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+The Project Gutenberg EBook of Promenades et intérieurs, by François Coppée
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Promenades et intérieurs
+
+Author: François Coppée
+
+Release Date: March 11, 2005 [EBook #15324]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROMENADES ET INTÉRIEURS ***
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+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
+at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader
+format, eReader format and Acrobat Reader format.
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+François Coppée
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+PROMENADES ET INTÉRIEURS
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+(1842-1908)
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+
+Table des matières
+
+I
+Promenades et Intérieurs
+II
+Mon père
+Compliment
+Morceau à quatre mains
+Adagio
+L'amazone
+Ritournelle
+La ferme
+La cueillette des cerises
+Le rêve du poète
+La mémoire
+Réponse
+À un ange gardien
+Romance
+Lettre
+Février
+Avril
+Mai
+Juin
+Août
+Décembre
+III
+En faction
+Le chien perdu
+Tableau rural
+Croquis de banlieue
+Cheval de Renfort
+Au bord de la Marne
+Rythme des vagues
+Matin d'octobre
+Musée de marine
+Nostalgie parisienne
+IV
+À mes jeunes camarades, aux équipiers du Club nautique de Chatou
+Écrit sur l'Album des Chats d'Henriette Ronner
+
+
+
+
+
+I
+
+
+Promenades et Intérieurs
+Lecteur, à toi ces vers, graves historiens
+De ce que la plupart appelleraient des riens.
+Spectateur indulgent qui vis ainsi qu'on rêve,
+Qui laisses s'écouler le temps et trouves brève
+Cette succession de printemps et d'hivers,
+Lecteur mélancolique et doux, à toi ces vers!
+Ce sont des souvenirs, des éclairs, des boutades,
+Trouvés au coin de l'âtre ou dans mes promenades,
+Que je te veux conter par le droit bien permis
+Qu'ont de causer entre eux deux paisibles amis.
+
+* * * * *
+
+Prisonnier d'un bureau, je connais le plaisir
+De goûter, tous les soirs, un moment de loisir.
+Je rentre lentement chez moi, je me délasse
+Aux cris des écoliers qui sortent de la classe;
+Je traverse un jardin, où j'écoute, en marchant,
+Les adieux que les nids font au soleil couchant,
+Bruit pareil à celui d'une immense friture.
+Content comme un enfant qu'on promène en voiture,
+Je regarde, j'admire, et sens avec bonheur
+Que j'ai toujours la foi naïve du flâneur.
+
+* * * * *
+
+C'est vrai, j'aime Paris d'une amitié malsaine;
+J'ai partout le regret des vieux bords de la Seine.
+Devant la vaste mer, devant les pics neigeux,
+Je rêve d'un faubourg plein d'enfance et de jeux,
+D'un coteau tout pelé d'où ma Muse s'applique
+À noter les tons fins d'un ciel mélancolique,
+D'un bout de Bièvre, avec quelques champs oubliés,
+Où l'on tend une corde aux troncs des peupliers
+Pour y faire sécher la toile et la flanelle,
+Ou d'un coin pour pêcher dans l'île de Grenelle.
+
+* * * * *
+
+J'adore la banlieue avec ses champs en friche
+Et ses vieux murs lépreux, où quelque ancienne affiche
+Me parle de quartiers dès longtemps démolis.
+Ô vanité! Le nom du marchand que j'y lis
+Doit orner un tombeau dans le Père-Lachaise.
+Je m'attarde. Il n'est rien ici qui ne me plaise,
+Même les pissenlits frissonnant dans un coin.
+Et puis, pour regagner les maisons déjà loin,
+Dont le couchant vermeil fait flamboyer les vitres,
+Je prends un chemin noir semé d'écailles d'huîtres.
+
+* * * * *
+
+Le soir, au coin du feu, j'ai pensé bien des fois
+À la mort d'un oiseau, quelque part, dans les bois.
+Pendant les tristes jours de l'hiver monotone,
+Les pauvres nids déserts, les nids qu'on abandonne,
+Se balancent au vent sur un ciel gris de fer.
+Oh! comme les oiseaux doivent mourir l'hiver!
+Pourtant, lorsque viendra le temps des violettes,
+Nous ne trouverons pas leurs délicats squelettes
+Dans le gazon d'avril, où nous irons courir.
+Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir?[1]
+
+* * * * *
+
+N'êtes-vous pas jaloux en voyant attablés,
+Dans un gai cabaret entre deux champs de blés,
+Les soirs d'été, des gens du peuple sous la treille?
+Moi, devant ces amants se parlant à l'oreille
+Et que ne gêne pas le père, tout entier
+À l'offre d'un lapin que fait le gargotier,
+Devant tous ces dîneurs, gais de la nappe mise,
+Ces joueurs de bouchon en manches de chemise,
+Coeurs satisfaits pour qui les dimanches sont courts,
+J'ai regret de porter du drap noir tous les jours.
+
+* * * * *
+
+Vous en rirez. Mais j'ai toujours trouvé touchants
+Ces couples de pioupious qui s'en vont par les champs,
+Côte à côte, épluchant l'écorce de baguettes
+Qu'ils prirent aux bosquets des prochaines guinguettes.
+Je vois le sous-préfet présidant le bureau,
+Le paysan qui tire un mauvais numéro,
+Les rubans au chapeau, le sac sur les épaules,
+Et les adieux naïfs, le soir, auprès des saules,
+À celle qui promet de ne pas oublier
+En s'essuyant les yeux avec son tablier.
+
+* * * * *
+
+Un rêve de bonheur qui souvent m'accompagne,
+C'est d'avoir un logis donnant sur la campagne,
+Près des toits, tout au bout du faubourg prolongé,
+Où je vivrais ainsi qu'un ouvrier rangé.
+C'est là, me semble-t-il, qu'on ferait un bon livre.
+En hiver, l'horizon des coteaux blancs de givre;
+En été, le grand ciel et l'air qui sent les bois;
+Et les rares amis, qui viendraient quelquefois
+Pour me voir, de très loin, pourraient me reconnaître,
+Jouant du flageolet, assis à ma fenêtre.
+
+* * * * *
+
+Quand sont finis le feu d'artifice et la fête,
+Morne comme une armée après une défaite,
+La foule se disperse. Avez-vous remarqué
+Comme est silencieux ce peuple fatigué?
+Ils s'en vont tous, portant de lourds enfants qui geignent,
+Tandis qu'en infectant des lampions s'éteignent.
+On n'entend que le rythme inquiétant des pas;
+Le ciel est rouge; et c'est sinistre, n'est-ce pas?
+Ce fourmillement noir dans ces étroites rues
+Qu'assombrit le regret des splendeurs disparues!
+
+* * * * *
+
+C'est un boudoir meublé dans le goût de l'Empire,
+Jaune, tout en velours d'Utrecht. On y respire
+Le charme un peu vieillot de l'Abbaye-aux-Bois:
+Croix d'honneur sous un verre et petits meubles droits,
+Deux portraits, -- une dame en turban qui regarde
+Un pompeux colonel des lanciers de la garde
+En grand costume, peint par le baron Gérard, --
+Plus une harpe auprès d'un piano d'Érard,
+Qui dut accompagner bien souvent, j'imagine,
+Ce qu'Alonzo disait à la tendre Imogine.
+
+* * * * *
+
+Champêtres et lointains quartiers, je vous préfère
+Sans doute par les nuits d'été, quand l'atmosphère
+S'emplit de l'odeur forte et tiède des jardins;
+Mais j'aime aussi vos bals en plein vent d'où, soudains,
+S'échappent les éclats de rire à pleine bouche,
+Les polkas, le hochet des cruchons qu'on débouche,
+Les gros verres trinquant sur les tables de bois,
+Et, parmi le chaos des rires et des voix
+Et du vent fugitif dans les ramures noires,
+Le grincement rythmé des lourdes balançoires.
