
+Chacun peut sympathiser avec les souffrances d'un ami, mais il
+faut être d'une nature bien pure, en somme d'une nature vraiment
+individualiste, pour sympathiser avec la fortune d'un ami. Dans la
+cohue et la lutte entre concurrents pour les places, une telle
+sympathie est évidemment rare, et en même temps très comprimée par
+l'idée immorale de l'uniformité typique, de la soumission à la
+règle, choses si universellement prédominantes, et qui en
+Angleterre ont acquis le plus d'influence nuisible.
+
+De la sympathie pour la douleur, il est certain qu'il y en aura
+toujours. C'est là un des premiers instincts de l'homme. Les
+animaux qui ont de l'individualité, je veux dire les animaux
+supérieurs, ont ce trait commun avec nous. Mais il est bon de se
+rappeler que si la sympathie avec la joie augmente la somme de
+joie qui existe dans le monde, la sympathie avec la douleur ne
+saurait diminuer la somme de la douleur.
+
+Elle rend l'homme plus capable d'endurer le mal, mais le mal
+persiste. La sympathie avec la consomption, ne guérit pas la
+consomption, mais la science la guérit. Et quand le socialisme
+aura résolu le problème de la pauvreté, que la science aura résolu
+le problème de la maladie, le domaine des sentimentalistes se
+rétrécira, et la sympathie de l'homme sera large, saine,
+spontanée.
+
+On aura de la joie à contempler la vie joyeuse des autres.
+
+Car c'est grâce à la joie que l'individualisme de l'avenir se
+développera.
+
+_Le Christ n'a fait aucune tentative pour reconstruire la
+société. En conséquence l'individualisme qu'il prêchait à l'homme
+ne pouvait être réalisé qu'en passant par la douleur ou dans la
+solitude._
+
+Les idéals, que nous devons au Christ, sont ceux de l'homme qui
+abandonne entièrement la société, ou de l'homme qui se refuse
+absolument à la société.
+
+Mais l'homme est sociable par nature. La Thébaïde elle-même finit
+par se peupler et bien que le cénobite réalise sa personnalité,
+celle qu'il réalise ainsi est souvent une personnalité appauvrie.
+
+D'autre part, cette vérité terrible, que la douleur est un mode
+par lequel l'homme peut se réaliser, a exercé sur le monde une
+extraordinaire fascination.
+
+Des parleurs superficiels, des penseurs superficiels, dans les
+chaires et à la tribune, déclament sur l'amour du monde pour le
+plaisir, et geignent contre ce fait. Mais il est rare de trouver
+dans l'histoire du monde qu'il se soit donné pour idéal la joie et
+la beauté.
+
+Le culte, qui a le plus dominé le monde, c'est celui de la
+souffrance.
+
+Le moyen-âge avec ses saints et ses martyrs, son amour de la
+souffrance cherchée, sa furieuse passion de se faire des
+blessures, de s'entailler avec des couteaux, de se déchirer à
+coups de verges, le moyen-âge, c'est le vrai christianisme, et le
+Christ médiéval, c'est le Christ véritable.
+
+Quand l'aube de la Renaissance parut sur le monde, et qu'elle lui
+offrit les idéals nouveaux de la beauté dans la vie, et de la joie
+de vivre, les hommes cessèrent de comprendre le Christ.
+
+L'art lui-même nous le montre.
+
+Les peintres de la Renaissance nous représentent le Christ comme
+un enfant qui joue avec un autre enfant dans un palais ou un
+jardin, ou se renversant dans les bras de sa mère pour lui
+sourire, pour sourire à une fleur, à un brillant oiseau, ou bien
+encore comme une noble et imposante figure qui parcourt
+majestueusement le monde, ou comme un personnage surnaturel, qui
+dans une sorte de cage, surgit de la mort dans la vie.
+
+Même quand ils le peignent crucifié, ils le représentent comme un
+dieu de beauté auquel de méchants hommes ont infligé la
+souffrance.
+
+Mais il ne les absorbait pas beaucoup.
+
+Ce qu'ils représentaient avec plaisir, c'étaient les hommes et les
+femmes qu'ils admiraient. Ils se plaisaient à montrer tout le
+charme de ce globe enchanteur.
+
+Ils firent beaucoup de tableaux religieux; et même ils en firent
+beaucoup trop. La monotonie du type et du sujet est chose
+fatigante; elle nuisit à l'art. Elle était imputable à l'autorité
+que le public exerçait dans les choses d'art, et on doit la
+déplorer. Mais ils ne mettaient point leur âme dans le sujet.
