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diff --git a/old/15113-8.txt b/old/15113-8.txt new file mode 100644 index 0000000..75fd1e2 --- /dev/null +++ b/old/15113-8.txt @@ -0,0 +1,12832 @@ +The Project Gutenberg EBook of Vie de Jésus, by Ernest Renan + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Vie de Jésus + Histoire des origines du christianisme; 1 + +Author: Ernest Renan + +Release Date: February 20, 2005 [EBook #15113] +[Last updated: November 11, 2012] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE JÉSUS *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Wilelmina Mallière and the +Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from +images generously made available by the Bibliothèque nationale de +France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + + + + +VIE + +DE JÉSUS + +PAR + +ERNEST RENAN + +MEMBRE DE L'INSTITUT + +NEUVIÈME ÉDITION + + + +PARIS + +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS + +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + + + +1863 + + + + +HISTOIRE + +DES ORIGINES + +DU CHRISTIANISME + + +LIVRE PREMIER + + + + +_CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS_ + + +OEUVRES COMPLÈTES + +D'ERNEST RENAN + +FORMAT IN-8° + + + +HISTOIRE GÉNÉRALE DES LANGUES SÉMITIQUES.--_3e édition, revue et +augmentée_.--Imprimerie impériale 1 volume. + +ÉTUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE.--_6e édition_ 1 volume. + +ESSAIS DE MORALE ET DE CRITIQUE.--_2e édition_ 1 volume. + +LE LIVRE DE JOB, traduit de l'hébreu, avec une étude sur l'âge et +la caractère du poëme.--_2e édition_ 1 volume. + +LE CANTIQUE DES CANTIQUES, traduit de l'hébreu, avec une étude +sur le plan, l'âge et le caractère du poëme.--_2e édition_ 1 volume. + +DE L'ORIGINE DU LANGAGE.--_3e édition_ 1 volume. + +AVERROÈS ET L'AVERROÏSME, essai historique.--_2e édition, revue et +corrigée_ 1 volume. + +DE LA PART DES PEUPLES SÉMITIQUES DANS L'HISTOIRE DE LA CIVILISATION. +--_5e édition_ Brochure. + +LA CHAIRE D'HÉBREU AU COLLÈGE DE FRANCE, explications à mes +collègues.--_3e édition_ Brochure. + + + + +A L'AME PURE + +DE MA SOEUR HENRIETTE + +MORTE A BYBLOS, LE 24 SEPTEMBRE 1861. + + +_Te souviens-tu, du sein de Dieu où tu reposes, de ces longues journées +de Ghazir, où, seul avec toi, j'écrivais ces pages inspirées par les +lieux que nous avions visités ensemble? Silencieuse à côté de moi, tu +relisais chaque feuille et la recopiais sitôt écrite, pendant que la +mer, les villages, les ravins, les montagnes se déroulaient à nos pieds. +Quand l'accablante lumière avait fait place à l'innombrable armée des +étoiles, tes questions fines et délicates, tes doutes discrets, me +ramenaient à l'objet sublime de nos communes pensées. Tu me dis un jour +que ce livre-ci tu l'aimerais, d'abord parce qu'il avait été fait avec +toi, et aussi parce qu'il te plaisait. Si parfois tu craignais pour lui +les étroits jugements de l'homme frivole, toujours tu fus persuadée que +les âmes vraiment religieuses finiraient par s'y plaire. Au milieu de +ces douces méditations, la mort nous frappa tous les deux de son aile; +le sommeil de la fièvre nous prit à la même heure; je me réveillai +seul!... Tu dors maintenant dans la terre d'Adonis, près de la sainte +Byblos et des eaux sacrées où les femmes des mystères antiques venaient +mêler leurs larmes. Révèle-moi, ô bon génie, à moi que tu aimais, ces +vérités qui dominent la mort, empêchent de la craindre et la font +presque aimer_. + + + + +INTRODUCTION + +OÙ L'ON TRAITE PRINCIPALEMENT DES SOURCES + +DE CETTE HISTOIRE. + + +Une histoire des «Origines du Christianisme» devrait embrasser toute la +période obscure, et, si j'ose le dire, souterraine, qui s'étend depuis +les premiers commencements de cette religion jusqu'au moment où son +existence devient un fait public, notoire, évident aux yeux de tous. Une +telle histoire se composerait de quatre livres. Le premier, que je +présente aujourd'hui au public, traite du fait même qui a servi de point +de départ au culte nouveau; il est rempli tout entier par la personne +sublime du fondateur. Le second traiterait des apôtres et de leurs +disciples immédiats, ou, pour mieux dire, des révolutions que subit la +pensée religieuse dans les deux premières générations chrétiennes. Je +l'arrêterais vers l'an 100, au moment où les derniers amis de Jésus sont +morts, et où tous les livres du Nouveau Testament sont à peu près fixés +dans la forme où nous les lisons. Le troisième exposerait l'état du +christianisme sous les Antonins. On l'y verrait se développer lentement +et soutenir une guerre presque permanente contre l'empire, lequel, +arrivé à ce moment au plus haut degré de la perfection administrative et +gouverné par des philosophes, combat dans la secte naissante une société +secrète et théocratique, qui le nie obstinément et le mine sans cesse. +Ce livre contiendrait toute l'étendue du IIe siècle. Le quatrième livre, +enfin, montrerait les progrès décisifs que fait le christianisme à +partir des empereurs syriens. On y verrait la savante construction des +Antonins crouler, la décadence de la civilisation antique devenir +irrévocable, le christianisme profiter de sa ruine, la Syrie conquérir +tout l'Occident, et Jésus, en compagnie des dieux et des sages divinisés +de l'Asie, prendre possession d'une société à laquelle la philosophie et +l'État purement civil ne suffisent plus. C'est alors que les idées +religieuses des races groupées autour de la Méditerranée se modifient +profondément; que les cultes orientaux prennent partout le dessus; que +le christianisme, devenu une église très-nombreuse, oublie totalement +ses rêves millénaires, brise ses dernières attaches avec le judaïsme et +passe tout entier dans le monde grec et latin. Les luttes et le travail +littéraire du IIIe siècle, lesquels se passent déjà au grand jour, ne +seraient exposés qu'en traits généraux. Je raconterais encore plus +sommairement les persécutions du commencement du IVe siècle, dernier +effort de l'empire pour revenir à ses vieux principes, lesquels +déniaient à l'association religieuse toute place dans l'État. Enfin, je +me bornerais à pressentir le changement de politique qui, sous +Constantin, intervertit les rôles, et fait du mouvement religieux le +plus libre et le plus spontané un culte officiel, assujetti à l'État et +persécuteur à son tour. + +Je ne sais si j'aurai assez de vie et de force pour remplir un plan +aussi vaste. Je serai satisfait si, après avoir écrit la vie de Jésus, +il m'est donné de raconter comme je l'entends l'histoire des apôtres, +l'état de la conscience chrétienne durant les semaines qui suivirent la +mort de Jésus, la formation du cycle légendaire de la résurrection, les +premiers actes de l'église de Jérusalem, la vie de saint Paul, la crise +du temps de Néron, l'apparition de l'Apocalypse, la ruine de Jérusalem, +la fondation des chrétientés hébraïques de la Batanée, la rédaction des +évangiles, l'origine des grandes écoles de l'Asie-Mineure, issues de +Jean. Tout pâlit à côté de ce merveilleux premier siècle. Par une +singularité rare en l'histoire, nous voyons bien mieux ce qui s'est +passé dans le monde chrétien de l'an 50 à l'an 75, que de l'an 100 à +l'an 150. + +Le plan suivi pour cette histoire a empêché d'introduire dans le texte +de longues dissertations critiques sur les points controversés. Un +système continu de notes met le lecteur à même de vérifier d'après les +sources toutes les propositions du texte. Dans ces notes, on s'est borné +strictement aux citations de première main, je veux dire à l'indication +des passages originaux sur lesquels chaque assertion ou chaque +conjecture s'appuie. Je sais que pour les personnes peu initiées à ces +sortes d'études, bien d'autres développements eussent été nécessaires. +Mais je n'ai pas l'habitude de refaire ce qui est fait et bien fait. +Pour ne citer que des livres écrits en français, les personnes qui +voudront bien se procurer les ouvrages suivants: + + _Études critiques sur l'Évangile de saint Matthieu_, par M. Albert + Réville, pasteur de l'église wallonne de Rotterdam[1]. + + _Histoire de la théologie chrétienne au siècle apostolique_, par + M. Reuss, professeur à la Faculté de théologie et au séminaire + protestant de Strasbourg[2]. + + _Des doctrines religieuses des Juifs pendant les deux siècles + antérieurs à l'ère chrétienne_, par M. Michel Nicolas, professeur à + la Faculté de théologie protestante de Montauban[3]. + + _Vie de Jésus_, par le Dr Strauss, traduite par M. Littré, membre + de l'Institut[4]. + + _Revue de théologie et de philosophie chrétienne_, publiée sous la + direction de M. Colani, de 1850 à 1857.--_Nouvelle Revue de + théologie_, faisant suite à la précédente, depuis 1858[5]. + +les personnes, dis-je, qui voudront bien consulter ces excellents +écrits[6], y trouveront expliqués une foule de points sur lesquels j'ai +dû être très-succinct. La critique de détail des textes évangéliques, en +particulier, a été faite par M. Strauss d'une manière qui laisse peu à +désirer. Bien que M. Strauss se soit trompé dans sa théorie sur la +rédaction des évangiles[7], et que son livre ait, selon moi, le tort de +se tenir beaucoup trop sur le terrain théologique et trop peu sur le +terrain historique[8], il est indispensable, pour se rendre compte des +motifs qui m'ont guidé dans une foule de minuties, de suivre la +discussion toujours judicieuse, quoique parfois un peu subtile, du livre +si bien traduit par mon savant confrère, M. Littré. + +Je crois n'avoir négligé, en fait de témoignages anciens, aucune source +d'informations. Cinq grandes collections d'écrits, sans parler d'une +foule d'autres données éparses, nous restent sur Jésus et sur le temps +où il vécut, ce sont: 1° les évangiles et en général les écrits du +Nouveau Testament; 2° les compositions dites «Apocryphes de l'Ancien +Testament;» 3° les ouvrages de Philon; 4° ceux de Josèphe; 5° le Talmud. +Les écrits de Philon ont l'inappréciable avantage de nous montrer les +pensées qui fermentaient au temps de Jésus dans les âmes occupées des +grandes questions religieuses. Philon vivait, il est vrai, dans une tout +autre province du judaïsme que Jésus; mais, comme lui, il était +très-dégagé des petitesses qui régnaient à Jérusalem; Philon est +vraiment le frère aîné de Jésus. Il avait soixante-deux ans quand le +prophète de Nazareth était au plus haut degré de son activité, et il lui +survécut au moins dix années. Quel dommage que les hasards de la vie ne +l'aient pas conduit en Galilée! Que ne nous eût-il pas appris! + +Josèphe, écrivant surtout pour les païens, n'a pas dans son style la +même sincérité. Ses courtes notices sur Jésus, sur Jean-Baptiste, sur +Juda le Gaulonite, sont sèches et sans couleur. On sent qu'il cherche à +présenter ces mouvements si profondément juifs de caractère et d'esprit +sous une forme qui soit intelligible aux Grecs et aux Romains. Je crois +le passage sur Jésus[9] authentique. Il est parfaitement dans le goût +de Josèphe, et si cet historien a fait mention de Jésus, c'est bien +comme cela qu'il a dû en parler. On sent seulement qu'une main +chrétienne a retouché le morceau, y a ajouté quelques mots sans lesquels +il eût été presque blasphématoire[10], a peut-être retranché ou modifié +quelques expressions[11]. Il faut se rappeler que la fortune littéraire +de Josèphe se fit par les chrétiens, lesquels adoptèrent ses écrits +comme des documents essentiels de leur histoire sacrée. Il s'en fit, +probablement au IIe siècle, une édition corrigée selon les idées +chrétiennes[12]. En tout cas, ce qui constitue l'immense intérêt de +Josèphe pour le sujet qui nous occupe, ce sont les vives lumières qu'il +jette sur le temps. Grâce à lui, Hérode, Hérodiade, Antipas, Philippe, +Anne, Caïphe, Pilate sont des personnages que nous touchons du doigt et +que nous voyons vivre devant nous avec une frappante réalité. + +Les Apocryphes de l'Ancien Testament, surtout la partie juive des vers +sibyllins et le Livre d'Hénoch, joints au Livre de Daniel, qui est, lui +aussi, un véritable apocryphe, ont une importance capitale pour +l'histoire du développement des théories messianiques et pour +l'intelligence des conceptions de Jésus sur le royaume de Dieu. Le Livre +d'Hénoch, en particulier, lequel était fort lu dans l'entourage de +Jésus[13], nous donne la clef de l'expression de «Fils de l'homme» et +des idées qui s'y rattachaient. L'âge de ces différents livres, grâce +aux travaux de MM. Alexandre, Ewald, Dillmann, Reuss, est maintenant +hors de doute. Tout le monde est d'accord pour placer la rédaction des +plus importants d'entre eux au IIe et au Ier siècle avant Jésus-Christ. +La date du Livre de Daniel est plus certaine encore. Le caractère des +deux langues dans lesquelles il est écrit; l'usage de mots grecs; +l'annonce claire, déterminée, datée, d'événements qui vont jusqu'au +temps d'Antiochus Épiphane; les fausses images qui y sont tracées de la +vieille Babylonie; la couleur générale du livre, qui ne rappelle en rien +les écrits de la captivité, qui répond au contraire par une foule +d'analogies aux croyances, aux moeurs, au tour d'imagination de l'époque +des Séleucides; le tour apocalyptique des visions; la place du livre +dans le canon hébreu hors de la série des prophètes; l'omission de +Daniel dans les panégyriques du chapitre XLIX de l'_Ecclésiastique_, où +son rang était comme indiqué; bien d'autres preuves qui ont été cent +fois déduites, ne permettent pas de douter que le Livre de Daniel ne +soit le fruit de la grande exaltation produite chez les Juifs par la +persécution d'Antiochus. Ce n'est pas dans la vieille littérature +prophétique qu'il faut classer ce livre, mais bien en tête de la +littérature apocalyptique, comme premier modèle d'un genre de +composition où devaient prendre place après lui les divers poèmes +sibyllins, le Livre d'Hénoch, l'Apocalypse de Jean, l'Ascension d'Isaïe, +le quatrième livre d'Esdras. + +Dans l'histoire des origines chrétiennes, on a jusqu'ici beaucoup trop +négligé le Talmud. Je pense, avec M. Geiger, que la vraie notion des +circonstances où se produisit Jésus doit être cherchée dans cette +compilation bizarre, où tant de précieux renseignements sont mêlés à la +plus insignifiante scolastique. La théologie chrétienne et la théologie +juive ayant suivi au fond deux marches parallèles, l'histoire de l'une +ne peut bien être comprise sans l'histoire de l'autre. D'innombrables +détails matériels des évangiles trouvent, d'ailleurs, leur commentaire +dans le Talmud. Les vastes recueils latins de Lightfoot, de Schoettgen, +de Buxtorf, d'Otho, contenaient déjà à cet égard une foule de +renseignements. Je me suis imposé de vérifier dans l'original toutes les +citations que j'ai admises, sans en excepter une seule. La collaboration +que m'a prêtée pour cette partie de mon travail un savant israélite, M. +Neubauer, très-versé dans la littérature talmudique, m'a permis d'aller +plus loin et d'éclaircir les parties les plus délicates de mon sujet par +quelques nouveaux rapprochements. La distinction des époques est ici +fort importante, la rédaction du Talmud s'étendant de l'an 200 à l'an +500 à peu près. Nous y avons porté autant de discernement qu'il est +possible dans l'état actuel de ces études. Des dates si récentes +exciteront quelques craintes chez les personnes habituées à n'accorder +de valeur à un document que pour l'époque même où il a été écrit. Mais +de tels scrupules seraient ici déplacés. L'enseignement des Juifs depuis +l'époque asmonéenne jusqu'au IIe siècle fut principalement oral. Il ne +faut pas juger de ces sortes d'états intellectuels d'après les habitudes +d'un temps où l'on écrit beaucoup. Les Védas, les anciennes poésies +arabes ont été conservés de mémoire pendant des siècles, et pourtant +ces compositions présentent une forme très-arrêtée, très-délicate. Dans +le Talmud, au contraire, la forme n'a aucun prix. Ajoutons qu'avant la +_Mischna_ de Juda le Saint, qui a fait oublier toutes les autres, il y +eut des essais de rédaction, dont les commencements remontent peut-être +plus haut qu'on ne le suppose communément. Le style du Talmud est celui +de notes de cours; les rédacteurs ne firent probablement que classer +sous certains titres l'énorme fatras d'écritures qui s'était accumulé +dans les différentes écoles durant des générations. + +Il nous reste à parler des documents qui, se présentant comme des +biographies du fondateur du christianisme, doivent naturellement tenir +la première place dans une vie de Jésus. Un traité complet sur la +rédaction des évangiles serait un ouvrage à lui seul. Grâce aux beaux +travaux dont cette question a été l'objet depuis trente ans, un problème +qu'on eût jugé autrefois inabordable est arrivé à une solution qui +assurément laisse place encore à bien des incertitudes, mais qui suffit +pleinement aux besoins de l'histoire. Nous aurons occasion d'y revenir +dans notre deuxième livre, la composition des évangiles ayant été un des +faits les plus importants pour l'avenir du christianisme qui se soient +passés dans la seconde moitié du premier siècle. Nous ne toucherons ici +qu'une seule face du sujet, celle qui est indispensable à la solidité de +notre récit. Laissant de côté tout ce qui appartient au tableau des +temps apostoliques, nous rechercherons seulement dans quelle mesure les +données fournies par les évangiles peuvent être employées dans une +histoire dressée selon des principes rationnels[14]? + +Que les évangiles soient en partie légendaires, c'est ce qui est +évident, puisqu'ils sont pleins de miracles et de surnaturel; mais il y +a légende et légende. Personne ne doute des principaux traits de la vie +de François d'Assise, quoique le surnaturel s'y rencontre à chaque pas. +Personne, au contraire, n'accorde de créance à la «Vie d'Apollonius de +Tyane,» parce qu'elle a été écrite longtemps après le héros et dans les +conditions d'un pur roman. A quelle époque, par quelles mains, dans +quelles conditions les évangiles ont-ils été rédigés? Voilà donc la +question capitale d'où dépend l'opinion qu'il faut se former de leur +crédibilité. + +On sait que chacun des quatre évangiles porte en tête le nom d'un +personnage connu soit dans l'histoire apostolique, soit dans l'histoire +évangélique elle-même. Ces quatre personnages ne nous sont pas donnés +rigoureusement comme des auteurs. Les formules «selon Matthieu,» «selon +Marc,» «selon Luc,» «selon Jean,» n'impliquent pas que, dans la plus +vieille opinion, ces récits eussent été écrits d'un bout à l'autre par +Matthieu, par Marc, par Luc, par Jean[15]; elles signifient seulement +que c'étaient là les traditions provenant de chacun de ces apôtres et se +couvrant de leur autorité. Il est clair que si ces titres sont exacts, +les évangiles, sans cesser d'être en partie légendaires, prennent une +haute valeur, puisqu'ils nous font remonter au demi-siècle qui suivit la +mort de Jésus, et même, dans deux cas, aux témoins oculaires de ses +actions. + +Pour Luc d'abord, le doute n'est guère possible. L'évangile de Luc est +une composition régulière, fondée sur des documents antérieurs[16]. +C'est l'oeuvre d'un homme qui choisit, élague, combine. L'auteur de cet +évangile est certainement le même que celui des Actes des Apôtres[17]. +Or, l'auteur des Actes est un compagnon de saint Paul[18], titre qui +convient parfaitement à Luc[19]. Je sais que plus d'une objection peut +être opposée à ce raisonnement; mais une chose au moins est hors de +doute, c'est que l'auteur du troisième évangile et des Actes est un +homme de la seconde génération apostolique, et cela suffit à notre +objet. La date de cet évangile peut d'ailleurs être déterminée avec +beaucoup de précision par des considérations tirées du livre lui-même. +Le chapitre XXI de Luc, inséparable du reste de l'ouvrage, a été écrit +certainement après le siège de Jérusalem, mais peu de temps après[20]. +Nous sommes donc ici sur un terrain solide; car il s'agit d'un ouvrage +écrit tout entier de la même main et de la plus parfaite unité. + +Les évangiles de Matthieu et de Marc n'ont pas, à beaucoup près, le même +cachet individuel. Ce sont des compositions impersonnelles, où l'auteur +disparaît totalement. Un nom propre écrit en tête de ces sortes +d'ouvrages ne dit pas grand'chose. Mais si l'évangile de Luc est daté, +ceux de Matthieu et de Marc le sont aussi; car il est certain que le +troisième évangile est postérieur aux deux premiers, et offre le +caractère d'une rédaction bien plus avancée. Nous avons d'ailleurs, à +cet égard, un témoignage capital de la première moitié du IIe siècle. Il +est de Papias, évêque d'Hiérapolis, homme grave, homme de tradition, qui +fut attentif toute sa vie à recueillir ce qu'on pouvait savoir de la +personne de Jésus[21]. Après avoir déclaré qu'en pareille matière il +préfère la tradition orale aux livres, Papias mentionne deux écrits sur +les actes et les paroles du Christ: 1° un écrit de Marc, interprète de +l'apôtre Pierre, écrit court, incomplet, non rangé par ordre +chronologique, comprenant des récits et des discours ([Greek: lechthenta +ê prachthenta]), composé d'après les renseignements et les souvenirs de +l'apôtre Pierre; 2° un recueil de sentences ([Greek: logia]) écrit en +hébreu[22] par Matthieu, «et que chacun a traduit comme il a pu.» Il est +certain que ces deux descriptions répondent assez bien à la physionomie +générale des deux livres appelés maintenant «Évangile selon Matthieu,» +«Évangile selon Marc,» le premier caractérisé par ses longs discours, le +second surtout anecdotique, beaucoup plus exact que le premier sur les +petits faits, bref jusqu'à la sécheresse, pauvre en discours, assez mal +composé. Que ces deux ouvrages tels que nous les lisons soient +absolument semblables à ceux que lisait Papias, cela n'est pas +soutenable; d'abord, parce que l'écrit de Matthieu pour Papias se +composait uniquement de discours en hébreu, dont il circulait des +traductions assez diverses, et en second lieu, parce que l'écrit de Marc +et celui de Matthieu étaient pour lui profondément distincts, rédigés +sans aucune entente, et, ce semble, dans des langues différentes. Or, +dans l'état actuel des textes, l'Évangile selon Matthieu et l'Évangile +selon Marc offrent des parties parallèles si longues et si parfaitement +identiques qu'il faut supposer, ou que le rédacteur définitif du premier +avait le second sous les yeux, ou que le rédacteur définitif du second +avait le premier sous les yeux, ou que tous deux ont copié le même +prototype. Ce qui paraît le plus vraisemblable, c'est que, ni pour +Matthieu, ni pour Marc, nous n'avons les rédactions tout à fait +originales; que nos deux premiers évangiles sont déjà des arrangements, +où l'on a cherché à remplir les lacunes d'un texte par un autre. Chacun +voulait, en effet, posséder un exemplaire complet. Celui qui n'avait +dans son exemplaire que des discours voulait avoir des récits, et +réciproquement. C'est ainsi que «l'Évangile selon Matthieu» se trouva +avoir englobé presque toutes les anecdotes de Marc, et que «l'Évangile +selon Marc» contient aujourd'hui une foule de traits qui viennent des +_Logia_ de Matthieu. Chacun, d'ailleurs, puisait largement dans la +tradition évangélique se continuant autour de lui. Cette tradition est +si loin d'avoir été épuisée par les évangiles que les Actes des apôtres +et les Pères les plus anciens citent plusieurs paroles de Jésus qui +paraissent authentiques et qui ne se trouvent pas dans les évangiles que +nous possédons. + +Il importe peu à notre objet actuel de pousser plus loin cette délicate +analyse, d'essayer de reconstruire en quelque sorte, d'une part, les +_Logia_ originaux de Matthieu; de l'autre, le récit primitif tel qu'il +sortit de la plume de Marc. Les _Logia_ nous sont sans doute représentés +par les grands discours de Jésus qui remplissent une partie considérable +du premier évangile. Ces discours forment, en effet, quand on les +détache du reste, un tout assez complet. Quant aux récits du premier et +du deuxième évangile, ils semblent avoir pour base un document commun +dont le texte se retrouve tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, et +dont le deuxième évangile, tel que nous le lisons aujourd'hui, n'est +qu'une reproduction peu modifiée. En d'autres termes, le système de la +vie de Jésus chez les synoptiques repose sur deux documents originaux: +1° les discours de Jésus recueillis par l'apôtre Matthieu; 2° le recueil +d'anecdotes et de renseignements personnels que Marc écrivit d'après les +souvenirs de Pierre. On peut dire que nous avons encore ces deux +documents, mêlés à des renseignements d'autre provenance, dans les deux +premiers évangiles, qui portent non sans raison le nom d'«Évangile selon +Matthieu» et d'«Évangile selon Marc.» + +Ce qui est indubitable, en tous cas, c'est que de très-bonne heure on +mit par écrit les discours de Jésus en langue araméenne, que de bonne +heure aussi on écrivit ses actions remarquables. Ce n'étaient pas là des +textes arrêtés et fixés dogmatiquement. Outre les évangiles qui nous +sont parvenus, il y en eut une foule d'autres prétendant représenter la +tradition des témoins oculaires[23]. On attachait peu d'importance à ces +écrits, et les conservateurs, tels que Papias, y préféraient hautement +la tradition orale[24]. Comme on croyait encore le monde près de finir, +on se souciait peu de composer des livres pour l'avenir; il s'agissait +seulement de garder en son coeur l'image vive de celui qu'on espérait +bientôt revoir dans les nues. De là le peu d'autorité dont jouissent +durant cent cinquante ans les textes évangéliques. On ne se faisait nul +scrupule d'y insérer des additions, de les combiner diversement, de les +compléter les uns par les autres. Le pauvre homme qui n'a qu'un livre +veut qu'il contienne tout ce qui lui va au coeur. On se prêtait ces +petits livrets; chacun transcrivait à la marge de son exemplaire les +mots, les paraboles qu'il trouvait ailleurs et qui le touchaient[25]. La +plus belle chose du monde est ainsi sortie d'une élaboration obscure et +complètement populaire. Aucune rédaction n'avait de valeur absolue. +Justin, qui fait souvent appel à ce qu'il nomme «les mémoires des +apôtres[26],» avait sous les yeux un état des documents évangéliques +assez différent de celui que nous avons; en tous cas, il ne se donne +aucun souci de les alléguer textuellement. Les citations évangéliques, +dans les écrits pseudo-clémentins d'origine ébionite, présentent le même +caractère. L'esprit était tout; la lettre n'était rien. C'est quand la +tradition s'affaiblit dans la seconde moitié du IIe siècle que les +textes portant des noms d'apôtres prennent une autorité décisive et +obtiennent force de loi. + +Qui ne voit le prix de documents ainsi composés des souvenirs attendris, +des récits naïfs des deux premières générations chrétiennes, pleines +encore de la forte impression que l'illustre fondateur avait produite, +et qui semble lui avoir longtemps survécu? Ajoutons que les évangiles +dont il s'agit semblent provenir de celle des branches de la famille +chrétienne qui touchait le plus près à Jésus. Le dernier travail de +rédaction, au moins du texte qui porte, le nom de Matthieu, paraît avoir +été fait dans l'un des pays situés au nord-est de la Palestine, tels que +la Gaulonitide, le Hauran, la Batanée, où beaucoup de chrétiens se +réfugièrent à l'époque de la guerre des Romains, où l'on trouvait encore +au IIe siècle des parents de Jésus[27], et où la première direction +galiléenne se conserva plus longtemps qu'ailleurs. + +Jusqu'à présent nous n'avons parlé que des trois évangiles dits +synoptiques. Il nous reste à parler du quatrième, de celui qui porte le +nom de Jean. Ici les doutes sont beaucoup plus fondés, et la question +moins près d'une solution. Papias, qui se rattachait à l'école de Jean, +et qui, s'il n'avait pas été son auditeur, comme le veut Irénée, avait +beaucoup fréquenté ses disciples immédiats, entre autres Aristion et +celui qu'on appelait _Presbyteros Joannes_, Papias, qui avait recueilli +avec passion les récits oraux de cet Aristion et de _Presbyteros +Joannes_, ne dit pas un mot d'une «Vie de Jésus» écrite par Jean. Si une +telle mention se fût trouvée dans son ouvrage, Eusèbe, qui relève chez +lui tout ce qui sert à l'histoire littéraire du siècle apostolique, en +eût sans aucun doute fait la remarque. Les difficultés intrinsèques +tirées de la lecture du quatrième évangile lui-même ne sont pas moins +fortes. Comment, à côté de renseignements précis et qui sentent si bien +le témoin oculaire, trouve-t-on ces discours totalement différents de +ceux de Matthieu? Comment, à côté d'un plan général de la vie de Jésus, +qui paraît bien plus satisfaisant et plus exact que celui des +synoptiques, ces passages singuliers où l'on sent un intérêt dogmatique +propre au rédacteur, des idées fort étrangères à Jésus, et parfois des +indices qui mettent en garde contre la bonne foi du narrateur? Comment +enfin, à côté des vues les plus pures, les plus justes, les plus +vraiment évangéliques, ces taches où l'on aime à voir des interpolations +d'un ardent sectaire? Est-ce bien Jean, fils de Zébédée, le frère de +Jacques (dont il n'est pas question une seule fois dans le quatrième +évangile), qui a pu écrire en grec ces leçons de métaphysique abstraite, +dont ni les synoptiques ni le Talmud ne présentent l'analogue? Tout cela +est grave, et, pour moi, je n'ose être assuré que le quatrième évangile +ait été écrit tout entier de la plume d'un ancien pêcheur galiléen. Mais +qu'en somme cet évangile soit sorti, vers la fin du premier siècle, de +la grande école d'Asie-Mineure, qui se rattachait à Jean, qu'il nous +représente une version de la vie du maître, digne d'être prise en haute +considération et souvent d'être préférée, c'est ce qui est démontré, et +par des témoignages extérieurs et par l'examen du document lui-même, +d'une façon qui ne laisse rien à désirer. + +Et d'abord, personne ne doute que, vers l'an 150, le quatrième évangile +n'existât et ne fût attribué à Jean. Des textes formels de saint +Justin[28], d'Athénagore[29], de Tatien[30], de Théophile +d'Antioche[31], d'Irénée[32], montrent dès lors cet Évangile mêlé à +toutes les controverses et servant de pierre angulaire au développement +du dogme. Irénée est formel; or, Irénée sortait de l'école de Jean, et, +entre lui et l'apôtre, il n'y avait que Polycarpe. Le rôle de notre +évangile dans le gnosticisme, et en particulier dans le système de +Valentin[33], dans le montanisme[34] et dans la querelle des +quartodécimans[35], n'est pas moins décisif. L'école de Jean est celle +dont on aperçoit le mieux la suite durant le IIe siècle; or, cette école +ne s'explique pas si l'on ne place le quatrième évangile à son berceau +même. Ajoutons que la première épître attribuée à saint Jean est +certainement du même auteur que le quatrième évangile[36]; or, l'épître +est reconnue comme de Jean par Polycarpe[37], Papias[38], Irénée[39]. + +Mais c'est surtout la lecture de l'ouvrage qui est de nature à faire +impression. L'auteur y parle toujours comme témoin oculaire; il veut se +faire passer pour l'apôtre Jean. Si donc cet ouvrage n'est pas +réellement de l'apôtre, il faut admettre une supercherie que l'auteur +s'avouait à lui-même. Or, quoique les idées du temps en fait de bonne +foi littéraire différassent essentiellement des nôtres, on n'a pas +d'exemple dans le monde apostolique d'un faux de ce genre. +Non-seulement, du reste, l'auteur veut se faire passer pour l'apôtre +Jean, mais on voit clairement qu'il écrit dans l'intérêt de cet apôtre. +A chaque page se trahit l'intention de fortifier son autorité, de +montrer qu'il a été le préféré de Jésus[40], que dans toutes les +circonstances solennelles (à la Cène, au Calvaire, au tombeau) il a tenu +la première place. Les relations, en somme fraternelles, quoique +n'excluant pas une certaine rivalité, de l'auteur avec Pierre[41], sa +haine au contraire contre Judas[42], haine antérieure peut-être à la +trahison, semblent percer ça et là. On est tenté de croire que Jean, +dans sa vieillesse, ayant lu les récits évangéliques qui circulaient, +d'une part, y remarqua diverses inexactitudes[43], de l'autre, fut +froissé de voir qu'on ne lui accordait pas dans l'histoire du Christ une +assez grande place; qu'alors il commença à dicter une foule de choses +qu'il savait mieux que les autres, avec l'intention de montrer que, dans +beaucoup de cas où on ne parlait que de Pierre, il avait figuré avec et +avant lui[44]. Déjà, du vivant de Jésus, ces légers sentiments de +jalousie s'étaient trahis entre les fils de Zébédée et les autres +disciples[45]. Depuis la mort de Jacques, son frère, Jean restait seul +héritier des souvenirs intimes dont ces deux apôtres, de l'aveu de tous, +étaient dépositaires. De là sa perpétuelle attention à rappeler qu'il +est le dernier survivant des témoins oculaires[46], et le plaisir qu'il +prend à raconter des circonstances que lui seul pouvait connaître. De +là, tant de petits traits de précision qui semblent comme des scolies +d'un annotateur: «Il était six heures;» «il était nuit;» «cet homme +s'appelait Malchus;» «ils avaient allumé un réchaud, car il faisait +froid;» «cette tunique était sans couture.» De là, enfin, le désordre de +la rédaction, l'irrégularité de la marche, le décousu des premiers +chapitres; autant de traits inexplicables dans la supposition où notre +évangile ne serait qu'une thèse de théologie sans valeur historique, et +qui, au contraire, se comprennent parfaitement, si l'on y voit, +conformément à la tradition, des souvenirs de vieillard, tantôt d'une +prodigieuse fraîcheur, tantôt ayant subi d'étranges altérations. + +Une distinction capitale, en effet, doit être faite dans l'évangile de +Jean. D'une part, cet évangile nous présente un canevas de la vie de +Jésus qui diffère considérablement de celui des synoptiques. De l'autre, +il met dans la bouche de Jésus des discours dont le ton, le style, les +allures, les doctrines n'ont rien de commun avec les _Logia_ rapportés +par les synoptiques. Sous ce second rapport, la différence est telle +qu'il faut faire son choix d'une manière tranchée. Si Jésus parlait +comme le veut Matthieu, il n'a pu parler comme le veut Jean. Entre les +deux autorités, aucun critique n'a hésité, ni n'hésitera. A mille lieues +du ton simple, désintéressé, impersonnel des synoptiques, l'évangile de +Jean montre sans cesse les préoccupations de l'apologiste, les +arrière-pensées du sectaire, l'intention de prouver une thèse et de +convaincre des adversaires[47]. Ce n'est pas par des tirades +prétentieuses, lourdes, mal écrites, disant peu de chose au sens moral, +que Jésus a fondé son oeuvre divine. Quand même Papias ne nous +apprendrait pas que Matthieu écrivit les sentences de Jésus dans leur +langue originale, le naturel, l'ineffable vérité, le charme sans pareil +des discours synoptiques, le tour profondément hébraïque de ces +discours, les analogies qu'ils présentent avec les sentences des +docteurs juifs du même temps, leur parfaite harmonie avec la nature de +la Galilée, tous ces caractères, si on les rapproche de la gnose +obscure, de la métaphysique contournée qui remplit les discours de Jean, +parleraient assez haut. Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait dans les +discours de Jean d'admirables éclairs; des traits qui viennent vraiment +de Jésus[48]. Mais le ton mystique de ces discours ne répond en rien au +caractère de l'éloquence de Jésus telle qu'on se la figure d'après les +synoptiques. Un nouvel esprit a soufflé; la gnose est déjà commencée; +l'ère galiléenne du royaume de Dieu est finie; l'espérance de la +prochaine venue du Christ s'éloigne; on entre dans les aridités de la +métaphysique, dans les ténèbres du dogme abstrait. L'esprit de Jésus +n'est pas là, et si le fils de Zébédée a vraiment tracé ces pages, il +avait certes bien oublié en les écrivant le lac de Génésareth et les +charmants entretiens qu'il avait entendus sur ses bords. + +Une circonstance, d'ailleurs, qui prouve bien que les discours rapportés +par le quatrième évangile ne sont pas des pièces historiques, mais des +compositions destinées à couvrir de l'autorité de Jésus certaines +doctrines chères au rédacteur, c'est leur parfaite harmonie avec l'état +intellectuel de l'Asie-Mineure au moment où elles furent écrites. +L'Asie-Mineure était alors le théâtre d'un étrange mouvement de +philosophie syncrétique; tous les germes du gnosticisme y existaient +déjà. Jean paraît avoir bu à ces sources étrangères. Il se peut qu'après +les crises de l'an 68 (date de l'Apocalypse) et de l'an 70 (ruine de +Jérusalem), le vieil apôtre, à l'âme ardente et mobile, désabusé de la +croyance à une prochaine apparition du Fils de l'homme dans les nues, +ait penché vers les idées qu'il trouvait autour de lui, et dont +plusieurs s'amalgamaient assez bien avec certaines doctrines +chrétiennes. En prêtant ces nouvelles idées à Jésus, il ne fit que +suivre un penchant bien naturel. Nos souvenirs se transforment avec tout +le reste; l'idéal d'une personne que nous avons connue change avec +nous[49]. Considérant Jésus comme l'incarnation de la vérité, Jean ne +pouvait manquer de lui attribuer ce qu'il était arrivé à prendre pour la +vérité. + +S'il faut tout dire, nous ajouterons que probablement Jean lui-même eut +en cela peu de part, que ce changement se fit autour de lui plutôt que +par lui. On est parfois tenté de croire que des notes précieuses, venant +de l'apôtre, ont été employées par ses disciples dans un sens fort +différent de l'esprit évangélique primitif. En effet, certaines parties +du quatrième évangile ont été ajoutées après coup; tel est le XXIe +chapitre tout entier[50], où l'auteur semble s'être proposé de rendre +hommage à l'apôtre Pierre après sa mort et de répondre aux objections +qu'on allait tirer ou qu'on tirait déjà de la mort de Jean lui-même (v. +21-23). Plusieurs autres endroits portent la trace de ratures et de +corrections[51]. + +Il est impossible, à distance, d'avoir le mot de tous ces problèmes +singuliers, et sans doute bien des surprises nous seraient réservées, +s'il nous était donné de pénétrer dans les secrets de cette mystérieuse +école d'Éphèse qui, plus d'une fois, paraît s'être complu aux voies +obscures. Mais une expérience capitale est celle-ci. Toute personne qui +se mettra à écrire la vie de Jésus sans théorie arrêtée sur la valeur +relative des évangiles, se laissant uniquement guider par le sentiment +du sujet, sera ramenée dans une foule de cas à préférer la narration de +Jean à celle des synoptiques. Les derniers mois de la vie de Jésus en +particulier ne s'expliquent que par Jean; une foule de traits de la +Passion, inintelligibles dans les synoptiques[52], reprennent dans le +récit du quatrième évangile la vraisemblance et la possibilité. Tout au +contraire, j'ose défier qui que ce soit de composer une vie de Jésus qui +ait un sens en tenant compte des discours que Jean prête à Jésus. Cette +façon de se prêcher et de se démontrer sans cesse, cette perpétuelle +argumentation, cette mise en scène sans naïveté, ces longs raisonnements +à la suite de chaque miracle, ces discours raides et gauches, dont le +ton est si souvent faux et inégal[53], ne seraient pas soufferts par un +homme de goût à côté des délicieuses sentences des synoptiques. Ce sont +ici, évidemment, des pièces artificielles[54], qui nous représentent les +prédications de Jésus, comme les dialogues de Platon nous rendent les +entretiens de Socrate. Ce sont en quelque sorte les variations d'un +musicien improvisant pour son compte sur un thème donné. Le thème peut +n'être pas sans quelque authenticité; mais dans l'exécution, la +fantaisie de l'artiste se donne pleine carrière. On sent le procédé +factice, la rhétorique, l'apprêt[55]. Ajoutons que le vocabulaire de +Jésus ne se retrouve pas dans les morceaux dont nous parlons. +L'expression de «royaume de Dieu,» qui était si familière au maître[56], +n'y figure qu'une seule fois[57]. En revanche, le style des discours +prêtés à Jésus par le quatrième évangile offre la plus complète analogie +avec celui des épîtres de saint Jean; on voit qu'en écrivant les +discours, l'auteur suivait, non ses souvenirs, mais le mouvement assez +monotone de sa propre pensée. Toute une nouvelle langue mystique s'y +déploie, langue dont les synoptiques n'ont pas la moindre idée («monde,» +«vérité,» «vie,» «lumière,» «ténèbres, » etc.). Si Jésus avait jamais +parlé dans ce style, qui n'a rien d'hébreu, rien de juif, rien de +talmudique, si j'ose m'exprimer ainsi, comment un seul de ses auditeurs +en aurait-il si bien gardé le secret? + +L'histoire littéraire offre du reste un autre exemple qui présente la +plus grande analogie avec le phénomène historique que nous venons +d'exposer, et qui sert à l'expliquer. Socrate, qui comme Jésus n'écrivit +pas, nous est connu par deux de ses disciples, Xénophon et Platon, le +premier répondant par sa rédaction limpide, transparente, impersonnelle, +aux synoptiques, le second rappelant par sa vigoureuse individualité +l'auteur du quatrième évangile. Pour exposer l'enseignement socratique, +faut-il suivre les «Dialogues» de Platon ou les «Entretiens» de +Xénophon? Aucun doute à cet égard n'est possible; tout le monde s'est +attaché aux «Entretiens» et non aux «Dialogues.» Platon cependant +n'apprend-il rien sur Socrate? Serait-il d'une bonne critique, en +écrivant la biographie de ce dernier, de négliger les «Dialogues?» Qui +oserait le soutenir? L'analogie, d'ailleurs, n'est pas complète, et la +différence est en faveur du quatrième évangile. C'est l'auteur de cet +évangile, en effet, qui est le meilleur biographe, comme si Platon, tout +en prêtant à son maître des discours fictifs, connaissait sur sa vie des +choses capitales que Xénophon ignorât tout à fait. + +Sans nous prononcer sur la question matérielle de savoir quelle main a +tracé le quatrième évangile, et tout en inclinant à croire que les +discours au moins ne sont pas du fils de Zébédée, nous admettons donc +que c'est bien là «l'Évangile selon Jean,» dans le même sens que le +premier et le deuxième évangile sont bien les Évangiles «selon Matthieu» +et «selon Marc.» Le canevas historique du quatrième évangile est la vie +de Jésus telle qu'on la savait dans l'école de Jean; c'est le récit +qu'Aristion et _Presbyteros Joannes_ firent à Papias sans lui dire qu'il +était écrit, ou plutôt n'attachant aucune importance à cette +particularité. J'ajoute que, dans mon opinion, cette école savait mieux +les circonstances extérieures de la vie du fondateur que le groupe dont +les souvenirs ont constitué les évangiles synoptiques. Elle avait, +notamment sur les séjours de Jésus à Jérusalem, des données que les +autres ne possédaient pas. Les affiliés de l'école traitaient Marc de +biographe médiocre, et avaient imaginé un système pour expliquer ses +lacunes[58]. Certains passages de Luc, où il y a comme un écho des +traditions johanniques[59], prouvent du reste que ces traditions +n'étaient pas pour le reste de la famille chrétienne quelque chose de +tout à fait inconnu. + +Ces explications seront suffisantes, je pense, pour qu'on voie, dans la +suite du récit, les motifs qui m'ont déterminé à donner la préférence à +tel ou tel des quatre guides que nous avons pour la vie de Jésus. En +somme, j'admets comme authentiques les quatre évangiles canoniques. +Tous, selon moi, remontent au premier siècle, et ils sont à peu près des +auteurs à qui on les attribue; mais leur valeur historique est fort +diverse. Matthieu mérite évidemment une confiance hors ligne pour les +discours; là sont les _Logia_, les notes mêmes prises sur le souvenir +vif et net de l'enseignement de Jésus. Une espèce d'éclat à la fois doux +et terrible, une force divine, si j'ose le dire, souligne ces paroles, +les détache du contexte et les rend pour le critique facilement +reconnaissables. La personne qui s'est donné la tâche de faire avec +l'histoire évangélique une composition régulière, possède à cet égard +une excellente pierre de touche. Les vraies paroles de Jésus se décèlent +pour ainsi dire d'elles-mêmes; dès qu'on les touche dans ce chaos de +traditions d'authenticité inégale, on les sent vibrer; elles se +traduisent comme spontanément, et viennent d'elles-mêmes se placer dans +le récit, où elles gardent un relief sans pareil. + +Les parties narratives groupées dans le premier évangile autour de ce +noyau primitif n'ont pas la même autorité. Il s'y trouve beaucoup de +légendes d'un contour assez mou, sorties de la piété de la deuxième +génération chrétienne[60]. L'évangile de Marc est bien plus ferme, plus +précis, moins chargé de circonstances tardivement insérées. C'est celui +des trois synoptiques qui est resté le plus ancien, le plus original, +celui où sont venus s'ajouter le moins d'éléments postérieurs. Les +détails matériels ont dans Marc une netteté qu'on chercherait vainement +chez les autres évangélistes. Il aime à rapporter certains mots de Jésus +en syro-chaldaïque[61]. Il est plein d'observations minutieuses venant +sans nul doute d'un témoin oculaire. Rien ne s'oppose à ce que ce témoin +oculaire, qui évidemment avait suivi Jésus, qui l'avait aimé et regardé +de très-près, qui en avait conservé une vive image, ne soit l'apôtre +Pierre lui-même, comme le veut Papias. + +Quant à, l'ouvrage de Luc, sa valeur historique est sensiblement plus +faible. C'est un document de seconde main. La narration y est plus +mûrie. Les mots de Jésus y sont plus réfléchis, plus composés. Quelques +sentences sont poussées à l'excès et faussées[62]. Écrivant hors de la +Palestine, et certainement après le siége de Jérusalem[63], l'auteur +indique les lieux avec moins de rigueur que les deux autres synoptiques; +il a une fausse idée du temple, qu'il se représente comme un oratoire, +où l'on va faire ses dévotions[64]; il émousse les détails pour tâcher +d'amener une concordance entre les différents récits[65]; il adoucit les +passages qui étaient devenus embarrassants au point de vue d'une idée +plus exaltée de la divinité de Jésus[66]; il exagère le +merveilleux[67]; il commet des erreurs de chronologie[68]; il omet les +gloses hébraïques[69], ne cite aucune parole de Jésus en cette langue, +nomme toutes les localités par leur nom grec. On sent l'écrivain qui +compile, l'homme qui n'a pas vu directement les témoins, mais qui +travaille sur les textes, et se permet de fortes violences pour les +mettre d'accord. Luc avait probablement sous les yeux le recueil +biographique de Marc et les _Logia_ de Matthieu. Mais il les traite avec +beaucoup de liberté; tantôt il fond ensemble deux anecdotes ou deux +paraboles pour en faire une[70]; tantôt il en décompose une pour en +faire deux[71]. Il interprète les documents selon son sens particulier; +il n'a pas l'impassibilité absolue de Matthieu et de Marc. On peut dire +certaines choses de ses goûts et de ses tendances particulières: c'est +un dévot très-exact[72]; il tient à ce que Jésus ait accompli tous les +rites juifs[73]; il est démocrate et ébionite exalté, c'est-à-dire +très-opposé à la propriété et persuadé que la revanche des pauvres va +venir[74]; il affectionne par-dessus tout les anecdotes mettant en +relief la conversion des pécheurs, l'exaltation des humbles[75]; il +modifie souvent les anciennes traditions pour leur donner ce tour[76]. +Il admet dans ses premières pages des légendes sur l'enfance de Jésus, +racontées avec ces longues amplifications, ces cantiques, ces procédés +de convention qui forment le trait essentiel des évangiles apocryphes. +Enfin, il a dans le récit des derniers temps de Jésus quelques +circonstances pleines d'un sentiment tendre et certains mots de Jésus +d'une délicieuse beauté[77], qui ne se trouvent pas dans les récits plus +authentiques, et où l'on sent le travail de la légende. Luc les +empruntait probablement à un recueil plus récent, ou l'on visait surtout +à exciter des sentiments de piété. + +Une grande réserve était naturellement commandée en présence d'un +document de cette nature. Il eût été aussi peu critique de le négliger +que de l'employer sans discernement. Luc a eu sous les yeux des +originaux que nous n'avons plus. C'est moins un évangéliste qu'un +biographe de Jésus, un «harmoniste,» un correcteur à la manière de +Marcion et de Tatien. Mais c'est un biographe du premier siècle, un +artiste divin qui, indépendamment des renseignements qu'il a puisés aux +sources plus anciennes, nous montre le caractère du fondateur avec un +bonheur de trait, une inspiration d'ensemble, un relief que n'ont pas +les deux autres synoptiques. Son évangile est celui dont la lecture a le +plus de charme; car à l'incomparable beauté du fond commun, il ajoute +une part d'artifice et de composition qui augmente singulièrement +l'effet du portrait, sans nuire gravement à sa vérité. + +En somme, on peut dire que la rédaction synoptique a traversé trois +degrés: 1° l'état documentaire original ([Greek: logia] de Matthieu, +[Greek: lechthenta ê prachthenta] de Marc), premières rédactions qui +n'existent plus; 2° l'état de simple mélange, où les documents originaux +sont amalgamés sans aucun effort de composition, sans qu'on voie percer +aucune vue personnelle de la part des auteurs (évangiles actuels de +Matthieu et de Marc); 3° l'état de combinaison ou de rédaction voulue et +réfléchie, où l'on sent l'effort pour concilier les différentes versions +(évangile de Luc). L'évangile de Jean, comme nous l'avons dit, forme une +composition d'un autre ordre et tout à fait à part. + +On remarquera que je n'ai fait nul usage des évangiles apocryphes. Ces +compositions ne doivent être en aucune façon mises sur le même pied que +les évangiles canoniques. Ce sont de plates et puériles amplifications, +ayant les canoniques pour base et n'y ajoutant rien qui ait du prix. Au +contraire, j'ai été fort attentif à recueillir les lambeaux conservés +par les Pères de l'Église d'anciens évangiles qui existèrent autrefois +parallèlement aux canoniques et qui sont maintenant perdus, comme +l'Évangile selon les Hébreux, l'Évangile selon les Égyptiens, les +Évangiles dits de Justin, de Marcion, de Tatien. Les deux premiers sont +surtout importants en ce qu'ils étaient rédigés en araméen comme les +_Logia_ de Matthieu, qu'ils paraissent avoir constitué une variété de +l'évangile de cet apôtre, et qu'ils furent l'évangile des _Ébionim_, +c'est-à-dire de ces petites chrétientés de Batanée qui gardèrent l'usage +du syro-chaldaïque, et qui paraissent à quelques égards avoir continué +la ligne de Jésus. Mais il faut avouer que, dans l'état où ils nous sont +arrivés, ces évangiles sont inférieurs, pour l'autorité critique, à la +rédaction de l'évangile de Matthieu que nous possédons. + +On comprend maintenant, ce semble, le genre de valeur historique que +j'attribue aux évangiles. Ce ne sont ni des biographies à la façon de +Suétone, ni des légendes fictives a la manière de Philostrate; ce sont +des biographies légendaires. Je les rapprocherais volontiers des +légendes de Saints, des Vies de Plotin, de Proclus, d'Isidore, et autres +écrits du même genre, où la vérité historique et l'intention de +présenter des modèles de vertu se combinent à des degrés divers. +L'inexactitude, qui est un des traits de toutes les compositions +populaires, s'y fait particulièrement sentir. Supposons qu'il y a dix ou +douze ans, trois ou quatre vieux soldats de l'empire se fussent mis +chacun de leur côté à écrire la vie de Napoléon avec leurs souvenirs. Il +est clair que leurs récits offriraient de nombreuses erreurs, de fortes +discordances. L'un d'eux mettrait Wagram avant Marengo; l'autre écrirait +sans hésiter que Napoléon chassa des Tuileries le gouvernement de +Robespierre; un troisième omettrait des expéditions de la plus haute +importance. Mais une chose résulterait certainement avec un haut degré +de vérité de ces naïfs récits, c'est le caractère du héros, l'impression +qu'il faisait autour de lui. En ce sens, de telles histoires populaires +vaudraient mieux qu'une histoire solennelle et officielle. On en peut +dire autant des évangiles. Uniquement attentifs à mettre en saillie +l'excellence du maître, ses miracles, son enseignement, les évangélistes +montrent une entière indifférence pour tout ce qui n'est pas l'esprit +même de Jésus. Les contradictions sur les temps, les lieux, les +personnes étaient regardées comme insignifiantes; car, autant on prêtait +à la parole de Jésus un haut degré d'inspiration, autant on était loin +d'accorder cette inspiration aux rédacteurs. Ceux-ci ne s'envisageaient +que comme de simples scribes et ne tenaient qu'à une seule chose: ne +rien omettre de ce qu'ils savaient[78]. + +Sans contredit, une part d'idées préconçues dut se mêler à de tels +souvenirs. Plusieurs récits, surtout de Luc, sont inventés pour faire +ressortir vivement certains traits de la physionomie de Jésus. Cette +physionomie elle-même subissait chaque jour des altérations. Jésus +serait un phénomène unique dans l'histoire si, avec le rôle qu'il joua, +il n'avait été bien vite transfiguré. La légende d'Alexandre était +éclose avant que la génération de ses compagnons d'armes fût éteinte; +celle de saint François d'Assise commença de son vivant. Un rapide +travail de métamorphose s'opéra de même, dans les vingt ou trente années +qui suivirent la mort de Jésus, et imposa à sa biographie les tours +absolus d'une légende idéale. La mort perfectionne l'homme le plus +parfait; elle le rend sans défaut pour ceux qui l'ont aimé. En même +temps, d'ailleurs, qu'on voulait peindre le maître, on voulait le +démontrer. Beaucoup d'anecdotes étaient conçues pour prouver qu'en lui +les prophéties envisagées comme messianiques avaient eu leur +accomplissement. Mais ce procédé, dont il ne faut pas nier l'importance, +ne saurait tout expliquer. Aucun ouvrage juif du temps ne donne une +série de prophéties exactement libellées que le Messie dût accomplir. +Plusieurs des allusions messianiques relevées par les évangélistes sont +si subtiles, si détournées, qu'on ne peut croire que tout cela répondît +à une doctrine généralement admise. Tantôt l'on raisonna ainsi: «Le +Messie doit faire telle chose; or Jésus est le Messie; donc Jésus a fait +telle chose.» Tantôt l'on raisonna à l'inverse: «Telle chose est arrivée +à Jésus; or Jésus est le Messie; donc telle chose devait arriver au +Messie[79].» Les explications trop simples sont toujours fausses quand +il s'agit d'analyser le tissu de ces profondes créations du sentiment +populaire, qui déjouent tous les systèmes par leur richesse et leur +infinie variété. + +A peine est-il besoin de dire qu'avec de tels documents, pour ne donner +que de l'incontestable, il faudrait se borner aux lignes générales. Dans +presque toutes les histoires anciennes, même dans celles qui sont bien +moins légendaires que celles-ci, le détail prête à des doutes infinis. +Quand nous avons deux récits d'un même fait, il est extrêmement rare que +les deux récits soient d'accord. N'est-ce pas une raison, quand on n'en +a qu'un seul, de concevoir bien des perplexités? On peut dire que parmi +les anecdotes, les discours, les mots célèbres rapportés par les +historiens, il n'y en a pas un de rigoureusement authentique. Y avait-il +des sténographes pour fixer ces paroles rapides? Y avait-il un annaliste +toujours présent pour noter les gestes, les allures, les sentiments des +acteurs? Qu'on essaye d'arriver au vrai sur la manière dont s'est passé +tel ou tel fait contemporain; on n'y réussira pas. Deux récits d'un même +événement faits par des témoins oculaires diffèrent essentiellement. +Faut-il pour cela renoncer à toute la couleur des récits et se borner à +l'énoncé des faits d'ensemble? Ce serait supprimer l'histoire. Certes, +je crois bien que, si l'on excepte certains axiomes courts et presque +mnémoniques, aucun des discours rapportés par Matthieu n'est textuel; à +peine nos procès verbaux sténographiés le sont-ils. J'admets volontiers +que cet admirable récit de la Passion renferme une foule d'à peu près. +Ferait-on cependant l'histoire de Jésus en omettant ces prédications qui +nous rendent d'une manière si vive la physionomie de ses discours, et en +se bornant à dire avec Josèphe et Tacite «qu'il fut mis à mort par +l'ordre de Pilate à l'instigation des prêtres?» Ce serait la, selon moi, +un genre d'inexactitude pire que celui auquel on s'expose en admettant +les détails que nous fournissent les textes. Ces détails ne sont pas +vrais à la lettre; mais ils sont vrais d'une vérité supérieure; ils sont +plus vrais que la nue vérité, en ce sens qu'ils sont la vérité rendue +expressive et parlante, élevée à la hauteur d'une idée. + +Je prie les personnes qui trouveront que j'ai accordé une confiance +exagérée à des récits en grande partie légendaires, de tenir compte de +l'observation que je viens de faire. A quoi se réduirait la vie +d'Alexandre, si on se bornait à, ce qui est matériellement certain? Les +traditions même en partie erronées renferment une portion de vérité que +l'histoire ne peut négliger. On n'a pas reproché à M. Sprenger d'avoir, +en écrivant la vie de Mahomet, tenu grand compte des _hadith_ ou +traditions orales sur le prophète, et d'avoir souvent prêté +textuellement à son héros des paroles qui ne sont connues que par cette +source. Les traditions sur Mahomet, cependant, n'ont pas un caractère +historique supérieur à celui des discours et des récits qui composent +les évangiles. Elles furent écrites de l'an 50 à l'an 140 de l'hégire. +Quand on écrira l'histoire des écoles juives aux siècles qui ont précédé +et suivi immédiatement la naissance du christianisme, on ne se fera +aucun scrupule de prêter à Hillel, à Schammaï, à Gamaliel, les maximes +que leur attribuent la _Mischna_ et la _Gemara_, bien que ces grandes +compilations aient été rédigées plusieurs centaines d'années après les +docteurs dont il s'agit. + +Quant aux personnes qui croient, au contraire, que l'histoire doit +consister à reproduire sans interprétation les documents qui nous sont +parvenus, je les prie d'observer qu'en un tel sujet cela n'est pas +loisible. Les quatre principaux documents sont en flagrante +contradiction l'un avec l'autre; Josèphe d'ailleurs les rectifie +quelquefois. Il faut choisir. Prétendre qu'un événement ne peut pas +s'être passé de deux manières à la fois, ni d'une façon impossible, +n'est pas imposer à l'histoire une philosophie _a priori_. De ce qu'on +possède plusieurs versions différentes d'un même fait, de ce que la +crédulité a mêlé à toutes ces versions des circonstances fabuleuses, +l'historien ne doit pas conclure que le fait soit faux; mais il doit en +pareil cas se tenir en garde, discuter les textes et procéder par +induction. Il est surtout une classe de récits à propos desquels ce +principe trouve une application nécessaire, ce sont les récits +surnaturels. Chercher à expliquer ces récits ou les réduire à des +légendes, ce n'est pas mutiler les faits au nom de la théorie; c'est +partir de l'observation même des faits. Aucun des miracles dont les +vieilles histoires sont remplies ne s'est passé dans des conditions +scientifiques. Une observation qui n'a pas été une seule fois démentie +nous apprend qu'il n'arrive de miracles que dans les temps et les pays +où l'on y croit, devant des personnes disposées à y croire. Aucun +miracle ne s'est produit devant une réunion d'hommes capables de +constater le caractère miraculeux d'un fait. Ni les personnes du peuple, +ni les gens du monde ne sont compétents pour cela. Il y faut de grandes +précautions et une longue habitude des recherches scientifiques. De nos +jours, n'a-t-on pas vu presque tous les gens du monde dupes de grossiers +prestiges ou de puériles illusions? Des faits merveilleux attestés par +des petites villes tout entières sont devenus, grâce à une enquête plus +sévère, des faits condamnables[80]. S'il est avéré qu'aucun miracle +contemporain ne supporte la discussion, n'est-il pas probable que les +miracles du passé, qui se sont tous accomplis dans des réunions +populaires, nous offriraient également, s'il nous était possible de les +critiquer en détail, leur part d'illusion? + +Ce n'est donc pas au nom de telle ou telle philosophie, c'est au nom +d'une constante expérience, que nous bannissons le miracle de +l'histoire. Nous ne disons pas: «Le miracle est impossible;» nous +disons: «Il n'y a pas eu jusqu'ici de miracle constaté.» Que demain un +thaumaturge se présente avec des garanties assez sérieuses pour être +discuté; qu'il s'annonce comme pouvant, je suppose, ressusciter un mort; +que ferait-on? Une commission composée de physiologistes, de physiciens, +de chimistes, de personnes exercées à la critique historique, serait +nommée. Cette commission choisirait le cadavre, s'assurerait que la mort +est bien réelle, désignerait la salle où devrait se faire l'expérience, +réglerait tout le système de précautions nécessaire pour ne laisser +prise à aucun doute. Si, dans de telles conditions, la résurrection +s'opérait, une probabilité presque égale à la certitude serait acquise. +Cependant, comme une expérience doit toujours pouvoir se répéter, que +l'on doit être capable de refaire ce que l'on a fait une fois, et que +dans l'ordre du miracle il ne peut être question de facile ou de +difficile, le thaumaturge serait invité a reproduire son acte +merveilleux dans d'autres circonstances, sur d'autres cadavres, dans un +autre milieu. Si chaque fois le miracle réussissait, deux choses +seraient prouvées: la première, c'est qu'il arrive dans le monde des +faits surnaturels; la seconde, c'est que le pouvoir de les produire +appartient ou est délégué à certaines personnes. Mais qui ne voit que +jamais miracle ne s'est passé dans ces conditions-là; que toujours +jusqu'ici le thaumaturge a choisi le sujet de l'expérience, choisi le +milieu, choisi le public; que d'ailleurs le plus souvent c'est le peuple +lui-même qui, par suite de l'invincible besoin qu'il a de voir dans les +grands événements et les grands hommes quelque chose de divin, crée +après coup les légendes merveilleuses? Jusqu'à nouvel ordre, nous +maintiendrons donc ce principe de critique historique, qu'un récit +surnaturel ne peut être admis comme tel, qu'il implique toujours +crédulité ou imposture, que le devoir de l'historien est de +l'interpréter et de rechercher quelle part de vérité, quelle part +d'erreur il peut receler. + +Telles sont les règles qui ont été suivies dans la composition de cet +écrit. A la lecture des textes, j'ai pu joindre une grande source de +lumières, la vue des lieux où se sont passés les événements. La mission +scientifique ayant pour objet l'exploration de l'ancienne Phénicie, que +j'ai dirigée en 1860 et 1861[81], m'amena à résider sur les frontières +de la Galilée et a y voyager fréquemment. J'ai traversé dans tous les +sens la province évangélique; j'ai visité Jérusalem, Hébron et la +Samarie; presque aucune localité importante de l'histoire de Jésus ne +m'a échappé. Toute cette histoire qui, à distance, semble flotter dans +les nuages d'un monde sans réalité, prit ainsi un corps, une solidité +qui m'étonnèrent. L'accord frappant des textes et des lieux, la +merveilleuse harmonie de l'idéal évangélique avec le paysage qui lui +servit de cadre furent pour moi comme une révélation. J'eus devant les +yeux un cinquième évangile, lacéré, mais lisible encore, et désormais, à +travers les récits de Matthieu et de Marc, au lieu d'un être abstrait, +qu'on dirait n'avoir jamais existé, je vis une admirable figure humaine +vivre, se mouvoir. Pendant l'été, ayant dû monter à Ghazir, dans le +Liban, pour prendre un peu de repos, je fixai en traits rapides l'image +qui m'était apparue, et il en résulta cette histoire. Quand une cruelle +épreuve vint hâter mon départ, je n'avais plus à rédiger que quelques +pages. Le livre a été, de la sorte, composé tout entier fort près des +lieux mêmes où Jésus naquit et se développa. Depuis mon retour, j'ai +travaillé sans cesse à vérifier et à contrôler dans le détail l'ébauche +que j'avais écrite à la hâte dans une cabane maronite, avec cinq ou six +volumes autour de moi. + +Plusieurs regretteront peut-être le tour biographique qu'a ainsi pris +mon ouvrage. Quand je conçus pour la première fois une histoire des +origines du christianisme, ce que je voulais faire, c'était bien, en +effet, une histoire de doctrines, où les hommes n'auraient eu presque +aucune part. Jésus eût à peine été nommé; on se fût surtout attaché à +montrer comment les idées qui se sont produites sous son nom germèrent +et couvrirent le monde. Mais j'ai compris depuis que l'histoire n'est +pas un simple jeu d'abstractions, que les hommes y sont plus que les +doctrines. Ce n'est pas une certaine théorie sur la justification et la +rédemption qui a fait la réforme: c'est Luther, c'est Calvin. Le +parsisme, l'hellénisme, le judaïsme auraient pu se combiner sous toutes +les formes; les doctrines de la résurrection et du Verbe auraient pu se +développer durant des siècles sans produire ce fait fécond, unique, +grandiose, qui s'appelle le christianisme. Ce fait est l'oeuvre de +Jésus, de saint Paul, de saint Jean. Faire l'histoire de Jésus, de saint +Paul, de saint Jean, c'est faire l'histoire des origines du +christianisme. Les mouvements antérieurs n'appartiennent à notre sujet +qu'en ce qu'ils servent à expliquer ces hommes extraordinaires, lesquels +ne peuvent naturellement avoir été sans lien avec ce qui les a précédés. + +Dans un tel effort pour faire revivre les hautes âmes du passé, une part +de divination et de conjecture doit être permise. Une grande vie est un +tout organique qui ne peut se rendre par la simple agglomération de +petits faits. Il faut qu'un sentiment profond embrasse l'ensemble et en +fasse l'unité. La raison d'art en pareil sujet est un bon guide; le tact +exquis d'un Goethe trouverait à s'y appliquer. La condition essentielle +des créations de l'art est de former un système vivant dont toutes les +parties s'appellent et se commandent. Dans les histoires du genre de +celle-ci, le grand signe qu'on tient le vrai est d'avoir réussi à +combiner les textes d'une façon qui constitue un récit logique, +vraisemblable, où rien ne détonne. Les lois intimes de la vie, de la +marche des produits organiques, de la dégradation des nuances, doivent +être à chaque instant consultées; car ce qu'il s'agit de retrouver ici, +ce n'est pas la circonstance matérielle, impossible à contrôler, c'est +l'âme même de l'histoire; ce qu'il faut rechercher, ce n'est pas la +petite certitude des minuties, c'est la justesse du sentiment général, +la vérité de la couleur. Chaque trait qui sort des règles de la +narration classique doit avertir de prendre garde; car le fait qu'il +s'agit de raconter a été vivant, naturel, harmonieux. Si on ne réussit +pas à le rendre tel par le récit, c'est que sûrement on n'est pas arrivé +à le bien voir. Supposons qu'en restaurant la Minerve de Phidias selon +les textes, on produisît un ensemble sec, heurté, artificiel; que +faudrait-il en conclure? Une seule chose: c'est que les textes ont +besoin de l'interprétation du goût, qu'il faut les solliciter doucement +jusqu'à ce qu'ils arrivent à se rapprocher et à fournir un ensemble où +toutes les données soient heureusement fondues. Serait-on sûr alors +d'avoir, trait pour trait, la statue grecque? Non; mais on n'en aurait +pas du moins la caricature: on aurait l'esprit général de l'oeuvre, une +des façons dont elle a pu exister. + +Ce sentiment d'un organisme vivant, on n'a pas hésité à le prendre pour +guide dans l'agencement général du récit. La lecture des évangiles +suffirait pour prouver que leurs rédacteurs, quoique ayant dans +l'esprit un plan très-juste de la vie de Jésus, n'ont pas été guidés par +des données chronologiques bien rigoureuses; Papias, d'ailleurs, nous +l'apprend expressément[82]. Les expressions: «En ce temps-là... après +cela... alors... et il arriva que...,» etc., sont de simples transitions +destinées à rattacher les uns aux autres les différents récits. Laisser +tous les renseignements fournis par les évangiles dans le désordre où la +tradition nous les donne, ce ne serait pas plus écrire l'histoire de +Jésus qu'on n'écrirait l'histoire d'un homme célèbre en donnant +pêle-mêle les lettres et les anecdotes de sa jeunesse, de sa vieillesse, +de son âge mûr. Le Coran, qui nous offre aussi dans le décousu le plus +complet les pièces des différentes époques de la vie de Mahomet, a livré +son secret à une critique ingénieuse; on a découvert d'une manière à peu +près certaine l'ordre chronologique où ces pièces ont été composées. Un +tel redressement est beaucoup plus difficile pour l'Évangile, la vie +publique de Jésus ayant été plus courte et moins chargée d'événements +que la vie du fondateur de l'islam. Cependant, la tentative de trouver +un fil pour se guider dans ce dédale ne saurait être taxée de subtilité +gratuite. Il n'y a pas grand abus d'hypothèse à supposer qu'un +fondateur religieux commence par se rattacher aux aphorismes moraux qui +sont déjà en circulation de son temps et aux pratiques qui ont de la +vogue; que, plus mûr et entré en pleine possession de sa pensée, il se +complaît dans un genre d'éloquence calme, poétique, éloigné de toute +controverse, suave et libre comme le sentiment pur; qu'il s'exalte peu à +peu, s'anime devant l'opposition, finit par les polémiques et les fortes +invectives. Telles sont les périodes qu'on distingue nettement dans le +Coran. L'ordre adopté avec un tact extrêmement fin par les synoptiques +suppose une marche analogue. Qu'on lise attentivement Matthieu, on +trouvera dans la distribution des discours une gradation fort analogue à +celle que nous venons d'indiquer. On observera, d'ailleurs, la réserve +des tours de phrase dont nous nous servons quand il s'agit d'exposer le +progrès des idées de Jésus. Le lecteur peut, s'il le préfère, ne voir +dans les divisions adoptées à cet égard que les coupes indispensables à +l'exposition méthodique d'une pensée profonde et compliquée. + +Si l'amour d'un sujet peut servir à en donner l'intelligence, on +reconnaîtra aussi, j'espère, que cette condition ne m'a pas manqué. Pour +faire l'histoire d'une religion, il est nécessaire, premièrement, d'y +avoir cru (sans cela, on ne saurait comprendre par quoi elle a charmé +et satisfait la conscience humaine); en second lieu, de n'y plus croire +d'une manière absolue; car la foi absolue est incompatible avec +l'histoire sincère. Mais l'amour va sans la foi. Pour ne s'attacher à +aucune des formes qui captivent l'adoration des hommes, on ne renonce +pas à goûter ce qu'elles contiennent de bon et de beau. Aucune +apparition passagère n'épuise la divinité; Dieu s'était révélé avant +Jésus, Dieu se révélera après lui. Profondément inégales et d'autant +plus divines qu'elles sont plus grandes, plus spontanées, les +manifestations du Dieu caché au fond de la conscience humaine sont +toutes du même ordre. Jésus ne saurait donc appartenir uniquement à ceux +qui se disent ses disciples. Il est l'honneur commun de ce qui porte un +coeur d'homme. Sa gloire ne consiste pas à être relégué hors de +l'histoire; on lui rend un culte plus vrai en montrant que l'histoire +entière est incompréhensible sans lui. + +NOTES: + +[1] Leyde, Noothoven van Goor, 1862. Paris, Cherbuliez. Ouvrage couronné +par la société de La Haye pour la défense de la religion chrétienne. + +[2] Strasbourg, Treuttel et Wurtz. 2e édition, 1860. Paris, Cherbuliez. + +[3] Paris, Michel Lévy frères, 1860. + +[4] Paris, Ladrange. 2e édition, 1856. + +[5] Strasbourg, Treuttel et Wurtz. Paris, Cherbuliez. + +[6] Au moment où ces pages s'impriment, paraît un livre que je n'hésite +pas à joindre aux précédents, quoique je n'aie pu le lire avec +l'attention qu'il mérite: _Les Évangiles_, par M. Gustave d'Eichthal. +Première partie: _Examen critique et comparatif des trois premiers +évangiles_. Paris, Hachette, 1863. + +[7] Les grands résultats obtenus sur ce point n'ont été acquis que +depuis la première édition de l'ouvrage de M. Strauss. Le savant +critique y a, du reste, fait droit dans ses éditions successives avec +beaucoup de bonne foi. + +[8] Il est à peine besoin de rappeler que pas un mot, dans le livre de +M. Strauss, ne justifie l'étrange et absurde calomnie par laquelle on a +tenté de décréditer auprès des personnes superficielles un livre +commode, exact, spirituel et consciencieux, quoique gâté dans ses +parties générales par un système exclusif. Non-seulement M. Strauss n'a +jamais nié l'existence de Jésus, mais chaque page de son livre implique +cette existence. Ce qui est vrai, c'est que M. Strauss suppose le +caractère individuel de Jésus plus effacé pour nous qu'il ne l'est +peut-être en réalité. + +[9] _Ant_., XVIII, III, 3. + +[10] «S'il est permis de l'appeler homme.» + +[11] Au lieu de [Greek: christos outos ên] il y avait sûrement [Greek: +christos outos elgeto]. Cf. _Ant._, XX, IX, 1. + +[12] Eusèbe (_Hist. eccl._ I, 11, et _Démonstr. évang._, III, 5) cite le +passage sur Jésus comme nous le lisons maintenant dans Josèphe. Origène +(_Contre Celse_, I, 47; II, 13) et Eusèbe (_Hist. eccl._, II, 23) citent +une autre interpolation chrétienne, laquelle ne se trouve dans aucun des +manuscrits de Josèphe qui sont parvenus jusqu'à nous. + +[13] Judæ Epist., 14. + +[14] Les personnes qui souhaiteraient de plus amples développements +peuvent lire, outre l'ouvrage de M. Réville précité, les travaux de MM. +Reuss et Scherer dans la _Revue de théologie_, t. X, XI, XV; nouv. +série, II, III, IV, et celui de M. Nicolas dans la _Revue germanique_, +sept, et déc. 1862, avril et juin 1863. + +[15] C'est ainsi qu'on disait: «l'Évangile selon les Hébreux,» +«l'Évangile selon les Égyptiens.» + +[16] Luc, I, 1-4. + +[17] _Act._, I, 1. Comp. Luc, I, 1-4. + +[18] A partir de XVI, 10, l'auteur se donne pour témoin oculaire. + +[19] II Tim., IV, 44; Philem., 24, Col., IV, 14. Le nom de _Lucas_ +(contraction de _Lucanus_) étant fort rare, on n'a pas à craindre ici +une de ces homonymies qui jettent tant de perplexités dans les questions +de critique relatives au Nouveau Testament. + +[20] Versets 9, 20, 24, 28, 32. Comp. XXII, 36. + +[21] Dans Eusèbe, _Hist. eccl_., III, 39. On ne saurait élever un doute +quelconque sur l'authenticité de ce passage. Eusèbe, en effet, loin +d'exagérer l'autorité de Papias, est embarrassé de sa naïveté, de son +millénarisme grossier, et se tire d'affaire en le traitant de petit +esprit. Comp. Irénée, _Adv. hær._, III, i. + +[22] C'est-à-dire en dialecte sémitique. + +[23] Luc, I, 1-2; Origène, _Hom. in Luc_., I, init.; saint Jérôme, +_Comment. in Matth_., prol. + +[24] Papias, dans Eusèbe, _H. E_., III, 39. Comparez Irénée, _Adv. +hær_., III, II et III. + +[25] C'est ainsi que le beau récit _Jean_, VIII, 1-11 a toujours flotté +sans trouver sa place fixe dans le cadre des évangiles reçus. + +[26] [Greek: Ta apomnêmoneumata tôn apostolôn, a kaleitai suangelia.] +Justin, _Apol_., I, 33, 66, 67; _Dial. cum Tryph_., 10, 100, 101, 102, +103, 104, 105, 106, 107. + +[27] Jules Africain, dans Eusèbe, _Hist. eccl_., I, 7. + +[28] _Apol._, I, 32, 61; _Dial. cum Tryph._, 88. + +[29] _Legatio pro christ._, 10. + +[30] _Adv. Græc._, 5, 7. Cf. Eusèbe, _H.E._, IV, 29; Théodoret, +_Hæretic. fabul._, I, 20. + +[31] _Ad Autolycum_, II, 22. + +[32] _Adv. hær_., II, xxii, 5; III, i. Cf. Eus., _H. E_., V, 8. + +[33] Irénée, _Adv. hær_., I, iii, 6; III, xi, 7; saint Hippolyte, +_Philosophumena_, VI, ii, 29 et suiv. + +[34] Irénée, _Adv. hær._, III, xi, 9. + +[35] Eusèbe, _Hist. eccl._, V, 24. + +[36] I Joann., i, 3, 5. Les deux écrits offrent la plus complète +identité de style, les mêmes tours, les mêmes expressions favorites. + +[37] _Epist. ad Philipp._, 7. + +[38] Dans Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 39. + +[39] _Adv. hær._, III, xvi, 5, 8. Cf. Eusèbe, _Hist. eccl._, V, 8. + +[40] XIII, 23; XIX, 26; XX, 2; XXI, 7, 20. + +[41] Jean, XVIII, 15-16; XX, 2-6; XXI, 15-19. Comp. I, 35, 40, 41. + +[42] VI, 63; XII, 6; XIII, 21 et suiv. + +[43] La manière dont Aristion ou _Presbyteros Joannes_ s'exprimait sur +l'évangile de Marc devant Papias (Eusèbe, _H. E_., III, 39) implique, en +effet, une critique bienveillante, ou, pour mieux dire, une sorte +d'excuse, qui semble supposer que les disciples de Jean concevaient sur +le même sujet quelque chose de mieux. + +[44] Comp. Jean, XVIII, 15 et suiv., à Matth., XXVI, 58; Jean, XX, 2-6, +à Marc, XVI, 7. Voir aussi Jean, XIII, 24-25. + +[45] Voir ci-dessous, p. 159. + +[46] I, 14; XIX, 35; XXI, 24 et suiv. Comp. la première épître de saint +Jean, I, 3, 5. + +[47] Voir, par exemple, chap. IX et XI. Remarquer surtout l'effet +étrange que font des passages comme _Jean_, XIX, 35; XX, 31; XXI, 20-23, +24-25, quand on se rappelle l'absence de toute réflexion qui distingue +les synoptiques. + +[48] Par exemple, IV, 1 et suiv.; XV, 12 et suiv. Plusieurs mots +rappelés par Jean se retrouvent dans les synoptiques (XII, 16; XV, 20). + +[49] C'est ainsi que Napoléon devint un libéral dans les souvenirs de +ses compagnons d'exil, quand ceux-ci, après leur retour, se trouvèrent +jetés au milieu de la société politique du temps. + +[50] Les versets XX, 30-31, forment évidemment l'ancienne conclusion. + +[51] VI, 2, 22; VI, 22. + +[52] Par exemple, ce qui concerne l'annonce de la trahison de Judas. + +[53] Voir, par exemple, II, 25; III, 32-33, et les longues disputes des +ch. VII, VIII, IX. + +[54] Souvent on sent que l'auteur cherche des prétextes pour placer des +discours (ch. III, V, VIII, XIII et suiv.). + +[55] Par exemple, chap. XVII. + +[56] Outre les synoptiques, les Actes, les Épîtres de saint Paul, +l'Apocalypse en font foi. + +[57] Jean, III, 3, 5. + +[58] Papias, _loc. cit._ + +[59] Ainsi, le pardon de la femme pécheresse, la connaissance qu'a Luc +de la famille de Béthanie, son type du caractère de Marthe répondant au +[Greek: diêchonei] de Jean (XII, 2), le trait de la femme qui essuya les +pieds de Jésus avec ses cheveux, une notion obscure des voyages de Jésus +à Jérusalem, l'idée qu'il a comparu à la Passion devant trois autorités, +l'opinion où est l'auteur que quelques disciples assistaient au +crucifiement, la connaissance qu'il a du rôle d'Anne à côté de Caïphe, +l'apparition de l'ange dans l'agonie (comp. Jean, XII, 28-29). + +[60] Ch. I et II surtout. Voir aussi XXVII, 3 et suiv.; 19, 60, en +comparant Marc. + +[61] V, 41; VII, 34; XV, 34. Matthieu n'offre cette particularité qu'une +fois (XXVII, 46). + +[62] XIV, 26. Les règles de l'apostolat (ch. X) y ont un caractère +particulier d'exaltation. + +[63] XIX, 41, 43-44; XXI, 9, 20; XXIII, 29. + +[64] II, 37; XVIII, 10 et suiv.; XXIV, 53. + +[65] Par exemple, IV, 16. + +[66] III, 23. Il omet Matth., XXIV, 36. + +[67] IV, 14; XXII, 43, 44. + +[68] Par exemple, en ce qui concerne Quirinius, Lysanias, Theudas. + +[69] Comp. Luc, I, 31, à Matth., I, 21. + +[70] Par exemple, XIX, 12-27. + +[71] Ainsi, le repas de Béthanie lui donne deux récits (VII, 36-48, et +X, 38-42.) + +[72] XXIII, 56. + +[73] II, 21, 22, 39, 41, 42. C'est un trait ébionite. Cf. +_Philosophumena_, VII, VI, 34. + +[74] La parabole du riche et de Lazare. Comp. VI, 20 et suiv.; 24 et +suiv.; XII, 13 et suiv.; XVI entier; XXII, 35; _Actes_, II, 44-45; V, 1 +et suiv. + +[75] La femme qui oint les pieds, Zachée, le bon larron, la parabole du +pharisien et du publicain, l'enfant prodigue. + +[76] Par exemple, Marie de Béthanie devient pour lui une pécheresse qui +se convertit. + +[77] Jésus pleurant sur Jérusalem, la sueur de sang, la rencontre des +saintes femmes, le bon larron, etc. Le mot aux femmes de Jérusalem +(XXIII, 28-29) ne peut guère avoir été conçu qu'après le siége de l'an +70. + +[78] Voir le passage précité de Papias. + +[79] Voir, par exemple, Jean, XIX, 23-24. + +[80] Voir la _Gazette des Tribunaux_, 10 sept. et 11 nov. 1851, 28 mai +1857. + +[81] Le livre où seront contenus les résultats de cette mission est sous +presse. + +[82] _Loc. cit._ + + + + +VIE DE JÉSUS + +CHAPITRE PREMIER. + +PLACE DE JÉSUS DANS L'HISTOIRE DU MONDE. + + +L'événement capital de l'histoire du monde est la révolution par +laquelle les plus nobles portions de l'humanité ont passé des anciennes +religions, comprises sous le nom vague de paganisme, à une religion +fondée sur l'unité divine, la trinité, l'incarnation du Fils de Dieu. +Cette conversion a eu besoin de près de mille ans pour se faire. La +religion nouvelle avait mis elle-même au moins trois cents ans à se +former. Mais l'origine de la révolution dont il s'agit est un fait qui +eut lieu sous les règnes d'Auguste et de Tibère. Alors vécut une +personne supérieure qui, par son initiative hardie et par l'amour +qu'elle sut inspirer, créa l'objet et posa le point de départ de la foi +future de l'humanité. + +L'homme, dès qu'il se distingua de l'animal, fut religieux, c'est-à-dire +qu'il vit, dans la nature, quelque chose au delà de la réalité, et pour +lui quelque chose au delà de la mort. Ce sentiment, pendant des milliers +d'années, s'égara de la manière la plus étrange. Chez beaucoup de races, +il ne dépassa point la croyance aux sorciers sous la forme grossière où +nous la trouvons encore dans certaines parties de l'Océanie. Chez +quelques-unes, le sentiment religieux aboutit aux honteuses scènes de +boucherie qui forment le caractère de l'ancienne religion du Mexique. +Chez d'autres, en Afrique surtout, il arriva au pur fétichisme, +c'est-à-dire à l'adoration d'un objet matériel, auquel on attribuait des +pouvoirs surnaturels. Comme l'instinct de l'amour, qui par moments élève +l'homme le plus vulgaire au-dessus de lui-même, se change parfois en +perversion et en férocité; ainsi cette divine faculté de la religion put +longtemps sembler un chancre qu'il fallait extirper de l'espèce humaine, +une cause d'erreurs et de crimes que les sages devaient chercher à +supprimer. + +Les brillantes civilisations qui se développèrent dès une antiquité +fort reculée en Chine, en Babylonie, en Égypte, firent faire à la +religion certains progrès. La Chine arriva de très-bonne heure à une +sorte de bon sens médiocre, qui lui interdit les grands égarements. Elle +ne connut ni les avantages, ni les abus du génie religieux. En tout cas, +elle n'eut par ce côté aucune influence sur la direction du grand +courant de l'humanité. Les religions de la Babylonie et de la Syrie ne +se dégagèrent jamais d'un fond de sensualité étrange; ces religions +restèrent, jusqu'à leur extinction au IVe et au Ve siècle de notre ère, +des écoles d'immoralité, où quelquefois se faisaient jour, par une sorte +d'intuition poétique, de pénétrantes échappées sur le monde divin. +L'Égypte, à travers une sorte de fétichisme apparent, put avoir de bonne +heure des dogmes métaphysiques et un symbolisme relevé. Mais sans doute +ces interprétations d'une théologie raffinée n'étaient pas primitives. +Jamais l'homme, en possession d'une idée claire, ne s'est amusé à la +revêtir de symboles: c'est le plus souvent à la suite de longues +réflexions, et par l'impossibilité où est l'esprit humain de se résigner +à l'absurde, qu'on cherche des idées sous les vieilles images mystiques +dont le sens est perdu. Ce n'est pas de l'Égypte, d'ailleurs, qu'est +venue la foi de l'humanité. Les éléments qui, dans la religion d'un +chrétien, viennent, à travers mille transformations, d'Égypte et de +Syrie sont des formes extérieures sans beaucoup de conséquence, ou des +scories telles que les cultes les plus épurés en retiennent toujours. Le +grand défaut des religions dont nous parlons était leur caractère +essentiellement superstitieux; ce qu'elles jetèrent dans le monde, ce +furent des millions d'amulettes et d'abraxas. Aucune grande pensée +morale ne pouvait sortir de races abaissées par un despotisme séculaire +et accoutumées à des institutions qui enlevaient presque tout exercice à +la liberté des individus. + +La poésie de l'âme, la foi, la liberté, l'honnêteté, le dévouement, +apparaissent dans le monde avec les deux grandes races qui, en un sens, +ont fait l'humanité, je veux dire la race indo-européenne et la race +sémitique. Les premières intuitions religieuses de la race +indo-européenne furent essentiellement naturalistes. Mais c'était un +naturalisme profond et moral, un embrassement amoureux de la nature par +l'homme, une poésie délicieuse, pleine du sentiment de l'infini, le +principe enfin de tout ce que le génie germanique et celtique, de ce +qu'un Shakspeare, de ce qu'un Goethe devaient exprimer plus tard. Ce +n'était ni de la religion, ni de la morale réfléchies; c'était de la +mélancolie, de la tendresse, de l'imagination; c'était par-dessus tout +du sérieux, c'est-à-dire la condition essentielle de la morale et de la +religion. La foi de l'humanité cependant ne pouvait venir de là, parce +que ces vieux cultes avaient beaucoup de peine à se détacher du +polythéisme et n'aboutissaient pas à un symbole bien clair. Le +brahmanisme n'a vécu jusqu'à nos jours que grâce au privilège étonnant +de conservation que l'Inde semble posséder. Le bouddhisme échoua dans +toutes ses tentatives vers l'ouest. Le druidisme resta une forme +exclusivement nationale et sans portée universelle. Les tentatives +grecques de réforme, l'orphisme, les mystères, ne suffirent pas pour +donner aux âmes un aliment solide. La Perse seule arriva à se faire une +religion dogmatique, presque monothéiste et savamment organisée; mais il +est fort possible que cette organisation même fût une imitation ou un +emprunt. En tout cas, la Perse n'a pas converti le monde; elle s'est +convertie, au contraire, quand elle a vu paraître sur ses frontières le +drapeau de l'unité divine proclamée par l'islam. + +C'est la race sémitique[83] qui a la gloire d'avoir fait la religion de +l'humanité. Bien au delà des confins de l'histoire, sous sa tente restée +pure des désordres d'un monde déjà corrompu, le patriarche bédouin +préparait la foi du monde. Une forte antipathie contre les cultes +voluptueux de la Syrie, une grande simplicité de rituel, l'absence +complète de temples, l'idole réduite à d'insignifiants _theraphim_, +voilà sa supériorité. Entre toutes les tribus des Sémites nomades, celle +des Beni-Israël était marquée déjà pour d'immenses destinées. D'antiques +rapports avec l'Égypte, d'où résultèrent peut-être quelques emprunts +purement matériels, ne firent qu'augmenter leur répulsion pour +l'idolâtrie. Une «Loi» ou _Thora_, très-anciennement écrite sur des +tables de pierre, et qu'ils rapportaient à leur grand libérateur Moïse, +était déjà le code du monothéisme et renfermait, comparée aux +institutions d'Égypte et de Chaldée, de puissants germes d'égalité +sociale et de moralité. Un coffre ou arche portative, ayant des deux +côtés des oreillettes pour passer des leviers, constituait tout leur +matériel religieux; là étaient réunis les objets sacrés de la nation, +ses reliques, ses souvenirs, le «livre» enfin[84], journal toujours +ouvert de la tribu, mais où l'on écrivait très-discrètement. La famille +chargée de tenir les leviers et de veiller sur ces archives portatives, +étant près du livre et en disposant, prit bien vite de l'importance. De +là cependant ne vint pas l'institution qui décida de l'avenir; le prêtre +hébreu ne diffère pas beaucoup des autres prêtres de l'antiquité. Le +caractère qui distingue essentiellement Israël entre les peuples +théocratiques, c'est que le sacerdoce y a toujours été subordonné à +l'inspiration individuelle. Outre ses prêtres, chaque tribu nomade avait +son _nabi_ ou prophète, sorte d'oracle vivant que l'on consultait pour +la solution des questions obscures qui supposaient un haut degré de +clairvoyance. Les nabis d'Israël, organisés en groupes ou écoles, eurent +une grande supériorité. Défenseurs de l'ancien esprit démocratique, +ennemis des riches, opposés à toute organisation politique et à ce qui +eût engagé Israël dans les voies des autres nations, ils furent les +vrais instruments de la primauté religieuse du peuple juif. De bonne +heure, ils annoncèrent des espérances illimitées, et quand le peuple, en +partie victime de leurs conseils impolitiques, eut été écrasé par la +puissance assyrienne, ils proclamèrent qu'un règne sans bornes lui était +réservé, qu'un jour Jérusalem serait la capitale du monde entier et que +le genre humain se ferait juif. Jérusalem et son temple leur apparurent +comme une ville placée sur le sommet d'une montagne, vers laquelle tous +les peuples devaient accourir, comme un oracle d'où la loi universelle +devait sortir, comme le centre d'un règne idéal, où le genre humain, +pacifié par Israël, retrouverait les joies de l'Éden[85]. + +Des accents inconnus se font déjà entendre pour exalter le martyre et +célébrer la puissance de «l'homme de douleur.» A propos de quelqu'un de +ces sublimes patients qui, comme Jérémie, teignaient de leur sang les +rues de Jérusalem, un inspiré fit un cantique sur les souffrances et le +triomphe du «Serviteur de Dieu,» où toute la force prophétique du génie +d'Israël sembla concentrée[86]. «Il s'élevait comme un faible arbuste, +comme un rejeton qui monte d'un sol aride; il n'avait ni grâce ni +beauté. Accablé d'opprobres, délaissé des hommes, tous détournaient de +lui la face; couvert d'ignominie, il comptait pour un néant. C'est qu'il +s'est chargé de nos souffrances; c'est qu'il a pris sur lui nos +douleurs. Vous l'eussiez tenu pour un homme frappé de Dieu, touché de sa +main. Ce sont nos crimes qui l'ont couvert de blessures, nos iniquités +qui l'ont broyé; le châtiment qui nous a valu le pardon a pesé sur lui, +et ses meurtrissures ont été notre guérison. Nous étions comme un +troupeau errant, chacun s'était égaré, et Jéhovah a déchargé sur lui +l'iniquité de tous. Écrasé, humilié, il n'a pas ouvert la bouche; il +s'est laissé mener comme un agneau a l'immolation; comme une brebis +silencieuse devant celui qui la tond, il n'a pas ouvert la bouche. Son +tombeau passe pour celui d'un méchant, sa mort pour celle d'un impie. +Mais du moment qu'il aura offert sa vie, il verra naître une postérité +nombreuse, et les intérêts de Jéhovah prospéreront dans sa main.» + +De profondes modifications s'opérèrent en même temps dans la _Thora_. De +nouveaux textes, prétendant représenter la vraie loi de Moïse, tels que +le Deutéronome, se produisirent et inaugurèrent en réalité un esprit +fort différent de celui des vieux nomades. Un grand fanatisme fut le +trait dominant de cet esprit. Des croyants forcenés provoquent sans +cesse des violences contre tout ce qui s'écarte du culte de Jéhovah; un +code de sang, édictant la peine de mort pour des délits religieux, +réussit à s'établir. La piété amène presque toujours de singulières +oppositions de véhémence et de douceur. Ce zèle, inconnu à la grossière +simplicité du temps des Juges, inspire des tons de prédication émue et +d'onction tendre que le monde n'avait pas entendus jusque-là. Une forte +tendance vers les questions sociales se fait déjà sentir; des utopies, +des rêves de société parfaite prennent place dans le code. Mélange de +morale patriarcale et de dévotion ardente, d'intuitions primitives et de +raffinements pieux comme ceux qui remplissaient l'âme d'un Ézéchias, +d'un Josias, d'un Jérémie, le Pentateuque se fixe ainsi dans la forme où +nous le voyons, et devient pour des siècles la règle absolue de l'esprit +national. + +Ce grand livre une fois créé, l'histoire du peuple juif se déroule avec +un entraînement irrésistible. Les grands empires qui se succèdent dans +l'Asie occidentale, en brisant pour lui tout espoir d'un royaume +terrestre, le jettent dans les rêves religieux avec une sorte de passion +sombre. Peu soucieux de dynastie nationale ou d'indépendance politique, +il accepte tous les gouvernements qui le laissent pratiquer librement +son culte et suivre ses usages. Israël n'aura plus désormais d'autre +direction que celle de ses enthousiastes religieux, d'autres ennemis que +ceux de l'unité divine, d'autre patrie que sa Loi. + +Et cette Loi, il faut bien le remarquer, était toute sociale et morale. +C'était l'oeuvre d'hommes pénétrés d'un haut idéal de la vie présente et +croyant avoir trouvé les meilleurs moyens pour le réaliser. La +conviction de tous est que la _Thora_ bien observée ne peut manquer de +donner la parfaite félicité. Cette _Thora_ n'a rien de commun avec les +«Lois» grecques ou romaines, lesquelles, ne s'occupant guère que du +droit abstrait, entrent peu dans les questions de bonheur et de moralité +privés. On sent d'avance que les résultats qui en sortiront seront +d'ordre social, et non d'ordre politique, que l'oeuvre à laquelle ce +peuple travaille est un royaume de Dieu, non une république civile, une +institution universelle, non une nationalité ou une patrie. + +A travers de nombreuses défaillances, Israël soutint admirablement cette +vocation. Une série d'hommes pieux, Esdras, Néhémie, Onias, les +Macchabées, dévorés du zèle de la Loi, se succèdent pour la défense des +antiques institutions. L'idée qu'Israël est un peuple de Saints, une +tribu choisie de Dieu et liée envers lui par un contrat, prend des +racines de plus en plus inébranlables. Une immense attente remplit les +âmes. Toute l'antiquité indo-européenne avait placé le paradis à +l'origine; tous ses poëtes avaient pleuré un âge d'or évanoui. Israël +mettait l'âge d'or dans l'avenir. L'éternelle poésie des âmes +religieuses, les Psaumes, éclosent de ce piétisme exalté, avec leur +divine et mélancolique harmonie. Israël devient vraiment et par +excellence le peuple de Dieu, pendant qu'autour de lui les religions +païennes se réduisent de plus en plus, en Perse et en Babylonie, à un +charlatanisme officiel, en Égypte et en Syrie, à une grossière +idolâtrie, dans le monde grec et latin, à des parades. Ce que les +martyrs chrétiens ont fait dans les premiers siècles de notre ère, ce +que les victimes de l'orthodoxie persécutrice ont fait dans le sein même +du christianisme jusqu'à notre temps, les Juifs le firent durant les +deux siècles qui précèdent l'ère chrétienne. Ils furent une vivante +protestation contre la superstition et le matérialisme religieux. Un +mouvement d'idées extraordinaire, aboutissant aux résultats les plus +opposés, faisait d'eux à cette époque le peuple le plus frappant et le +plus original du monde. Leur dispersion sur tout le littoral de la +Méditerranée et l'usage de la langue grecque, qu'ils adoptèrent hors de +la Palestine, préparèrent les voies à une propagande dont les sociétés +anciennes, coupées en petites nationalités, n'avaient encore offert +aucun exemple. + +Jusqu'au temps des Macchabées, le judaïsme, malgré sa persistance à +annoncer qu'il serait un jour la religion du genre humain, avait eu le +caractère de tous les autres cultes de l'antiquité: c'était un culte de +famille et de tribu. L'israélite pensait bien que son culte était le +meilleur, et parlait avec mépris des dieux étrangers. Mais il croyait +aussi que la religion du vrai Dieu n'était faite que pour lui seul. On +embrassait le culte de Jéhovah quand on entrait dans la famille +juive[87]; voilà tout. Aucun israélite ne songeait à convertir +l'étranger à un culte qui était le patrimoine des fils d'Abraham. Le +développement de l'esprit piétiste, depuis Esdras et Néhémie, amena une +conception beaucoup plus ferme et plus logique. Le judaïsme devint la +vraie religion d'une manière absolue; on accorda à qui voulut le droit +d'y entrer[88]; bientôt ce fut une oeuvre pie d'y amener le plus de +monde possible[89]. Sans doute, le sentiment délicat qui éleva +Jean-Baptiste, Jésus, saint Paul, au-dessus des mesquines idées de races +n'existait pas encore; par une étrange contradiction, ces convertis +(prosélytes) étaient peu considérés et traités avec dédain[90]. Mais +l'idée d'une religion exclusive, l'idée qu'il y a quelque chose au monde +de supérieur à la patrie, au sang, aux lois, l'idée qui fera les +apôtres et les martyrs, était fondée. Une profonde pitié pour les +païens, quelque brillante que soit leur fortune mondaine, est désormais +le sentiment de tout juif[91]. Par un cycle de légendes, destinées à +fournir des modèles d'inébranlable fermeté (Daniel et ses compagnons, la +mère des Macchabées et ses sept fils[92], le roman de l'Hippodrome +d'Alexandrie[93]), les guides du peuple cherchent surtout à inculquer +cette idée que la vertu consiste dans un attachement fanatique à des +institutions religieuses déterminées. + +Les persécutions d'Antiochus Épiphane firent de cette idée une passion, +presque une frénésie. Ce fut quelque chose de très--analogue à ce qui se +passa sous Néron, deux cent trente ans plus tard. La rage et le +désespoir jetèrent les croyants dans le monde des visions et des rêves. +La première apocalypse, le «Livre de Daniel,» parut. Ce fut comme une +renaissance du prophétisme, mais sous une forme très--différente de +l'ancienne et avec un sentiment bien plus large des destinées du monde. +Le Livre de Daniel donna en quelque sorte aux espérances messianiques +leur dernière expression. Le Messie ne fut plus un roi à la façon de +David et de Salomon, un Cyrus théocrate et mosaïste; ce fut un «fils de +l'homme» apparaissant dans la nue[94], un être surnaturel, revêtu de +l'apparence humaine, chargé de juger le monde et de présider à l'âge +d'or. Peut-être le _Sosiosch_ de la Perse, le grand prophète à venir, +chargé de préparer le règne d'Ormuzd, donna-t-il quelques traits à ce +nouvel idéal[95]. L'auteur inconnu du Livre de Daniel eut, en tout cas, +une influence décisive sur l'événement religieux qui allait transformer +le monde. Il fournit la mise en scène et les termes techniques du +nouveau messianisme, et on peut lui appliquer ce que Jésus disait de +Jean-Baptiste: Jusqu'à lui, les prophètes; à partir de lui, le royaume +de Dieu. + +Il ne faut pas croire cependant que ce mouvement, si profondément +religieux et passionné, eût pour mobile des dogmes particuliers, comme +cela a eu lieu dans toutes les luttes qui ont éclaté au sein du +christianisme. Le juif de cette époque était aussi peu théologien que +possible. Il ne spéculait pas sur l'essence de la divinité; les +croyances sur les anges, sur les fins de l'homme, sur les hypostases +divines, dont le premier germe se laissait déjà entrevoir, étaient des +croyances libres, des méditations auxquelles chacun se livrait selon la +tournure de son esprit, mais dont une foule de gens n'avaient pas +entendu parler. C'étaient même les plus orthodoxes qui restaient en +dehors de toutes ces imaginations particulières, et s'en tenaient à la +simplicité du mosaïsme. Aucun pouvoir dogmatique analogue à celui que le +christianisme orthodoxe a déféré à l'Église n'existait alors. Ce n'est +qu'à partir du IIIe siècle, quand le christianisme est tombé entre les +mains de races raisonneuses, folles de dialectique et de métaphysique, +que commence cette fièvre de définitions, qui fait de l'histoire de +l'Église l'histoire d'une immense controverse. On disputait aussi chez +les Juifs; des écoles ardentes apportaient à presque toutes les +questions qui s'agitaient des solutions opposées; mais dans ces luttes, +dont le Talmud nous a conservé les principaux détails, il n'y a pas un +seul mot de théologie spéculative. Observer et maintenir la loi, parce +que la loi est juste, et que, bien observée, elle donne le bonheur, +voilà tout le judaïsme. Nul credo, nul symbole théorique. Un disciple +de la philosophie arabe la plus hardie, Moïse Maimonide, a pu devenir +l'oracle de la synagogue, parce qu'il a été un canoniste très-exercé. + +Les règnes des derniers Asmonéens et celui d'Hérode virent l'exaltation +grandir encore. Ils furent remplis par une série non interrompue de +mouvements religieux. A mesure que le pouvoir se sécularisait et passait +en des mains incrédules, le peuple juif vivait de moins en moins pour la +terre et se laissait de plus en plus absorber par le travail étrange qui +s'opérait en son sein. Le monde, distrait par d'autres spectacles, n'a +nulle connaissance de ce qui se passe en ce coin oublié de l'Orient. Les +âmes au courant de leur siècle sont pourtant mieux avisées. Le tendre et +clairvoyant Virgile semble répondre, comme par un écho secret, au second +Isaïe; la naissance d'un enfant le jette dans des rêves de palingénésie +universelle[96]. Ces rêves étaient ordinaires et formaient comme un +genre de littérature, que l'on couvrait du nom des Sibylles. La +formation toute récente de l'Empire exaltait les imaginations; la +grande ère de paix où l'on entrait et cette impression de sensibilité +mélancolique qu'éprouvent les âmes après les longues périodes de +révolution, faisaient naître de toute part des espérances illimitées. + +En Judée, l'attente était à son comble. De saintes personnes, parmi +lesquelles on cite un vieux Siméon, auquel la légende fait tenir Jésus +dans ses bras, Anne, fille de Phanuel, considérée comme prophétesse[97], +passaient leur vie autour du temple, jeûnant, priant, pour qu'il plût à +Dieu de ne pas les retirer du monde sans avoir vu l'accomplissement des +espérances d'Israël. On sent une puissante incubation, l'approche de +quelque chose d'inconnu. + +Ce mélange confus de claires vues et de songes, cette alternative de +déceptions et d'espérances, ces aspirations, sans cesse refoulées par +une odieuse réalité, trouvèrent enfin leur interprète dans l'homme +incomparable auquel la conscience universelle a décerné le titre de Fils +de Dieu, et cela avec justice, puisqu'il a fait faire à la religion un +pas auquel nul autre ne peut et probablement ne pourra jamais être +comparé. + + +NOTES: + +[83] Je rappelle que ce mot désigne simplement ici les peuples qui +parlent ou ont parlé une des langues qu'on appelle sémitiques. Une telle +désignation est tout à fait défectueuse; mais c'est un de ces mots, +comme «architecture gothique,» «chiffres arabes,» qu'il faut conserver +pour s'entendre, même après qu'on a démontré l'erreur qu'ils impliquent. + +[84] I Sam., X, 25. + +[85] Isaïe, II, 1-4, et surtout les chapitres XL et suiv., LX et suiv.; +Michée, IV, 4 et suiv. Il faut se rappeler que la seconde partie du +livre d'Isaïe, à partir du chapitre XL, n'est pas d'Isaïe. + +[86] Is., LII, 13 et suiv., et LIII entier. + +[87] Ruth, i, 16. + +[88] Esther, IX, 27. + +[89] Matth., XXIII, 15; Josèphe, _Vita_, 23; _B. J_., II, xvii, 10; VII, +iii, 3; _Ant_., XX, II, 4; Horat., Sat. I, iv, 143; Juv., XIV, 96 et +suiv.; Tacite, _Ann_., II, 85; _Hist.,_ V, 5; Dion Cassius, XXXVII, 17. + +[90] Mischna, _Schebiit_, X, 9; Talmud de Babylone, _Niddah,_ fol. 13 +_b, Jebamoth_, 47 _b; Kidduschin_, 70 _b_; Midrasch, _Jalkut Ruth,_ fol. +163 _d_. + +[91] Lettre apocryphe de Baruch, dans Fabricius, _Cad. pseud. V.T._ II, +147 et suiv. + +[92] IIe livre des Macchabées, ch. VII, et le _De Maccaboeis_, attribué +à Josèphe. Cf. Epître aux Hébreux, xi, 33 et suiv. + +[93] III livre (apocr.) des Macchabées; Rufinn, Suppl. ad Jos., _Contra +Apionem_, II,5. + +[94] VII, 13 et suiv. + +[95] _Vendidad_; XIX, 48, 49; _Minokhired_, passage publié dans la +_Zeitschrift der deutsshen morgenländischen Gesellschaft_, I, 263; +_Boundehesch_ XXXI. Le manque de chronologie certaine pour les textes +zends et pehlvis laisse planer beaucoup de doute sur ces rapprochements +entre les croyances juives et persanes. + +[96] Egl. IV. Le _Cumæum carmen_ (v. 4) était une sorte d'apocalypse +sibylline, empreinte de la philosophie de l'histoire familière à +l'Orient. Voir Servius sur ce vers, et _Carmina sibyllina_, III, 97-817. +Cf. Tac., _Hist._, V, 13. + +[97] Luc, II, 25 et suiv. + + + + +CHAPITRE II + +ENFANCE ET JEUNESSE DE JÉSUS. SES PREMIÈRES IMPRESSIONS. + +Jésus naquit à Nazareth[98], petite ville de Galilée, qui n'eut avant +lui aucune célébrité[99]. Toute sa vie il fut désigné du nom de +«Nazaréen[100],» et ce n'est que par un détour assez embarrassé[101] +qu'on réussit, dans sa légende, à le faire naître à Bethléhem. Nous +verrons plus tard[102] le motif de cette supposition, et comment elle +était la conséquence obligée du rôle messianique prêté à Jésus[103]. On +ignore la date précise de sa naissance. Elle eut lieu sous le règne +d'Auguste, vers l'an 750 de Rome, probablement quelques années avant +l'an 1 de l'ère que tous les peuples civilisés font dater du jour où il +naquit[104]. + +Le nom de _Jésus_, qui lui fut donné, est une altération de _Josué_. +C'était un nom fort commun; mais naturellement on y chercha plus lard +des mystères et une allusion à son rôle de Sauveur[105]. Peut-être +lui-même, comme tous les mystiques, s'exaltait-il à ce propos. Il est +ainsi plus d'une grande vocation dans l'histoire dont un nom donné sans +arrière-pensée à un enfant a été l'occasion. Les natures ardentes ne se +résignent jamais à voir un hasard dans ce qui les concerne. Tout pour +elle a été réglé par Dieu, et elles voient un signe de la volonté +supérieure dans les circonstances les plus insignifiante. + +La population de Galilée était fort mêlée, comme le nom même du +pays[106] l'indiquait. Cette province comptait parmi ses habitants, au +temps de Jésus, beaucoup de non-Juifs (Phéniciens, Syriens, Arabes et +même Grecs[107]). Les conversions au judaïsme n'étaient point rares dans +ces sortes de pays mixtes. Il est donc impossible de soulever ici aucune +question de race et de rechercher quel sang coulait dans les veines de +celui qui a le plus contribué à effacer dans l'humanité les distinctions +de sang. + +Il sortit des rangs du peuple[108]. Son père Joseph et sa mère Marie +étaient des gens de médiocre condition, des artisans vivant de leur +travail[109], dans cet état si commun en Orient, qui n'est ni l'aisance +ni la misère. L'extrême simplicité de la vie dans de telles contrées, en +écartant le besoin de confortable, rend le privilège du riche presque +inutile, et fait de tout le monde des pauvres volontaires. D'un autre +côté, le manque total de goût pour les arts et pour ce qui contribue à +l'élégance de la vie matérielle, donne à la maison de celui qui ne +manque de rien un aspect de dénûment. A part quelque chose de sordide et +de repoussant que l'islamisme porte partout avec lui, la ville de +Nazareth, au temps de Jésus, ne différait peut-être pas beaucoup de ce +qu'elle est aujourd'hui[110]. Les rues où il joua enfant, nous les +voyons dans ces sentiers pierreux ou ces petits carrefours gui séparent +les cases. La maison de Joseph ressembla beaucoup sans doute à ces +pauvres boutiques, éclairées par la porte, servant à la fois d'établi, +de cuisine, de chambre à coucher, ayant pour ameublement une natte, +quelques coussins à terre, un ou deux vases d'argile et un coffre peint. + +La famille, qu'elle provînt d'un ou de plusieurs mariages, était assez +nombreuse. Jésus avait des frères et des soeurs[111], dont il semble +avoir été l'aîné[112]. Tous sont restés obscurs; car il paraît que les +quatre personnages qui sont donnés comme ses frères, et parmi lesquels +un au moins, Jacques, est arrivé à une grande importance dans les +premières années du développement du christianisme, étaient ses cousins +germains. Marie, en effet, avait une soeur nommée aussi Marie[113], qui +épousa un certain Alphée ou Cléophas (ces deux noms paraissent désigner +une même personne[114]), et fut mère de plusieurs fils, qui jouèrent un +rôle considérable parmi les premiers disciples de Jésus. Ces cousins +germains, qui adhérèrent au jeune maître, pendant que ses vrais frères +lui faisaient de l'opposition[115], prirent le titre de «frères du +Seigneur[116].» Les vrais frères de Jésus n'eurent d'importance, ainsi +que leur mère, qu'après sa mort[117]. Même alors ils ne paraissent pas +avoir égalé en considération leurs cousins, dont la conversion avait été +plus spontanée et dont le caractère paraît avoir eu plus d'originalité. +Leur nom était inconnu, à tel point que quand l'évangéliste met dans la +bouche des gens de Nazareth l'énumération des frères selon la nature, ce +sont les noms des fils de Cléophas qui se présentent à lui tout d'abord. + +Ses soeurs se marièrent à Nazareth[118], et il y passa les années de sa +première jeunesse. Nazareth était une petite ville, située dans un pli +de terrain largement ouvert au sommet du groupe de montagnes qui ferme +au nord la plaine d'Esdrelon. La population est maintenant de trois à +quatre mille âmes, et elle peut n'avoir pas beaucoup varié[119]. Le +froid y est vif en hiver et le climat fort salubre. La ville, comme à +cette époque toutes les bourgades juives, était un amas de cases bâties +sans style, et devait présenter cet aspect sec et pauvre qu'offrent les +villages dans les pays sémitiques. Les maisons, à ce qu'il semble, ne +différaient pas beaucoup de ces cubes de pierre, sans élégance +extérieure ni intérieure, qui couvrent aujourd'hui les parties les plus +riches du Liban, et qui, mêlés aux vignes et aux figuiers, ne laissent +pas d'être fort agréables. Les environs, d'ailleurs, sont charmants, et +nul endroit du monde ne fut si bien fait pour les rêves de l'absolu +bonheur. Même de nos jours, Nazareth est encore un délicieux séjour, le +seul endroit peut-être de la Palestine où l'âme se sente un peu soulagée +du fardeau qui l'oppresse au milieu de cette désolation sans égale. La +population est aimable et souriante; les jardins sont frais et verts. +Antonin Martyr, à la fin du VIe siècle, fait un tableau enchanteur de la +fertilité des environs, qu'il compare au paradis[120]. Quelques vallées +du côté de l'ouest justifient pleinement sa description. La fontaine, +où se concentraient autrefois la vie et la gaieté de la petite ville est +détruite; ses canaux crevassés ne donnent plus qu'une eau trouble. Mais +la beauté des femmes qui s'y rassemblent le soir, cette beauté qui était +déjà remarquée au VIe siècle et où l'on voyait un don de la Vierge +Marie[121], s'est conservée d'une manière frappante. C'est le type +syrien dans toute sa grâce pleine de langueur. Nul doute que Marie n'ait +été là presque tous les jours, et n'ait pris rang, l'urne sur l'épaule, +dans la file de ses compatriotes restées obscures. Antonia Martyr +remarque que les femmes juives, ailleurs dédaigneuses pour les +chrétiens, sont ici pleines d'affabilité. Aujourd'hui encore, les haines +religieuses sont à Nazareth moins vives qu'ailleurs. + +L'horizon de la ville est étroit, mais si l'on monte quelque peu et que +l'on atteigne le plateau fouetté d'une brise perpétuelle qui domine les +plus hautes maisons, la perspective est splendide. A l'ouest, se +déploient les belles lignes du Carmel, terminées par une pointe abrupte +qui semble se plonger dans la mer. Puis se déroulent le double sommet +qui domine Mageddo, les montagnes du pays de Sichem avec leurs lieux +saints de l'âge patriarcal, les monts Gelboé, le petit groupe +pittoresque auquel se rattachent les souvenirs gracieux ou terribles de +Sulem et d'Endor, le Thabor avec sa belle forme arrondie, que +l'antiquité comparait à un sein. Par une dépression entre la montagne de +Sulem et le Thabor, s'entrevoient la vallée du Jourdain et les hautes +plaines de la Pérée, qui forment du côté de l'est une ligne continue. Au +nord, les montagnes de Safed, en s'inclinant vers la mer, dissimulent +Saint-Jean-d'Acre, mais laissent se dessiner aux yeux le golfe de +Khaïfa. Tel fut l'horizon de Jésus. Ce cercle enchanté, berceau du +royaume de Dieu, lui représenta le monde durant des années. Sa vie même +sortit peu des limites familières à son enfance. Car au delà, du côté du +nord, l'on entrevoit presque sur les flancs de l'Hermon, Césarée de +Philippe, sa pointe la plus avancée dans le monde des Gentils, et du +côté du sud, on pressent, derrière ces montagnes déjà moins riantes de +la Samarie, la triste Judée, desséchée comme par un vent brûlant +d'abstraction et de mort. + +Si jamais le monde resté chrétien, mais arrivé à une notion meilleure de +ce qui constitue le respect des origines, veut remplacer par +d'authentiques lieux saints les sanctuaires apocryphes et mesquins où +s'attachait la piété des âges grossiers, c'est sur cette hauteur de +Nazareth qu'il bâtira son temple. Là, au point d'apparition du +christianisme et au centre d'action de son fondateur, devrait s'élever +la grande église où tous les chrétiens pourraient prier. Là aussi, sur +cette terre où dorment le charpentier Joseph et des milliers de +Nazaréens oubliés, qui n'ont pas franchi l'horizon de leur vallée, le +philosophe serait mieux placé qu'en aucun lieu du monde pour contempler +le cours des choses humaines, se consoler de leur contingence, se +rassurer sur le but divin que le monde poursuit à travers d'innombrables +défaillances et nonobstant l'universelle vanité. + +NOTES: + +[98] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VII, I et suiv.; Jean, I, 45-46. + +[99] Elle n'est nommée ni dans les écrits de l'Ancien Testament, ni dans +Josèphe, ni dans le Talmud. + +[100] Marc, i, 24; Luc, XVIII, 37; Jean, XIX, 19; _Act_. II, 22; III, 6. +De là le nom de _Nazaréens_, longtemps appliqué aux chrétiens, et qui +les désigne encore dans tous les pays musulmans. + +[101] Le recensement opéré par Quirinius, auquel la légende rattache le +voyage de Bethléhem, est postérieur d'au moins dix ans à l'année où, +selon Luc et Matthieu, Jésus serait né. Les deux évangélistes, en effet, +font naître Jésus sous le règne d'Hérode (Matth., II, I, 49, 22; Luc, i, +5). Or, le recensement de Quirinius n'eut lieu qu'après la déposition +d'Archélaüs, c'est-à-dire dix ans après la mort d'Hérode, l'an 37 de +l'ère d'Actium (Josèphe, _Ant_., XVII, xiii, 5; XVIII, i, I; II, I). +L'inscription par laquelle on prétendait autrefois établir que Quirinius +fit deux recensements est reconnue pour fausse (V. Orelli, _Inscr. +lat_., nº 623, et le supplément de Henzen, à ce numéro; Borghesi, +_Fastes consulaires_ [encore inédits], à année 742). Le recensement en +tout cas ne se serait appliqué qu'aux parties réduites en province +romaine, et non aux tétrarchies. Les textes par lesquels on cherche à +prouver que quelques-unes des opérations de statistique et de cadastre +ordonnées par Auguste durent s'étendre au domaine des Hérodes, ou +n'impliquent pas ce qu'on leur fait dire, ou sont d'auteurs chrétiens, +qui ont emprunté cette donnée à l'Évangile de Luc. Ce qui prouve bien, +d'ailleurs, que le voyage de la famille de Jésus à Bethléhem n'a rien +d'historique, c'est le motif qu'on lui attribue. Jésus n'était pas de la +famille de David (v. ci-dessous, p. 237-238), et, en eût-il été, on ne +concevrait pas encore que ses parents eussent été forcés, pour une +opération purement cadastrale et financière, de venir s'inscrire au lieu +d'où leurs ancêtres étaient sortis depuis mille ans. En leur imposant +une telle obligation, l'autorité romaine aurait sanctionné des +prétentions pour elle pleines de menaces. + +[102] Ch. XIV. + +[103] Matth., II, 1 et suiv.; Luc, II, 1 et suiv. L'omission de ce récit +dans Marc, et les deux passages parallèles, Matth, XIII, 54, et Marc, +VI, 1, où Nazareth figure comme «la patrie» de Jésus, prouvent qu'une +telle légende manquait dans le texte primitif qui a fourni le canevas +narratif des évangiles actuels de Matthieu et de Marc. C'est devant des +objections souvent répétées qu'on aura ajouté, en tête de l'évangile de +Matthieu, des réserves dont la contradiction avec le reste du texte +n'était pas assez flagrante pour qu'on se soit cru obligé de corriger +les endroits qui avaient d'abord été écrits à un tout autre point de +vue. Luc, au contraire (IV, 16), écrivant avec réflexion, a employé, +pour être conséquent, une expression plus adoucie. Quant à Jean, il ne +sait rien du voyage de Bethléhem; pour lui, Jésus est simplement «de +Nazareth» ou «Galiléen,» dans deux circonstances où il eût été de la +plus haute importance de rappeler sa naissance à Bethléhem (I, 45-46; +VII, 41-42). + +[104] On sait que le calcul qui sert de base à l'ère vulgaire a été fait +au VIe siècle par Denys le Petit. Ce calcul implique certaines données +purement hypothétiques. + +[105] Matth., I, 21; Luc, I, 31. + +[106] _Gelil haggoyim_, «cercle des Gentils.» + +[107] Strabon, XVI, II, 35; Jos., _Vita_, 12. + +[108] On expliquera plus tard (ch. XIV), l'origine des généalogies +destinées à le rattacher à la race de David. Les Ébionira les +supprimaient (Epiph., _Adv. hær_., XXX, 14). + +[109] Matth., XIII, 55; Marc, VI, 3; Jean, VI, 42. + +[110] L'aspect grossier des ruines qui couvrent la Palestine prouve que +les villes qui ne furent pas reconstruites à la manière romaine étaient +fort mal bâties. Quant à la forme des maisons, elle est, en Syrie, si +simple et si impérieusement commandée par le climat qu'elle n'a jamais +dû changer. + +[111] Matth., XII, 46 et suiv.; XIII, 55 et suiv.; Marc, III, 31 et +suiv.; VI, 3; Luc, VIII, 19 et suiv.; Jean, II 42; VII, 3, 5, 40; _Act. +i, 14_. + +[112] Matth., i, 25. + +[113] Ces deux soeurs portant le même nom sont un fait singulier. Il y a +là probablement quelque inexactitude, venant de l'habitude de donner +presque indistinctement aux Galiléénnes le nom de Marie. + +[114] Ils ne sont pas étymologiquement identiques. [Greek: Alphaios] est +la transcription du nom syro-chaldaïque _Halphaï_; [Greek: Klôpas] ou +[Greek: Kleopas] est une forme écourtée de [Greek: Kleopatros]. Mais il +pouvait y avoir substitution artificielle de l'un à l'autre, de même que +les Joseph se faisaient appeler «Hégésippe», les Eliakim «Alcimus», etc. + +[115] Jean, VII, 3 et suiv. + +[116] En effet, les quatre personnages qui sont donnés (Matth., XIII, +55; Marc, VI, 3) comme fils de Marie, mère de Jésus: Jacob, Joseph ou +José, Simon et Jude, se retrouvent ou à peu près comme fils de Marie et +de Cléophas (Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; _Gal_., I, 19; _Epist. +Jac._, I, 1; _Epist. Judæ_, 4; Euseb., _Chron._ ad ann. R. DCCCX; _Hist. +eccl_., III, 11, 32; _Constit. Apost_., VII, 46). L'hypothèse que nous +proposons lève seule l'énorme difficulté que l'on trouve à supposer deux +soeurs ayant chacune trois ou quatre fils portant les mêmes noms, et à +admettre que Jacques et Simon, les deux premiers évoques de Jérusalem, +qualifiés de «frères du Seigneur,» aient été de vrais frères de Jésus, +qui auraient commencé par lui être hostiles, puis se seraient convertis. +L'évangéliste, entendant appeler ces quatre fils de Cléophas «frères du +Seigneur,» aura mis, par erreur, leur nom au passage _Matth._, XIII, +55--_Marc_, VI, 3, à la place des noms des vrais frères, restés toujours +obscurs. On s'explique de la sorte comment le caractère des personnages +appelés «frères du Seigneur,» de Jacques par exemple, est si différent +de celui des vrais frères de Jésus, tel qu'on le voit se dessiner dans +Jean, VII, 3 et suiv. L'expression de «frère du Seigneur» constitua +évidemment, dans l'Église primitive, une espèce d'ordre parallèle à +celui des apôtres. Voir surtout I _Cor._, IX, 5. + +[117] _Act._, I, 45. + +[118] Marc, VI, 3. + +[119] Selon Josèphe _(B. J_. III, iii, 2), le plus petit bourg de +Galilée avait plus de cinq mille habitants. Il y a là probablement de +l'exagération. + +[120] _Itiner_., § 5. + +[121] Antonin Martyr, endroit cité. + + + + +CHAPITRE III + +ÉDUCATION DE JÉSUS. + + +Cette nature à la fois riante et grandiose fut toute l'éducation de +Jésus. Il apprit à lire et à écrire[122], sans doute selon la méthode de +l'Orient, consistant à mettre entre les mains de l'enfant un livre qu'il +répète en cadence avec ses petits camarades, jusqu'à ce qu'il le sache +par coeur[123]. Il est douteux pourtant qu'il comprît bien les écrits +hébreux dans leur langue originale. Les biographes les lui font citer +d'après des traductions en langue araméenne[124]; ses principes +d'exégèse, autant que nous pouvons nous les figurer par ceux de ses +disciples, ressemblaient beaucoup à ceux qui avaient cours alors et qui +font l'esprit des _Targums_ et des _Midraschim_[125]. + +Le maître d'école dans les petites villes juives était le _hazzan_ ou +lecteur des synagogues[126]. Jésus fréquenta peu les écoles plus +relevées des scribes ou _soferim_ (Nazareth n'en avait peut-être pas), +et il n'eut aucun de ces titres qui donnent aux yeux du vulgaire les +droits du savoir[127]. Ce serait une grande erreur cependant de +s'imaginer que Jésus fut ce que nous appelons un ignorant. L'éducation +scolaire trace chez nous une distinction profonde, sous le rapport de la +valeur personnelle, entre ceux qui l'ont reçue et ceux qui en sont +dépourvus. Il n'en était pas de même en Orient ni en général dans la +bonne antiquité. L'état de grossièreté où reste, chez nous, par suite de +notre vie isolée et tout individuelle, celui qui n'a pas été aux écoles +est inconnu dans ces sociétés, où la culture morale et surtout l'esprit +général du temps se transmettent par le contact perpétuel des hommes. +L'Arabe, qui n'a eu aucun maître, est souvent néanmoins très-distingué; +car la tente est une sorte d'école toujours ouverte, où, de la rencontre +des gens bien élevés, naît un grand mouvement intellectuel et même +littéraire. La délicatesse des manières et la finesse de l'esprit n'ont +rien de commun en Orient avec ce que nous appelons éducation. Ce sont +les hommes d'école au contraire qui passent pour pédants et mal élevés. +Dans cet état social, l'ignorance, qui chez nous condamne l'homme à un +rang inférieur, est la condition des grandes choses et de la grande +originalité. + +Il n'est pas probable qu'il ait su le grec. Cette langue était peu +répandue en Judée hors des classes qui participaient au gouvernement et +des villes habitées par les païens, comme Césarée[128]. L'idiome propre +de Jésus était le dialecte syriaque mêlé d'hébreu qu'on parlait alors en +Palestine[129]. A plus forte raison n'eut-il aucune connaissance de la +culture grecque. Cette culture était proscrite par les docteurs +palestiniens, qui enveloppaient dans une même malédiction «celui qui +élève des porcs et celui qui apprend à son fils la science +grecque[130].» En tout cas elle n'avait pas pénétré dans les petites +villes comme Nazareth. Nonobstant l'anathème des docteurs, il est vrai, +quelques Juifs avaient déjà embrassé la culture hellénique. Sans parler +de l'école juive d'Égypte, ou les tentatives pour amalgamer l'hellénisme +et le judaïsme se continuaient depuis près de deux cents ans, un juif, +Nicolas de Damas, était devenu, dans ce temps même, l'un des hommes les +plus distingués, les plus instruits, les plus considérés de son siècle. +Bientôt Josèphe devait fournir un autre exemple de juif complétement +hellénisé. Mais Nicolas n'avait de juif que le sang; Josèphe déclare +avoir été parmi ses contemporains une exception[131], et toute l'école +schismatique d'Égypte s'était détachée de Jérusalem à tel point qu'on +n'en trouve pas le moindre souvenir dans le Talmud ni dans la tradition +juive. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à Jérusalem le grec était +très-peu étudié, que les études grecques étaient considérées comme +dangereuses et même serviles, qu'on les déclarait bonnes tout au plus +pour les femmes en guise de parure[132]. L'étude seule de la Loi passait +pour libérale et digne d'un homme sérieux[133]. Interrogé sur le moment +où il convenait d'enseigner aux enfants «la sagesse grecque,» un savant +rabbin avait répondu: «A l'heure qui n'est ni le jour ni la nuit, +puisqu'il est écrit de la Loi: Tu l'étudieras jour et nuit[134].» + +Ni directement ni indirectement, aucun élément de culture hellénique ne +parvint donc jusqu'à Jésus. Il ne connut rien hors du judaïsme, son +esprit conserva cette franche naïveté qu'affaiblit toujours une culture +étendue et variée. Dans le sein même du judaïsme, il resta étranger à +beaucoup d'efforts souvent parallèles aux siens. D'une part, l'ascétisme +des Esséniens ou Thérapeutes[135], de l'autre, les beaux essais de +philosophie religieuse tentés par l'école juive d'Alexandrie, et dont +Philon, son contemporain, était l'ingénieux interprète, lui furent +inconnus. Les fréquentes ressemblances qu'on trouve entre lui et +Philon, ces excellentes maximes d'amour de Dieu, de charité, de repos en +Dieu[136], qui font comme un écho entre l'Évangile et les écrits de +l'illustre penseur alexandrin, viennent des communes tendances que les +besoins du temps inspiraient à tous les esprits élevés. + +Heureusement pour lui, il ne connut pas davantage la scolastique bizarre +qui s'enseignait à Jérusalem et qui devait bientôt constituer le Talmud. +Si quelques pharisiens l'avaient déjà apportée en Galilée, il ne les +fréquenta pas, et quand il toucha plus tard cette casuistique niaise, +elle ne lui inspira que le dégoût. On peut supposer cependant que les +principes de Hillel ne lui furent pas inconnus. Hillel, cinquante ans +avant lui, avait prononcé des aphorismes qui avaient avec les siens +beaucoup d'analogie. Par sa pauvreté humblement supportée, par la +douceur de son caractère, par l'opposition qu'il faisait aux hypocrites +et aux prêtres, Hillel fut le vrai maître de Jésus[137], s'il est permis +de parler de maître, quand il s'agit d'une si haute originalité. + +La lecture des livres de l'Ancien Testament fit sur lui beaucoup plus +d'impression. Le Canon des livres saints se composait de deux parties +principales, la Loi, c'est-à-dire le Pentateuque, et les Prophètes, tels +que nous les possédons aujourd'hui. Une vaste exégèse allégorique +s'appliquait à tous ces livres et cherchait à en tirer ce qui n'y est +pas, mais ce qui répondait aux aspirations du temps. La Loi, qui +représentait, non les anciennes lois du pays, mais bien les utopies, les +lois factices et les fraudes pieuses du temps des rois piétistes, était +devenue, depuis que la nation ne se gouvernait plus elle-même, un thème +inépuisable de subtiles interprétations. Quant aux prophètes et aux +psaumes, on était persuadé que presque tous les traits un peu mystérieux +de ces livres se rapportaient au Messie, et l'on y cherchait d'avance le +type de celui qui devait réaliser les espérances de la nation. Jésus +partageait le goût de tout le monde pour ces interprétations +allégoriques. Mais la vraie poésie de la Bible, qui échappait aux +puérils exégètes de Jérusalem, se révélait pleinement à son beau génie. +La Loi ne paraît pas avoir eu pour lui beaucoup de charme; il crut +pouvoir mieux faire. Mais la poésie religieuse des psaumes se trouva +dans un merveilleux accord avec son âme lyrique; ils restèrent toute sa +vie son aliment et son soutien. Les prophètes, Isaïe en particulier et +son continuateur du temps de la captivité, avec leurs brillants rêves +d'avenir, leur impétueuse éloquence, leurs invectives entremêlées de +tableaux enchanteurs, furent ses véritables maîtres. Il lut aussi sans +doute plusieurs des ouvrages apocryphes, c'est-à-dire de ces écrits +assez modernes, dont les auteurs, pour se donner une autorité qu'on +n'accordait plus qu'aux écrits très-anciens, se couvraient du nom de +prophètes et de patriarches. Un de ces livres surtout le frappa; c'est +le livre de Daniel. Ce livre, composé par un Juif exalté du temps +d'Antiochus Épiphane, et mis par lui sous le couvert d'un ancien +sage[138], était le résumé de l'esprit des derniers temps. Son auteur, +vrai créateur de la philosophie de l'histoire, avait pour la première +fois osé ne voir dans le mouvement du monde et la succession des empires +qu'une fonction subordonnée aux destinées du peuple juif. Jésus fut +pénétré de bonne heure de ces hautes espérances. Peut-être lut-il aussi +les livres d'Hénoch, alors révérés à l'égal des livres saints[139], et +les autres écrits du même genre, qui entretenaient un si grand +mouvement dans l'imagination populaire. L'avénement du Messie avec ses +gloires et ses terreurs, les nations s'écroulant les unes sur les +autres, le cataclysme du ciel et de la terre furent l'aliment familier +de son imagination, et comme ces révolutions étaient censées prochaines, +qu'une foule de personnes cherchaient à en supputer les temps, l'ordre +surnaturel où nous transportent de telles visions lui parut tout d'abord +parfaitement naturel et simple. + +Qu'il n'eût aucune connaissance de l'état général du monde, c'est ce qui +résulte de chaque trait de ses discours les plus authentiques. La terre +lui paraît encore divisée en royaumes qui se font la guerre; il semble +ignorer la «paix romaine,» et l'état nouveau de société qu'inaugurait +son siècle. Il n'eut aucune idée précise de la puissance romaine; le nom +de «César» seul parvint jusqu'à lui. Il vit bâtir, en Galilée ou aux +environs, Tibériade, Juliade, Diocésarée, Gésarée, ouvrages pompeux des +Hérodes, qui cherchaient, par ces constructions magnifiques, à prouver +leur admiration pour la civilisation romaine et leur dévouement envers +les membres de la famille d'Auguste, dont les noms, par un caprice du +sort, servent aujourd'hui, bizarrement altérés, à désigner de misérables +hameaux de Bédouins. Il vit aussi probablement Sébaste, oeuvre d'Hérode +le Grand, ville de parade, dont les ruines feraient croire qu'elle a été +apportée là toute faite, comme une machine qu'il n'y avait plus qu'à +monter sur place. Cette architecture d'ostentation, arrivée en Judée par +chargements, ces centaines de colonnes, toutes du même diamètre, +ornement de quelque insipide «rue de Rivoli,» voilà ce qu'il appelait +«les royaumes du monde et toute leur gloire.» Mais ce luxe de commande, +cet art administratif et officiel lui déplaisaient. Ce qu'il aimait, +c'étaient ses villages galiléens, mélanges confus de cabanes, d'aires et +de pressoirs taillés dans le roc, de puits, de tombeaux, de figuiers, +d'oliviers. Il resta toujours près de la nature. La cour des rois lui +apparaît comme un lieu où les gens ont de beaux habits[140]. Les +charmantes impossibilités dont fourmillent ses paraboles, quand il met +en scène les rois et les puissants[141], prouvent qu'il ne conçut +jamais la société aristocratique que comme un jeune villageois qui voit +le monde à travers le prisme de sa naïveté. + +Encore moins connut-il l'idée nouvelle, créée par la science grecque, +base de toute philosophie et que la science moderne a hautement +confirmée, l'exclusion des dieux capricieux auxquels la naïve croyance +des vieux âges attribuait le gouvernement de l'univers. Près d'un siècle +avant lui, Lucrèce avait exprimé d'une façon admirable l'inflexibilité +du régime général de la nature. La négation du miracle, cette idée que +tout se produit dans le monde par des lois où l'intervention personnelle +d'êtres supérieurs n'a aucune part, était de droit commun dans les +grandes écoles de tous les pays qui avaient reçu la science grecque. +Peut-être même Babylone et la Perse n'y étaient-elles pas étrangères. +Jésus ne sut rien de ce progrès. Quoique né à une époque où le principe +de la science positive était déjà proclamé, il vécut en plein +surnaturel. Jamais peut-être les Juifs n'avaient été plus possédés de la +soif du merveilleux. Philon, qui vivait dans un grand centre +intellectuel, et qui avait reçu une éducation très-complète, ne possède +qu'une science chimérique et de mauvais aloi. + +Jésus ne différait en rien sur ce point de ses compatriotes. Il croyait +au diable, qu'il envisageait comme une sorte de génie du mal[142], et il +s'imaginait, avec tout le monde, que les maladies nerveuses étaient +l'effet de démons, qui s'emparaient du patient et l'agitaient. Le +merveilleux n'était pas pour lui l'exceptionnel; c'était l'état normal. +La notion du surnaturel, avec ses impossibilités, n'apparaît que le jour +où naît la science expérimentale de la nature. L'homme étranger à toute +idée de physique, qui croit qu'en priant il change la marche des nuages, +arrête la maladie et la mort même, ne trouve dans le miracle rien +d'extraordinaire, puisque le cours entier des choses est pour lui le +résultat de volontés libres de la divinité. Cet état intellectuel fut +toujours celui de Jésus. Mais dans sa grande âme, une telle croyance +produisait des effets tout opposés à ceux où arrivait le vulgaire. Chez +le vulgaire, la foi à l'action particulière de Dieu amenait une +crédulité niaise et des duperies de charlatans. Chez lui, elle tenait à +une notion profonde des rapports familiers de l'homme avec Dieu et à une +croyance exagérée dans le pouvoir de l'homme; belles erreurs qui furent +le principe de sa force; car si elles devaient un jour le mettre en +défaut aux yeux du physicien et du chimiste, elles lui donnaient sur son +temps une force dont aucun individu n'a disposé avant lui ni depuis. + +De bonne heure, son caractère à part se révéla. La légende se plaît à le +montrer dès son enfance en révolte contre l'autorité paternelle et +sortant des voies communes pour suivre sa vocation[143]. Il est sûr, au +moins, que les relations de parenté furent peu de chose pour lui. Sa +famille ne semble pas l'avoir aimé[144], et, par moments, on le trouve +dur pour elle[145]. Jésus, comme tous les hommes exclusivement +préoccupés d'une idée, arrivait à tenir peu de compte des liens du sang. +Le lien de l'idée est le seul que ces sortes de natures reconnaissent: +«Voilà ma mère et mes frères, disait-il en étendant la main vers ses +disciples; celui qui fait la volonté de mon Père, voilà mon frère et ma +soeur.» Les simples gens ne l'entendaient pas ainsi, et un jour une +femme, passant près de lui, s'écria, dit-on: «Heureux le ventre qui t'a +porté et les seins que tu as sucés!»--«Heureux plutôt, répondit-il[146], +celui qui écoute la parole de Dieu et qui la met en pratique!» Bientôt, +dans sa hardie révolte contre la nature, il devait aller plus loin +encore, et nous le verrons foulant aux pieds tout ce qui est de l'homme, +le sang, l'amour, la patrie, ne garder d'âme et de coeur que pour l'idée +qui se présentait à lui comme la forme absolue du bien et du vrai. + + +NOTES: + +[122] Jean, VIII, 6. + +[123] _Testam. des douze Patr_. Lévi, 6. + +[124] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 34. + +[125] Traductions et commentaires juifs, de l'époque talmudique. + +[126] Mischna, _Schabbath_ I, 3. + +[127] Matth., XIII, 54 et suiv.; Jean, VII, 15. + +[128] Mischna, _Schekalim_, III, 2; Talmud de Jérusalem, _Megilla_, +halaca XI; _Sota_, VII, 1; Talmud de Babylone, _Baba Kama_, 83 _a_; +_Megilla_, 8 _b_ et suiv. + +[129] Matth., XXVII, 46; Marc, III, 17; V, 41; VII, 34; XIV, 36; XV, 34. +L'expression [Greek: ê patrios phônê], dans les écrivains de ce temps, +désigne toujours le dialecte sémitique qu'on parlait en Palestine (II +Macch., VII, 21, 27; XII, 37; _Actes_, XXI, 37, 40; XXII, 2; XXVI, 14; +Josèphe, _Ant_., XVIII, VI, 10; XX, sub fin.; _B. J_. prooem. 1, V, VI, +3; V, IX, 2; VI, II, 1; _Contre Apion_, I, 9; _De Macch_., 12, 16). Nous +montrerons plus tard que quelques-uns des documents qui servirent de +base aux Évangiles synoptiques ont été écrits en ce dialecte sémitique. +Il en fut de même pour plusieurs apocryphes (IVe livre des Macch., XVI, +ad calcem, etc.). Enfin, la chrétienté directement issue du premier +mouvement galiléen (Nazaréens, _Ébionim_, etc.), laquelle se continua +longtemps dans la Batanée et le Hauran, parlait un dialecte sémitique +(Eusèbe, _De situ et nomin. loc. hebr_., au mot [Greek: Chôba]; Epiph., +_Adv. hær_., XXIX, 7, 9; XXX, 3; S. Jérôme, _In Matth_., XII, 13; _Dial. +adv. Pelag_., III, 2). + +[130] Mischna, _Sanhedrin,_ XI, 1; Talmud de Babylone, _Baba Kama,_ 82 +_b_ et 83 _a; Sota,_ 49, _a_ et _b; Menachoth_, 64 _b_; Comp. II Macch., +IV, 10 et suiv. + +[131] Jos., _Ant_., XX, XI, 2. + +[132] Talmud de Jérusalem, _Péah_, I, 1. + +[133] Jos. _Ant_., loc. cit.; Orig., _Contra Celsum_, II, 34. + +[134] Talmud de Jérusalem, _Péah_, I, 1; Talmud de Babylone, +_Menachoth_, 99 _b_. + +[135] Les _Thérapeutes_ de Philon sont une branche d'Esséniens. Leur nom +même paraît n'être qu'une traduction grecque de celui des _Esséniens_ +([Greek: Essaioi], _asaya_, «médecins»). Cf. Philon, _De Vila +contempl_., init. + +[136] Voir surtout les traités _Quis rerum divinarum hæres sit_ et _De +Philanthropia_ de Philon. + +[137] _Pirké Aboth_, ch. I et II; Talm. de Jérus., _Pesachim_, VI, 1; +Talm. de Bab., _Pesachim_, 66 _a_; _Schabbath_, 30 _b_ et 31 _a_; +_Joma_, 35 _b_. + +[138] La légende de Daniel était déjà formée au VIIe siècle avant J.-C. +(Ézéchiel, XIV, 14 et suiv.; XXVIII, 3). C'est pour les besoins de la +légende qu'on l'a fait vivre au temps de la captivité de Babylone. + +[139] _Epist. Judæ_, 14 et suiv.; II Petri, II, 4, 11; _Testam. des +douze Patr_., Siméon, 5; Lévi, 14, 16; Juda, 18; Zab. 3; Dan, 5; +Nephtali, 4. Le «Livre d'Hénoch» forme encore une partie intégrante de +la Bible éthiopienne. Tel que nous le connaissons par la version +éthiopienne, il est composé de pièces de différentes dates, dont les +plus anciennes sont de l'an 130 ou 150 avant J.-C. Quelques-unes de ces +pièces ont de l'analogie avec les discours de Jésus. Comparez les ch. +XCVI-XCIX à Luc, VI, 24 et suiv. + +[140] Matth., XI, 8. + +[141] Voir, par exemple, Matth., XXII, 2 et suiv. + +[142] Matth., VI, 13. + +[143] Luc, II, 42 et suiv. Les évangiles apocryphes sont pleins de +pareilles histoires poussées au grotesque. + +[144] Matth., XIII, 57; Marc, VI, 4; Jean, VII, 3 et suiv. Voyez +ci-dessous, p. 153, note 6. + +[145] Matth., XII, 48; Marc, III, 33; Luc, VIII, 21; Jean, II, 4; Évang. +selon les Hébreux, dans saint Jérôme, _Dial. adv. Pelag_., III, 2. + +[146] Luc, XI, 27 et suiv. + + + + +CHAPITRE IV + +ORDRE D'IDÉES AU SEIN DUQUEL SE DÉVELOPPA JÉSUS. + + +Comme la terre refroidie ne permet plus de comprendre les phénomènes de +la création primitive, parce que le feu qui la pénétrait s'est éteint; +ainsi les explications réfléchies ont toujours quelque chose +d'insuffisant, quand il s'agit d'appliquer nos timides procédés +d'induction aux révolutions des époques créatrices qui ont décidé du +sort de l'humanité. Jésus vécut à un de ces moments où la partie de la +vie publique se joue avec franchise, où l'enjeu de l'activité humaine +est poussé au centuple. Tout grand rôle, alors, entraîne la mort; car de +tels mouvements supposent une liberté et une absence de mesures +préventives qui ne peuvent aller sans de terribles contre-poids. +Maintenant, l'homme risque peu et gagne peu. Aux époques héroïques de +l'activité humaine, l'homme risque tout et gagne tout. Les bons et les +méchants, ou du moins ceux qui se croient et que l'on croit tels, +forment des armées opposées. On arrive par l'échafaud à l'apothéose; les +caractères ont des traits accusés, qui les gravent comme des types +éternels dans la mémoire des hommes. En dehors de la Révolution +française, aucun milieu historique ne fut aussi propre que celui où se +forma Jésus à développer ces forces cachées que l'humanité tient comme +en réserve, et qu'elle ne laisse voir qu'à ses jours de fièvre et de +péril. + +Si le gouvernement du monde était un problème spéculatif, et que le plus +grand philosophe fût l'homme le mieux désigné pour dire à ses semblables +ce qu'ils doivent croire, c'est du calme et de la réflexion que +sortiraient ces grandes règles morales et dogmatiques qu'on appelle des +religions. Mais il n'en est pas de la sorte. Si l'on excepte +Çakya-Mouni, les grands fondateurs religieux n'ont pas été des +métaphysiciens. Le bouddhisme lui-même, qui est bien sorti de la pensée +pure, a conquis une moitié de l'Asie pour des motifs tout politiques et +moraux. Quant aux religions sémitiques, elles sont aussi peu +philosophiques qu'il est possible. Moïse et Mahomet n'ont pas été des +spéculatifs: ce furent des hommes d'action. C'est en proposant l'action +à leurs compatriotes, à leurs contemporains, qu'ils ont dominé +l'humanité. Jésus, de même, ne fut pas un théologien, un philosophe +ayant un système plus ou moins bien composé. Pour être disciple de +Jésus, il ne fallait signer aucun formulaire, ni prononcer aucune +profession de foi; il ne fallait qu'une seule chose, s'attacher à lui, +l'aimer. Il ne disputa jamais sur Dieu, car il le sentait directement en +lui. L'écueil des subtilités métaphysiques, contre lequel le +christianisme alla heurter dès le IIIe siècle, ne fut nullement posé par +le fondateur. Jésus n'eut ni dogmes, ni système, mais une résolution +personnelle fixe, qui, ayant dépassé en intensité toute autre volonté +créée, dirige encore à l'heure qu'il est les destinées de l'humanité. + +Le peuple juif a eu l'avantage, depuis la captivité de Babylone jusqu'au +moyen âge, d'être toujours dans une situation très-tendue. Voilà +pourquoi les dépositaires de l'esprit de la nation, durant ce long +période, semblent écrire sous l'action d'une fièvre intense, qui les met +sans cesse au-dessus et au-dessous de la raison, rarement dans sa +moyenne voie. Jamais l'homme n'avait saisi le problème de l'avenir et de +sa destinée avec un courage plus désespéré, plus décidé à se porter aux +extrêmes. Ne séparant pas le sort de l'humanité de celui de leur petite +race, les penseurs juifs sont les premiers qui aient eu souci d'une +théorie générale de la marche de notre espèce. La Grèce, toujours +renfermée en elle-même, et uniquement attentive à ses querelles de +petites villes, a eu des historiens admirables; mais avant l'époque +romaine, on chercherait vainement chez elle un système général de +philosophie de l'histoire, embrassant toute l'humanité. Le juif, au +contraire, grâce à une espèce de sens prophétique qui rend par moments +le sémite merveilleusement apte à voir les grandes lignes de l'avenir, a +fait entrer l'histoire dans la religion. Peut-être doit-il un peu de cet +esprit à la Perse. La Perse, depuis une époque ancienne, conçut +l'histoire du monde comme une série d'évolutions, à chacune desquelles +préside un prophète. Chaque prophète a son _hazar_, ou règne de mille +ans (chiliasme), et de ces âges successifs, analogues aux millions de +siècles dévolus à chaque bouddha de l'Inde, se compose la trame des +événements qui préparent le règne d'Ormuzd. A la fin des temps, quand le +cercle des chiliasmes sera épuisé, viendra le paradis définitif. Les +hommes alors vivront heureux; la terre sera comme une plaine; il n'y +aura qu'une langue, une loi et un gouvernement pour tous les hommes. +Mais cet avénement sera précédé de terribles calamités. Dahak (le Satan +de la Perse) rompra les fers qui l'enchaînent et s'abattra sur le monde. +Deux prophètes viendront consoler les hommes et préparer le grand +avénement[147]. Ces idées couraient le monde et pénétraient jusqu'à +Rome, où elles inspiraient un cycle de poëmes prophétiques, dont les +idées fondamentales étaient la division de l'histoire de l'humanité en +périodes, la succession des dieux répondant à ces périodes, un complet +renouvellement du monde, et l'avénement final d'un âge d'or[148]. Le +livre de Daniel, le livre d'Hénoch, certaines parties des livres +sibyllins[149], sont l'expression juive de la même théorie. Certes il +s'en faut que ces pensées fussent celles de tous. Elles ne furent +d'abord embrassées que par quelques personnes à l'imagination vive et +portées vers les doctrines étrangères. L'auteur étroit et sec du livre +d'Esther n'a jamais pensé au reste du monde que pour le dédaigner et lui +vouloir du mal[150]. L'épicurien désabusé qui a écrit l'Ecclésiaste +pense si peu à l'avenir qu'il trouve même inutile de travailler pour +ses enfants; aux yeux de ce célibataire égoïste, le dernier mot de la +sagesse est de placer son bien à fonds perdu[151]. Mais les grandes +choses dans un peuple se font d'ordinaire par la minorité. Avec ses +énormes défauts, dur, égoïste, moqueur, cruel, étroit, subtil, sophiste, +le peuple juif est cependant Fauteur eu plus beau mouvement +d'enthousiasme désintéressé dont parle l'histoire. L'opposition fait +toujours la gloire d'un pays. Les plus grands hommes d'une nation sont +ceux qu'elle met à mort. Socrate a fait la gloire d'Athènes, qui n'a pas +jugé pouvoir vivre avec lui. Spinoza est le plus grand des juifs +modernes, et la synagogue l'a exclu avec ignominie. Jésus a été la +gloire du peuple d'Israël, qui l'a crucifié. + +Un gigantesque rêve poursuivait depuis des siècles le peuple juif, et le +rajeunissait sans cesse dans sa décrépitude. Étrangère à la théorie des +récompenses individuelles, que la Grèce a répandue sous le nom +d'immortalité de l'âme, la Judée avait concentré sur son avenir national +toute sa puissance d'amour et de désir. Elle crut avoir les promesses +divines d'un avenir sans bornes, et comme l'amère réalité qui, à partir +du IXe siècle avant notre ère, donnait de plus en plus le royaume du +monde à la force, refoulait brutalement ces aspirations, elle se rejeta +sur les alliances d'idées les plus impossibles, essaya les volte-faces +les plus étranges. Avant la captivité, quand tout l'avenir terrestre de +la nation se fut évanoui par la séparation des tribus du nord, on rêva +la restauration de la maison de David, la réconciliation des deux +fractions du peuple, le triomphe de la théocratie et du culte de Jéhovah +sur les cultes idolâtres. A l'époque de la captivité, un poëte plein +d'harmonie vit la splendeur d'une Jérusalem future, dont les peuples et +les îles lointaines seraient tributaires, sous des couleurs si douces, +qu'on eût dit qu'un rayon des regards de Jésus l'eût pénétré à une +distance de six siècles[152]. + +La victoire de Cyrus sembla quelque temps réaliser tout ce qu'on avait +espéré. Les graves disciples de l'Avesta et les adorateurs de Jéhovah se +crurent frères. La Perse était arrivée, en bannissant les _dévas_ +multiples et en les transformant en démons (_divs_), à tirer des +vieilles imaginations ariennes, essentiellement naturalistes, une sorte +de monothéisme. Le ton prophétique de plusieurs des enseignements de +l'Iran avait beaucoup d'analogie avec certaines compositions d'Osée et +d'Isaïe. Israël se reposa sous les Achéménides[153], et, sous Xerxès +(Assuérus), se fit redouter des Iraniens eux-mêmes. Mais l'entrée +triomphante et souvent brutale de la civilisation grecque et romaine en +Asie le rejeta dans ses rêves. Plus que jamais, il invoqua le Messie +comme juge et vengeur des peuples. Il lui fallut un renouvellement +complet, une révolution prenant le globe à ses racines et l'ébranlant de +fond en comble, pour satisfaire l'énorme besoin de vengeance +qu'excitaient chez lui le sentiment de sa supériorité et la vue de ses +humiliations[154]. + +Si Israël avait eu la doctrine, dite spiritualiste, qui coupe l'homme en +deux parts, le corps et l'âme, et trouve tout naturel que, pendant que +le corps pourrit, l'âme survive, cet accès de rage et d'énergique +protestation n'aurait pas eu sa raison d'être. Mais une telle doctrine, +sortie de la philosophie grecque, n'était pas dans les traditions de +l'esprit juif. Les anciens écrits hébreux ne renferment aucune trace de +rémunérations ou de peines futures. Tandis que l'idée de la solidarité +de la tribu exista, il était naturel qu'on ne songeât pas à une stricte +rétribution selon les mérites de chacun. Tant pis pour l'homme pieux +qui tombait à une époque d'impiété; il subissait comme les autres les +malheurs publics, suite de l'impiété générale. Cette doctrine, léguée +par les sages de l'époque patriarcale, aboutissait chaque jour à +d'insoutenables contradictions. Déjà du temps de Job, elle était fort +ébranlée; les vieillards de Théman qui la professaient étaient des +hommes arriérés, et le jeune Elihu, qui intervient pour les combattre, +ose émettre dès son premier mot cette pensée essentiellement +révolutionnaire: la sagesse n'est plus dans les vieillards[155]! Avec +les complications que le monde avait prises depuis Alexandre, le vieux +principe thémanite et mosaïste devenait plus intolérable encore[156]. +Jamais Israël n'avait été plus fidèle à la Loi, et pourtant on avait +subi l'atroce persécution d'Antiochus. Il n'y avait qu'un rhéteur, +habitué à répéter de vieilles phrases dénuées de sens, pour oser +prétendre que ces malheurs venaient des infidélités du peuple[157]. +Quoi! ces victimes qui meurent pour leur foi, ces héroïques Macchabées, +cette mère avec ses sept fils, Jéhovah les oubliera éternellement, les +abandonnera à la pourriture de la fosse[158]? Un sadducéen incrédule et +mondain pouvait bien ne pas reculer devant une telle conséquence; un +sage consommé, tel qu'Antigone de Soco[159], pouvait bien soutenir qu'il +ne faut pas pratiquer la vertu comme l'esclave en vue de la récompense, +qu'il faut être vertueux sans espoir. Mais la masse de la nation ne +pouvait se contenter de cela. Les uns, se rattachant au principe de +l'immortalité philosophique, se représentèrent les justes vivant dans la +mémoire de Dieu, glorieux à jamais dans le souvenir des hommes, jugeant +l'impie qui les a persécutés[160]. «Ils vivent aux yeux de Dieu;... ils +sont connus de Dieu[161],» voilà leur récompense. D'autres, les +Pharisiens surtout, eurent recours au dogme de la résurrection[162]. Les +justes revivront pour participer au règne messianique. Ils revivront +dans leur chair, et pour un monde dont ils seront les rois et les juges; +ils assisteront au triomphe de leurs idées et à l'humiliation de leurs +ennemis. + +On ne trouve chez l'ancien peuple d'Israël que des traces tout à fait +indécises de ce dogme fondamental. Le Sadducéen, qui n'y croyait pas, +était, en réalité, fidèle à la vieille doctrine juive; c'était le +pharisien, partisan de la résurrection, qui était le novateur. Mais en +religion, c'est toujours le parti ardent qui innove; c'est lui qui +marche, c'est lui qui tire les conséquences. La résurrection, idée +totalement différente de l'immortalité de l'âme, sortait d'ailleurs +très-naturellement des doctrines antérieures et de la situation du +peuple. Peut-être la Perse en fournit-elle aussi quelques éléments[163]. +En tout cas, se combinant avec la croyance au Messie et avec la doctrine +d'un prochain renouvellement de toute chose, elle forma ces théories +apocalyptiques qui, sans être des articles de foi (le sanhédrin +orthodoxe de Jérusalem ne semble pas les avoir adoptées), couraient dans +toutes les imaginations et produisaient d'un bout à l'autre du monde +juif une fermentation extrême. L'absence totale de rigueur dogmatique +faisait que des notions fort contradictoires pouvaient être admises à la +fois, même sur un point aussi capital. Tantôt le juste devait attendre +la résurrection[164]; tantôt il était reçu dès le moment de sa mort dans +le sein d'Abraham[165]. Tantôt la résurrection était générale[166], +tantôt réservée aux seuls fidèles[167]. Tantôt elle supposait une terre +renouvelée et une nouvelle Jérusalem; tantôt elle impliquait un +anéantissement préalable de l'univers. + +Jésus, dès qu'il eut une pensée, entra dans la brûlante atmosphère que +créaient en Palestine les idées que nous venons d'exposer. Ces idées ne +s'enseignaient à aucune école; mais elles étaient dans l'air, et son âme +en fut de bonne heure pénétrée. Nos hésitations, nos doutes ne +l'atteignirent jamais. Ce sommet de la montagne de Nazareth, où nul +homme moderne ne peut s'asseoir sans un sentiment inquiet sur sa +destinée, peut-être frivole, Jésus s'y est assis vingt fois sans un +doute. Délivré de l'égoïsme, source de nos tristesses, qui nous fait +rechercher avec âpreté un intérêt d'outre-tombe à la vertu, il ne pensa +qu'à son oeuvre, à sa race, a l'humanité. Ces montagnes, cette mer, ce +ciel d'azur, ces hautes plaines à l'horizon, furent pour lui non la +vision mélancolique d'une âme qui interroge la nature sur son sort, mais +le symbole certain, l'ombre transparente d'un monde invisible et d'un +ciel nouveau. + +Il n'attacha jamais beaucoup d'importance aux événements politiques de +son temps, et il en était probablement mal informé. La dynastie des +Hérodes vivait dans un monde si différent du sien, qu'il ne la connut +sans doute que de nom. Le grand Hérode mourut vers l'année même où il +naquit, laissant des souvenirs impérissables, des monuments qui devaient +forcer la postérité la plus malveillante d'associer son nom à celui de +Salomon, et néanmoins une oeuvre inachevée, impossible à continuer. +Ambitieux profane, égaré dans un dédale de luttes religieuses, cet +astucieux Iduméen eut l'avantage que donnent le sang-froid et la raison, +dénués de moralité, au milieu de fanatiques passionnés. Mais son idée +d'un royaume profane d'Israël, lors même qu'elle n'eût pas été un +anachronisme dans l'état du monde où il la conçut, aurait échoué, comme +le projet semblable que forma Salomon, contre les difficultés venant du +caractère même de la nation. Ses trois fils ne furent que des +lieutenants des Romains, analogues aux radjas de l'Inde sous la +domination anglaise. Antipater ou Antipas, tétrarque de la Galilée et de +la Pérée, dont Jésus fut le sujet durant toute sa vie, était un prince +paresseux et nul[168], favori et adulateur de Tibère[169], trop souvent +égaré par l'influence mauvaise de sa seconde femme Hérodiade[170]. +Philippe, tétrarque de la Gaulonitide et de la Batanée, sur les terres +duquel Jésus fit de fréquents voyages, était un beaucoup meilleur +souverain[171]. Quant à Archélaüs, ethnarque de Jérusalem, Jésus ne put +le connaître. Il avait environ dix ans quand cet homme faible et sans +caractère, parfois violent, fut déposé par Auguste[172]. La dernière +trace d'autonomie fut de la sorte perdue pour Jérusalem. Réunie à la +Samarie et à l'Idumée, la Judée forma une sorte d'annexe de la province +de Syrie, où le sénateur Publius Sulpicius Quirinius, personnage +consulaire fort connu[173], était légat impérial. Une série de +procurateurs romains, subordonnés pour les grandes questions au légat +impérial de Syrie, Coponius, Marcus Ambivius, Annius Rufus, Valérius +Gratus, et enfin (l'an 26 de notre ère), Pontius Pilatus, s'y +succèdent[174], sans cesse occupés à éteindre le volcan qui faisait +éruption sous leurs pieds. + +De continuelles séditions excitées par les zélateurs du mosaïsme ne +cessèrent en effet, durant tout ce temps, d'agiter Jérusalem[175]. La +mort des séditieux était assurée; mais la mort, quand il s'agissait de +l'intégrité de la Loi, était recherchée avec avidité. Renverser les +aigles, détruire les ouvrages d'art élevés par les Hérodes, et où les +règlements mosaïques n'étaient pas toujours respectés[176], s'insurger +contre les écussons votifs dressés par les procurateurs, et dont les +inscriptions paraissaient entachées d'idolâtrie[177], étaient de +perpétuelles tentations pour des fanatiques parvenus à ce degré +d'exaltation qui ôte tout soin de la vie. Juda, fils de Sariphée, +Mathias, fils de Margaloth, deux docteurs de la loi fort célèbres, +formèrent ainsi un parti d'agression hardie contre l'ordre établi, qui +se continua après leur supplice[178]. Les Samaritains étaient agités de +mouvements du même genre[179]. Il semble que la Loi n'eût jamais compté +plus de sectateurs passionnés qu'au moment où vivait déjà celui qui, de +la pleine autorité de son génie et de sa grande âme, allait l'abroger. +Les «Zélotes» (_Kenaïm_) ou «Sicaires,» assassins pieux, qui +s'imposaient pour tâche de tuer quiconque manquait devant eux à la Loi, +commençaient à paraître[180]. Des représentants d'un tout autre esprit, +des thaumaturges, considérés comme des espèces de personnes divines, +trouvaient créance, par suite du besoin impérieux que le siècle +éprouvait de surnaturel et de divin[181]. + +Un mouvement qui eut beaucoup plus d'influence sur Jésus fut celui de +Juda le Gaulonite ou le Galiléen. De toutes les sujétions auxquelles +étaient exposés les pays nouvellement conquis par Rome, le cens était la +plus impopulaire[182]. Cette mesure, qui étonne toujours les peuples peu +habitués aux charges des grandes administrations centrales, était +particulièrement odieuse aux Juifs. Déjà, sous David, nous voyons un +recensement provoquer de violentes récriminations et les menaces des +prophètes[183]. Le cens, en effet, était la base de l'impôt; or l'impôt, +dans les idées de la pure théocratie, était presque une impiété. Dieu +étant le seul maître que l'homme doive reconnaître, payer la dîme à un +souverain profane, c'est en quelque sorte le mettre à la place de Dieu. +Complètement étrangère à l'idée de l'État, la théocratie juive ne +faisait en cela que tirer sa dernière conséquence, la négation de la +société civile et de tout gouvernement. L'argent des caisses publiques +passait pour de l'argent volé[184]. Le recensement ordonné par Quirinius +(an 6 de l'ère chrétienne) réveilla puissamment ces idées et causa une +grande fermentation. Un mouvement éclata dans les provinces du nord. Un +certain Juda, de la ville de Gamala, sur la rive orientale du lac de +Tibériade, et un pharisien nommé Sadok se firent, en niant la légitimité +de l'impôt, une école nombreuse, qui aboutit bientôt à une révolte +ouverte[185]. Les maximes fondamentales de l'école étaient qu'on ne doit +appeler personne «maître,» ce titre appartenant à Dieu seul, et que la +liberté vaut mieux que la vie. Juda avait sans doute bien d'autres +principes, que Josèphe, toujours attentif à ne pas compromettre ses +coreligionnaires, passe à dessein sous silence; car on ne comprendrait +pas que pour une idée aussi simple, l'historien juif lui donnât une +place parmi les philosophes de sa nation et le regardât comme le +fondateur d'une quatrième école, parallèle à celles des Pharisiens, des +Sadducéens, des Esséniens. Juda fut évidemment le chef d'une secte +galiléenne, préoccupée de messianisme, et qui aboutit à un mouvement +politique. Le procurateur Coponius écrasa la sédition du Gaulonite; mais +l'école subsista et conserva ses chefs. Sous la conduite de Menahem, +fils du fondateur, et d'un certain Éléazar, son parent, on la retrouve +fort active dans les dernières luttes des Juifs contre les Romains[186]. +Jésus vit peut-être ce Juda, qui conçut la révolution juive d'une façon +si différente de la sienne; il connut en tout cas son école, et ce fut +probablement par réaction contre son erreur qu'il prononça l'axiome sur +le denier de César. Le sage Jésus, éloigné de toute sédition, profita de +la faute de son devancier, et rêva un autre royaume et une autre +délivrance. + +La Galilée était de la sorte une vaste fournaise, où s'agitaient en +ébullition les éléments les plus divers[187]. Un mépris extraordinaire +de la vie, ou pour mieux dire une sorte d'appétit de la mort fut la +conséquence de ces agitations[188]. L'expérience ne compte pour rien +dans les grands mouvements fanatiques. L'Algérie, aux premiers temps de +l'occupation française, voyait se lever, chaque printemps, des inspirés, +qui se déclaraient invulnérables et envoyés de Dieu pour chasser les +infidèles; l'année suivante, leur mort était oubliée, et leur successeur +ne trouvait pas une moindre foi. Très-dure par un côté, la domination +romaine, peu tracassière encore, permettait beaucoup de liberté. Ces +grandes dominations brutales, terribles dans la répression, n'étaient +pas soupçonneuses comme le sont les puissances qui ont un dogme à +garder. Elles laissaient tout faire jusqu'au jour où elles croyaient +devoir sévir. Dans sa carrière vagabonde, on ne voit pas que Jésus ait +été une seule fois gêné par la police. Une telle liberté, et par-dessus +tout le bonheur qu'avait la Galilée d'être beaucoup moins resserrée dans +les liens du pédantisme pharisaïque, donnaient à cette contrée une +vraie supériorité sur Jérusalem. La révolution, ou en d'autres termes le +messianisme, y faisait travailler toutes les têtes. On se croyait à la +veille de voir apparaître la grande rénovation; l'Écriture torturée en +des sens divers servait d'aliment aux plus colossales espérances. A +chaque ligne des simples écrits de l'Ancien Testament, on voyait +l'assurance et en quelque sorte le programme du règne futur qui devait +apporter la paix aux justes et sceller à jamais l'oeuvre de Dieu. + +De tout temps, cette division en deux parties opposées d'intérêt et +d'esprit avait été pour la nation hébraïque un principe de fécondité +dans l'ordre moral. Tout peuple appelé à de hautes destinées doit être +un petit monde complet, renfermant dans son sein les pôles opposés. La +Grèce offrait à quelques lieues de distance Sparte et Athènes, les deux +antipodes pour un observateur superficiel, en réalité soeurs rivales, +nécessaires l'une à l'autre. Il en fut de même de la Judée. Moins +brillant en un sens que le développement de Jérusalem, celui du nord fut +en somme bien plus fécond; les oeuvres les plus vivantes du peuple juif +étaient toujours venues de là. Une absence complète du sentiment de la +nature, aboutissant à quelque chose de sec, d'étroit, de farouche, a +frappé toutes les oeuvres purement hiérosolymites d'un caractère +grandiose, mais triste, aride et repoussant. Avec ses docteurs +solennels, ses insipides canonistes, ses dévots hypocrites et +atrabilaires, Jérusalem n'eût pas conquis l'humanité. Le nord a donné au +monde la naïve Sulamite, l'humble Chananéenne, la passionnée Madeleine, +le bon nourricier Joseph, la Vierge Marie. Le nord seul a fait le +christianisme; Jérusalem, au contraire, est la vraie patrie du judaïsme +obstiné qui, fondé par les pharisiens, fixé par le Talmud, a traversé le +moyen âge et est venu jusqu'à nous. + +Une nature ravissante contribuait à former cet esprit beaucoup moins +austère, moins âprement monothéiste, si j'ose le dire, qui imprimait à +tous les rêves de la Galilée un tour idyllique et charmant. Le plus +triste pays du monde est peut-être la région voisine de Jérusalem. La +Galilée, au contraire, était un pays très-vert, très-ombragé, +très-souriant, le vrai pays du Cantique des cantiques et des chansons du +bien-aimé[189]. Pendant les deux mois de mars et d'avril, la campagne +est un tapis de fleurs, d'une franchise de couleurs incomparable. Les +animaux y sont petits, mais d'une douceur extrême. Des tourterelles +sveltes et vives, des merles bleus si légers qu'ils posent sur une herbe +sans la faire plier, des alouettes huppées, qui viennent presque se +mettre sous les pieds du voyageur, de petites tortues de ruisseaux, dont +l'oeil est vif et doux, des cigognes à l'air pudique et grave, +dépouillant toute timidité, se laissent approcher de très-près par +l'homme et semblent l'appeler. En aucun pays du monde, les montagnes ne +se déploient avec plus d'harmonie et n'inspirent de plus hautes pensées. +Jésus semble les avoir particulièrement aimées. Les actes les plus +importants de sa carrière divine se passent sur les montagnes; c'est là +qu'il était le mieux inspiré[190]; c'est là qu'il avait avec les anciens +prophètes de secrets entretiens, et qu'il se montrait aux yeux de ses +disciples déjà transfiguré[191]. + +Ce joli pays, devenu aujourd'hui, par suite de l'énorme appauvrissement +que l'islamisme a opéré dans la vie humaine, si morne, si navrant, mais +où tout ce que l'homme n'a pu détruire respire encore l'abandon, la +douceur, la tendresse, surabondait, à l'époque de Jésus, de bien-être et +de gaieté. Les Galiléens passaient pour énergiques, braves et +laborieux[192]. Si l'on excepte Tibériade, bâtie par Antipas en +l'honneur de Tibère (vers l'an 15) dans le style romain[193], la Galilée +n'avait pas de grandes villes. Le pays était néanmoins fort peuplé, +couvert de petites villes et de gros villages, cultivé avec art dans +toutes ses parties[194]. Aux ruines qui restent de son ancienne +splendeur, on sent un peuple agricole, nullement doué pour l'art, peu +soucieux de luxe, indifférent aux beautés de la forme, exclusivement +idéaliste. La campagne abondait en eaux fraîches et en fruits; les +grosses fermes étaient ombragées de vignes et de figuiers; les jardins +étaient des massifs de pommiers, de noyers, de grenadiers[195]. Le vin +était excellent, s'il en faut juger par celui que les juifs recueillent +encore à Safed, et on en buvait beaucoup[196]. Cette vie contente et +facilement satisfaite n'aboutissait pas à l'épais matérialisme de notre +paysan, à la grosse joie d'une Normandie plantureuse, à la pesante +gaieté des Flamands. Elle se spiritualisait en rêves éthérés, en une +sorte de mysticisme poétique confondant le ciel et la terre. Laissez +l'austère Jean-Baptiste dans son désert de Judée, prêcher la pénitence, +tonner sans cesse, vivre de sauterelles en compagnie des chacals. +Pourquoi les compagnons de l'époux jeûneraient-ils pendant que l'époux +est avec eux? La joie fera partie du royaume de Dieu. N'est-elle pas la +fille des humbles de coeur, des hommes de bonne volonté? + +Toute l'histoire du christianisme naissant est devenue de la sorte une +délicieuse pastorale. Un Messie aux repas de noces, la courtisane et le +bon Zachée appelés à ses festins, les fondateurs du royaume du ciel +comme un cortège de paranymphes: voilà ce que la Galilée a osé, ce +qu'elle a fait accepter. La Grèce a tracé de la vie humaine par la +sculpture et la poésie des tableaux charmants, mais toujours sans fonds +fuyants ni horizons lointains. Ici manquent le marbre, les ouvriers +excellents, la langue exquise et raffinée. Mais la Galilée a créé à +l'état d'imagination populaire le plus sublime idéal; car derrière son +idylle s'agite le sort de l'humanité, et la lumière qui éclaire son +tableau est le soleil du royaume de Dieu. + +Jésus vivait et grandissait dans ce milieu enivrant. Dès son enfance, il +fit presque annuellement le voyage de Jérusalem pour les fêtes[197]. Le +pèlerinage était pour les Juifs provinciaux une solennité pleine de +douceur. Des séries entières de psaumes étaient consacrées à chanter le +bonheur de cheminer ainsi en famille[198], durant plusieurs jours, au +printemps, à travers les collines et les vallées, tous ayant en +perspective les splendeurs de Jérusalem, les terreurs des parvis sacrés, +la joie pour des frères de demeurer ensemble[199]. La route que Jésus +suivait d'ordinaire dans ces voyages était celle que l'on suit +aujourd'hui, par Ginsea et Sichem[200]. De Sichem à Jérusalem elle est +fort sévère. Mais le voisinage des vieux sanctuaires de Silo, de Béthel, +près desquels on passe, tient l'âme en éveil. _Ain-el-Haramié,_ la +dernière étape[201], est un lieu mélancolique et charmant, et peu +d'impressions égalent celle qu'on éprouve en s'y établissant pour le +campement du soir. La vallée est étroite et sombre; une eau noire sort +des rochers percés de tombeaux, qui en forment les parois. C'est, je +crois, la «Vallée des pleurs,» ou des eaux suintantes, chantée comme une +des stations du chemin dans le délicieux psaume [202], et devenue, pour +le mysticisme doux et triste du moyen âge, l'emblème de la vie. Le +lendemain, de bonne heure, on sera à Jérusalem; une telle attente, +aujourd'hui encore, soutient la caravane, rend la soirée courte et le +sommeil léger. + +Ces voyages, où la nation réunie se communiquait ses idées, et qui +étaient presque toujours des foyers de grande agitation, mettaient Jésus +en contact avec l'âme de son peuple, et sans doute lui inspiraient déjà +une vive antipathie pour les défauts des représentants officiels du +judaïsme. On veut que de bonne heure le désert ait été pour lui une +autre école et qu'il y ait fait de longs séjours[203]. Mais le Dieu +qu'il trouvait là n'était pas le sien. C'était tout au plus le Dieu de +Job, sévère et terrible, qui ne rend raison a personne. Parfois c'était +Satan qui venait le tenter. Il retournait alors dans sa chère Galilée, +et retrouvait son Père céleste, au milieu des vertes collines et des +claires fontaines, parmi les troupes d'enfants et de femmes qui, l'âme +joyeuse et le cantique des anges dans le coeur, attendaient le salut +d'Israël. + + +NOTES: + +[147] _Yaçna_, XIII, 24; Théopompe, dans Plut., _De Iside et Osiride_, § +47; _Minokhired_, passage publié dans la _Zeitschrift der deutschen +morgenlændischen Gesellschaft_, I, p. 263. + +[148] Virg., Égl. IV; Servius, sur le v. 4 de cette églogue; Nigidius, +cité par Servius, sur le v. 10. + +[149] Livre III, 97-817. + +[150] VI, 13; VII, 10; VIII, 7, 11-17; IX, 1-22; et dans les parties +apocryphes: IX, 10-11; XIV, 13 et suiv.; XVI, 20, 24. + +[151] Eccl., I, 11; II, 16, 18-24; III, 19-22; IV, 8, 15-16; V, 17-18; +VI, 3, 6; VIII, 15; IX, 9, 10. + +[152] Isaïe, LX, etc. + +[153] Tout le livre d'Esther respire un grand attachement à cette +dynastie. + +[154] Lettre apocryphe de Baruch, dans Fabricius, _Cod. pseud. V.T., +II_, p. 147 et suiv. + +[155] Job, XXXIII, 9. + +[156] Il est cependant remarquable que Jésus, fils de Sirach, s'y tient +strictement (XVII, 26-28; XXII, 10-11; XXX, 4 et suiv.; XLI, 1-2; XLIV, +9). L'auteur de la _Sagesse_ est d'un sentiment tout opposé (IV, I, +texte grec). + +[157] _Esth._ XIV, 6-7 (apocr.); Épître apocryphe de Baruch (Fabricius, +_Cod. pseud. V.T._ II, p. 147 et suiv.). + +[158] _II Macch._, VII. + +[159] _Pirké Aboth_, I, 3. + +[160] _Sagesse_, ch. II-VI; _De rationis imperio_, attribué à Josèphe, +8, 13, 16, 18. Encore faut-il remarquer que l'auteur de ce dernier +traité ne fait valoir qu'en seconde ligne le motif de rémunération +personnelle. Le principal mobile des martyrs est l'amour pur de la Loi, +l'avantage que leur mort procurera au peuple et la gloire qui +s'attachera à leur nom. Comp. _Sagesse_, IV, 4 et suiv.; _Eccli.,_ ch. +XLIV et suiv.; Jos. _B.J._, II, VIII, 10; III, VIII, 5. + +[161] _Sagesse_, IV, I; _De rat. imp_., 16, 18. + +[162] _Il Macch._, VII, 9, 14; XII, 43-44. + +[163] Théopompe, dans Diog. Laert., Prooem., 9.