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+The Project Gutenberg EBook of Vie de Jésus, by Ernest Renan
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Vie de Jésus
+ Histoire des origines du christianisme; 1
+
+Author: Ernest Renan
+
+Release Date: February 20, 2005 [EBook #15113]
+[Last updated: November 11, 2012]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE JÉSUS ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Wilelmina Mallière and the
+Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from
+images generously made available by the Bibliothèque nationale de
+France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
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+
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+
+VIE
+
+DE JÉSUS
+
+PAR
+
+ERNEST RENAN
+
+MEMBRE DE L'INSTITUT
+
+NEUVIÈME ÉDITION
+
+
+
+PARIS
+
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
+
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+
+
+1863
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DES ORIGINES
+
+DU CHRISTIANISME
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+
+
+
+_CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS_
+
+
+OEUVRES COMPLÈTES
+
+D'ERNEST RENAN
+
+FORMAT IN-8°
+
+
+
+HISTOIRE GÉNÉRALE DES LANGUES SÉMITIQUES.--_3e édition, revue et
+augmentée_.--Imprimerie impériale 1 volume.
+
+ÉTUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE.--_6e édition_ 1 volume.
+
+ESSAIS DE MORALE ET DE CRITIQUE.--_2e édition_ 1 volume.
+
+LE LIVRE DE JOB, traduit de l'hébreu, avec une étude sur l'âge et
+la caractère du poëme.--_2e édition_ 1 volume.
+
+LE CANTIQUE DES CANTIQUES, traduit de l'hébreu, avec une étude
+sur le plan, l'âge et le caractère du poëme.--_2e édition_ 1 volume.
+
+DE L'ORIGINE DU LANGAGE.--_3e édition_ 1 volume.
+
+AVERROÈS ET L'AVERROÏSME, essai historique.--_2e édition, revue et
+corrigée_ 1 volume.
+
+DE LA PART DES PEUPLES SÉMITIQUES DANS L'HISTOIRE DE LA CIVILISATION.
+--_5e édition_ Brochure.
+
+LA CHAIRE D'HÉBREU AU COLLÈGE DE FRANCE, explications à mes
+collègues.--_3e édition_ Brochure.
+
+
+
+
+A L'AME PURE
+
+DE MA SOEUR HENRIETTE
+
+MORTE A BYBLOS, LE 24 SEPTEMBRE 1861.
+
+
+_Te souviens-tu, du sein de Dieu où tu reposes, de ces longues journées
+de Ghazir, où, seul avec toi, j'écrivais ces pages inspirées par les
+lieux que nous avions visités ensemble? Silencieuse à côté de moi, tu
+relisais chaque feuille et la recopiais sitôt écrite, pendant que la
+mer, les villages, les ravins, les montagnes se déroulaient à nos pieds.
+Quand l'accablante lumière avait fait place à l'innombrable armée des
+étoiles, tes questions fines et délicates, tes doutes discrets, me
+ramenaient à l'objet sublime de nos communes pensées. Tu me dis un jour
+que ce livre-ci tu l'aimerais, d'abord parce qu'il avait été fait avec
+toi, et aussi parce qu'il te plaisait. Si parfois tu craignais pour lui
+les étroits jugements de l'homme frivole, toujours tu fus persuadée que
+les âmes vraiment religieuses finiraient par s'y plaire. Au milieu de
+ces douces méditations, la mort nous frappa tous les deux de son aile;
+le sommeil de la fièvre nous prit à la même heure; je me réveillai
+seul!... Tu dors maintenant dans la terre d'Adonis, près de la sainte
+Byblos et des eaux sacrées où les femmes des mystères antiques venaient
+mêler leurs larmes. Révèle-moi, ô bon génie, à moi que tu aimais, ces
+vérités qui dominent la mort, empêchent de la craindre et la font
+presque aimer_.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+OÙ L'ON TRAITE PRINCIPALEMENT DES SOURCES
+
+DE CETTE HISTOIRE.
+
+
+Une histoire des «Origines du Christianisme» devrait embrasser toute la
+période obscure, et, si j'ose le dire, souterraine, qui s'étend depuis
+les premiers commencements de cette religion jusqu'au moment où son
+existence devient un fait public, notoire, évident aux yeux de tous. Une
+telle histoire se composerait de quatre livres. Le premier, que je
+présente aujourd'hui au public, traite du fait même qui a servi de point
+de départ au culte nouveau; il est rempli tout entier par la personne
+sublime du fondateur. Le second traiterait des apôtres et de leurs
+disciples immédiats, ou, pour mieux dire, des révolutions que subit la
+pensée religieuse dans les deux premières générations chrétiennes. Je
+l'arrêterais vers l'an 100, au moment où les derniers amis de Jésus sont
+morts, et où tous les livres du Nouveau Testament sont à peu près fixés
+dans la forme où nous les lisons. Le troisième exposerait l'état du
+christianisme sous les Antonins. On l'y verrait se développer lentement
+et soutenir une guerre presque permanente contre l'empire, lequel,
+arrivé à ce moment au plus haut degré de la perfection administrative et
+gouverné par des philosophes, combat dans la secte naissante une société
+secrète et théocratique, qui le nie obstinément et le mine sans cesse.
+Ce livre contiendrait toute l'étendue du IIe siècle. Le quatrième livre,
+enfin, montrerait les progrès décisifs que fait le christianisme à
+partir des empereurs syriens. On y verrait la savante construction des
+Antonins crouler, la décadence de la civilisation antique devenir
+irrévocable, le christianisme profiter de sa ruine, la Syrie conquérir
+tout l'Occident, et Jésus, en compagnie des dieux et des sages divinisés
+de l'Asie, prendre possession d'une société à laquelle la philosophie et
+l'État purement civil ne suffisent plus. C'est alors que les idées
+religieuses des races groupées autour de la Méditerranée se modifient
+profondément; que les cultes orientaux prennent partout le dessus; que
+le christianisme, devenu une église très-nombreuse, oublie totalement
+ses rêves millénaires, brise ses dernières attaches avec le judaïsme et
+passe tout entier dans le monde grec et latin. Les luttes et le travail
+littéraire du IIIe siècle, lesquels se passent déjà au grand jour, ne
+seraient exposés qu'en traits généraux. Je raconterais encore plus
+sommairement les persécutions du commencement du IVe siècle, dernier
+effort de l'empire pour revenir à ses vieux principes, lesquels
+déniaient à l'association religieuse toute place dans l'État. Enfin, je
+me bornerais à pressentir le changement de politique qui, sous
+Constantin, intervertit les rôles, et fait du mouvement religieux le
+plus libre et le plus spontané un culte officiel, assujetti à l'État et
+persécuteur à son tour.
+
+Je ne sais si j'aurai assez de vie et de force pour remplir un plan
+aussi vaste. Je serai satisfait si, après avoir écrit la vie de Jésus,
+il m'est donné de raconter comme je l'entends l'histoire des apôtres,
+l'état de la conscience chrétienne durant les semaines qui suivirent la
+mort de Jésus, la formation du cycle légendaire de la résurrection, les
+premiers actes de l'église de Jérusalem, la vie de saint Paul, la crise
+du temps de Néron, l'apparition de l'Apocalypse, la ruine de Jérusalem,
+la fondation des chrétientés hébraïques de la Batanée, la rédaction des
+évangiles, l'origine des grandes écoles de l'Asie-Mineure, issues de
+Jean. Tout pâlit à côté de ce merveilleux premier siècle. Par une
+singularité rare en l'histoire, nous voyons bien mieux ce qui s'est
+passé dans le monde chrétien de l'an 50 à l'an 75, que de l'an 100 à
+l'an 150.
+
+Le plan suivi pour cette histoire a empêché d'introduire dans le texte
+de longues dissertations critiques sur les points controversés. Un
+système continu de notes met le lecteur à même de vérifier d'après les
+sources toutes les propositions du texte. Dans ces notes, on s'est borné
+strictement aux citations de première main, je veux dire à l'indication
+des passages originaux sur lesquels chaque assertion ou chaque
+conjecture s'appuie. Je sais que pour les personnes peu initiées à ces
+sortes d'études, bien d'autres développements eussent été nécessaires.
+Mais je n'ai pas l'habitude de refaire ce qui est fait et bien fait.
+Pour ne citer que des livres écrits en français, les personnes qui
+voudront bien se procurer les ouvrages suivants:
+
+ _Études critiques sur l'Évangile de saint Matthieu_, par M. Albert
+ Réville, pasteur de l'église wallonne de Rotterdam[1].
+
+ _Histoire de la théologie chrétienne au siècle apostolique_, par
+ M. Reuss, professeur à la Faculté de théologie et au séminaire
+ protestant de Strasbourg[2].
+
+ _Des doctrines religieuses des Juifs pendant les deux siècles
+ antérieurs à l'ère chrétienne_, par M. Michel Nicolas, professeur à
+ la Faculté de théologie protestante de Montauban[3].
+
+ _Vie de Jésus_, par le Dr Strauss, traduite par M. Littré, membre
+ de l'Institut[4].
+
+ _Revue de théologie et de philosophie chrétienne_, publiée sous la
+ direction de M. Colani, de 1850 à 1857.--_Nouvelle Revue de
+ théologie_, faisant suite à la précédente, depuis 1858[5].
+
+les personnes, dis-je, qui voudront bien consulter ces excellents
+écrits[6], y trouveront expliqués une foule de points sur lesquels j'ai
+dû être très-succinct. La critique de détail des textes évangéliques, en
+particulier, a été faite par M. Strauss d'une manière qui laisse peu à
+désirer. Bien que M. Strauss se soit trompé dans sa théorie sur la
+rédaction des évangiles[7], et que son livre ait, selon moi, le tort de
+se tenir beaucoup trop sur le terrain théologique et trop peu sur le
+terrain historique[8], il est indispensable, pour se rendre compte des
+motifs qui m'ont guidé dans une foule de minuties, de suivre la
+discussion toujours judicieuse, quoique parfois un peu subtile, du livre
+si bien traduit par mon savant confrère, M. Littré.
+
+Je crois n'avoir négligé, en fait de témoignages anciens, aucune source
+d'informations. Cinq grandes collections d'écrits, sans parler d'une
+foule d'autres données éparses, nous restent sur Jésus et sur le temps
+où il vécut, ce sont: 1° les évangiles et en général les écrits du
+Nouveau Testament; 2° les compositions dites «Apocryphes de l'Ancien
+Testament;» 3° les ouvrages de Philon; 4° ceux de Josèphe; 5° le Talmud.
+Les écrits de Philon ont l'inappréciable avantage de nous montrer les
+pensées qui fermentaient au temps de Jésus dans les âmes occupées des
+grandes questions religieuses. Philon vivait, il est vrai, dans une tout
+autre province du judaïsme que Jésus; mais, comme lui, il était
+très-dégagé des petitesses qui régnaient à Jérusalem; Philon est
+vraiment le frère aîné de Jésus. Il avait soixante-deux ans quand le
+prophète de Nazareth était au plus haut degré de son activité, et il lui
+survécut au moins dix années. Quel dommage que les hasards de la vie ne
+l'aient pas conduit en Galilée! Que ne nous eût-il pas appris!
+
+Josèphe, écrivant surtout pour les païens, n'a pas dans son style la
+même sincérité. Ses courtes notices sur Jésus, sur Jean-Baptiste, sur
+Juda le Gaulonite, sont sèches et sans couleur. On sent qu'il cherche à
+présenter ces mouvements si profondément juifs de caractère et d'esprit
+sous une forme qui soit intelligible aux Grecs et aux Romains. Je crois
+le passage sur Jésus[9] authentique. Il est parfaitement dans le goût
+de Josèphe, et si cet historien a fait mention de Jésus, c'est bien
+comme cela qu'il a dû en parler. On sent seulement qu'une main
+chrétienne a retouché le morceau, y a ajouté quelques mots sans lesquels
+il eût été presque blasphématoire[10], a peut-être retranché ou modifié
+quelques expressions[11]. Il faut se rappeler que la fortune littéraire
+de Josèphe se fit par les chrétiens, lesquels adoptèrent ses écrits
+comme des documents essentiels de leur histoire sacrée. Il s'en fit,
+probablement au IIe siècle, une édition corrigée selon les idées
+chrétiennes[12]. En tout cas, ce qui constitue l'immense intérêt de
+Josèphe pour le sujet qui nous occupe, ce sont les vives lumières qu'il
+jette sur le temps. Grâce à lui, Hérode, Hérodiade, Antipas, Philippe,
+Anne, Caïphe, Pilate sont des personnages que nous touchons du doigt et
+que nous voyons vivre devant nous avec une frappante réalité.
+
+Les Apocryphes de l'Ancien Testament, surtout la partie juive des vers
+sibyllins et le Livre d'Hénoch, joints au Livre de Daniel, qui est, lui
+aussi, un véritable apocryphe, ont une importance capitale pour
+l'histoire du développement des théories messianiques et pour
+l'intelligence des conceptions de Jésus sur le royaume de Dieu. Le Livre
+d'Hénoch, en particulier, lequel était fort lu dans l'entourage de
+Jésus[13], nous donne la clef de l'expression de «Fils de l'homme» et
+des idées qui s'y rattachaient. L'âge de ces différents livres, grâce
+aux travaux de MM. Alexandre, Ewald, Dillmann, Reuss, est maintenant
+hors de doute. Tout le monde est d'accord pour placer la rédaction des
+plus importants d'entre eux au IIe et au Ier siècle avant Jésus-Christ.
+La date du Livre de Daniel est plus certaine encore. Le caractère des
+deux langues dans lesquelles il est écrit; l'usage de mots grecs;
+l'annonce claire, déterminée, datée, d'événements qui vont jusqu'au
+temps d'Antiochus Épiphane; les fausses images qui y sont tracées de la
+vieille Babylonie; la couleur générale du livre, qui ne rappelle en rien
+les écrits de la captivité, qui répond au contraire par une foule
+d'analogies aux croyances, aux moeurs, au tour d'imagination de l'époque
+des Séleucides; le tour apocalyptique des visions; la place du livre
+dans le canon hébreu hors de la série des prophètes; l'omission de
+Daniel dans les panégyriques du chapitre XLIX de l'_Ecclésiastique_, où
+son rang était comme indiqué; bien d'autres preuves qui ont été cent
+fois déduites, ne permettent pas de douter que le Livre de Daniel ne
+soit le fruit de la grande exaltation produite chez les Juifs par la
+persécution d'Antiochus. Ce n'est pas dans la vieille littérature
+prophétique qu'il faut classer ce livre, mais bien en tête de la
+littérature apocalyptique, comme premier modèle d'un genre de
+composition où devaient prendre place après lui les divers poèmes
+sibyllins, le Livre d'Hénoch, l'Apocalypse de Jean, l'Ascension d'Isaïe,
+le quatrième livre d'Esdras.
+
+Dans l'histoire des origines chrétiennes, on a jusqu'ici beaucoup trop
+négligé le Talmud. Je pense, avec M. Geiger, que la vraie notion des
+circonstances où se produisit Jésus doit être cherchée dans cette
+compilation bizarre, où tant de précieux renseignements sont mêlés à la
+plus insignifiante scolastique. La théologie chrétienne et la théologie
+juive ayant suivi au fond deux marches parallèles, l'histoire de l'une
+ne peut bien être comprise sans l'histoire de l'autre. D'innombrables
+détails matériels des évangiles trouvent, d'ailleurs, leur commentaire
+dans le Talmud. Les vastes recueils latins de Lightfoot, de Schoettgen,
+de Buxtorf, d'Otho, contenaient déjà à cet égard une foule de
+renseignements. Je me suis imposé de vérifier dans l'original toutes les
+citations que j'ai admises, sans en excepter une seule. La collaboration
+que m'a prêtée pour cette partie de mon travail un savant israélite, M.
+Neubauer, très-versé dans la littérature talmudique, m'a permis d'aller
+plus loin et d'éclaircir les parties les plus délicates de mon sujet par
+quelques nouveaux rapprochements. La distinction des époques est ici
+fort importante, la rédaction du Talmud s'étendant de l'an 200 à l'an
+500 à peu près. Nous y avons porté autant de discernement qu'il est
+possible dans l'état actuel de ces études. Des dates si récentes
+exciteront quelques craintes chez les personnes habituées à n'accorder
+de valeur à un document que pour l'époque même où il a été écrit. Mais
+de tels scrupules seraient ici déplacés. L'enseignement des Juifs depuis
+l'époque asmonéenne jusqu'au IIe siècle fut principalement oral. Il ne
+faut pas juger de ces sortes d'états intellectuels d'après les habitudes
+d'un temps où l'on écrit beaucoup. Les Védas, les anciennes poésies
+arabes ont été conservés de mémoire pendant des siècles, et pourtant
+ces compositions présentent une forme très-arrêtée, très-délicate. Dans
+le Talmud, au contraire, la forme n'a aucun prix. Ajoutons qu'avant la
+_Mischna_ de Juda le Saint, qui a fait oublier toutes les autres, il y
+eut des essais de rédaction, dont les commencements remontent peut-être
+plus haut qu'on ne le suppose communément. Le style du Talmud est celui
+de notes de cours; les rédacteurs ne firent probablement que classer
+sous certains titres l'énorme fatras d'écritures qui s'était accumulé
+dans les différentes écoles durant des générations.
+
+Il nous reste à parler des documents qui, se présentant comme des
+biographies du fondateur du christianisme, doivent naturellement tenir
+la première place dans une vie de Jésus. Un traité complet sur la
+rédaction des évangiles serait un ouvrage à lui seul. Grâce aux beaux
+travaux dont cette question a été l'objet depuis trente ans, un problème
+qu'on eût jugé autrefois inabordable est arrivé à une solution qui
+assurément laisse place encore à bien des incertitudes, mais qui suffit
+pleinement aux besoins de l'histoire. Nous aurons occasion d'y revenir
+dans notre deuxième livre, la composition des évangiles ayant été un des
+faits les plus importants pour l'avenir du christianisme qui se soient
+passés dans la seconde moitié du premier siècle. Nous ne toucherons ici
+qu'une seule face du sujet, celle qui est indispensable à la solidité de
+notre récit. Laissant de côté tout ce qui appartient au tableau des
+temps apostoliques, nous rechercherons seulement dans quelle mesure les
+données fournies par les évangiles peuvent être employées dans une
+histoire dressée selon des principes rationnels[14]?
+
+Que les évangiles soient en partie légendaires, c'est ce qui est
+évident, puisqu'ils sont pleins de miracles et de surnaturel; mais il y
+a légende et légende. Personne ne doute des principaux traits de la vie
+de François d'Assise, quoique le surnaturel s'y rencontre à chaque pas.
+Personne, au contraire, n'accorde de créance à la «Vie d'Apollonius de
+Tyane,» parce qu'elle a été écrite longtemps après le héros et dans les
+conditions d'un pur roman. A quelle époque, par quelles mains, dans
+quelles conditions les évangiles ont-ils été rédigés? Voilà donc la
+question capitale d'où dépend l'opinion qu'il faut se former de leur
+crédibilité.
+
+On sait que chacun des quatre évangiles porte en tête le nom d'un
+personnage connu soit dans l'histoire apostolique, soit dans l'histoire
+évangélique elle-même. Ces quatre personnages ne nous sont pas donnés
+rigoureusement comme des auteurs. Les formules «selon Matthieu,» «selon
+Marc,» «selon Luc,» «selon Jean,» n'impliquent pas que, dans la plus
+vieille opinion, ces récits eussent été écrits d'un bout à l'autre par
+Matthieu, par Marc, par Luc, par Jean[15]; elles signifient seulement
+que c'étaient là les traditions provenant de chacun de ces apôtres et se
+couvrant de leur autorité. Il est clair que si ces titres sont exacts,
+les évangiles, sans cesser d'être en partie légendaires, prennent une
+haute valeur, puisqu'ils nous font remonter au demi-siècle qui suivit la
+mort de Jésus, et même, dans deux cas, aux témoins oculaires de ses
+actions.
+
+Pour Luc d'abord, le doute n'est guère possible. L'évangile de Luc est
+une composition régulière, fondée sur des documents antérieurs[16].
+C'est l'oeuvre d'un homme qui choisit, élague, combine. L'auteur de cet
+évangile est certainement le même que celui des Actes des Apôtres[17].
+Or, l'auteur des Actes est un compagnon de saint Paul[18], titre qui
+convient parfaitement à Luc[19]. Je sais que plus d'une objection peut
+être opposée à ce raisonnement; mais une chose au moins est hors de
+doute, c'est que l'auteur du troisième évangile et des Actes est un
+homme de la seconde génération apostolique, et cela suffit à notre
+objet. La date de cet évangile peut d'ailleurs être déterminée avec
+beaucoup de précision par des considérations tirées du livre lui-même.
+Le chapitre XXI de Luc, inséparable du reste de l'ouvrage, a été écrit
+certainement après le siège de Jérusalem, mais peu de temps après[20].
+Nous sommes donc ici sur un terrain solide; car il s'agit d'un ouvrage
+écrit tout entier de la même main et de la plus parfaite unité.
+
+Les évangiles de Matthieu et de Marc n'ont pas, à beaucoup près, le même
+cachet individuel. Ce sont des compositions impersonnelles, où l'auteur
+disparaît totalement. Un nom propre écrit en tête de ces sortes
+d'ouvrages ne dit pas grand'chose. Mais si l'évangile de Luc est daté,
+ceux de Matthieu et de Marc le sont aussi; car il est certain que le
+troisième évangile est postérieur aux deux premiers, et offre le
+caractère d'une rédaction bien plus avancée. Nous avons d'ailleurs, à
+cet égard, un témoignage capital de la première moitié du IIe siècle. Il
+est de Papias, évêque d'Hiérapolis, homme grave, homme de tradition, qui
+fut attentif toute sa vie à recueillir ce qu'on pouvait savoir de la
+personne de Jésus[21]. Après avoir déclaré qu'en pareille matière il
+préfère la tradition orale aux livres, Papias mentionne deux écrits sur
+les actes et les paroles du Christ: 1° un écrit de Marc, interprète de
+l'apôtre Pierre, écrit court, incomplet, non rangé par ordre
+chronologique, comprenant des récits et des discours ([Greek: lechthenta
+ê prachthenta]), composé d'après les renseignements et les souvenirs de
+l'apôtre Pierre; 2° un recueil de sentences ([Greek: logia]) écrit en
+hébreu[22] par Matthieu, «et que chacun a traduit comme il a pu.» Il est
+certain que ces deux descriptions répondent assez bien à la physionomie
+générale des deux livres appelés maintenant «Évangile selon Matthieu,»
+«Évangile selon Marc,» le premier caractérisé par ses longs discours, le
+second surtout anecdotique, beaucoup plus exact que le premier sur les
+petits faits, bref jusqu'à la sécheresse, pauvre en discours, assez mal
+composé. Que ces deux ouvrages tels que nous les lisons soient
+absolument semblables à ceux que lisait Papias, cela n'est pas
+soutenable; d'abord, parce que l'écrit de Matthieu pour Papias se
+composait uniquement de discours en hébreu, dont il circulait des
+traductions assez diverses, et en second lieu, parce que l'écrit de Marc
+et celui de Matthieu étaient pour lui profondément distincts, rédigés
+sans aucune entente, et, ce semble, dans des langues différentes. Or,
+dans l'état actuel des textes, l'Évangile selon Matthieu et l'Évangile
+selon Marc offrent des parties parallèles si longues et si parfaitement
+identiques qu'il faut supposer, ou que le rédacteur définitif du premier
+avait le second sous les yeux, ou que le rédacteur définitif du second
+avait le premier sous les yeux, ou que tous deux ont copié le même
+prototype. Ce qui paraît le plus vraisemblable, c'est que, ni pour
+Matthieu, ni pour Marc, nous n'avons les rédactions tout à fait
+originales; que nos deux premiers évangiles sont déjà des arrangements,
+où l'on a cherché à remplir les lacunes d'un texte par un autre. Chacun
+voulait, en effet, posséder un exemplaire complet. Celui qui n'avait
+dans son exemplaire que des discours voulait avoir des récits, et
+réciproquement. C'est ainsi que «l'Évangile selon Matthieu» se trouva
+avoir englobé presque toutes les anecdotes de Marc, et que «l'Évangile
+selon Marc» contient aujourd'hui une foule de traits qui viennent des
+_Logia_ de Matthieu. Chacun, d'ailleurs, puisait largement dans la
+tradition évangélique se continuant autour de lui. Cette tradition est
+si loin d'avoir été épuisée par les évangiles que les Actes des apôtres
+et les Pères les plus anciens citent plusieurs paroles de Jésus qui
+paraissent authentiques et qui ne se trouvent pas dans les évangiles que
+nous possédons.
+
+Il importe peu à notre objet actuel de pousser plus loin cette délicate
+analyse, d'essayer de reconstruire en quelque sorte, d'une part, les
+_Logia_ originaux de Matthieu; de l'autre, le récit primitif tel qu'il
+sortit de la plume de Marc. Les _Logia_ nous sont sans doute représentés
+par les grands discours de Jésus qui remplissent une partie considérable
+du premier évangile. Ces discours forment, en effet, quand on les
+détache du reste, un tout assez complet. Quant aux récits du premier et
+du deuxième évangile, ils semblent avoir pour base un document commun
+dont le texte se retrouve tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, et
+dont le deuxième évangile, tel que nous le lisons aujourd'hui, n'est
+qu'une reproduction peu modifiée. En d'autres termes, le système de la
+vie de Jésus chez les synoptiques repose sur deux documents originaux:
+1° les discours de Jésus recueillis par l'apôtre Matthieu; 2° le recueil
+d'anecdotes et de renseignements personnels que Marc écrivit d'après les
+souvenirs de Pierre. On peut dire que nous avons encore ces deux
+documents, mêlés à des renseignements d'autre provenance, dans les deux
+premiers évangiles, qui portent non sans raison le nom d'«Évangile selon
+Matthieu» et d'«Évangile selon Marc.»
+
+Ce qui est indubitable, en tous cas, c'est que de très-bonne heure on
+mit par écrit les discours de Jésus en langue araméenne, que de bonne
+heure aussi on écrivit ses actions remarquables. Ce n'étaient pas là des
+textes arrêtés et fixés dogmatiquement. Outre les évangiles qui nous
+sont parvenus, il y en eut une foule d'autres prétendant représenter la
+tradition des témoins oculaires[23]. On attachait peu d'importance à ces
+écrits, et les conservateurs, tels que Papias, y préféraient hautement
+la tradition orale[24]. Comme on croyait encore le monde près de finir,
+on se souciait peu de composer des livres pour l'avenir; il s'agissait
+seulement de garder en son coeur l'image vive de celui qu'on espérait
+bientôt revoir dans les nues. De là le peu d'autorité dont jouissent
+durant cent cinquante ans les textes évangéliques. On ne se faisait nul
+scrupule d'y insérer des additions, de les combiner diversement, de les
+compléter les uns par les autres. Le pauvre homme qui n'a qu'un livre
+veut qu'il contienne tout ce qui lui va au coeur. On se prêtait ces
+petits livrets; chacun transcrivait à la marge de son exemplaire les
+mots, les paraboles qu'il trouvait ailleurs et qui le touchaient[25]. La
+plus belle chose du monde est ainsi sortie d'une élaboration obscure et
+complètement populaire. Aucune rédaction n'avait de valeur absolue.
+Justin, qui fait souvent appel à ce qu'il nomme «les mémoires des
+apôtres[26],» avait sous les yeux un état des documents évangéliques
+assez différent de celui que nous avons; en tous cas, il ne se donne
+aucun souci de les alléguer textuellement. Les citations évangéliques,
+dans les écrits pseudo-clémentins d'origine ébionite, présentent le même
+caractère. L'esprit était tout; la lettre n'était rien. C'est quand la
+tradition s'affaiblit dans la seconde moitié du IIe siècle que les
+textes portant des noms d'apôtres prennent une autorité décisive et
+obtiennent force de loi.
+
+Qui ne voit le prix de documents ainsi composés des souvenirs attendris,
+des récits naïfs des deux premières générations chrétiennes, pleines
+encore de la forte impression que l'illustre fondateur avait produite,
+et qui semble lui avoir longtemps survécu? Ajoutons que les évangiles
+dont il s'agit semblent provenir de celle des branches de la famille
+chrétienne qui touchait le plus près à Jésus. Le dernier travail de
+rédaction, au moins du texte qui porte, le nom de Matthieu, paraît avoir
+été fait dans l'un des pays situés au nord-est de la Palestine, tels que
+la Gaulonitide, le Hauran, la Batanée, où beaucoup de chrétiens se
+réfugièrent à l'époque de la guerre des Romains, où l'on trouvait encore
+au IIe siècle des parents de Jésus[27], et où la première direction
+galiléenne se conserva plus longtemps qu'ailleurs.
+
+Jusqu'à présent nous n'avons parlé que des trois évangiles dits
+synoptiques. Il nous reste à parler du quatrième, de celui qui porte le
+nom de Jean. Ici les doutes sont beaucoup plus fondés, et la question
+moins près d'une solution. Papias, qui se rattachait à l'école de Jean,
+et qui, s'il n'avait pas été son auditeur, comme le veut Irénée, avait
+beaucoup fréquenté ses disciples immédiats, entre autres Aristion et
+celui qu'on appelait _Presbyteros Joannes_, Papias, qui avait recueilli
+avec passion les récits oraux de cet Aristion et de _Presbyteros
+Joannes_, ne dit pas un mot d'une «Vie de Jésus» écrite par Jean. Si une
+telle mention se fût trouvée dans son ouvrage, Eusèbe, qui relève chez
+lui tout ce qui sert à l'histoire littéraire du siècle apostolique, en
+eût sans aucun doute fait la remarque. Les difficultés intrinsèques
+tirées de la lecture du quatrième évangile lui-même ne sont pas moins
+fortes. Comment, à côté de renseignements précis et qui sentent si bien
+le témoin oculaire, trouve-t-on ces discours totalement différents de
+ceux de Matthieu? Comment, à côté d'un plan général de la vie de Jésus,
+qui paraît bien plus satisfaisant et plus exact que celui des
+synoptiques, ces passages singuliers où l'on sent un intérêt dogmatique
+propre au rédacteur, des idées fort étrangères à Jésus, et parfois des
+indices qui mettent en garde contre la bonne foi du narrateur? Comment
+enfin, à côté des vues les plus pures, les plus justes, les plus
+vraiment évangéliques, ces taches où l'on aime à voir des interpolations
+d'un ardent sectaire? Est-ce bien Jean, fils de Zébédée, le frère de
+Jacques (dont il n'est pas question une seule fois dans le quatrième
+évangile), qui a pu écrire en grec ces leçons de métaphysique abstraite,
+dont ni les synoptiques ni le Talmud ne présentent l'analogue? Tout cela
+est grave, et, pour moi, je n'ose être assuré que le quatrième évangile
+ait été écrit tout entier de la plume d'un ancien pêcheur galiléen. Mais
+qu'en somme cet évangile soit sorti, vers la fin du premier siècle, de
+la grande école d'Asie-Mineure, qui se rattachait à Jean, qu'il nous
+représente une version de la vie du maître, digne d'être prise en haute
+considération et souvent d'être préférée, c'est ce qui est démontré, et
+par des témoignages extérieurs et par l'examen du document lui-même,
+d'une façon qui ne laisse rien à désirer.
+
+Et d'abord, personne ne doute que, vers l'an 150, le quatrième évangile
+n'existât et ne fût attribué à Jean. Des textes formels de saint
+Justin[28], d'Athénagore[29], de Tatien[30], de Théophile
+d'Antioche[31], d'Irénée[32], montrent dès lors cet Évangile mêlé à
+toutes les controverses et servant de pierre angulaire au développement
+du dogme. Irénée est formel; or, Irénée sortait de l'école de Jean, et,
+entre lui et l'apôtre, il n'y avait que Polycarpe. Le rôle de notre
+évangile dans le gnosticisme, et en particulier dans le système de
+Valentin[33], dans le montanisme[34] et dans la querelle des
+quartodécimans[35], n'est pas moins décisif. L'école de Jean est celle
+dont on aperçoit le mieux la suite durant le IIe siècle; or, cette école
+ne s'explique pas si l'on ne place le quatrième évangile à son berceau
+même. Ajoutons que la première épître attribuée à saint Jean est
+certainement du même auteur que le quatrième évangile[36]; or, l'épître
+est reconnue comme de Jean par Polycarpe[37], Papias[38], Irénée[39].
+
+Mais c'est surtout la lecture de l'ouvrage qui est de nature à faire
+impression. L'auteur y parle toujours comme témoin oculaire; il veut se
+faire passer pour l'apôtre Jean. Si donc cet ouvrage n'est pas
+réellement de l'apôtre, il faut admettre une supercherie que l'auteur
+s'avouait à lui-même. Or, quoique les idées du temps en fait de bonne
+foi littéraire différassent essentiellement des nôtres, on n'a pas
+d'exemple dans le monde apostolique d'un faux de ce genre.
+Non-seulement, du reste, l'auteur veut se faire passer pour l'apôtre
+Jean, mais on voit clairement qu'il écrit dans l'intérêt de cet apôtre.
+A chaque page se trahit l'intention de fortifier son autorité, de
+montrer qu'il a été le préféré de Jésus[40], que dans toutes les
+circonstances solennelles (à la Cène, au Calvaire, au tombeau) il a tenu
+la première place. Les relations, en somme fraternelles, quoique
+n'excluant pas une certaine rivalité, de l'auteur avec Pierre[41], sa
+haine au contraire contre Judas[42], haine antérieure peut-être à la
+trahison, semblent percer ça et là. On est tenté de croire que Jean,
+dans sa vieillesse, ayant lu les récits évangéliques qui circulaient,
+d'une part, y remarqua diverses inexactitudes[43], de l'autre, fut
+froissé de voir qu'on ne lui accordait pas dans l'histoire du Christ une
+assez grande place; qu'alors il commença à dicter une foule de choses
+qu'il savait mieux que les autres, avec l'intention de montrer que, dans
+beaucoup de cas où on ne parlait que de Pierre, il avait figuré avec et
+avant lui[44]. Déjà, du vivant de Jésus, ces légers sentiments de
+jalousie s'étaient trahis entre les fils de Zébédée et les autres
+disciples[45]. Depuis la mort de Jacques, son frère, Jean restait seul
+héritier des souvenirs intimes dont ces deux apôtres, de l'aveu de tous,
+étaient dépositaires. De là sa perpétuelle attention à rappeler qu'il
+est le dernier survivant des témoins oculaires[46], et le plaisir qu'il
+prend à raconter des circonstances que lui seul pouvait connaître. De
+là, tant de petits traits de précision qui semblent comme des scolies
+d'un annotateur: «Il était six heures;» «il était nuit;» «cet homme
+s'appelait Malchus;» «ils avaient allumé un réchaud, car il faisait
+froid;» «cette tunique était sans couture.» De là, enfin, le désordre de
+la rédaction, l'irrégularité de la marche, le décousu des premiers
+chapitres; autant de traits inexplicables dans la supposition où notre
+évangile ne serait qu'une thèse de théologie sans valeur historique, et
+qui, au contraire, se comprennent parfaitement, si l'on y voit,
+conformément à la tradition, des souvenirs de vieillard, tantôt d'une
+prodigieuse fraîcheur, tantôt ayant subi d'étranges altérations.
+
+Une distinction capitale, en effet, doit être faite dans l'évangile de
+Jean. D'une part, cet évangile nous présente un canevas de la vie de
+Jésus qui diffère considérablement de celui des synoptiques. De l'autre,
+il met dans la bouche de Jésus des discours dont le ton, le style, les
+allures, les doctrines n'ont rien de commun avec les _Logia_ rapportés
+par les synoptiques. Sous ce second rapport, la différence est telle
+qu'il faut faire son choix d'une manière tranchée. Si Jésus parlait
+comme le veut Matthieu, il n'a pu parler comme le veut Jean. Entre les
+deux autorités, aucun critique n'a hésité, ni n'hésitera. A mille lieues
+du ton simple, désintéressé, impersonnel des synoptiques, l'évangile de
+Jean montre sans cesse les préoccupations de l'apologiste, les
+arrière-pensées du sectaire, l'intention de prouver une thèse et de
+convaincre des adversaires[47]. Ce n'est pas par des tirades
+prétentieuses, lourdes, mal écrites, disant peu de chose au sens moral,
+que Jésus a fondé son oeuvre divine. Quand même Papias ne nous
+apprendrait pas que Matthieu écrivit les sentences de Jésus dans leur
+langue originale, le naturel, l'ineffable vérité, le charme sans pareil
+des discours synoptiques, le tour profondément hébraïque de ces
+discours, les analogies qu'ils présentent avec les sentences des
+docteurs juifs du même temps, leur parfaite harmonie avec la nature de
+la Galilée, tous ces caractères, si on les rapproche de la gnose
+obscure, de la métaphysique contournée qui remplit les discours de Jean,
+parleraient assez haut. Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait dans les
+discours de Jean d'admirables éclairs; des traits qui viennent vraiment
+de Jésus[48]. Mais le ton mystique de ces discours ne répond en rien au
+caractère de l'éloquence de Jésus telle qu'on se la figure d'après les
+synoptiques. Un nouvel esprit a soufflé; la gnose est déjà commencée;
+l'ère galiléenne du royaume de Dieu est finie; l'espérance de la
+prochaine venue du Christ s'éloigne; on entre dans les aridités de la
+métaphysique, dans les ténèbres du dogme abstrait. L'esprit de Jésus
+n'est pas là, et si le fils de Zébédée a vraiment tracé ces pages, il
+avait certes bien oublié en les écrivant le lac de Génésareth et les
+charmants entretiens qu'il avait entendus sur ses bords.
+
+Une circonstance, d'ailleurs, qui prouve bien que les discours rapportés
+par le quatrième évangile ne sont pas des pièces historiques, mais des
+compositions destinées à couvrir de l'autorité de Jésus certaines
+doctrines chères au rédacteur, c'est leur parfaite harmonie avec l'état
+intellectuel de l'Asie-Mineure au moment où elles furent écrites.
+L'Asie-Mineure était alors le théâtre d'un étrange mouvement de
+philosophie syncrétique; tous les germes du gnosticisme y existaient
+déjà. Jean paraît avoir bu à ces sources étrangères. Il se peut qu'après
+les crises de l'an 68 (date de l'Apocalypse) et de l'an 70 (ruine de
+Jérusalem), le vieil apôtre, à l'âme ardente et mobile, désabusé de la
+croyance à une prochaine apparition du Fils de l'homme dans les nues,
+ait penché vers les idées qu'il trouvait autour de lui, et dont
+plusieurs s'amalgamaient assez bien avec certaines doctrines
+chrétiennes. En prêtant ces nouvelles idées à Jésus, il ne fit que
+suivre un penchant bien naturel. Nos souvenirs se transforment avec tout
+le reste; l'idéal d'une personne que nous avons connue change avec
+nous[49]. Considérant Jésus comme l'incarnation de la vérité, Jean ne
+pouvait manquer de lui attribuer ce qu'il était arrivé à prendre pour la
+vérité.
+
+S'il faut tout dire, nous ajouterons que probablement Jean lui-même eut
+en cela peu de part, que ce changement se fit autour de lui plutôt que
+par lui. On est parfois tenté de croire que des notes précieuses, venant
+de l'apôtre, ont été employées par ses disciples dans un sens fort
+différent de l'esprit évangélique primitif. En effet, certaines parties
+du quatrième évangile ont été ajoutées après coup; tel est le XXIe
+chapitre tout entier[50], où l'auteur semble s'être proposé de rendre
+hommage à l'apôtre Pierre après sa mort et de répondre aux objections
+qu'on allait tirer ou qu'on tirait déjà de la mort de Jean lui-même (v.
+21-23). Plusieurs autres endroits portent la trace de ratures et de
+corrections[51].
+
+Il est impossible, à distance, d'avoir le mot de tous ces problèmes
+singuliers, et sans doute bien des surprises nous seraient réservées,
+s'il nous était donné de pénétrer dans les secrets de cette mystérieuse
+école d'Éphèse qui, plus d'une fois, paraît s'être complu aux voies
+obscures. Mais une expérience capitale est celle-ci. Toute personne qui
+se mettra à écrire la vie de Jésus sans théorie arrêtée sur la valeur
+relative des évangiles, se laissant uniquement guider par le sentiment
+du sujet, sera ramenée dans une foule de cas à préférer la narration de
+Jean à celle des synoptiques. Les derniers mois de la vie de Jésus en
+particulier ne s'expliquent que par Jean; une foule de traits de la
+Passion, inintelligibles dans les synoptiques[52], reprennent dans le
+récit du quatrième évangile la vraisemblance et la possibilité. Tout au
+contraire, j'ose défier qui que ce soit de composer une vie de Jésus qui
+ait un sens en tenant compte des discours que Jean prête à Jésus. Cette
+façon de se prêcher et de se démontrer sans cesse, cette perpétuelle
+argumentation, cette mise en scène sans naïveté, ces longs raisonnements
+à la suite de chaque miracle, ces discours raides et gauches, dont le
+ton est si souvent faux et inégal[53], ne seraient pas soufferts par un
+homme de goût à côté des délicieuses sentences des synoptiques. Ce sont
+ici, évidemment, des pièces artificielles[54], qui nous représentent les
+prédications de Jésus, comme les dialogues de Platon nous rendent les
+entretiens de Socrate. Ce sont en quelque sorte les variations d'un
+musicien improvisant pour son compte sur un thème donné. Le thème peut
+n'être pas sans quelque authenticité; mais dans l'exécution, la
+fantaisie de l'artiste se donne pleine carrière. On sent le procédé
+factice, la rhétorique, l'apprêt[55]. Ajoutons que le vocabulaire de
+Jésus ne se retrouve pas dans les morceaux dont nous parlons.
+L'expression de «royaume de Dieu,» qui était si familière au maître[56],
+n'y figure qu'une seule fois[57]. En revanche, le style des discours
+prêtés à Jésus par le quatrième évangile offre la plus complète analogie
+avec celui des épîtres de saint Jean; on voit qu'en écrivant les
+discours, l'auteur suivait, non ses souvenirs, mais le mouvement assez
+monotone de sa propre pensée. Toute une nouvelle langue mystique s'y
+déploie, langue dont les synoptiques n'ont pas la moindre idée («monde,»
+«vérité,» «vie,» «lumière,» «ténèbres, » etc.). Si Jésus avait jamais
+parlé dans ce style, qui n'a rien d'hébreu, rien de juif, rien de
+talmudique, si j'ose m'exprimer ainsi, comment un seul de ses auditeurs
+en aurait-il si bien gardé le secret?
+
+L'histoire littéraire offre du reste un autre exemple qui présente la
+plus grande analogie avec le phénomène historique que nous venons
+d'exposer, et qui sert à l'expliquer. Socrate, qui comme Jésus n'écrivit
+pas, nous est connu par deux de ses disciples, Xénophon et Platon, le
+premier répondant par sa rédaction limpide, transparente, impersonnelle,
+aux synoptiques, le second rappelant par sa vigoureuse individualité
+l'auteur du quatrième évangile. Pour exposer l'enseignement socratique,
+faut-il suivre les «Dialogues» de Platon ou les «Entretiens» de
+Xénophon? Aucun doute à cet égard n'est possible; tout le monde s'est
+attaché aux «Entretiens» et non aux «Dialogues.» Platon cependant
+n'apprend-il rien sur Socrate? Serait-il d'une bonne critique, en
+écrivant la biographie de ce dernier, de négliger les «Dialogues?» Qui
+oserait le soutenir? L'analogie, d'ailleurs, n'est pas complète, et la
+différence est en faveur du quatrième évangile. C'est l'auteur de cet
+évangile, en effet, qui est le meilleur biographe, comme si Platon, tout
+en prêtant à son maître des discours fictifs, connaissait sur sa vie des
+choses capitales que Xénophon ignorât tout à fait.
+
+Sans nous prononcer sur la question matérielle de savoir quelle main a
+tracé le quatrième évangile, et tout en inclinant à croire que les
+discours au moins ne sont pas du fils de Zébédée, nous admettons donc
+que c'est bien là «l'Évangile selon Jean,» dans le même sens que le
+premier et le deuxième évangile sont bien les Évangiles «selon Matthieu»
+et «selon Marc.» Le canevas historique du quatrième évangile est la vie
+de Jésus telle qu'on la savait dans l'école de Jean; c'est le récit
+qu'Aristion et _Presbyteros Joannes_ firent à Papias sans lui dire qu'il
+était écrit, ou plutôt n'attachant aucune importance à cette
+particularité. J'ajoute que, dans mon opinion, cette école savait mieux
+les circonstances extérieures de la vie du fondateur que le groupe dont
+les souvenirs ont constitué les évangiles synoptiques. Elle avait,
+notamment sur les séjours de Jésus à Jérusalem, des données que les
+autres ne possédaient pas. Les affiliés de l'école traitaient Marc de
+biographe médiocre, et avaient imaginé un système pour expliquer ses
+lacunes[58]. Certains passages de Luc, où il y a comme un écho des
+traditions johanniques[59], prouvent du reste que ces traditions
+n'étaient pas pour le reste de la famille chrétienne quelque chose de
+tout à fait inconnu.
+
+Ces explications seront suffisantes, je pense, pour qu'on voie, dans la
+suite du récit, les motifs qui m'ont déterminé à donner la préférence à
+tel ou tel des quatre guides que nous avons pour la vie de Jésus. En
+somme, j'admets comme authentiques les quatre évangiles canoniques.
+Tous, selon moi, remontent au premier siècle, et ils sont à peu près des
+auteurs à qui on les attribue; mais leur valeur historique est fort
+diverse. Matthieu mérite évidemment une confiance hors ligne pour les
+discours; là sont les _Logia_, les notes mêmes prises sur le souvenir
+vif et net de l'enseignement de Jésus. Une espèce d'éclat à la fois doux
+et terrible, une force divine, si j'ose le dire, souligne ces paroles,
+les détache du contexte et les rend pour le critique facilement
+reconnaissables. La personne qui s'est donné la tâche de faire avec
+l'histoire évangélique une composition régulière, possède à cet égard
+une excellente pierre de touche. Les vraies paroles de Jésus se décèlent
+pour ainsi dire d'elles-mêmes; dès qu'on les touche dans ce chaos de
+traditions d'authenticité inégale, on les sent vibrer; elles se
+traduisent comme spontanément, et viennent d'elles-mêmes se placer dans
+le récit, où elles gardent un relief sans pareil.