+
+* * * * *
+
+Le Grand-Montrouge est loin, et le dur charretier
+A mené sa voiture à Paris, au chantier,
+Pleine de lourds moellons, par les chemins de boue;
+Et voici que, marchant à côté de la roue,
+Il revient, écoutant, de fatigue abreuvé,
+Le pas de son cheval qui frappe le pavé.
+Et moi, j'envie, au fond de mon coeur, ce pauvre homme;
+Car lui, du moins, il a bon appétit, bon somme,
+Il vit sa rude vie ainsi qu'un animal,
+Et l'automne qui vient ne lui fait pas de mal.
+
+* * * * *
+
+J'écris près de la lampe. Il fait bon. Rien ne bouge.
+Toute petite, en noir, dans le grand fauteuil rouge,
+Tranquille auprès du feu, ma vieille mère est là;
+Elle songe sans doute au mal qui m'exila
+Loin d'elle, l'autre hiver, mais sans trop d'épouvante,
+Car je suis sage et reste au logis, quand il vente.
+Et puis, se souvenant qu'en octobre la nuit
+Peut fraîchir, vivement et sans faire de bruit,
+Elle met une bûche au foyer plein de flammes.
+Ma mère, sois bénie entre toutes les femmes!
+
+* * * * *
+
+Volupté des parfums! -- Oui, toute odeur est fée.
+Si j'épluche, le soir, une orange échauffée,
+Je rêve de théâtre et de profonds décors;
+Si je brûle un fagot, je vois, sonnant leurs cors,
+Dans la forêt d'hiver les chasseurs faire halte;
+Si je traverse enfin ce brouillard que l'asphalte
+Répand, infect et noir, autour de son chaudron,
+Je me crois sur un quai parfumé de goudron,
+Regardant s'avancer, blanche, une goélette
+Parmi les diamants de la mer violette.
+
+* * * * *
+
+Noces du samedi! noces où l'on s'amuse,
+Je vous rencontre au bois où ma flâneuse Muse
+Entend venir de loin les cris facétieux
+Des femmes en bonnet et des gars en messieurs
+Qui leur donnent le bras en fumant un cigare,
+Tandis qu'en un bosquet le marié s'égare,
+Souvent imberbe et jeune, ou parfois mûr et veuf,
+Et tout fier de sentir sur sa manche en drap neuf,
+Chef-d'oeuvre d'un tailleur-concierge de Montrouge,
+Sa femme, en robe blanche, étaler sa main rouge.
+
+* * * * *
+
+L'école. Des murs blancs, des gradins noirs, et puis
+Un christ en bois orné de deux rameaux de buis.
+La soeur de charité, rose sous sa cornette,
+Fait la classe, tenant sous son regard honnête
+Vingt fillettes du peuple en simple bonnet rond.
+La bonne soeur! Jamais on ne lit sur son front
+L'ennui de répéter les choses cent fois dites!
+Et, sur les premiers bancs, où sont les plus petites,
+Elle ne veut pas voir tous les yeux épier
+Un hanneton captif marchant sur du papier.
+
+* * * * *
+
+Depuis que son garçon est parti pour la guerre,
+La veuve met les deux couverts comme naguère,
+Sert la soupe, remplit un grand verre de vin,
+Puis, sur le seuil, attend qu'un envoyé divin,
+Un pauvre, passe là pour qu'elle le convie.
+Il en vient tous les jours. Donc son fils est en vie,
+Et la vieille maman prend sa peine en douceur.
+Mais l'épicier d'en face est un libre penseur
+Et songe: -- «Peut-on croire à de telles grimaces?
+Les superstitions abrutissent les masses.»
+
+* * * * *
+
+Il a neigé la veille et, tout le jour, il gèle.
+Le toit, les ornements de fer et la margelle
+Du puits, le haut des murs, les balcons, le vieux banc,
+Sont comme ouatés, et, dans le jardin, tout est blanc.
+Le grésil a figé la nature, et les branches
+Sur un doux ciel perlé dressent leurs gerbes blanches.
+Mais regardez. Voici le coucher de soleil.
+À l'occident plus clair court un sillon vermeil.
+Sa soudaine lueur féerique nous arrose,
+Et les arbres d'hiver semblent de corail rose.
+
+* * * * *
+
+De la rue on entend sa plaintive chanson.
+Pâle et rousse, le teint plein de taches de son,
+Elle coud, de profil, assise à sa fenêtre.
+Très sage et sachant bien qu'elle est laide peut-être,
+Elle a son dé d'argent pour unique bijou.
+Sa chambre est nue, avec des meubles d'acajou.
+Elle gagne deux francs, fait de la lingerie
+Et jette un sou quand vient l'orgue de Barbarie.
+Tous les voisins lui font leur bonjour le plus gai
+Qui leur vaut son petit sourire fatigué.
+
+* * * * *
+
+Dans ces bals qu'en hiver les mères de famille
+Donnent à des bourgeois pour marier leur fille,
+En faisant circuler assez souvent, pas trop,
+Les petits-fours avec les verres de sirop,
+Presque toujours la plus jolie et la mieux mise,
+Celle qui plaît et montre une grâce permise,
+Est sans dot, -- voulez-vous en tenir le pari? --
+Et ne trouvera pas, pauvre enfant, un mari.
+Et son père, officier en retraite, pas riche,
+Dans un coin, fait son whist à quatre sous la fiche.
+
+* * * * *
+
+Comme à cinq ans on est une grande personne,
+On lui disait parfois: «Prends ton frère, mignonne,»
+Et, fière, elle portait dans ses bras le bébé,
+Quels soins alors! L'enfant n'était jamais tombé.
+Très grave, elle jouait à la petite mère.
+Hélas! le nouveau-né fut un ange éphémère.
+On prit sur son berceau mesure d'un cercueil;
+Et la soeur de cinq ans a des habits de deuil,
+Ne parle ni ne joue et, très préoccupée,
+Se dit: «Je n'aime plus maintenant ma poupée.»
+
+* * * * *
+
+Je rêve, tant Paris m'est parfois un enfer,
+D'une ville très calme et sans chemin de fer,
+Où, chez le sous-préfet, en vieux garçon affable,
+Je lirais, au dessert, mon épître ou ma fable.
+On se dirait tout bas, comme un mignon péché,
+Un quatrain très mordant que j'aurais décoché.
+Là, je conserverais de vagues hypothèques.
+On voudrait mon avis pour les bibliothèques;
+Et j'y rétablirais, disciple consolé,
+Nos maîtres, Esménard, Lebrun, Chênedollé.
+
+* * * * *
+
+Assis, les pieds pendants, sous l'arche du vieux pont,
+Et sourd aux bruits lointains à qui l'écho répond,
+Le pêcheur suit des yeux le petit flotteur rouge.
+L'eau du fleuve pétille au soleil. Rien ne bouge.
+Le liège soudain fait un plongeon trompeur,
+La ligne saute. -- Avec un hoquet de vapeur
+Passe un joyeux bateau tout pavoisé d'ombrelles;
+Et, tandis que les flots apaisent leurs querelles,
+L'homme, un instant tiré de son rêve engourdi,
+Met une amorce neuve et songe: -- Il est midi.
+
+* * * * *
+
+Malgré ses soixante ans, le joyeux invalide
+Sur sa jambe de bois est encore solide.
