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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 2) + +Author: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: March 10, 2005 [EBook #15312] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POUR SERVIR À *** + + + + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + MÉMOIRES + POUR SERVIR A + L'HISTOIRE DE MON TEMPS (II) + + PARIS + MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, + RUE VIVIENNE, 2 BIS. + + + + + + MÉMOIRES + POUR SERVIR + A L'HISTOIRE DE MON TEMPS + + PAR + + M. GUIZOT + + TOME DEUXIÈME + + 1859 + + + + + CHAPITRE IX + + LA RÉVOLUTION DE 1830. + +Mon arrivée à Paris.--Je trouve la Révolution soudainement +flagrante.--Réunions de Députés chez MM. Casimir Périer, Laffitte, +Bérard et Audry-Puyraveau.--État des esprits dans ces réunions;--parmi +le peuple et dans les rues.--Les Députés prennent séance au +Palais-Bourbon et appellent le duc d'Orléans à Paris.--Il accepte les +fonctions de lieutenant général du royaume.---Insignifiants et vains +essais de négociation entre Paris et Saint-Cloud.--Le raccommodement +avec Charles X était-il possible?--La royauté du duc de Bordeaux avec la +régence du duc d'Orléans était-elle possible?--M. de La Fayette et ses +hésitations.--M. le duc d'Orléans et les motifs de sa détermination.--Il +n'y avait de choix qu'entre la monarchie nouvelle et la +République.--Emportement public.--Sentiment dominant parmi les +royalistes.--Empire de l'exemple de la Révolution de 1688 en +Angleterre.--Différences méconnues entre les deux pays et les +deux événements.--Révision de la Charte.--Origine du parti de la +résistance.--Fallait-il soumettre la royauté et la Charte nouvelles à +la sanction populaire?--Symptômes anarchiques.--Prétentions +républicaines.--Faits divers qui déterminent ma ferme adhésion à la +politique de résistance.--Je deviens ministre de l'intérieur. + +(26 juillet--11 août 1830.) + + +J'entre dans l'époque où j'ai touché de près, et avec quelque puissance, +aux affaires de mon pays. Si j'étais sorti de l'arène comme un vaincu +renversé et mis hors de combat par ses vainqueurs, je ne tenterais pas +de parler aujourd'hui des luttes que j'ai soutenues. Mais la catastrophe +qui m'a frappé et brisé a tout frappé et brisé autour de moi, les rois +comme leurs conseillers, mes adversaires comme moi-même. Acteurs de ce +temps, nous sommes tous des vaincus du même jour, des naufragés de la +même tempête. Je ne me flatte pas que les grands coups du sort, même les +plus rudes, portent partout et soudain la lumière. Je crains que les +idées, les passions et les intérêts avec lesquels j'ai été aux prises +ne possèdent et n'agitent encore bien des coeurs. La nature humaine est +aussi obstinée que légère, et les partis ont des racines que les plus +violentes secousses n'extirpent pas complètement. Pourtant j'ai la +confiance que, dans les régions un peu hautes de la vie publique, le +jour s'est levé assez grand et nous avons tous aujourd'hui l'esprit +assez libre pour que nous puissions regarder dans le passé en y +cherchant les enseignements de l'expérience, non de nouvelles armes +de guerre. C'est avec ce sentiment, et avec celui-là seul, que +j'entreprends de retracer nos anciens combats. Je me promets d'être +fidèle à mes amis, équitable envers mes adversaires, et sévère pour +moi-même. Si j'y réussis, mon travail ne s'achèvera peut-être pas sans +quelque honneur pour mon nom et sans quelque utilité pour mon pays. + +Je quittai Nîmes le 23 juillet 1830, content des élections auxquelles +j'avais concouru, des dispositions générales que j'avais trouvées, et +uniquement préoccupé de chercher comment il faudrait s'y prendre pour +faire prévaloir dans les Chambres et accueillir en même temps par le Roi +le voeu décidé, mais modéré et honnête, du pays. Ce fut seulement le 26 +juillet, en passant à Pouilly, que j'eus, par le courrier de la malle, +la première nouvelle des ordonnances. J'arrivai à Paris le 27, à cinq +heures du matin, et je reçus à onze heures un billet de M. Casimir +Périer qui m'engageait à me rendre chez lui, où quelques-uns de nos +collègues devaient se réunir. + +La lutte était à peine commencée, et déjà tout l'établissement de la +Restauration, institutions et personnes, était en visible et pressant +péril. Quelques heures auparavant, à quelques lieues de Paris, les +ordonnances ne m'étaient pas même connues, et, à côté de la résistance +légale, je trouvai en arrivant l'insurrection révolutionnaire déchaînée. +Les journaux, les tribunaux, les sociétés secrètes, les réunions de +pairs et de députés, la garde nationale, la bourgeoisie et le peuple, +les banquiers et les ouvriers, les salons et les rues, toutes les forces +réglées ou déréglées de la société poussaient ou cédaient au mouvement. +Le premier jour, _Vive la Charte! A bas les Ministres!_ Le second jour, +_Vive la liberté! A bas les Bourbons! Vive la République! Vive Napoléon +II!_ La fermentation et la confusion croissaient d'heure en heure. +C'était, à l'occasion des ordonnances de la veille, l'explosion de +toutes les colères, de toutes les espérances, de tous les desseins et +désirs politiques amassés depuis seize ans. + +Entre les maux dont notre pays et notre temps sont atteints, voici l'un +des plus graves. Aucun trouble sérieux ne peut éclater dans quelque +partie de l'édifice social qu'aussitôt l'édifice entier ne soit près de +crouler; il y a comme une contagion de ruine qui se propage avec une +effroyable rapidité. Les grandes agitations publiques, les grands excès +du pouvoir ne sont pas des faits nouveaux dans le monde; plus d'une fois +les nations ont eu à lutter, non-seulement par les lois, mais par la +force, pour maintenir ou recouvrer leurs droits. En Allemagne, en +Espagne, en Angleterre avant le règne de Charles Ier, en France jusque +dans le XVIIe siècle, les corps politiques et le peuple ont souvent +résisté au roi, même par les armes, sans se croire en nécessité ni +en droit de changer la dynastie de leurs princes ou la forme de leur +gouvernement. La résistance, l'insurrection même avaient, soit dans +l'état social, soit dans la conscience et le bon sens des hommes, leur +frein et leurs limites; on ne jouait pas, à tout propos, le sort de la +société tout entière. Aujourd'hui et parmi nous, de toutes les grandes +luttes politiques on fait des questions de vie ou de mort; peuples et +partis, dans leurs aveugles emportements, se précipitent tout à coup +aux dernières extrémités; la résistance se transforme soudain en +insurrection et l'insurrection en révolution. Tout orage devient le +déluge. + +Du 27 au 30 juillet, pendant que la lutte populaire éclatait çà et là +dans les rues, de jour en jour, d'heure en heure plus générale et plus +ardente, je pris part à toutes les réunions de députés qui se tinrent +chez MM. Casimir Périer, Laffitte, Bérard, Audry-Puyraveau, sans autre +but que de nous entendre sur la conduite que nous avions à tenir, et +sans autre concert que l'avis transmis des uns aux autres que nous nous +trouverions à telle heure, chez tel d'entre nous. Selon les incidents +de la journée et l'aspect des chances, ces réunions étaient +très-inégalement empressées et nombreuses. Dans la première, tenue le 27 +chez M. Casimir Périer, j'avais été chargé, avec MM. Villemain et Dupin, +de rédiger, au nom des députés présents, une protestation contre les +ordonnances. Je la présentai et elle fut adoptée le lendemain 28, dans +deux réunions chez MM. Audry-Puyraveau et Bérard, où elle reçut, +soit des membres présents, soit par autorisation pour les absents, +soixante-trois signatures[1]. Mais le soir du même jour, m'étant +de nouveau rendu, comme on en était convenu le matin, chez M. +Audry-Puyraveau, nous ne nous trouvâmes plus que onze. La diversité +des dispositions n'était pas moindre que celle des nombres. Les uns +voulaient porter la résistance jusqu'à la dernière limite de l'ordre +légal, mais pas plus loin. D'autres étaient résolus à un changement +de dynastie, ne désirant, en fait de révolution, rien de plus, mais +regardant celle-là comme aussi nécessaire que l'occasion leur en +semblait favorable, et se flattant qu'on pourrait s'en tenir là, ou +à peu près. D'autres, plus révolutionnaires sans le savoir, se +promettaient, dans les institutions et les lois, toutes sortes de +réformes indéfinies, commandées, pensaient-ils, par l'intérêt et le voeu +du peuple. D'autres enfin aspiraient décidément à la République, et +considéraient comme un avortement ou une déception toute autre issue de +la lutte que le peuple soutenait au nom de la liberté. La gravité de la +situation, la rapidité et l'incertitude de l'événement contenaient un +peu ces dissidences; mais elles apparaissaient dans les propositions, +les discussions, les conversations particulières; elles faisaient +pressentir les divisions qui se manifesteraient dès que les esprits et +les passions seraient affranchis du pressant péril; elles démontraient +la nécessité de mettre une prompte fin à la crise qui suspendait +l'anarchie, mais qui évidemment ne la suspendrait pas longtemps. + +[Note 1: _Pièces historiques_, n° I.] + +Quand les regards se portaient hors de nos réunions et sur ce qui se +passait dans les rues, l'urgence d'une solution apparaissait bien plus +pressante encore. Le droit du pays violé et son honneur offensé, les +sentiments justes et généreux avaient d'abord soulevé le public et +déterminé les premières résistances. Mais les ennemis de l'ordre +établi, les conspirateurs d'habitude, les sociétés secrètes, les +révolutionnaires à toute fin, les rêveurs de toute espèce d'avenir +s'étaient aussitôt jetés dans le mouvement et y devenaient d'heure +en heure plus puissants et plus exigeants. Tantôt ils proclamaient +bruyamment leurs desseins, ne tenant pas plus compte de nous, députés, +que si nous n'existions pas; tantôt ils accouraient autour de nous, nous +assiégeaient de leurs messages ou de leurs clameurs, et nous sommaient +d'exécuter sans délai leurs volontés. Le 28 juillet au soir, pendant que +nous étions réunis en très-petit nombre chez M. Audry-Puyraveau, dans +un salon du rez-de-chaussée dont les fenêtres étaient ouvertes, des +ouvriers, des jeunes gens, des enfants, des combattants de toute sorte +entouraient la maison, remplissaient la cour, obstruaient les portes, +nous parlaient par les fenêtres, prêts à nous défendre si, comme le +bruit en courait, des agents de police ou des soldats venaient nous +arrêter, mais réclamant notre prompte adhésion à leurs instances de +révolution, et discutant tout haut ce qu'ils feraient si nous ne +faisions pas sur-le-champ ce qu'ils voulaient de nous. Et ce n'était pas +seulement dans les rues que l'esprit révolutionnaire se déployait ainsi +en tous sens et à tout hasard; il prenait pied le 29 juillet dans le +seul pouvoir actif du moment, dans la Commission municipale établie à +l'Hôtel-de-Ville pour veiller, disait-on, aux intérêts de la cité: deux +membres sur six se faisaient là ses interprètes, M. Audry-Puyraveau et +M. Mauguin, beau parleur audacieux, prétentieux, vaniteux, sans jugement +comme sans scrupule, très-propre, dans ces jours de perturbation +générale, à échauffer les fous, à intimider les faibles et à entraîner +les badauds. Quelques esprits sensés et fermes, entre autres M. Casimir +Périer et le général Sébastiani, essayaient de résister et se montraient +résolus à ne pas devenir des révolutionnaires, même en faisant une +révolution. Mais sans point d'appui fixe toute résistance est vaine, et +ils n'en avaient aucun. Avec une rapidité incessamment croissante, le +flot de l'anarchie montait dans les régions hautes et se répandait à +grand bruit dans les régions basses de la société. + +Dans l'espoir de l'arrêter, quelques royalistes éclairés, le duc de +Mortemart, MM. de Sémonville, d'Argout, de Vitrolles et de Sussy, +tentèrent de faire donner au pays une satisfaction légale, et d'amener, +entre la royauté inerte à Saint-Cloud et la révolution bouillonnante à +Paris, quelque accommodement. Mais quand ils demandaient à voir le Roi, +on leur opposait l'heure, l'étiquette, la consigne, le sommeil. Admis +pourtant, ils trouvaient le Roi à la fois tranquille et irrité, obstiné +et hésitant. Ils parvenaient, après bien des efforts, à lui arracher le +renvoi du cabinet Polignac, le rappel des ordonnances et la nomination +du duc de Mortemart comme premier ministre. Mais cela convenu, le Roi +traînait encore et faisait attendre au duc de Mortemart les signatures +nécessaires. Il les lui donnait enfin, mais en y ajoutant de vive voix +toute sorte de restrictions, et le duc de Mortemart, malade et rongé +de fièvre, repartait pour Paris sans avoir obtenu du dauphin le +laissez-passer dont il avait besoin. Arrêté à chaque pas sur sa route, +par les troupes royales aussi bien que par les gardiens volontaires +des barricades, il n'arrivait pas jusqu'à la réunion des députés et +ne réussissait qu'à grand'peine à leur faire parvenir, ainsi qu'à la +Commission municipale, par l'entremise de M. de Sussy, les ordonnances +dont il était porteur. Nulle part ces concessions n'étaient accueillies; +au palais Bourbon et à l'Hôtel-de-Ville, on consentait à peine à en +prendre connaissance; M. de La Fayette faisait acte de courage en +écrivant au duc de Mortemart pour lui en accuser réception; et deux +hommes à cheval ayant dit tout haut sur le boulevard: «Tout est fini; +la paix est conclue avec le Roi; c'est M. Casimir Périer qui a tout +arrangé,» le général Gérard et M. Bérard, qui se trouvaient là, eurent +peine à soustraire ces deux hommes à la colère de la foule, qui voulait +les massacrer. Il n'y avait, à Saint-Cloud, plus de pouvoir en état, je +ne dis pas d'agir, mais seulement de parler au pays. + +Ce fut au milieu de cette menaçante situation et pour y mettre un terme +que, sortant enfin de nos réunions sans caractère et sans but déterminé, +nous nous rendîmes le 30 juillet au Palais-Bourbon, dans la salle de la +Chambre des députés, invitant nos collègues absents à venir s'y joindre +à nous et à relever le grand pouvoir public dont nous étions des membres +épars. Les pairs présents à Paris se réunirent pareillement au palais du +Luxembourg. Nous entrâmes en communication avec eux; et ce même jour, +avant la fin de la matinée, informés que M. le duc d'Orléans, qui +jusque-là s'était tenu éloigné, inactif et invisible, se montrait +disposé à venir à Paris, nous adoptâmes la résolution conçue en ces +termes: + +«La réunion des députés actuellement à Paris a pensé qu'il était urgent +de prier S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans de se rendre dans la +capitale pour y exercer les fonctions de lieutenant général du royaume, +et de lui exprimer le voeu de conserver les couleurs nationales. Elle +a, de plus, senti la nécessité de s'occuper sans relâche d'assurer à la +France, dans la prochaine session des Chambres, toutes les garanties +indispensables pour la pleine et entière exécution de la Charte.[2]» + +[Note 2: _Pièces historiques_, n° II.] + +Cette résolution, précise et pourtant encore réservée, fut à l'instant +revêtue de quarante signatures; quoiqu'ils eussent souhaité un autre +vote et un autre langage, les membres les plus ardents de la réunion, +MM. Eusèbe Salverte, de Corcelle, Benjamin-Constant, de Schonen, y +donnèrent leur adhésion. Trois seulement des députés présents, MM. +Villemain, Le Pelletier d'Aunay et Hély d'Oissel, considérant cet acte +comme un pas décisif vers un changement de dynastie, ne se crurent pas +en droit de s'y associer. + +A ce point de la crise, c'eût été certainement un grand bien pour la +France, et de sa part un grand acte d'intelligence comme de vertu +politiques, que sa résistance se renfermât dans les limites du droit +monarchique, et qu'elle ressaisît ses libertés sans renverser son +gouvernement. On ne garantit jamais mieux le respect de ses propres +droits qu'en respectant soi-même les droits qui les balancent, et quand +on a besoin de la monarchie, il est plus sûr de la maintenir que d'avoir +à la fonder. Mais il y a des sagesses difficiles, qu'on n'impose pas, à +jour fixe, aux nations, et que la pesante main de Dieu, qui dispose des +événements et des années, peut seule leur inculquer. Partie du trône, +une grande violation du droit avait réveillé et déchaîné tous les +instincts ardents du peuple. Parmi les insurgés en armes, la méfiance +et l'antipathie pour la maison de Bourbon étaient profondes. Les +négociations tentées par le duc de Mortemart ne furent que des +apparences vaines; malgré l'estime mutuelle des hommes et la courtoisie +des paroles, la question d'un raccommodement avec la branche aînée de la +famille royale ne fut pas un moment sérieusement considérée ni débattue. +L'abdication du Roi et du Dauphin vint trop tard. La royauté de M. le +duc de Bordeaux, avec M. le duc d'Orléans pour régent, qui eût été, +non-seulement la solution constitutionnelle, mais la plus politique, +paraissait, aux plus modérés, encore plus impossible que le +raccommodement avec le Roi lui-même. A cette époque, ni le parti +libéral, ni le parti royaliste n'eussent été assez sages, ni le régent +assez fort pour conduire et soutenir un gouvernement à ce point +compliqué, divisé et agité. La résistance d'ailleurs se sentait légale +dans son origine et se croyait assurée du succès si elle poussait +jusqu'à une révolution. Les masses se livraient aux vieilles passions +révolutionnaires, et les chefs cédaient à l'impulsion des masses. Ils +tenaient pour certain qu'il n'y avait pas moyen de traiter sûrement avec +Charles X, et que, pour occuper son trône, ils avaient sous la main un +autre roi. Dans l'état des faits et des esprits, on n'avait à choisir +qu'entre une monarchie nouvelle et la république, entre M. le duc +d'Orléans et M. de La Fayette: «Général, dit à ce dernier son +petit-gendre, M. de Rémusat, qui était allé le voir à l'Hôtel-de-Ville, +si l'on fait une monarchie, le duc d'Orléans sera roi; si l'on fait une +république, vous serez président. Prenez-vous sur vous la responsabilité +de la république?» + +M. de La Fayette avait l'air d'hésiter plutôt qu'il n'hésitait +réellement. Noblement désintéressé quoique très-préoccupé de lui-même, +et presque aussi inquiet de la responsabilité qu'amoureux de la +popularité, il se complaisait à traiter pour le peuple et au nom du +peuple, bien plus qu'il n'aspirait à le gouverner. Que la république, et +la république présidée par lui, fût entrevue comme une chance possible, +s'il la voulait; que la monarchie ne s'établît que de son aveu et +à condition de ressembler à la république; cela suffisait à sa +satisfaction, je ne veux pas dire à son ambition. M. de La Fayette +n'avait pas d'ambition; il voulait être le patron populaire de M. le duc +d'Orléans, non son rival. + +Bien des gens ne me croiront guère, et pourtant je n'hésite pas à +l'affirmer, M. le duc d'Orléans non plus n'était pas un ambitieux. +Modéré et prudent, malgré l'activité de son esprit et la mobile vivacité +de ses impressions, il prévoyait depuis longtemps la chance qui pouvait +le porter au trône, mais sans la chercher, et plus enclin à la redouter +qu'à l'attendre avec désir. Après les longues tristesses de l'émigration +et la récente épreuve des Cent-Jours, une pensée le préoccupait surtout: +il ne voulait pas être de nouveau et nécessairement enveloppé dans les +fautes que pouvait commettre la branche aînée de sa maison et dans les +conséquences que ces fautes devaient amener. Le 31 mai 1830, il donnait +à son beau-frère, le roi de Naples, arrivé depuis peu de jours à Paris, +une fête au Palais-Royal; le roi Charles X et toute la famille royale +y assistaient; la magnificence était grande, la réunion brillante et +très-animée; «Monseigneur, dit au duc d'Orléans, en passant près de lui, +M. de Salvandy, ceci est une fête toute napolitaine; nous dansons sur un +volcan:--Que le volcan y soit, lui répondit le duc, je le crois comme +vous; au moins la faute n'en est pas à moi; je n'aurai pas à me +reprocher de n'avoir pas essayé d'ouvrir les yeux au Roi; mais que +voulez-vous? rien n'est écouté. Dieu sait où ils seront dans six mois! +Mais je sais bien où je serai. Dans tous les cas, ma famille et moi, +nous resterons dans ce palais. Quelque danger qu'il puisse y avoir, je +ne bougerai pas d'ici. Je ne séparerai pas mon sort et celui de mes +enfants du sort de mon pays. C'est mon invariable résolution.» Cette +résolution tint plus de place que tout autre dessein dans la conduite de +M. le duc d'Orléans pendant tout le cours de la Restauration; il était +également décidé à n'être ni conspirateur ni victime. Je lui étais alors +complètement étranger; avant 1830, je ne l'avais vu que deux fois et en +passant; je ne saurais apprécier avec certitude les sentiments divers +qui ont pu traverser alors son âme; mais après avoir eu, pendant tant +d'années, l'honneur de le servir, je demeure convaincu que, s'il eût +dépendu de lui de consolider définitivement la Restauration, il eût, +sans hésiter, pour lui-même et pour sa famille comme pour la France, +préféré la sécurité de cet avenir aux perspectives qu'une révolution +nouvelle pouvait lui ouvrir. + +Quand ces perspectives s'ouvrirent en effet devant lui, un autre +sentiment influa puissamment sur sa conduite. Cette patrie, dont il +était résolu à ne plus se séparer, était en grand danger, en danger de +tomber dans le chaos; le repos comme les libertés de la France, l'ordre +au dedans comme la paix au dehors, tout était compromis; nous n'avions +devant nous que des orages et des ténèbres. Le dévouement à la patrie, +le devoir envers la patrie ne sont certes pas des sentiments nouveaux et +que n'aient pas connus nos pères; il y a cependant, entre leurs idées et +les nôtres, leurs dispositions et les nôtres à cet égard, une différence +profonde. La fidélité envers les personnes, envers les supérieurs ou +envers les égaux, était, dans l'ancienne société française, le principe +et le sentiment dominant; ainsi l'avaient faite ses origines et ses +institutions premières; les liens personnels étaient les liens sociaux. +Dans le long cours de notre histoire, la civilisation s'est répandue; +les classes diverses se sont rapprochées et assimilées; le nombre des +hommes indépendants et influents s'est immensément accru; les individus +sont sortis des groupes particuliers auxquels ils appartenaient jadis +pour entrer et vivre dans une sphère générale; l'unité nationale s'est +élevée au-dessus de l'organisation hiérarchique. L'État, la nation, la +patrie, ces êtres collectifs et abstraits, sont devenus comme des êtres +réels et vivants, objets de respect et d'affection. Le devoir envers la +patrie, le dévouement à la patrie ont pris, dans la plupart des âmes, un +empire supérieur à celui des anciens dévouements, des anciens devoirs +de fidélité envers les personnes. De nobles et désintéressés sentiments +animaient également, sur les rives du Rhin, l'armée républicaine et +l'armée de Condé dans leurs déplorables combats; mais leur foi morale et +politique différait de nature autant que d'objet: les uns souffraient et +mouraient pour rester fidèles à leur Roi, à leur classe, à leur nom; +les autres pour défendre et servir cette patrie, idée sans figure, nom +commun à tous, de laquelle ils n'avaient reçu que l'honneur de naître +dans son sein, et à laquelle, par ce seul motif qu'elle était la France, +ils croyaient se devoir tout entiers. La même transformation s'était +accomplie dans la vie civile; la préoccupation des intérêts publics, des +voeux publics, des périls publics, était devenue plus générale et plus +forte que celle des relations et des affections individuelles. Ce fut +par des causes profondes et sous l'empire de grands faits sociaux que, +sans préméditation, par instinct, les deux partis s'appelèrent, en 1789, +l'un le parti royaliste, l'autre le parti patriote: dans l'un, le devoir +et le dévouement envers le Roi, chef et représentant de la patrie, dans +l'autre, le devoir et le dévouement direct envers la patrie elle-même, +étaient le principe, le lien, le sentiment dominant. Royaliste par +situation, M. le duc d'Orléans, par les événements et par les influences +au milieu desquelles il avait vécu, était devenu patriote. La patrie +était gravement compromise. Il pouvait, et lui seul pouvait la tirer de +péril. Ce ne fut pas le seul, mais ce fut, à coup sûr, l'un des plus +puissants motifs de sa détermination. + +Il est peu sensé et peu honorable de méconnaître, quand on n'en sent +plus le pressant aiguillon, les vraies causes des événements. La +nécessité, une nécessité qui pesait également sur tous, sur les +royalistes comme sur les libéraux, sur M. le duc d'Orléans comme sur la +France, la nécessité d'opter entre la nouvelle monarchie et l'anarchie, +telle fut, en 1830, pour les honnêtes gens et indépendamment du rôle +qu'y jouèrent les passions révolutionnaires, la cause déterminante du +changement de dynastie. Au moment de la crise, cette nécessité était +sentie par tout le monde, par les plus intimes amis du roi Charles X +comme par les plus ardents esprits de l'opposition. Quelle autre force +que le sentiment d'une situation si pressante eût pu décider l'adhésion +si prompte de tant d'hommes honorables qui déploraient l'événement? +Comment expliquer autrement les paroles prononcées, dans la Chambre des +pairs, par le duc de Fitz-James, le duc de Mortemart, le marquis de +Vérac, en prêtant serment au régime nouveau[3]? Que d'autres, par +affection ou par honneur, se retirassent de la vie publique, leur +retraite, aussi inactive que libre, constatait elle-même le grand et +vrai caractère de l'événement qui s'accomplissait; une même conviction +dominait, ce jour-là, tous les hommes sérieux; par la monarchie seule la +France pouvait échapper à l'abîme entr'ouvert, et une seule monarchie +était possible. Son établissement fut pour tout le monde une délivrance: +«Moi aussi je suis des victorieux, me dit M. Royer-Collard, triste parmi +les victorieux.» + +[Note 3: De ces paroles, je ne citerai ici que celles de M. le duc de +Fitz-James dans la séance de la Chambre des Pairs du 10 août 1830, +empreintes d'une loyauté et d'un patriotisme également sincères et +tristes. + +«A peine absent de France depuis quelques jours, pour un voyage de +courte durée, j'apprends tout à coup qu'un effroyable coup de tonnerre +a éclaté sur la France, et que la famille des rois a disparu dans la +tempête. Le bruit du canon qui proclamait un nouveau roi semblait +m'attendre hier à mon entrée dans la capitale, et dès aujourd'hui je +suis appelé à cette Chambre pour y prêter un nouveau serment. + +Je ne me suis jamais fait un jeu de ma parole, et pour moi la religion +du serment fut toujours sacrée. Je n'avais jamais prêté que deux +serments dans ma vie: le premier à Louis XVI, de sainte mémoire, +presque au sortir de mon enfance; le second, en 1814, à la Charte +constitutionnelle, dont les principes étaient depuis longtemps entrés +dans mon coeur, et que je vis avec transport devenir la loi de la +France. Je porte le défi à tout être vivant de pouvoir m'accuser d'avoir +été infidèle à ces deux serments: vous me rendrez peut-être la justice +de convenir que, dans cette Chambre, je n'ai jamais émis devant vous une +opinion qui ne fût motivée sur le texte même de la Charte, et j'atteste +sur l'honneur que, depuis seize ans, mon coeur n'enferma jamais une +pensée qui n'y fût conforme. Éprouvé par le malheur presque dès mon +entrée dans la vie, j'appris de bonne heure dans l'adversité à me +soumettre aux décrets de la Providence, et à me roidir contre les +orages. On sait depuis longtemps dans ma famille ce que c'est que de +rester fidèle à des causes désespérées; et, à cet égard, nous n'en +sommes pas à notre début. + +Sans doute je pleure et je pleurerai toujours sur le sort de Charles X. +Longtemps honoré de ses bontés, personne plus que moi ne sut connaître +toutes les vertus de son coeur; et même, lorsque, trompé par des +ministres imbéciles, encore plus que perfides, lorsque, trop vainement, +hélas! je cherchais à lui faire entendre la vérité que l'on mettait un +soin si criminel à lui déguiser, j'atteste encore, j'attesterai toujours +ne lui avoir jamais entendu exprimer que des voeux pour le bonheur des +Français et la prospérité de la France. Cette justice, mon devoir est de +la lui rendre; ces sentiments, qui vivront à jamais dans mon coeur, et +qui m'étoufferaient si je ne leur donnais un libre cours, j'aime à les +répandre devant vous, et je plains celui qui s'en offenserait. + +Oui, jusqu'au dernier souffle de ma vie, tant qu'une goutte de sang fera +battre mon coeur, jusque sur l'échafaud, si jamais je dois y porter ma +tête, je confesserai à haute voix mon amour et mon respect pour mon +vieux maître. Je proclamerai ses vertus, je dirai qu'il ne méritait pas +son sort, et que les Français, qui ne l'ont pas connu, ont été injustes +envers lui. + +Mais en ce moment, moi-même je ne suis que Français, et, dans la crise +où il se trouve, je me dois tout à fait à mon pays. + +Cette grande considération du salut de la France est sans doute la seule +qui ait pu porter tant d'esprits sages à promulguer avec une telle +précipitation les actes qui, depuis six jours, ont décidé du destin +de la France. Tout était consommé, et, voyant l'anarchie prête à nous +ressaisir et à nous dévorer, traînant à sa suite le despotisme et +l'invasion étrangère, ils se seront Dit:--Mettons-nous même au-dessus +des lois et des principes, pour sauver la patrie.--De tels motifs ne +pouvaient me trouver sourd à leur influence. C'est à eux seuls que je +sacrifie tous les sentiments qui, depuis cinquante ans, m'attachaient +à la vie. Ce sont eux qui, agissant sur moi avec une violence +irrésistible, m'ouvrent la bouche pour prononcer le serment que l'on +exige de moi.»] + +Je ne veux, en ce qui me touche, rien taire des vérités que le temps +m'a apprises. En présence de cette nécessité certaine, impérieuse, nous +fûmes bien prompts à y croire et à la saisir. C'est l'un des plus grands +mérites des institutions libres que les hommes, fortement trempés par +leur longue pratique, ne subissent que difficilement le joug de la +nécessité; et luttent longtemps avant de s'y résigner; en sorte que les +réformes ou les révolutions ne s'accomplissent que lorsqu'elles sont +réellement nécessaires et reconnues d'avance par le sentiment public +bien éprouvé. Nous étions loin de cette ferme et obstinée sagesse: nous +avions l'esprit plein de la révolution de 1688 en Angleterre, de son +succès, du beau et libre gouvernement qu'elle a fondé, de la glorieuse +prospérité qu'elle a value à la nation anglaise. Nous ressentions +l'ambition et l'espérance d'accomplir une oeuvre semblable, d'assurer la +grandeur avec la liberté de notre patrie, et de grandir nous-mêmes dans +la poursuite de ce dessein. Nous avions, dans notre prévoyance et dans +notre force, trop de confiance; nous étions trop préoccupés des vues de +notre esprit et trop peu de l'état réel des faits autour de nous. Il y +avait en 1688, dans la constitution de la société et dans l'état des +esprits en Angleterre, des moyens de gouvernement et des points d'arrêt +sur la pente des révolutions que la société française ne possède pas +aujourd'hui. Ce ne fut point d'ailleurs contre un acte soudain et isolé, +comme les ordonnances de juillet, que se souleva la nation anglaise: à +la fin du règne de Charles II et sous celui de Jacques II, elle avait +connu tous les excès et souffert tous les maux d'une tyrannie longue, +cruelle, variée. Tous les droits avaient été violés, tous les intérêts +froissés, tous les partis frappés tour à tour; et c'était sur le parti +royaliste lui-même, sur les plus intimes confidents et les plus zélés +serviteurs de la Couronne qu'avaient porté les derniers coups. Le besoin +et l'esprit de la résistance étaient profonds et invétérés, répandus +dans la société tout entière, plus forts que les souvenirs des anciennes +luttes et les liens des anciens partis. Si bien que, lorsque la +révolution de 1688 éclata, elle avait été préparée et fut acceptée par +les hommes les plus divers, par beaucoup de torys comme par les whigs, +par l'aristocratie comme par le peuple; il lui vint des partisans et +des défenseurs de tous les points de l'horizon politique et de tous les +sentiments du pays. Nous n'avions, pour la révolution de 1830, ni +des causes aussi profondes, ni d'aussi variés appuis. Nous ne nous +délivrions pas d'une intolérable tyrannie. Toutes les classes de la +nation n'étaient pas ralliées dans la résistance par une commune +oppression. Nous tentions une entreprise bien plus grande avec des +forces bien moindres et bien moins capables soit de la soutenir +énergiquement, soit de la contenir dans les limites du droit et du bon +sens. + +Nous n'avions guère le sentiment du fardeau dont nous nous chargions, +car nous prîmes plaisir à l'aggraver. Non contents d'avoir une royauté à +fonder, nous voulûmes avoir aussi une constitution à faire et changer +la Charte comme la dynastie. Il n'y avait ici, à coup sûr, point de +nécessité. La Charte venait de traverser avec puissance et honneur les +plus rudes épreuves. En dépit de toutes les entraves et de toutes les +atteintes, elle avait suffi, pendant seize ans, à la défense des droits, +des libertés, des intérêts du pays. Tour à tour invoquée, dans des +vues diverses, par les divers partis, elles les avait tous protégés et +contenus tour à tour. Le Roi, pour échapper à son empire, avait été +contraint de la violer, et elle n'avait point péri sous cette violence; +dans les rues comme dans les Chambres, elle avait été le drapeau de la +résistance et de la victoire. Nous eûmes la fantaisie d'abattre et de +déchirer nous-mêmes ce drapeau. + +A vrai dire, et pour la plupart de ceux qui y mirent la main, ce n'était +point pure fantaisie, et des instincts profonds se cachaient sous ce +mouvement. Le goût et le péché révolutionnaire, par excellence, c'est le +goût et le péché de la destruction pour se donner l'orgueilleux plaisir +de la création. Dans les temps atteints de cette maladie, l'homme +considère tout ce qui existe sous ses yeux, les personnes et les choses, +les droits et les faits, le passé et le présent, comme une matière +inerte dont il dispose librement, et qu'il peut manier et remanier pour +la façonner à son gré. Il se figure qu'il a dans l'esprit des idées +complètes et parfaites, qui lui donnent sur toutes choses le pouvoir +absolu, et au nom desquelles il peut, à tout risque et à tout prix, +briser tout ce qui est pour le refaire à leur image. Telle avait été, +en 1789, la faute capitale de la France. En 1830, nous essayâmes d'y +retomber. + +Je puis me permettre de changer ici de langage et de ne plus dire +_nous_. Dès que cette tendance essentiellement révolutionnaire apparut, +les hommes engagés dans le grand événement qui s'accomplissait +reconnurent combien ils différaient entre eux, et ils se divisèrent. +C'est de la révision de la Charte que date la politique de la +résistance. + +Bien des gens voulaient que cette révision fût lente, soumise à des +débats solennels, et qu'il en sortît une Constitution toute nouvelle +qu'on aurait appelée l'oeuvre de la volonté nationale. Nous venions +d'avoir un ridicule exemple de la susceptibilité obstinée et +inintelligente de ces amateurs de créations révolutionnaires. Le duc +d'Orléans, en acceptant le 31 juillet la lieutenance générale du +royaume, avait terminé sa première proclamation par ces mots: «_La_ +Charte sera désormais une vérité.» Cette reconnaissance implicite de la +Charte, même pour la réformer, déplut à quelques-uns des commissaires +qui s'étaient rendus au Palais-Royal, et, je ne sais à quel moment +précis ni par quels moyens, ils y firent substituer, dans _le Moniteur_ +du 2 août, cette absurde phrase: «_Une_ Charte sera désormais une +vérité;» altération que _le Moniteur_ du lendemain 3 août démentit par +un _erratum_ formel. Et en même temps qu'on répudiait ainsi l'ancienne +Charte, on voulait introduire dans la nouvelle de nombreux changements, +tous favorables à la brusque extension des libertés populaires et à la +domination exclusive de l'esprit démocratique. + +Notre résistance à ces vues fut décidée, bien qu'incomplète. Nous +maintînmes la Charte comme la constitution préexistante et permanente +du pays; mais nous n'empêchâmes pas qu'on ne se donnât la puérile +satisfaction de l'intituler _Charte de_ 1830, comme si une constitution +de seize ans avait besoin d'être rajeunie. Parmi les changements qui y +furent introduits, quelques-uns, à l'épreuve, ont été trouvés plutôt +nuisibles qu'utiles; d'autres étaient prématurés; deux ou trois +seulement pouvaient être jugés nécessaires. La complète fixité de la +Charte, proclamée le lendemain de la Révolution, eût certainement +beaucoup mieux valu, pour les libertés comme pour le repos du pays. +Mais personne n'eût osé la proposer; pendant que nous délibérions, les +passions et les prétentions révolutionnaires grondaient autour de nous, +jusqu'à la porte de notre enceinte; et en dehors, le gouvernement +nouveau, encore incertain et presque inconnu, n'avait ni force, ni +moyens d'action. Nous ne parvînmes pas à maintenir la Chambre des pairs +sur ses bases constitutionnelles; à grand'peine fîmes-nous ajourner, +bien vainement, l'examen de la question. Grâce aux efforts de M. Dupin +et de M. Villemain, l'inamovibilité de la magistrature fut sauvée. Sur +un seul, point, notre succès fut complet; nous réussîmes à écarter toute +lenteur, tout vain débat; en deux séances, la Charte fut modifiée; en +huit jours, la Révolution fut close et le gouvernement établi. Et en +luttant contre ces premières tempêtes, un parti de gouvernement commença +à se former, encore mal uni, inexpérimenté, flottant, mais décidé à +pratiquer sérieusement la monarchie constitutionnelle et à la défendre +résolument contre l'esprit de révolution. + +Depuis cette époque, et surtout depuis 1848, une question a été souvent +agitée: aurions-nous dû, quand la Charte eut été ainsi révisée et la +couronne déférée par les Chambres à M. le duc d'Orléans, demander au +peuple, sous une forme quelconque de suffrage universel, la sanction de +ces actes et l'acceptation de la nouvelle Charte et du nouveau Roi? + +Si je croyais que l'omission de cette formalité a été pour quelque chose +dans la chute, en 1848, du gouvernement fondé en 1830, j'en ressentirais +un profond regret. Je sais la valeur que peuvent avoir les apparences, +et je regarderais comme un sot entêtement, non comme une juste fierté, +la prétention de les dédaigner quand elles sont en effet puissantes. +Mais plus j'y pense, plus je demeure convaincu que le défaut d'un vote +des assemblées primaires n'a jamais été, pour la monarchie de juillet, +pendant sa durée, une cause de faiblesse, et n'a eu aucune part dans +ses derniers revers. L'adhésion de la France, en 1830, au gouvernement +nouveau, fut parfaitement libre, générale et sincère[4]; elle était +beaucoup plus pressée de le voir établi que jalouse de le voter +expressément, et nous obéîmes à son véritable désir comme à son intérêt +bien entendu en mettant, sans complication ni délai, une prompte fin à +la Révolution et un pouvoir régulier à la tête du pays. Mais ce motif, +bien que très-puissant, ne fut pas le seul qui nous détermina à ne point +réclamer l'intervention populaire, et à clore le drame sans le soumettre +au suffrage officiel et explicite du public. + +[Note 4: Un témoin qui ne peut être suspect, M. de La Fayette, écrivait, +le 26 novembre 1830, au comte de Survilliers (Joseph Bonaparte): «Quant +à l'assentiment général, ce ne sont pas seulement les Chambres et la +population de Paris, 80,000 gardes nationaux et 300,000 spectateurs au +Champ-de-Mars, ce sont toutes les députations des villes et villages +de France que mes fonctions me mettent à portée de recevoir en détail, +c'est en un mot un faisceau d'adhésions non provoquées et indubitables +qui nous confirment de plus en plus que ce que nous avons fait est +conforme à la volonté actuelle d'une très-grande majorité du peuple +français.» (_Mémoires du général La Fayette_, t. VI, p. 471.)] + +C'était une monarchie que nous croyions nécessaire à la France, voulue +de la France, et que nous entendions fonder. J'honore la République; +elle a ses vices et ses périls propres et inévitables, comme toutes les +institutions d'ici-bas; mais c'est une grande forme de gouvernement, qui +répond à de grands côtés de la nature humaine, à de grands intérêts +de la société humaine, et qui peut se trouver en harmonie avec la +situation, les antécédents et les tendances de telle ou telle époque, +de telle ou telle nation. J'aurais certainement été républicain aux +États-Unis d'Amérique quand ils se séparèrent de l'Angleterre: la +République fédérative était pour eux le gouvernement naturel et vrai, le +seul qui convînt à leurs habitudes, à leurs besoins, à leurs sentiments. +Je suis monarchique en France par les mêmes raisons et dans les mêmes +intérêts; comme la République aux États-Unis en 1776, la monarchie +est, de nos jours, en France, le gouvernement naturel et vrai, le plus +favorable à la liberté comme à la paix publique, le plus propre à +développer les forces légitimes et salutaires comme à réprimer les +forces perverses et destructives de notre société. + +Mais la monarchie est autre chose qu'un mot et une apparence. Il y avait +autant de légèreté que de confusion dans les idées à parler sans cesse +d'un trône entouré d'institutions républicaines comme de la meilleure +des républiques. Des institutions libres ne sont point nécessairement +des institutions républicaines. Quelle que soit, entre elles, l'analogie +de certaines formes, la monarchie constitutionnelle et la République +sont des gouvernements très-différents, et on les compromet autant qu'on +les dénature quand on prétend les assimiler. + +La monarchie que nous avions à fonder n'était pas plus une monarchie +élective qu'une République. Amenés par la violence à rompre violemment +avec la branche aînée de notre maison royale, nous en appelions à la +branche cadette pour maintenir la monarchie en défendant nos libertés. +Nous ne choisissions point un Roi; nous traitions avec un prince que +nous trouvions à côté du trône et qui pouvait seul, en y montant, +garantir notre droit public et nous garantir des révolutions. L'appel +au suffrage populaire eût donné à la monarchie réformée précisément le +caractère que nous avions à coeur d'en écarter; il eût mis l'élection +à la place de la nécessité et du contrat. C'eût été le principe +républicain profitant de l'échec que le principe monarchique venait de +subir pour l'expulser complètement et prendre, encore sous un nom royal, +possession du pays. + +Entre les deux politiques qui apparurent alors l'une en face de l'autre, +destinées à se combattre et à se balancer longtemps, mon choix ne fut +pas incertain. Outre la situation générale, quelques faits particuliers, +peu importants en apparence ou peu remarqués, me frappèrent, au moment +même, comme une lumière d'en haut, et me décidèrent dès les premiers +pas. + +Pendant que, par nos actes et nos paroles comme députés, nous nous +appliquions à maintenir la Charte en la modifiant, et à raffermir la +monarchie ébranlée, les idées et les passions révolutionnaires se +déployaient hardiment autour de nous et protestaient contre nous. Le 31 +juillet, quelques heures après que la députation de la Chambre fut +venue inviter M. le duc d'Orléans à prendre la lieutenance générale du +royaume, les murs de Paris étaient couverts de ce placard: + +«_Le comité central du XIIe arrondissement de Paris à ses concitoyens._ +Une proclamation vient d'être répandue au nom du duc d'Orléans qui +se présente comme lieutenant général du royaume, et qui, pour tout +avantage, offre la Charte octroyée, sans amélioration ni garanties +préliminaires. Le peuple français doit protester contre un acte +attentatoire à ses véritables intérêts, et doit l'annuler. Ce peuple, +qui a si énergiquement reconquis ses droits, n'a point été consulté pour +le mode de gouvernement sous lequel il est appelé à vivre. Il n'a point +été consulté, car la Chambre des députés et la Chambre des pairs, qui +tenaient leurs pouvoirs du gouvernement de Charles X, sont tombées avec +lui, et n'ont pu, en conséquence, représenter la nation.» + +Au même moment, un autre comité, connu sous le nom de _Réunion +Lointier_, et qui comptait dans son sein des hommes importants, +quelques-uns députés, décidait «qu'une députation se rendrait auprès de +M. le duc d'Orléans pour le prévenir que la nation ne le reconnaissait +pas comme lieutenant général, que le Gouvernement provisoire seul devait +être investi des pouvoirs nécessaires au maintien de la tranquillité +publique et à la formation des assemblées populaires, et que la nation +resterait en armes pour soutenir ses droits par la force, si on +l'obligeait à y avoir recours.» + +Même parmi les partisans décidés du duc d'Orléans, l'entraînement ou la +routine de l'esprit révolutionnaire étaient tels que, dans les écrits +qu'ils publiaient et faisaient afficher pour lui, on lisait ces paroles: +«Dans ce moment, les députés et les pairs se rassemblent dans leurs +chambres respectives pour proclamer le duc d'Orléans, _et lui imposer +une charte au nom du peuple_.» + +Ce même jour, aussitôt après avoir accepté la lieutenance générale +du royaume, M. le duc d'Orléans monta à cheval pour se rendre à +l'Hôtel-de-Ville, et donner ainsi, à la garde nationale et à son +commandant M. de La Fayette, une marque de courtoisie déférente. Nous +l'escortions tous à pied, à travers les barricades à peine ouvertes. +C'était déjà une démarche peu fortifiante pour le pouvoir naissant que +cet empressement à aller chercher une investiture plus populaire que +celle qu'il tenait des députés du pays; mais l'aspect de la population +fut encore plus significatif que la démarche du pouvoir. Elle se +pressait autour de nous, sans violence mais sans respect, et comme se +sentant souveraine dans ces rues où se préparait pour elle un Roi. +Nous étions obligés, pour nous préserver et pour préserver M. le duc +d'Orléans de cette irruption populaire, de nous tenir fortement par +la main, et de former ainsi, à sa droite et à sa gauche, deux haies +mouvantes de députés. Comme nous arrivions sur le quai du Louvre, une +bande de femmes et d'enfants se précipita sur nous, criant: _Vivent nos +députés!_ et ils nous entourèrent jusqu'à la place de Grève, dansant et +chantant _la Marseillaise_. Des cris et des questions de toute sorte +partaient à chaque instant de cette cohue; ils se montraient les uns +aux autres le duc d'Orléans: «Qui est ce monsieur à cheval? Est-ce un +général? Est-ce un prince?--J'espère, dit une femme à l'homme qui lui +donnait le bras, que ce n'est pas encore un Bourbon.» Je fus infiniment +plus frappé de notre situation au milieu de ce peuple et de son +attitude que de la scène même qui eut lieu quelques moments après, à +l'Hôtel-de-Ville, et des apostrophes du général Dubourg à M. le duc +d'Orléans. Quels périls futurs se révélaient déjà pour cette monarchie +naissante, seule capable de conjurer les périls présents du pays! + +Dans les jours suivants, quand le gouvernement commença, j'allais +fréquemment au Palais-Royal, d'abord à titre de commissaire, puis comme +ministre de l'intérieur. Aux portes du palais et dans le vestibule, +point de sentinelles, point de police, point de garanties d'ordre et de +sécurité; des hommes du peuple, surveillants volontaires ou placés là +par je ne sais qui, assis ou étendus sur des bancs ou sur l'escalier, +jouant aux cartes et recevant leurs camarades. Il n'y avait rien de +grave à réprimer dans la conduite de ces gardes populaires, et si leur +empire n'eût été qu'un accident momentané, je n'en aurais probablement +conservé aucun souvenir; mais leur physionomie, leurs manières, leurs +paroles, tout indiquait que, même là, ils se croyaient encore les +maîtres, et que leur humeur serait grande le jour où l'ordre, qu'ils +maintenaient tant bien que mal, ne serait plus à leur discrétion. + +Du 5 au 7 août, pendant que la Chambre s'occupait de la révision de la +Charte, des groupes se formaient aux abords de la salle, dans la cour, +dans le jardin, s'entretenant avec passion des questions débattues dans +l'intérieur; presque tous les assistans étaient des jeunes gens du +barreau, ou des écoles, ou de la presse, point tumultueux, mais ardents +et impérieux dans leurs idées et leurs volontés. Armand Carrel et +Godefroy Cavaignac s'y rencontraient quelquefois. Parmi les députés, MM. +de La Fayette et Dupont de l'Eure étaient leur drapeau. En entrant ou en +sortant, je m'arrêtais au milieu de ces groupes dans lesquels mes cours +et mes écrits me valaient encore quelque faveur. Nous causions de la +royauté, des deux Chambres, du système électoral, de l'hérédité de la +pairie, question à l'ordre du jour. Je vis là à quel point les préjugés +et les projets républicains étaient enracinés dans cette génération +élevée au sein des sociétés secrètes et des conspirations. La monarchie +n'était pour eux qu'une concession nominale et temporaire, faite à +contre-coeur, et qu'ils entendaient vendre très-chèrement. A aucun prix, +ils n'admettaient l'hérédité de la pairie, ni aucun élément étranger à +la démocratie pure. Ils étaient prêts à recommencer l'émeute plutôt que +d'y consentir, et l'ajournement de cette question leur fut à grand'peine +arraché. Le seul pouvoir électif, émané du suffrage universel, et +le recours à l'insurrection dès que cette légitimité populaire leur +semblait violée, c'était là, qu'ils s'en rendissent compte ou non, toute +leur foi politique. C'était vouloir l'empire continu de la force sous le +prétexte du droit, et l'état révolutionnaire en permanence au lieu de +l'état social. + +Je reçus, de cette maladie des esprits, une preuve écrite que j'ai +gardée, tant elle me frappa. Le 6 août, comme je me rendais au +Palais-Royal pour le Conseil, l'un des plus distingués et des plus +sincères entre ces jeunes gens m'arrêta au bas de l'escalier, et me +remit un papier qu'il recommanda, d'un ton très-ému, à ma plus sérieuse +attention. Voici textuellement ce qu'il contenait: + +«On ne comprend pas l'état des choses. + +«Il faut être national et fort, avant tout et tout de suite. + +«Les discussions seront interminables et useront les plus forts. + +«La Chambre des députés est mauvaise; on peut le voir déjà, et on le +verra mieux tout à l'heure. + +«Le Gouvernant, quel qu'il soit, doit agir au plus vite. On nous presse, +et dans trois jours, dans deux peut-être, nous ne serons plus les +maîtres d'arrêter ceux qui sont derrière nous et qui veulent marcher. + +«Que le Lieutenant général propose à la _seule_ Chambre des députés, ce +soir ou demain, une Constitution républicaine sous forme royale, et une +Déclaration des droits, pour être soumise à l'acceptation des communes, +par _oui_ ou par _non_, d'ici à six mois. + +«Que, dans l'intervalle, le Lieutenant général soit Gouvernement +provisoire _autorisé_. + +«Que la Chambre soit, immédiatement après, dissoute. + +«Qu'on flétrisse la Restauration, les hommes et les choses de la +Restauration. + +«Qu'on marche hardiment vers le Rhin; qu'on y porte la frontière, +et qu'on y continue par la guerre le mouvement national; qu'on +l'entretienne par ce qui l'a provoqué. Ce ne sera d'ailleurs rien faire +que prendre l'initiative; ce sera rallier l'armée, la recruter, la +retenir dans sa main, l'associer à la Révolution. Ce sera parler à +l'Europe, l'avertir, l'entraîner.» + +«Organiser la nation, s'appuyer sur elle est indispensable et ne +présente aucun danger. + +«Il n'y a pas de modification dans la propriété à réaliser actuellement; +par conséquent, pas de discorde civile à craindre. + +«Cela fait, tous les embarras ont disparu; la position est grande, +solide et sans danger réel. Il ne faut que _vouloir_ pour arriver là. + +«A ce prix, nous républicains, nous engageons au service du Gouvernement +nos personnes, nos capacités et nos forces, et _nous répondons de la +tranquillité intérieure_.» + +Ce texte n'a pas besoin de commentaire. C'était la République à la +fois timide et hautaine, n'osant se proclamer sous son propre nom +et s'imposer elle-même à la France, mais demandant arrogamment à la +Monarchie de la prendre sous son manteau pour qu'elle y pût rêver +et grandir à son aise. Que seraient devenues, en présence de telles +dispositions, et si elles avaient prévalu, la société en France et la +paix en Europe? Ce n'est pas la République qui se serait établie: pas +plus en 1830 qu'en 1848, elle n'était en harmonie avec la situation, les +intérêts, les instincts naturels, les idées générales, les sentiments +libres du pays; nous n'aurions eu, sous ce nom, que le chaos +révolutionnaire, un mélange d'anarchie et de tyrannie, un cauchemar +continu de mouvements turbulents et vains, projets sur projets, +mensonges sur mensonges, mécomptes sur mécomptes, et toutes les +angoisses, tous les périls éclatant coup sur coup, après l'explosion de +toutes les chimères et l'étalage de toutes les prétentions. + +Je ne dirai pas que je lus clairement et jusqu'au bout dans cet avenir; +mais j'en entrevis assez pour me vouer, corps et âme, à la résistance, +comme à un devoir d'homme sensé, d'homme civilisé, d'honnête homme et +de citoyen. Et quand nous nous mîmes sérieusement à l'oeuvre, le +Gouvernement nouveau dans son ensemble et moi comme ministre de +l'intérieur, le cours des événements et l'expérience des affaires me +confirmèrent pleinement dans mes pressentiments et mes résolutions. + + + + + CHAPITRE X + + MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR. + +Ma principale préoccupation en entrant au ministère de +l'intérieur.--Voyage et embarquement de Charles X.--Composition et +incohérence du cabinet du 11 août 1830.--Ses divers éléments.--MM. +Laffitte, Dupont de l'Eure, maréchal Gérard et Bignon.--MM. Casimir +Périer, duc de Broglie, baron Louis, comte Molé, général Sébastiani, +Dupin et moi.--Attitude du Roi dans ce Conseil.--Vastes attributions +et mauvaise organisation du ministère de l'intérieur.--Mes +travaux.--L'Opposition m'accuse de ne rien faire.--Mon Exposé de l'état +du royaume en septembre 1830.--Mes relations avec les préfets.--Mes +relations avec M. de La Fayette au sujet des gardes nationales.--Mon +administration dans ses rapports avec les lettres, les sciences et les +arts.--Ma participation aux affaires extérieures.--L'Europe veut le +maintien de la paix.--Dispositions de l'Angleterre,--de la Russie et +de l'empereur Nicolas,--de l'Autriche et de la Prusse.--Le parti +révolutionnaire en France méconnaît complètement cette situation +européenne.--Le roi Louis-Philippe la comprend et en profite.--Sentiment +de la France à l'égard des révolutions étrangères.--M. de Talleyrand +ambassadeur à Londres.--Pourquoi il convient à cette mission.--Est-il +vrai que le roi Louis-Philippe ait seul fait ce choix?--Notre politique +envers la Belgique, le Piémont et l'Espagne.--Ma conduite envers les +réfugiés espagnols.--Rapports du cabinet avec les Chambres.--La Chambre +des députés se complète par des élections nouvelles.--M. Pasquier est +nommé président de la Chambre des pairs.--Projets de lois présentés +aux Chambres.--Propositions nées dans les Chambres.--Mes débuts à la +tribune.--Fermentation des partis.--Débat sur les clubs.--Clôture +des clubs.--La Chambre des députés accuse les ministres de Charles +X.--Proposition de M. de Tracy et Adresse de la Chambre des députés pour +l'abolition de la peine de mort.--Émeutes révolutionnaires.--Elles se +portent sur le château de Vincennes,--sur le Palais-Royal.--Dissolution +du cabinet.--Ses causes.--Mon sentiment en sortant des affaires.--Lettre +de M. Augustin Thierry. + +(1er août--2 novembre 1830.) + + +Le 31 juillet, à la veille de se dissoudre, la Commission municipale, +prenant, sous la vaniteuse influence de M. Mauguin, des airs de +gouvernement provisoire, s'était donné le frivole plaisir de nommer +aux divers départements ministériels des commissaires encore plus +provisoires qu'elle, car ils n'exercèrent pas même un jour les fonctions +qu'elle leur attribuait. Elle m'avait nommé commissaire provisoire à +l'instruction publique. Le lendemain, 1er août, M. le duc d'Orléans, +comme lieutenant général du royaume, m'appela, avec le même titre, au +département de l'intérieur, et le 11 août, quand il eut accepté la +couronne, j'entrai, comme ministre de ce département, dans le cabinet +qu'il forma. + +A ce moment, et malgré la multitude et l'urgence des affaires qui +m'assaillaient, une affaire me préoccupait par-dessus toutes les autres. +La Révolution était accomplie; elle ne rencontrait nulle part aucune +résistance; Roi, Charte, Chambres, Cabinet, tous les pouvoirs nouveaux +étaient debout et en action. Et le Roi Charles X était encore en France, +évidemment hors d'état de s'y maintenir et ne faisant pas un mouvement +pour s'en éloigner! En vain quatre commissaires, le maréchal Maison, le +général Jacqueminot, MM. Odilon Barrot et de Schonen s'étaient rendus +au château de Rambouillet pour le décider à partir et pour veiller à sa +sûreté; ils étaient revenus à Paris sans succès. Le lendemain pourtant, +3 août, troublé à l'approche du chaos populaire qui se porta sur +Rambouillet, où les commissaires étaient retournés, touché de quelques +paroles gravement émues de M. Odilon-Barrot et des attestations plus +opportunes qu'exactes du maréchal Maison sur le nombre des assaillants, +Charles X se résolut à quitter sa dernière résidence royale et à se +rendre sur un point de la côte pour s'embarquer. Mais il cheminait +lentement, s'arrêtant çà et là, hésitant sur sa route, écartant les +observations que lui adressaient quelquefois, pour régler ou presser sa +marche, les commissaires qui l'accompagnaient, et ayant l'air d'attendre +que quelque incident favorable vînt changer ses résolutions et son sort. + +Nous aussi, à Paris, nous étions vivement préoccupés des incidents +possibles, mais avec des impressions et dans une attente bien +différentes. Aucune chance de soulèvement et de guerre civile en +faveur de la royauté déchue ne se laissait entrevoir; ses plus +dévoués serviteurs se tenaient dans le plus profond repos. M. de La +Rochejaquelein écrivit à plusieurs journaux: «Vous avez été mal informé +en mettant dans votre journal que le marquis et la marquise de La +Rochejaquelein étaient arrivés dans la Vendée pour la soulever; ils sont +fort tranquillement chez eux, près de Paris.» L'armée s'empressait, +comme le pays, d'adhérer au gouvernement nouveau. Les régiments même +qui, avec un noble sentiment de discipline et d'honneur, étaient restés +autour de Charles X, recevaient de lui, comme une délivrance, l'ordre +de rejoindre leurs quartiers. Nous redoutions bien plus les passions +révolutionnaires que les tristesses royalistes. C'était une périlleuse +entreprise que celle de conduire à pas lents, et pendant treize jours, +le Roi détrôné à travers des populations nombreuses, partout en +mouvement, en proie aux colères, aux méfiances, aux mauvais désirs de +vengeance ou de précaution que soulevaient encore dans les coeurs la +lutte de la veille et l'incertitude du lendemain. Pourtant l'honneur de +la royauté nouvelle, de ses conseillers, de tous les honnêtes gens qui +l'avaient adoptée, était engagé dans cette difficile épreuve. Il fallait +que Charles X et la famille royale arrivassent au terme de leur amer +voyage, non-seulement sans obstacle et sans insulte, mais au milieu du +calme et des égards publics. J'étais assailli de rapports alarmants. +Des rassemblements se formaient sur divers points de la route, menaçant +tantôt d'arrêter Charles X, tantôt de précipiter violemment son +départ. Les commissaires qui l'accompagnaient, le maréchal Maison, +MM. Odilon-Barrot, de Schonen, de La Pommeraye, déployaient, pour +les dissiper, une activité intelligente et généreuse; mais y +réussiraient-ils toujours? Leur modération les rendait eux-mêmes +quelquefois suspects; on se plaignait qu'au milieu du cortège royal, ils +ne portassent pas constamment leur cocarde et leur écharpe tricolore. Je +leur écrivais de presser la marche, d'éviter tout prétexte d'irritation +populaire, de tout faire pour que Charles X et sa famille fussent +promptement à l'abri de tout péril. M. Odilon-Barrot me répondait le 9 +août, au moment même où le roi Louis-Philippe acceptait solennellement +la couronne et prêtait serment à la Charte: «Vous le savez, notre +mission est toute de déférence et d'humanité; les recommandations +intimes du duc et de la duchesse d'Orléans ont rendu nos ménagements +encore plus nécessaires. Un sentiment de respect et de convenance nous a +empêchés de montrer avec ostentation, devant un vieillard malheureux et +des femmes, des signes qui les blessent profondément; mais en public, et +devant la suite du Roi, nous n'avons jamais quitté nos couleurs.» Et +M. de Schonen ajoutait: «Quant à la lenteur de ce convoi funèbre de la +monarchie, ce n'est pas faute de représentations de notre part; mais que +voulez-vous répondre à un vieillard malheureux qui vous dit: «Je suis +fatigué?» + +J'éprouvai le 11 août, en apprenant que Charles X s'était embarqué +la veille à Cherbourg, sous les yeux d'une foule silencieuse et +respectueuse, un véritable sentiment de délivrance; et le billet que +m'écrivit à l'instant même le roi Louis-Philippe commençait par cette +phrase: «Enfin voici des dépêches de nos commissaires qui me soulagent +le coeur.» Émotion vraie, quoi qu'en puissent penser les esprits +vulgaires; le roi Louis-Philippe, à ce moment, redoutait quelque +tragique catastrophe bien plus qu'il ne craignait un rival. + +Pendant que deux paquebots américains, escortés par deux bâtiments +français, emportaient rapidement loin de la France le vieux Roi et +sa famille, la France accourait à Paris. De toutes les parties du +territoire arrivaient tous les jours des milliers de visiteurs, les +uns pour assister de plus près à un grand spectacle, les autres pour +satisfaire ce besoin de mouvement sans but que suscitent les grands +événements, beaucoup pour venir chercher leur part dans les fruits d'une +victoire qu'ils disaient la victoire de leur cause et de leur parti. +C'est un étrange chaos que celui qui naît d'une révolution dans un pays +où règne la centralisation; l'ébranlement se répand partout pour revenir +se concentrer sur un seul point; il n'y a, dans toutes les familles et +dans toutes les têtes, point de désirs ou d'espérances, point d'idées +ou de plans qui ne se sentent provoqués et ne se croient autorisés à se +produire. Et toutes ces prétentions, toutes ces rêveries de l'esprit +ou de l'intérêt, de la vanité ou de l'avidité, se pressent autour du +pouvoir nouveau, lui demandant leur pâture. + +Le cabinet qui venait de se former était plus propre à accroître qu'à +dissiper cette fermentation confuse. Composé de onze membres, sept +ministres à portefeuille et quatre ministres consultants, il n'avait +point d'autre unité que celle qu'exigeaient absolument ses premiers +pas dans les premiers jours. Nous voulions tous sincèrement fonder la +monarchie constitutionnelle qui sortait de la Révolution. Mais quand +de cette intention générale il fallut passer à l'action précise et +quotidienne, quand nous eûmes à déterminer ce que devait être le +gouvernement de cette monarchie et à le mettre en pratique, les +dissidences éclatèrent, sérieuses, vives, à chaque instant répétées. +Non-seulement nous étions partagés entre les deux tendances qui +s'étaient manifestées lors de la révision de la Charte, le mouvement et +la résistance, l'ardeur des innovations et le respect des traditions et +des lois; mais, dans chacun de ces groupes séparés, l'unité manquait +presque également, car des diversités graves s'y rencontraient qui +faisaient pressentir, entre des hommes d'accord en apparence, des +séparations, peut-être des luttes prochaines, et qui mettaient le +pouvoir hors d'état d'échapper lui-même à la confusion des idées, des +prétentions et des chances qui s'agitaient autour de lui. + +Des onze ministres, gouvernants ou consultants, qui siégeaient alors +dans le Conseil, huit sont morts: MM. Laffitte, Dupont de l'Eure, le +maréchal Gérard, le baron Bignon, le comte Molé, le baron Louis, le +maréchal Sébastiani et M. Casimir Périer. Trois seulement, le duc de +Broglie, M. Dupin et moi, survivent aujourd'hui. Quand j'ai commencé à +écrire ces Mémoires, je me suis demandé, non sans quelque perplexité, +avec quelle mesure de liberté je parlerais des hommes, amis ou +adversaires, que j'ai vus de près, soit dans l'exercice, soit dans les +luttes du pouvoir. Les morts appartiennent à l'histoire; ils ont droit +à sa justice, elle a droit, sur eux, à la liberté. J'en userai avec +franchise. Les vivants se coudoyent encore en ce monde; ils se doivent +des égards mutuels. C'est un devoir facile aujourd'hui. + +Entre les quatre membres du Conseil de 1830 que le parti du mouvement +comptait comme siens, l'importance comme l'ardeur politique étaient +très-inégales. Vaillant soldat de la Révolution et de l'Empire, le +maréchal Gérard restait fidèle aux instincts et aux amis de sa jeunesse +sans prendre grand intérêt aux débats de principes ou aux luttes des +partis. De ses habitudes militaires il avait appris à aimer l'ordre et à +soutenir le pouvoir; mais il y compromettait plus volontiers sa personne +que sa popularité. Esprit droit et même fin dans la pratique de la vie, +mais peu actif et peu étendu, il lui déplaisait d'avoir à chercher, +à travers des situations et des questions compliquées, ce que lui +commandaient son devoir et son honneur; il écoutait peu les raisons qui +contrariaient ses idées ou ses goûts, et discutait peu la politique +qu'il servait, pourvu qu'elle ne l'écartât pas de son drapeau. M. +Bignon, au contraire, mettait au service de son parti une abondante +puissance de dissertation et d'argumentation; non pas dans l'intérieur +du Conseil ou dans les conversations privées; il y était court et +embarrassé, n'aimant pas à lutter en face contre les personnes, ni à +s'engager, dans les questions spéciales, par des avis positifs. C'était +dans le repos de son cabinet, en écrivant soit des pamphlets pour +le public, soit des discours pour les Chambres, qu'il déployait les +ressources d'une instruction plus spécieuse que solide, d'une expérience +diplomatique un peu subalterne et d'un esprit sérieusement superficiel. +Il se faisait ainsi, dans le gros des auditeurs et des lecteurs, un +renom de savant politique, et les fournissait de faits et d'arguments, +mais sans exercer une réelle influence. Ni le maréchal Gérard, ni M. +Bignon n'étaient, dans le cabinet de 1830 et pour le parti du mouvement, +des chefs actifs et efficaces. + +MM. Dupont de l'Eure et Laffitte possédaient seuls, dans le parti, +une vraie force et la méritaient réellement. J'ai vu de trop près les +effronteries et les volte-faces de l'intérêt personnel pour ne pas faire +cas de la sincérité et de la constance des convictions, même les plus +opposées aux miennes. Depuis que nous étions ensemble dans les affaires, +chaque incident, chaque question, chaque séance du Conseil m'apprenaient +mieux combien nous différions, M. Dupont de l'Eure et moi. Qu'il s'en +rendît compte ou non, les idées et les traditions de 1792 gouvernaient +la conduite comme la pensée de M. Dupont. Il n'était, sciemment et +d'intention, ni révolutionnaire, ni républicain; mais il portait dans +le Conseil naissant de la monarchie constitutionnelle les préjugés, les +méfiances, les exigences, les antipathies d'une vulgaire opposition +démocratique, et il ne trouvait pas en lui-même l'élévation d'esprit +et de moeurs qui, dans sa situation nouvelle, aurait pu lui donner +l'intelligence des conditions d'un gouvernement libre. Plus au contraire +il avançait dans l'exercice du pouvoir, plus il se repliait, avec un +certain orgueil rude, dans ses anciennes habitudes, car en même temps +qu'il était dominé par de grossiers amis, il avait foi, une foi honnête +et obstinée dans ses idées, les croyant conformes à la justice, bonnes +pour le bien du peuple, et se sentant prêt à leur sacrifier les intérêts +de son ambition ou de sa fortune. C'était assez pour être estimé du +public et important dans son parti, quoique incapable de le diriger ou +de le contenir. + +M. Laffitte devait à de tout autres causes sa popularité et son +influence. Il avait bien plus d'esprit, et un esprit plus libre, plus +varié, moins commun que celui de M. Dupont de l'Eure. Homme d'affaires +intelligent et hardi, causeur abondant et aimable, soigneux de plaire à +tous ceux qui l'approchaient et bon pour tous ceux qui lui plaisaient, +il était toujours prêt à comprendre et à obliger tout le monde. Quoique +très-soumis, en définitive, aux influences révolutionnaires qui +l'entouraient, il n'avait, pour son propre compte, point d'idées +générales et arrêtées, point de parti-pris et obstiné; ni aristocrate +ni démocrate, ni monarchique ni républicain, aimant le mouvement par +instinct et pour son plaisir plutôt que dans quelque profond dessein, +cherchant l'importance par vanité plus que par ambition, mêlant la +fatuité au laisser-aller et l'impertinence à la bonté, vrai financier de +grande comédie, engagé dans la politique comme ses pareils de l'ancien +régime l'étaient dans les goûts mondains et littéraires, voulant surtout +être entouré, flatté, vanté, confiant dans son succès comme dans son +mérite, auprès du Roi comme auprès du peuple, dans les révolutions comme +dans les spéculations, et traitant toutes choses, les affaires d'État +comme les affaires d'argent, avec une légèreté présomptueuse qui se +croyait capable de tout concilier, ne s'inquiétait guère des obstacles +et ne prévoyait jamais les revers. Il était, en 1830, au sommet de sa +destinée, heureux et fier d'avoir vu faire, ou plutôt, pensait-il, +d'avoir fait, dans sa maison, une révolution qui plaisait au pays et un +roi qui lui plaisait à lui-même, et se promettant de rester puissant, +populaire et riche, sans prendre grand'peine à gouverner. + +Partisans de la politique de résistance, nous avions dans le Conseil, +sur les patrons de la politique du mouvement, l'avantage du nombre. Mais +le nombre n'est pas toujours la force. Sinon la désunion, du moins de +grandes diversités de situation et de disposition existaient entre +nous, et nous affaiblissaient dans une lutte de jour en jour plus vive. +Très-décidés, au fond, contre l'esprit révolutionnaire, le général +Sébastiani et M. Casimir Périer gardaient une certaine réserve; l'un +pour être en mesure de rester, en tout cas, dans le cabinet, et d'y +soutenir le Roi dont la confiance lui était déjà acquise; l'autre, avec +une prévoyance plus hautaine, pensant qu'un jour viendrait où il serait +chargé de combattre l'anarchie qu'il détestait, et ne voulant pas s'user +avant le temps. Le baron Louis pratiquait résolument, dans les finances, +la politique d'ordre, et lui donnait son adhésion en toute autre +matière, mais sans prendre grande part au combat, et en marchant +toujours derrière M. Casimir Périer. M. Molé avait cet avantage que +tous les membres du Conseil, qu'ils fussent partisans, au dedans, du +mouvement ou de la résistance, étaient prononcés, au dehors, pour la +politique de la paix, et lui savaient gré de la pratiquer avec dignité. +M. Dupin se tenait un peu à l'écart et en observation, ami de l'ordre et +du Roi, mais précautionné et mobile, soigneux de ne pas se compromettre +au delà de l'absolue nécessité, et se décidant, dans chaque occasion, +selon son appréciation des forces en présence ou son impression du +moment, sans s'engager dans aucun système, ni avec aucun allié. J'étais, +comme ministre de l'intérieur, appelé et obligé, plus que tout autre, à +prendre à chaque instant parti entre les deux politiques rivales, et +mon parti avait été pris dès le premier jour. Par instinct comme par +réflexion, le désordre m'est antipathique; la lutte m'attire +plus qu'elle ne m'inquiète, et mon esprit ne se résigne pas à +l'inconséquence. Ce n'est pas que la politique de la résistance n'eût +pour moi des embarras particuliers; j'avais servi la Restauration, et +j'étais, à ce titre, déplaisant ou même suspect à la Révolution. M. Molé +et M. Louis aussi avaient servi la Restauration, et plus ostensiblement +que moi, puisqu'ils avaient été l'un et l'autre ministres de Louis +XVIII. Mais on avait, contre eux, moins d'occasions de chercher dans +leur passé un moyen d'attaque. Je devins bientôt le porte-drapeau de la +résistance, et ce fut surtout à moi que ses ennemis adressèrent leurs +coups. Le duc de Broglie me soutenait dans cette lutte difficile. Il +avait été, sous la Restauration, étranger à toute fonction, et n'avait +voulu occuper, en 1830, que le modeste département de l'instruction +publique. Il avait, pour son propre compte, peu de combats à livrer. +Mais il était plus libéral que démocrate, et d'une nature aussi délicate +qu'élevée, la politique incohérente et révolutionnaire lui déplaisait +autant qu'à moi. Quoique divers d'origine, de situation et aussi de +caractère, nous étions unis, non-seulement par une amitié déjà ancienne, +mais par une intime communauté de principes et de sentiments généraux, +le plus puissant des liens quand il existe réellement, ce qui est rare. +Seuls dans le cabinet de 1830, nous agissions toujours dans le même sens +et de concert. + +Au milieu d'un Conseil ainsi divisé et flottant, et par de telles +causes, le rôle du roi Louis-Philippe était très-difficile. Non que +personne songeât encore à s'inquiéter de l'influence qu'il y pouvait +exercer et qu'il y exerçait en effet. La nécessité et le péril étaient +trop présents et trop pressants pour laisser place à ces jalousies des +temps tranquilles. Les plus ombrageux sentaient clairement que, plus +compromis que personne, pour sa famille comme pour lui-même, pour son +honneur comme pour sa sûreté, le prince qui venait de se lier au +pays avait bien le droit d'intervenir dans les délibérations et les +résolutions qui devaient décider de son propre sort comme de celui du +pays. Le Roi présidait donc le Conseil et y discutait toutes choses +aussi librement que ses ministres, dont il ne gênait en aucune façon la +liberté. Mais il avait, dans sa situation personnelle et en lui-même, +des causes de grave embarras. Les souvenirs révolutionnaires avaient +tenu une grande place dans le mouvement qui l'avait appelé à la +couronne, trop grande pour la mission de gouvernement que la couronne +lui imposait. Il devait à ces souvenirs l'adhésion d'une foule d'hommes +qui s'empressaient vers lui comme ses amis naturels, mais que leurs +préjugés et leurs habitudes révolutionnaires devaient bientôt rendre +pour lui des amis fâcheux et peut-être des ennemis dangereux. Beaucoup +d'entre eux, sous l'Empire, avaient servi sans scrupule le pouvoir +absolu; mais en rentrant dans un régime de liberté, ils reprenaient +leurs idées et leurs passions de révolution, et le Roi les trouvait à la +fois liés à sa cause et peu propres à la bien servir. La Révolution de +1789 lui avait laissé à lui-même des impressions contradictoires et +pesantes. Jeune, il avait assisté avec sympathie à cette explosion de +tant de belles espérances. Les grands principes de justice, d'humanité, +de respect pour la dignité et le bonheur des hommes, qui font la gloire +et la force de cette puissante époque, s'étaient établis dans son âme. +Plus tard, le cours des événements, les vicissitudes de sa propre +destinée, ses voyages à travers les deux mondes lui avaient fait +reconnaître les erreurs qui, à tant de salutaires résultats, avaient +mêlé tant de fautes, de crimes et de mécomptes. Mais en s'éclairant +sur la Révolution, l'esprit du roi Louis-Philippe ne s'en était pas +complètement affranchi; il l'avait vue d'abord si brillante et toujours +si forte, par la parole ou par les armes, par l'anarchie ou par le +despotisme, qu'elle lui apparaissait comme une puissance presque +irrésistible et fatale. Il regardait à la fois comme nécessaire et comme +infiniment difficile de lutter contre ses passions et ses exigences; et +convaincu qu'elles ne pouvaient s'accorder avec un gouvernement régulier +et libre, il n'était pas sûr qu'un tel gouvernement pût leur être opposé +avec succès. Entouré ainsi de partis discordants quoique favorables, +et quelquefois troublé par les doutes de sa propre pensée, c'était +son penchant de ne point s'engager, dès l'abord, dans une politique +fortement décidée, de ménager ses divers amis, et tantôt de céder, +tantôt de résister à la Révolution, dans l'espoir de gagner, en +louvoyant ainsi, le temps et la force dont il avait besoin pour +surmonter les obstacles que rencontrait le difficile gouvernement qu'il +s'était chargé de fonder. + +Ces complications de sa situation et ces incertitudes de son esprit +perçaient dans l'attitude et les manières du Roi avec les conseillers +très-divers dont il était entouré. C'était aux partisans de la politique +populaire que s'adressaient surtout ses soins; il traitait M. Laffitte, +encore souffrant d'une entorse au pied qu'il s'était donnée au milieu +des barricades, avec une familiarité amicale et presque empressée: son +langage avec M. Dupont de l'Eure était plein de rondeur et de gaieté, +comme pour apprivoiser le paysan du Danube. Il témoignait à M. Casimir +Périer beaucoup d'égards, mêlés déjà de quelque inquiétude sur sa fierté +ombrageuse. Avec le duc de Broglie, M. Molé et moi, ses manières étaient +simples, ouvertes, empreintes d'estime et d'abandon, sans caresse. +Évidemment sa confiance sérieuse et sa faveur extérieure ne se +rencontraient pas toujours en parfaite harmonie. Des ennemis et des sots +ont voulu voir là une fausseté préméditée: c'était simplement l'effet +naturel d'une situation compliquée, encore obscure, et le travail d'un +esprit encore inexpérimenté dans le gouvernement et qui cherchait avec +quelque embarras sa route et ses amis. + +Je trouve dans les lettres que, dès cette époque, le roi Louis-Philippe +m'écrivait chaque jour à propos des affaires courantes, des traces +évidentes de ces fluctuations intérieures qui le faisaient quelquefois +hésiter, faute d'idée arrêtée ou de confiance dans le succès, à adopter +des mesures qu'il jugeait bonnes ou même nécessaires. En me renvoyant, +le 14 août 1830, un rapport de police sur les désordres qui troublaient +Paris et qu'aucune force publique ne réprimait, il ajoutait: «Il est +urgent d'avoir une troupe faisant ce service; mais c'est difficile et +délicat.» Vers le milieu de septembre, je préparais pour les Chambres un +Exposé de la situation du royaume et des changements déjà apportés dans +l'administration; le Roi m'écrivit le 13: «Ne serait-il pas possible +d'indiquer dans votre Exposé que, tandis que le gouvernement fait +aussi largement la part des destitutions réclamées par le voeu public, +cependant aucune persécution n'a lieu, que la liberté individuelle +existe pour tous dans la plus grande étendue, ainsi que la circulation +des voyageurs de toutes les classes, de toutes les opinions, de tous +les partis, que les cabinets noirs n'existent plus, que le secret des +lettres est scrupuleusement et consciencieusement respecté, que nul +n'est inquiété pour ses opinions, quelles qu'elles aient été, quelles +qu'elles puissent être encore? Je ne prétends pas à l'encens des +compliments; mais cependant je crois qu'on peut dire à ceux qui +méconnaissent ma conduite et ses motifs:--En auriez-vous fait autant +envers nous?--Au reste, ce sera peut-être mieux de réserver cela +pour des articles de journaux; il serait possible que le public le +mésinterprétât, et je dis toujours: _Dans le doute, abstiens-toi._ +D'ailleurs, il pourrait y avoir de l'embarras pour le concerter avec vos +collègues, et il ne faudrait pas le faire sans leur assentiment.» + +Le doute du Roi, dans cette occasion, était à coup sûr bien modeste, et +je ne pense pas que, pour lui rendre une justice si méritée, le concert +entre mes collègues et moi eût été difficile à établir. Mais c'était, +surtout à cette époque, sa disposition générale de s'abstenir de toute +initiative qui ne fût pas absolument nécessaire, d'éviter les moindres +conflits, et de s'en tenir à cette politique réservée et un peu +flottante que les divisions entre ses partisans et les inquiétudes de +son propre esprit lui faisaient regarder comme seule sage et praticable. + +Mais cette politique, possible pour le Roi, ne l'était pas du tout pour +ses ministres. Un régime de discussion publique et de liberté oblige +absolument les dépositaires responsables du pouvoir à la décision +précise, à l'initiative prompte, à l'action efficace. Il faut qu'à +chaque instant, dans chaque circonstance, ils prennent nettement et +ouvertement leur parti entre les diverses solutions des questions, +les idées et les prétentions diverses des hommes. Comme ministre de +l'intérieur, j'étais appelé plus fréquemment qu'aucun autre, et dans des +occasions plus graves ou plus délicates, à me prononcer de la sorte. Ce +département réunissait alors les attributions les plus étendues et les +plus variées; non-seulement l'administration générale, départementale et +communale, les établissements d'ordre public ou de charité, la police du +royaume, les gardes nationales, mais les travaux publics de tout genre, +l'agriculture, l'industrie, le commerce, les sciences, les lettres, les +arts, la plupart des grands intérêts matériels ou intellectuels du +pays étaient sous la main du ministre de l'intérieur. Pas plus dans +l'organisation du pouvoir central que dans ses rapports avec les +pouvoirs locaux, le travail n'était bien divisé, ni les attributions +convenablement réparties; de tous les départements ministériels, celui +de l'intérieur était le plus chargé et le plus confus; et j'avais à en +porter le poids en subissant la pression de toutes les prétentions, +espérances, rancunes, offres, plaintes, rêveries qui, de tous les points +de la France, amenaient par milliers à Paris et à mon ministère les +solliciteurs, les dénonciateurs, les curieux, les faiseurs de projets, +les affairés et les oisifs. Je m'adonnai tout entier à cette rude +mission. Je ne me permettais pas plus de quatre ou cinq heures de +sommeil. Je donnais les audiences importunes de grand matin, afin +de pouvoir consacrer là journée au Conseil, aux Chambres, à la +correspondance politique, aux affaires véritables. Mes forces +suffisaient à l'oeuvre, mais en s'écoulant rapidement, comme les eaux +d'une source dont on ouvre tous les canaux sans se soucier de l'épuiser. +Ma fatigue devenait visible; et je me rappelle qu'un jour, au Conseil, +M. Casimir Périer, qui me portait de l'amitié, dit au Roi en me +regardant: «Sire, vous aurez besoin encore longtemps de M. Guizot; +dites-lui de ne pas se tuer tout de suite à votre service.» + +De vives plaintes s'élevaient pourtant contre l'inaction du ministère, +et en particulier contre la mienne. A les en croire, aucun changement +ne s'accomplissait dans l'administration; les fonctionnaires du régime +tombé restaient partout en place; je ne faisais rien pour inculquer aux +agents du régime nouveau un nouvel esprit, de nouvelles maximes; +hommes et choses, tout continuait à se traîner dans l'ornière de la +Restauration. Il faut avoir été contraint d'écouter et de discuter +sérieusement ces clameurs pour savoir combien elles étaient menteuses +et ridicules. C'était le tumulte des prétentions personnelles, des +animosités locales, des importances vaniteuses, des impatiences aveugles +qui n'avaient pas obtenu satisfaction; et dans les lieux publics, dans +les réunions populaires, dans les journaux, dans les Chambres mêmes, les +meneurs révolutionnaires s'emparaient de tous ces égoïsmes mécontents +pour soulever, autour du pouvoir naissant, comme un orage d'humeur et de +méfiance générale. Le cabinet ne voulut pas rester silencieux devant de +telles attaques, et je fus chargé de rédiger un Exposé de la situation +du royaume destiné à faire connaître tout ce qui avait déjà été fait +pour mettre l'administration en harmonie avec le gouvernement. Présenté +en effet aux Chambres le 13 septembre [5], cet Exposé embarrassa pour +quelque temps les brouillons, et dissipa bien des préventions crédules; +il en résultait évidemment que tout en se refusant «à mettre partout, +selon l'expression de Mirabeau en 1790, dessous ce qui était dessus et +dessus ce qui était dessous,» les ministres de 1830 avaient, bien plutôt +avec précipitation qu'avec hésitation, largement renouvelé, dans les +divers services publics et sur tous les points du territoire, les agents +du pouvoir. J'avais pour mon compte, en un mois, changé 76 préfets +sur 86, 196 sous-préfets sur 277, 53 secrétaires généraux sur 86, 127 +conseillers de préfecture sur 315; et «en attendant la loi qui +doit régénérer l'administration municipale, disait mon Exposé, 393 +changements y ont déjà été prononcés, et une circulaire a ordonné aux +préfets de faire sans retard tous ceux qu'ils jugeraient nécessaires.» + +[Note 5: _Pièces historiques_, n° III.] + +Je n'ai garde de prétendre que, dans ce brusque remaniement de tant de +noms propres, en tant de lieux et en si peu de jours, je ne me sois +pas quelquefois trompé. Quand même l'expérience ne m'aurait pas fait +spécialement reconnaître plus d'une erreur, je dirais, de l'imperfection +inévitable de mon oeuvre, comme M. Royer-Collard dans une autre +circonstance: «Je ne le sais pas, mais je l'affirme.» Je retrouve, dans +un billet du Roi, un exemple des méprises auxquelles, en pareil cas, le +pouvoir est exposé. Il m'écrivait le 17 août: «Je suis fâché d'avoir à +vous avertir que deux de nos nouveaux sous-préfets sont venus hier au +Palais-Royal complètement ivres, et qu'ils y ont été bafoués par la +garde nationale. Mes aides de camp vous diront leurs noms que j'oublie, +et que vous tairez par égard pour leurs protecteurs. Nous ne nous +vanterons pas de ces choix-là et nous les remplacerons.» A tout prendre +cependant, et après dix-huit ans d'épreuve, j'ai la confiance que le +renouvellement accompli à cette époque dans le personnel administratif +ne subit guère le joug de l'esprit révolutionnaire, et que j'appelai +aux fonctions publiques un grand nombre d'hommes modérés, impartiaux, +capables, et qui se mirent sur-le-champ à l'oeuvre pour relever le +pouvoir. J'écrivais le 6 octobre 1830 au nouveau préfet du Morbihan, M. +Lorois, aussi intelligent qu'énergique: «Il importe au parti national de +bien comprendre qu'aujourd'hui sa situation est changée, et qu'il a +un gouvernement à fonder. C'est à nous de prouver maintenant que +nous sommes capables de manier le pouvoir et de maintenir l'ordre +en développant la liberté. C'est à nous de démentir ces éternelles +imputations de nos adversaires qui nous ont si longtemps accusés de +n'être bons qu'à nous plaindre très-haut et capables que de détruire.» +Je cherchais partout, pour leur confier l'administration et sans +m'inquiéter des apparences, les hommes qui, depuis 1814, fonctionnaires +ou opposants, avaient fait preuve de sincère attachement à la monarchie +constitutionnelle, et bien compris ses conditions de force légale. +La plupart de ceux que j'appelai à ce titre ont donné raison à mes +pressentiments sur leur compte, car, tant que cette monarchie a duré, +les cabinets successifs, malgré les diversités de leur politique, +les ont jugés capables de bien servir l'État, et n'ont apporté, dans +l'administration locale organisée en 1830, qu'un petit nombre de +changements. + +En appelant aux affaires, le lendemain d'une révolution, tant d'hommes +nouveaux, j'aurais voulu les observer et les diriger efficacement dans +leur mission. Je suis convaincu que, par les relations personnelles, par +une correspondance un peu intime, en dehors du travail des bureaux, le +ministre de l'intérieur peut exercer, sur ses représentants dans les +départements, une puissante influence, et imprimer à l'administration +cette confiance en elle-même, ce caractère de fermeté, d'ensemble et de +suite qui lui donnent seuls, auprès des populations, la force morale +et le crédit. Le temps me manqua pour une telle oeuvre. A peine eus-je +celui d'indiquer à quelques préfets, qui m'étaient depuis longtemps +connus, l'esprit dont j'étais moi-même et dont je souhaitais qu'ils +fussent animés. J'écrivais le 14 septembre 1830 à M. Amédée Thierry, +préfet de la Haute-Saône: «N'hésitez pas à changer les maires que la +population repousse, et qui vous embarrassent au lieu de vous fortifier. +Tout ce qui a un caractère de réaction servile et aveugle est d'un +mauvais effet; tout ce qui atteste la ferme intention d'être bien servi +et de bien servir le public donne force et crédit. Cherchez des hommes +qui pensent et agissent par eux-mêmes. Le premier besoin de ce pays-ci, +c'est qu'il s'y forme, sur tous les points, des opinions et des +influences indépendantes. La centralisation des esprits est pire +que celle des affaires.» Et le 16 octobre, à M. Chaper, préfet de +Tarn-et-Garonne: «Je veux vous dire combien votre conduite et votre +correspondance me paraissent bonnes. Vous n'êtes pas enfoncé dans +l'ornière administrative. Vous n'agissez pas pour obéir à une +circulaire. Vous n'écrivez pas pour avoir écrit. Vous allez au fait; +vous y allez de vous-même, et pour réussir réellement. Je suis tenté de +vous en remercier comme d'un service personnel. Entre nous, l'empire des +formes et des habitudes me suffoque. J'ai un grand goût pour l'ordre, +pour l'activité régulière et mesurée; mais cet ordre factice et +conventionnel, cette activité indifférente, cette rhétorique, cette +mécanique de l'administration qui n'émanent ni d'une pensée propre, ni +d'une volonté vive, me sont souverainement antipathiques. Ne vous y +laissez pas tomber, je vous prie; ne devenez pas ce que tant de gens +appellent _un excellent préfet_, c'est-à-dire un homme qui ne laisse +aucune pétition, aucune lettre sans réponse écrite, mais qui ne +s'inquiète guère de savoir si ses réponses font vraiment marcher les +affaires, et si ses écritures deviennent des réalités.» + +Vers le même temps, les croix érigées, pendant la Restauration, +en dehors des églises, avaient été, sur plusieurs points, l'objet +d'attaques populaires, et le bruit s'était répandu que le Gouvernement, +pour se soustraire à l'embarras de les protéger, avait donné l'ordre de +les enlever. Plusieurs administrateurs m'écrivirent pour me demander +s'il en était ainsi. Je répondis sur-le-champ: «Le Gouvernement n'a +donné aucun ordre pour faire disparaître les croix. Dans quelques lieux, +elles ont été l'objet d'une assez vive animadversion populaire; on +a tenté de les abattre violemment. L'administration, d'après mes +instructions et celles de M. le ministre des cultes, s'est opposée à +toute tentative de ce genre. Elle a quelquefois engagé le clergé à +transporter dans l'intérieur des églises ces monuments de son culte pour +les soustraire à la profanation. Le clergé s'y est prêté en général, et +la translation a eu lieu décemment, sans désordre ni insulte. Ailleurs, +les croix sont debout et resteront debout, tant qu'elles ne seront pas +l'objet d'attaques tumultueuses et soudaines. La liberté des cultes doit +être entière, et sa première condition, c'est qu'aucun culte ne soit +insulté. Il ne faut fournir à nos ennemis aucun prétexte de nous taxer +d'indécence et de tyrannie. Je ne souffrirais pas que mon administration +donnât lieu à un tel reproche, et je vous remercié de m'avoir mis en +mesure de démentir sur-le-champ un bruit que démentent depuis deux mois +les ordres que j'ai donnés en pareille occasion.» + +Au milieu de l'effervescence du temps et souvent dénué de toute force +publique, je ne réussissais pas toujours à protéger efficacement tantôt +l'ordre, tantôt la liberté; mais quand mes efforts étaient vains, je +m'empressais de signaler moi-même mon impuissance, et de proclamer les +principes qui condamnaient les agresseurs. + +J'avais, dans l'intérieur même du gouvernement et de mon propre +ministère, des embarras moins bruyants, mais non moins graves. +Les gardes nationales, soit de Paris, soit des départements, leur +organisation, leur administration, leur emploi, quand les circonstances +le rendaient nécessaire, étaient dans mes attributions et sous ma +responsabilité officielles; mais je n'avais, à cet égard, aucun pouvoir +réel. Non-seulement le 29 juillet, au milieu de la lutte, l'élan +spontané de la garde nationale renaissante à Paris en avait déféré le +commandement au général La Fayette; mais quatre jours après, le 2 août, +avant que les Chambres se fussent réunies et que M. le duc d'Orléans, +comme lieutenant général du royaume, eût présidé à l'ouverture de leur +session, M. de La Fayette avait annoncé, dans un ordre du jour à la +garde nationale de Paris, que «d'accord avec la pensée du prince, il +acceptait l'emploi de commandant général des gardes nationales de +France.» Garderait-il cet emploi sous la monarchie constitutionnelle +rétablie? Et, s'il le gardait, comment serait réglé ce pouvoir +exceptionnel, excentrique? Quels seraient ses rapports avec la royauté, +avec les ministres responsables, spécialement avec le ministre de +l'intérieur? Le doute était grave. Le doute même écarté, la question +d'organisation qui restait à résoudre était, pratiquement comme +constitutionnellement, très-difficile et délicate; elle courait risque +de devenir une question, non-seulement d'amour-propre entre les +personnes, mais de passion entre les partis; elle excitait dans le +gouvernement une sérieuse préoccupation, et autour du gouvernement une +assez vive rumeur. + +M. de La Fayette en était lui-même très-préoccupé et prenait ses +précautions pour qu'elle fût résolue comme il lui convenait. Je reçus, +non pas de lui-même, mais de son état-major, une note sans signature, +ainsi conçue: + +«Dans l'état où notre heureuse et dernière révolution nous a placés, +lorsque des millions de citoyens sont en mouvement et s'organisent +provisoirement en gardes nationales, lorsqu'il se prépare une +organisation définitive d'après une nouvelle loi qui aura besoin +d'ensemble et de confiance, et lorsque la malveillance, déclarée ou +secrète, mais non douteuse, des Puissances étrangères exige qu'on +leur montre une nation armée, palpitante de patriotisme, et ralliée +non-seulement à la liberté, mais à la forme de gouvernement que nous +avons choisie, convient-il ou ne convient-il pas de placer à la tête de +ce grand mouvement un homme qui jouit de la confiance publique? + +«La population de Paris et de la France l'a pensé. Ce fut aussi la +première pensée du lieutenant général du royaume. C'est encore la pensée +du Roi. Le général La Fayette lui-même le pense, puisqu'après s'être +refusé avec obstination, en 1790, à ce voeu ardent de trois millions +de gardes nationales, il vient de consentir à prendre le titre, et par +conséquent les fonctions de commandant général des gardes nationales de +France. + +«Si le gouvernement du Roi pensait autrement, la chose est bien simple. +Toutes les gardes nationales des départements, villes et villages, +accourent à La Fayette. Il n'y a qu'à répondre aux lettres, aux +députations, au mouvement général, que cette affaire ne le regarde plus +et qu'ils sont invités à s'adresser au ministre de l'intérieur. Il est +superflu de dire qu'il choisirait les termes les plus propres à diminuer +le mauvais effet de cette réponse. Il y gagnerait personnellement, +non-seulement du repos, mais une situation plus conforme à son goût, à +la nature particulière de son existence patriotique, et on a vu, dans le +moment de crise, qu'il ne perdait pas à rester tout seul. Mais il croit, +nous croyons tous que cet état de choses nuirait au grand mouvement +français, à notre situation intérieure et extérieure, et même au +gouvernement du Roi. + +«Cependant, aussi longtemps que le général La Fayette consentira à se +charger de ce grand commandement, il ne faut pas que ce soit un titre +sans fonctions, qui, au lieu de lui donner une influence utile, nuirait +à celle qui lui est personnelle et complètement étrangère à tout autre +appui que lui-même. + +«La place de commandant général des gardes nationales de France a +des inconvénients et des dangers. La Fayette les a signalés plus que +personne. Y a-t-il plus d'inconvénients et de dangers à ce qu'il ne s'en +charge pas? Voilà la question, moins pour lui que pour la chose publique +et le gouvernement. + +«Sans doute il serait plus commode à la division de l'intérieur de tout +arranger par des commis. Mais tel n'est pas l'état des choses; et les +habitudes militaires sont tellement enracinées depuis trente ans que +La Fayette est le seul homme en France qui puisse remettre à sa place +l'autorité civile et municipale. + +«Il y a un exemple qui simplifie tout: le maréchal Moncey commandait les +gendarmeries de France. Il avait un chef d'état-major qui transmettait +ses ordres. On l'appelait inspecteur général. Il avait des bureaux. On +lui rendait compte. Et cela n'empêchait pas les corps, les compagnies, +les brigades de gendarmerie, de communiquer avec le ministère de +l'intérieur et les autorités civiles, jusques et compris les maires de +village auxquels les gendarmes étaient soumis. + +«Il faudrait donc un inspecteur général faisant les fonctions de +chef d'état-major sous les ordres du général en chef, avec des +sous-inspecteurs généraux, des bureaux, etc....» + +Il y avait, dans ce langage, un peu plus de personnalité vaniteuse qu'il +ne convenait à une situation si forte et à une fierté si légitime. La +fierté d'ailleurs ne manquait point d'adresse; les auteurs de la note +avaient eu soin de mettre le Roi hors de cause en affirmant qu'il +pensait, comme roi, ce qu'il avait pensé comme lieutenant général du +royaume. La question était posée uniquement entre M. de La Fayette et le +ministre de l'intérieur, je pourrais dire les bureaux du ministère de +l'intérieur, car c'était aux bureaux seuls, _aux commis_, que la note +imputait les objections. La lutte n'eût été ni possible, ni même utile +pour l'autorité des vrais principes du régime constitutionnel; il y a +des situations où le silence parle plus haut que toute discussion. +Je m'en abstins complètement, et le 16 août, une ordonnance du Roi, +proposée et contresignée par moi, nomma M. de La Fayette commandant +général des gardes nationales du royaume, «en attendant la promulgation +de la loi sur leur organisation.» Cette réserve d'avenir, que M. de +La Fayette ne contestait point, fut ma seule marque de résistance. +L'ordonnance parut le 18 août dans _le Moniteur_, et le lendemain je +reçus de M. de La Fayette cette lettre: «Le hasard a fait, mon cher ami, +que je n'ai pas lu hier _le Moniteur_; ce n'est que le soir que j'ai +reçu votre lettre officielle; ce qui m'a fait manquer à deux devoirs, +présenter mes respects au Roi et aller chez vous, ce que je réparerai +aujourd'hui. J'ai aussi à demander au Roi et à son ministre la +permission de leur désigner le général Dumas comme major-général des +gardes nationales de France. C'est au général en chef à nommer son chef +d'état-major. Mais cette fois l'armée est si nombreuse et la carrière +si vaste que cela vaut bien la peine d'une présentation au Roi et au +ministre. Au reste, c'était chose convenue d'avance, comme vous savez. +Dumas est l'homme qu'il nous faut pour l'état-major de cette grande +direction et pour nos rapports mutuels. Je vois avec grand plaisir que +vous pressez l'organisation définitive, et je suis charmé de votre bonne +pensée pour le choix du secrétaire de la commission. Mille amitiés.» + +Tant que dura cette situation, prise des deux parts avec autant de +convenance que de franchise, il n'y eut, entre M. de La Fayette et +moi, aucun embarras. Il me demandait de bonne grâce mon concours +quand l'action officielle d'un ministre responsable était évidemment +nécessaire; et de mon côté, je me gardais soigneusement de m'immiscer +dans l'exercice de l'autorité dont il portait le nom, ne voulant ni +l'entraver par de mesquins débats, ni la consacrer en m'y associant. Le +29 août, le Roi, entouré de toute la famille royale et d'un brillant +cortège, passa au Champ-de-Mars une revue solennelle de toute la garde +nationale commandée par M. de La Fayette, et distribua aux bataillons +leurs drapeaux. Je n'assistai point à cette solennité. + +Au milieu des difficultés et des ennuis de ces questions d'organisation +et de personnes politiques, je trouvais, dans d'autres attributions de +mon département, un intérêt et un travail plus doux. Dès que je regardai +aux rapports du gouvernement avec les sciences, les lettres et les arts, +mon sentiment fut qu'il fallait sortir ici de l'ornière administrative +et agir autrement que par des commis et des instructions. Pour traiter +convenablement avec les lettrés et les artistes, ce n'est pas assez +d'une sympathie générale et protectrice; il faut vivre avec eux dans des +habitudes un peu intimes; il faut leur témoigner et leur inspirer une +confiance sans prétention et sans apprêt. L'esprit est une puissance +libre et fière, et qui ne donne sincèrement sa bienveillance que +lorsqu'elle se sent respectée dans sa dignité et sa liberté. C'est +aussi une puissance qui veut être comprise et aimée; elle attend de +ses patrons autre chose que leurs faveurs; elle n'est satisfaite et +reconnaissante que lorsqu'elle rencontre en eux une appréciation +intelligente et vive de ses mérites et de ses oeuvres. C'était mon goût +naturel de donner à mes rapports avec le monde lettré ce caractère. +Pour être sûr que, dans les détails quotidiens des affaires, il ne leur +manquerait jamais, j'appelai auprès de moi comme chefs, l'un de +la section des sciences et des lettres, l'autre de la section des +beaux-arts, deux jeunes gens, M. Hippolyte Royer-Collard et M. Charles +Lenormant, élevés tous deux dans la société la plus cultivée, formés +de bonne heure à l'estime, au goût et à la pratique des travaux +intellectuels, et doués l'un et l'autre d'un caractère aussi indépendant +que leur esprit était distingué. J'avais la confiance que, dans leurs +délicates attributions, ils ne seraient jamais de routiniers commis, +et ils devinrent bientôt pour moi d'aussi utiles qu'affectueux +collaborateurs. Ils m'aidèrent efficacement à repousser l'esprit de +réaction qui voulait pénétrer dans le monde savant, et qui ne tient +compte ni des droits, ni de la gloire. Nous l'aurions