+
+Les parties narratives groupées dans le premier évangile autour de ce
+noyau primitif n'ont pas la même autorité. Il s'y trouve beaucoup de
+légendes d'un contour assez mou, sorties de la piété de la deuxième
+génération chrétienne[60]. L'évangile de Marc est bien plus ferme, plus
+précis, moins chargé de circonstances tardivement insérées. C'est celui
+des trois synoptiques qui est resté le plus ancien, le plus original,
+celui où sont venus s'ajouter le moins d'éléments postérieurs. Les
+détails matériels ont dans Marc une netteté qu'on chercherait vainement
+chez les autres évangélistes. Il aime à rapporter certains mots de Jésus
+en syro-chaldaïque[61]. Il est plein d'observations minutieuses venant
+sans nul doute d'un témoin oculaire. Rien ne s'oppose à ce que ce témoin
+oculaire, qui évidemment avait suivi Jésus, qui l'avait aimé et regardé
+de très-près, qui en avait conservé une vive image, ne soit l'apôtre
+Pierre lui-même, comme le veut Papias.
+
+Quant à, l'ouvrage de Luc, sa valeur historique est sensiblement plus
+faible. C'est un document de seconde main. La narration y est plus
+mûrie. Les mots de Jésus y sont plus réfléchis, plus composés. Quelques
+sentences sont poussées à l'excès et faussées[62]. Écrivant hors de la
+Palestine, et certainement après le siége de Jérusalem[63], l'auteur
+indique les lieux avec moins de rigueur que les deux autres synoptiques;
+il a une fausse idée du temple, qu'il se représente comme un oratoire,
+où l'on va faire ses dévotions[64]; il émousse les détails pour tâcher
+d'amener une concordance entre les différents récits[65]; il adoucit les
+passages qui étaient devenus embarrassants au point de vue d'une idée
+plus exaltée de la divinité de Jésus[66]; il exagère le
+merveilleux[67]; il commet des erreurs de chronologie[68]; il omet les
+gloses hébraïques[69], ne cite aucune parole de Jésus en cette langue,
+nomme toutes les localités par leur nom grec. On sent l'écrivain qui
+compile, l'homme qui n'a pas vu directement les témoins, mais qui
+travaille sur les textes, et se permet de fortes violences pour les
+mettre d'accord. Luc avait probablement sous les yeux le recueil
+biographique de Marc et les _Logia_ de Matthieu. Mais il les traite avec
+beaucoup de liberté; tantôt il fond ensemble deux anecdotes ou deux
+paraboles pour en faire une[70]; tantôt il en décompose une pour en
+faire deux[71]. Il interprète les documents selon son sens particulier;
+il n'a pas l'impassibilité absolue de Matthieu et de Marc. On peut dire
+certaines choses de ses goûts et de ses tendances particulières: c'est
+un dévot très-exact[72]; il tient à ce que Jésus ait accompli tous les
+rites juifs[73]; il est démocrate et ébionite exalté, c'est-à-dire
+très-opposé à la propriété et persuadé que la revanche des pauvres va
+venir[74]; il affectionne par-dessus tout les anecdotes mettant en
+relief la conversion des pécheurs, l'exaltation des humbles[75]; il
+modifie souvent les anciennes traditions pour leur donner ce tour[76].
+Il admet dans ses premières pages des légendes sur l'enfance de Jésus,
+racontées avec ces longues amplifications, ces cantiques, ces procédés
+de convention qui forment le trait essentiel des évangiles apocryphes.
+Enfin, il a dans le récit des derniers temps de Jésus quelques
+circonstances pleines d'un sentiment tendre et certains mots de Jésus
+d'une délicieuse beauté[77], qui ne se trouvent pas dans les récits plus
+authentiques, et où l'on sent le travail de la légende. Luc les
+empruntait probablement à un recueil plus récent, ou l'on visait surtout
+à exciter des sentiments de piété.
+
+Une grande réserve était naturellement commandée en présence d'un
+document de cette nature. Il eût été aussi peu critique de le négliger
+que de l'employer sans discernement. Luc a eu sous les yeux des
+originaux que nous n'avons plus. C'est moins un évangéliste qu'un
+biographe de Jésus, un «harmoniste,» un correcteur à la manière de
+Marcion et de Tatien. Mais c'est un biographe du premier siècle, un
+artiste divin qui, indépendamment des renseignements qu'il a puisés aux
+sources plus anciennes, nous montre le caractère du fondateur avec un
+bonheur de trait, une inspiration d'ensemble, un relief que n'ont pas
+les deux autres synoptiques. Son évangile est celui dont la lecture a le
+plus de charme; car à l'incomparable beauté du fond commun, il ajoute
+une part d'artifice et de composition qui augmente singulièrement
+l'effet du portrait, sans nuire gravement à sa vérité.
+
+En somme, on peut dire que la rédaction synoptique a traversé trois
+degrés: 1° l'état documentaire original ([Greek: logia] de Matthieu,
+[Greek: lechthenta ê prachthenta] de Marc), premières rédactions qui
+n'existent plus; 2° l'état de simple mélange, où les documents originaux
+sont amalgamés sans aucun effort de composition, sans qu'on voie percer
+aucune vue personnelle de la part des auteurs (évangiles actuels de
+Matthieu et de Marc); 3° l'état de combinaison ou de rédaction voulue et
+réfléchie, où l'on sent l'effort pour concilier les différentes versions
+(évangile de Luc). L'évangile de Jean, comme nous l'avons dit, forme une
+composition d'un autre ordre et tout à fait à part.
+
+On remarquera que je n'ai fait nul usage des évangiles apocryphes. Ces
+compositions ne doivent être en aucune façon mises sur le même pied que
+les évangiles canoniques. Ce sont de plates et puériles amplifications,
+ayant les canoniques pour base et n'y ajoutant rien qui ait du prix. Au
+contraire, j'ai été fort attentif à recueillir les lambeaux conservés
+par les Pères de l'Église d'anciens évangiles qui existèrent autrefois
+parallèlement aux canoniques et qui sont maintenant perdus, comme
+l'Évangile selon les Hébreux, l'Évangile selon les Égyptiens, les
+Évangiles dits de Justin, de Marcion, de Tatien. Les deux premiers sont
+surtout importants en ce qu'ils étaient rédigés en araméen comme les
+_Logia_ de Matthieu, qu'ils paraissent avoir constitué une variété de
+l'évangile de cet apôtre, et qu'ils furent l'évangile des _Ébionim_,
+c'est-à-dire de ces petites chrétientés de Batanée qui gardèrent l'usage
+du syro-chaldaïque, et qui paraissent à quelques égards avoir continué
+la ligne de Jésus. Mais il faut avouer que, dans l'état où ils nous sont
+arrivés, ces évangiles sont inférieurs, pour l'autorité critique, à la
+rédaction de l'évangile de Matthieu que nous possédons.
+
+On comprend maintenant, ce semble, le genre de valeur historique que
+j'attribue aux évangiles. Ce ne sont ni des biographies à la façon de
+Suétone, ni des légendes fictives a la manière de Philostrate; ce sont
+des biographies légendaires. Je les rapprocherais volontiers des
+légendes de Saints, des Vies de Plotin, de Proclus, d'Isidore, et autres
+écrits du même genre, où la vérité historique et l'intention de
+présenter des modèles de vertu se combinent à des degrés divers.
+L'inexactitude, qui est un des traits de toutes les compositions
+populaires, s'y fait particulièrement sentir. Supposons qu'il y a dix ou
+douze ans, trois ou quatre vieux soldats de l'empire se fussent mis
+chacun de leur côté à écrire la vie de Napoléon avec leurs souvenirs. Il
+est clair que leurs récits offriraient de nombreuses erreurs, de fortes
+discordances. L'un d'eux mettrait Wagram avant Marengo; l'autre écrirait
+sans hésiter que Napoléon chassa des Tuileries le gouvernement de
+Robespierre; un troisième omettrait des expéditions de la plus haute
+importance. Mais une chose résulterait certainement avec un haut degré
+de vérité de ces naïfs récits, c'est le caractère du héros, l'impression
+qu'il faisait autour de lui. En ce sens, de telles histoires populaires
+vaudraient mieux qu'une histoire solennelle et officielle. On en peut
+dire autant des évangiles. Uniquement attentifs à mettre en saillie
+l'excellence du maître, ses miracles, son enseignement, les évangélistes
+montrent une entière indifférence pour tout ce qui n'est pas l'esprit
+même de Jésus. Les contradictions sur les temps, les lieux, les
+personnes étaient regardées comme insignifiantes; car, autant on prêtait
+à la parole de Jésus un haut degré d'inspiration, autant on était loin
+d'accorder cette inspiration aux rédacteurs. Ceux-ci ne s'envisageaient
+que comme de simples scribes et ne tenaient qu'à une seule chose: ne
+rien omettre de ce qu'ils savaient[78].
+
+Sans contredit, une part d'idées préconçues dut se mêler à de tels
+souvenirs. Plusieurs récits, surtout de Luc, sont inventés pour faire
+ressortir vivement certains traits de la physionomie de Jésus. Cette
+physionomie elle-même subissait chaque jour des altérations. Jésus
+serait un phénomène unique dans l'histoire si, avec le rôle qu'il joua,
+il n'avait été bien vite transfiguré. La légende d'Alexandre était
+éclose avant que la génération de ses compagnons d'armes fût éteinte;
+celle de saint François d'Assise commença de son vivant. Un rapide
+travail de métamorphose s'opéra de même, dans les vingt ou trente années
+qui suivirent la mort de Jésus, et imposa à sa biographie les tours
+absolus d'une légende idéale. La mort perfectionne l'homme le plus
+parfait; elle le rend sans défaut pour ceux qui l'ont aimé. En même
+temps, d'ailleurs, qu'on voulait peindre le maître, on voulait le
+démontrer. Beaucoup d'anecdotes étaient conçues pour prouver qu'en lui
+les prophéties envisagées comme messianiques avaient eu leur
+accomplissement. Mais ce procédé, dont il ne faut pas nier l'importance,
+ne saurait tout expliquer. Aucun ouvrage juif du temps ne donne une
+série de prophéties exactement libellées que le Messie dût accomplir.
+Plusieurs des allusions messianiques relevées par les évangélistes sont
+si subtiles, si détournées, qu'on ne peut croire que tout cela répondît
+à une doctrine généralement admise. Tantôt l'on raisonna ainsi: «Le
+Messie doit faire telle chose; or Jésus est le Messie; donc Jésus a fait
+telle chose.» Tantôt l'on raisonna à l'inverse: «Telle chose est arrivée
+à Jésus; or Jésus est le Messie; donc telle chose devait arriver au
+Messie[79].» Les explications trop simples sont toujours fausses quand
+il s'agit d'analyser le tissu de ces profondes créations du sentiment
+populaire, qui déjouent tous les systèmes par leur richesse et leur
+infinie variété.
+
+A peine est-il besoin de dire qu'avec de tels documents, pour ne donner
+que de l'incontestable, il faudrait se borner aux lignes générales. Dans
+presque toutes les histoires anciennes, même dans celles qui sont bien
+moins légendaires que celles-ci, le détail prête à des doutes infinis.
+Quand nous avons deux récits d'un même fait, il est extrêmement rare que
+les deux récits soient d'accord. N'est-ce pas une raison, quand on n'en
+a qu'un seul, de concevoir bien des perplexités? On peut dire que parmi
+les anecdotes, les discours, les mots célèbres rapportés par les
+historiens, il n'y en a pas un de rigoureusement authentique. Y avait-il
+des sténographes pour fixer ces paroles rapides? Y avait-il un annaliste
+toujours présent pour noter les gestes, les allures, les sentiments des
+acteurs? Qu'on essaye d'arriver au vrai sur la manière dont s'est passé
+tel ou tel fait contemporain; on n'y réussira pas. Deux récits d'un même
+événement faits par des témoins oculaires diffèrent essentiellement.
+Faut-il pour cela renoncer à toute la couleur des récits et se borner à
+l'énoncé des faits d'ensemble? Ce serait supprimer l'histoire. Certes,
+je crois bien que, si l'on excepte certains axiomes courts et presque
+mnémoniques, aucun des discours rapportés par Matthieu n'est textuel; à
+peine nos procès verbaux sténographiés le sont-ils. J'admets volontiers
+que cet admirable récit de la Passion renferme une foule d'à peu près.
+Ferait-on cependant l'histoire de Jésus en omettant ces prédications qui
+nous rendent d'une manière si vive la physionomie de ses discours, et en
+se bornant à dire avec Josèphe et Tacite «qu'il fut mis à mort par
+l'ordre de Pilate à l'instigation des prêtres?» Ce serait la, selon moi,
+un genre d'inexactitude pire que celui auquel on s'expose en admettant
+les détails que nous fournissent les textes. Ces détails ne sont pas
+vrais à la lettre; mais ils sont vrais d'une vérité supérieure; ils sont
+plus vrais que la nue vérité, en ce sens qu'ils sont la vérité rendue
+expressive et parlante, élevée à la hauteur d'une idée.
+
+Je prie les personnes qui trouveront que j'ai accordé une confiance
+exagérée à des récits en grande partie légendaires, de tenir compte de
+l'observation que je viens de faire. A quoi se réduirait la vie
+d'Alexandre, si on se bornait à, ce qui est matériellement certain? Les
+traditions même en partie erronées renferment une portion de vérité que
+l'histoire ne peut négliger. On n'a pas reproché à M. Sprenger d'avoir,
+en écrivant la vie de Mahomet, tenu grand compte des _hadith_ ou
+traditions orales sur le prophète, et d'avoir souvent prêté
+textuellement à son héros des paroles qui ne sont connues que par cette
+source. Les traditions sur Mahomet, cependant, n'ont pas un caractère
+historique supérieur à celui des discours et des récits qui composent
+les évangiles. Elles furent écrites de l'an 50 à l'an 140 de l'hégire.
+Quand on écrira l'histoire des écoles juives aux siècles qui ont précédé
+et suivi immédiatement la naissance du christianisme, on ne se fera
+aucun scrupule de prêter à Hillel, à Schammaï, à Gamaliel, les maximes
+que leur attribuent la _Mischna_ et la _Gemara_, bien que ces grandes
+compilations aient été rédigées plusieurs centaines d'années après les
+docteurs dont il s'agit.
+
+Quant aux personnes qui croient, au contraire, que l'histoire doit
+consister à reproduire sans interprétation les documents qui nous sont
+parvenus, je les prie d'observer qu'en un tel sujet cela n'est pas
+loisible. Les quatre principaux documents sont en flagrante
+contradiction l'un avec l'autre; Josèphe d'ailleurs les rectifie
+quelquefois. Il faut choisir. Prétendre qu'un événement ne peut pas
+s'être passé de deux manières à la fois, ni d'une façon impossible,
+n'est pas imposer à l'histoire une philosophie _a priori_. De ce qu'on
+possède plusieurs versions différentes d'un même fait, de ce que la
+crédulité a mêlé à toutes ces versions des circonstances fabuleuses,
+l'historien ne doit pas conclure que le fait soit faux; mais il doit en
+pareil cas se tenir en garde, discuter les textes et procéder par
+induction. Il est surtout une classe de récits à propos desquels ce
+principe trouve une application nécessaire, ce sont les récits
+surnaturels. Chercher à expliquer ces récits ou les réduire à des
+légendes, ce n'est pas mutiler les faits au nom de la théorie; c'est
+partir de l'observation même des faits. Aucun des miracles dont les
+vieilles histoires sont remplies ne s'est passé dans des conditions
+scientifiques. Une observation qui n'a pas été une seule fois démentie
+nous apprend qu'il n'arrive de miracles que dans les temps et les pays
+où l'on y croit, devant des personnes disposées à y croire. Aucun
+miracle ne s'est produit devant une réunion d'hommes capables de
+constater le caractère miraculeux d'un fait. Ni les personnes du peuple,
+ni les gens du monde ne sont compétents pour cela. Il y faut de grandes
+précautions et une longue habitude des recherches scientifiques. De nos
+jours, n'a-t-on pas vu presque tous les gens du monde dupes de grossiers
+prestiges ou de puériles illusions? Des faits merveilleux attestés par
+des petites villes tout entières sont devenus, grâce à une enquête plus
+sévère, des faits condamnables[80]. S'il est avéré qu'aucun miracle
+contemporain ne supporte la discussion, n'est-il pas probable que les
+miracles du passé, qui se sont tous accomplis dans des réunions
+populaires, nous offriraient également, s'il nous était possible de les
+critiquer en détail, leur part d'illusion?
+
+Ce n'est donc pas au nom de telle ou telle philosophie, c'est au nom
+d'une constante expérience, que nous bannissons le miracle de
+l'histoire. Nous ne disons pas: «Le miracle est impossible;» nous
+disons: «Il n'y a pas eu jusqu'ici de miracle constaté.» Que demain un
+thaumaturge se présente avec des garanties assez sérieuses pour être
+discuté; qu'il s'annonce comme pouvant, je suppose, ressusciter un mort;
+que ferait-on? Une commission composée de physiologistes, de physiciens,
+de chimistes, de personnes exercées à la critique historique, serait
+nommée. Cette commission choisirait le cadavre, s'assurerait que la mort
+est bien réelle, désignerait la salle où devrait se faire l'expérience,
+réglerait tout le système de précautions nécessaire pour ne laisser
+prise à aucun doute. Si, dans de telles conditions, la résurrection
+s'opérait, une probabilité presque égale à la certitude serait acquise.
+Cependant, comme une expérience doit toujours pouvoir se répéter, que
+l'on doit être capable de refaire ce que l'on a fait une fois, et que
+dans l'ordre du miracle il ne peut être question de facile ou de
+difficile, le thaumaturge serait invité a reproduire son acte
+merveilleux dans d'autres circonstances, sur d'autres cadavres, dans un
+autre milieu. Si chaque fois le miracle réussissait, deux choses
+seraient prouvées: la première, c'est qu'il arrive dans le monde des
+faits surnaturels; la seconde, c'est que le pouvoir de les produire
+appartient ou est délégué à certaines personnes. Mais qui ne voit que
+jamais miracle ne s'est passé dans ces conditions-là; que toujours
+jusqu'ici le thaumaturge a choisi le sujet de l'expérience, choisi le
+milieu, choisi le public; que d'ailleurs le plus souvent c'est le peuple
+lui-même qui, par suite de l'invincible besoin qu'il a de voir dans les
+grands événements et les grands hommes quelque chose de divin, crée
+après coup les légendes merveilleuses? Jusqu'à nouvel ordre, nous
+maintiendrons donc ce principe de critique historique, qu'un récit
+surnaturel ne peut être admis comme tel, qu'il implique toujours
+crédulité ou imposture, que le devoir de l'historien est de
+l'interpréter et de rechercher quelle part de vérité, quelle part
+d'erreur il peut receler.
+
+Telles sont les règles qui ont été suivies dans la composition de cet
+écrit. A la lecture des textes, j'ai pu joindre une grande source de
+lumières, la vue des lieux où se sont passés les événements. La mission
+scientifique ayant pour objet l'exploration de l'ancienne Phénicie, que
+j'ai dirigée en 1860 et 1861[81], m'amena à résider sur les frontières
+de la Galilée et a y voyager fréquemment. J'ai traversé dans tous les
+sens la province évangélique; j'ai visité Jérusalem, Hébron et la
+Samarie; presque aucune localité importante de l'histoire de Jésus ne
+m'a échappé. Toute cette histoire qui, à distance, semble flotter dans
+les nuages d'un monde sans réalité, prit ainsi un corps, une solidité
+qui m'étonnèrent. L'accord frappant des textes et des lieux, la
+merveilleuse harmonie de l'idéal évangélique avec le paysage qui lui
+servit de cadre furent pour moi comme une révélation. J'eus devant les
+yeux un cinquième évangile, lacéré, mais lisible encore, et désormais, à
+travers les récits de Matthieu et de Marc, au lieu d'un être abstrait,
+qu'on dirait n'avoir jamais existé, je vis une admirable figure humaine
+vivre, se mouvoir. Pendant l'été, ayant dû monter à Ghazir, dans le
+Liban, pour prendre un peu de repos, je fixai en traits rapides l'image
+qui m'était apparue, et il en résulta cette histoire. Quand une cruelle
+épreuve vint hâter mon départ, je n'avais plus à rédiger que quelques
+pages. Le livre a été, de la sorte, composé tout entier fort près des
+lieux mêmes où Jésus naquit et se développa. Depuis mon retour, j'ai
+travaillé sans cesse à vérifier et à contrôler dans le détail l'ébauche
+que j'avais écrite à la hâte dans une cabane maronite, avec cinq ou six
+volumes autour de moi.
+
+Plusieurs regretteront peut-être le tour biographique qu'a ainsi pris
+mon ouvrage. Quand je conçus pour la première fois une histoire des
+origines du christianisme, ce que je voulais faire, c'était bien, en
+effet, une histoire de doctrines, où les hommes n'auraient eu presque
+aucune part. Jésus eût à peine été nommé; on se fût surtout attaché à
+montrer comment les idées qui se sont produites sous son nom germèrent
+et couvrirent le monde. Mais j'ai compris depuis que l'histoire n'est
+pas un simple jeu d'abstractions, que les hommes y sont plus que les
+doctrines. Ce n'est pas une certaine théorie sur la justification et la
+rédemption qui a fait la réforme: c'est Luther, c'est Calvin. Le
+parsisme, l'hellénisme, le judaïsme auraient pu se combiner sous toutes
+les formes; les doctrines de la résurrection et du Verbe auraient pu se
+développer durant des siècles sans produire ce fait fécond, unique,
+grandiose, qui s'appelle le christianisme. Ce fait est l'oeuvre de
+Jésus, de saint Paul, de saint Jean. Faire l'histoire de Jésus, de saint
+Paul, de saint Jean, c'est faire l'histoire des origines du
+christianisme. Les mouvements antérieurs n'appartiennent à notre sujet
+qu'en ce qu'ils servent à expliquer ces hommes extraordinaires, lesquels
+ne peuvent naturellement avoir été sans lien avec ce qui les a précédés.
+
+Dans un tel effort pour faire revivre les hautes âmes du passé, une part
+de divination et de conjecture doit être permise. Une grande vie est un
+tout organique qui ne peut se rendre par la simple agglomération de
+petits faits. Il faut qu'un sentiment profond embrasse l'ensemble et en
+fasse l'unité. La raison d'art en pareil sujet est un bon guide; le tact
+exquis d'un Goethe trouverait à s'y appliquer. La condition essentielle
+des créations de l'art est de former un système vivant dont toutes les
+parties s'appellent et se commandent. Dans les histoires du genre de
+celle-ci, le grand signe qu'on tient le vrai est d'avoir réussi à
+combiner les textes d'une façon qui constitue un récit logique,
+vraisemblable, où rien ne détonne. Les lois intimes de la vie, de la
+marche des produits organiques, de la dégradation des nuances, doivent
+être à chaque instant consultées; car ce qu'il s'agit de retrouver ici,
+ce n'est pas la circonstance matérielle, impossible à contrôler, c'est
+l'âme même de l'histoire; ce qu'il faut rechercher, ce n'est pas la
+petite certitude des minuties, c'est la justesse du sentiment général,
+la vérité de la couleur. Chaque trait qui sort des règles de la
+narration classique doit avertir de prendre garde; car le fait qu'il
+s'agit de raconter a été vivant, naturel, harmonieux. Si on ne réussit
+pas à le rendre tel par le récit, c'est que sûrement on n'est pas arrivé
+à le bien voir. Supposons qu'en restaurant la Minerve de Phidias selon
+les textes, on produisît un ensemble sec, heurté, artificiel; que
+faudrait-il en conclure? Une seule chose: c'est que les textes ont
+besoin de l'interprétation du goût, qu'il faut les solliciter doucement
+jusqu'à ce qu'ils arrivent à se rapprocher et à fournir un ensemble où
+toutes les données soient heureusement fondues. Serait-on sûr alors
+d'avoir, trait pour trait, la statue grecque? Non; mais on n'en aurait
+pas du moins la caricature: on aurait l'esprit général de l'oeuvre, une
+des façons dont elle a pu exister.
+
+Ce sentiment d'un organisme vivant, on n'a pas hésité à le prendre pour
+guide dans l'agencement général du récit. La lecture des évangiles
+suffirait pour prouver que leurs rédacteurs, quoique ayant dans
+l'esprit un plan très-juste de la vie de Jésus, n'ont pas été guidés par
+des données chronologiques bien rigoureuses; Papias, d'ailleurs, nous
+l'apprend expressément[82]. Les expressions: «En ce temps-là... après
+cela... alors... et il arriva que...,» etc., sont de simples transitions
+destinées à rattacher les uns aux autres les différents récits. Laisser
+tous les renseignements fournis par les évangiles dans le désordre où la
+tradition nous les donne, ce ne serait pas plus écrire l'histoire de
+Jésus qu'on n'écrirait l'histoire d'un homme célèbre en donnant
+pêle-mêle les lettres et les anecdotes de sa jeunesse, de sa vieillesse,
+de son âge mûr. Le Coran, qui nous offre aussi dans le décousu le plus
+complet les pièces des différentes époques de la vie de Mahomet, a livré
+son secret à une critique ingénieuse; on a découvert d'une manière à peu
+près certaine l'ordre chronologique où ces pièces ont été composées. Un
+tel redressement est beaucoup plus difficile pour l'Évangile, la vie
+publique de Jésus ayant été plus courte et moins chargée d'événements
+que la vie du fondateur de l'islam. Cependant, la tentative de trouver
+un fil pour se guider dans ce dédale ne saurait être taxée de subtilité
+gratuite. Il n'y a pas grand abus d'hypothèse à supposer qu'un
+fondateur religieux commence par se rattacher aux aphorismes moraux qui
+sont déjà en circulation de son temps et aux pratiques qui ont de la
+vogue; que, plus mûr et entré en pleine possession de sa pensée, il se
+complaît dans un genre d'éloquence calme, poétique, éloigné de toute
+controverse, suave et libre comme le sentiment pur; qu'il s'exalte peu à
+peu, s'anime devant l'opposition, finit par les polémiques et les fortes
+invectives. Telles sont les périodes qu'on distingue nettement dans le
+Coran. L'ordre adopté avec un tact extrêmement fin par les synoptiques
+suppose une marche analogue. Qu'on lise attentivement Matthieu, on
+trouvera dans la distribution des discours une gradation fort analogue à
+celle que nous venons d'indiquer. On observera, d'ailleurs, la réserve
+des tours de phrase dont nous nous servons quand il s'agit d'exposer le
+progrès des idées de Jésus. Le lecteur peut, s'il le préfère, ne voir
+dans les divisions adoptées à cet égard que les coupes indispensables à
+l'exposition méthodique d'une pensée profonde et compliquée.
+
+Si l'amour d'un sujet peut servir à en donner l'intelligence, on
+reconnaîtra aussi, j'espère, que cette condition ne m'a pas manqué. Pour
+faire l'histoire d'une religion, il est nécessaire, premièrement, d'y
+avoir cru (sans cela, on ne saurait comprendre par quoi elle a charmé
+et satisfait la conscience humaine); en second lieu, de n'y plus croire
+d'une manière absolue; car la foi absolue est incompatible avec
+l'histoire sincère. Mais l'amour va sans la foi. Pour ne s'attacher à
+aucune des formes qui captivent l'adoration des hommes, on ne renonce
+pas à goûter ce qu'elles contiennent de bon et de beau. Aucune
+apparition passagère n'épuise la divinité; Dieu s'était révélé avant
+Jésus, Dieu se révélera après lui. Profondément inégales et d'autant
+plus divines qu'elles sont plus grandes, plus spontanées, les
+manifestations du Dieu caché au fond de la conscience humaine sont
+toutes du même ordre. Jésus ne saurait donc appartenir uniquement à ceux
+qui se disent ses disciples. Il est l'honneur commun de ce qui porte un
+coeur d'homme. Sa gloire ne consiste pas à être relégué hors de
+l'histoire; on lui rend un culte plus vrai en montrant que l'histoire
+entière est incompréhensible sans lui.
+
+NOTES:
+
+[1] Leyde, Noothoven van Goor, 1862. Paris, Cherbuliez. Ouvrage couronné
+par la société de La Haye pour la défense de la religion chrétienne.
+
+[2] Strasbourg, Treuttel et Wurtz. 2e édition, 1860. Paris, Cherbuliez.
+
+[3] Paris, Michel Lévy frères, 1860.
+
+[4] Paris, Ladrange. 2e édition, 1856.
+
+[5] Strasbourg, Treuttel et Wurtz. Paris, Cherbuliez.
+
+[6] Au moment où ces pages s'impriment, paraît un livre que je n'hésite
+pas à joindre aux précédents, quoique je n'aie pu le lire avec
+l'attention qu'il mérite: _Les Évangiles_, par M. Gustave d'Eichthal.
+Première partie: _Examen critique et comparatif des trois premiers
+évangiles_. Paris, Hachette, 1863.
+
+[7] Les grands résultats obtenus sur ce point n'ont été acquis que
+depuis la première édition de l'ouvrage de M. Strauss. Le savant
+critique y a, du reste, fait droit dans ses éditions successives avec
+beaucoup de bonne foi.
+
+[8] Il est à peine besoin de rappeler que pas un mot, dans le livre de
+M. Strauss, ne justifie l'étrange et absurde calomnie par laquelle on a
+tenté de décréditer auprès des personnes superficielles un livre
+commode, exact, spirituel et consciencieux, quoique gâté dans ses
+parties générales par un système exclusif. Non-seulement M. Strauss n'a
+jamais nié l'existence de Jésus, mais chaque page de son livre implique
+cette existence. Ce qui est vrai, c'est que M. Strauss suppose le
+caractère individuel de Jésus plus effacé pour nous qu'il ne l'est
+peut-être en réalité.
+
+[9] _Ant_., XVIII, III, 3.
+
+[10] «S'il est permis de l'appeler homme.»
+
+[11] Au lieu de [Greek: christos outos ên] il y avait sûrement [Greek:
+christos outos elgeto]. Cf. _Ant._, XX, IX, 1.
+
+[12] Eusèbe (_Hist. eccl._ I, 11, et _Démonstr. évang._, III, 5) cite le
+passage sur Jésus comme nous le lisons maintenant dans Josèphe. Origène
+(_Contre Celse_, I, 47; II, 13) et Eusèbe (_Hist. eccl._, II, 23) citent
+une autre interpolation chrétienne, laquelle ne se trouve dans aucun des
+manuscrits de Josèphe qui sont parvenus jusqu'à nous.
+
+[13] Judæ Epist., 14.
+
+[14] Les personnes qui souhaiteraient de plus amples développements
+peuvent lire, outre l'ouvrage de M. Réville précité, les travaux de MM.
+Reuss et Scherer dans la _Revue de théologie_, t. X, XI, XV; nouv.
+série, II, III, IV, et celui de M. Nicolas dans la _Revue germanique_,
+sept, et déc. 1862, avril et juin 1863.
+
+[15] C'est ainsi qu'on disait: «l'Évangile selon les Hébreux,»
+«l'Évangile selon les Égyptiens.»
+
+[16] Luc, I, 1-4.
+
+[17] _Act._, I, 1. Comp. Luc, I, 1-4.
+
+[18] A partir de XVI, 10, l'auteur se donne pour témoin oculaire.
+
+[19] II Tim., IV, 44; Philem., 24, Col., IV, 14. Le nom de _Lucas_
+(contraction de _Lucanus_) étant fort rare, on n'a pas à craindre ici
+une de ces homonymies qui jettent tant de perplexités dans les questions
+de critique relatives au Nouveau Testament.
+
+[20] Versets 9, 20, 24, 28, 32. Comp. XXII, 36.
+
+[21] Dans Eusèbe, _Hist. eccl_., III, 39. On ne saurait élever un doute
+quelconque sur l'authenticité de ce passage. Eusèbe, en effet, loin
+d'exagérer l'autorité de Papias, est embarrassé de sa naïveté, de son
+millénarisme grossier, et se tire d'affaire en le traitant de petit
+esprit. Comp. Irénée, _Adv. hær._, III, i.
+
+[22] C'est-à-dire en dialecte sémitique.
+
+[23] Luc, I, 1-2; Origène, _Hom. in Luc_., I, init.; saint Jérôme,
+_Comment. in Matth_., prol.
+
+[24] Papias, dans Eusèbe, _H. E_., III, 39. Comparez Irénée, _Adv.
+hær_., III, II et III.
+
+[25] C'est ainsi que le beau récit _Jean_, VIII, 1-11 a toujours flotté
+sans trouver sa place fixe dans le cadre des évangiles reçus.
+
+[26] [Greek: Ta apomnêmoneumata tôn apostolôn, a kaleitai suangelia.]
+Justin, _Apol_., I, 33, 66, 67; _Dial. cum Tryph_., 10, 100, 101, 102,
+103, 104, 105, 106, 107.
+
+[27] Jules Africain, dans Eusèbe, _Hist. eccl_., I, 7.
+
+[28] _Apol._, I, 32, 61; _Dial. cum Tryph._, 88.
+
+[29] _Legatio pro christ._, 10.
+
+[30] _Adv. Græc._, 5, 7. Cf. Eusèbe, _H.E._, IV, 29; Théodoret,
+_Hæretic. fabul._, I, 20.
+
+[31] _Ad Autolycum_, II, 22.
+
+[32] _Adv. hær_., II, xxii, 5; III, i. Cf. Eus., _H. E_., V, 8.
+
+[33] Irénée, _Adv. hær_., I, iii, 6; III, xi, 7; saint Hippolyte,
+_Philosophumena_, VI, ii, 29 et suiv.
+
+[34] Irénée, _Adv. hær._, III, xi, 9.
+
+[35] Eusèbe, _Hist. eccl._, V, 24.
+
+[36] I Joann., i, 3, 5. Les deux écrits offrent la plus complète
+identité de style, les mêmes tours, les mêmes expressions favorites.
+
+[37] _Epist. ad Philipp._, 7.
+
+[38] Dans Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 39.
+
+[39] _Adv. hær._, III, xvi, 5, 8. Cf. Eusèbe, _Hist. eccl._, V, 8.
+
+[40] XIII, 23; XIX, 26; XX, 2; XXI, 7, 20.
+
+[41] Jean, XVIII, 15-16; XX, 2-6; XXI, 15-19. Comp. I, 35, 40, 41.
+
+[42] VI, 63; XII, 6; XIII, 21 et suiv.
+
+[43] La manière dont Aristion ou _Presbyteros Joannes_ s'exprimait sur
+l'évangile de Marc devant Papias (Eusèbe, _H. E_., III, 39) implique, en
+effet, une critique bienveillante, ou, pour mieux dire, une sorte
+d'excuse, qui semble supposer que les disciples de Jean concevaient sur
+le même sujet quelque chose de mieux.
+
+[44] Comp. Jean, XVIII, 15 et suiv., à Matth., XXVI, 58; Jean, XX, 2-6,
+à Marc, XVI, 7. Voir aussi Jean, XIII, 24-25.
+
+[45] Voir ci-dessous, p. 159.
+
+[46] I, 14; XIX, 35; XXI, 24 et suiv. Comp. la première épître de saint
+Jean, I, 3, 5.
+
+[47] Voir, par exemple, chap. IX et XI. Remarquer surtout l'effet
+étrange que font des passages comme _Jean_, XIX, 35; XX, 31; XXI, 20-23,
+24-25, quand on se rappelle l'absence de toute réflexion qui distingue
+les synoptiques.
+
+[48] Par exemple, IV, 1 et suiv.; XV, 12 et suiv. Plusieurs mots
+rappelés par Jean se retrouvent dans les synoptiques (XII, 16; XV, 20).
+
+[49] C'est ainsi que Napoléon devint un libéral dans les souvenirs de
+ses compagnons d'exil, quand ceux-ci, après leur retour, se trouvèrent
+jetés au milieu de la société politique du temps.
+
+[50] Les versets XX, 30-31, forment évidemment l'ancienne conclusion.
+
+[51] VI, 2, 22; VI, 22.
+
+[52] Par exemple, ce qui concerne l'annonce de la trahison de Judas.
+
+[53] Voir, par exemple, II, 25; III, 32-33, et les longues disputes des
+ch. VII, VIII, IX.
+
+[54] Souvent on sent que l'auteur cherche des prétextes pour placer des
+discours (ch. III, V, VIII, XIII et suiv.).
+
+[55] Par exemple, chap. XVII.
+
+[56] Outre les synoptiques, les Actes, les Épîtres de saint Paul,
+l'Apocalypse en font foi.
+
+[57] Jean, III, 3, 5.
+
+[58] Papias, _loc. cit._
+
+[59] Ainsi, le pardon de la femme pécheresse, la connaissance qu'a Luc
+de la famille de Béthanie, son type du caractère de Marthe répondant au
+[Greek: diêchonei] de Jean (XII, 2), le trait de la femme qui essuya les
+pieds de Jésus avec ses cheveux, une notion obscure des voyages de Jésus
+à Jérusalem, l'idée qu'il a comparu à la Passion devant trois autorités,
+l'opinion où est l'auteur que quelques disciples assistaient au
+crucifiement, la connaissance qu'il a du rôle d'Anne à côté de Caïphe,
+l'apparition de l'ange dans l'agonie (comp. Jean, XII, 28-29).
+
+[60] Ch. I et II surtout. Voir aussi XXVII, 3 et suiv.; 19, 60, en
+comparant Marc.
+
+[61] V, 41; VII, 34; XV, 34. Matthieu n'offre cette particularité qu'une
+fois (XXVII, 46).
+
+[62] XIV, 26. Les règles de l'apostolat (ch. X) y ont un caractère
+particulier d'exaltation.
+
+[63] XIX, 41, 43-44; XXI, 9, 20; XXIII, 29.
+
+[64] II, 37; XVIII, 10 et suiv.; XXIV, 53.
+
+[65] Par exemple, IV, 16.
+
+[66] III, 23. Il omet Matth., XXIV, 36.
+
+[67] IV, 14; XXII, 43, 44.
+
+[68] Par exemple, en ce qui concerne Quirinius, Lysanias, Theudas.
+
+[69] Comp. Luc, I, 31, à Matth., I, 21.
+
+[70] Par exemple, XIX, 12-27.
+
+[71] Ainsi, le repas de Béthanie lui donne deux récits (VII, 36-48, et
+X, 38-42.)
+
+[72] XXIII, 56.
+
+[73] II, 21, 22, 39, 41, 42. C'est un trait ébionite. Cf.
+_Philosophumena_, VII, VI, 34.
+
+[74] La parabole du riche et de Lazare. Comp. VI, 20 et suiv.; 24 et
+suiv.; XII, 13 et suiv.; XVI entier; XXII, 35; _Actes_, II, 44-45; V, 1
+et suiv.
+
+[75] La femme qui oint les pieds, Zachée, le bon larron, la parabole du
+pharisien et du publicain, l'enfant prodigue.
+
+[76] Par exemple, Marie de Béthanie devient pour lui une pécheresse qui
+se convertit.
+
+[77] Jésus pleurant sur Jérusalem, la sueur de sang, la rencontre des
+saintes femmes, le bon larron, etc. Le mot aux femmes de Jérusalem
+(XXIII, 28-29) ne peut guère avoir été conçu qu'après le siége de l'an
+70.
+
+[78] Voir le passage précité de Papias.
+
+[79] Voir, par exemple, Jean, XIX, 23-24.
+
+[80] Voir la _Gazette des Tribunaux_, 10 sept. et 11 nov. 1851, 28 mai
+1857.
+
+[81] Le livre où seront contenus les résultats de cette mission est sous
+presse.
+
+[82] _Loc. cit._
+
+
+
+
+VIE DE JÉSUS
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+PLACE DE JÉSUS DANS L'HISTOIRE DU MONDE.
+
+
+L'événement capital de l'histoire du monde est la révolution par
+laquelle les plus nobles portions de l'humanité ont passé des anciennes
+religions, comprises sous le nom vague de paganisme, à une religion
+fondée sur l'unité divine, la trinité, l'incarnation du Fils de Dieu.
+Cette conversion a eu besoin de près de mille ans pour se faire. La
+religion nouvelle avait mis elle-même au moins trois cents ans à se
+former. Mais l'origine de la révolution dont il s'agit est un fait qui
+eut lieu sous les règnes d'Auguste et de Tibère. Alors vécut une
+personne supérieure qui, par son initiative hardie et par l'amour
+qu'elle sut inspirer, créa l'objet et posa le point de départ de la foi
+future de l'humanité.
+
+L'homme, dès qu'il se distingua de l'animal, fut religieux, c'est-à-dire
+qu'il vit, dans la nature, quelque chose au delà de la réalité, et pour
+lui quelque chose au delà de la mort. Ce sentiment, pendant des milliers
+d'années, s'égara de la manière la plus étrange. Chez beaucoup de races,
+il ne dépassa point la croyance aux sorciers sous la forme grossière où
+nous la trouvons encore dans certaines parties de l'Océanie. Chez
+quelques-unes, le sentiment religieux aboutit aux honteuses scènes de
+boucherie qui forment le caractère de l'ancienne religion du Mexique.
+Chez d'autres, en Afrique surtout, il arriva au pur fétichisme,
+c'est-à-dire à l'adoration d'un objet matériel, auquel on attribuait des
+pouvoirs surnaturels. Comme l'instinct de l'amour, qui par moments élève
+l'homme le plus vulgaire au-dessus de lui-même, se change parfois en
+perversion et en férocité; ainsi cette divine faculté de la religion put
+longtemps sembler un chancre qu'il fallait extirper de l'espèce humaine,
+une cause d'erreurs et de crimes que les sages devaient chercher à
+supprimer.
+
+Les brillantes civilisations qui se développèrent dès une antiquité
+fort reculée en Chine, en Babylonie, en Égypte, firent faire à la
+religion certains progrès. La Chine arriva de très-bonne heure à une
+sorte de bon sens médiocre, qui lui interdit les grands égarements. Elle
+ne connut ni les avantages, ni les abus du génie religieux. En tout cas,
+elle n'eut par ce côté aucune influence sur la direction du grand
+courant de l'humanité. Les religions de la Babylonie et de la Syrie ne
+se dégagèrent jamais d'un fond de sensualité étrange; ces religions
+restèrent, jusqu'à leur extinction au IVe et au Ve siècle de notre ère,
+des écoles d'immoralité, où quelquefois se faisaient jour, par une sorte
+d'intuition poétique, de pénétrantes échappées sur le monde divin.
+L'Égypte, à travers une sorte de fétichisme apparent, put avoir de bonne
+heure des dogmes métaphysiques et un symbolisme relevé. Mais sans doute
+ces interprétations d'une théologie raffinée n'étaient pas primitives.
+Jamais l'homme, en possession d'une idée claire, ne s'est amusé à la
+revêtir de symboles: c'est le plus souvent à la suite de longues
+réflexions, et par l'impossibilité où est l'esprit humain de se résigner
+à l'absurde, qu'on cherche des idées sous les vieilles images mystiques
+dont le sens est perdu. Ce n'est pas de l'Égypte, d'ailleurs, qu'est
+venue la foi de l'humanité. Les éléments qui, dans la religion d'un
+chrétien, viennent, à travers mille transformations, d'Égypte et de
+Syrie sont des formes extérieures sans beaucoup de conséquence, ou des
+scories telles que les cultes les plus épurés en retiennent toujours. Le
+grand défaut des religions dont nous parlons était leur caractère
+essentiellement superstitieux; ce qu'elles jetèrent dans le monde, ce
+furent des millions d'amulettes et d'abraxas. Aucune grande pensée
+morale ne pouvait sortir de races abaissées par un despotisme séculaire
+et accoutumées à des institutions qui enlevaient presque tout exercice à
+la liberté des individus.
+
+La poésie de l'âme, la foi, la liberté, l'honnêteté, le dévouement,
+apparaissent dans le monde avec les deux grandes races qui, en un sens,
+ont fait l'humanité, je veux dire la race indo-européenne et la race
+sémitique. Les premières intuitions religieuses de la race
+indo-européenne furent essentiellement naturalistes. Mais c'était un
+naturalisme profond et moral, un embrassement amoureux de la nature par
+l'homme, une poésie délicieuse, pleine du sentiment de l'infini, le
+principe enfin de tout ce que le génie germanique et celtique, de ce
+qu'un Shakspeare, de ce qu'un Goethe devaient exprimer plus tard. Ce
+n'était ni de la religion, ni de la morale réfléchies; c'était de la
+mélancolie, de la tendresse, de l'imagination; c'était par-dessus tout
+du sérieux, c'est-à-dire la condition essentielle de la morale et de la
+religion. La foi de l'humanité cependant ne pouvait venir de là, parce
+que ces vieux cultes avaient beaucoup de peine à se détacher du
+polythéisme et n'aboutissaient pas à un symbole bien clair. Le
+brahmanisme n'a vécu jusqu'à nos jours que grâce au privilège étonnant
+de conservation que l'Inde semble posséder. Le bouddhisme échoua dans
+toutes ses tentatives vers l'ouest. Le druidisme resta une forme
+exclusivement nationale et sans portée universelle. Les tentatives
+grecques de réforme, l'orphisme, les mystères, ne suffirent pas pour
+donner aux âmes un aliment solide. La Perse seule arriva à se faire une
+religion dogmatique, presque monothéiste et savamment organisée; mais il
+est fort possible que cette organisation même fût une imitation ou un
+emprunt. En tout cas, la Perse n'a pas converti le monde; elle s'est
+convertie, au contraire, quand elle a vu paraître sur ses frontières le
+drapeau de l'unité divine proclamée par l'islam.
+
+C'est la race sémitique[83] qui a la gloire d'avoir fait la religion de
+l'humanité. Bien au delà des confins de l'histoire, sous sa tente restée
+pure des désordres d'un monde déjà corrompu, le patriarche bédouin
+préparait la foi du monde. Une forte antipathie contre les cultes
+voluptueux de la Syrie, une grande simplicité de rituel, l'absence
+complète de temples, l'idole réduite à d'insignifiants _theraphim_,
+voilà sa supériorité. Entre toutes les tribus des Sémites nomades, celle
+des Beni-Israël était marquée déjà pour d'immenses destinées. D'antiques
+rapports avec l'Égypte, d'où résultèrent peut-être quelques emprunts
+purement matériels, ne firent qu'augmenter leur répulsion pour
+l'idolâtrie. Une «Loi» ou _Thora_, très-anciennement écrite sur des
+tables de pierre, et qu'ils rapportaient à leur grand libérateur Moïse,
+était déjà le code du monothéisme et renfermait, comparée aux
+institutions d'Égypte et de Chaldée, de puissants germes d'égalité
+sociale et de moralité. Un coffre ou arche portative, ayant des deux
+côtés des oreillettes pour passer des leviers, constituait tout leur
+matériel religieux; là étaient réunis les objets sacrés de la nation,
+ses reliques, ses souvenirs, le «livre» enfin[84], journal toujours
+ouvert de la tribu, mais où l'on écrivait très-discrètement. La famille
+chargée de tenir les leviers et de veiller sur ces archives portatives,
+étant près du livre et en disposant, prit bien vite de l'importance. De
+là cependant ne vint pas l'institution qui décida de l'avenir; le prêtre
+hébreu ne diffère pas beaucoup des autres prêtres de l'antiquité. Le
+caractère qui distingue essentiellement Israël entre les peuples
+théocratiques, c'est que le sacerdoce y a toujours été subordonné à
+l'inspiration individuelle. Outre ses prêtres, chaque tribu nomade avait
+son _nabi_ ou prophète, sorte d'oracle vivant que l'on consultait pour
+la solution des questions obscures qui supposaient un haut degré de
+clairvoyance. Les nabis d'Israël, organisés en groupes ou écoles, eurent
+une grande supériorité. Défenseurs de l'ancien esprit démocratique,
+ennemis des riches, opposés à toute organisation politique et à ce qui
+eût engagé Israël dans les voies des autres nations, ils furent les
+vrais instruments de la primauté religieuse du peuple juif. De bonne
+heure, ils annoncèrent des espérances illimitées, et quand le peuple, en
+partie victime de leurs conseils impolitiques, eut été écrasé par la
+puissance assyrienne, ils proclamèrent qu'un règne sans bornes lui était
+réservé, qu'un jour Jérusalem serait la capitale du monde entier et que
+le genre humain se ferait juif. Jérusalem et son temple leur apparurent
+comme une ville placée sur le sommet d'une montagne, vers laquelle tous
+les peuples devaient accourir, comme un oracle d'où la loi universelle
+devait sortir, comme le centre d'un règne idéal, où le genre humain,
+pacifié par Israël, retrouverait les joies de l'Éden[85].