+Quand il touche l'argent de sa croix, un beau soir,
+Il s'en va, son repas serré dans un mouchoir,
+Et, vers le Champ de Mars, entraîne à la barrière,
+Un conscrit, le bonnet de police en arrière;
+Et là, plein d'abandon, vers le pousse-café,
+Son bâton à la main, le bonhomme échauffé
+Conte au jeune soldat et lui rend saisissable
+La bataille d'Isly qu'il trace sur le sable.
+
+* * * * *
+
+De même que Rousseau jadis fondait en pleurs
+À ces seuls mots: «Voilà de la pervenche en fleurs,»
+Je sais tout le plaisir qu'un souvenir peut faire.
+Un rien, l'heure qu'il est, l'état de l'atmosphère,
+Un battement de coeur, un parfum retrouvé,
+Me rendent un bonheur autrefois éprouvé.
+C'est fugitif, pourtant la minute est exquise.
+Et c'est pourquoi je suis très heureux à ma guise
+Lorsque, dans le quartier que je sais, je puis voir
+Un calme ciel d'octobre, à cinq heures du soir.
+
+* * * * *
+
+Le printemps est charmant dans le Jardin des Plantes.
+Les cris des animaux, les odeurs violentes
+Des arbres et des fleurs exotiques dans l'air,
+Cette création, sous un ciel pur et clair,
+Tout cela fait penser au paradis terrestre;
+Et tout en écoutant, sous un sapin alpestre,
+Le grondement profond des lions en courroux,
+On regarde, devant les naïfs tourlourous,
+Tendant la trompe, avec ses airs de gros espiègle,
+L'éléphant engloutir les nombreux pains de seigle.
+
+* * * * *
+
+En plein soleil, le long du chemin de halage,
+Quatre percherons blancs, vigoureux attelage,
+Tirent péniblement, en butant du sabot,
+Le lourd bateau qui fend l'onde de l'étambot;
+Près d'eux, un charretier marche dans la poussière.
+La main au gouvernail, sur le pont, à l'arrière,
+N'écoutant pas claquer le brutal fouet de cuir,
+Et regardant la rive et les nuages fuir,
+Fume le marinier, sans se fouler la rate.
+-- «Le peuple et le tyran!» me dit un démocrate.
+
+
+* * * * *
+
+Près du rail, où souvent passe comme un éclair
+Le convoi furieux et son cheval de fer,
+Tranquille, l'aiguilleur vit dans sa maisonnette.
+Par la fenêtre, on voit l'intérieur honnête,
+Tel que le voyageur fiévreux doit l'envier.
+C'est la femme parfois qui se tient au levier,
+Portant sur un seul bras son enfant qui l'embrasse.
+Jetant un sifflement atroce, le train passe
+Devant l'humble logis qui tressaille au fracas.
+Et le petit enfant ne se dérange pas.
+
+* * * * *
+
+L'allée est droite et longue, et sur le ciel d'hiver
+Se dressent hardiment les grands arbres de fer,
+Vieux ormes dépouillés dont le sommet se touche.
+Tout au bout, le soleil, large et rouge, se couche.
+À l'horizon il va plonger dans un moment.
+Pas un oiseau. Parfois un léger craquement
+Dans les taillis déserts de la forêt muette;
+Et là-bas, cheminant, la noire silhouette,
+Sur le globe empourpré qui fond comme un lingot,
+D'une vieille à bâton, ployant sous son fagot.
+
+* * * * *
+
+Hier, sur la grand'route où j'ai passé près d'eux,
+Les jeunes sourds-muets s'en allaient deux par deux,
+Sérieux, se montrant leurs mains toujours actives.
+Un instant j'observai leurs mines attentives
+Et j'écoutai le bruit que faisaient leurs souliers.
+Je restai seul. La brise en haut des peupliers
+Murmurait doucement un long frisson de fête;
+Chaque buisson jetait un trille de fauvette,
+Et les grillons joyeux chantaient dans les bleuets.
+Je penserai souvent aux pauvres sourds-muets.
+
+* * * * *
+
+Comme le champ de foire est désert, la baraque
+N'est pas ouverte, et sur son perchoir, le macaque
+Cligne ses yeux méchants et grignote une noix
+Entre la grosse caisse et le chapeau chinois;
+Et deux bons paysans sont là, bouche béante,
+Devant la toile peinte où l'on voit la géante,
+Telle qu'elle a paru jadis devant les cours,
+Soulevant décemment ses jupons un peu courts
+Pour qu'on ne puisse pas supposer qu'elle triche,
+Et montrant son mollet à l'empereur d'Autriche.
+
+* * * * *
+
+J'écris ces vers, ainsi qu'on fait des cigarettes,
+Pour moi, pour le plaisir; et ce sont des fleurettes
+Que peut-être il valait bien mieux ne pas cueillir;
+Car cette impression qui m'a fait tressaillir,
+Ce tableau d'un instant rencontré sur ma route,
+Ont-ils un charme enfin pour celui qui m'écoute?
+Je ne le connais pas. Pour se plaire à ceci,
+Est-il comme moi-même un rêveur endurci?
+Ne peut-il se fâcher qu'on lui prête ce rôle?
+-- Fi donc! lecteur, tu lis par-dessus mon épaule.
+
+
+II
+
+
+Mon père
+
+Tenez, lecteur! -- souvent, tout seul, je me promène
+Au lieu qui fut jadis la barrière du Maine.
+C'est laid, surtout depuis le siège de Paris.
+On a planté d'affreux arbustes rabougris
+Sur ces longs boulevards où naguère des ormes
+De deux cents ans croisaient leurs ramures énormes.
+Le mur d'octroi n'est plus; le quartier se bâtit.
+Mais c'est là que jadis, quand j'étais tout petit,
+Mon père me menait, enfant faible et malade,
+Par les couchants d'été faire une promenade.
+C'est sur ces boulevards déserts, c'est dans ce lieu
+Que cet homme de bien, pur, simple et craignant Dieu,
+Qui fut bon comme un saint, naïf comme un poète,
+Et qui, bien que très pauvre, eut toujours l'âme en fête,
+Au fond d'un bureau sombre après avoir passé
+Tout le jour, se croyant assez récompensé
+Par la douce chaleur qu'au coeur nous communique
+La main d'un dernier-né, la main d'un fils unique,
+C'est là qu'il me menait. Tous deux nous allions voir
+Les longs troupeaux de boeufs marchant vers l'abattoir,
+Et quand mes petits pieds étaient assez solides,
+Nous poussions quelquefois jusques aux Invalides,
+Où, mêlés aux badauds descendus des faubourgs,
+Nous suivions la retraite et les petits tambours.
+Et puis enfin, à l'heure où la lune se lève,
+Nous prenions pour rentrer la route la plus brève;
+On montait au cinquième étage, lentement;
+Et j'embrassais alors mes trois soeurs et maman,
+Assises et cousant auprès d'une bougie.
+-- Eh bien, quand m'abandonne un instant l'énergie,
+Quand m'accable par trop le spleen décourageant,
+Je retourne, tout seul, à l'heure du couchant,
+Dans ce quartier paisible où me menait mon père;
+Et du cher souvenir toujours le charme opère.
+Je songe à ce qu'il fit, cet homme de devoir,
+Ce pauvre fier et pur, à ce qu'il dut avoir
+De résignation patiente et chrétienne
+Pour gagner notre pain, tâche quotidienne,
+Et se priver de tout, sans se plaindre jamais.
+-- Au chagrin qui me frappe alors je me soumets,
+Et je sens remonter à mes lèvres surprises
+Les prières qu'il m'a dans mon enfance apprises.