encore plus +complétement écarté si, par routine bien plus que par passion, le +gouvernement ne lui eût ouvert une porte en exigeant, des hommes +attachés à certains établissements purement scientifiques ou +littéraires, comme le Bureau des Longitudes, le Jardin des Plantes, le +Collège de France, les Bibliothèques; etc..., le serment politique dont +les grands corps savants, comme l'Institut, ont toujours été exempts. +Cette exigence coûta à ces établissements deux hommes éminents, M. +Augustin Cauchy et M. le docteur Récamier. Je n'ai pas, quant au +serment, l'insouciance qu'on a quelquefois affichée; c'est, dans l'ordre +politique, un lien moral qu'il est naturel d'imposer à tous ceux qui +prennent part aux affaires publiques; et rien ne prouve mieux son +importance que ce désir général d'en être affranchis qui éclate parmi +les hommes, quand ils l'ont, pendant quelque temps, scandaleusement +méprisé. Mais prendre le salaire payé par l'État, et non la nature des +fonctions, pour principe de l'obligation du serment politique, et, à ce +titre, l'imposer à des astronomes, à des archéologues, à des botanistes, +à des orientalistes, à des artistes, c'est, à coup sûr, l'une des plus +grossières idées et des plus ridicules fantaisies dont les séides +fanatiques ou les serviles adorateurs du pouvoir se soient jamais +avisés. + +Dans le mouvement intellectuel qui a honoré la Restauration, le réveil +du goût pour les anciens monuments historiques de la France et l'étude +des littératures étrangères avaient tenu une grande place. Quelques +mesures avaient dès lors été tentées pour arrêter la ruine des +chefs-d'oeuvre de l'art français et pour faire connaître à la France +moderne les chefs-d'oeuvre des lettres européennes. Mais à l'une et +à l'autre de ces tentatives il manquait un centre fixe et des +moyens d'action assurés. Si on veut que les nobles aspirations de +l'intelligence humaine ne soient pas des élans stériles et des éclairs +passagers, il faut se hâter de leur donner l'appui d'institutions +permanentes; et pour que les institutions durent et se fondent, il faut +les remettre, dès leur début, aux mains d'hommes capables de les +rendre promptement efficaces. J'eus cette fortune de trouver, dans mes +relations intimes, les deux hommes les plus propres, l'un à poursuivre +et à populariser la restauration des anciens monuments de la France, +l'autre à répandre la connaissance et le sentiment des grandes +productions littéraires du génie européen. Jeune encore, M. Vitet +s'était déjà fait remarquer des plus difficiles juges par ce sentiment +vif et ce goût pur du beau, par ces connaissances variées et précises +dans l'histoire des arts, par cette finesse à la fois critique et +sympathique dans l'appréciation de leurs oeuvres qui, bien qu'il n'ait +jamais pratiqué aucun art, ont fait de lui, dans l'opinion des artistes +eux-mêmes, tout autre chose qu'un savant ou un amateur. Déjà arrivé au +contraire à la dernière limite de l'âge mûr, et après avoir tenté avec +indépendance toutes les carrières comme approfondi avec passion toutes +les études, M. Fauriel, esprit étendu et délicat, érudit et critique +sévère quoiqu'un peu fantasque, helléniste, orientaliste, philologue, +philosophe, historien, s'était enfin arrêté dans l'histoire littéraire +et comparée de l'Europe. Le Roi approuva, sur mon rapport[6], que M. +Vitet fût nommé inspecteur général des monuments historiques, et le duc +de Broglie, à ma demande, fit créer, pour M. Fauriel, dans la Faculté +des lettres de Paris, une chaire de littérature étrangère. M. Vitet +n'est plus inspecteur général. M. Fauriel est mort. Mais ils ont, l'un +et l'autre, fondé l'oeuvre à laquelle ils ont, les premiers, mis la +main. + +[Note 6: _Pièces historiques_, n° IV.] + +Mes collaborateurs ainsi choisis, quand je voulus agir au dehors et +exercer, avec un peu de discernement et de dignité, quelque influence +sur les travaux des lettres et des arts, des difficultés de toute sorte +s'élevèrent. Les moyens me manquaient pour soutenir, au milieu du +trouble général des affaires, les grandes entreprises scientifiques qui +avaient besoin d'encouragement. J'eus quelque peine à mettre, par une +forte souscription, M. Didot en état de commencer sa nouvelle édition du +_Trésor de la langue grecque_ d'Henri Étienne, dont il avait préparé les +matériaux. Je me proposais de rétablir une censure dramatique sérieuse, +décidée à défendre hautement l'honnêteté publique contre le cynisme et +l'avidité des entrepreneurs de corruption. Les vanités littéraires, les +assurances déclamatoires et les spéculations intéressées, secondées par +l'imprévoyance et la faiblesse de nos moeurs, se mirent en travers avec +tant de vivacité que je n'eus pas le temps de les vaincre et d'exécuter +mon dessein. La politique pénétrait jusque dans la sphère des arts; +là comme ailleurs les passions populaires voulaient faire la loi, et +l'esprit démocratique cherchait ses satisfactions; les hommes médiocres +entendaient être traités comme les hommes éminents et les élèves comme +les maîtres. Les choses avaient leurs embarras aussi bien que les +personnes; il fallait terminer des monuments commencés, discontinués, +repris sous des régimes divers, et qui avaient plus d'une fois changé +de destination. La plupart de ces petits problèmes de prudence et de +convenance ne me donnèrent pas grand peine à résoudre. En même temps que +je faisais reprendre les travaux de l'Arc de triomphe de l'Étoile, je +pressai le sculpteur Lemaire de commencer sans retard le fronton de +l'église de la Madeleine, que les amis du régime impérial prétendaient +transformer de nouveau en temple de la Gloire et que je voulais +conserver à la foi. Le palais de Versailles était menacé; on ne savait +quel emploi lui donner; les démocrates, qui détestaient ces splendeurs +de Louis XIV, et les économes, qui redoutaient les frais d'entretien, +parlaient de le démolir ou d'en faire de vastes casernes dont on +débarrasserait Paris. Je proposai au Roi d'y établir un grand musée +ethnographique où seraient recueillis les monuments et les débris des +moeurs, des usages, de la vie civile et guerrière de la France d'abord, +et aussi de toutes les nations du monde. Mais le Roi avait déjà, sur +Versailles, son idée qui valait mieux que la mienne, et dont il commença +aussitôt l'exécution en décidant que la statue équestre de Louis XIV +serait placée dans la grande cour du château. Nous avions à régler la +décoration intérieure de la salle des séances de la Chambre des députés. +Il fut arrêté qu'elle se composerait de trois grands tableaux et de deux +statues, placés au-dessus et sur les deux côtés du bureau. Au centre, +_le Serment du Roi_, dans la séance du 9 août, où les Chambres lui +avaient déféré la couronne. A droite, _l'Assemblée constituante_, après +la séance royale du 23 juin 1789, et Mirabeau répondant à M. de Brézé: +«Allez dire à ceux qui vous ont envoyé que nous sommes ici par la +puissance du peuple et que nous n'en sortirons que par la force des +baïonnettes.» A gauche, _la Convention nationale_ au milieu de l'émeute +du 1er prairial an III (20 mai 1795) et son président Boissy-d'Anglas +saluant respectueusement la tête du représentant Féraud que les insurgés +lui présentaient au bout d'une pique. Deux grands souvenirs, l'un de +résistance au pouvoir, l'autre de résistance à l'anarchie. Les deux +statues devaient être deux figures allégoriques, l'Ordre et la Liberté. +L'exécution en fut confiée au statuaire Pradier. J'aurais voulu charger +aussi des trois tableaux les maîtres de l'école, MM. Ingres, Gérard, +Paul Delaroche; mais l'esprit démocratique s'y opposa et réclama +impérieusement le concours: épreuve excellente à l'entrée des diverses +carrières et pour mesurer les jeunes talents encore peu connus, +détestable quand on voudrait avoir l'oeuvre des talents célèbres, car +ils ne s'y présentent pas. J'espérais apporter quelque remède aux +inconvénients du concours en appelant les artistes les plus éminents à +en juger les résultats avec leur indépendance et leur autorité; mais ce +jury ne devait être nommé qu'au moment où les esquisses seraient prêtes. +Quand le moment vint, j'étais sorti des affaires, et par un excès de +fantaisie démocratique, les concurrents furent chargés de choisir +eux-mêmes leurs juges. Un grand nombre d'esquisses étaient présentées: +le prix pour le _Serment du Roi au 9 août_ fut donné à celle de M. +Court, dont le tableau a occupé la place assignée à ce sujet jusqu'à la +révolution du 24 février 1848, qui l'en fit disparaître percé de balles. +Cette toile mutilée a trouvé, dit-on, un refuge dans des magasins où le +tableau de M. Hesse, représentant _l'Assemblée Constituante et +Mirabeau dans la séance du 23 juin_ 1789, est allé la rejoindre. _Le +Boissy-d'Anglas, présidant la Convention nationale_, par M. Vinchon, +a été envoyé en présent à la ville d'Annonay, patrie du courageux +président; et je garde dans mon cabinet une esquisse très-fidèle du +_Serment du Roi_ que M. Couder avait envoyée au concours. Les images ont +été dispersées comme les acteurs. + +Parmi les monuments dont on reprit alors les travaux, un seul, le +Panthéon, fut, pour moi, l'occasion d'une faute, et faillit amener +d'assez graves embarras. Qu'une nation honore avec éclat les grands +hommes qui l'ont honorée, c'est un acte juste et un sentiment généreux; +mais on n'honore pas dignement les morts si la religion n'est pas là +pour accueillir et consacrer les hommages qu'on leur rend; c'est à elle +qu'il appartient de perpétuer les souvenirs et de prendre sous sa garde +les tombeaux. Les morts les plus illustres ont besoin de reposer dans +les temples où l'immortalité est tous les jours proclamée, et leur culte +est bien froid et bien précaire quand on le sépare du culte de Dieu. +Ce fut, en 1791, une fausse et malheureuse idée d'enlever l'église de +Sainte-Geneviève aux chrétiens pour la dédier aux grands hommes, et le +nom païen de _Panthéon_, auquel vint bientôt s'accoler le nom odieux de +Marat, fit tristement éclater le caractère de cette transformation. Elle +était abolie en 1830; le grand esprit de l'empereur Napoléon en avait +compris le vice, et en laissant les grands hommes dans l'église de +Sainte-Geneviève, il avait décidé qu'elle serait rendue au culte +chrétien. Le roi Louis XVIII avait poursuivi cette pensée de réparation +intelligente et morale[7]. En fait, l'oeuvre n'était qu'imparfaitement +accomplie; mais, en principe, elle était décrétée. Nous rentrâmes dans +la mauvaise voie. Le Panthéon fut rendu aux seuls grands hommes. Ce fut, +au milieu de notre résistance générale aux prétentions révolutionnaires, +un acte de complaisance pour une fantaisie élevée, mais déclamatoire, et +qui méconnaissait les conditions du but auquel elle aspirait. J'avais, +en commettant cette faute, un secret sentiment de déplaisir, et pour en +atténuer les conséquences, l'ordonnance porta «qu'une commission +serait chargée de préparer un projet de loi pour déterminer à quelles +conditions et dans quelles formes ce témoignage de la reconnaissance +nationale serait décerné au nom de la patrie.» La commission, instituée +pour gagner du temps, était composée de façon à faire espérer aux +partisans de la mesure une prompte satisfaction de leur désir; M. de La +Fayette et M. Béranger en étaient membres. Mais l'impatience populaire +ne voulut pas attendre l'avis des hommes même les plus populaires: un +rassemblement nombreux promena dans Paris les bustes du général Foy et +de M. Manuel, annonçant l'intention de se porter vers le Panthéon et +d'en forcer les portes pour les y installer sur-le-champ. M. Odilon +Barrot, alors préfet de la Seine, eut grand'peine à obtenir des meneurs +de la foule qu'ils renonçassent à ce dessein, et que les deux bustes +fussent déposés à l'Hôtel-de-Ville en attendant l'hommage légal qui +leur était destiné. Peu de jours après ce tumulte bruyant et vain, +M. Béranger, avec sa prudence accoutumée et sa prévoyante crainte du +ridicule, se retira de la commission, où il fut aussitôt remplacé par M. +Casimir Delavigne, mais qui ne poursuivit pas vivement la préparation du +projet de loi remis à ses soins. + +[Note 7: _Pièces historiques_, n° V.] + +Lorsque, après de longues années, on recueille ses souvenirs, on est +étonné des rapprochements qui s'opèrent dans la mémoire et qu'on n'avait +pas remarqués au moment où s'accomplissaient les faits. A la même +époque, peut-être le même jour où éclatèrent dans les rues de Paris, +à la suite de la mesure prise sur le Panthéon, ces désordres dont une +impression désagréable m'est restée, M. Lenormant m'amena à déjeuner M. +Rossini, à qui la révolution de Juillet avait causé des déplaisirs que +j'aurais voulu lui faire oublier. Le roi Charles X l'avait traité avec +une juste faveur; il était inspecteur général du chant, recevait, outre +ses droits d'auteur, un traitement de 7,000 fr., et quelques mois +auparavant, après l'éclatant succès de _Guillaume Tell_, la liste civile +avait signé avec lui un traité par lequel il s'engageait à écrire +encore, pour la scène française, deux grands ouvrages. Je désirais que +le pouvoir nouveau lui témoignât la même bienveillance, et qu'en retour +il nous tînt ses promesses de chefs-d'oeuvre. Nous causâmes avec +abandon. Je fus frappé de son esprit animé, varié, ouvert à toutes +choses, gai sans vulgarité et moqueur sans amertume. Il me quitta après +une demi-heure de conversation agréable, mais qui n'eut point de suite, +car je ne tardai pas à sortir des affaires. Je restai avec ma femme que +la personne et la conversation de M. Rossini avaient intéressée. On +amena dans le salon ma fille Henriette, petite enfant qui commençait +à marcher et à jaser. Ma femme se mit à son piano, et joua quelques +passages du maître qui venait de nous quitter, de _Tancrède_, entre +autres. Nous étions seuls; je passai ainsi je ne sais quel temps, +oubliant toute préoccupation extérieure, écoutant le piano, regardant ma +fille qui s'essayait à courir, parfaitement tranquille et absorbé dans +la présence de ces objets de mon affection. Il y a près de trente ans; +il me semble que c'était hier. Je ne suis pas de l'avis de Dante: + + _Nessun maggior dolore + Che ricordarsi del tempo felice + Nella miseria_. + +«Il n'y a point de douleur plus amère que de se souvenir du temps +heureux quand on est dans le malheur.» + +Un grand bonheur est au contraire, à mon sens, une lumière dont le +reflet se prolonge sur les espaces même qu'elle n'éclaire plus; quand +Dieu et le temps ont apaisé les violents soulèvements de l'âme contre le +malheur, elle s'arrête et se complaît encore à contempler dans le passé +les biens charmants qu'elle a perdus. + +Comme ministre de l'intérieur, le rétablissement de l'ordre et +d'une administration régulière était ma mission et ma préoccupation +principale, mais non pas la seule; les affaires du dehors tenaient, dans +le gouvernement du dedans, une place immense; côte à côte de l'esprit +de révolution marchait l'esprit de guerre; la politique de résistance à +l'anarchie était impossible et vaine sans la politique de la paix. + +Peuples et rois, l'Europe, en en exceptant les fauteurs et les rêveurs +de révolution, a offert en 1830 et dans les années qui suivirent de +près, je pourrais dire de 1830 à 1848, un rare et grand spectacle; elle +a eu la passion de la paix. Jamais tant de causes de guerre n'ont éclaté +en si peu d'années: en France, une grande révolution et ses ébranlements +prolongés; des révolutions accomplies sur toutes les frontières de la +France, en Belgique, en Suisse, en Espagne; des révolutions tentées +au centre et aux extrémités de l'Europe, en Allemagne, en Pologne, en +Italie; toutes les questions et toutes les complications internationales +que les révolutions soulèvent; d'autres questions, non révolutionnaires, +mais politiquement grandes et difficiles; l'Empire ottoman de plus en +plus chancelant; l'Asie de plus en plus partagée et disputée entre +l'Angleterre et la Russie; la France conquérante en Afrique; dans +le nouveau monde, la France et l'Angleterre, l'Angleterre et les +États-Unis, les États-Unis et la France engagés dans de vifs débats de +territoire, d'argent, d'influence, d'honneur. Jadis la guerre serait, +je ne sais combien de fois ni pour combien de temps, sortie de ces +questions; de nos jours, à peine quelques mouvements de guerre partiels +et passagers; de toutes parts on s'est hâté de couper court aux +événements; le monde est resté immobile au milieu des orages; la paix a +résisté et survécu à tous les périls. + +Est ce progrès de la sagesse et de la vertu des hommes? Les questions +de paix et de guerre seraient-elles, de nos jours, plus scrupuleusement +pesées que jadis, et lentement décidées par des principes de droit ou +par des considérations de justice et d'humanité? + +Je ne suis point de ceux qui mettent leur orgueil, un sot orgueil, à +ne pas croire à l'empire des idées morales; je suis convaincu que cet +empire est réellement en progrès de nos jours dans les rapports des +nations, et que les considérations de droit et de bonheur public +exercent sur les questions de paix et de guerre bien plus d'influence +que jadis. Mais elles n'y dominent point; nous avons passé une partie de +notre vie à voir ces questions régies par de tout autres mobiles; et si +les passions qui poussent à la guerre se réveillaient effectivement en +Europe, je doute fort que les principes de justice et d'humanité fussent +en état d'y opposer un suffisant obstacle. + +Serait-ce que les révolutions, au milieu d'une civilisation brillante et +douce, ont énervé les nations qui les ont subies, et l'amour de la paix +aurait-il aujourd'hui sa source dans la mollesse des moeurs et dans +le besoin de ces jouissances matérielles que la paix seule permet et +procure? + +A cette crainte, de glorieux exemples répondent: pas plus depuis 1814 +qu'auparavant, la vigueur guerrière ne nous a manqué toutes les fois +qu'elle nous a été demandée. Les Français en Algérie et en Crimée, comme +les Anglais en Crimée et dans l'Inde, se sont chargés de prouver avec +éclat que la civilisation n'énerve point les peuples, et que les +douceurs de la vie civile ne sont point inconciliables avec les ardeurs +de l'esprit militaire et les rudes épreuves de la vie des camps. Mais +des faits encore plus décisifs et d'un sens plus politique tranchent +cette question. + +Deux États surtout, qui n'avaient point eu de révolution à subir et n'en +ressentaient ni la lassitude ni les embarras, l'Angleterre et la Russie, +auraient pu, de 1830 à 1848, troubler, par leur ambition, la paix de +l'Europe. Ce sont précisément ceux où, durant cette époque, l'esprit +pacifique a le plus fermement dominé. + +En Angleterre, c'est la nation elle-même qui, de 1830 à 1853, a voulu +énergiquement la paix: par bon sens et intelligence de ses vrais +intérêts, par goût pour l'activité féconde de la vie pacifique, par +esprit chrétien. Les croyances religieuses ne sont, chez ce peuple, ni +de simples règles pour la vie privée, ni de pures satisfactions de la +pensée et du coeur; elles entrent dans la vie politique; elles pèsent +sur la conduite de l'homme public comme sur la conscience du simple +particulier. Ce sont en général les sectes dissidentes qui s'émeuvent +passionnément les premières pour quelque but pratique commandé, à leurs +yeux, par la religion, et qui commencent à le poursuivre. Le mouvement +passe bientôt dans toute l'Église chrétienne du pays, puis dans la +société civile elle-même, et le gouvernement, à son tour, ou bien s'y +associe parce qu'il l'approuve, ou bien se résigne à le suivre. Ainsi +ont été abolis la traite et l'esclavage des noirs; ainsi a dominé en +Angleterre, jusqu'à ces dernières années, l'esprit de paix, puissant +à la fois par la sagesse des intérêts matériels et par l'énergie +des convictions religieuses, et imposé par la population même à son +gouvernement qui, du reste, dans le cours de cette époque, ne s'est +point défendu de ce sentiment public, et en a fait volontiers la règle +de sa politique. + +La nation russe est loin de jouer, dans ses affaires, le même rôle que +la nation anglaise dans les siennes, et si elle y influait beaucoup, +ce ne serait probablement pas dans le même sens. La Russie en est +précisément à ce degré de civilisation où les peuples rudes, hardis, +dévoués, peu réfléchis, peu prévoyants et profondément ignorants des +faits compliqués et lointains, sont d'excellents instruments de guerre +et de conquête, et suivent aveuglément les chefs qui les y conduisent. +Mais, malgré le profond déplaisir que lui avait causé la révolution +de Juillet et la malveillance qu'il portait au roi Louis-Philippe, +l'empereur Nicolas voulait la paix. Gouverner fortement ses États, +peser sur l'Europe dans l'intérêt de l'ordre et des rois, sans y jeter +lui-même aucune complication nouvelle, pratiquer au dehors la politique +traditionnelle de la Russie sans en presser par aucune grande entreprise +la marche et les résultats, telle était la pensée dominante de ce prince +vigilant, actif, très-préoccupé de la puissance de son empire et de son +nom, mais au fond peu ambitieux, peu avide comme peu capable de renom +militaire, et plus hautain que hardi dans l'exercice du pouvoir absolu. +Il eût pu être tenté de profiter, par la guerre, des troubles de +l'Europe; il aima mieux les grands airs de la domination en Europe, au +sein de la paix. + +En présence de l'Angleterre et de la Russie ainsi décidées pour la +politique pacifique, l'Autriche et la Prusse l'étaient aussi, et bien +plus nécessairement. L'Autriche ne se préoccupe guère que de conserver +et d'unir les États hétérogènes qu'elle possède; la Prusse, nation +encore incertaine de son avenir, la seule peut-être aujourd'hui +en Europe qui soit réellement travaillée d'un inquiet désir +d'agrandissement, ne peut songer à élever, par elle-même et seule, +aucune question européenne. Son gouvernement, d'ailleurs, assailli au +dedans par les exigences libérales, est peu enclin à se hasarder dans de +grands desseins, et ne fait au dehors que ce qu'il juge indispensable +pour donner quelque satisfaction à l'orgueil national. + +La paix donc, même achetée par d'assez pénibles sacrifices, était en +1830 dans le goût et la volonté des grands États européens. Le parti +révolutionnaire en France méconnut complètement cette situation; dominé +par ses routines au moins autant que par ses passions, il crut la guerre +inévitable pour la France comme nécessaire pour lui-même, et se portant +l'aveugle héritier à la fois de la Convention et de l'Empire, il arbora +le double drapeau de l'esprit de propagande et de l'esprit de conquête, +se promettant cependant, quand il entrerait en action, de trouver en +Europe des alliés. + +De toutes ses chimères, celle-ci était peut-être la plus étrange. +L'esprit révolutionnaire de nos jours n'admet aucun système régulier et +stable de société ni de gouvernement; il est la destruction universelle +et l'anarchie continue; il peut susciter des conspirations et des +insurrections; il peut, s'il triomphe un moment, faire, pour un moment +aussi, des conquêtes; il a partout, dans les populations, des adeptes, +des complices et des dupes; mais il ne saurait avoir des gouvernements +pour alliés, car, pour aucun gouvernement, il n'est lui-même un allié +possible. On ne pouvait, en 1830 et 1831, entendre sans sourire les +orateurs de ce parti, M. Mauguin entre autres, disposant, pour +remanier de concert avec eux l'Europe, aujourd'hui du cabinet de +Saint-Pétersbourg, demain de celui de Berlin, et dans leurs accès +de badauderie diplomatique, contractant, selon leur fantaisie, des +alliances avec ces mêmes gouvernements qu'ils injuriaient, menaçaient et +minaient incessamment. + +Non-seulement les révolutionnaires de 1830 et 1831 ne pouvaient avoir +aucun gouvernement pour allié, mais c'était contre eux que s'alliaient +tous les gouvernements. Ces faits si nouveaux qui avaient commencé en +1815 et qui se confirmaient en 1830 avec tant d'ensemble, cet accord +permanent entre des puissances jadis si divisées, cette suspension +des ambitions et des rivalités royales et nationales, cette passion +européenne de la paix, c'était la crainte de l'esprit de propagande +et de conquête révolutionnaire qui les avait suscités et qui les +maintenait. La fatigue, bien que réelle, y avait moins de part que la +prévoyance; on savait que toute grande guerre courrait le risque de +devenir une guerre de révolution, et c'était un risque qu'on ne voulait +pas courir. L'Europe se tenait immobile pour ne pas fournir à l'esprit +révolutionnaire quelque occasion de tenter de nouveau le bouleversement +universel. + +Cette situation et cette disposition de l'Europe, que les +révolutionnaires de 1830 ne surent pas ou ne voulurent pas reconnaître, +le roi Louis-Philippe les comprit sur-le-champ. A peine roi, il vit +clairement que la cause de l'ordre au dedans et celle de la paix au +dehors étaient étroitement liées, et plus résolument encore qu'il +n'était entré dans la politique de la résistance, il se voua à la +politique de la paix. C'était, de sa part, un courage sensé et +nécessaire, mais difficile et méritoire, car en servant ainsi les +vrais intérêts de la France, il blessait ses préjugés et ses passions +d'habitude; en repoussant toute idée de guerre agressive, il se donnait +la propagande révolutionnaire à combattre et les traités de 1815 à +maintenir. + +La France, qui ne veut plus de révolutions chez elle, même quand elle +en laisse faire, les aime encore ailleurs. Ce mouvement suscité par ses +exemples lui plaît, et elle se persuade que, dans tous ses imitateurs, +elle trouvera des amis. On a d'ailleurs si follement mêlé, parmi nous, +les idées de justice, de réforme, de liberté et de progrès social avec +l'idée de révolution, que partout où une révolution éclate, notre +premier instinct est de croire que le progrès commence, que la justice +et la liberté vont s'établir, et nous nous faisons un honneur, et +presque un devoir, d'en être de loin les patrons. Puis, quand les +révolutions, par leurs excès ou par leurs échecs, ont trompé notre +espoir, leurs proscrits et leurs réfugiés affluent chez nous; un vif +intérêt s'attache à leurs souffrances, à leur dévouement, à leur +courage. Les réactions qui succèdent aux révolutions font, dans leurs +rigueurs, une confusion déplorable des honnêtes gens et des malhonnêtes +gens, des esprits généreux et des brouillons incurables, des malheurs +mérités et des malheurs injustes; le sentiment très-légitime +qu'inspirent les uns s'étend sans discernement sur les autres; un jour, +il se refroidira et s'éteindra peut-être au détriment de tous, sans plus +de discernement ni d'équité; mais, en attendant, une sympathie aveugle +blesse les principes du droit des gens et compromet la politique +nationale au delà de ce qui est dû aux droits du malheur. + +Que les amis de la paix et de la politique honnête y pensent +sérieusement: il y a là une question grave, sur laquelle le droit public +européen et la législation intérieure des pays civilisés sont vraiment +dans l'enfance. Le droit d'asile est, pour les États indépendants, une +noble et nécessaire prérogative; les États libres se font un juste +honneur d'assurer, aux étrangers comme aux nationaux, la protection de +leurs lois; en même temps qu'ils soulagent ainsi de grandes infortunes, +ils viennent en aide à leurs voisins en facilitant ces bannissements +volontaires qui, après les troubles politiques, émoussent les réactions +et donnent aux périls comme aux haines le temps de s'apaiser. Mais si +ce beau droit devenait un principe de déloyauté nationale et une +source d'embarras intérieurs et extérieurs sans cesse renaissants, +il succomberait tôt ou tard sous ses propres abus. Nos faibles et +incohérentes idées à cet égard n'ont pas seulement aggravé pour nous, +pendant plusieurs années après 1830, les difficultés de la paix; elles +ont vicié la paix même et empêché qu'elle ne portât tous ses fruits. + +J'en dirai autant des idées et des dispositions publiques quant aux +traités de 1815. Personne ne proposait de méconnaître et de briser ces +traités, car on voulait la paix; mais on voulait en même temps les +respecter et les maudire, et menacer sans agir. Attitude aussi malhabile +que peu digne, car on inspirait au dehors la méfiance par les paroles +au moment même où l'on s'appliquait à la dissiper par la conduite, et +tandis qu'on demandait au gouvernement de maintenir la paix, on lui +imposait des démonstrations et un langage qui rendaient la paix et plus +difficile et toujours précaire. En même temps que l'Europe souhaitait +la paix, elle était décidée et prête, si son maintien devenait trop +difficile, à nous faire de nouveau cette guerre de coalition générale à +laquelle Napoléon avait succombé. Entre les quatre grandes puissances, +la coalition subsistait toujours, et elles étaient bien résolues à +maintenir, contre l'esprit de propagande révolutionnaire ou de conquête +impériale, l'état territorial et l'ordre européen. Et les grands peuples +eux-mêmes, les Anglais, les Allemands, les Espagnols, les Russes, +auraient de nouveau passionnément secondé leurs gouvernements dans cette +lutte, car l'esprit d'indépendance, de dignité et de rancune nationale +était plus puissant, chez eux, que l'esprit de révolution. La France +de son côté, malgré la vivacité des impressions et des démonstrations +populaires, n'était ni en disposition, ni en mesure d'affronter de tels +périls, car elle ne vivait plus sous l'impulsion des intérêts ambitieux +et des passions jeunes qui l'y avaient jetée une première fois; l'esprit +révolutionnaire déclamait encore et agitait les masses; mais il ne les +enflammait plus d'une fièvre ardente et dévouée, et il n'avait plus +de grande proie matérielle ni morale à leur offrir. Toute entreprise +agressive, plus bruyante que nationale, eût abouti à des calamités +déplorables, et peut-être à des mécomptes ridicules. Et pourquoi s'y +engager? Quelle nécessité? Quel devoir? La France venait d'accomplir +l'acte d'indépendance politique le plus éclatant qui se pût imaginer, et +cet acte était partout accepté; elle modifiait ses institutions sans que +personne, en Europe, lui suscitât le moindre obstacle. Tout ce qu'elle +pouvait réclamer au nom du droit lui était assuré; elle était, sans +effort, en possession des deux biens auxquels ont toujours le plus +aspiré les peuples, la liberté et la paix. Si elle eût jeté au vent +ces bienfaits du ciel pour reporter partout en Europe et rappeler sur +elle-même les deux fléaux qui ont le plus dévasté les sociétés humaines, +l'anarchie et la guerre, la France eût commis l'acte de démence le plus +absurde et le plus coupable qui se fût jamais rencontré dans l'histoire. + +Malgré la variété des idées et des tendances qui s'y rencontraient, le +cabinet de 1830 était, à cet égard, unanime et parfaitement d'accord +avec le Roi, dont la conviction et la résolution eussent, au besoin, +affermi celles de ses conseillers. Dans l'abondance un peu précipitée de +sa conversation, le roi Louis-Philippe ne présentait pas toujours ses +idées sous la forme la plus propre à persuader; il en était si vivement +préoccupé que souvent il ne choisissait ou ne mesurait pas bien ses +termes, et n'en pressentait pas exactement l'effet sur ses auditeurs. +Mais il tenait au fond de sa pensée avec une infatigable persévérance, +et il reprenait, sans jamais se rebuter, son travail auprès des hommes +dont le concours lui était nécessaire pour le succès. Son premier choix +diplomatique, l'envoi de M. de Talleyrand comme ambassadeur à Londres, +fit sur-le-champ entrevoir aux esprits intelligents combien ses vues, en +fait de politique extérieure, étaient arrêtées, justes et sagaces. + +On a dit que le Roi seul avait fait ce choix, et qu'il l'avait imposé +à ses ministres. Il n'en est rien; jamais peut-être il ne prit plus +de soin pour s'assurer leur adhésion; il discuta, d'avance et en +particulier, avec la plupart d'entre eux, ses motifs et leurs +objections. Je ne sais ce que lui dirent, dans ces entretiens +confidentiels, ceux qui n'approuvaient pas ou ne voulaient pas avoir +l'air d'approuver cette nomination, ni ce qu'ils en purent dire plus +tard à d'autres qu'au Roi. Mais quand elle fut proposée dans le Conseil, +quelques-uns exprimèrent à peine quelques doutes, plutôt, je crois, par +précaution personnelle que par réelle opposition; personne ne contesta +sérieusement. Pour mon compte, j'étais convaincu de la convenance du +choix. + +M. de Talleyrand avait, comme négociateur, deux qualités précieuses et +rares. Il savait à merveille démêler, dans la situation du gouvernement +qu'il servait, le fait dominant à faire valoir, le but essentiel à +poursuivre, et il s'y attachait exclusivement, dédaignant et sacrifiant, +avec une insouciance à la fois calculée et naturelle, toutes les +questions, même graves, qui auraient pu l'affaiblir dans la position à +laquelle il tenait, ou le détourner du point qu'il voulait atteindre. +Il excellait dans l'art de plaire, et de plaire sans s'abaisser, +singulièrement soigneux, par tous les moyens, pour toutes les personnes +dont il avait besoin, grands ou petits, et en même temps gardant +toujours avec elles ses habitudes et ses libertés de grand seigneur, ce +qui donnait, à ses flatteries comme à ses services, bien plus de charme +et de prix. Quoique les circonstances fussent très-différentes, il y +avait, entre ce qu'il avait fait à Vienne en 1814 et ce qu'il avait à +faire à Londres en 1830, une certaine analogie. En 1830 aussi, et bien +plus difficilement, il fallait remettre le gouvernement français en +rapports confiants, et, au besoin, en action commune avec les grands +gouvernements européens. C'était peu qu'ils vécussent en paix avec lui, +il fallait qu'ils acceptassent, non-seulement son existence, mais son +influence, et par son influence, les changements que jetait dans l'ordre +européen son avènement. Le parti révolutionnaire a chez nous un vif et +patriotique sentiment de la grandeur nationale; mais il ne garde dans ce +sentiment ni justice, ni mesure, et il ne sait lui donner satisfaction +que par la violence. Et pour ce parti, la violence n'est pas seulement +la guerre entre les États; c'est la guerre portant au sein des États les +révolutions, c'est-à-dire la force employée non-seulement à vaincre, +mais à bouleverser. A ce prix, la grandeur même de la patrie n'est ni +légitime, ni longtemps possible; les succès réels et durables veulent +aujourd'hui plus de bon sens et de moralité. Le gouvernement du roi +Louis-Philippe s'imposa, dès le premier jour, une tâche plus salutaire +comme plus pure; il voulut maintenir la paix, et grandir la France en +Europe, au sein de la paix. En donnant à l'ordre européen son appui, +il entreprit de concilier à la politique française l'aveu tacite, +quelquefois même le concours européen. Des rapports intimes et confiants +avec l'Angleterre étaient indispensables pour une telle oeuvre; car en +même temps que l'Angleterre aussi voulait fortement, comme nous, le +maintien de la paix, elle seule pouvait et voulait, dans les difficiles +questions que soulevait autour de nous la Révolution de Juillet, unir +son action à la nôtre avec une sérieuse sympathie. Ce fut là, à Londres, +la mission du prince de Talleyrand; et au milieu des représentants de la +vieille Europe jalouse et inquiète, il était l'homme le plus propre à +y réussir, car il y fallait précisément et il y portait un mélange +d'intelligence libérale et d'habitudes aristocratiques, d'immobilité et +de hardiesse, de patience froide et de tact rapide, et l'art de ménager +et d'attendre avec une certaine hauteur. + +Huit jours après cette nomination[8], le Roi m'écrivait: «Je viens +de lire les papiers anglais qui sont tous, de toutes les nuances, en +approbation du choix de Talleyrand. Ils regardent l'opposition de nos +gazettes sur ce point comme le résultat de l'exagération de ce qu'ils +appellent _l'ultra-libéralisme_; et le _plain good sense_ de _John Bull_ +apprécie cette nomination comme ce qu'il y avait de plus sage et de +plus heureux pour les deux pays. C'est aussi cette conviction qui m'y a +déterminé; c'est le sentiment de mon devoir comme chef de ma nation. +Je ne me suis trompé que dans l'espoir que notre public serait plus +judicieux que je ne l'ai trouvé. Il finira par me rendre justice sur ce +point, comme il l'a déjà fait sur bien d'autres où il m'avait méconnu.» + +[Note 8: Le 13 septembre 1830.] + +Je ne trouve pas que, même aujourd'hui, les bons esprits eux-mêmes +aient encore rendu à la politique, non-seulement de la France, mais de +l'Europe, à cette époque, une suffisante justice. Les gouvernements +étrangers firent preuve alors d'une modération, et le gouvernement +français d'une loyauté, très-bien entendues sans doute et +très-opportunes, mais très-rares dans l'histoire. De la part des +premiers, point de mauvais orgueil, point de mesquine jalousie; ils +reconnurent sans hésitation des nécessités qui leur déplaisaient, et +acceptèrent franchement ce qu'ils ne croyaient pas devoir ouvertement +combattre, subordonnant ainsi leur passion à leur raison et leurs goûts +personnels au droit public et au bien des peuples. Le gouvernement +français à son tour ne joua point de double jeu, ne garda point de +faible ou perfide ménagement; il n'essaya point de rester en équilibre +entre l'ordre et le désordre, entre l'esprit de conservation et l'esprit +de révolution, ni d'obtenir tour à tour, auprès des partis divers, des +faveurs contraires; il choisit résolûment, et une fois pour toutes, +sa place et son drapeau. De part et d'autre, la politique fut sensée, +conséquente et sincère. Les peuples sont grandement intéressés à donner +dans leur estime, à cette politique, le rang auquel elle a droit. + +Elle eut, dès l'origine, dans les délibérations du Conseil, ma complète +adhésion. Je la jugeais seule propre à nous mettre en état de fonder +chez nous un gouvernement libre, et à répandre au dehors l'influence +française, au profit de la civilisation européenne. J'eus bientôt, comme +ministre de l'intérieur, et dans des circonstances délicates, à lui +prêter mon actif concours. + +Trois États parmi nos voisins, la Belgique, le Piémont et l'Espagne, +étaient ou déjà envahis, ou menacés par le mouvement de la révolution. +La Belgique avait porté hardiment les premiers coups et rompu ses liens +avec la Hollande. Les réfugiés que les secousses révolutionnaires du +Piémont et de l'Espagne avaient jetés en France s'agitaient pour rentrer +dans leur patrie, et pour y reprendre leurs attaques contre les régimes +qui y dominaient. + +Ces diverses entreprises des étrangers trouvaient en France des appuis +très-divers. Quant à la Belgique, ce n'était pas pour la soutenir dans +son élan vers l'indépendance, mais pour la conquérir de nouveau que +nos meneurs ardents s'agitaient. L'esprit impérial et l'esprit +révolutionnaire s'unissaient dans ce dessein. On envoyait à Bruxelles +des émissaires chargés de s'entendre avec les partisans de la réunion +à la France. La Société des Amis du peuple recrutait un bataillon de +volontaires qui devaient se porter en Belgique pour y seconder un +mouvement français. M. Mauguin et le général Lamarque étaient à la tête +de ce travail, auquel les purs libéraux, M. de La Fayette entre autres, +demeuraient étrangers. Pour ceux-ci, contents de l'indépendance de la +Belgique et prêts à la soutenir au besoin, c'était surtout aux réfugiés +piémontais et espagnols qu'ils voulaient porter secours; là il +s'agissait, non de conquêtes à faire, mais de gouvernements à renverser +ou à contraindre, dans l'intérêt de la liberté. + +Sur ces diverses questions, nous étions nous aussi, le roi +Louis-Philippe et ses conseillers de 1830, dans des situations +très-diverses. + +Quant à la Belgique, notre politique était simple et très-arrêtée; nous +étions résolus à la soutenir dans son indépendance et à n'y prétendre +rien de plus. Point de réunion territoriale, point de prince français +sur le trône belge. La France avait là un grand et pressant intérêt de +dignité comme de sûreté à satisfaire, la substitution d'un État neutre +et inoffensif à ce royaume des Pays-Bas qui, en 1814, avait été fondé +contre elle. Notre renoncement à toute autre ambition était à ce prix; +et au prix de ce renoncement nous nous assurions la bonne entente et +l'action commune avec l'Angleterre dans presque toutes les affaires de +l'Europe. Il eût fallu aussi peu d'intelligence que de courage +pour hésiter à prendre cette position. Le roi Louis-Philippe, s'en +entretenant un jour avec moi, m'en signala un autre avantage d'un ordre +encore plus élevé, car il était plus général et plus permanent: «Les +Pays-Bas, me dit-il, ont toujours été la pierre d'achoppement de la paix +en Europe; aucune des grandes puissances ne peut, sans inquiétude et +jalousie, les voir aux mains d'une autre. Qu'ils soient, du consentement +général, un État indépendant et neutre, cet État deviendra la clef de +voûte de l'ordre européen.» C'était peut-être se promettre beaucoup +de l'avenir; il y a de l'orgueil et de la chimère dans les plus sages +combinaisons humaines; celle-ci du moins provenait d'une grande idée en +même temps que d'une politique prudente. De concert avec M. Mole, je +pris des mesures pour déjouer les menées contraires; je fis publier +partout qu'elles étaient désavouées par le gouvernement français; +des Belges considérables, venus à Paris pour connaître sûrement ses +intentions, reçurent la déclaration formelle qu'ils ne devaient compter +ni sur la réunion de leur pays à la France, ni sur un fils du Roi +pour leur trône. Les volontaires destinés à provoquer un mouvement +en Belgique s'étaient promis qu'ils recevraient des fusils chez un +négociant de Valenciennes; il lui fut interdit de les leur livrer. Il +n'y a point de politique plus compromettante comme plus déloyale que +celle qui, pour échapper aux difficultés du moment, laisse les peuples +ou les partis s'engager dans des voies où elle est décidée à ne pas les +suivre. Nous ne négligeâmes rien pour que, ni en Belgique, ni en France, +ce reproche ne pût nous être adressé. + +Nous n'eûmes, dans ces premiers temps, avec le Piémont, point d'embarras +sérieux. Les réfugiés italiens ne formaient encore vers cette frontière +point de forts groupes, militaires ni populaires. J'avais alors à Lyon +et à Grenoble deux préfets capables et sûrs, M. Paulze d'Yvoi et M. +de Gasparin, attentifs aux moindres symptômes. Ils m'avertirent qu'à +Bourgoing, dans une réunion de gardes nationaux, quelques esprits +ardents, qui avaient à Turin et à Chambéry des relations excitantes, +avaient annoncé l'intention de proposer une Adresse au Roi pour +provoquer le renvoi d'un ministère qui ne savait pas propager la liberté +dans les pays les plus disposés à l'accueillir; mais l'annonce fut si +mal reçue que la proposition ne fut pas même développée jusqu'au bout. +Aucun rassemblement, aucun mouvement sur cette frontière, plus tard si +troublée, n'inquiéta, à cette époque, la cour de Turin, et nos rapports +avec elle furent, sinon confiants, du moins réguliers et tranquilles. + +Avec l'Espagne notre situation était plus compliquée et plus difficile. +Les réfugiés espagnols abondaient en France, chefs politiques et +militaires, importants dans les diverses nuances du parti libéral, +Martinez de la Rosa, Isturiz, Toreno, Calatrava, Mendizabal, Mina, +Valdez, etc..... Ils entretenaient dans leur patrie d'actives +correspondances et y comptaient de nombreux adhérents. Plusieurs +accouraient d'Espagne pour se concerter avec eux et faire éclater un +mouvement depuis longtemps préparé. Ils avaient à Paris des patrons +aussi zélés que considérables. M. de La Fayette, sans méconnaître +absolument les exigences de sa situation officielle, continuait de +conspirer pour eux et avec eux: «Jusqu'à notre dernière révolution, leur +écrivait-il[9], j'étais libre de tous mes mouvements. Aujourd'hui, +ma situation est différente; je me suis lié intimement au nouveau +gouvernement français; il adopte le système de non-intervention, ne +donnant pas plus la sienne qu'il ne souffrira celle des étrangers contre +nos voisins. C'est un gouvernement loyal, et le Roi ne veut pas faire +sous main ce qu'il déclarerait n'avoir pas fait. Nos voeux communs sont +pour la liberté générale, mais il ne veut pas y contribuer par une +diplomatie mensongère. Telle a été la résolution du Roi et de son +Conseil. La mienne n'a pas été la même; quels que soient mes liens avec +le gouvernement nouveau, il ne peut disposer ni de mes prévoyances, ni +de mes sympathies, et nos conversations, bien antérieures à la grande +semaine, ne peuvent changer ni de nature ni d'objet. Cependant je dois +garder certaines mesures; car d'après mes rapports nécessaires avec le +Roi des Français et le commandement qu'il m'a confié, je cours le +risque des reproches de mon pays si je donne trop de prise à ceux des +puissances étrangères.» A propos de l'Espagne, les reproches étaient, de +la part de la France, peu à redouter, car le public français ne portait +à Ferdinand VII ni estime, ni intérêt; on l'avait vu sans courage dans +la lutte, sans dignité dans les revers et avec ses vainqueurs, sans foi +et sans pitié dans le succès et envers les vaincus; il passait même +pour plus incapable et plus détesté de son peuple qu'il ne l'était +effectivement. C'était la disposition générale de trouver la révolte +contre lui naturelle, et de ne s'en point inquiéter, ni pour lui, ni +pour l'ordre européen. De toutes les rigueurs de l'opinion publique +envers les souverains, celles qui portent sur leur caractère personnel +sont pour eux les plus dangereuses; et de nos jours, malgré la faiblesse +de nos moeurs, il y a une part de considération dont le pouvoir ne +saurait longtemps se passer. + +[Note 9: Les 4 et 12 octobre 1830. (_Mémoires du général La Fayette_, t. +VI, p. 441, 446.)] + +Envers la France et le roi Louis-Philippe, Ferdinand VII s'était +mis d'ailleurs dans une position fausse et peu loyale. Sans refuser +expressément de reconnaître le gouvernement de Juillet, il ajournait +l'acte de la reconnaissance[10], et en attendant il continuait de +traiter l'ambassadeur de Charles X, le Vicomte de Saint-Priest, comme +le véritable ambassadeur français. Les légitimistes se rassemblaient +et préparaient librement, sur la frontière espagnole, leurs plans de +soulèvement dans nos départements du midi; le maréchal Bourmont devait, +disait-on, se mettre à la tête; on annonçait la prochaine arrivée +de madame la duchesse de Berry en Espagne; et le ministre favori de +Ferdinand VII, M. Calomarde, donnait de l'autorité à ces bruits et de la +gravité à ces menées en adressant, aux magistrats et aux évêques de +la Péninsule, une circulaire amèrement hostile pour la France et son +nouveau gouvernement. + +[Note 10: Les lettres du roi d'Espagne, qui accréditaient le comte +d'Ofalia comme son ambassadeur auprès du roi Louis-Philippe, ne portent +que la date du 25 septembre 1830, et elles ne furent présentées par M. +d'Ofalia que le 23 octobre suivant.] + +En présence de ces faits et pour obliger la cour de Madrid à y mettre un +terme en lui en faisant sentir le péril, nous résolûmes de n'apporter, +de notre côté, aux préparatifs des réfugiés espagnols aucun obstacle; +nous ne les encourageâmes point dans leurs desseins; nous ne prîmes +envers eux aucun engagement; le Roi se refusa expressément à leurs +ouvertures pour le mariage de son fils, le duc de Nemours; avec la jeune +reine de Portugal, Dona Maria, et pour l'union de toute la péninsule +sous le même sceptre. Mais nous laissâmes un libre cours à leurs +espérances, à leurs réunions, à leurs tentatives d'emprunt, à leurs +approvisionnements d'armes et de munitions, et nous leur donnâmes des +passe-ports pour la frontière d'Espagne, en accordant aux plus dénués +d'entre eux les secours de route usités en faveur des voyageurs +indigents. Nous ne voulions, ni les tromper par des promesses ou des +actes qui nous auraient liés à leur cause, ni les empêcher de faire pour +son succès ce qu'ils pouvaient faire par eux-mêmes ou par leurs amis, +et ce que le gouvernement espagnol, sur son territoire, laissait faire +contre nous. + +Cette menace défensive eut son plein effet: le gouvernement espagnol +prit l'alarme, et en même temps qu'il se préparait à repousser +l'invasion des réfugiés, il s'empressa de nous promettre sur sa +frontière l'observation de toutes les règles du droit des gens entre +États qui vivent en paix, si nous voulions lui donner, de notre part, la +même sécurité. C'était notre désir comme notre devoir de rester ou de +rentrer partout dans les rapports réguliers et loyaux des souverains +et des nations. La mauvaise issue des tentatives armées des réfugiés +espagnols, pour susciter dans leur patrie une insurrection, nous en +fournit bientôt l'occasion naturelle. Battus et poursuivis par les +troupes royales, Mina, Valdez et leurs compagnons n'eurent d'autre +ressource que de se rejeter sur notre territoire, leur constant refuge. +Ils y furent reçus dans des termes que je puis dire honorables et pour +le pouvoir qui tenait un tel langage, et pour les malheureux proscrits à +qui il l'adressait. J'écrivis à nos préfets sur la frontière d'Espagne: +«J'approuve pleinement votre conduite envers les réfugiés espagnols qui +sont rentrés sur notre territoire. Vous les avez engagés à s'éloigner de +la frontière, et vous avez pris soin d'éviter envers eux toute mesure +coercitive et dure. C'est bien là ce que vous imposaient d'une part le +droit des gens, de l'autre le respect dû au malheur. La France est et +désire rester en paix avec ses voisins, et notamment avec l'Espagne. Une +exacte et sincère neutralité en est la condition. Vous l'avez observée. +Mais en même temps il est naturel, il est juste de témoigner à de +malheureux proscrits l'estime qu'inspire leur courage et la sympathie +que commande leur infortune. J'ai mis sous les yeux du Roi, dans son +Conseil, la lettre qu'ils lui ont adressée et que vous m'avez fait +passer. Sa Majesté a résolu de prendre les mesures nécessaires pour leur +assurer, dans l'intérieur de la France, une hospitalité tranquille et +les secours dont ils ont besoin. Les départements où ils devront habiter +seront désignés, et ils y recevront, eux et leurs familles, ce qu'aura +réglé la bienveillance royale, à charge seulement de ne pas s'en +éloigner sans l'aveu de l'autorité. Informez-les, Monsieur le préfet, de +cette résolution qui sera incessamment exécutée. Le Roi désire que sa +protection non-seulement les soulage, mais les console autant qu'il +est en son pouvoir, et je m'estime heureux d'être chargé de leur en +transmettre l'assurance.» + +«Je n'admire point, dit Pascal, l'excès d'une vertu, par exemple de la +valeur, si je ne vois en même temps l'excès de la vertu opposée, comme +en Épaminondas qui avait l'extrême valeur et l'extrême bénignité.» Ce +serait trop exiger des gouvernements que de prétendre qu'ils unissent +au même degré, comme Épaminondas, les mérites contraires; mais c'est, +aujourd'hui plus que jamais, leur mission et leur nécessité d'être à la +fois arrêtés et larges, fermes et doux dans leurs actes comme dans leurs +vues, et de savoir rendre également justice et porter sympathie aux +intérêts et aux sentiments divers qui se disputent l'empire dans l'âme +et la société des hommes. + +Je n'ai encore touché qu'aux moindres des difficultés avec lesquelles +le gouvernement nouveau, et moi en particulier comme ministre de +l'intérieur, nous étions alors aux prises. Ce n'était ni dans +l'administration intérieure, ni dans les affaires étrangères que se +rencontraient les plus graves. C'était dans les Chambres qu'elles +venaient toutes aboutir et éclater, car c'était là que les partisans +légaux du régime naissant engageaient déjà leurs luttes intestines, et +que les révolutionnaires du dehors cherchaient et trouvaient de l'écho +et de l'appui. + +Ni l'une ni l'autre des deux Chambres ne possédaient alors toute leur +force naturelle et nécessaire; elles étaient sorties, l'une et l'autre, +de la Révolution, mutilées et affaiblies. Dans la Chambre des députés, +sur 406 membres, 52 légitimistes avaient donné leur démission, et 18 +élections avaient été annulées pour cause d'irrégularité ou de violence. +La Chambre des pairs où siégeaient, la veille de la Révolution, 364 +membres, n'en comptait plus que 189 le lendemain; 175 avaient été +écartés, les uns par l'élimination prononcée, dans la révision de la +Charte, contre tous les pairs nommés sous le règne de Charles X, les +autres par leur démission volontaire ou leur refus de serment au régime +nouveau. C'était avec l'aide de pouvoirs ainsi ébranlés eux-mêmes que +nous avions à fonder un gouvernement. + +Dans l'espoir de prolonger et d'exploiter cet ébranlement, les fauteurs +de révolutions demandaient la dissolution immédiate de la Chambre des +députés et une élection générale, selon quelque mode électoral ou de +tradition révolutionnaire, ou d'invention nouvelle et populaire. Nous +repoussâmes cette politique d'illégalités et d'aventures indéfinies. Le +nouveau Roi était sur son trône. Les deux Chambres qui avaient traité +avec lui siégeaient autour de lui. C'était à elles, de concert avec +lui, à mettre sur-le-champ en pratique le régime légal qui faisait leur +contrat. Les lois de la nature sont de bons modèles. A ceux qui ont créé +il appartient d'élever. Parmi les grandes fautes politiques commises +de notre temps, la plus grande a été celle de l'Assemblée constituante +abandonnant à d'autres mains, en 1791, son oeuvre à peine ébauchée. +Nous n'eûmes garde d'y retomber. La Chambre des députés resta au +Palais-Bourbon pour soutenir et diriger, à ses premiers pas, le +gouvernement dont elle avait consacré la naissance. Mais, en la +conservant, nous prîmes soin de la compléter et de la retremper. Trois +lois lui furent immédiatement proposées: deux, pour faire remplir, par +des élections nouvelles, tous les sièges vacants; la troisième, pour +soumettre aux chances de la réélection les députés promus à des +fonctions publiques. Les deux premières, tenant compte des vives +réclamations qu'avait excitées le système électoral en vigueur, +apportaient à ce système des modifications provisoires, en annonçant la +loi définitive sur laquelle la Chambre complétée aurait à statuer. +La dernière, en instituant, pour assurer l'influence du pays sur son +gouvernement, une garantie depuis longtemps réclamée, soumettait à +l'épreuve de l'opinion publique, dans trente-neuf collèges électoraux, +quarante et un des principaux agents du pouvoir nouveau. La +présentation, la discussion et l'exécution de ces trois lois étaient de +mon ressort. Elles rencontrèrent dans les Chambres peu d'objections. +En convoquant les colléges appelés à faire les cent treize élections +attendues, je pris soin de bien marquer l'attitude que le Gouvernement +voulait y garder[11]; et la Chambre des députés fut complétée avec un +mouvement de faveur publique qui, en sanctionnant ce qu'elle avait déjà +fait, lui promettait, pour ce qu'elle avait à faire, la force dont elle +aurait besoin. + +[Note 11: _Pièces historiques_, n° VI.] + +Nous ne pouvions, pour la Chambre des pairs, rien faire de semblable. +Déjà mutilée dans sa composition, elle avait en perspective une +mutilation encore plus grave; la question de l'hérédité de la pairie +devait être débattue dans la session suivante; et tel était, sur cette +question, l'instinct dominant que, le 19 août 1830, lorsqu'on discuta +dans la Chambre des députés le serment à prêter par les membres des deux +Chambres, personne, au premier moment, ne songea à faire, entre les +pairs et les députés, aucune distinction, et qu'on fut sur le point de +déclarer les pairs qui refuseraient le serment démissionnaires pour +leurs descendants comme pour eux-mêmes, et leur pairie absolument +éteinte. M. Berryer et M. de Martignac réclamèrent; M. Dupin reconnut +qu'il y avait là un droit perpétuel que l'acte d'un usufruitier passager +ne pouvait abolir. J'insistai pour qu'il fût bien établi que, si +l'hérédité de la pairie devait être plus tard mise en discussion, elle +n'en était pas moins jusque-là l'état constitutionnel du pays comme le +droit légal des familles; et un amendement, adopté sur ma proposition, +décida en effet que le pair qui refuserait de prêter le serment serait +_personnellement_ déchu de son siège, sans que rien fût préjugé par la +contre ses héritiers. + +La Chambre des pairs dut au cabinet de 1830 une seule chose, le choix +de son président. Les révolutions amènent, entre les noms propres, des +rapprochements bizarres; ce fut M. Dupont de l'Eure qui contresigna, +comme garde des sceaux, la nomination de M. Pasquier à ce grand poste. +Elle fut, comme celle de M. de Talleyrand à l'ambassade de Londres, un +de ces actes de clairvoyance et d'esprit politique que l'évidence et +l'urgence de l'intérêt général arrachent, dans les premiers moments +d'une grande crise, aux préjugés et aux passions de parti. Malgré +d'anciens dissentiments, dont chaque jour nous apprenait à tenir moins +de compte, nous regardions, mes amis et moi, M. Pasquier comme l'homme +le plus propre à diriger, à travers les difficiles épreuves qui +l'attendaient, le corps important et compromis à la tête duquel il +allait être placé. Il y était bien plus propre encore que nous ne +l'avions présumé. Pendant dix-huit ans, il a honoré la Chambre et la +Cour des pairs, autant qu'il s'est honoré lui-même, par l'habileté, la +dignité, l'équité, la fermeté prudente et le tact imperturbable qu'il a +déployés en les présidant. + +Les deux Chambres ainsi constituées, les travaux législatifs y +abondèrent. Outre les trois projets de loi que je viens de rappeler, +j'en présentai à la Chambre des députés six autres, les uns de +circonstance, sur les récompenses nationales à accorder aux blessés et +aux familles des morts dans la lutte de juillet, sur l'importation des +grains, sur des travaux publics urgents, etc., les autres d'institution, +sur la garde nationale, soit sédentaire, soit mobile. J'avais chargé une +grande commission, présidée par M. de La Fayette, de préparer ces deux +derniers projets que, de toutes parts, on réclamait avec ardeur. C'est +le mérite et le péril de l'institution des gardes nationales de susciter +les espérances les plus diverses; leur prompte organisation donnait +satisfaction aux esprits inquiets pour l'indépendance et la dignité +extérieure du pays; les amis de l'ordre se promettaient d'y trouver +une force pour le maintenir, à défaut de l'armée, matériellement et +moralement affaiblie; les libéraux se flattaient que, grâce à cette +force toujours disponible, une grande armée permanente ne serait plus +nécessaire; les démocrates voyaient avec joie le peuple armé et mis +ainsi en état d'intervenir dans les affaires publiques. Les ministres de +la guerre, de la justice et des finances présentèrent en même temps, sur +les questions qui ressortissaient à leurs départements, neuf projets de +loi, les uns indispensables pour les services publics, les autres depuis +longtemps l'objet des instances parlementaires ou populaires. Et à côté +de ces projets du gouvernement, préparés et présentés en moins de trois +mois, vingt-deux propositions, émanées de l'initiative des Chambres +elles-mêmes, sollicitèrent, sur l'administration municipale, la +législation pénale, le régime de la presse, le système des impôts, +le mode d'examen du budget, etc., des réformes qui soulevaient les +questions les plus graves. + +Au premier moment pourtant, et soit qu'elles vinssent du gouvernement +ou des Chambres, ces propositions ne suscitèrent pas les vifs et longs +débats qu'on en devait attendre. Quelques-unes, depuis longtemps +réclamées, comme l'abolition de la loi du sacrilège et le rétablissement +du jury pour le jugement des délits de la presse, furent admises presque +sans contestation. D'autres, au contraire, parurent n'être, de la +part de leurs auteurs, que des promesses acquittées ou des espérances +ouvertes à leurs amis du dehors, sans grande impatience du résultat. +M. Benjamin-Constant et M. Bavoux, par exemple, demandèrent, l'un la +complète liberté de la profession d'imprimeur, l'autre un abaissement +considérable dans le cautionnement et le droit de timbre imposés aux +journaux; mais ils n'insistèrent pas pour un examen immédiat. Beaucoup +de propositions furent ainsi ajournées. Il n'y avait encore dans les +Chambres point d'opposition déclarée, organisée et irritée par de longs +combats; nous venions de concourir tous à la même oeuvre; sincèrement +ou par convenance, nous n'y portions la main qu'avec égard. Des +dissentiments et des mécontentements se laissaient entrevoir; mais, sauf +M. Mauguin et quelques déclamateurs subalternes, les dissidents et les +mécontents s'appliquaient à se contenir plutôt qu'ils ne s'empressaient +d'éclater. + +Le gouvernement, de son côté, n'avait garde de provoquer la lutte. +J'étais, dans la Chambre des députés, son principal organe; et quoique, +plus tard, on m'ait quelquefois taxé d'ardeur provoquante, je ne me +souviens pas qu'alors on m'ait jamais adressé ce reproche, et je suis +sûr que je ne le méritais nullement. Ma disposition dans les débats +était au contraire, à cette époque, contenue et réservée, par précaution +d'orateur au moins autant que par prudence de ministre. A vrai dire, +je débutais à la tribune comme dans le gouvernement; j'étais, pour la +première fois, en première ligne sur le champ de bataille et chargé de +la responsabilité du pouvoir. L'habitude de la parole publique ne me +manquait pas; je l'avais acquise à la Sorbonne; mais au Palais-Bourbon, +un prompt instinct m'avertit que j'avais affaire à un théâtre et à +un public tout différents. Comme le prédicateur dans l'église, le +professeur parle, du haut de sa chaire, à des auditeurs modestes et +dociles, réunis autour de lui par devoir ou par nécessité, qui ne +songent pas à le contredire, admettent d'avance son autorité morale +et sont disposés, pour peu que sa parole leur plaise, à lui porter +confiance et respect. C'est un monologue en présence d'un auditoire +favorable. L'orateur politique, au contraire, a devant lui des +adversaires qui s'apprêtent à le combattre, et des alliés qui ne lui +donneront leur appui que s'il leur assure la victoire. Il est en +dialogue continu, d'une part avec des ennemis passionnés, de l'autre +avec des amis exigeants qui siègent là comme des juges. Et ce n'est pas +seulement à ses contradicteurs déclarés, à ses rivaux d'éloquence qu'il +a affaire; il traite, en parlant, avec toute l'assemblée qui l'écoute et +dont il faut qu'il entende et comprenne le silence. S'il ne démêle pas +les mouvements rapides et confus qui s'y produisent, s'il ne lit pas +les impressions sur les visages, s'il ne saisit pas, pour y répondre +d'avance, les objections et les doutes qui traversent les esprits, il +aura beau bien parler; sa parole sera tantôt froide et vaine, tantôt mal +comprise, mal interprétée et retournée contre lui. Un obscur mais réel +échange de sentiments et d'idées, une conversation sympathique, soudaine +et incessante, entre l'orateur et l'assemblée, c'est la condition comme +la difficulté suprême de l'éloquence politique; sa puissance est à ce +prix. Je ne me rendais pas compte, en 1830, de cette situation, de ses +exigences et de ses périls, aussi clairement que je l'ai fait plus tard; +mais j'en avais un vif pressentiment; et loin de m'abandonner à l'ardeur +de ma passion ou à la liberté de ma pensée, je ne marchais qu'avec +précaution dans cette difficile arène, content de suffire aux nécessités +naturelles de la lutte, et ne cherchant nullement à l'étendre ni à +l'enflammer. + +Ainsi la Chambre, livrée à elle-même, était et serait probablement +restée longtemps peu orageuse; mais l'orage grondait incessamment autour +d'elle. Pendant que nous délibérions assez tranquillement, je pourrais +dire assez froidement, sur les questions à l'ordre du jour, les +mouvements populaires, les attroupements tumultueux, les fantaisies +et les tentatives imprévues d'une multitude ardente et oisive se +renouvelaient tous les jours au dehors. Des ouvriers se portaient en +masse pour chasser les concurrents étrangers et pour détruire les +machines qui leur enlevaient, disaient-ils, leur travail; plusieurs +ateliers furent bouleversés, et le 3 septembre, le _Journal des Débats_ +ne put paraître. Des rassemblements analogues à ceux qui avaient +voulu porter au Panthéon les bustes du général Foy et de M. Manuel se +formèrent pour rendre au buste du maréchal Ney le même honneur. Un autre +rassemblement, gravement passionné et solennellement annoncé d'avance, +se réunit le 21 septembre sur la place de Grève, au même lieu et +l'anniversaire du jour où, huit ans auparavant, les quatre sergents de +la conspiration de La Rochelle, Bories et ses trois compagnons, avaient +été exécutés; une estrade avait été élevée, un discours fut prononcé en +hommage à leur mémoire, et le Panthéon fut promis, sinon à leurs images, +du moins à leurs noms. En dehors de ces solennités sérieuses, suscitées +par des desseins politiques ou des sentiments sincères, des promenades +sans but comme sans frein, des chants et des cris de bravade ou +d'amusement agitaient sans relâche les quartiers populeux, surtout les +environs du Palais-Royal, séjour du Roi et galerie du peuple; et dans +les carrefours, au coin des rues très-fréquentées, des placards sans +cesse renouvelés couvraient les murs, tristes ou menaçants, injurieux +ou licencieux; et des curieux se groupaient à l'entour, empressés à les +lire et s'en entretenant sur place, puis reportant dans leurs quartiers +et dans leurs foyers les impressions qu'ils en recevaient. + +Fâcheux pour la société dont ils retardaient le retour au repos et +incommodes pour le pouvoir à qui les moyens de répression manquaient +encore, ces désordres matériels n'auraient eu cependant rien de bien +grave si, au delà et au-dessus des incidents de rue, d'autres désordres +plus anciens et plus profonds n'avaient agité et égaré un grand nombre +d'esprits. La Révolution de Juillet avait fait bien autre chose que +renverser un trône et modifier une Charte; elle avait donné des +prétentions et des espérances, non-seulement au parti politique qui +voulait, pour le gouvernement de la France, une autre forme que la +monarchie, mais à toutes les écoles, à toutes les sectes, à tous les +groupes, plus ou moins bruyants ou obscurs, qui rêvaient, pour la +société française, une autre organisation que celle qu'elle a reçue de +ses origines, de sa foi chrétienne et de ses quatorze siècles de vie. En +dehors des républicains, et empressés les uns de s'en distinguer, +les autres de s'y réunir, les saint-simoniens, les fouriéristes, les +socialistes, les communistes, très-divers de principes et très-inégaux +en force comme en valeur intellectuelle, étaient tous en état +d'effervescence ambitieuse. Les idées fondamentales de ces écoles +n'étaient pas plus neuves que sensées; le monde, depuis qu'il existe, +a vu, dans toutes ses grandes crises, éclater les mêmes chimères, les +mêmes soulèvements de l'orgueil humain contre l'ordre providentiel, les +mêmes fausses notions sur la nature humaine et sur la part de l'homme +dans le gouvernement de l'humanité. Au milieu d'une société fortement +constituée et sous un gouvernement bien établi, ces rêveries, qui +couvent toujours sourdement, n'ont pas grande importance; elles ne font +jamais qu'un nombre assez restreint de recrues ou de dupes, et on peut +les laisser végéter dans leur étroite sphère sans se préoccuper de leurs +progrès. Mais au sein d'une nation démocratique, raisonneuse, hardie, +et livrée depuis cinquante ans à toutes sortes d'ambitions et +d'expériences, tous ces petits groupes philosophiques, politiques, +quelques-uns même affectant des airs semi-religieux, devenaient autant +de petites puissances remuantes qui possédaient peu de force, mais +répandaient beaucoup de venin. Les réformateurs ne prétendaient pas à +s'emparer pleinement de la société française pour la reconstruire à leur +gré; mais ils aspiraient à exercer sur ses institutions, sur ses lois, +sur ses idées, sur ses maîtres, une large part d'influence, et ils +apportaient tous leur contingent à la fermentation révolutionnaire qui +bouillonnait autour du gouvernement qu'elle venait de se donner. + +Par une combinaison singulière où se réunissaient les traditions des +temps les plus divers, cette fermentation avait les foyers les plus +propres à la recueillir et à la répandre. Les sociétés secrètes de la +Restauration s'étaient transformées en clubs de la Révolution, unissant +ainsi les restes d'une discipline silencieuse aux emportements de la +parole déchaînée. Là, dans des réunions journalières et publiques, tous +les événements, toutes les questions, de principe ou de circonstance, +étaient ardemment discutés; tous les desseins, toutes les espérances, +tous les rêves se produisaient audacieusement; tout le gouvernement, +la royauté, les Chambres, la magistrature, l'administration, étaient +attaqués à outrance; on allait jusqu'à provoquer sans détour leur +renversement. Des ouvriers, des jeunes gens, des passants entraient dans +ces réunions comme dans un spectacle, prenaient goût à cette +licence arrogante; et autour des meneurs des anciennes associations +républicaines, bonapartistes, socialistes ou autres, se groupaient des +forces populaires, prêtes à s'insurger contre les pouvoirs publics que, +tous les jours, elles entendaient outrager et traiter en ennemis. + +Les clubs, dans leur fougue subversive, oubliaient qu'ils étaient en +présence, non pas seulement d'un pouvoir encore incertain et faible, +mais d'un public libre et très-ému, en qui leur nom et leurs +déclamations réveillaient les plus sinistres souvenirs. L'humeur et +l'alarme se répandirent rapidement; dans l'intérieur des familles, dans +les magasins des marchands, dans les couloirs des salles de spectacle, +dans les corps de garde de la garde nationale, on s'entretenait de ces +associations factieuses; on rappelait leurs excès d'autrefois; on se +racontait leurs menaces de la veille contre les pouvoirs les plus +populaires comme les plus augustes; on s'en prenait à elles des +langueurs du commerce, des troubles des rues, de l'indiscipline des +ouvriers. Les magistrats ne manquèrent pas à leur devoir: des affiches +préparées dans le principal de ces clubs, _la Société des Amis du +peuple_, et qui provoquaient formellement le peuple à renverser la +Chambre des députés, furent saisies et des poursuites entamées contre +les meneurs de la réunion et le propriétaire du local où elle tenait ses +séances. Pendant que cette instruction suivait son cours, une question +déjà engagée sous la Restauration et étrangère, par son origine comme +par son objet direct, aux événements du jour, était pendante devant la +Cour de cassation; il s'agissait de savoir si des réunions purement +religieuses, tenues par des protestants, étaient assujetties aux +restrictions et aux conditions prescrites par les articles 291 et 294 du +Code pénal[12]. M. Dupin, nommé naguère procureur général, proclama et +réclama nettement les droits de la liberté religieuse. Mais on était +dans l'un de ces accès d'agitation et de précipitation inquiète où le +danger général et actuel préoccupe seul les esprits, où les faits les +plus divers comme les notions les plus distinctes se confondent, et +où le public, dans son ardent égoïsme, veut être rassuré à tout prix. +Sensible aux nécessités du gouvernement et dominée par la rigueur des +textes légaux, la Cour de cassation déclara que les articles 291 et 294 +du Code pénal étaient en pleine vigueur et s'appliquaient à toutes les +réunions, quel qu'en fût l'objet. La liberté religieuse payait ainsi les +frais de l'ordre politique. Encouragés par ces décisions des tribunaux, +les citoyens tranquilles, les négociants, les chefs d'atelier, les +habitants des quartiers où se tenaient les clubs en demandèrent vivement +la répression; des voix s'élevèrent de toutes parts, taxant le pouvoir +de faiblesse; et le 25 septembre, l'un des chefs les plus honorés de la +garde nationale, le comte de Sussy, colonel de la XIe légion, écrivait +à l'un de ses amis qu'il savait en rapports fréquents avec moi: «Pour +donner plus de force aux démarches que vous faites de votre côté, je +vous dirai que tous mes collègues et moi avons prié M. Laffitte de faire +connaître au Roi que toute la garde national demandait avec instance +qu'on prît sans retard les mesures nécessaires pour mettre un terme à +toutes ces réunions qui viennent troubler la tranquillité publique et +arrêter les opérations commerciales. M. Laffitte nous a assuré que le +gouvernement allait s'occuper efficacement du voeu exprimé par tous +les bons citoyens. Il est bon, je crois, que vous en informiez MM. de +Broglie et Guizot.» + +[Note 12: «_Art_. 291. Nulle association de plus de vingt personnes, +dont le but sera de se réunir tous les jours, ou à certains jours +marqués, pour s'occuper d'objets religieux, littéraires, politiques ou +autres, ne pourra se former qu'avec l'agrément du gouvernement, et +sous les conditions qu'il plaira à l'autorité publique d'imposer à la +société.» + +«_Art_. 294. Tout individu qui, sans la permission de l'autorité +municipale, aura accordé ou consenti l'usage de sa maison, en tout ou en +partie, pour la réunion des membres d'une association, même autorisée, +ou pour l'exercice d'un culte, sera puni d'une amende de 16 fr. à 200 +fr.»] + +Je n'avais pas attendu cette information pour agir, dans la mesure et +par les moyens qui me paraissaient adaptés à l'état des faits et des +esprits. J'avais déjà entretenu le Conseil de quelques dispositions +législatives qui avaient plutôt pour objet d'engager la question que de +la résoudre, lorsque plusieurs députés de mes amis, entre autres, M. +Benjamin Morel, grand négociant de Dunkerque, vinrent me dire qu'ils se +croyaient en conscience obligés de signaler à la Chambre tout le mal que +faisaient et préparaient les clubs, et de presser le gouvernement d'y +porter remède. Loin de les en détourner, je les encourageai dans leur +dessein, les assurant que le gouvernement ferait son devoir, comme +ils voulaient faire le leur. Le surlendemain, en effet, prenant pour +prétexte la détresse industrielle de son département, M. Benjamin Morel +attaqua franchement les clubs et leur imputa la perturbation prolongée +qui compromettait à la fois l'honneur du régime nouveau et la prospérité +du pays. La Chambre l'écoutait en silence, embarrassée à la fois et +favorable. Quelques voix s'élevèrent pour réclamer contre l'exagération +de ces plaintes, au nom des principes de liberté que les associations +politiques pouvaient invoquer, dit-on, comme les individus isolés. Je +pris sur-le-champ la parole, non sans quelque embarras à mon tour, soit +à cause de la disposition de la Chambre, soit dans le fond même de ma +pensée. J'avais à ménager des esprits flottants, inquiets des clubs, +mais encore tout émus de leurs luttes libérales sous la Restauration, et +je ne voulais ni abolir d'avance et en principe des libertés possibles +dans l'avenir pour mon pays, ni reconnaître aux libertés présentes le +droit de couvrir et de servir l'anarchie. Je tins le langage le plus +efficace, je crois, comme le plus sincère; je ne proclamai aucune maxime +absolue et irrévocable; je laissai paraître mes perplexités intérieures +et les considérations diverses, les perspectives lointaines dont je +voulais tenir compte: «La France, dis-je, a fait une révolution; mais +elle n'a pas entendu se mettre dans un état révolutionnaire permanent. +Les caractères saillants de l'état révolutionnaire, c'est que toutes +choses soient incessamment mises en question, que les prétentions soient +indéfinies, que des appels continuels soient faits à la force, à la +violence. Ces caractères existent tous dans les sociétés populaires +actuelles, dans l'action qu'elles exercent, dans l'impulsion qu'elles +s'efforcent d'imprimer à la France. Ce n'est pas là le mouvement, mais +le désordre; c'est la fermentation sans but et non le progrès. Nous +avons conquis, dans les quinze années qui viennent de s'écouler, plus +de libertés qu'aucun pays n'en a jamais conquis en un siècle. Pourquoi? +parce que la réforme a été lente, laborieuse, parce que nous avons été +obligés à la prudence, à la patience, à la persévérance, à la mesure +dans notre action. Ne sortons pas de cette voie. Je me hâte de le dire; +l'article 291 du Code pénal ne doit pas figurer éternellement, longtemps +si vous voulez, dans la législation d'un peuple libre; le temps viendra +où, n'étant plus motivé par l'état de notre société, il disparaîtra de +notre Code. Mais il existe aujourd'hui; c'est l'état légal de la France. +Puisque le pouvoir est armé d'un moyen légal contre les dangers des +sociétés populaires, non-seulement il ne doit pas l'abandonner, mais il +doit s'en servir. Il l'a déjà fait, et il est décidé à le faire tant +que l'exigeront le bon ordre dans le pays et le progrès régulier de ses +libertés.» Dans la mesure de ce langage, le vote de la Chambre me donna +pleine approbation. + +Le jour même où ce débat avait lieu, la chambre des mises en accusation +de la Cour royale de Paris renvoya les meneurs de la _Société des +Amis du peuple_ et le propriétaire du local de ses réunions devant le +tribunal de police correctionnelle; et le soir, la Société elle-même, +réunie en séance, vit sa salle envahie par un grand nombre d'habitants +du quartier, la plupart gardes nationaux, qui sifflèrent ses orateurs, +mirent fin à ses délibérations, et accompagnèrent ses membres de leurs +huées, à mesure qu'ils sortaient presque aussi effrayés qu'irrités de +leur impopularité inattendue. Ils essayèrent le surlendemain de se +réunir de nouveau; mais la salle était fermée; un peloton de garde +nationale stationnait devant la porte et en interdisait absolument +l'entrée. Quatre jours après, le tribunal de police correctionnelle +condamna les prévenus à trois mois de prison, et prononça la dissolution +du club, qui fut contraint de subir une seconde métamorphose et de +redevenir société secrète. + +La Chambre, les tribunaux, la garde nationale et le cabinet n'avaient +fait, en étouffant de concert ces foyers d'anarchie subalterne, qu'un +acte de bon sens évident et de facile courage. Mais par l'irritation +qu'en ressentirent les vaincus et par la dissidence qui, sans éclater +aussitôt, s'en éleva au sein du gouvernement, cet acte fut plus grave +qu'en soi il ne méritait de l'être, et devint le point de départ de +la lutte qui ne tarda pas à s'engager. A la Chambre, M. Dupin m'avait +soutenu dans le débat; mais MM. de Tracy, Salverte, Benjamin-Constant, +et non plus M. Mauguin seulement, m'avaient combattu, les uns par +respect pour des maximes absolues, les autres par ménagement pour de +violents et bruyants alliés. Dans le conseil, MM. de Broglie, Casimir +Périer, Molé, Louis, Sébastiani m'approuvaient hautement; mais M. +Dupont de l'Eure était triste et plein d'humeur, et sans sa confiante +inconséquence, M. Laffitte eût été embarrassé. J'avais accepté un combat +dans lequel mes collègues n'étaient pas tous décidés à me suivre. Aucun +n'avait de goût pour les clubs; mais si les uns s'empressaient, les +autres hésitaient à rompre sans retour avec eux. Ce n'était plus, comme +à propos de la constitution de la pairie dans la révision de la Charte, +des idées et des intentions réellement diverses qui se trouvaient en +présence et aux prises; c'étaient des résolutions inégales qui ne +pouvaient plus marcher du même pas dans la même route. La question se +posait de jour en jour plus nettement entre la politique de résistance +et la politique, non pas de mouvement, mais de laisser-aller, entre +l'autorité effective des pouvoirs constitutionnels et la patience, non +pas complice, mais complaisante du gouvernement devant les impressions +et les entraînements populaires. Évidemment, à la première circonstance +critique, et quoique les intentions définitives fussent, au fond, à peu +près semblables, la diversité des caractères et des tendances devait +amener la séparation. + +Depuis les premiers jours de la révolution, cette circonstance se +préparait: dans le gouvernement, dans les Chambres, dans le public, +le procès des ministres de Charles X était l'objet de préoccupations +très-diverses, mais générales et ardentes. J'étais, pour mon compte, +résolu à faire les derniers efforts pour qu'après le combat nul sang ne +vînt souiller la victoire. J'avais travaillé, sous la Restauration, à +abattre l'échafaud politique; je me tenais pour engagé d'honneur à ce +qu'il ne se relevât point. Il y a des occasions solennelles qu'un homme +sérieux se doit à lui-même de saisir pour mettre en pratique les +vérités qu'il a tenu à honneur de proclamer, car l'inconséquence serait +honteuse, et révélerait autant de faiblesse d'esprit que de coeur. Plus +je réfléchissais en 1830, plus je m'affermissais dans les convictions +qui, en 1822, m'avaient fait chaudement réclamer contre la peine de mort +en matière politique. A propos des ministres qui avaient contresigné +les volontés de Charles X, comme à propos des conspirateurs qui avaient +tenté de renverser le trône de Louis XVIII, j'étais certain qu'il n'y +avait, ni dans leur âme la perversité morale sans laquelle la peine +de mort est une odieuse iniquité, ni dans leur condamnation sanglante +l'utilité sociale qui doit s'ajouter à la perversité de l'accusé pour +que la peine de mort soit légitime. L'argument que les défenseurs des +ministres puisaient, en leur faveur, dans le renversement de l'ordre +constitutionnel et l'expulsion du Roi lui-même, n'avait pas une valeur +légale décisive; mais comme considération morale, il était d'un grand +poids; le châtiment le plus rigoureux eût été, à coup sûr, plus +nécessaire et plus équitable contre les conseillers du Roi resté sur le +trône que contre ceux du Roi banni. Et quant aux conséquences purement +pratiques, il ne fallait pas une grande sagacité pour reconnaître que, +loin d'apporter au gouvernement nouveau une sécurité de plus, le sang +répandu sur l'échafaud eût aggravé ses difficultés et ses périls; +en donnant aux passions révolutionnaires qui l'assaillaient ces +satisfactions fiévreuses et empoisonnées qui les irritent au lieu de les +apaiser. + +Tout le Conseil et le roi Louis-Philippe en tête de son Conseil, et +presque tous les hommes considérables qui l'entouraient étaient de +ce sentiment; mais nous étions en présence d'un sentiment contraire +très-répandu et très-vif. Dans la population qui avait pris part à la +résistance devenue la révolution, et dans la garde nationale dont cette +population remplissait les rangs, les coeurs frémissaient encore de +la colère qu'avaient soulevée les ordonnances de Juillet, des périls +qu'avait semés partout la lutte et des sacrifices douloureux qu'avait +coûté la victoire. Le droit violé et le sang versé seraient-ils donc +sans expiation? Il y a, dans la nature humaine, un fond de barbarie +qui regarde la loi du talion comme la vraie justice, et ressent, dans +l'attente des châtiments sanglants, une soif aveugle. Les meneurs +révolutionnaires, les fauteurs de troubles à toute fin s'emparaient de +ce sentiment populaire, et s'appliquaient à l'échauffer pour entretenir +ou ranimer des sentiments plus violents encore, compromettre le peuple +par l'irritation des souvenirs, et ressaisir ainsi quelque chance du +pouvoir qui leur échappait. Et jusque dans les rangs élevée et parmi +les honnêtes gens du parti vainqueur, les esprits étroits et roides +ne manquaient pas qui, s'enfermant dans une argumentation à la fois +révolutionnaire et juridique, soutenaient la peine capitale comme la +conséquence nécessaire et juste de la grande violation du droit national +qui avait rendu la révolution juste et nécessaire. + +Dès que la question s'éleva, ces deux sentiments et ces deux efforts +éclatèrent et se déployèrent parallèlement. Le même jour où M. Eusèbe +Salverte développa dans la Chambre des députés sa proposition pour la +mise en accusation des ministres, M. de Tracy déposa sur le bureau la +sienne pour l'abolition de la peine de mort: tous deux désintéressés +et sincères; l'un, puritain philosophe, dur sans colère et froidement +fanatique; l'autre, esprit et coeur généreux, toujours prêt à se mettre +en avant pour ce qu'il croyait le droit ou le bien de l'humanité, et +s'étonnant toujours des difficultés qu'il rencontrait à faire partager +sa conviction et accepter son dessein. Le même rapporteur, M. Bérenger +de la Drôme, fut chargé de rendre compte à la Chambre de l'une et de +l'autre propositions, et il s'en acquitta avec la même convenance, en +magistrat grave et modéré, attentif à être juste envers toutes les +opinions, plus que jaloux de marquer fortement la sienne. Son rapport +sur l'abolition de la peine de mort ne fut lu à la Chambre que treize +jours après celui dont l'accusation des ministres était l'objet; et dans +cet intervalle, deux démarches inattendues vinrent appuyer avec éclat la +proposition de M. de Tracy. Le 21 septembre, sur la place de Grève, au +milieu de la solennité célébrée en mémoire des quatre sergents de La +Rochelle, et comme sous la dictée de leurs ombres, une pétition fût +signée pour l'abolition de la peine de mort; et deux jours après, les +blessés des journées de juillet, encore malades dans les hôpitaux, +adressèrent à la Chambre des députés l'expression du même voeu. +Le public fit, avec justice, honneur à M. de La Fayette de ces +manifestations généreuses. C'était pour lui une bonne fortune qu'il +s'empressait de saisir, que de pouvoir donner aux grands instincts de +son âme une forme et une voix populaires. Quand on commença à discuter +sérieusement la proposition de M. de Tracy, l'impossibilité de l'adopter +brusquement et complètement devint évidente; les magistrats, les +militaires firent sentir le péril de bouleverser et d'énerver à ce +point la législation pénale, et la Chambre s'empressa d'accueillir un +amendement de M. de Kératry, qui proposa de transformer la proposition +en une Adresse au Roi pour lui demander la présentation d'un projet de +loi tendant à abolir la peine de mort dans certains cas déterminés, +spécialement en matière politique. M. Dupont de l'Eure appuya +l'amendement: «Pendant la prochaine prorogation des Chambres, dit-il, +le gouvernement sera à même d'examiner cette grave question, et de vous +proposer, lorsque la Chambre reprendra ses travaux, un projet de loi +qui concilie tous les intérêts. Je déclare, comme garde des sceaux, que +j'apporterai toute ma sollicitude pour remplir le voeu exprimé dans +l'Adresse au Roi.» Ce même jour, à huit heures du soir, dans une séance +spéciale, la commission qui avait été chargée de rédiger le projet +d'Adresse revint le présenter à la Chambre, qui l'adopta presque à +l'unanimité, quoique après un long débat; et dès le lendemain, 9 +octobre, le Roi entouré de ses ministres, ayant à sa droite M. le duc +d'Orléans debout sur les marches du trône, reçut la députation chargée +de lui présenter l'Adresse, et à laquelle s'étaient joints un grand +nombre de membres: «Le voeu que vous y exprimez, répondit-il, était +depuis bien longtemps dans mon coeur. Témoin, dans mes jeunes années, +de l'épouvantable abus qui a été fait de la peine de mort en matière +politique, et de tous les maux qui en sont résultés pour la France +et pour l'humanité, j'en ai constamment et bien vivement désiré +l'abolition. Le souvenir de ce temps de désastre, et les sentiments +douloureux qui m'oppriment quand j'y reporte ma pensée, vous sont un sûr +garant de l'empressement que je vais mettre à vous faire présenter un +projet de loi qui soit conforme à votre voeu.» + +De la part de tout le monde, Roi, Chambres, ministres, l'engagement +était formel et solennel, et réduit à des termes raisonnablement +exécutables. Personne ne se méprenait sur son origine et sa portée; il +avait pour but évident de mettre la tête des ministres de Charles X +à l'abri de l'échafaud où les passions révolutionnaires et les +ressentiments populaires voulaient les voir monter. Quand le gant fut +ainsi jeté, bien des gens commencèrent à dire que c'était une faute, +qu'on avait eu tort d'engager la lutte publiquement et d'avance, que +la proposition de M. de Tracy était inopportune, qu'elle poussait aux +violences extrêmes ceux qui ne l'acceptaient pas, qu'il eût mieux valu +se taire et laisser le procès arriver sans bruit devant la Cour des +pairs qui le jugerait certainement avec une indépendante modération. +On tranchait, en tenant ce langage, une question plus générale et plus +grande que celle de la conduite à tenir dans le procès des ministres; on +donnait raison à la politique de laisser-aller contre la politique de +résistance, et la politique de résistance était destinée en effet à +succomber bientôt devant ses adversaires. Mais la bonne politique +a cette vertu que, même en succombant, elle garde une grande part +d'efficacité: si nous n'avions pas énergiquement résisté aux passions et +aux calculs qui demandaient du sang pour nourrir la Révolution, si nous +n'avions pas élevé, contre l'application de la peine de mort en pareille +circonstance, une clameur forte et obstinée, l'esprit révolutionnaire se +fût déployé à son aise et eût probablement accompli ce qu'il voulait. +Mais tant et de si vives manifestations contre son dessein suscitèrent +un sentiment public qui le frappa d'impuissance, même dans son triomphe; +et s'il put renverser les ministres qui le combattaient hautement, il +n'en trouva point qui, même en le ménageant, voulussent réellement le +servir. + +Dès que l'Adresse de la Chambre des députés eut été présentée et reçue +avec tant d'empressement, les menées et les manifestations ennemies +s'empressèrent à leur tour d'éclater. Depuis quelques jours déjà, de +honteux symptômes annonçaient cette sinistre explosion. Des pamphlets, +des articles de journaux, des placards répandaient contre le Roi déchu, +sa famille, sa cour, ses amis connus, les plus grossières injures et les +plus infâmes calomnies; on étalait l'_Histoire scandaleuse, politique, +anecdotique et bigote de Charles X_ et les _Amours secrètes des +Bourbons_; on affirmait que des poignards et des barils de poudre +avaient été trouvés dans le palais de l'archevêque de Paris, et que la +commission chargée de réparer les désastres causés par les journées de +Juillet avait accordé à l'archevêque une indemnité de 200,000 fr. Les +révolutionnaires excellent dans l'art d'avilir leurs adversaires pour +irriter leurs instruments. Bientôt le feu des attaques se concentra sur +les ministres accusés et sur les hommes qui réclamaient l'abolition de +la peine de mort; les mots _Mort aux ministres!_ étaient écrits partout +dans les rues et jusque sur les murs de la prison du Luxembourg; les +mêmes menaces s'adressaient aux juges et aux accusés: «Les ennemis de +notre révolution, disait-on, ont cru que, sur cette question, elle était +prête à fléchir. Elle ne fléchira pas. Un grand exemple doit être donné; +il le sera...... L'exil pour ces ministres criminels! Gorgés d'or, +pleins d'insolence et de mépris pour les peuples, ils ne songent qu'à +atteindre les cours despotiques où ils seront reçus avec tous les +honneurs dus à des tyrans, où ils prépareraient de nouveaux complots +liberticides. Mais un fleuve de sang les entoure; le peuple en armes en +garde les bords. Ils ne le franchiront jamais.» + +Le 17 octobre, ce ne furent plus les pamphlets et les placards seuls qui +parlèrent; deux bandes d'hommes, de femmes et d'enfants, appartenant +presque tous à cette population oisive, corrompue et turbulente qui vit +au fond de Paris, ardente à saisir les occasions de porter ses orgies +à la surface, se promenèrent dans les rues et vinrent assaillir le +Palais-Royal des cris: _Mort aux ministres! La tête de Polignac!_ mêlant +à leurs cris des paroles outrageantes contre le Roi et les Chambres. +La garde dissipa les rassemblements, sans peine mais sans effet; ils +reparurent le lendemain 18, vers midi, plus nombreux et portant un +drapeau avec cette inscription: _Désir du peuple: Mort aux ministres!_ +On arrêta quelques-uns des plus bruyants; mais les autres se répandirent +dans les faubourgs, s'y recrutèrent largement, et dans la soirée, une +foule pressée envahit tumultueusement les cours, les galeries et le +jardin du Palais-Royal, plus insultante et plus menaçante que jamais +pour le roi Louis-Philippe comme pour les ministres de Charles X, pour +la Chambre des députés comme pour la Chambre des pairs: cohue effrénée +avec une idée fixe, prête à tout tenter contre les pouvoirs quelconques +qui se refuseraient à ses féroces injonctions. La garde parvint, après +de longs efforts, à faire évacuer les cours du palais et à fermer +les grilles; mais aussitôt un cri s'éleva au milieu de la place: _A +Vincennes! à Vincennes!_ Toutes les voix le répétèrent comme une +espérance de victoire, et les flots de cette foule se précipitèrent dans +la direction où ce cri les appelait. + +Après avoir, dans la journée, tenu conseil chez le Roi, nous étions +réunis, à ce moment, chez le garde des sceaux, inquiets de l'état de +Paris et embarrassés les uns des autres; M. Dupont de l'Eure et ses amis +portaient impatiemment le poids de notre impopularité, et nous celui +de leur mollesse. Nous avions une de ces conversations vaines à l'aide +desquelles on consume le temps qu'on ne sait comment employer, quand le +général Fabvier entra et nous annonça que l'émeute, refoulée hors du +Palais-Royal, se disposait à se porter sur Vincennes avec les intentions +et les démonstrations les plus menaçantes. Il fallait absolument prendre +un parti; nous en prîmes deux. J'insistai pour une prompte répression; +on réclama une concession au sentiment populaire. J'écrivis à l'instant, +sur la table du Conseil, au général Pajot, commandant de la division +militaire: + +«Général, le Conseil vient d'apprendre, par M. le général Fabvier, qu'un +certain nombre d'hommes turbulents ont résolu ce soir de se porter +demain sur Vincennes, sous prétexte de s'assurer que les prisonniers s'y +trouvent encore, mais probablement avec le dessein de se porter contre +eux à quelque violence. Il me charge de vous inviter à prendre toutes +les mesures nécessaires pour mettre en sûreté le château de Vincennes, +et à dissiper tous les rassemblements qui prendraient cette direction. +Il n'est pas moins important d'aviser aux moyens de faire cesser aussi, +par la présence de la garde nationale, tous les rassemblements qui +se forment dans Paris depuis quelques jours. Le Conseil est plein de +confiance dans la sagesse des dispositions que vous prendrez pour +rétablir le calme dans la capitale et veiller à la sûreté des citoyens, +si gravement compromise.» + +Cette lettre partie et séance tenante, je rédigeai pour _le Moniteur_, +où il parut en effet le lendemain matin, un article qui, au milieu de +fermes déclarations contre les fauteurs des troubles, contenait cette +phrase: «Dans la circonstance même qui y donne lieu, aucun prétexte ne +les autorise. Le gouvernement, qui pense que l'abolition universelle et +immédiate de la peine de mort n'est pas possible, pense aussi, après un +examen attentif, que pour la restreindre, dans notre Code, aux seuls cas +où sa nécessité la rend légitime, il faut du temps et un long travail.» +C'était ajourner indéfiniment, ou du moins bien au delà du procès des +ministres, le projet de loi que la Chambre des députés avait instamment +réclamé par son Adresse, et dont M. Dupont de l'Eure, comme le Roi, lui +avaient promis la prochaine présentation. Après avoir adopté ces deux +mesures, l'une pour réprimer l'émeute, l'autre pour lui complaire, le +Conseil se sépara. + +Deux heures à peine écoulées, le général Fabvier, qui commandait la +place de Paris, reçut du général Daumesnil, gouverneur de Vincennes, ce +laconique billet: «Mon général, un attroupement assez considérable +s'est présenté devant la place que je commande, et s'est dissipé à mon +approche. Je vous prie de m'envoyer de suite un ou deux bataillons de +la garde nationale.» Vers onze heures du soir, en effet, l'émeute +était arrivée devant Vincennes; réveillés par ses vociférations, les +prisonniers qui en étaient l'objet l'avaient vue, par leurs étroites +fenêtres, à la lueur des torches qu'elle portait, s'amonceler devant +le château et en réclamer l'entrée. Le général Daumesnil fit ouvrir la +porte, et se présentant seul à la foule: «Que voulez-vous?--Nous voulons +les ministres.