--_Boundehesch,_ C. +XXXI. Les traces du dogme de la résurrection dans l'Avesta sont fort +douteuses. + +[164] Jean, XI, 24. + +[165] Luc, XVI, 22. Cf. _De rationis imp_., 13, 16, 18. + +[166] Dan., XII, 2. + +[167] _Il Macch._ VII, 14. + +[168] Jos., _Ant_., XVIII, V, I; VII, 4 et 2; Luc, III, 19. + +[169] Jos., _Ant_., XVIII, II, 3; IV, 5; V, 4. + +[170] _Ibid.,_ XVIII, VII, 2. + +[171] _Ibid.,_ XVIII, IV, 6. + +[172] _Ibid.,_ XVII, XII, 2, et _B.J._, II, VII, 3. + +[173] Orelli, _Inscr. lat_., n° 3693; Henzen, _Suppl._, n° 7041; _Fasti +prænestini,_ au 6 mars et au 28 avril (dans le _Corpus inscr, lat.,_ I, +314, 317); Borghesi, _Fastes consulaires_ [encore inédits], à l'année +742; R. Bergmann, _De inscr. lat. ad P.S. Quirinium, ut videtur, +referenda_ (Berlin, 1851). Cf. Tac., _Ann_., II, 30; III, 48; Strabon, +XII, vi, 5. + +[174] Jos., _Ant_.,\. XVIII. + +[175] Jos., _Ant._ les livres XVII et XVIII entiers, et _B. J_., liv. I +et II. + +[176] Jos., _Ant_., XV, x, 4. Comp. Livre d'Hénoch, XCVII, 13-14. + +[177] Philon, _Leg. ad Caïum_, § 38. + +[178] Jos., _Ant_., XVII, vi, 2 et suiv. _B. J_., I, xxxiii, 3 et suiv. + +[179] Jos., _Ant_., XVIII, IV, 1 et suiv. + +[180] Mischna, _Sanhédrin_, IX, 6; Jean, XVI, 2; Jos., _B. J_., livre IV +et suiv. + +[181] _Act_., VIII, 9. Le verset 11 laisse supposer que Simon le +Magicien était déjà célèbre au temps de Jésus. + +[182] Discours de Claude, à Lyon, tab. II, sub fin. De Boissieu, _Inscr. +ant. de Lyon_, p. 136. + +[183] II Sam., XXIV. + +[184] Talmud de Babylone, _Baba Kama_, 113 _a; Schabbath_, 33 _b_. + +[185] Jos., _Ant_., XVIII, i, I et 6; _B. J_., II, vii, I; _Act_., V, +37. Avant Juda le Gaulonite, les _Actes_ placent un autre agitateur, +Theudas; mais c'est là un anachronisme: le mouvement de Theudas eut lieu +l'an 44 de l'ère chrétienne (Jos., _Ant_., XX, v, 4). + +[186] Jos., _B.J.,_ II, xvii, 8 et suiv. + +[187] Luc, XIII, 4. Le mouvement galiléen de Juda, fils d'Ézéchias, ne +paraît pas avoir eu un caractère religieux; peut-être, cependant, ce +caractère a-t-il été dissimulé par Josèphe (_Ant_., XVII, x, 3). + +[188] Jos., Ant., XVI, vi, 2, 3; XVIII, i, 4. + +[189] Jos. _R.J._ III, iii, 1. L'horrible état où le pays est réduit, +surtout près du lac de Tibériade, ne doit pas faire illusion. Ces pays, +maintenant brûlés, ont été autrefois des paradis terrestres. Les bains +de Tibériade, qui sont aujourd'hui un affreux séjour, ont été autrefois +le plus bel endroit de la Galilée (Jos., _Ant., _XVIII, ii, 3). Josèphe +_(Bell. Jud_., III, x, 8) vante les beaux arbres de la plaine de +Génésareth, où il n'y en a plus un seul. Antonin Martyr, vers l'an 600, +cinquante ans par conséquent avant l'invasion musulmane, trouve encore +la Galilée couverte de plantations délicieuses, et compare sa fertilité +à celle de l'Égypte (_Itin.,_ § 5). + +[190] Matth., V, 4; XIV, 23; Luc, VI, 12. + +[191] Matth., XVII,1 et suiv.; Marc, IXX, 4 et suiv.; Luc, IX, 28 et +suiv. + +[192] Jos., _B.J_., III, iii, 2. + +[193] Jos., _Ant_., XVIII, ii, 2; _B.J_., II, ix, I; _Vita_, 12, 13, 64. + +[194] Jos., _B. J_., III, iii, 2. + +[195] On peut se les figurer d'après quelques enclos des environs de +Nazareth. Cf. _Cant. Cant_., II, 3, 5, 13; IV, 13; VI, 6, 10; VII, 8, +12; VIII, 2, 5; Anton. Martyr, _b.c_. L'aspect des grandes métairies +s'est encore bien conservé dans le sud du pays de Tyr (ancienne tribu +d'Aser). La trace de la vieille agriculture palestinienne, avec ses +ustensiles taillés dans le roc (aires, pressoirs, silos, auges, meules, +etc.), se retrouve du reste à chaque pas. + +[196] Matth., IX, 17; xi, 19; Marc, II, 22; Luc, V, 37; vu, 34, Jean, +II, 3 et suiv. + +[197] Luc, II, 41. + +[198] Luc, II, 42-44. + +[199] Voir surtout ps. LXXXIV, cxxii, CXXXIII (Vulg. LXXXIII, CXXI, +CXXXII). + +[200] Luc, IX, 51-53; XVII, 41; Jean, IV, 4; Jos., _Ant_., XX, vi, 4; +_B.J._ II, xii, 3; _Vita_ 52. Souvent, cependant, les pèlerins venaient +par la Pérée pour éviter la Samarie, où ils couraient des dangers. +Matth., XIX, 4; Marc, X, 1. + +[201] Selon Josèphe _(Vita,_ 82), la route était de trois jours. Mais +l'étape de Sichem à Jérusalem devait d'ordinaire être coupée en deux. + +[202] LXXXIII selon la Vulgate, v. 7. + +[203] Luc, IV, 42; V, 16. + + + + +CHAPITRE V. + +PREMIERS APHORISMES DE JÉSUS.--SES IDÉES D'UN DIEU PÉRE ET D'UNE +RELIGION PURE.--PREMIERS DISCIPLES. + + +Joseph mourut avant que son fils fût arrivé à aucun rôle public. Marie +resta de la sorte le chef de la famille, et c'est ce qui explique +pourquoi son fils, quand on voulait le distinguer de ses nombreux +homonymes, était le plus souvent appelé «fils de Marie[204].» Il semble +que, devenue par la mort de son mari étrangère à Nazareth, elle se +retira à Cana[205], dont elle pouvait être originaire. Cana[206] était +une petite ville à deux heures ou deux heures et demie de Nazareth, au +pied des montagnes qui bornent au nord la plaine d'Asochis[207]. La vue, +moins grandiose qu'à Nazareth, s'étend sur toute la plaine et est bornée +de la manière la plus pittoresque par les montagnes de Nazareth et les +collines de Séphoris. + +Jésus paraît avoir fait quelque temps sa résidence en ce lieu. Là se +passa probablement une partie de sa jeunesse et eurent lieu ses premiers +éclats[208]. + +Il exerçait le métier de son père, qui était celui de charpentier[209]. +Ce n'était pas là une circonstance humiliante ou fâcheuse. La coutume +juive exigeait que l'homme voué aux travaux intellectuels apprît un +état. Les docteurs les plus célèbres avaient des métiers[210]; c'est +ainsi que saint Paul, dont l'éducation avait été si soignée, était +fabricant de tentes[211]. Jésus ne se maria point. Toute sa puissance +d'aimer se porta sur ce qu'il considérait comme sa vocation céleste. Le +sentiment extrêmement délicat qu'on remarque en lui pour les femmes[212] +ne se sépara point du dévouement exclusif qu'il avait pour son idée. Il +traita en soeurs, comme François d'Assise et François de Sales, les +femmes qui s'éprenaient de la même oeuvre que lui; il eut ses sainte +Claire, ses Françoise de Chantal. Seulement il est probable que +celles-ci aimaient plus lui que l'oeuvre; il fut sans doute plus aimé +qu'il n'aima. Ainsi qu'il arrive souvent dans les natures très-élevées, +la tendresse du coeur se transforma chez lui en douceur infinie, en +vague poésie, en charme universel. Ses relations intimes et libres, mais +d'un ordre tout moral, avec des femmes d'une conduite équivoque +s'expliquent de même par la passion qui l'attachait à la gloire de son +Père, et lui inspirait une sorte de jalousie pour toutes les belles +créatures qui pouvaient y servir.[213] Quelle fut la marche de la pensée +de Jésus durant cette période obscure de sa vie? Par quelles méditations +débuta-t-il dans la carrière prophétique? On l'ignore, son histoire nous +étant parvenue à l'état de récits épars et sans chronologie exacte. Mais +le développement des produits vivants est partout le même, et il n'est +pas douteux que la croissance d'une personnalité aussi puissante que +celle de Jésus n'ait obéi à des lois très-rigoureuses. Une haute notion +de la divinité, qu'il ne dut pas au judaïsme, et qui semble avoir été +de toutes pièces la création de sa grande âme, fut en quelque sorte le +principe de toute sa force. C'est ici qu'il faut le plus renoncer aux +idées qui nous sont familières et à ces discussions où s'usent les +petits esprits. Pour bien comprendre la nuance de la piété de Jésus, il +faut faire abstraction de ce qui s'est placé entre l'Évangile et nous. +Déisme et panthéisme sont devenus les deux pôles de la théologie. Les +chétives discussions de la scolastique, la sécheresse d'esprit de +Descartes, l'irréligion profonde du XVIIIe siècle, en rapetissant Dieu, +et en le limitant en quelque sorte par l'exclusion de tout ce qui n'est +pas lui, ont étouffé au sein du rationalisme moderne tout sentiment +fécond de la divinité. Si Dieu, en effet, est un être déterminé hors de +nous, la personne qui croit avoir des rapports particuliers avec Dieu +est un «visionnaire,» et comme les sciences physiques et physiologiques +nous ont montré que toute vision surnaturelle est une illusion, le +déiste un peu conséquent se trouve dans l'impossibilité de comprendre +les grandes croyances du passé. Le panthéisme, d'un autre côté, en +supprimant la personnalité divine, est aussi loin qu'il se peut du Dieu +vivant des religions anciennes. Les hommes qui ont le plus hautement +compris Dieu, Çakya-Mouni, Platon, saint Paul, saint François d'Assise, +saint Augustin, à quelques heures de sa mobile vie, étaient-ils déistes +ou panthéistes? Une telle question n'a pas de sens. Les preuves +physiques et métaphysiques de l'existence de Dieu les eussent laissés +indifférents. Ils sentaient le divin en eux-mêmes. Au premier rang de +cette grande famille des vrais fils de Dieu, il faut placer Jésus. Jésus +n'a pas de visions; Dieu ne lui parle pas comme à quelqu'un hors de lui; +Dieu est en lui; il se sent avec Dieu, et il tire de son coeur ce qu'il +dit de son Père. Il vit au sein de Dieu par une communication de tous +les instants; il ne le voit pas, mais il l'entend, sans qu'il ait besoin +de tonnerre et de buisson ardent comme Moïse, de tempête révélatrice +comme Job, d'oracle comme les vieux sages grecs, de génie familier comme +Socrate, d'ange Gabriel comme Mahomet. L'imagination et l'hallucination +d'une sainte Thérèse, par exemple, ne sont ici pour rien. L'ivresse du +soufi se proclamant identique à Dieu est aussi tout autre chose. Jésus +n'énonce pas un moment l'idée sacrilège qu'il soit Dieu. Il se croit en +rapport direct avec Dieu, il se croit fils de Dieu. La plus haute +conscience de Dieu qui ait existé au sein de l'humanité a été celle de +Jésus. + +On comprend, d'un autre côté, que Jésus, partant d'une telle disposition +d'âme, ne sera nullement un philosophe spéculatif comme Çakya-Mouni. +Rien n'est plus loin de la théologie scolastique que l'Évangile.[214] +Les spéculations des Pères grecs sur l'essence divine viennent d'un tout +autre esprit. Dieu conçu immédiatement comme Père, voilà toute la +théologie de Jésus. Et cela n'était pas chez lui un principe théorique, +une doctrine plus ou moins prouvée et qu'il cherchait à inculquer aux +autres. Il ne faisait à ses disciples aucun raisonnement;[215] il +n'exigeait d'eux aucun effort d'attention. Il ne prêchait pas ses +opinions, il se prêchait lui-même. Souvent des âmes très-grandes et +très-désintéressées présentent, associé à beaucoup d'élévation, ce +caractère de perpétuelle attention à elles-mêmes et d'extrême +susceptibilité personnelle, qui en général est le propre des +femmes.[216] Leur persuasion que Dieu est en elles et s'occupe +perpétuellement d'elles est si forte qu'elles ne craignent nullement de +s'imposer aux autres; notre réserve, notre respect de l'opinion +d'autrui, qui est une partie de notre impuissance, ne saurait être leur +fait. Cette personnalité exaltée n'est pas l'égoïsme; car de tels +hommes, possédés de leur idée, donnent leur vie de grand coeur pour +sceller leur oeuvre: c'est l'identification du moi avec l'objet qu'il a +embrassé, poussée à sa dernière limite. C'est l'orgueil pour ceux qui ne +voient dans l'apparition nouvelle que la fantaisie personnelle du +fondateur; c'est le doigt de Dieu pour ceux qui voient le résultat. Le +fou côtoie ici l'homme inspiré; seulement le fou ne réussit jamais. Il +n'a pas été donné jusqu'ici à l'égarement d'esprit d'agir d'une façon +sérieuse sur la marche de l'humanité. Jésus n'arriva pas sans doute du +premier coup à cette haute affirmation de lui-même. Mais il est probable +que, dès ses premiers pas, il s'envisagea avec Dieu dans la relation +d'un fils avec son père. Là est son grand acte d'originalité; en cela il +n'est nullement de sa race[217]. Ni le juif, ni le musulman n'ont +compris cette délicieuse théologie d'amour. Le Dieu de Jésus n'est pas +ce maître fatal qui nous tue quand il lui plaît, nous damne quand il lui +plaît, nous sauve quand il lui plaît. Le Dieu de Jésus est Notre Père. +On l'entend en écoutant un souffle léger qui crie en nous, «Père.[218]» +Le Dieu de Jésus n'est pas le despote partial qui a choisi Israël pour +son peuple et le protège envers et contre tous. C'est le Dieu de +l'humanité. Jésus ne sera pas un patriote comme les Macchabées, un +théocrate comme Juda le Gaulonite. S'élevant hardiment au-dessus des +préjugés de sa nation, il établira l'universelle paternité de Dieu. Le +Gaulonite soutenait qu'il faut mourir plutôt que de donner à un autre +qu'à Dieu le nom de «maître;» Jésus laisse ce nom à qui veut le prendre, +et réserve pour Dieu un titre plus doux. Accordant aux puissants de la +terre, pour lui représentants de la force, un respect plein d'ironie, il +fonde la consolation suprême, le recours au Père que chacun a dans le +ciel, le vrai royaume de Dieu que chacun porte en son coeur. + +Ce nom de «royaume de Dieu» ou de «royaume du ciel[219]» fut le terme +favori de Jésus pour exprimer la révolution qu'il apportait en ce +monde.[220] Comme presque tous les termes messianiques, il venait du +Livre de Daniel. Selon l'auteur de ce livre extraordinaire, aux quatre +empires profanes, destinés à crouler, succédera un cinquième empire, qui +sera celui des Saints et qui durera éternellement.[221] Ce règne de Dieu +sur la terre prêtait naturellement aux interprétations les plus +diverses. Pour la théologie juive, le «royaume de Dieu» n'est le plus +souvent que le judaïsme lui-même, la vraie religion, le culte +monothéiste, la piété.[222] Dans les derniers temps de sa vie, Jésus +crut que ce règne allait se réaliser matériellement par un brusque +renouvellement du monde. Mais sans doute ce ne fut pas là sa première +pensée.[223] La morale admirable qu'il tire de la notion du Dieu père +n'est pas celle d'enthousiastes qui croient le monde près de finir et +qui se préparent par l'ascétisme à une catastrophe chimérique; c'est +celle d'un monde qui veut vivre et qui a vécu. «Le royaume de Dieu est +au dedans de vous,» disait-il à ceux qui cherchaient avec subtilité des +signes extérieurs.[224] La conception réaliste de l'avènement divin n'a +été qu'un nuage, une erreur passagère que la mort a fait oublier. Le +Jésus qui a fondé le vrai royaume de Dieu, le royaume des doux et des +humbles, voilà le Jésus des premiers jours,[225] jours chastes et sans +mélange où la voix de son Père retentissait en son sein avec un timbre +plus pur. Il y eut alors quelques mois, une année peut-être, où Dieu +habita vraiment sur la terre. La voix du jeune charpentier prit tout à +coup une douceur extraordinaire. Un charme infini s'exhalait de sa +personne, et ceux qui l'avaient vu jusque-là ne le reconnaissaient +plus.[226] Il n'avait pas encore de disciples, et le groupe qui se +pressait autour de lui n'était ni une secte, ni une école; mais on y +sentait déjà un esprit commun, quelque chose de pénétrant et de doux. +Son caractère aimable, et sans doute une de ces ravissantes figures[227] +qui apparaissent quelquefois dans la race juive, faisaient autour de lui +comme un cercle de fascination auquel presque personne, au milieu de ces +populations bienveillantes et naïves, ne savait échapper. + +Le paradis eût été, en effet, transporté sur la terre, si les idées du +jeune maître n'eussent dépassé de beaucoup ce niveau de médiocre bonté +au delà duquel on n'a pu jusqu'ici élever l'espèce humaine. La +fraternité des hommes, fils de Dieu, et les conséquences morales qui en +résultent étaient déduites avec un sentiment exquis. Comme tous les +rabbis du temps, Jésus, peu porté vers les raisonnements suivis, +renfermait sa doctrine dans des aphorismes concis et d'une forme +expressive, parfois énigmatique et bizarre.[228] Quelques-unes de ces +maximes venaient des livres de l'Ancien Testament. D'autres étaient des +pensées de sages plus modernes, surtout d'Antigone de Soco, de Jésus +fils de Sirach, et de Hillel, qui étaient arrivées jusqu'à lui, non par +suite d'études savantes, mais comme des proverbes souvent répétés. La +synagogue était riche en maximes très-heureusement exprimées, qui +formaient une sorte de littérature proverbiale courante.[229] Jésus +adopta presque tout cet enseignement oral, mais en le pénétrant d'un +esprit supérieur.[230] Enchérissant d'ordinaire sur les devoirs tracés +par la Loi et les anciens, il voulait la perfection. Toutes les vertus +d'humilité, de pardon, de charité, d'abnégation, de dureté pour +soi-même, vertus qu'on a nommées à bon droit chrétiennes, si l'on veut +dire par là qu'elles ont été vraiment prêchées par le Christ, étaient en +germe dans ce premier enseignement. Pour la justice, il se contentait de +répéter l'axiome répandu: «Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais +pas qu'on te fît à toi-même.[231]» Mais cette vieille sagesse, encore +assez égoïste, ne lui suffisait pas. Il allait aux excès: + +«Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui l'autre. Si +quelqu'un te fait un procès pour ta tunique, abandonne-lui ton +manteau.[232]» + +«Si ton oeil droit te scandalise, arrache-le et jette-le loin de +toi.[233]» + +«Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent; priez pour +ceux qui vous persécutent.[234]» + +«Ne jugez pas, et vous ne serez point jugé.[235] Pardonnez, et on vous +pardonnera.[236] Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est +miséricordieux.[237] Donner vaut mieux que recevoir.[238]» + +«Celui qui s'humilie sera élevé; celui qui s'élève sera humilié.[239]» + +Sur l'aumône, la pitié, les bonnes oeuvres, la douceur, le goût de la +paix, le complet désintéressement du coeur, il avait peu de chose à +ajouter à la doctrine de la synagogue.[240] Mais il y mettait un accent +plein d'onction, qui rendait nouveaux des aphorismes trouvés depuis +longtemps. La morale ne se compose pas de principes plus ou moins bien +exprimés. La poésie du précepte, qui le fait aimer, est plus que le +précepte lui-même, pris comme une vérité abstraite. Or, on ne peut nier +que ces maximes empruntées par Jésus à ses devanciers ne fassent dans +l'Évangile un tout autre effet que dans l'ancienne Loi, dans le _Pirké +Aboth_ ou dans le Talmud. Ce n'est pas l'ancienne Loi, ce n'est pas le +Talmud qui ont conquis et changé le monde. Peu originale en elle-même, +si l'on veut dire par là qu'on pourrait avec des maximes plus anciennes +la recomposer presque tout entière, la morale évangélique n'en reste pas +moins la plus haute création qui soit sortie de la conscience humaine, +le plus beau code de la vie parfaite qu'aucun moraliste ait tracé. + +Il ne parlait pas contre la loi mosaïque, mais il est clair qu'il en +voyait l'insuffisance, et il le laissait entendre. Il répétait sans +cesse qu'il faut faire plus que les anciens sages n'avaient dit.[241] +Il défendait la moindre parole dure,[242] il interdisait le divorce[243] +et tout serment,[244] il blâmait le talion,[245] il condamnait +l'usure,[246] il trouvait le désir voluptueux aussi criminel que +l'adultère.[247] Il voulait un pardon universel des injures.[248] Le +motif dont il appuyait ces maximes de haute charité était toujours le +même: «... Pour que vous soyez les fils de votre Père céleste, qui fait +lever son soleil sur les bons et sur les méchants. Si vous n'aimez, +ajoutait-il, que ceux qui vous aiment, quel mérite avez-vous? Les +publicains le font bien. Si vous ne saluez que vos frères, qu'est-ce que +cela? Les païens le font bien. Soyez parfaits, comme votre Père céleste +est parfait.[249]» + +Un culte pur, une religion sans prêtres et sans pratiques extérieures, +reposant toute sur les sentiments du coeur, sur l'imitation de +Dieu,[250] sur le rapport immédiat de la conscience avec le Père +céleste, étaient la suite de ces principes. Jésus ne recula jamais +devant cette hardie conséquence, qui faisait de lui, dans le sein du +judaïsme, un révolutionnaire au premier chef. Pourquoi des +intermédiaires entre l'homme et son Père? Dieu ne voyant que le coeur, à +quoi bon ces purifications, ces pratiques qui n'atteignent que le +corps?[251] La tradition même, chose si sainte pour le juif, n'est rien, +comparée au sentiment pur.[252] L'hypocrisie des pharisiens, qui en +priant tournaient la tête pour voir si on les regardait, qui faisaient +leurs aumônes avec fracas, et mettaient sur leurs habits des signes qui +les faisaient reconnaître pour personnes pieuses, toutes ces simagrées +de la fausse dévotion le révoltaient. «Ils ont reçu leur récompense, +disait-il; pour toi, quand tu fais l'aumône, que ta main gauche ne sache +pas ce que fait ta droite, afin que ton aumône reste dans le secret, et +alors ton Père, qui voit dans le secret, te la rendra.[253] Et quand tu +pries, n'imite pas les hypocrites, qui aiment à faire leur oraison +debout dans les synagogues et au coin des places, afin d'être vus des +hommes. Je dis en vérité qu'ils reçoivent leur récompense. Pour toi, si +tu veux prier, entre dans ton cabinet, et ayant fermé la porte, prie ton +Père, qui est dans le secret; et ton Père, qui voit dans le secret, +t'exaucera. Et, quand tu pries, ne fais pas de longs discours comme les +païens, qui s'imaginent devoir être exaucés à force de paroles. Dieu ton +Père sait de quoi tu as besoin, avant que tu le lui demandes.[254]» + +Il n'affectait nul signe extérieur d'ascétisme, se contentant de prier +ou plutôt de méditer sur les montagnes et dans les lieux solitaires, où +toujours l'homme a cherché Dieu.[255] Cette haute notion des rapports de +l'homme avec Dieu, dont si peu d'âmes, même après lui, devaient être +capables, se résumait en une prière, qu'il enseignait dès lors à ses +disciples:[256] + +«Notre Père qui es au ciel, que ton nom soit sanctifié; que ton règne +arrive; que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous +aujourd'hui notre pain de chaque jour. Pardonne-nous nos offenses, comme +nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Épargne-nous les +épreuves; délivre-nous du Méchant.[257]» Il insistait particulièrement +sur cette pensée que le Père céleste sait mieux que nous ce qu'il nous +faut, et qu'on lui fait presque injure en lui demandant telle ou telle +chose déterminée.[258] + +Jésus ne faisait en ceci que tirer les conséquences des grands principes +que le judaïsme avait posés, mais que les classes officielles de la +nation tendaient de plus en plus à méconnaître. La prière grecque et +romaine fut presque toujours un verbiage plein d'égoïsme. Jamais prêtre +païen n'avait dit au fidèle: «Si, en apportant ton offrande à l'autel, +tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse-là ton +offrande devant l'autel, et va premièrement te réconcilier avec ton +frère; après cela viens et fais ton offrande.[259]» Seuls dans +l'antiquité, les prophètes juifs, Isaïe surtout, dans leur antipathie +contre le sacerdoce, avaient entrevu la vraie nature du culte que +l'homme doit à Dieu. «Que m'importe la multitude de vos victimes? J'en +suis rassasié; la graisse de vos béliers me soulève le coeur; votre +encens m'importune; car vos mains sont pleines de sang. Purifiez vos +pensées; cessez de mal faire, apprenez le bien, cherchez la justice, et +venez alors.[260]» Dans les derniers temps, quelques docteurs, Siméon le +Juste,[261] Jésus, fils de Sirach,[262] Hillel,[263] touchèrent presque +le but, et déclarèrent que l'abrégé de la Loi était la justice. Philon, +dans le monde judéo-égyptien, arrivait en même temps que Jésus à des +idées d'une haute sainteté morale, dont la conséquence était le peu de +souci des pratiques légales.[264] Schemaïa et Abtalion, plus d'une fois, +se montrèrent aussi des casuistes fort libéraux.[265] Rabbi Iohanan +allait bientôt mettre les oeuvres de miséricorde au-dessus de l'étude +même de la Loi![266] Jésus seul, néanmoins, dit la chose d'une manière +efficace. Jamais on n'a été moins prêtre que ne le fut Jésus, jamais +plus ennemi des formes qui étouffent la religion sous prétexte de la +protéger. Par là, nous sommes tous ses disciples et ses continuateurs; +par là, il a posé une pierre éternelle, fondement de la vraie religion, +et, si la religion est la chose essentielle de l'humanité, par là il a +mérité le rang divin qu'on lui a décerné. Une idée absolument neuve, +l'idée d'un culte fondé sur la pureté du coeur et sur la fraternité +humaine, faisait par lui son entrée dans le monde, idée tellement élevée +que l'église chrétienne devait sur ce point trahir complètement ses +intentions, et que, de nos jours, quelques âmes seulement sont capables +de s'y prêter. + +Un sentiment exquis de la nature lui fournissait à chaque instant des +images expressives. Quelquefois une finesse remarquable, ce que nous +appelons de l'esprit, relevait ses aphorismes; d'autres fois, leur forme +vive tenait à l'heureux emploi de proverbes populaires. «Comment peux-tu +dire à ton frère: Permets que j'ôte cette paille de ton oeil, toi qui as +une poutre dans le tien? Hypocrite! ôté d'abord la poutre de ton oeil, +et alors tu penseras à ôter la paille de l'oeil de ton frère.[267]» + +Ces leçons, longtemps renfermées dans le coeur du jeune maître, +groupaient déjà quelques initiés. L'esprit du temps était aux petites +églises; c'était le moment des Esséniens ou Thérapeutes. Des rabbis +ayant chacun leur enseignement, Schemaïa, Abtalion, Hillel, Schammaï, +Juda le Gaulonite, Gamaliel, tant d'autres dont les maximes ont composé +le Talmud[268], apparaissaient de toutes parts. On écrivait très-peu; +les docteurs juifs de ce temps ne faisaient pas de livres: tout se +passait en conversations et en leçons publiques, auxquelles on cherchait +à donner un tour facile à retenir[269]. Le jour où le jeune charpentier +de Nazareth commença à produire au dehors ces maximes, pour la plupart +déjà répandues, mais qui, grâce à lui, devaient régénérer le monde, ce +ne fut donc pas un événement. C'était un rabbi de plus (il est vrai, le +plus charmant de tous), et autour de lui quelques jeunes gens avides de +l'entendre et cherchant l'inconnu. L'inattention des hommes veut du +temps pour être forcée. Il n'y avait pas encore de chrétiens; le vrai +christianisme cependant était fondé, et jamais sans doute il ne fut plus +parfait qu'à ce premier moment. Jésus n'y ajoutera plus rien de durable. +Que dis-je? En un sens, il le compromettra; car toute idée pour réussir +a besoin de faire des sacrifices; on ne sort jamais immaculé de la lutte +de la vie. + +Concevoir le bien, en effet, ne suffit pas; il faut le faire réussir +parmi les hommes. Pour cela des voies moins pures sont nécessaires. +Certes, si l'Évangile se bornait à quelques chapitres de Matthieu et de +Luc, il serait plus parfait et ne prêterait pas maintenant à tant +d'objections; mais sans miracles eût-il converti le monde? Si Jésus fût +mort au moment où nous sommes arrivés de sa carrière, il n'y aurait pas +dans sa vie telle page qui nous blesse; mais, plus grand aux yeux de +Dieu, il fût resté ignoré des hommes; il serait perdu dans la foule des +grandes âmes inconnues, les meilleures de toutes; la vérité n'eût pas +été promulguée, et le monde n'eût pas profité de l'immense supériorité +morale que son Père lui avait départie. Jésus, fils de Sirach, et Hillel +avaient émis des aphorismes presque aussi élevés que ceux de Jésus. +Hillel cependant ne passera jamais pour le vrai fondateur du +christianisme. Dans la morale, comme dans l'art, dire n'est rien, faire +est tout. L'idée qui se cache sous un tableau de Raphaël est peu de +chose; c'est le tableau seul qui compte. De même, en morale, la vérité +ne prend quelque valeur que si elle passe à l'état de sentiment, et elle +n'atteint tout son prix que quand elle se réalise dans le monde à l'état +de fait. Des hommes d'une médiocre moralité ont écrit de fort bonnes +maximes. Des hommes très-vertueux, d'un autre côté, n'ont rien fait pour +continuer dans le monde la tradition de la vertu. La palme est à celui +qui a été puissant en paroles et en oeuvres, qui a senti le bien, et au +prix de son sang l'a fait triompher. Jésus, à ce double point de vue, +est sans égal; sa gloire reste entière et sera toujours renouvelée. + + +NOTES: + +[204] C'est l'expression de Marc, VI, 3. Cf. Matth., XIII, 85. Marc ne +connaît pas Joseph; Jean et Luc, au contraire, préfèrent l'expression +«fils de Joseph.» Luc, III, 23; IV, 22; Jean, i, 45; IV, 42. + +[205] Jean, II, 1; IV, 46. Jean seul est renseigné sur ce point. + +[206] J'admets comme probable le sentiment qui identifie Cana de Galilée +avec _Kana el-Djélil._ On peut cependant faire valoir des arguments pour +_Kefr-Kenna,_ à une heure ou une heure et demie N.-N.-E. de Nazareth. + +[207] Maintenant _el-Buttauf._ + +[208] Jean, II, 11; IV, 46. Un ou deux disciples étaient de Cana. Jean, +XXI, 2; Matth., X, 4; Marc, III, 18. + +[209] Marc, VI, 3; Justin, _Dial. cum Tryph_., 88. + +[210] Par exemple, «Rabbi Iohanan le Cordonnier, Rabbi Isaac le +Forgeron.» + +[211] _Act_., XVIII, 3. + +[212] Voir ci-dessous, p. 151-152. + +[213] Luc, VII, 37 et suiv.; Jean, IV, 7 et suiv.; VIII, 3 et suiv. + +[214] Les discours que le quatrième évangile prête à Jésus renferment +déjà un germe de théologie. Mais ces discours étant en contradiction +absolue avec ceux des évangiles synoptiques, lesquels représentent sans +aucun doute les _Logia_ primitifs, ils doivent compter pour des +documents de l'histoire apostolique, et non pour des éléments de la vie +de Jésus. + +[215] Voir Matth., IX, 9, et les autres récits analogues. + +[216] Voir, par exemple, Jean, XXI, 15 et suiv. + +[217] La belle âme de Philon se rencontra ici, comme sur tant d'autres +points, avec celle de Jésus. _De confus. ling_., § 14; _De migr. Abr_., +§ I; _De somniis_, II, § 41; _De agric. Noë,_ § 12; _De mutatione +nominum_, § 4. Mais Philon est à peine juif d'esprit. + +[218] Saint Paul, _ad Galatas_, IV, 6. + +[219] Le mot «ciel,» dans la langue rabbinique de ce temps, est synonyme +du nom de «Dieu,» qu'on évitait de prononcer. Comp. Matth., XXI, 25; +Luc, XV, 18; XX, 4. + +[220] Cette expression revient à chaque page des évangiles synoptiques, +des Actes des Apôtres, de saint Paul. Si elle ne paraît qu'une fois en +saint Jean (III, 3 et 5), c'est que les discours rapportés par le +quatrième évangile sont loin de représenter la parole vraie de Jésus. + +[221] Dan., II, 44; VII, 43, 14, 22, 27. + +[222] Mischna, _Berakoth_, II, 1, 3; Talmud de Jérusalem, _Berakoth_, +II, 2; _Kidduschin_, i, 2; Talm. de Bab., _Berakoth_, 15 _a_; _Mekilta,_ +42 _b_; Siphra, 170 _b_. L'expression revient souvent dans les +_Midraschim_. + +[223] Matth., VI, 33; XII, 28; XIX, 12; Marc, XII, 34; Luc, XII, 31. + +[224] Luc, XVII, 20-21. + +[225] La grande théorie de l'apocalypse du Fils de l'homme est en effet +réservée, dans les synoptiques, pour les chapitres qui précèdent le +récit de la passion. Les premières prédications, surtout dans Matthieu, +sont toutes morales. + +[226] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VI, 2 et suiv.; Jean, VI, 42. + +[227] La tradition sur la laideur de Jésus (Justin, _Dial. cum Tryph.,_ +85, 88, 100) vient du désir de voir réalisé en lui un trait prétendu +messianique (Is.., LIII, 2). + +[228] Les _Logia_ de saint Matthieu réunissent plusieurs de ces axiomes +ensemble, pour en former de grands discours. Mais la forme fragmentaire +se fait sentir à travers les sutures. + +[229] Les sentences des docteurs juifs du temps sont recueillies dans le +petit livre intitulé: _Pirké Aboth_. + +[230] Les rapprochements seront faits ci-dessous, au fur et à mesure +qu'ils se présenteront. On a parfois supposé que, la rédaction du Talmud +étant postérieure à celle des Évangiles, des emprunts ont pu être faits +par les compilateurs juifs à la morale chrétienne. Mais cela est +inadmissible; un mur de séparation existait entre l'église et la +synagogue. La littérature chrétienne et la littérature juive n'ont eu +avant le XIIIe siècle presque aucune influence l'une sur l'autre. + +[231] Matth., VII, 12; Luc, VI, 31. Cet axiome est déjà dans le livre de +_Tobie_, IV, 16. Hillel s'en servait habituellement (Talm. de Bab., +_Schabbath_, 31 _a_), et déclarait comme Jésus que c'était là l'abrégé +de la Loi. + +[232] Matth., V, 39 et suiv.; Luc, VI, 29. Comparez Jérémie, _Lament_., +III, 30. + +[233] Matth., V, 29-30; XVIII, 9; Marc, IX, 46. + +[234] Matth., V, 44; Luc, VI, 27. Comparez Talmud de Babylone, +_Schabbath_, 88 _b_; _Joma_, 23 _a_. + +[235] Matth., VII, 1; Luc, VI, 37. Comparez Talmud de Babylone, +_Kethuboth_, 105 _b_. + +[236] Luc, VI, 37. Comparez _Lévit_., XIX, 18; _Prov_., XX, 22; +_Ecclésiastique_, XXVIII, 1 et suiv. + +[237] Luc, VI, 36; Siphré, 54 _b_ (Sultzbach, 1802). + +[238] Parole rapportée dans les _Actes_, XX, 33. + +[239] Matth., XXIII, 12; Luc, XIV, 11; XVIII, 14. Les sentences +rapportées par saint Jérôme d'après l' «Évangile selon les Hébreux» +(Comment, in _Epist. ad Ephes_., V, 4; in Ezech., XVIII; _Dial_. _adv_. +_Pelag_., III, 2), sont empreintes du même esprit. + +[240] _Deutér_., XXIV, XXV, XXVI, etc.; Is., LVIII, 7; _Prov_., XIX, 17; +_Pirké Aboth, i_; Talmud de Jérusalem, _Peah, i_, 1; Talmud de Babylone, +_Schabbath_, 63 _a_. + +[241] Matth., V, 20 et suiv. + +[242] Matth., V, 22. + +[243] Matth., V, 31 et suiv. Comparez Talmud de Babylone, _Sanhédrin_, +22 _a_. + +[244] Matth., V, 33 et suiv. + +[245] Matth., V, 38 et suiv. + +[246] Matth., V, 42. La Loi l'interdisait aussi (_Deutér_., XV, 7-8), +mais moins formellement, et l'usage l'autorisait (Luc, VII, 41 et +suiv.). + +[247] Matth., XXVII, 28. Comparez Talmud, _Masseket Kalla_ (édit. Fürth, +1793), fol. 34 _b_. + +[248] Matth., V, 23 et suiv. + +[249] Matth., V, 45 et suiv. Comparez _Lévit_., xi, 44; XIX, 2. + +[250] Comparez Philon, _De migr. Abr_., § 23 et 24; _De vita +contemplativa_, en entier. + +[251] Matth., XV, 11 et suiv.; Marc, VII, 6 et suiv. + +[252] Marc, VII, 6 et suiv. + +[253] Matth., VI, 4 et suiv. Comparez _Ecclésiastique_ XVII, 18; XXIX, +15; Talm. de Bab., _Chagiga_, 5 _a_; _Baba Bathra_, 9 _b_. + +[254] Matth., VI, 5-8. + +[255] Matth., XIV, 23; Luc, IV, 42; V, 16; VI, 12. + +[256] Matth., VI, 9 et suiv; Luc, xi, 2 et suiv. + +[257] C'est-à-dire du démon. + +[258] Luc, xi, 5 et suiv. + +[259] Matth., V, 23-24. + +[260] Isaïe, i, 11 et suiv. Comparez _ibid_., LVIII entier; Osée, VI, 6; +Malachie, i, 40 et suiv. + +[261] _Pirké Aboth_, i, 2. + +[262] _Ecclésiastique_, XXXV, 1 et suiv. + +[263] Talm. de Jérus., _Pesachim_, VI, I; Talm. de Bab., même traité, 66 +_a_; _Schabbath_, 34 _a_. + +[264] _Quod Deus immut_., § 1 et 2; _De Abrahamo_, § 22; _Quis rerum +divin. hæres_, § 13 et suiv., 55, 58 et suiv.; _De profugis_, 7 et 8; +_Quod omnis probus liber_, en entier; _De vita contemplativa_, en +entier. + +[265] Talm. de Bab., _Pesachim_, 67 _b_. + +[266] Talmud de Jérusalem, _Peah_, i, 1. + +[267] Matth., VII, 4-5. Comparez Talmud de Babylone, _Baba Bathra_, 15 +_b_; _Erachin_, 16 _b_. + +[268] Voir surtout _Pirké Aboth_, ch. 1. + +[269] Le Talmud, résumé de ce vaste mouvement d'écoles, ne commença +guère à être écrit qu'au deuxième siècle de notre ère. + + + + +CHAPITRE VI + +JEAN-BAPTISTE.--VOYAGE DE JÉSUS VERS JEAN ET SON SEJOUR AU DÉSERT DE +JUDÉE.--IL ADOPTE LE BAPTÊME DE JEAN. + + +Un homme extraordinaire, dont le rôle, faute de documents, reste pour +nous en partie énigmatique, apparut vers ce temps et eut certainement +des relations avec Jésus. Ces relations tendirent plutôt à faire dévier +de sa voie le jeune prophète de Nazareth; mais elles lui suggérèrent +plusieurs accessoires importants de son institution religieuse, et en +tout cas elles fournirent a ses disciples une très-forte autorité pour +recommander leur maître aux yeux d'une certaine classe de Juifs. + +Vers l'an 28 de notre ère (quinzième année du règne de Tibère), se +répandit dans toute la Palestine la réputation d'un certain Iohanan ou +Jean, jeune ascète plein de fougue et de passion. Jean était de race +sacerdotale[270] et né, ce semble, à Jutta près d'Hébron ou à Hébron +même[271]. Hébron, la ville patriarcale par excellence, située à deux +pas du désert de Judée et à quelques heures du grand désert d'Arabie, +était dès cette époque ce qu'elle est encore aujourd'hui, un des +boulevards de l'esprit sémitique dans sa forme la plus austère. Dès son +enfance, Jean fut _Nazir,_ c'est-à-dire assujetti par voeu à certaines +abstinences[272]. Le désert dont il était pour ainsi dire environné +l'attira de bonne heure[273]. Il y menait la vie d'un yogui de l'Inde, +vêtu de peaux ou d'étoffes de poil de chameau, n'ayant pour aliments que +des sauterelles et du miel sauvage[274]. Un certain nombre de disciples +s'étaient groupés autour de lui, partageant sa vie et méditant sa sévère +parole. On se serait cru transporté aux bords du Gange, si des traits +particuliers n'eussent révélé en ce solitaire le dernier descendant des +grands prophètes d'Israël. + +Depuis que la nation juive s'était prise avec une sorte de désespoir à +réfléchir sur sa destinée, l'imagination du peuple s'était reportée avec +beaucoup de complaisance vers les anciens prophètes. Or, de tous les +personnages du passé, dont le souvenir venait comme les songes d'une +nuit troublée réveiller et agiter le peuple, le plus grand était Élie. +Ce géant des prophètes, en son âpre solitude du Carmel, partageant la +vie des bêtes sauvages, demeurant dans le creux des rochers, d'où il +sortait comme un foudre pour faire et défaire les rois, était devenu, +par des transformations successives, une sorte d'être surhumain, tantôt +visible, tantôt invisible, et qui n'avait pas goûté la mort. On croyait +généralement qu'Élie allait revenir et restaurer Israël[275]. La vie +austère qu'il avait menée, les souvenirs terribles qu'il avait laissés, +et sous l'impression desquels l'Orient vit encore[276], cette sombre +image qui, jusqu'à nos jours, fait trembler et tue, toute cette +mythologie, pleine de vengeance et de terreurs, frappaient vivement les +esprits et marquaient, en quelque sorte, d'un signe de naissance tous +les enfantements populaires. Quiconque aspirait à une grande action sur +le peuple devait imiter Élie, et comme la vie solitaire avait été le +trait essentiel de ce prophète, on s'habitua à envisager «l'homme de +Dieu» comme un ermite. On s'imagina que tous les saints personnages +avaient eu leurs jours de pénitence, de vie agreste, d'austérités[277]. +La retraite au désert devint ainsi la condition et le prélude des hautes +destinées. + +Nul doute que cette pensée d'imitation n'ait beaucoup préoccupé +Jean[278]. La vie anachorétique, si opposée à l'esprit de l'ancien +peuple juif, et avec laquelle les voeux dans le genre de ceux des Nazirs +et des Réchabites n'avaient aucun rapport, faisait de toutes parts +invasion en Judée. Les Esséniens ou Thérapeutes étaient groupés près du +pays de Jean, sur les bords orientaux de la mer Morte[279]. On +s'imaginait que les chefs de sectes devaient être des solitaires, ayant +leurs règles et leurs instituts propres, comme des fondateurs d'ordres +religieux. Les maîtres des jeunes gens étaient aussi parfois des +espèces d'anachorètes[280] assez ressemblants aux _gourous_[281] du +brahmanisme. De fait, n'y avait-il point en cela une influence éloignée +des _mounis_ de l'Inde? Quelques-uns de ces moines bouddhistes +vagabonds, qui couraient le monde, comme plus tard les premiers +Franciscains, prêchant de leur extérieur édifiant et convertissant des +gens qui ne savaient pas leur langue, n'avaient-ils point tourné leurs +pas du côté de la Judée, de même que certainement ils l'avaient fait du +côté de la Syrie et de Babylone[282]? C'est ce que l'on ignore. Babylone +était devenue depuis quelque temps un vrai foyer de bouddhisme; Boudasp +(Bodhisattva) était réputé un sage Chaldéen et le fondateur du sabisme. +Le _sabisme_ lui-même, qu'était-il? Ce que son étymologie indique[283]: +le _baptisme_ lui-même, c'est-à-dire la religion des baptêmes +multipliés, la souche de la secte encore existante qu'on appelle +«chrétiens de Saint-Jean» ou Mendaïtes, et que les Arabes appellent +_el-Mogtasila_, «les baptistes[284].» Il est fort difficile de démêler +ces vagues analogies. Les sectes flottantes entre le judaïsme, le +christianisme, le baptisme et le sabisme, que l'on trouve dans la région +au delà du Jourdain durant les premiers siècles de notre ère[285], +présentent à la critique, par suite de la confusion des notices qui nous +en sont parvenues, le problème le plus singulier. On peut croire, en +tout cas, que plusieurs des pratiques extérieures de Jean, des +Esséniens[286] et des précepteurs spirituels juifs de ce temps venaient +d'une influence récente du haut Orient. La pratique fondamentale qui +donnait à la secte de Jean son caractère, et qui lui a valu son nom, a +toujours eu son centre dans la basse Chaldée et y constitue une religion +qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours. + +Cette pratique était le baptême ou la totale immersion. Les ablutions +étaient déjà familières aux Juifs, comme à toutes les religions de +l'Orient[287]. Les Esséniens leur avaient donné une extension +particulière[288]. Le baptême était devenu une cérémonie ordinaire de +l'introduction des prosélytes dans le sein de la religion juive, une +sorte d'initiation[289]. Jamais pourtant, avant notre baptiste, on +n'avait donné à l'immersion cette importance ni cette forme. Jean avait +fixé le théâtre de son activité dans la partie du désert de Judée qui +avoisine la mer Morte[290]. Aux époques où il administrait le baptême, +il se transportait aux bords du Jourdain[291], soit à Béthanie ou +Béthabara[292], sur la rive orientale, probablement vis-à-vis de +Jéricho, soit à l'endroit nommé _Ænon_ ou «les Fontaines[293],» près de +Salim, où il y avait beaucoup d'eau[294]. Là des foules considérables, +surtout de la tribu de Juda, accouraient vers lui et se faisaient +baptiser[295]. En quelques mois, il devint ainsi un des hommes les plus +influents de la Judée, et tout le monde dut compter avec lui. + +Le peuple le tenait pour un prophète[296], et plusieurs s'imaginaient +que c'était Élie ressuscité[297]. La croyance à ces résurrections était +fort répandue[298]; on pensait que Dieu allait susciter de leurs +tombeaux quelques-uns des anciens prophètes pour servir de guides à +Israël vers sa destinée finale[299]. D'autres tenaient Jean pour le +Messie lui-même, quoiqu'il n'élevât pas une telle prétention[300]. Les +prêtres et les scribes, opposés à cette renaissance du prophétisme, et +toujours ennemis des enthousiastes, le méprisaient. Mais la popularité +du baptiste s'imposait à eux, et ils n'osaient parler contre lui[301]. +C'était une victoire que le sentiment de la foule remportait sur +l'aristocratie sacerdotale. Quand on obligeait les chefs des prêtres à +s'expliquer nettement sur ce point, on les embarrassait fort[302]. + +Le baptême n'était du reste pour Jean qu'un signe destiné à faire +impression et à préparer les esprits à quelque grand mouvement. Nul +doute qu'il ne fût possédé au plus haut degré de l'espérance +messianique, et que son action principale ne fût en ce sens. «Faites +pénitence, disait-il, car le royaume de Dieu approche[303].» Il +annonçait une «grande colère,» c'est-à-dire de terribles catastrophes +qui allaient venir[304], et déclarait que la cognée était déjà à la +racine de l'arbre, que l'arbre serait bientôt jeté au feu. Il +représentait son Messie un van à la main, recueillant le bon grain, et +brûlant la paille. La pénitence, dont le baptême était la figure, +l'aumône, l'amendement des moeurs[305], étaient pour Jean les grands +moyens de préparation aux événements prochains. On ne sait pas +exactement sous quel jour il concevait ces événements. Ce qu'il y a de +sûr, c'est qu'il prêchait avec beaucoup de force contre les mêmes +adversaires que Jésus, contre les prêtres riches, les pharisiens, les +docteurs, le judaïsme officiel en un mot, et que, comme Jésus, il était +surtout accueilli par les classes méprisées[306]. Il réduisait à rien le +titre de fils d'Abraham, et disait que Dieu pourrait faire des fils +d'Abraham avec les pierres du chemin[307]. Il ne semble pas qu'il +possédât même en germe la grande idée qui a fait le triomphe de Jésus, +l'idée d'une religion pure; mais il servait puissamment cette idée en +substituant un rite privé aux cérémonies légales, pour lesquelles il +fallait des prêtres, à peu près comme les Flagellants du moyen âge ont +été des précurseurs de la Réforme, en enlevant le monopole des +sacrements et de l'absolution au clergé officiel. Le ton général de ses +sermons était sévère et dur. Les expressions dont il se servait contre +ses adversaires paraissent avoir été des plus violentes[308]. C'était +une rude et continuelle invective. Il est probable qu'il ne resta pas +étranger à la politique. Josèphe, qui le toucha presque par son maître +Banou, le laisse entendre à mots couverts[309], et la catastrophe qui +mit fin à ses jours semble le supposer. Ses disciples menaient une vie +fort austère[310], jeûnaient fréquemment et affectaient un air triste et +soucieux. On voit poindre par moments la communauté des biens et cette +pensée que le riche est obligé de partager ce qu'il a[311]. Le pauvre +apparaît déjà comme celui qui doit bénéficier en première ligne du +royaume de Dieu. + +Quoique le centre d'action de Jean fût la Judée, sa renommée pénétra +vite en Galilée et arriva jusqu'à Jésus, qui avait déjà formé autour de +lui par ses premiers discours un petit cercle d'auditeurs. Jouissant +encore de peu d'autorité, et sans doute aussi poussé par le désir de +voir un maître dont les enseignements avaient beaucoup de rapports avec +ses propres idées, Jésus quitta la Galilée et se rendit avec sa petite +école auprès de Jean[312]. Les nouveaux venus se firent baptiser comme +tout le monde. Jean accueillit très-bien cet essaim de disciples +galiléens, et ne trouva pas mauvais qu'ils restassent distincts des +siens. Les deux maîtres étaient jeunes; ils avaient beaucoup d'idées +communes; ils s'aimèrent et luttèrent devant le public de prévenances +réciproques. Un tel fait surprend au premier coup d'oeil dans +Jean-Baptiste, et on est porté à le révoquer en doute. L'humilité n'a +jamais été le trait des fortes âmes juives. Il semble qu'un caractère +aussi roide, une sorte de Lamennais toujours irrité, devait être fort +colère et ne souffrir ni rivalité ni demi-adhésion. Mais cette manière +de concevoir les choses repose sur une fausse conception de la personne +de Jean. On se le représente comme un vieillard; il était au contraire +de même âge que Jésus[313], et très-jeune selon les idées du temps. Il +ne fut pas, dans l'ordre de l'esprit, le père de Jésus, mais bien son +frère. Les deux jeunes enthousiastes, pleins des mêmes espérances et des +mêmes haines, ont bien pu faire cause commune et s'appuyer +réciproquement. Certes un vieux maître voyant un homme sans célébrité +venir vers lui et garder à son égard des allures d'indépendance, se fût +révolté; on n'a guère d'exemples d'un chef d'école accueillant avec +empressement celui qui va lui succéder. Mais la jeunesse est capable de +toutes les abnégations, et il est permis d'admettre que Jean, ayant +reconnu dans Jésus un esprit analogue au sien, l'accepta sans +arrière-pensée personnelle. Ces bonnes relations devinrent ensuite le +point de départ de tout un système développé parles évangélistes, et qui +consista à donner pour première base à la mission divine de Jésus +l'attestation de Jean. Tel était le degré d'autorité conquis par le +baptiste qu'on ne croyait pouvoir trouver au monde un meilleur garant. +Mais, loin que le baptiste ait abdiqué devant Jésus, Jésus, pendant tout +le temps qu'il passa près de lui, le reconnut pour supérieur et ne +développa son propre génie que timidement. + +Il semble en effet que, malgré sa profonde originalité, Jésus, durant +quelques semaines au moins, fut l'imitateur de Jean. Sa voie était +encore obscure devant lui. A toutes les époques, d'ailleurs, Jésus céda +beaucoup à l'opinion, et adopta bien des choses qui n'étaient pas dans +sa direction, ou dont il se souciait assez peu, par l'unique raison +qu'elles étaient populaires; seulement, ces accessoires ne nuisirent +jamais à sa pensée principale et y furent toujours subordonnés. Le +baptême avait été mis par Jean en très-grande faveur; il se crut obligé +de faire comme lui: il baptisa, et ses disciples baptisèrent aussi[314]. +Sans doute ils accompagnaient le baptême de prédications analogues à +celles de Jean. Le Jourdain se couvrit ainsi de tous les côtés de +baptistes, dont les discours avaient plus ou moins de succès. L'élève +égala bientôt le maître, et son baptême fut fort recherché. Il y eut à +ce sujet quelque jalousie entre les disciples[315]; les élèves de Jean +vinrent se plaindre à lui des succès croissants du jeune galiléen, dont +le baptême allait bientôt, selon eux, supplanter le sien. Mais les deux +maîtres restèrent supérieurs à ces petitesses. La supériorité de Jean +était d'ailleurs trop incontestée pour que Jésus, encore peu connu, +songeât à la combattre. Il voulait seulement grandir à son ombre, et se +croyait obligé, pour gagner la foule, d'employer les moyens extérieurs +qui avaient valu à Jean de si étonnants succès. Quand il recommença à +prêcher après l'arrestation de Jean, les premiers mots qu'on lui met à +la bouche ne sont que la répétition d'une des phrases familières au +baptiste[316]. Plusieurs autres expressions de Jean se retrouvent +textuellement dans ses discours[317]. Les deux écoles paraissent avoir +vécu longtemps en bonne intelligence[318], et après la mort de Jean, +Jésus, comme confrère affidé, fut un des premiers averti de cet +événement[319]. + +Jean, en effet, fut bientôt arrêté dans sa carrière prophétique. Comme +les anciens prophètes juifs, il était, au plus haut degré, frondeur des +puissances établies[320]. La vivacité extrême avec laquelle il +s'exprimait sur leur compte ne pouvait manquer de lui susciter des +embarras. En Judée, Jean ne paraît pas avoir été inquiété par Pilate; +mais dans la Pérée, au delà du Jourdain, il tombait sur les terres +d'Antipas. Ce tyran s'inquiéta du levain politique mal dissimulé dans +les prédications de Jean. Les grandes réunions d'hommes formées par +l'enthousiasme religieux et patriotique autour du baptiste avaient +quelque chose de suspect[321]. Un grief tout personnel vint, d'ailleurs, +s'ajouter à ces motifs d'État et rendit inévitable la perte de l'austère +censeur. + +Un des caractères le plus fortement marqués de cette tragique famille +des Hérodes, était Hérodiade, petite-fille d'Hérode le Grand. Violente, +ambitieuse, passionnée, elle détestait le judaïsme et méprisait ses +lois[322]. Elle avait été mariée, probablement malgré elle, à son oncle +Hérode, fils de Mariamne[323], qu'Hérode le Grand avait déshérité[324] +et qui n'eut jamais de rôle public. La position inférieure de son mari, +à l'égard des autres personnes de sa famille, ne lui laissait aucun +repos; elle voulait être souveraine à tout prix[325]. Antipas fut +l'instrument dont elle se servit. Cet homme faible étant devenu +éperdument amoureux d'elle, lui promit de l'épouser et de répudier sa +première femme, fille de Hâreth, roi de Petra et émir des tribus +voisines de la Pérée. La princesse arabe ayant eu vent de ce projet, +résolut de fuir. Dissimulant son dessein, elle feignit de vouloir faire +un voyage à Machéro, sur les terres de son père, et s'y fit conduire par +les officiers d'Antipas[326]. + +Makaur[327] ou Machéro était une forteresse colossale bâtie par +Alexandre Jannée, puis relevée par Hérode, dans un des ouadis les plus +abrupts à l'orient de la mer Morte[328]. C'était un pays sauvage, +étrange, rempli de légendes bizarres et qu'on croyait hanté des +démons[329]. La forteresse était juste à la limite des états de Hâreth +et d'Antipas. A ce moment-là, elle était en la possession de +Hâreth[330]. Celui-ci averti avait tout fait préparer pour la fuite de +sa fille, qui de tribu en tribu fut reconduite à Pétra. + +L'union presque incestueuse[331] d'Antipas et d'Hérodiade s'accomplit +alors. Les lois juives sur le mariage étaient sans cesse une pierre de +scandale entre l'irréligieuse famille des Hérodes et les Juifs +sévères[332]. Les membres de cette dynastie nombreuse et assez isolée +étant réduits à se marier entre eux, il en résultait de fréquentes +violations des empêchements établis par la Loi. Jean fut l'écho du +sentiment général en blâmant énergiquement Antipas[333]. C'était plus +qu'il n'en fallait pour décider celui-ci à donner suite à ses soupçons. +Il fit arrêter le baptiste et donna ordre de l'enfermer dans la +forteresse de Machéro, dont il s'était probablement emparé après le +départ de la fille de Hâreth[334]. + +Plus timide que cruel, Antipas ne désirait pas le mettre à mort. Selon +certains bruits, il craignait une sédition populaire[335]. Selon une +autre version[336], il aurait pris plaisir à écouter le prisonnier, et +ces entretiens l'auraient jeté dans de grandes perplexités. Ce qu'il y a +de certain, c'est que la détention se prolongea et que Jean conserva du +fond de sa prison une action étendue. Il correspondait avec ses +disciples, et nous le retrouverons encore en rapport avec Jésus. Sa foi +dans la prochaine venue du Messie ne fit que s'affermir; il suivait avec +attention les mouvements du dehors, et cherchait à y découvrir les +signes favorables à l'accomplissement des espérances dont il se +nourrissait. + + +NOTES: + +[270] Luc, i, 5; passage de l'évangile des Ébionim, conservé par +Épiphane _(Adv. hær_., XXX, 13). + +[271] Luc, I, 39. On a proposé, non sans vraisemblance, de voir dans «la +ville de Juda» nommée en cet endroit de Luc la ville de _Jutta_ (Josué, +XV, 55; XXI, 16). Robinson _(Biblical Researches,_ I, 494; II, 206) a +retrouvé cette _Jutta_ portant encore le même nom, à deux petites heures +au sud d'Hébron. + +[272] Luc, i, 15. + +[273] Luc, i, 80. + +[274] Matth., III, 4; Marc, i, 6; fragm. de l'évang. des Ébionim, dans +Épiph., _Adv. hær_., XXX, 43. + +[275] Malachie, III, 23-24 (IV, 5-6 selon la Vulg.); _Ecclésiastique, _ +XLVIII, 10; Matth., XVI, 14; XVII, 40 et suiv.; Marc, VI, 15; VIII, 28; +IX, 10 et suiv.; Luc, IX, 8, 19; Jean, i, 21, 25. + +[276] Le féroce Abdallah, pacha de Saint-Jean-d'Acre, pensa mourir de +frayeur pour l'avoir vu en rêve, dressé debout sur sa montagne. Dans les +tableaux des églises chrétiennes, on le voit entouré de têtes coupées; +les musulmans ont peur de lui. + +[277] _Ascension d'haie,_ n, 9-44. + +[278] Luc, i, 47. + +[279] Pline, _Hist. nat_., V, 17; Epiph., _Adv. hær_., XIX, 1 et 2. + +[280] Josèphe, _Vita_, 2. + +[281] Précepteurs spirituels. + +[282] J'ai développé ce point ailleurs (_Hist. génér. des langues +sémitiques,_ III, IV, 1; _Journ. Asiat_., février-mars 1856). + +[283] Le verbe araméen _seba_, origine du nom des _Sabiens_, est +synonyme de [Greek: baptizô]. + +[284] J'ai traité de ceci plus au long dans le _Journal Asiatique_, +nov.-déc. 1853 et août-sept. 1855. Il est remarquable que les +Elchasaïtes, secte sabienne ou baptiste, habitaient le même pays, que +les Esséniens (le bord oriental de la mer Morte) et furent confondus +avec eux (Épiph., _Adv. hær_., XIX, I, 2, 4; XXX, 46, 47; un, 4 et 2; +_Philosophumena_, IX, iii, 15 et 46; X, xx, 29). + +[285] Voir les notices d'Épiphane sur les Esséniens, les +Héméro-baptistes, les Nazaréens, les Ossènes, les Nazoréens, les +Ébionites, les Sampséens _(Adv. hær_., liv. I et II), et celles de +l'auteur des _Philosophumena_ sur les Elchasaïtes (liv. IX et X). + +[286] Epiph., _Adv. hær_., XIX, XXX, LIII. + +[287] Marc, VII, 4; Jos., _Ant_., XVIII, v, 2; Justin, _Dial. cum +Tryph_., 17, 29, 80; Epiph., _Adv. hær_., XVII. + +[288] Jos., _B. J_., II, viii, 5, 7, 9, 13. + +[289] Mischna, _Pesachim_, VIII, 8; Talmud de Babylone, _Jebamoth_, 46 +_b_; _Kerithuth_, 9 _a_; _Aboda Zara_, 57 _a_; _Masséket Gérim_ (édit. +Kirchheim, 1851), p. 38-40. + +[290] Matth., III, 1; Marc, I, 4. + +[291] Luc, III, 3. + +[292] Jean, I, 28; III, 26. Tous les manuscrits portent _Béthanie_; +mais, comme on ne connaît pas de Béthanie en ces parages, Origène +(_Comment, in Joann_., VI, 24) a proposé de substituer _Béthabara_, et +sa correction a été assez généralement acceptée. Les deux mots ont, du +reste, des significations analogues et semblent indiquer un endroit où +il y avait un bac pour passer la rivière. + +[293] Ænon est le pluriel chaldéen _Ænawan_, «fontaines.» + +[294] Jean, III, 23. La situation de cette localité est douteuse. La +circonstance relevée par l'évangéliste ferait croire qu'elle n'était pas +très-voisine du Jourdain. Cependant les synoptiques sont constants pour +placer toute la scène des baptêmes de Jean sur le bord de ce fleuve +(Matth., III, 6; Marc, I, 5; Luc, III; 3). Le rapprochement des versets +22 et 23 du chapitre ni de Jean, et des versets 3 et 4 du chapitre IV du +même évangile, porterait d'ailleurs à croire que Salim était en Judée, +et par conséquent dans l'oasis de Jéricho, près de l'embouchure du +Jourdain, puisqu'on trouverait difficilement, dans le reste de la tribu +de Juda, un seul bassin naturel qui puisse prêter à la totale immersion +d'une personne. Saint Jérôme veut placer Salim beaucoup plus au nord, +près de Beth-Schéan ou Scythopolis. Mais Robinson (_Bibl. Res_., III, +333) n'a pu rien trouver sur les lieux qui justifiât cette allégation. + +[295] Marc, I, 5; Josèphe, _Ant_., XVIII, v, 2. + +[296] Matth., XIV, 5; XXI, 26. + +[297] Matth., XI, 14; Marc, VI, 15; Jean, I, 21. + +[298] Matth., XIV, 2; Luc, IX, 8. + +[299] V. ci-dessus, p. 96, note 1. + +[300] Luc, III, 45 et suiv.; Jean, I, 20. + +[301] Matth., XXI, 25 et suiv.; Luc, VII, 30. + +[302] Matth., _loc. cit_. + +[303] Matth., III, 2. + +[304] Matth., III, 7. + +[305] Luc, III, 11-14; Josèphe, _Ant._, XVIII, v, 2. + +[306] Matth., XXI, 32; Luc, III, 12-14. + +[307] Matth., III, 9. + +[308] Matth., III, 7; Luc, III, 7. + +[309] _Ant._, XVIII, v, 2. Il faut observer que, quand Josèphe expose +les doctrines secrètes et plus ou moins séditieuses de ses compatriotes, +il efface tout ce qui a trait aux croyances messianiques, et répand sur +ces doctrines, pour ne pas faire ombrage aux Romains, un vernis de +banalité, qui fait ressembler tous les chefs de sectes juives à des +professeurs de morale ou à des stoïciens. + +[310] Matth., IX, 14. + +[311] Luc, III, 11. + +[312] Matth., ni, 13 et suiv.; Marc, i, 9 et suiv.; Luc, m, 21 et suiv.; +Jean, i, 29 et suiv.; m, 22 et suiv. Les synoptiques font venir Jésus +vers Jean, avant qu'il eût joué de rôle public. Mais s'il est vrai, +comme ils le disent, que Jean reconnut tout d'abord Jésus et lui fît +grand accueil, il faut supposer que Jésus était déjà un maître assez +renommé. Le quatrième évangéliste amène deux fois Jésus vers Jean, une +première fois encore obscur, une deuxième fois avec une troupe de +disciples. Sans toucher ici la question des itinéraires précis de Jésus +(question insoluble vu les contradictions des documents et le peu de +souci qu'eurent les évangélistes d'être exacts en pareille matière), +sans nier que Jésus ait pu faire un voyage auprès de Jean au temps où il +n'avait pas encore de notoriété, nous adoptons la donnée fournie par le +quatrième évangile (m, 22 et suiv.), à savoir que Jésus, avant de se +mettre à baptiser comme Jean, avait une école formée. Il faut se +rappeler, du reste, que les premières pages du quatrième évangile sont +des notes mises bout à bout, sans ordre chronologique rigoureux. + +[313] Luc, I, bien que tous les détails du récit, notamment ce qui +concerne la parenté de Jean avec Jésus, soient légendaires. + +[314] Jean, III, 22-26; IV, 1-2. La parenthèse du verset 2 paraît être +une glose ajoutée, ou peut-être un scrupule tardif de Jean se corrigeant +lui-même. + +[315] Jean, III, 26; IV, 1. + +[316] Matth., III, 2; IV, 17. + +[317] Matth., III, 7; XII, 34; XXIII, 33. + +[318] Matth., XI, 2-13. + +[319] Matth., XIV, 42. + +[320] Luc, III, 19. + +[321] Jos., _Ant_., XVIII, v, 2. + +[322] Jos., _Ant_., XVIII, v, 4. + +[323] Matthieu (XIV, 3, dans le texte grec) et Marc (VI, 17) veulent que +ce soit Philippe; mais c'est là certainement une inadvertance (voir +Josèphe, _Ant_., XVIII, v, 1 et 4). La femme de Philippe était Salomé, +fille d'Hérodiade. + +[324] Jos., _Ant_., XVII, IV, 2. + +[325] Jos., _Ant_., XVIII, vu, 1, 2; _B.J._. II, ix, 6. + +[326] Jos., _Ant_., XVIII, v, 1. + +[327] Cette forme se trouve dans le Talmud de Jérusalem _(Schebiit_, IX, +2) et dans les Targums de Jonathan et de Jérusalem _(Nombres,_ XXII, +35). + +[328] Aujourd'hui Mkaur, dans le ouadi Zerka Maïn. Cet endroit n'a pas +été visité depuis Seetzen. + +[329] Josèphe, _De bell. Jud._, VII, vi, 1 et suiv. + +[330] Jos., _Ant_., XVIII, v, 1. + +[331] _Lévitique_, XVIII, 16. + +[332] Jos., _Ant._, XV, vii, 10. + +[333] Matth., XIV, 4; Marc, VI, 18; Luc, III, 19. + +[334] Jos., _Ant._, XVIII, v, 2. + +[335] Matth., XIV, 5. + +[336] Marc, VI, 20. Je lis [Greek: êporei], et non [Greek: epoiei]. + + + + +CHAPITRE VII + +DÉVELOPPEMENT DES IDÉES DE JÉSUS SUR LE ROYAUME DE DIEU. + + +Jusqu'à l'arrestation de Jean, que nous plaçons par approximation dans +l'été de l'an 29, Jésus ne quitta pas les environs de la mer Morte et du +Jourdain. Le séjour au désert de Judée était généralement considéré +comme la préparation des grandes choses, comme une sorte de «retraite» +avant les actes publics. Jésus s'y soumit à l'exemple des autres et +passa quarante jours sans autre compagnie que les bêtes sauvages, +pratiquant un jeûne rigoureux. L'imagination des disciples s'exerça +beaucoup sur ce séjour. Le désert était, dans les croyances populaires, +la demeure des démons[337]. Il existe au monde peu de régions plus +désolées, plus abandonnées de Dieu, plus fermées à la vie que la pente +rocailleuse qui forme le bord occidental de la mer Morte. On crut que +pendant le temps qu'il passa dans cet affreux pays, il avait traversé de +terribles épreuves, que Satan l'avait effrayé de ses illusions ou bercé +de séduisantes promesses, qu'ensuite les anges pour le récompenser de sa +victoire étaient venus le servir[338]. + +Ce fut probablement en sortant du désert que Jésus apprit l'arrestation +de Jean-Baptiste. Il n'avait plus de raisons désormais de prolonger son +séjour dans un pays qui lui était à demi étranger. Peut-être +craignait-il aussi d'être enveloppé dans les sévérités qu'on déployait à +l'égard de Jean, et ne voulait-il pas s'exposer, en un temps où, vu le +peu de célébrité qu'il avait, sa mort ne pouvait servir en rien au +progrès de ses idées. Il regagna la Galilée[339], sa vraie patrie, mûri +par une importante expérience et ayant puisé dans le contact avec un +grand homme, fort différent de lui, le sentiment de sa propre +originalité. + +En somme, l'influence de Jean avait été plus fâcheuse qu'utile à Jésus. +Elle fut un arrêt dans son développement; tout porte à croire qu'il +avait, quand il descendit vers le Jourdain, des idées supérieures à +celles de Jean, et que ce fut par une sorte de concession qu'il inclina +un moment vers le baptisme. Peut-être si le baptiste, à l'autorité +duquel il lui aurait été difficile de se soustraire, fût resté libre, +n'eût-il pas su rejeter le joug des rites et des pratiques extérieures, +et alors sans doute il fût resté un sectaire juif inconnu; car le monde +n'eût pas abandonné des pratiques pour d'autres. C'est par l'attrait +d'une religion dégagée de toute forme extérieure que le christianisme a +séduit les âmes élevées. Le baptiste une fois emprisonné, son école fut +fort amoindrie, et Jésus se trouva rendu à son propre mouvement. La +seule chose qu'il dut à Jean, ce furent en quelque sorte des leçons de +prédication et d'action populaire. Dès ce moment, en effet, il prêche +avec beaucoup plus de force et s'impose à la foule avec autorité[340]. + +Il semble aussi que son séjour près de Jean, moins par l'action du +baptiste que par la marche naturelle de sa propre pensée, mûrit beaucoup +ses idées sur «le royaume du ciel.» Son mot d'ordre désormais, c'est la +«bonne nouvelle,» l'annonce que le règne de Dieu est proche[341]. Jésus +ne sera plus seulement un délicieux moraliste, aspirant à, renfermer en +quelques aphorismes vifs et courts des leçons sublimes; c'est le +révolutionnaire transcendant, qui essaye de renouveler le monde par ses +bases mêmes et de fonder sur terre l'idéal qu'il a conçu. «Attendre le +royaume de Dieu» sera synonyme d'être disciple de Jésus[342]. Ce mot de +«royaume de Dieu» ou de «royaume du ciel,» ainsi que nous l'avons déjà +dit[343], était depuis longtemps familier aux Juifs. Mais Jésus lui +donnait un sens moral, une portée sociale que l'auteur même du Livre de +Daniel, dans son enthousiasme apocalyptique avait à peine osé entrevoir. + +Dans le monde tel qu'il est, c'est le mal qui règne. Satan est le «roi +de ce monde[344],» et tout lui obéit. Les rois tuent les prophètes. Les +prêtres et les docteurs ne font pas ce qu'ils ordonnent aux autres de +faire. Les justes sont persécutés, et l'unique partage des bons est de +pleurer. Le «monde» est de la sorte l'ennemi de Dieu et de ses +saints[345]; mais Dieu se réveillera et vengera ses saints. Le jour est +proche; car l'abomination est à son comble. Le règne du bien aura son +tour. + +L'avénement de ce règne du bien sera une grande révolution subite. Le +monde semblera renversé; l'état actuel étant mauvais, pour se +représenter l'avenir, il suffit de concevoir à peu près le contraire de +ce qui existe. Les premiers seront les derniers[346]. Un ordre nouveau +gouvernera l'humanité. Maintenant le bien et le mal sont mêlés comme +l'ivraie et le bon grain dans un champ. Le maître les laisse croître +ensemble; mais l'heure de la séparation violente arrivera[347]. Le +royaume de Dieu sera comme un grand coup de filet, qui amène du bon et +du mauvais poisson; on met le bon dans des jarres, et on se débarrasse +du reste[348]. Le germe de cette grande révolution sera d'abord +méconnaissable. Il sera comme le grain de sénevé, qui est la plus +petite des semences, mais qui, jeté en terre, devient un arbre sous le +feuillage duquel les oiseaux viennent se reposer[349]; ou bien il sera +comme le levain qui, déposé dans la pâte, la fait fermenter tout +entière[350]. Une série de paraboles, souvent obscures, était destinée à +exprimer les surprises de cet avénement soudain, ses apparentes +injustices, son caractère inévitable et définitif[351]. + +Qui établira ce règne de Dieu? Rappelons-nous que la première pensée de +Jésus, pensée tellement profonde chez lui qu'elle n'eut probablement pas +d'origine et tenait aux racines mêmes de son être, fut qu'il était le +fils de Dieu, l'intime de son Père, l'exécuteur de ses volontés. La +réponse de Jésus à une telle question ne pouvait donc être douteuse. La +persuasion qu'il ferait régner Dieu s'empara de son esprit d'une manière +absolue. Il s'envisagea comme l'universel réformateur. Le ciel, la +terre, la nature tout entière, la folie, la maladie et la mort ne sont +que des instruments pour lui. Dans son accès de volonté, héroïque, il +se croit tout-puissant. Si la terre ne se prête pas à cette +transformation suprême, la terre sera broyée, purifiée par la flamme et +le souffle de Dieu. Un ciel nouveau sera créé, et le monde entier sera +peuplé d'anges de Dieu[352]. + +Une révolution radicale[353], embrassant jusqu'à la nature elle-même, +telle fut donc la pensée fondamentale de Jésus. Dès lors, sans doute, il +avait renoncé à la politique; l'exemple de Juda le Gaulonite lui avait +montré l'inutilité des séditions populaires. Jamais il ne songea à se +révolter contre les Romains et les tétrarques. Le principe effréné et +anarchique du Gaulonite n'était pas le sien. Sa soumission aux pouvoirs +établis, dérisoire au fond, était complète dans la forme. Il payait le +tribut à César pour ne pas scandaliser. La liberté et le droit ne sont +pas de ce monde; pourquoi troubler sa vie par de vaines susceptibilités? +Méprisant la terre, convaincu que le monde présent ne mérite pas qu'on +s'en soucie, il se réfugiait dans son royaume idéal; il fondait cette +grande doctrine du dédain transcendant[354], vraie doctrine de la +liberté des âmes, qui seule donne la paix. Mais il n'avait pas dit +encore: «Mon royaume n'est pas de ce monde.» Bien des ténèbres se +mêlaient à ses vues les plus droites. Parfois des tentations étranges +traversaient son esprit. Dans le désert de Judée, Satan lui avait +proposé les royaumes de la terre. Ne connaissant pas la force de +l'empire romain, il pouvait, avec le fond d'enthousiasme qu'il y avait +en Judée et qui aboutit bientôt après à une si terrible résistance +militaire, il pouvait, dis-je, espérer de fonder un royaume par l'audace +et le nombre de ses partisans. Plusieurs fois peut-être se posa pour lui +la question suprême: Le royaume de Dieu se réalisera-t-il par la force +ou par la douceur, par la révolte ou par la patience? Un jour, dit-on, +les simples gens de Galilée voulurent l'enlever et le faire roi[355]. +Jésus s'enfuit dans la montagne et y resta quelque temps seul. Sa belle +nature le préserva de l'erreur qui eût fait de lui un agitateur ou un +chef de rebelles, un Theudas ou un Barkokeba. + +La révolution qu'il voulut faire fut toujours une révolution morale; +mais il n'en était pas encore arrivé à se fier pour l'exécution aux +anges et à la trompette finale. C'est sur les hommes et par les hommes +eux-mêmes qu'il voulait agir. Un visionnaire qui n'aurait eu d'autre +idée que la proximité du jugement dernier n'eût pas eu ce soin pour +l'amélioration de l'homme, et n'eût pas fondé le plus bel enseignement +moral que l'humanité ait reçu. Beaucoup de vague restait sans doute dans +sa pensée, et un noble sentiment, bien plus qu'un dessein arrêté, le +poussait à l'oeuvre sublime qui s'est réalisée par lui, bien que d'une +manière fort différente de celle qu'il imaginait. + +C'est bien le royaume de Dieu, en effet, je veux dire le royaume de +l'esprit, qu'il fondait, et si Jésus, du sein de son Père, voit son +oeuvre fructifier dans l'histoire, il peut bien dire avec vérité: Voilà +ce que j'ai voulu. Ce que Jésus a fondé, ce qui restera éternellement de +lui, abstraction faite des imperfections qui se mêlent à toute chose +réalisée par l'humanité, c'est la doctrine de la liberté des âmes. Déjà +la Grèce avait eu sur ce sujet de belles pensées[356]. Plusieurs +stoïciens avaient trouvé moyen d'être libres sous un tyran. Mais, en +général, le monde ancien s'était figuré la liberté comme attachée à, +certaines formes politiques; les libéraux s'étaient appelés Harmodius et +Aristogiton, Brutus et Cassius. Le chrétien véritable est bien plus +dégagé de toute chaîne; il est ici-bas un exilé; que lui importe le +maître passager de cette terre, qui n'est pas sa patrie? La liberté pour +lui, c'est la vérité[357]. Jésus ne savait pas assez l'histoire pour +comprendre combien une telle doctrine venait juste à son point, au +moment où finissait la liberté républicaine et où les petites +constitutions municipales de l'antiquité expiraient dans l'unité de +l'empire romain. Mais son bon sens admirable et l'instinct vraiment +prophétique qu'il avait de sa mission le guidèrent ici avec une +merveilleuse sûreté. Par ce mot: «Rendez à César ce qui est à César et à +Dieu ce qui est à Dieu,» il a créé quelque chose d'étranger à la +politique, un refuge pour les âmes au milieu de l'empire de la force +brutale. Assurément, une telle doctrine avait ses dangers. Établir en +principe que le signe pour reconnaître le pouvoir légitime est de +regarder la monnaie, proclamer que l'homme parfait paye l'impôt par +dédain et sans discuter, c'était détruire la république à la façon +ancienne et favoriser toutes les tyrannies. Le christianisme, en ce +sens, a beaucoup contribué à affaiblir le sentiment des devoirs du +citoyen et à livrer le monde au pouvoir absolu des faits accomplis. +Mais, en constituant une immense association libre, qui, durant trois +cents ans, sut se passer de politique, le christianisme compensa +amplement le tort qu'il a fait aux vertus civiques. Le pouvoir de +l'État a été borné aux choses de la terre; l'esprit a été affranchi, ou +du moins le faisceau terrible de l'omnipotence romaine a été brisé pour +jamais. + +L'homme surtout préoccupé des devoirs de la vie publique ne pardonne pas +aux autres de mettre quelque chose au-dessus de ses querelles de parti. +Il blâme surtout ceux qui subordonnent aux questions sociales les +questions politiques et professent pour celles-ci une sorte +d'indifférence. Il a raison en un sens, car toute direction exclusive +est préjudiciable au bon gouvernement des choses humaines. Mais quel +progrès les partis ont-ils fait faire à la moralité générale de notre +espèce? Si Jésus, au lieu de fonder son royaume céleste, était parti +pour Rome, s'était usé à conspirer contre Tibère, ou à regretter +Germanicus, que serait devenu le monde? Républicain austère, patriote +zélé, il n'eût pas arrêté le grand courant des affaires de son siècle, +tandis qu'en déclarant la politique insignifiante, il a révélé au monde +cette vérité que la patrie n'est pas tout, et que l'homme est antérieur +et supérieur au citoyen. + +Nos principes de science positive sont blessés de la part de rêves que +renfermait le programme de Jésus. Nous savons l'histoire de la terre; +les révolutions cosmiques du genre de celle qu'attendait Jésus ne se +produisent que par des causes géologiques ou astronomiques, dont on n'a +jamais constaté le lien avec les choses morales. Mais, pour être juste +envers les grands créateurs, il ne faut pas s'arrêter aux préjugés +qu'ils ont pu partager. Colomb a découvert l'Amérique en partant d'idées +fort erronées; Newton croyait sa folle explication de l'Apocalypse aussi +certaine que son système du monde. Mettra-t-on tel homme médiocre de +notre temps au-dessus d'un François d'Assise, d'un saint Bernard, d'une +Jeanne d'Arc, d'un Luther, parce qu'il est exempt des erreurs que ces +derniers ont professées? Voudrait-on mesurer les hommes à la rectitude +de leurs idées en physique et à la connaissance plus ou moins exacte +qu'ils possèdent du vrai système du monde? Comprenons mieux la position +de Jésus et ce qui fit sa force. Le déisme du XVIIIe siècle et un +certain protestantisme nous ont habitués à ne considérer le fondateur de +la foi chrétienne que comme un grand moraliste, un bienfaiteur de +l'humanité. Nous ne voyons plus dans l'Évangile que de bonnes maximes; +nous jetons un voile prudent sur l'étrange état intellectuel où il est +né. Il y a des personnes qui regrettent aussi que la Révolution +française soit sortie plus d'une fois des principes et qu'elle n'ait pas +été faite par des hommes sages et modérés. N'imposons pas nos petits +programmes de bourgeois sensés à ces mouvements extraordinaires si fort +au-dessus de notre taille. Continuons d'admirer la «morale de +l'Évangile;» supprimons dans nos instructions religieuses la chimère qui +en fut l'âme; mais ne croyons pas qu'avec les simples idées de bonheur +ou de moralité individuelle on remue le monde. L'idée de Jésus fut bien +plus profonde; ce fut l'idée la plus révolutionnaire qui soit jamais +éclose dans un cerveau humain; elle doit être prise dans son ensemble, +et non avec ces suppressions timides qui en retranchent justement ce qui +l'a rendue efficace pour la régénération de l'humanité. + +Au fond, l'idéal est toujours une utopie. Quand nous voulons aujourd'hui +représenter le Christ de la conscience moderne, le consolateur, le juge +des temps nouveaux, que faisons-nous? Ce que fit Jésus lui-même il y a +1830 ans. Nous supposons les conditions du monde réel tout autres +qu'elles ne sont; nous représentons un libérateur moral brisant sans +armes les fers du nègre, améliorant la condition du prolétaire, +délivrant les nations opprimées. Nous oublions que cela suppose le monde +renversé, le climat de la Virginie et celui du Congo modifiés, le sang +et la race de millions d'hommes changés, nos complications sociales +ramenées à une simplicité chimérique, les stratifications politiques de +l'Europe dérangées de leur ordre naturel. La «réforme de toutes +choses[358]» voulue par Jésus n'était pas plus difficile. Cette terre +nouvelle, ce ciel nouveau, cette Jérusalem nouvelle qui descend du ciel, +ce cri: «Voilà que je refais tout à neuf[359]!» sont les traits communs +des réformateurs. Toujours le contraste de l'idéal avec la triste +réalité produira dans l'humanité ces révoltes contre la froide raison +que les esprits médiocres taxent de folie, jusqu'au jour où elles +triomphent et où ceux qui les ont combattues sont les premiers à en +reconnaître la haute raison. + +Qu'il y eût une contradiction entre la croyance d'une fin prochaine du +monde et la morale habituelle de Jésus, conçue en vue d'un état stable +de l'humanité, assez analogue à celui qui existe en effet, c'est ce +qu'on n'essayera pas de nier[360]. Ce fut justement cette contradiction +qui assura la fortune de son oeuvre. Le millénaire seul n'aurait rien +fait de durable; le moraliste seul n'aurait rien fait de puissant. Le +millénarisme donna l'impulsion, la morale assura l'avenir. Par là, le +christianisme réunit les deux conditions des grands succès en ce monde, +un point de départ révolutionnaire et la possibilité de vivre. Tout ce +qui est fait pour réussir doit répondre à ces deux besoins; car le monde +veut à la fois changer et durer. Jésus, en même temps qu'il annonçait un +bouleversement sans égal dans les choses humaines, proclamait les +principes sur lesquels la société repose depuis dix-huit cents ans. + +Ce qui distingue, en effet, Jésus des agitateurs de son temps et de ceux +de tous les siècles, c'est son parfait idéalisme. Jésus, à quelques +égards, est un anarchiste, car il n'a aucune idée du gouvernement civil. +Ce gouvernement lui semble purement et simplement un abus. Il en parle +en termes vagues et à la façon d'une personne du peuple qui n'a aucune +idée de politique. Tout magistrat lui paraît un ennemi naturel des +hommes de Dieu; il annonce à ses disciples des démêlés avec la police, +sans songer un moment qu'il y ait là matière à rougir[361]. Mais jamais +la tentative de se substituer aux puissants et aux riches ne se montre +chez lui. Il veut anéantir la richesse et le pouvoir, mais non s'en +emparer. Il prédit à ses disciples des persécutions et des +supplices[362]; mais pas une seule fois la pensée d'une résistance armée +ne se laisse entrevoir. L'idée qu'on est tout-puissant par la souffrance +et la résignation, qu'on triomphe de la force par la pureté du coeur, +est bien une idée propre de Jésus. Jésus n'est pas un spiritualiste; car +tout aboutit pour lui à une réalisation palpable; il n'a pas la moindre +notion d'une âme séparée du corps. Mais c'est un idéaliste accompli, la +matière n'étant pour lui que le signe de l'idée, et le réel l'expression +vivante de ce qui ne paraît pas. + +A qui s'adresser, sur qui compter pour fonder le règne de Dieu? La +pensée de Jésus en ceci n'hésita jamais. Ce qui est haut pour les hommes +est en abomination aux yeux de Dieu[363]. Les fondateurs du royaume de +Dieu seront les simples. Pas de riches, pas de docteurs, pas de prêtres; +des femmes, des hommes du peuple, des humbles, des petits[364]. Le grand +signe du Messie, c'est «la bonne nouvelle annoncée aux pauvres[365].» La +nature idyllique et douce de Jésus reprenait ici le dessus. Une immense +révolution sociale, où les rangs seront intervertis, où tout ce qui est +officiel en ce monde sera humilié, voilà son rêve. Le monde ne le croira +pas; le monde le tuera. Mais ses disciples ne seront pas du monde[366]. +Ils seront un petit troupeau d'humbles et de simples, qui vaincra par +son humilité même. Le sentiment qui a fait de «mondain» l'antithèse de +«chrétien» a, dans les pensées du maître, sa pleine justification[367]. + + +NOTES: + +[337] _Tobie_ VIII, 3; Luc, XI, 24. + +[338] Matth., IV, 1 et suiv.; Marc, I, 12-13; Luc, IV, 1 et suiv. +Certes, l'analogie frappante que ces récits offrent avec des légendes +analogues du _Vendidad_ (farg. XIX) et du _Lalitavistara_ (ch. XVII, +XVIII, XXI) porterait à n'y voir qu'un mythe. Mais le récit maigre et +concis de Marc, qui représente ici évidemment la rédaction primitive, +suppose un fait réel, qui plus tard a fourni le thème de développements +légendaires. + +[339] Matth., IV, 12; Marc, I, 14; Luc, IV, 14; Jean, IV, 3. + +[340] Matth., VII, 29; Marc, I, 22; Luc, IV, 32. + +[341] Marc, I,14-15. + +[342] Marc, XV, 43. + +[343] Voir ci-dessus, p. 78-79. + +[344] Jean, XII, 31; XIV, 30; XVI, 14. Comp. _II Cor_., IV, 4; _Ephes_., +VI, 2. + +[345] Jean, I, 10; VII, 7; XIV, 17, 22, 27; XV, 18 et suiv.; XVI, 8, 20, +33; XVII, 9, 14, 16, 25. Cette nuance du mot «monde» est surtout +caractérisée dans les écrits de Paul et de Jean. + +[346] Matth., XIX, 30; XX, 16; Marc, X, 31; Luc, XIII, 30. + +[347] Matth., XIII, 24 et suiv. + +[348] Matth., XIII, 47 et suiv. + +[349] Matth., XIII, 31 et suiv.; Marc, IV, 31 et suiv.; Luc, XIII, 19 et +suiv. + +[350] Matth., XIII, 33; Luc, XIII, 21. + +[351] Matth., XIII entier; XVIII, 23 et suiv.; XX, 1 et suiv.; Luc, +XIII, 18 et suiv. + +[352] Matth., XXII, 30. + +[353] [Greek: Apikatastasis pantôn.] _Act._, III, 21 + +[354] Matth., XVII, 23-26; XXII, 16-22. + +[355] Jean, VI, 15. + +[356] V. Stobée, _Florilegium_, ch. LXII, LXXVII, LXXXVI et suiv. + +[357] Jean, VIII, 32 et suiv. + +[358] _Act._, III, 21. + +[359] _Apocal._, XXI, 1, 2, 5. + +[360] Les sectes millénaires de l'Angleterre présentent le même +contraste, je veux dire la croyance à une prochaine fin du monde, et +néanmoins beaucoup de bon sens dans la pratique de la vie, une entente +extraordinaire des affaires commerciales et de l'industrie. + +[361] Matth., X, 47-48; Luc, XII, 41. + +[362] Matth., V, 10 et suiv.; X entier; Luc, VI, 22 et suiv.; Jean, XV, +18 et suiv.; XVI, 2 et suiv., 20, 33; XVII, 14. + +[363] Luc, XVI, 15. + +[364] Matth., V, 3, 10; XVIII, 3; XIX, 14, 23-24; XXI, 3',; XXII, 2 et +suiv.; Marc, X, 14-15, 23-25; Luc, IV, 18 et suiv.; VI, 20; XVIII, +16-17, 24-25. + +[365] Matth., XI, 5. + +[366] Jean, XV, 19; XVII, 14, 16. + +[367] Voir surtout le chapitre XVII de saint Jean, exprimant, sinon un +discours réel tenu par Jésus, du moins un sentiment qui était +très-profond chez ses disciples et qui sûrement venait de lui. + + + + +CHAPITRE VIII. + +JÉSUS A CAPHARNAHUM. + + +Obsédé d'une idée de plus en plus impérieuse et exclusive, Jésus +marchera désormais avec une sorte d'impassibilité fatale dans la voie +que lui avaient tracée son étonnant génie et les circonstances +extraordinaires où il vivait. Jusque-là il n'avait fait que communiquer +ses pensées à quelques personnes secrètement attirées vers lui; +désormais son enseignement devient public et suivi. Il avait à peu près +trente ans[368]. Le petit groupe d'auditeurs qui l'avait accompagné près +de Jean-Baptiste s'était grossi sans doute, et peut-être quelques +disciples de Jean s'étaient-ils joints à lui[369]. C'est avec ce premier +noyau d'Église qu'il annonce hardiment, dès son retour en Galilée, la +«bonne nouvelle du royaume de Dieu.» Ce royaume allait venir, et c'était +lui, Jésus, qui était ce «Fils de l'homme» que Daniel en sa vision avait +aperçu comme l'appariteur divin de la dernière et suprême révélation. + +Il faut se rappeler que, dans les idées juives, antipathiques à l'art et +à la mythologie, la simple forme de l'homme avait une supériorité sur +celle des _chérubs_ et des animaux fantastiques que l'imagination du +peuple, depuis qu'elle avait subi l'influence de l'Assyrie, supposait +rangés autour de la divine majesté. Déjà dans Ézéchiel[370], l'être +assis sur le trône suprême, bien au-dessus des monstres du char +mystérieux, le grand révélateur des visions prophétiques a la figure +d'un homme. Dans le Livre de Daniel, au milieu de la vision des empires +représentés par des animaux, au moment où la séance du grand jugement +commence et où les livres sont ouverts, un être «semblable à un fils de +l'homme» s'avance vers l'Ancien des jours, qui lui confère le pouvoir de +juger le monde, et de le gouverner pour l'éternité[371]. _Fils de +l'homme_ est dans les langues sémitiques, surtout dans les dialectes +araméens, un simple synonyme _d'homme._ Mais ce passage capital de +Daniel frappa les esprits; le mot de _fils de l'homme_ devint, au moins +dans certaines écoles[372], un des titres du Messie envisagé comme juge +du monde et comme roi de l'ère nouvelle qui allait s'ouvrir[373]. +L'application que s'en faisait Jésus à lui-même était donc la +proclamation de sa messianité et l'affirmation de la prochaine +catastrophe où il devait figurer en juge, revêtu des pleins pouvoirs que +lui avait délégués l'Ancien des jours[374]. + +Le succès de la parole du nouveau prophète fut cette fois décisif. Un +groupe d'hommes et de femmes, tous caractérisés par un même esprit de +candeur juvénile et de naïve innocence, adhérèrent à lui et lui dirent: +«Tu es le Messie.» Comme le Messie devait être fils de David, on lui +décernait naturellement ce titre, qui était synonyme du premier. Jésus +se le laissait donner avec plaisir, quoiqu'il lui causât quelque +embarras, sa naissance étant toute populaire. Pour lui, le titre qu'il +préférait était celui de «Fils de l'homme,» titre humble en apparence, +mais qui se rattachait directement aux espérances messianiques. C'est +par ce mot qu'il se désignait[375], si bien que dans sa bouche, «le Fils +de l'homme» était synonyme du pronom «je,» dont il évitait de se servir. +Mais on ne l'apostrophait jamais ainsi, sans doute parce que le nom dont +il s'agit ne devait pleinement lui convenir qu'au jour de sa future +apparition. + +Le centre d'action de Jésus, à cette époque de sa vie, fut la petite +ville de Capharnahum, située sur le bord du lac de Génésareth. Le nom de +Capharnahum, où entre le mot _caphar_, «village», semble désigner une +bourgade à l'ancienne manière, par opposition aux grandes villes bâties +selon la mode romaine, comme Tibériade[376]. Ce nom avait si peu de +notoriété, que Josèphe, à un endroit de ses écrits[377], le prend pour +le nom d'une fontaine, la fontaine ayant plus de célébrité que le +village situé près d'elle. Comme Nazareth, Capharnahum était sans +passé, et n'avait en rien participé au mouvement profane favorisé par +les Hérodes. Jésus s'attacha beaucoup à cette ville et s'en fit comme +une seconde patrie[378]. Peu après son retour, il avait dirigé sur +Nazareth une tentative qui n'eut aucun succès[379]. Il n'y put faire +aucun miracle, selon la naïve remarque d'un de ses biographes[380]. La +connaissance qu'on avait de sa famille, laquelle était peu considérable, +nuisait trop à son autorité. On ne pouvait