+
+
+Compliment
+
+Tous ces jours-ci, mes chers lecteurs, je désirais,
+Tel un petit garçon qui, frisé tout exprès,
+Présente son rouleau noué d'un ruban rose,
+Vous offrir un joli compliment -- vers ou prose --
+Pour l'an qui, cette nuit, naquit et commença.
+Mais, quand j'étais enfant -- oh! pas plus haut que ça! --
+Dans ce genre déjà je n'ai pas fait merveille.
+Le texte qu'à l'école on nous donnait, la veille,
+Et qu'il fallait, le soir, au logis copier,
+M'effrayait. J'ai noirci, depuis, bien du papier;
+Mais c'étaient mes débuts dans la littérature.
+Ces phrases, réclamant ma plus belle écriture,
+Étaient alors, pour moi, pleines de «mots d'auteur».
+Sur mon grand tabouret, pour être à la hauteur
+Du pupitre, j'avais un Boiste en deux volumes;
+Devant moi, sur la table, un encrier, des plumes,
+Plus un bristol orné d'un beau feston doré
+Et fleuri d'un petit bouquet peinturluré.
+Devant ce grand travail, que j'étais mal à l'aise!
+Fallait-il adopter la bâtarde ou l'anglaise?
+Que faire? Je mouillais ma plume avec effroi;
+Je songeais au tableau du passage Jouffroy,
+Où monsieur Favarger mit trois ans de sa vie,
+Chef-d'oeuvre et dernier mot de la calligraphie,
+Qui montre aux gens, par un tel art humiliés,
+Le «Lion d'Androclès» en «pleins» et «déliés»;
+Et, le dos rond, roulant les yeux, tirant la langue,
+Je transcrivais alors ma petite harangue.
+Pas mal le «Chers parents, à qui je dois le jour».
+Mais, lorsque j'arrivais au «coeur rempli d'amour»,
+Comment écrire «coeur»? «Coeur», un mot difficile!...
+Je m'agitais et, comme un petit imbécile,
+Je me mettais, avec des gestes consternés,
+De l'encre au bout des doigts, de l'encre au bout du nez.
+Alors, j'étais perdu. Les fautes d'orthographe
+Pleuvaient. Je signais mal et ratais mon paraphe,
+Et sur mes beaux souhaits de joie et de santé
+Je laissais choir enfin un monstrueux pâté.
+C'était affreux!
+Pourtant, plein d'une angoisse énorme,
+Le lendemain, avec ce manuscrit informe,
+Quand je me présentais devant mes bons parents,
+Ils prenaient le papier, ouvraient les yeux tout grands,
+S'écriaient: «C'est superbe!» et, sans dédains ni moues,
+Embrassaient tendrement leur fils sur les deux joues.
+Oui, ma page illisible, ils semblaient l'admirer.
+
+Et l'on ouvrait l'armoire, et j'en voyais tirer
+Des trésors, un tambour, un fusil à capsules!
+Et je m'en emparais, joyeux et sans scrupules,
+Ne sachant pas alors -- pour l'enfant tout est beau --
+Pourquoi mon père avait toujours un vieux chapeau
+Et pourquoi la maman, sainte parmi les saintes,
+Portait des gants flétris et des jupes reteintes.
+Aux humbles, comme moi nés dans la pauvreté,
+Je souhaite d'abord avec sincérité,
+Quand la nouvelle année entreprend sa carrière,
+Le pain quotidien de la vieille prière;
+Et puis, pour qu'ils ne soient jamais trop malheureux,
+Je leur souhaite encor de bien s'aimer entre eux.
+Du pain et de l'amour! Tout est là. Le pauvre homme
+N'a vraiment pas le droit de trop se plaindre, en somme,
+Si, du berceau d'osier au cercueil de sapin,
+Toute sa vie, il a de l'amour et du pain.
+Mes honnêtes parents n'eurent pas davantage;
+Mais la bonté régnait dans leur coeur sans partage.
+Des sentiments profonds ils ont connu le prix,
+Et, si je sais aimer, c'est qu'ils me l'ont appris.
+Et tel riche, donnant de splendides étrennes,
+N'éprouve pas leur joie en ces heures sereines,
+Quand ils payaient, ayant épargné quelques sous,
+Mon mauvais compliment par de pauvres joujoux.
+Mes amis, en ce jour qui groupe la famille,
+Si cher que soit le pain, si peu que le feu brille,
+Épanouissez-vous, ne devenez pas durs.
+Quand les enfants viendront vous tendre leurs fronts purs,
+À défaut de cadeaux, comblez-les de caresses.
+Entretenez en eux le foyer des tendresses,
+Comme, en soufflant dessus, on rallume un charbon.
+Le méchant souffre, et presque aucun homme n'est bon
+Que grâce aux souvenirs de son enfance aimée,
+Dont son âme demeure à jamais parfumée.
+
+
+Morceau à quatre mains
+
+Le salon s'ouvre sur le parc
+Où les grands arbres, d'un vert sombre,
+Unissent leurs rameaux en arc
+Sur les gazons qu'ils baignent d'ombre.
+Si je me retourne soudain
+Dans le fauteuil où j'ai pris place,
+Je revois encor le jardin
+Qui se reflète dans la glace;
+Et je goûte l'amusement
+D'avoir, à gauche comme à droite,
+Deux parcs, pareils absolument,
+Dans la porte et la glace étroite.
+Par un jeu charmant du hasard,
+Les deux jeunes soeurs, très exquises,
+Pour jouer un peu de Mozart,
+Au piano se sont assises.
+Comme les deux parcs du décor,
+Elles sont tout à fait pareilles;
+Les quatre mêmes bijoux d'or
+Scintillent à leurs quatre oreilles.
+J'examine autant que je veux,
+Grâce aux yeux baissés sur les touches,
+La même fleur sur leurs cheveux,
+La même fleur sur leurs deux bouches;
+Et parfois, pour mieux regarder,
+Beaucoup plus que pour mieux entendre,
+Je me lève et viens m'accouder
+Au piano de palissandre.
+
+
+Adagio
+
+La rue était déserte et donnait sur les champs.
+Quand j'allais voir l'été les beaux soleils couchants
+Avec le rêve aimé qui partout m'accompagne,
+Je la suivais toujours pour gagner la campagne,
+Et j'avais remarqué que, dans une maison
+Qui fait l'angle et qui tient, ainsi qu'une prison,
+Fermée au vent du soir son étroite persienne,
+Toujours à la même heure, une musicienne
+Mystérieuse, et qui sans doute habitait là,
+Jouait l'adagio de la sonate en _la.
+_Le ciel se nuançait de vert tendre et de rose.
+La rue était déserte; et le flâneur morose
+Et triste, comme sont souvent les amoureux,
+Qui passait, l'oeil fixé sur les gazons poudreux,
+Toujours à la même heure, avait pris l'habitude
+D'entendre ce vieil air dans cette solitude.
+Le piano chantait sourd, doux, attendrissant,
+Rempli du souvenir douloureux de l'absent
+Et reprochant tout bas les anciennes extases.
+Et moi, je devinais des fleurs dans de grands vases,
+Des parfums, un profond et funèbre miroir,
+Un portrait d'homme à l'oeil fier, magnétique et noir,
+Des plis majestueux dans les tentures sombres,
+Une lampe d'argent, discrète, sous les ombres,
+Le vieux clavier s'offrant dans sa froide pâleur,
+Et, dans cette atmosphère émue, une douleur
+Épanouie au charme ineffable et physique
+Du silence, de la fraîcheur, de la musique.
+Le piano chantait toujours plus bas, plus bas.
+Puis, un certain soir d'août, je ne l'entendis pas.
+Depuis, je mène ailleurs mes promenades lentes.
