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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de mon
+temps (Tome 2), by François Pierre Guillaume Guizot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 2)
+
+Author: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: March 10, 2005 [EBook #15312]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POUR SERVIR À ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+ MÉMOIRES
+ POUR SERVIR A
+ L'HISTOIRE DE MON TEMPS (II)
+
+ PARIS
+ MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS,
+ RUE VIVIENNE, 2 BIS.
+
+
+
+
+
+ MÉMOIRES
+ POUR SERVIR
+ A L'HISTOIRE DE MON TEMPS
+
+ PAR
+
+ M. GUIZOT
+
+ TOME DEUXIÈME
+
+ 1859
+
+
+
+
+ CHAPITRE IX
+
+ LA RÉVOLUTION DE 1830.
+
+Mon arrivée à Paris.--Je trouve la Révolution soudainement
+flagrante.--Réunions de Députés chez MM. Casimir Périer, Laffitte,
+Bérard et Audry-Puyraveau.--État des esprits dans ces réunions;--parmi
+le peuple et dans les rues.--Les Députés prennent séance au
+Palais-Bourbon et appellent le duc d'Orléans à Paris.--Il accepte les
+fonctions de lieutenant général du royaume.---Insignifiants et vains
+essais de négociation entre Paris et Saint-Cloud.--Le raccommodement
+avec Charles X était-il possible?--La royauté du duc de Bordeaux avec la
+régence du duc d'Orléans était-elle possible?--M. de La Fayette et ses
+hésitations.--M. le duc d'Orléans et les motifs de sa détermination.--Il
+n'y avait de choix qu'entre la monarchie nouvelle et la
+République.--Emportement public.--Sentiment dominant parmi les
+royalistes.--Empire de l'exemple de la Révolution de 1688 en
+Angleterre.--Différences méconnues entre les deux pays et les
+deux événements.--Révision de la Charte.--Origine du parti de la
+résistance.--Fallait-il soumettre la royauté et la Charte nouvelles à
+la sanction populaire?--Symptômes anarchiques.--Prétentions
+républicaines.--Faits divers qui déterminent ma ferme adhésion à la
+politique de résistance.--Je deviens ministre de l'intérieur.
+
+(26 juillet--11 août 1830.)
+
+
+J'entre dans l'époque où j'ai touché de près, et avec quelque puissance,
+aux affaires de mon pays. Si j'étais sorti de l'arène comme un vaincu
+renversé et mis hors de combat par ses vainqueurs, je ne tenterais pas
+de parler aujourd'hui des luttes que j'ai soutenues. Mais la catastrophe
+qui m'a frappé et brisé a tout frappé et brisé autour de moi, les rois
+comme leurs conseillers, mes adversaires comme moi-même. Acteurs de ce
+temps, nous sommes tous des vaincus du même jour, des naufragés de la
+même tempête. Je ne me flatte pas que les grands coups du sort, même les
+plus rudes, portent partout et soudain la lumière. Je crains que les
+idées, les passions et les intérêts avec lesquels j'ai été aux prises
+ne possèdent et n'agitent encore bien des coeurs. La nature humaine est
+aussi obstinée que légère, et les partis ont des racines que les plus
+violentes secousses n'extirpent pas complètement. Pourtant j'ai la
+confiance que, dans les régions un peu hautes de la vie publique, le
+jour s'est levé assez grand et nous avons tous aujourd'hui l'esprit
+assez libre pour que nous puissions regarder dans le passé en y
+cherchant les enseignements de l'expérience, non de nouvelles armes
+de guerre. C'est avec ce sentiment, et avec celui-là seul, que
+j'entreprends de retracer nos anciens combats. Je me promets d'être
+fidèle à mes amis, équitable envers mes adversaires, et sévère pour
+moi-même. Si j'y réussis, mon travail ne s'achèvera peut-être pas sans
+quelque honneur pour mon nom et sans quelque utilité pour mon pays.
+
+Je quittai Nîmes le 23 juillet 1830, content des élections auxquelles
+j'avais concouru, des dispositions générales que j'avais trouvées, et
+uniquement préoccupé de chercher comment il faudrait s'y prendre pour
+faire prévaloir dans les Chambres et accueillir en même temps par le Roi
+le voeu décidé, mais modéré et honnête, du pays. Ce fut seulement le 26
+juillet, en passant à Pouilly, que j'eus, par le courrier de la malle,
+la première nouvelle des ordonnances. J'arrivai à Paris le 27, à cinq
+heures du matin, et je reçus à onze heures un billet de M. Casimir
+Périer qui m'engageait à me rendre chez lui, où quelques-uns de nos
+collègues devaient se réunir.
+
+La lutte était à peine commencée, et déjà tout l'établissement de la
+Restauration, institutions et personnes, était en visible et pressant
+péril. Quelques heures auparavant, à quelques lieues de Paris, les
+ordonnances ne m'étaient pas même connues, et, à côté de la résistance
+légale, je trouvai en arrivant l'insurrection révolutionnaire déchaînée.
+Les journaux, les tribunaux, les sociétés secrètes, les réunions de
+pairs et de députés, la garde nationale, la bourgeoisie et le peuple,
+les banquiers et les ouvriers, les salons et les rues, toutes les forces
+réglées ou déréglées de la société poussaient ou cédaient au mouvement.
+Le premier jour, _Vive la Charte! A bas les Ministres!_ Le second jour,
+_Vive la liberté! A bas les Bourbons! Vive la République! Vive Napoléon
+II!_ La fermentation et la confusion croissaient d'heure en heure.
+C'était, à l'occasion des ordonnances de la veille, l'explosion de
+toutes les colères, de toutes les espérances, de tous les desseins et
+désirs politiques amassés depuis seize ans.
+
+Entre les maux dont notre pays et notre temps sont atteints, voici l'un
+des plus graves. Aucun trouble sérieux ne peut éclater dans quelque
+partie de l'édifice social qu'aussitôt l'édifice entier ne soit près de
+crouler; il y a comme une contagion de ruine qui se propage avec une
+effroyable rapidité. Les grandes agitations publiques, les grands excès
+du pouvoir ne sont pas des faits nouveaux dans le monde; plus d'une fois
+les nations ont eu à lutter, non-seulement par les lois, mais par la
+force, pour maintenir ou recouvrer leurs droits. En Allemagne, en
+Espagne, en Angleterre avant le règne de Charles Ier, en France jusque
+dans le XVIIe siècle, les corps politiques et le peuple ont souvent
+résisté au roi, même par les armes, sans se croire en nécessité ni
+en droit de changer la dynastie de leurs princes ou la forme de leur
+gouvernement. La résistance, l'insurrection même avaient, soit dans
+l'état social, soit dans la conscience et le bon sens des hommes, leur
+frein et leurs limites; on ne jouait pas, à tout propos, le sort de la
+société tout entière. Aujourd'hui et parmi nous, de toutes les grandes
+luttes politiques on fait des questions de vie ou de mort; peuples et
+partis, dans leurs aveugles emportements, se précipitent tout à coup
+aux dernières extrémités; la résistance se transforme soudain en
+insurrection et l'insurrection en révolution. Tout orage devient le
+déluge.
+
+Du 27 au 30 juillet, pendant que la lutte populaire éclatait çà et là
+dans les rues, de jour en jour, d'heure en heure plus générale et plus
+ardente, je pris part à toutes les réunions de députés qui se tinrent
+chez MM. Casimir Périer, Laffitte, Bérard, Audry-Puyraveau, sans autre
+but que de nous entendre sur la conduite que nous avions à tenir, et
+sans autre concert que l'avis transmis des uns aux autres que nous nous
+trouverions à telle heure, chez tel d'entre nous. Selon les incidents
+de la journée et l'aspect des chances, ces réunions étaient
+très-inégalement empressées et nombreuses. Dans la première, tenue le 27
+chez M. Casimir Périer, j'avais été chargé, avec MM. Villemain et Dupin,
+de rédiger, au nom des députés présents, une protestation contre les
+ordonnances. Je la présentai et elle fut adoptée le lendemain 28, dans
+deux réunions chez MM. Audry-Puyraveau et Bérard, où elle reçut,
+soit des membres présents, soit par autorisation pour les absents,
+soixante-trois signatures[1]. Mais le soir du même jour, m'étant
+de nouveau rendu, comme on en était convenu le matin, chez M.
+Audry-Puyraveau, nous ne nous trouvâmes plus que onze. La diversité
+des dispositions n'était pas moindre que celle des nombres. Les uns
+voulaient porter la résistance jusqu'à la dernière limite de l'ordre
+légal, mais pas plus loin. D'autres étaient résolus à un changement
+de dynastie, ne désirant, en fait de révolution, rien de plus, mais
+regardant celle-là comme aussi nécessaire que l'occasion leur en
+semblait favorable, et se flattant qu'on pourrait s'en tenir là, ou
+à peu près. D'autres, plus révolutionnaires sans le savoir, se
+promettaient, dans les institutions et les lois, toutes sortes de
+réformes indéfinies, commandées, pensaient-ils, par l'intérêt et le voeu
+du peuple. D'autres enfin aspiraient décidément à la République, et
+considéraient comme un avortement ou une déception toute autre issue de
+la lutte que le peuple soutenait au nom de la liberté. La gravité de la
+situation, la rapidité et l'incertitude de l'événement contenaient un
+peu ces dissidences; mais elles apparaissaient dans les propositions,
+les discussions, les conversations particulières; elles faisaient
+pressentir les divisions qui se manifesteraient dès que les esprits et
+les passions seraient affranchis du pressant péril; elles démontraient
+la nécessité de mettre une prompte fin à la crise qui suspendait
+l'anarchie, mais qui évidemment ne la suspendrait pas longtemps.
+
+[Note 1: _Pièces historiques_, n° I.]
+
+Quand les regards se portaient hors de nos réunions et sur ce qui se
+passait dans les rues, l'urgence d'une solution apparaissait bien plus
+pressante encore. Le droit du pays violé et son honneur offensé, les
+sentiments justes et généreux avaient d'abord soulevé le public et
+déterminé les premières résistances. Mais les ennemis de l'ordre
+établi, les conspirateurs d'habitude, les sociétés secrètes, les
+révolutionnaires à toute fin, les rêveurs de toute espèce d'avenir
+s'étaient aussitôt jetés dans le mouvement et y devenaient d'heure
+en heure plus puissants et plus exigeants. Tantôt ils proclamaient
+bruyamment leurs desseins, ne tenant pas plus compte de nous, députés,
+que si nous n'existions pas; tantôt ils accouraient autour de nous, nous
+assiégeaient de leurs messages ou de leurs clameurs, et nous sommaient
+d'exécuter sans délai leurs volontés. Le 28 juillet au soir, pendant que
+nous étions réunis en très-petit nombre chez M. Audry-Puyraveau, dans
+un salon du rez-de-chaussée dont les fenêtres étaient ouvertes, des
+ouvriers, des jeunes gens, des enfants, des combattants de toute sorte
+entouraient la maison, remplissaient la cour, obstruaient les portes,
+nous parlaient par les fenêtres, prêts à nous défendre si, comme le
+bruit en courait, des agents de police ou des soldats venaient nous
+arrêter, mais réclamant notre prompte adhésion à leurs instances de
+révolution, et discutant tout haut ce qu'ils feraient si nous ne
+faisions pas sur-le-champ ce qu'ils voulaient de nous. Et ce n'était pas
+seulement dans les rues que l'esprit révolutionnaire se déployait ainsi
+en tous sens et à tout hasard; il prenait pied le 29 juillet dans le
+seul pouvoir actif du moment, dans la Commission municipale établie à
+l'Hôtel-de-Ville pour veiller, disait-on, aux intérêts de la cité: deux
+membres sur six se faisaient là ses interprètes, M. Audry-Puyraveau et
+M. Mauguin, beau parleur audacieux, prétentieux, vaniteux, sans jugement
+comme sans scrupule, très-propre, dans ces jours de perturbation
+générale, à échauffer les fous, à intimider les faibles et à entraîner
+les badauds. Quelques esprits sensés et fermes, entre autres M. Casimir
+Périer et le général Sébastiani, essayaient de résister et se montraient
+résolus à ne pas devenir des révolutionnaires, même en faisant une
+révolution. Mais sans point d'appui fixe toute résistance est vaine, et
+ils n'en avaient aucun. Avec une rapidité incessamment croissante, le
+flot de l'anarchie montait dans les régions hautes et se répandait à
+grand bruit dans les régions basses de la société.
+
+Dans l'espoir de l'arrêter, quelques royalistes éclairés, le duc de
+Mortemart, MM. de Sémonville, d'Argout, de Vitrolles et de Sussy,
+tentèrent de faire donner au pays une satisfaction légale, et d'amener,
+entre la royauté inerte à Saint-Cloud et la révolution bouillonnante à
+Paris, quelque accommodement. Mais quand ils demandaient à voir le Roi,
+on leur opposait l'heure, l'étiquette, la consigne, le sommeil. Admis
+pourtant, ils trouvaient le Roi à la fois tranquille et irrité, obstiné
+et hésitant. Ils parvenaient, après bien des efforts, à lui arracher le
+renvoi du cabinet Polignac, le rappel des ordonnances et la nomination
+du duc de Mortemart comme premier ministre. Mais cela convenu, le Roi
+traînait encore et faisait attendre au duc de Mortemart les signatures
+nécessaires. Il les lui donnait enfin, mais en y ajoutant de vive voix
+toute sorte de restrictions, et le duc de Mortemart, malade et rongé
+de fièvre, repartait pour Paris sans avoir obtenu du dauphin le
+laissez-passer dont il avait besoin. Arrêté à chaque pas sur sa route,
+par les troupes royales aussi bien que par les gardiens volontaires
+des barricades, il n'arrivait pas jusqu'à la réunion des députés et
+ne réussissait qu'à grand'peine à leur faire parvenir, ainsi qu'à la
+Commission municipale, par l'entremise de M. de Sussy, les ordonnances
+dont il était porteur. Nulle part ces concessions n'étaient accueillies;
+au palais Bourbon et à l'Hôtel-de-Ville, on consentait à peine à en
+prendre connaissance; M. de La Fayette faisait acte de courage en
+écrivant au duc de Mortemart pour lui en accuser réception; et deux
+hommes à cheval ayant dit tout haut sur le boulevard: «Tout est fini;
+la paix est conclue avec le Roi; c'est M. Casimir Périer qui a tout
+arrangé,» le général Gérard et M. Bérard, qui se trouvaient là, eurent
+peine à soustraire ces deux hommes à la colère de la foule, qui voulait
+les massacrer. Il n'y avait, à Saint-Cloud, plus de pouvoir en état, je
+ne dis pas d'agir, mais seulement de parler au pays.
+
+Ce fut au milieu de cette menaçante situation et pour y mettre un terme
+que, sortant enfin de nos réunions sans caractère et sans but déterminé,
+nous nous rendîmes le 30 juillet au Palais-Bourbon, dans la salle de la
+Chambre des députés, invitant nos collègues absents à venir s'y joindre
+à nous et à relever le grand pouvoir public dont nous étions des membres
+épars. Les pairs présents à Paris se réunirent pareillement au palais du
+Luxembourg. Nous entrâmes en communication avec eux; et ce même jour,
+avant la fin de la matinée, informés que M. le duc d'Orléans, qui
+jusque-là s'était tenu éloigné, inactif et invisible, se montrait
+disposé à venir à Paris, nous adoptâmes la résolution conçue en ces
+termes:
+
+«La réunion des députés actuellement à Paris a pensé qu'il était urgent
+de prier S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans de se rendre dans la
+capitale pour y exercer les fonctions de lieutenant général du royaume,
+et de lui exprimer le voeu de conserver les couleurs nationales. Elle
+a, de plus, senti la nécessité de s'occuper sans relâche d'assurer à la
+France, dans la prochaine session des Chambres, toutes les garanties
+indispensables pour la pleine et entière exécution de la Charte.[2]»
+
+[Note 2: _Pièces historiques_, n° II.]
+
+Cette résolution, précise et pourtant encore réservée, fut à l'instant
+revêtue de quarante signatures; quoiqu'ils eussent souhaité un autre
+vote et un autre langage, les membres les plus ardents de la réunion,
+MM. Eusèbe Salverte, de Corcelle, Benjamin-Constant, de Schonen, y
+donnèrent leur adhésion. Trois seulement des députés présents, MM.
+Villemain, Le Pelletier d'Aunay et Hély d'Oissel, considérant cet acte
+comme un pas décisif vers un changement de dynastie, ne se crurent pas
+en droit de s'y associer.
+
+A ce point de la crise, c'eût été certainement un grand bien pour la
+France, et de sa part un grand acte d'intelligence comme de vertu
+politiques, que sa résistance se renfermât dans les limites du droit
+monarchique, et qu'elle ressaisît ses libertés sans renverser son
+gouvernement. On ne garantit jamais mieux le respect de ses propres
+droits qu'en respectant soi-même les droits qui les balancent, et quand
+on a besoin de la monarchie, il est plus sûr de la maintenir que d'avoir
+à la fonder. Mais il y a des sagesses difficiles, qu'on n'impose pas, à
+jour fixe, aux nations, et que la pesante main de Dieu, qui dispose des
+événements et des années, peut seule leur inculquer. Partie du trône,
+une grande violation du droit avait réveillé et déchaîné tous les
+instincts ardents du peuple. Parmi les insurgés en armes, la méfiance
+et l'antipathie pour la maison de Bourbon étaient profondes. Les
+négociations tentées par le duc de Mortemart ne furent que des
+apparences vaines; malgré l'estime mutuelle des hommes et la courtoisie
+des paroles, la question d'un raccommodement avec la branche aînée de la
+famille royale ne fut pas un moment sérieusement considérée ni débattue.
+L'abdication du Roi et du Dauphin vint trop tard. La royauté de M. le
+duc de Bordeaux, avec M. le duc d'Orléans pour régent, qui eût été,
+non-seulement la solution constitutionnelle, mais la plus politique,
+paraissait, aux plus modérés, encore plus impossible que le
+raccommodement avec le Roi lui-même. A cette époque, ni le parti
+libéral, ni le parti royaliste n'eussent été assez sages, ni le régent
+assez fort pour conduire et soutenir un gouvernement à ce point
+compliqué, divisé et agité. La résistance d'ailleurs se sentait légale
+dans son origine et se croyait assurée du succès si elle poussait
+jusqu'à une révolution. Les masses se livraient aux vieilles passions
+révolutionnaires, et les chefs cédaient à l'impulsion des masses. Ils
+tenaient pour certain qu'il n'y avait pas moyen de traiter sûrement avec
+Charles X, et que, pour occuper son trône, ils avaient sous la main un
+autre roi. Dans l'état des faits et des esprits, on n'avait à choisir
+qu'entre une monarchie nouvelle et la république, entre M. le duc
+d'Orléans et M. de La Fayette: «Général, dit à ce dernier son
+petit-gendre, M. de Rémusat, qui était allé le voir à l'Hôtel-de-Ville,
+si l'on fait une monarchie, le duc d'Orléans sera roi; si l'on fait une
+république, vous serez président. Prenez-vous sur vous la responsabilité
+de la république?»
+
+M. de La Fayette avait l'air d'hésiter plutôt qu'il n'hésitait
+réellement. Noblement désintéressé quoique très-préoccupé de lui-même,
+et presque aussi inquiet de la responsabilité qu'amoureux de la
+popularité, il se complaisait à traiter pour le peuple et au nom du
+peuple, bien plus qu'il n'aspirait à le gouverner. Que la république, et
+la république présidée par lui, fût entrevue comme une chance possible,
+s'il la voulait; que la monarchie ne s'établît que de son aveu et
+à condition de ressembler à la république; cela suffisait à sa
+satisfaction, je ne veux pas dire à son ambition. M. de La Fayette
+n'avait pas d'ambition; il voulait être le patron populaire de M. le duc
+d'Orléans, non son rival.
+
+Bien des gens ne me croiront guère, et pourtant je n'hésite pas à
+l'affirmer, M. le duc d'Orléans non plus n'était pas un ambitieux.
+Modéré et prudent, malgré l'activité de son esprit et la mobile vivacité
+de ses impressions, il prévoyait depuis longtemps la chance qui pouvait
+le porter au trône, mais sans la chercher, et plus enclin à la redouter
+qu'à l'attendre avec désir. Après les longues tristesses de l'émigration
+et la récente épreuve des Cent-Jours, une pensée le préoccupait surtout:
+il ne voulait pas être de nouveau et nécessairement enveloppé dans les
+fautes que pouvait commettre la branche aînée de sa maison et dans les
+conséquences que ces fautes devaient amener. Le 31 mai 1830, il donnait
+à son beau-frère, le roi de Naples, arrivé depuis peu de jours à Paris,
+une fête au Palais-Royal; le roi Charles X et toute la famille royale
+y assistaient; la magnificence était grande, la réunion brillante et
+très-animée; «Monseigneur, dit au duc d'Orléans, en passant près de lui,
+M. de Salvandy, ceci est une fête toute napolitaine; nous dansons sur un
+volcan:--Que le volcan y soit, lui répondit le duc, je le crois comme
+vous; au moins la faute n'en est pas à moi; je n'aurai pas à me
+reprocher de n'avoir pas essayé d'ouvrir les yeux au Roi; mais que
+voulez-vous? rien n'est écouté. Dieu sait où ils seront dans six mois!
+Mais je sais bien où je serai. Dans tous les cas, ma famille et moi,
+nous resterons dans ce palais. Quelque danger qu'il puisse y avoir, je
+ne bougerai pas d'ici. Je ne séparerai pas mon sort et celui de mes
+enfants du sort de mon pays. C'est mon invariable résolution.» Cette
+résolution tint plus de place que tout autre dessein dans la conduite de
+M. le duc d'Orléans pendant tout le cours de la Restauration; il était
+également décidé à n'être ni conspirateur ni victime. Je lui étais alors
+complètement étranger; avant 1830, je ne l'avais vu que deux fois et en
+passant; je ne saurais apprécier avec certitude les sentiments divers
+qui ont pu traverser alors son âme; mais après avoir eu, pendant tant
+d'années, l'honneur de le servir, je demeure convaincu que, s'il eût
+dépendu de lui de consolider définitivement la Restauration, il eût,
+sans hésiter, pour lui-même et pour sa famille comme pour la France,
+préféré la sécurité de cet avenir aux perspectives qu'une révolution
+nouvelle pouvait lui ouvrir.
+
+Quand ces perspectives s'ouvrirent en effet devant lui, un autre
+sentiment influa puissamment sur sa conduite. Cette patrie, dont il
+était résolu à ne plus se séparer, était en grand danger, en danger de
+tomber dans le chaos; le repos comme les libertés de la France, l'ordre
+au dedans comme la paix au dehors, tout était compromis; nous n'avions
+devant nous que des orages et des ténèbres. Le dévouement à la patrie,
+le devoir envers la patrie ne sont certes pas des sentiments nouveaux et
+que n'aient pas connus nos pères; il y a cependant, entre leurs idées et
+les nôtres, leurs dispositions et les nôtres à cet égard, une différence
+profonde. La fidélité envers les personnes, envers les supérieurs ou
+envers les égaux, était, dans l'ancienne société française, le principe
+et le sentiment dominant; ainsi l'avaient faite ses origines et ses
+institutions premières; les liens personnels étaient les liens sociaux.
+Dans le long cours de notre histoire, la civilisation s'est répandue;
+les classes diverses se sont rapprochées et assimilées; le nombre des
+hommes indépendants et influents s'est immensément accru; les individus
+sont sortis des groupes particuliers auxquels ils appartenaient jadis
+pour entrer et vivre dans une sphère générale; l'unité nationale s'est
+élevée au-dessus de l'organisation hiérarchique. L'État, la nation, la
+patrie, ces êtres collectifs et abstraits, sont devenus comme des êtres
+réels et vivants, objets de respect et d'affection. Le devoir envers la
+patrie, le dévouement à la patrie ont pris, dans la plupart des âmes, un
+empire supérieur à celui des anciens dévouements, des anciens devoirs
+de fidélité envers les personnes. De nobles et désintéressés sentiments
+animaient également, sur les rives du Rhin, l'armée républicaine et
+l'armée de Condé dans leurs déplorables combats; mais leur foi morale et
+politique différait de nature autant que d'objet: les uns souffraient et
+mouraient pour rester fidèles à leur Roi, à leur classe, à leur nom;
+les autres pour défendre et servir cette patrie, idée sans figure, nom
+commun à tous, de laquelle ils n'avaient reçu que l'honneur de naître
+dans son sein, et à laquelle, par ce seul motif qu'elle était la France,
+ils croyaient se devoir tout entiers. La même transformation s'était
+accomplie dans la vie civile; la préoccupation des intérêts publics, des
+voeux publics, des périls publics, était devenue plus générale et plus
+forte que celle des relations et des affections individuelles. Ce fut
+par des causes profondes et sous l'empire de grands faits sociaux que,
+sans préméditation, par instinct, les deux partis s'appelèrent, en 1789,
+l'un le parti royaliste, l'autre le parti patriote: dans l'un, le devoir
+et le dévouement envers le Roi, chef et représentant de la patrie, dans
+l'autre, le devoir et le dévouement direct envers la patrie elle-même,
+étaient le principe, le lien, le sentiment dominant. Royaliste par
+situation, M. le duc d'Orléans, par les événements et par les influences
+au milieu desquelles il avait vécu, était devenu patriote. La patrie
+était gravement compromise. Il pouvait, et lui seul pouvait la tirer de
+péril. Ce ne fut pas le seul, mais ce fut, à coup sûr, l'un des plus
+puissants motifs de sa détermination.
+
+Il est peu sensé et peu honorable de méconnaître, quand on n'en sent
+plus le pressant aiguillon, les vraies causes des événements. La
+nécessité, une nécessité qui pesait également sur tous, sur les
+royalistes comme sur les libéraux, sur M. le duc d'Orléans comme sur la
+France, la nécessité d'opter entre la nouvelle monarchie et l'anarchie,
+telle fut, en 1830, pour les honnêtes gens et indépendamment du rôle
+qu'y jouèrent les passions révolutionnaires, la cause déterminante du
+changement de dynastie. Au moment de la crise, cette nécessité était
+sentie par tout le monde, par les plus intimes amis du roi Charles X
+comme par les plus ardents esprits de l'opposition. Quelle autre force
+que le sentiment d'une situation si pressante eût pu décider l'adhésion
+si prompte de tant d'hommes honorables qui déploraient l'événement?
+Comment expliquer autrement les paroles prononcées, dans la Chambre des
+pairs, par le duc de Fitz-James, le duc de Mortemart, le marquis de
+Vérac, en prêtant serment au régime nouveau[3]? Que d'autres, par
+affection ou par honneur, se retirassent de la vie publique, leur
+retraite, aussi inactive que libre, constatait elle-même le grand et
+vrai caractère de l'événement qui s'accomplissait; une même conviction
+dominait, ce jour-là, tous les hommes sérieux; par la monarchie seule la
+France pouvait échapper à l'abîme entr'ouvert, et une seule monarchie
+était possible. Son établissement fut pour tout le monde une délivrance:
+«Moi aussi je suis des victorieux, me dit M. Royer-Collard, triste parmi
+les victorieux.»
+
+[Note 3: De ces paroles, je ne citerai ici que celles de M. le duc de
+Fitz-James dans la séance de la Chambre des Pairs du 10 août 1830,
+empreintes d'une loyauté et d'un patriotisme également sincères et
+tristes.
+
+«A peine absent de France depuis quelques jours, pour un voyage de
+courte durée, j'apprends tout à coup qu'un effroyable coup de tonnerre
+a éclaté sur la France, et que la famille des rois a disparu dans la
+tempête. Le bruit du canon qui proclamait un nouveau roi semblait
+m'attendre hier à mon entrée dans la capitale, et dès aujourd'hui je
+suis appelé à cette Chambre pour y prêter un nouveau serment.
+
+Je ne me suis jamais fait un jeu de ma parole, et pour moi la religion
+du serment fut toujours sacrée. Je n'avais jamais prêté que deux
+serments dans ma vie: le premier à Louis XVI, de sainte mémoire,
+presque au sortir de mon enfance; le second, en 1814, à la Charte
+constitutionnelle, dont les principes étaient depuis longtemps entrés
+dans mon coeur, et que je vis avec transport devenir la loi de la
+France. Je porte le défi à tout être vivant de pouvoir m'accuser d'avoir
+été infidèle à ces deux serments: vous me rendrez peut-être la justice
+de convenir que, dans cette Chambre, je n'ai jamais émis devant vous une
+opinion qui ne fût motivée sur le texte même de la Charte, et j'atteste
+sur l'honneur que, depuis seize ans, mon coeur n'enferma jamais une
+pensée qui n'y fût conforme. Éprouvé par le malheur presque dès mon
+entrée dans la vie, j'appris de bonne heure dans l'adversité à me
+soumettre aux décrets de la Providence, et à me roidir contre les
+orages. On sait depuis longtemps dans ma famille ce que c'est que de
+rester fidèle à des causes désespérées; et, à cet égard, nous n'en
+sommes pas à notre début.
+
+Sans doute je pleure et je pleurerai toujours sur le sort de Charles X.
+Longtemps honoré de ses bontés, personne plus que moi ne sut connaître
+toutes les vertus de son coeur; et même, lorsque, trompé par des
+ministres imbéciles, encore plus que perfides, lorsque, trop vainement,
+hélas! je cherchais à lui faire entendre la vérité que l'on mettait un
+soin si criminel à lui déguiser, j'atteste encore, j'attesterai toujours
+ne lui avoir jamais entendu exprimer que des voeux pour le bonheur des
+Français et la prospérité de la France. Cette justice, mon devoir est de
+la lui rendre; ces sentiments, qui vivront à jamais dans mon coeur, et
+qui m'étoufferaient si je ne leur donnais un libre cours, j'aime à les
+répandre devant vous, et je plains celui qui s'en offenserait.
+
+Oui, jusqu'au dernier souffle de ma vie, tant qu'une goutte de sang fera
+battre mon coeur, jusque sur l'échafaud, si jamais je dois y porter ma
+tête, je confesserai à haute voix mon amour et mon respect pour mon
+vieux maître. Je proclamerai ses vertus, je dirai qu'il ne méritait pas
+son sort, et que les Français, qui ne l'ont pas connu, ont été injustes
+envers lui.
+
+Mais en ce moment, moi-même je ne suis que Français, et, dans la crise
+où il se trouve, je me dois tout à fait à mon pays.
+
+Cette grande considération du salut de la France est sans doute la seule
+qui ait pu porter tant d'esprits sages à promulguer avec une telle
+précipitation les actes qui, depuis six jours, ont décidé du destin
+de la France. Tout était consommé, et, voyant l'anarchie prête à nous
+ressaisir et à nous dévorer, traînant à sa suite le despotisme et
+l'invasion étrangère, ils se seront Dit:--Mettons-nous même au-dessus
+des lois et des principes, pour sauver la patrie.--De tels motifs ne
+pouvaient me trouver sourd à leur influence. C'est à eux seuls que je
+sacrifie tous les sentiments qui, depuis cinquante ans, m'attachaient
+à la vie. Ce sont eux qui, agissant sur moi avec une violence
+irrésistible, m'ouvrent la bouche pour prononcer le serment que l'on
+exige de moi.»]
+
+Je ne veux, en ce qui me touche, rien taire des vérités que le temps
+m'a apprises. En présence de cette nécessité certaine, impérieuse, nous
+fûmes bien prompts à y croire et à la saisir. C'est l'un des plus grands
+mérites des institutions libres que les hommes, fortement trempés par
+leur longue pratique, ne subissent que difficilement le joug de la
+nécessité; et luttent longtemps avant de s'y résigner; en sorte que les
+réformes ou les révolutions ne s'accomplissent que lorsqu'elles sont
+réellement nécessaires et reconnues d'avance par le sentiment public
+bien éprouvé. Nous étions loin de cette ferme et obstinée sagesse: nous
+avions l'esprit plein de la révolution de 1688 en Angleterre, de son
+succès, du beau et libre gouvernement qu'elle a fondé, de la glorieuse
+prospérité qu'elle a value à la nation anglaise. Nous ressentions
+l'ambition et l'espérance d'accomplir une oeuvre semblable, d'assurer la
+grandeur avec la liberté de notre patrie, et de grandir nous-mêmes dans
+la poursuite de ce dessein. Nous avions, dans notre prévoyance et dans
+notre force, trop de confiance; nous étions trop préoccupés des vues de
+notre esprit et trop peu de l'état réel des faits autour de nous. Il y
+avait en 1688, dans la constitution de la société et dans l'état des
+esprits en Angleterre, des moyens de gouvernement et des points d'arrêt
+sur la pente des révolutions que la société française ne possède pas
+aujourd'hui. Ce ne fut point d'ailleurs contre un acte soudain et isolé,
+comme les ordonnances de juillet, que se souleva la nation anglaise: à
+la fin du règne de Charles II et sous celui de Jacques II, elle avait
+connu tous les excès et souffert tous les maux d'une tyrannie longue,
+cruelle, variée. Tous les droits avaient été violés, tous les intérêts
+froissés, tous les partis frappés tour à tour; et c'était sur le parti
+royaliste lui-même, sur les plus intimes confidents et les plus zélés
+serviteurs de la Couronne qu'avaient porté les derniers coups. Le besoin
+et l'esprit de la résistance étaient profonds et invétérés, répandus
+dans la société tout entière, plus forts que les souvenirs des anciennes
+luttes et les liens des anciens partis. Si bien que, lorsque la
+révolution de 1688 éclata, elle avait été préparée et fut acceptée par
+les hommes les plus divers, par beaucoup de torys comme par les whigs,
+par l'aristocratie comme par le peuple; il lui vint des partisans et
+des défenseurs de tous les points de l'horizon politique et de tous les
+sentiments du pays. Nous n'avions, pour la révolution de 1830, ni
+des causes aussi profondes, ni d'aussi variés appuis. Nous ne nous
+délivrions pas d'une intolérable tyrannie. Toutes les classes de la
+nation n'étaient pas ralliées dans la résistance par une commune
+oppression. Nous tentions une entreprise bien plus grande avec des
+forces bien moindres et bien moins capables soit de la soutenir
+énergiquement, soit de la contenir dans les limites du droit et du bon
+sens.
+
+Nous n'avions guère le sentiment du fardeau dont nous nous chargions,
+car nous prîmes plaisir à l'aggraver. Non contents d'avoir une royauté à
+fonder, nous voulûmes avoir aussi une constitution à faire et changer
+la Charte comme la dynastie. Il n'y avait ici, à coup sûr, point de
+nécessité. La Charte venait de traverser avec puissance et honneur les
+plus rudes épreuves. En dépit de toutes les entraves et de toutes les
+atteintes, elle avait suffi, pendant seize ans, à la défense des droits,
+des libertés, des intérêts du pays. Tour à tour invoquée, dans des
+vues diverses, par les divers partis, elles les avait tous protégés et
+contenus tour à tour. Le Roi, pour échapper à son empire, avait été
+contraint de la violer, et elle n'avait point péri sous cette violence;
+dans les rues comme dans les Chambres, elle avait été le drapeau de la
+résistance et de la victoire. Nous eûmes la fantaisie d'abattre et de
+déchirer nous-mêmes ce drapeau.
+
+A vrai dire, et pour la plupart de ceux qui y mirent la main, ce n'était
+point pure fantaisie, et des instincts profonds se cachaient sous ce
+mouvement. Le goût et le péché révolutionnaire, par excellence, c'est le
+goût et le péché de la destruction pour se donner l'orgueilleux plaisir
+de la création. Dans les temps atteints de cette maladie, l'homme
+considère tout ce qui existe sous ses yeux, les personnes et les choses,
+les droits et les faits, le passé et le présent, comme une matière
+inerte dont il dispose librement, et qu'il peut manier et remanier pour
+la façonner à son gré. Il se figure qu'il a dans l'esprit des idées
+complètes et parfaites, qui lui donnent sur toutes choses le pouvoir
+absolu, et au nom desquelles il peut, à tout risque et à tout prix,
+briser tout ce qui est pour le refaire à leur image. Telle avait été,
+en 1789, la faute capitale de la France. En 1830, nous essayâmes d'y
+retomber.
+
+Je puis me permettre de changer ici de langage et de ne plus dire
+_nous_. Dès que cette tendance essentiellement révolutionnaire apparut,
+les hommes engagés dans le grand événement qui s'accomplissait
+reconnurent combien ils différaient entre eux, et ils se divisèrent.
+C'est de la révision de la Charte que date la politique de la
+résistance.
+
+Bien des gens voulaient que cette révision fût lente, soumise à des
+débats solennels, et qu'il en sortît une Constitution toute nouvelle
+qu'on aurait appelée l'oeuvre de la volonté nationale. Nous venions
+d'avoir un ridicule exemple de la susceptibilité obstinée et
+inintelligente de ces amateurs de créations révolutionnaires. Le duc
+d'Orléans, en acceptant le 31 juillet la lieutenance générale du
+royaume, avait terminé sa première proclamation par ces mots: «_La_
+Charte sera désormais une vérité.» Cette reconnaissance implicite de la
+Charte, même pour la réformer, déplut à quelques-uns des commissaires
+qui s'étaient rendus au Palais-Royal, et, je ne sais à quel moment
+précis ni par quels moyens, ils y firent substituer, dans _le Moniteur_
+du 2 août, cette absurde phrase: «_Une_ Charte sera désormais une
+vérité;» altération que _le Moniteur_ du lendemain 3 août démentit par
+un _erratum_ formel. Et en même temps qu'on répudiait ainsi l'ancienne
+Charte, on voulait introduire dans la nouvelle de nombreux changements,
+tous favorables à la brusque extension des libertés populaires et à la
+domination exclusive de l'esprit démocratique.
+
+Notre résistance à ces vues fut décidée, bien qu'incomplète. Nous
+maintînmes la Charte comme la constitution préexistante et permanente
+du pays; mais nous n'empêchâmes pas qu'on ne se donnât la puérile
+satisfaction de l'intituler _Charte de_ 1830, comme si une constitution
+de seize ans avait besoin d'être rajeunie. Parmi les changements qui y
+furent introduits, quelques-uns, à l'épreuve, ont été trouvés plutôt
+nuisibles qu'utiles; d'autres étaient prématurés; deux ou trois
+seulement pouvaient être jugés nécessaires. La complète fixité de la
+Charte, proclamée le lendemain de la Révolution, eût certainement
+beaucoup mieux valu, pour les libertés comme pour le repos du pays.
+Mais personne n'eût osé la proposer; pendant que nous délibérions, les
+passions et les prétentions révolutionnaires grondaient autour de nous,
+jusqu'à la porte de notre enceinte; et en dehors, le gouvernement
+nouveau, encore incertain et presque inconnu, n'avait ni force, ni
+moyens d'action. Nous ne parvînmes pas à maintenir la Chambre des pairs
+sur ses bases constitutionnelles; à grand'peine fîmes-nous ajourner,
+bien vainement, l'examen de la question. Grâce aux efforts de M. Dupin
+et de M. Villemain, l'inamovibilité de la magistrature fut sauvée. Sur
+un seul, point, notre succès fut complet; nous réussîmes à écarter toute
+lenteur, tout vain débat; en deux séances, la Charte fut modifiée; en
+huit jours, la Révolution fut close et le gouvernement établi. Et en
+luttant contre ces premières tempêtes, un parti de gouvernement commença
+à se former, encore mal uni, inexpérimenté, flottant, mais décidé à
+pratiquer sérieusement la monarchie constitutionnelle et à la défendre
+résolument contre l'esprit de révolution.
+
+Depuis cette époque, et surtout depuis 1848, une question a été souvent
+agitée: aurions-nous dû, quand la Charte eut été ainsi révisée et la
+couronne déférée par les Chambres à M. le duc d'Orléans, demander au
+peuple, sous une forme quelconque de suffrage universel, la sanction de
+ces actes et l'acceptation de la nouvelle Charte et du nouveau Roi?
+
+Si je croyais que l'omission de cette formalité a été pour quelque chose
+dans la chute, en 1848, du gouvernement fondé en 1830, j'en ressentirais
+un profond regret. Je sais la valeur que peuvent avoir les apparences,
+et je regarderais comme un sot entêtement, non comme une juste fierté,
+la prétention de les dédaigner quand elles sont en effet puissantes.
+Mais plus j'y pense, plus je demeure convaincu que le défaut d'un vote
+des assemblées primaires n'a jamais été, pour la monarchie de juillet,
+pendant sa durée, une cause de faiblesse, et n'a eu aucune part dans
+ses derniers revers. L'adhésion de la France, en 1830, au gouvernement
+nouveau, fut parfaitement libre, générale et sincère[4]; elle était
+beaucoup plus pressée de le voir établi que jalouse de le voter
+expressément, et nous obéîmes à son véritable désir comme à son intérêt
+bien entendu en mettant, sans complication ni délai, une prompte fin à
+la Révolution et un pouvoir régulier à la tête du pays. Mais ce motif,
+bien que très-puissant, ne fut pas le seul qui nous détermina à ne point
+réclamer l'intervention populaire, et à clore le drame sans le soumettre
+au suffrage officiel et explicite du public.
+
+[Note 4: Un témoin qui ne peut être suspect, M. de La Fayette, écrivait,
+le 26 novembre 1830, au comte de Survilliers (Joseph Bonaparte): «Quant
+à l'assentiment général, ce ne sont pas seulement les Chambres et la
+population de Paris, 80,000 gardes nationaux et 300,000 spectateurs au
+Champ-de-Mars, ce sont toutes les députations des villes et villages
+de France que mes fonctions me mettent à portée de recevoir en détail,
+c'est en un mot un faisceau d'adhésions non provoquées et indubitables
+qui nous confirment de plus en plus que ce que nous avons fait est
+conforme à la volonté actuelle d'une très-grande majorité du peuple
+français.» (_Mémoires du général La Fayette_, t. VI, p. 471.)]
+
+C'était une monarchie que nous croyions nécessaire à la France, voulue
+de la France, et que nous entendions fonder. J'honore la République;
+elle a ses vices et ses périls propres et inévitables, comme toutes les
+institutions d'ici-bas; mais c'est une grande forme de gouvernement, qui
+répond à de grands côtés de la nature humaine, à de grands intérêts
+de la société humaine, et qui peut se trouver en harmonie avec la
+situation, les antécédents et les tendances de telle ou telle époque,
+de telle ou telle nation. J'aurais certainement été républicain aux
+États-Unis d'Amérique quand ils se séparèrent de l'Angleterre: la
+République fédérative était pour eux le gouvernement naturel et vrai, le
+seul qui convînt à leurs habitudes, à leurs besoins, à leurs sentiments.
+Je suis monarchique en France par les mêmes raisons et dans les mêmes
+intérêts; comme la République aux États-Unis en 1776, la monarchie
+est, de nos jours, en France, le gouvernement naturel et vrai, le plus
+favorable à la liberté comme à la paix publique, le plus propre à
+développer les forces légitimes et salutaires comme à réprimer les
+forces perverses et destructives de notre société.
+
+Mais la monarchie est autre chose qu'un mot et une apparence. Il y avait
+autant de légèreté que de confusion dans les idées à parler sans cesse
+d'un trône entouré d'institutions républicaines comme de la meilleure
+des républiques. Des institutions libres ne sont point nécessairement
+des institutions républicaines. Quelle que soit, entre elles, l'analogie
+de certaines formes, la monarchie constitutionnelle et la République
+sont des gouvernements très-différents, et on les compromet autant qu'on
+les dénature quand on prétend les assimiler.
+
+La monarchie que nous avions à fonder n'était pas plus une monarchie
+élective qu'une République. Amenés par la violence à rompre violemment
+avec la branche aînée de notre maison royale, nous en appelions à la
+branche cadette pour maintenir la monarchie en défendant nos libertés.
+Nous ne choisissions point un Roi; nous traitions avec un prince que
+nous trouvions à côté du trône et qui pouvait seul, en y montant,
+garantir notre droit public et nous garantir des révolutions. L'appel
+au suffrage populaire eût donné à la monarchie réformée précisément le
+caractère que nous avions à coeur d'en écarter; il eût mis l'élection
+à la place de la nécessité et du contrat. C'eût été le principe
+républicain profitant de l'échec que le principe monarchique venait de
+subir pour l'expulser complètement et prendre, encore sous un nom royal,
+possession du pays.
+
+Entre les deux politiques qui apparurent alors l'une en face de l'autre,
+destinées à se combattre et à se balancer longtemps, mon choix ne fut
+pas incertain. Outre la situation générale, quelques faits particuliers,
+peu importants en apparence ou peu remarqués, me frappèrent, au moment
+même, comme une lumière d'en haut, et me décidèrent dès les premiers
+pas.
+
+Pendant que, par nos actes et nos paroles comme députés, nous nous
+appliquions à maintenir la Charte en la modifiant, et à raffermir la
+monarchie ébranlée, les idées et les passions révolutionnaires se
+déployaient hardiment autour de nous et protestaient contre nous. Le 31
+juillet, quelques heures après que la députation de la Chambre fut
+venue inviter M. le duc d'Orléans à prendre la lieutenance générale du
+royaume, les murs de Paris étaient couverts de ce placard:
+
+«_Le comité central du XIIe arrondissement de Paris à ses concitoyens._
+Une proclamation vient d'être répandue au nom du duc d'Orléans qui
+se présente comme lieutenant général du royaume, et qui, pour tout
+avantage, offre la Charte octroyée, sans amélioration ni garanties
+préliminaires. Le peuple français doit protester contre un acte
+attentatoire à ses véritables intérêts, et doit l'annuler. Ce peuple,
+qui a si énergiquement reconquis ses droits, n'a point été consulté pour
+le mode de gouvernement sous lequel il est appelé à vivre. Il n'a point
+été consulté, car la Chambre des députés et la Chambre des pairs, qui
+tenaient leurs pouvoirs du gouvernement de Charles X, sont tombées avec
+lui, et n'ont pu, en conséquence, représenter la nation.»
+
+Au même moment, un autre comité, connu sous le nom de _Réunion
+Lointier_, et qui comptait dans son sein des hommes importants,
+quelques-uns députés, décidait «qu'une députation se rendrait auprès de
+M. le duc d'Orléans pour le prévenir que la nation ne le reconnaissait
+pas comme lieutenant général, que le Gouvernement provisoire seul devait
+être investi des pouvoirs nécessaires au maintien de la tranquillité
+publique et à la formation des assemblées populaires, et que la nation
+resterait en armes pour soutenir ses droits par la force, si on
+l'obligeait à y avoir recours.»
+
+Même parmi les partisans décidés du duc d'Orléans, l'entraînement ou la
+routine de l'esprit révolutionnaire étaient tels que, dans les écrits
+qu'ils publiaient et faisaient afficher pour lui, on lisait ces paroles:
+«Dans ce moment, les députés et les pairs se rassemblent dans leurs
+chambres respectives pour proclamer le duc d'Orléans, _et lui imposer
+une charte au nom du peuple_.»
+
+Ce même jour, aussitôt après avoir accepté la lieutenance générale
+du royaume, M. le duc d'Orléans monta à cheval pour se rendre à
+l'Hôtel-de-Ville, et donner ainsi, à la garde nationale et à son
+commandant M. de La Fayette, une marque de courtoisie déférente. Nous
+l'escortions tous à pied, à travers les barricades à peine ouvertes.
+C'était déjà une démarche peu fortifiante pour le pouvoir naissant que
+cet empressement à aller chercher une investiture plus populaire que
+celle qu'il tenait des députés du pays; mais l'aspect de la population
+fut encore plus significatif que la démarche du pouvoir. Elle se
+pressait autour de nous, sans violence mais sans respect, et comme se
+sentant souveraine dans ces rues où se préparait pour elle un Roi.
+Nous étions obligés, pour nous préserver et pour préserver M. le duc
+d'Orléans de cette irruption populaire, de nous tenir fortement par
+la main, et de former ainsi, à sa droite et à sa gauche, deux haies
+mouvantes de députés. Comme nous arrivions sur le quai du Louvre, une
+bande de femmes et d'enfants se précipita sur nous, criant: _Vivent nos
+députés!_ et ils nous entourèrent jusqu'à la place de Grève, dansant et
+chantant _la Marseillaise_. Des cris et des questions de toute sorte
+partaient à chaque instant de cette cohue; ils se montraient les uns
+aux autres le duc d'Orléans: «Qui est ce monsieur à cheval? Est-ce un
+général? Est-ce un prince?--J'espère, dit une femme à l'homme qui lui
+donnait le bras, que ce n'est pas encore un Bourbon.» Je fus infiniment
+plus frappé de notre situation au milieu de ce peuple et de son
+attitude que de la scène même qui eut lieu quelques moments après, à
+l'Hôtel-de-Ville, et des apostrophes du général Dubourg à M. le duc
+d'Orléans. Quels périls futurs se révélaient déjà pour cette monarchie
+naissante, seule capable de conjurer les périls présents du pays!
+
+Dans les jours suivants, quand le gouvernement commença, j'allais
+fréquemment au Palais-Royal, d'abord à titre de commissaire, puis comme
+ministre de l'intérieur. Aux portes du palais et dans le vestibule,
+point de sentinelles, point de police, point de garanties d'ordre et de
+sécurité; des hommes du peuple, surveillants volontaires ou placés là
+par je ne sais qui, assis ou étendus sur des bancs ou sur l'escalier,
+jouant aux cartes et recevant leurs camarades. Il n'y avait rien de
+grave à réprimer dans la conduite de ces gardes populaires, et si leur
+empire n'eût été qu'un accident momentané, je n'en aurais probablement
+conservé aucun souvenir; mais leur physionomie, leurs manières, leurs
+paroles, tout indiquait que, même là, ils se croyaient encore les
+maîtres, et que leur humeur serait grande le jour où l'ordre, qu'ils
+maintenaient tant bien que mal, ne serait plus à leur discrétion.
+
+Du 5 au 7 août, pendant que la Chambre s'occupait de la révision de la
+Charte, des groupes se formaient aux abords de la salle, dans la cour,
+dans le jardin, s'entretenant avec passion des questions débattues dans
+l'intérieur; presque tous les assistans étaient des jeunes gens du
+barreau, ou des écoles, ou de la presse, point tumultueux, mais ardents
+et impérieux dans leurs idées et leurs volontés. Armand Carrel et
+Godefroy Cavaignac s'y rencontraient quelquefois. Parmi les députés, MM.
+de La Fayette et Dupont de l'Eure étaient leur drapeau. En entrant ou en
+sortant, je m'arrêtais au milieu de ces groupes dans lesquels mes cours
+et mes écrits me valaient encore quelque faveur. Nous causions de la
+royauté, des deux Chambres, du système électoral, de l'hérédité de la
+pairie, question à l'ordre du jour. Je vis là à quel point les préjugés
+et les projets républicains étaient enracinés dans cette génération
+élevée au sein des sociétés secrètes et des conspirations. La monarchie
+n'était pour eux qu'une concession nominale et temporaire, faite à
+contre-coeur, et qu'ils entendaient vendre très-chèrement. A aucun prix,
+ils n'admettaient l'hérédité de la pairie, ni aucun élément étranger à
+la démocratie pure. Ils étaient prêts à recommencer l'émeute plutôt que
+d'y consentir, et l'ajournement de cette question leur fut à grand'peine
+arraché. Le seul pouvoir électif, émané du suffrage universel, et
+le recours à l'insurrection dès que cette légitimité populaire leur
+semblait violée, c'était là, qu'ils s'en rendissent compte ou non, toute
+leur foi politique. C'était vouloir l'empire continu de la force sous le
+prétexte du droit, et l'état révolutionnaire en permanence au lieu de
+l'état social.
+
+Je reçus, de cette maladie des esprits, une preuve écrite que j'ai
+gardée, tant elle me frappa. Le 6 août, comme je me rendais au
+Palais-Royal pour le Conseil, l'un des plus distingués et des plus
+sincères entre ces jeunes gens m'arrêta au bas de l'escalier, et me
+remit un papier qu'il recommanda, d'un ton très-ému, à ma plus sérieuse
+attention. Voici textuellement ce qu'il contenait:
+
+«On ne comprend pas l'état des choses.
+
+«Il faut être national et fort, avant tout et tout de suite.
+
+«Les discussions seront interminables et useront les plus forts.
+
+«La Chambre des députés est mauvaise; on peut le voir déjà, et on le
+verra mieux tout à l'heure.
+
+«Le Gouvernant, quel qu'il soit, doit agir au plus vite. On nous presse,
+et dans trois jours, dans deux peut-être, nous ne serons plus les
+maîtres d'arrêter ceux qui sont derrière nous et qui veulent marcher.
+
+«Que le Lieutenant général propose à la _seule_ Chambre des députés, ce
+soir ou demain, une Constitution républicaine sous forme royale, et une
+Déclaration des droits, pour être soumise à l'acceptation des communes,
+par _oui_ ou par _non_, d'ici à six mois.
+
+«Que, dans l'intervalle, le Lieutenant général soit Gouvernement
+provisoire _autorisé_.
+
+«Que la Chambre soit, immédiatement après, dissoute.
+
+«Qu'on flétrisse la Restauration, les hommes et les choses de la
+Restauration.
+
+«Qu'on marche hardiment vers le Rhin; qu'on y porte la frontière,
+et qu'on y continue par la guerre le mouvement national; qu'on
+l'entretienne par ce qui l'a provoqué. Ce ne sera d'ailleurs rien faire
+que prendre l'initiative; ce sera rallier l'armée, la recruter, la
+retenir dans sa main, l'associer à la Révolution. Ce sera parler à
+l'Europe, l'avertir, l'entraîner.»
+
+«Organiser la nation, s'appuyer sur elle est indispensable et ne
+présente aucun danger.
+
+«Il n'y a pas de modification dans la propriété à réaliser actuellement;
+par conséquent, pas de discorde civile à craindre.
+
+«Cela fait, tous les embarras ont disparu; la position est grande,
+solide et sans danger réel. Il ne faut que _vouloir_ pour arriver là.
+
+«A ce prix, nous républicains, nous engageons au service du Gouvernement
+nos personnes, nos capacités et nos forces, et _nous répondons de la
+tranquillité intérieure_.»
+
+Ce texte n'a pas besoin de commentaire. C'était la République à la
+fois timide et hautaine, n'osant se proclamer sous son propre nom
+et s'imposer elle-même à la France, mais demandant arrogamment à la
+Monarchie de la prendre sous son manteau pour qu'elle y pût rêver
+et grandir à son aise. Que seraient devenues, en présence de telles
+dispositions, et si elles avaient prévalu, la société en France et la
+paix en Europe? Ce n'est pas la République qui se serait établie: pas
+plus en 1830 qu'en 1848, elle n'était en harmonie avec la situation, les
+intérêts, les instincts naturels, les idées générales, les sentiments
+libres du pays; nous n'aurions eu, sous ce nom, que le chaos
+révolutionnaire, un mélange d'anarchie et de tyrannie, un cauchemar
+continu de mouvements turbulents et vains, projets sur projets,
+mensonges sur mensonges, mécomptes sur mécomptes, et toutes les
+angoisses, tous les périls éclatant coup sur coup, après l'explosion de
+toutes les chimères et l'étalage de toutes les prétentions.
+
+Je ne dirai pas que je lus clairement et jusqu'au bout dans cet avenir;
+mais j'en entrevis assez pour me vouer, corps et âme, à la résistance,
+comme à un devoir d'homme sensé, d'homme civilisé, d'honnête homme et
+de citoyen. Et quand nous nous mîmes sérieusement à l'oeuvre, le
+Gouvernement nouveau dans son ensemble et moi comme ministre de
+l'intérieur, le cours des événements et l'expérience des affaires me
+confirmèrent pleinement dans mes pressentiments et mes résolutions.
+
+
+
+
+ CHAPITRE X
+
+ MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR.
+
+Ma principale préoccupation en entrant au ministère de
+l'intérieur.--Voyage et embarquement de Charles X.--Composition et
+incohérence du cabinet du 11 août 1830.--Ses divers éléments.--MM.
+Laffitte, Dupont de l'Eure, maréchal Gérard et Bignon.--MM. Casimir
+Périer, duc de Broglie, baron Louis, comte Molé, général Sébastiani,
+Dupin et moi.--Attitude du Roi dans ce Conseil.--Vastes attributions
+et mauvaise organisation du ministère de l'intérieur.--Mes
+travaux.--L'Opposition m'accuse de ne rien faire.--Mon Exposé de l'état
+du royaume en septembre 1830.--Mes relations avec les préfets.--Mes
+relations avec M. de La Fayette au sujet des gardes nationales.--Mon
+administration dans ses rapports avec les lettres, les sciences et les
+arts.--Ma participation aux affaires extérieures.--L'Europe veut le
+maintien de la paix.--Dispositions de l'Angleterre,--de la Russie et
+de l'empereur Nicolas,--de l'Autriche et de la Prusse.--Le parti
+révolutionnaire en France méconnaît complètement cette situation
+européenne.--Le roi Louis-Philippe la comprend et en profite.--Sentiment
+de la France à l'égard des révolutions étrangères.--M. de Talleyrand
+ambassadeur à Londres.--Pourquoi il convient à cette mission.--Est-il
+vrai que le roi Louis-Philippe ait seul fait ce choix?--Notre politique
+envers la Belgique, le Piémont et l'Espagne.--Ma conduite envers les
+réfugiés espagnols.--Rapports du cabinet avec les Chambres.--La Chambre
+des députés se complète par des élections nouvelles.--M. Pasquier est
+nommé président de la Chambre des pairs.--Projets de lois présentés
+aux Chambres.--Propositions nées dans les Chambres.--Mes débuts à la
+tribune.--Fermentation des partis.--Débat sur les clubs.--Clôture
+des clubs.--La Chambre des députés accuse les ministres de Charles
+X.--Proposition de M. de Tracy et Adresse de la Chambre des députés pour
+l'abolition de la peine de mort.--Émeutes révolutionnaires.--Elles se
+portent sur le château de Vincennes,--sur le Palais-Royal.--Dissolution
+du cabinet.--Ses causes.--Mon sentiment en sortant des affaires.--Lettre
+de M. Augustin Thierry.
+
+(1er août--2 novembre 1830.)
+
+
+Le 31 juillet, à la veille de se dissoudre, la Commission municipale,
+prenant, sous la vaniteuse influence de M. Mauguin, des airs de
+gouvernement provisoire, s'était donné le frivole plaisir de nommer
+aux divers départements ministériels des commissaires encore plus
+provisoires qu'elle, car ils n'exercèrent pas même un jour les fonctions
+qu'elle leur attribuait. Elle m'avait nommé commissaire provisoire à
+l'instruction publique. Le lendemain, 1er août, M. le duc d'Orléans,
+comme lieutenant général du royaume, m'appela, avec le même titre, au
+département de l'intérieur, et le 11 août, quand il eut accepté la
+couronne, j'entrai, comme ministre de ce département, dans le cabinet
+qu'il forma.
+
+A ce moment, et malgré la multitude et l'urgence des affaires qui
+m'assaillaient, une affaire me préoccupait par-dessus toutes les autres.
+La Révolution était accomplie; elle ne rencontrait nulle part aucune
+résistance; Roi, Charte, Chambres, Cabinet, tous les pouvoirs nouveaux
+étaient debout et en action. Et le Roi Charles X était encore en France,
+évidemment hors d'état de s'y maintenir et ne faisant pas un mouvement
+pour s'en éloigner! En vain quatre commissaires, le maréchal Maison, le
+général Jacqueminot, MM. Odilon Barrot et de Schonen s'étaient rendus
+au château de Rambouillet pour le décider à partir et pour veiller à sa
+sûreté; ils étaient revenus à Paris sans succès. Le lendemain pourtant,
+3 août, troublé à l'approche du chaos populaire qui se porta sur
+Rambouillet, où les commissaires étaient retournés, touché de quelques
+paroles gravement émues de M. Odilon-Barrot et des attestations plus
+opportunes qu'exactes du maréchal Maison sur le nombre des assaillants,
+Charles X se résolut à quitter sa dernière résidence royale et à se
+rendre sur un point de la côte pour s'embarquer. Mais il cheminait
+lentement, s'arrêtant çà et là, hésitant sur sa route, écartant les
+observations que lui adressaient quelquefois, pour régler ou presser sa
+marche, les commissaires qui l'accompagnaient, et ayant l'air d'attendre
+que quelque incident favorable vînt changer ses résolutions et son sort.
+
+Nous aussi, à Paris, nous étions vivement préoccupés des incidents
+possibles, mais avec des impressions et dans une attente bien
+différentes. Aucune chance de soulèvement et de guerre civile en
+faveur de la royauté déchue ne se laissait entrevoir; ses plus
+dévoués serviteurs se tenaient dans le plus profond repos. M. de La
+Rochejaquelein écrivit à plusieurs journaux: «Vous avez été mal informé
+en mettant dans votre journal que le marquis et la marquise de La
+Rochejaquelein étaient arrivés dans la Vendée pour la soulever; ils sont
+fort tranquillement chez eux, près de Paris.» L'armée s'empressait,
+comme le pays, d'adhérer au gouvernement nouveau. Les régiments même
+qui, avec un noble sentiment de discipline et d'honneur, étaient restés
+autour de Charles X, recevaient de lui, comme une délivrance, l'ordre
+de rejoindre leurs quartiers. Nous redoutions bien plus les passions
+révolutionnaires que les tristesses royalistes. C'était une périlleuse
+entreprise que celle de conduire à pas lents, et pendant treize jours,
+le Roi détrôné à travers des populations nombreuses, partout en
+mouvement, en proie aux colères, aux méfiances, aux mauvais désirs de
+vengeance ou de précaution que soulevaient encore dans les coeurs la
+lutte de la veille et l'incertitude du lendemain. Pourtant l'honneur de
+la royauté nouvelle, de ses conseillers, de tous les honnêtes gens qui
+l'avaient adoptée, était engagé dans cette difficile épreuve. Il fallait
+que Charles X et la famille royale arrivassent au terme de leur amer
+voyage, non-seulement sans obstacle et sans insulte, mais au milieu du
+calme et des égards publics. J'étais assailli de rapports alarmants.
+Des rassemblements se formaient sur divers points de la route, menaçant
+tantôt d'arrêter Charles X, tantôt de précipiter violemment son
+départ. Les commissaires qui l'accompagnaient, le maréchal Maison,
+MM. Odilon-Barrot, de Schonen, de La Pommeraye, déployaient, pour
+les dissiper, une activité intelligente et généreuse; mais y
+réussiraient-ils toujours? Leur modération les rendait eux-mêmes
+quelquefois suspects; on se plaignait qu'au milieu du cortège royal, ils
+ne portassent pas constamment leur cocarde et leur écharpe tricolore. Je
+leur écrivais de presser la marche, d'éviter tout prétexte d'irritation
+populaire, de tout faire pour que Charles X et sa famille fussent
+promptement à l'abri de tout péril. M. Odilon-Barrot me répondait le 9
+août, au moment même où le roi Louis-Philippe acceptait solennellement
+la couronne et prêtait serment à la Charte: «Vous le savez, notre
+mission est toute de déférence et d'humanité; les recommandations
+intimes du duc et de la duchesse d'Orléans ont rendu nos ménagements
+encore plus nécessaires. Un sentiment de respect et de convenance nous a
+empêchés de montrer avec ostentation, devant un vieillard malheureux et
+des femmes, des signes qui les blessent profondément; mais en public, et
+devant la suite du Roi, nous n'avons jamais quitté nos couleurs.» Et
+M. de Schonen ajoutait: «Quant à la lenteur de ce convoi funèbre de la
+monarchie, ce n'est pas faute de représentations de notre part; mais que
+voulez-vous répondre à un vieillard malheureux qui vous dit: «Je suis
+fatigué?»
+
+J'éprouvai le 11 août, en apprenant que Charles X s'était embarqué
+la veille à Cherbourg, sous les yeux d'une foule silencieuse et
+respectueuse, un véritable sentiment de délivrance; et le billet que
+m'écrivit à l'instant même le roi Louis-Philippe commençait par cette
+phrase: «Enfin voici des dépêches de nos commissaires qui me soulagent
+le coeur.» Émotion vraie, quoi qu'en puissent penser les esprits
+vulgaires; le roi Louis-Philippe, à ce moment, redoutait quelque
+tragique catastrophe bien plus qu'il ne craignait un rival.
+
+Pendant que deux paquebots américains, escortés par deux bâtiments
+français, emportaient rapidement loin de la France le vieux Roi et
+sa famille, la France accourait à Paris. De toutes les parties du
+territoire arrivaient tous les jours des milliers de visiteurs, les
+uns pour assister de plus près à un grand spectacle, les autres pour
+satisfaire ce besoin de mouvement sans but que suscitent les grands
+événements, beaucoup pour venir chercher leur part dans les fruits d'une
+victoire qu'ils disaient la victoire de leur cause et de leur parti.
+C'est un étrange chaos que celui qui naît d'une révolution dans un pays
+où règne la centralisation; l'ébranlement se répand partout pour revenir
+se concentrer sur un seul point; il n'y a, dans toutes les familles et
+dans toutes les têtes, point de désirs ou d'espérances, point d'idées
+ou de plans qui ne se sentent provoqués et ne se croient autorisés à se
+produire. Et toutes ces prétentions, toutes ces rêveries de l'esprit
+ou de l'intérêt, de la vanité ou de l'avidité, se pressent autour du
+pouvoir nouveau, lui demandant leur pâture.
+
+Le cabinet qui venait de se former était plus propre à accroître qu'à
+dissiper cette fermentation confuse. Composé de onze membres, sept
+ministres à portefeuille et quatre ministres consultants, il n'avait
+point d'autre unité que celle qu'exigeaient absolument ses premiers
+pas dans les premiers jours. Nous voulions tous sincèrement fonder la
+monarchie constitutionnelle qui sortait de la Révolution. Mais quand
+de cette intention générale il fallut passer à l'action précise et
+quotidienne, quand nous eûmes à déterminer ce que devait être le
+gouvernement de cette monarchie et à le mettre en pratique, les
+dissidences éclatèrent, sérieuses, vives, à chaque instant répétées.
+Non-seulement nous étions partagés entre les deux tendances qui
+s'étaient manifestées lors de la révision de la Charte, le mouvement et
+la résistance, l'ardeur des innovations et le respect des traditions et
+des lois; mais, dans chacun de ces groupes séparés, l'unité manquait
+presque également, car des diversités graves s'y rencontraient qui
+faisaient pressentir, entre des hommes d'accord en apparence, des
+séparations, peut-être des luttes prochaines, et qui mettaient le
+pouvoir hors d'état d'échapper lui-même à la confusion des idées, des
+prétentions et des chances qui s'agitaient autour de lui.
+
+Des onze ministres, gouvernants ou consultants, qui siégeaient alors
+dans le Conseil, huit sont morts: MM. Laffitte, Dupont de l'Eure, le
+maréchal Gérard, le baron Bignon, le comte Molé, le baron Louis, le
+maréchal Sébastiani et M. Casimir Périer. Trois seulement, le duc de
+Broglie, M. Dupin et moi, survivent aujourd'hui. Quand j'ai commencé à
+écrire ces Mémoires, je me suis demandé, non sans quelque perplexité,
+avec quelle mesure de liberté je parlerais des hommes, amis ou
+adversaires, que j'ai vus de près, soit dans l'exercice, soit dans les
+luttes du pouvoir. Les morts appartiennent à l'histoire; ils ont droit
+à sa justice, elle a droit, sur eux, à la liberté. J'en userai avec
+franchise. Les vivants se coudoyent encore en ce monde; ils se doivent
+des égards mutuels. C'est un devoir facile aujourd'hui.
+
+Entre les quatre membres du Conseil de 1830 que le parti du mouvement
+comptait comme siens, l'importance comme l'ardeur politique étaient
+très-inégales. Vaillant soldat de la Révolution et de l'Empire, le
+maréchal Gérard restait fidèle aux instincts et aux amis de sa jeunesse
+sans prendre grand intérêt aux débats de principes ou aux luttes des
+partis. De ses habitudes militaires il avait appris à aimer l'ordre et à
+soutenir le pouvoir; mais il y compromettait plus volontiers sa personne
+que sa popularité. Esprit droit et même fin dans la pratique de la vie,
+mais peu actif et peu étendu, il lui déplaisait d'avoir à chercher,
+à travers des situations et des questions compliquées, ce que lui
+commandaient son devoir et son honneur; il écoutait peu les raisons qui
+contrariaient ses idées ou ses goûts, et discutait peu la politique
+qu'il servait, pourvu qu'elle ne l'écartât pas de son drapeau. M.
+Bignon, au contraire, mettait au service de son parti une abondante
+puissance de dissertation et d'argumentation; non pas dans l'intérieur
+du Conseil ou dans les conversations privées; il y était court et
+embarrassé, n'aimant pas à lutter en face contre les personnes, ni à
+s'engager, dans les questions spéciales, par des avis positifs. C'était
+dans le repos de son cabinet, en écrivant soit des pamphlets pour
+le public, soit des discours pour les Chambres, qu'il déployait les
+ressources d'une instruction plus spécieuse que solide, d'une expérience
+diplomatique un peu subalterne et d'un esprit sérieusement superficiel.
+Il se faisait ainsi, dans le gros des auditeurs et des lecteurs, un
+renom de savant politique, et les fournissait de faits et d'arguments,
+mais sans exercer une réelle influence. Ni le maréchal Gérard, ni M.
+Bignon n'étaient, dans le cabinet de 1830 et pour le parti du mouvement,
+des chefs actifs et efficaces.
+
+MM. Dupont de l'Eure et Laffitte possédaient seuls, dans le parti,
+une vraie force et la méritaient réellement. J'ai vu de trop près les
+effronteries et les volte-faces de l'intérêt personnel pour ne pas faire
+cas de la sincérité et de la constance des convictions, même les plus
+opposées aux miennes. Depuis que nous étions ensemble dans les affaires,
+chaque incident, chaque question, chaque séance du Conseil m'apprenaient
+mieux combien nous différions, M. Dupont de l'Eure et moi. Qu'il s'en
+rendît compte ou non, les idées et les traditions de 1792 gouvernaient
+la conduite comme la pensée de M. Dupont. Il n'était, sciemment et
+d'intention, ni révolutionnaire, ni républicain; mais il portait dans
+le Conseil naissant de la monarchie constitutionnelle les préjugés, les
+méfiances, les exigences, les antipathies d'une vulgaire opposition
+démocratique, et il ne trouvait pas en lui-même l'élévation d'esprit
+et de moeurs qui, dans sa situation nouvelle, aurait pu lui donner
+l'intelligence des conditions d'un gouvernement libre. Plus au contraire
+il avançait dans l'exercice du pouvoir, plus il se repliait, avec un
+certain orgueil rude, dans ses anciennes habitudes, car en même temps
+qu'il était dominé par de grossiers amis, il avait foi, une foi honnête
+et obstinée dans ses idées, les croyant conformes à la justice, bonnes
+pour le bien du peuple, et se sentant prêt à leur sacrifier les intérêts
+de son ambition ou de sa fortune. C'était assez pour être estimé du
+public et important dans son parti, quoique incapable de le diriger ou
+de le contenir.
+
+M. Laffitte devait à de tout autres causes sa popularité et son
+influence. Il avait bien plus d'esprit, et un esprit plus libre, plus
+varié, moins commun que celui de M. Dupont de l'Eure. Homme d'affaires
+intelligent et hardi, causeur abondant et aimable, soigneux de plaire à
+tous ceux qui l'approchaient et bon pour tous ceux qui lui plaisaient,
+il était toujours prêt à comprendre et à obliger tout le monde. Quoique
+très-soumis, en définitive, aux influences révolutionnaires qui
+l'entouraient, il n'avait, pour son propre compte, point d'idées
+générales et arrêtées, point de parti-pris et obstiné; ni aristocrate
+ni démocrate, ni monarchique ni républicain, aimant le mouvement par
+instinct et pour son plaisir plutôt que dans quelque profond dessein,
+cherchant l'importance par vanité plus que par ambition, mêlant la
+fatuité au laisser-aller et l'impertinence à la bonté, vrai financier de
+grande comédie, engagé dans la politique comme ses pareils de l'ancien
+régime l'étaient dans les goûts mondains et littéraires, voulant surtout
+être entouré, flatté, vanté, confiant dans son succès comme dans son
+mérite, auprès du Roi comme auprès du peuple, dans les révolutions comme
+dans les spéculations, et traitant toutes choses, les affaires d'État
+comme les affaires d'argent, avec une légèreté présomptueuse qui se
+croyait capable de tout concilier, ne s'inquiétait guère des obstacles
+et ne prévoyait jamais les revers. Il était, en 1830, au sommet de sa
+destinée, heureux et fier d'avoir vu faire, ou plutôt, pensait-il,
+d'avoir fait, dans sa maison, une révolution qui plaisait au pays et un
+roi qui lui plaisait à lui-même, et se promettant de rester puissant,
+populaire et riche, sans prendre grand'peine à gouverner.
+
+Partisans de la politique de résistance, nous avions dans le Conseil,
+sur les patrons de la politique du mouvement, l'avantage du nombre. Mais
+le nombre n'est pas toujours la force. Sinon la désunion, du moins de
+grandes diversités de situation et de disposition existaient entre
+nous, et nous affaiblissaient dans une lutte de jour en jour plus vive.
+Très-décidés, au fond, contre l'esprit révolutionnaire, le général
+Sébastiani et M. Casimir Périer gardaient une certaine réserve; l'un
+pour être en mesure de rester, en tout cas, dans le cabinet, et d'y
+soutenir le Roi dont la confiance lui était déjà acquise; l'autre, avec
+une prévoyance plus hautaine, pensant qu'un jour viendrait où il serait
+chargé de combattre l'anarchie qu'il détestait, et ne voulant pas s'user
+avant le temps. Le baron Louis pratiquait résolument, dans les finances,
+la politique d'ordre, et lui donnait son adhésion en toute autre
+matière, mais sans prendre grande part au combat, et en marchant
+toujours derrière M. Casimir Périer. M. Molé avait cet avantage que
+tous les membres du Conseil, qu'ils fussent partisans, au dedans, du
+mouvement ou de la résistance, étaient prononcés, au dehors, pour la
+politique de la paix, et lui savaient gré de la pratiquer avec dignité.
+M. Dupin se tenait un peu à l'écart et en observation, ami de l'ordre et
+du Roi, mais précautionné et mobile, soigneux de ne pas se compromettre
+au delà de l'absolue nécessité, et se décidant, dans chaque occasion,
+selon son appréciation des forces en présence ou son impression du
+moment, sans s'engager dans aucun système, ni avec aucun allié. J'étais,
+comme ministre de l'intérieur, appelé et obligé, plus que tout autre, à
+prendre à chaque instant parti entre les deux politiques rivales, et
+mon parti avait été pris dès le premier jour. Par instinct comme par
+réflexion, le désordre m'est antipathique; la lutte m'attire
+plus qu'elle ne m'inquiète, et mon esprit ne se résigne pas à
+l'inconséquence. Ce n'est pas que la politique de la résistance n'eût
+pour moi des embarras particuliers; j'avais servi la Restauration, et
+j'étais, à ce titre, déplaisant ou même suspect à la Révolution. M. Molé
+et M. Louis aussi avaient servi la Restauration, et plus ostensiblement
+que moi, puisqu'ils avaient été l'un et l'autre ministres de Louis
+XVIII. Mais on avait, contre eux, moins d'occasions de chercher dans
+leur passé un moyen d'attaque. Je devins bientôt le porte-drapeau de la
+résistance, et ce fut surtout à moi que ses ennemis adressèrent leurs
+coups. Le duc de Broglie me soutenait dans cette lutte difficile. Il
+avait été, sous la Restauration, étranger à toute fonction, et n'avait
+voulu occuper, en 1830, que le modeste département de l'instruction
+publique. Il avait, pour son propre compte, peu de combats à livrer.
+Mais il était plus libéral que démocrate, et d'une nature aussi délicate
+qu'élevée, la politique incohérente et révolutionnaire lui déplaisait
+autant qu'à moi. Quoique divers d'origine, de situation et aussi de
+caractère, nous étions unis, non-seulement par une amitié déjà ancienne,
+mais par une intime communauté de principes et de sentiments généraux,
+le plus puissant des liens quand il existe réellement, ce qui est rare.
+Seuls dans le cabinet de 1830, nous agissions toujours dans le même sens
+et de concert.
+
+Au milieu d'un Conseil ainsi divisé et flottant, et par de telles
+causes, le rôle du roi Louis-Philippe était très-difficile. Non que
+personne songeât encore à s'inquiéter de l'influence qu'il y pouvait
+exercer et qu'il y exerçait en effet. La nécessité et le péril étaient
+trop présents et trop pressants pour laisser place à ces jalousies des
+temps tranquilles. Les plus ombrageux sentaient clairement que, plus
+compromis que personne, pour sa famille comme pour lui-même, pour son
+honneur comme pour sa sûreté, le prince qui venait de se lier au
+pays avait bien le droit d'intervenir dans les délibérations et les
+résolutions qui devaient décider de son propre sort comme de celui du
+pays. Le Roi présidait donc le Conseil et y discutait toutes choses
+aussi librement que ses ministres, dont il ne gênait en aucune façon la
+liberté. Mais il avait, dans sa situation personnelle et en lui-même,
+des causes de grave embarras. Les souvenirs révolutionnaires avaient
+tenu une grande place dans le mouvement qui l'avait appelé à la
+couronne, trop grande pour la mission de gouvernement que la couronne
+lui imposait. Il devait à ces souvenirs l'adhésion d'une foule d'hommes
+qui s'empressaient vers lui comme ses amis naturels, mais que leurs
+préjugés et leurs habitudes révolutionnaires devaient bientôt rendre
+pour lui des amis fâcheux et peut-être des ennemis dangereux. Beaucoup
+d'entre eux, sous l'Empire, avaient servi sans scrupule le pouvoir
+absolu; mais en rentrant dans un régime de liberté, ils reprenaient
+leurs idées et leurs passions de révolution, et le Roi les trouvait à la
+fois liés à sa cause et peu propres à la bien servir. La Révolution de
+1789 lui avait laissé à lui-même des impressions contradictoires et
+pesantes. Jeune, il avait assisté avec sympathie à cette explosion de
+tant de belles espérances. Les grands principes de justice, d'humanité,
+de respect pour la dignité et le bonheur des hommes, qui font la gloire
+et la force de cette puissante époque, s'étaient établis dans son âme.
+Plus tard, le cours des événements, les vicissitudes de sa propre
+destinée, ses voyages à travers les deux mondes lui avaient fait
+reconnaître les erreurs qui, à tant de salutaires résultats, avaient
+mêlé tant de fautes, de crimes et de mécomptes. Mais en s'éclairant
+sur la Révolution, l'esprit du roi Louis-Philippe ne s'en était pas
+complètement affranchi; il l'avait vue d'abord si brillante et toujours
+si forte, par la parole ou par les armes, par l'anarchie ou par le
+despotisme, qu'elle lui apparaissait comme une puissance presque
+irrésistible et fatale. Il regardait à la fois comme nécessaire et comme
+infiniment difficile de lutter contre ses passions et ses exigences; et
+convaincu qu'elles ne pouvaient s'accorder avec un gouvernement régulier
+et libre, il n'était pas sûr qu'un tel gouvernement pût leur être opposé
+avec succès. Entouré ainsi de partis discordants quoique favorables,
+et quelquefois troublé par les doutes de sa propre pensée, c'était
+son penchant de ne point s'engager, dès l'abord, dans une politique
+fortement décidée, de ménager ses divers amis, et tantôt de céder,
+tantôt de résister à la Révolution, dans l'espoir de gagner, en
+louvoyant ainsi, le temps et la force dont il avait besoin pour
+surmonter les obstacles que rencontrait le difficile gouvernement qu'il
+s'était chargé de fonder.
+
+Ces complications de sa situation et ces incertitudes de son esprit
+perçaient dans l'attitude et les manières du Roi avec les conseillers
+très-divers dont il était entouré. C'était aux partisans de la politique
+populaire que s'adressaient surtout ses soins; il traitait M. Laffitte,
+encore souffrant d'une entorse au pied qu'il s'était donnée au milieu
+des barricades, avec une familiarité amicale et presque empressée: son
+langage avec M. Dupont de l'Eure était plein de rondeur et de gaieté,
+comme pour apprivoiser le paysan du Danube. Il témoignait à M. Casimir
+Périer beaucoup d'égards, mêlés déjà de quelque inquiétude sur sa fierté
+ombrageuse. Avec le duc de Broglie, M. Molé et moi, ses manières étaient
+simples, ouvertes, empreintes d'estime et d'abandon, sans caresse.
+Évidemment sa confiance sérieuse et sa faveur extérieure ne se
+rencontraient pas toujours en parfaite harmonie. Des ennemis et des sots
+ont voulu voir là une fausseté préméditée: c'était simplement l'effet
+naturel d'une situation compliquée, encore obscure, et le travail d'un
+esprit encore inexpérimenté dans le gouvernement et qui cherchait avec
+quelque embarras sa route et ses amis.
+
+Je trouve dans les lettres que, dès cette époque, le roi Louis-Philippe
+m'écrivait chaque jour à propos des affaires courantes, des traces
+évidentes de ces fluctuations intérieures qui le faisaient quelquefois
+hésiter, faute d'idée arrêtée ou de confiance dans le succès, à adopter
+des mesures qu'il jugeait bonnes ou même nécessaires. En me renvoyant,
+le 14 août 1830, un rapport de police sur les désordres qui troublaient
+Paris et qu'aucune force publique ne réprimait, il ajoutait: «Il est
+urgent d'avoir une troupe faisant ce service; mais c'est difficile et
+délicat.» Vers le milieu de septembre, je préparais pour les Chambres un
+Exposé de la situation du royaume et des changements déjà apportés dans
+l'administration; le Roi m'écrivit le 13: «Ne serait-il pas possible
+d'indiquer dans votre Exposé que, tandis que le gouvernement fait
+aussi largement la part des destitutions réclamées par le voeu public,
+cependant aucune persécution n'a lieu, que la liberté individuelle
+existe pour tous dans la plus grande étendue, ainsi que la circulation
+des voyageurs de toutes les classes, de toutes les opinions, de tous
+les partis, que les cabinets noirs n'existent plus, que le secret des
+lettres est scrupuleusement et consciencieusement respecté, que nul
+n'est inquiété pour ses opinions, quelles qu'elles aient été, quelles
+qu'elles puissent être encore? Je ne prétends pas à l'encens des
+compliments; mais cependant je crois qu'on peut dire à ceux qui
+méconnaissent ma conduite et ses motifs:--En auriez-vous fait autant
+envers nous?--Au reste, ce sera peut-être mieux de réserver cela
+pour des articles de journaux; il serait possible que le public le
+mésinterprétât, et je dis toujours: _Dans le doute, abstiens-toi._
+D'ailleurs, il pourrait y avoir de l'embarras pour le concerter avec vos
+collègues, et il ne faudrait pas le faire sans leur assentiment.»
+
+Le doute du Roi, dans cette occasion, était à coup sûr bien modeste, et
+je ne pense pas que, pour lui rendre une justice si méritée, le concert
+entre mes collègues et moi eût été difficile à établir. Mais c'était,
+surtout à cette époque, sa disposition générale de s'abstenir de toute
+initiative qui ne fût pas absolument nécessaire, d'éviter les moindres
+conflits, et de s'en tenir à cette politique réservée et un peu
+flottante que les divisions entre ses partisans et les inquiétudes de
+son propre esprit lui faisaient regarder comme seule sage et praticable.
+
+Mais cette politique, possible pour le Roi, ne l'était pas du tout pour
+ses ministres. Un régime de discussion publique et de liberté oblige
+absolument les dépositaires responsables du pouvoir à la décision
+précise, à l'initiative prompte, à l'action efficace. Il faut qu'à
+chaque instant, dans chaque circonstance, ils prennent nettement et
+ouvertement leur parti entre les diverses solutions des questions,
+les idées et les prétentions diverses des hommes. Comme ministre de
+l'intérieur, j'étais appelé plus fréquemment qu'aucun autre, et dans des
+occasions plus graves ou plus délicates, à me prononcer de la sorte. Ce
+département réunissait alors les attributions les plus étendues et les
+plus variées; non-seulement l'administration générale, départementale et
+communale, les établissements d'ordre public ou de charité, la police du
+royaume, les gardes nationales, mais les travaux publics de tout genre,
+l'agriculture, l'industrie, le commerce, les sciences, les lettres, les
+arts, la plupart des grands intérêts matériels ou intellectuels du
+pays étaient sous la main du ministre de l'intérieur. Pas plus dans
+l'organisation du pouvoir central que dans ses rapports avec les
+pouvoirs locaux, le travail n'était bien divisé, ni les attributions
+convenablement réparties; de tous les départements ministériels, celui
+de l'intérieur était le plus chargé et le plus confus; et j'avais à en
+porter le poids en subissant la pression de toutes les prétentions,
+espérances, rancunes, offres, plaintes, rêveries qui, de tous les points
+de la France, amenaient par milliers à Paris et à mon ministère les
+solliciteurs, les dénonciateurs, les curieux, les faiseurs de projets,
+les affairés et les oisifs. Je m'adonnai tout entier à cette rude
+mission. Je ne me permettais pas plus de quatre ou cinq heures de
+sommeil. Je donnais les audiences importunes de grand matin, afin
+de pouvoir consacrer là journée au Conseil, aux Chambres, à la
+correspondance politique, aux affaires véritables. Mes forces
+suffisaient à l'oeuvre, mais en s'écoulant rapidement, comme les eaux
+d'une source dont on ouvre tous les canaux sans se soucier de l'épuiser.
+Ma fatigue devenait visible; et je me rappelle qu'un jour, au Conseil,
+M. Casimir Périer, qui me portait de l'amitié, dit au Roi en me
+regardant: «Sire, vous aurez besoin encore longtemps de M. Guizot;
+dites-lui de ne pas se tuer tout de suite à votre service.»
+
+De vives plaintes s'élevaient pourtant contre l'inaction du ministère,
+et en particulier contre la mienne. A les en croire, aucun changement
+ne s'accomplissait dans l'administration; les fonctionnaires du régime
+tombé restaient partout en place; je ne faisais rien pour inculquer aux
+agents du régime nouveau un nouvel esprit, de nouvelles maximes;
+hommes et choses, tout continuait à se traîner dans l'ornière de la
+Restauration. Il faut avoir été contraint d'écouter et de discuter
+sérieusement ces clameurs pour savoir combien elles étaient menteuses
+et ridicules. C'était le tumulte des prétentions personnelles, des
+animosités locales, des importances vaniteuses, des impatiences aveugles
+qui n'avaient pas obtenu satisfaction; et dans les lieux publics, dans
+les réunions populaires, dans les journaux, dans les Chambres mêmes, les
+meneurs révolutionnaires s'emparaient de tous ces égoïsmes mécontents
+pour soulever, autour du pouvoir naissant, comme un orage d'humeur et de
+méfiance générale. Le cabinet ne voulut pas rester silencieux devant de
+telles attaques, et je fus chargé de rédiger un Exposé de la situation
+du royaume destiné à faire connaître tout ce qui avait déjà été fait
+pour mettre l'administration en harmonie avec le gouvernement. Présenté
+en effet aux Chambres le 13 septembre [5], cet Exposé embarrassa pour
+quelque temps les brouillons, et dissipa bien des préventions crédules;
+il en résultait évidemment que tout en se refusant «à mettre partout,
+selon l'expression de Mirabeau en 1790, dessous ce qui était dessus et
+dessus ce qui était dessous,» les ministres de 1830 avaient, bien plutôt
+avec précipitation qu'avec hésitation, largement renouvelé, dans les
+divers services publics et sur tous les points du territoire, les agents
+du pouvoir. J'avais pour mon compte, en un mois, changé 76 préfets
+sur 86, 196 sous-préfets sur 277, 53 secrétaires généraux sur 86, 127
+conseillers de préfecture sur 315; et «en attendant la loi qui
+doit régénérer l'administration municipale, disait mon Exposé, 393
+changements y ont déjà été prononcés, et une circulaire a ordonné aux
+préfets de faire sans retard tous ceux qu'ils jugeraient nécessaires.»
+
+[Note 5: _Pièces historiques_, n° III.]
+
+Je n'ai garde de prétendre que, dans ce brusque remaniement de tant de
+noms propres, en tant de lieux et en si peu de jours, je ne me sois
+pas quelquefois trompé. Quand même l'expérience ne m'aurait pas fait
+spécialement reconnaître plus d'une erreur, je dirais, de l'imperfection
+inévitable de mon oeuvre, comme M. Royer-Collard dans une autre
+circonstance: «Je ne le sais pas, mais je l'affirme.» Je retrouve, dans
+un billet du Roi, un exemple des méprises auxquelles, en pareil cas, le
+pouvoir est exposé. Il m'écrivait le 17 août: «Je suis fâché d'avoir à
+vous avertir que deux de nos nouveaux sous-préfets sont venus hier au
+Palais-Royal complètement ivres, et qu'ils y ont été bafoués par la
+garde nationale. Mes aides de camp vous diront leurs noms que j'oublie,
+et que vous tairez par égard pour leurs protecteurs. Nous ne nous
+vanterons pas de ces choix-là et nous les remplacerons.» A tout prendre
+cependant, et après dix-huit ans d'épreuve, j'ai la confiance que le
+renouvellement accompli à cette époque dans le personnel administratif
+ne subit guère le joug de l'esprit révolutionnaire, et que j'appelai
+aux fonctions publiques un grand nombre d'hommes modérés, impartiaux,
+capables, et qui se mirent sur-le-champ à l'oeuvre pour relever le
+pouvoir. J'écrivais le 6 octobre 1830 au nouveau préfet du Morbihan, M.
+Lorois, aussi intelligent qu'énergique: «Il importe au parti national de
+bien comprendre qu'aujourd'hui sa situation est changée, et qu'il a
+un gouvernement à fonder. C'est à nous de prouver maintenant que
+nous sommes capables de manier le pouvoir et de maintenir l'ordre
+en développant la liberté. C'est à nous de démentir ces éternelles
+imputations de nos adversaires qui nous ont si longtemps accusés de
+n'être bons qu'à nous plaindre très-haut et capables que de détruire.»
+Je cherchais partout, pour leur confier l'administration et sans
+m'inquiéter des apparences, les hommes qui, depuis 1814, fonctionnaires
+ou opposants, avaient fait preuve de sincère attachement à la monarchie
+constitutionnelle, et bien compris ses conditions de force légale.
+La plupart de ceux que j'appelai à ce titre ont donné raison à mes
+pressentiments sur leur compte, car, tant que cette monarchie a duré,
+les cabinets successifs, malgré les diversités de leur politique,
+les ont jugés capables de bien servir l'État, et n'ont apporté, dans
+l'administration locale organisée en 1830, qu'un petit nombre de
+changements.
+
+En appelant aux affaires, le lendemain d'une révolution, tant d'hommes
+nouveaux, j'aurais voulu les observer et les diriger efficacement dans
+leur mission. Je suis convaincu que, par les relations personnelles, par
+une correspondance un peu intime, en dehors du travail des bureaux, le
+ministre de l'intérieur peut exercer, sur ses représentants dans les
+départements, une puissante influence, et imprimer à l'administration
+cette confiance en elle-même, ce caractère de fermeté, d'ensemble et de
+suite qui lui donnent seuls, auprès des populations, la force morale
+et le crédit. Le temps me manqua pour une telle oeuvre. A peine eus-je
+celui d'indiquer à quelques préfets, qui m'étaient depuis longtemps
+connus, l'esprit dont j'étais moi-même et dont je souhaitais qu'ils
+fussent animés. J'écrivais le 14 septembre 1830 à M. Amédée Thierry,
+préfet de la Haute-Saône: «N'hésitez pas à changer les maires que la
+population repousse, et qui vous embarrassent au lieu de vous fortifier.
+Tout ce qui a un caractère de réaction servile et aveugle est d'un
+mauvais effet; tout ce qui atteste la ferme intention d'être bien servi
+et de bien servir le public donne force et crédit. Cherchez des hommes
+qui pensent et agissent par eux-mêmes. Le premier besoin de ce pays-ci,
+c'est qu'il s'y forme, sur tous les points, des opinions et des
+influences indépendantes. La centralisation des esprits est pire
+que celle des affaires.» Et le 16 octobre, à M. Chaper, préfet de
+Tarn-et-Garonne: «Je veux vous dire combien votre conduite et votre
+correspondance me paraissent bonnes. Vous n'êtes pas enfoncé dans
+l'ornière administrative. Vous n'agissez pas pour obéir à une
+circulaire. Vous n'écrivez pas pour avoir écrit. Vous allez au fait;
+vous y allez de vous-même, et pour réussir réellement. Je suis tenté de
+vous en remercier comme d'un service personnel. Entre nous, l'empire des
+formes et des habitudes me suffoque. J'ai un grand goût pour l'ordre,
+pour l'activité régulière et mesurée; mais cet ordre factice et
+conventionnel, cette activité indifférente, cette rhétorique, cette
+mécanique de l'administration qui n'émanent ni d'une pensée propre, ni
+d'une volonté vive, me sont souverainement antipathiques. Ne vous y
+laissez pas tomber, je vous prie; ne devenez pas ce que tant de gens
+appellent _un excellent préfet_, c'est-à-dire un homme qui ne laisse
+aucune pétition, aucune lettre sans réponse écrite, mais qui ne
+s'inquiète guère de savoir si ses réponses font vraiment marcher les
+affaires, et si ses écritures deviennent des réalités.»
+
+Vers le même temps, les croix érigées, pendant la Restauration,
+en dehors des églises, avaient été, sur plusieurs points, l'objet
+d'attaques populaires, et le bruit s'était répandu que le Gouvernement,
+pour se soustraire à l'embarras de les protéger, avait donné l'ordre de
+les enlever. Plusieurs administrateurs m'écrivirent pour me demander
+s'il en était ainsi. Je répondis sur-le-champ: «Le Gouvernement n'a
+donné aucun ordre pour faire disparaître les croix. Dans quelques lieux,
+elles ont été l'objet d'une assez vive animadversion populaire; on
+a tenté de les abattre violemment. L'administration, d'après mes
+instructions et celles de M. le ministre des cultes, s'est opposée à
+toute tentative de ce genre. Elle a quelquefois engagé le clergé à
+transporter dans l'intérieur des églises ces monuments de son culte pour
+les soustraire à la profanation. Le clergé s'y est prêté en général, et
+la translation a eu lieu décemment, sans désordre ni insulte. Ailleurs,
+les croix sont debout et resteront debout, tant qu'elles ne seront pas
+l'objet d'attaques tumultueuses et soudaines. La liberté des cultes doit
+être entière, et sa première condition, c'est qu'aucun culte ne soit
+insulté. Il ne faut fournir à nos ennemis aucun prétexte de nous taxer
+d'indécence et de tyrannie. Je ne souffrirais pas que mon administration
+donnât lieu à un tel reproche, et je vous remercié de m'avoir mis en
+mesure de démentir sur-le-champ un bruit que démentent depuis deux mois
+les ordres que j'ai donnés en pareille occasion.»
+
+Au milieu de l'effervescence du temps et souvent dénué de toute force
+publique, je ne réussissais pas toujours à protéger efficacement tantôt
+l'ordre, tantôt la liberté; mais quand mes efforts étaient vains, je
+m'empressais de signaler moi-même mon impuissance, et de proclamer les
+principes qui condamnaient les agresseurs.
+
+J'avais, dans l'intérieur même du gouvernement et de mon propre
+ministère, des embarras moins bruyants, mais non moins graves.
+Les gardes nationales, soit de Paris, soit des départements, leur
+organisation, leur administration, leur emploi, quand les circonstances
+le rendaient nécessaire, étaient dans mes attributions et sous ma
+responsabilité officielles; mais je n'avais, à cet égard, aucun pouvoir
+réel. Non-seulement le 29 juillet, au milieu de la lutte, l'élan
+spontané de la garde nationale renaissante à Paris en avait déféré le
+commandement au général La Fayette; mais quatre jours après, le 2 août,
+avant que les Chambres se fussent réunies et que M. le duc d'Orléans,
+comme lieutenant général du royaume, eût présidé à l'ouverture de leur
+session, M. de La Fayette avait annoncé, dans un ordre du jour à la
+garde nationale de Paris, que «d'accord avec la pensée du prince, il
+acceptait l'emploi de commandant général des gardes nationales de
+France.» Garderait-il cet emploi sous la monarchie constitutionnelle
+rétablie? Et, s'il le gardait, comment serait réglé ce pouvoir
+exceptionnel, excentrique? Quels seraient ses rapports avec la royauté,
+avec les ministres responsables, spécialement avec le ministre de
+l'intérieur? Le doute était grave. Le doute même écarté, la question
+d'organisation qui restait à résoudre était, pratiquement comme
+constitutionnellement, très-difficile et délicate; elle courait risque
+de devenir une question, non-seulement d'amour-propre entre les
+personnes, mais de passion entre les partis; elle excitait dans le
+gouvernement une sérieuse préoccupation, et autour du gouvernement une
+assez vive rumeur.
+
+M. de La Fayette en était lui-même très-préoccupé et prenait ses
+précautions pour qu'elle fût résolue comme il lui convenait. Je reçus,
+non pas de lui-même, mais de son état-major, une note sans signature,
+ainsi conçue:
+
+«Dans l'état où notre heureuse et dernière révolution nous a placés,
+lorsque des millions de citoyens sont en mouvement et s'organisent
+provisoirement en gardes nationales, lorsqu'il se prépare une
+organisation définitive d'après une nouvelle loi qui aura besoin
+d'ensemble et de confiance, et lorsque la malveillance, déclarée ou
+secrète, mais non douteuse, des Puissances étrangères exige qu'on
+leur montre une nation armée, palpitante de patriotisme, et ralliée
+non-seulement à la liberté, mais à la forme de gouvernement que nous
+avons choisie, convient-il ou ne convient-il pas de placer à la tête de
+ce grand mouvement un homme qui jouit de la confiance publique?
+
+«La population de Paris et de la France l'a pensé. Ce fut aussi la
+première pensée du lieutenant général du royaume. C'est encore la pensée
+du Roi. Le général La Fayette lui-même le pense, puisqu'après s'être
+refusé avec obstination, en 1790, à ce voeu ardent de trois millions
+de gardes nationales, il vient de consentir à prendre le titre, et par
+conséquent les fonctions de commandant général des gardes nationales de
+France.
+
+«Si le gouvernement du Roi pensait autrement, la chose est bien simple.
+Toutes les gardes nationales des départements, villes et villages,
+accourent à La Fayette. Il n'y a qu'à répondre aux lettres, aux
+députations, au mouvement général, que cette affaire ne le regarde plus
+et qu'ils sont invités à s'adresser au ministre de l'intérieur. Il est
+superflu de dire qu'il choisirait les termes les plus propres à diminuer
+le mauvais effet de cette réponse. Il y gagnerait personnellement,
+non-seulement du repos, mais une situation plus conforme à son goût, à
+la nature particulière de son existence patriotique, et on a vu, dans le
+moment de crise, qu'il ne perdait pas à rester tout seul. Mais il croit,
+nous croyons tous que cet état de choses nuirait au grand mouvement
+français, à notre situation intérieure et extérieure, et même au
+gouvernement du Roi.
+
+«Cependant, aussi longtemps que le général La Fayette consentira à se
+charger de ce grand commandement, il ne faut pas que ce soit un titre
+sans fonctions, qui, au lieu de lui donner une influence utile, nuirait
+à celle qui lui est personnelle et complètement étrangère à tout autre
+appui que lui-même.
+
+«La place de commandant général des gardes nationales de France a
+des inconvénients et des dangers. La Fayette les a signalés plus que
+personne. Y a-t-il plus d'inconvénients et de dangers à ce qu'il ne s'en
+charge pas? Voilà la question, moins pour lui que pour la chose publique
+et le gouvernement.
+
+«Sans doute il serait plus commode à la division de l'intérieur de tout
+arranger par des commis. Mais tel n'est pas l'état des choses; et les
+habitudes militaires sont tellement enracinées depuis trente ans que
+La Fayette est le seul homme en France qui puisse remettre à sa place
+l'autorité civile et municipale.
+
+«Il y a un exemple qui simplifie tout: le maréchal Moncey commandait les
+gendarmeries de France. Il avait un chef d'état-major qui transmettait
+ses ordres. On l'appelait inspecteur général. Il avait des bureaux. On
+lui rendait compte. Et cela n'empêchait pas les corps, les compagnies,
+les brigades de gendarmerie, de communiquer avec le ministère de
+l'intérieur et les autorités civiles, jusques et compris les maires de
+village auxquels les gendarmes étaient soumis.
+
+«Il faudrait donc un inspecteur général faisant les fonctions de
+chef d'état-major sous les ordres du général en chef, avec des
+sous-inspecteurs généraux, des bureaux, etc....»
+
+Il y avait, dans ce langage, un peu plus de personnalité vaniteuse qu'il
+ne convenait à une situation si forte et à une fierté si légitime. La
+fierté d'ailleurs ne manquait point d'adresse; les auteurs de la note
+avaient eu soin de mettre le Roi hors de cause en affirmant qu'il
+pensait, comme roi, ce qu'il avait pensé comme lieutenant général du
+royaume. La question était posée uniquement entre M. de La Fayette et le
+ministre de l'intérieur, je pourrais dire les bureaux du ministère de
+l'intérieur, car c'était aux bureaux seuls, _aux commis_, que la note
+imputait les objections. La lutte n'eût été ni possible, ni même utile
+pour l'autorité des vrais principes du régime constitutionnel; il y a
+des situations où le silence parle plus haut que toute discussion.
+Je m'en abstins complètement, et le 16 août, une ordonnance du Roi,
+proposée et contresignée par moi, nomma M. de La Fayette commandant
+général des gardes nationales du royaume, «en attendant la promulgation
+de la loi sur leur organisation.» Cette réserve d'avenir, que M. de
+La Fayette ne contestait point, fut ma seule marque de résistance.
+L'ordonnance parut le 18 août dans _le Moniteur_, et le lendemain je
+reçus de M. de La Fayette cette lettre: «Le hasard a fait, mon cher ami,
+que je n'ai pas lu hier _le Moniteur_; ce n'est que le soir que j'ai
+reçu votre lettre officielle; ce qui m'a fait manquer à deux devoirs,
+présenter mes respects au Roi et aller chez vous, ce que je réparerai
+aujourd'hui. J'ai aussi à demander au Roi et à son ministre la
+permission de leur désigner le général Dumas comme major-général des
+gardes nationales de France. C'est au général en chef à nommer son chef
+d'état-major. Mais cette fois l'armée est si nombreuse et la carrière
+si vaste que cela vaut bien la peine d'une présentation au Roi et au
+ministre. Au reste, c'était chose convenue d'avance, comme vous savez.
+Dumas est l'homme qu'il nous faut pour l'état-major de cette grande
+direction et pour nos rapports mutuels. Je vois avec grand plaisir que
+vous pressez l'organisation définitive, et je suis charmé de votre bonne
+pensée pour le choix du secrétaire de la commission. Mille amitiés.»
+
+Tant que dura cette situation, prise des deux parts avec autant de
+convenance que de franchise, il n'y eut, entre M. de La Fayette et
+moi, aucun embarras. Il me demandait de bonne grâce mon concours
+quand l'action officielle d'un ministre responsable était évidemment
+nécessaire; et de mon côté, je me gardais soigneusement de m'immiscer
+dans l'exercice de l'autorité dont il portait le nom, ne voulant ni
+l'entraver par de mesquins débats, ni la consacrer en m'y associant. Le
+29 août, le Roi, entouré de toute la famille royale et d'un brillant
+cortège, passa au Champ-de-Mars une revue solennelle de toute la garde
+nationale commandée par M. de La Fayette, et distribua aux bataillons
+leurs drapeaux. Je n'assistai point à cette solennité.
+
+Au milieu des difficultés et des ennuis de ces questions d'organisation
+et de personnes politiques, je trouvais, dans d'autres attributions de
+mon département, un intérêt et un travail plus doux. Dès que je regardai
+aux rapports du gouvernement avec les sciences, les lettres et les arts,
+mon sentiment fut qu'il fallait sortir ici de l'ornière administrative
+et agir autrement que par des commis et des instructions. Pour traiter
+convenablement avec les lettrés et les artistes, ce n'est pas assez
+d'une sympathie générale et protectrice; il faut vivre avec eux dans des
+habitudes un peu intimes; il faut leur témoigner et leur inspirer une
+confiance sans prétention et sans apprêt. L'esprit est une puissance
+libre et fière, et qui ne donne sincèrement sa bienveillance que
+lorsqu'elle se sent respectée dans sa dignité et sa liberté. C'est
+aussi une puissance qui veut être comprise et aimée; elle attend de
+ses patrons autre chose que leurs faveurs; elle n'est satisfaite et
+reconnaissante que lorsqu'elle rencontre en eux une appréciation
+intelligente et vive de ses mérites et de ses oeuvres. C'était mon goût
+naturel de donner à mes rapports avec le monde lettré ce caractère.
+Pour être sûr que, dans les détails quotidiens des affaires, il ne leur
+manquerait jamais, j'appelai auprès de moi comme chefs, l'un de
+la section des sciences et des lettres, l'autre de la section des
+beaux-arts, deux jeunes gens, M. Hippolyte Royer-Collard et M. Charles
+Lenormant, élevés tous deux dans la société la plus cultivée, formés
+de bonne heure à l'estime, au goût et à la pratique des travaux
+intellectuels, et doués l'un et l'autre d'un caractère aussi indépendant
+que leur esprit était distingué. J'avais la confiance que, dans leurs
+délicates attributions, ils ne seraient jamais de routiniers commis,
+et ils devinrent bientôt pour moi d'aussi utiles qu'affectueux
+collaborateurs. Ils m'aidèrent efficacement à repousser l'esprit de
+réaction qui voulait pénétrer dans le monde savant, et qui ne tient
+compte ni des droits, ni de la gloire. Nous l'aurions encore plus
+complétement écarté si, par routine bien plus que par passion, le
+gouvernement ne lui eût ouvert une porte en exigeant, des hommes
+attachés à certains établissements purement scientifiques ou
+littéraires, comme le Bureau des Longitudes, le Jardin des Plantes, le
+Collège de France, les Bibliothèques; etc..., le serment politique dont
+les grands corps savants, comme l'Institut, ont toujours été exempts.