--Vous ne les aurez pas; ils n'appartiennent qu'à la loi; +je ferai sauter le magasin à poudre plutôt que de vous les livrer.» +Après quelques minutes d'hésitation et de pourparlers, la foule frappée +et intimidée reprit la route de Paris en criant: «Vive la Jambe de +bois!» et Vincennes rentra dans le repos. Mais trois heures plus tard, +encore en pleine nuit, la même foule reparut autour du Palais-Royal, +exhalant les mêmes exigences et les mêmes colères. Un seul poste de +garde était resté, faible et mal informé de ce qui se passait. Les +émeutiers criaient: «Le Roi! nous voulons voir le Roi!» Quelques-uns +avaient déjà pénétré dans l'intérieur et montaient le grand escalier, +trouvant le palais du Roi plus facile à envahir que la prison des +ministres de Charles X, lorsque quelques compagnies de gardes +nationales, réunies à la hâte, accoururent sur la place, arrêtèrent les +plus audacieux et dispersèrent enfin le rassemblement. + +Le surlendemain, 20 octobre, le _Moniteur_ était plein de félicitations +mêlées de regrets, et d'exhortations royales et populaires. Le 19, dès +neuf heures du matin, le Roi, accompagné de M. le duc d'Orléans, de M. +de La Fayette et du maréchal Gérard, était descendu dans la cour du +Palais-Royal et avait adressé, à la garde nationale et à la troupe de +ligne qui venaient de repousser l'émeute, des remerciements affectueux +et de fermes conseils. M. de La Fayette, dans un ordre du jour à la +garde nationale, s'était exprimé, sur les troubles de la veille, avec +une effusion toujours confiante et caressante, quoique un peu triste, +conjurant le peuple «de ne pas déchoir du haut rang où la dernière +révolution l'avait placé, et d'épargner cette douleur à un vieux +serviteur de la cause populaire qui s'applaudissait d'avoir assez vécu +pour en voir enfin le pur et glorieux triomphe.» Le journal officiel +s'empressait de publier ces témoignages du retour à l'ordre et ces +appels à l'ordre futur où la sagesse et l'honnêteté patriotiques se +répandaient avec plus d'abandon que d'autorité. Une pièce manquait +au _Moniteur_ de ce jour, la proclamation adressée la veille par M. +Odilon-Barrot, comme préfet de la Seine, à ses concitoyens. Plus +explicite et plus vive qu'aucune autre contre les violences qui avaient +menacé à la fois la sûreté des accusés et l'indépendance des juges, et +empreinte d'une sincère émotion morale, cette proclamation contenait en +même temps cette phrase: «Une démarche inopportune a pu faire supposer +qu'il y avait concert pour interrompre le cours ordinaire de la justice +à l'égard des anciens ministres.» C'était blâmer hautement et la Chambre +qui avait voté l'Adresse sur la peine de mort, et le cabinet et le Roi +qui non-seulement l'avaient, l'un soutenue, l'autre accueillie, mais qui +lui avaient promis une prompte satisfaction. Le gouvernement qui avait +ainsi parlé et agi ne pouvait, sans manquer complétement de conséquence +et de dignité, donner, à ce langage de l'un de ses principaux agents, la +moindre apparence d'adhésion. La question de système et de cabinet qui +fermentait depuis longtemps venait ainsi d'éclater: en attendant qu'elle +fût résolue, je demandai que la proclamation du préfet de la Seine ne +fût pas insérée dans _le Moniteur_ où elle ne parut point en effet. + +Parmi les hommes qu'il a été dans ma destinée d'avoir souvent pour +adversaires, M. Odilon-Barrot est peut-être celui dont il m'est le plus +facile de parler sans aucun embarras. J'ai, à son sujet, une double +conviction qui a survécu à toutes nos luttes et s'élève au-dessus de +tous nos dissentiments. Je suis persuadé qu'au fond nos voeux politiques +sont les mêmes, et qu'il a toujours, comme moi, voulu, pour notre +patrie, la monarchie constitutionnelle, rien de moins, rien de plus. Je +pense en même temps que, dans l'idée qu'il s'est faite des conditions de +cette monarchie et de la politique propre à la fonder, il a toujours été +sincère et conduit par des vues de bien public, non par des intérêts +personnels. On est à l'aise pour dire ce qu'on pense quand on estime. +En très-bons rapports sous la Restauration, nous ne tardâmes pourtant +guère, en 1830, à différer beaucoup, M. Odilon-Barrot et moi. Il +appartient à l'école des politiques confiants, qui comptent surtout, +pour l'accomplissement du bien qu'ils souhaitent, sur le concours +spontané et éclairé des peuples. École généreuse qui a plus d'une +fois bien servi l'humanité en se livrant pour elle aux plus hautes +espérances, mais école imprévoyante et périlleuse qui oublie dans +quelles limites et par quels freins l'humanité a besoin d'être contenue +pour que ses bons instincts l'emportent sur ses mauvais penchants. Les +politiques de cette école n'ont ni cette prudence méfiante que laisse +une longue expérience des affaires, ni cette intelligence à la fois +sévère et tendre de la nature humaine que donne la foi chrétienne; ils +ne sont ni des praticiens éprouvés, ni de profonds moralistes; ils +s'exposent souvent à briser la machine sociale faute d'en bien apprécier +les ressorts nécessaires, et en même temps ils connaissent mal l'homme +lui-même et ne savent pas l'aimer sans le flatter. M. Odilon-Barrot a +cru le gouvernement constitutionnel plus facile et les hommes plus +sages qu'ils ne le sont en effet; il a trop attendu de la vertu des +institutions libres pour éclairer la nation et des lumières de la nation +pour pratiquer les institutions libres. C'était là le sentiment qui, dès +1830, dominait dans sa conduite et dans ses paroles; ce fut là aussi la +vraie cause de notre séparation et de nos premiers combats. Il n'avait +point recherché le poste important qu'il occupait; il m'écrivait les 12 +et 15 août, pendant qu'il accompagnait Charles X à Cherbourg: «Je lis +dans les journaux la nouvelle de ma nomination à la préfecture de +la Seine; tout le monde m'en fait compliment, et je n'ai rien reçu +d'officiel, ni même de confidentiel de votre part. Je me rattache +très-cordialement au gouvernement actuel, et je ne demande pas mieux que +de me vouer entièrement à sa défense, parce que j'y vois la consécration +de tous mes principes et cette alliance tant désirée par moi du pouvoir +et de la liberté; mais encore faut-il employer les hommes selon leur +plus grande aptitude, et la carrière administrative est bien nouvelle +pour moi; je suis effraye des difficultés qu'offre le poste que vous +m'assignez.» M. Odilon-Barrot n'était pas assez effrayé, non pour +lui-même, mais pour nous tous, pour le gouvernement et pour la France. +Je n'ai jamais eu, comme ministre de l'intérieur, à me plaindre qu'il +manquât, avec moi, de franchise; il m'a non-seulement toujours fait +connaître son opinion et sa tendance, mais il essayait quelquefois +de m'y ramener, et quand notre dissentiment éclata, il m'offrit +sur-le-champ sa démission. Il me trouvait trop soucieux, trop exigeant +avec la Révolution, avec le pays, avec mes collègues, avec lui-même; +à son avis, nous prétendions, mes amis et moi, à trop d'unité, de +conséquence et de force propre dans le gouvernement; il nous eût voulus +plus accommodants pour les dispositions et les impressions publiques, +plus enclins à leur passer beaucoup et à nous promettre, de leur +développement sans gêne, une heureuse issue. Je reprends les mots dont +je me suis déjà servi, car ce sont les seuls qui expriment bien ma +pensée; c'était, au lendemain d'une révolution, la politique de +laisser-aller en face de la politique de résistance. + +Quoi qu'on pût penser de leurs mérites respectifs, les deux politiques +ne pouvaient évidemment agir ensemble; elles se condamnaient l'une +l'autre à une inconséquence et à une impuissance ridicules. Le +gouvernement y perdait toute force comme toute dignité. Dans les +Chambres, au lieu d'un progrès vers l'organisation et la discipline des +partis, la confusion croissait de jour en jour; personne ne se formait +soit à exercer régulièrement le pouvoir, soit à le rechercher par +une opposition intelligente et légale. Hors des Chambres, le public +s'étonnait et s'alarmait de voir les affaires aux mains d'une +administration incohérente et que sa propre anarchie rendait incapable +de lutter efficacement contre l'anarchie publique. Les amis de M. +Dupont de l'Eure et les miens se montraient également impatientés et +mécontents. C'était le sentiment général du cabinet, et du Roi comme du +cabinet, qu'il fallait mettre fin à cette situation. Nous étions bien +résolus, le duc de Broglie et moi, à n'en pas accepter plus longtemps +la responsabilité. Le procès des ministres de Charles X était, pour se +séparer, une occasion non-seulement convenable, mais favorable, car la +séparation atténuait, au lieu de l'aggraver, le péril de cette crise +attendue avec une anxiété générale. Nous savions que MM. Laffitte, +Dupont de l'Eure et La Fayette portaient dans cette affaire le même +sentiment que nous, et feraient, pour l'amener à une bonne issue, tous +leurs efforts. Dégagés de notre alliance, ils étaient à la fois et +plus obligés et plus capables d'y réussir. De leur part, la résistance +n'était pas suspecte. La perspective de cette difficile épreuve +détermina MM. Casimir Périer, Molé, Louis et Dupin à se retirer, comme +le duc de Broglie et moi. MM. Laffitte et Dupont de l'Eure, l'un comme +ministre des finances et président du Conseil, l'autre toujours comme +garde des sceaux, devinrent le drapeau du nouveau cabinet. Des partisans +de la politique de résistance, le général Sébastiani seul continua d'y +siéger, indifférent et flexible dans ses relations avec les personnes +autant que décidé et persévérant, au fond, dans sa ligne de conduite. +Peu lui importaient les alliances et les apparences; il voulait rester +le conseiller intime du Roi, et en mesure de le servir selon les +nécessités et à travers les variations des temps. + +Nous sortîmes des affaires, le duc de Broglie et moi, avec un sentiment +de délivrance presque joyeuse dont je garde encore un vif souvenir. Nous +échappions au déplaisir de nos vains efforts et à la responsabilité des +fautes que nous combattions sans les empêcher. Dans le public de Paris +et même au sein des Chambres, notre retraite ne surprit point et +n'inquiéta pas beaucoup. Nous avions plus lutté que réussi; nous nous +étions fait quelque honneur en défendant l'ordre et le gouvernement +régulier; mais nous ne l'avions pas défendu avec assez de succès pour +être considérés comme ses seuls et nécessaires représentants. On +comptait sur nous dans l'avenir; nous étions dans le présent, même aux +yeux d'une partie de nos amis, plus compromettants qu'efficaces. Loin +de Paris, pour le public des départements, gouverné par des idées plus +simples et moins mobiles, le changement de ministère parut un événement +plus grave. Parmi les témoignages de l'opinion que je reçus à cette +époque, je n'en citerai qu'un seul, provenant à la vérité d'un homme +infiniment plus clairvoyant que la plupart des spectateurs; M. Augustin +Thierry m'écrivait d'Hyères, le 9 novembre 1830: «C'est au milieu d'une +fièvre intermittente dont les accès reviennent toujours malgré les +remèdes, que j'ai ressenti toutes les transes du changement que les +journaux m'annoncent aujourd'hui. C'étaient de véritables transes, +car vous pouvez croire que j'ai souffert également comme ami et +comme patriote. Votre entrée dans un ministère qui, succédant à une +révolution, avait tant d'exigences à contenter, tant d'ambitions à +satisfaire et à froisser, était une rude tâche; on le saura bientôt. En +attendant, ce que vous avez fait depuis trois mois ne périra point, et +l'administration du pays restera, quoi qu'on fasse, dans le moule où +vous l'avez jetée. Ce sera un grand plaisir pour vos amis de voir le peu +qu'auront obtenu en définitive ceux qui vous ont poursuivi et calomnié +avec tant d'acharnement et de mauvaise foi. Cette presse parisienne, qui +a tout sauvé dans la dernière crise, semble aujourd'hui n'avoir d'autre +but que de tout perdre. Je n'y comprends rien, et j'étais loin de m'y +attendre. Mais, grâce à vous et à vos amis politiques, l'ordre est +organisé en France; nous sommes reconnus à l'étranger et en paix au +dedans; il ne tiendra pas à quelques écrivains brouillons de tout +remettre en question, et le bon sens des provinces fera justice, au +besoin, de la turbulence de Paris.» + +Nous n'eûmes pas à attendre que le bon sens des provinces vînt faire +justice; à peine nommé, le président du nouveau Conseil, M. Laffitte +lui-même, s'en chargea. + + + + + CHAPITRE XI + + LE PROCÈS DES MINISTRES DE CHARLES X + ET LE SAC DE SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS. + +Dissentiments dans le cabinet de M. Laffitte--Mort et obsèques de M. +Benjamin Constant.--Procès des ministres de Charles X.--Mon discours +contre l'application de la peine de mort.--Attitude de la Cour des +pairs.--M. Sauzet et M. de Montalivet.--Embarras de M. de La Fayette +après le procès des ministres.--Prétentions et espérances du parti +démocratique.--La Chambre des députés abolit le commandement général des +gardes nationales du royaume.--Négociations entre le Roi et M. de La +Fayette à ce sujet.--Exigences et démission de M. de La Fayette.--Le +comte de Lobau est nommé commandant supérieur de la garde nationale de +Paris.--Conversations de M. Laffitte avec l'ambassadeur de France à +***.--M. Thiers sous-secrétaire d'État des finances.--État des affaires +étrangères.--M. de Talleyrand et la conférence de Londres.--Sac +de l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois et de l'archevêché de +Paris.--Scènes anarchiques sur divers points.--Suppression des fleurs +de lis dans les armes de France.--Effet de ces scènes en Europe;--sur +l'état des partis en France;--dans la Chambre des députés.--Mollesse +et impuissance du cabinet.--Mon opposition.--Chute du cabinet.--Lutte +intérieure pour son remplacement.--M. Casimir Périer forme un nouveau +ministère. + +(3 novembre 1830--13 mars 1831.) + + +Les 9 et 10 novembre 1830, à l'occasion d'une proposition de M. Bavoux +qui réclamait une réduction considérable dans le cautionnement, le droit +de timbre et les frais de poste imposés aux journaux, un débat ou plutôt +une conversation s'éleva sur les causes qui avaient amené la dislocation +de l'ancien cabinet et la formation du nouveau, et sur la différence de +leurs politiques. M. Laffitte prit la parole: «Membre de l'ancienne et +de la nouvelle administration, dit-il, nous avons aussi à nous expliquer +sur nos intentions et notre conduite; nous serons court et précis. +Des dissentiments s'étaient élevés; non point, comme vous pourriez le +croire, l'un tendant à l'anarchie, l'autre à la conservation. Non, +messieurs, il n'en est rien: tout le monde dans le Conseil savait et +croyait que la liberté doit être accompagnée de l'ordre, que l'exécution +continue des lois jusqu'à leur réformation est indispensable sous +peine de confusion; tout le monde était plein des expériences que la +révolution de 1789 a léguées au monde; tout le monde savait que la +révolution de 1830 devait être maintenue dans une certaine mesure, qu'il +fallait lui concilier l'Europe en joignant à la dignité une modération +soutenue. Il y avait accord sur tous ces points, parce qu'il n'y avait +dans le Conseil que des hommes de sens et de prudence. Mais il y avait +dissentiment sur la manière d'apprécier et de diriger la révolution de +1830; tous ne croyaient pas également qu'elle dût sitôt dégénérer en +anarchie, qu'il fallût sitôt se précautionner contre elle, lui montrer +sitôt de la défiance et de l'hostilité: mais, sauf cette disposition +générale, aucune dissidence fondamentale de système ne séparait les +membres du dernier cabinet;... d'accord sur le fond des choses, la +différence ne consistait que dans la disposition plus ou moins confiante +des uns ou des autres. Les uns ou les autres pouvaient donc saisir le +pouvoir. On nous a dit, on nous a répété, on nous a obligés de croire +que la confiance dans cette révolution était un meilleur titre, une +meilleure condition pour la diriger. Peut-être avait-on raison; +peut-être valait-il mieux, pour bien comprendre la révolution et la bien +maîtriser, ne pas la craindre, ne pas s'en effrayer; peut-être les +idées d'ordre, les vraies maximes de gouvernement pourraient-elles +plus facilement devenir populaires avec certains noms qu'avec certains +autres. Nous n'avons pas l'orgueil de croire que ce fût avec les nôtres; +mais on nous a obligés de le croire, puisqu'on nous a laissés au +pouvoir. Nous avons regretté vivement que cela fût ainsi, et nous sommes +restés auprès du Roi en sujets fidèles et dévoués.» + +Ainsi, à peine entré au pouvoir, M. Laffitte sentait le besoin +d'atténuer aux yeux du public les dissentiments qui avaient agité le +précédent cabinet et de ranger sous le même drapeau et les ministres qui +s'étaient retirés et leurs collègues devenus leurs successeurs. A la +vérité, il ne se compromettait guère en prenant cette position dans les +termes que je viens de rappeler: il y a des idées générales qui sont +si vraies qu'elles en deviennent insignifiantes, et qu'on peut les +attribuer à tout le monde sans que personne réclame, quoique l'adhésion +commune n'indique nullement une union réelle. D'ailleurs, de la part de +M. Laffitte, ce n'était point là pure tactique et adresse de langage: +cet esprit ouvert, flexible, léger et superficiel pensait presque, dans +chaque occasion, comme ceux avec qui il avait besoin de s'entendre, +et croyait aisément qu'ils pensaient comme lui. Mais il avait pour +collègues ou pour alliés des esprits plus conséquents et des caractères +moins accommodants. Au même moment où il s'efforçait de représenter +l'ancien et le nouveau cabinet comme animés des mêmes vues, M. +Odilon-Barrot, pour justifier sa propre conduite, s'appliquait à mettre +en lumière la profonde différence de leurs principes et des conséquences +pratiques qui en résultaient. Pendant que M. Laffitte, dans sa +sollicitude financière, défendait l'impôt du timbre sur les journaux, M. +Odilon-Barrot l'attaquait au nom de la politique générale qui convenait +seule, selon lui, à la révolution: «J'ai pensé, disait-il, que les +cautionnements, que les timbres, que toutes les entraves à la liberté de +la presse ne pouvaient être nécessaires que dans un temps où le pouvoir +avait à se débattre contre des intérêts nationaux auxquels la liberté de +la presse prêtait toute sa puissance; mais que, dans le système actuel, +dans le système d'un gouvernement qui a son principe et sa force dans +les intérêts nationaux, il n'avait pas besoin de se garantir contre la +liberté de la presse; qu'au contraire il lui convenait de faire appel à +cette liberté pour augmenter son énergie, et pour faire pénétrer dans +toutes les classes de la société cette voix puissante de la raison que +la liberté de la presse peut seule proclamer.» Et lorsqu'on en vint au +vote sur cette question, à côté de M. Laffitte déclarant que le cabinet +était unanime pour maintenir le droit de timbre, M. Dupont de l'Eure, +mettant en pratique le principe proclamé par M. Odilon-Barrot, se leva +ouvertement pour la réduction du droit. + +Ainsi, huit jours après sa formation, la dissidence et l'incohérence se +révélaient dans le nouveau cabinet plus manifestement encore que dans +l'ancien; la politique de résistance et la politique de laisser-aller +étaient encore aux prises. Seulement, la première, affaiblie et +intimidée, s'efforçait de se dissimuler, même quand elle essayait de se +maintenir; la seconde avait le verbe haut, et prétendait à dominer en +empêchant de gouverner. + +Hors des Chambres et de la vie officielle, dans les relations et les +conversations intimes, les discordes intérieures du ministère et de son +parti éclataient encore plus librement. Un ambassadeur que le Roi avait +nommé naguère, et qui se rendait à son poste, crut devoir, avant de +partir, prendre les instructions, ou du moins connaître les dispositions +du nouveau président du Conseil. N'ayant pas trouvé M. Laffitte au +ministère des finances, il le rencontra assis sur le boulevard, et +s'assit à côté de lui. M. Laffitte l'entretint longuement, non de +sa mission, mais du cabinet qu'il venait, lui, de former, et des +difficultés d'une situation dont il ne se montrait toutefois ni inquiet, +ni embarrassé. Il était, lui dit-il, du parti modéré, du même parti qui +aurait souhaité que le ministère se formât sous la présidence de M. +Casimir Périer; il avait les mêmes opinions, les mêmes intentions; lui +aussi, il voulait la paix et la bonne intelligence avec les puissances +étrangères, et se promettait bien de les maintenir. Il parla +dédaigneusement de l'influence que prétendait exercer M. de La Fayette, +de sa manie de popularité, des écervelés dont il s'entourait, de +la propagande qu'il fomentait pour faire, dans toute l'Europe, des +révolutions: «J'arrêterai tout ce travail; je me fais fort de ramener +à la raison mes propres amis républicains et libéraux chimériques. Au +fond, nous sommes tous du même avis.» + +Nous n'eûmes garde, mes amis et moi, de prendre avantage de ces +dissensions entre nos successeurs pour leur rendre le pouvoir plus +difficile et chercher à le ressaisir nous-mêmes. Rien n'est plus +légitime que de combattre une politique qu'on croit pernicieuse, mais +pourvu qu'on se propose une politique essentiellement différente et +qu'on se sente en état de la mettre en pratique. Toute ambition qui +ne s'impose pas elle-même ces deux lois est un acte de mauvaise +personnalité qui décrie le gouvernement et rapetisse ceux qui s'y +livrent. Nous étions sortis des affaires convaincus, d'une part, que +M. Laffitte et ses amis étaient plus propres que nous à traverser le +périlleux défilé du procès des ministres; de l'autre, qu'il fallait +que la politique de laisser-aller fût mise à l'épreuve des faits, +et condamnée, non par nos seuls raisonnements, mais par sa propre +expérience. Je m'abstins scrupuleusement de toute opposition, de toute +prétention ambitieuse. Je viens de rentrer, pour y rechercher mes +propres traces, dans cette vieille arène, maintenant couverte de débris; +j'ai parcouru les monuments de mes luttes de cette époque avec MM. +Odilon-Barrot, Benjamin Constant, Mauguin, Salverte; elles ont été +fréquentes et vives; mais elles portent, si je ne me trompe, un évident +caractère de sincère désintéressement. J'avais à coeur de mettre en +lumière ma pensée sur le vrai caractère et la vraie mission de la +révolution de 1830; je soutenais avec ardeur, dans l'intérêt de la +liberté comme de la prospérité publique, la nécessité et la légitimité +de la résistance aux anciens exemples et aux nouvelles tendances +révolutionnaires; mais je ne cherchais là point d'arme destructive, +point de machine de guerre contre le cabinet. J'étais préoccupé de la +situation du pays, non de la mienne propre, et de l'avenir bien plus que +du présent. Je faisais de la politique générale et lointaine, non de la +polémique personnelle et impatiente. + +J'étais par là en complète harmonie avec les Chambres comme avec le Roi. +Ni au Palais-Royal, ni au Palais-Bourbon, ni au Luxembourg, on n'avait +confiance dans la politique de laisser-aller et dans ses chefs; mais +on ne méditait point, et l'on eût eu peur de les renverser; on les +ménageait comme une frêle, mais unique digue contre les flots de +l'océan démagogique; on ne leur voyait pas de meilleurs successeurs. On +saisissait toutes les occasions de se donner, contre leurs entraînements +et leurs faiblesses, quelques garanties de plus: la Chambre des députés, +en choisissant M. Casimir Périer pour son président et M. Dupin pour +l'un de ses vice-présidents, témoignait hautement sa faveur pour la +politique de résistance. Quand le maréchal Maison quitta le portefeuille +des affaires étrangères pour l'ambassade de Vienne, le Roi se hâta de le +remplacer par le général Sébastiani; et l'entrée du maréchal Soult au +ministère de la guerre, et du comte d'Argout à celui de la marine, +donna, dans le Conseil, à MM. Laffitte et Dupont de l'Eure, des +surveillants bien plus que des collègues. C'était autant de sûretés +prises contre un parti qu'on redoutait, mais qu'on caressait en le +redoutant; il était maître de la place; on essayait de l'y contenir, non +de l'en expulser. + +Ce parti perdit, à cette époque, non pas son plus puissant, mais son +plus spirituel organe. M. Benjamin Constant mourut le 8 décembre 1830. +Homme d'un esprit infiniment varié, facile, étendu, clair, piquant, +supérieur dans la conversation et dans le pamphlet, mais sophiste +sceptique et moqueur, sans conviction, sans considération, se livrant +par ennui à des passions éteintes, et uniquement préoccupé de trouver +encore, pour une âme blasée et une vie usée, quelque amusement et +quelque intérêt. Il avait reçu, du gouvernement nouveau, des emplois, +des honneurs et des faveurs. Il avait été nommé, sur le rapport du duc +de Broglie, président du comité de législation du Conseil d'État, avec +un traitement considérable. Le roi Louis-Philippe lui avait fait don, +sur sa cassette, d'une somme de deux cent mille francs, croyant mettre +fin par là à la détresse de sa situation. M. Benjamin Constant ne s'en +était pas moins engagé de plus en plus dans l'opposition, et dans la +moins digne des oppositions, dans la flatterie subtile des passions +révolutionnaires et populaires. Il avait fait à la presse, sous toutes +ses formes et à tous ses degrés, une cour assidue; il avait pris à tâche +de repousser incessamment vers les vaincus de 1830 toutes les alarmes et +toutes les colères du pays pour décharger de toute responsabilité les +vainqueurs; il s'était élevé contre toutes les précautions et +les exigences légales, jusqu'à ne pas vouloir qu'on demandât aux +instituteurs primaires un certificat de moralité. Il n'avait réussi à +relever ni sa fortune, ni son âme; sous le ministère de M. Laffitte +comme sous le précédent, il était ruiné et triste, et il portait sa +tristesse à la tribune, disant d'un air de découragement patriotique: +«Cette tristesse, messieurs, beaucoup la comprennent, beaucoup la +partagent; je ne me permettrai pas de vous l'expliquer.» + +Il avait subi, la veille même du jour où il tenait ce langage, un échec +qui lui avait été très-sensible. C'était depuis longtemps son vif désir +d'entrer dans l'Académie française, à laquelle son brillant esprit et +son talent d'écrivain, à la fois élégant et populaire, lui donnaient +d'incontestables titres. Impatient et malade, il aurait voulu que, +sous prétexte de réparer l'acte de violence commis en 1816 par M. +de Vaublanc, alors ministre de l'intérieur, qui avait éliminé onze +académiciens, j'amenasse dans le sein de l'Académie, par un acte +analogue, des vacances et des nominations nombreuses qui lui en +assurassent immédiatement l'entrée. Je me refusai absolument à cette +réaction; j'étais bien résolu à ne faire, dans aucune académie, ni +éliminations, ni nominations par ordonnance; et le 24 octobre 1830, +M. Benjamin Constant m'écrivit, avec une humeur mal déguisée sous des +apparences amicales: «Le parti que vous avez pris écarte, pour des +années, de l'Académie Cousin et moi. Il afflige l'Académie presque +entière. J'en excepte ce méchant et imbécile Arnault. Et il vous nuit +à vous-même; car vous appartenez essentiellement, et dans un avenir +très-peu éloigné, à cette Académie que vous blessez aujourd'hui: par +le système qui n'admet les sept éliminés restants qu'à une réélection +partielle, d'après les vacances, vous vous fermez, à vous et à vos amis, +la porte pour bien longtemps, aussi bien qu'à nous. Ne pourriez-vous +revenir là-dessus? Je vous devrais ma nomination, et j'aimerais à vous +la devoir.» Je ne revins point sur ma décision; et M. Benjamin Constant, +réduit à courir les chances d'une élection ordinaire, se présenta +à l'Académie pour le siège vacant par la mort de M. de Ségur. Mais +l'Académie, qui n'ignorait pas les projets de mesure violente qu'avait +suggérés M. Benjamin Constant, était peu disposée à lui ouvrir +volontairement ses portes, et le 18 novembre 1830, ce fut son +concurrent, M. Viennet, qui fut élu. + +Trois semaines après, quand on apprit que M. Benjamin Constant était +mort, le parti populaire se mit en mouvement et voulut lui faire +décerner de grands honneurs. Une couronne civique fut déposée sur le +banc de la Chambre où il siégeait habituellement. On demanda que la +Chambre entière assistât, en costume, à ses funérailles, et qu'un crêpe +noir fût attaché, pendant quelques jours, au drapeau placé dans la +salle, au-dessus du fauteuil du président. On exigea, du ministre de +l'intérieur, qu'un projet de loi, qui fut en effet présenté peu de temps +après, rangeât immédiatement le nouveau mort parmi les grands hommes du +Panthéon. La plupart de ces velléités d'un enthousiasme faux demeurèrent +sans résultat. Le cortège qui se rendit aux obsèques de M. Benjamin +Constant fut nombreux et pompeux, mais froid et sec, à l'image du mort +lui-même. Rien n'est plus beau que les hommages à la mémoire des hommes +qui ont honoré leur temps; mais il y faut une juste mesure, jointe à +une émotion et à un respect vrais. Ces sentiments manquèrent aux +démonstrations étalées en l'honneur de M. Benjamin Constant. Échec +mérité pour la mémoire de l'homme, et triste symptôme pour le parti qui +le célébrait. Je me sentis mal à l'aise et choqué en y assistant. + +Un événement plus grave, le procès des ministres approchait. A peine +sorti des affaires, je m'étais empressé de prendre, à ce sujet, une +position très-décidée. Dans la séance du 9 novembre 1830, quelques +phrases de M. Odilon-Barrot, sur l'adresse de la Chambre des députés +contre la peine de mort en matière politique, m'en avaient fourni +l'occasion naturelle. En allant à la tribune, comme je passais devant M. +Casimir Périer: «Vous ferez d'inutiles efforts, me dit-il à voix basse; +vous ne sauverez pas la tête de M. de Polignac.» J'espérais mieux du +sentiment public, et j'exprimai le mien en quelques paroles; «Je ne +porte aucun intérêt aux ministres tombés; je n'ai avec aucun d'eux +aucune relation; mais j'ai la profonde conviction qu'il est de l'honneur +de la nation, de son honneur historique, de ne pas verser leur sang. +Après avoir changé le gouvernement et renouvelé la face du pays, c'est +une chose misérable de venir poursuivre une justice mesquine à côté +de cette justice immense qui a frappé, non pas quatre hommes, mais un +gouvernement tout entier, toute une dynastie. En fait de sang, la France +ne veut rien d'inutile. Toutes les révolutions ont versé le sang par +colère, non par nécessité; trois mois, six mois après, le sang versé a +tourné contre elles. Ne rentrons pas aujourd'hui dans l'ornière où +nous n'avons pas marché, même pendant le combat.» La Chambre était +visiblement émue et en sympathie. Comme je retournais à ma place, M. +Royer-Collard m'arrêta, et me serrant fortement la main: «Vous ferez +de plus grands discours; vous ne vous ferez jamais, à vous-même, plus +d'honneur.» M. de Martignac vint s'asseoir à côté de moi et me remercia +avec effusion: «C'est grand dommage, me dit-il, que cette cause ne se +juge pas ici et en ce moment; elle serait gagnée.» + +Pour celui qui parle, et même pour ceux qui écoutent, les impressions de +la tribune sont si vives qu'on est tenté de les croire décisives. Les +faits ne tardent pas à dissiper cette illusion. En présence des grandes +questions de gouvernement, la parole est à la fois puissante et +très-insuffisante; elle prépare et n'achève pas; il faut s'en servir +sans s'y confier. Nos débats, dans la Chambre des députés, avaient +certainement mis en lumière la vraie justice politique, et jeté dans +beaucoup d'esprits un sentiment favorable. Mais quand vint le procès +même, la difficulté et le péril restaient immenses; et pendant huit +jours, le cabinet avec tout son pouvoir, M. de La Fayette avec toute +sa popularité, le roi Louis-Philippe avec son habile et humain +savoir-faire, la Cour des pairs avec sa courageuse sagesse, se +consumèrent en efforts, toujours près d'échouer, pour contenir les +menées révolutionnaires et les colères imprévoyantes qui cherchaient, +dans la condamnation à mort des accusés, celles-ci leur satisfaction, +celles-là leur succès. Pendant ce temps d'action, la Chambre des +députés, qui n'avait point à agir, s'abstint de parler. + +Une seule fois, au plus fort de la crise, la veille du jour où la Cour +des pairs devait prononcer son arrêt, le cabinet crut avoir besoin de +l'appui explicite de la Chambre des députés. Sur une interpellation +de M. de Kératry, M. Laffitte exposa en bons termes les périls de la +situation, les inquiétudes publiques, qualifia sans ménagement les +divers ennemis de l'ordre, et promit que le gouvernement ferait son +devoir, tout son devoir, en témoignant la confiance qu'autour de lui +tout le monde en ferait autant. M. Odilon Barrot, malgré quelques +expressions malheureuses, empruntées à la routine des vieux partis +plutôt qu'à ses propres sentiments, et que peu après il s'empressa de +désavouer, tint le même langage. Nous répondîmes à cet appel, M. Dupin +et moi, par une franche adhésion; toute question, toute critique, toute +parole blessante, tout conseil importun furent écartés; nous nous +déclarâmes engagés avec le cabinet dans une responsabilité commune, +et résolus à le soutenir de tout notre pouvoir dans la lutte qu'il +soutenait pour l'honneur de tous. + +C'était le caractère particulier de cette lutte que les embarras et les +périls du pouvoir lui venaient bien plus de ses instruments que de ses +ennemis. Les fauteurs actifs du désordre, les membres des clubs, des +sociétés secrètes, la populace oisive et turbulente étaient, à vrai +dire, peu redoutables. Mais il fallait les réprimer à l'aide d'une garde +nationale incertaine, troublée, pleine d'humeur et même de colère contre +les hommes qu'on lui donnait à protéger autant que contre ceux qu'elle +avait à combattre. Et cette garde nationale était sous les ordres d'un +chef animé, dans la question spéciale du procès des ministres, des +intentions les plus franches, mais mécontent de la politique générale du +gouvernement et aspirant à la dominer pour la changer. M. de La +Fayette d'ailleurs ne savait guère exercer le commandement que par +les compliments, les prières et les exhortations affectueuses, moyens +d'influence qui ne manquent pas de noblesse morale et ont leur valeur +dans un moment donné, mais qui n'obtiennent que des résultats incomplets +et s'usent très-vite quand il faut faire agir les hommes contre leurs +propres penchants. + +Heureusement, et grâce surtout à la fermeté habile du président de la +Cour des pairs et de la Cour elle-même, l'épreuve fut courte et dégagée +de tout ce qui aurait pu l'aggraver. La liberté de la défense fut +entière sans que le tribunal pût être un moment taxé de faiblesse. Ces +mêmes événements, ces mêmes actes à peine refroidis qui, hors de la +salle, dans la cour du palais, dans les rues de la ville, faisaient +bouillonner les esprits et jetaient l'effervescence jusque dans les +bataillons chargés de défendre l'ordre public, étaient au même moment, +dans l'enceinte de la Cour, rappelés, commentés, discutés avec une +hardiesse pleine de convenance. Juges, accusés et défenseurs gardèrent +dans ces débats une égale dignité, un même sentiment de leurs devoirs et +de leurs droits. Rien ne se passa au dedans qui pût accroître au dehors +la fermentation et le trouble; rien de ce qui se passait au dehors +n'altéra au dedans le cours régulier du procès. Je ne crois pas que les +annales judiciaires du monde civilisé offrent un plus grand exemple de +la justice rendue avec une indépendance et une sérénité imperturbables +au milieu des plus violents orages de la politique. C'est la gloire de +la Cour des pairs d'avoir, sous des régimes divers, constamment offert +ce beau spectacle; entre ses mains, la balance de la justice n'a jamais +fléchi, quels que fussent autour d'elle le déchaînement des passions +publiques et l'ébranlement de l'État. + +Deux hommes jusque-là inconnus, mais qui devaient prendre bientôt une +part active aux affaires du pays, parurent alors pour la première fois +sur la scène. Parmi les avocats chargés de la défense des ministres +accusés, et à côté de M. de Martignac, M. Sauzet, défenseur de M. de +Chantelauze, frappa la Cour et le public par une éloquence élevée, +abondante, pleine d'idées, d'émotions et d'images, et qui révélait dans +l'orateur beaucoup d'intelligence et d'équité politique, à travers le +luxe un peu flottant de sa pensée et de son langage. M. de Montalivet, +entré dans le cabinet le 2 novembre comme ministre de l'intérieur, +s'était d'abord défendu d'une si prompte élévation, se trouvant lui-même +trop jeune et craignant de se perdre, avant le temps, sous un tel +fardeau: «Vous ne voulez donc pas m'aider à sauver la vie des +ministres?» lui dit vivement le roi Louis-Philippe; M. de Montalivet +se rendit à l'instant, et répondant à l'attente du Roi, il fit, de la +sûreté personnelle des accusés, dans tout le cours du procès, sa propre +et assidue mission. Ce fut lui qui, le 21 décembre, quelques heures +avant le moment où l'arrêt devait être prononcé, prenant sur lui +la responsabilité de toutes les difficultés imprévues, tira MM. de +Polignac, de Chantelauze, de Peyronnet et de Guernon-Ranville de la +prison de Luxembourg, et à cheval à côté de leur voiture entourée d'une +escorte de gardes nationaux et de chasseurs, les conduisit rapidement +à Vincennes dont le canon annonça qu'ils étaient rentrés sous la garde +éprouvée du général Daumesnil. + +Le défilé était franchi. Au premier moment, quand l'arrêt fut connu, la +fermentation redoubla au lieu de tomber. Les colères sincères et les +espérances factieuses étaient également déçues. Pendant deux jours, les +mesures d'ordre aussi durent redoubler. Tout le gouvernement s'y porta +avec ardeur. Les princes donnèrent l'exemple; M. le duc de Nemours, +à peine âgé de seize ans, fit des patrouilles de nuit avec la garde +nationale à cheval. Mais l'effervescence cessa bientôt; toutes les +grandes autorités, M. de La Fayette, les ministres de l'intérieur et de +la guerre, le préfet de la Seine, le préfet de police firent des ordres +du jour et des proclamations pour féliciter la garde nationale, la +troupe de ligne, la population, de leur conduite et de leur succès. Le +Roi monta à cheval et parcourut tous les quartiers de Paris, promenant +partout sa joie reconnaissante. La satisfaction devint promptement +générale; le péril était passé et l'amour-propre satisfait; on ne +craignait plus rien et on s'était fait honneur. La question qui, depuis +six semaines, remplissait tous les coeurs d'irritation ou d'inquiétude, +et condamnait tant de citoyens à tant de fatigues et d'ennuis, était +enfin vidée; le sentiment public était celui de la délivrance. + +M. de La Fayette seul et ses amis n'étaient pas délivrés. Ils avaient +loyalement et utilement agi; une grande part du succès et de l'honneur +leur revenait, mais une nouvelle épreuve commençait pour eux. Pour +contenir les esprits ardents et la jeunesse impatiente qui se pressaient +autour d'eux, pour obtenir même leur secours contre les violences des +rues, ils avaient accueilli beaucoup d'espérances et fait beaucoup de +promesses: des espérances et des promesses vagues, les conséquences +de la révolution de Juillet, le programme de l'Hôtel de ville, les +institutions républicaines autour d'un trône populaire, toutes ces +aspirations confuses vers la Constitution des États-Unis d'Amérique au +lieu de la Charte, et pourtant sous le nom de la monarchie. Le moment +était venu d'acquitter ces dettes; en s'employant, dans les derniers +jours du procès des ministres, à réprimer toute perturbation matérielle, +un certain nombre de jeunes gens appartenant aux Écoles polytechnique, +de droit et de médecine, avaient publiquement annoncé le prix qu'ils +attendaient de leur zèle; des proclamations affichées dans leurs +quartiers disaient: «Sans le prompt rétablissement de l'ordre, la +liberté est perdue. Avec le rétablissement de l'ordre, la certitude nous +est donnée de la prospérité publique; le Roi, notre élu, La Fayette, +Dupont (de l'Eure), Odilon Barrot, nos amis et les vôtres, se sont +engagés sur l'honneur à l'organisation complète de la liberté qu'on nous +marchande, et qu'en Juillet nous avons payée comptant..... De l'ordre, +et alors on demandera une base plus républicaine pour nos institutions.» +On demandait à grands cris cette base nouvelle. En vain, _le Moniteur,_ +parlant au nom du gouvernement, déclarait qu'il n'avait fait aucune +promesse; en vain M. Laffitte confirmait, à la tribune de la Chambre des +députés, l'assertion du _Moniteur_, et essayait de donner satisfaction +aux jeunes gens des Écoles en faisant voter pour eux, par la Chambre des +députés, les mêmes remerciements que pour la garde nationale et l'armée. +Les jeunes gens repoussaient avec un arrogant dédain les remerciements +de cette Chambre, précisément l'un des pouvoirs qu'ils entendaient +réformer. C'était de M. de La Fayette et de ses amis politiques qu'ils +attendaient leurs satisfactions véritables et l'accomplissement des +promesses qu'on leur avait faites en réclamant leur concours pour le +respect de la justice légale et le maintien de l'ordre public. + +Au même moment où éclataient ces nouveaux tumultes, la Chambre des +députés discutait le projet de loi sur l'organisation des gardes +nationales. A l'occasion de ce projet, la situation de M. de La +Fayette était naturellement en question. Comme je l'ai déjà rappelé, +l'ordonnance du 16 août 1830 ne l'avait nommé commandant général des +gardes nationales du royaume «qu'en attendant la promulgation de la +loi sur leur organisation.» Un article proposé par la commission +interdisait, même pour un seul département ou arrondissement, tout +commandement central de ce genre, et rendait aux gardes nationales +leur caractère municipal en les replaçant sous l'autorité et la +responsabilité du ministre de l'intérieur. Après un long débat, et +malgré les efforts de quelques membres pour qu'une exception temporaire +mît M. de La Fayette en dehors de cette disposition, la Chambre adopta +l'article, et les fonctions de commandant général des gardes nationales +du royaume se trouvèrent légalement supprimées. + +Avec des formes simples, M. de La Fayette était fin et fier. Ainsi +congédié par la Chambre des députés, au nom des principes du régime +constitutionnel, et sans doute avec l'assentiment du Roi et du Cabinet, +car M. Laffitte avait appuyé l'article de la commission, il vit +clairement qu'il n'avait qu'une arme pour se défendre avec quelque +chance de succès. Sans rien attendre de plus, il envoya au Roi sa +démission, aussi bien comme commandant spécial de la garde nationale de +Paris que comme commandant général des gardes nationales du royaume. Si +son importance, sa popularité, le service qu'il venait de rendre dans +Paris, intimidaient le Roi et le faisaient hésiter devant cette retraite +soudaine, si quelque vive manifestation du sentiment public venait +aggraver l'hésitation du Roi, M. de La Fayette était alors en mesure de +faire ses conditions et d'obtenir pour ses amis politiques ce qu'il leur +avait fait ou laissé espérer. Si sa démission était acceptée du Roi sans +crainte et du public sans bruit, la dignité de M. de La Fayette était +intacte, et il restait, dans le parti populaire, un grand citoyen +maltraité et mécontent. + +Le Roi fut, je crois, peu surpris de la démission de M. de La Fayette +et était décidé à l'accepter. Mais il redoutait l'apparence d'un tort +envers un homme considérable, persévérant dans son dévouement à ses +principes et qui venait de lui rendre un grand service. Quoiqu'il fût +capable de résolutions spontanées et soudaines, le roi Louis-Philippe ne +les aimait pas; il tenait à n'avoir, dans ses propres actes, que la +part de responsabilité inévitable, et à paraître, en toute occasion, +déterminé par la nécessité. Il répondit à M. de La Fayette en termes +vagues et en lui témoignant l'espérance que, dans une prochaine +entrevue, il le ferait revenir de son projet de retraite. L'entrevue eut +lieu au Palais-Royal, le soir même, et laissa toutes choses indécises. +Ni le Roi, ni M. de La Fayette ne voulaient avoir l'air d'avoir un parti +pris et de se l'imposer l'un à l'autre. Le lendemain, le Roi chargea. M. +Laffitte et M. de Montalivet d'aller trouver de sa part M. de La Fayette +et de l'engager à conserver le titre de commandant général honoraire des +gardes nationales du royaume avec le commandement effectif de celle de +Paris. Après une longue conversation, réservée de la part de M. de +La Fayette, expansive et diffuse de la part de M. Laffitte, les +interlocuteurs se séparèrent sans résultat certain ni clair. M. de La +Fayette avait maintenu sa démission avec des commentaires qui semblaient +la rendre conditionnelle, et M. Laffitte se disait convaincu qu'en +dernière analyse M. de La Fayette accepterait ce que lui offrait le Roi. +M. de Montalivet, en sortant, exprima des doutes et insista auprès de M. +Laffitte sur la nécessité d'une explication péremptoire pour arriver +à une conclusion positive: «Bah! lui dit M. Laffitte, laissez là +vos défiances incurables et vos rigueurs mathématiques; l'affaire +s'arrangera.» Le Roi, qui ne la trouvait pas arrangée, renvoya le soir +même à l'état-major de la garde nationale M. de Montalivet seul pour +arriver enfin à un résultat. Cette fois, les questions et les réponses +furent précises et nettes: «Quoique la loi sur la garde nationale n'ait +pas encore l'adhésion du troisième pouvoir, dit M. de La Fayette, pour +moi, elle a prononcé; il n'y a plus de commandant général des gardes +nationales du royaume. Quant au commandement de la garde nationale +de Paris, je prendrais, en l'acceptant aujourd'hui, ma part de +responsabilité dans l'inexécution du programme de l'Hôtel de ville. Je +n'y puis consentir. La seule politique qui pût avoir mon concours se +résume dans ces trois points: une Chambre des pairs choisie par le Roi +parmi des candidats élus par le peuple, une Chambre des députés élue +sous l'empire d'une nouvelle loi électorale et avec une large extension +du droit de suffrage, un ministère pris entièrement dans la gauche.» + +La situation devenait claire. M. de Montalivet se retira. M. de La +Fayette écrivit au Roi «qu'il se regardait comme ayant donné sa +démission.» Le Roi lui répondit aussitôt «qu'en le regrettant bien +vivement, il allait prendre des mesures pour remplir le vide qu'il +aurait voulu prévenir.» Il était plus de minuit; M. de Montalivet +convoqua au Palais-Royal les colonels des légions de la garde nationale, +leur raconta les exigences et la retraite définitive de M. de La +Fayette, et assuré de leur adhésion, il se rendit sur-le-champ chez l'un +des plus vaillants et plus honorés chefs de l'armée, le général comte +de Lobau, pour lui annoncer l'intention du Roi de lui confier le +commandement supérieur de la garde nationale de Paris: «Laissez-moi +tranquille, lui dit le vieux soldat aussi modeste que brave, je +n'entends rien aux gardes nationaux.--Comment! vous n'y entendez rien +quand il s'agit, dès ce matin peut-être, de bataille et de péril?--Ah! +si c'est de cela qu'il s'agit, à la bonne heure; il en arrivera ce +qui pourra; j'accepte.» Le général sortit de son lit, se rendit au +Palais-Royal et prit sur l'heure son nouveau commandement. + +On vit alors éclater un des innombrables exemples de cette crédulité +empressée et opiniâtre qui s'empare si aisément des partis, quelquefois +même de leurs chefs éminents, et qui leur fait admettre, contre leurs +adversaires, les imputations les plus absurdes ou les plus excessives, +fermant leurs yeux aux explications naturelles et vraies des faits qui +leur ont suscité de vives alarmes, ou des échecs graves, ou d'amers +déplaisirs. Pendant deux ans, à la tribune, dans les journaux, dans les +pamphlets, dans les correspondances, M. de La Fayette fut accusé d'avoir +voulu faire violence au Roi et le contraindre, par des combinaisons +factieuses ou des mouvements populaires, à donner enfin à la France ces +institutions républicaines que le programme de l'Hôtel de ville lui +avait promises, et qu'elle attendait encore. A leur tour, les amis de +M. de La Fayette accusaient le Roi d'avoir ourdi contre lui, dans la +Chambre des députés, une perfide intrigue, et tendu ensuite, dans une +négociation obscure, toute sorte de pièges pour lui faire perdre le +commandement général des gardes nationales du royaume sans le lui ôter, +et pour l'écarter du commandement de la garde nationale de Paris en +ayant l'air de vouloir l'y conserver. En vain le Roi et M. de La Fayette +faisaient donner ou donnaient eux-mêmes à ces imputations les démentis +les plus formels; on s'obstinait, de part et d'autre, à voir ou à +représenter sous ce jour leurs intentions et leurs actes; et il est +resté établi, dans un grand nombre d'esprits et d'écrits, qu'en décembre +1830, après le procès des ministres de Charles X, M. de La Fayette fut +un conspirateur factieux et le roi Louis-Philippe un fourbe ingrat. + +Ils n'avaient été, ni l'un si révolutionnaire, ni l'autre si +machiavélique. M. de La Fayette avait poussé jusqu'à leur extrême limite +ses moyens d'influence pour faire adopter par le gouvernement une +très-mauvaise politique que repoussaient également le voeu de la France +et le bon sens du Roi; mais les manifestations de ses amis, même les +plus inconvenantes, n'étaient point allées jusqu'à la sédition; et quant +à lui-même, il était bien le maître de chercher dans la perspective de +sa démission une chance de succès, et de se retirer plutôt que de prêter +à une politique qu'il désapprouvait l'apparence de son adhésion. Il +avait en cela usé largement, mais sans les dépasser, des droits de son +importance et de sa liberté. Et l'on ne saurait dire qu'une combinaison +factieuse ait accompagné sa résolution, car si l'un de ses deux +principaux amis politiques, M. Dupont de l'Eure, donna avec lui sa +démission, l'autre, M. Odilon Barrot, ne fut point d'avis de cette +retraite, et conserva, en disant hautement pourquoi, le poste qu'il +occupait. Le roi Louis-Philippe, à son tour, eut parfaitement raison de +se saisir de l'appui que lui offraient très-volontairement les Chambres +pour se soustraire à des exigences qu'avec raison aussi il jugeait +dangereuses, et pour établir dans son gouvernement un peu d'harmonie et +de suite au lieu du trouble et de la lutte qu'y entretenaient M. de +La Fayette et ses amis. Il n'y eut d'un côté point de violence, et de +l'autre point de perfidie. Seulement le roi Louis-Philippe, dans ses +démonstrations parlées ou écrites, donnait, à la comédie qui se joue +toujours un peu entre les acteurs politiques, plus de place que n'en +exigeait son rôle; et M. de La Fayette, au milieu de ses velléités +républicaines, était plus téméraire en idée que hardi dans l'action, et +se laissait pousser à entreprendre beaucoup plus qu'il ne pouvait ou +n'osait exécuter. + +La crise se termina sans bruit: le commandement de la garde nationale de +Paris passa paisiblement des mains de M. de La Fayette dans celles +du comte de Lobau. Ni le public, ni la garde nationale elle-même ne +parurent se préoccuper du changement. Les Chambres se félicitaient +d'avoir écarté une influence turbulente, et rétabli dans cette branche +de l'administration l'ordre constitutionnel. M. de La Fayette s'était +trompé sur son importance personnelle comme il se trompait dans ses +plans de politique générale. Le roi Louis-Philippe seul grandit dans +cette épreuve; il s'était montré adroit et résolu, patient et prompt. Il +n'avait plus à côté de lui un allié souvent compromettant et toujours +incommode, ni dans son Conseil un garde des sceaux bourru et dévoué à +la politique de l'opposition. M. Mérilhou avait remplacé M. Dupont de +l'Eure au ministère de la justice, et M. Barthe M. Mérilhou dans celui +de l'instruction publique: tous deux issus du parti populaire, opposants +conspirateurs sous la Restauration, mais tous deux disposés à regarder +leur but comme atteint par la fondation du gouvernement nouveau et à le +soutenir contre ses divers ennemis. Le cabinet devenait plus homogène et +l'influence du Roi y était plus grande. Il avait gagné et dans l'opinion +publique et pour son propre pouvoir. + +M. Laffitte était presque aussi satisfait que le Roi. Il lui avait prêté +son concours dans tout ce qui venait de se passer, et restait président +d'un Conseil où il n'avait plus de lutte à soutenir. Le même ambassadeur +qui, au mois de novembre 1830, avait eu avec lui sur le boulevard une +conversation que j'ai rappelée, en eut, dans les premiers jours de +janvier 1831, une seconde dont il a recueilli les souvenirs, et que je +reproduis textuellement, car toute altération lui ferait perdre quelque +chose de sa frappante vérité. «J'étais revenu à Paris pour le procès des +ministres, et en repartant pour mon poste je demandai à M. Laffitte le +jour et l'heure où je pourrais prendre congé de lui et recevoir ses +instructions. Il était fort occupé, et me donna rendez-vous, non pas +au ministère des finances où il n'habitait point, mais chez lui, et il +m'indiqua huit heures du soir. Je m'y rendis exactement. Il était +encore à table et il avait du monde à dîner. Je lui fis dire que je +l'attendrais dans le salon. Il quitta la salle à manger et ses convives, +et vint causer avec moi. J'avais peu de chose à lui dire; ce qui +m'importait, c'était de savoir quel était l'esprit du gouvernement, quel +jugement il portait de la situation et quelle marche il se proposait de +suivre. M. Laffitte me donna toute satisfaction. Il était encore plus +content et plus assuré que lors de notre conversation du mois de +novembre. Le procès des ministres venait de finir, où il s'était +comporté en honnête homme, et avait fait preuve de discernement et +de courage. Son parti semblait avoir renoncé aux traditions et aux +emportements révolutionnaires. M. Laffitte était donc en plein +optimisme; toutes les circonstances lui semblaient favorables. Il se +félicitait des bonnes relations que la France avait de plus en plus +avec les puissances étrangères; il espérait qu'elles ne seraient pas +troublées par les révolutions que souhaitaient si imprudemment ses amis +républicains. Il désavouait hautement toute influence du gouvernement +français sur les révolutionnaires italiens et leurs sociétés secrètes. +Pendant qu'il parlait ainsi, ses convives, après le dîner fini, +arrivaient dans le salon; il n'y prenait pas garde et continuait à me +parler de la politique intérieure et extérieure sans s'apercevoir de la +physionomie un peu étonnée de ses amis. Il leur causa encore plus de +surprise quand il vint au chapitre de l'Angleterre; il n'était pas bien +informé et jugeait assez mal de la situation du ministère de lord Grey, +qui, depuis quelques semaines, avait succédé au duc de Wellington. Il ne +croyait pas que le nouveau cabinet réussît à avoir la majorité dans +le Parlement et à faire passer le bill de réforme parlementaire. Ce +pronostic ne semblait ni le chagriner ni l'inquiéter. Il disait que le +duc de Wellington était parfaitement raisonnable, qu'il avait reconnu +sans hésitation et avec sincérité l'avénement du roi Louis-Philippe, et +qu'on aurait sans doute avec lui de très-bonnes relations. Peut-être +faudrait-il reconnaître don Miguel pour roi de Portugal; mais cela +serait sans inconvénient pour la France. Ce langage tenu si ouvertement +devant de tels auditeurs était d'autant plus étrange qu'en ce moment +l'opinion publique était justement animée contre don Miguel; le pavillon +français avait été insulté à Lisbonne; plusieurs Français avaient été +arbitrairement emprisonnés, maltraités ou déportés en Afrique, et le +gouvernement du Roi s'occupait d'envoyer une escadre dans le Tage pour +tirer vengeance de cet affront. Lorsque M. Laffitte eut mis fin à cette +conversation, je me retirai, et je n'ai jamais su si ses amis lui +avaient demandé compte de tout ce qu'ils venaient d'entendre. J'en +doute, car ils me parurent plus ébahis qu'irrités.» + +Autres que celles de M. de La Fayette, les illusions de M. Laffitte +n'étaient pas moindres. Quoiqu'il se fût un moment séparé de M. Dupont +de l'Eure et des amateurs de la monarchie républicaine, il n'avait pas +conquis, dans les Chambres ni dans le public, les amis de la politique +de résistance. Les partis ne donnent sérieusement leur adhésion qu'à +deux conditions, des principes certains et des talents éclatants; ils +veulent être sûrs et fiers de leurs chefs. M. Laffitte ne présentait +aux adversaires du mouvement révolutionnaire ni l'une ni l'autre de ces +satisfactions. Parleur spirituel et agréable dans la conversation, il +n'avait à la tribune ni originalité, ni abondance, ni puissance. Quoique +ses idées en matière de finances et d'administration fussent en général +saines et pratiques, il n'inspirait, même sous ce rapport, point de +solide confiance. Dans son ministère spécial, et soit pour les travaux +intérieurs, soit pour les débats parlementaires qui s'y rapportaient, il +s'en remettait à M. Thiers, qui avait accepté, dans ce département, le +poste de sous-secrétaire d'État, où il déployait une activité et une +habileté qui firent bientôt de lui le vrai ministre. Plusieurs projets +de loi sur les plus importantes questions administratives du temps, sur +le régime des contributions directes, l'amortissement, le budget, les +dépenses extraordinaires, la liste civile et la dotation de la Couronne, +furent, par ses soins, préparés, présentés aux Chambres et discutés avec +cette curieuse étude des faits et cette verve intelligente, féconde et +brillante autant que naturelle, qui dès lors rendaient sa parole à la +fois si agréable et si efficace. Sur toutes ces matières, il prenait +assidûment les conseils du baron Louis dont, à juste titre, il estimait +très-haut les vues générales comme l'expérience. M. Thiers travaillait +souvent directement avec le Roi, sans que M. Laffitte, à qui il +épargnait ainsi l'épreuve et l'ennui du travail, en prît aucun ombrage. +Mais en dehors des questions administratives et spéciales, M. Thiers, +à cette époque, avec une réserve évidemment préméditée, s'abstenait +complètement: jeune encore et nouveau dans la Chambre, et trop +clairvoyant pour ne pas reconnaître les faiblesses de situation et de +conduite du cabinet, il ne voulait pas s'engager tout entier à la suite +de M. Laffitte, ni compromettre, dès ses premiers pas, son avenir, en +donnant hautement à une politique si chancelante son adhésion et son +appui. Ainsi dans les Chambres, et quand les questions de politique +générale s'élevaient, M. Laffitte n'avait le concours ni d'aucun grand +parti, ni d'aucun grand orateur, et restait à peu près seul chargé de la +responsabilité du gouvernement avec sa légèreté, son imprévoyance, son +inconséquence, sa complaisance, ses fluctuations et sa présomption. + +L'état des affaires extérieures rendait de jour en jour sa tâche plus +compliquée et plus difficile. L'ébranlement imprimé à l'Europe par la +révolution de Juillet éclatait successivement partout, en Allemagne, en +Suisse, en Italie, en Pologne comme en Belgique; et partout, à chaque +secousse, les regards des gouvernements et des peuples se portaient +vers la France. La Belgique offrait son trône; l'Italie et la Pologne +réclamaient l'appui de la France, ses armées, ou du moins ses généraux. +Partout se reproduisaient les questions de l'intervention ou de la +non-intervention, de la protection morale ou matérielle, du maintien ou +du rejet des traités de 1815, et au bout de toutes ces questions, la +question suprême de la guerre ou de la paix européenne, alternative +formidable sans cesse posée devant le gouvernement français. Et chaque +fois que, par quelque événement nouveau, toutes ces questions venaient à +renaître, d'ardents débats recommençaient dans la Chambre des députés, +remettant aux prises les partis, et obligeant le gouvernement, +non-seulement à se décider nettement dans sa politique, mais à venir +et revenir la proclamer et la défendre publiquement, sous le coup de +complications imprévues. Et pendant que le cabinet du roi Louis-Philippe +avait ainsi à s'expliquer et à lutter sans relâche au dedans pour faire +comprendre et accepter sa politique par la France, il siégeait en +conférence à Londres avec les grandes puissances européennes, appelé là +aussi à faire comprendre et accepter les nécessités de sa situation, et +toujours à la veille de voir rompre, par quelque crise intérieure ou +extérieure, cette délibération commune et pacifique, seul moyen de +soustraire la France et l'Europe aux périls de la guerre dans le chaos. + +Un jour en effet la Conférence de Londres, faillit disparaître. M. +de Talleyrand, dont la position et l'influence y étaient promptement +devenues grandes, apprit que l'idée était venue à quelques personnes +dans les Chambres, et même dans le cabinet français, de demander qu'elle +fût transportée à Paris. Il chargea sur-le-champ l'un de ses plus +intelligents secrétaires de s'y rendre, d'expliquer en son nom, au +Roi et à ses ministres, les inconvénients d'une pareille tentative, +l'invraisemblance du succès, et de déclarer en outre que, pour lui, si +la Conférence ne se tenait plus à Londres, il n'y resterait pas comme +ambassadeur, car il n'y aurait plus rien à faire. L'envoyé s'acquitta +bien de sa mission, et cette velléité étourdie fut abandonnée. Pendant +qu'il s'en entretenait avec le Roi, un attroupement tumultueux avait +lieu sur la place du Palais-Royal, poussant des cris et réclamant du Roi +je ne sais quelle complaisance: «Croyez-vous, Sire, lui dit-il, que la +Conférence se tînt longtemps au milieu de pareilles scènes?» + +M. Laffitte et son cabinet s'affaissaient de jour en jour sous le poids +de cette situation. En vain, pour les affaires extérieures, l'influence +du Roi prévalait, en définitive, dans le Conseil; en vain le général +Sébastiani et M. de Montalivet s'efforçaient de pratiquer la politique +d'ordre et de résistance; c'était toujours dans les rangs de la +politique de mouvement ou de laisser-aller que M. Laffitte avait ses +habitudes et ses amis. Par indécision, par indiscrétion, par mobilité, +par faiblesse, il se livrait à eux, même quand il n'agissait pas selon +leur avis et leur désir. Aussi l'unité, l'esprit de suite, l'autorité, +l'efficacité manquaient absolument au cabinet. Les Chambres inquiètes le +traitaient tantôt avec ces ménagements, tantôt avec ce mécontentement +dédaigneux qu'inspire un pouvoir hors d'état de suffire à sa mission, +et qu'on n'a nul goût à soutenir quoiqu'on hésite à le renverser. Et +le public ne portait à l'administration de M. Laffitte pas plus de +confiance que les Chambres, les hommes d'affaires pas plus que les +diplomates; les intérêts privés en souffraient autant que les intérêts +publics; la propriété s'inquiétait; le commerce et l'industrie étaient +en proie à la perturbation et à la langueur; le désordre envahissait les +finances comme les rues; la sécurité et l'avenir manquaient aux simples +citoyens comme à l'État. + +On sait quel incident amena la chute de ce cabinet en mettant au grand +jour le vice radical de son origine et de sa politique. Les scènes de +violence populaire effrénée qui suivirent le service religieux célébré +le 14 février 1831, dans l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, en +l'honneur de M. le duc de Berry assassiné onze ans auparavant par +Louvel, sont présentes à ma mémoire aussi vivement que si elles étaient +encore devant mes yeux. J'ai vu, comme tout le monde, flotter sur la +rivière et traîner dans les rues les objets du culte, les vêtements +ecclésiastiques, les meubles, les tableaux, les livres de la +bibliothèque épiscopale; j'ai vu tomber les croix; j'ai visité le +palais, ou plutôt la place du palais de l'archevêque, la maison du curé +de Saint-Germain-l'Auxerrois et l'église même, cette vieille paroisse +des rois, après leur dévastation. Ces ruines soudaines, cette nudité +désolée des lieux saints étaient un spectacle hideux: moins hideux +pourtant que la joie brutale des destructeurs et l'indifférence moqueuse +d'une foule de spectateurs. De toutes les orgies, celles de l'impiété +populaire sont les pires, car c'est là qu'éclate la révolte des âmes +contre leur vrai souverain; et je ne sais en vérité lesquels sont +les plus insensés de ceux qui s'y livrent avec fureur ou de ceux qui +sourient en les regardant. + +Dans les ouvrages écrits depuis cette époque comme dans les Chambres +et les journaux du temps, on a beaucoup discuté la question de savoir +jusqu'à quel point les manifestations légitimistes qui eurent lieu +à l'occasion de ce service, dans l'église même de +Saint-Germain-l'Auxerrois, avaient motivé et presque justifié +l'emportement du peuple et l'attitude du Cabinet. Je trouve cette +discussion peu digne d'hommes sensés. On ne prétendait pas sans doute +que le parti légitimiste eût abdiqué et fût sorti de France avec Charles +X, ni que, vivant encore, il ne saisît pas les occasions naturelles +de manifester son existence et ses sentiments. Il venait de le faire +quelques jours auparavant, le 21 janvier, par des services célébrés dans +plusieurs églises en l'honneur de Louis XVI, et personne n'avait osé s'y +opposer ou s'en montrer offensé. Avoir le parti légitimiste sur le sol +de la France, et le voir persistant dans ses principes et jouissant de +toutes les libertés assurées par la Charte à tous les Français, c'était +la condition innée et inévitable du gouvernement de Juillet. Qu'on +invoquât contre ce parti, s'il en encourait l'application, les lois +destinées à protéger la sûreté de l'État et des pouvoirs publics; qu'on +en fît de nouvelles si les anciennes étaient insuffisantes, rien de plus +simple et de plus autorisé par la bonne politique: mais la tentative de +supprimer tout témoignage, toute manifestation extérieure de l'existence +et des sentiments des légitimistes eût été insensée, car elle eût exigé +la plus odieuse comme la plus impraticable tyrannie. Il y a des ennemis +et des périls avec lesquels les gouvernements libres sont tenus de vivre +en paix, et qu'ils doivent, pour ainsi dire, passer sous silence, tant +qu'il n'y a pas nécessité absolue d'invoquer contre eux la rigueur +des lois. Et de toutes les démonstrations auxquelles peut se mêler +l'hostilité, les religieuses sont les plus dignes de ménagement, +car c'est à celles-là que se rattachent les sentiments les plus +respectables, les plus répandus parmi les honnêtes gens, et la plus +sacrée des libertés publiques. Les manifestations légitimistes de +Saint-Germain-l'Auxerrois étaient, à coup sûr, moins dangereuses pour +le pays et pour le pouvoir que les processions et les exigences +républicaines du Panthéon, que M. Laffitte et ses amis traitaient avec +tant d'égards. + +Le cabinet savait d'avance qu'un service religieux était prémédité pour +le 14 février, en mémoire de M. le duc de Berry. Il n'avait, dans cette +attente, que deux partis à prendre: s'il croyait la paix publique +gravement menacée par cette cérémonie, il fallait en empêcher décidément +la célébration, soit en traitant avec l'autorité ecclésiastique, soit +par un acte de gouvernement publiquement motivé. S'il ne jugeait pas le +péril assez grand pour exiger une telle mesure d'exception, le pouvoir +devait prendre lui-même en main la cause de la liberté religieuse, et +laisser la cérémonie s'accomplir sous sa protection, sauf à poursuivre +ensuite devant les tribunaux les actes séditieux qui auraient pu +s'y mêler. Dans la première hypothèse, il y a lieu de croire que le +Gouvernement, avec un peu de prévoyance et d'insistance, eût réussi à +tout prévenir: le service devait d'abord avoir lieu dans l'église de +Saint-Roch: sur les représentations des ministres de l'intérieur et des +cultes, l'archevêque de Paris et le curé de Saint-Roch refusèrent de +l'y autoriser. Pourquoi n'employa-t-on pas, pour l'église de +Saint-Germain-l'Auxerrois, le même moyen? L'autorité ecclésiastique +n'eût pas été sans doute plus aveugle ou plus intraitable dans une +paroisse que dans l'autre. Et si le gouvernement se fût décidé à +n'apporter à la cérémonie aucun obstacle, je ne puis croire que la force +publique n'eût pas été en état de protéger efficacement la liberté +religieuse, en surveillant les écarts de la passion politique, avec +l'intention déclarée de les réprimer selon les lois. + +Au lieu d'adopter nettement l'une ou l'autre de ces résolutions, le +pouvoir n'en prit aucune. On laissa aller d'abord les légitimistes, puis +les anarchistes. On ne prévint pas les causes de trouble; on ne protégea +pas les droits de la liberté. Les partis seuls furent acteurs; le +gouvernement resta spectateur. + +Nulle contagion ne se propage aussi rapidement que celle de l'anarchie: +dans les huit jours qui suivirent le sac de Saint-Germain l'Auxerrois +et de l'archevêché de Paris, à Lille, à Dijon, à Perpignan, à Arles, +à Nîmes, à Angoulême, des scènes semblables éclatèrent, avec ce même +mélange de haines politiques et de passions impies. C'était ici la +statue du duc de Berry renversée et mise en pièces par la foule; là, le +buste de Louis XVIII tiré du magasin où on l'avait enfoui, et traîné +avec insulte dans les rues; ailleurs, le séminaire pillé et incendié; +ailleurs encore l'évêque se croyant obligé d'accorder, à des groupes +tumultueux, la révocation d'un desservant. Au sein même des grandes +villes, parmi les autorités municipales chargées de réprimer le +désordre, il s'en trouvait d'assez livrées aux passions démagogiques +pour écrire au ministre de l'intérieur: «A peine établi, le Gouvernement +qui devait tout au peuple a semblé renier son origine. La retraite de La +Fayette et de Dupont de l'Eure a confirmé ce que n'apprenaient que trop +la loi sur la garde nationale et le refus constant de la loi électorale. +En s'appuyant sur une Chambre sans pouvoirs et objet de l'animadversion +générale, le gouvernement devait faire rejaillir sur lui la haine et le +mépris dont cette Chambre est entourée.» + +Au milieu de ces emportements anarchiques, et malgré les efforts du +Roi et de ses plus affidés conseillers pour en arrêter le cours, le +gouvernement en ressentait lui-même la contagion; sa propre attitude, +son propre langage portaient quelque empreinte des mauvaises traditions +et des dangereuses tendances qu'il combattait, et la physionomie du +pouvoir était quelquefois révolutionnaire quand, au fond, il était aux +prises avec les fauteurs de révolutions. Deux jours après le sac de +Saint-Germain-l'Auxerrois, un acte officiel mit ce mal en évidence: +dans un de ses accès de déférence envers les passions démagogiques, M. +Laffitte vint demander au Roi de changer les armes de France et d'en +bannir les fleurs de lis, ces armes de sa maison. Le Roi céda, ne se +jugeant pas en état de résister. Dans ces commencements de son règne et +sous l'empire des souvenirs de sa jeunesse, c'était la disposition du +Roi Louis-Philippe de croire l'esprit révolutionnaire plus fort qu'il ne +l'était réellement, et de se croire à lui-même, pour une telle lutte, +moins de force qu'il n'en possédait. Il avait de plus, dans les crises +imprévues, des impressions très-vives qui pouvaient lui faire prendre +des résolutions soudaines, fort au delà de la nécessité. Plus tard, je +me suis permis plus d'une fois de lui dire: «Que le Roi ne se fie jamais +à sa première impression; soit en espérance, soit en alarme, elle est +presque toujours excessive; pour voir les choses exactement comme elles +sont et ne leur accorder que ce qui leur est dû, l'esprit du Roi +a besoin d'y regarder deux fois.» Je crois que, dans cette triste +circonstance, il se trompa, et qu'à cette tyrannique prétention de +l'esprit révolutionnaire il eût pu dire _non_, avec quelque péril sans +doute, mais sans péril suprême. Ce fut, au moment même, le sentiment de +beaucoup d'hommes de bien et de sens, amis sincères du Roi, et le 19 +février, à la tribune de la Chambre des députés, M. de Kératry se fit +honneur en l'exprimant hautement. + +Sans parler de leur déplorable retentissement en Europe, ces scènes, ces +faiblesses produisirent en France dans le parti naissant de l'ordre, un +très-fâcheux effet: de bons et honnêtes esprits en contractèrent, envers +le gouvernement nouveau, un sentiment de méfiance et d'éloignement; ils +l'avaient accueilli comme le seul rempart contre l'anarchie, et ils +voyaient l'anarchie près de renaître, et le pouvoir lui-même avait l'air +faible ou complaisant pour ses fauteurs ou pour ses précurseurs. Ils +rentrèrent dans leur disposition malveillante pour la monarchie issue +de la Révolution; et ils y rentrèrent d'autant plus aisément qu'ils +ne ressentaient plus cet immense effroi dont la Révolution les avait +d'abord frappés. Au fond, ils étaient sauvés; ils savaient bien que le +gouvernement les défendait et les défendrait contre les grands périls; +ils étaient encore inquiets, mais non plus vraiment menacés, et ils +s'irritaient librement de leurs inquiétudes prolongées sans savoir gré +au pouvoir de leur salut. Ainsi disparaissait, entre les honnêtes +gens, cette unanimité qu'avaient produite, dans les premiers jours, +l'imminence du danger et la vue claire de la nécessité; ainsi +renaissaient rapidement les anciens partis, leurs inimitiés et leurs +espérances. + +Mais en même temps que, hors des Chambres et dans le pays, les troubles +du 14 février 1831 divisèrent et affaiblirent le parti de l'ordre, ils +produisirent dans la Chambre des députés un effet contraire; ce parti +s'y rallia fortement et se décida à prendre lui-même l'initiative pour +relever et raffermir le pouvoir. La patience de la Chambre était à bout. +Tant qu'avait duré le procès des ministres de Charles X, elle avait +fermement soutenu le cabinet, convaincue qu'il était nécessaire et le +plus propre à surmonter cette épreuve. Le procès fini, elle s'abstint +de toute attaque contre M. Laffitte et ses collègues, par esprit +monarchique et n'ayant nulle fantaisie de faire étalage de sa force pour +défaire ou faire des ministres. Mais quand elle vit le gouvernement +toujours désuni au dedans, impuissant au dehors, flottant au gré des +vents populaires et dépérissant de fluctuation en fluctuation, la +Chambre sentit sa responsabilité et son honneur compromis aussi bien +que la sûreté de l'État; et déterminée par un honnête bon sens, non par +aucune préméditation de parti, elle entra ouvertement en lutte contre +l'anarchie. Le 17 février, M. Benjamin Delessert demanda raison au +cabinet des troubles de Paris, du déchaînement des factions, des églises +dévastées, des croix abattues, du déplorable état général des affaires, +de l'imprévoyance et de la faiblesse du pouvoir. Député opposant vers la +fin de la Restauration, associé à tous les actes de la Chambre pendant +les journées de Juillet, M. Delessert ne pouvait être soupçonné de +malveillance, ou seulement d'indifférence envers le régime nouveau. +Protestant, il avait bonne grâce à défendre les croix et les évêques. +Homme important et honoré dans la banque, le commerce et l'industrie, il +avait titre pour parler de leurs souffrances et de leurs inquiétudes. Sa +démarche était aussi autorisée que significative et opportune. + +La discussion se répandit d'abord en explications et en récriminations +personnelles. Quand MM. Mauguin, Dupin et Salverte l'eurent ramenée vers +la politique générale et que je la vis près de son terme, j'y entrai à +mon tour, en prenant soin de faire remarquer que c'était mon premier +acte d'opposition au ministère. La nécessité seule, une impérieuse +nécessité m'y décidait. Ce que nous nous étions promis de la révolution +de Juillet, ce qu'en attendait la France, c'était le gouvernement +constitutionnel, un vrai gouvernement, capable de concilier et de +protéger à la fois l'ordre et la liberté. Ce gouvernement nous manquait +absolument. Les faits le disaient bien haut; ni l'ordre, ni la liberté +n'étaient efficacement protégés. Pourquoi? Parce que les conditions +essentielles du gouvernement étaient méconnues et absentes. Point +d'unité au sein du cabinet, ni entre le cabinet et ses agents. Point +d'entente sérieuse et soutenue entre le cabinet et la majorité des +Chambres. Point d'efficacité dans le pouvoir. Il ne gouvernait pas +parce qu'il se laissait gouverner, cherchant la faveur populaire, non +l'exercice sérieux de l'autorité légale: «Si on persiste dans cette +voie, si c'est à la popularité qu'on demande le gouvernement, on n'aura +pas de gouvernement; pas plus, toujours moins qu'on n'en a aujourd'hui. +L'ordre y perdra sa force, la liberté son avenir, les hommes leur +popularité, et nous n'en serons pas plus avancés après. Je ne crois pas +qu'il soit possible de rester dans cette situation.» + +Quand nous aurions dû être, mes amis et moi, les successeurs du cabinet, +je n'aurais pas hésité à tenir ce langage: dans un régime libre, le +désir de prévaloir par le gouvernement est le droit des convictions +sincères, et l'honneur consiste à avoir cette ambition-là, et point +d'autre. Mais, en 1831, le vulgaire embarras de cette position m'était +épargné; nous n'avions, mes amis et moi, aucune prétention ni aucune +chance de pouvoir; ce n'était pas nous qu'y poussait alors la réaction +contre l'anarchie; nous pouvions servir dans l'armée de l'ordre, non la +commander. M. Laffitte avait un héritier naturel et clairement désigné. +Président de la Chambre des députés, M. Casimir Périer était le +président nécessaire du prochain cabinet. Dévoué à la politique de +résistance et homme d'affaires supérieur, constamment dans l'opposition +jusqu'en 1830 et aussi décidé dans l'action, pendant les journées de +Juillet, que modéré dans le dessein, à la fois impétueux et prudent, +passionné et discret, dominant et point impatient de saisir le pouvoir, +il était admirablement propre, par tempérament comme par position, et +aux luttes futures que le nouveau cabinet aurait à soutenir, et à la +lutte immédiate que nous engagions pour le former. + +Ce fut une lutte en effet que le travail de cette formation. Malgré sa +faiblesse déclarée, M. Laffitte ne voulait pas sortir du pouvoir, et M. +Casimir Périer n'y voulait entrer qu'avec toutes les forces et toutes +les sûretés dont il avait besoin. L'un pressentait que sa chute serait +sa ruine, et s'obstinait à ne pas descendre; l'autre hésitait à risquer +un échec et exigeait beaucoup pour consentir à monter. Autour de M. +Laffitte, on faisait de grands efforts pour conserver le pouvoir, sinon +à lui, du moins au parti qui dominait sous son nom. On ramenait M. +Dupont de l'Eure sur la scène; on lui associait M. Odilon Barrot, M. +Eusèbe Salverte, le général Lamarque, M. de Tracy, même le général +Demarçay. A ces tentatives pour former un cabinet pris tout entier dans +le côté gauche, les partisans de la résistance dans le cabinet encore +debout opposaient des actes qui attestaient leur travail et leur progrès +vers un but contraire; M. de Montalivet donna sa démission pour obtenir +que M. Odilon Barrot fût remplacé dans la préfecture de la Seine par +M. de Bondy, et M. Odilon Barrot fut en effet relégué dans le Conseil +d'État, Le garde des sceaux, M. Mérilhou, s'était refusé à la révocation +de son ami, M. Charles Comte, procureur du roi à Paris, courageux homme +de bien dans l'opposition, embarrassé et inhabile dans le pouvoir; M. +Comte n'en fut pas moins écarté, et M. Mérilhou lui-même quitta le +ministère de la justice dont _l'intérim_ fut confié à M. d'Argout. +Pourtant le Roi d'une part et M. Casimir Périer de l'autre hésitaient +encore. Il en coûtait au Roi de rompre avec M. Laffitte, ministre +commode et naguère utile. La politique de résistance déclarée lui +semblait d'ailleurs presque aussi périlleuse que nécessaire; ne +pouvait-on pas attendre encore un peu que la nécessité de plus en +plus évidente surmontât décidément le péril? Le caractère altier et +susceptible de M. Casimir Périer lui inspirait, pour leurs rapports +mutuels, quelque inquiétude. M. Casimir Périer, de son côté, insistait +chaque jour plus péremptoirement sur les conditions de son entrée +au pouvoir: aux curieux qui venaient le presser, à ses amis, au Roi +surtout, il développait avec une passion forte et triste les difficultés +de l'entreprise, et la nécessité absolue, et probablement insuffisante, +des moyens qu'il demandait. Il voulait gouverner dans le Conseil comme +dans le pays. Il lui fallait le baron Louis au ministère des finances, +et dans tous les départements des collègues sûrs, bien résolus à marcher +avec lui; point de dissidents ni de rivaux. Le 12 mars au soir, dans +une de leurs dernières conférences, le maréchal Soult témoigna quelque +hésitation à accepter M. Casimir Périer comme président du Conseil: +«Monsieur le maréchal, lui dit Casimir Périer, veuillez vous décider; +sinon, j'écrirai ce soir à M. le maréchal Jourdan; j'ai sa parole.» Le +maréchal Soult se décida. Le baron Louis prit les finances; son neveu, +l'amiral Rigny, fut ministre de la marine; M. de Montalivet céda +le ministère de l'intérieur à M. Périer et passa au département de +l'instruction publique. Les instances répétées des Chambres, le flot +toujours montant de l'anarchie, les noms périlleux que mettait en avant +le parti populaire, avaient mis fin, dans l'esprit du Roi, à toute +incertitude: «Savez-vous, dit-il plus tard à M. d'Haubersaert, alors +chef du cabinet de l'intérieur, que, si je n'avais pas trouvé M. Périer +au 13 mars, j'en étais réduit à avaler Salverte et Dupont tout crus!» +Il accepta les périls, les difficultés, peut-être les ennuis de la +politique de résistance et de son chef, et le 13 mars, M. Casimir Périer +devint officiellement ce qu'il devait être effectivement, premier +ministre. + + + + + CHAPITRE XII. + + M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE. + +Rapports de M. Casimir Périer avec ses collègues;--avec le Roi +Louis-Philippe;--avec les Chambres;--avec ses agents.--Action +personnelle du Roi dans le gouvernement.--Prétendues scènes entre le +Roi et M. Casimir Périer.--Anarchie dans Paris et dans les +départements.--Efforts des partis politiques pour exploiter +l'anarchie.--Parti républicain.--Parti légitimiste.--Parti +bonapartiste.--Leurs complots.--Faiblesse de la répression +judiciaire.--Écoles et sectes anarchiques.--Les saint-simoniens.--Les +fouriéristes.--Insurrection des ouvriers de Lyon.--Sédition à +Grenoble.--Désordres sur divers autres points du territoire.--Grande +émeute à Paris sur la nouvelle de la chute de Varsovie.--M. Casimir +Périer et le général Sébastiani sur la place Vendôme.--M. Casimir +Périer réorganise la police.--M. Gisquet préfet de police--Le Roi +Louis-Philippe vient habiter les Tuileries.--Travaux dans le jardin des +Tuileries et leur motif.--M. Casimir Périer aussi modéré qu'énergique +dans l'exercice du pouvoir.--Il se refuse à toute loi d'exception.--La +Reine Hortense à Paris.--Conduite du Roi Louis-Philippe et de +son gouvernement envers la mémoire et la famille de l'Empereur +Napoléon.--Débats législatifs.--Liste civile.--Abolition de l'hérédité +de la pairie.--Proposition pour l'abrogation de la loi du 19 janvier +1815 et du deuil officiel pour la mort de Louis XVI.--Discours du duc +de Broglie sur cette proposition.--Mon attitude et mon langage dans les +Chambres.--Ce qu'en pensent le Roi Louis-Philippe, M. Casimir Périer et +les Chambres.--Débat sur l'emploi du mot _sujets_.--État de la société +dans Paris.--La politique tue les anciennes moeurs sociales.--Décadence +des salons.--Ce qui en reste et mes relations dans le monde.--M. Bertin +de Veaux et le _Journal des Débats_. + +(12 mars 1831--16 mai 1832.) + + +Dès que le cabinet fut formé et que M. Casimir Périer entra en rapports +habituels avec ses collègues, le premier ministre se fit sentir. Il +avait témoigné d'abord l'intention de ne prendre que la présidence du +Conseil, sans aucun département spécial, ne voulant pas que les soins de +l'administration pussent le distraire des soucis du gouvernement; à la +réflexion, il reconnut aisément que, pour gouverner, il faut tenir sous +sa main les grands ressorts du pouvoir; et convaincu en même temps +que, malgré nos complications avec l'Europe, c'était au dedans que se +déciderait le sort de la France, il prit le ministère de l'intérieur, en +le réduisant aux attributions supérieures et vraiment politiques. Les +affaires purement administratives formèrent, sous le nom de ministère du +commerce et des travaux publics, un département séparé qui fut confié au +comte d'Argout, agent laborieux, intelligent, courageux et docile. Dans +le travail quotidien, M. Casimir Périer se servait de lui comme d'un +sous-secrétaire d'État infatigable; et dans les Chambres, il l'envoyait +à la tribune ou l'en rappelait selon sa propre convenance, ne +s'inquiétant ni de l'user à force de l'employer, ni de le blesser par +la brusque explosion de son autorité. Je l'ai entendu s'écrier un jour, +impatienté que M. d'Argout se mît en mouvement, mal à propos selon lui, +pour prendre la parole: «Ici, d'Argout!» et M. d'Argout revenait, non +sans humeur, mais sans la montrer. + +La première fois que M. Casimir Périer monta à la tribune de la Chambre +des députés pour y exposer en termes clairs et fermes sa pensée et son +dessein général, il y fit monter immédiatement après lui les ministres +de la guerre, des finances et de la justice, pour qu'ils témoignassent +expressément de leur adhésion à la politique que le chef du cabinet +venait de déclarer. + +Quelques jours après, ayant adressé aux préfets une circulaire à +l'occasion d'une grande association dite _nationale_ que l'opposition +travaillait à former en méfiance du cabinet, M. Casimir Périer la +terminait par ces paroles: «Le Roi a ordonné, de l'avis de son Conseil, +que l'improbation de toute participation des fonctionnaires civils ou +militaires à cette association fût officiellement prononcée;» et il fit +écrire par tous ses collègues des circulaires qui transmettaient la +sienne à tous leurs agents en en prescrivant la stricte observation. + +C'était surtout le maréchal Soult qu'il avait à coeur de lier et de +compromettre ainsi publiquement dans sa politique. Il n'oubliait pas que +le maréchal avait eu quelque répugnance à l'accepter comme président du +Conseil, et tout en disant comme le Roi: «Il me faut cette grande épée,» +il n'en attendait pas avec une entière sécurité tout le concours qu'il +en exigeait. Le maréchal, de son côté, tout en subissant l'ascendant +de M. Périer, sentait sa propre importance et ne se livrait pas +sans réserve, même quand il servait sans objection. Quoiqu'ils se +reconnussent l'un et l'autre nécessaires, il y avait entre ces deux +hommes peu de confiance et point de goût mutuel. + +Le baron Louis et le général Sébastiani étaient, dans le Conseil, les +alliés et les confidents intimes de M. Périer. Une ancienne et familière +amitié le liait au premier. Il avait appris, dans les rangs de +l'opposition avant 1830, à connaître le second, et, depuis qu'il le +voyait dans le gouvernement, il en faisait tous les jours plus de +cas. Le général Sébastiani gagnait beaucoup à cette épreuve: il avait +l'esprit lent et peu fécond, la parole sans facilité et sans éclat, des +manières souvent empesées et prétentieuses; mais il portait dans les +grandes affaires un jugement libre et ferme, une sagacité froide, +une prudence hardie et un courage tranquille qui faisaient de lui un +très-utile et sûr conseiller, Il savait traiter à demi-mot et sans +bruit avec les intérêts ou les faiblesses des hommes, et il excellait +à pressentir les conséquences possibles et lointaines d'un événement, +d'une démarche, d'une parole. Dans les Chambres, en défendant avec plus +de fermeté que d'habileté de langage la politique du cabinet, il se +compromettait quelquefois gravement; on sait quelles colères suscita +contre lui cette fameuse et malheureuse phrase prononcée en parlant +des désastres de la Pologne: «Aux dernières nouvelles, la tranquillité +régnait dans Varsovie.» Dans cette occasion comme en toute autre, M. +Périer soutint énergiquement le général Sébastiani contre toutes +les attaques; non-seulement pour ne pas laisser faire brèche à son +ministère, mais par une juste et imperturbable appréciation des rares +qualités du général. En vrai chef de gouvernement, M. Périer, au moment +même d'une faute ou d'un malheur, se souvenait de ce que vaut un homme; +et ne consentait pas, pour atténuer quelques minutes son propre ennui, à +jeter en pâture à l'ennemi un brave et fidèle allié. + +Il ne tarda pas à prendre aussi une grande confiance dans M. de +Montalivet qui le secondait et le servait loyalement dans sa politique +générale et dans ses rapports avec le Roi. Dominant, et à bon droit, +dans son cabinet, M. Casimir Périer craignait que le Roi ne voulût +dominer aussi, et il était fermement résolu, non-seulement à assurer, +mais à mettre en plein jour, comme ministre et premier ministre +responsable, son indépendance et son autorité. Alors commença sourdement +cette question qui depuis a fait tant de bruit, la question de l'action +du Roi lui-même dans son gouvernement et des jalousies de pouvoir entre +la Couronne et ses conseillers. + +En 1846, dans un moment où cette question jetait parmi nous des +dissentiments aussi puérils et faux en eux-mêmes que graves par leurs +conséquences, appelé à dire avec précision comment je comprenais le rôle +que jouent dans la monarchie constitutionnelle, d'une part le Roi, de +l'autre ses conseillers, je m'en expliquai en ces termes: «Un trône +n'est pas un fauteuil vide, auquel on a mis une clef pour que nul ne +puisse être tenté de s'y asseoir. Une personne intelligente et libre, +qui a ses idées, ses sentiments, ses désirs, ses volontés, comme tous +les êtres réels et vivants, siège dans ce fauteuil. Le devoir de cette +personne, car il y a des devoirs pour tous, également sacrés pour +tous, son devoir, dis-je, et la nécessité de sa situation, c'est de ne +gouverner que d'accord avec les grands pouvoirs publics institués par +la Charte, avec leur aveu, leur adhésion, leur appui. A leur tour, le +devoir des conseillers de la personne royale, c'est de faire prévaloir +auprès d'elle les mêmes idées, les mêmes mesures, la même politique +qu'ils se croient obligés et capables de soutenir dans les Chambres. Je +me regarde, à titre de conseiller de la Couronne, comme chargé d'établir +l'accord entre les grands pouvoirs publics, non pas d'assurer la +prépondérance de tel ou tel de ces pouvoirs sur les autres. Non, ce +n'est pas le devoir d'un conseiller de la Couronne de faire prévaloir la +Couronne sur les Chambres, ni les Chambres sur la Couronne; amener ces +pouvoirs divers à une pensée et à une conduite communes, à l'unité par +l'harmonie, voilà la mission des ministres du Roi dans un pays libre; +voilà le gouvernement constitutionnel: non-seulement le seul vrai, le +seul légal, mais aussi le seul digne; car il faut que nous ayons tous +pour la couronne ce respect de nous souvenir qu'elle repose sur la tête +d'un être intelligent et libre, avec lequel nous traitons, et qu'elle +n'est pas une simple et inerte machine, uniquement destinée à occuper +une place que les ambitieux voudraient prendre si elle n'y était pas.» + +Je suis persuadé que si, en 1831, on avait demandé au roi Louis-Philippe +et à M. Casimir Périer ce qu'ils pensaient de ce résumé de leur +situation et de leurs rapports constitutionnels, ils y auraient +sincèrement et sans réserve donné l'un et l'autre leur assentiment. M. +Casimir Périer était trop sérieusement monarchique et sensé pour poser +en principe, comme base de la monarchie constitutionnelle, que le Roi +règne et ne gouverne pas; et le roi Louis-Philippe, de son côté, +avait trop d'intelligence et de modération politique pour prétendre à +gouverner contre l'avis des conseillers qui procuraient à son pouvoir +le concours des Chambres et du pays. Il me dit un jour, à ce sujet: «Le +mal, c'est que tout le monde veut être chef d'orchestre, tandis que, +dans notre constitution, il faut que chacun fasse sa partie et s'en +contente. Je fais ma partie de roi; que mes ministres fassent la leur +comme ministres; si nous savons jouer, nous nous mettrons d'accord.» Au +fond, M. Casimir Périer n'en prétendait pas davantage, et s'il eût été +convaincu que le Roi n'avait nul dessein d'empêcher ses ministres de +jouer leur rôle dans la mesure de leur importance, il se fût tenu pour +satisfait. Mais les plus sages hommes n'appliquent pas à leur propre +conduite toute leur sagesse; les idées préconçues, les passions cachées +au fond du coeur, les susceptibilités, les méfiances, les fantaisies +du moment exercent souvent, sur leurs actions et leurs relations, +une influence contraire à leur vraie et générale pensée. Homme de +gouvernement par nature, mais arrivant au pouvoir après une longue +carrière d'opposition et par un vent de révolution, M. Casimir Périer +y portait quelquefois des impatiences moins monarchiques que ses +sentiments et ses desseins. De son côté, le roi Louis-Philippe, bien que +pénétré des idées de 1789, avait passé la plus grande partie de sa vie, +d'abord dans les habitudes de l'ancien régime, puis sous le coup des +bouleversements révolutionnaires, et il lui en était resté des velléités +et des inquiétudes quelquefois peu d'accord avec ses intentions +constitutionnelles. Il était difficile que deux hommes, nés et formés +dans des atmosphères si diverses, se fissent l'un à l'autre, dès leurs +premiers rapports, leur juste part dans le gouvernement, nouveau pour +tous deux, qu'ils étaient chargés de conduire en commun. + +En entrant au pouvoir, M. Périer mit un grand soin à établir que le +Conseil des ministres se réunît habituellement chez lui, hors de la +présence du Roi, et à constater hautement ce fait. Pendant quelque +temps, il le fit annoncer chaque fois dans _le Moniteur_. Il avait +raison d'y attacher de l'importance, car ce fut, aux yeux du public, une +éclatante démonstration de sa forte volonté et de son pouvoir. Le +Roi n'objecta point; il savait s'accommoder aux caractères quand il +reconnaissait la grandeur des services. Pourtant il était offusqué, +et laissait quelquefois percer son déplaisir, trop peut-être, dans +l'intérêt même de son autorité. Rien ne sert mieux les rois que +d'accepter sans discussion et de bonne grâce les nécessités qu'ils sont +contraints de subir. + +Au même moment, M. Périer témoigna une autre exigence. On a dit qu'il +avait demandé que M. le duc d'Orléans cessât d'assister, comme il +l'avait fait jusque-là, aux conseils du Roi. Vraie au fond, l'assertion +n'est pas exacte dans toutes ses circonstances. Sous le ministère +précédent, M. le duc d'Orléans n'assistait point habituellement au +Conseil; il n'y avait paru que rarement et par exception; il était resté +entre autres tout à fait étranger aux Conseils qui avaient précédé +et suivi le procès des ministres et les scènes de +Saint-Germain-l'Auxerrois. Le Roi souhaitait qu'il y assistât toujours, +pour se former au gouvernement, et s'engager peu à peu, par sa présence, +dans la bonne politique, n'en approuvât-il pas toutes les mesures. Il +exprima son désir à M. Casimir Périer, qui s'y refusa nettement. Dans le +travail de formation du cabinet du 13 mars, le prince n'avait pas aidé à +l'avénement de M. Périer, et s'était montré plus favorable à M. Laffitte +et à ses amis. On le croyait en général imbu des idées et sympathique +aux ardeurs du parti populaire. Sa présence dans le Conseil pouvait en +altérer l'unité ou la discrétion; et M. Casimir Périer ne voulait pas +que l'héritier du trône pût lui susciter quelque obstacle, ni qu'on +pût croire qu'il exerçait dans les affaires quelque influence. Le Roi +n'insista point, et j'incline à croire que M. le duc d'Orléans ne +regretta pas cette résolution. + +Dans la pratique quotidienne des affaires, M. Périer n'était pas moins +exigeant ni moins susceptible. Il prenait connaissance de toutes les +dépêches télégraphiques avant qu'elles fussent envoyées au Roi, et le +directeur du _Moniteur_ avait ordre de n'insérer aucun article, aucune +note émanée du cabinet du Roi, sans les avoir communiqués au président +du Conseil et s'être assuré de son assentiment. + +On a beaucoup dit que les exigences et les ombrages de M. Casimir Périer +avaient amené, entre le Roi et lui, non-seulement de graves difficultés, +mais de grandes violences; on a raconté des scènes de lutte obstinée et +d'emportement étrange. Exagérations vulgaires où le vrai caractère des +hommes est défiguré, et l'histoire transformée en grossier mélodrame. +Ni le roi Louis-Philippe, malgré la vivacité de ses déplaisirs, ni M. +Casimir Périer, malgré l'ardeur de son tempérament, ne se laissaient +aller, l'un envers l'autre, à de telles extrémités. Ils avaient l'un et +l'autre trop d'esprit et un sentiment trop juste de la nécessité ou de +la convenance pour ne pas s'arrêter à temps dans leurs dissidences; et, +au moment même où elles semblaient le plus vives, ils savaient se faire +mutuellement et sans bruit les concessions qui devaient y mettre un +terme. Un petit fait donnera en ce genre la vraie mesure de leurs +caractères et de leurs rapports. + +Vers la fin de 1831, le général Sébastiani était malade, et M. Casimir +Périer faisait l'intérim des affaires étrangères. C'était surtout avec +les conseils et par les soins du comte de Rayneval qu'il dirigeait +la correspondance de ce département, et il lui avait promis, pour +s'acquitter envers lui, l'ambassade d'Espagne qu'occupait alors le +comte Eugène d'Harcourt. Il résolut un jour d'accomplir sur-le-champ +sa promesse, et il chargea M. d'Haubersaert, son chef de cabinet, de +rédiger, pour cette nomination, un projet d'ordonnance, d'aller en son +nom en demander au Roi la signature, et de l'envoyer au rédacteur du +_Moniteur_ avec ordre de le publier dès le lendemain. M. d'Haubersaert, +qui avait et qui méritait, par son esprit, son courage et la sûreté de +son caractère, toute la confiance de M. Périer, était accoutumé à de +telles missions; il servait habituellement d'intermédiaire entre le Roi +et son ministre, et prenait soin d'atténuer, autant qu'il était en lui, +les aspérités de leurs rapports. En arrivant aux Tuileries, il trouva le +Roi retiré dans son cabinet, en robe de chambre et près de se coucher. +Ne doutant pas que la nomination de M. de Rayneval ne fût une affaire +convenue, il lui présenta le projet d'ordonnance en le priant de le +signer: «Mais non, dit le Roi; il n'y a rien de convenu à ce sujet avec +M. Périer; il a été entendu que Rayneval n'irait à Madrid que lorsqu'on +aurait pourvu à la situation de M. d'Harcourt.--En ce cas, Sire, dit +M. d'Haubersaert en reprenant le papier, je vais rapporter à M. le +président du Conseil ce projet d'ordonnance, et lui dire que le Roi n'a +pas voulu le signer.--Je ne dis pas cela, reprit le Roi; tenez, je vais +signer; mais vous prierez, de ma part, M. Périer de ne pas envoyer +l'ordonnance au _Moniteur_ avant que j'en aie causé avec lui,» et il +signa en effet. Il était tard quand M. d'Haubersaert rentra au ministère +de l'intérieur; il trouva M. Casimir Périer couché, le fit éveiller et +lui rendit compte de sa mission: «Que le Roi me laisse tranquille, lui +dit vivement M. Périer; envoyez l'ordonnance au _Moniteur_.--Monsieur +le président, reprit M. d'Haubersaert en posant sur le lit du ministre +l'ordonnance signée, permettez-moi de vous dire que vous avez tort, +et veuillez charger un autre que moi de l'envoi au _Moniteur_,» et il +sortit sans attendre la réponse. M. Casimir Périer n'appela personne; +l'ordonnance ne parut point le lendemain dans le _Moniteur_; le Roi et +son ministre se mirent d'accord; M. de Rayneval ne reçut qu'un peu +plus tard l'ambassade de Madrid; et M. Périer, sans reparler à M. +d'Haubersaert de cet incident, le traita avec un redoublement de +confiance. Il avait l'esprit trop droit pour ne pas reconnaître la +vérité, et l'âme trop haute pour ne pas honorer la franchise. + +A mesure qu'il avança dans la pratique du gouvernement, il en apprécia +mieux toutes les conditions, et devint moins impatient sans cesser +d'être aussi fier. Il comprit qu'au lendemain d'une révolution et dans +le difficile travail de la fondation d'un régime libre, ce n'est pas +trop du concours de tous les éléments d'ordre et de pouvoir; que, dans +la monarchie constitutionnelle, la personne royale est une grande force +avec laquelle il faut savoir également compter et résister, et qu'il y +a plus de dignité comme plus d'utilité à débattre franchement avec le +monarque les affaires publiques, qu'à élever la prétention ou à se +donner les airs de l'annuler dans ses propres conseils. Il revint même, +dans une certaine mesure, de ses préventions contre M. le duc d'Orléans; +et au mois de novembre 1831, lorsque la grande insurrection de Lyon lui +fournit une occasion naturelle de satisfaire, en l'employant, l'activité +du prince, il s'empressa de la saisir, l'appela au Conseil, discuta +devant lui et avec lui toutes les exigences de l'événement, et l'unit +officiellement au maréchal Soult dans cette importante mission. Lorsque +le prince et le maréchal revinrent de Lyon où l'ordre matériel du moins +était rétabli, M. Casimir Périer, non-seulement dans son langage public, +mais dans ses conversations intimes, rendit toute justice à la fermeté +pleine de tact qu'avait déployée le prince, et en témoigna hautement sa +satisfaction. Il persista cependant à le tenir éloigné du Conseil. + +Je ne pense pas qu'avec le Roi ses rapports soient jamais devenus +très-confiants ni très-faciles; entre leurs caractères et leurs esprits, +la différence était trop profonde. Mais ils acquirent l'un et l'autre la +conviction qu'au dedans comme au dehors leur politique était la même, +et qu'ils avaient besoin l'un de l'autre pour la faire triompher. Ils +s'unissaient donc sans se plaire, et se supportaient mutuellement dans +le sentiment d'une même intention et d'une commune nécessité. Dans ce +singulier mélange d'accord et de lutte, c'était le Roi qui cédait le +plus souvent, et qui pourtant gagnait peu à peu du terrain, comme le +plus calme et le plus patient. Il parvint à acquérir sur son puissant +ministre une véritable influence, dont, plus tard, il s'applaudissait +en disant: «Périer m'a donné du mal, mais j'avais fini par le bien +équiter.» Expression plus piquante que prudente, que le Roi, en tout +cas, aurait mieux fait de ne jamais employer, et dont il fit bien de ne +se servir qu'après la mort de M. Casimir Périer, car elle l'eût blessé +si elle fût parvenue à ses oreilles, ce qui probablement n'eût pas +manqué. + +Avec les Chambres, M. Casimir Périer n'était pas moins fier ni moins +exigeant qu'avec le Roi. Avant de consentir à se charger des affaires, +il avait fait minutieusement constater et mettre sous leurs yeux le +mauvais état de l'administration et la détresse du Trésor. A peine entré +en fonctions, il demanda, par trois projets de lois, tous les moyens +financiers dont il pouvait avoir besoin: une addition de 55 centimes à +la contribution foncière et de 50 centimes aux patentes pour l'année +1831, un crédit éventuel de 100 millions dans l'intervalle des +sessions de cette même année, réalisable soit par une contribution +extraordinaire, soit par un emprunt en rentes, un crédit extraordinaire +de 1,500,000 francs pour dépenses secrètes. Il voulait non-seulement +être en mesure de faire face aux événements qui se laissaient entrevoir, +mais relever promptement, en se montrant bien armé, la confiance et +le crédit public. Il proposa en même temps un projet de loi pour la +répression efficace des attroupements. Et de ces diverses propositions +il faisait nettement des questions de cabinet, sans déclamation, sans +étalage d'alarmes, témoignant autant d'espérance patriotique que de +sollicitude politique, mais voulant que les amis de l'ordre sentissent +bien le mal qu'ils lui demandaient de guérir, et établissant en toute +occasion qu'il n'accepterait la responsabilité du gouvernement que si on +lui en donnait la force, et qu'il se retirerait dès qu'il ne trouverait +pas dans les grands pouvoirs publics un ferme et suffisant appui. + +On vit bientôt que ce n'était point là, de sa part, une menace de +comédie. A la fin de juillet 1831, les plus graves périls semblaient +dissipés et les plus pressantes difficultés surmontées. La Chambre des +députés qui avait accompli la révolution de 1830 avait été dissoute. En +vertu d'une nouvelle loi électorale qui avait élargi, pour les députés +comme pour les électeurs, le cercle de la capacité politique, une +nouvelle Chambre venait d'être élue et réunie. Elle avait à élire son +président. Pressé de savoir à quoi s'en tenir sur ses dispositions, M. +Casimir Périer fit de cette élection une question ministérielle; et son +candidat, M. Girod de l'Ain, n'ayant obtenu contre M. Laffitte, candidat +de l'opposition, qu'une majorité de quatre voix, il déclara que ce +n'était pas là, pour gouverner, une majorité suffisante, et donna sa +démission. L'alarme fut générale: Roi, Chambres, pays, à peine échappés +de l'anarchie, se sentaient près d'y retomber. On fit, auprès de M. +Casimir Périer, de vains efforts pour le décider à garder le pouvoir. Il +répondait à toutes les instances qu'il ne redonnerait pas le spectacle +d'un prétendu gouvernement essayant de se tenir debout et toujours +près de tomber. La nouvelle arriva tout à coup que le roi de Hollande, +rompant l'armistice, avait fait entrer son armée en Belgique et +entreprenait de la reconquérir. C'était l'honneur et la sûreté de la +France à défendre en sauvant la Belgique, peut-être au risque de la +guerre européenne. Le péril peut donner la force. M. Périer en accepta +la chance et reprit le pouvoir en envoyant sur-le-champ l'armée +française au secours de la Belgique. Et personne ne crut que ce fût +là, pour lui, un prétexte; amis ou adversaires, tous savaient déjà +qu'actions ou paroles, tout en lui était réel et sérieux. + +Sa physionomie, sa démarche, son attitude, son regard, son accent, toute +sa personne donnaient de lui cette conviction. Sa gravité n'était ni +celle de l'austérité morale, ni celle de la méditation intellectuelle, +mais celle d'un esprit solide et ferme, pénétré d'une idée et d'une +passion forte, et incessamment préoccupé d'un but qu'il jugeait à la +fois très-difficile et indispensable d'atteindre. Ardent et inquiet, il +avait toujours l'air de défier ses adversaires et de mettre à ses amis +le marché à la main. Il recevait un jour des députés, membres de la +majorité, qui venaient lui présenter des objections contre je ne sais +plus quelle mesure, et lui faire pressentir, à ce sujet, l'abandon d'une +partie de ses amis. Pour toute réponse, il s'écria en les regardant d'un +oeil de feu: «Je me moque bien de mes amis quand j'ai raison! c'est +quand j'ai tort qu'il faut qu'ils me soutiennent;» et il rentra dans son +cabinet. Dans les conversations particulières, il écoutait froidement, +discutait peu, et se montrait presque toujours décidé d'avance. A la +tribune, il n'était ni souvent éloquent, ni toujours adroit, mais +toujours efficace et puissant. Il inspirait confiance à ses partisans, +malgré leurs doutes, et il en imposait à ses adversaires au milieu de +leur irritation. C'était la puissance de l'homme, bien supérieure à +celle de l'orateur. + +Avec ses agents et dans toute l'administration, il établit, dès le +début, l'unité de vues et d'action comme une règle de politique et un +devoir de probité. Plusieurs circulaires, les unes de principe général, +les autres motivées par des incidents particuliers, inculquèrent +fortement ce devoir aux fonctionnaires des divers ordres, en les +prévenant que le cabinet n'en tolérerait pas l'oubli. Et en effet, quand +des hommes considérables persistèrent, malgré leurs fonctions, à +rester membres de l'_Association nationale_, que le ministère avait +expressément improuvée, ils furent tous révoqués. M. Odilon Barrot +sortit du Conseil d'État, M. Alexandre de Laborde cessa d'être aide de +camp du Roi, M. le général Lamarque fut mis en disponibilité. Il fut +évident que le cabinet voulait fermement ce qu'il avait dit et que +partout il pouvait ce qu'il voulait. + +Il était sévère à exiger des fonctionnaires l'exacte observation de +leurs devoirs, même quand aucun intérêt spécial et pressant ne semblait +en question. _Le Moniteur_ contint un jour[13] cet article: «Un préfet +s'étant présenté hier chez M. le ministre de l'intérieur, sans avoir +préalablement demandé la permission de se rendre à Paris, n'a pu obtenir +audience. A cette occasion, le ministre a décidé que tout préfet qui +s'absenterait de son département sans congé se mettrait dans le cas +d'être révoqué. Tous les fonctionnaires comprendront que, dans la +situation actuelle des affaires, c'est pour eux un devoir impérieux de +rester à leur poste.» + +[Note 13: 30 mars 1831.] + +A cette attentive surveillance de ses agents, à ce maniement énergique +de tous les instruments de pouvoir placés sous sa main, M. Casimir +Périer joignait un autre soin: il se préoccupait de l'état d'esprit du +public, et se servait fréquemment du _Moniteur_ pour communiquer avec +lui et lui faire connaître et comprendre son gouvernement. Là aussi il +se manifestait avec autorité, démentant les faux bruits, redressant les +idées fausses, expliquant et présentant sous leur vrai jour les actes du +cabinet. Ce n'était point de la polémique, mais le monologue assidu +d'un pouvoir sensé et ferme parlant tout haut devant le pays. Et quand +l'aveugle ou intraitable hostilité des partis ennemis et de leurs +journaux jetait M. Périer dans un doute triste sur l'efficacité de +ses commentaires officiels, il disait à ses amis: «Après tout, que +m'importe? j'ai _le Moniteur_ pour enregistrer mes actes, la tribune des +Chambres pour les expliquer, et l'avenir pour les juger.» + +C'était beaucoup qu'une volonté si forte, maîtresse d'un pouvoir si +concentré et si reconnu dès ses premiers pas. Mais, dans l'état de la +France et pour l'oeuvre à accomplir, ce n'était pas assez. De toutes les +maladies, la pire c'est de ne pas connaître tout son mal. M. Casimir +Périer entreprenait, avec un bon sens et un courage admirables, de +lutter contre l'anarchie: l'anarchie était plus générale et plus +profonde que ne le pensaient et le parti qui se rangeait autour de lui +pour la combattre, et le pays qu'il se chargeait de lui arracher. + +Dans les rues de Paris, au moment où il prit le pouvoir, l'émeute était +flagrante et continue. Du mois de mars du mois de juillet 1831, la place +Vendôme, la place du Châtelet, le Panthéon, les faubourgs Saint-Denis, +Saint-Martin, Saint-Antoine et Saint-Marceau, la rue Saint-Honoré, tous +les grands carrefours des quais et des boulevards furent le théâtre +de rassemblements populaires, quelquefois oisifs et bruyants, bientôt +ardents et séditieux. Les motifs les plus divers, sérieux ou frivoles, +un anniversaire révolutionnaire, un bruit de journaux, un arbre de la +liberté à planter, une prétention de marchands populaires, une querelle +devant la porte d'un café suffisaient pour amasser et passionner la +foule; et elle trouvait partout des points de réunion, des foyers +d'irritation, des moyens de divertissement. Plus de vingt mille petits +étalagistes, venus de toutes les parties de la France, obstruaient les +quais, les ponts, les places, les boulevards, les quartiers populeux +et les passages fréquentés: «Nous sommes libres, disaient-ils; le pavé +appartient à tout le monde; nous voulons nous établir où nous pouvons +vendre et vendre ce qui nous convient.» Les manifestations les plus +factieuses, les intentions les plus menaçantes se produisaient au milieu +de ces attroupements inopinés ou prémédités. Les cris _Vivent les +Polonais! Mort aux tyrans! A bas les Russes_! retentissaient autour +de l'ambassade de Russie. Dans un banquet fameux réuni le 9 mai aux +_Vendanges de Bourgogne_, l'un des convives se leva et s'écria en +brandissant un poignard: _A Louis-Philippe!