+Moi qui hais et qui fuis les foules turbulentes,
+Je regrette parfois ce vieux coin négligé.
+Mais la vieille ruelle a, dit-on, bien changé:
+Les enfants d'alentour y vont jouer aux billes,
+Et d'autres pianos l'emplissent de quadrilles.
+
+
+L'amazone
+
+Devant le frais cottage au gracieux perron,
+Sous la porte que timbre un tortil de baron,
+Debout entre les deux gros vases de faïence,
+L'amazone, déjà pleine d'impatience,
+Apparaît, svelte et blonde, et portant sous son bras
+Sa lourde jupe, avec un charmant embarras.
+Le fin drap noir étreint son corsage, et le moule;
+Le mignon chapeau d'homme, autour duquel s'enroule
+Un voile blanc, lui jette une ombre sur les yeux.
+La badine de jonc au pommeau précieux
+Frémit entre les doigts de la jeune élégante,
+Qui s'arrête un moment sur le seuil et se gante.
+Agitant les lilas en fleur, un vent léger
+Passe dans ses cheveux et les fait voltiger,
+Blonde auréole autour de son front envolée:
+Et, gros comme le poing, au milieu de l'allée
+De sable roux semé de tout petits galets,
+Le groom attend et tient les deux chevaux anglais.
+Et moi, flâneur qui passe et jette par la grille
+Un regard enchanté sur cette jeune fille,
+Et m'en vais sans avoir même arrêté le sien,
+J'imagine un bonheur calme et patricien,
+Où cette noble enfant me serait fiancée;
+Et déjà je m'enivre à la seule pensée
+Des clairs matins d'avril où je galoperais,
+Sur un cheval très vif et par un vent très frais,
+À ses côtés, lancé sous la frondaison verte.
+Nous irions, par le bois, seuls, à la découverte;
+Et, voulant une image au contraste troublant
+Du long vêtement noir et du long voile blanc,
+Je la comparerais, dans ma course auprès d'elle,
+À quelque fugitive et sauvage hirondelle.
+
+
+Ritournelle
+
+Dans la plaine blonde et sous les allées,
+Pour mieux faire accueil au doux messidor,
+Nous irons chasser les choses ailées,
+Moi, la strophe, et toi, les papillons d'or.
+Et nous choisirons les routes tentantes,
+Sous les saules gris et près des roseaux,
+Pour mieux écouter les choses chantantes,
+Moi, le rythme, et toi, le choeur des oiseaux.
+Suivant tous les deux les rives charmées
+Que le fleuve bat de ses flots parleurs,
+Nous vous trouverons, choses parfumées,
+Moi, glanant des vers, toi, cueillant des fleurs.
+Et l'amour, servant notre fantaisie,
+Fera, ce jour-là, l'été plus charmant:
+Je serai poète, et toi poésie;
+Tu seras plus belle, et moi plus aimant.
+
+
+La ferme
+
+La maison, aujourd'hui ferme, jadis château,
+A bon air. Un fossé l'entoure; un vieux bateau,
+Plein de feuillage mort, pourrit là, sous le saule.
+Par l'étroit pont de pierre où la volaille piaule
+Répondant à grands cris aux canards du fossé,
+Et par la voûte sombre au cintre surbaissé,
+On entre dans la cour spacieuse et carrée
+Que jonchent le fumier et la paille dorée.
+Avant le déjeuner, parfois j'en fais le tour.
+Je regarde rentrer les bêtes de labour,
+Gros chevaux pommelés, les pieds velus, la queue
+Troussée, avec le lourd collier de laine bleue,
+Le gland rouge à l'oreille, et le grossier harnais.
+Je fus un paysan jadis, je m'y connais,
+Je parle aux laboureurs, je leur dis ma recette
+Pour extirper du blé la nielle et la luzette
+Et que le temps humide est meilleur pour faucher.
+La grosse cuisinière alors vient me chercher;
+Je rentre dans la salle à manger confortable
+Où je trouve Suzanne arrangeant sur la table
+Les fruits de la saison dans un grand plat de Gien.
+On déjeune gaîment. Quelquefois le vieux chien
+Qu'on tolère au logis, car il n'est plus ingambe,
+Vient poser en grondant sa gueule sur ma jambe
+Pour avoir un morceau qu'il avale d'un coup.
+En prenant le café, nous fumons, pas beaucoup.
+Puis mes hôtes vont voir leurs travaux de campagne,
+Ils prennent le panier, et je les accompagne.
+La voiture d'osier a trois places. Devant,
+La chère blonde, avec son voile brun au vent,
+-- Tandis que le papa maintient au trot Cocotte, --
+Se retourne, voulant mettre dans la capote
+Son parasol doublé de vert et ses bouquets.
+Moi, derrière, occupant le siège du laquais,
+Pour l'aider je m'incline, et je la touche presque.
+-- Et nous suivons alors un chemin pittoresque,
+Où souvent, par-dessus les grands épis penchés,
+Nous regardent de loin les pointes des clochers.
+
+
+La cueillette des cerises
+
+Espiègle! j'ai bien vu tout ce que vous faisiez,
+Ce matin, dans le champ planté de cerisiers
+Où seule vous étiez, nu-tête, en robe blanche.
+Caché par le taillis, j'observais. Une branche,
+Lourde sous les fruits mûrs, vous barrait le chemin
+Et se trouvait à la hauteur de votre main.
+Or, vous avez cueilli des cerises vermeilles,
+Coquette! et les avez mises à vos oreilles,
+Tandis qu'un vent léger dans vos boucles jouait.
+Alors, vous asseyant pour cueillir un bleuet
+Dans l'herbe, et puis un autre, et puis un autre encore,
+Vous les avez piqués dans vos cheveux d'aurore;
+Et, les bras recourbés sur votre front fleuri,
+Assise dans le vert gazon, vous avez ri;
+Et vos joyeuses dents jetaient une étincelle.
+Mais pendant ce temps-là, ma belle demoiselle,
+Un seul témoin, qui vous gardera le secret,
+Tout heureux de vous voir heureuse, comparait,
+Sur votre frais visage animé par les brises,
+Vos regards aux bleuets, vos lèvres aux cerises.
+
+
+Le rêve du poète
+
+Ce serait sur les bords de la Seine. Je vois
+Notre chalet, voilé par un bouquet de bois.
+Un hamac au jardin, un bateau sur le fleuve.
+Pas d'autre compagnon qu'un chien de Terre-Neuve
+Qu'elle aimerait et dont je serais bien jaloux.
+Des faïences à fleurs pendraient après des clous;
+Puis beaucoup de chapeaux de paille et des ombrelles.
+Sous leurs papiers chinois les murs seraient si frêles
+Que même, en travaillant, à travers la cloison
+Je l'entendrais toujours errer par la maison
+Et traîner dans l'étroit escalier sa pantoufle.
+Les miroirs de ma chambre auraient senti son souffle
+Et souvent réfléchi son visage, charmés.
+Elle aurait effleuré tout de ses doigts aimés.
+Et ces bruits, ces reflets, ces parfums, venant d'elle,
+Ne me permettraient pas d'être une heure infidèle.
+Enfin, quand, poursuivant un vers capricieux,
+Je serais là, pensif et la main sur les yeux,
+Elle viendrait, sachant pourtant que c'est un crime,
+Pour lire mon poème et me souffler ma rime,
+Derrière moi, sans bruit, sur la pointe des pieds.
+Moi, qui ne veux pas voir mes secrets épiés,
+Je me retournerais avec un air farouche;
+Mais son gentil baiser me fermerait la bouche.