+Cette exigence coûta à ces établissements deux hommes éminents, M.
+Augustin Cauchy et M. le docteur Récamier. Je n'ai pas, quant au
+serment, l'insouciance qu'on a quelquefois affichée; c'est, dans l'ordre
+politique, un lien moral qu'il est naturel d'imposer à tous ceux qui
+prennent part aux affaires publiques; et rien ne prouve mieux son
+importance que ce désir général d'en être affranchis qui éclate parmi
+les hommes, quand ils l'ont, pendant quelque temps, scandaleusement
+méprisé. Mais prendre le salaire payé par l'État, et non la nature des
+fonctions, pour principe de l'obligation du serment politique, et, à ce
+titre, l'imposer à des astronomes, à des archéologues, à des botanistes,
+à des orientalistes, à des artistes, c'est, à coup sûr, l'une des plus
+grossières idées et des plus ridicules fantaisies dont les séides
+fanatiques ou les serviles adorateurs du pouvoir se soient jamais
+avisés.
+
+Dans le mouvement intellectuel qui a honoré la Restauration, le réveil
+du goût pour les anciens monuments historiques de la France et l'étude
+des littératures étrangères avaient tenu une grande place. Quelques
+mesures avaient dès lors été tentées pour arrêter la ruine des
+chefs-d'oeuvre de l'art français et pour faire connaître à la France
+moderne les chefs-d'oeuvre des lettres européennes. Mais à l'une et
+à l'autre de ces tentatives il manquait un centre fixe et des
+moyens d'action assurés. Si on veut que les nobles aspirations de
+l'intelligence humaine ne soient pas des élans stériles et des éclairs
+passagers, il faut se hâter de leur donner l'appui d'institutions
+permanentes; et pour que les institutions durent et se fondent, il faut
+les remettre, dès leur début, aux mains d'hommes capables de les
+rendre promptement efficaces. J'eus cette fortune de trouver, dans mes
+relations intimes, les deux hommes les plus propres, l'un à poursuivre
+et à populariser la restauration des anciens monuments de la France,
+l'autre à répandre la connaissance et le sentiment des grandes
+productions littéraires du génie européen. Jeune encore, M. Vitet
+s'était déjà fait remarquer des plus difficiles juges par ce sentiment
+vif et ce goût pur du beau, par ces connaissances variées et précises
+dans l'histoire des arts, par cette finesse à la fois critique et
+sympathique dans l'appréciation de leurs oeuvres qui, bien qu'il n'ait
+jamais pratiqué aucun art, ont fait de lui, dans l'opinion des artistes
+eux-mêmes, tout autre chose qu'un savant ou un amateur. Déjà arrivé au
+contraire à la dernière limite de l'âge mûr, et après avoir tenté avec
+indépendance toutes les carrières comme approfondi avec passion toutes
+les études, M. Fauriel, esprit étendu et délicat, érudit et critique
+sévère quoiqu'un peu fantasque, helléniste, orientaliste, philologue,
+philosophe, historien, s'était enfin arrêté dans l'histoire littéraire
+et comparée de l'Europe. Le Roi approuva, sur mon rapport[6], que M.
+Vitet fût nommé inspecteur général des monuments historiques, et le duc
+de Broglie, à ma demande, fit créer, pour M. Fauriel, dans la Faculté
+des lettres de Paris, une chaire de littérature étrangère. M. Vitet
+n'est plus inspecteur général. M. Fauriel est mort. Mais ils ont, l'un
+et l'autre, fondé l'oeuvre à laquelle ils ont, les premiers, mis la
+main.
+
+[Note 6: _Pièces historiques_, n° IV.]
+
+Mes collaborateurs ainsi choisis, quand je voulus agir au dehors et
+exercer, avec un peu de discernement et de dignité, quelque influence
+sur les travaux des lettres et des arts, des difficultés de toute sorte
+s'élevèrent. Les moyens me manquaient pour soutenir, au milieu du
+trouble général des affaires, les grandes entreprises scientifiques qui
+avaient besoin d'encouragement. J'eus quelque peine à mettre, par une
+forte souscription, M. Didot en état de commencer sa nouvelle édition du
+_Trésor de la langue grecque_ d'Henri Étienne, dont il avait préparé les
+matériaux. Je me proposais de rétablir une censure dramatique sérieuse,
+décidée à défendre hautement l'honnêteté publique contre le cynisme et
+l'avidité des entrepreneurs de corruption. Les vanités littéraires, les
+assurances déclamatoires et les spéculations intéressées, secondées par
+l'imprévoyance et la faiblesse de nos moeurs, se mirent en travers avec
+tant de vivacité que je n'eus pas le temps de les vaincre et d'exécuter
+mon dessein. La politique pénétrait jusque dans la sphère des arts;
+là comme ailleurs les passions populaires voulaient faire la loi, et
+l'esprit démocratique cherchait ses satisfactions; les hommes médiocres
+entendaient être traités comme les hommes éminents et les élèves comme
+les maîtres. Les choses avaient leurs embarras aussi bien que les
+personnes; il fallait terminer des monuments commencés, discontinués,
+repris sous des régimes divers, et qui avaient plus d'une fois changé
+de destination. La plupart de ces petits problèmes de prudence et de
+convenance ne me donnèrent pas grand peine à résoudre. En même temps que
+je faisais reprendre les travaux de l'Arc de triomphe de l'Étoile, je
+pressai le sculpteur Lemaire de commencer sans retard le fronton de
+l'église de la Madeleine, que les amis du régime impérial prétendaient
+transformer de nouveau en temple de la Gloire et que je voulais
+conserver à la foi. Le palais de Versailles était menacé; on ne savait
+quel emploi lui donner; les démocrates, qui détestaient ces splendeurs
+de Louis XIV, et les économes, qui redoutaient les frais d'entretien,
+parlaient de le démolir ou d'en faire de vastes casernes dont on
+débarrasserait Paris. Je proposai au Roi d'y établir un grand musée
+ethnographique où seraient recueillis les monuments et les débris des
+moeurs, des usages, de la vie civile et guerrière de la France d'abord,
+et aussi de toutes les nations du monde. Mais le Roi avait déjà, sur
+Versailles, son idée qui valait mieux que la mienne, et dont il commença
+aussitôt l'exécution en décidant que la statue équestre de Louis XIV
+serait placée dans la grande cour du château. Nous avions à régler la
+décoration intérieure de la salle des séances de la Chambre des députés.
+Il fut arrêté qu'elle se composerait de trois grands tableaux et de deux
+statues, placés au-dessus et sur les deux côtés du bureau. Au centre,
+_le Serment du Roi_, dans la séance du 9 août, où les Chambres lui
+avaient déféré la couronne. A droite, _l'Assemblée constituante_, après
+la séance royale du 23 juin 1789, et Mirabeau répondant à M. de Brézé:
+«Allez dire à ceux qui vous ont envoyé que nous sommes ici par la
+puissance du peuple et que nous n'en sortirons que par la force des
+baïonnettes.» A gauche, _la Convention nationale_ au milieu de l'émeute
+du 1er prairial an III (20 mai 1795) et son président Boissy-d'Anglas
+saluant respectueusement la tête du représentant Féraud que les insurgés
+lui présentaient au bout d'une pique. Deux grands souvenirs, l'un de
+résistance au pouvoir, l'autre de résistance à l'anarchie. Les deux
+statues devaient être deux figures allégoriques, l'Ordre et la Liberté.
+L'exécution en fut confiée au statuaire Pradier. J'aurais voulu charger
+aussi des trois tableaux les maîtres de l'école, MM. Ingres, Gérard,
+Paul Delaroche; mais l'esprit démocratique s'y opposa et réclama
+impérieusement le concours: épreuve excellente à l'entrée des diverses
+carrières et pour mesurer les jeunes talents encore peu connus,
+détestable quand on voudrait avoir l'oeuvre des talents célèbres, car
+ils ne s'y présentent pas. J'espérais apporter quelque remède aux
+inconvénients du concours en appelant les artistes les plus éminents à
+en juger les résultats avec leur indépendance et leur autorité; mais ce
+jury ne devait être nommé qu'au moment où les esquisses seraient prêtes.
+Quand le moment vint, j'étais sorti des affaires, et par un excès de
+fantaisie démocratique, les concurrents furent chargés de choisir
+eux-mêmes leurs juges. Un grand nombre d'esquisses étaient présentées:
+le prix pour le _Serment du Roi au 9 août_ fut donné à celle de M.
+Court, dont le tableau a occupé la place assignée à ce sujet jusqu'à la
+révolution du 24 février 1848, qui l'en fit disparaître percé de balles.
+Cette toile mutilée a trouvé, dit-on, un refuge dans des magasins où le
+tableau de M. Hesse, représentant _l'Assemblée Constituante et
+Mirabeau dans la séance du 23 juin_ 1789, est allé la rejoindre. _Le
+Boissy-d'Anglas, présidant la Convention nationale_, par M. Vinchon,
+a été envoyé en présent à la ville d'Annonay, patrie du courageux
+président; et je garde dans mon cabinet une esquisse très-fidèle du
+_Serment du Roi_ que M. Couder avait envoyée au concours. Les images ont
+été dispersées comme les acteurs.
+
+Parmi les monuments dont on reprit alors les travaux, un seul, le
+Panthéon, fut, pour moi, l'occasion d'une faute, et faillit amener
+d'assez graves embarras. Qu'une nation honore avec éclat les grands
+hommes qui l'ont honorée, c'est un acte juste et un sentiment généreux;
+mais on n'honore pas dignement les morts si la religion n'est pas là
+pour accueillir et consacrer les hommages qu'on leur rend; c'est à elle
+qu'il appartient de perpétuer les souvenirs et de prendre sous sa garde
+les tombeaux. Les morts les plus illustres ont besoin de reposer dans
+les temples où l'immortalité est tous les jours proclamée, et leur culte
+est bien froid et bien précaire quand on le sépare du culte de Dieu.
+Ce fut, en 1791, une fausse et malheureuse idée d'enlever l'église de
+Sainte-Geneviève aux chrétiens pour la dédier aux grands hommes, et le
+nom païen de _Panthéon_, auquel vint bientôt s'accoler le nom odieux de
+Marat, fit tristement éclater le caractère de cette transformation. Elle
+était abolie en 1830; le grand esprit de l'empereur Napoléon en avait
+compris le vice, et en laissant les grands hommes dans l'église de
+Sainte-Geneviève, il avait décidé qu'elle serait rendue au culte
+chrétien. Le roi Louis XVIII avait poursuivi cette pensée de réparation
+intelligente et morale[7]. En fait, l'oeuvre n'était qu'imparfaitement
+accomplie; mais, en principe, elle était décrétée. Nous rentrâmes dans
+la mauvaise voie. Le Panthéon fut rendu aux seuls grands hommes. Ce fut,
+au milieu de notre résistance générale aux prétentions révolutionnaires,
+un acte de complaisance pour une fantaisie élevée, mais déclamatoire, et
+qui méconnaissait les conditions du but auquel elle aspirait. J'avais,
+en commettant cette faute, un secret sentiment de déplaisir, et pour en
+atténuer les conséquences, l'ordonnance porta «qu'une commission
+serait chargée de préparer un projet de loi pour déterminer à quelles
+conditions et dans quelles formes ce témoignage de la reconnaissance
+nationale serait décerné au nom de la patrie.» La commission, instituée
+pour gagner du temps, était composée de façon à faire espérer aux
+partisans de la mesure une prompte satisfaction de leur désir; M. de La
+Fayette et M. Béranger en étaient membres. Mais l'impatience populaire
+ne voulut pas attendre l'avis des hommes même les plus populaires: un
+rassemblement nombreux promena dans Paris les bustes du général Foy et
+de M. Manuel, annonçant l'intention de se porter vers le Panthéon et
+d'en forcer les portes pour les y installer sur-le-champ. M. Odilon
+Barrot, alors préfet de la Seine, eut grand'peine à obtenir des meneurs
+de la foule qu'ils renonçassent à ce dessein, et que les deux bustes
+fussent déposés à l'Hôtel-de-Ville en attendant l'hommage légal qui
+leur était destiné. Peu de jours après ce tumulte bruyant et vain,
+M. Béranger, avec sa prudence accoutumée et sa prévoyante crainte du
+ridicule, se retira de la commission, où il fut aussitôt remplacé par M.
+Casimir Delavigne, mais qui ne poursuivit pas vivement la préparation du
+projet de loi remis à ses soins.
+
+[Note 7: _Pièces historiques_, n° V.]
+
+Lorsque, après de longues années, on recueille ses souvenirs, on est
+étonné des rapprochements qui s'opèrent dans la mémoire et qu'on n'avait
+pas remarqués au moment où s'accomplissaient les faits. A la même
+époque, peut-être le même jour où éclatèrent dans les rues de Paris,
+à la suite de la mesure prise sur le Panthéon, ces désordres dont une
+impression désagréable m'est restée, M. Lenormant m'amena à déjeuner M.
+Rossini, à qui la révolution de Juillet avait causé des déplaisirs que
+j'aurais voulu lui faire oublier. Le roi Charles X l'avait traité avec
+une juste faveur; il était inspecteur général du chant, recevait, outre
+ses droits d'auteur, un traitement de 7,000 fr., et quelques mois
+auparavant, après l'éclatant succès de _Guillaume Tell_, la liste civile
+avait signé avec lui un traité par lequel il s'engageait à écrire
+encore, pour la scène française, deux grands ouvrages. Je désirais que
+le pouvoir nouveau lui témoignât la même bienveillance, et qu'en retour
+il nous tînt ses promesses de chefs-d'oeuvre. Nous causâmes avec
+abandon. Je fus frappé de son esprit animé, varié, ouvert à toutes
+choses, gai sans vulgarité et moqueur sans amertume. Il me quitta après
+une demi-heure de conversation agréable, mais qui n'eut point de suite,
+car je ne tardai pas à sortir des affaires. Je restai avec ma femme que
+la personne et la conversation de M. Rossini avaient intéressée. On
+amena dans le salon ma fille Henriette, petite enfant qui commençait
+à marcher et à jaser. Ma femme se mit à son piano, et joua quelques
+passages du maître qui venait de nous quitter, de _Tancrède_, entre
+autres. Nous étions seuls; je passai ainsi je ne sais quel temps,
+oubliant toute préoccupation extérieure, écoutant le piano, regardant ma
+fille qui s'essayait à courir, parfaitement tranquille et absorbé dans
+la présence de ces objets de mon affection. Il y a près de trente ans;
+il me semble que c'était hier. Je ne suis pas de l'avis de Dante:
+
+ _Nessun maggior dolore
+ Che ricordarsi del tempo felice
+ Nella miseria_.
+
+«Il n'y a point de douleur plus amère que de se souvenir du temps
+heureux quand on est dans le malheur.»
+
+Un grand bonheur est au contraire, à mon sens, une lumière dont le
+reflet se prolonge sur les espaces même qu'elle n'éclaire plus; quand
+Dieu et le temps ont apaisé les violents soulèvements de l'âme contre le
+malheur, elle s'arrête et se complaît encore à contempler dans le passé
+les biens charmants qu'elle a perdus.
+
+Comme ministre de l'intérieur, le rétablissement de l'ordre et
+d'une administration régulière était ma mission et ma préoccupation
+principale, mais non pas la seule; les affaires du dehors tenaient, dans
+le gouvernement du dedans, une place immense; côte à côte de l'esprit
+de révolution marchait l'esprit de guerre; la politique de résistance à
+l'anarchie était impossible et vaine sans la politique de la paix.
+
+Peuples et rois, l'Europe, en en exceptant les fauteurs et les rêveurs
+de révolution, a offert en 1830 et dans les années qui suivirent de
+près, je pourrais dire de 1830 à 1848, un rare et grand spectacle; elle
+a eu la passion de la paix. Jamais tant de causes de guerre n'ont éclaté
+en si peu d'années: en France, une grande révolution et ses ébranlements
+prolongés; des révolutions accomplies sur toutes les frontières de la
+France, en Belgique, en Suisse, en Espagne; des révolutions tentées
+au centre et aux extrémités de l'Europe, en Allemagne, en Pologne, en
+Italie; toutes les questions et toutes les complications internationales
+que les révolutions soulèvent; d'autres questions, non révolutionnaires,
+mais politiquement grandes et difficiles; l'Empire ottoman de plus en
+plus chancelant; l'Asie de plus en plus partagée et disputée entre
+l'Angleterre et la Russie; la France conquérante en Afrique; dans
+le nouveau monde, la France et l'Angleterre, l'Angleterre et les
+États-Unis, les États-Unis et la France engagés dans de vifs débats de
+territoire, d'argent, d'influence, d'honneur. Jadis la guerre serait,
+je ne sais combien de fois ni pour combien de temps, sortie de ces
+questions; de nos jours, à peine quelques mouvements de guerre partiels
+et passagers; de toutes parts on s'est hâté de couper court aux
+événements; le monde est resté immobile au milieu des orages; la paix a
+résisté et survécu à tous les périls.
+
+Est ce progrès de la sagesse et de la vertu des hommes? Les questions
+de paix et de guerre seraient-elles, de nos jours, plus scrupuleusement
+pesées que jadis, et lentement décidées par des principes de droit ou
+par des considérations de justice et d'humanité?
+
+Je ne suis point de ceux qui mettent leur orgueil, un sot orgueil, à
+ne pas croire à l'empire des idées morales; je suis convaincu que cet
+empire est réellement en progrès de nos jours dans les rapports des
+nations, et que les considérations de droit et de bonheur public
+exercent sur les questions de paix et de guerre bien plus d'influence
+que jadis. Mais elles n'y dominent point; nous avons passé une partie de
+notre vie à voir ces questions régies par de tout autres mobiles; et si
+les passions qui poussent à la guerre se réveillaient effectivement en
+Europe, je doute fort que les principes de justice et d'humanité fussent
+en état d'y opposer un suffisant obstacle.
+
+Serait-ce que les révolutions, au milieu d'une civilisation brillante et
+douce, ont énervé les nations qui les ont subies, et l'amour de la paix
+aurait-il aujourd'hui sa source dans la mollesse des moeurs et dans
+le besoin de ces jouissances matérielles que la paix seule permet et
+procure?
+
+A cette crainte, de glorieux exemples répondent: pas plus depuis 1814
+qu'auparavant, la vigueur guerrière ne nous a manqué toutes les fois
+qu'elle nous a été demandée. Les Français en Algérie et en Crimée, comme
+les Anglais en Crimée et dans l'Inde, se sont chargés de prouver avec
+éclat que la civilisation n'énerve point les peuples, et que les
+douceurs de la vie civile ne sont point inconciliables avec les ardeurs
+de l'esprit militaire et les rudes épreuves de la vie des camps. Mais
+des faits encore plus décisifs et d'un sens plus politique tranchent
+cette question.
+
+Deux États surtout, qui n'avaient point eu de révolution à subir et n'en
+ressentaient ni la lassitude ni les embarras, l'Angleterre et la Russie,
+auraient pu, de 1830 à 1848, troubler, par leur ambition, la paix de
+l'Europe. Ce sont précisément ceux où, durant cette époque, l'esprit
+pacifique a le plus fermement dominé.
+
+En Angleterre, c'est la nation elle-même qui, de 1830 à 1853, a voulu
+énergiquement la paix: par bon sens et intelligence de ses vrais
+intérêts, par goût pour l'activité féconde de la vie pacifique, par
+esprit chrétien. Les croyances religieuses ne sont, chez ce peuple, ni
+de simples règles pour la vie privée, ni de pures satisfactions de la
+pensée et du coeur; elles entrent dans la vie politique; elles pèsent
+sur la conduite de l'homme public comme sur la conscience du simple
+particulier. Ce sont en général les sectes dissidentes qui s'émeuvent
+passionnément les premières pour quelque but pratique commandé, à leurs
+yeux, par la religion, et qui commencent à le poursuivre. Le mouvement
+passe bientôt dans toute l'Église chrétienne du pays, puis dans la
+société civile elle-même, et le gouvernement, à son tour, ou bien s'y
+associe parce qu'il l'approuve, ou bien se résigne à le suivre. Ainsi
+ont été abolis la traite et l'esclavage des noirs; ainsi a dominé en
+Angleterre, jusqu'à ces dernières années, l'esprit de paix, puissant
+à la fois par la sagesse des intérêts matériels et par l'énergie
+des convictions religieuses, et imposé par la population même à son
+gouvernement qui, du reste, dans le cours de cette époque, ne s'est
+point défendu de ce sentiment public, et en a fait volontiers la règle
+de sa politique.
+
+La nation russe est loin de jouer, dans ses affaires, le même rôle que
+la nation anglaise dans les siennes, et si elle y influait beaucoup,
+ce ne serait probablement pas dans le même sens. La Russie en est
+précisément à ce degré de civilisation où les peuples rudes, hardis,
+dévoués, peu réfléchis, peu prévoyants et profondément ignorants des
+faits compliqués et lointains, sont d'excellents instruments de guerre
+et de conquête, et suivent aveuglément les chefs qui les y conduisent.
+Mais, malgré le profond déplaisir que lui avait causé la révolution
+de Juillet et la malveillance qu'il portait au roi Louis-Philippe,
+l'empereur Nicolas voulait la paix. Gouverner fortement ses États,
+peser sur l'Europe dans l'intérêt de l'ordre et des rois, sans y jeter
+lui-même aucune complication nouvelle, pratiquer au dehors la politique
+traditionnelle de la Russie sans en presser par aucune grande entreprise
+la marche et les résultats, telle était la pensée dominante de ce prince
+vigilant, actif, très-préoccupé de la puissance de son empire et de son
+nom, mais au fond peu ambitieux, peu avide comme peu capable de renom
+militaire, et plus hautain que hardi dans l'exercice du pouvoir absolu.
+Il eût pu être tenté de profiter, par la guerre, des troubles de
+l'Europe; il aima mieux les grands airs de la domination en Europe, au
+sein de la paix.
+
+En présence de l'Angleterre et de la Russie ainsi décidées pour la
+politique pacifique, l'Autriche et la Prusse l'étaient aussi, et bien
+plus nécessairement. L'Autriche ne se préoccupe guère que de conserver
+et d'unir les États hétérogènes qu'elle possède; la Prusse, nation
+encore incertaine de son avenir, la seule peut-être aujourd'hui
+en Europe qui soit réellement travaillée d'un inquiet désir
+d'agrandissement, ne peut songer à élever, par elle-même et seule,
+aucune question européenne. Son gouvernement, d'ailleurs, assailli au
+dedans par les exigences libérales, est peu enclin à se hasarder dans de
+grands desseins, et ne fait au dehors que ce qu'il juge indispensable
+pour donner quelque satisfaction à l'orgueil national.
+
+La paix donc, même achetée par d'assez pénibles sacrifices, était en
+1830 dans le goût et la volonté des grands États européens. Le parti
+révolutionnaire en France méconnut complètement cette situation; dominé
+par ses routines au moins autant que par ses passions, il crut la guerre
+inévitable pour la France comme nécessaire pour lui-même, et se portant
+l'aveugle héritier à la fois de la Convention et de l'Empire, il arbora
+le double drapeau de l'esprit de propagande et de l'esprit de conquête,
+se promettant cependant, quand il entrerait en action, de trouver en
+Europe des alliés.
+
+De toutes ses chimères, celle-ci était peut-être la plus étrange.
+L'esprit révolutionnaire de nos jours n'admet aucun système régulier et
+stable de société ni de gouvernement; il est la destruction universelle
+et l'anarchie continue; il peut susciter des conspirations et des
+insurrections; il peut, s'il triomphe un moment, faire, pour un moment
+aussi, des conquêtes; il a partout, dans les populations, des adeptes,
+des complices et des dupes; mais il ne saurait avoir des gouvernements
+pour alliés, car, pour aucun gouvernement, il n'est lui-même un allié
+possible. On ne pouvait, en 1830 et 1831, entendre sans sourire les
+orateurs de ce parti, M. Mauguin entre autres, disposant, pour
+remanier de concert avec eux l'Europe, aujourd'hui du cabinet de
+Saint-Pétersbourg, demain de celui de Berlin, et dans leurs accès
+de badauderie diplomatique, contractant, selon leur fantaisie, des
+alliances avec ces mêmes gouvernements qu'ils injuriaient, menaçaient et
+minaient incessamment.
+
+Non-seulement les révolutionnaires de 1830 et 1831 ne pouvaient avoir
+aucun gouvernement pour allié, mais c'était contre eux que s'alliaient
+tous les gouvernements. Ces faits si nouveaux qui avaient commencé en
+1815 et qui se confirmaient en 1830 avec tant d'ensemble, cet accord
+permanent entre des puissances jadis si divisées, cette suspension
+des ambitions et des rivalités royales et nationales, cette passion
+européenne de la paix, c'était la crainte de l'esprit de propagande
+et de conquête révolutionnaire qui les avait suscités et qui les
+maintenait. La fatigue, bien que réelle, y avait moins de part que la
+prévoyance; on savait que toute grande guerre courrait le risque de
+devenir une guerre de révolution, et c'était un risque qu'on ne voulait
+pas courir. L'Europe se tenait immobile pour ne pas fournir à l'esprit
+révolutionnaire quelque occasion de tenter de nouveau le bouleversement
+universel.
+
+Cette situation et cette disposition de l'Europe, que les
+révolutionnaires de 1830 ne surent pas ou ne voulurent pas reconnaître,
+le roi Louis-Philippe les comprit sur-le-champ. A peine roi, il vit
+clairement que la cause de l'ordre au dedans et celle de la paix au
+dehors étaient étroitement liées, et plus résolument encore qu'il
+n'était entré dans la politique de la résistance, il se voua à la
+politique de la paix. C'était, de sa part, un courage sensé et
+nécessaire, mais difficile et méritoire, car en servant ainsi les
+vrais intérêts de la France, il blessait ses préjugés et ses passions
+d'habitude; en repoussant toute idée de guerre agressive, il se donnait
+la propagande révolutionnaire à combattre et les traités de 1815 à
+maintenir.
+
+La France, qui ne veut plus de révolutions chez elle, même quand elle
+en laisse faire, les aime encore ailleurs. Ce mouvement suscité par ses
+exemples lui plaît, et elle se persuade que, dans tous ses imitateurs,
+elle trouvera des amis. On a d'ailleurs si follement mêlé, parmi nous,
+les idées de justice, de réforme, de liberté et de progrès social avec
+l'idée de révolution, que partout où une révolution éclate, notre
+premier instinct est de croire que le progrès commence, que la justice
+et la liberté vont s'établir, et nous nous faisons un honneur, et
+presque un devoir, d'en être de loin les patrons. Puis, quand les
+révolutions, par leurs excès ou par leurs échecs, ont trompé notre
+espoir, leurs proscrits et leurs réfugiés affluent chez nous; un vif
+intérêt s'attache à leurs souffrances, à leur dévouement, à leur
+courage. Les réactions qui succèdent aux révolutions font, dans leurs
+rigueurs, une confusion déplorable des honnêtes gens et des malhonnêtes
+gens, des esprits généreux et des brouillons incurables, des malheurs
+mérités et des malheurs injustes; le sentiment très-légitime
+qu'inspirent les uns s'étend sans discernement sur les autres; un jour,
+il se refroidira et s'éteindra peut-être au détriment de tous, sans plus
+de discernement ni d'équité; mais, en attendant, une sympathie aveugle
+blesse les principes du droit des gens et compromet la politique
+nationale au delà de ce qui est dû aux droits du malheur.
+
+Que les amis de la paix et de la politique honnête y pensent
+sérieusement: il y a là une question grave, sur laquelle le droit public
+européen et la législation intérieure des pays civilisés sont vraiment
+dans l'enfance. Le droit d'asile est, pour les États indépendants, une
+noble et nécessaire prérogative; les États libres se font un juste
+honneur d'assurer, aux étrangers comme aux nationaux, la protection de
+leurs lois; en même temps qu'ils soulagent ainsi de grandes infortunes,
+ils viennent en aide à leurs voisins en facilitant ces bannissements
+volontaires qui, après les troubles politiques, émoussent les réactions
+et donnent aux périls comme aux haines le temps de s'apaiser. Mais si
+ce beau droit devenait un principe de déloyauté nationale et une
+source d'embarras intérieurs et extérieurs sans cesse renaissants,
+il succomberait tôt ou tard sous ses propres abus. Nos faibles et
+incohérentes idées à cet égard n'ont pas seulement aggravé pour nous,
+pendant plusieurs années après 1830, les difficultés de la paix; elles
+ont vicié la paix même et empêché qu'elle ne portât tous ses fruits.
+
+J'en dirai autant des idées et des dispositions publiques quant aux
+traités de 1815. Personne ne proposait de méconnaître et de briser ces
+traités, car on voulait la paix; mais on voulait en même temps les
+respecter et les maudire, et menacer sans agir. Attitude aussi malhabile
+que peu digne, car on inspirait au dehors la méfiance par les paroles
+au moment même où l'on s'appliquait à la dissiper par la conduite, et
+tandis qu'on demandait au gouvernement de maintenir la paix, on lui
+imposait des démonstrations et un langage qui rendaient la paix et plus
+difficile et toujours précaire. En même temps que l'Europe souhaitait
+la paix, elle était décidée et prête, si son maintien devenait trop
+difficile, à nous faire de nouveau cette guerre de coalition générale à
+laquelle Napoléon avait succombé. Entre les quatre grandes puissances,
+la coalition subsistait toujours, et elles étaient bien résolues à
+maintenir, contre l'esprit de propagande révolutionnaire ou de conquête
+impériale, l'état territorial et l'ordre européen. Et les grands peuples
+eux-mêmes, les Anglais, les Allemands, les Espagnols, les Russes,
+auraient de nouveau passionnément secondé leurs gouvernements dans cette
+lutte, car l'esprit d'indépendance, de dignité et de rancune nationale
+était plus puissant, chez eux, que l'esprit de révolution. La France
+de son côté, malgré la vivacité des impressions et des démonstrations
+populaires, n'était ni en disposition, ni en mesure d'affronter de tels
+périls, car elle ne vivait plus sous l'impulsion des intérêts ambitieux
+et des passions jeunes qui l'y avaient jetée une première fois; l'esprit
+révolutionnaire déclamait encore et agitait les masses; mais il ne les
+enflammait plus d'une fièvre ardente et dévouée, et il n'avait plus
+de grande proie matérielle ni morale à leur offrir. Toute entreprise
+agressive, plus bruyante que nationale, eût abouti à des calamités
+déplorables, et peut-être à des mécomptes ridicules. Et pourquoi s'y
+engager? Quelle nécessité? Quel devoir? La France venait d'accomplir
+l'acte d'indépendance politique le plus éclatant qui se pût imaginer, et
+cet acte était partout accepté; elle modifiait ses institutions sans que
+personne, en Europe, lui suscitât le moindre obstacle. Tout ce qu'elle
+pouvait réclamer au nom du droit lui était assuré; elle était, sans
+effort, en possession des deux biens auxquels ont toujours le plus
+aspiré les peuples, la liberté et la paix. Si elle eût jeté au vent
+ces bienfaits du ciel pour reporter partout en Europe et rappeler sur
+elle-même les deux fléaux qui ont le plus dévasté les sociétés humaines,
+l'anarchie et la guerre, la France eût commis l'acte de démence le plus
+absurde et le plus coupable qui se fût jamais rencontré dans l'histoire.
+
+Malgré la variété des idées et des tendances qui s'y rencontraient, le
+cabinet de 1830 était, à cet égard, unanime et parfaitement d'accord
+avec le Roi, dont la conviction et la résolution eussent, au besoin,
+affermi celles de ses conseillers. Dans l'abondance un peu précipitée de
+sa conversation, le roi Louis-Philippe ne présentait pas toujours ses
+idées sous la forme la plus propre à persuader; il en était si vivement
+préoccupé que souvent il ne choisissait ou ne mesurait pas bien ses
+termes, et n'en pressentait pas exactement l'effet sur ses auditeurs.
+Mais il tenait au fond de sa pensée avec une infatigable persévérance,
+et il reprenait, sans jamais se rebuter, son travail auprès des hommes
+dont le concours lui était nécessaire pour le succès. Son premier choix
+diplomatique, l'envoi de M. de Talleyrand comme ambassadeur à Londres,
+fit sur-le-champ entrevoir aux esprits intelligents combien ses vues, en
+fait de politique extérieure, étaient arrêtées, justes et sagaces.
+
+On a dit que le Roi seul avait fait ce choix, et qu'il l'avait imposé
+à ses ministres. Il n'en est rien; jamais peut-être il ne prit plus
+de soin pour s'assurer leur adhésion; il discuta, d'avance et en
+particulier, avec la plupart d'entre eux, ses motifs et leurs
+objections. Je ne sais ce que lui dirent, dans ces entretiens
+confidentiels, ceux qui n'approuvaient pas ou ne voulaient pas avoir
+l'air d'approuver cette nomination, ni ce qu'ils en purent dire plus
+tard à d'autres qu'au Roi. Mais quand elle fut proposée dans le Conseil,
+quelques-uns exprimèrent à peine quelques doutes, plutôt, je crois, par
+précaution personnelle que par réelle opposition; personne ne contesta
+sérieusement. Pour mon compte, j'étais convaincu de la convenance du
+choix.
+
+M. de Talleyrand avait, comme négociateur, deux qualités précieuses et
+rares. Il savait à merveille démêler, dans la situation du gouvernement
+qu'il servait, le fait dominant à faire valoir, le but essentiel à
+poursuivre, et il s'y attachait exclusivement, dédaignant et sacrifiant,
+avec une insouciance à la fois calculée et naturelle, toutes les
+questions, même graves, qui auraient pu l'affaiblir dans la position à
+laquelle il tenait, ou le détourner du point qu'il voulait atteindre.
+Il excellait dans l'art de plaire, et de plaire sans s'abaisser,
+singulièrement soigneux, par tous les moyens, pour toutes les personnes
+dont il avait besoin, grands ou petits, et en même temps gardant
+toujours avec elles ses habitudes et ses libertés de grand seigneur, ce
+qui donnait, à ses flatteries comme à ses services, bien plus de charme
+et de prix. Quoique les circonstances fussent très-différentes, il y
+avait, entre ce qu'il avait fait à Vienne en 1814 et ce qu'il avait à
+faire à Londres en 1830, une certaine analogie. En 1830 aussi, et bien
+plus difficilement, il fallait remettre le gouvernement français en
+rapports confiants, et, au besoin, en action commune avec les grands
+gouvernements européens. C'était peu qu'ils vécussent en paix avec lui,
+il fallait qu'ils acceptassent, non-seulement son existence, mais son
+influence, et par son influence, les changements que jetait dans l'ordre
+européen son avènement. Le parti révolutionnaire a chez nous un vif et
+patriotique sentiment de la grandeur nationale; mais il ne garde dans ce
+sentiment ni justice, ni mesure, et il ne sait lui donner satisfaction
+que par la violence. Et pour ce parti, la violence n'est pas seulement
+la guerre entre les États; c'est la guerre portant au sein des États les
+révolutions, c'est-à-dire la force employée non-seulement à vaincre,
+mais à bouleverser. A ce prix, la grandeur même de la patrie n'est ni
+légitime, ni longtemps possible; les succès réels et durables veulent
+aujourd'hui plus de bon sens et de moralité. Le gouvernement du roi
+Louis-Philippe s'imposa, dès le premier jour, une tâche plus salutaire
+comme plus pure; il voulut maintenir la paix, et grandir la France en
+Europe, au sein de la paix. En donnant à l'ordre européen son appui,
+il entreprit de concilier à la politique française l'aveu tacite,
+quelquefois même le concours européen. Des rapports intimes et confiants
+avec l'Angleterre étaient indispensables pour une telle oeuvre; car en
+même temps que l'Angleterre aussi voulait fortement, comme nous, le
+maintien de la paix, elle seule pouvait et voulait, dans les difficiles
+questions que soulevait autour de nous la Révolution de Juillet, unir
+son action à la nôtre avec une sérieuse sympathie. Ce fut là, à Londres,
+la mission du prince de Talleyrand; et au milieu des représentants de la
+vieille Europe jalouse et inquiète, il était l'homme le plus propre à
+y réussir, car il y fallait précisément et il y portait un mélange
+d'intelligence libérale et d'habitudes aristocratiques, d'immobilité et
+de hardiesse, de patience froide et de tact rapide, et l'art de ménager
+et d'attendre avec une certaine hauteur.
+
+Huit jours après cette nomination[8], le Roi m'écrivait: «Je viens
+de lire les papiers anglais qui sont tous, de toutes les nuances, en
+approbation du choix de Talleyrand. Ils regardent l'opposition de nos
+gazettes sur ce point comme le résultat de l'exagération de ce qu'ils
+appellent _l'ultra-libéralisme_; et le _plain good sense_ de _John Bull_
+apprécie cette nomination comme ce qu'il y avait de plus sage et de
+plus heureux pour les deux pays. C'est aussi cette conviction qui m'y a
+déterminé; c'est le sentiment de mon devoir comme chef de ma nation.
+Je ne me suis trompé que dans l'espoir que notre public serait plus
+judicieux que je ne l'ai trouvé. Il finira par me rendre justice sur ce
+point, comme il l'a déjà fait sur bien d'autres où il m'avait méconnu.»
+
+[Note 8: Le 13 septembre 1830.]
+
+Je ne trouve pas que, même aujourd'hui, les bons esprits eux-mêmes
+aient encore rendu à la politique, non-seulement de la France, mais de
+l'Europe, à cette époque, une suffisante justice. Les gouvernements
+étrangers firent preuve alors d'une modération, et le gouvernement
+français d'une loyauté, très-bien entendues sans doute et
+très-opportunes, mais très-rares dans l'histoire. De la part des
+premiers, point de mauvais orgueil, point de mesquine jalousie; ils
+reconnurent sans hésitation des nécessités qui leur déplaisaient, et
+acceptèrent franchement ce qu'ils ne croyaient pas devoir ouvertement
+combattre, subordonnant ainsi leur passion à leur raison et leurs goûts
+personnels au droit public et au bien des peuples. Le gouvernement
+français à son tour ne joua point de double jeu, ne garda point de
+faible ou perfide ménagement; il n'essaya point de rester en équilibre
+entre l'ordre et le désordre, entre l'esprit de conservation et l'esprit
+de révolution, ni d'obtenir tour à tour, auprès des partis divers, des
+faveurs contraires; il choisit résolûment, et une fois pour toutes,
+sa place et son drapeau. De part et d'autre, la politique fut sensée,
+conséquente et sincère. Les peuples sont grandement intéressés à donner
+dans leur estime, à cette politique, le rang auquel elle a droit.
+
+Elle eut, dès l'origine, dans les délibérations du Conseil, ma complète
+adhésion. Je la jugeais seule propre à nous mettre en état de fonder
+chez nous un gouvernement libre, et à répandre au dehors l'influence
+française, au profit de la civilisation européenne. J'eus bientôt, comme
+ministre de l'intérieur, et dans des circonstances délicates, à lui
+prêter mon actif concours.
+
+Trois États parmi nos voisins, la Belgique, le Piémont et l'Espagne,
+étaient ou déjà envahis, ou menacés par le mouvement de la révolution.
+La Belgique avait porté hardiment les premiers coups et rompu ses liens
+avec la Hollande. Les réfugiés que les secousses révolutionnaires du
+Piémont et de l'Espagne avaient jetés en France s'agitaient pour rentrer
+dans leur patrie, et pour y reprendre leurs attaques contre les régimes
+qui y dominaient.
+
+Ces diverses entreprises des étrangers trouvaient en France des appuis
+très-divers. Quant à la Belgique, ce n'était pas pour la soutenir dans
+son élan vers l'indépendance, mais pour la conquérir de nouveau que
+nos meneurs ardents s'agitaient. L'esprit impérial et l'esprit
+révolutionnaire s'unissaient dans ce dessein. On envoyait à Bruxelles
+des émissaires chargés de s'entendre avec les partisans de la réunion
+à la France. La Société des Amis du peuple recrutait un bataillon de
+volontaires qui devaient se porter en Belgique pour y seconder un
+mouvement français. M. Mauguin et le général Lamarque étaient à la tête
+de ce travail, auquel les purs libéraux, M. de La Fayette entre autres,
+demeuraient étrangers. Pour ceux-ci, contents de l'indépendance de la
+Belgique et prêts à la soutenir au besoin, c'était surtout aux réfugiés
+piémontais et espagnols qu'ils voulaient porter secours; là il
+s'agissait, non de conquêtes à faire, mais de gouvernements à renverser
+ou à contraindre, dans l'intérêt de la liberté.
+
+Sur ces diverses questions, nous étions nous aussi, le roi
+Louis-Philippe et ses conseillers de 1830, dans des situations
+très-diverses.
+
+Quant à la Belgique, notre politique était simple et très-arrêtée; nous
+étions résolus à la soutenir dans son indépendance et à n'y prétendre
+rien de plus. Point de réunion territoriale, point de prince français
+sur le trône belge. La France avait là un grand et pressant intérêt de
+dignité comme de sûreté à satisfaire, la substitution d'un État neutre
+et inoffensif à ce royaume des Pays-Bas qui, en 1814, avait été fondé
+contre elle. Notre renoncement à toute autre ambition était à ce prix;
+et au prix de ce renoncement nous nous assurions la bonne entente et
+l'action commune avec l'Angleterre dans presque toutes les affaires de
+l'Europe. Il eût fallu aussi peu d'intelligence que de courage
+pour hésiter à prendre cette position. Le roi Louis-Philippe, s'en
+entretenant un jour avec moi, m'en signala un autre avantage d'un ordre
+encore plus élevé, car il était plus général et plus permanent: «Les
+Pays-Bas, me dit-il, ont toujours été la pierre d'achoppement de la paix
+en Europe; aucune des grandes puissances ne peut, sans inquiétude et
+jalousie, les voir aux mains d'une autre. Qu'ils soient, du consentement
+général, un État indépendant et neutre, cet État deviendra la clef de
+voûte de l'ordre européen.» C'était peut-être se promettre beaucoup
+de l'avenir; il y a de l'orgueil et de la chimère dans les plus sages
+combinaisons humaines; celle-ci du moins provenait d'une grande idée en
+même temps que d'une politique prudente. De concert avec M. Mole, je
+pris des mesures pour déjouer les menées contraires; je fis publier
+partout qu'elles étaient désavouées par le gouvernement français;
+des Belges considérables, venus à Paris pour connaître sûrement ses
+intentions, reçurent la déclaration formelle qu'ils ne devaient compter
+ni sur la réunion de leur pays à la France, ni sur un fils du Roi
+pour leur trône. Les volontaires destinés à provoquer un mouvement
+en Belgique s'étaient promis qu'ils recevraient des fusils chez un
+négociant de Valenciennes; il lui fut interdit de les leur livrer. Il
+n'y a point de politique plus compromettante comme plus déloyale que
+celle qui, pour échapper aux difficultés du moment, laisse les peuples
+ou les partis s'engager dans des voies où elle est décidée à ne pas les
+suivre. Nous ne négligeâmes rien pour que, ni en Belgique, ni en France,
+ce reproche ne pût nous être adressé.
+
+Nous n'eûmes, dans ces premiers temps, avec le Piémont, point d'embarras
+sérieux. Les réfugiés italiens ne formaient encore vers cette frontière
+point de forts groupes, militaires ni populaires. J'avais alors à Lyon
+et à Grenoble deux préfets capables et sûrs, M. Paulze d'Yvoi et M.
+de Gasparin, attentifs aux moindres symptômes. Ils m'avertirent qu'à
+Bourgoing, dans une réunion de gardes nationaux, quelques esprits
+ardents, qui avaient à Turin et à Chambéry des relations excitantes,
+avaient annoncé l'intention de proposer une Adresse au Roi pour
+provoquer le renvoi d'un ministère qui ne savait pas propager la liberté
+dans les pays les plus disposés à l'accueillir; mais l'annonce fut si
+mal reçue que la proposition ne fut pas même développée jusqu'au bout.
+Aucun rassemblement, aucun mouvement sur cette frontière, plus tard si
+troublée, n'inquiéta, à cette époque, la cour de Turin, et nos rapports
+avec elle furent, sinon confiants, du moins réguliers et tranquilles.
+
+Avec l'Espagne notre situation était plus compliquée et plus difficile.
+Les réfugiés espagnols abondaient en France, chefs politiques et
+militaires, importants dans les diverses nuances du parti libéral,
+Martinez de la Rosa, Isturiz, Toreno, Calatrava, Mendizabal, Mina,
+Valdez, etc..... Ils entretenaient dans leur patrie d'actives
+correspondances et y comptaient de nombreux adhérents. Plusieurs
+accouraient d'Espagne pour se concerter avec eux et faire éclater un
+mouvement depuis longtemps préparé. Ils avaient à Paris des patrons
+aussi zélés que considérables. M. de La Fayette, sans méconnaître
+absolument les exigences de sa situation officielle, continuait de
+conspirer pour eux et avec eux: «Jusqu'à notre dernière révolution, leur
+écrivait-il[9], j'étais libre de tous mes mouvements. Aujourd'hui,
+ma situation est différente; je me suis lié intimement au nouveau
+gouvernement français; il adopte le système de non-intervention, ne
+donnant pas plus la sienne qu'il ne souffrira celle des étrangers contre
+nos voisins. C'est un gouvernement loyal, et le Roi ne veut pas faire
+sous main ce qu'il déclarerait n'avoir pas fait. Nos voeux communs sont
+pour la liberté générale, mais il ne veut pas y contribuer par une
+diplomatie mensongère. Telle a été la résolution du Roi et de son
+Conseil. La mienne n'a pas été la même; quels que soient mes liens avec
+le gouvernement nouveau, il ne peut disposer ni de mes prévoyances, ni
+de mes sympathies, et nos conversations, bien antérieures à la grande
+semaine, ne peuvent changer ni de nature ni d'objet. Cependant je dois
+garder certaines mesures; car d'après mes rapports nécessaires avec le
+Roi des Français et le commandement qu'il m'a confié, je cours le
+risque des reproches de mon pays si je donne trop de prise à ceux des
+puissances étrangères.» A propos de l'Espagne, les reproches étaient, de
+la part de la France, peu à redouter, car le public français ne portait
+à Ferdinand VII ni estime, ni intérêt; on l'avait vu sans courage dans
+la lutte, sans dignité dans les revers et avec ses vainqueurs, sans foi
+et sans pitié dans le succès et envers les vaincus; il passait même
+pour plus incapable et plus détesté de son peuple qu'il ne l'était
+effectivement. C'était la disposition générale de trouver la révolte
+contre lui naturelle, et de ne s'en point inquiéter, ni pour lui, ni
+pour l'ordre européen. De toutes les rigueurs de l'opinion publique
+envers les souverains, celles qui portent sur leur caractère personnel
+sont pour eux les plus dangereuses; et de nos jours, malgré la faiblesse
+de nos moeurs, il y a une part de considération dont le pouvoir ne
+saurait longtemps se passer.
+
+[Note 9: Les 4 et 12 octobre 1830. (_Mémoires du général La Fayette_, t.
+VI, p. 441, 446.)]
+
+Envers la France et le roi Louis-Philippe, Ferdinand VII s'était
+mis d'ailleurs dans une position fausse et peu loyale. Sans refuser
+expressément de reconnaître le gouvernement de Juillet, il ajournait
+l'acte de la reconnaissance[10], et en attendant il continuait de
+traiter l'ambassadeur de Charles X, le Vicomte de Saint-Priest, comme
+le véritable ambassadeur français. Les légitimistes se rassemblaient
+et préparaient librement, sur la frontière espagnole, leurs plans de
+soulèvement dans nos départements du midi; le maréchal Bourmont devait,
+disait-on, se mettre à la tête; on annonçait la prochaine arrivée
+de madame la duchesse de Berry en Espagne; et le ministre favori de
+Ferdinand VII, M. Calomarde, donnait de l'autorité à ces bruits et de la
+gravité à ces menées en adressant, aux magistrats et aux évêques de
+la Péninsule, une circulaire amèrement hostile pour la France et son
+nouveau gouvernement.
+
+[Note 10: Les lettres du roi d'Espagne, qui accréditaient le comte
+d'Ofalia comme son ambassadeur auprès du roi Louis-Philippe, ne portent
+que la date du 25 septembre 1830, et elles ne furent présentées par M.
+d'Ofalia que le 23 octobre suivant.]
+
+En présence de ces faits et pour obliger la cour de Madrid à y mettre un
+terme en lui en faisant sentir le péril, nous résolûmes de n'apporter,
+de notre côté, aux préparatifs des réfugiés espagnols aucun obstacle;
+nous ne les encourageâmes point dans leurs desseins; nous ne prîmes
+envers eux aucun engagement; le Roi se refusa expressément à leurs
+ouvertures pour le mariage de son fils, le duc de Nemours; avec la jeune
+reine de Portugal, Dona Maria, et pour l'union de toute la péninsule
+sous le même sceptre. Mais nous laissâmes un libre cours à leurs
+espérances, à leurs réunions, à leurs tentatives d'emprunt, à leurs
+approvisionnements d'armes et de munitions, et nous leur donnâmes des
+passe-ports pour la frontière d'Espagne, en accordant aux plus dénués
+d'entre eux les secours de route usités en faveur des voyageurs
+indigents. Nous ne voulions, ni les tromper par des promesses ou des
+actes qui nous auraient liés à leur cause, ni les empêcher de faire pour
+son succès ce qu'ils pouvaient faire par eux-mêmes ou par leurs amis,
+et ce que le gouvernement espagnol, sur son territoire, laissait faire
+contre nous.
+
+Cette menace défensive eut son plein effet: le gouvernement espagnol
+prit l'alarme, et en même temps qu'il se préparait à repousser
+l'invasion des réfugiés, il s'empressa de nous promettre sur sa
+frontière l'observation de toutes les règles du droit des gens entre
+États qui vivent en paix, si nous voulions lui donner, de notre part, la
+même sécurité. C'était notre désir comme notre devoir de rester ou de
+rentrer partout dans les rapports réguliers et loyaux des souverains
+et des nations. La mauvaise issue des tentatives armées des réfugiés
+espagnols, pour susciter dans leur patrie une insurrection, nous en
+fournit bientôt l'occasion naturelle. Battus et poursuivis par les
+troupes royales, Mina, Valdez et leurs compagnons n'eurent d'autre
+ressource que de se rejeter sur notre territoire, leur constant refuge.
+Ils y furent reçus dans des termes que je puis dire honorables et pour
+le pouvoir qui tenait un tel langage, et pour les malheureux proscrits à
+qui il l'adressait. J'écrivis à nos préfets sur la frontière d'Espagne:
+«J'approuve pleinement votre conduite envers les réfugiés espagnols qui
+sont rentrés sur notre territoire. Vous les avez engagés à s'éloigner de
+la frontière, et vous avez pris soin d'éviter envers eux toute mesure
+coercitive et dure. C'est bien là ce que vous imposaient d'une part le
+droit des gens, de l'autre le respect dû au malheur. La France est et
+désire rester en paix avec ses voisins, et notamment avec l'Espagne. Une
+exacte et sincère neutralité en est la condition. Vous l'avez observée.
+Mais en même temps il est naturel, il est juste de témoigner à de
+malheureux proscrits l'estime qu'inspire leur courage et la sympathie
+que commande leur infortune. J'ai mis sous les yeux du Roi, dans son
+Conseil, la lettre qu'ils lui ont adressée et que vous m'avez fait
+passer. Sa Majesté a résolu de prendre les mesures nécessaires pour leur
+assurer, dans l'intérieur de la France, une hospitalité tranquille et
+les secours dont ils ont besoin. Les départements où ils devront habiter
+seront désignés, et ils y recevront, eux et leurs familles, ce qu'aura
+réglé la bienveillance royale, à charge seulement de ne pas s'en
+éloigner sans l'aveu de l'autorité. Informez-les, Monsieur le préfet, de
+cette résolution qui sera incessamment exécutée. Le Roi désire que sa
+protection non-seulement les soulage, mais les console autant qu'il
+est en son pouvoir, et je m'estime heureux d'être chargé de leur en
+transmettre l'assurance.»
+
+«Je n'admire point, dit Pascal, l'excès d'une vertu, par exemple de la
+valeur, si je ne vois en même temps l'excès de la vertu opposée, comme
+en Épaminondas qui avait l'extrême valeur et l'extrême bénignité.» Ce
+serait trop exiger des gouvernements que de prétendre qu'ils unissent
+au même degré, comme Épaminondas, les mérites contraires; mais c'est,
+aujourd'hui plus que jamais, leur mission et leur nécessité d'être à la
+fois arrêtés et larges, fermes et doux dans leurs actes comme dans leurs
+vues, et de savoir rendre également justice et porter sympathie aux
+intérêts et aux sentiments divers qui se disputent l'empire dans l'âme
+et la société des hommes.
+
+Je n'ai encore touché qu'aux moindres des difficultés avec lesquelles
+le gouvernement nouveau, et moi en particulier comme ministre de
+l'intérieur, nous étions alors aux prises. Ce n'était ni dans
+l'administration intérieure, ni dans les affaires étrangères que se
+rencontraient les plus graves. C'était dans les Chambres qu'elles
+venaient toutes aboutir et éclater, car c'était là que les partisans
+légaux du régime naissant engageaient déjà leurs luttes intestines, et
+que les révolutionnaires du dehors cherchaient et trouvaient de l'écho
+et de l'appui.
+
+Ni l'une ni l'autre des deux Chambres ne possédaient alors toute leur
+force naturelle et nécessaire; elles étaient sorties, l'une et l'autre,
+de la Révolution, mutilées et affaiblies. Dans la Chambre des députés,
+sur 406 membres, 52 légitimistes avaient donné leur démission, et 18
+élections avaient été annulées pour cause d'irrégularité ou de violence.
+La Chambre des pairs où siégeaient, la veille de la Révolution, 364
+membres, n'en comptait plus que 189 le lendemain; 175 avaient été
+écartés, les uns par l'élimination prononcée, dans la révision de la
+Charte, contre tous les pairs nommés sous le règne de Charles X, les
+autres par leur démission volontaire ou leur refus de serment au régime
+nouveau. C'était avec l'aide de pouvoirs ainsi ébranlés eux-mêmes que
+nous avions à fonder un gouvernement.
+
+Dans l'espoir de prolonger et d'exploiter cet ébranlement, les fauteurs
+de révolutions demandaient la dissolution immédiate de la Chambre des
+députés et une élection générale, selon quelque mode électoral ou de
+tradition révolutionnaire, ou d'invention nouvelle et populaire. Nous
+repoussâmes cette politique d'illégalités et d'aventures indéfinies. Le
+nouveau Roi était sur son trône. Les deux Chambres qui avaient traité
+avec lui siégeaient autour de lui. C'était à elles, de concert avec
+lui, à mettre sur-le-champ en pratique le régime légal qui faisait leur
+contrat. Les lois de la nature sont de bons modèles. A ceux qui ont créé
+il appartient d'élever. Parmi les grandes fautes politiques commises
+de notre temps, la plus grande a été celle de l'Assemblée constituante
+abandonnant à d'autres mains, en 1791, son oeuvre à peine ébauchée.
+Nous n'eûmes garde d'y retomber. La Chambre des députés resta au
+Palais-Bourbon pour soutenir et diriger, à ses premiers pas, le
+gouvernement dont elle avait consacré la naissance. Mais, en la
+conservant, nous prîmes soin de la compléter et de la retremper. Trois
+lois lui furent immédiatement proposées: deux, pour faire remplir, par
+des élections nouvelles, tous les sièges vacants; la troisième, pour
+soumettre aux chances de la réélection les députés promus à des
+fonctions publiques. Les deux premières, tenant compte des vives
+réclamations qu'avait excitées le système électoral en vigueur,
+apportaient à ce système des modifications provisoires, en annonçant la
+loi définitive sur laquelle la Chambre complétée aurait à statuer.
+La dernière, en instituant, pour assurer l'influence du pays sur son
+gouvernement, une garantie depuis longtemps réclamée, soumettait à
+l'épreuve de l'opinion publique, dans trente-neuf collèges électoraux,
+quarante et un des principaux agents du pouvoir nouveau. La
+présentation, la discussion et l'exécution de ces trois lois étaient de
+mon ressort. Elles rencontrèrent dans les Chambres peu d'objections.
+En convoquant les colléges appelés à faire les cent treize élections
+attendues, je pris soin de bien marquer l'attitude que le Gouvernement
+voulait y garder[11]; et la Chambre des députés fut complétée avec un
+mouvement de faveur publique qui, en sanctionnant ce qu'elle avait déjà
+fait, lui promettait, pour ce qu'elle avait à faire, la force dont elle
+aurait besoin.
+
+[Note 11: _Pièces historiques_, n° VI.]
+
+Nous ne pouvions, pour la Chambre des pairs, rien faire de semblable.
+Déjà mutilée dans sa composition, elle avait en perspective une
+mutilation encore plus grave; la question de l'hérédité de la pairie
+devait être débattue dans la session suivante; et tel était, sur cette
+question, l'instinct dominant que, le 19 août 1830, lorsqu'on discuta
+dans la Chambre des députés le serment à prêter par les membres des deux
+Chambres, personne, au premier moment, ne songea à faire, entre les
+pairs et les députés, aucune distinction, et qu'on fut sur le point de
+déclarer les pairs qui refuseraient le serment démissionnaires pour
+leurs descendants comme pour eux-mêmes, et leur pairie absolument
+éteinte. M. Berryer et M. de Martignac réclamèrent; M. Dupin reconnut
+qu'il y avait là un droit perpétuel que l'acte d'un usufruitier passager
+ne pouvait abolir. J'insistai pour qu'il fût bien établi que, si
+l'hérédité de la pairie devait être plus tard mise en discussion, elle
+n'en était pas moins jusque-là l'état constitutionnel du pays comme le
+droit légal des familles; et un amendement, adopté sur ma proposition,
+décida en effet que le pair qui refuserait de prêter le serment serait
+_personnellement_ déchu de son siège, sans que rien fût préjugé par la
+contre ses héritiers.
+
+La Chambre des pairs dut au cabinet de 1830 une seule chose, le choix
+de son président. Les révolutions amènent, entre les noms propres, des
+rapprochements bizarres; ce fut M. Dupont de l'Eure qui contresigna,
+comme garde des sceaux, la nomination de M. Pasquier à ce grand poste.
+Elle fut, comme celle de M. de Talleyrand à l'ambassade de Londres, un
+de ces actes de clairvoyance et d'esprit politique que l'évidence et
+l'urgence de l'intérêt général arrachent, dans les premiers moments
+d'une grande crise, aux préjugés et aux passions de parti. Malgré
+d'anciens dissentiments, dont chaque jour nous apprenait à tenir moins
+de compte, nous regardions, mes amis et moi, M. Pasquier comme l'homme
+le plus propre à diriger, à travers les difficiles épreuves qui
+l'attendaient, le corps important et compromis à la tête duquel il
+allait être placé. Il y était bien plus propre encore que nous ne
+l'avions présumé. Pendant dix-huit ans, il a honoré la Chambre et la
+Cour des pairs, autant qu'il s'est honoré lui-même, par l'habileté, la
+dignité, l'équité, la fermeté prudente et le tact imperturbable qu'il a
+déployés en les présidant.
+
+Les deux Chambres ainsi constituées, les travaux législatifs y
+abondèrent. Outre les trois projets de loi que je viens de rappeler,
+j'en présentai à la Chambre des députés six autres, les uns de
+circonstance, sur les récompenses nationales à accorder aux blessés et
+aux familles des morts dans la lutte de juillet, sur l'importation des
+grains, sur des travaux publics urgents, etc., les autres d'institution,
+sur la garde nationale, soit sédentaire, soit mobile. J'avais chargé une
+grande commission, présidée par M. de La Fayette, de préparer ces deux
+derniers projets que, de toutes parts, on réclamait avec ardeur. C'est
+le mérite et le péril de l'institution des gardes nationales de susciter
+les espérances les plus diverses; leur prompte organisation donnait
+satisfaction aux esprits inquiets pour l'indépendance et la dignité
+extérieure du pays; les amis de l'ordre se promettaient d'y trouver
+une force pour le maintenir, à défaut de l'armée, matériellement et
+moralement affaiblie; les libéraux se flattaient que, grâce à cette
+force toujours disponible, une grande armée permanente ne serait plus
+nécessaire; les démocrates voyaient avec joie le peuple armé et mis
+ainsi en état d'intervenir dans les affaires publiques. Les ministres de
+la guerre, de la justice et des finances présentèrent en même temps, sur
+les questions qui ressortissaient à leurs départements, neuf projets de
+loi, les uns indispensables pour les services publics, les autres depuis
+longtemps l'objet des instances parlementaires ou populaires. Et à côté
+de ces projets du gouvernement, préparés et présentés en moins de trois
+mois, vingt-deux propositions, émanées de l'initiative des Chambres
+elles-mêmes, sollicitèrent, sur l'administration municipale, la
+législation pénale, le régime de la presse, le système des impôts,
+le mode d'examen du budget, etc., des réformes qui soulevaient les
+questions les plus graves.
+
+Au premier moment pourtant, et soit qu'elles vinssent du gouvernement
+ou des Chambres, ces propositions ne suscitèrent pas les vifs et longs
+débats qu'on en devait attendre. Quelques-unes, depuis longtemps
+réclamées, comme l'abolition de la loi du sacrilège et le rétablissement
+du jury pour le jugement des délits de la presse, furent admises presque
+sans contestation. D'autres, au contraire, parurent n'être, de la
+part de leurs auteurs, que des promesses acquittées ou des espérances
+ouvertes à leurs amis du dehors, sans grande impatience du résultat.
+M. Benjamin-Constant et M. Bavoux, par exemple, demandèrent, l'un la
+complète liberté de la profession d'imprimeur, l'autre un abaissement
+considérable dans le cautionnement et le droit de timbre imposés aux
+journaux; mais ils n'insistèrent pas pour un examen immédiat. Beaucoup
+de propositions furent ainsi ajournées. Il n'y avait encore dans les
+Chambres point d'opposition déclarée, organisée et irritée par de longs
+combats; nous venions de concourir tous à la même oeuvre; sincèrement
+ou par convenance, nous n'y portions la main qu'avec égard. Des
+dissentiments et des mécontentements se laissaient entrevoir; mais, sauf
+M. Mauguin et quelques déclamateurs subalternes, les dissidents et les
+mécontents s'appliquaient à se contenir plutôt qu'ils ne s'empressaient
+d'éclater.
+
+Le gouvernement, de son côté, n'avait garde de provoquer la lutte.
+J'étais, dans la Chambre des députés, son principal organe; et quoique,
+plus tard, on m'ait quelquefois taxé d'ardeur provoquante, je ne me
+souviens pas qu'alors on m'ait jamais adressé ce reproche, et je suis
+sûr que je ne le méritais nullement. Ma disposition dans les débats
+était au contraire, à cette époque, contenue et réservée, par précaution
+d'orateur au moins autant que par prudence de ministre. A vrai dire,
+je débutais à la tribune comme dans le gouvernement; j'étais, pour la
+première fois, en première ligne sur le champ de bataille et chargé de
+la responsabilité du pouvoir. L'habitude de la parole publique ne me
+manquait pas; je l'avais acquise à la Sorbonne; mais au Palais-Bourbon,
+un prompt instinct m'avertit que j'avais affaire à un théâtre et à
+un public tout différents. Comme le prédicateur dans l'église, le
+professeur parle, du haut de sa chaire, à des auditeurs modestes et
+dociles, réunis autour de lui par devoir ou par nécessité, qui ne
+songent pas à le contredire, admettent d'avance son autorité morale
+et sont disposés, pour peu que sa parole leur plaise, à lui porter
+confiance et respect. C'est un monologue en présence d'un auditoire
+favorable. L'orateur politique, au contraire, a devant lui des
+adversaires qui s'apprêtent à le combattre, et des alliés qui ne lui
+donneront leur appui que s'il leur assure la victoire. Il est en
+dialogue continu, d'une part avec des ennemis passionnés, de l'autre
+avec des amis exigeants qui siègent là comme des juges. Et ce n'est pas
+seulement à ses contradicteurs déclarés, à ses rivaux d'éloquence qu'il
+a affaire; il traite, en parlant, avec toute l'assemblée qui l'écoute et
+dont il faut qu'il entende et comprenne le silence. S'il ne démêle pas
+les mouvements rapides et confus qui s'y produisent, s'il ne lit pas
+les impressions sur les visages, s'il ne saisit pas, pour y répondre
+d'avance, les objections et les doutes qui traversent les esprits, il
+aura beau bien parler; sa parole sera tantôt froide et vaine, tantôt mal
+comprise, mal interprétée et retournée contre lui. Un obscur mais réel
+échange de sentiments et d'idées, une conversation sympathique, soudaine
+et incessante, entre l'orateur et l'assemblée, c'est la condition comme
+la difficulté suprême de l'éloquence politique; sa puissance est à ce
+prix. Je ne me rendais pas compte, en 1830, de cette situation, de ses
+exigences et de ses périls, aussi clairement que je l'ai fait plus tard;
+mais j'en avais un vif pressentiment; et loin de m'abandonner à l'ardeur
+de ma passion ou à la liberté de ma pensée, je ne marchais qu'avec
+précaution dans cette difficile arène, content de suffire aux nécessités
+naturelles de la lutte, et ne cherchant nullement à l'étendre ni à
+l'enflammer.
+
+Ainsi la Chambre, livrée à elle-même, était et serait probablement
+restée longtemps peu orageuse; mais l'orage grondait incessamment autour
+d'elle. Pendant que nous délibérions assez tranquillement, je pourrais
+dire assez froidement, sur les questions à l'ordre du jour, les
+mouvements populaires, les attroupements tumultueux, les fantaisies
+et les tentatives imprévues d'une multitude ardente et oisive se
+renouvelaient tous les jours au dehors. Des ouvriers se portaient en
+masse pour chasser les concurrents étrangers et pour détruire les
+machines qui leur enlevaient, disaient-ils, leur travail; plusieurs
+ateliers furent bouleversés, et le 3 septembre, le _Journal des Débats_
+ne put paraître. Des rassemblements analogues à ceux qui avaient
+voulu porter au Panthéon les bustes du général Foy et de M. Manuel se
+formèrent pour rendre au buste du maréchal Ney le même honneur. Un autre
+rassemblement, gravement passionné et solennellement annoncé d'avance,
+se réunit le 21 septembre sur la place de Grève, au même lieu et
+l'anniversaire du jour où, huit ans auparavant, les quatre sergents de
+la conspiration de La Rochelle, Bories et ses trois compagnons, avaient
+été exécutés; une estrade avait été élevée, un discours fut prononcé en
+hommage à leur mémoire, et le Panthéon fut promis, sinon à leurs images,
+du moins à leurs noms. En dehors de ces solennités sérieuses, suscitées
+par des desseins politiques ou des sentiments sincères, des promenades
+sans but comme sans frein, des chants et des cris de bravade ou
+d'amusement agitaient sans relâche les quartiers populeux, surtout les
+environs du Palais-Royal, séjour du Roi et galerie du peuple; et dans
+les carrefours, au coin des rues très-fréquentées, des placards sans
+cesse renouvelés couvraient les murs, tristes ou menaçants, injurieux
+ou licencieux; et des curieux se groupaient à l'entour, empressés à les
+lire et s'en entretenant sur place, puis reportant dans leurs quartiers
+et dans leurs foyers les impressions qu'ils en recevaient.
+
+Fâcheux pour la société dont ils retardaient le retour au repos et
+incommodes pour le pouvoir à qui les moyens de répression manquaient
+encore, ces désordres matériels n'auraient eu cependant rien de bien
+grave si, au delà et au-dessus des incidents de rue, d'autres désordres
+plus anciens et plus profonds n'avaient agité et égaré un grand nombre
+d'esprits. La Révolution de Juillet avait fait bien autre chose que
+renverser un trône et modifier une Charte; elle avait donné des
+prétentions et des espérances, non-seulement au parti politique qui
+voulait, pour le gouvernement de la France, une autre forme que la
+monarchie, mais à toutes les écoles, à toutes les sectes, à tous les
+groupes, plus ou moins bruyants ou obscurs, qui rêvaient, pour la
+société française, une autre organisation que celle qu'elle a reçue de
+ses origines, de sa foi chrétienne et de ses quatorze siècles de vie. En
+dehors des républicains, et empressés les uns de s'en distinguer,
+les autres de s'y réunir, les saint-simoniens, les fouriéristes, les
+socialistes, les communistes, très-divers de principes et très-inégaux
+en force comme en valeur intellectuelle, étaient tous en état
+d'effervescence ambitieuse. Les idées fondamentales de ces écoles
+n'étaient pas plus neuves que sensées; le monde, depuis qu'il existe,
+a vu, dans toutes ses grandes crises, éclater les mêmes chimères, les
+mêmes soulèvements de l'orgueil humain contre l'ordre providentiel, les
+mêmes fausses notions sur la nature humaine et sur la part de l'homme
+dans le gouvernement de l'humanité. Au milieu d'une société fortement
+constituée et sous un gouvernement bien établi, ces rêveries, qui
+couvent toujours sourdement, n'ont pas grande importance; elles ne font
+jamais qu'un nombre assez restreint de recrues ou de dupes, et on peut
+les laisser végéter dans leur étroite sphère sans se préoccuper de leurs
+progrès. Mais au sein d'une nation démocratique, raisonneuse, hardie,
+et livrée depuis cinquante ans à toutes sortes d'ambitions et
+d'expériences, tous ces petits groupes philosophiques, politiques,
+quelques-uns même affectant des airs semi-religieux, devenaient autant
+de petites puissances remuantes qui possédaient peu de force, mais
+répandaient beaucoup de venin. Les réformateurs ne prétendaient pas à
+s'emparer pleinement de la société française pour la reconstruire à leur
+gré; mais ils aspiraient à exercer sur ses institutions, sur ses lois,
+sur ses idées, sur ses maîtres, une large part d'influence, et ils
+apportaient tous leur contingent à la fermentation révolutionnaire qui
+bouillonnait autour du gouvernement qu'elle venait de se donner.
+
+Par une combinaison singulière où se réunissaient les traditions des
+temps les plus divers, cette fermentation avait les foyers les plus
+propres à la recueillir et à la répandre. Les sociétés secrètes de la
+Restauration s'étaient transformées en clubs de la Révolution, unissant
+ainsi les restes d'une discipline silencieuse aux emportements de la
+parole déchaînée. Là, dans des réunions journalières et publiques, tous
+les événements, toutes les questions, de principe ou de circonstance,
+étaient ardemment discutés; tous les desseins, toutes les espérances,
+tous les rêves se produisaient audacieusement; tout le gouvernement,
+la royauté, les Chambres, la magistrature, l'administration, étaient
+attaqués à outrance; on allait jusqu'à provoquer sans détour leur
+renversement. Des ouvriers, des jeunes gens, des passants entraient dans
+ces réunions comme dans un spectacle, prenaient goût à cette
+licence arrogante; et autour des meneurs des anciennes associations
+républicaines, bonapartistes, socialistes ou autres, se groupaient des
+forces populaires, prêtes à s'insurger contre les pouvoirs publics que,
+tous les jours, elles entendaient outrager et traiter en ennemis.
+
+Les clubs, dans leur fougue subversive, oubliaient qu'ils étaient en
+présence, non pas seulement d'un pouvoir encore incertain et faible,
+mais d'un public libre et très-ému, en qui leur nom et leurs
+déclamations réveillaient les plus sinistres souvenirs. L'humeur et
+l'alarme se répandirent rapidement; dans l'intérieur des familles, dans
+les magasins des marchands, dans les couloirs des salles de spectacle,
+dans les corps de garde de la garde nationale, on s'entretenait de ces
+associations factieuses; on rappelait leurs excès d'autrefois; on se
+racontait leurs menaces de la veille contre les pouvoirs les plus
+populaires comme les plus augustes; on s'en prenait à elles des
+langueurs du commerce, des troubles des rues, de l'indiscipline des
+ouvriers. Les magistrats ne manquèrent pas à leur devoir: des affiches
+préparées dans le principal de ces clubs, _la Société des Amis du
+peuple_, et qui provoquaient formellement le peuple à renverser la
+Chambre des députés, furent saisies et des poursuites entamées contre
+les meneurs de la réunion et le propriétaire du local où elle tenait ses
+séances. Pendant que cette instruction suivait son cours, une question
+déjà engagée sous la Restauration et étrangère, par son origine comme
+par son objet direct, aux événements du jour, était pendante devant la
+Cour de cassation; il s'agissait de savoir si des réunions purement
+religieuses, tenues par des protestants, étaient assujetties aux
+restrictions et aux conditions prescrites par les articles 291 et 294 du
+Code pénal[12]. M. Dupin, nommé naguère procureur général, proclama et
+réclama nettement les droits de la liberté religieuse. Mais on était
+dans l'un de ces accès d'agitation et de précipitation inquiète où le
+danger général et actuel préoccupe seul les esprits, où les faits les
+plus divers comme les notions les plus distinctes se confondent, et
+où le public, dans son ardent égoïsme, veut être rassuré à tout prix.
+Sensible aux nécessités du gouvernement et dominée par la rigueur des
+textes légaux, la Cour de cassation déclara que les articles 291 et 294
+du Code pénal étaient en pleine vigueur et s'appliquaient à toutes les
+réunions, quel qu'en fût l'objet. La liberté religieuse payait ainsi les
+frais de l'ordre politique. Encouragés par ces décisions des tribunaux,
+les citoyens tranquilles, les négociants, les chefs d'atelier, les
+habitants des quartiers où se tenaient les clubs en demandèrent vivement
+la répression; des voix s'élevèrent de toutes parts, taxant le pouvoir
+de faiblesse; et le 25 septembre, l'un des chefs les plus honorés de la
+garde nationale, le comte de Sussy, colonel de la XIe légion, écrivait
+à l'un de ses amis qu'il savait en rapports fréquents avec moi: «Pour
+donner plus de force aux démarches que vous faites de votre côté, je
+vous dirai que tous mes collègues et moi avons prié M. Laffitte de faire
+connaître au Roi que toute la garde national demandait avec instance
+qu'on prît sans retard les mesures nécessaires pour mettre un terme à
+toutes ces réunions qui viennent troubler la tranquillité publique et
+arrêter les opérations commerciales. M. Laffitte nous a assuré que le
+gouvernement allait s'occuper efficacement du voeu exprimé par tous
+les bons citoyens. Il est bon, je crois, que vous en informiez MM. de
+Broglie et Guizot.»
+
+[Note 12: «_Art_. 291. Nulle association de plus de vingt personnes,
+dont le but sera de se réunir tous les jours, ou à certains jours
+marqués, pour s'occuper d'objets religieux, littéraires, politiques ou
+autres, ne pourra se former qu'avec l'agrément du gouvernement, et
+sous les conditions qu'il plaira à l'autorité publique d'imposer à la
+société.»
+
+«_Art_. 294. Tout individu qui, sans la permission de l'autorité
+municipale, aura accordé ou consenti l'usage de sa maison, en tout ou en
+partie, pour la réunion des membres d'une association, même autorisée,
+ou pour l'exercice d'un culte, sera puni d'une amende de 16 fr. à 200
+fr.»]
+
+Je n'avais pas attendu cette information pour agir, dans la mesure et
+par les moyens qui me paraissaient adaptés à l'état des faits et des
+esprits. J'avais déjà entretenu le Conseil de quelques dispositions
+législatives qui avaient plutôt pour objet d'engager la question que de
+la résoudre, lorsque plusieurs députés de mes amis, entre autres, M.
+Benjamin Morel, grand négociant de Dunkerque, vinrent me dire qu'ils se
+croyaient en conscience obligés de signaler à la Chambre tout le mal que
+faisaient et préparaient les clubs, et de presser le gouvernement d'y
+porter remède. Loin de les en détourner, je les encourageai dans leur
+dessein, les assurant que le gouvernement ferait son devoir, comme
+ils voulaient faire le leur. Le surlendemain, en effet, prenant pour
+prétexte la détresse industrielle de son département, M. Benjamin Morel
+attaqua franchement les clubs et leur imputa la perturbation prolongée
+qui compromettait à la fois l'honneur du régime nouveau et la prospérité
+du pays. La Chambre l'écoutait en silence, embarrassée à la fois et
+favorable. Quelques voix s'élevèrent pour réclamer contre l'exagération
+de ces plaintes, au nom des principes de liberté que les associations
+politiques pouvaient invoquer, dit-on, comme les individus isolés. Je
+pris sur-le-champ la parole, non sans quelque embarras à mon tour, soit
+à cause de la disposition de la Chambre, soit dans le fond même de ma
+pensée. J'avais à ménager des esprits flottants, inquiets des clubs,
+mais encore tout émus de leurs luttes libérales sous la Restauration, et
+je ne voulais ni abolir d'avance et en principe des libertés possibles
+dans l'avenir pour mon pays, ni reconnaître aux libertés présentes le
+droit de couvrir et de servir l'anarchie. Je tins le langage le plus
+efficace, je crois, comme le plus sincère; je ne proclamai aucune maxime
+absolue et irrévocable; je laissai paraître mes perplexités intérieures
+et les considérations diverses, les perspectives lointaines dont je
+voulais tenir compte: «La France, dis-je, a fait une révolution; mais
+elle n'a pas entendu se mettre dans un état révolutionnaire permanent.
+Les caractères saillants de l'état révolutionnaire, c'est que toutes
+choses soient incessamment mises en question, que les prétentions soient
+indéfinies, que des appels continuels soient faits à la force, à la
+violence. Ces caractères existent tous dans les sociétés populaires
+actuelles, dans l'action qu'elles exercent, dans l'impulsion qu'elles
+s'efforcent d'imprimer à la France. Ce n'est pas là le mouvement, mais
+le désordre; c'est la fermentation sans but et non le progrès. Nous
+avons conquis, dans les quinze années qui viennent de s'écouler, plus
+de libertés qu'aucun pays n'en a jamais conquis en un siècle. Pourquoi?
+parce que la réforme a été lente, laborieuse, parce que nous avons été
+obligés à la prudence, à la patience, à la persévérance, à la mesure
+dans notre action. Ne sortons pas de cette voie. Je me hâte de le dire;
+l'article 291 du Code pénal ne doit pas figurer éternellement, longtemps
+si vous voulez, dans la législation d'un peuple libre; le temps viendra
+où, n'étant plus motivé par l'état de notre société, il disparaîtra de
+notre Code. Mais il existe aujourd'hui; c'est l'état légal de la France.
+Puisque le pouvoir est armé d'un moyen légal contre les dangers des
+sociétés populaires, non-seulement il ne doit pas l'abandonner, mais il
+doit s'en servir. Il l'a déjà fait, et il est décidé à le faire tant
+que l'exigeront le bon ordre dans le pays et le progrès régulier de ses
+libertés.» Dans la mesure de ce langage, le vote de la Chambre me donna
+pleine approbation.
+
+Le jour même où ce débat avait lieu, la chambre des mises en accusation
+de la Cour royale de Paris renvoya les meneurs de la _Société des
+Amis du peuple_ et le propriétaire du local de ses réunions devant le
+tribunal de police correctionnelle; et le soir, la Société elle-même,
+réunie en séance, vit sa salle envahie par un grand nombre d'habitants
+du quartier, la plupart gardes nationaux, qui sifflèrent ses orateurs,
+mirent fin à ses délibérations, et accompagnèrent ses membres de leurs
+huées, à mesure qu'ils sortaient presque aussi effrayés qu'irrités de
+leur impopularité inattendue. Ils essayèrent le surlendemain de se
+réunir de nouveau; mais la salle était fermée; un peloton de garde
+nationale stationnait devant la porte et en interdisait absolument
+l'entrée. Quatre jours après, le tribunal de police correctionnelle
+condamna les prévenus à trois mois de prison, et prononça la dissolution
+du club, qui fut contraint de subir une seconde métamorphose et de
+redevenir société secrète.
+
+La Chambre, les tribunaux, la garde nationale et le cabinet n'avaient
+fait, en étouffant de concert ces foyers d'anarchie subalterne, qu'un
+acte de bon sens évident et de facile courage. Mais par l'irritation
+qu'en ressentirent les vaincus et par la dissidence qui, sans éclater
+aussitôt, s'en éleva au sein du gouvernement, cet acte fut plus grave
+qu'en soi il ne méritait de l'être, et devint le point de départ de
+la lutte qui ne tarda pas à s'engager. A la Chambre, M. Dupin m'avait
+soutenu dans le débat; mais MM. de Tracy, Salverte, Benjamin-Constant,
+et non plus M. Mauguin seulement, m'avaient combattu, les uns par
+respect pour des maximes absolues, les autres par ménagement pour de
+violents et bruyants alliés. Dans le conseil, MM. de Broglie, Casimir
+Périer, Molé, Louis, Sébastiani m'approuvaient hautement; mais M.
+Dupont de l'Eure était triste et plein d'humeur, et sans sa confiante
+inconséquence, M. Laffitte eût été embarrassé. J'avais accepté un combat
+dans lequel mes collègues n'étaient pas tous décidés à me suivre. Aucun
+n'avait de goût pour les clubs; mais si les uns s'empressaient, les
+autres hésitaient à rompre sans retour avec eux. Ce n'était plus, comme
+à propos de la constitution de la pairie dans la révision de la Charte,
+des idées et des intentions réellement diverses qui se trouvaient en
+présence et aux prises; c'étaient des résolutions inégales qui ne
+pouvaient plus marcher du même pas dans la même route. La question se
+posait de jour en jour plus nettement entre la politique de résistance
+et la politique, non pas de mouvement, mais de laisser-aller, entre
+l'autorité effective des pouvoirs constitutionnels et la patience, non
+pas complice, mais complaisante du gouvernement devant les impressions
+et les entraînements populaires. Évidemment, à la première circonstance
+critique, et quoique les intentions définitives fussent, au fond, à peu
+près semblables, la diversité des caractères et des tendances devait
+amener la séparation.
+
+Depuis les premiers jours de la révolution, cette circonstance se
+préparait: dans le gouvernement, dans les Chambres, dans le public,
+le procès des ministres de Charles X était l'objet de préoccupations
+très-diverses, mais générales et ardentes. J'étais, pour mon compte,
+résolu à faire les derniers efforts pour qu'après le combat nul sang ne
+vînt souiller la victoire. J'avais travaillé, sous la Restauration, à
+abattre l'échafaud politique; je me tenais pour engagé d'honneur à ce
+qu'il ne se relevât point. Il y a des occasions solennelles qu'un homme
+sérieux se doit à lui-même de saisir pour mettre en pratique les
+vérités qu'il a tenu à honneur de proclamer, car l'inconséquence serait
+honteuse, et révélerait autant de faiblesse d'esprit que de coeur. Plus
+je réfléchissais en 1830, plus je m'affermissais dans les convictions
+qui, en 1822, m'avaient fait chaudement réclamer contre la peine de mort
+en matière politique. A propos des ministres qui avaient contresigné
+les volontés de Charles X, comme à propos des conspirateurs qui avaient
+tenté de renverser le trône de Louis XVIII, j'étais certain qu'il n'y
+avait, ni dans leur âme la perversité morale sans laquelle la peine
+de mort est une odieuse iniquité, ni dans leur condamnation sanglante
+l'utilité sociale qui doit s'ajouter à la perversité de l'accusé pour
+que la peine de mort soit légitime. L'argument que les défenseurs des
+ministres puisaient, en leur faveur, dans le renversement de l'ordre
+constitutionnel et l'expulsion du Roi lui-même, n'avait pas une valeur
+légale décisive; mais comme considération morale, il était d'un grand
+poids; le châtiment le plus rigoureux eût été, à coup sûr, plus
+nécessaire et plus équitable contre les conseillers du Roi resté sur le
+trône que contre ceux du Roi banni. Et quant aux conséquences purement
+pratiques, il ne fallait pas une grande sagacité pour reconnaître que,
+loin d'apporter au gouvernement nouveau une sécurité de plus, le sang
+répandu sur l'échafaud eût aggravé ses difficultés et ses périls;
+en donnant aux passions révolutionnaires qui l'assaillaient ces
+satisfactions fiévreuses et empoisonnées qui les irritent au lieu de les
+apaiser.
+
+Tout le Conseil et le roi Louis-Philippe en tête de son Conseil, et
+presque tous les hommes considérables qui l'entouraient étaient de
+ce sentiment; mais nous étions en présence d'un sentiment contraire
+très-répandu et très-vif. Dans la population qui avait pris part à la
+résistance devenue la révolution, et dans la garde nationale dont cette
+population remplissait les rangs, les coeurs frémissaient encore de
+la colère qu'avaient soulevée les ordonnances de Juillet, des périls
+qu'avait semés partout la lutte et des sacrifices douloureux qu'avait
+coûté la victoire. Le droit violé et le sang versé seraient-ils donc
+sans expiation? Il y a, dans la nature humaine, un fond de barbarie
+qui regarde la loi du talion comme la vraie justice, et ressent, dans
+l'attente des châtiments sanglants, une soif aveugle. Les meneurs
+révolutionnaires, les fauteurs de troubles à toute fin s'emparaient de
+ce sentiment populaire, et s'appliquaient à l'échauffer pour entretenir
+ou ranimer des sentiments plus violents encore, compromettre le peuple
+par l'irritation des souvenirs, et ressaisir ainsi quelque chance du
+pouvoir qui leur échappait. Et jusque dans les rangs élevée et parmi
+les honnêtes gens du parti vainqueur, les esprits étroits et roides
+ne manquaient pas qui, s'enfermant dans une argumentation à la fois
+révolutionnaire et juridique, soutenaient la peine capitale comme la
+conséquence nécessaire et juste de la grande violation du droit national
+qui avait rendu la révolution juste et nécessaire.
+
+Dès que la question s'éleva, ces deux sentiments et ces deux efforts
+éclatèrent et se déployèrent parallèlement. Le même jour où M. Eusèbe
+Salverte développa dans la Chambre des députés sa proposition pour la
+mise en accusation des ministres, M. de Tracy déposa sur le bureau la
+sienne pour l'abolition de la peine de mort: tous deux désintéressés
+et sincères; l'un, puritain philosophe, dur sans colère et froidement
+fanatique; l'autre, esprit et coeur généreux, toujours prêt à se mettre
+en avant pour ce qu'il croyait le droit ou le bien de l'humanité, et
+s'étonnant toujours des difficultés qu'il rencontrait à faire partager
+sa conviction et accepter son dessein. Le même rapporteur, M. Bérenger
+de la Drôme, fut chargé de rendre compte à la Chambre de l'une et de
+l'autre propositions, et il s'en acquitta avec la même convenance, en
+magistrat grave et modéré, attentif à être juste envers toutes les
+opinions, plus que jaloux de marquer fortement la sienne. Son rapport
+sur l'abolition de la peine de mort ne fut lu à la Chambre que treize
+jours après celui dont l'accusation des ministres était l'objet; et dans
+cet intervalle, deux démarches inattendues vinrent appuyer avec éclat la
+proposition de M. de Tracy. Le 21 septembre, sur la place de Grève, au
+milieu de la solennité célébrée en mémoire des quatre sergents de La
+Rochelle, et comme sous la dictée de leurs ombres, une pétition fût
+signée pour l'abolition de la peine de mort; et deux jours après, les
+blessés des journées de juillet, encore malades dans les hôpitaux,
+adressèrent à la Chambre des députés l'expression du même voeu.
+Le public fit, avec justice, honneur à M. de La Fayette de ces
+manifestations généreuses. C'était pour lui une bonne fortune qu'il
+s'empressait de saisir, que de pouvoir donner aux grands instincts de
+son âme une forme et une voix populaires. Quand on commença à discuter
+sérieusement la proposition de M. de Tracy, l'impossibilité de l'adopter
+brusquement et complètement devint évidente; les magistrats, les
+militaires firent sentir le péril de bouleverser et d'énerver à ce
+point la législation pénale, et la Chambre s'empressa d'accueillir un
+amendement de M. de Kératry, qui proposa de transformer la proposition
+en une Adresse au Roi pour lui demander la présentation d'un projet de
+loi tendant à abolir la peine de mort dans certains cas déterminés,
+spécialement en matière politique. M. Dupont de l'Eure appuya
+l'amendement: «Pendant la prochaine prorogation des Chambres, dit-il,
+le gouvernement sera à même d'examiner cette grave question, et de vous
+proposer, lorsque la Chambre reprendra ses travaux, un projet de loi
+qui concilie tous les intérêts. Je déclare, comme garde des sceaux, que
+j'apporterai toute ma sollicitude pour remplir le voeu exprimé dans
+l'Adresse au Roi.» Ce même jour, à huit heures du soir, dans une séance
+spéciale, la commission qui avait été chargée de rédiger le projet
+d'Adresse revint le présenter à la Chambre, qui l'adopta presque à
+l'unanimité, quoique après un long débat; et dès le lendemain, 9
+octobre, le Roi entouré de ses ministres, ayant à sa droite M. le duc
+d'Orléans debout sur les marches du trône, reçut la députation chargée
+de lui présenter l'Adresse, et à laquelle s'étaient joints un grand
+nombre de membres: «Le voeu que vous y exprimez, répondit-il, était
+depuis bien longtemps dans mon coeur. Témoin, dans mes jeunes années,
+de l'épouvantable abus qui a été fait de la peine de mort en matière
+politique, et de tous les maux qui en sont résultés pour la France
+et pour l'humanité, j'en ai constamment et bien vivement désiré
+l'abolition. Le souvenir de ce temps de désastre, et les sentiments
+douloureux qui m'oppriment quand j'y reporte ma pensée, vous sont un sûr
+garant de l'empressement que je vais mettre à vous faire présenter un
+projet de loi qui soit conforme à votre voeu.»
+
+De la part de tout le monde, Roi, Chambres, ministres, l'engagement
+était formel et solennel, et réduit à des termes raisonnablement
+exécutables. Personne ne se méprenait sur son origine et sa portée; il
+avait pour but évident de mettre la tête des ministres de Charles X
+à l'abri de l'échafaud où les passions révolutionnaires et les
+ressentiments populaires voulaient les voir monter. Quand le gant fut
+ainsi jeté, bien des gens commencèrent à dire que c'était une faute,
+qu'on avait eu tort d'engager la lutte publiquement et d'avance, que
+la proposition de M. de Tracy était inopportune, qu'elle poussait aux
+violences extrêmes ceux qui ne l'acceptaient pas, qu'il eût mieux valu
+se taire et laisser le procès arriver sans bruit devant la Cour des
+pairs qui le jugerait certainement avec une indépendante modération.
+On tranchait, en tenant ce langage, une question plus générale et plus
+grande que celle de la conduite à tenir dans le procès des ministres; on
+donnait raison à la politique de laisser-aller contre la politique de
+résistance, et la politique de résistance était destinée en effet à
+succomber bientôt devant ses adversaires. Mais la bonne politique
+a cette vertu que, même en succombant, elle garde une grande part
+d'efficacité: si nous n'avions pas énergiquement résisté aux passions et
+aux calculs qui demandaient du sang pour nourrir la Révolution, si nous
+n'avions pas élevé, contre l'application de la peine de mort en pareille
+circonstance, une clameur forte et obstinée, l'esprit révolutionnaire se
+fût déployé à son aise et eût probablement accompli ce qu'il voulait.
+Mais tant et de si vives manifestations contre son dessein suscitèrent
+un sentiment public qui le frappa d'impuissance, même dans son triomphe;
+et s'il put renverser les ministres qui le combattaient hautement, il
+n'en trouva point qui, même en le ménageant, voulussent réellement le
+servir.
+
+Dès que l'Adresse de la Chambre des députés eut été présentée et reçue
+avec tant d'empressement, les menées et les manifestations ennemies
+s'empressèrent à leur tour d'éclater. Depuis quelques jours déjà, de
+honteux symptômes annonçaient cette sinistre explosion. Des pamphlets,
+des articles de journaux, des placards répandaient contre le Roi déchu,
+sa famille, sa cour, ses amis connus, les plus grossières injures et les
+plus infâmes calomnies; on étalait l'_Histoire scandaleuse, politique,
+anecdotique et bigote de Charles X_ et les _Amours secrètes des
+Bourbons_; on affirmait que des poignards et des barils de poudre
+avaient été trouvés dans le palais de l'archevêque de Paris, et que la
+commission chargée de réparer les désastres causés par les journées de
+Juillet avait accordé à l'archevêque une indemnité de 200,000 fr. Les
+révolutionnaires excellent dans l'art d'avilir leurs adversaires pour
+irriter leurs instruments. Bientôt le feu des attaques se concentra sur
+les ministres accusés et sur les hommes qui réclamaient l'abolition de
+la peine de mort; les mots _Mort aux ministres!_ étaient écrits partout
+dans les rues et jusque sur les murs de la prison du Luxembourg; les
+mêmes menaces s'adressaient aux juges et aux accusés: «Les ennemis de
+notre révolution, disait-on, ont cru que, sur cette question, elle était
+prête à fléchir. Elle ne fléchira pas. Un grand exemple doit être donné;
+il le sera...... L'exil pour ces ministres criminels! Gorgés d'or,
+pleins d'insolence et de mépris pour les peuples, ils ne songent qu'à
+atteindre les cours despotiques où ils seront reçus avec tous les
+honneurs dus à des tyrans, où ils prépareraient de nouveaux complots
+liberticides. Mais un fleuve de sang les entoure; le peuple en armes en
+garde les bords. Ils ne le franchiront jamais.»
+
+Le 17 octobre, ce ne furent plus les pamphlets et les placards seuls qui
+parlèrent; deux bandes d'hommes, de femmes et d'enfants, appartenant
+presque tous à cette population oisive, corrompue et turbulente qui vit
+au fond de Paris, ardente à saisir les occasions de porter ses orgies
+à la surface, se promenèrent dans les rues et vinrent assaillir le
+Palais-Royal des cris: _Mort aux ministres! La tête de Polignac!_ mêlant
+à leurs cris des paroles outrageantes contre le Roi et les Chambres.
+La garde dissipa les rassemblements, sans peine mais sans effet; ils
+reparurent le lendemain 18, vers midi, plus nombreux et portant un
+drapeau avec cette inscription: _Désir du peuple: Mort aux ministres!_
+On arrêta quelques-uns des plus bruyants; mais les autres se répandirent
+dans les faubourgs, s'y recrutèrent largement, et dans la soirée, une
+foule pressée envahit tumultueusement les cours, les galeries et le
+jardin du Palais-Royal, plus insultante et plus menaçante que jamais
+pour le roi Louis-Philippe comme pour les ministres de Charles X, pour
+la Chambre des députés comme pour la Chambre des pairs: cohue effrénée
+avec une idée fixe, prête à tout tenter contre les pouvoirs quelconques
+qui se refuseraient à ses féroces injonctions. La garde parvint, après
+de longs efforts, à faire évacuer les cours du palais et à fermer
+les grilles; mais aussitôt un cri s'éleva au milieu de la place: _A
+Vincennes! à Vincennes!_ Toutes les voix le répétèrent comme une
+espérance de victoire, et les flots de cette foule se précipitèrent dans
+la direction où ce cri les appelait.
+
+Après avoir, dans la journée, tenu conseil chez le Roi, nous étions
+réunis, à ce moment, chez le garde des sceaux, inquiets de l'état de
+Paris et embarrassés les uns des autres; M. Dupont de l'Eure et ses amis
+portaient impatiemment le poids de notre impopularité, et nous celui
+de leur mollesse. Nous avions une de ces conversations vaines à l'aide
+desquelles on consume le temps qu'on ne sait comment employer, quand le
+général Fabvier entra et nous annonça que l'émeute, refoulée hors du
+Palais-Royal, se disposait à se porter sur Vincennes avec les intentions
+et les démonstrations les plus menaçantes. Il fallait absolument prendre
+un parti; nous en prîmes deux. J'insistai pour une prompte répression;
+on réclama une concession au sentiment populaire. J'écrivis à l'instant,
+sur la table du Conseil, au général Pajot, commandant de la division
+militaire:
+
+«Général, le Conseil vient d'apprendre, par M. le général Fabvier, qu'un
+certain nombre d'hommes turbulents ont résolu ce soir de se porter
+demain sur Vincennes, sous prétexte de s'assurer que les prisonniers s'y
+trouvent encore, mais probablement avec le dessein de se porter contre
+eux à quelque violence. Il me charge de vous inviter à prendre toutes
+les mesures nécessaires pour mettre en sûreté le château de Vincennes,
+et à dissiper tous les rassemblements qui prendraient cette direction.
+Il n'est pas moins important d'aviser aux moyens de faire cesser aussi,
+par la présence de la garde nationale, tous les rassemblements qui
+se forment dans Paris depuis quelques jours. Le Conseil est plein de
+confiance dans la sagesse des dispositions que vous prendrez pour
+rétablir le calme dans la capitale et veiller à la sûreté des citoyens,
+si gravement compromise.»
+
+Cette lettre partie et séance tenante, je rédigeai pour _le Moniteur_,
+où il parut en effet le lendemain matin, un article qui, au milieu de
+fermes déclarations contre les fauteurs des troubles, contenait cette
+phrase: «Dans la circonstance même qui y donne lieu, aucun prétexte ne
+les autorise. Le gouvernement, qui pense que l'abolition universelle et
+immédiate de la peine de mort n'est pas possible, pense aussi, après un
+examen attentif, que pour la restreindre, dans notre Code, aux seuls cas
+où sa nécessité la rend légitime, il faut du temps et un long travail.»
+C'était ajourner indéfiniment, ou du moins bien au delà du procès des
+ministres, le projet de loi que la Chambre des députés avait instamment
+réclamé par son Adresse, et dont M. Dupont de l'Eure, comme le Roi, lui
+avaient promis la prochaine présentation. Après avoir adopté ces deux
+mesures, l'une pour réprimer l'émeute, l'autre pour lui complaire, le
+Conseil se sépara.
+
+Deux heures à peine écoulées, le général Fabvier, qui commandait la
+place de Paris, reçut du général Daumesnil, gouverneur de Vincennes, ce
+laconique billet: «Mon général, un attroupement assez considérable
+s'est présenté devant la place que je commande, et s'est dissipé à mon
+approche. Je vous prie de m'envoyer de suite un ou deux bataillons de
+la garde nationale.» Vers onze heures du soir, en effet, l'émeute
+était arrivée devant Vincennes; réveillés par ses vociférations, les
+prisonniers qui en étaient l'objet l'avaient vue, par leurs étroites
+fenêtres, à la lueur des torches qu'elle portait, s'amonceler devant
+le château et en réclamer l'entrée. Le général Daumesnil fit ouvrir la
+porte, et se présentant seul à la foule: «Que voulez-vous?--Nous voulons
+les ministres.--Vous ne les aurez pas; ils n'appartiennent qu'à la loi;
+je ferai sauter le magasin à poudre plutôt que de vous les livrer.»
+Après quelques minutes d'hésitation et de pourparlers, la foule frappée
+et intimidée reprit la route de Paris en criant: «Vive la Jambe de
+bois!» et Vincennes rentra dans le repos. Mais trois heures plus tard,
+encore en pleine nuit, la même foule reparut autour du Palais-Royal,
+exhalant les mêmes exigences et les mêmes colères. Un seul poste de
+garde était resté, faible et mal informé de ce qui se passait. Les
+émeutiers criaient: «Le Roi! nous voulons voir le Roi!» Quelques-uns
+avaient déjà pénétré dans l'intérieur et montaient le grand escalier,
+trouvant le palais du Roi plus facile à envahir que la prison des
+ministres de Charles X, lorsque quelques compagnies de gardes
+nationales, réunies à la hâte, accoururent sur la place, arrêtèrent les
+plus audacieux et dispersèrent enfin le rassemblement.
+
+Le surlendemain, 20 octobre, le _Moniteur_ était plein de félicitations
+mêlées de regrets, et d'exhortations royales et populaires. Le 19, dès
+neuf heures du matin, le Roi, accompagné de M. le duc d'Orléans, de M.
+de La Fayette et du maréchal Gérard, était descendu dans la cour du
+Palais-Royal et avait adressé, à la garde nationale et à la troupe de
+ligne qui venaient de repousser l'émeute, des remerciements affectueux
+et de fermes conseils. M. de La Fayette, dans un ordre du jour à la
+garde nationale, s'était exprimé, sur les troubles de la veille, avec
+une effusion toujours confiante et caressante, quoique un peu triste,
+conjurant le peuple «de ne pas déchoir du haut rang où la dernière
+révolution l'avait placé, et d'épargner cette douleur à un vieux
+serviteur de la cause populaire qui s'applaudissait d'avoir assez vécu
+pour en voir enfin le pur et glorieux triomphe.» Le journal officiel
+s'empressait de publier ces témoignages du retour à l'ordre et ces
+appels à l'ordre futur où la sagesse et l'honnêteté patriotiques se
+répandaient avec plus d'abandon que d'autorité. Une pièce manquait
+au _Moniteur_ de ce jour, la proclamation adressée la veille par M.
+Odilon-Barrot, comme préfet de la Seine, à ses concitoyens. Plus
+explicite et plus vive qu'aucune autre contre les violences qui avaient
+menacé à la fois la sûreté des accusés et l'indépendance des juges, et
+empreinte d'une sincère émotion morale, cette proclamation contenait en
+même temps cette phrase: «Une démarche inopportune a pu faire supposer
+qu'il y avait concert pour interrompre le cours ordinaire de la justice
+à l'égard des anciens ministres.» C'était blâmer hautement et la Chambre
+qui avait voté l'Adresse sur la peine de mort, et le cabinet et le Roi
+qui non-seulement l'avaient, l'un soutenue, l'autre accueillie, mais qui
+lui avaient promis une prompte satisfaction. Le gouvernement qui avait
+ainsi parlé et agi ne pouvait, sans manquer complétement de conséquence
+et de dignité, donner, à ce langage de l'un de ses principaux agents, la
+moindre apparence d'adhésion. La question de système et de cabinet qui
+fermentait depuis longtemps venait ainsi d'éclater: en attendant qu'elle
+fût résolue, je demandai que la proclamation du préfet de la Seine ne
+fût pas insérée dans _le Moniteur_ où elle ne parut point en effet.
+
+Parmi les hommes qu'il a été dans ma destinée d'avoir souvent pour
+adversaires, M. Odilon-Barrot est peut-être celui dont il m'est le plus
+facile de parler sans aucun embarras. J'ai, à son sujet, une double
+conviction qui a survécu à toutes nos luttes et s'élève au-dessus de
+tous nos dissentiments. Je suis persuadé qu'au fond nos voeux politiques
+sont les mêmes, et qu'il a toujours, comme moi, voulu, pour notre
+patrie, la monarchie constitutionnelle, rien de moins, rien de plus. Je
+pense en même temps que, dans l'idée qu'il s'est faite des conditions de
+cette monarchie et de la politique propre à la fonder, il a toujours été
+sincère et conduit par des vues de bien public, non par des intérêts
+personnels. On est à l'aise pour dire ce qu'on pense quand on estime.
+En très-bons rapports sous la Restauration, nous ne tardâmes pourtant
+guère, en 1830, à différer beaucoup, M. Odilon-Barrot et moi. Il
+appartient à l'école des politiques confiants, qui comptent surtout,
+pour l'accomplissement du bien qu'ils souhaitent, sur le concours
+spontané et éclairé des peuples. École généreuse qui a plus d'une
+fois bien servi l'humanité en se livrant pour elle aux plus hautes
+espérances, mais école imprévoyante et périlleuse qui oublie dans
+quelles limites et par quels freins l'humanité a besoin d'être contenue
+pour que ses bons instincts l'emportent sur ses mauvais penchants. Les
+politiques de cette école n'ont ni cette prudence méfiante que laisse
+une longue expérience des affaires, ni cette intelligence à la fois
+sévère et tendre de la nature humaine que donne la foi chrétienne; ils
+ne sont ni des praticiens éprouvés, ni de profonds moralistes; ils
+s'exposent souvent à briser la machine sociale faute d'en bien apprécier
+les ressorts nécessaires, et en même temps ils connaissent mal l'homme
+lui-même et ne savent pas l'aimer sans le flatter. M. Odilon-Barrot a
+cru le gouvernement constitutionnel plus facile et les hommes plus
+sages qu'ils ne le sont en effet; il a trop attendu de la vertu des
+institutions libres pour éclairer la nation et des lumières de la nation
+pour pratiquer les institutions libres. C'était là le sentiment qui, dès
+1830, dominait dans sa conduite et dans ses paroles; ce fut là aussi la
+vraie cause de notre séparation et de nos premiers combats. Il n'avait
+point recherché le poste important qu'il occupait; il m'écrivait les 12
+et 15 août, pendant qu'il accompagnait Charles X à Cherbourg: «Je lis
+dans les journaux la nouvelle de ma nomination à la préfecture de
+la Seine; tout le monde m'en fait compliment, et je n'ai rien reçu
+d'officiel, ni même de confidentiel de votre part. Je me rattache
+très-cordialement au gouvernement actuel, et je ne demande pas mieux que
+de me vouer entièrement à sa défense, parce que j'y vois la consécration
+de tous mes principes et cette alliance tant désirée par moi du pouvoir
+et de la liberté; mais encore faut-il employer les hommes selon leur
+plus grande aptitude, et la carrière administrative est bien nouvelle
+pour moi; je suis effraye des difficultés qu'offre le poste que vous
+m'assignez.» M. Odilon-Barrot n'était pas assez effrayé, non pour
+lui-même, mais pour nous tous, pour le gouvernement et pour la France.