regarder comme le fils de +David celui dont on voyait tous les jours le frère, la soeur, le +beau-frère. Il est remarquable, du reste, que sa famille lui fit une +assez vive opposition, et refusa nettement de croire a sa mission[381]. +Les Nazaréens, bien plus violents, voulurent, dit-on, le tuer en le +précipitant d'un sommet escarpé[382]. Jésus remarqua avec esprit que +cette aventure lui était commune avec tous les grands hommes, et il se +fit l'application du proverbe: «Nul n'est prophète en son pays.» + +Cet échec fut loin de le décourager. Il revint à Capharnahum[383], où il +trouvait des dispositions beaucoup meilleures, et de là il organisa une +série de missions sur les petites villes environnantes. Les populations +de ce beau et fertile pays n'étaient guère réunies que le samedi. Ce fut +le jour qu'il choisit pour ses enseignements. Chaque ville avait alors +sa synagogue ou lieu de séance. C'était une salle rectangulaire, assez +petite, avec un portique, que l'on décorait des ordres grecs. Les Juifs, +n'ayant pas d'architecture propre, n'ont jamais tenu à donner à ces +édifices un style original. Les restes de plusieurs anciennes synagogues +existent encore en Galilée[384]. Elles sont toutes construites en grands +et bons matériaux; mais leur style est assez mesquin par suite de cette +profusion d'ornements végétaux, de rinceaux, de torsades, qui +caractérise les monuments juifs[385]. A l'intérieur, il y avait des +bancs, une chaire pour la lecture publique, une armoire pour renfermer +les rouleaux sacrés[386]. Ces édifices, qui n'avaient rien du temple, +étaient le centre de toute la vie juive. On s'y réunissait le jour du +sabbat pour la prière et pour la lecture de la Loi et des Prophètes. +Comme le judaïsme, hors de Jérusalem, n'avait pas de clergé proprement +dit, le premier venu se levait, faisait les lectures du jour (_parascha_ +et _haphtara_), et y ajoutait un _midrasch_ ou commentaire tout +personnel, où il exposait ses propres idées[387]. C'était l'origine de +«l'homélie,» dont nous trouvons le modèle accompli dans les petits +traités de Philon. On avait le droit de faire des objections et des +questions au lecteur; de la sorte, la réunion dégénérait vite en une +sorte d'assemblée libre. Elle avait un président[388], des +«anciens[389],» un _hazzan_, lecteur attitré ou appariteur[390], des +«envoyés[391],» sortes de secrétaires ou de messagers qui faisaient la +correspondance d'une synagogue à l'autre, un _schammasch_ ou +sacristain[392]. Les synagogues étaient ainsi de vraies petites +républiques indépendantes; elles avaient une juridiction étendue. Comme +toutes les corporations municipales jusqu'à une époque avancée de +l'empire romain, elles faisaient des décrets honorifiques[393], votaient +des résolutions ayant force de loi pour la communauté, prononçaient des +peines corporelles dont l'exécuteur ordinaire était le _hazzan[394]_. + +Avec l'extrême activité d'esprit qui a toujours caractérisé les Juifs, +une telle institution, malgré les rigueurs arbitraires qu'elle +comportait, ne pouvait manquer de donner lieu à des discussions +très-animées. Grâce aux synagogues, le judaïsme put traverser intact +dix-huit siècles de persécution. C'étaient comme autant de petits mondes +à part, où l'esprit national se conservait, et qui offraient aux luttes +intestines des champs tout préparés. Il s'y dépensait une somme énorme +de passion. Les querelles de préséance y étaient vives. Avoir un +fauteuil d'honneur au premier rang était la récompense d'une haute +piété, ou le privilège de la richesse qu'on enviait le plus[395]. D'un +autre côté, la liberté, laissée à qui la voulait prendre, de s'instituer +lecteur et commentateur du texte sacré donnait des facilités +merveilleuses pour la propagation des nouveautés. Ce fut là une des +grandes forces de Jésus et le moyen le plus habituel qu'il employa pour +fonder son enseignement doctrinal[396]. Il entrait dans la synagogue, se +levait pour lire; le _hazzan_ lui tendait le livre, il le déroulait, et +lisant la _parascha_ ou la _haphtara_ du jour, il tirait de cette +lecture quelque développement conforme à ses idées[397]. Comme il y +avait peu de pharisiens en Galilée, la discussion contre lui ne prenait +pas ce degré de vivacité et ce ton d'acrimonie qui, à Jérusalem, +l'eussent arrêté court dès ses premiers pas. Ces bons Galiléens +n'avaient jamais entendu une parole aussi accommodée à leur imagination +riante[398]. On l'admirait, on le choyait, on trouvait qu'il parlait +bien et que ses raisons étaient convaincantes. Les objections les plus +difficiles, il les résolvait avec assurance; le charme de sa parole et +de sa personne captivait ces populations encore jeunes, que le +pédantisme des docteurs n'avait pas desséchées. + +L'autorité du jeune maître allait ainsi tous les jours grandissant, et, +naturellement, plus on croyait en lui, plus il croyait en lui-même. Son +action était fort restreinte. Elle était toute bornée au bassin du lac +de Tibériade, et même dans ce bassin elle avait une région préférée. Le +lac a cinq ou six lieues de long sur trois ou quatre de large; quoique +offrant l'apparence d'un ovale assez régulier, il forme, à partir de +Tibériade jusqu'à l'entrée du Jourdain, une sorte de golfe, dont la +courbe mesure environ trois lieues. Voilà le champ où la semence de +Jésus trouva enfin la terre bien préparée. Parcourons-le pas à pas, en +essayant de soulever le manteau de sécheresse et de deuil dont l'a +couvert le démon de l'islam. + +En sortant de Tibériade, ce sont d'abord des rochers escarpés, une +montagne qui semble s'écrouler dans la mer. Puis les montagnes +s'écartent; une plaine (_El-Ghoueir_) s'ouvre presque au niveau du lac. +C'est un délicieux bosquet de haute verdure, sillonné par d'abondantes +eaux qui sortent en partie d'un grand bassin rond, de construction +antique (_Aïn-Medawara_). A l'entrée de cette plaine, qui est le pays de +Génésareth proprement dit, se trouve le misérable village de _Medjdel_. +A l'autre extrémité de la plaine (toujours en suivant la mer), on +rencontre un emplacement de ville (_Khan-Minyeh_), de très-belles eaux +(_Aïn-et-Tin_), un joli chemin, étroit et profond, taillé dans le roc, +que certainement Jésus a souvent suivi, et qui sert de passage entre la +plaine de Génésareth et le talus septentrional du lac. A un quart +d'heure de là, on traverse une petite rivière d'eau salée +(_Aïn-Tabiga_), sortant de terre par plusieurs larges sources à quelques +pas du lac, et s'y jetant au milieu d'un épais fourré de verdure. Enfin, +à quarante minutes plus loin, sur la pente aride qui s'étend +d'Aïn-Tabiga à l'embouchure du Jourdain, on trouve quelques huttes et un +ensemble de ruines assez monumentales, nommés _Tell-Hum_. + +Cinq petites villes, dont l'humanité parlera éternellement autant que +de Rome et d'Athènes, étaient, du temps de Jésus, disséminées dans +l'espace qui s'étend du village de Medjdel à Tell-Hum. De ces cinq +villes, Magdala, Dalmanutha, Capharnahum, Bethsaïde, Chorazin[399], la +première seule se laisse retrouver aujourd'hui avec certitude. L'affreux +village de Medjdel a sans doute conservé le nom et la place de la +bourgade qui donna à Jésus sa plus fidèle amie[400]. Dalmanutha était +probablement près de là[401]. Il n'est pas impossible que Chorazin fût +un peu dans les terres, du côté du nord[402]. Quant à Bethsaïde et +Capharnahum, c'est en vérité presque au hasard qu'on les place à +Tell-Hum, à Aïn-et-Tin, à Khan-Minyeh, à Aïn-Medawara[403]. On dirait +qu'en topographie, comme en histoire, un dessein profond ait voulu +cacher les traces du grand fondateur. Il est douteux qu'on arrive +jamais, sur ce sol profondément dévasté, à fixer les places où +l'humanité voudrait venir baiser l'empreinte de ses pieds. + +Le lac, l'horizon, les arbustes, les fleurs, voilà donc tout ce qui +reste du petit canton de trois ou quatre lieues où Jésus fonda son +oeuvre divine. Les arbres ont totalement disparu. Dans ce pays, où la +végétation était autrefois si brillante que Josèphe y voyait une sorte +de miracle,--la nature, suivant lui, s'étant plu à rapprocher ici côte à +côte les plantes des pays froids, les productions des zones brûlantes, +les arbres des climats moyens, chargés toute l'année de fleurs et de +fruits[404];--dans ce pays, dis-je, on calcule maintenant un jour +d'avance l'endroit où l'on trouvera le lendemain un peu d'ombre pour son +repas. Le lac est devenu désert. Une seule barque, dans le plus +misérable état, sillonne aujourd'hui ces flots jadis si riches de vie +et de joie. Mais les eaux sont toujours légères et transparentes[405]. +La grève, composée de rochers ou de galets, est bien celle d'une petite +mer, non celle d'un étang, comme les bords du lac Huleh. Elle est nette, +propre, sans vase, toujours battue au même endroit par le léger +mouvement des flots. De petits promontoires, couverts de lauriers roses, +de tamaris et de câpriers épineux, s'y dessinent; à deux endroits +surtout, à la sortie du Jourdain, près de Tarichée, et au bord de la +plaine de Génésareth, il y a d'enivrants parterres, où les vagues +viennent s'éteindre en des massifs de gazon et de fleurs. Le ruisseau +d'Aïn-Tabiga fait un petit estuaire, plein de jolis coquillages. Des +nuées d'oiseaux nageurs couvrent le lac. L'horizon est éblouissant de +lumière. Les eaux, d'un azur céleste, profondément encaissées entre des +roches brûlantes, semblent, quand on les regarde du haut des montagnes +de Safed, occuper le fond d'une coupe d'or. Au nord, les ravins neigeux +de l'Hermon se découpent en lignes blanches sur le ciel; à l'ouest, les +hauts plateaux ondulés de la Gaulonitide et de la Pérée, absolument +arides et revêtus par le soleil d'une sorte d'atmosphère veloutée, +forment une montagne compacte, ou pour mieux dire une longue terrasse +très-élevée, qui, depuis Césarée de Philippe, court indéfiniment vers le +sud. + +La chaleur sur les bords est maintenant très-pesante. Le lac occupe une +dépression de deux cents mètres au-dessous du niveau de la +Méditerranée[406], et participe ainsi des conditions torrides de la mer +Morte[407]. Une végétation abondante tempérait autrefois ces ardeurs +excessives; on comprendrait difficilement qu'une fournaise comme est +aujourd'hui tout le bassin du lac, à partir du mois de mai, eût jamais +été le théâtre d'une prodigieuse activité. Josèphe, d'ailleurs, trouve +le pays fort tempéré[408]. Sans doute il y a eu ici, comme dans la +campagne de Rome, quelque changement de climat, amené par des causes +historiques. C'est l'islamisme, et surtout la réaction musulmane contre +les croisades, qui ont desséché, à la façon d'un vent de mort, le canton +préféré de Jésus. La belle terre de Génésareth ne se doutait pas que +sous le front de ce pacifique promeneur s'agitaient ses destinées. +Dangereux compatriote, Jésus a été fatal au pays qui eut le redoutable +honneur de le porter. Devenue pour tous un objet d'amour ou de haine, +convoitée par deux fanatismes rivaux, la Galilée devait, pour prix de sa +gloire, se changer en désert. Mais qui voudrait dire que Jésus eût été +plus heureux, s'il eût vécu un plein âge d'homme, obscur en son village? +Et ces ingrats Nazaréens, qui penserait à eux, _si_, au risque de +compromettre l'avenir de leur bourgade, un des leurs n'eût reconnu son +Père et ne se fût proclamé fils de Dieu? + +Quatre ou cinq gros villages, situés à une demi-heure l'un de l'autre, +voilà donc le petit monde de Jésus à l'époque où nous sommes. Il ne +semble pas être jamais entré à Tibériade, ville toute profane, peuplée +en grande partie de païens et résidence habituelle d'Antipas[409]. +Quelquefois, cependant, il s'écartait de sa région favorite. Il allait +en barque sur la rive orientale, à, Gergésa par exemple[410]. Vers le +nord, on le voit à Panéas ou Césarée de Philippe[411], au pied de +l'Hermon. Une fois, enfin, il fait une course du côté de Tyr et de +Sidon[412], pays qui devait être alors merveilleusement florissant. Dans +toutes ces contrées, il était en plein paganisme[413]. A Césarée, il vit +la célèbre grotte du _Panium_, où l'on plaçait la source du Jourdain, et +que la croyance populaire entourait d'étranges légendes[414]; il put +admirer le temple de marbre qu'Hérode fit élever près de là en l'honneur +d'Auguste[415]; il s'arrêta probablement devant les nombreuses statues +votives à Pan, aux Nymphes, à l'Écho de la grotte, que la piété +entassait déjà en ce bel endroit[416]. Un juif évhémériste, habitué à +prendre les dieux étrangers pour des hommes divinisés ou pour des +démons, devait considérer toutes ces représentations figurées comme des +idoles. Les séductions des cultes naturalistes, qui enivraient les races +plus sensitives, le laissèrent froid. Il n'eut sans doute aucune +connaissance de ce que le vieux sanctuaire de Melkarth, à Tyr, pouvait +renfermer encore d'un culte primitif plus ou moins analogue à celui des +Juifs[417]. Le paganisme, qui, en Phénicie, avait élevé sur chaque +colline un temple et un bois sacré, tout cet aspect de grande industrie +et de richesse profane[418], durent peu lui sourire. Le monothéisme +enlève toute aptitude à comprendre les religions païennes; le musulman +jeté dans les pays polythéistes semble n'avoir pas d'yeux. Jésus sans +contredit n'apprit rien dans ces voyages. Il revenait toujours à sa rive +bien-aimée de Génésareth. Le centre de ses pensées était là; là, il +trouvait foi et amour. + + +NOTES: + +[368] Luc, III, 23; évangile des Ébionim, dans Epiph., _Adv. hær._ XXX, +13. + +[369] Jean, I, 37 et suiv. + +[370] I, 5, 26 et suiv. + +[371] Daniel, VII, 13-14. Comp. VIII, 15; X, 16. + +[372] Dans Jean, XII, 34, les Juifs ne paraissent pas au courant du sens +de ce mot. + +[373] Livre d'Hénoch, XLVI, 1, 2, 3; XLVIII, 2, 3; LXII 9, 14; LXX, 1 +(division de Dillmann); Matth., X, 23; XIII, 41; XVI, 27-28; XIX, 28; +XXIV, 27, 30, 37, 39, 44; XXV, 31; XXVI, 64; Marc, XIII, 26; XIV, 62; +Luc, XII, 40; XVII, 24, 26, 30; XXI, 27, 36; XXII, 69; _Actes_, VII, 55. +Mais le passage le plus significatif est: Jean, V, 27, rapproché +d'_Apoc_., I, 13; XIV, 14. L'expression, «Fils de la femme» pour le +Messie se trouve une fois dans le livre d'Hénoch, LXII, 8. + +[374] Jean, V, 22, 27. + +[375] Ce titre revient quatre-vingt-trois fois dans les Évangiles, et +toujours dans les discours de Jésus. + +[376] Il est vrai que Tell-Hum, qu'on identifie d'ordinaire avec +Capharnahum, offre des restes d'assez beaux monuments. Mais, outre que +cette identification est douteuse, lesdits monuments peuvent être du IIe +et du IIIe siècle après J.-C. + +[377] _B.J._, III, X, 8. + +[378] Matth., IX, 4; Marc, II, 4. + +[379] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VI, 4 et suiv.; Luc, IV, 46 et +suiv., 23-24; Jean, IV, 44. + +[380] Marc, VI, 3. Cf. Matth., XII, 58; Luc, IV, 23. + +[381] Matth., XIII, 57; Marc, VI, 4; Jean, VII, 3 et suiv. + +[382] Luc, IV, 29. Probablement il s'agit ici du rocher à pic qui est +très-près de Nazareth, au-dessus de l'église actuelle des Maronites, et +non du prétendu _Mont de la Précipitation_, à une heure de Nazareth. V. +Robinson, II, 335 et suiv. + +[383] Matth., IV, 13; Luc, IV, 31. + +[384] A Tell-Hum, à Irbid (Arbela), à Meiron (Mero), à Jiseh (Giscala), +à Kasyoun, à Nabartein, deux à Kefr-Bereim. + +[385] Je n'ose encore me prononcer sur l'âge de ces monuments, ni par +conséquent affirmer que Jésus ait enseigné dans aucun d'eux. Quel +intérêt n'aurait pas, dans une telle hypothèse, la synagogue de Tell-Hum +La grande synagogue de Kefr-Bereim me semble la plus ancienne de toutes. +Elle est d'un style assez pur. Celle de Kasyoun porte une inscription +grecque du temps de Septime Sévère. La grande importance que prit le +judaïsme dans la haute Galilée après la guerre des Romains permet de +croire que plusieurs de ces édifices ne remontent qu'au IIIe siècle, +époque où Tibériade devint une sorte de capitale du judaïsme. + +[386] _II Esdr_., VIII, 4; Matth., XXIII, 6; Epist. Jac., II, 3; +Mischna, _Megilla_, III, 1; _Rosch hasschana_, IV, 7, etc. Voir surtout +la curieuse description de la synagogue d'Alexandrie dans le Talmud de +Babylone, _Sukka_, 51 _b_. + +[387] Philon, cité dans Eusèbe, _Proep. evang_., VIII, 7, et _Quod omnis +probus liber_, § 12; Luc, IV, 16; _Act._ XIII, 15; XV, 21; Mischna, +_Megilla_, III, 4 et suiv. + +[388] [Greek: Archisunagôgos]. + +[389] [Greek: Presbuteroi]. + +[390] [Greek: Hupêretês]. + +[391] [Greek: Apostoloi] ou [Greek: angeloi]. + +[392] [Greek: Diachonos]. Marc, V, 22, 35 et suiv.; Luc, IV, 20; VII, 3; +VIII, 41, 49; XIII, 14; _Act_., XIII, 15; XVIII, 8, 17; _Apoc_., II, 1; +Mischna, _Joma_, VII, 1; _Rosch hasschana_, IV, 9; Talm. de Jérus., +_Sanhédrin_, I, 7; Epiph., _Adv. hær_., XXX, 4, 11. + +[393] Inscription de Bérénice, dans le _Corpus inscr. græc._, n° 5361; +inscription de Kasyoun, dans la _Mission de Phénicie_, livre IV [sous +presse]. + +[394] Matth., V, 25; X, 17; XXIII, 34; Marc, XIII, 9; Luc, XII, 11; XXI, +12; _Act.,_ XXII, 19; XXVI, 11; _II Cor.,_ XI, 24; Mischna, _Macoth,_ +III, 12 Talmud de Babyl., _Megilla_, 7b; Epiph., _Adv. hær.,_ XXX, 11. + +[395] Matth., XXIII, 6; Epist. Jac., II 3; Talm. de Bab., _Sukka,_ 51 +_b_. + +[396] Matth., IV, 23; IX, 35; Marc, I, 21,39; VI, 2; Luc, IV, 15, 46, +31, 44; XIII, 10; Jean, XVIII, 20. + +[397] Luc, IV, 16 et suiv. Comp. Mischna, _Joma_, VII, 1. + +[398] Matth., VII, 28; XIII, 54, Marc, I, 22; VI, 1; Luc, IV, 22, 32. + +[399] L'antique Kinnéreth avait disparu ou changé de nom. + +[400] On sait en effet qu'elle était très-voisine de Tibériade. Talmud +de Jérusalem, _Maasaroth_, III, I; _Schebiit_, IX, 1; _Erubin._, vV7. + +[401] Marc, VIII, 10. Comp. Matth., XV, 39. + +[402] A l'endroit nommé _Khorazi_ ou _Bir-Kérazeh,_ au-dessus de +Tell-Hum. + +[403] L'ancienne hypothèse qui identifiait Tell-Hum avec Capharnahum, +bien que fortement attaquée depuis quelques années, conserve encore de +nombreux défenseurs. Le meilleur argument qu'on puisse faire valoir en +sa faveur est le nom même de _Tell-Hum, Tell_ entrant dans le nom de +beaucoup de villages et ayant pu remplacer _Caphar_. Impossible, d'un +autre côté, de trouver près de Tell-Hum une fontaine répondant à ce que +dit Josèphe _(B. J_., III, x, 8). Cette fontaine de Capharnahum semble +bien être Aïn-Medawara; mais Aïn-Medawara est à une demi-heure du lac, +tandis que Capharnahum était une ville de pêcheurs sur le bord même de +la mer (Matth., IV, 13; Jean, VI, 17). Les difficultés pour Bethsaïde +sont plus grandes encore; car l'hypothèse, assez généralement admise, de +deux Bethsaïdes, l'une sur la rive occidentale, l'autre sur la rive +orientale du lac, et à deux ou trois lieues l'une de l'autre, a quelque +chose de singulier. + +[404] _B. J_., III, x, 8. + +[405] _B.J._, III, x, 7; Jacques de Vitri, dans le _Gesta Dei per +Francos_, I, 1075. + +[406] C'est l'évaluation du capitaine Lynch (dans Ritter, _Erd-kunde,_ +XV, 1re part., p. XX). Elle concorde à peu près avec celle de M. de +Bertou _(Bulletin de la Soc. de géogr_., 2e série, XII, p. 146). + +[407] La dépression de la mer Morte est du double. + +[408] _B. J_., III, x, 7 et 8. + +[409] Jos., _Ant._, XVIII, II, 3; _Vita_, 12, 13, 64. + +[410] J'adopte l'opinion de M. Thomson (_The Land and the Book_, II, 34 +et suiv.), d'après laquelle la Gergésa de Matthieu (VIII, 28), identique +à la ville chananéenne de _Girgasch_ (_Gen._, X, 16; XV, 21; _Deut._, +VII, 1; _Josué_, XXIV, 11), serait l'emplacement nommé maintenant +_Kersa_ ou _Gersa_, sur la rive orientale, à peu près vis-à-vis de +Magdala. Marc (V, 1) et Luc (VIII, 26) nomment _Gadara_ ou _Gerasa_ au +lieu de _Gergesa. Gerasa_ est une leçon impossible, les évangélistes +nous apprenant que la ville en question était près du lac et vis-à-vis +de la Galilée. Quant à Gadare, aujourd'hui _Om-Keis_, à une heure et +demie du lac et du Jourdain, les circonstances locales données par Marc +et Luc n'y conviennent guère. On comprend d'ailleurs que _Gergesa_ soit +devenue _Gerasa_, nom bien plus connu, et que les impossibilités +topographiques qu'offrait cette dernière lecture aient fait adopter +_Gadara_. Cf. Orig., _Comment. in Joann._, VI, 24; X, 10; Eusèbe et +saint Jérôme, _De situ et nomin. loc. hebr._, aux mots [Greek: Gergesa, +Gergasei]. + +[411] Matth., XVI, 13; Marc, VIII, 27. + +[412] Matth., XV, 21; Marc, VII, 24, 31. + +[413] Jos., _Vita_, 13. + +[414] Jos., _Ant._, XV, x, 3; _B.J._, I, xxi, 3; III, x, 7; Benjamin de +Tudèle, p. 46, édit. Asher. + +[415] Jos., _Ant._, XV, x, 3. + +[416] _Corpus. inscr. gr._, n^(os) 4537, 4538, 4538 _b_, 4539. + +[417] Lucianus (ut fertur), _De dea syria_, 3. + +[418] Les traces de la riche civilisation païenne de ce temps couvrent +encore tout le Beled-Bescharrah, et surtout les montagnes qui forment le +massif du cap Blanc et du cap Nakoura. + + + + +CHAPITRE IX. + +LES DISCIPLES DE JÉSUS. + + +Dans ce paradis terrestre, que les grandes révolutions de l'histoire +avaient jusque-là peu atteint, vivait une population en parfaite +harmonie avec le pays lui-même, active, honnête, pleine d'un sentiment +gai et tendre de la vie. Le lac de Tibériade est un des bassins d'eau +les plus poissonneux du monde[419]; des pêcheries très-fructueuses +s'étaient établies, surtout à Bethsaïde, à Capharnahum, et avaient +produit une certaine aisance. Ces familles de pêcheurs formaient une +société douce et paisible, s'étendant par de nombreux liens de parenté +dans tout le canton du lac que nous avons décrit. Leur vie peu occupée +laissait toute liberté à leur imagination. Les idées sur le royaume de +Dieu trouvaient, dans ces petits comités de bonnes gens, plus de créance +que partout ailleurs. Rien de ce qu'on appelle civilisation, dans le +sens grec et mondain, n'avait pénétré parmi eux. Ce n'était pas notre +sérieux germanique et celtique; mais, bien que souvent peut-être la +bonté fût chez eux superficielle et sans profondeur, leurs moeurs +étaient tranquilles, et ils avaient quelque chose d'intelligent et de +fin. On peut se les figurer comme assez analogues aux meilleures +populations du Liban, mais avec le don que n'ont pas celles-ci de +fournir des grands hommes. Jésus rencontra là sa vraie famille. Il s'y +installa comme un des leurs; Capharnahum devint «sa ville[420]», et au +milieu du petit cercle qui l'adorait, il oublia ses frères sceptiques, +l'ingrate Nazareth et sa moqueuse incrédulité. + +Une maison surtout, à Capharnahum, lui offrit un asile agréable et des +disciples dévoués. C'était celle de deux frères, tous deux fils d'un +certain Jonas, qui probablement était mort à l'époque où Jésus vint se +fixer sur les bords du lac. Ces deux frères étaient Simon, surnommé +_Céphas_ ou _Pierre_, et André. Nés à Bethsaïde[421], ils se trouvaient +établis à Capharnahum quand Jésus commença sa vie publique. Pierre +était marié et avait des enfants; sa belle-mère demeurait chez lui[422]. +Jésus aimait cette maison et y demeurait habituellement[423]. André +paraît avoir été disciple de Jean-Baptiste, et Jésus l'avait peut-être +connu sur les bords du Jourdain[424]. Les deux frères continuèrent +toujours, même à l'époque où il semble qu'ils devaient être le plus +occupés de leur maître, à exercer le métier de pêcheurs[425]. Jésus, qui +aimait à jouer sur les mots, disait parfois qu'il ferait d'eux des +pêcheurs d'hommes[426]. En effet, parmi tous ses disciples, il n'en eut +pas de plus fidèlement attachés. + +Une autre famille, celle de Zabdia ou Zébédée, pêcheur aisé et patron de +plusieurs barques[427], offrit à Jésus un accueil empressé. Zébédée +avait deux fils, Jacques qui était l'aîné, et un jeune fils, Jean, qui +plus tard fut appelé à jouer un rôle si décisif dans l'histoire du +christianisme naissant. Tous deux étaient disciples zélés. Salomé, +femme de Zébédée, fut aussi fort attachée à Jésus et l'accompagna +jusqu'à la mort[428]. + +Les femmes, en effet, l'accueillaient avec empressement. Il avait avec +elles ces manières réservées qui rendent possible une fort douce union +d'idées entre les deux sexes. La séparation des hommes et des femmes, +qui a empêché chez les peuples sémitiques tout développement délicat, +était sans doute, alors comme de nos jours, beaucoup moins rigoureuse +dans les campagnes et les villages que dans les grandes villes. Trois ou +quatre galiléennes dévouées accompagnaient toujours le jeune maître et +se disputaient le plaisir de l'écouter et de le soigner tour à +tour[429]. Elles apportaient dans la secte nouvelle un élément +d'enthousiasme et de merveilleux, dont on saisit déjà l'importance. +L'une d'elles, Marie de Magdala, qui a rendu si célèbre dans le monde le +nom de sa pauvre bourgade, paraît avoir été une personne fort exaltée. +Selon le langage du temps, elle avait été possédée de sept démons[430], +c'est-à-dire qu'elle avait été affectée de maladies nerveuses et en +apparence inexplicables. Jésus, par sa beauté pure et douce, calma cette +organisation troublée. La Magdaléenne lui fut fidèle jusqu'au Golgotha, +et joua le surlendemain de sa mort un rôle de premier ordre; car elle +fut l'organe principal par lequel s'établit la foi à la résurrection, +ainsi que nous le verrons plus tard. Jeanne, femme de Khouza, l'un des +intendants d'Antipas, Susanne et d'autres restées inconnues le suivaient +sans cesse et le servaient[431]. Quelques-unes étaient riches, et +mettaient par leur fortune le jeune prophète en position de vivre sans +exercer le métier qu'il avait professé jusqu'alors[432]. + +Plusieurs encore le suivaient habituellement et le reconnaissaient pour +leur maître: un certain Philippe de Bethsaïde, Nathanaël, fils de Tolmaï +ou Ptolémée, de Cana, peut-être disciple de la première époque[433]; +Matthieu, probablement celui-là même qui fut le Xénophon du +christianisme naissant. Il avait été publicain, et comme tel il maniait +sans doute le kalam plus facilement que les autres. Peut-être +songeait-il dès lors à écrire ces _Logia_[434], qui sont la base de ce +que nous savons des enseignements de Jésus. On nomme aussi parmi les +disciples Thomas, ou Didyme[435], qui douta quelquefois, mais qui paraît +avoir été un homme de coeur et de généreux entraînements[436]; un Lebbée +ou Taddée; un Simon le Zélote[437], peut-être disciple de Juda le +Gaulonite, appartenant à ce parti des _Kenaïm_, dès lors existant, et +qui devait bientôt jouer un si grand rôle dans les mouvements du peuple +juif; enfin Judas fils de Simon, de la ville de Kerioth, qui fit +exception dans l'essaim fidèle et s'attira un si épouvantable renom. +C'était le seul qui ne fût pas Galiléen; Kerioth était une ville de +l'extrême sud de la tribu de Juda[438], à une journée au delà d'Hébron. + +Nous avons vu que la famille de Jésus était en général peu portée vers +lui[439]. Cependant Jacques et Jude, ses cousins par Marie Cléophas, +faisaient dès lors partie des disciples, et Marie Cléophas elle-même +fut du nombre des compagnes qui le suivirent au Calvaire[440]. A cette +époque, on ne voit pas auprès de lui sa mère. C'est seulement après la +mort de Jésus que Marie acquiert une grande considération[441] et que +les disciples cherchent à se l'attacher[442]. C'est alors aussi que les +membres de la famille du fondateur, sous le titre de «frères du +Seigneur», forment un groupe influent, qui fut longtemps à la tête de +l'église de Jérusalem[443], et qui après le sac de la ville se réfugia +en Batanée[444]. Le seul fait de l'avoir approché devenait un avantage +décisif, de la même manière qu'après la mort de Mahomet, les femmes et +les filles du prophète, qui n'avaient pas eu d'importance de son vivant, +furent de grandes autorités. + +Dans cette foule amie, Jésus avait évidemment des préférences et en +quelque sorte un cercle plus étroit. Les deux fils de Zébédée, Jacques +et Jean, paraissent en avoir fait partie en première ligne. Ils étaient +pleins de feu et de passion. Jésus les avait surnommés avec esprit +«Fils du tonnerre,» à cause de leur zèle excessif, qui, s'il eût disposé +de la foudre, en eût trop souvent fait usage[445]. Jean, surtout, paraît +avoir été avec Jésus sur le pied d'une certaine familiarité. Peut-être +ce disciple, qui devait plus tard écrire ses souvenirs d'une façon où +l'intérêt personnel ne se dissimule pas assez, a-t-il exagéré +l'affection de coeur que son maître lui aurait portée[446]. Ce qui est +plus significatif, c'est que, dans les évangiles synoptiques, Simon +Barjona ou Pierre, Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son frère, forment +une sorte de comité intime que Jésus appelle à certains moments où il se +défie de la foi et de l'intelligence des autres[447]. Il semble +d'ailleurs qu'ils étaient tous les trois associés dans leurs +pêcheries[448]. L'affection de Jésus pour Pierre était profonde. Le +caractère de ce dernier, droit, sincère, plein de premier mouvement, +plaisait à Jésus, qui parfois se laissait aller à sourire de ses façons +décidées. Pierre, peu mystique, communiquait au maître ses doutes naïfs, +ses répugnances, ses faiblesses tout humaines[449], avec une franchise +honnête qui rappelle celle de Joinville près de saint Louis. Jésus le +reprenait d'une façon amicale, pleine de confiance et d'estime. Quant à +Jean, sa jeunesse[450], son exquise tendresse de coeur[451] et son +imagination vive[452] devaient avoir beaucoup de charme. La personnalité +de cet homme extraordinaire, qui a imprimé un détour si vigoureux au +christianisme naissant, ne se développa que plus tard. Vieux, il écrivit +sur son maître cet évangile bizarre[453] qui renferme de si précieux +renseignements, mais où, selon nous, le caractère de Jésus est faussé +sur beaucoup de points. La nature de Jean était trop puissante et trop +profonde pour qu'il pût se plier au ton impersonnel des premiers +évangélistes. Il fut le biographe de Jésus comme Platon l'a été de +Socrate. Habitué à remuer ses souvenirs avec l'inquiétude fébrile d'une +âme exaltée, il transforma son maître en voulant le peindre, et parfois +il laisse soupçonner (à moins que d'autres mains n'aient altéré son +oeuvre) qu'une parfaite bonne foi ne fut pas toujours dans la +composition de cet écrit singulier sa règle et sa loi. + +Aucune hiérarchie proprement dite n'existait dans la secte naissante. +Tous devaient s'appeler «frères,» et Jésus proscrivait absolument les +titres de supériorité, tels que _rabbi_, «maître, père,» lui seul étant +maître, et Dieu seul étant père. Le plus grand devait être le serviteur +des autres[454]. Cependant Simon Barjona se distingue, entre ses égaux, +par un degré tout particulier d'importance. Jésus demeurait chez lui et +enseignait dans sa barque[455]; sa maison était le centre de la +prédication évangélique. Dans le public, on le regardait comme le chef +de la troupe, et c'est à lui que les préposés aux péages s'adressent +pour faire acquitter les droits dus par la communauté[456]. Le premier, +Simon avait reconnu Jésus pour le Messie[457]. Dans un moment +d'impopularité, Jésus demandant à ses disciples: «Et vous aussi, +voulez-vous vous en aller?» Simon répondit: «A qui irions-nous, +Seigneur? Tu as les paroles de la vie éternelle[458].» Jésus à diverses +reprises lui déféra dans son église une certaine primauté[459], et lui +donna le surnom syriaque de _Képha_ (pierre), voulant signifier par là +qu'il faisait de lui la pierre angulaire de l'édifice[460]. Un moment, +même, il semble lui promettre «les clefs du royaume du ciel,» et lui +accorder le droit de prononcer sur la terre des décisions toujours +ratifiées dans l'éternité[461]. + +Nul doute que cette primauté de Pierre n'ait excité un peu de jalousie. +La jalousie s'allumait surtout en vue de l'avenir, en vue de ce royaume +de Dieu, où tous les disciples seraient assis sur des trônes, à la +droite et à la gauche du maître, pour juger les douze tribus +d'Israël[462]. On se demandait qui serait alors le plus près du Fils de +l'homme, figurant en quelque sorte comme son premier ministre et son +assesseur. Les deux fils de Zébédée aspiraient à ce rang. Préoccupés +d'une telle pensée, ils mirent en avant leur mère, Salomé, qui un jour +prit Jésus à part et sollicita de lui les deux places d'honneur pour ses +fils[463]. Jésus écarta la demande par son principe habituel que celui +qui s'exalte sera humilié, et que le royaume des cieux appartiendra aux +petits. Cela fit quelque bruit dans la communauté; il y eut un grand +mécontentement contre Jacques et Jean[464]. La même rivalité semble +poindre dans l'évangile de Jean, où l'on voit le narrateur déclarer sans +cesse qu'il a été le «disciple chéri» auquel le maître en mourant a +confié sa mère, et chercher systématiquement à se placer près de Simon +Pierre, parfois à se mettre avant lui, dans des circonstances +importantes où les évangélistes plus anciens l'avaient omis[465]. + +Parmi les personnages qui précèdent, tous ceux dont on sait quelque +chose avaient commencé par être pêcheurs. En tout cas, aucun d'eux +n'appartenait à une classe sociale élevée. Seul, Matthieu, ou Lévi, +fils d'Alphée[466], avait été publicain. Mais ceux à qui on donnait ce +nom en Judée n'étaient pas les fermiers généraux, hommes d'un rang élevé +(toujours chevaliers romains) qu'on appelait à Rome _publicani_[467]. +C'étaient les agents de ces fermiers généraux, des employés de bas +étage, de simples douaniers. La grande route d'Acre à Damas, l'une des +plus anciennes routes du monde, qui traversait la Galilée en touchant le +lac[468], y multipliait fort ces sortes d'employés. Capharnahum, qui +était peut-être sur la voie, en possédait un nombreux personnel[469]. +Cette profession n'est jamais populaire; mais chez les Juifs elle +passait pour tout à fait criminelle. L'impôt, nouveau pour eux, était le +signe de leur vassalité; une école, celle de Juda le Gaulonite, +soutenait que le payer était un acte de paganisme. Aussi les douaniers +étaient-ils abhorrés des zélateurs de la loi. On ne les nommait qu'en +compagnie des assassins, des voleurs de grand chemin, des gens de vie +infâme[470]. Les juifs qui acceptaient de telles fonctions étaient +excommuniés et devenaient inhabiles à tester; leur caisse était maudite, +et les casuistes défendaient d'aller y changer de l'argent[471]. Ces +pauvres gens, mis au ban de la société, se voyaient entre eux. Jésus +accepta un dîner que lui offrit Lévi, et où il y avait, selon le langage +du temps, «beaucoup de douaniers et de pécheurs.» Ce fut un grand +scandale[472]. Dans ces maisons mal famées, on risquait de rencontrer de +la mauvaise société. Nous le verrons souvent ainsi, peu soucieux de +choquer les préjugés des gens bien pensants, chercher à relever les +classes humiliées par les orthodoxes, et s'exposer de la sorte aux plus +vifs reproches des dévots. + +Ces nombreuses conquêtes, Jésus les devait au charme infini de sa +personne et de sa parole. Un mot pénétrant, un regard tombant sur une +conscience naïve, qui n'avait besoin que d'être éveillée, lui faisaient +un ardent disciple. Quelquefois Jésus usait d'un artifice innocent, +qu'employa aussi Jeanne d'Arc. Il affectait de savoir sur celui qu'il +voulait gagner quelque chose d'intime, ou bien il lui rappelait une +circonstance chère à son coeur. C'est ainsi qu'il toucha Nathanaël[473], +Pierre[474], la Samaritaine[475]. Dissimulant la vraie cause de sa +force, je veux dire sa supériorité sur ce qui l'entourait, il laissait +croire, pour satisfaire les idées du temps, idées qui d'ailleurs étaient +pleinement les siennes, qu'une révélation d'en haut lui découvrait les +secrets et lui ouvrait les coeurs. Tous pensaient qu'il vivait dans une +sphère supérieure à celle de l'humanité. On disait qu'il conversait sur +les montagnes avec Moïse et Élie[476]; on croyait que, dans ses moments +de solitude, les anges venaient lui rendre leurs hommages, et +établissaient un commerce surnaturel entre lui et le ciel[477]. + + +NOTES: + +[419] Matth., IV, 18; Luc, V, 44 et suiv.; Jean, i, 44; XXI, 1 et suiv.; +Jos., _B.J._, III, x, 7; Jacques de Vitri, dans le _Gesta Dei per +Francos_, I, p. 1075. + +[420] Matth., IX, 1; Marc, II, 1-2. + +[421] Jean, i, 44. + +[422] Matth., VIII, 14; Marc, I, 30; Luc, IV, 38; _1 Cor_., IX, 5; 1 +Petr., V, 13; Clém. Alex., _Strom_., III, 6; VII, 11; Pseudo-Clem., +_Recogn_., VII, 25; Eusèbe, _H. E_., III, 30. + +[423] Matth., VIII, 14; XVII, 24; Marc, I, 29-31; Luc, IV, 38. + +[424] Jean, I, 40 et suiv. + +[425] Matth., IV, 18; Marc, I, 16; Luc, V, 3; Jean, XXI, 3. + +[426] Matth., IV, 19; Marc, I, 17; Luc, V, 10. + +[427] Marc, I, 20; Luc, V, 10; VIII, 3; Jean, XIX, 27. + +[428] Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; XVI, 1. + +[429] Matth., XXVII, 55-56; Marc, XV, 40-41; Luc, VIII, 2-3; XXIII, 49. + +[430] Marc, XVI, 9; Luc, VIII, 2; Cf. _Tobie_, III, 8; VI, 14. + +[431] Luc, VIII, 3; XXIV, 10. + +[432] Luc, VIII, 3. + +[433] Jean, I, 44 et suiv.; XXI, 2. J'admets l'identification de +Nathanaël et de l'apôtre qui figure dans les listes sous le nom de +_Bar-Tholomé_. + +[434] Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 39. + +[435] Ce second nom est la traduction grecque du premier. + +[436] Jean, XI, 16; XX, 24 et suiv. + +[437] Matth., X, 4; Marc, III, 18; Luc, VI, 15; _Act._, I, 13; Évangile +des Ébionim, dans Épiphane, _Adv. hær._, XXX, 13. + +[438] Aujourd'hui _Kuryétein_ ou _Kereitein_. + +[439] La circonstance rapportée dans Jean, XIX, 25-27, semble supposer +qu'à aucune époque de la vie publique de Jésus, ses propres frères ne se +rapprochèrent de lui. + +[440] Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; Jean, XIX, 25. + +[441] _Act._, I, 14. Comp. Luc, I, 28; II, 35, impliquant déjà un grand +respect pour Marie. + +[442] Jean, XIX, 25 et suiv. + +[443] V. ci-dessus, p. 24-25, note. + +[444] Jules Africain, dans Eusèbe, _H.E._, I, 7. + +[445] Marc, III, 17; IX, 37 et suiv.; X, 35 et suiv.; Luc, IX, 49 et +suiv., 54 et suiv. + +[446] Jean, XIII, 23; XVIII, 15 et suiv.; XIX, 26-27; XX, 2, 4; XXI, 7, +20 et suiv. + +[447] Matth., XVII, 1; XXVI, 37; Marc, V, 37; IX, 2; XIII, 3; XIV, 33; +Luc, IX, 28. L'idée que Jésus avait communiqué à ces trois disciples une +gnose ou doctrine secrète fut de très-bonne heure répandue. Il est +singulier que Jean, dans son évangile, ne mentionne pas une fois +Jacques, son frère. + +[448] Matth., IV, 18-22; Luc, V, 10; Jean, XXI, 2 et suiv. + +[449] Matth., XIV, 28; XVI, 22; Marc, VIII, 32 et suiv. + +[450] Il paraît avoir vécu jusque vers l'an 100. Voir son évangile, XXI, +15-23, et les anciennes autorités recueillies par Eusèbe, _H.E._, III, +20, 23. + +[451] Voir les épîtres qui lui sont attribuées, et qui sont sûrement du +même auteur que le quatrième évangile. + +[452] Nous n'entendons pas toutefois décider si l'Apocalypse est de lui. + +[453] La tradition commune me semble sur ce point suffisamment +justifiée. Il est, du reste, évident que l'école de Jean retoucha son +évangile après lui (voir tout le chap. XXI). + +[454] Matth., XVIII, 4; XX, 25-26; XXIII, 8-12; Marc, IX, 34; X, 42-46. + +[455] Luc, V, 3. + +[456] Matth., XVII, 23. + +[457] Matth., XVI, 16-17. + +[458] Jean, VI, 68-70. + +[459] Matth., X, 2; Luc, XXII, 32; Jean. XXI, 15 et suiv.; _Act.,_, i, +II, V, etc.; _Gal.,_ i, 18; II, 7-8. + +[460] Matth, XVI, 18; Jean, i, 42. + +[461] Matth., XVI, 19. Ailleurs, il est vrai (Matth., XVIII, 18), le +même pouvoir est accordé à tous les apôtres. + +[462] Matth., XVIII, 4 et suiv.; Marc, IX, 33; Luc, IX, 46; XXII, 30. + +[463] Matth., XX, 20 et suiv.; Marc, X, 33 et suiv. + +[464] Marc, X, 41. + +[465] Jean, XVIII, 15 et suiv.; XIX, 26-27; XX, 2 et suiv.; XXI, 7, 21. +Comp. I, 35 et suiv., où le disciple innomé est probablement Jean. + +[466] Matth., IX, 9; X, 3; Marc, II, 14; III, 18; Luc, V, 27; VI, 15; +_Act_., i, 13. Évangile des Ébionim, dans Épiph., _Adv. hær.,_ XXX, 13. +Il faut supposer, quelque bizarre que cela puisse paraître, que ces deus +noms ont été portés par le même personnage. Le récit _Matth_., IX, 9, +conçu d'après le modèle ordinaire des légendes de vocations d'apôtre, a, +il est vrai, quelque chose de vague, et n'a certainement pas été écrit +par l'apôtre même dont il y est question. Mais il faut se rappeler que, +dans l'évangile actuel de Matthieu, la seule partie qui soit de +l'apôtre, ce sont les Discours de Jésus. Voir Papias, dans Eusèbe, +_Hist. eccl_., III, 39. + +[467] Cicéron, _De provinc. consular_., 5; _Pro Plancio, 9;_ Tac., +_Ann._ IV, 6; Pline, _Hist. nat_., XII, 32; Appien, _Bell. civ_., II, +13. + +[468] Elle est restée célèbre, jusqu'au temps des croisades, sous le nom +de _Via maris_. Cf. Isaïe, IX, I; Matth., IV, 13-18; Tobie, i. Je pense +que le chemin taillé dans le roc, près d'Aïn-et-Tin, en faisait partie, +et que la route se dirigeait de là vers le _Pont des filles de Jacob_, +tout comme aujourd'hui. Une partie de la route d'Aïn-et-Tin a ce pont +est de construction antique. + +[469] Matth. IX, 9 et suiv. + +[470] Matth., V, 46-47; IX, 10, 11; xi, 49; XVIII, 17; XXI, 31-32; Marc, +II, 15-16; Luc, V, 30; VII, 34; XV, 1; XVIII, 11; XIX, 7; Lucien, +_Necyomant_., II; Dio Chrysost., orat, IV, p. 85; orat. XIV, p. 269 +(edit. Emperius); Mischna, _Nedarim_, III, 4. + +[471] Mischna, _Baba Kama_, X, 1; Talmud de Jérusalem, _Demai,_ II, 3; +Talmud de Bab., _Sanhédrin_, 25 _b_. + +[472] Luc, V, 29 et suiv. + +[473] Jean, i, 48 et suiv. + +[474] Jean, i, 42. + +[475] Jean, IV, 17 et suiv. + +[476] Matth., XVII 3; Marc, IX, 3; Luc, IX, 30-31. + +[477] Matth., IV, 11; Marc, i, 13. + + + + +CHAPITRE X. + +PRÉDICATIONS DU LAC. + + +Tel était le groupe qui, sur les bords du lac de Tibériade, se pressait +autour de Jésus. L'aristocratie y était représentée par un douanier et +par la femme d'un régisseur. Le reste se composait de pêcheurs et de +simples gens. Leur ignorance était extrême; ils avaient l'esprit faible, +ils croyaient aux spectres et aux esprits[478]. Pas un élément de +culture hellénique n'avait pénétré dans ce premier cénacle; +l'instruction juive y était aussi fort incomplète; mais le coeur et la +bonne volonté y débordaient. Le beau climat de la Galilée faisait de +l'existence de ces honnêtes pêcheurs un perpétuel enchantement. Ils +préludaient vraiment au royaume de Dieu, simples, bons, heureux, bercés +doucement sur leur délicieuse petite mer, ou dormant le soir sur ses +bords. On ne se figure pas l'enivrement d'une vie qui s'écoule ainsi à +la face du ciel, la flamme douce et forte que donne ce perpétuel contact +avec la nature, les songes de ces nuits passées à la clarté des étoiles, +sous un dôme d'azur d'une profondeur sans fin. Ce fut durant une telle +nuit que Jacob, la tête appuyée sur une pierre, vit dans les astres la +promesse d'une postérité innombrable, et l'échelle mystérieuse par +laquelle les Elohim allaient et venaient du ciel à la terre. A l'époque +de Jésus, le ciel n'était pas fermé, ni la terre refroidie. La nue +s'ouvrait encore sur le fils de l'homme; les anges montaient et +descendaient sur sa tête[479]; les visions du royaume de Dieu étaient +partout; car l'homme les portait en son coeur. L'oeil clair et doux de +ces âmes simples contemplait l'univers en sa source idéale; le monde +dévoilait peut-être son secret à la conscience divinement lucide de ces +enfants heureux, à qui la pureté de leur coeur mérita un jour de voir +Dieu. + +Jésus vivait avec ses disciples presque toujours en plein air. Tantôt, +il montait dans une barque, et enseignait ses auditeurs pressés sur le +rivage[480]. Tantôt, il s'asseyait sur les montagnes qui bordent le lac, +où l'air est si pur et l'horizon si lumineux. La troupe fidèle allait +ainsi, gaie et vagabonde, recueillant les inspirations du maître dans +leur première fleur. Un doute naïf s'élevait parfois, une question +doucement sceptique: Jésus, d'un sourire ou d'un regard, faisait taire +l'objection. A chaque pas, dans le nuage qui passait, le grain qui +germait, l'épi qui jaunissait, on voyait le signe du royaume près de +venir; on se croyait à la veille de voir Dieu, d'être les maîtres du +monde; les pleurs se tournaient en joie; c'était l'avènement sur terre +de l'universelle consolation: + + «Heureux, disait le maître, les pauvres en esprit; car c'est à eux + qu'appartient le royaume des cieux! + + Heureux ceux qui pleurent; car ils seront consolés! + + Heureux les débonnaires; car ils posséderont la terre! + + Heureux ceux qui ont faim et soif de justice; car ils seront + rassasiés! + + Heureux les miséricordieux; car ils obtiendront miséricorde! + + Heureux ceux qui ont le coeur pur; car ils verront Dieu! + + Heureux les pacifiques; car ils seront appelés enfants de Dieu! + + Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice; car le royaume + des cieux est à eux![481]» + +Sa prédication était suave et douce, toute pleine de la nature et du +parfum des champs. Il aimait les fleurs et en prenait ses leçons les +plus charmantes. Les oiseaux du ciel, la mer, les montagnes, les jeux +des enfants, passaient tour à tour dans ses enseignements. Son style +n'avait rien de la période grecque, mais se rapprochait beaucoup plus du +tour des parabolistes hébreux, et surtout des sentences des docteurs +juifs, ses contemporains, telles que nous les lisons dans le _Pirké +Aboth_. Ses développements avaient peu d'étendue, et formaient des +espèces de surates à la façon du Coran, lesquelles cousues ensemble ont +composé plus tard ces longs discours qui furent écrits par +Matthieu[482]. Nulle transition ne liait ces pièces diverses; +d'ordinaire cependant une même inspiration les pénétrait et en faisait +l'unité. C'est surtout dans la parabole que le maître excellait. Rien +dans le judaïsme ne lui avait donné le modèle de ce genre +délicieux[483]. C'est lui qui l'a créé. Il est vrai qu'on trouve dans +les livres bouddhiques des paraboles exactement du même ton et de la +même facture que les paraboles évangéliques[484]. Mais il est difficile +d'admettre qu'une influence bouddhique se soit exercée en ceci. L'esprit +de mansuétude et la profondeur de sentiment qui animèrent également le +christianisme naissant et le bouddhisme, suffisent peut-être pour +expliquer ces analogies. + +Une totale indifférence pour la vie extérieure et pour le vain appareil +de «confortable» dont nos tristes pays nous font une nécessité, était la +conséquence de la vie simple et douce qu'on menait en Galilée. Les +climats froids, en obligeant l'homme a une lutte perpétuelle contre le +dehors, font attacher beaucoup de prix aux recherches du bien-être et du +luxe. Au contraire, les pays qui éveillent des besoins peu nombreux sont +les pays de l'idéalisme et de la poésie. Les accessoires de la vie y +sont insignifiants auprès du plaisir de vivre. L'embellissement de la +maison y est superflu; on se tient le moins possible enfermé. +L'alimentation forte et régulière des climats peu généreux passerait +pour pesante et désagréable. Et quant au luxe des vêtements, comment +rivaliser avec celui que Dieu a donné à la terre et aux oiseaux du ciel? +Le travail, dans ces sortes de climats, paraît inutile; ce qu'il donne +ne vaut pas ce qu'il coûte. Les animaux des champs sont mieux vêtus que +l'homme le plus opulent, et ils ne font rien. Ce mépris, qui, lorsqu'il +n'a pas la paresse pour cause, sert beaucoup à l'élévation des âmes, +inspirait à Jésus des apologues charmants: «N'enfouissez pas en terre, +disait-il, des trésors que les vers et la rouille dévorent, que les +larrons découvrent et dérobent; mais amassez-vous des trésors dans le +ciel, où il n'y a ni vers, ni rouille, ni larrons. Où est ton trésor, là +aussi est ton coeur[485]. On ne peut servir deux maîtres; ou bien on +hait l'un et on aime l'autre, ou bien on s'attache à l'un et on délaisse +l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon[486]. C'est pourquoi je +vous le dis: Ne soyez pas inquiets de l'aliment que vous aurez pour +soutenir votre vie, ni des vêtements que vous aurez pour couvrir votre +corps. La vie n'est-elle pas plus noble que l'aliment, et le corps plus +noble que le vêtement? Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne +moissonnent; ils n'ont ni cellier ni grenier, et votre Père céleste les +nourrit. N'êtes-vous pas fort au-dessus d'eux? Quel est celui d'entre +vous qui, à force de soucis, peut ajouter une coudée à sa taille? Et +quant aux habits, pourquoi vous en mettre en peine? Considérez les lis +des champs; ils ne travaillent ni ne filent. Cependant, je vous le dis, +Salomon dans toute sa gloire n'était pas vêtu comme l'un d'eux. Si Dieu +prend soin de vêtir de la sorte une herbe des champs, qui existe +aujourd'hui et qui demain sera jetée au feu, que ne fera-t-il point pour +vous, gens de peu de foi? Ne dites donc pas avec anxiété: Que +mangerons-nous? que boirons-nous? de quoi serons-nous vêtus? Ce sont les +païens qui se préoccupent de toutes ces choses. Votre Père céleste sait +que vous en avez besoin. Mais cherchez premièrement la justice et le +royaume de Dieu[487], et tout le reste vous sera donné par surcroît. Ne +vous souciez pas de demain; demain se souciera de lui-même. A chaque +jour suffit sa peine[488].» + +Ce sentiment essentiellement galiléen eut sur la destinée de la secte +naissante une influence décisive. La troupe heureuse, se reposant sur le +Père céleste pour la satisfaction de ses besoins, avait pour première +règle de regarder les soucis de la vie comme un mal qui étouffe en +l'homme le germe de tout bien[489]. Chaque jour elle demandait à Dieu le +pain du lendemain[490]. A quoi bon thésauriser? Le royaume de Dieu va +venir. «Vendez ce que vous possédez et donnez-le en aumône, disait le +maître. Faites-vous au ciel des sacs qui ne vieillissent pas, des +trésors qui ne se dissipent pas[491].» Entasser des économies pour des +héritiers qu'on ne verra jamais, quoi de plus insensé[492]? Comme +exemple de la folie humaine, Jésus aimait à citer le cas d'un homme qui, +après avoir élargi ses greniers et s'être amassé du bien pour de longues +années, mourut avant d'en avoir joui[493]! Le brigandage, qui était +très-enraciné en Galilée[494], donnait beaucoup de force à cette manière +de voir. Le pauvre, qui n'en souffrait pas, devait se regarder comme le +favori de Dieu, tandis que le riche, ayant une possession peu sûre, +était le vrai déshérité. Dans nos sociétés établies sur une idée +très-rigoureuse de la propriété, la position du pauvre est horrible; il +n'a pas à la lettre sa place au soleil. Il n'y a de fleurs, d'herbe, +d'ombrage que pour celui qui possède la terre. En Orient, ce sont là +des dons de Dieu, qui n'appartiennent à personne. Le propriétaire n'a +qu'un mince privilège; la nature est le patrimoine de tous. + +Le christianisme naissant, du reste, ne faisait en ceci que suivre la +trace des Esséniens ou Thérapeutes et des sectes juives fondées sur la +vie cénobitique. Un élément communiste entrait dans toutes ces sectes, +également mal vues des Pharisiens et des Sadducéens. Le messianisme, +tout politique chez les Juifs orthodoxes, devenait chez elles tout +social. Par une existence douce, réglée, contemplative, laissant sa part +à la liberté de l'individu, ces petites églises croyaient inaugurer sur +la terre le royaume céleste. Des utopies de vie bienheureuse, fondées +sur la fraternité des hommes et le culte pur du vrai Dieu, préoccupaient +les âmes élevées et produisaient de toutes parts des essais hardis, +sincères, mais de peu d'avenir. + +Jésus, dont les rapports avec les Esséniens sont très-difficiles à +préciser (les ressemblances, en histoire, n'impliquant pas toujours des +rapports), était ici certainement leur frère. La communauté des biens +fut quelque temps de règle dans la société nouvelle[495]. L'avarice +était le péché capital[496]; or il faut bien remarquer que le péché +«d'avarice,» contre lequel la morale chrétienne a été si sévère, était +alors le simple attachement à la propriété. La première condition pour +être disciple de Jésus était de réaliser sa fortune et d'en donner le +prix aux pauvres. Ceux qui reculaient devant cette extrémité n'entraient +pas dans la communauté[497]. Jésus répétait souvent que celui qui a +trouvé le royaume de Dieu doit l'acheter au prix de tous ses biens, et +qu'en cela il fait encore un marché avantageux. «L'homme qui a découvert +l'existence d'un trésor dans un champ, disait-il, sans perdre un +instant, vend ce qu'il possède et achète le champ. Le joaillier qui a +trouvé une perle inestimable, fait argent de tout et achète la +perle[498].» Hélas! les inconvénients de ce régime ne tardèrent pas à se +faire sentir. Il fallait un trésorier. On choisit pour cela Juda de; +Kerioth. A tort ou à raison, on l'accusa de voler la caisse +commune[499]; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il fit; une mauvaise fin. + +Quelquefois le maître, plus versé dans les choses du ciel que dans +celles de la terre, enseignait une économie politique plus singulière +encore. Dans une parabole bizarre, un intendant est loué pour s'être +fait des amis parmi les pauvres aux dépens de son maître, afin que les +pauvres à leur tour l'introduisent dans le royaume du ciel. Les pauvres, +en effet, devant être les dispensateurs de ce royaume, n'y recevront que +ceux qui leur auront donné. Un homme avisé, songeant à l'avenir, doit +donc chercher à les gagner. «Les Pharisiens, qui étaient des avares, dit +l'évangéliste, entendaient cela, et se moquaient de lui[500].» +Entendirent-ils aussi la redoutable parabole que voici? «Il y avait un +homme riche, qui était vêtu de pourpre et de fin lin, et qui tous les +jours faisait bonne chère. Il y avait aussi un pauvre, nommé Lazare, qui +était couché à sa porte, couvert d'ulcères, désireux de se rassasier des +miettes qui tombaient de la table du riche. Et les chiens venaient +lécher ses plaies! Or, il arriva que le pauvre mourut, et qu'il fut +porté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi et fut +enterré[501]. Et du fond de l'enfer, pendant qu'il était dans les +tourments, il leva les yeux, et vit de loin Abraham, et Lazare dans son +sein. Et s'écriant, il dit: «Père Abraham, aie pitié de moi, et envoie +Lazare, afin qu'il trempe dans l'eau le bout de son doigt et qu'il me +rafraîchisse la langue, car je souffre cruellement dans cette flamme.» +Mais Abraham lui dit: «Mon fils, songe que tu as eu ta part de bien +pendant la vie, et Lazare sa part de mal. Maintenant il est consolé, et +tu es dans les tourments[502].» Quoi de plus juste? Plus tard on appela +cela la parabole du «mauvais riche.» Mais c'est purement et simplement +la parabole du «riche.» Il est en enfer parce qu'il est riche, parce +qu'il ne donne pas son bien aux pauvres, parce qu'il dîne bien, tandis +que d'autres à sa porte dînent mal. Enfin, dans un moment où, moins +exagéré, Jésus ne présente l'obligation de vendre ses biens et de les +donner aux pauvres que comme un conseil de perfection, il fait encore +cette déclaration terrible: «Il est plus facile à un chameau de passer +par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de +Dieu[503].» + +Un sentiment d'une admirable profondeur domina en tout ceci Jésus, +ainsi que la bande de joyeux enfants qui l'accompagnaient, et fit de lui +pour l'éternité le vrai créateur de la paix de l'âme, le grand +consolateur de la vie. En dégageant l'homme de ce qu'il appelait «les +sollicitudes de ce monde,» Jésus put aller à l'excès et porter atteinte +aux conditions essentielles de la société humaine; mais il fonda ce haut +spiritualisme qui pendant des siècles a rempli les âmes de joie à +travers cette vallée de larmes. Il vit avec une parfaite justesse que +l'inattention de l'homme, son manque de philosophie et de moralité, +viennent le plus souvent des distractions auxquelles il se laisse aller, +des soucis qui l'assiègent et que la civilisation multiplie outre +mesure[504]. L'Évangile, de la sorte, a été le suprême remède aux ennuis +de la vie vulgaire, un perpétuel _sursum corda_, une puissante +distraction aux misérables soins de la terre, un doux appel comme celui +de Jésus à l'oreille de Marthe: «Marthe, Marthe, tu t'inquiètes de +beaucoup de choses; or une seule est nécessaire.» Grâce à Jésus, +l'existence la plus terne, la plus absorbée par de tristes ou humiliants +devoirs, a eu son échappée sur un coin du ciel. Dans nos civilisations +affairées, le souvenir de la vie libre de Galilée a été comme le parfum +d'un autre monde, comme une «rosée de l'Hermon[505]», qui a empêché la +sécheresse et la vulgarité d'envahir entièrement le champ de Dieu. + + +NOTES: + +[478] Matth., XIV, 26; Marc, VI, 49; Luc, XXIV, 39; Jean, VI, 19. + +[479] Jean, I, 51. + +[480] Matth., XIII, 1-2; Marc, III, 9; IV, 1; Luc, V, 3. + +[481] Matth., V, 3-10; Luc, VI, 20-25. + +[482] C'est ce qu'on appelait les [Greek: Logia kyriaka]. Papias, dans +Eusèbe, _H.E._, III, 39. + +[483] L'apologue, tel que nous le trouvons _Juges_, IX, 8 et suiv., _II +Sam_., XII, 4 et suiv., n'a qu'une ressemblance de forme avec la +parabole évangélique. La profonde originalité de celle-ci est dans le +sentiment qui la remplit. + +[484] Voir surtout le _Lotus de la bonne loi_, ch. III et IV. + +[485] Comparez Talm. de Bab., _Baba Bathra,_ 11 _a_. + +[486] Dieu des richesses et des trésors cachés, sorte de Plutus dans la +mythologie phénicienne et syrienne. + +[487] J'adopte ici la leçon de Lachmann et Tischendorf. + +[488] Matth., VI, 19-21, 24-34. Luc, XII, 22-34, 33-34; XVI, 13. +Comparez les préceptes _Luc_, X, 7-8, pleins du même sentiment naïf, et +Talmud de Babylone, _Sota_, 48 _b_. + +[489] Matth., XIII, 22; Marc, IV, 19; Luc, VIII, 14. + +[490] Matth., VI, 11; Luc, xi, 3. C'est le sens du mot [Greek: +epiousios]. + +[491] Luc, XII, 33-34. + +[492] Luc, XII, 20. + +[493] Luc, XII, 16 et suiv. + +[494] Jos, _Ant_., XVII, x, 4 et suiv.; _Vita_, 11, etc. + +[495] Act., IV, 32, 34-37; V, 1 et suiv. + +[496] Matth., XIII, 22; Luc, XII, 15 et suiv. + +[497] Matth., XIX, 21; Marc, X, 21 et suiv., 29-30; Luc, XVIII, 22-23, +28. + +[498] Matth., XIII, 44-46. + +[499] Jean, XII, 6. + +[500] Luc, XVI, 1-14. + +[501] Voir le texte grec. + +[502] Luc, XVI, 19-25. Luc, je le sais, a une tendance communiste +très-prononcée (comparez VI, 20-21, 23-26), et je pense qu'il a exagéré +celle nuance de l'enseignement de Jésus. Mais les traits des [Greek: +Logia] de Matthieu sont suffisamment significatifs. + +[503] Matth., XIX, 24; Marc, X, 25; Luc, XVIII, 23. Cette locution +proverbiale se retrouve dans le Talmud (Bab., _Berakoth_, 55 _b, Baba +metsia_, 38 _b_) et dans le Coran (Sur., VII, 38). Origène et les +interprètes grecs, ignorant le proverbe sémitique, ont cru qu'il +s'agissait d'un câble ([Greek: camilos]). + +[504] Matth., XIII, 22. + +[505] Ps. CXXXIII, 3. + + + + +CHAPITRE XI. + +LE ROYAUME DE DIEU CONÇU COMME L'AVÈNEMENT DES PAUVRES. + + +Ces maximes, bonnes pour un pays où la vie se nourrit d'air et de jour, +ce communisme délicat d'une troupe d'enfants de Dieu, vivant en +confiance sur le sein de leur père, pouvaient convenir à une secte +naïve, persuadée à chaque instant que son utopie allait se réaliser. +Mais il est clair qu'elles ne pouvaient rallier l'ensemble de la +société. Jésus comprit bien vite, en effet, que le monde officiel de son +temps ne se prêterait nullement à son royaume. Il en prit son parti avec +une hardiesse extrême. Laissant là tout ce monde au coeur sec et aux +étroits préjugés, il se tourna vers les simples. Une vaste substitution +de race aura lieu. Le royaume de Dieu est fait: 1° pour les enfants et +pour ceux qui leur ressemblent; 2° pour les rebutés de ce monde, +victimes de la morgue sociale, qui repousse l'homme bon, mais humble; 3° +pour les hérétiques et schismatiques, publicains, samaritains, païens de +Tyr et de Sidon. Une parabole énergique expliquait cet appel au peuple +et le légitimait[506]: Un roi a préparé un festin de noces et envoie ses +serviteurs chercher les invités. Chacun s'excuse; quelques-uns +maltraitent les messagers. Le roi alors prend un grand parti. Les gens +comme il faut n'ont pas voulu se rendre à son appel; eh bien! ce seront +les premiers venus, des gens recueillis sur les places et les +carrefours, des pauvres, des mendiants, des boiteux, n'importe; il faut +remplir la salle, «et je vous le jure, dit le roi, aucun de ceux qui +étaient invités ne goûtera mon festin.» + +Le pur _ébionisme_, c'est-à-dire la doctrine que les pauvres (_ébionim_) +seuls seront sauvés, que le règne des pauvres va venir, fut donc la +doctrine de Jésus. «Malheur à vous, riches, disait-il, car vous avez +votre consolation! Malheur à vous qui êtes maintenant rassasiés, car +vous aurez faim. Malheur à vous qui riez maintenant, car vous gémirez et +vous pleurerez[507].» «Quand tu fais un festin, disait-il encore, +n'invite pas tes amis, tes parents, tes voisins riches; ils te +réinviteraient, et tu aurais ta récompense. Mais quand tu fais un repas, +invite les pauvres, les infirmes, les boiteux, les aveugles; et tant +mieux pour toi s'ils n'ont rien à te rendre, car le tout te sera rendu +dans la résurrection des justes[508].» C'est peut-être dans un sens +analogue qu'il répétait souvent: «Soyez de bons banquiers[509],» +c'est-à-dire: Faites de bons placements pour le royaume de Dieu, en +donnant vos biens aux pauvres, conformément au vieux proverbe: «Donner +au pauvre, c'est prêter à Dieu[510].» + +Ce n'était pas là, du reste, un fait nouveau. Le mouvement démocratique +le plus exalté dont l'humanité ait gardé le souvenir (le seul aussi qui +ait réussi, car seul il s'est tenu dans le domaine de l'idée pure), +agitait depuis longtemps la race juive. La pensée que Dieu est le +vengeur du pauvre et du faible contre le riche et le puissant se +retrouve à chaque page des écrits de l'Ancien Testament. L'histoire +d'Israël est de toutes les histoires celle où l'esprit populaire a le +plus constamment dominé. Les prophètes, vrais tribuns et en un sens les +plus hardis tribuns, avaient tonné sans cesse contre les grands et +établi une étroite relation d'une part entre les mots de «riche, impie, +violent, méchant,» de l'autre entre les mots de «pauvre, doux, humble, +pieux[511].» Sous les Séleucides, les aristocrates ayant presque tous +apostasié et passé à l'hellénisme, ces associations d'idées ne firent +que se fortifier. Le Livre d'Hénoch contient des malédictions plus +violentes encore que celles de l'Évangile contre le monde, les riches, +les puissants[512]. Le luxe y est présenté comme un crime. Le «Fils de +l'homme,» dans cette Apocalypse bizarre, détrône les rois, les arrache à +leur vie voluptueuse, les précipite dans l'enfer[513]. L'initiation de +la Judée à la vie profane, l'introduction récente d'un élément tout +mondain de luxe et de bien-être, provoquaient une furieuse réaction en +faveur de la simplicité patriarcale. «Malheur à vous qui méprisez la +masure et l'héritage de vos pères! Malheur à vous qui bâtissez vos +palais avec la sueur des autres! Chacune des pierres, chacune des +briques qui les composent est un péché[514].» Le nom de «pauvre» +(_ébion_) était devenu synonyme de «saint,» d'«ami de Dieu.» C'était le +nom que les disciples galiléens de Jésus aimaient à se donner; ce fut +longtemps le nom des chrétiens judaïsants de la Batanée et du Hauran +(Nazaréens, Hébreux), restés fidèles à la langue comme aux enseignements +primitifs de Jésus, et qui se vantaient de posséder parmi eux les +descendants de sa famille[515]. A la fin du IIe siècle, ces bons +sectaires, demeurés en dehors du grand courant qui avait emporté les +autres églises, sont traités d'hérétiques (_Ébionîtes_), et on invente +pour expliquer leur nom un prétendu hérésiarque _Ébion_[516]. + +On entrevoit sans peine, en effet, que ce goût exagéré de pauvreté ne +pouvait être bien durable. C'était là un de ces éléments d'utopie comme +il s'en mêle toujours aux grandes fondations, et dont le temps fait +justice. Transporté dans le large milieu de la société humaine, le +christianisme devait un jour très-facilement consentir à posséder des +riches dans son sein, de même que le bouddhisme, exclusivement monacal à +son origine, en vint très-vite, dès que les conversions se +multiplièrent, à admettre des laïques. Mais on garde toujours la marque +de ses origines. Bien que vite dépassé et oublié, _l'ébionisme_ laissa +dans toute l'histoire des institutions chrétiennes un levain qui ne se +perdit pas. La collection des _Logia_ ou discours de Jésus se forma dans +le milieu ébionite de la Batanée[517]. La «pauvreté» resta un idéal dont +la vraie lignée de Jésus ne se détacha plus. Ne rien posséder fut le +véritable état évangélique; la mendicité devint une vertu, un état +saint. Le grand mouvement ombrien du XIIIe siècle, qui est, entre tous +les essais de fondation religieuse, celui qui ressemble le plus au +mouvement galiléen, se passa tout entier au nom de la pauvreté. François +d'Assise, l'homme du monde qui, par son exquise bonté, sa communion +délicate, fine et tendre avec la vie universelle, a le plus ressemblé à +Jésus, fut un pauvre. Les ordres mendiants, les innombrables sectes +communistes du moyen âge (Pauvres de Lyon, Bégards, Bons-Hommes, +Fratricelles, Humiliés, Pauvres évangéliques, etc.), groupés sous la +bannière de «l'Évangile Éternel,» prétendirent être et furent en effet +les vrais disciples de Jésus. Mais cette fois encore les plus +impossibles rêves de la religion nouvelle furent féconds. La mendicité +pieuse, qui cause à nos sociétés industrielles et administratives de si +fortes impatiences, fut, à son jour et sous le ciel qui lui convenait, +pleine de charme. Elle offrit à une foule d'âmes contemplatives et +douces le seul état qui leur convienne. Avoir fait de la pauvreté un +objet d'amour et de désir, avoir élevé le mendiant sur l'autel et +sanctifié l'habit de l'homme du peuple, est un coup de maître dont +l'économie politique peut n'être pas fort touchée, mais devant lequel le +vrai moraliste ne peut rester indifférent. L'humanité, pour porter son +fardeau, a besoin de croire qu'elle n'est pas complètement payée par son +salaire. Le plus grand service qu'on puisse lui rendre est de lui +répéter souvent qu'elle ne vit pas seulement de pain. + +Comme tous les grands hommes, Jésus avait du goût pour le peuple et se +sentait à l'aise avec lui. L'évangile dans sa pensée est fait pour les +pauvres; c'est à eux qu'il apporte la bonne nouvelle du salut[518]. Tous +les dédaignés du judaïsme orthodoxe étaient ses préférés. L'amour du +peuple, la pitié pour son impuissance, le sentiment du chef +démocratique, qui sent vivre en lui l'esprit de la foule et se reconnaît +pour son interprète naturel, éclatent à chaque instant dans ses actes et +ses discours[519]. + +La troupe élue offrait en effet un caractère fort mêlé et dont les +rigoristes devaient être très-surpris. Elle comptait dans son sein des +gens qu'un juif qui se respectait n'eût pas fréquentés[520]. Peut-être +Jésus trouvait-il dans cette société en dehors des règles communes plus +de distinction et de coeur que dans une bourgeoisie pédante, formaliste, +orgueilleuse de son apparente moralité. Les pharisiens, exagérant les +prescriptions mosaïques, en étaient venus à se croire souillés par le +contact des gens moins sévères qu'eux; on touchait presque pour les +repas aux puériles distinctions des castes de l'Inde. Méprisant ces +misérables aberrations du sentiment religieux, Jésus aimait à dîner chez +ceux qui en étaient les victimes[521]; on voyait à table à côté de lui +des personnes que l'on disait de mauvaise vie, peut-être pour cela seul, +il est vrai, qu'elles ne partageaient pas les ridicules des faux dévots. +Les pharisiens et les docteurs criaient au scandale. «Voyez, +disaient-ils, avec quelles gens il mange!» Jésus avait alors de fines +réponses, qui exaspéraient les hypocrites: «Ce ne sont pas les gens bien +portants qui ont besoin de médecin[522];» ou bien: «Le berger qui a +perdu une brebis sur cent laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres pour +courir après la perdue, et, quand il l'a trouvée, il la rapporte avec +joie sur ses épaules[523];» ou bien: «Le fils de l'homme est venu sauver +ce qui était perdu[524];» ou encore: «Je ne suis pas venu appeler les +justes, mais les pécheurs[525];» enfin cette délicieuse parabole du fils +prodigue, où celui qui a failli est présenté comme ayant une sorte de +privilège d'amour sur celui qui a toujours été juste. Des femmes faibles +ou coupables, surprises de tant de charme, et goûtant pour la première +fois le contact plein d'attrait de la vertu, s'approchaient librement de +lui. On s'étonnait qu'il ne les repoussât pas. «Oh! se disaient les +puritains, cet homme n'est point un prophète; car, s'il l'était, il +s'apercevrait bien que la femme qui le touche est une pécheresse.» Jésus +répondait par la parabole d'un créancier qui remit à ses débiteurs des +dettes inégales, et il ne craignait pas de préférer le sort de celui à +qui fut remise la dette la plus forte[526]. Il n'appréciait les états de +l'âme qu'en proportion de l'amour qui s'y mêle. Des femmes, le coeur +plein de larmes et disposées par leurs fautes aux sentiments d'humilité, +étaient plus près de son royaume que les natures médiocres, lesquelles +ont souvent peu de mérite à n'avoir point failli. On conçoit, d'un autre +côté, que ces âmes tendres, trouvant dans leur conversion à la secte un +moyen de réhabilitation facile, s'attachaient à lui avec passion. + +Loin qu'il cherchât à adoucir les murmures que soulevait son dédain pour +les susceptibilités sociales du temps, il semblait prendre plaisir à les +exciter. Jamais on n'avoua plus hautement ce mépris du «monde,» qui est +la condition des grandes choses et de la grande originalité. Il ne +pardonnait au riche que quand le riche, par suite de quelque préjugé, +était mal vu delà société[527] Il préférait hautement les gens de vie +équivoque et de peu de considération aux notables orthodoxes. «Des +publicains et des courtisanes, leur disait-il, vous précéderont dans le +royaume de Dieu. Jean est venu; des publicains et des courtisanes ont +cru en lui, et malgré cela vous ne vous êtes pas convertis[528].» On +comprend combien le reproche de n'avoir pas suivi le bon exemple que +leur donnaient des filles de joie, devait être sanglant pour des gens +faisant profession de gravité et d'une morale rigide. + +Il n'avait aucune affectation extérieure, ni montre d'austérité. Il ne +fuyait pas la joie, il allait volontiers aux divertissements des +mariages. Un de ses miracles fut fait pour égayer une noce de petite +ville. Les noces en Orient ont lieu le soir. Chacun porte une lampe; les +lumières qui vont et viennent font un effet fort agréable. Jésus aimait +cet aspect gai et animé, et tirait de là des paraboles[529]. Quand on +comparait une telle conduite à celle de Jean Baptiste, on était +scandalisé[530]. Un jour que les disciples de Jean et les Pharisiens +observaient le jeûne: «Comment se fait-il, lui dit-on, que tandis que +les disciples de Jean et des Pharisiens jeûnent et prient, les tiens +mangent et boivent?»--«Laissez-les, dit Jésus; voulez-vous faire jeûner +les paranymphes de l'époux, pendant que l'époux est avec eux. Des jours +viendront où l'époux leur sera enlevé; ils jeûneront alors[531].» Sa +douce gaieté s'exprimait sans cesse par des réflexions vives, d'aimables +plaisanteries. «A qui, disait-il, sont semblables les hommes de cette +génération, et à qui les comparerai-je? Ils sont semblables aux enfants +assis sur les places, qui disent à leurs camarades: + + Voici que nous chantons, + Et vous ne dansez pas. + Voici que nous pleurons, + Et vous ne pleurez pas[532]. + +Jean est venu, ne mangeant ni ne buvant, et vous dites: C'est un fou. Le +Fils de l'homme est venu, vivant comme tout le monde, et vous dites: +C'est un mangeur, un buveur de vin, l'ami des douaniers et des pécheurs. +Vraiment, je vous l'assure, la sagesse n'est justifiée que par ses +oeuvres[533].» + +Il parcourait ainsi la Galilée au milieu d'une fête perpétuelle. Il se +servait d'une mule, monture en Orient si bonne et si sûre, et dont le +grand oeil noir, ombragé de longs cils, a beaucoup de douceur. Ses +disciples déployaient quelquefois autour de lui une pompe rustique, dont +leurs vêtements, tenant lieu de tapis, faisaient les frais. Ils les +mettaient sur la mule qui le portait, ou les étendaient à terre sur son +passage[534]. Quand il descendait dans une maison, c'était une joie et +une bénédiction. Il s'arrêtait dans les bourgs et les grosses fermes, où +il recevait une hospitalité empressée. En Orient, la maison où descend +un étranger devient de suite un lieu public. Tout le village s'y +rassemble; les enfants y font invasion; les valets les écartent; ils +reviennent toujours. Jésus ne pouvait souffrir qu'on rudoyât ces naïfs +auditeurs; il les faisait approcher de lui et les embrassait[535]. Les +mères, encouragées par un tel accueil, lui apportaient leurs nourrissons +pour qu'il les touchât[536]. Des femmes venaient verser de l'huile sur +sa tête et des parfums sur ses pieds. Ses disciples les repoussaient +parfois comme importunes; mais Jésus, qui aimait les usages antiques et +tout ce qui indique la simplicité du coeur, réparait le mal fait par +ses amis trop zélés. Il protégeait ceux qui voulaient l'honorer[537]. +Aussi les enfants et les femmes l'adoraient. Le reproche d'aliéner de +leur famille ces êtres délicats, toujours prompts à être séduits, était +un de ceux que lui adressaient le plus souvent ses ennemis[538]. + +La religion naissante fut ainsi à beaucoup d'égards un mouvement de +femmes et d'enfants. Ces derniers faisaient autour de Jésus comme une +jeune garde pour l'inauguration de son innocente royauté, et lui +décernaient de petites ovations auxquelles il se plaisait fort, +l'appelant «fils de David,» criant _Hosanna_[539], et portant des palmes +autour de lui. Jésus, comme Savonarole, les faisait peut-être servir +d'instruments à des missions pieuses; il était bien aise de voir ces +jeunes apôtres, qui ne le compromettaient pas, se lancer en avant et lui +décerner des titres qu'il n'osait prendre lui-même. Il les laissait +dire, et quand on lui demandait s'il entendait, il répondait d'une façon +évasive que la louange qui sort de jeunes lèvres est la plus agréable à +Dieu[540]. + +Il ne perdait aucune occasion de répéter que les petits sont des êtres +sacrés[541], que le royaume de Dieu appartient aux enfants[542], qu'il +faut devenir enfant pour y entrer[543], qu'on doit le recevoir en +enfant[544], que le Père céleste cache ses secrets aux sages et les +révèle aux petits[545]. L'idée de ses disciples se confond presque pour +lui avec celle d'enfants[546]. Un jour qu'ils avaient entre eux une de +ces querelles de préséance qui n'étaient point rares, Jésus prit un +enfant, le mit au milieu d'eux, et leur dit: "Voilà le plus grand; celui +qui est humble comme ce petit est le plus grand dans le royaume du +ciel[547]." + +C'était l'enfance, en effet, dans sa divine spontanéité, dans ses naïfs +éblouissements de joie, qui prenait possession de la terre. Tous +croyaient à chaque instant que le royaume tant désiré allait poindre. +Chacun s'y voyait déjà assis sur un trône[548] à côté du maître. On s'y +partageait les places[549]; on cherchait à supputer les jours. Cela +s'appelait la «Bonne Nouvelle;» la doctrine n'avait pas d'autre nom. Un +vieux mot, «_paradis_,» que l'hébreu, comme toutes les langues de +l'Orient, avait emprunté à la Perse, et qui désigna d'abord les parcs +des rois achéménides, résumait le rêve de tous: un jardin délicieux où +l'on continuerait à jamais la vie charmante que l'on menait +ici-bas[550]. Combien dura cet enivrement? On l'ignore. Nul, pendant le +cours de cette magique apparition, ne mesura plus le temps qu'on ne +mesure un rêve. La durée fut suspendue; une semaine fut comme un siècle. +Mais qu'il ait rempli des années, ou des mois, le rêve fut si beau que +l'humanité en a vécu depuis, et que notre consolation est encore d'en +recueillir le parfum affaibli. Jamais tant de joie ne souleva la +poitrine de l'homme. Un moment, dans cet effort, le plus vigoureux +qu'elle ait fait pour s'élever au-dessus de sa planète, l'humanité +oublia le poids de plomb qui l'attache à la terre, et les tristesses de +la vie d'ici-bas. Heureux qui a pu voir de ses yeux cette éclosion +divine, et partager, ne fût-ce qu'un jour, cette illusion sans pareille! +Mais plus heureux encore, nous dirait Jésus, celui qui, dégagé de toute +illusion, reproduirait en lui-même l'apparition céleste, et, sans rêve +millénaire, sans paradis chimérique, sans signes dans le ciel, par la +droiture de sa volonté et la poésie de son âme, saurait de nouveau créer +en son coeur le vrai royaume de Dieu! + + +NOTES: + +[506] Matth., XXII, 2 et suiv.; Luc, XIV, 16 et suiv. Comp. Matth.. +VIII, 11-12; XXI, 33 et suiv. + +[507] Luc, VI, 24-25. + +[508] Luc, XIV, 12-14. + +[509] Mot conservé par une tradition fort ancienne et fort suivie. +Clément d'Alex., _Strom_., I, 28. On le retrouve dans Origène, dans +saint Jérôme, et dans un grand nombre de Pères de l'Église. + +[510] Prov., XIX, 17. + +[511] Voir en particulier Amos, II, 6; Is., LXIII, 9; Ps. XXV, 9; +XXXVII, 11; LXIX, 33, et en général les dictionnaires hébreux, aux mots: +[Hebrew: ***]. + +[512] Ch. LXII, LXIII, XCVII, C, CIV. + +[513] _Hénoch_, ch. XLVI, 4-8. + +[514] _Hénoch_, XCIX, 13, 14. + +[515] Jules Africain dans Eusèbe, _H.E._ I, 7; Eus., _De situ et nom. +loc. hebr._, au mot [Greek: Chôba]; Orig., _Contre Celse_, II, i; V, 61; +Epiph., _Adv. hær_., XXIX, 7, 9; XXX, 2, 18. + +[516] Voir surtout Origène, _Contre Celse_, II, i; _De principiis,_ IV, +22. Comparez Épiph., _Adv. hær_., XXX, 17. Irénée, Origène, Eusèbe, les +Constitutions apostoliques, ignorent l'existence d'un tel personnage. +L'auteur des _Philosophumena_ semble hésiter (VII, 34 et 35; X, 22 et +23). C'est par Tertullien et surtout par Épiphane qu'a été répandue la +fable d'un _Ébion_. Du reste, tous les Pères sont d'accord sur +l'étymologie [Greek: Ebiôn] = [Greek: ptôgos]. + +[517] Épiph., _Adv. hær.,_ XIX, XXIX et XXX, surtout XXIX, 9. + +[518] Matth., xi, 5; Luc, VI, 20-21. + +[519] Matth., IX, 36; Marc, VI, 34. + +[520] Matth., IX, 10 et suiv.; Luc, XV entier. + +[521] Matth., IX, 11; Marc, II, 16; Luc, V, 30. + +[522] Matth., IX, 12. + +[523] Luc, XV, 4 et suiv. + +[524] Matth., XVIII, 11; Luc, XIX, 10. + +[525] Matth., IX, 13. + +[526] Luc, VII, 36 et suiv. Luc, qui aime à relever tout ce qui se +rapporte au pardon des pécheurs (comp. X, 30 et suiv.; XV entier; XVII, +16 et suiv.; XIX, 2 et suiv.; XXIII, 39-43), a composé ce récit avec les +traits d'une autre histoire, celle de l'onction des pieds, qui eut lieu +à Béthanie quelques jours avant la mort de Jésus. Mais le pardon de la +pécheresse était, sans contredit, un des traits essentiels de la vie +anecdotique de Jésus. Cf. Jean, VIII, 3 et suiv.; Papias, dans Eusèbe, +_Hist. eccl._, III, 39. + +[527] Luc, XIX; 2 et suiv. + +[528] Matth., XXI, 31-32. + +[529] Matth., XXV, 1 et suiv. + +[530] Marc, II, 48; Luc, V, 33. + +[531] Matth., IX, 14 et suiv.; Marc, II, 18 et suiv.; Luc, V, 33 et +suiv. + +[532] Allusion à quelque jeu d'enfant. + +[533] Matth., XI, 16 et suiv.; Luc, VII, 34 et suiv. Proverbe qui veut +dire: «L'opinion des hommes est aveugle. La sagesse des oeuvres de Dieu +n'est proclamée que par ses oeuvres elles-mêmes.» Je lis [Greek: ergôn], +avec le manuscrit B du Vatican, et non [Greek: teknôn]. + +[534] Matth., XXI, 7-8. + +[535] Matth., XIX, 13 et suiv.; Marc, IX, 35; X, 13 et suiv.; Luc, +XVIII, 15-16. + +[536] _Ibid_. + +[537] Matth., XXVI, 7 et suiv.; Marc, XIV, 3 et suiv.; Luc, VII, 37 et +suiv. + +[538] Évangile de Marcion, addition au v. 2 du ch. XXIII de Luc (Épiph., +_Adv. hær_., XLII, 11). Si les retranchements de Marcion sont sans +valeur critique, il n'en est pas de même de ses additions quand elles +peuvent provenir, non d'un parti pris, mais de l'état des manuscrits +dont il se servait. + +[539] Cri qu'on poussait à la procession de la fête des Tabernacles, en +agitant les palmes. Misclma, _Sukka_, III, 9. Cet usage existe encore +chez les Israélites. + +[540] Matth., XXI, 15-16. + +[541] Matth., XVIII, 5, 40, 14; Luc, XVII, 2. + +[542] Matth., XIX, 14; Marc, X, 14; Luc, XVIII, 16. + +[543] Matth., XVIII, 4 et suiv.; Marc, IX, 33 et suiv.; Luc, IX, 40. + +[544] Marc, X, 43. + +[545] Matth., xi, 25; Luc, X, 21. + +[546] Matth., X, 42; XVIII, 5, 44; Marc, IX, 36; Luc, XVII, 2. + +[547] Matth, XVIII, 4; Marc, IX, 33-36; Luc, IX, 46-48. + +[548] Luc, XXII, 30. + +[549] Marc, X, 37,40-41. + +[550] Luc, XXIII, 43; II Cor., XII, 4. Comp. _Carm. sibyll_., prooem., +86; Talm. de Bab., _Chagiga, 14 b._ + + + + +CHAPITRE XII. + +AMBASSADE DE JEAN PRISONNIER VERS JÉSUS.--MORT DE JEAN.