+
+Des accents inconnus se font déjà entendre pour exalter le martyre et
+célébrer la puissance de «l'homme de douleur.» A propos de quelqu'un de
+ces sublimes patients qui, comme Jérémie, teignaient de leur sang les
+rues de Jérusalem, un inspiré fit un cantique sur les souffrances et le
+triomphe du «Serviteur de Dieu,» où toute la force prophétique du génie
+d'Israël sembla concentrée[86]. «Il s'élevait comme un faible arbuste,
+comme un rejeton qui monte d'un sol aride; il n'avait ni grâce ni
+beauté. Accablé d'opprobres, délaissé des hommes, tous détournaient de
+lui la face; couvert d'ignominie, il comptait pour un néant. C'est qu'il
+s'est chargé de nos souffrances; c'est qu'il a pris sur lui nos
+douleurs. Vous l'eussiez tenu pour un homme frappé de Dieu, touché de sa
+main. Ce sont nos crimes qui l'ont couvert de blessures, nos iniquités
+qui l'ont broyé; le châtiment qui nous a valu le pardon a pesé sur lui,
+et ses meurtrissures ont été notre guérison. Nous étions comme un
+troupeau errant, chacun s'était égaré, et Jéhovah a déchargé sur lui
+l'iniquité de tous. Écrasé, humilié, il n'a pas ouvert la bouche; il
+s'est laissé mener comme un agneau a l'immolation; comme une brebis
+silencieuse devant celui qui la tond, il n'a pas ouvert la bouche. Son
+tombeau passe pour celui d'un méchant, sa mort pour celle d'un impie.
+Mais du moment qu'il aura offert sa vie, il verra naître une postérité
+nombreuse, et les intérêts de Jéhovah prospéreront dans sa main.»
+
+De profondes modifications s'opérèrent en même temps dans la _Thora_. De
+nouveaux textes, prétendant représenter la vraie loi de Moïse, tels que
+le Deutéronome, se produisirent et inaugurèrent en réalité un esprit
+fort différent de celui des vieux nomades. Un grand fanatisme fut le
+trait dominant de cet esprit. Des croyants forcenés provoquent sans
+cesse des violences contre tout ce qui s'écarte du culte de Jéhovah; un
+code de sang, édictant la peine de mort pour des délits religieux,
+réussit à s'établir. La piété amène presque toujours de singulières
+oppositions de véhémence et de douceur. Ce zèle, inconnu à la grossière
+simplicité du temps des Juges, inspire des tons de prédication émue et
+d'onction tendre que le monde n'avait pas entendus jusque-là. Une forte
+tendance vers les questions sociales se fait déjà sentir; des utopies,
+des rêves de société parfaite prennent place dans le code. Mélange de
+morale patriarcale et de dévotion ardente, d'intuitions primitives et de
+raffinements pieux comme ceux qui remplissaient l'âme d'un Ézéchias,
+d'un Josias, d'un Jérémie, le Pentateuque se fixe ainsi dans la forme où
+nous le voyons, et devient pour des siècles la règle absolue de l'esprit
+national.
+
+Ce grand livre une fois créé, l'histoire du peuple juif se déroule avec
+un entraînement irrésistible. Les grands empires qui se succèdent dans
+l'Asie occidentale, en brisant pour lui tout espoir d'un royaume
+terrestre, le jettent dans les rêves religieux avec une sorte de passion
+sombre. Peu soucieux de dynastie nationale ou d'indépendance politique,
+il accepte tous les gouvernements qui le laissent pratiquer librement
+son culte et suivre ses usages. Israël n'aura plus désormais d'autre
+direction que celle de ses enthousiastes religieux, d'autres ennemis que
+ceux de l'unité divine, d'autre patrie que sa Loi.
+
+Et cette Loi, il faut bien le remarquer, était toute sociale et morale.
+C'était l'oeuvre d'hommes pénétrés d'un haut idéal de la vie présente et
+croyant avoir trouvé les meilleurs moyens pour le réaliser. La
+conviction de tous est que la _Thora_ bien observée ne peut manquer de
+donner la parfaite félicité. Cette _Thora_ n'a rien de commun avec les
+«Lois» grecques ou romaines, lesquelles, ne s'occupant guère que du
+droit abstrait, entrent peu dans les questions de bonheur et de moralité
+privés. On sent d'avance que les résultats qui en sortiront seront
+d'ordre social, et non d'ordre politique, que l'oeuvre à laquelle ce
+peuple travaille est un royaume de Dieu, non une république civile, une
+institution universelle, non une nationalité ou une patrie.
+
+A travers de nombreuses défaillances, Israël soutint admirablement cette
+vocation. Une série d'hommes pieux, Esdras, Néhémie, Onias, les
+Macchabées, dévorés du zèle de la Loi, se succèdent pour la défense des
+antiques institutions. L'idée qu'Israël est un peuple de Saints, une
+tribu choisie de Dieu et liée envers lui par un contrat, prend des
+racines de plus en plus inébranlables. Une immense attente remplit les
+âmes. Toute l'antiquité indo-européenne avait placé le paradis à
+l'origine; tous ses poëtes avaient pleuré un âge d'or évanoui. Israël
+mettait l'âge d'or dans l'avenir. L'éternelle poésie des âmes
+religieuses, les Psaumes, éclosent de ce piétisme exalté, avec leur
+divine et mélancolique harmonie. Israël devient vraiment et par
+excellence le peuple de Dieu, pendant qu'autour de lui les religions
+païennes se réduisent de plus en plus, en Perse et en Babylonie, à un
+charlatanisme officiel, en Égypte et en Syrie, à une grossière
+idolâtrie, dans le monde grec et latin, à des parades. Ce que les
+martyrs chrétiens ont fait dans les premiers siècles de notre ère, ce
+que les victimes de l'orthodoxie persécutrice ont fait dans le sein même
+du christianisme jusqu'à notre temps, les Juifs le firent durant les
+deux siècles qui précèdent l'ère chrétienne. Ils furent une vivante
+protestation contre la superstition et le matérialisme religieux. Un
+mouvement d'idées extraordinaire, aboutissant aux résultats les plus
+opposés, faisait d'eux à cette époque le peuple le plus frappant et le
+plus original du monde. Leur dispersion sur tout le littoral de la
+Méditerranée et l'usage de la langue grecque, qu'ils adoptèrent hors de
+la Palestine, préparèrent les voies à une propagande dont les sociétés
+anciennes, coupées en petites nationalités, n'avaient encore offert
+aucun exemple.
+
+Jusqu'au temps des Macchabées, le judaïsme, malgré sa persistance à
+annoncer qu'il serait un jour la religion du genre humain, avait eu le
+caractère de tous les autres cultes de l'antiquité: c'était un culte de
+famille et de tribu. L'israélite pensait bien que son culte était le
+meilleur, et parlait avec mépris des dieux étrangers. Mais il croyait
+aussi que la religion du vrai Dieu n'était faite que pour lui seul. On
+embrassait le culte de Jéhovah quand on entrait dans la famille
+juive[87]; voilà tout. Aucun israélite ne songeait à convertir
+l'étranger à un culte qui était le patrimoine des fils d'Abraham. Le
+développement de l'esprit piétiste, depuis Esdras et Néhémie, amena une
+conception beaucoup plus ferme et plus logique. Le judaïsme devint la
+vraie religion d'une manière absolue; on accorda à qui voulut le droit
+d'y entrer[88]; bientôt ce fut une oeuvre pie d'y amener le plus de
+monde possible[89]. Sans doute, le sentiment délicat qui éleva
+Jean-Baptiste, Jésus, saint Paul, au-dessus des mesquines idées de races
+n'existait pas encore; par une étrange contradiction, ces convertis
+(prosélytes) étaient peu considérés et traités avec dédain[90]. Mais
+l'idée d'une religion exclusive, l'idée qu'il y a quelque chose au monde
+de supérieur à la patrie, au sang, aux lois, l'idée qui fera les
+apôtres et les martyrs, était fondée. Une profonde pitié pour les
+païens, quelque brillante que soit leur fortune mondaine, est désormais
+le sentiment de tout juif[91]. Par un cycle de légendes, destinées à
+fournir des modèles d'inébranlable fermeté (Daniel et ses compagnons, la
+mère des Macchabées et ses sept fils[92], le roman de l'Hippodrome
+d'Alexandrie[93]), les guides du peuple cherchent surtout à inculquer
+cette idée que la vertu consiste dans un attachement fanatique à des
+institutions religieuses déterminées.
+
+Les persécutions d'Antiochus Épiphane firent de cette idée une passion,
+presque une frénésie. Ce fut quelque chose de très--analogue à ce qui se
+passa sous Néron, deux cent trente ans plus tard. La rage et le
+désespoir jetèrent les croyants dans le monde des visions et des rêves.
+La première apocalypse, le «Livre de Daniel,» parut. Ce fut comme une
+renaissance du prophétisme, mais sous une forme très--différente de
+l'ancienne et avec un sentiment bien plus large des destinées du monde.
+Le Livre de Daniel donna en quelque sorte aux espérances messianiques
+leur dernière expression. Le Messie ne fut plus un roi à la façon de
+David et de Salomon, un Cyrus théocrate et mosaïste; ce fut un «fils de
+l'homme» apparaissant dans la nue[94], un être surnaturel, revêtu de
+l'apparence humaine, chargé de juger le monde et de présider à l'âge
+d'or. Peut-être le _Sosiosch_ de la Perse, le grand prophète à venir,
+chargé de préparer le règne d'Ormuzd, donna-t-il quelques traits à ce
+nouvel idéal[95]. L'auteur inconnu du Livre de Daniel eut, en tout cas,
+une influence décisive sur l'événement religieux qui allait transformer
+le monde. Il fournit la mise en scène et les termes techniques du
+nouveau messianisme, et on peut lui appliquer ce que Jésus disait de
+Jean-Baptiste: Jusqu'à lui, les prophètes; à partir de lui, le royaume
+de Dieu.
+
+Il ne faut pas croire cependant que ce mouvement, si profondément
+religieux et passionné, eût pour mobile des dogmes particuliers, comme
+cela a eu lieu dans toutes les luttes qui ont éclaté au sein du
+christianisme. Le juif de cette époque était aussi peu théologien que
+possible. Il ne spéculait pas sur l'essence de la divinité; les
+croyances sur les anges, sur les fins de l'homme, sur les hypostases
+divines, dont le premier germe se laissait déjà entrevoir, étaient des
+croyances libres, des méditations auxquelles chacun se livrait selon la
+tournure de son esprit, mais dont une foule de gens n'avaient pas
+entendu parler. C'étaient même les plus orthodoxes qui restaient en
+dehors de toutes ces imaginations particulières, et s'en tenaient à la
+simplicité du mosaïsme. Aucun pouvoir dogmatique analogue à celui que le
+christianisme orthodoxe a déféré à l'Église n'existait alors. Ce n'est
+qu'à partir du IIIe siècle, quand le christianisme est tombé entre les
+mains de races raisonneuses, folles de dialectique et de métaphysique,
+que commence cette fièvre de définitions, qui fait de l'histoire de
+l'Église l'histoire d'une immense controverse. On disputait aussi chez
+les Juifs; des écoles ardentes apportaient à presque toutes les
+questions qui s'agitaient des solutions opposées; mais dans ces luttes,
+dont le Talmud nous a conservé les principaux détails, il n'y a pas un
+seul mot de théologie spéculative. Observer et maintenir la loi, parce
+que la loi est juste, et que, bien observée, elle donne le bonheur,
+voilà tout le judaïsme. Nul credo, nul symbole théorique. Un disciple
+de la philosophie arabe la plus hardie, Moïse Maimonide, a pu devenir
+l'oracle de la synagogue, parce qu'il a été un canoniste très-exercé.
+
+Les règnes des derniers Asmonéens et celui d'Hérode virent l'exaltation
+grandir encore. Ils furent remplis par une série non interrompue de
+mouvements religieux. A mesure que le pouvoir se sécularisait et passait
+en des mains incrédules, le peuple juif vivait de moins en moins pour la
+terre et se laissait de plus en plus absorber par le travail étrange qui
+s'opérait en son sein. Le monde, distrait par d'autres spectacles, n'a
+nulle connaissance de ce qui se passe en ce coin oublié de l'Orient. Les
+âmes au courant de leur siècle sont pourtant mieux avisées. Le tendre et
+clairvoyant Virgile semble répondre, comme par un écho secret, au second
+Isaïe; la naissance d'un enfant le jette dans des rêves de palingénésie
+universelle[96]. Ces rêves étaient ordinaires et formaient comme un
+genre de littérature, que l'on couvrait du nom des Sibylles. La
+formation toute récente de l'Empire exaltait les imaginations; la
+grande ère de paix où l'on entrait et cette impression de sensibilité
+mélancolique qu'éprouvent les âmes après les longues périodes de
+révolution, faisaient naître de toute part des espérances illimitées.
+
+En Judée, l'attente était à son comble. De saintes personnes, parmi
+lesquelles on cite un vieux Siméon, auquel la légende fait tenir Jésus
+dans ses bras, Anne, fille de Phanuel, considérée comme prophétesse[97],
+passaient leur vie autour du temple, jeûnant, priant, pour qu'il plût à
+Dieu de ne pas les retirer du monde sans avoir vu l'accomplissement des
+espérances d'Israël. On sent une puissante incubation, l'approche de
+quelque chose d'inconnu.
+
+Ce mélange confus de claires vues et de songes, cette alternative de
+déceptions et d'espérances, ces aspirations, sans cesse refoulées par
+une odieuse réalité, trouvèrent enfin leur interprète dans l'homme
+incomparable auquel la conscience universelle a décerné le titre de Fils
+de Dieu, et cela avec justice, puisqu'il a fait faire à la religion un
+pas auquel nul autre ne peut et probablement ne pourra jamais être
+comparé.
+
+
+NOTES:
+
+[83] Je rappelle que ce mot désigne simplement ici les peuples qui
+parlent ou ont parlé une des langues qu'on appelle sémitiques. Une telle
+désignation est tout à fait défectueuse; mais c'est un de ces mots,
+comme «architecture gothique,» «chiffres arabes,» qu'il faut conserver
+pour s'entendre, même après qu'on a démontré l'erreur qu'ils impliquent.
+
+[84] I Sam., X, 25.
+
+[85] Isaïe, II, 1-4, et surtout les chapitres XL et suiv., LX et suiv.;
+Michée, IV, 4 et suiv. Il faut se rappeler que la seconde partie du
+livre d'Isaïe, à partir du chapitre XL, n'est pas d'Isaïe.
+
+[86] Is., LII, 13 et suiv., et LIII entier.
+
+[87] Ruth, i, 16.
+
+[88] Esther, IX, 27.
+
+[89] Matth., XXIII, 15; Josèphe, _Vita_, 23; _B. J_., II, xvii, 10; VII,
+iii, 3; _Ant_., XX, II, 4; Horat., Sat. I, iv, 143; Juv., XIV, 96 et
+suiv.; Tacite, _Ann_., II, 85; _Hist.,_ V, 5; Dion Cassius, XXXVII, 17.
+
+[90] Mischna, _Schebiit_, X, 9; Talmud de Babylone, _Niddah,_ fol. 13
+_b, Jebamoth_, 47 _b; Kidduschin_, 70 _b_; Midrasch, _Jalkut Ruth,_ fol.
+163 _d_.
+
+[91] Lettre apocryphe de Baruch, dans Fabricius, _Cad. pseud. V.T._ II,
+147 et suiv.
+
+[92] IIe livre des Macchabées, ch. VII, et le _De Maccaboeis_, attribué
+à Josèphe. Cf. Epître aux Hébreux, xi, 33 et suiv.
+
+[93] III livre (apocr.) des Macchabées; Rufinn, Suppl. ad Jos., _Contra
+Apionem_, II,5.
+
+[94] VII, 13 et suiv.
+
+[95] _Vendidad_; XIX, 48, 49; _Minokhired_, passage publié dans la
+_Zeitschrift der deutsshen morgenländischen Gesellschaft_, I, 263;
+_Boundehesch_ XXXI. Le manque de chronologie certaine pour les textes
+zends et pehlvis laisse planer beaucoup de doute sur ces rapprochements
+entre les croyances juives et persanes.
+
+[96] Egl. IV. Le _Cumæum carmen_ (v. 4) était une sorte d'apocalypse
+sibylline, empreinte de la philosophie de l'histoire familière à
+l'Orient. Voir Servius sur ce vers, et _Carmina sibyllina_, III, 97-817.
+Cf. Tac., _Hist._, V, 13.
+
+[97] Luc, II, 25 et suiv.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ENFANCE ET JEUNESSE DE JÉSUS. SES PREMIÈRES IMPRESSIONS.
+
+Jésus naquit à Nazareth[98], petite ville de Galilée, qui n'eut avant
+lui aucune célébrité[99]. Toute sa vie il fut désigné du nom de
+«Nazaréen[100],» et ce n'est que par un détour assez embarrassé[101]
+qu'on réussit, dans sa légende, à le faire naître à Bethléhem. Nous
+verrons plus tard[102] le motif de cette supposition, et comment elle
+était la conséquence obligée du rôle messianique prêté à Jésus[103]. On
+ignore la date précise de sa naissance. Elle eut lieu sous le règne
+d'Auguste, vers l'an 750 de Rome, probablement quelques années avant
+l'an 1 de l'ère que tous les peuples civilisés font dater du jour où il
+naquit[104].
+
+Le nom de _Jésus_, qui lui fut donné, est une altération de _Josué_.
+C'était un nom fort commun; mais naturellement on y chercha plus lard
+des mystères et une allusion à son rôle de Sauveur[105]. Peut-être
+lui-même, comme tous les mystiques, s'exaltait-il à ce propos. Il est
+ainsi plus d'une grande vocation dans l'histoire dont un nom donné sans
+arrière-pensée à un enfant a été l'occasion. Les natures ardentes ne se
+résignent jamais à voir un hasard dans ce qui les concerne. Tout pour
+elle a été réglé par Dieu, et elles voient un signe de la volonté
+supérieure dans les circonstances les plus insignifiante.
+
+La population de Galilée était fort mêlée, comme le nom même du
+pays[106] l'indiquait. Cette province comptait parmi ses habitants, au
+temps de Jésus, beaucoup de non-Juifs (Phéniciens, Syriens, Arabes et
+même Grecs[107]). Les conversions au judaïsme n'étaient point rares dans
+ces sortes de pays mixtes. Il est donc impossible de soulever ici aucune
+question de race et de rechercher quel sang coulait dans les veines de
+celui qui a le plus contribué à effacer dans l'humanité les distinctions
+de sang.
+
+Il sortit des rangs du peuple[108]. Son père Joseph et sa mère Marie
+étaient des gens de médiocre condition, des artisans vivant de leur
+travail[109], dans cet état si commun en Orient, qui n'est ni l'aisance
+ni la misère. L'extrême simplicité de la vie dans de telles contrées, en
+écartant le besoin de confortable, rend le privilège du riche presque
+inutile, et fait de tout le monde des pauvres volontaires. D'un autre
+côté, le manque total de goût pour les arts et pour ce qui contribue à
+l'élégance de la vie matérielle, donne à la maison de celui qui ne
+manque de rien un aspect de dénûment. A part quelque chose de sordide et
+de repoussant que l'islamisme porte partout avec lui, la ville de
+Nazareth, au temps de Jésus, ne différait peut-être pas beaucoup de ce
+qu'elle est aujourd'hui[110]. Les rues où il joua enfant, nous les
+voyons dans ces sentiers pierreux ou ces petits carrefours gui séparent
+les cases. La maison de Joseph ressembla beaucoup sans doute à ces
+pauvres boutiques, éclairées par la porte, servant à la fois d'établi,
+de cuisine, de chambre à coucher, ayant pour ameublement une natte,
+quelques coussins à terre, un ou deux vases d'argile et un coffre peint.
+
+La famille, qu'elle provînt d'un ou de plusieurs mariages, était assez
+nombreuse. Jésus avait des frères et des soeurs[111], dont il semble
+avoir été l'aîné[112]. Tous sont restés obscurs; car il paraît que les
+quatre personnages qui sont donnés comme ses frères, et parmi lesquels
+un au moins, Jacques, est arrivé à une grande importance dans les
+premières années du développement du christianisme, étaient ses cousins
+germains. Marie, en effet, avait une soeur nommée aussi Marie[113], qui
+épousa un certain Alphée ou Cléophas (ces deux noms paraissent désigner
+une même personne[114]), et fut mère de plusieurs fils, qui jouèrent un
+rôle considérable parmi les premiers disciples de Jésus. Ces cousins
+germains, qui adhérèrent au jeune maître, pendant que ses vrais frères
+lui faisaient de l'opposition[115], prirent le titre de «frères du
+Seigneur[116].» Les vrais frères de Jésus n'eurent d'importance, ainsi
+que leur mère, qu'après sa mort[117]. Même alors ils ne paraissent pas
+avoir égalé en considération leurs cousins, dont la conversion avait été
+plus spontanée et dont le caractère paraît avoir eu plus d'originalité.
+Leur nom était inconnu, à tel point que quand l'évangéliste met dans la
+bouche des gens de Nazareth l'énumération des frères selon la nature, ce
+sont les noms des fils de Cléophas qui se présentent à lui tout d'abord.
+
+Ses soeurs se marièrent à Nazareth[118], et il y passa les années de sa
+première jeunesse. Nazareth était une petite ville, située dans un pli
+de terrain largement ouvert au sommet du groupe de montagnes qui ferme
+au nord la plaine d'Esdrelon. La population est maintenant de trois à
+quatre mille âmes, et elle peut n'avoir pas beaucoup varié[119]. Le
+froid y est vif en hiver et le climat fort salubre. La ville, comme à
+cette époque toutes les bourgades juives, était un amas de cases bâties
+sans style, et devait présenter cet aspect sec et pauvre qu'offrent les
+villages dans les pays sémitiques. Les maisons, à ce qu'il semble, ne
+différaient pas beaucoup de ces cubes de pierre, sans élégance
+extérieure ni intérieure, qui couvrent aujourd'hui les parties les plus
+riches du Liban, et qui, mêlés aux vignes et aux figuiers, ne laissent
+pas d'être fort agréables. Les environs, d'ailleurs, sont charmants, et
+nul endroit du monde ne fut si bien fait pour les rêves de l'absolu
+bonheur. Même de nos jours, Nazareth est encore un délicieux séjour, le
+seul endroit peut-être de la Palestine où l'âme se sente un peu soulagée
+du fardeau qui l'oppresse au milieu de cette désolation sans égale. La
+population est aimable et souriante; les jardins sont frais et verts.
+Antonin Martyr, à la fin du VIe siècle, fait un tableau enchanteur de la
+fertilité des environs, qu'il compare au paradis[120]. Quelques vallées
+du côté de l'ouest justifient pleinement sa description. La fontaine,
+où se concentraient autrefois la vie et la gaieté de la petite ville est
+détruite; ses canaux crevassés ne donnent plus qu'une eau trouble. Mais
+la beauté des femmes qui s'y rassemblent le soir, cette beauté qui était
+déjà remarquée au VIe siècle et où l'on voyait un don de la Vierge
+Marie[121], s'est conservée d'une manière frappante. C'est le type
+syrien dans toute sa grâce pleine de langueur. Nul doute que Marie n'ait
+été là presque tous les jours, et n'ait pris rang, l'urne sur l'épaule,
+dans la file de ses compatriotes restées obscures. Antonia Martyr
+remarque que les femmes juives, ailleurs dédaigneuses pour les
+chrétiens, sont ici pleines d'affabilité. Aujourd'hui encore, les haines
+religieuses sont à Nazareth moins vives qu'ailleurs.
+
+L'horizon de la ville est étroit, mais si l'on monte quelque peu et que
+l'on atteigne le plateau fouetté d'une brise perpétuelle qui domine les
+plus hautes maisons, la perspective est splendide. A l'ouest, se
+déploient les belles lignes du Carmel, terminées par une pointe abrupte
+qui semble se plonger dans la mer. Puis se déroulent le double sommet
+qui domine Mageddo, les montagnes du pays de Sichem avec leurs lieux
+saints de l'âge patriarcal, les monts Gelboé, le petit groupe
+pittoresque auquel se rattachent les souvenirs gracieux ou terribles de
+Sulem et d'Endor, le Thabor avec sa belle forme arrondie, que
+l'antiquité comparait à un sein. Par une dépression entre la montagne de
+Sulem et le Thabor, s'entrevoient la vallée du Jourdain et les hautes
+plaines de la Pérée, qui forment du côté de l'est une ligne continue. Au
+nord, les montagnes de Safed, en s'inclinant vers la mer, dissimulent
+Saint-Jean-d'Acre, mais laissent se dessiner aux yeux le golfe de
+Khaïfa. Tel fut l'horizon de Jésus. Ce cercle enchanté, berceau du
+royaume de Dieu, lui représenta le monde durant des années. Sa vie même
+sortit peu des limites familières à son enfance. Car au delà, du côté du
+nord, l'on entrevoit presque sur les flancs de l'Hermon, Césarée de
+Philippe, sa pointe la plus avancée dans le monde des Gentils, et du
+côté du sud, on pressent, derrière ces montagnes déjà moins riantes de
+la Samarie, la triste Judée, desséchée comme par un vent brûlant
+d'abstraction et de mort.
+
+Si jamais le monde resté chrétien, mais arrivé à une notion meilleure de
+ce qui constitue le respect des origines, veut remplacer par
+d'authentiques lieux saints les sanctuaires apocryphes et mesquins où
+s'attachait la piété des âges grossiers, c'est sur cette hauteur de
+Nazareth qu'il bâtira son temple. Là, au point d'apparition du
+christianisme et au centre d'action de son fondateur, devrait s'élever
+la grande église où tous les chrétiens pourraient prier. Là aussi, sur
+cette terre où dorment le charpentier Joseph et des milliers de
+Nazaréens oubliés, qui n'ont pas franchi l'horizon de leur vallée, le
+philosophe serait mieux placé qu'en aucun lieu du monde pour contempler
+le cours des choses humaines, se consoler de leur contingence, se
+rassurer sur le but divin que le monde poursuit à travers d'innombrables
+défaillances et nonobstant l'universelle vanité.
+
+NOTES:
+
+[98] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VII, I et suiv.; Jean, I, 45-46.
+
+[99] Elle n'est nommée ni dans les écrits de l'Ancien Testament, ni dans
+Josèphe, ni dans le Talmud.
+
+[100] Marc, i, 24; Luc, XVIII, 37; Jean, XIX, 19; _Act_. II, 22; III, 6.
+De là le nom de _Nazaréens_, longtemps appliqué aux chrétiens, et qui
+les désigne encore dans tous les pays musulmans.
+
+[101] Le recensement opéré par Quirinius, auquel la légende rattache le
+voyage de Bethléhem, est postérieur d'au moins dix ans à l'année où,
+selon Luc et Matthieu, Jésus serait né. Les deux évangélistes, en effet,
+font naître Jésus sous le règne d'Hérode (Matth., II, I, 49, 22; Luc, i,
+5). Or, le recensement de Quirinius n'eut lieu qu'après la déposition
+d'Archélaüs, c'est-à-dire dix ans après la mort d'Hérode, l'an 37 de
+l'ère d'Actium (Josèphe, _Ant_., XVII, xiii, 5; XVIII, i, I; II, I).
+L'inscription par laquelle on prétendait autrefois établir que Quirinius
+fit deux recensements est reconnue pour fausse (V. Orelli, _Inscr.
+lat_., nº 623, et le supplément de Henzen, à ce numéro; Borghesi,
+_Fastes consulaires_ [encore inédits], à année 742). Le recensement en
+tout cas ne se serait appliqué qu'aux parties réduites en province
+romaine, et non aux tétrarchies. Les textes par lesquels on cherche à
+prouver que quelques-unes des opérations de statistique et de cadastre
+ordonnées par Auguste durent s'étendre au domaine des Hérodes, ou
+n'impliquent pas ce qu'on leur fait dire, ou sont d'auteurs chrétiens,
+qui ont emprunté cette donnée à l'Évangile de Luc. Ce qui prouve bien,
+d'ailleurs, que le voyage de la famille de Jésus à Bethléhem n'a rien
+d'historique, c'est le motif qu'on lui attribue. Jésus n'était pas de la
+famille de David (v. ci-dessous, p. 237-238), et, en eût-il été, on ne
+concevrait pas encore que ses parents eussent été forcés, pour une
+opération purement cadastrale et financière, de venir s'inscrire au lieu
+d'où leurs ancêtres étaient sortis depuis mille ans. En leur imposant
+une telle obligation, l'autorité romaine aurait sanctionné des
+prétentions pour elle pleines de menaces.
+
+[102] Ch. XIV.
+
+[103] Matth., II, 1 et suiv.; Luc, II, 1 et suiv. L'omission de ce récit
+dans Marc, et les deux passages parallèles, Matth, XIII, 54, et Marc,
+VI, 1, où Nazareth figure comme «la patrie» de Jésus, prouvent qu'une
+telle légende manquait dans le texte primitif qui a fourni le canevas
+narratif des évangiles actuels de Matthieu et de Marc. C'est devant des
+objections souvent répétées qu'on aura ajouté, en tête de l'évangile de
+Matthieu, des réserves dont la contradiction avec le reste du texte
+n'était pas assez flagrante pour qu'on se soit cru obligé de corriger
+les endroits qui avaient d'abord été écrits à un tout autre point de
+vue. Luc, au contraire (IV, 16), écrivant avec réflexion, a employé,
+pour être conséquent, une expression plus adoucie. Quant à Jean, il ne
+sait rien du voyage de Bethléhem; pour lui, Jésus est simplement «de
+Nazareth» ou «Galiléen,» dans deux circonstances où il eût été de la
+plus haute importance de rappeler sa naissance à Bethléhem (I, 45-46;
+VII, 41-42).
+
+[104] On sait que le calcul qui sert de base à l'ère vulgaire a été fait
+au VIe siècle par Denys le Petit. Ce calcul implique certaines données
+purement hypothétiques.
+
+[105] Matth., I, 21; Luc, I, 31.
+
+[106] _Gelil haggoyim_, «cercle des Gentils.»
+
+[107] Strabon, XVI, II, 35; Jos., _Vita_, 12.
+
+[108] On expliquera plus tard (ch. XIV), l'origine des généalogies
+destinées à le rattacher à la race de David. Les Ébionira les
+supprimaient (Epiph., _Adv. hær_., XXX, 14).
+
+[109] Matth., XIII, 55; Marc, VI, 3; Jean, VI, 42.
+
+[110] L'aspect grossier des ruines qui couvrent la Palestine prouve que
+les villes qui ne furent pas reconstruites à la manière romaine étaient
+fort mal bâties. Quant à la forme des maisons, elle est, en Syrie, si
+simple et si impérieusement commandée par le climat qu'elle n'a jamais
+dû changer.
+
+[111] Matth., XII, 46 et suiv.; XIII, 55 et suiv.; Marc, III, 31 et
+suiv.; VI, 3; Luc, VIII, 19 et suiv.; Jean, II 42; VII, 3, 5, 40; _Act.
+i, 14_.
+
+[112] Matth., i, 25.
+
+[113] Ces deux soeurs portant le même nom sont un fait singulier. Il y a
+là probablement quelque inexactitude, venant de l'habitude de donner
+presque indistinctement aux Galiléénnes le nom de Marie.
+
+[114] Ils ne sont pas étymologiquement identiques. [Greek: Alphaios] est
+la transcription du nom syro-chaldaïque _Halphaï_; [Greek: Klôpas] ou
+[Greek: Kleopas] est une forme écourtée de [Greek: Kleopatros]. Mais il
+pouvait y avoir substitution artificielle de l'un à l'autre, de même que
+les Joseph se faisaient appeler «Hégésippe», les Eliakim «Alcimus», etc.
+
+[115] Jean, VII, 3 et suiv.
+
+[116] En effet, les quatre personnages qui sont donnés (Matth., XIII,
+55; Marc, VI, 3) comme fils de Marie, mère de Jésus: Jacob, Joseph ou
+José, Simon et Jude, se retrouvent ou à peu près comme fils de Marie et
+de Cléophas (Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; _Gal_., I, 19; _Epist.
+Jac._, I, 1; _Epist. Judæ_, 4; Euseb., _Chron._ ad ann. R. DCCCX; _Hist.
+eccl_., III, 11, 32; _Constit. Apost_., VII, 46). L'hypothèse que nous
+proposons lève seule l'énorme difficulté que l'on trouve à supposer deux
+soeurs ayant chacune trois ou quatre fils portant les mêmes noms, et à
+admettre que Jacques et Simon, les deux premiers évoques de Jérusalem,
+qualifiés de «frères du Seigneur,» aient été de vrais frères de Jésus,
+qui auraient commencé par lui être hostiles, puis se seraient convertis.
+L'évangéliste, entendant appeler ces quatre fils de Cléophas «frères du
+Seigneur,» aura mis, par erreur, leur nom au passage _Matth._, XIII,
+55--_Marc_, VI, 3, à la place des noms des vrais frères, restés toujours
+obscurs. On s'explique de la sorte comment le caractère des personnages
+appelés «frères du Seigneur,» de Jacques par exemple, est si différent
+de celui des vrais frères de Jésus, tel qu'on le voit se dessiner dans
+Jean, VII, 3 et suiv. L'expression de «frère du Seigneur» constitua
+évidemment, dans l'Église primitive, une espèce d'ordre parallèle à
+celui des apôtres. Voir surtout I _Cor._, IX, 5.
+
+[117] _Act._, I, 45.
+
+[118] Marc, VI, 3.
+
+[119] Selon Josèphe _(B. J_. III, iii, 2), le plus petit bourg de
+Galilée avait plus de cinq mille habitants. Il y a là probablement de
+l'exagération.
+
+[120] _Itiner_., § 5.
+
+[121] Antonin Martyr, endroit cité.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+ÉDUCATION DE JÉSUS.
+
+
+Cette nature à la fois riante et grandiose fut toute l'éducation de
+Jésus. Il apprit à lire et à écrire[122], sans doute selon la méthode de
+l'Orient, consistant à mettre entre les mains de l'enfant un livre qu'il
+répète en cadence avec ses petits camarades, jusqu'à ce qu'il le sache
+par coeur[123]. Il est douteux pourtant qu'il comprît bien les écrits
+hébreux dans leur langue originale. Les biographes les lui font citer
+d'après des traductions en langue araméenne[124]; ses principes
+d'exégèse, autant que nous pouvons nous les figurer par ceux de ses
+disciples, ressemblaient beaucoup à ceux qui avaient cours alors et qui
+font l'esprit des _Targums_ et des _Midraschim_[125].
+
+Le maître d'école dans les petites villes juives était le _hazzan_ ou
+lecteur des synagogues[126]. Jésus fréquenta peu les écoles plus
+relevées des scribes ou _soferim_ (Nazareth n'en avait peut-être pas),
+et il n'eut aucun de ces titres qui donnent aux yeux du vulgaire les
+droits du savoir[127]. Ce serait une grande erreur cependant de
+s'imaginer que Jésus fut ce que nous appelons un ignorant. L'éducation
+scolaire trace chez nous une distinction profonde, sous le rapport de la
+valeur personnelle, entre ceux qui l'ont reçue et ceux qui en sont
+dépourvus. Il n'en était pas de même en Orient ni en général dans la
+bonne antiquité. L'état de grossièreté où reste, chez nous, par suite de
+notre vie isolée et tout individuelle, celui qui n'a pas été aux écoles
+est inconnu dans ces sociétés, où la culture morale et surtout l'esprit
+général du temps se transmettent par le contact perpétuel des hommes.
+L'Arabe, qui n'a eu aucun maître, est souvent néanmoins très-distingué;
+car la tente est une sorte d'école toujours ouverte, où, de la rencontre
+des gens bien élevés, naît un grand mouvement intellectuel et même
+littéraire. La délicatesse des manières et la finesse de l'esprit n'ont
+rien de commun en Orient avec ce que nous appelons éducation. Ce sont
+les hommes d'école au contraire qui passent pour pédants et mal élevés.
+Dans cet état social, l'ignorance, qui chez nous condamne l'homme à un
+rang inférieur, est la condition des grandes choses et de la grande
+originalité.
+
+Il n'est pas probable qu'il ait su le grec. Cette langue était peu
+répandue en Judée hors des classes qui participaient au gouvernement et
+des villes habitées par les païens, comme Césarée[128]. L'idiome propre
+de Jésus était le dialecte syriaque mêlé d'hébreu qu'on parlait alors en
+Palestine[129]. A plus forte raison n'eut-il aucune connaissance de la
+culture grecque. Cette culture était proscrite par les docteurs
+palestiniens, qui enveloppaient dans une même malédiction «celui qui
+élève des porcs et celui qui apprend à son fils la science
+grecque[130].» En tout cas elle n'avait pas pénétré dans les petites
+villes comme Nazareth. Nonobstant l'anathème des docteurs, il est vrai,
+quelques Juifs avaient déjà embrassé la culture hellénique. Sans parler
+de l'école juive d'Égypte, ou les tentatives pour amalgamer l'hellénisme
+et le judaïsme se continuaient depuis près de deux cents ans, un juif,
+Nicolas de Damas, était devenu, dans ce temps même, l'un des hommes les
+plus distingués, les plus instruits, les plus considérés de son siècle.
+Bientôt Josèphe devait fournir un autre exemple de juif complétement
+hellénisé. Mais Nicolas n'avait de juif que le sang; Josèphe déclare
+avoir été parmi ses contemporains une exception[131], et toute l'école
+schismatique d'Égypte s'était détachée de Jérusalem à tel point qu'on
+n'en trouve pas le moindre souvenir dans le Talmud ni dans la tradition
+juive. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à Jérusalem le grec était
+très-peu étudié, que les études grecques étaient considérées comme
+dangereuses et même serviles, qu'on les déclarait bonnes tout au plus
+pour les femmes en guise de parure[132]. L'étude seule de la Loi passait
+pour libérale et digne d'un homme sérieux[133]. Interrogé sur le moment
+où il convenait d'enseigner aux enfants «la sagesse grecque,» un savant
+rabbin avait répondu: «A l'heure qui n'est ni le jour ni la nuit,
+puisqu'il est écrit de la Loi: Tu l'étudieras jour et nuit[134].»
+
+Ni directement ni indirectement, aucun élément de culture hellénique ne
+parvint donc jusqu'à Jésus. Il ne connut rien hors du judaïsme, son
+esprit conserva cette franche naïveté qu'affaiblit toujours une culture
+étendue et variée. Dans le sein même du judaïsme, il resta étranger à
+beaucoup d'efforts souvent parallèles aux siens. D'une part, l'ascétisme
+des Esséniens ou Thérapeutes[135], de l'autre, les beaux essais de
+philosophie religieuse tentés par l'école juive d'Alexandrie, et dont
+Philon, son contemporain, était l'ingénieux interprète, lui furent
+inconnus. Les fréquentes ressemblances qu'on trouve entre lui et
+Philon, ces excellentes maximes d'amour de Dieu, de charité, de repos en
+Dieu[136], qui font comme un écho entre l'Évangile et les écrits de
+l'illustre penseur alexandrin, viennent des communes tendances que les
+besoins du temps inspiraient à tous les esprits élevés.
+
+Heureusement pour lui, il ne connut pas davantage la scolastique bizarre
+qui s'enseignait à Jérusalem et qui devait bientôt constituer le Talmud.
+Si quelques pharisiens l'avaient déjà apportée en Galilée, il ne les
+fréquenta pas, et quand il toucha plus tard cette casuistique niaise,
+elle ne lui inspira que le dégoût. On peut supposer cependant que les
+principes de Hillel ne lui furent pas inconnus. Hillel, cinquante ans
+avant lui, avait prononcé des aphorismes qui avaient avec les siens
+beaucoup d'analogie. Par sa pauvreté humblement supportée, par la
+douceur de son caractère, par l'opposition qu'il faisait aux hypocrites
+et aux prêtres, Hillel fut le vrai maître de Jésus[137], s'il est permis
+de parler de maître, quand il s'agit d'une si haute originalité.
+
+La lecture des livres de l'Ancien Testament fit sur lui beaucoup plus
+d'impression. Le Canon des livres saints se composait de deux parties
+principales, la Loi, c'est-à-dire le Pentateuque, et les Prophètes, tels
+que nous les possédons aujourd'hui. Une vaste exégèse allégorique
+s'appliquait à tous ces livres et cherchait à en tirer ce qui n'y est
+pas, mais ce qui répondait aux aspirations du temps. La Loi, qui
+représentait, non les anciennes lois du pays, mais bien les utopies, les
+lois factices et les fraudes pieuses du temps des rois piétistes, était
+devenue, depuis que la nation ne se gouvernait plus elle-même, un thème
+inépuisable de subtiles interprétations. Quant aux prophètes et aux
+psaumes, on était persuadé que presque tous les traits un peu mystérieux
+de ces livres se rapportaient au Messie, et l'on y cherchait d'avance le
+type de celui qui devait réaliser les espérances de la nation. Jésus
+partageait le goût de tout le monde pour ces interprétations
+allégoriques. Mais la vraie poésie de la Bible, qui échappait aux
+puérils exégètes de Jérusalem, se révélait pleinement à son beau génie.
+La Loi ne paraît pas avoir eu pour lui beaucoup de charme; il crut
+pouvoir mieux faire. Mais la poésie religieuse des psaumes se trouva
+dans un merveilleux accord avec son âme lyrique; ils restèrent toute sa
+vie son aliment et son soutien. Les prophètes, Isaïe en particulier et
+son continuateur du temps de la captivité, avec leurs brillants rêves
+d'avenir, leur impétueuse éloquence, leurs invectives entremêlées de
+tableaux enchanteurs, furent ses véritables maîtres. Il lut aussi sans
+doute plusieurs des ouvrages apocryphes, c'est-à-dire de ces écrits
+assez modernes, dont les auteurs, pour se donner une autorité qu'on
+n'accordait plus qu'aux écrits très-anciens, se couvraient du nom de
+prophètes et de patriarches. Un de ces livres surtout le frappa; c'est
+le livre de Daniel. Ce livre, composé par un Juif exalté du temps
+d'Antiochus Épiphane, et mis par lui sous le couvert d'un ancien
+sage[138], était le résumé de l'esprit des derniers temps. Son auteur,
+vrai créateur de la philosophie de l'histoire, avait pour la première
+fois osé ne voir dans le mouvement du monde et la succession des empires
+qu'une fonction subordonnée aux destinées du peuple juif. Jésus fut
+pénétré de bonne heure de ces hautes espérances. Peut-être lut-il aussi
+les livres d'Hénoch, alors révérés à l'égal des livres saints[139], et
+les autres écrits du même genre, qui entretenaient un si grand
+mouvement dans l'imagination populaire. L'avénement du Messie avec ses
+gloires et ses terreurs, les nations s'écroulant les unes sur les
+autres, le cataclysme du ciel et de la terre furent l'aliment familier
+de son imagination, et comme ces révolutions étaient censées prochaines,
+qu'une foule de personnes cherchaient à en supputer les temps, l'ordre
+surnaturel où nous transportent de telles visions lui parut tout d'abord
+parfaitement naturel et simple.
+
+Qu'il n'eût aucune connaissance de l'état général du monde, c'est ce qui
+résulte de chaque trait de ses discours les plus authentiques. La terre
+lui paraît encore divisée en royaumes qui se font la guerre; il semble
+ignorer la «paix romaine,» et l'état nouveau de société qu'inaugurait
+son siècle. Il n'eut aucune idée précise de la puissance romaine; le nom
+de «César» seul parvint jusqu'à lui. Il vit bâtir, en Galilée ou aux
+environs, Tibériade, Juliade, Diocésarée, Gésarée, ouvrages pompeux des
+Hérodes, qui cherchaient, par ces constructions magnifiques, à prouver
+leur admiration pour la civilisation romaine et leur dévouement envers
+les membres de la famille d'Auguste, dont les noms, par un caprice du
+sort, servent aujourd'hui, bizarrement altérés, à désigner de misérables
+hameaux de Bédouins. Il vit aussi probablement Sébaste, oeuvre d'Hérode
+le Grand, ville de parade, dont les ruines feraient croire qu'elle a été
+apportée là toute faite, comme une machine qu'il n'y avait plus qu'à
+monter sur place. Cette architecture d'ostentation, arrivée en Judée par
+chargements, ces centaines de colonnes, toutes du même diamètre,
+ornement de quelque insipide «rue de Rivoli,» voilà ce qu'il appelait
+«les royaumes du monde et toute leur gloire.» Mais ce luxe de commande,
+cet art administratif et officiel lui déplaisaient. Ce qu'il aimait,
+c'étaient ses villages galiléens, mélanges confus de cabanes, d'aires et
+de pressoirs taillés dans le roc, de puits, de tombeaux, de figuiers,
+d'oliviers. Il resta toujours près de la nature. La cour des rois lui
+apparaît comme un lieu où les gens ont de beaux habits[140]. Les
+charmantes impossibilités dont fourmillent ses paraboles, quand il met
+en scène les rois et les puissants[141], prouvent qu'il ne conçut
+jamais la société aristocratique que comme un jeune villageois qui voit
+le monde à travers le prisme de sa naïveté.