_ Des bandes se promenaient +jour et nuit dans la ville en criant: _Vive la République_! Quand +la répression de ces désordres commençait, elle rencontrait presque +toujours une résistance dans laquelle l'autorité municipale et la garde +nationale n'étaient guère plus respectées que les agents de police et +les soldats; et quand, un jour ou sur un point, l'émeute avait été +réprimée, elle se portait ailleurs, ou recommençait le lendemain. + +Comment aurait-elle reconnu sa faute ou sa défaite? Elle était +incessamment provoquée, encouragée, ranimée par de hardis patrons. Les +sociétés populaires, légalement interdites comme clubs, n'en étaient pas +moins actives ni moins influentes; soit de concert, soit par instinct, +elles s'étaient divisées et multipliées pour ne pas courir toutes +ensemble le même péril; mais sous leurs noms divers, les _Amis du +peuple_, les _Amis de la patrie_, les _Réclamants de Juillet_, les +_Francs régénérés,_ la _Société des condamnés politiques_, la _Société +des droits de l'homme_, la _Société Gauloise_, la _Société de la +liberté, de l'ordre et du progrès_, n'étaient en réalité qu'une seule et +même armée, animée du même esprit et marchant, sous la même impulsion, +au même but. Deux modes d'action plaisent aux hommes et s'emparent d'eux +avec puissance, le secret et la publicité, le silence et le bruit: les +sociétés populaires exerçaient, sur leurs membres et sur leur peuple, +cette double séduction; tantôt elles s'entouraient de précaution et de +mystère, agissant par des messagers obscurs, des rencontres nocturnes, +des signes convenus; tantôt elles se produisaient avec audace, par des +pétitions, des réunions accidentelles, des promenades publiques, des +pamphlets partout répandus; et elles avaient dans la presse périodique, +soit des organes dévoués à leur dessein spécial, soit des alliés engagés +dans leur cause générale. L'avènement de M. Casimir Périer amena, dans +la plupart des journaux de l'opposition, un redoublement de fureur et +d'injures dont on serait tenté de s'étonner si l'expérience ne nous +avait appris avec quelle rapidité, dans ce genre de guerre, l'injure +devient une routine et la fureur une habitude. J'ai connu, jeune encore, +Armand Carrel, homme d'un esprit rare et de nobles penchants, malgré des +habitudes et des entraînements inférieurs à sa nature, et j'ai peine +à croire qu'il ne sourît pas lui-même avec dédain s'il relisait +aujourd'hui ces articles où _le National_ et _la Tribune_ de 1831 +comparaient M. Casimir Périer à M. de Polignac, et traitaient le +ministère du 13 mars de nouveau cabinet du 8 août qui préparait de +nouvelles ordonnances de juillet, et contre lequel la France, pour +sauver ses libertés, n'avait plus qu'à attendre l'occasion de prendre +les armes. + +Les émeutes et les sociétés populaires de 1831 étaient autre chose +encore que de l'anarchie; elles couvaient et préparaient la guerre +civile. Sous cette effervescence révolutionnaire, trois grands partis +politiques, les républicains, les légitimistes et les bonapartistes, +étaient à l'oeuvre, ardents à renverser le gouvernement naissant, pour +élever ou relever sur ses ruines leur propre gouvernement. + +Je dis trois grands partis, et je tiens ces trois-là pour grands en +effet, bien qu'inégalement. C'est la manie des pouvoirs établis tantôt +de grandir, tantôt d'abaisser outre mesure leurs rivaux, cédant tour à +tour au besoin d'alarmer ou de rassurer leurs partisans. On était loin +de se dissimuler en 1831 l'importance du parti républicain; elle faisait +la principale inquiétude du public tranquille, et le parti la proclamait +lui-même avec quelque emphase, parlant de la monarchie comme de la +dernière ombre du passé, et s'appropriant l'avenir, un avenir prochain, +comme son domaine. Pourtant on entendait beaucoup dire: «La république +est une chimère, le rêve de quelques honnêtes fous et des perturbateurs +déclarés.» Et quant aux partis légitimiste et bonapartiste, on les +tenait sinon pour morts, du moins pour impuissants, l'un comme l'armée +décimée d'un vieux régime suspect à la France, l'autre comme l'héritier +d'un grand souvenir, mais n'ayant plus, pour la sûreté des intérêts +nationaux, rien à offrir à la France satisfaite, et ne lui apportant que +les perspectives de la guerre européenne. + +En 1831 comme aujourd'hui et aujourd'hui comme en 1831, malgré ses +fautes et ses revers, et tout en persistant à ne croire ni à son droit, +ni à son succès, je tiens le parti républicain pour un grand parti. +La république a, de nos jours, cette force qu'elle promet tout ce que +désirent les peuples, et cette faiblesse qu'elle ne saurait le donner. +C'est le gouvernement des grandes espérances et des grands mécomptes. +Liberté, égalité, ascendant du mérite personnel, progrès, économie, +satisfaction des bonnes et des mauvaises passions, des désirs +désintéressés et des instincts égoïstes, le régime républicain contient +toutes ces séductions, et il les place toutes sous la garantie d'un +prétendu principe bien séduisant lui-même, le droit égal de tous les +hommes à prendre part au gouvernement du pays. Aux yeux de la raison +sévère comme du bon sens pratique, le principe républicain ne supporte +pas un examen sérieux, et sa valeur, comme celle de toutes les formes de +gouvernement, dépend des lieux, des temps, de l'organisation sociale, de +l'état des esprits, d'une multitude de circonstances accidentelles et +variables. Mais par les vérités, les intérêts et les sentiments auxquels +il se rattache, ce principe est de nature à inspirer des convictions +profondes et passionnées. Le parti républicain a une foi: une foi que la +philosophie n'avoue point, que, parmi nous, l'expérience a cruellement +démentie, mais qui n'en reste pas moins fervente dans les adeptes et +qui peut être puissante un moment sur les masses populaires. La +France serait bien aveugle si elle permettait de nouveau que le parti +républicain disposât de ses destinées; mais tout gouvernement serait +bien aveugle son tour qui ne comprendrait pas l'importance de ce parti, +et ne prendrait pas soin, pour lui résister ou pour l'éclairer, de +compter sérieusement avec lui. + +Le parti légitimiste aussi a une foi, un principe dont il lui est +souvent arrivé de dénaturer superstitieusement l'origine et la portée, +mais auquel il croit fermement et sincèrement. Il a de plus un sentiment +affectueux et dévoué pour un nom propre, pour des personnes réelles et +vivantes. Et de plus encore une situation sociale considérable, qui fait +de lui l'allié naturel, le défenseur efficace de l'ordre et du pouvoir. +Ce sont là d'incontestables et respectables forces. Le nombre peut +manquer à ce parti, et la sagesse, et la faveur publique; il peut se +rendre, par ses prétentions ou ses fautes, inutile à sa patrie et +nuisible à lui-même. Il n'en reste pas moins un grand parti qui, soit +qu'il agisse, soit qu'il s'abstienne, se fait sentir, comme un grand +poids ou comme un grand vide, dans la société et dans le gouvernement. + +L'expérience a révélé la force du parti bonapartiste, ou, pour dire plus +vrai, du nom de Napoléon. C'est beaucoup d'être à la fois une gloire +nationale, une garantie révolutionnaire, et un principe d'autorité. Il y +a là de quoi survivre à de grandes fautes et à de longs revers. + +L'anarchie de 1831 offrait aux conspirateurs de ces trois partis des +moyens d'action et des chances de succès. Ils s'en saisirent avidement. +Dans l'espace d'une année, et sans parler des tentatives insignifiantes, +quatre complots républicains, deux complots légitimistes et un complot +bonapartiste assaillirent le gouvernement du roi Louis Philippe. J'ai +dit sans réserve ce que je pensais des complots contre la Restauration; +je parlerai de ceux-ci avec la même liberté. Ils étaient parfaitement +illégitimes. Ils tentaient de renverser un gouvernement accueilli et +accepté avec satisfaction par l'immense majorité de la France; un +gouvernement modéré et libéral, qui avait tiré le pays d'un grand péril, +et qui, loin de les restreindre, étendait les libertés publiques, et se +renfermait scrupuleusement dans les limites de la loi commune. Et, au +terme de ces efforts de renversement, en leur supposant un moment +de succès, point de résultat clair, facile ni assuré; rien qu'un +redoublement de discordes civiles, des perplexités et des obscurités +de plus dans les destinées de la France. J'admets que des sentiments +généreux, des idées de devoir envers le passé ou envers l'avenir, se +mêlaient à ces complots; ils n'en étaient pas moins dénués de justice et +de vrai patriotisme, autant que d'esprit politique et de bon sens. + +Je ne suis pas de ceux qui, lorsqu'une faute, un malheur ou un crime +sont des conséquences naturelles et faciles à prévoir des intérêts ou +des passions des hommes, s'y résignent comme au tremblement de terre ou +à la tempête, et ne s'inquiètent que de les décrire ou de les expliquer. +Je ne renonce pas ainsi à l'intelligence et à la moralité humaines, et +je suis décidé à ne pas considérer les âmes comme des forces brutes de +la nature. Qu'ils agissent pour leur pays, ou pour leur parti, ou pour +leur propre compte, les hommes ont une part de résolution et d'action +libre dans les destinées dont ils se mêlent, et ils en répondent devant +l'histoire, en attendant qu'ils en répondent devant Dieu. Que les +républicains, les légitimistes, les bonapartistes, blâmant son origine +ou n'ayant nulle foi dans sa durée, ne voulussent pas servir ni soutenir +le gouvernement du roi Louis-Philippe, qu'ils se tinssent à l'écart en +spectateurs méfiants et critiques, je le comprends; je puis admettre en +pareil cas l'abstention systématique et l'opposition légale; mais ni +la probité politique, ni le patriotisme ne permettent, pour de telles +causes, la conspiration ou l'insurrection. Je sais le peu de fond qu'il +faut faire sur les raisons de moralité ou de sagesse pour contenir dans +les limites du droit les passions des hommes; mais ce n'est là qu'un +motif de plus pour s'affranchir à leur égard de toute complaisance; si +on ne peut se flatter de les gouverner, au moins faut-il se donner la +satisfaction de les juger. + +Dans un régime de légalité et de liberté, la répression judiciaire +est seule efficace contre les complots; il faut que les conspirateurs +redoutent la loi et ses interprètes. En 1831, la répression judiciaire +fut faible, incertaine, insuffisante. Du 5 avril au 15 juin, dans cinq +poursuites devant la Cour d'assises de Paris pour complot, insurrection +ou émeute, les accusés qui, loin de contester les faits, les +justifiaient par les intentions, ou même s'en vantaient, furent tous +acquittés par le jury intimidé ou favorable. Les magistrats, réduits à +l'impuissance par les déclarations du jury, ou troublés eux-mêmes par +la grandeur du désordre qu'ils étaient chargés de réprimer, laissaient +quelquefois percer une hésitation inquiète. Et lorsqu'ils essayaient de +protéger, contre des outrages flagrants, la dignité de la justice, ils +voyaient éclater autour d'eux des violences inouïes, et des accusés +sortaient en s'écriant: «Nous avons encore des balles dans nos +cartouches!» + +Hors de l'arène où se passaient ces scènes tumultueuses, et au delà des +partis politiques qui se disputaient dans le présent le gouvernement +de la France, d'autres luttes encore étaient engagées; d'autres +réformateurs réclamaient l'empire de l'avenir. Ce fut en 1831 que le +saint-simonisme et le fouriérisme, depuis longtemps en travail, firent +leur plus bruyante apparition. Le journal _le Globe_, sorti depuis +quelque temps des mains des doctrinaires, se transforma alors en chaire +de l'école saint-simonienne, qui essayait de devenir une église; et un +habile officier du génie, M. Victor Considérant, commença, vers la même +époque, à Metz, ses conférences publiques pour répandre et mettre en +pratique les idées de Fourier. Si je n'avais connu quelques-uns des +hommes les plus distingués de ces deux écoles, et si je n'avais vu, +par leur exemple après bien d'autres, quelle infiniment petite dose +de vérité suffit pour conquérir des esprits rares, et pour leur faire +accepter les plus monstrueuses erreurs, j'aurais quelque peine à parler +sérieusement de tels rêves, et probablement je n'en parlerais pas du +tout. Au fond, le saint-simonisme et le fouriérisme n'ont été que des +phases naturelles de la grande crise morale, sociale et politique, qui +depuis le siècle dernier travaille la France et le monde, de courts +météores dans cette longue tempête. Frappés de quelques-unes des erreurs +de notre temps, surtout en matière d'institutions politiques, et +comprenant mieux que l'école radicale l'importance des principes +d'autorité, de discipline et de hiérarchie, Saint-Simon et Fourier se +crurent appelés à la fois à redresser la Révolution française et à la +porter jusqu'à ses dernières et définitives limites. Mais, avec des +prétentions à l'esprit d'organisation, ils étaient possédés de l'esprit +de révolution; et sous le manteau de quelques idées plus saines dans +l'ordre politique, ils jetaient dans l'ordre moral et social les +plus fausses comme les plus funestes doctrines. En même temps qu'ils +défendaient le pouvoir, ils déchaînaient l'homme et ruinaient dans +ses fondements la société humaine. Et, comme il arrive en pareil cas, +c'était par leur côté révolutionnaire qu'ils acquéraient quelque +puissance; leurs plus habiles adeptes faisaient profession de mépris +pour les maximes anarchiques dans le gouvernement; mais leurs doctrines +et leurs tendances générales ne faisaient qu'aggraver, dans les masses +populaires, la perturbation anarchique, en y fomentant les instincts qui +livrent l'homme à la soif jalouse du bien-être matériel et à l'égoïsme +de ses passions. + +Un triste événement fit bientôt voir dans quel sens et avec quels effets +se déployait leur influence. En novembre 1831, la langueur des affaires +industrielles, les souffrances des ouvriers et les fausses mesures d'une +administration locale sans fermeté et sans lumières, quoiqu'elle ne +manquât ni d'esprit, ni de courage, amenèrent à Lyon une insurrection +formidable de la population ouvrière, demandant que l'autorité réglât +ses rapports avec les fabricants et lui assurât des salaires plus élevés +et plus fixes. Après deux jours d'une lutte sanglante, les troupes +furent obligées d'évacuer la ville, qui resta pendant dix jours au +pouvoir d'une multitude étonnée, embarrassée, effrayée de son triomphe, +et qui cherchait d'elle-même à rentrer dans l'ordre, ne sachant que +faire de l'anarchie où elle régnait. Tous les partis politiques, tous +les novateurs sociaux, toutes les passions, toutes les idées, tous les +rêves révolutionnaires, apparurent dans cette anarchie; quelques-uns des +chefs saint-simoniens ou fouriéristes étaient, peu auparavant, venus +en mission à Lyon pour y prêcher leurs doctrines, au nom desquelles +s'étaient déjà formées, dans ce grand foyer industriel, diverses +associations populaires. Des meneurs républicains, des agents +légitimistes, les sociétés secrètes et les conspirateurs de profession +essayèrent de détourner à leur profit ce redoutable mouvement. La +plupart des ouvriers se défendaient de ce travail des factions, et +voulaient contenir leur insurrection dans les limites de leur propre +et local intérêt. Ils écrivirent au principal journal de Lyon, _le +Précurseur_: «Monsieur le rédacteur, nous devons expliquer que, dans les +événements qui viennent d'avoir lieu à Lyon, des insinuations politiques +et séditieuses n'ont eu aucune influence. Nous sommes entièrement +dévoués à Louis-Philippe, roi des Français, et à la Charte +constitutionnelle; nous sommes animés des sentiments les plus purs, les +plus fervents, pour la liberté publique, la prospérité de la France, +et nous détestons toutes les factions qui tenteraient de leur porter +atteinte.» Mais, de l'une et de l'autre part, les efforts furent +vains: les ouvriers ne réussirent pas à empêcher que les conspirateurs +politiques n'imprimassent à l'insurrection un caractère de révolte +révolutionnaire, et les conspirateurs échouèrent à lancer violemment +les ouvriers vers une révolution. L'anarchie, avec ses principes et +ses acteurs divers, prévalut seule à Lyon, à la fois maîtresse et +impuissante. + +Trois mois après, sous des prétextes bien plus frivoles, pour des scènes +de carnaval, Grenoble fut le théâtre de violents désordres. L'autorité +administrative fut méconnue et insultée. L'intervention de la force +armée aggrava le mal au lieu de le réprimer. Le parti républicain, assez +nombreux à Grenoble, s'arma aussitôt et entra en scène. Des rencontres +sanglantes eurent lieu entre les soldats et les citoyens; et sur l'ordre +même des chefs militaires, troublés par le soulèvement de la population +exaspérée, le 35e régiment d'infanterie de ligne, qui avait soutenu la +lutte, fut renvoyé de la ville, humilié sans avoir été vaincu. + +Sur un grand nombre d'autres points du territoire, et pour des causes le +plus souvent puériles, à Strasbourg, à Tours, à Toulouse, à Montpellier, +à Carcassonne, à Nîmes, à Marseille, des troubles semblables éclatèrent. +Et ce n'était pas seulement parmi le peuple que régnait l'esprit de +désordre, il pénétrait jusque dans l'armée. A Tarascon, des soldats +refusaient d'obéir à l'autorité municipale qui voulait empêcher la +plantation tumultueuse d'un arbre de la liberté, et un de leurs +officiers déclarait que, malgré l'ordre du magistrat, il ne ferait pas +sortir de prison des détenus qui devaient être interrogés. Quand le +moment vint de distribuer la décoration instituée par la loi du 13 +décembre 1830, sous le nom de _croix de Juillet_, en mémoire de la lutte +des trois journées, la plupart de ceux à qui la commission de Paris +l'avait décernée refusèrent de la recevoir avec la légende: _Donnée par +le roi des Français_, et en prêtant au Roi serment de fidélité. Dans +l'école de cavalerie de Saumur, un sous-lieutenant prit la décoration +sans en avoir reçu de ses chefs l'autorisation, et en soutenant qu'il +n'en avait nul besoin. D'autres la portèrent sans avoir prêté serment. +L'un d'entre eux fut poursuivi à ce titre et acquitté par le jury. +L'autorité renonça à toute poursuite semblable. Et pendant que les +vainqueurs de Juillet bravaient ainsi arrogamment les droits et les +ordres du gouvernement issu de leur victoire, les vaincus préparaient, +dans le Midi et dans l'Ouest, une grande insurrection légitimiste, +n'attendant que l'arrivée de madame la duchesse de Berry pour éclater. + +Je résume et rapproche ici tous les éléments d'anarchie avec lesquels M. +Casimir Périer était aux prises. Ils ne se présentaient pas ainsi à lui +tous ensemble et avec tous leurs périls. Il n'en avait pas moins un +instinct profond de la grandeur de la lutte, et il s'y engageait avec +plus de fermeté que de confiance. Il n'y a point de plus beau ni de plus +rare courage que celui qui se déploie et persiste sans compter sur +le succès. Hardi avec doute, et presque avec tristesse, c'était la +disposition de M. Casimir Périer d'espérer peu en entreprenant beaucoup. +Il suppléait à l'espérance par la passion et par une inébranlable +conviction de l'absolue nécessité du combat. Rétablir l'ordre dans les +rues, dans l'État, dans le gouvernement, dans les finances, au dedans +et au dehors, c'était là pour lui une idée simple et fixe dont il +poursuivait l'accomplissement avec une persévérance ardente et pressée, +comme on travaille contre l'inondation ou l'incendie. L'émeute, sans +cesse renaissante autour de lui, l'indignait sans le lasser. Il +employait pour la combattre toutes les forces permanentes ou +accidentelles, organisées ou spontanées, que la société chancelante +pouvait lui fournir, la troupe de ligne, la garde municipale, la garde +nationale, les agents de police, les ouvriers honnêtes que le désordre +des rues irritait en les troublant dans leur travail. Et quand il avait +mis en avant ces auxiliaires divers, il les soutenait énergiquement +contre les colères ou les plaintes ennemies, n'ignorant pas qu'en +servant bien le zèle fait des fautes, et n'hésitant jamais à en accepter +la responsabilité. + +Un jour, dans l'une des plus violentes émotions populaires de ce temps, +suscitée par la nouvelle de la chute de Varsovie, il se trouva tout à +coup, de sa personne, en face des séditieux. Il sortait, avec le général +Sébastiani, de l'hôtel des Affaires étrangères: la foule entoura la +voiture, en l'assaillant de cris menaçants; M. Casimir Périer mit la +tête à la portière, et, en adressant aux plus rapprochés quelques +paroles, ordonna au cocher d'avancer. La voiture arriva, non sans peine, +sur la place Vendôme, près de l'hôtel de la Chancellerie; là, il fut +impossible d'aller plus loin; la foule avait arrêté les chevaux. Les +deux ministres ouvrent la portière, descendent et s'avancent à pied +vers la foule qui se replie et recule un peu à leur aspect. Le général +Sébastiani, l'air tranquille et froid, montre de la main aux émeutiers +l'hôtel voisin de l'état-major de la garnison et les soldats du poste +qui prennent les armes pour accourir. M. Casimir Périer marche sur les +plus animés:--«Que voulez-vous?--Vive la Pologne! Nous voulons nos +libertés!--Vous les avez; qu'en faites-vous? Vous venez ici m'insulter +et me menacer, moi, le représentant de la loi qui vous protège tous!» +Son fier aspect, ses fermes paroles, suspendirent un moment les cris; +le poste arriva, et les deux ministres entrèrent à l'hôtel de la +Chancellerie, laissant la multitude troublée dans son irritation. + +C'était peu de réprimer de tels désordres quand ils avaient éclaté, il +fallait absolument les prévenir; à cette condition seule la société +pouvait retrouver la confiance dans le repos. M. Périer se désespérait +de l'insuffisance de ses moyens et de ses agents. Il avait dans sa +clientèle commerciale un homme remarquablement intelligent et hardi, +longtemps employé, ensuite associé dans sa maison de banque, et naguère +mêlé à des affaires administratives, quoique étranger à la politique. +Il fit venir M. Gisquet: «Je suis mal secondé; mes intentions sont mal +comprises, mes ordres ne sont pas exécutés avec la promptitude et la +précision sans lesquelles des ordres ne signifient rien. Tout le monde +se mêle de faire de la police; on en fait au château, on en fait dans +les ministères, on en fait dans les états-majors; on en fait partout. +C'est intolérable; il faut que toutes ces polices cessent et que la +mienne soit efficace. M. Vivien a de bonnes qualités; mais j'ai besoin +d'un préfet de police qui s'associe avec plus de conviction et plus +d'affection à ma politique. M. Vivien rentre au Conseil d'État. Je l'ai +remplacé par M. Saulnier. Je désire que vous acceptiez les fonctions de +secrétaire général. J'ai prévenu M. Saulnier que c'était sur vous que je +comptais pour les affaires politiques. C'est vous qui êtes mon homme. +Voyez de quels pouvoirs vous avez besoin pour me bien seconder; je vous +les donnerai.» M. Gisquet accepta; et trois mois après il était préfet +de police en titre, et servait M. Casimir Périer avec un énergique +dévouement. + +Dès les premiers jours de son ministère, M. Casimir Périer s'était +vivement préoccupé d'une autre mesure qu'il jugeait indispensable +pour la dignité extérieure et quotidienne du pouvoir. Le 20 mars, _le +Moniteur_ annonça que le Roi irait habiter les Tuileries. Tant que le +palais des rois restait vide, il semblait appartenir à ses anciens +maîtres, ou à la Révolution qui les en avait chassés. Il fallait que +la royauté nouvelle vînt prendre la place de ces deux souvenirs. Le +Palais-Royal d'ailleurs était le quartier général de la multitude et de +l'émeute; la sûreté manquait souvent à cette demeure de la royauté, et +la convenance toujours. M. Casimir Périer demanda formellement que le +Roi s'établît aux Tuileries. On a dit que le Roi avait résisté, hésité +du moins. Je ne le pense pas. Des sentiments divers se mêlèrent sans +doute à cette résolution. Le roi Louis-Philippe, très-sensible aux +affections et aux habitudes domestiques, mettait du prix aux souvenirs +de sa jeunesse et de ses pères; il lui en coûtait de quitter leur +maison. Il n'entrait pas non plus sans une émotion triste dans ce +palais où les aînés de sa famille avaient si longtemps régné et si +douloureusement succombé. Il était d'un coeur aisément remué et +très-accessible aux impressions confuses que suscitaient naturellement +en lui les complications de sa destinée. Mais il avait l'esprit trop +sensé et trop ferme pour ne pas admettre la nécessité de la démarche +que lui demandait son cabinet. Ce fut M. Casimir Périer qui en +prit l'initiative; le roi Louis-Philippe ne pouvait s'en défendre +sérieusement. + +Elle devint bientôt pour lui l'occasion d'un embarras qui fit quelque +bruit. A peine établi aux Tuileries, le Roi s'aperçut que, sinon +l'émeute, du moins l'insulte venait encore l'y chercher. En traversant +le jardin, surtout le soir, à la faveur de l'obscurité, de grossiers +passants, sous les fenêtres des appartements du Roi, de la reine et +des princesses, poussaient des cris injurieux, chantaient des chansons +infâmes. Pour y mettre efficacement obstacle, il eût fallu que des +sentinelles se promenassent incessamment le long du château et fissent +sous ses murs des arrestations. Le Roi ordonna qu'en laissant libre le +passage du Pont-Royal à la rue de Rivoli, on réservât, en l'entourant +d'un fossé planté de lilas, une bande de terrain qui éloignât les +passants des fenêtres mêmes du château. Les journaux ennemis se +répandirent en clameurs accueillies de tous les mécontents; on +fortifiait les Tuileries, on enlevait le jardin au public. Le public, si +aisément crédule, semblait disposé à prendre de l'humeur. M. Périer m'en +témoigna quelque inquiétude. Comme j'allais un soir faire ma cour à la +reine, le Roi m'en parla vivement: «Je n'enlève rien à personne; tout +le monde traverse les Tuileries comme auparavant; je ne défigure ni le +château, ni le jardin; ceci n'est point, de ma part, une fantaisie; +mais je ne puis souffrir que des bandits viennent, sous mes fenêtres, +assaillir ma femme et mes filles de leurs indignes propos. J'ai bien le +droit d'éloigner de ma famille ces outrages.» M. Périer n'eut pas besoin +d'y penser deux fois pour être de l'avis du Roi; il le soutint hautement +de son approbation, et l'innocent travail entrepris le long du château +s'acheva sans obstacle, laissant pourtant, parmi les badauds, quelque +prévention, et, dans le coeur du Roi, un déplaisant souvenir. + +Dans les départements, M. Casimir Périer déployait la même fermeté qu'à +Paris, non-seulement pour réprimer partout la sédition et le désordre, +mais pour protéger efficacement les intérêts publics ou privés que le +désordre mettait en souffrance. Lorsqu'en novembre 1831, sur la première +nouvelle de la grande insurrection des ouvriers, il envoya M. le duc +d'Orléans et le maréchal Soult à Lyon, il les chargea, non-seulement de +reprendre possession de la ville et du pouvoir envahis par les insurgés, +mais aussi de rétablir, entre les fabricants, les chefs d'atelier et les +ouvriers, l'entière liberté des transactions, condition absolue, aussi +bien pour le travail que pour le capital, de la sûreté comme de la +prospérité, dans la mesure que permettent les misères naturelles de +la vie et de la société humaines. En mars 1832, quand la faiblesse de +l'autorité militaire eut consenti, au milieu d'une sédition, à faire +sortir de Grenoble le régiment qui l'avait combattue, M. Périer, après +avoir fait révoquer les commandants qui avaient faibli, exigea que ce +régiment rentrât dans la ville, musique et enseignes déployées, et une +proclamation du ministre de la guerre rendit aux troupes pleine justice, +et à la force publique son ascendant. Nul administrateur, nul chef civil +ou militaire ne put être impunément faible ou indiscipliné; la présence +réelle et la volonté sérieuse du pouvoir se faisaient incessamment +sentir à ses agents, comme par ses agents aux populations. _Le Moniteur_ +s'empressait d'exprimer le jugement et d'expliquer la conduite du +cabinet dans les divers incidents qui avaient appelé son action. Et +quand ces incidents amenaient dans les Chambres de grands débats, M. +Casimir Périer soutenait avec une indomptable énergie ses actes et +ses agents, repoussant tout assentiment équivoque de ses amis, toute +critique voilée de ses adversaires, et s'écriant avec une colère +douloureuse, quand l'opposition parlait d'indulgence: «Je n'accepte pas +votre indulgence; je ne demande que justice et l'estime de mon pays.» + +Par un rare et beau contraste, en même temps qu'il y portait cette +passion ardente, M. Casimir Périer était plein de modération et de +prudence dans l'exercice du pouvoir. Ce ministre si bouillant et si +altier s'imposait une légalité rigoureuse; il faisait plus, il n'usait +des lois mêmes qu'avec réserve et ne voulait pas pousser leur force à +l'extrême. Lorsqu'au mois de mai 1831, il envoya dans les départements +de l'ouest, où des troubles commençaient, le lieutenant général Bonnet +avec le titre de commissaire extraordinaire, il se garda bien de lui +donner aucun pouvoir exceptionnel, et prit soin d'expliquer, dans son +_Rapport au Roi_, la nature parfaitement légale de cette mission, +qui n'avait d'autre but que de concentrer dans une seule main le +commandement des forces publiques pour assurer l'unité et la promptitude +de leur action. Quelques mois plus tard, de nouveaux désordres s'étaient +produits dans ces départements; les campagnes s'agitaient, les villes +s'alarmaient; les députés du pays, en entretenant la Chambre de ces +agitations et de ces alarmes, réclamaient des lois d'exception, des +mesures de rigueur; M. Casimir Périer s'y refusa péremptoirement: «Je +résiste à ces provocations, dit-il, convaincu, comme je le suis, que, +dans le régime actuel, la loi commune doit suffire à tout. Paris aussi +a vu des troubles interrompre sa tranquillité; qui donc aurait songé à +provoquer un état de siège? Il n'en est pas besoin davantage dans ces +provinces. L'ordre en Vendée par le maintien des lois, la paix en Europe +par le respect de la foi jurée, voilà de quoi répondre à beaucoup +de reproches, calmer beaucoup d'inquiétudes, rallier beaucoup de +convictions.» + +En avril 1831, peu de semaines après l'avènement de M. Casimir Périer au +pouvoir, et pendant que l'émeute roulait et grondait dans les rues comme +le tonnerre dans un long orage, la reine Hortense arriva tout à coup à +Paris avec son fils, le prince Louis Bonaparte. Elle fuyait d'Italie où +elle venait de perdre l'aîné de ses enfants et d'où elle avait emmené, à +grand'peine, le second encore malade. Dès son arrivée, elle s'adressa +au comte d'Houdetot, aide de camp du Roi, qu'elle connaissait depuis +longtemps, en le priant d'informer le Roi de sa situation et des +circonstances qui l'avaient amenée à Paris. Le Roi la reçut secrètement +au Palais-Royal, dans la petite chambre qu'occupait le comte d'Houdetot, +et où la Reine et madame Adélaïde, appelées l'une après l'autre par +ordre du Roi, vinrent également la voir. L'entrevue fut longue, quoique +peu commode; il n'y avait dans la chambre qu'un lit, une table et deux +chaises; la Reine et la reine Hortense étaient assises sur le lit, le +Roi et madame Adélaïde sur les deux chaises; le comte d'Houdetot était +appuyé contre la porte, pour empêcher toute entrée indiscrète. Le Roi et +la Reine témoignèrent à la reine Hortense le plus bienveillant intérêt. +Elle désirait être autorisée à rentrer en France, à venir du moins aux +eaux de Vichy: «Vichy, oui, lui dit le Roi, pour votre santé; on le +trouvera tout naturel; et puis vous prolongerez votre séjour, ou vous +reviendrez; on s'accoutume vite à tout dans ce pays-ci; on oublie vite +tout.» Elle demandait aussi à suivre, auprès du gouvernement, des +réclamations pécuniaires. Le Roi lui promit tout l'appui qui serait en +son pouvoir: «Mais je suis un roi constitutionnel; il faut que j'informe +mon ministre de votre arrivée et de vos désirs.» Il s'en entretint +en effet avec M. Casimir Périer, avec lui seul dans le ministère, +et l'envoya ensuite à la reine Hortense, qui ne le reçut pas sans +inquiétude: «Je sais, Monsieur, lui dit-elle en le voyant entrer, que +j'ai violé une loi; vous avez le droit de me faire arrêter; ce serait +juste.--Légal, oui, madame; juste, non,» lui répondit M. Périer, et +après s'être entretenu quelques moments avec elle, il lui offrit les +secours dont elle pourrait avoir besoin, et qu'elle refusa. Cependant +les émeutes continuaient et se rapprochaient de la rue de la Paix, où +était logée la reine fugitive; le 5 mai, la colonne de la place Vendôme +en devint le centre; des cris de _Vive l'Empereur!_ retentirent; le +bruit courut que le prince Louis avait été vu sur la place. M. Casimir +Périer vint dire à la reine Hortense que son séjour ne pouvait se +prolonger. Elle partit avec son fils pour l'Angleterre, ignorée du +public et toujours protégée du roi que ses amis travaillaient à +renverser. Elle reçut plus tard, par l'entremise de M. de Talleyrand, +des passe-ports pour traverser la France et se rendre, par cette voie; +en Suisse, où elle voulait s'établir. + +Quelques jours avant cet incident, le 8 avril 1831, le Roi, sur la +proposition de M. Casimir Périer, avait ordonné que la statue de +l'empereur Napoléon fût rétablie sur la colonne de la place Vendôme; et +peu de mois après, le 13 septembre, la Chambre des députés renvoya au +président du Conseil des pétitions qui demandaient que les cendres de +l'Empereur fussent réclamées de l'Angleterre et placées sous la colonne. +Un jeune et ardent opposant sous la Restauration, M. Charles Comte, et +un vétéran libéral de l'Assemblée constituante, M. Charles de Lameth, +appuyèrent presque seuls l'ordre du jour que proposait la commission: +«Il est vrai, dit M. de Lameth, que Napoléon a comprimé l'anarchie; +mais il ne serait pas nécessaire que ses cendres vinssent l'augmenter +aujourd'hui.» Le cabinet ne prit aucune part à la discussion et accepta +silencieusement le renvoi. + +Ainsi commença, sous le ministère de M. Casimir Périer, cette série +d'actes par lesquels le roi Louis-Philippe et son gouvernement ont, +pendant dix-huit ans et en dépit des complots, témoigné pour le nom, la +mémoire et la famille de l'empereur Napoléon, tant d'égards et de soins. +Beaucoup de bons esprits sont convaincus que ce fut là, de leur part, +une faute grave, du moins une grande imprudence. J'incline moi-même à +penser qu'une complaisance si éclatante du gouvernement constitutionnel +de 1830 pour un souvenir national et un sentiment populaire peu en +harmonie avec sa libérale et pacifique politique allait au delà de la +nécessité, je dirai presque de la convenance; et si je croyais que +cette complaisance a exercé sur les destinées de ce régime une grande +influence, je n'hésiterais pas, même aujourd'hui, à en exprimer mon +blâme et mon regret. Mais je ne pense pas que ni la statue de Napoléon à +la place Vendôme, ni ses restes aux Invalides aient fait la chute du roi +Louis-Philippe et de la Charte: de bien autres causes, les unes bien +plus directes, les autres bien plus profondes, ont déterminé les +événements de 1848. Et aujourd'hui je prends plaisir à retrouver, dans +les actes du gouvernement de 1830, cette générosité de sentiments, cette +largeur de vues qui lui persuadaient qu'il pouvait sans péril rendre +hommage à toute notre histoire, ancienne ou contemporaine, et relever +indistinctement dans nos rues, sur nos places, aux Invalides comme à +Versailles, toutes les gloires de la France, en même temps qu'il fondait +ses libertés. Il y a là aussi une gloire que le roi Louis-Philippe et +son gouvernement ont noblement acquise, et qui leur reste dans leurs +revers. + +Aux violents débats que suscitaient ces divers incidents se joignaient +les discussions plus prévues et plus tranquilles qu'amenaient, soit +les propositions nées au sein des Chambres, soit les projets de loi +présentés par le gouvernement; sur soixante et dix-huit projets de loi +que présenta, dans sa courte durée, le cabinet du 13 mars 1831, seize +avaient pour objet l'accomplissement de quelques-unes des promesses de +la Charte, ou d'importantes réformes politiques ou administratives. M. +Casimir Périer prenait en général, à la préparation et à la discussion +de ces projets, moins de part qu'aux débats sur les événements et la +politique de circonstance: homme d'action surtout et formé par la lutte +bien plus que par l'étude, il avait l'esprit peu exercé à l'examen des +questions de principe et au travail de la législation; il pressentait +avec un grand instinct la valeur pratique d'une idée générale dans +l'intérêt de l'ordre social et du gouvernement; mais, lorsqu'il fallait +la rattacher à son principe et la suivre dans ses développements +historiques ou logiques, il laissait à d'autres ce rôle, ne s'y sentant +pas lui-même très-propre. C'est ce qui arriva en particulier dans deux +des plus grandes questions que le cabinet du 13 mars eût à résoudre, +la liste civile et l'hérédité de la pairie: l'acte de gouvernement, +c'est-à-dire la résolution adoptée dans ces deux circonstances par le +cabinet, fut bien le fait de M. Casimir Périer et le résultat de son +jugement sur ce qui était pratiquement convenable et possible; mais il +ne chercha à tenir et ne tint en effet que peu de place dans le débat. + +A propos de la liste civile, le débat fut médiocre et nullement au +niveau de la grandeur de la question et de la situation au milieu de +laquelle elle se traitait. L'indépendance et l'intelligence politiques y +manquèrent presque également. Je n'ai guère rencontré dans l'histoire +de fausseté comparable à celle des suppositions et des imputations, +sérieuses ou frivoles, habiles ou grossières, dont, à cette occasion et +en dehors des Chambres, le roi Louis-Philippe fut l'objet. Pas plus en +fait d'argent qu'en fait de pouvoir, ce prince n'avait des prétentions +excessives ni des besoins déréglés; accoutumé à vivre dans des habitudes +d'ordre et de prévoyance, il ne s'étonnait point des moeurs bourgeoises +de son temps, et n'avait nulle envie de les choquer par son luxe et sa +prodigalité: «Je n'ai, me disait-il un jour, ni maîtresse, ni favori; je +n'aime ni la guerre, ni le jeu, ni la chasse; on dit que j'ai trop de +goût pour les constructions, mais le Trésor n'en souffre pas plus que la +morale.» Son seul tort, si, après la révolution du 24 février 1848 et +les décrets du 23 janvier 1852, il est permis d'appeler cela un tort, +c'était d'être trop inquiet de l'avenir de ses enfants et de le +témoigner trop vivement. Il s'inquiétait aussi outre mesure de toutes +les exigences qui assiègent la royauté et de l'impossibilité où il +serait d'y suffire, en même temps qu'il était bien décidé à s'en +acquitter. Mais ses inquiétudes, manifestées avec abandon dans ses +entretiens, n'étaient point la règle de ses prétentions. La liste +civile, présentée le 4 octobre 1831 par son cabinet, était plutôt +modeste qu'ambitieuse; la Couronne y renonçait à plusieurs des domaines +qu'elle avait possédés jusque-là; le chiffre de la somme annuelle qui +lui devait être allouée avait été laissé en blanc, évidemment destiné +à rester au-dessous de celui que, peu de mois auparavant, M. Laffitte +avait proposé. Qu'on discutât les propositions nouvelles, quoique les +plus modérées qui eussent jamais été faites en pareille matière, rien de +plus simple; mais, à coup sûr, il n'y avait pas de quoi se récrier. De +son côté, l'immense majorité de la Chambre des députés n'avait, +envers le roi Louis-Philippe et son établissement monarchique, aucune +disposition malveillante; on voulait sincèrement au contraire le bien +traiter, le fortifier, l'affermir. On désirait que la royauté fût +hospitalière, généreuse, qu'elle eût de l'éclat. Et pourtant on disputa, +on marchanda avec elle comme avec un entrepreneur avide et rusé dont les +demandes sont suspectes et dont on s'applique à réduire les bénéfices. +Et ce ne fut pas là l'attitude de la seule opposition, mais, aussi celle +de la plupart des amis du gouvernement, des hommes mêmes qui se disaient +et se croyaient bien résolus à donner à la royauté tout ce qu'exigeait +sa mission. À leur insu, ils étaient troublés par les assertions et +intimidés par les attaques du dehors; ils avaient peur d'être taxés de +prodigalité ou de faiblesse. Et le cabinet lui-même avait quelquefois +l'air embarrassé, comme s'il eût demandé plus qu'il n'avait droit ou +chance d'obtenir. + +C'est que, dans tout le cours de ce débat, la vraie, la grande question, +je ne dis pas seulement de principe, mais de circonstance, la question +politique fut oubliée et disparut sous la question économique qui +préoccupa seule les esprits. L'idée du gouvernement à bon marché était +l'idée dominante, souveraine. On agissait, on parlait comme si l'on eût +été en présence d'une royauté ancienne, puissante et riche, qu'il fût +nécessaire et difficile de faire rentrer dans les voies de l'ordre et de +l'économie; ou bien comme si l'on n'eût eu à pourvoir qu'à la situation +fugitive du premier magistrat d'une république, sorti hier de la vie +commune et destiné à y rentrer demain. On avait un bien autre problème à +résoudre; on voulait une monarchie, et on la voulait parce qu'elle était +nécessaire aux libertés du pays comme à son repos. Elle s'élevait au +milieu des ruines. L'intérêt impérieux, pressant, c'était de la fonder; +et pour la fonder, il fallait lui donner, dès l'abord, tous les moyens, +tous les gages possibles de stabilité. La perpétuité de la dotation +immobilière de la Couronne, la forte et assurée constitution de la +famille royale, la démonstration éclatante de la confiance du pays +dans son oeuvre et de sa ferme résolution de la léguer aux générations +futures, c'étaient là les idées, les intentions qui devaient dominer +les législateurs et régler leurs actes comme leur langage. Ils s'en +préoccupèrent peu, et au moment même où ils prétendaient fonder une +monarchie, ils lui contestèrent les éléments comme les signes de la +solide et longue durée. La dotation immobilière de la Couronne devint +viagère, comme la liste civile proprement dite. Les apanages furent +abolis. Des dotations ne furent promises aux princes de la famille +royale qu'éventuellement et dans le cas où il serait prouvé que le +domaine privé du Roi ne pouvait suffire à leur sort. Deux discours, l'un +de M. Casimir Périer, l'autre de M. de Montalivet, ne réussirent pas à +modifier l'état des esprits et le caractère de la discussion. La loi de +la liste civile fut examinée et votée à peu près comme si nous n'avions +eu qu'à débattre et à régler le prix d'une machine destinée à devenir, +pour quelque temps, le gouvernement. J'incline à croire que cette loi +pourvoyait suffisamment aux besoins matériels de la royauté; il n'en est +pas moins certain que la royauté sortit affaiblie du débat. + +L'hérédité de la pairie était une question perdue avant d'être discutée. +La clameur démocratique la repoussait absolument; et parmi les nouveaux +conservateurs eux-mêmes, la plupart s'associaient à cette répulsion, +par conviction réelle, ou par entraînement, ou par faiblesse. Le parti +monarchique bourgeois, qui venait de triompher en juillet 1830, avait là +une occasion éclatante de consolider et d'élever sa victoire en rompant +décidément avec les traditions révolutionnaires et en pacifiant les +classes supérieures du pays. Que, dans une monarchie représentative, +une chambre héréditaire soit une garantie à la fois de stabilité et de +liberté, une école de gouvernement légal et d'opposition tempérée, +c'est une vérité que la raison pressent, que l'expérience démontre, +qu'admettaient, avant 1830, presque tous les amis éclairés de la +monarchie constitutionnelle, et dont les partisans de la république +démocratique ont seuls le droit de ne tenir nul compte, puisqu'ils ne +veulent pas de la monarchie. Les grands pouvoirs politiques ne naissent +qu'à deux sources, l'élection ou l'hérédité; hors de là, il n'y a que +des magistratures. La monarchie représentative peut combiner et faire +agir ensemble ces deux principes: c'est surtout par là, et à ce prix, +qu'elle est un gouvernement excellent, qui donne à tous les intérêts +sociaux, aux intérêts civils comme aux intérêts politiques, à la famille +comme à l'État, à la liberté comme au pouvoir, les meilleurs gages de +force et de sécurité. + +L'aversion du principe de l'hérédité est l'un des sentiments les plus +vifs des fauteurs, sincères ou pervers, de révolutions. Aversion bien +naturelle, car le changement et le nivellement étant les deux passions +permanentes de l'esprit révolutionnaire, l'hérédité, partout où il la +rencontre, est le premier obstacle qu'il ait à renverser. Mais pour se +satisfaire à ce prix, l'esprit révolutionnaire méconnaît et viole la +règle fondamentale de toute bonne organisation politique, qui est +de mettre les lois que font les hommes en harmonie avec les lois +providentielles que Dieu a établies sur les sociétés humaines, et +d'assurer, à chacun des grands principes qui gouvernent le monde, sa +part dans le gouvernement des nations. Or l'hérédité est évidemment l'un +de ces principes; elle joue, dans la vie sociale de l'humanité, un rôle +si important que tout État qui ne sait pas, sous telle ou telle forme, +par telle ou telle institution, en tenir suffisamment compte, demeure +incomplètement constitué, et porte dans son sein des germes de désordre +et de fragilité qui ne manquent jamais de se développer. + +A part même les considérations générales d'organisation politique, la +France avait, dans cette question, un intérêt de circonstance impérieux +et pressant. Partout, et notamment dans les classes naturellement +appelées à l'activité politique, notre société a surtout besoin +aujourd'hui de pacification et d'accord. Tant que l'ancienne noblesse +française et la bourgeoisie française s'obstineront à demeurer jalouses +et désunies, au lieu de se résigner à être puissantes ensemble, nous +aurons la révolution en permanence, c'est-à-dire l'anarchie et le +despotisme tour à tour, au lieu de la stabilité et de la liberté à la +fois. Or cette pacification des classes longtemps rivales ne peut se +faire que dans la vie publique commune et au sein du gouvernement; il +faut qu'elles se rencontrent là tous les jours, qu'elles y exercent les +mêmes droits et y défendent les mêmes intérêts, sous le poids de la +même responsabilité devant le pays. Que les anciennes et les nouvelles +influences sociales, que des gentilshommes et des bourgeois se mêlent +dans la Chambre héréditaire comme dans la Chambre élective, un peu plus +tôt ou un peu plus tard la paix s'y fera entre eux, et la paix entre +eux, c'est la fin de la révolution. En 1814 la Charte avait commencé +cette oeuvre; en 1830, le nouveau parti monarchique, vainqueur dans la +lutte, pouvait l'accomplir; il pouvait, avec dignité et sans péril, +offrir à l'ancien parti monarchique, dans la Chambre héréditaire, une +situation que, dignement aussi, celui-ci pouvait accepter. Ils auraient +grandi l'un et l'autre dans ce rapprochement pratique et progressif, +fait sans condition et sans bruit. + +L'esprit révolutionnaire et l'esprit démocratique n'ont pas souffert +ce beau résultat; ils ont étouffé, au sein des classes moyennes +victorieuses en 1830, ces grands instincts d'ordre et de gouvernement +qui, dans les grandes circonstances politiques, sont le bon sens +pratique et efficace; et au moment même où la pacification des deux +éléments du parti monarchique pouvait faire un pas décisif, la +séparation et l'irritation se sont aggravées entre eux. + +Un fait mérite peut-être d'être remarqué. Nous siégions dans la +Chambre des députés, M. Royer-Collard, M. Thiers et moi, tous trois +représentants, avec des principes et à des degrés divers, du régime +monarchique constitutionnel, et tous trois bourgeois. Nous soutînmes +tous trois l'hérédité de la pairie, également convaincus tous trois +de son importance pour le succès du gouvernement que nous tentions de +fonder. + +Pouvait-elle être sauvée? J'en doute. Non que le courant démocratique +fût insurmontable; il était bien moins fort en réalité qu'en apparence; +mais les moyens d'y résister étaient très-faibles. La discussion fut +favorable à l'hérédité. Au moment du vote sur l'amendement qui proposait +de la maintenir, le général Bugeaud me dit: «C'est dommage que ceci +finisse sitôt; vous n'aviez pas vingt voix au commencement de ce débat; +vous en aurez davantage.» Le principe de l'hérédité eut quatre-vingt-six +voix contre deux cent six, et celle du général Bugeaud en était une. + +La situation de M. Casimir Périer dans cette question fut amère: il +était partisan de l'hérédité de la pairie; il le proclamait hautement, +et il en proposait l'abolition. Personne n'est en droit de le lui +reprocher, car personne n'osa lui conseiller d'agir autrement. Nous +étions à l'aise, mes amis et moi, pour soutenir l'hérédité dans la +discussion; nous n'étions pas chargés de résoudre la question; mais nul +d'entre nous ne se hasarda à nier la nécessité que M. Casimir Périer +consentait à subir. Ce fut, au milieu de ses succès contre l'anarchie, +la part de mauvaise fortune de ce grand citoyen qu'emporté par l'urgence +de la résistance matérielle, il fut en même temps entraîné, en matière +d'institutions et de lois politiques, à de fâcheuses concessions. Il en +éprouvait un profond chagrin, car son esprit, qui s'élevait de jour en +jour au-dessus même de sa situation, sentait fortement la nécessité +d'une politique conséquente, qui rétablît l'ordre par les institutions +permanentes de l'État comme par les actes quotidiens du pouvoir; et, ne +suffisant pas aussi bien à l'une qu'à l'autre tâche, il se plaignait +quelquefois de ses amis et de son sort, aussi triste que s'il n'eût pas +réussi à refouler le flot de l'anarchie, ce qui était sa mission propre +et son glorieux dessein. Tristesse digne d'une grande âme. + +Rien ne fit plus ressortir la pénible situation de M. Casimir Périer +dans cette affaire que la mesure à laquelle il fut contraint de recourir +pour assurer, dans la Chambre des pairs, cette abolition de l'hérédité +qu'il déplorait. Une ordonnance du Roi envoya dans cette Chambre +trente-six nouveaux membres appelés et résignés à mutiler de leurs +propres mains le corps dans lequel ils entraient. Et, pour ajouter +encore à l'étrange contradiction de la mesure, la puissance du principe +et du sentiment de l'hérédité y fut solennellement reconnue et acceptée. +Deux jeunes gens encore mineurs, et sans autre titre que leur nom, les +fils du maréchal Ney et du général Foy, furent du nombre des nouveaux +pairs. Noble et juste hommage rendu à la mémoire de leurs pères, à la +gloire militaire de l'un, à la gloire militaire et politique de l'autre; +et en même temps protestation éclatante en faveur de cette hérédité +naturelle des situations ainsi consacrée dans l'acte même destiné à +l'abolir. + +Dans une autre circonstance moins grave et pourtant pénétrante, +M. Casimir Périer eut le regret, non pas d'agir contre son propre +sentiment, mais de ne pas le manifester. Un député dont les opinions +convenaient mal à son nom, M. Auguste Portalis, proposa l'entière +abolition de la loi du 19 janvier 1816, qui avait institué, pour +l'anniversaire du 21 janvier, un deuil national et légal, ainsi que +l'érection d'un monument en expiation de la mort de Louis XVI. Cette +proposition devint, entre les deux Chambres, l'occasion d'un conflit +obstiné. En abrogeant plusieurs des dispositions de la loi du 19 janvier +1816, la Chambre des pairs voulait que le 21 janvier restât un jour +férié et de deuil; la Chambre des députés persistait à voter la complète +abrogation de la loi. Dans ce long débat, et au sein de l'une comme de +l'autre Chambre, le cabinet garda un absolu silence. Ce fut au duc +de Broglie qu'appartint l'honneur de manifester, dans leur difficile +harmonie, les sentiments divers qu'une telle question devait inspirer; +et il le fit avec cette fermeté scrupuleuse et délicate qui caractérise +son talent comme son âme: «Qu'exige ici, dit-il, le bien de la paix? +Qu'exige cet esprit de sagesse, de modération, de prudence, qui doit +présider à tout gouvernement régulier, cet esprit de conciliation qui +termine les révolutions et qui doit être le bon génie de la Révolution +de juillet? + +Qu'on ne place pas chaque année, à jour fixe, sur tous les points de la +France, les partis en présence les uns des autres, autour du catafalque +solennel; qu'on n'excite pas chaque année, à jour fixe, les citoyens +à se montrer au doigt les uns les autres, selon qu'ils obéissent ou +résistent à l'injonction de se vêtir d'une couleur déterminée; qu'on +aille même au devant de toute chance de désordre en prévenant, par la +continuité non interrompue des transactions de la vie civile, l'oisiveté +dangereuse d'un jour férié politique. + +Mais après avoir ainsi fait aux motifs raisonnables, aux motifs +honnêtes, légitimes, qui sans doute ont inspiré dans l'autre Chambre la +résolution qui nous occupe, et lui ont valu le suffrage de la majorité, +une part large et suffisante, restent cependant, de la loi du 19 janvier +ainsi épurée, des dispositions capitales. + +Reste d'abord la déclaration publique, authentique, solennelle, que +le 21 janvier est un jour de deuil pour la France; non de ce deuil +extérieur qui dégénère promptement en puérile simagrée, mais de ce deuil +moral qui réside au fond du coeur; un de ces jours que les anciens +appelaient néfastes, un jour de recueillement et de méditation, fécond +en enseignements douloureux. + +Reste en second lieu l'obligation imposée à la justice indignement +outragée, odieusement profanée, horriblement parodiée il y a quarante +ans, de voiler sa face à pareil jour et de fermer son sanctuaire. + +Qui nous demande le sacrifice de ces dispositions? + +Est-ce l'honneur national qui nous demande de déclarer que le 21 janvier +est un jour comme un autre, un jour que rien ne distingue de la +série des jours ordinaires, que rien ne recommande au souvenir de la +génération qui finit, au souvenir de la génération qui s'élève, à celui +des générations qui leur succéderont? + +Est-ce l'honneur national qui nous demande de déclarer que le procès de +Louis XVI est un procès comme un autre, l'une de ces causes soi-disant +célèbres qui amusent huit jours durant la curiosité des oisifs, et qui +s'ensevelissent ensuite dans les in-folio des jurisconsultes? + +Je ne sais, messieurs, mais tout ce que j'ai de sang français dans le +coeur se soulève à cette pensée..... Plus j'y réfléchis, plus je demeure +convaincu que ce sacrifice, si nous le faisons, nous ne le ferons ni +à l'honneur national, ni au repos public, ni à l'intérêt de notre +gouvernement; nous le ferons à une influence extraparlementaire qui +s'efforce, mais qui s'efforcera vainement, je l'espère, de l'imposer aux +pouvoirs publics..... Il faut s'entendre sur le mot _oubli_: autre chose +est l'oubli des personnes, l'oubli des votes, l'oubli des opinions, +l'oubli des erreurs; autre l'oubli des grands événements de l'histoire +et des grandes leçons qui s'y rattachent. L'Évangile, qui est la loi des +lois et la Charte du genre humain, nous prescrit indulgence, tendresse +même pour les êtres faibles et pécheurs; mais il nous prescrit en même +temps l'horreur du mal en lui-même. C'est un précepte qui s'applique à +la politique comme à toutes choses. Pour les hommes qui ont pris part au +malheureux événement qui nous occupe, paix, charité, respect même; il +y en eut de très-sincères; d'ailleurs les temps étaient horribles; les +esprits étaient dans un étrange état. Qui de nous, hormis ceux-là qui +firent glorieusement leurs preuves, qui de nous oserait répondre +qu'il fût sorti de l'épreuve à son honneur? Mais, quant au 21 janvier +lui-même, point de molle complaisance, point de sophisme, point d'oubli +non plus. Au temps où nous vivons, lorsque l'ouragan des révolutions +gronde sur la tête des peuples et des rois, il importe à la France, il +importe au monde de n'en pas perdre la mémoire.» + +Je prends plaisir à reproduire ici ces belles et judicieuses paroles, +qui honorent également et celui qui les a prononcées, et l'assemblée +dont il était l'interprète, et ce temps de liberté où la vérité +apparaissait toujours, pure et brillante, dans quelque coin de l'horizon +chargé de nuages et d'orages. «Le duc de Broglie est bien heureux, me +dit le lendemain M. Casimir Périer, avec un sentiment d'approbation +très-sincère, quoique un peu triste: il a pu dire ce que pensent tous +les honnêtes gens.» + +Nous n'avions, avec M. Casimir Périer, mes amis et moi, point d'autre +dissidence que ces nuances de conduite ou de langage que faisait +apparaître la diversité des situations, non celle des sentiments. +Pendant toute la durée de son cabinet, et d'autant plus librement que +j'étais tout à fait en dehors du pouvoir, je lui donnai mon plus actif +concours: non-seulement pour soutenir, dans les débats des Chambres, les +actes de sa politique passionnément attaquée, mais pour la rattacher à +des principes rationnels et lui conquérir les âmes aussi bien que les +suffrages. C'est la grandeur de notre pays (je ne veux pas dire c'était) +que le succès purement matériel et actuel n'y suffit pas, et que les +esprits, ont besoin d'être satisfaits en même temps que les intérêts. +Ce n'était pas assez, en 1831, de résister en fait; il fallait aussi +résister en principe, car la question était d'ordre moral autant que +d'ordre politique, et il n'y avait pas moins d'anarchie à combattre dans +les têtes que dans les rues. Une révolution venait de s'accomplir; des +forces très-diverses y avaient concouru, le bon droit et les mauvaises +passions, l'esprit de légalité et l'esprit d'insurrection: il fallait +dégager ce grand événement des éléments révolutionnaires qui s'y étaient +mêlés et dans lesquels tant de gens s'efforçaient de le retenir, ou même +de l'enfoncer plus avant. Le peuple, ou, pour parler plus vrai, ce +chaos d'hommes qu'on appelle le peuple, investi du droit souverain et +permanent de faire et de défaire son gouvernement, au nom de sa +seule volonté, et l'élection populaire donnée, au nom de cette même +souveraineté, comme seule base légitime de la nouvelle monarchie, +c'étaient là les deux idées dont, en 1831, les esprits étaient infectés: +idées aussi fausses que vaines, qui tournent au service du mal le peu de +vérité qu'elles contiennent, et qui énervent, en attendant qu'elles le +renversent, le gouvernement qu'elles prétendent fonder. Quoi de plus +choquant que de faire, du pouvoir appelé à présider aux destinées d'une +nation, un serviteur qu'elle peut congédier quand il lui plaît? Et quel +mensonge que la prétention d'élire un roi au moment même où l'on invoque +la monarchie comme l'ancre de salut! J'étais toujours tenté de sourire +quand j'entendais dire, du roi Louis-Philippe, _le Roi de notre choix_, +comme si, en 1830, nous avions eu à choisir, et si M. le duc d'Orléans +n'avait pas été l'homme unique et nécessaire. J'attaquai hautement +ces illusions d'une badauderie vaniteuse et ces sophismes de la force +matérielle qui veut se satisfaire et n'ose s'avouer. Je niai la +souveraineté du peuple, c'est-à-dire du nombre, et le droit permanent +d'insurrection. Je montrai, dans M. le duc d'Orléans, ce qu'il était en +effet, un prince du sang royal heureusement trouvé près du trône brisé, +et que la nécessité avait fait roi. La France avait traité avec lui +comme on traite, pour se sauver, avec le seul qui puisse vous sauver. En +présence de l'anarchie imminente, un tel contrat peut devenir une bonne +base de gouvernement, et de gouvernement libre, car il a lieu entre des +forces réellement distinctes l'une de l'autre, et il admet des droits et +des devoirs mutuels sans que, ni à l'un ni à l'autre des contractants, +il suppose ou confère la souveraineté. Il ne faut jamais se lasser de le +répéter, pour rabattre et retenir à son juste niveau l'orgueil humain: +Dieu seul est souverain, et personne ici-bas n'est Dieu, pas plus les +peuples que les rois. Et la volonté des peuples ne suffit pas à faire +des rois; il faut que celui qui devient roi porte en lui-même et apporte +en dot, au pays qui l'épouse, quelques-uns des caractères naturels et +indépendants de la royauté. + +Ce n'était pas sur ce terrain que se plaçait, quand il se défendait +lui-même, M. Casimir Périer, peu familier avec la méditation +philosophique et d'un esprit plus ferme que fécond; mais il comprenait à +merveille la valeur pratique de ces idées, et il me savait beaucoup +de gré de les produire à son profit et sous son drapeau: «Je suis, +me disait-il, un homme de circonstance et de lutte; la discussion +parlementaire n'est pas mon fait; vous reviendrez un jour ici, à ma +place, quand le duc de Broglie ou le duc de Mortemart ira aux affaires +étrangères.» + +Le roi Louis-Philippe n'avait pas plus de penchant que M. Casimir Périer +pour la philosophie politique, et il avait été dans sa jeunesse bien +plus imbu que lui des doctrines de la révolution. Mais il était doué +d'un esprit d'observation admirable et singulièrement prompt à saisir +les enseignements de l'expérience; sinon pour en tirer les vérités +générales qu'elle contient, du moins pour reconnaître, dans chaque +occasion, ce qui est praticable, utile et sage. Il avait, dans le cours +de son aventureuse vie, senti la fausseté et secoué le joug de bien +des préjugés de son temps, et chaque jour, à mesure qu'il régnait, son +esprit s'élevait au-dessus de son passé. Il démêla sur-le-champ que +ma façon de comprendre et de présenter la Révolution qui venait de le +mettre sur le trône était la plus monarchique et la plus propre à fonder +un gouvernement. Il ne l'adopta point ouvertement ni pleinement; il +avait, pour agir ainsi, trop de gens à ménager; mais il me témoignait +son estime, et me donnait clairement à entendre que nous nous +entendions. Plus tard, et quand j'eus vécu longtemps auprès de lui, il +me répétait sans cesse: «Vous avez mille fois raison; c'est au fond des +esprits qu'il faut combattre l'esprit révolutionnaire, car c'est là +qu'il règne; mais, pour chasser les démons, il faudrait un prophète.» + +Au sein des Chambres et dans le public qui soutenait le gouvernement, ma +défense systématique de la politique de résistance rencontrait beaucoup +d'approbation, mais une approbation souvent contenue au fond des âmes, +et plus honorable pour moi qu'efficace pour notre cause. Quand venait le +jour de quelque épreuve difficile, on me trouvait trop absolu ou trop +téméraire; et, soit incertitude d'esprit, soit faiblesse de coeur, on +cédait, en me louant de les combattre, aux tendances qu'on redoutait. Je +n'en veux citer qu'un exemple. + +En janvier 1832, dans la discussion du projet de loi sur la liste +civile, M. de Montalivet parla des _sujets_ du Roi. Un violent orage +éclata soudain: «C'est nous qui avons fait le Roi! il n'y a plus de +sujets! le peuple souverain ne peut être composé de sujets! c'est une +contre-révolution qu'on tente!» M. de Montalivet s'expliqua avec mesure; +le garde des sceaux, M. Barthe, dit que le Roi était l'image vivante et +en même temps le premier sujet de la loi; on essaya, mais en vain, des +interprétations les plus calmantes. Le tumulte était aussi absurde au +fond qu'inconvenant dans la forme; le mot _sujets_ n'avait absolument +rien à démêler ni avec le régime féodal, ni avec le pouvoir absolu; dans +les républiques comme dans les monarchies, au sein des villes libres et +commerçantes aussi bien que dans les châteaux des seigneurs terriens, ce +mot exprimait simplement la relation du citoyen ou de l'habitant avec +le pouvoir suprême de l'État, Henri Dandolo à Venise, Jean de Witt à +Amsterdam, lord Chatham dans le parlement d'Angleterre, étaient et se +disaient sujets du gouvernement, populaire ou royal, de leur patrie, +aussi bien que Sully était sujet de Henri IV et le duc de Saint-Simon +de Louis XIV. Et il faut bien qu'indépendamment des diverses formes de +gouvernement et des divers degrés de liberté, il y ait un mot qui marque +l'obéissance, la déférence et le respect dus par tous les membres de la +société au pouvoir qui la représente et la gouverne. Il serait choquant +que ce pouvoir ne fût traité par ses subordonnés qu'avec la simple +politesse que se témoignent entre eux des égaux; la vérité comme le bon +ordre veulent autre chose, et ni la fierté, ni la liberté de l'honnête +homme n'ont à en souffrir. Cent soixante-cinq députés en jugèrent +autrement, et protestèrent contre une expression «inconciliable, +dirent-ils, avec le principe de la souveraineté nationale, et qui +tendait à dénaturer le nouveau droit public français.» J'étais d'un +sentiment si contraire que j'aurais cru manquer à un devoir politique, +comme à une convenance morale, si j'avais cessé de témoigner mon respect +au Roi de mon pays, dans la forme consacrée par le droit et l'usage +de presque tous les États, constitutionnels ou non. Je continuai donc +publiquement, dans mes rapports officiels ou privés avec le Roi, à me +dire son fidèle sujet. La Chambre des députés, si je ne me trompe, m'en +a toujours approuvé, car elle était au fond de mon avis, et le 5 janvier +1832, elle mit fin, par un ordre du jour pur et simple, au débat soulevé +à cet égard. Mais son énergie monarchique n'alla pas plus loin; elle +céda en fait après avoir refusé de céder en principe, et le mot _sujet_ +disparut presque complètement du langage de la monarchie. + +Pendant que nous étions absorbés dans ces débats, le monde où j'avais +longtemps vécu, cette société polie, bienveillante et lettrée qui +s'était ralliée sous l'Empire et brillamment développée sous la +Restauration, disparaissait de jour en jour. Ses plus éminents +caractères, le goût des jouissances de l'esprit et de la sympathie +sociale, la tolérance libérale pour la diversité des origines, des +situations et des idées, cédaient à l'empire des intérêts et des +passions politiques. La discorde s'était mise dans les salons; entre les +classes cultivées et influentes qui s'y rencontraient, les rivalités +amères et les séparations haineuses avaient recommencé. Les émeutes +prolongées, le trouble des affaires, les inquiétudes de l'avenir, ces +bruyants et menaçants retours des temps révolutionnaires convenaient peu +à des réunions où l'on ne venait chercher que des relations douces et +de généreux plaisirs. Plusieurs des hommes distingués qui y portaient +naguère le mouvement et l'éclat s'étaient jetés corps et âme dans la vie +publique, Parmi les femmes supérieures ou charmantes qui en avaient été +le centre et le lien, les unes, madame de Staël, Madame de Rémusat, la +duchesse de Duras ne vivaient plus; d'autres avaient quitté Paris, à +la suite de leurs maris ou de leurs parents appelés par des fonctions +diplomatiques à l'étranger; M. de Talleyrand et la duchesse de Dino sa +nièce étaient à Londres; M. et madame de Sainte-Aulaire, à Rome; M. et +madame de Barante, à Turin. Rebuté par les désordres matériels ou par +les obscurités de la politique, le grand monde européen ne venait plus +guère chercher à Paris ses plaisirs. La société française voyait ses +plus brillants éléments dispersés en même temps que la violence des +événements enlevait à ses moeurs et à ses goûts leur ancienne et douce +domination. + +Quand je recherche dans mes souvenirs de 1831, je n'y retrouve que trois +personnes autour desquelles la société vînt encore se réunir sans autre +but que de s'y plaire. Imperturbable dans ses habitudes comme dans ses +sentiments à travers les révolutions, madame de Rumford réunissait +toujours dans son salon des Français et des étrangers, des savants, des +lettrés et des gens du monde, et leur assurait toujours, tantôt, autour +de sa table, l'intérêt d'une excellente conversation, tantôt, dans des +réunions plus nombreuses, le plaisir de la musique la plus choisie[14]. +Avec moins d'appareil mondain et par l'agrément de son esprit à la fois +sensé et fin, réservé et libre, la comtesse de Boigne attirait dès lors +un petit cercle d'habitués choisis et fidèles; élevée au milieu de la +meilleure compagnie de la France et de l'Europe, elle avait tenu +pendant plusieurs années la maison de son père, le marquis d'Osmond, +successivement ambassadeur à Turin et à Londres; sans être le moins +du monde ce qu'on appelle une femme politique, elle prenait aux +conversations politiques un intérêt aussi intelligent que discret; on +venait causer de toutes choses avec elle et autour d'elle sans gêne et +sans bruit. Douée, depuis son entrée dans le monde, du don d'attirer les +hommes les plus distingués de son temps et de les retenir tous auprès +d'elle, se disputant les préférences de son amitié, madame Récamier +continuait à jouir de ses diverses et fidèles intimités, fidèle +elle-même aux plus modestes comme aux plus illustres, aussi sûre dans +ses sentiments que charmante dans le commerce habituel de la vie, et +possédant le rare privilège de ne jamais perdre un ami autrement que par +la mort. De ces trois personnes justement considérées et recherchées, +madame de Rumford était, en 1831, la seule chez qui j'allasse +habituellement; je connaissais assez peu, à cette époque, madame de +Boigne; et la violence de M. de Chateaubriand contre le gouvernement de +1830 ne me permettait pas la société intime de madame Récamier, quoique +mes relations affectueuses avec sa nièce, madame Lenormant, m'en +donnassent l'occasion et le motif. + +[Note 14: Cinq ans après la mort de madame de Rumford, et sur le voeu de +sa famille, je recueillis mes souvenirs sur sa personne, sa vie et son +salon dans un petit écrit, dont quelques extraits ont été insérés dans +la _Biographie universelle_ de MM. Michaud, mais qui n'a été imprimé +que pour ses amis et connu en entier que d'eux seuls. Je le joins aux +_Pièces historiques_ placées à la fin de ce volume; il n'est peut-être +pas sans intérêt comme esquisse des moeurs de ce temps. _(Pièces +historiques, n°_ VII.)] + +Je n'allais donc guère dans le monde, et le monde n'offrait plus, à moi +ni à personne, le même attrait. Ses salons n'étaient plus le foyer de la +vie sociale; on n'y retrouvait plus cette variété et cette aménité de +relations, ce mouvement vif et pourtant contenu, ces conversations +intéressantes sans but et animées sans combat qui ont fait si longtemps +le caractère original et l'agrément de la société française. Les partis +se déployaient avec toute leur rudesse; les coteries se resserraient +dans leurs étroites limites. La liberté politique, surtout quand +l'esprit démocratique y domine, a des conditions dures et des biens +sévères. Je ne connais que la vie domestique qui donne alors, après les +violences et les fatigues de la vie publique, un vrai délassement et le +bonheur dans le repos. + +Nous avions pourtant à cette époque, mes amis et moi, un grand +privilège; nous trouvions, dans notre cercle propre et intime, ce charme +social que le monde parisien ne possédait plus. C'était surtout chez le +duc de Broglie que nous nous réunissions. Quand elle n'aurait pas eu +l'attrait de tous les souvenirs attachés à son nom, la duchesse de +Broglie aurait suffi, par elle-même et à elle seule, pour attirer et +fixer autour d'elle la société la plus exigeante et la plus choisie. +Grande et charmante nature, en qui s'unissaient, par le plus facile +accord, la vertu et la grâce, la dignité et l'abandon, l'élégante +richesse de l'esprit et la parfaite simplicité de l'âme, les plus beaux +dons de Dieu reçus et possédés avec autant de scrupule et de modestie +que si elle eût toujours été au moment de lui rendre compte de l'usage +qu'elle en avait fait. Quand je sortais de mon propre intérieur, c'était +dans sa société que j'allais chercher ces jouissances du libre mouvement +des idées et de la sympathie morale qui reposent l'âme des travaux et +des tristesses de la vie, sans mollesse ni mauvaise distraction. J'ai +hésité à me donner le triste plaisir de quelques paroles de tendre +respect à sa mémoire; mais à ne rien dire d'une personne si rare et +qui tenait tant de place dans le coeur et la vie de ses amis, je me +sentirais comme coupable de mensonge, quoique bien sûr de ne pas me +satisfaire en en parlant. + +Je n'avais jusques-là connu que de loin, et par des rapports assez peu +bienveillants, le _Journal des Débats_ et ses propriétaires, MM. Bertin. +En entrant en 1830 dans la Chambre des députés, j'y avais trouvé l'un +des deux frères, M. Bertin de Veaux, et nous avions pensé et voté +ensemble. Depuis la Révolution de Juillet, il soutenait avec la plus +intelligente fermeté la politique de résistance, et pendant mon +ministère de l'intérieur il m'avait prêté son constant appui. M. Casimir +Périer trouva également en lui un allié aussi sûr qu'efficace, et +j'entrai alors avec lui en habituelle relation. C'était un esprit +singulièrement juste, sagace, prompt, fécond, varié, plein de verve +et d'agrément quand il n'avait qu'à causer, d'invention hardie et de +savoir-faire quand il fallait agir, et en même temps un caractère +éminemment sociable, facile quoique dominateur, exempt de toute +jalousie, toujours prêt à accueillir et à servir, sans aucune +susceptibilité d'amour-propre, les hommes engagés avec lui dans la même +cause et pour qui il se prenait d'amitié. Il aimait, pour son propre +compte, la vie politique, mais plutôt en épicurien qu'en ambitieux, +voulant l'influence libre, non le pouvoir responsable, et décidé à ne +jamais compromettre, pour aucune satisfaction extérieure, l'importance +que son journal lui assurait. Il avait tenté une fois, mais sans succès, +dans la Chambre des députés, de prendre place parmi les orateurs: «Avant +de monter à la tribune,» me dit-il en me racontant son échec, «j'avais +une foule d'excellentes choses à dire, et pas la moindre peur de ceux à +qui j'allais les dire; quand j'ai été là, ma gorge «s'est serrée, ma vue +s'est troublée; je n'ai à peu près rien dit de ce que j'avais pensé, et +je suis revenu à mon banc, bien résolu à ne jamais recommencer.» Après +la Révolution de Juillet, vers la fin de septembre 1830, il accepta la +mission de ministre du Roi en Hollande; mais bientôt las des petits +devoirs de son rang et surtout de son éloignement de Paris, il renonça +à la diplomatie comme à la tribune, et vint reprendre sa place à la +Chambre des députés et dans le cabinet d'où il dirigeait son journal. +C'était-là que le soir, et souvent très avant dans la nuit, il recevait +ses amis, et que, tout en parcourant l'épreuve de la feuille qui +devait paraître le lendemain, il causait avec eux de toutes choses, +questionnant, avertissant, conseillant, critiquant, conjecturant, +toujours l'esprit dégagé et sans humeur, et sincèrement zélé pour le +succès de la politique que soutenait le _Journal des Débats_. Nous +venions quelquefois, M. Casimir Périer, le comte de Saint-Cricq, l'un +de ses amis particuliers, et moi, faire avec lui une partie de whist; +c'était le moment des conversations intimes sur l'état des affaires, +les questions de conduite, les perspectives de l'avenir; et nous nous +retirions, M. Périer content de se sentir bien soutenu dans la presse +comme à la tribune, M. Bertin de Veaux satisfait de l'importance de son +journal et de la sienne propre, M. de Saint-Cricq charmé d'avoir passé +familièrement sa soirée avec le président du Conseil, et moi l'esprit +préoccupé des débats du lendemain, mais sans impatience de reprendre ma +part dans le pouvoir comme je l'avais dans la lutte, et toujours pressé +de rentrer chez moi pour y retrouver un bonheur que je me flattais de +garder, quelles que fussent les vicissitudes et les épreuves de ma vie +publique. Confiance imprévoyante: le bonheur de l'homme est encore plus +fragile que le sort des États. + + + + + CHAPITRE XIII + + M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX. + +Caractère général de la politique extérieure de la France, de 1792 +à 1814;--de 1814 à 1830.--Le congrès de Vienne.--La +Sainte-Alliance.--Caractère général de la politique extérieure du +gouvernement de 1830;--de la politique extérieure de l'opposition après +1830.--De l'alliance anglaise.--Question belge.--Le roi Louis-Philippe, +le roi Léopold et M. de Talleyrand dans la question belge.--Rapports de +M. Casimir Périer et de M. de Talleyrand.--Question polonaise.--Vitalité +de la Pologne.--On n'a jamais tenté sérieusement de la rétablir.--Ce +qu'auraient pu faire les Polonais en 1830.--Le général Chlopieki et sa +lettre à l'empereur Nicolas.--Que le gouvernement du roi Louis-Philippe +n'a jamais donné de fausses espérances aux Polonais.--Comment et par qui +ils ont été induits en illusion.--Question italienne.--Le Piémont et +Naples, de 1830 à 1832.--Insurrection dans les petits États italiens +gouvernés par des princes de la maison d'Autriche et dans les États +romains.--Première occupation des Légations par les Autrichiens.--Ils +les évacuent.--Le prince de Metternich et M. Casimir Périer sur les +affaires d'Italie.--Le comte de Sainte-Aulaire, ambassadeur de France +à Rome.--Démarche des grandes puissances auprès du pape pour +lui conseiller des réformes.--Édits du pape.--Nouvelle +insurrection.--Seconde occupation des Autrichiens.--Expédition +d'Ancône.--L'amiral Roussin devant Lisbonne.--Grande situation de +M. Casimir Périer en Europe.--Pourtant son succès est incomplet et +précaire.--Son propre sentiment à ce sujet.--Explosion du choléra à +Paris.--Mon sentiment sur la conduite du gouvernement et du peuple de +Paris pendant le choléra.--Visite du duc d'Orléans et de M. Casimir +Périer à l'Hôtel-Dieu.--Mort de M. Cuvier.--Maladie, mort et obsèques de +M. Casimir Périer. + +(13 mars 1831--16 mai 1832.) + + +Tous les moralistes, prédicateurs religieux ou observateurs philosophes, +s'accordent à dire que rien n'est plus difficile à l'homme que de sortir +de la mauvaise voie quand il y a longtemps marché. Et les moralistes +chrétiens, qui sont les plus profonds de tous, affirment que la volonté +humaine ne suffit pas seule à une telle oeuvre, et qu'un secours +surhumain, l'action de Dieu sur l'âme, est nécessaire pour que le +repentir, devenu efficace, amène dans l'homme la régénération. + +Les politiques, chrétiens ou non, pourraient tenir sur les nations le +même langage. Il leur est bien plus difficile de se réformer qu'elles ne +le pensent. Quand elles ont vécu longtemps sous l'empire d'une passion, +quand elles ont tenu longtemps, par leur propre impulsion ou par celle +de leurs chefs, une certaine conduite, il faut bien du temps et de bien +grands efforts pour que l'intérêt même et la nécessité surmontent la +routine, et les décident à entrer franchement et de bonne grâce dans de +nouvelles voies. + +C'est peut-être en matière de politique extérieure, et quand il s'agit +d'introduire dans les rapports des peuples la justice et le bon sens, +que l'oeuvre de la réforme est le plus laborieuse et lente: «Telle est, +dit Adam Smith, l'insolence naturelle du coeur de l'homme que, pour +atteindre au but de ses désirs, il ne consent à employer les bons moyens +qu'après avoir épuisé les mauvais.» Plus naturellement encore que +l'individu isolé, les peuples débutent, dans leurs relations au dehors, +par l'insolence et la violence. Que la puissance, le progrès, la +grandeur, la gloire soient leur passion, je n'ai garde de m'en étonner +ni de m'en plaindre; s'ils ne ressentaient pas cette passion, c'est +qu'ils seraient tombés ou bien près de tomber dans le pire des égoïsmes, +celui de l'apathie. Comme les individus, les nations sont faites pour +vivre entre elles en société, et la société, c'est le mouvement, +l'émulation, le développement, tantôt par le concert, tantôt par la +lutte des idées, des intérêts et des forces. Ainsi s'est fondée, ainsi a +vécu depuis dix-neuf siècles la Chrétienté, le plus vaste et le plus bel +exemple de la société entre des peuples et des États divers. Mais quand +je dis que cet exemple est beau, je me contente à bon marché, et je ne +pense qu'au fait général de la grande société chrétienne sans considérer +la conduite qu'y ont tenue entre eux les gouvernements et les peuples. +Quoique moralement supérieure à celle de toutes les autres sociétés de +l'histoire, la politique des États chrétiens les uns envers les autres +n'en a pas moins été jusqu'ici voisine de la barbarie. Barbarie des +spectateurs comme des acteurs, des gouvernés comme des gouvernants. +C'est surtout au delà de leurs frontières qu'à travers l'éclat des +guerres et l'habileté des négociations se sont déployées les passions +grossières et ignorantes des princes et des peuples. L'imperfection des +gouvernements a toujours été grande, mais bien plus grande dans les +affaires du dehors que dans celles du dedans. La politique extérieure a +été le théâtre favori de la violence brutale ou habile, de la fraude +et de la badauderie, de l'égoïsme imprévoyant et de la crédulité +emphatique. Dans aucune autre de leurs fonctions, les gouvernements +n'ont été si indifférents au bien ou au mal, si légers ou si pervers, ou +si chimériques; sur aucun autre sujet, les peuples ne se sont montrés si +ignorants de leurs droits et de leurs intérêts véritables, si prompts à +n'être que des instruments et des dupes. + +La Révolution française s'était promis et avait promis au monde la +réforme de ce mal comme de tous les autres. Quand elle disait: «Plus +de guerres, plus de conquêtes,» quand elle posait en principe que la +justice et la morale devaient régler les rapports des États entre eux +comme comme ceux des citoyens dans chaque État, elle était sincère et +croyait vraiment marcher au but qu'elle proclamait. C'était sa destinée +de faire éclater à la fois les plus nobles ambitions et les plus +mauvaises passions de l'humanité, et d'expier son orgueil dans les +démentis et les mécomptes. Elle a suscité la plus violente et la plus +inique politique extérieure que le monde eût encore connue, la politique +de propagande armée et de conquête indéfinie, le bouleversement par +la guerre de toutes les sociétés européennes, pour en faire sortir, +aujourd'hui la république partout, demain la monarchie universelle. +C'est dans cette ornière que de 1792 à 1814, au mépris du bon sens comme +du droit, la politique extérieure de la France a marché. + +Comment et par qui commença la lutte? De qui vint la provocation? +Quels furent, au premier moment, les torts mutuels de la France et de +l'Europe? Quelles nécessités, réelles ou imaginaires, justifient ou +du moins expliquent, de l'une et de l'autre part, l'agression et la +résistance? Je ne regarde pas à ces questions; je me borne à marquer le +fait dominant, le caractère essentiel des relations de la France avec +l'Europe, de 1792 à 1814: ce fut la guerre, la guerre de révolution +et de conquête, l'atteinte incessante à la vie des gouvernements et à +l'indépendance des nations. + +En 1814, la France et l'Europe sortirent de cette détestable voie; +d'autres maximes prévalurent dans la politique extérieure des États. +Il ne fut plus question ni d'une domination unique en Europe, ni de +la propagande des idées ou des institutions par les armes. Des États +très-diversement constitués et gouvernés, des monarchies absolues, +des monarchies constitutionnelles, de petites républiques prirent ou +reprirent tranquillement leur place dans la société européenne. La +guerre cessa d'être le régime habituel des gouvernements et des peuples. +On ne vit plus les territoires et les nations changer tous les deux +ou trois ans de nom et de maître. Avec la paix et le respect des +traditions, le droit reprit dans la politique extérieure de l'Europe +quelque empire. + +On a beaucoup attaqué les deux puissances qui, de 1814 à 1830, ont le +plus influé sur cette politique, le congrès de Vienne d'abord, puis la +Sainte-Alliance; on a violemment critiqué l'organisation que le congrès +de Vienne donna à l'Europe, et l'empire que la Sainte-Alliance y +prétendit exercer. Je n'examine et ne conteste point ces critiques: il +est vrai, le congrès de Vienne a plus d'une fois disposé arbitrairement +des territoires et de leurs habitants sans grand égard pour leurs +droits, leurs intérêts et leurs voeux; l'égoïsme des grandes puissances +naguère victorieuses a tenu dans ses délibérations plus de place qu'une +vue haute et libre des besoins de l'ordre européen; ses combinaisons +géographiques et diplomatiques n'ont pas toujours été justes ni +heureuses. La Sainte-Alliance avait grand effroi du progrès de la vie et +de la liberté politique en Europe; elle a fait grand abus, surtout grand +étalage, du droit d'intervention dans les États étrangers, posant en +principe général et permanent ce qui ne peut être qu'une exception +momentanée, un accident justifié par quelque grand, direct et clair +intérêt. Je ne me fais l'apologiste ni de la Sainte-Alliance, ni du +congrès de Vienne; mais je relève deux faits méconnus ou passés sous +silence par leurs ennemis. Tous les reproches qu'on leur adresse, +les gouvernements qui, dans les époques précédentes, de 1792 à 1814, +dominaient en Europe, les avaient encore plus mérités. Bien plus +violemment et plus continûment que le congrès de Vienne, la Convention +et l'empereur Napoléon Ier avaient disposé du sort et du partage des +États, terres et âmes. Ils étaient bien plus violemment intervenus dans +les affaires des peuples étrangers, tantôt détrônant leurs rois, tantôt +leur en imposant de nouveaux, et changeant leurs lois ou leurs alliances +aussi bien que leur sort politique. L'empereur Napoléon Ier n'avait-il +pas porté son droit d'intervention jusqu'à vouloir régler la législation +commerciale de tout le continent européen, et trouver, dans les entraves +imposées à la nourriture ou au vêtement de toutes les familles chez tous +les peuples, des armes pour sa lutte contre l'Angleterre? Je sais tout +ce qui se peut dire pour défendre, pour expliquer du moins les erreurs +et les violences de cette orageuse époque; je sais aussi les services +qu'à travers ce qu'elle lui a coûté elle a rendus à la France, et le +bien qui est resté de ses oeuvres, même après ses revers. Mais les faits +que je viens de mettre en lumière n'en sont pas moins certains; le bon +sens comme la justice veulent qu'on applique à toutes les époques ou la +même indulgence, ou la même sévérité; et à tout prendre, il y avait en +Europe, après le travail du congrès de Vienne et sous la domination de +la Sainte-Alliance, plus de liberté et de respect du droit que sous le +régime de la Convention ou de l'empereur Napoléon Ier. + +En 1830, après la Révolution de juillet, le mouvement qui éclata, en +fait de politique extérieure, n'était qu'un retour routinier vers les +pratiques de l'époque révolutionnaire et impériale, une rechute dans la +guerre de propagande et de conquête; rechute d'autant plus inopportune +et périlleuse qu'elle était dénuée de tout grand et spécieux motif. La +France venait de faire, envers l'étranger, acte de la plus complète et +de la plus fière indépendance; et cet acte, loin de lui attirer aucune +agression, aucune menace, était reconnu et accepté de toutes les +puissances européennes avec un empressement qui marquait, sinon leur bon +vouloir, du moins leur prudence et leur désir d'éviter avec nous tout +grand conflit. Jamais politique ne fut moins originale, plus empruntée à +d'anciennes impressions, plus dépourvue de l'intelligence des temps que +celle où M. Mauguin, le général Lamarque et leurs amis s'efforcèrent +alors d'entraîner le pays et son gouvernement nouveau. Rien, ni dans sa +situation, ni dans ses relations avec l'Europe, n'appelait la France +dans une telle voie, et la plupart de ceux qui l'y poussaient n'étaient +poussés eux-mêmes que par des réminiscences de vieillard ou des alarmes +d'enfant. + +Une seule idée, un seul sentiment, au milieu des déclamations de +cette époque, avaient quelque ombre de grandeur: c'était le voeu +qu'indépendamment de tout intérêt direct et actuel, pour remplir une +mission de civilisation et de liberté, la France se fît partout en +Europe le redresseur des torts, le protecteur des faibles, le patron des +bonnes causes impuissantes à triompher par elles-mêmes. Je ne suis pas +de ceux qui sourient dédaigneusement à cette prétention et la traitent +de pure folie. Tel est maintenant dans le monde l'état des esprits, tels +sont, en dehors des circonscriptions territoriales, les liens intimes, +les rapports rapides et continus des peuples, qu'il y a, dans ce désir +d'une action lointaine exercée pour les droits et les intérêts des +portions diverses de la grande société humaine, une certaine mesure de +vérité et de puissance qui exige qu'on en tienne sérieusement compte. +Les grands politiques du XVIe siècle comprirent le rôle des sentiments +religieux, et leur firent une large part de respect et d'empire; de +nos jours, les sentiments sympathiques et libéraux des peuples les uns +envers les autres ont droit, de la part d'une politique éclairée, à la +même attention et aux mêmes ménagements. + +Mais les avocats de cet apostolat général de la France au service de +l'humanité oublient un grand devoir et un grand fait dont une politique +sensée et morale doit constamment se préoccuper. Le devoir, c'est que +les premiers devoirs d'un gouvernement sont envers sa propre nation, +et qu'il lui doit le bon état intérieur, la justice, la prospérité, le +respect de ses droits, de ses voeux et de son sang, avant de rien devoir +aux peuples étrangers. Le fait, c'est que l'intervention, par les armes, +dans les affaires d'une nation étrangère n'y tourne presque jamais au +profit de la justice et de la liberté. Tantôt cette intervention donne à +un parti une domination factice et passagère, faisant au sein d'un même +peuple des vainqueurs et des vaincus par l'étranger; tantôt elle ranime +les susceptibilités nationales, les élève au-dessus des querelles +intérieures, et rallie contre l'étranger les vainqueurs et les vaincus +qu'il a faits. Et en définitive, la puissance intervenante se +trouve presque toujours obligée ou de se retirer impuissante devant +l'obstination du mal auquel elle voulait mettre un terme, ou d'opprimer +elle-même le peuple qu'elle était venue secourir. + +C'est que l'indépendance nationale est, chez les peuples, un sentiment +si naturel, si puissant, si vivace, qu'il faut se garder avec grand soin +de le blesser, même quand les apparences du moment semblent inviter +l'intervention étrangère et lui promettre un facile succès. M. Dupin a +exprimé ce sentiment d'une façon excessive quand il a dit: «Chacun chez +soi, chacun pour soi;» les nations ne sauraient être à ce point isolées +et indifférentes les unes aux autres; mais malgré la brutalité de +l'expression, il y a, dans l'idée même, un grand fond de vérité. Quand +un peuple a vécu à travers les siècles, il devient une personne dont +l'égoïsme historique est légitime et respectable; c'est une famille à +qui il faut laisser faire elle-même, et comme elle l'entend, ses propres +affaires; c'est une maison où nul étranger n'a le droit d'entrer de +force, même pour y porter la justice ou la liberté. + +La force et la guerre, d'ailleurs, sont de mauvais moyens pour rétablir +ou propager la justice et la liberté. C'est par les influences morales +et avec le concours du temps que de tels progrès s'accomplissent +réellement et sûrement. L'aspect et l'exemple d'un pays bien gouverné +sont plus puissants que les armées pour répandre les idées et les désirs +de bon gouvernement. Ce sont des germes qu'il faut semer et confier au +vent, laissant au sol où ils iront tomber et à ses propriétaires le soin +de les faire croître et de les cultiver comme il leur conviendra. + +La Révolution française et l'empereur Napoléon Ier ont jeté un certain +nombre d'esprits, et quelques-uns des plus distingués, dans une +excitation fiévreuse qui devient une véritable maladie morale, j'allais +dire mentale. Il leur faut des événements immenses, soudains, étranges; +ils sont incessamment occupés à défaire et à refaire des gouvernements, +des nations, des religions, la société, l'Europe, le monde. Peu leur +importe à quel prix; la grandeur de leur dessein les enivre et les rend +indifférents aux moyens d'action, aveugles aux chances de succès. A les +entendre, on dirait qu'ils disposent des éléments et des siècles; et +selon qu'à l'aspect de leur ardent travail on serait saisi d'effroi ou +d'espérance, on pourrait se croire aux derniers jours du monde ou aux +premiers jours de la création. + +Je l'ai dit ailleurs et je tiens à le redire ici: au milieu de cette +recrudescence révolutionnaire et de ces effervescences chimériques, ce +sera la gloire du roi Louis-Philippe d'avoir compris et pratiqué une +politique sensée, mesurée, patiente, régulière, pacifique. On en +attribue souvent tout le mérite à sa prudence et à un habile calcul +d'intérêt personnel. On se trompe: quand on a fait la part, même large, +de l'intérêt et de la prudence, on n'a pas tout expliqué ni tout dit. +L'idée de la paix, dans sa moralité et sa grandeur, avait pénétré +très avant dans l'esprit et dans le coeur du roi Louis-Philippe; les +iniquités et les souffrances que la guerre inflige aux hommes, souvent +par des motifs si légers ou pour des combinaisons si vaines, révoltaient +son humanité et son bon sens. Parmi les grandes espérances sociales, je +ne veux pas dire les belles chimères, dont son époque et son éducation +avaient bercé sa jeunesse, celle de la paix l'avait frappé plus que +toute autre, et demeurait puissante sur son âme. C'était, à ses yeux, +la vraie conquête de la civilisation, un devoir d'homme et de roi; il +mettait à remplir ce devoir son plaisir et son honneur, plus encore +qu'il n'y voyait sa sûreté. + +Pour être modéré et prudent, il ne s'enfermait pas d'ailleurs dans une +sphère étroite et oisive. En même temps qu'il maintenait pour la France +la paix et refusait pour sa famille des trônes, il portait son action +hors de nos frontières et soutenait là aussi les intérêts légitimes de +la politique française. A côté du principe du respect des traités, il en +posait et pratiquait un autre, le respect de l'indépendance des États +limitrophes de la France et qui forment comme sa ceinture, la Belgique, +la Suisse, le Piémont, l'Espagne. M. Molé déclarait au baron de Werther +que, si des soldats prussiens entraient en Belgique, les soldats +français y entreraient en même temps. M. de Rumigny portait en Suisse, +et M. de Barante à Turin, des paroles analogues. La Belgique prenait en +effet, péniblement mais sans obstacle étranger, sa place parmi les États +européens. La Suisse accomplissait librement, dans ses constitutions +intérieures, les réformes qu'à tort ou à raison elle jugeait +nécessaires. Le Piémont, bien éloigné alors des innovations politiques, +se serrait contre l'Autriche, mais sans tomber sous sa dépendance, et en +ménageant avec soin la France dont il redoutait l'hostilité et pouvait +un jour désirer l'appui. L'époque se laissait déjà pressentir où +l'Espagne aurait besoin que la France reconnût et soutînt son nouveau +régime politique. Partout autour de notre territoire le gouvernement +du roi Louis-Philippe exerçait son action, écartant toute intervention +étrangère, protecteur sans ambition, mais efficace, de l'indépendance de +ses voisins et de l'influence comme de la sûreté de la France dans son +orbite naturelle: «Il faut, disait-il souvent, peser les intérêts et +mesurer les distances; loin de nous, rien ne nous oblige à engager la +France; nous pouvons agir ou ne pas agir, selon la prudence et l'intérêt +français; autour de nous, à nos portes, nous sommes engagés d'avance; +nous ne pouvons souffrir que les affaires de nos voisins soient réglées +par d'autres que par eux-mêmes et sans nous.» + +A cette politique honnête et judicieuse, mais laborieuse et difficile, +il fallait en Europe un point d'appui. Elle y rencontrait, même chez +les puissances qui l'approuvaient hautement, des dissidences et des +méfiances toujours près de devenir des dangers. Elle avait besoin +d'avoir aussi des adhésions sincères et actives. Elle les trouva en +Angleterre. Non au prix d'aucune concession à tel ou tel intérêt +anglais, ni en vertu d'aucun engagement spécial et formel, mais par +le plus naturel et le plus efficace des liens, par la conformité des +politiques. Pour assurer la paix et le tranquille développement de ses +libertés, la France acceptait, tel qu'il existait, l'ordre européen. +Pour garder l'ordre européen et la paix, l'Angleterre acceptait +non-seulement le nouveau régime français, mais ses principales +conséquences en Europe, la chute du royaume des Pays-Bas, l'indépendance +de la Belgique, la dislocation prochaine de la coalition européenne +jusque-là en garde contre la France. Les deux gouvernements prenaient +l'un et l'autre le même intérêt général et supérieur pour règle de leur +conduite. Ils avaient l'un et l'autre le régime constitutionnel pour +drapeau. Malgré l'ancienne rivalité et les luttes récentes des deux +pays, l'entente leur était facile et presque commandée par leur nouvelle +situation. Le cabinet tory, le duc de Wellington et lord Aberdeen, en +reconnaissant promptement le roi Louis-Philippe, avaient ouvert cette +voie et auraient sans doute continué de la suivre. Le cabinet whig, lord +Grey et lord Palmerston, y marchèrent avec empressement et de bonne +grâce. L'Angleterre, animée pour la France d'une vive sympathie, y +poussait ses ministres; la France, bien qu'un peu surprise, y suivait +son Roi. + +Ainsi se forma en 1830 et telle était, en se formant, l'alliance +anglaise. Mot impropre et qui exprime mal la relation des deux +gouvernements: plus tard, ils s'allièrent en effet dans certains moments +et pour des questions spéciales, en 1832 pour les affaires de Belgique, +en 1834 pour celles de Portugal; mais ils n'avaient point d'alliance +générale et permanente; ils n'étaient liés l'un à l'autre par aucun +engagement; ils agissaient le plus souvent de concert, mais en pleine +liberté et par ce seul motif qu'ils étaient du même avis. Et il faut +que, de nos jours, cette politique soit, pour la France, bien naturelle +et bien conforme à l'intérêt national, car elle a survécu à toutes +les révolutions et surmonté les plus divers obstacles; elle a été la +politique de la République éphémère de 1848; elle est encore aujourd'hui +celle du nouvel Empire. Comme le gouvernement du roi Louis-Philippe, ces +deux gouvernements ont voulu la paix et accepté l'ordre européen; et +comme lui, c'est dans la bonne entente avec l'Angleterre qu'ils ont +cherché le gage de la paix et un point d'appui pour agir efficacement +dans les questions