--RAPPORTS DE SON +ÉCOLE AVEC CELLE DE JÉSUS. + + +Pendant que la joyeuse Galilée célébrait dans les fêtes la venue du +bien-aimé, le triste Jean, dans sa prison de Machéro, s'exténuait +d'attente et de désirs. Les succès du jeune maître qu'il avait vu +quelques mois auparavant à son école arrivèrent jusqu'à lui. On disait +que le Messie prédit par les prophètes, celui qui devait rétablir le +royaume d'Israël, était venu et démontrait sa présence en Galilée par +des oeuvres merveilleuses. Jean voulut s'enquérir de la vérité de ce +bruit, et comme il communiquait librement avec ses disciples, il en +choisit deux pour aller vers Jésus en Galilée[551]. + +Les deux disciples trouvèrent Jésus au comble de sa réputation. L'air +de fête qui régnait autour de lui les surprit. Accoutumés aux jeûnes, à +la prière obstinée, à une vie toute d'aspirations, ils s'étonnèrent de +se voir tout à coup transportés au milieu des joies de la +bienvenue[552]. Ils firent part à Jésus de leur message: «Es-tu celui +qui doit venir? Devons-nous en attendre un autre?» Jésus, qui dès lors +n'hésitait plus guère sur son propre rôle de messie, leur énuméra les +oeuvres qui devaient caractériser la venue du royaume de Dieu, la +guérison des malades, la bonne nouvelle du salut prochain annoncée aux +pauvres. Il faisait toutes ces oeuvres. «Heureux donc, ajouta-t-il, +celui qui ne doutera pas de moi!» On ignore si cette réponse trouva +Jean-Baptiste vivant, ou dans quelle disposition elle mit l'austère +ascète. Mourut-il consolé et sûr que celui qu'il avait annoncé vivait +déjà, ou bien conserva-t-il des doutes sur la mission de Jésus? Rien ne +nous l'apprend. En voyant cependant son école se continuer assez +longtemps encore parallèlement aux églises chrétiennes, on est porté à +croire que, malgré sa considération pour Jésus, Jean ne l'envisagea pas +comme devant réaliser les promesses divines. La mort vint du reste +trancher ses perplexités. L'indomptable liberté du solitaire devait +couronner sa carrière inquiète et tourmentée par la seule fin qui fût +digne d'elle. + +Les dispositions indulgentes qu'Antipas avait d'abord montrées pour Jean +ne purent être de longue durée. Dans les entretiens que, selon la +tradition chrétienne, Jean aurait eus avec le tétrarque, il ne cessait +de lui répéter que son mariage était illicite et qu'il devait renvoyer +Hérodiade[553]. On s'imagine facilement la haine que la petite-fille +d'Hérode le Grand dut concevoir contre ce conseiller importun. Elle +n'attendait plus qu'une occasion pour le perdre. + +Sa fille Salomé, née de son premier mariage, et comme elle ambitieuse et +dissolue, entra dans ses desseins. Cette année (probablement l'an 30), +Antipas se trouva, le jour anniversaire de sa naissance, à Machéro. +Hérode le Grand avait fait construire dans l'intérieur de la forteresse +un palais magnifique[554], où le tétrarque résidait fréquemment. Il y +donna un grand festin, durant lequel Salomé exécuta une de ces danses de +caractère qu'on ne considère pas en Syrie comme messéantes à une +personne distinguée. Antipas charmé ayant demandé à la danseuse ce +qu'elle désirait, celle-ci répondit, à l'instigation de sa mère: «La +tête de Jean sur ce plateau[555].» Antipas fut mécontent; mais il ne +voulut pas refuser. Un garde prit le plateau, alla couper la tête du +prisonnier, et l'apporta[556]. + +Les disciples du baptiste obtinrent son corps et le mirent dans un +tombeau. Le peuple fut très-mécontent. Six ans après, Hâreth ayant +attaqué Antipas, pour reprendre Machéro et venger le déshonneur de sa +fille, Antipas fut complétement battu, et l'on regarda généralement sa +défaite comme une punition du meurtre de Jean[557]. + +La nouvelle de cette mort fut portée à Jésus par des disciples mêmes du +baptiste[558]. La dernière démarche que Jean avait faite auprès de Jésus +avait achevé d'établir entre les deux écoles des liens étroits. Jésus, +craignant de la part d'Antipas un surcroît de mauvais vouloir, prit +quelques précautions et se retira au désert[559]. Beaucoup de monde l'y +suivit. Grâce à une extrême frugalité, la troupe sainte y vécut; on crut +naturellement voir en cela un miracle[560]. A partir de ce moment, +Jésus ne parla plus de Jean qu'avec un redoublement d'admiration. Il +déclarait sans hésiter[561] qu'il était plus qu'un prophète, que la Loi +et les prophètes anciens n'avaient eu de force que jusqu'à lui[562], +qu'il les avait abrogés, mais que le royaume du ciel l'abrogerait à son +tour. Enfin, il lui prêtait dans l'économie du mystère chrétien une +place à part, qui faisait de lui le trait d'union entre le vieux +Testament et l'avènement du règne nouveau. + +Le prophète Malachie, dont l'opinion en ceci fut vivement relevée[563], +avait annoncé avec beaucoup de force un précurseur du Messie, qui devait +préparer les hommes au renouvellement final, un messager qui viendrait +aplanir les voies devant l'élu de Dieu. Ce messager n'était autre que le +prophète Élie, lequel, selon une croyance fort répandue, allait bientôt +descendre du ciel, où il avait été enlevé, pour disposer les hommes par +la pénitence au grand avènement et réconcilier Dieu avec son +peuple[564]. Quelquefois, à Élie on associait, soit le patriarche +Hénoch, auquel, depuis un ou deux siècles, on s'était pris à attribuer +une haute sainteté[565], soit Jérémie[566], qu'on envisageait comme une +sorte de génie protecteur du peuple, toujours occupé à prier pour lui +devant le trône de Dieu[567]. Cette idée de deux anciens prophètes +devant ressusciter pour servir de précurseurs au Messie se retrouve +d'une manière si frappante dans la doctrine des Parsis qu'on est +très-porté à croire qu'elle venait de ce côté[568]. Quoi qu'il en soit, +elle faisait, à l'époque de Jésus, partie intégrante des théories juives +sur le Messie. Il était admis que l'apparition de «deux témoins +fidèles,» vêtus d'habits de pénitence, serait le préambule du grand +drame qui allait se dérouler, à la stupéfaction de l'univers[569]. + +On comprend qu'avec ces idées, Jésus et ses disciples ne pouvaient +hésiter sur la mission de Jean-Baptiste. Quand les scribes leur +faisaient cette objection qu'il ne pouvait encore être question du +Messie, puisque Élie n'était pas venu[570], ils répondaient qu'Élie +était venu, que Jean était Élie ressuscité[571]. Par son genre de vie, +par son opposition aux pouvoirs politiques établis, Jean rappelait en +effet cette figure étrange de la vieille histoire d'Israël[572]. Jésus +ne tarissait pas sur les mérites et l'excellence de son précurseur. Il +disait que parmi les enfants des hommes il n'en, était pas né de plus +grand. Il blâmait énergiquement les pharisiens et les docteurs de ne pas +avoir accepté son baptême, et de ne pas s'être convertis à sa voix[573]. + +Les disciples de Jésus furent fidèles à ces principes du maître. Le +respect de Jean fut une tradition constante dans la première génération +chrétienne[574]. On le supposa parent de Jésus[575]. Pour fonder la +mission de celui-ci sur un témoignage admis de tous, on raconta que +Jean, dès la première vue de Jésus, le proclama Messie; qu'il se +reconnut son inférieur, indigne de délier les cordons de ses souliers; +qu'il se refusa d'abord à le baptiser et soutint que c'était lui qui +devait l'être par Jésus[576]. C'étaient là des exagérations, que +réfutait suffisamment la forme dubitative du dernier message de +Jean[577]. Mais, en un sens plus général, Jean resta dans la légende +chrétienne ce qu'il fut en réalité, l'austère préparateur, le triste +prédicateur de pénitence avant les joies de l'arrivée de l'époux, le +prophète qui annonce le royaume de Dieu et meurt avant de le voir. Géant +des origines chrétiennes, ce mangeur de sauterelles et de miel sauvage, +cet âpre redresseur de torts, fut l'absinthe qui prépara les lèvres à la +douceur du royaume de Dieu. Le décollé d'Hérodiade ouvrit l'ère des +martyrs chrétiens; il fut le premier témoin de la conscience nouvelle. +Les mondains, qui reconnurent en lui leur véritable ennemi, ne purent +permettre qu'il vécût; son cadavre mutilé, étendu sur le seuil du +christianisme, traça la voie sanglante où tant d'autres devaient passer +après lui. + +L'école de Jean ne mourut pas avec son fondateur. Elle vécut quelque +temps, distincte de celle de Jésus, et d'abord en bonne intelligence +avec elle. Plusieurs années après la mort des deux maîtres, on se +faisait encore baptiser du baptême de Jean. Certaines personnes étaient +à la fois des deux écoles; par exemple, le célèbre Apollos, le rival de +saint Paul (vers l'an 50), et un bon nombre de chrétiens d'Éphèse[578]. +Josèphe se mit (l'an 53) à l'école d'un ascète nommé Banou[579], qui +offre avec Jean-Baptiste la plus grande ressemblance, et qui était +peut-être de son école. Ce Banou[580] vivait dans le désert, vêtu de +feuilles d'arbres; il ne se nourrissait que de plantes ou de fruits +sauvages, et prenait fréquemment pendant le jour et pendant la nuit des +baptêmes d'eau froide pour se purifier. Jacques, celui qu'on appelait le +«frère du Seigneur» (il y a peut-être ici quelque confusion +d'homonymes), observait un ascétisme analogue[581]. Plus tard, vers l'an +80, le baptisme fut en lutte avec le christianisme, surtout en +Asie-Mineure. Jean l'Évangéliste paraît le combattre d'une façon +détournée[582]. Un des poèmes sibyllins[583] semble provenir de cette +école. Quant aux sectes d'Hémérobaptistes, de Baptistes, d'Elchasaïtes +_(Sabiens, Mogtasila_ des écrivains arabes[584]), qui remplissent au +second siècle la Syrie, la Palestine, la Babylonie, et dont les restes +subsistent encore de nos jours chez les Mendaïtes, dits «chrétiens de +Saint-Jean,» elles ont la même origine que le mouvement de +Jean-Baptiste, plutôt qu'elles ne sont la descendance authentique de +Jean. La vraie école de celui-ci, à demi fondue avec le christianisme, +passa à l'état de petite hérésie chrétienne et s'éteignit obscurément. +Jean avait bien vu de quel côté était l'avenir. S'il eût cédé à une +rivalité mesquine, il serait aujourd'hui oublié dans la foule des +sectaires de son temps. Par l'abnégation, il est arrivé à la gloire et à +une position unique dans le panthéon religieux de l'humanité. + + +NOTES: + +[551] Matth., XI 2 et suiv.; Luc, VII, 18 et suiv. + +[552] Matth., IX, 14 et suiv. + +[553] Matth., XIV, 4 et suiv.; Marc, VI, 18 et suiv.; Luc, III, 49. + +[554] Jos., _De Belle jud_., VII, vi, 2. + +[555] Plateaux portatifs sur lesquels, en Orient, on sert les liqueurs +et les mets. + +[556] Matth., XIV, 3 et suiv.; Marc, VI, 14-29; Jos., _Ant_., XVIII, V, +2. + +[557] Josèphe, _Ant_., XVIII, V, 1 et 2. + +[558] Matth., XIV, 12. + +[559] Matth., XIV, 13. + +[560] Matth., XIV, 15 et suiv.; Marc, VI, 35 et suiv.; Luc, IX, 41 et +suiv.; Jean, VI, 2 et suiv. + +[561] Matth., xi, 7 et suiv.; Luc, VII, 24 et suiv. + +[562] Matth., xi, 12-13; Luc, XVI, 16. + +[563] Malachie, III et IV; _Ecclésiast._, XLVIII, 10. V. ci-dessus, ch. +VI. + +[564] Matth., xi, 14; XVII, 10; Marc, VI, 15; VIII, 28; IX, 40 et suiv.; +Luc, IX, 8, 19. + +[565] _Ecclésiastique_, XLIV, 16. + +[566] Matth., XVI, 14. + +[567] II Macch., XV, 13 et suiv. + +[568] Textes cités par Anquetil-Duperron, _Zend-Avesta,_ I, 2e part., p. +46, rectifiés par Spiegel, dans la _Zeitschrift der deutschen +morgenlændischen Gesellschaft,_ I, 261 et suiv.; extraits du +_Jamasp-Nameh,_ dans l'_Avesta_ de Spiegel, I, p. 34. Aucun des textes +parsis qui impliquent vraiment l'idée de prophètes ressuscités et +précurseurs n'est ancien; mais les idées contenues dans ces textes +paraissent bien antérieures à l'époque de la rédaction desdits textes. + +[569] _Apoc_., XI, 3 et suiv. + +[570] Marc, IX, 10. + +[571] Matth., xi, 14; XVII, 10-13; Marc, VI, 15; IX, 10-12; Luc, IX, 8; +Jean, i, 21-25. + +[572] Luc, i, 17. + +[573] Matth., XXI, 32; Luc, VII, 29-30. + +[574] _Act.,_ XIX, 4. + +[575] Luc, i. + +[576] Matth., III, 14 et suiv.; Luc, III, 16; Jean, i, 15 et suiv.; V, +2-33. + +[577] Matth., XI, 2 et suiv.; Luc, VII, 18 et suiv. + +[578] _Act_., XVIII, 28; XIX, 1-5. Cf. Épiph., _Adv. hær._, XXX, 16. + +[579] _Vita_, 2. + +[580] Serait-ce le Bounaï qui est compté par le Talmud (Bab., +_Sanhédrin_, 43 _a_) au nombre des disciples de Jésus? + +[581] Ilégésippe, dans Eusèbe, _H.E._, II, 23. + +[582] Évang., i, 26,33; IV, 2; I Épître, V, 6. Cf. _Act._, X, 47. + +[583] Livre IV. Voir surtout v. 157 et suiv. + +[584] Je rappelle que _Sabiens_ est l'équivalent araméen du mot +«Baptistes.» _Mogtasila_ a le même sens en arabe. + + + + +CHAPITRE XIII. + +PREMIÈRES TENTATIVES SUR JÉRUSALEM. + + +Jésus, presque tous les ans, allait à Jérusalem pour la fête de Pâques. +Le détail de chacun de ces voyages est peu connu; car les synoptiques +n'en parlent pas[585], et les notes du quatrième évangile sont ici +très-confuses[586]. C'est, à ce qu'il semble, l'an 31, et certainement +après la mort de Jean, qu'eut lieu le plus important des séjours de +Jésus dans la capitale. Plusieurs des disciples le suivaient. Quoique +Jésus attachât dès lors peu de valeur au pèlerinage, il s'y prêtait pour +ne pas blesser l'opinion juive, avec laquelle il n'avait pas encore +rompu. Ces voyages, d'ailleurs, étaient essentiels à son dessein; car il +sentait déjà que, pour jouer un rôle de premier ordre, il fallait sortir +de Galilée, et attaquer le judaïsme dans sa place forte, qui était +Jérusalem. + +La petite communauté galiléenne était ici fort dépaysée. Jérusalem était +alors à peu près ce qu'elle est aujourd'hui, une ville de pédantisme, +d'acrimonie, de disputes, de haines, de petitesse d'esprit. Le fanatisme +y était extrême et les séditions religieuses très-fréquentes. Les +pharisiens y dominaient; l'étude de la Loi, poussée aux plus +insignifiantes minuties, réduite à des questions de casuiste, était +l'unique étude. Cette culture exclusivement théologique et canonique ne +contribuait en rien à polir les esprits. C'était quelque chose +d'analogue à la doctrine stérile du faquih musulman, à cette science +creuse qui s'agite autour d'une mosquée, grande dépense de temps et de +dialectique faite en pure perte, et sans que la bonne discipline de +l'esprit en profite. L'éducation théologique du clergé moderne, quoique +très-sèche, ne peut donner aucune idée de cela; car la Renaissance a +introduit dans tous nos enseignements, même les plus rebelles, une part +de belles-lettres et de bonne méthode, qui fait que la scolastique a +pris plus ou moins une teinte d'humanités. La science du docteur juif, +du _sofer_ ou scribe, était purement barbare, absurde sans compensation, +dénuée de tout élément moral[587]. Pour comble de malheur, elle +remplissait celui qui s'était fatigué à l'acquérir d'un ridicule +orgueil. Fier du prétendu savoir qui lui avait coûté tant de peine, le +scribe juif avait pour la culture grecque le même dédain que le savant +musulman a de nos jours pour la civilisation européenne, et que le vieux +théologien catholique avait pour le savoir des gens du monde. Le propre +de ces cultures scolastiques est de fermer l'esprit à tout ce qui est +délicat, de ne laisser d'estime que pour les difficiles enfantillages où +l'on a usé sa vie, et qu'on envisage comme l'occupation naturelle des +personnes faisant profession de gravité[588]. + +Ce monde odieux ne pouvait manquer de peser fort lourdement sur les âmes +tendres et délicates du nord. Le mépris des Hiérosolymites pour les +Galiléens rendait la séparation encore plus profonde. Dans ce beau +temple, objet de tous leurs désirs, ils ne trouvaient souvent que +l'avanie. Un verset du psaume des pèlerins[589], «J'ai choisi de me +tenir à la porte dans la maison de mon Dieu,» semblait fait exprès pour +eux. Un sacerdoce dédaigneux souriait de leur naïve dévotion, à peu près +comme autrefois en Italie le clergé, familiarisé avec les sanctuaires, +assistait froid et presque railleur à la ferveur du pèlerin venu de +loin. Les Galiléens parlaient un patois assez corrompu; leur +prononciation était vicieuse; ils confondaient les diverses aspirations, +ce qui amenait des quiproquo dont on riait beaucoup[590]. En religion, +on les tenait pour ignorants et peu orthodoxes[591]; l'expression «sot +Galiléen» était devenue proverbiale[592]. On croyait (non sans raison) +que le sang juif était chez eux très-mélangé, et il passait pour +constant que la Galilée ne pouvait produire un prophète[593]. Placés +ainsi aux confins du judaïsme et presque en dehors, les pauvres +Galiléens n'avaient pour relever leurs espérances qu'un passage d'Isaïe +assez mal interprété[594]: «Terre de Zabulon et terre de Nephtali, Voie +de la mer[595], Galilée des gentils! Le peuple qui marchait dans l'ombre +a vu une grande lumière; le soleil s'est levé pour ceux qui étaient +assis dans les ténèbres.» La renommée de la ville natale de Jésus était +particulièrement mauvaise. C'était un proverbe populaire: «Peut-il venir +quelque chose de bon de Nazareth[596].» + +La profonde sécheresse de la nature aux environs de Jérusalem devait +ajouter au déplaisir de Jésus. Les vallées y sont sans eau; le sol, +aride et pierreux. Quand l'oeil plonge dans la dépression de la mer +Morte, la vue a quelque chose de saisissant; ailleurs elle est monotone. +Seule, la colline de Mizpa, avec ses souvenirs de la plus vieille +histoire d'Israël, soutient le regard. La ville présentait, du temps de +Jésus, à peu près la même assise qu'aujourd'hui. Elle n'avait guère de +monuments anciens, car jusqu'aux Asmonéens, les Juifs étaient restés +étrangers à tous les arts; Jean Hyrcan avait commencé à l'embellir, et +Hérode le Grand en avait fait une des plus superbes villes de l'Orient. +Les constructions hérodiennes le disputent aux plus achevées de +l'antiquité par leur caractère grandiose la perfection de l'exécution, +la beauté des matériaux[597]. Une foule de superbes tombeaux, d'un goût +original, s'élevaient vers le même temps aux environs de Jérusalem[598]. +Le style de ces monuments était le style grec, mais approprié aux usages +des Juifs, et considérablement modifié selon leurs principes. Les +ornements de sculpture vivante, que les Hérodes se permettaient, au +grand mécontentement des rigoristes, en étaient bannis et remplacés par +une décoration végétale. Le goût des anciens habitants de la Phénicie et +de la Palestine pour les monuments monolithes taillés sur la roche vive, +semblait revivre en ces singuliers tombeaux découpés dans le rocher, et +où les ordres grecs sont si bizarrement appliqués à une architecture de +troglodytes. Jésus, qui envisageait les ouvrages d'art comme un pompeux +étalage de vanité, voyait tous ces monuments de mauvais oeil.[599] Son +spiritualisme absolu et son opinion arrêtée que la figure du vieux monde +allait passer ne lui laissaient de goût que pour les choses du coeur. + +Le temple, à l'époque de Jésus, était tout neuf, et les ouvrages +extérieurs n'en étaient pas complètement terminés. Hérode en avait fait +commencer la reconstruction l'an 20 ou 21 avant l'ère chrétienne, pour +le mettre à l'unisson de ses autres édifices. Le vaisseau du temple fut +achevé en dix-huit mois, les portiques en huit ans;[600] mais les +parties accessoires se continuèrent lentement et ne furent terminées que +peu de temps avant la prise de Jérusalem[601]. Jésus y vit probablement +travailler, non sans quelque humeur secrète. Ces espérances d'un long +avenir étaient comme une insulte à son prochain avènement. Plus +clairvoyant que les incrédules et les fanatiques, il devinait que ces +superbes constructions étaient appelées à une courte durée[602]. + +Le temple, du reste, formait un ensemble merveilleusement imposant, dont +le _haram_ actuel[603], malgré sa beauté, peut à peine donner une idée. +Les cours et les portiques environnants servaient journellement de +rendez-vous à une foule considérable, si bien que ce grand espace était +à la fois le temple, le forum, le tribunal, l'université. Toutes les +discussions religieuses des écoles juives, tout l'enseignement +canonique, les procès même et les causes civiles, toute l'activité de la +nation, en un mot, était concentrée là[604]. C'était un perpétuel +cliquetis d'arguments, un champ clos de disputes, retentissant de +sophismes et de questions subtiles. Le temple avait ainsi beaucoup +d'analogie avec une mosquée musulmane. Pleins d'égards à cette époque +pour les religions étrangères, quand elles restaient sur leur propre +territoire[605], les Romains s'interdirent l'entrée du sanctuaire; des +inscriptions grecques et latines marquaient le point jusqu'où il était +permis aux non-Juifs de s'avancer[606]. Mais la tour Antonia, quartier +général de la force romaine, dominait toute l'enceinte et permettait de +voir ce qui s'y passait[607]. La police du temple appartenait aux Juifs; +un capitaine du temple en avait l'intendance, faisait ouvrir et fermer +les portes, empêchait qu'on ne traversât l'enceinte avec un bâton à la +main, avec des chaussures poudreuses, en portant des paquets ou pour +abréger le chemin[608]. On veillait surtout scrupuleusement à ce que +personne n'entrât à l'état d'impureté légale dans les portiques +intérieurs. Les femmes avaient une loge absolument séparée. + +C'est là que Jésus passait ses journées, durant le temps qu'il restait à +Jérusalem. L'époque des fêtes amenait dans cette ville une affluence +extraordinaire. Réunis en chambrées de dix et vingt personnes, les +pèlerins envahissaient tout et vivaient dans cet entassement désordonné +où se plaît l'Orient[609]. Jésus se perdait dans la foule, et ses +pauvres Galiléens groupés autour de lui faisaient peu d'effet. Il +sentait probablement qu'il était ici dans un monde hostile et qui ne +l'accueillerait qu'avec dédain. Tout ce qu'il voyait l'indisposait. Le +temple, comme en général les lieux de dévotion très-fréquentés, offrait +un aspect peu édifiant. Le service du culte entraînait une foule de +détails assez repoussants, surtout des opérations mercantiles, par suite +desquelles de vraies boutiques s'étaient établies dans l'enceinte +sacrée. On y vendait des bêtes pour les sacrifices; il s'y trouvait des +tables pour l'échange de la monnaie; par moments, on se serait cru dans +un bazar. Les bas officiers du temple remplissaient sans doute leurs +fonctions avec la vulgarité irréligieuse des sacristains de tous les +temps. Cet air profane et distrait dans le maniement des choses saintes +blessait le sentiment religieux de Jésus, parfois porté jusqu'au +scrupule[610]. Il disait qu'on avait fait de la maison de prière une +caverne de voleurs. Un jour même, dit-on, la colère l'emporta; il frappa +à coups de fouet ces ignobles vendeurs et renversa leurs tables[611]. En +général, il aimait peu le temple. Le culte qu'il avait conçu pour son +Père, n'avait rien à faire avec des scènes de boucherie. Toutes ces +vieilles institutions juives lui déplaisaient, et il souffrait d'être +obligé de s'y conformer. Aussi le temple ou son emplacement +n'inspirèrent-ils de sentiments pieux, dans le sein du christianisme, +qu'aux chrétiens judaïsants. Les vrais hommes nouveaux eurent en +aversion cet antique lieu sacré. Constantin et les premiers empereurs +chrétiens y laissèrent subsister les constructions païennes +d'Adrien[612]. Ce furent les ennemis du christianisme, comme Julien, qui +pensèrent à cet endroit[613]. Quand Omar entra dans Jérusalem, +l'emplacement du temple était à dessein pollué en haine des Juifs[614]. +Ce fut l'islam, c'est-à-dire une sorte de résurrection du judaïsme dans +sa forme exclusivement sémitique, qui lui rendit ses honneurs. Ce lieu a +toujours été antichrétien. + +L'orgueil des Juifs achevait de mécontenter Jésus, et de lui rendre le +séjour de Jérusalem pénible. A mesure que les grandes idées d'Israël +mûrissaient, le sacerdoce s'abaissait. L'institution des synagogues +avait donné à l'interprète de la Loi, au docteur, une grande +supériorité sur le prêtre. Il n'y avait de prêtres qu'à Jérusalem, et là +même, réduits à des fonctions toutes rituelles, à peu près comme nos +prêtres de paroisse exclus de la prédication, ils étaient primés par +l'orateur de la synagogue, le casuiste, le _sofer_ ou scribe, tout +laïque qu'était ce dernier. Les hommes célèbres du Talmud ne sont pas +des prêtres; ce sont des savants selon les idées du temps. Le haut +sacerdoce de Jérusalem tenait, il est vrai, un rang fort élevé dans la +nation; mais il n'était nullement à la tête du mouvement religieux. Le +souverain pontife, dont la dignité avait déjà été avilie par +Hérode[615], devenait de plus en plus un fonctionnaire romain[616], +qu'on révoquait fréquemment pour rendre la charge profitable à +plusieurs. Opposés aux pharisiens, zélateurs laïques très-exaltés, les +prêtres étaient presque tous des sadducéens, c'est-à-dire des membres de +cette aristocratie incrédule qui s'était formée autour du temple, vivait +de l'autel, mais en voyait la vanité[617]. La caste sacerdotale s'était +séparée à tel point du sentiment national et de la grande direction +religieuse qui entraînait le peuple, que le nom de «sadducéen» +(_sadoki_), qui désigna d'abord simplement un membre de la famille +sacerdotale de Sadok, était devenu synonyme de «matérialiste» et d' +«épicurien.» + +Un élément plus mauvais encore était venu, depuis le règne d'Hérode le +Grand, corrompre le haut sacerdoce. Hérode s'étant pris d'amour pour +Mariamne, fille d'un certain Simon, fils lui-même de Boëthus +d'Alexandrie, et ayant voulu l'épouser (vers l'an 28 avant J.-C.), ne +vit d'autre moyen, pour anoblir son beau-père et l'élever jusqu'à lui, +que de le faire grand-prêtre. Cette famille intrigante resta maîtresse, +presque sans interruption, du souverain pontificat pendant trente-cinq +ans[618]. Étroitement alliée à la famille régnante, elle ne le perdit +qu'après la déposition d'Archélaüs, et elle le recouvra (l'an 42 de +notre ère) après qu'Hérode Agrippa eut refait pour quelque temps +l'oeuvre d'Hérode le Grand. Sous le nom de _Boëthusim_[619], se forma +ainsi une nouvelle noblesse sacerdotale, très-mondaine, très-peu dévote, +qui se fondit à peu près avec les Sadokites. Les _Boëthusim_, dans le +Talmud et les écrits rabbiniques, sont présentés comme des espèces de +mécréants et toujours rapprochés des Sadducéens[620]. De tout cela +résulta autour du temple une sorte de cour de Rome, vivant de politique, +peu portée aux excès de zèle, les redoutant même, ne voulant pas +entendre parler de saints personnages ni de novateurs, car elle +profitait de la routine établie. Ces prêtres épicuriens n'avaient pas la +violence des Pharisiens; ils ne voulaient que le repos; c'étaient leur +insouciance morale, leur froide irréligion qui révoltaient Jésus. Bien +que très-différents, les prêtres et les Pharisiens se confondirent ainsi +dans ses antipathies. Mais étranger et sans crédit, il dut longtemps +renfermer son mécontentement en lui-même et ne communiquer ses +sentiments qu'a la société intime qui l'accompagnait. + +Avant le dernier séjour, de beaucoup le plus long de tous qu'il fit à +Jérusalem et qui se termina par sa mort, Jésus essaya cependant de se +faire écouter. Il prêcha; on parla de lui; on s'entretint de certains +actes que l'on considérait comme miraculeux. Mais de tout cela ne +résulta ni une église établie a Jérusalem, ni un groupe de disciples +hiérosolymites. Le charmant docteur, qui pardonnait à tous pourvu qu'on +l'aimât, ne pouvait trouver beaucoup d'écho dans ce sanctuaire des +vaines disputes et des sacrifices vieillis. Il en résulta seulement pour +lui quelques bonnes relations, dont plus tard il recueillit les fruits. +Il ne semble pas que dès lors il ait fait la connaissance de la famille +de Béthanie qui lui apporta, au milieu des épreuves de ses derniers +mois, tant de consolations. Mais de bonne heure il attira l'attention +d'un certain Nicodème, riche pharisien, membre du sanhédrin et fort +considéré à Jérusalem[621]. Cet homme, qui paraît avoir été honnête et +de bonne foi, se sentit attiré vers le jeune Galiléen. Ne voulant pas +se compromettre, il vint le voir de nuit et eut avec lui une longue +conversation[622]. Il en garda sans doute une impression favorable, car +plus tard il défendit Jésus contre les préventions de ses +confrères[623], et, à la mort de Jésus, nous le trouverons entourant de +soins pieux le cadavre du maître[624]. Nicodème ne se fit pas chrétien; +il crut devoir à sa position de ne pas entrer dans un mouvement +révolutionnaire, qui ne comptait pas encore de notables adhérents. Mais +il porta évidemment beaucoup d'amitié à Jésus et lui rendit des +services, sans pouvoir l'arracher à une mort dont l'arrêt, à l'époque où +nous sommes arrivés, était déjà comme écrit. + +Quant aux docteurs célèbres du temps, Jésus ne paraît avoir eu de +rapports avec eux. Hillel et Schammaï étaient morts; la plus grande +autorité du temps était Gamaliel, petit-fils de Hillel. C'était un +esprit libéral et un homme du monde, ouvert aux études profanes, formé à +la tolérance par son commerce avec la haute société[625]. A l'encontre +des Pharisiens très-sévères, qui marchaient voilés ou les yeux fermés, +il regardait les femmes, même les païennes[626]. La tradition le lui +pardonna, comme d'avoir su le grec, parce qu'il approchait de la +cour[627]. Après la mort de Jésus, il exprima sur la secte nouvelle des +vues très-modérées[628]. Saint Paul sortit de son école[629]. Mais il +est bien probable que Jésus n'y entra jamais. + +Une pensée du moins que Jésus emporta de Jérusalem, et qui dès à présent +paraît chez lui enracinée, c'est qu'il n'y a pas de pacte possible avec +l'ancien culte juif. L'abolition des sacrifices qui lui avaient causé +tant de dégoût, la suppression d'un sacerdoce impie et hautain, et dans +un sens général l'abrogation de la Loi lui parurent d'une absolue +nécessité. A partir de ce moment, ce n'est plus en réformateur juif, +c'est en destructeur du judaïsme qu'il se pose. Quelques partisans des +idées messianiques avaient déjà admis que le Messie apporterait une loi +nouvelle, qui serait commune à toute la terre[630]. Les Esséniens, qui +étaient à peine des juifs, paraissent aussi avoir été indifférents au +temple et aux observances mosaïques. Mais ce n'étaient là que des +hardiesses isolées ou non avouées. Jésus le premier osa dire qu'à partir +de lui, ou plutôt à partir de Jean[631], la Loi n'existait plus. Si +quelquefois il usait de termes plus discrets[632], c'était pour ne pas +choquer trop violemment les préjugés reçus. Quand on le poussait à bout, +il levait tous les voiles, et déclarait que la Loi n'avait plus aucune +force. Il usait à ce sujet de comparaisons énergiques: «On ne raccommode +pas, disait-il, du vieux avec du neuf. On ne met pas le vin nouveau dans +de vieilles outres[633].» Voilà, dans la pratique, son acte de maître et +de créateur. Ce temple exclut les non-Juifs de son enceinte par des +affiches dédaigneuses. Jésus n'en veut pas. Cette Loi étroite, dure, +sans charité, n'est faite que pour les enfants d'Abraham. Jésus prétend +que tout homme de bonne volonté, tout homme qui l'accueille et l'aime, +est fils d'Abraham[634]. L'orgueil du sang lui paraît l'ennemi capital +qu'il faut combattre. Jésus, en d'autres termes, n'est plus juif. Il est +révolutionnaire au plus haut degré; il appelle tous les hommes à un +culte fondé sur leur seule qualité d'enfants de Dieu. Il proclame les +droits de l'homme, non les droits du juif; la religion de l'homme, non +la religion du juif; la délivrance de l'homme, non la délivrance du +juif[635]. Ah! que nous sommes loin d'un Judas Gaulonite, d'un Mathias +Margaloth, prêchant la révolution au nom de la Loi! La religion de +l'humanité, établie non sur le sang, mais sur le coeur, est fondée. +Moïse est dépassé; le temple n'a plus de raison d'être et est +irrévocablement condamné. + + +NOTES: + +[585] Ils les supposent cependant obscurément (Matth., XXIII, 37; Luc, +XIII, 34). Ils connaissent aussi bien que Jean la relation de Jésus avec +Joseph d'Arimathie. Luc même (X, 38-42) connaît la famille de Béthanie. +Luc (IX, 51-54) a un sentiment vague du système du quatrième évangile +sur les voyages de Jésus. Plusieurs discours contre les Pharisiens et +les Sadducéens, placés par les synoptiques en Galilée, n'ont guère de +sens qu'à Jérusalem. Enfin, le laps de huit jours est beaucoup trop +court pour expliquer tout ce qui dut se passer entre l'arrivée de Jésus +dans cette ville et sa mort. + +[586] Deux pèlerinages sont clairement indiqués (Jean, II, 13, et V, 1), +sans parler du dernier voyage (VII, 10), après lequel Jésus ne retourna +plus en Galilée. Le premier avait eu lieu pendant que Jean baptisait +encore. Il appartiendrait, par conséquent, à la pâque de l'an 29. Mais +les circonstances données comme appartenant à ce voyage sont d'une +époque plus avancée (comp. surtout Jean, II, 14 et suiv., et Matth., +XXI, 12-13; Marc, 15-17; Luc, XIX, 45-46). Il y a évidemment des +transpositions de date dans ces chapitres de Jean, ou plutôt il a mêlé +les circonstances de divers voyages. + +[587] On en peut juger par le Talmud, écho de la scolastique juive de ce +temps. + +[588] Jos., _Ant_., XX, xi, 2. + +[589] Ps. LXXXIV (Vulg. LXXXIII), 11. + +[590] Matth., XXVI, 73; Marc, XIV, 70; _Act_., II, 7; Talm. de Bab., +_Erubin_, 53 _a_ et suiv.; Bereschith rabba, 26 _c_. + +[591] Passage du traité _Erubin_, précité. + +[592] _Erubin,_ loc. cit., 53 _b_. + +[593] Jean, VII, 52. + +[594] IX, 1-2; Matth., IV, 13 et suiv. + +[595] Voir ci-dessus, p. 160, note 3. + +[596] Jean i, 46. + +[597] Jos., _Ant_., XV, viii-xi; _B.J._, V, v, 6; Marc, XIII, 1-2. + +[598] Tombeaux dits des Juges, des Rois, d'Absalom, de Zacharie, de +Josaphat, de saint Jacques. Comparez la description du tombeau des +Macchabées à Modin (I Macch., XIII, 27 et suiv.). + +[599] Matth., XXIII, 27,29; XXIV, 4 et suiv.; Marc, XIII, 4 et suiv.; +Luc, XIX, 44; XXI, 5 et suiv. Comparez _Livre d'Hénoch_, XCVII, 43-14; +Talmud de Babylone, _Schabbath_, 33 _b_. + +[600] Jos., _Ant._, XV, XL 5, 6. + +[601] _Ibid._, XX, IX, 7; Jean, II 20. + +[602] Matth., XXIV, 2; XXVI, 61; XXVII, 40; Marc, XIII, 2; XIV, 58; XV, +29; Luc, XXI, 6; Jean, II, 19-20. + +[603] Nul doute que le temple et son enceinte n'occupassent +l'emplacement de la mosquée d'Omar et du _haram_, ou Cour Sacrée, qui +environne la mosquée. Le terre-plein du haram est, dans quelques +parties, notamment à l'endroit où les Juifs vont pleurer, le +soubassement même du temple d'Hérode. + +[604] Luc, II, 46 et suiv.; Mischna, _Sanhédrin_, X, 2. + +[605] Suet., _Aug_., 93. + +[606] Philo, _Legatio ad Caïum_, § 31; Jos., _B.J._, V, v, 2; VI, II, 4; +_Act_., XXI, 28. + +[607] Des traces considérables de la tour Antonia se voient encore dans +la partie septentrionale du haram. + +[608] Mischna, _Berakoth_, IX, 5; Talm. de Babyl., _Jebamoth_, 6 _b_; +Marc, XI, 16. + +[609] Jos., _B.J._, II, xiv, 3; VI, IX, 3. Comp. PS. CXXXIII (Vulg. +CXXXII). + +[610] Marc, XI, 16. + +[611] Matth., XXI, 12 et suiv.; Marc, XI, 15 et suiv.; Luc, XIX, 45 et +suiv.; Jean, II, 14 et suiv. + +[612] _Itin. a Burdig. Hierus_., p. 152 (édit. Schott); S. Jérôme, In +Is., II, 8, et in Matth., XXIV, 15. + +[613] Ammien Marcellin, XXIII, 1. + +[614] Eutychius, _Ann._, II, 286 et suiv. (Oxford, 1659). + +[615] Jos., _Ant_., XI, iii, 1, 3. + +[616] Jos., _Ant_., XVIII, ii. + +[617] _Act_., IV, 1 et suiv.; V, 17; Jos., _Ant_., XX, ix, 1; _Pirké +Aboth_, I, 10. + +[618] Jos., _Ant_., XV, ix, 3; XVII, vi, 4; XIII, 1; XVIII, i, 1; II, 1; +XIX, vi, 2; VIII, 1. + +[619] Ce nom ne se trouve que dans les documents juifs. Je pense que les +«Hérodiens» de l'Évangile sont les _Boëthusim_. + +[620] Traité _Aboth Nathan_, 5; _Soferim_, III, hal. 5; Mischna, +_Menachoth_, X, 3; Talmud de Babylone, _Schabbath_, 118 _a_. Le nom des +_Boëthusim_ s'échange souvent dans les livres talmudiques avec celui des +Sadducéens ou avec le mot _Minim_ (hérétiques). Comparez Thosiphta +_Joma_, I, à Talm. de Jérus., même traité, I, 5, et Talm. de Bab., même +traité, 19 _b_; Thos. _Sukka_, III, à Talm. de Bab., même traité, 43 +_b_; Thos. _ibid_., plus loin, à Talm. de Bab., même traité, 48 _b_; +Thos. _Rosch hasschana_, I, à Mischna, même traité, II, 1, Talm. de +Jérus., même traité, II, 1, et Talm. de Bab., même, traité, 22 _b_; +Thos. _Menachoth_, X, à Mischna, même traité, X, 3, Talm. de Bab., même +traité, 65 _a_, Mischna, _Chagiga_, II, 4, et Megillath Taanith, I; +Thos. _Iadaïm_, II, à Talm. de Jérus., _Baba Bathra_, VIII, 1, Talm. de +Bab., même traité, 115 _b_, et Megillath Taanith, V. + +[621] Il semble qu'il est question de lui dans le Talmud. Talm. de Bab., +_Taanith_., 20 _a; Gittin_., 56 _a; Ketuboth_, 66 _b_; traité _Aboth +Nathan,_ VII; Midrasch rabba, _Eka_, 64 _a_. Le passage _Taanith_ +l'identifie avec Bounaï, lequel, d'après _Sanhédrin_ (v. ci-dessus, p. +203, note 3), était disciple de Jésus. Mais si Bounaï est le Banou de +Josèphe, ce rapprochement est sans force. + +[622] Jean, III, 1 et suiv.; VII, 50. On est certes libre de croire que +le texte même de la conversation n'est qu'une création de Jean. + +[623] Jean, VII, 50 et suiv. + +[624] Jean, XIX, 39. + +[625] Mischna, _Baba metsia_, V, 8; Talm. de Bab., _Sota_, 49 _b_. + +[626] Talm. de Jérus., _Berakoth_, IX, 2. + +[627] Passage _Sota_, précité, et _Baba Kama_, 83 _a_. + +[628] _Act_., V, 34 et suiv. + +[629] _Act_., XXII, 3. + +[630] _Orac. sib_., 1. III, 573 et suiv.; 715 et suiv.; 756-58. Comparez +le Targum de Jonathan, Is., XII, 3. + +[631] Luc, XVI, 16. Le passage de Matthieu, XXI, 12-13, est moins clair, +mais ne peut avoir d'autre sens. + +[632] Matth., V, 17-18 (Cf. Talm. de Bab., _Schabbath_, l. 16 _b_). Ce +passage n'est pas en contradiction avec ceux où l'abolition de la Loi +est impliquée. Il signifie seulement qu'en Jésus toutes les figures de +l'Ancien Testament sont accomplies. Cf. Luc, XVI, 17. + +[633] Matth., IX, 16-17; Luc, V, 36 et suiv. + +[634] Luc, XIX, 9. + +[635] Matth., XXIV, 14; XXVIII, 19; Marc, XIII, 10; XVI, 15; Luc, XXIV, +47. + + + + +CHAPITRE XIV. + +RAPPORTS DE JÉSUS AVEC LES PAÏENS ET LES SAMARITAINS. + +Conséquent à ces principes, il dédaignait tout ce qui n'était pas la +religion du coeur. Les vaines pratiques des dévots[636], le rigorisme +extérieur, qui se fie pour le salut à des simagrées, l'avaient pour +mortel ennemi. Il se souciait peu du jeûne[637]. Il préférait le pardon +d'une injure au sacrifice[638]. L'amour de Dieu, la charité, le pardon +réciproque, voilà toute sa loi[639]. Rien de moins sacerdotal. Le +prêtre, par état, pousse toujours au sacrifice public, dont il est le +ministre obligé; il détourne de la prière privée, qui est un moyen de se +passer de lui. On chercherait vainement dans l'Évangile une pratique +religieuse recommandée par Jésus. Le baptême n'a pour lui qu'une +importance secondaire[640]; et quant à la prière, il ne règle rien, +sinon qu'elle se fasse du coeur. Plusieurs, comme il arrive toujours, +croyaient remplacer par la bonne volonté des âmes faibles le vrai amour +du bien, et s'imaginaient conquérir le royaume du ciel en lui disant: +«_Rabbi, rabbi_;» il les repoussait, et proclamait que sa religion, +c'est de bien faire[641]. Souvent il citait le passage d'Isaïe: «Ce +peuple m'honore des lèvres, mais son coeur est loin de moi[642].» + +Le sabbat était le point capital sur lequel s'élevait l'édifice des +scrupules et des subtilités pharisaïques. Cette institution antique et +excellente était devenue un prétexte pour de misérables disputes de +casuistes et une source de croyances superstitieuses[643]. On croyait +que la nature l'observait; toutes les sources intermittentes passaient +pour «sabbatiques[644].» C'était aussi le point sur lequel Jésus se +plaisait le plus à défier ses adversaires[645]. Il violait ouvertement +le sabbat, et ne répondait aux reproches qu'on lui en faisait que par de +fines railleries. A plus forte raison dédaignait-il une foule +d'observances modernes, que la tradition avait ajoutées à la Loi, et +qui, par cela même, étaient les plus chères aux dévots. Les ablutions, +les distinctions trop subtiles des choses pures et impures le trouvaient +sans pitié: «Pouvez-vous aussi, leur disait-il, laver votre âme? Ce +n'est pas ce que l'homme mange qui le souille, mais ce qui sort de son +coeur.» Les pharisiens, propagateurs de ces momeries, étaient le point +de mire de tous ses coups. Il les accusait d'enchérir sur la Loi, +d'inventer des préceptes impossibles pour créer aux hommes des occasions +de péché: «Aveugles, conducteurs d'aveugles, disait-il, prenez garde de +tomber dans la fosse.»--«Race de vipères, ajoutait-il en secret, ils ne +parlent que du bien, mais au dedans ils sont mauvais; ils font mentir le +proverbe: «La bouche ne verse que le trop-plein du coeur[646].» + +Il ne connaissait pas assez les gentils pour songer à fonder sur leur +conversion quelque chose de solide. La Galilée contenait un grand nombre +de païens, mais non à ce qu'il semble, un culte des faux dieux public et +organisé[647]. Jésus put voir ce culte se déployer avec toute sa +splendeur dans le pays de Tyr et de Sidon, à Césarée de Philippe, et +dans la Décapole[648]. Il y fit peu d'attention. Jamais on ne trouve +chez lui ce pédantisme fatigant des Juifs de son temps, ces déclamations +contre l'idolâtrie, si familières à ses coreligionnaires depuis +Alexandre, et qui remplissent par exemple le livre de la «Sagesse[649].» +Ce qui le frappe dans les païens, ce n'est pas leur idolâtrie, c'est +leur servilité[650]. Le jeune démocrate juif, frère en ceci de Judas le +Gaulonite, n'admettant de maître que Dieu, était très-blessé des +honneurs dont on entourait la personne des souverains et des titres +souvent mensongers qu'on leur donnait. A cela près, dans la plupart des +cas où il rencontre des païens, il montre pour eux une grande +indulgence; parfois il affecte de concevoir sur eux plus d'espoir que +sur les Juifs[651]. Le royaume de Dieu leur sera transféré. «Quand un +propriétaire est mécontent de ceux à qui il a loué sa vigne, que +fait-il? Il la loue à d'autres, qui lui rapportent de bons fruits[652].» +Jésus devait tenir d'autant plus à cette idée que la conversion des +gentils était, selon les idées juives, un des signes les plus certains +de la venue du Messie[653]. Dans son royaume de Dieu, il fait asseoir au +festin, à côté d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, des hommes venus des +quatre vents du ciel, tandis que les héritiers légitimes du royaume sont +repoussés[654]. Souvent, il est vrai, on croit trouver dans les ordres +qu'il donne à ses disciples une tendance toute contraire: il semble leur +recommander de ne prêcher le salut qu'aux seuls Juifs orthodoxes[655]; +il parle des païens d'une manière conforme aux préjugés des Juifs[656]. +Mais il faut se rappeler que les disciples, dont l'esprit étroit ne se +prêtait pas à cette haute indifférence pour la qualité de fils +d'Abraham, ont bien pu faire fléchir dans le sens de leurs propres idées +les instructions de leur maître. En outre, il est fort possible que +Jésus ait varié sur ce point, de même que Mahomet parle des Juifs, dans +le Coran, tantôt de la façon la plus honorable, tantôt avec une extrême +dureté, selon qu'il espère ou non les attirer à lui. La tradition, en +effet, prête à Jésus deux règles de prosélytisme tout à fait opposées et +qu'il a pu pratiquer tour à tour: «Celui qui n'est pas contre vous est +pour vous;»--«Celui qui n'est pas avec moi est contre moi[657].» Une +lutte passionnée entraîne presque nécessairement ces sortes de +contradictions. + +Ce qui est certain, c'est qu'il compta parmi ses disciples plusieurs des +gens que les Juifs appelaient «Hellènes[658].» Ce mot avait, en +Palestine, des sens fort divers. Il désignait tantôt des païens, tantôt +des Juifs parlant grec et habitant parmi les païens[659], tantôt des +gens d'origine païenne convertis au judaïsme[660]. C'est probablement +dans cette dernière catégorie d'Hellènes que Jésus trouva de la +sympathie[661]. L'affiliation au judaïsme avait beaucoup de degrés; mais +les prosélytes restaient toujours dans un état d'infériorité à l'égard +du juif de naissance. Ceux dont il s'agit ici étaient appelés +«prosélytes de la porte» ou «gens craignant Dieu,» et assujettis aux +préceptes de Noë, non aux préceptes mosaïques[662]. Cette infériorité +même était sans doute la cause qui les rapprochait de Jésus et leur +valait sa faveur. + +Il en usait de même avec les Samaritains. Serrée comme un îlot entre les +deux grandes provinces du judaïsme (la Judée et la Galilée), la Samarie +formait en Palestine une espèce d'enclave, où se conservait le vieux +culte du Garizim, frère et rival de celui de Jérusalem. Cette pauvre +secte, qui n'avait ni le génie ni la savante organisation du judaïsme +proprement dit, était traitée par les Hiérosolymites avec une extrême +dureté[663]. On la mettait sur la même ligne que les païens, avec un +degré de haine de plus[664]. Jésus, par une sorte d'opposition, était +bien disposé pour elle. Souvent il préfère les Samaritains aux Juifs +orthodoxes. Si, dans d'autres cas, il semble défendre à ses disciples +d'aller les prêcher, réservant son Évangile pour les Israélites +purs[665], c'est là encore, sans doute, un précepte de circonstance, +auquel les apôtres auront donné un sens trop absolu. Quelquefois, en +effet, les Samaritains le recevaient mal, parce qu'ils le supposaient +imbu des préjugés de ses coreligionnaires[666]; de la même façon que de +nos jours l'Européen libre penseur est envisagé comme un ennemi par le +musulman, qui le croit toujours un chrétien fanatique. Jésus savait se +mettre au-dessus de ces malentendus[667]. Il eut plusieurs disciples à +Sichem, et il y passa au moins deux jours[668]. Dans une circonstance, +il ne rencontre de gratitude et de vraie piété que chez un +samaritain[669]. Une de ses plus belles paraboles est celle de l'homme +blessé sur la route de Jéricho. Un prêtre passe, le voit et continue son +chemin. Un lévite passe et ne s'arrête pas. Un samaritain a pitié de +lui, s'approche, verse de l'huile dans ses plaies et les bande[670]. +Jésus conclut de là que la vraie fraternité s'établit entre les hommes +par la charité, non par la foi religieuse. Le «prochain,» qui dans le +judaïsme était surtout le coreligionnaire, est pour lui l'homme qui a +pitié de son semblable sans distinction de secte. La fraternité humaine +dans le sens le plus large sortait à pleins bords de tous ses +enseignements. + +Ces pensées, qui assiégeaient Jésus à sa sortie de Jérusalem, trouvèrent +leur vive expression dans une anecdote qui a été conservée sur son +retour. La route de Jérusalem en Galilée passe à une demi-heure de +Sichem[671], devant l'ouverture de la vallée dominée par les monts Ebal +et Garizim. Cette route était en général évitée par les pèlerins juifs, +qui aimaient mieux dans leurs voyages faire le long détour de la Pérée +que de s'exposer aux avanies des Samaritains ou de leur demander +quelque chose. Il était défendu de manger et de boire avec eux[672]; +c'était un axiome de certains casuistes qu' «un morceau de pain des +Samaritains est de la chair de porc[673].» Quand on suivait cette route, +on faisait donc ses provisions d'avance; encore évitait-on rarement les +rixes et les mauvais traitements[674]. Jésus ne partageait ni ces +scrupules ni ces craintes. Arrivé dans la route, au point où s'ouvre sur +la gauche la vallée de Sichem, il se trouva fatigué, et s'arrêta près +d'un puits. Les Samaritains avaient, alors comme aujourd'hui, l'habitude +de donner à toutes les localités de leur vallée des noms tirés des +souvenirs patriarcaux; ils regardaient ce puits comme ayant été donné +par Jacob à Joseph; c'était probablement celui-là même qui s'appelle +encore maintenant _Bir-Iakoub._ Les disciples entrèrent dans la vallée +et allèrent à la ville acheter des provisions; Jésus s'assit sur le bord +du puits, ayant en face de lui le Garizim. + +Il était environ midi. Une femme de Sichem vint puiser de l'eau. Jésus +lui demanda à boire, ce qui excita chez cette femme un grand étonnement, +les Juifs s'interdisant d'ordinaire tout commerce avec les Samaritains. +Gagnée par l'entretien de Jésus, la femme reconnut en lui un prophète, +et, s'attendant à des reproches sur son culte, elle prit les devants: +«Seigneur, dit-elle, nos pères ont adoré sur cette montagne, tandis que +vous autres, vous dites que c'est à Jérusalem qu'il faut adorer.--Femme, +crois-moi, lui répondit Jésus, l'heure est venue où l'on n'adorera plus +ni sur cette montagne ni à Jérusalem, mais où les vrais adorateurs +adoreront le Père en esprit et en vérité[675].» Le jour où il prononça +cette parole, il fut vraiment fils de Dieu. Il dit pour la première fois +le mot sur lequel reposera l'édifice de la religion éternelle. Il fonda +le culte pur, sans date, sans patrie, celui que pratiqueront toutes les +âmes élevées jusqu'à la fin des temps. Non-seulement sa religion, ce +jour-là, fut la bonne religion de l'humanité, ce fut la religion +absolue; et si d'autres planètes ont des habitants doués de raison et de +moralité, leur religion ne peut être différente de celle que Jésus a +proclamée près du puits de Jacob. L'homme n'a pu s'y tenir; car on +n'atteint l'idéal qu'un moment. Le mot de Jésus a été un éclair dans une +nuit obscure; il a fallu dix-huit cents ans pour que les yeux de +l'humanité (que dis-je! d'une portion infiniment petite de l'humanité) +s'y soient habitués. Mais l'éclair deviendra le plein jour, et, après +avoir parcouru tous les cercles d'erreurs, l'humanité reviendra à ce +mot-là, comme à l'expression immortelle de sa foi et de ses espérances. + + +NOTES: + +[636] Matth., XV, 9. + +[637] Matth., IX, 14; XI, 19. + +[638] Matth., V, 23 et suiv.; IX, 13; XII, 7. + +[639] Matth., XXII, 37 et suiv.; Marc, XII, 28 et suiv.; Luc, X, 25 et +suiv. + +[640] Matth., III, 15; I Cor., i, 17. + +[641] Matth., VII, 21; Luc, VI, 46. + +[642] Matth., XV, 8; Marc, VII, 6. Cf. Isaïe, XXIX, 13. + +[643] Voir surtout le traité _Schabbath_ de la Mischna, et le _Livre des +Jubilés_ (traduit de l'éthiopien dans les _Jahrbücher_ d'Ewald, années 2 +et 3), c. L. + +[644] Jos., _B.J._, VII, v, 4; Pline, _H.N._, XXXI, 18. Cf. Thomson, +_The Land and the Book_, I, 406 et suiv. + +[645] Matth., XII, 1-14; Marc, II, 23-28; Luc, VI, 1-5; XIII, 14 et +suiv.; XIV, 1 et suiv. + +[646] Matth., XII, 34; XV, 1 et suiv., 12 et suiv.; XXIII entier; Marc, +VII, 1 et suiv., 15 et suiv.; Luc, VI, 43; XI, 39 et suiv. + +[647] Je crois que les païens de Galilée se trouvaient surtout aux +frontières, à Kadès, par exemple, mais que le coeur même du pays, la +ville de Tibériade exceptée, était tout juif. La ligne où finissent les +ruines de temples et où commencent les ruines de synagogues est +aujourd'hui nettement marquée à la hauteur du lac Huleh (Samachonitis). +Les traces de sculpture païenne qu'on a cru trouver à Tell-Hum sont +douteuses. La côte, en particulier la ville d'Acre, ne faisaient point +partie de la Galilée. + +[648] Voir ci-dessus, p. 146-147. + +[649] Chap. XIII et suiv. + +[650] Matth., XX, 25; Marc, X, 42; Luc, XXII, 25. + +[651] Matth., VIII, 5 et suiv.; XV, 22 et suiv.; Marc, VII, 25 et suiv.; +Luc, IV, 25 et suiv. + +[652] Matth., XXI, 41; Marc, XII, 9; Luc, XX, 16. + +[653] Is., II, 2 et suiv.; LX; Amos, IX, 11 et suiv.; Jérém., III, 17; +Malach., i, 11; _Tobie_, XIII, 13 et suiv.; _Orac. sibyl._, III, 715 et +suiv. Comp. Matth., XXIV, 14; _Act._, XV, 13 et suiv. + +[654] Matth., VIII, 11-12; XXI, 33 et suiv.; XXII, 1 et suiv. + +[655] Matth., VII, 6; X, 5-6; XV, 24; XXI, 43. + +[656] Matth., V, 46 et suiv.; VI, 7, 32; XVIII, 17; Luc, VI, 32 et +suiv.; XII, 30. + +[657] Matth., XII, 30; Marc, IX, 39; Luc, IX, 50; XI, 23. + +[658] Josèphe le dit formellement (_Ant.,_ XVIII, iii, 3). Comp. Jean, +VII, 35; XII, 20-21. + +[659] Talm. de Jérus., _Sota_, VII, 1. + +[660] Voir, en particulier, Jean, VII, 35; XII, 20; _Act._, XIV, l; +XVII, 4; XVIII, 4; XXI, 28. + +[661] Jean, XII, 20; _Act._, VIII, 27. + +[662] Mischna, _Baba metsia_, IX, 12; Talm. de Bab., _Sanh_., 56 _b; +Act._, VIII, 27; X, 2, 22, 35; XIII, 16, 26, 43, 50; XVI, 14; XVII, 4, +17; XVIII, 7; Galat., II, 3; Jos., _Ant._, XIV, vii, 2. + +[663] _Ecclésiastique_, L, 27-28; Jean, VIII, 48; Jos., _Ant._, IX, xiv, +3; XI, viii, 6; XII, v, 5; Talm. de Jérus., _Aboda zara_, V, 4; +_Pesachim_ i, 1. + +[664] Matth., X, 5; Luc, XVII, 18. Comp. Talm. de Bab., _Cholin,_ 6 _a_. + +[665] Matth., X, 5-6. + +[666] Luc, IX, 53. + +[667] Luc, IX, 56. + +[668] Jean, IV, 39-43. + +[669] Luc, XVII, 16 et suiv. + +[670] Luc, X, 30 et suiv. + +[671] Aujourd'hui Naplouse. + +[672] Luc, IX, 53; Jean, IV, 9. + +[673] Mischna, _Schebiit,_ VIII, 10. + +[674] Jos., _Ant._, XX, v, 1; _B.J._, II, xii, 3, _Vita_, 52. + +[675] Jean, IV, 21-23. Le V. 22, au moins le dernier membre, qui exprime +une pensée opposée à celle des versets 21 et 23, paraît avoir été +interpolé. Il ne faut pas trop insister sur la réalité historique d'une +telle conversation, puisque Jésus ou son interlocutrice auraient, seuls +pu la raconter. Mais l'anecdote du chapitre IV de Jean représente +certainement une des pensées les plus intimes de Jésus, et la plupart +des circonstances du récit ont un cachet frappant de vérité. + + + + +CHAPITRE XV. + +COMMENCEMENT DE LA LÉGENDE DE JÉSUS.--IDÉE QU'IL A LUI-MÊME DE SON RÔLE +SURNATUREL. + + +Jésus rentra en Galilée ayant complètement perdu sa foi juive, et en +pleine ardeur révolutionnaire. Ses idées maintenant s'expriment avec une +netteté parfaite. Les innocents aphorismes de son premier âge +prophétique, en partie empruntés aux rabbis antérieurs, les belles +prédications morales de sa seconde période aboutissent à une politique +décidée. La Loi sera abolie; c'est lui qui l'abolira[676]. Le Messie +est venu; c'est lui qui l'est. Le royaume de Dieu va bientôt se révéler; +c'est par lui qu'il se révélera. Il sait bien qu'il sera victime de sa +hardiesse; mais le royaume de Dieu ne peut être conquis sans violence; +c'est par des crises et des déchirements qu'il doit s'établir[677]. Le +Fils de l'homme, après sa mort, viendra avec gloire, accompagné de +légions d'anges, et ceux qui l'auront repoussé seront confondus. + +L'audace d'une telle conception ne doit pas nous surprendre. Jésus +s'envisageait depuis longtemps avec Dieu sur le pied d'un fils avec son +père. Ce qui chez d'autres serait un orgueil insupportable, ne doit pas +chez lui être traité d'attentat. + +Le titre de «fils de David» fut le premier qu'il accepta, probablement +sans tremper dans les fraudes innocentes par lesquelles on chercha à le +lui assurer. La famille de David était, a ce qu'il semble, éteinte +depuis longtemps[678]; les Asmonéens, d'origine sacerdotale, ne +pouvaient chercher à s'attribuer une telle descendance; ni Hérode, ni +les Romains ne songent un moment qu'il existe autour d'eux un +représentant quelconque des droits de l'antique dynastie. Mais depuis la +fin des Asmonéens, le rêve d'un descendant inconnu des anciens rois, qui +vengerait la nation de ses ennemis, travaillait toutes les têtes. La +croyance universelle était que le Messie serait fils de David et +naîtrait comme lui à Bethléhem[679]. Le sentiment premier de Jésus +n'était pas précisément cela. Le souvenir de David, qui préoccupait la +masse des Juifs, n'avait rien de commun avec son règne céleste. Il se +croyait fils de Dieu, et non pas fils de David. Son royaume et la +délivrance qu'il méditait étaient d'un tout autre ordre. Mais l'opinion +ici lui fit une sorte de violence. La conséquence immédiate de cette +proposition: «Jésus est le Messie,» était cette autre proposition: +«Jésus est fils de David.» Il se laissa donner un titre sans lequel il +ne pouvait espérer aucun succès. Il finit, ce semble, par y prendre +plaisir, car il faisait de la meilleure grâce les miracles qu'on lui +demandait en l'interpellant ainsi[680]. Ici, comme dans plusieurs autres +circonstances de sa vie, Jésus se plia aux idées qui avaient cours de +son temps, bien qu'elles ne fussent pas précisément les siennes. Il +associait à son dogme du «royaume de Dieu,» tout ce qui échauffait les +coeurs et les imaginations. C'est ainsi que nous l'avons vu adopter le +baptême de Jean, qui pourtant ne devait pas lui importer beaucoup. + +Une grave difficulté se présentait: c'était sa naissance à Nazareth, qui +était de notoriété publique. On ne sait si Jésus lutta contre cette +objection. Peut-être ne se présenta-t-elle pas en Galilée, où l'idée que +le fils de David devait être un bethléhémite était moins répandue. Pour +le galiléen idéaliste, d'ailleurs, le titre de «fils de David» était +suffisamment justifié, si celui à qui on le décernait relevait la gloire +de sa race et ramenait les beaux jours d'Israël. Autorisa-t-il par son +silence les généalogies fictives que ses partisans imaginèrent pour +prouver sa descendance royale[681]? Sut-il quelque chose des légendes +inventées pour le faire naître à Bethléhem, et en particulier du tour +par lequel on rattacha son origine bethléhémite au recensement qui eut +lieu par l'ordre du légat impérial, Quirinius[682]? On l'ignore. +L'inexactitude et les contradictions des généalogies[683] portent à +croire qu'elles furent le résultat d'un travail populaire s'opérant sur +divers points, et qu'aucune d'elles ne fut sanctionnée par Jésus[684]. +Jamais il ne se désigne de sa propre bouche comme fils de David. Ses +disciples, bien moins éclairés que lui, enchérissaient parfois sur ce +qu'il disait de lui-même; le plus souvent il n'avait pas connaissance de +ces exagérations. Ajoutons que, durant les trois premiers siècles, des +fractions considérables du christianisme[685] nièrent obstinément la +descendance royale de Jésus et l'authenticité des généalogies. + +Sa légende était ainsi le fruit d'une grande conspiration toute +spontanée et s'élaborait autour de lui de son vivant. Aucun grand +événement de l'histoire ne s'est passé sans donner lieu à un cycle de +fables, et Jésus n'eût pu, quand il l'eût voulu, couper court à ces +créations populaires. Peut-être un oeil sagace eût-il su reconnaître dès +lors le germe des récits qui devaient lui attribuer une naissance +surnaturelle, soit en vertu de cette idée, fort répandue dans +l'antiquité, que l'homme hors ligne ne peut être né des relations +ordinaires des deux sexes; soit pour répondre à un chapitre mal entendu +d'Isaïe[686], où l'on croyait lire que le Messie naîtrait d'une vierge; +soit enfin par suite de l'idée que le «Souffle de Dieu,» déjà érigé en +hypostase divine, est un principe de fécondité[687]. Déjà peut-être +couraient sur son enfance plus d'une anecdote conçue en vue de montrer +dans sa biographie l'accomplissement de l'idéal messianique[688], ou, +pour mieux dire, des prophéties que l'exégèse allégorique du temps +rapportait au Messie. D'autres fois, on lui créait dès le berceau des +relations avec les hommes célèbres, Jean-Baptiste, Hérode le Grand, des +astrologues chaldéens qui, dit-on, firent vers ce temps-là un voyage à +Jérusalem[689], deux vieillards, Siméon et Anne, qui avaient laissé des +souvenirs de haute sainteté[690]. Une chronologie assez lâche présidait +à ces combinaisons, fondées pour la plupart sur des faits réels +travestis[691]. Mais un singulier esprit de douceur et de bonté, un +sentiment profondément populaire, pénétraient toutes ces fables, et en +faisaient un supplément de la prédication[692]. C'est surtout après la +mort de Jésus que de tels récits prirent de grands développements; on +peut croire cependant qu'ils circulaient déjà de son vivant, sans +rencontrer autre chose qu'une pieuse crédulité et une naïve admiration. + +Que jamais Jésus n'ait songé à se faire passer pour une incarnation de +Dieu lui-même, c'est ce dont on ne saurait douter. Une telle idée était +profondément étrangère à l'esprit juif; il n'y en a nulle trace dans les +évangiles synoptiques[693]; on ne la trouve indiquée que dans des +parties de l'évangile de Jean qui ne peuvent être acceptées comme un +écho de la pensée de Jésus. Parfois même Jésus semble prendre des +précautions pour repousser une telle doctrine[694]. L'accusation de se +faire Dieu ou l'égal de Dieu est présentée, même dans l'évangile de +Jean, comme une calomnie des Juifs[695]. Dans ce dernier évangile, il se +déclare moindre que son Père[696]. Ailleurs, il avoue que le Père ne lui +a pas tout révélé[697]. Il se croit plus qu'un homme ordinaire, mais +séparé de Dieu par une distance infinie. Il est fils de Dieu; mais tous +les hommes le sont ou peuvent le devenir à des degrés divers[698]. Tous, +chaque jour, doivent appeler Dieu leur père; tous les ressuscités seront +fils de Dieu[699]. La filiation divine était attribuée dans l'Ancien +Testament à des êtres qu'on ne prétendait nullement égaler à Dieu[700]. +Le mot «fils» a, dans les langues sémitiques et dans la langue du +Nouveau Testament, les sens les plus larges[701]. D'ailleurs, l'idée que +Jésus se fait de l'homme n'est pas cette idée humble, qu'un froid déisme +a introduite. Dans sa poétique conception de la nature, un seul souffle +pénètre l'univers: le souffle de l'homme est celui de Dieu; Dieu habite +en l'homme, vit par l'homme, de même que l'homme habite en Dieu, vit par +Dieu[702]. L'idéalisme transcendant de Jésus ne lui permit jamais +d'avoir une notion bien claire de sa propre personnalité. Il est son +Père, son Père est lui. Il vit dans ses disciples; il est partout avec +eux[703]; ses disciples sont un, comme lui et son Père sont un[704]. +L'idée pour lui est tout; le corps, qui fait la distinction des +personnes, n'est rien. + +Le titre de «Fils de Dieu,» ou simplement de «Fils[705],» devint ainsi +pour Jésus un titre analogue à «Fils de l'homme» et, comme celui-ci, +synonyme de «Messie,» à la seule différence qu'il s'appelait lui-même +«Fils de l'homme» et qu'il ne semble pas avoir fait le même usage du mot +«Fils de Dieu[706].» Le titre de Fils de l'homme exprimait sa qualité de +juge; celui de Fils de Dieu sa participation aux desseins suprêmes et sa +puissance. Cette puissance n'a pas de limites. Son Père lui a donné tout +pouvoir. Il a le droit de changer même le sabbat[707]. Nul ne connaît le +Père que par lui[708]. Le Père lui a exclusivement transmis le droit de +juger[709]. La nature lui obéit; mais elle obéit aussi à quiconque croit +et prie; la foi peut tout[710]. Il faut se rappeler que nulle idée des +lois de la nature ne venait, dans son esprit, ni dans celui de ses +auditeurs, marquer la limite de l'impossible. Les témoins de ses +miracles remercient Dieu «d'avoir donné de tels pouvoirs aux +hommes[711].» Il remet les péchés[712]; il est supérieur à David, à +Abraham, à Salomon, aux prophètes[713]. Nous ne savons sous quelle forme +ni dans quelle mesure ces affirmations se produisaient. Jésus ne doit +pas être jugé sur la règle de nos petites convenances. L'admiration de +ses disciples le débordait et l'entraînait. Il est évident que le titre +de _Rabbi_, dont il s'était d'abord contenté, ne lui suffisait plus; le +titre même de prophète ou d'envoyé de Dieu ne répondait plus à sa +pensée. La position qu'il s'attribuait était celle d'un être surhumain, +et il voulait qu'on le regardât comme ayant avec Dieu un rapport plus +élevé que celui des autres hommes. Mais il faut remarquer que ces mots +de «surhumain» et de «surnaturel,» empruntés à notre théologie mesquine, +n'avaient pas de sens dans la haute conscience religieuse de Jésus. Pour +lui, la nature et le développement de l'humanité n'étaient pas des +règnes limités hors de Dieu, de chétives réalités, assujetties aux lois +d'un empirisme désespérant. Il n'y avait pas pour lui de surnaturel, car +il n'y avait pas de nature. Ivre de l'amour infini, il oubliait la +lourde chaîne qui tient l'esprit captif; il franchissait d'un bond +l'abîme, infranchissable pour la plupart, que la médiocrité des facultés +humaines trace entre l'homme et Dieu. + +On ne saurait méconnaître dans ces affirmations de Jésus le germe de la +doctrine qui devait plus tard faire de lui une hypostase divine[714], en +l'identifiant avec le Verbe, ou «Dieu second[715],» ou fils aîné de +Dieu[716], ou _Ange métatrône_[717], que la théologie juive créait d'un +autre côté[718]. Une sorte de besoin amenait cette théologie, pour +corriger l'extrême rigueur du vieux monothéisme, à placer auprès de Dieu +un assesseur, auquel le Père éternel est censé déléguer le gouvernement +de l'univers. La croyance que certains hommes sont des incarnations de +facultés ou de «puissances» divines, était répandue; les Samaritains +possédaient vers le même temps un thaumaturge nommé Simon, qu'on +identifiait avec «la grande vertu de Dieu[719].» Depuis près de deux +siècles, les esprits spéculatifs du judaïsme se laissaient aller au +penchant de faire des personnes distinctes avec les attributs divins ou +avec certaines expressions qu'on rapportait à la divinité. Ainsi le +«Souffle de Dieu,» dont il est souvent question dans l'Ancien Testament, +est considéré comme un être à part, l'«Esprit-Saint.» De même, la +«Sagesse de Dieu,» la «Parole de Dieu» deviennent des personnes +existantes par elles-mêmes. C'était le germe du procédé qui a engendré +les _Sephiroth_ de la Cabbale, les _Æons_ du gnosticisme, les hypostases +chrétiennes, toute cette mythologie sèche, consistant en abstractions +personnifiées, à laquelle le monothéisme est obligé de recourir, quand +il veut introduire en Dieu la multiplicité. + +Jésus paraît être resté étranger à ces raffinements de théologie, qui +devaient bientôt remplir le monde de disputes stériles. La théorie +métaphysique du Verbe, telle qu'on la trouve dans les écrits de son +contemporain Philon, dans les Targums chaldéens, et déjà dans le livre +de la «Sagesse[720],» ne se laisse entrevoir ni dans les _Logia_ de +Matthieu, ni en général dans les synoptiques, interprètes si +authentiques des paroles de Jésus. La doctrine du Verbe, en effet, +n'avait rien de commun avec le messianisme. Le Verbe de Philon et des +Targums n'est nullement le Messie. C'est Jean l'évangéliste ou son école +qui plus tard cherchèrent à prouver que Jésus est le Verbe, et qui +créèrent dans ce sens toute une nouvelle théologie, fort différente de +celle du royaume de Dieu[721]. Le rôle essentiel du Verbe est celui de +créateur et de providence; or Jésus ne prétendit jamais avoir créé le +monde, ni le gouverner. Son rôle sera de le juger, de le renouveler. La +qualité de président des assises finales de l'humanité, tel est +l'attribut essentiel que Jésus s'attribue, le rôle que tous les premiers +chrétiens lui prêtèrent[722]. Jusqu'au grand jour, il siège à la droite +de Dieu comme son _Métatrône_, son premier ministre et son futur +vengeur[723]. Le Christ surhumain des absides byzantines, assis en juge +du monde, au milieu des apôtres, analogues à lui et supérieurs aux anges +qui ne font qu'assister et servir, est la très-exacte représentation +figurée de cette conception du «Fils de l'homme,» dont nous trouvons les +premiers traits déjà si fortement indiqués dans le Livre de Daniel. + +En tout cas, la rigueur d'une scolastique réfléchie n'était nullement +d'un tel monde. Tout l'ensemble d'idées que nous venons d'exposer +formait dans l'esprit des disciples un système théologique si peu arrêté +que le Fils de Dieu, cette espèce de dédoublement de la divinité, ils le +font agir purement en homme. Il est tenté; il ignore bien des choses; +il se corrige[724]; il est abattu, découragé, il demande à son Père de +lui épargner des épreuves; il est soumis à Dieu, comme un fils[725]. Lui +qui doit juger le monde, il ne connaît pas le jour du jugement[726]. Il +prend des précautions pour sa sûreté[727]. Peu après sa naissance, on +est obligé de le faire disparaître pour éviter des hommes puissants qui +voulaient le tuer[728]. Dans les exorcismes, le diable le chicane et ne +sort pas du premier coup[729]. Dans ses miracles, on sent un effort +pénible, une fatigue comme si quelque chose sortait de lui[730]. Tout +cela est simplement le fait d'un envoyé de Dieu, d'un homme protégé et +favorisé de Dieu[731]. Il ne faut demander ici ni logique, ni +conséquence. Le besoin que Jésus avait de se donner du crédit et +l'enthousiasme de ses disciples entassaient les notions contradictoires. +Pour les messianistes de l'école millénaire, pour les lecteurs acharnés +des livres de Daniel et d'Hénoch, il était le Fils de l'homme; pour les +juifs de la croyance commune, pour les lecteurs d'Isaïe et de Michée, il +était le Fils de David; pour les affiliés, il était le Fils de Dieu, ou +simplement le Fils. D'autres, sans que les disciples les en blâmassent, +le prenaient pour Jean-Baptiste ressuscité, pour Élie, pour Jérémie, +conformément à la croyance populaire que les anciens prophètes allaient +se réveiller pour préparer les temps du Messie[732]. + +Une conviction absolue, ou, pour mieux dire, l'enthousiasme, qui lui +ôtait jusqu'à la possibilité d'un doute, couvrait toutes ces hardiesses. +Nous comprenons peu, avec nos natures froides et timorées, une telle +façon d'être possédé par l'idée dont on se fait l'apôtre. Pour nous, +races profondément sérieuses, la conviction signifie la sincérité avec +soi-même. Mais la sincérité avec soi-même n'a pas beaucoup de sens chez +les peuples orientaux, peu habitués aux délicatesses de l'esprit +critique. Bonne foi et imposture sont des mots qui, dans notre +conscience rigide, s'opposent comme deux termes inconciliables. En +Orient, il y a de l'un à l'autre mille fuites et mille détours. Les +auteurs de livres apocryphes (de «Daniel», d'«Hénoch,» par exemple), +hommes si exaltés, commettaient pour leur cause, et bien certainement +sans ombre de scrupule, un acte que nous appellerions un faux. La vérité +matérielle a très-peu de prix pour l'oriental; il voit tout à travers +ses idées, ses intérêts, ses passions. + +L'histoire est impossible, si l'on n'admet hautement qu'il y a pour la +sincérité plusieurs mesures. Toutes les grandes choses se font par le +peuple; or on ne conduit le peuple qu'en se prêtant à ses idées. Le +philosophe qui, sachant cela, s'isole et se retranche dans sa noblesse, +est hautement louable. Mais celui qui prend l'humanité avec ses +illusions et cherche à agir sur elle et avec elle, ne saurait être +blâmé. César savait fort bien qu'il n'était pas fils de Vénus; la France +ne serait pas ce qu'elle est si l'on n'avait cru mille ans à la sainte +ampoule de Reims. Il nous est facile à nous autres, impuissants que nous +sommes, d'appeler cela mensonge, et, fiers de notre timide honnêteté, de +traiter avec dédain les héros qui ont accepté dans d'autres conditions +la lutte de la vie. Quand nous aurons fait avec nos scrupules ce qu'ils +firent avec leurs mensonges, nous aurons le droit d'être pour eux +sévères. Au moins faut-il distinguer profondément les sociétés comme la +nôtre, où tout se passe au plein jour de la réflexion, des sociétés +naïves et crédules, où sont nées les croyances qui ont dominé les +siècles. Il n'est pas de grande fondation qui ne repose sur une légende. +Le seul coupable en pareil cas, c'est l'humanité qui veut être trompée. + + +NOTES: + +[676] Les hésitations des disciples immédiats de Jésus, dont une +fraction considérable resta attachée au judaïsme, pourraient soulever +ici quelques objections. Mais le procès de Jésus ne laisse place à aucun +doute. Nous verrons qu'il y fut traité comme «séducteur.» Le Talmud +donne la procédure suivie contre lui comme un exemple de celle qu'on +doit suivre contre les «séducteurs,» qui cherchent à renverser la Loi de +Moïse. (Talm. de Jérus., _Sanhédrin_, XIV, 16; Talm. de Bab., +_Sanhédrin_, 43 _a_, 67 _a_). + +[677] Matth., XI, 12; Luc, XVI, 16. + +[678] Il est vrai que certains docteurs, tels que Hillel, Gamaliel, sont +donnés comme étant de la race de David. Mais ce sont là des allégations +très-douteuses. Si la famille de David formait encore un groupe distinct +et ayant de la notoriété, comment se fait-il qu'on ne la voie jamais +figurer, à côté des Sadokites, des Boëthuses, des Asmonéens, des +Hérodes, dans les grandes luttes du temps? + +[679] Matth., II, 5-6; XXII, 42; Luc, I, 32; Jean, VII, 41-42; _Act_., +II, 30. + +[680] Matth., IX, 27; XII, 23; XV, 22; XX, 30-31; Marc, X, 47, 52; Luc, +XVIII, 38. + +[681] Matth., I, 1 et suiv.; Luc, III, 23 et suiv. + +[682] Matth., II, 1 et suiv.; Luc, II, 1 et suiv. + +[683] Les deux généalogies sont tout à fait discordantes entre elles et +peu conformes aux listes de l'Ancien Testament. Le récit de Luc sur le +recensement de Quirinius implique un anachronisme. Voir ci-dessus, p. +19-20, note. Il est naturel, du reste, que la légende se soit emparée de +cette circonstance. Les recensements frappaient beaucoup les Juifs, +bouleversaient leurs idées étroites, et l'on s'en souvenait longtemps. +Cf. _Act_., V, 37. + +[684] Jules Africain (dans Eusèbe, _H.E.,_ I, 7) suppose que ce furent +les parents de Jésus qui, réfugiés en Batanée, essayèrent de recomposer +les généalogies. + +[685] Les _Ébionim_, les «Hébreux,» les «Nazaréens,» Talien, Marcion. +Cf. Épiph., _Adv. hær_., XXIX, 9; XXX, 3, 14; XLVI, 1; Théodoret, +_Hæret. fab_., I, 20; Isidore de Péluse, Epist., I, 371, ad Pansophium. + +[686] Matth., I, 22-23. + +[687] Genèse, I, 2. Pour l'idée analogue chez les Égyptiens, voir +Hérodote, III, 28; Pomp. Mela, I, 9; Plutarque, _Quæst. symp_., VIII, I, +3; _De Isid. et Osir_., 43. + +[688] Matth., I, 15, 23; Is., VII, 14 et suiv. + +[689] Matth., II, 1 et suiv. + +[690] Luc, II, 25 et suiv. + +[691] Ainsi la légende du Massacre des Innocents se rapporte +probablement à quelque cruauté exercée par Hérode du côté de Bethléhem. +Comp. Jos., _Ant_., XIV, ix, 4. + +[692] Matth., I et II; Luc, I et II; S. Justin, _Dial. cum Tryph_., 78, +106; _Protévang. de Jacques_ (apocr.), 18 et suiv. + +[693] Certains passages, comme _Act_., II, 22, l'excluent formellement. + +[694] Matth., XIX, 17; Marc, X, 18; Luc, XVIII, 19. + +[695] Jean, V, 18 et suiv.; X, 33 et suiv. + +[696] Jean, XIV, 28. + +[697] Marc, XIII, 35. + +[698] Matth., V, 9, 45; Luc, III, 38; VI, 35; XX, 36; Jean, I, 12-13; X, +34-35. Comp. _Act_., XVII, 28-29; Rom., VIII, 14, 19, 21; IX, 26; II +Cor., VI, 18; Galat., III, 26, et dans l'Ancien Testament, _Deutér_., +XIV, 1, et surtout _Sagesse_, II, 13, 18. + +[699] Luc, XX, 36. + +[700] Gen., VI, 2; Job, I, 6; II, 1; XXVIII, 7; Ps. II, 7; LXXXII, 6, II +Sam., VII, 14. + +[701] Le fils du diable (Matth., XIII, 38; _Act_., XIII, 10); les fils +de ce monde (Marc, III, 17; Luc, XVI, 8; XX, 34); les fils de la lumière +(Luc, XVI, 8; Jean, XII, 36); les fils de la résurrection (Luc, XX, 36); +les fils du royaume (Matth., VIII, 12; XIII, 38); les fils de l'époux +(Matth., IX, 15; Marc, II, 19; Luc, V, 34); les fils de la Géhenne +(Matth., XXIII, 15); les fils de la paix (Luc, X, 6), etc. Rappelons que +le Jupiter du paganisme est [Greek: patêr avdrôn te theôn te]. + +[702] Comp. _Act_., XVII, 28. + +[703] Matth., XVIII, 20; XXVIII, 20. + +[704] Jean, X, 30; XVII, 21. Voir en général les derniers discours de +Jean, surtout le ch. XVII, qui expriment bien un côté de l'état +psychologique de Jésus, quoiqu'on ne puisse les envisager comme de vrais +documents historiques. + +[705] Les passages à l'appui de cela sont trop nombreux pour être +rapportés ici. + +[706] C'est seulement dans l'évangile de Jean que Jésus se sert de +l'expression de «Fils de Dieu» ou de «Fils» comme synonyme du pronom +_je_. + +[707] Matth., XII, 8; Luc, VI, 5. + +[708] Matth., XI, 27. + +[709] Jean, V, 22. + +[710] Matth., XVII, 18-19; Luc, XVII, 6. + +[711] Matth., IX, 8. + +[712] Matth., IX, 2 et suiv.; Marc, II, 5 et suiv.; Luc, V, 20; VII, +47-48. + +[713] Matth., XII, 41-42; XXII, 43 et suiv.; Jean, VIII, 52 et suiv. + +[714] Voir surtout Jean, XIV et suiv. Mais il est douteux que nous ayons +là l'enseignement authentique de Jésus. + +[715] Philon. cité dans Eusèbe, _Proep. Evang_., VII, 13. + +[716] Philon, _De migr. Abraham_, § 1; _Quod Deus immut_., § 6; _De +confus, ling_., §§ 14 et 28; _De profugis_ § 20; _De somniis_, I, § 37; +_De agric. Noë_, § 12; _Quis rerum divin. hæres_, § 25 et suiv., 48 et +suiv., etc. + +[717] [Greek: Metathronos], c'est-à-dire partageant le trône de Dieu; +sorte de secrétaire divin, tenant le registre des mérites et des +démérites: _Bereschith Rabba_, V, 6 _c_; Talm. de Bab., _Sanhédr_., 38 +_b; Chagiga,_ 15 _a_; Targum de Jonathan, _Gen_., V, 24. + +[718] Cette théorie du [Greek: Logos] ne renferme pas d'éléments grecs. +Les rapprochements qu'on en a faits avec l'_Honover_ des Parsis sont +aussi sans fondement. Le _Minokhired_ ou «Intelligence divine» a bien de +l'analogie avec le [Greek: Logos] juif. (Voir les fragments du livre +intitulé _Minokhired_ dans Spiegel, _Parsi-Grammatik,_ p. 161-162.) Mais +le développement qu'a pris la doctrine du _Minokhired_ chez les Parsis +est moderne et peut impliquer une influence étrangère. L'«Intelligence +divine» (_Mainyu-Khratú_) figure dans les livres zends; mais elle n'y +sert pas de base à une théorie; elle entre seulement dans quelques +invocations. Les rapprochements que l'on a essayés entre la théorie +alexandrine du Verbe et certains points de la théologie égyptienne +peuvent n'être pas sans valeur. Mais rien n'indique que, dans les +siècles qui précèdent l'ère chrétienne, le judaïsme palestinien ait fait +aucun emprunt à l'Égypte. + +[719] _Act_., VIII, 10. + +[720] IX, 4-2; XVI, 12. Comp. VII, 12; VIII, 5 et suiv.; IX, et en +général IX-XI. Ces prosopopées de la Sagesse personnifiée se trouvent +dans des livres bien plus anciens. _Prov._, VIII, IX; _Job_, XXVIII. + +[721] Jean, Évang., i, 1-14; I Épître, V, 7; _Apoc._, XIX, 13. On +remarquera, du reste, que, dans l'évangile de Jean, l'expression de +«Verbe» ne revient pas hors du prologue, et que jamais le narrateur ne +la place dans la bouche de Jésus. + +[722] _Act._, X, 42. + +[723] Matth., XXVI, 64; Marc, XVI, 19; Luc, XXII, 69; _Act._, VII, 55; +Rom., VIII, 34; Ephés., i, 20; Coloss., III, 4; Hébr., i, 3, 13; VIII, +1; X, 12; XII, 2; I de S. Pierre, in, 22. V. les passages précités sur +le rôle du _Métatrône_ juif. + +[724] Matth., X, v, comparé à XXVIII, 19. + +[725] Matth., XXVI, 39; Jean, XII, 27. + +[726] Marc, XIII, 32. + +[727] Matth., XII, 14-16; XIV, 13; Marc, III, 6-7; IX, 29-30; Jean, VII, +1 et suiv. + +[728] Matth., II, 20. + +[729] Matth., XVII, 20; Marc, IX, 25. + +[730] Luc, 45-46; Jean, XI, 33, 38 + +[731] _Act._, II, 22. + +[732] Matth., XIV, 2; XVI, 14; XVII, 3 et suiv.; Marc, VI, 14-15; VIII, +28; Luc, IX, 8 et suiv., 19. + + + + +CHAPITRE XVI. + +MIRACLES. + + +Deux moyens de preuve, les miracles et l'accomplissement des prophéties, +pouvaient seuls, d'après l'opinion des contemporains de Jésus, établir +une mission surnaturelle. Jésus et surtout ses disciples employèrent ces +deux procédés de démonstration avec une parfaite bonne foi. Depuis +longtemps Jésus était convaincu que les prophètes n'avaient écrit qu'en +vue de lui. Il se retrouvait dans leurs oracles sacrés; il s'envisageait +comme le miroir où tout l'esprit prophétique d'Israël avait lu l'avenir. +L'école chrétienne, peut-être du vivant même de son fondateur, chercha a +prouver que Jésus répondait parfaitement à tout ce que les prophètes +avaient prédit du Messie[733]. Dans beaucoup de cas, ces rapprochements +étaient tout extérieurs et sont pour nous à peine saisissables. +C'étaient le plus souvent des circonstances fortuites ou insignifiantes +de la vie du maître qui rappelaient aux disciples certains passages des +Psaumes et des prophètes, où, par suite de leur constante préoccupation, +ils voyaient des images de lui[734]. L'exégèse du temps consistait ainsi +presque toute en jeux de mots, en citations amenées d'une façon +artificielle et arbitraire. La synagogue n'avait pas une liste +officiellement arrêtée des passages qui se rapportaient au règne futur. +Les applications messianiques étaient libres, et constituaient des +artifices de style bien plutôt qu'une sérieuse argumentation. + +Quant aux miracles, ils passaient, à cette époque, pour la marque +indispensable du divin et pour le signe des vocations prophétiques. Les +légendes d'Élie et d'Élisée en étaient pleines. Il était reçu que le +Messie en ferait beaucoup[735]. A quelques lieues de Jésus, à Samarie, +un magicien nommé Simon se créait par ses prestiges un rôle presque +divin[736]. Plus tard, quand on voulut fonder la vogue d'Apollonius de +Tyane et prouver que sa vie avait été le voyage d'un dieu sur la terre, +on ne crut pouvoir y réussir qu'en inventant pour lui un vaste cycle de +miracles[737]. Les philosophes alexandrins eux-mêmes, Plotin et les +autres, sont censés en avoir fait[738]. Jésus dut donc choisir entre ces +deux partis, ou renoncer à sa mission, ou devenir thaumaturge. Il faut +se rappeler que toute l'antiquité, à l'exception des grandes écoles +scientifiques de la Grèce et de leurs adeptes romains, admettait le +miracle; que Jésus, non-seulement y croyait, mais n'avait pas la moindre +idée d'un ordre naturel réglé par des lois. Ses connaissances sur ce +point n'étaient nullement supérieures à celles de ses contemporains. +Bien plus, une de ses opinions le plus profondément enracinées était +qu'avec la foi et la prière l'homme a tout pouvoir sur la nature[739]. +La faculté de faire des miracles passait pour une licence régulièrement +départie par Dieu aux hommes[740], et n'avait rien qui surprît. + +La différence des temps a changé en quelque chose de très-blessant pour +nous ce qui fit la puissance du grand fondateur, et si jamais le culte +de Jésus s'affaiblit dans l'humanité, ce sera justement à cause des +actes qui ont fait croire en lui. La critique n'éprouve devant ces +sortes de phénomènes historiques aucun embarras. Un thaumaturge de nos +jours, à moins d'une naïveté extrême, comme cela a eu lieu chez +certaines stigmatisées de l'Allemagne, est odieux; car il fait des +miracles sans y croire; il est un charlatan. Mais prenons un François +d'Assise, la question est déjà toute changée; le cycle miraculeux de la +naissance de l'ordre de saint François, loin de nous choquer, nous cause +un véritable plaisir. Les fondateurs du christianisme vivaient dans un +état de poétique ignorance au moins aussi complet que sainte Claire et +les _tres socii_. Ils trouvaient tout simple que leur maître eût des +entrevues avec Moïse et Élie, qu'il commandât aux éléments, qu'il guérît +les malades. Il faut se rappeler, d'ailleurs, que toute idée perd +quelque chose de sa pureté dès qu'elle aspire à se réaliser. On ne +réussit jamais sans que la délicatesse de l'âme éprouve quelques +froissements. Telle est la faiblesse de l'esprit humain que les +meilleures causes ne sont gagnées d'ordinaire que par de mauvaises +raisons. Les démonstrations des apologistes primitifs du christianisme +reposent sur de très-pauvres arguments. Moïse, Christophe Colomb, +Mahomet, n'ont triomphé des obstacles qu'en tenant compte chaque jour +de la faiblesse des hommes et en ne donnant pas toujours les vraies +raisons de la vérité. Il est probable que l'entourage de Jésus était +plus frappé de ses miracles que de ses prédications si profondément +divines. Ajoutons que sans doute la renommée populaire, avant et après +la mort de Jésus, exagéra énormément le nombre de faits de ce genre. Les +types des miracles évangéliques, en effet, n'offrent pas beaucoup de +variété; ils se répètent les uns les autres et semblent calqués sur un +très-petit nombre de modèles, accommodés au goût du pays. + +Il est impossible, parmi les récits miraculeux dont les évangiles +renferment la fatigante énumération, de distinguer les miracles qui ont +été prêtés à Jésus par l'opinion de ceux où il a consenti à jouer un +rôle actif. Il est impossible surtout de savoir si les circonstances +choquantes d'efforts, de frémissements, et autres traits sentant la +jonglerie[741], sont bien historiques, ou s'ils sont le fruit de la +croyance des rédacteurs, fortement préoccupés de théurgie, et vivant, +sous ce rapport, dans un monde analogue à celui des «spirites» de nos +jours[742]. Presque tous les miracles que Jésus crut exécuter +paraissent avoir été des miracles de guérison. La médecine était a cette +époque en Judée ce qu'elle est encore aujourd'hui en Orient, +c'est-à-dire nullement scientifique, absolument livrée à l'inspiration +individuelle. La médecine scientifique, fondée depuis cinq siècles par +la Grèce, était, à l'époque de Jésus, inconnue des Juifs de Palestine. +Dans un tel état de connaissances, la présence d'un homme supérieur, +traitant le malade avec douceur, et lui donnant par quelques signes +sensibles l'assurance de son rétablissement, est souvent un remède +décisif. Qui oserait dire que dans beaucoup de cas, et en dehors des +lésions tout a fait caractérisées, le contact d'une personne exquise ne +vaut pas les ressources de la pharmacie? Le plaisir de la voir guérit. +Elle donne ce qu'elle peut, un sourire, une espérance, et cela n'est pas +vain. + +Jésus, pas plus que ses compatriotes, n'avait l'idée d'une science +médicale rationnelle; il croyait avec tout le monde que la guérison +devait s'opérer par des pratiques religieuses, et une telle croyance +était parfaitement conséquente. Du moment qu'on regardait la maladie +comme la punition d'un péché[743], ou comme le fait d'un démon[744], +nullement comme le résultat de causes physiques, le meilleur médecin +était le saint homme, qui avait du pouvoir dans l'ordre surnaturel. +Guérir était considéré comme une chose morale; Jésus, qui sentait sa +force morale, devait se croire spécialement doué pour guérir. Convaincu +que l'attouchement de sa robe[745], l'imposition de ses mains[746], +faisaient du bien aux malades, il aurait été dur, s'il avait refusé à +ceux qui souffraient un soulagement qu'il était en son pouvoir de leur +accorder. La guérison des malades était considérée comme un des signes +du royaume de Dieu, et toujours associée à l'émancipation des +pauvres[747]. L'une et l'autre étaient les signes de la grande +révolution qui devait aboutir au redressement de toutes les infirmités. + +Un des genres de guérison que Jésus opère le plus souvent est +l'exorcisme, ou l'expulsion des démons. Une facilité étrange à croire +aux démons régnait dans tous les esprits. C'était une opinion +universelle, non-seulement en Judée, mais dans le monde entier, que les +démons s'emparent du corps de certaines personnes et les font agir +contrairement à leur volonté. Un _div_ persan, plusieurs fois nommé dans +l'Avesta[748], _Aeschma-daëva,_ «le div de la concupiscence,» adopté par +les Juifs sous le nom _d'Asmodée_[749], devint la cause de tous les +troubles hystériques chez les femmes[750]. L'épilepsie, les maladies +mentales et nerveuses[751], où le patient semble ne plus s'appartenir, +les infirmités dont la cause n'est pas apparente, comme la surdité, le +mutisme[752], étaient expliquées de la même manière. L'admirable traité +«De la maladie sacrée» d'Hippocrate, qui posa, quatre siècles et demi +avant Jésus, les vrais principes de la médecine sur ce sujet, n'avait +point banni du monde une pareille erreur. On supposait qu'il y avait des +procédés plus ou moins efficaces pour chasser les démons; l'état +d'exorciste était une profession régulière comme celle de médecin[753]. +Il n'est pas douteux que Jésus n'ait eu de son vivant la réputation de +posséder les derniers secrets de cet art[754]. Il y avait alors beaucoup +de fous en Judée, sans doute par suite de la grande exaltation des +esprits. Ces fous, qu'on laissait errer, comme cela a lieu encore +aujourd'hui dans les mêmes régions, habitaient les grottes sépulcrales +abandonnées, retraite ordinaire des vagabonds. Jésus avait beaucoup de +prise sur ces malheureux[755]. On racontait au sujet de ses cures mille +histoires singulières, où toute la crédulité du temps se donnait +carrière. Mais ici encore il ne faut pas s'exagérer les difficultés. Les +désordres qu'on expliquait par des possessions étaient souvent fort +légers. De nos jours, en Syrie, on regarde comme fous ou possédés d'un +démon (ces deux idées n'en font qu'une, _medjnoun_[756]) des gens qui +ont seulement quelque bizarrerie. Une douce parole suffit souvent dans +ce cas pour chasser le démon. Tels étaient sans doute les moyens +employés par Jésus. Qui sait si sa célébrité comme exorciste ne se +répandit pas presque à son insu? Les personnes qui résident en Orient +sont parfois surprises de se trouver, au bout de quelque temps, en +possession d'une grande renommée de médecin, de sorcier, de découvreur +de trésors, sans qu'elles puissent se rendre bien compte des faits qui +ont donné lieu à ces bizarres imaginations. + +Beaucoup de circonstances d'ailleurs semblent indiquer que Jésus ne fut +thaumaturge que tard et à contre-coeur. Souvent il n'exécute ses +miracles qu'après s'être fait prier, avec une sorte de mauvaise humeur +et en reprochant à ceux qui les lui demandent la grossièreté de leur +esprit[757]. Une bizarrerie, en apparence inexplicable, c'est +l'attention qu'il met à faire ses miracles en cachette, et la +recommandation qu'il adresse à ceux qu'il guérit de n'en rien dire à +personne[758]. Quand les démons veulent le proclamer fils de Dieu, il +leur défend d'ouvrir la bouche; c'est malgré lui qu'ils le +reconnaissent[759]. Ces traits sont surtout caractéristiques dans Marc, +qui est par excellence l'évangéliste des miracles et des exorcismes. Il +semble que le disciple qui a fourni les renseignements fondamentaux de +cet évangile importunait Jésus de son admiration pour les prodiges, et +que le maître, ennuyé d'une réputation qui lui pesait, lui ait souvent +dit: «N'en parle point.» Une fois, cette discordance aboutit à un éclat +singulier[760], à un accès d'impatience, où perce la fatigue que +causaient à Jésus ces perpétuelles demandes d'esprits faibles. On +dirait, par moments, que le rôle de thaumaturge lui est désagréable, et +qu'il cherche à donner aussi peu de publicité que possible aux +merveilles qui naissent en quelque sorte sous ses pas. Quand ses ennemis +lui demandent un miracle, surtout un miracle céleste, un météore, il +refuse obstinément[761]. Il est donc permis de croire qu'on lui imposa +sa réputation de thaumaturge, qu'il n'y résista pas beaucoup, mais qu'il +ne fît rien non plus pour y aider, et qu'en tout cas, il sentait la +vanité de l'opinion à cet égard. + +Ce serait manquer à la bonne méthode historique que d'écouter trop ici +nos répugnances, et, pour nous soustraire aux objections qu'on pourrait +être tenté d'élever contre le caractère de Jésus, de supprimer des +faits qui, aux yeux de ses contemporains, furent placés sur le premier +plan[762]. Il serait commode de dire que ce sont là des additions de +disciples bien inférieurs à leur maître, qui, ne pouvant concevoir sa +vraie grandeur, ont cherché à le relever par des prestiges indignes de +lui. Mais les quatre narrateurs de la vie de Jésus sont unanimes pour +vanter ses miracles; l'un d'eux, Marc, interprète de l'apôtre +Pierre[763], insiste tellement sur ce point que, si l'on traçait le +caractère du Christ uniquement d'après son évangile, on se le +représenterait comme un exorciste en possession de charmes d'une rare +efficacité, comme un sorcier très-puissant, qui fait peur et dont on +aime à se débarrasser[764]. Nous admettrons donc sans hésiter que des +actes qui seraient maintenant considérés comme des traits d'illusion ou +de folie ont tenu une grande place dans la vie de Jésus. Faut-il +sacrifier à ce côté ingrat le côté sublime d'une telle vie? +Gardons-nous-en. Un simple sorcier, à la manière de Simon le Magicien, +n'eût pas amené une révolution morale comme celle que Jésus a faite. Si +le thaumaturge eût effacé dans Jésus le moraliste et le réformateur +religieux, il fût sorti de lui une école de théurgie, et non le +christianisme. + +Le problème, d'ailleurs, se pose de la même manière pour tous les saints +et les fondateurs religieux. Des faits, aujourd'hui morbides, tels que +l'épilepsie, les visions, ont été autrefois un principe de force et de +grandeur. La médecine sait dire le nom de la maladie qui fit la fortune +de Mahomet[765]. Presque jusqu'à nos jours, les hommes qui ont le plus +fait pour le bien de leurs semblables (l'excellent Vincent de Paul +lui-même!) ont été, qu'ils l'aient voulu ou non, thaumaturges. Si l'on +part de ce principe que tout personnage historique à qui l'on attribue +des actes que nous tenons au XIXe siècle pour peu sensés ou +charlatanesques a été un fou ou un charlatan, toute critique est +faussée. L'école d'Alexandrie fut une noble école, et cependant elle se +livra aux pratiques d'une théurgie extravagante. Socrate et Pascal ne +furent pas exempts d'hallucinations. Les faits doivent s'expliquer par +des causes qui leur soient proportionnées. Les faiblesses de l'esprit +humain n'engendrent que faiblesse; les grandes choses ont toujours de +grandes causes dans la nature de l'homme, bien que souvent elles se +produisent avec un cortège de petitesses qui pour les esprits +superficiels en offusquent la grandeur. + +Dans un sens général, il est donc vrai de dire que Jésus ne fut +thaumaturge et exorciste que malgré lui. Le miracle est d'ordinaire +l'oeuvre du public bien plus que de celui à qui on l'attribue. Jésus se +fût obstinément refusé à faire des prodiges que la foule en eût créé +pour lui; le plus grand miracle eût été qu'il n'en fît pas; jamais les +lois de l'histoire et de la psychologie populaire n'eussent subi une +plus forte dérogation. Les miracles de Jésus furent une violence que lui +fit son siècle, une concession que lui arracha la nécessité passagère. +Aussi l'exorciste et le thaumaturge sont tombés; mais le réformateur +religieux vivra éternellement. + +Même ceux qui ne croyaient pas en lui étaient frappés de ces actes et +cherchaient à en être témoins[766]. Les païens et les gens peu initiés +éprouvaient un sentiment de crainte, et cherchaient à l'éconduire de +leur canton[767]. Plusieurs songeaient peut-être à abuser de son nom +pour des mouvements séditieux[768]. Mais la direction toute morale et +nullement politique du caractère de Jésus le sauvait de ces +entraînements. Son royaume à lui était dans le cercle d'enfants qu'une +pareille jeunesse d'imagination et un même avant-goût du ciel avaient +groupés et retenaient autour de lui. + + +NOTES: + +[733] Par exemple, Matth., i, 22; II, 5-6, 15, 18; IV, 15. + +[734] Matth., I, 23; IV, 6, 14; XXVI, 31, 54, 56; XXVII, 9, 35; Marc, +XIV, 27; XV, 28; Jean, XII, 14-15; XVIII, 9; XIX, 19, 24, 28, 36. + +[735] Jean, VII, 34; _IV Esdras_, XIII, 50. + +[736] _Act_., VIII, 9 et suiv. + +[737] Voir sa biographie par Philostrate. + +[738] Voir les Vies des sophistes, par Eunape; la Vie de Plotin, par +Porphyre; celle de Proclus, par Marinus; celle d'Isidore attribuée à +Damascius. + +[739] Matth., XVII, 19; XXI, 21-22; Marc, XI, 23-24. + +[740] Matth., IX, 8. + +[741] Luc, VIII, 48-46; Jean, XI, 33, 38. + +[742] _Act._, II, 2 et suiv.; IV, 31; VIII, 15 et suiv.; X, 44 et suiv. +Pendant près d'un siècle, les apôtres et leurs disciples ne rêvent que +miracles. Voir les _Actes_, les écrits de S. Paul, les extraits de +Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 39, etc. Comp. Marc, III, 15; +XVI, 17-18, 20. + +[743] Jean, V, 14; IX; 1 et suiv., 34. + +[744] Matth., IX, 32-33; XII, 22; Luc, XIII, 11, 16. + +[745] Luc, VIII, 45-46. + +[746] Luc, IV, 40. + +[747] Matth., XI, 5; XV, 30-34; Luc, IX, 1-2, 6. + +[748] _Vendidad_, XI, 26; _Yaçna_, X, 18. + +[749] _Tobie_, III, 8; VI, 14; Talm. de Bab., _Gittin_, 68 _a_. + +[750] Comp. Marc, XVI, 9; Luc, VIII, 2; _Évangile de l'Enfance,_ 16, 33; +Code syrien, publié dans les _Anecdota syriaca_ de M. Land, I, p. 152. + +[751] Jos., _Bell. jud_., VII, vi, 3; Lucien, _Philopseud_., 16; +Philostrate, _Vie d'Apoll.,_ III, 38; IV, 20; Arétée, _De causis morb. +chron.,_ I, 4. + +[752] Matth., IX, 33; XII, 22; Marc, IX, 16, 24; Luc, XI, 14. + +[753] _Tobie_, VIII, 2-3; Matth., XII, 27; Marc, IX, 38; _Act._, XIX, +33; Josèphe, _Ant._, VIII, II, 5; Justin, _Dial. cum Tryphone_, 85; +Lucien, Épigr. XXIII (XVII Dindorf.) + +[754] Matth., XVII, 20; Marc, IX, 24 et suiv. + +[755] Matth., VIII, 28; IX, 34; XII, 43 et suiv.; XVII, 14 et suiv., 20; +Marc, V, 1 et suiv.; Luc, VIII, 27 et suiv. + +[756] Cette phrase, _Dæmonium habes_ (Matth., XI, 18; Luc, VII, 33; +Jean, VII, 20; VIII, 48 et suiv.; X, 20 et suiv.), doit se traduire par: +«Tu es fou,» comme on dirait en arabe: _Medjnoun enté_. Le verbe [Greek: +daimonan] a aussi, dans toute l'antiquité classique, le sens de «être +fou.» + +[757] Matth., XII, 39; XVI, 4; XVII, 16; Marc, VIII, 17 et suiv., IX, +18; Luc, IX, 41. + +[758] Matth., VIII, 4; IX, 30-31; XII, 16 et suiv.; Marc, i, 44; VII 24 +et suiv.; VIII, 26. + +[759] Marc, i, 24-25, 34; III, 12; Luc, IV, 41. + +[760] Matth., XVII, 16; Marc, IX, 18; Luc, IX, 41. + +[761] Matth., XII, 38 et suiv.; XVI, 1 et suiv.; Marc, VIII, 11. + +[762] Josèphe, _Ant_., XVIII, iii, 3. + +[763] Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl_., III, 39. + +[764] Marc, IV, 40; V, 15, 17, 33, 36; VI, 50; X, 32. Cf. Matth., VIII, +27, 34; IX, 8; XIV, 27; XVII, 6-7; XXXVIII, 5, 10; Luc, IV, 36; V, 17; +VIII, 25, 35, 37; IX, 34. L'Évangile apocryphe dit de Thomas l'Israélite +porte ce trait jusqu'à la plus choquante absurdité. Comparez les +_Miracles de l'enfance_, dans Thilo, _Cod. apocr. N. T_., p. CX, note. + +[765] _Hysteria muscularis_ de Schoenlein. + +[766] Matth., XIV, 1 et suiv.; Marc, VI, 14; Luc, IX, 7; XXIII, 8. + +[767] Matth., VIII, 34; Marc, V, 17; VIII, 37. + +[768] Jean, VI, 14-15. + + + + +CHAPITRE XVII + +FORME DÉFINITIVE DES IDÉES DE JÉSUS SUR LE ROYAUME DE DIEU. + + +Nous supposons que cette dernière phase de l'activité de Jésus dura +environ dix-huit mois, depuis son retour du pèlerinage pour la Pâque de +l'an 31 jusqu'à son voyage pour la fête des Tabernacles de l'an 32[769]. +Dans cet espace, la pensée de Jésus ne paraît s'être enrichie d'aucun +élément nouveau; mais tout ce qui était en lui se développa et se +produisit avec un degré toujours croissant de puissance et d'audace. + +L'idée fondamentale de Jésus fut, dès son premier jour, l'établissement +du royaume de Dieu. Mais ce royaume de Dieu, ainsi que nous l'avons déjà +dit, Jésus paraît l'avoir entendu dans des sens très-divers. Par +moments, on le prendrait pour un chef démocratique, voulant tout, +simplement le règne des pauvres et des déshérités. D'autres fois, le +royaume de Dieu est l'accomplissement littéral des visions +apocalyptiques de Daniel et d'Hénoch. Souvent, enfin, le royaume de Dieu +est le royaume des âmes, et la délivrance prochaine est la délivrance +par l'esprit. La révolution voulue par Jésus est alors celle qui a eu +lieu en réalité, l'établissement d'un culte nouveau, plus pur que celui +de Moïse.