+Je n'ai jamais eu, comme ministre de l'intérieur, à me plaindre qu'il
+manquât, avec moi, de franchise; il m'a non-seulement toujours fait
+connaître son opinion et sa tendance, mais il essayait quelquefois
+de m'y ramener, et quand notre dissentiment éclata, il m'offrit
+sur-le-champ sa démission. Il me trouvait trop soucieux, trop exigeant
+avec la Révolution, avec le pays, avec mes collègues, avec lui-même;
+à son avis, nous prétendions, mes amis et moi, à trop d'unité, de
+conséquence et de force propre dans le gouvernement; il nous eût voulus
+plus accommodants pour les dispositions et les impressions publiques,
+plus enclins à leur passer beaucoup et à nous promettre, de leur
+développement sans gêne, une heureuse issue. Je reprends les mots dont
+je me suis déjà servi, car ce sont les seuls qui expriment bien ma
+pensée; c'était, au lendemain d'une révolution, la politique de
+laisser-aller en face de la politique de résistance.
+
+Quoi qu'on pût penser de leurs mérites respectifs, les deux politiques
+ne pouvaient évidemment agir ensemble; elles se condamnaient l'une
+l'autre à une inconséquence et à une impuissance ridicules. Le
+gouvernement y perdait toute force comme toute dignité. Dans les
+Chambres, au lieu d'un progrès vers l'organisation et la discipline des
+partis, la confusion croissait de jour en jour; personne ne se formait
+soit à exercer régulièrement le pouvoir, soit à le rechercher par
+une opposition intelligente et légale. Hors des Chambres, le public
+s'étonnait et s'alarmait de voir les affaires aux mains d'une
+administration incohérente et que sa propre anarchie rendait incapable
+de lutter efficacement contre l'anarchie publique. Les amis de M.
+Dupont de l'Eure et les miens se montraient également impatientés et
+mécontents. C'était le sentiment général du cabinet, et du Roi comme du
+cabinet, qu'il fallait mettre fin à cette situation. Nous étions bien
+résolus, le duc de Broglie et moi, à n'en pas accepter plus longtemps
+la responsabilité. Le procès des ministres de Charles X était, pour se
+séparer, une occasion non-seulement convenable, mais favorable, car la
+séparation atténuait, au lieu de l'aggraver, le péril de cette crise
+attendue avec une anxiété générale. Nous savions que MM. Laffitte,
+Dupont de l'Eure et La Fayette portaient dans cette affaire le même
+sentiment que nous, et feraient, pour l'amener à une bonne issue, tous
+leurs efforts. Dégagés de notre alliance, ils étaient à la fois et
+plus obligés et plus capables d'y réussir. De leur part, la résistance
+n'était pas suspecte. La perspective de cette difficile épreuve
+détermina MM. Casimir Périer, Molé, Louis et Dupin à se retirer, comme
+le duc de Broglie et moi. MM. Laffitte et Dupont de l'Eure, l'un comme
+ministre des finances et président du Conseil, l'autre toujours comme
+garde des sceaux, devinrent le drapeau du nouveau cabinet. Des partisans
+de la politique de résistance, le général Sébastiani seul continua d'y
+siéger, indifférent et flexible dans ses relations avec les personnes
+autant que décidé et persévérant, au fond, dans sa ligne de conduite.
+Peu lui importaient les alliances et les apparences; il voulait rester
+le conseiller intime du Roi, et en mesure de le servir selon les
+nécessités et à travers les variations des temps.
+
+Nous sortîmes des affaires, le duc de Broglie et moi, avec un sentiment
+de délivrance presque joyeuse dont je garde encore un vif souvenir. Nous
+échappions au déplaisir de nos vains efforts et à la responsabilité des
+fautes que nous combattions sans les empêcher. Dans le public de Paris
+et même au sein des Chambres, notre retraite ne surprit point et
+n'inquiéta pas beaucoup. Nous avions plus lutté que réussi; nous nous
+étions fait quelque honneur en défendant l'ordre et le gouvernement
+régulier; mais nous ne l'avions pas défendu avec assez de succès pour
+être considérés comme ses seuls et nécessaires représentants. On
+comptait sur nous dans l'avenir; nous étions dans le présent, même aux
+yeux d'une partie de nos amis, plus compromettants qu'efficaces. Loin
+de Paris, pour le public des départements, gouverné par des idées plus
+simples et moins mobiles, le changement de ministère parut un événement
+plus grave. Parmi les témoignages de l'opinion que je reçus à cette
+époque, je n'en citerai qu'un seul, provenant à la vérité d'un homme
+infiniment plus clairvoyant que la plupart des spectateurs; M. Augustin
+Thierry m'écrivait d'Hyères, le 9 novembre 1830: «C'est au milieu d'une
+fièvre intermittente dont les accès reviennent toujours malgré les
+remèdes, que j'ai ressenti toutes les transes du changement que les
+journaux m'annoncent aujourd'hui. C'étaient de véritables transes,
+car vous pouvez croire que j'ai souffert également comme ami et
+comme patriote. Votre entrée dans un ministère qui, succédant à une
+révolution, avait tant d'exigences à contenter, tant d'ambitions à
+satisfaire et à froisser, était une rude tâche; on le saura bientôt. En
+attendant, ce que vous avez fait depuis trois mois ne périra point, et
+l'administration du pays restera, quoi qu'on fasse, dans le moule où
+vous l'avez jetée. Ce sera un grand plaisir pour vos amis de voir le peu
+qu'auront obtenu en définitive ceux qui vous ont poursuivi et calomnié
+avec tant d'acharnement et de mauvaise foi. Cette presse parisienne, qui
+a tout sauvé dans la dernière crise, semble aujourd'hui n'avoir d'autre
+but que de tout perdre. Je n'y comprends rien, et j'étais loin de m'y
+attendre. Mais, grâce à vous et à vos amis politiques, l'ordre est
+organisé en France; nous sommes reconnus à l'étranger et en paix au
+dedans; il ne tiendra pas à quelques écrivains brouillons de tout
+remettre en question, et le bon sens des provinces fera justice, au
+besoin, de la turbulence de Paris.»
+
+Nous n'eûmes pas à attendre que le bon sens des provinces vînt faire
+justice; à peine nommé, le président du nouveau Conseil, M. Laffitte
+lui-même, s'en chargea.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XI
+
+ LE PROCÈS DES MINISTRES DE CHARLES X
+ ET LE SAC DE SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS.
+
+Dissentiments dans le cabinet de M. Laffitte--Mort et obsèques de M.
+Benjamin Constant.--Procès des ministres de Charles X.--Mon discours
+contre l'application de la peine de mort.--Attitude de la Cour des
+pairs.--M. Sauzet et M. de Montalivet.--Embarras de M. de La Fayette
+après le procès des ministres.--Prétentions et espérances du parti
+démocratique.--La Chambre des députés abolit le commandement général des
+gardes nationales du royaume.--Négociations entre le Roi et M. de La
+Fayette à ce sujet.--Exigences et démission de M. de La Fayette.--Le
+comte de Lobau est nommé commandant supérieur de la garde nationale de
+Paris.--Conversations de M. Laffitte avec l'ambassadeur de France à
+***.--M. Thiers sous-secrétaire d'État des finances.--État des affaires
+étrangères.--M. de Talleyrand et la conférence de Londres.--Sac
+de l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois et de l'archevêché de
+Paris.--Scènes anarchiques sur divers points.--Suppression des fleurs
+de lis dans les armes de France.--Effet de ces scènes en Europe;--sur
+l'état des partis en France;--dans la Chambre des députés.--Mollesse
+et impuissance du cabinet.--Mon opposition.--Chute du cabinet.--Lutte
+intérieure pour son remplacement.--M. Casimir Périer forme un nouveau
+ministère.
+
+(3 novembre 1830--13 mars 1831.)
+
+
+Les 9 et 10 novembre 1830, à l'occasion d'une proposition de M. Bavoux
+qui réclamait une réduction considérable dans le cautionnement, le droit
+de timbre et les frais de poste imposés aux journaux, un débat ou plutôt
+une conversation s'éleva sur les causes qui avaient amené la dislocation
+de l'ancien cabinet et la formation du nouveau, et sur la différence de
+leurs politiques. M. Laffitte prit la parole: «Membre de l'ancienne et
+de la nouvelle administration, dit-il, nous avons aussi à nous expliquer
+sur nos intentions et notre conduite; nous serons court et précis.
+Des dissentiments s'étaient élevés; non point, comme vous pourriez le
+croire, l'un tendant à l'anarchie, l'autre à la conservation. Non,
+messieurs, il n'en est rien: tout le monde dans le Conseil savait et
+croyait que la liberté doit être accompagnée de l'ordre, que l'exécution
+continue des lois jusqu'à leur réformation est indispensable sous
+peine de confusion; tout le monde était plein des expériences que la
+révolution de 1789 a léguées au monde; tout le monde savait que la
+révolution de 1830 devait être maintenue dans une certaine mesure, qu'il
+fallait lui concilier l'Europe en joignant à la dignité une modération
+soutenue. Il y avait accord sur tous ces points, parce qu'il n'y avait
+dans le Conseil que des hommes de sens et de prudence. Mais il y avait
+dissentiment sur la manière d'apprécier et de diriger la révolution de
+1830; tous ne croyaient pas également qu'elle dût sitôt dégénérer en
+anarchie, qu'il fallût sitôt se précautionner contre elle, lui montrer
+sitôt de la défiance et de l'hostilité: mais, sauf cette disposition
+générale, aucune dissidence fondamentale de système ne séparait les
+membres du dernier cabinet;... d'accord sur le fond des choses, la
+différence ne consistait que dans la disposition plus ou moins confiante
+des uns ou des autres. Les uns ou les autres pouvaient donc saisir le
+pouvoir. On nous a dit, on nous a répété, on nous a obligés de croire
+que la confiance dans cette révolution était un meilleur titre, une
+meilleure condition pour la diriger. Peut-être avait-on raison;
+peut-être valait-il mieux, pour bien comprendre la révolution et la bien
+maîtriser, ne pas la craindre, ne pas s'en effrayer; peut-être les
+idées d'ordre, les vraies maximes de gouvernement pourraient-elles
+plus facilement devenir populaires avec certains noms qu'avec certains
+autres. Nous n'avons pas l'orgueil de croire que ce fût avec les nôtres;
+mais on nous a obligés de le croire, puisqu'on nous a laissés au
+pouvoir. Nous avons regretté vivement que cela fût ainsi, et nous sommes
+restés auprès du Roi en sujets fidèles et dévoués.»
+
+Ainsi, à peine entré au pouvoir, M. Laffitte sentait le besoin
+d'atténuer aux yeux du public les dissentiments qui avaient agité le
+précédent cabinet et de ranger sous le même drapeau et les ministres qui
+s'étaient retirés et leurs collègues devenus leurs successeurs. A la
+vérité, il ne se compromettait guère en prenant cette position dans les
+termes que je viens de rappeler: il y a des idées générales qui sont
+si vraies qu'elles en deviennent insignifiantes, et qu'on peut les
+attribuer à tout le monde sans que personne réclame, quoique l'adhésion
+commune n'indique nullement une union réelle. D'ailleurs, de la part de
+M. Laffitte, ce n'était point là pure tactique et adresse de langage:
+cet esprit ouvert, flexible, léger et superficiel pensait presque, dans
+chaque occasion, comme ceux avec qui il avait besoin de s'entendre,
+et croyait aisément qu'ils pensaient comme lui. Mais il avait pour
+collègues ou pour alliés des esprits plus conséquents et des caractères
+moins accommodants. Au même moment où il s'efforçait de représenter
+l'ancien et le nouveau cabinet comme animés des mêmes vues, M.
+Odilon-Barrot, pour justifier sa propre conduite, s'appliquait à mettre
+en lumière la profonde différence de leurs principes et des conséquences
+pratiques qui en résultaient. Pendant que M. Laffitte, dans sa
+sollicitude financière, défendait l'impôt du timbre sur les journaux, M.
+Odilon-Barrot l'attaquait au nom de la politique générale qui convenait
+seule, selon lui, à la révolution: «J'ai pensé, disait-il, que les
+cautionnements, que les timbres, que toutes les entraves à la liberté de
+la presse ne pouvaient être nécessaires que dans un temps où le pouvoir
+avait à se débattre contre des intérêts nationaux auxquels la liberté de
+la presse prêtait toute sa puissance; mais que, dans le système actuel,
+dans le système d'un gouvernement qui a son principe et sa force dans
+les intérêts nationaux, il n'avait pas besoin de se garantir contre la
+liberté de la presse; qu'au contraire il lui convenait de faire appel à
+cette liberté pour augmenter son énergie, et pour faire pénétrer dans
+toutes les classes de la société cette voix puissante de la raison que
+la liberté de la presse peut seule proclamer.» Et lorsqu'on en vint au
+vote sur cette question, à côté de M. Laffitte déclarant que le cabinet
+était unanime pour maintenir le droit de timbre, M. Dupont de l'Eure,
+mettant en pratique le principe proclamé par M. Odilon-Barrot, se leva
+ouvertement pour la réduction du droit.
+
+Ainsi, huit jours après sa formation, la dissidence et l'incohérence se
+révélaient dans le nouveau cabinet plus manifestement encore que dans
+l'ancien; la politique de résistance et la politique de laisser-aller
+étaient encore aux prises. Seulement, la première, affaiblie et
+intimidée, s'efforçait de se dissimuler, même quand elle essayait de se
+maintenir; la seconde avait le verbe haut, et prétendait à dominer en
+empêchant de gouverner.
+
+Hors des Chambres et de la vie officielle, dans les relations et les
+conversations intimes, les discordes intérieures du ministère et de son
+parti éclataient encore plus librement. Un ambassadeur que le Roi avait
+nommé naguère, et qui se rendait à son poste, crut devoir, avant de
+partir, prendre les instructions, ou du moins connaître les dispositions
+du nouveau président du Conseil. N'ayant pas trouvé M. Laffitte au
+ministère des finances, il le rencontra assis sur le boulevard, et
+s'assit à côté de lui. M. Laffitte l'entretint longuement, non de
+sa mission, mais du cabinet qu'il venait, lui, de former, et des
+difficultés d'une situation dont il ne se montrait toutefois ni inquiet,
+ni embarrassé. Il était, lui dit-il, du parti modéré, du même parti qui
+aurait souhaité que le ministère se formât sous la présidence de M.
+Casimir Périer; il avait les mêmes opinions, les mêmes intentions; lui
+aussi, il voulait la paix et la bonne intelligence avec les puissances
+étrangères, et se promettait bien de les maintenir. Il parla
+dédaigneusement de l'influence que prétendait exercer M. de La Fayette,
+de sa manie de popularité, des écervelés dont il s'entourait, de
+la propagande qu'il fomentait pour faire, dans toute l'Europe, des
+révolutions: «J'arrêterai tout ce travail; je me fais fort de ramener
+à la raison mes propres amis républicains et libéraux chimériques. Au
+fond, nous sommes tous du même avis.»
+
+Nous n'eûmes garde, mes amis et moi, de prendre avantage de ces
+dissensions entre nos successeurs pour leur rendre le pouvoir plus
+difficile et chercher à le ressaisir nous-mêmes. Rien n'est plus
+légitime que de combattre une politique qu'on croit pernicieuse, mais
+pourvu qu'on se propose une politique essentiellement différente et
+qu'on se sente en état de la mettre en pratique. Toute ambition qui
+ne s'impose pas elle-même ces deux lois est un acte de mauvaise
+personnalité qui décrie le gouvernement et rapetisse ceux qui s'y
+livrent. Nous étions sortis des affaires convaincus, d'une part, que
+M. Laffitte et ses amis étaient plus propres que nous à traverser le
+périlleux défilé du procès des ministres; de l'autre, qu'il fallait
+que la politique de laisser-aller fût mise à l'épreuve des faits,
+et condamnée, non par nos seuls raisonnements, mais par sa propre
+expérience. Je m'abstins scrupuleusement de toute opposition, de toute
+prétention ambitieuse. Je viens de rentrer, pour y rechercher mes
+propres traces, dans cette vieille arène, maintenant couverte de débris;
+j'ai parcouru les monuments de mes luttes de cette époque avec MM.
+Odilon-Barrot, Benjamin Constant, Mauguin, Salverte; elles ont été
+fréquentes et vives; mais elles portent, si je ne me trompe, un évident
+caractère de sincère désintéressement. J'avais à coeur de mettre en
+lumière ma pensée sur le vrai caractère et la vraie mission de la
+révolution de 1830; je soutenais avec ardeur, dans l'intérêt de la
+liberté comme de la prospérité publique, la nécessité et la légitimité
+de la résistance aux anciens exemples et aux nouvelles tendances
+révolutionnaires; mais je ne cherchais là point d'arme destructive,
+point de machine de guerre contre le cabinet. J'étais préoccupé de la
+situation du pays, non de la mienne propre, et de l'avenir bien plus que
+du présent. Je faisais de la politique générale et lointaine, non de la
+polémique personnelle et impatiente.
+
+J'étais par là en complète harmonie avec les Chambres comme avec le Roi.
+Ni au Palais-Royal, ni au Palais-Bourbon, ni au Luxembourg, on n'avait
+confiance dans la politique de laisser-aller et dans ses chefs; mais
+on ne méditait point, et l'on eût eu peur de les renverser; on les
+ménageait comme une frêle, mais unique digue contre les flots de
+l'océan démagogique; on ne leur voyait pas de meilleurs successeurs. On
+saisissait toutes les occasions de se donner, contre leurs entraînements
+et leurs faiblesses, quelques garanties de plus: la Chambre des députés,
+en choisissant M. Casimir Périer pour son président et M. Dupin pour
+l'un de ses vice-présidents, témoignait hautement sa faveur pour la
+politique de résistance. Quand le maréchal Maison quitta le portefeuille
+des affaires étrangères pour l'ambassade de Vienne, le Roi se hâta de le
+remplacer par le général Sébastiani; et l'entrée du maréchal Soult au
+ministère de la guerre, et du comte d'Argout à celui de la marine,
+donna, dans le Conseil, à MM. Laffitte et Dupont de l'Eure, des
+surveillants bien plus que des collègues. C'était autant de sûretés
+prises contre un parti qu'on redoutait, mais qu'on caressait en le
+redoutant; il était maître de la place; on essayait de l'y contenir, non
+de l'en expulser.
+
+Ce parti perdit, à cette époque, non pas son plus puissant, mais son
+plus spirituel organe. M. Benjamin Constant mourut le 8 décembre 1830.
+Homme d'un esprit infiniment varié, facile, étendu, clair, piquant,
+supérieur dans la conversation et dans le pamphlet, mais sophiste
+sceptique et moqueur, sans conviction, sans considération, se livrant
+par ennui à des passions éteintes, et uniquement préoccupé de trouver
+encore, pour une âme blasée et une vie usée, quelque amusement et
+quelque intérêt. Il avait reçu, du gouvernement nouveau, des emplois,
+des honneurs et des faveurs. Il avait été nommé, sur le rapport du duc
+de Broglie, président du comité de législation du Conseil d'État, avec
+un traitement considérable. Le roi Louis-Philippe lui avait fait don,
+sur sa cassette, d'une somme de deux cent mille francs, croyant mettre
+fin par là à la détresse de sa situation. M. Benjamin Constant ne s'en
+était pas moins engagé de plus en plus dans l'opposition, et dans la
+moins digne des oppositions, dans la flatterie subtile des passions
+révolutionnaires et populaires. Il avait fait à la presse, sous toutes
+ses formes et à tous ses degrés, une cour assidue; il avait pris à tâche
+de repousser incessamment vers les vaincus de 1830 toutes les alarmes et
+toutes les colères du pays pour décharger de toute responsabilité les
+vainqueurs; il s'était élevé contre toutes les précautions et
+les exigences légales, jusqu'à ne pas vouloir qu'on demandât aux
+instituteurs primaires un certificat de moralité. Il n'avait réussi à
+relever ni sa fortune, ni son âme; sous le ministère de M. Laffitte
+comme sous le précédent, il était ruiné et triste, et il portait sa
+tristesse à la tribune, disant d'un air de découragement patriotique:
+«Cette tristesse, messieurs, beaucoup la comprennent, beaucoup la
+partagent; je ne me permettrai pas de vous l'expliquer.»
+
+Il avait subi, la veille même du jour où il tenait ce langage, un échec
+qui lui avait été très-sensible. C'était depuis longtemps son vif désir
+d'entrer dans l'Académie française, à laquelle son brillant esprit et
+son talent d'écrivain, à la fois élégant et populaire, lui donnaient
+d'incontestables titres. Impatient et malade, il aurait voulu que,
+sous prétexte de réparer l'acte de violence commis en 1816 par M.
+de Vaublanc, alors ministre de l'intérieur, qui avait éliminé onze
+académiciens, j'amenasse dans le sein de l'Académie, par un acte
+analogue, des vacances et des nominations nombreuses qui lui en
+assurassent immédiatement l'entrée. Je me refusai absolument à cette
+réaction; j'étais bien résolu à ne faire, dans aucune académie, ni
+éliminations, ni nominations par ordonnance; et le 24 octobre 1830,
+M. Benjamin Constant m'écrivit, avec une humeur mal déguisée sous des
+apparences amicales: «Le parti que vous avez pris écarte, pour des
+années, de l'Académie Cousin et moi. Il afflige l'Académie presque
+entière. J'en excepte ce méchant et imbécile Arnault. Et il vous nuit
+à vous-même; car vous appartenez essentiellement, et dans un avenir
+très-peu éloigné, à cette Académie que vous blessez aujourd'hui: par
+le système qui n'admet les sept éliminés restants qu'à une réélection
+partielle, d'après les vacances, vous vous fermez, à vous et à vos amis,
+la porte pour bien longtemps, aussi bien qu'à nous. Ne pourriez-vous
+revenir là-dessus? Je vous devrais ma nomination, et j'aimerais à vous
+la devoir.» Je ne revins point sur ma décision; et M. Benjamin Constant,
+réduit à courir les chances d'une élection ordinaire, se présenta
+à l'Académie pour le siège vacant par la mort de M. de Ségur. Mais
+l'Académie, qui n'ignorait pas les projets de mesure violente qu'avait
+suggérés M. Benjamin Constant, était peu disposée à lui ouvrir
+volontairement ses portes, et le 18 novembre 1830, ce fut son
+concurrent, M. Viennet, qui fut élu.
+
+Trois semaines après, quand on apprit que M. Benjamin Constant était
+mort, le parti populaire se mit en mouvement et voulut lui faire
+décerner de grands honneurs. Une couronne civique fut déposée sur le
+banc de la Chambre où il siégeait habituellement. On demanda que la
+Chambre entière assistât, en costume, à ses funérailles, et qu'un crêpe
+noir fût attaché, pendant quelques jours, au drapeau placé dans la
+salle, au-dessus du fauteuil du président. On exigea, du ministre de
+l'intérieur, qu'un projet de loi, qui fut en effet présenté peu de temps
+après, rangeât immédiatement le nouveau mort parmi les grands hommes du
+Panthéon. La plupart de ces velléités d'un enthousiasme faux demeurèrent
+sans résultat. Le cortège qui se rendit aux obsèques de M. Benjamin
+Constant fut nombreux et pompeux, mais froid et sec, à l'image du mort
+lui-même. Rien n'est plus beau que les hommages à la mémoire des hommes
+qui ont honoré leur temps; mais il y faut une juste mesure, jointe à
+une émotion et à un respect vrais. Ces sentiments manquèrent aux
+démonstrations étalées en l'honneur de M. Benjamin Constant. Échec
+mérité pour la mémoire de l'homme, et triste symptôme pour le parti qui
+le célébrait. Je me sentis mal à l'aise et choqué en y assistant.
+
+Un événement plus grave, le procès des ministres approchait. A peine
+sorti des affaires, je m'étais empressé de prendre, à ce sujet, une
+position très-décidée. Dans la séance du 9 novembre 1830, quelques
+phrases de M. Odilon-Barrot, sur l'adresse de la Chambre des députés
+contre la peine de mort en matière politique, m'en avaient fourni
+l'occasion naturelle. En allant à la tribune, comme je passais devant M.
+Casimir Périer: «Vous ferez d'inutiles efforts, me dit-il à voix basse;
+vous ne sauverez pas la tête de M. de Polignac.» J'espérais mieux du
+sentiment public, et j'exprimai le mien en quelques paroles; «Je ne
+porte aucun intérêt aux ministres tombés; je n'ai avec aucun d'eux
+aucune relation; mais j'ai la profonde conviction qu'il est de l'honneur
+de la nation, de son honneur historique, de ne pas verser leur sang.
+Après avoir changé le gouvernement et renouvelé la face du pays, c'est
+une chose misérable de venir poursuivre une justice mesquine à côté
+de cette justice immense qui a frappé, non pas quatre hommes, mais un
+gouvernement tout entier, toute une dynastie. En fait de sang, la France
+ne veut rien d'inutile. Toutes les révolutions ont versé le sang par
+colère, non par nécessité; trois mois, six mois après, le sang versé a
+tourné contre elles. Ne rentrons pas aujourd'hui dans l'ornière où
+nous n'avons pas marché, même pendant le combat.» La Chambre était
+visiblement émue et en sympathie. Comme je retournais à ma place, M.
+Royer-Collard m'arrêta, et me serrant fortement la main: «Vous ferez
+de plus grands discours; vous ne vous ferez jamais, à vous-même, plus
+d'honneur.» M. de Martignac vint s'asseoir à côté de moi et me remercia
+avec effusion: «C'est grand dommage, me dit-il, que cette cause ne se
+juge pas ici et en ce moment; elle serait gagnée.»
+
+Pour celui qui parle, et même pour ceux qui écoutent, les impressions de
+la tribune sont si vives qu'on est tenté de les croire décisives. Les
+faits ne tardent pas à dissiper cette illusion. En présence des grandes
+questions de gouvernement, la parole est à la fois puissante et
+très-insuffisante; elle prépare et n'achève pas; il faut s'en servir
+sans s'y confier. Nos débats, dans la Chambre des députés, avaient
+certainement mis en lumière la vraie justice politique, et jeté dans
+beaucoup d'esprits un sentiment favorable. Mais quand vint le procès
+même, la difficulté et le péril restaient immenses; et pendant huit
+jours, le cabinet avec tout son pouvoir, M. de La Fayette avec toute
+sa popularité, le roi Louis-Philippe avec son habile et humain
+savoir-faire, la Cour des pairs avec sa courageuse sagesse, se
+consumèrent en efforts, toujours près d'échouer, pour contenir les
+menées révolutionnaires et les colères imprévoyantes qui cherchaient,
+dans la condamnation à mort des accusés, celles-ci leur satisfaction,
+celles-là leur succès. Pendant ce temps d'action, la Chambre des
+députés, qui n'avait point à agir, s'abstint de parler.
+
+Une seule fois, au plus fort de la crise, la veille du jour où la Cour
+des pairs devait prononcer son arrêt, le cabinet crut avoir besoin de
+l'appui explicite de la Chambre des députés. Sur une interpellation
+de M. de Kératry, M. Laffitte exposa en bons termes les périls de la
+situation, les inquiétudes publiques, qualifia sans ménagement les
+divers ennemis de l'ordre, et promit que le gouvernement ferait son
+devoir, tout son devoir, en témoignant la confiance qu'autour de lui
+tout le monde en ferait autant. M. Odilon Barrot, malgré quelques
+expressions malheureuses, empruntées à la routine des vieux partis
+plutôt qu'à ses propres sentiments, et que peu après il s'empressa de
+désavouer, tint le même langage. Nous répondîmes à cet appel, M. Dupin
+et moi, par une franche adhésion; toute question, toute critique, toute
+parole blessante, tout conseil importun furent écartés; nous nous
+déclarâmes engagés avec le cabinet dans une responsabilité commune,
+et résolus à le soutenir de tout notre pouvoir dans la lutte qu'il
+soutenait pour l'honneur de tous.
+
+C'était le caractère particulier de cette lutte que les embarras et les
+périls du pouvoir lui venaient bien plus de ses instruments que de ses
+ennemis. Les fauteurs actifs du désordre, les membres des clubs, des
+sociétés secrètes, la populace oisive et turbulente étaient, à vrai
+dire, peu redoutables. Mais il fallait les réprimer à l'aide d'une garde
+nationale incertaine, troublée, pleine d'humeur et même de colère contre
+les hommes qu'on lui donnait à protéger autant que contre ceux qu'elle
+avait à combattre. Et cette garde nationale était sous les ordres d'un
+chef animé, dans la question spéciale du procès des ministres, des
+intentions les plus franches, mais mécontent de la politique générale du
+gouvernement et aspirant à la dominer pour la changer. M. de La
+Fayette d'ailleurs ne savait guère exercer le commandement que par
+les compliments, les prières et les exhortations affectueuses, moyens
+d'influence qui ne manquent pas de noblesse morale et ont leur valeur
+dans un moment donné, mais qui n'obtiennent que des résultats incomplets
+et s'usent très-vite quand il faut faire agir les hommes contre leurs
+propres penchants.
+
+Heureusement, et grâce surtout à la fermeté habile du président de la
+Cour des pairs et de la Cour elle-même, l'épreuve fut courte et dégagée
+de tout ce qui aurait pu l'aggraver. La liberté de la défense fut
+entière sans que le tribunal pût être un moment taxé de faiblesse. Ces
+mêmes événements, ces mêmes actes à peine refroidis qui, hors de la
+salle, dans la cour du palais, dans les rues de la ville, faisaient
+bouillonner les esprits et jetaient l'effervescence jusque dans les
+bataillons chargés de défendre l'ordre public, étaient au même moment,
+dans l'enceinte de la Cour, rappelés, commentés, discutés avec une
+hardiesse pleine de convenance. Juges, accusés et défenseurs gardèrent
+dans ces débats une égale dignité, un même sentiment de leurs devoirs et
+de leurs droits. Rien ne se passa au dedans qui pût accroître au dehors
+la fermentation et le trouble; rien de ce qui se passait au dehors
+n'altéra au dedans le cours régulier du procès. Je ne crois pas que les
+annales judiciaires du monde civilisé offrent un plus grand exemple de
+la justice rendue avec une indépendance et une sérénité imperturbables
+au milieu des plus violents orages de la politique. C'est la gloire de
+la Cour des pairs d'avoir, sous des régimes divers, constamment offert
+ce beau spectacle; entre ses mains, la balance de la justice n'a jamais
+fléchi, quels que fussent autour d'elle le déchaînement des passions
+publiques et l'ébranlement de l'État.
+
+Deux hommes jusque-là inconnus, mais qui devaient prendre bientôt une
+part active aux affaires du pays, parurent alors pour la première fois
+sur la scène. Parmi les avocats chargés de la défense des ministres
+accusés, et à côté de M. de Martignac, M. Sauzet, défenseur de M. de
+Chantelauze, frappa la Cour et le public par une éloquence élevée,
+abondante, pleine d'idées, d'émotions et d'images, et qui révélait dans
+l'orateur beaucoup d'intelligence et d'équité politique, à travers le
+luxe un peu flottant de sa pensée et de son langage. M. de Montalivet,
+entré dans le cabinet le 2 novembre comme ministre de l'intérieur,
+s'était d'abord défendu d'une si prompte élévation, se trouvant lui-même
+trop jeune et craignant de se perdre, avant le temps, sous un tel
+fardeau: «Vous ne voulez donc pas m'aider à sauver la vie des
+ministres?» lui dit vivement le roi Louis-Philippe; M. de Montalivet
+se rendit à l'instant, et répondant à l'attente du Roi, il fit, de la
+sûreté personnelle des accusés, dans tout le cours du procès, sa propre
+et assidue mission. Ce fut lui qui, le 21 décembre, quelques heures
+avant le moment où l'arrêt devait être prononcé, prenant sur lui
+la responsabilité de toutes les difficultés imprévues, tira MM. de
+Polignac, de Chantelauze, de Peyronnet et de Guernon-Ranville de la
+prison de Luxembourg, et à cheval à côté de leur voiture entourée d'une
+escorte de gardes nationaux et de chasseurs, les conduisit rapidement
+à Vincennes dont le canon annonça qu'ils étaient rentrés sous la garde
+éprouvée du général Daumesnil.
+
+Le défilé était franchi. Au premier moment, quand l'arrêt fut connu, la
+fermentation redoubla au lieu de tomber. Les colères sincères et les
+espérances factieuses étaient également déçues. Pendant deux jours, les
+mesures d'ordre aussi durent redoubler. Tout le gouvernement s'y porta
+avec ardeur. Les princes donnèrent l'exemple; M. le duc de Nemours,
+à peine âgé de seize ans, fit des patrouilles de nuit avec la garde
+nationale à cheval. Mais l'effervescence cessa bientôt; toutes les
+grandes autorités, M. de La Fayette, les ministres de l'intérieur et de
+la guerre, le préfet de la Seine, le préfet de police firent des ordres
+du jour et des proclamations pour féliciter la garde nationale, la
+troupe de ligne, la population, de leur conduite et de leur succès. Le
+Roi monta à cheval et parcourut tous les quartiers de Paris, promenant
+partout sa joie reconnaissante. La satisfaction devint promptement
+générale; le péril était passé et l'amour-propre satisfait; on ne
+craignait plus rien et on s'était fait honneur. La question qui, depuis
+six semaines, remplissait tous les coeurs d'irritation ou d'inquiétude,
+et condamnait tant de citoyens à tant de fatigues et d'ennuis, était
+enfin vidée; le sentiment public était celui de la délivrance.
+
+M. de La Fayette seul et ses amis n'étaient pas délivrés. Ils avaient
+loyalement et utilement agi; une grande part du succès et de l'honneur
+leur revenait, mais une nouvelle épreuve commençait pour eux. Pour
+contenir les esprits ardents et la jeunesse impatiente qui se pressaient
+autour d'eux, pour obtenir même leur secours contre les violences des
+rues, ils avaient accueilli beaucoup d'espérances et fait beaucoup de
+promesses: des espérances et des promesses vagues, les conséquences
+de la révolution de Juillet, le programme de l'Hôtel de ville, les
+institutions républicaines autour d'un trône populaire, toutes ces
+aspirations confuses vers la Constitution des États-Unis d'Amérique au
+lieu de la Charte, et pourtant sous le nom de la monarchie. Le moment
+était venu d'acquitter ces dettes; en s'employant, dans les derniers
+jours du procès des ministres, à réprimer toute perturbation matérielle,
+un certain nombre de jeunes gens appartenant aux Écoles polytechnique,
+de droit et de médecine, avaient publiquement annoncé le prix qu'ils
+attendaient de leur zèle; des proclamations affichées dans leurs
+quartiers disaient: «Sans le prompt rétablissement de l'ordre, la
+liberté est perdue. Avec le rétablissement de l'ordre, la certitude nous
+est donnée de la prospérité publique; le Roi, notre élu, La Fayette,
+Dupont (de l'Eure), Odilon Barrot, nos amis et les vôtres, se sont
+engagés sur l'honneur à l'organisation complète de la liberté qu'on nous
+marchande, et qu'en Juillet nous avons payée comptant..... De l'ordre,
+et alors on demandera une base plus républicaine pour nos institutions.»
+On demandait à grands cris cette base nouvelle. En vain, _le Moniteur,_
+parlant au nom du gouvernement, déclarait qu'il n'avait fait aucune
+promesse; en vain M. Laffitte confirmait, à la tribune de la Chambre des
+députés, l'assertion du _Moniteur_, et essayait de donner satisfaction
+aux jeunes gens des Écoles en faisant voter pour eux, par la Chambre des
+députés, les mêmes remerciements que pour la garde nationale et l'armée.
+Les jeunes gens repoussaient avec un arrogant dédain les remerciements
+de cette Chambre, précisément l'un des pouvoirs qu'ils entendaient
+réformer. C'était de M. de La Fayette et de ses amis politiques qu'ils
+attendaient leurs satisfactions véritables et l'accomplissement des
+promesses qu'on leur avait faites en réclamant leur concours pour le
+respect de la justice légale et le maintien de l'ordre public.
+
+Au même moment où éclataient ces nouveaux tumultes, la Chambre des
+députés discutait le projet de loi sur l'organisation des gardes
+nationales. A l'occasion de ce projet, la situation de M. de La
+Fayette était naturellement en question. Comme je l'ai déjà rappelé,
+l'ordonnance du 16 août 1830 ne l'avait nommé commandant général des
+gardes nationales du royaume «qu'en attendant la promulgation de la
+loi sur leur organisation.» Un article proposé par la commission
+interdisait, même pour un seul département ou arrondissement, tout
+commandement central de ce genre, et rendait aux gardes nationales
+leur caractère municipal en les replaçant sous l'autorité et la
+responsabilité du ministre de l'intérieur. Après un long débat, et
+malgré les efforts de quelques membres pour qu'une exception temporaire
+mît M. de La Fayette en dehors de cette disposition, la Chambre adopta
+l'article, et les fonctions de commandant général des gardes nationales
+du royaume se trouvèrent légalement supprimées.
+
+Avec des formes simples, M. de La Fayette était fin et fier. Ainsi
+congédié par la Chambre des députés, au nom des principes du régime
+constitutionnel, et sans doute avec l'assentiment du Roi et du Cabinet,
+car M. Laffitte avait appuyé l'article de la commission, il vit
+clairement qu'il n'avait qu'une arme pour se défendre avec quelque
+chance de succès. Sans rien attendre de plus, il envoya au Roi sa
+démission, aussi bien comme commandant spécial de la garde nationale de
+Paris que comme commandant général des gardes nationales du royaume. Si
+son importance, sa popularité, le service qu'il venait de rendre dans
+Paris, intimidaient le Roi et le faisaient hésiter devant cette retraite
+soudaine, si quelque vive manifestation du sentiment public venait
+aggraver l'hésitation du Roi, M. de La Fayette était alors en mesure de
+faire ses conditions et d'obtenir pour ses amis politiques ce qu'il leur
+avait fait ou laissé espérer. Si sa démission était acceptée du Roi sans
+crainte et du public sans bruit, la dignité de M. de La Fayette était
+intacte, et il restait, dans le parti populaire, un grand citoyen
+maltraité et mécontent.
+
+Le Roi fut, je crois, peu surpris de la démission de M. de La Fayette
+et était décidé à l'accepter. Mais il redoutait l'apparence d'un tort
+envers un homme considérable, persévérant dans son dévouement à ses
+principes et qui venait de lui rendre un grand service. Quoiqu'il fût
+capable de résolutions spontanées et soudaines, le roi Louis-Philippe ne
+les aimait pas; il tenait à n'avoir, dans ses propres actes, que la
+part de responsabilité inévitable, et à paraître, en toute occasion,
+déterminé par la nécessité. Il répondit à M. de La Fayette en termes
+vagues et en lui témoignant l'espérance que, dans une prochaine
+entrevue, il le ferait revenir de son projet de retraite. L'entrevue eut
+lieu au Palais-Royal, le soir même, et laissa toutes choses indécises.
+Ni le Roi, ni M. de La Fayette ne voulaient avoir l'air d'avoir un parti
+pris et de se l'imposer l'un à l'autre. Le lendemain, le Roi chargea. M.
+Laffitte et M. de Montalivet d'aller trouver de sa part M. de La Fayette
+et de l'engager à conserver le titre de commandant général honoraire des
+gardes nationales du royaume avec le commandement effectif de celle de
+Paris. Après une longue conversation, réservée de la part de M. de
+La Fayette, expansive et diffuse de la part de M. Laffitte, les
+interlocuteurs se séparèrent sans résultat certain ni clair. M. de La
+Fayette avait maintenu sa démission avec des commentaires qui semblaient
+la rendre conditionnelle, et M. Laffitte se disait convaincu qu'en
+dernière analyse M. de La Fayette accepterait ce que lui offrait le Roi.
+M. de Montalivet, en sortant, exprima des doutes et insista auprès de M.
+Laffitte sur la nécessité d'une explication péremptoire pour arriver
+à une conclusion positive: «Bah! lui dit M. Laffitte, laissez là
+vos défiances incurables et vos rigueurs mathématiques; l'affaire
+s'arrangera.» Le Roi, qui ne la trouvait pas arrangée, renvoya le soir
+même à l'état-major de la garde nationale M. de Montalivet seul pour
+arriver enfin à un résultat. Cette fois, les questions et les réponses
+furent précises et nettes: «Quoique la loi sur la garde nationale n'ait
+pas encore l'adhésion du troisième pouvoir, dit M. de La Fayette, pour
+moi, elle a prononcé; il n'y a plus de commandant général des gardes
+nationales du royaume. Quant au commandement de la garde nationale
+de Paris, je prendrais, en l'acceptant aujourd'hui, ma part de
+responsabilité dans l'inexécution du programme de l'Hôtel de ville. Je
+n'y puis consentir. La seule politique qui pût avoir mon concours se
+résume dans ces trois points: une Chambre des pairs choisie par le Roi
+parmi des candidats élus par le peuple, une Chambre des députés élue
+sous l'empire d'une nouvelle loi électorale et avec une large extension
+du droit de suffrage, un ministère pris entièrement dans la gauche.»
+
+La situation devenait claire. M. de Montalivet se retira. M. de La
+Fayette écrivit au Roi «qu'il se regardait comme ayant donné sa
+démission.» Le Roi lui répondit aussitôt «qu'en le regrettant bien
+vivement, il allait prendre des mesures pour remplir le vide qu'il
+aurait voulu prévenir.» Il était plus de minuit; M. de Montalivet
+convoqua au Palais-Royal les colonels des légions de la garde nationale,
+leur raconta les exigences et la retraite définitive de M. de La
+Fayette, et assuré de leur adhésion, il se rendit sur-le-champ chez l'un
+des plus vaillants et plus honorés chefs de l'armée, le général comte
+de Lobau, pour lui annoncer l'intention du Roi de lui confier le
+commandement supérieur de la garde nationale de Paris: «Laissez-moi
+tranquille, lui dit le vieux soldat aussi modeste que brave, je
+n'entends rien aux gardes nationaux.--Comment! vous n'y entendez rien
+quand il s'agit, dès ce matin peut-être, de bataille et de péril?--Ah!
+si c'est de cela qu'il s'agit, à la bonne heure; il en arrivera ce
+qui pourra; j'accepte.» Le général sortit de son lit, se rendit au
+Palais-Royal et prit sur l'heure son nouveau commandement.
+
+On vit alors éclater un des innombrables exemples de cette crédulité
+empressée et opiniâtre qui s'empare si aisément des partis, quelquefois
+même de leurs chefs éminents, et qui leur fait admettre, contre leurs
+adversaires, les imputations les plus absurdes ou les plus excessives,
+fermant leurs yeux aux explications naturelles et vraies des faits qui
+leur ont suscité de vives alarmes, ou des échecs graves, ou d'amers
+déplaisirs. Pendant deux ans, à la tribune, dans les journaux, dans les
+pamphlets, dans les correspondances, M. de La Fayette fut accusé d'avoir
+voulu faire violence au Roi et le contraindre, par des combinaisons
+factieuses ou des mouvements populaires, à donner enfin à la France ces
+institutions républicaines que le programme de l'Hôtel de ville lui
+avait promises, et qu'elle attendait encore. A leur tour, les amis de
+M. de La Fayette accusaient le Roi d'avoir ourdi contre lui, dans la
+Chambre des députés, une perfide intrigue, et tendu ensuite, dans une
+négociation obscure, toute sorte de pièges pour lui faire perdre le
+commandement général des gardes nationales du royaume sans le lui ôter,
+et pour l'écarter du commandement de la garde nationale de Paris en
+ayant l'air de vouloir l'y conserver. En vain le Roi et M. de La Fayette
+faisaient donner ou donnaient eux-mêmes à ces imputations les démentis
+les plus formels; on s'obstinait, de part et d'autre, à voir ou à
+représenter sous ce jour leurs intentions et leurs actes; et il est
+resté établi, dans un grand nombre d'esprits et d'écrits, qu'en décembre
+1830, après le procès des ministres de Charles X, M. de La Fayette fut
+un conspirateur factieux et le roi Louis-Philippe un fourbe ingrat.
+
+Ils n'avaient été, ni l'un si révolutionnaire, ni l'autre si
+machiavélique. M. de La Fayette avait poussé jusqu'à leur extrême limite
+ses moyens d'influence pour faire adopter par le gouvernement une
+très-mauvaise politique que repoussaient également le voeu de la France
+et le bon sens du Roi; mais les manifestations de ses amis, même les
+plus inconvenantes, n'étaient point allées jusqu'à la sédition; et quant
+à lui-même, il était bien le maître de chercher dans la perspective de
+sa démission une chance de succès, et de se retirer plutôt que de prêter
+à une politique qu'il désapprouvait l'apparence de son adhésion. Il
+avait en cela usé largement, mais sans les dépasser, des droits de son
+importance et de sa liberté. Et l'on ne saurait dire qu'une combinaison
+factieuse ait accompagné sa résolution, car si l'un de ses deux
+principaux amis politiques, M. Dupont de l'Eure, donna avec lui sa
+démission, l'autre, M. Odilon Barrot, ne fut point d'avis de cette
+retraite, et conserva, en disant hautement pourquoi, le poste qu'il
+occupait. Le roi Louis-Philippe, à son tour, eut parfaitement raison de
+se saisir de l'appui que lui offraient très-volontairement les Chambres
+pour se soustraire à des exigences qu'avec raison aussi il jugeait
+dangereuses, et pour établir dans son gouvernement un peu d'harmonie et
+de suite au lieu du trouble et de la lutte qu'y entretenaient M. de
+La Fayette et ses amis. Il n'y eut d'un côté point de violence, et de
+l'autre point de perfidie. Seulement le roi Louis-Philippe, dans ses
+démonstrations parlées ou écrites, donnait, à la comédie qui se joue
+toujours un peu entre les acteurs politiques, plus de place que n'en
+exigeait son rôle; et M. de La Fayette, au milieu de ses velléités
+républicaines, était plus téméraire en idée que hardi dans l'action, et
+se laissait pousser à entreprendre beaucoup plus qu'il ne pouvait ou
+n'osait exécuter.
+
+La crise se termina sans bruit: le commandement de la garde nationale de
+Paris passa paisiblement des mains de M. de La Fayette dans celles
+du comte de Lobau. Ni le public, ni la garde nationale elle-même ne
+parurent se préoccuper du changement. Les Chambres se félicitaient
+d'avoir écarté une influence turbulente, et rétabli dans cette branche
+de l'administration l'ordre constitutionnel. M. de La Fayette s'était
+trompé sur son importance personnelle comme il se trompait dans ses
+plans de politique générale. Le roi Louis-Philippe seul grandit dans
+cette épreuve; il s'était montré adroit et résolu, patient et prompt. Il
+n'avait plus à côté de lui un allié souvent compromettant et toujours
+incommode, ni dans son Conseil un garde des sceaux bourru et dévoué à
+la politique de l'opposition. M. Mérilhou avait remplacé M. Dupont de
+l'Eure au ministère de la justice, et M. Barthe M. Mérilhou dans celui
+de l'instruction publique: tous deux issus du parti populaire, opposants
+conspirateurs sous la Restauration, mais tous deux disposés à regarder
+leur but comme atteint par la fondation du gouvernement nouveau et à le
+soutenir contre ses divers ennemis. Le cabinet devenait plus homogène et
+l'influence du Roi y était plus grande. Il avait gagné et dans l'opinion
+publique et pour son propre pouvoir.
+
+M. Laffitte était presque aussi satisfait que le Roi. Il lui avait prêté
+son concours dans tout ce qui venait de se passer, et restait président
+d'un Conseil où il n'avait plus de lutte à soutenir. Le même ambassadeur
+qui, au mois de novembre 1830, avait eu avec lui sur le boulevard une
+conversation que j'ai rappelée, en eut, dans les premiers jours de
+janvier 1831, une seconde dont il a recueilli les souvenirs, et que je
+reproduis textuellement, car toute altération lui ferait perdre quelque
+chose de sa frappante vérité. «J'étais revenu à Paris pour le procès des
+ministres, et en repartant pour mon poste je demandai à M. Laffitte le
+jour et l'heure où je pourrais prendre congé de lui et recevoir ses
+instructions. Il était fort occupé, et me donna rendez-vous, non pas
+au ministère des finances où il n'habitait point, mais chez lui, et il
+m'indiqua huit heures du soir. Je m'y rendis exactement. Il était
+encore à table et il avait du monde à dîner. Je lui fis dire que je
+l'attendrais dans le salon. Il quitta la salle à manger et ses convives,
+et vint causer avec moi. J'avais peu de chose à lui dire; ce qui
+m'importait, c'était de savoir quel était l'esprit du gouvernement, quel
+jugement il portait de la situation et quelle marche il se proposait de
+suivre. M. Laffitte me donna toute satisfaction. Il était encore plus
+content et plus assuré que lors de notre conversation du mois de
+novembre. Le procès des ministres venait de finir, où il s'était
+comporté en honnête homme, et avait fait preuve de discernement et
+de courage. Son parti semblait avoir renoncé aux traditions et aux
+emportements révolutionnaires. M. Laffitte était donc en plein
+optimisme; toutes les circonstances lui semblaient favorables. Il se
+félicitait des bonnes relations que la France avait de plus en plus
+avec les puissances étrangères; il espérait qu'elles ne seraient pas
+troublées par les révolutions que souhaitaient si imprudemment ses amis
+républicains. Il désavouait hautement toute influence du gouvernement
+français sur les révolutionnaires italiens et leurs sociétés secrètes.
+Pendant qu'il parlait ainsi, ses convives, après le dîner fini,
+arrivaient dans le salon; il n'y prenait pas garde et continuait à me
+parler de la politique intérieure et extérieure sans s'apercevoir de la
+physionomie un peu étonnée de ses amis. Il leur causa encore plus de
+surprise quand il vint au chapitre de l'Angleterre; il n'était pas bien
+informé et jugeait assez mal de la situation du ministère de lord Grey,
+qui, depuis quelques semaines, avait succédé au duc de Wellington. Il ne
+croyait pas que le nouveau cabinet réussît à avoir la majorité dans
+le Parlement et à faire passer le bill de réforme parlementaire. Ce
+pronostic ne semblait ni le chagriner ni l'inquiéter. Il disait que le
+duc de Wellington était parfaitement raisonnable, qu'il avait reconnu
+sans hésitation et avec sincérité l'avénement du roi Louis-Philippe, et
+qu'on aurait sans doute avec lui de très-bonnes relations. Peut-être
+faudrait-il reconnaître don Miguel pour roi de Portugal; mais cela
+serait sans inconvénient pour la France. Ce langage tenu si ouvertement
+devant de tels auditeurs était d'autant plus étrange qu'en ce moment
+l'opinion publique était justement animée contre don Miguel; le pavillon
+français avait été insulté à Lisbonne; plusieurs Français avaient été
+arbitrairement emprisonnés, maltraités ou déportés en Afrique, et le
+gouvernement du Roi s'occupait d'envoyer une escadre dans le Tage pour
+tirer vengeance de cet affront. Lorsque M. Laffitte eut mis fin à cette
+conversation, je me retirai, et je n'ai jamais su si ses amis lui
+avaient demandé compte de tout ce qu'ils venaient d'entendre. J'en
+doute, car ils me parurent plus ébahis qu'irrités.»
+
+Autres que celles de M. de La Fayette, les illusions de M. Laffitte
+n'étaient pas moindres. Quoiqu'il se fût un moment séparé de M. Dupont
+de l'Eure et des amateurs de la monarchie républicaine, il n'avait pas
+conquis, dans les Chambres ni dans le public, les amis de la politique
+de résistance. Les partis ne donnent sérieusement leur adhésion qu'à
+deux conditions, des principes certains et des talents éclatants; ils
+veulent être sûrs et fiers de leurs chefs. M. Laffitte ne présentait
+aux adversaires du mouvement révolutionnaire ni l'une ni l'autre de ces
+satisfactions. Parleur spirituel et agréable dans la conversation, il
+n'avait à la tribune ni originalité, ni abondance, ni puissance. Quoique
+ses idées en matière de finances et d'administration fussent en général
+saines et pratiques, il n'inspirait, même sous ce rapport, point de
+solide confiance. Dans son ministère spécial, et soit pour les travaux
+intérieurs, soit pour les débats parlementaires qui s'y rapportaient, il
+s'en remettait à M. Thiers, qui avait accepté, dans ce département, le
+poste de sous-secrétaire d'État, où il déployait une activité et une
+habileté qui firent bientôt de lui le vrai ministre. Plusieurs projets
+de loi sur les plus importantes questions administratives du temps, sur
+le régime des contributions directes, l'amortissement, le budget, les
+dépenses extraordinaires, la liste civile et la dotation de la Couronne,
+furent, par ses soins, préparés, présentés aux Chambres et discutés avec
+cette curieuse étude des faits et cette verve intelligente, féconde et
+brillante autant que naturelle, qui dès lors rendaient sa parole à la
+fois si agréable et si efficace. Sur toutes ces matières, il prenait
+assidûment les conseils du baron Louis dont, à juste titre, il estimait
+très-haut les vues générales comme l'expérience. M. Thiers travaillait
+souvent directement avec le Roi, sans que M. Laffitte, à qui il
+épargnait ainsi l'épreuve et l'ennui du travail, en prît aucun ombrage.
+Mais en dehors des questions administratives et spéciales, M. Thiers,
+à cette époque, avec une réserve évidemment préméditée, s'abstenait
+complètement: jeune encore et nouveau dans la Chambre, et trop
+clairvoyant pour ne pas reconnaître les faiblesses de situation et de
+conduite du cabinet, il ne voulait pas s'engager tout entier à la suite
+de M. Laffitte, ni compromettre, dès ses premiers pas, son avenir, en
+donnant hautement à une politique si chancelante son adhésion et son
+appui. Ainsi dans les Chambres, et quand les questions de politique
+générale s'élevaient, M. Laffitte n'avait le concours ni d'aucun grand
+parti, ni d'aucun grand orateur, et restait à peu près seul chargé de la
+responsabilité du gouvernement avec sa légèreté, son imprévoyance, son
+inconséquence, sa complaisance, ses fluctuations et sa présomption.
+
+L'état des affaires extérieures rendait de jour en jour sa tâche plus
+compliquée et plus difficile. L'ébranlement imprimé à l'Europe par la
+révolution de Juillet éclatait successivement partout, en Allemagne, en
+Suisse, en Italie, en Pologne comme en Belgique; et partout, à chaque
+secousse, les regards des gouvernements et des peuples se portaient
+vers la France. La Belgique offrait son trône; l'Italie et la Pologne
+réclamaient l'appui de la France, ses armées, ou du moins ses généraux.
+Partout se reproduisaient les questions de l'intervention ou de la
+non-intervention, de la protection morale ou matérielle, du maintien ou
+du rejet des traités de 1815, et au bout de toutes ces questions, la
+question suprême de la guerre ou de la paix européenne, alternative
+formidable sans cesse posée devant le gouvernement français. Et chaque
+fois que, par quelque événement nouveau, toutes ces questions venaient à
+renaître, d'ardents débats recommençaient dans la Chambre des députés,
+remettant aux prises les partis, et obligeant le gouvernement,
+non-seulement à se décider nettement dans sa politique, mais à venir
+et revenir la proclamer et la défendre publiquement, sous le coup de
+complications imprévues. Et pendant que le cabinet du roi Louis-Philippe
+avait ainsi à s'expliquer et à lutter sans relâche au dedans pour faire
+comprendre et accepter sa politique par la France, il siégeait en
+conférence à Londres avec les grandes puissances européennes, appelé là
+aussi à faire comprendre et accepter les nécessités de sa situation, et
+toujours à la veille de voir rompre, par quelque crise intérieure ou
+extérieure, cette délibération commune et pacifique, seul moyen de
+soustraire la France et l'Europe aux périls de la guerre dans le chaos.
+
+Un jour en effet la Conférence de Londres, faillit disparaître. M.
+de Talleyrand, dont la position et l'influence y étaient promptement
+devenues grandes, apprit que l'idée était venue à quelques personnes
+dans les Chambres, et même dans le cabinet français, de demander qu'elle
+fût transportée à Paris. Il chargea sur-le-champ l'un de ses plus
+intelligents secrétaires de s'y rendre, d'expliquer en son nom, au
+Roi et à ses ministres, les inconvénients d'une pareille tentative,
+l'invraisemblance du succès, et de déclarer en outre que, pour lui, si
+la Conférence ne se tenait plus à Londres, il n'y resterait pas comme
+ambassadeur, car il n'y aurait plus rien à faire. L'envoyé s'acquitta
+bien de sa mission, et cette velléité étourdie fut abandonnée. Pendant
+qu'il s'en entretenait avec le Roi, un attroupement tumultueux avait
+lieu sur la place du Palais-Royal, poussant des cris et réclamant du Roi
+je ne sais quelle complaisance: «Croyez-vous, Sire, lui dit-il, que la
+Conférence se tînt longtemps au milieu de pareilles scènes?»
+
+M. Laffitte et son cabinet s'affaissaient de jour en jour sous le poids
+de cette situation. En vain, pour les affaires extérieures, l'influence
+du Roi prévalait, en définitive, dans le Conseil; en vain le général
+Sébastiani et M. de Montalivet s'efforçaient de pratiquer la politique
+d'ordre et de résistance; c'était toujours dans les rangs de la
+politique de mouvement ou de laisser-aller que M. Laffitte avait ses
+habitudes et ses amis. Par indécision, par indiscrétion, par mobilité,
+par faiblesse, il se livrait à eux, même quand il n'agissait pas selon
+leur avis et leur désir. Aussi l'unité, l'esprit de suite, l'autorité,
+l'efficacité manquaient absolument au cabinet. Les Chambres inquiètes le
+traitaient tantôt avec ces ménagements, tantôt avec ce mécontentement
+dédaigneux qu'inspire un pouvoir hors d'état de suffire à sa mission,
+et qu'on n'a nul goût à soutenir quoiqu'on hésite à le renverser. Et
+le public ne portait à l'administration de M. Laffitte pas plus de
+confiance que les Chambres, les hommes d'affaires pas plus que les
+diplomates; les intérêts privés en souffraient autant que les intérêts
+publics; la propriété s'inquiétait; le commerce et l'industrie étaient
+en proie à la perturbation et à la langueur; le désordre envahissait les
+finances comme les rues; la sécurité et l'avenir manquaient aux simples
+citoyens comme à l'État.
+
+On sait quel incident amena la chute de ce cabinet en mettant au grand
+jour le vice radical de son origine et de sa politique. Les scènes de
+violence populaire effrénée qui suivirent le service religieux célébré
+le 14 février 1831, dans l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, en
+l'honneur de M. le duc de Berry assassiné onze ans auparavant par
+Louvel, sont présentes à ma mémoire aussi vivement que si elles étaient
+encore devant mes yeux. J'ai vu, comme tout le monde, flotter sur la
+rivière et traîner dans les rues les objets du culte, les vêtements
+ecclésiastiques, les meubles, les tableaux, les livres de la
+bibliothèque épiscopale; j'ai vu tomber les croix; j'ai visité le
+palais, ou plutôt la place du palais de l'archevêque, la maison du curé
+de Saint-Germain-l'Auxerrois et l'église même, cette vieille paroisse
+des rois, après leur dévastation. Ces ruines soudaines, cette nudité
+désolée des lieux saints étaient un spectacle hideux: moins hideux
+pourtant que la joie brutale des destructeurs et l'indifférence moqueuse
+d'une foule de spectateurs. De toutes les orgies, celles de l'impiété
+populaire sont les pires, car c'est là qu'éclate la révolte des âmes
+contre leur vrai souverain; et je ne sais en vérité lesquels sont
+les plus insensés de ceux qui s'y livrent avec fureur ou de ceux qui
+sourient en les regardant.
+
+Dans les ouvrages écrits depuis cette époque comme dans les Chambres
+et les journaux du temps, on a beaucoup discuté la question de savoir
+jusqu'à quel point les manifestations légitimistes qui eurent lieu
+à l'occasion de ce service, dans l'église même de
+Saint-Germain-l'Auxerrois, avaient motivé et presque justifié
+l'emportement du peuple et l'attitude du Cabinet. Je trouve cette
+discussion peu digne d'hommes sensés. On ne prétendait pas sans doute
+que le parti légitimiste eût abdiqué et fût sorti de France avec Charles
+X, ni que, vivant encore, il ne saisît pas les occasions naturelles
+de manifester son existence et ses sentiments. Il venait de le faire
+quelques jours auparavant, le 21 janvier, par des services célébrés dans
+plusieurs églises en l'honneur de Louis XVI, et personne n'avait osé s'y
+opposer ou s'en montrer offensé. Avoir le parti légitimiste sur le sol
+de la France, et le voir persistant dans ses principes et jouissant de
+toutes les libertés assurées par la Charte à tous les Français, c'était
+la condition innée et inévitable du gouvernement de Juillet. Qu'on
+invoquât contre ce parti, s'il en encourait l'application, les lois
+destinées à protéger la sûreté de l'État et des pouvoirs publics; qu'on
+en fît de nouvelles si les anciennes étaient insuffisantes, rien de plus
+simple et de plus autorisé par la bonne politique: mais la tentative de
+supprimer tout témoignage, toute manifestation extérieure de l'existence
+et des sentiments des légitimistes eût été insensée, car elle eût exigé
+la plus odieuse comme la plus impraticable tyrannie. Il y a des ennemis
+et des périls avec lesquels les gouvernements libres sont tenus de vivre
+en paix, et qu'ils doivent, pour ainsi dire, passer sous silence, tant
+qu'il n'y a pas nécessité absolue d'invoquer contre eux la rigueur
+des lois. Et de toutes les démonstrations auxquelles peut se mêler
+l'hostilité, les religieuses sont les plus dignes de ménagement,
+car c'est à celles-là que se rattachent les sentiments les plus
+respectables, les plus répandus parmi les honnêtes gens, et la plus
+sacrée des libertés publiques. Les manifestations légitimistes de
+Saint-Germain-l'Auxerrois étaient, à coup sûr, moins dangereuses pour
+le pays et pour le pouvoir que les processions et les exigences
+républicaines du Panthéon, que M. Laffitte et ses amis traitaient avec
+tant d'égards.
+
+Le cabinet savait d'avance qu'un service religieux était prémédité pour
+le 14 février, en mémoire de M. le duc de Berry. Il n'avait, dans cette
+attente, que deux partis à prendre: s'il croyait la paix publique
+gravement menacée par cette cérémonie, il fallait en empêcher décidément
+la célébration, soit en traitant avec l'autorité ecclésiastique, soit
+par un acte de gouvernement publiquement motivé. S'il ne jugeait pas le
+péril assez grand pour exiger une telle mesure d'exception, le pouvoir
+devait prendre lui-même en main la cause de la liberté religieuse, et
+laisser la cérémonie s'accomplir sous sa protection, sauf à poursuivre
+ensuite devant les tribunaux les actes séditieux qui auraient pu
+s'y mêler. Dans la première hypothèse, il y a lieu de croire que le
+Gouvernement, avec un peu de prévoyance et d'insistance, eût réussi à
+tout prévenir: le service devait d'abord avoir lieu dans l'église de
+Saint-Roch: sur les représentations des ministres de l'intérieur et des
+cultes, l'archevêque de Paris et le curé de Saint-Roch refusèrent de
+l'y autoriser. Pourquoi n'employa-t-on pas, pour l'église de
+Saint-Germain-l'Auxerrois, le même moyen? L'autorité ecclésiastique
+n'eût pas été sans doute plus aveugle ou plus intraitable dans une
+paroisse que dans l'autre. Et si le gouvernement se fût décidé à
+n'apporter à la cérémonie aucun obstacle, je ne puis croire que la force
+publique n'eût pas été en état de protéger efficacement la liberté
+religieuse, en surveillant les écarts de la passion politique, avec
+l'intention déclarée de les réprimer selon les lois.
+
+Au lieu d'adopter nettement l'une ou l'autre de ces résolutions, le
+pouvoir n'en prit aucune. On laissa aller d'abord les légitimistes, puis
+les anarchistes. On ne prévint pas les causes de trouble; on ne protégea
+pas les droits de la liberté. Les partis seuls furent acteurs; le
+gouvernement resta spectateur.
+
+Nulle contagion ne se propage aussi rapidement que celle de l'anarchie:
+dans les huit jours qui suivirent le sac de Saint-Germain l'Auxerrois
+et de l'archevêché de Paris, à Lille, à Dijon, à Perpignan, à Arles,
+à Nîmes, à Angoulême, des scènes semblables éclatèrent, avec ce même
+mélange de haines politiques et de passions impies. C'était ici la
+statue du duc de Berry renversée et mise en pièces par la foule; là, le
+buste de Louis XVIII tiré du magasin où on l'avait enfoui, et traîné
+avec insulte dans les rues; ailleurs, le séminaire pillé et incendié;
+ailleurs encore l'évêque se croyant obligé d'accorder, à des groupes
+tumultueux, la révocation d'un desservant. Au sein même des grandes
+villes, parmi les autorités municipales chargées de réprimer le
+désordre, il s'en trouvait d'assez livrées aux passions démagogiques
+pour écrire au ministre de l'intérieur: «A peine établi, le Gouvernement
+qui devait tout au peuple a semblé renier son origine. La retraite de La
+Fayette et de Dupont de l'Eure a confirmé ce que n'apprenaient que trop
+la loi sur la garde nationale et le refus constant de la loi électorale.
+En s'appuyant sur une Chambre sans pouvoirs et objet de l'animadversion
+générale, le gouvernement devait faire rejaillir sur lui la haine et le
+mépris dont cette Chambre est entourée.»
+
+Au milieu de ces emportements anarchiques, et malgré les efforts du
+Roi et de ses plus affidés conseillers pour en arrêter le cours, le
+gouvernement en ressentait lui-même la contagion; sa propre attitude,
+son propre langage portaient quelque empreinte des mauvaises traditions
+et des dangereuses tendances qu'il combattait, et la physionomie du
+pouvoir était quelquefois révolutionnaire quand, au fond, il était aux
+prises avec les fauteurs de révolutions. Deux jours après le sac de
+Saint-Germain-l'Auxerrois, un acte officiel mit ce mal en évidence:
+dans un de ses accès de déférence envers les passions démagogiques, M.
+Laffitte vint demander au Roi de changer les armes de France et d'en
+bannir les fleurs de lis, ces armes de sa maison. Le Roi céda, ne se
+jugeant pas en état de résister. Dans ces commencements de son règne et
+sous l'empire des souvenirs de sa jeunesse, c'était la disposition du
+Roi Louis-Philippe de croire l'esprit révolutionnaire plus fort qu'il ne
+l'était réellement, et de se croire à lui-même, pour une telle lutte,
+moins de force qu'il n'en possédait. Il avait de plus, dans les crises
+imprévues, des impressions très-vives qui pouvaient lui faire prendre
+des résolutions soudaines, fort au delà de la nécessité. Plus tard, je
+me suis permis plus d'une fois de lui dire: «Que le Roi ne se fie jamais
+à sa première impression; soit en espérance, soit en alarme, elle est
+presque toujours excessive; pour voir les choses exactement comme elles
+sont et ne leur accorder que ce qui leur est dû, l'esprit du Roi
+a besoin d'y regarder deux fois.» Je crois que, dans cette triste
+circonstance, il se trompa, et qu'à cette tyrannique prétention de
+l'esprit révolutionnaire il eût pu dire _non_, avec quelque péril sans
+doute, mais sans péril suprême. Ce fut, au moment même, le sentiment de
+beaucoup d'hommes de bien et de sens, amis sincères du Roi, et le 19
+février, à la tribune de la Chambre des députés, M. de Kératry se fit
+honneur en l'exprimant hautement.
+
+Sans parler de leur déplorable retentissement en Europe, ces scènes, ces
+faiblesses produisirent en France dans le parti naissant de l'ordre, un
+très-fâcheux effet: de bons et honnêtes esprits en contractèrent, envers
+le gouvernement nouveau, un sentiment de méfiance et d'éloignement; ils
+l'avaient accueilli comme le seul rempart contre l'anarchie, et ils
+voyaient l'anarchie près de renaître, et le pouvoir lui-même avait l'air
+faible ou complaisant pour ses fauteurs ou pour ses précurseurs. Ils
+rentrèrent dans leur disposition malveillante pour la monarchie issue
+de la Révolution; et ils y rentrèrent d'autant plus aisément qu'ils
+ne ressentaient plus cet immense effroi dont la Révolution les avait
+d'abord frappés. Au fond, ils étaient sauvés; ils savaient bien que le
+gouvernement les défendait et les défendrait contre les grands périls;
+ils étaient encore inquiets, mais non plus vraiment menacés, et ils
+s'irritaient librement de leurs inquiétudes prolongées sans savoir gré
+au pouvoir de leur salut. Ainsi disparaissait, entre les honnêtes
+gens, cette unanimité qu'avaient produite, dans les premiers jours,
+l'imminence du danger et la vue claire de la nécessité; ainsi
+renaissaient rapidement les anciens partis, leurs inimitiés et leurs
+espérances.
+
+Mais en même temps que, hors des Chambres et dans le pays, les troubles
+du 14 février 1831 divisèrent et affaiblirent le parti de l'ordre, ils
+produisirent dans la Chambre des députés un effet contraire; ce parti
+s'y rallia fortement et se décida à prendre lui-même l'initiative pour
+relever et raffermir le pouvoir. La patience de la Chambre était à bout.
+Tant qu'avait duré le procès des ministres de Charles X, elle avait
+fermement soutenu le cabinet, convaincue qu'il était nécessaire et le
+plus propre à surmonter cette épreuve. Le procès fini, elle s'abstint
+de toute attaque contre M. Laffitte et ses collègues, par esprit
+monarchique et n'ayant nulle fantaisie de faire étalage de sa force pour
+défaire ou faire des ministres. Mais quand elle vit le gouvernement
+toujours désuni au dedans, impuissant au dehors, flottant au gré des
+vents populaires et dépérissant de fluctuation en fluctuation, la
+Chambre sentit sa responsabilité et son honneur compromis aussi bien
+que la sûreté de l'État; et déterminée par un honnête bon sens, non par
+aucune préméditation de parti, elle entra ouvertement en lutte contre
+l'anarchie. Le 17 février, M. Benjamin Delessert demanda raison au
+cabinet des troubles de Paris, du déchaînement des factions, des églises
+dévastées, des croix abattues, du déplorable état général des affaires,
+de l'imprévoyance et de la faiblesse du pouvoir. Député opposant vers la
+fin de la Restauration, associé à tous les actes de la Chambre pendant
+les journées de Juillet, M. Delessert ne pouvait être soupçonné de
+malveillance, ou seulement d'indifférence envers le régime nouveau.
+Protestant, il avait bonne grâce à défendre les croix et les évêques.
+Homme important et honoré dans la banque, le commerce et l'industrie, il
+avait titre pour parler de leurs souffrances et de leurs inquiétudes. Sa
+démarche était aussi autorisée que significative et opportune.
+
+La discussion se répandit d'abord en explications et en récriminations
+personnelles. Quand MM. Mauguin, Dupin et Salverte l'eurent ramenée vers
+la politique générale et que je la vis près de son terme, j'y entrai à
+mon tour, en prenant soin de faire remarquer que c'était mon premier
+acte d'opposition au ministère. La nécessité seule, une impérieuse
+nécessité m'y décidait. Ce que nous nous étions promis de la révolution
+de Juillet, ce qu'en attendait la France, c'était le gouvernement
+constitutionnel, un vrai gouvernement, capable de concilier et de
+protéger à la fois l'ordre et la liberté. Ce gouvernement nous manquait
+absolument. Les faits le disaient bien haut; ni l'ordre, ni la liberté
+n'étaient efficacement protégés. Pourquoi? Parce que les conditions
+essentielles du gouvernement étaient méconnues et absentes. Point
+d'unité au sein du cabinet, ni entre le cabinet et ses agents. Point
+d'entente sérieuse et soutenue entre le cabinet et la majorité des
+Chambres. Point d'efficacité dans le pouvoir. Il ne gouvernait pas
+parce qu'il se laissait gouverner, cherchant la faveur populaire, non
+l'exercice sérieux de l'autorité légale: «Si on persiste dans cette
+voie, si c'est à la popularité qu'on demande le gouvernement, on n'aura
+pas de gouvernement; pas plus, toujours moins qu'on n'en a aujourd'hui.
+L'ordre y perdra sa force, la liberté son avenir, les hommes leur
+popularité, et nous n'en serons pas plus avancés après. Je ne crois pas
+qu'il soit possible de rester dans cette situation.»
+
+Quand nous aurions dû être, mes amis et moi, les successeurs du cabinet,
+je n'aurais pas hésité à tenir ce langage: dans un régime libre, le
+désir de prévaloir par le gouvernement est le droit des convictions
+sincères, et l'honneur consiste à avoir cette ambition-là, et point
+d'autre. Mais, en 1831, le vulgaire embarras de cette position m'était
+épargné; nous n'avions, mes amis et moi, aucune prétention ni aucune
+chance de pouvoir; ce n'était pas nous qu'y poussait alors la réaction
+contre l'anarchie; nous pouvions servir dans l'armée de l'ordre, non la
+commander. M. Laffitte avait un héritier naturel et clairement désigné.
+Président de la Chambre des députés, M. Casimir Périer était le
+président nécessaire du prochain cabinet. Dévoué à la politique de
+résistance et homme d'affaires supérieur, constamment dans l'opposition
+jusqu'en 1830 et aussi décidé dans l'action, pendant les journées de
+Juillet, que modéré dans le dessein, à la fois impétueux et prudent,
+passionné et discret, dominant et point impatient de saisir le pouvoir,
+il était admirablement propre, par tempérament comme par position, et
+aux luttes futures que le nouveau cabinet aurait à soutenir, et à la
+lutte immédiate que nous engagions pour le former.
+
+Ce fut une lutte en effet que le travail de cette formation. Malgré sa
+faiblesse déclarée, M. Laffitte ne voulait pas sortir du pouvoir, et M.
+Casimir Périer n'y voulait entrer qu'avec toutes les forces et toutes
+les sûretés dont il avait besoin. L'un pressentait que sa chute serait
+sa ruine, et s'obstinait à ne pas descendre; l'autre hésitait à risquer
+un échec et exigeait beaucoup pour consentir à monter. Autour de M.
+Laffitte, on faisait de grands efforts pour conserver le pouvoir, sinon
+à lui, du moins au parti qui dominait sous son nom. On ramenait M.
+Dupont de l'Eure sur la scène; on lui associait M. Odilon Barrot, M.
+Eusèbe Salverte, le général Lamarque, M. de Tracy, même le général
+Demarçay. A ces tentatives pour former un cabinet pris tout entier dans
+le côté gauche, les partisans de la résistance dans le cabinet encore
+debout opposaient des actes qui attestaient leur travail et leur progrès
+vers un but contraire; M. de Montalivet donna sa démission pour obtenir
+que M. Odilon Barrot fût remplacé dans la préfecture de la Seine par
+M. de Bondy, et M. Odilon Barrot fut en effet relégué dans le Conseil
+d'État, Le garde des sceaux, M. Mérilhou, s'était refusé à la révocation
+de son ami, M. Charles Comte, procureur du roi à Paris, courageux homme
+de bien dans l'opposition, embarrassé et inhabile dans le pouvoir; M.
+Comte n'en fut pas moins écarté, et M. Mérilhou lui-même quitta le
+ministère de la justice dont _l'intérim_ fut confié à M. d'Argout.
+Pourtant le Roi d'une part et M. Casimir Périer de l'autre hésitaient
+encore. Il en coûtait au Roi de rompre avec M. Laffitte, ministre
+commode et naguère utile. La politique de résistance déclarée lui
+semblait d'ailleurs presque aussi périlleuse que nécessaire; ne
+pouvait-on pas attendre encore un peu que la nécessité de plus en
+plus évidente surmontât décidément le péril? Le caractère altier et
+susceptible de M. Casimir Périer lui inspirait, pour leurs rapports
+mutuels, quelque inquiétude. M. Casimir Périer, de son côté, insistait
+chaque jour plus péremptoirement sur les conditions de son entrée
+au pouvoir: aux curieux qui venaient le presser, à ses amis, au Roi
+surtout, il développait avec une passion forte et triste les difficultés
+de l'entreprise, et la nécessité absolue, et probablement insuffisante,
+des moyens qu'il demandait. Il voulait gouverner dans le Conseil comme
+dans le pays. Il lui fallait le baron Louis au ministère des finances,
+et dans tous les départements des collègues sûrs, bien résolus à marcher
+avec lui; point de dissidents ni de rivaux. Le 12 mars au soir, dans
+une de leurs dernières conférences, le maréchal Soult témoigna quelque
+hésitation à accepter M. Casimir Périer comme président du Conseil:
+«Monsieur le maréchal, lui dit Casimir Périer, veuillez vous décider;
+sinon, j'écrirai ce soir à M. le maréchal Jourdan; j'ai sa parole.» Le
+maréchal Soult se décida. Le baron Louis prit les finances; son neveu,
+l'amiral Rigny, fut ministre de la marine; M. de Montalivet céda
+le ministère de l'intérieur à M. Périer et passa au département de
+l'instruction publique. Les instances répétées des Chambres, le flot
+toujours montant de l'anarchie, les noms périlleux que mettait en avant
+le parti populaire, avaient mis fin, dans l'esprit du Roi, à toute
+incertitude: «Savez-vous, dit-il plus tard à M. d'Haubersaert, alors
+chef du cabinet de l'intérieur, que, si je n'avais pas trouvé M. Périer
+au 13 mars, j'en étais réduit à avaler Salverte et Dupont tout crus!»
+Il accepta les périls, les difficultés, peut-être les ennuis de la
+politique de résistance et de son chef, et le 13 mars, M. Casimir Périer
+devint officiellement ce qu'il devait être effectivement, premier
+ministre.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XII.
+
+ M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE.
+
+Rapports de M. Casimir Périer avec ses collègues;--avec le Roi
+Louis-Philippe;--avec les Chambres;--avec ses agents.--Action
+personnelle du Roi dans le gouvernement.--Prétendues scènes entre le
+Roi et M. Casimir Périer.--Anarchie dans Paris et dans les
+départements.--Efforts des partis politiques pour exploiter
+l'anarchie.--Parti républicain.--Parti légitimiste.--Parti
+bonapartiste.--Leurs complots.--Faiblesse de la répression
+judiciaire.--Écoles et sectes anarchiques.--Les saint-simoniens.--Les
+fouriéristes.--Insurrection des ouvriers de Lyon.--Sédition à
+Grenoble.--Désordres sur divers autres points du territoire.--Grande
+émeute à Paris sur la nouvelle de la chute de Varsovie.--M. Casimir
+Périer et le général Sébastiani sur la place Vendôme.--M. Casimir
+Périer réorganise la police.--M. Gisquet préfet de police--Le Roi
+Louis-Philippe vient habiter les Tuileries.--Travaux dans le jardin des
+Tuileries et leur motif.--M. Casimir Périer aussi modéré qu'énergique
+dans l'exercice du pouvoir.--Il se refuse à toute loi d'exception.--La
+Reine Hortense à Paris.--Conduite du Roi Louis-Philippe et de
+son gouvernement envers la mémoire et la famille de l'Empereur
+Napoléon.--Débats législatifs.--Liste civile.--Abolition de l'hérédité
+de la pairie.--Proposition pour l'abrogation de la loi du 19 janvier
+1815 et du deuil officiel pour la mort de Louis XVI.--Discours du duc
+de Broglie sur cette proposition.--Mon attitude et mon langage dans les
+Chambres.--Ce qu'en pensent le Roi Louis-Philippe, M. Casimir Périer et
+les Chambres.--Débat sur l'emploi du mot _sujets_.--État de la société
+dans Paris.--La politique tue les anciennes moeurs sociales.--Décadence
+des salons.--Ce qui en reste et mes relations dans le monde.--M. Bertin
+de Veaux et le _Journal des Débats_.
+
+(12 mars 1831--16 mai 1832.)
+
+
+Dès que le cabinet fut formé et que M. Casimir Périer entra en rapports
+habituels avec ses collègues, le premier ministre se fit sentir. Il
+avait témoigné d'abord l'intention de ne prendre que la présidence du
+Conseil, sans aucun département spécial, ne voulant pas que les soins de
+l'administration pussent le distraire des soucis du gouvernement; à la
+réflexion, il reconnut aisément que, pour gouverner, il faut tenir sous
+sa main les grands ressorts du pouvoir; et convaincu en même temps
+que, malgré nos complications avec l'Europe, c'était au dedans que se
+déciderait le sort de la France, il prit le ministère de l'intérieur, en
+le réduisant aux attributions supérieures et vraiment politiques. Les
+affaires purement administratives formèrent, sous le nom de ministère du
+commerce et des travaux publics, un département séparé qui fut confié au
+comte d'Argout, agent laborieux, intelligent, courageux et docile. Dans
+le travail quotidien, M. Casimir Périer se servait de lui comme d'un
+sous-secrétaire d'État infatigable; et dans les Chambres, il l'envoyait
+à la tribune ou l'en rappelait selon sa propre convenance, ne
+s'inquiétant ni de l'user à force de l'employer, ni de le blesser par
+la brusque explosion de son autorité. Je l'ai entendu s'écrier un jour,
+impatienté que M. d'Argout se mît en mouvement, mal à propos selon lui,
+pour prendre la parole: «Ici, d'Argout!» et M. d'Argout revenait, non
+sans humeur, mais sans la montrer.
+
+La première fois que M. Casimir Périer monta à la tribune de la Chambre
+des députés pour y exposer en termes clairs et fermes sa pensée et son
+dessein général, il y fit monter immédiatement après lui les ministres
+de la guerre, des finances et de la justice, pour qu'ils témoignassent
+expressément de leur adhésion à la politique que le chef du cabinet
+venait de déclarer.
+
+Quelques jours après, ayant adressé aux préfets une circulaire à
+l'occasion d'une grande association dite _nationale_ que l'opposition
+travaillait à former en méfiance du cabinet, M. Casimir Périer la
+terminait par ces paroles: «Le Roi a ordonné, de l'avis de son Conseil,
+que l'improbation de toute participation des fonctionnaires civils ou
+militaires à cette association fût officiellement prononcée;» et il fit
+écrire par tous ses collègues des circulaires qui transmettaient la
+sienne à tous leurs agents en en prescrivant la stricte observation.
+
+C'était surtout le maréchal Soult qu'il avait à coeur de lier et de
+compromettre ainsi publiquement dans sa politique. Il n'oubliait pas que
+le maréchal avait eu quelque répugnance à l'accepter comme président du
+Conseil, et tout en disant comme le Roi: «Il me faut cette grande épée,»
+il n'en attendait pas avec une entière sécurité tout le concours qu'il
+en exigeait. Le maréchal, de son côté, tout en subissant l'ascendant
+de M. Périer, sentait sa propre importance et ne se livrait pas
+sans réserve, même quand il servait sans objection. Quoiqu'ils se
+reconnussent l'un et l'autre nécessaires, il y avait entre ces deux
+hommes peu de confiance et point de goût mutuel.
+
+Le baron Louis et le général Sébastiani étaient, dans le Conseil, les
+alliés et les confidents intimes de M. Périer. Une ancienne et familière
+amitié le liait au premier. Il avait appris, dans les rangs de
+l'opposition avant 1830, à connaître le second, et, depuis qu'il le
+voyait dans le gouvernement, il en faisait tous les jours plus de
+cas. Le général Sébastiani gagnait beaucoup à cette épreuve: il avait
+l'esprit lent et peu fécond, la parole sans facilité et sans éclat, des
+manières souvent empesées et prétentieuses; mais il portait dans les
+grandes affaires un jugement libre et ferme, une sagacité froide,
+une prudence hardie et un courage tranquille qui faisaient de lui un
+très-utile et sûr conseiller, Il savait traiter à demi-mot et sans
+bruit avec les intérêts ou les faiblesses des hommes, et il excellait
+à pressentir les conséquences possibles et lointaines d'un événement,
+d'une démarche, d'une parole. Dans les Chambres, en défendant avec plus
+de fermeté que d'habileté de langage la politique du cabinet, il se
+compromettait quelquefois gravement; on sait quelles colères suscita
+contre lui cette fameuse et malheureuse phrase prononcée en parlant
+des désastres de la Pologne: «Aux dernières nouvelles, la tranquillité
+régnait dans Varsovie.» Dans cette occasion comme en toute autre, M.
+Périer soutint énergiquement le général Sébastiani contre toutes
+les attaques; non-seulement pour ne pas laisser faire brèche à son
+ministère, mais par une juste et imperturbable appréciation des rares
+qualités du général. En vrai chef de gouvernement, M. Périer, au moment
+même d'une faute ou d'un malheur, se souvenait de ce que vaut un homme;
+et ne consentait pas, pour atténuer quelques minutes son propre ennui, à
+jeter en pâture à l'ennemi un brave et fidèle allié.
+
+Il ne tarda pas à prendre aussi une grande confiance dans M. de
+Montalivet qui le secondait et le servait loyalement dans sa politique
+générale et dans ses rapports avec le Roi. Dominant, et à bon droit,
+dans son cabinet, M. Casimir Périer craignait que le Roi ne voulût
+dominer aussi, et il était fermement résolu, non-seulement à assurer,
+mais à mettre en plein jour, comme ministre et premier ministre
+responsable, son indépendance et son autorité. Alors commença sourdement
+cette question qui depuis a fait tant de bruit, la question de l'action
+du Roi lui-même dans son gouvernement et des jalousies de pouvoir entre
+la Couronne et ses conseillers.
+
+En 1846, dans un moment où cette question jetait parmi nous des
+dissentiments aussi puérils et faux en eux-mêmes que graves par leurs
+conséquences, appelé à dire avec précision comment je comprenais le rôle
+que jouent dans la monarchie constitutionnelle, d'une part le Roi, de
+l'autre ses conseillers, je m'en expliquai en ces termes: «Un trône
+n'est pas un fauteuil vide, auquel on a mis une clef pour que nul ne
+puisse être tenté de s'y asseoir. Une personne intelligente et libre,
+qui a ses idées, ses sentiments, ses désirs, ses volontés, comme tous
+les êtres réels et vivants, siège dans ce fauteuil. Le devoir de cette
+personne, car il y a des devoirs pour tous, également sacrés pour
+tous, son devoir, dis-je, et la nécessité de sa situation, c'est de ne
+gouverner que d'accord avec les grands pouvoirs publics institués par
+la Charte, avec leur aveu, leur adhésion, leur appui. A leur tour, le
+devoir des conseillers de la personne royale, c'est de faire prévaloir
+auprès d'elle les mêmes idées, les mêmes mesures, la même politique
+qu'ils se croient obligés et capables de soutenir dans les Chambres. Je
+me regarde, à titre de conseiller de la Couronne, comme chargé d'établir
+l'accord entre les grands pouvoirs publics, non pas d'assurer la
+prépondérance de tel ou tel de ces pouvoirs sur les autres. Non, ce
+n'est pas le devoir d'un conseiller de la Couronne de faire prévaloir la
+Couronne sur les Chambres, ni les Chambres sur la Couronne; amener ces
+pouvoirs divers à une pensée et à une conduite communes, à l'unité par
+l'harmonie, voilà la mission des ministres du Roi dans un pays libre;
+voilà le gouvernement constitutionnel: non-seulement le seul vrai, le
+seul légal, mais aussi le seul digne; car il faut que nous ayons tous
+pour la couronne ce respect de nous souvenir qu'elle repose sur la tête
+d'un être intelligent et libre, avec lequel nous traitons, et qu'elle
+n'est pas une simple et inerte machine, uniquement destinée à occuper
+une place que les ambitieux voudraient prendre si elle n'y était pas.»
+
+Je suis persuadé que si, en 1831, on avait demandé au roi Louis-Philippe
+et à M. Casimir Périer ce qu'ils pensaient de ce résumé de leur
+situation et de leurs rapports constitutionnels, ils y auraient
+sincèrement et sans réserve donné l'un et l'autre leur assentiment. M.
+Casimir Périer était trop sérieusement monarchique et sensé pour poser
+en principe, comme base de la monarchie constitutionnelle, que le Roi
+règne et ne gouverne pas; et le roi Louis-Philippe, de son côté,
+avait trop d'intelligence et de modération politique pour prétendre à
+gouverner contre l'avis des conseillers qui procuraient à son pouvoir
+le concours des Chambres et du pays. Il me dit un jour, à ce sujet: «Le
+mal, c'est que tout le monde veut être chef d'orchestre, tandis que,
+dans notre constitution, il faut que chacun fasse sa partie et s'en
+contente. Je fais ma partie de roi; que mes ministres fassent la leur
+comme ministres; si nous savons jouer, nous nous mettrons d'accord.» Au
+fond, M. Casimir Périer n'en prétendait pas davantage, et s'il eût été
+convaincu que le Roi n'avait nul dessein d'empêcher ses ministres de
+jouer leur rôle dans la mesure de leur importance, il se fût tenu pour
+satisfait. Mais les plus sages hommes n'appliquent pas à leur propre
+conduite toute leur sagesse; les idées préconçues, les passions cachées
+au fond du coeur, les susceptibilités, les méfiances, les fantaisies
+du moment exercent souvent, sur leurs actions et leurs relations,
+une influence contraire à leur vraie et générale pensée. Homme de
+gouvernement par nature, mais arrivant au pouvoir après une longue
+carrière d'opposition et par un vent de révolution, M. Casimir Périer
+y portait quelquefois des impatiences moins monarchiques que ses
+sentiments et ses desseins. De son côté, le roi Louis-Philippe, bien que
+pénétré des idées de 1789, avait passé la plus grande partie de sa vie,
+d'abord dans les habitudes de l'ancien régime, puis sous le coup des
+bouleversements révolutionnaires, et il lui en était resté des velléités
+et des inquiétudes quelquefois peu d'accord avec ses intentions
+constitutionnelles. Il était difficile que deux hommes, nés et formés
+dans des atmosphères si diverses, se fissent l'un à l'autre, dès leurs
+premiers rapports, leur juste part dans le gouvernement, nouveau pour
+tous deux, qu'ils étaient chargés de conduire en commun.
+
+En entrant au pouvoir, M. Périer mit un grand soin à établir que le
+Conseil des ministres se réunît habituellement chez lui, hors de la
+présence du Roi, et à constater hautement ce fait. Pendant quelque
+temps, il le fit annoncer chaque fois dans _le Moniteur_. Il avait
+raison d'y attacher de l'importance, car ce fut, aux yeux du public, une
+éclatante démonstration de sa forte volonté et de son pouvoir. Le
+Roi n'objecta point; il savait s'accommoder aux caractères quand il
+reconnaissait la grandeur des services. Pourtant il était offusqué,
+et laissait quelquefois percer son déplaisir, trop peut-être, dans
+l'intérêt même de son autorité. Rien ne sert mieux les rois que
+d'accepter sans discussion et de bonne grâce les nécessités qu'ils sont
+contraints de subir.
+
+Au même moment, M. Périer témoigna une autre exigence. On a dit qu'il
+avait demandé que M. le duc d'Orléans cessât d'assister, comme il
+l'avait fait jusque-là, aux conseils du Roi. Vraie au fond, l'assertion
+n'est pas exacte dans toutes ses circonstances. Sous le ministère
+précédent, M. le duc d'Orléans n'assistait point habituellement au
+Conseil; il n'y avait paru que rarement et par exception; il était resté
+entre autres tout à fait étranger aux Conseils qui avaient précédé
+et suivi le procès des ministres et les scènes de
+Saint-Germain-l'Auxerrois. Le Roi souhaitait qu'il y assistât toujours,
+pour se former au gouvernement, et s'engager peu à peu, par sa présence,
+dans la bonne politique, n'en approuvât-il pas toutes les mesures. Il
+exprima son désir à M. Casimir Périer, qui s'y refusa nettement. Dans le
+travail de formation du cabinet du 13 mars, le prince n'avait pas aidé à
+l'avénement de M. Périer, et s'était montré plus favorable à M. Laffitte
+et à ses amis. On le croyait en général imbu des idées et sympathique
+aux ardeurs du parti populaire. Sa présence dans le Conseil pouvait en
+altérer l'unité ou la discrétion; et M. Casimir Périer ne voulait pas
+que l'héritier du trône pût lui susciter quelque obstacle, ni qu'on
+pût croire qu'il exerçait dans les affaires quelque influence. Le Roi
+n'insista point, et j'incline à croire que M. le duc d'Orléans ne
+regretta pas cette résolution.
+
+Dans la pratique quotidienne des affaires, M. Périer n'était pas moins
+exigeant ni moins susceptible. Il prenait connaissance de toutes les
+dépêches télégraphiques avant qu'elles fussent envoyées au Roi, et le
+directeur du _Moniteur_ avait ordre de n'insérer aucun article, aucune
+note émanée du cabinet du Roi, sans les avoir communiqués au président
+du Conseil et s'être assuré de son assentiment.
+
+On a beaucoup dit que les exigences et les ombrages de M. Casimir Périer
+avaient amené, entre le Roi et lui, non-seulement de graves difficultés,
+mais de grandes violences; on a raconté des scènes de lutte obstinée et
+d'emportement étrange. Exagérations vulgaires où le vrai caractère des
+hommes est défiguré, et l'histoire transformée en grossier mélodrame.
+Ni le roi Louis-Philippe, malgré la vivacité de ses déplaisirs, ni M.
+Casimir Périer, malgré l'ardeur de son tempérament, ne se laissaient
+aller, l'un envers l'autre, à de telles extrémités. Ils avaient l'un et
+l'autre trop d'esprit et un sentiment trop juste de la nécessité ou de
+la convenance pour ne pas s'arrêter à temps dans leurs dissidences; et,
+au moment même où elles semblaient le plus vives, ils savaient se faire
+mutuellement et sans bruit les concessions qui devaient y mettre un
+terme. Un petit fait donnera en ce genre la vraie mesure de leurs
+caractères et de leurs rapports.
+
+Vers la fin de 1831, le général Sébastiani était malade, et M. Casimir
+Périer faisait l'intérim des affaires étrangères. C'était surtout avec
+les conseils et par les soins du comte de Rayneval qu'il dirigeait
+la correspondance de ce département, et il lui avait promis, pour
+s'acquitter envers lui, l'ambassade d'Espagne qu'occupait alors le
+comte Eugène d'Harcourt. Il résolut un jour d'accomplir sur-le-champ
+sa promesse, et il chargea M. d'Haubersaert, son chef de cabinet, de
+rédiger, pour cette nomination, un projet d'ordonnance, d'aller en son
+nom en demander au Roi la signature, et de l'envoyer au rédacteur du
+_Moniteur_ avec ordre de le publier dès le lendemain. M. d'Haubersaert,
+qui avait et qui méritait, par son esprit, son courage et la sûreté de
+son caractère, toute la confiance de M. Périer, était accoutumé à de
+telles missions; il servait habituellement d'intermédiaire entre le Roi
+et son ministre, et prenait soin d'atténuer, autant qu'il était en lui,
+les aspérités de leurs rapports. En arrivant aux Tuileries, il trouva le
+Roi retiré dans son cabinet, en robe de chambre et près de se coucher.
+Ne doutant pas que la nomination de M. de Rayneval ne fût une affaire
+convenue, il lui présenta le projet d'ordonnance en le priant de le
+signer: «Mais non, dit le Roi; il n'y a rien de convenu à ce sujet avec
+M. Périer; il a été entendu que Rayneval n'irait à Madrid que lorsqu'on
+aurait pourvu à la situation de M. d'Harcourt.--En ce cas, Sire, dit
+M. d'Haubersaert en reprenant le papier, je vais rapporter à M. le
+président du Conseil ce projet d'ordonnance, et lui dire que le Roi n'a
+pas voulu le signer.--Je ne dis pas cela, reprit le Roi; tenez, je vais
+signer; mais vous prierez, de ma part, M. Périer de ne pas envoyer
+l'ordonnance au _Moniteur_ avant que j'en aie causé avec lui,» et il
+signa en effet. Il était tard quand M. d'Haubersaert rentra au ministère
+de l'intérieur; il trouva M. Casimir Périer couché, le fit éveiller et
+lui rendit compte de sa mission: «Que le Roi me laisse tranquille, lui
+dit vivement M. Périer; envoyez l'ordonnance au _Moniteur_.--Monsieur
+le président, reprit M. d'Haubersaert en posant sur le lit du ministre
+l'ordonnance signée, permettez-moi de vous dire que vous avez tort,
+et veuillez charger un autre que moi de l'envoi au _Moniteur_,» et il
+sortit sans attendre la réponse. M. Casimir Périer n'appela personne;
+l'ordonnance ne parut point le lendemain dans le _Moniteur_; le Roi et
+son ministre se mirent d'accord; M. de Rayneval ne reçut qu'un peu
+plus tard l'ambassade de Madrid; et M. Périer, sans reparler à M.
+d'Haubersaert de cet incident, le traita avec un redoublement de
+confiance. Il avait l'esprit trop droit pour ne pas reconnaître la
+vérité, et l'âme trop haute pour ne pas honorer la franchise.
+
+A mesure qu'il avança dans la pratique du gouvernement, il en apprécia
+mieux toutes les conditions, et devint moins impatient sans cesser
+d'être aussi fier. Il comprit qu'au lendemain d'une révolution et dans
+le difficile travail de la fondation d'un régime libre, ce n'est pas
+trop du concours de tous les éléments d'ordre et de pouvoir; que, dans
+la monarchie constitutionnelle, la personne royale est une grande force
+avec laquelle il faut savoir également compter et résister, et qu'il y
+a plus de dignité comme plus d'utilité à débattre franchement avec le
+monarque les affaires publiques, qu'à élever la prétention ou à se
+donner les airs de l'annuler dans ses propres conseils. Il revint même,
+dans une certaine mesure, de ses préventions contre M. le duc d'Orléans;
+et au mois de novembre 1831, lorsque la grande insurrection de Lyon lui
+fournit une occasion naturelle de satisfaire, en l'employant, l'activité
+du prince, il s'empressa de la saisir, l'appela au Conseil, discuta
+devant lui et avec lui toutes les exigences de l'événement, et l'unit
+officiellement au maréchal Soult dans cette importante mission. Lorsque
+le prince et le maréchal revinrent de Lyon où l'ordre matériel du moins
+était rétabli, M. Casimir Périer, non-seulement dans son langage public,
+mais dans ses conversations intimes, rendit toute justice à la fermeté
+pleine de tact qu'avait déployée le prince, et en témoigna hautement sa
+satisfaction. Il persista cependant à le tenir éloigné du Conseil.
+
+Je ne pense pas qu'avec le Roi ses rapports soient jamais devenus
+très-confiants ni très-faciles; entre leurs caractères et leurs esprits,
+la différence était trop profonde. Mais ils acquirent l'un et l'autre la
+conviction qu'au dedans comme au dehors leur politique était la même,
+et qu'ils avaient besoin l'un de l'autre pour la faire triompher. Ils
+s'unissaient donc sans se plaire, et se supportaient mutuellement dans
+le sentiment d'une même intention et d'une commune nécessité. Dans ce
+singulier mélange d'accord et de lutte, c'était le Roi qui cédait le
+plus souvent, et qui pourtant gagnait peu à peu du terrain, comme le
+plus calme et le plus patient. Il parvint à acquérir sur son puissant
+ministre une véritable influence, dont, plus tard, il s'applaudissait
+en disant: «Périer m'a donné du mal, mais j'avais fini par le bien
+équiter.» Expression plus piquante que prudente, que le Roi, en tout
+cas, aurait mieux fait de ne jamais employer, et dont il fit bien de ne
+se servir qu'après la mort de M. Casimir Périer, car elle l'eût blessé
+si elle fût parvenue à ses oreilles, ce qui probablement n'eût pas
+manqué.
+
+Avec les Chambres, M. Casimir Périer n'était pas moins fier ni moins
+exigeant qu'avec le Roi. Avant de consentir à se charger des affaires,
+il avait fait minutieusement constater et mettre sous leurs yeux le
+mauvais état de l'administration et la détresse du Trésor. A peine entré
+en fonctions, il demanda, par trois projets de lois, tous les moyens
+financiers dont il pouvait avoir besoin: une addition de 55 centimes à
+la contribution foncière et de 50 centimes aux patentes pour l'année
+1831, un crédit éventuel de 100 millions dans l'intervalle des
+sessions de cette même année, réalisable soit par une contribution
+extraordinaire, soit par un emprunt en rentes, un crédit extraordinaire
+de 1,500,000 francs pour dépenses secrètes. Il voulait non-seulement
+être en mesure de faire face aux événements qui se laissaient entrevoir,
+mais relever promptement, en se montrant bien armé, la confiance et
+le crédit public. Il proposa en même temps un projet de loi pour la
+répression efficace des attroupements. Et de ces diverses propositions
+il faisait nettement des questions de cabinet, sans déclamation, sans
+étalage d'alarmes, témoignant autant d'espérance patriotique que de
+sollicitude politique, mais voulant que les amis de l'ordre sentissent
+bien le mal qu'ils lui demandaient de guérir, et établissant en toute
+occasion qu'il n'accepterait la responsabilité du gouvernement que si on
+lui en donnait la force, et qu'il se retirerait dès qu'il ne trouverait
+pas dans les grands pouvoirs publics un ferme et suffisant appui.
+
+On vit bientôt que ce n'était point là, de sa part, une menace de
+comédie. A la fin de juillet 1831, les plus graves périls semblaient
+dissipés et les plus pressantes difficultés surmontées. La Chambre des
+députés qui avait accompli la révolution de 1830 avait été dissoute. En
+vertu d'une nouvelle loi électorale qui avait élargi, pour les députés
+comme pour les électeurs, le cercle de la capacité politique, une
+nouvelle Chambre venait d'être élue et réunie. Elle avait à élire son
+président. Pressé de savoir à quoi s'en tenir sur ses dispositions, M.
+Casimir Périer fit de cette élection une question ministérielle; et son
+candidat, M. Girod de l'Ain, n'ayant obtenu contre M. Laffitte, candidat
+de l'opposition, qu'une majorité de quatre voix, il déclara que ce
+n'était pas là, pour gouverner, une majorité suffisante, et donna sa
+démission. L'alarme fut générale: Roi, Chambres, pays, à peine échappés
+de l'anarchie, se sentaient près d'y retomber. On fit, auprès de M.
+Casimir Périer, de vains efforts pour le décider à garder le pouvoir. Il
+répondait à toutes les instances qu'il ne redonnerait pas le spectacle
+d'un prétendu gouvernement essayant de se tenir debout et toujours
+près de tomber. La nouvelle arriva tout à coup que le roi de Hollande,
+rompant l'armistice, avait fait entrer son armée en Belgique et
+entreprenait de la reconquérir. C'était l'honneur et la sûreté de la
+France à défendre en sauvant la Belgique, peut-être au risque de la
+guerre européenne. Le péril peut donner la force. M. Périer en accepta
+la chance et reprit le pouvoir en envoyant sur-le-champ l'armée
+française au secours de la Belgique. Et personne ne crut que ce fût
+là, pour lui, un prétexte; amis ou adversaires, tous savaient déjà
+qu'actions ou paroles, tout en lui était réel et sérieux.
+
+Sa physionomie, sa démarche, son attitude, son regard, son accent, toute
+sa personne donnaient de lui cette conviction. Sa gravité n'était ni
+celle de l'austérité morale, ni celle de la méditation intellectuelle,
+mais celle d'un esprit solide et ferme, pénétré d'une idée et d'une
+passion forte, et incessamment préoccupé d'un but qu'il jugeait à la
+fois très-difficile et indispensable d'atteindre. Ardent et inquiet, il
+avait toujours l'air de défier ses adversaires et de mettre à ses amis
+le marché à la main. Il recevait un jour des députés, membres de la
+majorité, qui venaient lui présenter des objections contre je ne sais
+plus quelle mesure, et lui faire pressentir, à ce sujet, l'abandon d'une
+partie de ses amis. Pour toute réponse, il s'écria en les regardant d'un
+oeil de feu: «Je me moque bien de mes amis quand j'ai raison! c'est
+quand j'ai tort qu'il faut qu'ils me soutiennent;» et il rentra dans son
+cabinet. Dans les conversations particulières, il écoutait froidement,
+discutait peu, et se montrait presque toujours décidé d'avance. A la
+tribune, il n'était ni souvent éloquent, ni toujours adroit, mais
+toujours efficace et puissant. Il inspirait confiance à ses partisans,
+malgré leurs doutes, et il en imposait à ses adversaires au milieu de
+leur irritation. C'était la puissance de l'homme, bien supérieure à
+celle de l'orateur.
+
+Avec ses agents et dans toute l'administration, il établit, dès le
+début, l'unité de vues et d'action comme une règle de politique et un
+devoir de probité. Plusieurs circulaires, les unes de principe général,
+les autres motivées par des incidents particuliers, inculquèrent
+fortement ce devoir aux fonctionnaires des divers ordres, en les
+prévenant que le cabinet n'en tolérerait pas l'oubli. Et en effet, quand
+des hommes considérables persistèrent, malgré leurs fonctions, à
+rester membres de l'_Association nationale_, que le ministère avait
+expressément improuvée, ils furent tous révoqués. M. Odilon Barrot
+sortit du Conseil d'État, M. Alexandre de Laborde cessa d'être aide de
+camp du Roi, M. le général Lamarque fut mis en disponibilité. Il fut
+évident que le cabinet voulait fermement ce qu'il avait dit et que
+partout il pouvait ce qu'il voulait.
+
+Il était sévère à exiger des fonctionnaires l'exacte observation de
+leurs devoirs, même quand aucun intérêt spécial et pressant ne semblait
+en question. _Le Moniteur_ contint un jour[13] cet article: «Un préfet
+s'étant présenté hier chez M. le ministre de l'intérieur, sans avoir
+préalablement demandé la permission de se rendre à Paris, n'a pu obtenir
+audience. A cette occasion, le ministre a décidé que tout préfet qui
+s'absenterait de son département sans congé se mettrait dans le cas
+d'être révoqué. Tous les fonctionnaires comprendront que, dans la
+situation actuelle des affaires, c'est pour eux un devoir impérieux de
+rester à leur poste.»
+
+[Note 13: 30 mars 1831.]