+
+Encore moins connut-il l'idée nouvelle, créée par la science grecque,
+base de toute philosophie et que la science moderne a hautement
+confirmée, l'exclusion des dieux capricieux auxquels la naïve croyance
+des vieux âges attribuait le gouvernement de l'univers. Près d'un siècle
+avant lui, Lucrèce avait exprimé d'une façon admirable l'inflexibilité
+du régime général de la nature. La négation du miracle, cette idée que
+tout se produit dans le monde par des lois où l'intervention personnelle
+d'êtres supérieurs n'a aucune part, était de droit commun dans les
+grandes écoles de tous les pays qui avaient reçu la science grecque.
+Peut-être même Babylone et la Perse n'y étaient-elles pas étrangères.
+Jésus ne sut rien de ce progrès. Quoique né à une époque où le principe
+de la science positive était déjà proclamé, il vécut en plein
+surnaturel. Jamais peut-être les Juifs n'avaient été plus possédés de la
+soif du merveilleux. Philon, qui vivait dans un grand centre
+intellectuel, et qui avait reçu une éducation très-complète, ne possède
+qu'une science chimérique et de mauvais aloi.
+
+Jésus ne différait en rien sur ce point de ses compatriotes. Il croyait
+au diable, qu'il envisageait comme une sorte de génie du mal[142], et il
+s'imaginait, avec tout le monde, que les maladies nerveuses étaient
+l'effet de démons, qui s'emparaient du patient et l'agitaient. Le
+merveilleux n'était pas pour lui l'exceptionnel; c'était l'état normal.
+La notion du surnaturel, avec ses impossibilités, n'apparaît que le jour
+où naît la science expérimentale de la nature. L'homme étranger à toute
+idée de physique, qui croit qu'en priant il change la marche des nuages,
+arrête la maladie et la mort même, ne trouve dans le miracle rien
+d'extraordinaire, puisque le cours entier des choses est pour lui le
+résultat de volontés libres de la divinité. Cet état intellectuel fut
+toujours celui de Jésus. Mais dans sa grande âme, une telle croyance
+produisait des effets tout opposés à ceux où arrivait le vulgaire. Chez
+le vulgaire, la foi à l'action particulière de Dieu amenait une
+crédulité niaise et des duperies de charlatans. Chez lui, elle tenait à
+une notion profonde des rapports familiers de l'homme avec Dieu et à une
+croyance exagérée dans le pouvoir de l'homme; belles erreurs qui furent
+le principe de sa force; car si elles devaient un jour le mettre en
+défaut aux yeux du physicien et du chimiste, elles lui donnaient sur son
+temps une force dont aucun individu n'a disposé avant lui ni depuis.
+
+De bonne heure, son caractère à part se révéla. La légende se plaît à le
+montrer dès son enfance en révolte contre l'autorité paternelle et
+sortant des voies communes pour suivre sa vocation[143]. Il est sûr, au
+moins, que les relations de parenté furent peu de chose pour lui. Sa
+famille ne semble pas l'avoir aimé[144], et, par moments, on le trouve
+dur pour elle[145]. Jésus, comme tous les hommes exclusivement
+préoccupés d'une idée, arrivait à tenir peu de compte des liens du sang.
+Le lien de l'idée est le seul que ces sortes de natures reconnaissent:
+«Voilà ma mère et mes frères, disait-il en étendant la main vers ses
+disciples; celui qui fait la volonté de mon Père, voilà mon frère et ma
+soeur.» Les simples gens ne l'entendaient pas ainsi, et un jour une
+femme, passant près de lui, s'écria, dit-on: «Heureux le ventre qui t'a
+porté et les seins que tu as sucés!»--«Heureux plutôt, répondit-il[146],
+celui qui écoute la parole de Dieu et qui la met en pratique!» Bientôt,
+dans sa hardie révolte contre la nature, il devait aller plus loin
+encore, et nous le verrons foulant aux pieds tout ce qui est de l'homme,
+le sang, l'amour, la patrie, ne garder d'âme et de coeur que pour l'idée
+qui se présentait à lui comme la forme absolue du bien et du vrai.
+
+
+NOTES:
+
+[122] Jean, VIII, 6.
+
+[123] _Testam. des douze Patr_. Lévi, 6.
+
+[124] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 34.
+
+[125] Traductions et commentaires juifs, de l'époque talmudique.
+
+[126] Mischna, _Schabbath_ I, 3.
+
+[127] Matth., XIII, 54 et suiv.; Jean, VII, 15.
+
+[128] Mischna, _Schekalim_, III, 2; Talmud de Jérusalem, _Megilla_,
+halaca XI; _Sota_, VII, 1; Talmud de Babylone, _Baba Kama_, 83 _a_;
+_Megilla_, 8 _b_ et suiv.
+
+[129] Matth., XXVII, 46; Marc, III, 17; V, 41; VII, 34; XIV, 36; XV, 34.
+L'expression [Greek: ê patrios phônê], dans les écrivains de ce temps,
+désigne toujours le dialecte sémitique qu'on parlait en Palestine (II
+Macch., VII, 21, 27; XII, 37; _Actes_, XXI, 37, 40; XXII, 2; XXVI, 14;
+Josèphe, _Ant_., XVIII, VI, 10; XX, sub fin.; _B. J_. prooem. 1, V, VI,
+3; V, IX, 2; VI, II, 1; _Contre Apion_, I, 9; _De Macch_., 12, 16). Nous
+montrerons plus tard que quelques-uns des documents qui servirent de
+base aux Évangiles synoptiques ont été écrits en ce dialecte sémitique.
+Il en fut de même pour plusieurs apocryphes (IVe livre des Macch., XVI,
+ad calcem, etc.). Enfin, la chrétienté directement issue du premier
+mouvement galiléen (Nazaréens, _Ébionim_, etc.), laquelle se continua
+longtemps dans la Batanée et le Hauran, parlait un dialecte sémitique
+(Eusèbe, _De situ et nomin. loc. hebr_., au mot [Greek: Chôba]; Epiph.,
+_Adv. hær_., XXIX, 7, 9; XXX, 3; S. Jérôme, _In Matth_., XII, 13; _Dial.
+adv. Pelag_., III, 2).
+
+[130] Mischna, _Sanhedrin,_ XI, 1; Talmud de Babylone, _Baba Kama,_ 82
+_b_ et 83 _a; Sota,_ 49, _a_ et _b; Menachoth_, 64 _b_; Comp. II Macch.,
+IV, 10 et suiv.
+
+[131] Jos., _Ant_., XX, XI, 2.
+
+[132] Talmud de Jérusalem, _Péah_, I, 1.
+
+[133] Jos. _Ant_., loc. cit.; Orig., _Contra Celsum_, II, 34.
+
+[134] Talmud de Jérusalem, _Péah_, I, 1; Talmud de Babylone,
+_Menachoth_, 99 _b_.
+
+[135] Les _Thérapeutes_ de Philon sont une branche d'Esséniens. Leur nom
+même paraît n'être qu'une traduction grecque de celui des _Esséniens_
+([Greek: Essaioi], _asaya_, «médecins»). Cf. Philon, _De Vila
+contempl_., init.
+
+[136] Voir surtout les traités _Quis rerum divinarum hæres sit_ et _De
+Philanthropia_ de Philon.
+
+[137] _Pirké Aboth_, ch. I et II; Talm. de Jérus., _Pesachim_, VI, 1;
+Talm. de Bab., _Pesachim_, 66 _a_; _Schabbath_, 30 _b_ et 31 _a_;
+_Joma_, 35 _b_.
+
+[138] La légende de Daniel était déjà formée au VIIe siècle avant J.-C.
+(Ézéchiel, XIV, 14 et suiv.; XXVIII, 3). C'est pour les besoins de la
+légende qu'on l'a fait vivre au temps de la captivité de Babylone.
+
+[139] _Epist. Judæ_, 14 et suiv.; II Petri, II, 4, 11; _Testam. des
+douze Patr_., Siméon, 5; Lévi, 14, 16; Juda, 18; Zab. 3; Dan, 5;
+Nephtali, 4. Le «Livre d'Hénoch» forme encore une partie intégrante de
+la Bible éthiopienne. Tel que nous le connaissons par la version
+éthiopienne, il est composé de pièces de différentes dates, dont les
+plus anciennes sont de l'an 130 ou 150 avant J.-C. Quelques-unes de ces
+pièces ont de l'analogie avec les discours de Jésus. Comparez les ch.
+XCVI-XCIX à Luc, VI, 24 et suiv.
+
+[140] Matth., XI, 8.
+
+[141] Voir, par exemple, Matth., XXII, 2 et suiv.
+
+[142] Matth., VI, 13.
+
+[143] Luc, II, 42 et suiv. Les évangiles apocryphes sont pleins de
+pareilles histoires poussées au grotesque.
+
+[144] Matth., XIII, 57; Marc, VI, 4; Jean, VII, 3 et suiv. Voyez
+ci-dessous, p. 153, note 6.
+
+[145] Matth., XII, 48; Marc, III, 33; Luc, VIII, 21; Jean, II, 4; Évang.
+selon les Hébreux, dans saint Jérôme, _Dial. adv. Pelag_., III, 2.
+
+[146] Luc, XI, 27 et suiv.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ORDRE D'IDÉES AU SEIN DUQUEL SE DÉVELOPPA JÉSUS.
+
+
+Comme la terre refroidie ne permet plus de comprendre les phénomènes de
+la création primitive, parce que le feu qui la pénétrait s'est éteint;
+ainsi les explications réfléchies ont toujours quelque chose
+d'insuffisant, quand il s'agit d'appliquer nos timides procédés
+d'induction aux révolutions des époques créatrices qui ont décidé du
+sort de l'humanité. Jésus vécut à un de ces moments où la partie de la
+vie publique se joue avec franchise, où l'enjeu de l'activité humaine
+est poussé au centuple. Tout grand rôle, alors, entraîne la mort; car de
+tels mouvements supposent une liberté et une absence de mesures
+préventives qui ne peuvent aller sans de terribles contre-poids.
+Maintenant, l'homme risque peu et gagne peu. Aux époques héroïques de
+l'activité humaine, l'homme risque tout et gagne tout. Les bons et les
+méchants, ou du moins ceux qui se croient et que l'on croit tels,
+forment des armées opposées. On arrive par l'échafaud à l'apothéose; les
+caractères ont des traits accusés, qui les gravent comme des types
+éternels dans la mémoire des hommes. En dehors de la Révolution
+française, aucun milieu historique ne fut aussi propre que celui où se
+forma Jésus à développer ces forces cachées que l'humanité tient comme
+en réserve, et qu'elle ne laisse voir qu'à ses jours de fièvre et de
+péril.
+
+Si le gouvernement du monde était un problème spéculatif, et que le plus
+grand philosophe fût l'homme le mieux désigné pour dire à ses semblables
+ce qu'ils doivent croire, c'est du calme et de la réflexion que
+sortiraient ces grandes règles morales et dogmatiques qu'on appelle des
+religions. Mais il n'en est pas de la sorte. Si l'on excepte
+Çakya-Mouni, les grands fondateurs religieux n'ont pas été des
+métaphysiciens. Le bouddhisme lui-même, qui est bien sorti de la pensée
+pure, a conquis une moitié de l'Asie pour des motifs tout politiques et
+moraux. Quant aux religions sémitiques, elles sont aussi peu
+philosophiques qu'il est possible. Moïse et Mahomet n'ont pas été des
+spéculatifs: ce furent des hommes d'action. C'est en proposant l'action
+à leurs compatriotes, à leurs contemporains, qu'ils ont dominé
+l'humanité. Jésus, de même, ne fut pas un théologien, un philosophe
+ayant un système plus ou moins bien composé. Pour être disciple de
+Jésus, il ne fallait signer aucun formulaire, ni prononcer aucune
+profession de foi; il ne fallait qu'une seule chose, s'attacher à lui,
+l'aimer. Il ne disputa jamais sur Dieu, car il le sentait directement en
+lui. L'écueil des subtilités métaphysiques, contre lequel le
+christianisme alla heurter dès le IIIe siècle, ne fut nullement posé par
+le fondateur. Jésus n'eut ni dogmes, ni système, mais une résolution
+personnelle fixe, qui, ayant dépassé en intensité toute autre volonté
+créée, dirige encore à l'heure qu'il est les destinées de l'humanité.
+
+Le peuple juif a eu l'avantage, depuis la captivité de Babylone jusqu'au
+moyen âge, d'être toujours dans une situation très-tendue. Voilà
+pourquoi les dépositaires de l'esprit de la nation, durant ce long
+période, semblent écrire sous l'action d'une fièvre intense, qui les met
+sans cesse au-dessus et au-dessous de la raison, rarement dans sa
+moyenne voie. Jamais l'homme n'avait saisi le problème de l'avenir et de
+sa destinée avec un courage plus désespéré, plus décidé à se porter aux
+extrêmes. Ne séparant pas le sort de l'humanité de celui de leur petite
+race, les penseurs juifs sont les premiers qui aient eu souci d'une
+théorie générale de la marche de notre espèce. La Grèce, toujours
+renfermée en elle-même, et uniquement attentive à ses querelles de
+petites villes, a eu des historiens admirables; mais avant l'époque
+romaine, on chercherait vainement chez elle un système général de
+philosophie de l'histoire, embrassant toute l'humanité. Le juif, au
+contraire, grâce à une espèce de sens prophétique qui rend par moments
+le sémite merveilleusement apte à voir les grandes lignes de l'avenir, a
+fait entrer l'histoire dans la religion. Peut-être doit-il un peu de cet
+esprit à la Perse. La Perse, depuis une époque ancienne, conçut
+l'histoire du monde comme une série d'évolutions, à chacune desquelles
+préside un prophète. Chaque prophète a son _hazar_, ou règne de mille
+ans (chiliasme), et de ces âges successifs, analogues aux millions de
+siècles dévolus à chaque bouddha de l'Inde, se compose la trame des
+événements qui préparent le règne d'Ormuzd. A la fin des temps, quand le
+cercle des chiliasmes sera épuisé, viendra le paradis définitif. Les
+hommes alors vivront heureux; la terre sera comme une plaine; il n'y
+aura qu'une langue, une loi et un gouvernement pour tous les hommes.
+Mais cet avénement sera précédé de terribles calamités. Dahak (le Satan
+de la Perse) rompra les fers qui l'enchaînent et s'abattra sur le monde.
+Deux prophètes viendront consoler les hommes et préparer le grand
+avénement[147]. Ces idées couraient le monde et pénétraient jusqu'à
+Rome, où elles inspiraient un cycle de poëmes prophétiques, dont les
+idées fondamentales étaient la division de l'histoire de l'humanité en
+périodes, la succession des dieux répondant à ces périodes, un complet
+renouvellement du monde, et l'avénement final d'un âge d'or[148]. Le
+livre de Daniel, le livre d'Hénoch, certaines parties des livres
+sibyllins[149], sont l'expression juive de la même théorie. Certes il
+s'en faut que ces pensées fussent celles de tous. Elles ne furent
+d'abord embrassées que par quelques personnes à l'imagination vive et
+portées vers les doctrines étrangères. L'auteur étroit et sec du livre
+d'Esther n'a jamais pensé au reste du monde que pour le dédaigner et lui
+vouloir du mal[150]. L'épicurien désabusé qui a écrit l'Ecclésiaste
+pense si peu à l'avenir qu'il trouve même inutile de travailler pour
+ses enfants; aux yeux de ce célibataire égoïste, le dernier mot de la
+sagesse est de placer son bien à fonds perdu[151]. Mais les grandes
+choses dans un peuple se font d'ordinaire par la minorité. Avec ses
+énormes défauts, dur, égoïste, moqueur, cruel, étroit, subtil, sophiste,
+le peuple juif est cependant Fauteur eu plus beau mouvement
+d'enthousiasme désintéressé dont parle l'histoire. L'opposition fait
+toujours la gloire d'un pays. Les plus grands hommes d'une nation sont
+ceux qu'elle met à mort. Socrate a fait la gloire d'Athènes, qui n'a pas
+jugé pouvoir vivre avec lui. Spinoza est le plus grand des juifs
+modernes, et la synagogue l'a exclu avec ignominie. Jésus a été la
+gloire du peuple d'Israël, qui l'a crucifié.
+
+Un gigantesque rêve poursuivait depuis des siècles le peuple juif, et le
+rajeunissait sans cesse dans sa décrépitude. Étrangère à la théorie des
+récompenses individuelles, que la Grèce a répandue sous le nom
+d'immortalité de l'âme, la Judée avait concentré sur son avenir national
+toute sa puissance d'amour et de désir. Elle crut avoir les promesses
+divines d'un avenir sans bornes, et comme l'amère réalité qui, à partir
+du IXe siècle avant notre ère, donnait de plus en plus le royaume du
+monde à la force, refoulait brutalement ces aspirations, elle se rejeta
+sur les alliances d'idées les plus impossibles, essaya les volte-faces
+les plus étranges. Avant la captivité, quand tout l'avenir terrestre de
+la nation se fut évanoui par la séparation des tribus du nord, on rêva
+la restauration de la maison de David, la réconciliation des deux
+fractions du peuple, le triomphe de la théocratie et du culte de Jéhovah
+sur les cultes idolâtres. A l'époque de la captivité, un poëte plein
+d'harmonie vit la splendeur d'une Jérusalem future, dont les peuples et
+les îles lointaines seraient tributaires, sous des couleurs si douces,
+qu'on eût dit qu'un rayon des regards de Jésus l'eût pénétré à une
+distance de six siècles[152].
+
+La victoire de Cyrus sembla quelque temps réaliser tout ce qu'on avait
+espéré. Les graves disciples de l'Avesta et les adorateurs de Jéhovah se
+crurent frères. La Perse était arrivée, en bannissant les _dévas_
+multiples et en les transformant en démons (_divs_), à tirer des
+vieilles imaginations ariennes, essentiellement naturalistes, une sorte
+de monothéisme. Le ton prophétique de plusieurs des enseignements de
+l'Iran avait beaucoup d'analogie avec certaines compositions d'Osée et
+d'Isaïe. Israël se reposa sous les Achéménides[153], et, sous Xerxès
+(Assuérus), se fit redouter des Iraniens eux-mêmes. Mais l'entrée
+triomphante et souvent brutale de la civilisation grecque et romaine en
+Asie le rejeta dans ses rêves. Plus que jamais, il invoqua le Messie
+comme juge et vengeur des peuples. Il lui fallut un renouvellement
+complet, une révolution prenant le globe à ses racines et l'ébranlant de
+fond en comble, pour satisfaire l'énorme besoin de vengeance
+qu'excitaient chez lui le sentiment de sa supériorité et la vue de ses
+humiliations[154].
+
+Si Israël avait eu la doctrine, dite spiritualiste, qui coupe l'homme en
+deux parts, le corps et l'âme, et trouve tout naturel que, pendant que
+le corps pourrit, l'âme survive, cet accès de rage et d'énergique
+protestation n'aurait pas eu sa raison d'être. Mais une telle doctrine,
+sortie de la philosophie grecque, n'était pas dans les traditions de
+l'esprit juif. Les anciens écrits hébreux ne renferment aucune trace de
+rémunérations ou de peines futures. Tandis que l'idée de la solidarité
+de la tribu exista, il était naturel qu'on ne songeât pas à une stricte
+rétribution selon les mérites de chacun. Tant pis pour l'homme pieux
+qui tombait à une époque d'impiété; il subissait comme les autres les
+malheurs publics, suite de l'impiété générale. Cette doctrine, léguée
+par les sages de l'époque patriarcale, aboutissait chaque jour à
+d'insoutenables contradictions. Déjà du temps de Job, elle était fort
+ébranlée; les vieillards de Théman qui la professaient étaient des
+hommes arriérés, et le jeune Elihu, qui intervient pour les combattre,
+ose émettre dès son premier mot cette pensée essentiellement
+révolutionnaire: la sagesse n'est plus dans les vieillards[155]! Avec
+les complications que le monde avait prises depuis Alexandre, le vieux
+principe thémanite et mosaïste devenait plus intolérable encore[156].
+Jamais Israël n'avait été plus fidèle à la Loi, et pourtant on avait
+subi l'atroce persécution d'Antiochus. Il n'y avait qu'un rhéteur,
+habitué à répéter de vieilles phrases dénuées de sens, pour oser
+prétendre que ces malheurs venaient des infidélités du peuple[157].
+Quoi! ces victimes qui meurent pour leur foi, ces héroïques Macchabées,
+cette mère avec ses sept fils, Jéhovah les oubliera éternellement, les
+abandonnera à la pourriture de la fosse[158]? Un sadducéen incrédule et
+mondain pouvait bien ne pas reculer devant une telle conséquence; un
+sage consommé, tel qu'Antigone de Soco[159], pouvait bien soutenir qu'il
+ne faut pas pratiquer la vertu comme l'esclave en vue de la récompense,
+qu'il faut être vertueux sans espoir. Mais la masse de la nation ne
+pouvait se contenter de cela. Les uns, se rattachant au principe de
+l'immortalité philosophique, se représentèrent les justes vivant dans la
+mémoire de Dieu, glorieux à jamais dans le souvenir des hommes, jugeant
+l'impie qui les a persécutés[160]. «Ils vivent aux yeux de Dieu;... ils
+sont connus de Dieu[161],» voilà leur récompense. D'autres, les
+Pharisiens surtout, eurent recours au dogme de la résurrection[162]. Les
+justes revivront pour participer au règne messianique. Ils revivront
+dans leur chair, et pour un monde dont ils seront les rois et les juges;
+ils assisteront au triomphe de leurs idées et à l'humiliation de leurs
+ennemis.
+
+On ne trouve chez l'ancien peuple d'Israël que des traces tout à fait
+indécises de ce dogme fondamental. Le Sadducéen, qui n'y croyait pas,
+était, en réalité, fidèle à la vieille doctrine juive; c'était le
+pharisien, partisan de la résurrection, qui était le novateur. Mais en
+religion, c'est toujours le parti ardent qui innove; c'est lui qui
+marche, c'est lui qui tire les conséquences. La résurrection, idée
+totalement différente de l'immortalité de l'âme, sortait d'ailleurs
+très-naturellement des doctrines antérieures et de la situation du
+peuple. Peut-être la Perse en fournit-elle aussi quelques éléments[163].
+En tout cas, se combinant avec la croyance au Messie et avec la doctrine
+d'un prochain renouvellement de toute chose, elle forma ces théories
+apocalyptiques qui, sans être des articles de foi (le sanhédrin
+orthodoxe de Jérusalem ne semble pas les avoir adoptées), couraient dans
+toutes les imaginations et produisaient d'un bout à l'autre du monde
+juif une fermentation extrême. L'absence totale de rigueur dogmatique
+faisait que des notions fort contradictoires pouvaient être admises à la
+fois, même sur un point aussi capital. Tantôt le juste devait attendre
+la résurrection[164]; tantôt il était reçu dès le moment de sa mort dans
+le sein d'Abraham[165]. Tantôt la résurrection était générale[166],
+tantôt réservée aux seuls fidèles[167]. Tantôt elle supposait une terre
+renouvelée et une nouvelle Jérusalem; tantôt elle impliquait un
+anéantissement préalable de l'univers.
+
+Jésus, dès qu'il eut une pensée, entra dans la brûlante atmosphère que
+créaient en Palestine les idées que nous venons d'exposer. Ces idées ne
+s'enseignaient à aucune école; mais elles étaient dans l'air, et son âme
+en fut de bonne heure pénétrée. Nos hésitations, nos doutes ne
+l'atteignirent jamais. Ce sommet de la montagne de Nazareth, où nul
+homme moderne ne peut s'asseoir sans un sentiment inquiet sur sa
+destinée, peut-être frivole, Jésus s'y est assis vingt fois sans un
+doute. Délivré de l'égoïsme, source de nos tristesses, qui nous fait
+rechercher avec âpreté un intérêt d'outre-tombe à la vertu, il ne pensa
+qu'à son oeuvre, à sa race, a l'humanité. Ces montagnes, cette mer, ce
+ciel d'azur, ces hautes plaines à l'horizon, furent pour lui non la
+vision mélancolique d'une âme qui interroge la nature sur son sort, mais
+le symbole certain, l'ombre transparente d'un monde invisible et d'un
+ciel nouveau.
+
+Il n'attacha jamais beaucoup d'importance aux événements politiques de
+son temps, et il en était probablement mal informé. La dynastie des
+Hérodes vivait dans un monde si différent du sien, qu'il ne la connut
+sans doute que de nom. Le grand Hérode mourut vers l'année même où il
+naquit, laissant des souvenirs impérissables, des monuments qui devaient
+forcer la postérité la plus malveillante d'associer son nom à celui de
+Salomon, et néanmoins une oeuvre inachevée, impossible à continuer.
+Ambitieux profane, égaré dans un dédale de luttes religieuses, cet
+astucieux Iduméen eut l'avantage que donnent le sang-froid et la raison,
+dénués de moralité, au milieu de fanatiques passionnés. Mais son idée
+d'un royaume profane d'Israël, lors même qu'elle n'eût pas été un
+anachronisme dans l'état du monde où il la conçut, aurait échoué, comme
+le projet semblable que forma Salomon, contre les difficultés venant du
+caractère même de la nation. Ses trois fils ne furent que des
+lieutenants des Romains, analogues aux radjas de l'Inde sous la
+domination anglaise. Antipater ou Antipas, tétrarque de la Galilée et de
+la Pérée, dont Jésus fut le sujet durant toute sa vie, était un prince
+paresseux et nul[168], favori et adulateur de Tibère[169], trop souvent
+égaré par l'influence mauvaise de sa seconde femme Hérodiade[170].
+Philippe, tétrarque de la Gaulonitide et de la Batanée, sur les terres
+duquel Jésus fit de fréquents voyages, était un beaucoup meilleur
+souverain[171]. Quant à Archélaüs, ethnarque de Jérusalem, Jésus ne put
+le connaître. Il avait environ dix ans quand cet homme faible et sans
+caractère, parfois violent, fut déposé par Auguste[172]. La dernière
+trace d'autonomie fut de la sorte perdue pour Jérusalem. Réunie à la
+Samarie et à l'Idumée, la Judée forma une sorte d'annexe de la province
+de Syrie, où le sénateur Publius Sulpicius Quirinius, personnage
+consulaire fort connu[173], était légat impérial. Une série de
+procurateurs romains, subordonnés pour les grandes questions au légat
+impérial de Syrie, Coponius, Marcus Ambivius, Annius Rufus, Valérius
+Gratus, et enfin (l'an 26 de notre ère), Pontius Pilatus, s'y
+succèdent[174], sans cesse occupés à éteindre le volcan qui faisait
+éruption sous leurs pieds.
+
+De continuelles séditions excitées par les zélateurs du mosaïsme ne
+cessèrent en effet, durant tout ce temps, d'agiter Jérusalem[175]. La
+mort des séditieux était assurée; mais la mort, quand il s'agissait de
+l'intégrité de la Loi, était recherchée avec avidité. Renverser les
+aigles, détruire les ouvrages d'art élevés par les Hérodes, et où les
+règlements mosaïques n'étaient pas toujours respectés[176], s'insurger
+contre les écussons votifs dressés par les procurateurs, et dont les
+inscriptions paraissaient entachées d'idolâtrie[177], étaient de
+perpétuelles tentations pour des fanatiques parvenus à ce degré
+d'exaltation qui ôte tout soin de la vie. Juda, fils de Sariphée,
+Mathias, fils de Margaloth, deux docteurs de la loi fort célèbres,
+formèrent ainsi un parti d'agression hardie contre l'ordre établi, qui
+se continua après leur supplice[178]. Les Samaritains étaient agités de
+mouvements du même genre[179]. Il semble que la Loi n'eût jamais compté
+plus de sectateurs passionnés qu'au moment où vivait déjà celui qui, de
+la pleine autorité de son génie et de sa grande âme, allait l'abroger.
+Les «Zélotes» (_Kenaïm_) ou «Sicaires,» assassins pieux, qui
+s'imposaient pour tâche de tuer quiconque manquait devant eux à la Loi,
+commençaient à paraître[180]. Des représentants d'un tout autre esprit,
+des thaumaturges, considérés comme des espèces de personnes divines,
+trouvaient créance, par suite du besoin impérieux que le siècle
+éprouvait de surnaturel et de divin[181].
+
+Un mouvement qui eut beaucoup plus d'influence sur Jésus fut celui de
+Juda le Gaulonite ou le Galiléen. De toutes les sujétions auxquelles
+étaient exposés les pays nouvellement conquis par Rome, le cens était la
+plus impopulaire[182]. Cette mesure, qui étonne toujours les peuples peu
+habitués aux charges des grandes administrations centrales, était
+particulièrement odieuse aux Juifs. Déjà, sous David, nous voyons un
+recensement provoquer de violentes récriminations et les menaces des
+prophètes[183]. Le cens, en effet, était la base de l'impôt; or l'impôt,
+dans les idées de la pure théocratie, était presque une impiété. Dieu
+étant le seul maître que l'homme doive reconnaître, payer la dîme à un
+souverain profane, c'est en quelque sorte le mettre à la place de Dieu.
+Complètement étrangère à l'idée de l'État, la théocratie juive ne
+faisait en cela que tirer sa dernière conséquence, la négation de la
+société civile et de tout gouvernement. L'argent des caisses publiques
+passait pour de l'argent volé[184]. Le recensement ordonné par Quirinius
+(an 6 de l'ère chrétienne) réveilla puissamment ces idées et causa une
+grande fermentation. Un mouvement éclata dans les provinces du nord. Un
+certain Juda, de la ville de Gamala, sur la rive orientale du lac de
+Tibériade, et un pharisien nommé Sadok se firent, en niant la légitimité
+de l'impôt, une école nombreuse, qui aboutit bientôt à une révolte
+ouverte[185]. Les maximes fondamentales de l'école étaient qu'on ne doit
+appeler personne «maître,» ce titre appartenant à Dieu seul, et que la
+liberté vaut mieux que la vie. Juda avait sans doute bien d'autres
+principes, que Josèphe, toujours attentif à ne pas compromettre ses
+coreligionnaires, passe à dessein sous silence; car on ne comprendrait
+pas que pour une idée aussi simple, l'historien juif lui donnât une
+place parmi les philosophes de sa nation et le regardât comme le
+fondateur d'une quatrième école, parallèle à celles des Pharisiens, des
+Sadducéens, des Esséniens. Juda fut évidemment le chef d'une secte
+galiléenne, préoccupée de messianisme, et qui aboutit à un mouvement
+politique. Le procurateur Coponius écrasa la sédition du Gaulonite; mais
+l'école subsista et conserva ses chefs. Sous la conduite de Menahem,
+fils du fondateur, et d'un certain Éléazar, son parent, on la retrouve
+fort active dans les dernières luttes des Juifs contre les Romains[186].
+Jésus vit peut-être ce Juda, qui conçut la révolution juive d'une façon
+si différente de la sienne; il connut en tout cas son école, et ce fut
+probablement par réaction contre son erreur qu'il prononça l'axiome sur
+le denier de César. Le sage Jésus, éloigné de toute sédition, profita de
+la faute de son devancier, et rêva un autre royaume et une autre
+délivrance.
+
+La Galilée était de la sorte une vaste fournaise, où s'agitaient en
+ébullition les éléments les plus divers[187]. Un mépris extraordinaire
+de la vie, ou pour mieux dire une sorte d'appétit de la mort fut la
+conséquence de ces agitations[188]. L'expérience ne compte pour rien
+dans les grands mouvements fanatiques. L'Algérie, aux premiers temps de
+l'occupation française, voyait se lever, chaque printemps, des inspirés,
+qui se déclaraient invulnérables et envoyés de Dieu pour chasser les
+infidèles; l'année suivante, leur mort était oubliée, et leur successeur
+ne trouvait pas une moindre foi. Très-dure par un côté, la domination
+romaine, peu tracassière encore, permettait beaucoup de liberté. Ces
+grandes dominations brutales, terribles dans la répression, n'étaient
+pas soupçonneuses comme le sont les puissances qui ont un dogme à
+garder. Elles laissaient tout faire jusqu'au jour où elles croyaient
+devoir sévir. Dans sa carrière vagabonde, on ne voit pas que Jésus ait
+été une seule fois gêné par la police. Une telle liberté, et par-dessus
+tout le bonheur qu'avait la Galilée d'être beaucoup moins resserrée dans
+les liens du pédantisme pharisaïque, donnaient à cette contrée une
+vraie supériorité sur Jérusalem. La révolution, ou en d'autres termes le
+messianisme, y faisait travailler toutes les têtes. On se croyait à la
+veille de voir apparaître la grande rénovation; l'Écriture torturée en
+des sens divers servait d'aliment aux plus colossales espérances. A
+chaque ligne des simples écrits de l'Ancien Testament, on voyait
+l'assurance et en quelque sorte le programme du règne futur qui devait
+apporter la paix aux justes et sceller à jamais l'oeuvre de Dieu.
+
+De tout temps, cette division en deux parties opposées d'intérêt et
+d'esprit avait été pour la nation hébraïque un principe de fécondité
+dans l'ordre moral. Tout peuple appelé à de hautes destinées doit être
+un petit monde complet, renfermant dans son sein les pôles opposés. La
+Grèce offrait à quelques lieues de distance Sparte et Athènes, les deux
+antipodes pour un observateur superficiel, en réalité soeurs rivales,
+nécessaires l'une à l'autre. Il en fut de même de la Judée. Moins
+brillant en un sens que le développement de Jérusalem, celui du nord fut
+en somme bien plus fécond; les oeuvres les plus vivantes du peuple juif
+étaient toujours venues de là. Une absence complète du sentiment de la
+nature, aboutissant à quelque chose de sec, d'étroit, de farouche, a
+frappé toutes les oeuvres purement hiérosolymites d'un caractère
+grandiose, mais triste, aride et repoussant. Avec ses docteurs
+solennels, ses insipides canonistes, ses dévots hypocrites et
+atrabilaires, Jérusalem n'eût pas conquis l'humanité. Le nord a donné au
+monde la naïve Sulamite, l'humble Chananéenne, la passionnée Madeleine,
+le bon nourricier Joseph, la Vierge Marie. Le nord seul a fait le
+christianisme; Jérusalem, au contraire, est la vraie patrie du judaïsme
+obstiné qui, fondé par les pharisiens, fixé par le Talmud, a traversé le
+moyen âge et est venu jusqu'à nous.
+
+Une nature ravissante contribuait à former cet esprit beaucoup moins
+austère, moins âprement monothéiste, si j'ose le dire, qui imprimait à
+tous les rêves de la Galilée un tour idyllique et charmant. Le plus
+triste pays du monde est peut-être la région voisine de Jérusalem. La
+Galilée, au contraire, était un pays très-vert, très-ombragé,
+très-souriant, le vrai pays du Cantique des cantiques et des chansons du
+bien-aimé[189]. Pendant les deux mois de mars et d'avril, la campagne
+est un tapis de fleurs, d'une franchise de couleurs incomparable. Les
+animaux y sont petits, mais d'une douceur extrême. Des tourterelles
+sveltes et vives, des merles bleus si légers qu'ils posent sur une herbe
+sans la faire plier, des alouettes huppées, qui viennent presque se
+mettre sous les pieds du voyageur, de petites tortues de ruisseaux, dont
+l'oeil est vif et doux, des cigognes à l'air pudique et grave,
+dépouillant toute timidité, se laissent approcher de très-près par
+l'homme et semblent l'appeler. En aucun pays du monde, les montagnes ne
+se déploient avec plus d'harmonie et n'inspirent de plus hautes pensées.
+Jésus semble les avoir particulièrement aimées. Les actes les plus
+importants de sa carrière divine se passent sur les montagnes; c'est là
+qu'il était le mieux inspiré[190]; c'est là qu'il avait avec les anciens
+prophètes de secrets entretiens, et qu'il se montrait aux yeux de ses
+disciples déjà transfiguré[191].
+
+Ce joli pays, devenu aujourd'hui, par suite de l'énorme appauvrissement
+que l'islamisme a opéré dans la vie humaine, si morne, si navrant, mais
+où tout ce que l'homme n'a pu détruire respire encore l'abandon, la
+douceur, la tendresse, surabondait, à l'époque de Jésus, de bien-être et
+de gaieté. Les Galiléens passaient pour énergiques, braves et
+laborieux[192]. Si l'on excepte Tibériade, bâtie par Antipas en
+l'honneur de Tibère (vers l'an 15) dans le style romain[193], la Galilée
+n'avait pas de grandes villes. Le pays était néanmoins fort peuplé,
+couvert de petites villes et de gros villages, cultivé avec art dans
+toutes ses parties[194]. Aux ruines qui restent de son ancienne
+splendeur, on sent un peuple agricole, nullement doué pour l'art, peu
+soucieux de luxe, indifférent aux beautés de la forme, exclusivement
+idéaliste. La campagne abondait en eaux fraîches et en fruits; les
+grosses fermes étaient ombragées de vignes et de figuiers; les jardins
+étaient des massifs de pommiers, de noyers, de grenadiers[195]. Le vin
+était excellent, s'il en faut juger par celui que les juifs recueillent
+encore à Safed, et on en buvait beaucoup[196]. Cette vie contente et
+facilement satisfaite n'aboutissait pas à l'épais matérialisme de notre
+paysan, à la grosse joie d'une Normandie plantureuse, à la pesante
+gaieté des Flamands. Elle se spiritualisait en rêves éthérés, en une
+sorte de mysticisme poétique confondant le ciel et la terre. Laissez
+l'austère Jean-Baptiste dans son désert de Judée, prêcher la pénitence,
+tonner sans cesse, vivre de sauterelles en compagnie des chacals.
+Pourquoi les compagnons de l'époux jeûneraient-ils pendant que l'époux
+est avec eux? La joie fera partie du royaume de Dieu. N'est-elle pas la
+fille des humbles de coeur, des hommes de bonne volonté?
+
+Toute l'histoire du christianisme naissant est devenue de la sorte une
+délicieuse pastorale. Un Messie aux repas de noces, la courtisane et le
+bon Zachée appelés à ses festins, les fondateurs du royaume du ciel
+comme un cortège de paranymphes: voilà ce que la Galilée a osé, ce
+qu'elle a fait accepter. La Grèce a tracé de la vie humaine par la
+sculpture et la poésie des tableaux charmants, mais toujours sans fonds
+fuyants ni horizons lointains. Ici manquent le marbre, les ouvriers
+excellents, la langue exquise et raffinée. Mais la Galilée a créé à
+l'état d'imagination populaire le plus sublime idéal; car derrière son
+idylle s'agite le sort de l'humanité, et la lumière qui éclaire son
+tableau est le soleil du royaume de Dieu.
+
+Jésus vivait et grandissait dans ce milieu enivrant. Dès son enfance, il
+fit presque annuellement le voyage de Jérusalem pour les fêtes[197]. Le
+pèlerinage était pour les Juifs provinciaux une solennité pleine de
+douceur. Des séries entières de psaumes étaient consacrées à chanter le
+bonheur de cheminer ainsi en famille[198], durant plusieurs jours, au
+printemps, à travers les collines et les vallées, tous ayant en
+perspective les splendeurs de Jérusalem, les terreurs des parvis sacrés,
+la joie pour des frères de demeurer ensemble[199]. La route que Jésus
+suivait d'ordinaire dans ces voyages était celle que l'on suit
+aujourd'hui, par Ginsea et Sichem[200]. De Sichem à Jérusalem elle est
+fort sévère. Mais le voisinage des vieux sanctuaires de Silo, de Béthel,
+près desquels on passe, tient l'âme en éveil. _Ain-el-Haramié,_ la
+dernière étape[201], est un lieu mélancolique et charmant, et peu
+d'impressions égalent celle qu'on éprouve en s'y établissant pour le
+campement du soir. La vallée est étroite et sombre; une eau noire sort
+des rochers percés de tombeaux, qui en forment les parois. C'est, je
+crois, la «Vallée des pleurs,» ou des eaux suintantes, chantée comme une
+des stations du chemin dans le délicieux psaume [202], et devenue, pour
+le mysticisme doux et triste du moyen âge, l'emblème de la vie. Le
+lendemain, de bonne heure, on sera à Jérusalem; une telle attente,
+aujourd'hui encore, soutient la caravane, rend la soirée courte et le
+sommeil léger.
+
+Ces voyages, où la nation réunie se communiquait ses idées, et qui
+étaient presque toujours des foyers de grande agitation, mettaient Jésus
+en contact avec l'âme de son peuple, et sans doute lui inspiraient déjà
+une vive antipathie pour les défauts des représentants officiels du
+judaïsme. On veut que de bonne heure le désert ait été pour lui une
+autre école et qu'il y ait fait de longs séjours[203]. Mais le Dieu
+qu'il trouvait là n'était pas le sien. C'était tout au plus le Dieu de
+Job, sévère et terrible, qui ne rend raison a personne. Parfois c'était
+Satan qui venait le tenter. Il retournait alors dans sa chère Galilée,
+et retrouvait son Père céleste, au milieu des vertes collines et des
+claires fontaines, parmi les troupes d'enfants et de femmes qui, l'âme
+joyeuse et le cantique des anges dans le coeur, attendaient le salut
+d'Israël.
+
+
+NOTES:
+
+[147] _Yaçna_, XIII, 24; Théopompe, dans Plut., _De Iside et Osiride_, §
+47; _Minokhired_, passage publié dans la _Zeitschrift der deutschen
+morgenlændischen Gesellschaft_, I, p. 263.
+
+[148] Virg., Égl. IV; Servius, sur le v. 4 de cette églogue; Nigidius,
+cité par Servius, sur le v. 10.
+
+[149] Livre III, 97-817.
+
+[150] VI, 13; VII, 10; VIII, 7, 11-17; IX, 1-22; et dans les parties
+apocryphes: IX, 10-11; XIV, 13 et suiv.; XVI, 20, 24.
+
+[151] Eccl., I, 11; II, 16, 18-24; III, 19-22; IV, 8, 15-16; V, 17-18;
+VI, 3, 6; VIII, 15; IX, 9, 10.
+
+[152] Isaïe, LX, etc.
+
+[153] Tout le livre d'Esther respire un grand attachement à cette
+dynastie.
+
+[154] Lettre apocryphe de Baruch, dans Fabricius, _Cod. pseud. V.T.,
+II_, p. 147 et suiv.
+
+[155] Job, XXXIII, 9.
+
+[156] Il est cependant remarquable que Jésus, fils de Sirach, s'y tient
+strictement (XVII, 26-28; XXII, 10-11; XXX, 4 et suiv.; XLI, 1-2; XLIV,
+9). L'auteur de la _Sagesse_ est d'un sentiment tout opposé (IV, I,
+texte grec).
+
+[157] _Esth._ XIV, 6-7 (apocr.); Épître apocryphe de Baruch (Fabricius,
+_Cod. pseud. V.T._ II, p. 147 et suiv.).
+
+[158] _II Macch._, VII.
+
+[159] _Pirké Aboth_, I, 3.
+
+[160] _Sagesse_, ch. II-VI; _De rationis imperio_, attribué à Josèphe,
+8, 13, 16, 18. Encore faut-il remarquer que l'auteur de ce dernier
+traité ne fait valoir qu'en seconde ligne le motif de rémunération
+personnelle. Le principal mobile des martyrs est l'amour pur de la Loi,
+l'avantage que leur mort procurera au peuple et la gloire qui
+s'attachera à leur nom. Comp. _Sagesse_, IV, 4 et suiv.; _Eccli.,_ ch.
+XLIV et suiv.; Jos. _B.J._, II, VIII, 10; III, VIII, 5.
+
+[161] _Sagesse_, IV, I; _De rat. imp_., 16, 18.
+
+[162] _Il Macch._, VII, 9, 14; XII, 43-44.
+
+[163] Théopompe, dans Diog. Laert., Prooem., 9.--_Boundehesch,_ C.
+XXXI. Les traces du dogme de la résurrection dans l'Avesta sont fort
+douteuses.
+
+[164] Jean, XI, 24.
+
+[165] Luc, XVI, 22. Cf. _De rationis imp_., 13, 16, 18.
+
+[166] Dan., XII, 2.
+
+[167] _Il Macch._ VII, 14.
+
+[168] Jos., _Ant_., XVIII, V, I; VII, 4 et 2; Luc, III, 19.
+
+[169] Jos., _Ant_., XVIII, II, 3; IV, 5; V, 4.
+
+[170] _Ibid.,_ XVIII, VII, 2.
+
+[171] _Ibid.,_ XVIII, IV, 6.
+
+[172] _Ibid.,_ XVII, XII, 2, et _B.J._, II, VII, 3.
+
+[173] Orelli, _Inscr. lat_., n° 3693; Henzen, _Suppl._, n° 7041; _Fasti
+prænestini,_ au 6 mars et au 28 avril (dans le _Corpus inscr, lat.,_ I,
+314, 317); Borghesi, _Fastes consulaires_ [encore inédits], à l'année
+742; R. Bergmann, _De inscr. lat. ad P.S. Quirinium, ut videtur,
+referenda_ (Berlin, 1851). Cf. Tac., _Ann_., II, 30; III, 48; Strabon,
+XII, vi, 5.
+
+[174] Jos., _Ant_.,\. XVIII.
+
+[175] Jos., _Ant._ les livres XVII et XVIII entiers, et _B. J_., liv. I
+et II.
+
+[176] Jos., _Ant_., XV, x, 4. Comp. Livre d'Hénoch, XCVII, 13-14.
+
+[177] Philon, _Leg. ad Caïum_, § 38.
+
+[178] Jos., _Ant_., XVII, vi, 2 et suiv. _B. J_., I, xxxiii, 3 et suiv.
+
+[179] Jos., _Ant_., XVIII, IV, 1 et suiv.
+
+[180] Mischna, _Sanhédrin_, IX, 6; Jean, XVI, 2; Jos., _B. J_., livre IV
+et suiv.
+
+[181] _Act_., VIII, 9. Le verset 11 laisse supposer que Simon le
+Magicien était déjà célèbre au temps de Jésus.
+
+[182] Discours de Claude, à Lyon, tab. II, sub fin. De Boissieu, _Inscr.
+ant. de Lyon_, p. 136.
+
+[183] II Sam., XXIV.
+
+[184] Talmud de Babylone, _Baba Kama_, 113 _a; Schabbath_, 33 _b_.
+
+[185] Jos., _Ant_., XVIII, i, I et 6; _B. J_., II, vii, I; _Act_., V,
+37. Avant Juda le Gaulonite, les _Actes_ placent un autre agitateur,
+Theudas; mais c'est là un anachronisme: le mouvement de Theudas eut lieu
+l'an 44 de l'ère chrétienne (Jos., _Ant_., XX, v, 4).
+
+[186] Jos., _B.J.,_ II, xvii, 8 et suiv.
+
+[187] Luc, XIII, 4. Le mouvement galiléen de Juda, fils d'Ézéchias, ne
+paraît pas avoir eu un caractère religieux; peut-être, cependant, ce
+caractère a-t-il été dissimulé par Josèphe (_Ant_., XVII, x, 3).
+
+[188] Jos., Ant., XVI, vi, 2, 3; XVIII, i, 4.