+
+Raphaël fut un grand artiste quand il fit le portrait du pape.
+Lorsqu'il peignait ses Madones et ses Christs enfants, il n'était
+plus du tout un grand artiste.
+
+Le Christ n'avait rien à dire à la Renaissance.
+
+Elle était merveilleuse parce qu'elle apportait un idéal différent
+du sien.
+
+Aussi devons-nous recourir à l'art médiéval pour trouver la
+représentation du véritable Christ.
+
+Il y figure comme un homme mutilé, abîmé de coups, un homme sur
+lequel les regards n'ont point de plaisir à se porter, parce que
+la beauté est une joie, un homme qui n'est point vêtu richement,
+parce que c'est là aussi une joie. C'est un mendiant qui a une âme
+admirable. C'est un lépreux dont l'âme est divine. Il ne lui faut
+ni propriété ni santé. C'est un dieu qui atteint à la perfection
+par la souffrance.
+
+L'évolution de l'homme est lente. L'injustice des hommes est
+grande. Il était nécessaire que la douleur fût mise au premier
+rang comme mode de réalisation de soi-même.
+
+De nos jours encore, la mission du Christ est nécessaire.
+
+Personne, dans la Russie Moderne, n'eût pu réaliser sa perfection
+autrement que par la souffrance. Un petit nombre d'artistes russes
+se sont individualisés dans l'Art, dans une fiction qui est
+médiévale par le caractère, parce que la note qui y domine, est le
+développement des hommes grâce à la souffrance. Mais pour ceux qui
+ne sont pas des artistes et pour lesquels il n'y a pas d'autre
+genre de vie que celui de la réalité, la douleur est la seule
+porte qui s'ouvre vers la perfection.
+
+Un Russe, qui se trouve heureux sous le système actuel de
+gouvernement qui règne en Russie, doit croire ou bien que l'homme
+n'a pas d'âme, ou bien que s'il en a une, elle ne vaut pas la
+peine d'évoluer.
+
+Un nihiliste, qui rejette toute autorité, parce qu'il sait que
+toute autorité est mauvaise, et qui fait bon accueil à la
+souffrance, parce que grâce à elle, il réalise sa personnalité,
+est un véritable chrétien.
+
+Pour lui, l'idéal chrétien est une vérité.
+
+Et pourtant le Christ ne se révolta point contre les autorités.
+
+Il reconnaissait l'autorité de l'empereur dans l'Empire Romain, et
+lui payait tribut. Il supportait l'autorité spirituelle de
+l'Église juive, et se refusait à repousser la violence par la
+violence.
+
+Comme je l'ai dit plus haut, il n'avait aucun plan pour la
+reconstruction de la société.
+
+Mais le monde moderne a des plans.
+
+Il compte en finir avec la pauvreté et les souffrances qu'elle
+amène. Il espère en finir avec la douleur, et les maux qu'amène la
+douleur. Il s'en rapporte au socialisme et à la science; il compte
+sur leurs méthodes.
+
+Le but auquel il tend, c'est un individualisme s'exprimant par la
+joie. Cet individualisme sera plus large, plus complet, plus
+attrayant que ne l'aura jamais été aucun individualisme.
+
+La douleur n'est point le but ultime de la perfection. Ce n'est
+qu'une chose provisoire, une protestation. Elle ne vise que des
+milieux mauvais, insalubres, injustes.
+
+Quand le mal, la maladie, l'injustice auront été écartés, elle
+cessera d'avoir une place. Elle aura accompli sa tâche.
+
+Ce fut une tâche considérable. Mais elle est presque entièrement
+achevée, et sa sphère diminue de jour en jour.
+
+Et l'homme ne manquera pas de s'en apercevoir.
+
+_En effet, ce qu'a cherché l'homme, c'est non pas la souffrance,
+ni le plaisir, c'est simplement la vie._
+
+L'homme s'est efforcé de vivre d'une manière intense, complète,
+parfaite. Quand il pourra le faire sans imposer de contrainte à
+autrui, sans jamais en subir, quand toutes ses facultés actives
+lui seront d'un exercice agréable, il sera plus sain, plus
+vigoureux, plus civilisé, plus lui-même. Le plaisir est la pierre
+de touche de la nature, son signe d'approbation. Lorsque l'homme
+est heureux, il est en harmonie avec lui-même et avec ce qui
+l'entoure.