+
+A cette attentive surveillance de ses agents, à ce maniement énergique
+de tous les instruments de pouvoir placés sous sa main, M. Casimir
+Périer joignait un autre soin: il se préoccupait de l'état d'esprit du
+public, et se servait fréquemment du _Moniteur_ pour communiquer avec
+lui et lui faire connaître et comprendre son gouvernement. Là aussi il
+se manifestait avec autorité, démentant les faux bruits, redressant les
+idées fausses, expliquant et présentant sous leur vrai jour les actes du
+cabinet. Ce n'était point de la polémique, mais le monologue assidu
+d'un pouvoir sensé et ferme parlant tout haut devant le pays. Et quand
+l'aveugle ou intraitable hostilité des partis ennemis et de leurs
+journaux jetait M. Périer dans un doute triste sur l'efficacité de
+ses commentaires officiels, il disait à ses amis: «Après tout, que
+m'importe? j'ai _le Moniteur_ pour enregistrer mes actes, la tribune des
+Chambres pour les expliquer, et l'avenir pour les juger.»
+
+C'était beaucoup qu'une volonté si forte, maîtresse d'un pouvoir si
+concentré et si reconnu dès ses premiers pas. Mais, dans l'état de la
+France et pour l'oeuvre à accomplir, ce n'était pas assez. De toutes les
+maladies, la pire c'est de ne pas connaître tout son mal. M. Casimir
+Périer entreprenait, avec un bon sens et un courage admirables, de
+lutter contre l'anarchie: l'anarchie était plus générale et plus
+profonde que ne le pensaient et le parti qui se rangeait autour de lui
+pour la combattre, et le pays qu'il se chargeait de lui arracher.
+
+Dans les rues de Paris, au moment où il prit le pouvoir, l'émeute était
+flagrante et continue. Du mois de mars du mois de juillet 1831, la place
+Vendôme, la place du Châtelet, le Panthéon, les faubourgs Saint-Denis,
+Saint-Martin, Saint-Antoine et Saint-Marceau, la rue Saint-Honoré, tous
+les grands carrefours des quais et des boulevards furent le théâtre
+de rassemblements populaires, quelquefois oisifs et bruyants, bientôt
+ardents et séditieux. Les motifs les plus divers, sérieux ou frivoles,
+un anniversaire révolutionnaire, un bruit de journaux, un arbre de la
+liberté à planter, une prétention de marchands populaires, une querelle
+devant la porte d'un café suffisaient pour amasser et passionner la
+foule; et elle trouvait partout des points de réunion, des foyers
+d'irritation, des moyens de divertissement. Plus de vingt mille petits
+étalagistes, venus de toutes les parties de la France, obstruaient les
+quais, les ponts, les places, les boulevards, les quartiers populeux
+et les passages fréquentés: «Nous sommes libres, disaient-ils; le pavé
+appartient à tout le monde; nous voulons nous établir où nous pouvons
+vendre et vendre ce qui nous convient.» Les manifestations les plus
+factieuses, les intentions les plus menaçantes se produisaient au milieu
+de ces attroupements inopinés ou prémédités. Les cris _Vivent les
+Polonais! Mort aux tyrans! A bas les Russes_! retentissaient autour
+de l'ambassade de Russie. Dans un banquet fameux réuni le 9 mai aux
+_Vendanges de Bourgogne_, l'un des convives se leva et s'écria en
+brandissant un poignard: _A Louis-Philippe!_ Des bandes se promenaient
+jour et nuit dans la ville en criant: _Vive la République_! Quand
+la répression de ces désordres commençait, elle rencontrait presque
+toujours une résistance dans laquelle l'autorité municipale et la garde
+nationale n'étaient guère plus respectées que les agents de police et
+les soldats; et quand, un jour ou sur un point, l'émeute avait été
+réprimée, elle se portait ailleurs, ou recommençait le lendemain.
+
+Comment aurait-elle reconnu sa faute ou sa défaite? Elle était
+incessamment provoquée, encouragée, ranimée par de hardis patrons. Les
+sociétés populaires, légalement interdites comme clubs, n'en étaient pas
+moins actives ni moins influentes; soit de concert, soit par instinct,
+elles s'étaient divisées et multipliées pour ne pas courir toutes
+ensemble le même péril; mais sous leurs noms divers, les _Amis du
+peuple_, les _Amis de la patrie_, les _Réclamants de Juillet_, les
+_Francs régénérés,_ la _Société des condamnés politiques_, la _Société
+des droits de l'homme_, la _Société Gauloise_, la _Société de la
+liberté, de l'ordre et du progrès_, n'étaient en réalité qu'une seule et
+même armée, animée du même esprit et marchant, sous la même impulsion,
+au même but. Deux modes d'action plaisent aux hommes et s'emparent d'eux
+avec puissance, le secret et la publicité, le silence et le bruit: les
+sociétés populaires exerçaient, sur leurs membres et sur leur peuple,
+cette double séduction; tantôt elles s'entouraient de précaution et de
+mystère, agissant par des messagers obscurs, des rencontres nocturnes,
+des signes convenus; tantôt elles se produisaient avec audace, par des
+pétitions, des réunions accidentelles, des promenades publiques, des
+pamphlets partout répandus; et elles avaient dans la presse périodique,
+soit des organes dévoués à leur dessein spécial, soit des alliés engagés
+dans leur cause générale. L'avènement de M. Casimir Périer amena, dans
+la plupart des journaux de l'opposition, un redoublement de fureur et
+d'injures dont on serait tenté de s'étonner si l'expérience ne nous
+avait appris avec quelle rapidité, dans ce genre de guerre, l'injure
+devient une routine et la fureur une habitude. J'ai connu, jeune encore,
+Armand Carrel, homme d'un esprit rare et de nobles penchants, malgré des
+habitudes et des entraînements inférieurs à sa nature, et j'ai peine
+à croire qu'il ne sourît pas lui-même avec dédain s'il relisait
+aujourd'hui ces articles où _le National_ et _la Tribune_ de 1831
+comparaient M. Casimir Périer à M. de Polignac, et traitaient le
+ministère du 13 mars de nouveau cabinet du 8 août qui préparait de
+nouvelles ordonnances de juillet, et contre lequel la France, pour
+sauver ses libertés, n'avait plus qu'à attendre l'occasion de prendre
+les armes.
+
+Les émeutes et les sociétés populaires de 1831 étaient autre chose
+encore que de l'anarchie; elles couvaient et préparaient la guerre
+civile. Sous cette effervescence révolutionnaire, trois grands partis
+politiques, les républicains, les légitimistes et les bonapartistes,
+étaient à l'oeuvre, ardents à renverser le gouvernement naissant, pour
+élever ou relever sur ses ruines leur propre gouvernement.
+
+Je dis trois grands partis, et je tiens ces trois-là pour grands en
+effet, bien qu'inégalement. C'est la manie des pouvoirs établis tantôt
+de grandir, tantôt d'abaisser outre mesure leurs rivaux, cédant tour à
+tour au besoin d'alarmer ou de rassurer leurs partisans. On était loin
+de se dissimuler en 1831 l'importance du parti républicain; elle faisait
+la principale inquiétude du public tranquille, et le parti la proclamait
+lui-même avec quelque emphase, parlant de la monarchie comme de la
+dernière ombre du passé, et s'appropriant l'avenir, un avenir prochain,
+comme son domaine. Pourtant on entendait beaucoup dire: «La république
+est une chimère, le rêve de quelques honnêtes fous et des perturbateurs
+déclarés.» Et quant aux partis légitimiste et bonapartiste, on les
+tenait sinon pour morts, du moins pour impuissants, l'un comme l'armée
+décimée d'un vieux régime suspect à la France, l'autre comme l'héritier
+d'un grand souvenir, mais n'ayant plus, pour la sûreté des intérêts
+nationaux, rien à offrir à la France satisfaite, et ne lui apportant que
+les perspectives de la guerre européenne.
+
+En 1831 comme aujourd'hui et aujourd'hui comme en 1831, malgré ses
+fautes et ses revers, et tout en persistant à ne croire ni à son droit,
+ni à son succès, je tiens le parti républicain pour un grand parti.
+La république a, de nos jours, cette force qu'elle promet tout ce que
+désirent les peuples, et cette faiblesse qu'elle ne saurait le donner.
+C'est le gouvernement des grandes espérances et des grands mécomptes.
+Liberté, égalité, ascendant du mérite personnel, progrès, économie,
+satisfaction des bonnes et des mauvaises passions, des désirs
+désintéressés et des instincts égoïstes, le régime républicain contient
+toutes ces séductions, et il les place toutes sous la garantie d'un
+prétendu principe bien séduisant lui-même, le droit égal de tous les
+hommes à prendre part au gouvernement du pays. Aux yeux de la raison
+sévère comme du bon sens pratique, le principe républicain ne supporte
+pas un examen sérieux, et sa valeur, comme celle de toutes les formes de
+gouvernement, dépend des lieux, des temps, de l'organisation sociale, de
+l'état des esprits, d'une multitude de circonstances accidentelles et
+variables. Mais par les vérités, les intérêts et les sentiments auxquels
+il se rattache, ce principe est de nature à inspirer des convictions
+profondes et passionnées. Le parti républicain a une foi: une foi que la
+philosophie n'avoue point, que, parmi nous, l'expérience a cruellement
+démentie, mais qui n'en reste pas moins fervente dans les adeptes et
+qui peut être puissante un moment sur les masses populaires. La
+France serait bien aveugle si elle permettait de nouveau que le parti
+républicain disposât de ses destinées; mais tout gouvernement serait
+bien aveugle son tour qui ne comprendrait pas l'importance de ce parti,
+et ne prendrait pas soin, pour lui résister ou pour l'éclairer, de
+compter sérieusement avec lui.
+
+Le parti légitimiste aussi a une foi, un principe dont il lui est
+souvent arrivé de dénaturer superstitieusement l'origine et la portée,
+mais auquel il croit fermement et sincèrement. Il a de plus un sentiment
+affectueux et dévoué pour un nom propre, pour des personnes réelles et
+vivantes. Et de plus encore une situation sociale considérable, qui fait
+de lui l'allié naturel, le défenseur efficace de l'ordre et du pouvoir.
+Ce sont là d'incontestables et respectables forces. Le nombre peut
+manquer à ce parti, et la sagesse, et la faveur publique; il peut se
+rendre, par ses prétentions ou ses fautes, inutile à sa patrie et
+nuisible à lui-même. Il n'en reste pas moins un grand parti qui, soit
+qu'il agisse, soit qu'il s'abstienne, se fait sentir, comme un grand
+poids ou comme un grand vide, dans la société et dans le gouvernement.
+
+L'expérience a révélé la force du parti bonapartiste, ou, pour dire plus
+vrai, du nom de Napoléon. C'est beaucoup d'être à la fois une gloire
+nationale, une garantie révolutionnaire, et un principe d'autorité. Il y
+a là de quoi survivre à de grandes fautes et à de longs revers.
+
+L'anarchie de 1831 offrait aux conspirateurs de ces trois partis des
+moyens d'action et des chances de succès. Ils s'en saisirent avidement.
+Dans l'espace d'une année, et sans parler des tentatives insignifiantes,
+quatre complots républicains, deux complots légitimistes et un complot
+bonapartiste assaillirent le gouvernement du roi Louis Philippe. J'ai
+dit sans réserve ce que je pensais des complots contre la Restauration;
+je parlerai de ceux-ci avec la même liberté. Ils étaient parfaitement
+illégitimes. Ils tentaient de renverser un gouvernement accueilli et
+accepté avec satisfaction par l'immense majorité de la France; un
+gouvernement modéré et libéral, qui avait tiré le pays d'un grand péril,
+et qui, loin de les restreindre, étendait les libertés publiques, et se
+renfermait scrupuleusement dans les limites de la loi commune. Et, au
+terme de ces efforts de renversement, en leur supposant un moment
+de succès, point de résultat clair, facile ni assuré; rien qu'un
+redoublement de discordes civiles, des perplexités et des obscurités
+de plus dans les destinées de la France. J'admets que des sentiments
+généreux, des idées de devoir envers le passé ou envers l'avenir, se
+mêlaient à ces complots; ils n'en étaient pas moins dénués de justice et
+de vrai patriotisme, autant que d'esprit politique et de bon sens.
+
+Je ne suis pas de ceux qui, lorsqu'une faute, un malheur ou un crime
+sont des conséquences naturelles et faciles à prévoir des intérêts ou
+des passions des hommes, s'y résignent comme au tremblement de terre ou
+à la tempête, et ne s'inquiètent que de les décrire ou de les expliquer.
+Je ne renonce pas ainsi à l'intelligence et à la moralité humaines, et
+je suis décidé à ne pas considérer les âmes comme des forces brutes de
+la nature. Qu'ils agissent pour leur pays, ou pour leur parti, ou pour
+leur propre compte, les hommes ont une part de résolution et d'action
+libre dans les destinées dont ils se mêlent, et ils en répondent devant
+l'histoire, en attendant qu'ils en répondent devant Dieu. Que les
+républicains, les légitimistes, les bonapartistes, blâmant son origine
+ou n'ayant nulle foi dans sa durée, ne voulussent pas servir ni soutenir
+le gouvernement du roi Louis-Philippe, qu'ils se tinssent à l'écart en
+spectateurs méfiants et critiques, je le comprends; je puis admettre en
+pareil cas l'abstention systématique et l'opposition légale; mais ni
+la probité politique, ni le patriotisme ne permettent, pour de telles
+causes, la conspiration ou l'insurrection. Je sais le peu de fond qu'il
+faut faire sur les raisons de moralité ou de sagesse pour contenir dans
+les limites du droit les passions des hommes; mais ce n'est là qu'un
+motif de plus pour s'affranchir à leur égard de toute complaisance; si
+on ne peut se flatter de les gouverner, au moins faut-il se donner la
+satisfaction de les juger.
+
+Dans un régime de légalité et de liberté, la répression judiciaire
+est seule efficace contre les complots; il faut que les conspirateurs
+redoutent la loi et ses interprètes. En 1831, la répression judiciaire
+fut faible, incertaine, insuffisante. Du 5 avril au 15 juin, dans cinq
+poursuites devant la Cour d'assises de Paris pour complot, insurrection
+ou émeute, les accusés qui, loin de contester les faits, les
+justifiaient par les intentions, ou même s'en vantaient, furent tous
+acquittés par le jury intimidé ou favorable. Les magistrats, réduits à
+l'impuissance par les déclarations du jury, ou troublés eux-mêmes par
+la grandeur du désordre qu'ils étaient chargés de réprimer, laissaient
+quelquefois percer une hésitation inquiète. Et lorsqu'ils essayaient de
+protéger, contre des outrages flagrants, la dignité de la justice, ils
+voyaient éclater autour d'eux des violences inouïes, et des accusés
+sortaient en s'écriant: «Nous avons encore des balles dans nos
+cartouches!»
+
+Hors de l'arène où se passaient ces scènes tumultueuses, et au delà des
+partis politiques qui se disputaient dans le présent le gouvernement
+de la France, d'autres luttes encore étaient engagées; d'autres
+réformateurs réclamaient l'empire de l'avenir. Ce fut en 1831 que le
+saint-simonisme et le fouriérisme, depuis longtemps en travail, firent
+leur plus bruyante apparition. Le journal _le Globe_, sorti depuis
+quelque temps des mains des doctrinaires, se transforma alors en chaire
+de l'école saint-simonienne, qui essayait de devenir une église; et un
+habile officier du génie, M. Victor Considérant, commença, vers la même
+époque, à Metz, ses conférences publiques pour répandre et mettre en
+pratique les idées de Fourier. Si je n'avais connu quelques-uns des
+hommes les plus distingués de ces deux écoles, et si je n'avais vu,
+par leur exemple après bien d'autres, quelle infiniment petite dose
+de vérité suffit pour conquérir des esprits rares, et pour leur faire
+accepter les plus monstrueuses erreurs, j'aurais quelque peine à parler
+sérieusement de tels rêves, et probablement je n'en parlerais pas du
+tout. Au fond, le saint-simonisme et le fouriérisme n'ont été que des
+phases naturelles de la grande crise morale, sociale et politique, qui
+depuis le siècle dernier travaille la France et le monde, de courts
+météores dans cette longue tempête. Frappés de quelques-unes des erreurs
+de notre temps, surtout en matière d'institutions politiques, et
+comprenant mieux que l'école radicale l'importance des principes
+d'autorité, de discipline et de hiérarchie, Saint-Simon et Fourier se
+crurent appelés à la fois à redresser la Révolution française et à la
+porter jusqu'à ses dernières et définitives limites. Mais, avec des
+prétentions à l'esprit d'organisation, ils étaient possédés de l'esprit
+de révolution; et sous le manteau de quelques idées plus saines dans
+l'ordre politique, ils jetaient dans l'ordre moral et social les
+plus fausses comme les plus funestes doctrines. En même temps qu'ils
+défendaient le pouvoir, ils déchaînaient l'homme et ruinaient dans
+ses fondements la société humaine. Et, comme il arrive en pareil cas,
+c'était par leur côté révolutionnaire qu'ils acquéraient quelque
+puissance; leurs plus habiles adeptes faisaient profession de mépris
+pour les maximes anarchiques dans le gouvernement; mais leurs doctrines
+et leurs tendances générales ne faisaient qu'aggraver, dans les masses
+populaires, la perturbation anarchique, en y fomentant les instincts qui
+livrent l'homme à la soif jalouse du bien-être matériel et à l'égoïsme
+de ses passions.
+
+Un triste événement fit bientôt voir dans quel sens et avec quels effets
+se déployait leur influence. En novembre 1831, la langueur des affaires
+industrielles, les souffrances des ouvriers et les fausses mesures d'une
+administration locale sans fermeté et sans lumières, quoiqu'elle ne
+manquât ni d'esprit, ni de courage, amenèrent à Lyon une insurrection
+formidable de la population ouvrière, demandant que l'autorité réglât
+ses rapports avec les fabricants et lui assurât des salaires plus élevés
+et plus fixes. Après deux jours d'une lutte sanglante, les troupes
+furent obligées d'évacuer la ville, qui resta pendant dix jours au
+pouvoir d'une multitude étonnée, embarrassée, effrayée de son triomphe,
+et qui cherchait d'elle-même à rentrer dans l'ordre, ne sachant que
+faire de l'anarchie où elle régnait. Tous les partis politiques, tous
+les novateurs sociaux, toutes les passions, toutes les idées, tous les
+rêves révolutionnaires, apparurent dans cette anarchie; quelques-uns des
+chefs saint-simoniens ou fouriéristes étaient, peu auparavant, venus
+en mission à Lyon pour y prêcher leurs doctrines, au nom desquelles
+s'étaient déjà formées, dans ce grand foyer industriel, diverses
+associations populaires. Des meneurs républicains, des agents
+légitimistes, les sociétés secrètes et les conspirateurs de profession
+essayèrent de détourner à leur profit ce redoutable mouvement. La
+plupart des ouvriers se défendaient de ce travail des factions, et
+voulaient contenir leur insurrection dans les limites de leur propre
+et local intérêt. Ils écrivirent au principal journal de Lyon, _le
+Précurseur_: «Monsieur le rédacteur, nous devons expliquer que, dans les
+événements qui viennent d'avoir lieu à Lyon, des insinuations politiques
+et séditieuses n'ont eu aucune influence. Nous sommes entièrement
+dévoués à Louis-Philippe, roi des Français, et à la Charte
+constitutionnelle; nous sommes animés des sentiments les plus purs, les
+plus fervents, pour la liberté publique, la prospérité de la France,
+et nous détestons toutes les factions qui tenteraient de leur porter
+atteinte.» Mais, de l'une et de l'autre part, les efforts furent
+vains: les ouvriers ne réussirent pas à empêcher que les conspirateurs
+politiques n'imprimassent à l'insurrection un caractère de révolte
+révolutionnaire, et les conspirateurs échouèrent à lancer violemment
+les ouvriers vers une révolution. L'anarchie, avec ses principes et
+ses acteurs divers, prévalut seule à Lyon, à la fois maîtresse et
+impuissante.
+
+Trois mois après, sous des prétextes bien plus frivoles, pour des scènes
+de carnaval, Grenoble fut le théâtre de violents désordres. L'autorité
+administrative fut méconnue et insultée. L'intervention de la force
+armée aggrava le mal au lieu de le réprimer. Le parti républicain, assez
+nombreux à Grenoble, s'arma aussitôt et entra en scène. Des rencontres
+sanglantes eurent lieu entre les soldats et les citoyens; et sur l'ordre
+même des chefs militaires, troublés par le soulèvement de la population
+exaspérée, le 35e régiment d'infanterie de ligne, qui avait soutenu la
+lutte, fut renvoyé de la ville, humilié sans avoir été vaincu.
+
+Sur un grand nombre d'autres points du territoire, et pour des causes le
+plus souvent puériles, à Strasbourg, à Tours, à Toulouse, à Montpellier,
+à Carcassonne, à Nîmes, à Marseille, des troubles semblables éclatèrent.
+Et ce n'était pas seulement parmi le peuple que régnait l'esprit de
+désordre, il pénétrait jusque dans l'armée. A Tarascon, des soldats
+refusaient d'obéir à l'autorité municipale qui voulait empêcher la
+plantation tumultueuse d'un arbre de la liberté, et un de leurs
+officiers déclarait que, malgré l'ordre du magistrat, il ne ferait pas
+sortir de prison des détenus qui devaient être interrogés. Quand le
+moment vint de distribuer la décoration instituée par la loi du 13
+décembre 1830, sous le nom de _croix de Juillet_, en mémoire de la lutte
+des trois journées, la plupart de ceux à qui la commission de Paris
+l'avait décernée refusèrent de la recevoir avec la légende: _Donnée par
+le roi des Français_, et en prêtant au Roi serment de fidélité. Dans
+l'école de cavalerie de Saumur, un sous-lieutenant prit la décoration
+sans en avoir reçu de ses chefs l'autorisation, et en soutenant qu'il
+n'en avait nul besoin. D'autres la portèrent sans avoir prêté serment.
+L'un d'entre eux fut poursuivi à ce titre et acquitté par le jury.
+L'autorité renonça à toute poursuite semblable. Et pendant que les
+vainqueurs de Juillet bravaient ainsi arrogamment les droits et les
+ordres du gouvernement issu de leur victoire, les vaincus préparaient,
+dans le Midi et dans l'Ouest, une grande insurrection légitimiste,
+n'attendant que l'arrivée de madame la duchesse de Berry pour éclater.
+
+Je résume et rapproche ici tous les éléments d'anarchie avec lesquels M.
+Casimir Périer était aux prises. Ils ne se présentaient pas ainsi à lui
+tous ensemble et avec tous leurs périls. Il n'en avait pas moins un
+instinct profond de la grandeur de la lutte, et il s'y engageait avec
+plus de fermeté que de confiance. Il n'y a point de plus beau ni de plus
+rare courage que celui qui se déploie et persiste sans compter sur
+le succès. Hardi avec doute, et presque avec tristesse, c'était la
+disposition de M. Casimir Périer d'espérer peu en entreprenant beaucoup.
+Il suppléait à l'espérance par la passion et par une inébranlable
+conviction de l'absolue nécessité du combat. Rétablir l'ordre dans les
+rues, dans l'État, dans le gouvernement, dans les finances, au dedans
+et au dehors, c'était là pour lui une idée simple et fixe dont il
+poursuivait l'accomplissement avec une persévérance ardente et pressée,
+comme on travaille contre l'inondation ou l'incendie. L'émeute, sans
+cesse renaissante autour de lui, l'indignait sans le lasser. Il
+employait pour la combattre toutes les forces permanentes ou
+accidentelles, organisées ou spontanées, que la société chancelante
+pouvait lui fournir, la troupe de ligne, la garde municipale, la garde
+nationale, les agents de police, les ouvriers honnêtes que le désordre
+des rues irritait en les troublant dans leur travail. Et quand il avait
+mis en avant ces auxiliaires divers, il les soutenait énergiquement
+contre les colères ou les plaintes ennemies, n'ignorant pas qu'en
+servant bien le zèle fait des fautes, et n'hésitant jamais à en accepter
+la responsabilité.
+
+Un jour, dans l'une des plus violentes émotions populaires de ce temps,
+suscitée par la nouvelle de la chute de Varsovie, il se trouva tout à
+coup, de sa personne, en face des séditieux. Il sortait, avec le général
+Sébastiani, de l'hôtel des Affaires étrangères: la foule entoura la
+voiture, en l'assaillant de cris menaçants; M. Casimir Périer mit la
+tête à la portière, et, en adressant aux plus rapprochés quelques
+paroles, ordonna au cocher d'avancer. La voiture arriva, non sans peine,
+sur la place Vendôme, près de l'hôtel de la Chancellerie; là, il fut
+impossible d'aller plus loin; la foule avait arrêté les chevaux. Les
+deux ministres ouvrent la portière, descendent et s'avancent à pied
+vers la foule qui se replie et recule un peu à leur aspect. Le général
+Sébastiani, l'air tranquille et froid, montre de la main aux émeutiers
+l'hôtel voisin de l'état-major de la garnison et les soldats du poste
+qui prennent les armes pour accourir. M. Casimir Périer marche sur les
+plus animés:--«Que voulez-vous?--Vive la Pologne! Nous voulons nos
+libertés!--Vous les avez; qu'en faites-vous? Vous venez ici m'insulter
+et me menacer, moi, le représentant de la loi qui vous protège tous!»
+Son fier aspect, ses fermes paroles, suspendirent un moment les cris;
+le poste arriva, et les deux ministres entrèrent à l'hôtel de la
+Chancellerie, laissant la multitude troublée dans son irritation.
+
+C'était peu de réprimer de tels désordres quand ils avaient éclaté, il
+fallait absolument les prévenir; à cette condition seule la société
+pouvait retrouver la confiance dans le repos. M. Périer se désespérait
+de l'insuffisance de ses moyens et de ses agents. Il avait dans sa
+clientèle commerciale un homme remarquablement intelligent et hardi,
+longtemps employé, ensuite associé dans sa maison de banque, et naguère
+mêlé à des affaires administratives, quoique étranger à la politique.
+Il fit venir M. Gisquet: «Je suis mal secondé; mes intentions sont mal
+comprises, mes ordres ne sont pas exécutés avec la promptitude et la
+précision sans lesquelles des ordres ne signifient rien. Tout le monde
+se mêle de faire de la police; on en fait au château, on en fait dans
+les ministères, on en fait dans les états-majors; on en fait partout.
+C'est intolérable; il faut que toutes ces polices cessent et que la
+mienne soit efficace. M. Vivien a de bonnes qualités; mais j'ai besoin
+d'un préfet de police qui s'associe avec plus de conviction et plus
+d'affection à ma politique. M. Vivien rentre au Conseil d'État. Je l'ai
+remplacé par M. Saulnier. Je désire que vous acceptiez les fonctions de
+secrétaire général. J'ai prévenu M. Saulnier que c'était sur vous que je
+comptais pour les affaires politiques. C'est vous qui êtes mon homme.
+Voyez de quels pouvoirs vous avez besoin pour me bien seconder; je vous
+les donnerai.» M. Gisquet accepta; et trois mois après il était préfet
+de police en titre, et servait M. Casimir Périer avec un énergique
+dévouement.
+
+Dès les premiers jours de son ministère, M. Casimir Périer s'était
+vivement préoccupé d'une autre mesure qu'il jugeait indispensable
+pour la dignité extérieure et quotidienne du pouvoir. Le 20 mars, _le
+Moniteur_ annonça que le Roi irait habiter les Tuileries. Tant que le
+palais des rois restait vide, il semblait appartenir à ses anciens
+maîtres, ou à la Révolution qui les en avait chassés. Il fallait que
+la royauté nouvelle vînt prendre la place de ces deux souvenirs. Le
+Palais-Royal d'ailleurs était le quartier général de la multitude et de
+l'émeute; la sûreté manquait souvent à cette demeure de la royauté, et
+la convenance toujours. M. Casimir Périer demanda formellement que le
+Roi s'établît aux Tuileries. On a dit que le Roi avait résisté, hésité
+du moins. Je ne le pense pas. Des sentiments divers se mêlèrent sans
+doute à cette résolution. Le roi Louis-Philippe, très-sensible aux
+affections et aux habitudes domestiques, mettait du prix aux souvenirs
+de sa jeunesse et de ses pères; il lui en coûtait de quitter leur
+maison. Il n'entrait pas non plus sans une émotion triste dans ce
+palais où les aînés de sa famille avaient si longtemps régné et si
+douloureusement succombé. Il était d'un coeur aisément remué et
+très-accessible aux impressions confuses que suscitaient naturellement
+en lui les complications de sa destinée. Mais il avait l'esprit trop
+sensé et trop ferme pour ne pas admettre la nécessité de la démarche
+que lui demandait son cabinet. Ce fut M. Casimir Périer qui en
+prit l'initiative; le roi Louis-Philippe ne pouvait s'en défendre
+sérieusement.
+
+Elle devint bientôt pour lui l'occasion d'un embarras qui fit quelque
+bruit. A peine établi aux Tuileries, le Roi s'aperçut que, sinon
+l'émeute, du moins l'insulte venait encore l'y chercher. En traversant
+le jardin, surtout le soir, à la faveur de l'obscurité, de grossiers
+passants, sous les fenêtres des appartements du Roi, de la reine et
+des princesses, poussaient des cris injurieux, chantaient des chansons
+infâmes. Pour y mettre efficacement obstacle, il eût fallu que des
+sentinelles se promenassent incessamment le long du château et fissent
+sous ses murs des arrestations. Le Roi ordonna qu'en laissant libre le
+passage du Pont-Royal à la rue de Rivoli, on réservât, en l'entourant
+d'un fossé planté de lilas, une bande de terrain qui éloignât les
+passants des fenêtres mêmes du château. Les journaux ennemis se
+répandirent en clameurs accueillies de tous les mécontents; on
+fortifiait les Tuileries, on enlevait le jardin au public. Le public, si
+aisément crédule, semblait disposé à prendre de l'humeur. M. Périer m'en
+témoigna quelque inquiétude. Comme j'allais un soir faire ma cour à la
+reine, le Roi m'en parla vivement: «Je n'enlève rien à personne; tout
+le monde traverse les Tuileries comme auparavant; je ne défigure ni le
+château, ni le jardin; ceci n'est point, de ma part, une fantaisie;
+mais je ne puis souffrir que des bandits viennent, sous mes fenêtres,
+assaillir ma femme et mes filles de leurs indignes propos. J'ai bien le
+droit d'éloigner de ma famille ces outrages.» M. Périer n'eut pas besoin
+d'y penser deux fois pour être de l'avis du Roi; il le soutint hautement
+de son approbation, et l'innocent travail entrepris le long du château
+s'acheva sans obstacle, laissant pourtant, parmi les badauds, quelque
+prévention, et, dans le coeur du Roi, un déplaisant souvenir.
+
+Dans les départements, M. Casimir Périer déployait la même fermeté qu'à
+Paris, non-seulement pour réprimer partout la sédition et le désordre,
+mais pour protéger efficacement les intérêts publics ou privés que le
+désordre mettait en souffrance. Lorsqu'en novembre 1831, sur la première
+nouvelle de la grande insurrection des ouvriers, il envoya M. le duc
+d'Orléans et le maréchal Soult à Lyon, il les chargea, non-seulement de
+reprendre possession de la ville et du pouvoir envahis par les insurgés,
+mais aussi de rétablir, entre les fabricants, les chefs d'atelier et les
+ouvriers, l'entière liberté des transactions, condition absolue, aussi
+bien pour le travail que pour le capital, de la sûreté comme de la
+prospérité, dans la mesure que permettent les misères naturelles de
+la vie et de la société humaines. En mars 1832, quand la faiblesse de
+l'autorité militaire eut consenti, au milieu d'une sédition, à faire
+sortir de Grenoble le régiment qui l'avait combattue, M. Périer, après
+avoir fait révoquer les commandants qui avaient faibli, exigea que ce
+régiment rentrât dans la ville, musique et enseignes déployées, et une
+proclamation du ministre de la guerre rendit aux troupes pleine justice,
+et à la force publique son ascendant. Nul administrateur, nul chef civil
+ou militaire ne put être impunément faible ou indiscipliné; la présence
+réelle et la volonté sérieuse du pouvoir se faisaient incessamment
+sentir à ses agents, comme par ses agents aux populations. _Le Moniteur_
+s'empressait d'exprimer le jugement et d'expliquer la conduite du
+cabinet dans les divers incidents qui avaient appelé son action. Et
+quand ces incidents amenaient dans les Chambres de grands débats, M.
+Casimir Périer soutenait avec une indomptable énergie ses actes et
+ses agents, repoussant tout assentiment équivoque de ses amis, toute
+critique voilée de ses adversaires, et s'écriant avec une colère
+douloureuse, quand l'opposition parlait d'indulgence: «Je n'accepte pas
+votre indulgence; je ne demande que justice et l'estime de mon pays.»
+
+Par un rare et beau contraste, en même temps qu'il y portait cette
+passion ardente, M. Casimir Périer était plein de modération et de
+prudence dans l'exercice du pouvoir. Ce ministre si bouillant et si
+altier s'imposait une légalité rigoureuse; il faisait plus, il n'usait
+des lois mêmes qu'avec réserve et ne voulait pas pousser leur force à
+l'extrême. Lorsqu'au mois de mai 1831, il envoya dans les départements
+de l'ouest, où des troubles commençaient, le lieutenant général Bonnet
+avec le titre de commissaire extraordinaire, il se garda bien de lui
+donner aucun pouvoir exceptionnel, et prit soin d'expliquer, dans son
+_Rapport au Roi_, la nature parfaitement légale de cette mission,
+qui n'avait d'autre but que de concentrer dans une seule main le
+commandement des forces publiques pour assurer l'unité et la promptitude
+de leur action. Quelques mois plus tard, de nouveaux désordres s'étaient
+produits dans ces départements; les campagnes s'agitaient, les villes
+s'alarmaient; les députés du pays, en entretenant la Chambre de ces
+agitations et de ces alarmes, réclamaient des lois d'exception, des
+mesures de rigueur; M. Casimir Périer s'y refusa péremptoirement: «Je
+résiste à ces provocations, dit-il, convaincu, comme je le suis, que,
+dans le régime actuel, la loi commune doit suffire à tout. Paris aussi
+a vu des troubles interrompre sa tranquillité; qui donc aurait songé à
+provoquer un état de siège? Il n'en est pas besoin davantage dans ces
+provinces. L'ordre en Vendée par le maintien des lois, la paix en Europe
+par le respect de la foi jurée, voilà de quoi répondre à beaucoup
+de reproches, calmer beaucoup d'inquiétudes, rallier beaucoup de
+convictions.»
+
+En avril 1831, peu de semaines après l'avènement de M. Casimir Périer au
+pouvoir, et pendant que l'émeute roulait et grondait dans les rues comme
+le tonnerre dans un long orage, la reine Hortense arriva tout à coup à
+Paris avec son fils, le prince Louis Bonaparte. Elle fuyait d'Italie où
+elle venait de perdre l'aîné de ses enfants et d'où elle avait emmené, à
+grand'peine, le second encore malade. Dès son arrivée, elle s'adressa
+au comte d'Houdetot, aide de camp du Roi, qu'elle connaissait depuis
+longtemps, en le priant d'informer le Roi de sa situation et des
+circonstances qui l'avaient amenée à Paris. Le Roi la reçut secrètement
+au Palais-Royal, dans la petite chambre qu'occupait le comte d'Houdetot,
+et où la Reine et madame Adélaïde, appelées l'une après l'autre par
+ordre du Roi, vinrent également la voir. L'entrevue fut longue, quoique
+peu commode; il n'y avait dans la chambre qu'un lit, une table et deux
+chaises; la Reine et la reine Hortense étaient assises sur le lit, le
+Roi et madame Adélaïde sur les deux chaises; le comte d'Houdetot était
+appuyé contre la porte, pour empêcher toute entrée indiscrète. Le Roi et
+la Reine témoignèrent à la reine Hortense le plus bienveillant intérêt.
+Elle désirait être autorisée à rentrer en France, à venir du moins aux
+eaux de Vichy: «Vichy, oui, lui dit le Roi, pour votre santé; on le
+trouvera tout naturel; et puis vous prolongerez votre séjour, ou vous
+reviendrez; on s'accoutume vite à tout dans ce pays-ci; on oublie vite
+tout.» Elle demandait aussi à suivre, auprès du gouvernement, des
+réclamations pécuniaires. Le Roi lui promit tout l'appui qui serait en
+son pouvoir: «Mais je suis un roi constitutionnel; il faut que j'informe
+mon ministre de votre arrivée et de vos désirs.» Il s'en entretint
+en effet avec M. Casimir Périer, avec lui seul dans le ministère,
+et l'envoya ensuite à la reine Hortense, qui ne le reçut pas sans
+inquiétude: «Je sais, Monsieur, lui dit-elle en le voyant entrer, que
+j'ai violé une loi; vous avez le droit de me faire arrêter; ce serait
+juste.--Légal, oui, madame; juste, non,» lui répondit M. Périer, et
+après s'être entretenu quelques moments avec elle, il lui offrit les
+secours dont elle pourrait avoir besoin, et qu'elle refusa. Cependant
+les émeutes continuaient et se rapprochaient de la rue de la Paix, où
+était logée la reine fugitive; le 5 mai, la colonne de la place Vendôme
+en devint le centre; des cris de _Vive l'Empereur!_ retentirent; le
+bruit courut que le prince Louis avait été vu sur la place. M. Casimir
+Périer vint dire à la reine Hortense que son séjour ne pouvait se
+prolonger. Elle partit avec son fils pour l'Angleterre, ignorée du
+public et toujours protégée du roi que ses amis travaillaient à
+renverser. Elle reçut plus tard, par l'entremise de M. de Talleyrand,
+des passe-ports pour traverser la France et se rendre, par cette voie;
+en Suisse, où elle voulait s'établir.
+
+Quelques jours avant cet incident, le 8 avril 1831, le Roi, sur la
+proposition de M. Casimir Périer, avait ordonné que la statue de
+l'empereur Napoléon fût rétablie sur la colonne de la place Vendôme; et
+peu de mois après, le 13 septembre, la Chambre des députés renvoya au
+président du Conseil des pétitions qui demandaient que les cendres de
+l'Empereur fussent réclamées de l'Angleterre et placées sous la colonne.
+Un jeune et ardent opposant sous la Restauration, M. Charles Comte, et
+un vétéran libéral de l'Assemblée constituante, M. Charles de Lameth,
+appuyèrent presque seuls l'ordre du jour que proposait la commission:
+«Il est vrai, dit M. de Lameth, que Napoléon a comprimé l'anarchie;
+mais il ne serait pas nécessaire que ses cendres vinssent l'augmenter
+aujourd'hui.» Le cabinet ne prit aucune part à la discussion et accepta
+silencieusement le renvoi.
+
+Ainsi commença, sous le ministère de M. Casimir Périer, cette série
+d'actes par lesquels le roi Louis-Philippe et son gouvernement ont,
+pendant dix-huit ans et en dépit des complots, témoigné pour le nom, la
+mémoire et la famille de l'empereur Napoléon, tant d'égards et de soins.
+Beaucoup de bons esprits sont convaincus que ce fut là, de leur part,
+une faute grave, du moins une grande imprudence. J'incline moi-même à
+penser qu'une complaisance si éclatante du gouvernement constitutionnel
+de 1830 pour un souvenir national et un sentiment populaire peu en
+harmonie avec sa libérale et pacifique politique allait au delà de la
+nécessité, je dirai presque de la convenance; et si je croyais que
+cette complaisance a exercé sur les destinées de ce régime une grande
+influence, je n'hésiterais pas, même aujourd'hui, à en exprimer mon
+blâme et mon regret. Mais je ne pense pas que ni la statue de Napoléon à
+la place Vendôme, ni ses restes aux Invalides aient fait la chute du roi
+Louis-Philippe et de la Charte: de bien autres causes, les unes bien
+plus directes, les autres bien plus profondes, ont déterminé les
+événements de 1848. Et aujourd'hui je prends plaisir à retrouver, dans
+les actes du gouvernement de 1830, cette générosité de sentiments, cette
+largeur de vues qui lui persuadaient qu'il pouvait sans péril rendre
+hommage à toute notre histoire, ancienne ou contemporaine, et relever
+indistinctement dans nos rues, sur nos places, aux Invalides comme à
+Versailles, toutes les gloires de la France, en même temps qu'il fondait
+ses libertés. Il y a là aussi une gloire que le roi Louis-Philippe et
+son gouvernement ont noblement acquise, et qui leur reste dans leurs
+revers.
+
+Aux violents débats que suscitaient ces divers incidents se joignaient
+les discussions plus prévues et plus tranquilles qu'amenaient, soit
+les propositions nées au sein des Chambres, soit les projets de loi
+présentés par le gouvernement; sur soixante et dix-huit projets de loi
+que présenta, dans sa courte durée, le cabinet du 13 mars 1831, seize
+avaient pour objet l'accomplissement de quelques-unes des promesses de
+la Charte, ou d'importantes réformes politiques ou administratives. M.
+Casimir Périer prenait en général, à la préparation et à la discussion
+de ces projets, moins de part qu'aux débats sur les événements et la
+politique de circonstance: homme d'action surtout et formé par la lutte
+bien plus que par l'étude, il avait l'esprit peu exercé à l'examen des
+questions de principe et au travail de la législation; il pressentait
+avec un grand instinct la valeur pratique d'une idée générale dans
+l'intérêt de l'ordre social et du gouvernement; mais, lorsqu'il fallait
+la rattacher à son principe et la suivre dans ses développements
+historiques ou logiques, il laissait à d'autres ce rôle, ne s'y sentant
+pas lui-même très-propre. C'est ce qui arriva en particulier dans deux
+des plus grandes questions que le cabinet du 13 mars eût à résoudre,
+la liste civile et l'hérédité de la pairie: l'acte de gouvernement,
+c'est-à-dire la résolution adoptée dans ces deux circonstances par le
+cabinet, fut bien le fait de M. Casimir Périer et le résultat de son
+jugement sur ce qui était pratiquement convenable et possible; mais il
+ne chercha à tenir et ne tint en effet que peu de place dans le débat.
+
+A propos de la liste civile, le débat fut médiocre et nullement au
+niveau de la grandeur de la question et de la situation au milieu de
+laquelle elle se traitait. L'indépendance et l'intelligence politiques y
+manquèrent presque également. Je n'ai guère rencontré dans l'histoire
+de fausseté comparable à celle des suppositions et des imputations,
+sérieuses ou frivoles, habiles ou grossières, dont, à cette occasion et
+en dehors des Chambres, le roi Louis-Philippe fut l'objet. Pas plus en
+fait d'argent qu'en fait de pouvoir, ce prince n'avait des prétentions
+excessives ni des besoins déréglés; accoutumé à vivre dans des habitudes
+d'ordre et de prévoyance, il ne s'étonnait point des moeurs bourgeoises
+de son temps, et n'avait nulle envie de les choquer par son luxe et sa
+prodigalité: «Je n'ai, me disait-il un jour, ni maîtresse, ni favori; je
+n'aime ni la guerre, ni le jeu, ni la chasse; on dit que j'ai trop de
+goût pour les constructions, mais le Trésor n'en souffre pas plus que la
+morale.» Son seul tort, si, après la révolution du 24 février 1848 et
+les décrets du 23 janvier 1852, il est permis d'appeler cela un tort,
+c'était d'être trop inquiet de l'avenir de ses enfants et de le
+témoigner trop vivement. Il s'inquiétait aussi outre mesure de toutes
+les exigences qui assiègent la royauté et de l'impossibilité où il
+serait d'y suffire, en même temps qu'il était bien décidé à s'en
+acquitter. Mais ses inquiétudes, manifestées avec abandon dans ses
+entretiens, n'étaient point la règle de ses prétentions. La liste
+civile, présentée le 4 octobre 1831 par son cabinet, était plutôt
+modeste qu'ambitieuse; la Couronne y renonçait à plusieurs des domaines
+qu'elle avait possédés jusque-là; le chiffre de la somme annuelle qui
+lui devait être allouée avait été laissé en blanc, évidemment destiné
+à rester au-dessous de celui que, peu de mois auparavant, M. Laffitte
+avait proposé. Qu'on discutât les propositions nouvelles, quoique les
+plus modérées qui eussent jamais été faites en pareille matière, rien de
+plus simple; mais, à coup sûr, il n'y avait pas de quoi se récrier. De
+son côté, l'immense majorité de la Chambre des députés n'avait,
+envers le roi Louis-Philippe et son établissement monarchique, aucune
+disposition malveillante; on voulait sincèrement au contraire le bien
+traiter, le fortifier, l'affermir. On désirait que la royauté fût
+hospitalière, généreuse, qu'elle eût de l'éclat. Et pourtant on disputa,
+on marchanda avec elle comme avec un entrepreneur avide et rusé dont les
+demandes sont suspectes et dont on s'applique à réduire les bénéfices.
+Et ce ne fut pas là l'attitude de la seule opposition, mais, aussi celle
+de la plupart des amis du gouvernement, des hommes mêmes qui se disaient
+et se croyaient bien résolus à donner à la royauté tout ce qu'exigeait
+sa mission. À leur insu, ils étaient troublés par les assertions et
+intimidés par les attaques du dehors; ils avaient peur d'être taxés de
+prodigalité ou de faiblesse. Et le cabinet lui-même avait quelquefois
+l'air embarrassé, comme s'il eût demandé plus qu'il n'avait droit ou
+chance d'obtenir.
+
+C'est que, dans tout le cours de ce débat, la vraie, la grande question,
+je ne dis pas seulement de principe, mais de circonstance, la question
+politique fut oubliée et disparut sous la question économique qui
+préoccupa seule les esprits. L'idée du gouvernement à bon marché était
+l'idée dominante, souveraine. On agissait, on parlait comme si l'on eût
+été en présence d'une royauté ancienne, puissante et riche, qu'il fût
+nécessaire et difficile de faire rentrer dans les voies de l'ordre et de
+l'économie; ou bien comme si l'on n'eût eu à pourvoir qu'à la situation
+fugitive du premier magistrat d'une république, sorti hier de la vie
+commune et destiné à y rentrer demain. On avait un bien autre problème à
+résoudre; on voulait une monarchie, et on la voulait parce qu'elle était
+nécessaire aux libertés du pays comme à son repos. Elle s'élevait au
+milieu des ruines. L'intérêt impérieux, pressant, c'était de la fonder;
+et pour la fonder, il fallait lui donner, dès l'abord, tous les moyens,
+tous les gages possibles de stabilité. La perpétuité de la dotation
+immobilière de la Couronne, la forte et assurée constitution de la
+famille royale, la démonstration éclatante de la confiance du pays
+dans son oeuvre et de sa ferme résolution de la léguer aux générations
+futures, c'étaient là les idées, les intentions qui devaient dominer
+les législateurs et régler leurs actes comme leur langage. Ils s'en
+préoccupèrent peu, et au moment même où ils prétendaient fonder une
+monarchie, ils lui contestèrent les éléments comme les signes de la
+solide et longue durée. La dotation immobilière de la Couronne devint
+viagère, comme la liste civile proprement dite. Les apanages furent
+abolis. Des dotations ne furent promises aux princes de la famille
+royale qu'éventuellement et dans le cas où il serait prouvé que le
+domaine privé du Roi ne pouvait suffire à leur sort. Deux discours, l'un
+de M. Casimir Périer, l'autre de M. de Montalivet, ne réussirent pas à
+modifier l'état des esprits et le caractère de la discussion. La loi de
+la liste civile fut examinée et votée à peu près comme si nous n'avions
+eu qu'à débattre et à régler le prix d'une machine destinée à devenir,
+pour quelque temps, le gouvernement. J'incline à croire que cette loi
+pourvoyait suffisamment aux besoins matériels de la royauté; il n'en est
+pas moins certain que la royauté sortit affaiblie du débat.
+
+L'hérédité de la pairie était une question perdue avant d'être discutée.
+La clameur démocratique la repoussait absolument; et parmi les nouveaux
+conservateurs eux-mêmes, la plupart s'associaient à cette répulsion,
+par conviction réelle, ou par entraînement, ou par faiblesse. Le parti
+monarchique bourgeois, qui venait de triompher en juillet 1830, avait là
+une occasion éclatante de consolider et d'élever sa victoire en rompant
+décidément avec les traditions révolutionnaires et en pacifiant les
+classes supérieures du pays. Que, dans une monarchie représentative,
+une chambre héréditaire soit une garantie à la fois de stabilité et de
+liberté, une école de gouvernement légal et d'opposition tempérée,
+c'est une vérité que la raison pressent, que l'expérience démontre,
+qu'admettaient, avant 1830, presque tous les amis éclairés de la
+monarchie constitutionnelle, et dont les partisans de la république
+démocratique ont seuls le droit de ne tenir nul compte, puisqu'ils ne
+veulent pas de la monarchie. Les grands pouvoirs politiques ne naissent
+qu'à deux sources, l'élection ou l'hérédité; hors de là, il n'y a que
+des magistratures. La monarchie représentative peut combiner et faire
+agir ensemble ces deux principes: c'est surtout par là, et à ce prix,
+qu'elle est un gouvernement excellent, qui donne à tous les intérêts
+sociaux, aux intérêts civils comme aux intérêts politiques, à la famille
+comme à l'État, à la liberté comme au pouvoir, les meilleurs gages de
+force et de sécurité.
+
+L'aversion du principe de l'hérédité est l'un des sentiments les plus
+vifs des fauteurs, sincères ou pervers, de révolutions. Aversion bien
+naturelle, car le changement et le nivellement étant les deux passions
+permanentes de l'esprit révolutionnaire, l'hérédité, partout où il la
+rencontre, est le premier obstacle qu'il ait à renverser. Mais pour se
+satisfaire à ce prix, l'esprit révolutionnaire méconnaît et viole la
+règle fondamentale de toute bonne organisation politique, qui est
+de mettre les lois que font les hommes en harmonie avec les lois
+providentielles que Dieu a établies sur les sociétés humaines, et
+d'assurer, à chacun des grands principes qui gouvernent le monde, sa
+part dans le gouvernement des nations. Or l'hérédité est évidemment l'un
+de ces principes; elle joue, dans la vie sociale de l'humanité, un rôle
+si important que tout État qui ne sait pas, sous telle ou telle forme,
+par telle ou telle institution, en tenir suffisamment compte, demeure
+incomplètement constitué, et porte dans son sein des germes de désordre
+et de fragilité qui ne manquent jamais de se développer.
+
+A part même les considérations générales d'organisation politique, la
+France avait, dans cette question, un intérêt de circonstance impérieux
+et pressant. Partout, et notamment dans les classes naturellement
+appelées à l'activité politique, notre société a surtout besoin
+aujourd'hui de pacification et d'accord. Tant que l'ancienne noblesse
+française et la bourgeoisie française s'obstineront à demeurer jalouses
+et désunies, au lieu de se résigner à être puissantes ensemble, nous
+aurons la révolution en permanence, c'est-à-dire l'anarchie et le
+despotisme tour à tour, au lieu de la stabilité et de la liberté à la
+fois. Or cette pacification des classes longtemps rivales ne peut se
+faire que dans la vie publique commune et au sein du gouvernement; il
+faut qu'elles se rencontrent là tous les jours, qu'elles y exercent les
+mêmes droits et y défendent les mêmes intérêts, sous le poids de la
+même responsabilité devant le pays. Que les anciennes et les nouvelles
+influences sociales, que des gentilshommes et des bourgeois se mêlent
+dans la Chambre héréditaire comme dans la Chambre élective, un peu plus
+tôt ou un peu plus tard la paix s'y fera entre eux, et la paix entre
+eux, c'est la fin de la révolution. En 1814 la Charte avait commencé
+cette oeuvre; en 1830, le nouveau parti monarchique, vainqueur dans la
+lutte, pouvait l'accomplir; il pouvait, avec dignité et sans péril,
+offrir à l'ancien parti monarchique, dans la Chambre héréditaire, une
+situation que, dignement aussi, celui-ci pouvait accepter. Ils auraient
+grandi l'un et l'autre dans ce rapprochement pratique et progressif,
+fait sans condition et sans bruit.
+
+L'esprit révolutionnaire et l'esprit démocratique n'ont pas souffert
+ce beau résultat; ils ont étouffé, au sein des classes moyennes
+victorieuses en 1830, ces grands instincts d'ordre et de gouvernement
+qui, dans les grandes circonstances politiques, sont le bon sens
+pratique et efficace; et au moment même où la pacification des deux
+éléments du parti monarchique pouvait faire un pas décisif, la
+séparation et l'irritation se sont aggravées entre eux.
+
+Un fait mérite peut-être d'être remarqué. Nous siégions dans la
+Chambre des députés, M. Royer-Collard, M. Thiers et moi, tous trois
+représentants, avec des principes et à des degrés divers, du régime
+monarchique constitutionnel, et tous trois bourgeois. Nous soutînmes
+tous trois l'hérédité de la pairie, également convaincus tous trois
+de son importance pour le succès du gouvernement que nous tentions de
+fonder.
+
+Pouvait-elle être sauvée? J'en doute. Non que le courant démocratique
+fût insurmontable; il était bien moins fort en réalité qu'en apparence;
+mais les moyens d'y résister étaient très-faibles. La discussion fut
+favorable à l'hérédité. Au moment du vote sur l'amendement qui proposait
+de la maintenir, le général Bugeaud me dit: «C'est dommage que ceci
+finisse sitôt; vous n'aviez pas vingt voix au commencement de ce débat;
+vous en aurez davantage.» Le principe de l'hérédité eut quatre-vingt-six
+voix contre deux cent six, et celle du général Bugeaud en était une.
+
+La situation de M. Casimir Périer dans cette question fut amère: il
+était partisan de l'hérédité de la pairie; il le proclamait hautement,
+et il en proposait l'abolition. Personne n'est en droit de le lui
+reprocher, car personne n'osa lui conseiller d'agir autrement. Nous
+étions à l'aise, mes amis et moi, pour soutenir l'hérédité dans la
+discussion; nous n'étions pas chargés de résoudre la question; mais nul
+d'entre nous ne se hasarda à nier la nécessité que M. Casimir Périer
+consentait à subir. Ce fut, au milieu de ses succès contre l'anarchie,
+la part de mauvaise fortune de ce grand citoyen qu'emporté par l'urgence
+de la résistance matérielle, il fut en même temps entraîné, en matière
+d'institutions et de lois politiques, à de fâcheuses concessions. Il en
+éprouvait un profond chagrin, car son esprit, qui s'élevait de jour en
+jour au-dessus même de sa situation, sentait fortement la nécessité
+d'une politique conséquente, qui rétablît l'ordre par les institutions
+permanentes de l'État comme par les actes quotidiens du pouvoir; et, ne
+suffisant pas aussi bien à l'une qu'à l'autre tâche, il se plaignait
+quelquefois de ses amis et de son sort, aussi triste que s'il n'eût pas
+réussi à refouler le flot de l'anarchie, ce qui était sa mission propre
+et son glorieux dessein. Tristesse digne d'une grande âme.
+
+Rien ne fit plus ressortir la pénible situation de M. Casimir Périer
+dans cette affaire que la mesure à laquelle il fut contraint de recourir
+pour assurer, dans la Chambre des pairs, cette abolition de l'hérédité
+qu'il déplorait. Une ordonnance du Roi envoya dans cette Chambre
+trente-six nouveaux membres appelés et résignés à mutiler de leurs
+propres mains le corps dans lequel ils entraient. Et, pour ajouter
+encore à l'étrange contradiction de la mesure, la puissance du principe
+et du sentiment de l'hérédité y fut solennellement reconnue et acceptée.
+Deux jeunes gens encore mineurs, et sans autre titre que leur nom, les
+fils du maréchal Ney et du général Foy, furent du nombre des nouveaux
+pairs. Noble et juste hommage rendu à la mémoire de leurs pères, à la
+gloire militaire de l'un, à la gloire militaire et politique de l'autre;
+et en même temps protestation éclatante en faveur de cette hérédité
+naturelle des situations ainsi consacrée dans l'acte même destiné à
+l'abolir.
+
+Dans une autre circonstance moins grave et pourtant pénétrante,
+M. Casimir Périer eut le regret, non pas d'agir contre son propre
+sentiment, mais de ne pas le manifester. Un député dont les opinions
+convenaient mal à son nom, M. Auguste Portalis, proposa l'entière
+abolition de la loi du 19 janvier 1816, qui avait institué, pour
+l'anniversaire du 21 janvier, un deuil national et légal, ainsi que
+l'érection d'un monument en expiation de la mort de Louis XVI. Cette
+proposition devint, entre les deux Chambres, l'occasion d'un conflit
+obstiné. En abrogeant plusieurs des dispositions de la loi du 19 janvier
+1816, la Chambre des pairs voulait que le 21 janvier restât un jour
+férié et de deuil; la Chambre des députés persistait à voter la complète
+abrogation de la loi. Dans ce long débat, et au sein de l'une comme de
+l'autre Chambre, le cabinet garda un absolu silence. Ce fut au duc
+de Broglie qu'appartint l'honneur de manifester, dans leur difficile
+harmonie, les sentiments divers qu'une telle question devait inspirer;
+et il le fit avec cette fermeté scrupuleuse et délicate qui caractérise
+son talent comme son âme: «Qu'exige ici, dit-il, le bien de la paix?
+Qu'exige cet esprit de sagesse, de modération, de prudence, qui doit
+présider à tout gouvernement régulier, cet esprit de conciliation qui
+termine les révolutions et qui doit être le bon génie de la Révolution
+de juillet?
+
+Qu'on ne place pas chaque année, à jour fixe, sur tous les points de la
+France, les partis en présence les uns des autres, autour du catafalque
+solennel; qu'on n'excite pas chaque année, à jour fixe, les citoyens
+à se montrer au doigt les uns les autres, selon qu'ils obéissent ou
+résistent à l'injonction de se vêtir d'une couleur déterminée; qu'on
+aille même au devant de toute chance de désordre en prévenant, par la
+continuité non interrompue des transactions de la vie civile, l'oisiveté
+dangereuse d'un jour férié politique.
+
+Mais après avoir ainsi fait aux motifs raisonnables, aux motifs
+honnêtes, légitimes, qui sans doute ont inspiré dans l'autre Chambre la
+résolution qui nous occupe, et lui ont valu le suffrage de la majorité,
+une part large et suffisante, restent cependant, de la loi du 19 janvier
+ainsi épurée, des dispositions capitales.
+
+Reste d'abord la déclaration publique, authentique, solennelle, que
+le 21 janvier est un jour de deuil pour la France; non de ce deuil
+extérieur qui dégénère promptement en puérile simagrée, mais de ce deuil
+moral qui réside au fond du coeur; un de ces jours que les anciens
+appelaient néfastes, un jour de recueillement et de méditation, fécond
+en enseignements douloureux.
+
+Reste en second lieu l'obligation imposée à la justice indignement
+outragée, odieusement profanée, horriblement parodiée il y a quarante
+ans, de voiler sa face à pareil jour et de fermer son sanctuaire.
+
+Qui nous demande le sacrifice de ces dispositions?
+
+Est-ce l'honneur national qui nous demande de déclarer que le 21 janvier
+est un jour comme un autre, un jour que rien ne distingue de la
+série des jours ordinaires, que rien ne recommande au souvenir de la
+génération qui finit, au souvenir de la génération qui s'élève, à celui
+des générations qui leur succéderont?
+
+Est-ce l'honneur national qui nous demande de déclarer que le procès de
+Louis XVI est un procès comme un autre, l'une de ces causes soi-disant
+célèbres qui amusent huit jours durant la curiosité des oisifs, et qui
+s'ensevelissent ensuite dans les in-folio des jurisconsultes?
+
+Je ne sais, messieurs, mais tout ce que j'ai de sang français dans le
+coeur se soulève à cette pensée..... Plus j'y réfléchis, plus je demeure
+convaincu que ce sacrifice, si nous le faisons, nous ne le ferons ni
+à l'honneur national, ni au repos public, ni à l'intérêt de notre
+gouvernement; nous le ferons à une influence extraparlementaire qui
+s'efforce, mais qui s'efforcera vainement, je l'espère, de l'imposer aux
+pouvoirs publics..... Il faut s'entendre sur le mot _oubli_: autre chose
+est l'oubli des personnes, l'oubli des votes, l'oubli des opinions,
+l'oubli des erreurs; autre l'oubli des grands événements de l'histoire
+et des grandes leçons qui s'y rattachent. L'Évangile, qui est la loi des
+lois et la Charte du genre humain, nous prescrit indulgence, tendresse
+même pour les êtres faibles et pécheurs; mais il nous prescrit en même
+temps l'horreur du mal en lui-même. C'est un précepte qui s'applique à
+la politique comme à toutes choses. Pour les hommes qui ont pris part au
+malheureux événement qui nous occupe, paix, charité, respect même; il
+y en eut de très-sincères; d'ailleurs les temps étaient horribles; les
+esprits étaient dans un étrange état. Qui de nous, hormis ceux-là qui
+firent glorieusement leurs preuves, qui de nous oserait répondre
+qu'il fût sorti de l'épreuve à son honneur? Mais, quant au 21 janvier
+lui-même, point de molle complaisance, point de sophisme, point d'oubli
+non plus. Au temps où nous vivons, lorsque l'ouragan des révolutions
+gronde sur la tête des peuples et des rois, il importe à la France, il
+importe au monde de n'en pas perdre la mémoire.»
+
+Je prends plaisir à reproduire ici ces belles et judicieuses paroles,
+qui honorent également et celui qui les a prononcées, et l'assemblée
+dont il était l'interprète, et ce temps de liberté où la vérité
+apparaissait toujours, pure et brillante, dans quelque coin de l'horizon
+chargé de nuages et d'orages. «Le duc de Broglie est bien heureux, me
+dit le lendemain M. Casimir Périer, avec un sentiment d'approbation
+très-sincère, quoique un peu triste: il a pu dire ce que pensent tous
+les honnêtes gens.»
+
+Nous n'avions, avec M. Casimir Périer, mes amis et moi, point d'autre
+dissidence que ces nuances de conduite ou de langage que faisait
+apparaître la diversité des situations, non celle des sentiments.
+Pendant toute la durée de son cabinet, et d'autant plus librement que
+j'étais tout à fait en dehors du pouvoir, je lui donnai mon plus actif
+concours: non-seulement pour soutenir, dans les débats des Chambres, les
+actes de sa politique passionnément attaquée, mais pour la rattacher à
+des principes rationnels et lui conquérir les âmes aussi bien que les
+suffrages. C'est la grandeur de notre pays (je ne veux pas dire c'était)
+que le succès purement matériel et actuel n'y suffit pas, et que les
+esprits, ont besoin d'être satisfaits en même temps que les intérêts.
+Ce n'était pas assez, en 1831, de résister en fait; il fallait aussi
+résister en principe, car la question était d'ordre moral autant que
+d'ordre politique, et il n'y avait pas moins d'anarchie à combattre dans
+les têtes que dans les rues. Une révolution venait de s'accomplir; des
+forces très-diverses y avaient concouru, le bon droit et les mauvaises
+passions, l'esprit de légalité et l'esprit d'insurrection: il fallait
+dégager ce grand événement des éléments révolutionnaires qui s'y étaient
+mêlés et dans lesquels tant de gens s'efforçaient de le retenir, ou même
+de l'enfoncer plus avant. Le peuple, ou, pour parler plus vrai, ce
+chaos d'hommes qu'on appelle le peuple, investi du droit souverain et
+permanent de faire et de défaire son gouvernement, au nom de sa
+seule volonté, et l'élection populaire donnée, au nom de cette même
+souveraineté, comme seule base légitime de la nouvelle monarchie,
+c'étaient là les deux idées dont, en 1831, les esprits étaient infectés:
+idées aussi fausses que vaines, qui tournent au service du mal le peu de
+vérité qu'elles contiennent, et qui énervent, en attendant qu'elles le
+renversent, le gouvernement qu'elles prétendent fonder. Quoi de plus
+choquant que de faire, du pouvoir appelé à présider aux destinées d'une
+nation, un serviteur qu'elle peut congédier quand il lui plaît? Et quel
+mensonge que la prétention d'élire un roi au moment même où l'on invoque
+la monarchie comme l'ancre de salut! J'étais toujours tenté de sourire
+quand j'entendais dire, du roi Louis-Philippe, _le Roi de notre choix_,
+comme si, en 1830, nous avions eu à choisir, et si M. le duc d'Orléans
+n'avait pas été l'homme unique et nécessaire. J'attaquai hautement
+ces illusions d'une badauderie vaniteuse et ces sophismes de la force
+matérielle qui veut se satisfaire et n'ose s'avouer. Je niai la
+souveraineté du peuple, c'est-à-dire du nombre, et le droit permanent
+d'insurrection. Je montrai, dans M. le duc d'Orléans, ce qu'il était en
+effet, un prince du sang royal heureusement trouvé près du trône brisé,
+et que la nécessité avait fait roi. La France avait traité avec lui
+comme on traite, pour se sauver, avec le seul qui puisse vous sauver. En
+présence de l'anarchie imminente, un tel contrat peut devenir une bonne
+base de gouvernement, et de gouvernement libre, car il a lieu entre des
+forces réellement distinctes l'une de l'autre, et il admet des droits et
+des devoirs mutuels sans que, ni à l'un ni à l'autre des contractants,
+il suppose ou confère la souveraineté. Il ne faut jamais se lasser de le
+répéter, pour rabattre et retenir à son juste niveau l'orgueil humain:
+Dieu seul est souverain, et personne ici-bas n'est Dieu, pas plus les
+peuples que les rois. Et la volonté des peuples ne suffit pas à faire
+des rois; il faut que celui qui devient roi porte en lui-même et apporte
+en dot, au pays qui l'épouse, quelques-uns des caractères naturels et
+indépendants de la royauté.
+
+Ce n'était pas sur ce terrain que se plaçait, quand il se défendait
+lui-même, M. Casimir Périer, peu familier avec la méditation
+philosophique et d'un esprit plus ferme que fécond; mais il comprenait à
+merveille la valeur pratique de ces idées, et il me savait beaucoup
+de gré de les produire à son profit et sous son drapeau: «Je suis,
+me disait-il, un homme de circonstance et de lutte; la discussion
+parlementaire n'est pas mon fait; vous reviendrez un jour ici, à ma
+place, quand le duc de Broglie ou le duc de Mortemart ira aux affaires
+étrangères.»
+
+Le roi Louis-Philippe n'avait pas plus de penchant que M. Casimir Périer
+pour la philosophie politique, et il avait été dans sa jeunesse bien
+plus imbu que lui des doctrines de la révolution. Mais il était doué
+d'un esprit d'observation admirable et singulièrement prompt à saisir
+les enseignements de l'expérience; sinon pour en tirer les vérités
+générales qu'elle contient, du moins pour reconnaître, dans chaque
+occasion, ce qui est praticable, utile et sage. Il avait, dans le cours
+de son aventureuse vie, senti la fausseté et secoué le joug de bien
+des préjugés de son temps, et chaque jour, à mesure qu'il régnait, son
+esprit s'élevait au-dessus de son passé. Il démêla sur-le-champ que
+ma façon de comprendre et de présenter la Révolution qui venait de le
+mettre sur le trône était la plus monarchique et la plus propre à fonder
+un gouvernement. Il ne l'adopta point ouvertement ni pleinement; il
+avait, pour agir ainsi, trop de gens à ménager; mais il me témoignait
+son estime, et me donnait clairement à entendre que nous nous
+entendions. Plus tard, et quand j'eus vécu longtemps auprès de lui, il
+me répétait sans cesse: «Vous avez mille fois raison; c'est au fond des
+esprits qu'il faut combattre l'esprit révolutionnaire, car c'est là
+qu'il règne; mais, pour chasser les démons, il faudrait un prophète.»
+
+Au sein des Chambres et dans le public qui soutenait le gouvernement, ma
+défense systématique de la politique de résistance rencontrait beaucoup
+d'approbation, mais une approbation souvent contenue au fond des âmes,
+et plus honorable pour moi qu'efficace pour notre cause. Quand venait le
+jour de quelque épreuve difficile, on me trouvait trop absolu ou trop
+téméraire; et, soit incertitude d'esprit, soit faiblesse de coeur, on
+cédait, en me louant de les combattre, aux tendances qu'on redoutait. Je
+n'en veux citer qu'un exemple.
+
+En janvier 1832, dans la discussion du projet de loi sur la liste
+civile, M. de Montalivet parla des _sujets_ du Roi. Un violent orage
+éclata soudain: «C'est nous qui avons fait le Roi! il n'y a plus de
+sujets! le peuple souverain ne peut être composé de sujets! c'est une
+contre-révolution qu'on tente!» M. de Montalivet s'expliqua avec mesure;
+le garde des sceaux, M. Barthe, dit que le Roi était l'image vivante et
+en même temps le premier sujet de la loi; on essaya, mais en vain, des
+interprétations les plus calmantes. Le tumulte était aussi absurde au
+fond qu'inconvenant dans la forme; le mot _sujets_ n'avait absolument
+rien à démêler ni avec le régime féodal, ni avec le pouvoir absolu; dans
+les républiques comme dans les monarchies, au sein des villes libres et
+commerçantes aussi bien que dans les châteaux des seigneurs terriens, ce
+mot exprimait simplement la relation du citoyen ou de l'habitant avec
+le pouvoir suprême de l'État, Henri Dandolo à Venise, Jean de Witt à
+Amsterdam, lord Chatham dans le parlement d'Angleterre, étaient et se
+disaient sujets du gouvernement, populaire ou royal, de leur patrie,
+aussi bien que Sully était sujet de Henri IV et le duc de Saint-Simon
+de Louis XIV. Et il faut bien qu'indépendamment des diverses formes de
+gouvernement et des divers degrés de liberté, il y ait un mot qui marque
+l'obéissance, la déférence et le respect dus par tous les membres de la
+société au pouvoir qui la représente et la gouverne. Il serait choquant
+que ce pouvoir ne fût traité par ses subordonnés qu'avec la simple
+politesse que se témoignent entre eux des égaux; la vérité comme le bon
+ordre veulent autre chose, et ni la fierté, ni la liberté de l'honnête
+homme n'ont à en souffrir. Cent soixante-cinq députés en jugèrent
+autrement, et protestèrent contre une expression «inconciliable,
+dirent-ils, avec le principe de la souveraineté nationale, et qui
+tendait à dénaturer le nouveau droit public français.» J'étais d'un
+sentiment si contraire que j'aurais cru manquer à un devoir politique,
+comme à une convenance morale, si j'avais cessé de témoigner mon respect
+au Roi de mon pays, dans la forme consacrée par le droit et l'usage
+de presque tous les États, constitutionnels ou non. Je continuai donc
+publiquement, dans mes rapports officiels ou privés avec le Roi, à me
+dire son fidèle sujet. La Chambre des députés, si je ne me trompe, m'en
+a toujours approuvé, car elle était au fond de mon avis, et le 5 janvier
+1832, elle mit fin, par un ordre du jour pur et simple, au débat soulevé
+à cet égard. Mais son énergie monarchique n'alla pas plus loin; elle
+céda en fait après avoir refusé de céder en principe, et le mot _sujet_
+disparut presque complètement du langage de la monarchie.
+
+Pendant que nous étions absorbés dans ces débats, le monde où j'avais
+longtemps vécu, cette société polie, bienveillante et lettrée qui
+s'était ralliée sous l'Empire et brillamment développée sous la
+Restauration, disparaissait de jour en jour. Ses plus éminents
+caractères, le goût des jouissances de l'esprit et de la sympathie
+sociale, la tolérance libérale pour la diversité des origines, des
+situations et des idées, cédaient à l'empire des intérêts et des
+passions politiques. La discorde s'était mise dans les salons; entre les
+classes cultivées et influentes qui s'y rencontraient, les rivalités
+amères et les séparations haineuses avaient recommencé. Les émeutes
+prolongées, le trouble des affaires, les inquiétudes de l'avenir, ces
+bruyants et menaçants retours des temps révolutionnaires convenaient peu
+à des réunions où l'on ne venait chercher que des relations douces et
+de généreux plaisirs. Plusieurs des hommes distingués qui y portaient
+naguère le mouvement et l'éclat s'étaient jetés corps et âme dans la vie
+publique, Parmi les femmes supérieures ou charmantes qui en avaient été
+le centre et le lien, les unes, madame de Staël, Madame de Rémusat, la
+duchesse de Duras ne vivaient plus; d'autres avaient quitté Paris, à
+la suite de leurs maris ou de leurs parents appelés par des fonctions
+diplomatiques à l'étranger; M. de Talleyrand et la duchesse de Dino sa
+nièce étaient à Londres; M. et madame de Sainte-Aulaire, à Rome; M. et
+madame de Barante, à Turin. Rebuté par les désordres matériels ou par
+les obscurités de la politique, le grand monde européen ne venait plus
+guère chercher à Paris ses plaisirs. La société française voyait ses
+plus brillants éléments dispersés en même temps que la violence des
+événements enlevait à ses moeurs et à ses goûts leur ancienne et douce
+domination.
+
+Quand je recherche dans mes souvenirs de 1831, je n'y retrouve que trois
+personnes autour desquelles la société vînt encore se réunir sans autre
+but que de s'y plaire. Imperturbable dans ses habitudes comme dans ses
+sentiments à travers les révolutions, madame de Rumford réunissait
+toujours dans son salon des Français et des étrangers, des savants, des
+lettrés et des gens du monde, et leur assurait toujours, tantôt, autour
+de sa table, l'intérêt d'une excellente conversation, tantôt, dans des
+réunions plus nombreuses, le plaisir de la musique la plus choisie[14].
+Avec moins d'appareil mondain et par l'agrément de son esprit à la fois
+sensé et fin, réservé et libre, la comtesse de Boigne attirait dès lors
+un petit cercle d'habitués choisis et fidèles; élevée au milieu de la
+meilleure compagnie de la France et de l'Europe, elle avait tenu
+pendant plusieurs années la maison de son père, le marquis d'Osmond,
+successivement ambassadeur à Turin et à Londres; sans être le moins
+du monde ce qu'on appelle une femme politique, elle prenait aux
+conversations politiques un intérêt aussi intelligent que discret; on
+venait causer de toutes choses avec elle et autour d'elle sans gêne et
+sans bruit. Douée, depuis son entrée dans le monde, du don d'attirer les
+hommes les plus distingués de son temps et de les retenir tous auprès
+d'elle, se disputant les préférences de son amitié, madame Récamier
+continuait à jouir de ses diverses et fidèles intimités, fidèle
+elle-même aux plus modestes comme aux plus illustres, aussi sûre dans
+ses sentiments que charmante dans le commerce habituel de la vie, et
+possédant le rare privilège de ne jamais perdre un ami autrement que par
+la mort. De ces trois personnes justement considérées et recherchées,
+madame de Rumford était, en 1831, la seule chez qui j'allasse
+habituellement; je connaissais assez peu, à cette époque, madame de
+Boigne; et la violence de M. de Chateaubriand contre le gouvernement de
+1830 ne me permettait pas la société intime de madame Récamier, quoique
+mes relations affectueuses avec sa nièce, madame Lenormant, m'en
+donnassent l'occasion et le motif.
+
+[Note 14: Cinq ans après la mort de madame de Rumford, et sur le voeu de
+sa famille, je recueillis mes souvenirs sur sa personne, sa vie et son
+salon dans un petit écrit, dont quelques extraits ont été insérés dans
+la _Biographie universelle_ de MM. Michaud, mais qui n'a été imprimé
+que pour ses amis et connu en entier que d'eux seuls. Je le joins aux
+_Pièces historiques_ placées à la fin de ce volume; il n'est peut-être
+pas sans intérêt comme esquisse des moeurs de ce temps. _(Pièces
+historiques, n°_ VII.)]
+
+Je n'allais donc guère dans le monde, et le monde n'offrait plus, à moi
+ni à personne, le même attrait. Ses salons n'étaient plus le foyer de la
+vie sociale; on n'y retrouvait plus cette variété et cette aménité de
+relations, ce mouvement vif et pourtant contenu, ces conversations
+intéressantes sans but et animées sans combat qui ont fait si longtemps
+le caractère original et l'agrément de la société française. Les partis
+se déployaient avec toute leur rudesse; les coteries se resserraient
+dans leurs étroites limites. La liberté politique, surtout quand
+l'esprit démocratique y domine, a des conditions dures et des biens
+sévères. Je ne connais que la vie domestique qui donne alors, après les
+violences et les fatigues de la vie publique, un vrai délassement et le
+bonheur dans le repos.
+
+Nous avions pourtant à cette époque, mes amis et moi, un grand
+privilège; nous trouvions, dans notre cercle propre et intime, ce charme
+social que le monde parisien ne possédait plus. C'était surtout chez le
+duc de Broglie que nous nous réunissions. Quand elle n'aurait pas eu
+l'attrait de tous les souvenirs attachés à son nom, la duchesse de
+Broglie aurait suffi, par elle-même et à elle seule, pour attirer et
+fixer autour d'elle la société la plus exigeante et la plus choisie.
+Grande et charmante nature, en qui s'unissaient, par le plus facile
+accord, la vertu et la grâce, la dignité et l'abandon, l'élégante
+richesse de l'esprit et la parfaite simplicité de l'âme, les plus beaux
+dons de Dieu reçus et possédés avec autant de scrupule et de modestie
+que si elle eût toujours été au moment de lui rendre compte de l'usage
+qu'elle en avait fait. Quand je sortais de mon propre intérieur, c'était
+dans sa société que j'allais chercher ces jouissances du libre mouvement
+des idées et de la sympathie morale qui reposent l'âme des travaux et
+des tristesses de la vie, sans mollesse ni mauvaise distraction. J'ai
+hésité à me donner le triste plaisir de quelques paroles de tendre
+respect à sa mémoire; mais à ne rien dire d'une personne si rare et
+qui tenait tant de place dans le coeur et la vie de ses amis, je me
+sentirais comme coupable de mensonge, quoique bien sûr de ne pas me
+satisfaire en en parlant.
+
+Je n'avais jusques-là connu que de loin, et par des rapports assez peu
+bienveillants, le _Journal des Débats_ et ses propriétaires, MM. Bertin.
+En entrant en 1830 dans la Chambre des députés, j'y avais trouvé l'un
+des deux frères, M. Bertin de Veaux, et nous avions pensé et voté
+ensemble. Depuis la Révolution de Juillet, il soutenait avec la plus
+intelligente fermeté la politique de résistance, et pendant mon
+ministère de l'intérieur il m'avait prêté son constant appui. M. Casimir
+Périer trouva également en lui un allié aussi sûr qu'efficace, et
+j'entrai alors avec lui en habituelle relation. C'était un esprit
+singulièrement juste, sagace, prompt, fécond, varié, plein de verve
+et d'agrément quand il n'avait qu'à causer, d'invention hardie et de
+savoir-faire quand il fallait agir, et en même temps un caractère
+éminemment sociable, facile quoique dominateur, exempt de toute
+jalousie, toujours prêt à accueillir et à servir, sans aucune
+susceptibilité d'amour-propre, les hommes engagés avec lui dans la même
+cause et pour qui il se prenait d'amitié. Il aimait, pour son propre
+compte, la vie politique, mais plutôt en épicurien qu'en ambitieux,
+voulant l'influence libre, non le pouvoir responsable, et décidé à ne
+jamais compromettre, pour aucune satisfaction extérieure, l'importance
+que son journal lui assurait. Il avait tenté une fois, mais sans succès,
+dans la Chambre des députés, de prendre place parmi les orateurs: «Avant
+de monter à la tribune,» me dit-il en me racontant son échec, «j'avais
+une foule d'excellentes choses à dire, et pas la moindre peur de ceux à
+qui j'allais les dire; quand j'ai été là, ma gorge «s'est serrée, ma vue
+s'est troublée; je n'ai à peu près rien dit de ce que j'avais pensé, et
+je suis revenu à mon banc, bien résolu à ne jamais recommencer.» Après
+la Révolution de Juillet, vers la fin de septembre 1830, il accepta la
+mission de ministre du Roi en Hollande; mais bientôt las des petits
+devoirs de son rang et surtout de son éloignement de Paris, il renonça
+à la diplomatie comme à la tribune, et vint reprendre sa place à la
+Chambre des députés et dans le cabinet d'où il dirigeait son journal.
+C'était-là que le soir, et souvent très avant dans la nuit, il recevait
+ses amis, et que, tout en parcourant l'épreuve de la feuille qui
+devait paraître le lendemain, il causait avec eux de toutes choses,
+questionnant, avertissant, conseillant, critiquant, conjecturant,
+toujours l'esprit dégagé et sans humeur, et sincèrement zélé pour le
+succès de la politique que soutenait le _Journal des Débats_. Nous
+venions quelquefois, M. Casimir Périer, le comte de Saint-Cricq, l'un
+de ses amis particuliers, et moi, faire avec lui une partie de whist;
+c'était le moment des conversations intimes sur l'état des affaires,
+les questions de conduite, les perspectives de l'avenir; et nous nous
+retirions, M. Périer content de se sentir bien soutenu dans la presse
+comme à la tribune, M. Bertin de Veaux satisfait de l'importance de son
+journal et de la sienne propre, M. de Saint-Cricq charmé d'avoir passé
+familièrement sa soirée avec le président du Conseil, et moi l'esprit
+préoccupé des débats du lendemain, mais sans impatience de reprendre ma
+part dans le pouvoir comme je l'avais dans la lutte, et toujours pressé
+de rentrer chez moi pour y retrouver un bonheur que je me flattais de
+garder, quelles que fussent les vicissitudes et les épreuves de ma vie
+publique. Confiance imprévoyante: le bonheur de l'homme est encore plus
+fragile que le sort des États.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XIII
+
+ M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX.
+
+Caractère général de la politique extérieure de la France, de 1792
+à 1814;--de 1814 à 1830.--Le congrès de Vienne.--La
+Sainte-Alliance.--Caractère général de la politique extérieure du
+gouvernement de 1830;--de la politique extérieure de l'opposition après
+1830.--De l'alliance anglaise.--Question belge.--Le roi Louis-Philippe,
+le roi Léopold et M. de Talleyrand dans la question belge.--Rapports de
+M. Casimir Périer et de M. de Talleyrand.--Question polonaise.--Vitalité
+de la Pologne.--On n'a jamais tenté sérieusement de la rétablir.--Ce
+qu'auraient pu faire les Polonais en 1830.--Le général Chlopieki et sa
+lettre à l'empereur Nicolas.--Que le gouvernement du roi Louis-Philippe
+n'a jamais donné de fausses espérances aux Polonais.--Comment et par qui
+ils ont été induits en illusion.--Question italienne.--Le Piémont et
+Naples, de 1830 à 1832.--Insurrection dans les petits États italiens
+gouvernés par des princes de la maison d'Autriche et dans les États
+romains.--Première occupation des Légations par les Autrichiens.--Ils
+les évacuent.--Le prince de Metternich et M. Casimir Périer sur les
+affaires d'Italie.--Le comte de Sainte-Aulaire, ambassadeur de France
+à Rome.--Démarche des grandes puissances auprès du pape pour
+lui conseiller des réformes.--Édits du pape.--Nouvelle
+insurrection.--Seconde occupation des Autrichiens.--Expédition
+d'Ancône.--L'amiral Roussin devant Lisbonne.--Grande situation de
+M. Casimir Périer en Europe.--Pourtant son succès est incomplet et
+précaire.--Son propre sentiment à ce sujet.--Explosion du choléra à
+Paris.--Mon sentiment sur la conduite du gouvernement et du peuple de
+Paris pendant le choléra.--Visite du duc d'Orléans et de M. Casimir
+Périer à l'Hôtel-Dieu.--Mort de M. Cuvier.--Maladie, mort et obsèques de
+M. Casimir Périer.
+
+(13 mars 1831--16 mai 1832.)
+
+
+Tous les moralistes, prédicateurs religieux ou observateurs philosophes,
+s'accordent à dire que rien n'est plus difficile à l'homme que de sortir
+de la mauvaise voie quand il y a longtemps marché. Et les moralistes
+chrétiens, qui sont les plus profonds de tous, affirment que la volonté
+humaine ne suffit pas seule à une telle oeuvre, et qu'un secours
+surhumain, l'action de Dieu sur l'âme, est nécessaire pour que le
+repentir, devenu efficace, amène dans l'homme la régénération.
+
+Les politiques, chrétiens ou non, pourraient tenir sur les nations le
+même langage. Il leur est bien plus difficile de se réformer qu'elles ne
+le pensent. Quand elles ont vécu longtemps sous l'empire d'une passion,
+quand elles ont tenu longtemps, par leur propre impulsion ou par celle
+de leurs chefs, une certaine conduite, il faut bien du temps et de bien
+grands efforts pour que l'intérêt même et la nécessité surmontent la
+routine, et les décident à entrer franchement et de bonne grâce dans de
+nouvelles voies.
+
+C'est peut-être en matière de politique extérieure, et quand il s'agit
+d'introduire dans les rapports des peuples la justice et le bon sens,
+que l'oeuvre de la réforme est le plus laborieuse et lente: «Telle est,
+dit Adam Smith, l'insolence naturelle du coeur de l'homme que, pour
+atteindre au but de ses désirs, il ne consent à employer les bons moyens
+qu'après avoir épuisé les mauvais.» Plus naturellement encore que
+l'individu isolé, les peuples débutent, dans leurs relations au dehors,
+par l'insolence et la violence. Que la puissance, le progrès, la
+grandeur, la gloire soient leur passion, je n'ai garde de m'en étonner
+ni de m'en plaindre; s'ils ne ressentaient pas cette passion, c'est
+qu'ils seraient tombés ou bien près de tomber dans le pire des égoïsmes,
+celui de l'apathie. Comme les individus, les nations sont faites pour
+vivre entre elles en société, et la société, c'est le mouvement,
+l'émulation, le développement, tantôt par le concert, tantôt par la
+lutte des idées, des intérêts et des forces. Ainsi s'est fondée, ainsi a
+vécu depuis dix-neuf siècles la Chrétienté, le plus vaste et le plus bel
+exemple de la société entre des peuples et des États divers. Mais quand
+je dis que cet exemple est beau, je me contente à bon marché, et je ne
+pense qu'au fait général de la grande société chrétienne sans considérer
+la conduite qu'y ont tenue entre eux les gouvernements et les peuples.
+Quoique moralement supérieure à celle de toutes les autres sociétés de
+l'histoire, la politique des États chrétiens les uns envers les autres
+n'en a pas moins été jusqu'ici voisine de la barbarie. Barbarie des
+spectateurs comme des acteurs, des gouvernés comme des gouvernants.
+C'est surtout au delà de leurs frontières qu'à travers l'éclat des
+guerres et l'habileté des négociations se sont déployées les passions
+grossières et ignorantes des princes et des peuples. L'imperfection des
+gouvernements a toujours été grande, mais bien plus grande dans les
+affaires du dehors que dans celles du dedans. La politique extérieure a
+été le théâtre favori de la violence brutale ou habile, de la fraude
+et de la badauderie, de l'égoïsme imprévoyant et de la crédulité
+emphatique. Dans aucune autre de leurs fonctions, les gouvernements
+n'ont été si indifférents au bien ou au mal, si légers ou si pervers, ou
+si chimériques; sur aucun autre sujet, les peuples ne se sont montrés si
+ignorants de leurs droits et de leurs intérêts véritables, si prompts à
+n'être que des instruments et des dupes.
+
+La Révolution française s'était promis et avait promis au monde la
+réforme de ce mal comme de tous les autres. Quand elle disait: «Plus
+de guerres, plus de conquêtes,» quand elle posait en principe que la
+justice et la morale devaient régler les rapports des États entre eux
+comme comme ceux des citoyens dans chaque État, elle était sincère et
+croyait vraiment marcher au but qu'elle proclamait. C'était sa destinée
+de faire éclater à la fois les plus nobles ambitions et les plus
+mauvaises passions de l'humanité, et d'expier son orgueil dans les
+démentis et les mécomptes. Elle a suscité la plus violente et la plus
+inique politique extérieure que le monde eût encore connue, la politique
+de propagande armée et de conquête indéfinie, le bouleversement par
+la guerre de toutes les sociétés européennes, pour en faire sortir,
+aujourd'hui la république partout, demain la monarchie universelle.
+C'est dans cette ornière que de 1792 à 1814, au mépris du bon sens comme
+du droit, la politique extérieure de la France a marché.
+
+Comment et par qui commença la lutte? De qui vint la provocation?
+Quels furent, au premier moment, les torts mutuels de la France et de
+l'Europe? Quelles nécessités, réelles ou imaginaires, justifient ou
+du moins expliquent, de l'une et de l'autre part, l'agression et la
+résistance? Je ne regarde pas à ces questions; je me borne à marquer le
+fait dominant, le caractère essentiel des relations de la France avec
+l'Europe, de 1792 à 1814: ce fut la guerre, la guerre de révolution
+et de conquête, l'atteinte incessante à la vie des gouvernements et à
+l'indépendance des nations.
+
+En 1814, la France et l'Europe sortirent de cette détestable voie;
+d'autres maximes prévalurent dans la politique extérieure des États.
+Il ne fut plus question ni d'une domination unique en Europe, ni de
+la propagande des idées ou des institutions par les armes. Des États
+très-diversement constitués et gouvernés, des monarchies absolues,
+des monarchies constitutionnelles, de petites républiques prirent ou
+reprirent tranquillement leur place dans la société européenne. La
+guerre cessa d'être le régime habituel des gouvernements et des peuples.
+On ne vit plus les territoires et les nations changer tous les deux
+ou trois ans de nom et de maître. Avec la paix et le respect des
+traditions, le droit reprit dans la politique extérieure de l'Europe
+quelque empire.
+
+On a beaucoup attaqué les deux puissances qui, de 1814 à 1830, ont le
+plus influé sur cette politique, le congrès de Vienne d'abord, puis la
+Sainte-Alliance; on a violemment critiqué l'organisation que le congrès
+de Vienne donna à l'Europe, et l'empire que la Sainte-Alliance y
+prétendit exercer. Je n'examine et ne conteste point ces critiques: il
+est vrai, le congrès de Vienne a plus d'une fois disposé arbitrairement
+des territoires et de leurs habitants sans grand égard pour leurs
+droits, leurs intérêts et leurs voeux; l'égoïsme des grandes puissances
+naguère victorieuses a tenu dans ses délibérations plus de place qu'une
+vue haute et libre des besoins de l'ordre européen; ses combinaisons
+géographiques et diplomatiques n'ont pas toujours été justes ni
+heureuses. La Sainte-Alliance avait grand effroi du progrès de la vie et
+de la liberté politique en Europe; elle a fait grand abus, surtout grand
+étalage, du droit d'intervention dans les États étrangers, posant en
+principe général et permanent ce qui ne peut être qu'une exception
+momentanée, un accident justifié par quelque grand, direct et clair
+intérêt. Je ne me fais l'apologiste ni de la Sainte-Alliance, ni du
+congrès de Vienne; mais je relève deux faits méconnus ou passés sous
+silence par leurs ennemis. Tous les reproches qu'on leur adresse,
+les gouvernements qui, dans les époques précédentes, de 1792 à 1814,
+dominaient en Europe, les avaient encore plus mérités. Bien plus
+violemment et plus continûment que le congrès de Vienne, la Convention
+et l'empereur Napoléon Ier avaient disposé du sort et du partage des
+États, terres et âmes. Ils étaient bien plus violemment intervenus dans
+les affaires des peuples étrangers, tantôt détrônant leurs rois, tantôt
+leur en imposant de nouveaux, et changeant leurs lois ou leurs alliances
+aussi bien que leur sort politique. L'empereur Napoléon Ier n'avait-il
+pas porté son droit d'intervention jusqu'à vouloir régler la législation
+commerciale de tout le continent européen, et trouver, dans les entraves
+imposées à la nourriture ou au vêtement de toutes les familles chez tous
+les peuples, des armes pour sa lutte contre l'Angleterre? Je sais tout
+ce qui se peut dire pour défendre, pour expliquer du moins les erreurs
+et les violences de cette orageuse époque; je sais aussi les services
+qu'à travers ce qu'elle lui a coûté elle a rendus à la France, et le
+bien qui est resté de ses oeuvres, même après ses revers. Mais les faits
+que je viens de mettre en lumière n'en sont pas moins certains; le bon
+sens comme la justice veulent qu'on applique à toutes les époques ou la
+même indulgence, ou la même sévérité; et à tout prendre, il y avait en
+Europe, après le travail du congrès de Vienne et sous la domination de
+la Sainte-Alliance, plus de liberté et de respect du droit que sous le
+régime de la Convention ou de l'empereur Napoléon Ier.
+
+En 1830, après la Révolution de juillet, le mouvement qui éclata, en
+fait de politique extérieure, n'était qu'un retour routinier vers les
+pratiques de l'époque révolutionnaire et impériale, une rechute dans la
+guerre de propagande et de conquête; rechute d'autant plus inopportune
+et périlleuse qu'elle était dénuée de tout grand et spécieux motif. La
+France venait de faire, envers l'étranger, acte de la plus complète et
+de la plus fière indépendance; et cet acte, loin de lui attirer aucune
+agression, aucune menace, était reconnu et accepté de toutes les
+puissances européennes avec un empressement qui marquait, sinon leur bon
+vouloir, du moins leur prudence et leur désir d'éviter avec nous tout
+grand conflit. Jamais politique ne fut moins originale, plus empruntée à
+d'anciennes impressions, plus dépourvue de l'intelligence des temps que
+celle où M. Mauguin, le général Lamarque et leurs amis s'efforcèrent
+alors d'entraîner le pays et son gouvernement nouveau. Rien, ni dans sa
+situation, ni dans ses relations avec l'Europe, n'appelait la France
+dans une telle voie, et la plupart de ceux qui l'y poussaient n'étaient
+poussés eux-mêmes que par des réminiscences de vieillard ou des alarmes
+d'enfant.
+
+Une seule idée, un seul sentiment, au milieu des déclamations de
+cette époque, avaient quelque ombre de grandeur: c'était le voeu
+qu'indépendamment de tout intérêt direct et actuel, pour remplir une
+mission de civilisation et de liberté, la France se fît partout en
+Europe le redresseur des torts, le protecteur des faibles, le patron des
+bonnes causes impuissantes à triompher par elles-mêmes. Je ne suis pas
+de ceux qui sourient dédaigneusement à cette prétention et la traitent
+de pure folie. Tel est maintenant dans le monde l'état des esprits, tels
+sont, en dehors des circonscriptions territoriales, les liens intimes,
+les rapports rapides et continus des peuples, qu'il y a, dans ce désir
+d'une action lointaine exercée pour les droits et les intérêts des
+portions diverses de la grande société humaine, une certaine mesure de
+vérité et de puissance qui exige qu'on en tienne sérieusement compte.
+Les grands politiques du XVIe siècle comprirent le rôle des sentiments
+religieux, et leur firent une large part de respect et d'empire; de
+nos jours, les sentiments sympathiques et libéraux des peuples les uns
+envers les autres ont droit, de la part d'une politique éclairée, à la
+même attention et aux mêmes ménagements.
+
+Mais les avocats de cet apostolat général de la France au service de
+l'humanité oublient un grand devoir et un grand fait dont une politique
+sensée et morale doit constamment se préoccuper. Le devoir, c'est que
+les premiers devoirs d'un gouvernement sont envers sa propre nation,
+et qu'il lui doit le bon état intérieur, la justice, la prospérité, le
+respect de ses droits, de ses voeux et de son sang, avant de rien devoir
+aux peuples étrangers. Le fait, c'est que l'intervention, par les armes,
+dans les affaires d'une nation étrangère n'y tourne presque jamais au
+profit de la justice et de la liberté. Tantôt cette intervention donne à
+un parti une domination factice et passagère, faisant au sein d'un même
+peuple des vainqueurs et des vaincus par l'étranger; tantôt elle ranime
+les susceptibilités nationales, les élève au-dessus des querelles
+intérieures, et rallie contre l'étranger les vainqueurs et les vaincus
+qu'il a faits. Et en définitive, la puissance intervenante se
+trouve presque toujours obligée ou de se retirer impuissante devant
+l'obstination du mal auquel elle voulait mettre un terme, ou d'opprimer
+elle-même le peuple qu'elle était venue secourir.
+
+C'est que l'indépendance nationale est, chez les peuples, un sentiment
+si naturel, si puissant, si vivace, qu'il faut se garder avec grand soin
+de le blesser, même quand les apparences du moment semblent inviter
+l'intervention étrangère et lui promettre un facile succès. M. Dupin a
+exprimé ce sentiment d'une façon excessive quand il a dit: «Chacun chez
+soi, chacun pour soi;» les nations ne sauraient être à ce point isolées
+et indifférentes les unes aux autres; mais malgré la brutalité de
+l'expression, il y a, dans l'idée même, un grand fond de vérité. Quand
+un peuple a vécu à travers les siècles, il devient une personne dont
+l'égoïsme historique est légitime et respectable; c'est une famille à
+qui il faut laisser faire elle-même, et comme elle l'entend, ses propres
+affaires; c'est une maison où nul étranger n'a le droit d'entrer de
+force, même pour y porter la justice ou la liberté.
+
+La force et la guerre, d'ailleurs, sont de mauvais moyens pour rétablir
+ou propager la justice et la liberté. C'est par les influences morales
+et avec le concours du temps que de tels progrès s'accomplissent
+réellement et sûrement. L'aspect et l'exemple d'un pays bien gouverné
+sont plus puissants que les armées pour répandre les idées et les désirs
+de bon gouvernement. Ce sont des germes qu'il faut semer et confier au
+vent, laissant au sol où ils iront tomber et à ses propriétaires le soin
+de les faire croître et de les cultiver comme il leur conviendra.
+
+La Révolution française et l'empereur Napoléon Ier ont jeté un certain
+nombre d'esprits, et quelques-uns des plus distingués, dans une
+excitation fiévreuse qui devient une véritable maladie morale, j'allais
+dire mentale. Il leur faut des événements immenses, soudains, étranges;
+ils sont incessamment occupés à défaire et à refaire des gouvernements,
+des nations, des religions, la société, l'Europe, le monde. Peu leur
+importe à quel prix; la grandeur de leur dessein les enivre et les rend
+indifférents aux moyens d'action, aveugles aux chances de succès. A les
+entendre, on dirait qu'ils disposent des éléments et des siècles; et
+selon qu'à l'aspect de leur ardent travail on serait saisi d'effroi ou
+d'espérance, on pourrait se croire aux derniers jours du monde ou aux
+premiers jours de la création.
+
+Je l'ai dit ailleurs et je tiens à le redire ici: au milieu de cette
+recrudescence révolutionnaire et de ces effervescences chimériques, ce
+sera la gloire du roi Louis-Philippe d'avoir compris et pratiqué une
+politique sensée, mesurée, patiente, régulière, pacifique. On en
+attribue souvent tout le mérite à sa prudence et à un habile calcul
+d'intérêt personnel. On se trompe: quand on a fait la part, même large,
+de l'intérêt et de la prudence, on n'a pas tout expliqué ni tout dit.
+L'idée de la paix, dans sa moralité et sa grandeur, avait pénétré
+très avant dans l'esprit et dans le coeur du roi Louis-Philippe; les
+iniquités et les souffrances que la guerre inflige aux hommes, souvent
+par des motifs si légers ou pour des combinaisons si vaines, révoltaient
+son humanité et son bon sens. Parmi les grandes espérances sociales, je
+ne veux pas dire les belles chimères, dont son époque et son éducation
+avaient bercé sa jeunesse, celle de la paix l'avait frappé plus que
+toute autre, et demeurait puissante sur son âme. C'était, à ses yeux,
+la vraie conquête de la civilisation, un devoir d'homme et de roi; il
+mettait à remplir ce devoir son plaisir et son honneur, plus encore
+qu'il n'y voyait sa sûreté.
+
+Pour être modéré et prudent, il ne s'enfermait pas d'ailleurs dans une
+sphère étroite et oisive. En même temps qu'il maintenait pour la France
+la paix et refusait pour sa famille des trônes, il portait son action
+hors de nos frontières et soutenait là aussi les intérêts légitimes de
+la politique française. A côté du principe du respect des traités, il en
+posait et pratiquait un autre, le respect de l'indépendance des États
+limitrophes de la France et qui forment comme sa ceinture, la Belgique,
+la Suisse, le Piémont, l'Espagne. M. Molé déclarait au baron de Werther
+que, si des soldats prussiens entraient en Belgique, les soldats
+français y entreraient en même temps. M. de Rumigny portait en Suisse,
+et M. de Barante à Turin, des paroles analogues. La Belgique prenait en
+effet, péniblement mais sans obstacle étranger, sa place parmi les États
+européens. La Suisse accomplissait librement, dans ses constitutions
+intérieures, les réformes qu'à tort ou à raison elle jugeait
+nécessaires. Le Piémont, bien éloigné alors des innovations politiques,
+se serrait contre l'Autriche, mais sans tomber sous sa dépendance, et en
+ménageant avec soin la France dont il redoutait l'hostilité et pouvait
+un jour désirer l'appui. L'époque se laissait déjà pressentir où
+l'Espagne aurait besoin que la France reconnût et soutînt son nouveau
+régime politique. Partout autour de notre territoire le gouvernement
+du roi Louis-Philippe exerçait son action, écartant toute intervention
+étrangère, protecteur sans ambition, mais efficace, de l'indépendance de
+ses voisins et de l'influence comme de la sûreté de la France dans son
+orbite naturelle: «Il faut, disait-il souvent, peser les intérêts et
+mesurer les distances; loin de nous, rien ne nous oblige à engager la
+France; nous pouvons agir ou ne pas agir, selon la prudence et l'intérêt
+français; autour de nous, à nos portes, nous sommes engagés d'avance;
+nous ne pouvons souffrir que les affaires de nos voisins soient réglées
+par d'autres que par eux-mêmes et sans nous.»
+
+A cette politique honnête et judicieuse, mais laborieuse et difficile,
+il fallait en Europe un point d'appui. Elle y rencontrait, même chez
+les puissances qui l'approuvaient hautement, des dissidences et des
+méfiances toujours près de devenir des dangers. Elle avait besoin
+d'avoir aussi des adhésions sincères et actives. Elle les trouva en
+Angleterre. Non au prix d'aucune concession à tel ou tel intérêt
+anglais, ni en vertu d'aucun engagement spécial et formel, mais par
+le plus naturel et le plus efficace des liens, par la conformité des
+politiques. Pour assurer la paix et le tranquille développement de ses
+libertés, la France acceptait, tel qu'il existait, l'ordre européen.
+Pour garder l'ordre européen et la paix, l'Angleterre acceptait
+non-seulement le nouveau régime français, mais ses principales
+conséquences en Europe, la chute du royaume des Pays-Bas, l'indépendance
+de la Belgique, la dislocation prochaine de la coalition européenne
+jusque-là en garde contre la France. Les deux gouvernements prenaient
+l'un et l'autre le même intérêt général et supérieur pour règle de leur
+conduite. Ils avaient l'un et l'autre le régime constitutionnel pour
+drapeau. Malgré l'ancienne rivalité et les luttes récentes des deux
+pays, l'entente leur était facile et presque commandée par leur nouvelle
+situation. Le cabinet tory, le duc de Wellington et lord Aberdeen, en
+reconnaissant promptement le roi Louis-Philippe, avaient ouvert cette
+voie et auraient sans doute continué de la suivre. Le cabinet whig, lord
+Grey et lord Palmerston, y marchèrent avec empressement et de bonne
+grâce. L'Angleterre, animée pour la France d'une vive sympathie, y
+poussait ses ministres; la France, bien qu'un peu surprise, y suivait
+son Roi.
+
+Ainsi se forma en 1830 et telle était, en se formant, l'alliance
+anglaise. Mot impropre et qui exprime mal la relation des deux
+gouvernements: plus tard, ils s'allièrent en effet dans certains moments
+et pour des questions spéciales, en 1832 pour les affaires de Belgique,
+en 1834 pour celles de Portugal; mais ils n'avaient point d'alliance
+générale et permanente; ils n'étaient liés l'un à l'autre par aucun
+engagement; ils agissaient le plus souvent de concert, mais en pleine
+liberté et par ce seul motif qu'ils étaient du même avis. Et il faut
+que, de nos jours, cette politique soit, pour la France, bien naturelle
+et bien conforme à l'intérêt national, car elle a survécu à toutes
+les révolutions et surmonté les plus divers obstacles; elle a été la
+politique de la République éphémère de 1848; elle est encore aujourd'hui
+celle du nouvel Empire. Comme le gouvernement du roi Louis-Philippe, ces
+deux gouvernements ont voulu la paix et accepté l'ordre européen; et
+comme lui, c'est dans la bonne entente avec l'Angleterre qu'ils ont
+cherché le gage de la paix et un point d'appui pour agir efficacement
+dans les questions européennes.
+
+Avant que M. Casimir Périer arrivât au pouvoir, du mois d'août 1830 au
+mois de mars 1831, tous ces principes de la politique extérieure du
+régime nouveau avaient été pressentis et mis en pratique. Ils avaient
+dicté ses résolutions et ses actes décisifs. Dans l'intérieur du
+gouvernement, le roi Louis-Philippe employait toute son influence et sa
+persévérante adresse à les faire accepter et suivre par ses plus divers
+conseillers. Dans les Chambres, ils avaient été défendus contre les
+déclamations révolutionnaires ou belliqueuses de M. Mauguin et du
+général Lamarque, et contre les intempérances libérales de M. de
+La Fayette. Pourtant ils étaient encore un peu confus, obscurs et
+flottants. Ils n'avaient été que superficiellement discutés. Le public
+n'en démêlait pas nettement toutes les conditions ni toutes les
+conséquences. Surtout ils n'avaient pas encore subi l'épreuve des
+grandes explosions et des grandes luttes européennes. Ce fut sous le
+ministère de M. Casimir Périer, en 1831 et 1832, que la politique de la
+paix fut vraiment mise en face de la guerre et contrainte d'en surmonter
+toutes les tentations; ce fut alors que la question belge, la question
+polonaise et la question italienne, arrivées à leur crise, amenèrent les
+principes qui dirigeaient au dehors la conduite du gouvernement de 1830
+à apparaître dans tout leur jour et à déployer toute leur vertu.