+
+[189] Jos. _R.J._ III, iii, 1. L'horrible état où le pays est réduit,
+surtout près du lac de Tibériade, ne doit pas faire illusion. Ces pays,
+maintenant brûlés, ont été autrefois des paradis terrestres. Les bains
+de Tibériade, qui sont aujourd'hui un affreux séjour, ont été autrefois
+le plus bel endroit de la Galilée (Jos., _Ant., _XVIII, ii, 3). Josèphe
+_(Bell. Jud_., III, x, 8) vante les beaux arbres de la plaine de
+Génésareth, où il n'y en a plus un seul. Antonin Martyr, vers l'an 600,
+cinquante ans par conséquent avant l'invasion musulmane, trouve encore
+la Galilée couverte de plantations délicieuses, et compare sa fertilité
+à celle de l'Égypte (_Itin.,_ § 5).
+
+[190] Matth., V, 4; XIV, 23; Luc, VI, 12.
+
+[191] Matth., XVII,1 et suiv.; Marc, IXX, 4 et suiv.; Luc, IX, 28 et
+suiv.
+
+[192] Jos., _B.J_., III, iii, 2.
+
+[193] Jos., _Ant_., XVIII, ii, 2; _B.J_., II, ix, I; _Vita_, 12, 13, 64.
+
+[194] Jos., _B. J_., III, iii, 2.
+
+[195] On peut se les figurer d'après quelques enclos des environs de
+Nazareth. Cf. _Cant. Cant_., II, 3, 5, 13; IV, 13; VI, 6, 10; VII, 8,
+12; VIII, 2, 5; Anton. Martyr, _b.c_. L'aspect des grandes métairies
+s'est encore bien conservé dans le sud du pays de Tyr (ancienne tribu
+d'Aser). La trace de la vieille agriculture palestinienne, avec ses
+ustensiles taillés dans le roc (aires, pressoirs, silos, auges, meules,
+etc.), se retrouve du reste à chaque pas.
+
+[196] Matth., IX, 17; xi, 19; Marc, II, 22; Luc, V, 37; vu, 34, Jean,
+II, 3 et suiv.
+
+[197] Luc, II, 41.
+
+[198] Luc, II, 42-44.
+
+[199] Voir surtout ps. LXXXIV, cxxii, CXXXIII (Vulg. LXXXIII, CXXI,
+CXXXII).
+
+[200] Luc, IX, 51-53; XVII, 41; Jean, IV, 4; Jos., _Ant_., XX, vi, 4;
+_B.J._ II, xii, 3; _Vita_ 52. Souvent, cependant, les pèlerins venaient
+par la Pérée pour éviter la Samarie, où ils couraient des dangers.
+Matth., XIX, 4; Marc, X, 1.
+
+[201] Selon Josèphe _(Vita,_ 82), la route était de trois jours. Mais
+l'étape de Sichem à Jérusalem devait d'ordinaire être coupée en deux.
+
+[202] LXXXIII selon la Vulgate, v. 7.
+
+[203] Luc, IV, 42; V, 16.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+PREMIERS APHORISMES DE JÉSUS.--SES IDÉES D'UN DIEU PÉRE ET D'UNE
+RELIGION PURE.--PREMIERS DISCIPLES.
+
+
+Joseph mourut avant que son fils fût arrivé à aucun rôle public. Marie
+resta de la sorte le chef de la famille, et c'est ce qui explique
+pourquoi son fils, quand on voulait le distinguer de ses nombreux
+homonymes, était le plus souvent appelé «fils de Marie[204].» Il semble
+que, devenue par la mort de son mari étrangère à Nazareth, elle se
+retira à Cana[205], dont elle pouvait être originaire. Cana[206] était
+une petite ville à deux heures ou deux heures et demie de Nazareth, au
+pied des montagnes qui bornent au nord la plaine d'Asochis[207]. La vue,
+moins grandiose qu'à Nazareth, s'étend sur toute la plaine et est bornée
+de la manière la plus pittoresque par les montagnes de Nazareth et les
+collines de Séphoris.
+
+Jésus paraît avoir fait quelque temps sa résidence en ce lieu. Là se
+passa probablement une partie de sa jeunesse et eurent lieu ses premiers
+éclats[208].
+
+Il exerçait le métier de son père, qui était celui de charpentier[209].
+Ce n'était pas là une circonstance humiliante ou fâcheuse. La coutume
+juive exigeait que l'homme voué aux travaux intellectuels apprît un
+état. Les docteurs les plus célèbres avaient des métiers[210]; c'est
+ainsi que saint Paul, dont l'éducation avait été si soignée, était
+fabricant de tentes[211]. Jésus ne se maria point. Toute sa puissance
+d'aimer se porta sur ce qu'il considérait comme sa vocation céleste. Le
+sentiment extrêmement délicat qu'on remarque en lui pour les femmes[212]
+ne se sépara point du dévouement exclusif qu'il avait pour son idée. Il
+traita en soeurs, comme François d'Assise et François de Sales, les
+femmes qui s'éprenaient de la même oeuvre que lui; il eut ses sainte
+Claire, ses Françoise de Chantal. Seulement il est probable que
+celles-ci aimaient plus lui que l'oeuvre; il fut sans doute plus aimé
+qu'il n'aima. Ainsi qu'il arrive souvent dans les natures très-élevées,
+la tendresse du coeur se transforma chez lui en douceur infinie, en
+vague poésie, en charme universel. Ses relations intimes et libres, mais
+d'un ordre tout moral, avec des femmes d'une conduite équivoque
+s'expliquent de même par la passion qui l'attachait à la gloire de son
+Père, et lui inspirait une sorte de jalousie pour toutes les belles
+créatures qui pouvaient y servir.[213] Quelle fut la marche de la pensée
+de Jésus durant cette période obscure de sa vie? Par quelles méditations
+débuta-t-il dans la carrière prophétique? On l'ignore, son histoire nous
+étant parvenue à l'état de récits épars et sans chronologie exacte. Mais
+le développement des produits vivants est partout le même, et il n'est
+pas douteux que la croissance d'une personnalité aussi puissante que
+celle de Jésus n'ait obéi à des lois très-rigoureuses. Une haute notion
+de la divinité, qu'il ne dut pas au judaïsme, et qui semble avoir été
+de toutes pièces la création de sa grande âme, fut en quelque sorte le
+principe de toute sa force. C'est ici qu'il faut le plus renoncer aux
+idées qui nous sont familières et à ces discussions où s'usent les
+petits esprits. Pour bien comprendre la nuance de la piété de Jésus, il
+faut faire abstraction de ce qui s'est placé entre l'Évangile et nous.
+Déisme et panthéisme sont devenus les deux pôles de la théologie. Les
+chétives discussions de la scolastique, la sécheresse d'esprit de
+Descartes, l'irréligion profonde du XVIIIe siècle, en rapetissant Dieu,
+et en le limitant en quelque sorte par l'exclusion de tout ce qui n'est
+pas lui, ont étouffé au sein du rationalisme moderne tout sentiment
+fécond de la divinité. Si Dieu, en effet, est un être déterminé hors de
+nous, la personne qui croit avoir des rapports particuliers avec Dieu
+est un «visionnaire,» et comme les sciences physiques et physiologiques
+nous ont montré que toute vision surnaturelle est une illusion, le
+déiste un peu conséquent se trouve dans l'impossibilité de comprendre
+les grandes croyances du passé. Le panthéisme, d'un autre côté, en
+supprimant la personnalité divine, est aussi loin qu'il se peut du Dieu
+vivant des religions anciennes. Les hommes qui ont le plus hautement
+compris Dieu, Çakya-Mouni, Platon, saint Paul, saint François d'Assise,
+saint Augustin, à quelques heures de sa mobile vie, étaient-ils déistes
+ou panthéistes? Une telle question n'a pas de sens. Les preuves
+physiques et métaphysiques de l'existence de Dieu les eussent laissés
+indifférents. Ils sentaient le divin en eux-mêmes. Au premier rang de
+cette grande famille des vrais fils de Dieu, il faut placer Jésus. Jésus
+n'a pas de visions; Dieu ne lui parle pas comme à quelqu'un hors de lui;
+Dieu est en lui; il se sent avec Dieu, et il tire de son coeur ce qu'il
+dit de son Père. Il vit au sein de Dieu par une communication de tous
+les instants; il ne le voit pas, mais il l'entend, sans qu'il ait besoin
+de tonnerre et de buisson ardent comme Moïse, de tempête révélatrice
+comme Job, d'oracle comme les vieux sages grecs, de génie familier comme
+Socrate, d'ange Gabriel comme Mahomet. L'imagination et l'hallucination
+d'une sainte Thérèse, par exemple, ne sont ici pour rien. L'ivresse du
+soufi se proclamant identique à Dieu est aussi tout autre chose. Jésus
+n'énonce pas un moment l'idée sacrilège qu'il soit Dieu. Il se croit en
+rapport direct avec Dieu, il se croit fils de Dieu. La plus haute
+conscience de Dieu qui ait existé au sein de l'humanité a été celle de
+Jésus.
+
+On comprend, d'un autre côté, que Jésus, partant d'une telle disposition
+d'âme, ne sera nullement un philosophe spéculatif comme Çakya-Mouni.
+Rien n'est plus loin de la théologie scolastique que l'Évangile.[214]
+Les spéculations des Pères grecs sur l'essence divine viennent d'un tout
+autre esprit. Dieu conçu immédiatement comme Père, voilà toute la
+théologie de Jésus. Et cela n'était pas chez lui un principe théorique,
+une doctrine plus ou moins prouvée et qu'il cherchait à inculquer aux
+autres. Il ne faisait à ses disciples aucun raisonnement;[215] il
+n'exigeait d'eux aucun effort d'attention. Il ne prêchait pas ses
+opinions, il se prêchait lui-même. Souvent des âmes très-grandes et
+très-désintéressées présentent, associé à beaucoup d'élévation, ce
+caractère de perpétuelle attention à elles-mêmes et d'extrême
+susceptibilité personnelle, qui en général est le propre des
+femmes.[216] Leur persuasion que Dieu est en elles et s'occupe
+perpétuellement d'elles est si forte qu'elles ne craignent nullement de
+s'imposer aux autres; notre réserve, notre respect de l'opinion
+d'autrui, qui est une partie de notre impuissance, ne saurait être leur
+fait. Cette personnalité exaltée n'est pas l'égoïsme; car de tels
+hommes, possédés de leur idée, donnent leur vie de grand coeur pour
+sceller leur oeuvre: c'est l'identification du moi avec l'objet qu'il a
+embrassé, poussée à sa dernière limite. C'est l'orgueil pour ceux qui ne
+voient dans l'apparition nouvelle que la fantaisie personnelle du
+fondateur; c'est le doigt de Dieu pour ceux qui voient le résultat. Le
+fou côtoie ici l'homme inspiré; seulement le fou ne réussit jamais. Il
+n'a pas été donné jusqu'ici à l'égarement d'esprit d'agir d'une façon
+sérieuse sur la marche de l'humanité. Jésus n'arriva pas sans doute du
+premier coup à cette haute affirmation de lui-même. Mais il est probable
+que, dès ses premiers pas, il s'envisagea avec Dieu dans la relation
+d'un fils avec son père. Là est son grand acte d'originalité; en cela il
+n'est nullement de sa race[217]. Ni le juif, ni le musulman n'ont
+compris cette délicieuse théologie d'amour. Le Dieu de Jésus n'est pas
+ce maître fatal qui nous tue quand il lui plaît, nous damne quand il lui
+plaît, nous sauve quand il lui plaît. Le Dieu de Jésus est Notre Père.
+On l'entend en écoutant un souffle léger qui crie en nous, «Père.[218]»
+Le Dieu de Jésus n'est pas le despote partial qui a choisi Israël pour
+son peuple et le protège envers et contre tous. C'est le Dieu de
+l'humanité. Jésus ne sera pas un patriote comme les Macchabées, un
+théocrate comme Juda le Gaulonite. S'élevant hardiment au-dessus des
+préjugés de sa nation, il établira l'universelle paternité de Dieu. Le
+Gaulonite soutenait qu'il faut mourir plutôt que de donner à un autre
+qu'à Dieu le nom de «maître;» Jésus laisse ce nom à qui veut le prendre,
+et réserve pour Dieu un titre plus doux. Accordant aux puissants de la
+terre, pour lui représentants de la force, un respect plein d'ironie, il
+fonde la consolation suprême, le recours au Père que chacun a dans le
+ciel, le vrai royaume de Dieu que chacun porte en son coeur.
+
+Ce nom de «royaume de Dieu» ou de «royaume du ciel[219]» fut le terme
+favori de Jésus pour exprimer la révolution qu'il apportait en ce
+monde.[220] Comme presque tous les termes messianiques, il venait du
+Livre de Daniel. Selon l'auteur de ce livre extraordinaire, aux quatre
+empires profanes, destinés à crouler, succédera un cinquième empire, qui
+sera celui des Saints et qui durera éternellement.[221] Ce règne de Dieu
+sur la terre prêtait naturellement aux interprétations les plus
+diverses. Pour la théologie juive, le «royaume de Dieu» n'est le plus
+souvent que le judaïsme lui-même, la vraie religion, le culte
+monothéiste, la piété.[222] Dans les derniers temps de sa vie, Jésus
+crut que ce règne allait se réaliser matériellement par un brusque
+renouvellement du monde. Mais sans doute ce ne fut pas là sa première
+pensée.[223] La morale admirable qu'il tire de la notion du Dieu père
+n'est pas celle d'enthousiastes qui croient le monde près de finir et
+qui se préparent par l'ascétisme à une catastrophe chimérique; c'est
+celle d'un monde qui veut vivre et qui a vécu. «Le royaume de Dieu est
+au dedans de vous,» disait-il à ceux qui cherchaient avec subtilité des
+signes extérieurs.[224] La conception réaliste de l'avènement divin n'a
+été qu'un nuage, une erreur passagère que la mort a fait oublier. Le
+Jésus qui a fondé le vrai royaume de Dieu, le royaume des doux et des
+humbles, voilà le Jésus des premiers jours,[225] jours chastes et sans
+mélange où la voix de son Père retentissait en son sein avec un timbre
+plus pur. Il y eut alors quelques mois, une année peut-être, où Dieu
+habita vraiment sur la terre. La voix du jeune charpentier prit tout à
+coup une douceur extraordinaire. Un charme infini s'exhalait de sa
+personne, et ceux qui l'avaient vu jusque-là ne le reconnaissaient
+plus.[226] Il n'avait pas encore de disciples, et le groupe qui se
+pressait autour de lui n'était ni une secte, ni une école; mais on y
+sentait déjà un esprit commun, quelque chose de pénétrant et de doux.
+Son caractère aimable, et sans doute une de ces ravissantes figures[227]
+qui apparaissent quelquefois dans la race juive, faisaient autour de lui
+comme un cercle de fascination auquel presque personne, au milieu de ces
+populations bienveillantes et naïves, ne savait échapper.
+
+Le paradis eût été, en effet, transporté sur la terre, si les idées du
+jeune maître n'eussent dépassé de beaucoup ce niveau de médiocre bonté
+au delà duquel on n'a pu jusqu'ici élever l'espèce humaine. La
+fraternité des hommes, fils de Dieu, et les conséquences morales qui en
+résultent étaient déduites avec un sentiment exquis. Comme tous les
+rabbis du temps, Jésus, peu porté vers les raisonnements suivis,
+renfermait sa doctrine dans des aphorismes concis et d'une forme
+expressive, parfois énigmatique et bizarre.[228] Quelques-unes de ces
+maximes venaient des livres de l'Ancien Testament. D'autres étaient des
+pensées de sages plus modernes, surtout d'Antigone de Soco, de Jésus
+fils de Sirach, et de Hillel, qui étaient arrivées jusqu'à lui, non par
+suite d'études savantes, mais comme des proverbes souvent répétés. La
+synagogue était riche en maximes très-heureusement exprimées, qui
+formaient une sorte de littérature proverbiale courante.[229] Jésus
+adopta presque tout cet enseignement oral, mais en le pénétrant d'un
+esprit supérieur.[230] Enchérissant d'ordinaire sur les devoirs tracés
+par la Loi et les anciens, il voulait la perfection. Toutes les vertus
+d'humilité, de pardon, de charité, d'abnégation, de dureté pour
+soi-même, vertus qu'on a nommées à bon droit chrétiennes, si l'on veut
+dire par là qu'elles ont été vraiment prêchées par le Christ, étaient en
+germe dans ce premier enseignement. Pour la justice, il se contentait de
+répéter l'axiome répandu: «Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais
+pas qu'on te fît à toi-même.[231]» Mais cette vieille sagesse, encore
+assez égoïste, ne lui suffisait pas. Il allait aux excès:
+
+«Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui l'autre. Si
+quelqu'un te fait un procès pour ta tunique, abandonne-lui ton
+manteau.[232]»
+
+«Si ton oeil droit te scandalise, arrache-le et jette-le loin de
+toi.[233]»
+
+«Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent; priez pour
+ceux qui vous persécutent.[234]»
+
+«Ne jugez pas, et vous ne serez point jugé.[235] Pardonnez, et on vous
+pardonnera.[236] Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est
+miséricordieux.[237] Donner vaut mieux que recevoir.[238]»
+
+«Celui qui s'humilie sera élevé; celui qui s'élève sera humilié.[239]»
+
+Sur l'aumône, la pitié, les bonnes oeuvres, la douceur, le goût de la
+paix, le complet désintéressement du coeur, il avait peu de chose à
+ajouter à la doctrine de la synagogue.[240] Mais il y mettait un accent
+plein d'onction, qui rendait nouveaux des aphorismes trouvés depuis
+longtemps. La morale ne se compose pas de principes plus ou moins bien
+exprimés. La poésie du précepte, qui le fait aimer, est plus que le
+précepte lui-même, pris comme une vérité abstraite. Or, on ne peut nier
+que ces maximes empruntées par Jésus à ses devanciers ne fassent dans
+l'Évangile un tout autre effet que dans l'ancienne Loi, dans le _Pirké
+Aboth_ ou dans le Talmud. Ce n'est pas l'ancienne Loi, ce n'est pas le
+Talmud qui ont conquis et changé le monde. Peu originale en elle-même,
+si l'on veut dire par là qu'on pourrait avec des maximes plus anciennes
+la recomposer presque tout entière, la morale évangélique n'en reste pas
+moins la plus haute création qui soit sortie de la conscience humaine,
+le plus beau code de la vie parfaite qu'aucun moraliste ait tracé.
+
+Il ne parlait pas contre la loi mosaïque, mais il est clair qu'il en
+voyait l'insuffisance, et il le laissait entendre. Il répétait sans
+cesse qu'il faut faire plus que les anciens sages n'avaient dit.[241]
+Il défendait la moindre parole dure,[242] il interdisait le divorce[243]
+et tout serment,[244] il blâmait le talion,[245] il condamnait
+l'usure,[246] il trouvait le désir voluptueux aussi criminel que
+l'adultère.[247] Il voulait un pardon universel des injures.[248] Le
+motif dont il appuyait ces maximes de haute charité était toujours le
+même: «... Pour que vous soyez les fils de votre Père céleste, qui fait
+lever son soleil sur les bons et sur les méchants. Si vous n'aimez,
+ajoutait-il, que ceux qui vous aiment, quel mérite avez-vous? Les
+publicains le font bien. Si vous ne saluez que vos frères, qu'est-ce que
+cela? Les païens le font bien. Soyez parfaits, comme votre Père céleste
+est parfait.[249]»
+
+Un culte pur, une religion sans prêtres et sans pratiques extérieures,
+reposant toute sur les sentiments du coeur, sur l'imitation de
+Dieu,[250] sur le rapport immédiat de la conscience avec le Père
+céleste, étaient la suite de ces principes. Jésus ne recula jamais
+devant cette hardie conséquence, qui faisait de lui, dans le sein du
+judaïsme, un révolutionnaire au premier chef. Pourquoi des
+intermédiaires entre l'homme et son Père? Dieu ne voyant que le coeur, à
+quoi bon ces purifications, ces pratiques qui n'atteignent que le
+corps?[251] La tradition même, chose si sainte pour le juif, n'est rien,
+comparée au sentiment pur.[252] L'hypocrisie des pharisiens, qui en
+priant tournaient la tête pour voir si on les regardait, qui faisaient
+leurs aumônes avec fracas, et mettaient sur leurs habits des signes qui
+les faisaient reconnaître pour personnes pieuses, toutes ces simagrées
+de la fausse dévotion le révoltaient. «Ils ont reçu leur récompense,
+disait-il; pour toi, quand tu fais l'aumône, que ta main gauche ne sache
+pas ce que fait ta droite, afin que ton aumône reste dans le secret, et
+alors ton Père, qui voit dans le secret, te la rendra.[253] Et quand tu
+pries, n'imite pas les hypocrites, qui aiment à faire leur oraison
+debout dans les synagogues et au coin des places, afin d'être vus des
+hommes. Je dis en vérité qu'ils reçoivent leur récompense. Pour toi, si
+tu veux prier, entre dans ton cabinet, et ayant fermé la porte, prie ton
+Père, qui est dans le secret; et ton Père, qui voit dans le secret,
+t'exaucera. Et, quand tu pries, ne fais pas de longs discours comme les
+païens, qui s'imaginent devoir être exaucés à force de paroles. Dieu ton
+Père sait de quoi tu as besoin, avant que tu le lui demandes.[254]»
+
+Il n'affectait nul signe extérieur d'ascétisme, se contentant de prier
+ou plutôt de méditer sur les montagnes et dans les lieux solitaires, où
+toujours l'homme a cherché Dieu.[255] Cette haute notion des rapports de
+l'homme avec Dieu, dont si peu d'âmes, même après lui, devaient être
+capables, se résumait en une prière, qu'il enseignait dès lors à ses
+disciples:[256]
+
+«Notre Père qui es au ciel, que ton nom soit sanctifié; que ton règne
+arrive; que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous
+aujourd'hui notre pain de chaque jour. Pardonne-nous nos offenses, comme
+nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Épargne-nous les
+épreuves; délivre-nous du Méchant.[257]» Il insistait particulièrement
+sur cette pensée que le Père céleste sait mieux que nous ce qu'il nous
+faut, et qu'on lui fait presque injure en lui demandant telle ou telle
+chose déterminée.[258]
+
+Jésus ne faisait en ceci que tirer les conséquences des grands principes
+que le judaïsme avait posés, mais que les classes officielles de la
+nation tendaient de plus en plus à méconnaître. La prière grecque et
+romaine fut presque toujours un verbiage plein d'égoïsme. Jamais prêtre
+païen n'avait dit au fidèle: «Si, en apportant ton offrande à l'autel,
+tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse-là ton
+offrande devant l'autel, et va premièrement te réconcilier avec ton
+frère; après cela viens et fais ton offrande.[259]» Seuls dans
+l'antiquité, les prophètes juifs, Isaïe surtout, dans leur antipathie
+contre le sacerdoce, avaient entrevu la vraie nature du culte que
+l'homme doit à Dieu. «Que m'importe la multitude de vos victimes? J'en
+suis rassasié; la graisse de vos béliers me soulève le coeur; votre
+encens m'importune; car vos mains sont pleines de sang. Purifiez vos
+pensées; cessez de mal faire, apprenez le bien, cherchez la justice, et
+venez alors.[260]» Dans les derniers temps, quelques docteurs, Siméon le
+Juste,[261] Jésus, fils de Sirach,[262] Hillel,[263] touchèrent presque
+le but, et déclarèrent que l'abrégé de la Loi était la justice. Philon,
+dans le monde judéo-égyptien, arrivait en même temps que Jésus à des
+idées d'une haute sainteté morale, dont la conséquence était le peu de
+souci des pratiques légales.[264] Schemaïa et Abtalion, plus d'une fois,
+se montrèrent aussi des casuistes fort libéraux.[265] Rabbi Iohanan
+allait bientôt mettre les oeuvres de miséricorde au-dessus de l'étude
+même de la Loi![266] Jésus seul, néanmoins, dit la chose d'une manière
+efficace. Jamais on n'a été moins prêtre que ne le fut Jésus, jamais
+plus ennemi des formes qui étouffent la religion sous prétexte de la
+protéger. Par là, nous sommes tous ses disciples et ses continuateurs;
+par là, il a posé une pierre éternelle, fondement de la vraie religion,
+et, si la religion est la chose essentielle de l'humanité, par là il a
+mérité le rang divin qu'on lui a décerné. Une idée absolument neuve,
+l'idée d'un culte fondé sur la pureté du coeur et sur la fraternité
+humaine, faisait par lui son entrée dans le monde, idée tellement élevée
+que l'église chrétienne devait sur ce point trahir complètement ses
+intentions, et que, de nos jours, quelques âmes seulement sont capables
+de s'y prêter.
+
+Un sentiment exquis de la nature lui fournissait à chaque instant des
+images expressives. Quelquefois une finesse remarquable, ce que nous
+appelons de l'esprit, relevait ses aphorismes; d'autres fois, leur forme
+vive tenait à l'heureux emploi de proverbes populaires. «Comment peux-tu
+dire à ton frère: Permets que j'ôte cette paille de ton oeil, toi qui as
+une poutre dans le tien? Hypocrite! ôté d'abord la poutre de ton oeil,
+et alors tu penseras à ôter la paille de l'oeil de ton frère.[267]»
+
+Ces leçons, longtemps renfermées dans le coeur du jeune maître,
+groupaient déjà quelques initiés. L'esprit du temps était aux petites
+églises; c'était le moment des Esséniens ou Thérapeutes. Des rabbis
+ayant chacun leur enseignement, Schemaïa, Abtalion, Hillel, Schammaï,
+Juda le Gaulonite, Gamaliel, tant d'autres dont les maximes ont composé
+le Talmud[268], apparaissaient de toutes parts. On écrivait très-peu;
+les docteurs juifs de ce temps ne faisaient pas de livres: tout se
+passait en conversations et en leçons publiques, auxquelles on cherchait
+à donner un tour facile à retenir[269]. Le jour où le jeune charpentier
+de Nazareth commença à produire au dehors ces maximes, pour la plupart
+déjà répandues, mais qui, grâce à lui, devaient régénérer le monde, ce
+ne fut donc pas un événement. C'était un rabbi de plus (il est vrai, le
+plus charmant de tous), et autour de lui quelques jeunes gens avides de
+l'entendre et cherchant l'inconnu. L'inattention des hommes veut du
+temps pour être forcée. Il n'y avait pas encore de chrétiens; le vrai
+christianisme cependant était fondé, et jamais sans doute il ne fut plus
+parfait qu'à ce premier moment. Jésus n'y ajoutera plus rien de durable.
+Que dis-je? En un sens, il le compromettra; car toute idée pour réussir
+a besoin de faire des sacrifices; on ne sort jamais immaculé de la lutte
+de la vie.
+
+Concevoir le bien, en effet, ne suffit pas; il faut le faire réussir
+parmi les hommes. Pour cela des voies moins pures sont nécessaires.
+Certes, si l'Évangile se bornait à quelques chapitres de Matthieu et de
+Luc, il serait plus parfait et ne prêterait pas maintenant à tant
+d'objections; mais sans miracles eût-il converti le monde? Si Jésus fût
+mort au moment où nous sommes arrivés de sa carrière, il n'y aurait pas
+dans sa vie telle page qui nous blesse; mais, plus grand aux yeux de
+Dieu, il fût resté ignoré des hommes; il serait perdu dans la foule des
+grandes âmes inconnues, les meilleures de toutes; la vérité n'eût pas
+été promulguée, et le monde n'eût pas profité de l'immense supériorité
+morale que son Père lui avait départie. Jésus, fils de Sirach, et Hillel
+avaient émis des aphorismes presque aussi élevés que ceux de Jésus.
+Hillel cependant ne passera jamais pour le vrai fondateur du
+christianisme. Dans la morale, comme dans l'art, dire n'est rien, faire
+est tout. L'idée qui se cache sous un tableau de Raphaël est peu de
+chose; c'est le tableau seul qui compte. De même, en morale, la vérité
+ne prend quelque valeur que si elle passe à l'état de sentiment, et elle
+n'atteint tout son prix que quand elle se réalise dans le monde à l'état
+de fait. Des hommes d'une médiocre moralité ont écrit de fort bonnes
+maximes. Des hommes très-vertueux, d'un autre côté, n'ont rien fait pour
+continuer dans le monde la tradition de la vertu. La palme est à celui
+qui a été puissant en paroles et en oeuvres, qui a senti le bien, et au
+prix de son sang l'a fait triompher. Jésus, à ce double point de vue,
+est sans égal; sa gloire reste entière et sera toujours renouvelée.
+
+
+NOTES:
+
+[204] C'est l'expression de Marc, VI, 3. Cf. Matth., XIII, 85. Marc ne
+connaît pas Joseph; Jean et Luc, au contraire, préfèrent l'expression
+«fils de Joseph.» Luc, III, 23; IV, 22; Jean, i, 45; IV, 42.
+
+[205] Jean, II, 1; IV, 46. Jean seul est renseigné sur ce point.
+
+[206] J'admets comme probable le sentiment qui identifie Cana de Galilée
+avec _Kana el-Djélil._ On peut cependant faire valoir des arguments pour
+_Kefr-Kenna,_ à une heure ou une heure et demie N.-N.-E. de Nazareth.
+
+[207] Maintenant _el-Buttauf._
+
+[208] Jean, II, 11; IV, 46. Un ou deux disciples étaient de Cana. Jean,
+XXI, 2; Matth., X, 4; Marc, III, 18.
+
+[209] Marc, VI, 3; Justin, _Dial. cum Tryph_., 88.
+
+[210] Par exemple, «Rabbi Iohanan le Cordonnier, Rabbi Isaac le
+Forgeron.»
+
+[211] _Act_., XVIII, 3.
+
+[212] Voir ci-dessous, p. 151-152.
+
+[213] Luc, VII, 37 et suiv.; Jean, IV, 7 et suiv.; VIII, 3 et suiv.
+
+[214] Les discours que le quatrième évangile prête à Jésus renferment
+déjà un germe de théologie. Mais ces discours étant en contradiction
+absolue avec ceux des évangiles synoptiques, lesquels représentent sans
+aucun doute les _Logia_ primitifs, ils doivent compter pour des
+documents de l'histoire apostolique, et non pour des éléments de la vie
+de Jésus.
+
+[215] Voir Matth., IX, 9, et les autres récits analogues.
+
+[216] Voir, par exemple, Jean, XXI, 15 et suiv.
+
+[217] La belle âme de Philon se rencontra ici, comme sur tant d'autres
+points, avec celle de Jésus. _De confus. ling_., § 14; _De migr. Abr_.,
+§ I; _De somniis_, II, § 41; _De agric. Noë,_ § 12; _De mutatione
+nominum_, § 4. Mais Philon est à peine juif d'esprit.
+
+[218] Saint Paul, _ad Galatas_, IV, 6.
+
+[219] Le mot «ciel,» dans la langue rabbinique de ce temps, est synonyme
+du nom de «Dieu,» qu'on évitait de prononcer. Comp. Matth., XXI, 25;
+Luc, XV, 18; XX, 4.
+
+[220] Cette expression revient à chaque page des évangiles synoptiques,
+des Actes des Apôtres, de saint Paul. Si elle ne paraît qu'une fois en
+saint Jean (III, 3 et 5), c'est que les discours rapportés par le
+quatrième évangile sont loin de représenter la parole vraie de Jésus.
+
+[221] Dan., II, 44; VII, 43, 14, 22, 27.
+
+[222] Mischna, _Berakoth_, II, 1, 3; Talmud de Jérusalem, _Berakoth_,
+II, 2; _Kidduschin_, i, 2; Talm. de Bab., _Berakoth_, 15 _a_; _Mekilta,_
+42 _b_; Siphra, 170 _b_. L'expression revient souvent dans les
+_Midraschim_.
+
+[223] Matth., VI, 33; XII, 28; XIX, 12; Marc, XII, 34; Luc, XII, 31.
+
+[224] Luc, XVII, 20-21.
+
+[225] La grande théorie de l'apocalypse du Fils de l'homme est en effet
+réservée, dans les synoptiques, pour les chapitres qui précèdent le
+récit de la passion. Les premières prédications, surtout dans Matthieu,
+sont toutes morales.
+
+[226] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VI, 2 et suiv.; Jean, VI, 42.
+
+[227] La tradition sur la laideur de Jésus (Justin, _Dial. cum Tryph.,_
+85, 88, 100) vient du désir de voir réalisé en lui un trait prétendu
+messianique (Is.., LIII, 2).
+
+[228] Les _Logia_ de saint Matthieu réunissent plusieurs de ces axiomes
+ensemble, pour en former de grands discours. Mais la forme fragmentaire
+se fait sentir à travers les sutures.
+
+[229] Les sentences des docteurs juifs du temps sont recueillies dans le
+petit livre intitulé: _Pirké Aboth_.
+
+[230] Les rapprochements seront faits ci-dessous, au fur et à mesure
+qu'ils se présenteront. On a parfois supposé que, la rédaction du Talmud
+étant postérieure à celle des Évangiles, des emprunts ont pu être faits
+par les compilateurs juifs à la morale chrétienne. Mais cela est
+inadmissible; un mur de séparation existait entre l'église et la
+synagogue. La littérature chrétienne et la littérature juive n'ont eu
+avant le XIIIe siècle presque aucune influence l'une sur l'autre.
+
+[231] Matth., VII, 12; Luc, VI, 31. Cet axiome est déjà dans le livre de
+_Tobie_, IV, 16. Hillel s'en servait habituellement (Talm. de Bab.,
+_Schabbath_, 31 _a_), et déclarait comme Jésus que c'était là l'abrégé
+de la Loi.
+
+[232] Matth., V, 39 et suiv.; Luc, VI, 29. Comparez Jérémie, _Lament_.,
+III, 30.
+
+[233] Matth., V, 29-30; XVIII, 9; Marc, IX, 46.
+
+[234] Matth., V, 44; Luc, VI, 27. Comparez Talmud de Babylone,
+_Schabbath_, 88 _b_; _Joma_, 23 _a_.
+
+[235] Matth., VII, 1; Luc, VI, 37. Comparez Talmud de Babylone,
+_Kethuboth_, 105 _b_.
+
+[236] Luc, VI, 37. Comparez _Lévit_., XIX, 18; _Prov_., XX, 22;
+_Ecclésiastique_, XXVIII, 1 et suiv.
+
+[237] Luc, VI, 36; Siphré, 54 _b_ (Sultzbach, 1802).
+
+[238] Parole rapportée dans les _Actes_, XX, 33.
+
+[239] Matth., XXIII, 12; Luc, XIV, 11; XVIII, 14. Les sentences
+rapportées par saint Jérôme d'après l' «Évangile selon les Hébreux»
+(Comment, in _Epist. ad Ephes_., V, 4; in Ezech., XVIII; _Dial_. _adv_.
+_Pelag_., III, 2), sont empreintes du même esprit.
+
+[240] _Deutér_., XXIV, XXV, XXVI, etc.; Is., LVIII, 7; _Prov_., XIX, 17;
+_Pirké Aboth, i_; Talmud de Jérusalem, _Peah, i_, 1; Talmud de Babylone,
+_Schabbath_, 63 _a_.
+
+[241] Matth., V, 20 et suiv.
+
+[242] Matth., V, 22.
+
+[243] Matth., V, 31 et suiv. Comparez Talmud de Babylone, _Sanhédrin_,
+22 _a_.
+
+[244] Matth., V, 33 et suiv.
+
+[245] Matth., V, 38 et suiv.
+
+[246] Matth., V, 42. La Loi l'interdisait aussi (_Deutér_., XV, 7-8),
+mais moins formellement, et l'usage l'autorisait (Luc, VII, 41 et
+suiv.).
+
+[247] Matth., XXVII, 28. Comparez Talmud, _Masseket Kalla_ (édit. Fürth,
+1793), fol. 34 _b_.
+
+[248] Matth., V, 23 et suiv.
+
+[249] Matth., V, 45 et suiv. Comparez _Lévit_., xi, 44; XIX, 2.
+
+[250] Comparez Philon, _De migr. Abr_., § 23 et 24; _De vita
+contemplativa_, en entier.
+
+[251] Matth., XV, 11 et suiv.; Marc, VII, 6 et suiv.
+
+[252] Marc, VII, 6 et suiv.
+
+[253] Matth., VI, 4 et suiv. Comparez _Ecclésiastique_ XVII, 18; XXIX,
+15; Talm. de Bab., _Chagiga_, 5 _a_; _Baba Bathra_, 9 _b_.
+
+[254] Matth., VI, 5-8.
+
+[255] Matth., XIV, 23; Luc, IV, 42; V, 16; VI, 12.
+
+[256] Matth., VI, 9 et suiv; Luc, xi, 2 et suiv.
+
+[257] C'est-à-dire du démon.
+
+[258] Luc, xi, 5 et suiv.
+
+[259] Matth., V, 23-24.
+
+[260] Isaïe, i, 11 et suiv. Comparez _ibid_., LVIII entier; Osée, VI, 6;
+Malachie, i, 40 et suiv.
+
+[261] _Pirké Aboth_, i, 2.
+
+[262] _Ecclésiastique_, XXXV, 1 et suiv.
+
+[263] Talm. de Jérus., _Pesachim_, VI, I; Talm. de Bab., même traité, 66
+_a_; _Schabbath_, 34 _a_.
+
+[264] _Quod Deus immut_., § 1 et 2; _De Abrahamo_, § 22; _Quis rerum
+divin. hæres_, § 13 et suiv., 55, 58 et suiv.; _De profugis_, 7 et 8;
+_Quod omnis probus liber_, en entier; _De vita contemplativa_, en
+entier.
+
+[265] Talm. de Bab., _Pesachim_, 67 _b_.
+
+[266] Talmud de Jérusalem, _Peah_, i, 1.
+
+[267] Matth., VII, 4-5. Comparez Talmud de Babylone, _Baba Bathra_, 15
+_b_; _Erachin_, 16 _b_.
+
+[268] Voir surtout _Pirké Aboth_, ch. 1.
+
+[269] Le Talmud, résumé de ce vaste mouvement d'écoles, ne commença
+guère à être écrit qu'au deuxième siècle de notre ère.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+JEAN-BAPTISTE.--VOYAGE DE JÉSUS VERS JEAN ET SON SEJOUR AU DÉSERT DE
+JUDÉE.--IL ADOPTE LE BAPTÊME DE JEAN.
+
+
+Un homme extraordinaire, dont le rôle, faute de documents, reste pour
+nous en partie énigmatique, apparut vers ce temps et eut certainement
+des relations avec Jésus. Ces relations tendirent plutôt à faire dévier
+de sa voie le jeune prophète de Nazareth; mais elles lui suggérèrent
+plusieurs accessoires importants de son institution religieuse, et en
+tout cas elles fournirent a ses disciples une très-forte autorité pour
+recommander leur maître aux yeux d'une certaine classe de Juifs.
+
+Vers l'an 28 de notre ère (quinzième année du règne de Tibère), se
+répandit dans toute la Palestine la réputation d'un certain Iohanan ou
+Jean, jeune ascète plein de fougue et de passion. Jean était de race
+sacerdotale[270] et né, ce semble, à Jutta près d'Hébron ou à Hébron
+même[271]. Hébron, la ville patriarcale par excellence, située à deux
+pas du désert de Judée et à quelques heures du grand désert d'Arabie,
+était dès cette époque ce qu'elle est encore aujourd'hui, un des
+boulevards de l'esprit sémitique dans sa forme la plus austère. Dès son
+enfance, Jean fut _Nazir,_ c'est-à-dire assujetti par voeu à certaines
+abstinences[272]. Le désert dont il était pour ainsi dire environné
+l'attira de bonne heure[273]. Il y menait la vie d'un yogui de l'Inde,
+vêtu de peaux ou d'étoffes de poil de chameau, n'ayant pour aliments que
+des sauterelles et du miel sauvage[274]. Un certain nombre de disciples
+s'étaient groupés autour de lui, partageant sa vie et méditant sa sévère
+parole. On se serait cru transporté aux bords du Gange, si des traits
+particuliers n'eussent révélé en ce solitaire le dernier descendant des
+grands prophètes d'Israël.
+
+Depuis que la nation juive s'était prise avec une sorte de désespoir à
+réfléchir sur sa destinée, l'imagination du peuple s'était reportée avec
+beaucoup de complaisance vers les anciens prophètes. Or, de tous les
+personnages du passé, dont le souvenir venait comme les songes d'une
+nuit troublée réveiller et agiter le peuple, le plus grand était Élie.
+Ce géant des prophètes, en son âpre solitude du Carmel, partageant la
+vie des bêtes sauvages, demeurant dans le creux des rochers, d'où il
+sortait comme un foudre pour faire et défaire les rois, était devenu,
+par des transformations successives, une sorte d'être surhumain, tantôt
+visible, tantôt invisible, et qui n'avait pas goûté la mort. On croyait
+généralement qu'Élie allait revenir et restaurer Israël[275]. La vie
+austère qu'il avait menée, les souvenirs terribles qu'il avait laissés,
+et sous l'impression desquels l'Orient vit encore[276], cette sombre
+image qui, jusqu'à nos jours, fait trembler et tue, toute cette
+mythologie, pleine de vengeance et de terreurs, frappaient vivement les
+esprits et marquaient, en quelque sorte, d'un signe de naissance tous
+les enfantements populaires. Quiconque aspirait à une grande action sur
+le peuple devait imiter Élie, et comme la vie solitaire avait été le
+trait essentiel de ce prophète, on s'habitua à envisager «l'homme de
+Dieu» comme un ermite. On s'imagina que tous les saints personnages
+avaient eu leurs jours de pénitence, de vie agreste, d'austérités[277].
+La retraite au désert devint ainsi la condition et le prélude des hautes
+destinées.
+
+Nul doute que cette pensée d'imitation n'ait beaucoup préoccupé
+Jean[278]. La vie anachorétique, si opposée à l'esprit de l'ancien
+peuple juif, et avec laquelle les voeux dans le genre de ceux des Nazirs
+et des Réchabites n'avaient aucun rapport, faisait de toutes parts
+invasion en Judée. Les Esséniens ou Thérapeutes étaient groupés près du
+pays de Jean, sur les bords orientaux de la mer Morte[279]. On
+s'imaginait que les chefs de sectes devaient être des solitaires, ayant
+leurs règles et leurs instituts propres, comme des fondateurs d'ordres
+religieux. Les maîtres des jeunes gens étaient aussi parfois des
+espèces d'anachorètes[280] assez ressemblants aux _gourous_[281] du
+brahmanisme. De fait, n'y avait-il point en cela une influence éloignée
+des _mounis_ de l'Inde? Quelques-uns de ces moines bouddhistes
+vagabonds, qui couraient le monde, comme plus tard les premiers
+Franciscains, prêchant de leur extérieur édifiant et convertissant des
+gens qui ne savaient pas leur langue, n'avaient-ils point tourné leurs
+pas du côté de la Judée, de même que certainement ils l'avaient fait du
+côté de la Syrie et de Babylone[282]? C'est ce que l'on ignore. Babylone
+était devenue depuis quelque temps un vrai foyer de bouddhisme; Boudasp
+(Bodhisattva) était réputé un sage Chaldéen et le fondateur du sabisme.
+Le _sabisme_ lui-même, qu'était-il? Ce que son étymologie indique[283]:
+le _baptisme_ lui-même, c'est-à-dire la religion des baptêmes
+multipliés, la souche de la secte encore existante qu'on appelle
+«chrétiens de Saint-Jean» ou Mendaïtes, et que les Arabes appellent
+_el-Mogtasila_, «les baptistes[284].» Il est fort difficile de démêler
+ces vagues analogies. Les sectes flottantes entre le judaïsme, le
+christianisme, le baptisme et le sabisme, que l'on trouve dans la région
+au delà du Jourdain durant les premiers siècles de notre ère[285],
+présentent à la critique, par suite de la confusion des notices qui nous
+en sont parvenues, le problème le plus singulier. On peut croire, en
+tout cas, que plusieurs des pratiques extérieures de Jean, des
+Esséniens[286] et des précepteurs spirituels juifs de ce temps venaient
+d'une influence récente du haut Orient. La pratique fondamentale qui
+donnait à la secte de Jean son caractère, et qui lui a valu son nom, a
+toujours eu son centre dans la basse Chaldée et y constitue une religion
+qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours.
+
+Cette pratique était le baptême ou la totale immersion. Les ablutions
+étaient déjà familières aux Juifs, comme à toutes les religions de
+l'Orient[287]. Les Esséniens leur avaient donné une extension
+particulière[288]. Le baptême était devenu une cérémonie ordinaire de
+l'introduction des prosélytes dans le sein de la religion juive, une
+sorte d'initiation[289]. Jamais pourtant, avant notre baptiste, on
+n'avait donné à l'immersion cette importance ni cette forme. Jean avait
+fixé le théâtre de son activité dans la partie du désert de Judée qui
+avoisine la mer Morte[290]. Aux époques où il administrait le baptême,
+il se transportait aux bords du Jourdain[291], soit à Béthanie ou
+Béthabara[292], sur la rive orientale, probablement vis-à-vis de
+Jéricho, soit à l'endroit nommé _Ænon_ ou «les Fontaines[293],» près de
+Salim, où il y avait beaucoup d'eau[294]. Là des foules considérables,
+surtout de la tribu de Juda, accouraient vers lui et se faisaient
+baptiser[295]. En quelques mois, il devint ainsi un des hommes les plus
+influents de la Judée, et tout le monde dut compter avec lui.
+
+Le peuple le tenait pour un prophète[296], et plusieurs s'imaginaient
+que c'était Élie ressuscité[297]. La croyance à ces résurrections était
+fort répandue[298]; on pensait que Dieu allait susciter de leurs
+tombeaux quelques-uns des anciens prophètes pour servir de guides à
+Israël vers sa destinée finale[299]. D'autres tenaient Jean pour le
+Messie lui-même, quoiqu'il n'élevât pas une telle prétention[300]. Les
+prêtres et les scribes, opposés à cette renaissance du prophétisme, et
+toujours ennemis des enthousiastes, le méprisaient. Mais la popularité
+du baptiste s'imposait à eux, et ils n'osaient parler contre lui[301].
+C'était une victoire que le sentiment de la foule remportait sur
+l'aristocratie sacerdotale. Quand on obligeait les chefs des prêtres à
+s'expliquer nettement sur ce point, on les embarrassait fort[302].