--Toutes ces pensées paraissent avoir existé à la fois dans la +conscience de Jésus. La première, toutefois, celle d'une révolution +temporelle, ne paraît pas l'avoir beaucoup arrêté. Jésus ne regarda +jamais la terre, ni les riches de la terre, ni le pouvoir matériel comme +valant la peine qu'il s'en occupât. Il n'eut aucune ambition extérieure. +Quelquefois, par une conséquence naturelle, sa grande importance +religieuse était sur le point de se changer en importance sociale. Des +gens venaient lui demander de se constituer juge et arbitre dans des +questions d'intérêts. Jésus repoussait ces propositions avec fierté, +presque comme des injures[770]. Plein de son idéal céleste, il ne +sortit jamais de sa dédaigneuse pauvreté. Quant aux deux autres +conceptions du royaume de Dieu, Jésus paraît toujours les avoir gardées +simultanément. S'il n'eût été qu'un enthousiaste, égaré par les +apocalypses dont se nourrissait l'imagination populaire, il fût resté un +sectaire obscur, inférieur à ceux dont il suivait les idées. S'il n'eût +été qu'un puritain, une sorte de Channing ou de «Vicaire Savoyard,» il +n'eût obtenu sans contredit aucun succès. Les deux parties de son +système, ou, pour mieux dire, ses deux conceptions du royaume de Dieu se +sont appuyées l'une l'autre, et cet appui réciproque a fait son +incomparable succès. Les premiers chrétiens sont des visionnaires, +vivant dans un cercle d'idées que nous qualifierions de rêveries; mais +en même temps ce sont les héros de la guerre sociale qui a abouti à +l'affranchissement de la conscience et à l'établissement d'une religion +d'où le culte pur, annoncé par le fondateur, finira à la longue par +sortir. + +Les idées apocalyptiques de Jésus, dans leur forme la plus complète, +peuvent se résumer ainsi: + +L'ordre actuel de l'humanité touche à son terme. Ce terme sera une +immense révolution, «une angoisse» semblable aux douleurs de +l'enfantement; une _palingénésie_ ou «renaissance» (selon le mot de +Jésus lui-même[771]), précédée de sombres calamités et annoncée par +d'étranges phénomènes[772]. Au grand jour, éclatera dans le ciel le +signe du Fils de l'homme; ce sera une vision bruyante et lumineuse comme +celle du Sinaï, un grand orage déchirant la nue, un trait de feu +jaillissant en un clin d'oeil d'Orient en Occident. Le Messie apparaîtra +dans les nuages, revêtu de gloire et de majesté, au son des trompettes, +entouré d'anges. Ses disciples siégeront à côté de lui sur des trônes. +Les morts alors ressusciteront, et le Messie procédera au jugement[773]. + +Dans ce jugement, les hommes seront partagés en deux catégories, selon +leurs oeuvres[774]. Les anges seront les exécuteurs de la sentence[775]. +Les élus entreront dans un séjour délicieux, qui leur a été préparé +depuis le commencement du monde[776]; là ils s'assoiront, vêtus de +lumière, à un festin présidé par Abraham[777], les patriarches et les +prophètes. Ce sera le petit nombre[778]. Les autres iront dans la +_Géhenne_. La Géhenne était la vallée occidentale de Jérusalem. On y +avait pratiqué à diverses époques le culte du feu, et l'endroit était +devenu une sorte de cloaque. La Géhenne est donc dans la pensée de Jésus +une vallée ténébreuse, obscène, pleine de feu. Les exclus du royaume y +seront brûlés et rongés par les vers, en compagnie de Satan et de ses +anges rebelles[779]. Là, il y aura des pleurs et des grincements de +dents[780]. Le royaume de Dieu sera comme une salle fermée, lumineuse à +l'intérieur, au milieu de ce monde de ténèbres et de tourments[781]. + +Ce nouvel ordre de choses sera éternel. Le paradis et la Géhenne +n'auront pas de fin. Un abîme infranchissable les sépare l'un de +l'autre[782]. Le Fils de l'homme, assis à la droite de Dieu, présidera à +cet état définitif du monde et de l'humanité[783]. + +Que tout cela fût pris à la lettre par les disciples et par le maître +lui-même à certains moments, c'est ce qui éclate dans les écrits du +temps avec une évidence absolue. Si la première génération chrétienne a +une croyance profonde et constante, c'est que le monde est sur le point +de finir[784] et que la grande «révélation[785]» du Christ va bientôt +avoir lieu. Cette vive proclamation: «Le temps est proche[786]!» qui +ouvre et ferme l'Apocalypse, cet appel sans cesse répété: «Que celui +qui a des oreilles entende[787]!» sont les cris d'espérance et de +ralliement de tout l'âge apostolique. Une expression syriaque _Maran +atha_, «Notre-Seigneur arrive[788]!» devint une sorte de mot de passe +que les croyants se disaient entre eux pour se fortifier dans leur foi +et leurs espérances. L'Apocalypse, écrite l'an 68 de notre ère[789], +fixe le terme a trois ans et demi[790]. L' «Ascension d'Isaïe[791]» +adopte un calcul fort approchant de celui-ci. + +Jésus n'alla jamais à une telle précision. Quand on l'interrogeait sur +le temps de son avénement, il refusait toujours de répondre; une fois +même il déclare que la date de ce grand jour n'est connue que du Père, +qui ne l'a révélée ni aux anges ni au Fils[792]. Il disait que le moment +où l'on épiait le royaume de Dieu avec une curiosité inquiète était +justement celui où il ne viendrait pas[793]. Il répétait sans cesse que +ce serait une surprise comme du temps de Noé et de Lot; qu'il fallait se +tenir sur ses gardes, toujours prêt à partir; que chacun devait veiller +et tenir sa lampe allumée comme pour un cortège de noces, qui arrive à +l'improviste[794]; que le Fils de l'homme viendrait de la même façon +qu'un voleur, à l'heure où l'on ne s'y attendrait pas[795]; qu'il +apparaîtrait comme un éclair, courant d'un bout à l'autre de +l'horizon[796]. Mais ses déclarations sur la proximité de la catastrophe +ne laissent lieu à aucune équivoque[797]. «La génération présente, +disait-il, ne passera pas sans que tout cela s'accomplisse. Plusieurs de +ceux qui sont ici présents ne goûteront pas la mort sans avoir vu le +Fils de l'homme venir dans sa royauté[798].» Il reproche à ceux qui ne +croient pas en lui de ne pas savoir lire les pronostics du règne futur. +«Quand vous voyez le rouge du soir, disait-il, vous prévoyez qu'il fera +beau; quand vous voyez le rouge du matin, vous annoncez la tempête. +Comment, vous qui jugez la face du ciel, ne savez-vous pas reconnaître +les signes du temps[799]?» Par une illusion commune à tous les grands +réformateurs, Jésus se figurait le but beaucoup plus proche qu'il +n'était; il ne tenait pas compte de la lenteur des mouvements de +l'humanité; il s'imaginait réaliser en un jour ce qui, dix-huit cents +ans plus tard, ne devait pas encore être achevé. + +Ces déclarations si formelles préoccupèrent la famille chrétienne +pendant près de soixante-dix ans. Il était admis que quelques-uns des +disciples verraient le jour de la révélation finale sans mourir +auparavant. Jean en particulier était considéré comme étant de ce +nombre[800]. Plusieurs croyaient qu'il ne mourrait jamais. Peut-être +était-ce là une opinion tardive, produite vers la fin du premier siècle +par l'âge avancé où Jean semble être parvenu, cet âge ayant donné +occasion de croire que Dieu voulait le garder indéfiniment jusqu'au +grand jour, afin de réaliser la parole de Jésus. Quoi qu'il en soit, à +sa mort, la foi de plusieurs fut ébranlée, et ses disciples donnèrent à +la prédiction du Christ un sens plus adouci[801]. + +En même temps que Jésus admettait pleinement les croyances +apocalyptiques, telles qu'on les trouve dans les livres juifs +apocryphes, il admettait le dogme qui en est le complément, ou plutôt la +condition, la résurrection des morts. Cette doctrine, comme nous l'avons +déjà dit[802], était encore assez neuve en Israël; une foule de gens ne +la connaissaient pas, ou n'y croyaient pas[803]. Elle était de foi pour +les pharisiens et pour les adeptes fervents des croyances +messianiques[804]. Jésus l'accepta sans réserve, mais toujours dans le +sens le plus idéaliste. Plusieurs se figuraient que, dans le monde des +ressuscites, on mangerait, on boirait, on se marierait. Jésus admet bien +dans son royaume une pâque nouvelle, une table et un vin nouveau[805]; +mais il en exclut formellement le mariage. Les Sadducéens avaient à ce +sujet un argument grossier en apparence, mais dans le fond assez +conforme à la vieille théologie. On se souvient que, selon les anciens +sages, l'homme ne se survivait que dans ses enfants. Le code mosaïque +avait consacré cette théorie patriarcale par une institution bizarre, le +lévirat. Les Sadducéens tiraient de là des conséquences subtiles contre +la résurrection. Jésus y échappait en déclarant formellement que dans la +vie éternelle la différence de sexe n'existerait plus, et que l'homme +serait semblable aux anges[806]. Quelquefois il semble ne promettre la +résurrection qu'aux justes[807], le châtiment des impies consistant à +mourir tout entiers et à rester dans le néant[808]. Plus souvent, +cependant, Jésus veut que la résurrection s'applique aux méchants pour +leur éternelle confusion[809]. + +Rien, on le voit, dans toutes ces théories, n'était absolument nouveau. +Les évangiles et les écrits des apôtres ne contiennent guère, en fait de +doctrines apocalyptiques, que ce qui se trouve déjà dans «Daniel[810],» +«Hénoch[811],» les «Oracles Sibyllins[812]» d'origine juive. Jésus +accepta ces idées, généralement répandues chez ses contemporains. Il en +fit le point d'appui de son action, ou, pour mieux dire, l'un de ses +points d'appui; car il avait un sentiment trop profond de son oeuvre +véritable pour l'établir uniquement sur des principes aussi fragiles, +aussi exposés à recevoir des faits une foudroyante réfutation. + +Il est évident, en effet, qu'une telle doctrine, prise en elle-même +d'une façon littérale, n'avait aucun avenir. Le monde, s'obstinant à +durer, la faisait crouler. Un âge d'homme tout au plus lui était +réservé. La foi de la première génération chrétienne s'explique; mais la +foi de la seconde génération ne s'explique plus. Après la mort de Jean, +ou du dernier survivant quel qu'il fût du groupe qui avait vu le maître, +la parole de celui-ci était convaincue de mensonge[813]. Si la doctrine +de Jésus n'avait été que la croyance à une prochaine fin du monde, elle +dormirait certainement aujourd'hui dans l'oubli. Qu'est-ce donc qui l'a +sauvée? La grande largeur des conceptions évangéliques, laquelle a +permis de trouver sous le même symbole des doctrines appropriées à des +états intellectuels très-divers. Le monde n'a point fini, comme Jésus +l'avait annoncé, comme ses disciples le croyaient. Mais il a été +renouvelé, et en un sens renouvelé comme Jésus le voulait. C'est parce +qu'elle était à double face que sa pensée a été féconde. Sa chimère n'a +pas eu le sort de tant d'autres qui ont traversé l'esprit humain, parce +qu'elle recelait un germe de vie qui, introduit, grâce à une enveloppe +fabuleuse, dans le sein de l'humanité, y a porté des fruits éternels. + +Et ne dites pas que c'est là une interprétation bienveillante, imaginée +pour laver l'honneur de notre grand maître du cruel démenti infligé à +ses rêves par la réalité. Non, non. Ce vrai royaume de Dieu, ce royaume +de l'esprit, qui fait chacun roi et prêtre; ce royaume qui, comme le +grain de sénevé, est devenu un arbre qui ombrage le monde, et sous les +rameaux duquel les oiseaux ont leur nid, Jésus l'a compris, l'a voulu, +l'a fondé. A côté de l'idée fausse, froide, impossible d'un avènement de +parade, il a conçu la réelle cité de Dieu, la «palingénésie» véritable, +le Sermon sur la montagne, l'apothéose du faible, l'amour du peuple, le +goût du pauvre, la réhabilitation de tout ce qui est humble, vrai et +naïf. Cette réhabilitation, il l'a rendue en artiste incomparable par +des traits qui dureront éternellement. Chacun de nous lui doit ce qu'il +y a de meilleur en lui. Pardonnons-lui son espérance d'une apocalypse +vaine, d'une venue à grand triomphe sur les nuées du ciel. Peut-être +était-ce là l'erreur des autres plutôt que la sienne, et s'il est vrai +que lui-même ait partagé l'illusion de tous, qu'importe, puisque son +rêve l'a rendu fort contre la mort, et l'a soutenu dans une lutte à +laquelle sans cela peut-être il eût été inégal? + +Il faut donc maintenir plusieurs sens à la cité divine conçue par Jésus. +Si son unique pensée eût été que la fin des temps était proche et qu'il +fallait s'y préparer, il n'eût pas dépassé Jean-Baptiste. Renoncer à un +monde près de crouler, se détacher peu à peu de la vie présente, aspirer +au règne qui allait venir, tel eût été le dernier mot de sa prédication. +L'enseignement de Jésus eut toujours une bien plus large portée. Il se +proposa de créer un état nouveau de l'humanité, et non pas seulement de +préparer la fin de celui qui existe. Élie ou Jérémie, reparaissant pour +disposer les hommes aux crises suprêmes, n'eussent point prêché comme +lui. Cela est si vrai que cette morale prétendue des derniers jours +s'est trouvée être la morale éternelle, celle qui a sauvé l'humanité. +Jésus lui-même, dans beaucoup de cas, se sert de manières de parler qui +ne rentrent pas du tout dans la théorie apocalyptique. Souvent il +déclare que le royaume de Dieu est déjà commencé, que tout homme le +porte en soi et peut, s'il en est digne, en jouir, que ce royaume chacun +le crée sans bruit par la vraie conversion du coeur[814]. Le royaume de +Dieu n'est alors que le bien[815], un ordre de choses meilleur que celui +qui existe, le règne de la justice, que le fidèle, selon sa mesure, doit +contribuer a fonder, ou encore la liberté de l'âme, quelque chose +d'analogue à la «délivrance» bouddhique, fruit du détachement. Ces +vérités, qui sont pour nous purement abstraites, étaient pour Jésus des +réalités vivantes. Tout est dans sa pensée concret et substantiel: Jésus +est l'homme qui a cru le plus énergiquement à la réalité de l'idéal. + +En acceptant les utopies de son temps et de sa race, Jésus sut ainsi en +faire de hautes vérités, grâce à de féconds malentendus. Son royaume de +Dieu, c'était sans doute la prochaine apocalypse qui allait se dérouler +dans le ciel. Mais c'était encore, et probablement c'était surtout le +royaume de l'âme, créé par la liberté et par le sentiment filial que +l'homme vertueux ressent sur le sein de son Père. C'était la religion +pure, sans pratiques, sans temple, sans prêtre; c'était le jugement +moral du monde décerné à la conscience de l'homme juste et au bras du +peuple. Voilà ce qui était fait pour vivre, voilà ce qui a vécu. Quand, +au bout d'un siècle de vaine attente, l'espérance matérialiste d'une +prochaine fin du monde s'est épuisée, le vrai royaume de Dieu se dégage. +De complaisantes explications jettent un voile sur le règne réel qui ne +veut pas venir. L'Apocalypse de Jean, le premier livre canonique du +Nouveau Testament[816], étant trop formellement entachée de l'idée d'une +catastrophe immédiate, est rejetée sur un second plan, tenue pour +inintelligible, torturée de mille manières et presque repoussée. Au +moins, en ajourne-t-on l'accomplissement à un avenir indéfini. Quelques +pauvres attardés qui gardent encore, en pleine époque réfléchie, les +espérances des premiers disciples deviennent des hérétiques (Ébionites, +Millénaires), perdus dans les bas-fonds du christianisme. L'humanité +avait passé à un autre royaume de Dieu. La part de vérité contenue dans +la pensée de Jésus l'avait emporté sur la chimère qui l'obscurcissait. + +Ne méprisons pas cependant cette chimère, qui a été l'écorce grossière +de la bulbe sacrée dont nous vivons. Ce fantastique royaume du ciel, +cette poursuite sans fin d'une cité de Dieu, qui a toujours préoccupé +le christianisme dans sa longue carrière, a été le principe du grand +instinct d'avenir qui a animé tous les réformateurs, disciples obstinés +de l'Apocalypse, depuis Joachim de Flore jusqu'au sectaire protestant de +nos jours. Cet effort impuissant pour fonder une société parfaite a été +la source de la tension extraordinaire qui a toujours fait du vrai +chrétien un athlète en lutte contre le présent. L'idée du «royaume de +Dieu» et l'Apocalypse, qui en est la complète image, sont ainsi, en un +sens, l'expression la plus élevée et la plus poétique du progrès humain. +Certes, il devait aussi en sortir de grands égarements. Suspendue comme +une menace permanente au-dessus de l'humanité, la fin du monde, par les +effrois périodiques qu'elle causa durant des siècles, nuisit beaucoup à +tout développement profane. La société n'étant plus sûre de son +existence, en contracta une sorte de tremblement et ces habitudes de +basse humilité, qui rendent le moyen âge si inférieur aux temps antiques +et aux temps modernes[817]. Un profond changement s'était, d'ailleurs, +opéré dans la manière d'envisager la venue du Christ. La première fois +qu'on annonça à l'humanité que sa planète allait finir, comme l'enfant +qui accueille la mort avec un sourire, elle éprouva le plus vif accès de +joie qu'elle eût jamais ressenti. En vieillissant, le monde s'était +attaché à la vie. Le jour de grâce, si longtemps attendu par les âmes +pures de Galilée, était devenu pour ces siècles de fer un jour de +colère: _Dies iræ, dies illa!_ Mais, au sein même de la barbarie, l'idée +du royaume de Dieu resta féconde. Malgré l'église féodale, des sectes, +des ordres religieux, de saints personnages continuèrent de protester, +au nom de l'Évangile, contre l'iniquité du monde. De nos jours même, +jours troublés où Jésus n'a pas de plus authentiques continuateurs que +ceux qui semblent le répudier, les rêves d'organisation idéale de la +société, qui ont tant d'analogie avec les aspirations des sectes +chrétiennes primitives, ne sont en un sens que l'épanouissement de la +même idée, une des branches de cet arbre immense où germe toute pensée +d'avenir, et dont le «royaume de Dieu» sera éternellement la tige et la +racine. Toutes les révolutions sociales de l'humanité seront entées sur +ce mot-là. Mais entachées d'un grossier matérialisme, aspirant à +l'impossible, c'est-à-dire à fonder l'universel bonheur sur des mesures +politiques et économiques, les tentatives «socialistes» de notre temps +resteront infécondes, jusqu'à ce qu'elles prennent pour règle le +véritable esprit de Jésus, je veux dire l'idéalisme absolu, ce principe +que pour posséder la terre il faut y renoncer. + +Le mot de «royaume de Dieu» exprime, d'un autre côté, avec un rare +bonheur, le besoin qu'éprouve l'âme d'un supplément de destinée, d'une +compensation à la vie actuelle. Ceux qui ne se plient pas à concevoir +l'homme comme un composé de deux substances, et qui trouvent le dogme +déiste de l'immortalité de l'âme en contradiction avec la physiologie, +aiment à se reposer dans l'espérance d'une réparation finale, qui sous +une forme inconnue satisfera aux besoins du coeur de l'homme. Qui sait +si le dernier terme du progrès, dans des millions de siècles, n'amènera +pas la conscience absolue de l'univers, et dans cette conscience le +réveil de tout ce qui a vécu? Un sommeil d'un million d'années n'est pas +plus long qu'un sommeil d'une heure. Saint Paul, en cette hypothèse, +aurait encore eu raison de dire: _In ictu oculi[818]!_ Il est sûr que +l'humanité morale et vertueuse aura sa revanche, qu'un jour le sentiment +de l'honnête pauvre homme jugera le monde, et que ce jour-là la figure +idéale de Jésus sera la confusion de l'homme frivole qui n'a pas cru à +la vertu, de l'homme égoïste qui n'a pas su y atteindre. Le mot favori +de Jésus reste donc plein d'une éternelle beauté. Une sorte de +divination grandiose semble l'avoir tenu dans un vague sublime +embrassant à la fois divers ordres de vérités. + + +NOTES: + +[769] Jean, V, 1; VII, 2. Nous suivons le système de Jean, d'après +lequel la vie publique de Jésus dura trois ans. Les synoptiques, au +contraire, groupent tous les faits dans un cadre d'un an. + +[770] Luc, XII, 13-14. + +[771] Matth., XIX, 28. + +[772] Matth., XXIV, 3 et suiv.; Marc, XIII, 4 et suiv.; Luc, XVII, 22. +et suiv.; XXI, 7 et suiv. Il faut remarquer que la peinture de la fin +des temps prêtée ici à Jésus par les synoptiques renferme beaucoup de +traits qui se rapportent au siège de Jérusalem. Luc écrivait quelque +temps après ce siège (XXI, 9,20, 24). La rédaction de Matthieu au +contraire (XXVI, 15, 16, 22, 29) nous reporte exactement au moment du +siège ou très-peu après. Nul doute, cependant, que Jésus n'annonçât de +grandes terreurs comme devant précéder sa réapparition. Ces terreurs +étaient une partie intégrante de toutes les apocalypses juives. +_Hénoch_, XCIX-C, CII, CIII (division de Dillmann); _Carm. sibyll_., +III, 334 et suiv.; 633 et suiv.; IV, 168 et suiv.; V, 511 et suiv. Dans +Daniel aussi, le règne des Saints ne viendra qu'après que la désolation +aura été à son comble (VII, 25 et suiv.; VIII, 23 et suiv.; IX, 26-27; +XII, 1). + +[773] Matth., XVI, 27; XIX, 28; XX, 21; XXIV, 30 et suiv.; XXV, 31 et +suiv.; XXVI, 64; Marc, XIV, 62; Luc, XXII, 30; I Cor., XV, 52; I Thess., +IV, 45 et suiv. + +[774] Matth., XIII, 38 et suiv.; XXV, 33. + +[775] Matth., XIII, 39, 41, 49. + +[776] Matth., XXV, 34. Comp. Jean, XIV, 2. + +[777] Matth., VIII, 11; XIII, 43; XXVI, 29; Luc, XIII, 28; XVI, 22; +XXII, 30. + +[778] Luc, XIII, 23 et suiv. + +[779] Matth., XXV, 41. L'idée de la chute des anges, si développée dans +le Livre d'Hénoch, était universellement admise dans le cercle de Jésus. +Épître de Jude, 6 et suiv.; IIe Ep. attribuée à saint Pierre, II, 4, 11; +_Apoc_., XII, 9; Évang. de Jean, VIII, 44. + +[780] Matth., V, 22; VIII, 12; X, 28; XIII, 40, 42, 50; XVIII, 8; XXIV, +51; XXV, 30; Marc, IX, 43, etc. + +[781] Matth., VIII, 12; XXII, 13; XXV, 30. Comp. Jos., _B.J._, III, +viii, 5. + +[782] Luc, XVI, 28. + +[783] Marc, III, 29; Luc, XXII, 69; _Act_., VII, 55. + +[784] _Act_., II, 47; III, 49 et suiv.; I Cor., XV, 23-24, 52; I Thess., +III, 13; IV, 14 et suiv.; V, 23; II Thess., II, 8; I Tim., VI, 14; II +Tim., IV, 1; Tit., II, 13; Épître de Jacques, V, 3, 8; Épître de Jude, +18; IIe de Pierre, III entier; l'Apocalypse tout entière, et en +particulier I, 1; II, 5, 16; III, 11; XI, 44; XXII, 6, 7,12, 20. Comp. +IVe livre d'Esdras, IV, 26. + +[785] Luc, XVII, 30; I Cor., I, 7-8; II Thess., I, 7; I de saint Pierre, +I, 7, 13; _Apoc_., I, 1. + +[786] _Apoc_., I, 3; XXII, 10. + +[787] Matth., XI, 15; XIII, 9, 43; Marc, IV, 9, 23; VII, 16; Luc, VIII, +8; XIV, 35; _Apoc_., II, 7, 11, 27, 29; III, 6, 13, 22; XIII, 9. + +[788] I Cor., XVI, 22. + +[789] _Apoc_., XVII, 9 et suiv. Le sixième empereur que l'auteur donne +comme régnant est Galba. L'empereur mort qui doit revenir est Néron, +dont le nom est donné en chiffres (XIII, 18). + +[790] _Apoc_., XI, 2, 3; XII, 14. Comp. Daniel, VII, 25; XII, 7. + +[791] Chap. IV, v. 12 et 14. Comp. Cedrenus, p. 68 (Paris, 1647). + +[792] Matth., XXIV, 36; Marc, XIII, 32. + +[793] Luc, XVII, 20. Comp. Talmud de Babyl., _Sanhédrin_, 97 _a_. + +[794] Matth., XXIV, 36 et suiv.; Marc, XIII, 32 et suiv.; Luc, XII, 35 +et suiv.; XVII, 20 et suiv. + +[795] Luc, XII, 40; II Petr., III, 10. + +[796] Luc, XVII, 24. + +[797] Matth., X, 23; XXIV-XXV entiers, et surtout XXIV, 29, 34; Marc, +XIII, 30; Luc, XIII, 35; XXI, 28 et suiv. + +[798] Matth., XVI, 28; XXIII, 36, 39; XXIV, 34; Marc, VIII, 39; Luc, IX, +27; XXI, 32. + +[799] Matth., XVI, 2-4; Luc, XII, 54-56. + +[800] Jean, XXI, 22-23. + +[801] Jean, XXI, 22-23. Le chapitre XXI du quatrième évangile est une +addition, comme le prouve la clausule finale de la rédaction primitive, +qui est au verset 31 du chapitre XX. Mais l'addition est presque +contemporaine de la publication même dudit évangile. + +[802] Ci-dessus, p. 54-55. + +[803] Marc, IX, 9; Luc, XX, 27 et suiv. + +[804] Dan., XII, 2 et suiv.; II Macch., chap. VII, entier; XII, 45-46; +XIV, 46; _Act_., XXIII, 6, 8; Jos., _Ant_., XVIII, I, 3; _B. J_., II, +VIII, 14; III, viii, 5. + +[805] Matth., XXVI, 29; Luc, XXII, 30. + +[806] Matth., XXII, 24 et suiv.; Luc, XX, 34-38; Évangile ébionite dit +«des Égyptiens,» dans Clém. d'Alex., _Strom_., II, 9, 13; Clem. Rom., +Epist. II, 12. + +[807] Luc, XIV, 14; XX, 35-36. C'est aussi l'opinion de saint Paul: I +Cor., XV, 23 et suiv.; I Thess., IV, 12 et suiv. V. ci-dessus, p. 55. + +[808] Comp. IVe livre d'Esdras, IX, 22. + +[809] Matth., XXV, 32 et suiv. + +[810] Voir surtout les chapitres II, VI-VIII, X-XIII. + +[811] Ch. I, XLV-LII, LXII, XCIII, 9 et suiv. + +[812] Liv. III, 573 et suiv.; 652 et suiv.; 766 et suiv.; 795 et suiv. + +[813] Ces angoisses de la conscience chrétienne se traduisent avec +naïveté dans la IIe épître attribuée à saint Pierre III, 8 et suiv. + +[814] Matth., VI, 40, 33; Marc, XII, 34; Luc, XI, 2; XII, 31; XVII, 20, +21 et suiv. + +[815] Voir surtout Marc, XII, 34. + +[816] Justin, _Dial. cum Tryph._, 81. + +[817] Voir, pour exemples, le prologue de Grégoire de Tours à son +_Histoire ecclésiastique des Francs_, et les nombreux actes de la +première moitié du moyen âge commençant par la formule «A l'approche du +soir du monde...» + +[818] I Cor., XV, 52. + + + + +CHAPITRE XVIII. + +INSTITUTIONS DE JÉSUS. + + +Ce qui prouve bien, du reste, que Jésus ne s'absorba jamais entièrement +dans ses idées apocalyptiques, c'est qu'au temps même où il en était le +plus préoccupé, il jette avec une rare sûreté de vues les bases d'une +église destinée à durer. Il n'est guère possible de douter qu'il n'ait +lui-même choisi parmi ses disciples ceux qu'on appelait par excellence +les «apôtres» ou les «douze,» puisqu'au lendemain de sa mort on les +trouve formant un corps et remplissant par élection les vides qui se +produisaient dans leur sein[819]. C'étaient les deux fils de Jonas, les +deux fils de Zébédée, Jacques, fils de Cléophas, Philippe, Nathanaël +bar-Tolmaï, Thomas, Lévi, fils d'Alphée ou Matthieu, Simon le zélote, +Thaddée ou Lebbée, Juda de Kerioth[820]. Il est probable que l'idée des +douze tribus d'Israël ne fut pas étrangère au choix de ce nombre[821]. +Les «douze,» en tout cas, formaient un groupe de disciples privilégiés, +où Pierre gardait sa primauté toute fraternelle[822], et auquel Jésus +confia le soin de propager son oeuvre. Rien qui sentît le collège +sacerdotal régulièrement organisé; les listes des «douze» qui nous ont +été conservées présentent beaucoup d'incertitudes et de contradictions; +deux ou trois de ceux qui y figurent restèrent complètement obscurs. +Deux au moins, Pierre et Philippe[823], étaient mariés et avaient des +enfants. + +Jésus gardait évidemment pour les douze des secrets, qu'il leur +défendait de communiquer à tous[824]. Il semble parfois que son plan +était d'entourer sa personne de quelque mystère, de rejeter les grandes +preuves après sa mort, de ne se révéler complètement qu'à ses disciples, +confiant à ceux-ci le soin de le démontrer plus tard au monde[825]. «Ce +que je vous dis dans l'ombre, prêchez-le au grand jour; ce que je vous +dis à l'oreille, proclamez-le sur les toits.» Cela lui épargnait les +déclarations trop précises et créait une sorte d'intermédiaire entre +l'opinion et lui. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il avait pour les +apôtres des enseignements réservés, et qu'il leur développait plusieurs +paraboles, dont il laissait le sens indécis pour le vulgaire[826]. Un +tour énigmatique et un peu de bizarrerie dans la liaison des idées +étaient à la mode dans l'enseignement des docteurs, comme on le voit par +les sentences du _Pirké Aboth_. Jésus expliquait à ses intimes ce que +ses apophthegmes ou ses apologues avaient de singulier, et dégageait +pour eux son enseignement du luxe de comparaisons qui parfois +l'obscurcissait[827]. Beaucoup de ces explications paraissent avoir été +soigneusement conservées[828]. + +Dès le vivant de Jésus, les apôtres prêchèrent[829], mais sans jamais +beaucoup s'écarter de lui. Leur prédication, du reste, se bornait à +annoncer la prochaine venue du royaume de Dieu[830]. Ils allaient de +ville en ville, recevant l'hospitalité, ou pour mieux dire la prenant +d'eux-mêmes selon l'usage. L'hôte, en Orient, a beaucoup d'autorité; il +est supérieur au maître de la maison; celui-ci a en lui la plus grande +confiance. Cette prédication du foyer est excellente pour la propagation +des doctrines nouvelles. On communique le trésor caché; on paye ainsi ce +que l'on reçoit; la politesse et les bons rapports y aidant, la maison +est touchée, convertie. Otez l'hospitalité orientale, la propagation du +christianisme serait impossible à expliquer. Jésus, qui tenait fort aux +bonnes vieilles moeurs, engageait les disciples à ne se faire aucun +scrupule de profiter de cet ancien droit public, probablement déjà aboli +dans les grandes villes où il y avait des hôtelleries[831]. «L'ouvrier, +disait-il, est digne de son salaire.» Une fois installés chez quelqu'un, +ils devaient y rester, mangeant et buvant ce qu'on leur offrait, tant +que durait leur mission. + +Jésus désirait qu'à son exemple les messagers de la bonne nouvelle +rendissent leur prédication aimable par des manières bienveillantes et +polies. Il voulait qu'en entrant dans une maison, ils lui donnassent le +_selâm_ ou souhait de bonheur. Quelques-uns hésitaient, le _selâm_ étant +alors comme aujourd'hui, en Orient, un signe de communion religieuse, +qu'on ne hasarde pas avec les personnes d'une foi douteuse. «Ne craignez +rien, disait Jésus; si personne dans la maison n'est digne de votre +_selâm_, il reviendra à vous[832].» Quelquefois, en effet, les apôtres +du royaume de Dieu étaient mal reçus, et venaient se plaindre à Jésus, +qui cherchait d'ordinaire à les calmer. Quelques-uns, persuadés de la +toute-puissance de leur maître, étaient blessés de cette longanimité. +Les fils de Zébédée voulaient qu'il appelât le feu du ciel sur les +villes inhospitalières[833]. Jésus accueillait leurs emportements avec +sa fine ironie, et les arrêtait par ce mot: «Je ne suis pas venu perdre +les âmes, mais les sauver.» + +Il cherchait de toute manière à établir en principe que ses apôtres +c'était lui-même[834]. On croyait qu'il leur avait communiqué ses vertus +merveilleuses. Ils chassaient les démons, prophétisaient, et formaient +une école d'exorcistes renommés[835], bien que certains cas fussent +au-dessus de leur force[836]. Ils faisaient aussi des guérisons, soit +par l'imposition des mains, soit par l'onction de l'huile[837], l'un des +procédés fondamentaux de la médecine orientale. Enfin, comme les +psylles, ils pouvaient manier les serpents et boire impunément des +breuvages mortels[838]. A mesure qu'on s'éloigne de Jésus, cette +théurgie devient de plus en plus choquante. Mais il n'est pas douteux +qu'elle ne fût de droit commun dans l'Église primitive, et qu'elle ne +figurât en première ligne dans l'attention des contemporains[839]. Des +charlatans, comme il arrive d'ordinaire, exploitèrent ce mouvement de +crédulité populaire. Dès le vivant de Jésus, plusieurs, sans être ses +disciples, chassaient les démons en son nom. Les vrais disciples en +étaient fort blessés et cherchaient à les empêcher. Jésus, qui voyait en +cela un hommage à sa renommée, ne se montrait pas pour eux bien +sévère[840]. Il faut observer, du reste, que ces pouvoirs étaient en +quelque sorte passés en métier. Poussant jusqu'au bout la logique de +l'absurde, certaines gens chassaient les démons par Béelzébub[841], +prince des démons. On se figurait que ce souverain des légions +infernales devait avoir toute autorité sur ses subordonnés, et qu'en +agissant par lui on était sûr de faire fuir l'esprit intrus[842]. +Quelques-uns cherchaient même à acheter des disciples de Jésus le secret +des pouvoirs miraculeux qui leur avaient été conférés[843]. + +Un germe d'église commençait dès lors à paraître. Cette idée féconde du +pouvoir des hommes réunis (_ecclesia_) semble bien une idée de Jésus. +Plein de sa doctrine tout idéaliste, que ce qui fait la présence des +âmes, c'est l'union par l'amour, il déclarait que, toutes les fois que +quelques hommes s'assembleraient en son nom, il serait au milieu d'eux. +Il confie à l'Église le droit de lier et délier (c'est-à-dire de rendre +certaines choses licites ou illicites), de remettre les péchés, de +réprimander, d'avertir avec autorité, de prier avec certitude d'être +exaucé[844]. Il est possible que beaucoup de ces paroles aient été +prêtées au maître, afin de donner une base à l'autorité collective par +laquelle on chercha plus tard à remplacer la sienne. En tout cas, ce ne +fut qu'après sa mort que l'on vit se constituer des églises +particulières, et encore cette première constitution se fit-elle +purement et simplement sur le modèle des synagogues. Plusieurs +personnages qui avaient beaucoup aimé Jésus et fondé sur lui de grandes +espérances, comme Joseph d'Arimathie, Lazare, Marie de Magdala, +Nicodème, n'entrèrent pas, ce semble, dans ces églises, et s'en tinrent +au souvenir tendre ou respectueux qu'ils avaient gardé de lui. + +Du reste, nulle trace, dans l'enseignement de Jésus, d'une morale +appliquée ni d'un droit canonique tant soit peu défini. Une seule fois, +sur le mariage, il se prononce avec netteté et défend le divorce[845]. +Nulle théologie non plus, nul symbole. A peine quelques vues sur le +Père, le Fils, l'Esprit[846], dont on tirera plus tard la Trinité et +l'Incarnation, mais qui restaient encore à l'état d'images +indéterminées. Les derniers livres du canon juif connaissent déjà le +Saint-Esprit, sorte d'hypostase divine, quelquefois identifiée avec la +Sagesse ou le Verbe[847]. Jésus insista sur ce point[848], et annonça à +ses disciples un baptême par le feu et l'esprit[849], bien préférable à +celui de Jean, baptême que ceux-ci crurent un jour recevoir, après la +mort de Jésus, sous la forme d'un grand vent et de mèches de feu[850]. +L'Esprit Saint ainsi envoyé par le Père leur enseignera toute vérité, et +rendra témoignage à celles que Jésus lui-même a promulguées[851]. Jésus, +pour désigner cet Esprit, se servait du mot _Peraklit_, que le +syro-chaldaïque avait emprunté au grec ([Greek: parachlêtos]), et qui +paraît avoir eu dans son esprit la nuance d' «avocat[852], +conseiller[853],» et parfois celle d'«interprète des vérités célestes,» +de «docteur chargé de révéler aux hommes les mystères encore +cachés[854].» Lui-même s'envisage pour ses disciples comme un +_peraklit_[855], et l'Esprit qui reviendra après sa mort ne fera que le +remplacer. C'était ici une application du procédé que la théologie juive +et la théologie chrétienne allaient suivre durant des siècles, et qui +devait produire toute une série d'assesseurs divins, le _Métatrône_, le +_Synadelphe_ ou _Sandalphon_, et toutes les personnifications de la +Cabbale. Seulement, dans le judaïsme, ces créations devaient rester des +spéculations particulières et libres, tandis que dans le christianisme, +à partir du IVe siècle, elles devaient former l'essence même de +l'orthodoxie et du dogme universel. + +Inutile de faire observer combien l'idée d'un livre religieux, +renfermant un code et des articles de foi, était éloignée de la pensée +de Jésus. Non-seulement il n'écrivit pas, mais il était contraire à +l'esprit de la secte naissante de produire des livres sacrés. On se +croyait à la veille de la grande catastrophe finale. Le Messie venait +mettre le sceau sur la Loi et les prophètes, non promulguer des textes +nouveaux. Aussi, à l'exception de l'Apocalypse, qui fut en un sens le +seul livre révélé du christianisme naissant, tous les autres écrits de +l'âge apostolique sont-ils des ouvrages de circonstance, n'ayant +nullement la prétention de fournir un ensemble dogmatique complet. Les +évangiles eurent d'abord un caractère tout privé et une autorité bien +moindre que la tradition[856]. + +La secte, cependant, n'avait-elle pas quelque sacrement, quelque rite, +quelque signe de ralliement? Elle en avait un, que toutes les traditions +font remonter jusqu'à Jésus. Une des idées favorites du maître, c'est +qu'il était le pain nouveau, pain très-supérieur à la manne et dont +l'humanité allait vivre. Cette idée, germe de l'Eucharistie, prenait +quelquefois dans sa bouche des formes singulièrement concrètes. Une fois +surtout, il se laissa aller, dans la synagogue de Capharnahum, à un +mouvement hardi, qui lui coûta plusieurs de ses disciples. «Oui, oui, je +vous le dis, ce n'est pas Moïse, c'est mon Père qui vous a donné le pain +du ciel[857].» Et il ajoutait: «C'est moi qui suis le pain de vie; celui +qui vient a moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura +jamais soif[858].» Ces paroles excitèrent un vif murmure: «Qu'entend-il, +se disait-on, par ces mots: Je suis le pain de vie? N'est-ce pas là +Jésus, le fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère? +Comment peut-il dire qu'il est descendu du ciel?» Et Jésus insistant +avec plus de force encore: «Je suis le pain de vie; vos pères ont mangé +la manne dans le désert et sont morts. C'est ici le pain qui est +descendu du ciel, afin que celui qui en mange ne meure point. Je suis le +pain vivant; si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement; et +le pain que je donnerai, c'est ma chair, pour la vie du monde[859].» Le +scandale fut au comble: «Comment peut-il donner sa chair à manger?» +Jésus renchérissant encore: «Oui, oui, dit-il, si vous ne mangez la +chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez +point la vie en vous. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang est +en possession de la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier +jour. Car ma chair est véritablement une nourriture, et mon sang est +véritablement un breuvage. Celui qui mange ma chair et qui boit mon +sang, demeure en moi, et moi en lui. Comme je vis par le Père qui m'a +envoyé, ainsi celui qui me mange vit par moi. C'est ici le pain qui est +descendu du ciel. Ce pain n'est pas comme la manne, que vos pères ont +mangée et qui ne les a pas empochés de mourir; celui qui mangera ce pain +vivra éternellement.» Une telle obstination dans le paradoxe révolta +plusieurs disciples, qui cessèrent de le fréquenter. Jésus ne se +rétracta pas; il ajouta seulement: «C'est l'esprit qui vivifie. La chair +ne sert de rien. Les paroles que je vous dis sont esprit et vie.» Les +douze restèrent fidèles, malgré cette prédication bizarre. Ce fut pour +Céphas en particulier l'occasion de montrer un absolu dévouement et de +proclamer une fois de plus: «Tu es le Christ, fils de Dieu.» + +Il est probable que dès lors, dans les repas communs de la secte, +s'était établi quelque usage auquel se rapportait le discours si mal +accueilli par les gens de Capharnahum. Mais les traditions apostoliques +à ce sujet sont fort divergentes et probablement incomplètes à dessein. +Les évangiles synoptiques supposent un acte sacramentel unique, ayant +servi de base au rite mystérieux, et ils le placent à la dernière Cène. +Jean, qui justement nous a conservé l'incident de la synagogue de +Capharnahum, ne parle pas d'un tel acte, quoiqu'il raconte la dernière +Cène fort au long. Ailleurs, nous voyons Jésus reconnu à la fraction du +pain[860], comme si ce geste eût été pour ceux qui l'avaient fréquenté +le plus caractéristique de sa personne. Quand il fut mort, la forme sous +laquelle il apparaissait au pieux souvenir de ses disciples était celle +de président d'un banquet mystique, tenant le pain, le bénissant, le +rompant et le présentant aux assistants[861]. Il est probable que +c'était là une de ses habitudes, et qu'à ce moment il était +particulièrement aimable et attendri. Une circonstance matérielle, la +présence du poisson sur la table (indice frappant qui prouve que le rite +prit naissance sur le bord du lac de Tibériade[862]), fut elle-même +presque sacramentelle et devint une partie nécessaire des images qu'on +se fit du festin sacré[863]. + +Les repas étaient devenus dans la communauté naissante un des moments +les plus doux. A ce moment, on se rencontrait; le maître parlait à +chacun et entretenait une conversation pleine de gaieté et de charme. +Jésus aimait cet instant et se plaisait à voir sa famille spirituelle +ainsi groupée autour de lui[864]. La participation au même pain était +considérée comme une sorte de communion, de lien réciproque. Le maître +usait à cet égard de termes extrêmement énergiques, qui furent pris plus +tard avec une littéralité effrénée. Jésus est à la fois très-idéaliste +dans les conceptions et très-matérialiste dans l'expression. Voulant +rendre cette pensée que le croyant ne vit que de lui, que tout entier +(corps, sang et âme) il était la vie du vrai fidèle, il disait à ses +disciples: «Je suis votre nourriture,» phrase qui, tournée en style +figuré, devenait: «Ma chair est votre pain, mon sang est votre +breuvage.» Puis, les habitudes de langage de Jésus, toujours fortement +substantielles, l'emportaient plus loin encore. A table, montrant +l'aliment, il disait: «Me voici;» tenant le pain: «Ceci est mon corps;» +tenant le vin: «Ceci est mon sang;» toutes manières de parler qui +étaient l'équivalent de: «Je suis votre nourriture.» + +Ce rite mystérieux obtint du vivant de Jésus une grande importance. Il +était probablement établi assez longtemps avant le dernier voyage à +Jérusalem, et il fut le résultat d'une doctrine générale bien plus que +d'un acte déterminé. Après la mort de Jésus, il devint le grand symbole +de la communion chrétienne[865], et ce fut au moment le plus solennel de +la vie du Sauveur qu'on en rapporta l'établissement. On voulut voir dans +la consécration du pain et du vin un mémorial d'adieu que Jésus, au +moment de quitter la vie, aurait laissé à ses disciples[866]. On +retrouva Jésus lui-même dans ce sacrement. L'idée toute spirituelle de +la présence des âmes, qui était l'une des plus familières au maître, qui +lui faisait dire, par exemple, qu'il était de sa personne au milieu de +ses disciples[867] quand ils étaient réunis en son nom, rendait cela +facilement admissible. Jésus, nous l'avons déjà dit[868], n'eut jamais +une notion bien arrêtée de ce qui fait l'individualité. Au degré +d'exaltation où il était parvenu, l'idée chez lui primait tout à un tel +point que le corps ne comptait plus. On est un quand on s'aime, quand on +vit l'un de l'autre; comment lui et ses disciples n'eussent-ils pas été +un[869]? Ses disciples adoptèrent le même langage. Ceux qui, durant des +années, avaient vécu de lui le virent toujours tenant le pain, puis le +calice «entre ses mains saintes et vénérables[870],» et s'offrant +lui-même à eux. Ce fut lui que l'on mangea et que l'on but; il devint la +vraie Pâque, l'ancienne ayant été abrogée par son sang. Impossible de +traduire dans notre idiome essentiellement déterminé, où la distinction +rigoureuse du sens propre et de la métaphore doit toujours être faite, +des habitudes de style dont le caractère essentiel est de prêter à la +métaphore, ou pour mieux dire à l'idée, une pleine réalité. + + +NOTES: + +[819] _Act_., i, 15 et suiv.; I Cor., XV, 5; Gal., i, 10. + +[820] Matth., X, 2 et suiv.; Marc, III, 16 et suiv.; Luc, VI, 14 et +suiv.; _Act_., I, 13; Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl_., III, 39. + +[821] Matth., XIX, 28; Luc, XXII, 30. + +[822] _Act.,_ i, 15; II, 14; V, 2-3, 29; VIII, 19; XV, 7; Gal., i, 18. + +[823] Pour Pierre, voir ci-dessus, p. 150; pour Philippe, voir Papias, +Polycrate et Clément d'Alexandrie, cités par Eusèbe, _Hist. eccl.,_ III, +30, 31, 39; V, 24. + +[824] Matth., XVI, 20; XVII, 9; Marc, VIII, 30; IX, 8. + +[825] Matth., X, 26, 27; Marc, IV, 21 et suiv.; Luc, VIII, 17; XII, 2 et +suiv.; Jean, XIV, 22. + +[826] Matth., XIII, 10 et suiv., 34 et suiv.; Marc, IV, 10 et suiv., 33 +et suiv.; Luc, VIII, 9 et suiv.; XII, 41. + +[827] Matth., XVI, 6 et suiv.; Marc, VII, 17-23. + +[828] Matth., XIII, 18 et suiv.; Marc, VII, 18 et suiv. + +[829] Luc, IX, 6. + +[830] Luc, X, 11. + +[831] Le mot grec [Greek: pandokeion] a passé dans toutes les langues de +l'Orient sémitique pour désigner une hôtellerie. + +[832] Matth., X, 11 et suiv.; Marc, VI, 10 et suiv.; Luc, X, 5 et suiv. +Comp. IIe épître de Jean, 10-11. + +[833] Luc, IX, 52 et suiv. + +[834] Matth., X. 40-42; XXV, 35 et suiv.; Marc, IX, 40; Luc, X, 16; +Jean, XIII, 20. + +[835] Matth., VII, 22; X, 1; Marc, III, 15, VI, 13; Luc. X, 17. + +[836] Matth., XVII, 18-19. + +[837] Marc, VI, 13; XVI, 18; Epist. Jacobi, V, 14. + +[838] Marc, XVI, 18; Luc, X, 19. + +[839] Marc, XVI, 20. + +[840] Marc, IX, 37-38; Luc, IX, 49-50. + +[841] Ancien dieu des Philistins, transformé par les Juifs en démon. + +[842] Matth., XII, 24 et suiv. + +[843] _Act.,_ VIII, 18 et suiv. + +[844] Matth., XVIII, 17 et suiv.; Jean, XX, 23. + +[845] Matth., IX, 3 et suiv. + +[846] Matth., XXVIII, 19. Comp. Matth., III, 16-17; Jean, XV, 26. + +[847] _Sapi_., I, 7; VII, 7; IX, 17; XII, 1; _Eccli_., I, 9; XV, 5; +XXIV, 27; XXXIX, 8; _Judith_, XVI, 17. + +[848] Matth., X, 20; Luc, XII, 12; XXIV, 49; Jean, XIV, 26; XV, 26. + +[849] Matth., III, 11; Marc, I, 8; Luc, III, 16; Jean, I, 26; III, 5; +_Act_., I, 5, 8; X, 47. + +[850] _Act_., II, 1-4; XI, 15; XIX, 6. Cf. Jean, VII, 39. + +[851] Jean, XV, 26; XVI, 13. + +[852] A _peraklit_ on opposait _katigor_ ([Greek: chatêgoros]), +«l'accusateur.» + +[853] Jean, XIV, 16; I épître de Jean, II, 1. + +[854] Jean, XIV, 26; XV, 26; XVI, 7 et suiv. Comp. Philon, _De Mundi +opificio_, § 6. + +[855] Jean, XV, 16. Comp. l'épître précitée, _l. c_. + +[856] Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 39. + +[857] Jean, VI, 32 et suiv. + +[858] On trouve un tour analogue, provoquant un malentendu semblable, +dans Jean, IV, 10 et suiv. + +[859] Tous ces discours portent trop fortement l'empreinte du style +propre à Jean pour qu'il soit permis de les croire exacts. L'anecdote +rapportée au chapitre VI du quatrième évangile ne saurait cependant être +dénuée de réalité historique. + +[860] Luc, XXIV, 30,35. + +[861] Luc, _l. c._; Jean, XXI, 13. + +[862] Comp. Matth., VII, 10; XIV, 17 et suiv.; XV, 34 et suiv.; Marc, +VI, 38 et suiv.; Luc, IX, 13 et suiv.; XI, 11; XXIV, 42; Jean, VI, 9 et +suiv.; XXI, 9 et suiv. Le bassin du lac de Tibériade est le seul endroit +de la Palestine où le poisson forme une partie considérable de +l'alimentation. + +[863] Jean, XXI, 13; Luc, XXIV, 42-43. Comparez les plus vieilles +représentations de la Cène rapportées ou rectifiées par M. de Rossi dans +sa dissertation sur l'[Greek: ICHTHUS] (_Spicilegium Solesmense_ de dom +Pitra, t. III, p. 568 et suiv.). L'intention de l'anagramme que renferme +le mot [Greek: ICHTHUS] se combina probablement avec une tradition plus +ancienne sur le rôle du poisson dans les repas évangéliques. + +[864] Luc, XXII, 15. + +[865] _Act._, II, 42, 46. + +[866] _I Cor._, XI, 20 et suiv. + +[867] Matth., XVIII, 20. + +[868] V. ci-dessus, p. 244. + +[869] Jean, XII entier. + +[870] Canon des Messes grecques et de la Messe latine (fort ancien). + + + + +CHAPITRE XIX. + +PROGRESSION CROISSANTE D'ENTHOUSIASME ET D'EXALTATION. + + +Il est clair qu'une telle société religieuse, fondée uniquement sur +l'attente du royaume de Dieu, devait être en elle-même fort incomplète. +La première génération chrétienne vécut tout entière d'attente et de +rêve. A la veille de voir finir le monde, on regardait comme inutile +tout ce qui ne sert qu'à continuer le monde. La propriété était +interdite[871]. Tout ce qui attache l'homme à la terre, tout ce qui le +détourne du ciel devait être fui. Quoique plusieurs disciples fussent +mariés, on ne se mariait plus, ce semble, dès qu'on entrait dans la +secte[872]. Le célibat était hautement préféré; dans le mariage même, la +continence était recommandée[873]. Un moment, le maître semble +approuver ceux qui se mutileraient en vue du royaume de Dieu[874]. Il +était en cela conséquent avec son principe: «Si ta main ou ton pied +t'est une occasion de péché, coupe-les, et jette-les loin de toi; car il +vaut mieux que tu entres boiteux ou manchot dans la vie éternelle, que +d'être jeté avec tes deux pieds et tes deux mains dans la géhenne. Si +ton oeil t'est une occasion de péché, arrache-le et jette-le loin de +toi; car il vaut mieux entrer borgne dans la vie éternelle que d'avoir +ses deux yeux, et d'être jeté dans la géhenne[875].» La cessation de la +génération fut souvent considérée comme le signe et la condition du +royaume de Dieu[876]. + +Jamais, on le voit, cette Église primitive n'eût formé une société +durable, sans la grande variété des germes déposés par Jésus dans son +enseignement. Il faudra plus d'un siècle encore pour que la vraie Église +chrétienne, celle qui a converti le monde, se dégage de cette petite +secte des «saints du dernier jour,» et devienne un cadre applicable à +la société humaine tout entière. La même chose, du reste, eut lieu dans +le bouddhisme, qui ne fut fondé d'abord que pour des moines. La même +chose fût arrivée dans l'ordre de saint François, si cet ordre avait +réussi dans sa prétention de devenir la règle de la société humaine tout +entière. Nées à l'état d'utopies, réussissant par leur exagération même, +les grandes fondations dont nous venons de parler ne remplirent le monde +qu'à condition de se modifier profondément et de laisser tomber leurs +excès. Jésus ne dépassa pas cette première période toute monacale, où +l'on croit pouvoir impunément tenter l'impossible. Il ne fit aucune +concession à la nécessité. Il prêcha hardiment la guerre à la nature, la +totale rupture avec le sang. «En vérité, je vous le déclare, disait-il, +quiconque aura quitté sa maison, sa femme, ses frères, ses parents, ses +enfants, pour le royaume de Dieu, recevra le centuple en ce monde, et, +dans le monde à venir, la vie éternelle[877].» + +Les instructions que Jésus est censé avoir données à ses disciples +respirent la même exaltation[878]. Lui, si facile pour ceux du dehors, +lui qui se contente parfois de demi-adhésions[879], est pour les siens +d'une rigueur extrême. Il ne voulait pas d'à-peu-près. On dirait un +«Ordre» constitué par les règles les plus austères. Fidèle à sa pensée +que les soucis de la vie troublent l'homme et l'abaissent, Jésus exige +de ses associés un entier détachement de la terre, un dévouement absolu +à son oeuvre. Ils ne doivent porter avec eux ni argent, ni provisions de +route, pas même une besace, ni un vêtement de rechange. Ils doivent +pratiquer la pauvreté absolue, vivre d'aumônes et d'hospitalité. «Ce que +vous avez reçu gratuitement, transmettez-le gratuitement[880],» +disait-il en son beau langage. Arrêtés, traduits devant les juges, +qu'ils ne préparent pas leur défense; l'avocat céleste, le _Peraklit_, +leur inspirera ce qu'ils doivent dire. Le Père leur enverra d'en haut +son Esprit, qui deviendra le principe de tous leurs actes, le directeur +de leurs pensées, leur guide à travers le monde[881]. Chassés d'une +ville, qu'ils secouent sur elle la poussière de leurs souliers, en lui +donnant acte toutefois, pour qu'elle ne puisse alléguer son ignorance, +de la proximité du royaume de Dieu. «Avant que vous ayez épuisé, +ajoutait-il, les villes d'Israël, le Fils de l'homme apparaîtra.» + +Une ardeur étrange anime tous ces discours, qui peuvent être en partie +la création de l'enthousiasme des disciples[882], mais qui même en ce +cas viennent indirectement de Jésus, puisqu'un tel enthousiasme était +son oeuvre. Jésus annonce à ceux qui veulent le suivre de grandes +persécutions et la haine du genre humain. Il les envoie comme des +agneaux au milieu des loups. Ils seront flagellés dans les synagogues, +traînés en prison. Le frère sera livré par son frère, le fils par son +père. Quand on les persécute dans un pays, qu'ils fuient dans un autre. +«Le disciple, disait-il, n'est pas plus que son maître, ni le serviteur +plus que son patron. Ne craignez point ceux qui ôtent la vie du corps, +et qui ne peuvent rien sur l'âme. On a deux passereaux pour une obole, +et cependant un de ces oiseaux ne tombe pas sans la permission de votre +Père. Les cheveux de votre tête sont comptés. Ne craignez rien; vous +valez beaucoup de passereaux[883].»--«Quiconque, disait-il encore, me +confessera devant les hommes, je le reconnaîtrai devant mon Père; mais +quiconque aura rougi de moi devant les hommes, je le renierai devant +les anges, quand je viendrai entouré de la gloire de mon Père, qui est +aux deux[884].» + +Dans ces accès de rigueur, il allait jusqu'à supprimer la chair. Ses +exigences n'avaient plus de bornes. Méprisant les saines limites de la +nature de l'homme, il voulait qu'on n'existât que pour lui, qu'on +n'aimât que lui seul. «Si quelqu'un vient à moi, disait-il, et ne hait +pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses soeurs, et +même sa propre vie, il ne peut être mon disciple[885].»--«Si quelqu'un +ne renonce pas à tout ce qu'il possède, il ne peut être mon +disciple[886].» Quelque chose de plus qu'humain et d'étrange se mêlait +alors a ses paroles; c'était comme un feu dévorant la vie à, sa racine, +et réduisant tout à un affreux désert. Le sentiment âpre et triste de +dégoût pour le monde, d'abnégation outrée, qui caractérise la perfection +chrétienne, eut pour fondateur, non le fin et joyeux moraliste des +premiers jours, mais le géant sombre qu'une sorte de pressentiment +grandiose jetait de plus en plus hors de l'humanité. On dirait que, dans +ces moments de guerre contre les besoins les plus légitimes du coeur, +il avait oublié le plaisir de vivre, d'aimer, de voir, de sentir. +Dépassant toute mesure, il osait dire: «Si quelqu'un veut être mon +disciple, qu'il renonce à lui-même et me suive! Celui qui aime son père +et sa mère plus que moi n'est pas digne de moi; celui qui aime son fils +ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi. Tenir à la vie, c'est +se perdre; sacrifier sa vie pour moi et pour la bonne nouvelle, c'est se +sauver. Que sert à un homme de gagner le monde entier et de se perdre +lui-même[887]?» Deux anecdotes, du genre de celles qu'il ne faut pas +accepter comme historiques, mais qui se proposent de rendre un trait de +caractère en l'exagérant, peignaient bien ce défi jeté à la nature. Il +dit à un homme: «Suis--moi!»--«Seigneur, lui répond cet homme, +laisse-moi d'abord aller ensevelir mon père.» Jésus reprend: «Laisse les +morts ensevelir leurs morts; toi, va et annonce le règne de Dieu.»--Un +autre lui dit: «Je te suivrai, Seigneur, mais permets-moi auparavant +d'aller mettre ordre aux affaires de ma maison.» Jésus lui répond: +«Celui qui met la main à la charrue et regarde derrière lui, n'est pas +fait pour le royaume de Dieu[888].» Une assurance extraordinaire, et +parfois des accents de singulière douceur, renversant toutes nos idées, +faisaient passer ces exagérations. «Venez à moi, criait-il, vous tous +qui êtes fatigués et chargés, et je vous soulagerai. Prenez mon joug sur +vos épaules; apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur, et +vous trouverez le repos de vos âmes; car mon joug est doux, et mon +fardeau léger[889].» + +Un grand danger résultait pour l'avenir de cette morale exaltée, +exprimée dans un langage hyperbolique et d'une effrayante énergie. A +force de détacher l'homme de la terre, on brisait la vie. Le chrétien +sera loué d'être mauvais fils, mauvais patriote, si c'est pour le Christ +qu'il résiste à son père et combat sa patrie. La cité antique, la +république, mère de tous, l'État, loi commune de tous, sont constitués +en hostilité avec le royaume de Dieu. Un germe fatal de théocratie est +introduit dans le monde. + +Une autre conséquence se laisse dès à présent entrevoir. Transportée +dans un état calme et au sein d'une société rassurée sur sa propre +durée, cette morale, faite pour un moment de crise, devait sembler +impossible. L'Évangile était ainsi destiné à devenir pour les chrétiens +une utopie, que bien peu s'inquiéteraient de réaliser. Ces foudroyantes +maximes devaient dormir pour le grand nombre dans un profond oubli, +encouragé par le clergé lui-même; l'homme évangélique sera un homme +dangereux. De tous les humains le plus intéressé, le plus orgueilleux, +le plus dur, le plus attaché à la terre, un Louis XIV, par exemple, +devait trouver des prêtres pour lui persuader, en dépit de l'Évangile, +qu'il était chrétien. Mais toujours aussi des Saints devaient se +rencontrer pour prendre à la lettre les sublimes paradoxes de Jésus. La +perfection étant placée en dehors des conditions ordinaires de la +société, la vie évangélique complète ne pouvant être menée que hors du +monde, le principe de l'ascétisme et de l'état monacal était posé. Les +sociétés chrétiennes auront deux règles morales, l'une médiocrement +héroïque pour le commun des hommes, l'autre exaltée jusqu'à l'excès pour +l'homme parfait; et l'homme parfait, ce sera le moine assujetti à des +règles qui ont la prétention de réaliser l'idéal évangélique. Il est +certain que cet idéal, ne fût-ce que par l'obligation du célibat et de +la pauvreté, ne pouvait être de droit commun. Le moine est ainsi, en un +sens, le seul vrai chrétien. Le bon sens vulgaire se révolte devant ces +excès; à l'en croire, l'impossible est le signe de la faiblesse et de +l'erreur. Mais le bon sens vulgaire est un mauvais juge quand il s'agit +des grandes choses. Pour obtenir moins de l'humanité, il faut lui +demander plus. L'immense progrès moral dû à l'Évangile vient de ses +exagérations. C'est par là, qu'il a été, comme le stoïcisme, mais avec +infiniment plus d'ampleur, un argument vivant des forces divines qui +sont en l'homme, un monument élevé à la puissance de la volonté. + +On imagine sans peine que pour Jésus, à l'heure où nous sommes arrivés, +tout ce qui n'était pas le royaume de Dieu avait absolument disparu. Il +était, si on peut le dire, totalement hors de la nature: la famille, +l'amitié, la patrie, n'avaient plus aucun sens pour lui. Sans doute, il +avait fait dès lors le sacrifice de sa vie. Parfois, on est tenté de +croire que, voyant dans sa propre mort un moyen de fonder son royaume, +il conçut de propos délibéré le dessein de se faire tuer[890]. D'autres +fois (quoiqu'une telle pensée n'ait été érigée en dogme que plus tard), +la mort se présente à lui comme un sacrifice, destiné à apaiser son Père +et à sauver les hommes[891]. Un goût singulier de persécution et de +supplices[892] le pénétrait. Son sang lui paraissait comme l'eau d'un +second baptême dont il devait être baigné, et il semblait possédé d'une +hâte étrange d'aller au-devant de ce baptême qui seul pouvait étancher +sa soif[893]. + +La grandeur de ses vues sur l'avenir était par moments surprenante. Il +ne se dissimulait pas l'épouvantable orage qu'il allait soulever dans le +monde. «Vous croyez peut-être, disait-il avec hardiesse et beauté, que +je suis venu apporter la paix sur la terre; non, je suis venu y jeter le +glaive. Dans une maison de cinq personnes, trois seront contre deux, et +deux contre trois. Je suis venu mettre la division entre le fils et le +père, entre la fille et la mère, entre la bru et la belle-mère. +Désormais les ennemis de chacun seront dans sa maison[894].»--«Je suis +venu porter le feu sur la terre; tant mieux si elle brûle +déjà[895]!»--«On vous chassera des synagogues, disait-il encore, et +l'heure viendra où, en vous tuant, on croira rendre un culte à +Dieu[896]. Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï avant vous. +Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite: Le serviteur n'est pas +plus grand que son maître. S'ils m'ont persécuté, ils vous +persécuteront[897].» + +Entraîné par cette effrayante progression d'enthousiasme, commandé par +les nécessités d'une prédication de plus en plus exaltée, Jésus n'était +plus libre; il appartenait à son rôle et en un sens à l'humanité. +Parfois on eût dit que sa raison se troublait. Il avait comme des +angoisses et des agitations intérieures[898]. La grande vision du +royaume de Dieu, sans cesse flamboyant devant ses yeux, lui donnait le +vertige. Ses disciples par moments le crurent fou[899]. Ses ennemis le +déclarèrent possédé[900]. Son tempérament, excessivement passionné, le +portait a chaque instant hors des bornes de la nature humaine. Son +oeuvre n'étant pas une oeuvre de raison, et se jouant de toutes les +classifications de l'esprit humain, ce qu'il exigeait le plus +impérieusement, c'était la «foi[901].» Ce mot était celui qui se +répétait le plus souvent dans le petit cénacle. C'est le mot de tous les +mouvements populaires. Il est clair qu'aucun de ces mouvements ne se +ferait, s'il fallait que celui qui les excite gagnât l'un après l'autre +ses disciples par de bonnes preuves, logiquement déduites. La réflexion +n'amène qu'au doute, et si les auteurs de la Révolution française, par +exemple, eussent dû être préalablement convaincus par des méditations +suffisamment longues, tous fussent arrivés à la vieillesse sans rien +faire. Jésus, de même, visait moins à la conviction régulière qu'à +l'entraînement. Pressant, impératif, il ne souffrait aucune opposition: +il faut se convertir, il attend. Sa douceur naturelle semblait l'avoir +abandonné; il était quelquefois rude et bizarre[902]. Ses disciples par +moments ne le comprenaient plus, et éprouvaient devant lui une espèce de +sentiment de crainte[903]. Quelquefois sa mauvaise humeur contre toute +résistance l'entraînait jusqu'à des actes inexplicables et en apparence +absurdes[904]. + +Ce n'est pas que sa vertu baissât; mais sa lutte au nom de l'idéal +contre la réalité devenait insoutenable. Il se meurtrissait et se +révoltait au contact de la terre. L'obstacle l'irritait. Sa notion de +Fils de Dieu se troublait et s'exagérait. La loi fatale qui condamne +l'idée à déchoir dès qu'elle cherche à convertir les hommes, +s'appliquait à lui. Les hommes en le touchant l'abaissaient à leur +niveau. Le ton qu'il avait pris ne pouvait être soutenu plus de quelques +mois; il était temps que la mort vînt dénouer une situation tendue à +l'excès, l'enlever aux impossibilités d'une voie sans issue, et, en le +délivrant d'une épreuve trop prolongée, l'introduire désormais +impeccable dans sa céleste sérénité. + + +NOTES: + +[871] Luc, XIV, 33; _Act._, IV, 32 et suiv.; V, 1-11. + +[872] Matth., XIX, 10 et suiv.; Luc, XVIII, 29 et suiv. + +[873] C'est la doctrine constante de Paul. Comp. _Apoc._, XIV, 4. + +[874] Matth., XIX, 12. + +[875] Matth., XVIII, 8-9. Cf. Talm. de Babyl., _Niddah_, 13 _b_. + +[876] Matth., XXII, 30; Marc, XII, 25; Luc, XX, 35; Évangile ébionite +dit «des Égyptiens,» dans Clém. d'Alex., _Strom._, III, 9, 13, et Clem. +Rom., Epist. II, 12. + +[877] Luc, XVIII, 29-30. + +[878] Matth., X entier; XXIV, 9; Marc, VI, 8 et suiv.; IX, 40; XIII, +9-13; Luc, IX, 3 et suiv.; X, 1 et suiv.; XII, 4 et suiv.; XXI, 17; +Jean, XV, 18 et suiv.; XVII, 14. + +[879] Marc, IX, 38 et suiv. + +[880] Matth., X, 8. Comp. Midrasch Ialkout, _Deutéron._, sect. 824. + +[881] Matth., X, 20; Jean, XIV, 16 et suiv., 26; XV, 26; XVI, 7, 13. + +[882] Les traits Matth., X, 38; XVI, 24; Marc, VIII, 34; Luc, XIV, 27, +ne peuvent avoir été conçus qu'après la mort de Jésus. + +[883] Matth., X, 24-31; Luc, XII, 4-7. + +[884] Matth., X, 32-33; Marc, VIII, 38; Luc, IX, 26; XII, 8-9. + +[885] Luc, XIV, 26. Il faut tenir compte ici de l'exagération du style +de Luc. + +[886] Luc, XIV, 33. + +[887] Matth., X, 37-39; XVI, 24-25; Luc, IX, 23-25; XIV, 26-27; XVII, +33; Jean, XII, 25. + +[888] Matth., VIII, 21-22; Luc, IX, 59-62. + +[889] Matth., XI, 28-30. + +[890] Matth., XVI, 24-23; XVII, 12, 21-22. + +[891] Marc, X, 45. + +[892] Luc, VI, 22 et suiv. + +[893] Luc, XII, 50. + +[894] Matth., X, 34-36; Luc, XII, 51-53. Comparez Michée, VII, 5-6. + +[895] Luc, XII, 49. Voir le texte grec. + +[896] Jean, XVI, 2. + +[897] Jean, XV, 18-20. + +[898] Jean, XII, 27. + +[899] Marc, III, 21 et suiv. + +[900] Marc, III, 22; Jean, VII, 20; C, 48 et suiv.; X, 20 et suiv. + +[901] Matth., VIII, 10; IX, 2, 22, 28-29; XVII, 19; Jean, VI, 29, etc. + +[902] Matth., XVII, 16; Marc, III, 5; IX, 18; Luc, VIII, 45; IX, 41. + +[903] C'est surtout dans Marc que ce trait est sensible: IV, 40; V, 15; +IX, 31; X, 32. + +[904] Marc, XI, 12-14, 20 et suiv. + + + + +CHAPITRE XX + +OPPOSITION CONTRE JÉSUS. + + +Durant la première période de sa carrière, il ne semble pas que Jésus +eût rencontré d'opposition sérieuse. Sa prédication, grâce à l'extrême +liberté dont on jouissait en Galilée et au nombre des maîtres qui +s'élevaient de toutes parts, n'eut d'éclat que dans un cercle de +personnes assez restreint. Mais depuis que Jésus était entré dans une +voie brillante de prodiges et de succès publics, l'orage commença à +gronder. Plus d'une fois il dut se cacher et fuir[905]. Antipas +cependant ne le gêna jamais, quoique Jésus s'exprimât quelquefois fort +sévèrement sur son compte[906]. A Tibériade, sa résidence ordinaire, le +tétrarque n'était qu'à une ou deux lieues du canton choisi par Jésus +pour le centre de son activité; il entendit parler de ses miracles, +qu'il prenait sans doute pour des tours habiles, et il désira en +voir[907]. Les incrédules étaient alors fort curieux de ces sortes de +prestiges[908]. Avec son tact ordinaire, Jésus refusa. Il se garda bien +de s'égarer en un monde irréligieux, qui voulait tirer de lui un vain +amusement; il n'aspirait à gagner que le peuple; il garda pour les +simples des moyens bons pour eux seuls. + +Un moment, le bruit se répandit que Jésus n'était autre que +Jean-Baptiste ressuscité d'entre les morts. Antipas fut soucieux et +inquiet[909]; il employa la ruse pour écarter le nouveau prophète de ses +domaines. Des pharisiens, sous apparence d'intérêt pour Jésus, vinrent +lui dire qu'Antipas voulait le faire tuer. Jésus, malgré sa grande +simplicité, vit le piège et ne partit pas[910]. Ses allures toutes +pacifiques, son éloignement pour l'agitation populaire, finirent par +rassurer le tétrarque et dissiper le danger. + +Il s'en faut que dans toutes les villes de la Galilée l'accueil fait à +la nouvelle doctrine fût également bienveillant. Non-seulement +l'incrédule Nazareth continuait à repousser celui qui devait faire sa +gloire; non-seulement ses frères persistaient à ne pas croire en +lui[911]; les villes du lac elles-mêmes, en général bienveillantes, +n'étaient pas toutes converties. Jésus se plaint souvent de +l'incrédulité et de la dureté de coeur qu'il rencontre, et, quoiqu'il +soit naturel de faire en de tels reproches la part de l'exagération du +prédicateur, quoiqu'on y sente cette espèce de _convicium seculi_ que +Jésus affectionnait à l'imitation de Jean-Baptiste[912], il est clair +que le pays était loin de convoler tout entier au royaume de Dieu. +«Malheur à toi, Chorazin! malheur à toi, Bethsaïde! s'écriait-il; car si +Tyr et Sidon eussent vu les miracles dont vous avez été témoins, il y a +longtemps qu'elles feraient pénitence sous le cilice et sous la cendre. +Aussi vous dis-je qu'au jour du jugement, Tyr et Sidon auront un sort +plus supportable que le vôtre. Et toi, Capharnahum, qui crois t'élever +jusqu'au ciel, tu seras abaissée jusqu'aux enfers; car si les miracles +qui ont été faits en ton sein eussent été faits à Sodome, Sodome +existerait encore aujourd'hui. C'est pourquoi je te dis qu'au jour du +jugement la terre de Sodome sera traitée moins rigoureusement que +toi[913].»