+
+Dans la question belge, M. Casimir Périer avait une bonne fortune rare;
+il était en complet accord avec les trois hommes qui devaient y exercer
+le plus d'influence, le roi Louis-Philippe à Paris, le roi Léopold à
+Bruxelles, et M. de Talleyrand à Londres. Et ces trois hommes, par le
+tour de leur caractère et de leur esprit, convenaient parfaitement à la
+politique que M. Casimir Périer s'était chargé de faire triompher. C'est
+la disposition de notre temps, même parmi les gens d'esprit, de faire
+peu de cas de l'action des personnes, et de ne voir dans les grands
+événements que l'effet de causes générales qui en règlent le cours sans
+que les individus dont le nom s'y mêle y soient rien de plus que des
+nageurs emportés par le torrent, soit qu'ils s'y livrent, soit qu'ils
+essayent de lui résister. On dirait que nous assistons à un drame
+tout composé d'avance, et que nous mettons notre vanité à en traiter
+dédaigneusement les acteurs, comme s'ils ne faisaient que réciter leur
+rôle. Une expérience intelligente dément cette fausse appréciation
+des forces qui président aux destinées des peuples; l'influence des
+individus, de leur pensée propre et de leur libre volonté, y est
+infiniment plus grande que ne le suppose aujourd'hui l'impertinence
+philosophique de quelques-uns de leurs critiques. L'histoire n'est point
+un drame arrêté dès qu'il commence, et les personnages qui y paraissent
+font eux-mêmes en grande partie le rôle qu'ils jouent et le dénoûment
+vers lequel ils marchent.
+
+Je me trouvais au Palais-Royal le 17 février 1831, au moment où les
+députés du Congrès belge vinrent présenter au roi Louis-Philippe la
+délibération de cette assemblée qui avait élu son fils, le duc de
+Nemours, roi des Belges. J'ai assisté à l'audience que leur donna et
+à la réponse que leur fit le Roi[15]. Je ne dirai pas toutes les
+hésitations, car il n'avait pas hésité, mais toutes les velléités,
+tous les sentiments qui avaient agité, à ce sujet, l'esprit du Roi, se
+révélaient dans cette réponse: l'amour-propre satisfait du souverain
+à qui le voeu d'un peuple déférait une nouvelle couronne; le regret
+étouffé du père qui la refusait pour son fils; le judicieux instinct des
+vrais intérêts de la France, soutenu par le secret plaisir de comparer
+son refus aux efforts de ses plus illustres devanciers, de Louis XIV et
+de Napoléon, pour conquérir les provinces qui venaient d'elles-mêmes
+s'offrir à lui; une bienveillance expansive envers la Belgique à qui il
+promettait de garantir son indépendance après avoir refusé son trône.
+Et au-dessus de ces pensées diverses, de ces agitations intérieures,
+la sincère et profonde conviction que le devoir comme la prudence, le
+patriotisme comme l'affection paternelle, lui prescrivaient la conduite
+qu'il tenait et déclarait solennellement. Plus encore peut-être que sa
+démarche même, ce langage du Roi, tout empreint de ses idées et de ses
+sentiments personnels, caractérisait fortement dès lors sa politique,
+et devait faire pressentir à ses ministres comme aux députés belges,
+à l'Europe comme à la France, la persévérance qu'il mettrait à la
+pratiquer.
+
+[Note 15: _Pièces historiques_, n° VIII.]
+
+Le prince que ce refus fit monter sur le trône de Belgique, le roi
+Léopold, était merveilleusement propre à la difficile situation qu'il
+acceptait. Consentant plutôt qu'empressé à devenir roi, et portant dans
+l'ambition même une modération patiente qui semblait aller jusqu'à
+l'indifférence, observateur sagace des dispositions des peuples, et
+connaissant parfaitement l'Europe, ses souverains, leurs conseillers, le
+caractère des hommes et les relations des États, il excellait dans
+l'art de ménager les intérêts divers ou contraires, et savait attendre
+l'occasion du succès aussi bien que la saisir. A peine roi, et pendant
+qu'on discutait encore les limites de son royaume, il en affermit
+sur-le-champ les fondements. Allemand par l'origine et Anglais par
+l'adoption, il se fit Français par l'alliance en épousant la princesse
+Louise, fille aînée du roi Louis-Philippe: il se trouva ainsi; dès ses
+premiers pas, en bons rapports naturels et légitimes avec tous ses
+puissants voisins, et armé de motifs sérieux ou spécieux, tantôt pour
+se refuser, tantôt pour accéder à ce que, chacun dans son intérêt, ils
+pouvaient lui demander. Des esprits superficiels affectent de mépriser
+ces liens de famille entre les souverains, et de les tenir pour vains
+entre les États. Étrange marque d'ignorance! de tels liens ne sont sans
+doute ni infailliblement décisifs, ni toujours salutaires; mais toute
+l'histoire ancienne et moderne et notre propre histoire sont là pour
+démontrer leur importance et le parti qu'une politique habile en peut
+tirer.
+
+M. de Talleyrand, à Londres, soutenait de son adhésion personnelle, et
+avec un sincère désir de réussir, la politique qu'il avait été chargé
+d'y porter. Elle convenait à sa situation et à ses goûts, car c'était
+une politique à la fois française et européenne. Quelque adonné qu'il
+fût à son ambition et à sa fortune, M. de Talleyrand n'a jamais été
+indifférent aux intérêts de la France, de sa sûreté et de sa grandeur.
+Il y avait en lui du patriotisme à côté de l'égoïsme, et il cherchait
+volontiers, dans le succès de la politique nationale, son propre succès.
+C'était avec plaisir et zèle qu'il travaillait à défaire, dans la
+Conférence de Londres, ce royaume des Pays-Bas qu'en 1814 la coalition
+européenne avait fait contre la France. Et il avait en même temps la
+satisfaction de servir, dans ce travail, l'ordre européen, et de s'y
+livrer, avec le concours, contraint et triste, mais sérieusement
+résigné, des mêmes puissances qui, à Vienne, en 1815, avaient consacré
+cette organisation de l'Europe à laquelle il fallait faire brèche.
+Les diplomates de profession forment, dans la société européenne, une
+société à part, qui a ses maximes, ses moeurs, ses lumières, ses désirs
+propres, et qui conserve, au milieu des dissentiments ou même des
+conflits des États qu'elle représente, une tranquille et permanente
+unité. Les intérêts des nations sont là en présence, mais non leurs
+préjugés ou leurs passions du moment; et il peut arriver que l'intérêt
+général de la grande société européenne soit, dans ce petit monde
+diplomatique, assez clairement reconnu et assez fortement senti pour
+triompher de toutes les dissidences, et faire sincèrement poursuivre le
+succès d'une même politique par des hommes qui ont longtemps soutenu des
+politiques très-diverses, mais ne se sont jamais brouillés entre eux, et
+ont presque toujours vécu ensemble, dans la même atmosphère et au même
+niveau de l'horizon.
+
+Telle était, en 1830 et 1831, la Conférence de Londres, et M. de
+Talleyrand y avait pris sa place avec une grande liberté d'allure et de
+langage, pour son propre compte presque autant que pour celui de son
+souverain, comme on entre chez soi et dans sa société habituelle. Il
+ne fallait rien moins qu'une telle disposition des esprits et cette
+intimité froide, mais réelle, de la diplomatie européenne, pour résoudre
+pacifiquement la question belge et dissiper les nuages qui, des points
+les plus divers, venaient à chaque instant l'obscurcir et menacer d'y
+jeter la guerre. C'étaient tantôt les émeutes de Paris et les accès
+belliqueux de l'opposition dans nos Chambres, tantôt les prétentions et
+les bravades inconsidérées des Belges, tantôt l'obstination intraitable
+du roi de Hollande, qui portaient au sein de la Conférence,
+non-seulement l'inquiétude, mais le doute et l'hésitation dans son
+oeuvre. Un de mes amis, et des plus judicieux, attaché à notre ambassade
+à Londres, m'écrivait: «Nous sommes ici personnellement bien placés, et
+nous continuerons à l'être bien aussi officiellement si le bon ordre se
+maintient en France. On est très-bien disposé pour le Roi et pour son
+gouvernement; mais il n'y a pas moyen d'effacer de leur esprit que la
+propagande révolutionnaire qui les menace tous est permanente chez nous,
+et qu'elle n'y est pas suffisamment réprimée... Nous faisons tout ce qui
+est au pouvoir du zèle et de l'expérience pour simplifier la question
+extérieure; en général elle est peu connue et peu comprise en France;
+nos journaux parlent en ignorants du possible et de l'impossible, et
+les confondent trop souvent. Ils n'ont bien apprécié, à propos de la
+Belgique, ni les difficultés, ni les avantages d'abord de l'armistice,
+puis de l'indépendance; nous verrons bientôt ce qu'ils diront de la
+neutralité si péniblement obtenue et si combattue par la Prusse. Les
+hommes d'État d'ici, à quelque parti qu'ils appartiennent, la regardent
+comme ce qui doit le plus satisfaire la France raisonnable; cette
+neutralité abat treize forteresses qui nous étaient opposées, rend la
+guerre plus difficile à nous faire, et nous ôte, à nous, un prétexte de
+la déclarer. Nos fiers-à-bras des boulevards en auront de l'humeur, mais
+les bons esprits en seront contents. Ces derniers sont malheureusement
+en trop petit nombre. Aussi, quand on fait de la politique, ne faut-il
+travailler que pour l'histoire.»
+
+Je ne sais si M. de Talleyrand ne pensait qu'à l'histoire en traitant,
+à Londres, la question belge; mais il y déploya une judicieuse et ferme
+habileté. C'était, je l'ai déjà dit, sa disposition naturelle de démêler
+nettement, dans les affaires dont il était chargé, le but essentiel à
+poursuivre, et de s'y attacher exclusivement, dédaignant et sacrifiant
+toutes les questions, même graves, qui pouvaient l'affaiblir dans la
+position à laquelle il tenait, ou le détourner du point qu'il voulait
+atteindre. De 1830 à 1832, il fit à Londres largement usage de cette
+méthode: représentant d'un pays et d'un gouvernement sur qui pesaient,
+à cette époque, une foule de grandes questions, il ne vit dans les
+affaires de France que la question belge, et dans la question belge
+qu'un seul intérêt, l'indépendance et la neutralité de la Belgique. Il
+faisait bon marché des autres problèmes et événements du temps, Pologne,
+Italie, Espagne, Suisse; tantôt gardant, à leur sujet, le silence;
+tantôt disant librement ce qu'il en pensait, et, en tout cas,
+n'engageant, avec les autres diplomates ses collègues, point de
+controverse inutile. Au fond et dans l'intérêt français, il avait raison
+d'agir ainsi; la Belgique était, en ce moment, à la fois la grande et la
+bonne affaire de la France, le point sur lequel elle pouvait arriver à
+un résultat certain, prochain, pas trop chèrement acheté, et important
+pour sa force comme pour sa sécurité en Europe. En concentrant sur la
+question belge tous ses efforts, M. de Talleyrand jugeait bien de l'état
+général des affaires et servait bien son pays.
+
+En rétablissant l'ordre et en relevant le pouvoir à l'intérieur, M.
+Casimir Périer faisait de la politique extérieure, et la plus efficace
+qui se pût faire. Il était d'ailleurs, et sur l'importance de l'alliance
+anglaise, et sur la question belge en particulier comme sur les affaires
+générales de l'Europe, non-seulement en accord, mais en confiance avec
+M. de Talleyrand, et ils avaient soin l'un et l'autre d'entretenir et
+d'accroître cette confiance en s'en donnant mutuellement d'éclatantes
+marques. M. Périer, qui écrivait très-rarement, faisait beaucoup valoir,
+dans ses conversations à Paris, les services de M. de Talleyrand, et se
+servait de son fils aîné, alors secrétaire d'ambassade à Londres, quand
+il avait besoin de lui bien expliquer les exigences de la situation
+intérieure, ou de se concerter intimement avec lui. M. de Talleyrand,
+de son côté, élevait très-haut, auprès des représentants de l'Europe,
+l'énergie, l'esprit politique, tous les mérites de M. Casimir Périer, et
+ne laissait échapper aucune occasion de lui témoigner, avec son habileté
+consommée dans l'art de plaire, la haute estime qu'il lui portait.
+
+Quand l'armée française, en août 1831, entra soudainement en Belgique
+pour en chasser les Hollandais victorieux, l'émotion fut vive à Londres
+parmi les diplomates, et M. de Talleyrand eut quelque peine à calmer la
+méfiance et à contenir l'humeur. En informant M. Casimir Périer qu'il y
+avait réussi, il terminait sa lettre par ces mots: «J'espère, monsieur,
+que vous serez content de moi.» Je me rappelle le petit mouvement
+d'orgueilleux plaisir avec lequel M. Casimir Périer me montra cette
+lettre, et à d'autres aussi sans doute. Il apportait d'ailleurs, dans
+ses relations indirectes avec M. de Talleyrand, beaucoup de réserve,
+attentif à ne pas blesser le général Sébastiani, en qui il avait
+confiance et qui le secondait loyalement.
+
+A la fin d'avril 1832, après dix-huit mois de discussions dans la
+Conférence de Londres et de négociations entre les sept puissances qui y
+étaient ou représentées ou intéressées, après de patients atermoiements
+et des tentatives répétées pour amener, entre les prétentions des Belges
+et l'opiniâtreté du roi de Hollande, une conciliation volontaire,
+la question belge était enfin résolue pour l'Europe. Le cabinet de
+Bruxelles avait accepté les vingt-quatre articles adoptés le 15 octobre
+1831 par la Conférence pour régler la séparation de la Belgique et de
+la Hollande. Les cabinets de Paris et de Londres, de plus en plus unis,
+avaient ratifié pour leur compte ces articles, sans attendre l'adhésion
+finale des trois puissances du Nord. Le comte Orloff, envoyé à La Haye
+par l'empereur Nicolas pour déterminer le roi de Hollande à céder enfin,
+avait échoué dans ses efforts, et était reparti pour Pétersbourg, en
+remettant au roi Guillaume la déclaration que l'empereur son beau-frère
+laisserait désormais la Hollande supporter seule les conséquences de son
+obstination, et n'apporterait nul obstacle aux mesures que la Conférence
+de Londres pourrait employer pour la contraindre. C'était, de la part de
+l'empereur Nicolas, un éclatant sacrifice des liens de famille et de ses
+propres sentiments politiques à la paix européenne. A la suite de cette
+déclaration, l'Autriche, la Prusse et la Russie avaient, comme la France
+et l'Angleterre, et sauf quelques réserves de convenance, ratifié le
+traité des vingt-quatre articles. On ne pouvait pas encore dire que
+l'oeuvre fût accomplie, car le roi de Hollande persistait à repousser ce
+traité, et tout faisait pressentir que la force seule lui arracherait
+son consentement; mais le succès de la France était assuré; son
+gouvernement, c'est-à-dire le roi Louis-Philippe et M. Casimir Périer,
+pensant et agissant de concert, quelles que fussent leurs petites
+dissidences domestiques, avaient fait reconnaître et accepter par
+l'Europe l'indépendance et les nouvelles institutions de la Belgique
+comme les siennes propres. Et c'était sans trouble général, sans guerre,
+par le seul empire de la justice et du bon sens reconnus en commun, que
+ce profond changement dans l'ordre européen avait été accompli. Exemple
+et spectacle plus grands encore que le résultat même ainsi obtenu.
+
+C'eût été pour l'Europe un grand bonheur et un grand honneur que la
+question polonaise pût être traitée et réglée en 1831 comme le fut la
+question belge. Il y a eu et il y a encore, dans la destinée de la
+Pologne, un remarquable et particulier caractère. Les conquêtes, les
+démembrements d'États ont abondé en Europe; des provinces, des royaumes
+ont bien souvent changé de maître et de nom. Des traités sont intervenus
+après les guerres; le temps a passé sur les traités; les changements
+territoriaux et nationaux, en dépit de leur amertume première, ont été
+consacrés par la paix et le temps, et acceptés non-seulement par les
+spectateurs indifférents, mais par les populations mêmes qui les avaient
+subis. Rien de semblable n'est arrivé pour la Pologne; bientôt un siècle
+se sera écoulé depuis le premier partage de ce malheureux pays; je ne
+sais combien d'actes diplomatiques ont reconnu ses nouveaux maîtres;
+d'immenses événements ont bouleversé le sort et absorbé l'intérêt de
+l'Europe. Au milieu de tant d'iniquités et de calamités nouvelles, le
+sort de la Pologne n'a pas cessé d'être senti comme une iniquité et une
+calamité européenne. Ce fut le meurtre d'une nation, ont dit avec une
+vérité terrible ses amis. En vain on a répondu que les fautes de la
+Pologne elle-même, ses détestables institutions, ses dissensions
+aveugles, son incurable anarchie avaient amené son malheur, et que le
+suicide national avait provoqué le meurtre étranger. Les explications de
+l'histoire ne sont pas les arrêts de la justice, et les raisonnements ne
+peuvent rien contre les impressions de la conscience publique. Depuis
+plus de soixante ans, la Pologne ne figure plus parmi les nations, et
+toutes les fois que les nations européennes s'agitent, la Pologne aussi
+se remue. Est-ce un fantôme? Est-ce un peuple? Je ne sais: il se peut
+que la Pologne soit morte, mais elle n'est pas oubliée.
+
+A côté de ce fait si frappant, j'en remarque un autre qui ne l'est pas
+moins. Depuis que la conscience européenne est troublée du sort de la
+Pologne, bien des remaniements de l'Europe ont été accomplis; bien
+des maîtres puissants et divers ont disposé des peuples. Monarchie ou
+république, conquérant ou congrès, aucun d'eux n'a sérieusement tenté
+de rappeler la Pologne du tombeau, de guérir cette plaie européenne. Au
+moment où le meurtre fut commis, ni la vieille France, ni la vieille
+Angleterre, ne firent rien pour l'empêcher; la France et l'Angleterre
+nouvelles n'ont pas été plus efficaces; ni la Révolution française, ni
+l'empereur Napoléon n'ont fait entrer le rétablissement de la Pologne
+dans leurs réels et énergiques desseins. On a prononcé des paroles; on
+a entr'ouvert des perspectives; on a exploité des dévouements en
+provoquant des espérances; rien de plus. L'extrême malheur a pu seul
+puiser quelques illusions dans de tels mensonges. Tout le monde s'est
+servi de la Pologne; personne ne l'a jamais servie.
+
+C'est que, dans l'histoire si pleine des malheurs des peuples, il n'y a
+point eu d'exemple d'une telle conquête, ni d'une telle situation
+après la conquête. Ce n'est pas seulement un vaincu en présence de
+son vainqueur; il y a en Pologne un vaincu et trois vainqueurs. Trois
+vainqueurs comptés parmi les plus puissants États de l'Europe, et
+toujours unis, par un même et permanent intérêt, dans la défense de
+leur conquête, commune encore quoique partagée. Le vaincu est situé
+à l'extrémité de l'Europe, ne rencontrant de sympathie et ne pouvant
+trouver d'appui qu'à d'immenses distances, à travers les possessions de
+ses vainqueurs. Et pour le plus redoutable des trois vainqueurs, pour la
+Russie, la conservation de sa part de la Pologne n'est pas seulement une
+question de gouvernement, un intérêt de souverain; c'est une passion
+nationale: le peuple russe est encore plus ardent que l'empereur à
+ne pas souffrir que la Pologne échappe à l'empire. Entre les nations
+malheureuses, la Pologne a ce malheur particulier qu'elle a été trop
+grande, et qu'encore aujourd'hui, dans sa ruine, son sort reste trop
+grand. Que des réfugiés goths dans les montagnes des Asturies, que des
+peuplades grecques en Epire, dans le Péloponèse ou en Thessalie,
+aient lutté pendant des siècles contre les Arabes et les Turcs, leur
+résistance, quoique douloureuse et glorieuse, était simple; ces débris
+de nation n'aspiraient qu'à maintenir, dans quelque coin de leur patrie,
+un reste de nationalité et d'indépendance locale. La Providence a
+récompensé leur courage en agrandissant enfin leur destinée: mais ces
+modestes héros ont longtemps combattu et souffert sans prétention
+pareille, uniquement pour la défense de leur foi et de leurs obscurs
+foyers. Les Polonais soulèvent et ne peuvent pas ne pas soulever, dès
+qu'ils s'agitent, une grande lutte nationale et européenne. Il s'agit de
+reconquérir et de reconstituer un grand royaume. La question polonaise
+remet en question la paix et l'organisation de l'Europe entière.
+
+Je ne m'étonne pas que tous les gouvernements qui ont déploré le sort de
+la Pologne, et lui ont témoigné de la sympathie, n'en aient pas moins
+regardé son rétablissement comme impossible, et ne l'aient jamais
+sérieusement tenté. Ils auraient eu, pour leur propre compte et
+aux dépens de leur propre nation, trop de forces à engager et trop
+d'intérêts à compromettre dans une telle entreprise.
+
+Les Polonais avaient, en 1830, une chance dont ils auraient pu tirer
+grand parti s'ils avaient mieux jugé de leur situation et plus sensément
+réglé leur ambition sur leur force. Pendant et après le congrès de
+Vienne, l'empereur Alexandre, avec ce mélange de grandeur morale,
+d'ambition russe et d'esprit chimérique qui le caractérisait, leur avait
+assuré une existence nationale, des institutions, des libertés, des
+droits. Des droits reconnus non-seulement dans leur patrie et par leur
+souverain, mais en Europe, et par les puissances garantes de l'ordre
+européen. Que ces institutions, ces libertés, bornées à la seule Pologne
+russe, ne satisfissent pas le patriotisme polonais; que, là même où
+elles avaient été proclamées, elles eussent été, depuis 1815, souvent
+oubliées ou violées par le gouvernement russe; que la Pologne eût des
+griefs constitutionnels à élever en même temps que des regrets nationaux
+à ressentir; je ne conteste pas, je n'examine pas, je ne touche pas à
+ces questions; je m'attache à un seul fait: une grande partie de la
+nation polonaise avait une charte, point de départ et d'appui dans ses
+essais de la vie publique et libre. Qu'elle s'y fût attachée comme à son
+ancre; qu'elle l'eût exploitée et défendue comme son champ; qu'elle eût
+déployé, pour conserver, pratiquer, reprendre ou étendre ses droits
+légaux, l'énergie et le dévouement qu'elle a dépensés à tenter, dans les
+plus mauvaises conditions possibles, les succès révolutionnaires; je ne
+sais quels efforts elle eût eu à faire et quelles souffrances à subir,
+ni à combien d'années de luttes et d'attente elle eût dû se résigner;
+mais, à coup sûr, elle eût exercé plus d'action sur son propre
+souverain; elle eût trouvé en Europe des sympathies, probablement même
+des appuis plus efficaces que les émeutes des rues de Paris, et elle eût
+eu infiniment plus de chances de ressaisir son rang parmi les nations.
+
+Ce n'est point là, et après l'événement, le rêve d'un étranger; ce
+fut, en novembre 1830, au moment où éclata l'insurrection polonaise,
+non-seulement l'avis, mais la conduite du premier chef qu'elle se
+choisit elle-même, et dont, trois semaines après, à l'unanimité moins
+une voix, la diète polonaise fit un dictateur. Tout jeune encore, Joseph
+Chlopicki avait combattu pour l'indépendance de sa patrie, et le héros
+patriote de la Pologne, Kosciusko, touché de sa bravoure, l'avait
+embrassé avec effusion en passant devant le front de l'armée. Quand il
+n'y eut plus de Pologne, Chlopicki, décidé à ne pas servir ses nouveaux
+maîtres, avait passé en France, et, de grade en grade, il était devenu
+un officier général très-distingué dans la grande armée de Napoléon.
+Rentré dans sa patrie après la paix de 1814, il y fut traité par
+l'empereur Alexandre avec une faveur marquée; mais, trop fier pour se
+plier au gouvernement du vice-roi de Pologne, le grand-duc Constantin,
+il donna sa démission du service, et il vivait dans la retraite quand
+le voeu, d'abord de l'armée et du peuple soulevés, puis de la diète
+nationale, lui déféra le pouvoir suprême. Il l'accepta sans hésiter, et
+s'en servit sur-le-champ pour réprimer le mouvement démagogique, tout
+en soutenant le mouvement national; il ferma les clubs de Varsovie,
+maintint l'ordre dans la ville, la discipline dans l'armée, et écrivit
+à l'empereur Nicolas, lui exposant avec une ferme franchise les voeux
+comme les griefs de la Pologne russe, et demandant pour elle justice et
+espérance: «En ma qualité d'ancien soldat et de bon Polonais, j'ose,
+sire, vous faire entendre la vérité: par un concours inouï de
+circonstances, se trouvant dans une position peut-être trop hardie, la
+nation n'en est pas moins prête à tout sacrifier pour la plus belle des
+causes, pour son indépendance nationale et sa liberté modérée. Que notre
+destinée s'accomplisse! Et vous, sire, remplissant à notre égard
+les promesses de votre prédécesseur, prouvez-nous, par de nouveaux
+bienfaits, que votre règne n'est qu'une suite non interrompue du règne
+de celui qui a rendu l'existence à une partie de l'ancienne Pologne.
+Vous tenez, sire, dans votre main, les destinées de toute une nation;
+d'un seul mot, vous pouvez la mettre au comble du bonheur; d'un seul
+mot, la précipiter dans un abîme de maux.»
+
+Je n'ai rien à dire des événements qui suivirent cette lettre; je
+n'écris pas l'histoire du temps; je ne rappelle que la part que j'y ai
+prise et ce que j'ai pensé et senti en y assistant. Neuf mois plus tard,
+quand l'imprévoyance révolutionnaire l'eut emporté en Pologne, quand le
+dictateur Chlopicki, trop sensé pour se soumettre aux clubs de Varsovie,
+se fut démis de tout pouvoir, quand le général Skrzynecki, moins
+judicieux en politique, mais son digne successeur dans le commandement
+de l'armée polonaise, eut succombé dans une lutte impossible, après les
+massacres commis dans Varsovie par la démagogie déchaînée la veille de
+sa ruine, quand Varsovie et la Pologne furent retombées au pouvoir des
+Russes, pendant que Chlopicki, grièvement blessé dans la bataille de
+Grochow où il avait combattu comme simple soldat, vivait modestement à
+Cracovie où il s'était retiré, M. Mauguin, dans l'un de nos débats à
+la Chambre des députés sur les affaires étrangères, parla des généraux
+Chlopicki et Skrzynecki comme des chefs d'un parti timide et flottant,
+qui avait lutté contre le parti national, et qui eût volontiers accepté
+la pure restauration du despotisme russe; je me récriai contre ce
+langage: «C'est une injure, dis-je, que de qualifier de la sorte ces
+deux braves généraux; la lutte n'était pas entre eux et le parti
+national, mais entre eux et les clubs de Varsovie. Ils ne voulaient
+pas une restauration russe; mais ils avaient le bon sens de comprendre
+qu'entre la Pologne et la Russie la lutte était peut-être inégale, et
+que, dans cette énorme inégalité, il eût été peut-être utile à leur
+patrie de se réserver une chance et quelques moyens de traiter.»
+
+Je n'avais et n'ai jamais eu, avec ces deux vaillants chefs polonais,
+aucune relation; mais leur cause, comme leurs sentiments, avaient ma
+sympathie, et je prends plaisir à me rappeler aujourd'hui que je n'ai
+pas manqué l'occasion de la leur témoigner.
+
+On a dit que le gouvernement de 1830 avait trompé les Polonais en leur
+laissant espérer un appui qu'il ne leur a jamais donné, ni voulu donner.
+Les faits démentent absolument ce reproche. Dès les premiers jours de
+l'insurrection, le consul de France à Varsovie, M. Raymond Durand,
+déclara à plusieurs membres de la diète qu'ils ne devaient attendre de
+son gouvernement ni encouragement, ni secours. Six semaines après,
+vers la fin de janvier 1831, le duc de Mortemart, nommé ambassadeur
+extraordinaire à Pétersbourg, se rendait à son poste: «À Berlin, dit
+M. de Nouvion[16], il apprit que la diète polonaise était saisie d'une
+proposition de déchéance de l'empereur Nicolas et de la famille des
+Romanow; à quelque distance au delà de cette capitale, il rencontra, au
+milieu d'une forêt, des agents du nouveau gouvernement de Varsovie
+qui s'étaient portés sur son passage, afin de l'interroger sur les
+dispositions de la France. C'était la nuit, par un froid rigoureux. La
+conférence, commencée dans la neige, s'acheva, sur la route même, dans
+la voiture de l'ambassadeur, dont les lanternes éclairaient seules cette
+scène bizarre: «Mes instructions, dit M. de Mortemart, ne m'autorisent à
+agir qu'en faveur du royaume de Pologne, tel qu'il a été constitué par
+le congrès de Vienne; si les Polonais allaient au delà, ils n'auraient
+pas à compter sur l'appui de la France.» Il établit ensuite comment la
+France ne pouvait, pour soutenir, au mépris des principes par elle-même
+proclamés, les prétentions de la Pologne, provoquer l'Europe à une
+guerre désespérée, et il pressa les diplomates polonais de retourner au
+plus tôt à Varsovie pour y déconseiller toute résolution violente. Mais
+ceux-ci, loin de se rendre à son avis, se montrèrent pleins de confiance
+dans le concours qu'ils attendaient de la France: «La démocratie
+française, dirent-ils, sera maîtresse des événements, et la démocratie
+française soutiendra la Pologne; votre Roi et vos Chambres seront forcés
+par l'opinion publique de nous venir en aide;» et ils prononcèrent le
+nom de M. de La Fayette comme étant le pivot sur lequel reposaient leurs
+espérances. M. de Mortemart s'efforça vainement de les désabuser en leur
+représentant que M. de La Fayette ne disposait pas de la France, et
+que le gouvernement français, en eût-il le désir, serait dans
+l'impossibilité de leur envoyer une armée. Comme il insistait pour
+qu'ils engageassent leurs compatriotes à la modération, il n'en obtint
+que cette réponse: «Le sort en est jeté; ce sera tout ou rien.--Eh!
+bien, reprit M. de Mortemart, je vous le dis avec douleur, mais avec une
+profonde conviction; ce sera rien.»
+
+[Note 16: _Histoire du règne de Louis-Philippe 1er_, par Victor de
+Nouvion, t. II, p. 189-192; ouvrage aussi recommandable par l'exactitude
+des recherches historiques que par la probité des sentiments politiques.
+M. le duc de Mortemart m'a donné l'assurance que les détails contenus
+dans le récit de M. de Nouvion étaient parfaitement exacts.]
+
+Quelques mois plus tard, en juillet 1831, quand la Pologne, après des
+efforts héroïques, était près de succomber dans cette lutte dont elle
+avait fait elle-même une guerre à mort, le cabinet français, pour
+arrêter l'effusion du sang, pour donner aux Polonais un témoignage de
+sympathie et au sentiment de la France quelque satisfaction, fit à
+Pétersbourg une tentative de médiation, en en informant le gouvernement
+de Varsovie et en l'engageant à tenir, dans son langage et dans la
+conduite de la guerre, quelque compte de cette chance. Sur l'invitation
+formelle de M. Casimir Périer, M. de Talleyrand fit en même temps à
+Londres un effort, probablement sans en espérer grand'chose, pour
+déterminer le cabinet anglais à se joindre à la démarche du cabinet
+français. Mais en parlant à la Chambre des députés de cette tentative,
+M. Casimir Périer prit soin d'en bien déterminer la portée, et de ne pas
+laisser croire que le gouvernement du Roi voulût s'engager plus loin:
+«Avant le 13 mars, dit-il, aucune médiation n'avait encore été offerte
+pour la Pologne. Nous avons conseillé au Roi d'offrir le premier la
+sienne. Ses alliés ont été pressés de s'unir à lui pour arrêter le
+combat, pour assurer à la Pologne des conditions de nationalité mieux
+garanties. Ces négociations se continuent; nous les suivons avec
+anxiété, car le sang coule, le péril presse, et la victoire n'est pas
+toujours fidèle. A quel autre moyen pouvions-nous recourir, messieurs?
+Fallait-il, comme nous l'avons entendu dire, reconnaître la Pologne?
+Même en supposant que la foi des traités, que le respect de nos
+relations nous eussent donné le droit de faire cette reconnaissance,
+elle eût été illusoire si des effets ne l'eussent suivie, et alors
+c'était la guerre. J'en appelle à la raison de cette Chambre, car ici ce
+n'est pas l'émotion et l'enthousiasme qui doivent prononcer, c'est la
+raison; la France doit-elle chercher la guerre? Doit-elle recommencer la
+campagne gigantesque où se perdit la fortune de Napoléon? Cette guerre
+qu'on nous demande, y pense-t-on? C'est la guerre à travers toute la
+largeur du continent européen; c'est la guerre universelle, objet de
+tant d'ambitions délirantes, de tant de chimériques passions. Si du
+moins on nous prouvait que cette croisade héroïque eût sauvé la Pologne!
+mais non, messieurs: si la France fût sortie de sa neutralité, c'en
+était fait de la neutralité qu'observent d'autres puissances, et quatre
+jours de marche seulement séparent leurs armées de cette capitale qui
+se défend à quatre cents lieues de nous. En présence de tels faits, qui
+donc ose demander la guerre, non pour sauver la Pologne, mais pour la
+perdre?»
+
+A peine ces paroles étaient prononcées, que le cabinet anglais,
+alléguant avec une rude franchise l'intérêt de la paix, la politique
+générale de l'Angleterre et la vanité de toute intervention officielle
+à Pétersbourg, refusait de joindre ses offres de médiation à celles du
+cabinet français. Huit jours après, Varsovie tombait entre les mains
+de ses démagogues, trois semaines après entre celles des Russes.
+Les événements allaient plus vite que les dépêches. Les Polonais ne
+pouvaient se plaindre de n'avoir pas été soutenus par le gouvernement du
+roi Louis-Philippe; il ne leur avait donné aucun droit de compter sur
+son appui.
+
+Pourtant je comprends qu'ils s'y soient trompés, et que les plus
+formelles déclarations du gouvernement Français et de ses agents n'aient
+pas réussi à les détromper. Les journaux et les émeutes de Paris, les
+discours et les correspondances de la plupart des chefs de l'opposition
+devaient les jeter dans de grandes illusions. Même convaincus que le roi
+Louis-Philippe et son cabinet ne leur viendraient pas en aide par la
+guerre, ils pouvaient croire, comme ils le disaient au duc de Mortemart,
+que ce cabinet serait renversé, et que l'opposition arrivée au pouvoir
+agirait efficacement pour eux. Les apparences et les probabilités
+superficielles devaient soutenir, échauffer même leurs passions et leurs
+espérances. Les gens qui crient dans les Chambres et dans les rues
+s'inquiètent peu des conséquences du bruit qu'ils font, et du sens qu'y
+attacheront à l'autre extrémité de l'Europe les gens qui souffrent. Il
+y avait d'ailleurs, dans les manifestations publiques en France pour
+la Pologne, autre chose que des apparences et du bruit; le sentiment
+national était sincèrement et vivement excité; un de mes amis, homme
+d'un esprit rare et qui soutenait avec zèle M. Casimir Périer,
+m'écrivait du fond de son département le 29 juin 1831, précisément
+au moment où, après la mort du maréchal Diebitsch et du grand-duc
+Constantin, le maréchal Paskéwitch prenait le commandement de l'armée
+russe et préparait l'assaut de Varsovie: «L'état général des esprits me
+préoccupe; je les ai vus s'altérer, se gâter rapidement depuis un mois.
+Ce pays-ci est devenu méconnaissable si je le compare à ce qu'il m'a
+paru au commencement de mai. Il y avait alors de l'amélioration, non pas
+sur le mois d'octobre dernier, mais sur ce que le pays avait dû être
+de février en avril. Aujourd'hui c'est un mélange d'irritation et de
+découragement, de crainte et de besoin de mouvement; c'est une maladie
+d'imagination qui ne peut ni se motiver, ni se traduire, mais qui
+me paraît grave. Les esprits me semblent tout à fait à l'état
+révolutionnaire, en ce sens qu'ils aspirent à un changement, à une
+crise, qu'ils l'attendent, qu'ils l'appellent, sans qu'aucun puisse dire
+pourquoi. Il faut que, pour votre compte, vous cherchiez et que vous
+répétiez au gouvernement de chercher les moyens de guérir un tel mal.
+Paris me semble rallié dans un sentiment énergique de résistance; mais
+les départements n'en sont point là. Je ne puis trop vous prier de
+réfléchir que nous ne sommes pas dans un moment de raison, où les moyens
+tout raisonnés du système représentatif suffisent. Ne comptez pas trop
+sur l'autorité de la Chambre, fût-elle bonne, et cherchez ailleurs. Je
+suis persuadé qu'une guerre serait utile, bien entendu si l'on parvenait
+à la limiter. Je serais disposé à la risquer en exigeant beaucoup pour
+la Pologne. C'est bien plus populaire que la Belgique. Pourquoi? parce
+que c'est plus dramatique. La France est, pour le moment, dans le genre
+sentimental bien plus que dans le genre rationnel.»
+
+C'était là toucher à un mal réel et en bien marquer le caractère; mais
+loin de le guérir, le remède proposé n'eût fait que l'aggraver. A ce
+vague état révolutionnaire des esprits, à ce besoin confus de mouvement,
+la guerre, surtout une guerre à propos de la Pologne, eût substitué
+l'état révolutionnaire positif, actif, avec toutes ses exigences et
+toutes ses conséquences. La guerre peut être, dans certains moments, un
+dérivatif utile à l'humeur agitée des peuples; mais ce dérivatif qui,
+même lorsqu'il réussit, finit toujours par être bien chèrement payé,
+n'est pas toujours applicable: sur aucune des questions que la
+Révolution de 1830 avait soulevées en Europe, la France ne pouvait avoir
+en 1831 une guerre ordinaire et limitée. Et une guerre qui aurait pris
+bientôt le caractère révolutionnaire eût été d'autant plus dangereuse,
+que la France ne l'aurait pas longtemps soutenue avec ardeur et
+confiance: aucune nécessité véritable et claire, aucun intérêt national
+et permanent ne l'y poussaient; l'impression du moment et le plaisir du
+drame auraient bientôt disparu devant la souffrance des intérêts et
+la lumière du bon sens. Il faut que les peuples qui veulent être bien
+gouvernés renoncent à faire, de leurs impressions et de leurs goûts
+dramatiques, la règle de leur gouvernement. Ils ont quelquefois, comme
+les individus, ce que la médecine appelle des maux de nerfs, des
+vapeurs; sous des institutions libres, ces dispositions se manifestent
+bruyamment, et une politique intelligente en tient compte, mais dans
+la mesure de ce qu'elles valent et en sachant bien qu'elles ne sont
+nullement propres à une forte et longue action. C'est presque toujours,
+pour les nations comme pour les individus, un mal à traiter par le seul
+remède qui lui convienne, un bon régime soutenu et le temps. Ce fut
+le mérite de M. Casimir Périer de ne point céder à ces fantaisies qui
+n'étaient pas de vraies passions, et de persister à faire les affaires
+de la France selon le droit public et l'intérêt bien entendu, comme un
+homme sérieux fait les affaires d'un peuple sérieux.
+
+Quoiqu'elle ait donné lieu de sa part à l'acte le plus hardi de la
+politique française au dehors après 1830, la question italienne était,
+en 1831, bien moins périlleuse pour le cabinet que la question belge ou
+la question polonaise, et bien moins brûlante dans le public. Les
+deux idées, ou plutôt les deux passions qui dominent et enflamment
+aujourd'hui cette question, l'expulsion de l'Autriche et l'unité de
+l'Italie, n'avaient pas éclaté à cette époque; elles étaient bien au
+fond des coeurs et se manifestaient dans le langage ou le travail caché
+des conspirateurs italiens; mais ils ne les déclaraient pas encore
+hautement, comme leur prétention absolue et leur but avoué. J'ajourne ce
+que j'ai à coeur de dire sur l'état général de l'Italie et la question
+italienne en Europe au moment où cette question s'est manifestée dans
+toute sa grandeur, pendant ma propre administration, de 1846 à 1848; je
+ne veux parler ici que de la situation des affaires d'Italie en 1831 et
+1832, de ce qu'en pensait alors le cabinet français, de ce qu'il y fit,
+et de la part que je pris moi-même aux débats dont elle fut l'objet.
+
+Il n'y avait, à cette époque, aux deux extrémités de l'Italie, et dans
+les deux États les plus liés à la France, soit par la contiguïté des
+territoires, soit par la parenté des souverains, dans le Piémont et
+à Naples, point d'insurrection flagrante ni d'explosion évidemment
+prochaine. Le roi de Naples, Ferdinand II, monté sur le trône depuis
+la Révolution de Juillet et en rapports affectueux avec le roi
+Louis-Philippe et la reine Marie-Amélie, son oncle et sa tante, semblait
+disposé à suivre leurs conseils et à introduire dans son gouvernement
+des réformes. Le roi de Sardaigne, Charles-Félix, avait vu les
+événements de 1830 en France avec grande inquiétude, mais sans mauvais
+vouloir pour le nouveau roi; les deux souverains se connaissaient
+personnellement; la reine Marie-Amélie était en correspondance
+habituelle avec la reine Marie-Christine, sa soeur. Quand le nouvel
+ambassadeur de France, M. de Barante, arriva à Turin, il y trouva
+beaucoup de crainte des mouvements révolutionnaires, mais point de
+méfiance du gouvernement français; on ne le croyait nullement disposé à
+susciter ou à soutenir en Italie des troubles. Tout en s'appuyant sur
+l'Autriche, le cabinet piémontais conservait envers elle son attitude
+comme son sentiment d'indépendance et de réserve; il avait reçu
+froidement, sans les repousser absolument, les offres de secours que
+le prince de Metternich s'était empressé de lui faire contre les
+révolutions; il était sincèrement résolu à vivre en bons termes avec
+la France de 1830 et son gouvernement. De leur côté, les libéraux
+piémontais, même les _carbonari_, accoutumés, depuis leur échec de 1821,
+à la précaution et au silence, ne tentaient aucun mouvement; ils se
+rapprochaient de M. de Barante, plutôt par curiosité que dans l'espoir
+ou même avec le dessein de l'attirer dans leurs vues; un projet de
+proclamation fut imprimé en épreuve et lui fut montré, bien plus
+pour savoir ce qu'il dirait que pour lui donner officieusement une
+information. Nous étions en correspondance intime, et il m'écrivit le 8
+février 1831, avec une sagacité que les événements se sont chargés de
+prouver: «Ce pays-ci est calme; le gouvernement est inquiet, mais ne
+se trouve aucun parti à prendre; les chances d'un mouvement jacobin et
+carbonaro semblent s'éloigner; les chances d'un progrès rapide dans
+l'opinion générale en deviennent plus grandes. Tous les yeux sont fixés
+sur nous. Le parti absolutiste, celui qui voudrait lutter et qui se fait
+des chimères, se compte par individus. Les hommes des hauts emplois, la
+noblesse passé cinquante ans, le Roi lui-même ne demandent que le _statu
+quo_ gouverné sagement et avec égards pour tous. L'aristocratie plus
+jeune dit qu'il faut que la révolution vienne d'en haut, pour ne pas
+arriver d'en bas, et songe à de grandes réformes. D'autres, dans cette
+classe, vont même beaucoup plus loin et voudraient marcher presque du
+même pas que nous. On n'en est pas encore ici à compter pour beaucoup
+l'opinion du Tiers-État qui a pourtant à peu près autant de valeur qu'en
+France; on le ménage tous les jours de plus en plus, mais on ne l'admet
+pas, et on l'ignore. C'est là, ce me semble, ce qui est le gage le plus
+vraisemblable d'une révolution. Il y a une réforme sociale à faire, et
+elles ne s'opèrent guère par ordonnances des rois.»
+
+La mort du roi Charles-Félix, survenue le 27 avril 1831, et l'avènement
+du roi Charles-Albert, son successeur, ne changèrent rien alors, en
+Piémont, à cet état du gouvernement et du pays. De 1830 à 1832, la
+portion de l'Italie que gouvernaient des princes de la maison de Bourbon
+fut tranquille et en bons rapports avec la France de 1830 et son nouveau
+roi.
+
+Ce fut dans les petits États possédés par des princes de la maison
+d'Autriche et dans les États du pape, à Modène, à Parme, à Bologne, à
+Ancône qu'éclata l'insurrection. Le prince de Metternich avait hautement
+déclaré la conduite que tiendrait l'Autriche en pareil cas: mettre ses
+propres possessions italiennes à l'abri de l'incendie révolutionnaire
+en l'étouffant chez ses voisins, protéger les princes de la maison
+d'Autriche et les souverains italiens qui réclameraient son secours
+contre les révolutions tentées dans leurs États, c'était là sa doctrine
+publique et sa ferme résolution. M. de Metternich était à la fois un
+praticien à vues positives et un théoricien à maximes savantes; d'un
+esprit trop élevé pour ne pas connaître les besoins et les goûts de
+l'esprit humain, il avait toujours soin de placer ses actes sous un
+grand drapeau intellectuel; il allait sans hésiter à son but pratique,
+mais en donnant, à ses adversaires comme à ses alliés, le plaisir ou
+l'embarras de disserter philosophiquement sur la route. Il établit, sur
+le droit d'intervention dans certains cas et certaines limites, des
+principes que le gouvernement français de 1831 ne pouvait reconnaître,
+car il avait exprimé naguère, à propos de la Belgique, des principes
+en apparence contraires, mais qu'il ne devait pas non plus contester
+absolument, car il était bien résolu à se mêler de ce qui se passerait
+chez ses voisins si les intérêts de la France avaient évidemment et
+gravement à en souffrir. Les principes généraux ont presque toujours le
+tort de ne pas l'être assez pour embrasser tous les faits et convenir à
+tous les cas; aussi sont-ils d'ordinaire des armes de discussion plutôt
+que des règles de conduite. Le prince de Metternich envoya les troupes
+autrichiennes à Modène et à Bologne, au nom du droit d'intervention
+tel qu'il le définissait, mais en se hâtant de les retirer dès que les
+insurrections furent réprimées, ce qui n'exigea ni un long temps, ni
+un grand effort. M. Casimir Périer maintint le principe de
+non-intervention, mais en déclarant «qu'il n'en résultait point un
+contrat synallagmatique avec les insurrections de tous les pays, et que
+l'appui prêté par la France à ses voisins de Belgique n'établissait,
+entre elle et des nations éloignées, aucune espèce de solidarité du même
+genre.» Les deux ministres voulaient à la fois veiller aux intérêts de
+leur propre pays et maintenir la paix de l'Europe; et tout en discutant
+ils se toléraient ou même s'entr'aidaient l'un l'autre dans leur travail
+vers leur double but.
+
+Mais il était évident que, tant que les États italiens où l'insurrection
+avait éclaté, et surtout les États-Romains, resteraient dans la même
+situation intérieure, l'insurrection y recommencerait sans cesse, et
+qu'on verrait sans cesse, sur ce point, l'intervention nécessaire et la
+paix de l'Europe compromise. Il y a un degré de mauvais gouvernement que
+les peuples, grands ou petits, éclairés ou ignorants; ne supportent plus
+aujourd'hui: au milieu des ambitions démesurées et indistinctes qui
+les travaillent, c'est leur honneur et le plus sûr progrès de la
+civilisation moderne qu'ils aspirent, de la part de ceux qui les
+gouvernent, à une dose de justice, de bon sens, de lumières et de soins
+pour l'intérêt de tous, infiniment supérieure à celle qui suffisait
+jadis au maintien des sociétés humaines. Les pouvoirs qui ne
+comprendront pas cette condition actuelle de leur existence, et n'y
+sauront pas satisfaire, passeront tour à tour de la fièvre à l'atonie,
+et seront toujours à la veille de leur ruine. Frappées de cette
+nécessité de notre temps, et vivement pressées par le gouvernement
+français, les grandes puissances européennes essayèrent d'en
+convaincre aussi la cour de Rome, et de la déterminer à apporter dans
+l'administration de ses États des réformes suffisantes, sinon pour
+répondre à tous les désirs des libéraux italiens, du moins pour leur
+enlever leurs plus justes motifs de plainte et leurs meilleurs moyens
+de crédit auprès des populations. Les représentants de la France, de
+l'Autriche, de l'Angleterre, de la Prusse et de la Russie, à Rome;
+firent dans ce but, le 21 mai 1831, une démarche positive et concernée
+qui allait jusqu'à indiquer au pape les principales réformes dont
+l'Europe reconnaissait la nécessité et lui donnait le conseil[17].
+
+[Note 17: _Pièces historiques_, n° X.]
+
+La France avait alors pour représentant à Rome un de mes amis
+particuliers, le comte de Sainte-Aulaire, singulièrement propre, par ses
+dispositions et ses sentiments personnels, à la mission dont il
+était chargé. C'était non-seulement un très-galant homme et un homme
+très-éclairé, mais un catholique sincère en même temps qu'un libéral
+sincère, et un libéral modéré en même temps que résolu. Il portait, dans
+les conseils qu'il donnait à la cour de Rome au nom de la France, autant
+de respect et de bon vouloir pour le pape que de zèle en faveur des
+populations romaines et pour l'amélioration de leur gouvernement. S'il y
+avait un écueil dont il eût à se garder, c'était l'excès de la franchise
+dans l'expression successive des sentiments divers qui l'animaient et
+dans la défense alternative des intérêts divers qu'il avait à concilier.
+En soutenant, tour à tour et selon le besoin du moment, tantôt le
+gouvernement papal contre des prétentions sans mesure ou des menées
+hostiles, tantôt les voeux des populations romaines et les réformes
+qu'il demandait pour elles contre les préjugés ou l'entêtement de leurs
+maîtres, il abondait quelquefois avec trop d'effusion dans la cause dont
+il prenait ce jour-là la défense, sans se préoccuper assez de celle
+qu'il aurait à défendre le lendemain, et de l'effet de ses diverses
+paroles sur le public, soit de France, soit d'Italie, qui l'entendait
+parler. Il était toujours parfaitement sensé et loyal, pas toujours
+assez prévoyant et circonspect. Noble défaut qui n'eût eu aucun
+inconvénient si la plupart des autres acteurs politiques, Italiens
+et Français, n'avaient pas eu plus d'arrière-pensées que M. de
+Sainte-Aulaire, et si la politique de toutes les puissances européennes
+avait été, dans la question italienne, aussi décidée que celle du
+cabinet français et de son ambassadeur à Rome en 1831.
+
+Mais il n'en était pas ainsi: les meneurs populaires en France
+cherchaient, dans les affaires d'Italie, tout autre chose que la réforme
+du gouvernement romain, et, pour beaucoup de libéraux italiens, cette
+réforme n'avait de valeur qu'autant qu'elle préparait une révolution
+et une guerre nationales au lieu de les prévenir. De leur côté, les
+puissances européennes étaient loin de porter toutes, dans leurs
+conseils au pape, les mêmes sentiments: le prince de Metternich ne
+croyait guère, je pense, au succès des réformes indiquées, et l'empereur
+Nicolas ne le désirait point. C'était là, aux yeux de l'un des rêves,
+aux yeux de l'autre, des atteintes aux droits et à l'autorité d'un
+souverain. Ils s'étaient prêtés à la démarche faite auprès du pape, par
+prudence dans un moment d'orage, surtout par égard pour la France
+et l'Angleterre, dont ils redoutaient l'action libérale et qu'ils
+espéraient contenir en ne s'en séparant pas; mais, dans leur coeur, ils
+ne portaient à leur propre sollicitation ni confiance, ni goût.
+
+Rien n'est plus imprudent et ne crée, dans les grandes affaires, plus
+d'embarras que les actes qui ne sont pas faits sérieusement, et dont
+ceux-là même qui les font n'espèrent ou ne désirent pas le succès. Les
+bonnes apparences sans effet sont fatales à la bonne politique, et les
+remèdes vains aggravent le mal qu'ils ont l'air de vouloir guérir.
+Pour échapper à des difficultés intérieures ou à des mésintelligences
+diplomatiques, par complaisance plutôt que par conviction, on avait
+demandé à la cour de Rome des réformes; on ne s'inquiéta guère de
+savoir, d'abord si elles étaient praticables et suffisantes, ensuite si
+elles étaient exécutées; on voulait une démonstration bien plus qu'un
+résultat; la démonstration affaiblit le pape, et le résultat ne satisfit
+point les populations. Si les puissances européennes avaient été
+vraiment d'accord sur le fond des choses, si elles avaient toutes pris à
+leurs conseils le même intérêt, si elles avaient exercé sur la cour de
+Rome une action unanime et soutenue, elles auraient peut-être fait faire
+à la question italienne un pas vers une réelle et bonne solution; elles
+ne firent que l'envenimer. Les populations, déjà peu disposées à se
+contenter même de réformes efficaces, s'empressèrent de se livrer à
+l'irritation des espérances trompées. Quelques mois à peine après la
+promulgation des édits du pape, en date des 5 juillet, 5 et 31 octobre,
+et 4 et 5 novembre 1831, pour la réforme de l'administration municipale,
+de la justice civile et de la justice criminelle dans les Légations[18],
+le désordre et l'insoumission d'abord, puis l'insurrection y
+recommencèrent; les gardes civiques se levèrent en armes; le cardinal
+Bernetti adressa une note aux représentants des cours étrangères pour
+leur déclarer la nécessité où se trouvait le pape de rentrer dans les
+voies d'une répression énergique. Toute réforme de la justice criminelle
+fut en effet suspendue; la guerre civile éclata; les troupes du pape
+battirent les insurgés sans les soumettre, et leurs excès après la
+victoire rengagèrent la lutte sous la forme des séditions locales, des
+vengeances privées, des rencontres fortuites, des assassinats. Sur la
+demande de la cour de Rome, et presque à la joie des populations, les
+Autrichiens rentrèrent dans les villes, dont ils venaient de sortir.
+
+[Note 18: _Pièces historiques_, n° XI. Je joins à ces édits une lettre
+que M. Rossi m'écrivit de Genève, le 10 avril 1832, plusieurs mois après
+leur promulgation, et qui montre combien, soit par leur insignifiance,
+soit par leur non-exécution, ils avaient peu satisfait les Italiens les
+plus modérés, et quelles espérances ou plutôt quels désirs continuaient
+d'agiter les esprits. (_Pièces historiques_, n° XI.)]
+
+La question italienne se présenta alors sous un tout autre aspect. Le
+concert des puissances avait été vain. La France, dont la politique à la
+fois libérale et antirévolutionnaire avait paru adoptée par l'Europe,
+n'avait pas réussi à la faire triompher en Italie, ni à établir, par
+cette voie, l'accord entre le pape et ses sujets. C'étaient l'Autriche
+et la politique de répression matérielle qui prévalaient. Si on en
+restait là, si le gouvernement français ne se montrait pas sensible
+à cet échec et prompt à le réparer, il n'avait plus en Italie ni
+considération, ni influence; en France, il ne savait que répondre aux
+attaques et aux insultes de l'opposition. Déjà elle s'indignait, elle
+questionnait, elle racontait les douleurs des Italiens, les excès des
+soldats du pape, la rentrée des Autrichiens dans les Légations en
+dominateurs et presque en sauveurs pour la sécurité de la population
+comme pour l'autorité du souverain. Il n'y avait là, pour la France,
+point d'intérêt matériel et direct; mais il y avait une question de
+dignité et de grandeur nationale, peut-être aussi de repos intérieur.
+La politique de la paix était abaissée et compromise. M. Casimir Périer
+n'était pas homme à prendre froidement et à accepter oisivement cette
+situation. Le Roi partagea son avis. L'expédition d'Ancône fut résolue.
+
+On sait avec quelle rapidité et quelle vigueur elle fut exécutée. Partie
+de Toulon le 7 février 1832, sous les ordres du capitaine de vaisseau
+Gallois, et portant le 66e régiment de ligne, commandé par le colonel
+Combes, la petite escadre française arrivait le 22 en vue d'Ancône;
+dans la nuit, à deux heures, la frégate _la Victoire_ entrait à pleines
+voiles dans le port; les troupes débarquaient en silence; les portes de
+la ville étaient enfoncées; et le lendemain matin, sans qu'une goutte
+de sang eût coulé, la ville et la citadelle étaient occupées par nos
+soldats faisant le service de tous les postes concurremment avec les
+soldats du pape, et le drapeau français flottait à côté du drapeau
+romain.
+
+En France comme en Italie, comme dans toute l'Europe, la surprise fut
+extrême. Non que l'idée de quelque acte semblable du gouvernement
+français fût tout à fait nouvelle et n'eût pas déjà occupé les cabinets
+et les diplomates. Dès la première entrée des Autrichiens dans les
+Légations, M. de Sainte-Aulaire avait lui-même engagé le général
+Sébastiani à envoyer sur les côtes d'Italie des bâtiments français,
+prêts à une démonstration effective si elle devenait nécessaire; et
+le capitaine (aujourd'hui amiral) Parseval Deschênes s'était en effet
+promené avec ses frégates, d'abord devant Civita-Vecchia, puis dans
+l'Adriatique, tenant la haute mer, mais se portant vers les ports de
+la côte, entre autres vers Rimini et Ancône, dès que les troupes
+autrichiennes avaient l'air de s'en rapprocher. Quand la seconde
+occupation des Légations fut imminente, M. Casimir Périer chargea
+expressément M. de Sainte-Aulaire de demander au Pape que, si les
+Autrichiens y rentraient, les troupes de quelque puissance italienne,
+spécialement du Piémont, fussent admises sur quelque autre point des
+États-Romains, et un corps français dans la citadelle d'Ancône. M. de
+Sainte-Aulaire s'acquitta fidèlement de sa mission, et dans plusieurs
+entretiens, d'abord avec le cardinal Bernetti, puis avec le Pape
+lui-même, il leur annonça la demande du gouvernement français. Au
+premier moment il put croire qu'elle ne serait pas péremptoirement
+repoussée; mais bientôt, à l'idée de la présence des soldats et du
+drapeau français sur un point quelconque de l'Italie, une vive
+alarme s'empara de la cour de Rome, de tout le Sacré-Collège et des
+représentants des puissances étrangères auprès du Pape; c'était, à leurs
+yeux, probablement la révolution, et en tout cas l'influence française
+envahissant l'Italie. Leur opposition n'eut pas grand'peine à prévaloir;
+et lorsque, le 31 janvier 1832, le comte de Sainte-Aulaire adressa
+officiellement au cardinal Bernetti la demande du cabinet français, le
+cardinal y répondit le lendemain par un refus formel. Huit jours après,
+le 9 février, M. Casimir Périer informait M. de Sainte-Aulaire qu'une
+escadre française, à la destination d'Ancône, avait fait voile de
+Toulon.
+
+Depuis quelques semaines déjà, on s'entretenait en Italie des
+préparatifs de cet armement; mais on se demandait avec une profonde
+incertitude quel en pouvait être l'objet. A Rome, à Naples, à Florence,
+pas plus les agents français que les politiques italiens, personne
+n'avait cru à ce débarquement soudain, à cette invasion inattendue et
+à main armée dans une ville romaine; l'acte semblait trop contraire au
+droit public et trop téméraire pour être ainsi commis en pleine paix et
+sans l'aveu, ni du pape, ni des alliés de la France. A Turin seulement
+M. de Barante, informé par M. Edmond de Bussierre, alors premier
+secrétaire de l'ambassade de France à Naples, du départ de l'expédition
+et de son objet probable, m'écrivit le 28 février 1832, avant de savoir
+qu'elle avait réussi: «J'attends dans la journée le courrier qui
+apportera des nouvelles d'Ancône. Nous supposons ici que, malgré le
+profond déplaisir que cette occupation causera à l'Autriche et au
+Saint-Siège, on y aura consenti. C'est, dans les circonstances données,
+la meilleure détermination qu'on pût prendre. L'occupation par les
+troupes sardes était difficile à arranger. Le cabinet de Turin ne s'y
+serait prêté que s'il eût été parfaitement certain de ne point déplaire
+à l'Autriche. Dès lors, politiquement, une garnison sarde eût été une
+garnison autrichienne. Cet arrangement eût laissé subsister ce que nous
+avons à empêcher, la suzeraineté de l'Autriche sur l'Italie. Là est
+toute la question. A Vienne et à Milan, on n'a aucune envie de conquérir
+les Légations, mais on veut garder la haute main sur la Péninsule; et
+c'était chose d'autant plus facile que les gouvernements italiens, qui
+s'en défendaient un peu avant notre révolution, aujourd'hui ne demandent
+pas mieux et cherchent là leur sauve-garde. Si donc nous occupons
+Ancône, ce que je saurai avant de fermer ma lettre, nous aurons déplu
+à l'Autriche sans qu'elle veuille se brouiller avec nous, ce qui est
+très-bon. Nous aurons montré aux gouvernements italiens que nous
+n'entendons pas qu'ils se fassent vassaux, afin de ne rien accorder à
+leurs sujets. Nous aurons fait acte de force, à la grande joie de tout
+le parti français et libéral, qui se trouvera encouragé et appuyé par
+la présence de notre drapeau en Italie. Les _carbonari_ eux-mêmes
+commenceront à faire un peu plus de cas de notre ministère que de M.
+de La Fayette. Tout est donc pour le mieux, s'il y a succès.» Quelques
+heures plus tard, M. de Barante terminait ainsi sa lettre: «C'est chose
+faite; nous sommes entrés à Ancône avec des démonstrations de vive
+force, et le pape proteste. Si l'Autriche, comme il semble, prend la
+chose en patience, nous voilà en bonne position. L'effet sera grand en
+Italie, et je l'aperçois déjà.»
+
+A Rome, dans les premiers moments, l'irritation du gouvernement fut
+aussi vive qu'elle était naturelle: par une note du cardinal Bernetti
+à M. de Sainte-Aulaire, le pape protesta solennellement contre
+l'occupation d'Ancône; il fit retirer de la ville ses représentants,
+ses soldats, son drapeau, et transféra à Osimo le gouvernement de la
+province. Le cabinet de Vienne fit grand bruit de sa surprise, déclarant
+que c'était là une affaire européenne et dont tous les cabinets devaient
+se préoccuper. A Londres même, lord Grey et lord Palmerston, que M. de
+Talleyrand, tenu au courant par M. Périer, avait d'avance préparés à
+l'événement, et qui s'y étaient résignés, non sans quelque peine, furent
+accusés, dans le parlement, de livrer l'Italie à l'ambition de la
+France. M. de Sainte-Aulaire était et ne pouvait pas ne pas être un peu
+troublé et inquiet; après l'insuccès de sa négociation pour arriver au
+même but par une voie régulière, il ne s'était point attendu à un acte
+si soudain et si rude; c'était sur lui que portait le poids d'une
+situation qu'il n'avait pas faite; c'était à lui à calmer l'irritation
+et à dissiper les méfiances du pape et de ses conseillers. Il se mit à
+l'oeuvre avec sa fidélité et son dévouement accoutumés aux instructions
+de son gouvernement comme aux intérêts de son pays; et six semaines
+après l'occupation d'Ancône, il avait réussi à la faire reconnaître par
+la cour de Rome comme un fait temporaire qui ne devait altérer ni la
+paix de l'Europe, ni les bons rapports du Saint-Siége avec la France, et
+une convention du 16 avril 1832 en régla le mode et les conditions.
+
+Indépendamment de son propre travail et de la confiance personnelle
+qu'il avait conquise à Rome, ce fut surtout à l'attitude et au langage
+que tint alors M. Casimir Périer, soit dans les relations diplomatiques,
+soit dans les Chambres, que M. de Sainte-Aulaire dut le crédit et la
+force dont il avait besoin pour atteindre à ce difficile résultat. Au
+moment où l'on apprit que les troupes françaises étaient entrées de vive
+force dans Ancône, les représentants des grandes puissances à Paris,
+soit qu'ils fussent réellement troublés de l'événement, soit qu'ils
+voulussent mettre à couvert leur responsabilité officielle, se rendirent
+chez M. Périer pour lui demander des explications. Ils le trouvèrent
+très-souffrant; on venait, quelques heures auparavant, de lui mettre des
+sangsues; il les reçut avec une fierté agitée; et, sur une parole du
+ministre de Prusse, le baron de Werther, qui demanda s'il y avait encore
+un droit public européen, M. Périer, se levant brusquement de son
+canapé, s'avança vers lui en s'écriant: «Le droit public européen,
+Monsieur, c'est moi qui le défends; croyez vous qu'il soit facile de
+maintenir les traités et la paix? Il faut que l'honneur de la France
+aussi soit maintenu; il commandait ce que je viens de faire. J'ai droit
+à la confiance de l'Europe, et j'y ai compté!» Le comte Pozzo di Borgo
+me disait, en me racontant cette entrevue: «Je vois encore cette
+grande figure pâle, debout dans sa robe de chambre flottante, la tête
+enveloppée d'un foulard rouge, marchant sur nous avec colère.» Ce
+premier mouvement passé, la conversation devint facile, et les ministres
+étrangers se retirèrent satisfaits. Le coup ainsi porté et bien soutenu,
+M. Périer sentit la nécessité de panser la blessure, et il le fit avec
+la fermeté franche d'un homme sûr de son dessein comme de son pouvoir,
+qui ne désavoue rien parce qu'il n'a rien à cacher, et qui, en marchant
+à son but, sait s'arrêter aussi bien que s'élancer. Le 7 mars 1832, la
+Chambre des députés discutait le budget du département des affaires
+étrangères; M. Casimir Périer prit la parole, et traita toutes les
+questions flagrantes de la politique extérieure. Arrivé aux affaires
+d'Italie et à l'occupation d'Ancône, connue à Paris seulement depuis
+quatre jours: «Ce n'est point encore là, dit-il, un événement accompli,
+et par conséquent soumis à des investigations sans bornes; mais nous
+nous hâtons de déclarer qu'il n'y a rien, dans cette démarche mûrement
+réfléchie et dont toutes les conséquences ont été pesées, qui puisse
+donner aux amis de la paix la moindre inquiétude sur le maintien de la
+bonne harmonie entre les puissances qui concourent, dans cette question
+comme dans toutes les autres, à un but commun. Comme notre expédition de
+Belgique, notre expédition à Ancône, conçue dans l'intérêt général de la
+paix, aussi bien que dans l'intérêt politique de la France, aura pour
+effet de contribuer à garantir de toute collision cette partie de
+l'Europe, en affermissant le Saint-Siège, en procurant aux populations
+italiennes des avantages réels et certains, et en mettant un terme à
+des interventions périodiques, fatigantes pour les puissances qui les
+exercent, et qui pourraient être un sujet continuel d'inquiétude pour le
+repos de l'Europe.»
+
+A mon tour, je montai le lendemain à la tribune, et, plus libre que
+M. Périer, j'entrai plus avant dans l'explication des motifs de
+l'expédition d'Ancône, de notre politique en Italie, et de ses
+liens avec notre politique générale en Europe: «Nous ne pouvons le
+méconnaître, dis-je; il y a un parti, une faction qui a besoin d'une
+guerre générale, qui n'a d'espérance et de chance que dans une collision
+universelle. On avait espéré que cette collision viendrait de la
+Belgique; elle a manqué. On l'avait espérée de la Pologne; elle a
+manqué. On la cherche en Italie. On s'est hâté de dire qu'il y avait là,
+de la part de l'Autriche, une grande intrigue, et que son intervention
+dans les Légations n'était qu'un prétexte pour s'emparer de ces
+provinces et les ajouter à ses possessions italiennes. On s'est flatté
+que de là naîtrait, entre la France et l'Autriche, une collision que la
+Belgique et la Pologne n'ont pas donnée, et dont on se promet je ne sais
+combien de révolutions en Europe. J'ai la confiance qu'on se trompera
+sur l'Italie comme on s'est trompé sur la Belgique et la Pologne. Le
+gouvernement autrichien a trop de bon sens pour ne pas savoir que la
+possession même des Légations ne vaut pas pour lui les chances d'une
+guerre générale; ce qu'il veut, c'est que l'Italie lui appartienne par
+voie d'influence, et c'est là ce que la France ne saurait admettre. Il
+faut que chacun prenne ses positions; l'Autriche a pris les
+siennes; nous prenons, nous prendrons les nôtres; nous soutiendrons
+l'indépendance des États italiens, le développement des libertés
+italiennes; nous ne souffrirons pas que l'Italie tombe complètement
+sous la prépondérance autrichienne; mais nous éviterons toute collision
+générale. Les insurrections fomentées et exploitées, les guerres
+d'invasion et de conquête, voilà la politique révolutionnaire, celle où
+l'on voudrait nous entraîner; des mesures comminatoires, des précautions
+fortes, des expéditions limitées, des négociations patientes, voilà la
+politique régulière et civilisée. Nous avons commencé à y entrer; nous
+y persévérerons. Les difficultés que nous rencontrons sont graves; mais
+elles n'ont rien d'incompatible avec l'état de paix européenne; ce ne
+sont pas des questions de vie et de mort; elles se résoudront peu à peu
+par la bonne conduite du gouvernement, par son respect des droits de
+tous, de tous les droits de tous, et par la constance des Chambres à le
+soutenir fermement dans cette voie.»
+
+Je prends plaisir à me rappeler nos luttes de cette époque; j'y entrais
+avec ardeur, mais comme volontaire et en pleine liberté; aucune
+fonction, aucun engagement ne me liaient à M. Casimir Périer; c'était
+mon propre dessein que je poursuivais, ma propre pensée que je
+développais en défendant son administration. Et je n'allais pas seul
+au combat; j'y trouvais, indépendamment des ministres, d'habiles et
+efficaces alliés: M. Dupin et M. Thiers soutenaient comme moi la
+politique du cabinet. Occupant tous deux des fonctions, l'un procureur
+général à la Cour de cassation, l'autre conseiller d'État, ils n'en
+étaient pas moins, dans les Chambres, des champions de bonne volonté,
+poussés par leur conviction personnelle bien plus que par l'obligation
+de leur charge. Il n'y avait entre nous aucun concert, point d'entente
+préalable ni de tactique convenue; nous entrions dans l'arène, chacun
+par la porte qui lui convenait et sous les couleurs de son choix. Nous
+traitions en général les questions sous des points de vue et par
+des procédés très-différents. M. Dupin, en parlant de la politique
+extérieure, la considérait moins en elle-même que dans son influence sur
+l'état intérieur du pays, sur ses intérêts domestiques, sa prospérité,
+son repos. M. Thiers parcourait toutes les hypothèses, discutait toutes
+les conduites, celle qu'indiquait l'opposition comme celle que tenait le
+gouvernement, et il faisait à chaque pas ressortir les impossibilités
+pratiques, les contradictions inévitables, les périls démesurés de la
+politique que MM. Mauguin, Bignon, Lamarque, et aussi M. de La Fayette
+avec plus de dignité et de politesse, quoique plus hardiment encore,
+auraient voulu imposer au pays comme au gouvernement. Je m'appliquais
+surtout à bien caractériser la politique générale du cabinet et de ses
+amis, à l'établir fortement en droit, à montrer comment elle devait
+persister et dominer dans toutes les questions particulières; et en même
+temps j'attaquais de front les mauvaises traditions, les faux principes
+auxquels était empruntée la politique de l'opposition et dont elle eût
+ramené le funeste empire. Loin de nuire à la cause que nous soutenions
+en commun, ces diversités de position et de langage la servaient, car
+elles faisaient voir combien de défenseurs divers, mais tous convaincus
+et zélés, se ralliaient pour la faire triompher.
+
+L'expédition d'Ancône n'était pas la première preuve que M. Casimir
+Périer eût donnée de son efficace énergie à soutenir au dehors l'honneur
+et l'intérêt de la France. Quelques mois auparavant, il avait eu de
+justes réclamations à élever contre l'iniquité brutale avec laquelle le
+roi don Miguel traitait, dans leur personne comme dans leurs biens,
+les Français établis en Portugal, et il n'en avait pas obtenu le
+redressement. Le gouvernement anglais, qui avait eu aussi à Lisbonne
+quelques-uns de ses nationaux à protéger contre des violences
+semblables, venait de recevoir les satisfactions qu'il avait demandées.
+M. Casimir Périer, las de les attendre, résolut d'aller les prendre.
+L'amiral Roussin, à la tête d'une belle escadre et avec autant
+d'habileté que de hardiesse, força l'entrée du Tage, fit prisonnière
+dans ses propres eaux toute la flotte portugaise, éteignit le feu des
+forts qui la protégeaient, et devant les quais de Lisbonne contraignit
+les ministres de don Miguel à venir signer sur son vaisseau la
+convention qui donnait, à la France et aux Français établis en Portugal,
+toutes les réparations de dignité et d'intérêt auxquelles ils avaient
+droit. La brillante exécution de cette rapide campagne n'en fut pas,
+aux yeux du public français, le seul mérite; il y vit une preuve de
+l'indépendance que conservait le cabinet de M. Casimir Périer dans ses
+rapports avec l'Angleterre. A Londres, l'opposition essaya de faire au
+gouvernement un reproche de l'humiliation que le Portugal venait de
+subir; le duc de Wellington lui-même sortit, à cette occasion, de sa
+réserve accoutumée: «J'ai senti, dit-il, moi sujet anglais, la rougeur
+me monter au front, à la vue d'un ancien allié traité ainsi sans que
+l'Angleterre fît rien pour s'y opposer.» Le cabinet anglais n'avait nul
+droit de s'opposer à la justice que réclamait la France; et si le duc
+de Wellington eût été au pouvoir, je ne doute guère qu'il n'eût tenu
+la même conduite que lord Grey. Quand on n'agit que selon le droit, et
+qu'en l'établissant clairement on le soutient fermement, le gouvernement
+anglais, même quand il a de l'humeur, ne s'engage pas légèrement, et
+pour des questions secondaires, dans une querelle sérieuse avec ses
+voisins.
+
+Cette bonne conduite soutenue, ce concours de prudence et de vigueur,
+cette fermeté à ne pas s'écarter, dans les questions particulières les
+plus épineuses, de la politique générale et pacifique que proclamait le
+cabinet, faisaient en Europe, autant et encore plus qu'en France, une
+profonde impression. M. Casimir Périer devenait partout l'objet de
+l'estime et des espérances, non-seulement des hommes en pouvoir, mais
+des honnêtes gens éclairés. Le cabinet anglais lui témoignait de jour
+en jour plus de confiance. Les gouvernements même les plus méfiants
+commençaient à compter sur sa parole et à croire qu'avec lui on pouvait
+traiter de l'avenir. Un désarmement général et concerté était le voeu de
+tous les cabinets. A Vienne surtout, le prince de Metternich s'attachait
+à cette perspective, faisait honneur à M. Périer de l'avoir ouverte, et
+parlait tout haut des éclatantes marques de considération que tous les
+souverains s'empresseraient de lui donner s'il rendait possible, pour
+l'Europe, cette grande mesure qui devait épargner aux peuples tant de
+charges et aux gouvernements tant d'embarras, «Ce que nous pouvons
+nous-mêmes concevoir d'espérance au dedans, m'écrivait M. de Barante,
+est avidement saisi par l'étranger. Les cabinets n'ont nulle envie de
+jouer le tout pour le tout. Quelle que soit leur antipathie pour la
+Révolution de Juillet, ils aimeraient mieux la voir se régler et se
+consolider que tomber en confusion. Au fond, la France révolutionnaire
+leur paraît moins redoutable en permanence que la France bien ordonnée;
+parfois ils s'imaginent qu'elle n'aurait pas même la force du désordre.
+Pourtant c'est là un grand péril, actuel, inconnu, impossible à mesurer,
+et l'on aime mieux ne pas le courir. Mais toute la situation changerait
+si M. Périer s'en allait. Déjà, quand, à l'ouverture de votre session,
+il a voulu se retirer, on a cru tout perdu. Aussi l'affaire de Belgique
+a-t-elle passé pour un coup de bonheur.»
+
+Mais ni l'énergie, ni le renom d'un homme ne suffisent, en quelques
+mois, à faire rentrer dans l'ordre une société profondément ébranlée.
+M. Casimir Périer avait accepté la plus rude comme la plus noble des
+tâches, la tâche de dompter l'anarchie au nom d'un gouvernement né d'une
+révolution et en présence de la liberté. Au milieu de ses efforts et
+de ses succès, et de la confiance qu'il inspirait aux honnêtes gens de
+France et d'Europe, le mal était toujours là, ralenti mais non guéri;
+l'anarchie se débattait sous sa main, intimidée mais non vaincue. Dans
+les premiers mois de 1832, deux complots éclatèrent encore à Paris,
+et sur plusieurs points du royaume, comme à Grenoble, l'autorité du
+gouvernement fut méconnue et la paix publique violemment troublée. Les
+espérances révolutionnaires enflammaient encore les mauvaises passions.
+Le parti républicain ne renonçait point; le parti légitimiste rentrait
+en scène. La presse périodique n'avait jamais été plus hostile ni avec
+plus d'audace. Dans la Chambre des députés, l'opposition poursuivait ses
+attaques contre le cabinet, et l'étalage de cette politique déclamatoire
+qui, tantôt adroitement violente, tantôt confiante dans sa témérité,
+donnait un appui indirect à la guerre à mort que, hors des Chambres, le
+pouvoir avait à soutenir. Les étrangers, princes et peuples, observaient
+avec une surprise inquiète cet état de révolution prolongée sous un
+gouvernement qui s'était si promptement et si facilement établi: «Notre
+considération et notre influence, m'écrivait M. de Barante, sont mises
+en quarantaine; nous offrons l'aspect d'un pays où les honnêtes gens
+soutiennent la plus pénible et la plus dangereuse lutte contre la partie
+folle ou perverse de la population. Le point d'arrêt n'est pas trouvé;
+on s'aperçoit que tout est encore en question et en péril; les victoires
+du parti raisonnable semblent l'épuiser, sans affaiblir le parti opposé.
+Le désir de changer l'état de la société et de réduire à l'état de
+parias toutes les supériorités devient de jour en jour plus manifeste.
+On admire, mais on plaint M. Périer. Votre nom est souvent prononcé
+comme celui du plus net et du plus vaillant adversaire de l'esprit
+d'anarchie; mais lors même qu'on espère une heureuse issue, un tel état
+social tente peu les libéraux qui ne sont pas révolutionnaires. Si nous
+étions en meilleur train, si nous présentions un aspect rassurant et
+honorable, le progrès des idées d'amélioration serait rapide. Au lieu de
+cela, l'Italie flotte entre la sédition et la répression autrichienne.»
+
+Personne ne se faisait, sur l'état du pays et sur l'insuffisance de son
+propre succès, moins d'illusion que M. Périer lui-même. J'ai déjà dit
+qu'il était peu enclin à l'espérance, et très-méfiant soit envers les
+hommes, soit envers la destinée. L'expérience, loin de l'atténuer,
+aggravait en lui cette disposition. A mesure qu'il gouvernait, il
+devenait plus difficile en fait de gouvernement, plus choqué de ce qui
+manquait à son oeuvre, plus exigeant envers ses agents, ses alliés et
+ses amis: «Personne ne fait tout son devoir, disait-il; personne ne
+vient en aide au gouvernement dans les moments difficiles. Je ne puis
+pas tout faire. Je ne sortirai pas de l'ornière à moi tout seul. Je suis
+pourtant un bon cheval. Je me tuerai, s'il le faut, à la peine. Mais
+que tout le monde s'y mette franchement et donne avec moi le coup de
+collier; sans cela, la France est perdue.» Il prévoyait le moment où,
+même en réussissant, il ne pourrait ou ne voudrait pas porter plus
+longtemps le fardeau dont il s'était chargé, et il se préoccupait, avec
+une noble inquiétude, de ce que serait après lui le sort de son pays. Un
+de mes amis, jeune attaché alors à son cabinet et qui devint peu après
+son neveu, M. Vitet eut avec lui, vers le milieu de mars 1832, peu de
+jours avant l'invasion du choléra dans Paris, une conversation dont il
+fut si frappé qu'il en a recueilli les souvenirs. Je les consigne ici
+textuellement, tels qu'il me les a communiqués, et sans croire que
+l'honneur qui m'y est fait par l'estime de M. Casimir Périer m'impose
+une apparence d'embarras et un devoir de réticence. «Je l'avais
+accompagné en tête à tête, dit M. Vitet, hors Paris, à sa maison du bois
+de Boulogne, où son médecin l'envoyait prendre l'air, car il était déjà
+affaibli et souffrant. Nous fîmes, pendant plus de deux heures, le tour
+de ses jardins, sous un ciel triste et brumeux que je vois encore. Il me
+parla, avec plus d'abandon et de suite qu'il n'avait jamais fait, de
+ses projets, de ses plans, de ses espérances. Il me lut les dernières
+dépêches qu'il venait de recevoir de Londres et de Vienne, me montra
+que, dans un délai plus court qu'on ne pensait, il y avait lieu
+d'attendre que les puissances continentales désarmeraient sur une assez
+grande échelle pour ôter toute idée d'arrière-pensée de leur part: «Dès
+lors, ajouta-t-il, toute cette mousse de guerre tombera, et cela fait,
+je me retire; ma tâche sera terminée. Le fardeau est déjà lourd; il
+deviendrait intolérable quand le danger serait dissipé. Mes meilleurs
+amis, qui déjà ne sont pas commodes, me joueraient, à tout propos, des
+tours pendables. Je leur céderai la place. Mais je ne m'en irai pas sans
+m'être donné des successeurs qui comprennent et qui veuillent conserver
+ce que j'ai fait.» Là dessus il entra dans de longs détails sur
+quelques-uns de ses alliés, les drapant de main de maître: «Ce n'est pas
+avec ces hommes-là, reprit-il, qu'on peut faire un gouvernement. Je sais
+que les doctrinaires ont de grands défauts, et qu'ils n'ont pas l'art de
+se faire aimer du gros public; il n'y a qu'eux pourtant qui veuillent
+franchement ce que j'ai voulu. Je ne serai tranquille qu'avec Guizot.
+Nous avons gagné assez de terrain pour qu'il puisse entrer au pouvoir.
+Ce sera ma condition.»
+
+Encore un exemple de la vanité des confiances de l'homme! Au moment où
+M. Casimir Périer se préoccupait ainsi de régler l'avenir, le présent
+était près de lui échapper; le choléra, qui devait l'atteindre,
+envahissait soudainement Paris. On a dit que, dès la première explosion
+du fléau, M. Périer en avait eu l'imagination frappée au point qu'à
+l'instant sa santé en souffrît, surtout que les bruits d'empoisonnement
+et les meurtres populaires suscités par ces bruits avaient troublé son
+âme, presque comme un outrage personnel. Il fut, en effet, profondément
+indigné de ces déplorables scènes de crédulité féroce: «Ce n'est pas
+là, disait-il, la pensée d'un peuple civilisé; c'est le cri d'un peuple
+sauvage.» Mais je ne pense pas que son impression soit allée plus loin:
+«J'étais présent, m'a dit M. d'Haubersaert, quand le préfet de police
+vint lui rendre compte de ce qui se passait. M. Périer fut ému, irrité,
+attristé, mais point troublé.» Il avait l'imagination chaude, le
+tempérament irritable, mais l'âme forte et l'esprit ferme; il voyait les
+choses telles qu'elles étaient réellement, sans exagération comme sans
+illusion, même lorsqu'il en était profondément remué.
+
+Je ne trouve pas que les écrivains qui ont raconté ce temps aient peint
+avec vérité et justice l'état de Paris, gouvernement et peuple, pendant
+cette lugubre crise. Aussi absurdes qu'odieux, les emportements
+populaires furent peu nombreux, limités à quelques rues encombrées d'une
+population pauvre et grossière, et ils cessèrent promptement. L'aspect
+général de la ville était morne, mais point troublé; on ne voyait
+nulle part cette agitation désordonnée ou cette immobilité stupide qui
+caractérisent la peur; les habitants passaient dans les rues silencieux,
+le pas pressé, la physionomie un peu tendue et crispée, sous l'influence
+de l'air froid et sec qu'il respiraient. Les Chambres, les tribunaux,
+les fonctionnaires de toute sorte continuèrent régulièrement leurs
+travaux. Les prêtres, les administrateurs, les médecins, les employés
+des établissements pieux et charitables firent leur devoir, beaucoup
+avec ardeur, presque tous sans hésitation. Le Roi et sa famille, les
+ministres, tous les chefs des services publics donnèrent l'exemple du
+courage et du dévouement. Le comte d'Argout, dans les attributions
+duquel se trouvait la police sanitaire, parcourait les quartiers les
+plus malades, aidant de sa propre main à placer les morts dans les
+voitures qui les recueillaient de maison en maison pour les porter aux
+cimetières. La charité chrétienne, la sympathie libérale et le zèle
+administratif unissaient leurs efforts pour lutter contre le mal ou en
+atténuer les résultats. L'anxiété publique était visible, la tristesse
+profonde; mais on n'avait sous les yeux aucun de ces spectacles
+d'épouvante honteuse et de désorganisation sociale et morale qui, dans
+d'autres temps et ailleurs, ont accompagné de telles épreuves. On se
+sentait, au contraire, au milieu d'une population en qui dominait le
+sentiment du devoir ou de l'honneur, et sous la main d'un gouvernement
+régulier, intelligent, vigilant, résolu et capable d'accomplir, dans les
+limites de la science et de la puissance humaines, tout ce qu'exigeait
+de lui le périlleux service de la société confiée à ses soins.
+
+Ce n'est point par des observations indirectes et lointaines, c'est de
+près et par moi-même que j'ai vu et pu apprécier l'état moral de Paris à
+cette époque. Je vivais au milieu du mal public et du travail assidûment
+suivi pour y porter remède. Pourquoi ne rendrais-je pas à une chère
+mémoire ce qui lui est dû? L'affection commande la réserve, mais
+n'interdit pas la vérité. Dame de charité dans le quartier que nous
+habitions, dès que le fléau y parut, ma femme se voua à en défendre les
+familles pauvres commises à sa charge, et bien d'autres aussi dont la
+détresse s'aggravait par ce nouveau péril. Elle employait chaque jour
+plusieurs heures à les visiter, à munir de précautions ceux qui se
+portaient bien, à faire soigner et souvent à soigner elle-même ceux qui
+étaient atteints, à faire promptement enlever ceux qui avaient succombé,
+à soutenir et à consoler ceux qui restaient. Sa jeunesse, son activité,
+sa sérénité, son facile courage, sa bonté à la fois sympathique et
+fortifiante lui acquirent bientôt la confiance des effrayés, des
+malades, des médecins, des administrateurs, de tous ceux qui, dans le
+quartier, étaient les objets ou les alliés de son oeuvre. Ils venaient
+incessamment réclamer ses visites, ses secours, ses conseils; les uns
+l'informaient de leurs maux et de leurs besoins; les autres la mettaient
+au courant des mesures adoptées par l'administration et des moyens
+employés par la science. De mon cabinet, j'entendais fréquemment
+demander: «Madame Guizot y est-elle?» Je la voyais, avec une inquiétude
+qu'elle me voyait bien, mais dont nous ne nous parlions pas, sortir,
+rentrer, ressortir plusieurs fois dans le jour pour suffire à sa tâche.
+Sa santé n'en fut point altérée, mais elle eut bientôt à s'occuper de sa
+propre maison. Je fus moi-même atteint du choléra; pas très-gravement,
+assez cependant pour que mon médecin, le docteur Lerminier, dît: «Si
+M. Guizot avait peur, il serait bien malade.» Je n'eus à me défendre
+d'aucune impression semblable. Pendant un jour seulement, mon malaise
+fut extrême; j'avais comme un sentiment de grand trouble et de
+désorganisation intérieure. Les remèdes, surtout l'emploi continu de la
+glace, mirent fin à cet état; j'entrai rapidement en convalescence, et
+ma femme put reprendre au dehors son oeuvre[19]. Cette atmosphère de
+charité où je vivais et ma propre indisposition me rendirent l'histoire
+du choléra de 1832 très-familière; j'en entendais sans cesse parler;
+j'étais au courant de tous les incidents, de tous les travaux, de tous
+les sentiments qui s'y rattachaient. Je suis sorti de cette triste
+époque plein d'estime pour la bonté, le courage, le dévouement, le zèle
+intelligent, la sympathie affectueuse, pour toutes les vertus privées
+qui abondent dans toutes les classes de la société française, et qui
+s'y déploient avec une verve charmante dès que les grandes épreuves
+les appellent. Il y a là de quoi compenser bien des faiblesses, et de
+puissants motifs d'espérer que cette société acquerra aussi, avec
+le temps, les vertus publiques dont elle a besoin pour accomplir sa
+destinée et pour satisfaire à son propre honneur.
+
+[Note 19: Je me donne le plaisir de publier, dans les _Pièces
+historiques_, n° XII, un essai intitulé: _De la Charité et de sa place
+dans la vie des femmes_, par Mme Éliza Guizot, écrit en 1828, et qui n'a
+été imprimé que dans un _Recueil_ inédit et tiré seulement à soixante
+exemplaires.]
+
+Au plus fort de la crise, pour combattre les craintes de contagion et
+relever les esprits abattus, le gouvernement voulut faire une démarche
+un peu éclatante. Le Roi proposa d'aller en personne, avec le président
+du Conseil, visiter l'Hôtel-Dieu. Le cabinet n'y consentit point; mais
+M. le duc d'Orléans, avec un généreux empressement, demanda à remplacer
+son père, et son offre fut acceptée. La visite eut lieu le 1er avril
+1832. Le duc d'Orléans, M. Casimir Périer et M. de Marbois, alors
+président du Conseil général des hospices et âgé de quatre-vingt-sept
+ans, parcoururent les salles des cholériques de l'Hôtel-Dieu, s'arrêtant
+auprès du lit des malades, leur prenant les mains, causant avec eux, et
+les encourageant par de bonnes et fermes paroles. La visite fut longue.
+Plusieurs malades, dix ou douze, selon le rapport d'un assistant,
+moururent pendant sa durée. M. Lanyer, jeune médecin distingué, employé
+alors dans le ministère de l'intérieur comme directeur des affaires
+civiles de l'Algérie, avait accompagné M. Casimir Périer dans cette
+visite; il l'engagea, ainsi que M. le duc d'Orléans, à y mettre un
+terme, disant qu'un plus long séjour dans cette atmosphère pouvait être
+dangereux et était complètement inutile. Ni M. le duc d'Orléans, ni M.
+Périer ne tinrent compte de cet avis. Le prince discutait, avec une
+entière liberté d'esprit, la question de savoir si le choléra était
+ou non contagieux; et M. Périer, silencieux et grave, éprouvait et
+contenait visiblement, en présence de tant de souffrances, une
+profonde émotion. Ils se retirèrent enfin, et, rentré au ministère de
+l'intérieur, M. Périer se complaisait à raconter le courage de ce jeune
+prince et de ce vieux magistrat, l'un sur les marches du trône, l'autre
+sur le bord du tombeau, tous deux parfaitement tranquilles et sereins à
+côté de ces mourants dont le souffle répandait peut-être la mort. Pour
+lui, il avait, en parlant de ce spectacle, les yeux ardents, le teint
+pâle, la physionomie altérée, et ses amis étaient pénétrés d'inquiétude
+en le regardant.
+
+Trois jours après cette lugubre visite, M. Casimir Périer était
+gravement malade; l'un de ses collègues, M. de Montalivet, vint le voir,
+le 5 avril, dans la soirée: «Je le trouvai seul, étendu sur un canapé;
+les meurtres commis la veille par une foule furieuse et stupide, sur
+de prétendus empoisonneurs, avaient fait sur son esprit une impression
+navrante. Il me fit, sur la France et sur lui-même, les plus tristes
+prédictions: «Je vous l'ai déjà dit; je sortirai de ce ministère les
+pieds en avant.» C'étaient en effet les termes dont il s'était servi
+avec moi le jour même où il s'installa au ministère de l'intérieur,
+le 14 mars 1831. Il m'entretint ensuite, avec calme et tristesse, de
+l'article à insérer le lendemain dans _le Moniteur_[20]. Le préfet de
+police arriva. Je le quittai en lui disant un adieu qui devait être le
+dernier. Je ne l'ai plus revu[21].»
+
+[Note 20: _Pièces historiques_, n° XIII.]
+
+[Note 21: Extrait d'une lettre que m'a adressée, le 18 septembre 1858,
+M. de Montalivet, à qui je dois, sur toute cette époque, plusieurs
+renseignements importants.]
+
+Pendant que le choléra, en envahissant M. Casimir Périer, mettait en
+péril le repos de la France, il lui enlevait, dans M. Cuvier, une de ses
+gloires[22]. Au milieu de son trouble, la France sentit vivement cette
+perte; elle a toujours aimé la grandeur intellectuelle, et c'est
+aujourd'hui presque la seule qu'elle se plaise à honorer. Le concours
+aux obsèques de M. Cuvier fut très-grand, et un sentiment vrai de
+sympathie et de regret animait cette foule pressée d'accourir pour
+rendre hommage à un maître de la science, pressée de s'écouler pour se
+soustraire au péril du fléau qui l'avait frappé. Ce mélange de généreux
+respect et de préoccupation personnelle était un spectacle à la fois
+noble et triste.
+
+[Note 22: On a discuté les causes de la mort de M. Cuvier. Pour avoir, à
+ce sujet, l'avis d'un juge parfaitement compétent, je me suis adressé
+à mon savant confrère et ami, M. Flourens, son digne successeur dans
+l'Académie française comme dans l'Académie des sciences. Il m'a répondu:
+«Les causes de la mort de M. Cuvier sont restées douteuses. Elle a été
+attribuée au choléra, et il est très-probable que le choléra a en effet
+agi, mais seulement d'une manière latente. Les symptômes manifestes
+de la maladie furent ceux d'une paralysie qui, du bras droit, gagna
+successivement le pharynx et les organes respiratoires.»]
+
+Le mal éclata, chez M. Casimir Périer, avec une grande violence: «Des
+spasmes nerveux soulevaient ce grand corps dans son lit, par une sorte
+de mouvement mécanique dont la puissance irrésistible était effrayante.
+C'était un douloureux spectacle que celui de cette intelligence et de
+cette volonté si énergique luttant en vain contre la matière[23].»
+Quelques-uns des médecins appelés doutaient que ce fût le choléra; la
+plupart, et les principaux, l'affirmaient, et tout semble indiquer
+qu'ils avaient raison. A côté de M. Périer, dans le ministère de
+l'intérieur, onze personnes en étaient en même temps attaquées, et
+son collègue, M. d'Argout, qui l'avait accompagné dans la visite à
+l'Hôtel-Dieu, était frappé comme lui, et presque en aussi grand danger.
+Au bout de quelques jours, une amélioration sensible donna quelques
+espérances; ce fut, entre les médecins, le moment des doutes, des
+discussions et des essais divers; pendant six semaines, ils luttèrent de
+toute leur science, et le malade de toute la force de son âme, contre
+le mal toujours renaissant et croissant; mais tous les efforts étaient
+vains; la fièvre devenait de jour en jour plus ardente; l'extrême
+susceptibilité nerveuse de M. Périer allait souvent jusqu'au délire. Au
+milieu de son mal, l'avenir de son pays et de la bonne politique dans
+son pays était sa constante préoccupation, Il en parlait à ceux qui
+l'entouraient; il s'en parlait tout haut à lui-même dans les accès de
+la fièvre. Son fils aîné arriva d'Angleterre; M. Périer ne l'entretint
+pendant plus d'une heure que de la Conférence de Londres et du règlement
+des affaires de Belgique. Malgré l'affection qu'il portait à ce fils,
+il ne se laissa aller à aucun attendrissement, ne manifesta aucune
+faiblesse; la paix de l'Europe paraissait sa seule pensée. Quand son
+esprit se portait sur les affaires de l'intérieur, il exprimait pour
+l'ordre social, surtout pour la propriété, première base de l'ordre
+social, les plus vives alarmes, ne se faisant aucune illusion sur la
+valeur de ses succès contre l'anarchie, et sachant bien que, s'il avait
+arrêté la ruine de l'ordre, il n'avait pas assuré sa victoire: «J'ai les
+ailes coupées, disait-il; je suis bien malade, mais le pays est encore
+plus malade que moi.»
+
+[Note 23: Extrait d'une lettre que m'a adressée, le 27 septembre 1858,
+sur la maladie et les derniers jours de M. Casimir Périer, M. Lanyer,
+qui l'avait accompagné à l'Hôtel-Dieu, et qui, depuis ce jour, resta
+constamment auprès de lui.]
+
+Le pays suivait avec anxiété les progrès de cette maladie qui le
+menaçait de retomber lui-même dans tout son mal. Quand on apprit, le
+16 mai au matin, que M. Casimir Périer venait de succomber, un vif
+mouvement de regret, de reconnaissance et d'alarme éclata, en
+province comme à Paris, parmi les propriétaires, les négociants, les
+manufacturiers, les magistrats, dans toute cette population amie de
+l'ordre qu'il avait comprise et défendue mieux qu'elle ne savait se
+comprendre et se défendre elle-même. Elle accourut en foule à ses
+obsèques; elle s'empressa de souscrire pour lui élever un monument. Les
+détails de cet élan d'estime publique sont partout. Je me joignis au
+départ du convoi funèbre; mais à peine remis de ma propre attaque de
+choléra, je ne pus l'accompagner jusqu'au cimetière. Parmi les discours
+qui y furent prononcés, celui de M. Royer-Collard, et parmi les écrits
+consacrés à la mémoire de M. Casimir Périer la _Notice_ que M. de
+Rémusat a placée en tête du recueil de ses _Discours_, ont seuls une
+valeur historique: dans l'un, le caractère public, dans l'autre le
+caractère personnel de M. Casimir Périer sont peints avec autant d'éclat
+que de vérité. L'un et l'autre méritent de survivre au moment qui
+les inspira[24]. Ce sont de beaux exemples d'admiration grave et de
+sympathie clairvoyante. Une année de gouvernement, qui fut un long
+combat sans résultat complet ni assuré, avait suffi pour conquérir à M.
+Casimir Périer ces sentiments des juges les plus difficiles, comme du
+public français et européen.
+
+[Note 24: _Pièces historiques_, n° XIV.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XIV
+
+ INSURRECTIONS LÉGITIMISTE ET RÉPUBLICAINE.--OPPOSITION
+ PARLEMENTAIRE.--FORMATION DU CABINET DU 11 OCTOBRE 1832.
+
+État des esprits après la mort de M. Casimir Périer;--dans le
+gouvernement;--dans les divers partis.--Insurrection légitimiste
+dans les départements de l'Ouest.--Principe et sentiments du parti
+légitimiste.--Mme la duchesse de Berry.--Principe et sentiments du parti
+républicain.--Ses préparatifs d'insurrection à Paris.--Manifeste ou
+_Compte rendu_ de l'opposition parlementaire.--Ses motifs et son
+caractère.--Courage et insuffisance du cabinet.--On pense à M.
+de Talleyrand comme premier ministre.--Voyage de M. de Rémusat
+à Londres.--M. de Talleyrand s'y refuse.--Mort du général
+Lamarque.--Insurrection républicaine des 5 et 6 juin 1832.--Énergique
+résistance du parti de l'ordre.--Le roi parcourt Paris.--Je me rends
+aux Tuileries.--Visite aux Tuileries de MM. Laffitte, Odilon-Barrot et
+Arago.--Leur conversation avec le roi.--Faiblesse croissante du cabinet
+malgré sa victoire.--Ses deux fautes.--Mise en état de siège de
+Paris.--Arrestation de MM. de Chateaubriand, Fitz-James, Hyde de
+Neuville et Berryer.--Tentative du roi pour conserver le cabinet en
+le fortifiant.--M. Dupin.--Urgence de la situation.--Le roi nomme
+le maréchal Soult président du conseil et le charge de former un
+cabinet.--Le duc de Broglie est appelé à Paris.--Il fait de mon
+entrée dans le cabinet la condition de la sienne.--Objections et
+hésitation.--Le maréchal Soult fait une nouvelle proposition à M. Dupin,
+qui refuse.--On me propose et j'accepte le ministère de l'instruction
+publique.--Formation du cabinet du 11 octobre 1832.
+
+(16 mai--11 octobre 1832.)
+
+
+Le 15 mai 1832, pendant que M. Casimir Périer vivait encore, le
+_Journal des Débats_, défenseur éprouvé et interprète presque avoué du
+gouvernement, disait: «C'est une erreur étrange que de s'obstiner à
+confondre le système et le ministère du 13 mars, comme si le système
+était né et devait s'éteindre avec tel ou tel homme. Non pas, à Dieu ne
+plaise, qu'il entre dans notre pensée de rabaisser le moins du monde les
+immenses services rendus par l'homme au système! M. Casimir Périer a
+courageusement accepté la mission de faire prévaloir le système que tous
+les esprits éclairés et tous les bons citoyens avaient déjà reconnu et
+proclamé le seul capable de sauver la France. Cette mission, il l'a
+remplie avec une énergie et un talent qui lui assurent une mémoire
+immortelle. Mais M. Casimir Périer n'a point créé son système; il n'a
+eu que le mérite de le discerner et de l'adopter franchement. C'est la
+force de l'opinion nationale qui a poussé aux affaires M. Casimir Périer
+et ses collègues; c'est le système qui a fait le ministère du 13 mars,
+et non pas le ministère du 13 mars qui a fait le système. Le système du
+13 mars a pris naissance au moment même de la Révolution de Juillet.
+Ce n'est autre chose que le système de la monarchie constitutionnelle
+opposé à la république pure, ou à la monarchie républicaine, ce qui se
+ressemble beaucoup. Ce système était né avant M. Casimir Périer; il
+lui survivra si le malheur veut que M. Casimir Périer soit enlevé à la
+France.»
+
+Le surlendemain 17 mai, M. Casimir Périer était mort, et _le Moniteur_,
+en l'annonçant officiellement, s'exprimait en ces termes: «La nation
+s'est attachée au système que le ministère du 13 mars s'appliquait à
+faire triompher: à l'intérieur, la Charte; à l'extérieur, la paix. Il
+n'appartiendrait pas au caprice de quelques individus d'y rien changer;
+c'est le voeu du pays, car ce fut l'esprit des élections de 1831 et
+des majorités parlementaires dans la session qui les suivit.
+Constitutionnellement, ce système doit donc rester intact, il est dans
+la pensée des trois pouvoirs. Politiquement, il est dans la nature des
+choses; c'est la base du nouveau droit public consacré par le traité du
+15 novembre[25].Devant l'Europe et devant les Chambres, c'est donc
+un système convenu, et la bonne foi comme la responsabilité des
+dépositaires de l'autorité royale leur commande de préserver d'aucune
+atteinte les principes dont l'application leur a été confiée. Que la
+France, veuve d'un grand citoyen, sache donc bien qu'il n'y a rien de
+changé dans ses destinées politiques; c'est elle-même qui se les est
+faites; elle seule pourrait les changer, et elle ne le veut pas. Elle
+veut toujours la paix, elle veut toujours la Charte; et son gouvernement
+restera fidèle à la mission qu'il a reçue de lui conserver ces deux
+biens.»
+
+[Note 25: Adopté par la Conférence de Londres et ratifié par les cinq
+puissances pour régler la séparation de la Belgique et de la Hollande.]
+
+Les malveillants et les esprits qui se croient sagaces parce qu'ils sont
+soupçonneux virent dans ce langage tout autre chose que le désir de
+rassurer la France: c'était, dirent-ils, l'explosion de la jalousie du
+Roi envers M. Casimir Périer, et de son dessein de ne voir ou de ne
+laisser voir dans ses ministres que les instruments de sa politique, en
+s'en attribuant à lui-même tout l'honneur. Louis XIV disait: «L'État,
+c'est moi;» le roi Louis-Philippe veut dire: «Mon gouvernement, c'est
+moi[26].» Les prétextes, légers mais spécieux, ne manquaient pas à
+cette imputation: ce prince avait des vivacités d'impression et des
+intempérances de langage qui lui donnaient quelquefois les airs de
+défauts qu'au fond il n'avait pas et de fautes qu'en définitive il ne
+faisait pas: il aimait la popularité et il était enclin à croire le
+public injuste envers lui; deux penchants qu'il a patriotiquement
+surmontés pour soutenir la politique qu'il jugeait bonne et pour servir
+les vrais intérêts de la France. Mais, dans cette lutte intérieure, il
+voulait avoir au moins le mérite de son sacrifice, et que la France sût
+bien que, si elle jouissait des bienfaits de l'ordre, de la liberté
+légale et de la paix, c'était à lui surtout qu'elle les devait. Or, le
+gouvernement représentatif a ce résultat inévitable que ce ne sont pas
+les délibérations du Conseil, mais les effets de la scène qui frappent
+le public; il peut arriver que le Roi soit pour beaucoup dans la
+politique qui prévaut, mais les ministres en sont toujours les acteurs;
+c'est à eux surtout que vont les honneurs du succès comme les travaux et
+les périls du combat, car ils y engagent toute leur destinée. Et puis
+ils sortent des rangs du pays; ils sont ses représentants immédiats
+et comme ses champions d'élite pour son service et sa défense. Il est
+naturel que ses regards et ses sentiments se portent d'abord sur eux;
+c'est même l'un des principaux mérites du régime constitutionnel qu'il
+en soit ainsi, et que la royauté n'ait pas à subir les chances de
+l'arène. Mais si la sécurité du trône y gagne, il peut arriver que
+l'amour-propre du prince en souffre; et s'il en souffre injustement, si
+la part qui lui revient effectivement dans l'adoption, le maintien et
+le succès de la bonne politique ne lui est pas faite dans l'opinion
+publique, si en même temps le cours des idées populaires et des hommes
+qui les représentent tend à le repousser de plus en plus dans l'ombre,
+si d'autres amours-propres s'élèvent en face de l'amour-propre royal
+et lui contestent ses satisfactions légitimes, alors surviennent
+ces susceptibilités d'influence ou de renommée, ces inquiétudes sur
+l'injustice et l'ingratitude publiques, ces mouvements naturels du coeur
+humain que le plus sage prince ne réussit guère à supprimer absolument,
+et qui lui prêtent, pour peu qu'il s'y laisse aller, des apparences que
+la conduite la plus modérée, la plus constitutionnelle, ne suffit
+pas toujours à effacer. C'est la difficile situation dont le roi
+Louis-Philippe, dans son attitude et son langage, n'a pas toujours tenu
+assez de compte, et dont il a eu injustement à souffrir.