+
+Le baptême n'était du reste pour Jean qu'un signe destiné à faire
+impression et à préparer les esprits à quelque grand mouvement. Nul
+doute qu'il ne fût possédé au plus haut degré de l'espérance
+messianique, et que son action principale ne fût en ce sens. «Faites
+pénitence, disait-il, car le royaume de Dieu approche[303].» Il
+annonçait une «grande colère,» c'est-à-dire de terribles catastrophes
+qui allaient venir[304], et déclarait que la cognée était déjà à la
+racine de l'arbre, que l'arbre serait bientôt jeté au feu. Il
+représentait son Messie un van à la main, recueillant le bon grain, et
+brûlant la paille. La pénitence, dont le baptême était la figure,
+l'aumône, l'amendement des moeurs[305], étaient pour Jean les grands
+moyens de préparation aux événements prochains. On ne sait pas
+exactement sous quel jour il concevait ces événements. Ce qu'il y a de
+sûr, c'est qu'il prêchait avec beaucoup de force contre les mêmes
+adversaires que Jésus, contre les prêtres riches, les pharisiens, les
+docteurs, le judaïsme officiel en un mot, et que, comme Jésus, il était
+surtout accueilli par les classes méprisées[306]. Il réduisait à rien le
+titre de fils d'Abraham, et disait que Dieu pourrait faire des fils
+d'Abraham avec les pierres du chemin[307]. Il ne semble pas qu'il
+possédât même en germe la grande idée qui a fait le triomphe de Jésus,
+l'idée d'une religion pure; mais il servait puissamment cette idée en
+substituant un rite privé aux cérémonies légales, pour lesquelles il
+fallait des prêtres, à peu près comme les Flagellants du moyen âge ont
+été des précurseurs de la Réforme, en enlevant le monopole des
+sacrements et de l'absolution au clergé officiel. Le ton général de ses
+sermons était sévère et dur. Les expressions dont il se servait contre
+ses adversaires paraissent avoir été des plus violentes[308]. C'était
+une rude et continuelle invective. Il est probable qu'il ne resta pas
+étranger à la politique. Josèphe, qui le toucha presque par son maître
+Banou, le laisse entendre à mots couverts[309], et la catastrophe qui
+mit fin à ses jours semble le supposer. Ses disciples menaient une vie
+fort austère[310], jeûnaient fréquemment et affectaient un air triste et
+soucieux. On voit poindre par moments la communauté des biens et cette
+pensée que le riche est obligé de partager ce qu'il a[311]. Le pauvre
+apparaît déjà comme celui qui doit bénéficier en première ligne du
+royaume de Dieu.
+
+Quoique le centre d'action de Jean fût la Judée, sa renommée pénétra
+vite en Galilée et arriva jusqu'à Jésus, qui avait déjà formé autour de
+lui par ses premiers discours un petit cercle d'auditeurs. Jouissant
+encore de peu d'autorité, et sans doute aussi poussé par le désir de
+voir un maître dont les enseignements avaient beaucoup de rapports avec
+ses propres idées, Jésus quitta la Galilée et se rendit avec sa petite
+école auprès de Jean[312]. Les nouveaux venus se firent baptiser comme
+tout le monde. Jean accueillit très-bien cet essaim de disciples
+galiléens, et ne trouva pas mauvais qu'ils restassent distincts des
+siens. Les deux maîtres étaient jeunes; ils avaient beaucoup d'idées
+communes; ils s'aimèrent et luttèrent devant le public de prévenances
+réciproques. Un tel fait surprend au premier coup d'oeil dans
+Jean-Baptiste, et on est porté à le révoquer en doute. L'humilité n'a
+jamais été le trait des fortes âmes juives. Il semble qu'un caractère
+aussi roide, une sorte de Lamennais toujours irrité, devait être fort
+colère et ne souffrir ni rivalité ni demi-adhésion. Mais cette manière
+de concevoir les choses repose sur une fausse conception de la personne
+de Jean. On se le représente comme un vieillard; il était au contraire
+de même âge que Jésus[313], et très-jeune selon les idées du temps. Il
+ne fut pas, dans l'ordre de l'esprit, le père de Jésus, mais bien son
+frère. Les deux jeunes enthousiastes, pleins des mêmes espérances et des
+mêmes haines, ont bien pu faire cause commune et s'appuyer
+réciproquement. Certes un vieux maître voyant un homme sans célébrité
+venir vers lui et garder à son égard des allures d'indépendance, se fût
+révolté; on n'a guère d'exemples d'un chef d'école accueillant avec
+empressement celui qui va lui succéder. Mais la jeunesse est capable de
+toutes les abnégations, et il est permis d'admettre que Jean, ayant
+reconnu dans Jésus un esprit analogue au sien, l'accepta sans
+arrière-pensée personnelle. Ces bonnes relations devinrent ensuite le
+point de départ de tout un système développé parles évangélistes, et qui
+consista à donner pour première base à la mission divine de Jésus
+l'attestation de Jean. Tel était le degré d'autorité conquis par le
+baptiste qu'on ne croyait pouvoir trouver au monde un meilleur garant.
+Mais, loin que le baptiste ait abdiqué devant Jésus, Jésus, pendant tout
+le temps qu'il passa près de lui, le reconnut pour supérieur et ne
+développa son propre génie que timidement.
+
+Il semble en effet que, malgré sa profonde originalité, Jésus, durant
+quelques semaines au moins, fut l'imitateur de Jean. Sa voie était
+encore obscure devant lui. A toutes les époques, d'ailleurs, Jésus céda
+beaucoup à l'opinion, et adopta bien des choses qui n'étaient pas dans
+sa direction, ou dont il se souciait assez peu, par l'unique raison
+qu'elles étaient populaires; seulement, ces accessoires ne nuisirent
+jamais à sa pensée principale et y furent toujours subordonnés. Le
+baptême avait été mis par Jean en très-grande faveur; il se crut obligé
+de faire comme lui: il baptisa, et ses disciples baptisèrent aussi[314].
+Sans doute ils accompagnaient le baptême de prédications analogues à
+celles de Jean. Le Jourdain se couvrit ainsi de tous les côtés de
+baptistes, dont les discours avaient plus ou moins de succès. L'élève
+égala bientôt le maître, et son baptême fut fort recherché. Il y eut à
+ce sujet quelque jalousie entre les disciples[315]; les élèves de Jean
+vinrent se plaindre à lui des succès croissants du jeune galiléen, dont
+le baptême allait bientôt, selon eux, supplanter le sien. Mais les deux
+maîtres restèrent supérieurs à ces petitesses. La supériorité de Jean
+était d'ailleurs trop incontestée pour que Jésus, encore peu connu,
+songeât à la combattre. Il voulait seulement grandir à son ombre, et se
+croyait obligé, pour gagner la foule, d'employer les moyens extérieurs
+qui avaient valu à Jean de si étonnants succès. Quand il recommença à
+prêcher après l'arrestation de Jean, les premiers mots qu'on lui met à
+la bouche ne sont que la répétition d'une des phrases familières au
+baptiste[316]. Plusieurs autres expressions de Jean se retrouvent
+textuellement dans ses discours[317]. Les deux écoles paraissent avoir
+vécu longtemps en bonne intelligence[318], et après la mort de Jean,
+Jésus, comme confrère affidé, fut un des premiers averti de cet
+événement[319].
+
+Jean, en effet, fut bientôt arrêté dans sa carrière prophétique. Comme
+les anciens prophètes juifs, il était, au plus haut degré, frondeur des
+puissances établies[320]. La vivacité extrême avec laquelle il
+s'exprimait sur leur compte ne pouvait manquer de lui susciter des
+embarras. En Judée, Jean ne paraît pas avoir été inquiété par Pilate;
+mais dans la Pérée, au delà du Jourdain, il tombait sur les terres
+d'Antipas. Ce tyran s'inquiéta du levain politique mal dissimulé dans
+les prédications de Jean. Les grandes réunions d'hommes formées par
+l'enthousiasme religieux et patriotique autour du baptiste avaient
+quelque chose de suspect[321]. Un grief tout personnel vint, d'ailleurs,
+s'ajouter à ces motifs d'État et rendit inévitable la perte de l'austère
+censeur.
+
+Un des caractères le plus fortement marqués de cette tragique famille
+des Hérodes, était Hérodiade, petite-fille d'Hérode le Grand. Violente,
+ambitieuse, passionnée, elle détestait le judaïsme et méprisait ses
+lois[322]. Elle avait été mariée, probablement malgré elle, à son oncle
+Hérode, fils de Mariamne[323], qu'Hérode le Grand avait déshérité[324]
+et qui n'eut jamais de rôle public. La position inférieure de son mari,
+à l'égard des autres personnes de sa famille, ne lui laissait aucun
+repos; elle voulait être souveraine à tout prix[325]. Antipas fut
+l'instrument dont elle se servit. Cet homme faible étant devenu
+éperdument amoureux d'elle, lui promit de l'épouser et de répudier sa
+première femme, fille de Hâreth, roi de Petra et émir des tribus
+voisines de la Pérée. La princesse arabe ayant eu vent de ce projet,
+résolut de fuir. Dissimulant son dessein, elle feignit de vouloir faire
+un voyage à Machéro, sur les terres de son père, et s'y fit conduire par
+les officiers d'Antipas[326].
+
+Makaur[327] ou Machéro était une forteresse colossale bâtie par
+Alexandre Jannée, puis relevée par Hérode, dans un des ouadis les plus
+abrupts à l'orient de la mer Morte[328]. C'était un pays sauvage,
+étrange, rempli de légendes bizarres et qu'on croyait hanté des
+démons[329]. La forteresse était juste à la limite des états de Hâreth
+et d'Antipas. A ce moment-là, elle était en la possession de
+Hâreth[330]. Celui-ci averti avait tout fait préparer pour la fuite de
+sa fille, qui de tribu en tribu fut reconduite à Pétra.
+
+L'union presque incestueuse[331] d'Antipas et d'Hérodiade s'accomplit
+alors. Les lois juives sur le mariage étaient sans cesse une pierre de
+scandale entre l'irréligieuse famille des Hérodes et les Juifs
+sévères[332]. Les membres de cette dynastie nombreuse et assez isolée
+étant réduits à se marier entre eux, il en résultait de fréquentes
+violations des empêchements établis par la Loi. Jean fut l'écho du
+sentiment général en blâmant énergiquement Antipas[333]. C'était plus
+qu'il n'en fallait pour décider celui-ci à donner suite à ses soupçons.
+Il fit arrêter le baptiste et donna ordre de l'enfermer dans la
+forteresse de Machéro, dont il s'était probablement emparé après le
+départ de la fille de Hâreth[334].
+
+Plus timide que cruel, Antipas ne désirait pas le mettre à mort. Selon
+certains bruits, il craignait une sédition populaire[335]. Selon une
+autre version[336], il aurait pris plaisir à écouter le prisonnier, et
+ces entretiens l'auraient jeté dans de grandes perplexités. Ce qu'il y a
+de certain, c'est que la détention se prolongea et que Jean conserva du
+fond de sa prison une action étendue. Il correspondait avec ses
+disciples, et nous le retrouverons encore en rapport avec Jésus. Sa foi
+dans la prochaine venue du Messie ne fit que s'affermir; il suivait avec
+attention les mouvements du dehors, et cherchait à y découvrir les
+signes favorables à l'accomplissement des espérances dont il se
+nourrissait.
+
+
+NOTES:
+
+[270] Luc, i, 5; passage de l'évangile des Ébionim, conservé par
+Épiphane _(Adv. hær_., XXX, 13).
+
+[271] Luc, I, 39. On a proposé, non sans vraisemblance, de voir dans «la
+ville de Juda» nommée en cet endroit de Luc la ville de _Jutta_ (Josué,
+XV, 55; XXI, 16). Robinson _(Biblical Researches,_ I, 494; II, 206) a
+retrouvé cette _Jutta_ portant encore le même nom, à deux petites heures
+au sud d'Hébron.
+
+[272] Luc, i, 15.
+
+[273] Luc, i, 80.
+
+[274] Matth., III, 4; Marc, i, 6; fragm. de l'évang. des Ébionim, dans
+Épiph., _Adv. hær_., XXX, 43.
+
+[275] Malachie, III, 23-24 (IV, 5-6 selon la Vulg.); _Ecclésiastique, _
+XLVIII, 10; Matth., XVI, 14; XVII, 40 et suiv.; Marc, VI, 15; VIII, 28;
+IX, 10 et suiv.; Luc, IX, 8, 19; Jean, i, 21, 25.
+
+[276] Le féroce Abdallah, pacha de Saint-Jean-d'Acre, pensa mourir de
+frayeur pour l'avoir vu en rêve, dressé debout sur sa montagne. Dans les
+tableaux des églises chrétiennes, on le voit entouré de têtes coupées;
+les musulmans ont peur de lui.
+
+[277] _Ascension d'haie,_ n, 9-44.
+
+[278] Luc, i, 47.
+
+[279] Pline, _Hist. nat_., V, 17; Epiph., _Adv. hær_., XIX, 1 et 2.
+
+[280] Josèphe, _Vita_, 2.
+
+[281] Précepteurs spirituels.
+
+[282] J'ai développé ce point ailleurs (_Hist. génér. des langues
+sémitiques,_ III, IV, 1; _Journ. Asiat_., février-mars 1856).
+
+[283] Le verbe araméen _seba_, origine du nom des _Sabiens_, est
+synonyme de [Greek: baptizô].
+
+[284] J'ai traité de ceci plus au long dans le _Journal Asiatique_,
+nov.-déc. 1853 et août-sept. 1855. Il est remarquable que les
+Elchasaïtes, secte sabienne ou baptiste, habitaient le même pays, que
+les Esséniens (le bord oriental de la mer Morte) et furent confondus
+avec eux (Épiph., _Adv. hær_., XIX, I, 2, 4; XXX, 46, 47; un, 4 et 2;
+_Philosophumena_, IX, iii, 15 et 46; X, xx, 29).
+
+[285] Voir les notices d'Épiphane sur les Esséniens, les
+Héméro-baptistes, les Nazaréens, les Ossènes, les Nazoréens, les
+Ébionites, les Sampséens _(Adv. hær_., liv. I et II), et celles de
+l'auteur des _Philosophumena_ sur les Elchasaïtes (liv. IX et X).
+
+[286] Epiph., _Adv. hær_., XIX, XXX, LIII.
+
+[287] Marc, VII, 4; Jos., _Ant_., XVIII, v, 2; Justin, _Dial. cum
+Tryph_., 17, 29, 80; Epiph., _Adv. hær_., XVII.
+
+[288] Jos., _B. J_., II, viii, 5, 7, 9, 13.
+
+[289] Mischna, _Pesachim_, VIII, 8; Talmud de Babylone, _Jebamoth_, 46
+_b_; _Kerithuth_, 9 _a_; _Aboda Zara_, 57 _a_; _Masséket Gérim_ (édit.
+Kirchheim, 1851), p. 38-40.
+
+[290] Matth., III, 1; Marc, I, 4.
+
+[291] Luc, III, 3.
+
+[292] Jean, I, 28; III, 26. Tous les manuscrits portent _Béthanie_;
+mais, comme on ne connaît pas de Béthanie en ces parages, Origène
+(_Comment, in Joann_., VI, 24) a proposé de substituer _Béthabara_, et
+sa correction a été assez généralement acceptée. Les deux mots ont, du
+reste, des significations analogues et semblent indiquer un endroit où
+il y avait un bac pour passer la rivière.
+
+[293] Ænon est le pluriel chaldéen _Ænawan_, «fontaines.»
+
+[294] Jean, III, 23. La situation de cette localité est douteuse. La
+circonstance relevée par l'évangéliste ferait croire qu'elle n'était pas
+très-voisine du Jourdain. Cependant les synoptiques sont constants pour
+placer toute la scène des baptêmes de Jean sur le bord de ce fleuve
+(Matth., III, 6; Marc, I, 5; Luc, III; 3). Le rapprochement des versets
+22 et 23 du chapitre ni de Jean, et des versets 3 et 4 du chapitre IV du
+même évangile, porterait d'ailleurs à croire que Salim était en Judée,
+et par conséquent dans l'oasis de Jéricho, près de l'embouchure du
+Jourdain, puisqu'on trouverait difficilement, dans le reste de la tribu
+de Juda, un seul bassin naturel qui puisse prêter à la totale immersion
+d'une personne. Saint Jérôme veut placer Salim beaucoup plus au nord,
+près de Beth-Schéan ou Scythopolis. Mais Robinson (_Bibl. Res_., III,
+333) n'a pu rien trouver sur les lieux qui justifiât cette allégation.
+
+[295] Marc, I, 5; Josèphe, _Ant_., XVIII, v, 2.
+
+[296] Matth., XIV, 5; XXI, 26.
+
+[297] Matth., XI, 14; Marc, VI, 15; Jean, I, 21.
+
+[298] Matth., XIV, 2; Luc, IX, 8.
+
+[299] V. ci-dessus, p. 96, note 1.
+
+[300] Luc, III, 45 et suiv.; Jean, I, 20.
+
+[301] Matth., XXI, 25 et suiv.; Luc, VII, 30.
+
+[302] Matth., _loc. cit_.
+
+[303] Matth., III, 2.
+
+[304] Matth., III, 7.
+
+[305] Luc, III, 11-14; Josèphe, _Ant._, XVIII, v, 2.
+
+[306] Matth., XXI, 32; Luc, III, 12-14.
+
+[307] Matth., III, 9.
+
+[308] Matth., III, 7; Luc, III, 7.
+
+[309] _Ant._, XVIII, v, 2. Il faut observer que, quand Josèphe expose
+les doctrines secrètes et plus ou moins séditieuses de ses compatriotes,
+il efface tout ce qui a trait aux croyances messianiques, et répand sur
+ces doctrines, pour ne pas faire ombrage aux Romains, un vernis de
+banalité, qui fait ressembler tous les chefs de sectes juives à des
+professeurs de morale ou à des stoïciens.
+
+[310] Matth., IX, 14.
+
+[311] Luc, III, 11.
+
+[312] Matth., ni, 13 et suiv.; Marc, i, 9 et suiv.; Luc, m, 21 et suiv.;
+Jean, i, 29 et suiv.; m, 22 et suiv. Les synoptiques font venir Jésus
+vers Jean, avant qu'il eût joué de rôle public. Mais s'il est vrai,
+comme ils le disent, que Jean reconnut tout d'abord Jésus et lui fît
+grand accueil, il faut supposer que Jésus était déjà un maître assez
+renommé. Le quatrième évangéliste amène deux fois Jésus vers Jean, une
+première fois encore obscur, une deuxième fois avec une troupe de
+disciples. Sans toucher ici la question des itinéraires précis de Jésus
+(question insoluble vu les contradictions des documents et le peu de
+souci qu'eurent les évangélistes d'être exacts en pareille matière),
+sans nier que Jésus ait pu faire un voyage auprès de Jean au temps où il
+n'avait pas encore de notoriété, nous adoptons la donnée fournie par le
+quatrième évangile (m, 22 et suiv.), à savoir que Jésus, avant de se
+mettre à baptiser comme Jean, avait une école formée. Il faut se
+rappeler, du reste, que les premières pages du quatrième évangile sont
+des notes mises bout à bout, sans ordre chronologique rigoureux.
+
+[313] Luc, I, bien que tous les détails du récit, notamment ce qui
+concerne la parenté de Jean avec Jésus, soient légendaires.
+
+[314] Jean, III, 22-26; IV, 1-2. La parenthèse du verset 2 paraît être
+une glose ajoutée, ou peut-être un scrupule tardif de Jean se corrigeant
+lui-même.
+
+[315] Jean, III, 26; IV, 1.
+
+[316] Matth., III, 2; IV, 17.
+
+[317] Matth., III, 7; XII, 34; XXIII, 33.
+
+[318] Matth., XI, 2-13.
+
+[319] Matth., XIV, 42.
+
+[320] Luc, III, 19.
+
+[321] Jos., _Ant_., XVIII, v, 2.
+
+[322] Jos., _Ant_., XVIII, v, 4.
+
+[323] Matthieu (XIV, 3, dans le texte grec) et Marc (VI, 17) veulent que
+ce soit Philippe; mais c'est là certainement une inadvertance (voir
+Josèphe, _Ant_., XVIII, v, 1 et 4). La femme de Philippe était Salomé,
+fille d'Hérodiade.
+
+[324] Jos., _Ant_., XVII, IV, 2.
+
+[325] Jos., _Ant_., XVIII, vu, 1, 2; _B.J._. II, ix, 6.
+
+[326] Jos., _Ant_., XVIII, v, 1.
+
+[327] Cette forme se trouve dans le Talmud de Jérusalem _(Schebiit_, IX,
+2) et dans les Targums de Jonathan et de Jérusalem _(Nombres,_ XXII,
+35).
+
+[328] Aujourd'hui Mkaur, dans le ouadi Zerka Maïn. Cet endroit n'a pas
+été visité depuis Seetzen.
+
+[329] Josèphe, _De bell. Jud._, VII, vi, 1 et suiv.
+
+[330] Jos., _Ant_., XVIII, v, 1.
+
+[331] _Lévitique_, XVIII, 16.
+
+[332] Jos., _Ant._, XV, vii, 10.
+
+[333] Matth., XIV, 4; Marc, VI, 18; Luc, III, 19.
+
+[334] Jos., _Ant._, XVIII, v, 2.
+
+[335] Matth., XIV, 5.
+
+[336] Marc, VI, 20. Je lis [Greek: êporei], et non [Greek: epoiei].
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+DÉVELOPPEMENT DES IDÉES DE JÉSUS SUR LE ROYAUME DE DIEU.
+
+
+Jusqu'à l'arrestation de Jean, que nous plaçons par approximation dans
+l'été de l'an 29, Jésus ne quitta pas les environs de la mer Morte et du
+Jourdain. Le séjour au désert de Judée était généralement considéré
+comme la préparation des grandes choses, comme une sorte de «retraite»
+avant les actes publics. Jésus s'y soumit à l'exemple des autres et
+passa quarante jours sans autre compagnie que les bêtes sauvages,
+pratiquant un jeûne rigoureux. L'imagination des disciples s'exerça
+beaucoup sur ce séjour. Le désert était, dans les croyances populaires,
+la demeure des démons[337]. Il existe au monde peu de régions plus
+désolées, plus abandonnées de Dieu, plus fermées à la vie que la pente
+rocailleuse qui forme le bord occidental de la mer Morte. On crut que
+pendant le temps qu'il passa dans cet affreux pays, il avait traversé de
+terribles épreuves, que Satan l'avait effrayé de ses illusions ou bercé
+de séduisantes promesses, qu'ensuite les anges pour le récompenser de sa
+victoire étaient venus le servir[338].
+
+Ce fut probablement en sortant du désert que Jésus apprit l'arrestation
+de Jean-Baptiste. Il n'avait plus de raisons désormais de prolonger son
+séjour dans un pays qui lui était à demi étranger. Peut-être
+craignait-il aussi d'être enveloppé dans les sévérités qu'on déployait à
+l'égard de Jean, et ne voulait-il pas s'exposer, en un temps où, vu le
+peu de célébrité qu'il avait, sa mort ne pouvait servir en rien au
+progrès de ses idées. Il regagna la Galilée[339], sa vraie patrie, mûri
+par une importante expérience et ayant puisé dans le contact avec un
+grand homme, fort différent de lui, le sentiment de sa propre
+originalité.
+
+En somme, l'influence de Jean avait été plus fâcheuse qu'utile à Jésus.
+Elle fut un arrêt dans son développement; tout porte à croire qu'il
+avait, quand il descendit vers le Jourdain, des idées supérieures à
+celles de Jean, et que ce fut par une sorte de concession qu'il inclina
+un moment vers le baptisme. Peut-être si le baptiste, à l'autorité
+duquel il lui aurait été difficile de se soustraire, fût resté libre,
+n'eût-il pas su rejeter le joug des rites et des pratiques extérieures,
+et alors sans doute il fût resté un sectaire juif inconnu; car le monde
+n'eût pas abandonné des pratiques pour d'autres. C'est par l'attrait
+d'une religion dégagée de toute forme extérieure que le christianisme a
+séduit les âmes élevées. Le baptiste une fois emprisonné, son école fut
+fort amoindrie, et Jésus se trouva rendu à son propre mouvement. La
+seule chose qu'il dut à Jean, ce furent en quelque sorte des leçons de
+prédication et d'action populaire. Dès ce moment, en effet, il prêche
+avec beaucoup plus de force et s'impose à la foule avec autorité[340].
+
+Il semble aussi que son séjour près de Jean, moins par l'action du
+baptiste que par la marche naturelle de sa propre pensée, mûrit beaucoup
+ses idées sur «le royaume du ciel.» Son mot d'ordre désormais, c'est la
+«bonne nouvelle,» l'annonce que le règne de Dieu est proche[341]. Jésus
+ne sera plus seulement un délicieux moraliste, aspirant à, renfermer en
+quelques aphorismes vifs et courts des leçons sublimes; c'est le
+révolutionnaire transcendant, qui essaye de renouveler le monde par ses
+bases mêmes et de fonder sur terre l'idéal qu'il a conçu. «Attendre le
+royaume de Dieu» sera synonyme d'être disciple de Jésus[342]. Ce mot de
+«royaume de Dieu» ou de «royaume du ciel,» ainsi que nous l'avons déjà
+dit[343], était depuis longtemps familier aux Juifs. Mais Jésus lui
+donnait un sens moral, une portée sociale que l'auteur même du Livre de
+Daniel, dans son enthousiasme apocalyptique avait à peine osé entrevoir.
+
+Dans le monde tel qu'il est, c'est le mal qui règne. Satan est le «roi
+de ce monde[344],» et tout lui obéit. Les rois tuent les prophètes. Les
+prêtres et les docteurs ne font pas ce qu'ils ordonnent aux autres de
+faire. Les justes sont persécutés, et l'unique partage des bons est de
+pleurer. Le «monde» est de la sorte l'ennemi de Dieu et de ses
+saints[345]; mais Dieu se réveillera et vengera ses saints. Le jour est
+proche; car l'abomination est à son comble. Le règne du bien aura son
+tour.
+
+L'avénement de ce règne du bien sera une grande révolution subite. Le
+monde semblera renversé; l'état actuel étant mauvais, pour se
+représenter l'avenir, il suffit de concevoir à peu près le contraire de
+ce qui existe. Les premiers seront les derniers[346]. Un ordre nouveau
+gouvernera l'humanité. Maintenant le bien et le mal sont mêlés comme
+l'ivraie et le bon grain dans un champ. Le maître les laisse croître
+ensemble; mais l'heure de la séparation violente arrivera[347]. Le
+royaume de Dieu sera comme un grand coup de filet, qui amène du bon et
+du mauvais poisson; on met le bon dans des jarres, et on se débarrasse
+du reste[348]. Le germe de cette grande révolution sera d'abord
+méconnaissable. Il sera comme le grain de sénevé, qui est la plus
+petite des semences, mais qui, jeté en terre, devient un arbre sous le
+feuillage duquel les oiseaux viennent se reposer[349]; ou bien il sera
+comme le levain qui, déposé dans la pâte, la fait fermenter tout
+entière[350]. Une série de paraboles, souvent obscures, était destinée à
+exprimer les surprises de cet avénement soudain, ses apparentes
+injustices, son caractère inévitable et définitif[351].
+
+Qui établira ce règne de Dieu? Rappelons-nous que la première pensée de
+Jésus, pensée tellement profonde chez lui qu'elle n'eut probablement pas
+d'origine et tenait aux racines mêmes de son être, fut qu'il était le
+fils de Dieu, l'intime de son Père, l'exécuteur de ses volontés. La
+réponse de Jésus à une telle question ne pouvait donc être douteuse. La
+persuasion qu'il ferait régner Dieu s'empara de son esprit d'une manière
+absolue. Il s'envisagea comme l'universel réformateur. Le ciel, la
+terre, la nature tout entière, la folie, la maladie et la mort ne sont
+que des instruments pour lui. Dans son accès de volonté, héroïque, il
+se croit tout-puissant. Si la terre ne se prête pas à cette
+transformation suprême, la terre sera broyée, purifiée par la flamme et
+le souffle de Dieu. Un ciel nouveau sera créé, et le monde entier sera
+peuplé d'anges de Dieu[352].
+
+Une révolution radicale[353], embrassant jusqu'à la nature elle-même,
+telle fut donc la pensée fondamentale de Jésus. Dès lors, sans doute, il
+avait renoncé à la politique; l'exemple de Juda le Gaulonite lui avait
+montré l'inutilité des séditions populaires. Jamais il ne songea à se
+révolter contre les Romains et les tétrarques. Le principe effréné et
+anarchique du Gaulonite n'était pas le sien. Sa soumission aux pouvoirs
+établis, dérisoire au fond, était complète dans la forme. Il payait le
+tribut à César pour ne pas scandaliser. La liberté et le droit ne sont
+pas de ce monde; pourquoi troubler sa vie par de vaines susceptibilités?
+Méprisant la terre, convaincu que le monde présent ne mérite pas qu'on
+s'en soucie, il se réfugiait dans son royaume idéal; il fondait cette
+grande doctrine du dédain transcendant[354], vraie doctrine de la
+liberté des âmes, qui seule donne la paix. Mais il n'avait pas dit
+encore: «Mon royaume n'est pas de ce monde.» Bien des ténèbres se
+mêlaient à ses vues les plus droites. Parfois des tentations étranges
+traversaient son esprit. Dans le désert de Judée, Satan lui avait
+proposé les royaumes de la terre. Ne connaissant pas la force de
+l'empire romain, il pouvait, avec le fond d'enthousiasme qu'il y avait
+en Judée et qui aboutit bientôt après à une si terrible résistance
+militaire, il pouvait, dis-je, espérer de fonder un royaume par l'audace
+et le nombre de ses partisans. Plusieurs fois peut-être se posa pour lui
+la question suprême: Le royaume de Dieu se réalisera-t-il par la force
+ou par la douceur, par la révolte ou par la patience? Un jour, dit-on,
+les simples gens de Galilée voulurent l'enlever et le faire roi[355].
+Jésus s'enfuit dans la montagne et y resta quelque temps seul. Sa belle
+nature le préserva de l'erreur qui eût fait de lui un agitateur ou un
+chef de rebelles, un Theudas ou un Barkokeba.
+
+La révolution qu'il voulut faire fut toujours une révolution morale;
+mais il n'en était pas encore arrivé à se fier pour l'exécution aux
+anges et à la trompette finale. C'est sur les hommes et par les hommes
+eux-mêmes qu'il voulait agir. Un visionnaire qui n'aurait eu d'autre
+idée que la proximité du jugement dernier n'eût pas eu ce soin pour
+l'amélioration de l'homme, et n'eût pas fondé le plus bel enseignement
+moral que l'humanité ait reçu. Beaucoup de vague restait sans doute dans
+sa pensée, et un noble sentiment, bien plus qu'un dessein arrêté, le
+poussait à l'oeuvre sublime qui s'est réalisée par lui, bien que d'une
+manière fort différente de celle qu'il imaginait.
+
+C'est bien le royaume de Dieu, en effet, je veux dire le royaume de
+l'esprit, qu'il fondait, et si Jésus, du sein de son Père, voit son
+oeuvre fructifier dans l'histoire, il peut bien dire avec vérité: Voilà
+ce que j'ai voulu. Ce que Jésus a fondé, ce qui restera éternellement de
+lui, abstraction faite des imperfections qui se mêlent à toute chose
+réalisée par l'humanité, c'est la doctrine de la liberté des âmes. Déjà
+la Grèce avait eu sur ce sujet de belles pensées[356]. Plusieurs
+stoïciens avaient trouvé moyen d'être libres sous un tyran. Mais, en
+général, le monde ancien s'était figuré la liberté comme attachée à,
+certaines formes politiques; les libéraux s'étaient appelés Harmodius et
+Aristogiton, Brutus et Cassius. Le chrétien véritable est bien plus
+dégagé de toute chaîne; il est ici-bas un exilé; que lui importe le
+maître passager de cette terre, qui n'est pas sa patrie? La liberté pour
+lui, c'est la vérité[357]. Jésus ne savait pas assez l'histoire pour
+comprendre combien une telle doctrine venait juste à son point, au
+moment où finissait la liberté républicaine et où les petites
+constitutions municipales de l'antiquité expiraient dans l'unité de
+l'empire romain. Mais son bon sens admirable et l'instinct vraiment
+prophétique qu'il avait de sa mission le guidèrent ici avec une
+merveilleuse sûreté. Par ce mot: «Rendez à César ce qui est à César et à
+Dieu ce qui est à Dieu,» il a créé quelque chose d'étranger à la
+politique, un refuge pour les âmes au milieu de l'empire de la force
+brutale. Assurément, une telle doctrine avait ses dangers. Établir en
+principe que le signe pour reconnaître le pouvoir légitime est de
+regarder la monnaie, proclamer que l'homme parfait paye l'impôt par
+dédain et sans discuter, c'était détruire la république à la façon
+ancienne et favoriser toutes les tyrannies. Le christianisme, en ce
+sens, a beaucoup contribué à affaiblir le sentiment des devoirs du
+citoyen et à livrer le monde au pouvoir absolu des faits accomplis.
+Mais, en constituant une immense association libre, qui, durant trois
+cents ans, sut se passer de politique, le christianisme compensa
+amplement le tort qu'il a fait aux vertus civiques. Le pouvoir de
+l'État a été borné aux choses de la terre; l'esprit a été affranchi, ou
+du moins le faisceau terrible de l'omnipotence romaine a été brisé pour
+jamais.
+
+L'homme surtout préoccupé des devoirs de la vie publique ne pardonne pas
+aux autres de mettre quelque chose au-dessus de ses querelles de parti.
+Il blâme surtout ceux qui subordonnent aux questions sociales les
+questions politiques et professent pour celles-ci une sorte
+d'indifférence. Il a raison en un sens, car toute direction exclusive
+est préjudiciable au bon gouvernement des choses humaines. Mais quel
+progrès les partis ont-ils fait faire à la moralité générale de notre
+espèce? Si Jésus, au lieu de fonder son royaume céleste, était parti
+pour Rome, s'était usé à conspirer contre Tibère, ou à regretter
+Germanicus, que serait devenu le monde? Républicain austère, patriote
+zélé, il n'eût pas arrêté le grand courant des affaires de son siècle,
+tandis qu'en déclarant la politique insignifiante, il a révélé au monde
+cette vérité que la patrie n'est pas tout, et que l'homme est antérieur
+et supérieur au citoyen.
+
+Nos principes de science positive sont blessés de la part de rêves que
+renfermait le programme de Jésus. Nous savons l'histoire de la terre;
+les révolutions cosmiques du genre de celle qu'attendait Jésus ne se
+produisent que par des causes géologiques ou astronomiques, dont on n'a
+jamais constaté le lien avec les choses morales. Mais, pour être juste
+envers les grands créateurs, il ne faut pas s'arrêter aux préjugés
+qu'ils ont pu partager. Colomb a découvert l'Amérique en partant d'idées
+fort erronées; Newton croyait sa folle explication de l'Apocalypse aussi
+certaine que son système du monde. Mettra-t-on tel homme médiocre de
+notre temps au-dessus d'un François d'Assise, d'un saint Bernard, d'une
+Jeanne d'Arc, d'un Luther, parce qu'il est exempt des erreurs que ces
+derniers ont professées? Voudrait-on mesurer les hommes à la rectitude
+de leurs idées en physique et à la connaissance plus ou moins exacte
+qu'ils possèdent du vrai système du monde? Comprenons mieux la position
+de Jésus et ce qui fit sa force. Le déisme du XVIIIe siècle et un
+certain protestantisme nous ont habitués à ne considérer le fondateur de
+la foi chrétienne que comme un grand moraliste, un bienfaiteur de
+l'humanité. Nous ne voyons plus dans l'Évangile que de bonnes maximes;
+nous jetons un voile prudent sur l'étrange état intellectuel où il est
+né. Il y a des personnes qui regrettent aussi que la Révolution
+française soit sortie plus d'une fois des principes et qu'elle n'ait pas
+été faite par des hommes sages et modérés. N'imposons pas nos petits
+programmes de bourgeois sensés à ces mouvements extraordinaires si fort
+au-dessus de notre taille. Continuons d'admirer la «morale de
+l'Évangile;» supprimons dans nos instructions religieuses la chimère qui
+en fut l'âme; mais ne croyons pas qu'avec les simples idées de bonheur
+ou de moralité individuelle on remue le monde. L'idée de Jésus fut bien
+plus profonde; ce fut l'idée la plus révolutionnaire qui soit jamais
+éclose dans un cerveau humain; elle doit être prise dans son ensemble,
+et non avec ces suppressions timides qui en retranchent justement ce qui
+l'a rendue efficace pour la régénération de l'humanité.
+
+Au fond, l'idéal est toujours une utopie. Quand nous voulons aujourd'hui
+représenter le Christ de la conscience moderne, le consolateur, le juge
+des temps nouveaux, que faisons-nous? Ce que fit Jésus lui-même il y a
+1830 ans. Nous supposons les conditions du monde réel tout autres
+qu'elles ne sont; nous représentons un libérateur moral brisant sans
+armes les fers du nègre, améliorant la condition du prolétaire,
+délivrant les nations opprimées. Nous oublions que cela suppose le monde
+renversé, le climat de la Virginie et celui du Congo modifiés, le sang
+et la race de millions d'hommes changés, nos complications sociales
+ramenées à une simplicité chimérique, les stratifications politiques de
+l'Europe dérangées de leur ordre naturel. La «réforme de toutes
+choses[358]» voulue par Jésus n'était pas plus difficile. Cette terre
+nouvelle, ce ciel nouveau, cette Jérusalem nouvelle qui descend du ciel,
+ce cri: «Voilà que je refais tout à neuf[359]!» sont les traits communs
+des réformateurs. Toujours le contraste de l'idéal avec la triste
+réalité produira dans l'humanité ces révoltes contre la froide raison
+que les esprits médiocres taxent de folie, jusqu'au jour où elles
+triomphent et où ceux qui les ont combattues sont les premiers à en
+reconnaître la haute raison.
+
+Qu'il y eût une contradiction entre la croyance d'une fin prochaine du
+monde et la morale habituelle de Jésus, conçue en vue d'un état stable
+de l'humanité, assez analogue à celui qui existe en effet, c'est ce
+qu'on n'essayera pas de nier[360]. Ce fut justement cette contradiction
+qui assura la fortune de son oeuvre. Le millénaire seul n'aurait rien
+fait de durable; le moraliste seul n'aurait rien fait de puissant. Le
+millénarisme donna l'impulsion, la morale assura l'avenir. Par là, le
+christianisme réunit les deux conditions des grands succès en ce monde,
+un point de départ révolutionnaire et la possibilité de vivre. Tout ce
+qui est fait pour réussir doit répondre à ces deux besoins; car le monde
+veut à la fois changer et durer. Jésus, en même temps qu'il annonçait un
+bouleversement sans égal dans les choses humaines, proclamait les
+principes sur lesquels la société repose depuis dix-huit cents ans.
+
+Ce qui distingue, en effet, Jésus des agitateurs de son temps et de ceux
+de tous les siècles, c'est son parfait idéalisme. Jésus, à quelques
+égards, est un anarchiste, car il n'a aucune idée du gouvernement civil.
+Ce gouvernement lui semble purement et simplement un abus. Il en parle
+en termes vagues et à la façon d'une personne du peuple qui n'a aucune
+idée de politique. Tout magistrat lui paraît un ennemi naturel des
+hommes de Dieu; il annonce à ses disciples des démêlés avec la police,
+sans songer un moment qu'il y ait là matière à rougir[361]. Mais jamais
+la tentative de se substituer aux puissants et aux riches ne se montre
+chez lui. Il veut anéantir la richesse et le pouvoir, mais non s'en
+emparer. Il prédit à ses disciples des persécutions et des
+supplices[362]; mais pas une seule fois la pensée d'une résistance armée
+ne se laisse entrevoir. L'idée qu'on est tout-puissant par la souffrance
+et la résignation, qu'on triomphe de la force par la pureté du coeur,
+est bien une idée propre de Jésus. Jésus n'est pas un spiritualiste; car
+tout aboutit pour lui à une réalisation palpable; il n'a pas la moindre
+notion d'une âme séparée du corps. Mais c'est un idéaliste accompli, la
+matière n'étant pour lui que le signe de l'idée, et le réel l'expression
+vivante de ce qui ne paraît pas.
+
+A qui s'adresser, sur qui compter pour fonder le règne de Dieu? La
+pensée de Jésus en ceci n'hésita jamais. Ce qui est haut pour les hommes
+est en abomination aux yeux de Dieu[363]. Les fondateurs du royaume de
+Dieu seront les simples. Pas de riches, pas de docteurs, pas de prêtres;
+des femmes, des hommes du peuple, des humbles, des petits[364]. Le grand
+signe du Messie, c'est «la bonne nouvelle annoncée aux pauvres[365].» La
+nature idyllique et douce de Jésus reprenait ici le dessus. Une immense
+révolution sociale, où les rangs seront intervertis, où tout ce qui est
+officiel en ce monde sera humilié, voilà son rêve. Le monde ne le croira
+pas; le monde le tuera. Mais ses disciples ne seront pas du monde[366].
+Ils seront un petit troupeau d'humbles et de simples, qui vaincra par
+son humilité même. Le sentiment qui a fait de «mondain» l'antithèse de
+«chrétien» a, dans les pensées du maître, sa pleine justification[367].
+
+
+NOTES:
+
+[337] _Tobie_ VIII, 3; Luc, XI, 24.
+
+[338] Matth., IV, 1 et suiv.; Marc, I, 12-13; Luc, IV, 1 et suiv.
+Certes, l'analogie frappante que ces récits offrent avec des légendes
+analogues du _Vendidad_ (farg. XIX) et du _Lalitavistara_ (ch. XVII,
+XVIII, XXI) porterait à n'y voir qu'un mythe. Mais le récit maigre et
+concis de Marc, qui représente ici évidemment la rédaction primitive,
+suppose un fait réel, qui plus tard a fourni le thème de développements
+légendaires.
+
+[339] Matth., IV, 12; Marc, I, 14; Luc, IV, 14; Jean, IV, 3.
+
+[340] Matth., VII, 29; Marc, I, 22; Luc, IV, 32.
+
+[341] Marc, I,14-15.
+
+[342] Marc, XV, 43.
+
+[343] Voir ci-dessus, p. 78-79.
+
+[344] Jean, XII, 31; XIV, 30; XVI, 14. Comp. _II Cor_., IV, 4; _Ephes_.,
+VI, 2.
+
+[345] Jean, I, 10; VII, 7; XIV, 17, 22, 27; XV, 18 et suiv.; XVI, 8, 20,
+33; XVII, 9, 14, 16, 25. Cette nuance du mot «monde» est surtout
+caractérisée dans les écrits de Paul et de Jean.
+
+[346] Matth., XIX, 30; XX, 16; Marc, X, 31; Luc, XIII, 30.
+
+[347] Matth., XIII, 24 et suiv.
+
+[348] Matth., XIII, 47 et suiv.
+
+[349] Matth., XIII, 31 et suiv.; Marc, IV, 31 et suiv.; Luc, XIII, 19 et
+suiv.
+
+[350] Matth., XIII, 33; Luc, XIII, 21.
+
+[351] Matth., XIII entier; XVIII, 23 et suiv.; XX, 1 et suiv.; Luc,
+XIII, 18 et suiv.
+
+[352] Matth., XXII, 30.
+
+[353] [Greek: Apikatastasis pantôn.] _Act._, III, 21
+
+[354] Matth., XVII, 23-26; XXII, 16-22.
+
+[355] Jean, VI, 15.
+
+[356] V. Stobée, _Florilegium_, ch. LXII, LXXVII, LXXXVI et suiv.
+
+[357] Jean, VIII, 32 et suiv.
+
+[358] _Act._, III, 21.
+
+[359] _Apocal._, XXI, 1, 2, 5.
+
+[360] Les sectes millénaires de l'Angleterre présentent le même
+contraste, je veux dire la croyance à une prochaine fin du monde, et
+néanmoins beaucoup de bon sens dans la pratique de la vie, une entente
+extraordinaire des affaires commerciales et de l'industrie.
+
+[361] Matth., X, 47-48; Luc, XII, 41.
+
+[362] Matth., V, 10 et suiv.; X entier; Luc, VI, 22 et suiv.; Jean, XV,
+18 et suiv.; XVI, 2 et suiv., 20, 33; XVII, 14.
+
+[363] Luc, XVI, 15.
+
+[364] Matth., V, 3, 10; XVIII, 3; XIX, 14, 23-24; XXI, 3',; XXII, 2 et
+suiv.; Marc, X, 14-15, 23-25; Luc, IV, 18 et suiv.; VI, 20; XVIII,
+16-17, 24-25.
+
+[365] Matth., XI, 5.
+
+[366] Jean, XV, 19; XVII, 14, 16.
+
+[367] Voir surtout le chapitre XVII de saint Jean, exprimant, sinon un
+discours réel tenu par Jésus, du moins un sentiment qui était
+très-profond chez ses disciples et qui sûrement venait de lui.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+JÉSUS A CAPHARNAHUM.
+
+
+Obsédé d'une idée de plus en plus impérieuse et exclusive, Jésus
+marchera désormais avec une sorte d'impassibilité fatale dans la voie
+que lui avaient tracée son étonnant génie et les circonstances
+extraordinaires où il vivait. Jusque-là il n'avait fait que communiquer
+ses pensées à quelques personnes secrètement attirées vers lui;
+désormais son enseignement devient public et suivi. Il avait à peu près
+trente ans[368]. Le petit groupe d'auditeurs qui l'avait accompagné près
+de Jean-Baptiste s'était grossi sans doute, et peut-être quelques
+disciples de Jean s'étaient-ils joints à lui[369]. C'est avec ce premier
+noyau d'Église qu'il annonce hardiment, dès son retour en Galilée, la
+«bonne nouvelle du royaume de Dieu.» Ce royaume allait venir, et c'était
+lui, Jésus, qui était ce «Fils de l'homme» que Daniel en sa vision avait
+aperçu comme l'appariteur divin de la dernière et suprême révélation.
+
+Il faut se rappeler que, dans les idées juives, antipathiques à l'art et
+à la mythologie, la simple forme de l'homme avait une supériorité sur
+celle des _chérubs_ et des animaux fantastiques que l'imagination du
+peuple, depuis qu'elle avait subi l'influence de l'Assyrie, supposait
+rangés autour de la divine majesté. Déjà dans Ézéchiel[370], l'être
+assis sur le trône suprême, bien au-dessus des monstres du char
+mystérieux, le grand révélateur des visions prophétiques a la figure
+d'un homme. Dans le Livre de Daniel, au milieu de la vision des empires
+représentés par des animaux, au moment où la séance du grand jugement
+commence et où les livres sont ouverts, un être «semblable à un fils de
+l'homme» s'avance vers l'Ancien des jours, qui lui confère le pouvoir de
+juger le monde, et de le gouverner pour l'éternité[371]. _Fils de
+l'homme_ est dans les langues sémitiques, surtout dans les dialectes
+araméens, un simple synonyme _d'homme._ Mais ce passage capital de
+Daniel frappa les esprits; le mot de _fils de l'homme_ devint, au moins
+dans certaines écoles[372], un des titres du Messie envisagé comme juge
+du monde et comme roi de l'ère nouvelle qui allait s'ouvrir[373].