--«La reine de Saba, ajoutait-il, se lèvera au jour du +jugement contre les hommes de cette génération, et les condamnera, parce +qu'elle est venue des extrémités du monde pour entendre la sagesse de +Salomon; or il y a ici plus que Salomon. Les Ninivites s'élèveront au +jour du jugement contre cette génération et la condamneront, parce +qu'ils firent pénitence à la prédication de Jonas; or il y a ici plus +que Jonas[914].» Sa vie vagabonde, d'abord pour lui pleine de charme, +commençait aussi a lui peser. «Les renards, disait-il, ont leurs +tanières et les oiseaux du ciel leurs nids; mais le Fils de l'homme n'a +pas où reposer sa tête[915].» L'amertume et le reproche se faisaient de +plus en plus jour en son coeur. Il accusait les incrédules de se refuser +à l'évidence, et disait que, même à l'instant où le Fils de l'homme +apparaîtrait dans sa pompe céleste, il y aurait encore des gens pour +douter de lui[916]. + +Jésus, en effet, ne pouvait accueillir l'opposition avec la froideur du +philosophe, qui, comprenant la raison des opinions diverses qui se +partagent le monde, trouve tout simple qu'on ne soit pas de son avis. Un +des principaux défauts de la race juive est son âpreté dans la +controverse, et le ton injurieux qu'elle y mêle presque toujours. Il n'y +eut jamais dans le monde de querelles aussi vives que celles des Juifs +entre eux. C'est le sentiment de la nuance qui fait l'homme poli et +modéré. Or le manque de nuances est un des traits les plus constants de +l'esprit sémitique. Les oeuvres fines, les dialogues de Platon, par +exemple, sont tout à fait étrangères à ces peuples. Jésus, qui était +exempt de presque tous les défauts de sa race, et dont la qualité +dominante était justement une délicatesse infinie, fut amené malgré lui +à se servir dans la polémique du style de tous[917]. Comme +Jean-Baptiste[918], il employait contre ses adversaires des termes +très-durs. D'une mansuétude exquise avec les simples, il s'aigrissait +devant l'incrédulité, même la moins agressive[919]. Ce n'était plus ce +doux maître du «Discours sur la montagne,» n'ayant encore rencontré ni +résistance ni difficulté. La passion, qui était au fond de son +caractère, l'entraînait aux plus vives invectives. Ce mélange singulier +ne doit pas surprendre. Un homme de nos jours a présenté le même +contraste avec une rare vigueur, c'est M. de Lamennais. Dans son beau +livre des «Paroles d'un croyant,» la colère la plus effrénée et les +retours les plus suaves alternent comme en un mirage. Cet homme, qui +était, dans le commerce de la vie d'une grande bonté, devenait +intraitable jusqu'à la folie pour ceux qui ne pensaient pas comme lui. +Jésus, de même, s'appliquait non sans raison le passage du livre +d'Isaïe[920]: «Il ne disputera pas, ne criera pas; on n'entendra point +sa voix dans les places; il ne rompra pas tout à fait le roseau froissé, +et il n'éteindra pas le lin qui fume encore[921].» Et pourtant plusieurs +des recommandations qu'il adresse à ses disciples renferment les germes +d'un vrai fanatisme[922], germes que le moyen âge devait développer +d'une façon cruelle. Faut-il lui en faire un reproche? Aucune révolution +ne s'accomplit sans un peu de rudesse. Si Luther, si les acteurs de la +Révolution française eussent dû observer les règles de la politesse, la +réforme et la révolution ne se seraient point faites. Félicitons-nous de +même que Jésus n'ait rencontré aucune loi qui punît l'outrage envers +une classe de citoyens. Les pharisiens eussent été inviolables. Toutes +les grandes choses de l'humanité ont été accomplies au nom de principes +absolus. Un philosophe critique eût dit à ses disciples: respectez +l'opinion des autres, et croyez que personne n'a si complètement raison +que son adversaire ait complètement tort. Mais l'action de Jésus n'a +rien de commun avec la spéculation désintéressée du philosophe. Se dire +qu'on a un moment touché l'idéal et qu'on a été arrêté par la méchanceté +de quelques-uns, est une pensée insupportable pour une âme ardente. Que +dut-elle être pour le fondateur d'un monde nouveau? + +L'obstacle invincible aux idées de Jésus venait surtout du judaïsme +orthodoxe, représenté par les pharisiens. Jésus s'éloignait de plus en +plus de l'ancienne Loi. Or, les pharisiens étaient les vrais juifs, le +nerf et la force du judaïsme. Quoique ce parti eût son centre à +Jérusalem, il avait cependant des adeptes établis en Galilée, ou qui y +venaient souvent[923]. C'étaient en général des hommes d'un esprit +étroit, donnant beaucoup à l'extérieur, d'une dévotion dédaigneuse, +officielle, satisfaite et assurée d'elle-même[924]. Leurs manières +étaient ridicules et faisaient sourire même ceux qui les respectaient. +Les sobriquets que leur donnait le peuple, et qui sentent la caricature, +en sont la preuve. Il y avait le «pharisien bancroche» (_Nikfi_), qui +marchait dans les rues en traînant les pieds et les heurtant contre les +cailloux; le «pharisien front-sanglant» (_Kisaï_), qui allait les yeux +fermés pour ne pas voir les femmes, et se choquait le front contre les +murs, si bien qu'il l'avait toujours ensanglanté; le «pharisien pilon» +(_Medoukia)_, qui se tenait plié en deux comme le manche d'un pilon; le +«pharisien fort d'épaules» (_Schikmi_), qui marchait le dos voûté comme +s'il portait sur ses épaules le fardeau entier de la Loi; le «pharisien +_Qu'y a-t-il à faire? je le fais_,» toujours à la piste d'un précepte à +accomplir, et enfin le «pharisien teint,» pour lequel tout l'extérieur +de la dévotion n'était qu'un vernis d'hypocrisie[925]. Ce rigorisme, en +effet, n'était souvent qu'apparent et cachait en réalité un grand +relâchement moral[926]. Le peuple néanmoins en était dupe. Le peuple, +dont l'instinct est toujours droit, même quand il s'égare le plus +fortement sur les questions de personnes, est très-facilement trompé par +les faux dévots. Ce qu'il aime en eux est bon et digne d'être aimé; mais +il n'a pas assez de pénétration pour discerner l'apparence de la +réalité. + +L'antipathie qui, dans un monde aussi passionné, dut éclater tout +d'abord entre Jésus et des personnes de ce caractère, est facile à +comprendre. Jésus ne voulait que la religion du coeur; celle des +pharisiens consistait presque uniquement en observances. Jésus +recherchait les humbles et les rebutés de toute sorte; les pharisiens +voyaient en cela une insulte à leur religion d'hommes comme il faut. Un +pharisien était un homme infaillible et impeccable, un pédant certain +d'avoir raison, prenant la première place à la synagogue, priant dans +les rues, faisant l'aumône à son de trompe, regardant si on le salue. +Jésus soutenait que chacun doit attendre le jugement de Dieu avec +crainte et humblement. Il s'en faut que la mauvaise direction religieuse +représentée par le pharisaïsme régnât sans contrôle. Bien des hommes +avant Jésus, ou de son temps, tels que Jésus, fils de Sirach, l'un des +vrais ancêtres de Jésus de Nazareth, Gamaliel, Antigone de Soco, le doux +et noble Hillel surtout, avaient enseigné des doctrines religieuses +beaucoup plus élevées et déjà presque évangéliques. Mais ces bonnes +semences avaient été étouffées. Les belles maximes de Hillel résumant +toute la Loi en l'équité[927], celles de Jésus, fils de Sirach, faisant +consister le culte dans la pratique du bien[928], étaient oubliées ou +anathématisées[929]. Schammaï, avec son esprit étroit et exclusif, +l'avait emporté. Une masse énorme de «traditions» avait étouffé la +Loi[930], sous prétexte de la protéger et, de l'interpréter. Sans doute, +ces mesures conservatrices avaient eu leur côté utile; il est bon que le +peuple juif ait aimé sa Loi jusqu'à la folie, puisque c'est cet amour +frénétique qui, en sauvant le mosaïsme sons Antiochus Épiphane et sous +Hérode, a gardé le levain d'où devait sortir le christianisme. Mais +prises en elles-mêmes, toutes ces vieilles précautions n'étaient que +puériles. La synagogue, qui en avait le dépôt, n'était plus qu'une mère +d'erreurs. Son règne était fini, et pourtant lui demander d'abdiquer, +c'était lui demander l'impossible, ce qu'une puissance établie n'a +jamais fait ni pu faire. + +Les luttes de Jésus avec l'hypocrisie officielle étaient continues. La +tactique ordinaire des réformateurs qui apparaissent dans l'état +religieux que nous venons de décrire, et qu'on peut appeler «formalisme +traditionnel,» est d'opposer le «texte» des livres sacrés aux +«traditions.» Le zèle religieux est toujours novateur, même quand il +prétend être conservateur au plus haut degré. De même que les +néo-catholiques de nos jours s'éloignent sans cesse de l'Évangile, de +même les pharisiens s'éloignaient à chaque pas de la Bible. Voilà +pourquoi le réformateur puritain est d'ordinaire essentiellement +«biblique,» partant du texte immuable pour critiquer la théologie +courante, qui a marché de génération en génération. Ainsi firent plus +tard, les karaïtes, les protestants. Jésus porta bien plus énergiquement +la hache à la racine. On le voit parfois, il est vrai, invoquer le texte +contre les fausses _Masores_ ou traditions des pharisiens[931]. Mais, en +général, il fait peu d'exégèse; c'est à la conscience qu'il en appelle. +Du même coup il tranche le texte et les commentaires. Il montre bien +aux pharisiens qu'avec leurs traditions ils altèrent gravement le +mosaïsme; mais il ne prétend nullement lui-même revenir à Moïse. Son but +était en avant, non en arrière. Jésus était plus que le réformateur +d'une religion vieillie; c'était le créateur de la religion éternelle de +l'humanité. + +Les disputes éclataient surtout à propos d'une foule de pratiques +extérieures introduites par la tradition, et que ni Jésus ni ses +disciples n'observaient[932]. Les pharisiens lui en faisaient de vifs +reproches. Quand il dînait chez eux, il les scandalisait fort en ne +s'astreignant pas aux ablutions d'usage. «Donnez l'aumône, disait-il, et +tout pour vous deviendra pur[933].» Ce qui blessait au plus haut degré +son tact délicat, c'était l'air d'assurance que les pharisiens portaient +dans les choses religieuses, leur dévotion mesquine, qui aboutissait à +une vaine recherche de préséances et de titres, nullement à +l'amélioration des coeurs. Une admirable parabole rendait cette pensée +avec infiniment de charme et de justesse. «Un jour, disait-il, deux +hommes montèrent au temple pour prier. L'un était pharisien, et l'autre +publicain. Le pharisien debout disait en lui-même: «O Dieu, je te rends +grâces de ce que je ne suis pas comme les autres hommes (par exemple +comme ce publicain), voleur, injuste, adultère. Je jeûne deux fois la +semaine, je donne la dîme de tout ce que je possède.» Le publicain, au +contraire, se tenant éloigné, n'osait lever les yeux au ciel; mais il se +frappait la poitrine en disant: «O Dieu, sois indulgent pour moi, pauvre +pécheur.» Je vous le déclare, celui-ci s'en retourna justifié dans sa +maison, mais non l'autre[934].» + +Une haine qui ne pouvait s'assouvir que par la mort fut la conséquence +de ces luttes. Jean-Baptiste avait déjà provoqué des inimitiés du même +genre[935]. Mais les aristocrates de Jérusalem, qui le dédaignaient, +avaient laissé les simples gens le tenir pour un prophète[936]. Cette +fois, la guerre était à mort. C'était un esprit nouveau qui apparaissait +dans le monde et qui frappait de déchéance tout ce qui l'avait précédé. +Jean-Baptiste était profondément juif; Jésus l'était à peine. Jésus +s'adresse toujours à la finesse du sentiment moral. Il n'est disputeur +que quand il argumente contre les pharisiens, l'adversaire le forçant, +comme cela arrive presque toujours, à prendre son propre ton[937]. Ses +exquises moqueries, ses malignes provocations frappaient toujours au +coeur. Stigmates éternels, elles sont restées figées dans la plaie. +Cette tunique de Nessus du ridicule, que le juif, fils des pharisiens, +traîne en lambeaux après lui depuis dix-huit siècles, c'est Jésus qui +l'a tissée avec un artifice divin. Chefs-d'oeuvre de haute raillerie, +ses traits se sont inscrits en lignes de feu sur la chair de l'hypocrite +et du faux dévot. Traits incomparables, traits dignes d'un fils de Dieu! +Un dieu seul sait tuer de la sorte. Socrate et Molière ne font +qu'effleurer la peau. Celui-ci porte jusqu'au fond des os le feu et la +rage. + +Mais il était juste aussi que ce grand maître en ironie payât de la vie +son triomphe. Dès la Galilée, les pharisiens cherchèrent à le perdre et +employèrent contre lui la manoeuvre qui devait leur réussir plus tard à +Jérusalem. Ils essayèrent d'intéresser à leur querelle les partisans du +nouvel ordre politique qui s'était établi[938]. Les facilités que Jésus +trouvait en Galilée pour s'échapper et la faiblesse du gouvernement +d'Antipas déjouèrent ces tentatives. Il alla lui-même s'offrir au +danger. Il voyait bien que son action, s'il restait confiné en Galilée, +était nécessairement bornée. La Judée l'attirait comme par un charme; il +voulut tenter un dernier effort pour gagner la ville rebelle, et sembla +prendre à tâche de justifier le proverbe qu'un prophète ne doit point +mourir hors de Jérusalem[939]. + + +NOTES: + +[905] Matth., XII, 14-16; Marc, III, 7; IX, 29-30. + +[906] Marc, VIII, 15; Luc, XIII, 32. + +[907] Luc, IX, 9; XXIII, 8. + +[908] _Lucius_, attribué à Lucien, 4. + +[909] Matth., XIV, 1 et suiv.; Marc, VI, 14 et suiv.; Luc, IX, 7 et +suiv. + +[910] Luc, XIII, 31 et suiv. + +[911] Jean, VII, 5. + +[912] Matth., XII, 39, 45; XIII, 15; XVI, 4; Luc, XI, 29. + +[913] Matth., XI, 21-24; Luc, X, 12-15. + +[914] Matth., XII, 41-42; Luc, XI, 31-32. + +[915] Matth., VIII, 20; Luc, IX, 58. + +[916] Luc, XVIII, 8. + +[917] Matth., XII, 34; XV, 14; XXIII, 33. + +[918] Matth., III, 7. + +[919] Matth., XII, 30; Luc, XXI, 23. + +[920] XLII, 2-3. + +[921] Matth., XII, 19-20. + +[922] Matth., X, 14-15, 21 et suiv., 34 et suiv.; Luc, XIX, 27. + +[923] Marc, VII, 1; Luc, V, 17 et suiv.; VII, 36 + +[924] Matth., VI, 2, 5, 16; IX, 11, 14; XII, 2; XXIII, 5, 15, 23; Luc, +V, 30; VI, 2, 7; XI, 39 et suiv.; XVIII, 12; Jean, IX, 16; _Pirké +Aboth_, I, 16; Jos., _Ant._, XVII, II, 4; XVIII, I, 3; _Vita_, 38; Talm. +de Bab., _Sota_, 22 _b_. + +[925] Talm. de Jérusalem, _Berakoth_, IX, sub fin.; _Sota_, V, 7; Talm. +de Babylone, _Sota_ 22 _b_. Les deux rédactions de ce curieux passage +offrent de sensibles différences. Nous avons en général suivi la +rédaction de Babylone, qui semble plus naturelle. Cf. Epiph., _Adv. +hær._ XVI, 1. Les traits d'Épiphane et plusieurs de ceux du Talmud +peuvent, du reste, se rapporter à une époque postérieure à Jésus, époque +où «pharisien» était devenu synonyme de «dévot.» + +[926] Matth., V, 20; XV, 4; XXIII, 3, 16 et suiv.; Jean, VIII, 7; Jos., +_Ant._, XII, IX, 1; XIII, X, 5. + +[927] Talm. de Bab., _Schabbath_, 31 _a; Joma_, 35 _b_. + +[928] _Eccli_, XVII, 21 et suiv.; XXXV, 1 et suiv. + +[929] Talm. de Jérus, _Sanhédrin_, XI, 1; Talm. de Bab., _Sanhédrin_, +100 _b_. + +[930] Matth., XV, 2. + +[931] Matth., XV, 2 et suiv.; Marc, VII, 2 et suiv. + +[932] Matth., XV, 2 et suiv.; Marc, VII, 4, 8; Luc, V, sub fin., et VI, +init.; XI, 38 et suiv. + +[933] Luc, XI, 41. + +[934] Luc, XVIII, 9-14; comp. _ibid._, XIV, 7-11. + +[935] Matth., III, 7 et suiv.; XVII, 12-13. + +[936] Matth., XIV, 5; XXI, 26; Marc, XI, 32; Luc, XX, 6. + +[937] Matth., XII, 3-8; XXIII, 16 et suiv. + +[938] Marc, III, 6. + +[939] Luc, XIII, 33. + + + + +CHAPITRE XXI. + +DERNIER VOYAGE DE JÉSUS A JÉRUSALEM. + + +Depuis longtemps Jésus avait le sentiment des dangers qui +l'entouraient[940]. Pendant un espace de temps qu'on peut évaluer à +dix-huit mois, il évita d'aller en pèlerinage à Jérusalem[941]. A la +fête des Tabernacles de l'an 32 (selon l'hypothèse que nous avons +adoptée), ses parents, toujours malveillants et incrédules[942], +l'engagèrent à y venir. L'évangéliste Jean semble insinuer qu'il y avait +dans cette invitation quelque projet caché pour le perdre. «Révèle-toi +au monde, lui disaient-ils; on ne fait pas ces choses-là dans le secret. +Va en Judée, pour qu'on voie ce que tu sais faire.» Jésus, se défiant de +quelque trahison, refusa d'abord; puis, quand la caravane des pèlerins +fut partie, il se mit en route de son côté, à l'insu de tous et presque +seul[943]. Ce fut le dernier adieu qu'il dit à la Galilée. La fête des +Tabernacles tombait à l'équinoxe d'automne. Six mois devaient encore +s'écouler jusqu'au dénouement fatal. Mais durant cet intervalle, Jésus +ne revit pas ses chères provinces du nord. Le temps des douceurs est +passé; il faut maintenant parcourir pas à pas la voie douloureuse qui se +terminera par les angoisses de la mort. + +Ses disciples et les femmes pieuses qui le servaient le retrouvèrent en +Judée[944]. Mais combien tout ici était changé pour lui! Jésus était un +étranger à Jérusalem. Il sentait qu'il y avait là un mur de résistance +qu'il ne pénétrerait pas. Entouré de pièges et d'objections, il était +sans cesse poursuivi par le mauvais vouloir des pharisiens[945]. Au lieu +de cette faculté illimitée de croire, heureux don des natures jeunes, +qu'il trouvait en Galilée, au lieu de ces populations bonnes et douces +chez lesquelles l'objection (qui est toujours le fruit d'un peu de +malveillance et d'indocilité) n'avait point d'accès, il rencontrait ici +à chaque pas une incrédulité obstinée, sur laquelle les moyens d'action +qui lui avaient si bien réussi dans le nord avaient peu de prise. Ses +disciples, en qualité de Galiléens, étaient méprisés. Nicodème, qui +avait eu avec lui dans un de ses précédents voyages un entretien de +nuit, faillit se compromettre au sanhédrin pour avoir voulu le défendre. +«Eh quoi! toi aussi tu es Galiléen? lui dit-on; consulte les Écritures; +est-ce qu'il peut venir un prophète de Galilée[946]?» + +La ville, comme nous l'avons déjà dit, déplaisait à Jésus. Jusque-là, il +avait toujours évité les grands centres, préférant pour son action les +campagnes et les villes de médiocre importance. Plusieurs des préceptes +qu'il donnait à ses apôtres étaient absolument inapplicables hors d'une +simple société de petites gens[947]. N'ayant nulle idée du monde, +accoutumé à son aimable communisme galiléen, il lui échappait sans cesse +des naïvetés, qui à Jérusalem pouvaient paraître singulières[948]. Son +imagination, son goût de la nature se trouvaient à l'étroit dans ces +murailles. La vraie religion ne devait pas sortir du tumulte des villes, +mais de la tranquille sérénité des champs. + +L'arrogance des prêtres lui rendait les parvis du temple désagréables. +Un jour, quelques-uns de ses disciples, qui connaissaient mieux que lui +Jérusalem, voulurent lui faire remarquer la beauté des constructions du +temple, l'admirable choix des matériaux, la richesse des offrandes +votives qui couvraient les murs: «Vous voyez tous ces édifices, dit-il; +eh bien! je vous le déclare, il n'en restera pas pierre sur +pierre[949].» Il refusa de rien admirer, si ce n'est une pauvre veuve +qui passait à ce moment-là, et jetait dans le tronc une petite obole: +«Elle a donné plus que les autres, dit-il; les autres ont donné de leur +superflu; elle, de son nécessaire[950].» Cette façon de regarder en +critique tout ce qui se faisait à Jérusalem, de relever le pauvre qui +donnait peu, de rabaisser le riche qui donnait beaucoup[951], de blâmer +le clergé opulent qui ne faisait rien pour le bien du peuple, exaspéra +naturellement la caste sacerdotale. Siège d'une aristocratie +conservatrice, le temple, comme le _haram_ musulman qui lui a succédé, +était le dernier endroit du monde où la révolution pouvait réussir. +Qu'on suppose un novateur allant de nos jours prêcher le renversement +de l'islamisme autour de la mosquée d'Omar! C'était là pourtant le +centre de la vie juive, le point où il fallait vaincre ou mourir. Sur ce +calvaire, où certainement Jésus souffrit plus qu'au Golgotha, ses jours +s'écoulaient dans la dispute et l'aigreur, au milieu d'ennuyeuses +controverses de droit canon et d'exégèse, pour lesquelles sa grande +élévation morale lui donnait peu d'avantage, que dis-je? lui créait une +sorte d'infériorité. + +Au sein de cette vie troublée, le coeur sensible et bon de Jésus réussit +à se créer un asile où il jouit de beaucoup de douceur. Après avoir +passé la journée aux disputes du temple, Jésus descendait le soir dans +la vallée de Cédron, prenait un peu de repos dans le verger d'un +établissement agricole (probablement une exploitation d'huile) nommé +_Gethsémani_[952], qui servait de lieu de plaisance aux habitants, et +allait passer la nuit sur le mont des Oliviers, qui borne au levant +l'horizon de la ville[953]. Ce côté est le seul, aux environs de +Jérusalem, qui offre un aspect quelque peu riant et vert. Les +plantations d'oliviers, de figuiers, de palmiers y étaient nombreuses et +donnaient leurs noms aux villages, fermes ou enclos de Bethphagé, +Gethsémani, Béthanie[954]. Il y avait sur le mont des Oliviers deux +grands cèdres, dont le souvenir se conserva longtemps chez les Juifs +dispersés; leurs branches servaient d'asile à des nuées de colombes, et +sous leur ombrage s'étaient établis de petits bazars[955]. Toute cette +banlieue fut en quelque sorte le quartier de Jésus et de ses disciples; +on voit qu'ils la connaissaient presque champ par champ et maison par +maison. + +Le village de Béthanie, en particulier[956], situé au sommet de la +colline, sur le versant qui donne vers la mer Morte et le Jourdain, à +une heure et demie de Jérusalem, était le lieu de prédilection de +Jésus[957]. Il y fit la connaissance d'une famille composée de trois +personnes, deux soeurs et un frère, dont l'amitié eut pour lui beaucoup +de charme[958]. Des deux soeurs, l'une, nommée Marthe, était une +personne obligeante, bonne, empressée[959]; l'autre, au contraire, +nommée Marie, plaisait à Jésus par une sorte de langueur[960], et par +ses instincts spéculatifs très-développés. Souvent, assise aux pieds de +Jésus, elle oubliait à l'écouter les devoirs de la vie réelle. Sa soeur, +alors, sur qui retombait tout le service, se plaignait doucement: +«Marthe, Marthe, lui disait Jésus, tu te tourmentes et te soucies de +beaucoup de choses; or, une seule est nécessaire. Marie a choisi la +meilleure part, qui ne lui sera point enlevée[961].» Le frère, Eléazar, +ou Lazare, était aussi fort aimé de Jésus[962]. Enfin, un certain Simon +le Lépreux, qui était le propriétaire de la maison, faisait, ce semble, +partie de la famille[963]. C'est là qu'au sein d'une pieuse amitié Jésus +oubliait les dégoûts de la vie publique. Dans ce tranquille intérieur, +il se consolait des tracasseries que les pharisiens et les scribes ne +cessaient de lui susciter. Il s'asseyait souvent sur le mont des +Oliviers, en face du mont Moria[964], ayant sous les yeux la splendide +perspective des terrasses du temple et de ses toits couverts de lames +étincelantes. Cette vue frappait d'admiration les étrangers; au lever du +soleil surtout, la montagne sacrée éblouissait les yeux et paraissait +comme une masse de neige et d'or[965]. Mais un profond sentiment de +tristesse empoisonnait pour Jésus le spectacle qui remplissait tous les +autres israélites de joie et de fierté. «Jérusalem, Jérusalem, qui tues +les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, s'écriait-il dans ces +moments d'amertume, combien de fois j'ai essayé de rassembler tes +enfants comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes, et tu n'as +pas voulu[966]!» + +Ce n'est pas que plusieurs bonnes âmes, ici comme en Galilée, ne se +laissassent toucher. Mais tel était le poids de l'orthodoxie dominante +que très-peu osaient l'avouer. On craignait de se décréditer aux yeux +des Hiérosolymites en se mettant à l'école d'un galiléen. On eût risqué +de se faire chasser de la synagogue, ce qui dans une société bigote et +mesquine était le dernier affront[967]. L'excommunication d'ailleurs +entraînait la confiscation de tous les biens[968]. Pour cesser d'être +juif, on ne devenait pas romain; on restait sans défense sous le coup +d'une législation théocratique de la plus atroce sévérité. Un jour, les +bas officiers du temple, qui avaient assisté à un des discours de Jésus +et en avaient été enchantés, vinrent confier leurs doutes aux prêtres: +«Est-ce que quelqu'un des princes ou des pharisiens a cru en lui? leur +fut-il répondu; toute cette foule, qui ne connaît pas la Loi, est une +canaille maudite[969].» Jésus restait ainsi à Jérusalem un provincial +admiré des provinciaux comme lui, mais repoussé par toute l'aristocratie +de la nation. Les chefs d'écoles et de sectes étaient trop nombreux pour +qu'on fût fort ému d'en voir paraître un de plus. Sa voix eut à +Jérusalem peu d'éclat. Les préjugés de race et de secte, les ennemis +directs de l'esprit de l'évangile, y étaient trop enracinés. + +Son enseignement, dans ce monde nouveau, se modifia nécessairement +beaucoup. Ses belles prédications, dont l'effet était toujours calculé +sur la jeunesse de l'imagination et la pureté de la conscience morale +des auditeurs, tombaient ici sur la pierre. Lui, si à l'aise au bord de +son charmant petit lac, était gêné, dépaysé en face des pédants. Ses +affirmations perpétuelles de lui-même prirent quelque chose de +fastidieux[970]. Il dut se faire controversiste, juriste, exégète, +théologien. Ses conversations, d'ordinaire pleines de grâce, deviennent +un feu roulant de disputes[971], une suite interminable de batailles +scolastiques. Son harmonieux génie s'exténue en des argumentations +insipides sur la Loi et les prophètes[972], où nous aimerions mieux ne +pas le voir quelquefois jouer le rôle d'agresseur[973]. Il se prête, +avec une condescendance qui nous blesse, aux examens captieux que des +ergoteurs sans tact lui font subir[974]. En général, il se tirait +d'embarras avec beaucoup de finesse. Ses raisonnements, il est vrai, +étaient souvent subtils (la simplicité d'esprit et la subtilité se +touchent; quand le simple veut raisonner, il est toujours un peu +sophiste); on peut trouver que quelquefois il recherche les malentendus +et les prolonge à dessein[975]; son argumentation, jugée d'après les +règles de la logique aristotélicienne, est très-faible. Mais quand le +charme sans pareil de son esprit trouvait à, se montrer, c'étaient des +triomphes. Un jour on crut l'embarrasser en lui présentant une femme +adultère et en lui demandant comment il fallait la traiter. On sait +l'admirable réponse de Jésus[976]. La fine raillerie de l'homme du +monde, tempérée par une bonté divine, ne pouvait s'exprimer en un trait +plus exquis. Mais l'esprit qui s'allie à la grandeur morale est celui +que les sots pardonnent le moins. En prononçant ce mot d'un goût si +juste et si pur: «Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la +première pierre!» Jésus perça au coeur l'hypocrisie, et du même coup +signa son arrêt de mort. + +Il est probable, en effet, que sans l'exaspération causée par tant de +traits amers, Jésus eût pu longtemps rester inaperçu et se perdre dans +l'épouvantable orage qui allait bientôt emporter la nation juive tout +entière. Le haut sacerdoce et les sadducéens avaient pour lui plutôt du +dédain que de la haine. Les grandes familles sacerdotales, les +_Boëthusim_, la famille de Hanan, ne se montraient guère fanatiques que +de repos. Les sadducéens repoussaient comme Jésus les «traditions» des +pharisiens[977]. Par une singularité fort étrange, c'étaient ces +incrédules, niant la résurrection, la loi orale, l'existence des anges, +qui étaient les vrais Juifs, ou pour mieux dire, la vieille loi dans sa +simplicité ne satisfaisant plus aux besoins religieux du temps, ceux qui +s'y tenaient strictement et repoussaient les inventions modernes +faisaient aux dévots l'effet d'impies, à peu près comme un protestant +évangélique paraît aujourd'hui un mécréant dans les pays orthodoxes. En +tout cas, ce n'était pas d'un tel parti que pouvait venir une réaction +bien vive contre Jésus. Le sacerdoce officiel, les yeux tournés vers le +pouvoir politique et intimement lié avec lui, ne comprenait rien à ces +mouvements enthousiastes. C'était la bourgeoisie pharisienne, c'étaient +les innombrables _soferim_ ou scribes, vivant de la science des +«traditions,» qui prenaient l'alarme et qui étaient en réalité menacés +dans leurs préjugés et leurs intérêts par la doctrine du maître nouveau. + +Un des plus constants efforts des pharisiens était d'attirer Jésus sur +le terrain des questions politiques et de le compromettre dans le parti +de Judas le Gaulonite. La tactique était habile; car il fallait la +profonde ingénuité de Jésus pour ne s'être point encore brouillé avec +l'autorité romaine, nonobstant sa proclamation du royaume de Dieu. On +voulut déchirer cette équivoque et le forcer à s'expliquer. Un jour, un +groupe de pharisiens et de ces politiques qu'on nommait «Hérodiens» +(probablement des _Boëthusim_), s'approcha de lui, et sous apparence de +zèle pieux: «Maître, lui dirent-ils, nous savons que tu es véridique et +que tu enseignes la voie de Dieu sans égard pour qui que ce soit. +Dis-nous donc ce que tu penses: Est-il permis de payer le tribut à +César?» Ils espéraient une réponse qui donnât un prétexte pour le livrer +à Pilate. Celle de Jésus fut admirable. Il se fit montrer l'effigie de +la monnaie: «Rendez, dit-il, à César ce qui est à César, à Dieu ce qui +est à Dieu[978].» Mot profond qui a décidé de l'avenir du christianisme! +Mot d'un spiritualisme accompli et d'une justesse merveilleuse, qui a +fondé la séparation du spirituel et du temporel, et a posé la base du +vrai libéralisme et de la vraie civilisation! + +Son doux et pénétrant génie lui inspirait, quand il était seul avec ses +disciples, des accents pleins de charme: «En vérité, en vérité, je vous +le dis, celui qui n'entre pas par la porte dans la bergerie est un +voleur. Celui qui entre par la porte est le vrai berger. Les brebis +entendent sa voix; il les appelle par leur nom et les mène aux +pâturages; il marche devant elles, et les brebis le suivent, parce +qu'elles connaissent sa voix. Le larron ne vient que pour dérober, pour +tuer, pour détruire. Le mercenaire, à qui les brebis n'appartiennent +pas, voit venir le loup, abandonne les brebis et s'enfuit. Mais moi, je +suis le bon berger; je connais mes brebis; mes brebis me connaissent; et +je donne ma vie pour elles[979].» L'idée d'une prochaine solution à la +crise de l'humanité lui revenait fréquemment: «Quand le figuier, +disait-il, se couvre de jeunes pousses et de feuilles tendres, vous +savez que l'été approche. Levez les yeux, et voyez le monde; il est +blanc pour la moisson[980].» + +Sa forte éloquence se retrouvait toutes les fois qu'il s'agissait de +combattre l'hypocrisie. «Sur la chaire de Moïse, sont assis les scribes +et les pharisiens. Faites ce qu'ils vous disent; mais ne faites pas +comme ils font; car ils disent et ne font pas. Ils composent des charges +pesantes, impossibles à porter, et ils les mettent sur les épaules des +autres; quant à eux, ils ne voudraient pas les remuer du bout du doigt. + +«Ils font toutes leurs actions pour être vus des hommes: ils se +promènent en longues robes; ils portent de larges phylactères[981]; ils +ont de grandes bordures à leurs habits[982]; ils aiment à avoir les +premières places dans les festins et les premiers sièges dans les +synagogues, à être salués dans les rues et appelés «Maître.» Malheur à +eux!... + +«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui avez pris la clef +de la science et ne vous en servez que pour fermer aux hommes le royaume +des cieux[983]! Vous n'y entrez pas, et vous empêchez les autres d'y +entrer. Malheur à vous, qui engloutissez les maisons des veuves, en +simulant de longues prières! Votre jugement sera en proportion. Malheur +à vous, qui parcourez les terres et les mers pour gagner un prosélyte, +et qui ne savez en faire qu'un fils de la Géhenne! Malheur à vous, car +vous êtes comme les tombeaux qui ne paraissent pas, et sur lesquels on +marche sans le savoir[984]! + +«Insensés et aveugles! qui payez la dîme pour un brin de menthe, d'anet, +et de cumin, et qui négligez des commandements bien plus graves, la +justice, la pitié, la bonne foi! Voilà les préceptes qu'il fallait +observer; les autres, il était bien de ne pas les négliger. Guides +aveugles, qui filtrez votre vin pour ne pas avaler un insecte, et qui +engloutissez un chameau, malheur à vous! + +«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! Car vous nettoyez le +dehors de la coupe et du plat[985]; mais le dedans, qui est plein de +rapine et de cupidité, vous n'y prenez point garde. Pharisien +aveugle[986], lave d'abord le dedans; puis tu songeras à la propreté du +dehors[987]. + +«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! Car vous ressemblez à +des sépulcres blanchis[988], qui du dehors semblent beaux, mais qui au +dedans sont pleins d'os de morts et de toute sorte de pourriture. En +apparence, vous êtes justes; mais au fond vous êtes remplis de feinte et +de péché. + +«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui bâtissez les +tombeaux des prophètes, et ornez les monuments des justes, et qui dites: +Si nous eussions vécu du temps de nos pères, nous n'eussions pas trempé +avec eux dans le meurtre des prophètes! Ah! vous convenez donc que vous +êtes les enfants de ceux qui ont tué les prophètes. Eh bien! achevez de +combler la mesure de vos pères. La Sagesse de Dieu a eu bien raison de +dire[989]: «Je vous enverrai des prophètes, des sages, des savants; +vous tuerez et crucifierez les uns, vous ferez fouetter les autres dans +vos synagogues, vous les poursuivrez de ville en ville; afin qu'un jour +retombe sur vous tout le sang innocent qui a été répandu sur la terre, +depuis le sang d'Abel le juste jusqu'au sang de Zacharie, fils de +Barachie[990], que vous avez tué entre le temple et l'autel.» Je vous le +dis, c'est à la génération présente que tout ce sang sera +redemandé[991].» + +Son dogme terrible de la substitution des gentils, cette idée que le +royaume de Dieu allait être transféré à d'autres, ceux à qui il était +destiné n'en ayant pas voulu[992], revenait comme une menace sanglante +contre l'aristocratie, et son titre de Fils de Dieu qu'il avouait +ouvertement dans de vives paraboles[993], où ses ennemis jouaient le +rôle de meurtriers des envoyés célestes, était un défi au judaïsme +légal. L'appel hardi qu'il adressait aux humbles était plus séditieux +encore. Il déclarait qu'il était venu éclairer les aveugles et aveugler +ceux qui croient voir[994]. Un jour, sa mauvaise humeur contre le temple +lui arracha un mot imprudent: «Ce temple bâti de main d'homme, dit-il, +je pourrais, si je voulais, le détruire, et en trois jours j'en +rebâtirais un autre non construit de main d'homme[995].» On ne sait pas +bien quel sens Jésus attachait à ce mot, où ses disciples cherchèrent +des allégories forcées. Mais comme on ne voulait qu'un prétexte, le mot +fut vivement relevé. Il figurera dans les considérants de l'arrêt de +mort de Jésus, et retentira à son oreille parmi les angoisses dernières +du Golgotha. Ces discussions irritantes finissaient toujours par des +orages. Les pharisiens lui jetaient des pierres[996]; en quoi ils ne +faisaient qu'exécuter un article de la Loi, ordonnant de lapider sans +l'entendre tout prophète, même thaumaturge, qui détournerait le peuple +du vieux culte[997]. D'autres fois, ils l'appelaient fou, possédé, +samaritain[998], ou cherchaient même à le tuer[999]. On prenait note de +ses paroles pour invoquer contre lui les lois d'une théocratie +intolérante, que la domination romaine n'avait pas encore +abrogées[1000]. + + +NOTES: + +[940] Matth., XVI, 20-21; Marc, VIII, 30-31. + +[941] Jean, VII, 1. + +[942] Jean, VII, 5. + +[943] Jean, VII, 10. + +[944] Matth., XXVII, 55; Marc, XV, 41; Luc, XXIII, 49, 55. + +[945] Jean, VII, 20, 25, 30, 32. + +[946] Jean, VII, 50 et suiv. + +[947] Matth., X, 11-13; Marc, VI, 10; Luc, X, 5-8. + +[948] Matth., XXI, 3; XXVI, 18; Marc, XI, 3; XIV, 13-14; Luc, XIX, 31; +XXII, 10-12. + +[949] Matth, XXIV, 1-2; Marc, XIII, 1-2; Luc, XIX, 44; XXI, 5-6. Cf +Mare, XI, 11. + +[950] Marc, XII, 41 et suiv.; Luc, XXI, 1 et suiv. + +[951] Marc, XII, 41. + +[952] Marc, XI, 19; Luc, XXII, 39; Jean, XVIII, 1-2. Ce verger ne +pouvait être fort loin de l'endroit où la piété des catholiques a +entouré d'un mur quelques vieux oliviers. Le mot _Gethsémani_ semble +signifier «pressoir à huile.» + +[953] Luc, XXI, 37; XXII, 39; Jean, VIII, 1-2. + +[954] Talm. de Bab., _Pesachim_, 53 _a_. + +[955] Talm. de Jérus., _Taanith_, IV, 8. + +[956] Aujourd'hui _El-Azirié_ (de _El-Azir_, nom arabe de Lazare); dans +des textes chrétiens du moyen âge, _Lazarium_. + +[957] Matth., XXI, 17-18; Marc, XI, 11-12. + +[958] Jean, XI, 5. + +[959] Luc, 38-42; Jean, XII, 2. + +[960] Jean, XI, 20. + +[961] Luc, X, 38 et suiv. + +[962] Jean, XI, 35-36. + +[963] Matth., XXVI, 6; Marc, XIV, 3; Luc, VII, 40, 43; Jean, XII, 1 et +suiv. + +[964] Marc, XIII, 3. + +[965] Josèphe, _B.J._, V, v, 6. + +[966] Matth., XXIII, 37; Luc, XIII, 34. + +[967] Jean, VII, 13; XII, 42-43; XIX, 38. + +[968] I Esdr., X, 8; Épître aux Hébr., X, 34; Talm. de Jérus., _Moëd +katon_, III, 1. + +[969] Jean, VII, 45 et suiv. + +[970] Jean, VIII, 13 et suiv. + +[971] Matth., XXI, 23-37. + +[972] Matth., XXII, 23 et suiv. + +[973] Matth., XXII, 42 et suiv. + +[974] Matth., XXII, 36 et suiv., 46. + +[975] Voir surtout les discussions rapportées par Jean, chapitre VIII +par exemple; il est vrai que l'authenticité de pareils morceaux n'est +que relative. + +[976] Jean, VIII, 3 et suiv. Ce passage ne faisait point d'abord partie +de l'évangile de saint Jean; il manque dans les manuscrits les plus +anciens, et le texte en est assez flottant. Néanmoins, il est de +tradition évangélique primitive, comme le prouvent les particularités +singulières des versets 6, 8, qui ne sont pas dans le goût de Luc et des +compilateurs de seconde main, lesquels ne mettent rien qui ne s'explique +de soi-même. Cette histoire se trouvait, à ce qu'il semble, dans +l'évangile selon les Hébreux (Papias, cité par Eusèbe, _Hist. eccl._, +III, 39). + +[977] Jos., _Ant., XIII,_ X, 6; XVIII, I, 4. + +[978] Matth., XXII, 15 et suiv.; Marc, XII, 13 et suiv.; Luc, XX, 20 et +suiv. Comp. Talm. de Jérus., _Sanhédrin_, II, 3. + +[979] Jean, X, 1-16. + +[980] Matth., XXIV, 32; Marc, XIII, 28; Luc, XXI, 30; Jean, IV, 35. + +[981] _Totafôth_ ou _tefillîn_, lames de métal ou bandes de parchemin, +contenant des passages de la Loi, que les Juifs dévots portaient +attachées au front et au bras gauche, en exécution littérale des +passages _Ex._, XIII, 9; _Deutéronome_, VI, 8; XI, 18. + +[982] _Zizith_, bordures ou franges rouges que les Juifs portaient au +coin de leur manteau pour se distinguer des païens (_Nombres_, XV, +38-39; _Deutér._, XXII, 12). + +[983] Les pharisiens excluent les hommes du royaume de Dieu par leur +casuistique méticuleuse, qui en rend l'entrée trop difficile et qui +décourage les simples. + +[984] Le contact des tombeaux rendait impur. Aussi avait-on soin d'en +marquer soigneusement la périphérie sur le sol. Talm. de Bab., _Baba +Bathra_, 58 _a; Baba Metsia_, 45 _b_. Le reproche que Jésus adresse ici +aux pharisiens est d'avoir inventé une foule de petits préceptes qu'on +viole sans y penser et qui ne servent qu'à multiplier les contraventions +à la Loi. + +[985] La purification de la vaisselle était assujettie, chez les +pharisiens, aux règles les plus compliquées (Marc, VII, 4). + +[986] Cette épithète, souvent répétée (Matth., XXIII, 16, 17, 19, 24, +26), renferme peut-être une allusion à l'habitude qu'avaient certains +pharisiens de marcher les yeux fermés par affectation de sainteté. Voir +ci-dessus, p. 328. + +[987] Luc (XI, 37 et suiv.) suppose, non peut-être sans raison, que ce +verset fut prononcé dans un repas, en réponse à de vains scrupules des +pharisiens. + +[988] Les tombeaux étant impurs, on avait coutume de les blanchir à la +chaux, pour avertir de ne pas s'en approcher. V. page précédente, note +1, et Mischna, _Maasar scheni_, V, 1; Talm. de Jérus., _Schekalim_, i, +1; _Maasar scheni_, V, 1; _Moëd katon_, i, 2; _Sota,_ IX, 1; Talm. de +Bab., _Moëd katon_, 5 _a_. Peut-être y a-t-il dans la comparaison dont +se sert Jésus une allusion aux «pharisiens teints.» (V. ci-dessus, p. +328.) + +[989] On ignore à quel livre est empruntée cette citation. + +[990] Il y a ici une légère confusion, qui se retrouve dans le targum +dit de Jonathan (_Lament.,_ II, 20), entre Zacharie, fils de Joïada, et +Zacharie, fils de Barachie, le prophète. C'est du premier qu'il s'agit +(_II Paral._, XXIV, 21). Le livre des Paralipomènes, où l'assassinat de +Zacharie, fils de Joïada, est raconté, ferme le canon hébreu. Ce meurtre +est le dernier dans la liste des meurtres d'hommes justes, dressée selon +l'ordre où ils se présentent dans la Bible. Celui d'Abel est au +contraire le premier. + +[991] Matth., XXIII, 2-36; Marc, XII, 38-40; Luc, XI, 39-52; XX, 46-47. + +[992] Matth., VIII, 11-12; XX, 1 et suiv.; XXI, 28 et suiv., 33 et +suiv., 43; XXII, 1 et suiv.; Marc, XII, 1 et suiv.; Luc, XX, 9 et suiv. + +[993] Matth., XXI, 37 et suiv.; Jean, X, 36 et suiv. + +[994] Jean, IX, 39. + +[995] La forme la plus authentique de ce mot paraît être dans Marc, XIV, +38; XV, 29. Cf. Jean, II, 19; Matth., XXVI, 61; XXVII, 40. + +[996] Jean, VIII, 39; X, 31; XI, 8. + +[997] _Deutér_., XIII, 1 et suiv. Comp. Luc, XX, 6; Jean, X, 33; II +Cor., XI, 25. + +[998] Jean, X, 20. + +[999] Jean, V, 18; VII, 1, 20, 25, 30; VIII, 37, 40. + +[1000] Luc, XI, 53-54. + + + + +CHAPITRE XXII. + +MACHINATIONS DES ENNEMIS DE JÉSUS. + + +Jésus passa l'automne et une partie de l'hiver à Jérusalem. Cette saison +y est assez froide. Le portique de Salomon, avec ses allées couvertes, +était le lieu où il se promenait habituellement[1001]. Ce portique se +composait de deux galeries, formées par trois rangs de colonnes, et +recouvertes d'un plafond en bois sculpté[1002]. Il dominait la vallée de +Cédron, qui était sans doute moins encombrée de déblais qu'elle ne l'est +aujourd'hui. L'oeil, du haut du portique, ne mesurait pas le fond du +ravin, et il semblait, par suite de l'inclinaison des talus, qu'un abîme +s'ouvrît à pic sous le mur[1003]. L'autre côté de la vallée possédait +déjà sa parure de somptueux tombeaux. Quelques-uns des monuments qu'on +y voit aujourd'hui étaient peut-être ces cénotaphes en l'honneur des +anciens prophètes[1004] que Jésus montrait du doigt, quand, assis sous +le portique, il foudroyait les classes officielles, qui abritaient +derrière ces masses colossales leur hypocrisie ou leur vanité[1005]. + +A la fin du mois de décembre, il célébra à Jérusalem la fête établie par +Judas Macchabée en souvenir de la purification du temple après les +sacrilèges d'Antiochus Épiphane[1006]. On l'appelait aussi la «Fête des +lumières,» parce que durant les huit journées de la fête on tenait dans +les maisons des lampes allumées[1007]. Jésus entreprit peu après un +voyage en Pérée et sur les bords du Jourdain, c'est-à-dire dans les pays +mêmes qu'il avait visités quelques années auparavant, lorsqu'il suivait +l'école de Jean[1008], et où il avait lui-même administré le baptême. Il +y recueillit, ce semble, quelques consolations, surtout à Jéricho. +Cette ville, soit comme tête de route très-importante, soit à cause de +ses jardins de parfums et de ses riches cultures[1009], avait un poste +de douane assez considérable. Le receveur en chef, Zachée, homme riche, +désira voir Jésus[1010]. Comme il était de petite taille, il monta sur +un sycomore près de la route où devait passer le cortège. Jésus fut +touché de cette naïveté d'un personnage considérable. Il voulut +descendre chez Zachée, au risque de produire du scandale. On murmura +beaucoup, en effet, de le voir honorer de sa visite la maison d'un +pécheur. En partant, Jésus déclara son hôte bon fils d'Abraham, et comme +pour ajouter au dépit des orthodoxes, Zachée devint un saint: il donna, +dit-on, la moitié de ses biens aux pauvres et répara au double les torts +qu'il pouvait avoir faits. Ce ne fut pas là du reste la seule joie de +Jésus. Au sortir de la ville, le mendiant Bartimée[1011] lui fit +beaucoup de plaisir en l'appelant obstinément «fils de David,» quoiqu'on +lui enjoignit de se taire. Le cycle des miracles galiléens sembla un +moment se rouvrir dans ce pays, que beaucoup d'analogies rattachaient +aux provinces du Nord. La délicieuse oasis de Jéricho, alors bien +arrosée, devait être un des endroits les plus beaux de la Syrie. Josèphe +en parle avec la même admiration que de la Galilée, et l'appelle comme +cette dernière province un «pays divin[1012].» + +Jésus, après avoir accompli cette espèce de pèlerinage aux lieux de sa +première activité prophétique, revint à son séjour chéri de Béthanie, où +se passa un fait singulier qui semble avoir eu sur la fin de sa vie des +conséquences décisives[1013]. Fatigués du mauvais accueil que le royaume +de Dieu trouvait dans la capitale, les amis de Jésus désiraient un grand +miracle qui frappât vivement l'incrédulité hiérosolymite. La +résurrection d'un homme connu à Jérusalem dut paraître ce qu'il y avait +de plus convaincant. Il faut se rappeler ici que la condition +essentielle de la vraie critique est de comprendre la diversité des +temps, et de se dépouiller des répugnances instinctives qui sont le +fruit d'une éducation purement raisonnable. Il faut se rappeler aussi +que dans cette ville impure et pesante de Jérusalem, Jésus n'était plus +lui-même. Sa conscience, par la faute des hommes et non par la sienne, +avait perdu quelque chose de sa limpidité primordiale. Désespéré, poussé +à bout, il ne s'appartenait plus. Sa mission s'imposait à lui, et il +obéissait au torrent. Comme cela arrive toujours dans les grandes +carrières divines, il subissait les miracles que l'opinion exigeait de +lui bien plus qu'il ne les faisait. A la distance où nous sommes, et en +présence d'un seul texte, offrant des traces évidentes d'artifices de +composition, il est impossible de décider si, dans le cas présent, tout +est fiction ou si un fait réel arrivé à Béthanie servit de base aux +bruits répandus. Il faut reconnaître cependant que le tour de la +narration de Jean a quelque chose de profondément différent des récits +de miracles, éclos de l'imagination populaire, qui remplissent les +synoptiques. Ajoutons que Jean est le seul évangéliste qui ait une +connaissance précise des relations de Jésus avec la famille de Béthanie, +et qu'on ne comprendrait pas qu'une création populaire fût venue prendre +sa place dans un cadre de souvenirs aussi personnels. Il est donc +vraisemblable que le prodige dont il s'agit ne fut pas un de ces +miracles complètement légendaires et dont personne n'est responsable. En +d'autres termes, nous pensons qu'il se passa à Béthanie quelque chose +qui fut regardé comme une résurrection. + +La renommée attribuait déjà à Jésus deux ou trois faits de ce +genre[1014]. La famille de Béthanie put être amenée presque sans s'en +douter à l'acte important qu'on désirait. Jésus y était adoré. Il semble +que Lazare était malade, et que ce fut même sur un message des soeurs +alarmées que Jésus quitta la Pérée[1015]. La joie de son arrivée put +ramener Lazare à la vie. Peut-être aussi l'ardent désir de fermer la +bouche à ceux qui niaient outrageusement la mission divine de leur ami +entraîna-t-elle ces personnes passionnées au delà de toutes les bornes. +Peut-être Lazare, pâle encore de sa maladie, se fit-il entourer de +bandelettes comme un mort et enfermer dans son tombeau de famille. Ces +tombeaux étaient de grandes chambres taillées dans le roc, où l'on +pénétrait par une ouverture carrée, que fermait une dalle énorme. Marthe +et Marie vinrent au-devant de Jésus, et, sans le laisser entrer dans +Béthanie, le conduisirent à la grotte. L'émotion qu'éprouva Jésus près +du tombeau de son ami, qu'il croyait mort[1016], put être prise par les +assistants pour ce trouble, ce frémissement[1017] qui accompagnaient les +miracles; l'opinion populaire voulant que la vertu divine fût dans +l'homme comme un principe épileptique et convulsif. Jésus (toujours dans +l'hypothèse ci-dessus énoncée) désira voir encore une fois celui qu'il +avait aimé, et, la pierre ayant été écartée, Lazare sortit avec ses +bandelettes et la tête entourée d'un suaire. Cette apparition dut +naturellement être regardée par tout le monde comme une résurrection. La +foi ne connaît d'autre loi que l'intérêt de ce qu'elle croit le vrai. Le +but qu'elle poursuit étant pour elle absolument saint, elle ne se fait +aucun scrupule d'invoquer de mauvais arguments pour sa thèse, quand les +bons ne réussissent pas. Si telle preuve n'est pas solide, tant d'autres +le sont!... Si tel prodige n'est pas réel, tant d'autres l'ont été!... +Intimement persuadés que Jésus était thaumaturge, Lazare et ses deux +soeurs purent aider un de ses miracles à s'exécuter, comme tant d'hommes +pieux qui, convaincus de la vérité de leur religion, ont cherché à +triompher de l'obstination des hommes par des moyens dont ils voyaient +bien la faiblesse. L'état de leur conscience était celui des +stigmatisées, des convulsionnaires, des possédées de couvent, entraînées +par l'influence du monde où elles vivent et par leur propre croyance a +des actes feints. Quant à Jésus, il n'était pas plus maître que saint +Bernard, que saint François d'Assise de modérer l'avidité de la foule +et de ses propres disciples pour le merveilleux. La mort, d'ailleurs, +allait dans quelques jours lui rendre sa liberté divine, et l'arracher +aux fatales nécessités d'un rôle qui chaque jour devenait plus exigeant, +plus difficile à soutenir. + +Tout semble faire croire, en effet, que le miracle de Béthanie contribua +sensiblement à avancer la fin de Jésus[1018]. Les personnes qui en +avaient été témoins se répandirent dans la ville, et en parlèrent +beaucoup. Les disciples racontèrent le fait avec des détails de mise en +scène combinés en vue de l'argumentation. Les autres miracles de Jésus +étaient des actes passagers, acceptés spontanément par la foi, grossis +par la renommée populaire, et sur lesquels, une fois passés, on ne +revenait plus. Celui-ci était un véritable événement, qu'on prétendait +de notoriété publique, et avec lequel on espérait fermer la bouche aux +pharisiens[1019]. Les ennemis de Jésus furent fort irrités de tout ce +bruit. Ils essayèrent, dit-on, de tuer Lazare[1020]. Ce qu'il y a de +certain, c'est que dès lors un conseil fut assemblé par les chefs des +prêtres[1021], et que dans ce conseil la question fut nettement posée: +«Jésus et le judaïsme pouvaient-ils vivre ensemble?» Poser la question, +c'était la résoudre, et sans être prophète, comme le veut l'évangéliste, +le grand-prêtre put très-bien prononcer son axiome sanglant: «Il est +utile qu'un homme meure pour tout le peuple.» + +«Le grand-prêtre de cette année,» pour prendre une expression du +quatrième évangéliste, qui rend très-bien l'état d'abaissement où se +trouvait réduit le souverain pontificat, était Joseph Kaïapha, nommé par +Valérius Gratus et tout dévoué aux Romains. Depuis que Jérusalem +dépendait des procurateurs, la charge de grand-prêtre était devenue une +fonction amovible; les destitutions s'y succédaient presque chaque +année[1022]. Kaïapha, cependant, se maintint plus longtemps que les +autres. Il avait revêtu sa charge l'an 25, et il ne la perdit que l'an +36. On ne sait rien de son caractère. Beaucoup de circonstances portent +à croire que son pouvoir n'était que nominal. A côté et au-dessus de +lui, en effet, nous voyons toujours un autre personnage, qui paraît +avoir exercé, au moment décisif qui nous occupe, un pouvoir +prépondérant. + +Ce personnage était le beau-père de Kaïapha, Hanan ou Annas[1023] fils +de Seth, vieux grand-prêtre déposé, qui, au milieu de cette instabilité +du pontificat, conserva au fond toute l'autorité. Hanan avait reçu le +souverain sacerdoce du légat Quirinius, l'an 7 de notre ère. Il perdit +ses fonctions l'an 14, à l'avènement de Tibère; mais il resta +très-considéré. On continuait à l'appeler «grand-prêtre,» quoiqu'il fût +hors de charge[1024], et à le consulter sur toutes les questions graves. +Pendant cinquante ans, le pontificat demeura presque sans interruption +dans sa famille; cinq de ses fils revêtirent successivement cette +dignité[1025], sans compter Kaïapha, qui était son gendre. C'était ce +qu'on appelait la «Famille sacerdotale,» comme si le sacerdoce y fût +devenu héréditaire[1026]. Les grandes charges du temple leur étaient +aussi presque toutes dévolues[1027]. Une autre famille, il est vrai, +alternait avec celle de Hanan dans le pontificat; c'était celle de +Boëthus[1028]. Mais les _Boëlhusim_, qui devaient l'origine de leur +fortune à une cause assez peu honorable, étaient bien moins estimés de +la bourgeoisie pieuse. Hanan était donc en réalité le chef du parti +sacerdotal. Kaïapha ne faisait rien que par lui; on s'était habitué à +associer leurs noms, et même celui de Hanan était toujours mis le +premier[1029]. On comprend, en effet, que sous ce régime de pontificat +annuel et transmis à tour de rôle selon le caprice des procurateurs, un +vieux pontife, ayant gardé le secret des traditions, vu se succéder +beaucoup de fortunes plus jeunes que la sienne, et conservé assez de +crédit pour faire déléguer le pouvoir à des personnes qui, selon la +famille, lui étaient subordonnées, devait être un très-important +personnage. Comme toute l'aristocratie du temple[1030], il était +sadducéen, «secte, dit Josèphe, particulièrement dure dans les +jugements.» Tous ses fils furent aussi d'ardents persécuteurs[1031]. +L'un d'eux, nommé comme son père Hanan, fit lapider Jacques, frère du +Seigneur, dans des circonstances qui ne sont pas sans analogie avec la +mort de Jésus. L'esprit de la famille était altier, audacieux, +cruel[1032]; elle avait ce genre particulier de méchanceté dédaigneuse +et sournoise qui caractérise la politique juive. Aussi est-ce sur Hanan +et les siens que doit peser la responsabilité de tous les actes qui +vont suivre. Ce fut Hanan (ou, si l'on veut, le parti qu'il +représentait) qui tua Jésus. Hanan fut l'acteur principal dans ce drame +terrible, et bien plus que Caïphe, bien plus que Pilate, il aurait dû +porter le poids des malédictions de l'humanité. + +C'est dans la bouche de Caïphe que l'évangéliste tient à placer le mot +décisif qui amena la sentence de mort de Jésus[1033]. On supposait que +le grand-prêtre possédait un certain don de prophétie; le mot devint +ainsi pour la communauté chrétienne un oracle plein de sens profonds. +Mais un tel mot, quel que soit celui qui l'ait prononcé, fut la pensée +de tout le parti sacerdotal. Ce parti était fort opposé aux séditions +populaires. Il cherchait à arrêter les enthousiastes religieux, +prévoyant avec raison que, par leurs prédications exaltées, ils +amèneraient la ruine totale de la nation. Bien que l'agitation provoquée +par Jésus n'eût rien de temporel, les prêtres virent comme conséquence +dernière de cette agitation une aggravation du joug romain et le +renversement du temple, source de leurs richesses et de leurs +honneurs[1034]. Certes, les causes qui devaient amener, trente-sept ans +plus tard, la ruine de Jérusalem étaient ailleurs que dans le +christianisme naissant. Elles étaient dans Jérusalem même, et non en +Galilée. Cependant on ne peut dire que le motif allégué, en cette +circonstance, par les prêtres fût tellement hors de la vraisemblance +qu'il faille y voir de la mauvaise foi. En un sens général, Jésus, s'il +réussissait, amenait bien réellement la ruine de la nation juive. +Partant des principes admis d'emblée par toute l'ancienne politique, +Hanan et Kaïapha étaient donc en droit de dire: «Mieux vaut la mort d'un +homme que la ruine d'un peuple.» C'est là un raisonnement, selon nous, +détestable. Mais ce raisonnement a été celui des partis conservateurs +depuis l'origine des sociétés humaines. Le «parti de l'ordre» (je prends +cette expression dans le sens étroit et mesquin) a toujours été le même. +Pensant que le dernier mot du gouvernement est d'empêcher les émotions +populaires, il croit faire acte de patriotisme en prévenant par le +meurtre juridique l'effusion tumultueuse du sang. Peu soucieux de +l'avenir, il ne songe pas qu'en déclarant la guerre à toute initiative, +il court risque de froisser l'idée destinée à triompher un jour. La mort +de Jésus fut une des mille applications de cette politique. Le mouvement +qu'il dirigeait était tout spirituel; mais c'était un mouvement; dès +lors les hommes d'ordre, persuadés que l'essentiel pour l'humanité est +de ne point s'agiter, devaient empêcher l'esprit nouveau de s'étendre. +Jamais on ne vit par un plus frappant exemple combien une telle conduite +va contre son but. Laissé libre, Jésus se fût épuisé dans une lutte +désespérée contre l'impossible. La haine inintelligente de ses ennemis +décida du succès de son oeuvre et mit le sceau à sa divinité. + +La mort de Jésus fut ainsi résolue dès le mois de février ou le +commencement de mars[1035]. Mais Jésus échappa encore pour quelque +temps. Il se retira dans une ville peu connue, nommée Ephraïn ou Ephron, +du côté de Béthel, à une petite journée de Jérusalem[1036]. Il y vécut +quelques jours avec ses disciples, laissant passer l'orage. Mais les +ordres pour l'arrêter, dès qu'on le reconnaîtrait à Jérusalem, étaient +donnés. La solennité de Pâque approchait, et on pensait que Jésus, selon +sa coutume, viendrait célébrer cette fête à Jérusalem[1037]. + + +NOTES: + +[1001] Jean, X, 23. + +[1002] Jos., _B.J._, V, v, 2. Comp. _Ant._, XV, xi, 5; XX, ix, 7. + +[1003] Jos., endroits cités. + +[1004] Voir ci-dessus, p. 352. Je suis porté à supposer que les tombeaux +dits de Zacharie et d'Absalom étaient des monuments de ce genre. Cf. +_Itin. a Bardig. Hierus._, p. 153 (édit. Schott). + +[1005] Matth., XXIII, 29; Luc, XI, 47. + +[1006] Jean, X, 22. Comp. I Macch., IV, 52 et suiv.; II Macch., X, 6 et +suiv. + +[1007] Jos., _Ant._, XII, VII, 7. + +[1008] Jean, X, 40. Cf. Matth., XIX, 1; Marc, X, 1. Ce voyage est connu +des synoptiques. Mais ils semblent croire que Jésus le fit en venant de +Galilée à Jérusalem par la Pérée. + +[1009] _Eccli._, XXIV, 18; Strabon, XVI, ii, 41; Justin, XXXVI, 3; Jos., +_Ant._, IV, vi, 1; XIV, iv, 1; XV, iv, 2. + +[1010] Luc, XIX, 1 et suiv. + +[1011] Matth., XX, 29; Marc, X, 46 et suiv.; Luc, XVIII, 35. + +[1012] _B.J._, IV, viii, 3. Comp. _ibid._, I, vi, 6; I, XVIII, 5, et +_Antiq._, XV, iv, 2. + +[1013] Jean, XI, 1 et suiv. + +[1014] Matth., IX, 18 et suiv.; Marc, V, 22 et suiv.; Luc, VII, 11 et +suiv.; VIII, 41 et suiv. + +[1015] Jean, XI, 3 et suiv. + +[1016] Jean, XI, 35 et suiv. + +[1017] Jean, XI, 33, 38. + +[1018] Jean, XI, 46 et suiv.; XII, 2, 9 et suiv., 17 et suiv. + +[1019] Jean, XII, 9-10,17-18. + +[1020] Jean, XII, 10. + +[1021] Jean, XI, 47 et suiv. + +[1022] Jos., _Ant._, XV, iii, 1; XVIII, ii, 2; V, 3; XX, ix, 1, 4. + +[1023] L'_Ananus_ de Josèphe. C'est ainsi que le nom hébreu _Johanan_ +devenait en grec _Joannes_ ou _Joannas_. + +[1024] Jean, XVIII, 15-23; _Act_., IV, 6. + +[1025] Jos., _Ant._, XX, IX, 1. + +[1026] Jos., _Ant._, XV, III, 1; _B.J._, IV, V, 6 et 7; Act., IV, 6. + +[1027] Jos., _Ant._, XX, IX, 3. + +[1028] Jos., _Ant._, XV, IX, 3; XIX, VI, 2; VIII, 1. + +[1029] Luc, III, 2. + +[1030] _Act._, V, 17. + +[1031] Jos., _Ant._, XX, IX, 1. + +[1032] Jos., _Ant._, XX, IX, 1. + +[1033] Jean, XI, 49-30. Cf. _ibid_., XVIII, 14. + +[1034] Jean, XI, 48. + +[1035] Jean, XI, 53. + +[1036] Jean, XI, 54. Cf. _II Chron_., XIII, 19; Jos., _B. J_., IV, IX, +9; Eusèbe et S. Jérôme, _De situ et nom. loc. hebr_., aux mots [Greek: +Ephrôn] et [Greek: Ephraim]. + +[1037] Jean, XI, 55-56. Pour l'ordre des faits, dans toute cette partie, +nous suivons le système de Jean. Les synoptiques paraissent peu +renseignés sur la période de la vie de Jésus qui précède la Passion. + + + + +CHAPITRE XXIII. + +DERNIÈRE SEMAINE DE JÉSUS. + + +Il partit, en effet, avec ses disciples, pour revoir une dernière fois +la ville incrédule. Les espérances de son entourage étaient de plus en +plus exaltées. Tous croyaient, en montant à Jérusalem, que le royaume de +Dieu allait s'y manifester[1038]. L'impiété des hommes étant à son +comble, c'était un grand signe que la consommation était proche. La +persuasion à cet égard était telle que l'on se disputait déjà la +préséance dans le royaume[1039]. Ce fut, dit-on, le moment que Salomé +choisit pour demander en faveur de ses fils les deux sièges à droite et +à gauche du Fils de l'homme[1040]. Le maître, au contraire, était obsédé +de graves pensées. Parfois, il laissait percer contre ses ennemis un +ressentiment sombre; il racontait la parabole d'un homme noble, qui +partit pour recueillir un royaume dans des pays éloignés; mais à peine +est-il parti que ses concitoyens ne veulent plus de lui. Le roi revient, +ordonne d'amener devant lui ceux qui n'ont pas voulu qu'il règne sur +eux, et les fait mettre tous à mort[1041]. D'autres fois, il détruisait +de front les illusions des disciples. Comme ils marchaient sur les +routes pierreuses du nord de Jérusalem, Jésus pensif devançait le groupe +de ses compagnons. Tous le regardaient en silence, éprouvant un +sentiment de crainte et n'osant l'interroger. Déjà, à diverses reprises, +il leur avait parlé de ses souffrances futures, et ils l'avaient écouté +à contre-coeur[1042]. Jésus prit enfin la parole, et, ne leur cachant +plus ses pressentiments, il les entretint de sa fin prochaine[1043]. Ce +fut une grande tristesse dans toute la troupe. Les disciples +s'attendaient à voir apparaître bientôt le signe dans les nues. Le cri +inaugural du royaume de Dieu: «Béni soit celui qui vient au nom du +Seigneur[1044]» retentissait déjà dans la troupe en accents joyeux. +Cette sanglante perspective les troubla. A chaque pas, de la route +fatale, le royaume de Dieu s'approchait ou s'éloignait dans le mirage de +leurs rêves. Pour lui, il se confirmait dans la pensée qu'il allait +mourir, mais que sa mort sauverait le monde[1045]. Le malentendu entre +lui et ses disciples devenait à chaque instant plus profond. + +L'usage était de venir à Jérusalem plusieurs jours avant la Pâque, afin +de s'y préparer. Jésus arriva après les autres, et un moment ses ennemis +se crurent frustrés de l'espoir qu'ils avaient eu de le saisir[1046]. Le +sixième jour avant la fête (samedi, 8 de nisan = 28 mars[1047]), il +atteignit enfin Béthanie. Il descendit, selon son habitude, dans la +maison de Lazare, Marthe et Marie, ou de Simon le Lépreux. On lui fit un +grand accueil. Il y eut chez Simon le Lépreux[1048] un dîner où se +réunirent beaucoup de personnes, attirées par le désir de le voir, et +aussi de voir Lazare, dont on racontait tant de choses depuis quelques +jours. Lazare était assis à table et semblait attirer les regards. +Marthe servait, selon sa coutume[1049]. Il semble qu'on cherchât par un +redoublement de respects extérieurs à vaincre la froideur du public et à +marquer fortement la haute dignité de l'hôte qu'on recevait. Marie, pour +donner au festin un plus grand air de fête, entra pendant le dîner, +portant un vase de parfum qu'elle répandit sur les pieds de Jésus. Elle +cassa ensuite le vase, selon un vieil usage qui consistait à briser la +vaisselle dont on s'était servi pour traiter un étranger de +distinction[1050]. Enfin, poussant les témoignages de son culte à des +excès jusque-là inconnus, elle se prosterna et essuya avec ses longs +cheveux les pieds de son maître[1051]. Toute la maison fut remplie de la +bonne odeur du parfum, à la grande joie de tous, excepté de l'avare Juda +de Kerioth. Eu égard aux habitudes économes de la communauté, c'était là +une vraie prodigalité. Le trésorier avide calcula de suite combien le +parfum aurait pu être vendu et ce qu'il eût rapporté à la caisse des +pauvres. Ce sentiment peu affectueux, qui semblait mettre quelque chose +au-dessus de lui, mécontenta Jésus. Il aimait les honneurs; car les +honneurs servaient à son but et établissaient son titre de fils de +David. Aussi quand on lui parla de pauvres, il répondit assez vivement: +«Vous aurez toujours des pauvres avec vous; mais moi, vous ne m'aurez +pas toujours.» Et s'exaltant, il promit l'immortalité à la femme qui, en +ce moment critique, lui donnait un gage d'amour[1052]. + +Le lendemain (dimanche, 9 de nisan), Jésus descendit de Béthanie à +Jérusalem[1053]. Quand, au détour de la route, sur le sommet du mont des +Oliviers, il vit la cité se dérouler devant lui, il pleura, dit-on, sur +elle, et lui adressa un dernier appel[1054]. Au bas de la montagne, à +quelques pas de la porte, en entrant dans la zone voisine du mur +oriental de la ville, qu'on appelait _Bethphagé_, sans doute à cause des +figuiers dont elle était plantée[1055], il eut encore un moment de +satisfaction humaine[1056]. Le bruit de son arrivée s'était répandu. +Les Galiléens qui étaient venus à la fête en conçurent beaucoup de joie +et lui préparèrent un petit triomphe. On lui amena une ânesse, suivie, +selon l'usage, de son petit. Les Galiléens étendirent leurs plus beaux +habits en guise de housse sur le dos de cette pauvre monture, et le +firent asseoir dessus. D'autres, cependant, déployaient leurs vêtements +sur la route et la jonchaient de rameaux verts. La foule qui le +précédait et le suivait, en portant des palmes, criait: «Hosanna au fils +de David! béni soit celui qui vient au nom du Seigneur!» Quelques +personnes même lui donnaient le titre de roi d'Israël[1057]. «Rabbi, +fais-les taire,» lui dirent les pharisiens.--«S'ils se taisent, les +pierres crieront,» répondit Jésus, et il entra dans la ville. Les +Hiérosolymites, qui le connaissaient à peine, demandaient qui il était: +«C'est Jésus, le prophète de Nazareth en Galilée,» leur répondait-on. +Jérusalem était une ville d'environ 50,000 âmes[1058]. Un petit +événement, comme l'entrée d'un étranger quelque peu célèbre, ou +l'arrivée d'une bande de provinciaux, ou un mouvement du peuple aux +avenues de la ville, ne pouvait manquer, dans les circonstances +ordinaires, d'être vite ébruité. Mais au temps des fêtes, la confusion +était extrême[1059]. Jérusalem, ces jours-là, appartenait aux étrangers. +Aussi est-ce parmi ces derniers que l'émotion paraît avoir été la plus +vive. Des prosélytes parlant grec, qui étaient venus à la fête, furent +piqués de curiosité, et voulurent voir Jésus. Ils s'adressèrent à ses +disciples[1060]; on ne sait pas bien ce qui résulta de cette entrevue. +Pour Jésus, selon sa coutume, il alla passer la nuit à son cher village +de Béthanie[1061]. Les trois jours suivants (lundi, mardi, mercredi), il +descendit pareillement à Jérusalem; après le coucher du soleil, il +remontait soit à Béthanie, soit aux fermes du flanc occidental du mont +des Oliviers, où il avait beaucoup d'amis[1062]. + +Une grande tristesse paraît, en ces dernières journées, avoir rempli +l'âme, d'ordinaire si gaie et si sereine, de Jésus. Tous les récits sont +d'accord pour lui prêter avant son arrestation un moment d'hésitation et +de trouble, une sorte d'agonie anticipée. Selon les uns, il se serait +tout à coup écrié: «Mon âme est troublée. O Père, sauve-moi de cette +heure[1063].» On croyait qu'une voix du ciel à ce moment se fit +entendre; d'autres disaient qu'un ange vint le consoler[1064]. Selon une +version très-répandue, le fait aurait eu lieu au jardin de Gethsémani. +Jésus, disait-on, s'éloigna à un jet de pierre de ses disciples +endormis, ne prenant avec lui que Céphas et les deux fils Zébédée. Alors +il pria la face contre terre. Son âme fut triste jusqu'à la mort; une +angoisse terrible pesa sur lui; mais la résignation à la volonté divine +l'emporta[1065]. Cette scène, par suite de l'art instinctif qui a +présidé à la rédaction des synoptiques, et qui leur fait souvent obéir +dans l'agencement du récit à des raisons de convenance ou d'effet, a été +placée à la dernière nuit de Jésus, et au moment de son arrestation. Si +cette version était la vraie, on ne comprendrait guère que Jean, qui +aurait été le témoin intime d'un épisode si émouvant, n'en parlât pas +dans le récit très-circonstancié qu'il fait de la soirée du jeudi[1066]. +Tout ce qu'il est permis de dire c'est que, durant ses derniers jours, +le poids énorme de la mission qu'il avait acceptée pesa cruellement sur +Jésus. La nature humaine se réveilla un moment. Il se prit peut-être à +douter de son oeuvre. La terreur, l'hésitation s'emparèrent de lui et le +jetèrent dans une défaillance pire que la mort. L'homme qui a sacrifié à +une grande idée son repos et les récompenses légitimes de la vie éprouve +toujours un moment de retour triste, quand l'image de la mort se +présente à lui pour la première fois et cherche à lui persuader que tout +est vain. Peut-être quelques-uns de ces touchants souvenirs que +conservent les âmes les plus fortes, et qui par moments les percent +comme un glaive, lui vinrent-ils à ce moment. Se rappela-t-il les +claires fontaines de la Galilée, où il aurait pu se rafraîchir; la vigne +et le figuier sous lesquels il avait pu s'asseoir; les jeunes filles +qui auraient peut-être consenti à l'aimer? Maudit-il son âpre destinée, +qui lui avait interdit les joies concédées à tous les autres? +Regretta-t-il sa trop haute nature, et, victime de sa grandeur, +pleura-t-il de n'être pas resté un simple artisan de Nazareth? On +l'ignore. Car tous ces troubles intérieurs restèrent évidemment lettre +close pour ses disciples. Ils n'y comprirent rien, et suppléèrent par de +naïves conjectures à ce qu'il y avait d'obscur pour eux dans la grande +âme de leur maître. Il est sûr, au moins, que sa nature divine reprit +bientôt le dessus. Il pouvait encore éviter la mort; il ne le voulut +pas. L'amour de son oeuvre l'emporta. Il accepta de boire le calice +jusqu'à la lie. Désormais, en effet, Jésus se retrouve tout entier et +sans nuage. Les subtilités du polémiste, la crédulité du thaumaturge et +de l'exorciste sont oubliées. Il ne reste que le héros incomparable de +la Passion, le fondateur des droits de la conscience libre, le modèle +accompli que toutes les âmes souffrantes méditeront pour se fortifier et +se consoler. + +Le triomphe de Bethphagé, cette audace de provinciaux, fêtant aux portes +de Jérusalem l'avènement de leur roi-messie, acheva d'exaspérer les +pharisiens et l'aristocratie du temple. Un nouveau conseil eut lieu le +mercredi (12 de nisan), chez Joseph Kaïapha[1067]. L'arrestation +immédiate de Jésus fut résolue. Un grand sentiment d'ordre et de police +conservatrice présida à toutes les mesures. Il s'agissait d'éviter une +esclandre. Comme la fête de Pâque, qui commençait cette année le +vendredi soir, était un moment d'encombrement et d'exaltation, on +résolut de devancer ces jours-là. Jésus était populaire[1068]; on +craignait une émeute. L'arrestation fut donc fixée au lendemain jeudi. +On résolut aussi de ne pas s'emparer de lui dans le temple, où il venait +tous les jours[1069], mais d'épier ses habitudes, pour le saisir dans +quelque endroit secret. Les agents des prêtres sondèrent les disciples, +espérant obtenir des renseignements utiles de leur faiblesse ou de leur +simplicité. Ils trouvèrent ce qu'ils cherchaient dans Juda de Kerioth. +Ce malheureux, par des motifs impossibles à expliquer, trahit son +maître, donna toutes les indications nécessaires, et se chargea même +(quoiqu'un tel excès de noirceur soit à peine croyable) de conduire la +brigade qui devait opérer l'arrestation. Le souvenir d'horreur que la +sottise ou la méchanceté de cet homme laissa dans la tradition +chrétienne a dû introduire ici quelque exagération. Juda jusque-là +avait été un disciple comme un autre; il avait même le titre d'apôtre; +il avait fait des miracles et chassé les démons. La légende, qui ne veut +que des couleurs tranchées, n'a pu admettre dans le cénacle que onze +saints et un réprouvé. La réalité ne procède point par catégories si +absolues. L'avarice, que les synoptiques donnent pour motif au crime +dont il s'agit, ne suffit pas pour l'expliquer. Il serait singulier +qu'un homme qui tenait la caisse et qui savait ce qu'il allait perdre +par la mort du chef, eût échangé les profits de son emploi[1070] contre +une très-petite somme d'argent[1071]. Juda avait-il été blessé dans son +amour-propre par la semonce qu'il reçut au dîner de Béthanie? Cela ne +suffit pas encore. Jean voudrait en faire un voleur, un incrédule depuis +le commencement[1072], ce qui n'a aucune vraisemblance. On aime mieux +croire à quelque sentiment de jalousie, a quelque dissension intestine. +La haine particulière que Jean témoigne contre Juda[1073] confirme cette +hypothèse. D'un coeur moins pur que les autres, Juda aura pris, sans +s'en apercevoir, les sentiments étroits de sa charge. Par un travers +fort ordinaire dans les fonctions actives, il en sera venu à mettre les +intérêts de la caisse au-dessus de l'oeuvre même à laquelle elle était +destinée. L'administrateur aura tué l'apôtre. Le murmure qui lui échappe +à Béthanie semble supposer que parfois il trouvait que le maître coûtait +trop cher à sa famille spirituelle. Sans doute cette mesquine économie +avait causé dans la petite société bien d'autres froissements. + +Sans nier que Juda de Kerioth ait contribué à l'arrestation de son +maître, nous croyons donc que les malédictions dont on le charge ont +quelque chose d'injuste. Il y eut peut-être dans son fait plus de +maladresse que de perversité. La conscience morale de l'homme du peuple +est vive et juste, mais instable et inconséquente. Elle ne sait pas +résister à un entraînement momentané. Les sociétés secrètes du parti +républicain cachaient dans leur sein beaucoup de conviction et de +sincérité, et cependant les dénonciateurs y étaient fort nombreux. Un +léger dépit suffisait pour faire d'un sectaire un traître. Mais si la +folle envie de quelques pièces d'argent fit tourner la tête au pauvre +Juda, il ne semble pas qu'il eût complètement perdu le sentiment moral, +puisque, voyant les conséquences de sa faute, il se repentit[1074], et, +dit-on, se donna la mort. + +Chaque minute, à ce moment, devient solennelle et a compté plus que des +siècles entiers dans l'histoire de l'humanité. Nous sommes arrivés au +jeudi, 13 de nisan (2 avril). C'était le lendemain soir que commençait +la fête de Pâque, par le festin où l'on mangeait l'agneau. La fête se +continuait les sept jours suivants, durant lesquels on mangeait les +pains azymes. Le premier et le dernier de ces sept jours avaient un +caractère particulier de solennité. Les disciples étaient déjà occupés +des préparatifs pour la fête[1075]. Quant à Jésus, on est porté à croire +qu'il connaissait la trahison de Juda, et qu'il se doutait du sort qui +l'attendait. Le soir, il fit avec ses disciples son dernier repas. Ce +n'était pas le festin rituel de la pâque, comme on l'a supposé plus +tard, en commettant une erreur d'un jour[1076]; mais pour l'Église +primitive, le souper du jeudi fut la vraie pâque, le sceau de l'alliance +nouvelle. Chaque disciple y rapporta ses plus chers souvenirs, et une +foule de traits touchants que chacun gardait du maître furent accumulés +sur ce repas, qui devint la pierre angulaire de la piété chrétienne et +le point de départ des plus fécondes institutions. + +Nul doute, en effet, que l'amour tendre dont le coeur de Jésus était +rempli pour la petite église qui l'entourait n'ait débordé à ce +moment[1077]. Son âme sereine et forte se trouvait légère sous le poids +des sombres préoccupations qui l'assiégeaient. Il eut un mot pour chacun +de ses amis. Deux d'entre eux, Jean et Pierre, surtout, furent l'objet +de tendres marques d'attachement. Jean (c'est lui du moins qui l'assure) +était couché sur le divan, à côté de Jésus, et sa tête reposait sur la +poitrine du maître. Vers la fin du repas, le secret qui pesait sur le +coeur de Jésus faillit lui échapper: «En vérité, dit-il, je vous le dis, +un de vous me trahira[1078].» Ce fut pour ces hommes naïfs un moment +d'angoisse; ils se regardèrent les uns les autres, et chacun +s'interrogea. Juda était présent; peut-être Jésus, qui avait depuis +quelque temps des raisons de se défier de lui, chercha-t-il par ce mot à +tirer de ses regards ou de son maintien embarrassé l'aveu de sa faute. +Mais le disciple infidèle ne perdit pas contenance; il osa même, dit-on, +demander comme les autres: «Serait-ce moi, rabbi?» + +Cependant, l'âme droite et bonne de Pierre était à la torture. Il fit +signe à Jean de tâcher de savoir de qui le maître parlait. Jean, qui +pouvait converser avec Jésus sans être entendu, lui demanda le mot de +cette énigme. Jésus n'ayant que des soupçons ne voulut prononcer aucun +nom; il dit seulement à Jean de bien remarquer celui à qui il allait +offrir du pain trempé. En même temps, il trempa le pain et l'offrit à +Juda. Jean et Pierre seuls eurent connaissance du fait. Jésus adressa à +Juda quelques paroles qui renfermaient un sanglant reproche, mais ne +furent pas comprises des assistants. On crut que Jésus lui donnait des +ordres pour la fête du lendemain, et il sortit[1079]. + +Sur le moment, ce repas ne frappa personne, et à part les appréhensions +dont le maître fit la confidence à ses disciples, qui ne comprirent qu'à +demi, il ne s'y passa rien d'extraordinaire. Mais après la mort de +Jésus, on attacha à cette soirée un sens singulièrement solennel, et +l'imagination des croyants y répandit une teinte de suave mysticité. Ce +qu'on se rappelle le mieux d'une personne chère, ce sont ses derniers +temps. Par une illusion inévitable, on prête aux entretiens qu'on a eus +alors avec elle un sens qu'ils n'ont pris que par la mort; on rapproche +en quelques heures les souvenirs de plusieurs années. La plupart des +disciples ne virent plus leur maître après le souper dont nous venons de +parler. Ce fut le banquet d'adieu. Dans ce repas, ainsi que dans +beaucoup d'autres, Jésus pratiqua son rite mystérieux de la fraction du +pain. Comme on crut de bonne heure que le repas en question eut lieu le +jour de Pâque et fut le festin pascal, l'idée vint naturellement que +l'institution eucharistique se fit à ce moment suprême. Partant de +l'hypothèse que Jésus savait d'avance avec précision le moment de sa +mort, les disciples devaient être amenés à supposer qu'il réserva pour +ses dernières heures une foule d'actes importants. Comme, d'ailleurs, +une des idées fondamentales des premiers chrétiens était que la mort de +Jésus avait été un sacrifice, remplaçant tous ceux de l'ancienne Loi, la +«Cène,» qu'on supposait s'être passée une fois pour toutes la veille de +la Passion, devint le sacrifice par excellence, l'acte constitutif de la +nouvelle alliance, le signe du sang répandu pour le salut de tous[1080]. +Le pain et le vin, mis en rapport avec la mort elle-même, furent ainsi +l'image du Testament nouveau que Jésus avait scellé de ses souffrances, +la commémoration du sacrifice du Christ jusqu'à son avénement[1081]. + +De très-bonne heure, ce mystère se fixa en un petit récit sacramentel, +que nous possédons sous quatre formes[1082] très-analogues entre elles. +Jean, si préoccupé des idées eucharistiques[1083], qui raconte le +dernier repas avec tant de prolixité, qui y rattache tant de +circonstances et tant de discours[1084]; Jean qui, seul parmi les +narrateurs évangéliques, a ici la valeur d'un témoin oculaire, ne +connaît pas ce récit. C'est la preuve qu'il ne regardait pas +l'institution de l'Eucharistie comme une particularité de la Cène. Pour +lui, le rite de la Cène, c'est le lavement des pieds. Il est probable +que dans certaines familles chrétiennes primitives, ce dernier rite +obtint une importance qu'il perdit depuis[1085]. Sans doute Jésus, dans +quelques circonstances, l'avait pratiqué pour donner à ses disciples une +leçon d'humilité fraternelle. On le rapporta à la veille de sa mort, +par suite de la tendance que l'on eut à grouper autour de la Cène +toutes les grandes recommandations morales et rituelles de Jésus. + +Un haut sentiment d'amour, de concorde, de charité, de déférence +mutuelle animait du reste les souvenirs qu'on croyait garder des +dernières heures de Jésus[1086]. C'est toujours l'unité de son Église, +constituée par lui ou par son esprit, qui est l'âme des symboles et des +discours que la tradition chrétienne fit remonter à ce moment sacré: «Je +vous donne un commandement nouveau, disait-il: c'est de vous aimer les +uns les autres comme je vous ai aimés. Le signe auquel on connaîtra que +vous êtes mes disciples, sera que vous vous aimiez. Je ne vous appelle +plus des serviteurs, parce que le serviteur n'est pas dans la confidence +de son maître; mais je vous appelle mes amis, parce que je vous ai +communiqué tout ce que j'ai appris de mon Père. Ce que je vous ordonne, +c'est de vous aimer les uns les autres[1087].» A ce dernier moment, +quelques rivalités, quelques luttes de préséance se produisirent +encore[1088]. Jésus fit remarquer que si lui, le maître, avait été au +milieu de ses disciples comme leur serviteur, à plus forte raison +devaient-ils se subordonner les uns aux autres. Selon quelques-uns, en +buvant le vin, il aurait dit: «Je ne goûterai plus de ce fruit de la +vigne jusqu'à ce que je le boive nouveau avec vous dans le royaume de +mon Père[1089].» Selon d'autres, il leur aurait promis bientôt un festin +céleste, où ils seraient assis sur des trônes à ses côtés[1090]. + +Il semble que, vers la fin de la soirée, les pressentiments de Jésus +gagnèrent les disciples. Tous sentirent qu'un grave danger menaçait le +maître et qu'on touchait à une crise. Un moment Jésus songea à quelques +précautions et parla d'épées. Il y en avait deux dans la compagnie. +«C'est assez,» dit-il[1091]. Il ne donna aucune suite à cette idée; il +vit bien que de timides provinciaux ne tiendraient pas devant la force +armée des grands pouvoirs de Jérusalem. Céphas, plein de coeur et se +croyant sûr de lui-même, jura qu'il irait avec lui en prison et à la +mort. Jésus, avec sa finesse ordinaire, lui exprima quelques doutes. +Selon une tradition, qui remontait probablement à Pierre lui-même, Jésus +l'assigna au chant du coq[1092]. Tous, comme Céphas, jurèrent qu'ils ne +faibliraient pas. + + +NOTES: + +[1038] Luc, XIX, 11. + +[1039] Luc, XXII, 24 et suiv. + +[1040] Matth., XX, 20 et suiv.; Marc, X, 35 et suiv. + +[1041] Luc, XIX, 12-27. + +[1042] Matth., XVI, 21 et suiv.; Marc, VIII, 31 et suiv. + +[1043] Matth., XX, 17 et suiv.; Marc, X, 31 et suiv.; Luc, XVIII, 31 et +suiv. + +[1044] Matth., XXIII, 39; Luc, XIII, 35. + +[1045] Matth., XX, 28. + +[1046] Jean, XI, 56. + +[1047] La pâque se célébrait le 14 de nisan. Or l'an 33, le 1er nisan +répondait à la journée du samedi, 21 mars. + +[1048] Matth., XXVI, 6; Marc, XIV, 3. Cf. Luc, VII, 40, 43-44. + +[1049] Il est très-ordinaire, en Orient, qu'une personne qui vous est +attachée par un lien d'affection ou de domesticité aille vous servir +quand vous mangez chez autrui. + +[1050] J'ai vu cet usage se pratiquer encore à Sour. + +[1051] Il faut se rappeler que les pieds des convives n'étaient point, +comme chez nous, cachés sous la table, mais étendus à la hauteur du +corps sur le divan ou _triclinium_. + +[1052] Matth., XXIV, 6 et suiv.; Marc, XIV, 3 et suiv.; Jean, XI, 2; +XII, 2 et suiv. Comparez Luc, VII, 36 et suiv. + +[1053] Jean, XII, 12. + +[1054] Luc, XIX, 41 et suiv. + +[1055] Mischna, _Menachoth_, XI, 2; Talm. de Bab., _Sanhédrin_, 14 _b_; +_Pesachim_, 63 _b_, 91 _a_; _Sota_, 45 _a_; _Baba metsia_, 85 _a_. Il +résulte de ces passages que Bethphagé était une sorte de _pomoerium_, +qui s'étendait au pied du soubassement oriental du temple, et qui avait +lui-même son mur de clôture. Les passages Matth., XXI, 1, Marc, XI, 1, +Luc, XIX, 29, n'impliquent pas nettement que Bethphagé fût un village, +comme l'ont supposé Eusèbe et S. Jérôme. + +[1056] Matth., XXI, 1 et suiv.; Marc, XI, 1 et suiv.; Luc, XIX, 29 et +suiv.; Jean, XII, 12 et suiv. + +[1057] Luc, XIX, 38; Jean, XII, 13. + +[1058] Le chiffre de 120,000, donné par Hécatée (dans Josèphe. _Contre +Apion_, I, 22), paraît exagéré. Cicéron parle de Jérusalem comme d'une +bicoque (_Ad Atticum_, II, IX). Les anciennes enceintes, quelque système +qu'on adopte, ne comportent pas une population quadruple de celle +d'aujourd'hui, laquelle n'atteint pas 15,000 habitants. V. Robinson, +_Bibl. Res_., I, 421-422 (2e édition); Fergusson, _Topogr. of Jerus_., +p. 51; Forster, _Syria and Palestine_, p. 82. + +[1059] Jos., _B. J_., II, XIV, 3; VI, IX, 3. + +[1060] Jean, XII, 20 et suiv. + +[1061] Matth., XXI, 17; Marc, XI, 11. + +[1062] Matth., XXI, 17-18; Marc, XI, 11-12, 19; Luc, XXI, 37-38. + +[1063] Jean, XII, 27 et suiv. On comprend que le ton exalté de Jean et +sa préoccupation exclusive du rôle divin de Jésus aient effacé du récit +les circonstances de faiblesse naturelle racontées par les synoptiques. + +[1064] Luc, XXII, 43; Jean, XII, 28-29. + +[1065] Matth., XVIII, 36 et suiv.; Marc, XIV, 32 et suiv.; Luc, XXII, 39 +et suiv. + +[1066] Cela se comprendrait d'autant moins que Jean met une sorte +d'affectation à relever les circonstances qui lui sont personnelles ou +dont il a été le seul témoin (XIII, 23 et suiv.; XVIII, 15 et suiv.; +XIX, 26 et suiv., 35; XX, 2 et suiv.; XXI, 20 et suiv.). + +[1067] Matth., XXVI, 1-5; Marc, XIV, 1-2; Luc, XXII, 1-2. + +[1068] Matth., XXI, 46. + +[1069] Matth., XXVI, 55. + +[1070] Jean, XII, 6. + +[1071] Jean ne parle même pas d'un salaire en argent. + +[1072] Jean, VI, 65; XII, 6. + +[1073] Jean, VI, 65, 71-72; XII, 6; XIII, 2, 27 et suiv. + +[1074] Matth., XXVII, 3 et suiv. + +[1075] Matth., XXVI, 4 et suiv.; Marc, XIV, 42; Luc, XXII, 7; Jean, +XIII, 29. + +[1076] C'est le système des synoptiques (Matth., XXVI, 47 et suiv.; +Marc, XIV, 42 et suiv.; Luc, XXII, 7 et suiv., 45). Mais Jean, dont le +récit a pour cette partie une autorité prépondérante, suppose +formellement que Jésus mourut le jour même où l'on mangeait l'agneau +(XIII, 1-2, 29; XVIII, 28; XIX, 14, 34). Le Talmud fait aussi mourir +Jésus «la veille de Pâque» (Talm. de Bab., _Sanhédrin_, 43 _a_, 67 _a_). + +[1077] Jean, XIII, 1 et suiv. + +[1078] Matth., XXVI, 21 et suiv.; Marc, XIV, 18 et suiv.; Luc, XX, 24 et +suiv.; Jean, XIII, 21 et suiv.; XXI, 20. + +[1079] Jean, XIII, 24 et suiv., qui lève les invraisemblances du récit +des synoptiques. + +[1080] Luc, XXII., 20. + +[1081] I Cor., XI, 26. + +[1082] Matth., XXVI, 26-28; Marc, XIV, 22-24; Luc, XXII, 19-21; I Cor., +XI, 23-25. + +[1083] Ch. VI. + +[1084] Ch. XIII-XVII. + +[1085] Jean, XIII, 14-45. Cf. Matth., XX, 26 et suiv.; Luc, XXII, 26 et +suiv. + +[1086] Jean, XIII, 1 et suiv. Les discours placés par Jean à la suite du +récit de la Cène ne peuvent être pris pour historiques. Ils sont pleins +de tours et d'expressions qui ne sont pas dans le style des discours de +Jésus, et qui, au contraire, rentrent très-bien dans le langage habituel +de Jean. Ainsi l'expression «petits enfants» au vocatif (Jean, XIII, 33) +est très-fréquente dans la première épître de Jean. Elle ne paraît pas +avoir été familière à Jésus. + +[1087] Jean, XIII, 33-35; XV, 12-17. + +[1088] Luc, XXII, 24-27. Cf. Jean, XIII, 4 et suiv. + +[1089] Matth., XXVI, 29; Marc, XIV, 25; Luc, XXII, 18. + +[1090] Luc, XXII, 29-30. + +[1091] Luc, XXII, 36-38. + +[1092] Matth., XXVI, 31 et suiv.; Marc, XIV, 29 et suiv.; Luc, XXII, 33 +et suiv.; Jean, XIII, 36 et suiv. + + + + +CHAPITRE XXIV. + +ARRESTATION ET PROCÈS DE JÉSUS. + + +La nuit était complètement tombée[1093] quand on sortit de la +salle[1094]. Jésus, selon son habitude, passa le val du Cédron, et se +rendit, accompagné des disciples, dans le jardin de Gethsémani, au pied +du mont des Oliviers[1095]. Il s'y assit. Dominant ses amis de son +immense supériorité, il veillait et priait. Eux dormaient à côté de lui, +quand tout à coup une troupe armée se présenta à la lueur des torches. +C'étaient des sergents du temple, armés de bâtons, sorte de brigade de +police qu'on avait laissée aux prêtres; ils étaient soutenus par un +détachement de soldats romains avec leurs épées; le mandat d'arrestation +émanait du grand-prêtre et du sanhédrin[1096]. Judas, connaissant les +habitudes de Jésus, avait indiqué cet endroit comme celui où on pouvait +le surprendre avec le plus de facilité. Judas, selon l'unanime tradition +des premiers temps, accompagnait lui-même l'escouade[1097], et même, +selon quelques-uns[1098], il aurait poussé l'odieux jusqu'à prendre pour +signe de sa trahison un baiser. Quoi qu'il en soit de cette +circonstance, il est certain qu'il y eut un commencement de résistance +de la part des disciples[1099]. Un d'eux (Pierre, selon des témoins +oculaires[1100]) tira l'épée et blessa à l'oreille un des serviteurs du +grand-prêtre nommé Malek. Jésus arrêta ce premier mouvement. Il se livra +lui-même aux soldats. Faibles et incapables d'agir avec suite, surtout +contre des autorités qui avaient tant de prestige, les disciples +prirent la fuite et se dispersèrent. Seuls, Pierre et Jean ne quittèrent +pas de vue leur maître. Un autre jeune homme inconnu le suivait, couvert +d'un vêtement léger. On voulut l'arrêter; mais le jeune homme s'enfuit, +en laissant sa tunique entre les mains des agents[1101]. + +La marche que les prêtres avaient résolu de suivre contre Jésus était +très-conforme au droit établi. La procédure contre le «séducteur» +(_mésith_), qui cherche à porter atteinte à la pureté de la religion, +est expliquée dans le Talmud avec des détails dont la naïve impudence +fait sourire. Le guet-apens judiciaire y est érigé en partie essentielle +de l'instruction criminelle. Quand un homme est accusé de «séduction,» +on aposte deux témoins, que l'on cache derrière une cloison; on +s'arrange pour attirer le prévenu dans une chambre contiguë, où il +puisse être entendu des deux témoins sans que lui-même les aperçoive. On +allume deux chandelles près de lui, pour qu'il soit bien constaté que +les témoins «le voient[1102].» Alors on lui fait répéter son blasphème. +On l'engage à se rétracter. S'il persiste, les témoins qui l'ont entendu +l'amènent au tribunal, et on le lapide. Le Talmud ajoute que ce fut de +la sorte qu'on se comporta envers Jésus, qu'il fut condamné sur la foi +de deux témoins qu'on avait apostés, que le crime de «séduction» est, du +reste, le seul pour lequel on prépare ainsi les témoins[1103]. + +Les disciples de Jésus nous apprennent, en effet, que le crime reproché +à leur maître était la «séduction[1104],» et, à part quelques minuties, +fruit de l'imagination rabbinique, le récit des évangiles répond trait +pour trait à la procédure décrite par le Talmud. Le plan des ennemis de +Jésus était de le convaincre, par enquête testimoniale et par ses +propres aveux, de blasphème et d'attentat contre la religion mosaïque, +de le condamner à mort selon la loi, puis de faire approuver la +condamnation par Pilate. L'autorité sacerdotale, comme nous l'avons déjà +vu, résidait tout entière de fait entre les mains de Hanan. L'ordre +d'arrestation venait probablement de lui. Ce fut chez ce puissant +personnage que l'on mena d'abord Jésus[1105]. Hanan l'interrogea sur sa +doctrine et ses disciples. Jésus refusa avec une juste fierté d'entrer +dans de longues explications. Il s'en référa à son enseignement, qui +avait été public; il déclara n'avoir jamais eu de doctrine secrète; il +engagea l'ex-grand-prêtre à interroger ceux qui l'avaient écouté. Cette +réponse était parfaitement naturelle; mais le respect exagéré dont le +vieux pontife était entouré la fit paraître audacieuse; un des +assistants y répliqua, dit-on, par un soufflet. + +Pierre et Jean avaient suivi leur maître jusqu'à la demeure de Hanan. +Jean, qui était connu dans la maison, fut admis sans difficulté; mais +Pierre fut arrêté à l'entrée, et Jean fut obligé de prier la portière de +le laisser passer. La nuit était froide. Pierre resta dans l'antichambre +et s'approcha d'un brasier autour duquel les domestiques se chauffaient. +Il fut bientôt reconnu pour un disciple de l'accusé. Le malheureux, +trahi par son accent galiléen, poursuivi de questions par les valets, +dont l'un était parent de Malek et l'avait vu à Gethsémani, nia par +trois fois qu'il eût jamais eu la moindre relation avec Jésus. Il +pensait que Jésus ne pouvait l'entendre, et il ne songeait pas que cette +lâcheté dissimulée renfermait une grande indélicatesse. Mais sa bonne +nature lui révéla bientôt la faute qu'il venait de commettre. Une +circonstance fortuite, le chant du coq, lui rappela un mot que Jésus lui +avait dit. Touché au coeur, il sortit et se mit à pleurer +amèrement[1106]. + +Hanan, bien qu'auteur véritable du meurtre juridique qui allait +s'accomplir, n'avait pas de pouvoirs pour prononcer la sentence de +Jésus; il le renvoya à son gendre Kaïapha, qui portait le titre +officiel. Cet homme, instrument aveugle de son beau-père, devait +naturellement tout ratifier. Le sanhédrin était rassemblé chez +lui[1107]. L'enquête commença; plusieurs témoins, préparés d'avance +selon le procédé inquisitorial exposé dans le Talmud, comparurent devant +le tribunal. Le mot fatal, que Jésus avait réellement prononcé: «Je +détruirai le temple de Dieu, et je le rebâtirai en trois jours,» fut +cité par deux témoins. Blasphémer le temple de Dieu était, d'après la +loi juive, blasphémer Dieu lui-même[1108]. Jésus garda le silence et +refusa d'expliquer la parole incriminée. S'il faut en croire un récit, +le grand-prêtre alors l'aurait adjuré de dire s'il était le Messie; +Jésus l'aurait confessé et aurait proclamé devant l'assemblée la +prochaine venue de son règne céleste[1109]. Le courage de Jésus, décidé +à mourir, n'exige pas cela. Il est plus probable qu'ici, comme chez +Hanan, il garda le silence. Ce fut en général, à ce dernier moment, sa +règle de conduite. La sentence était arrêtée; on ne cherchait que des +prétextes. Jésus le sentait, et n'entreprit pas une défense inutile. Au +point de vue du judaïsme orthodoxe, il était bien vraiment un +blasphémateur, un destructeur du culte établi; or ces crimes étaient +punis de mort par la loi[1110]. D'une seule voix, l'assemblée le déclara +coupable de crime capital. Les membres du conseil qui penchaient +secrètement vers lui étaient absents ou ne votèrent pas[1111]. La +frivolité ordinaire aux aristocraties depuis longtemps établies ne +permit pas aux juges de réfléchir longuement sur les conséquences de la +sentence qu'ils rendaient. La vie de l'homme était alors sacrifiée bien +légèrement; sans doute les membres du sanhédrin ne songèrent pas que +leurs fils rendraient compte à une postérité irritée de l'arrêt prononcé +avec un si insouciant dédain. + +Le sanhédrin n'avait pas le droit de faire exécuter une sentence de +mort[1112]. Mais, dans la confusion de pouvoirs qui régnait alors en +Judée, Jésus n'en était pas moins dès ce moment un condamné. Il demeura +le reste de la nuit exposé aux mauvais traitements d'une valetaille +infime, qui ne lui épargna aucun affront[1113]. + +Le matin, les chefs des prêtres et les anciens se trouvèrent de nouveau +réunis[1114]. Il s'agissait de faire ratifier par Pilate la condamnation +prononcée par le sanhédrin, et frappée d'insuffisance depuis +l'occupation des Romains. Le procurateur n'était pas investi comme le +légat impérial du droit de vie et de mort. Mais Jésus n'était pas +citoyen romain; il suffisait de l'autorisation du gouverneur pour que +l'arrêt prononcé contre lui eût son cours. Comme il arrive toutes les +fois qu'un peuple politique soumet une nation où la loi civile et la loi +religieuse se confondent, les Romains étaient amenés à prêter à la loi +juive une sorte d'appui officiel. Le droit romain ne s'appliquait pas +aux Juifs. Ceux-ci restaient sous le droit canonique que nous trouvons +consigné dans le Talmud, de même que les Arabes d'Algérie sont encore +régis par le code de l'islam. Quoique neutres en religion, les Romains +sanctionnaient ainsi fort souvent des pénalités portées pour des délits +religieux. La situation était à peu près celle des villes saintes de +l'Inde sous la domination anglaise, ou bien encore ce que serait l'état +de Damas, le lendemain du jour où la Syrie serait conquise par une +nation européenne. Josèphe prétend (mais certes on en peut douter) que +si un Romain franchissait les stèles qui portaient des inscriptions +défendant aux païens d'avancer, les Romains eux-mêmes le livraient aux +Juifs pour le mettre à mort[1115]. + +Les agents des prêtres lièrent donc Jésus et l'amenèrent au prétoire, +qui était l'ancien palais d'Hérode[1116], joignant la tour +Antonia[1117]. On était au matin du jour où l'on devait manger l'agneau +pascal (vendredi, 14 de nisan = 3 avril). Les Juifs se seraient souillés +en entrant dans le prétoire et n'auraient pu faire le festin sacré. Ils +restèrent dehors[1118]. Pilate, averti de leur présence, monta au +_bima_[1119] ou tribunal situé en plein air[1120], à l'endroit qu'on +nommait _Gabbatha_ ou en grec _Lithostrotos_, à cause du carrelage qui +revêtait le sol. + +A peine informé de l'accusation, il témoigna sa mauvaise humeur d'être +mêlé à cette affaire[1121] Puis il s'enferma dans le prétoire avec +Jésus. Là eut lieu un entretien dont les détails précis nous échappent, +aucun témoin n'ayant pu le redire aux disciples, mais dont la couleur +paraît avoir été bien devinée par Jean. Son récit, en effet, est en +parfait accord avec ce que l'histoire nous apprend de la situation +réciproque des deux interlocuteurs. + +Le procurateur Pontius, surnommé Pilatus, sans doute à cause du _pilum_ ou +javelot d'honneur dont lui ou un de ses ancêtres fut décoré[1122], +n'avait eu jusque-là aucune relation avec la secte naissante. +Indifférent aux querelles intérieures des Juifs, il ne voyait dans tous +ces mouvements de sectaires que les effets d'imaginations intempérantes +et de cerveaux égarés. En général, il n'aimait pas les Juifs. Mais les +Juifs le détestaient plus encore; ils le trouvaient dur, méprisant, +emporté; ils l'accusaient de crimes invraisemblables[1123]. Centre d'une +grande fermentation populaire, Jérusalem était une ville +très-séditieuse et pour un étranger un insupportable séjour. Les exaltés +prétendaient que c'était chez le nouveau procurateur un dessein arrêté +d'abolir la loi juive[1124]. Leur fanatisme étroit, leurs haines +religieuses révoltaient ce large sentiment de justice et de gouvernement +civil, que le Romain le plus médiocre portait partout avec lui. Tous les +actes de Pilate qui nous sont connus le montrent comme un bon +administrateur[1125]. Dans les premiers temps de l'exercice de sa +charge, il avait eu avec ses administrés des difficultés qu'il avait +tranchées d'une manière très-brutale, mais où il semble que, pour le +fond des choses, il avait raison. Les Juifs devaient lui paraître des +gens arriérés; il les jugeait sans doute comme un préfet libéral jugeait +autrefois les Bas-Bretons, se révoltant pour une nouvelle route ou pour +l'établissement d'une école. Dans ses meilleurs projets pour le bien du +pays, notamment en tout ce qui tenait aux travaux publics, il avait +rencontré la Loi comme un obstacle infranchissable. La Loi enserrait la +vie à tel point qu'elle s'opposait à tout changement et à toute +amélioration. Les constructions romaines, même les plus utiles, étaient +de la part des Juifs zélés l'objet d'une grande antipathie[1126]. Deux +écussons votifs, avec des inscriptions qu'il avait fait apposer à sa +résidence, laquelle était voisine de l'enceinte sacrée, provoquèrent un +orage encore plus violent[1127]. Pilate tint d'abord peu de compte de +ces susceptibilités; il se vit ainsi engagé dans des répressions +sanglantes[1128], qui plus tard finirent par amener sa +destitution[1129]. L'expérience de tant de conflits l'avait rendu fort +prudent dans ses rapports avec un peuple intraitable, qui se vengeait de +ses maîtres en les obligeant à user envers lui de rigueurs odieuses. Le +procurateur se voyait avec un suprême déplaisir amené à jouer en cette +nouvelle affaire un rôle de cruauté, pour une loi qu'il haïssait[1130]. +Il savait que le fanatisme religieux, quand il a obtenu quelque violence +des gouvernements civils, est ensuite le premier à en faire peser sur +eux la responsabilité, presque à les en accuser. Suprême injustice; car +le vrai coupable, en pareil cas, est l'instigateur! + +Pilate eût donc désiré sauver Jésus. Peut-être l'attitude digne et +calme de l'accusé fit-elle sur lui de l'impression. Selon une +tradition[1131], Jésus aurait trouvé un appui dans la propre femme du +procurateur. Celle-ci avait pu entrevoir le doux Galiléen de quelque +fenêtre du palais, donnant sur les cours du temple. Peut-être le +revit-elle en songe, et le sang de ce beau jeune homme, qui allait être +versé, lui donna-t-il le cauchemar. Ce qu'il y a de certain, c'est que +Jésus trouva Pilate prévenu en sa faveur. Le gouverneur l'interrogea +avec bonté et avec l'intention de chercher tous les moyens de le +renvoyer absous. + +Le titre de «roi des Juifs,» que Jésus ne s'était jamais donné, mais que +ses ennemis présentaient comme le résumé de son rôle et de ses +prétentions, était naturellement celui par lequel on pouvait exciter les +ombrages de l'autorité romaine. C'est par ce côté, comme séditieux et +comme coupable de crime d'État, qu'on se mit à l'accuser. Rien n'était +plus injuste; car Jésus avait toujours reconnu l'empire romain pour le +pouvoir établi. Mais les partis religieux conservateurs n'ont pas +coutume de reculer devant la calomnie. On tirait malgré lui toutes les +conséquences de sa doctrine; on le transformait en disciple de Juda le +Gaulonite; on prétendait qu'il défendait de payer le tribut à +César[1132]. Pilate lui demanda s'il était réellement le roi des +Juifs[1133]. Jésus ne dissimula rien de ce qu'il pensait. Mais la grande +équivoque qui avait fait sa force, et qui après sa mort devait +constituer sa royauté, le perdit cette fois. Idéaliste, c'est-à-dire ne +distinguant pas l'esprit et la matière, Jésus, la bouche armée de son +glaive à deux tranchants, selon l'image de l'Apocalypse, ne rassura +jamais complètement les puissances de la terre. S'il faut en croire +Jean, il aurait avoué sa royauté, mais prononcé en même temps cette +profonde parole: «Mon royaume n'est pas de ce monde.» Puis il aurait +expliqué la nature de sa royauté, se résumant tout entière dans la +possession et la proclamation de la vérité. Pilate ne comprit rien à cet +idéalisme supérieur[1134]. Jésus lui fit sans doute l'effet d'un rêveur +inoffensif. Le manque, total de prosélytisme religieux et philosophique +chez les Romains de cette époque leur faisait regarder le dévouement à +la vérité comme une chimère. Ces débats les ennuyaient et leur +paraissaient dénués de sens. Ne voyant pas quel levain dangereux pour +l'empire se cachait dans les spéculations nouvelles, ils n'avaient +aucune raison d'employer la violence contre elles. Tout leur +mécontentement tombait sur ceux qui venaient leur demander des supplices +pour de vaines subtilités. Vingt ans plus tard, Gallion suivait encore +la même conduite avec les Juifs[1135]. Jusqu'à la ruine de Jérusalem, la +règle administrative des Romains fut de rester complètement indifférents +dans ces querelles de sectaires entre eux[1136]. + +Un expédient se présenta à l'esprit du gouverneur pour concilier ses +propres sentiments avec les exigences du peuple fanatique dont il avait +déjà tant de fois ressenti la pression. Il était d'usage à propos de la +fête de Pâque de délivrer au peuple un prisonnier. Pilate, sachant que +Jésus n'avait été arrêté que par suite de la jalousie des prêtres[1137], +essaya de le faire bénéficier de cette coutume. Il parut de nouveau sur +le _bima_, et proposa à la foule de relâcher «le roi des Juifs.» La +proposition faite en ces termes avait un certain caractère de largeur en +même temps que d'ironie. Les prêtres en virent le danger. Ils agirent +promptement[1138], et pour combattre la proposition de Pilate, ils +suggérèrent à la foule le nom d'un prisonnier qui jouissait dans +Jérusalem d'une grande popularité. Par un singulier hasard, il +s'appelait aussi Jésus[1139] et portait le surnom de Bar-Abba ou +Bar-Rabban[1140]. C'était un personnage fort connu[1141]; il avait été +arrêté à la suite d'une émeute accompagnée de meurtre[1142]. Une clameur +générale s'éleva: «Non celui-là; mais Jésus Bar-Rabban.» Pilate fut +obligé de délivrer Jésus Bar-Rabban. + +Son embarras augmentait. Il craignait que trop d'indulgence pour un +accusé auquel on donnait le titre de «roi des Juifs» ne le compromît. Le +fanatisme, d'ailleurs, amène tous les pouvoirs à traiter avec lui. +Pilate se crut obligé de faire quelque concession; mais hésitant encore à +répandre le sang pour satisfaire des gens qu'il détestait, il voulut +tourner la chose en comédie. Affectant de rire du titre pompeux que +l'on donnait à Jésus, il le fit fouetter[1143]. La flagellation était le +préliminaire ordinaire du supplice de la croix[1144]. Peut-être Pilate +voulut-il laisser croire que cette condamnation était déjà prononcée, +tout en espérant que le préliminaire, suffirait. Alors eut lieu, selon +tous les récits, une scène révoltante. Des soldats lui mirent sur le dos +une casaque rouge, sur la tête une couronne formée de branches +épineuses, et un roseau à la main. On l'amena ainsi affublé sur la +tribune, en face du peuple. Les soldats défilaient devant lui, le +souffletaient tour à tour, et disaient en s'agenouillant: «Salut, roi +des Juifs[1145].» D'autres, dit-on, crachaient sur lui et frappaient sa +tête avec le roseau. On comprend difficilement que la gravité romaine se +soit prêtée à des actes si honteux. Il est vrai que Pilate, en qualité +de procurateur, n'avait guère sous ses ordres que des troupes +auxiliaires[1146]. Des citoyens romains, comme étaient les légionnaires, +ne fussent pas descendus à de telles indignités. + +Pilate avait-il cru par cette parade mettre sa responsabilité à +couvert? Espérait-il détourner le coup qui menaçait Jésus en accordant +quelque chose à la haine des Juifs[1147], et en substituant au +dénouement tragique une fin grotesque d'où il semblait résulter que +l'affaire ne méritait pas une autre issue? Si telle fut sa pensée, elle +n'eut aucun succès. Le tumulte grandissait et devenait une véritable +sédition. Les cris: «Qu'il soit crucifié! qu'il soit crucifié!» +retentissaient de tous côtés. Les prêtres, prenant un ton de plus en +plus exigeant, déclaraient la Loi en péril, si le séducteur n'était puni +de mort[1148]. Pilate vit clairement que, pour sauver Jésus, il faudrait +réprimer une émeute sanglante. Il essaya cependant encore de gagner du +temps. Il rentra dans le prétoire, s'informa de quel pays était Jésus, +cherchant un prétexte pour décliner sa propre compétence[1149]. Selon +une tradition, il aurait même renvoyé Jésus à Antipas, qui, dit-on, +était alors à Jérusalem[1150]. Jésus se prêta peu à ces efforts +bienveillants; il se renferma, comme chez Kaïapha, dans un silence digne +et grave, qui étonna Pilate. Les cris du dehors devenaient de plus en +plus menaçants. On dénonçait déjà le peu de zèle du fonctionnaire qui +protégeait un ennemi de César. Les plus grands adversaires de la +domination romaine se trouvèrent transformés en sujets loyaux de Tibère, +pour avoir le droit d'accuser de lèse-majesté le procurateur trop +tolérant. «Il n'y a ici, disaient-ils, d'autre roi que l'empereur; +quiconque se fait roi se met en opposition avec l'empereur. Si le +gouverneur acquitte cet homme, c'est qu'il n'aime pas l'empereur.