+
+[Note 26: _Pièces historiques_, n° XV.]
+
+Les rois oublient trop d'ailleurs avec quelle rapidité leurs moindres
+impressions, et les dispositions qu'ils laissent entrevoir en se hâtant
+de les contenir, fournissent à leur entourage les occasions d'un zèle où
+le public croit reconnaître leur propre pensée. Peu de jours après la
+mort de M. Casimir Périer, j'étais aux Tuileries, dans le salon de la
+Reine; un membre de la Chambre des Députés, homme de sens et très-dévoué
+au Roi, dit à l'un des officiers intimes de la cour: «Quel fléau que
+le choléra, Monsieur, et quelle perte que celle de M. Périer!--Oui
+certainement, monsieur; et la fille de M. Molé, cette pauvre madame
+de Champlâtreux!» comme pour atténuer, en le comparant à une douleur
+très-légitime mais purement de famille, le deuil public pour la mort
+d'un grand ministre. Je ne doute pas que si le roi Louis Philippe eût
+entendu ce propos, il n'en eût senti l'inconvenance; mais les serviteurs
+ont des empressements qui vont fort au delà des désirs des rois, et
+celui-là croyait plaire en repoussant M. Casimir Périer dans la foule
+des morts que le choléra avait frappés.
+
+Non-seulement rien, dans le langage du Roi et de son gouvernement après
+la mort de M. Casimir Périer, ne laissa paraître un tel sentiment;
+mais ce langage, comme on le voit dans _le Moniteur_ que je viens
+de rappeler, fut remarquablement modeste. En donnant à la France la
+certitude que la politique d'ordre et de paix du cabinet du 13 mars
+serait maintenue, on n'en faisait point remonter au Roi le mérite; son
+nom n'était pas même prononcé; c'était à la France elle-même qu'on
+reportait l'honneur du passé et l'espérance de l'avenir: «La France a
+fait elle-même ses destinées; elle seule pourrait les changer et elle ne
+le veut pas.»
+
+La France en effet ne le voulait pas; mais sa volonté confuse et
+chancelante serait demeurée vaine si la volonté précise et constante du
+roi Louis Philippe n'était venue en aide et aux ministres qu'il avait
+adoptés, et aux majorités parlementaires que ses ministres avaient
+ralliées autour du trône. Roi, Chambres, cabinet du 13 mars, tous
+avaient droit de réclamer la politique d'ordre et de paix comme la leur,
+car ils l'avaient tous efficacement soutenue. Et les collègues que M.
+Casimir Périer laissait après lui avaient droit aussi de parler en
+leur propre nom, car ils étaient sincèrement résolus à poursuivre et à
+défendre son oeuvre, en fidèles héritiers.
+
+Mais M. Casimir Périer à peine mort, on reconnut combien son héritage
+était lourd, et lui-même nécessaire pour le garder. C'est une remarque
+vulgaire qu'on ne mesure bien la place que tenait un homme que lorsque
+elle est vide; et le vide se fait durement sentir quand la nécessité
+d'agir devient pressante au moment même où manque le grand acteur.
+
+Dans les meilleurs jours du ministère de M. Casimir Périer, les partis
+ennemis n'avaient pas cessé de conspirer: quand ils virent la France
+troublée par le choléra et le premier ministre lui-même atteint, ils
+jugèrent le moment favorable pour redoubler leurs efforts. Dans le cours
+du mois de mai 1832, pendant que le chef du cabinet était aux prises,
+dans les rues avec une terreur anarchique et dans son lit avec la
+mort, les légitimistes soulevèrent dans l'Ouest la guerre civile;
+les républicains s'armèrent pour une grande insurrection dans Paris;
+l'opposition parlementaire se réunit pour préparer, en l'absence
+des Chambres, sous le nom de _Compte rendu_ ou _Manifeste à nos
+commettants_, une attaque générale et solennelle contre la politique
+qu'elle avait combattue pendant la session.
+
+Entre les mobiles qui peuvent pousser les hommes à conspirer ou à se
+soulever pour renverser le gouvernement établi, l'un des plus puissants,
+le plus puissant peut-être, c'est l'idée du droit à rétablir au sein
+même du gouvernement, du pouvoir légitime à mettre à la place d'un
+pouvoir usurpateur. On parle beaucoup de la puissance des intérêts, et
+bien des gens croient faire preuve de sagacité et de bon sens en disant
+que l'intérêt seul fait agir les hommes. Ce sont de vulgaires et
+superficiels observateurs. L'histoire est là pour montrer quel degré
+d'oppression, d'iniquité, de souffrance, de malheur peuvent supporter
+les hommes, quand les intérêts personnels sont seuls en jeu, avant de
+recourir, pour se délivrer, aux conspirations et aux insurrections. Si
+au contraire ils croient, ou si seulement certains groupes d'hommes dans
+la société croient que le pouvoir qui les gouverne n'a pas en lui-même,
+par son origine et sa nature, droit de les gouverner, tenez pour certain
+que les conspirations et les insurrections naîtront et renaîtront
+obstinément parmi eux. Tant l'idée du droit a d'empire sur les hommes!
+Tant la dignité instinctive de leur nature leur inspire le besoin de
+ne se soumettre qu'au pouvoir qui, dans leur pensée, a droit à leur
+obéissance, et de le chercher jusqu'à ce que leurs yeux, en s'élevant,
+le voient en effet au-dessus d'eux!
+
+Telle est la puissance de cette idée qu'elle peut jeter ceux qu'elle
+possède dans l'injustice et l'imprudence extrêmes, et faire taire en eux
+non-seulement la voix de l'intérêt personnel, des affections de famille,
+du sens commun, du péril évident et vain, mais la voix même de la patrie
+et des devoirs qu'elle impose à ses enfants. Après de longs et violents
+troubles civils, ce que cherche surtout la patrie, son plus général
+désir comme son plus impérieux besoin, c'est la présence, en fait, d'un
+gouvernement juste et sage, qui lui assure l'ordre et la liberté, qui
+protège équitablement tous les droits, tous les intérêts, et dirige
+bien, au dehors comme au dedans, les affaires communes de la société.
+C'est l'infirmité des choses humaines que les meilleures ont souvent de
+tristes origines, et que la violence se rencontre dans le berceau des
+plus utiles institutions et des plus nécessaires pouvoirs. Mais quand
+les pouvoirs et les institutions sortis de leur berceau grandissent et
+se développent régulièrement, quand le gouvernement, plus ou moins issu
+de la force plus ou moins légitime, s'acquitte bien de sa mission et
+satisfait aux voeux comme aux besoins généraux de la société, ce que
+demande, ce qu'a droit de demander alors la patrie, c'est qu'on ne
+conspire plus, qu'on ne se soulève plus, que, si l'on est mécontent ou
+triste, on se tienne à l'écart, on attende les arrêts du temps, et qu'en
+attendant on la laisse jouir de son repos, de sa prospérité, de ses
+libertés, qu'on ne lui donne pas à recommencer sans cesse ce dur et
+périlleux travail de l'enfantement d'un gouvernement voué, dès qu'il
+sera né et quoi qu'il fasse, à se défendre contre une guerre à mort.
+Mais ne comptez pas que, chez les hommes exclusivement préoccupés
+de l'origine et du titre primitif des pouvoirs, ce cri de la patrie
+l'emporte sur leur propre passion; ne vous flattez pas qu'en présence
+d'un gouvernement auquel ils ne reconnaissent pas le droit de gouverner,
+ils reconnaissent ses mérites et s'y résignent; ils seront envers lui,
+mille fois plus exigeants qu'ils ne l'ont été, qu'ils ne le seraient
+encore envers le gouvernement dont ils proclament le droit; ils
+persisteront à voir en lui un péché originel pour lequel il n'y a point
+de rédemption. Ils feront plus: ils ne tiendront, en l'attaquant, nul
+compte, je ne dis pas seulement des périls de l'entreprise, mais des
+chances de succès; ils seront aussi aveugles dans l'appréciation de
+leurs forces qu'obstinés dans la poursuite de leur dessein; ils se
+lanceront dans des tentatives désespérées, indifférents au risque de
+relancer leur patrie dans le chaos et les ténèbres des révolutions.
+
+Que sera-ce si de grands exemples de dévouement et de courage viennent
+ajouter leur empire à celui des principes? C'est l'honneur de l'humanité
+que les causes malheureuses et tenues pour légitimes font des héros et
+des martyrs. Et quand des héros et des martyrs ont apparu, peu importe
+le petit nombre des fidèles; peu importent la faiblesse des moyens et
+l'incertitude des espérances; l'enthousiasme se joint au devoir; les
+plaisirs de l'émotion et de l'action tiennent lieu des joies de la force
+et des sourires de la fortune; on se satisfait, on s'exalte dans le
+sentiment des périls qu'on affronte pour son chef ou pour sa foi; on se
+complaît dans le mépris des lâches qui désertent la bonne cause. Et les
+politiques voient avec surprise se déployer dans les tentatives les plus
+insensées, les plus dénuées de chance, des prodiges de persévérance et
+d'énergie, d'intelligence et de vertu.
+
+Ce fut à une double explosion de tels adversaires qu'aussitôt après
+la mort de M. Casimir Périer se trouva en butte le cabinet qui lui
+survivait: les légitimistes et les républicains se levèrent en même
+temps, réclamant les uns et les autres, au nom de leur principe, le
+droit exclusif de gouverner la France. Les grands conseillers du parti
+légitimiste, les politiques clairvoyants qui vivaient à Paris, M. de
+Chateaubriand, M. Berryer, le duc de Fitz-James, n'étaient point d'avis
+de l'insurrection et s'efforcèrent de la prévenir. M. Berryer se rendit,
+en leur nom, dans l'Ouest pour en détourner madame la duchesse de Berry
+qui venait d'y arriver. Parmi les chefs vendéens eux-mêmes, plusieurs
+des principaux avaient, dès l'origine, averti la princesse que
+l'entreprise leur semblait inopportune, que les armes et les munitions
+leur manquaient, qu'ils ne pouvaient promettre ni un grand soulèvement,
+ni de bonnes chances de succès. A plusieurs reprises, on délibéra, on
+hésita, on fut sur le point de renoncer. Mais les passions oisives, et
+qui entrevoyent un terme à leur oisiveté, sont, de toutes, les plus
+ingouvernables; d'Écosse en Italie, d'Italie en France, entre le vieux
+roi Charles X à Holyrood, madame la duchesse de Berry à Massa et ses
+correspondants dans les départements du Midi et de l'Ouest, les fils
+du complot étaient noués, les plans formés, les agents en mouvement;
+bravant les périls de la mer et de la terre, se vouant avec courage à
+une vie errante et dure, la principale personne du parti et du dessein
+était arrivée sur les lieux, au milieu de ses amis. Princesse, femme
+et mère, que de causes d'illusion pour elle et d'entraînement autour
+d'elle! Être venue si légèrement, s'en retourner sans avoir rien
+fait, c'était pis que la défaite; c'était une nouvelle et plus fatale
+abdication. Il y a des impressions qui décident de la conduite des
+partis et auxquelles se soumettent ceux-là même qui les jugent et les
+déplorent: préparée depuis longtemps, avortée à Marseille, déconseillée
+et presque décommandée dans l'Ouest à la veille de l'exécution, la prise
+d'armes légitimiste éclata enfin, avec la mère de Henri V à la tête, au
+moment même où le chef du cabinet du 13 mars descendait au tombeau.
+
+Dans le parti républicain, chefs et soldats, la situation et les
+dispositions étaient les mêmes: là aussi les chefs n'avaient nulle envie
+de l'insurrection et ne croyaient pas à son succès. Quelque vive que
+fût son hostilité, je ne pense pas que M. de La Fayette entrât alors
+activement, comme il l'avait fait sous la Restauration, dans les
+complots de renversement. M. Armand Carrel, clairvoyant et dédaigneux,
+ne leur portait guère plus de goût que de confiance. M. Garnier Pagès
+savait très-bien qu'il était plus propre à fronder la monarchie à
+la tribune en y faisant apparaître la République, qu'à attaquer le
+gouvernement du Roi dans les rues en y promenant le drapeau républicain.
+M. Godefroi Cavaignac lui-même, malgré l'âpreté de ses passions, avait
+trop d'esprit pour s'abandonner aveuglément à celles de ses aveugles
+amis. Mais parmi les républicains, bien plus encore que parmi les
+légitimistes, le sentiment et l'avis des chefs étaient de peu de valeur;
+en toute occasion, ils étaient emportés dans le mouvement de leur
+peuple, n'ayant pas plus le courage de s'en séparer que la force de le
+contenir. M. Casimir Périer mort, tous les démocrates, politiques ou
+anarchiques, crurent leur jour venu et reprirent leurs allures de
+violence et d'agression. Les sociétés secrètes se réunirent: les _Amis
+du peuple_ brisèrent les scellés que l'autorité avait fait apposer sur
+la maison où ils tenaient leurs séances; le commissaire de police et les
+officiers municipaux qui se présentèrent furent maltraités. Au nom de la
+souveraineté du peuple comme au nom de la légitimité, dans les rues
+de Paris comme dans les campagnes de l'Ouest, la guerre civile se
+rallumait.
+
+En présence de cette fermentation, et pour chercher aussi sa part dans
+les chances de succès que semblait ouvrir à tous les partis, légaux
+ou illégaux, la mort de M. Casimir Périer, l'opposition parlementaire
+voulut faire un acte solennel. Sa situation était difficile: la tribune
+était fermée; les députés ne pouvaient, en usant d'un droit incontesté,
+venir, chacun à son tour et dans la mesure de ses opinions et de ses
+désirs, porter au pouvoir des coups divers et pourtant tous sentis. Il
+fallait qu'ils parlassent tous en commun, d'une seule voix, et en dehors
+du théâtre naturel où toutes leurs voix avaient mission de se faire
+entendre. Ils eurent grand'peine à se mettre d'accord sur l'expression
+unique d'idées et d'intentions très-différentes: les opposants
+constitutionnels et dynastiques demandaient à rester sous le drapeau de
+la monarchie; les républicains voulaient que celui de la république se
+fît entrevoir. De ce conflit forcé d'aboutir à un concert, il résulta,
+sous le nom de _Compte rendu_, une sorte de cantate politique en prose,
+résumé vague des idées déjà si vagues que l'opposition avait produites
+dans les Chambres ou dans les journaux, et répétition monotone des
+griefs qu'elle avait déjà si souvent répétés. Ni la modération de M.
+Odilon Barrot ne parvint à effacer le caractère dur et agressif de ce
+document ni le savoir-faire littéraire de M. de Cormenin à y répandre
+un peu de nouveauté et de verve. L'oeuvre fut pompeusement vulgaire,
+quoique des gens d'esprit y eussent mis la main, et la pièce resta
+froide en même temps que l'acte était plein d'amertume et d'hostilité.
+
+Le cabinet mutilé résistait avec courage à toutes ces attaques; il
+réprimait à Paris les tentatives de sédition anarchique, combattait
+dans l'Ouest l'insurrection légitimiste, poursuivait au dehors les
+négociations qui devaient raffermir la paix européenne, restait fidèle
+enfin, en principe et en fait, à la politique du chef qu'il n'avait
+plus. Pourtant il se sentait faible et perdait de jour en jour du
+terrain. Sa conduite était bonne, mais impuissante. Dans les temps
+orageux et quand les événements se pressent, la bonne conduite même
+ne suffit pas au gouvernement; il y faut une certaine mesure de cette
+autorité supérieure, naturelle et générale, que donnent ou la grandeur
+éprouvée du caractère, ou l'éclat continu du talent, ou la force d'une
+situation élevée et indépendante; à ces conditions seulement, le pouvoir
+impose à ses adversaires, même dans le combat, et inspire d'avance
+confiance et zèle à ses amis. Elles avaient disparu du cabinet avec
+M. Casimir Périer; sa politique lui survivait, mais il n'avait pas
+de successeur; la couronne avait les mêmes pensées et des ministres
+également dévoués, mais elle avait perdu son champion et la majorité des
+Chambres son chef.
+
+Le public sentait ce vide plus vivement encore que les ministres, et
+peut-être que la couronne elle-même. Le 19 mai, en suivant le convoi de
+M. Casimir Périer, M. Royer-Collard s'entretenait avec M. de Rémusat et
+lui témoignait ses inquiétudes pour l'avenir: «Que va-t-il arriver?
+lui dit-il; la situation est bien grave; à qui va-t-on s'adresser pour
+refaire du gouvernement? Nous avons perdu M. Cuvier, rude coup pour la
+science; mais nous n'avons pas perdu le Cuvier de la politique; M. De
+Talleyrand est le Cuvier de la politique. Pense-t-on à lui!»
+
+Bien des gens y pensaient, plutôt comme à une combinaison possible et
+plausible qu'avec la conviction que, mise en pratique, elle serait bonne
+et efficace. On avait besoin d'un homme considérable et d'un homme
+habile; M. de Talleyrand était certainement l'un et l'autre. On ne se
+demandait pas si son habileté était celle qui convenait au gouvernement,
+et au gouvernement libre, de la France profondément agitée. Les
+diplomates ont le privilège de grandir aux yeux de leur pays sans avoir
+porté le poids de ses affaires et de ses épreuves intérieures. Après
+les catastrophes de 1848, nous étions, le prince de Metternich et moi,
+réfugiés ensemble à Londres; je lui dis un jour: «Expliquez-moi, je vous
+prie, mon prince, comment et pourquoi la Révolution de Février s'est
+faite à Vienne. Je sais pourquoi et comment elle s'est faite à Paris;
+mais en Autriche, sous votre gouvernement, je ne sais pas.--J'ai
+quelquefois gouverné l'Europe, me dit-il avec un sourire mêlé d'orgueil
+et de tristesse, mais l'Autriche, jamais.» M. de Talleyrand aurait pu
+en dire à peu près autant à ceux qui voulaient l'appeler à gouverner la
+France; il la servait très-bien à Londres, et l'eût, je crois, trouvée
+ingouvernable à Paris. Mais, quand on cherche des ministres, c'est bien
+souvent pour sortir d'embarras plutôt que pour suffire au besoin public.
+Il importait, en tout cas, de savoir si, de son côté, M. de Talleyrand
+pensait à devenir chef du cabinet, s'il en accepterait la proposition,
+s'il n'était pas nécessaire de la lui avoir faite avant de lui présenter
+toute autre combinaison, s'il en avait lui-même quelqu'une en vue,
+enfin s'il était disposé à prêter, comme ambassadeur, son concours à
+un nouveau ministère qui continuerait la politique du 13 mars, et s'il
+croyait toucher à la complète solution de la question belge qui, bien
+que très-avancée, n'était pas encore définitivement réglée. Le général
+Sébastiani, encore souffrant et sans illusion sur les périls de la
+situation du cabinet et de la sienne propre, s'entretenait de tout cela
+avec M. de Rémusat, et lui dit un jour: «Ne pourriez-vous pas nous aider
+à savoir à quoi nous en tenir?» M. de Rémusat s'y prêta volontiers et
+partit pour Londres, sans aucune mission précise, sans porter à M. de
+Talleyrand aucune proposition, uniquement pour causer avec lui comme
+il avait causé avec le général Sébastiani, et pour bien connaître sa
+pensée, soit sur l'avenir du cabinet français, soit sur l'état de
+l'affaire belge et ses chances de conclusion.
+
+La conversation de M. de Talleyrand fut parfaitement sensée et
+clairvoyante. Il n'avait pas la moindre envie d'être ministre en France;
+content de sa position à Londres, il avait à coeur de continuer ce qu'il
+y faisait, et il espérait toujours le mener à bien, quoique souvent
+contrarié et entravé, plutôt par ce qui venait de France que par
+l'Europe. Tout ce qu'il souhaitait à Paris, c'était un ministère qui
+maintînt la politique du 13 mars, et qui sût, comme M. Casimir Périer,
+la pratiquer et en répondre, auprès du Roi comme dans les Chambres, avec
+autorité et dignité. Il tint ce langage à M. de Rémusat très-ouvertement
+et avec l'intention marquée que partout on sût bien que telle était sa
+résolution. On s'en félicita en Angleterre, où il était regardé comme le
+plus efficace partisan de la paix et des bons rapports entre les deux
+nations, et où la chance de son éloignement avait déjà causé quelque
+inquiétude. Un organe quasi officiel du cabinet whig, le journal _le
+Globe_ s'en expliqua en ces termes que quelques personnes crurent, sinon
+inspirés, du moins approuvés par M. de Talleyrand lui-même: «Nous avons
+reçu ce matin le manifeste des députés de l'opposition en France. Nous
+n'avons pas le temps de l'examiner en détail: nous nous contenterons de
+dire qu'il nous paraît simplement une sèche et froide répétition des
+divers points de politique, intérieure et extérieure, sur lesquels
+l'opposition a combattu le gouvernement du roi Louis-Philippe. Il est
+évident que le triomphe de ce parti conduirait rapidement à une guerre
+générale. En se rendant aux eaux de Bourbon-l'Archambault, le prince de
+Talleyrand traversera Paris. Il n'est pas probable qu'à son âge et
+avec ses habitudes, il s'engage dans une tâche aussi rude que celle de
+premier ministre en France; mais on peut espérer, dans l'intérêt des
+deux pays et de l'humanité en général, qui ont si grand besoin du
+maintien de la paix, que le roi Louis-Philippe le consultera sur la
+formation de son nouveau ministère et sur le choix d'un président du
+Conseil investi de pleins pouvoirs.»
+
+Pendant qu'on s'entretenait ainsi à Londres du nouveau cabinet à former
+à Paris, tout l'établissement de 1830; monarchie et dynastie, Roi et
+ministres, étaient en proie à la plus violente attaque et au plus grand
+péril qu'ils eussent encore eu à subir: l'insurrection des 5 et 6 juin
+1832 éclatait.
+
+C'est le vice et le malheur des conspirateurs révolutionnaires qu'ils
+sont condamnés aux mensonges les plus contradictoires, et passent tour
+à tour de l'audace à l'hypocrisie, de l'hypocrisie à l'audace. Quand
+l'insurrection des 5 et 6 juin 1832 eut échoué, quand il fallut se
+justifier d'y avoir pris part ou la justifier de ses desseins, il y
+eut comme un concert, entre tous ceux qui y étaient directement ou
+indirectement intéressés, pour en dissimuler la gravité et en dénaturer
+le caractère: tous soutinrent qu'il n'y avait eu dans l'événement aucune
+préméditation, aucun projet politique; la mort du général Lamarque, de
+ce vaillant défenseur de la liberté et de l'honneur national, avait
+vivement ému le peuple qui n'avait voulu, en se portant en masse autour
+de son cercueil, que lui rendre un éclatant hommage. Si la lutte s'était
+engagée, ce n'étaient point les amis du général Lamarque qui en avaient
+pris l'initiative; ils avaient été insultés, provoqués, menacés,
+attaqués par la police et la troupe, les sergents de ville et les
+dragons. Ici, un homme sur un balcon s'était refusé à ôter son chapeau
+devant le convoi; là, un étendard populaire avait été jeté dans la boue;
+ces incidents et d'autres semblables, les précautions excessives, les
+bravades offensantes des agents ou des partisans du pouvoir, avaient
+jeté l'irritation dans la foule; le combat avait commencé çà et là,
+involontairement, fortuitement, partiellement, en plus d'un lieu
+peut-être selon le désir et sur la provocation des serviteurs de la
+police. Qui avait porté les premiers coups? Qui s'était livré aux plus
+grands excès? On ne le savait pas; on ne le saurait jamais; tout était à
+déplorer, rien à imputer aux amis du général Lamarque, du peuple et de
+la liberté.
+
+Le temps a marché; le jour s'est levé sur le passé; la France a changé
+de régime et de maître; le roi Louis-Philippe est tombé; la République a
+eu son heure; on a pu s'en vanter au lieu de s'en défendre; la crudité
+des assertions a remplacé, chez ses partisans, l'hypocrisie des
+dénégations; même avant, et à plus forte raison depuis le 24 février
+1848, ils ont proclamé, affirmé, démontré que l'insurrection des 5 et 6
+juin 1832 avait été une grande tentative républicaine; ils ont multiplié
+les détails et les preuves. Leurs sociétés publiques et secrètes, la
+_Société de l'Union de Juillet_, la _Société des Droits de l'Homme_, la
+_Société des Amis du peuple_, s'étaient jointes au convoi du général
+Lamarque, portant leurs noms inscrits sur leurs drapeaux. Les cris:
+_A bas Louis-Philippe! Vive la République!_ avaient retenti sur leur
+passage. C'était pour servir la cause de la République que des élèves
+de l'École polytechnique et des autres grandes écoles publiques étaient
+venus se placer dans leurs rangs. Si quelques-uns avaient cédé à
+l'entraînement sans connaître le but, ils avaient été bientôt éclairés:
+«Mais enfin où nous mène-t-on? demanda l'un d'eux dans le peloton où
+il marchait.--A la République, lui répondit un décoré de Juillet qui
+conduisait le peloton, et tenez pour certain que nous souperons ce soir
+aux Tuileries.» Quand le cortège arriva à la place de la Bastille, un
+officier du 12e léger s'avança vers le premier groupe, et dit au chef:
+«Je suis républicain; vous pouvez compter sur nous.» A la vérité,
+en moins d'une heure, les républicains honnêtes purent voir qu'ils
+n'étaient pas seuls, ni les maîtres dans le cortège; le drapeau rouge et
+le bonnet rouge, ces symboles du régime de la Terreur, s'y montrèrent
+hardiment: «Il y avait là, dit M. de La Fayette lui-même, quelques
+jeunes fous qui voulaient me tuer en l'honneur du bonnet rouge.» Bien
+simples étaient ceux qui ne l'avaient pas prévu; c'est, chez nous, la
+condition de la République d'avoir pour armée de tels fous et les bandes
+désordonnées qui marchent derrière les fous. Quand le régime républicain
+n'est ni dans les idées, ni dans les moeurs, ni dans la volonté des
+classes amies naturelles de l'ordre, quand les intérêts réguliers et
+tranquilles ne lui portent ni confiance ni goût, ce régime est voué à
+l'alliance, c'est-à-dire à la domination des mauvaises passions; hors
+d'état de supporter la liberté, il ne peut trouver un moment quelque
+force que dans la violence et l'anarchie. Les républicains des 5 et 6
+juin 1832 n'allèrent pas jusqu'à cette épreuve; mais elle ne leur eût
+pas plus manqué qu'à leurs disciples de 1848 s'ils avaient eu huit jours
+de succès.
+
+Quand leur défaite fut évidente, quand la prolongation de la lutte
+ne fut plus, pour les plus passionnés d'entre eux, qu'une question
+d'honneur personnel et de foi au delà du tombeau, alors se déployèrent
+ces courages et ces dévouements héroïques qui peuvent honorer les plus
+mauvaises causes, et qui leur conservent, jusque dans leurs revers, une
+force redoutable, même quand elle est vaine. Presque au même moment, le
+6 juin pour les uns, le 7 pour les autres, une centaine de républicains
+à Paris, dans le cloître Saint-Méry, et une cinquantaine de légitimistes
+au château de la Pénissière, près de Clisson dans la Vendée, entourés
+d'ennemis, de feu et de ruines, combattirent à toute outrance, et
+moururent aux cris, les uns de _Vive la République!_ les autres de _Vive
+Henri V!_ donnant leur vie comme un sacrifice humain, dans l'espoir de
+servir peut-être ainsi un jour un avenir qu'ils ne devaient pas voir.
+
+Il n'y a, en ce monde, que deux grandes puissances morales, la foi et le
+bon sens. Malheur aux temps où elles sont séparées! Ce sont des temps où
+les révolutions avortent et où les gouvernements tombent.
+
+La défense de l'ordre contre l'insurrection fut aussi courageuse et
+presque aussi passionnée que l'attaque. Il y avait alors, et dans la
+garde nationale appelée à réprimer l'émeute, et dans toute la population
+étrangère aux factions, une vraie et active indignation contre ceux qui,
+sans nécessité, sans provocation, sans motifs qu'ils pussent avouer,
+pour la seule satisfaction de leurs idées ou de leurs passions
+personnelles, venaient troubler la paix publique, et rejeter dans de
+nouvelles crises révolutionnaires la patrie à peine relevée et encore si
+lasse de toutes celles qu'elle avait subies. Les chefs militaires qui,
+sous la forte et laborieuse discipline de l'Empire, avaient appris le
+respect de l'autorité et le dévouement, s'étonnaient de trouver dans ces
+soldats d'un jour, propriétaires, marchands, artisans, une ardeur si
+empressée et si ferme. Le digne représentant des vieux guerriers, le
+maréchal Lobau, avec son rude visage, sa gravité brusque, sa parole
+brève, comme s'il eût été pressé de ne plus parler, rendait témoignage
+de la bonne conduite de ces troupes si nouvelles pour lui, et dont
+il avait hésité à prendre le commandement. Son chef d'état-major, le
+général Jacqueminot, aussi brave et plus expansif, racontait avec une
+émotion familière les nombreux traits de libre et patriotique courage
+dont il avait été témoin. Trois des chefs qui avaient agi sous leurs
+ordres, M. Gabriel Delessert, bourgeois né militaire, disait le maréchal
+Lobau dans son rapport, et les généraux Schramm et Tiburce Sébastiani,
+rendirent, de ce qu'ils avaient fait avec la garde nationale et la
+troupe de ligne, des comptes détaillés qui étaient lus dans les corps
+de garde, les cafés, dans tous les lieux publics, avec de vives
+démonstrations de satisfaction militaire et populaire. Dans la matinée
+du 6 juin, pendant que, sur plusieurs points, la lutte était encore
+flagrante, le Roi parcourut à cheval tous les quartiers de Paris,
+passant en revue les diverses troupes qu'il rencontrait, s'arrêtant
+là où la population était amassée, presque partout accueilli par de
+bruyantes acclamations, et se portant de sa personne au-devant des
+groupes silencieux et suspects, comme pour défier, par son tranquille
+courage, la plus brutale inimitié. Aux personnes de sa suite qui
+l'engageaient à prendre un peu garde, il répondait: «Soyez tranquilles;
+j'ai une bonne cuirasse; ce sont mes cinq fils.» Le bruit courut le
+lendemain que, dans cette promenade, des insurgés, à portée et au moment
+de tirer sur le Roi, en avaient été détournés par sa confiante attitude
+autant que par leur propre péril.
+
+Dès que j'appris l'insurrection, je me rendis aux Tuileries, pressé de
+savoir exactement ce qui se passait et de voir si je pourrais aider
+en quelque manière au rétablissement de l'ordre public. Je trouvai là
+plusieurs membres de l'une et de l'autre Chambres, entre autres M.
+Thiers, animés du même sentiment que moi. Le Roi venait d'arriver de
+Saint-Cloud avec la reine, à qui il avait dit: «Amélie, il y a du
+trouble à Paris; j'y vais;--J'y vais avec vous, mon ami.» Le Conseil
+des ministres se réunit. Nous causions dans un salon voisin, avec les
+personnes, soit de la maison du Roi, soit du dehors, qui allaient et
+venaient, cherchant et apportant des nouvelles et des avis. On a dit que
+le nombre des visiteurs n'était pas grand et qu'ils avaient l'air plus
+troublé qu'empressé. Je ne me souviens pas d'en avoir été frappé. J'ai
+tant vu les faiblesses et les bassesses humaines, et je m'y attends
+tellement que, lorsqu'elles paraissent, je ne leur fais guère l'honneur
+de les remarquer. Ce dont je suis sûr, c'est que, chez les hommes
+politiques présents ce jour-là aux Tuileries, il y avait, à côté d'une
+sérieuse inquiétude, une ferme adhésion au gouvernement du Roi et un
+parti bien pris de le soutenir.
+
+Le jour même de la promenade du Roi dans Paris, au moment où il en
+revenait et pendant que le Conseil des ministres était assemblé, on vint
+lui dire que trois députés de l'opposition, tous trois signataires du
+_Compte rendu,_ MM. Laffitte, Odilon-Barrot et Arago, arrivaient aux
+Tuileries et demandaient à être admis auprès de lui. Il quitta le
+Conseil et s'empressa de les recevoir. La démarche n'avait, de leur
+part, rien que d'opportun et d'honorable: regardant l'insurrection comme
+à peu près vaincue et l'ordre matériel comme bien près d'être rétabli,
+ils venaient, avec une conviction sincère et une intention loyale, faire
+auprès du Roi la même tentative que, par le _Compte rendu_, ils avaient
+faite auprès du public, c'est-à-dire le presser de changer de système,
+et de mettre la politique de laisser-aller et de concession, qu'ils
+appelaient la politique de confiance, à la place de la politique de
+résistance. Ils ont eux-mêmes signé, de cette conversation qui fut
+longue et animée, une sorte de procès-verbal qui a été plusieurs fois
+publié, et dont personne, que je sache, n'a contesté la fidélité. Ce ne
+fut, à vrai dire, qu'une paraphrase du _Compte rendu_, sous la forme
+plus développée et plus vive d'une controverse, M. Laffitte y fut doux
+et quelquefois embarrassé; M. Odilon-Barrot modéré, respectueux et
+presque affectueux; M. Arago inconsidéré, amer, et par moments assez
+emporté pour que le Roi lui dît: «Monsieur Àrago, n'élevez pas tant la
+voix.» En relisant aujourd'hui cet entretien, je pense, et tout lecteur
+indifférent pensera, je crois, comme moi, que le Roi y garda constamment
+l'avantage, et pour le fond des idées, et pour l'appréciation des faits,
+et pour la verve dans la discussion. Il y fit pourtant une faute,
+grave dès lors et que le temps devait aggraver. Soit par un mouvement
+d'amour-propre, soit pour donner à la politique qu'il soutenait plus de
+force en en faisant prévoir la durée, il la revendiqua, avec quelque
+impatience, comme la sienne propre et presque son oeuvre à lui seul,
+donnant ainsi, à un reproche qui lui était dès lors adressé, plus de
+vraisemblance qu'il n'avait de fondement. La vérité comme la prudence
+auraient voulu qu'en prenant justement sa part dans la politique d'ordre
+et de paix, il fît en même temps la part des Chambres, et de la majorité
+qui s'y était formée à l'appui de son gouvernement, et des conseillers
+que cette majorité lui avait fournis, surtout du ministre éminent qu'il
+venait de perdre, et dont l'énergie lui avait été si nécessaire. A ce
+moment, en causant avec MM. Laffitte, Odilon-Barrot et Arago, le roi
+Louis-Philippe aurait bien fait de se rappeler ce qu'il dit un jour à M.
+d'Haubersaert: «Savez-vous que si je n'avais pas trouvé M. Périer au
+13 mars, j'en étais réduit à avaler Salverte et Dupont tout crus?» Il
+serait resté ainsi dans ce rôle de roi constitutionnel dont, en fait,
+il était bien décidé à ne jamais sortir, et il n'eût pas fourni à
+ses ennemis les apparences dont ils se sont fait contre lui de si
+dangereuses armes.
+
+A cette occasion, je trouve sur mon propre compte, dans quelques
+écrits du temps, un prétendu fait que je relèverai, contre mon usage,
+uniquement à cause de la singulière transformation qu'il a subie de
+récit en récit. On a dit d'abord: «Au moment où la calèche dans laquelle
+se trouvaient les trois députés traversait la grille du palais, un ami
+commun, qui venait de l'intérieur, les aborda et leur dit: «Allez vite,
+Guizot en sort.[27]» Un peu plus tard, cette invitation aux trois
+députés de se hâter, pour opposer leur influence à la mienne, est
+devenue une invitation de s'arrêter pour échapper à leur propre péril:
+«Trois heures sonnaient lorsqu'une calèche découverte, dans laquelle se
+trouvaient MM. Arago, Odilon-Barrot et Laffitte, entra dans la cour des
+Tuileries. Un inconnu, s'étant alors élancé à la tête du cheval, le
+saisit par la bride en s'écriant: «Prenez garde, messieurs; M. Guizot
+sort de l'appartement du Roi; vos jours ne sont pas en sûreté.[28]» Il
+n'y a point de si sotte calomnie qui ne trouve quelqu'un pour la dire
+et plus d'un pour la croire; pourtant je suis sûr que, si les hommes
+honorables mis en scène ont eu connaissance de celle-ci, ils ont haussé
+les épaules; et je me serais étonné de la rencontrer dans un livre
+sérieux si je ne savais que l'esprit de parti explique tout, même la
+crédulité perverse des gens D'esprit.
+
+[Note 27: _La Fayette et la Révolution de_ 1830, par B. Sarrans jeune,
+t. II, p. 384.]
+
+[Note 28: _Histoire de Dix Ans_, par M. Louis Blanc, t. III, p. 305.]
+
+Le succès semblait grand pour le cabinet; il avait vaincu la plus hardie
+et la plus violente insurrection qui se fût encore élevée contre le
+gouvernement nouveau; M. Casimir Périer lui-même n'avait pas été mis en
+face de tels périls. Mais le cabinet, où M. Casimir Périer n'était plus,
+avait en lui-même des faiblesses que la lutte, même heureuse, devait
+développer; et à peine vainqueur, il prit deux mesures qui lui firent
+plus de mal qu'il ne retira de fruit de sa victoire. En mettant Paris en
+état de siège, et en faisant brusquement arrêter M. de Chateaubriand, le
+duc de Fitz-James, M. Hyde de Neuville et M. Berryer, comme complices
+de la guerre civile qu'ils s'étaient efforcés d'empêcher, il rendit à
+l'opposition, dans l'ordre légal et moral, le terrain qu'elle avait
+perdu dans les rues, et il se réduisit à la nécessité de se défendre
+contre les partis qu'il venait de vaincre.
+
+Les jurisconsultes les plus indépendants comme les plus éclairés
+différèrent entre eux, et on pouvait certainement différer d'avis sur la
+légalité de l'état de siège établi à Paris par l'ordonnance du 6 juin
+1832. Quelques mois plus tard, et après la chute du cabinet, quand
+la question fut débattue dans les Chambres, je demandai à l'un
+des magistrats les plus versés dans le droit criminel, et mon ami
+particulier, à M. Vincens Saint-Laurent, alors président de chambre à la
+Cour royale de Paris, de m'en bien expliquer les diverses faces; et il
+me remit à ce sujet une note si complète et si précise que je prends
+plaisir à la publier, aussi bien dans l'intérêt de la vérité qu'en
+souvenir du savant et impartial auteur[29].Quoi qu'il en fût du fond de
+la mesure, la plupart des membres de l'opposition, députés ou écrivains,
+avaient mauvaise grâce à en contester la légalité, au moment d'une
+insurrection flagrante, quand ils avaient admis sans contestation et
+même provoqué le même acte dans les départements de l'Ouest, contre un
+péril bien moins grave. Mais indépendamment de la question de droit, il
+y avait là, pour le cabinet, une question de conduite, et ce fut sur
+celle-là que porta sa principale erreur. Quand même la légalité de la
+mise en état de siège de Paris et du renvoi des insurgés devant les
+conseils de guerre n'eût été douteuse pour personne, il eût mieux fait
+de n'y pas recourir. Il poursuivait les prévenus à raison de faits
+récents, évidents, palpables, et au milieu d'un mouvement d'opinion
+très-vif contre l'insurrection; il pouvait se confier aux juridictions
+ordinaires du soin de faire justice; pourvu qu'on ne perdît pas de temps
+en inutiles procédures, les jurés de Paris auraient probablement été
+plus sévères pour les insurgés que ne le furent, dans leur court
+exercice, les conseils de guerre blessés et intimidés par la crainte de
+passer pour des commissions serviles[30]. Et si la répression légale
+avait manqué, si la faiblesse des jurés avait rendu aux accusés
+leur arrogance naturelle, elle aurait probablement suscité un accès
+d'indignation et d'alarme publique où le gouvernement aurait puisé la
+force dont il aurait eu besoin. M. de Montalivet, en sympathie avec le
+premier cri des amis de l'ordre au milieu du péril et du combat, crut
+faire et fit certainement acte de courage en engageant sa responsabilité
+dans une telle mesure; mais ce fut le courage d'un jeune et ardent
+défenseur de la société et de la royauté attaquées, non d'un ferme et
+prévoyant politique. Le roi Louis-Philippe s'y trompa moins que ses
+ministres, car au premier moment il repoussa l'idée de l'état de
+siège[31]; et j'ai déjà cité de M. Casimir Périer des paroles qui
+prouvent que, s'il eût vécu, le pouvoir ne se fût pas exposé à l'échec
+qu'au nom de la Charte la Cour de cassation lui fit subir.
+
+[Note 29: _Pièces historiques_, n° XVI.]
+
+[Note 30: Ce qui prouve la vraisemblance de cette conjecture, c'est
+le nombre des condamnations que prononça le jury contre les accusés
+poursuivis à raison de l'insurrection des 5 et 6 juin, lorsque l'arrêt
+de la Cour de cassation du 29 juin eut déclaré l'incompétence des
+conseils de guerre, et fait renvoyer toutes ces affaires devant la Cour
+d'assises. Je joins aux _Pièces historiques_, n° XVII, le tableau de ces
+condamnations, qui s'élèvent à quatre-vingt-deux et dont j'ai trouvé
+les détails dans les _Mémoires de M. Gisquet_, alors préfet de police;
+ouvrage qui, par la nature et la précision des renseignements qu'il
+contient, a plus d'importance et d'intérêt historique qu'en général on
+ne lui en a attribué.]
+
+[Note 31: Il avait, en thèse générale, de l'éloignement pour cette
+mesure, et il en écarta l'idée en novembre 1831, à l'occasion de
+l'insurrection, encore flagrante, des ouvriers de Lyon. J'insère, dans
+les _Pièces historiques_, n° XVIII, une lettre qu'il écrivit à ce sujet,
+le 29 novembre 1831, au maréchal Soult, en mission à Lyon.
+
+Je joins à cette lettre une lettre du comte d'Argout, alors ministre du
+commerce et des travaux publics, au maréchal Soult, en date du novembre
+1831, et qui contient, sur la question du tarif des salaires et des
+rapports entre les fabricants et les ouvriers, les instructions
+formelles du cabinet, instructions parfaitement conformes au bon sens
+pratique comme aux principes de la science. Je n'ai eu que récemment
+connaissance de cette dépêche.]
+
+Pour être une faute de nature différente, l'arrestation de MM. de
+Chateaubriand, Fitz-James, Hyde de Neuville et Berryer ne fut pas une
+faute moins grave. C'étaient là, pour le gouvernement de 1830, des
+ennemis, non des insurgés ni des conspirateurs: ils ne voulaient pas
+sa durée et n'y croyaient pas; mais ils ne croyaient pas davantage à
+l'opportunité et à l'efficacité des complots et de la guerre civile
+pour le renverser; c'étaient d'autres armes qu'ils cherchaient pour lui
+nuire; c'était avec d'autres armes que les prisons et les procès
+qu'il fallait les combattre. La Restauration avait donné, en pareille
+circonstance, un sage et noble exemple: MM. de La Fayette, d'Argenson
+et Manuel étaient, à coup sûr, contre elle, de plus sérieux et plus
+redoutables conspirateurs que MM. de Chateaubriand, de Fitz-James, Hyde
+de Neuville et Berryer ne voulaient et ne pouvaient l'être contre le
+gouvernement de Juillet. De 1820 à 1822, le duc de Richelieu et M. de
+Villèle avaient, contre ces chefs libéraux, de bien autres griefs et
+de bien autres preuves que le cabinet de 1832 n'en pouvait recueillir
+contre les chefs légitimistes qu'il fit arrêter. Pourtant ils ne
+voulurent jamais ni les emprisonner, ni les traduire en justice; ils
+comprirent que le pouvoir qui veut mettre un terme aux révolutions ne
+doit pas porter, dans les hautes régions de la société, la guerre à
+outrance. C'est en frappant les grandes têtes que les révolutionnaires
+s'efforcent d'enflammer la lutte et de compromettre irrévocablement les
+peuples dans leur cause. Les politiques d'ordre et de paix sociale ont
+à tenir la conduite contraire; il ne leur convient pas d'illustrer
+les partis qu'ils combattent, et de signaler si haut leurs principaux
+ennemis. Il y eut défaut de tact et d'esprit politique dans
+l'arrestation de ces quatre hommes considérables qui furent presque
+aussitôt rendus à la liberté, MM. de Chateaubriand, de Fitz-James et
+Hyde de Neuville, parce que les juges de Paris ne trouvèrent contre eux
+aucune charge, M. Berryer, parce que les jurés de Blois le déclarèrent
+innocent.
+
+Sous le poids de ces fautes et d'une situation trop forte pour lui,
+le cabinet se trouva bientôt plus faible qu'il ne l'était avant
+l'insurrection qu'il avait vaincue: ses ennemis redevinrent ardents et
+agressifs; ses amis se montrèrent inquiets et impatients. Le général
+Sébastiani ne manquait point de savoir-faire avec les personnes; mais
+les graves difficultés des affaires dont il avait à répondre, sa morgue
+froide dans les discussions et quelques phrases malheureuses l'avaient
+rendu très-impopulaire; et, ce qui est pire, à peine guéri d'une maladie
+grave, il restait fatigué et usé; ses qualités manquaient des dehors qui
+auraient pu les faire reconnaître ou pardonner; il avait beaucoup de
+jugement et de courage sans agrément et sans éclat; il était roide sans
+être imposant, et on le croyait souple auprès du Roi. M. de Montalivet,
+jeune et dévoué, passait aussi pour trop docile, ou du moins trop peu
+indépendant; sa fortune d'ailleurs avait commencé à la cour, non dans
+les Chambres, et les pouvoirs politiques n'ont de goût que pour les
+grandeurs qui se sont faites sous leur aile et par leur influence.
+Depuis la mort de M. Casimir Périer, le baron Louis se plaisait peu dans
+les affaires; il ne se sentait plus l'appui dont il avait besoin pour
+conduire à son gré les finances de l'État. Déjà vieux, il avait fait
+entrer dans le cabinet son neveu, l'amiral de Rigny, et après avoir
+ainsi pourvu aux intérêts de sa famille qu'il avait fort à coeur, il
+était prêt à sortir volontiers d'une barque peu sûre. Vivement attaqué,
+le ministère était peu défendu et peu propre à se défendre lui-même avec
+vigueur.
+
+Le Roi aurait bien voulu le rajeunir en le gardant et le fortifier sans
+le changer. On oublie aisément ce qui manque quand on a ce qui plaît.
+Les conseillers qui restaient au Roi depuis la mort de M. Périer étaient
+fidèles, courageux, sensés; tous pensaient comme lui, ou se laissaient
+aisément persuader par lui; aucun d'eux ne lui faisait obstacle ni
+ombre. Que leur manquait-il? De l'influence et du talent de parole dans
+les Chambres. Si le Roi parvenait à leur adjoindre un ou deux hommes
+doués de ces dons et attachés aussi à la politique d'ordre et de paix,
+il obtenait ce dont il avait besoin en conservant ce qui lui convenait.
+M. Dupin s'offrait naturellement à sa pensée. Le Roi le fit appeler à
+Saint-Cloud et l'y retint tout un jour, s'efforçant de le faire entrer
+dans le cabinet, et se promettant d'en tirer grand profit dans les
+Chambres, sans qu'il en coûtât trop cher à sa propre influence dans le
+gouvernement et à son renom personnel en Europe. Mais M. Dupin avait
+aussi ses susceptibilités et ses exigences que le Roi n'avait pas
+prévues. Quand les circonstances le lui ont commandé, il a souvent
+déployé avec courage, au service de la bonne cause, la verve naturelle
+et éloquente de son spirituel bon sens; mais il n'a nul goût pour les
+grandes tâches et les responsabilités pesantes; les fonctions publiques
+lui plaisent bien plus qu'il n'aspire au pouvoir politique; tout
+engagement général, toute longue et fidèle solidarité répugnent à la
+mobilité de son esprit, aux boutades de son caractère et aux calculs de
+sa prudence. Il aime à servir, non à se dévouer; et même quand il sert,
+il se dégage autant qu'il peut, reprenant sans cesse, par de brusques
+inconséquences, quelque portion ou quelque apparence de l'indépendance
+qu'il a semblé sacrifier. Il écouta avec perplexité les propositions
+du Roi; il discuta, objecta, hésita, fit à son tour, plus ou moins
+obscurément, ses réserves et ses demandes, entre autres que deux
+ministres, le général Sébastiani et M. de Montalivet sortissent du
+cabinet., et qu'il y eût un président du Conseil, condition dont ses
+amis, a-t-il dit, lui faisaient une loi. Le Roi hésita à son tour; et
+après deux ou trois conversations, troublé tantôt par les hésitations du
+Roi, tantôt par les siennes propres, M. Dupin, pour s'y soustraire sans
+rien accepter ni refuser, partit tout à coup pour la campagne. Là des
+messages répétés vinrent le chercher. Il revint, rentra en négociation,
+parut un moment céder aux instances; et sur de nouvelles hésitations,
+soit du Roi, soit de lui-même, il repartit, laissant au Roi peu d'espoir
+de le décider à devenir ministre et peu de regret de n'y pas réussir.
+
+Au dedans et au dehors, la situation devenait pressante: la guerre
+civile légitimiste échouait dans l'ouest comme l'insurrection
+républicaine à Paris; mais en échouant elle ne finissait pas; et à
+Paris, devant un cabinet sans force et sans avenir, les troubles étaient
+toujours près de recommencer. Les affaires de la Belgique étaient à la
+fois réglées et en suspens. Pour vider effectivement cette question,
+il fallait faire exécuter par la force le traité du 15 novembre 1831,
+adopté par la Conférence de Londres, et que toutes les puissances
+avaient ratifié, mais auquel le roi de Hollande refusait toujours de se
+soumettre. Les Chambres belges et le roi Léopold réclamaient ardemment
+cette action définitive. M. de Talleyrand, venu à Paris en se rendant
+aux eaux de Bourbon-l'Archambault, insistait pour qu'un cabinet fût
+enfin formé, capable d'accomplir cette oeuvre et de reprendre en Europe
+la consistance et la confiance que M. Casimir Périer y avait acquises.
+Pour suffire à de telles circonstances, la convocation prochaine des
+Chambres françaises devenait nécessaire, et le cabinet encore
+debout était évidemment hors d'état de suffire aux Chambres. Le roi
+Louis-Philippe ne pressentait guère de loin et ne devançait pas
+la nécessité; mais quand elle était près, il la reconnaissait et
+l'acceptait sans humeur: il mit de côté ses regrets, ses préférences,
+ses hésitations, et chargea le maréchal Soult de lui présenter, en
+qualité de président du Conseil, la formation d'un nouveau cabinet.
+
+Par son caractère comme par sa situation, le maréchal était propre à
+cette tâche qui lui plaisait fort, et qu'il a remplie plusieurs fois,
+toujours avec efficacité. Il n'avait, en politique, point d'idées
+arrêtées, ni de parti pris, ni d'alliés permanents. Je dirai plus: à
+raison de sa profession, de son rang, de sa gloire militaire, il se
+tenait pour dispensé d'en avoir; il faisait de la politique comme il
+avait fait la guerre, au service de l'État et du chef de l'État, selon
+leurs intérêts et leurs desseins du moment, sans se croire obligé à rien
+de plus qu'à réussir, pour leur compte en même temps que pour le sien
+propre, et toujours prêt à changer au besoin, sans le moindre embarras,
+d'attitude et d'alliés. Mais dans cette indifférence, et, pour ainsi
+dire, dans cette aptitude volontaire à une sorte de polygamie politique,
+il ne manquait ni d'esprit de gouvernement, ni de résolution dans les
+moments difficiles, ni de persévérance dans les entreprises dont il
+s'était chargé. On aurait eu tort de compter sur son dévouement, tort
+aussi de se méfier de son service. Il lui fallait ses sûretés et
+ses avantages personnels: cela obtenu, il ne craignait point la
+responsabilité, et se plaisait au contraire à couvrir de son nom le Roi,
+qui ne trouvait en lui ni volontés obstinées, ni prétentions incommodes,
+quelquefois seulement certaines susceptibilités spontanées ou calculées,
+mais faciles à calmer. C'était d'ailleurs un esprit inculte et rude,
+un peu confus et incohérent, mais sensé, fécond en ressources, d'une
+activité infatigable, robuste comme toute sa personne; et il avait, dans
+la pratique de la vie, une autorité naturelle, grande dans l'armée, même
+sur ses égaux, grande sur ses subordonnés administratifs, et dont il
+savait quelquefois se prévaloir dans l'arène politique, avec un art
+efficace quoique peu raffiné, pour imposer à ses adversaires, ou pour
+échapper aux embarras de la discussion.
+
+En nommant un président du Conseil et en le chargeant de la formation
+d'un nouveau cabinet, le Roi savait bien qu'il renonçait à conserver les
+principaux éléments de l'ancien, et ni le général Sébastiani, ni M. de
+Montalivet ne se faisaient illusion sur leur chute imminente. Malgré son
+goût pour les affaires, le général Sébastiani savait prendre galamment
+son parti quand il jugeait la retraite inévitable, et il mettait alors
+son habileté comme son honneur à donner au Roi et au pays les meilleurs
+conseils. Il indiqua lui-même son successeur dans le département des
+affaires étrangères, et engagea le Roi à y appeler le duc de Broglie
+comme l'homme le plus propre à maintenir dignement, dans les Chambres et
+en Europe, la politique de paix si fermement pratiquée par M. Casimir
+Périer, mais encore menacée et difficile. M. de Talleyrand donna au Roi
+le même conseil; il n'avait, avec le duc de Broglie, point de relations
+intimes; mais il savait quelle estime on lui portait en Angleterre, et
+il était sûr de trouver en lui, pour sa propre mission à Londres, un
+loyal et efficace appui. Le duc de Broglie n'était pas à Paris; après
+avoir présidé le conseil général de l'Eure, il était retourné dans sa
+terre. M. de Rémusat partit sur-le-champ pour aller l'inviter, de la
+part du Roi et du maréchal Soult, à venir se concerter avec eux pour la
+formation du nouveau cabinet dans lequel on s'était dès lors assuré que
+M. Thiers était prêt à entrer.
+
+Le duc de Broglie se rendit à cette invitation, et se montra disposé, en
+arrivant, à accepter, sous la présidence du maréchal Soult, le ministère
+des affaires étrangères; mais, dès le premier moment, il fit de mon
+entrée dans le cabinet la condition _sine quâ non_ de la sienne. Le
+maréchal, ceux des anciens ministres qui devaient rester, quelques-uns
+des nouveaux ministres près d'entrer, le Roi lui-même, furent troublés.
+Tous me faisaient l'honneur de tenir, sur moi personnellement, le
+meilleur langage; mais j'étais si impopulaire! J'avais servi la
+restauration; j'étais allé à Gand; j'avais profondément blessé le
+parti révolutionnaire en attaquant non-seulement ses excès, mais ses
+principes. Ma présence dans le Conseil serait une cause d'irritation qui
+aggraverait les difficultés déjà si graves de la situation. Le duc de
+Broglie fut inébranlable, et pendant quelques jours, la négociation avec
+lui fut comme rompue.
+
+On retourna à M. Dupin. Il s'était retiré dans sa terre de Raffigny,
+au fond des montagnes de la Nièvre. Le maréchal Soult lui envoya, le
+5 octobre 1832, un de ses aides de camp en l'engageant à venir se
+concerter avec lui sur la composition du nouveau cabinet dont il avait
+naguère consenti à faire partie. M. Dupin a publié lui-même la lettre du
+maréchal et sa réponse en date du 7 octobre; refus péremptoire, avec
+une longue explication de ses motifs. A travers des retours sur les
+tentatives du mois précédent, des appels aux souvenirs de quelques-uns
+des acteurs, et les réserves ou les habiletés du langage, on y entrevoit
+clairement un secret frisson devant les missions qui entraînent une
+grande responsabilité et de grands hasards, une préférence marquée pour
+le rôle de libre tirailleur politique, qui, sans déserter son camp,
+choisit à son gré le moment de l'attaque ou de la retraite, et aussi
+un peu d'humeur de ce que, depuis son départ, on avait tenté plusieurs
+combinaisons sans l'y comprendre et en traiter avec lui. Il déclinait
+formellement en finissant, non-seulement l'entrée dans le ministère,
+mais l'invitation de se rendre à Paris pour en causer.
+
+Il y a toujours, dans les négociations de ce genre et dans les
+dissentiments qui en font l'embarras, des motifs plus grands et des
+motifs plus petits que ceux qu'on déclare: ou bien les hommes qu'on
+essaye d'associer dans la même oeuvre, et qui s'y refusent, ont au fond
+de l'âme le sentiment qu'ils ne croyent pas aux mêmes principes et ne
+se gouvernent pas par les mêmes instincts; ou bien quelques prétentions
+personnelles, quelques susceptibilités cachées, quelque permanent
+désaccord d'habitudes, de relations, de goûts, de moeurs, leur rendent
+le rapprochement incommode et la vie commune difficile. Ce ne sont pas
+des circonstances purement accidentelles qui décident de la sympathie
+ou de l'antipathie des esprits, et ils n'hésiteraient pas tant à s'unir
+s'ils n'étaient pas sérieusement divers et séparés.
+
+Soit qu'on s'y attendît ou non, sur le refus de M. Dupin, on revint au
+duc de Broglie; on s'inquiéta moins de mon impopularité; le Roi et le
+maréchal Soult en prenaient aisément leur parti; des amis communs,
+surtout M. de Rémusat, avaient efficacement combattu, dans l'esprit
+naturellement large et libre de M. Thiers, cette objection vulgaire. On
+s'avisa d'un expédient qui lui enlevait presque toute sa valeur. Au lieu
+de me rappeler au ministère de l'intérieur, on me proposa le ministère
+de l'instruction publique. J'étais, dans ce département, ce qu'on
+appelle une spécialité. Le 31 juillet 1830, la commission municipale, si
+ardente dans le mouvement populaire, m'y avait nommé. Le public pensait
+que j'y convenais, et mes amis que cela me convenait: «Je ne souhaite
+pas vivement, je l'avoue, m'écrivait le 29 septembre 1832 M.
+Royer-Collard, que mes amis soient mis à des épreuves qui passent
+les forces humaines. Le temps de gouverner n'est pas venu. C'est à
+l'anarchie que notre temps est voué, pour longues années. Nous n'y
+périrons pas, j'en suis convaincu, mais nous sommes bien loin de l'avoir
+épuisée; elle a encore bien des phases connues et inconnues à nous
+présenter.» Et le 14 octobre suivant, quand il apprit la formation du
+cabinet: «Puisque vous deviez rentrer, comme vous le dites, dans la
+fournaise, j'aime mieux que ce soit par le ministère de l'instruction
+publique. Vous irez à la brèche, mais vous aurez le mérite d'y aller;
+vous n'y êtes pas exposé en signe de provocation. Que puis-je vous dire
+que vous ne sachiez? Vous connaissez à fond l'état de notre société,
+la maladie des esprits, la contradiction des principes du nouveau
+gouvernement. Le courage ne vous manquera pas, ni sans doute la
+prudence, dont la part aujourd'hui doit être fort grande. Vous aurez à
+conserver la majorité; je suis très-porté à croire que cela n'est point
+impossible, mais il y faudra de l'art. Parlez de moi, je vous prie, au
+duc de Broglie; vous savez combien je l'estime et je l'honore. Pour lui
+aussi, j'aime mieux les affaires étrangères. Vos deux ministères sont
+les meilleurs.»
+
+Je n'aurais point hésité à rentrer dans la position de lutte directe,
+déclarée et quotidienne où m'avait placé, en 1830, le ministère
+de l'intérieur. Je n'hésitai pas davantage à prendre celle où mon
+impopularité, comme on disait, semblait, en 1832, avoir pour le
+cabinet moins d'inconvénient. On a dit que je prenais plaisir à braver
+l'impopularité; on s'est trompé, je n'y pensais pas. La physionomie
+comme le dessein du nouveau cabinet me convenaient parfaitement.
+C'était, sauf M. Dupin, l'union des hommes qui, en 1830, avaient
+proclamé et soutenu les premiers la politique de résistance à l'esprit
+révolutionnaire, et de ceux qui, depuis 1831, avaient aidé M. Casimir
+Périer à la pratiquer avec conséquence et vigueur. Le ministère de
+l'instruction publique avait d'ailleurs pour moi, et par mes souvenirs,
+et par ce que j'espérais y faire, un véritable attrait. La formation
+du cabinet ne rencontra plus aucun obstacle, et il se constitua le 11
+octobre 1832, se donnant à peine cinq semaines pour se préparer à la
+session des Chambres, qui furent immédiatement convoquées pour le 19
+novembre suivant.
+
+
+
+
+
+ PIÈCES HISTORIQUES
+
+
+
+
+ I
+
+_Protestation des Députés contre les ordonnances du 25 juillet_ 1830.
+(28 juillet 1830.)
+
+«Les soussignés, régulièrement élus à la députation par les collèges
+d'arrondissement ci-dessus nommés, en vertu de l'ordonnance royale
+du......., et conformément à la Charte constitutionnelle et aux lois sur
+les élections des..... et se trouvant actuellement à Paris.
+
+Se regardent comme absolument obligés, par leurs devoirs et leur
+honneur, de protester contre les mesures que les conseillers de la
+couronne ont fait naguère prévaloir pour le renversement du système
+légal des élections et de la ruine de la liberté de la presse.
+
+Lesdites mesures, contenues dans les ordonnances du 25, sont, aux yeux
+des soussignés, directement contraires aux droits constitutionnels de la
+Chambre des pairs, au droit public des Français, aux attributions et aux
+arrêts des tribunaux, et propres à jeter l'État dans une confusion qui
+compromet également la paix du présent et la sécurité de l'avenir.
+
+«En conséquence, les soussignés, inviolablement fidèles à leur serment,
+protestent d'un commun accord, non-seulement contre lesdites mesures,
+mais contre tous les actes qui en pourraient être la conséquence.
+
+Et attendu, d'une part, que la Chambre des députés, n'ayant pas été
+constituée, n'a pu être légalement dissoute; d'autre part, que la
+tentative de former une autre Chambre des députés, d'après un mode
+nouveau et arbitraire, est en contradiction formelle avec la Charte
+constitutionnelle et les droits acquis des électeurs, les soussignés
+déclarent qu'ils se considèrent toujours comme légalement élus à la
+députation par les collèges d'arrondissement et de département dont ils
+ont obtenu les suffrages, et comme ne pouvant être remplacés qu'en vertu
+d'élections faites selon les principes et les formes voulues par les
+lois.
+
+Et si les soussignés n'exercent pas effectivement les droits et ne
+s'acquittent pas de tous les devoirs qu'ils tiennent de leur élection
+légale, c'est qu'ils en sont empêchés par une violence matérielle.»
+
+Suivent les noms de soixante-trois députés.
+
+
+
+
+ II
+
+_Proclamation adressée à la France par les Députés des départements
+réunis au palais Bourbon, après l'appel et l'arrivée de S. A. R. Mgr le
+duc d'Orléans à Paris_.
+(31 juillet 1830.)
+
+Français,
+
+La France est libre. Le pouvoir absolu levait son drapeau; l'héroïque
+population de Paris l'a abattu. Paris attaqué a fait triompher par les
+armes la cause sacrée qui venait de triompher en vain par les élections.
+Un pouvoir usurpateur de nos droits, perturbateur de notre repos,
+menaçait à la fois la liberté et l'ordre; nous rentrons en possession de
+l'ordre et de la liberté. Plus de crainte pour les droits acquis; plus
+de barrière entre nous et les droits qui nous manquent encore.
+
+Un gouvernement qui, sans délai, nous garantisse ces biens, est
+aujourd'hui le premier besoin de la patrie. Français, ceux de vos
+députés qui se trouvent déjà à Paris se sont réunis; et en attendant
+l'intervention régulière des Chambres, ils ont invité un Français qui
+n'a jamais combattu que pour la France, M. le duc d'Orléans, à exercer
+les fonctions de lieutenant général du royaume. C'est à leurs yeux le
+plus sûr moyen d'accomplir promptement par la paix le succès de la plus
+légitime défense.
+
+Le duc d'Orléans est dévoué à la cause nationale et constitutionnelle;
+il en a toujours défendu les intérêts et professé les principes. Il
+respectera nos droits, car il tiendra de nous les siens. Nous nous
+assurerons par des lois toutes les garanties nécessaires pour rendre la
+liberté forte et durable:
+
+Le rétablissement de la garde nationale, avec l'intervention des gardes
+nationaux dans le choix des officiers;
+
+L'intervention des citoyens dans la formation des administrations
+départementales et municipales;
+
+Le jury pour les délits de la presse;
+
+La responsabilité légalement organisée des ministres et des agents
+secondaires de l'administration;
+
+L'état des militaires légalement assuré.
+
+La réélection des députés promus à des fonctions publiques.
+
+Nous donnerons enfin à nos institutions, de concert avec le chef de
+l'État, les développements dont elles ont besoin.
+
+Français, le duc d'Orléans lui-même a déjà parlé, et son langage est
+celui qui convient à un pays libre: «Les Chambres vont se réunir, vous
+dit-il; elles aviseront aux moyens d'assurer le règne des lois et le
+maintien des droits de la nation.
+
+La Charte sera désormais une vérité.»
+
+
+
+
+ III
+
+_Exposé de la situation du royaume présenté aux Chambres le 13 septembre
+1830, par M. Guizot, ministre de l'intérieur._
+
+
+Messieurs, le Roi nous a ordonné de mettre sous vos yeux le tableau de
+l'état de la France et des actes du gouvernement depuis la glorieuse
+révolution qui a fondé son trône en sauvant notre pays.
+
+Fier de son origine, le gouvernement éprouve le besoin de dire hautement
+comment il comprend sa mission et se propose de la remplir.
+
+Il est le résultat d'un héroïque effort soudainement tenté pour mettre à
+l'abri du despotisme, de la superstition et du privilège, les libertés
+et les intérêts nationaux.
+
+En quelques jours l'entreprise a été accomplie, avec un respect et un
+ménagement, jusque-là sans exemple, pour les droits privés et l'ordre
+public.
+
+Saisie d'un juste orgueil, la France s'est promis qu'un si beau triomphe
+ne serait point stérile. Elle s'est regardée comme délivrée de ce
+système de déception, d'incertitude et d'impuissance qui l'a fatiguée
+et irritée si longtemps. Elle a compté sur une politique conséquente
+et vraie qui ouvrirait devant elle une large carrière d'activité et de
+liberté. Elle y veut marcher d'un pas ferme et régulier.
+
+C'est dans ce caractère de l'événement au sein duquel il est né, et des
+espérances dont la France est animée, que le gouvernement trouve la
+règle de sa conduite.
+
+Il se sent appelé à puiser sa force dans les institutions qui
+garantissent la liberté du pays, à maintenir l'ordre légal en améliorant
+progressivement les lois, à seconder sans crainte, au sein de la paix
+publique fortement protégée, le développement de toutes les facultés,
+l'exercice de tous les droits.
+
+Telle est, à ses yeux, la politique qui doit faire porter à notre
+révolution tous ses fruits.
+
+Pour la réaliser, une première tâche lui était imposée. Il fallait
+prendre partout possession du pouvoir et le remettre à des hommes
+capables d'affermir le triomphe de la cause nationale. Grâce aux
+conquêtes de 1789, l'état social de la France a été régénéré; grâce à la
+victoire de 1830, ses institutions politiques ont reçu en un jour les
+principales réformes dont elles avaient besoin. Une administration
+partout en harmonie avec l'état social et la Charte, une constante
+application des principes consacrés sans retour, tel est aujourd'hui le
+besoin pressant, le voeu unanime du pays. De nombreux changements dans
+le personnel étaient donc la première nécessité du gouvernement; par là,
+il devait faire sentir en tous lieux sa présence, et proclamer lui-même
+son avènement. L'oeuvre avance vers son terme. Le temps prononcera sur
+le mérite des choix. Mais on peut, dès aujourd'hui, se former une
+juste idée de l'étendue et de la célérité du travail; nous vous en
+présenterons rapidement les principaux résultats.
+
+A peine entré en fonctions, le ministre de la guerre a pourvu au
+commandement des divisions et subdivisions militaires; soixante-quinze
+officiers généraux en étaient investis; soixante-cinq ont été remplacés;
+dix sont demeurés à leur poste; ils l'ont mérité par la promptitude et
+la franchise de leur concours.
+
+En même temps, et dès le 8 août, les officiers généraux qui se
+trouvaient chargés de l'inspection ordinaire des troupes ont été
+rappelés, et dix lieutenants généraux ou maréchaux de camp ont été
+envoyés auprès des corps, avec ordre de proclamer l'avènement du roi,
+de prévenir toute scission, et de proposer parmi les officiers les
+remplacements nécessaires.
+
+Trente-neuf régiments d'infanterie et vingt-six régiments de cavalerie
+ont reçu des colonels nouveaux. Beaucoup de remplacements ont eu lieu
+dans les grades inférieurs.
+
+Des commandants nouveaux ont été envoyés dans trente-une places
+importantes.
+
+Une commission d'officiers généraux, en fonctions depuis le 16 août,
+examine les titres des officiers qui demandent du service. Son travail
+est fort avancé.
+
+Des mesures ont été prises dès les premiers jours du mois d'août pour le
+licenciement des régiments suisses de l'ancienne garde royale et de la
+ligne. Elles sont en pleine exécution. Le licenciement des régiments
+français de l'ex-garde et des corps de la maison du roi Charles X est
+accompli.
+
+Pour compenser les pertes qu'entraîne ce licenciement, l'effectif des
+régiments d'infanterie de ligne sera porté à 1500 hommes, celui des
+régiments de cavalerie à 700 hommes, celui des régiments d'artillerie et
+du génie à 1,200 et 1450 hommes.
+
+Trois régiments nouveaux, un de cavalerie, sous le nom de _lanciers
+d'Orléans,_ deux d'infanterie, sous les n° 65 et 66, et six bataillons
+d'infanterie légère s'organisent en ce moment.
+
+Deux bataillons de gendarmerie à pied ont été spécialement créés pour
+faire le service dans les départements de l'Ouest.
+
+Une garde municipale a été instituée pour la ville de Paris. Plus de
+la moitié des hommes qui doivent la composer sont prêts à entrer en
+activité de service.
+
+Le général commandant l'armée d'Afrique a été changé. Le drapeau
+national flotte dans les rangs de cette armée qui s'est montrée aussi
+empressée de l'accueillir que digne de le suivre, et qui recevra les
+récompenses qu'elle a si vaillamment conquises.
+
+Ainsi, au bout de cinq semaines, le personnel de l'armée est renouvelé
+ou près du terme de son renouvellement.
+
+La marine n'appelait pas des réformes si étendues. Par sa nature même,
+ce corps exige la réunion de connaissances spéciales et d'une expérience
+longue et continue. Aussi l'ancien gouvernement avait-il été forcé d'y
+conserver ou d'y admettre des officiers qui professaient hautement les
+opinions dont il poursuivait la ruine; ils se sont hâtés d'accueillir
+notre révolution; elle accomplissait leurs voeux. Là peu de changements
+étaient donc nécessaires. Cependant les abus qui y avaient pénétré ont
+été abolis. Trois contre-amiraux, douze capitaines de vaisseau, cinq
+capitaines de frégate, quatre lieutenants de vaisseau et un enseigne ont
+été admis à la retraite. Une commission présidée par le doyen de l'armée
+navale examine avec soin les réclamations des officiers que l'ancien
+gouvernement avait écartés. Une création nouvelle, celle des amiraux
+de France, a assuré à la marine des récompenses proportionnées à ses
+services, et l'a fait sortir de cette espèce d'infériorité où elle
+était placée comparativement à l'armée de terre, qui possédait seule la
+dignité de maréchal de France. Enfin l'illustre chef de l'armée navale
+en Afrique a reçu du Roi, par son élévation à ce grade, le juste prix
+de ses travaux; et ses compagnons trouveront à leur arrivée en France,
+l'avancement et les distinctions qu'ils ont si bien méritées.
+
+Nulle part la réforme n'était plus nécessaire et plus vivement
+sollicitée que dans l'administration intérieure. La plupart de ses
+fonctionnaires, instruments empressés ou dociles d'un système de fraude
+et de violence, avaient encouru la juste animadversion du pays. Ceux-là
+même dont les efforts avaient tendu à atténuer le mal s'étaient usés
+dans cette lutte ingrate, et manquaient auprès de la population de cet
+ascendant moral, de cette confiance prompte et facile, première force du
+pouvoir, surtout quand il vit en présence de la liberté. 76 préfets
+sur 86, 196 sous-préfets sur 277, 53 secrétaires généraux sur 86, 127
+conseillers de préfecture sur 315, ont été changés. En attendant la loi
+qui doit régénérer l'administration municipale, 393 changements ont déjà
+été prononcés; et une circulaire a ordonné aux préfets de faire, sans
+retard, tous ceux qu'ils jugeraient nécessaires, sauf à en demander la
+confirmation définitive au ministre de l'intérieur.
+
+Le ministre de la justice a porté toute son attention sur la composition
+des parquets, tant des cours souveraines que des tribunaux de première
+instance. Dans les premières, 74 procureurs généraux, avocats généraux
+et substituts, dans les secondes, 254 procureurs du Roi et substituts
+ont été renouvelés. Dans la magistrature inamovible, le ministère s'est
+empressé de pourvoir aux sièges vacants, soit par démission, soit par
+toute autre cause. A ce titre, ont déjà eu lieu 103 nominations de
+présidents, conseillers et juges. A mesure que les occasions s'en
+présentent, les changements continuent. Les justices de paix commencent
+à être l'objet d'un scrupuleux examen.
+
+Dans le conseil d'État, et en attendant la réforme fondamentale qui
+se prépare, le nombre des membres en activité de service a été
+provisoirement réduit de 55 à 38; sur ces 38,20 ont été changés. Le
+Conseil de l'instruction publique était composé de 9 membres; 5 ont été
+écartés. La même mesure a été prise à l'égard de 5 inspecteurs généraux
+et de 14 recteurs d'académie sur 25. Un travail se prépare pour apporter
+dans les collèges, pendant les vacances, les changements dont la
+convenance sera reconnue. Une commission est chargée de faire un prompt
+rapport sur l'École de médecine, et d'en préparer la réorganisation.
+
+Dans le département des affaires étrangères, la plupart de nos
+ambassadeurs et ministres au dehors ont été révoqués.
+
+La situation du ministre des finances, quant au personnel, était
+particulièrement délicate. Il n'en est pas des principaux agents
+financiers comme des autres fonctionnaires. Leurs affaires sont mêlées,
+enlacées dans celles de l'Etat, et veulent du temps pour s'en séparer.
+Il faut plusieurs mois pour qu'un receveur général en remplace
+complètement un autre; celui qui se retire a une liquidation à faire;
+celui qui arrive a la confiance à obtenir. Au milieu d'une crise dont
+l'ébranlement ne pouvait manquer de se faire sentir dans les finances
+publiques, il y eût eu péril à écarter brusquement des hommes d'un
+crédit bien établi, et qui s'empressaient de le mettre au service du
+Trésor. Dans les autres parties de l'administration, une confusion de
+quelques jours est un mal; dans l'administration financière, un embarras
+de quelques instants serait une calamité. La réserve est donc ici
+commandée par la nature des choses et l'intérêt général. Le ministre
+des finances a dû s'y conformer. Il a commencé, du reste, dans son
+administration, une réforme qu'il poursuivra, de département en
+département, avec une scrupuleuse attention.
+
+Vous voyez, messieurs; nous nous sommes bornés au plus simple exposé des
+faits; il en résulte clairement que le personnel de l'administration de
+la France a déjà subi un renouvellement très-étendu, et que si, dans
+l'un des services publics, le renouvellement n'a pas été aussi rapide
+qu'ailleurs, ce ménagement était dû à l'un des plus pressants intérêts
+de l'État.
+
+En écartant les anciens fonctionnaires, nous avons cherché pour les
+remplacer des hommes engagés dans la cause nationale et prêts à s'y
+dévouer; mais la cause nationale n'est point étroite ni exclusive; elle
+admet diverses nuances d'opinions; elle accepte quiconque veut et peut
+la bien servir. A travers tant de vicissitudes qui depuis quarante ans
+ont agité notre France, beaucoup d'hommes se sont montrés, dans des
+situations différentes, de bons et utiles citoyens; il n'est aucune
+époque de notre histoire contemporaine qui n'ait à fournir d'habiles
+administrateurs, des magistrats intègres, de courageux amis de la
+patrie. Nous les avons cherchés partout; nous les avons pris partout où
+nous les avons trouvés. Ainsi, sur les 76 préfets que le Roi a choisis,
+47 n'ont occupe aucune fonction administrative depuis 1814; 29 en ont
+été revêtus. Parmi ces derniers, 18 avaient été successivement destitués
+depuis 1820. Parmi les premiers, 23 avaient occupé des fonctions
+administratives avant 1814; 24 sont des hommes tout à fait nouveaux et
+portés aux affaires par les derniers événements. Le moment est venu pour
+la France de se servir de toutes les capacités, de se parer de toutes
+les gloires qui se sont formées dans son sein.
+
+Malgré son importance prédominante en des jours de crise, le personnel
+n'a pas seul occupé l'attention du gouvernement; il a pris aussi des
+mesures pour rendre promptement à l'administration des choses la
+régularité et l'ensemble dont elle a besoin.
+
+Dès le 6 août, le ministre de la guerre a donné des ordres pour arrêter
+la désertion et faire rejoindre les hommes qui avaient quitté leurs
+corps. Il a pourvu au retrait des armes et des chevaux abandonnés par
+les déserteurs.
+
+De nombreux mouvements de troupes ont été opérés, soit dans le but de la
+réorganisation des corps, soit pour porter des forces sur les points où
+leur présence était jugée utile.
+
+Des désordres se sont manifestés dans quelques régiments de cavalerie et
+d'artillerie, et dans un seul régiment d'infanterie. Mais de promptes
+mesures ont été prises pour rétablir l'ordre, resserrer les liens de la
+discipline, et rendre justice à chacun.
+
+Tous les services de l'armée ont été assurés. Les corps de l'ancienne
+garde royale et les régiments suisses ont reçu religieusement en solde,
+masses, etc., tout ce qu'ils pouvaient prétendre. Les approvisionnements
+pour l'armée d'Afrique ont été complétés jusqu'au 1er novembre, en se
+servant, forcément et à cause de l'urgence, du marché précédemment
+conclu. Les rapports du nouvel intendant en chef de cette armée
+amèneront à de meilleurs moyens pour régler cet important service.
+
+L'armement des gardes nationales est l'un des objets qui attirent
+spécialement les soins du ministre. Des ordres sont donnés pour
+rassembler et fournir promptement tous les fusils dont on pourra
+disposer; un grand nombre est déjà délivré.
+
+L'activité la plus régulière se déploie dans l'administration de la
+marine. Des vaisseaux de l'État sillonnent en ce moment toutes les mers
+pour porter sur tous les points du globe nos grandes nouvelles.
+Ils feront respecter partout les couleurs nationales; partout ils
+protégeront le commerce et rassureront les navigateurs français. Des
+croisières sont établies dans ce but à l'entrée du détroit de Gibraltar
+et sur toutes nos côtes.
+
+Notre escadre continuera de seconder les opérations de notre armée de
+terre en Afrique; elle assurera nos communications entre Alger et la
+France, et aucun approvisionnement ne sera compromis.
+
+Le Conseil d'amirauté s'occupe de réunir les matériaux d'une législation
+complète sur les colonies: une commission sera chargée de mettre le
+gouvernement en mesure de la présenter bientôt aux Chambres.
+
+Des travaux nouveaux sont entrepris à Dunkerque et dans d'autres ports.
+Partout règne la plus exacte discipline; l'ordre est partout maintenu
+sur les vaisseaux comme sur terre, dans les arsenaux et dans les
+ateliers.
+
+L'irrégularité des communications, le renouvellement des fonctionnaires,
+le nombre et la gravité des affaires générales, avaient pendant
+trois semaines un peu ralenti les travaux ordinaires du ministère de
+l'intérieur. Non-seulement ils ont repris leur cours, mais aucune trace
+de cet arriéré momentané ne subsiste plus. Une organisation plus simple
+de l'administration centrale a permis de porter dans la correspondance
+une activité vraiment efficace. Des instructions ont été partout données
+sur les affaires de l'intérêt le plus général et le plus pressant, sur
+l'organisation des gardes nationales, sur la prestation de serment des
+fonctionnaires, sur la publication des listes électorales et du jury,
+sur les prisons, etc. Tous les préfets sont maintenant à leur poste;
+l'autorité est partout reconnue et en vigueur. Sans doute elle rencontre
+encore des obstacles; quelque agitation subsiste sur un certain nombre
+de points. Elle a éclaté à Nîmes; on la redoute dans deux ou trois
+autres départements du Midi. Ceux de l'Ouest, si longtemps le théâtre
+des discordes civiles, en contiennent encore quelques vieux ferments.
+C'est le devoir du gouvernement de ne pas perdre de vue ces causes
+possibles de désordre, il n'y manquera point; déjà il est partout en
+mesure; des troupes ont marché vers le Midi, d'autres sont cantonnées
+dans l'Ouest. Une surveillance active et inoffensive à la fois est
+partout exercée. Elle suffira pour prévenir un mal que rêvent à peine
+les esprits les plus aveugles. La promptitude avec laquelle les troubles
+de Nîmes ont été réprimés est bien plus rassurante que ces troubles
+mêmes ne peuvent paraître inquiétants.
+
+Une autre inquiétude se fait sentir. On craint que notre révolution et
+ses résultats ne rencontrent, dans une partie du clergé français,
+des sentiments qui ne soient pas en harmonie avec ceux du pays. Le
+gouvernement du Roi n'ignore, messieurs, ni les imprudentes déclamations
+de quelques hommes, ni les menées ourdies à l'aide d'associations ou
+de congrégations que repoussent nos lois. Il les surveille sans les
+redouter. Il porte à la religion et à la liberté des consciences un
+respect sincère; mais il sait aussi jusqu'où s'étendent les droits de
+la puissance publique, et ne souffrira pas qu'ils reçoivent la moindre
+atteinte. La séparation de l'ordre civil et de l'ordre spirituel
+sera strictement maintenue. Toute infraction aux lois du pays, toute
+perturbation de l'ordre seront fortement réprimées, quels qu'en soient
+les auteurs.
+
+Le gouvernement compte sur le concours des bons citoyens pour porter
+remède à un mal d'une autre nature, dont la gravité ne saurait être
+méconnue; il s'occupe avec assiduité de la préparation du budget, et ne
+tardera pas à le présenter aux Chambres. Mais la perception de certains
+impôts a rencontré depuis six semaines d'assez grands obstacles: ils
+ont disparu en ce qui concerne les douanes; leur service, un moment
+interrompu sur deux points de la frontière, dans les départements des
+Pyrénées-Orientales et du Haut-Rhin, a été promptement rétabli. L'impôt
+direct est partout payé avec une exactitude, disons mieux, avec un
+empressement admirable. Mais des troubles ont eu lieu dans quelques
+départements à l'occasion de l'impôt sur les boissons, et en ont
+momentanément suspendu la perception. Aussi, sur quinze millions de
+produits qu'on devait attendre des contributions indirectes, pendant le
+seul mois d'août, y aura-t-il perte de deux millions. Décidé à apporter
+dans cet impôt les réductions et les modifications qui seront jugées
+nécessaires, le gouvernement proposera incessamment aux Chambres un
+projet de loi-concerté avec la Commission qu'il a nommée à cet effet. La
+France peut compter aussi que, dans les divers services du budget, il
+poussera l'économie aussi loin que le permettra l'intérêt public, et
+qu'il ne négligera aucun moyen d'alléger les charges des contribuables.
+Mais il est de son devoir le plus impérieux, il est de l'intérêt public
+le plus pressant, que rien ne vienne jeter l'incertitude et le trouble
+dans le revenu de l'État. C'est sur la perception régulière et sûre de
+l'impôt que repose le crédit; c'est sur l'étendue et la solidité du
+crédit que repose le développement rapide, facile, des ressources de
+l'État et de la prospérité nationale. Certes, le crédit du Trésor est
+grand et assuré, il ne restera point au-dessous de ses charges; il va
+suffire aisément dans le cours de ce mois au payement de plus de 100
+millions qu'exigent les besoins du service. Mais pour qu'il subsiste et
+se déploie de plus en plus, il importe essentiellement que ses bases ne
+soient pas ébranlées.
+
+Elles ne le seront point, messieurs, pas plus que notre ordre social ne
+sera compromis par la fermentation momentanée qui s'est manifestée
+sur quelques points, et que repousse de toutes parts la sagesse de la
+France. Sans doute, dans son gouvernement comme en toutes choses,
+la France désire l'amélioration, le progrès, mais une amélioration
+tranquille, un progrès régulier. Satisfaite du régime qu'elle vient de
+conquérir, elle aspire avant tout à le conserver, à le consolider. Elle
+veut jouir de sa victoire, et non entreprendre de nouvelles luttes. Elle
+saura bien mettre elle-même le temps à profit pour perfectionner ses
+institutions, et elle regarderait toute tentative désordonnée comme une
+atteinte à ses droits aussi bien qu'à son repos.
+
+Ce repos, messieurs, le gouvernement, fort de ses droits et du concours
+des Chambres, saura le maintenir, et il sait qu'en le maintenant il fera
+prévaloir le voeu national. Déjà, à la première apparence de troubles,
+les bons citoyens se sont empressés au-devant de l'autorité pour l'aider
+à les réprimer, et le succès a été aussi facile que décisif. Partout
+éclaterait le même résultat. Les lois ne manquent point à la justice;
+la force ne manquera point aux lois. Que les amis du progrès de la
+civilisation et de la liberté n'aient aucune crainte; leur cause ne sera
+point compromise dans ces agitations passagères. Le perfectionnement
+social et moral est le résultat naturel de nos institutions; il se
+développera librement et le gouvernement s'empressera de le seconder.
+Chaque jour, de nouvelles assurances amicales lui arrivent de toutes
+parts. Chaque jour l'Europe reconnaît et proclame qu'il est pour tous un
+gage de sécurité et de paix. La paix est aussi son voeu. Au dedans comme
+au dehors, il est fermement résolu à conserver le même caractère, à
+s'acquitter de la même mission.
+
+
+
+
+ IV
+
+_Rapport présenté au Roi le 21 octobre 1830, par M. Guizot, ministre de
+l'intérieur, pour faire instituer un inspecteur général des monuments
+historiques en France._
+
+
+SIRE,
+Les monuments historiques dont le sol de la France est couvert font
+l'admiration et l'envie de l'Europe savante. Aussi nombreux et plus
+variés que ceux de quelques pays voisins, ils n'appartiennent pas
+seulement à telle ou telle phase isolée de l'histoire, ils forment une
+série complète et sans lacune; depuis les druides jusqu'à nos jours, il
+n'est pas une époque mémorable de l'art et de la civilisation qui
+n'ait laissé dans nos contrées des monuments qui la représentent et
+l'expliquent. Ainsi, à côté de tombeaux gaulois et de pierres celtiques,
+nous avons des temples, des aqueducs, des amphithéâtres et autres
+vestiges de la domination romaine qui peuvent le disputer aux
+chefs-d'oeuvre de l'Italie: les temps de décadence et de ténèbres nous
+ont aussi légué leur style bâtard et dégradé; mais lorsque le XIe et le
+XIIe siècles ramènent en Occident la vie et la lumière, une architecture
+nouvelle apparaît, qui revêt dans chacune de nos provinces une
+physionomie distincte, quoique empreinte d'un caractère commun: mélange
+singulier de l'ancien art des Romains, du goût et du caprice oriental,
+des inspirations encore confuses du génie germanique. Ce genre
+d'architecture sert de transition aux merveilleuses constructions
+gothiques qui, pendant les XIIIe, XIVe et XVe siècles, se suivent sans
+interruption, chaque jour plus légères, plus hardies, plus ornées,
+jusqu'à ce qu'enfin succombant sous leur propre richesse, elles
+s'affaissent, s'alourdissent et finissent par céder la place à la grâce
+élégante mais passagère de la Renaissance. Tel est le spectacle que
+présente cet admirable enchaînement de nos antiquités nationales et qui
+fait de notre sol un si précieux objet de recherches et d'études.
+
+La France ne saurait être indifférente à cette partie notable de sa
+gloire. Déjà, dans les siècles précédents, la haute érudition des
+bénédictins et d'autres savants avait montré dans les monuments la
+source de grandes lumières historiques; mais sous le rapport de l'art,
+personne n'en avait deviné l'importance.
+
+A l'issue de la Révolution française, des artistes éclairés, qui avaient
+vu disparaître un grand nombre de monuments précieux, sentirent le
+besoin de préserver ce qui avait échappé à la dévastation: le musée des
+Petits-Augustins, fondé par M. Lenoir, prépara le retour des études
+historiques et fit apprécier toutes les richesses de l'art français.
+
+La dispersion fatale de ce musée reporta sur l'étude des localités
+l'ardeur des archéologues et des artistes; la science y gagna plus
+d'étendue et de mouvement; d'habiles écrivains se joignirent à l'élite
+de notre École de peinture pour faire connaître les trésors de
+l'_ancienne_ France. Ces travaux, multipliés pendant les années qui
+viennent de s'écouler, n'ont pas tardé à produire d'heureux résultats
+dans les provinces. Des centres d'étude se sont formés; des monuments
+ont été préservés de la destruction; des sommes ont été votées pour cet
+objet par les conseils généraux et les communes: le clergé a été arrêté
+dans les transformations fâcheuses qu'un goût mal entendu de rénovation
+faisait subir aux édifices sacrés.
+
+Ces efforts toutefois n'ont produit que des résultats incomplets: il
+manquait à la science un centre de direction qui régularisât les bonnes
+intentions manifestées sur presque tous les points de la France; il
+fallait que l'impulsion partît de l'autorité supérieure elle-même, et
+que le ministre de l'intérieur, non content de proposer aux Chambres
+une allocation de fonds pour la conservation des monuments français,
+imprimât une direction éclairée au zèle des autorités locales.
+
+La création d'une place d'inspecteur général des monuments historiques
+de la France m'a paru devoir répondre à ce besoin. La personne à qui
+ces fonctions seront confiées devra avant tout s'occuper des moyens de
+donner aux intentions du gouvernement un caractère d'ensemble et de
+régularité. A cet effet, elle devra parcourir successivement tous les
+départements de la France, s'assurer sur les lieux de l'importance
+historique ou du mérite d'art des monuments, recueillir tous les
+renseignements qui se rapportent à la dispersion des titres ou des
+objets accessoires qui peuvent éclairer sur l'origine, les progrès ou la
+destruction de chaque édifice; en constater l'existence dans tous les
+dépôts, archives, musées, bibliothèques ou collections particulières;
+se mettre en rapports directs avec les autorités et les personnes qui
+s'occupent de recherches relatives à l'histoire de chaque localité,
+éclairer les propriétaires et les détenteurs sur l'intérêt des édifices
+dont la conservation dépend de leurs soins, et stimuler enfin, en
+le dirigeant, le zèle de tous les conseils de département et
+de municipalité, de manière à ce qu'aucun monument d'un mérite
+incontestable ne périsse par cause d'ignorance et de précipitation,
+et sans que les autorités compétentes aient tenté tous les efforts
+convenables pour assurer leur préservation, et de manière aussi à ce que
+la bonne volonté des autorités ou des particuliers ne s'épuise pas sur
+des objets indignes de leurs soins. Cette juste mesure dans le zèle ou
+dans l'indifférence pour la conservation des monuments ne peut être
+obtenue qu'au moyen de rapprochements multipliés que l'inspecteur
+général sera seul à même défaire; elle préviendra toute réclamation et
+donnera aux esprits les plus difficiles la conscience de la nécessité où
+le gouvernement se trouve de veiller activement aux intérêts de l'art et
+de l'histoire.
+
+L'inspecteur général des monuments historiques préparera, dans sa
+première et générale tournée, un catalogue exact et complet des édifices
+ou monuments isolés qui méritent une attention sérieuse de la part du
+gouvernement; il accompagnera, autant que faire se pourra, ce catalogue
+de dessins et de plans, et en remettra successivement les éléments au
+ministère de l'intérieur, où ils seront classés et consultés au besoin.
+Il devra s'attacher à choisir dans chaque localité principale un
+correspondant qu'il désignera à l'acceptation du ministre, et se mettre
+lui-même en rapport officieux avec les autorités locales. Communication
+sera donnée aux préfets des départements, d'abord, des instructions de
+l'inspecteur général des monuments historiques de la France, puis de
+l'extrait du catalogue général en ce qui concerne chaque département. Le
+préfet en donnera connaissance à tous les conseils et autorités qu'ils
+intéressent.
+
+L'inspecteur général des monuments historiques devra renouveler le plus
+souvent possible ses tournées, et les diriger chaque année d'après les
+avis qui seront donnés par les préfets et les correspondants reconnus
+par l'administration. Lorsqu'il s'agira d'imputations à faire sur le
+fonds de la conservation des monuments de la France, ou de dépenses
+analogues votées par les départements ou les communes, l'inspecteur
+général des monuments historiques sera consulté.
+
+Le traitement annuel de ce fonctionnaire est fixé à _huit mille francs_.
+
+Le tarif des frais de tournée sera déterminé par une mesure ultérieure.
+
+Je suis avec respect, Sire, de Votre Majesté, le très-humble et
+très-fidèle sujet,
+
+Le Ministre secrétaire d'État au département de l'intérieur,
+
+GUIZOT.
+
+_Approuvé_: Au Palais-Royal,
+le 23 du mois d'octobre 1830.
+LOUIS-PHILIPPE.
+
+
+
+
+ V
+
+1° _Décret de l'empereur Napoléon Ier (20 février 1806), qui règle la
+destination des églises de Saint-Denis et de Sainte-Geneviève._
+
+
+TITRE II.
+
+7. L'église de Sainte-Geneviève sera terminée et rendue au culte,
+conformément à l'intention de son fondateur, sous l'invocation de
+Sainte-Geneviève, patronne de Paris.
+
+8. Elle conservera la destination qui lui avait été donnée par
+l'Assemblée constituante, et sera consacrée à la sépulture des grands
+dignitaires, des grands officiers de l'Empire et de la couronne, des
+sénateurs, des grands officiers de la Légion d'honneur, et, en vertu de
+nos décrets spéciaux, des citoyens qui, dans la carrière des armes ou
+dans celle de l'administration et des lettres, auront rendu d'éminents
+services à la patrie; leurs corps embaumés seront inhumés dans l'église.
+
+9. Les tombeaux déposés au Musée des monuments français seront
+transportés dans cette église pour y être rangés par ordre de siècles.
+
+10. Le chapitre métropolitain de Notre-Dame, augmenté de six membres,
+sera chargé de desservir l'église de Sainte-Geneviève. La garde de cette
+église sera spécialement confiée à un archiprêtre choisi parmi les
+chanoines.
+
+11. Il y sera officié solennellement le 3 janvier, fête de
+Sainte-Geneviève; le 15 août, fête de Saint-Napoléon, et anniversaire de
+la conclusion du Concordat; le jour des Morts, et le premier dimanche de
+décembre, anniversaire du couronnement et de la bataille d'Austerlitz;
+et toutes les fois qu'il y aura lieu à des inhumations en exécution du
+présent décret. Aucune autre fonction religieuse ne pourra être exercée
+dans ladite église qu'en vertu de notre approbation.
+
+12. Nos ministres de l'intérieur et des cultes sont chargés de
+l'exécution du présent décret.
+
+
+2° _Ordonnance du roi Louis XVIII (12 décembre 1821) qui confirme et
+complète la restitution au culte de l'église de Sainte-Geneviève._
+
+Louis, par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre, A tous ceux
+qui ces présentes verront, salut.
+
+L'église que notre aïeul le roi Louis XV avait commencé de faire élever
+sous l'invocation de Sainte-Geneviève est heureusement terminée. Si
+elle n'a pas encore reçu tous les ornements qui doivent compléter sa
+magnificence, elle est dans un état qui permet d'y célébrer le
+service divin. C'est pourquoi, afin de ne pas retarder davantage
+l'accomplissement des intentions de son fondateur et de rétablir,
+conformément à ses voeux et aux nôtres, le culte de la patronne dont
+notre bonne ville de Paris avait coutume d'implorer l'assistance dans
+tous ses besoins;
+
+Sur le rapport de notre ministre de l'intérieur et notre Conseil
+entendus,
+
+Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit:
+
+ARTICLE PREMIER.
+
+La nouvelle église fondée par le roi Louis XV sera incessamment
+consacrée à l'exercice du culte divin sous l'invocation de cette sainte;
+à cet effet, elle est mise à la disposition de l'archevêque de Paris
+qui la fera provisoirement desservir par des ecclésiastiques qu'il
+désignera.
+
+ART. II
+
+Il sera ultérieurement statué sur le service régulier et perpétuel qui
+devra y être fait, et sur la nature de ce service.
+
+ART. III
+
+Notre ministre secrétaire d'État de l'intérieur est chargé de
+l'exécution de la présente ordonnance.
+
+Donné en notre château des Tuileries, le 12 décembre de l'an de grâce
+mil huit cent vingt-un, et de notre règne le vingt-septième.
+
+_Signé_: LOUIS.
+
+Par le Roi:
+Le ministre secrétaire d'État
+au département de l'intérieur.
+_Signé_: SIMÉON.
+
+
+
+
+ VI
+
+_Circulaire adressée aux préfets_ (29 _septembre_ 1830) _par M. Guizot,
+ministre de l'intérieur, sur les élections à la Chambre des députés_.
+
+
+Monsieur le Préfet,
+Par ordonnances royales des 13, 15, 28 et 29
+septembre 1830, cent onze collèges électoraux ont été convoqués. Près de
+60,000 électeurs exerceront leurs droits; plus d'un quart de la Chambre
+des députés doit sortir d'une élection nouvelle.
+
+Cette élection, quoique partielle, suffira pour indiquer l'état
+général de la France. Elle est attendue comme un événement grave; elle
+contribuera puissamment à déterminer le caractère de notre révolution;
+elle présagera notre avenir.
+
+Dans une circonstance si importante, monsieur le préfet, vous ne serez
+pas surpris que je vous entretienne plus spécialement des devoirs de
+l'administration. Ses intentions ne sauraient être que conformes à ses
+devoirs.
+
+Ces devoirs sont simples. La mauvaise politique d'un pouvoir trop
+faible pour se passer d'artifices les compliquait en les défigurant. Un
+gouvernement national se fie à la France du choix de ses députés. Il
+ne rend pas l'administration responsable des votes que recèle l'urne
+électorale. Assurer l'entière liberté des suffrages en maintenant
+sévèrement l'ordre légal, voilà toute son ambition. Comme la Charte, les
+élections désormais doivent _être une vérité_.
+
+Vous sentez, monsieur le préfet, quelle scrupuleuse impartialité vous
+est imposée. Le temps n'est pas si éloigné où la puissance publique,
+se plaçant entre les intérêts et les consciences, s'efforçait de faire
+mentir le pays contre lui-même, et de le suborner comme un faux témoin.
+En dénaturant sa mission, en excédant ses droits, elle a compromis ainsi
+même sa légitime influence. Ce n'est que par une réaction de justice,
+de probité, de modération, que l'administration peut reconquérir cette
+autorité morale qui lui est si nécessaire, et qui fait sa principale
+force. Il faut que les pouvoirs s'honorent pour s'affermir.
+
+Ainsi, monsieur le préfet, quelque importance que le gouvernement
+attache au résultat des élections, n'oubliez jamais qu'il l'attend avec
+trop de sécurité pour prétendre, même indirectement, à les dominer.
+C'est par votre administration seule que vous devez influer sur
+l'opinion publique.
+
+La France, d'ailleurs, ne connaît-elle pas sa situation? Heureuse et
+fière d'une révolution qu'elle a faite, elle n'aspire qu'à en recueillir
+les fruits; elle ne veut que jouir en paix, de sa conquête. La liberté
+dans l'ordre, le progrès dans le repos, le perfectionnement sans combat,
+voilà ce qu'elle ne pouvait obtenir du gouvernement qui n'est plus;
+voilà ce qu'elle espère du gouvernement qu'elle s'est donné. Sa longue
+persévérance, sa générosité dans la victoire, lui semblent des droits
+à tous les biens d'une civilisation croissante et d'une constitution
+réglée. Mais elle n'entend pas que ces biens soient ajournés par la
+faiblesse, compromis par l'imprudence, détruits par les passions. Elle a
+mis toute sa force aux ordres de sa sagesse.
+
+Les élections en feront foi, monsieur le préfet; telle est ma
+conviction. Celles qui présagèrent, il y a trois mois, la chute du
+pouvoir absolu élevèrent la France bien haut dans l'opinion des
+peuples. Celles qui se préparent, moins difficiles, moins laborieuses,
+attesteront encore, après le triomphe, tout ce que quinze années
+d'amélioration lente, de liberté combattue, donnent aux peuples
+d'expérience, de prudence et de fermeté.
+
+La France agira, monsieur le préfet, et l'administration veillera pour
+elle. Votre tâche est de maintenir liberté aux opinions et force à la
+loi. En l'accomplissant, vous aurez aussi une part honorable dans le
+résultat des élections.
+
+Les lois qui règlent parmi nous les questions électorales ont été
+éclaircies, complétées par l'expérience et la discussion. Les
+modifications que la loi transitoire du 12 septembre a dû apporter à
+cette législation ne sauraient amener de difficultés essentielles.
+Si toutefois quelques questions vous semblaient encore obscures et
+incertaines, ne craignez pas de me consulter; je vous ferai connaître
+les précédents et mon opinion. Vous saurez cependant que la règle, en
+ces sujets, réside dans le texte des lois et la jurisprudence des cours
+royales. Vous demeurerez donc responsable des décisions que vous aurez
+à prendre; les tribunaux les jugeraient, et ce n'est pas le ministre
+de l'intérieur que les lois ont constitué le gardien de l'unité de
+jurisprudence, c'est la Cour de cassation.
+
+Vous le voyez, monsieur le préfet, le gouvernement n'exige de vous que
+l'observation religieuse des lois; il n'attend de vous que ce que lui
+offrent déjà votre loyauté et votre patriotisme. Vous pouvez dire à tous
+quelle est sa pensée, il ne la cache ni ne l'impose. Venu de la nation,
+il ne la redoute pas; il compte sur elle comme elle peut compter
+sur lui. Imitez-le, monsieur le préfet; que l'administration soit
+consciencieuse pour que l'élection le soit aussi. Le gouvernement
+n'en sera pas moins puissant. Sous l'heureuse constitution que nous
+possédons, l'autorité doit s'appuyer sur la liberté même et se relever
+en la protégeant.
+
+Recevez, monsieur le préfet,
+l'assurance de ma parfaite considération.
+
+Le ministre secrétaire d'État
+au département de l'intérieur,
+GUIZOT.
+
+
+
+
+ VII
+
+_Notice sur madame de Rumford par M. Guizot.
+(Écrite en_ 1841.)
+
+
+Il y a cinq ans, dans une bonne et agréable maison qui n'existe plus,
+située au milieu d'un beau jardin qu'a remplacé une rue, se réunissait
+deux ou trois fois par semaine une société choisie et variée; des gens
+du monde, des savants, des lettrés, des étrangers et des nationaux; des
+hommes d'autrefois et des hommes d'aujourd'hui; des vieillards et des
+jeunes gens; des membres du gouvernement et de l'opposition. Parmi
+les personnes qui se voyaient là, beaucoup ne se rencontraient point
+ailleurs; et ailleurs, si elles s'étaient rencontrées, elles se seraient
+probablement mal accueillies, peut-être même à peine tolérées. Mais
+là, tous se traitaient avec une extrême politesse, presque avec
+bienveillance. Non que personne y fût attiré par quelque intérêt,
+quelque dessein qui le contraignît de dissimuler ses sentiments; ce
+n'était pas une maison de patronage politique ou littéraire, où l'on
+vînt pour pousser sa fortune ou préparer son succès. Le goût de la bonne
+compagnie, les plaisirs de l'esprit et de la conversation, le désir de
+prendre sa part dans ces incidents journaliers de la vie sociale qui
+font l'amusement du monde poli et le délassement du monde occupé,
+c'était là le seul motif, c'était l'attrait qui réunissait chez madame
+de Rumford une société si empressée, et, dans cette société, tant
+d'hommes distingués et si divers.
+
+Fontenelle, Montesquieu, Voltaire, Turgot, d'Alembert, s'ils revenaient
+parmi nous, seraient bien surpris de nous voir remarquer une telle
+maison et ses habitudes comme quelque chose de singulier et de rare.
+C'était l'esprit général, la vie habituelle de leur temps: temps de
+noble et libérale sociabilité, qui a remué de bien grandes questions et
+de bien grandes choses, et n'en a pris que ce qu'elles ont de doux, le
+mouvement de la pensée et de l'espérance, laissant à ses héritiers le
+fardeau de l'épreuve et de l'action.