européennes. + +Avant que M. Casimir Périer arrivât au pouvoir, du mois d'août 1830 au +mois de mars 1831, tous ces principes de la politique extérieure du +régime nouveau avaient été pressentis et mis en pratique. Ils avaient +dicté ses résolutions et ses actes décisifs. Dans l'intérieur du +gouvernement, le roi Louis-Philippe employait toute son influence et sa +persévérante adresse à les faire accepter et suivre par ses plus divers +conseillers. Dans les Chambres, ils avaient été défendus contre les +déclamations révolutionnaires ou belliqueuses de M. Mauguin et du +général Lamarque, et contre les intempérances libérales de M. de +La Fayette. Pourtant ils étaient encore un peu confus, obscurs et +flottants. Ils n'avaient été que superficiellement discutés. Le public +n'en démêlait pas nettement toutes les conditions ni toutes les +conséquences. Surtout ils n'avaient pas encore subi l'épreuve des +grandes explosions et des grandes luttes européennes. Ce fut sous le +ministère de M. Casimir Périer, en 1831 et 1832, que la politique de la +paix fut vraiment mise en face de la guerre et contrainte d'en surmonter +toutes les tentations; ce fut alors que la question belge, la question +polonaise et la question italienne, arrivées à leur crise, amenèrent les +principes qui dirigeaient au dehors la conduite du gouvernement de 1830 +à apparaître dans tout leur jour et à déployer toute leur vertu. + +Dans la question belge, M. Casimir Périer avait une bonne fortune rare; +il était en complet accord avec les trois hommes qui devaient y exercer +le plus d'influence, le roi Louis-Philippe à Paris, le roi Léopold à +Bruxelles, et M. de Talleyrand à Londres. Et ces trois hommes, par le +tour de leur caractère et de leur esprit, convenaient parfaitement à la +politique que M. Casimir Périer s'était chargé de faire triompher. C'est +la disposition de notre temps, même parmi les gens d'esprit, de faire +peu de cas de l'action des personnes, et de ne voir dans les grands +événements que l'effet de causes générales qui en règlent le cours sans +que les individus dont le nom s'y mêle y soient rien de plus que des +nageurs emportés par le torrent, soit qu'ils s'y livrent, soit qu'ils +essayent de lui résister. On dirait que nous assistons à un drame +tout composé d'avance, et que nous mettons notre vanité à en traiter +dédaigneusement les acteurs, comme s'ils ne faisaient que réciter leur +rôle. Une expérience intelligente dément cette fausse appréciation +des forces qui président aux destinées des peuples; l'influence des +individus, de leur pensée propre et de leur libre volonté, y est +infiniment plus grande que ne le suppose aujourd'hui l'impertinence +philosophique de quelques-uns de leurs critiques. L'histoire n'est point +un drame arrêté dès qu'il commence, et les personnages qui y paraissent +font eux-mêmes en grande partie le rôle qu'ils jouent et le dénoûment +vers lequel ils marchent. + +Je me trouvais au Palais-Royal le 17 février 1831, au moment où les +députés du Congrès belge vinrent présenter au roi Louis-Philippe la +délibération de cette assemblée qui avait élu son fils, le duc de +Nemours, roi des Belges. J'ai assisté à l'audience que leur donna et +à la réponse que leur fit le Roi[15]. Je ne dirai pas toutes les +hésitations, car il n'avait pas hésité, mais toutes les velléités, +tous les sentiments qui avaient agité, à ce sujet, l'esprit du Roi, se +révélaient dans cette réponse: l'amour-propre satisfait du souverain +à qui le voeu d'un peuple déférait une nouvelle couronne; le regret +étouffé du père qui la refusait pour son fils; le judicieux instinct des +vrais intérêts de la France, soutenu par le secret plaisir de comparer +son refus aux efforts de ses plus illustres devanciers, de Louis XIV et +de Napoléon, pour conquérir les provinces qui venaient d'elles-mêmes +s'offrir à lui; une bienveillance expansive envers la Belgique à qui il +promettait de garantir son indépendance après avoir refusé son trône. +Et au-dessus de ces pensées diverses, de ces agitations intérieures, +la sincère et profonde conviction que le devoir comme la prudence, le +patriotisme comme l'affection paternelle, lui prescrivaient la conduite +qu'il tenait et déclarait solennellement. Plus encore peut-être que sa +démarche même, ce langage du Roi, tout empreint de ses idées et de ses +sentiments personnels, caractérisait fortement dès lors sa politique, +et devait faire pressentir à ses ministres comme aux députés belges, +à l'Europe comme à la France, la persévérance qu'il mettrait à la +pratiquer. + +[Note 15: _Pièces historiques_, n° VIII.] + +Le prince que ce refus fit monter sur le trône de Belgique, le roi +Léopold, était merveilleusement propre à la difficile situation qu'il +acceptait. Consentant plutôt qu'empressé à devenir roi, et portant dans +l'ambition même une modération patiente qui semblait aller jusqu'à +l'indifférence, observateur sagace des dispositions des peuples, et +connaissant parfaitement l'Europe, ses souverains, leurs conseillers, le +caractère des hommes et les relations des États, il excellait dans +l'art de ménager les intérêts divers ou contraires, et savait attendre +l'occasion du succès aussi bien que la saisir. A peine roi, et pendant +qu'on discutait encore les limites de son royaume, il en affermit +sur-le-champ les fondements. Allemand par l'origine et Anglais par +l'adoption, il se fit Français par l'alliance en épousant la princesse +Louise, fille aînée du roi Louis-Philippe: il se trouva ainsi; dès ses +premiers pas, en bons rapports naturels et légitimes avec tous ses +puissants voisins, et armé de motifs sérieux ou spécieux, tantôt pour +se refuser, tantôt pour accéder à ce que, chacun dans son intérêt, ils +pouvaient lui demander. Des esprits superficiels affectent de mépriser +ces liens de famille entre les souverains, et de les tenir pour vains +entre les États. Étrange marque d'ignorance! de tels liens ne sont sans +doute ni infailliblement décisifs, ni toujours salutaires; mais toute +l'histoire ancienne et moderne et notre propre histoire sont là pour +démontrer leur importance et le parti qu'une politique habile en peut +tirer. + +M. de Talleyrand, à Londres, soutenait de son adhésion personnelle, et +avec un sincère désir de réussir, la politique qu'il avait été chargé +d'y porter. Elle convenait à sa situation et à ses goûts, car c'était +une politique à la fois française et européenne. Quelque adonné qu'il +fût à son ambition et à sa fortune, M. de Talleyrand n'a jamais été +indifférent aux intérêts de la France, de sa sûreté et de sa grandeur. +Il y avait en lui du patriotisme à côté de l'égoïsme, et il cherchait +volontiers, dans le succès de la politique nationale, son propre succès. +C'était avec plaisir et zèle qu'il travaillait à défaire, dans la +Conférence de Londres, ce royaume des Pays-Bas qu'en 1814 la coalition +européenne avait fait contre la France. Et il avait en même temps la +satisfaction de servir, dans ce travail, l'ordre européen, et de s'y +livrer, avec le concours, contraint et triste, mais sérieusement +résigné, des mêmes puissances qui, à Vienne, en 1815, avaient consacré +cette organisation de l'Europe à laquelle il fallait faire brèche. +Les diplomates de profession forment, dans la société européenne, une +société à part, qui a ses maximes, ses moeurs, ses lumières, ses désirs +propres, et qui conserve, au milieu des dissentiments ou même des +conflits des États qu'elle représente, une tranquille et permanente +unité. Les intérêts des nations sont là en présence, mais non leurs +préjugés ou leurs passions du moment; et il peut arriver que l'intérêt +général de la grande société européenne soit, dans ce petit monde +diplomatique, assez clairement reconnu et assez fortement senti pour +triompher de toutes les dissidences, et faire sincèrement poursuivre le +succès d'une même politique par des hommes qui ont longtemps soutenu des +politiques très-diverses, mais ne se sont jamais brouillés entre eux, et +ont presque toujours vécu ensemble, dans la même atmosphère et au même +niveau de l'horizon. + +Telle était, en 1830 et 1831, la Conférence de Londres, et M. de +Talleyrand y avait pris sa place avec une grande liberté d'allure et de +langage, pour son propre compte presque autant que pour celui de son +souverain, comme on entre chez soi et dans sa société habituelle. Il +ne fallait rien moins qu'une telle disposition des esprits et cette +intimité froide, mais réelle, de la diplomatie européenne, pour résoudre +pacifiquement la question belge et dissiper les nuages qui, des points +les plus divers, venaient à chaque instant l'obscurcir et menacer d'y +jeter la guerre. C'étaient tantôt les émeutes de Paris et les accès +belliqueux de l'opposition dans nos Chambres, tantôt les prétentions et +les bravades inconsidérées des Belges, tantôt l'obstination intraitable +du roi de Hollande, qui portaient au sein de la Conférence, +non-seulement l'inquiétude, mais le doute et l'hésitation dans son +oeuvre. Un de mes amis, et des plus judicieux, attaché à notre ambassade +à Londres, m'écrivait: «Nous sommes ici personnellement bien placés, et +nous continuerons à l'être bien aussi officiellement si le bon ordre se +maintient en France. On est très-bien disposé pour le Roi et pour son +gouvernement; mais il n'y a pas moyen d'effacer de leur esprit que la +propagande révolutionnaire qui les menace tous est permanente chez nous, +et qu'elle n'y est pas suffisamment réprimée... Nous faisons tout ce qui +est au pouvoir du zèle et de l'expérience pour simplifier la question +extérieure; en général elle est peu connue et peu comprise en France; +nos journaux parlent en ignorants du possible et de l'impossible, et +les confondent trop souvent. Ils n'ont bien apprécié, à propos de la +Belgique, ni les difficultés, ni les avantages d'abord de l'armistice, +puis de l'indépendance; nous verrons bientôt ce qu'ils diront de la +neutralité si péniblement obtenue et si combattue par la Prusse. Les +hommes d'État d'ici, à quelque parti qu'ils appartiennent, la regardent +comme ce qui doit le plus satisfaire la France raisonnable; cette +neutralité abat treize forteresses qui nous étaient opposées, rend la +guerre plus difficile à nous faire, et nous ôte, à nous, un prétexte de +la déclarer. Nos fiers-à-bras des boulevards en auront de l'humeur, mais +les bons esprits en seront contents. Ces derniers sont malheureusement +en trop petit nombre. Aussi, quand on fait de la politique, ne faut-il +travailler que pour l'histoire.» + +Je ne sais si M. de Talleyrand ne pensait qu'à l'histoire en traitant, +à Londres, la question belge; mais il y déploya une judicieuse et ferme +habileté. C'était, je l'ai déjà dit, sa disposition naturelle de démêler +nettement, dans les affaires dont il était chargé, le but essentiel à +poursuivre, et de s'y attacher exclusivement, dédaignant et sacrifiant +toutes les questions, même graves, qui pouvaient l'affaiblir dans la +position à laquelle il tenait, ou le détourner du point qu'il voulait +atteindre. De 1830 à 1832, il fit à Londres largement usage de cette +méthode: représentant d'un pays et d'un gouvernement sur qui pesaient, +à cette époque, une foule de grandes questions, il ne vit dans les +affaires de France que la question belge, et dans la question belge +qu'un seul intérêt, l'indépendance et la neutralité de la Belgique. Il +faisait bon marché des autres problèmes et événements du temps, Pologne, +Italie, Espagne, Suisse; tantôt gardant, à leur sujet, le silence; +tantôt disant librement ce qu'il en pensait, et, en tout cas, +n'engageant, avec les autres diplomates ses collègues, point de +controverse inutile. Au fond et dans l'intérêt français, il avait raison +d'agir ainsi; la Belgique était, en ce moment, à la fois la grande et la +bonne affaire de la France, le point sur lequel elle pouvait arriver à +un résultat certain, prochain, pas trop chèrement acheté, et important +pour sa force comme pour sa sécurité en Europe. En concentrant sur la +question belge tous ses efforts, M. de Talleyrand jugeait bien de l'état +général des affaires et servait bien son pays. + +En rétablissant l'ordre et en relevant le pouvoir à l'intérieur, M. +Casimir Périer faisait de la politique extérieure, et la plus efficace +qui se pût faire. Il était d'ailleurs, et sur l'importance de l'alliance +anglaise, et sur la question belge en particulier comme sur les affaires +générales de l'Europe, non-seulement en accord, mais en confiance avec +M. de Talleyrand, et ils avaient soin l'un et l'autre d'entretenir et +d'accroître cette confiance en s'en donnant mutuellement d'éclatantes +marques. M. Périer, qui écrivait très-rarement, faisait beaucoup valoir, +dans ses conversations à Paris, les services de M. de Talleyrand, et se +servait de son fils aîné, alors secrétaire d'ambassade à Londres, quand +il avait besoin de lui bien expliquer les exigences de la situation +intérieure, ou de se concerter intimement avec lui. M. de Talleyrand, +de son côté, élevait très-haut, auprès des représentants de l'Europe, +l'énergie, l'esprit politique, tous les mérites de M. Casimir Périer, et +ne laissait échapper aucune occasion de lui témoigner, avec son habileté +consommée dans l'art de plaire, la haute estime qu'il lui portait. + +Quand l'armée française, en août 1831, entra soudainement en Belgique +pour en chasser les Hollandais victorieux, l'émotion fut vive à Londres +parmi les diplomates, et M. de Talleyrand eut quelque peine à calmer la +méfiance et à contenir l'humeur. En informant M. Casimir Périer qu'il y +avait réussi, il terminait sa lettre par ces mots: «J'espère, monsieur, +que vous serez content de moi.» Je me rappelle le petit mouvement +d'orgueilleux plaisir avec lequel M. Casimir Périer me montra cette +lettre, et à d'autres aussi sans doute. Il apportait d'ailleurs, dans +ses relations indirectes avec M. de Talleyrand, beaucoup de réserve, +attentif à ne pas blesser le général Sébastiani, en qui il avait +confiance et qui le secondait loyalement. + +A la fin d'avril 1832, après dix-huit mois de discussions dans la +Conférence de Londres et de négociations entre les sept puissances qui y +étaient ou représentées ou intéressées, après de patients atermoiements +et des tentatives répétées pour amener, entre les prétentions des Belges +et l'opiniâtreté du roi de Hollande, une conciliation volontaire, +la question belge était enfin résolue pour l'Europe. Le cabinet de +Bruxelles avait accepté les vingt-quatre articles adoptés le 15 octobre +1831 par la Conférence pour régler la séparation de la Belgique et de +la Hollande. Les cabinets de Paris et de Londres, de plus en plus unis, +avaient ratifié pour leur compte ces articles, sans attendre l'adhésion +finale des trois puissances du Nord. Le comte Orloff, envoyé à La Haye +par l'empereur Nicolas pour déterminer le roi de Hollande à céder enfin, +avait échoué dans ses efforts, et était reparti pour Pétersbourg, en +remettant au roi Guillaume la déclaration que l'empereur son beau-frère +laisserait désormais la Hollande supporter seule les conséquences de son +obstination, et n'apporterait nul obstacle aux mesures que la Conférence +de Londres pourrait employer pour la contraindre. C'était, de la part de +l'empereur Nicolas, un éclatant sacrifice des liens de famille et de ses +propres sentiments politiques à la paix européenne. A la suite de cette +déclaration, l'Autriche, la Prusse et la Russie avaient, comme la France +et l'Angleterre, et sauf quelques réserves de convenance, ratifié le +traité des vingt-quatre articles. On ne pouvait pas encore dire que +l'oeuvre fût accomplie, car le roi de Hollande persistait à repousser ce +traité, et tout faisait pressentir que la force seule lui arracherait +son consentement; mais le succès de la France était assuré; son +gouvernement, c'est-à-dire le roi Louis-Philippe et M. Casimir Périer, +pensant et agissant de concert, quelles que fussent leurs petites +dissidences domestiques, avaient fait reconnaître et accepter par +l'Europe l'indépendance et les nouvelles institutions de la Belgique +comme les siennes propres. Et c'était sans trouble général, sans guerre, +par le seul empire de la justice et du bon sens reconnus en commun, que +ce profond changement dans l'ordre européen avait été accompli. Exemple +et spectacle plus grands encore que le résultat même ainsi obtenu. + +C'eût été pour l'Europe un grand bonheur et un grand honneur que la +question polonaise pût être traitée et réglée en 1831 comme le fut la +question belge. Il y a eu et il y a encore, dans la destinée de la +Pologne, un remarquable et particulier caractère. Les conquêtes, les +démembrements d'États ont abondé en Europe; des provinces, des royaumes +ont bien souvent changé de maître et de nom. Des traités sont intervenus +après les guerres; le temps a passé sur les traités; les changements +territoriaux et nationaux, en dépit de leur amertume première, ont été +consacrés par la paix et le temps, et acceptés non-seulement par les +spectateurs indifférents, mais par les populations mêmes qui les avaient +subis. Rien de semblable n'est arrivé pour la Pologne; bientôt un siècle +se sera écoulé depuis le premier partage de ce malheureux pays; je ne +sais combien d'actes diplomatiques ont reconnu ses nouveaux maîtres; +d'immenses événements ont bouleversé le sort et absorbé l'intérêt de +l'Europe. Au milieu de tant d'iniquités et de calamités nouvelles, le +sort de la Pologne n'a pas cessé d'être senti comme une iniquité et une +calamité européenne. Ce fut le meurtre d'une nation, ont dit avec une +vérité terrible ses amis. En vain on a répondu que les fautes de la +Pologne elle-même, ses détestables institutions, ses dissensions +aveugles, son incurable anarchie avaient amené son malheur, et que le +suicide national avait provoqué le meurtre étranger. Les explications de +l'histoire ne sont pas les arrêts de la justice, et les raisonnements ne +peuvent rien contre les impressions de la conscience publique. Depuis +plus de soixante ans, la Pologne ne figure plus parmi les nations, et +toutes les fois que les nations européennes s'agitent, la Pologne aussi +se remue. Est-ce un fantôme? Est-ce un peuple? Je ne sais: il se peut +que la Pologne soit morte, mais elle n'est pas oubliée. + +A côté de ce fait si frappant, j'en remarque un autre qui ne l'est pas +moins. Depuis que la conscience européenne est troublée du sort de la +Pologne, bien des remaniements de l'Europe ont été accomplis; bien +des maîtres puissants et divers ont disposé des peuples. Monarchie ou +république, conquérant ou congrès, aucun d'eux n'a sérieusement tenté +de rappeler la Pologne du tombeau, de guérir cette plaie européenne. Au +moment où le meurtre fut commis, ni la vieille France, ni la vieille +Angleterre, ne firent rien pour l'empêcher; la France et l'Angleterre +nouvelles n'ont pas été plus efficaces; ni la Révolution française, ni +l'empereur Napoléon n'ont fait entrer le rétablissement de la Pologne +dans leurs réels et énergiques desseins. On a prononcé des paroles; on +a entr'ouvert des perspectives; on a exploité des dévouements en +provoquant des espérances; rien de plus. L'extrême malheur a pu seul +puiser quelques illusions dans de tels mensonges. Tout le monde s'est +servi de la Pologne; personne ne l'a jamais servie. + +C'est que, dans l'histoire si pleine des malheurs des peuples, il n'y a +point eu d'exemple d'une telle conquête, ni d'une telle situation +après la conquête. Ce n'est pas seulement un vaincu en présence de +son vainqueur; il y a en Pologne un vaincu et trois vainqueurs. Trois +vainqueurs comptés parmi les plus puissants États de l'Europe, et +toujours unis, par un même et permanent intérêt, dans la défense de +leur conquête, commune encore quoique partagée. Le vaincu est situé +à l'extrémité de l'Europe, ne rencontrant de sympathie et ne pouvant +trouver d'appui qu'à d'immenses distances, à travers les possessions de +ses vainqueurs. Et pour le plus redoutable des trois vainqueurs, pour la +Russie, la conservation de sa part de la Pologne n'est pas seulement une +question de gouvernement, un intérêt de souverain; c'est une passion +nationale: le peuple russe est encore plus ardent que l'empereur à +ne pas souffrir que la Pologne échappe à l'empire. Entre les nations +malheureuses, la Pologne a ce malheur particulier qu'elle a été trop +grande, et qu'encore aujourd'hui, dans sa ruine, son sort reste trop +grand. Que des réfugiés goths dans les montagnes des Asturies, que des +peuplades grecques en Epire, dans le Péloponèse ou en Thessalie, +aient lutté pendant des siècles contre les Arabes et les Turcs, leur +résistance, quoique douloureuse et glorieuse, était simple; ces débris +de nation n'aspiraient qu'à maintenir, dans quelque coin de leur patrie, +un reste de nationalité et d'indépendance locale. La Providence a +récompensé leur courage en agrandissant enfin leur destinée: mais ces +modestes héros ont longtemps combattu et souffert sans prétention +pareille, uniquement pour la défense de leur foi et de leurs obscurs +foyers. Les Polonais soulèvent et ne peuvent pas ne pas soulever, dès +qu'ils s'agitent, une grande lutte nationale et européenne. Il s'agit de +reconquérir et de reconstituer un grand royaume. La question polonaise +remet en question la paix et l'organisation de l'Europe entière. + +Je ne m'étonne pas que tous les gouvernements qui ont déploré le sort de +la Pologne, et lui ont témoigné de la sympathie, n'en aient pas moins +regardé son rétablissement comme impossible, et ne l'aient jamais +sérieusement tenté. Ils auraient eu, pour leur propre compte et +aux dépens de leur propre nation, trop de forces à engager et trop +d'intérêts à compromettre dans une telle entreprise. + +Les Polonais avaient, en 1830, une chance dont ils auraient pu tirer +grand parti s'ils avaient mieux jugé de leur situation et plus sensément +réglé leur ambition sur leur force. Pendant et après le congrès de +Vienne, l'empereur Alexandre, avec ce mélange de grandeur morale, +d'ambition russe et d'esprit chimérique qui le caractérisait, leur avait +assuré une existence nationale, des institutions, des libertés, des +droits. Des droits reconnus non-seulement dans leur patrie et par leur +souverain, mais en Europe, et par les puissances garantes de l'ordre +européen. Que ces institutions, ces libertés, bornées à la seule Pologne +russe, ne satisfissent pas le patriotisme polonais; que, là même où +elles avaient été proclamées, elles eussent été, depuis 1815, souvent +oubliées ou violées par le gouvernement russe; que la Pologne eût des +griefs constitutionnels à élever en même temps que des regrets nationaux +à ressentir; je ne conteste pas, je n'examine pas, je ne touche pas à +ces questions; je m'attache à un seul fait: une grande partie de la +nation polonaise avait une charte, point de départ et d'appui dans ses +essais de la vie publique et libre. Qu'elle s'y fût attachée comme à son +ancre; qu'elle l'eût exploitée et défendue comme son champ; qu'elle eût +déployé, pour conserver, pratiquer, reprendre ou étendre ses droits +légaux, l'énergie et le dévouement qu'elle a dépensés à tenter, dans les +plus mauvaises conditions possibles, les succès révolutionnaires; je ne +sais quels efforts elle eût eu à faire et quelles souffrances à subir, +ni à combien d'années de luttes et d'attente elle eût dû se résigner; +mais, à coup sûr, elle eût exercé plus d'action sur son propre +souverain; elle eût trouvé en Europe des sympathies, probablement même +des appuis plus efficaces que les émeutes des rues de Paris, et elle eût +eu infiniment plus de chances de ressaisir son rang parmi les nations. + +Ce n'est point là, et après l'événement, le rêve d'un étranger; ce +fut, en novembre 1830, au moment où éclata l'insurrection polonaise, +non-seulement l'avis, mais la conduite du premier chef qu'elle se +choisit elle-même, et dont, trois semaines après, à l'unanimité moins +une voix, la diète polonaise fit un dictateur. Tout jeune encore, Joseph +Chlopicki avait combattu pour l'indépendance de sa patrie, et le héros +patriote de la Pologne, Kosciusko, touché de sa bravoure, l'avait +embrassé avec effusion en passant devant le front de l'armée. Quand il +n'y eut plus de Pologne, Chlopicki, décidé à ne pas servir ses nouveaux +maîtres, avait passé en France, et, de grade en grade, il était devenu +un officier général très-distingué dans la grande armée de Napoléon. +Rentré dans sa patrie après la paix de 1814, il y fut traité par +l'empereur Alexandre avec une faveur marquée; mais, trop fier pour se +plier au gouvernement du vice-roi de Pologne, le grand-duc Constantin, +il donna sa démission du service, et il vivait dans la retraite quand +le voeu, d'abord de l'armée et du peuple soulevés, puis de la diète +nationale, lui déféra le pouvoir suprême. Il l'accepta sans hésiter, et +s'en servit sur-le-champ pour réprimer le mouvement démagogique, tout +en soutenant le mouvement national; il ferma les clubs de Varsovie, +maintint l'ordre dans la ville, la discipline dans l'armée, et écrivit +à l'empereur Nicolas, lui exposant avec une ferme franchise les voeux +comme les griefs de la Pologne russe, et demandant pour elle justice et +espérance: «En ma qualité d'ancien soldat et de bon Polonais, j'ose, +sire, vous faire entendre la vérité: par un concours inouï de +circonstances, se trouvant dans une position peut-être trop hardie, la +nation n'en est pas moins prête à tout sacrifier pour la plus belle des +causes, pour son indépendance nationale et sa liberté modérée. Que notre +destinée s'accomplisse! Et vous, sire, remplissant à notre égard +les promesses de votre prédécesseur, prouvez-nous, par de nouveaux +bienfaits, que votre règne n'est qu'une suite non interrompue du règne +de celui qui a rendu l'existence à une partie de l'ancienne Pologne. +Vous tenez, sire, dans votre main, les destinées de toute une nation; +d'un seul mot, vous pouvez la mettre au comble du bonheur; d'un seul +mot, la précipiter dans un abîme de maux.» + +Je n'ai rien à dire des événements qui suivirent cette lettre; je +n'écris pas l'histoire du temps; je ne rappelle que la part que j'y ai +prise et ce que j'ai pensé et senti en y assistant. Neuf mois plus tard, +quand l'imprévoyance révolutionnaire l'eut emporté en Pologne, quand le +dictateur Chlopicki, trop sensé pour se soumettre aux clubs de Varsovie, +se fut démis de tout pouvoir, quand le général Skrzynecki, moins +judicieux en politique, mais son digne successeur dans le commandement +de l'armée polonaise, eut succombé dans une lutte impossible, après les +massacres commis dans Varsovie par la démagogie déchaînée la veille de +sa ruine, quand Varsovie et la Pologne furent retombées au pouvoir des +Russes, pendant que Chlopicki, grièvement blessé dans la bataille de +Grochow où il avait combattu comme simple soldat, vivait modestement à +Cracovie où il s'était retiré, M. Mauguin, dans l'un de nos débats à +la Chambre des députés sur les affaires étrangères, parla des généraux +Chlopicki et Skrzynecki comme des chefs d'un parti timide et flottant, +qui avait lutté contre le parti national, et qui eût volontiers accepté +la pure restauration du despotisme russe; je me récriai contre ce +langage: «C'est une injure, dis-je, que de qualifier de la sorte ces +deux braves généraux; la lutte n'était pas entre eux et le parti +national, mais entre eux et les clubs de Varsovie. Ils ne voulaient +pas une restauration russe; mais ils avaient le bon sens de comprendre +qu'entre la Pologne et la Russie la lutte était peut-être inégale, et +que, dans cette énorme inégalité, il eût été peut-être utile à leur +patrie de se réserver une chance et quelques moyens de traiter.» + +Je n'avais et n'ai jamais eu, avec ces deux vaillants chefs polonais, +aucune relation; mais leur cause, comme leurs sentiments, avaient ma +sympathie, et je prends plaisir à me rappeler aujourd'hui que je n'ai +pas manqué l'occasion de la leur témoigner. + +On a dit que le gouvernement de 1830 avait trompé les Polonais en leur +laissant espérer un appui qu'il ne leur a jamais donné, ni voulu donner. +Les faits démentent absolument ce reproche. Dès les premiers jours de +l'insurrection, le consul de France à Varsovie, M. Raymond Durand, +déclara à plusieurs membres de la diète qu'ils ne devaient attendre de +son gouvernement ni encouragement, ni secours. Six semaines après, +vers la fin de janvier 1831, le duc de Mortemart, nommé ambassadeur +extraordinaire à Pétersbourg, se rendait à son poste: «À Berlin, dit +M. de Nouvion[16], il apprit que la diète polonaise était saisie d'une +proposition de déchéance de l'empereur Nicolas et de la famille des +Romanow; à quelque distance au delà de cette capitale, il rencontra, au +milieu d'une forêt, des agents du nouveau gouvernement de Varsovie +qui s'étaient portés sur son passage, afin de l'interroger sur les +dispositions de la France. C'était la nuit, par un froid rigoureux. La +conférence, commencée dans la neige, s'acheva, sur la route même, dans +la voiture de l'ambassadeur, dont les lanternes éclairaient seules cette +scène bizarre: «Mes instructions, dit M. de Mortemart, ne m'autorisent à +agir qu'en faveur du royaume de Pologne, tel qu'il a été constitué par +le congrès de Vienne; si les Polonais allaient au delà, ils n'auraient +pas à compter sur l'appui de la France.» Il établit ensuite comment la +France ne pouvait, pour soutenir, au mépris des principes par elle-même +proclamés, les prétentions de la Pologne, provoquer l'Europe à une +guerre désespérée, et il pressa les diplomates polonais de retourner au +plus tôt à Varsovie pour y déconseiller toute résolution violente. Mais +ceux-ci, loin de se rendre à son avis, se montrèrent pleins de confiance +dans le concours qu'ils attendaient de la France: «La démocratie +française, dirent-ils, sera maîtresse des événements, et la démocratie +française soutiendra la Pologne; votre Roi et vos Chambres seront forcés +par l'opinion publique de nous venir en aide;» et ils prononcèrent le +nom de M. de La Fayette comme étant le pivot sur lequel reposaient leurs +espérances. M. de Mortemart s'efforça vainement de les désabuser en leur +représentant que M. de La Fayette ne disposait pas de la France, et +que le gouvernement français, en eût-il le désir, serait dans +l'impossibilité de leur envoyer une armée. Comme il insistait pour +qu'ils engageassent leurs compatriotes à la modération, il n'en obtint +que cette réponse: «Le sort en est jeté; ce sera tout ou rien.--Eh! +bien, reprit M. de Mortemart, je vous le dis avec douleur, mais avec une +profonde conviction; ce sera rien.» + +[Note 16: _Histoire du règne de Louis-Philippe 1er_, par Victor de +Nouvion, t. II, p. 189-192; ouvrage aussi recommandable par l'exactitude +des recherches historiques que par la probité des sentiments politiques. +M. le duc de Mortemart m'a donné l'assurance que les détails contenus +dans le récit de M. de Nouvion étaient parfaitement exacts.] + +Quelques mois plus tard, en juillet 1831, quand la Pologne, après des +efforts héroïques, était près de succomber dans cette lutte dont elle +avait fait elle-même une guerre à mort, le cabinet français, pour +arrêter l'effusion du sang, pour donner aux Polonais un témoignage de +sympathie et au sentiment de la France quelque satisfaction, fit à +Pétersbourg une tentative de médiation, en en informant le gouvernement +de Varsovie et en l'engageant à tenir, dans son langage et dans la +conduite de la guerre, quelque compte de cette chance. Sur l'invitation +formelle de M. Casimir Périer, M. de Talleyrand fit en même temps à +Londres un effort, probablement sans en espérer grand'chose, pour +déterminer le cabinet anglais à se joindre à la démarche du cabinet +français. Mais en parlant à la Chambre des députés de cette tentative, +M. Casimir Périer prit soin d'en bien déterminer la portée, et de ne pas +laisser croire que le gouvernement du Roi voulût s'engager plus loin: +«Avant le 13 mars, dit-il, aucune médiation n'avait encore été offerte +pour la Pologne. Nous avons conseillé au Roi d'offrir le premier la +sienne. Ses alliés ont été pressés de s'unir à lui pour arrêter le +combat, pour assurer à la Pologne des conditions de nationalité mieux +garanties. Ces négociations se continuent; nous les suivons avec +anxiété, car le sang coule, le péril presse, et la victoire n'est pas +toujours fidèle. A quel autre moyen pouvions-nous recourir, messieurs? +Fallait-il, comme nous l'avons entendu dire, reconnaître la Pologne? +Même en supposant que la foi des traités, que le respect de nos +relations nous eussent donné le droit de faire cette reconnaissance, +elle eût été illusoire si des effets ne l'eussent suivie, et alors +c'était la guerre. J'en appelle à la raison de cette Chambre, car ici ce +n'est pas l'émotion et l'enthousiasme qui doivent prononcer, c'est la +raison; la France doit-elle chercher la guerre? Doit-elle recommencer la +campagne gigantesque où se perdit la fortune de Napoléon? Cette guerre +qu'on nous demande, y pense-t-on? C'est la guerre à travers toute la +largeur du continent européen; c'est la guerre universelle, objet de +tant d'ambitions délirantes, de tant de chimériques passions. Si du +moins on nous prouvait que cette croisade héroïque eût sauvé la Pologne! +mais non, messieurs: si la France fût sortie de sa neutralité, c'en +était fait de la neutralité qu'observent d'autres puissances, et quatre +jours de marche seulement séparent leurs armées de cette capitale qui +se défend à quatre cents lieues de nous. En présence de tels faits, qui +donc ose demander la guerre, non pour sauver la Pologne, mais pour la +perdre?» + +A peine ces paroles étaient prononcées, que le cabinet anglais, +alléguant avec une rude franchise l'intérêt de la paix, la politique +générale de l'Angleterre et la vanité de toute intervention officielle +à Pétersbourg, refusait de joindre ses offres de médiation à celles du +cabinet français. Huit jours après, Varsovie tombait entre les mains +de ses démagogues, trois semaines après entre celles des Russes. +Les événements allaient plus vite que les dépêches. Les Polonais ne +pouvaient se plaindre de n'avoir pas été soutenus par le gouvernement du +roi Louis-Philippe; il ne leur avait donné aucun droit de compter sur +son appui. + +Pourtant je comprends qu'ils s'y soient trompés, et que les plus +formelles déclarations du gouvernement Français et de ses agents n'aient +pas réussi à les détromper. Les journaux et les émeutes de Paris, les +discours et les correspondances de la plupart des chefs de l'opposition +devaient les jeter dans de grandes illusions. Même convaincus que le roi +Louis-Philippe et son cabinet ne leur viendraient pas en aide par la +guerre, ils pouvaient croire, comme ils le disaient au duc de Mortemart, +que ce cabinet serait renversé, et que l'opposition arrivée au pouvoir +agirait efficacement pour eux. Les apparences et les probabilités +superficielles devaient soutenir, échauffer même leurs passions et leurs +espérances. Les gens qui crient dans les Chambres et dans les rues +s'inquiètent peu des conséquences du bruit qu'ils font, et du sens qu'y +attacheront à l'autre extrémité de l'Europe les gens qui souffrent. Il +y avait d'ailleurs, dans les manifestations publiques en France pour +la Pologne, autre chose que des apparences et du bruit; le sentiment +national était sincèrement et vivement excité; un de mes amis, homme +d'un esprit rare et qui soutenait avec zèle M. Casimir Périer, +m'écrivait du fond de son département le 29 juin 1831, précisément +au moment où, après la mort du maréchal Diebitsch et du grand-duc +Constantin, le maréchal Paskéwitch prenait le commandement de l'armée +russe et préparait l'assaut de Varsovie: «L'état général des esprits me +préoccupe; je les ai vus s'altérer, se gâter rapidement depuis un mois. +Ce pays-ci est devenu méconnaissable si je le compare à ce qu'il m'a +paru au commencement de mai. Il y avait alors de l'amélioration, non pas +sur le mois d'octobre dernier, mais sur ce que le pays avait dû être +de février en avril. Aujourd'hui c'est un mélange d'irritation et de +découragement, de crainte et de besoin de mouvement; c'est une maladie +d'imagination qui ne peut ni se motiver, ni se traduire, mais qui +me paraît grave. Les esprits me semblent tout à fait à l'état +révolutionnaire, en ce sens qu'ils aspirent à un changement, à une +crise, qu'ils l'attendent, qu'ils l'appellent, sans qu'aucun puisse dire +pourquoi. Il faut que, pour votre compte, vous cherchiez et que vous +répétiez au gouvernement de chercher les moyens de guérir un tel mal. +Paris me semble rallié dans un sentiment énergique de résistance; mais +les départements n'en sont point là. Je ne puis trop vous prier de +réfléchir que nous ne sommes pas dans un moment de raison, où les moyens +tout raisonnés du système représentatif suffisent. Ne comptez pas trop +sur l'autorité de la Chambre, fût-elle bonne, et cherchez ailleurs. Je +suis persuadé qu'une guerre serait utile, bien entendu si l'on parvenait +à la limiter. Je serais disposé à la risquer en exigeant beaucoup pour +la Pologne. C'est bien plus populaire que la Belgique. Pourquoi? parce +que c'est plus dramatique. La France est, pour le moment, dans le genre +sentimental bien plus que dans le genre rationnel.» + +C'était là toucher à un mal réel et en bien marquer le caractère; mais +loin de le guérir, le remède proposé n'eût fait que l'aggraver. A ce +vague état révolutionnaire des esprits, à ce besoin confus de mouvement, +la guerre, surtout une guerre à propos de la Pologne, eût substitué +l'état révolutionnaire positif, actif, avec toutes ses exigences et +toutes ses conséquences. La guerre peut être, dans certains moments, un +dérivatif utile à l'humeur agitée des peuples; mais ce dérivatif qui, +même lorsqu'il réussit, finit toujours par être bien chèrement payé, +n'est pas toujours applicable: sur aucune des questions que la +Révolution de 1830 avait soulevées en Europe, la France ne pouvait avoir +en 1831 une guerre ordinaire et limitée. Et une guerre qui aurait pris +bientôt le caractère révolutionnaire eût été d'autant plus dangereuse, +que la France ne l'aurait pas longtemps soutenue avec ardeur et +confiance: aucune nécessité véritable et claire, aucun intérêt national +et permanent ne l'y poussaient; l'impression du moment et le plaisir du +drame auraient bientôt disparu devant la souffrance des intérêts et +la lumière du bon sens. Il faut que les peuples qui veulent être bien +gouvernés renoncent à faire, de leurs impressions et de leurs goûts +dramatiques, la règle de leur gouvernement. Ils ont quelquefois, comme +les individus, ce que la médecine appelle des maux de nerfs, des +vapeurs; sous des institutions libres, ces dispositions se manifestent +bruyamment, et une politique intelligente en tient compte, mais dans +la mesure de ce qu'elles valent et en sachant bien qu'elles ne sont +nullement propres à une forte et longue action. C'est presque toujours, +pour les nations comme pour les individus, un mal à traiter par le seul +remède qui lui convienne, un bon régime soutenu et le temps. Ce fut +le mérite de M. Casimir Périer de ne point céder à ces fantaisies qui +n'étaient pas de vraies passions, et de persister à faire les affaires +de la France selon le droit public et l'intérêt bien entendu, comme un +homme sérieux fait les affaires d'un peuple sérieux. + +Quoiqu'elle ait donné lieu de sa part à l'acte le plus hardi de la +politique française au dehors après 1830, la question italienne était, +en 1831, bien moins périlleuse pour le cabinet que la question belge ou +la question polonaise, et bien moins brûlante dans le public. Les +deux idées, ou plutôt les deux passions qui dominent et enflamment +aujourd'hui cette question, l'expulsion de l'Autriche et l'unité de +l'Italie, n'avaient pas éclaté à cette époque; elles étaient bien au +fond des coeurs et se manifestaient dans le langage ou le travail caché +des conspirateurs italiens; mais ils ne les déclaraient pas encore +hautement, comme leur prétention absolue et leur but avoué. J'ajourne ce +que j'ai à coeur de dire sur l'état général de l'Italie et la question +italienne en Europe au moment où cette question s'est manifestée dans +toute sa grandeur, pendant ma propre administration, de 1846 à 1848; je +ne veux parler ici que de la situation des affaires d'Italie en 1831 et +1832, de ce qu'en pensait alors le cabinet français, de ce qu'il y fit, +et de la part que je pris moi-même aux débats dont elle fut l'objet. + +Il n'y avait, à cette époque, aux deux extrémités de l'Italie, et dans +les deux États les plus liés à la France, soit par la contiguïté des +territoires, soit par la parenté des souverains, dans le Piémont et +à Naples, point d'insurrection flagrante ni d'explosion évidemment +prochaine. Le roi de Naples, Ferdinand II, monté sur le trône depuis +la Révolution de Juillet et en rapports affectueux avec le roi +Louis-Philippe et la reine Marie-Amélie, son oncle et sa tante, semblait +disposé à suivre leurs conseils et à introduire dans son gouvernement +des réformes. Le roi de Sardaigne, Charles-Félix, avait vu les +événements de 1830 en France avec grande inquiétude, mais sans mauvais +vouloir pour le nouveau roi; les deux souverains se connaissaient +personnellement; la reine Marie-Amélie était en correspondance +habituelle avec la reine Marie-Christine, sa soeur. Quand le nouvel +ambassadeur de France, M. de Barante, arriva à Turin, il y trouva +beaucoup de crainte des mouvements révolutionnaires, mais point de +méfiance du gouvernement français; on ne le croyait nullement disposé à +susciter ou à soutenir en Italie des troubles. Tout en s'appuyant sur +l'Autriche, le cabinet piémontais conservait envers elle son attitude +comme son sentiment d'indépendance et de réserve; il avait reçu +froidement, sans les repousser absolument, les offres de secours que +le prince de Metternich s'était empressé de lui faire contre les +révolutions; il était sincèrement résolu à vivre en bons termes avec +la France de 1830 et son gouvernement. De leur côté, les libéraux +piémontais, même les _carbonari_, accoutumés, depuis leur échec de 1821, +à la précaution et au silence, ne tentaient aucun mouvement; ils se +rapprochaient de M. de Barante, plutôt par curiosité que dans l'espoir +ou même avec le dessein de l'attirer dans leurs vues; un projet de +proclamation fut imprimé en épreuve et lui fut montré, bien plus +pour savoir ce qu'il dirait que pour lui donner officieusement une +information. Nous étions en correspondance intime, et il m'écrivit le 8 +février 1831, avec une sagacité que les événements se sont chargés de +prouver: «Ce pays-ci est calme; le gouvernement est inquiet, mais ne +se trouve aucun parti à prendre; les chances d'un mouvement jacobin et +carbonaro semblent s'éloigner; les chances d'un progrès rapide dans +l'opinion générale en deviennent plus grandes. Tous les yeux sont fixés +sur nous. Le parti absolutiste, celui qui voudrait lutter et qui se fait +des chimères, se compte par individus. Les hommes des hauts emplois, la +noblesse passé cinquante ans, le Roi lui-même ne demandent que le _statu +quo_ gouverné sagement et avec égards pour tous. L'aristocratie plus +jeune dit qu'il faut que la révolution vienne d'en haut, pour ne pas +arriver d'en bas, et songe à de grandes réformes. D'autres, dans cette +classe, vont même beaucoup plus loin et voudraient marcher presque du +même pas que nous. On n'en est pas encore ici à compter pour beaucoup +l'opinion du Tiers-État qui a pourtant à peu près autant de valeur qu'en +France; on le ménage tous les jours de plus en plus, mais on ne l'admet +pas, et on l'ignore. C'est là, ce me semble, ce qui est le gage le plus +vraisemblable d'une révolution. Il y a une réforme sociale à faire, et +elles ne s'opèrent guère par ordonnances des rois.» + +La mort du roi Charles-Félix, survenue le 27 avril 1831, et l'avènement +du roi Charles-Albert, son successeur, ne changèrent rien alors, en +Piémont, à cet état du gouvernement et du pays. De 1830 à 1832, la +portion de l'Italie que gouvernaient des princes de la maison de Bourbon +fut tranquille et en bons rapports avec la France de 1830 et son nouveau +roi. + +Ce fut dans les petits États possédés par des princes de la maison +d'Autriche et dans les États du pape, à Modène, à Parme, à Bologne, à +Ancône qu'éclata l'insurrection. Le prince de Metternich avait hautement +déclaré la conduite que tiendrait l'Autriche en pareil cas: mettre ses +propres possessions italiennes à l'abri de l'incendie révolutionnaire +en l'étouffant chez ses voisins, protéger les princes de la maison +d'Autriche et les souverains italiens qui réclameraient son secours +contre les révolutions tentées dans leurs États, c'était là sa doctrine +publique et sa ferme résolution. M. de Metternich était à la fois un +praticien à vues positives et un théoricien à maximes savantes; d'un +esprit trop élevé pour ne pas connaître les besoins et les goûts de +l'esprit humain, il avait toujours soin de placer ses actes sous un +grand drapeau intellectuel; il allait sans hésiter à son but pratique, +mais en donnant, à ses adversaires comme à ses alliés, le plaisir ou +l'embarras de disserter philosophiquement sur la route. Il établit, sur +le droit d'intervention dans certains cas et certaines limites, des +principes que le gouvernement français de 1831 ne pouvait reconnaître, +car il avait exprimé naguère, à propos de la Belgique, des principes +en apparence contraires, mais qu'il ne devait pas non plus contester +absolument, car il était bien résolu à se mêler de ce qui se passerait +chez ses voisins si les intérêts de la France avaient évidemment et +gravement à en souffrir. Les principes généraux ont presque toujours le +tort de ne pas l'être assez pour embrasser tous les faits et convenir à +tous les cas; aussi sont-ils d'ordinaire des armes de discussion plutôt +que des règles de conduite. Le prince de Metternich envoya les troupes +autrichiennes à Modène et à Bologne, au nom du droit d'intervention +tel qu'il le définissait, mais en se hâtant de les retirer dès que les +insurrections furent réprimées, ce qui n'exigea ni un long temps, ni +un grand effort. M. Casimir Périer maintint le principe de +non-intervention, mais en déclarant «qu'il n'en résultait point un +contrat synallagmatique avec les insurrections de tous les pays, et que +l'appui prêté par la France à ses voisins de Belgique n'établissait, +entre elle et des nations éloignées, aucune espèce de solidarité du même +genre.» Les deux ministres voulaient à la fois veiller aux intérêts de +leur propre pays et maintenir la paix de l'Europe; et tout en discutant +ils se toléraient ou même s'entr'aidaient l'un l'autre dans leur travail +vers leur double but. + +Mais il était évident que, tant que les États italiens où l'insurrection +avait éclaté, et surtout les États-Romains, resteraient dans la même +situation intérieure, l'insurrection y recommencerait sans cesse, et +qu'on verrait sans cesse, sur ce point, l'intervention nécessaire et la +paix de l'Europe compromise. Il y a un degré de mauvais gouvernement que +les peuples, grands ou petits, éclairés ou ignorants; ne supportent plus +aujourd'hui: au milieu des ambitions démesurées et indistinctes qui +les travaillent, c'est leur honneur et le plus sûr progrès de la +civilisation moderne qu'ils aspirent, de la part de ceux qui les +gouvernent, à une dose de justice, de bon sens, de lumières et de soins +pour l'intérêt de tous, infiniment supérieure à celle qui suffisait +jadis au maintien des sociétés humaines. Les pouvoirs qui ne +comprendront pas cette condition actuelle de leur existence, et n'y +sauront pas satisfaire, passeront tour à tour de la fièvre à l'atonie, +et seront toujours à la veille de leur ruine. Frappées de cette +nécessité de notre temps, et vivement pressées par le gouvernement +français, les grandes puissances européennes essayèrent d'en +convaincre aussi la cour de Rome, et de la déterminer à apporter dans +l'administration de ses États des réformes suffisantes, sinon pour +répondre à tous les désirs des libéraux italiens, du moins pour leur +enlever leurs plus justes motifs de plainte et leurs meilleurs moyens +de crédit auprès des populations. Les représentants de la France, de +l'Autriche, de l'Angleterre, de la Prusse et de la Russie, à Rome; +firent dans ce but, le 21 mai 1831, une démarche positive et concernée +qui allait jusqu'à indiquer au pape les principales réformes dont +l'Europe reconnaissait la nécessité et lui donnait le conseil[17]. + +[Note 17: _Pièces historiques_, n° X.] + +La France avait alors pour représentant à Rome un de mes amis +particuliers, le comte de Sainte-Aulaire, singulièrement propre, par ses +dispositions et ses sentiments personnels, à la mission dont il +était chargé. C'était non-seulement un très-galant homme et un homme +très-éclairé, mais un catholique sincère en même temps qu'un libéral +sincère, et un libéral modéré en même temps que résolu. Il portait, dans +les conseils qu'il donnait à la cour de Rome au nom de la France, autant +de respect et de bon vouloir pour le pape que de zèle en faveur des +populations romaines et pour l'amélioration de leur gouvernement. S'il y +avait un écueil dont il eût à se garder, c'était l'excès de la franchise +dans l'expression successive des sentiments divers qui l'animaient et +dans la défense alternative des intérêts divers qu'il avait à concilier. +En soutenant, tour à tour et selon le besoin du moment, tantôt le +gouvernement papal contre des prétentions sans mesure ou des menées +hostiles, tantôt les voeux des populations romaines et les réformes +qu'il demandait pour elles contre les préjugés ou l'entêtement de leurs +maîtres, il abondait quelquefois avec trop d'effusion dans la cause dont +il prenait ce jour-là la défense, sans se préoccuper assez de celle +qu'il aurait à défendre le lendemain, et de l'effet de ses diverses +paroles sur le public, soit de France, soit d'Italie, qui l'entendait +parler. Il était toujours parfaitement sensé et loyal, pas toujours +assez prévoyant et circonspect. Noble défaut qui n'eût eu aucun +inconvénient si la plupart des autres acteurs politiques, Italiens +et Français, n'avaient pas eu plus d'arrière-pensées que M. de +Sainte-Aulaire, et si la politique de toutes les puissances européennes +avait été, dans la question italienne, aussi décidée que celle du +cabinet français et de son ambassadeur à Rome en 1831. + +Mais il n'en était pas ainsi: les meneurs populaires en France +cherchaient, dans les affaires d'Italie, tout autre chose que la réforme +du gouvernement romain, et, pour beaucoup de libéraux italiens, cette +réforme n'avait de valeur qu'autant qu'elle préparait une révolution +et une guerre nationales au lieu de les prévenir. De leur côté, les +puissances européennes étaient loin de porter toutes, dans leurs +conseils au pape, les mêmes sentiments: le prince de Metternich ne +croyait guère, je pense, au succès des réformes indiquées, et l'empereur +Nicolas ne le désirait point. C'était là, aux yeux de l'un des rêves, +aux yeux de l'autre, des atteintes aux droits et à l'autorité d'un +souverain. Ils s'étaient prêtés à la démarche faite auprès du pape, par +prudence dans un moment d'orage, surtout par égard pour la France +et l'Angleterre, dont ils redoutaient l'action libérale et qu'ils +espéraient contenir en ne s'en séparant pas; mais, dans leur coeur, ils +ne portaient à leur propre sollicitation ni confiance, ni goût. + +Rien n'est plus imprudent et ne crée, dans les grandes affaires, plus +d'embarras que les actes qui ne sont pas faits sérieusement, et dont +ceux-là même qui les font n'espèrent ou ne désirent pas le succès. Les +bonnes apparences sans effet sont fatales à la bonne politique, et les +remèdes vains aggravent le mal qu'ils ont l'air de vouloir guérir. +Pour échapper à des difficultés intérieures ou à des mésintelligences +diplomatiques, par complaisance plutôt que par conviction, on avait +demandé à la cour de Rome des réformes; on ne s'inquiéta guère de +savoir, d'abord si elles étaient praticables et suffisantes, ensuite si +elles étaient exécutées; on voulait une démonstration bien plus qu'un +résultat; la démonstration affaiblit le pape, et le résultat ne satisfit +point les populations. Si les puissances européennes avaient été +vraiment d'accord sur le fond des choses, si elles avaient toutes pris à +leurs conseils le même intérêt, si elles avaient exercé sur la cour de +Rome une action unanime et soutenue, elles auraient peut-être fait faire +à la question italienne un pas vers une réelle et bonne solution; elles +ne firent que l'envenimer. Les populations, déjà peu disposées à se +contenter même de réformes efficaces, s'empressèrent de se livrer à +l'irritation des espérances trompées. Quelques mois à peine après la +promulgation des édits du pape, en date des 5 juillet, 5 et 31 octobre, +et 4 et 5 novembre 1831, pour la réforme de l'administration municipale, +de la justice civile et de la justice criminelle dans les Légations[18], +le désordre et l'insoumission d'abord, puis l'insurrection y +recommencèrent; les gardes civiques se levèrent en armes; le cardinal +Bernetti adressa une note aux représentants des cours étrangères pour +leur déclarer la nécessité où se trouvait le pape de rentrer dans les +voies d'une répression énergique. Toute réforme de la justice criminelle +fut en effet suspendue; la guerre civile éclata; les troupes du pape +battirent les insurgés sans les soumettre, et leurs excès après la +victoire rengagèrent la lutte sous la forme des séditions locales, des +vengeances privées, des rencontres fortuites, des assassinats. Sur la +demande de la cour de Rome, et presque à la joie des populations, les +Autrichiens rentrèrent dans les villes, dont ils venaient de sortir. + +[Note 18: _Pièces historiques_, n° XI. Je joins à ces édits une lettre +que M. Rossi m'écrivit de Genève, le 10 avril 1832, plusieurs mois après +leur promulgation, et qui montre combien, soit par leur insignifiance, +soit par leur non-exécution, ils avaient peu satisfait les Italiens les +plus modérés, et quelles espérances ou plutôt quels désirs continuaient +d'agiter les esprits. (_Pièces historiques_, n° XI.)] + +La question italienne se présenta alors sous un tout autre aspect. Le +concert des puissances avait été vain. La France, dont la politique à la +fois libérale et antirévolutionnaire avait paru adoptée par l'Europe, +n'avait pas réussi à la faire triompher en Italie, ni à établir, par +cette voie, l'accord entre le pape et ses sujets. C'étaient l'Autriche +et la politique de répression matérielle qui prévalaient. Si on en +restait là, si le gouvernement français ne se montrait pas sensible +à cet échec et prompt à le réparer, il n'avait plus en Italie ni +considération, ni influence; en France, il ne savait que répondre aux +attaques et aux insultes de l'opposition. Déjà elle s'indignait, elle +questionnait, elle racontait les douleurs des Italiens, les excès des +soldats du pape, la rentrée des Autrichiens dans les Légations en +dominateurs et presque en sauveurs pour la sécurité de la population +comme pour l'autorité du souverain. Il n'y avait là, pour la France, +point d'intérêt matériel et direct; mais il y avait une question de +dignité et de grandeur nationale, peut-être aussi de repos intérieur. +La politique de la paix était abaissée et compromise. M. Casimir Périer +n'était pas homme à prendre froidement et à accepter oisivement cette +situation. Le Roi partagea son avis. L'expédition d'Ancône fut résolue. + +On sait avec quelle rapidité et quelle vigueur elle fut exécutée. Partie +de Toulon le 7 février 1832, sous les ordres du capitaine de vaisseau +Gallois, et portant le 66e régiment de ligne, commandé par le colonel +Combes, la petite escadre française arrivait le 22 en vue d'Ancône; +dans la nuit, à deux heures, la frégate _la Victoire_ entrait à pleines +voiles dans le port; les troupes débarquaient en silence; les portes de +la ville étaient enfoncées; et le lendemain matin, sans qu'une goutte +de sang eût coulé, la ville et la citadelle étaient occupées par nos +soldats faisant le service de tous les postes concurremment avec les +soldats du pape, et le drapeau français flottait à côté du drapeau +romain. + +En France comme en Italie, comme dans toute l'Europe, la surprise fut +extrême. Non que l'idée de quelque acte semblable du gouvernement +français fût tout à fait nouvelle et n'eût pas déjà occupé les cabinets +et les diplomates. Dès la première entrée des Autrichiens dans les +Légations, M. de Sainte-Aulaire avait lui-même engagé le général +Sébastiani à envoyer sur les côtes d'Italie des bâtiments français, +prêts à une démonstration effective si elle devenait nécessaire; et +le capitaine (aujourd'hui amiral) Parseval Deschênes s'était en effet +promené avec ses frégates, d'abord devant Civita-Vecchia, puis dans +l'Adriatique, tenant la haute mer, mais se portant vers les ports de +la côte, entre autres vers Rimini et Ancône, dès que les troupes +autrichiennes avaient l'air de s'en rapprocher. Quand la seconde +occupation des Légations fut imminente, M. Casimir Périer chargea +expressément M. de Sainte-Aulaire de demander au Pape que, si les +Autrichiens y rentraient, les troupes de quelque puissance italienne, +spécialement du Piémont, fussent admises sur quelque autre point des +États-Romains, et un corps français dans la citadelle d'Ancône. M. de +Sainte-Aulaire s'acquitta fidèlement de sa mission, et dans plusieurs +entretiens, d'abord avec le cardinal Bernetti, puis avec le Pape +lui-même, il leur annonça la demande du gouvernement français. Au +premier moment il put croire qu'elle ne serait pas péremptoirement +repoussée; mais bientôt, à l'idée de la présence des soldats et du +drapeau français sur un point quelconque de l'Italie, une vive +alarme s'empara de la cour de Rome, de tout le Sacré-Collège et des +représentants des puissances étrangères auprès du Pape; c'était, à leurs +yeux, probablement la révolution, et en tout cas l'influence française +envahissant l'Italie. Leur opposition n'eut pas grand'peine à prévaloir; +et lorsque, le 31 janvier 1832, le comte de Sainte-Aulaire adressa +officiellement au cardinal Bernetti la demande du cabinet français, le +cardinal y répondit le lendemain par un refus formel. Huit jours après, +le 9 février, M. Casimir Périer informait M. de Sainte-Aulaire qu'une +escadre française, à la destination d'Ancône, avait fait voile de +Toulon. + +Depuis quelques semaines déjà, on s'entretenait en Italie des +préparatifs de cet armement; mais on se demandait avec une profonde +incertitude quel en pouvait être l'objet. A Rome, à Naples, à Florence, +pas plus les agents français que les politiques italiens, personne +n'avait cru à ce débarquement soudain, à cette invasion inattendue et +à main armée dans une ville romaine; l'acte semblait trop contraire au +droit public et trop téméraire pour être ainsi commis en pleine paix et +sans l'aveu, ni du pape, ni des alliés de la France. A Turin seulement +M. de Barante, informé par M. Edmond de Bussierre, alors premier +secrétaire de l'ambassade de France à Naples, du départ de l'expédition +et de son objet probable, m'écrivit le 28 février 1832, avant de savoir +qu'elle avait réussi: «J'attends dans la journée le courrier qui +apportera des nouvelles d'Ancône. Nous supposons ici que, malgré le +profond déplaisir que cette occupation causera à l'Autriche et au +Saint-Siège, on y aura consenti. C'est, dans les circonstances données, +la meilleure détermination qu'on pût prendre. L'occupation par les +troupes sardes était difficile à arranger. Le cabinet de Turin ne s'y +serait prêté que s'il eût été parfaitement certain de ne point déplaire +à l'Autriche. Dès lors, politiquement, une garnison sarde eût été une +garnison autrichienne. Cet arrangement eût laissé subsister ce que nous +avons à empêcher, la suzeraineté de l'Autriche sur l'Italie. Là est +toute la question. A Vienne et à Milan, on n'a aucune envie de conquérir +les Légations, mais on veut garder la haute main sur la Péninsule; et +c'était chose d'autant plus facile que les gouvernements italiens, qui +s'en défendaient un peu avant notre révolution, aujourd'hui ne demandent +pas mieux et cherchent là leur sauve-garde. Si donc nous occupons +Ancône, ce que je saurai avant de fermer ma lettre, nous aurons déplu +à l'Autriche sans qu'elle veuille se brouiller avec nous, ce qui est +très-bon. Nous aurons montré aux gouvernements italiens que nous +n'entendons pas qu'ils se fassent vassaux, afin de ne rien accorder à +leurs sujets. Nous aurons fait acte de force, à la grande joie de tout +le parti français et libéral, qui se trouvera encouragé et appuyé par +la présence de notre drapeau en Italie. Les _carbonari_ eux-mêmes +commenceront à faire un peu plus de cas de notre ministère que de M. +de La Fayette. Tout est donc pour le mieux, s'il y a succès.» Quelques +heures plus tard, M. de Barante terminait ainsi sa lettre: «C'est chose +faite; nous sommes entrés à Ancône avec des démonstrations de vive +force, et le pape proteste. Si l'Autriche, comme il semble, prend la +chose en patience, nous voilà en bonne position. L'effet sera grand en +Italie, et je l'aperçois déjà.» + +A Rome, dans les premiers moments, l'irritation du gouvernement fut +aussi vive qu'elle était naturelle: par une note du cardinal Bernetti +à M. de Sainte-Aulaire, le pape protesta solennellement contre +l'occupation d'Ancône; il fit retirer de la ville ses représentants, +ses soldats, son drapeau, et transféra à Osimo le gouvernement de la +province. Le cabinet de Vienne fit grand bruit de sa surprise, déclarant +que c'était là une affaire européenne et dont tous les cabinets devaient +se préoccuper. A Londres même, lord Grey et lord Palmerston, que M. de +Talleyrand, tenu au courant par M. Périer, avait d'avance préparés à +l'événement, et qui s'y étaient résignés, non sans quelque peine, furent +accusés, dans le parlement, de livrer l'Italie à l'ambition de la +France. M. de Sainte-Aulaire était et ne pouvait pas ne pas être un peu +troublé et inquiet; après l'insuccès de sa négociation pour arriver au +même but par une voie régulière, il ne s'était point attendu à un acte +si soudain et si rude; c'était sur lui que portait le poids d'une +situation qu'il n'avait pas faite; c'était à lui à calmer l'irritation +et à dissiper les méfiances du pape et de ses conseillers. Il se mit à +l'oeuvre avec sa fidélité et son dévouement accoutumés aux instructions +de son gouvernement comme aux intérêts de son pays; et six semaines +après l'occupation d'Ancône, il avait réussi à la faire reconnaître par +la cour de Rome comme un fait temporaire qui ne devait altérer ni la +paix de l'Europe, ni les bons rapports du Saint-Siége avec la France, et +une convention du 16 avril 1832 en régla le mode et les conditions. + +Indépendamment de son propre travail et de la confiance personnelle +qu'il avait conquise à Rome, ce fut surtout à l'attitude et au langage +que tint alors M. Casimir Périer, soit dans les relations diplomatiques, +soit dans les Chambres, que M. de Sainte-Aulaire dut le crédit et la +force dont il avait besoin pour atteindre à ce difficile résultat. Au +moment où l'on apprit que les troupes françaises étaient entrées de vive +force dans Ancône, les représentants des grandes puissances à Paris, +soit qu'ils fussent réellement troublés de l'événement, soit qu'ils +voulussent mettre à couvert leur responsabilité officielle, se rendirent +chez M. Périer pour lui demander des explications. Ils le trouvèrent +très-souffrant; on venait, quelques heures auparavant, de lui mettre des +sangsues; il les reçut avec une fierté agitée; et, sur une parole du +ministre de Prusse, le baron de Werther, qui demanda s'il y avait encore +un droit public européen, M. Périer, se levant brusquement de son +canapé, s'avança vers lui en s'écriant: «Le droit public européen, +Monsieur, c'est moi qui le défends; croyez vous qu'il soit facile de +maintenir les traités et la paix? Il faut que l'honneur de la France +aussi soit maintenu; il commandait ce que je viens de faire. J'ai droit +à la confiance de l'Europe, et j'y ai compté!» Le comte Pozzo di Borgo +me disait, en me racontant cette entrevue: «Je vois encore cette +grande figure pâle, debout dans sa robe de chambre flottante, la tête +enveloppée d'un foulard rouge, marchant sur nous avec colère.» Ce +premier mouvement passé, la conversation devint facile, et les ministres +étrangers se retirèrent satisfaits. Le coup ainsi porté et bien soutenu, +M. Périer sentit la nécessité de panser la blessure, et il le fit avec +la fermeté franche d'un homme sûr de son dessein comme de son pouvoir, +qui ne désavoue rien parce qu'il n'a rien à cacher, et qui, en marchant +à son but, sait s'arrêter aussi bien que s'élancer. Le 7 mars 1832, la +Chambre des députés discutait le budget du département des affaires +étrangères; M. Casimir Périer prit la parole, et traita toutes les +questions flagrantes de la politique extérieure. Arrivé aux affaires +d'Italie et à l'occupation d'Ancône, connue à Paris seulement depuis +quatre jours: «Ce n'est point encore là, dit-il, un événement accompli, +et par conséquent soumis à des investigations sans bornes; mais nous +nous hâtons de déclarer qu'il n'y a rien, dans cette démarche mûrement +réfléchie et dont toutes les conséquences ont été pesées, qui puisse +donner aux amis de la paix la moindre inquiétude sur le maintien de la +bonne harmonie entre les puissances qui concourent, dans cette question +comme dans toutes les autres, à un but commun. Comme notre expédition de +Belgique, notre expédition à Ancône, conçue dans l'intérêt général de la +paix, aussi bien que dans l'intérêt politique de la France, aura pour +effet de contribuer à garantir de toute collision cette partie de +l'Europe, en affermissant le Saint-Siège, en procurant aux populations +italiennes des avantages réels et certains, et en mettant un terme à +des interventions périodiques, fatigantes pour les puissances qui les +exercent, et qui pourraient être un sujet continuel d'inquiétude pour le +repos de l'Europe.» + +A mon tour, je montai le lendemain à la tribune, et, plus libre que +M. Périer, j'entrai plus avant dans l'explication des motifs de +l'expédition d'Ancône, de notre politique en Italie, et de ses +liens avec notre politique générale en Europe: «Nous ne pouvons le +méconnaître, dis-je; il y a un parti, une faction qui a besoin d'une +guerre générale, qui n'a d'espérance et de chance que dans une collision +universelle. On avait espéré que cette collision viendrait de la +Belgique; elle a manqué. On l'avait espérée de la Pologne; elle a +manqué. On la cherche en Italie. On s'est hâté de dire qu'il y avait là, +de la part de l'Autriche, une grande intrigue, et que son intervention +dans les Légations n'était qu'un prétexte pour s'emparer de ces +provinces et les ajouter à ses possessions italiennes. On s'est flatté +que de là naîtrait, entre la France et l'Autriche, une collision que la +Belgique et la Pologne n'ont pas donnée, et dont on se promet je ne sais +combien de révolutions en Europe. J'ai la confiance qu'on se trompera +sur l'Italie comme on s'est trompé sur la Belgique et la Pologne. Le +gouvernement autrichien a trop de bon sens pour ne pas savoir que la +possession même des Légations ne vaut pas pour lui les chances d'une +guerre générale; ce qu'il veut, c'est que l'Italie lui appartienne par +voie d'influence, et c'est là ce que la France ne saurait admettre. Il +faut que chacun prenne ses positions; l'Autriche a pris les +siennes; nous prenons, nous prendrons les nôtres; nous soutiendrons +l'indépendance des États italiens, le développement des libertés +italiennes; nous ne souffrirons pas que l'Italie tombe complètement +sous la prépondérance autrichienne; mais nous éviterons toute collision +générale. Les insurrections fomentées et exploitées, les guerres +d'invasion et de conquête, voilà la politique révolutionnaire, celle où +l'on voudrait nous entraîner; des mesures comminatoires, des précautions +fortes, des expéditions limitées, des négociations patientes, voilà la +politique régulière et civilisée. Nous avons commencé à y entrer; nous +y persévérerons. Les difficultés que nous rencontrons sont graves; mais +elles n'ont rien d'incompatible avec l'état de paix européenne; ce ne +sont pas des questions de vie et de mort; elles se résoudront peu à peu +par la bonne conduite du gouvernement, par son respect des droits de +tous, de tous les droits de tous, et par la constance des Chambres à le +soutenir fermement dans cette voie.» + +Je prends plaisir à me rappeler nos luttes de cette époque; j'y entrais +avec ardeur, mais comme volontaire et en pleine liberté; aucune +fonction, aucun engagement ne me liaient à M. Casimir Périer; c'était +mon propre dessein que je poursuivais, ma propre pensée que je +développais en défendant son administration. Et je n'allais pas seul +au combat; j'y trouvais, indépendamment des ministres, d'habiles et +efficaces alliés: M. Dupin et M. Thiers soutenaient comme moi la +politique du cabinet. Occupant tous deux des fonctions, l'un procureur +général à la Cour de cassation, l'autre conseiller d'État, ils n'en +étaient pas moins, dans les Chambres, des champions de bonne volonté, +poussés par leur conviction personnelle bien plus que par l'obligation +de leur charge. Il n'y avait entre nous aucun concert, point d'entente +préalable ni de tactique convenue; nous entrions dans l'arène, chacun +par la porte qui lui convenait et sous les couleurs de son choix. Nous +traitions en général les questions sous des points de vue et par +des procédés très-différents. M. Dupin, en parlant de la politique +extérieure, la considérait moins en elle-même que dans son influence sur +l'état intérieur du pays, sur ses intérêts domestiques, sa prospérité, +son repos. M. Thiers parcourait toutes les hypothèses, discutait toutes +les conduites, celle qu'indiquait l'opposition comme celle que tenait le +gouvernement, et il faisait à chaque pas ressortir les impossibilités +pratiques, les contradictions inévitables, les périls démesurés de la +politique que MM. Mauguin, Bignon, Lamarque, et aussi M. de La Fayette +avec plus de dignité et de politesse, quoique plus hardiment encore, +auraient voulu imposer au pays comme au gouvernement. Je m'appliquais +surtout à bien caractériser la politique générale du cabinet et de ses +amis, à l'établir fortement en droit, à montrer comment elle devait +persister et dominer dans toutes les questions particulières; et en même +temps j'attaquais de front les mauvaises traditions, les faux principes +auxquels était empruntée la politique de l'opposition et dont elle eût +ramené le funeste empire. Loin de nuire à la cause que nous soutenions +en commun, ces diversités de position et de langage la servaient, car +elles faisaient voir combien de défenseurs divers, mais tous convaincus +et zélés, se ralliaient pour la faire triompher. + +L'expédition d'Ancône n'était pas la première preuve que M. Casimir +Périer eût donnée de son efficace énergie à soutenir au dehors l'honneur +et l'intérêt de la France. Quelques mois auparavant, il avait eu de +justes réclamations à élever contre l'iniquité brutale avec laquelle le +roi don Miguel traitait, dans leur personne comme dans leurs biens, +les Français établis en Portugal, et il n'en avait pas obtenu le +redressement. Le gouvernement anglais, qui avait eu aussi à Lisbonne +quelques-uns de ses nationaux à protéger contre des violences +semblables, venait de recevoir les satisfactions qu'il avait demandées. +M. Casimir Périer, las de les attendre, résolut d'aller les prendre. +L'amiral Roussin, à la tête d'une belle escadre et avec autant +d'habileté que de hardiesse, força l'entrée du Tage, fit prisonnière +dans ses propres eaux toute la flotte portugaise, éteignit le feu des +forts qui la protégeaient, et devant les quais de Lisbonne contraignit +les ministres de don Miguel à venir signer sur son vaisseau la +convention qui donnait, à la France et aux Français établis en Portugal, +toutes les réparations de dignité et d'intérêt auxquelles ils avaient +droit. La brillante exécution de cette rapide campagne n'en fut pas, +aux yeux du public français, le seul mérite; il y vit une preuve de +l'indépendance que conservait le cabinet de M. Casimir Périer dans ses +rapports avec l'Angleterre. A Londres, l'opposition essaya de faire au +gouvernement un reproche de l'humiliation que le Portugal venait de +subir; le duc de Wellington lui-même sortit, à cette occasion, de sa +réserve accoutumée: «J'ai senti, dit-il, moi sujet anglais, la rougeur +me monter au front, à la vue d'un ancien allié traité ainsi sans que +l'Angleterre fît rien pour s'y opposer.» Le cabinet anglais n'avait nul +droit de s'opposer à la justice que réclamait la France; et si le duc +de Wellington eût été au pouvoir, je ne doute guère qu'il n'eût tenu +la même conduite que lord Grey. Quand on n'agit que selon le droit, et +qu'en l'établissant clairement on le soutient fermement, le gouvernement +anglais, même quand il a de l'humeur, ne s'engage pas légèrement, et +pour des questions secondaires, dans une querelle sérieuse avec ses +voisins. + +Cette bonne conduite soutenue, ce concours de prudence et de vigueur, +cette fermeté à ne pas s'écarter, dans les questions particulières les +plus épineuses, de la politique générale et pacifique que proclamait le +cabinet, faisaient en Europe, autant et encore plus qu'en France, une +profonde impression. M. Casimir Périer devenait partout l'objet de +l'estime et des espérances, non-seulement des hommes en pouvoir, mais +des honnêtes gens éclairés. Le cabinet anglais lui témoignait de jour +en jour plus de confiance. Les gouvernements même les plus méfiants +commençaient à compter sur sa parole et à croire qu'avec lui on pouvait +traiter de l'avenir. Un désarmement général et concerté était le voeu de +tous les cabinets. A Vienne surtout, le prince de Metternich s'attachait +à cette perspective, faisait honneur à M. Périer de l'avoir ouverte, et +parlait tout haut des éclatantes marques de considération que tous les +souverains s'empresseraient de lui donner s'il rendait possible, pour +l'Europe, cette grande mesure qui devait épargner aux peuples tant de +charges et aux gouvernements tant d'embarras, «Ce que nous pouvons +nous-mêmes concevoir d'espérance au dedans, m'écrivait M. de Barante, +est avidement saisi par l'étranger. Les cabinets n'ont nulle envie de +jouer le tout pour le tout. Quelle que soit leur antipathie pour la +Révolution de Juillet, ils aimeraient mieux la voir se régler et se +consolider que tomber en confusion. Au fond, la France révolutionnaire +leur paraît moins redoutable en permanence que la France bien ordonnée; +parfois ils s'imaginent qu'elle n'aurait pas même la force du désordre. +Pourtant c'est là un grand péril, actuel, inconnu, impossible à mesurer, +et l'on aime mieux ne pas le courir. Mais toute la situation changerait +si M. Périer s'en allait. Déjà, quand, à l'ouverture de votre session, +il a voulu se retirer, on a cru tout perdu. Aussi l'affaire de Belgique +a-t-elle passé pour un coup de bonheur.» + +Mais ni l'énergie, ni le renom d'un homme ne suffisent, en quelques +mois, à faire rentrer dans l'ordre une société profondément ébranlée. +M. Casimir Périer avait accepté la plus rude comme la plus noble des +tâches, la tâche de dompter l'anarchie au nom d'un gouvernement né d'une +révolution et en présence de la liberté. Au milieu de ses efforts et +de ses succès, et de la confiance qu'il inspirait aux honnêtes gens de +France et d'Europe, le mal était toujours là, ralenti mais non guéri; +l'anarchie se débattait sous sa main, intimidée mais non vaincue. Dans +les premiers mois de 1832, deux complots éclatèrent encore à Paris, +et sur plusieurs points du royaume, comme à Grenoble, l'autorité du +gouvernement fut méconnue et la paix publique violemment troublée. Les +espérances révolutionnaires enflammaient encore les mauvaises passions. +Le parti républicain ne renonçait point; le parti légitimiste rentrait +en scène. La presse périodique n'avait jamais été plus hostile ni avec +plus d'audace. Dans la Chambre des députés, l'opposition poursuivait ses +attaques contre le cabinet, et l'étalage de cette politique déclamatoire +qui, tantôt adroitement violente, tantôt confiante dans sa témérité, +donnait un appui indirect à la guerre à mort que, hors des Chambres, le +pouvoir avait à soutenir. Les étrangers, princes et peuples, observaient +avec une surprise inquiète cet état de révolution prolongée sous un +gouvernement qui s'était si promptement et si facilement établi: «Notre +considération et notre influence, m'écrivait M. de Barante, sont mises +en quarantaine; nous offrons l'aspect d'un pays où les honnêtes gens +soutiennent la plus pénible et la plus dangereuse lutte contre la partie +folle ou perverse de la population. Le point d'arrêt n'est pas trouvé; +on s'aperçoit que tout est encore en question et en péril; les victoires +du parti raisonnable semblent l'épuiser, sans affaiblir le parti opposé. +Le désir de changer l'état de la société et de réduire à l'état de +parias toutes les supériorités devient de jour en jour plus manifeste. +On admire, mais on plaint M. Périer. Votre nom est souvent prononcé +comme celui du plus net et du plus vaillant adversaire de l'esprit +d'anarchie; mais lors même qu'on espère une heureuse issue, un tel état +social tente peu les libéraux qui ne sont pas révolutionnaires. Si nous +étions en meilleur train, si nous présentions un aspect rassurant et +honorable, le progrès des idées d'amélioration serait rapide. Au lieu de +cela, l'Italie flotte entre la sédition et la répression autrichienne.» + +Personne ne se faisait, sur l'état du pays et sur l'insuffisance de son +propre succès, moins d'illusion que M. Périer lui-même. J'ai déjà dit +qu'il était peu enclin à l'espérance, et très-méfiant soit envers les +hommes, soit envers la destinée. L'expérience, loin de l'atténuer, +aggravait en lui cette disposition. A mesure qu'il gouvernait, il +devenait plus difficile en fait de gouvernement, plus choqué de ce qui +manquait à son oeuvre, plus exigeant envers ses agents, ses alliés et +ses amis: «Personne ne fait tout son devoir, disait-il; personne ne +vient en aide au gouvernement dans les moments difficiles. Je ne puis +pas tout faire. Je ne sortirai pas de l'ornière à moi tout seul. Je suis +pourtant un bon cheval. Je me tuerai, s'il le faut, à la peine. Mais +que tout le monde s'y mette franchement et donne avec moi le coup de +collier; sans cela, la France est perdue.» Il prévoyait le moment où, +même en réussissant, il ne pourrait ou ne voudrait pas porter plus +longtemps le fardeau dont il s'était chargé, et il se préoccupait, avec +une noble inquiétude, de ce que serait après lui le sort de son pays. Un +de mes amis, jeune attaché alors à son cabinet et qui devint peu après +son neveu, M. Vitet eut avec lui, vers le milieu de mars 1832, peu de +jours avant l'invasion du choléra dans Paris, une conversation dont il +fut si frappé qu'il en a recueilli les souvenirs. Je les consigne ici +textuellement, tels qu'il me les a communiqués, et sans croire que +l'honneur qui m'y est fait par l'estime de M. Casimir Périer m'impose +une apparence d'embarras et un devoir de réticence. «Je l'avais +accompagné en tête à tête, dit M. Vitet, hors Paris, à sa maison du bois +de Boulogne, où son médecin l'envoyait prendre l'air, car il était déjà +affaibli et souffrant. Nous fîmes, pendant plus de deux heures, le tour +de ses jardins, sous un ciel triste et brumeux que je vois encore. Il me +parla, avec plus d'abandon et de suite qu'il n'avait jamais fait, de +ses projets, de ses plans, de ses espérances. Il me lut les dernières +dépêches qu'il venait de recevoir de Londres et de Vienne, me montra +que, dans un délai plus court qu'on ne pensait, il y avait lieu +d'attendre que les puissances continentales désarmeraient sur une assez +grande échelle pour ôter toute idée d'arrière-pensée de leur part: «Dès +lors, ajouta-t-il, toute cette mousse de guerre tombera, et cela fait, +je me retire; ma tâche sera terminée. Le fardeau est déjà lourd; il +deviendrait intolérable quand le danger serait dissipé. Mes meilleurs +amis, qui déjà ne sont pas commodes, me joueraient, à tout propos, des +tours pendables. Je leur céderai la place. Mais je ne m'en irai pas sans +m'être donné des successeurs qui comprennent et qui veuillent conserver +ce que j'ai fait.» Là dessus il entra dans de longs détails sur +quelques-uns de ses alliés, les drapant de main de maître: «Ce n'est pas +avec ces hommes-là, reprit-il, qu'on peut faire un gouvernement. Je sais +que les doctrinaires ont de grands défauts, et qu'ils n'ont pas l'art de +se faire aimer du gros public; il n'y a qu'eux pourtant qui veuillent +franchement ce que j'ai voulu. Je ne serai tranquille qu'avec Guizot. +Nous avons gagné assez de terrain pour qu'il puisse entrer au pouvoir. +Ce sera ma condition.» + +Encore un exemple de la vanité des confiances de l'homme! Au moment où +M. Casimir Périer se préoccupait ainsi de régler l'avenir, le présent +était près de lui échapper; le choléra, qui devait l'atteindre, +envahissait soudainement Paris. On a dit que, dès la première explosion +du fléau, M. Périer en avait eu l'imagination frappée au point qu'à +l'instant sa santé en souffrît, surtout que les bruits d'empoisonnement +et les meurtres populaires suscités par ces bruits avaient troublé son +âme, presque comme un outrage personnel. Il fut, en effet, profondément +indigné de ces déplorables scènes de crédulité féroce: «Ce n'est pas +là, disait-il, la pensée d'un peuple civilisé; c'est le cri d'un peuple +sauvage.» Mais je ne pense pas que son impression soit allée plus loin: +«J'étais présent, m'a dit M. d'Haubersaert, quand le préfet de police +vint lui rendre compte de ce qui se passait. M. Périer fut ému, irrité, +attristé, mais point troublé.» Il avait l'imagination chaude, le +tempérament irritable, mais l'âme forte et l'esprit ferme; il voyait les +choses telles qu'elles étaient réellement, sans exagération comme sans +illusion, même lorsqu'il en était profondément remué. + +Je ne trouve pas que les écrivains qui ont raconté ce temps aient peint +avec vérité et justice l'état de Paris, gouvernement et peuple, pendant +cette lugubre crise. Aussi absurdes qu'odieux, les emportements +populaires furent peu nombreux, limités à quelques rues encombrées d'une +population pauvre et grossière, et ils cessèrent promptement. L'aspect +général de la ville était morne, mais point troublé; on ne voyait +nulle part cette agitation désordonnée ou cette immobilité stupide qui +caractérisent la peur; les habitants passaient dans les rues silencieux, +le pas pressé, la physionomie un peu tendue et crispée, sous l'influence +de l'air froid et sec qu'il respiraient. Les Chambres, les tribunaux, +les fonctionnaires de toute sorte continuèrent régulièrement leurs +travaux. Les prêtres, les administrateurs, les médecins, les employés +des établissements pieux et charitables firent leur devoir, beaucoup +avec ardeur, presque tous sans hésitation. Le Roi et sa famille, les +ministres, tous les chefs des services publics donnèrent l'exemple du +courage et du dévouement. Le comte d'Argout, dans les attributions +duquel se trouvait la police sanitaire, parcourait les quartiers les +plus malades, aidant de sa propre main à placer les morts dans les +voitures qui les recueillaient de maison en maison pour les porter aux +cimetières. La charité chrétienne, la sympathie libérale et le zèle +administratif unissaient leurs efforts pour lutter contre le mal ou en +atténuer les résultats. L'anxiété publique était visible, la tristesse +profonde; mais on n'avait sous les yeux aucun de ces spectacles +d'épouvante honteuse et de désorganisation sociale et morale qui, dans +d'autres temps et ailleurs, ont accompagné de telles épreuves. On se +sentait, au contraire, au milieu d'une population en qui dominait le +sentiment du devoir ou de l'honneur, et sous la main d'un gouvernement +régulier, intelligent, vigilant, résolu et capable d'accomplir, dans les +limites de la science et de la puissance humaines, tout ce qu'exigeait +de lui le périlleux service de la société confiée à ses soins. + +Ce n'est point par des observations indirectes et lointaines, c'est de +près et par moi-même que j'ai vu et pu apprécier l'état moral de Paris à +cette époque. Je vivais au milieu du mal public et du travail assidûment +suivi pour y porter remède. Pourquoi ne rendrais-je pas à une chère +mémoire ce qui lui est dû? L'affection commande la réserve, mais +n'interdit pas la vérité. Dame de charité dans le quartier que nous +habitions, dès que le fléau y parut, ma femme se voua à en défendre les +familles pauvres commises à sa charge, et bien d'autres aussi dont la +détresse s'aggravait par ce nouveau péril. Elle employait chaque jour +plusieurs heures à les visiter, à munir de précautions ceux qui se +portaient bien, à faire soigner et souvent à soigner elle-même ceux qui +étaient atteints, à faire promptement enlever ceux qui avaient succombé, +à soutenir et à consoler ceux qui restaient. Sa jeunesse, son activité, +sa sérénité, son facile courage, sa bonté à la fois sympathique et +fortifiante lui acquirent bientôt la confiance des effrayés, des +malades, des médecins, des administrateurs, de tous ceux qui, dans le +quartier, étaient les objets ou les alliés de son oeuvre. Ils venaient +incessamment réclamer ses visites, ses secours, ses conseils; les uns +l'informaient de leurs maux et de leurs besoins; les autres la mettaient +au courant des mesures adoptées par l'administration et des moyens +employés par la science. De mon cabinet, j'entendais fréquemment +demander: «Madame Guizot y est-elle?» Je la voyais, avec une inquiétude +qu'elle me voyait bien, mais dont nous ne nous parlions pas, sortir, +rentrer, ressortir plusieurs fois dans le jour pour suffire à sa tâche. +Sa santé n'en fut point altérée, mais elle eut bientôt à s'occuper de sa +propre maison. Je fus moi-même atteint du choléra; pas très-gravement, +assez cependant pour que mon médecin, le docteur Lerminier, dît: «Si +M. Guizot avait peur, il serait bien malade.» Je n'eus à me défendre +d'aucune impression semblable. Pendant un jour seulement, mon malaise +fut extrême; j'avais comme un sentiment de grand trouble et de +désorganisation intérieure. Les remèdes, surtout l'emploi continu de la +glace, mirent fin à cet état; j'entrai rapidement en convalescence, et +ma femme put reprendre au dehors son oeuvre[19]. Cette atmosphère de +charité où je vivais et ma propre indisposition me rendirent l'histoire +du choléra de 1832 très-familière; j'en entendais sans cesse parler; +j'étais au courant de tous les incidents, de tous les travaux, de tous +les sentiments qui s'y rattachaient. Je suis sorti de cette triste +époque plein d'estime pour la bonté, le courage, le dévouement, le zèle +intelligent, la sympathie affectueuse, pour toutes les vertus privées +qui abondent dans toutes les classes de la société française, et qui +s'y déploient avec une verve charmante dès que les grandes épreuves +les appellent. Il y a là de quoi compenser bien des faiblesses, et de +puissants motifs d'espérer que cette société acquerra aussi, avec +le temps, les vertus publiques dont elle a besoin pour accomplir sa +destinée et pour satisfaire à son propre honneur. + +[Note 19: Je me donne le plaisir de publier, dans les _Pièces +historiques_, n° XII, un essai intitulé: _De la Charité et de sa place +dans la vie des femmes_, par Mme Éliza Guizot, écrit en 1828, et qui n'a +été imprimé que dans un _Recueil_ inédit et tiré seulement à soixante +exemplaires.] + +Au plus fort de la crise, pour combattre les craintes de contagion et +relever les esprits abattus, le gouvernement voulut faire une démarche +un peu éclatante. Le Roi proposa d'aller en personne, avec le président +du Conseil, visiter l'Hôtel-Dieu. Le cabinet n'y consentit point; mais +M. le duc d'Orléans, avec un généreux empressement, demanda à remplacer +son père, et son offre fut acceptée. La visite eut lieu le 1er avril +1832. Le duc d'Orléans, M. Casimir Périer et M. de Marbois, alors +président du Conseil général des hospices et âgé de quatre-vingt-sept +ans, parcoururent les salles des cholériques de l'Hôtel-Dieu, s'arrêtant +auprès du lit des malades, leur prenant les mains, causant avec eux, et +les encourageant par de bonnes et fermes paroles. La visite fut longue. +Plusieurs malades, dix ou douze, selon le rapport d'un assistant, +moururent pendant sa durée. M. Lanyer, jeune médecin distingué, employé +alors dans le ministère de l'intérieur comme directeur des affaires +civiles de l'Algérie, avait accompagné M. Casimir Périer dans cette +visite; il l'engagea, ainsi que M. le duc d'Orléans, à y mettre un +terme, disant qu'un plus long séjour dans cette atmosphère pouvait être +dangereux et était complètement inutile. Ni M. le duc d'Orléans, ni M. +Périer ne tinrent compte de cet avis. Le prince discutait, avec une +entière liberté d'esprit, la question de savoir si le choléra était +ou non contagieux; et M. Périer, silencieux et grave, éprouvait et +contenait visiblement, en présence de tant de souffrances, une +profonde émotion. Ils se retirèrent enfin, et, rentré au ministère de +l'intérieur, M. Périer se complaisait à raconter le courage de ce jeune +prince et de ce vieux magistrat, l'un sur les marches du trône, l'autre +sur le bord du tombeau, tous deux parfaitement tranquilles et sereins à +côté de ces mourants dont le souffle répandait peut-être la mort. Pour +lui, il avait, en parlant de ce spectacle, les yeux ardents, le teint +pâle, la physionomie altérée, et ses amis étaient pénétrés d'inquiétude +en le regardant. + +Trois jours après cette lugubre visite, M. Casimir Périer était +gravement malade; l'un de ses collègues, M. de Montalivet, vint le voir, +le 5 avril, dans la soirée: «Je le trouvai seul, étendu sur un canapé; +les meurtres commis la veille par une foule furieuse et stupide, sur +de prétendus empoisonneurs, avaient fait sur son esprit une impression +navrante. Il me fit, sur la France et sur lui-même, les plus tristes +prédictions: «Je vous l'ai déjà dit; je sortirai de ce ministère les +pieds en avant.» C'étaient en effet les termes dont il s'était servi +avec moi le jour même où il s'installa au ministère de l'intérieur, +le 14 mars 1831. Il m'entretint ensuite, avec calme et tristesse, de +l'article à insérer le lendemain dans _le Moniteur_[20]. Le préfet de +police arriva. Je le quittai en lui disant un adieu qui devait être le +dernier. Je ne l'ai plus revu[21].» + +[Note 20: _Pièces historiques_, n° XIII.] + +[Note 21: Extrait d'une lettre que m'a adressée, le 18 septembre 1858, +M. de Montalivet, à qui je dois, sur toute cette époque, plusieurs +renseignements importants.] + +Pendant que le choléra, en envahissant M. Casimir Périer, mettait en +péril le repos de la France, il lui enlevait, dans M. Cuvier, une de ses +gloires[22]. Au milieu de son trouble, la France sentit vivement cette +perte; elle a toujours aimé la grandeur intellectuelle, et c'est +aujourd'hui presque la seule qu'elle se plaise à honorer. Le concours +aux obsèques de M. Cuvier fut très-grand, et un sentiment vrai de +sympathie et de regret animait cette foule pressée d'accourir pour +rendre hommage à un maître de la science, pressée de s'écouler pour se +soustraire au péril du fléau qui l'avait frappé. Ce mélange de généreux +respect et de préoccupation personnelle était un spectacle à la fois +noble et triste. + +[Note 22: On a discuté les causes de la mort de M. Cuvier. Pour avoir, à +ce sujet, l'avis d'un juge parfaitement compétent, je me suis adressé +à mon savant confrère et ami, M. Flourens, son digne successeur dans +l'Académie française comme dans l'Académie des sciences. Il m'a répondu: +«Les causes de la mort de M. Cuvier sont restées douteuses. Elle a été +attribuée au choléra, et il est très-probable que le choléra a en effet +agi, mais seulement d'une manière latente. Les symptômes manifestes +de la maladie furent ceux d'une paralysie qui, du bras droit, gagna +successivement le pharynx et les organes respiratoires.»] + +Le mal éclata, chez M. Casimir Périer, avec une grande violence: «Des +spasmes nerveux soulevaient ce grand corps dans son lit, par une sorte +de mouvement mécanique dont la puissance irrésistible était effrayante. +C'était un douloureux spectacle que celui de cette intelligence et de +cette volonté si énergique luttant en vain contre la matière[23].» +Quelques-uns des médecins appelés doutaient que ce fût le choléra; la +plupart, et les principaux, l'affirmaient, et tout semble indiquer +qu'ils avaient raison. A côté de M. Périer, dans le ministère de +l'intérieur, onze personnes en étaient en même temps attaquées, et +son collègue, M. d'Argout, qui l'avait accompagné dans la visite à +l'Hôtel-Dieu, était frappé comme lui, et presque en aussi grand danger. +Au bout de quelques jours, une amélioration sensible donna quelques +espérances; ce fut, entre les médecins, le moment des doutes, des +discussions et des essais divers; pendant six semaines, ils luttèrent de +toute leur science, et le malade de toute la force de son âme, contre +le mal toujours renaissant et croissant; mais tous les efforts étaient +vains; la fièvre devenait de jour en jour plus ardente; l'extrême +susceptibilité nerveuse de M. Périer allait souvent jusqu'au délire. Au +milieu de son mal, l'avenir de son pays et de la bonne politique dans +son pays était sa constante préoccupation, Il en parlait à ceux qui +l'entouraient; il s'en parlait tout haut à lui-même dans les accès de +la fièvre. Son fils aîné arriva d'Angleterre; M. Périer ne l'entretint +pendant plus d'une heure que de la Conférence de Londres et du règlement +des affaires de Belgique. Malgré l'affection qu'il portait à ce fils, +il ne se laissa aller à aucun attendrissement, ne manifesta aucune +faiblesse; la paix de l'Europe paraissait sa seule pensée. Quand son +esprit se portait sur les affaires de l'intérieur, il exprimait pour +l'ordre social, surtout pour la propriété, première base de l'ordre +social, les plus vives alarmes, ne se faisant aucune illusion sur la +valeur de ses succès contre l'anarchie, et sachant bien que, s'il avait +arrêté la ruine de l'ordre, il n'avait pas assuré sa victoire: «J'ai les +ailes coupées, disait-il; je suis bien malade, mais le pays est encore +plus malade que moi.» + +[Note 23: Extrait d'une lettre que m'a adressée, le 27 septembre 1858, +sur la maladie et les derniers jours de M. Casimir Périer, M. Lanyer, +qui l'avait accompagné à l'Hôtel-Dieu, et qui, depuis ce jour, resta +constamment auprès de lui.] + +Le pays suivait avec anxiété les progrès de cette maladie qui le +menaçait de retomber lui-même dans tout son mal. Quand on apprit, le +16 mai au matin, que M. Casimir Périer venait de succomber, un vif +mouvement de regret, de reconnaissance et d'alarme éclata, en +province comme à Paris, parmi les propriétaires, les négociants, les +manufacturiers, les magistrats, dans toute cette population amie de +l'ordre qu'il avait comprise et défendue mieux qu'elle ne savait se +comprendre et se défendre elle-même. Elle accourut en foule à ses +obsèques; elle s'empressa de souscrire pour lui élever un monument. Les +détails de cet élan d'estime publique sont partout. Je me joignis au +départ du convoi funèbre; mais à peine remis de ma propre attaque de +choléra, je ne pus l'accompagner jusqu'au cimetière. Parmi les discours +qui y furent prononcés, celui de M. Royer-Collard, et parmi les écrits +consacrés à la mémoire de M. Casimir Périer la _Notice_ que M. de +Rémusat a placée en tête du recueil de ses _Discours_, ont seuls une +valeur historique: dans l'un, le caractère public, dans l'autre le +caractère personnel de M. Casimir Périer sont peints avec autant d'éclat +que de vérité. L'un et l'autre méritent de survivre au moment qui +les inspira[24]. Ce sont de beaux exemples d'admiration grave et de +sympathie clairvoyante. Une année de gouvernement, qui fut un long +combat sans résultat complet ni assuré, avait suffi pour conquérir à M. +Casimir Périer ces sentiments des juges les plus difficiles, comme du +public français et européen. + +[Note 24: _Pièces historiques_, n° XIV.] + + + + + CHAPITRE XIV + + INSURRECTIONS LÉGITIMISTE ET RÉPUBLICAINE.--OPPOSITION + PARLEMENTAIRE.--FORMATION DU CABINET DU 11 OCTOBRE 1832. + +État des esprits après la mort de M. Casimir Périer;--dans le +gouvernement;--dans les divers partis.--Insurrection légitimiste +dans les départements de l'Ouest.--Principe et sentiments du parti +légitimiste.--Mme la duchesse de Berry.--Principe et sentiments du parti +républicain.--Ses préparatifs d'insurrection à Paris.--Manifeste ou +_Compte rendu_ de l'opposition parlementaire.--Ses motifs et son +caractère.--Courage et insuffisance du cabinet.--On pense à M. +de Talleyrand comme premier ministre.--Voyage de M. de Rémusat +à Londres.--M. de Talleyrand s'y refuse.--Mort du général +Lamarque.--Insurrection républicaine des 5 et 6 juin 1832.--Énergique +résistance du parti de l'ordre.--Le roi parcourt Paris.--Je me rends +aux Tuileries.--Visite aux Tuileries de MM. Laffitte, Odilon-Barrot et +Arago.--Leur conversation avec le roi.--Faiblesse croissante du cabinet +malgré sa victoire.--Ses deux fautes.--Mise en état de siège de +Paris.--Arrestation de MM. de Chateaubriand, Fitz-James, Hyde de +Neuville et Berryer.--Tentative du roi pour conserver le cabinet en +le fortifiant.--M. Dupin.--Urgence de la situation.--Le roi nomme +le maréchal Soult président du conseil et le charge de former un +cabinet.--Le duc de Broglie est appelé à Paris.--Il fait de mon +entrée dans le cabinet la condition de la sienne.--Objections et +hésitation.--Le maréchal Soult fait une nouvelle proposition à M. Dupin, +qui refuse.--On me propose et j'accepte le ministère de l'instruction +publique.--Formation du cabinet du 11 octobre 1832. + +(16 mai--11 octobre 1832.) + + +Le 15 mai 1832, pendant que M. Casimir Périer vivait encore, le +_Journal des Débats_, défenseur éprouvé et interprète presque avoué du +gouvernement, disait: «C'est une erreur étrange que de s'obstiner à +confondre le système et le ministère du 13 mars, comme si le système +était né et devait s'éteindre avec tel ou tel homme. Non pas, à Dieu ne +plaise, qu'il entre dans notre pensée de rabaisser le moins du monde les +immenses services rendus par l'homme au système! M. Casimir Périer a +courageusement accepté la mission de faire prévaloir le système que tous +les esprits éclairés et tous les bons citoyens avaient déjà reconnu et +proclamé le seul capable de sauver la France. Cette mission, il l'a +remplie avec une énergie et un talent qui lui assurent une mémoire +immortelle. Mais M. Casimir Périer n'a point créé son système; il n'a +eu que le mérite de le discerner et de l'adopter franchement. C'est la +force de l'opinion nationale qui a poussé aux affaires M. Casimir Périer +et ses collègues; c'est le système qui a fait le ministère du 13 mars, +et non pas le ministère du 13 mars qui a fait le système. Le système du +13 mars a pris naissance au moment même de la Révolution de Juillet. +Ce n'est autre chose que le système de la monarchie constitutionnelle +opposé à la république pure, ou à la monarchie républicaine, ce qui se +ressemble beaucoup. Ce système était né avant M. Casimir Périer; il +lui survivra si le malheur veut que M. Casimir Périer soit enlevé à la +France.» + +Le surlendemain 17 mai, M. Casimir Périer était mort, et _le Moniteur_, +en l'annonçant officiellement, s'exprimait en ces termes: «La nation +s'est attachée au système que le ministère du 13 mars s'appliquait à +faire triompher: à l'intérieur, la Charte; à l'extérieur, la paix. Il +n'appartiendrait pas au caprice de quelques individus d'y rien changer; +c'est le voeu du pays, car ce fut l'esprit des élections de 1831 et +des majorités parlementaires dans la session qui les suivit. +Constitutionnellement, ce système doit donc rester intact, il est dans +la pensée des trois pouvoirs. Politiquement, il est dans la nature des +choses; c'est la base du nouveau droit public consacré par le traité du +15 novembre[25].Devant l'Europe et devant les Chambres, c'est donc +un système convenu, et la bonne foi comme la responsabilité des +dépositaires de l'autorité royale leur commande de préserver d'aucune +atteinte les principes dont l'application leur a été confiée. Que la +France, veuve d'un grand citoyen, sache donc bien qu'il n'y a rien de +changé dans ses destinées politiques; c'est elle-même qui se les est +faites; elle seule pourrait les changer, et elle ne le veut pas. Elle +veut toujours la paix, elle veut toujours la Charte; et son gouvernement +restera fidèle à la mission qu'il a reçue de lui conserver ces deux +biens.» + +[Note 25: Adopté par la Conférence de Londres et ratifié par les cinq +puissances pour régler la séparation de la Belgique et de la Hollande.] + +Les malveillants et les esprits qui se croient sagaces parce qu'ils sont +soupçonneux virent dans ce langage tout autre chose que le désir de +rassurer la France: c'était, dirent-ils, l'explosion de la jalousie du +Roi envers M. Casimir Périer, et de son dessein de ne voir ou de ne +laisser voir dans ses ministres que les instruments de sa politique, en +s'en attribuant à lui-même tout l'honneur. Louis XIV disait: «L'État, +c'est moi;» le roi Louis-Philippe veut dire: «Mon gouvernement, c'est +moi[26].» Les prétextes, légers mais spécieux, ne manquaient pas à +cette imputation: ce prince avait des vivacités d'impression et des +intempérances de langage qui lui donnaient quelquefois les airs de +défauts qu'au fond il n'avait pas et de fautes qu'en définitive il ne +faisait pas: il aimait la popularité et il était enclin à croire le +public injuste envers lui; deux penchants qu'il a patriotiquement +surmontés pour soutenir la politique qu'il jugeait bonne et pour servir +les vrais intérêts de la France. Mais, dans cette lutte intérieure, il +voulait avoir au moins le mérite de son sacrifice, et que la France sût +bien que, si elle jouissait des bienfaits de l'ordre, de la liberté +légale et de la paix, c'était à lui surtout qu'elle les devait. Or, le +gouvernement représentatif a ce résultat inévitable que ce ne sont pas +les délibérations du Conseil, mais les effets de la scène qui frappent +le public; il peut arriver que le Roi soit pour beaucoup dans la +politique qui prévaut, mais les ministres en sont toujours les acteurs; +c'est à eux surtout que vont les honneurs du succès comme les travaux et +les périls du combat, car ils y engagent toute leur destinée. Et puis +ils sortent des rangs du pays; ils sont ses représentants immédiats +et comme ses champions d'élite pour son service et sa défense. Il est +naturel que ses regards et ses sentiments se portent d'abord sur eux; +c'est même l'un des principaux mérites du régime constitutionnel qu'il +en soit ainsi, et que la royauté n'ait pas à subir les chances de +l'arène. Mais si la sécurité du trône y gagne, il peut arriver que +l'amour-propre du prince en souffre; et s'il en souffre injustement, si +la part qui lui revient effectivement dans l'adoption, le maintien et +le succès de la bonne politique ne lui est pas faite dans l'opinion +publique, si en même temps le cours des idées populaires et des hommes +qui les représentent tend à le repousser de plus en plus dans l'ombre, +si d'autres amours-propres s'élèvent en face de l'amour-propre royal +et lui contestent ses satisfactions légitimes, alors surviennent +ces susceptibilités d'influence ou de renommée, ces inquiétudes sur +l'injustice et l'ingratitude publiques, ces mouvements naturels du coeur +humain que le plus sage prince ne réussit guère à supprimer absolument, +et qui lui prêtent, pour peu qu'il s'y laisse aller, des apparences que +la conduite la plus modérée, la plus constitutionnelle, ne suffit +pas toujours à effacer. C'est la difficile situation dont le roi +Louis-Philippe, dans son attitude et son langage, n'a pas toujours tenu +assez de compte, et dont il a eu injustement à souffrir. + +[Note 26: _Pièces historiques_, n° XV.] + +Les rois oublient trop d'ailleurs avec quelle rapidité leurs moindres +impressions, et les dispositions qu'ils laissent entrevoir en se hâtant +de les contenir, fournissent à leur entourage les occasions d'un zèle où +le public croit reconnaître leur propre pensée. Peu de jours après la +mort de M. Casimir Périer, j'étais aux Tuileries, dans le salon de la +Reine; un membre de la Chambre des Députés, homme de sens et très-dévoué +au Roi, dit à l'un des officiers intimes de la cour: «Quel fléau que +le choléra, Monsieur, et quelle perte que celle de M. Périer!