+L'application que s'en faisait Jésus à lui-même était donc la
+proclamation de sa messianité et l'affirmation de la prochaine
+catastrophe où il devait figurer en juge, revêtu des pleins pouvoirs que
+lui avait délégués l'Ancien des jours[374].
+
+Le succès de la parole du nouveau prophète fut cette fois décisif. Un
+groupe d'hommes et de femmes, tous caractérisés par un même esprit de
+candeur juvénile et de naïve innocence, adhérèrent à lui et lui dirent:
+«Tu es le Messie.» Comme le Messie devait être fils de David, on lui
+décernait naturellement ce titre, qui était synonyme du premier. Jésus
+se le laissait donner avec plaisir, quoiqu'il lui causât quelque
+embarras, sa naissance étant toute populaire. Pour lui, le titre qu'il
+préférait était celui de «Fils de l'homme,» titre humble en apparence,
+mais qui se rattachait directement aux espérances messianiques. C'est
+par ce mot qu'il se désignait[375], si bien que dans sa bouche, «le Fils
+de l'homme» était synonyme du pronom «je,» dont il évitait de se servir.
+Mais on ne l'apostrophait jamais ainsi, sans doute parce que le nom dont
+il s'agit ne devait pleinement lui convenir qu'au jour de sa future
+apparition.
+
+Le centre d'action de Jésus, à cette époque de sa vie, fut la petite
+ville de Capharnahum, située sur le bord du lac de Génésareth. Le nom de
+Capharnahum, où entre le mot _caphar_, «village», semble désigner une
+bourgade à l'ancienne manière, par opposition aux grandes villes bâties
+selon la mode romaine, comme Tibériade[376]. Ce nom avait si peu de
+notoriété, que Josèphe, à un endroit de ses écrits[377], le prend pour
+le nom d'une fontaine, la fontaine ayant plus de célébrité que le
+village situé près d'elle. Comme Nazareth, Capharnahum était sans
+passé, et n'avait en rien participé au mouvement profane favorisé par
+les Hérodes. Jésus s'attacha beaucoup à cette ville et s'en fit comme
+une seconde patrie[378]. Peu après son retour, il avait dirigé sur
+Nazareth une tentative qui n'eut aucun succès[379]. Il n'y put faire
+aucun miracle, selon la naïve remarque d'un de ses biographes[380]. La
+connaissance qu'on avait de sa famille, laquelle était peu considérable,
+nuisait trop à son autorité. On ne pouvait regarder comme le fils de
+David celui dont on voyait tous les jours le frère, la soeur, le
+beau-frère. Il est remarquable, du reste, que sa famille lui fit une
+assez vive opposition, et refusa nettement de croire a sa mission[381].
+Les Nazaréens, bien plus violents, voulurent, dit-on, le tuer en le
+précipitant d'un sommet escarpé[382]. Jésus remarqua avec esprit que
+cette aventure lui était commune avec tous les grands hommes, et il se
+fit l'application du proverbe: «Nul n'est prophète en son pays.»
+
+Cet échec fut loin de le décourager. Il revint à Capharnahum[383], où il
+trouvait des dispositions beaucoup meilleures, et de là il organisa une
+série de missions sur les petites villes environnantes. Les populations
+de ce beau et fertile pays n'étaient guère réunies que le samedi. Ce fut
+le jour qu'il choisit pour ses enseignements. Chaque ville avait alors
+sa synagogue ou lieu de séance. C'était une salle rectangulaire, assez
+petite, avec un portique, que l'on décorait des ordres grecs. Les Juifs,
+n'ayant pas d'architecture propre, n'ont jamais tenu à donner à ces
+édifices un style original. Les restes de plusieurs anciennes synagogues
+existent encore en Galilée[384]. Elles sont toutes construites en grands
+et bons matériaux; mais leur style est assez mesquin par suite de cette
+profusion d'ornements végétaux, de rinceaux, de torsades, qui
+caractérise les monuments juifs[385]. A l'intérieur, il y avait des
+bancs, une chaire pour la lecture publique, une armoire pour renfermer
+les rouleaux sacrés[386]. Ces édifices, qui n'avaient rien du temple,
+étaient le centre de toute la vie juive. On s'y réunissait le jour du
+sabbat pour la prière et pour la lecture de la Loi et des Prophètes.
+Comme le judaïsme, hors de Jérusalem, n'avait pas de clergé proprement
+dit, le premier venu se levait, faisait les lectures du jour (_parascha_
+et _haphtara_), et y ajoutait un _midrasch_ ou commentaire tout
+personnel, où il exposait ses propres idées[387]. C'était l'origine de
+«l'homélie,» dont nous trouvons le modèle accompli dans les petits
+traités de Philon. On avait le droit de faire des objections et des
+questions au lecteur; de la sorte, la réunion dégénérait vite en une
+sorte d'assemblée libre. Elle avait un président[388], des
+«anciens[389],» un _hazzan_, lecteur attitré ou appariteur[390], des
+«envoyés[391],» sortes de secrétaires ou de messagers qui faisaient la
+correspondance d'une synagogue à l'autre, un _schammasch_ ou
+sacristain[392]. Les synagogues étaient ainsi de vraies petites
+républiques indépendantes; elles avaient une juridiction étendue. Comme
+toutes les corporations municipales jusqu'à une époque avancée de
+l'empire romain, elles faisaient des décrets honorifiques[393], votaient
+des résolutions ayant force de loi pour la communauté, prononçaient des
+peines corporelles dont l'exécuteur ordinaire était le _hazzan[394]_.
+
+Avec l'extrême activité d'esprit qui a toujours caractérisé les Juifs,
+une telle institution, malgré les rigueurs arbitraires qu'elle
+comportait, ne pouvait manquer de donner lieu à des discussions
+très-animées. Grâce aux synagogues, le judaïsme put traverser intact
+dix-huit siècles de persécution. C'étaient comme autant de petits mondes
+à part, où l'esprit national se conservait, et qui offraient aux luttes
+intestines des champs tout préparés. Il s'y dépensait une somme énorme
+de passion. Les querelles de préséance y étaient vives. Avoir un
+fauteuil d'honneur au premier rang était la récompense d'une haute
+piété, ou le privilège de la richesse qu'on enviait le plus[395]. D'un
+autre côté, la liberté, laissée à qui la voulait prendre, de s'instituer
+lecteur et commentateur du texte sacré donnait des facilités
+merveilleuses pour la propagation des nouveautés. Ce fut là une des
+grandes forces de Jésus et le moyen le plus habituel qu'il employa pour
+fonder son enseignement doctrinal[396]. Il entrait dans la synagogue, se
+levait pour lire; le _hazzan_ lui tendait le livre, il le déroulait, et
+lisant la _parascha_ ou la _haphtara_ du jour, il tirait de cette
+lecture quelque développement conforme à ses idées[397]. Comme il y
+avait peu de pharisiens en Galilée, la discussion contre lui ne prenait
+pas ce degré de vivacité et ce ton d'acrimonie qui, à Jérusalem,
+l'eussent arrêté court dès ses premiers pas. Ces bons Galiléens
+n'avaient jamais entendu une parole aussi accommodée à leur imagination
+riante[398]. On l'admirait, on le choyait, on trouvait qu'il parlait
+bien et que ses raisons étaient convaincantes. Les objections les plus
+difficiles, il les résolvait avec assurance; le charme de sa parole et
+de sa personne captivait ces populations encore jeunes, que le
+pédantisme des docteurs n'avait pas desséchées.
+
+L'autorité du jeune maître allait ainsi tous les jours grandissant, et,
+naturellement, plus on croyait en lui, plus il croyait en lui-même. Son
+action était fort restreinte. Elle était toute bornée au bassin du lac
+de Tibériade, et même dans ce bassin elle avait une région préférée. Le
+lac a cinq ou six lieues de long sur trois ou quatre de large; quoique
+offrant l'apparence d'un ovale assez régulier, il forme, à partir de
+Tibériade jusqu'à l'entrée du Jourdain, une sorte de golfe, dont la
+courbe mesure environ trois lieues. Voilà le champ où la semence de
+Jésus trouva enfin la terre bien préparée. Parcourons-le pas à pas, en
+essayant de soulever le manteau de sécheresse et de deuil dont l'a
+couvert le démon de l'islam.
+
+En sortant de Tibériade, ce sont d'abord des rochers escarpés, une
+montagne qui semble s'écrouler dans la mer. Puis les montagnes
+s'écartent; une plaine (_El-Ghoueir_) s'ouvre presque au niveau du lac.
+C'est un délicieux bosquet de haute verdure, sillonné par d'abondantes
+eaux qui sortent en partie d'un grand bassin rond, de construction
+antique (_Aïn-Medawara_). A l'entrée de cette plaine, qui est le pays de
+Génésareth proprement dit, se trouve le misérable village de _Medjdel_.
+A l'autre extrémité de la plaine (toujours en suivant la mer), on
+rencontre un emplacement de ville (_Khan-Minyeh_), de très-belles eaux
+(_Aïn-et-Tin_), un joli chemin, étroit et profond, taillé dans le roc,
+que certainement Jésus a souvent suivi, et qui sert de passage entre la
+plaine de Génésareth et le talus septentrional du lac. A un quart
+d'heure de là, on traverse une petite rivière d'eau salée
+(_Aïn-Tabiga_), sortant de terre par plusieurs larges sources à quelques
+pas du lac, et s'y jetant au milieu d'un épais fourré de verdure. Enfin,
+à quarante minutes plus loin, sur la pente aride qui s'étend
+d'Aïn-Tabiga à l'embouchure du Jourdain, on trouve quelques huttes et un
+ensemble de ruines assez monumentales, nommés _Tell-Hum_.
+
+Cinq petites villes, dont l'humanité parlera éternellement autant que
+de Rome et d'Athènes, étaient, du temps de Jésus, disséminées dans
+l'espace qui s'étend du village de Medjdel à Tell-Hum. De ces cinq
+villes, Magdala, Dalmanutha, Capharnahum, Bethsaïde, Chorazin[399], la
+première seule se laisse retrouver aujourd'hui avec certitude. L'affreux
+village de Medjdel a sans doute conservé le nom et la place de la
+bourgade qui donna à Jésus sa plus fidèle amie[400]. Dalmanutha était
+probablement près de là[401]. Il n'est pas impossible que Chorazin fût
+un peu dans les terres, du côté du nord[402]. Quant à Bethsaïde et
+Capharnahum, c'est en vérité presque au hasard qu'on les place à
+Tell-Hum, à Aïn-et-Tin, à Khan-Minyeh, à Aïn-Medawara[403]. On dirait
+qu'en topographie, comme en histoire, un dessein profond ait voulu
+cacher les traces du grand fondateur. Il est douteux qu'on arrive
+jamais, sur ce sol profondément dévasté, à fixer les places où
+l'humanité voudrait venir baiser l'empreinte de ses pieds.
+
+Le lac, l'horizon, les arbustes, les fleurs, voilà donc tout ce qui
+reste du petit canton de trois ou quatre lieues où Jésus fonda son
+oeuvre divine. Les arbres ont totalement disparu. Dans ce pays, où la
+végétation était autrefois si brillante que Josèphe y voyait une sorte
+de miracle,--la nature, suivant lui, s'étant plu à rapprocher ici côte à
+côte les plantes des pays froids, les productions des zones brûlantes,
+les arbres des climats moyens, chargés toute l'année de fleurs et de
+fruits[404];--dans ce pays, dis-je, on calcule maintenant un jour
+d'avance l'endroit où l'on trouvera le lendemain un peu d'ombre pour son
+repas. Le lac est devenu désert. Une seule barque, dans le plus
+misérable état, sillonne aujourd'hui ces flots jadis si riches de vie
+et de joie. Mais les eaux sont toujours légères et transparentes[405].
+La grève, composée de rochers ou de galets, est bien celle d'une petite
+mer, non celle d'un étang, comme les bords du lac Huleh. Elle est nette,
+propre, sans vase, toujours battue au même endroit par le léger
+mouvement des flots. De petits promontoires, couverts de lauriers roses,
+de tamaris et de câpriers épineux, s'y dessinent; à deux endroits
+surtout, à la sortie du Jourdain, près de Tarichée, et au bord de la
+plaine de Génésareth, il y a d'enivrants parterres, où les vagues
+viennent s'éteindre en des massifs de gazon et de fleurs. Le ruisseau
+d'Aïn-Tabiga fait un petit estuaire, plein de jolis coquillages. Des
+nuées d'oiseaux nageurs couvrent le lac. L'horizon est éblouissant de
+lumière. Les eaux, d'un azur céleste, profondément encaissées entre des
+roches brûlantes, semblent, quand on les regarde du haut des montagnes
+de Safed, occuper le fond d'une coupe d'or. Au nord, les ravins neigeux
+de l'Hermon se découpent en lignes blanches sur le ciel; à l'ouest, les
+hauts plateaux ondulés de la Gaulonitide et de la Pérée, absolument
+arides et revêtus par le soleil d'une sorte d'atmosphère veloutée,
+forment une montagne compacte, ou pour mieux dire une longue terrasse
+très-élevée, qui, depuis Césarée de Philippe, court indéfiniment vers le
+sud.
+
+La chaleur sur les bords est maintenant très-pesante. Le lac occupe une
+dépression de deux cents mètres au-dessous du niveau de la
+Méditerranée[406], et participe ainsi des conditions torrides de la mer
+Morte[407]. Une végétation abondante tempérait autrefois ces ardeurs
+excessives; on comprendrait difficilement qu'une fournaise comme est
+aujourd'hui tout le bassin du lac, à partir du mois de mai, eût jamais
+été le théâtre d'une prodigieuse activité. Josèphe, d'ailleurs, trouve
+le pays fort tempéré[408]. Sans doute il y a eu ici, comme dans la
+campagne de Rome, quelque changement de climat, amené par des causes
+historiques. C'est l'islamisme, et surtout la réaction musulmane contre
+les croisades, qui ont desséché, à la façon d'un vent de mort, le canton
+préféré de Jésus. La belle terre de Génésareth ne se doutait pas que
+sous le front de ce pacifique promeneur s'agitaient ses destinées.
+Dangereux compatriote, Jésus a été fatal au pays qui eut le redoutable
+honneur de le porter. Devenue pour tous un objet d'amour ou de haine,
+convoitée par deux fanatismes rivaux, la Galilée devait, pour prix de sa
+gloire, se changer en désert. Mais qui voudrait dire que Jésus eût été
+plus heureux, s'il eût vécu un plein âge d'homme, obscur en son village?
+Et ces ingrats Nazaréens, qui penserait à eux, _si_, au risque de
+compromettre l'avenir de leur bourgade, un des leurs n'eût reconnu son
+Père et ne se fût proclamé fils de Dieu?
+
+Quatre ou cinq gros villages, situés à une demi-heure l'un de l'autre,
+voilà donc le petit monde de Jésus à l'époque où nous sommes. Il ne
+semble pas être jamais entré à Tibériade, ville toute profane, peuplée
+en grande partie de païens et résidence habituelle d'Antipas[409].
+Quelquefois, cependant, il s'écartait de sa région favorite. Il allait
+en barque sur la rive orientale, à, Gergésa par exemple[410]. Vers le
+nord, on le voit à Panéas ou Césarée de Philippe[411], au pied de
+l'Hermon. Une fois, enfin, il fait une course du côté de Tyr et de
+Sidon[412], pays qui devait être alors merveilleusement florissant. Dans
+toutes ces contrées, il était en plein paganisme[413]. A Césarée, il vit
+la célèbre grotte du _Panium_, où l'on plaçait la source du Jourdain, et
+que la croyance populaire entourait d'étranges légendes[414]; il put
+admirer le temple de marbre qu'Hérode fit élever près de là en l'honneur
+d'Auguste[415]; il s'arrêta probablement devant les nombreuses statues
+votives à Pan, aux Nymphes, à l'Écho de la grotte, que la piété
+entassait déjà en ce bel endroit[416]. Un juif évhémériste, habitué à
+prendre les dieux étrangers pour des hommes divinisés ou pour des
+démons, devait considérer toutes ces représentations figurées comme des
+idoles. Les séductions des cultes naturalistes, qui enivraient les races
+plus sensitives, le laissèrent froid. Il n'eut sans doute aucune
+connaissance de ce que le vieux sanctuaire de Melkarth, à Tyr, pouvait
+renfermer encore d'un culte primitif plus ou moins analogue à celui des
+Juifs[417]. Le paganisme, qui, en Phénicie, avait élevé sur chaque
+colline un temple et un bois sacré, tout cet aspect de grande industrie
+et de richesse profane[418], durent peu lui sourire. Le monothéisme
+enlève toute aptitude à comprendre les religions païennes; le musulman
+jeté dans les pays polythéistes semble n'avoir pas d'yeux. Jésus sans
+contredit n'apprit rien dans ces voyages. Il revenait toujours à sa rive
+bien-aimée de Génésareth. Le centre de ses pensées était là; là, il
+trouvait foi et amour.
+
+
+NOTES:
+
+[368] Luc, III, 23; évangile des Ébionim, dans Epiph., _Adv. hær._ XXX,
+13.
+
+[369] Jean, I, 37 et suiv.
+
+[370] I, 5, 26 et suiv.
+
+[371] Daniel, VII, 13-14. Comp. VIII, 15; X, 16.
+
+[372] Dans Jean, XII, 34, les Juifs ne paraissent pas au courant du sens
+de ce mot.
+
+[373] Livre d'Hénoch, XLVI, 1, 2, 3; XLVIII, 2, 3; LXII 9, 14; LXX, 1
+(division de Dillmann); Matth., X, 23; XIII, 41; XVI, 27-28; XIX, 28;
+XXIV, 27, 30, 37, 39, 44; XXV, 31; XXVI, 64; Marc, XIII, 26; XIV, 62;
+Luc, XII, 40; XVII, 24, 26, 30; XXI, 27, 36; XXII, 69; _Actes_, VII, 55.
+Mais le passage le plus significatif est: Jean, V, 27, rapproché
+d'_Apoc_., I, 13; XIV, 14. L'expression, «Fils de la femme» pour le
+Messie se trouve une fois dans le livre d'Hénoch, LXII, 8.
+
+[374] Jean, V, 22, 27.
+
+[375] Ce titre revient quatre-vingt-trois fois dans les Évangiles, et
+toujours dans les discours de Jésus.
+
+[376] Il est vrai que Tell-Hum, qu'on identifie d'ordinaire avec
+Capharnahum, offre des restes d'assez beaux monuments. Mais, outre que
+cette identification est douteuse, lesdits monuments peuvent être du IIe
+et du IIIe siècle après J.-C.
+
+[377] _B.J._, III, X, 8.
+
+[378] Matth., IX, 4; Marc, II, 4.
+
+[379] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VI, 4 et suiv.; Luc, IV, 46 et
+suiv., 23-24; Jean, IV, 44.
+
+[380] Marc, VI, 3. Cf. Matth., XII, 58; Luc, IV, 23.
+
+[381] Matth., XIII, 57; Marc, VI, 4; Jean, VII, 3 et suiv.
+
+[382] Luc, IV, 29. Probablement il s'agit ici du rocher à pic qui est
+très-près de Nazareth, au-dessus de l'église actuelle des Maronites, et
+non du prétendu _Mont de la Précipitation_, à une heure de Nazareth. V.
+Robinson, II, 335 et suiv.
+
+[383] Matth., IV, 13; Luc, IV, 31.
+
+[384] A Tell-Hum, à Irbid (Arbela), à Meiron (Mero), à Jiseh (Giscala),
+à Kasyoun, à Nabartein, deux à Kefr-Bereim.
+
+[385] Je n'ose encore me prononcer sur l'âge de ces monuments, ni par
+conséquent affirmer que Jésus ait enseigné dans aucun d'eux. Quel
+intérêt n'aurait pas, dans une telle hypothèse, la synagogue de Tell-Hum
+La grande synagogue de Kefr-Bereim me semble la plus ancienne de toutes.
+Elle est d'un style assez pur. Celle de Kasyoun porte une inscription
+grecque du temps de Septime Sévère. La grande importance que prit le
+judaïsme dans la haute Galilée après la guerre des Romains permet de
+croire que plusieurs de ces édifices ne remontent qu'au IIIe siècle,
+époque où Tibériade devint une sorte de capitale du judaïsme.
+
+[386] _II Esdr_., VIII, 4; Matth., XXIII, 6; Epist. Jac., II, 3;
+Mischna, _Megilla_, III, 1; _Rosch hasschana_, IV, 7, etc. Voir surtout
+la curieuse description de la synagogue d'Alexandrie dans le Talmud de
+Babylone, _Sukka_, 51 _b_.
+
+[387] Philon, cité dans Eusèbe, _Proep. evang_., VIII, 7, et _Quod omnis
+probus liber_, § 12; Luc, IV, 16; _Act._ XIII, 15; XV, 21; Mischna,
+_Megilla_, III, 4 et suiv.
+
+[388] [Greek: Archisunagôgos].
+
+[389] [Greek: Presbuteroi].
+
+[390] [Greek: Hupêretês].
+
+[391] [Greek: Apostoloi] ou [Greek: angeloi].
+
+[392] [Greek: Diachonos]. Marc, V, 22, 35 et suiv.; Luc, IV, 20; VII, 3;
+VIII, 41, 49; XIII, 14; _Act_., XIII, 15; XVIII, 8, 17; _Apoc_., II, 1;
+Mischna, _Joma_, VII, 1; _Rosch hasschana_, IV, 9; Talm. de Jérus.,
+_Sanhédrin_, I, 7; Epiph., _Adv. hær_., XXX, 4, 11.
+
+[393] Inscription de Bérénice, dans le _Corpus inscr. græc._, n° 5361;
+inscription de Kasyoun, dans la _Mission de Phénicie_, livre IV [sous
+presse].
+
+[394] Matth., V, 25; X, 17; XXIII, 34; Marc, XIII, 9; Luc, XII, 11; XXI,
+12; _Act.,_ XXII, 19; XXVI, 11; _II Cor.,_ XI, 24; Mischna, _Macoth,_
+III, 12 Talmud de Babyl., _Megilla_, 7b; Epiph., _Adv. hær.,_ XXX, 11.
+
+[395] Matth., XXIII, 6; Epist. Jac., II 3; Talm. de Bab., _Sukka,_ 51
+_b_.
+
+[396] Matth., IV, 23; IX, 35; Marc, I, 21,39; VI, 2; Luc, IV, 15, 46,
+31, 44; XIII, 10; Jean, XVIII, 20.
+
+[397] Luc, IV, 16 et suiv. Comp. Mischna, _Joma_, VII, 1.
+
+[398] Matth., VII, 28; XIII, 54, Marc, I, 22; VI, 1; Luc, IV, 22, 32.
+
+[399] L'antique Kinnéreth avait disparu ou changé de nom.
+
+[400] On sait en effet qu'elle était très-voisine de Tibériade. Talmud
+de Jérusalem, _Maasaroth_, III, I; _Schebiit_, IX, 1; _Erubin._, vV7.
+
+[401] Marc, VIII, 10. Comp. Matth., XV, 39.
+
+[402] A l'endroit nommé _Khorazi_ ou _Bir-Kérazeh,_ au-dessus de
+Tell-Hum.
+
+[403] L'ancienne hypothèse qui identifiait Tell-Hum avec Capharnahum,
+bien que fortement attaquée depuis quelques années, conserve encore de
+nombreux défenseurs. Le meilleur argument qu'on puisse faire valoir en
+sa faveur est le nom même de _Tell-Hum, Tell_ entrant dans le nom de
+beaucoup de villages et ayant pu remplacer _Caphar_. Impossible, d'un
+autre côté, de trouver près de Tell-Hum une fontaine répondant à ce que
+dit Josèphe _(B. J_., III, x, 8). Cette fontaine de Capharnahum semble
+bien être Aïn-Medawara; mais Aïn-Medawara est à une demi-heure du lac,
+tandis que Capharnahum était une ville de pêcheurs sur le bord même de
+la mer (Matth., IV, 13; Jean, VI, 17). Les difficultés pour Bethsaïde
+sont plus grandes encore; car l'hypothèse, assez généralement admise, de
+deux Bethsaïdes, l'une sur la rive occidentale, l'autre sur la rive
+orientale du lac, et à deux ou trois lieues l'une de l'autre, a quelque
+chose de singulier.
+
+[404] _B. J_., III, x, 8.
+
+[405] _B.J._, III, x, 7; Jacques de Vitri, dans le _Gesta Dei per
+Francos_, I, 1075.
+
+[406] C'est l'évaluation du capitaine Lynch (dans Ritter, _Erd-kunde,_
+XV, 1re part., p. XX). Elle concorde à peu près avec celle de M. de
+Bertou _(Bulletin de la Soc. de géogr_., 2e série, XII, p. 146).
+
+[407] La dépression de la mer Morte est du double.
+
+[408] _B. J_., III, x, 7 et 8.
+
+[409] Jos., _Ant._, XVIII, II, 3; _Vita_, 12, 13, 64.
+
+[410] J'adopte l'opinion de M. Thomson (_The Land and the Book_, II, 34
+et suiv.), d'après laquelle la Gergésa de Matthieu (VIII, 28), identique
+à la ville chananéenne de _Girgasch_ (_Gen._, X, 16; XV, 21; _Deut._,
+VII, 1; _Josué_, XXIV, 11), serait l'emplacement nommé maintenant
+_Kersa_ ou _Gersa_, sur la rive orientale, à peu près vis-à-vis de
+Magdala. Marc (V, 1) et Luc (VIII, 26) nomment _Gadara_ ou _Gerasa_ au
+lieu de _Gergesa. Gerasa_ est une leçon impossible, les évangélistes
+nous apprenant que la ville en question était près du lac et vis-à-vis
+de la Galilée. Quant à Gadare, aujourd'hui _Om-Keis_, à une heure et
+demie du lac et du Jourdain, les circonstances locales données par Marc
+et Luc n'y conviennent guère. On comprend d'ailleurs que _Gergesa_ soit
+devenue _Gerasa_, nom bien plus connu, et que les impossibilités
+topographiques qu'offrait cette dernière lecture aient fait adopter
+_Gadara_. Cf. Orig., _Comment. in Joann._, VI, 24; X, 10; Eusèbe et
+saint Jérôme, _De situ et nomin. loc. hebr._, aux mots [Greek: Gergesa,
+Gergasei].
+
+[411] Matth., XVI, 13; Marc, VIII, 27.
+
+[412] Matth., XV, 21; Marc, VII, 24, 31.
+
+[413] Jos., _Vita_, 13.
+
+[414] Jos., _Ant._, XV, x, 3; _B.J._, I, xxi, 3; III, x, 7; Benjamin de
+Tudèle, p. 46, édit. Asher.
+
+[415] Jos., _Ant._, XV, x, 3.
+
+[416] _Corpus. inscr. gr._, n^(os) 4537, 4538, 4538 _b_, 4539.
+
+[417] Lucianus (ut fertur), _De dea syria_, 3.
+
+[418] Les traces de la riche civilisation païenne de ce temps couvrent
+encore tout le Beled-Bescharrah, et surtout les montagnes qui forment le
+massif du cap Blanc et du cap Nakoura.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+LES DISCIPLES DE JÉSUS.
+
+
+Dans ce paradis terrestre, que les grandes révolutions de l'histoire
+avaient jusque-là peu atteint, vivait une population en parfaite
+harmonie avec le pays lui-même, active, honnête, pleine d'un sentiment
+gai et tendre de la vie. Le lac de Tibériade est un des bassins d'eau
+les plus poissonneux du monde[419]; des pêcheries très-fructueuses
+s'étaient établies, surtout à Bethsaïde, à Capharnahum, et avaient
+produit une certaine aisance. Ces familles de pêcheurs formaient une
+société douce et paisible, s'étendant par de nombreux liens de parenté
+dans tout le canton du lac que nous avons décrit. Leur vie peu occupée
+laissait toute liberté à leur imagination. Les idées sur le royaume de
+Dieu trouvaient, dans ces petits comités de bonnes gens, plus de créance
+que partout ailleurs. Rien de ce qu'on appelle civilisation, dans le
+sens grec et mondain, n'avait pénétré parmi eux. Ce n'était pas notre
+sérieux germanique et celtique; mais, bien que souvent peut-être la
+bonté fût chez eux superficielle et sans profondeur, leurs moeurs
+étaient tranquilles, et ils avaient quelque chose d'intelligent et de
+fin. On peut se les figurer comme assez analogues aux meilleures
+populations du Liban, mais avec le don que n'ont pas celles-ci de
+fournir des grands hommes. Jésus rencontra là sa vraie famille. Il s'y
+installa comme un des leurs; Capharnahum devint «sa ville[420]», et au
+milieu du petit cercle qui l'adorait, il oublia ses frères sceptiques,
+l'ingrate Nazareth et sa moqueuse incrédulité.
+
+Une maison surtout, à Capharnahum, lui offrit un asile agréable et des
+disciples dévoués. C'était celle de deux frères, tous deux fils d'un
+certain Jonas, qui probablement était mort à l'époque où Jésus vint se
+fixer sur les bords du lac. Ces deux frères étaient Simon, surnommé
+_Céphas_ ou _Pierre_, et André. Nés à Bethsaïde[421], ils se trouvaient
+établis à Capharnahum quand Jésus commença sa vie publique. Pierre
+était marié et avait des enfants; sa belle-mère demeurait chez lui[422].
+Jésus aimait cette maison et y demeurait habituellement[423]. André
+paraît avoir été disciple de Jean-Baptiste, et Jésus l'avait peut-être
+connu sur les bords du Jourdain[424]. Les deux frères continuèrent
+toujours, même à l'époque où il semble qu'ils devaient être le plus
+occupés de leur maître, à exercer le métier de pêcheurs[425]. Jésus, qui
+aimait à jouer sur les mots, disait parfois qu'il ferait d'eux des
+pêcheurs d'hommes[426]. En effet, parmi tous ses disciples, il n'en eut
+pas de plus fidèlement attachés.
+
+Une autre famille, celle de Zabdia ou Zébédée, pêcheur aisé et patron de
+plusieurs barques[427], offrit à Jésus un accueil empressé. Zébédée
+avait deux fils, Jacques qui était l'aîné, et un jeune fils, Jean, qui
+plus tard fut appelé à jouer un rôle si décisif dans l'histoire du
+christianisme naissant. Tous deux étaient disciples zélés. Salomé,
+femme de Zébédée, fut aussi fort attachée à Jésus et l'accompagna
+jusqu'à la mort[428].
+
+Les femmes, en effet, l'accueillaient avec empressement. Il avait avec
+elles ces manières réservées qui rendent possible une fort douce union
+d'idées entre les deux sexes. La séparation des hommes et des femmes,
+qui a empêché chez les peuples sémitiques tout développement délicat,
+était sans doute, alors comme de nos jours, beaucoup moins rigoureuse
+dans les campagnes et les villages que dans les grandes villes. Trois ou
+quatre galiléennes dévouées accompagnaient toujours le jeune maître et
+se disputaient le plaisir de l'écouter et de le soigner tour à
+tour[429]. Elles apportaient dans la secte nouvelle un élément
+d'enthousiasme et de merveilleux, dont on saisit déjà l'importance.
+L'une d'elles, Marie de Magdala, qui a rendu si célèbre dans le monde le
+nom de sa pauvre bourgade, paraît avoir été une personne fort exaltée.
+Selon le langage du temps, elle avait été possédée de sept démons[430],
+c'est-à-dire qu'elle avait été affectée de maladies nerveuses et en
+apparence inexplicables. Jésus, par sa beauté pure et douce, calma cette
+organisation troublée. La Magdaléenne lui fut fidèle jusqu'au Golgotha,
+et joua le surlendemain de sa mort un rôle de premier ordre; car elle
+fut l'organe principal par lequel s'établit la foi à la résurrection,
+ainsi que nous le verrons plus tard. Jeanne, femme de Khouza, l'un des
+intendants d'Antipas, Susanne et d'autres restées inconnues le suivaient
+sans cesse et le servaient[431]. Quelques-unes étaient riches, et
+mettaient par leur fortune le jeune prophète en position de vivre sans
+exercer le métier qu'il avait professé jusqu'alors[432].
+
+Plusieurs encore le suivaient habituellement et le reconnaissaient pour
+leur maître: un certain Philippe de Bethsaïde, Nathanaël, fils de Tolmaï
+ou Ptolémée, de Cana, peut-être disciple de la première époque[433];
+Matthieu, probablement celui-là même qui fut le Xénophon du
+christianisme naissant. Il avait été publicain, et comme tel il maniait
+sans doute le kalam plus facilement que les autres. Peut-être
+songeait-il dès lors à écrire ces _Logia_[434], qui sont la base de ce
+que nous savons des enseignements de Jésus. On nomme aussi parmi les
+disciples Thomas, ou Didyme[435], qui douta quelquefois, mais qui paraît
+avoir été un homme de coeur et de généreux entraînements[436]; un Lebbée
+ou Taddée; un Simon le Zélote[437], peut-être disciple de Juda le
+Gaulonite, appartenant à ce parti des _Kenaïm_, dès lors existant, et
+qui devait bientôt jouer un si grand rôle dans les mouvements du peuple
+juif; enfin Judas fils de Simon, de la ville de Kerioth, qui fit
+exception dans l'essaim fidèle et s'attira un si épouvantable renom.
+C'était le seul qui ne fût pas Galiléen; Kerioth était une ville de
+l'extrême sud de la tribu de Juda[438], à une journée au delà d'Hébron.
+
+Nous avons vu que la famille de Jésus était en général peu portée vers
+lui[439]. Cependant Jacques et Jude, ses cousins par Marie Cléophas,
+faisaient dès lors partie des disciples, et Marie Cléophas elle-même
+fut du nombre des compagnes qui le suivirent au Calvaire[440]. A cette
+époque, on ne voit pas auprès de lui sa mère. C'est seulement après la
+mort de Jésus que Marie acquiert une grande considération[441] et que
+les disciples cherchent à se l'attacher[442]. C'est alors aussi que les
+membres de la famille du fondateur, sous le titre de «frères du
+Seigneur», forment un groupe influent, qui fut longtemps à la tête de
+l'église de Jérusalem[443], et qui après le sac de la ville se réfugia
+en Batanée[444]. Le seul fait de l'avoir approché devenait un avantage
+décisif, de la même manière qu'après la mort de Mahomet, les femmes et
+les filles du prophète, qui n'avaient pas eu d'importance de son vivant,
+furent de grandes autorités.
+
+Dans cette foule amie, Jésus avait évidemment des préférences et en
+quelque sorte un cercle plus étroit. Les deux fils de Zébédée, Jacques
+et Jean, paraissent en avoir fait partie en première ligne. Ils étaient
+pleins de feu et de passion. Jésus les avait surnommés avec esprit
+«Fils du tonnerre,» à cause de leur zèle excessif, qui, s'il eût disposé
+de la foudre, en eût trop souvent fait usage[445]. Jean, surtout, paraît
+avoir été avec Jésus sur le pied d'une certaine familiarité. Peut-être
+ce disciple, qui devait plus tard écrire ses souvenirs d'une façon où
+l'intérêt personnel ne se dissimule pas assez, a-t-il exagéré
+l'affection de coeur que son maître lui aurait portée[446]. Ce qui est
+plus significatif, c'est que, dans les évangiles synoptiques, Simon
+Barjona ou Pierre, Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son frère, forment
+une sorte de comité intime que Jésus appelle à certains moments où il se
+défie de la foi et de l'intelligence des autres[447]. Il semble
+d'ailleurs qu'ils étaient tous les trois associés dans leurs
+pêcheries[448]. L'affection de Jésus pour Pierre était profonde. Le
+caractère de ce dernier, droit, sincère, plein de premier mouvement,
+plaisait à Jésus, qui parfois se laissait aller à sourire de ses façons
+décidées. Pierre, peu mystique, communiquait au maître ses doutes naïfs,
+ses répugnances, ses faiblesses tout humaines[449], avec une franchise
+honnête qui rappelle celle de Joinville près de saint Louis. Jésus le
+reprenait d'une façon amicale, pleine de confiance et d'estime. Quant à
+Jean, sa jeunesse[450], son exquise tendresse de coeur[451] et son
+imagination vive[452] devaient avoir beaucoup de charme. La personnalité
+de cet homme extraordinaire, qui a imprimé un détour si vigoureux au
+christianisme naissant, ne se développa que plus tard. Vieux, il écrivit
+sur son maître cet évangile bizarre[453] qui renferme de si précieux
+renseignements, mais où, selon nous, le caractère de Jésus est faussé
+sur beaucoup de points. La nature de Jean était trop puissante et trop
+profonde pour qu'il pût se plier au ton impersonnel des premiers
+évangélistes. Il fut le biographe de Jésus comme Platon l'a été de
+Socrate. Habitué à remuer ses souvenirs avec l'inquiétude fébrile d'une
+âme exaltée, il transforma son maître en voulant le peindre, et parfois
+il laisse soupçonner (à moins que d'autres mains n'aient altéré son
+oeuvre) qu'une parfaite bonne foi ne fut pas toujours dans la
+composition de cet écrit singulier sa règle et sa loi.
+
+Aucune hiérarchie proprement dite n'existait dans la secte naissante.
+Tous devaient s'appeler «frères,» et Jésus proscrivait absolument les
+titres de supériorité, tels que _rabbi_, «maître, père,» lui seul étant
+maître, et Dieu seul étant père. Le plus grand devait être le serviteur
+des autres[454]. Cependant Simon Barjona se distingue, entre ses égaux,
+par un degré tout particulier d'importance. Jésus demeurait chez lui et
+enseignait dans sa barque[455]; sa maison était le centre de la
+prédication évangélique. Dans le public, on le regardait comme le chef
+de la troupe, et c'est à lui que les préposés aux péages s'adressent
+pour faire acquitter les droits dus par la communauté[456]. Le premier,
+Simon avait reconnu Jésus pour le Messie[457]. Dans un moment
+d'impopularité, Jésus demandant à ses disciples: «Et vous aussi,
+voulez-vous vous en aller?» Simon répondit: «A qui irions-nous,
+Seigneur? Tu as les paroles de la vie éternelle[458].» Jésus à diverses
+reprises lui déféra dans son église une certaine primauté[459], et lui
+donna le surnom syriaque de _Képha_ (pierre), voulant signifier par là
+qu'il faisait de lui la pierre angulaire de l'édifice[460]. Un moment,
+même, il semble lui promettre «les clefs du royaume du ciel,» et lui
+accorder le droit de prononcer sur la terre des décisions toujours
+ratifiées dans l'éternité[461].
+
+Nul doute que cette primauté de Pierre n'ait excité un peu de jalousie.
+La jalousie s'allumait surtout en vue de l'avenir, en vue de ce royaume
+de Dieu, où tous les disciples seraient assis sur des trônes, à la
+droite et à la gauche du maître, pour juger les douze tribus
+d'Israël[462]. On se demandait qui serait alors le plus près du Fils de
+l'homme, figurant en quelque sorte comme son premier ministre et son
+assesseur. Les deux fils de Zébédée aspiraient à ce rang. Préoccupés
+d'une telle pensée, ils mirent en avant leur mère, Salomé, qui un jour
+prit Jésus à part et sollicita de lui les deux places d'honneur pour ses
+fils[463]. Jésus écarta la demande par son principe habituel que celui
+qui s'exalte sera humilié, et que le royaume des cieux appartiendra aux
+petits. Cela fit quelque bruit dans la communauté; il y eut un grand
+mécontentement contre Jacques et Jean[464]. La même rivalité semble
+poindre dans l'évangile de Jean, où l'on voit le narrateur déclarer sans
+cesse qu'il a été le «disciple chéri» auquel le maître en mourant a
+confié sa mère, et chercher systématiquement à se placer près de Simon
+Pierre, parfois à se mettre avant lui, dans des circonstances
+importantes où les évangélistes plus anciens l'avaient omis[465].
+
+Parmi les personnages qui précèdent, tous ceux dont on sait quelque
+chose avaient commencé par être pêcheurs. En tout cas, aucun d'eux
+n'appartenait à une classe sociale élevée. Seul, Matthieu, ou Lévi,
+fils d'Alphée[466], avait été publicain. Mais ceux à qui on donnait ce
+nom en Judée n'étaient pas les fermiers généraux, hommes d'un rang élevé
+(toujours chevaliers romains) qu'on appelait à Rome _publicani_[467].
+C'étaient les agents de ces fermiers généraux, des employés de bas
+étage, de simples douaniers. La grande route d'Acre à Damas, l'une des
+plus anciennes routes du monde, qui traversait la Galilée en touchant le
+lac[468], y multipliait fort ces sortes d'employés. Capharnahum, qui
+était peut-être sur la voie, en possédait un nombreux personnel[469].
+Cette profession n'est jamais populaire; mais chez les Juifs elle
+passait pour tout à fait criminelle. L'impôt, nouveau pour eux, était le
+signe de leur vassalité; une école, celle de Juda le Gaulonite,
+soutenait que le payer était un acte de paganisme. Aussi les douaniers
+étaient-ils abhorrés des zélateurs de la loi. On ne les nommait qu'en
+compagnie des assassins, des voleurs de grand chemin, des gens de vie
+infâme[470]. Les juifs qui acceptaient de telles fonctions étaient
+excommuniés et devenaient inhabiles à tester; leur caisse était maudite,
+et les casuistes défendaient d'aller y changer de l'argent[471]. Ces
+pauvres gens, mis au ban de la société, se voyaient entre eux. Jésus
+accepta un dîner que lui offrit Lévi, et où il y avait, selon le langage
+du temps, «beaucoup de douaniers et de pécheurs.» Ce fut un grand
+scandale[472]. Dans ces maisons mal famées, on risquait de rencontrer de
+la mauvaise société. Nous le verrons souvent ainsi, peu soucieux de
+choquer les préjugés des gens bien pensants, chercher à relever les
+classes humiliées par les orthodoxes, et s'exposer de la sorte aux plus
+vifs reproches des dévots.
+
+Ces nombreuses conquêtes, Jésus les devait au charme infini de sa
+personne et de sa parole. Un mot pénétrant, un regard tombant sur une
+conscience naïve, qui n'avait besoin que d'être éveillée, lui faisaient
+un ardent disciple. Quelquefois Jésus usait d'un artifice innocent,
+qu'employa aussi Jeanne d'Arc. Il affectait de savoir sur celui qu'il
+voulait gagner quelque chose d'intime, ou bien il lui rappelait une
+circonstance chère à son coeur. C'est ainsi qu'il toucha Nathanaël[473],
+Pierre[474], la Samaritaine[475]. Dissimulant la vraie cause de sa
+force, je veux dire sa supériorité sur ce qui l'entourait, il laissait
+croire, pour satisfaire les idées du temps, idées qui d'ailleurs étaient
+pleinement les siennes, qu'une révélation d'en haut lui découvrait les
+secrets et lui ouvrait les coeurs. Tous pensaient qu'il vivait dans une
+sphère supérieure à celle de l'humanité. On disait qu'il conversait sur
+les montagnes avec Moïse et Élie[476]; on croyait que, dans ses moments
+de solitude, les anges venaient lui rendre leurs hommages, et
+établissaient un commerce surnaturel entre lui et le ciel[477].
+
+
+NOTES:
+
+[419] Matth., IV, 18; Luc, V, 44 et suiv.; Jean, i, 44; XXI, 1 et suiv.;
+Jos., _B.J._, III, x, 7; Jacques de Vitri, dans le _Gesta Dei per
+Francos_, I, p. 1075.
+
+[420] Matth., IX, 1; Marc, II, 1-2.
+
+[421] Jean, i, 44.
+
+[422] Matth., VIII, 14; Marc, I, 30; Luc, IV, 38; _1 Cor_., IX, 5; 1
+Petr., V, 13; Clém. Alex., _Strom_., III, 6; VII, 11; Pseudo-Clem.,
+_Recogn_., VII, 25; Eusèbe, _H. E_., III, 30.
+
+[423] Matth., VIII, 14; XVII, 24; Marc, I, 29-31; Luc, IV, 38.
+
+[424] Jean, I, 40 et suiv.
+
+[425] Matth., IV, 18; Marc, I, 16; Luc, V, 3; Jean, XXI, 3.
+
+[426] Matth., IV, 19; Marc, I, 17; Luc, V, 10.
+
+[427] Marc, I, 20; Luc, V, 10; VIII, 3; Jean, XIX, 27.
+
+[428] Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; XVI, 1.
+
+[429] Matth., XXVII, 55-56; Marc, XV, 40-41; Luc, VIII, 2-3; XXIII, 49.
+
+[430] Marc, XVI, 9; Luc, VIII, 2; Cf. _Tobie_, III, 8; VI, 14.
+
+[431] Luc, VIII, 3; XXIV, 10.
+
+[432] Luc, VIII, 3.
+
+[433] Jean, I, 44 et suiv.; XXI, 2. J'admets l'identification de
+Nathanaël et de l'apôtre qui figure dans les listes sous le nom de
+_Bar-Tholomé_.
+
+[434] Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 39.
+
+[435] Ce second nom est la traduction grecque du premier.
+
+[436] Jean, XI, 16; XX, 24 et suiv.
+
+[437] Matth., X, 4; Marc, III, 18; Luc, VI, 15; _Act._, I, 13; Évangile
+des Ébionim, dans Épiphane, _Adv. hær._, XXX, 13.
+
+[438] Aujourd'hui _Kuryétein_ ou _Kereitein_.
+
+[439] La circonstance rapportée dans Jean, XIX, 25-27, semble supposer
+qu'à aucune époque de la vie publique de Jésus, ses propres frères ne se
+rapprochèrent de lui.
+
+[440] Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; Jean, XIX, 25.
+
+[441] _Act._, I, 14. Comp. Luc, I, 28; II, 35, impliquant déjà un grand
+respect pour Marie.
+
+[442] Jean, XIX, 25 et suiv.
+
+[443] V. ci-dessus, p. 24-25, note.
+
+[444] Jules Africain, dans Eusèbe, _H.E._, I, 7.
+
+[445] Marc, III, 17; IX, 37 et suiv.; X, 35 et suiv.; Luc, IX, 49 et
+suiv., 54 et suiv.
+
+[446] Jean, XIII, 23; XVIII, 15 et suiv.; XIX, 26-27; XX, 2, 4; XXI, 7,
+20 et suiv.
+
+[447] Matth., XVII, 1; XXVI, 37; Marc, V, 37; IX, 2; XIII, 3; XIV, 33;
+Luc, IX, 28. L'idée que Jésus avait communiqué à ces trois disciples une
+gnose ou doctrine secrète fut de très-bonne heure répandue. Il est
+singulier que Jean, dans son évangile, ne mentionne pas une fois
+Jacques, son frère.