[1151]» +Le faible Pilate n'y tint pas; il lut d'avance le rapport que ses +ennemis enverraient à Rome, et où on l'accuserait d'avoir soutenu un +rival de Tibère. Déjà, dans l'affaire des écussons votifs[1152], les +Juifs avaient écrit à l'empereur et avaient eu raison. Il craignit pour +sa place. Par une condescendance qui devait livrer son nom aux fouets de +l'histoire, il céda, rejetant, dit-on, sur les Juifs toute la +responsabilité de ce qui allait arriver. Ceux-ci, au dire des chrétiens, +l'auraient pleinement acceptée, en s'écriant: «Que son sang retombe sur +nous et sur nos enfants[1153]!» + +Ces mots furent-ils réellement prononcés? On en peut douter. Mais ils +sont l'expression d'une profonde vérité historique. Vu l'attitude que +les Romains avaient prise en Judée, Pilate ne pouvait guère faire que ce +qu'il fit. Combien de sentences de mort dictées par l'intolérance +religieuse ont forcé la main au pouvoir civil! Le roi d'Espagne qui, +pour complaire à un clergé fanatique, livrait au bûcher des centaines de +ses sujets, était plus blâmable que Pilate; car il représentait un +pouvoir plus complet que n'était encore à Jérusalem celui des Romains. +Quand le pouvoir civil se fait persécuteur ou tracassier, à la +sollicitation du prêtre, il fait preuve de faiblesse. Mais que le +gouvernement qui à cet égard est sans péché jette à Pilate la première +pierre. Le «bras séculier,» derrière lequel s'abrite la cruauté +cléricale, n'est pas le coupable. Nul n'est admis à dire qu'il a +horreur du sang, quand il le fait verser par ses valets. + +Ce ne furent donc ni Tibère ni Pilate qui condamnèrent Jésus. Ce fut le +vieux parti juif; ce fut la loi mosaïque. Selon nos idées modernes, il +n'y a nulle transmission de démérite moral du père au fils; chacun ne +doit compte à la justice humaine et à la justice divine que de ce qu'il +a fait. Tout juif, par conséquent, qui souffre encore aujourd'hui pour +le meurtre de Jésus a droit de se plaindre; car peut-être eût-il été +Simon le Cyrénéen; peut-être au moins n'eût-il pas été avec ceux qui +crièrent: «Crucifiez-le!» Mais les nations ont leur responsabilité comme +les individus. Or si jamais crime fut le crime d'une nation, ce fut la +mort de Jésus. Cette mort fut «légale,» en ce sens qu'elle eut pour +cause première une loi qui était l'âme même de la nation. La loi +mosaïque, dans sa forme moderne, il est vrai, mais acceptée, prononçait +la peine de mort contre toute tentative pour changer le culte établi. +Or, Jésus, sans nul doute, attaquait ce culte et aspirait à le détruire. +Les Juifs le dirent à Pilate avec une franchise simple et vraie: «Nous +avons une Loi, et selon cette Loi il doit mourir; car il s'est fait Fils +de Dieu[1154].» La loi était détestable; mais c'était la loi de la +férocité antique, et le héros qui s'offrait pour l'abroger devait avant +tout la subir. + +Hélas! il faudra plus de dix-huit cents ans pour que le sang qu'il va +verser porte ses fruits. En son nom, durant des siècles, on infligera +des tortures et la mort à des penseurs aussi nobles que lui. Aujourd'hui +encore, dans des pays qui se disent chrétiens, des pénalités sont +prononcées pour des délits religieux. Jésus n'est pas responsable de ces +égarements. Il ne pouvait prévoir que tel peuple à l'imagination égarée +le concevrait un jour comme un affreux Moloch, avide de chair brûlée. Le +christianisme a été intolérant; mais l'intolérance n'est pas un fait +essentiellement chrétien. C'est un fait juif, en ce sens que le judaïsme +dressa pour la première fois la théorie de l'absolu en religion, et posa +le principe que tout novateur, même quand il apporte des miracles à +l'appui de sa doctrine, doit être reçu à coups de pierres, lapidé par +tout le monde, sans jugement[1155]. Certes, le monde païen eut aussi ses +violences religieuses. Mais s'il avait eu cette loi-là, comment fût-il +devenu chrétien? Le Pentateuque a de la sorte été dans le monde le +premier code de la terreur religieuse. Le judaïsme a donné l'exemple +d'un dogme immuable, armé du glaive. Si, au lieu de poursuivre les +Juifs d'une haine aveugle, le christianisme eût aboli le régime qui tua +son fondateur, combien il eût été plus conséquent, combien il eût mieux +mérité du genre humain! + + +NOTES: + +[1093] Jean, XIII, 30. + +[1094] La circonstance d'un chant religieux, rapportée par Matth., XXVI, +30, et Marc, XIV, 26, vient de l'opinion où sont ces deux évangélistes +que le dernier repas de Jésus fut le festin pascal. Avant et après le +festin pascal, on chantait des psaumes. Talm. de Bab., _Pesachim_, cap. +IX, hal. 3 et fol. 118 _a_, etc. + +[1095] Matth., XXVI, 36; Marc, XIV, 32; Luc, XXII, 39; Jean, XVIII, 1-2. + +[1096] Matth., XXVI, 47; Marc, XIV, 43; Jean, XVIII, 3, 12. + +[1097] Matth., XXVI, 47; Marc, XIV, 43; Luc, XXII, 47; Jean, XVIII, 3; +_Act._, I, 16. + +[1098] C'est la tradition des synoptiques. Dans le récit de Jean, Jésus +se nomme lui-même. + +[1099] Les deux traditions sont d'accord sur ce point. + +[1100] Jean, XVIII, 10. + +[1101] Marc, XIV, 51-52. + +[1102] En matière criminelle, on n'admettait que des témoins oculaires. +Mischna, _Sanhédrin_ IV, 5. + +[1103] Talm. de Jérus., _Sanhédrin_, XIV, 16; Talm. de Bab., même +traité, 43 _a_, 67 _a_. Cf. _Schabbath_, 104 _b_. + +[1104] Matth., XXVII, 63; Jean, VII, 12, 47. + +[1105] Jean, XVIII, 13 et suiv. Cette circonstance, que l'on ne trouve +que dans Jean, est la plus forte preuve de la valeur historique du +quatrième évangile. + +[1106] Matth., XXVI, 69 et suiv.; Marc, XIV, 66 et suiv.; Luc, XXII, 54 +et suiv.; Jean, XVIII, 15 et suiv.; 25 et suiv. + +[1107] Matth., XVI, 57; Marc, XIV, 53; Luc, XXII, 66. + +[1108] Matth., XXIII, 16 et suiv. + +[1109] Matth., XXVI, 64; Marc, XIV, 62; Luc, XXII, 69. Jean ne sait rien +de cette scène. + +[1110] _Lévit._, XXIV, 14 et suiv.; _Deutér._, XIII, 1 et suiv. + +[1111] Luc, XXIII, 50-51. + +[1112] Jean, XVIII, 31; Jos., _Ant_., XX, IX, 1. + +[1113] Matth., XXVI, 67-68; Marc, XIV, 65; Luc, XXII, 63-65. + +[1114] Matth., XXVII, 1; Marc, XV, 1; Luc, XXII, 66; XXIII, 1; Jean, +XVIII, 28. + +[1115] Jos., _Ant._, XV, XI, 5; _B.J._, VI, II, 4. + +[1116] Philon, _Legatio ad Caïum_, §38. Jos., _B.J._, II, XIV, 8. + +[1117] A l'endroit où est encore aujourd'hui le sérail du pacha de +Jérusalem. + +[1118] Jean, XVIII, 28. + +[1119] Le mot grec [Greek: bêma] était passé en syro-chaldaïque. + +[1120] Jos., _B.J._, II, IX, 3; XIV, 8; Matth., XXVII, 27; Jean, XVIII, +33. + +[1121] Jean, XVIII, 29. + +[1122] Virg., _Æn_., XII, 421; Martial, _Épigr_., I, XXXII; X, XLVIII; +Plutarque, _Vie de Romulus_, 29. Comparez la _hasta pura_, décoration +militaire. Orelli et Henzen, _Inscr. lat_., n^{os} 3574, 6852, etc. +_Pilatus_ est, dans cette hypothèse, un mot de la même forme que +_Torquatus_. + +[1123] Philon, _Leg. ad Caïum_, § 38. + +[1124] Jos., _Ant_., XVIII, iii, 1, init. + +[1125] Jos., _Ant_., XVIII, ii-iv. + +[1126] Talm. de Bab., _Schabbalh_, 33 _b_. + +[1127] Philon, _Leg. ad Caïum_, § 38. + +[1128] Jos., _Ant_, XVIII, iii, 1 et 2; _Bell. Jud_., II, ix, 2 et +suiv.; Luc, XIII, 1. + +[1129] Jos., _Ant._ XVIII, iv, 1-2. + +[1130] Jean, XVIII, 35. + +[1131] Matth., XXVII, 19. + +[1132] Luc, XXIII, 2, 5. + +[1133] Matth., XXVII, 11; Marc, XV, 2; Luc, XXIII, 3; Jean, XVIII, 33. + +[1134] Jean, XVIII, 38. + +[1135] _Act._, XVIII, 14-15. + +[1136] Tacite (_Ann._, XV, 44) présente la mort de Jésus comme une +exécution politique de Ponce Pilate. Mais, à l'époque où écrivai Tacite, +la politique romaine envers les chrétiens était changée; on les tenait +pour coupables de ligue secrète contre l'État. Il était naturel que +l'historien latin crût que Pilate, en faisant mourir Jésus, avait obéi à +des raisons de sûreté publique. Josèphe est bien plus exact (_Ant._, +XVIII, iii, 3). + +[1137] Marc, XV, 10. + +[1138] Matth., XXVII, 20; Marc, XV, 11. + +[1139] Le nom de Jésus a disparu dans la plupart des manuscrits. Cette +leçon a néanmoins pour elle de très-fortes autorités. + +[1140] Matth., XXVII, 16. + +[1141] Cf. saint Jérôme, In Matth., XXVII, 16. + +[1142] Marc, XV, 7; Luc, XXIII, 19. Jean (XVIII, 40), qui en fait un +voleur, paraît ici beaucoup moins dans le vrai que Marc. + +[1143] Matth., XXVII, 26; Marc, XV, 45; Jean, XIX, 1. + +[1144] Jos., _B. J_., II, XIV, 9; V, XI, 4; VII, VI, 4; Tite-Live, +XXXIII, 36; Quinte-Curce, VII, XI, 28. + +[1145] Matth., XXVII, 27 et suiv.; Marc, XV, 16 et suiv.; Luc, XXIII, +11; Jean, XIX, 2 et suiv. + +[1146] Voir _Inscript, rom. de l'Algérie_, n° 5, fragm. B. + +[1147] Luc, XXIII, 16, 22. + +[1148] Jean, XIX, 7. + +[1149] Jean, XIX, 9. Cf. Luc, XXIII, 6 et suiv. + +[1150] Il est probable que c'est là une première tentative d'«Harmonie +des Évangiles.» Luc aura eu sous les yeux un récit où la mort de Jésus +était attribuée par erreur à Hérode. Pour ne pas sacrifier entièrement +cette version, il aura mis bout à bout les deux traditions, d'autant +plus qu'il savait peut-être vaguement que Jésus (comme Jean nous +l'apprend) comparut devant trois autorités. Dans beaucoup d'autres cas, +Luc semble avoir un sentiment éloigné des faits qui sont propres à la +narration de Jean. Du reste, le troisième évangile renferme, pour +l'histoire du crucifiement, une série d'additions que l'auteur paraît +avoir puisées dans un document plus récent, et où l'arrangement en vue +d'un but d'édification était sensible. + +[1151] Jean, XIX, 12, 15. Cf. Luc, XXIII, 2. Pour apprécier l'exactitude +de la couleur de cette scène chez les évangélistes, voyez Philon, _Leg. +ad Caïum_, § 38. + +[1152] Voir ci-dessus, p. 402. + +[1153] Matth., XXVII, 24-25. + +[1154] Jean, XIX, 7. + +[1155] _Deutér._, XIII, 1 et suiv. + + + + +CHAPITRE XXV. + +MORT DE JÉSUS. + + +Bien que le motif réel de la mort de Jésus fût tout religieux, ses +ennemis avaient réussi, au prétoire, à le présenter comme coupable de +crime d'État; ils n'eussent pas obtenu du sceptique Pilate une +condamnation pour cause d'hétérodoxie. Conséquents à cette idée, les +prêtres firent demander pour Jésus, par la foule, le supplice de la +croix. Ce supplice n'était pas juif d'origine; si la condamnation de +Jésus eût été purement mosaïque, on lui eût appliqué la +lapidation[1156]. La croix était un supplice romain, réservé pour les +esclaves et pour les cas où l'on voulait ajouter à la mort +l'aggravation de l'ignominie. En l'appliquant à Jésus, on le traitait +comme les voleurs de grand chemin, les brigands, les bandits, ou comme +ces ennemis de bas étage auxquels les Romains n'accordaient pas les +honneurs de la mort par le glaive[1157]. C'était le chimérique «roi des +Juifs,» non le dogmatiste hétérodoxe, que l'on punissait. Par suite de +la même idée, l'exécution dut être abandonnée aux Romains. On sait que, +chez les Romains, les soldats, comme ayant pour métier de tuer, +faisaient l'office de bourreaux. Jésus fut donc livré à une cohorte de +troupes auxiliaires, et tout l'odieux des supplices introduits par les +moeurs cruelles des nouveaux conquérants se déroula pour lui. Il était +environ midi[1158]. On le revêtit de ses habits qu'on lui avait ôtés +pour la parade de la tribune, et comme la cohorte avait déjà en réserve +deux voleurs qu'elle devait exécuter, on réunit les trois condamnés, et +le cortège se mit en marche pour le lieu de l'exécution. + +Ce lieu était un endroit nommé Golgotha, situé hors de Jérusalem, mais +près des murs de la ville[1159]. Le nom de _Golgotha_ signifie _crâne_; +il correspond, ce semble, à notre mot _Chaumont_, et désignait +probablement un tertre dénudé, ayant la forme d'un crâne chauve. On ne +sait pas avec exactitude l'emplacement de ce tertre. Il était sûrement +au nord ou au nord-ouest de la ville, dans la haute plaine inégale qui +s'étend entre les murs et les deux vallées de Cédron et de Hinnom[1160], +région assez vulgaire, attristée encore par les fâcheux détails du +voisinage d'une grande cité. Il est difficile de placer le Golgotha à +l'endroit précis où, depuis Constantin, la chrétienté tout entière l'a +vénéré[1161]. Cet endroit est trop engagé dans l'intérieur de la ville, +et on est porté à croire qu'à l'époque de Jésus il était compris dans +l'enceinte des murs[1162]. + +Le condamné à la croix devait porter lui-même l'instrument de son +supplice[1163]. Mais Jésus, plus faible de corps que ses deux +compagnons, ne put porter la sienne. L'escouade rencontra un certain +Simon de Cyrène, qui revenait de la campagne, et les soldats, avec les +brusques procédés des garnisons étrangères, le forcèrent de porter +l'arbre fatal. Peut-être usaient-ils en cela d'un droit de corvée +reconnu, les Romains ne pouvant se charger eux-mêmes du bois infâme. Il +semble que Simon fut plus tard de la communauté chrétienne. Ses deux +fils, Alexandre et Rufus[1164], y étaient fort connus. Il raconta +peut-être plus d'une circonstance dont il avait été témoin. Aucun +disciple n'était à ce moment auprès de Jésus[1165]. + +On arriva enfin à la place des exécutions. Selon l'usage juif, on offrit +à boire aux patients un vin fortement aromatisé, boisson enivrante, que +par un sentiment de pitié on donnait au condamné pour l'étourdir[1166]. +Il paraît que souvent les dames de Jérusalem apportaient elles-mêmes aux +infortunés qu'on menait au supplice ce vin de la dernière heure; quand +aucune d'elles ne se présentait, on l'achetait sur les fonds de la +caisse publique[1167]. Jésus, après avoir effleuré le vase du bout des +lèvres, refusa de boire[1168]. Ce triste soulagement des condamnés +vulgaires n'allait pas à sa haute nature. Il préféra quitter la vie dans +la parfaite clarté de son esprit, et attendre avec une pleine conscience +la mort qu'il avait voulue et appelée. On le dépouilla alors de ses +vêtements[1169], et on l'attacha à la croix. La croix se composait de +deux poutres liées en forme de T[1170]. Elle était peu élevée, si bien +que les pieds du condamné touchaient presque à terre. On commençait par +la dresser[1171]; puis on y attachait le patient, en lui enfonçant des +clous dans les mains; les pieds étaient souvent cloués, quelquefois +seulement liés avec des cordes[1172]. Un billot de bois, sorte +d'antenne, était attaché au fût de la croix, vers le milieu, et passait +entre les jambes du condamné, qui s'appuyait dessus[1173]. Sans cela les +mains se fussent déchirées et le corps se fût affaissé. D'autres fois, +une tablette horizontale était fixée à la hauteur des pieds et les +soutenait[1174]. + +Jésus savoura ces horreurs dans toute leur atrocité. Une soif brûlante, +l'une des tortures du crucifiement[1175], le dévorait. Il demanda à +boire. Il y avait près de là un vase plein de la boisson ordinaire des +soldats romains, mélange de vinaigre et d'eau, appelé _posca_. Les +soldats devaient porter avec eux leur _posca_ dans toutes les +expéditions[1176], au nombre desquelles une exécution était comptée. Un +soldat trempa une éponge dans ce breuvage, la mit au bout d'un roseau, +et la porta aux lèvres de Jésus, qui la suça[1177]. Les deux voleurs +étaient crucifiés à ses côtés. Les exécuteurs, auxquels on abandonnait +d'ordinaire les menues dépouilles (_pannicularia_) des +suppliciés[1178], tirèrent au sort ses vêtements, et, assis au pied de +la croix, le gardaient[1179]. Selon une tradition, Jésus aurait prononcé +cette parole, qui fut dans son coeur, sinon sur ses lèvres: «Père, +pardonne-leur; ils ne savent ce qu'ils font[1180].» + +Un écriteau, suivant la coutume romaine, était attaché au haut de la +croix, portant en trois langues, en hébreu, en grec et en latin: LE ROI +DES JUIFS. Il y avait dans cette rédaction quelque chose de pénible et +d'injurieux pour la nation. Les nombreux passants qui la lurent en +furent blessés. Les prêtres firent observer à Pilate qu'il eût fallu +adopter une rédaction qui impliquât seulement que Jésus s'était dit roi +des Juifs. Mais Pilate, déjà impatienté de cette affaire, refusa de rien +changer à ce qui était écrit[1181]. + +Ses disciples avaient fui. Jean néanmoins déclare avoir été présent et +être resté constamment debout au pied de la croix[1182]. On peut +affirmer avec plus de certitude que les fidèles amies de Galilée, qui +avaient suivi Jésus à Jérusalem, et continuaient à le servir, ne +l'abandonnèrent pas. Marie Cléophas, Marie de Magdala, Jeanne, femme de +Khouza, Salomé, d'autres encore, se tenaient à une certaine +distance[1183] et ne le quittaient pas des yeux[1184]. S'il fallait en +croire Jean[1185], Marie, mère de Jésus, eût été aussi au pied de la +croix, et Jésus, voyant réunis sa mère et son disciple chéri, eût dit à +l'un: «Voilà ta mère,» à l'autre: «Voilà ton fils.» Mais on ne +comprendrait pas comment les évangélistes synoptiques, qui nomment les +autres femmes, eussent omis celle dont la présence était un trait si +frappant. Peut-être même la hauteur extrême du caractère de Jésus ne +rend-elle pas un tel attendrissement personnel vraisemblable, au moment +où, uniquement préoccupé de son oeuvre, il n'existait plus que pour +l'humanité[1186]. + +A part ce petit groupe de femmes, qui de loin consolaient ses regards, +Jésus n'avait devant lui que le spectacle de la bassesse humaine ou de +sa stupidité. Les passants l'insultaient. Il entendait autour de lui de +sottes railleries et ses cris suprêmes de douleur tournés en odieux jeux +de mots: «Ah! le voilà, disait-on, celui qui s'est appelé Fils de Dieu! +Que son père, s'il veut, vienne maintenant le délivrer!--Il a sauvé les +autres, murmurait-on encore, et il ne peut se sauver lui-même. S'il est +roi d'Israël, qu'il descende de la croix, et nous croyons en lui!--Eh +bien! disait un troisième, toi qui détruis le temple de Dieu, et le +rebâtis en trois jours, sauve-toi, voyons[1187]!»--Quelques-uns, +vaguement au courant de ses idées apocalyptiques, crurent l'entendre +appeler Élie, et dirent: «Voyons si Élie viendra le délivrer.» Il paraît +que les deux voleurs crucifiés à ses côtés l'insultaient aussi[1188]. Le +ciel était sombre[1189]; la terre, comme dans tous les environs de +Jérusalem, sèche et morne. Un moment, selon certains récits, le coeur +lui défaillit; un nuage lui cacha la face de son Père; il eut une agonie +de désespoir, plus cuisante mille fois que tous les tourments. Il ne vit +que l'ingratitude des hommes; il se repentit peut-être de souffrir pour +une race vile, et il s'écria: «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu +abandonné?» Mais son instinct divin l'emporta encore. A mesure que la +vie du corps s'éteignait, son âme se rassérénait et revenait peu à peu à +sa céleste origine. Il retrouva le sentiment de sa mission; il vit dans +sa mort le salut du monde; il perdit de vue le spectacle hideux qui se +déroulait à ses pieds, et, profondément uni à son Père, il commença sur +le gibet la vie divine qu'il allait mener dans le coeur de l'humanité +pour des siècles infinis. + +L'atrocité particulière du supplice de la croix était qu'on pouvait +vivre trois et quatre jours dans cet horrible état sur l'escabeau de +douleur[1190]. L'hémorrhagie des mains s'arrêtait vite et n'était pas +mortelle. La vraie cause de la mort était la position contre nature du +corps, laquelle entraînait un trouble affreux dans la circulation, de +terribles maux de tête et de coeur, et enfin la rigidité des membres. +Les crucifiés de forte complexion ne mouraient que de faim[1191]. L'idée +mère de ce cruel supplice n'était pas de tuer directement le condamné +par des lésions déterminées, mais d'exposer l'esclave, cloué par les +mains dont il n'avait pas su faire bon usage, et de le laisser pourrir +sur le bois. L'organisation délicate de Jésus le préserva de cette lente +agonie. Tout porte à croire que la rupture instantanée d'un vaisseau au +coeur amena pour lui, au bout de trois heures, une mort subite. Quelques +moments avant de rendre l'âme, il avait encore la voix forte[1192]. Tout +à coup, il poussa un cri terrible[1193], où les uns entendirent: «O +Père, je remets mon esprit entre tes mains!» et que les autres, plus +préoccupés de l'accomplissement des prophéties, rendirent par ces mots: +«Tout est consommé!» Sa tête s'inclina sur sa poitrine, et il expira. + +Repose maintenant dans ta gloire, noble initiateur. Ton oeuvre est +achevée; ta divinité est fondée. Ne crains plus de voir crouler par une +faute l'édifice de tes efforts. Désormais hors des atteintes de la +fragilité, tu assisteras, du haut de la paix divine, aux conséquences +infinies de tes actes. Au prix de quelques heures de souffrance, qui +n'ont pas même atteint ta grande âme, tu as acheté la plus complète +immortalité. Pour des milliers d'années, le monde va relever de toi! +Drapeau de nos contradictions, tu seras le signe autour duquel se +livrera la plus ardente bataille. Mille fois plus vivant, mille fois +plus aimé depuis ta mort que durant les jours de ton passage ici-bas, tu +deviendras à tel point la pierre angulaire de l'humanité qu'arracher ton +nom de ce monde serait l'ébranler jusqu'aux fondements. Entre toi et +Dieu, on ne distinguera plus. Pleinement vainqueur de la mort, prends +possession de ton royaume, où te suivront, par la voie royale que tu as +tracée, des siècles d'adorateurs. + + +NOTES: + +[1156] Jos., _Ant._, XX, ix, 1. Le Talmud, qui présente la condamnation +de Jésus comme toute religieuse, prétend, en effet, qu'il fut lapidé, ou +du moins, qu'après avoir été pendu, il fut lapidé, comme cela arrivait +souvent (Mischna, _Sanhédrin_, VI, 4). Talm. de Jérusalem, _Sanhédrin_, +XIV, 16; Talm. de Bab., même traité, 43 _a_, 67 _a_. + +[1157] Jos., _Ant._, XVII, x, 10; XX, vi, 2; _B.J._, V, xi, 1; Apulée, +_Métam._, III, 9; Suétone, _Galba_, 9; Lampride, _Alex. Sev._, 23. + +[1158] Jean, XIX, 14. D'après Marc, XV, 23, il n'eût guère été que huit +heures du matin, puisque, selon cet évangéliste, Jésus fût crucifié à +neuf heures. + +[1159] Matth., XXVII, 33; Marc, XV, 22; Jean, XIX, 20; _Epist. ad +Hebr._, XIII, 12 + +[1160] _Golgotha_, en effet, semble n'être pas sans rapport avec la +colline de _Gareb_ et la localité de _Goath_, mentionnées dans Jérémie, +XXXI, 39. Or, ces deux endroits paraissent avoir été au nord-ouest de la +ville. J'inclinerais à placer le lieu où Jésus fut crucifié près de +l'angle extrême que fait le mur actuel vers l'ouest, ou bien sur les +buttes qui dominent la vallée de Hinnom, au-dessus de _Birket-Mamilla_. + +[1161] Les preuves par lesquelles on a essayé d'établir que le Saint +Sépulcre a été déplacé depuis Constantin manquent de solidité. + +[1162] M. de Vogüé a découvert, à 76 mètres à l'est de l'emplacement +traditionnel du Calvaire, un pan de mur judaïque analogue à celui +d'Hébron, qui, s'il appartient à l'enceinte du temps de Jésus, +laisserait ledit emplacement traditionnel en dehors de la ville. +L'existence d'un caveau sépulcral (celui qu'on appelle «Tombeau de +Joseph d'Arimathie») sous le mur de la coupole du Saint-Sépulcre +porterait aussi à supposer que cet endroit était hors des murs. Deux +considérations historiques, dont l'une est assez forte, peuvent +d'ailleurs être invoquées en faveur de la tradition. La première, c'est +qu'il serait singulier que ceux qui cherchèrent à fixer sous Constantin +la topographie évangélique, ne se fussent pas arrêtés devant l'objection +qui résulte de _Jean_, XIX, 20, et de _Hébr._, XIII, 12. Comment, libres +dans leur choix, se fussent-ils exposés de gaîté de coeur à une si grave +difficulté? La seconde considération, c'est qu'on pouvait avoir, pour se +guider, du temps de Constantin, les restes d'un édifice, le temple de +Vénus sur le Golgotha, élevé par Adrien. On est donc par moments porté à +croire que l'oeuvre des topographes dévots du temps de Constantin eut +quelque chose de sérieux, qu'ils cherchèrent des indices et que, bien +qu'ils ne se refusassent pas certaines fraudes pieuses, ils se guidèrent +par des analogies. S'ils n'eussent suivi qu'un vain caprice, ils eussent +placé le Golgotha à un endroit plus apparent, au sommet de quelqu'un des +mamelons voisins de Jérusalem, pour suivre l'imagination chrétienne, qui +de très-bonne heure voulut que la mort du Christ eût eu lieu sur une +montagne. Mais la difficulté des enceintes est très-grave. Ajoutons que +l'érection du temple de Vénus sur le Golgotha prouve peu de chose. +Eusèbe (_Vita Const._, III, 26), Socrate (_H.E._, I, 17), Sozomène +(_H.E._, II, 1), S. Jérôme (_Epist._ XLIX, ad Paulin.), disent bien +qu'il y avait un sanctuaire de Vénus sur l'emplacement qu'ils croient +être celui du saint tombeau; mais il n'est pas sûr: 1° qu'Adrien l'ait +élevé; 2° qu'il l'ait élevé sur un endroit qui s'appelait de son temps +«Golgotha;» 3° qu'il ait eu l'intention de l'élever à la place où Jésus +souffrit la mort. + +[1163] Plutarque, _De sera num. vind_., 19; Artémidore, _Onirocrit_., +II, 56. + +[1164] Marc, XV, 21. + +[1165] La circonstance _Luc_, XXIII, 27-31 est de celles où l'on sent le +travail d'une imagination pieuse et attendrie. Les paroles qu'on y prête +à Jésus n'ont pu être écrites qu'après le siège de Jérusalem. + +[1166] Talm. de Bab., _Sanhédrin_, fol. 43 _a._ Comp. _Prov_., XXI, 6. + +[1167] Talm. de Bab., _Sanhédrin_, 1. c. + +[1168] Marc, XV, 23. Matth., XXVII, 34, fausse ce détail, pour obtenir +une allusion messianique au PS. LXIX, 22. + +[1169] Matth., XXVII, 35; Marc, XV, 24; Jean, XIX, 23. Cf, Artémidore, +_Onirocr_., II, 53. + +[1170] Lucien, _Jud. voc_., 12. Comparez le crucifix grotesque tracé à +Rome sur un mur du mont Palatin. _Civiltà cattolica_, fasc. CLXI, p. 529 +et suiv. + +[1171] Jos., _B. J_., VII, VI, 4; Cic., _In Verr_., V, 66; Xénoph. +Ephes., _Ephesiaca_, IV, 2. + +[1172] Luc, XXIV, 39; Jean, XX, 25-27; Plaute, _Mostellaria_, II, I, 13; +Lucain, _Phars_., VI, 543 et suiv., 547; Justin, _Dial. cum Tryph_., 97; +Tertullien, _Adv. Marcionem_, III, 19. + +[1173] Irénée, _Adv. hær_., II, 24; Justin, _Dial. cum Tryphone_, 91. + +[1174] Voir le _graffito_ précité. + +[1175] Voir le texte arabe publié par Kosegarten, _Chrest. arab_., p. +64. + +[1176] Spartien, _Vie d'Adrien_, 10; Vulcatius Gallicanus, _Vie +d'Avidius Cassius_, 5. + +[1177] Matth., XXVII, 48; Marc, XV, 36; Luc, XXIII, 36; Jean, XIX, +28-30. + +[1178] Dig., XLVII, xx, _De bonis damnat_., 6. Adrien limita cet usage. + +[1179] Matth., XXVII, 36. Cf. _Pétrone, Satyr_., CXI, CXII. + +[1180] Luc, XXIII, 34. En général les dernières paroles prêtées à Jésus, +surtout telles que Luc les rapporte, prêtent au doute. L'intention +d'édifier ou de montrer l'accomplissement des prophéties s'y fait +sentir. Dans ces cas d'ailleurs, chacun entend à sa guise. Les dernières +paroles des condamnés célèbres sont toujours recueillies de deux ou +trois façons complètement différentes par les témoins les plus +rapprochés. + +[1181] Jean, XIX, 19-22. + +[1182] Jean, XIX, 25 et suiv. + +[1183] Les synoptiques sont d'accord pour placer le groupe fidèle «loin» +de la croix. Jean dit: «à côté,» dominé par le désir qu'il a de s'être +approché très-près de la croix de Jésus. + +[1184] Matth., XXVII, 55-56; Marc, XV, 40-41; Luc, XXIII, 49, 55; XXIV, +10; Jean, XIX, 25. Cf. Luc, XXIII, 27-31. + +[1185] Jean, XIX, 25 et suiv. Luc, toujours intermédiaire entre les deux +premiers synoptiques et Jean, place aussi, mais à distance, «tous ses +amis.» (XXIII, 49.) L'expression [Greek: gnôstoi] peut, il est vrai, +convenir aux «parents.» Luc cependant (II, 44) distingue les [Greek: +gnôstoi] des [Greek: sungeneis]. Ajoutons que les meilleurs manuscrits +portent [Greek: oi gnôstoi autô], et non [Greek: oi gnôstoi autô autou]. +Dans les _Actes_ (I, 14), Marie, mère de Jésus, est mise aussi en +compagnie des femmes galiléennes; ailleurs (_Évang_., II, 35), Luc lui +prédit qu'un glaive de douleur lui percera le coeur. Mais on s'explique +d'autant moins qu'il l'omette à la croix. + +[1186] C'est là, selon moi, un de ces traits où se trahissent la +personnalité de Jean et le désir qu'il a de se donner de l'importance. +Jean, après la mort de Jésus, paraît en effet avoir recueilli la mère de +son maître, et l'avoir comme adoptée (Jean, XIX, 27). La grande +considération dont jouit Marie dans l'église naissante le porta sans +doute à prétendre que Jésus, dont il voulait se donner pour le disciple +favori, lui avait recommandé en mourant ce qu'il avait de plus cher. La +présence auprès de lui de ce précieux dépôt lui assurait sur les autres +apôtres une sorte de préséance, et donnait à sa doctrine une haute +autorité. + +[1187] Matth., XXVII, 40 et suiv.; Marc, XV, 29 et suiv. + +[1188] Matth., XXVII, 44; Marc, XV, 32. Luc, suivant son goût pour la +conversion des pécheurs, a ici modifié la tradition. + +[1189] Matth., XXVII, 43; Marc, XV, 33; Luc, XXIII, 44. + +[1190] Pétrone, _Sat._, CXI et suiv.; Origène, _In Matth. Comment. +series_, 140; texte arabe publié dans Kosegarten, _op. cit._, p. 63 et +suiv. + +[1191] Eusèbe, _Hist. eccl._, VIII, 8. + +[1192] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 34. + +[1193] Matth., XXVII, 50; Marc, XV, 37; Luc, XXIII, 46; Jean, XIX, 30. + + + + +CHAPITRE XXVI. + +JÉSUS AU TOMBEAU. + + +Il était environ trois heures de l'après-midi, selon notre manière de +compter[1194], quand Jésus expira. Une loi juive[1195] défendait de +laisser un cadavre suspendu au gibet au delà de la soirée du jour de +l'exécution. Il n'est pas probable que, dans les exécutions faites par +les Romains, cette prescription fût observée. Mais comme le lendemain +était le sabbat, et un sabbat d'une solennité particulière, les Juifs +exprimèrent à l'autorité romaine[1196] le désir que ce saint jour ne fût +pas souillé par un tel spectacle[1197]. On acquiesça à leur demande; +des ordres furent donnés pour qu'on hâtât la mort des trois condamnés, +et qu'on les détachât de la croix. Les soldats exécutèrent cette +consigne en appliquant aux deux voleurs un second supplice, bien plus +prompt que celui de la croix, le _crurifragium_, brisement des +jambes[1198], supplice ordinaire des esclaves et des prisonniers de +guerre. Quant à Jésus, ils le trouvèrent mort, et ne jugèrent pas à +propos de lui casser les jambes. Un d'entre eux, seulement, pour enlever +toute incertitude sur le décès réel de ce troisième crucifié, et +l'achever s'il lui restait quelque souffle, lui perça le côté d'un coup +de lance. On crut voir couler du sang et de l'eau, ce qu'on regarda +comme un signe de la cessation de vie. + +Jean, qui prétend l'avoir vu[1199], insiste beaucoup sur ce détail. Il +est évident en effet que des doutes s'élevèrent sur la réalité de la +mort de Jésus. Quelques heures de suspension à la croix paraissaient aux +personnes habituées à voir des crucifiements tout à fait insuffisantes +pour amener un tel résultat. On citait beaucoup de cas de crucifiés qui, +détachés à temps, avaient été rappelés à la vie par des cures +énergiques[1200]. Origène plus tard se crut obligé d'invoquer le miracle +pour expliquer une fin si prompte[1201]. Le même étonnement se retrouve +dans le récit de Marc[1202]. A vrai dire, la meilleure garantie que +possède l'historien sur un point de cette nature, c'est la haine +soupçonneuse des ennemis de Jésus. Il est douteux que les Juifs fussent +dès lors préoccupés de la crainte que Jésus ne passât pour ressuscité; +mais en tout cas ils devaient veiller à ce qu'il fût bien mort. Quelle +qu'ait pu être à certaines époques la négligence des anciens en tout ce +qui était constatation légale et conduite stricte des affaires, on ne +peut croire que les intéressés n'aient pas pris à cet égard quelques +précautions[1203]. + +Selon la coutume romaine, le cadavre de Jésus aurait dû rester suspendu +pour devenir la proie des oiseaux[1204]. Selon la loi juive, enlevé le +soir, il eût été déposé dans le lieu infâme destiné à la sépulture des +suppliciés[1205]. Si Jésus n'avait eu pour disciples que ses pauvres +Galiléens, timides et sans crédit, la chose se serait passée de cette +seconde manière. Mais nous avons vu que, malgré son peu de succès à +Jérusalem, Jésus avait gagné la sympathie de quelques personnes +considérables, qui attendaient le royaume de Dieu, et qui, sans s'avouer +ses disciples, avaient pour lui un profond attachement. Une de ces +personnes, Joseph de la petite ville d'Arimathie (_Ha-ramathaïm_[1206]), +alla le soir demander le corps au procurateur[1207]. Joseph était un +homme riche et honorable, membre du sanhédrin. La loi romaine, à cette +époque, ordonnait d'ailleurs de délivrer le cadavre du supplicié à qui +le réclamait[1208]. Pilate, qui ignorait la circonstance du +_crurifragium_, s'étonna que Jésus fût sitôt mort, et fit venir le +centurion qui avait commandé l'exécution, pour savoir ce qu'il en était. +Après avoir reçu les assurances du centurion, Pilate accorda à Joseph +l'objet de sa demande. Le corps, probablement, était déjà descendu de la +croix. On le livra à Joseph pour en faire selon son plaisir. + +Un autre ami secret, Nicodème[1209], que déjà nous avons vu plus d'une +fois employer son influence en faveur de Jésus, se retrouva à ce moment. +Il arriva portant une ample provision des substances nécessaires à +l'embaumement. Joseph et Nicodème ensevelirent Jésus selon la coutume +juive, c'est-à-dire en l'enveloppant dans un linceul avec de la myrrhe +et de l'aloès. Les femmes galiléennes étaient présentes[1210], et sans +doute accompagnaient la scène de cris aigus et de pleurs. + +Il était tard, et tout cela se fit fort à la hâte. On n'avait pas encore +choisi le lieu où on déposerait le corps d'une manière définitive. Ce +transport d'ailleurs eût pu se prolonger jusqu'à une heure avancée et +entraîner une violation du sabbat; or les disciples observaient encore +avec conscience les prescriptions de la loi juive. On se décida donc +pour une sépulture provisoire[1211]. Il y avait près de là, dans un +jardin, un tombeau récemment creusé dans le roc et qui n'avait jamais +servi. Il appartenait probablement à quelque affilié[1212]. Les grottes +funéraires, quand elles étaient destinées à un seul cadavre, se +composaient d'une petite chambre, au fond de laquelle la place du corps +était marquée par une auge ou couchette évidée dans la paroi et +surmontée d'un arceau[1213]. Comme ces grottes étaient creusées dans le +flanc de rochers inclinés, on y entrait de plain-pied; la porte était +fermée par une pierre très-difficile à manier. On déposa Jésus dans le +caveau; on roula la pierre à la porte, et l'on se promit de revenir pour +lui donner une sépulture plus complète. Mais le lendemain étant un +sabbat solennel, le travail fut remis au surlendemain[1214]. + +Les femmes se retirèrent après avoir soigneusement remarqué comment le +corps était posé. Elles employèrent les heures de la soirée qui leur +restaient à faire de nouveaux préparatifs pour l'embaumement. Le samedi, +tout le monde se reposa[1215]. + +Le dimanche matin, les femmes, Marie de Magdala la première, vinrent de +très-bonne heure au tombeau[1216]. La pierre était déplacée de +l'ouverture, et le corps n'était plus à l'endroit où on l'avait mis. En +même temps, les bruits les plus étranges se répandirent dans la +communauté chrétienne. Le cri: «Il est ressuscité!» courut parmi les +disciples comme un éclair. L'amour lui fit trouver partout une créance +facile. Que s'était-il passé? C'est en traitant de l'histoire des +apôtres que nous aurons à examiner ce point et à rechercher l'origine +des légendes relatives à la résurrection. La vie de Jésus, pour +l'historien, finit avec son dernier soupir. Mais telle était la trace +qu'il avait laissée dans le coeur de ses disciples et de quelques amies +dévouées que, durant des semaines encore, il fut pour eux vivant et +consolateur. Son corps avait-il été enlevé[1217], ou bien +l'enthousiasme, toujours crédule, fit-il éclore après coup l'ensemble de +récits par lesquels on chercha à établir la foi à la résurrection? C'est +ce que, faute de documents contradictoires, nous ignorerons à jamais. +Disons cependant que la forte imagination de Marie de Magdala[1218] joua +dans cette circonstance un rôle capital[1219]. Pouvoir divin de l'amour! +moments sacrés où la passion d'une hallucinée donne au monde un Dieu +ressuscité! + + +NOTES: + +[1194] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 37; Luc, XXIII, 44. Comp. Jean, XIX, +14. + +[1195] _Deutéron._, XXI, 22-23; Josué, VIII, 29; X, 26 et suiv. Cf. +Jos., _B.J._, IV, v, 2; Mischna, _Sanhédrin_, VI, 5. + +[1196] Jean dit: «à Pilate»; mais cela ne se peut, car Marc (XV, 44-45) +veut que le soir Pilate ignorât encore la mort de Jésus. + +[1197] Comparez Philon, _In Flaccum_,§ 10. + +[1198] Il n'y a pas d'autre exemple du _crurifragium_ appliqué à la +suite du crucifiement. Mais souvent, pour abréger les tortures du +patient, on lui donnait un coup de grâce. Voir le passage d'Ibn-Hischâm, +traduit dans la _Zeitschrift für die Kunde des Morgenlandes_, I, p. +99-100. + +[1199] Jean, XIX, 31-35. + +[1200] Hérodote, VII, 194; Jos., _Vila_, 75. + +[1201] _In Matth. Comment. series_, 140. + +[1202] Marc, XV, 44-45. + +[1203] Les besoins de l'argumentation chrétienne portèrent plus tard à +exagérer ces précautions, surtout quand les Juifs eurent adopté pour +système de soutenir que le corps de Jésus avait été volé. Matth., XXVII, +62 et suiv.; XXVIII, 11-15. + +[1204] Horace, _Epîtres_, I, XVI, 48; Juvénal, XIV, 77; Lucain, VI, 544; +Plaute, _Miles glor._, II, IV, 19; Artémidore, _Onir._, II, 53; Pline, +XXXVI, 24; Plutarque, _Vie de Cléomène_, 39; Pétrone, _Sat._, CXI-CXII. + +[1205] Mischna, _Sanhédrin_, VI, 5. + +[1206] Probablement identique à l'antique Rama de Samuel, dans la tribu +d'Ephraïm. + +[1207] Matth., XXVII, 57 et suiv.; Marc, XV, 42 et suiv.; Luc, XXIII, 50 +et suiv.; Jean, XIX, 38 et suiv. + +[1208] Digeste, XLVIII, XXIV, _De cadaveribus punitorum_. + +[1209] Jean, XIX, 39 et suiv. + +[1210] Matth., XXVII, 61; Marc, XV, 47; Luc, XXIII, 55. + +[1211] Jean, XIX, 41-42. + +[1212] Une tradition (Matth., XXVII, 60) désigne comme propriétaire du +caveau Joseph d'Arimathie lui-même. + +[1213] Le caveau qui, à l'époque de Constantin, fut considéré comme le +tombeau du Christ, offrait cette forme, ainsi qu'on peut le conclure de +la description d'Arculfe (dans Mabillon, _Acta SS. Ord. S. Bened._, +sect. III, pars II, p. 504) et des vagues traditions qui restent à +Jérusalem dans le clergé grec sur l'état du rocher actuellement +dissimulé par l'édicule du Saint-Sépulcre. Mais les indices sur lesquels +on se fonda sous Constantin pour identifier ce tombeau avec celui du +Christ furent faibles ou nuls (voir surtout Sozomène, _H.E._, II, 1). +Lors même qu'on admettrait la position du Golgotha comme à peu près +exacte, le Saint-Sépulcre n'aurait encore aucun caractère bien sérieux +d'authenticité. En tout cas, l'aspect des lieux a été totalement +modifié. + +[1214] Luc, XXIII, 56. + +[1215] Luc, XXIII, 54-56. + +[1216] Matthieu, XXVIII, 1; Marc, XVI, 1; Luc, XXIV, 1; Jean, XX, 1. + +[1217] Voir Matth., XXXVIII, 15; Jean, XX, 2. + +[1218] Elle avait été possédée de sept démons (Marc, XVI, 9; Luc, VIII, +2). + +[1219] Cela est sensible surtout dans les versets 9 et suivants du +chapitre XVI de Marc. Ces versets forment une conclusion du second +évangile, différente de la conclusion XVI, 1-8, après laquelle +s'arrêtent beaucoup de manuscrits. Dans le quatrième évangile (XX, 1-2, +11 et suiv., 18), Marie de Magdala est aussi le seul témoin primitif de +la résurrection. + + + + +CHAPITRE XXVII. + +SORT DES ENNEMIS DE JÉSUS. + + +Selon le calcul que nous adoptons, la mort de Jésus tomba l'an 33 de +notre ère[1220]. Elle ne peut en tout cas être ni antérieure à l'an 29, +la prédication de Jean et de Jésus ayant commencé l'an 28[1221], ni +postérieure à l'an 35, puisque l'an 36, et, ce semble, avant Pâque, +Pilate et Kaïapha perdirent l'un et l'autre leurs fonctions[1222]. La +mort de Jésus paraît du reste avoir été tout à fait étrangère à ces deux +destitutions[1223]. Dans sa retraite, Pilate ne songea probablement pas +un moment à l'épisode oublié qui devait transmettre sa triste renommée à +la postérité la plus lointaine. Quant à Kaïapha, il eut pour successeur +Jonathan, son beau-frère, fils de ce même Hanan qui avait joué dans le +procès de Jésus le rôle principal. La famille sadducéenne de Hanan garda +encore longtemps le pontificat, et, plus puissante que jamais, ne cessa +de faire aux disciples et à la famille de Jésus la guerre acharnée +qu'elle avait commencée contre le fondateur. Le christianisme, qui lui +dut l'acte définitif de sa fondation, lui dut aussi ses premiers +martyrs. Hanan passa pour un des hommes les plus heureux de son +siècle[1224]. Le vrai coupable de la mort de Jésus finit sa vie au +comble des honneurs et de la considération, sans avoir douté un instant +qu'il eût rendu un grand service à la nation. Ses fils continuèrent de +régner autour du temple, à grand'peine réprimés par les +procurateurs[1225] et bien des fois se passant de leur consentement pour +satisfaire leurs instincts violents et hautains. + +Antipas et Hérodiade disparurent aussi bientôt de la scène politique. +Hérode Agrippa ayant été élevé à la dignité de roi par Caligula, la +jalouse Hérodiade jura, elle aussi, d'être reine. Sans cesse pressé par +cette femme ambitieuse, qui le traitait de lâche parce qu'il souffrait +un supérieur dans sa famille, Antipas surmonta son indolence naturelle +et se rendit à Rome, afin de solliciter le titre que venait d'obtenir +son neveu (39 de notre ère). Mais l'affaire tourna au plus mal. Desservi +par Hérode Agrippa auprès de l'empereur, Antipas fut destitué, et traîna +le reste de sa vie d'exil en exil, à Lyon, en Espagne. Hérodiade le +suivit dans ses disgrâces[1226]. Cent ans au moins devaient encore +s'écouler avant que le nom de leur obscur sujet, devenu dieu, revînt +dans ces contrées éloignées rappeler sur leurs tombeaux le meurtre de +Jean-Baptiste. + +Quant au malheureux Juda de Kerioth, des légendes terribles coururent +sur sa mort. On prétendit que du prix de sa perfidie il avait acheté un +champ aux environs de Jérusalem. Il y avait justement, au sud du mont +Sion, un endroit nommé _Hakeldama_ (le champ du sang)[1227]. On supposa +que c'était la propriété acquise par le traître[1228]. Selon une +tradition, il se tua[1229]. Selon une autre, il fit dans son champ une +chute, par suite de laquelle ses entrailles se répandirent à +terre[1230]. Selon d'autres, il mourut d'une sorte d'hydropisie, +accompagnée de circonstances repoussantes que l'on prit pour un +châtiment du ciel[1231]. Le désir de montrer dans Judas +l'accomplissement des menaces que le Psalmiste prononce contre l'ami +perfide[1232] a pu donner lieu à ces légendes. Peut-être, retiré dans +son champ de Hakeldama, Judas mena-t-il une vie douce et obscure, +pendant que ses anciens amis conquéraient le monde et y semaient le +bruit de son infamie. Peut-être aussi l'épouvantable haine qui pesait +sur sa tête aboutit-elle à des actes violents, où l'on vit le doigt du +ciel. + +Le temps des grandes vengeances chrétiennes était, du reste, bien +éloigné. La secte nouvelle ne fut pour rien dans la catastrophe que le +judaïsme allait bientôt subir. La synagogue ne comprit que beaucoup plus +tard à quoi l'on s'expose en appliquant des lois d'intolérance. L'empire +était certes plus loin encore de soupçonner que son futur destructeur +était né. Pendant près de trois cents ans, il suivra sa voie sans se +douter qu'à côté de lui croissent des principes destinés à faire subir +au monde une complète transformation. A la fois théocratique et +démocratique, l'idée jetée par Jésus dans le monde fut, avec l'invasion +des Germains, la cause de dissolution la plus active pour l'oeuvre des +Césars. D'une part, le droit de tous les hommes à participer au royaume +de Dieu était proclamé. De l'autre, la religion était désormais en +principe séparée de l'État. Les droits de la conscience, soustraits à la +loi politique, arrivent à constituer un pouvoir nouveau, le «pouvoir +spirituel.» Ce pouvoir a menti plus d'une fois à son origine; durant des +siècles, les évêques ont été des princes et le pape a été un roi. +L'empire prétendu des âmes s'est montré à diverses reprises comme une +affreuse tyrannie, employant pour se maintenir la torture et le bûcher. +Mais le jour viendra où la séparation portera ses fruits, où le domaine +des choses de l'esprit cessera de s'appeler un «pouvoir» pour s'appeler +une «liberté.» Sorti de la conscience d'un homme du peuple, éclos devant +le peuple, aimé et admiré d'abord du peuple, le christianisme fut +empreint d'un caractère originel qui ne s'effacera jamais. Il fut le +premier triomphe de la révolution, la victoire du sentiment populaire, +l'avènement des simples de coeur, l'inauguration du beau comme le peuple +l'entend. Jésus ouvrit ainsi dans les sociétés aristocratiques de +l'antiquité la brèche par laquelle tout passera. + +Le pouvoir civil, en effet, bien qu'innocent de la mort de Jésus (il ne +fit que contre-signer la sentence, et encore malgré lui), devait en +porter lourdement la responsabilité. En présidant à la scène du +Calvaire, l'État se porta le coup le plus grave. Une légende pleine +d'irrévérences de toutes sortes prévalut et fit le tour du monde, +légende où les autorités constituées jouent un rôle odieux, où c'est +l'accusé qui a raison, où les juges et les gens de police se liguent +contre la vérité. Séditieuse au plus haut degré, l'histoire de la +Passion, répandue par des milliers d'images populaires, montra les +aigles romaines sanctionnant le plus inique des supplices, des soldats +l'exécutant, un préfet l'ordonnant. Quel coup pour toutes les puissances +établies! Elles ne s'en sont jamais bien relevées. Comment prendre à +l'égard des pauvres gens des airs d'infaillibilité, quand on a sur la +conscience la grande méprise de Gethsémani[1233]? + + +NOTES: + +[1220] L'an 33 répond bien à une des données du problème, savoir que le +14 de nisan ait été un vendredi. Si on rejette l'an 33, pour trouver une +année qui remplisse ladite condition, il faut au moins remonter à l'an +29 ou descendre à l'an 36. + +[1221] Luc, III, 1. + +[1222] Jos., _Ant._, XVIII, IV, 2 et 3. + +[1223] L'assertion contraire de Tertullien et d'Eusèbe découle d'un +apocryphe sans valeur (V. Thilo, _Cod. apocr., N.T._, p. 813 et suiv.). +Le suicide de Pilate (Eusèbe, _H.E._, II, 7; _Chron._, ad ann. 1 Caii) +paraît aussi provenir d'actes légendaires. + +[1224] Jos., _Ant._, XX, IV, 1. + +[1225] Jos., _l.c._ + +[1226] Jos., _Ant._, XVIII, vii, 1, 2; _B.J._, II, ix, 6. + +[1227] S. Jérôme, _De situ et nom. loc. hebr._, au mot _Acheldama_. +Eusèbe (_ibid._) dit au nord. Mais les Itinéraires confirment la leçon +de S. Jérôme. La tradition qui nomme _Haceldama_ la nécropole située au +bas de la vallée de Hinnom remonte au moins à l'époque de Constantin. + +[1228] _Act._, i, 18-19. Matthieu, ou plutôt son interpolateur, a ici +donné un tour moins satisfaisant à la tradition, afin d'y rattacher la +circonstance d'un cimetière pour les étrangers, qui se trouvait près de +là. + +[1229] Matth., XXVII, 5. + +[1230] _Act._, 1. c.; Papias, dans Oecumenius, _Enarr. in Act. Apost._, +II, et dans Fr. Münter, _Fragm. Patrum græc._ (Hafniæ, 1788), fasc. I, +p. 17 et suiv.; Théophylacte, In Matth., XXVII, 5. + +[1231] Papias, dans Münter, _l. c._; Théophylacte, _l. c._ + +[1232] Psaumes LXIX et CIX. + +[1233] Ce sentiment populaire vivait encore en Bretagne au temps de mon +enfance. Le gendarme y était considéré, comme ailleurs le juif, avec une +sorte de répulsion pieuse; car c'est lui qui arrêta Jésus! + + + + +CHAPITRE XXVIII. + + +CARACTÈRE ESSENTIEL DE L'OEUVRE DE JÉSUS. + + +Jésus, on le voit, ne sortit jamais par son action du cercle juif. +Quoique sa sympathie pour tous les dédaignés de l'orthodoxie le portât à +admettre les païens dans le royaume de Dieu, quoiqu'il ait plus d'une +fois résidé en terre païenne, et qu'une ou deux fois on le surprenne en +rapports bienveillants avec des infidèles[1234], on peut dire que sa vie +s'écoula tout entière dans le petit monde, très-fermé, où il était né. +Les pays grecs et romains n'entendirent pas parler de lui; son nom ne +figure dans les auteurs profanes que cent ans plus tard, et encore d'une +façon indirecte, à propos des mouvements séditieux provoqués par sa +doctrine ou des persécutions dont ses disciples étaient l'objet[1235]. +Dans le sein même du judaïsme, Jésus ne fit pas une impression bien +durable. Philon, mort vers l'an 50, n'a aucun soupçon de lui. Josèphe, +né l'an 37 et écrivant dans les dernières années du siècle, mentionne +son exécution en quelques lignes[1236], comme un événement d'importance +secondaire; dans l'énumération des sectes de son temps, il omet les +chrétiens[1237]. La _Mischna_, d'un autre côté, n'offre aucune trace de +l'école nouvelle; les passages des deux Gémares où le fondateur du +christianisme est nommé ne nous reportent pas au delà du IVe ou du Ve +siècle[1238]. L'oeuvre essentielle de Jésus fut de créer autour de lui +un cercle de disciples auxquels il inspira un attachement sans bornes, +et dans le sein desquels il déposa le germe de sa doctrine. S'être fait +aimer, «à ce point qu'après sa mort on ne cessa pas de l'aimer,» voilà +le chef-d'oeuvre de Jésus et ce qui frappa le plus ses +contemporains[1239]. Sa doctrine était quelque chose de si peu +dogmatique qu'il ne songea jamais à l'écrire ni à la faire écrire. On +était son disciple non pas en croyant ceci ou cela, mais en s'attachant +à sa personne et en l'aimant. Quelques sentences bientôt recueillies de +souvenir, et surtout son type moral et l'impression qu'il avait laissée, +furent ce qui resta de lui. Jésus n'est pas un fondateur de dogmes, un +faiseur de symboles; c'est l'initiateur du monde à un esprit nouveau. +Les moins chrétiens des hommes furent, d'une part, les docteurs de +l'Église grecque, qui, à partir du IVe siècle, engagèrent le +christianisme dans une voie de puériles discussions métaphysiques, et, +d'une autre part, les scolastiques du moyen âge latin, qui voulurent +tirer de l'Évangile les milliers d'articles d'une «Somme» colossale. +Adhérer à Jésus en vue du royaume de Dieu, voilà, ce qui s'appela +d'abord être chrétien. + +On comprend de la sorte comment, par une destinée exceptionnelle, le +christianisme pur se présente encore, au bout de dix-huit siècles, avec +le caractère d'une religion universelle et éternelle. C'est qu'en effet +la religion de Jésus est à quelques égards la religion définitive. Fruit +d'un mouvement des âmes parfaitement spontané, dégagé à sa naissance de +toute étreinte dogmatique, ayant lutté trois cents ans pour la liberté +de conscience, le christianisme, malgré les chutes qui ont suivi, +recueille encore les fruits de cette excellente origine. Pour se +renouveler, il n'a qu'à revenir à l'Évangile. Le royaume de Dieu, tel +que nous le concevons, diffère notablement de l'apparition surnaturelle +que les premiers chrétiens espéraient voir éclater dans les nues. Mais +le sentiment que Jésus a introduit dans le monde est bien le nôtre. Son +parfait idéalisme est la plus haute règle de la vie détachée et +vertueuse. Il a créé le ciel des âmes pures, où se trouve ce qu'on +demande en vain à la terre, la parfaite noblesse des enfants de Dieu, la +pureté absolue, la totale abstraction des souillures du monde, la +liberté enfin, que la société réelle exclut comme une impossibilité, et +qui n'a toute son amplitude que dans le domaine de la pensée. Le grand +maître de ceux qui se réfugient dans ce royaume de Dieu idéal est encore +Jésus. Le premier, il a proclamé la royauté de l'esprit; le premier, il +a dit, au moins par ses actes: «Mon royaume n'est pas de ce monde.» La +fondation de la vraie religion est bien son oeuvre. Après lui, il n'y a +plus qu'à développer et à féconder. + +«Christianisme» est ainsi devenu presque synonyme de «religion.» Tout ce +qu'on fera en dehors de cette grande et bonne tradition chrétienne sera +stérile. Jésus a fondé la religion dans l'humanité, comme Socrate y a +fondé la philosophie, comme Aristote y a fondé la science. Il y a eu de +la philosophie avant Socrate et de la science avant Aristote. Depuis +Socrate et depuis Aristote, la philosophie et la science ont fait +d'immenses progrès; mais tout a été bâti sur le fondement qu'ils ont +posé. De même, avant Jésus, la pensée religieuse avait traversé bien des +révolutions; depuis Jésus, elle a fait de grandes conquêtes: on n'est +pas sorti, cependant, on ne sortira pas de la notion essentielle que +Jésus a créée; il a fixé pour toujours l'idée du culte pur. La religion +de Jésus, en ce sens, n'est pas limitée. L'Église a eu ses époques et +ses phases; elle s'est renfermée dans des symboles qui n'ont eu ou qui +n'auront qu'un temps: Jésus a fondé la religion absolue, n'excluant +rien, ne déterminant rien, si ce n'est le sentiment. Ses symboles ne +sont pas des dogmes arrêtés, mais des images susceptibles +d'interprétations indéfinies. On chercherait vainement une proposition +théologique dans l'Évangile Toutes les professions de foi sont des +travestissements de l'idée de Jésus, à peu près comme la scolastique du +moyen âge, en proclamant Aristote le maître unique d'une science +achevée, faussait la pensée d'Aristote. Aristote, s'il eût assisté aux +débats de l'école, eût répudié cette doctrine étroite; il eût été du +parti de la science progressive contre la routine, qui se couvrait de +son autorité; il eût applaudi à ses contradicteurs. De même, si Jésus +revenait parmi nous, il reconnaîtrait pour disciples, non ceux qui +prétendent le renfermer tout entier dans quelques phrases de catéchisme, +mais ceux qui travaillent à le continuer. La gloire éternelle, dans tous +les ordres de grandeurs, est d'avoir posé la première pierre. Il se peut +que, dans la «Physique» et dans la «Météorologie» des temps modernes, il +ne se retrouve pas un mot des traités d'Aristote qui portent ces titres; +Aristote n'en reste pas moins le fondateur de la science de la nature. +Quelles que puissent être les transformations du dogme, Jésus restera en +religion le créateur du sentiment pur; le Sermon sur la montagne ne sera +pas dépassé. Aucune révolution ne fera que nous ne nous rattachions en +religion à la grande ligne intellectuelle et morale en tête de laquelle +brille le nom de Jésus. En ce sens, nous sommes chrétiens, même quand +nous nous séparons sur presque tous les points de la tradition +chrétienne qui nous a précédés. + +Et cette grande fondation fut bien l'oeuvre personnelle de Jésus. Pour +s'être fait adorer à ce point, il faut qu'il ait été adorable. L'amour +ne va pas sans un objet digne de l'allumer, et nous ne saurions rien de +Jésus si ce n'est la passion qu'il inspira à son entourage, que nous +devrions affirmer encore qu'il fut grand et pur. La foi, l'enthousiasme, +la constance de la première génération chrétienne ne s'expliquent qu'en +supposant à l'origine de tout le mouvement un homme de proportions +colossales. A la vue des merveilleuses créations des âges de foi, deux +impressions également funestes à la bonne critique historique s'élèvent +dans l'esprit. D'une part, on est porté à supposer ces créations trop +impersonnelles; on attribue à une action collective ce qui souvent a été +l'oeuvre d'une volonté puissante et d'un esprit supérieur. D'un autre +côté, on se refuse à voir des hommes comme nous dans les auteurs de ces +mouvements extraordinaires qui ont décidé du sort de l'humanité. Prenons +un sentiment plus large des pouvoirs que la nature recèle en son sein. +Nos civilisations, régies par une police minutieuse, ne sauraient nous +donner aucune idée de ce que valait l'homme à des époques où +l'originalité de chacun avait pour se développer un champ plus libre. +Supposons un solitaire demeurant dans les carrières voisines de nos +capitales, sortant de là de temps en temps pour se présenter aux palais +des souverains, forçant la consigne et, d'un ton impérieux, annonçant +aux rois l'approche des révolutions dont il a été le promoteur. Cette +idée seule nous fait sourire. Tel, cependant, fut Élie. Élie le +Thesbite, de nos jours, ne franchirait pas le guichet des Tuileries. La +prédication de Jésus, sa libre activité en Galilée ne sortent pas moins +complètement des conditions sociales auxquelles nous sommes habitués. +Dégagées de nos conventions polies, exemptes de l'éducation uniforme qui +nous raffine, mais qui diminue si fort notre individualité, ces âmes +entières portaient dans l'action une énergie surprenante. Elles nous +apparaissent comme les géants d'un âge héroïque qui n'aurait pas eu de +réalité. Erreur profonde! Ces hommes-là étaient nos frères; ils eurent +notre taille, sentirent et pensèrent comme nous. Mais le souffle de Dieu +était libre chez eux; chez nous, il est enchaîné par les liens de fer +d'une société mesquine et condamnée à une irrémédiable médiocrité. + +Plaçons donc au plus haut sommet de la grandeur humaine la personne de +Jésus. Ne nous laissons pas égarer par des défiances exagérées en +présence d'une légende qui nous tient toujours dans un monde surhumain. +La vie de François d'Assise n'est aussi qu'un tissu de miracles. A-t-on +jamais douté cependant de l'existence et du rôle de François d'Assise? +Ne disons pas davantage que la gloire de la fondation du christianisme +doit revenir à la foule des premiers chrétiens, et non à celui que la +légende a déifié. L'inégalité des hommes est bien plus marquée en +Orient, que chez nous. Il n'est pas rare de voir s'y élever, au milieu +d'une atmosphère générale de méchanceté, des caractères dont la grandeur +nous étonne. Bien loin que Jésus ait été créé par ses disciples, Jésus +apparaît en tout comme supérieur à ses disciples. Ceux-ci, saint Paul et +saint Jean exceptés, étaient des hommes sans invention ni génie. Saint +Paul lui-même ne supporte aucune comparaison avec Jésus, et quant à +saint Jean, je montrerai plus tard que son rôle, très-élève en un sens, +fut loin d'être à tous égards irréprochable. De là l'immense supériorité +des Évangiles au milieu des écrits du Nouveau Testament. De là cette +chute pénible qu'on éprouve en passant de l'histoire de Jésus à celle +des apôtres. Les évangélistes eux-mêmes, qui nous ont légué l'image de +Jésus, sont si fort au-dessous de celui dont ils parlent que sans cesse +ils le défigurent, faute d'atteindre à sa hauteur. Leurs écrits sont +pleins d'erreurs et de contre-sens. On sent à chaque ligne un discours +d'une beauté divine fixé par des rédacteurs qui ne le comprennent pas, +et qui substituent leurs propres idées à celles qu'ils ne saisissent +qu'à demi. En somme, le caractère de Jésus, loin d'avoir été embelli par +ses biographes, a été diminué par eux. La critique, pour le retrouver +tel qu'il fut, a besoin d'écarter une série de méprises, provenant de la +médiocrité d'esprit des disciples. Ceux-ci l'ont peint comme ils le +concevaient, et souvent, en croyant l'agrandir, l'ont en réalité +amoindri. + +Je sais que nos idées modernes sont plus d'une fois froissées dans cette +légende, conçue par une autre race, sous un autre ciel, au milieu +d'autres besoins sociaux. Il est des vertus qui, à quelques égards, sont +plus conformes à notre goût. L'honnête et suave Marc-Aurèle, l'humble et +doux Spinoza, n'ayant pas cru au miracle, ont été exempts de quelques +erreurs que Jésus partagea. Le second, dans son obscurité profonde, eut +un avantage que Jésus ne chercha pas. Par notre extrême délicatesse dans +l'emploi des moyens de conviction, par notre sincérité absolue et notre +amour désintéressé de l'idée pure, nous avons fondé, nous tous qui avons +voué notre vie à la science, un nouvel idéal de moralité. Mais les +appréciations de l'histoire générale ne doivent pas se renfermer dans +des considérations de mérite personnel. Marc-Aurèle et ses nobles +maîtres ont été sans action durable sur le monde. Marc-Aurèle laisse +après lui des livres délicieux, un fils exécrable, un monde qui s'en va. +Jésus reste pour l'humanité un principe inépuisable de renaissances +morales. La philosophie ne suffit pas au grand nombre. Il lui faut la +sainteté. Un Apollonius de Tyane, avec sa légende miraculeuse, devait +avoir plus de succès qu'un Socrate, avec sa froide raison. «Socrate, +disait-on, laisse les hommes sur la terre, Apollonius les transporte au +ciel; Socrate n'est qu'un sage, Apollonius est un dieu[1240].» La +religion, jusqu'à nos jours, n'a pas existé sans une part d'ascétisme, +de piété, de merveilleux. Quand on voulut, après les Antonins, faire une +religion de la philosophie, il fallut transformer les philosophes en +saints, écrire la «Vie édifiante» de Pythagore et de Plotin, leur prêter +une légende, des vertus d'abstinence et de contemplation, des pouvoirs +surnaturels, sans lesquels on ne trouvait près du siècle ni créance ni +autorité. + +Gardons-nous donc de mutiler l'histoire pour satisfaire nos mesquines +susceptibilités. Qui de nous, pygmées que nous sommes, pourrait faire ce +qu'a fait l'extravagant François d'Assise, l'hystérique sainte Thérèse? +Que la médecine ait des noms pour exprimer ces grands écarts de la +nature humaine; qu'elle soutienne que le génie est une maladie du +cerveau; qu'elle voie dans une certaine délicatesse de moralité un +commencement d'étisie; qu'elle classe l'enthousiasme et l'amour parmi +les accidents nerveux, peu importe. Les mots de sain et de malade sont +tout relatifs. Qui n'aimerait mieux être malade comme Pascal que bien +portant comme le vulgaire? Les idées étroites qui se sont répandues de +nos jours sur la folie égarent de la façon la plus grave nos jugements +historiques dans les questions de ce genre. Un état où l'on dit des +choses dont on n'a pas conscience, où la pensée se produit sans que la +volonté l'appelle et la règle, expose maintenant un homme à être +séquestré comme halluciné. Autrefois, cela s'appelait prophétie et +inspiration. Les plus belles choses du monde se sont faites à l'état de +fièvre; toute création éminente entraîne une rupture d'équilibre, un +état violent pour l'être qui la tire de lui. + +Certes, nous reconnaissons que le christianisme est une oeuvre trop +complexe pour avoir été le fait d'un seul homme. En un sens, l'humanité +entière y collabora. Il n'y a pas de monde si muré qui ne reçoive +quelque vent du dehors. L'histoire de l'esprit humain est pleine de +synchronismes étranges, qui font que, sans avoir communiqué entre elles, +des fractions fort éloignées de l'espèce humaine arrivent en même temps +à des idées et à des imaginations presque identiques. Au XIIIe siècle, +les Latins, les Grecs, les Syriens, les Juifs, les Musulmans font de la +scolastique, et à peu près la même scolastique, de York à Samarkand; au +XIVe siècle, tout le monde se livre au goût de l'allégorie mystique, en +Italie, en Perse, dans l'Inde; au XVIe, l'art se développe d'une façon +toute semblable en Italie, au Mont-Athos, à la cour des grands Mogols, +sans que saint Thomas, Barhébræus, les rabbins de Narbonne, les +_motécallémin_ de Bagdad se soient connus, sans que Dante et Pétrarque +aient vu aucun soufi, sans qu'aucun élève des écoles de Pérouse ou de +Florence ait passé à Dehli. On dirait de grandes influences morales +courant le monde, à la manière des épidémies, sans distinction de +frontière et de race. Le commerce des idées dans l'espèce humaine ne +s'opère pas seulement par les livres ou l'enseignement direct. Jésus +ignorait jusqu'au nom de Bouddha, de Zoroastre, de Platon; il n'avait lu +aucun livre grec, aucun soutra bouddhique, et cependant il y a en lui +plus d'un élément qui, sans qu'il s'en doutât, venait du bouddhisme, du +parsisme, de la sagesse grecque. Tout cela se faisait par des canaux +secrets et par cette espèce de sympathie qui existe entre les diverses +portions de l'humanité. Le grand homme, par un côté, reçoit tout de son +temps; par un autre, il domine son temps. Montrer que la religion fondée +par Jésus a été la conséquence naturelle de ce qui avait précédé, ce +n'est pas en diminuer l'excellence; c'est prouver qu'elle a eu sa +raison d'être, qu'elle fut légitime, c'est-à-dire conforme aux instincts +et aux besoins du coeur en un siècle donné. + +Est-il plus juste de dire que Jésus doit tout au judaïsme et que sa +grandeur n'est autre que celle du peuple juif? Personne plus que moi +n'est disposé à placer haut ce peuple unique, dont le don particulier +semble avoir été de contenir dans son sein les extrêmes du bien et du +mal. Sans doute, Jésus sort du judaïsme; mais il en sort comme Socrate +sortit des écoles de sophistes, comme Luther sortit du moyen âge, comme +Lamennais du catholicisme, comme Rousseau du XVIIIe siècle. On est de +son siècle et de sa race, même quand on réagit contre son siècle et sa +race. Loin que Jésus soit le continuateur du judaïsme, il représente la +rupture avec l'esprit juif. En supposant que sa pensée à cet égard +puisse prêter à quelque équivoque, la direction générale du +christianisme après lui n'en permet pas. La marche générale du +christianisme a été de s'éloigner de plus en plus du judaïsme. Son +perfectionnement consistera à revenir à Jésus, mais non certes à revenir +au judaïsme. La grande originalité du fondateur reste donc entière; sa +gloire n'admet aucun légitime partageant. + +Sans contredit, les circonstances furent pour beaucoup dans le succès de +cette révolution merveilleuse; mais les circonstances ne secondent que +ce qui est juste et vrai. Chaque branche du développement de l'humanité +a son époque privilégiée, où elle atteint la perfection par une sorte +d'instinct spontané et sans effort. Aucun travail de réflexion ne +réussit à produire ensuite les chefs-d'oeuvre que la nature crée à ces +moments-là par des génies inspirés. Ce que les beaux siècles de la Grèce +furent pour les arts et les lettres profanes, le siècle de Jésus le fut +pour la religion. La société juive offrait l'état intellectuel et moral +le plus extraordinaire que l'espèce humaine ait jamais traversé. C'était +vraiment une de ces heures divines où le grand se produit par la +conspiration de mille forces cachées, où les belles âmes trouvent pour +les soutenir un flot d'admiration et de sympathie. Le monde, délivré de +la tyrannie fort étroite des petites républiques municipales, jouissait +d'une grande liberté. Le despotisme romain ne se fit sentir d'une façon +désastreuse que beaucoup plus tard, et d'ailleurs il fut toujours moins +pesant dans ces provinces éloignées qu'au centre de l'empire. Nos +petites tracasseries préventives (bien plus meurtrières que la mort pour +les choses de l'esprit) n'existaient pas. Jésus, pendant trois ans, put +mener une vie qui, dans nos sociétés, l'eût conduit vingt fois devant +les tribunaux de police. Nos seules lois sur l'exercice illégal de la +médecine eussent suffi pour couper court à sa carrière. La dynastie +incrédule des Hérodes, d'un autre côté, s'occupait peu des mouvements +religieux; sous les Asmonéens, Jésus eût été probablement arrêté dès ses +premiers pas. Un novateur, dans un tel état de société, ne risquait que +la mort, et la mort est bonne à ceux qui travaillent pour l'avenir. +Qu'on se figure Jésus, réduit à porter jusqu'à soixante ou soixante-dix +ans le fardeau de sa divinité, perdant sa flamme céleste, s'usant peu à +peu sous les nécessités d'un rôle inouï! Tout favorise ceux qui sont +marqués d'un signe; ils vont à la gloire par une sorte d'entraînement +invincible et d'ordre fatal. + +Cette sublime personne, qui chaque jour préside encore au destin du +monde, il est permis de l'appeler divine, non en ce sens que Jésus ait +absorbé tout le divin, ou lui ait été adéquat (pour employer +l'expression de la scolastique), mais en ce sens que Jésus est +l'individu qui a fait faire à son espèce le plus grand pas vers le +divin. L'humanité dans son ensemble offre un assemblage d'êtres bas, +égoïstes, supérieurs à l'animal en cela seul que leur égoïsme est plus +réfléchi. Mais, au milieu de cette uniforme vulgarité, des colonnes +s'élèvent vers le ciel et attestent une plus noble destinée. Jésus est +la plus haute de ces colonnes qui montrent à l'homme d'où il vient et +où il doit tendre. En lui s'est condensé tout ce qu'il y a de bon et +d'élevé dans notre nature. Il n'a pas été impeccable; il a vaincu les +mêmes passions que nous combattons; aucun ange de Dieu ne l'a conforté, +si ce n'est sa bonne conscience; aucun Satan ne l'a tenté, si ce n'est +celui que chacun porte en son coeur. De même que plusieurs de ses grands +côtés sont perdus pour nous par la faute de ses disciples, il est +probable aussi que beaucoup de ses fautes ont été dissimulées. Mais +jamais personne autant que lui n'a fait prédominer dans sa vie l'intérêt +de l'humanité sur les petitesses de l'amour-propre. Voué sans réserve à +son idée, il y a subordonné toute chose à un tel degré que, vers la fin +de sa vie, l'univers n'exista plus pour lui. C'est par cet accès de +volonté héroïque qu'il a conquis le ciel. Il n'y a pas eu d'homme, +Çakya-Mouni peut-être excepté, qui ait à ce point foulé aux pieds la +famille, les joies de ce monde, tout soin temporel. Il ne vivait que de +son Père et de la mission divine qu'il avait la conviction de remplir. + +Pour nous, éternels enfants, condamnés à l'impuissance, nous qui +travaillons sans moissonner, et ne verrons jamais le fruit de ce que +nous avons semé, inclinons-nous devant ces demi-dieux. Ils surent ce que +nous ignorons: créer, affirmer, agir. La grande originalité +renaîtra-t-elle, ou le monde se contentera-t-il désormais de suivre les +voies ouvertes par les hardis créateurs des vieux âges? Nous l'ignorons. +Mais quels que puissent être les phénomènes inattendus de l'avenir, +Jésus ne sera pas surpassé. Son culte se rajeunira sans cesse; sa +légende provoquera des larmes sans fin; ses souffrances attendriront les +meilleurs coeurs; tous les siècles proclameront qu'entre les fils des +hommes, il n'en est pas né de plus grand que Jésus. + + +NOTES: + +[1234] Matth., VIII, 5 et suiv.; Luc, VII, 1 et suiv.; Jean, XII, 20 et +suiv. Comp. Jos., _Ant._, XVIII, iii, 3. + +[1235] Tacite, _Ann._, XV, 45; Suétone, _Claude_, 25. + +[1236] _Ant._, XVIII, iii, 3. Ce passage a été altéré par une main +chrétienne. + +[1237] _Ant._, XVIII, i; _B.J._, II, viii; _Vita_, 2. + +[1238] Talm. de Jérusalem, _Sanhédrin_, XIV, 16; _Aboda zara_, II, 2; +_Schabbath_, XIV, 4; Talm. de Babylone, _Sanhédrin_, 43 _a_, 67 _a_; +_Schabbath_, 104 _b_, 116 _b_. Comp. _Chagiga_, 4 _b_; _Gittin_, 57 _a_, +90 _a_. Les deux Gémares empruntent la plupart de leurs données sur +Jésus à une légende burlesque et obscène, inventée par les adversaires +du christianisme et sans valeur historique. + +[1239] Jos., _Ant._, XVIII, iii, 3. + +[1240] Philostrate, _Vie d'Apollonius_, IV, 2; VII, 11; VIII, 7; Eunape, +_Vies des sophistes_, p. 454, 500 (édit. Didot). + + +FIN DE LA VIE DE JÉSUS. + + + + +TABLE + +DES MATIÈRES. + +DÉDICACE + +INTRODUCTION, OÙ L'ON TRAITE PRINCIPALEMENT DES SOURCES DE CETTE +HISTOIRE. + +I. Place de Jésus dans l'histoire du monde. + +II. Enfance et jeunesse de Jésus. Ses premières impressions. + +III. Éducation de Jésus. + +IV. Ordre d'idées au sein duquel se développa Jésus. + +V. Premiers aphorismes de Jésus.--Ses idées d'un Dieu père et +d'une religion pure.--Premiers disciples. + +VI. Jean-Baptiste.--Voyage de Jésus vers Jean et son séjour au +désert de Judée.--Il adopte le baptême de Jean. + +VII. Développement des idées de Jésus sur le royaume de Dieu. + +VIII. Jésus à Capharnahum. + +IX. Les disciples de Jésus. + +X. Prédications du lac. + +XI. Le royaume de Dieu conçu comme l'avènement des +pauvres. + +XII. Ambassade de Jean prisonnier vers Jésus.--Mort de +Jean.--Rapports de son école avec celle de Jésus. + +XIII. Premières tentatives sur Jérusalem. + +XIV. Rapports de Jésus avec les païens et les Samaritains. + +XV. Commencement de la légende de Jésus.--Idée qu'il a lui-même +de son rôle surnaturel. + +XVI. Miracles. + +XVII. Forme définitive des idées de Jésus sur le royaume de +Dieu. + +XVIII. Institutions de Jésus. + +XIX. Progression croissante d'enthousiasme et d'exaltation. + +XX. Opposition contre Jésus. + +XXI. Dernier voyage de Jésus à Jérusalem. + +XXII. Machinations des ennemis de Jésus. + +XXIII. Dernière semaine de Jésus. + +XXIV. Arrestation et procès de Jésus. + +XXV. Mort de Jésus. + +XXVI. Jésus au tombeau. + +XXVII. Sort des ennemis de Jésus. + +XXVIII. Caractère essentiel de l'oeuvre de Jésus. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Vie de Jésus, by Ernest Renan + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE JÉSUS *** + +***** This file should be named 15113-8.txt or 15113-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/1/1/15113/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Wilelmina Mallière and the +Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from +images generously made available by the Bibliothèque nationale de +France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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