+
+Quand l'héritage s'est ouvert, quand notre génération, au début de
+l'Empire, est entrée en possession de la scène du monde, le XVIIe
+siècle, clos la veille, était déjà loin, bien loin de nous. Un abîme
+immense, la Révolution, nous en séparait. Le passé tout entier, un passé
+de plusieurs siècles, et le XVIIIe siècle comme les autres, s'y était
+englouti. Aucun des grands hommes qui avaient fait la force et la gloire
+de cette grande époque ne vivait plus. Ces salons de Paris, théâtre et
+instrument de leurs succès, cette société si brillante, si passionnément
+adonnée aux plaisirs de l'esprit, avaient disparu comme eux. Au lieu de
+se chercher et de se réunir, comme naguère, pour s'animer ensemble du
+même mouvement, la noblesse, l'Église, la robe, les hommes d'affaires,
+les lettrés, toutes les classes de l'ancien régime, ou plutôt leurs
+débris, car de toutes choses il ne restait que des débris, se
+séparaient, s'évitaient presque, rentraient chacune dans les habitudes
+et les intérêts de leur situation spéciale. A l'élan commun des idées
+succédaient la dispersion et l'isolement des coteries. Émigrés,
+constituants, conventionnels, fonctionnaires impériaux, savants, gens
+de lettres, autant de coteries pensant et vivant chacune à part,
+indifférentes ou malveillantes l'une pour l'autre.
+
+Le XVIIIe siècle avait aussi la sienne; pure coterie comme les autres,
+mais seule héritière du caractère dominant de l'époque, seule fidèle
+aux moeurs et aux goûts de cette société philosophique qui avait péri
+elle-même dans la ruine de la grande société qu'elle avait démolie.
+
+Une femme de soixante-dix-neuf ans, deux académiciens, l'un de
+quatre-vingt-deux ans, l'autre de soixante-seize, voilà quels centres
+restaient, en 1809, à cette société qu'en 1769 tant de gens, et de si
+puissants, s'empressaient d'attirer et de grouper autour d'eux. Le salon
+de madame d'Houdetot, celui de M. Suard, celui de l'abbé Morellet,
+étaient presque les seuls asiles où l'esprit du vieux siècle se déployât
+encore à l'aise et avec vérité. Non que sa mémoire ne fût en grand
+honneur ailleurs, et que beaucoup de gens ne fissent profession de lui
+appartenir; comment les hommes nouveaux, les enfants de la Révolution et
+de l'Empire, auraient-ils renié le XVIIIe siècle? Mais qu'ils étaient
+loin de lui ressembler! La politique les absorbait, la politique
+pratique, réelle; toutes leurs pensées, toutes leurs forces étaient
+incessamment tendues, soit vers les affaires du maître, soit vers leurs
+propres affaires; point de méditation, point de loisir; du mouvement, du
+travail, puis encore du travail et du mouvement. Le XVIIIe siècle aussi
+s'occupait fort de politique, mais par goût, non par nécessité;
+elle tenait beaucoup de place dans les esprits, peu dans la vie; on
+réfléchissait, on dissertait, on projetait beaucoup; on agissait peu.
+En aucun temps les matières politiques n'ont été l'objet d'une
+préoccupation intellectuelle si générale et si féconde; aucun temps
+peut-être n'a été plus étranger à l'esprit politique proprement dit,
+à cet esprit simple, prompt, judicieux, résolu, léger dans la pensée,
+sérieux dans l'action, qui ne voit que les faits et ne s'inquiète que
+des résultats.
+
+A part même cette opposition de la science et de la pratique, quel
+abîme entre la politique qu'on faisait il y a trente ans, et celle que,
+cinquante ans plus tôt, on aurait voulu faire! Qu'étaient devenues les
+doctrines, les espérances qui avaient enchanté et remué tout un
+peuple, tous les peuples? Comment les hommes d'affaires du XIXe siècle
+tenaient-ils les promesses des philosophes du XVIIIe? Les uns hardiment,
+les autres timidement et avec embarras, désertaient les idées et les
+institutions dont le nom seul, la seule perspective avaient fait leur
+fortune. Le despotisme, un despotisme savant, raisonneur, et qui
+prétendait s'ériger en système, voyait à son service les enfants des
+plus doctes théories de liberté. Plusieurs, gens d'honneur et de coeur,
+attachés dans l'âme à leur ancienne foi, protestaient de temps en temps,
+mais sans conséquence, contre les insultes et les coups qu'on lui
+portait autour d'eux. La plupart, en défendant Voltaire contre Geoffroi
+et les incrédules contre les dévots, se jugeaient quittes envers la
+philosophie et la liberté. Mais qu'auraient dit les philosophes,
+qu'aurait dit Voltaire lui-même, malgré ses dédains pour la métaphysique
+et ses complaisances pour le pouvoir, s'ils avaient assisté à un dîner
+de l'archichancelier, ou à une séance du Conseil d'État impérial?
+Croit-on que le XVIIIe siècle se fût reconnu là, qu'il eût accepté ses
+héritiers pour représentants?
+
+Ils ne lui ressemblaient pas davantage pour les manières, le tour
+d'esprit, le ton, les habitudes et les formes extérieures. Hommes du
+monde autant que lettrés, les philosophes du XVIIIe siècle avaient
+passé leur vie dans les plus douces et plus brillantes régions de cette
+société par eux tant attaquée. Elle les avait accueillis, célébrés;
+ils s'étaient mêlés à tous les plaisirs de son élégante et agréable
+existence; ils partageaient ses goûts, ses moeurs, toutes ses finesses,
+toutes les susceptibilités d'une civilisation à la fois vieillie et
+rajeunie, aristocratique et littéraire; ils étaient de cet ancien régime
+démoli par leurs mains. Mais les philosophes de la seconde génération,
+les vrais fils de la Révolution et de l'Empire, n'étaient point de
+l'ancien régime, et ne l'avaient connu que pour le renverser. Entre
+ceux-ci et la bonne compagnie du XVIIIe siècle, aucun lien, rien de
+commun; au lieu des salons de madame Geoffrin, de mademoiselle de
+Lespinasse, de madame Trudaine, de la maréchale de Beauvau, de madame
+Necker, ils avaient vécu dans les assemblées publiques, les clubs et les
+camps. Des événements immenses, terribles, Avaient remplacé pour eux les
+plaisirs de société et les succès d'Académie. Bien loin d'être façonnés
+pour l'agrément des relations sociales dans une vie oisive et facile,
+tout en eux portait l'empreinte des temps si actifs et si lourds qu'ils
+avaient eu à traverser. Leurs manières n'étaient ni élégantes, ni
+douces; ils parlaient et traitaient brusquement, rudement, comme
+toujours pressés et n'ayant pas le loisir de songer à tout et de tout
+ménager. Corrompus, ils s'établissaient sèchement dans un égoïsme
+grossier et cynique; honnêtes gens, il manquait aux formes de leur
+conduite, aux dehors de leurs vertus, ce fini, cette harmonie qui
+semblent n'appartenir qu'à la longue et paisible possession d'une
+situation ou d'un sentiment. Peu de goût pour la conversation, les
+lectures, les visites, toutes ces occupations sans but, ces délassements
+sans nécessité, où naguère tant de gens trouvaient un emploi
+demi-sérieux, demi-frivole, de leur esprit et de leur temps. Pour eux,
+leur temps et leur esprit étaient absorbés par leurs affaires et leurs
+intérêts; leur plaisir, c'était le repos.
+
+Parmi ces hommes du régime nouveau, quelques philosophes, quelques
+écrivains, la plupart sans fonctions et suspects à l'Empire, avaient
+presque seuls quelque besoin et quelque habitude de se réunir, de
+causer, de rechercher et de goûter en commun quelques jouissances
+intellectuelles. Ils formaient une coterie libérale, grande admiratrice
+du XVIIIe siècle, et qui se flattait bien de le continuer. Mais, née
+surtout de la Révolution, elle en portait le sceau bien plus que celui
+de l'époque antérieure. Quoique des hommes fort étrangers à tout
+acte révolutionnaire y fussent mêlés, à tout prendre, l'esprit
+révolutionnaire y dominait avec ses mérites et ses défauts, plus
+d'indépendance que d'élévation, plus d'âpreté que d'indépendance, ami
+de l'humanité et de ses progrès, mais méfiant, envieux, insociable pour
+quiconque n'acceptait pas son joug, unissant aux préjugés de coterie
+les haines de faction. La coterie était d'ailleurs fort concentrée en
+elle-même; peu de mélange des classes et des habitudes diverses; peu de
+familiarité avec les gens du monde proprement dit; rien qui rappelât la
+composition et le mouvement de l'ancienne société philosophique; toutes
+les petites manies des lettrés de profession vivant seuls et entre eux;
+sans parler de je ne sais quelle discordance dans les manières, tour
+à tour familières et tendues, également dépourvues de réserve et
+d'abandon. Ou je me trompe fort, ou dans les réunions de la _Décade
+philosophique_, et malgré la communauté de beaucoup d'idées, les maîtres
+du XVIIIe siècle que je nommais tout à l'heure, Montesquieu, Voltaire,
+Buffon, Turgot, d'Alembert, Diderot même et Rousseau, les moins mondains
+de leur temps, se seraient quelquefois sentis dépaysés et étrangers.
+
+Dans des salons bien différents, au faubourg Saint-Germain, au milieu
+des restes de l'aristocratie, remise, ou à peu près, de ses désastres,
+ils n'auraient pas, au premier abord, éprouvé la même surprise; ils
+auraient reconnu les manières, le ton, toutes les formes et les
+apparences sociales de leur époque. Peut-être même auraient-ils pris
+plaisir à retrouver certaines traditions de l'ancien régime, et ce
+lien des souvenirs communs, si puissant entre les hommes même les plus
+divers. Mais en revanche, que de choses plus graves les auraient bientôt
+repoussés! Quelle profonde opposition de sentiments et d'idées! En vain
+auraient-ils cherché là quelque trace de cette ouverture d'esprit, de
+cette libéralité de coeur, de ce goût pour les plaisirs et les progrès
+intellectuels qui distinguaient, cinquante ans auparavant, une si
+notable portion de l'aristocratie française, et avaient si puissamment
+concouru au mouvement du siècle. Au lieu de cela, le retour de toutes
+les prétentions, de toutes les pédanteries aristocratiques; un repentir
+amer de s'en être un moment départi; un puéril empressement à rentrer
+sous le joug, à reprendre du moins la livrée des vieilles habitudes, des
+vieilles maximes; une arrogante antipathie pour les lumières, l'esprit,
+les philosophes, et tout ce qui pouvait leur ressembler.
+
+Dans quelques coins pourtant de ce camp de l'ancien régime, l'opposition
+au gouvernement impérial, l'influence de M. de Chateaubriand, le seul
+fait de l'indépendance envers un despote et de l'enthousiasme pour
+un grand écrivain, ramenaient du mouvement moral, de la générosité
+politique, et devenaient même çà et là, entre les débris de
+l'aristocratie et ceux de la philosophie du dernier siècle, une source
+de sympathie. A coup sûr Montesquieu et Voltaire se seraient trouvés
+plus à l'aise dans le salon de madame de Duras que dans celui
+de l'archichançelier; et M. Suard causait plus librement, plus
+sympathiquement avec M. de Chateaubriand qu'avec Chénier. Mais cette
+petite coterie, plus animée, plus libérale, était alors comme perdue
+dans la grande coterie aristocratique; les idées religieuses la
+séparaient des philosophes dont les idées politiques l'auraient
+rapprochée; et malgré quelques points de contact avec eux, malgré une
+assez fréquente similitude de sentiments, de voeux, de goûts, de moeurs,
+en somme elle leur paraissait plus opposée que favorable, et se livrait
+au mouvement de réaction dont le XVIIIe siècle était l'objet.
+
+Une autre coterie, plus restreinte encore, il est vrai, tenait de plus
+près à ce siècle, et semblait devoir en reproduire assez bien l'image.
+Elle ralliait les débris de cette portion du côté gauche de l'Assemblée
+constituante qui voulait, en 1789, la monarchie constitutionnelle, rien
+de moins, rien de plus, et où siégeaient MM. de Clermont-Tonnerre, de La
+Rochefoucauld, de Broglie, Mounier, Malouet, etc.: pur et patriotique
+parti, dont les idées devaient ouvrir et clore notre révolution, mais ne
+suffisaient pas à l'accomplir. Parmi ces hommes de sens et de bien, ceux
+qui restaient, la plupart du moins, fidèles à leurs principes et à leur
+cause, étrangers au gouvernement impérial, ou ne le servant qu'avec
+réserve et dignité, formaient chez madame de Tessé, chez la princesse
+d'Hénin, etc., une petite société de moeurs élégantes, d'opinions
+libérales, étrangère à la sottise aristocratique, à la rancune
+révolutionnaire, liée par ses habitudes à l'ancien régime, par ses
+sentiments au nouvel état, aux besoins nouveaux du pays.
+
+Il semble que là fût aussi la place des débris philosophiques du XVIIIe
+siècle, et que les hommes si peu nombreux qui en restaient se dussent
+fondre dans cette coterie, où plusieurs d'entre eux allaient en effet
+souvent et avaient des amis. Mais une différence réelle les en séparait
+et ne permettait pas que la société du XVIIIe siècle se trouvât là
+vraiment représentée. La politique avait été la principale, presque
+l'unique affaire des Constituants; elle était le lien, le caractère
+dominant de leur coterie. Issus de la philosophie et de la littérature
+de leur temps, ils n'étaient cependant ni lettrés ni philosophes; ils
+honoraient les doctrines et les lettres, mais en gens qui les tiennent
+de la seconde main, et n'en font ni leur affaire ni leur plaisir. Or,
+l'école du XVIIIe siècle, sa véritable école, celle qui lui servait de
+centre et lui donnait l'impulsion, était essentiellement philosophique
+et littéraire: la politique l'intéressait, mais comme l'un des objets de
+sa méditation, comme une application d'idées qui venaient de plus loin
+et s'étendaient fort au delà. De nos jours, purs politiques que nous
+sommes, nous nous figurons que c'est là la plus attrayante, la première
+préoccupation de l'esprit, et c'est presque uniquement pour avoir
+enfanté des constitutions et rappelé les peuples à la liberté que le
+XVIIIe siècle nous paraît grand. Étroite présomption! Un champ bien plus
+vaste, bien plus varié que la société humaine, s'ouvre devant l'esprit
+humain; et dans ses jours de force et d'éclat, il est loin de se
+satisfaire et de s'épuiser dans l'étude des relations des hommes.
+Politique sans doute dans ses voeux et ses résultats, le XVIIIe siècle
+était bien autre chose encore, et prenait à ses idées, à leur vérité, à
+leur manifestation, un plaisir tout à fait indépendant de l'emploi
+qu'en pourraient faire des publicistes ou des législateurs. C'est là
+le caractère de l'esprit philosophique, bien différent de l'esprit
+politique qui ne s'attache aux idées que dans leur rapport avec les
+faits sociaux et pour les appliquer. Certaines fractions, certaines
+coteries du XVIIIe siècle, les économistes, par exemple, s'occupaient
+spécialement de politique; mais le siècle en général, la société
+du siècle dans son ensemble aspirait surtout aux conquêtes et aux
+jouissances intellectuelles de tout genre, en tout sens, à tout prix; et
+la pensée de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, se fût trouvée en prison
+si on l'eût astreinte à ne s'exercer que sur les formes de gouvernement
+et la destinée des nations.
+
+Les derniers contemporains de ces grands hommes, les survivants de
+l'école philosophique, M. Suard et M. l'abbé Morellet n'étaient pas
+doués à coup sûr d'une pensée si active et si étendue. M. Suard n'avait
+aucun vif désir de savoir ni de produire; quoique la littérature lui
+eût seule ouvert les portes du monde, il était bien plus homme du monde
+qu'homme de lettres. Esprit difficile, paresseux, d'une élégance et
+d'un dédain aristocratique, pourvu qu'il menât une vie honorable, semée
+d'intérêts doux et de relations agréables, peu lui importait de déployer
+ses facultés et de se faire un nom. Depuis que le travail n'était
+plus pour lui une nécessité, il le prenait et le quittait comme un
+passe-temps, lisant et écrivant à loisir, sans but, pour son seul
+plaisir, avec une sorte d'épicurisme intellectuel qui n'avait pourtant
+rien d'égoïste ni d'indifférent. Les études de l'abbé Morellet avaient
+été plus sérieuses, plus patientes, mais très-spéciales; l'économie
+politique et quelques applications de ce qu'il avait appris en Sorbonne
+l'avaient presque exclusivement occupé. Il semble qu'à l'un et à l'autre
+de ces deux hommes la société des Constituants, avec les traditions
+de leur temps, ses habitudes élégantes, son estime des lettres et ses
+principes politiques, dût pleinement suffire. Pourtant il n'en était
+rien; à l'exemple de leurs maîtres, ils avaient tous deux des besoins
+intellectuels plus variés; ils prenaient aux idées, aux mouvements de
+l'esprit humain, un intérêt plus désintéressé, si je puis ainsi parler,
+plus exempt de toute direction particulière, de toute application
+prochaine. Et séparés, comme on vient de le voir, de toutes des coteries
+que j'ai nommées d'abord, ils ne sympathisaient qu'à demi avec celle-là
+même qui tenait de plus près à leurs opinions, à leurs souvenirs; il
+leur en fallait une qui fût une image plus complète, plus fidèle, de
+leur temps et de la société au sein de laquelle ils s'étaient formés.
+
+Telle était, en effet, la leur. D'anciennes relations de même origine et
+de même goût, M. de Boufflers, M. Dupont de Nemours, M. Gallois, etc.,
+quelques académiciens dont M. Suard avait appuyé la candidature, et qui
+lui formaient un petit parti dans l'Académie, quelques jeunes gens dont
+il encourageait le talent avec une bienveillance qui n'avait rien de
+banal, quelques membres du Sénat ou d'autres corps, qui faisaient
+profession d'indépendance, quelques étrangers qui ne se seraient pas
+pardonné de quitter Paris sans avoir connu les derniers contemporains de
+Voltaire et de ce siècle dont la gloire a pénétré plus loin que
+celle d'aucun autre, voilà de quoi cette société se composait. On se
+réunissait le jeudi chez l'abbé Morellet, le mardi et le samedi chez M.
+Suard; quelquefois plus souvent pour un cercle choisi. Les mercredis,
+madame d'Houdetot donnait à dîner à un certain nombre de personnes
+invitées une fois pour toutes, et qui pouvaient y aller quand il leur
+plaisait. Elles s'y trouvaient en général huit, dix, quelquefois
+davantage. Point de recherches, point de bonne chère; le dîner n'était
+qu'un moyen, nullement un but de réunion. Après le dîner, assise au coin
+du feu, dans son grand fauteuil, le dos voûté, la tête inclinée sur la
+poitrine, parlant peu, bas, remuant à peine, madame d'Houdetot assistait
+en quelque sorte à la conversation, sans la diriger, sans l'exciter,
+point gênante, point maîtresse de maison, bonne, facile, mais prenant
+à tout ce qui se disait, aux discussions littéraires, aux nouvelles de
+société ou de spectacle, au moindre incident, au moindre mot spirituel,
+un intérêt vif et curieux; mélange piquant et original de vieillesse et
+de jeunesse, de tranquillité et de mouvement.
+
+On trouvait chez M. Suard moins de facilité, moins de laisser-aller; là,
+peu _d'a parte_ entre les voisins, peu d'interruptions au gré de telle
+ou telle fantaisie, une conversation presque toujours générale et
+suivie. C'était l'usage de la maison et on y tenait; il en résultait
+quelquefois, surtout au commencement de la soirée, un peu de gêne et de
+froideur. Mais en revanche, là régnaient une liberté plus sérieuse et
+bien plus de variété réelle. M. Suard ne craignait d'aborder ni de voir
+aborder chez lui aucun sujet. Nulle part la franchise de la pensée et du
+langage n'était aussi grande, aussi ouvertement autorisée, provoquée par
+le maître de la maison. Les hommes qui ne l'ont pas vu ne sauraient se
+figurer, et bien des hommes qui l'ont vu ont oublié quelle était alors
+la timidité des esprits, la retenue des entretiens; à quel point, dès
+que le moindre contact avec la politique se laissait entrevoir, les
+figures devenaient froides et les paroles officielles. Un censeur de
+cette époque montrait à quelqu'un de ses amis certains passages d'une
+pièce de théâtre qu'il était chargé d'examiner: «Vous ne voyez là
+point d'allusions, lui disait-il; le public n'en verra point «eh bien!
+monsieur, il y en a, et je me garderai bien de les autoriser.» De 1809
+à 1814, tous étaient à peu près comme le censeur; tous se conduisaient
+comme s'il y eût eu des allusions là où personne n'en eût pu voir; et
+sur tout sujet politique, ou seulement philosophique, toute conversation
+un peu sérieuse en était frappée de mort. M. Suard n'avait jamais
+souffert que cette mort pénétrât chez lui: nul homme n'était plus
+étranger à toute menée, à toute intention politique, plus modéré au fond
+dans ses opinions et ses désirs; il n'avait même, pour l'action et les
+affaires, ni goût ni talent. Mais la liberté de la pensée et de la
+parole était sa vie, son honneur; il se fût senti avili à ses
+propres yeux d'y renoncer, et il la maintenait au profit de tous.
+La conversation ne manquait pas d'ailleurs chez lui d'étendue et
+de variété; aucune habitude, aucune préoccupation spéciale n'en
+rétrécissait le champ; philosophie, littérature, histoire, arts,
+antiquité, temps modernes, pays étrangers, tous les sujets y étaient
+accueillis avec faveur. Les idées jeunes et nouvelles, fussent-elles
+même peu en accord avec les traditions du XVIIIe siècle, n'y
+rencontraient point une hostilité repoussante; on leur pardonnait de
+déplaire en faveur du mouvement d'esprit qu'excitait leur nouveauté; car
+on avait besoin surtout de ce mouvement; on vivait, en fait d'idées et
+de connaissances, sur un fonds depuis longtemps exploité; ainsi que les
+mêmes personnes, les mêmes réflexions, les mêmes anecdotes revenaient
+souvent; et l'activité, bien que réelle, n'était ni féconde ni
+progressive. Mais on y sentait incessamment cette sincérité, ce
+désintéressement de l'esprit qui font peut-être le plus grand charme
+de la pensée et de la conversation. On se réunissait, on causait
+sans nécessité, sans but, par le seul attrait des communications
+intellectuelles. Ce n'était pas sans doute le sérieux d'amis passionnés
+de la vérité et de la science; mais c'était encore moins l'étroit
+égoïsme ou le mesquin travail des gens qui ne font cas que de l'utile et
+n'agissent ou ne parlent qu'avec un dessein spécial, en vue de
+quelque résultat déterminé. On ne recherchait pas, il est vrai, on ne
+reproduisait pas les idées pour elles-mêmes et pour elles seules; on
+leur demandait quelque chose au delà, un plaisir social, mais rien de
+plus.
+
+Et c'était précisément là ce qui distinguait, il y a trente ans, cette
+coterie de toutes les autres, ce qui en faisait l'image la plus vraie,
+la seule image de la société qui, cinquante ans auparavant, avait animé
+Paris, et l'Europe au nom de Paris.
+
+Image bien froide sans doute, bien pâle. Cinquante ans auparavant, la
+coterie philosophique ne se resserrait pas autour de deux vieillards;
+elle était partout, chez les gens de cour, d'église, de robe, de
+finance; hautaine ici, complaisante là, tantôt endoctrinant, tantôt
+divertissant ses hôtes, mais partout jeune, active, confiante, recrutant
+et guerroyant partout, pénétrant et entraînant la société tout entière.
+Et le mouvement ne se renfermait pas dans Paris; il en partait pour
+se répandre en tous sens et y revenir plus vif, plus général. Grimm
+adressait sa correspondance à l'impératrice de Russie, à la reine de
+Suède, au roi de Pologne, à huit ou dix princes souverains tous avides
+des moindres faits, des moindres bruits venus de ce grand atelier de
+travail et de plaisir intellectuel. Il n'était pas besoin d'être prince
+souverain pour entretenir à Paris un correspondant: en Allemagne, en
+Italie, en Angleterre, de simples particuliers, riches et curieux,
+voulaient avoir le leur, et de mois en mois, de semaine en semaine, être
+tant bien que mal informés de tout ce qu'on faisait, disait ou pensait
+à Paris. On s'adressait à d'Alembert, à Diderot, à Grimm lui-même pour
+leur demander des correspondants de moindre figure; et des jeunes gens
+sans fortune, sans nom, à leur début dans les lettres, trouvaient là un
+moyen d'existence, comme ils en trouvent maintenant dans les journaux.
+
+Certes, c'était là une autre société que cette petite coterie
+philosophique de 1809, si faible, si isolée. C'était un autre état
+intellectuel que celui dont le salon de M. Suard pouvait donner l'idée.
+Cependant le fond, sinon l'éclat, la direction, sinon le mouvement,
+étaient les mêmes; c'était le même goût des plaisirs et des progrès de
+l'esprit, également éloigné de la méditation pure et de l'application
+intéressée; le même mélange de sérieux et de légèreté; le même besoin
+de nouveauté pour la pensée sans désir bien vif d'innovation dans
+les situations sociales et la vie; le même penchant à s'occuper des
+questions et des intérêts politiques, avec la même prépondérance de
+l'esprit philosophique et littéraire sur l'esprit politique. Le grand
+tableau n'existait plus; le dessin qui en restait était fidèle et pur.
+
+Madame de Rumford avait été élevée au milieu de ce monde dont les
+diverses coteries que je viens de rappeler étaient, en 1809, les
+derniers débris. Son père, M. Paulze, d'abord receveur général, ensuite
+fermier général des finances, homme très-éclairé dans la science et
+très-habile dans la pratique de son état, avait épousé une nièce du
+fameux contrôleur général, l'abbé Terrai. Celui-ci faisait grand cas
+des lumières et de l'expérience de son neveu, qui donnait souvent à son
+oncle, sur l'administration des finances, d'excellents conseils, fort
+bien compris, car l'abbé Terrai était homme de beaucoup d'esprit, et
+assez mal suivis, comme il devait arriver à un ministre qui ne voulait
+se brouiller avec personne à la cour, et qui ne recevait pas du pays de
+quoi suffire en même temps aux besoins de l'État et aux fantaisies de
+tout le monde. Une longue correspondance, entre l'abbé Terrai et M.
+Paulze, a été conservée, en grande partie du moins, dans la famille du
+fermier général, et contient, sur les mesures financières de ce temps,
+des renseignements fort curieux.
+
+L'administration compte en France trois grandes époques. Elle a été
+créée au XVIIe siècle sous Louis XIV. Au XVIIIe, de 1750 à 1789, elle
+est entrée dans les voies du progrès scientifique et dela civilisation
+universelle. C'est de nos jours, et d'abord par l'impulsion de
+l'Assemblée constituante, qu'elle a reçu sa forme systématique, et pris
+dans la société, aussi bien que dans le gouvernement, une influence
+destinée, si je ne me trompe, à s'accroître encore, en se combinant avec
+les institutions libres.
+
+La seconde de ces époques a rendu à la France des services à mon avis,
+trop peu connus et mal appréciés. Aux grandes questions de l'ordre moral
+appartient la prééminence. Je ne m'en étonne ni ne m'en plains. Ces
+questions, soulevées alors avec tant d'éclat et d'effet, ont éclipsé
+toutes les autres. L'administration s'est effacée devant la politique;
+ses travaux, ses projets étaient modestes au milieu, selon les uns, du
+bouleversement, selon les autres, de la régénération de la société.
+Un grand fait pourtant date de ce temps, la création des sciences qui
+planent au-dessus de l'administration et lui révèlent les lois des faits
+qu'elle est appelée à régir. Personne n'a encore entrevu, et peut-être
+ne saurait encore entrevoir le rôle que ces sciences sont destinées
+à jouer dans le monde. Rôle immense, quoiqu'il ne doive et ne puisse
+jamais être le premier. Au XVIIIe siècle en appartiendra le principal
+honneur: c'est là son oeuvre la plus originale.
+
+La partie théorique de cette oeuvre n'a point à se plaindre de la
+renommée. Elle fit grand bruit en naissant. Les diverses écoles
+économistes, leurs systèmes, leurs débats n'ont jamais cessé d'attirer
+puissamment l'attention publique. Mais la partie pratique de
+l'administration française dans la seconde moitié du XVIIIe siècle,
+l'esprit général qui y présidait, son respect pour la science et pour
+l'humanité, ses efforts, d'une part pour assurer l'empire des principes
+sur les faits, de l'autre pour diriger les faits et les principes vers
+le bien de la société tout entière, les résultats positifs de ces
+efforts, les innombrables et inappréciables améliorations accomplies,
+ou commencées, ou préparées, ou méditées à cette époque dans tous
+les services publics, les travaux, en un mot, et les mérites des
+administrateurs de tout genre et de tout rang qui ont eu alors en main
+les affaires du pays, c'est ce qu'ont trop effacé les orages et les
+triomphes de la politique, ce qui n'a pas obtenu sa juste part de
+reconnaissance et de célébrité.
+
+La maison de M. Paulze était l'un des foyers de ces utiles études,
+de ces salutaires réformes. Là se réunissaient Turgot, Malesherbes,
+Trudaine, Condorcet, Dupont de Nemours; là dans des conversations à la
+fois sérieuses et faciles, sans préméditation savante, sans autre but
+que la vérité, les questions étaient posées, les faits rapportés, les
+idées débattues. M. Paulze n'y fournissait pas seulement le tribut de
+ses lumières personnelles; il avait institué à la ferme générale un
+bureau chargé de recueillir, sur l'impôt et le commerce de la France,
+sur le mouvement des ports, sur tout ce qui intéresse la richesse
+nationale, tous les renseignements statistiques. Il entretenait, dans
+le même dessein, avec un grand nombre de négociants et de banquiers
+étrangers, une correspondance assidue. Ces documents étaient
+libéralement communiqués aux hommes éclairés qui fréquentaient sa
+maison. L'abbé Raynal, entre autres, ami particulier de M. Paulze, y
+puisa la plupart des faits et des détails qu'il a consignés dans son
+_Histoire philosophique des deux Indes_, et qui en sont la seule partie
+encore importante aujourd'hui.
+
+Cette société, ces conversations, n'avaient rien qui pût entrer dans
+l'éducation de mademoiselle Paulze, ni influer directement sur elle.
+Mais, à vivre et à se développer dans une telle atmosphère, elle apprit
+deux choses, le plus salutaire enseignement que l'enfance puisse
+recevoir et léguer à toute la vie, l'estime des études sérieuses et le
+respect du mérite personnel.
+
+Elle avait à peine treize ans quand l'abbé Terrai voulut la marier à
+la cour. Son père, peu touché de cette fantaisie, préféra un de ses
+collègues dans la ferme générale, M. Lavoisier, et l'abbé Terrai n'en
+prit point d'humeur. Le mariage fut célébré dans la chapelle de l'hôtel
+du contrôleur général, le 16 décembre 1771.
+
+En passant de la maison de son père dans celle de son mari, madame
+Lavoisier changea d'horizon sans changer d'habitudes. Au mouvement des
+sciences économiques succéda celui des sciences physiques, et la société
+des savants à celle des administrateurs. Les hommes spéciaux témoignent
+quelquefois un grand dédain pour l'intérêt que les gens du monde peuvent
+porter à leurs travaux; et s'il s'agissait en effet d'en juger le mérite
+scientifique, ils auraient pleinement raison. Mais l'estime, le goût
+du public pour la science, et la manifestation fréquente, vive, de ce
+sentiment, sont pour elle d'une haute importance, et jouent un grand
+rôle dans l'histoire. Les temps de cette sympathie, un peu fastueuse
+et frivole, ont toujours été pour les sciences, des temps d'élan et
+de progrès; et à considérer les choses dans leur ensemble, l'histoire
+naturelle et la chimie ont profité de l'existence sociale de M. de
+Buffon et de M. Lavoisier, aussi bien que de leurs découvertes.
+
+Soit affection pour son mari, soit disposition naturelle, madame
+Lavoisier s'associa à ses travaux comme un compagnon ou un disciple.
+Ceux-là même qui ne l'ont connue que bien loin de la jeunesse ont pu
+démêler que, sous une apparence un peu froide et rude, et presque
+uniquement préoccupée de sa vie de société, c'était une personne capable
+d'être fortement saisie par un sentiment, par une idée, et de s'y
+adonner avec passion. Elle vivait dans le laboratoire de M. Lavoisier,
+l'aidait dans ses expériences, écrivait ses observations sous sa dictée,
+traduisait, dessinait pour lui. Elle apprit à graver pour qu'il fût sûr
+d'un ouvrier exact jusqu'au scrupule, et les planches du _Traité de
+Chimie_ furent bien réellement l'oeuvre de ses mains. Elle publia, parce
+qu'il le désirait, la traduction d'un ouvrage du chimiste anglais Kirwan
+«sur la force des acides et la proportion des substances qui composent
+les sels neutres:» et elle avait acquis, de la science qu'ils
+cultivaient ensemble, une intelligence si complète que lorsque, en 1803,
+onze ans après la mort de Lavoisier, elle voulut réunir et publier ses
+mémoires scientifiques, elle put se charger seule de ce travail, et
+l'accomplit en effet, en y joignant une préface parfaitement simple, où
+ne se laisse entrevoir aucune ombre de prétention.
+
+Un intérieur ainsi animé par une affection réciproque et des occupations
+favorites, une grande fortune, beaucoup de considération, une bonne
+maison à l'Arsenal, recherchée par les hommes les plus distingués, tous
+les plaisirs de l'esprit, de la richesse, de la jeunesse, c'était là, à
+coup sûr, une existence brillante et douce. Cette existence fut frappée,
+foudroyée par la Révolution, comme toutes celles qui l'entouraient. En
+1794, madame Lavoisier vit monter le même jour sur l'échafaud son père
+et son mari, et n'échappa elle-même, après un emprisonnement assez
+court, qu'en se plongeant, avec la patience la plus persévérante, dans
+la plus complète et silencieuse obscurité.
+
+Dès le début de la Révolution, M. Lavoisier, quelque favorables que
+fussent ses idées à la réforme de l'État, avait considéré l'avenir avec
+effroi. C'était un homme d'un esprit juste et calme, d'un caractère doux
+et modeste, qui poursuivait avec désintéressement, au sein d'une vie
+heureuse, de nobles et utiles travaux, et que les orages politiques
+dérangeaient beaucoup trop pour qu'il y plaçât ses espérances. En juin
+1792, le roi lui fit offrir le ministère des contributions publiques. M.
+Lavoisier le refusa par cette lettre pleine d'élévation, de simplicité
+et de droiture:
+
+«Sire,
+Ce n'est ni par une crainte pusillanime, bien éloignée de mon caractère,
+ni par indifférence pour la chose publique, ni, je l'avouerai même, par
+le sentiment de l'insuffisance de mes forces que je suis contraint de me
+refuser à la marque de confiance dont Votre Majesté veut bien m'honorer
+en me faisant offrir le ministère des contributions publiques. Témoin,
+pendant que j'ai été attaché à la trésorerie nationale, des sentiments
+patriotiques de Votre Majesté, de ses tendres sollicitudes pour le
+bonheur du peuple, de son inflexible sévérité de principes, de son
+inaltérable probité, je sens, plus vivement que je ne puis l'exprimer,
+ce à quoi je renonce en perdant l'occasion de devenir l'organe de ses
+sentiments auprès de la nation.
+
+Mais, Sire, il est du devoir d'un honnête homme et d'un citoyen de
+n'accepter une place importante qu'autant qu'il a l'espérance d'en
+remplir les obligations dans toute leur étendue.
+
+Je ne suis ni jacobin, ni feuillant. Je ne suis d'aucune société,
+d'aucun club. Accoutumé à peser tout au poids de ma conscience et de ma
+raison, jamais je n'aurais pu consentir à aliéner mes opinions à
+aucun parti. J'ai juré, dans la sincérité de mon coeur, fidélité à la
+Constitution que vous avez acceptée, aux pouvoirs constitués par le
+peuple, à vous, Sire, qui êtes le Roi constitutionnel des Français,
+à vous dont les vertus et les malheurs ne sont pas assez sentis.
+Convaincu, comme je le suis, que le Corps législatif est sorti des
+limites que la Constitution lui avait tracées, que pourrait un ministre
+constitutionnaire? Incapable de composer avec ses principes et avec sa
+conscience, il réclamerait en vain l'autorité de la loi à laquelle tous
+les Français se sont liés par le serment le plus imposant. La résistance
+qu'il pourrait conseiller, par les moyens que la Constitution donne à
+Votre Majesté, serait présentée comme un crime; il périrait victime de
+ses devoirs et l'inflexibilité même de son caractère deviendrait la
+source de nouveaux malheurs.
+
+Sire, permettez que je continue de consacrer mes veilles et mon
+existence au service de l'État dans des postes moins élevés, mais où je
+pourrai rendre des services peut-être plus utiles, et probablement plus
+durables. Dévoué à l'instruction publique, je chercherai à éclairer le
+peuple sur ses devoirs. Soldat citoyen, je porterai les armes pour
+la défense de la patrie, pour celle de la loi, pour la sûreté du
+représentant inamovible du peuple français.
+
+Je suis avec un profond respect, de Votre Majesté,
+
+Sire, le très-humble, etc., etc.»
+
+
+L'illustre savant prétendait trop quand il demandait la permission
+d'employer sa vie a à éclairer le peuple.» On l'envoya à la mort, au nom
+du peuple ignorant et opprimé.
+
+Il légua à sa veuve toute sa fortune, et elle en dut en partie la
+conservation au dévouement habile d'un serviteur fidèle, à qui elle
+témoigna à son tour, jusqu'à son dernier moment, la plus fidèle
+reconnaissance.
+
+En 1798, lorsqu'une proscription à la fois cruelle et honteuse
+d'elle-même frappa quelques-uns de ses amis, entre autres l'un des plus
+intimes, M. de Marbois, une lettre de crédit de madame Lavoisier, sur
+son banquier de Londres, alla les chercher dans les déserts de Sinamary.
+
+Quand les proscriptions cessèrent, quand l'ordre et la justice revinrent
+apaiser et ranimer en même temps la société, madame Lavoisier reprit
+sa place dans le monde, entourée de toute une génération de savants
+illustres, les amis, les disciples, les successeurs de Lavoisier,
+Lagrange, Laplace, Berthollet, Cuvier, Prony, Humboldt, Arago, charmés,
+en honorant sa veuve, de trouver dans sa maison, en retour de l'éclat
+qu'ils y répandaient, les agréments d'une hospitalité élégante. M. de
+Rumford arriva parmi eux. Il était alors au service du roi de Bavière,
+et jouissait dans le public d'une grande popularité scientifique. Son
+esprit était élevé, sa conversation pleine d'intérêt, ses manières
+empreintes de bonté. Il plut à madame Lavoisier. Il s'accordait avec ses
+habitudes, ses goûts, on pourrait presque dire avec ses souvenirs. Elle
+espéra recommencer en quelque sorte son bonheur. Elle l'épousa le 22
+octobre 1805, heureuse d'offrir à un homme distingué une grande fortune
+et la plus agréable existence.
+
+Leurs caractères ne se convinrent point. A la jeunesse seule il
+est facile d'oublier, au sein d'un tendre bonheur, la perte de
+l'indépendance. Des questions délicates furent élevées; des
+susceptibilités s'éveillèrent. Madame de Rumford, en se remariant, avait
+formellement stipulé dans son contrat qu'elle se ferait appeler madame
+_Lavoisier de Rumford_. M. de Rumford, qui y avait consenti, le trouva
+mauvais. Elle persista: «J'ai regardé comme un devoir, comme une
+religion, écrivait-elle en 1808, de ne point quitter le nom de
+Lavoisier... Comptant sur la parole de M. de Rumford, je n'en aurais pas
+fait un article de mes engagements civils avec lui si je n'avais voulu
+laisser un acte public de mon respect pour M. Lavoisier et une preuve de
+la générosité de M. de Rumford. C'est un devoir pour moi de tenir à une
+détermination qui a toujours été une des conditions de notre union; et
+j'ai dans le fond de mon âme l'intime conviction que M. de Rumford ne me
+désapprouvera pas, et qu'après avoir pris le temps d'y réfléchir...
+il me permettra de continuer à remplir un devoir que je regarde comme
+sacré.»
+
+Ce fut encore là une espérance trompée. Après des agitations domestiques
+que M. de Rumford, avec plus de tact, eût rendues moins bruyantes, la
+séparation devint nécessaire; et elle eut lieu à l'amiable le 30 juin
+1809.
+
+Depuis cette époque, et pendant vingt-sept ans, aucun événement, on
+pourrait dire aucun incident ne dérangea plus madame de Rumford dans sa
+noble et agréable façon de vivre. Elle n'appartint plus qu'à ses amis et
+à la société, tantôt étendue, tantôt resserrée, qu'elle recevait avec
+un mélange assez singulier de rudesse et de politesse, toujours de
+très-bonne compagnie et d'une grande intelligence du monde, même dans
+ses brusqueries de langage et ses fantaisies d'autorité. Tous les lundis
+elle donnait à dîner, rarement à plus de dix ou douze personnes, et
+c'était ce jour-là que les hommes distingués, français ou étrangers,
+habitués de la maison ou invités en passant, se réunissaient chez elle
+dans une sorte d'intimité momentanée promptement établie, entre des
+esprits si cultivés, par le plaisir d'une conversation sérieuse ou
+piquante, toujours variée et polie, dont madame de Rumford jouissait
+elle-même plus qu'elle n'en prenait soin. Le mardi, elle recevait
+tous ceux qui venaient la voir. Pour le vendredi étaient les réunions
+nombreuses, composées de personnes fort diverses, mais appartenant
+toutes à la meilleure compagnie de leur sorte, et venant toutes avec un
+grand plaisir entendre là l'excellente musique que faisaient ensemble
+les artistes les plus célèbres et les plus habiles amateurs.
+
+Sous l'Empire, outre son agrément général, la maison de madame de
+Rumford avait un mérite particulier; la pensée et la parole n'y étaient
+pas officielles; une certaine liberté d'esprit et de langage y régnait,
+sans hostilité, sans arrière-pensée politique; uniquement de la liberté
+d'esprit, l'habitude de penser et de parler à l'aise sans s'inquiéter
+de ce qu'en saurait et dirait l'autorité. Précieux mérite alors, plus
+précieux qu'on ne peut le supposer aujourd'hui. Il faut avoir vécu sous
+la machine pneumatique pour sentir tout le charme de respirer.
+
+Quand la Restauration fut venue, au milieu du mouvement des partis et
+des débats parlementaires, ce ne fut plus la liberté qui manqua aux
+hommes de sens et de goût: un autre mal pesa sur eux: le mal de l'esprit
+de parti, des préventions et des animosités de parti; mal incommode et
+funeste, qui rétrécit tous les horizons, répand sur toutes choses un
+faux jour, roidit l'intelligence, aigrit le coeur, fait perdre aux
+hommes les plus distingués cette étendue d'idées, cette générosité de
+sentiments qui leur conviendraient si bien, et enlève autant d'agrément
+à leur vie que de richesse à leur nature et de charme à leur caractère.
+Ce fléau de la société, dans les pays libres, pénétra peu, très-peu dans
+la maison de madame de Rumford; comme naguère la liberté, l'équité ne
+s'en laissa point bannir. Non-seulement les hommes des partis les plus
+divers continuèrent de s'y rencontrer, mais l'urbanité y régnait entre
+eux: il semblait que, par une convention tacite, ils laissassent à
+la porte de ce salon leurs dissentiments, leurs antipathies, leurs
+rancunes, et qu'évitant de concert les sujets de conversation qui les
+auraient contraints de se heurter, ils eussent d'ailleurs l'esprit aussi
+libre, le coeur aussi tolérant que s'ils ne se fussent jamais enrôlés
+sous le joug des partis.
+
+Ainsi se perpétuait, dans la maison de madame de Rumford et selon son
+désir, l'esprit social de son temps et du monde où elle s'était formée.
+Je ne sais si nos neveux reverront jamais une société semblable, des
+moeurs si nobles et si gracieuses, tant de mouvement dans les idées
+et de facilité dans la vie, un goût si vif pour le progrès de la
+civilisation, pour l'exercice de l'esprit, sans aucune de ces passions
+âpres, de ces habitudes inélégantes et dures qui l'accompagnent souvent,
+et rendent pénibles ou impossibles les relations les plus désirables. Ce
+qui manquait au XVIIIe siècle, ce qu'il y avait de superficiel dans ses
+idées et de caduc dans ses moeurs, d'insensé dans ses prétentions et de
+vain dans sa puissance créatrice, l'expérience l'a révélé avec éclat;
+nous l'avons appris à nos dépens. Nous savons, nous sentons le mal que
+nous a légué cette époque mémorable, Elle a prêché le doute, l'égoïsme,
+le matérialisme. Elle a touché d'une main impure, et flétri pour quelque
+temps de nobles et beaux côtés de la nature humaine. Mais si le XVIIIe
+siècle n'eût fait que cela, si tel eût été seulement son principal
+caractère, croit-on qu'il eût amené à sa suite tant et de si grandes
+choses, qu'il eût à ce point remué le monde? Il était bien supérieur à
+tous ses sceptiques, à tous ses cyniques. Que dis-je, supérieur? Il leur
+était essentiellement contraire, et leur donnait un continuel démenti.
+En dépit de la faiblesse de ses moeurs, de la frivolité de ses formes,
+de la sécheresse de telle ou telle doctrine; en dépit de sa tendance
+critique et destructive, c'était un siècle ardent et sincère, un siècle
+de foi et de désintéressement. Il avait foi dans la vérité, car il a
+réclamé pour elle le droit de régner en ce monde. Il avait foi dans
+l'humanité, car il lui a reconnu le pouvoir de se perfectionner et a
+voulu qu'elle l'exerçât sans entrave. Il s'est abusé, égaré dans cette
+double confiance; il a tenté bien au delà de son droit et de sa force.
+Il a mal jugé la nature morale de l'homme et les conditions de l'état
+social. Ses idées comme ses oeuvres ont contracté la souillure de ses
+vices. Mais, cela reconnu, la pensée originale, dominante, du XVIIIe
+siècle, la croyance que l'homme, la vérité, la société sont faits l'un
+pour l'autre, dignes l'un de l'autre et appelés à s'unir, cette juste et
+salutaire croyance s'élève et surmonte toute son histoire. Le premier,
+il l'a proclamée et a voulu la réaliser. De là sa puissance et sa
+popularité sur toute la face de la terre.
+
+De là aussi, pour descendre des grandes choses aux petites et de la
+destinée des hommes à celle des salons, de là la séduction de cette
+époque et l'agrément qu'elle répandait sur la vie sociale. Jamais on
+n'avait vu toutes les conditions, toutes les classes qui forment l'élite
+d'un grand peuple, quelque diverses qu'elles eussent été dans leur
+histoire et fussent encore par leurs intérêts, oublier ainsi leur passé,
+leur personnalité, se rapprocher, s'unir au sein des moeurs les plus
+douces, et uniquement occupées de se plaire, de jouir et d'espérer
+ensemble pendant cinquante ans, qui devaient finir entre elles par les
+plus terribles combats.
+
+C'est là le fait rare, le fait charmant que j'ai vu survivre encore et
+s'éteindre dans les derniers salons du XVIIIe siècle. Celui de madame de
+Rumford s'est fermé le dernier.
+
+Il s'est fermé avec une parfaite convenance, sans que le découragement
+y eût pénétré, sans avoir accepté aucune métamorphose, en demeurant
+constamment semblable à lui-même. Les hommes ont leur caractère original
+qu'ils tiennent à garder jusqu'au bout, leur brèche où ils veulent
+mourir. Le maréchal de Villars enviait au maréchal de Herwick le coup de
+canon qui l'avait tué. Le parlement britannique n'avait point d'orateur
+qui ne vît d'un oeil jaloux lord Chatham tombant épuisé dans les bras de
+ses voisins, au milieu d'un sublime accès d'éloquence. Le président Molé
+eût tenu à grand honneur de finir ses jours sur son siège, en rendant
+justice à l'État contre les factieux. Vespasien disait: «Il faut qu'un
+empereur meure debout.» Madame de Rumford avait passé sa vie dans le
+monde, à rechercher pour elle-même et à offrir aux autres les plaisirs
+de la société. Non que le monde l'absorbât tout entière, et qu'elle
+n'eût, dans l'occasion, les plus sensés et les plus sérieux conseils à
+donner à ses amis, les bienfaits les plus abondants et les plus soutenus
+à répandre sans bruit sur le malheur. Mais enfin le monde, la société
+étaient sa principale affaire; elle vivait surtout dans son salon. Elle
+y est morte en quelque sorte debout, le 10 février 1836, entourée, la
+veille encore, de personnes qu'elle se plaisait à y réunir, et qui
+n'oublieront jamais ni l'agrément de sa maison, ni la solidité de ses
+amitiés.
+
+
+
+
+ VIII
+
+_Procès-verbal de l'audience donnée et de la réponse faite le 17 février
+1831, par le roi Louis-Philippe aux députés du Congrès national de la
+Belgique venus à Paris pour lui annoncer l'élection de S. A. R. Mgr le
+duc de Nemours, comme roi des Belges_.
+
+
+Paris, le 17 février 1834.
+
+Aujourd'hui, à midi, la députation du congrès national de la Belgique
+s'est rendue au Palais-Royal; deux aides de camp de Sa Majesté l'ont
+reçue au haut du grand escalier pour la conduire dans le premier salon,
+où l'attendait M. le ministre des affaires étrangères qui l'a introduite
+dans la salle du trône. Le Roi l'a reçue, étant placé sur son trône,
+ayant à sa droite monseigneur le duc d'Orléans, et à sa gauche
+monseigneur le duc de Nemours. Sa Majesté la Reine était présente, ainsi
+que LL. AA. RR. les princes ses fils, les princesses ses filles, et la
+princesse Adélaïde, soeur du Roi. Les ministres et les aides de camp
+du Roi entouraient le trône. M. le président du congrès a prononcé le
+discours suivant:
+
+«SIRE,
+Organe légal du peuple belge, le congrès souverain, dans sa séance du
+3 février, a élu et proclamé roi S. A. R. Louis Charles-Philippe
+d'Orléans, duc de Nemours, fils puîné de Votre Majesté, et nous a confié
+la mission d'offrir la couronne à S. A. R. dans la personne de Votre
+Majesté, son tuteur et son roi.
+
+Cette élection, qu'ont accueillie les acclamations d'un peuple libre,
+est un hommage rendu à la royauté populaire de la France et aux vertus
+de votre famille: elle cimente l'union naturelle des deux nations sans
+les confondre; elle concilie leurs voeux et leurs intérêts naturels avec
+les intérêts et la paix de l'Europe, et donnant à l'indépendance de la
+Belgique un nouvel appui, celui de l'honneur français, elle assure aux
+autres États un nouvel élément de force et de tranquillité.
+
+Le pacte constitutionnel sur lequel repose la couronne de la Belgique
+est achevé. La nation, reconnue indépendante, attend avec impatience
+et le chef de son choix et les bienfaits de la constitution qu'il aura
+jurée. La réponse de Votre Majesté comblera son attente fondée, et notre
+juste espoir. Son avènement a prouvé qu'elle connaît toute la puissance
+d'un voeu véritablement national, et la sympathie de la France nous est
+un gage de sa vive adhésion aux suffrages de la Belgique.
+
+«Nous remettons en vos mains, sire, le décret officiel de l'élection de
+S. A. R. le duc de Nemours, et une expédition de l'acte constitutionnel
+arrêté par le congrès.»
+
+M. le président du congrès a ensuite donné lecture de l'acte du congrès
+ainsi conçu:
+
+Au nom du peuple belge,
+Le congrès national décrète:
+
+Article 1er. Son Altesse Royale Louis-Charles-Philippe d'Orléans, duc
+de Nemours, est proclamé roi des Belges, à la condition d'accepter la
+constitution telle qu'elle sera décrétée par le congrès national.
+
+ART. 2. Il ne prend possession du trône qu'après avoir solennellement
+prêté, dans le sein du congrès, le serment suivant:
+
+«Je jure d'observer la constitution et les lois du peuple belge, de
+maintenir l'indépendance nationale et l'intégrité du territoire.»
+
+Bruxelles, palais de la nation, le 3 février 1831.
+
+_Le président du congrès_, E. SURLET CHOKIER.
+
+_Les secrétaires membres du congrès_, le vicomte VILAIN XIV, LIEDTZ,
+HENRI DE BROUCKÈRE, NOTHOMB.
+
+
+Le Roi a répondu à la députation:
+
+«Messieurs,
+Le voeu que vous êtes chargés de m'apporter au nom du peuple belge, en
+me présentant l'acte de l'élection que le congrès national vient de
+faire de mon second fils, le duc de Nemours, pour roi des Belges, me
+pénètre de sentiments dont je vous demande d'être les organes auprès de
+votre généreuse nation. Je suis profondément touché que mon dévouement
+constant à ma patrie vous ait inspiré ce désir, et je m'enorgueillirai
+toujours qu'un de mes fils ait été l'objet de votre choix.
+
+Si je n'écoutais que le penchant de mon coeur et ma disposition bien
+sincère à déférer au voeu d'un peuple dont la paix et la prospérité
+sont également chères et importantes à la France, je m'y rendrais
+avec empressement. Mais quels que soient mes regrets, quelle que soit
+l'amertume que j'éprouve à vous refuser mon fils, la rigidité des
+devoirs que j'ai à remplir m'en impose la pénible obligation, et je dois
+déclarer que je n'accepte pas pour lui la couronne que vous êtes chargés
+de lui offrir.
+
+Mon premier devoir est de consulter avant tout les intérêts de la
+France, et par conséquent, de ne point compromettre cette paix que
+j'espère conserver pour son bonheur, pour celui de la Belgique et pour
+celui de tous les États de l'Europe, auxquels elle est si précieuse et
+si nécessaire. Exempt moi-même de toute ambition, mes voeux personnels
+s'accordent avec mes devoirs, Ce ne sera jamais la soif des conquêtes
+ou l'honneur de voir une couronne placée sur la tête de mon fils qui
+m'entraîneront à exposer mon pays au renouvellement des maux que la
+guerre amène à sa suite, et que les avantages que nous pourrions
+en retirer ne sauraient compenser, quelque grands qu'ils fussent
+d'ailleurs. Les exemples de Louis XIV et de Napoléon suffiraient pour me
+préserver de la funeste tentation d'ériger des trônes pour mes fils,
+et pour me faire préférer le bonheur d'avoir maintenu la paix à tout
+l'éclat des victoires, que, dans la guerre, la valeur française ne
+manquerait pas d'assurer de nouveau à nos glorieux drapeaux.
+
+Que la Belgique soit libre et heureuse! qu'elle n'oublie pas que c'est
+au concert de la France avec les grandes puissances de l'Europe qu'elle
+a dû la prompte reconnaissance de son indépendance nationale! et qu'elle
+compte toujours avec confiance sur mon appui pour la préserver de toute
+attaque extérieure ou de toute intervention étrangère! Mais que la
+Belgique se garantisse aussi du fléau des agitations intestines,
+et qu'elle s'en préserve par l'organisation d'un gouvernement
+constitutionnel qui maintienne la bonne intelligence avec ses voisins,
+et protège les droits de tous, en assurant la fidèle et impartiale
+exécution des lois! Puisse «le souverain que vous élirez consolider
+votre sûreté intérieure, et qu'en même temps son choix soit pour
+toutes les puissances un gage de la continuation de la paix et de la
+tranquillité générale! Puisse-t-il se bien pénétrer de tous les devoirs
+qu'il aura à remplir, et qu'il ne perde jamais de vue que la liberté
+publique sera la meilleure base de son trône, comme le respect de vos
+lois, le maintien de vos institutions et la fidélité à garder ses
+engagements seront les meilleurs moyens de le préserver de toute
+atteinte, et de vous affranchir du danger de nouvelles secousses!
+
+Dites à vos compatriotes que tels sont les voeux que je forme pour eux,
+et qu'ils peuvent compter sur toute l'affection que je leur porte. Ils
+me trouveront toujours empressé de la leur témoigner, et d'entretenir
+avec eux ces relations d'amitié et de bon voisinage qui sont si
+nécessaires à la prospérité des deux États.»
+
+
+
+
+ IX
+
+_Lettre du général Chlopicki à l'empereur Nicolas (décembre 1830)._
+
+
+«Sire,
+L'assemblée délibérante (la Diète), malgré le talent et même la
+popularité de ses membres, est trop faible pour pouvoir ramener la
+tranquillité au milieu de l'orage. Convaincu de cette vérité, d'autant
+plus que j'ai devant les yeux l'expérience des jours de terreur qui
+viennent de s'écouler, j'ai résolu de réunir en ma personne le pouvoir
+exécutif dans toute son étendue, afin qu'il ne devînt pas la proie d'une
+foule d'agents provocateurs et de perturbateurs qui, timides à l'heure
+du danger, possèdent cependant l'art de tromper les masses par des
+mensonges, et de faire tourner à leur profit les nobles sentiments du
+peuple. Ennemi de l'anarchie, après avoir vu renverser par elle trois
+sortes de gouvernements, je me suis proposé d'appuyer le gouvernement
+provisoire par une force organisée, et de rendre l'autorité à un seul
+homme, en l'entourant du secours de l'armée et de l'obéissance du
+peuple.
+
+Cette mesure, Sire, a déjà rétabli la tranquillité dans les esprits;
+le soldat observe la discipline militaire; la populace retourne à ses
+occupations habituelles; tous confient sans crainte ce qu'ils ont de
+plus cher à une autorité qui désire le bien public, et qui atteindra
+désormais ce noble but. En un mot, les troubles ont cessé et les traces
+de désordre s'effacent.
+
+Mais, Sire, ces sentiments qui, dans le cours de quelques heures,
+ont armé toute la capitale, qui ont réuni toute l'armée sous un même
+étendard, ces sentiments qui, comme une étincelle électrique, pénètrent
+tous les palatinats, et y produisent les mêmes effets, ces sentiments,
+dis-je, brûlent dans tous les coeurs, et ne s'éteindront qu'avec leur
+dernier soupir.
+
+Il en est ainsi, Sire; la nation veut une liberté modérée; elle ne veut
+point en abuser; mais par cela même, elle veut qu'elle soit à l'abri
+de toute violation et de toute agression; elle veut une constitution
+applicable à la vie pratique. Par un concours inouï de circonstances,
+se trouvant dans une position peut-être trop hardie, elle n'en est pas
+moins prête à tout sacrifier pour la plus belle des causes, pour son
+indépendance nationale. Cependant, Sire, loin d'elle est la pensée de
+rompre les liens qui l'unissent à votre auguste volonté. Le gouvernement
+provisoire a déjà reconnu la nécessité d'envoyer à Saint-Pétersbourg
+deux députés qui ont été chargés de déposer au pied du trône de Votre
+Majesté Impériale et Royale l'expression des volontés et des désirs de
+la nation, que les provinces polonaises, anciennement incorporées à
+l'Empire, fussent admises à la jouissance des mêmes libertés que le
+royaume.
+
+Daignez, Sire, par humanité et par égard pour les bienfaits que vous
+avez répandus sur nous au commencement de votre règne, accueillir avec
+bonté les prières dont ils sont l'interprète! Que la Pologne, déjà
+reconnaissante à Votre Majesté Impériale et Royale pour les bonnes
+intentions que vous lui avez toujours montrées, que cette Pologne,
+dis-je, puisse vous entourer, Sire, de cet amour qu'elle conserve
+dans son coeur pour son auguste régénérateur! Que notre destinée
+s'accomplisse! Et vous, Sire, remplissant à notre égard les promesses
+de votre prédécesseur, prouvez-nous par de nouveaux bienfaits que votre
+règne n'est qu'une suite non interrompue du règne de celui qui a rendu
+l'existence à une partie de l'ancienne Pologne. Du reste, la jouissance
+des libertés qui nous sont assurées par la Charte n'est point une
+concession que le trône nous fera; ce ne sera que la simple exécution
+d'un contrat passé entre le roi et la nation, et confirmé par un serment
+réciproque.
+
+Connaissant, Sire, votre magnanimité, je dois espérer qu'une députation,
+qui n'a pour but que la paix, obtiendra l'effet qu'elle se propose;
+les travaux du gouvernement provisoire sont consacrés à l'organisation
+intérieure du pays; ses ordonnances seront respectées, comme les miennes
+propres, jusqu'au moment de la réunion du sénat et de la chambre des
+nonces, auxquels il appartiendra de prendre des mesures ultérieures.
+
+«Sire, en ma qualité d'ancien soldat et de bon Polonais, j'ose vous
+faire entendre la vérité; car je suis persuadé que Votre Majesté
+Impériale et Royale daignera l'écouter. Vous tenez, Sire, dans votre
+main les destinées de toute une nation: d'un seul mot, vous pouvez la
+mettre au comble du bonheur; d'un seul mot, la précipiter dans un abîme
+de maux.
+
+Plein de confiance dans la magnanimité de votre coeur, Sire, j'ose
+espérer qu'une effusion de sang n'aura pas lieu, et je me regarderai
+comme le plus heureux des hommes si je puis atteindre au but que je me
+propose par la réunion intime de tous les éléments de bon ordre et de
+force.»
+
+
+
+
+ X
+
+_Mémorandum présenté le 21 mai 1831, par la Conférence de Rome, au pape
+Grégoire XVI._
+
+ I
+
+«Il paraît aux représentants des cinq puissances que, quant à l'État de
+l'Église, il s'agit, dans l'intérêt général de l'Europe, de deux points
+principaux:
+
+«1° Que le gouvernement de cet État soit assis sur des bases solides par
+des améliorations méditées et annoncées par Sa Sainteté elle-même, dès
+le commencement de son règne;
+
+«2° Que ces améliorations, lesquelles, selon l'expression de l'édit
+de S.E. Mgr le cardinal Bernetti, fonderont une ère nouvelle pour les
+sujets de Sa Sainteté, soient, par une garantie intérieure, mises à
+l'abri des changements inhérents à la nature de tout gouvernement
+électif.
+
+ II
+
+«Pour atteindre ce but salutaire, ce qui, à cause de la position
+géographique et sociale de l'État de l'Église, est d'un intérêt
+européen, il paraît indispensable que la déclaration organique de Sa
+Sainteté parte de deux principes vitaux: «1° De l'application des
+améliorations en question, non-seulement aux provinces où la révolution
+a éclaté, mais aussi à celles qui sont restées fidèles et à la capitale;
+
+2° De l'admissibilité des laïques aux fonctions administratives et
+judiciaires.
+
+ III
+
+«Les améliorations mêmes paraissent devoir embrasser le système
+judiciaire et celui de l'administration municipale et provinciale.
+
+_A_.--Quant à l'ordre judiciaire, il paraît que l'exécution entière et
+le développement conséquent des promesses et principes du _motu proprio_
+de 1816 présentent les moyens les plus sûrs et les plus efficaces
+de redresser les griefs assez généraux relatifs à cette partie si
+intéressante de l'organisation sociale.
+
+_B_.--Quant à l'administration locale, il paraît que le rétablissement
+et l'organisation générale des municipalités élues par la population
+et la fondation de franchises municipales pour régler l'action de ces
+municipalités, dans les intérêts locaux des communes, devraient être la
+base indispensable de toute amélioration administrative.
+
+_C_.--En second lieu, l'organisation des conseils provinciaux, soit d'un
+conseil administratif permanent, destiné à aider le gouverneur de
+la province dans l'exécution de ses fonctions avec des attributions
+convenables, soit d'une réunion plus nombreuse, prise surtout dans le
+sein des nouvelles municipalités et destinée à être consultée sur les
+intérêts les plus importants de la province, paraît extrêmement
+utile pour conduire à l'amélioration et à la simplification de
+l'administration provinciale, pour contrôler l'administration communale,
+pour répartir les impôts et pour éclairer le gouvernement sur les
+véritables besoins de la province.
+
+ IV
+
+L'importance immense d'un état réglé des finances et d'une telle
+administration de la dette publique qui donnerait la garantie si
+désirable pour le crédit financier du gouvernement, et contribuerait
+essentiellement à augmenter ses ressources et à assurer son
+indépendance, paraît rendre indispensable un établissement central dans
+la capitale, chargé, comme Cour suprême des comptes, du contrôle de la
+comptabilité du service annuel dans chaque branche de l'administration
+civile et militaire, et de la surveillance de la dette publique avec les
+attributions correspondantes au but grand et salutaire qu'on se
+propose d'atteindre.--Plus une telle institution portera le caractère
+d'indépendance et l'empreinte de l'union intime du gouvernement et du
+pays, plus elle répondra aux intentions bienfaisantes du souverain et à
+l'attente générale.
+
+Il paraît que, pour atteindre ce but, des personnes devraient y siéger
+choisies parmi les conseils locaux et formant, avec des conseillers du
+gouvernement, une _junte_ ou consulte administrative. Une telle junte
+formerait ou non partie d'un conseil d'État, dont les membres seraient
+nommés par le souverain parmi les notabilités de naissance, de fortune
+et de talent du pays.
+
+Sans un ou plusieurs établissements centraux de cette nature, intimement
+liés aux notabilités d'un pays si riche en éléments aristocratiques et
+conservateurs, il paraît que la nature d'un gouvernement électif ôterait
+nécessairement, aux améliorations qui formeront la gloire éternelle du
+Pontife régnant, cette stabilité dont le besoin est généralement et
+puissamment senti, et le sera d'autant plus vivement que les bienfaits
+du Pontife seront grands et précieux.
+
+Rome, 21 mai 1831.
+
+
+
+
+ XI
+
+1° Je n'insère pas ici le texte même des cinq édits du pape Grégoire XVI
+qui forment plus de 200 pages in-4°, et entrent dans des détails peu
+intéressants et peu clairs pour le public français; mais je donne un
+résumé exact de leurs dispositions essentielles, résumé fait sur les
+lieux mêmes et au moment de leur publication.
+
+L'édit du pape Grégoire XVI en date du 5 juillet 1831 était divisé en
+trois titres. Le premier réglait l'administration des communes, le
+second celle des provinces, le troisième confirmait, en les améliorant,
+certaines dispositions qui avaient été établies par le _motu proprio_
+du pape Pie VII du 6 juillet 1816, et qui étaient depuis tombées en
+désuétude.
+
+L'ancienne division du territoire en dix-sept délégations de première,
+deuxième et troisième classe était provisoirement maintenue.
+
+Rome et ses dépendances (la Comarque) restant soumises à un régime
+particulier, un chef, dont les attributions étaient analogues à celles
+de nos préfets, administrait, sous le nom de prolégat, chacune des
+provinces. En fait, ces magistrats étaient tous laïques. L'édit
+prévoyait, comme mesure exceptionnelle, que des cardinaux pourraient
+être mis à la tête des délégations de première classe. Une congrégation
+_governative_ composée de quatre propriétaires nés ou domiciliés dans
+la province, y ayant exercé des emplois administratifs ou la profession
+d'avocat, siégeait auprès du prolégat et délibérait sur toutes les
+affaires. Celles qui touchaient aux finances locales se décidaient à
+la majorité des voix. Pour celles qui touchaient à l'administration
+générale, la congrégation _governative_ n'avait que voix consultative;
+mais les avis de ses membres, quand ils étaient contraires à celui du
+prolégat, devaient être visés, enregistrés et transmis à l'autorité
+supérieure.
+
+Chaque délégation était divisée en districts, et à la tête de chaque
+district des _gouverneurs_ remplissaient des fonctions analogues à
+celles de nos sous-préfets, et servaient d'intermédiaires pour la
+correspondance entre le _prolégat_ et les _gonfalonieri_ ou maires des
+communes.
+
+Dans chaque chef-lieu de délégation, sous la présidence du prolégat, un
+conseil provincial se réunissait à des époques déterminées; le nombre
+des membres de ces conseils était proportionné à la population des
+provinces. Aucun ne pouvait être composé de moins de dix membres; les
+conseillers étaient nommés par le souverain, mais sur une liste de
+candidats présentés en nombre triple par des électeurs choisis librement
+par les conseils municipaux.
+
+Les conseils provinciaux réglaient le budget, assuraient les comptes des
+dépenses de la province, faisaient la répartition des impôts entre les
+districts, ordonnaient les travaux publics, en adoptaient les plans et
+en faisaient suivre l'exécution par des ingénieurs placés dans leur
+dépendance. Dans l'intervalle de leurs sessions, une commission de trois
+membres nommés par la majorité restait en permanence, pourvoyait à
+l'exécution des mesures arrêtées par les conseils, et exerçait son
+contrôle sur les actes du prolégat et de la congrégation _governative_.
+
+Le titre II de l'édit du 5 juillet 1831 réglait, d'après des principes
+analogues, l'administration des communes. Toutes recevaient des conseils
+municipaux de quarante-huit, trente-six et vingt-quatre membres. Ce
+dernier nombre s'appliquait aux villes d'une population de mille
+habitants. Les bourgs et les moindres villages avaient aussi des
+conseils composés de neuf membres, et les vacances survenues par cause
+de mort ou autrement étaient remplies par les conseils se recrutant
+ainsi librement eux-mêmes.
+
+Des combinaisons habiles et conformes à l'esprit des localités réglaient
+le mode d'élection des conseils municipaux. On n'avait point visé à
+l'uniformité, à faire peser partout le même niveau. S'il arrivait
+que, dans quelques communes, les anciennes franchises parussent, à la
+majorité des habitants, préférables à la législation nouvelle, il était
+loisible de réclamer le maintien ou la remise en vigueur des statuts
+antérieurs.
+
+La réunion des conseils avait lieu toutes les fois que les besoins de la
+commune le requéraient et sur la convocation d'un membre, tenu seulement
+à mentionner l'objet de la détermination à intervenir. Le gonfalonier et
+les anciens (maire et adjoints) étaient nommés par le souverain, mais
+parmi les candidats présentés sur une liste triple dressée par les
+conseils municipaux.
+
+Enfin le cardinal Bernetti, en envoyant l'édit du 5 juillet 1831 dans
+les provinces, invitait expressément les congrégations _governatives_
+à lui faire connaître les voeux des habitants sur les améliorations à
+apporter dans les diverses branches des services publics. Il annonçait
+l'intention de Sa Sainteté d'y avoir égard. Une voie était ainsi
+ouverte aux progrès ultérieurs que les habitants voudraient poursuivre
+légalement.
+
+Les édits réformateurs de l'ordre judiciaire furent conçus dans le
+même esprit que cet édit du 5 juillet sur la réforme de l'ordre
+administratif. Un règlement organique de la justice civile parut le 5
+octobre et fut suivi, le 31 du même mois, d'un autre édit beaucoup plus
+développé qui établissait sur des bases toutes nouvelles l'instruction
+des affaires criminelles, la hiérarchie et la compétence des tribunaux.
+Ces deux actes législatifs, les plus importants du pontificat
+de Grégoire XVI, opéraient dans l'ordre judiciaire une réforme
+fondamentale, et faisaient disparaître les griefs les plus généralement
+imputés au gouvernement pontifical.
+
+Le reproche le plus grave adressé au système en vigueur dans l'État
+Romain pour l'administration de la justice était la multiplicité des
+tribunaux exceptionnels. Dans la seule ville de Rome, il n'existait pas
+moins de quinze juridictions diverses dont la compétence et les formes
+de procédure arbitraires jetaient les plaideurs dans un labyrinthe
+inextricable, et remettaient indéfiniment en question l'autorité de la
+chose jugée. Entre ces tribunaux d'exception, celui de l'auditeur du
+pape _(Uditore santissimo_) subsistait encore en 1831, comme un monument
+monstrueux d'injustice et d'absurdité. La juridiction de l'auditeur
+du pape au civil et au criminel n'avait pas de limites; il pouvait à
+volonté interrompre le cours de toute procédure à un degré quelconque,
+casser, réformer les jugements rendus en dernier ressort. Ce droit
+ne périssait jamais. Les plus vieilles contestions pouvaient être
+renouvelées, et sans instruction dans la procédure, sans motif dans le
+jugement, une famille se voyait journellement privée de ses propriétés
+les mieux acquises. Et comme si un tel instrument d'arbitraire n'était
+pas suffisant, les papes se réservaient le droit personnel d'évoquer
+toutes les causes et de les renvoyer à des commissions extraordinaires
+créées _ad hoc_. Les familles puissantes pouvaient ainsi se faire donner
+des juges complaisants, choisis sans égard à leur capacité, à leur
+instruction, et les habitants des provinces, enlevés à leurs magistrats
+naturels, pouvaient être traînés à Rome pour y défendre leur fortune
+contre des attaques inattendues. Cet incroyable abus trouvait des
+défenseurs parmi les gens de loi résidant à Rome. Il assurait la fortune
+et l'importance de cette classe dans laquelle se trouvaient les libéraux
+les plus accrédités, et ne pouvait cesser sans provoquer des clameurs
+intéressées.
+
+L'édit du 5 octobre 1831 supprima la juridiction de _l'Uditore
+santissimo_ et l'intervention personnelle du pape dans les causes
+civiles, qui toutes furent renvoyées à leurs juges naturels dans l'ordre
+établi par le droit commun. Il supprima pareillement les tribunaux
+d'exception et ne permit d'appel contre la chose jugée que pour vice de
+forme ou fausse application de la loi.
+
+En France la vérité légale sort de l'ordre des juridictions, et la
+décision des juges d'appel est considérée comme ayant une valeur
+supérieure à celle des juges de première instance. A Rome la vérité
+légale sort de la majorité des jugements. Il y a trois degrés de
+juridiction, et deux jugements conformes font la chose jugée; si un
+second tribunal confirme la sentence rendue par le premier, elle devient
+définitive; s'il l'infirme, l'une ou l'autre des parties peut faire
+appel à un troisième tribunal auquel appartient la solution définitive
+du litige, à moins que les formes de la procédure n'aient été violées.
+En ce cas, il y a recours devant le tribunal de la _signature_, dont les
+attributions sont analogues à celles de notre cour de cassation et
+qui couronne l'édifice judiciaire depuis qu'on ne voit plus s'élever
+au-dessus de lui la monstrueuse puissance de _l'Uditore santissimo._
+
+Dans les provinces, les trois degrés de juridiction, établis par le
+nouveau règlement organique du 5 octobre 1831, étaient:
+
+1° Les _gouverneurs_, magistrats locaux qui correspondent à nos juges de
+paix avec des attributions plus étendues;
+
+2° Les tribunaux civils établis dans chaque chef-lieu de délégation; ils
+devaient être composés de cinq juges et remplaçaient les _préteurs_,
+qui précédemment jugeaient seuls en seconde instance. Dans un pays où
+malheureusement la corruption est fréquente, c'était un grand bienfait
+que l'organisation collégiale des tribunaux. L'obligation fut imposée
+aux juges de tous les degrés de ne prononcer leurs jugements qu'après
+discussion, de les motiver et aussi de les rédiger en langue vulgaire;
+jusqu'alors, deux mots latins, _obtinuit_ et _petiit,_ inscrits sur
+la requête des parties, avaient formé tout le libellé des sentences,
+rendues sans publicité et sans être précédées de plaidoiries;
+
+3° Deux tribunaux supérieurs, dits tribunaux d'appel, composés chacun
+d'un président et de six juges, étaient établis l'un, à Bologne, pour
+les Légations; l'autre, à Macerata, pour la Romagne et pour les Marches.
+Les habitants de ces provinces ne devaient plus, comme par le passé,
+porter à Rome l'appel de leurs procès. C'était pour eux un fort grand
+avantage qu'ils ne pouvaient manquer de sentir vivement, mais qui devait
+naturellement causer des sentiments contraires parmi les gens de loi de
+la métropole.
+
+Les tribunaux de province, à tous les degrés de juridiction, n'étaient
+composés que de laïques.
+
+A Rome et dans la Comarque, l'administration de la justice ne recevait
+pas des améliorations moins importantes. Par le règlement organique du
+5 octobre 1831, douze juridictions, composées presque exclusivement
+de prélats, étaient supprimées. Il ne restait plus en exercice que le
+tribunal du Capitole, celui de l'A. C. et celui de la Rote.
+
+Le tribunal du Capitole, magistrature municipale, était présidé par le
+sénateur de Rome et composé de trois avocats. Il jugeait cumulativement,
+en première instance, avec le tribunal de l'A. C., toutes les causes où
+des laïques étaient intéressés. Le demandeur pouvait à son choix porter
+sa cause devant l'une ou l'autre des juridictions. Le tribunal de l'A.
+C. (ainsi nommé par contraction de _Auditor Cameroe_) était composé de
+cinq avocats et trois prélats, divisés en deux sessions. L'appel au
+premier degré était porté de l'une à l'autre. Si les jugements étaient
+conformes, il n'y avait point lieu à procédure ultérieure; en cas de
+dissentiment, la cause arrivait devant le tribunal de la Rote, cour
+d'appel pour Rome et la Comarque. La _Rota Romana_ restait, comme par le
+passé, composée exclusivement de prélats, et elle continuait à rendre
+ses arrêts en langue latine. Les formes de la procédure étaient
+cependant simplifiées et améliorées. L'autorité suprême ne pouvait plus
+choisir arbitrairement parmi ses membres ceux qui connaîtraient de telle
+ou telle cause, et former ainsi des commissions particulières. Toutes
+les causes devaient arriver aux diverses chambres par la voie régulière,
+et y être jugées collégialement.
+
+L'ancienne réputation de lumière et d'intégrité de la _Sacra Rota
+Romana_ n'avait souffert aucune atteinte. Cette cour jouissait d'une
+considération générale en Italie et à l'étranger. L'Europe catholique
+prenait part à sa composition: l'Allemagne, l'Espagne, le Milanais, la
+Toscane nommaient des auditeurs de Rote, et, après la révolution de
+1830, Mgr Isoard continuait à y représenter la France.
+
+Le tribunal suprême de la Signature couronnait l'édifice de l'ordre
+judiciaire romain, et, comme nous l'avons dit, ses attributions étaient
+analogues à celles de la Cour de cassation en France.
+
+Si à toutes ces améliorations on ajoute la suppression des droits que,
+dans tous les tribunaux, les plaideurs étaient tenus de payer aux juges,
+à leurs secrétaires, à leurs domestiques, et l'obligation aux procureurs
+et aux avocats de rédiger en langue vulgaire des actes de procédure,
+on ne pourra contester que la réforme ne fût, sinon complète, au moins
+très-profonde, et que le pape Grégoire XVI et son ministre le cardinal
+Bernetti ne fussent entrés résolument dans la voie que le mémorandum du
+21 mai avait ouverte.
+
+L'organisation, le nombre, la compétence et la hiérarchie des tribunaux
+étant déterminés par l'édit du 5 octobre, un autre édit du 31 régla la
+manière de procéder devant eux. L'article 1er remettait en vigueur le
+code de procédure de Pie VII, oeuvre de sagesse qui avait illustré son
+pontificat et que son successeur avait malheureusement laissé tomber
+en désuétude. Depuis 1816, l'expérience avait suggéré quelques
+améliorations qui trouvèrent place dans l'édit du 31 octobre. Cet
+important travail était le résultat des délibérations, continuées
+pendant plusieurs mois, des jurisconsultes les plus éclairés de l'État
+romain; et dans une telle matière, il est difficile de comprendre
+qu'ils n'eussent pas cherché à faire le mieux possible. Le pape et
+son ministre, loin de repousser les lumières et l'action de l'opinion
+publique, les appelaient au contraire, et l'article qui terminait le
+nouvel édit enjoignait expressément à tous les tribunaux de faire
+connaître officiellement leurs vues à la secrétairerie d'État, sur les
+réformes et les améliorations dont leur paraîtrait encore susceptible le
+système de la procédure.
+
+Cinq jours après la publication du code de procédure civile, le
+gouvernement pontifical promulgua un règlement organique de la procédure
+criminelle (5 novembre 1831), travail plus considérable encore que le
+précédent. Pour la première fois, par cet édit, des règles fixes et
+invariables étaient établies pour l'instruction et le jugement des
+causes criminelles. Les accusés ne pouvaient plus être soustraits
+à leurs juges naturels. Des formes substantielles, ennemies de
+l'arbitraire, réglaient avec précision tout ce qui regarde les juges,
+les tribunaux, l'instruction des procès, les preuves du crime ou du
+délit, l'interrogatoire des accusés, le récolement des témoins. Jadis
+les procès s'instruisaient à huis-clos en l'absence du prévenu; il avait
+un défenseur qui n'assistait ni aux débats, ni à l'audition des témoins,
+et qui devait seulement fournir des mémoires dans l'intérêt de son
+client. Pie VII avait ordonné en 1816 que les sentences fussent motivées
+et que les juges ne prononçassent que des peines prescrites par la loi.
+Ces dispositions, oubliées sous Léon XII, furent remises en vigueur par
+l'édit du 5 novembre.
+
+Si la publicité des débats n'était pas complète, au moins l'accusé
+et son défenseur prenaient connaissance de toutes les pièces de
+l'instruction, communiquaient librement ensemble, et faisaient appeler à
+l'audience tous les témoins nécessaires à la défense (art. 386, 389 et
+394). Au jugement de la cause, l'accusé comparaissait devant ses juges,
+assisté d'un ou de plusieurs conseils (art. 406). Il était mis en
+présence de la partie plaignante, de son dénonciateur et des témoins
+dont il discutait les dépositions (art. 417). L'avocat de l'accusé
+résumait sa défense et parlait le dernier (art. 431). L'accusé déclaré
+innocent était mis de suite en liberté et ne pouvait être poursuivi de
+nouveau pour la même cause (art. 445). Toute condamnation au grand ou
+petit criminel était sujette à l'appel. L'instruction se devait faire
+dans les mêmes formes qu'en première instance. Les mêmes tribunaux,
+tant à Rome que dans les provinces, connaissaient des causes civiles et
+criminelles.
+
+Ainsi, la Conférence de Rome avait prétendu seulement, par son
+mémorandum du 21 mai, obtenir du saint père en faveur de ses sujets: 1°
+La sécularisation de son gouvernement, 2° des institutions municipales
+et provinciales protectrices des intérêts locaux, 3° des réformes
+judiciaires favorables à la liberté; et sur ces trois points les édits
+pontificaux du 5 juillet, des 5 et 31 octobre, et du 5 novembre,
+donnaient plus que les puissances n'avaient dû espérer après le refus du
+pape de prendre aucun engagement envers elles. Il semblait même que Sa
+Sainteté eût l'intention de tenir compte de la quatrième demande du
+mémorandum touchant la junte centrale à établir à Rome pour y maintenir
+l'ordre dans les finances, et la régularité dans les diverses branches
+de l'administration. Un édit du 21 novembre 1831 institua une commission
+permanente pour le contrôle des comptes des diverses administrations;
+cette commission, sous le titre de Congrégation de révision, fut
+composée d'un cardinal président, de quatre prélats et de quatre députés
+laïques, choisis à Rome ou dans les provinces. Les affaires devaient
+y être discutées librement et votées à la majorité des voix. La
+surveillance générale des recettes et des dépenses de l'État, la
+rédaction des budgets, l'apurement des comptes étaient dans ses
+attributions; elle devait aussi s'occuper de la liquidation et de
+l'amortissement de la dette publique, et généralement de toutes les
+fonctions de notre Cour des comptes; et dans l'article 23 de cet édit,
+la Congrégation de révision était mise en demeure de rechercher et de
+soumettre directement à Sa Sainteté toutes les réformes qui sembleraient
+nécessaires dans le système général des finances, comme les
+congrégations provinciales et les corps judiciaires y avaient été
+invités, chacun selon sa compétence.
+
+2° _Lettre de M. Rossi à M. Guizot_.
+
+10 avril 1832.
+
+«Mon cher ami, je ne saurais vous dire tout le plaisir que m'a fait
+votre lettre, quoique déjà l'arrivée de votre beau discours sur les
+affaires extérieures de la France m'eût prouvé que vous ne m'aviez pas
+complètement oublié. J'ai cherché une occasion pour vous répondre; mais
+grâce au choléra, on revient de Paris, on n'y va pas.--Vous pensiez à
+moi, et vous ne vous trompiez pas en pensant que c'était de l'Italie que
+je m'occupais; c'est ma pensée, ma pensée de tous les jours; elle le
+sera tant que j'aurai un souffle de vie. J'ai compris votre système,
+comme vous avez compris mon chagrin. On ne saurait empêcher le malade
+qui a faim de se plaindre, lors même que le médecin est obligé d'être
+inexorable. Mais assez du passé. Vous me demandez quels sont mes rêves
+et mes espérances raisonnables. Laissons les rêves de côté. Tout le
+monde en fait; y croire c'est autre chose; les coucher sérieusement par
+écrit, c'est encore pis. Ils sont bons tout au plus pour passer
+une soirée au coin du feu quand on n'a rien de mieux à faire.--Mes
+espérances de bon sens sont plus faciles à dire. J'espérais que, tout
+en conservant la paix, la France exercerait sur certaines parties de
+la péninsule une intervention diplomatique, propre à préparer à ce
+malheureux pays un meilleur avenir, à cicatriser un grand nombre de
+plaies, à faire cesser beaucoup d'infortunes et de souffrances, et à y
+assurer à la France elle-même une influence plus solide et plus profonde
+que celle de cent mille baïonnettes. J'espérais que, grâce à la France,
+il se formerait du moins en Italie quelques _oasis_ où des hommes qui
+se respectent pussent vivre, et respirer, et attendre sans trop
+d'impatience un avenir plus complet pour eux et pour leurs enfants. Les
+pays où cela me paraissait possible étaient plus particulièrement le
+Piémont, les États Romains, et même le royaume de Naples. Mais ne
+parlons pas, ce serait trop long, de ce dernier. Laissez-moi vous dire
+quelques mots des deux autres. Quant au Piémont, mes espérances sont
+presque évanouies. J'ai par devers moi des preuves de fait qui ne me
+laissent guère de doute sur le système qui a prévalu dans ce pays-là:
+c'est le système jésuitique, anti-italien, anti-français, comme on
+voudra l'appeler. Si quelqu'un croit le contraire, il se paye de
+paroles. Encore une fois, j'ai là-dessus des renseignements positifs. Le
+gouvernement de Piémont est de l'autre côté. Au surplus le pays entier
+le sait, le voit, le touche avec la main. Ce qu'on a eu l'air de faire,
+ce sont de pures simagrées dont il serait ridicule de parler. Maintenant
+comment cela est-il arrivé? n'a-t-on pas eu les moyens de l'empêcher? ou
+bien s'est-on abstenu par crainte de déplaire trop au gros voisin, de
+réveiller sa jalousie? Inutile de le dire. Ainsi les choses restant
+comme elles sont, les États sardes restent sous le coup d'une révolution
+future. Quand? comment? avec quel succès? Dieu le sait: mais les
+conditions y sont, et leur énergie va _crescendo_. Aujourd'hui que le
+système français est mieux assis à l'extérieur et même à l'intérieur,
+veut-il, peut-il reprendre ce travail sous oeuvre et essayer de faire
+modifier le système piémontais? C'est à vous que je le demanderai. Mais
+puisque vous me demandez mes espérances, je vous dirai que je l'espère
+peu, très-heureux cependant si je me trompe. Car je suis, mon cher ami,
+tout aussi peu jacobin que vous; seulement vous avez le sang-froid d'un
+homme qui est arrivé; moi, l'impatience d'un homme qui veut partir.
+Et malgré cela, c'est avec un profond chagrin que je vois, grâce aux
+obstacles croissants, se développer au delà des Alpes, des opinions que
+je ne professe pas. C'est encore un fait bien positif, et croyez-moi,
+plus étendu qu'on ne pourrait le penser. Je connais le pays. Je disais
+en septembre 1830, à Paris, à MM... et plus tard ici à B... que je ne
+croyais pas qu'il se passerait six mois sans quelque éclat en Italie.
+Je ne me trompais point, et certes je n'étais point dans le secret, si
+secret il y avait. Malgré ce qu'il y avait de sérieux dans certaines
+assurances, ce n'est pas moi qui aurais donné le conseil; je ne suis pas
+assez enfant.
+
+«Venons aux États Romains. Je n'ai pas approuvé la première révolution,
+quoique légitime, très-légitime dans son principe. Une fois opérée,
+j'aurais voulu la diriger autrement. Mais que peut un homme à deux cents
+lieues de distance? Mettons de côté le passé. Je vous dirai aussi,
+comme preuve de ma franchise, que le ton de la première intervention
+diplomatique de la France me déplut souverainement. Aujourd'hui, je vois
+les choses autrement. Je retrouve la France, sa dignité, son poids, ses
+principes. Je ne me fais point d'illusion sur ce qui vous est possible.
+Je crois en entrevoir la mesure, et cependant je ne suis nullement au
+nombre de ceux qui ne vous savent pas gré de votre intervention, moins
+encore de ceux qui la maudissent. Ainsi de ce côté-là, au lieu de
+s'affaiblir, mes espérances se sont confirmées. Qu'est-ce que j'espère?
+
+«J'espère qu'on est bien convaincu que la révolution, dans le sens d'une
+profonde incompatibilité entre le _système actuel_ du gouvernement
+romain et la population, a pénétré jusque dans les entrailles du pays.
+Toute opinion contraire serait une pure illusion. Qu'on évacue demain
+en laissant les choses à peu près comme elles sont, et on le verra
+après-demain. Mais la chose ne se bornera plus au territoire des
+Légations et des Marches.
+
+«J'espère qu'en partant de là on insistera fortement sur des changements
+sincèrement proportionnés au besoin.
+
+«J'espère qu'au nombre de ces changements il y aura une administration
+générale, sinon exclusivement, du moins essentiellement laïque; une
+administration communale et provinciale qui ne soit pas une dérision; un
+conseil central au siége du gouvernement composé, en partie du moins,
+d'hommes envoyés par les provinces et dont le préavis soit nécessaire,
+du moins pour les affaires intérieures, la législation, les impôts,
+etc.; un changement radical dans l'administration de la justice,
+changement dont les effets seraient immenses sur l'esprit public et
+pourraient seuls réconcilier la population avec le gouvernement papal;
+une commission législative chargée de préparer, sans retard, la réforme
+des lois civiles, criminelles et commerciales; c'est encore un de ces
+besoins, de ces nécessités sur lesquelles la population ne transigera
+pas; enfin un système de force publique qui ne soit ni écrasant pour le
+pays ni propre à le livrer soit à l'anarchie, soit à la fureur d'une
+soldatesque vendue et déhontée. Je n'ignore pas les difficultés de
+ce dernier arrangement. Il y a cependant moyen de les lever par
+l'organisation d'une milice qui offrirait toutes les garanties
+désirables au gouvernement et au pays. Les éléments existent; il s'agit
+de savoir les mettre en oeuvre. Il est impossible d'expliquer la chose
+en détail dans une lettre qui n'est déjà que trop longue.
+
+«Je voudrais enfin espérer, mais je n'espère guère, qu'on trouvera moyen
+de garantir au pays ces concessions. Ne nous faisons pas d'illusion.
+Rome est toujours Rome. Tant que vous serez en Italie, c'est bon; mais
+après? De véritables garanties constitutionnelles, directes, positives,
+vous en voudrez et vous ne pourrez en obtenir. Le pape ne voudra pas,
+l'Autriche non plus. Dès lors que restera-t-il? L'influence française,
+les stipulations, l'ambassade du roi à Rome; c'est sans doute quelque
+chose; mais sérieusement, est-ce tout, une fois que vos troupes n'y
+seront plus, et que le parti apostolique nombreux, puissant, irrité,
+aura ou croira avoir le champ libre? Quand la garantie des choses
+manque, il faut au moins celle des hommes, de leur caractère, de leurs
+opinions, de leurs affections. Les uns, Rome ne voudra pas les employer;
+elle dira qu'ils sont ses ennemis, qu'ils viennent d'agir contre elle.
+Les autres (ceux-là elle saura les trouver) seront ennemis apparents ou
+cachés du nouveau système et de la France. Au fait, de quoi s'agit-il?
+de faire marcher d'accord un gouvernement qui cédera à contre-coeur et
+un pays qui pendant longtemps se méfiera du gouvernement. Il faudrait
+pour cela des hommes acceptés d'un côté par le gouvernement et de
+l'autre bien vus du pays, également propres à modérer les uns, à se
+tenir en garde contre les autres et à faire marcher le système sans
+secousses, avec bonne foi, et sans alarmer aucune opinion, des hommes à
+qui le pays puisse en quelque sorte confier ses secrets sans craindre
+qu'ils en abusent, et la cour de Rome ses alarmes sans craindre de les
+confier à l'ennemi. Encore une fois, où les prendra-t-on?
+
+«N'oublions pas que si le pays, se croyant joué, éclate de nouveau après
+le départ des Français, le mouvement sera de plus en plus général et
+sérieux, car on n'ôtera de la tête de personne que le drapeau tricolore
+s'est déployé en Italie en faveur du pays, et qu'au besoin il y
+reparaîtrait suivi de forces plus nombreuses. Toutes les déclarations et
+toutes les protestations n'y feraient rien. Quant aux conséquences, je
+n'ai pas besoin de les dire. Reste à savoir si elles seraient dans les
+convenances de la France.--Mon cher ami, je termine par un mot. Si on
+vous dit qu'en Italie il peut naître des faits qui ne seraient pas bien
+liés, qui n'amèneraient pas un résultat heureux pour l'Italie, vous
+pouvez le croire. C'est peut-être la vérité. Mais si on vous dit que des
+faits il ne peut plus en éclater, qu'il n'y a pas ou qu'il n'y a plus
+d'éléments, qu'il n'y existe pas de matières auxquelles il suffit
+qu'un homme, le jour qu'il voudra, approche une mèche pour exciter un
+embrasement quelconque, utile, pernicieux, durable, passager, partiel,
+général, peu importe, mais toujours embarrassant pour le système de la
+paix, n'en croyez rien.
+
+«Vous le voyez; mes espérances sont tellement raisonnables qu'en vérité
+vous les devez trouver timides et au-dessous de ce qu'on doit espérer de
+l'influence que la France a le droit et la puissance d'exercer.
+
+«Car enfin, si je vous avais dit, à côté de l'exemple de la Belgique,
+que j'espérais voir les Marches et les Légations former un pays se
+gouvernant, par lui-même, sous la _suzeraineté_ du pape et en lui payant
+un tribut annuel garanti par la France, l'Angleterre et l'Autriche,
+qu'y aurait-il là de si étrange? Ce serait peut-être le seul moyen
+raisonnable de faire cesser un état de choses qui peut devenir de jour
+en jour plus sérieux et plus dangereux. Mais je ne vais pas si loin.
+Heureux si j'apprends que le peu que j'espère sera accompli!»
+
+
+
+
+XII
+
+1° _M. Casimir Périer à M. le comte de Sainte-Aulaire._
+
+
+Février 1832.
+
+Monsieur le comte,
+En répondant à la lettre que vous m'avez écrite pour me recommander M.
+votre fils, et bien qu'elle n'ajoutât rien à ce que me disaient vos
+dépêches, je veux joindre à ma lettre officielle de ce matin quelques
+considérations plus intimes, quelques instructions plus particulières.
+
+Je vous avouerai que j'ai été surpris que vous ayez cru voir, dans
+les intentions du gouvernement du Roi, l'idée d'une collision qu'il a
+constamment cherché à éviter de tous ses efforts. Rien ne serait plus
+opposé à nos vues; et en occupant aujourd'hui une partie du nord de
+l'Italie, nous ne formons pas d'autres voeux que de pouvoir le plus tôt
+possible retirer nos troupes. Mais cela, nous ne voulons le faire que le
+jour où l'honneur de la France et sa dignité le permettront. Nous sommes
+entrés en Italie parce que, du moment où les Autrichiens y paraissaient,
+nos intérêts autant que l'amour-propre national étaient exposés; nous
+ne pouvons avoir la pensée de favoriser des rébellions que nous avons
+toujours désapprouvées; mais nous devons faire respecter un territoire
+sur lequel nous ne saurions souffrir, de la part de l'Autriche, une
+occupation, même momentanée. L'occupation simultanée de nos troupes
+remédie jusqu'à un certain point au mal que nous voulons éviter; mais
+nous espérons que le saint-siége comprendra ce qu'une pareille position
+a de difficile, et que, malgré l'espèce de refus que vous nous ayez
+transmis, il ne croira pas devoir s'opposer davantage à une mesure que
+le gouvernement du Roi, parfaitement d'accord avec l'Angleterre, regarde
+comme indispensable.
+
+Il faut bien le dire aussi: si les puissances désirent la paix comme
+elles nous l'assurent, elles doivent faire quelque chose pour le
+prouver, et ne pas créer des embarras à une administration qui leur
+offre seule peut-être des garanties et qui, si elle a des chances de
+succès, a des ennemis actifs, prêts à profiter de ses embarras passagers
+pour essayer de la renverser.
+
+Je vous le répète donc, Monsieur, faites valoir de toutes vos forces
+ces raisons auprès du saint-siége; montrez-lui ses véritables intérêts.
+Travaillez enfin avec constance et fermeté dans le sens des instructions
+que le gouvernement du Roi vous transmet aujourd'hui, et sur le but
+desquelles son opinion et sa volonté ne sauraient changer. Nous avons
+jusqu'ici beaucoup fait pour éviter la guerre, mais il nous faut trouver
+chez nos alliés loyauté et franchise. Nous comptons, Monsieur le comte,
+sur votre bonne et utile coopération dans cette circonstance, et
+le succès que nous en attendons ajoutera aux obligations que le
+gouvernement du Roi vous a déjà.
+
+Je vous renvoie M. votre fils qui m'a témoigné le désir de vous
+rejoindre immédiatement, et qui vous répétera encore tout ce que je vous
+ai déjà marqué.
+
+Agréez, Monsieur le comte, les assurances de ma haute considération.
+
+
+3° _M. Casimir Périer à M. le prince de Talleyrand_.
+
+Février 1832.
+
+Prince,
+J'ai tardé plus que je ne l'aurais voulu à répondre aux deux lettres
+particulières que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, car les
+premières discussions du budget ont été pour nous pénibles et
+laborieuses. Nous avons jusqu'ici gagné toutes les questions
+importantes. Nous avons surtout à combattre la Chambre sur des
+retranchements et des économies qui pourraient devenir embarrassantes
+pour le gouvernement. Au reste, nous sommes toujours décidés à lutter
+jusqu'au bout, à ne pas faire des questions ministérielles de celles qui
+ne seront que purement financières, et nous continuerons de faire
+tous nos efforts pour consolider au dedans ce système politique à
+l'affermissement duquel vous avez, Prince, si puissamment contribué au
+dehors.
+
+J'ai reçu hier, Prince, avec les ratifications belges que vous
+m'avez envoyées, votre dépêche du.....J'y ai vu avec la plus grande
+satisfaction ce que vous me dites du discours de lord Palmerston que je
+me suis fait représenter ce matin. Le gouvernement du Roi s'applaudit
+vivement de cette conformité de vues et de sentiments dont les deux pays
+peuvent attendre de si heureux résultats. Cette manifestation franche
+et sincère peut répondre à bien des choses et nous être véritablement
+utile. Nous y trouvons un gage nouveau de cet accord de la France et de
+l'Angleterre que nous nous efforcerons toujours de fonder sur des bases
+solides; nous y trouvons une confirmation de notre système de politique
+étrangère justifié par un aussi heureux succès dans son but le plus
+important.
+
+Ma première dépêche officielle, Prince, vous donnera des détails
+étendus sur les affaires d'Italie; mais pour répondre à votre désir je
+m'empresse de vous informer aujourd'hui que nous avons lieu d'espérer
+que Sa Sainteté cédera aux pressantes instances que nous lui avons
+fait faire, et sera déterminée par elles à ne pas laisser subsister
+définitivement l'espèce de refus de nous permettre d'occuper Ancône,
+refus dont M. de Sainte-Aulaire fils nous avait apporté la nouvelle.
+
+Nos troupes ont reçu provisoirement l'ordre d'entrer à Ancône, le seul
+cas excepté où les Autrichiens les y auraient devancées. Dans cette
+supposition, elles se porteraient sur Civita-Vecchia qu'elles
+occuperaient.
+
+Nous ne varierons pas du but que nous nous proposons: montrer à
+l'Autriche que nous ne pouvons consentir à l'occupation de la Romagne
+qu'autant qu'elle ne sera que de courte durée; montrer au saint-siége
+que nous voulons obtenir de lui les concessions qu'il a solennellement
+promises aux puissances.
+
+Du reste, sans nous départir en rien de cette volonté bien constante,
+nous ne comptons pas non plus nous éloigner de notre système politique
+que nous avons voulu rendre modéré et juste en même temps que ferme
+et digne de la France, et nous éviterons, aussi longtemps que nous le
+pourrons, une collision contre laquelle ont toujours été dirigés nos
+efforts.
+
+
+
+
+ XIII
+
+_De la charité et de sa place dans la vie des femmes, par madame Eliza
+Guizot_[32].
+
+[Note 32: Écrit en 1828.]
+
+
+On entend souvent les femmes se plaindre des étroites limites où leur
+vie est renfermée; elles la comparent à l'existence si vaste et si
+variée des hommes; elles accusent les lois de la société et presque
+celles de la Providence, qui les vouent à l'inaction et à l'obscurité.
+
+De quelles classes de la société partent ces plaintes, ces reproches?
+Est-ce de celles où les femmes ont le plus à souffrir, où la brutalité
+d'un mari met quelquefois leurs jours en péril, où son inconduite expose
+à la plus affreuse misère de pauvres enfants qui ne savent que pleurer,
+où sa perte plonge dans un complet dénûment sa famille entière? Non; les
+femmes qui ont à porter un tel fardeau ne déplorent point avec amertume
+la condition de leur sexe; leur esprit n'a pas assez d'oisive liberté
+pour se sentir à l'étroit dans la sphère que lui assigne la volonté de
+Dieu; et lorsqu'elles peuvent réfléchir un moment sur leur destinée,
+c'est du repos et non du mouvement qu'elles invoquent.
+
+Nous seules, heureuses du siècle, nous seules élevons ces réclamations
+contre la condition des femmes telle que la font les lois divines et
+humaines. Et cependant en quel temps, en quel lieu cette condition
+a-t-elle jamais été ce qu'elle est de nos jours, et en France? Où le
+père a-t-il eu plus d'affection, le frère plus de tendres égards, le
+mari plus de confiance, le fils plus de doux respect, la société tout
+entière plus de soin et de protection?
+
+Regretterions-nous cette époque encore près de nous où la vie domestique
+obtenait si peu d'honneur et de place, où les visites, la conversation,
+les intérêts et les plaisirs de société remplissaient les journées, où
+les hommes et les femmes abandonnaient, pour des relations frivoles,
+mobiles, coupables, ces liens puissants et purs qui sont d'institution
+divine, et procurent seuls un long et un vrai bonheur?
+
+J'en ai la confiance: parmi les femmes mêmes que ne satisfait pas
+aujourd'hui leur situation, la plupart ne voudraient pas l'échanger
+contre cette vie tout extérieure et mondaine qui avait pour l'âme si peu
+de vraies joies et tant de périls. Ce n'est pas, à coup sûr, pour les
+dépenser ainsi en plaisirs vaniteux, en affections sans règle et sans
+dignité, que Dieu leur a si libéralement départi le don de plaire et la
+puissance d'aimer.
+
+Il faut pourtant en convenir: ce mouvement, cet empire de salon accordé
+aux femmes dans le dernier siècle, était précieux à beaucoup d'entre
+elles, moins pour satisfaire de mauvaises passions que pour animer une
+vie qui leur semble à la fois trop courte et trop lente. L'ennui, ce
+fléau de ceux qui n'en connaissent pas d'autre, l'ennui est le mal réel
+dont se plaignent les femmes nées dans les classes aisées de la société
+et pour qui tout est facile: c'est à l'ennui qu'il faut attribuer ce
+malaise, ce mécontentement douloureux dont elles sont atteintes. En
+veut-on une preuve évidente? Jamais ce mal et les plaintes qui le
+révèlent n'éclatent aussi vivement que dans ces temps à la fois oisifs
+et animés, où le mouvement des événements ne répond pas à celui des
+intelligences, où c'est en soi-même, et non dans le monde extérieur,
+qu'il faut chercher l'aliment d'une énergie morale d'autant plus pénible
+aux femmes qu'elles ont moins d'occasions de l'employer et moins de
+ressources pour s'en distraire. Que la société au contraire se trouve
+fortement agitée, que les plus grands intérêts soient chaque jour mis
+en question et toutes les existences en péril, dans ces moments où
+l'activité, l'intelligence, la force du corps même sont si précieuses,
+on n'entend point les femmes regretter d'avoir été, sous tous ces
+rapports, moins bien traitées que les hommes: confiantes en leurs
+protecteurs naturels, elles ne demandent plus pourquoi il faut qu'elles
+en aient besoin; et dans ces jours où toutes les puissances de leur âme
+arrivent au plus haut degré d'exaltation, lorsqu'elles sentent tout ce
+qu'il leur est donné d'être, elles ne songent plus à s'étonner de n'être
+pas davantage.
+
+Comment croire cependant que les temps de trouble, de bouleversement
+social, soient pour les femmes des temps de faveur, de bien-être moral,
+et l'ordre habituel un état pesant et triste qui les condamne à se
+débattre en vain contre de nobles et légitimes besoins de l'âme?
+Descendons au fond de nos coeurs; soyons sincères: cet ennui si lourd,
+si amer, n'est-il pas un tort encore plus qu'un malheur? S'il y a
+certains emplois de nos facultés que nous refusent notre faible nature
+et les lois de la société, avons-nous exploité tous ceux qui nous sont
+permis? Si beaucoup de portes sont fermées à notre activité, avons-nous
+frappé à toutes celles qui peuvent s'ouvrir? Parce que Dieu nous a
+dispensées de la nécessité matérielle du travail, ne nous sommes-nous
+pas affranchies du devoir moral de l'occupation? Parce que nous ne
+sommes point appelées à jouer un rôle dans les affaires de notre
+pays, ne nous sommes-nous point regardées quittes envers lui de toute
+responsabilité? C'est souvent l'erreur des femmes du monde de croire
+qu'elles ont rempli leur mission sur la terre lorsqu'elles ont accompli
+leurs devoirs de famille: certes, c'est bien là pour elles la grande
+affaire de la vie; et l'épouse, la mère qui se voit obligée de s'y
+consacrer entièrement, accomplit bien toute sa tâche: ni Dieu ni les
+hommes ne lui en demanderont davantage. Mais dans les classes aisées de
+la société, la femme qui a le plus à coeur ces chers et saints devoirs
+se repose cependant, sur des mains étrangères, de mille soins qui
+absorberaient un temps qu'elle peut mieux employer. Combien ne lui
+reste-t-il pas d'heures libres après qu'elle s'est acquittée de tout ce
+qu'elle doit à son mari, à ses enfants, à son ménage? Ce sont là les
+heures dont le vide est un poids si lourd, et que je viens réclamer au
+nom du devoir comme dans l'intérêt du bien-être de l'âme.