+-- Et dans les bois voisins, inondés de rayons,
+Précédés du gros chien, nous nous promènerions,
+Moi, vêtu de coutil, elle, en toilette blanche,
+Et j'envelopperais sa taille, et sous sa manche
+Ma main caresserait la rondeur de son bras.
+On ferait des bouquets, et, quand nous serions las
+On rejoindrait, toujours suivis du chien qui jappe,
+La table mise, avec des roses sur la nappe,
+Près du bosquet criblé par le soleil couchant;
+Et, tout en s'envoyant des baisers en mangeant,
+Tout en s'interrompant pour se dire: Je t'aime!
+On assaisonnerait des fraises à la crème,
+Et l'on bavarderait comme des étourdis
+Jusqu'à ce que la nuit descende...
+-- Ô Paradis!
+
+
+La mémoire
+
+Souvent, lorsque la main sur les yeux, je médite,
+Elle m'apparaît, svelte et la tête petite,
+Avec ses blonds cheveux coupés courts sur le front.
+Trouverai-je jamais des mots qui la peindront,
+La chère vision que malgré moi j'ai fuie?
+Qu'est auprès de son teint la rose après la pluie?
+Peut-on comparer même au chant du bengali
+Son exotique accent, si clair et si joli?
+Est-il une grenade entr'ouverte qui rende
+L'incarnat de sa bouche adorablement grande?
+Oui, les astres sont purs, mais aucun dans les cieux,
+Aucun n'est éclatant et pur comme ses yeux;
+Et l'antilope errant sous le taillis humide
+N'a pas ce long regard lumineux et timide.
+Ah! devant tant de grâce et de charme innocent,
+Le poète qui veut décrire est impuissant;
+Mais l'amant peut du moins s'écrier: «Sois bénie,
+Ô faculté sublime à l'égal du génie,
+Mémoire, qui me rends son sourire et sa voix,
+Et qui fais qu'exilé loin d'elle, je la vois!»
+
+
+Réponse
+
+«Mais je l'ai vu si peu!» disiez-vous l'autre jour. --
+Et moi, vous ai-je vue en effet davantage?
+En un moment mon coeur s'est donné sans partage.
+Ne pouvez-vous ainsi m'aimer à votre tour?
+Pour monter d'un coup d'aile au sommet de la tour,
+Pour emplir de clartés l'horizon noir d'orage,
+Et pour nous enchanter de son puissant mirage,
+Quel temps faut-il à l'aigle, à l'éclair, à l'amour?
+Je vous ai vue à peine, et vous m'êtes ravie!
+Mais à vous mériter je consacre ma vie
+Et du sombre avenir j'accepte le défi.
+Pour s'aimer faut-il donc tellement se connaître,
+Puisque, pour allumer le feu qui me pénètre,
+Chère âme, un seul regard de vos yeux a suffi?
+
+
+À un ange gardien
+
+Mon rêve, par l'amour redevenu chrétien,
+T'évoque à ses côtés, ô doux ange gardien,
+Divin et pur esprit, compagnon invisible
+Qui veilles sur cette âme innocente et paisible!
+N'est-ce pas, beau soldat des phalanges de Dieu,
+Qui, pour la protéger, fais toujours, en tout lieu,
+Sur l'adorable enfant planer ton ombre ailée,
+Que ta chaste personne est moins immaculée,
+Que ton regard, reflet des immenses azurs,
+Et que le feu qui brille à ton front, sont moins purs,
+Dans leur sublime essence au paradis conquise,
+Que le coeur virginal de cette enfant exquise?
+Ô toi qui de la voir as toujours la douceur,
+Bel ange, n'est-ce pas qu'elle est comme ta soeur?
+Ô céleste témoin qui sais que sa pensée
+Par une humble prière au matin commencée
+Dans ses rêves du soir est plus naïve encor,
+N'est-ce pas qu'en voyant s'abaisser ses cils d'or
+Sur ses yeux ingénus comme ceux des gazelles,
+Tu t'étonnes parfois qu'elle n'ait pas des ailes?
+
+
+Romance
+
+Quand vous me montrez une rose
+Qui s'épanouit sous l'azur,
+Pourquoi suis-je alors plus morose?
+Quand vous me montrez une rose,
+C'est que je pense à son front pur.
+Quand vous me montrez une étoile,
+Pourquoi les pleurs, comme un brouillard,
+Sur mes yeux jettent-ils leur voile?
+Quand vous me montrez une étoile,
+C'est que je pense à son regard.
+Quand vous me montrez l'hirondelle
+Qui part jusqu'au prochain avril,
+Pourquoi mon âme se meurt-elle
+Quand vous me montrez l'hirondelle,
+C'est que je pense à mon exil.
+
+
+Lettre
+
+Non, ce n'est pas en vous «un idéal» que j'aime,
+C'est vous tout simplement, mon enfant, c'est vous-même.
+Telle Dieu vous a faite, et telle je vous veux.
+Et rien ne m'éblouit, ni l'or de vos cheveux,
+Ni le feu sombre et doux de vos larges prunelles,
+Bien que ma passion ait pris sa source en elles.
+Comme moi, vous devez avoir plus d'un défaut;
+Pourtant c'est vous que j'aime et c'est vous qu'il me faut.
+Je ne poursuis pas là de chimère impossible;
+Non, non! Mais seulement, si vous êtes sensible
+Au sentiment profond, pur, fidèle et sacré,
+Que j'ai conçu pour vous et que je garderai,
+Et si nous triomphons de ce qui nous sépare,
+Le rêve, chère enfant, où mon esprit s'égare,
+C'est d'avoir à toujours chérir et protéger
+Vous comme vous voilà, vous sans y rien changer.
+Je vous sais le coeur bon, vous n'êtes point coquette;
+Mais je ne voudrais pas que vous fussiez parfaite,
+Et le chagrin qu'un jour vous me pourrez donner,
+J'y tiens pour la douceur de vous le pardonner.
+Je veux joindre, si j'ai le bonheur que j'espère,
+À l'ardeur de l'amant l'indulgence du père
+Et devenir plus doux quand vous me ferez mal.
+Voyez, je ne mets pas en vous «un idéal»,
+Et de l'humanité je connais la faiblesse;
+Mais je vous crois assez de coeur et de noblesse
+Pour espérer que, grâce à mon effort constant,
+Vous m'aimerez un peu, moi qui vous aime tant!
+
+
+Février
+
+Hélas! dis-tu, la froide neige
+Recouvre le sol et les eaux;
+Si le bon Dieu ne les protège,
+Le printemps n'aura plus d'oiseaux!
+Rassure-toi, tendre peureuse;
+Les doux chanteurs n'ont point péri.
+Sous plus d'une racine creuse
+Ils ont un chaud et sûr abri.
+Là, se serrant l'un contre l'autre
+Et blottis dans l'asile obscur,
+Pleins d'un espoir pareil au nôtre,
+Ils attendent l'Avril futur;
+Et, malgré la bise qui passe
+Et leur jette en vain ses frissons,
+Ils répètent à voix très basse
+Leurs plus amoureuses chansons.
+Ainsi, ma mignonne adorée,
+Mon coeur où rien ne remuait,
+Avant de t'avoir rencontrée,
+Comme un sépulcre était muet;
+Mais quand ton cher regard y tombe,
+Aussi pur qu'un premier beau jour,
+Tu fais jaillir de cette tombe
+Tout un essaim de chants d'amour.
+
+
+Avril
+
+Lorsqu'un homme n'a pas d'amour,
+Rien du printemps ne l'intéresse;
+Il voit même sans allégresse,
+Hirondelles, votre retour;
+Et, devant vos troupes légères
+Qui traversent le ciel du soir,
+Il songe que d'aucun espoir
+Vous n'êtes pour lui messagères.