--Oui +certainement, monsieur; et la fille de M. Molé, cette pauvre madame +de Champlâtreux!» comme pour atténuer, en le comparant à une douleur +très-légitime mais purement de famille, le deuil public pour la mort +d'un grand ministre. Je ne doute pas que si le roi Louis Philippe eût +entendu ce propos, il n'en eût senti l'inconvenance; mais les serviteurs +ont des empressements qui vont fort au delà des désirs des rois, et +celui-là croyait plaire en repoussant M. Casimir Périer dans la foule +des morts que le choléra avait frappés. + +Non-seulement rien, dans le langage du Roi et de son gouvernement après +la mort de M. Casimir Périer, ne laissa paraître un tel sentiment; +mais ce langage, comme on le voit dans _le Moniteur_ que je viens +de rappeler, fut remarquablement modeste. En donnant à la France la +certitude que la politique d'ordre et de paix du cabinet du 13 mars +serait maintenue, on n'en faisait point remonter au Roi le mérite; son +nom n'était pas même prononcé; c'était à la France elle-même qu'on +reportait l'honneur du passé et l'espérance de l'avenir: «La France a +fait elle-même ses destinées; elle seule pourrait les changer et elle ne +le veut pas.» + +La France en effet ne le voulait pas; mais sa volonté confuse et +chancelante serait demeurée vaine si la volonté précise et constante du +roi Louis Philippe n'était venue en aide et aux ministres qu'il avait +adoptés, et aux majorités parlementaires que ses ministres avaient +ralliées autour du trône. Roi, Chambres, cabinet du 13 mars, tous +avaient droit de réclamer la politique d'ordre et de paix comme la leur, +car ils l'avaient tous efficacement soutenue. Et les collègues que M. +Casimir Périer laissait après lui avaient droit aussi de parler en +leur propre nom, car ils étaient sincèrement résolus à poursuivre et à +défendre son oeuvre, en fidèles héritiers. + +Mais M. Casimir Périer à peine mort, on reconnut combien son héritage +était lourd, et lui-même nécessaire pour le garder. C'est une remarque +vulgaire qu'on ne mesure bien la place que tenait un homme que lorsque +elle est vide; et le vide se fait durement sentir quand la nécessité +d'agir devient pressante au moment même où manque le grand acteur. + +Dans les meilleurs jours du ministère de M. Casimir Périer, les partis +ennemis n'avaient pas cessé de conspirer: quand ils virent la France +troublée par le choléra et le premier ministre lui-même atteint, ils +jugèrent le moment favorable pour redoubler leurs efforts. Dans le cours +du mois de mai 1832, pendant que le chef du cabinet était aux prises, +dans les rues avec une terreur anarchique et dans son lit avec la +mort, les légitimistes soulevèrent dans l'Ouest la guerre civile; +les républicains s'armèrent pour une grande insurrection dans Paris; +l'opposition parlementaire se réunit pour préparer, en l'absence +des Chambres, sous le nom de _Compte rendu_ ou _Manifeste à nos +commettants_, une attaque générale et solennelle contre la politique +qu'elle avait combattue pendant la session. + +Entre les mobiles qui peuvent pousser les hommes à conspirer ou à se +soulever pour renverser le gouvernement établi, l'un des plus puissants, +le plus puissant peut-être, c'est l'idée du droit à rétablir au sein +même du gouvernement, du pouvoir légitime à mettre à la place d'un +pouvoir usurpateur. On parle beaucoup de la puissance des intérêts, et +bien des gens croient faire preuve de sagacité et de bon sens en disant +que l'intérêt seul fait agir les hommes. Ce sont de vulgaires et +superficiels observateurs. L'histoire est là pour montrer quel degré +d'oppression, d'iniquité, de souffrance, de malheur peuvent supporter +les hommes, quand les intérêts personnels sont seuls en jeu, avant de +recourir, pour se délivrer, aux conspirations et aux insurrections. Si +au contraire ils croient, ou si seulement certains groupes d'hommes dans +la société croient que le pouvoir qui les gouverne n'a pas en lui-même, +par son origine et sa nature, droit de les gouverner, tenez pour certain +que les conspirations et les insurrections naîtront et renaîtront +obstinément parmi eux. Tant l'idée du droit a d'empire sur les hommes! +Tant la dignité instinctive de leur nature leur inspire le besoin de +ne se soumettre qu'au pouvoir qui, dans leur pensée, a droit à leur +obéissance, et de le chercher jusqu'à ce que leurs yeux, en s'élevant, +le voient en effet au-dessus d'eux! + +Telle est la puissance de cette idée qu'elle peut jeter ceux qu'elle +possède dans l'injustice et l'imprudence extrêmes, et faire taire en eux +non-seulement la voix de l'intérêt personnel, des affections de famille, +du sens commun, du péril évident et vain, mais la voix même de la patrie +et des devoirs qu'elle impose à ses enfants. Après de longs et violents +troubles civils, ce que cherche surtout la patrie, son plus général +désir comme son plus impérieux besoin, c'est la présence, en fait, d'un +gouvernement juste et sage, qui lui assure l'ordre et la liberté, qui +protège équitablement tous les droits, tous les intérêts, et dirige +bien, au dehors comme au dedans, les affaires communes de la société. +C'est l'infirmité des choses humaines que les meilleures ont souvent de +tristes origines, et que la violence se rencontre dans le berceau des +plus utiles institutions et des plus nécessaires pouvoirs. Mais quand +les pouvoirs et les institutions sortis de leur berceau grandissent et +se développent régulièrement, quand le gouvernement, plus ou moins issu +de la force plus ou moins légitime, s'acquitte bien de sa mission et +satisfait aux voeux comme aux besoins généraux de la société, ce que +demande, ce qu'a droit de demander alors la patrie, c'est qu'on ne +conspire plus, qu'on ne se soulève plus, que, si l'on est mécontent ou +triste, on se tienne à l'écart, on attende les arrêts du temps, et qu'en +attendant on la laisse jouir de son repos, de sa prospérité, de ses +libertés, qu'on ne lui donne pas à recommencer sans cesse ce dur et +périlleux travail de l'enfantement d'un gouvernement voué, dès qu'il +sera né et quoi qu'il fasse, à se défendre contre une guerre à mort. +Mais ne comptez pas que, chez les hommes exclusivement préoccupés +de l'origine et du titre primitif des pouvoirs, ce cri de la patrie +l'emporte sur leur propre passion; ne vous flattez pas qu'en présence +d'un gouvernement auquel ils ne reconnaissent pas le droit de gouverner, +ils reconnaissent ses mérites et s'y résignent; ils seront envers lui, +mille fois plus exigeants qu'ils ne l'ont été, qu'ils ne le seraient +encore envers le gouvernement dont ils proclament le droit; ils +persisteront à voir en lui un péché originel pour lequel il n'y a point +de rédemption. Ils feront plus: ils ne tiendront, en l'attaquant, nul +compte, je ne dis pas seulement des périls de l'entreprise, mais des +chances de succès; ils seront aussi aveugles dans l'appréciation de +leurs forces qu'obstinés dans la poursuite de leur dessein; ils se +lanceront dans des tentatives désespérées, indifférents au risque de +relancer leur patrie dans le chaos et les ténèbres des révolutions. + +Que sera-ce si de grands exemples de dévouement et de courage viennent +ajouter leur empire à celui des principes? C'est l'honneur de l'humanité +que les causes malheureuses et tenues pour légitimes font des héros et +des martyrs. Et quand des héros et des martyrs ont apparu, peu importe +le petit nombre des fidèles; peu importent la faiblesse des moyens et +l'incertitude des espérances; l'enthousiasme se joint au devoir; les +plaisirs de l'émotion et de l'action tiennent lieu des joies de la force +et des sourires de la fortune; on se satisfait, on s'exalte dans le +sentiment des périls qu'on affronte pour son chef ou pour sa foi; on se +complaît dans le mépris des lâches qui désertent la bonne cause. Et les +politiques voient avec surprise se déployer dans les tentatives les plus +insensées, les plus dénuées de chance, des prodiges de persévérance et +d'énergie, d'intelligence et de vertu. + +Ce fut à une double explosion de tels adversaires qu'aussitôt après +la mort de M. Casimir Périer se trouva en butte le cabinet qui lui +survivait: les légitimistes et les républicains se levèrent en même +temps, réclamant les uns et les autres, au nom de leur principe, le +droit exclusif de gouverner la France. Les grands conseillers du parti +légitimiste, les politiques clairvoyants qui vivaient à Paris, M. de +Chateaubriand, M. Berryer, le duc de Fitz-James, n'étaient point d'avis +de l'insurrection et s'efforcèrent de la prévenir. M. Berryer se rendit, +en leur nom, dans l'Ouest pour en détourner madame la duchesse de Berry +qui venait d'y arriver. Parmi les chefs vendéens eux-mêmes, plusieurs +des principaux avaient, dès l'origine, averti la princesse que +l'entreprise leur semblait inopportune, que les armes et les munitions +leur manquaient, qu'ils ne pouvaient promettre ni un grand soulèvement, +ni de bonnes chances de succès. A plusieurs reprises, on délibéra, on +hésita, on fut sur le point de renoncer. Mais les passions oisives, et +qui entrevoyent un terme à leur oisiveté, sont, de toutes, les plus +ingouvernables; d'Écosse en Italie, d'Italie en France, entre le vieux +roi Charles X à Holyrood, madame la duchesse de Berry à Massa et ses +correspondants dans les départements du Midi et de l'Ouest, les fils +du complot étaient noués, les plans formés, les agents en mouvement; +bravant les périls de la mer et de la terre, se vouant avec courage à +une vie errante et dure, la principale personne du parti et du dessein +était arrivée sur les lieux, au milieu de ses amis. Princesse, femme +et mère, que de causes d'illusion pour elle et d'entraînement autour +d'elle! Être venue si légèrement, s'en retourner sans avoir rien +fait, c'était pis que la défaite; c'était une nouvelle et plus fatale +abdication. Il y a des impressions qui décident de la conduite des +partis et auxquelles se soumettent ceux-là même qui les jugent et les +déplorent: préparée depuis longtemps, avortée à Marseille, déconseillée +et presque décommandée dans l'Ouest à la veille de l'exécution, la prise +d'armes légitimiste éclata enfin, avec la mère de Henri V à la tête, au +moment même où le chef du cabinet du 13 mars descendait au tombeau. + +Dans le parti républicain, chefs et soldats, la situation et les +dispositions étaient les mêmes: là aussi les chefs n'avaient nulle envie +de l'insurrection et ne croyaient pas à son succès. Quelque vive que +fût son hostilité, je ne pense pas que M. de La Fayette entrât alors +activement, comme il l'avait fait sous la Restauration, dans les +complots de renversement. M. Armand Carrel, clairvoyant et dédaigneux, +ne leur portait guère plus de goût que de confiance. M. Garnier Pagès +savait très-bien qu'il était plus propre à fronder la monarchie à +la tribune en y faisant apparaître la République, qu'à attaquer le +gouvernement du Roi dans les rues en y promenant le drapeau républicain. +M. Godefroi Cavaignac lui-même, malgré l'âpreté de ses passions, avait +trop d'esprit pour s'abandonner aveuglément à celles de ses aveugles +amis. Mais parmi les républicains, bien plus encore que parmi les +légitimistes, le sentiment et l'avis des chefs étaient de peu de valeur; +en toute occasion, ils étaient emportés dans le mouvement de leur +peuple, n'ayant pas plus le courage de s'en séparer que la force de le +contenir. M. Casimir Périer mort, tous les démocrates, politiques ou +anarchiques, crurent leur jour venu et reprirent leurs allures de +violence et d'agression. Les sociétés secrètes se réunirent: les _Amis +du peuple_ brisèrent les scellés que l'autorité avait fait apposer sur +la maison où ils tenaient leurs séances; le commissaire de police et les +officiers municipaux qui se présentèrent furent maltraités. Au nom de la +souveraineté du peuple comme au nom de la légitimité, dans les rues +de Paris comme dans les campagnes de l'Ouest, la guerre civile se +rallumait. + +En présence de cette fermentation, et pour chercher aussi sa part dans +les chances de succès que semblait ouvrir à tous les partis, légaux +ou illégaux, la mort de M. Casimir Périer, l'opposition parlementaire +voulut faire un acte solennel. Sa situation était difficile: la tribune +était fermée; les députés ne pouvaient, en usant d'un droit incontesté, +venir, chacun à son tour et dans la mesure de ses opinions et de ses +désirs, porter au pouvoir des coups divers et pourtant tous sentis. Il +fallait qu'ils parlassent tous en commun, d'une seule voix, et en dehors +du théâtre naturel où toutes leurs voix avaient mission de se faire +entendre. Ils eurent grand'peine à se mettre d'accord sur l'expression +unique d'idées et d'intentions très-différentes: les opposants +constitutionnels et dynastiques demandaient à rester sous le drapeau de +la monarchie; les républicains voulaient que celui de la république se +fît entrevoir. De ce conflit forcé d'aboutir à un concert, il résulta, +sous le nom de _Compte rendu_, une sorte de cantate politique en prose, +résumé vague des idées déjà si vagues que l'opposition avait produites +dans les Chambres ou dans les journaux, et répétition monotone des +griefs qu'elle avait déjà si souvent répétés. Ni la modération de M. +Odilon Barrot ne parvint à effacer le caractère dur et agressif de ce +document ni le savoir-faire littéraire de M. de Cormenin à y répandre +un peu de nouveauté et de verve. L'oeuvre fut pompeusement vulgaire, +quoique des gens d'esprit y eussent mis la main, et la pièce resta +froide en même temps que l'acte était plein d'amertume et d'hostilité. + +Le cabinet mutilé résistait avec courage à toutes ces attaques; il +réprimait à Paris les tentatives de sédition anarchique, combattait +dans l'Ouest l'insurrection légitimiste, poursuivait au dehors les +négociations qui devaient raffermir la paix européenne, restait fidèle +enfin, en principe et en fait, à la politique du chef qu'il n'avait +plus. Pourtant il se sentait faible et perdait de jour en jour du +terrain. Sa conduite était bonne, mais impuissante. Dans les temps +orageux et quand les événements se pressent, la bonne conduite même +ne suffit pas au gouvernement; il y faut une certaine mesure de cette +autorité supérieure, naturelle et générale, que donnent ou la grandeur +éprouvée du caractère, ou l'éclat continu du talent, ou la force d'une +situation élevée et indépendante; à ces conditions seulement, le pouvoir +impose à ses adversaires, même dans le combat, et inspire d'avance +confiance et zèle à ses amis. Elles avaient disparu du cabinet avec +M. Casimir Périer; sa politique lui survivait, mais il n'avait pas +de successeur; la couronne avait les mêmes pensées et des ministres +également dévoués, mais elle avait perdu son champion et la majorité des +Chambres son chef. + +Le public sentait ce vide plus vivement encore que les ministres, et +peut-être que la couronne elle-même. Le 19 mai, en suivant le convoi de +M. Casimir Périer, M. Royer-Collard s'entretenait avec M. de Rémusat et +lui témoignait ses inquiétudes pour l'avenir: «Que va-t-il arriver? +lui dit-il; la situation est bien grave; à qui va-t-on s'adresser pour +refaire du gouvernement? Nous avons perdu M. Cuvier, rude coup pour la +science; mais nous n'avons pas perdu le Cuvier de la politique; M. De +Talleyrand est le Cuvier de la politique. Pense-t-on à lui!» + +Bien des gens y pensaient, plutôt comme à une combinaison possible et +plausible qu'avec la conviction que, mise en pratique, elle serait bonne +et efficace. On avait besoin d'un homme considérable et d'un homme +habile; M. de Talleyrand était certainement l'un et l'autre. On ne se +demandait pas si son habileté était celle qui convenait au gouvernement, +et au gouvernement libre, de la France profondément agitée. Les +diplomates ont le privilège de grandir aux yeux de leur pays sans avoir +porté le poids de ses affaires et de ses épreuves intérieures. Après +les catastrophes de 1848, nous étions, le prince de Metternich et moi, +réfugiés ensemble à Londres; je lui dis un jour: «Expliquez-moi, je vous +prie, mon prince, comment et pourquoi la Révolution de Février s'est +faite à Vienne. Je sais pourquoi et comment elle s'est faite à Paris; +mais en Autriche, sous votre gouvernement, je ne sais pas.--J'ai +quelquefois gouverné l'Europe, me dit-il avec un sourire mêlé d'orgueil +et de tristesse, mais l'Autriche, jamais.» M. de Talleyrand aurait pu +en dire à peu près autant à ceux qui voulaient l'appeler à gouverner la +France; il la servait très-bien à Londres, et l'eût, je crois, trouvée +ingouvernable à Paris. Mais, quand on cherche des ministres, c'est bien +souvent pour sortir d'embarras plutôt que pour suffire au besoin public. +Il importait, en tout cas, de savoir si, de son côté, M. de Talleyrand +pensait à devenir chef du cabinet, s'il en accepterait la proposition, +s'il n'était pas nécessaire de la lui avoir faite avant de lui présenter +toute autre combinaison, s'il en avait lui-même quelqu'une en vue, +enfin s'il était disposé à prêter, comme ambassadeur, son concours à +un nouveau ministère qui continuerait la politique du 13 mars, et s'il +croyait toucher à la complète solution de la question belge qui, bien +que très-avancée, n'était pas encore définitivement réglée. Le général +Sébastiani, encore souffrant et sans illusion sur les périls de la +situation du cabinet et de la sienne propre, s'entretenait de tout cela +avec M. de Rémusat, et lui dit un jour: «Ne pourriez-vous pas nous aider +à savoir à quoi nous en tenir?» M. de Rémusat s'y prêta volontiers et +partit pour Londres, sans aucune mission précise, sans porter à M. de +Talleyrand aucune proposition, uniquement pour causer avec lui comme +il avait causé avec le général Sébastiani, et pour bien connaître sa +pensée, soit sur l'avenir du cabinet français, soit sur l'état de +l'affaire belge et ses chances de conclusion. + +La conversation de M. de Talleyrand fut parfaitement sensée et +clairvoyante. Il n'avait pas la moindre envie d'être ministre en France; +content de sa position à Londres, il avait à coeur de continuer ce qu'il +y faisait, et il espérait toujours le mener à bien, quoique souvent +contrarié et entravé, plutôt par ce qui venait de France que par +l'Europe. Tout ce qu'il souhaitait à Paris, c'était un ministère qui +maintînt la politique du 13 mars, et qui sût, comme M. Casimir Périer, +la pratiquer et en répondre, auprès du Roi comme dans les Chambres, avec +autorité et dignité. Il tint ce langage à M. de Rémusat très-ouvertement +et avec l'intention marquée que partout on sût bien que telle était sa +résolution. On s'en félicita en Angleterre, où il était regardé comme le +plus efficace partisan de la paix et des bons rapports entre les deux +nations, et où la chance de son éloignement avait déjà causé quelque +inquiétude. Un organe quasi officiel du cabinet whig, le journal _le +Globe_ s'en expliqua en ces termes que quelques personnes crurent, sinon +inspirés, du moins approuvés par M. de Talleyrand lui-même: «Nous avons +reçu ce matin le manifeste des députés de l'opposition en France. Nous +n'avons pas le temps de l'examiner en détail: nous nous contenterons de +dire qu'il nous paraît simplement une sèche et froide répétition des +divers points de politique, intérieure et extérieure, sur lesquels +l'opposition a combattu le gouvernement du roi Louis-Philippe. Il est +évident que le triomphe de ce parti conduirait rapidement à une guerre +générale. En se rendant aux eaux de Bourbon-l'Archambault, le prince de +Talleyrand traversera Paris. Il n'est pas probable qu'à son âge et +avec ses habitudes, il s'engage dans une tâche aussi rude que celle de +premier ministre en France; mais on peut espérer, dans l'intérêt des +deux pays et de l'humanité en général, qui ont si grand besoin du +maintien de la paix, que le roi Louis-Philippe le consultera sur la +formation de son nouveau ministère et sur le choix d'un président du +Conseil investi de pleins pouvoirs.» + +Pendant qu'on s'entretenait ainsi à Londres du nouveau cabinet à former +à Paris, tout l'établissement de 1830; monarchie et dynastie, Roi et +ministres, étaient en proie à la plus violente attaque et au plus grand +péril qu'ils eussent encore eu à subir: l'insurrection des 5 et 6 juin +1832 éclatait. + +C'est le vice et le malheur des conspirateurs révolutionnaires qu'ils +sont condamnés aux mensonges les plus contradictoires, et passent tour +à tour de l'audace à l'hypocrisie, de l'hypocrisie à l'audace. Quand +l'insurrection des 5 et 6 juin 1832 eut échoué, quand il fallut se +justifier d'y avoir pris part ou la justifier de ses desseins, il y +eut comme un concert, entre tous ceux qui y étaient directement ou +indirectement intéressés, pour en dissimuler la gravité et en dénaturer +le caractère: tous soutinrent qu'il n'y avait eu dans l'événement aucune +préméditation, aucun projet politique; la mort du général Lamarque, de +ce vaillant défenseur de la liberté et de l'honneur national, avait +vivement ému le peuple qui n'avait voulu, en se portant en masse autour +de son cercueil, que lui rendre un éclatant hommage. Si la lutte s'était +engagée, ce n'étaient point les amis du général Lamarque qui en avaient +pris l'initiative; ils avaient été insultés, provoqués, menacés, +attaqués par la police et la troupe, les sergents de ville et les +dragons. Ici, un homme sur un balcon s'était refusé à ôter son chapeau +devant le convoi; là, un étendard populaire avait été jeté dans la boue; +ces incidents et d'autres semblables, les précautions excessives, les +bravades offensantes des agents ou des partisans du pouvoir, avaient +jeté l'irritation dans la foule; le combat avait commencé çà et là, +involontairement, fortuitement, partiellement, en plus d'un lieu +peut-être selon le désir et sur la provocation des serviteurs de la +police. Qui avait porté les premiers coups? Qui s'était livré aux plus +grands excès? On ne le savait pas; on ne le saurait jamais; tout était à +déplorer, rien à imputer aux amis du général Lamarque, du peuple et de +la liberté. + +Le temps a marché; le jour s'est levé sur le passé; la France a changé +de régime et de maître; le roi Louis-Philippe est tombé; la République a +eu son heure; on a pu s'en vanter au lieu de s'en défendre; la crudité +des assertions a remplacé, chez ses partisans, l'hypocrisie des +dénégations; même avant, et à plus forte raison depuis le 24 février +1848, ils ont proclamé, affirmé, démontré que l'insurrection des 5 et 6 +juin 1832 avait été une grande tentative républicaine; ils ont multiplié +les détails et les preuves. Leurs sociétés publiques et secrètes, la +_Société de l'Union de Juillet_, la _Société des Droits de l'Homme_, la +_Société des Amis du peuple_, s'étaient jointes au convoi du général +Lamarque, portant leurs noms inscrits sur leurs drapeaux. Les cris: +_A bas Louis-Philippe! Vive la République!_ avaient retenti sur leur +passage. C'était pour servir la cause de la République que des élèves +de l'École polytechnique et des autres grandes écoles publiques étaient +venus se placer dans leurs rangs. Si quelques-uns avaient cédé à +l'entraînement sans connaître le but, ils avaient été bientôt éclairés: +«Mais enfin où nous mène-t-on? demanda l'un d'eux dans le peloton où +il marchait.--A la République, lui répondit un décoré de Juillet qui +conduisait le peloton, et tenez pour certain que nous souperons ce soir +aux Tuileries.» Quand le cortège arriva à la place de la Bastille, un +officier du 12e léger s'avança vers le premier groupe, et dit au chef: +«Je suis républicain; vous pouvez compter sur nous.» A la vérité, +en moins d'une heure, les républicains honnêtes purent voir qu'ils +n'étaient pas seuls, ni les maîtres dans le cortège; le drapeau rouge et +le bonnet rouge, ces symboles du régime de la Terreur, s'y montrèrent +hardiment: «Il y avait là, dit M. de La Fayette lui-même, quelques +jeunes fous qui voulaient me tuer en l'honneur du bonnet rouge.» Bien +simples étaient ceux qui ne l'avaient pas prévu; c'est, chez nous, la +condition de la République d'avoir pour armée de tels fous et les bandes +désordonnées qui marchent derrière les fous. Quand le régime républicain +n'est ni dans les idées, ni dans les moeurs, ni dans la volonté des +classes amies naturelles de l'ordre, quand les intérêts réguliers et +tranquilles ne lui portent ni confiance ni goût, ce régime est voué à +l'alliance, c'est-à-dire à la domination des mauvaises passions; hors +d'état de supporter la liberté, il ne peut trouver un moment quelque +force que dans la violence et l'anarchie. Les républicains des 5 et 6 +juin 1832 n'allèrent pas jusqu'à cette épreuve; mais elle ne leur eût +pas plus manqué qu'à leurs disciples de 1848 s'ils avaient eu huit jours +de succès. + +Quand leur défaite fut évidente, quand la prolongation de la lutte +ne fut plus, pour les plus passionnés d'entre eux, qu'une question +d'honneur personnel et de foi au delà du tombeau, alors se déployèrent +ces courages et ces dévouements héroïques qui peuvent honorer les plus +mauvaises causes, et qui leur conservent, jusque dans leurs revers, une +force redoutable, même quand elle est vaine. Presque au même moment, le +6 juin pour les uns, le 7 pour les autres, une centaine de républicains +à Paris, dans le cloître Saint-Méry, et une cinquantaine de légitimistes +au château de la Pénissière, près de Clisson dans la Vendée, entourés +d'ennemis, de feu et de ruines, combattirent à toute outrance, et +moururent aux cris, les uns de _Vive la République!_ les autres de _Vive +Henri V!_ donnant leur vie comme un sacrifice humain, dans l'espoir de +servir peut-être ainsi un jour un avenir qu'ils ne devaient pas voir. + +Il n'y a, en ce monde, que deux grandes puissances morales, la foi et le +bon sens. Malheur aux temps où elles sont séparées! Ce sont des temps où +les révolutions avortent et où les gouvernements tombent. + +La défense de l'ordre contre l'insurrection fut aussi courageuse et +presque aussi passionnée que l'attaque. Il y avait alors, et dans la +garde nationale appelée à réprimer l'émeute, et dans toute la population +étrangère aux factions, une vraie et active indignation contre ceux qui, +sans nécessité, sans provocation, sans motifs qu'ils pussent avouer, +pour la seule satisfaction de leurs idées ou de leurs passions +personnelles, venaient troubler la paix publique, et rejeter dans de +nouvelles crises révolutionnaires la patrie à peine relevée et encore si +lasse de toutes celles qu'elle avait subies. Les chefs militaires qui, +sous la forte et laborieuse discipline de l'Empire, avaient appris le +respect de l'autorité et le dévouement, s'étonnaient de trouver dans ces +soldats d'un jour, propriétaires, marchands, artisans, une ardeur si +empressée et si ferme. Le digne représentant des vieux guerriers, le +maréchal Lobau, avec son rude visage, sa gravité brusque, sa parole +brève, comme s'il eût été pressé de ne plus parler, rendait témoignage +de la bonne conduite de ces troupes si nouvelles pour lui, et dont +il avait hésité à prendre le commandement. Son chef d'état-major, le +général Jacqueminot, aussi brave et plus expansif, racontait avec une +émotion familière les nombreux traits de libre et patriotique courage +dont il avait été témoin. Trois des chefs qui avaient agi sous leurs +ordres, M. Gabriel Delessert, bourgeois né militaire, disait le maréchal +Lobau dans son rapport, et les généraux Schramm et Tiburce Sébastiani, +rendirent, de ce qu'ils avaient fait avec la garde nationale et la +troupe de ligne, des comptes détaillés qui étaient lus dans les corps +de garde, les cafés, dans tous les lieux publics, avec de vives +démonstrations de satisfaction militaire et populaire. Dans la matinée +du 6 juin, pendant que, sur plusieurs points, la lutte était encore +flagrante, le Roi parcourut à cheval tous les quartiers de Paris, +passant en revue les diverses troupes qu'il rencontrait, s'arrêtant +là où la population était amassée, presque partout accueilli par de +bruyantes acclamations, et se portant de sa personne au-devant des +groupes silencieux et suspects, comme pour défier, par son tranquille +courage, la plus brutale inimitié. Aux personnes de sa suite qui +l'engageaient à prendre un peu garde, il répondait: «Soyez tranquilles; +j'ai une bonne cuirasse; ce sont mes cinq fils.» Le bruit courut le +lendemain que, dans cette promenade, des insurgés, à portée et au moment +de tirer sur le Roi, en avaient été détournés par sa confiante attitude +autant que par leur propre péril. + +Dès que j'appris l'insurrection, je me rendis aux Tuileries, pressé de +savoir exactement ce qui se passait et de voir si je pourrais aider +en quelque manière au rétablissement de l'ordre public. Je trouvai là +plusieurs membres de l'une et de l'autre Chambres, entre autres M. +Thiers, animés du même sentiment que moi. Le Roi venait d'arriver de +Saint-Cloud avec la reine, à qui il avait dit: «Amélie, il y a du +trouble à Paris; j'y vais;--J'y vais avec vous, mon ami.» Le Conseil +des ministres se réunit. Nous causions dans un salon voisin, avec les +personnes, soit de la maison du Roi, soit du dehors, qui allaient et +venaient, cherchant et apportant des nouvelles et des avis. On a dit que +le nombre des visiteurs n'était pas grand et qu'ils avaient l'air plus +troublé qu'empressé. Je ne me souviens pas d'en avoir été frappé. J'ai +tant vu les faiblesses et les bassesses humaines, et je m'y attends +tellement que, lorsqu'elles paraissent, je ne leur fais guère l'honneur +de les remarquer. Ce dont je suis sûr, c'est que, chez les hommes +politiques présents ce jour-là aux Tuileries, il y avait, à côté d'une +sérieuse inquiétude, une ferme adhésion au gouvernement du Roi et un +parti bien pris de le soutenir. + +Le jour même de la promenade du Roi dans Paris, au moment où il en +revenait et pendant que le Conseil des ministres était assemblé, on vint +lui dire que trois députés de l'opposition, tous trois signataires du +_Compte rendu,_ MM. Laffitte, Odilon-Barrot et Arago, arrivaient aux +Tuileries et demandaient à être admis auprès de lui. Il quitta le +Conseil et s'empressa de les recevoir. La démarche n'avait, de leur +part, rien que d'opportun et d'honorable: regardant l'insurrection comme +à peu près vaincue et l'ordre matériel comme bien près d'être rétabli, +ils venaient, avec une conviction sincère et une intention loyale, faire +auprès du Roi la même tentative que, par le _Compte rendu_, ils avaient +faite auprès du public, c'est-à-dire le presser de changer de système, +et de mettre la politique de laisser-aller et de concession, qu'ils +appelaient la politique de confiance, à la place de la politique de +résistance. Ils ont eux-mêmes signé, de cette conversation qui fut +longue et animée, une sorte de procès-verbal qui a été plusieurs fois +publié, et dont personne, que je sache, n'a contesté la fidélité. Ce ne +fut, à vrai dire, qu'une paraphrase du _Compte rendu_, sous la forme +plus développée et plus vive d'une controverse, M. Laffitte y fut doux +et quelquefois embarrassé; M. Odilon-Barrot modéré, respectueux et +presque affectueux; M. Arago inconsidéré, amer, et par moments assez +emporté pour que le Roi lui dît: «Monsieur Àrago, n'élevez pas tant la +voix.» En relisant aujourd'hui cet entretien, je pense, et tout lecteur +indifférent pensera, je crois, comme moi, que le Roi y garda constamment +l'avantage, et pour le fond des idées, et pour l'appréciation des faits, +et pour la verve dans la discussion. Il y fit pourtant une faute, +grave dès lors et que le temps devait aggraver. Soit par un mouvement +d'amour-propre, soit pour donner à la politique qu'il soutenait plus de +force en en faisant prévoir la durée, il la revendiqua, avec quelque +impatience, comme la sienne propre et presque son oeuvre à lui seul, +donnant ainsi, à un reproche qui lui était dès lors adressé, plus de +vraisemblance qu'il n'avait de fondement. La vérité comme la prudence +auraient voulu qu'en prenant justement sa part dans la politique d'ordre +et de paix, il fît en même temps la part des Chambres, et de la majorité +qui s'y était formée à l'appui de son gouvernement, et des conseillers +que cette majorité lui avait fournis, surtout du ministre éminent qu'il +venait de perdre, et dont l'énergie lui avait été si nécessaire. A ce +moment, en causant avec MM. Laffitte, Odilon-Barrot et Arago, le roi +Louis-Philippe aurait bien fait de se rappeler ce qu'il dit un jour à M. +d'Haubersaert: «Savez-vous que si je n'avais pas trouvé M. Périer au +13 mars, j'en étais réduit à avaler Salverte et Dupont tout crus?» Il +serait resté ainsi dans ce rôle de roi constitutionnel dont, en fait, +il était bien décidé à ne jamais sortir, et il n'eût pas fourni à +ses ennemis les apparences dont ils se sont fait contre lui de si +dangereuses armes. + +A cette occasion, je trouve sur mon propre compte, dans quelques +écrits du temps, un prétendu fait que je relèverai, contre mon usage, +uniquement à cause de la singulière transformation qu'il a subie de +récit en récit. On a dit d'abord: «Au moment où la calèche dans laquelle +se trouvaient les trois députés traversait la grille du palais, un ami +commun, qui venait de l'intérieur, les aborda et leur dit: «Allez vite, +Guizot en sort.[27]» Un peu plus tard, cette invitation aux trois +députés de se hâter, pour opposer leur influence à la mienne, est +devenue une invitation de s'arrêter pour échapper à leur propre péril: +«Trois heures sonnaient lorsqu'une calèche découverte, dans laquelle se +trouvaient MM. Arago, Odilon-Barrot et Laffitte, entra dans la cour des +Tuileries. Un inconnu, s'étant alors élancé à la tête du cheval, le +saisit par la bride en s'écriant: «Prenez garde, messieurs; M. Guizot +sort de l'appartement du Roi; vos jours ne sont pas en sûreté.[28]» Il +n'y a point de si sotte calomnie qui ne trouve quelqu'un pour la dire +et plus d'un pour la croire; pourtant je suis sûr que, si les hommes +honorables mis en scène ont eu connaissance de celle-ci, ils ont haussé +les épaules; et je me serais étonné de la rencontrer dans un livre +sérieux si je ne savais que l'esprit de parti explique tout, même la +crédulité perverse des gens D'esprit. + +[Note 27: _La Fayette et la Révolution de_ 1830, par B. Sarrans jeune, +t. II, p. 384.] + +[Note 28: _Histoire de Dix Ans_, par M. Louis Blanc, t. III, p. 305.] + +Le succès semblait grand pour le cabinet; il avait vaincu la plus hardie +et la plus violente insurrection qui se fût encore élevée contre le +gouvernement nouveau; M. Casimir Périer lui-même n'avait pas été mis en +face de tels périls. Mais le cabinet, où M. Casimir Périer n'était plus, +avait en lui-même des faiblesses que la lutte, même heureuse, devait +développer; et à peine vainqueur, il prit deux mesures qui lui firent +plus de mal qu'il ne retira de fruit de sa victoire. En mettant Paris en +état de siège, et en faisant brusquement arrêter M. de Chateaubriand, le +duc de Fitz-James, M. Hyde de Neuville et M. Berryer, comme complices +de la guerre civile qu'ils s'étaient efforcés d'empêcher, il rendit à +l'opposition, dans l'ordre légal et moral, le terrain qu'elle avait +perdu dans les rues, et il se réduisit à la nécessité de se défendre +contre les partis qu'il venait de vaincre. + +Les jurisconsultes les plus indépendants comme les plus éclairés +différèrent entre eux, et on pouvait certainement différer d'avis sur la +légalité de l'état de siège établi à Paris par l'ordonnance du 6 juin +1832. Quelques mois plus tard, et après la chute du cabinet, quand +la question fut débattue dans les Chambres, je demandai à l'un +des magistrats les plus versés dans le droit criminel, et mon ami +particulier, à M. Vincens Saint-Laurent, alors président de chambre à la +Cour royale de Paris, de m'en bien expliquer les diverses faces; et il +me remit à ce sujet une note si complète et si précise que je prends +plaisir à la publier, aussi bien dans l'intérêt de la vérité qu'en +souvenir du savant et impartial auteur[29].Quoi qu'il en fût du fond de +la mesure, la plupart des membres de l'opposition, députés ou écrivains, +avaient mauvaise grâce à en contester la légalité, au moment d'une +insurrection flagrante, quand ils avaient admis sans contestation et +même provoqué le même acte dans les départements de l'Ouest, contre un +péril bien moins grave. Mais indépendamment de la question de droit, il +y avait là, pour le cabinet, une question de conduite, et ce fut sur +celle-là que porta sa principale erreur. Quand même la légalité de la +mise en état de siège de Paris et du renvoi des insurgés devant les +conseils de guerre n'eût été douteuse pour personne, il eût mieux fait +de n'y pas recourir. Il poursuivait les prévenus à raison de faits +récents, évidents, palpables, et au milieu d'un mouvement d'opinion +très-vif contre l'insurrection; il pouvait se confier aux juridictions +ordinaires du soin de faire justice; pourvu qu'on ne perdît pas de temps +en inutiles procédures, les jurés de Paris auraient probablement été +plus sévères pour les insurgés que ne le furent, dans leur court +exercice, les conseils de guerre blessés et intimidés par la crainte de +passer pour des commissions serviles[30]. Et si la répression légale +avait manqué, si la faiblesse des jurés avait rendu aux accusés +leur arrogance naturelle, elle aurait probablement suscité un accès +d'indignation et d'alarme publique où le gouvernement aurait puisé la +force dont il aurait eu besoin. M. de Montalivet, en sympathie avec le +premier cri des amis de l'ordre au milieu du péril et du combat, crut +faire et fit certainement acte de courage en engageant sa responsabilité +dans une telle mesure; mais ce fut le courage d'un jeune et ardent +défenseur de la société et de la royauté attaquées, non d'un ferme et +prévoyant politique. Le roi Louis-Philippe s'y trompa moins que ses +ministres, car au premier moment il repoussa l'idée de l'état de +siège[31]; et j'ai déjà cité de M. Casimir Périer des paroles qui +prouvent que, s'il eût vécu, le pouvoir ne se fût pas exposé à l'échec +qu'au nom de la Charte la Cour de cassation lui fit subir. + +[Note 29: _Pièces historiques_, n° XVI.] + +[Note 30: Ce qui prouve la vraisemblance de cette conjecture, c'est +le nombre des condamnations que prononça le jury contre les accusés +poursuivis à raison de l'insurrection des 5 et 6 juin, lorsque l'arrêt +de la Cour de cassation du 29 juin eut déclaré l'incompétence des +conseils de guerre, et fait renvoyer toutes ces affaires devant la Cour +d'assises. Je joins aux _Pièces historiques_, n° XVII, le tableau de ces +condamnations, qui s'élèvent à quatre-vingt-deux et dont j'ai trouvé +les détails dans les _Mémoires de M. Gisquet_, alors préfet de police; +ouvrage qui, par la nature et la précision des renseignements qu'il +contient, a plus d'importance et d'intérêt historique qu'en général on +ne lui en a attribué.] + +[Note 31: Il avait, en thèse générale, de l'éloignement pour cette +mesure, et il en écarta l'idée en novembre 1831, à l'occasion de +l'insurrection, encore flagrante, des ouvriers de Lyon. J'insère, dans +les _Pièces historiques_, n° XVIII, une lettre qu'il écrivit à ce sujet, +le 29 novembre 1831, au maréchal Soult, en mission à Lyon. + +Je joins à cette lettre une lettre du comte d'Argout, alors ministre du +commerce et des travaux publics, au maréchal Soult, en date du novembre +1831, et qui contient, sur la question du tarif des salaires et des +rapports entre les fabricants et les ouvriers, les instructions +formelles du cabinet, instructions parfaitement conformes au bon sens +pratique comme aux principes de la science. Je n'ai eu que récemment +connaissance de cette dépêche.] + +Pour être une faute de nature différente, l'arrestation de MM. de +Chateaubriand, Fitz-James, Hyde de Neuville et Berryer ne fut pas une +faute moins grave. C'étaient là, pour le gouvernement de 1830, des +ennemis, non des insurgés ni des conspirateurs: ils ne voulaient pas +sa durée et n'y croyaient pas; mais ils ne croyaient pas davantage à +l'opportunité et à l'efficacité des complots et de la guerre civile +pour le renverser; c'étaient d'autres armes qu'ils cherchaient pour lui +nuire; c'était avec d'autres armes que les prisons et les procès +qu'il fallait les combattre. La Restauration avait donné, en pareille +circonstance, un sage et noble exemple: MM. de La Fayette, d'Argenson +et Manuel étaient, à coup sûr, contre elle, de plus sérieux et plus +redoutables conspirateurs que MM. de Chateaubriand, de Fitz-James, Hyde +de Neuville et Berryer ne voulaient et ne pouvaient l'être contre le +gouvernement de Juillet. De 1820 à 1822, le duc de Richelieu et M. de +Villèle avaient, contre ces chefs libéraux, de bien autres griefs et +de bien autres preuves que le cabinet de 1832 n'en pouvait recueillir +contre les chefs légitimistes qu'il fit arrêter. Pourtant ils ne +voulurent jamais ni les emprisonner, ni les traduire en justice; ils +comprirent que le pouvoir qui veut mettre un terme aux révolutions ne +doit pas porter, dans les hautes régions de la société, la guerre à +outrance. C'est en frappant les grandes têtes que les révolutionnaires +s'efforcent d'enflammer la lutte et de compromettre irrévocablement les +peuples dans leur cause. Les politiques d'ordre et de paix sociale ont +à tenir la conduite contraire; il ne leur convient pas d'illustrer +les partis qu'ils combattent, et de signaler si haut leurs principaux +ennemis. Il y eut défaut de tact et d'esprit politique dans +l'arrestation de ces quatre hommes considérables qui furent presque +aussitôt rendus à la liberté, MM. de Chateaubriand, de Fitz-James et +Hyde de Neuville, parce que les juges de Paris ne trouvèrent contre eux +aucune charge, M. Berryer, parce que les jurés de Blois le déclarèrent +innocent. + +Sous le poids de ces fautes et d'une situation trop forte pour lui, +le cabinet se trouva bientôt plus faible qu'il ne l'était avant +l'insurrection qu'il avait vaincue: ses ennemis redevinrent ardents et +agressifs; ses amis se montrèrent inquiets et impatients. Le général +Sébastiani ne manquait point de savoir-faire avec les personnes; mais +les graves difficultés des affaires dont il avait à répondre, sa morgue +froide dans les discussions et quelques phrases malheureuses l'avaient +rendu très-impopulaire; et, ce qui est pire, à peine guéri d'une maladie +grave, il restait fatigué et usé; ses qualités manquaient des dehors qui +auraient pu les faire reconnaître ou pardonner; il avait beaucoup de +jugement et de courage sans agrément et sans éclat; il était roide sans +être imposant, et on le croyait souple auprès du Roi. M. de Montalivet, +jeune et dévoué, passait aussi pour trop docile, ou du moins trop peu +indépendant; sa fortune d'ailleurs avait commencé à la cour, non dans +les Chambres, et les pouvoirs politiques n'ont de goût que pour les +grandeurs qui se sont faites sous leur aile et par leur influence. +Depuis la mort de M. Casimir Périer, le baron Louis se plaisait peu dans +les affaires; il ne se sentait plus l'appui dont il avait besoin pour +conduire à son gré les finances de l'État. Déjà vieux, il avait fait +entrer dans le cabinet son neveu, l'amiral de Rigny, et après avoir +ainsi pourvu aux intérêts de sa famille qu'il avait fort à coeur, il +était prêt à sortir volontiers d'une barque peu sûre. Vivement attaqué, +le ministère était peu défendu et peu propre à se défendre lui-même avec +vigueur. + +Le Roi aurait bien voulu le rajeunir en le gardant et le fortifier sans +le changer. On oublie aisément ce qui manque quand on a ce qui plaît. +Les conseillers qui restaient au Roi depuis la mort de M. Périer étaient +fidèles, courageux, sensés; tous pensaient comme lui, ou se laissaient +aisément persuader par lui; aucun d'eux ne lui faisait obstacle ni +ombre. Que leur manquait-il? De l'influence et du talent de parole dans +les Chambres. Si le Roi parvenait à leur adjoindre un ou deux hommes +doués de ces dons et attachés aussi à la politique d'ordre et de paix, +il obtenait ce dont il avait besoin en conservant ce qui lui convenait. +M. Dupin s'offrait naturellement à sa pensée. Le Roi le fit appeler à +Saint-Cloud et l'y retint tout un jour, s'efforçant de le faire entrer +dans le cabinet, et se promettant d'en tirer grand profit dans les +Chambres, sans qu'il en coûtât trop cher à sa propre influence dans le +gouvernement et à son renom personnel en Europe. Mais M. Dupin avait +aussi ses susceptibilités et ses exigences que le Roi n'avait pas +prévues. Quand les circonstances le lui ont commandé, il a souvent +déployé avec courage, au service de la bonne cause, la verve naturelle +et éloquente de son spirituel bon sens; mais il n'a nul goût pour les +grandes tâches et les responsabilités pesantes; les fonctions publiques +lui plaisent bien plus qu'il n'aspire au pouvoir politique; tout +engagement général, toute longue et fidèle solidarité répugnent à la +mobilité de son esprit, aux boutades de son caractère et aux calculs de +sa prudence. Il aime à servir, non à se dévouer; et même quand il sert, +il se dégage autant qu'il peut, reprenant sans cesse, par de brusques +inconséquences, quelque portion ou quelque apparence de l'indépendance +qu'il a semblé sacrifier. Il écouta avec perplexité les propositions +du Roi; il discuta, objecta, hésita, fit à son tour, plus ou moins +obscurément, ses réserves et ses demandes, entre autres que deux +ministres, le général Sébastiani et M. de Montalivet sortissent du +cabinet., et qu'il y eût un président du Conseil, condition dont ses +amis, a-t-il dit, lui faisaient une loi. Le Roi hésita à son tour; et +après deux ou trois conversations, troublé tantôt par les hésitations du +Roi, tantôt par les siennes propres, M. Dupin, pour s'y soustraire sans +rien accepter ni refuser, partit tout à coup pour la campagne. Là des +messages répétés vinrent le chercher. Il revint, rentra en négociation, +parut un moment céder aux instances; et sur de nouvelles hésitations, +soit du Roi, soit de lui-même, il repartit, laissant au Roi peu d'espoir +de le décider à devenir ministre et peu de regret de n'y pas réussir. + +Au dedans et au dehors, la situation devenait pressante: la guerre +civile légitimiste échouait dans l'ouest comme l'insurrection +républicaine à Paris; mais en échouant elle ne finissait pas; et à +Paris, devant un cabinet sans force et sans avenir, les troubles étaient +toujours près de recommencer. Les affaires de la Belgique étaient à la +fois réglées et en suspens. Pour vider effectivement cette question, +il fallait faire exécuter par la force le traité du 15 novembre 1831, +adopté par la Conférence de Londres, et que toutes les puissances +avaient ratifié, mais auquel le roi de Hollande refusait toujours de se +soumettre. Les Chambres belges et le roi Léopold réclamaient ardemment +cette action définitive. M. de Talleyrand, venu à Paris en se rendant +aux eaux de Bourbon-l'Archambault, insistait pour qu'un cabinet fût +enfin formé, capable d'accomplir cette oeuvre et de reprendre en Europe +la consistance et la confiance que M. Casimir Périer y avait acquises. +Pour suffire à de telles circonstances, la convocation prochaine des +Chambres françaises devenait nécessaire, et le cabinet encore +debout était évidemment hors d'état de suffire aux Chambres. Le roi +Louis-Philippe ne pressentait guère de loin et ne devançait pas +la nécessité; mais quand elle était près, il la reconnaissait et +l'acceptait sans humeur: il mit de côté ses regrets, ses préférences, +ses hésitations, et chargea le maréchal Soult de lui présenter, en +qualité de président du Conseil, la formation d'un nouveau cabinet. + +Par son caractère comme par sa situation, le maréchal était propre à +cette tâche qui lui plaisait fort, et qu'il a remplie plusieurs fois, +toujours avec efficacité. Il n'avait, en politique, point d'idées +arrêtées, ni de parti pris, ni d'alliés permanents. Je dirai plus: à +raison de sa profession, de son rang, de sa gloire militaire, il se +tenait pour dispensé d'en avoir; il faisait de la politique comme il +avait fait la guerre, au service de l'État et du chef de l'État, selon +leurs intérêts et leurs desseins du moment, sans se croire obligé à rien +de plus qu'à réussir, pour leur compte en même temps que pour le sien +propre, et toujours prêt à changer au besoin, sans le moindre embarras, +d'attitude et d'alliés. Mais dans cette indifférence, et, pour ainsi +dire, dans cette aptitude volontaire à une sorte de polygamie politique, +il ne manquait ni d'esprit de gouvernement, ni de résolution dans les +moments difficiles, ni de persévérance dans les entreprises dont il +s'était chargé. On aurait eu tort de compter sur son dévouement, tort +aussi de se méfier de son service. Il lui fallait ses sûretés et +ses avantages personnels: cela obtenu, il ne craignait point la +responsabilité, et se plaisait au contraire à couvrir de son nom le Roi, +qui ne trouvait en lui ni volontés obstinées, ni prétentions incommodes, +quelquefois seulement certaines susceptibilités spontanées ou calculées, +mais faciles à calmer. C'était d'ailleurs un esprit inculte et rude, +un peu confus et incohérent, mais sensé, fécond en ressources, d'une +activité infatigable, robuste comme toute sa personne; et il avait, dans +la pratique de la vie, une autorité naturelle, grande dans l'armée, même +sur ses égaux, grande sur ses subordonnés administratifs, et dont il +savait quelquefois se prévaloir dans l'arène politique, avec un art +efficace quoique peu raffiné, pour imposer à ses adversaires, ou pour +échapper aux embarras de la discussion. + +En nommant un président du Conseil et en le chargeant de la formation +d'un nouveau cabinet, le Roi savait bien qu'il renonçait à conserver les +principaux éléments de l'ancien, et ni le général Sébastiani, ni M. de +Montalivet ne se faisaient illusion sur leur chute imminente. Malgré son +goût pour les affaires, le général Sébastiani savait prendre galamment +son parti quand il jugeait la retraite inévitable, et il mettait alors +son habileté comme son honneur à donner au Roi et au pays les meilleurs +conseils. Il indiqua lui-même son successeur dans le département des +affaires étrangères, et engagea le Roi à y appeler le duc de Broglie +comme l'homme le plus propre à maintenir dignement, dans les Chambres et +en Europe, la politique de paix si fermement pratiquée par M. Casimir +Périer, mais encore menacée et difficile. M. de Talleyrand donna au Roi +le même conseil; il n'avait, avec le duc de Broglie, point de relations +intimes; mais il savait quelle estime on lui portait en Angleterre, et +il était sûr de trouver en lui, pour sa propre mission à Londres, un +loyal et efficace appui. Le duc de Broglie n'était pas à Paris; après +avoir présidé le conseil général de l'Eure, il était retourné dans sa +terre. M. de Rémusat partit sur-le-champ pour aller l'inviter, de la +part du Roi et du maréchal Soult, à venir se concerter avec eux pour la +formation du nouveau cabinet dans lequel on s'était dès lors assuré que +M. Thiers était prêt à entrer. + +Le duc de Broglie se rendit à cette invitation, et se montra disposé, en +arrivant, à accepter, sous la présidence du maréchal Soult, le ministère +des affaires étrangères; mais, dès le premier moment, il fit de mon +entrée dans le cabinet la condition _sine quâ non_ de la sienne. Le +maréchal, ceux des anciens ministres qui devaient rester, quelques-uns +des nouveaux ministres près d'entrer, le Roi lui-même, furent troublés. +Tous me faisaient l'honneur de tenir, sur moi personnellement, le +meilleur langage; mais j'étais si impopulaire! J'avais servi la +restauration; j'étais allé à Gand; j'avais profondément blessé le +parti révolutionnaire en attaquant non-seulement ses excès, mais ses +principes. Ma présence dans le Conseil serait une cause d'irritation qui +aggraverait les difficultés déjà si graves de la situation. Le duc de +Broglie fut inébranlable, et pendant quelques jours, la négociation avec +lui fut comme rompue. + +On retourna à M. Dupin. Il s'était retiré dans sa terre de Raffigny, +au fond des montagnes de la Nièvre. Le maréchal Soult lui envoya, le +5 octobre 1832, un de ses aides de camp en l'engageant à venir se +concerter avec lui sur la composition du nouveau cabinet dont il avait +naguère consenti à faire partie. M. Dupin a publié lui-même la lettre du +maréchal et sa réponse en date du 7 octobre; refus péremptoire, avec +une longue explication de ses motifs. A travers des retours sur les +tentatives du mois précédent, des appels aux souvenirs de quelques-uns +des acteurs, et les réserves ou les habiletés du langage, on y entrevoit +clairement un secret frisson devant les missions qui entraînent une +grande responsabilité et de grands hasards, une préférence marquée pour +le rôle de libre tirailleur politique, qui, sans déserter son camp, +choisit à son gré le moment de l'attaque ou de la retraite, et aussi +un peu d'humeur de ce que, depuis son départ, on avait tenté plusieurs +combinaisons sans l'y comprendre et en traiter avec lui. Il déclinait +formellement en finissant, non-seulement l'entrée dans le ministère, +mais l'invitation de se rendre à Paris pour en causer. + +Il y a toujours, dans les négociations de ce genre et dans les +dissentiments qui en font l'embarras, des motifs plus grands et des +motifs plus petits que ceux qu'on déclare: ou bien les hommes qu'on +essaye d'associer dans la même oeuvre, et qui s'y refusent, ont au fond +de l'âme le sentiment qu'ils ne croyent pas aux mêmes principes et ne +se gouvernent pas par les mêmes instincts; ou bien quelques prétentions +personnelles, quelques susceptibilités cachées, quelque permanent +désaccord d'habitudes, de relations, de goûts, de moeurs, leur rendent +le rapprochement incommode et la vie commune difficile. Ce ne sont pas +des circonstances purement accidentelles qui décident de la sympathie +ou de l'antipathie des esprits, et ils n'hésiteraient pas tant à s'unir +s'ils n'étaient pas sérieusement divers et séparés. + +Soit qu'on s'y attendît ou non, sur le refus de M. Dupin, on revint au +duc de Broglie; on s'inquiéta moins de mon impopularité; le Roi et le +maréchal Soult en prenaient aisément leur parti; des amis communs, +surtout M. de Rémusat, avaient efficacement combattu, dans l'esprit +naturellement large et libre de M. Thiers, cette objection vulgaire. On +s'avisa d'un expédient qui lui enlevait presque toute sa valeur. Au lieu +de me rappeler au ministère de l'intérieur, on me proposa le ministère +de l'instruction publique. J'étais, dans ce département, ce qu'on +appelle une spécialité. Le 31 juillet 1830, la commission municipale, si +ardente dans le mouvement populaire, m'y avait nommé. Le public pensait +que j'y convenais, et mes amis que cela me convenait: «Je ne souhaite +pas vivement, je l'avoue, m'écrivait le 29 septembre 1832 M. +Royer-Collard, que mes amis soient mis à des épreuves qui passent +les forces humaines. Le temps de gouverner n'est pas venu. C'est à +l'anarchie que notre temps est voué, pour longues années. Nous n'y +périrons pas, j'en suis convaincu, mais nous sommes bien loin de l'avoir +épuisée; elle a encore bien des phases connues et inconnues à nous +présenter.» Et le 14 octobre suivant, quand il apprit la formation du +cabinet: «Puisque vous deviez rentrer, comme vous le dites, dans la +fournaise, j'aime mieux que ce soit par le ministère de l'instruction +publique. Vous irez à la brèche, mais vous aurez le mérite d'y aller; +vous n'y êtes pas exposé en signe de provocation. Que puis-je vous dire +que vous ne sachiez? Vous connaissez à fond l'état de notre société, +la maladie des esprits, la contradiction des principes du nouveau +gouvernement. Le courage ne vous manquera pas, ni sans doute la +prudence, dont la part aujourd'hui doit être fort grande. Vous aurez à +conserver la majorité; je suis très-porté à croire que cela n'est point +impossible, mais il y faudra de l'art. Parlez de moi, je vous prie, au +duc de Broglie; vous savez combien je l'estime et je l'honore. Pour lui +aussi, j'aime mieux les affaires étrangères. Vos deux ministères sont +les meilleurs.» + +Je n'aurais point hésité à rentrer dans la position de lutte directe, +déclarée et quotidienne où m'avait placé, en 1830, le ministère +de l'intérieur. Je n'hésitai pas davantage à prendre celle où mon +impopularité, comme on disait, semblait, en 1832, avoir pour le +cabinet moins d'inconvénient. On a dit que je prenais plaisir à braver +l'impopularité; on s'est trompé, je n'y pensais pas. La physionomie +comme le dessein du nouveau cabinet me convenaient parfaitement. +C'était, sauf M. Dupin, l'union des hommes qui, en 1830, avaient +proclamé et soutenu les premiers la politique de résistance à l'esprit +révolutionnaire, et de ceux qui, depuis 1831, avaient aidé M. Casimir +Périer à la pratiquer avec conséquence et vigueur. Le ministère de +l'instruction publique avait d'ailleurs pour moi, et par mes souvenirs, +et par ce que j'espérais y faire, un véritable attrait. La formation +du cabinet ne rencontra plus aucun obstacle, et il se constitua le 11 +octobre 1832, se donnant à peine cinq semaines pour se préparer à la +session des Chambres, qui furent immédiatement convoquées pour le 19 +novembre suivant. + + + + + + PIÈCES HISTORIQUES + + + + + I + +_Protestation des Députés contre les ordonnances du 25 juillet_ 1830. +(28 juillet 1830.) + +«Les soussignés, régulièrement élus à la députation par les collèges +d'arrondissement ci-dessus nommés, en vertu de l'ordonnance royale +du......., et conformément à la Charte constitutionnelle et aux lois sur +les élections des..... et se trouvant actuellement à Paris. + +Se regardent comme absolument obligés, par leurs devoirs et leur +honneur, de protester contre les mesures que les conseillers de la +couronne ont fait naguère prévaloir pour le renversement du système +légal des élections et de la ruine de la liberté de la presse. + +Lesdites mesures, contenues dans les ordonnances du 25, sont, aux yeux +des soussignés, directement contraires aux droits constitutionnels de la +Chambre des pairs, au droit public des Français, aux attributions et aux +arrêts des tribunaux, et propres à jeter l'État dans une confusion qui +compromet également la paix du présent et la sécurité de l'avenir. + +«En conséquence, les soussignés, inviolablement fidèles à leur serment, +protestent d'un commun accord, non-seulement contre lesdites mesures, +mais contre tous les actes qui en pourraient être la conséquence. + +Et attendu, d'une part, que la Chambre des députés, n'ayant pas été +constituée, n'a pu être légalement dissoute; d'autre part, que la +tentative de former une autre Chambre des députés, d'après un mode +nouveau et arbitraire, est en contradiction formelle avec la Charte +constitutionnelle et les droits acquis des électeurs, les soussignés +déclarent qu'ils se considèrent toujours comme légalement élus à la +députation par les collèges d'arrondissement et de département dont ils +ont obtenu les suffrages, et comme ne pouvant être remplacés qu'en vertu +d'élections faites selon les principes et les formes voulues par les +lois. + +Et si les soussignés n'exercent pas effectivement les droits et ne +s'acquittent pas de tous les devoirs qu'ils tiennent de leur élection +légale, c'est qu'ils en sont empêchés par une violence matérielle.» + +Suivent les noms de soixante-trois députés. + + + + + II + +_Proclamation adressée à la France par les Députés des départements +réunis au palais Bourbon, après l'appel et l'arrivée de S. A. R. Mgr le +duc d'Orléans à Paris_. +(31 juillet 1830.) + +Français, + +La France est libre. Le pouvoir absolu levait son drapeau; l'héroïque +population de Paris l'a abattu. Paris attaqué a fait triompher par les +armes la cause sacrée qui venait de triompher en vain par les élections. +Un pouvoir usurpateur de nos droits, perturbateur de notre repos, +menaçait à la fois la liberté et l'ordre; nous rentrons en possession de +l'ordre et de la liberté. Plus de crainte pour les droits acquis; plus +de barrière entre nous et les droits qui nous manquent encore. + +Un gouvernement qui, sans délai, nous garantisse ces biens, est +aujourd'hui le premier besoin de la patrie. Français, ceux de vos +députés qui se trouvent déjà à Paris se sont réunis; et en attendant +l'intervention régulière des Chambres, ils ont invité un Français qui +n'a jamais combattu que pour la France, M. le duc d'Orléans, à exercer +les fonctions de lieutenant général du royaume. C'est à leurs yeux le +plus sûr moyen d'accomplir promptement par la paix le succès de la plus +légitime défense. + +Le duc d'Orléans est dévoué à la cause nationale et constitutionnelle; +il en a toujours défendu les intérêts et professé les principes. Il +respectera nos droits, car il tiendra de nous les siens. Nous nous +assurerons par des lois toutes les garanties nécessaires pour rendre la +liberté forte et durable: + +Le rétablissement de la garde nationale, avec l'intervention des gardes +nationaux dans le choix des officiers; + +L'intervention des citoyens dans la formation des administrations +départementales et municipales; + +Le jury pour les délits de la presse; + +La responsabilité légalement organisée des ministres et des agents +secondaires de l'administration; + +L'état des militaires légalement assuré. + +La réélection des députés promus à des fonctions publiques. + +Nous donnerons enfin à nos institutions, de concert avec le chef de +l'État, les développements dont elles ont besoin. + +Français, le duc d'Orléans lui-même a déjà parlé, et son langage est +celui qui convient à un pays libre: «Les Chambres vont se réunir, vous +dit-il; elles aviseront aux moyens d'assurer le règne des lois et le +maintien des droits de la nation. + +La Charte sera désormais une vérité.» + + + + + III + +_Exposé de la situation du royaume présenté aux Chambres le 13 septembre +1830, par M. Guizot, ministre de l'intérieur._ + + +Messieurs, le Roi nous a ordonné de mettre sous vos yeux le tableau de +l'état de la France et des actes du gouvernement depuis la glorieuse +révolution qui a fondé son trône en sauvant notre pays. + +Fier de son origine, le gouvernement éprouve le besoin de dire hautement +comment il comprend sa mission et se propose de la remplir. + +Il est le résultat d'un héroïque effort soudainement tenté pour mettre à +l'abri du despotisme, de la superstition et du privilège, les libertés +et les intérêts nationaux. + +En quelques jours l'entreprise a été accomplie, avec un respect et un +ménagement, jusque-là sans exemple, pour les droits privés et l'ordre +public. + +Saisie d'un juste orgueil, la France s'est promis qu'un si beau triomphe +ne serait point stérile. Elle s'est regardée comme délivrée de ce +système de déception, d'incertitude et d'impuissance qui l'a fatiguée +et irritée si longtemps. Elle a compté sur une politique conséquente +et vraie qui ouvrirait devant elle une large carrière d'activité et de +liberté. Elle y veut marcher d'un pas ferme et régulier. + +C'est dans ce caractère de l'événement au sein duquel il est né, et des +espérances dont la France est animée, que le gouvernement trouve la +règle de sa conduite. + +Il se sent appelé à puiser sa force dans les institutions qui +garantissent la liberté du pays, à maintenir l'ordre légal en améliorant +progressivement les lois, à seconder sans crainte, au sein de la paix +publique fortement protégée, le développement de toutes les facultés, +l'exercice de tous les droits. + +Telle est, à ses yeux, la politique qui doit faire porter à notre +révolution tous ses fruits. + +Pour la réaliser, une première tâche lui était imposée. Il fallait +prendre partout possession du pouvoir et le remettre à des hommes +capables d'affermir le triomphe de la cause nationale. Grâce aux +conquêtes de 1789, l'état social de la France a été régénéré; grâce à la +victoire de 1830, ses institutions politiques ont reçu en un jour les +principales réformes dont elles avaient besoin. Une administration +partout en harmonie avec l'état social et la Charte, une constante +application des principes consacrés sans retour, tel est aujourd'hui le +besoin pressant, le voeu unanime du pays. De nombreux changements dans +le personnel étaient donc la première nécessité du gouvernement; par là, +il devait faire sentir en tous lieux sa présence, et proclamer lui-même +son avènement. L'oeuvre avance vers son terme. Le temps prononcera sur +le mérite des choix. Mais on peut, dès aujourd'hui, se former une +juste idée de l'étendue et de la célérité du travail; nous vous en +présenterons rapidement les principaux résultats. + +A peine entré en fonctions, le ministre de la guerre a pourvu au +commandement des divisions et subdivisions militaires; soixante-quinze +officiers généraux en étaient investis; soixante-cinq ont été remplacés; +dix sont demeurés à leur poste; ils l'ont mérité par la promptitude et +la franchise de leur concours. + +En même temps, et dès le 8 août, les officiers généraux qui se +trouvaient chargés de l'inspection ordinaire des troupes ont été +rappelés, et dix lieutenants généraux ou maréchaux de camp ont été +envoyés auprès des corps, avec ordre de proclamer l'avènement du roi, +de prévenir toute scission, et de proposer parmi les officiers les +remplacements nécessaires. + +Trente-neuf régiments d'infanterie et vingt-six régiments de cavalerie +ont reçu des colonels nouveaux. Beaucoup de remplacements ont eu lieu +dans les grades inférieurs. + +Des commandants nouveaux ont été envoyés dans trente-une places +importantes. + +Une commission d'officiers généraux, en fonctions depuis le 16 août, +examine les titres des officiers qui demandent du service. Son travail +est fort avancé. + +Des mesures ont été prises dès les premiers jours du mois d'août pour le +licenciement des régiments suisses de l'ancienne garde royale et de la +ligne. Elles sont en pleine exécution. Le licenciement des régiments +français de l'ex-garde et des corps de la maison du roi Charles X est +accompli. + +Pour compenser les pertes qu'entraîne ce licenciement, l'effectif des +régiments d'infanterie de ligne sera porté à 1500 hommes, celui des +régiments de cavalerie à 700 hommes, celui des régiments d'artillerie et +du génie à 1,200 et 1450 hommes. + +Trois régiments nouveaux, un de cavalerie, sous le nom de _lanciers +d'Orléans,_ deux d'infanterie, sous les n° 65 et 66, et six bataillons +d'infanterie légère s'organisent en ce moment. + +Deux bataillons de gendarmerie à pied ont été spécialement créés pour +faire le service dans les départements de l'Ouest. + +Une garde municipale a été instituée pour la ville de Paris. Plus de +la moitié des hommes qui doivent la composer sont prêts à entrer en +activité de service. + +Le général commandant l'armée d'Afrique a été changé. Le drapeau +national flotte dans les rangs de cette armée qui s'est montrée aussi +empressée de l'accueillir que digne de le suivre, et qui recevra les +récompenses qu'elle a si vaillamment conquises. + +Ainsi, au bout de cinq semaines, le personnel de l'armée est renouvelé +ou près du terme de son renouvellement. + +La marine n'appelait pas des réformes si étendues. Par sa nature même, +ce corps exige la réunion de connaissances spéciales et d'une expérience +longue et continue. Aussi l'ancien gouvernement avait-il été forcé d'y +conserver ou d'y admettre des officiers qui professaient hautement les +opinions dont il poursuivait la ruine; ils se sont hâtés d'accueillir +notre révolution; elle accomplissait leurs voeux. Là peu de changements +étaient donc nécessaires. Cependant les abus qui y avaient pénétré ont +été abolis. Trois contre-amiraux, douze capitaines de vaisseau, cinq +capitaines de frégate, quatre lieutenants de vaisseau et un enseigne ont +été admis à la retraite. Une commission présidée par le doyen de l'armée +navale examine avec soin les réclamations des officiers que l'ancien +gouvernement avait écartés. Une création nouvelle, celle des amiraux +de France, a assuré à la marine des récompenses proportionnées à ses +services, et l'a fait sortir de cette espèce d'infériorité où elle +était placée comparativement à l'armée de terre, qui possédait seule la +dignité de maréchal de France. Enfin l'illustre chef de l'armée navale +en Afrique a reçu du Roi, par son élévation à ce grade, le juste prix +de ses travaux; et ses compagnons trouveront à leur arrivée en France, +l'avancement et les distinctions qu'ils ont si bien méritées. + +Nulle part la réforme n'était plus nécessaire et plus vivement +sollicitée que dans l'administration intérieure. La plupart de ses +fonctionnaires, instruments empressés ou dociles d'un système de fraude +et de violence, avaient encouru la juste animadversion du pays. Ceux-là +même dont les efforts avaient tendu à atténuer le mal s'étaient usés +dans cette lutte ingrate, et manquaient auprès de la population de cet +ascendant moral, de cette confiance prompte et facile, première force du +pouvoir, surtout quand il vit en présence de la liberté. 76 préfets +sur 86, 196 sous-préfets sur 277, 53 secrétaires généraux sur 86, 127 +conseillers de préfecture sur 315, ont été changés. En attendant la loi +qui doit régénérer l'administration municipale, 393 changements ont déjà +été prononcés; et une circulaire a ordonné aux préfets de faire, sans +retard, tous ceux qu'ils jugeraient nécessaires, sauf à en demander la +confirmation définitive au ministre de l'intérieur. + +Le ministre de la justice a porté toute son attention sur la composition +des parquets, tant des cours souveraines que des tribunaux de première +instance. Dans les premières, 74 procureurs généraux, avocats généraux +et substituts, dans les secondes, 254 procureurs du Roi et substituts +ont été renouvelés. Dans la magistrature inamovible, le ministère s'est +empressé de pourvoir aux sièges vacants, soit par démission, soit par +toute autre cause. A ce titre, ont déjà eu lieu 103 nominations de +présidents, conseillers et juges. A mesure que les occasions s'en +présentent, les changements continuent. Les justices de paix commencent +à être l'objet d'un scrupuleux examen. + +Dans le conseil d'État, et en attendant la réforme fondamentale qui +se prépare, le nombre des membres en activité de service a été +provisoirement réduit de 55 à 38; sur ces 38,20 ont été changés. Le +Conseil de l'instruction publique était composé de 9 membres; 5 ont été +écartés. La même mesure a été prise à l'égard de 5 inspecteurs généraux +et de 14 recteurs d'académie sur 25. Un travail se prépare pour apporter +dans les collèges, pendant les vacances, les changements dont la +convenance sera reconnue. Une commission est chargée de faire un prompt +rapport sur l'École de médecine, et d'en préparer la réorganisation. + +Dans le département des affaires étrangères, la plupart de nos +ambassadeurs et ministres au dehors ont été révoqués. + +La situation du ministre des finances, quant au personnel, était +particulièrement délicate. Il n'en est pas des principaux agents +financiers comme des autres fonctionnaires. Leurs affaires sont mêlées, +enlacées dans celles de l'Etat, et veulent du temps pour s'en séparer. +Il faut plusieurs mois pour qu'un receveur général en remplace +complètement un autre; celui qui se retire a une liquidation à faire; +celui qui arrive a la confiance à obtenir. Au milieu d'une crise dont +l'ébranlement ne pouvait manquer de se faire sentir dans les finances +publiques, il y eût eu péril à écarter brusquement des hommes d'un +crédit bien établi, et qui s'empressaient de le mettre au service du +Trésor. Dans les autres parties de l'administration, une confusion de +quelques jours est un mal; dans l'administration financière, un embarras +de quelques instants serait une calamité. La réserve est donc ici +commandée par la nature des choses et l'intérêt général. Le ministre +des finances a dû s'y conformer. Il a commencé, du reste, dans son +administration, une réforme qu'il poursuivra, de département en +département, avec une scrupuleuse attention. + +Vous voyez, messieurs; nous nous sommes bornés au plus simple exposé des +faits; il en résulte clairement que le personnel de l'administration de +la France a déjà subi un renouvellement très-étendu, et que si, dans +l'un des services publics, le renouvellement n'a pas été aussi rapide +qu'ailleurs, ce ménagement était dû à l'un des plus pressants intérêts +de l'État. + +En écartant les anciens fonctionnaires, nous avons cherché pour les +remplacer des hommes engagés dans la cause nationale et prêts à s'y +dévouer; mais la cause nationale n'est point étroite ni exclusive; elle +admet diverses nuances d'opinions; elle accepte quiconque veut et peut +la bien servir. A travers tant de vicissitudes qui depuis quarante ans +ont agité notre France, beaucoup d'hommes se sont montrés, dans des +situations différentes, de bons et utiles citoyens; il n'est aucune +époque de notre histoire contemporaine qui n'ait à fournir d'habiles +administrateurs, des magistrats intègres, de courageux amis de la +patrie. Nous les avons cherchés partout; nous les avons pris partout où +nous les avons trouvés. Ainsi, sur les 76 préfets que le Roi a choisis, +47 n'ont occupe aucune fonction administrative depuis 1814; 29 en ont +été revêtus. Parmi ces derniers, 18 avaient été successivement destitués +depuis 1820. Parmi les premiers, 23 avaient occupé des fonctions +administratives avant 1814; 24 sont des hommes tout à fait nouveaux et +portés aux affaires par les derniers événements. Le moment est venu pour +la France de se servir de toutes les capacités, de se parer de toutes +les gloires qui se sont formées dans son sein. + +Malgré son importance prédominante en des jours de crise, le personnel +n'a pas seul occupé l'attention du gouvernement; il a pris aussi des +mesures pour rendre promptement à l'administration des choses la +régularité et l'ensemble dont elle a besoin. + +Dès le 6 août, le ministre de la guerre a donné des ordres pour arrêter +la désertion et faire rejoindre les hommes qui avaient quitté leurs +corps. Il a pourvu au retrait des armes et des chevaux abandonnés par +les déserteurs. + +De nombreux mouvements de troupes ont été opérés, soit dans le but de la +réorganisation des corps, soit pour porter des forces sur les points où +leur présence était jugée utile. + +Des désordres se sont manifestés dans quelques régiments de cavalerie et +d'artillerie, et dans un seul régiment d'infanterie. Mais de promptes +mesures ont été prises pour rétablir l'ordre, resserrer les liens de la +discipline, et rendre justice à chacun. + +Tous les services de l'armée ont été assurés. Les corps de l'ancienne +garde royale et les régiments suisses ont reçu religieusement en solde, +masses, etc., tout ce qu'ils pouvaient prétendre. Les approvisionnements +pour l'armée d'Afrique ont été complétés jusqu'au 1er novembre, en se +servant, forcément et à cause de l'urgence, du marché précédemment +conclu. Les rapports du nouvel intendant en chef de cette armée +amèneront à de meilleurs moyens pour régler cet important service. + +L'armement des gardes nationales est l'un des objets qui attirent +spécialement les soins du ministre. Des ordres sont donnés pour +rassembler et fournir promptement tous les fusils dont on pourra +disposer; un grand nombre est déjà délivré. + +L'activité la plus régulière se déploie dans l'administration de la +marine. Des vaisseaux de l'État sillonnent en ce moment toutes les mers +pour porter sur tous les points du globe nos grandes nouvelles. +Ils feront respecter partout les couleurs nationales; partout ils +protégeront le commerce et rassureront les navigateurs français. Des +croisières sont établies dans ce but à l'entrée du détroit de Gibraltar +et sur toutes nos côtes. + +Notre escadre continuera de seconder les opérations de notre armée de +terre en Afrique; elle assurera nos communications entre Alger et la +France, et aucun approvisionnement ne sera compromis. + +Le Conseil d'amirauté s'occupe de réunir les matériaux d'une législation +complète sur les colonies: une commission sera chargée de mettre le +gouvernement en mesure de la présenter bientôt aux Chambres. + +Des travaux nouveaux sont entrepris à Dunkerque et dans d'autres ports. +Partout règne la plus exacte discipline; l'ordre est partout maintenu +sur les vaisseaux comme sur terre, dans les arsenaux et dans les +ateliers. + +L'irrégularité des communications, le renouvellement des fonctionnaires, +le nombre et la gravité des affaires générales, avaient pendant +trois semaines un peu ralenti les travaux ordinaires du ministère de +l'intérieur. Non-seulement ils ont repris leur cours, mais aucune trace +de cet arriéré momentané ne subsiste plus. Une organisation plus simple +de l'administration centrale a permis de porter dans la correspondance +une activité vraiment efficace. Des instructions ont été partout données +sur les affaires de l'intérêt le plus général et le plus pressant, sur +l'organisation des gardes nationales, sur la prestation de serment des +fonctionnaires, sur la publication des listes électorales et du jury, +sur les prisons, etc. Tous les préfets sont maintenant à leur poste; +l'autorité est partout reconnue et en vigueur. Sans doute elle rencontre +encore des obstacles; quelque agitation subsiste sur un certain nombre +de points. Elle a éclaté à Nîmes; on la redoute dans deux ou trois +autres départements du Midi. Ceux de l'Ouest, si longtemps le théâtre +des discordes civiles, en contiennent encore quelques vieux ferments. +C'est le devoir du gouvernement de ne pas perdre de vue ces causes +possibles de désordre, il n'y manquera point; déjà il est partout en +mesure; des troupes ont marché vers le Midi, d'autres sont cantonnées +dans l'Ouest. Une surveillance active et inoffensive à la fois est +partout exercée. Elle suffira pour prévenir un mal que rêvent à peine +les esprits les plus aveugles. La promptitude avec laquelle les troubles +de Nîmes ont été réprimés est bien plus rassurante que ces troubles +mêmes ne peuvent paraître inquiétants. + +Une autre inquiétude se fait sentir. On craint que notre révolution et +ses résultats ne rencontrent, dans une partie du clergé français, +des sentiments qui ne soient pas en harmonie avec ceux du pays. Le +gouvernement du Roi n'ignore, messieurs, ni les imprudentes déclamations +de quelques hommes, ni les menées ourdies à l'aide d'associations ou +de congrégations que repoussent nos lois. Il les surveille sans les +redouter. Il porte à la religion et à la liberté des consciences un +respect sincère; mais il sait aussi jusqu'où s'étendent les droits de +la puissance publique, et ne souffrira pas qu'ils reçoivent la moindre +atteinte. La séparation de l'ordre civil et de l'ordre spirituel +sera strictement maintenue. Toute infraction aux lois du pays, toute +perturbation de l'ordre seront fortement réprimées, quels qu'en soient +les auteurs. + +Le gouvernement compte sur le concours des bons citoyens pour porter +remède à un mal d'une autre nature, dont la gravité ne saurait être +méconnue; il s'occupe avec assiduité de la préparation du budget, et ne +tardera pas à le présenter aux Chambres. Mais la perception de certains +impôts a rencontré depuis six semaines d'assez grands obstacles: ils +ont disparu en ce qui concerne les douanes; leur service, un moment +interrompu sur deux points de la frontière, dans les départements des +Pyrénées-Orientales et du Haut-Rhin, a été promptement rétabli. L'impôt +direct est partout payé avec une exactitude, disons mieux, avec un +empressement admirable. Mais des troubles ont eu lieu dans quelques +départements à l'occasion de l'impôt sur les boissons, et en ont +momentanément suspendu la perception. Aussi, sur quinze millions de +produits qu'on devait attendre des contributions indirectes, pendant le +seul mois d'août, y aura-t-il perte de deux millions. Décidé à apporter +dans cet impôt les réductions et les modifications qui seront jugées +nécessaires, le gouvernement proposera incessamment aux Chambres un +projet de loi-concerté avec la Commission qu'il a nommée à cet effet. La +France peut compter aussi que, dans les divers services du budget, il +poussera l'économie aussi loin que le permettra l'intérêt public, et +qu'il ne négligera aucun moyen d'alléger les charges des contribuables. +Mais il est de son devoir le plus impérieux, il est de l'intérêt public +le plus pressant, que rien ne vienne jeter l'incertitude et le trouble +dans le revenu de l'État. C'est sur la perception régulière et sûre de +l'impôt que repose le crédit; c'est sur l'étendue et la solidité du +crédit que repose le développement rapide, facile, des ressources de +l'État et de la prospérité nationale. Certes, le crédit du Trésor est +grand et assuré, il ne restera point au-dessous de ses charges; il va +suffire aisément dans le cours de ce mois au payement de plus de 100 +millions qu'exigent les besoins du service. Mais pour qu'il subsiste et +se déploie de plus en plus, il importe essentiellement que ses bases ne +soient pas ébranlées. + +Elles ne le seront point, messieurs, pas plus que notre ordre social ne +sera compromis par la fermentation momentanée qui s'est manifestée +sur quelques points, et que repousse de toutes parts la sagesse de la +France. Sans doute, dans son gouvernement comme en toutes choses, +la France désire l'amélioration, le progrès, mais une amélioration +tranquille, un progrès régulier. Satisfaite du régime qu'elle vient de +conquérir, elle aspire avant tout à le conserver, à le consolider. Elle +veut jouir de sa victoire, et non entreprendre de nouvelles luttes. Elle +saura bien mettre elle-même le temps à profit pour perfectionner ses +institutions, et elle regarderait toute tentative désordonnée comme une +atteinte à ses droits aussi bien qu'à son repos. + +Ce repos, messieurs, le gouvernement, fort de ses droits et du concours +des Chambres, saura le maintenir, et il sait qu'en le maintenant il fera +prévaloir le voeu national. Déjà, à la première apparence de troubles, +les bons citoyens se sont empressés au-devant de l'autorité pour l'aider +à les réprimer, et le succès a été aussi facile que décisif. Partout +éclaterait le même résultat. Les lois ne manquent point à la justice; +la force ne manquera point aux lois. Que les amis du progrès de la +civilisation et de la liberté n'aient aucune crainte; leur cause ne sera +point compromise dans ces agitations passagères. Le perfectionnement +social et moral est le résultat naturel de nos institutions; il se +développera librement et le gouvernement s'empressera de le seconder. +Chaque jour, de nouvelles assurances amicales lui arrivent de toutes +parts. Chaque jour l'Europe reconnaît et proclame qu'il est pour tous un +gage de sécurité et de paix. La paix est aussi son voeu. Au dedans comme +au dehors, il est fermement résolu à conserver le même caractère, à +s'acquitter de la même mission. + + + + + IV + +_Rapport présenté au Roi le 21 octobre 1830, par M. Guizot, ministre de +l'intérieur, pour faire instituer un inspecteur général des monuments +historiques en France._ + + +SIRE, +Les monuments historiques dont le sol de la France est couvert font +l'admiration et l'envie de l'Europe savante. Aussi nombreux et plus +variés que ceux de quelques pays voisins, ils n'appartiennent pas +seulement à telle ou telle phase isolée de l'histoire, ils forment une +série complète et sans lacune; depuis les druides jusqu'à nos jours, il +n'est pas une époque mémorable de l'art et de la civilisation qui +n'ait laissé dans nos contrées des monuments qui la représentent et +l'expliquent. Ainsi, à côté de tombeaux gaulois et de pierres celtiques, +nous avons des temples, des aqueducs, des amphithéâtres et autres +vestiges de la domination romaine qui peuvent le disputer aux +chefs-d'oeuvre de l'Italie: les temps de décadence et de ténèbres nous +ont aussi légué leur style bâtard et dégradé; mais lorsque le XIe et le +XIIe siècles ramènent en Occident la vie et la lumière, une architecture +nouvelle apparaît, qui revêt dans chacune de nos provinces une +physionomie distincte, quoique empreinte d'un caractère commun: mélange +singulier de l'ancien art des Romains, du goût et du caprice oriental, +des inspirations encore confuses du génie germanique. Ce genre +d'architecture sert de transition aux merveilleuses constructions +gothiques qui, pendant les XIIIe, XIVe et XVe siècles, se suivent sans +interruption, chaque jour plus légères, plus hardies, plus ornées, +jusqu'à ce qu'enfin succombant sous leur propre richesse, elles +s'affaissent, s'alourdissent et finissent par céder la place à la grâce +élégante mais passagère de la Renaissance. Tel est le spectacle que +présente cet admirable enchaînement de nos antiquités nationales et qui +fait de notre sol un si précieux objet de recherches et d'études. + +La France ne saurait être indifférente à cette partie notable de sa +gloire. Déjà, dans les siècles précédents, la haute érudition des +bénédictins et d'autres savants avait montré dans les monuments la +source de grandes lumières historiques; mais sous le rapport de l'art, +personne n'en avait deviné l'importance. + +A l'issue de la Révolution française, des artistes éclairés, qui avaient +vu disparaître un grand nombre de monuments précieux, sentirent le +besoin de préserver ce qui avait échappé à la dévastation: le musée des +Petits-Augustins, fondé par M. Lenoir, prépara le retour des études +historiques et fit apprécier toutes les richesses de l'art français. + +La dispersion fatale de ce musée reporta sur l'étude des localités +l'ardeur des archéologues et des artistes; la science y gagna plus +d'étendue et de mouvement; d'habiles écrivains se joignirent à l'élite +de notre École de peinture pour faire connaître les trésors de +l'_ancienne_ France. Ces travaux, multipliés pendant les années qui +viennent de s'écouler, n'ont pas tardé à produire d'heureux résultats +dans les provinces. Des centres d'étude se sont formés; des monuments +ont été préservés de la destruction; des sommes ont été votées pour cet +objet par les conseils généraux et les communes: le clergé a été arrêté +dans les transformations fâcheuses qu'un goût mal entendu de rénovation +faisait subir aux édifices sacrés. + +Ces efforts toutefois n'ont produit que des résultats incomplets: il +manquait à la science un centre de direction qui régularisât les bonnes +intentions manifestées sur presque tous les points de la France; il +fallait que l'impulsion partît de l'autorité supérieure elle-même, et +que le ministre de l'intérieur, non content de proposer aux Chambres +une allocation de fonds pour la conservation des monuments français, +imprimât une direction éclairée au zèle des autorités locales. + +La création d'une place d'inspecteur général des monuments historiques +de la France m'a paru devoir répondre à ce besoin. La personne à qui +ces fonctions seront confiées devra avant tout s'occuper des moyens de +donner aux intentions du gouvernement un caractère d'ensemble et de +régularité. A cet effet, elle devra parcourir successivement tous les +départements de la France, s'assurer sur les lieux de l'importance +historique ou du mérite d'art des monuments, recueillir tous les +renseignements qui se rapportent à la dispersion des titres ou des +objets accessoires qui peuvent éclairer sur l'origine, les progrès ou la +destruction de chaque édifice; en constater l'existence dans tous les +dépôts, archives, musées, bibliothèques ou collections particulières; +se mettre en rapports directs avec les autorités et les personnes qui +s'occupent de recherches relatives à l'histoire de chaque localité, +éclairer les propriétaires et les détenteurs sur l'intérêt des édifices +dont la conservation dépend de leurs soins, et stimuler enfin, en +le dirigeant, le zèle de tous les conseils de département et +de municipalité, de manière à ce qu'aucun monument d'un mérite +incontestable ne périsse par cause d'ignorance et de précipitation, +et sans que les autorités compétentes aient tenté tous les efforts +convenables pour assurer leur préservation, et de manière aussi à ce que +la bonne volonté des autorités ou des particuliers ne s'épuise pas sur +des objets indignes de leurs soins. Cette juste mesure dans le zèle ou +dans l'indifférence pour la conservation des monuments ne peut être +obtenue qu'au moyen de rapprochements multipliés que l'inspecteur +général sera seul à même défaire; elle préviendra toute réclamation et +donnera aux esprits les plus difficiles la conscience de la nécessité où +le gouvernement se trouve de veiller activement aux intérêts de l'art et +de l'histoire. + +L'inspecteur général des monuments historiques préparera, dans sa +première et générale tournée, un catalogue exact et complet des édifices +ou monuments isolés qui méritent une attention sérieuse de la part du +gouvernement; il accompagnera, autant que faire se pourra, ce catalogue +de dessins et de plans, et en remettra successivement les éléments au +ministère de l'intérieur, où ils seront classés et consultés au besoin. +Il devra s'attacher à choisir dans chaque localité principale un +correspondant qu'il désignera à l'acceptation du ministre, et se mettre +lui-même en rapport officieux avec les autorités locales. Communication +sera donnée aux préfets des départements, d'abord, des instructions de +l'inspecteur général des monuments historiques de la France, puis de +l'extrait du catalogue général en ce qui concerne chaque département. Le +préfet en donnera connaissance à tous les conseils et autorités qu'ils +intéressent. + +L'inspecteur général des monuments historiques devra renouveler le plus +souvent possible ses tournées, et les diriger chaque année d'après les +avis qui seront donnés par les préfets et les correspondants reconnus +par l'administration. Lorsqu'il s'agira d'imputations à faire sur le +fonds de la conservation des monuments de la France, ou de dépenses +analogues votées par les départements ou les communes, l'inspecteur +général des monuments historiques sera consulté. + +Le traitement annuel de ce fonctionnaire est fixé à _huit mille francs_. + +Le tarif des frais de tournée sera déterminé par une mesure ultérieure. + +Je suis avec respect, Sire, de Votre Majesté, le très-humble et +très-fidèle sujet, + +Le Ministre secrétaire d'État au département de l'intérieur, + +GUIZOT. + +_Approuvé_: Au Palais-Royal, +le 23 du mois d'octobre 1830. +LOUIS-PHILIPPE. + + + + + V + +1° _Décret de l'empereur Napoléon Ier (20 février 1806), qui règle la +destination des églises de Saint-Denis et de Sainte-Geneviève._ + + +TITRE II. + +7. L'église de Sainte-Geneviève sera terminée et rendue au culte, +conformément à l'intention de son fondateur, sous l'invocation de +Sainte-Geneviève, patronne de Paris. + +8. Elle conservera la destination qui lui avait été donnée par +l'Assemblée constituante, et sera consacrée à la sépulture des grands +dignitaires, des grands officiers de l'Empire et de la couronne, des +sénateurs, des grands officiers de la Légion d'honneur, et, en vertu de +nos décrets spéciaux, des citoyens qui, dans la carrière des armes ou +dans celle de l'administration et des lettres, auront rendu d'éminents +services à la patrie; leurs corps embaumés seront inhumés dans l'église. + +9. Les tombeaux déposés au Musée des monuments français seront +transportés dans cette église pour y être rangés par ordre de siècles. + +10. Le chapitre métropolitain de Notre-Dame, augmenté de six membres, +sera chargé de desservir l'église de Sainte-Geneviève. La garde de cette +église sera spécialement confiée à un archiprêtre choisi parmi les +chanoines. + +11. Il y sera officié solennellement le 3 janvier, fête de +Sainte-Geneviève; le 15 août, fête de Saint-Napoléon, et anniversaire de +la conclusion du Concordat; le jour des Morts, et le premier dimanche de +décembre, anniversaire du couronnement et de la bataille d'Austerlitz; +et toutes les fois qu'il y aura lieu à des inhumations en exécution du +présent décret. Aucune autre fonction religieuse ne pourra être exercée +dans ladite église qu'en vertu de notre approbation. + +12. Nos ministres de l'intérieur et des cultes sont chargés de +l'exécution du présent décret. + + +2° _Ordonnance du roi Louis XVIII (12 décembre 1821) qui confirme et +complète la restitution au culte de l'église de Sainte-Geneviève._ + +Louis, par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre, A tous ceux +qui ces présentes verront, salut. + +L'église que notre aïeul le roi Louis XV avait commencé de faire élever +sous l'invocation de Sainte-Geneviève est heureusement terminée. Si +elle n'a pas encore reçu tous les ornements qui doivent compléter sa +magnificence, elle est dans un état qui permet d'y célébrer le +service divin. C'est pourquoi, afin de ne pas retarder davantage +l'accomplissement des intentions de son fondateur et de rétablir, +conformément à ses voeux et aux nôtres, le culte de la patronne dont +notre bonne ville de Paris avait coutume d'implorer l'assistance dans +tous ses besoins; + +Sur le rapport de notre ministre de l'intérieur et notre Conseil +entendus, + +Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit: + +ARTICLE PREMIER. + +La nouvelle église fondée par le roi Louis XV sera incessamment +consacrée à l'exercice du culte divin sous l'invocation de cette sainte; +à cet effet, elle est mise à la disposition de l'archevêque de Paris +qui la fera provisoirement desservir par des ecclésiastiques qu'il +désignera. + +ART. II + +Il sera ultérieurement statué sur le service régulier et perpétuel qui +devra y être fait, et sur la nature de ce service. + +ART. III + +Notre ministre secrétaire d'État de l'intérieur est chargé de +l'exécution de la présente ordonnance. + +Donné en notre château des Tuileries, le 12 décembre de l'an de grâce +mil huit cent vingt-un, et de notre règne le vingt-septième. + +_Signé_: LOUIS. + +Par le Roi: +Le ministre secrétaire d'État +au département de l'intérieur. +_Signé_: SIMÉON. + + + + + VI + +_Circulaire adressée aux préfets_ (29 _septembre_ 1830) _par M. Guizot, +ministre de l'intérieur, sur les élections à la Chambre des députés_. + + +Monsieur le Préfet, +Par ordonnances royales des 13, 15, 28 et 29 +septembre 1830, cent onze collèges électoraux ont été convoqués. Près de +60,000 électeurs exerceront leurs droits; plus d'un quart de la Chambre +des députés doit sortir d'une élection nouvelle. + +Cette élection, quoique partielle, suffira pour indiquer l'état +général de la France. Elle est attendue comme un événement grave; elle +contribuera puissamment à déterminer le caractère de notre révolution; +elle présagera notre avenir. + +Dans une circonstance si importante, monsieur le préfet, vous ne serez +pas surpris que je vous entretienne plus spécialement des devoirs de +l'administration. Ses intentions ne sauraient être que conformes à ses +devoirs. + +Ces devoirs sont simples. La mauvaise politique d'un pouvoir trop +faible pour se passer d'artifices les compliquait en les défigurant. Un +gouvernement national se fie à la France du choix de ses députés. Il +ne rend pas l'administration responsable des votes que recèle l'urne +électorale. Assurer l'entière liberté des suffrages en maintenant +sévèrement l'ordre légal, voilà toute son ambition. Comme la Charte, les +élections désormais doivent _être une vérité_. + +Vous sentez, monsieur le préfet, quelle scrupuleuse impartialité vous +est imposée. Le temps n'est pas si éloigné où la puissance publique, +se plaçant entre les intérêts et les consciences, s'efforçait de faire +mentir le pays contre lui-même, et de le suborner comme un faux témoin. +En dénaturant sa mission, en excédant ses droits, elle a compromis ainsi +même sa légitime influence. Ce n'est que par une réaction de justice, +de probité, de modération, que l'administration peut reconquérir cette +autorité morale qui lui est si nécessaire, et qui fait sa principale +force. Il faut que les pouvoirs s'honorent pour s'affermir. + +Ainsi, monsieur le préfet, quelque importance que le gouvernement +attache au résultat des élections, n'oubliez jamais qu'il l'attend avec +trop de sécurité pour prétendre, même indirectement, à les dominer. +C'est par votre administration seule que vous devez influer sur +l'opinion publique. + +La France, d'ailleurs, ne connaît-elle pas sa situation? Heureuse et +fière d'une révolution qu'elle a faite, elle n'aspire qu'à en recueillir +les fruits; elle ne veut que jouir en paix, de sa conquête. La liberté +dans l'ordre, le progrès dans le repos, le perfectionnement sans combat, +voilà ce qu'elle ne pouvait obtenir du gouvernement qui n'est plus; +voilà ce qu'elle espère du gouvernement qu'elle s'est donné. Sa longue +persévérance, sa générosité dans la victoire, lui semblent des droits +à tous les biens d'une civilisation croissante et d'une constitution +réglée. Mais elle n'entend pas que ces biens soient ajournés par la +faiblesse, compromis par l'imprudence, détruits par les passions. Elle a +mis toute sa force aux ordres de sa sagesse. + +Les élections en feront foi, monsieur le préfet; telle est ma +conviction. Celles qui présagèrent, il y a trois mois, la chute du +pouvoir absolu élevèrent la France bien haut dans l'opinion des +peuples. Celles qui se préparent, moins difficiles, moins laborieuses, +attesteront encore, après le triomphe, tout ce que quinze années +d'amélioration lente, de liberté combattue, donnent aux peuples +d'expérience, de prudence et de fermeté. + +La France agira, monsieur le préfet, et l'administration veillera pour +elle. Votre tâche est de maintenir liberté aux opinions et force à la +loi. En l'accomplissant, vous aurez aussi une part honorable dans le +résultat des élections. + +Les lois qui règlent parmi nous les questions électorales ont été +éclaircies, complétées par l'expérience et la discussion. Les +modifications que la loi transitoire du 12 septembre a dû apporter à +cette législation ne sauraient amener de difficultés essentielles. +Si toutefois quelques questions vous semblaient encore obscures et +incertaines, ne craignez pas de me consulter; je vous ferai connaître +les précédents et mon opinion. Vous saurez cependant que la règle, en +ces sujets, réside dans le texte des lois et la jurisprudence des cours +royales. Vous demeurerez donc responsable des décisions que vous aurez +à prendre; les tribunaux les jugeraient, et ce n'est pas le ministre +de l'intérieur que les lois ont constitué le gardien de l'unité de +jurisprudence, c'est la Cour de cassation. + +Vous le voyez, monsieur le préfet, le gouvernement n'exige de vous que +l'observation religieuse des lois; il n'attend de vous que ce que lui +offrent déjà votre loyauté et votre patriotisme. Vous pouvez dire à tous +quelle est sa pensée, il ne la cache ni ne l'impose. Venu de la nation, +il ne la redoute pas; il compte sur elle comme elle peut compter +sur lui. Imitez-le, monsieur le préfet; que l'administration soit +consciencieuse pour que l'élection le soit aussi. Le gouvernement +n'en sera pas moins puissant. Sous l'heureuse constitution que nous +possédons, l'autorité doit s'appuyer sur la liberté même et se relever +en la protégeant. + +Recevez, monsieur le préfet, +l'assurance de ma parfaite considération. + +Le ministre secrétaire d'État +au département de l'intérieur, +GUIZOT. + + + + + VII + +_Notice sur madame de Rumford par M. Guizot. +(Écrite en_ 1841.) + + +Il y a cinq ans, dans une bonne et agréable maison qui n'existe plus, +située au milieu d'un beau jardin qu'a remplacé une rue, se réunissait +deux ou trois fois par semaine une société choisie et variée; des gens +du monde, des savants, des lettrés, des étrangers et des nationaux; des +hommes d'autrefois et des hommes d'aujourd'hui; des vieillards et des +jeunes gens; des membres du gouvernement et de l'opposition. Parmi +les personnes qui se voyaient là, beaucoup ne se rencontraient point +ailleurs; et ailleurs, si elles s'étaient rencontrées, elles se seraient +probablement mal accueillies, peut-être même à peine tolérées. Mais +là, tous se traitaient avec une extrême politesse, presque avec +bienveillance. Non que personne y fût attiré par quelque intérêt, +quelque dessein qui le contraignît de dissimuler ses sentiments; ce +n'était pas une maison de patronage politique