+
+Le nouvel individualisme, auquel travaille, qu'il le veuille ou
+non, le socialisme, sera l'harmonie parfaite.
+
+Il sera ce que les Grecs ont poursuivi, mais n'ont pu atteindre
+que dans le domaine de la pensée, parce qu'ils avaient des
+esclaves et les nourrissaient.
+
+Il sera ce que la Renaissance a cherché, mais n'a pu réaliser
+complètement que dans l'art, parce qu'on y avait des esclaves et
+qu'on les laissait mourir de faim.
+
+Il sera complet, et par lui, tout l'homme arrivera à sa
+perfection.
+
+Le nouvel Individualisme est le nouvel Hellénisme.
+
+FIN
+
+
+
+ [1] _Le Portrait de Monsieur W. H._ a paru en juillet
+1889 dans le _Blackwood's Edinburgh magazine_. C'était,
+paraît-il, le canevas d'une étude complète, à un point de
+vue neuf, sur les sonnets de Shakespeare. Le manuscrit de
+ce travail beaucoup plus étendu a existé: selon M. Thomas
+Seccombe, il a été dérobé en 1893 chez Oscar Wilde en
+même temps que le manuscrit du drame _A Florentine
+tragedy_.
+ _Le Portrait de Monsieur W. H._ a été plusieurs fois
+réédité en Angleterre et en Amérique (1901-1905).
+ Cette plaquette a été traduite en allemand.
+ [2] Macpherson est l'éditeur et le _forgeur _des
+prétendus _Poèmes_ d'Ossian qui ont fait les délices de
+nos grands-pères à qui il n'aurait pas fallu parler de leur
+dieu avec ce dédain. _(Note du traducteur.)_
+ [3] Ireland (William Henry, 1777-1835) prétendit avoir
+trouvé des manuscrits inédits de Shakespeare qu'il publia à
+partir de 1795. Il finit par avouer son invention. (_Note du
+traducteur.)_
+ [4] Chatterton (Thomas, 1752-1770) mit au jour _des
+_poèmes qu'il attribuait à Rowley et qui soulevèrent
+d'interminables polémiques. _(Note du traducteur.)_
+ [5] Penhurst dans le Kent, château ayant appartenu
+aux Sydney. _(Note du traducteur.)_
+ [6] William Herbert, troisième comte de Pembroke,
+(1580-1630), célèbre par son goût pour les lettres, héritage
+de sa mère et de son oncle Philippe Sydney. Il fut l'ami de
+Massinger, de Ben Jonson, de Chapman et de Shakespeare.
+_(Note du traducteur.)_
+ [7] Mary Fitton, fille d'honneur de la reine Elisabeth,
+devenue en 1600 la maîtresse du jeune comte de
+Pembroke, dont elle eut un fils. L'hypothèse, qui le mêle au
+mystère des Sonnets, est moins généralement admise que
+celle qui fait jouer le rôle capital à William Herbert. (_Note
+du traducteur_.)
+ [8] Francis Meres (1565-16471, auteur du Discours
+comparatif _de nos poètes anglais _avec les _poètes grecs,
+latins et italiens _(1598) où il fournit la liste des œuvres de
+Shakespeare. (_Note du traducteur)._
+ [9] Voici le texte de la dédicace des Sonnets. Je copie la
+disposition typographique et traduis le plus littéralement
+possible.
+ To
+ The only begetter of these ensuing sonnets
+ Mr W. H.
+ _All_ Happiness
+ and
+ That Eternity promised by our ever living poet
+ _Wisheth_
+ The well Wishing adventurer
+ In setting forth.
+ T. T.
+ À l'unique acquéreur des sonnets ci-après, monsieur
+W. H. .tout bonheur et cette éternité que lui promit notre
+poète immortel, souhaite le très sincère vœu de celui qui
+hasarde cette publication, T. T. (Thomas Thorpe).
+ Si l'on place la virgule après _Wisheth, _le sens est
+ainsi modifié:
+ À l'unique acquéreur des sonnets ci après, monsieur
+W. H. souhaite tout bonheur et cette éternité que lui
+promit notre poète immortel. Le bien sincère aventureur
+de cette publication, T. T.