+Chez moi ce spleen a trop duré,
+Et quand je voyais dans les nues
+Les hirondelles revenues,
+Chaque printemps, j'ai bien pleuré.
+Mais, depuis que toute ma vie
+A subi ton charme subtil,
+Mignonne, aux promesses d'Avril
+Je m'abandonne et me confie.
+Depuis qu'un regard bien-aimé
+A fait refleurir tout mon être,
+Je vous attends à ma fenêtre,
+Chères voyageuses de Mai.
+Venez, venez vite, hirondelles,
+Repeupler l'azur calme et doux,
+Car mon désir qui va vers vous
+S'accuse de n'avoir pas d'ailes.
+
+
+Mai
+
+Depuis un mois, chère exilée,
+Loin de mes yeux tu t'en allas,
+Et j'ai vu fleurir les lilas
+Avec ma peine inconsolée.
+Seul, je fuis ce ciel clair et beau
+Dont l'ardent effluve me trouble,
+Car l'horreur de l'exil se double
+De la splendeur du renouveau.
+En vain j'entends contre les vitres,
+Dans la chambre où je m'enfermai,
+Les premiers insectes de Mai
+Heurter leurs maladroits élytres;
+En vain le soleil a souri;
+Au printemps je ferme ma porte
+Et veux seulement qu'on m'apporte
+Un rameau de lilas fleuri;
+Car l'amour dont mon âme est pleine
+Retrouve, parmi ses douleurs,
+Ton regard dans ces chères fleurs
+Et dans leur parfum ton haleine.
+
+
+Juin
+
+Dans cette vie ou nous ne sommes
+Que pour un temps si tôt fini,
+L'instinct des oiseaux et des hommes
+Sera toujours de faire un nid;
+Et d'un peu de paille ou d'argile
+Tous veulent se construire, un jour,
+Un humble toit, chaud et fragile,
+Pour la famille et pour l'amour.
+Par les yeux d'une fille d'Ève
+Mon coeur profondément touché
+Avait fait aussi ce doux rêve
+D'un bonheur étroit et caché.
+Rempli de joie et de courage,
+À fonder mon nid je songeais;
+Mais un furieux vent d'orage
+Vient d'emporter tous mes projets;
+Et sur mon chemin solitaire
+Je vois, triste et le front courbé,
+Tous mes espoirs brisés à terre
+Comme les oeufs d'un nid tombé.
+
+
+Août
+
+Par les branches désordonnées
+Le coin d'étang est abrité,
+Et là poussent en liberté
+Campanules et graminées.
+Caché par le tronc d'un sapin,
+J'y vais voir, quand midi flamboie,
+Les petits oiseaux pleins de joie
+Se livrer au plaisir du bain.
+Aussi vifs que des étincelles,
+Ils sautillent de l'onde au sol,
+Et l'eau, quand ils prennent leur vol,
+Tombe en diamants de leurs ailes.
+Mais mon coeur lassé de souffrir
+En les admirant les envie,
+Eux qui ne savent de la vie
+Que chanter, aimer et mourir!
+
+
+Décembre
+
+Le hibou parmi les décombres
+Hurle, et Décembre va finir;
+Et le douloureux souvenir
+Sur ton coeur jette encor ses ombres.
+Le vol de ces jours que tu nombres,
+L'aurais-tu voulu retenir?
+Combien seront, dans l'avenir,
+Brillants et purs; et combien, sombres?
+Laisse donc les ans s'épuiser.
+Que de larmes pour un baiser,
+Que d'épines pour une rose!
+Le temps qui s'écoule fait bien;
+Et mourir ne doit être rien,
+Puisque vivre est si peu de chose.
+
+
+III
+
+
+En faction
+
+Sur le rempart, portant mon lourd fusil de guerre,
+Je vous revois, pays que j'explorais naguère,
+Montrouge, Gentilly, vieux hameaux oubliés
+Qui cachez vos toits bruns parmi les peupliers.
+Je respire, surpris, sombre ruisseau de Bièvre,
+Ta forte odeur de cuir et tes miasmes de fièvre.
+Je vous suis du regard, pauvres coteaux pelés,
+Tels encor que jadis je vous ai contemplés,
+Et dans ce ciel connu, mon souvenir s'étonne
+De retrouver les tons exquis d'un soir d'automne;
+Et mes yeux sont mouillés des larmes de l'adieu.
+Car mon rêve a souvent erré dans ce milieu
+Que va bouleverser la dure loi du siège.
+Jusqu'ici j'allongeais la chaîne de mon piège;
+Triste captif, ayant Paris pour ma prison,
+Longtemps ce fut ici pour moi tout l'horizon;
+Ici j'ai pris l'amour des couchants verts et roses;
+Penché dès le matin sur des papiers moroses,
+Dans une chambre où ma fantaisie étouffait,
+C'est ici que souvent, le soir, j'ai satisfait,
+À cette heure où la nuit monte au ciel et le gagne,
+Mon désir de lointain, d'air libre et de campagne.
+Me reprochera-t-on, dans cet affreux moment,
+Un regret pour ce coin misérable et charmant?
+Car il va disparaître à tout jamais. Sans doute,
+Les boulets vont couper les arbres de la route;
+Et l'humble cabaret où je me suis assis,
+Incendié déjà, fume au pied du glacis;
+Dans ce champ dépouillé, morne comme une tombe,
+Il croule, abandonné. Regardez. Une bombe
+A crevé ces vieux murs qui gênaient pour le tir:
+Et, tels que mon regret qui ne veut pas partir,
+Se brûlant au vieux toit, quelques pigeons fidèles
+L'entourent, en criant, de leurs battements d'ailes.
+
+
+Le chien perdu
+
+Quand on rentre, le soir, par la cité déserte,
+Regardant sur la boue humide, grasse et verte,
+Les longs sillons du gaz tous les jours moins nombreux,
+Souvent un chien perdu, tout crotté, morne, affreux,
+Un vrai chien de faubourg, que son trop pauvre maître
+Chassa d'un coup de pied en le pleurant peut-être,
+Attache à vos talons obstinément son nez
+Et vous lance un regard si vous vous retournez.
+Quel regard! long, craintif, tout chargé de caresse,
+Touchant comme un regard de pauvre ou de maîtresse,
+Mais sans espoir pourtant, avec cet air douteux
+De femme dédaignée et de pauvre honteux.
+Si vous vous arrêtez, il s'arrête, et, timide,
+Agite faiblement sa queue au poil humide.
+Sachant bien que son sort en vous est débattu,
+Il semble dire: -- Allons, emmène-moi, veux-tu?
+On est ému, pourtant on manque de courage;
+On est pauvre soi-même, on a peur de la rage,
+Enfin, mauvais, on fait la mine de lever
+Sa canne, on dit au chien: «Veux-tu bien te sauver!»
+Et, tout penaud, il va faire son offre à d'autres.
+La sinistre rencontre! et quels temps sont les nôtres!
+Et quel mal nous ont fait ces féroces Prussiens,
+Que les plus pauvres gens abandonnent leurs chiens
+Et que, distrait du deuil public, il faille encore
+Plaindre ces animaux dont le regard implore!
+
+
+Tableau rural
+
+Au village, en juillet. Un soleil accablant.
+Ses lunettes au nez, le vieux charron tout blanc
+Répare, près du seuil, un timon de charrue.
+Le curé tout à l'heure a traversé la rue,
+Nu-tête. Les trois quarts ont sonné, puis plus rien,
+Sauf monsieur le marquis, un gros richard terrien,
+Qui passe, en berlingot[2] et la pipe à la bouche,
+Et qui, pour délivrer sa jument d'une mouche,
+Lance des claquements de fouet très campagnards
+Et fait fuir, effarés, coqs, poules et canards.