ou littéraire, où l'on +vînt pour pousser sa fortune ou préparer son succès. Le goût de la bonne +compagnie, les plaisirs de l'esprit et de la conversation, le désir de +prendre sa part dans ces incidents journaliers de la vie sociale qui +font l'amusement du monde poli et le délassement du monde occupé, +c'était là le seul motif, c'était l'attrait qui réunissait chez madame +de Rumford une société si empressée, et, dans cette société, tant +d'hommes distingués et si divers. + +Fontenelle, Montesquieu, Voltaire, Turgot, d'Alembert, s'ils revenaient +parmi nous, seraient bien surpris de nous voir remarquer une telle +maison et ses habitudes comme quelque chose de singulier et de rare. +C'était l'esprit général, la vie habituelle de leur temps: temps de +noble et libérale sociabilité, qui a remué de bien grandes questions et +de bien grandes choses, et n'en a pris que ce qu'elles ont de doux, le +mouvement de la pensée et de l'espérance, laissant à ses héritiers le +fardeau de l'épreuve et de l'action. + +Quand l'héritage s'est ouvert, quand notre génération, au début de +l'Empire, est entrée en possession de la scène du monde, le XVIIe +siècle, clos la veille, était déjà loin, bien loin de nous. Un abîme +immense, la Révolution, nous en séparait. Le passé tout entier, un passé +de plusieurs siècles, et le XVIIIe siècle comme les autres, s'y était +englouti. Aucun des grands hommes qui avaient fait la force et la gloire +de cette grande époque ne vivait plus. Ces salons de Paris, théâtre et +instrument de leurs succès, cette société si brillante, si passionnément +adonnée aux plaisirs de l'esprit, avaient disparu comme eux. Au lieu de +se chercher et de se réunir, comme naguère, pour s'animer ensemble du +même mouvement, la noblesse, l'Église, la robe, les hommes d'affaires, +les lettrés, toutes les classes de l'ancien régime, ou plutôt leurs +débris, car de toutes choses il ne restait que des débris, se +séparaient, s'évitaient presque, rentraient chacune dans les habitudes +et les intérêts de leur situation spéciale. A l'élan commun des idées +succédaient la dispersion et l'isolement des coteries. Émigrés, +constituants, conventionnels, fonctionnaires impériaux, savants, gens +de lettres, autant de coteries pensant et vivant chacune à part, +indifférentes ou malveillantes l'une pour l'autre. + +Le XVIIIe siècle avait aussi la sienne; pure coterie comme les autres, +mais seule héritière du caractère dominant de l'époque, seule fidèle +aux moeurs et aux goûts de cette société philosophique qui avait péri +elle-même dans la ruine de la grande société qu'elle avait démolie. + +Une femme de soixante-dix-neuf ans, deux académiciens, l'un de +quatre-vingt-deux ans, l'autre de soixante-seize, voilà quels centres +restaient, en 1809, à cette société qu'en 1769 tant de gens, et de si +puissants, s'empressaient d'attirer et de grouper autour d'eux. Le salon +de madame d'Houdetot, celui de M. Suard, celui de l'abbé Morellet, +étaient presque les seuls asiles où l'esprit du vieux siècle se déployât +encore à l'aise et avec vérité. Non que sa mémoire ne fût en grand +honneur ailleurs, et que beaucoup de gens ne fissent profession de lui +appartenir; comment les hommes nouveaux, les enfants de la Révolution et +de l'Empire, auraient-ils renié le XVIIIe siècle? Mais qu'ils étaient +loin de lui ressembler! La politique les absorbait, la politique +pratique, réelle; toutes leurs pensées, toutes leurs forces étaient +incessamment tendues, soit vers les affaires du maître, soit vers leurs +propres affaires; point de méditation, point de loisir; du mouvement, du +travail, puis encore du travail et du mouvement. Le XVIIIe siècle aussi +s'occupait fort de politique, mais par goût, non par nécessité; +elle tenait beaucoup de place dans les esprits, peu dans la vie; on +réfléchissait, on dissertait, on projetait beaucoup; on agissait peu. +En aucun temps les matières politiques n'ont été l'objet d'une +préoccupation intellectuelle si générale et si féconde; aucun temps +peut-être n'a été plus étranger à l'esprit politique proprement dit, +à cet esprit simple, prompt, judicieux, résolu, léger dans la pensée, +sérieux dans l'action, qui ne voit que les faits et ne s'inquiète que +des résultats. + +A part même cette opposition de la science et de la pratique, quel +abîme entre la politique qu'on faisait il y a trente ans, et celle que, +cinquante ans plus tôt, on aurait voulu faire! Qu'étaient devenues les +doctrines, les espérances qui avaient enchanté et remué tout un +peuple, tous les peuples? Comment les hommes d'affaires du XIXe siècle +tenaient-ils les promesses des philosophes du XVIIIe? Les uns hardiment, +les autres timidement et avec embarras, désertaient les idées et les +institutions dont le nom seul, la seule perspective avaient fait leur +fortune. Le despotisme, un despotisme savant, raisonneur, et qui +prétendait s'ériger en système, voyait à son service les enfants des +plus doctes théories de liberté. Plusieurs, gens d'honneur et de coeur, +attachés dans l'âme à leur ancienne foi, protestaient de temps en temps, +mais sans conséquence, contre les insultes et les coups qu'on lui +portait autour d'eux. La plupart, en défendant Voltaire contre Geoffroi +et les incrédules contre les dévots, se jugeaient quittes envers la +philosophie et la liberté. Mais qu'auraient dit les philosophes, +qu'aurait dit Voltaire lui-même, malgré ses dédains pour la métaphysique +et ses complaisances pour le pouvoir, s'ils avaient assisté à un dîner +de l'archichancelier, ou à une séance du Conseil d'État impérial? +Croit-on que le XVIIIe siècle se fût reconnu là, qu'il eût accepté ses +héritiers pour représentants? + +Ils ne lui ressemblaient pas davantage pour les manières, le tour +d'esprit, le ton, les habitudes et les formes extérieures. Hommes du +monde autant que lettrés, les philosophes du XVIIIe siècle avaient +passé leur vie dans les plus douces et plus brillantes régions de cette +société par eux tant attaquée. Elle les avait accueillis, célébrés; +ils s'étaient mêlés à tous les plaisirs de son élégante et agréable +existence; ils partageaient ses goûts, ses moeurs, toutes ses finesses, +toutes les susceptibilités d'une civilisation à la fois vieillie et +rajeunie, aristocratique et littéraire; ils étaient de cet ancien régime +démoli par leurs mains. Mais les philosophes de la seconde génération, +les vrais fils de la Révolution et de l'Empire, n'étaient point de +l'ancien régime, et ne l'avaient connu que pour le renverser. Entre +ceux-ci et la bonne compagnie du XVIIIe siècle, aucun lien, rien de +commun; au lieu des salons de madame Geoffrin, de mademoiselle de +Lespinasse, de madame Trudaine, de la maréchale de Beauvau, de madame +Necker, ils avaient vécu dans les assemblées publiques, les clubs et les +camps. Des événements immenses, terribles, Avaient remplacé pour eux les +plaisirs de société et les succès d'Académie. Bien loin d'être façonnés +pour l'agrément des relations sociales dans une vie oisive et facile, +tout en eux portait l'empreinte des temps si actifs et si lourds qu'ils +avaient eu à traverser. Leurs manières n'étaient ni élégantes, ni +douces; ils parlaient et traitaient brusquement, rudement, comme +toujours pressés et n'ayant pas le loisir de songer à tout et de tout +ménager. Corrompus, ils s'établissaient sèchement dans un égoïsme +grossier et cynique; honnêtes gens, il manquait aux formes de leur +conduite, aux dehors de leurs vertus, ce fini, cette harmonie qui +semblent n'appartenir qu'à la longue et paisible possession d'une +situation ou d'un sentiment. Peu de goût pour la conversation, les +lectures, les visites, toutes ces occupations sans but, ces délassements +sans nécessité, où naguère tant de gens trouvaient un emploi +demi-sérieux, demi-frivole, de leur esprit et de leur temps. Pour eux, +leur temps et leur esprit étaient absorbés par leurs affaires et leurs +intérêts; leur plaisir, c'était le repos. + +Parmi ces hommes du régime nouveau, quelques philosophes, quelques +écrivains, la plupart sans fonctions et suspects à l'Empire, avaient +presque seuls quelque besoin et quelque habitude de se réunir, de +causer, de rechercher et de goûter en commun quelques jouissances +intellectuelles. Ils formaient une coterie libérale, grande admiratrice +du XVIIIe siècle, et qui se flattait bien de le continuer. Mais, née +surtout de la Révolution, elle en portait le sceau bien plus que celui +de l'époque antérieure. Quoique des hommes fort étrangers à tout +acte révolutionnaire y fussent mêlés, à tout prendre, l'esprit +révolutionnaire y dominait avec ses mérites et ses défauts, plus +d'indépendance que d'élévation, plus d'âpreté que d'indépendance, ami +de l'humanité et de ses progrès, mais méfiant, envieux, insociable pour +quiconque n'acceptait pas son joug, unissant aux préjugés de coterie +les haines de faction. La coterie était d'ailleurs fort concentrée en +elle-même; peu de mélange des classes et des habitudes diverses; peu de +familiarité avec les gens du monde proprement dit; rien qui rappelât la +composition et le mouvement de l'ancienne société philosophique; toutes +les petites manies des lettrés de profession vivant seuls et entre eux; +sans parler de je ne sais quelle discordance dans les manières, tour +à tour familières et tendues, également dépourvues de réserve et +d'abandon. Ou je me trompe fort, ou dans les réunions de la _Décade +philosophique_, et malgré la communauté de beaucoup d'idées, les maîtres +du XVIIIe siècle que je nommais tout à l'heure, Montesquieu, Voltaire, +Buffon, Turgot, d'Alembert, Diderot même et Rousseau, les moins mondains +de leur temps, se seraient quelquefois sentis dépaysés et étrangers. + +Dans des salons bien différents, au faubourg Saint-Germain, au milieu +des restes de l'aristocratie, remise, ou à peu près, de ses désastres, +ils n'auraient pas, au premier abord, éprouvé la même surprise; ils +auraient reconnu les manières, le ton, toutes les formes et les +apparences sociales de leur époque. Peut-être même auraient-ils pris +plaisir à retrouver certaines traditions de l'ancien régime, et ce +lien des souvenirs communs, si puissant entre les hommes même les plus +divers. Mais en revanche, que de choses plus graves les auraient bientôt +repoussés! Quelle profonde opposition de sentiments et d'idées! En vain +auraient-ils cherché là quelque trace de cette ouverture d'esprit, de +cette libéralité de coeur, de ce goût pour les plaisirs et les progrès +intellectuels qui distinguaient, cinquante ans auparavant, une si +notable portion de l'aristocratie française, et avaient si puissamment +concouru au mouvement du siècle. Au lieu de cela, le retour de toutes +les prétentions, de toutes les pédanteries aristocratiques; un repentir +amer de s'en être un moment départi; un puéril empressement à rentrer +sous le joug, à reprendre du moins la livrée des vieilles habitudes, des +vieilles maximes; une arrogante antipathie pour les lumières, l'esprit, +les philosophes, et tout ce qui pouvait leur ressembler. + +Dans quelques coins pourtant de ce camp de l'ancien régime, l'opposition +au gouvernement impérial, l'influence de M. de Chateaubriand, le seul +fait de l'indépendance envers un despote et de l'enthousiasme pour +un grand écrivain, ramenaient du mouvement moral, de la générosité +politique, et devenaient même çà et là, entre les débris de +l'aristocratie et ceux de la philosophie du dernier siècle, une source +de sympathie. A coup sûr Montesquieu et Voltaire se seraient trouvés +plus à l'aise dans le salon de madame de Duras que dans celui +de l'archichançelier; et M. Suard causait plus librement, plus +sympathiquement avec M. de Chateaubriand qu'avec Chénier. Mais cette +petite coterie, plus animée, plus libérale, était alors comme perdue +dans la grande coterie aristocratique; les idées religieuses la +séparaient des philosophes dont les idées politiques l'auraient +rapprochée; et malgré quelques points de contact avec eux, malgré une +assez fréquente similitude de sentiments, de voeux, de goûts, de moeurs, +en somme elle leur paraissait plus opposée que favorable, et se livrait +au mouvement de réaction dont le XVIIIe siècle était l'objet. + +Une autre coterie, plus restreinte encore, il est vrai, tenait de plus +près à ce siècle, et semblait devoir en reproduire assez bien l'image. +Elle ralliait les débris de cette portion du côté gauche de l'Assemblée +constituante qui voulait, en 1789, la monarchie constitutionnelle, rien +de moins, rien de plus, et où siégeaient MM. de Clermont-Tonnerre, de La +Rochefoucauld, de Broglie, Mounier, Malouet, etc.: pur et patriotique +parti, dont les idées devaient ouvrir et clore notre révolution, mais ne +suffisaient pas à l'accomplir. Parmi ces hommes de sens et de bien, ceux +qui restaient, la plupart du moins, fidèles à leurs principes et à leur +cause, étrangers au gouvernement impérial, ou ne le servant qu'avec +réserve et dignité, formaient chez madame de Tessé, chez la princesse +d'Hénin, etc., une petite société de moeurs élégantes, d'opinions +libérales, étrangère à la sottise aristocratique, à la rancune +révolutionnaire, liée par ses habitudes à l'ancien régime, par ses +sentiments au nouvel état, aux besoins nouveaux du pays. + +Il semble que là fût aussi la place des débris philosophiques du XVIIIe +siècle, et que les hommes si peu nombreux qui en restaient se dussent +fondre dans cette coterie, où plusieurs d'entre eux allaient en effet +souvent et avaient des amis. Mais une différence réelle les en séparait +et ne permettait pas que la société du XVIIIe siècle se trouvât là +vraiment représentée. La politique avait été la principale, presque +l'unique affaire des Constituants; elle était le lien, le caractère +dominant de leur coterie. Issus de la philosophie et de la littérature +de leur temps, ils n'étaient cependant ni lettrés ni philosophes; ils +honoraient les doctrines et les lettres, mais en gens qui les tiennent +de la seconde main, et n'en font ni leur affaire ni leur plaisir. Or, +l'école du XVIIIe siècle, sa véritable école, celle qui lui servait de +centre et lui donnait l'impulsion, était essentiellement philosophique +et littéraire: la politique l'intéressait, mais comme l'un des objets de +sa méditation, comme une application d'idées qui venaient de plus loin +et s'étendaient fort au delà. De nos jours, purs politiques que nous +sommes, nous nous figurons que c'est là la plus attrayante, la première +préoccupation de l'esprit, et c'est presque uniquement pour avoir +enfanté des constitutions et rappelé les peuples à la liberté que le +XVIIIe siècle nous paraît grand. Étroite présomption! Un champ bien plus +vaste, bien plus varié que la société humaine, s'ouvre devant l'esprit +humain; et dans ses jours de force et d'éclat, il est loin de se +satisfaire et de s'épuiser dans l'étude des relations des hommes. +Politique sans doute dans ses voeux et ses résultats, le XVIIIe siècle +était bien autre chose encore, et prenait à ses idées, à leur vérité, à +leur manifestation, un plaisir tout à fait indépendant de l'emploi +qu'en pourraient faire des publicistes ou des législateurs. C'est là +le caractère de l'esprit philosophique, bien différent de l'esprit +politique qui ne s'attache aux idées que dans leur rapport avec les +faits sociaux et pour les appliquer. Certaines fractions, certaines +coteries du XVIIIe siècle, les économistes, par exemple, s'occupaient +spécialement de politique; mais le siècle en général, la société +du siècle dans son ensemble aspirait surtout aux conquêtes et aux +jouissances intellectuelles de tout genre, en tout sens, à tout prix; et +la pensée de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, se fût trouvée en prison +si on l'eût astreinte à ne s'exercer que sur les formes de gouvernement +et la destinée des nations. + +Les derniers contemporains de ces grands hommes, les survivants de +l'école philosophique, M. Suard et M. l'abbé Morellet n'étaient pas +doués à coup sûr d'une pensée si active et si étendue. M. Suard n'avait +aucun vif désir de savoir ni de produire; quoique la littérature lui +eût seule ouvert les portes du monde, il était bien plus homme du monde +qu'homme de lettres. Esprit difficile, paresseux, d'une élégance et +d'un dédain aristocratique, pourvu qu'il menât une vie honorable, semée +d'intérêts doux et de relations agréables, peu lui importait de déployer +ses facultés et de se faire un nom. Depuis que le travail n'était +plus pour lui une nécessité, il le prenait et le quittait comme un +passe-temps, lisant et écrivant à loisir, sans but, pour son seul +plaisir, avec une sorte d'épicurisme intellectuel qui n'avait pourtant +rien d'égoïste ni d'indifférent. Les études de l'abbé Morellet avaient +été plus sérieuses, plus patientes, mais très-spéciales; l'économie +politique et quelques applications de ce qu'il avait appris en Sorbonne +l'avaient presque exclusivement occupé. Il semble qu'à l'un et à l'autre +de ces deux hommes la société des Constituants, avec les traditions +de leur temps, ses habitudes élégantes, son estime des lettres et ses +principes politiques, dût pleinement suffire. Pourtant il n'en était +rien; à l'exemple de leurs maîtres, ils avaient tous deux des besoins +intellectuels plus variés; ils prenaient aux idées, aux mouvements de +l'esprit humain, un intérêt plus désintéressé, si je puis ainsi parler, +plus exempt de toute direction particulière, de toute application +prochaine. Et séparés, comme on vient de le voir, de toutes des coteries +que j'ai nommées d'abord, ils ne sympathisaient qu'à demi avec celle-là +même qui tenait de plus près à leurs opinions, à leurs souvenirs; il +leur en fallait une qui fût une image plus complète, plus fidèle, de +leur temps et de la société au sein de laquelle ils s'étaient formés. + +Telle était, en effet, la leur. D'anciennes relations de même origine et +de même goût, M. de Boufflers, M. Dupont de Nemours, M. Gallois, etc., +quelques académiciens dont M. Suard avait appuyé la candidature, et qui +lui formaient un petit parti dans l'Académie, quelques jeunes gens dont +il encourageait le talent avec une bienveillance qui n'avait rien de +banal, quelques membres du Sénat ou d'autres corps, qui faisaient +profession d'indépendance, quelques étrangers qui ne se seraient pas +pardonné de quitter Paris sans avoir connu les derniers contemporains de +Voltaire et de ce siècle dont la gloire a pénétré plus loin que +celle d'aucun autre, voilà de quoi cette société se composait. On se +réunissait le jeudi chez l'abbé Morellet, le mardi et le samedi chez M. +Suard; quelquefois plus souvent pour un cercle choisi. Les mercredis, +madame d'Houdetot donnait à dîner à un certain nombre de personnes +invitées une fois pour toutes, et qui pouvaient y aller quand il leur +plaisait. Elles s'y trouvaient en général huit, dix, quelquefois +davantage. Point de recherches, point de bonne chère; le dîner n'était +qu'un moyen, nullement un but de réunion. Après le dîner, assise au coin +du feu, dans son grand fauteuil, le dos voûté, la tête inclinée sur la +poitrine, parlant peu, bas, remuant à peine, madame d'Houdetot assistait +en quelque sorte à la conversation, sans la diriger, sans l'exciter, +point gênante, point maîtresse de maison, bonne, facile, mais prenant +à tout ce qui se disait, aux discussions littéraires, aux nouvelles de +société ou de spectacle, au moindre incident, au moindre mot spirituel, +un intérêt vif et curieux; mélange piquant et original de vieillesse et +de jeunesse, de tranquillité et de mouvement. + +On trouvait chez M. Suard moins de facilité, moins de laisser-aller; là, +peu _d'a parte_ entre les voisins, peu d'interruptions au gré de telle +ou telle fantaisie, une conversation presque toujours générale et +suivie. C'était l'usage de la maison et on y tenait; il en résultait +quelquefois, surtout au commencement de la soirée, un peu de gêne et de +froideur. Mais en revanche, là régnaient une liberté plus sérieuse et +bien plus de variété réelle. M. Suard ne craignait d'aborder ni de voir +aborder chez lui aucun sujet. Nulle part la franchise de la pensée et du +langage n'était aussi grande, aussi ouvertement autorisée, provoquée par +le maître de la maison. Les hommes qui ne l'ont pas vu ne sauraient se +figurer, et bien des hommes qui l'ont vu ont oublié quelle était alors +la timidité des esprits, la retenue des entretiens; à quel point, dès +que le moindre contact avec la politique se laissait entrevoir, les +figures devenaient froides et les paroles officielles. Un censeur de +cette époque montrait à quelqu'un de ses amis certains passages d'une +pièce de théâtre qu'il était chargé d'examiner: «Vous ne voyez là +point d'allusions, lui disait-il; le public n'en verra point «eh bien! +monsieur, il y en a, et je me garderai bien de les autoriser.» De 1809 +à 1814, tous étaient à peu près comme le censeur; tous se conduisaient +comme s'il y eût eu des allusions là où personne n'en eût pu voir; et +sur tout sujet politique, ou seulement philosophique, toute conversation +un peu sérieuse en était frappée de mort. M. Suard n'avait jamais +souffert que cette mort pénétrât chez lui: nul homme n'était plus +étranger à toute menée, à toute intention politique, plus modéré au fond +dans ses opinions et ses désirs; il n'avait même, pour l'action et les +affaires, ni goût ni talent. Mais la liberté de la pensée et de la +parole était sa vie, son honneur; il se fût senti avili à ses +propres yeux d'y renoncer, et il la maintenait au profit de tous. +La conversation ne manquait pas d'ailleurs chez lui d'étendue et +de variété; aucune habitude, aucune préoccupation spéciale n'en +rétrécissait le champ; philosophie, littérature, histoire, arts, +antiquité, temps modernes, pays étrangers, tous les sujets y étaient +accueillis avec faveur. Les idées jeunes et nouvelles, fussent-elles +même peu en accord avec les traditions du XVIIIe siècle, n'y +rencontraient point une hostilité repoussante; on leur pardonnait de +déplaire en faveur du mouvement d'esprit qu'excitait leur nouveauté; car +on avait besoin surtout de ce mouvement; on vivait, en fait d'idées et +de connaissances, sur un fonds depuis longtemps exploité; ainsi que les +mêmes personnes, les mêmes réflexions, les mêmes anecdotes revenaient +souvent; et l'activité, bien que réelle, n'était ni féconde ni +progressive. Mais on y sentait incessamment cette sincérité, ce +désintéressement de l'esprit qui font peut-être le plus grand charme +de la pensée et de la conversation. On se réunissait, on causait +sans nécessité, sans but, par le seul attrait des communications +intellectuelles. Ce n'était pas sans doute le sérieux d'amis passionnés +de la vérité et de la science; mais c'était encore moins l'étroit +égoïsme ou le mesquin travail des gens qui ne font cas que de l'utile et +n'agissent ou ne parlent qu'avec un dessein spécial, en vue de +quelque résultat déterminé. On ne recherchait pas, il est vrai, on ne +reproduisait pas les idées pour elles-mêmes et pour elles seules; on +leur demandait quelque chose au delà, un plaisir social, mais rien de +plus. + +Et c'était précisément là ce qui distinguait, il y a trente ans, cette +coterie de toutes les autres, ce qui en faisait l'image la plus vraie, +la seule image de la société qui, cinquante ans auparavant, avait animé +Paris, et l'Europe au nom de Paris. + +Image bien froide sans doute, bien pâle. Cinquante ans auparavant, la +coterie philosophique ne se resserrait pas autour de deux vieillards; +elle était partout, chez les gens de cour, d'église, de robe, de +finance; hautaine ici, complaisante là, tantôt endoctrinant, tantôt +divertissant ses hôtes, mais partout jeune, active, confiante, recrutant +et guerroyant partout, pénétrant et entraînant la société tout entière. +Et le mouvement ne se renfermait pas dans Paris; il en partait pour +se répandre en tous sens et y revenir plus vif, plus général. Grimm +adressait sa correspondance à l'impératrice de Russie, à la reine de +Suède, au roi de Pologne, à huit ou dix princes souverains tous avides +des moindres faits, des moindres bruits venus de ce grand atelier de +travail et de plaisir intellectuel. Il n'était pas besoin d'être prince +souverain pour entretenir à Paris un correspondant: en Allemagne, en +Italie, en Angleterre, de simples particuliers, riches et curieux, +voulaient avoir le leur, et de mois en mois, de semaine en semaine, être +tant bien que mal informés de tout ce qu'on faisait, disait ou pensait +à Paris. On s'adressait à d'Alembert, à Diderot, à Grimm lui-même pour +leur demander des correspondants de moindre figure; et des jeunes gens +sans fortune, sans nom, à leur début dans les lettres, trouvaient là un +moyen d'existence, comme ils en trouvent maintenant dans les journaux. + +Certes, c'était là une autre société que cette petite coterie +philosophique de 1809, si faible, si isolée. C'était un autre état +intellectuel que celui dont le salon de M. Suard pouvait donner l'idée. +Cependant le fond, sinon l'éclat, la direction, sinon le mouvement, +étaient les mêmes; c'était le même goût des plaisirs et des progrès de +l'esprit, également éloigné de la méditation pure et de l'application +intéressée; le même mélange de sérieux et de légèreté; le même besoin +de nouveauté pour la pensée sans désir bien vif d'innovation dans +les situations sociales et la vie; le même penchant à s'occuper des +questions et des intérêts politiques, avec la même prépondérance de +l'esprit philosophique et littéraire sur l'esprit politique. Le grand +tableau n'existait plus; le dessin qui en restait était fidèle et pur. + +Madame de Rumford avait été élevée au milieu de ce monde dont les +diverses coteries que je viens de rappeler étaient, en 1809, les +derniers débris. Son père, M. Paulze, d'abord receveur général, ensuite +fermier général des finances, homme très-éclairé dans la science et +très-habile dans la pratique de son état, avait épousé une nièce du +fameux contrôleur général, l'abbé Terrai. Celui-ci faisait grand cas +des lumières et de l'expérience de son neveu, qui donnait souvent à son +oncle, sur l'administration des finances, d'excellents conseils, fort +bien compris, car l'abbé Terrai était homme de beaucoup d'esprit, et +assez mal suivis, comme il devait arriver à un ministre qui ne voulait +se brouiller avec personne à la cour, et qui ne recevait pas du pays de +quoi suffire en même temps aux besoins de l'État et aux fantaisies de +tout le monde. Une longue correspondance, entre l'abbé Terrai et M. +Paulze, a été conservée, en grande partie du moins, dans la famille du +fermier général, et contient, sur les mesures financières de ce temps, +des renseignements fort curieux. + +L'administration compte en France trois grandes époques. Elle a été +créée au XVIIe siècle sous Louis XIV. Au XVIIIe, de 1750 à 1789, elle +est entrée dans les voies du progrès scientifique et dela civilisation +universelle. C'est de nos jours, et d'abord par l'impulsion de +l'Assemblée constituante, qu'elle a reçu sa forme systématique, et pris +dans la société, aussi bien que dans le gouvernement, une influence +destinée, si je ne me trompe, à s'accroître encore, en se combinant avec +les institutions libres. + +La seconde de ces époques a rendu à la France des services à mon avis, +trop peu connus et mal appréciés. Aux grandes questions de l'ordre moral +appartient la prééminence. Je ne m'en étonne ni ne m'en plains. Ces +questions, soulevées alors avec tant d'éclat et d'effet, ont éclipsé +toutes les autres. L'administration s'est effacée devant la politique; +ses travaux, ses projets étaient modestes au milieu, selon les uns, du +bouleversement, selon les autres, de la régénération de la société. +Un grand fait pourtant date de ce temps, la création des sciences qui +planent au-dessus de l'administration et lui révèlent les lois des faits +qu'elle est appelée à régir. Personne n'a encore entrevu, et peut-être +ne saurait encore entrevoir le rôle que ces sciences sont destinées +à jouer dans le monde. Rôle immense, quoiqu'il ne doive et ne puisse +jamais être le premier. Au XVIIIe siècle en appartiendra le principal +honneur: c'est là son oeuvre la plus originale. + +La partie théorique de cette oeuvre n'a point à se plaindre de la +renommée. Elle fit grand bruit en naissant. Les diverses écoles +économistes, leurs systèmes, leurs débats n'ont jamais cessé d'attirer +puissamment l'attention publique. Mais la partie pratique de +l'administration française dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, +l'esprit général qui y présidait, son respect pour la science et pour +l'humanité, ses efforts, d'une part pour assurer l'empire des principes +sur les faits, de l'autre pour diriger les faits et les principes vers +le bien de la société tout entière, les résultats positifs de ces +efforts, les innombrables et inappréciables améliorations accomplies, +ou commencées, ou préparées, ou méditées à cette époque dans tous +les services publics, les travaux, en un mot, et les mérites des +administrateurs de tout genre et de tout rang qui ont eu alors en main +les affaires du pays, c'est ce qu'ont trop effacé les orages et les +triomphes de la politique, ce qui n'a pas obtenu sa juste part de +reconnaissance et de célébrité. + +La maison de M. Paulze était l'un des foyers de ces utiles études, +de ces salutaires réformes. Là se réunissaient Turgot, Malesherbes, +Trudaine, Condorcet, Dupont de Nemours; là dans des conversations à la +fois sérieuses et faciles, sans préméditation savante, sans autre but +que la vérité, les questions étaient posées, les faits rapportés, les +idées débattues. M. Paulze n'y fournissait pas seulement le tribut de +ses lumières personnelles; il avait institué à la ferme générale un +bureau chargé de recueillir, sur l'impôt et le commerce de la France, +sur le mouvement des ports, sur tout ce qui intéresse la richesse +nationale, tous les renseignements statistiques. Il entretenait, dans +le même dessein, avec un grand nombre de négociants et de banquiers +étrangers, une correspondance assidue. Ces documents étaient +libéralement communiqués aux hommes éclairés qui fréquentaient sa +maison. L'abbé Raynal, entre autres, ami particulier de M. Paulze, y +puisa la plupart des faits et des détails qu'il a consignés dans son +_Histoire philosophique des deux Indes_, et qui en sont la seule partie +encore importante aujourd'hui. + +Cette société, ces conversations, n'avaient rien qui pût entrer dans +l'éducation de mademoiselle Paulze, ni influer directement sur elle. +Mais, à vivre et à se développer dans une telle atmosphère, elle apprit +deux choses, le plus salutaire enseignement que l'enfance puisse +recevoir et léguer à toute la vie, l'estime des études sérieuses et le +respect du mérite personnel. + +Elle avait à peine treize ans quand l'abbé Terrai voulut la marier à +la cour. Son père, peu touché de cette fantaisie, préféra un de ses +collègues dans la ferme générale, M. Lavoisier, et l'abbé Terrai n'en +prit point d'humeur. Le mariage fut célébré dans la chapelle de l'hôtel +du contrôleur général, le 16 décembre 1771. + +En passant de la maison de son père dans celle de son mari, madame +Lavoisier changea d'horizon sans changer d'habitudes. Au mouvement des +sciences économiques succéda celui des sciences physiques, et la société +des savants à celle des administrateurs. Les hommes spéciaux témoignent +quelquefois un grand dédain pour l'intérêt que les gens du monde peuvent +porter à leurs travaux; et s'il s'agissait en effet d'en juger le mérite +scientifique, ils auraient pleinement raison. Mais l'estime, le goût +du public pour la science, et la manifestation fréquente, vive, de ce +sentiment, sont pour elle d'une haute importance, et jouent un grand +rôle dans l'histoire. Les temps de cette sympathie, un peu fastueuse +et frivole, ont toujours été pour les sciences, des temps d'élan et +de progrès; et à considérer les choses dans leur ensemble, l'histoire +naturelle et la chimie ont profité de l'existence sociale de M. de +Buffon et de M. Lavoisier, aussi bien que de leurs découvertes. + +Soit affection pour son mari, soit disposition naturelle, madame +Lavoisier s'associa à ses travaux comme un compagnon ou un disciple. +Ceux-là même qui ne l'ont connue que bien loin de la jeunesse ont pu +démêler que, sous une apparence un peu froide et rude, et presque +uniquement préoccupée de sa vie de société, c'était une personne capable +d'être fortement saisie par un sentiment, par une idée, et de s'y +adonner avec passion. Elle vivait dans le laboratoire de M. Lavoisier, +l'aidait dans ses expériences, écrivait ses observations sous sa dictée, +traduisait, dessinait pour lui. Elle apprit à graver pour qu'il fût sûr +d'un ouvrier exact jusqu'au scrupule, et les planches du _Traité de +Chimie_ furent bien réellement l'oeuvre de ses mains. Elle publia, parce +qu'il le désirait, la traduction d'un ouvrage du chimiste anglais Kirwan +«sur la force des acides et la proportion des substances qui composent +les sels neutres:» et elle avait acquis, de la science qu'ils +cultivaient ensemble, une intelligence si complète que lorsque, en 1803, +onze ans après la mort de Lavoisier, elle voulut réunir et publier ses +mémoires scientifiques, elle put se charger seule de ce travail, et +l'accomplit en effet, en y joignant une préface parfaitement simple, où +ne se laisse entrevoir aucune ombre de prétention. + +Un intérieur ainsi animé par une affection réciproque et des occupations +favorites, une grande fortune, beaucoup de considération, une bonne +maison à l'Arsenal, recherchée par les hommes les plus distingués, tous +les plaisirs de l'esprit, de la richesse, de la jeunesse, c'était là, à +coup sûr, une existence brillante et douce. Cette existence fut frappée, +foudroyée par la Révolution, comme toutes celles qui l'entouraient. En +1794, madame Lavoisier vit monter le même jour sur l'échafaud son père +et son mari, et n'échappa elle-même, après un emprisonnement assez +court, qu'en se plongeant, avec la patience la plus persévérante, dans +la plus complète et silencieuse obscurité. + +Dès le début de la Révolution, M. Lavoisier, quelque favorables que +fussent ses idées à la réforme de l'État, avait considéré l'avenir avec +effroi. C'était un homme d'un esprit juste et calme, d'un caractère doux +et modeste, qui poursuivait avec désintéressement, au sein d'une vie +heureuse, de nobles et utiles travaux, et que les orages politiques +dérangeaient beaucoup trop pour qu'il y plaçât ses espérances. En juin +1792, le roi lui fit offrir le ministère des contributions publiques. M. +Lavoisier le refusa par cette lettre pleine d'élévation, de simplicité +et de droiture: + +«Sire, +Ce n'est ni par une crainte pusillanime, bien éloignée de mon caractère, +ni par indifférence pour la chose publique, ni, je l'avouerai même, par +le sentiment de l'insuffisance de mes forces que je suis contraint de me +refuser à la marque de confiance dont Votre Majesté veut bien m'honorer +en me faisant offrir le ministère des contributions publiques. Témoin, +pendant que j'ai été attaché à la trésorerie nationale, des sentiments +patriotiques de Votre Majesté, de ses tendres sollicitudes pour le +bonheur du peuple, de son inflexible sévérité de principes, de son +inaltérable probité, je sens, plus vivement que je ne puis l'exprimer, +ce à quoi je renonce en perdant l'occasion de devenir l'organe de ses +sentiments auprès de la nation. + +Mais, Sire, il est du devoir d'un honnête homme et d'un citoyen de +n'accepter une place importante qu'autant qu'il a l'espérance d'en +remplir les obligations dans toute leur étendue. + +Je ne suis ni jacobin, ni feuillant. Je ne suis d'aucune société, +d'aucun club. Accoutumé à peser tout au poids de ma conscience et de ma +raison, jamais je n'aurais pu consentir à aliéner mes opinions à +aucun parti. J'ai juré, dans la sincérité de mon coeur, fidélité à la +Constitution que vous avez acceptée, aux pouvoirs constitués par le +peuple, à vous, Sire, qui êtes le Roi constitutionnel des Français, +à vous dont les vertus et les malheurs ne sont pas assez sentis. +Convaincu, comme je le suis, que le Corps législatif est sorti des +limites que la Constitution lui avait tracées, que pourrait un ministre +constitutionnaire? Incapable de composer avec ses principes et avec sa +conscience, il réclamerait en vain l'autorité de la loi à laquelle tous +les Français se sont liés par le serment le plus imposant. La résistance +qu'il pourrait conseiller, par les moyens que la Constitution donne à +Votre Majesté, serait présentée comme un crime; il périrait victime de +ses devoirs et l'inflexibilité même de son caractère deviendrait la +source de nouveaux malheurs. + +Sire, permettez que je continue de consacrer mes veilles et mon +existence au service de l'État dans des postes moins élevés, mais où je +pourrai rendre des services peut-être plus utiles, et probablement plus +durables. Dévoué à l'instruction publique, je chercherai à éclairer le +peuple sur ses devoirs. Soldat citoyen, je porterai les armes pour +la défense de la patrie, pour celle de la loi, pour la sûreté du +représentant inamovible du peuple français. + +Je suis avec un profond respect, de Votre Majesté, + +Sire, le très-humble, etc., etc.» + + +L'illustre savant prétendait trop quand il demandait la permission +d'employer sa vie a à éclairer le peuple.» On l'envoya à la mort, au nom +du peuple ignorant et opprimé. + +Il légua à sa veuve toute sa fortune, et elle en dut en partie la +conservation au dévouement habile d'un serviteur fidèle, à qui elle +témoigna à son tour, jusqu'à son dernier moment, la plus fidèle +reconnaissance. + +En 1798, lorsqu'une proscription à la fois cruelle et honteuse +d'elle-même frappa quelques-uns de ses amis, entre autres l'un des plus +intimes, M. de Marbois, une lettre de crédit de madame Lavoisier, sur +son banquier de Londres, alla les chercher dans les déserts de Sinamary. + +Quand les proscriptions cessèrent, quand l'ordre et la justice revinrent +apaiser et ranimer en même temps la société, madame Lavoisier reprit +sa place dans le monde, entourée de toute une génération de savants +illustres, les amis, les disciples, les successeurs de Lavoisier, +Lagrange, Laplace, Berthollet, Cuvier, Prony, Humboldt, Arago, charmés, +en honorant sa veuve, de trouver dans sa maison, en retour de l'éclat +qu'ils y répandaient, les agréments d'une hospitalité élégante. M. de +Rumford arriva parmi eux. Il était alors au service du roi de Bavière, +et jouissait dans le public d'une grande popularité scientifique. Son +esprit était élevé, sa conversation pleine d'intérêt, ses manières +empreintes de bonté. Il plut à madame Lavoisier. Il s'accordait avec ses +habitudes, ses goûts, on pourrait presque dire avec ses souvenirs. Elle +espéra recommencer en quelque sorte son bonheur. Elle l'épousa le 22 +octobre 1805, heureuse d'offrir à un homme distingué une grande fortune +et la plus agréable existence. + +Leurs caractères ne se convinrent point. A la jeunesse seule il +est facile d'oublier, au sein d'un tendre bonheur, la perte de +l'indépendance. Des questions délicates furent élevées; des +susceptibilités s'éveillèrent. Madame de Rumford, en se remariant, avait +formellement stipulé dans son contrat qu'elle se ferait appeler madame +_Lavoisier de Rumford_. M. de Rumford, qui y avait consenti, le trouva +mauvais. Elle persista: «J'ai regardé comme un devoir, comme une +religion, écrivait-elle en 1808, de ne point quitter le nom de +Lavoisier... Comptant sur la parole de M. de Rumford, je n'en aurais pas +fait un article de mes engagements civils avec lui si je n'avais voulu +laisser un acte public de mon respect pour M. Lavoisier et une preuve de +la générosité de M. de Rumford. C'est un devoir pour moi de tenir à une +détermination qui a toujours été une des conditions de notre union; et +j'ai dans le fond de mon âme l'intime conviction que M. de Rumford ne me +désapprouvera pas, et qu'après avoir pris le temps d'y réfléchir... +il me permettra de continuer à remplir un devoir que je regarde comme +sacré.» + +Ce fut encore là une espérance trompée. Après des agitations domestiques +que M. de Rumford, avec plus de tact, eût rendues moins bruyantes, la +séparation devint nécessaire; et elle eut lieu à l'amiable le 30 juin +1809. + +Depuis cette époque, et pendant vingt-sept ans, aucun événement, on +pourrait dire aucun incident ne dérangea plus madame de Rumford dans sa +noble et agréable façon de vivre. Elle n'appartint plus qu'à ses amis et +à la société, tantôt étendue, tantôt resserrée, qu'elle recevait avec +un mélange assez singulier de rudesse et de politesse, toujours de +très-bonne compagnie et d'une grande intelligence du monde, même dans +ses brusqueries de langage et ses fantaisies d'autorité. Tous les lundis +elle donnait à dîner, rarement à plus de dix ou douze personnes, et +c'était ce jour-là que les hommes distingués, français ou étrangers, +habitués de la maison ou invités en passant, se réunissaient chez elle +dans une sorte d'intimité momentanée promptement établie, entre des +esprits si cultivés, par le plaisir d'une conversation sérieuse ou +piquante, toujours variée et polie, dont madame de Rumford jouissait +elle-même plus qu'elle n'en prenait soin. Le mardi, elle recevait +tous ceux qui venaient la voir. Pour le vendredi étaient les réunions +nombreuses, composées de personnes fort diverses, mais appartenant +toutes à la meilleure compagnie de leur sorte, et venant toutes avec un +grand plaisir entendre là l'excellente musique que faisaient ensemble +les artistes les plus célèbres et les plus habiles amateurs. + +Sous l'Empire, outre son agrément général, la maison de madame de +Rumford avait un mérite particulier; la pensée et la parole n'y étaient +pas officielles; une certaine liberté d'esprit et de langage y régnait, +sans hostilité, sans arrière-pensée politique; uniquement de la liberté +d'esprit, l'habitude de penser et de parler à l'aise sans s'inquiéter +de ce qu'en saurait et dirait l'autorité. Précieux mérite alors, plus +précieux qu'on ne peut le supposer aujourd'hui. Il faut avoir vécu sous +la machine pneumatique pour sentir tout le charme de respirer. + +Quand la Restauration fut venue, au milieu du mouvement des partis et +des débats parlementaires, ce ne fut plus la liberté qui manqua aux +hommes de sens et de goût: un autre mal pesa sur eux: le mal de l'esprit +de parti, des préventions et des animosités de parti; mal incommode et +funeste, qui rétrécit tous les horizons, répand sur toutes choses un +faux jour, roidit l'intelligence, aigrit le coeur, fait perdre aux +hommes les plus distingués cette étendue d'idées, cette générosité de +sentiments qui leur conviendraient si bien, et enlève autant d'agrément +à leur vie que de richesse à leur nature et de charme à leur caractère. +Ce fléau de la société, dans les pays libres, pénétra peu, très-peu dans +la maison de madame de Rumford; comme naguère la liberté, l'équité ne +s'en laissa point bannir. Non-seulement les hommes des partis les plus +divers continuèrent de s'y rencontrer, mais l'urbanité y régnait entre +eux: il semblait que, par une convention tacite, ils laissassent à +la porte de ce salon leurs dissentiments, leurs antipathies, leurs +rancunes, et qu'évitant de concert les sujets de conversation qui les +auraient contraints de se heurter, ils eussent d'ailleurs l'esprit aussi +libre, le coeur aussi tolérant que s'ils ne se fussent jamais enrôlés +sous le joug des partis. + +Ainsi se perpétuait, dans la maison de madame de Rumford et selon son +désir, l'esprit social de son temps et du monde où elle s'était formée. +Je ne sais si nos neveux reverront jamais une société semblable, des +moeurs si nobles et si gracieuses, tant de mouvement dans les idées +et de facilité dans la vie, un goût si vif pour le progrès de la +civilisation, pour l'exercice de l'esprit, sans aucune de ces passions +âpres, de ces habitudes inélégantes et dures qui l'accompagnent souvent, +et rendent pénibles ou impossibles les relations les plus désirables. Ce +qui manquait au XVIIIe siècle, ce qu'il y avait de superficiel dans ses +idées et de caduc dans ses moeurs, d'insensé dans ses prétentions et de +vain dans sa puissance créatrice, l'expérience l'a révélé avec éclat; +nous l'avons appris à nos dépens. Nous savons, nous sentons le mal que +nous a légué cette époque mémorable, Elle a prêché le doute, l'égoïsme, +le matérialisme. Elle a touché d'une main impure, et flétri pour quelque +temps de nobles et beaux côtés de la nature humaine. Mais si le XVIIIe +siècle n'eût fait que cela, si tel eût été seulement son principal +caractère, croit-on qu'il eût amené à sa suite tant et de si grandes +choses, qu'il eût à ce point remué le monde? Il était bien supérieur à +tous ses sceptiques, à tous ses cyniques. Que dis-je, supérieur? Il leur +était essentiellement contraire, et leur donnait un continuel démenti. +En dépit de la faiblesse de ses moeurs, de la frivolité de ses formes, +de la sécheresse de telle ou telle doctrine; en dépit de sa tendance +critique et destructive, c'était un siècle ardent et sincère, un siècle +de foi et de désintéressement. Il avait foi dans la vérité, car il a +réclamé pour elle le droit de régner en ce monde. Il avait foi dans +l'humanité, car il lui a reconnu le pouvoir de se perfectionner et a +voulu qu'elle l'exerçât sans entrave. Il s'est abusé, égaré dans cette +double confiance; il a tenté bien au delà de son droit et de sa force. +Il a mal jugé la nature morale de l'homme et les conditions de l'état +social. Ses idées comme ses oeuvres ont contracté la souillure de ses +vices. Mais, cela reconnu, la pensée originale, dominante, du XVIIIe +siècle, la croyance que l'homme, la vérité, la société sont faits l'un +pour l'autre, dignes l'un de l'autre et appelés à s'unir, cette juste et +salutaire croyance s'élève et surmonte toute son histoire. Le premier, +il l'a proclamée et a voulu la réaliser. De là sa puissance et sa +popularité sur toute la face de la terre. + +De là aussi, pour descendre des grandes choses aux petites et de la +destinée des hommes à celle des salons, de là la séduction de cette +époque et l'agrément qu'elle répandait sur la vie sociale. Jamais on +n'avait vu toutes les conditions, toutes les classes qui forment l'élite +d'un grand peuple, quelque diverses qu'elles eussent été dans leur +histoire et fussent encore par leurs intérêts, oublier ainsi leur passé, +leur personnalité, se rapprocher, s'unir au sein des moeurs les plus +douces, et uniquement occupées de se plaire, de jouir et d'espérer +ensemble pendant cinquante ans, qui devaient finir entre elles par les +plus terribles combats. + +C'est là le fait rare, le fait charmant que j'ai vu survivre encore et +s'éteindre dans les derniers salons du XVIIIe siècle. Celui de madame de +Rumford s'est fermé le dernier. + +Il s'est fermé avec une parfaite convenance, sans que le découragement +y eût pénétré, sans avoir accepté aucune métamorphose, en demeurant +constamment semblable à lui-même. Les hommes ont leur caractère original +qu'ils tiennent à garder jusqu'au bout, leur brèche où ils veulent +mourir. Le maréchal de Villars enviait au maréchal de Herwick le coup de +canon qui l'avait tué. Le parlement britannique n'avait point d'orateur +qui ne vît d'un oeil jaloux lord Chatham tombant épuisé dans les bras de +ses voisins, au milieu d'un sublime accès d'éloquence. Le président Molé +eût tenu à grand honneur de finir ses jours sur son siège, en rendant +justice à l'État contre les factieux. Vespasien disait: «Il faut qu'un +empereur meure debout.» Madame de Rumford avait passé sa vie dans le +monde, à rechercher pour elle-même et à offrir aux autres les plaisirs +de la société. Non que le monde l'absorbât tout entière, et qu'elle +n'eût, dans l'occasion, les plus sensés et les plus sérieux conseils à +donner à ses amis, les bienfaits les plus abondants et les plus soutenus +à répandre sans bruit sur le malheur. Mais enfin le monde, la société +étaient sa principale affaire; elle vivait surtout dans son salon. Elle +y est morte en quelque sorte debout, le 10 février 1836, entourée, la +veille encore, de personnes qu'elle se plaisait à y réunir, et qui +n'oublieront jamais ni l'agrément de sa maison, ni la solidité de ses +amitiés. + + + + + VIII + +_Procès-verbal de l'audience donnée et de la réponse faite le 17 février +1831, par le roi Louis-Philippe aux députés du Congrès national de la +Belgique venus à Paris pour lui annoncer l'élection de S. A. R. Mgr le +duc de Nemours, comme roi des Belges_. + + +Paris, le 17 février 1834. + +Aujourd'hui, à midi, la députation du congrès national de la Belgique +s'est rendue au Palais-Royal; deux aides de camp de Sa Majesté l'ont +reçue au haut du grand escalier pour la conduire dans le premier salon, +où l'attendait M. le ministre des affaires étrangères qui l'a introduite +dans la salle du trône. Le Roi l'a reçue, étant placé sur son trône, +ayant à sa droite monseigneur le duc d'Orléans, et à sa gauche +monseigneur le duc de Nemours. Sa Majesté la Reine était présente, ainsi +que LL. AA. RR. les princes ses fils, les princesses ses filles, et la +princesse Adélaïde, soeur du Roi. Les ministres et les aides de camp +du Roi entouraient le trône. M. le président du congrès a prononcé le +discours suivant: + +«SIRE, +Organe légal du peuple belge, le congrès souverain, dans sa séance du +3 février, a élu et proclamé roi S. A. R. Louis Charles-Philippe +d'Orléans, duc de Nemours, fils puîné de Votre Majesté, et nous a confié +la mission d'offrir la couronne à S. A. R. dans la personne de Votre +Majesté, son tuteur et son roi. + +Cette élection, qu'ont accueillie les acclamations d'un peuple libre, +est un hommage rendu à la royauté populaire de la France et aux vertus +de votre famille: elle cimente l'union naturelle des deux nations sans +les confondre; elle concilie leurs voeux et leurs intérêts naturels avec +les intérêts et la paix de l'Europe, et donnant à l'indépendance de la +Belgique un nouvel appui, celui de l'honneur français, elle assure aux +autres États un nouvel élément de force et de tranquillité. + +Le pacte constitutionnel sur lequel repose la couronne de la Belgique +est achevé. La nation, reconnue indépendante, attend avec impatience +et le chef de son choix et les bienfaits de la constitution qu'il aura +jurée. La réponse de Votre Majesté comblera son attente fondée, et notre +juste espoir. Son avènement a prouvé qu'elle connaît toute la puissance +d'un voeu véritablement national, et la sympathie de la France nous est +un gage de sa vive adhésion aux suffrages de la Belgique. + +«Nous remettons en vos mains, sire, le décret officiel de l'élection de +S. A. R. le duc de Nemours, et une expédition de l'acte constitutionnel +arrêté par le congrès.» + +M. le président du congrès a ensuite donné lecture de l'acte du congrès +ainsi conçu: + +Au nom du peuple belge, +Le congrès national décrète: + +Article 1er. Son Altesse Royale Louis-Charles-Philippe d'Orléans, duc +de Nemours, est proclamé roi des Belges, à la condition d'accepter la +constitution telle qu'elle sera décrétée par le congrès national. + +ART. 2. Il ne prend possession du trône qu'après avoir solennellement +prêté, dans le sein du congrès, le serment suivant: + +«Je jure d'observer la constitution et les lois du peuple belge, de +maintenir l'indépendance nationale et l'intégrité du territoire.» + +Bruxelles, palais de la nation, le 3 février 1831. + +_Le président du congrès_, E. SURLET CHOKIER. + +_Les secrétaires membres du congrès_, le vicomte VILAIN XIV, LIEDTZ, +HENRI DE BROUCKÈRE, NOTHOMB. + + +Le Roi a répondu à la députation: + +«Messieurs, +Le voeu que vous êtes chargés de m'apporter au nom du peuple belge, en +me présentant l'acte de l'élection que le congrès national vient de +faire de mon second fils, le duc de Nemours, pour roi des Belges, me +pénètre de sentiments dont je vous demande d'être les organes auprès de +votre généreuse nation. Je suis profondément touché que mon dévouement +constant à ma patrie vous ait inspiré ce désir, et je m'enorgueillirai +toujours qu'un de mes fils ait été l'objet de votre choix. + +Si je n'écoutais que le penchant de mon coeur et ma disposition bien +sincère à déférer au voeu d'un peuple dont la paix et la prospérité +sont également chères et importantes à la France, je m'y rendrais +avec empressement. Mais quels que soient mes regrets, quelle que soit +l'amertume que j'éprouve à vous refuser mon fils, la rigidité des +devoirs que j'ai à remplir m'en impose la pénible obligation, et je dois +déclarer que je n'accepte pas pour lui la couronne que vous êtes chargés +de lui offrir. + +Mon premier devoir est de consulter avant tout les intérêts de la +France, et par conséquent, de ne point compromettre cette paix que +j'espère conserver pour son bonheur, pour celui de la Belgique et pour +celui de tous les États de l'Europe, auxquels elle est si précieuse et +si nécessaire. Exempt moi-même de toute ambition, mes voeux personnels +s'accordent avec mes devoirs, Ce ne sera jamais la soif des conquêtes +ou l'honneur de voir une couronne placée sur la tête de mon fils qui +m'entraîneront à exposer mon pays au renouvellement des maux que la +guerre amène à sa suite, et que les avantages que nous pourrions +en retirer ne sauraient compenser, quelque grands qu'ils fussent +d'ailleurs. Les exemples de Louis XIV et de Napoléon suffiraient pour me +préserver de la funeste tentation d'ériger des trônes pour mes fils, +et pour me faire préférer le bonheur d'avoir maintenu la paix à tout +l'éclat des victoires, que, dans la guerre, la valeur française ne +manquerait pas d'assurer de nouveau à nos glorieux drapeaux. + +Que la Belgique soit libre et heureuse! qu'elle n'oublie pas que c'est +au concert de la France avec les grandes puissances de l'Europe qu'elle +a dû la prompte reconnaissance de son indépendance nationale! et qu'elle +compte toujours avec confiance sur mon appui pour la préserver de toute +attaque extérieure ou de toute intervention étrangère! Mais que la +Belgique se garantisse aussi du fléau des agitations intestines, +et qu'elle s'en préserve par l'organisation d'un gouvernement +constitutionnel qui maintienne la bonne intelligence avec ses voisins, +et protège les droits de tous, en assurant la fidèle et impartiale +exécution des lois! Puisse «le souverain que vous élirez consolider +votre sûreté intérieure, et qu'en même temps son choix soit pour +toutes les puissances un gage de la continuation de la paix et de la +tranquillité générale! Puisse-t-il se bien pénétrer de tous les devoirs +qu'il aura à remplir, et qu'il ne perde jamais de vue que la liberté +publique sera la meilleure base de son trône, comme le respect de vos +lois, le maintien de vos institutions et la fidélité à garder ses +engagements seront les meilleurs moyens de le préserver de toute +atteinte, et de vous affranchir du danger de nouvelles secousses! + +Dites à vos compatriotes que tels sont les voeux que je forme pour eux, +et qu'ils peuvent compter sur toute l'affection que je leur porte. Ils +me trouveront toujours empressé de la leur témoigner, et d'entretenir +avec eux ces relations d'amitié et de bon voisinage qui sont si +nécessaires à la prospérité des deux États.» + + + + + IX + +_Lettre du général Chlopicki à l'empereur Nicolas (décembre 1830)._ + + +«Sire, +L'assemblée délibérante (la Diète), malgré le talent et même la +popularité de ses membres, est trop faible pour pouvoir ramener la +tranquillité au milieu de l'orage. Convaincu de cette vérité, d'autant +plus que j'ai devant les yeux l'expérience des jours de terreur qui +viennent de s'écouler, j'ai résolu de réunir en ma personne le pouvoir +exécutif dans toute son étendue, afin qu'il ne devînt pas la proie d'une +foule d'agents provocateurs et de perturbateurs qui, timides à l'heure +du danger, possèdent cependant l'art de tromper les masses par des +mensonges, et de faire tourner à leur profit les nobles sentiments du +peuple. Ennemi de l'anarchie, après avoir vu renverser par elle trois +sortes de gouvernements, je me suis proposé d'appuyer le gouvernement +provisoire par une force organisée, et de rendre l'autorité à un seul +homme, en l'entourant du secours de l'armée et de l'obéissance du +peuple. + +Cette mesure, Sire, a déjà rétabli la tranquillité dans les esprits; +le soldat observe la discipline militaire; la populace retourne à ses +occupations habituelles; tous confient sans crainte ce qu'ils ont de +plus cher à une autorité qui désire le bien public, et qui atteindra +désormais ce noble but. En un mot, les troubles ont cessé et les traces +de désordre s'effacent. + +Mais, Sire, ces sentiments qui, dans le cours de quelques heures, +ont armé toute la capitale, qui ont réuni toute l'armée sous un même +étendard, ces sentiments qui, comme une étincelle électrique, pénètrent +tous les palatinats, et y produisent les mêmes effets, ces sentiments, +dis-je, brûlent dans tous les coeurs, et ne s'éteindront qu'avec leur +dernier soupir. + +Il en est ainsi, Sire; la nation veut une liberté modérée; elle ne veut +point en abuser; mais par cela même, elle veut qu'elle soit à l'abri +de toute violation et de toute agression; elle veut une constitution +applicable à la vie pratique. Par un concours inouï de circonstances, +se trouvant dans une position peut-être trop hardie, elle n'en est pas +moins prête à tout sacrifier pour la plus belle des causes, pour son +indépendance nationale. Cependant, Sire, loin d'elle est la pensée de +rompre les liens qui l'unissent à votre auguste volonté. Le gouvernement +provisoire a déjà reconnu la nécessité d'envoyer à Saint-Pétersbourg +deux députés qui ont été chargés de déposer au pied du trône de Votre +Majesté Impériale et Royale l'expression des volontés et des désirs de +la nation, que les provinces polonaises, anciennement incorporées à +l'Empire, fussent admises à la jouissance des mêmes libertés que le +royaume. + +Daignez, Sire, par humanité et par égard pour les bienfaits que vous +avez répandus sur nous au commencement de votre règne, accueillir avec +bonté les prières dont ils sont l'interprète! Que la Pologne, déjà +reconnaissante à Votre Majesté Impériale et Royale pour les bonnes +intentions que vous lui avez toujours montrées, que cette Pologne, +dis-je, puisse vous entourer, Sire, de cet amour qu'elle conserve +dans son coeur pour son auguste régénérateur! Que notre destinée +s'accomplisse! Et vous, Sire, remplissant à notre égard les promesses +de votre prédécesseur, prouvez-nous par de nouveaux bienfaits que votre +règne n'est qu'une suite non interrompue du règne de celui qui a rendu +l'existence à une partie de l'ancienne Pologne. Du reste, la jouissance +des libertés qui nous sont assurées par la Charte n'est point une +concession que le trône nous fera; ce ne sera que la simple exécution +d'un contrat passé entre le roi et la nation, et confirmé par un serment +réciproque. + +Connaissant, Sire, votre magnanimité, je dois espérer qu'une députation, +qui n'a pour but que la paix, obtiendra l'effet qu'elle se propose; +les travaux du gouvernement provisoire sont consacrés à l'organisation +intérieure du pays; ses ordonnances seront respectées, comme les miennes +propres, jusqu'au moment de la réunion du sénat et de la chambre des +nonces, auxquels il appartiendra de prendre des mesures ultérieures. + +«Sire, en ma qualité d'ancien soldat et de bon Polonais, j'ose vous +faire entendre la vérité; car je suis persuadé que Votre Majesté +Impériale et Royale daignera l'écouter. Vous tenez, Sire, dans votre +main les destinées de toute une nation: d'un seul mot, vous pouvez la +mettre au comble du bonheur; d'un seul mot, la précipiter dans un abîme +de maux. + +Plein de confiance dans la magnanimité de votre coeur, Sire, j'ose +espérer qu'une effusion de sang n'aura pas lieu, et je me regarderai +comme le plus heureux des hommes si je puis atteindre au but que je me +propose par la réunion intime de tous les éléments de bon ordre et de +force.» + + + + + X + +_Mémorandum présenté le 21 mai 1831, par la Conférence de Rome, au pape +Grégoire XVI._ + + I + +«Il paraît aux représentants des cinq puissances que, quant à l'État de +l'Église, il s'agit, dans l'intérêt général de l'Europe, de deux points +principaux: + +«1° Que le gouvernement de cet État soit assis sur des bases solides par +des améliorations méditées et annoncées par Sa Sainteté elle-même, dès +le commencement de son règne; + +«2° Que ces améliorations, lesquelles, selon l'expression de l'édit +de S.E. Mgr le cardinal Bernetti, fonderont une ère nouvelle pour les +sujets de Sa Sainteté, soient, par une garantie intérieure, mises à +l'abri des changements inhérents à la nature de tout gouvernement +électif. + + II + +«Pour atteindre ce but salutaire, ce qui, à cause de la position +géographique et sociale de l'État de l'Église, est d'un intérêt +européen, il paraît indispensable que la déclaration organique de Sa +Sainteté parte de deux principes vitaux: «1° De l'application des +améliorations en question, non-seulement aux provinces où la révolution +a éclaté, mais aussi à celles qui sont restées fidèles et à la capitale; + +2° De l'admissibilité des laïques aux fonctions administratives et +judiciaires. + + III + +«Les améliorations mêmes paraissent devoir embrasser le système +judiciaire et celui de l'administration municipale et provinciale. + +_A_.--Quant à l'ordre judiciaire, il paraît que l'exécution entière et +le développement conséquent des promesses et principes du _motu proprio_ +de 1816 présentent les moyens les plus sûrs et les plus efficaces +de redresser les griefs assez généraux relatifs à cette partie si +intéressante de l'organisation sociale. + +_B_.--Quant à l'administration locale, il paraît que le rétablissement +et l'organisation générale des municipalités élues par la population +et la fondation de franchises municipales pour régler l'action de ces +municipalités, dans les intérêts locaux des communes, devraient être la +base indispensable de toute amélioration administrative. + +_C_.--En second lieu, l'organisation des conseils provinciaux, soit d'un +conseil administratif permanent, destiné à aider le gouverneur de +la province dans l'exécution de ses fonctions avec des attributions +convenables, soit d'une réunion plus nombreuse, prise surtout dans le +sein des nouvelles municipalités et destinée à être consultée sur les +intérêts les plus importants de la province, paraît extrêmement +utile pour conduire à l'amélioration et à la simplification de +l'administration provinciale, pour contrôler l'administration communale, +pour répartir les impôts et pour éclairer le gouvernement sur les +véritables besoins de la province. + + IV + +L'importance immense d'un état réglé des finances et d'une telle +administration de la dette publique qui donnerait la garantie si +désirable pour le crédit financier du gouvernement, et contribuerait +essentiellement à augmenter ses ressources et à assurer son +indépendance, paraît rendre indispensable un établissement central dans +la capitale, chargé, comme Cour suprême des comptes, du contrôle de la +comptabilité du service annuel dans chaque branche de l'administration +civile et militaire, et de la surveillance de la dette publique avec les +attributions correspondantes au but grand et salutaire qu'on se +propose d'atteindre.--Plus une telle institution portera le caractère +d'indépendance et l'empreinte de l'union intime du gouvernement et du +pays, plus elle répondra aux intentions bienfaisantes du souverain et à +l'attente générale. + +Il paraît que, pour atteindre ce but, des personnes devraient y siéger +choisies parmi les conseils locaux et formant, avec des conseillers du +gouvernement, une _junte_ ou consulte administrative. Une telle junte +formerait ou non partie d'un conseil d'État, dont les membres seraient +nommés par le souverain parmi les notabilités de naissance, de fortune +et de talent du pays. + +Sans un ou plusieurs établissements centraux de cette nature, intimement +liés aux notabilités d'un pays si riche en éléments aristocratiques et +conservateurs, il paraît que la nature d'un gouvernement électif ôterait +nécessairement, aux améliorations qui formeront la gloire éternelle du +Pontife régnant, cette stabilité dont le besoin est généralement et +puissamment senti, et le sera d'autant plus vivement que les bienfaits +du Pontife seront grands et précieux. + +Rome, 21 mai 1831. + + + + + XI + +1° Je n'insère pas ici le texte même des cinq édits du pape Grégoire XVI +qui forment plus de 200 pages in-4°, et entrent dans des détails peu +intéressants et peu clairs pour le public français; mais je donne un +résumé exact de leurs dispositions essentielles, résumé fait sur les +lieux mêmes et au moment de leur publication. + +L'édit du pape Grégoire XVI en date du 5 juillet 1831 était divisé en +trois titres. Le premier réglait l'administration des communes, le +second celle des provinces, le troisième confirmait, en les améliorant, +certaines dispositions qui avaient été établies par le _motu proprio_ +du pape Pie VII du 6 juillet 1816, et qui étaient depuis tombées en +désuétude. + +L'ancienne division du territoire en dix-sept délégations de première, +deuxième et troisième classe était provisoirement maintenue. + +Rome et ses dépendances (la Comarque) restant soumises à un régime +particulier, un chef, dont les attributions étaient analogues à celles +de nos préfets, administrait, sous le nom de prolégat, chacune des +provinces. En fait, ces magistrats étaient tous laïques. L'édit +prévoyait, comme mesure exceptionnelle, que des cardinaux pourraient +être mis à la tête des délégations de première classe. Une congrégation +_governative_ composée de quatre propriétaires nés ou domiciliés dans +la province, y ayant exercé des emplois administratifs ou la profession +d'avocat, siégeait auprès du prolégat et délibérait sur toutes les +affaires. Celles qui touchaient aux finances locales se décidaient à +la majorité des voix. Pour celles qui touchaient à l'administration +générale, la congrégation _governative_ n'avait que voix consultative; +mais les avis de ses membres, quand ils étaient contraires à celui du +prolégat, devaient être visés, enregistrés et transmis à l'autorité +supérieure. + +Chaque délégation était divisée en districts, et à la tête de chaque +district des _gouverneurs_ remplissaient des fonctions analogues à +celles de nos sous-préfets, et servaient d'intermédiaires pour la +correspondance entre le _prolégat_ et les _gonfalonieri_ ou maires des +communes. + +Dans chaque chef-lieu de délégation, sous la présidence du prolégat, un +conseil provincial se réunissait à des époques déterminées; le nombre +des membres de ces conseils était proportionné à la population des +provinces. Aucun ne pouvait être composé de moins de dix membres; les +conseillers étaient nommés par le souverain, mais sur une liste de +candidats présentés en nombre triple par des électeurs choisis librement +par les conseils municipaux. + +Les conseils provinciaux réglaient le budget, assuraient les comptes des +dépenses de la province, faisaient la répartition des impôts entre les +districts, ordonnaient les travaux publics, en adoptaient les plans et +en faisaient suivre l'exécution par des ingénieurs placés dans leur +dépendance. Dans l'intervalle de leurs sessions, une commission de trois +membres nommés par la majorité restait en permanence, pourvoyait à +l'exécution des mesures arrêtées par les conseils, et exerçait son +contrôle sur les actes du prolégat et de la congrégation _governative_. + +Le titre II de l'édit du 5 juillet 1831 réglait, d'après des principes +analogues, l'administration des communes. Toutes recevaient des conseils +municipaux de quarante-huit, trente-six et vingt-quatre membres. Ce +dernier nombre s'appliquait aux villes d'une population de mille +habitants. Les bourgs et les moindres villages avaient aussi des +conseils composés de neuf membres, et les vacances survenues par cause +de mort ou autrement étaient remplies par les conseils se recrutant +ainsi librement eux-mêmes. + +Des combinaisons habiles et conformes à l'esprit des localités réglaient +le mode d'élection des conseils municipaux. On n'avait point visé à +l'uniformité, à faire peser partout le même niveau. S'il arrivait +que, dans quelques communes, les anciennes franchises parussent, à la +majorité des habitants, préférables à la législation nouvelle, il était +loisible de réclamer le maintien ou la remise en vigueur des statuts +antérieurs. + +La réunion des conseils avait lieu toutes les fois que les besoins de la +commune le requéraient et sur la convocation d'un membre, tenu seulement +à mentionner l'objet de la détermination à intervenir. Le gonfalonier et +les anciens (maire et adjoints) étaient nommés par le souverain, mais +parmi les candidats présentés sur une liste triple dressée par les +conseils municipaux. + +Enfin le cardinal Bernetti, en envoyant l'édit du 5 juillet 1831 dans +les provinces, invitait expressément les congrégations _governatives_ +à lui faire connaître les voeux des habitants sur les améliorations à +apporter dans les diverses branches des services publics. Il annonçait +l'intention de Sa Sainteté d'y avoir égard. Une voie était ainsi +ouverte aux progrès ultérieurs que les habitants voudraient poursuivre +légalement. + +Les édits réformateurs de l'ordre judiciaire furent conçus dans le +même esprit que cet édit du 5 juillet sur la réforme de l'ordre +administratif. Un règlement organique de la justice civile parut le 5 +octobre et fut suivi, le 31 du même mois, d'un autre édit beaucoup plus +développé qui établissait sur des bases toutes nouvelles l'instruction +des affaires criminelles, la hiérarchie et la compétence des tribunaux. +Ces deux actes législatifs, les plus importants du pontificat +de Grégoire XVI, opéraient dans l'ordre judiciaire une réforme +fondamentale, et faisaient disparaître les griefs les plus généralement +imputés au gouvernement pontifical. + +Le reproche le plus grave adressé au système en vigueur dans l'État +Romain pour l'administration de la justice était la multiplicité des +tribunaux exceptionnels. Dans la seule ville de Rome, il n'existait pas +moins de quinze juridictions diverses dont la compétence et les formes +de procédure arbitraires jetaient les plaideurs dans un labyrinthe +inextricable, et remettaient indéfiniment en question l'autorité de la +chose jugée. Entre ces tribunaux d'exception, celui de l'auditeur du +pape _(Uditore santissimo_) subsistait encore en 1831, comme un monument +monstrueux d'injustice et d'absurdité. La juridiction de l'auditeur +du pape au civil et au criminel n'avait pas de limites; il pouvait à +volonté interrompre le cours de toute procédure à un degré quelconque, +casser, réformer les jugements rendus en dernier ressort. Ce droit +ne périssait jamais. Les plus vieilles contestions pouvaient être +renouvelées, et sans instruction dans la procédure, sans motif dans le +jugement, une famille se voyait journellement privée de ses propriétés +les mieux acquises. Et comme si un tel instrument d'arbitraire n'était +pas suffisant, les papes se réservaient le droit personnel d'évoquer +toutes les causes et de les renvoyer à des commissions extraordinaires +créées _ad hoc_. Les familles puissantes pouvaient ainsi se faire donner +des juges complaisants, choisis sans égard à leur capacité, à leur +instruction, et les habitants des provinces, enlevés à leurs magistrats +naturels, pouvaient être traînés à Rome pour y défendre leur fortune +contre des attaques inattendues. Cet incroyable abus trouvait des +défenseurs parmi les gens de loi résidant à Rome. Il assurait la fortune +et l'importance de cette classe dans laquelle se trouvaient les libéraux +les plus accrédités, et ne pouvait cesser sans provoquer des clameurs +intéressées. + +L'édit du 5 octobre 1831 supprima la juridiction de _l'Uditore +santissimo_ et l'intervention personnelle du pape dans les causes +civiles, qui toutes furent renvoyées à leurs juges naturels dans l'ordre +établi par le droit commun. Il supprima pareillement les tribunaux +d'exception et ne permit d'appel contre la chose jugée que pour vice de +forme ou fausse application de la loi. + +En France la vérité légale sort de l'ordre des juridictions, et la +décision des juges d'appel est considérée comme ayant une valeur +supérieure à celle des juges de première instance. A Rome la vérité +légale sort de la majorité des jugements. Il y a trois degrés de +juridiction, et deux jugements conformes font la chose jugée; si un +second tribunal confirme la sentence rendue par le premier, elle devient +définitive; s'il l'infirme, l'une ou l'autre des parties peut faire +appel à un troisième tribunal auquel appartient la solution définitive +du litige, à moins que les formes de la procédure n'aient été violées. +En ce cas, il y a recours devant le tribunal de la _signature_, dont les +attributions sont analogues à celles de notre cour de cassation et +qui couronne l'édifice judiciaire depuis qu'on ne voit plus s'élever +au-dessus de lui la monstrueuse puissance de _l'Uditore santissimo._ + +Dans les provinces, les trois degrés de juridiction, établis par le +nouveau règlement organique du 5 octobre 1831, étaient: + +1° Les _gouverneurs_, magistrats locaux qui correspondent à nos juges de +paix avec des attributions plus étendues; + +2° Les tribunaux civils établis dans chaque chef-lieu de délégation; ils +devaient être composés de cinq juges et remplaçaient les _préteurs_, +qui précédemment jugeaient seuls en seconde instance. Dans un pays où +malheureusement la corruption est fréquente, c'était un grand bienfait +que l'organisation collégiale des tribunaux. L'obligation fut imposée +aux juges de tous les degrés de ne prononcer leurs jugements qu'après +discussion, de les motiver et aussi de les rédiger en langue vulgaire; +jusqu'alors, deux mots latins, _obtinuit_ et _petiit,_ inscrits sur +la requête des parties, avaient formé tout le libellé des sentences, +rendues sans publicité et sans être précédées de plaidoiries; + +3° Deux tribunaux supérieurs, dits tribunaux d'appel, composés chacun +d'un président et de six juges, étaient établis l'un, à Bologne, pour +les Légations; l'autre, à Macerata, pour la Romagne et pour les Marches. +Les habitants de ces provinces ne devaient plus, comme par le passé, +porter à Rome l'appel de leurs procès. C'était pour eux un fort grand +avantage qu'ils ne pouvaient manquer de sentir vivement, mais qui devait +naturellement causer des sentiments contraires parmi les gens de loi de +la métropole. + +Les tribunaux de province, à tous les degrés de juridiction, n'étaient +composés que de laïques. + +A Rome et dans la Comarque, l'administration de la justice ne recevait +pas des améliorations moins importantes. Par le règlement organique du +5 octobre 1831, douze juridictions, composées presque exclusivement +de prélats, étaient supprimées. Il ne restait plus en exercice que le +tribunal du Capitole, celui de l'A. C. et celui de la Rote. + +Le tribunal du Capitole, magistrature municipale, était présidé par le +sénateur de Rome et composé de trois avocats. Il jugeait cumulativement, +en première instance, avec le tribunal de l'A. C., toutes les causes où +des laïques étaient intéressés. Le demandeur pouvait à son choix porter +sa cause devant l'une ou l'autre des juridictions. Le tribunal de l'A. +C. (ainsi nommé par contraction de _Auditor Cameroe_) était composé de +cinq avocats et trois prélats, divisés en deux sessions. L'appel au +premier degré était porté de l'une à l'autre. Si les jugements étaient +conformes, il n'y avait point lieu à procédure ultérieure; en cas de +dissentiment, la cause arrivait devant le tribunal de la Rote, cour +d'appel pour Rome et la Comarque. La _Rota Romana_ restait, comme par le +passé, composée exclusivement de prélats, et elle continuait à rendre +ses arrêts en langue latine. Les formes de la procédure étaient +cependant simplifiées et améliorées. L'autorité suprême ne pouvait plus +choisir arbitrairement parmi ses membres ceux qui connaîtraient de telle +ou telle cause, et former ainsi des commissions particulières. Toutes +les causes devaient arriver aux diverses chambres par la voie régulière, +et y être jugées collégialement. + +L'ancienne réputation de lumière et d'intégrité de la _Sacra Rota +Romana_ n'avait souffert aucune atteinte. Cette cour jouissait d'une +considération générale en Italie et à l'étranger. L'Europe catholique +prenait part à sa composition: l'Allemagne, l'Espagne, le Milanais, la +Toscane nommaient des auditeurs de Rote, et, après la révolution de +1830, Mgr Isoard continuait à y représenter la France. + +Le tribunal suprême de la Signature couronnait l'édifice de l'ordre +judiciaire romain, et, comme nous l'avons dit, ses attributions étaient +analogues à celles de la Cour de cassation en France. + +Si à toutes ces améliorations on ajoute la suppression des droits que, +dans tous les tribunaux, les plaideurs étaient tenus de payer aux juges, +à leurs secrétaires, à leurs domestiques, et l'obligation aux procureurs +et aux avocats de rédiger en langue vulgaire des actes de procédure, +on ne pourra contester que la réforme ne fût, sinon complète, au moins +très-profonde, et que le pape Grégoire XVI et son ministre le cardinal +Bernetti ne fussent entrés résolument dans la voie que le mémorandum du +21 mai avait ouverte. + +L'organisation, le nombre, la compétence et la hiérarchie des tribunaux +étant déterminés par l'édit du 5 octobre, un autre édit du 31 régla la +manière de procéder devant eux. L'article 1er remettait en vigueur le +code de procédure de Pie VII, oeuvre de sagesse qui avait illustré son +pontificat et que son successeur avait malheureusement laissé tomber +en désuétude. Depuis 1816, l'expérience avait suggéré quelques +améliorations qui trouvèrent place dans l'édit du 31 octobre. Cet +important travail était le résultat des délibérations, continuées +pendant plusieurs mois, des jurisconsultes les plus éclairés de l'État +romain; et dans une telle matière, il est difficile de comprendre +qu'ils n'eussent pas cherché à faire le mieux possible. Le pape et +son ministre, loin de repousser les lumières et l'action de l'opinion +publique, les appelaient au contraire, et l'article qui terminait le +nouvel édit enjoignait expressément à tous les tribunaux de faire +connaître officiellement leurs vues à la secrétairerie d'État, sur les +réformes et les améliorations dont leur paraîtrait encore susceptible le +système de la procédure. + +Cinq jours après la publication du code de procédure civile, le +gouvernement pontifical promulgua un règlement organique de la procédure +criminelle (5 novembre 1831), travail plus considérable encore que le +précédent. Pour la première fois, par cet édit, des règles fixes et +invariables étaient établies pour l'instruction et le jugement des +causes criminelles. Les accusés ne pouvaient plus être soustraits +à leurs juges naturels. Des formes substantielles, ennemies de +l'arbitraire, réglaient avec précision tout ce qui regarde les juges, +les tribunaux, l'instruction des procès, les preuves du crime ou du +délit, l'interrogatoire des accusés, le récolement des témoins. Jadis +les procès s'instruisaient à huis-clos en l'absence du prévenu; il avait +un défenseur qui n'assistait ni aux débats, ni à l'audition des témoins, +et qui devait seulement fournir des mémoires dans l'intérêt de son +client. Pie VII avait ordonné en 1816 que les sentences fussent motivées +et que les juges ne prononçassent que des peines prescrites par la loi. +Ces dispositions, oubliées sous Léon XII, furent remises en vigueur par +l'édit du 5 novembre. + +Si la publicité des débats n'était pas complète, au moins l'accusé +et son défenseur prenaient connaissance de toutes les pièces de +l'instruction, communiquaient librement ensemble, et faisaient appeler à +l'audience tous les témoins nécessaires à la défense (art. 386, 389 et +394). Au jugement de la cause, l'accusé comparaissait devant ses juges, +assisté d'un ou de plusieurs conseils (art. 406). Il était mis en +présence de la partie plaignante, de son dénonciateur et des témoins +dont il discutait les dépositions (art. 417). L'avocat de l'accusé +résumait sa défense et parlait le dernier (art. 431). L'accusé déclaré +innocent était mis de suite en liberté et ne pouvait être poursuivi de +nouveau pour la même cause (art. 445). Toute condamnation au grand ou +petit criminel était sujette à l'appel. L'instruction se devait faire +dans les mêmes formes qu'en première instance. Les mêmes tribunaux, +tant à Rome que dans les provinces, connaissaient des causes civiles et +criminelles. + +Ainsi, la Conférence de Rome avait prétendu seulement, par son +mémorandum du 21 mai, obtenir du saint père en faveur de ses sujets: 1° +La sécularisation de son gouvernement, 2° des institutions municipales +et provinciales protectrices des intérêts locaux, 3° des réformes +judiciaires favorables à la liberté; et sur ces trois points les édits +pontificaux du 5 juillet, des 5 et 31 octobre, et du 5 novembre, +donnaient plus que les puissances n'avaient dû espérer après le refus du +pape de prendre aucun engagement envers elles. Il semblait même que Sa +Sainteté eût l'intention de tenir compte de la quatrième demande du +mémorandum touchant la junte centrale à établir à Rome pour y maintenir +l'ordre dans les finances, et la régularité dans les diverses branches +de l'administration. Un édit du 21 novembre 1831 institua une commission +permanente pour le contrôle des comptes des diverses administrations; +cette commission, sous le titre de Congrégation de révision, fut +composée d'un cardinal président, de quatre prélats et de quatre députés +laïques, choisis à Rome ou dans les provinces. Les affaires devaient +y être discutées librement et votées à la majorité des voix. La +surveillance générale des recettes et des dépenses de l'État, la +rédaction des budgets, l'apurement des comptes étaient dans ses +attributions; elle devait aussi s'occuper de la liquidation et de +l'amortissement de la dette publique, et généralement de toutes les +fonctions de notre Cour des comptes; et dans l'article 23 de cet édit, +la Congrégation de révision était mise en demeure de rechercher et de +soumettre directement à Sa Sainteté toutes les réformes qui sembleraient +nécessaires dans le système général des finances, comme les +congrégations provinciales et les corps judiciaires y avaient été +invités, chacun selon sa compétence. + +2° _Lettre de M. Rossi à M. Guizot_. + +10 avril 1832. + +«Mon cher ami, je ne saurais vous dire tout le plaisir que m'a fait +votre lettre, quoique déjà l'arrivée de votre beau discours sur les +affaires extérieures de la France m'eût prouvé que vous ne m'aviez pas +complètement oublié. J'ai cherché une occasion pour vous répondre; mais +grâce au choléra, on revient de Paris, on n'y va pas.--Vous pensiez à +moi, et vous ne vous trompiez pas en pensant que c'était de l'Italie que +je m'occupais; c'est ma pensée, ma pensée de tous les jours; elle le +sera tant que j'aurai un souffle de vie. J'ai compris votre système, +comme vous avez compris mon chagrin. On ne saurait empêcher le malade +qui a faim de se plaindre, lors même que le médecin est obligé d'être +inexorable. Mais assez du passé. Vous me demandez quels sont mes rêves +et mes espérances raisonnables. Laissons les rêves de côté. Tout le +monde en fait; y croire c'est autre chose; les coucher sérieusement par +écrit, c'est encore pis. Ils sont bons tout au plus pour passer +une soirée au coin du feu quand on n'a rien de mieux à faire.--Mes +espérances de bon sens sont plus faciles à dire. J'espérais que, tout +en conservant la paix, la France exercerait sur certaines parties de +la péninsule une intervention diplomatique, propre à préparer à ce +malheureux pays un meilleur avenir, à cicatriser un grand nombre de +plaies, à faire cesser beaucoup d'infortunes et de souffrances, et à y +assurer à la France elle-même une influence plus solide et plus profonde +que celle de cent mille baïonnettes. J'espérais que, grâce à la France, +il se formerait du moins en Italie quelques _oasis_ où des hommes qui +se respectent pussent vivre, et respirer, et attendre sans trop +d'impatience un avenir plus complet pour eux et pour leurs enfants. Les +pays où cela me paraissait possible étaient plus particulièrement le +Piémont, les États Romains, et même le royaume de Naples. Mais ne +parlons pas, ce serait trop long, de ce dernier. Laissez-moi vous dire +quelques mots des deux autres. Quant au Piémont, mes espérances sont +presque évanouies. J'ai par devers moi des preuves de fait qui ne me +laissent guère de doute sur le système qui a prévalu dans ce pays-là: +c'est le système jésuitique, anti-italien, anti-français, comme on +voudra l'appeler. Si quelqu'un croit le contraire, il se paye de +paroles. Encore une fois, j'ai là-dessus des renseignements positifs. Le +gouvernement de Piémont est de l'autre côté. Au surplus le pays entier +le sait, le voit, le touche avec la main. Ce qu'on a eu l'air de faire, +ce sont de pures simagrées dont il serait ridicule de parler. Maintenant +comment cela est-il arrivé? n'a-t-on pas eu les moyens de l'empêcher? ou +bien s'est-on abstenu par crainte de déplaire trop au gros voisin, de +réveiller sa jalousie? Inutile de le dire. Ainsi les choses restant +comme elles sont, les États sardes restent sous le coup d'une révolution +future. Quand? comment? avec quel succès? Dieu le sait: mais les +conditions y sont, et leur énergie va _crescendo_. Aujourd'hui que le +système français est mieux assis à l'extérieur et même à l'intérieur, +veut-il, peut-il reprendre ce travail sous oeuvre et essayer de faire +modifier le système piémontais? C'est à vous que je le demanderai. Mais +puisque vous me demandez mes espérances, je vous dirai que je l'espère +peu, très-heureux cependant si je me trompe. Car je suis, mon cher ami, +tout aussi peu jacobin que vous; seulement vous avez le sang-froid d'un +homme qui est arrivé; moi, l'impatience d'un homme qui veut partir. +Et malgré cela, c'est avec un profond chagrin que je vois, grâce aux +obstacles croissants, se développer au delà des Alpes, des opinions que +je ne professe pas. C'est encore un fait bien positif, et croyez-moi, +plus étendu qu'on ne pourrait le penser. Je connais le pays. Je disais +en septembre 1830, à Paris, à MM... et plus tard ici à B... que je ne +croyais pas qu'il se passerait six mois sans quelque éclat en Italie. +Je ne me trompais point, et certes je n'étais point dans le secret, si +secret il y avait. Malgré ce qu'il y avait de sérieux dans certaines +assurances, ce n'est pas moi qui aurais donné le conseil; je ne suis pas +assez enfant. + +«Venons aux États Romains. Je n'ai pas approuvé la première révolution, +quoique légitime, très-légitime dans son principe. Une fois opérée, +j'aurais voulu la diriger autrement. Mais que peut un homme à deux cents +lieues de distance? Mettons de côté le passé. Je vous dirai aussi, +comme preuve de ma franchise, que le ton de la première intervention +diplomatique de la France me déplut souverainement. Aujourd'hui, je vois +les choses autrement. Je retrouve la France, sa dignité, son poids, ses +principes. Je ne me fais point d'illusion sur ce qui vous est possible. +Je crois en entrevoir la mesure, et cependant je ne suis nullement au +nombre de ceux qui ne vous savent pas gré de votre intervention, moins +encore de ceux qui la maudissent. Ainsi de ce côté-là, au lieu de +s'affaiblir, mes espérances se sont confirmées. Qu'est-ce que j'espère? + +«J'espère qu'on est bien convaincu que la révolution, dans le sens d'une +profonde incompatibilité entre le _système actuel_ du gouvernement +romain et la population, a pénétré jusque dans les entrailles du pays. +Toute opinion contraire serait une pure illusion. Qu'on évacue demain +en laissant les choses à peu près comme elles sont, et on le verra +après-demain. Mais la chose ne se bornera plus au territoire des +Légations et des Marches. + +«J'espère qu'en partant de là on insistera fortement sur des changements +sincèrement proportionnés au besoin. + +«J'espère qu'au nombre de ces changements il y aura une administration +générale, sinon exclusivement, du moins essentiellement laïque; une +administration communale et provinciale qui ne soit pas une dérision; un +conseil central au siége du gouvernement composé, en partie du moins, +d'hommes envoyés par les provinces et dont le préavis soit nécessaire, +du moins pour les affaires intérieures, la législation, les impôts, +etc.; un changement radical dans l'administration de la justice, +changement dont les effets seraient immenses sur l'esprit public et +pourraient seuls réconcilier la population avec le gouvernement papal; +une commission législative chargée de préparer, sans retard, la réforme +des lois civiles, criminelles et commerciales; c'est encore un de ces +besoins, de ces nécessités sur lesquelles la population ne transigera +pas; enfin un système de force publique qui ne soit ni écrasant pour le +pays ni propre à le livrer soit à l'anarchie, soit à la fureur d'une +soldatesque vendue et déhontée. Je n'ignore pas les difficultés de +ce dernier arrangement. Il y a cependant moyen de les lever par +l'organisation d'une milice qui offrirait toutes les garanties +désirables au gouvernement et au pays. Les éléments existent; il s'agit +de savoir les mettre en oeuvre. Il est impossible d'expliquer la chose +en détail dans une lettre qui n'est déjà que trop longue. + +«Je voudrais enfin espérer, mais je n'espère guère, qu'on trouvera moyen +de garantir au pays ces concessions. Ne nous faisons pas d'illusion. +Rome est toujours Rome. Tant que vous serez en Italie, c'est bon; mais +après? De véritables garanties constitutionnelles, directes, positives, +vous en voudrez et vous ne pourrez en obtenir. Le pape ne voudra pas, +l'Autriche non plus. Dès lors que restera-t-il? L'influence française, +les stipulations, l'ambassade du roi à Rome; c'est sans doute quelque +chose; mais sérieusement, est-ce tout, une fois que vos troupes n'y +seront plus, et que le parti apostolique nombreux, puissant, irrité, +aura ou croira avoir le champ libre? Quand la garantie des choses +manque, il faut au moins celle des hommes, de leur caractère, de leurs +opinions, de leurs affections. Les uns, Rome ne voudra pas les employer; +elle dira qu'ils sont ses ennemis, qu'ils viennent d'agir contre elle. +Les autres (ceux-là elle saura les trouver) seront ennemis apparents ou +cachés du nouveau système et de la France. Au fait, de quoi s'agit-il? +de faire marcher d'accord un gouvernement qui cédera à contre-coeur et +un pays qui pendant longtemps se méfiera du gouvernement. Il faudrait +pour cela des hommes acceptés d'un côté par le gouvernement et de +l'autre bien vus du pays, également propres à modérer les uns, à se +tenir en garde contre les autres et à faire marcher le système sans +secousses, avec bonne foi, et sans alarmer aucune opinion, des hommes à +qui le pays puisse en quelque sorte confier ses secrets sans craindre +qu'ils en abusent, et la cour de Rome ses alarmes sans craindre de les +confier à l'ennemi. Encore une fois, où les prendra-t-on? + +«N'oublions pas que si le pays, se croyant joué, éclate de nouveau après +le départ des Français, le mouvement sera de plus en plus général et +sérieux, car on n'ôtera de la tête de personne que le drapeau tricolore +s'est déployé en Italie en faveur du pays, et qu'au besoin il y +reparaîtrait suivi de forces plus nombreuses. Toutes les déclarations et +toutes les protestations n'y feraient rien. Quant aux conséquences, je +n'ai pas besoin de les dire. Reste à savoir si elles seraient dans les +convenances de la France.