+ Thomas Thorpe était l'éditeur des _Sonnets. _(_Note
+du traducteur._)
+ [10] Georges Chapman (1557-1534) contemporain de
+Shakespeare, remis en honneur par Algernon C. Swinburne
+et réédité en 1873. (_Note du traducteur,)_
+ [11] Ou ont pris mon Hughes. _(Note du traducteur.)_
+ [12] Sonnet XX, 8.
+ [13] Sonnet CIX, 14.
+ [14] Sonnet VIII, 1.
+ [15] Sonnet XXVI, 1.
+ [16] Sonnet 1, 10.
+ [17] Sonnet XXII, 6.
+ [18] Sonnet CXXVI, 9.
+ [19] Sonnet II, 3.
+ [20] Sonnet XCV, 1.
+ [21] Christophe Marlowe (1564-1593). Voir l'excellente
+étude de Félix Rabbe préfaçant sa traduction du _Théâtre.
+_Stock, éditeur. (_Note du traducteur.)_
+ [22] Henry-Julius de Brunswick (1589-1613), fils du
+troisième duc de Brunswick-Wolfenbuttel, prince lettré,
+auteur de deux drames en prose, grand bâtisseur de
+châteaux et grand dépensier. _(Note du Traducteur.)_
+ [23] P. Oudry, peintre français inconnu, est l'auteur
+d'un portrait de Marie Stuart qui figure à la National
+Gallery. _(Note du traducteur.)_.
+ [24] Cette nouvelle, parue pour la première fois en
+1891 à la suite de l'édition originale du _Crime de lord
+Arthur Savile, _a été réimprimée pour une circulation
+privée depuis la mort d'Oscar Wilde.
+ [25] Auteurs des _Phantasms of the living_, traduit en
+français par L. Marilliev, avec préface de Charles Ribot
+sous le titre _les hallucinations télépathiques_, 1891.
+_(Note du traducteur.)_
+ [26] Longfelow a publié le _Squelette dans sa
+cuirasse_, poésie, inspirée par la découverte à Newport
+d'un squelette cuirassé. _(Note du traducteur.)_
+ [27] Un _clam-bake_ est un plat de cuisine improvisé
+sur des pierres dans un pique-nique. On mélange pour
+obtenir cette tourte toute espèce d'ingrédients. (Note du
+Traducteur.)
+ [28] Cette nouvelle, publiée en 1891 à la suite du
+_Crime de lord Arthur Savile_, a été réimprimée pour une
+circulation privée depuis la mort d'Oscar Wilde.
+ [29] Publiée, pour la première fois en 1891 à la suite du
+_Crime de lord Arthur Savile_, cette nouvelle a été
+réimprimée pour une circulation privée depuis la mort
+d'Oscar Wilde.
+ [30] Ruff est l'auteur du Guide du Turf. _(Note du
+traducteur.)_
+ [31] The Museum. Bailey est mort en 1823. _(Note du
+traducteur.)_
+ [32] L'expression _grand dieux_ est erronée. Mais il
+est impossible de savoir si le traducteur voulait écrire
+_grand Dieu_ ou _grands Dieux_. [Note du correcteur]
+ [33] Publiés au complet pour la première fois dans la
+_Fortnightly Review_ de juillet 1894, les _Poèmes en
+prose_ ont été réimprimés plusieurs fois en Amérique et à
+Paris (1904-1906).
+ _La Maison du Jugement_ et le _Disciple_ furent
+publiés isolément, dès 1893, dans _The Spirit Lamp_
+d'Oxford.
+ [34] Cette étude a été insérée dans la _Fortnightly
+Review_ en février 1891, réimprimée en 1891 à New-York
+et en Angleterre en 1895 en une édition non mise dans le
+commerce, et quatre fois rééditée depuis la mort d'Oscar
+Wilde.
+ Il en existe une traduction allemande récente.
+ [35] Allusion à l'allégorie de la caverne dans _La
+République_, livre VII.
+ [36] _La Critique et l'art_. Cette étude fait partie du
+volume _Intentions_, si bien traduit par M. J.-J. Renaud,
+(Stock, éditeur), p. 98. Elle avait paru pour la première fois
+dans la _Nineteenth Century_ en juillet. 1890 et en
+volume l'année suivante.
+ [37] Dans l'_Evangile_ ce n'est pas l'amour adultère
+qui est intense et admirable, c'est l'amour de la pécheresse
+pour Jésus. (_Note du traducteur._)
+
+
+
+
+
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ https://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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