+
+Bien des femmes, je le sais, se contentent de les perdre, et se flattent
+d'en éluder ainsi le fardeau. L'expérience ne tarde pas à dissiper leur
+illusion; l'ennui ne cède point à une activité vaine, à un mouvement
+sans but et sans résultat. D'ailleurs, il ne nous a pas été donné pour
+le perdre, ce temps, _le prix de l'éternité;_ nous l'avons reçu pour
+le remplir de notre perfectionnement moral et du bien que nous pouvons
+faire sur la terre: si nous le prodiguons dans l'unique vue de nous en
+débarrasser, où le retrouverons-nous au moment du besoin, lorsque la
+vie se fermera pour nous, lorsque notre mémoire prête a s'éteindre se
+reportera avec inquiétude sur les années écoulées? La violence des
+passions et la fragilité de la nature humaine atténueront peut-être,
+devant le souverain juge, beaucoup de fautes et d'erreurs graves; mais
+une existence frivolement oisive, le mépris ignorant et futile des dons
+reçus de Dieu et des obligations qui en découlent, une indifférence
+égoïste pour les intérêts du prochain.... où serait la justification?
+où serait seulement l'excuse? Le monde lui-même, dans sa légèreté et sa
+paresse, blâme une vie toute inutile, et retire sa considération à qui
+n'emploie pas un peu sérieusement son temps et ses facultés.
+
+Il est une façon plus dangereuse, car elle est plus noble, sinon de
+perdre son temps, au moins de ne pas l'employer suivant l'intention de
+la Providence; c'est de se livrer entièrement aux plaisirs de l'esprit,
+aux occupations intellectuelles recherchées uniquement pour elles-mêmes,
+sans application ni utilité pour autrui: tentation bien séduisante pour
+les âmes élevées, car elle les nourrit d'émotions généreuses et de
+hautes pensées, mais qui leur sera comptée pour bien peu au jour de la
+rétribution. Le développement de nos facultés, considéré comme moyen,
+est un devoir; pris comme but, c'est une belle mais fâcheuse illusion.
+Sans doute le goût de l'étude, le plaisir de la méditation intérieure,
+de la contemplation pieuse, ne sauraient être taxés de frivolité ni de
+lâcheté; ce sont des besoins, des instincts sublimes, gages de notre
+glorieuse origine et de notre glorieuse destinée, mais qui ne sauraient
+absorber toute notre vie et auxquels ne se borne pas notre mission sur
+la terre. Peut-être y a-t-il quelques âmes destinées par une vocation
+spéciale à concevoir et à conserver dans leur pensée solitaire les plus
+hautes comme les plus mystérieuses vérités, à qui il n'a été commandé
+que d'être tout ce qu'il leur est donné d'être, et de développer en
+elles-mêmes des facultés et des vertus difficiles à acquérir dans le
+commerce des hommes. Quoique sans action visible et immédiate, de tels
+êtres exercent quelquefois une grande influence sur les destinées de
+l'humanité; ils frappent les imaginations, ils donnent des exemples; qui
+pourrait dire que leur carrière a été oisive, leur passage sur la
+terre inutile? Mais tels ne sont point la vocation générale, le devoir
+habituel; chacun sent dans sa conscience la loi qui lui prescrit
+d'employer ce qu'il a reçu; Dieu, qui a semé partout, a droit de
+recueillir partout. Quelle sera donc notre excuse, à nous dont la
+Providence a rendu la vie facile, si nous nous contentons de jouir de
+ses bienfaits sans penser aux devoirs qui leur correspondent?
+
+Est-ce pour que nos jours se passent mollement que Dieu nous a accordé
+les douceurs de l'aisance? Est-ce pour les faire servir à notre vanité
+ou à nos fantaisies qu'il a attaché quelques privilèges de considération
+et d'influence à certaines positions sociales? Est-ce pour qu'il reste
+sans fruit en nos mains qu'il nous a prodigué le loisir dont, pour
+beaucoup de nos semblables, il semble avoir été si avare? N'a-t-il voulu
+que nous fournir de quoi satisfaire notre intelligence et peut-être
+notre orgueil, lorsqu'il nous a entourées de toutes les facilités de
+l'éducation, de tous les secours des lumières d'autrui? Cela ne se peut
+supposer, à moins de supposer aussi que nous vivons uniquement pour
+_ce monde qui passe_ et pour nous-mêmes, que notre destinée est
+essentiellement égoïste et fugitive. Mais si nous portons plus loin
+et plus haut nos regards, si nous nous considérons ici-bas comme les
+ouvriers de Dieu, si pour nous le temps n'est qu'un moyen et la vie
+le chemin de l'éternité, tout ce qui a lieu dans le présent doit se
+rapporter alors à ce qui nous attend dans l'avenir; nous n'avons rien
+reçu dans la vue de si courts instants, de si étroits intérêts; tous les
+dons de Dieu, même les plus frivoles en apparence, nous ont été
+accordés dans l'intention du salut, du salut de nos semblables comme de
+nous-mêmes, et il nous en sera demandé compte un jour.
+
+Quel moyen avons-nous donc d'employer, selon le voeu de la sagesse
+divine, nos loisirs, nos ressources, nos facultés?
+
+Il en est un qui, dans son immense étendue, suffit, et bien au delà, à
+toutes ces conditions, l'exercice de la charité; non de cette charité
+bornée, superficielle, qui se contente de donner des aliments et des
+vêtements aux malheureux que le sort jette devant ses pas, mais de cette
+charité prévoyante, élevée, qui va au-devant de toutes les infortunes,
+s'adresse à tous les besoins, aux misères de l'âme comme à celles de la
+vie, et ne _nourrit pas seulement de pain_ ceux qu'elle prend sous sa
+protection.
+
+Le moment est opportun, car jamais l'action de cette grande, de cette
+vraie charité n'a été à la fois plus nécessaire et plus facile. Malgré
+ses torts, malgré sa faiblesse morale, le siècle dernier a eu un mérite
+nouveau, immense; il a aimé les hommes, tous les hommes. La justice
+envers tous, la sympathie pour tous, le désir de la dignité et du
+bonheur de tous, l'humanité, pour tout dire en un mot et en prenant
+ce mot dans son acception la plus étendue, c'est là l'idée sainte et
+puissante qui, au milieu de tant de folies et de maux, a déjà valu, et
+vaudra encore à nos sociétés modernes tant et de si beaux progrès. Elle
+a été étrangement interprétée, défigurée, travestie, obscurcie;
+immorale et odieuse sous le nom _d'égalité,_ ridicule sous celui de
+_philanthropie_. Elle a résisté à tout, survécu à tout; après toutes
+les épreuves, malgré toutes les réactions et tous les mécomptes, elle a
+toujours reparu et repris son empire; l'esprit d'humanité, le respect et
+le soin de l'homme dans toutes les conditions et sous toutes les faces
+de sa destinée, c'est là vraiment l'esprit du siècle, l'esprit nouveau
+et fécond qui anime le monde et présidera à son avenir.
+
+Que la charité s'empresse donc: son temps est venu; c'est à elle que
+l'esprit d'humanité prépare de la besogne; c'est pour elle qu'on
+travaille en recherchant incessamment toutes les souffrances, toutes les
+misères de la société humaine, en les mettant en lumière, en propageant
+avec tant d'ardeur ce besoin d'amélioration, cette soif du bien-être qui
+caractérisent notre époque. Longtemps les riches, les puissants, les
+heureux de la terre ont pu en quelque sorte ignorer les pauvres, les
+faibles; il n'en est plus rien aujourd'hui; de toutes parts les faibles,
+les pauvres sont mis en avant, se mettent en avant eux-mêmes; de toutes
+parts on réclame pour eux, on leur fait de magnifiques promesses.
+J'espère qu'elles ne seront pas toutes corruptrices et trompeuses;
+j'espère que l'amélioration, déjà si grande, du sort des pauvres et des
+faibles ira se développant, et qu'on apprendra à concilier, avec le
+progrès du bien-être, celui de la moralité. Mais je suis bien sûre
+qu'ici comme ailleurs les hommes promettront beaucoup plus qu'ils
+ne pourront tenir. Je suis bien sûre qu'on mettra au jour plus
+de souffrances qu'on n'en saura soulager, qu'on excitera plus de
+prétentions de bonheur qu'on n'en pourra satisfaire; et lorsque la
+science et les institutions politiques auront atteint leurs limites, à
+quelle puissance s'adressera-t-on pour accomplir ce qu'on n'aura pas
+fait, sinon à la charité? Qui, sinon la charité, entreprendra de guérir,
+d'adoucir du moins tant de misères qu'on aura révélées pour les laisser
+retomber ensuite sur elles-mêmes?
+
+A vous, ô mon Dieu! je le sais, à vous seul il appartient de verser sur
+les plaies de tant d'hommes le baume véritable, le baume de la foi et
+de l'espérance en vous, et en vous seul. Mais vous permettez, vous
+commandez à la charité de consacrer ses efforts à cette oeuvre; et
+jamais, j'ose le dire, au milieu des perspectives si brillantes qu'on
+ouvre maintenant devant tous les yeux, jamais son zèle n'aura été plus
+indispensable, jamais elle n'aura eu plus à faire que de notre temps.
+
+Jamais aussi, il en faut convenir, plus de facilités n'ont été offertes
+et plus de succès assurés à ses efforts. Ardente et infatigable, la
+charité avait jadis à lutter contre beaucoup d'obstacles, et n'agissait
+souvent qu'au hasard, à l'aveugle, sans bien connaître les faits avec
+lesquels elle avait à traiter, ni le vrai résultat de ses travaux; aussi
+a-t-elle pu être quelquefois accusée de manquer son but et de propager
+les maux qu'elle voulait guérir. Aujourd'hui on s'empresse de toutes
+parts à la seconder et à l'éclairer; non-seulement elle peut compter sur
+le concours des lois, de l'administration publique; mais des clartés
+nouvelles et chaque jour plus vives se répandent sur la route. Les
+hommes les plus puissants, les plus distingués, s'appliquent à
+recueillir pour elle tous les renseignements dont elle a besoin, à
+résoudre pour elle tous les problèmes qu'elle rencontre. L'amélioration
+de la condition humaine, le soulagement des misères humaines devient une
+science dont les limites et les moyens d'action sont étudiés, expliqués
+avec soin, et qui préviendra désormais, souvent du moins, un résultat
+profondément triste, les mécomptes des bonnes oeuvres, un mal nouveau
+sortant d'une pensée pieuse et bienfaisante.
+
+Et en même temps que la charité, élevée ainsi au rang d'une science,
+attire à son service les plus grands esprits, elle acquiert dans la
+société d'innombrables agents. Une puissance qui satisfait à la fois aux
+deux conditions imposées à toute oeuvre humaine, l'unité d'intention et
+la division du travail, l'esprit d'association pénètre chaque jour plus
+avant dans l'exercice de la charité. L'esprit d'association ne s'effraye
+point des hautes théories et ne dédaigne pas d'intimes coopérateurs;
+semblable à ces machines merveilleuses où la main d'un enfant fait
+mouvoir les ressorts les plus compliqués, il admet la faiblesse,
+l'inexpérience, l'ignorance même à accomplir les desseins de la science,
+à réaliser les inspirations du génie, et il assure ainsi aux plus
+grandes entreprises des moyens d'exécution, aux plus obscurs efforts une
+grande efficacité.
+
+Plus de prétexte donc, plus d'excuse: aujourd'hui quiconque a un peu de
+temps à donner peut faire beaucoup de bien. Les femmes ont du temps;
+elles ont aussi ce qui importe encore plus au succès de la charité;
+elles ont de l'affection, de la sympathie, une imagination facile
+à émouvoir, des larmes promptes à couler, des paroles tendres et
+pénétrantes, tout ce qui fait que des créatures humaines se comprennent,
+s'acceptent réciproquement, s'aiment presque, bien qu'elles ne se voient
+qu'en passant. A ce prix seulement, la charité fait réellement le bien
+qu'elle promet, et encore un bien qu'elle ne songe pas à promettre. On
+l'oublie trop de nos jours; l'esprit de science et de règlement nous
+dominent; fiers de notre habileté méthodique, de notre civilisation
+régulière, nous penchons à croire que tout peut se calculer,
+s'administrer, et qu'avec des tableaux imprimés, des commissaires et des
+distributions, tout le bien qu'il y a à faire sera fait. On ne
+soulage pas les hommes si aisément et avec si peu; la science et
+l'administration y servent, mais n'y suffisent point. Il faut à la
+charité plus que de l'intelligence, plus que de l'activité bien
+ordonnée; il lui faut une âme, une âme sensible, qui s'inquiète de tout
+autre chose que du soulagement matériel, qui s'applique à rendre le
+bienfait doux en même temps qu'utile, et provoque à chaque instant,
+entre le bienfaiteur et le malheureux, cet attendrissement mutuel, seul
+gage de l'efficacité morale de leurs relations. C'est là ce que les
+femmes surtout peuvent porter dans l'exercice de la charité; c'est par
+là qu'elles seules peut-être peuvent lui rendre cet attrait, cette vie
+que la sécheresse scientifique et administrative de notre siècle court
+risque de lui faire perdre. Ce n'est pas seulement du loisir de temps,
+c'est aussi du loisir d'imagination, du loisir de coeur, que les femmes
+ont à offrir à ceux qui souffrent; leur destinée, même heureuse,
+n'épuise point en ce genre les facultés de leur nature; hors d'état
+d'apporter à leur pays un tribut de forces et de lumières, elles ont
+à répandre des trésors infinis d'affection, de sympathie; et placées
+au-dessous des hommes pour la prévoyance et la raison, elles s'élèvent,
+par la puissance d'aimer, jusqu'à l'Être qui récompense la foi, qui
+accomplit l'espérance, mais qui réserve à la seule charité le privilége
+d'être éternelle comme lui.
+
+Ma conviction est profonde; je voudrais la faire partager à d'autres
+femmes; je voudrais qu'elles vissent dans la charité une partie de leur
+mission en ce monde, et je suis sûre qu'elles y trouveraient aussi un
+remède au mal dont elles se plaignent, le vide du temps et de l'âme.
+Mais ce double bien n'est possible qu'à une condition, à la condition de
+contenir, de resserrer dans une sphère prochaine et bornée l'ambition
+et le travail de la charité. Là où il y a tant à faire, beaucoup de
+personnes hésitent à commencer; il ne faut pas hésiter: d'autres
+voudraient tout faire; il ne faut entreprendre que peu. Je viens de
+lire l'ouvrage du docteur Chalmers, _Civic and Christian Oeconomy_; il
+démontre avec une clarté admirable la folie de vouloir toujours agir
+en grand, et de dédaigner les petites oeuvres, bien plus sûres, seules
+sûres. Sans parler du danger moral qui s'attache à des projets si
+brillants que l'on se sait déjà gré de les avoir conçus, et que, de leur
+flatteur aspect, on descend avec peine à la charité pratique et à ses
+humbles fatigues, n'est-il pas évident que personne, aucune femme
+surtout, ne dispose d'assez de temps, d'assez de moyens de tout genre
+pour suffire à une tâche étendue ou très-variée, et que des bienfaits
+qui, portés sur un seul point, y seraient efficaces, perdent, en se
+divisant, presque toute leur vertu? Aussi, je le dis avec une ferme
+confiance, appuyée de l'autorité de Chalmers: c'est un impérieux
+devoir que de limiter, de régler sévèrement sa compassion. Il est
+très-douloureux, je le sais, de voir près de soi le malheur, de n'en
+être séparé que par une ligne imaginaire, et d'avoir cependant les mains
+liées à son égard; le coeur se révolte à ce spectacle, et l'on s'accuse
+soi-même d'injustice: mais si cette modestie, cette retenue dans les
+espérances et les oeuvres de la charité sont les conditions d'un
+véritable succès, si l'activité et la fortune, qui suffisent au
+soulagement de quelques familles voisines de notre demeure, ne peuvent
+manquer, en se répandant dans la vaste enceinte d'une grande ville,
+de s'y engloutir comme la goutte d'eau dans l'Océan, et de s'épuiser
+inaperçues même des misères qui les auront absorbées, n'est-ce pas un
+bien mauvais calcul à faire, dans l'intérêt même des pauvres, que de
+s'abandonner toujours et partout à l'émotion que cause leur vue? Il n'y
+a personne, si sévère que soient envers eux ses théories, qui résiste
+toujours à leurs prières, qui puisse entendre, sans céder à l'instant
+même, ces mots: _J'ai faim_. Eh bien! je le demande: si l'on réunissait,
+à la fin de l'année, tout ce qui se donne de la sorte dans Paris, et
+qu'on l'employât avec ordre et intelligence, n'en résulterait-il pas
+infiniment plus de bien? Et cependant, pour agir ainsi, combien de
+fois ne faudrait-il pas que la bienfaisance fit taire la charité? On
+a beaucoup disputé sur ces deux mots; les partis se les sont même
+appropriés et en ont fait des bannières; il serait aisé, ce me semble,
+de les leur enlever en les rendant à leur sens naturel et vrai. Les
+expressions _bienfaisance_ et _charité_ ne désignent point, si je ne
+m'abuse, les mêmes dispositions, les mêmes actes; la bienfaisance ne
+me paraît pas plus la charité des philosophes que la charité n'est la
+bienfaisance des dévots; la bienfaisance me semble la science de
+la charité, la lumière de son feu, la raison de son sentiment. La
+bienfaisance et la charité ne sont ni semblables ni opposées; elles
+existent à part, mais elles se donnent la main; les sévères exigences,
+les sages combinaisons de la bienfaisance ne sont point étrangères à
+l'âme chrétienne de Chalmers lorsqu'il s'occupe du sort actuel des
+pauvres, surtout en vue de leur salut éternel. Elles n'ont point manqué
+au coeur du philanthrope Howard, ces émotions de la charité qui donnent,
+aux actions imposées par le devoir, le charme et la récompense de
+l'affection. Laissons donc les choses à leur place, les mots en paix, et
+tâchons, à l'exemple de ces illustres amis des hommes, d'unir toujours
+les vues de la raison aux mouvements du coeur, la science à l'amour, la
+bienfaisance à la charité.
+
+Et qu'on ne croie pas que, pour y réussir, on ait besoin d'un effort
+toujours également pénible, et que nous devions éternellement nous
+condamner à voir, sinon d'un oeil sec, au moins d'un regard oisif,
+toutes les misères que nous ne travaillerions pas à soulager, des
+misères plus affreuses peut-être que celles que nous soulagerions. Plus
+on donne, plus on donnera, a-t-on dit souvent; on ne l'a pas encore dit
+autant que cela est vrai; mais c'est surtout lorsque la charité se règle
+qu'elle devient féconde. Répandez des bienfaits sans discernement, ils
+auront trop peu de résultats pour vous encourager beaucoup vous-même et
+pour exciter vivement le zèle d'autrui: essayez au contraire de vous
+charger, soit d'un genre spécial de malheur, soit d'un espace limité;
+que bientôt l'on voie, par vos soins, cette plaie de l'humanité
+soulagée, l'aspect de ce lieu changé; qu'on mesure aisément ce qu'ont
+obtenu la force et la patience d'une personne, d'une association; et
+bientôt d'autres associations, d'autres personnes se viendront placer à
+côté de vous, empressées d'exploiter le terrain que vous n'aurez pu vous
+approprier, de subvenir aux nécessités que vous aurez été contraint de
+négliger. Fiez-vous à l'esprit, de justice inhérent au coeur de l'homme,
+et qui ne pourra soutenir, à côté de misères complètement secourues, la
+vue de misères complètement délaissées. Ce que d'autres ont fait pour
+cette infortune, il faut le faire pour celle-ci aussi douloureuse à
+supporter, aussi facile à soulager: voilà une rue voisine qui doit à
+tel de ses habitants tel ou tel avantage; celle que j'habite a le
+même besoin, a droit au même bienfait; et de proche en proche, les
+améliorations se propageront avec les vertus, et _l'Esprit renouvellera
+la face de la terre_.
+
+Nous avons vu naguère combien il importe de se partager ainsi le travail
+et de faire le sien sans empiéter sur celui d'autrui. Le malheur et
+l'héroïsme des Grecs avaient profondément touché les coeurs; partout
+éclatait le désir de venir à leur aide. Le comité grec ordonna des
+quêtes: des femmes s'en chargèrent; elles se mirent à l'oeuvre avec ce
+zèle et cette irrégularité, cette précipitation confiante qui leur sont
+naturels. Qu'en arriva-t-il? A certaines personnes on demanda six
+fois; à d'autres on ne demanda point; quelques rues furent visitées à
+plusieurs reprises, d'autres furent entièrement négligées; des plaintes
+s'élevèrent de toutes parts; l'humeur, excitée par ces instances
+répétées ou ces oublis désobligeants, refroidissait et choquait; la
+quête ne rapportait point ce qu'on s'en était promis: que fit-on? on
+régla les aspirations des dames quêteuses; on leur assigna le lieu
+précis où elles devaient essayer leurs prières; chacune dut accomplir
+toute sa tâche et nulle ne dut la dépasser. L'effet de cette régularité,
+de cet ensemble dans les démarches se fit bientôt sentir: et un peu
+d'ordre imposé au plus noble élan aura conservé, pour le jour du
+triomphe et du repos, quelques fils de la Grèce, aura sauvé de la mort,
+et peut-être de pis, leurs femmes et leurs enfants.
+
+Cette division du travail, cette modestie dans les desseins sont
+absolument nécessaires pour que chaque personne charitable connaisse
+bien ce qu'elle a à faire et puisse s'en acquitter. On épargne ainsi
+beaucoup de temps en évitant toute incertitude, en prévenant tout
+double emploi, et surtout en permettant à chacun de choisir la part
+d'occupation qui convient le mieux à ses goûts, à sa position, à ses
+habitudes. Quiconque agit isolé est obligé d'accomplir en entier une
+certaine oeuvre, ou d'y renoncer tout à fait. Dans les associations, au
+contraire, et surtout dans celles qui n'embrassent pas de trop vastes
+projets, quelque peu que l'on fasse, on avance le succès général; on ne
+met point à soi seul la roue en mouvement, et cependant on contribue à
+presser sa marche. Vous trouveriez difficilement peut-être dix personnes
+qui pussent donner à l'intérêt du prochain un jour entier par semaine;
+demandez seulement une heure, et des milliers se présenteront; bien
+plus de temps sera employé au service des malheureux, et aucun devoir
+particulier n'en souffrira.
+
+Un autre motif encore plus important, car il est plus élevé, nous
+prescrit de ne pas trop étendre la sphère de nos bienfaits. Tous les
+besoins de l'homme ne se rapportent pas à sa vie matérielle; il en est
+de plus nobles, de plus délicats, et par cela même, comme le remarque
+le docteur Chalmers, ils sont moins clairement aperçus, moins vivement
+sentis de ceux qui les éprouvent; au rebours des besoins physiques qui,
+moins ils sont satisfaits, plus ils sont impérieux, les besoins de notre
+nature morale s'éteignent par la privation. Cet homme pleure pour avoir
+du pain, c'est qu'il n'a pas mangé de la journée; celui-ci n'aspire pas
+même à sortir de sa brutalité, de son apathie; il n'a pourtant pas été
+_rassasié de la justice_, mais il n'en a _ni faim ni soif_. Si donc nous
+pouvons nous fier à l'impulsion de la nature qui porte les malheureux à
+venir entretenir de leur souffrance ceux qui peuvent quelque chose
+pour la soulager, si nous pouvons sans grand péril ni tort bien grave
+attendre que les pauvres nous avertissent de leurs misères corporelles,
+il n'en est pas ainsi de leurs misères intellectuelles; n'espérons pas
+les apprendre d'eux; ils les ignorent encore plus que nous, ou, s'ils
+les connaissent, ils ne s'en inquiètent pas. Gardons-nous donc de nous
+contenter, pour cette plaie sociale, des méthodes et des remèdes qui
+suffisent aux autres. A quoi seraient bons les hôpitaux où les malades
+ne voudraient pas aller? Que serviront des écoles, des prédications,
+si les personnes pour qui elles sont instituées passent chaque jour et
+n'entrent jamais? Le _festin était préparé_, dit l'Évangile, _mais ceux
+qui y étaient invités_ ne s'y présentèrent pas. Nous contenterons-nous
+comme ce maître de maison de remplir la salle au hasard et
+abandonnerons-nous à leurs vaines excuses ceux pour qui nous l'avions
+disposée? Non, forçons-les d'entrer, mais comme force la charité;
+allons les chercher; montrons-leur le trésor caché qu'ils dédaignent;
+enseignons-leur à en connaître toute la valeur; prions, pressons,
+agissons par voie d'invasion, comme le dit ingénieusement Chalmers;
+pénétrons dans l'intérieur des familles; apprenons à cette mère, obligée
+par son travail de se séparer tout le jour de ses enfants, qu'il y a des
+lieux d'asile où ils passeraient innocemment leur temps à l'abri de la
+contagion des mauvaises habitudes et dressés à en contracter de bonnes.
+Donnons l'Évangile à ce vieillard privé de mouvement, et dont les jours
+s'écoulent dans un engourdissement stupide. Envoyons à l'école ce petit
+garçon qui use sa force en querelles et son intelligence en mensonges.
+Trouvons un bon apprentissage à cette jeune fille qui erre dans les rues
+pour vendre des gâteaux ou des fleurs, et expose à tous leurs scandales
+un front qui sait encore rougir; engageons ce chef de famille à
+consacrer à d'utiles délassements le temps qu'il consumait au cabaret;
+parlons-lui de ses devoirs, de ses vrais intérêts, de sa femme, de
+ses enfants, de leur avenir; faisons appel à ces sentiments simples,
+honnêtes, qui sont toujours à la portée du coeur de l'homme parce qu'ils
+tiennent aux relations les plus puissantes comme les plus naturelles; et
+peut-être l'ordre rentrera dans cette maison, les liens domestiques se
+resserreront, la misère sera moins grande; et une famille sera rendue à
+la paix, à la vertu, et par conséquent au Dieu qui se glorifie dans le
+bien et se _souvient du fils de l'homme._
+
+Certes, si nous avions à nous féliciter d'un tel résultat,
+n'eussions-nous fait que cela dans notre vie, nous devrions remercier
+la bonté divine de nous avoir choisis pour une si belle tâche, et nous
+pourrions nous écrier avec saint Paul: _J'ai accompli ma course, j'ai
+combattu le bon combat; j'attends la récompense que Dieu prépare à ses
+élus_.
+
+Les difficultés sont grandes, je le sais; il y aura beaucoup de
+démarches désagréables, de peines perdues, et ce qui est pis peut-être,
+beaucoup d'espérances trompées. Quand on entre en relation avec les
+classes pauvres, on se heurte à chaque instant contre un mur de préjugés
+opiniâtres, de méfiances injurieuses et grossières; mais qui tentera
+de les surmonter sinon les femmes? Elles y semblent appelées par leur
+nature; leur faiblesse même devient ici une puissance. L'homme du peuple
+le plus ombrageux, le plus brutal, ne peut voir en elles un maître;
+dans leur bouche, les exhortations tiennent encore de la prière, les
+reproches de l'affection; elles peuvent parler avec vivacité, avec
+insistance, sans avoir rien de plus à craindre que de ne pas réussir.
+Les malheurs de la vie privée, de l'intérieur du ménage, les atteignent
+d'ailleurs plus complètement que les hommes, car ils leur enlèvent ce
+qui fait toute leur joie, toute leur existence: qu'elles les aient une
+fois ressentis, et elles sympathiseront avec toutes les douleurs de
+l'âme; et leur coeur se fendra à la vue d'une mère qui perd son fils; et
+celle-ci oubliera, en présence de leurs pleurs, la vanité de leur rang,
+le luxe de leur richesse; elles seront des femmes, rien de plus. Les
+hommes auraient beau faire: ils n'arriveraient jamais à cette prompte et
+facile intimité.
+
+Nous avons encore auprès du pauvre un autre avantage. Chargés de faire
+exécuter les lois, représentants de la justice divine sur la terre,
+les hommes ne peuvent pas toujours se montrer indulgents. Obligés de
+réprimer, il ne leur est guère loisible de pardonner, de tolérer;
+et cependant où en serait la pauvre nature humaine si l'on comptait
+toujours avec elle au poids de la balance du sanctuaire? Nous n'avons
+point cette dure mission: ce n'est pas dans les sociétés, mais dans les
+âmes que nous sommes appelées à rétablir l'ordre, et l'on y réussit
+moins par la sévérité que par la patience. Si la rigueur peut convenir
+quelquefois à ceux qui ont reçu la force en partage, elle n'appartient
+jamais aux femmes, êtres faibles et qui ont toujours besoin d'appui.
+Quelle est celle qui oserait dire qu'elle eût été tout ce qu'elle devait
+être si son père eût été dur, sa mère corrompue, son frère indifférent,
+son mari dérangé? Qui sait ce que serait devenue cette frêle créature
+privée de tous les secours qui l'ont soutenue? et si elle a le juste
+sentiment de tout ce qu'elle doit aux circonstances propices de sa vie,
+sera-t-elle jamais sans pitié pour les fautes du prochain?
+
+Enfin, un mot bien redoutable, le mot _égalité_ retentit sans cesse
+autour de nous: que de terribles passions, que de folles espérances
+il éveille! Sans doute elles n'atteindront point leur but, elles ne
+bouleverseront pas chaque jour le monde sous prétexte de répartir
+également le bonheur. Gardons-nous cependant de ne leur opposer que la
+force; la justice même des lois ne suffira point à les guérir. Il y faut
+la charité, la charité amicale, sympathique, ardente non-seulement à
+soulager les pauvres, mais à attendrir leur âme, à en bannir l'envie,
+la colère, à rétablir, à entretenir entre les classes diverses ces
+relations faciles et douces qui sont la véritable paix de la société.
+L'inégalité ne disparaîtra point de la terre; les hôpitaux, les
+distributions de secours, les ateliers de travail, tous les
+établissements imaginables de philanthropie et de bienfaisance ne
+suffiront point à la faire accepter sans murmure. Lazare n'eût pas été
+fort reconnaissant pour avoir _ramassé quelques miettes à la table du
+riche_; et maintenant plus que jamais l'homme demande à l'homme autre
+chose que son or; il veut être connu, compris, aimé, il veut être traité
+en frère: c'est à nous de lui donner cette consolation. Effaçons tout
+ce que l'inégalité a de sec et d'amer; allons chercher le pauvre;
+apprenons-lui que, dans ces appartements dont le luxe l'offense,
+habitent des personnes qui songent à lui, se préoccupent vivement de ses
+maux et travaillent de coeur à les adoucir. Qu'il nous pardonne d'être
+riches, car nous n'oublions jamais qu'il ne l'est pas; élevées dans la
+société, car notre main serre la sienne; heureuses, car nous pleurons
+sur ses peines. Mettons-nous à l'oeuvre avec courage; _voici des jours
+favorables, voici des jours de salut_. Notre belle France en paix
+appelle toutes les améliorations; les esprits sont en mouvement, les
+coeurs animés: jamais circonstances n'ont été plus favorables. Un moment
+viendra peut-être où nous regretterons profondément de n'en avoir pas
+profité; et, s'il ne venait pas pour notre pays, il viendrait sûrement
+pour chacune de nous. Quand les temps ne seraient pas mauvais, _les
+jours sont courts_; nous marchons avec rapidité _vers le lieu d'où l'on
+ne revient pas; travaillons pendant qu'il fait jour_. Avons-nous le
+coeur triste ou trop peu occupé; le travail de la charité est la plus
+sûre consolation dans les épreuves de la vie, le plus doux passe-temps
+au milieu de ses langueurs; et si une destinée heureuse nous est
+réservée en ce monde, pouvons-nous jamais faire assez pour ceux qui
+soupirent après le bonheur?
+
+
+
+
+ XIV
+
+_Extrait du_ Moniteur universel _du 5 avril 1832, sur les troubles et
+les meurtres survenus dans Paris à l'occasion du choléra_.
+
+
+En rendant compte de l'agitation qu'on avait cherché à répandre dans
+le public, sous prétexte de prétendues tentatives d'empoisonnement qui
+auraient eu lieu depuis deux jours chez les débitants de vin, nous
+devions penser que les habitants de Paris, avertis que la sollicitude du
+gouvernement était éveillée sur ce point, s'en rapporteraient à son
+zèle pour rechercher la source et les auteurs de ces alarmes, ou pour
+découvrir, s'il y avait lieu, les artisans de pareils crimes.
+
+Cependant des inquiétudes nouvelles ont été propagées, et à la faveur de
+soupçons aussi légers que cruels, des violences ont été commises sur des
+hommes paisibles; et des groupes exaspérés ont osé donner la mort à
+des citoyens inoffensifs, désignés aux fureurs populaires par le nom
+_d'empoisonneur_ appliqué au hasard.
+
+Le gouvernement a dû prendre les mesures les plus actives, d'abord pour
+prévenir d'odieux attentats du même genre, ensuite pour éclaircir tous
+les faits à l'aide desquels on chercherait à égarer les esprits d'une
+manière si funeste.
+
+Des chimistes expérimentés ont été chargés d'analyser des vins de
+toutes qualités recueillis chez un grand nombre de débitants, chez
+cent cinquante environ; pas une trace de poison n'a été reconnue. Dans
+quelques qualités de vins inférieures, ils ont signalé seulement la
+présence d'une petite quantité de cidre.
+
+Des fioles, du pain, des dragées, de la viande saisis et signalés comme
+empoisonnés, ont été soumis également à l'analyse; ils ont été reconnus
+purs de toute substance vénéneuse.
+
+Des personnes arrêtées sur la clameur publique ont été attentivement
+visitées, interrogées. Il n'est résulté de toutes les recherches que la
+preuve de leur parfaite innocence.
+
+Ainsi, toutes les vérifications les plus scrupuleuses n'ont abouti qu'à
+démontrer, de la manière la plus évidente, la fausseté, l'absurdité des
+bruits répandus.
+
+Et cependant, c'est sur la foi de ces alarmes vagues que des citoyens
+ont été insultés, frappés, meurtris ou tués.
+
+Hier, un employé a été dépouillé dans la rue Saint-Denis et assassiné.
+C'était un homme digne de l'estime de tous ceux qui le connaissaient.
+
+Ce malin, un médecin se rendant par la rue Lafayette à la barrière
+du Combat, pour y faire, conjointement avec un vétérinaire d'Alfort,
+l'autopsie d'un chien, a été assailli par un attroupement, et n'a dû son
+salut, ainsi qu'un autre individu, inspecteur de la salubrité, qu'à son
+refuge dans la caserne la plus proche.
+
+Le 4, à cinq heures, les attroupements poursuivaient du nom
+d'_empoisonneur,_ sur la place de Grève, un homme qui s'est réfugié
+à l'Hôtel-de-Ville, d'où l'on voulait l'arracher de vive force. Deux
+individus ont été saisis par quelques furieux, et jetés, dit-on, dans la
+rivière par-dessus le pont d'Arcole. La force armée est accourue; les
+attroupements ont été dissipés, et de nouveaux désordres évités. Un
+homme était menacé par un groupe, parce qu'il portait une bouteille à la
+main: c'était du vinaigre. Un commissaire de police arrive et boit une
+partie de la bouteille pour rassurer la foule, qui se rend à cette
+démonstration.
+
+Le préfet de police a publié une proclamation qui éclairera le public.
+«Que les chefs de famille, que les chefs d'atelier, que tous les bons
+citoyens secondent les efforts de l'autorité, et les esprits, si
+perfidement égarés, seront ramenés à des idées plus saines. Quant
+aux agitateurs qui se feraient de ces alarmes vaines un prétexte
+de désordre, les lois veillent et le gouvernement saura les faire
+respecter.
+
+Ce soir, la tranquillité est parfaitement rétablie. Nous ne saurions
+trop répéter qu'au moment où nous écrivons, il n'existe pas, après les
+plus actives recherches, un seul fait qui donne la moindre apparence de
+vérité aux bruits d'empoisonnement. Que l'on se rassure donc, et qu'on
+se mette en garde surtout contre ces mensonges qui produisent des
+résultats si funestes.
+
+Cette avidité à se repaître des bruits les plus mensongers, cette
+cruauté sanguinaire qui se signale par la violence et par les
+assassinats, sont indignes de la nation française! Des ordres sont
+donnés pour atteindre les auteurs ou les provocateurs des crimes commis:
+le premier devoir du gouvernement est de protéger l'existence des
+citoyens; espérons que de nouveaux attentats ou que de nouvelles
+tentatives ne rendront pas nécessaires les mesures que cette protection
+provoquerait. S'il en était autrement, les citoyens éclairés, les bons
+citoyens, souvent avertis de ne pas ravir à l'action de la justice les
+vrais coupables qui se perdent dans la foule, comprendraient que leur
+devoir est de ne pas grossir, par un sentiment de vaine curiosité, des
+attroupements qui ont été souillés par le crime.
+
+
+
+
+ XV
+
+_1. Discours de M. Royer-Collard aux obsèques de M. Casimir Périer (19
+mai 1832)_.
+
+
+L'inexprimable tristesse de cette cérémonie est plus éloquente que nos
+vaines paroles. Il y a peu de jours, nous avons vu s'éteindre la plus
+vaste intelligence du siècle, et voilà qu'un grand coeur est frappé, une
+âme héroïque se retire; sa dépouille mortelle est devant vos yeux, elle
+va descendre au tombeau, elle reçoit en ce moment notre dernier adieu.
+
+Que vous dirai-je, Messieurs, que vous ne sachiez, que vous ne sentiez
+douloureusement? Comment M. Casimir Périer s'est-il élevé tout d'un coup
+au premier rang des hommes d'État? A-t-il gagné des batailles, ou bien
+avait-il lentement illustré sa vie par d'importants travaux? Non; mais
+il avait reçu de la nature la plus éclatante des supériorités et la
+moins contestée, un caractère énergique jusqu'à l'héroïsme, avec un
+esprit doué de ces instincts merveilleux qui sont comme la partie divine
+de l'art de gouverner. La Providence l'avait marqué de ce double signe;
+par là, il lui fut donné de prévaloir entre les hommes de son temps,
+quand son heure serait venue. Il ne fallait pas moins que les
+circonstances extraordinaires où nous vivons pour révéler à la France,
+à l'Europe, à la postérité, cette haute vocation de M. Casimir Périer.
+Jusqu'à ces derniers temps, nous l'ignorions, il l'ignorait lui-même.
+D'orateur de la liberté constitutionnelle, devenu homme d'État et chef
+du cabinet dans une révolution qu'il n'avait point appelée, il l'a
+souvent dit et je l'en honore, sa probité généreuse et la justesse de
+son esprit lui font aussitôt comprendre que si l'ordre est la dette de
+tout gouvernement, c'est surtout la dette d'un gouvernement nouveau,
+pour qui l'ordre est la garantie la plus efficace de sa sûreté au
+dehors, comme de son affermissement au dedans.
+
+L'ordre est donc la pensée de M. Casimir Périer; la paix en sera le
+prix; il se dévoue à cette grande pensée. Je dis, Messieurs, qu'il se
+dévoue: là est l'héroïsme. A tout risque, il veut sauver l'ordre, sans
+considérer s'il se perd lui-même, sans trop compter sur le succès, sans
+détourner son regard vers la gloire qui devait être sa récompense. Dans
+cette noble carrière, soutenu par les voeux, par la confiance, par
+les acclamations presque unanimes de son pays, il a combattu jusqu'au
+dernier jour avec une intrépidité qui ne s'est jamais démentie; quand
+ses forcés ont été vaincues, son âme ne l'a point été.
+
+La gloire de M. Casimir Périer est pure et inattaquable. Sortie comme
+un météore de ces jours nébuleux où il semble qu'autour de nous tout
+s'obscurcisse et s'affaisse, elle sera durable, car elle n'est point
+l'oeuvre artificielle et passagère d'un parti qu'il avait servi; il
+n'a servi que la cause de la justice, de la civilisation, de la vraie
+liberté dans le monde entier. Il a succombé trop tôt; que les bons
+citoyens, que les amis de l'humanité qu'il avait ralliés achèvent son
+ouvrage. Élevons sur sa tombe le drapeau de l'ordre; ce sera le plus
+digne hommage que nous puissions rendre à sa mémoire.
+
+2° _Portrait et caractère de M. Casimir Périer, par M. de Rémusat_.
+
+Il était d'une très grande taille; sa figure mâle et régulière offrait
+une expression de pénétration et de finesse qui contrastait avec
+l'énergie imposante qui l'animait par instants. Sa démarche, son air,
+son geste, avaient quelque chose de prompt et d'impérieux, et il disait
+lui-même en riant: _«Comment veut-on que je cède avec la taille que
+j'ai?» Un portrait peint par M. Hersent, et un médaillon sculpté par
+M. David, donnent une assez juste idée de sa physionomie. Dans les
+dernières années, ses traits s'étaient altérés, et portaient une
+empreinte de souffrance plus que d'affaiblissement. Il avait des jours,
+ou plutôt des moments d'un abattement douloureux, auquel l'arrachaient
+soudain toute provocation extérieure, toute nécessité présente, toute
+épreuve que réclamait son honneur ou sa conviction. En lui luttaient
+sans cesse une raison froide et une nature passionnée. C'est là ce
+qui faisait une partie de sa puissance. Toujours fortement ému, il
+réagissait énergiquement sur les autres, tantôt les soumettant par la
+force, tantôt les troublant par son émotion. Sa pensée se présentait à
+son esprit comme une illumination soudaine; elle s'emparait de lui avec
+tant de véhémence qu'elle l'emportait pour ainsi dire, et sa parole
+brève et pressée avait peine à la suivre. Cependant, son idée était si
+nette et son impression si vive qu'il était sur-le-champ compris, et
+qu'il étendait autour de lui l'ébranlement qu'il éprouvait. C'est par là
+surtout qu'à la tribune il influait sur les assemblées, et c'est de lui
+plus que de tout autre qu'on aurait pu dire que l'éloquence est toute
+d'action, et que la parole est l'homme même. Ces luttes intérieures
+donnaient souvent à ses mouvements une impétuosité qui trompait sur son
+caractère, et ne laissait pas apercevoir que sa raison restait calme, et
+que l'esprit d'observation et de calcul ne l'abandonnait guère dans ses
+relations avec les hommes. Presque toujours, il offrait le spectacle de
+l'effort d'une âme puissante qui veut en vain rendre à sa pensée toute
+la vivacité et toute la force de l'impression qu'elle lui cause. Il ne
+pouvait jamais se satisfaire lui-même, ni réussir a se communiquer tout
+entier. Car ce qu'on fait est toujours au-dessous de ce qu'on sent.
+
+L'esprit de M. Casimir Périer devait plus à l'expérience qu'à l'étude,
+et puisait dans son activité propre des ressources qu'il exploitait
+habilement. Il se refusait au travail méthodique, et ne pouvait
+supporter le désoeuvrement; il voulait agir, mais en agissant il
+réfléchissait toujours; il revenait incessamment sur lui-même, tournait
+et retournait sa pensée comme pour s'assurer dans sa croyance et
+consolider sa conviction. Peu curieux des théories, il procédait
+cependant toujours par quelques idées générales qu'il saisissait
+d'instinct, et auxquelles il rattachait tout. Il se fiait à son premier
+coup d'oeil.--«Il me manque bien des choses, disait il, mais j'ai du
+coeur, du tact et du bonheur.»--Cependant il raisonnait à l'infini sur
+toutes ses résolutions. Déterminé sur les grandes choses, la décision
+journalière lui coûtait. Il hésitait longtemps, ajournait tant qu'il
+pouvait, et ne prenait son parti qu'à grand'peine. Quand sa résolution
+était formée, elle était inébranlable, car il était circonspect et
+intrépide. Dans le gouvernement, il avait certes un don bien rare,
+une forte volonté; mais il lui manquait peut-être des volontés assez
+nombreuses.
+
+M. Périer avait des moments d'abandon, peu de confiance habituelle et
+constante. En général, il jugeait rigoureusement les hommes, et son
+langage était sans indulgence, quoique son coeur n'eût aucune haine.
+Jamais, j'oserais l'attester, on ne lui a surpris le désir de faire le
+moindre mal à ses ennemis politiques, quoiqu'il leur prodiguât d'amers
+reproches et de hautains mépris. Il avait la passion de vaincre et non
+de nuire, et il concevait difficilement, n'apercevait qu'avec surprise
+l'inimitié que lui suscitaient parfois ses dédains et ses succès. Car il
+était porté à juger les hommes plutôt par leurs intérêts que par leurs
+passions, et ne tenait pas assez compte, à mon avis, de tout ce qu'il y
+a de mauvaises pensées et d'actions mauvaises qu'on ne peut imputer à
+aucun calcul. Le coeur humain est souvent désintéressé dans le mal.
+
+Et cependant il a eu de tendres amis. Il gagnait aisément ceux qui
+l'approchaient; il inspirait du dévouement sans trop y croire; il se
+faisait aimer en se faisant un peu craindre. Pour qui le voyait avec
+intimité, il était attachant, et son commerce, quoiqu'il ne fallût pas y
+porter trop de liberté, avait du charme et du piquant. Rien n'était aisé
+pour qui le connaissait, je voulais dire pour qui l'aimait (car on ne
+connaît bien que ceux qu'on aime) comme de lui dire la vérité, toute
+vérité. Il cherchait les conseils, en demandait toujours, ne craignant
+pas d'être contredit, mais seulement d'être méconnu. Dans le monde,
+on le trouvait réservé, froid, un peu inquiet; dans sa famille, sa
+conversation était gaie et moqueuse; il riait quelquefois de ce rire des
+jeunes gens d'une autre époque, et s'amusait de mille puérilités de la
+vie intime dédaignées aujourd'hui que l'affectation du sérieux est la
+mode de l'esprit.
+
+
+
+
+ XVI
+
+_Lettre de M. de La Fayette à M...... sur la mort de M. Casimir Périer_.
+
+
+On trouve dans les _Mémoires de M. de La Fayette_ (t. VI, p. 660) une
+lettre par lui adressée le 16 mai 1832, à une personne dont le nom est
+laissé en blanc, et qui porte: «Le pauvre Casimir Périer est mort ce
+matin à huit heures. Il laisse, dans une des deux grandes divisions de
+la France et de l'Europe, de profonds regrets et une haute renommée,
+dans l'autre des sentiments d'amertume qui s'adouciront à mesure qu'on
+saura mieux qu'il n'était pas le chef du déplorable système adopté au
+dedans et au dehors. Déjà _le Moniteur_ de ce matin en revendique la
+pensée pour qui de droit[33]. Quant à nous, nous n'éprouvons que des
+sentiments de famille et d'amitié, et nous voudrions empêcher, dans
+le peu qui dépend de nous, qu'on attaquât sa mémoire au delà de la
+condamnation de l'administration dont il a été l'organe..........
+
+[Note 33: Il y a dans cette lettre un anachronisme que la date de la
+lettre de M. de La Fayette (date fixée avec certitude par les premiers
+mots de cette lettre) rend bien difficile à expliquer. _Le Moniteur_ du
+16 mai ne dit absolument rien sur la politique de M. Casimir Périer, qui
+n'était pas mort au moment où il parut; c'est _le Moniteur_ du 17 mai
+seulement qui contient l'article auquel fait allusion la lettre de M. de
+La Fayette, datée du 16.]
+
+On a beaucoup dit que j'avais causé avec le Roi sur notre situation
+actuelle. Plusieurs patriotes, même parmi les plus ardents, me
+pressaient de faire cette démarche. Je m'y suis refusé, parce que
+j'ai l'intime conviction de son inutilité, et que j'y vois des
+inconvénients.»
+
+
+
+
+ XVII
+
+_Note sur la mise en état de siège de Paris par l'ordonnance royale du
+6 juin 1831, par M. Vincens de Saint-Laurent, président de Chambre à la
+Cour royale de Paris._
+
+
+§ Ier. La loi du 10 juillet 1791, concernant la conservation et le
+classement des places de guerre et postes militaires, la police des
+fortifications et autres objets y relatifs, considère les places de
+guerre et postes militaires sous trois rapports, savoir: dans l'état de
+paix, dans l'état de guerre et dans l'état de siège.
+
+L'état de paix est l'état ordinaire dans lequel l'autorité civile
+conserve toutes ses attributions dans leur indépendance.
+
+L'état de guerre doit être déclaré par un décret du Corps législatif,
+ou, dans l'intervalle des séances de ce corps, par le Roi. Il laisse à
+l'autorité civile ses attributions, mais à la charge de se prêter aux
+mesures que l'autorité militaire croit nécessaires pour le salut de la
+place.
+
+Quant à l'état de siège, trois articles de cette loi sont à considérer.
+L'article 11 indique d'où résulte cet état, l'article 12 quand il finit,
+l'article 10 quelles sont ses conséquences relativement aux attributions
+de l'autorité militaire. En voici le texte:
+
+ART. 11.
+
+Les places de guerre et postes militaires seront en état de siège
+non-seulement dès l'instant que les attaques seront commencées, mais
+même aussitôt que, par l'effet de leur investissement par des troupes
+ennemies, les communications du dehors au dedans et du dedans au dehors
+seront interceptées à la distance de 1800 toises des crêtes des chemins
+couverts.
+
+ART. 12.
+
+L'état de siège ne cessera que lorsque l'investissement sera rompu; et,
+dans le cas où les attaques auraient été commencées, qu'après que les
+travaux des assiégeants auront été détruits et que les brèches auront
+été réparées ou mises en état de défense.
+
+ART. 10.
+
+Dans les places de guerre et postes militaires, lorsque les places et
+postes seront en état de siège, toute l'autorité dont les officiers
+civils sont revêtus par la constitution, pour le maintien de l'ordre et
+de la police intérieure, passera au commandant militaire, qui l'exercera
+exclusivement sous sa responsabilité personnelle.
+
+Il faut remarquer sur cette loi:
+
+1° Qu'elle ne concerne que les places de guerre et postes militaires;
+
+2° Qu'elle ne fait résulter l'état de siège que d'une attaque ou d'un
+investissement réels, sans donner au gouvernement le droit de mettre en
+état de siège une place qui ne serait pas investie;
+
+3° Qu'elle n'explique point si l'autorité des tribunaux pour la
+répression des délits passe à l'autorité militaire.
+
+§ II. La loi du 10 fructidor an V a rendu toutes les communes de
+l'intérieur, sans distinction entre celles qui sont places de guerre ou
+postes militaires et celles qui ne le sont pas, susceptibles de l'état
+de guerre et de l'état de siège, dans les termes suivants:
+
+ART. 1er.
+
+Le Directoire exécutif ne pourra déclarer en état de guerre les communes
+de l'intérieur de la République, qu'après y avoir été autorisé par une
+loi du Corps législatif.
+
+ART. 2.
+
+Les communes de l'intérieur seront en état de siège aussitôt que, par
+l'effet de leur investissement par des troupes ennemies ou des rebelles,
+les communications du dedans au dehors et du dehors au dedans seront
+interceptées à la distance de 3502 mètres (1800 toises) des fossés ou
+des murailles: dans ce cas, le Directoire exécutif en préviendra le
+Corps législatif.
+
+Cette loi ne fait qu'étendre les dispositions de celle du 10 juillet
+1791 aux villes qui ne sont point places de guerre ou postes militaires.
+Elle ne se compose que des deux articles ci-dessus.
+
+1° Sous son empire, l'état de siège ne peut résulter que de
+l'investissement réel et non d'une déclaration du gouvernement;
+
+2° Bien qu'elle ne dise point quand cet état cesse, il est évident que,
+résultant du fait même de l'investissement, il doit cesser, comme sous
+la loi de 1791, lorsque le fait qui y donne lieu a lui-même disparu;
+
+3° Cette loi, muette sur les conséquences que l'état de siège doit avoir
+relativement aux attributions respectives de l'autorité civile et de
+l'autorité militaire, se réfère nécessairement sur ce point à la loi de
+1791.
+
+Une loi du 19 fructidor an V, rendue après le coup d'État de la veille,
+après avoir annulé les opérations d'un grand nombre d'assemblées
+électorales, frappé de la déportation plusieurs membres de la
+représentation nationale et rapporté diverses lois récentes, contient,
+dans son dernier article, une disposition qui a pour objet de _rendre_
+au Directoire le pouvoir de mettre une commune en état de siège. Mais il
+faut remarquer que ce pouvoir ne lui avait jamais légalement appartenu;
+il est vraisemblable qu'il l'avait usurpé, et que la loi du 10 fructidor
+an V avait été rendue pour mettre un terme à cette usurpation. Dans ces
+circonstances, la loi du 19 ne peut être considérée comme donnant au
+gouvernement le droit de déclarer l'état de siège. Cependant deux
+décrets du 26 mars 1807 ont déclaré les villes de Brest et d'Anvers en
+état de siège.
+
+§ III. Avant d'aller plus loin, il convient de remarquer:
+
+1° Que la loi du 10 juillet 1791 ne peut être invoquée pour justifier
+l'ordonnance du 5 juin 1832, puisque, d'après sa rubrique et ses termes
+exprès, elle ne concerne que les places de guerre et postes militaires,
+et que Paris n'est ni l'un ni l'autre;
+
+2° Que la loi du 10 fructidor an V ne peut pas l'être davantage,
+puisqu'elle exige pour l'état de siège l'investissement et
+l'interception des communications entre le dedans et le dehors, et que
+ces circonstances n'ont point existé pour Paris les 5 et 6 juin 1832;
+
+3° Que, d'après ces deux lois, l'état de siège cesse avec le fait
+de l'investissement qui seul a pu lui donner naissance, et qu'ainsi
+l'ordonnance dont il s'agit peut d'autant moins être justifiée par ces
+lois que sa date et surtout sa promulgation sont postérieures à la
+répression de la révolte.
+
+§ IV. Mais la législation a reçu de notables modifications par le
+décret du 24 décembre 1811, relatif à l'organisation et au service
+des états-majors des places. Trois articles de ce décret doivent être
+rappelés ici.
+
+ART. 53.
+
+L'état de siège est déterminé par un décret de l'empereur, ou par
+l'investissement, ou par une attaque de vive force, ou par une surprise,
+ou par une sédition intérieure, ou enfin par des rassemblements formés
+dans le rayon de l'investissement sans l'autorisation des magistrats.
+
+Dans le cas d'une attaque régulière, l'état de siège ne cesse qu'après
+que les travaux de l'ennemi ont été détruits et les brèches mises en
+état de défense.
+
+ART. 101.
+
+Dans les places en état de siège, l'autorité, dont les magistrats
+étaient revêtus pour le maintien de l'ordre et de la police, passe tout
+entière au commandant d'armes qui l'exerce ou leur en délègue telle
+partie qu'il juge convenable.
+
+ART. 103.
+
+Pour tous les délits dont le gouverneur ou le commandant n'a pas jugé
+à propos de laisser la connaissance aux tribunaux ordinaires, les
+fonctions d'officier de police judiciaire sont remplies par un prévôt
+militaire, et les tribunaux ordinaires sont remplacés par les tribunaux
+militaires.
+
+Si l'on compare ces articles aux dispositions correspondantes de la loi
+de 1791, on est frappé des dispositions suivantes:
+
+1° L'investissement ou une attaque régulière ont cessé d'être les
+seuls faits déterminant l'état de siège. Il a pu résulter, soit d'une
+surprise, de rassemblements illégaux dans le rayon militaire, d'une
+sédition intérieure, toutes circonstances qui n'emportent point avec
+elles, comme l'investissement ou le siège proprement dit, l'interruption
+des communications entre le dedans et le dehors, soit aussi d'un simple
+décret du chef du gouvernement.
+
+Quelques personnes confondant l'état de siège et l'état de guerre, et
+partant de ce principe que le droit de déclarer une place en état de
+guerre est une conséquence du droit de déclarer la paix et la guerre,
+ont pensé que la constitution de l'an VIII, donnant ce dernier droit au
+chef du gouvernement, lui donnait aussi le droit de déclarer une ville
+en état de siège. C'est sous ce point de vue que M. Merlin, dans son
+_Répertoire de jurisprudence_, considère les décrets qui, avant celui de
+1811, ont mis diverses places en état de siège. D'après cette opinion,
+le décret de 1811, faisant résulter l'état de siège d'un décret de
+l'empereur, n'innoverait point et ne serait que l'exécution des lois
+antérieures et de la constitution elle-même. Mais cette opinion ne peut
+se soutenir en présence du texte des lois de 1791 et de l'an V.
+
+Quelques autres personnes ont soutenu que le décret qui déclare l'état
+de siège devait être fondé sur l'une des circonstances qui sont
+énumérées dans l'article 53; c'est une erreur manifeste. La forme
+alternative dans laquelle l'article est rédigé ne permet pas de douter
+qu'une seule des causes qu'il signale ne suffise pour déterminer l'état
+de siège; et d'ailleurs ces circonstances sont de nature à exiger que
+l'état de siège commence, que l'autorité militaire devienne plus forte,
+dès qu'elles existent, et sans attendre une déclaration du gouvernement
+qui risquerait le plus souvent d'arriver trop tard. L'état de siège,
+qu'on pourrait appeler fictif, résultant d'un simple décret, doit sans
+doute être déterminé par des motifs graves; mais ces motifs peuvent
+exister avant ou après l'investissement ou la sédition.
+
+2° D'après la loi de 1791, l'état de siège cessait avec
+l'investissement, et, en cas de siège, après la destruction des ouvrages
+de l'ennemi et la réparation des brèches. Le décret a une disposition
+pareille pour ce dernier cas, et il est muet pour tous les autres.
+
+Il semble impossible de ne pas étendre cette disposition au cas de
+l'investissement déjà prévu parla loi de 1791 et aux nouveaux cas de la
+surprise, des rassemblements illégaux dans le voisinage de la place et
+de la sédition intérieure. L'analogie le demande ainsi et on ne voit
+rien dans le décret qui puisse faire décider le contraire. La cause
+cessant, l'effet doit cesser aussi.
+
+Mais l'état de siège déterminé par une déclaration du gouvernement
+ne peut cesser que de la même manière qu'il a commencé. C'est au
+gouvernement seul, qui sait quels dangers l'ont décidé à recourir à une
+telle mesure, qu'il appartient de calculer leur durée et par conséquent
+celle du remède qu'il leur oppose.
+
+3° La loi de 1791 faisait passer au commandant militaire toute
+l'autorité des officiers civils pour le maintien de l'ordre et de la
+police intérieure. Le décret, en répétant cette disposition, y substitue
+le mot _magistrats_ aux mots _officiers civils_; et dans un second
+article plus explicite, il dépouille la juridiction criminelle ordinaire
+de ses attributions qu'il transporte aux tribunaux militaires.
+
+Ces dispositions sont-elles dérogatoires à la loi de 1791 ou en
+sont-elles l'exécution?
+
+On a soutenu qu'elles innovaient, que la loi de 1791 ne contenait aucun
+déplacement de juridiction; et l'on s'est fondé sur ce qu'elle ne parle
+point des tribunaux ni de la justice.
+
+Il peut être répondu avec avantage que les mots officiers civils,
+employés dans la loi, et le mot magistrats, employé dans le décret, sont
+synonymes; que par officiers civils, la loi entend tout aussi bien les
+fonctionnaires de l'ordre judiciaire que ceux de l'ordre administratif;
+que l'autorité nécessaire pour le maintien de l'ordre et de la police
+intérieure, autorité que la loi de 1791 fait passer aux commandants
+militaires, ne peut être, au moins en partie, que l'autorité des
+tribunaux.
+
+L'article 103 du décret n'est donc que le développement, le règlement du
+principe posé dans l'article 101 du même décret, et dans l'article 10 de
+la loi du 10 juillet 1791.
+
+Au surplus, cette loi a de tout temps été exécutée dans ce sens que les
+tribunaux d'une ville assiégée ne continuaient leurs fonctions qu'avec
+l'autorisation du commandant militaire.
+
+§ V. C'est sur ce décret que doit être appuyée la légalité de
+l'ordonnance du 6 juin.
+
+Les objections, de nature fort diverses, qui ont été faites, ont été le
+plus souvent mêlées et confondues ensemble. Il est nécessaire de bien
+les distinguer pour les mieux apprécier. Elles peuvent se réduire aux
+quatre suivantes:
+
+1° L'ordonnance ne s'appuie que sur un simple décret; 2° Elle est même
+rendue hors des termes de ce décret; 3° Dans tous les cas, elle ne peut
+rétroagir; 4° Enfin le décret a été, au moins en partie, abrogé par la
+Charte.
+
+La question de rétroactivité a été soulevée la première et a paru
+quelque temps considérée comme la principale. Il n'en pouvait guère être
+autrement; les organes de l'opposition, ayant eux-mêmes sollicité cette
+mesure pour la Vendée et loué le gouvernement d'y avoir eu recours, ne
+pouvaient, dans le premier moment, avoir l'idée de la combattre comme
+illégale. C'est cette question de rétroactivité qu'a tranchée la Cour
+royale dans son arrêt du 7 juin 1832.
+
+Mais bientôt le cercle de l'attaque s'est agrandi; c'est le droit
+même du gouvernement qui a été mis en doute; c'est la légalité de
+l'ordonnance qui a été contestée et surtout la compétence des tribunaux
+militaires. C'est dans ce sens que le défenseur de Geoffroy a plaidé
+devant la Cour de cassation.
+
+§ VI. La première objection n'en est réellement pas une. La
+jurisprudence constante de la Cour de cassation et de toutes les Cours
+royales a reconnu aux décrets impériaux force de loi, lorsqu'ils
+n'avaient point été attaqués dans les dix jours de leur promulgation
+pour cause d'inconstitutionnalité, et avaient été au contraire reçus et
+exécutés comme lois.
+
+Devant la Cour de cassation, le ministère public, voulant sans doute
+placer son argumentation sur une base plus respectable que l'usurpation
+du pouvoir législatif tant reprochée à Napoléon, a soutenu que le décret
+avait été rendu pour l'exécution de la loi du 10 juillet 1791 et y était
+conforme. Il l'a fait avec quelque avantage, parce que son adversaire a
+cherché l'innovation dans la disposition relative à la juridiction,
+où, d'après ce qui a été dit, § IV n° 3, elle n'existe pas. Mais cette
+argumentation n'en doit pas moins être rejetée, parce que le décret a
+innové sur un point important, en n'exigeant plus l'investissement pour
+condition déterminante de l'état de siège, ainsi que cela est expliqué
+au § IV, n° 1.
+
+§ VII. La deuxième objection se divise en deux branches:
+
+Et d'abord on dit que le décret de 1811 ne concerne que les places
+de guerre et postes militaires, et ne pouvait, par conséquent, être
+appliqué à Paris.
+
+On appuie cette proposition sur la signification ordinaire du mot
+_place_, qui s'emploie surtout pour désigner les places de guerre, et
+sur ce qu'un grand nombre d'articles de ce décret, par leur objet et par
+les termes dans lesquels ils sont conçus, supposent clairement que c'est
+des places de guerre qu'il y est question.
+
+Sans nier ces deux points, il semble que les considérations suivantes
+établissent solidement l'opinion contraire:
+
+1° Le décret de 1811, si l'on consulte son intitulé, est relatif à
+l'organisation et au service des états-majors des places; il règle,
+entre autre choses, les attributions des gouverneurs et commandants
+d'armes avec les autorités civiles. Or, d'après l'art. 12, des
+gouverneurs peuvent être nommés dans les principales places de guerre
+ou villes de l'empire; d'après l'art. 8, des états-majors peuvent être
+entretenus dans des villes de garnison non fortifiées. Les attributions
+de ces gouverneurs, de ces états-majors, ne peuvent être réglées que par
+le décret. Il n'est donc pas exclusivement relatif aux places de guerre;
+
+2° Lorsque le décret est intervenu, la législation reconnaissait l'état
+de guerre et l'état de siège, non-seulement pour les places de guerre,
+d'après la loi de 1791, mais pour toutes les villes ou communes, d'après
+la loi de l'an V. Comment admettre que le décret, qui règle, ou, si
+l'on veut, qui modifie les causes et les résultats de cet état, ne se
+rattache pas également aux deux lois antérieures?
+
+3° Les villes qui ne sont pas places de guerre peuvent être, si ce
+n'est assiégées, au moins investies et attaquées par l'ennemi. Paris
+ne l'a-t-il pas été en 1814? Elles sont donc susceptibles de l'état de
+siège comme les places de guerre elles-mêmes; et lorsque le décret de
+1811 a donné au gouvernement le droit de déclarer l'état de siège, même
+avant tout investissement et sur la seule prévision du danger, il a dû
+le lui donner pour toutes les places, de guerre ou non, qui pouvaient
+être exposées à une attaque.
+
+§ VIII.--La seconde partie de l'objection consiste à dire que l'état de
+siège ne pouvait être déclaré après la cessation des troubles qui l'ont
+motivé.
+
+Cette objection, sous le rapport de la légalité, ne pourrait avoir
+quelque poids qu'autant que, d'après les termes du décret, le droit
+de mettre une ville en état de siège serait subordonné au fait d'un
+investissement, d'une surprise ou d'une sédition. Mais il n'en est rien,
+et il a été expliqué, § IV, n° 1, que ce droit était abandonné à la
+sagesse du gouvernement, bien entendu sous la responsabilité des
+ministres qui ont conseillé la mesure.
+
+Cette responsabilité donne lieu à une autre question sur la nécessité
+ou la convenance d'une mise en état de siège après que la révolte a été
+réprimée et que la perturbation a cessé; mais cette question n'a rien de
+judiciaire, elle est toute parlementaire.
+
+§ IX.--On dit en troisième lieu que l'ordonnance ne peut rétroagir et
+soumettre à la juridiction militaire les délits consommés avant la
+déclaration de l'état de siège.
+
+Cette difficulté doit se résoudre par les principes du droit qui veulent
+que tout ce qui tient aux formes et à la compétence soit réglé par la
+loi en vigueur à l'époque de la poursuite et non par la loi en vigueur à
+l'époque où le délit a été commis, principes consacrés par divers arrêts
+et par une décision du conseil d'État du 5 fructidor an IX, relative, il
+est vrai, à une affaire civile, mais qui s'applique d'autant mieux à la
+question qu'elle a pour objet d'attribuer à l'autorité administrative,
+par suite des lois qui l'ont chargée de connaître du contentieux
+des domaines nationaux, le jugement de difficultés qui avaient pris
+naissance avant ces lois.
+
+Sans doute il ne s'agit pas ici d'une loi, mais d'une ordonnance. Mais
+en reconnaissant que l'ordonnance ne peut pas rétroagir plus que la loi,
+on doit reconnaître aussi que les effets d'une ordonnance, lorsqu'elle
+est conforme aux lois, doivent être réglés par les mêmes principes que
+les effets d'une loi.
+
+Les objections qu'on a faites contre l'application de ces principes à la
+question de l'état de siège ne sont guère prises que de l'importance de
+cette question et de la gravité des conséquences qui s'y rattachent.
+Mais, dans une discussion judiciaire, le plus ou moins de gravité des
+résultats n'est pas une raison de décider.
+
+Le ministère public, devant la Cour de cassation, s'est appuyé sur un
+autre argument: c'est que l'ordonnance qui déclare l'état de siège ne
+le crée pas, que cet état préexistait dans les faits qui motivent
+l'ordonnance, laquelle ne fait que le constater; d'où la conclusion
+que les conséquences de l'état de siège et notamment l'attribution de
+juridiction doivent remonter à l'instant même où ces faits ont commencé.
+Mais cette argumentation a le grave inconvénient de confondre l'état de
+siége réel avec l'état de siége fictif, de supposer que le gouvernement
+ne peut déclarer une ville en état de siége que lorsqu'elle se trouve
+investie, en proie à une sédition, ou dans quelqu'une des circonstances
+que précise l'art. 53 du décret; ce qui n'est pas exact, ainsi que la
+chose a été expliquée ci-dessus, § IV, n° 1. Cette confusion a un danger
+qu'il importe de signaler. Comme dans ce système la déclaration de
+l'état de siége, pour une ville quia été investie mais qui ne l'est
+plus, serait évidemment illégale, puisque d'après les lois de 1791 et
+de l'an V, même d'après le décret de 1811, l'état de siége cesse avec
+l'investissement, il serait assez naturel de conclure de là, dans le
+silence du décret, que la déclaration de cet état pour une ville qu'une
+sédition a troublée; faite après la fin de la sédition, est pareillement
+illégale. Les troubles des 5 et 6 juin doivent être allégués non comme
+justifiant la légalité du décret, mais comme justifiant son opportunité;
+non comme constituant l'état de siége, ou donnant naissance au droit du
+gouvernement de le déclarer, mais comme expliquant l'exercice qu'il a
+fait de ce droit.
+
+§ X.--Enfin la Charte n'a-t-elle pas abrogé la faculté donnée par le
+décret au gouvernement de déclarer l'état de siége? N'a-t-elle pas au
+moins abrogé la disposition particulière de ce décret qui substitue,
+durant l'état de siége, la juridiction des tribunaux militaires à celle
+des tribunaux ordinaires? C'est la dernière objection soulevée contre
+l'ordonnance du 6 juin.
+
+Il ne peut être ici question d'une abrogation expresse, aucun article de
+la Charte n'ayant littéralement abrogé les art. 53 et 103 du décret du
+24 décembre 1811.
+
+Quant à l'abrogation tacite, c'est un principe professé par tous les
+auteurs qu'on ne doit l'admettre qu'avec beaucoup de réserve et de
+discernement, parce que ce serait ébranler la force morale dont les
+lois ont besoin d'être environnées que de présumer facilement leur
+changement; on exige, pour qu'il y ait abrogation tacite, que la
+nouvelle loi soit incompatible avec l'ancienne.
+
+Sans méconnaître cette règle; on a soutenu qu'une loi qui permettait au
+gouvernement de mettre, par une ordonnance, une ville non investie en
+état de siége, c'est-à-dire de la soumettre à un régime exceptionnel, de
+la placer en quelque sorte hors de la constitution, était contraire à la
+Charte et incompatible avec elle.
+
+On a soutenu que cela était surtout vrai de la disposition de l'art.
+103 du décret qui change, dans les lieux en état de siége, l'ordre
+des juridictions; et ici l'on ne s'est pas borné à opposer à cette
+disposition les principes généraux de notre nouveau droit public, mais
+on a invoqué particulièrement les art. 53 et 54 de la Charte de 1830,
+qui portent que nul ne pourra être distrait de ses juges naturels,
+et qu'il ne pourra être créé de commissions ni de tribunaux
+extraordinaires, à quelque titre et sous quelque dénomination que ce
+puisse être.
+
+L'abrogation tacite en vertu des principes généraux que proclame la
+Charte est un argument qu'on a employé un très-grand nombre de fois,
+soit avant, soit depuis la révolution de Juillet, et que les Cours
+de justice n'ont jamais accueilli. On peut citer pour exemples les
+tentatives faites depuis juillet 1830 pour faire déclarer abrogés, soit
+l'article 291 du Code pénal relatif aux associations de plus de vingt
+personnes, soit la loi qui soumet les imprimeurs à avoir un brevet, ou
+celle qui exige des journalistes un cautionnement.
+
+L'article 53 de le Charte s'explique par l'article 54, puisque
+celui-ci dit: En conséquence, il ne pourra être créé de tribunaux
+extraordinaires. Ce qu'ils contiennent, l'un et l'autre, c'est une
+défense de créer à l'avenir des tribunaux autres que ceux dont les lois
+actuelles reconnaissent l'existence. Qu'est-ce qu'une pareille défense
+peut avoir d'incompatible avec un changement de compétence déterminé à
+l'avance, pour certains cas spécifiés, par une loi préexistante?
+
+Un second principe de droit, aussi généralement reconnu que le
+précédent, c'est que les lois générales ne sont jamais censées abolir
+les lois spéciales et exceptionnelles, à moins qu'elles n'en aient une
+disposition formelle. Quoi de plus exceptionnel que le décret de 1811?
+Quoi de plus général que la Charte? Elle a évidemment laissé subsister
+le décret dont elle ne s'est point occupée.
+
+Une dernière considération se présente, si l'on fait attention aux
+suites qu'aurait l'abrogation résultant de la Charte. Cette abrogation
+devrait être appliquée, sans aucune distinction, à tout état de siége,
+non-seulement à celui qui est déclaré par une simple ordonnance,
+mais encore à celui qui est déterminé par un investissement réel;
+non-seulement aux villes non fortifiées, mais encore aux places de
+guerre. Qui n'est frappé du danger que présenterait la continuation
+libre et entière de la juridiction ordinaire dans une place de guerre
+assiégée?
+
+§ XI. De toutes les questions ci-dessus, l'arrêt rendu par la Cour de
+cassation, le 29 juin 1832, dans l'affaire Geoffroy, n'en a jugé qu'une,
+l'abrogation par la Charte de l'article 103 du décret de 1811.
+
+La solution que cette question a reçue pouvait dispenser la cour
+d'examiner les autres et de s'en expliquer en aucune manière. Elle a cru
+cependant devoir déclarer en tête de son arrêt que les lois et décrets
+qui régissent l'état de siège doivent être exécutés dans toutes les
+dispositions qui ne sont pas contraires au texte formel de la Charte.
+Elle semblerait par là avoir voulu décider implicitement en faveur du
+gouvernement quelques-unes des questions débattues devant elle.
+
+Il ne faut cependant pas perdre de vue qu'elle n'a point indiqué si,
+dans sa pensée, le gouvernement, en déclarant Paris en état de siège,
+le 6 juin, s'était renfermé dans les limites de ses pouvoirs; elle n'a
+point, en un mot, tranché la seconde des objections, ci-dessus, § V.
+
+Elle n'a rien décidé non plus sur la rétroactivité.
+
+Enfin, on ne peut pas méconnaître que la Cour de cassation, tout en
+paraissant reconnaître au gouvernement, dans certains cas, le droit de
+déclarer l'état de siège, s'est néanmoins placée en opposition avec lui
+sur la question de compétence. Le gouvernement, en effet, ne s'est pas
+borné à déclarer l'état de siège, laissant aux tribunaux de l'une et de
+l'autre juridiction à prononcer sur ses conséquences; le ministre de
+l'intérieur, dans son rapport au Roi qui a précédé l'ordonnance du 6
+juin, et le ministre de la guerre, dans l'instruction qu'il a adressée
+le 7 juin au commandant de la première division militaire, ont
+expressément fait connaître que l'un des principaux objets que le
+gouvernement avait en vue, en prenant cette mesure, était le déplacement
+de la juridiction.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+_Tableau des condamnations prononcées par la Cour d'assises contre les
+individus poursuivis à raison de l'insurrection des_ 5 _et_ _6 juin_
+1832.
+
+
+Par suite de l'insurrection de juin, le jury a condamné
+quatre-vingt-deux individus à diverses peines, savoir:
+
+7 à mort; les sieurs Cuny, Lepage, Lecouvreur, Toupriant, Bainsse,
+Lacroix et Forthom; tous ont vu commuer leur peine en celle de la
+déportation.
+
+4 à la déportation; les sieurs Colombat, le même qui fut arrêté par
+Vidocq, et qui s'est évadé du Mont-Saint-Michel en 1835; Jeanne,
+O'Reilly, dont j'ai fait commuer la peine; Saint-Étienne.
+
+ 4 aux travaux forcés à perpétuité.
+ 5--pour dix ans.
+ 1--pour huit ans.
+ 1--pour sept ans.
+ 1--pour six ans.
+ 5--pour cinq ans.
+
+ En général, ces peines ont été commuées en une détention
+ pour une même durée.
+
+ 3 à dix années de détention.
+ 2 à sept années de détention.
+
+ (Les sieurs Thielmans et Marchands, chefs de la Société
+ Gauloise.)
+
+ 2 à six années de détention.
+ 4 à cinq années de détention.
+ 1 à huit années de réclusion.
+ 3 à six années.
+
+ (Parmi ces trois condamnés, figurait le sieur Vigouroux,
+ que j'ai fait gracier en 1835.)
+
+ 4 à cinq années de réclusion.
+ 10 à cinq années de prison.
+ 3 à trois années.
+ 1 à deux ans sept mois de prison.
+ 5 à deux ans.
+ 16 à dix-huit mois, treize mois, un an, six mois, trois mois, un mois
+ de prison.
+ ---
+ 82
+
+ (_Mémoires de M. Gisquet, ancien préfet de police,_
+ écrits par lui-même. T. II, p. 281-283.)
+
+
+
+
+ XIX
+
+1°_ Le roi Louis-Philippe au maréchal Soult, en mission pour réprimer
+l'insurrection de Lyon_.
+
+
+Paris, ce 29 novembre 1831, à 2 heures du soir.
+
+J'ai reçu, mon cher maréchal, votre lettre datée de Mâcon le 27 et j'y
+réponds à la hâte. Toutes vos dispositions me paraissent excellentes et
+telles qu'on pouvait les attendre de vous. J'en dis autant de tout ce
+que vous me mandez. Déjà vous devez avoir reçu les ordonnances que vous
+demandiez, tant pour le licenciement des diverses gardes nationales de
+Lyon et de ses faubourgs, que pour la mobilisalion des gardes nationales
+des départements voisins, avec la faculté de les en faire sortir. Ainsi
+vous êtes pourvu de tous ces moyens.
+
+Quant à la mise de la ville de Lyon en état de siège, la question me
+paraît mériter un mûr examen, et j'ai convoqué le Conseil pour ce soir
+à huit heures et demie, afin qu'elle y soit bien discutée avant de me
+former une opinion et de prendre un parti. Je n'arrêterai donc aucune
+opinion finale avant ce soir, mais ma disposition actuelle est d'espérer
+que cette mesure ne sera pas nécessaire. Je crois que le seul cas où
+elle le serait est celui où l'entrée dans Lyon serait refusée aux
+troupes, ou que cette entrée ne serait accordée qu'avec des conditions.
+Alors il faudrait nécessairement cerner, bloquer, attaquer, et par
+conséquent l'état de siège deviendrait un fait qu'on devrait déclarer.
+Mais si au contraire, comme je l'espère et comme je le crois, et surtout
+comme je le désire vivement, les portes de la ville de Lyon s'ouvrent
+sans coup férir et sans conditions, et que les troupes y rentrent sans
+que nous ayons à déplorer une nouvelle effusion de noire précieux sang
+français, alors la mesure de la mise en état de siège me paraîtrait
+superflue, et je craindrais que, malgré la douceur que vous apporteriez
+dans son exécution, il n'en résultât des alarmes et des irritations
+dangereuses.
+
+Le grand point, le point culminant de notre affaire, c'est d'entrer dans
+Lyon sans coup férir et sans conditions. Tout sera, si ce n'est fini, au
+moins sûr de bien finir, quand cela sera effectué. Sans doute, il faudra
+le désarmement et les mesures nécessaires pour l'opérer. Il faudra de la
+sévérité, surtout pour ces compagnies du génie et autres militaires
+qui ont quitté leurs drapeaux et sont restés à Lyon; mais vous savez
+pourtant que, quand je dis _sévérité_, ce n'est pas _d'exécutions_ que
+je veux parler, et ce n'est pas à vous que j'ai besoin de le dire.
+Je suis bien sûr de votre modération sur tout; et elle est toujours
+nécessaire dans le succès, car alors les conseils violents arrivent de
+toutes parts, et surtout de ceux qui se tenaient à l'écart pendant la
+lutte. La bonne politique est d'être sage sans faiblesse et ferme sans
+violence.
+
+Vous connaissez toute mon amitié pour vous.
+
+2° _Le ministre du commerce et des travaux publics à M. le maréchal
+Soult, en mission à Lyon_.
+
+Paris, le novembre 1831.
+
+Monsieur le maréchal et cher collègue,
+
+Je crois utile de mettre sous vos yeux le fond de la contestation qui,
+ayant agité la manufacture lyonnaise, a donné lieu enfin aux fâcheux
+événements qui ont éclaté.
+
+A Lyon, les fabricants n'ont point de grands ateliers. Ils donnent les
+soies préparées pour chaque pièce d'étoffe à des maîtres-ouvriers qui en
+font le tissage dans leur propre domicile, sur des métiers dont ils se
+fournissent.
+
+Chaque maître-ouvrier a ordinairement dans sa demeure plusieurs métiers.
+Il travaille sur l'un de ses mains; il fait travailler sur les autres
+ou par ses enfants ou par des ouvriers compagnons qu'il prend à son
+service.
+
+La main-d'oeuvre du tissage se règle à la mesure, et non à la journée.
+Il y a du fabricant au maître-ouvrier une convention à faire pour
+déterminer le prix de cette main-d'oeuvre ou façon, et une autre
+convention du maître-ouvrier à l'ouvrier compagnon pour, savoir combien,
+sur ce même prix, il restera de salaire à l'ouvrier et combien au maître
+pour bénéfice, emploi de son métier, etc.
+
+Il convient de remarquer, en passant, que le maître-ouvrier domicilié,
+propriétaire de métiers, offre plus de garanties d'ordre que la
+population plus nombreuse des ouvriers compagnons, population flottante
+qui circule sans cesse de Lyon à Avignon et à Nîmes, et sur laquelle
+on a peu de prise. Il est probable que ses exigences envers le
+maître-ouvrier ont contribué à pousser celui-ci dans ses prétentions,
+et que, quand le maître a été exaspéré, ses ouvriers n'ont pas tardé à
+s'abandonner aux excès.
+
+Depuis quelque temps, les uns et les autres prétendaient que le cours
+des mains-d'oeuvre était trop bas, qu'ils ne pouvaient vivre sur leurs
+salaires, qu'ils avaient le droit d'exiger davantage, et que l'autorité
+devait y pourvoir; qu'à plusieurs reprises, et jusqu'en 1811, il avait
+été fait des tarifs concertés par les soins de l'autorité, garantis par
+elle, et que la sécurité ne pourrait régner que lorsqu'on aurait suivi
+cet exemple, qu'il y aurait un tarif reconnu et publié, en sorte que
+le fabricant ne pût plus essayer de faire agréer au plus misérable de
+moindres salaires qui finissaient par faire la loi à tous.
+
+Il serait inutile aujourd'hui de rappeler comment leurs demandes se sont
+produites et ont été entendues, comment on a cru leur avoir procuré le
+tarif par voie de conciliation, comment un grand nombre de fabricants
+ont refusé de l'admettre, et comment les ouvriers, ayant cru en être
+légitimement en possession, ont regardé les refusants comme des
+réfractaires qui manquaient et à un traité et à un règlement public.
+
+Quoi qu'il en soit, le tarif ne pouvait être admis. L'autorité n'a aucun
+droit de régler les salaires; aucune loi ne le permet; et dans l'ordre
+légal si universellement et si justement réclamé aujourd'hui, les
+exemples de 1811, pas plus que ceux de 1793 qu'on a cités aussi, ne
+sauraient être invoqués. Je le répète, aucune loi ne permet de donner un
+tarif à une manufacture. S'il y a des traités, ils n'engagent que
+ceux qui les consentent; l'autorité administrative, loin de pouvoir
+y soumettre personne, ne saurait même s'en mêler envers les parties
+contractantes; les tribunaux seuls pourraient connaître de leurs
+contestations; et quant à ceux qui n'ont point adhéré à une transaction,
+aucun juge ne peut leur imposer un tarif qui leur est étranger. Si les
+prud'hommes s'y laissaient induire, la Cour de cassation en ferait
+justice.
+
+Il est bon d'ajouter, pour empêcher toute méprise à venir, qu'on a
+particulièrement oublié à Lyon une loi très-expresse, quand on a cru
+pouvoir convoquer une assemblée légale de tous les fabricants et leur
+faire nommer des commissaires. Les assemblées de professions sont
+défendues et ne peuvent donner des pouvoirs qui engagent qui que ce
+soit; les assemblées des ouvriers, qui avaient précédé, étaient encore
+plus irrégulières, et, de plus, tombaient dans la disposition de l'art.
+415 du Code pénal, car c'était évidemment une coalition pour renchérir
+le prix du travail.
+
+Mais en laissant à l'écart ce qui s'est fait, sinon pour empêcher
+qu'on ne le refasse, et en examinant le tarif sous le rapport de la
+possibilité de l'exécuter, voici ce qu'il importe de savoir. Quel que
+soit le sort de l'ouvrier, il ne dépend pas du fabricant de l'améliorer,
+et il y a une grande injustice à croire que c'est pure dureté ou pure
+avidité que de ne pas accroître les salaires.
+
+La fabrique de Lyon ne travaille en général qu'à mesure que des
+commandes lui arrivent; celles de l'étranger sont considérables,
+et d'elles seules dépend le mouvement plus ou moins sensible de la
+fabrication; le nombre des métiers occupés augmente ou diminue suivant
+que l'Allemagne, la Russie, l'Angleterre elle-même et surtout l'Amérique
+demandent ou ne demandent pas.
+
+Mais Lyon rencontre aujourd'hui une grande concurrence, surtout pour les
+étoffes unies, dont le monopole lui échappe. Non-seulement l'Angleterre
+pourvoit à sa consommation, mais Zurich, Bâle, Creveldt, Elberfeldt,
+fabriquent en grand, à des prix beaucoup plus modérés que les Lyonnais,
+et fournissent au dehors, à ceux qui autrefois ne connaissaient que
+Lyon. Les commandes y viennent encore de préférence, mais c'est à
+condition de n'y payer les étoffes pas plus cher que dans les autres
+fabriques; cette condition, on peut l'accepter ou la refuser, mais on ne
+saurait la changer. Elle est fondée sur la nature évidente des choses.
+
+Quand la diminution du prix de l'étoffe fabriquée est ainsi imposée, il
+faut bien que le fabricant fasse économie; il peut sacrifier une partie
+de son bénéfice, mais il ne saurait travailler à perte; si l'ouvrier
+peut se contenter du prix qu'on lui offre, les commandes de l'étranger
+sont acceptées et Lyon travaille. Si l'ouvrier ne peut vivre et s'il ne
+peut accepter pour ressource le salaire que la circonstance comporte, il
+faut bien refuser la commission, et le travail est forcément interrompu.
+
+On dira que ce partage du bénéfice étant fait par le fabricant, il se
+réserve un profit tandis qu'il laisse l'ouvrier en perte. Mais il n'en
+peut être ainsi, car le fabricant ne gagne rien s'il ne fait travailler;
+il est évident qu'il offre à l'ouvrier tout le salaire qu'il peut donner
+plutôt que de refuser des commissions. D'ailleurs quand on pourrait
+l'astreindre à un tarif, s'il trouve qu'il lui est impossible de s'y
+accommoder et qu'il aime mieux ne pas faire travailler plutôt que
+de perdre, aucune puissance au monde ne peut l'obliger à donner de
+l'ouvrage aux ouvriers; le tarif ne peut donc en aucun cas être pour
+eux une garantie, et c'est ce qu'il serait bien essentiel de leur faire
+entendre.
+
+Enfin, monsieur le maréchal, je crois utile de vous bien faire remarquer
+de quel point on est parti. La première fois que M. le Préfet a parlé
+du tarif, il a déclaré que la fabrique de Lyon n'avait point eu les
+interruptions de travail qui ont affligé les autres manufactures, que
+tous les bras étaient occupés, qu'il en manquait à quelques milliers
+de métiers pour lesquels on avait de l'ouvrage; ainsi, on se plaignait
+seulement que le travail fût trop peu rétribué. C'était là une position
+bien moins fâcheuse que celle de tant de villes où les ateliers étaient
+fermés; ces villes ont souffert sans troubler l'ordre, et l'on ne peut
+assez regretter qu'à Lyon, où le travail abondait, une situation bien
+plus tolérable ait eu une semblable issue.
+
+Veuillez agréer, monsieur le maréchal et cher collègue, l'assurance de
+ma haute considération,
+
+_Le pair de France, Ministre de l'agriculture et du commerce_,
+
+Comte D'ARGOUT.
+
+En résumé, monsieur le maréchal et cher collègue, aucun tarif ne peut
+être maintenu à Lyon: 1° parce que cette mesure est illégale; 2° parce
+qu'elle ne saurait être obligatoire, puisqu'aucun tribunal ne pourrait
+la reconnaître et forcer les fabricants à s'y conformer; 3° parce qu'en
+supposant que cette mesure fût légale et que les tribunaux eussent la
+faculté d'en sanctionner l'exécution par des arrêts, il n'existe aucune
+puissance au monde qui puisse contraindre un fabricant à donner du
+travail aux ouvriers en leur payant un salaire qui mettrait le fabricant
+dans la nécessité de vendre à perte. La conséquence du tarif approuvé
+par M. Dumolard a donc été de tarir le travail et d'empirer la situation
+des ouvriers au lieu de l'améliorer. La conduite suivie par M. le
+président du Conseil et par moi, à l'égard de M. Dumolard, a été
+celle-ci; nous lui avons fait connaître l'illégalité de la mesure qu'il
+avait approuvée; nous l'avons éclairé sur les conséquences forcées
+qu'elle devait entraîner; nous lui avons déclaré que nous ne voulions
+pas casser le tarif pour éviter de provoquer une secousse à Lyon, mais
+que nous voulions lui laisser l'honneur de réparer le mal, qu'il devait
+éclairer les ouvriers, leur faire comprendre le dommage que le tarif
+leur causait à eux-mêmes, et, lorsque les esprits y seraient préparés,
+abroger le tarif sans éclat ou le laisser tomber en désuétude. Tels
+sont, monsieur le maréchal, les renseignements que j'ai cru utile de
+vous donner; il me semble en effet fort essentiel, maintenant que
+la révolte a éclaté, de ne laisser aucune espérance aux ouvriers
+(lorsqu'ils rentreront dans l'ordre) de conserver un tarif quelconque,
+car tant qu'ils en conserveront un, ou tant qu'ils auront l'espoir d'en
+obtenir un, Lyon se trouvera exposé à de nouvelles perturbations. Elles
+se manifesteront dès que les fabricants, mécontents d'un tarif qui ne
+leur permettrait pas de vendre avec profit, cesseront leurs commandes
+aux ouvriers.
+
+FIN DES PIECES HISTORIQUES DU TOME DEUXIÈME
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+ DU TOME DEUXIÈME
+
+
+CHAPITRE IX.
+LA RÉVOLUTION DE 1830.
+(26 juillet--11 août 1830.)
+
+Mon arrivée à Paris.--Je trouve la Révolution soudainement
+flagrante.--Réunions de Députés chez MM. Casimir Périer, Laffitte,
+Bérard et Audry-Puyraveau.--État des esprits dans ces réunions;--parmi
+le peuple et dans les rues.--Les Députés prennent séance au
+Palais-Bourbon et appellent le duc d'Orléans à Paris.--Il accepte les
+fonctions de lieutenant général du royaume.--Insignifiants et vains
+essais de négociation entre Paris et Saint-Cloud.--Le raccommodement
+avec Charles X était-il possible?--La royauté du duc de Bordeaux avec la
+régence du duc d'Orléans était-elle possible?--M. de La Fayette et ses
+hésitations.--M. le duc d'Orléans et les motifs de sa détermination.--Il
+n'y avait de choix qu'entre la monarchie nouvelle et la
+République.--Emportement public--Sentiment dominant parmi les
+royalistes.--Empire de l'exemple de la Révolution de 1688 en
+Angleterre.--Différences méconnues entre les deux pays et les
+deux événements.--Révision de la Charte.--Origine du parti de la
+résistance.--Fallait-il soumettre la royauté et la Charte nouvelles à
+la sanction populaire?--Symptômes anarchiques.--Prétentions
+républicaines.--Faits divers qui déterminent ma ferme adhésion à la
+politique de résistance.--Je deviens ministre de l'intérieur.
+
+CHAPITRE X.
+MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR.
+(1er août--2 novembre 1830.)
+
+Ma principale préoccupation en entrant au ministère de
+l'intérieur.--Voyage et embarquement de Charles X.--Composition et
+incohérence du cabinet du 11 août 1830.--Ses divers éléments.--MM.
+Laffitte, Dupont de l'Eure, maréchal Gérard et Bignon.--MM. Casimir
+Périer, duc de Broglie, baron Louis, comte Molé, général Sébastiani,
+Dupin et moi.--Attitude du Roi dans ce Conseil.--Vastes attributions
+et mauvaise organisation du ministère de l'intérieur.--Mes
+travaux.--L'Opposition m'accuse de ne rien faire.--Mon Exposé de l'état
+du royaume en septembre 1830.--Mes relations avec les préfets.--Mes
+relations avec M. de La Fayette au sujet des gardes nationales.--Mon
+administration dans ses rapports avec les lettres, les sciences et les
+arts.--Ma participation aux affaires extérieures.--L'Europe veut le
+maintien de la paix.--Dispositions de l'Angleterre,--de la Russie et
+de l'empereur Nicolas,--de l'Autriche et de la Prusse.--Le parti
+révolutionnaire en France méconnaît complètement cette situation
+européenne.--Le roi Louis-Philippe la comprend et en profite--Sentiment
+de la France à l'égard des révolutions étrangères.--M. de Talleyrand
+ambassadeur à Londres.--Pourquoi il convient à cette mission.--Est-il
+vrai que le roi Louis-Philippe ait seul fait ce choix?--Notre politique
+envers la Belgique, le Piémont et l'Espagne.--Ma conduite envers les
+réfugiés espagnols--Rapports du cabinet avec les Chambres.--La Chambre
+des députés se complète par des élections nouvelles.--M. Pasquier est
+nommé président de la Chambre des pairs.--Projets de lois présentés
+aux Chambres.--Propositions nées dans les Chambres.--Mes débuts à la
+tribune.--Fermentation des partis.--Débat sur les clubs.--Clôture
+des clubs.--La Chambre des députés accuse les ministres de Charles
+X.--Proposition de M. de Tracy et Adresse de la Chambre des députés pour
+l'abolition de la peine de mort.--Émeutes révolutionnaires.--Elles se
+portent sur le château de Vincennes,--sur le Palais-Royal.--Dissolution
+du cabinet.--Ses causes.--Mon sentiment en sortant des affaires.--Lettre
+de M. Augustin Thierry.
+
+CHAPITRE XI
+LE PROCÈS DES MINISTRES DE CHARLES X ET LE SAC
+DE SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS.
+(3 novembre 1830--13 mars 1831.)
+
+Dissentiments dans le cabinet de M. Laffitte.--Mort et obsèques de M.
+Benjamin Constant.--Procès des ministres de Charles X.--Mon discours
+contre l'application de la peine de mort.--Attitude de la Cour des
+pairs.--M. Sauzet et M. de Montalivet.--Embarras de M. de La Fayette
+après le procès des ministres.--Prétentions et espérances du parti
+démocratique.--La Chambre des députés abolît le commandement général des
+gardes nationales du royaume.--Négociations entre le Roi et M. de La
+Fayette à ce sujet.--Exigences et démission de M. de La Fayette.--Le
+comte de Lobau est nommé commandant supérieur de la garde nationale de
+Paris.--Conversations de M. Laffitte avec l'ambassadeur de France à
+***.--M. Thiers sous-secrétaire d'État des finances.--État des affaires
+étrangères.--M. de Talleyrand et la Conférence de Londres.--Sac
+de l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois et de l'archevêché de
+Paris.--Scènes anarchiques sur divers points.--Suppression des fleurs
+de lis dans les armes de France;--Effet de ces scènes en Europe;--sur
+l'état des partis en France;--dans la Chambre des députés.--Mollesse
+et impuissance du cabinet.--Mon opposition.--Chute du cabinet.--Lutte
+intérieure pour son remplacement.--M. Casimir Périer forme un nouveau
+ministère.
+
+CHAPITRE XII.
+M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE.
+(13 mars 1831--16 mai 1832.)
+
+Rapports de M. Casimir Périer avec ses collègues;--avec le Roi
+Louis-Philippe;--avec les Chambres;--avec ses agents.--Action
+personnelle du Roi dans le gouvernement.--Prétendues scènes entre le
+Roi et M. Casimir Périer.--Anarchie dans Paris et dans les
+départements.--Efforts des partis politiques pour exploiter
+l'anarchie.--Parti républicain.--Parti légitimiste.--Parti
+bonapartiste.--Leurs complots.--Faiblesse de la répression
+judiciaire.--Écoles et sectes anarchiques.--Les saint-simoniens.--Les
+fouriéristes.--Insurrection des ouvriers de Lyon.--Sédition à
+Grenoble.--Désordres sur divers autres points du territoire.--Grande
+émeute à Paris sur la nouvelle de la chute de Varsovie.--M. Casimir
+Périer et le général Sébastiani sur la place Vendôme.--M. Casimir Périer
+réorganise la police.--M. Gisquet préfet de police.--Le roi Louis
+Philippe vient habiter les Tuileries.--Travaux dans le jardin des
+Tuileries et leur motif.--M. Casimir Périer aussi modéré qu'énergique
+dans l'exercice du pouvoir.--Il se refuse à toute loi d'exception.--La
+reine Hortense à Paris.--Conduite du roi Louis-Philippe et de
+son gouvernement envers la mémoire et la famille de l'Empereur
+Napoléon.--Débats législatifs.--Liste civile.--Abolition de l'hérédité
+de la pairie.--Proposition pour l'abrogation de la loi du 19 janvier
+1815 et du deuil officiel pour la mort de Louis XVI.--Discours du duc
+de Broglie sur cette proposition.--Mon attitude et mon langage dans les
+Chambres.--Ce qu'en pensent le roi Louis-Philippe, M. Casimir Périer et
+les Chambres,--Débat sur l'emploi du mot _sujets_.--État de la société
+dans Paris.--La politique tue les anciennes moeurs sociales.--Décadence
+des salons.--Ce qui en reste et mes relations dans le monde.--M. Bertin
+de Veaux et le _Journal des Débats_.................. 180
+
+CHAPITRE XIII.
+M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX.
+(13 mars 1831--16 mai 1832.)
+
+Caractère général de la politique extérieure de la France, de 1792
+à 1814;--de 1814 à 1830.--Le congrès de Vienne.--La
+Sainte-Alliance.--Caractère général de la politique extérieure du
+gouvernement de 1830;--de la politique extérieure de l'opposition après
+1830.--De l'alliance anglaise.--Question belge.--Le roi Louis-Philippe,
+le roi Léopold et M. de Talleyrand dans la question belge.--Rapports de
+M. Casimir Périer et de M. de Talleyrand.--Question polonaise.--Vitalité
+de la Pologne.--On n'a jamais tenté sérieusement de la rétablir.--Ce
+qu'auraient pu faire les Polonais en 1830.--Le général Chlopicki et sa
+lettre à l'empereur Nicolas.--Que le gouvernement du roi Louis-Philippe
+n'a jamais donné de fausses espérances aux Polonais.--Comment et par qui
+ils ont été induits en illusion.--Question italienne.--Le Piémont et
+Naples, de 1830 à 1832.--Insurrection dans les petits États italiens
+gouvernés par des princes de la maison d'Autriche et dans les États
+romains.--Première occupation des Légations par les Autrichiens.--Ils
+les évacuent.--Le prince de Metternich et M. Casimir Périer sur les
+affaires d'Italie.--Le comte de Sainte-Aulaire, ambassadeur de France
+à Rome.--Démarche des grandes puissances auprès du pape pour
+lui conseiller des réformes.--Édits du pape.--Nouvelle
+insurrection.--Seconde occupation des Autrichiens.--Expédition
+d'Ancône.--L'amiral Roussin devant Lisbonne.--Grande situation de
+M. Casimir Périer en Europe.--Pourtant son succès est incomplet et
+précaire.--Son propre sentiment à ce sujet.--Explosion du choléra a
+Paris.--Mon sentiment sur la conduite du gouvernement et du peuple de
+Paris pendant le choléra.--Visite du duc d'Orléans et de M. Casimir
+Périer à l'Hôtel-Dieu.--Mort de M. Cuvier.--Maladie, mort et obsèques de
+M. Casimir Périer.
+
+CHAPITRE XIV.
+INSURRECTIONS LÉGITIMISTE ET RÉPUBLICAINE.--OPPOSITION
+PARLEMENTAIRE.--FORMATION DU CABINET DU 11 OCTOBRE 1832.
+(16 mai--11 octobre 1832.)
+
+État des esprits après la mort de M. Casimir Périer;--dans le
+gouvernement;--dans les divers partis.--Insurrection légitimiste
+dans les départements de l'Ouest.--Principe et sentiments du parti
+légitimiste.--Mme la duchesse de Berry.--Principe et sentiments du parti
+républicain-.--Ses préparatifs d'insurrection à Paris.--Manifeste
+ou _Compte rendu_ de l'opposition parlementaire.--Ses motifs et son
+caractère.--Courage et insuffisance du cabinet.--On pense à M.
+de Talleyrand comme premier ministre.--Voyage de M. de Rémusat
+à Londres.--M. de Talleyrand s'y refuse.--Mort du général
+Lamarque.--Insurrection républicaine des 5. et 6 juin 1832.--Énergique
+résistance du parti de l'ordre.--Le roi parcourt Paris.--Je me rends
+aux Tuileries.--Visite aux Tuileries de MM. Laffitte, Odilon-Barrot et
+Arago.--Leur conversation arec le roi.--Faiblesse croissante du cabinet
+malgré sa victoire.--Ses deux fautes.--Mise en état de siège de
+Paris.--Arrestation de MM. de Chateaubriand, Fitz-James, Hyde de
+Neuville et Berryer.--Tentative du Roi pour conserver le cabinet en
+le fortifiant.--M. Dupin.--Urgence de la situation.--Le Roi nomme
+le maréchal Soult président du conseil et le charge de former un
+cabinet.--Le duc de Broglie est appelé à Paris,--Il fait de mon
+entrée dans le cabinet la condition de la sienne.--Objections et
+hésitation.--Le maréchal Soult fait une nouvelle proposition à M. Dupin,
+qui refuse.--On me propose et j'accepte le ministère de l'instruction
+publique.--Formation du cabinet du 11 octobre 1332.
+
+
+
+
+PIÈCES HISTORIQUES.
+
+I.
+Protestation des députés contre les ordonnances du 25 juillet 1830.
+
+II.
+Proclamation adressée à la France par les députés des départements
+réunis au palais Bourbon, après l'appel et l'arrivée de S. A. R. Mgr. le
+duc d'Orléans à Paris.
+
+III.
+Exposé de la situation du royaume présenté aux Chambres le 13 septembre
+1830, par M. Guizot, ministre de l'intérieur.
+
+IV.
+Rapport présenté au Roi le 21 octobre 1830, par M. Guizot, ministre de
+l'intérieur, pour faire instituer un inspecteur général des monuments
+historiques en France.
+
+V.
+1° Décret de l'empereur Napoléon Ier (20 février 1806) qui règle la
+destination des églises de Saint-Denis et de Sainte-Geneviève.
+2° Ordonnance du roi Louis XVIII (12 décembre 1821) qui confirme et
+complète la restitution au culte de l'église Sainte-Geneviève.
+
+VI.
+Circulaire adressée aux préfets par M. Guizot, ministre de l'intérieur
+(29 septembre 1830), sur les élections à la Chambre des députés.
+
+VII.
+Notice sur madame de Rumford, par M. Guizot (écrite en 1841).
+
+VIII.
+Procès-verbal de l'audience donnée et de la réponse faite, le 17 février
+1831, par le roi Louis-Philippe, aux députés du congrès national de la
+Belgique, venus à Paris pour lui annoncer l'élection de S. A. R. Mgr. le
+duc de Nemours comme roi des Belges.
+
+IX.
+Lettre du général Chlopicki à l'empereur Nicolas (décembre 1838).
+
+X.
+Mémorandum présenté le 21 mai 1831, par la Conférence de Rome, au pape
+Grégoire XVI.
+
+XI.
+1° Résumé des édits de réforme du pape Grégoire XVI en 1831.
+2° Lettre de M. Rossi à M. Guizot (10 avril 1832).
+
+XII.
+1° M. Casimir Périer à M. le comte de Sainte-Aulaire.
+2° M. Casimir Périer à M. le prince de Talleyrand.
+
+XIII.
+De la charité et de sa place dans la vie des femmes, par madame Éliza
+Guizot.
+
+XIV.
+Extrait du _Moniteur_ du 5 avril 1832, sur les troubles et les meurtres
+survenus dans Paris à l'occasion du choléra.
+
+XV.
+1° Discours de M. Royer-Collard aux obsèques de M. Casimir Périer (10
+mai 1832).
+2° Portrait et caractère de M. Casimir Périer, par M. de Rémusat.
+
+XVI.
+Lettre de M. de La Fayette à M*** sur la mort de M. Casimir Périer.
+
+XVII.
+Note sur la mise en état de siège de Paris par l'ordonnance royale du 6
+juin 1831, par M. Vincens de Saint-Laurent, président de chambre à la
+Cour royale de Paris.
+
+XVIII.
+Tableau des condamnations prononcées par la Cour d'assises contre les
+individus poursuivis à raison de l'insurrection des 5 et 6 juin 1832.
+
+XIX.
+1° Le roi Louis-Philippe au maréchal Soult, en mission pour réprimer
+l'insurrection de Lyon.
+2° Le ministre du commerce et des travaux publics à M. le maréchal
+Soult, en mission à Lyon.
+
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME DEUXIÈME.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de
+mon temps (Tome 2), by François Pierre Guillaume Guizot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POUR SERVIR À ***
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+
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+License terms from this work, or any files containing a part of this
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+
+
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+Foundation
+
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+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #15312 (https://www.gutenberg.org/ebooks/15312)