--Mon cher ami, je termine par un mot. Si on +vous dit qu'en Italie il peut naître des faits qui ne seraient pas bien +liés, qui n'amèneraient pas un résultat heureux pour l'Italie, vous +pouvez le croire. C'est peut-être la vérité. Mais si on vous dit que des +faits il ne peut plus en éclater, qu'il n'y a pas ou qu'il n'y a plus +d'éléments, qu'il n'y existe pas de matières auxquelles il suffit +qu'un homme, le jour qu'il voudra, approche une mèche pour exciter un +embrasement quelconque, utile, pernicieux, durable, passager, partiel, +général, peu importe, mais toujours embarrassant pour le système de la +paix, n'en croyez rien. + +«Vous le voyez; mes espérances sont tellement raisonnables qu'en vérité +vous les devez trouver timides et au-dessous de ce qu'on doit espérer de +l'influence que la France a le droit et la puissance d'exercer. + +«Car enfin, si je vous avais dit, à côté de l'exemple de la Belgique, +que j'espérais voir les Marches et les Légations former un pays se +gouvernant, par lui-même, sous la _suzeraineté_ du pape et en lui payant +un tribut annuel garanti par la France, l'Angleterre et l'Autriche, +qu'y aurait-il là de si étrange? Ce serait peut-être le seul moyen +raisonnable de faire cesser un état de choses qui peut devenir de jour +en jour plus sérieux et plus dangereux. Mais je ne vais pas si loin. +Heureux si j'apprends que le peu que j'espère sera accompli!» + + + + +XII + +1° _M. Casimir Périer à M. le comte de Sainte-Aulaire._ + + +Février 1832. + +Monsieur le comte, +En répondant à la lettre que vous m'avez écrite pour me recommander M. +votre fils, et bien qu'elle n'ajoutât rien à ce que me disaient vos +dépêches, je veux joindre à ma lettre officielle de ce matin quelques +considérations plus intimes, quelques instructions plus particulières. + +Je vous avouerai que j'ai été surpris que vous ayez cru voir, dans +les intentions du gouvernement du Roi, l'idée d'une collision qu'il a +constamment cherché à éviter de tous ses efforts. Rien ne serait plus +opposé à nos vues; et en occupant aujourd'hui une partie du nord de +l'Italie, nous ne formons pas d'autres voeux que de pouvoir le plus tôt +possible retirer nos troupes. Mais cela, nous ne voulons le faire que le +jour où l'honneur de la France et sa dignité le permettront. Nous sommes +entrés en Italie parce que, du moment où les Autrichiens y paraissaient, +nos intérêts autant que l'amour-propre national étaient exposés; nous +ne pouvons avoir la pensée de favoriser des rébellions que nous avons +toujours désapprouvées; mais nous devons faire respecter un territoire +sur lequel nous ne saurions souffrir, de la part de l'Autriche, une +occupation, même momentanée. L'occupation simultanée de nos troupes +remédie jusqu'à un certain point au mal que nous voulons éviter; mais +nous espérons que le saint-siége comprendra ce qu'une pareille position +a de difficile, et que, malgré l'espèce de refus que vous nous ayez +transmis, il ne croira pas devoir s'opposer davantage à une mesure que +le gouvernement du Roi, parfaitement d'accord avec l'Angleterre, regarde +comme indispensable. + +Il faut bien le dire aussi: si les puissances désirent la paix comme +elles nous l'assurent, elles doivent faire quelque chose pour le +prouver, et ne pas créer des embarras à une administration qui leur +offre seule peut-être des garanties et qui, si elle a des chances de +succès, a des ennemis actifs, prêts à profiter de ses embarras passagers +pour essayer de la renverser. + +Je vous le répète donc, Monsieur, faites valoir de toutes vos forces +ces raisons auprès du saint-siége; montrez-lui ses véritables intérêts. +Travaillez enfin avec constance et fermeté dans le sens des instructions +que le gouvernement du Roi vous transmet aujourd'hui, et sur le but +desquelles son opinion et sa volonté ne sauraient changer. Nous avons +jusqu'ici beaucoup fait pour éviter la guerre, mais il nous faut trouver +chez nos alliés loyauté et franchise. Nous comptons, Monsieur le comte, +sur votre bonne et utile coopération dans cette circonstance, et +le succès que nous en attendons ajoutera aux obligations que le +gouvernement du Roi vous a déjà. + +Je vous renvoie M. votre fils qui m'a témoigné le désir de vous +rejoindre immédiatement, et qui vous répétera encore tout ce que je vous +ai déjà marqué. + +Agréez, Monsieur le comte, les assurances de ma haute considération. + + +3° _M. Casimir Périer à M. le prince de Talleyrand_. + +Février 1832. + +Prince, +J'ai tardé plus que je ne l'aurais voulu à répondre aux deux lettres +particulières que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, car les +premières discussions du budget ont été pour nous pénibles et +laborieuses. Nous avons jusqu'ici gagné toutes les questions +importantes. Nous avons surtout à combattre la Chambre sur des +retranchements et des économies qui pourraient devenir embarrassantes +pour le gouvernement. Au reste, nous sommes toujours décidés à lutter +jusqu'au bout, à ne pas faire des questions ministérielles de celles qui +ne seront que purement financières, et nous continuerons de faire +tous nos efforts pour consolider au dedans ce système politique à +l'affermissement duquel vous avez, Prince, si puissamment contribué au +dehors. + +J'ai reçu hier, Prince, avec les ratifications belges que vous +m'avez envoyées, votre dépêche du.....J'y ai vu avec la plus grande +satisfaction ce que vous me dites du discours de lord Palmerston que je +me suis fait représenter ce matin. Le gouvernement du Roi s'applaudit +vivement de cette conformité de vues et de sentiments dont les deux pays +peuvent attendre de si heureux résultats. Cette manifestation franche +et sincère peut répondre à bien des choses et nous être véritablement +utile. Nous y trouvons un gage nouveau de cet accord de la France et de +l'Angleterre que nous nous efforcerons toujours de fonder sur des bases +solides; nous y trouvons une confirmation de notre système de politique +étrangère justifié par un aussi heureux succès dans son but le plus +important. + +Ma première dépêche officielle, Prince, vous donnera des détails +étendus sur les affaires d'Italie; mais pour répondre à votre désir je +m'empresse de vous informer aujourd'hui que nous avons lieu d'espérer +que Sa Sainteté cédera aux pressantes instances que nous lui avons +fait faire, et sera déterminée par elles à ne pas laisser subsister +définitivement l'espèce de refus de nous permettre d'occuper Ancône, +refus dont M. de Sainte-Aulaire fils nous avait apporté la nouvelle. + +Nos troupes ont reçu provisoirement l'ordre d'entrer à Ancône, le seul +cas excepté où les Autrichiens les y auraient devancées. Dans cette +supposition, elles se porteraient sur Civita-Vecchia qu'elles +occuperaient. + +Nous ne varierons pas du but que nous nous proposons: montrer à +l'Autriche que nous ne pouvons consentir à l'occupation de la Romagne +qu'autant qu'elle ne sera que de courte durée; montrer au saint-siége +que nous voulons obtenir de lui les concessions qu'il a solennellement +promises aux puissances. + +Du reste, sans nous départir en rien de cette volonté bien constante, +nous ne comptons pas non plus nous éloigner de notre système politique +que nous avons voulu rendre modéré et juste en même temps que ferme +et digne de la France, et nous éviterons, aussi longtemps que nous le +pourrons, une collision contre laquelle ont toujours été dirigés nos +efforts. + + + + + XIII + +_De la charité et de sa place dans la vie des femmes, par madame Eliza +Guizot_[32]. + +[Note 32: Écrit en 1828.] + + +On entend souvent les femmes se plaindre des étroites limites où leur +vie est renfermée; elles la comparent à l'existence si vaste et si +variée des hommes; elles accusent les lois de la société et presque +celles de la Providence, qui les vouent à l'inaction et à l'obscurité. + +De quelles classes de la société partent ces plaintes, ces reproches? +Est-ce de celles où les femmes ont le plus à souffrir, où la brutalité +d'un mari met quelquefois leurs jours en péril, où son inconduite expose +à la plus affreuse misère de pauvres enfants qui ne savent que pleurer, +où sa perte plonge dans un complet dénûment sa famille entière? Non; les +femmes qui ont à porter un tel fardeau ne déplorent point avec amertume +la condition de leur sexe; leur esprit n'a pas assez d'oisive liberté +pour se sentir à l'étroit dans la sphère que lui assigne la volonté de +Dieu; et lorsqu'elles peuvent réfléchir un moment sur leur destinée, +c'est du repos et non du mouvement qu'elles invoquent. + +Nous seules, heureuses du siècle, nous seules élevons ces réclamations +contre la condition des femmes telle que la font les lois divines et +humaines. Et cependant en quel temps, en quel lieu cette condition +a-t-elle jamais été ce qu'elle est de nos jours, et en France? Où le +père a-t-il eu plus d'affection, le frère plus de tendres égards, le +mari plus de confiance, le fils plus de doux respect, la société tout +entière plus de soin et de protection? + +Regretterions-nous cette époque encore près de nous où la vie domestique +obtenait si peu d'honneur et de place, où les visites, la conversation, +les intérêts et les plaisirs de société remplissaient les journées, où +les hommes et les femmes abandonnaient, pour des relations frivoles, +mobiles, coupables, ces liens puissants et purs qui sont d'institution +divine, et procurent seuls un long et un vrai bonheur? + +J'en ai la confiance: parmi les femmes mêmes que ne satisfait pas +aujourd'hui leur situation, la plupart ne voudraient pas l'échanger +contre cette vie tout extérieure et mondaine qui avait pour l'âme si peu +de vraies joies et tant de périls. Ce n'est pas, à coup sûr, pour les +dépenser ainsi en plaisirs vaniteux, en affections sans règle et sans +dignité, que Dieu leur a si libéralement départi le don de plaire et la +puissance d'aimer. + +Il faut pourtant en convenir: ce mouvement, cet empire de salon accordé +aux femmes dans le dernier siècle, était précieux à beaucoup d'entre +elles, moins pour satisfaire de mauvaises passions que pour animer une +vie qui leur semble à la fois trop courte et trop lente. L'ennui, ce +fléau de ceux qui n'en connaissent pas d'autre, l'ennui est le mal réel +dont se plaignent les femmes nées dans les classes aisées de la société +et pour qui tout est facile: c'est à l'ennui qu'il faut attribuer ce +malaise, ce mécontentement douloureux dont elles sont atteintes. En +veut-on une preuve évidente? Jamais ce mal et les plaintes qui le +révèlent n'éclatent aussi vivement que dans ces temps à la fois oisifs +et animés, où le mouvement des événements ne répond pas à celui des +intelligences, où c'est en soi-même, et non dans le monde extérieur, +qu'il faut chercher l'aliment d'une énergie morale d'autant plus pénible +aux femmes qu'elles ont moins d'occasions de l'employer et moins de +ressources pour s'en distraire. Que la société au contraire se trouve +fortement agitée, que les plus grands intérêts soient chaque jour mis +en question et toutes les existences en péril, dans ces moments où +l'activité, l'intelligence, la force du corps même sont si précieuses, +on n'entend point les femmes regretter d'avoir été, sous tous ces +rapports, moins bien traitées que les hommes: confiantes en leurs +protecteurs naturels, elles ne demandent plus pourquoi il faut qu'elles +en aient besoin; et dans ces jours où toutes les puissances de leur âme +arrivent au plus haut degré d'exaltation, lorsqu'elles sentent tout ce +qu'il leur est donné d'être, elles ne songent plus à s'étonner de n'être +pas davantage. + +Comment croire cependant que les temps de trouble, de bouleversement +social, soient pour les femmes des temps de faveur, de bien-être moral, +et l'ordre habituel un état pesant et triste qui les condamne à se +débattre en vain contre de nobles et légitimes besoins de l'âme? +Descendons au fond de nos coeurs; soyons sincères: cet ennui si lourd, +si amer, n'est-il pas un tort encore plus qu'un malheur? S'il y a +certains emplois de nos facultés que nous refusent notre faible nature +et les lois de la société, avons-nous exploité tous ceux qui nous sont +permis? Si beaucoup de portes sont fermées à notre activité, avons-nous +frappé à toutes celles qui peuvent s'ouvrir? Parce que Dieu nous a +dispensées de la nécessité matérielle du travail, ne nous sommes-nous +pas affranchies du devoir moral de l'occupation? Parce que nous ne +sommes point appelées à jouer un rôle dans les affaires de notre +pays, ne nous sommes-nous point regardées quittes envers lui de toute +responsabilité? C'est souvent l'erreur des femmes du monde de croire +qu'elles ont rempli leur mission sur la terre lorsqu'elles ont accompli +leurs devoirs de famille: certes, c'est bien là pour elles la grande +affaire de la vie; et l'épouse, la mère qui se voit obligée de s'y +consacrer entièrement, accomplit bien toute sa tâche: ni Dieu ni les +hommes ne lui en demanderont davantage. Mais dans les classes aisées de +la société, la femme qui a le plus à coeur ces chers et saints devoirs +se repose cependant, sur des mains étrangères, de mille soins qui +absorberaient un temps qu'elle peut mieux employer. Combien ne lui +reste-t-il pas d'heures libres après qu'elle s'est acquittée de tout ce +qu'elle doit à son mari, à ses enfants, à son ménage? Ce sont là les +heures dont le vide est un poids si lourd, et que je viens réclamer au +nom du devoir comme dans l'intérêt du bien-être de l'âme. + +Bien des femmes, je le sais, se contentent de les perdre, et se flattent +d'en éluder ainsi le fardeau. L'expérience ne tarde pas à dissiper leur +illusion; l'ennui ne cède point à une activité vaine, à un mouvement +sans but et sans résultat. D'ailleurs, il ne nous a pas été donné pour +le perdre, ce temps, _le prix de l'éternité;_ nous l'avons reçu pour +le remplir de notre perfectionnement moral et du bien que nous pouvons +faire sur la terre: si nous le prodiguons dans l'unique vue de nous en +débarrasser, où le retrouverons-nous au moment du besoin, lorsque la +vie se fermera pour nous, lorsque notre mémoire prête a s'éteindre se +reportera avec inquiétude sur les années écoulées? La violence des +passions et la fragilité de la nature humaine atténueront peut-être, +devant le souverain juge, beaucoup de fautes et d'erreurs graves; mais +une existence frivolement oisive, le mépris ignorant et futile des dons +reçus de Dieu et des obligations qui en découlent, une indifférence +égoïste pour les intérêts du prochain.... où serait la justification? +où serait seulement l'excuse? Le monde lui-même, dans sa légèreté et sa +paresse, blâme une vie toute inutile, et retire sa considération à qui +n'emploie pas un peu sérieusement son temps et ses facultés. + +Il est une façon plus dangereuse, car elle est plus noble, sinon de +perdre son temps, au moins de ne pas l'employer suivant l'intention de +la Providence; c'est de se livrer entièrement aux plaisirs de l'esprit, +aux occupations intellectuelles recherchées uniquement pour elles-mêmes, +sans application ni utilité pour autrui: tentation bien séduisante pour +les âmes élevées, car elle les nourrit d'émotions généreuses et de +hautes pensées, mais qui leur sera comptée pour bien peu au jour de la +rétribution. Le développement de nos facultés, considéré comme moyen, +est un devoir; pris comme but, c'est une belle mais fâcheuse illusion. +Sans doute le goût de l'étude, le plaisir de la méditation intérieure, +de la contemplation pieuse, ne sauraient être taxés de frivolité ni de +lâcheté; ce sont des besoins, des instincts sublimes, gages de notre +glorieuse origine et de notre glorieuse destinée, mais qui ne sauraient +absorber toute notre vie et auxquels ne se borne pas notre mission sur +la terre. Peut-être y a-t-il quelques âmes destinées par une vocation +spéciale à concevoir et à conserver dans leur pensée solitaire les plus +hautes comme les plus mystérieuses vérités, à qui il n'a été commandé +que d'être tout ce qu'il leur est donné d'être, et de développer en +elles-mêmes des facultés et des vertus difficiles à acquérir dans le +commerce des hommes. Quoique sans action visible et immédiate, de tels +êtres exercent quelquefois une grande influence sur les destinées de +l'humanité; ils frappent les imaginations, ils donnent des exemples; qui +pourrait dire que leur carrière a été oisive, leur passage sur la +terre inutile? Mais tels ne sont point la vocation générale, le devoir +habituel; chacun sent dans sa conscience la loi qui lui prescrit +d'employer ce qu'il a reçu; Dieu, qui a semé partout, a droit de +recueillir partout. Quelle sera donc notre excuse, à nous dont la +Providence a rendu la vie facile, si nous nous contentons de jouir de +ses bienfaits sans penser aux devoirs qui leur correspondent? + +Est-ce pour que nos jours se passent mollement que Dieu nous a accordé +les douceurs de l'aisance? Est-ce pour les faire servir à notre vanité +ou à nos fantaisies qu'il a attaché quelques privilèges de considération +et d'influence à certaines positions sociales? Est-ce pour qu'il reste +sans fruit en nos mains qu'il nous a prodigué le loisir dont, pour +beaucoup de nos semblables, il semble avoir été si avare? N'a-t-il voulu +que nous fournir de quoi satisfaire notre intelligence et peut-être +notre orgueil, lorsqu'il nous a entourées de toutes les facilités de +l'éducation, de tous les secours des lumières d'autrui? Cela ne se peut +supposer, à moins de supposer aussi que nous vivons uniquement pour +_ce monde qui passe_ et pour nous-mêmes, que notre destinée est +essentiellement égoïste et fugitive. Mais si nous portons plus loin +et plus haut nos regards, si nous nous considérons ici-bas comme les +ouvriers de Dieu, si pour nous le temps n'est qu'un moyen et la vie +le chemin de l'éternité, tout ce qui a lieu dans le présent doit se +rapporter alors à ce qui nous attend dans l'avenir; nous n'avons rien +reçu dans la vue de si courts instants, de si étroits intérêts; tous les +dons de Dieu, même les plus frivoles en apparence, nous ont été +accordés dans l'intention du salut, du salut de nos semblables comme de +nous-mêmes, et il nous en sera demandé compte un jour. + +Quel moyen avons-nous donc d'employer, selon le voeu de la sagesse +divine, nos loisirs, nos ressources, nos facultés? + +Il en est un qui, dans son immense étendue, suffit, et bien au delà, à +toutes ces conditions, l'exercice de la charité; non de cette charité +bornée, superficielle, qui se contente de donner des aliments et des +vêtements aux malheureux que le sort jette devant ses pas, mais de cette +charité prévoyante, élevée, qui va au-devant de toutes les infortunes, +s'adresse à tous les besoins, aux misères de l'âme comme à celles de la +vie, et ne _nourrit pas seulement de pain_ ceux qu'elle prend sous sa +protection. + +Le moment est opportun, car jamais l'action de cette grande, de cette +vraie charité n'a été à la fois plus nécessaire et plus facile. Malgré +ses torts, malgré sa faiblesse morale, le siècle dernier a eu un mérite +nouveau, immense; il a aimé les hommes, tous les hommes. La justice +envers tous, la sympathie pour tous, le désir de la dignité et du +bonheur de tous, l'humanité, pour tout dire en un mot et en prenant +ce mot dans son acception la plus étendue, c'est là l'idée sainte et +puissante qui, au milieu de tant de folies et de maux, a déjà valu, et +vaudra encore à nos sociétés modernes tant et de si beaux progrès. Elle +a été étrangement interprétée, défigurée, travestie, obscurcie; +immorale et odieuse sous le nom _d'égalité,_ ridicule sous celui de +_philanthropie_. Elle a résisté à tout, survécu à tout; après toutes +les épreuves, malgré toutes les réactions et tous les mécomptes, elle a +toujours reparu et repris son empire; l'esprit d'humanité, le respect et +le soin de l'homme dans toutes les conditions et sous toutes les faces +de sa destinée, c'est là vraiment l'esprit du siècle, l'esprit nouveau +et fécond qui anime le monde et présidera à son avenir. + +Que la charité s'empresse donc: son temps est venu; c'est à elle que +l'esprit d'humanité prépare de la besogne; c'est pour elle qu'on +travaille en recherchant incessamment toutes les souffrances, toutes les +misères de la société humaine, en les mettant en lumière, en propageant +avec tant d'ardeur ce besoin d'amélioration, cette soif du bien-être qui +caractérisent notre époque. Longtemps les riches, les puissants, les +heureux de la terre ont pu en quelque sorte ignorer les pauvres, les +faibles; il n'en est plus rien aujourd'hui; de toutes parts les faibles, +les pauvres sont mis en avant, se mettent en avant eux-mêmes; de toutes +parts on réclame pour eux, on leur fait de magnifiques promesses. +J'espère qu'elles ne seront pas toutes corruptrices et trompeuses; +j'espère que l'amélioration, déjà si grande, du sort des pauvres et des +faibles ira se développant, et qu'on apprendra à concilier, avec le +progrès du bien-être, celui de la moralité. Mais je suis bien sûre +qu'ici comme ailleurs les hommes promettront beaucoup plus qu'ils +ne pourront tenir. Je suis bien sûre qu'on mettra au jour plus +de souffrances qu'on n'en saura soulager, qu'on excitera plus de +prétentions de bonheur qu'on n'en pourra satisfaire; et lorsque la +science et les institutions politiques auront atteint leurs limites, à +quelle puissance s'adressera-t-on pour accomplir ce qu'on n'aura pas +fait, sinon à la charité? Qui, sinon la charité, entreprendra de guérir, +d'adoucir du moins tant de misères qu'on aura révélées pour les laisser +retomber ensuite sur elles-mêmes? + +A vous, ô mon Dieu! je le sais, à vous seul il appartient de verser sur +les plaies de tant d'hommes le baume véritable, le baume de la foi et +de l'espérance en vous, et en vous seul. Mais vous permettez, vous +commandez à la charité de consacrer ses efforts à cette oeuvre; et +jamais, j'ose le dire, au milieu des perspectives si brillantes qu'on +ouvre maintenant devant tous les yeux, jamais son zèle n'aura été plus +indispensable, jamais elle n'aura eu plus à faire que de notre temps. + +Jamais aussi, il en faut convenir, plus de facilités n'ont été offertes +et plus de succès assurés à ses efforts. Ardente et infatigable, la +charité avait jadis à lutter contre beaucoup d'obstacles, et n'agissait +souvent qu'au hasard, à l'aveugle, sans bien connaître les faits avec +lesquels elle avait à traiter, ni le vrai résultat de ses travaux; aussi +a-t-elle pu être quelquefois accusée de manquer son but et de propager +les maux qu'elle voulait guérir. Aujourd'hui on s'empresse de toutes +parts à la seconder et à l'éclairer; non-seulement elle peut compter sur +le concours des lois, de l'administration publique; mais des clartés +nouvelles et chaque jour plus vives se répandent sur la route. Les +hommes les plus puissants, les plus distingués, s'appliquent à +recueillir pour elle tous les renseignements dont elle a besoin, à +résoudre pour elle tous les problèmes qu'elle rencontre. L'amélioration +de la condition humaine, le soulagement des misères humaines devient une +science dont les limites et les moyens d'action sont étudiés, expliqués +avec soin, et qui préviendra désormais, souvent du moins, un résultat +profondément triste, les mécomptes des bonnes oeuvres, un mal nouveau +sortant d'une pensée pieuse et bienfaisante. + +Et en même temps que la charité, élevée ainsi au rang d'une science, +attire à son service les plus grands esprits, elle acquiert dans la +société d'innombrables agents. Une puissance qui satisfait à la fois aux +deux conditions imposées à toute oeuvre humaine, l'unité d'intention et +la division du travail, l'esprit d'association pénètre chaque jour plus +avant dans l'exercice de la charité. L'esprit d'association ne s'effraye +point des hautes théories et ne dédaigne pas d'intimes coopérateurs; +semblable à ces machines merveilleuses où la main d'un enfant fait +mouvoir les ressorts les plus compliqués, il admet la faiblesse, +l'inexpérience, l'ignorance même à accomplir les desseins de la science, +à réaliser les inspirations du génie, et il assure ainsi aux plus +grandes entreprises des moyens d'exécution, aux plus obscurs efforts une +grande efficacité. + +Plus de prétexte donc, plus d'excuse: aujourd'hui quiconque a un peu de +temps à donner peut faire beaucoup de bien. Les femmes ont du temps; +elles ont aussi ce qui importe encore plus au succès de la charité; +elles ont de l'affection, de la sympathie, une imagination facile +à émouvoir, des larmes promptes à couler, des paroles tendres et +pénétrantes, tout ce qui fait que des créatures humaines se comprennent, +s'acceptent réciproquement, s'aiment presque, bien qu'elles ne se voient +qu'en passant. A ce prix seulement, la charité fait réellement le bien +qu'elle promet, et encore un bien qu'elle ne songe pas à promettre. On +l'oublie trop de nos jours; l'esprit de science et de règlement nous +dominent; fiers de notre habileté méthodique, de notre civilisation +régulière, nous penchons à croire que tout peut se calculer, +s'administrer, et qu'avec des tableaux imprimés, des commissaires et des +distributions, tout le bien qu'il y a à faire sera fait. On ne +soulage pas les hommes si aisément et avec si peu; la science et +l'administration y servent, mais n'y suffisent point. Il faut à la +charité plus que de l'intelligence, plus que de l'activité bien +ordonnée; il lui faut une âme, une âme sensible, qui s'inquiète de tout +autre chose que du soulagement matériel, qui s'applique à rendre le +bienfait doux en même temps qu'utile, et provoque à chaque instant, +entre le bienfaiteur et le malheureux, cet attendrissement mutuel, seul +gage de l'efficacité morale de leurs relations. C'est là ce que les +femmes surtout peuvent porter dans l'exercice de la charité; c'est par +là qu'elles seules peut-être peuvent lui rendre cet attrait, cette vie +que la sécheresse scientifique et administrative de notre siècle court +risque de lui faire perdre. Ce n'est pas seulement du loisir de temps, +c'est aussi du loisir d'imagination, du loisir de coeur, que les femmes +ont à offrir à ceux qui souffrent; leur destinée, même heureuse, +n'épuise point en ce genre les facultés de leur nature; hors d'état +d'apporter à leur pays un tribut de forces et de lumières, elles ont +à répandre des trésors infinis d'affection, de sympathie; et placées +au-dessous des hommes pour la prévoyance et la raison, elles s'élèvent, +par la puissance d'aimer, jusqu'à l'Être qui récompense la foi, qui +accomplit l'espérance, mais qui réserve à la seule charité le privilége +d'être éternelle comme lui. + +Ma conviction est profonde; je voudrais la faire partager à d'autres +femmes; je voudrais qu'elles vissent dans la charité une partie de leur +mission en ce monde, et je suis sûre qu'elles y trouveraient aussi un +remède au mal dont elles se plaignent, le vide du temps et de l'âme. +Mais ce double bien n'est possible qu'à une condition, à la condition de +contenir, de resserrer dans une sphère prochaine et bornée l'ambition +et le travail de la charité. Là où il y a tant à faire, beaucoup de +personnes hésitent à commencer; il ne faut pas hésiter: d'autres +voudraient tout faire; il ne faut entreprendre que peu. Je viens de +lire l'ouvrage du docteur Chalmers, _Civic and Christian Oeconomy_; il +démontre avec une clarté admirable la folie de vouloir toujours agir +en grand, et de dédaigner les petites oeuvres, bien plus sûres, seules +sûres. Sans parler du danger moral qui s'attache à des projets si +brillants que l'on se sait déjà gré de les avoir conçus, et que, de leur +flatteur aspect, on descend avec peine à la charité pratique et à ses +humbles fatigues, n'est-il pas évident que personne, aucune femme +surtout, ne dispose d'assez de temps, d'assez de moyens de tout genre +pour suffire à une tâche étendue ou très-variée, et que des bienfaits +qui, portés sur un seul point, y seraient efficaces, perdent, en se +divisant, presque toute leur vertu? Aussi, je le dis avec une ferme +confiance, appuyée de l'autorité de Chalmers: c'est un impérieux +devoir que de limiter, de régler sévèrement sa compassion. Il est +très-douloureux, je le sais, de voir près de soi le malheur, de n'en +être séparé que par une ligne imaginaire, et d'avoir cependant les mains +liées à son égard; le coeur se révolte à ce spectacle, et l'on s'accuse +soi-même d'injustice: mais si cette modestie, cette retenue dans les +espérances et les oeuvres de la charité sont les conditions d'un +véritable succès, si l'activité et la fortune, qui suffisent au +soulagement de quelques familles voisines de notre demeure, ne peuvent +manquer, en se répandant dans la vaste enceinte d'une grande ville, +de s'y engloutir comme la goutte d'eau dans l'Océan, et de s'épuiser +inaperçues même des misères qui les auront absorbées, n'est-ce pas un +bien mauvais calcul à faire, dans l'intérêt même des pauvres, que de +s'abandonner toujours et partout à l'émotion que cause leur vue? Il n'y +a personne, si sévère que soient envers eux ses théories, qui résiste +toujours à leurs prières, qui puisse entendre, sans céder à l'instant +même, ces mots: _J'ai faim_. Eh bien! je le demande: si l'on réunissait, +à la fin de l'année, tout ce qui se donne de la sorte dans Paris, et +qu'on l'employât avec ordre et intelligence, n'en résulterait-il pas +infiniment plus de bien? Et cependant, pour agir ainsi, combien de +fois ne faudrait-il pas que la bienfaisance fit taire la charité? On +a beaucoup disputé sur ces deux mots; les partis se les sont même +appropriés et en ont fait des bannières; il serait aisé, ce me semble, +de les leur enlever en les rendant à leur sens naturel et vrai. Les +expressions _bienfaisance_ et _charité_ ne désignent point, si je ne +m'abuse, les mêmes dispositions, les mêmes actes; la bienfaisance ne +me paraît pas plus la charité des philosophes que la charité n'est la +bienfaisance des dévots; la bienfaisance me semble la science de +la charité, la lumière de son feu, la raison de son sentiment. La +bienfaisance et la charité ne sont ni semblables ni opposées; elles +existent à part, mais elles se donnent la main; les sévères exigences, +les sages combinaisons de la bienfaisance ne sont point étrangères à +l'âme chrétienne de Chalmers lorsqu'il s'occupe du sort actuel des +pauvres, surtout en vue de leur salut éternel. Elles n'ont point manqué +au coeur du philanthrope Howard, ces émotions de la charité qui donnent, +aux actions imposées par le devoir, le charme et la récompense de +l'affection. Laissons donc les choses à leur place, les mots en paix, et +tâchons, à l'exemple de ces illustres amis des hommes, d'unir toujours +les vues de la raison aux mouvements du coeur, la science à l'amour, la +bienfaisance à la charité. + +Et qu'on ne croie pas que, pour y réussir, on ait besoin d'un effort +toujours également pénible, et que nous devions éternellement nous +condamner à voir, sinon d'un oeil sec, au moins d'un regard oisif, +toutes les misères que nous ne travaillerions pas à soulager, des +misères plus affreuses peut-être que celles que nous soulagerions. Plus +on donne, plus on donnera, a-t-on dit souvent; on ne l'a pas encore dit +autant que cela est vrai; mais c'est surtout lorsque la charité se règle +qu'elle devient féconde. Répandez des bienfaits sans discernement, ils +auront trop peu de résultats pour vous encourager beaucoup vous-même et +pour exciter vivement le zèle d'autrui: essayez au contraire de vous +charger, soit d'un genre spécial de malheur, soit d'un espace limité; +que bientôt l'on voie, par vos soins, cette plaie de l'humanité +soulagée, l'aspect de ce lieu changé; qu'on mesure aisément ce qu'ont +obtenu la force et la patience d'une personne, d'une association; et +bientôt d'autres associations, d'autres personnes se viendront placer à +côté de vous, empressées d'exploiter le terrain que vous n'aurez pu vous +approprier, de subvenir aux nécessités que vous aurez été contraint de +négliger. Fiez-vous à l'esprit, de justice inhérent au coeur de l'homme, +et qui ne pourra soutenir, à côté de misères complètement secourues, la +vue de misères complètement délaissées. Ce que d'autres ont fait pour +cette infortune, il faut le faire pour celle-ci aussi douloureuse à +supporter, aussi facile à soulager: voilà une rue voisine qui doit à +tel de ses habitants tel ou tel avantage; celle que j'habite a le +même besoin, a droit au même bienfait; et de proche en proche, les +améliorations se propageront avec les vertus, et _l'Esprit renouvellera +la face de la terre_. + +Nous avons vu naguère combien il importe de se partager ainsi le travail +et de faire le sien sans empiéter sur celui d'autrui. Le malheur et +l'héroïsme des Grecs avaient profondément touché les coeurs; partout +éclatait le désir de venir à leur aide. Le comité grec ordonna des +quêtes: des femmes s'en chargèrent; elles se mirent à l'oeuvre avec ce +zèle et cette irrégularité, cette précipitation confiante qui leur sont +naturels. Qu'en arriva-t-il? A certaines personnes on demanda six +fois; à d'autres on ne demanda point; quelques rues furent visitées à +plusieurs reprises, d'autres furent entièrement négligées; des plaintes +s'élevèrent de toutes parts; l'humeur, excitée par ces instances +répétées ou ces oublis désobligeants, refroidissait et choquait; la +quête ne rapportait point ce qu'on s'en était promis: que fit-on? on +régla les aspirations des dames quêteuses; on leur assigna le lieu +précis où elles devaient essayer leurs prières; chacune dut accomplir +toute sa tâche et nulle ne dut la dépasser. L'effet de cette régularité, +de cet ensemble dans les démarches se fit bientôt sentir: et un peu +d'ordre imposé au plus noble élan aura conservé, pour le jour du +triomphe et du repos, quelques fils de la Grèce, aura sauvé de la mort, +et peut-être de pis, leurs femmes et leurs enfants. + +Cette division du travail, cette modestie dans les desseins sont +absolument nécessaires pour que chaque personne charitable connaisse +bien ce qu'elle a à faire et puisse s'en acquitter. On épargne ainsi +beaucoup de temps en évitant toute incertitude, en prévenant tout +double emploi, et surtout en permettant à chacun de choisir la part +d'occupation qui convient le mieux à ses goûts, à sa position, à ses +habitudes. Quiconque agit isolé est obligé d'accomplir en entier une +certaine oeuvre, ou d'y renoncer tout à fait. Dans les associations, au +contraire, et surtout dans celles qui n'embrassent pas de trop vastes +projets, quelque peu que l'on fasse, on avance le succès général; on ne +met point à soi seul la roue en mouvement, et cependant on contribue à +presser sa marche. Vous trouveriez difficilement peut-être dix personnes +qui pussent donner à l'intérêt du prochain un jour entier par semaine; +demandez seulement une heure, et des milliers se présenteront; bien +plus de temps sera employé au service des malheureux, et aucun devoir +particulier n'en souffrira. + +Un autre motif encore plus important, car il est plus élevé, nous +prescrit de ne pas trop étendre la sphère de nos bienfaits. Tous les +besoins de l'homme ne se rapportent pas à sa vie matérielle; il en est +de plus nobles, de plus délicats, et par cela même, comme le remarque +le docteur Chalmers, ils sont moins clairement aperçus, moins vivement +sentis de ceux qui les éprouvent; au rebours des besoins physiques qui, +moins ils sont satisfaits, plus ils sont impérieux, les besoins de notre +nature morale s'éteignent par la privation. Cet homme pleure pour avoir +du pain, c'est qu'il n'a pas mangé de la journée; celui-ci n'aspire pas +même à sortir de sa brutalité, de son apathie; il n'a pourtant pas été +_rassasié de la justice_, mais il n'en a _ni faim ni soif_. Si donc nous +pouvons nous fier à l'impulsion de la nature qui porte les malheureux à +venir entretenir de leur souffrance ceux qui peuvent quelque chose +pour la soulager, si nous pouvons sans grand péril ni tort bien grave +attendre que les pauvres nous avertissent de leurs misères corporelles, +il n'en est pas ainsi de leurs misères intellectuelles; n'espérons pas +les apprendre d'eux; ils les ignorent encore plus que nous, ou, s'ils +les connaissent, ils ne s'en inquiètent pas. Gardons-nous donc de nous +contenter, pour cette plaie sociale, des méthodes et des remèdes qui +suffisent aux autres. A quoi seraient bons les hôpitaux où les malades +ne voudraient pas aller? Que serviront des écoles, des prédications, +si les personnes pour qui elles sont instituées passent chaque jour et +n'entrent jamais? Le _festin était préparé_, dit l'Évangile, _mais ceux +qui y étaient invités_ ne s'y présentèrent pas. Nous contenterons-nous +comme ce maître de maison de remplir la salle au hasard et +abandonnerons-nous à leurs vaines excuses ceux pour qui nous l'avions +disposée? Non, forçons-les d'entrer, mais comme force la charité; +allons les chercher; montrons-leur le trésor caché qu'ils dédaignent; +enseignons-leur à en connaître toute la valeur; prions, pressons, +agissons par voie d'invasion, comme le dit ingénieusement Chalmers; +pénétrons dans l'intérieur des familles; apprenons à cette mère, obligée +par son travail de se séparer tout le jour de ses enfants, qu'il y a des +lieux d'asile où ils passeraient innocemment leur temps à l'abri de la +contagion des mauvaises habitudes et dressés à en contracter de bonnes. +Donnons l'Évangile à ce vieillard privé de mouvement, et dont les jours +s'écoulent dans un engourdissement stupide. Envoyons à l'école ce petit +garçon qui use sa force en querelles et son intelligence en mensonges. +Trouvons un bon apprentissage à cette jeune fille qui erre dans les rues +pour vendre des gâteaux ou des fleurs, et expose à tous leurs scandales +un front qui sait encore rougir; engageons ce chef de famille à +consacrer à d'utiles délassements le temps qu'il consumait au cabaret; +parlons-lui de ses devoirs, de ses vrais intérêts, de sa femme, de +ses enfants, de leur avenir; faisons appel à ces sentiments simples, +honnêtes, qui sont toujours à la portée du coeur de l'homme parce qu'ils +tiennent aux relations les plus puissantes comme les plus naturelles; et +peut-être l'ordre rentrera dans cette maison, les liens domestiques se +resserreront, la misère sera moins grande; et une famille sera rendue à +la paix, à la vertu, et par conséquent au Dieu qui se glorifie dans le +bien et se _souvient du fils de l'homme._ + +Certes, si nous avions à nous féliciter d'un tel résultat, +n'eussions-nous fait que cela dans notre vie, nous devrions remercier +la bonté divine de nous avoir choisis pour une si belle tâche, et nous +pourrions nous écrier avec saint Paul: _J'ai accompli ma course, j'ai +combattu le bon combat; j'attends la récompense que Dieu prépare à ses +élus_. + +Les difficultés sont grandes, je le sais; il y aura beaucoup de +démarches désagréables, de peines perdues, et ce qui est pis peut-être, +beaucoup d'espérances trompées. Quand on entre en relation avec les +classes pauvres, on se heurte à chaque instant contre un mur de préjugés +opiniâtres, de méfiances injurieuses et grossières; mais qui tentera +de les surmonter sinon les femmes? Elles y semblent appelées par leur +nature; leur faiblesse même devient ici une puissance. L'homme du peuple +le plus ombrageux, le plus brutal, ne peut voir en elles un maître; +dans leur bouche, les exhortations tiennent encore de la prière, les +reproches de l'affection; elles peuvent parler avec vivacité, avec +insistance, sans avoir rien de plus à craindre que de ne pas réussir. +Les malheurs de la vie privée, de l'intérieur du ménage, les atteignent +d'ailleurs plus complètement que les hommes, car ils leur enlèvent ce +qui fait toute leur joie, toute leur existence: qu'elles les aient une +fois ressentis, et elles sympathiseront avec toutes les douleurs de +l'âme; et leur coeur se fendra à la vue d'une mère qui perd son fils; et +celle-ci oubliera, en présence de leurs pleurs, la vanité de leur rang, +le luxe de leur richesse; elles seront des femmes, rien de plus. Les +hommes auraient beau faire: ils n'arriveraient jamais à cette prompte et +facile intimité. + +Nous avons encore auprès du pauvre un autre avantage. Chargés de faire +exécuter les lois, représentants de la justice divine sur la terre, +les hommes ne peuvent pas toujours se montrer indulgents. Obligés de +réprimer, il ne leur est guère loisible de pardonner, de tolérer; +et cependant où en serait la pauvre nature humaine si l'on comptait +toujours avec elle au poids de la balance du sanctuaire? Nous n'avons +point cette dure mission: ce n'est pas dans les sociétés, mais dans les +âmes que nous sommes appelées à rétablir l'ordre, et l'on y réussit +moins par la sévérité que par la patience. Si la rigueur peut convenir +quelquefois à ceux qui ont reçu la force en partage, elle n'appartient +jamais aux femmes, êtres faibles et qui ont toujours besoin d'appui. +Quelle est celle qui oserait dire qu'elle eût été tout ce qu'elle devait +être si son père eût été dur, sa mère corrompue, son frère indifférent, +son mari dérangé? Qui sait ce que serait devenue cette frêle créature +privée de tous les secours qui l'ont soutenue? et si elle a le juste +sentiment de tout ce qu'elle doit aux circonstances propices de sa vie, +sera-t-elle jamais sans pitié pour les fautes du prochain? + +Enfin, un mot bien redoutable, le mot _égalité_ retentit sans cesse +autour de nous: que de terribles passions, que de folles espérances +il éveille! Sans doute elles n'atteindront point leur but, elles ne +bouleverseront pas chaque jour le monde sous prétexte de répartir +également le bonheur. Gardons-nous cependant de ne leur opposer que la +force; la justice même des lois ne suffira point à les guérir. Il y faut +la charité, la charité amicale, sympathique, ardente non-seulement à +soulager les pauvres, mais à attendrir leur âme, à en bannir l'envie, +la colère, à rétablir, à entretenir entre les classes diverses ces +relations faciles et douces qui sont la véritable paix de la société. +L'inégalité ne disparaîtra point de la terre; les hôpitaux, les +distributions de secours, les ateliers de travail, tous les +établissements imaginables de philanthropie et de bienfaisance ne +suffiront point à la faire accepter sans murmure. Lazare n'eût pas été +fort reconnaissant pour avoir _ramassé quelques miettes à la table du +riche_; et maintenant plus que jamais l'homme demande à l'homme autre +chose que son or; il veut être connu, compris, aimé, il veut être traité +en frère: c'est à nous de lui donner cette consolation. Effaçons tout +ce que l'inégalité a de sec et d'amer; allons chercher le pauvre; +apprenons-lui que, dans ces appartements dont le luxe l'offense, +habitent des personnes qui songent à lui, se préoccupent vivement de ses +maux et travaillent de coeur à les adoucir. Qu'il nous pardonne d'être +riches, car nous n'oublions jamais qu'il ne l'est pas; élevées dans la +société, car notre main serre la sienne; heureuses, car nous pleurons +sur ses peines. Mettons-nous à l'oeuvre avec courage; _voici des jours +favorables, voici des jours de salut_. Notre belle France en paix +appelle toutes les améliorations; les esprits sont en mouvement, les +coeurs animés: jamais circonstances n'ont été plus favorables. Un moment +viendra peut-être où nous regretterons profondément de n'en avoir pas +profité; et, s'il ne venait pas pour notre pays, il viendrait sûrement +pour chacune de nous. Quand les temps ne seraient pas mauvais, _les +jours sont courts_; nous marchons avec rapidité _vers le lieu d'où l'on +ne revient pas; travaillons pendant qu'il fait jour_. Avons-nous le +coeur triste ou trop peu occupé; le travail de la charité est la plus +sûre consolation dans les épreuves de la vie, le plus doux passe-temps +au milieu de ses langueurs; et si une destinée heureuse nous est +réservée en ce monde, pouvons-nous jamais faire assez pour ceux qui +soupirent après le bonheur? + + + + + XIV + +_Extrait du_ Moniteur universel _du 5 avril 1832, sur les troubles et +les meurtres survenus dans Paris à l'occasion du choléra_. + + +En rendant compte de l'agitation qu'on avait cherché à répandre dans +le public, sous prétexte de prétendues tentatives d'empoisonnement qui +auraient eu lieu depuis deux jours chez les débitants de vin, nous +devions penser que les habitants de Paris, avertis que la sollicitude du +gouvernement était éveillée sur ce point, s'en rapporteraient à son +zèle pour rechercher la source et les auteurs de ces alarmes, ou pour +découvrir, s'il y avait lieu, les artisans de pareils crimes. + +Cependant des inquiétudes nouvelles ont été propagées, et à la faveur de +soupçons aussi légers que cruels, des violences ont été commises sur des +hommes paisibles; et des groupes exaspérés ont osé donner la mort à +des citoyens inoffensifs, désignés aux fureurs populaires par le nom +_d'empoisonneur_ appliqué au hasard. + +Le gouvernement a dû prendre les mesures les plus actives, d'abord pour +prévenir d'odieux attentats du même genre, ensuite pour éclaircir tous +les faits à l'aide desquels on chercherait à égarer les esprits d'une +manière si funeste. + +Des chimistes expérimentés ont été chargés d'analyser des vins de +toutes qualités recueillis chez un grand nombre de débitants, chez +cent cinquante environ; pas une trace de poison n'a été reconnue. Dans +quelques qualités de vins inférieures, ils ont signalé seulement la +présence d'une petite quantité de cidre. + +Des fioles, du pain, des dragées, de la viande saisis et signalés comme +empoisonnés, ont été soumis également à l'analyse; ils ont été reconnus +purs de toute substance vénéneuse. + +Des personnes arrêtées sur la clameur publique ont été attentivement +visitées, interrogées. Il n'est résulté de toutes les recherches que la +preuve de leur parfaite innocence. + +Ainsi, toutes les vérifications les plus scrupuleuses n'ont abouti qu'à +démontrer, de la manière la plus évidente, la fausseté, l'absurdité des +bruits répandus. + +Et cependant, c'est sur la foi de ces alarmes vagues que des citoyens +ont été insultés, frappés, meurtris ou tués. + +Hier, un employé a été dépouillé dans la rue Saint-Denis et assassiné. +C'était un homme digne de l'estime de tous ceux qui le connaissaient. + +Ce malin, un médecin se rendant par la rue Lafayette à la barrière +du Combat, pour y faire, conjointement avec un vétérinaire d'Alfort, +l'autopsie d'un chien, a été assailli par un attroupement, et n'a dû son +salut, ainsi qu'un autre individu, inspecteur de la salubrité, qu'à son +refuge dans la caserne la plus proche. + +Le 4, à cinq heures, les attroupements poursuivaient du nom +d'_empoisonneur,_ sur la place de Grève, un homme qui s'est réfugié +à l'Hôtel-de-Ville, d'où l'on voulait l'arracher de vive force. Deux +individus ont été saisis par quelques furieux, et jetés, dit-on, dans la +rivière par-dessus le pont d'Arcole. La force armée est accourue; les +attroupements ont été dissipés, et de nouveaux désordres évités. Un +homme était menacé par un groupe, parce qu'il portait une bouteille à la +main: c'était du vinaigre. Un commissaire de police arrive et boit une +partie de la bouteille pour rassurer la foule, qui se rend à cette +démonstration. + +Le préfet de police a publié une proclamation qui éclairera le public. +«Que les chefs de famille, que les chefs d'atelier, que tous les bons +citoyens secondent les efforts de l'autorité, et les esprits, si +perfidement égarés, seront ramenés à des idées plus saines. Quant +aux agitateurs qui se feraient de ces alarmes vaines un prétexte +de désordre, les lois veillent et le gouvernement saura les faire +respecter. + +Ce soir, la tranquillité est parfaitement rétablie. Nous ne saurions +trop répéter qu'au moment où nous écrivons, il n'existe pas, après les +plus actives recherches, un seul fait qui donne la moindre apparence de +vérité aux bruits d'empoisonnement. Que l'on se rassure donc, et qu'on +se mette en garde surtout contre ces mensonges qui produisent des +résultats si funestes. + +Cette avidité à se repaître des bruits les plus mensongers, cette +cruauté sanguinaire qui se signale par la violence et par les +assassinats, sont indignes de la nation française! Des ordres sont +donnés pour atteindre les auteurs ou les provocateurs des crimes commis: +le premier devoir du gouvernement est de protéger l'existence des +citoyens; espérons que de nouveaux attentats ou que de nouvelles +tentatives ne rendront pas nécessaires les mesures que cette protection +provoquerait. S'il en était autrement, les citoyens éclairés, les bons +citoyens, souvent avertis de ne pas ravir à l'action de la justice les +vrais coupables qui se perdent dans la foule, comprendraient que leur +devoir est de ne pas grossir, par un sentiment de vaine curiosité, des +attroupements qui ont été souillés par le crime. + + + + + XV + +_1. Discours de M. Royer-Collard aux obsèques de M. Casimir Périer (19 +mai 1832)_. + + +L'inexprimable tristesse de cette cérémonie est plus éloquente que nos +vaines paroles. Il y a peu de jours, nous avons vu s'éteindre la plus +vaste intelligence du siècle, et voilà qu'un grand coeur est frappé, une +âme héroïque se retire; sa dépouille mortelle est devant vos yeux, elle +va descendre au tombeau, elle reçoit en ce moment notre dernier adieu. + +Que vous dirai-je, Messieurs, que vous ne sachiez, que vous ne sentiez +douloureusement? Comment M. Casimir Périer s'est-il élevé tout d'un coup +au premier rang des hommes d'État? A-t-il gagné des batailles, ou bien +avait-il lentement illustré sa vie par d'importants travaux? Non; mais +il avait reçu de la nature la plus éclatante des supériorités et la +moins contestée, un caractère énergique jusqu'à l'héroïsme, avec un +esprit doué de ces instincts merveilleux qui sont comme la partie divine +de l'art de gouverner. La Providence l'avait marqué de ce double signe; +par là, il lui fut donné de prévaloir entre les hommes de son temps, +quand son heure serait venue. Il ne fallait pas moins que les +circonstances extraordinaires où nous vivons pour révéler à la France, +à l'Europe, à la postérité, cette haute vocation de M. Casimir Périer. +Jusqu'à ces derniers temps, nous l'ignorions, il l'ignorait lui-même. +D'orateur de la liberté constitutionnelle, devenu homme d'État et chef +du cabinet dans une révolution qu'il n'avait point appelée, il l'a +souvent dit et je l'en honore, sa probité généreuse et la justesse de +son esprit lui font aussitôt comprendre que si l'ordre est la dette de +tout gouvernement, c'est surtout la dette d'un gouvernement nouveau, +pour qui l'ordre est la garantie la plus efficace de sa sûreté au +dehors, comme de son affermissement au dedans. + +L'ordre est donc la pensée de M. Casimir Périer; la paix en sera le +prix; il se dévoue à cette grande pensée. Je dis, Messieurs, qu'il se +dévoue: là est l'héroïsme. A tout risque, il veut sauver l'ordre, sans +considérer s'il se perd lui-même, sans trop compter sur le succès, sans +détourner son regard vers la gloire qui devait être sa récompense. Dans +cette noble carrière, soutenu par les voeux, par la confiance, par +les acclamations presque unanimes de son pays, il a combattu jusqu'au +dernier jour avec une intrépidité qui ne s'est jamais démentie; quand +ses forcés ont été vaincues, son âme ne l'a point été. + +La gloire de M. Casimir Périer est pure et inattaquable. Sortie comme +un météore de ces jours nébuleux où il semble qu'autour de nous tout +s'obscurcisse et s'affaisse, elle sera durable, car elle n'est point +l'oeuvre artificielle et passagère d'un parti qu'il avait servi; il +n'a servi que la cause de la justice, de la civilisation, de la vraie +liberté dans le monde entier. Il a succombé trop tôt; que les bons +citoyens, que les amis de l'humanité qu'il avait ralliés achèvent son +ouvrage. Élevons sur sa tombe le drapeau de l'ordre; ce sera le plus +digne hommage que nous puissions rendre à sa mémoire. + +2° _Portrait et caractère de M. Casimir Périer, par M. de Rémusat_. + +Il était d'une très grande taille; sa figure mâle et régulière offrait +une expression de pénétration et de finesse qui contrastait avec +l'énergie imposante qui l'animait par instants. Sa démarche, son air, +son geste, avaient quelque chose de prompt et d'impérieux, et il disait +lui-même en riant: _«Comment veut-on que je cède avec la taille que +j'ai?» Un portrait peint par M. Hersent, et un médaillon sculpté par +M. David, donnent une assez juste idée de sa physionomie. Dans les +dernières années, ses traits s'étaient altérés, et portaient une +empreinte de souffrance plus que d'affaiblissement. Il avait des jours, +ou plutôt des moments d'un abattement douloureux, auquel l'arrachaient +soudain toute provocation extérieure, toute nécessité présente, toute +épreuve que réclamait son honneur ou sa conviction. En lui luttaient +sans cesse une raison froide et une nature passionnée. C'est là ce +qui faisait une partie de sa puissance. Toujours fortement ému, il +réagissait énergiquement sur les autres, tantôt les soumettant par la +force, tantôt les troublant par son émotion. Sa pensée se présentait à +son esprit comme une illumination soudaine; elle s'emparait de lui avec +tant de véhémence qu'elle l'emportait pour ainsi dire, et sa parole +brève et pressée avait peine à la suivre. Cependant, son idée était si +nette et son impression si vive qu'il était sur-le-champ compris, et +qu'il étendait autour de lui l'ébranlement qu'il éprouvait. C'est par là +surtout qu'à la tribune il influait sur les assemblées, et c'est de lui +plus que de tout autre qu'on aurait pu dire que l'éloquence est toute +d'action, et que la parole est l'homme même. Ces luttes intérieures +donnaient souvent à ses mouvements une impétuosité qui trompait sur son +caractère, et ne laissait pas apercevoir que sa raison restait calme, et +que l'esprit d'observation et de calcul ne l'abandonnait guère dans ses +relations avec les hommes. Presque toujours, il offrait le spectacle de +l'effort d'une âme puissante qui veut en vain rendre à sa pensée toute +la vivacité et toute la force de l'impression qu'elle lui cause. Il ne +pouvait jamais se satisfaire lui-même, ni réussir a se communiquer tout +entier. Car ce qu'on fait est toujours au-dessous de ce qu'on sent. + +L'esprit de M. Casimir Périer devait plus à l'expérience qu'à l'étude, +et puisait dans son activité propre des ressources qu'il exploitait +habilement. Il se refusait au travail méthodique, et ne pouvait +supporter le désoeuvrement; il voulait agir, mais en agissant il +réfléchissait toujours; il revenait incessamment sur lui-même, tournait +et retournait sa pensée comme pour s'assurer dans sa croyance et +consolider sa conviction. Peu curieux des théories, il procédait +cependant toujours par quelques idées générales qu'il saisissait +d'instinct, et auxquelles il rattachait tout. Il se fiait à son premier +coup d'oeil.--«Il me manque bien des choses, disait il, mais j'ai du +coeur, du tact et du bonheur.»--Cependant il raisonnait à l'infini sur +toutes ses résolutions. Déterminé sur les grandes choses, la décision +journalière lui coûtait. Il hésitait longtemps, ajournait tant qu'il +pouvait, et ne prenait son parti qu'à grand'peine. Quand sa résolution +était formée, elle était inébranlable, car il était circonspect et +intrépide. Dans le gouvernement, il avait certes un don bien rare, +une forte volonté; mais il lui manquait peut-être des volontés assez +nombreuses. + +M. Périer avait des moments d'abandon, peu de confiance habituelle et +constante. En général, il jugeait rigoureusement les hommes, et son +langage était sans indulgence, quoique son coeur n'eût aucune haine. +Jamais, j'oserais l'attester, on ne lui a surpris le désir de faire le +moindre mal à ses ennemis politiques, quoiqu'il leur prodiguât d'amers +reproches et de hautains mépris. Il avait la passion de vaincre et non +de nuire, et il concevait difficilement, n'apercevait qu'avec surprise +l'inimitié que lui suscitaient parfois ses dédains et ses succès. Car il +était porté à juger les hommes plutôt par leurs intérêts que par leurs +passions, et ne tenait pas assez compte, à mon avis, de tout ce qu'il y +a de mauvaises pensées et d'actions mauvaises qu'on ne peut imputer à +aucun calcul. Le coeur humain est souvent désintéressé dans le mal. + +Et cependant il a eu de tendres amis. Il gagnait aisément ceux qui +l'approchaient; il inspirait du dévouement sans trop y croire; il se +faisait aimer en se faisant un peu craindre. Pour qui le voyait avec +intimité, il était attachant, et son commerce, quoiqu'il ne fallût pas y +porter trop de liberté, avait du charme et du piquant. Rien n'était aisé +pour qui le connaissait, je voulais dire pour qui l'aimait (car on ne +connaît bien que ceux qu'on aime) comme de lui dire la vérité, toute +vérité. Il cherchait les conseils, en demandait toujours, ne craignant +pas d'être contredit, mais seulement d'être méconnu. Dans le monde, +on le trouvait réservé, froid, un peu inquiet; dans sa famille, sa +conversation était gaie et moqueuse; il riait quelquefois de ce rire des +jeunes gens d'une autre époque, et s'amusait de mille puérilités de la +vie intime dédaignées aujourd'hui que l'affectation du sérieux est la +mode de l'esprit. + + + + + XVI + +_Lettre de M. de La Fayette à M...... sur la mort de M. Casimir Périer_. + + +On trouve dans les _Mémoires de M. de La Fayette_ (t. VI, p. 660) une +lettre par lui adressée le 16 mai 1832, à une personne dont le nom est +laissé en blanc, et qui porte: «Le pauvre Casimir Périer est mort ce +matin à huit heures. Il laisse, dans une des deux grandes divisions de +la France et de l'Europe, de profonds regrets et une haute renommée, +dans l'autre des sentiments d'amertume qui s'adouciront à mesure qu'on +saura mieux qu'il n'était pas le chef du déplorable système adopté au +dedans et au dehors. Déjà _le Moniteur_ de ce matin en revendique la +pensée pour qui de droit[33]. Quant à nous, nous n'éprouvons que des +sentiments de famille et d'amitié, et nous voudrions empêcher, dans +le peu qui dépend de nous, qu'on attaquât sa mémoire au delà de la +condamnation de l'administration dont il a été l'organe.......... + +[Note 33: Il y a dans cette lettre un anachronisme que la date de la +lettre de M. de La Fayette (date fixée avec certitude par les premiers +mots de cette lettre) rend bien difficile à expliquer. _Le Moniteur_ du +16 mai ne dit absolument rien sur la politique de M. Casimir Périer, qui +n'était pas mort au moment où il parut; c'est _le Moniteur_ du 17 mai +seulement qui contient l'article auquel fait allusion la lettre de M. de +La Fayette, datée du 16.] + +On a beaucoup dit que j'avais causé avec le Roi sur notre situation +actuelle. Plusieurs patriotes, même parmi les plus ardents, me +pressaient de faire cette démarche. Je m'y suis refusé, parce que +j'ai l'intime conviction de son inutilité, et que j'y vois des +inconvénients.» + + + + + XVII + +_Note sur la mise en état de siège de Paris par l'ordonnance royale du +6 juin 1831, par M. Vincens de Saint-Laurent, président de Chambre à la +Cour royale de Paris._ + + +§ Ier. La loi du 10 juillet 1791, concernant la conservation et le +classement des places de guerre et postes militaires, la police des +fortifications et autres objets y relatifs, considère les places de +guerre et postes militaires sous trois rapports, savoir: dans l'état de +paix, dans l'état de guerre et dans l'état de siège. + +L'état de paix est l'état ordinaire dans lequel l'autorité civile +conserve toutes ses attributions dans leur indépendance. + +L'état de guerre doit être déclaré par un décret du Corps législatif, +ou, dans l'intervalle des séances de ce corps, par le Roi. Il laisse à +l'autorité civile ses attributions, mais à la charge de se prêter aux +mesures que l'autorité militaire croit nécessaires pour le salut de la +place. + +Quant à l'état de siège, trois articles de cette loi sont à considérer. +L'article 11 indique d'où résulte cet état, l'article 12 quand il finit, +l'article 10 quelles sont ses conséquences relativement aux attributions +de l'autorité militaire. En voici le texte: + +ART. 11. + +Les places de guerre et postes militaires seront en état de siège +non-seulement dès l'instant que les attaques seront commencées, mais +même aussitôt que, par l'effet de leur investissement par des troupes +ennemies, les communications du dehors au dedans et du dedans au dehors +seront interceptées à la distance de 1800 toises des crêtes des chemins +couverts. + +ART. 12. + +L'état de siège ne cessera que lorsque l'investissement sera rompu; et, +dans le cas où les attaques auraient été commencées, qu'après que les +travaux des assiégeants auront été détruits et que les brèches auront +été réparées ou mises en état de défense. + +ART. 10. + +Dans les places de guerre et postes militaires, lorsque les places et +postes seront en état de siège, toute l'autorité dont les officiers +civils sont revêtus par la constitution, pour le maintien de l'ordre et +de la police intérieure, passera au commandant militaire, qui l'exercera +exclusivement sous sa responsabilité personnelle. + +Il faut remarquer sur cette loi: + +1° Qu'elle ne concerne que les places de guerre et postes militaires; + +2° Qu'elle ne fait résulter l'état de siège que d'une attaque ou d'un +investissement réels, sans donner au gouvernement le droit de mettre en +état de siège une place qui ne serait pas investie; + +3° Qu'elle n'explique point si l'autorité des tribunaux pour la +répression des délits passe à l'autorité militaire. + +§ II. La loi du 10 fructidor an V a rendu toutes les communes de +l'intérieur, sans distinction entre celles qui sont places de guerre ou +postes militaires et celles qui ne le sont pas, susceptibles de l'état +de guerre et de l'état de siège, dans les termes suivants: + +ART. 1er. + +Le Directoire exécutif ne pourra déclarer en état de guerre les communes +de l'intérieur de la République, qu'après y avoir été autorisé par une +loi du Corps législatif. + +ART. 2. + +Les communes de l'intérieur seront en état de siège aussitôt que, par +l'effet de leur investissement par des troupes ennemies ou des rebelles, +les communications du dedans au dehors et du dehors au dedans seront +interceptées à la distance de 3502 mètres (1800 toises) des fossés ou +des murailles: dans ce cas, le Directoire exécutif en préviendra le +Corps législatif. + +Cette loi ne fait qu'étendre les dispositions de celle du 10 juillet +1791 aux villes qui ne sont point places de guerre ou postes militaires. +Elle ne se compose que des deux articles ci-dessus. + +1° Sous son empire, l'état de siège ne peut résulter que de +l'investissement réel et non d'une déclaration du gouvernement; + +2° Bien qu'elle ne dise point quand cet état cesse, il est évident que, +résultant du fait même de l'investissement, il doit cesser, comme sous +la loi de 1791, lorsque le fait qui y donne lieu a lui-même disparu; + +3° Cette loi, muette sur les conséquences que l'état de siège doit avoir +relativement aux attributions respectives de l'autorité civile et de +l'autorité militaire, se réfère nécessairement sur ce point à la loi de +1791. + +Une loi du 19 fructidor an V, rendue après le coup d'État de la veille, +après avoir annulé les opérations d'un grand nombre d'assemblées +électorales, frappé de la déportation plusieurs membres de la +représentation nationale et rapporté diverses lois récentes, contient, +dans son dernier article, une disposition qui a pour objet de _rendre_ +au Directoire le pouvoir de mettre une commune en état de siège. Mais il +faut remarquer que ce pouvoir ne lui avait jamais légalement appartenu; +il est vraisemblable qu'il l'avait usurpé, et que la loi du 10 fructidor +an V avait été rendue pour mettre un terme à cette usurpation. Dans ces +circonstances, la loi du 19 ne peut être considérée comme donnant au +gouvernement le droit de déclarer l'état de siège. Cependant deux +décrets du 26 mars 1807 ont déclaré les villes de Brest et d'Anvers en +état de siège. + +§ III. Avant d'aller plus loin, il convient de remarquer: + +1° Que la loi du 10 juillet 1791 ne peut être invoquée pour justifier +l'ordonnance du 5 juin 1832, puisque, d'après sa rubrique et ses termes +exprès, elle ne concerne que les places de guerre et postes militaires, +et que Paris n'est ni l'un ni l'autre; + +2° Que la loi du 10 fructidor an V ne peut pas l'être davantage, +puisqu'elle exige pour l'état de siège l'investissement et +l'interception des communications entre le dedans et le dehors, et que +ces circonstances n'ont point existé pour Paris les 5 et 6 juin 1832; + +3° Que, d'après ces deux lois, l'état de siège cesse avec le fait +de l'investissement qui seul a pu lui donner naissance, et qu'ainsi +l'ordonnance dont il s'agit peut d'autant moins être justifiée par ces +lois que sa date et surtout sa promulgation sont postérieures à la +répression de la révolte. + +§ IV. Mais la législation a reçu de notables modifications par le +décret du 24 décembre 1811, relatif à l'organisation et au service +des états-majors des places. Trois articles de ce décret doivent être +rappelés ici. + +ART. 53. + +L'état de siège est déterminé par un décret de l'empereur, ou par +l'investissement, ou par une attaque de vive force, ou par une surprise, +ou par une sédition intérieure, ou enfin par des rassemblements formés +dans le rayon de l'investissement sans l'autorisation des magistrats. + +Dans le cas d'une attaque régulière, l'état de siège ne cesse qu'après +que les travaux de l'ennemi ont été détruits et les brèches mises en +état de défense. + +ART. 101. + +Dans les places en état de siège, l'autorité, dont les magistrats +étaient revêtus pour le maintien de l'ordre et de la police, passe tout +entière au commandant d'armes qui l'exerce ou leur en délègue telle +partie qu'il juge convenable. + +ART. 103. + +Pour tous les délits dont le gouverneur ou le commandant n'a pas jugé +à propos de laisser la connaissance aux tribunaux ordinaires, les +fonctions d'officier de police judiciaire sont remplies par un prévôt +militaire, et les tribunaux ordinaires sont remplacés par les tribunaux +militaires. + +Si l'on compare ces articles aux dispositions correspondantes de la loi +de 1791, on est frappé des dispositions suivantes: + +1° L'investissement ou une attaque régulière ont cessé d'être les +seuls faits déterminant l'état de siège. Il a pu résulter, soit d'une +surprise, de rassemblements illégaux dans le rayon militaire, d'une +sédition intérieure, toutes circonstances qui n'emportent point avec +elles, comme l'investissement ou le siège proprement dit, l'interruption +des communications entre le dedans et le dehors, soit aussi d'un simple +décret du chef du gouvernement. + +Quelques personnes confondant l'état de siège et l'état de guerre, et +partant de ce principe que le droit de déclarer une place en état de +guerre est une conséquence du droit de déclarer la paix et la guerre, +ont pensé que la constitution de l'an VIII, donnant ce dernier droit au +chef du gouvernement, lui donnait aussi le droit de déclarer une ville +en état de siège. C'est sous ce point de vue que M. Merlin, dans son +_Répertoire de jurisprudence_, considère les décrets qui, avant celui de +1811, ont mis diverses places en état de siège. D'après cette opinion, +le décret de 1811, faisant résulter l'état de siège d'un décret de +l'empereur, n'innoverait point et ne serait que l'exécution des lois +antérieures et de la constitution elle-même. Mais cette opinion ne peut +se soutenir en présence du texte des lois de 1791 et de l'an V. + +Quelques autres personnes ont soutenu que le décret qui déclare l'état +de siège devait être fondé sur l'une des circonstances qui sont +énumérées dans l'article 53; c'est une erreur manifeste. La forme +alternative dans laquelle l'article est rédigé ne permet pas de douter +qu'une seule des causes qu'il signale ne suffise pour déterminer l'état +de siège; et d'ailleurs ces circonstances sont de nature à exiger que +l'état de siège commence, que l'autorité militaire devienne plus forte, +dès qu'elles existent, et sans attendre une déclaration du gouvernement +qui risquerait le plus souvent d'arriver trop tard. L'état de siège, +qu'on pourrait appeler fictif, résultant d'un simple décret, doit sans +doute être déterminé par des motifs graves; mais ces motifs peuvent +exister avant ou après l'investissement ou la sédition. + +2° D'après la loi de 1791, l'état de siège cessait avec +l'investissement, et, en cas de siège, après la destruction des ouvrages +de l'ennemi et la réparation des brèches. Le décret a une disposition +pareille pour ce dernier cas, et il est muet pour tous les autres. + +Il semble impossible de ne pas étendre cette disposition au cas de +l'investissement déjà prévu parla loi de 1791 et aux nouveaux cas de la +surprise, des rassemblements illégaux dans le voisinage de la place et +de la sédition intérieure. L'analogie le demande ainsi et on ne voit +rien dans le décret qui puisse faire décider le contraire. La cause +cessant, l'effet doit cesser aussi. + +Mais l'état de siège déterminé par une déclaration du gouvernement +ne peut cesser que de la même manière qu'il a commencé. C'est au +gouvernement seul, qui sait quels dangers l'ont décidé à recourir à une +telle mesure, qu'il appartient de calculer leur durée et par conséquent +celle du remède qu'il leur oppose. + +3° La loi de 1791 faisait passer au commandant militaire toute +l'autorité des officiers civils pour le maintien de l'ordre et de la +police intérieure. Le décret, en répétant cette disposition, y substitue +le mot _magistrats_ aux mots _officiers civils_; et dans un second +article plus explicite, il dépouille la juridiction criminelle ordinaire +de ses attributions qu'il transporte aux tribunaux militaires. + +Ces dispositions sont-elles dérogatoires à la loi de 1791 ou en +sont-elles l'exécution? + +On a soutenu qu'elles innovaient, que la loi de 1791 ne contenait aucun +déplacement de juridiction; et l'on s'est fondé sur ce qu'elle ne parle +point des tribunaux ni de la justice. + +Il peut être répondu avec avantage que les mots officiers civils, +employés dans la loi, et le mot magistrats, employé dans le décret, sont +synonymes; que par officiers civils, la loi entend tout aussi bien les +fonctionnaires de l'ordre judiciaire que ceux de l'ordre administratif; +que l'autorité nécessaire pour le maintien de l'ordre et de la police +intérieure, autorité que la loi de 1791 fait passer aux commandants +militaires, ne peut être, au moins en partie, que l'autorité des +tribunaux. + +L'article 103 du décret n'est donc que le développement, le règlement du +principe posé dans l'article 101 du même décret, et dans l'article 10 de +la loi du 10 juillet 1791. + +Au surplus, cette loi a de tout temps été exécutée dans ce sens que les +tribunaux d'une ville assiégée ne continuaient leurs fonctions qu'avec +l'autorisation du commandant militaire. + +§ V. C'est sur ce décret que doit être appuyée la légalité de +l'ordonnance du 6 juin. + +Les objections, de nature fort diverses, qui ont été faites, ont été le +plus souvent mêlées et confondues ensemble. Il est nécessaire de bien +les distinguer pour les mieux apprécier. Elles peuvent se réduire aux +quatre suivantes: + +1° L'ordonnance ne s'appuie que sur un simple décret; 2° Elle est même +rendue hors des termes de ce décret; 3° Dans tous les cas, elle ne peut +rétroagir; 4° Enfin le décret a été, au moins en partie, abrogé par la +Charte. + +La question de rétroactivité a été soulevée la première et a paru +quelque temps considérée comme la principale. Il n'en pouvait guère être +autrement; les organes de l'opposition, ayant eux-mêmes sollicité cette +mesure pour la Vendée et loué le gouvernement d'y avoir eu recours, ne +pouvaient, dans le premier moment, avoir l'idée de la combattre comme +illégale. C'est cette question de rétroactivité qu'a tranchée la Cour +royale dans son arrêt du 7 juin 1832. + +Mais bientôt le cercle de l'attaque s'est agrandi; c'est le droit +même du gouvernement qui a été mis en doute; c'est la légalité de +l'ordonnance qui a été contestée et surtout la compétence des tribunaux +militaires. C'est dans ce sens que le défenseur de Geoffroy a plaidé +devant la Cour de cassation. + +§ VI. La première objection n'en est réellement pas une. La +jurisprudence constante de la Cour de cassation et de toutes les Cours +royales a reconnu aux décrets impériaux force de loi, lorsqu'ils +n'avaient point été attaqués dans les dix jours de leur promulgation +pour cause d'inconstitutionnalité, et avaient été au contraire reçus et +exécutés comme lois. + +Devant la Cour de cassation, le ministère public, voulant sans doute +placer son argumentation sur une base plus respectable que l'usurpation +du pouvoir législatif tant reprochée à Napoléon, a soutenu que le décret +avait été rendu pour l'exécution de la loi du 10 juillet 1791 et y était +conforme. Il l'a fait avec quelque avantage, parce que son adversaire a +cherché l'innovation dans la disposition relative à la juridiction, +où, d'après ce qui a été dit, § IV n° 3, elle n'existe pas. Mais cette +argumentation n'en doit pas moins être rejetée, parce que le décret a +innové sur un point important, en n'exigeant plus l'investissement pour +condition déterminante de l'état de siège, ainsi que cela est expliqué +au § IV, n° 1. + +§ VII. La deuxième objection se divise en deux branches: + +Et d'abord on dit que le décret de 1811 ne concerne que les places +de guerre et postes militaires, et ne pouvait, par conséquent, être +appliqué à Paris. + +On appuie cette proposition sur la signification ordinaire du mot +_place_, qui s'emploie surtout pour désigner les places de guerre, et +sur ce qu'un grand nombre d'articles de ce décret, par leur objet et par +les termes dans lesquels ils sont conçus, supposent clairement que c'est +des places de guerre qu'il y est question. + +Sans nier ces deux points, il semble que les considérations suivantes +établissent solidement l'opinion contraire: + +1° Le décret de 1811, si l'on consulte son intitulé, est relatif à +l'organisation et au service des états-majors des places; il règle, +entre autre choses, les attributions des gouverneurs et commandants +d'armes avec les autorités civiles. Or, d'après l'art. 12, des +gouverneurs peuvent être nommés dans les principales places de guerre +ou villes de l'empire; d'après l'art. 8, des états-majors peuvent être +entretenus dans des villes de garnison non fortifiées. Les attributions +de ces gouverneurs, de ces états-majors, ne peuvent être réglées que par +le décret. Il n'est donc pas exclusivement relatif aux places de guerre; + +2° Lorsque le décret est intervenu, la législation reconnaissait l'état +de guerre et l'état de siège, non-seulement pour les places de guerre, +d'après la loi de 1791, mais pour toutes les villes ou communes, d'après +la loi de l'an V. Comment admettre que le décret, qui règle, ou, si +l'on veut, qui modifie les causes et les résultats de cet état, ne se +rattache pas également aux deux lois antérieures? + +3° Les villes qui ne sont pas places de guerre peuvent être, si ce +n'est assiégées, au moins investies et attaquées par l'ennemi. Paris +ne l'a-t-il pas été en 1814? Elles sont donc susceptibles de l'état de +siège comme les places de guerre elles-mêmes; et lorsque le décret de +1811 a donné au gouvernement le droit de déclarer l'état de siège, même +avant tout investissement et sur la seule prévision du danger, il a dû +le lui donner pour toutes les places, de guerre ou non, qui pouvaient +être exposées à une attaque. + +§ VIII.--La seconde partie de l'objection consiste à dire que l'état de +siège ne pouvait être déclaré après la cessation des troubles qui l'ont +motivé. + +Cette objection, sous le rapport de la légalité, ne pourrait avoir +quelque poids qu'autant que, d'après les termes du décret, le droit +de mettre une ville en état de siège serait subordonné au fait d'un +investissement, d'une surprise ou d'une sédition. Mais il n'en est rien, +et il a été expliqué, § IV, n° 1, que ce droit était abandonné à la +sagesse du gouvernement, bien entendu sous la responsabilité des +ministres qui ont conseillé la mesure. + +Cette responsabilité donne lieu à une autre question sur la nécessité +ou la convenance d'une mise en état de siège après que la révolte a été +réprimée et que la perturbation a cessé; mais cette question n'a rien de +judiciaire, elle est toute parlementaire. + +§ IX.--On dit en troisième lieu que l'ordonnance ne peut rétroagir et +soumettre à la juridiction militaire les délits consommés avant la +déclaration de l'état de siège. + +Cette difficulté doit se résoudre par les principes du droit qui veulent +que tout ce qui tient aux formes et à la compétence soit réglé par la +loi en vigueur à l'époque de la poursuite et non par la loi en vigueur à +l'époque où le délit a été commis, principes consacrés par divers arrêts +et par une décision du conseil d'État du 5 fructidor an IX, relative, il +est vrai, à une affaire civile, mais qui s'applique d'autant mieux à la +question qu'elle a pour objet d'attribuer à l'autorité administrative, +par suite des lois qui l'ont chargée de connaître du contentieux +des domaines nationaux, le jugement de difficultés qui avaient pris +naissance avant ces lois. + +Sans doute il ne s'agit pas ici d'une loi, mais d'une ordonnance. Mais +en reconnaissant que l'ordonnance ne peut pas rétroagir plus que la loi, +on doit reconnaître aussi que les effets d'une ordonnance, lorsqu'elle +est conforme aux lois, doivent être réglés par les mêmes principes que +les effets d'une loi. + +Les objections qu'on a faites contre l'application de ces principes à la +question de l'état de siège ne sont guère prises que de l'importance de +cette question et de la gravité des conséquences qui s'y rattachent. +Mais, dans une discussion judiciaire, le plus ou moins de gravité des +résultats n'est pas une raison de décider. + +Le ministère public, devant la Cour de cassation, s'est appuyé sur un +autre argument: c'est que l'ordonnance qui déclare l'état de siège ne +le crée pas, que cet état préexistait dans les faits qui motivent +l'ordonnance, laquelle ne fait que le constater; d'où la conclusion +que les conséquences de l'état de siège et notamment l'attribution de +juridiction doivent remonter à l'instant même où ces faits ont commencé. +Mais cette argumentation a le grave inconvénient de confondre l'état de +siége réel avec l'état de siége fictif, de supposer que le gouvernement +ne peut déclarer une ville en état de siége que lorsqu'elle se trouve +investie, en proie à une sédition, ou dans quelqu'une des circonstances +que précise l'art. 53 du décret; ce qui n'est pas exact, ainsi que la +chose a été expliquée ci-dessus, § IV, n° 1. Cette confusion a un danger +qu'il importe de signaler. Comme dans ce système la déclaration de +l'état de siége, pour une ville quia été investie mais qui ne l'est +plus, serait évidemment illégale, puisque d'après les lois de 1791 et +de l'an V, même d'après le décret de 1811, l'état de siége cesse avec +l'investissement, il serait assez naturel de conclure de là, dans le +silence du décret, que la déclaration de cet état pour une ville qu'une +sédition a troublée; faite après la fin de la sédition, est pareillement +illégale. Les troubles des 5 et 6 juin doivent être allégués non comme +justifiant la légalité du décret, mais comme justifiant son opportunité; +non comme constituant l'état de siége, ou donnant naissance au droit du +gouvernement de le déclarer, mais comme expliquant l'exercice qu'il a +fait de ce droit. + +§ X.--Enfin la Charte n'a-t-elle pas abrogé la faculté donnée par le +décret au gouvernement de déclarer l'état de siége? N'a-t-elle pas au +moins abrogé la disposition particulière de ce décret qui substitue, +durant l'état de siége, la juridiction des tribunaux militaires à celle +des tribunaux ordinaires? C'est la dernière objection soulevée contre +l'ordonnance du 6 juin. + +Il ne peut être ici question d'une abrogation expresse, aucun article de +la Charte n'ayant littéralement abrogé les art. 53 et 103 du décret du +24 décembre 1811. + +Quant à l'abrogation tacite, c'est un principe professé par tous les +auteurs qu'on ne doit l'admettre qu'avec beaucoup de réserve et de +discernement, parce que ce serait ébranler la force morale dont les +lois ont besoin d'être environnées que de présumer facilement leur +changement; on exige, pour qu'il y ait abrogation tacite, que la +nouvelle loi soit incompatible avec l'ancienne. + +Sans méconnaître cette règle; on a soutenu qu'une loi qui permettait au +gouvernement de mettre, par une ordonnance, une ville non investie en +état de siége, c'est-à-dire de la soumettre à un régime exceptionnel, de +la placer en quelque sorte hors de la constitution, était contraire à la +Charte et incompatible avec elle. + +On a soutenu que cela était surtout vrai de la disposition de l'art. +103 du décret qui change, dans les lieux en état de siége, l'ordre +des juridictions; et ici l'on ne s'est pas borné à opposer à cette +disposition les principes généraux de notre nouveau droit public, mais +on a invoqué particulièrement les art. 53 et 54 de la Charte de 1830, +qui portent que nul ne pourra être distrait de ses juges naturels, +et qu'il ne pourra être créé de commissions ni de tribunaux +extraordinaires, à quelque titre et sous quelque dénomination que ce +puisse être. + +L'abrogation tacite en vertu des principes généraux que proclame la +Charte est un argument qu'on a employé un très-grand nombre de fois, +soit avant, soit depuis la révolution de Juillet, et que les Cours +de justice n'ont jamais accueilli. On peut citer pour exemples les +tentatives faites depuis juillet 1830 pour faire déclarer abrogés, soit +l'article 291 du Code pénal relatif aux associations de plus de vingt +personnes, soit la loi qui soumet les imprimeurs à avoir un brevet, ou +celle qui exige des journalistes un cautionnement. + +L'article 53 de le Charte s'explique par l'article 54, puisque +celui-ci dit: En conséquence, il ne pourra être créé de tribunaux +extraordinaires. Ce qu'ils contiennent, l'un et l'autre, c'est une +défense de créer à l'avenir des tribunaux autres que ceux dont les lois +actuelles reconnaissent l'existence. Qu'est-ce qu'une pareille défense +peut avoir d'incompatible avec un changement de compétence déterminé à +l'avance, pour certains cas spécifiés, par une loi préexistante? + +Un second principe de droit, aussi généralement reconnu que le +précédent, c'est que les lois générales ne sont jamais censées abolir +les lois spéciales et exceptionnelles, à moins qu'elles n'en aient une +disposition formelle. Quoi de plus exceptionnel que le décret de 1811? +Quoi de plus général que la Charte? Elle a évidemment laissé subsister +le décret dont elle ne s'est point occupée. + +Une dernière considération se présente, si l'on fait attention aux +suites qu'aurait l'abrogation résultant de la Charte. Cette abrogation +devrait être appliquée, sans aucune distinction, à tout état de siége, +non-seulement à celui qui est déclaré par une simple ordonnance, +mais encore à celui qui est déterminé par un investissement réel; +non-seulement aux villes non fortifiées, mais encore aux places de +guerre. Qui n'est frappé du danger que présenterait la continuation +libre et entière de la juridiction ordinaire dans une place de guerre +assiégée? + +§ XI. De toutes les questions ci-dessus, l'arrêt rendu par la Cour de +cassation, le 29 juin 1832, dans l'affaire Geoffroy, n'en a jugé qu'une, +l'abrogation par la Charte de l'article 103 du décret de 1811. + +La solution que cette question a reçue pouvait dispenser la cour +d'examiner les autres et de s'en expliquer en aucune manière. Elle a cru +cependant devoir déclarer en tête de son arrêt que les lois et décrets +qui régissent l'état de siège doivent être exécutés dans toutes les +dispositions qui ne sont pas contraires au texte formel de la Charte. +Elle semblerait par là avoir voulu décider implicitement en faveur du +gouvernement quelques-unes des questions débattues devant elle. + +Il ne faut cependant pas perdre de vue qu'elle n'a point indiqué si, +dans sa pensée, le gouvernement, en déclarant Paris en état de siège, +le 6 juin, s'était renfermé dans les limites de ses pouvoirs; elle n'a +point, en un mot, tranché la seconde des objections, ci-dessus, § V. + +Elle n'a rien décidé non plus sur la rétroactivité. + +Enfin, on ne peut pas méconnaître que la Cour de cassation, tout en +paraissant reconnaître au gouvernement, dans certains cas, le droit de +déclarer l'état de siège, s'est néanmoins placée en opposition avec lui +sur la question de compétence. Le gouvernement, en effet, ne s'est pas +borné à déclarer l'état de siège, laissant aux tribunaux de l'une et de +l'autre juridiction à prononcer sur ses conséquences; le ministre de +l'intérieur, dans son rapport au Roi qui a précédé l'ordonnance du 6 +juin, et le ministre de la guerre, dans l'instruction qu'il a adressée +le 7 juin au commandant de la première division militaire, ont +expressément fait connaître que l'un des principaux objets que le +gouvernement avait en vue, en prenant cette mesure, était le déplacement +de la juridiction. + + + + + XVIII + +_Tableau des condamnations prononcées par la Cour d'assises contre les +individus poursuivis à raison de l'insurrection des_ 5 _et_ _6 juin_ +1832. + + +Par suite de l'insurrection de juin, le jury a condamné +quatre-vingt-deux individus à diverses peines, savoir: + +7 à mort; les sieurs Cuny, Lepage, Lecouvreur, Toupriant, Bainsse, +Lacroix et Forthom; tous ont vu commuer leur peine en celle de la +déportation. + +4 à la déportation; les sieurs Colombat, le même qui fut arrêté par +Vidocq, et qui s'est évadé du Mont-Saint-Michel en 1835; Jeanne, +O'Reilly, dont j'ai fait commuer la peine; Saint-Étienne. + + 4 aux travaux forcés à perpétuité. + 5--pour dix ans. + 1--pour huit ans. + 1--pour sept ans. + 1--pour six ans. + 5--pour cinq ans. + + En général, ces peines ont été commuées en une détention + pour une même durée. + + 3 à dix années de détention. + 2 à sept années de détention. + + (Les sieurs Thielmans et Marchands, chefs de la Société + Gauloise.) + + 2 à six années de détention. + 4 à cinq années de détention. + 1 à huit années de réclusion. + 3 à six années. + + (Parmi ces trois condamnés, figurait le sieur Vigouroux, + que j'ai fait gracier en 1835.) + + 4 à cinq années de réclusion. + 10 à cinq années de prison. + 3 à trois années. + 1 à deux ans sept mois de prison. + 5 à deux ans. + 16 à dix-huit mois, treize mois, un an, six mois, trois mois, un mois + de prison. + --- + 82 + + (_Mémoires de M. Gisquet, ancien préfet de police,_ + écrits par lui-même. T. II, p. 281-283.) + + + + + XIX + +1°_ Le roi Louis-Philippe au maréchal Soult, en mission pour réprimer +l'insurrection de Lyon_. + + +Paris, ce 29 novembre 1831, à 2 heures du soir. + +J'ai reçu, mon cher maréchal, votre lettre datée de Mâcon le 27 et j'y +réponds à la hâte. Toutes vos dispositions me paraissent excellentes et +telles qu'on pouvait les attendre de vous. J'en dis autant de tout ce +que vous me mandez. Déjà vous devez avoir reçu les ordonnances que vous +demandiez, tant pour le licenciement des diverses gardes nationales de +Lyon et de ses faubourgs, que pour la mobilisalion des gardes nationales +des départements voisins, avec la faculté de les en faire sortir. Ainsi +vous êtes pourvu de tous ces moyens. + +Quant à la mise de la ville de Lyon en état de siège, la question me +paraît mériter un mûr examen, et j'ai convoqué le Conseil pour ce soir +à huit heures et demie, afin qu'elle y soit bien discutée avant de me +former une opinion et de prendre un parti. Je n'arrêterai donc aucune +opinion finale avant ce soir, mais ma disposition actuelle est d'espérer +que cette mesure ne sera pas nécessaire. Je crois que le seul cas où +elle le serait est celui où l'entrée dans Lyon serait refusée aux +troupes, ou que cette entrée ne serait accordée qu'avec des conditions. +Alors il faudrait nécessairement cerner, bloquer, attaquer, et par +conséquent l'état de siège deviendrait un fait qu'on devrait déclarer. +Mais si au contraire, comme je l'espère et comme je le crois, et surtout +comme je le désire vivement, les portes de la ville de Lyon s'ouvrent +sans coup férir et sans conditions, et que les troupes y rentrent sans +que nous ayons à déplorer une nouvelle effusion de noire précieux sang +français, alors la mesure de la mise en état de siège me paraîtrait +superflue, et je craindrais que, malgré la douceur que vous apporteriez +dans son exécution, il n'en résultât des alarmes et des irritations +dangereuses. + +Le grand point, le point culminant de notre affaire, c'est d'entrer dans +Lyon sans coup férir et sans conditions. Tout sera, si ce n'est fini, au +moins sûr de bien finir, quand cela sera effectué. Sans doute, il faudra +le désarmement et les mesures nécessaires pour l'opérer. Il faudra de la +sévérité, surtout pour ces compagnies du génie et autres militaires +qui ont quitté leurs drapeaux et sont restés à Lyon; mais vous savez +pourtant que, quand je dis _sévérité_, ce n'est pas _d'exécutions_ que +je veux parler, et ce n'est pas à vous que j'ai besoin de le dire. +Je suis bien sûr de votre modération sur tout; et elle est toujours +nécessaire dans le succès, car alors les conseils violents arrivent de +toutes parts, et surtout de ceux qui se tenaient à l'écart pendant la +lutte. La bonne politique est d'être sage sans faiblesse et ferme sans +violence. + +Vous connaissez toute mon amitié pour vous. + +2° _Le ministre du commerce et des travaux publics à M. le maréchal +Soult, en mission à Lyon_. + +Paris, le novembre 1831. + +Monsieur le maréchal et cher collègue, + +Je crois utile de mettre sous vos yeux le fond de la contestation qui, +ayant agité la manufacture lyonnaise, a donné lieu enfin aux fâcheux +événements qui ont éclaté. + +A Lyon, les fabricants n'ont point de grands ateliers. Ils donnent les +soies préparées pour chaque pièce d'étoffe à des maîtres-ouvriers qui en +font le tissage dans leur propre domicile, sur des métiers dont ils se +fournissent. + +Chaque maître-ouvrier a ordinairement dans sa demeure plusieurs métiers. +Il travaille sur l'un de ses mains; il fait travailler sur les autres +ou par ses enfants ou par des ouvriers compagnons qu'il prend à son +service. + +La main-d'oeuvre du tissage se règle à la mesure, et non à la journée. +Il y a du fabricant au maître-ouvrier une convention à faire pour +déterminer le prix de cette main-d'oeuvre ou façon, et une autre +convention du maître-ouvrier à l'ouvrier compagnon pour, savoir combien, +sur ce même prix, il restera de salaire à l'ouvrier et combien au maître +pour bénéfice, emploi de son métier, etc. + +Il convient de remarquer, en passant, que le maître-ouvrier domicilié, +propriétaire de métiers, offre plus de garanties d'ordre que la +population plus nombreuse des ouvriers compagnons, population flottante +qui circule sans cesse de Lyon à Avignon et à Nîmes, et sur laquelle +on a peu de prise. Il est probable que ses exigences envers le +maître-ouvrier ont contribué à pousser celui-ci dans ses prétentions, +et que, quand le maître a été exaspéré, ses ouvriers n'ont pas tardé à +s'abandonner aux excès. + +Depuis quelque temps, les uns et les autres prétendaient que le cours +des mains-d'oeuvre était trop bas, qu'ils ne pouvaient vivre sur leurs +salaires, qu'ils avaient le droit d'exiger davantage, et que l'autorité +devait y pourvoir; qu'à plusieurs reprises, et jusqu'en 1811, il avait +été fait des tarifs concertés par les soins de l'autorité, garantis par +elle, et que la sécurité ne pourrait régner que lorsqu'on aurait suivi +cet exemple, qu'il y aurait un tarif reconnu et publié, en sorte que +le fabricant ne pût plus essayer de faire agréer au plus misérable de +moindres salaires qui finissaient par faire la loi à tous. + +Il serait inutile aujourd'hui de rappeler comment leurs demandes se sont +produites et ont été entendues, comment on a cru leur avoir procuré le +tarif par voie de conciliation, comment un grand nombre de fabricants +ont refusé de l'admettre, et comment les ouvriers, ayant cru en être +légitimement en possession, ont regardé les refusants comme des +réfractaires qui manquaient et à un traité et à un règlement public. + +Quoi qu'il en soit, le tarif ne pouvait être admis. L'autorité n'a aucun +droit de régler les salaires; aucune loi ne le permet; et dans l'ordre +légal si universellement et si justement réclamé aujourd'hui, les +exemples de 1811, pas plus que ceux de 1793 qu'on a cités aussi, ne +sauraient être invoqués. Je le répète, aucune loi ne permet de donner un +tarif à une manufacture. S'il y a des traités, ils n'engagent que +ceux qui les consentent; l'autorité administrative, loin de pouvoir +y soumettre personne, ne saurait même s'en mêler envers les parties +contractantes; les tribunaux seuls pourraient connaître de leurs +contestations; et quant à ceux qui n'ont point adhéré à une transaction, +aucun juge ne peut leur imposer un tarif qui leur est étranger. Si les +prud'hommes s'y laissaient induire, la Cour de cassation en ferait +justice. + +Il est bon d'ajouter, pour empêcher toute méprise à venir, qu'on a +particulièrement oublié à Lyon une loi très-expresse, quand on a cru +pouvoir convoquer une assemblée légale de tous les fabricants et leur +faire nommer des commissaires. Les assemblées de professions sont +défendues et ne peuvent donner des pouvoirs qui engagent qui que ce +soit; les assemblées des ouvriers, qui avaient précédé, étaient encore +plus irrégulières, et, de plus, tombaient dans la disposition de l'art. +415 du Code pénal, car c'était évidemment une coalition pour renchérir +le prix du travail. + +Mais en laissant à l'écart ce qui s'est fait, sinon pour empêcher +qu'on ne le refasse, et en examinant le tarif sous le rapport de la +possibilité de l'exécuter, voici ce qu'il importe de savoir. Quel que +soit le sort de l'ouvrier, il ne dépend pas du fabricant de l'améliorer, +et il y a une grande injustice à croire que c'est pure dureté ou pure +avidité que de ne pas accroître les salaires. + +La fabrique de Lyon ne travaille en général qu'à mesure que des +commandes lui arrivent; celles de l'étranger sont considérables, +et d'elles seules dépend le mouvement plus ou moins sensible de la +fabrication; le nombre des métiers occupés augmente ou diminue suivant +que l'Allemagne, la Russie, l'Angleterre elle-même et surtout l'Amérique +demandent ou ne demandent pas. + +Mais Lyon rencontre aujourd'hui une grande concurrence, surtout pour les +étoffes unies, dont le monopole lui échappe. Non-seulement l'Angleterre +pourvoit à sa consommation, mais Zurich, Bâle, Creveldt, Elberfeldt, +fabriquent en grand, à des prix beaucoup plus modérés que les Lyonnais, +et fournissent au dehors, à ceux qui autrefois ne connaissaient que +Lyon. Les commandes y viennent encore de préférence, mais c'est à +condition de n'y payer les étoffes pas plus cher que dans les autres +fabriques; cette condition, on peut l'accepter ou la refuser, mais on ne +saurait la changer. Elle est fondée sur la nature évidente des choses. + +Quand la diminution du prix de l'étoffe fabriquée est ainsi imposée, il +faut bien que le fabricant fasse économie; il peut sacrifier une partie +de son bénéfice, mais il ne saurait travailler à perte; si l'ouvrier +peut se contenter du prix qu'on lui offre, les commandes de l'étranger +sont acceptées et Lyon travaille. Si l'ouvrier ne peut vivre et s'il ne +peut accepter pour ressource le salaire que la circonstance comporte, il +faut bien refuser la commission, et le travail est forcément interrompu. + +On dira que ce partage du bénéfice étant fait par le fabricant, il se +réserve un profit tandis qu'il laisse l'ouvrier en perte. Mais il n'en +peut être ainsi, car le fabricant ne gagne rien s'il ne fait travailler; +il est évident qu'il offre à l'ouvrier tout le salaire qu'il peut donner +plutôt que de refuser des commissions. D'ailleurs quand on pourrait +l'astreindre à un tarif, s'il trouve qu'il lui est impossible de s'y +accommoder et qu'il aime mieux ne pas faire travailler plutôt que +de perdre, aucune puissance au monde ne peut l'obliger à donner de +l'ouvrage aux ouvriers; le tarif ne peut donc en aucun cas être pour +eux une garantie, et c'est ce qu'il serait bien essentiel de leur faire +entendre. + +Enfin, monsieur le maréchal, je crois utile de vous bien faire remarquer +de quel point on est parti. La première fois que M. le Préfet a parlé +du tarif, il a déclaré que la fabrique de Lyon n'avait point eu les +interruptions de travail qui ont affligé les autres manufactures, que +tous les bras étaient occupés, qu'il en manquait à quelques milliers +de métiers pour lesquels on avait de l'ouvrage; ainsi, on se plaignait +seulement que le travail fût trop peu rétribué. C'était là une position +bien moins fâcheuse que celle de tant de villes où les ateliers étaient +fermés; ces villes ont souffert sans troubler l'ordre, et l'on ne peut +assez regretter qu'à Lyon, où le travail abondait, une situation bien +plus tolérable ait eu une semblable issue. + +Veuillez agréer, monsieur le maréchal et cher collègue, l'assurance de +ma haute considération, + +_Le pair de France, Ministre de l'agriculture et du commerce_, + +Comte D'ARGOUT. + +En résumé, monsieur le maréchal et cher collègue, aucun tarif ne peut +être maintenu à Lyon: 1° parce que cette mesure est illégale; 2° parce +qu'elle ne saurait être obligatoire, puisqu'aucun tribunal ne pourrait +la reconnaître et forcer les fabricants à s'y conformer; 3° parce qu'en +supposant que cette mesure fût légale et que les tribunaux eussent la +faculté d'en sanctionner l'exécution par des arrêts, il n'existe aucune +puissance au monde qui puisse contraindre un fabricant à donner du +travail aux ouvriers en leur payant un salaire qui mettrait le fabricant +dans la nécessité de vendre à perte. La conséquence du tarif approuvé +par M. Dumolard a donc été de tarir le travail et d'empirer la situation +des ouvriers au lieu de l'améliorer. La conduite suivie par M. le +président du Conseil et par moi, à l'égard de M. Dumolard, a été +celle-ci; nous lui avons fait connaître l'illégalité de la mesure qu'il +avait approuvée; nous l'avons éclairé sur les conséquences forcées +qu'elle devait entraîner; nous lui avons déclaré que nous ne voulions +pas casser le tarif pour éviter de provoquer une secousse à Lyon, mais +que nous voulions lui laisser l'honneur de réparer le mal, qu'il devait +éclairer les ouvriers, leur faire comprendre le dommage que le tarif +leur causait à eux-mêmes, et, lorsque les esprits y seraient préparés, +abroger le tarif sans éclat ou le laisser tomber en désuétude. Tels +sont, monsieur le maréchal, les renseignements que j'ai cru utile de +vous donner; il me semble en effet fort essentiel, maintenant que +la révolte a éclaté, de ne laisser aucune espérance aux ouvriers +(lorsqu'ils rentreront dans l'ordre) de conserver un tarif quelconque, +car tant qu'ils en conserveront un, ou tant qu'ils auront l'espoir d'en +obtenir un, Lyon se trouvera exposé à de nouvelles perturbations. Elles +se manifesteront dès que les fabricants, mécontents d'un tarif qui ne +leur permettrait pas de vendre avec profit, cesseront leurs commandes +aux ouvriers. + +FIN DES PIECES HISTORIQUES DU TOME DEUXIÈME + + + + + TABLE DES MATIÈRES + DU TOME DEUXIÈME + + +CHAPITRE IX. +LA RÉVOLUTION DE 1830. +(26 juillet--11 août 1830.) + +Mon arrivée à Paris.--Je trouve la Révolution soudainement +flagrante.--Réunions de Députés chez MM. Casimir Périer, Laffitte, +Bérard et Audry-Puyraveau.--État des esprits dans ces réunions;--parmi +le peuple et dans les rues.--Les Députés prennent séance au +Palais-Bourbon et appellent le duc d'Orléans à Paris.--Il accepte les +fonctions de lieutenant général du royaume.--Insignifiants et vains +essais de négociation entre Paris et Saint-Cloud.--Le raccommodement +avec Charles X était-il possible?--La royauté du duc de Bordeaux avec la +régence du duc d'Orléans était-elle possible?--M. de La Fayette et ses +hésitations.--M. le duc d'Orléans et les motifs de sa détermination.--Il +n'y avait de choix qu'entre la monarchie nouvelle et la +République.--Emportement public--Sentiment dominant parmi les +royalistes.--Empire de l'exemple de la Révolution de 1688 en +Angleterre.--Différences méconnues entre les deux pays et les +deux événements.--Révision de la Charte.--Origine du parti de la +résistance.--Fallait-il soumettre la royauté et la Charte nouvelles à +la sanction populaire?--Symptômes anarchiques.--Prétentions +républicaines.--Faits divers qui déterminent ma ferme adhésion à la +politique de résistance.--Je deviens ministre de l'intérieur. + +CHAPITRE X. +MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR. +(1er août--2 novembre 1830.) + +Ma principale préoccupation en entrant au ministère de +l'intérieur.--Voyage et embarquement de Charles X.--Composition et +incohérence du cabinet du 11 août 1830.--Ses divers éléments.--MM. +Laffitte, Dupont de l'Eure, maréchal Gérard et Bignon.--MM. Casimir +Périer, duc de Broglie, baron Louis, comte Molé, général Sébastiani, +Dupin et moi.--Attitude du Roi dans ce Conseil.--Vastes attributions +et mauvaise organisation du ministère de l'intérieur.--Mes +travaux.--L'Opposition m'accuse de ne rien faire.--Mon Exposé de l'état +du royaume en septembre 1830.--Mes relations avec les préfets.--Mes +relations avec M. de La Fayette au sujet des gardes nationales.--Mon +administration dans ses rapports avec les lettres, les sciences et les +arts.--Ma participation aux affaires extérieures.--L'Europe veut le +maintien de la paix.--Dispositions de l'Angleterre,--de la Russie et +de l'empereur Nicolas,--de l'Autriche et de la Prusse.--Le parti +révolutionnaire en France méconnaît complètement cette situation +européenne.--Le roi Louis-Philippe la comprend et en profite--Sentiment +de la France à l'égard des révolutions étrangères.--M. de Talleyrand +ambassadeur à Londres.--Pourquoi il convient à cette mission.--Est-il +vrai que le roi Louis-Philippe ait seul fait ce choix?--Notre politique +envers la Belgique, le Piémont et l'Espagne.--Ma conduite envers les +réfugiés espagnols--Rapports du cabinet avec les Chambres.--La Chambre +des députés se complète par des élections nouvelles.--M. Pasquier est +nommé président de la Chambre des pairs.--Projets de lois présentés +aux Chambres.--Propositions nées dans les Chambres.--Mes débuts à la +tribune.--Fermentation des partis.--Débat sur les clubs.--Clôture +des clubs.--La Chambre des députés accuse les ministres de Charles +X.--Proposition de M. de Tracy et Adresse de la Chambre des députés pour +l'abolition de la peine de mort.--Émeutes révolutionnaires.--Elles se +portent sur le château de Vincennes,--sur le Palais-Royal.--Dissolution +du cabinet.--Ses causes.--Mon sentiment en sortant des affaires.--Lettre +de M. Augustin Thierry. + +CHAPITRE XI +LE PROCÈS DES MINISTRES DE CHARLES X ET LE SAC +DE SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS. +(3 novembre 1830--13 mars 1831.) + +Dissentiments dans le cabinet de M. Laffitte.--Mort et obsèques de M. +Benjamin Constant.--Procès des ministres de Charles X.--Mon discours +contre l'application de la peine de mort.--Attitude de la Cour des +pairs.--M. Sauzet et M. de Montalivet.--Embarras de M. de La Fayette +après le procès des ministres.--Prétentions et espérances du parti +démocratique.--La Chambre des députés abolît le commandement général des +gardes nationales du royaume.--Négociations entre le Roi et M. de La +Fayette à ce sujet.--Exigences et démission de M. de La Fayette.--Le +comte de Lobau est nommé commandant supérieur de la garde nationale de +Paris.--Conversations de M. Laffitte avec l'ambassadeur de France à +***.--M. Thiers sous-secrétaire d'État des finances.--État des affaires +étrangères.--M. de Talleyrand et la Conférence de Londres.--Sac +de l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois et de l'archevêché de +Paris.--Scènes anarchiques sur divers points.--Suppression des fleurs +de lis dans les armes de France;--Effet de ces scènes en Europe;--sur +l'état des partis en France;--dans la Chambre des députés.--Mollesse +et impuissance du cabinet.--Mon opposition.--Chute du cabinet.--Lutte +intérieure pour son remplacement.--M. Casimir Périer forme un nouveau +ministère. + +CHAPITRE XII. +M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE. +(13 mars 1831--16 mai 1832.) + +Rapports de M. Casimir Périer avec ses collègues;--avec le Roi +Louis-Philippe;--avec les Chambres;--avec ses agents.--Action +personnelle du Roi dans le gouvernement.--Prétendues scènes entre le +Roi et M. Casimir Périer.--Anarchie dans Paris et dans les +départements.--Efforts des partis politiques pour exploiter +l'anarchie.--Parti républicain.--Parti légitimiste.--Parti +bonapartiste.--Leurs complots.--Faiblesse de la répression +judiciaire.--Écoles et sectes anarchiques.--Les saint-simoniens.--Les +fouriéristes.--Insurrection des ouvriers de Lyon.--Sédition à +Grenoble.--Désordres sur divers autres points du territoire.--Grande +émeute à Paris sur la nouvelle de la chute de Varsovie.--M. Casimir +Périer et le général Sébastiani sur la place Vendôme.--M. Casimir Périer +réorganise la police.--M. Gisquet préfet de police.--Le roi Louis +Philippe vient habiter les Tuileries.--Travaux dans le jardin des +Tuileries et leur motif.--M. Casimir Périer aussi modéré qu'énergique +dans l'exercice du pouvoir.--Il se refuse à toute loi d'exception.--La +reine Hortense à Paris.--Conduite du roi Louis-Philippe et de +son gouvernement envers la mémoire et la famille de l'Empereur +Napoléon.--Débats législatifs.--Liste civile.--Abolition de l'hérédité +de la pairie.--Proposition pour l'abrogation de la loi du 19 janvier +1815 et du deuil officiel pour la mort de Louis XVI.--Discours du duc +de Broglie sur cette proposition.--Mon attitude et mon langage dans les +Chambres.--Ce qu'en pensent le roi Louis-Philippe, M. Casimir Périer et +les Chambres,--Débat sur l'emploi du mot _sujets_.--État de la société +dans Paris.--La politique tue les anciennes moeurs sociales.--Décadence +des salons.--Ce qui en reste et mes relations dans le monde.--M. Bertin +de Veaux et le _Journal des Débats_.................. 180 + +CHAPITRE XIII. +M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX. +(13 mars 1831--16 mai 1832.) + +Caractère général de la politique extérieure de la France, de 1792 +à 1814;--de 1814 à 1830.--Le congrès de Vienne.--La +Sainte-Alliance.--Caractère général de la politique extérieure du +gouvernement de 1830;--de la politique extérieure de l'opposition après +1830.--De l'alliance anglaise.--Question belge.--Le roi Louis-Philippe, +le roi Léopold et M. de Talleyrand dans la question belge.--Rapports de +M. Casimir Périer et de M. de Talleyrand.--Question polonaise.--Vitalité +de la Pologne.--On n'a jamais tenté sérieusement de la rétablir.--Ce +qu'auraient pu faire les Polonais en 1830.--Le général Chlopicki et sa +lettre à l'empereur Nicolas.--Que le gouvernement du roi Louis-Philippe +n'a jamais donné de fausses espérances aux Polonais.--Comment et par qui +ils ont été induits en illusion.--Question italienne.--Le Piémont et +Naples, de 1830 à 1832.--Insurrection dans les petits États italiens +gouvernés par des princes de la maison d'Autriche et dans les États +romains.--Première occupation des Légations par les Autrichiens.--Ils +les évacuent.--Le prince de Metternich et M. Casimir Périer sur les +affaires d'Italie.--Le comte de Sainte-Aulaire, ambassadeur de France +à Rome.--Démarche des grandes puissances auprès du pape pour +lui conseiller des réformes.--Édits du pape.--Nouvelle +insurrection.--Seconde occupation des Autrichiens.--Expédition +d'Ancône.--L'amiral Roussin devant Lisbonne.--Grande situation de +M. Casimir Périer en Europe.--Pourtant son succès est incomplet et +précaire.--Son propre sentiment à ce sujet.--Explosion du choléra a +Paris.--Mon sentiment sur la conduite du gouvernement et du peuple de +Paris pendant le choléra.--Visite du duc d'Orléans et de M. Casimir +Périer à l'Hôtel-Dieu.--Mort de M. Cuvier.--Maladie, mort et obsèques de +M. Casimir Périer. + +CHAPITRE XIV. +INSURRECTIONS LÉGITIMISTE ET RÉPUBLICAINE.--OPPOSITION +PARLEMENTAIRE.--FORMATION DU CABINET DU 11 OCTOBRE 1832. +(16 mai--11 octobre 1832.) + +État des esprits après la mort de M. Casimir Périer;--dans le +gouvernement;--dans les divers partis.--Insurrection légitimiste +dans les départements de l'Ouest.--Principe et sentiments du parti +légitimiste.--Mme la duchesse de Berry.--Principe et sentiments du parti +républicain-.--Ses préparatifs d'insurrection à Paris.--Manifeste +ou _Compte rendu_ de l'opposition parlementaire.--Ses motifs et son +caractère.--Courage et insuffisance du cabinet.--On pense à M. +de Talleyrand comme premier ministre.--Voyage de M. de Rémusat +à Londres.--M. de Talleyrand s'y refuse.--Mort du général +Lamarque.--Insurrection républicaine des 5. et 6 juin 1832.--Énergique +résistance du parti de l'ordre.--Le roi parcourt Paris.--Je me rends +aux Tuileries.--Visite aux Tuileries de MM. Laffitte, Odilon-Barrot et +Arago.--Leur conversation arec le roi.--Faiblesse croissante du cabinet +malgré sa victoire.--Ses deux fautes.--Mise en état de siège de +Paris.--Arrestation de MM. de Chateaubriand, Fitz-James, Hyde de +Neuville et Berryer.--Tentative du Roi pour conserver le cabinet en +le fortifiant.--M. Dupin.--Urgence de la situation.--Le Roi nomme +le maréchal Soult président du conseil et le charge de former un +cabinet.--Le duc de Broglie est appelé à Paris,--Il fait de mon +entrée dans le cabinet la condition de la sienne.--Objections et +hésitation.--Le maréchal Soult fait une nouvelle proposition à M. Dupin, +qui refuse.--On me propose et j'accepte le ministère de l'instruction +publique.--Formation du cabinet du 11 octobre 1332. + + + + +PIÈCES HISTORIQUES. + +I. +Protestation des députés contre les ordonnances du 25 juillet 1830. + +II. +Proclamation adressée à la France par les députés des départements +réunis au palais Bourbon, après l'appel et l'arrivée de S. A. R. Mgr. le +duc d'Orléans à Paris. + +III. +Exposé de la situation du royaume présenté aux Chambres le 13 septembre +1830, par M. Guizot, ministre de l'intérieur. + +IV. +Rapport présenté au Roi le 21 octobre 1830, par M. Guizot, ministre de +l'intérieur, pour faire instituer un inspecteur général des monuments +historiques en France. + +V. +1° Décret de l'empereur Napoléon Ier (20 février 1806) qui règle la +destination des églises de Saint-Denis et de Sainte-Geneviève. +2° Ordonnance du roi Louis XVIII (12 décembre 1821) qui confirme et +complète la restitution au culte de l'église Sainte-Geneviève. + +VI. +Circulaire adressée aux préfets par M. Guizot, ministre de l'intérieur +(29 septembre 1830), sur les élections à la Chambre des députés. + +VII. +Notice sur madame de Rumford, par M. Guizot (écrite en 1841). + +VIII. +Procès-verbal de l'audience donnée et de la réponse faite, le 17 février +1831, par le roi Louis-Philippe, aux députés du congrès national de la +Belgique, venus à Paris pour lui annoncer l'élection de S. A. R. Mgr. le +duc de Nemours comme roi des Belges. + +IX. +Lettre du général Chlopicki à l'empereur Nicolas (décembre 1838). + +X. +Mémorandum présenté le 21 mai 1831, par la Conférence de Rome, au pape +Grégoire XVI. + +XI. +1° Résumé des édits de réforme du pape Grégoire XVI en 1831. +2° Lettre de M. Rossi à M. Guizot (10 avril 1832). + +XII. +1° M. Casimir Périer à M. le comte de Sainte-Aulaire. +2° M. Casimir Périer à M. le prince de Talleyrand. + +XIII. +De la charité et de sa place dans la vie des femmes, par madame Éliza +Guizot. + +XIV. +Extrait du _Moniteur_ du 5 avril 1832, sur les troubles et les meurtres +survenus dans Paris à l'occasion du choléra. + +XV. +1° Discours de M. Royer-Collard aux obsèques de M. Casimir Périer (10 +mai 1832). +2° Portrait et caractère de M. Casimir Périer, par M. de Rémusat. + +XVI. +Lettre de M. de La Fayette à M*** sur la mort de M. Casimir Périer. + +XVII. +Note sur la mise en état de siège de Paris par l'ordonnance royale du 6 +juin 1831, par M. Vincens de Saint-Laurent, président de chambre à la +Cour royale de Paris. + +XVIII. +Tableau des condamnations prononcées par la Cour d'assises contre les +individus poursuivis à raison de l'insurrection des 5 et 6 juin 1832. + +XIX. +1° Le roi Louis-Philippe au maréchal Soult, en mission pour réprimer +l'insurrection de Lyon. +2° Le ministre du commerce et des travaux publics à M. le maréchal +Soult, en mission à Lyon. + + +FIN DE LA TABLE DU TOME DEUXIÈME. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de +mon temps (Tome 2), by François Pierre Guillaume Guizot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POUR SERVIR À *** + +***** This file should be named 15312-8.txt or 15312-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/3/1/15312/ + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/15312-8.zip b/15312-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e3d91b5 --- /dev/null +++ b/15312-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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