+
+
+Croquis de banlieue
+
+L'homme, en manches de veste, et sous son chapeau noir,
+À cause du soleil, ayant mis son mouchoir,
+Tire gaillardement la petite voiture,
+Pour faire prendre l'air à sa progéniture,
+Deux bébés, l'un qui dort, l'autre suçant son doigt.
+La femme suit et pousse, ainsi qu'elle le doit,
+Très lasse, et sous son bras portant la redingote;
+Et l'on s'en va dîner dans une humble gargote
+Où sur le mur est peint -- vous savez? à Clamart! --
+Un lapin mort, avec trois billes de billard.
+
+
+Cheval de Renfort
+
+Le cheval qu'a jadis réformé la remonte
+Est là, près du trottoir du long faubourg qui monte,
+Pour qu'on l'attelle en flèche au prochain omnibus.
+Il a cet air navré des animaux fourbus,
+Sous son sale harnais qui traîne par derrière.
+Mais lorsque, précédés d'une marche guerrière,
+Des soldats font venir les femmes aux balcons,
+Il se souvient alors du sixième dragon
+Et du soleil luisant sur les lattes vermeilles;
+Et le vieux vétéran redresse les oreilles.
+
+
+Au bord de la Marne
+
+C'est régate à Joinville. On tire le pétard.
+Les cinq canots, deux en avant, trois en retard,
+Partent, et de soleil la rivière est criblée.
+Sur la berge, là-bas, la foule est assemblée,
+Et la gendarmerie est en pantalon blanc.
+-- Et l'on prévoit, ce soir, les rameurs s'attablant
+Au cabaret, les chants des joyeuses équipes,
+Les nocturnes bosquets constellés par les pipes,
+Et les papillons noirs qui, dans l'air échauffé,
+Se brûlent au cognac flambant sur le café.
+
+
+Rythme des vagues
+
+J'étais assis devant la mer sur le galet.
+Sous un ciel clair, les flots d'un azur violet,
+Après s'être gonflés en accourant du large,
+Comme un homme accablé d'un fardeau s'en décharge,
+Se brisaient devant moi, rythmés et successifs
+J'observais ces paquets de mer lourds et massifs
+Qui marquaient d'un hourra leurs chutes régulières
+Et puis se retiraient en râlant sur les pierres.
+Et ce bruit m'enivrait; et pour écouter mieux
+Je me voilai la face et je fermai les yeux.
+Alors, en entendant les lames sur la grève
+Bouillonner et courir, et toujours, et sans trêve
+S'écrouler en faisant ce fracas cadencé,
+Moi, l'humble observateur du rythme, j'ai pensé
+Qu'il doit être en effet une chose sacrée,
+Puisque Celui qui sait, qui commande et qui crée,
+N'a tiré du néant ces moyens musicaux,
+Ces falaises au roc creusé par les échos,
+Ces sonores cailloux, ces stridents coquillages,
+Incessamment heurtés et roulés sur les plages
+Par la vague, pendant tant de milliers d'hivers,
+Que pour que l'Océan nous récitât des vers.
+
+
+Matin d'octobre
+
+C'est l'heure exquise et matinale
+Que rougit un soleil soudain.
+À travers la brume automnale
+Tombent les feuilles du jardin.
+Leur chute est lente. On peut les suivre
+Du regard en reconnaissant
+Le chêne à sa feuille de cuivre,
+L'érable à sa feuille de sang.
+Les dernières, les plus rouillées,
+Tombent des branches dépouillées:
+Mais ce n'est pas l'hiver encor.
+Une blonde lumière arrose
+La nature, et, dans l'air tout rose,
+On croirait qu'il neige de l'or.
+
+
+Musée de marine
+
+Au Louvre, je vais voir ces délicats modèles
+Qui montrent aux oisifs les richesses d'un port,
+Je connais l'armement des vaisseaux de haut-bord
+Et la voilure des avisos-hirondelles.
+J'aime cette flottille avec ses bagatelles,
+Le carré d'Océan qui lui sert de support,
+Ses petits canons noirs se montrant au sabord,
+Et ses mille haubans fins comme des dentelles.
+Je suis un loup de mer et sais apprécier
+Le blindage de cuivre et les ancres d'acier:
+Car tous ces riens de bois, de ficelle et de liège
+M'ont souvent fait trouver les dimanches bien courts.
+Et, forçat de Paris dès longtemps pris au piège,
+C'est là que j'ai rêvé le voyage au long cours.
+
+
+Nostalgie parisienne
+
+Bon Suisse expatrié, la tristesse te gagne,
+Loin de ton Alpe blanche aux éternels hivers;
+Et tu songes alors aux prés de fleurs couverts,
+À la corne du pâtre, au loin, dans la montagne.
+Lassé parfois, je fuis la ville comme un bagne,
+Et son ciel fin, miré dans la Seine aux flots verts.
+Mais c'est là que mes yeux d'enfant se sont ouverts,
+Et le mal du pays me prend, à la campagne.
+Le vrai fils de Paris ne regrette pas moins
+Le relent du pavé que, toi, l'odeur des foins.
+Montagnard nostalgique, -- il faut que tu le saches, --
+Mon coeur, comme le tien, fidèle et casanier,
+Souffre en exil, et l'air strident du fontainier
+Me ferait fondre en pleurs ainsi qu'un Ranz des Vaches.
+
+
+IV
+
+
+À mes jeunes camarades, aux équipiers du Club nautique de Chatou
+
+Jadis, la Seine était verte et pure à Saint-Ouen,
+Et, dans cette banlieue aujourd'hui sale et rêche,
+J'ai canoté, j'ai même essayé de la pêche.
+Le lieu semblait alors champêtre. Que c'est loin!
+On dînait là. Le beurre, au cabaret du coin,
+Était rance, et le vin fait de bois de campêche.
+Mais les charmants retours, sur l'eau, dans la nuit fraîche,
+Quand, sur les prés fauchés, flottait l'odeur du foin!
+Oh! quels vieux souvenirs et comme le temps marche!
+Pourtant je vois encor le couchant, sous une arche,
+Refléter ses rubis dans les flots miroitants.
+Amis, embarquez-moi sur vos bateaux à voiles,
+Par un beau soir, à l'heure où naissent les étoiles,
+Afin que je revive un peu de mes vingt ans.
+
+
+Écrit sur l'Album des Chats d'Henriette Ronner
+
+Je regarde, en ce bel album paru d'hier,
+Ces chats pris sur le vif avec un talent rare.
+Jamais il ne fut mieux compris, je le déclare,
+Le tigre familier, caressant quoique fier.
+Vos félins sont exquis, Henriette Ronner.
+Je les admire et, non sans orgueil, les compare
+Au charmant angora dont mon logis se pare
+Et qui vient de vêtir sa fourrure d'hiver.
+Comme vous, pour les chats j'ai tant de sympathies!
+Chez moi, j'ai vu régner de longues dynasties
+De ces rois fainéants au pelage soyeux:
+Et, dans mon calme coin de vieux célibataire,
+Toujours les chats prudents, les chats silencieux
+Promènent leur beauté, leur grâce et leur mystère.
+
+
+
+[1] Collen Mac Culloughs a repris ce vers pour le titre
+de son roman _Les oiseaux se cachent pour mourir_
+[2] Voiture à cheval
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Promenades et intérieurs, by François Coppée
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROMENADES ET INTÉRIEURS ***
+
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+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+Literary Archive Foundation
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+works.
+
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+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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