+
+[448] Matth., IV, 18-22; Luc, V, 10; Jean, XXI, 2 et suiv.
+
+[449] Matth., XIV, 28; XVI, 22; Marc, VIII, 32 et suiv.
+
+[450] Il paraît avoir vécu jusque vers l'an 100. Voir son évangile, XXI,
+15-23, et les anciennes autorités recueillies par Eusèbe, _H.E._, III,
+20, 23.
+
+[451] Voir les épîtres qui lui sont attribuées, et qui sont sûrement du
+même auteur que le quatrième évangile.
+
+[452] Nous n'entendons pas toutefois décider si l'Apocalypse est de lui.
+
+[453] La tradition commune me semble sur ce point suffisamment
+justifiée. Il est, du reste, évident que l'école de Jean retoucha son
+évangile après lui (voir tout le chap. XXI).
+
+[454] Matth., XVIII, 4; XX, 25-26; XXIII, 8-12; Marc, IX, 34; X, 42-46.
+
+[455] Luc, V, 3.
+
+[456] Matth., XVII, 23.
+
+[457] Matth., XVI, 16-17.
+
+[458] Jean, VI, 68-70.
+
+[459] Matth., X, 2; Luc, XXII, 32; Jean. XXI, 15 et suiv.; _Act.,_, i,
+II, V, etc.; _Gal.,_ i, 18; II, 7-8.
+
+[460] Matth, XVI, 18; Jean, i, 42.
+
+[461] Matth., XVI, 19. Ailleurs, il est vrai (Matth., XVIII, 18), le
+même pouvoir est accordé à tous les apôtres.
+
+[462] Matth., XVIII, 4 et suiv.; Marc, IX, 33; Luc, IX, 46; XXII, 30.
+
+[463] Matth., XX, 20 et suiv.; Marc, X, 33 et suiv.
+
+[464] Marc, X, 41.
+
+[465] Jean, XVIII, 15 et suiv.; XIX, 26-27; XX, 2 et suiv.; XXI, 7, 21.
+Comp. I, 35 et suiv., où le disciple innomé est probablement Jean.
+
+[466] Matth., IX, 9; X, 3; Marc, II, 14; III, 18; Luc, V, 27; VI, 15;
+_Act_., i, 13. Évangile des Ébionim, dans Épiph., _Adv. hær.,_ XXX, 13.
+Il faut supposer, quelque bizarre que cela puisse paraître, que ces deus
+noms ont été portés par le même personnage. Le récit _Matth_., IX, 9,
+conçu d'après le modèle ordinaire des légendes de vocations d'apôtre, a,
+il est vrai, quelque chose de vague, et n'a certainement pas été écrit
+par l'apôtre même dont il y est question. Mais il faut se rappeler que,
+dans l'évangile actuel de Matthieu, la seule partie qui soit de
+l'apôtre, ce sont les Discours de Jésus. Voir Papias, dans Eusèbe,
+_Hist. eccl_., III, 39.
+
+[467] Cicéron, _De provinc. consular_., 5; _Pro Plancio, 9;_ Tac.,
+_Ann._ IV, 6; Pline, _Hist. nat_., XII, 32; Appien, _Bell. civ_., II,
+13.
+
+[468] Elle est restée célèbre, jusqu'au temps des croisades, sous le nom
+de _Via maris_. Cf. Isaïe, IX, I; Matth., IV, 13-18; Tobie, i. Je pense
+que le chemin taillé dans le roc, près d'Aïn-et-Tin, en faisait partie,
+et que la route se dirigeait de là vers le _Pont des filles de Jacob_,
+tout comme aujourd'hui. Une partie de la route d'Aïn-et-Tin a ce pont
+est de construction antique.
+
+[469] Matth. IX, 9 et suiv.
+
+[470] Matth., V, 46-47; IX, 10, 11; xi, 49; XVIII, 17; XXI, 31-32; Marc,
+II, 15-16; Luc, V, 30; VII, 34; XV, 1; XVIII, 11; XIX, 7; Lucien,
+_Necyomant_., II; Dio Chrysost., orat, IV, p. 85; orat. XIV, p. 269
+(edit. Emperius); Mischna, _Nedarim_, III, 4.
+
+[471] Mischna, _Baba Kama_, X, 1; Talmud de Jérusalem, _Demai,_ II, 3;
+Talmud de Bab., _Sanhédrin_, 25 _b_.
+
+[472] Luc, V, 29 et suiv.
+
+[473] Jean, i, 48 et suiv.
+
+[474] Jean, i, 42.
+
+[475] Jean, IV, 17 et suiv.
+
+[476] Matth., XVII 3; Marc, IX, 3; Luc, IX, 30-31.
+
+[477] Matth., IV, 11; Marc, i, 13.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+PRÉDICATIONS DU LAC.
+
+
+Tel était le groupe qui, sur les bords du lac de Tibériade, se pressait
+autour de Jésus. L'aristocratie y était représentée par un douanier et
+par la femme d'un régisseur. Le reste se composait de pêcheurs et de
+simples gens. Leur ignorance était extrême; ils avaient l'esprit faible,
+ils croyaient aux spectres et aux esprits[478]. Pas un élément de
+culture hellénique n'avait pénétré dans ce premier cénacle;
+l'instruction juive y était aussi fort incomplète; mais le coeur et la
+bonne volonté y débordaient. Le beau climat de la Galilée faisait de
+l'existence de ces honnêtes pêcheurs un perpétuel enchantement. Ils
+préludaient vraiment au royaume de Dieu, simples, bons, heureux, bercés
+doucement sur leur délicieuse petite mer, ou dormant le soir sur ses
+bords. On ne se figure pas l'enivrement d'une vie qui s'écoule ainsi à
+la face du ciel, la flamme douce et forte que donne ce perpétuel contact
+avec la nature, les songes de ces nuits passées à la clarté des étoiles,
+sous un dôme d'azur d'une profondeur sans fin. Ce fut durant une telle
+nuit que Jacob, la tête appuyée sur une pierre, vit dans les astres la
+promesse d'une postérité innombrable, et l'échelle mystérieuse par
+laquelle les Elohim allaient et venaient du ciel à la terre. A l'époque
+de Jésus, le ciel n'était pas fermé, ni la terre refroidie. La nue
+s'ouvrait encore sur le fils de l'homme; les anges montaient et
+descendaient sur sa tête[479]; les visions du royaume de Dieu étaient
+partout; car l'homme les portait en son coeur. L'oeil clair et doux de
+ces âmes simples contemplait l'univers en sa source idéale; le monde
+dévoilait peut-être son secret à la conscience divinement lucide de ces
+enfants heureux, à qui la pureté de leur coeur mérita un jour de voir
+Dieu.
+
+Jésus vivait avec ses disciples presque toujours en plein air. Tantôt,
+il montait dans une barque, et enseignait ses auditeurs pressés sur le
+rivage[480]. Tantôt, il s'asseyait sur les montagnes qui bordent le lac,
+où l'air est si pur et l'horizon si lumineux. La troupe fidèle allait
+ainsi, gaie et vagabonde, recueillant les inspirations du maître dans
+leur première fleur. Un doute naïf s'élevait parfois, une question
+doucement sceptique: Jésus, d'un sourire ou d'un regard, faisait taire
+l'objection. A chaque pas, dans le nuage qui passait, le grain qui
+germait, l'épi qui jaunissait, on voyait le signe du royaume près de
+venir; on se croyait à la veille de voir Dieu, d'être les maîtres du
+monde; les pleurs se tournaient en joie; c'était l'avènement sur terre
+de l'universelle consolation:
+
+ «Heureux, disait le maître, les pauvres en esprit; car c'est à eux
+ qu'appartient le royaume des cieux!
+
+ Heureux ceux qui pleurent; car ils seront consolés!
+
+ Heureux les débonnaires; car ils posséderont la terre!
+
+ Heureux ceux qui ont faim et soif de justice; car ils seront
+ rassasiés!
+
+ Heureux les miséricordieux; car ils obtiendront miséricorde!
+
+ Heureux ceux qui ont le coeur pur; car ils verront Dieu!
+
+ Heureux les pacifiques; car ils seront appelés enfants de Dieu!
+
+ Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice; car le royaume
+ des cieux est à eux![481]»
+
+Sa prédication était suave et douce, toute pleine de la nature et du
+parfum des champs. Il aimait les fleurs et en prenait ses leçons les
+plus charmantes. Les oiseaux du ciel, la mer, les montagnes, les jeux
+des enfants, passaient tour à tour dans ses enseignements. Son style
+n'avait rien de la période grecque, mais se rapprochait beaucoup plus du
+tour des parabolistes hébreux, et surtout des sentences des docteurs
+juifs, ses contemporains, telles que nous les lisons dans le _Pirké
+Aboth_. Ses développements avaient peu d'étendue, et formaient des
+espèces de surates à la façon du Coran, lesquelles cousues ensemble ont
+composé plus tard ces longs discours qui furent écrits par
+Matthieu[482]. Nulle transition ne liait ces pièces diverses;
+d'ordinaire cependant une même inspiration les pénétrait et en faisait
+l'unité. C'est surtout dans la parabole que le maître excellait. Rien
+dans le judaïsme ne lui avait donné le modèle de ce genre
+délicieux[483]. C'est lui qui l'a créé. Il est vrai qu'on trouve dans
+les livres bouddhiques des paraboles exactement du même ton et de la
+même facture que les paraboles évangéliques[484]. Mais il est difficile
+d'admettre qu'une influence bouddhique se soit exercée en ceci. L'esprit
+de mansuétude et la profondeur de sentiment qui animèrent également le
+christianisme naissant et le bouddhisme, suffisent peut-être pour
+expliquer ces analogies.
+
+Une totale indifférence pour la vie extérieure et pour le vain appareil
+de «confortable» dont nos tristes pays nous font une nécessité, était la
+conséquence de la vie simple et douce qu'on menait en Galilée. Les
+climats froids, en obligeant l'homme a une lutte perpétuelle contre le
+dehors, font attacher beaucoup de prix aux recherches du bien-être et du
+luxe. Au contraire, les pays qui éveillent des besoins peu nombreux sont
+les pays de l'idéalisme et de la poésie. Les accessoires de la vie y
+sont insignifiants auprès du plaisir de vivre. L'embellissement de la
+maison y est superflu; on se tient le moins possible enfermé.
+L'alimentation forte et régulière des climats peu généreux passerait
+pour pesante et désagréable. Et quant au luxe des vêtements, comment
+rivaliser avec celui que Dieu a donné à la terre et aux oiseaux du ciel?
+Le travail, dans ces sortes de climats, paraît inutile; ce qu'il donne
+ne vaut pas ce qu'il coûte. Les animaux des champs sont mieux vêtus que
+l'homme le plus opulent, et ils ne font rien. Ce mépris, qui, lorsqu'il
+n'a pas la paresse pour cause, sert beaucoup à l'élévation des âmes,
+inspirait à Jésus des apologues charmants: «N'enfouissez pas en terre,
+disait-il, des trésors que les vers et la rouille dévorent, que les
+larrons découvrent et dérobent; mais amassez-vous des trésors dans le
+ciel, où il n'y a ni vers, ni rouille, ni larrons. Où est ton trésor, là
+aussi est ton coeur[485]. On ne peut servir deux maîtres; ou bien on
+hait l'un et on aime l'autre, ou bien on s'attache à l'un et on délaisse
+l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon[486]. C'est pourquoi je
+vous le dis: Ne soyez pas inquiets de l'aliment que vous aurez pour
+soutenir votre vie, ni des vêtements que vous aurez pour couvrir votre
+corps. La vie n'est-elle pas plus noble que l'aliment, et le corps plus
+noble que le vêtement? Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne
+moissonnent; ils n'ont ni cellier ni grenier, et votre Père céleste les
+nourrit. N'êtes-vous pas fort au-dessus d'eux? Quel est celui d'entre
+vous qui, à force de soucis, peut ajouter une coudée à sa taille? Et
+quant aux habits, pourquoi vous en mettre en peine? Considérez les lis
+des champs; ils ne travaillent ni ne filent. Cependant, je vous le dis,
+Salomon dans toute sa gloire n'était pas vêtu comme l'un d'eux. Si Dieu
+prend soin de vêtir de la sorte une herbe des champs, qui existe
+aujourd'hui et qui demain sera jetée au feu, que ne fera-t-il point pour
+vous, gens de peu de foi? Ne dites donc pas avec anxiété: Que
+mangerons-nous? que boirons-nous? de quoi serons-nous vêtus? Ce sont les
+païens qui se préoccupent de toutes ces choses. Votre Père céleste sait
+que vous en avez besoin. Mais cherchez premièrement la justice et le
+royaume de Dieu[487], et tout le reste vous sera donné par surcroît. Ne
+vous souciez pas de demain; demain se souciera de lui-même. A chaque
+jour suffit sa peine[488].»
+
+Ce sentiment essentiellement galiléen eut sur la destinée de la secte
+naissante une influence décisive. La troupe heureuse, se reposant sur le
+Père céleste pour la satisfaction de ses besoins, avait pour première
+règle de regarder les soucis de la vie comme un mal qui étouffe en
+l'homme le germe de tout bien[489]. Chaque jour elle demandait à Dieu le
+pain du lendemain[490]. A quoi bon thésauriser? Le royaume de Dieu va
+venir. «Vendez ce que vous possédez et donnez-le en aumône, disait le
+maître. Faites-vous au ciel des sacs qui ne vieillissent pas, des
+trésors qui ne se dissipent pas[491].» Entasser des économies pour des
+héritiers qu'on ne verra jamais, quoi de plus insensé[492]? Comme
+exemple de la folie humaine, Jésus aimait à citer le cas d'un homme qui,
+après avoir élargi ses greniers et s'être amassé du bien pour de longues
+années, mourut avant d'en avoir joui[493]! Le brigandage, qui était
+très-enraciné en Galilée[494], donnait beaucoup de force à cette manière
+de voir. Le pauvre, qui n'en souffrait pas, devait se regarder comme le
+favori de Dieu, tandis que le riche, ayant une possession peu sûre,
+était le vrai déshérité. Dans nos sociétés établies sur une idée
+très-rigoureuse de la propriété, la position du pauvre est horrible; il
+n'a pas à la lettre sa place au soleil. Il n'y a de fleurs, d'herbe,
+d'ombrage que pour celui qui possède la terre. En Orient, ce sont là
+des dons de Dieu, qui n'appartiennent à personne. Le propriétaire n'a
+qu'un mince privilège; la nature est le patrimoine de tous.
+
+Le christianisme naissant, du reste, ne faisait en ceci que suivre la
+trace des Esséniens ou Thérapeutes et des sectes juives fondées sur la
+vie cénobitique. Un élément communiste entrait dans toutes ces sectes,
+également mal vues des Pharisiens et des Sadducéens. Le messianisme,
+tout politique chez les Juifs orthodoxes, devenait chez elles tout
+social. Par une existence douce, réglée, contemplative, laissant sa part
+à la liberté de l'individu, ces petites églises croyaient inaugurer sur
+la terre le royaume céleste. Des utopies de vie bienheureuse, fondées
+sur la fraternité des hommes et le culte pur du vrai Dieu, préoccupaient
+les âmes élevées et produisaient de toutes parts des essais hardis,
+sincères, mais de peu d'avenir.
+
+Jésus, dont les rapports avec les Esséniens sont très-difficiles à
+préciser (les ressemblances, en histoire, n'impliquant pas toujours des
+rapports), était ici certainement leur frère. La communauté des biens
+fut quelque temps de règle dans la société nouvelle[495]. L'avarice
+était le péché capital[496]; or il faut bien remarquer que le péché
+«d'avarice,» contre lequel la morale chrétienne a été si sévère, était
+alors le simple attachement à la propriété. La première condition pour
+être disciple de Jésus était de réaliser sa fortune et d'en donner le
+prix aux pauvres. Ceux qui reculaient devant cette extrémité n'entraient
+pas dans la communauté[497]. Jésus répétait souvent que celui qui a
+trouvé le royaume de Dieu doit l'acheter au prix de tous ses biens, et
+qu'en cela il fait encore un marché avantageux. «L'homme qui a découvert
+l'existence d'un trésor dans un champ, disait-il, sans perdre un
+instant, vend ce qu'il possède et achète le champ. Le joaillier qui a
+trouvé une perle inestimable, fait argent de tout et achète la
+perle[498].» Hélas! les inconvénients de ce régime ne tardèrent pas à se
+faire sentir. Il fallait un trésorier. On choisit pour cela Juda de;
+Kerioth. A tort ou à raison, on l'accusa de voler la caisse
+commune[499]; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il fit; une mauvaise fin.
+
+Quelquefois le maître, plus versé dans les choses du ciel que dans
+celles de la terre, enseignait une économie politique plus singulière
+encore. Dans une parabole bizarre, un intendant est loué pour s'être
+fait des amis parmi les pauvres aux dépens de son maître, afin que les
+pauvres à leur tour l'introduisent dans le royaume du ciel. Les pauvres,
+en effet, devant être les dispensateurs de ce royaume, n'y recevront que
+ceux qui leur auront donné. Un homme avisé, songeant à l'avenir, doit
+donc chercher à les gagner. «Les Pharisiens, qui étaient des avares, dit
+l'évangéliste, entendaient cela, et se moquaient de lui[500].»
+Entendirent-ils aussi la redoutable parabole que voici? «Il y avait un
+homme riche, qui était vêtu de pourpre et de fin lin, et qui tous les
+jours faisait bonne chère. Il y avait aussi un pauvre, nommé Lazare, qui
+était couché à sa porte, couvert d'ulcères, désireux de se rassasier des
+miettes qui tombaient de la table du riche. Et les chiens venaient
+lécher ses plaies! Or, il arriva que le pauvre mourut, et qu'il fut
+porté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi et fut
+enterré[501]. Et du fond de l'enfer, pendant qu'il était dans les
+tourments, il leva les yeux, et vit de loin Abraham, et Lazare dans son
+sein. Et s'écriant, il dit: «Père Abraham, aie pitié de moi, et envoie
+Lazare, afin qu'il trempe dans l'eau le bout de son doigt et qu'il me
+rafraîchisse la langue, car je souffre cruellement dans cette flamme.»
+Mais Abraham lui dit: «Mon fils, songe que tu as eu ta part de bien
+pendant la vie, et Lazare sa part de mal. Maintenant il est consolé, et
+tu es dans les tourments[502].» Quoi de plus juste? Plus tard on appela
+cela la parabole du «mauvais riche.» Mais c'est purement et simplement
+la parabole du «riche.» Il est en enfer parce qu'il est riche, parce
+qu'il ne donne pas son bien aux pauvres, parce qu'il dîne bien, tandis
+que d'autres à sa porte dînent mal. Enfin, dans un moment où, moins
+exagéré, Jésus ne présente l'obligation de vendre ses biens et de les
+donner aux pauvres que comme un conseil de perfection, il fait encore
+cette déclaration terrible: «Il est plus facile à un chameau de passer
+par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de
+Dieu[503].»
+
+Un sentiment d'une admirable profondeur domina en tout ceci Jésus,
+ainsi que la bande de joyeux enfants qui l'accompagnaient, et fit de lui
+pour l'éternité le vrai créateur de la paix de l'âme, le grand
+consolateur de la vie. En dégageant l'homme de ce qu'il appelait «les
+sollicitudes de ce monde,» Jésus put aller à l'excès et porter atteinte
+aux conditions essentielles de la société humaine; mais il fonda ce haut
+spiritualisme qui pendant des siècles a rempli les âmes de joie à
+travers cette vallée de larmes. Il vit avec une parfaite justesse que
+l'inattention de l'homme, son manque de philosophie et de moralité,
+viennent le plus souvent des distractions auxquelles il se laisse aller,
+des soucis qui l'assiègent et que la civilisation multiplie outre
+mesure[504]. L'Évangile, de la sorte, a été le suprême remède aux ennuis
+de la vie vulgaire, un perpétuel _sursum corda_, une puissante
+distraction aux misérables soins de la terre, un doux appel comme celui
+de Jésus à l'oreille de Marthe: «Marthe, Marthe, tu t'inquiètes de
+beaucoup de choses; or une seule est nécessaire.» Grâce à Jésus,
+l'existence la plus terne, la plus absorbée par de tristes ou humiliants
+devoirs, a eu son échappée sur un coin du ciel. Dans nos civilisations
+affairées, le souvenir de la vie libre de Galilée a été comme le parfum
+d'un autre monde, comme une «rosée de l'Hermon[505]», qui a empêché la
+sécheresse et la vulgarité d'envahir entièrement le champ de Dieu.
+
+
+NOTES:
+
+[478] Matth., XIV, 26; Marc, VI, 49; Luc, XXIV, 39; Jean, VI, 19.
+
+[479] Jean, I, 51.
+
+[480] Matth., XIII, 1-2; Marc, III, 9; IV, 1; Luc, V, 3.
+
+[481] Matth., V, 3-10; Luc, VI, 20-25.
+
+[482] C'est ce qu'on appelait les [Greek: Logia kyriaka]. Papias, dans
+Eusèbe, _H.E._, III, 39.
+
+[483] L'apologue, tel que nous le trouvons _Juges_, IX, 8 et suiv., _II
+Sam_., XII, 4 et suiv., n'a qu'une ressemblance de forme avec la
+parabole évangélique. La profonde originalité de celle-ci est dans le
+sentiment qui la remplit.
+
+[484] Voir surtout le _Lotus de la bonne loi_, ch. III et IV.
+
+[485] Comparez Talm. de Bab., _Baba Bathra,_ 11 _a_.
+
+[486] Dieu des richesses et des trésors cachés, sorte de Plutus dans la
+mythologie phénicienne et syrienne.
+
+[487] J'adopte ici la leçon de Lachmann et Tischendorf.
+
+[488] Matth., VI, 19-21, 24-34. Luc, XII, 22-34, 33-34; XVI, 13.
+Comparez les préceptes _Luc_, X, 7-8, pleins du même sentiment naïf, et
+Talmud de Babylone, _Sota_, 48 _b_.
+
+[489] Matth., XIII, 22; Marc, IV, 19; Luc, VIII, 14.
+
+[490] Matth., VI, 11; Luc, xi, 3. C'est le sens du mot [Greek:
+epiousios].
+
+[491] Luc, XII, 33-34.
+
+[492] Luc, XII, 20.
+
+[493] Luc, XII, 16 et suiv.
+
+[494] Jos, _Ant_., XVII, x, 4 et suiv.; _Vita_, 11, etc.
+
+[495] Act., IV, 32, 34-37; V, 1 et suiv.
+
+[496] Matth., XIII, 22; Luc, XII, 15 et suiv.
+
+[497] Matth., XIX, 21; Marc, X, 21 et suiv., 29-30; Luc, XVIII, 22-23,
+28.
+
+[498] Matth., XIII, 44-46.
+
+[499] Jean, XII, 6.
+
+[500] Luc, XVI, 1-14.
+
+[501] Voir le texte grec.
+
+[502] Luc, XVI, 19-25. Luc, je le sais, a une tendance communiste
+très-prononcée (comparez VI, 20-21, 23-26), et je pense qu'il a exagéré
+celle nuance de l'enseignement de Jésus. Mais les traits des [Greek:
+Logia] de Matthieu sont suffisamment significatifs.
+
+[503] Matth., XIX, 24; Marc, X, 25; Luc, XVIII, 23. Cette locution
+proverbiale se retrouve dans le Talmud (Bab., _Berakoth_, 55 _b, Baba
+metsia_, 38 _b_) et dans le Coran (Sur., VII, 38). Origène et les
+interprètes grecs, ignorant le proverbe sémitique, ont cru qu'il
+s'agissait d'un câble ([Greek: camilos]).
+
+[504] Matth., XIII, 22.
+
+[505] Ps. CXXXIII, 3.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+LE ROYAUME DE DIEU CONÇU COMME L'AVÈNEMENT DES PAUVRES.
+
+
+Ces maximes, bonnes pour un pays où la vie se nourrit d'air et de jour,
+ce communisme délicat d'une troupe d'enfants de Dieu, vivant en
+confiance sur le sein de leur père, pouvaient convenir à une secte
+naïve, persuadée à chaque instant que son utopie allait se réaliser.
+Mais il est clair qu'elles ne pouvaient rallier l'ensemble de la
+société. Jésus comprit bien vite, en effet, que le monde officiel de son
+temps ne se prêterait nullement à son royaume. Il en prit son parti avec
+une hardiesse extrême. Laissant là tout ce monde au coeur sec et aux
+étroits préjugés, il se tourna vers les simples. Une vaste substitution
+de race aura lieu. Le royaume de Dieu est fait: 1° pour les enfants et
+pour ceux qui leur ressemblent; 2° pour les rebutés de ce monde,
+victimes de la morgue sociale, qui repousse l'homme bon, mais humble; 3°
+pour les hérétiques et schismatiques, publicains, samaritains, païens de
+Tyr et de Sidon. Une parabole énergique expliquait cet appel au peuple
+et le légitimait[506]: Un roi a préparé un festin de noces et envoie ses
+serviteurs chercher les invités. Chacun s'excuse; quelques-uns
+maltraitent les messagers. Le roi alors prend un grand parti. Les gens
+comme il faut n'ont pas voulu se rendre à son appel; eh bien! ce seront
+les premiers venus, des gens recueillis sur les places et les
+carrefours, des pauvres, des mendiants, des boiteux, n'importe; il faut
+remplir la salle, «et je vous le jure, dit le roi, aucun de ceux qui
+étaient invités ne goûtera mon festin.»
+
+Le pur _ébionisme_, c'est-à-dire la doctrine que les pauvres (_ébionim_)
+seuls seront sauvés, que le règne des pauvres va venir, fut donc la
+doctrine de Jésus. «Malheur à vous, riches, disait-il, car vous avez
+votre consolation! Malheur à vous qui êtes maintenant rassasiés, car
+vous aurez faim. Malheur à vous qui riez maintenant, car vous gémirez et
+vous pleurerez[507].» «Quand tu fais un festin, disait-il encore,
+n'invite pas tes amis, tes parents, tes voisins riches; ils te
+réinviteraient, et tu aurais ta récompense. Mais quand tu fais un repas,
+invite les pauvres, les infirmes, les boiteux, les aveugles; et tant
+mieux pour toi s'ils n'ont rien à te rendre, car le tout te sera rendu
+dans la résurrection des justes[508].» C'est peut-être dans un sens
+analogue qu'il répétait souvent: «Soyez de bons banquiers[509],»
+c'est-à-dire: Faites de bons placements pour le royaume de Dieu, en
+donnant vos biens aux pauvres, conformément au vieux proverbe: «Donner
+au pauvre, c'est prêter à Dieu[510].»
+
+Ce n'était pas là, du reste, un fait nouveau. Le mouvement démocratique
+le plus exalté dont l'humanité ait gardé le souvenir (le seul aussi qui
+ait réussi, car seul il s'est tenu dans le domaine de l'idée pure),
+agitait depuis longtemps la race juive. La pensée que Dieu est le
+vengeur du pauvre et du faible contre le riche et le puissant se
+retrouve à chaque page des écrits de l'Ancien Testament. L'histoire
+d'Israël est de toutes les histoires celle où l'esprit populaire a le
+plus constamment dominé. Les prophètes, vrais tribuns et en un sens les
+plus hardis tribuns, avaient tonné sans cesse contre les grands et
+établi une étroite relation d'une part entre les mots de «riche, impie,
+violent, méchant,» de l'autre entre les mots de «pauvre, doux, humble,
+pieux[511].» Sous les Séleucides, les aristocrates ayant presque tous
+apostasié et passé à l'hellénisme, ces associations d'idées ne firent
+que se fortifier. Le Livre d'Hénoch contient des malédictions plus
+violentes encore que celles de l'Évangile contre le monde, les riches,
+les puissants[512]. Le luxe y est présenté comme un crime. Le «Fils de
+l'homme,» dans cette Apocalypse bizarre, détrône les rois, les arrache à
+leur vie voluptueuse, les précipite dans l'enfer[513]. L'initiation de
+la Judée à la vie profane, l'introduction récente d'un élément tout
+mondain de luxe et de bien-être, provoquaient une furieuse réaction en
+faveur de la simplicité patriarcale. «Malheur à vous qui méprisez la
+masure et l'héritage de vos pères! Malheur à vous qui bâtissez vos
+palais avec la sueur des autres! Chacune des pierres, chacune des
+briques qui les composent est un péché[514].» Le nom de «pauvre»
+(_ébion_) était devenu synonyme de «saint,» d'«ami de Dieu.» C'était le
+nom que les disciples galiléens de Jésus aimaient à se donner; ce fut
+longtemps le nom des chrétiens judaïsants de la Batanée et du Hauran
+(Nazaréens, Hébreux), restés fidèles à la langue comme aux enseignements
+primitifs de Jésus, et qui se vantaient de posséder parmi eux les
+descendants de sa famille[515]. A la fin du IIe siècle, ces bons
+sectaires, demeurés en dehors du grand courant qui avait emporté les
+autres églises, sont traités d'hérétiques (_Ébionîtes_), et on invente
+pour expliquer leur nom un prétendu hérésiarque _Ébion_[516].
+
+On entrevoit sans peine, en effet, que ce goût exagéré de pauvreté ne
+pouvait être bien durable. C'était là un de ces éléments d'utopie comme
+il s'en mêle toujours aux grandes fondations, et dont le temps fait
+justice. Transporté dans le large milieu de la société humaine, le
+christianisme devait un jour très-facilement consentir à posséder des
+riches dans son sein, de même que le bouddhisme, exclusivement monacal à
+son origine, en vint très-vite, dès que les conversions se
+multiplièrent, à admettre des laïques. Mais on garde toujours la marque
+de ses origines. Bien que vite dépassé et oublié, _l'ébionisme_ laissa
+dans toute l'histoire des institutions chrétiennes un levain qui ne se
+perdit pas. La collection des _Logia_ ou discours de Jésus se forma dans
+le milieu ébionite de la Batanée[517]. La «pauvreté» resta un idéal dont
+la vraie lignée de Jésus ne se détacha plus. Ne rien posséder fut le
+véritable état évangélique; la mendicité devint une vertu, un état
+saint. Le grand mouvement ombrien du XIIIe siècle, qui est, entre tous
+les essais de fondation religieuse, celui qui ressemble le plus au
+mouvement galiléen, se passa tout entier au nom de la pauvreté. François
+d'Assise, l'homme du monde qui, par son exquise bonté, sa communion
+délicate, fine et tendre avec la vie universelle, a le plus ressemblé à
+Jésus, fut un pauvre. Les ordres mendiants, les innombrables sectes
+communistes du moyen âge (Pauvres de Lyon, Bégards, Bons-Hommes,
+Fratricelles, Humiliés, Pauvres évangéliques, etc.), groupés sous la
+bannière de «l'Évangile Éternel,» prétendirent être et furent en effet
+les vrais disciples de Jésus. Mais cette fois encore les plus
+impossibles rêves de la religion nouvelle furent féconds. La mendicité
+pieuse, qui cause à nos sociétés industrielles et administratives de si
+fortes impatiences, fut, à son jour et sous le ciel qui lui convenait,
+pleine de charme. Elle offrit à une foule d'âmes contemplatives et
+douces le seul état qui leur convienne. Avoir fait de la pauvreté un
+objet d'amour et de désir, avoir élevé le mendiant sur l'autel et
+sanctifié l'habit de l'homme du peuple, est un coup de maître dont
+l'économie politique peut n'être pas fort touchée, mais devant lequel le
+vrai moraliste ne peut rester indifférent. L'humanité, pour porter son
+fardeau, a besoin de croire qu'elle n'est pas complètement payée par son
+salaire. Le plus grand service qu'on puisse lui rendre est de lui
+répéter souvent qu'elle ne vit pas seulement de pain.
+
+Comme tous les grands hommes, Jésus avait du goût pour le peuple et se
+sentait à l'aise avec lui. L'évangile dans sa pensée est fait pour les
+pauvres; c'est à eux qu'il apporte la bonne nouvelle du salut[518]. Tous
+les dédaignés du judaïsme orthodoxe étaient ses préférés. L'amour du
+peuple, la pitié pour son impuissance, le sentiment du chef
+démocratique, qui sent vivre en lui l'esprit de la foule et se reconnaît
+pour son interprète naturel, éclatent à chaque instant dans ses actes et
+ses discours[519].
+
+La troupe élue offrait en effet un caractère fort mêlé et dont les
+rigoristes devaient être très-surpris. Elle comptait dans son sein des
+gens qu'un juif qui se respectait n'eût pas fréquentés[520]. Peut-être
+Jésus trouvait-il dans cette société en dehors des règles communes plus
+de distinction et de coeur que dans une bourgeoisie pédante, formaliste,
+orgueilleuse de son apparente moralité. Les pharisiens, exagérant les
+prescriptions mosaïques, en étaient venus à se croire souillés par le
+contact des gens moins sévères qu'eux; on touchait presque pour les
+repas aux puériles distinctions des castes de l'Inde. Méprisant ces
+misérables aberrations du sentiment religieux, Jésus aimait à dîner chez
+ceux qui en étaient les victimes[521]; on voyait à table à côté de lui
+des personnes que l'on disait de mauvaise vie, peut-être pour cela seul,
+il est vrai, qu'elles ne partageaient pas les ridicules des faux dévots.
+Les pharisiens et les docteurs criaient au scandale. «Voyez,
+disaient-ils, avec quelles gens il mange!» Jésus avait alors de fines
+réponses, qui exaspéraient les hypocrites: «Ce ne sont pas les gens bien
+portants qui ont besoin de médecin[522];» ou bien: «Le berger qui a
+perdu une brebis sur cent laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres pour
+courir après la perdue, et, quand il l'a trouvée, il la rapporte avec
+joie sur ses épaules[523];» ou bien: «Le fils de l'homme est venu sauver
+ce qui était perdu[524];» ou encore: «Je ne suis pas venu appeler les
+justes, mais les pécheurs[525];» enfin cette délicieuse parabole du fils
+prodigue, où celui qui a failli est présenté comme ayant une sorte de
+privilège d'amour sur celui qui a toujours été juste. Des femmes faibles
+ou coupables, surprises de tant de charme, et goûtant pour la première
+fois le contact plein d'attrait de la vertu, s'approchaient librement de
+lui. On s'étonnait qu'il ne les repoussât pas. «Oh! se disaient les
+puritains, cet homme n'est point un prophète; car, s'il l'était, il
+s'apercevrait bien que la femme qui le touche est une pécheresse.» Jésus
+répondait par la parabole d'un créancier qui remit à ses débiteurs des
+dettes inégales, et il ne craignait pas de préférer le sort de celui à
+qui fut remise la dette la plus forte[526]. Il n'appréciait les états de
+l'âme qu'en proportion de l'amour qui s'y mêle. Des femmes, le coeur
+plein de larmes et disposées par leurs fautes aux sentiments d'humilité,
+étaient plus près de son royaume que les natures médiocres, lesquelles
+ont souvent peu de mérite à n'avoir point failli. On conçoit, d'un autre
+côté, que ces âmes tendres, trouvant dans leur conversion à la secte un
+moyen de réhabilitation facile, s'attachaient à lui avec passion.
+
+Loin qu'il cherchât à adoucir les murmures que soulevait son dédain pour
+les susceptibilités sociales du temps, il semblait prendre plaisir à les
+exciter. Jamais on n'avoua plus hautement ce mépris du «monde,» qui est
+la condition des grandes choses et de la grande originalité. Il ne
+pardonnait au riche que quand le riche, par suite de quelque préjugé,
+était mal vu delà société[527] Il préférait hautement les gens de vie
+équivoque et de peu de considération aux notables orthodoxes. «Des
+publicains et des courtisanes, leur disait-il, vous précéderont dans le
+royaume de Dieu. Jean est venu; des publicains et des courtisanes ont
+cru en lui, et malgré cela vous ne vous êtes pas convertis[528].» On
+comprend combien le reproche de n'avoir pas suivi le bon exemple que
+leur donnaient des filles de joie, devait être sanglant pour des gens
+faisant profession de gravité et d'une morale rigide.
+
+Il n'avait aucune affectation extérieure, ni montre d'austérité. Il ne
+fuyait pas la joie, il allait volontiers aux divertissements des
+mariages. Un de ses miracles fut fait pour égayer une noce de petite
+ville. Les noces en Orient ont lieu le soir. Chacun porte une lampe; les
+lumières qui vont et viennent font un effet fort agréable. Jésus aimait
+cet aspect gai et animé, et tirait de là des paraboles[529]. Quand on
+comparait une telle conduite à celle de Jean Baptiste, on était
+scandalisé[530]. Un jour que les disciples de Jean et les Pharisiens
+observaient le jeûne: «Comment se fait-il, lui dit-on, que tandis que
+les disciples de Jean et des Pharisiens jeûnent et prient, les tiens
+mangent et boivent?»--«Laissez-les, dit Jésus; voulez-vous faire jeûner
+les paranymphes de l'époux, pendant que l'époux est avec eux. Des jours
+viendront où l'époux leur sera enlevé; ils jeûneront alors[531].» Sa
+douce gaieté s'exprimait sans cesse par des réflexions vives, d'aimables
+plaisanteries. «A qui, disait-il, sont semblables les hommes de cette
+génération, et à qui les comparerai-je? Ils sont semblables aux enfants
+assis sur les places, qui disent à leurs camarades:
+
+ Voici que nous chantons,
+ Et vous ne dansez pas.
+ Voici que nous pleurons,
+ Et vous ne pleurez pas[532].
+
+Jean est venu, ne mangeant ni ne buvant, et vous dites: C'est un fou. Le
+Fils de l'homme est venu, vivant comme tout le monde, et vous dites:
+C'est un mangeur, un buveur de vin, l'ami des douaniers et des pécheurs.
+Vraiment, je vous l'assure, la sagesse n'est justifiée que par ses
+oeuvres[533].»
+
+Il parcourait ainsi la Galilée au milieu d'une fête perpétuelle. Il se
+servait d'une mule, monture en Orient si bonne et si sûre, et dont le
+grand oeil noir, ombragé de longs cils, a beaucoup de douceur. Ses
+disciples déployaient quelquefois autour de lui une pompe rustique, dont
+leurs vêtements, tenant lieu de tapis, faisaient les frais. Ils les
+mettaient sur la mule qui le portait, ou les étendaient à terre sur son
+passage[534]. Quand il descendait dans une maison, c'était une joie et
+une bénédiction. Il s'arrêtait dans les bourgs et les grosses fermes, où
+il recevait une hospitalité empressée. En Orient, la maison où descend
+un étranger devient de suite un lieu public. Tout le village s'y
+rassemble; les enfants y font invasion; les valets les écartent; ils
+reviennent toujours. Jésus ne pouvait souffrir qu'on rudoyât ces naïfs
+auditeurs; il les faisait approcher de lui et les embrassait[535]. Les
+mères, encouragées par un tel accueil, lui apportaient leurs nourrissons
+pour qu'il les touchât[536]. Des femmes venaient verser de l'huile sur
+sa tête et des parfums sur ses pieds. Ses disciples les repoussaient
+parfois comme importunes; mais Jésus, qui aimait les usages antiques et
+tout ce qui indique la simplicité du coeur, réparait le mal fait par
+ses amis trop zélés. Il protégeait ceux qui voulaient l'honorer[537].
+Aussi les enfants et les femmes l'adoraient. Le reproche d'aliéner de
+leur famille ces êtres délicats, toujours prompts à être séduits, était
+un de ceux que lui adressaient le plus souvent ses ennemis[538].
+
+La religion naissante fut ainsi à beaucoup d'égards un mouvement de
+femmes et d'enfants. Ces derniers faisaient autour de Jésus comme une
+jeune garde pour l'inauguration de son innocente royauté, et lui
+décernaient de petites ovations auxquelles il se plaisait fort,
+l'appelant «fils de David,» criant _Hosanna_[539], et portant des palmes
+autour de lui. Jésus, comme Savonarole, les faisait peut-être servir
+d'instruments à des missions pieuses; il était bien aise de voir ces
+jeunes apôtres, qui ne le compromettaient pas, se lancer en avant et lui
+décerner des titres qu'il n'osait prendre lui-même. Il les laissait
+dire, et quand on lui demandait s'il entendait, il répondait d'une façon
+évasive que la louange qui sort de jeunes lèvres est la plus agréable à
+Dieu[540].
+
+Il ne perdait aucune occasion de répéter que les petits sont des êtres
+sacrés[541], que le royaume de Dieu appartient aux enfants[542], qu'il
+faut devenir enfant pour y entrer[543], qu'on doit le recevoir en
+enfant[544], que le Père céleste cache ses secrets aux sages et les
+révèle aux petits[545]. L'idée de ses disciples se confond presque pour
+lui avec celle d'enfants[546]. Un jour qu'ils avaient entre eux une de
+ces querelles de préséance qui n'étaient point rares, Jésus prit un
+enfant, le mit au milieu d'eux, et leur dit: "Voilà le plus grand; celui
+qui est humble comme ce petit est le plus grand dans le royaume du
+ciel[547]."
+
+C'était l'enfance, en effet, dans sa divine spontanéité, dans ses naïfs
+éblouissements de joie, qui prenait possession de la terre. Tous
+croyaient à chaque instant que le royaume tant désiré allait poindre.
+Chacun s'y voyait déjà assis sur un trône[548] à côté du maître. On s'y
+partageait les places[549]; on cherchait à supputer les jours. Cela
+s'appelait la «Bonne Nouvelle;» la doctrine n'avait pas d'autre nom. Un
+vieux mot, «_paradis_,» que l'hébreu, comme toutes les langues de
+l'Orient, avait emprunté à la Perse, et qui désigna d'abord les parcs
+des rois achéménides, résumait le rêve de tous: un jardin délicieux où
+l'on continuerait à jamais la vie charmante que l'on menait
+ici-bas[550]. Combien dura cet enivrement? On l'ignore. Nul, pendant le
+cours de cette magique apparition, ne mesura plus le temps qu'on ne
+mesure un rêve. La durée fut suspendue; une semaine fut comme un siècle.
+Mais qu'il ait rempli des années, ou des mois, le rêve fut si beau que
+l'humanité en a vécu depuis, et que notre consolation est encore d'en
+recueillir le parfum affaibli. Jamais tant de joie ne souleva la
+poitrine de l'homme. Un moment, dans cet effort, le plus vigoureux
+qu'elle ait fait pour s'élever au-dessus de sa planète, l'humanité
+oublia le poids de plomb qui l'attache à la terre, et les tristesses de
+la vie d'ici-bas. Heureux qui a pu voir de ses yeux cette éclosion
+divine, et partager, ne fût-ce qu'un jour, cette illusion sans pareille!
+Mais plus heureux encore, nous dirait Jésus, celui qui, dégagé de toute
+illusion, reproduirait en lui-même l'apparition céleste, et, sans rêve
+millénaire, sans paradis chimérique, sans signes dans le ciel, par la
+droiture de sa volonté et la poésie de son âme, saurait de nouveau créer
+en son coeur le vrai royaume de Dieu!
+
+
+NOTES:
+
+[506] Matth., XXII, 2 et suiv.; Luc, XIV, 16 et suiv. Comp. Matth..
+VIII, 11-12; XXI, 33 et suiv.
+
+[507] Luc, VI, 24-25.
+
+[508] Luc, XIV, 12-14.
+
+[509] Mot conservé par une tradition fort ancienne et fort suivie.
+Clément d'Alex., _Strom_., I, 28. On le retrouve dans Origène, dans
+saint Jérôme, et dans un grand nombre de Pères de l'Église.
+
+[510] Prov., XIX, 17.
+
+[511] Voir en particulier Amos, II, 6; Is., LXIII, 9; Ps. XXV, 9;
+XXXVII, 11; LXIX, 33, et en général les dictionnaires hébreux, aux mots:
+[Hebrew: ***].
+
+[512] Ch. LXII, LXIII, XCVII, C, CIV.
+
+[513] _Hénoch_, ch. XLVI, 4-8.
+
+[514] _Hénoch_, XCIX, 13, 14.
+
+[515] Jules Africain dans Eusèbe, _H.E._ I, 7; Eus., _De situ et nom.
+loc. hebr._, au mot [Greek: Chôba]; Orig., _Contre Celse_, II, i; V, 61;
+Epiph., _Adv. hær_., XXIX, 7, 9; XXX, 2, 18.
+
+[516] Voir surtout Origène, _Contre Celse_, II, i; _De principiis,_ IV,
+22. Comparez Épiph., _Adv. hær_., XXX, 17. Irénée, Origène, Eusèbe, les
+Constitutions apostoliques, ignorent l'existence d'un tel personnage.
+L'auteur des _Philosophumena_ semble hésiter (VII, 34 et 35; X, 22 et
+23). C'est par Tertullien et surtout par Épiphane qu'a été répandue la
+fable d'un _Ébion_. Du reste, tous les Pères sont d'accord sur
+l'étymologie [Greek: Ebiôn] = [Greek: ptôgos].
+
+[517] Épiph., _Adv. hær.,_ XIX, XXIX et XXX, surtout XXIX, 9.
+
+[518] Matth., xi, 5; Luc, VI, 20-21.
+
+[519] Matth., IX, 36; Marc, VI, 34.
+
+[520] Matth., IX, 10 et suiv.; Luc, XV entier.
+
+[521] Matth., IX, 11; Marc, II, 16; Luc, V, 30.
+
+[522] Matth., IX, 12.
+
+[523] Luc, XV, 4 et suiv.
+
+[524] Matth., XVIII, 11; Luc, XIX, 10.
+
+[525] Matth., IX, 13.
+
+[526] Luc, VII, 36 et suiv. Luc, qui aime à relever tout ce qui se
+rapporte au pardon des pécheurs (comp. X, 30 et suiv.; XV entier; XVII,
+16 et suiv.; XIX, 2 et suiv.; XXIII, 39-43), a composé ce récit avec les
+traits d'une autre histoire, celle de l'onction des pieds, qui eut lieu
+à Béthanie quelques jours avant la mort de Jésus. Mais le pardon de la
+pécheresse était, sans contredit, un des traits essentiels de la vie
+anecdotique de Jésus. Cf. Jean, VIII, 3 et suiv.; Papias, dans Eusèbe,
+_Hist. eccl._, III, 39.
+
+[527] Luc, XIX; 2 et suiv.
+
+[528] Matth., XXI, 31-32.
+
+[529] Matth., XXV, 1 et suiv.
+
+[530] Marc, II, 48; Luc, V, 33.
+
+[531] Matth., IX, 14 et suiv.; Marc, II, 18 et suiv.; Luc, V, 33 et
+suiv.
+
+[532] Allusion à quelque jeu d'enfant.
+
+[533] Matth., XI, 16 et suiv.; Luc, VII, 34 et suiv. Proverbe qui veut
+dire: «L'opinion des hommes est aveugle. La sagesse des oeuvres de Dieu
+n'est proclamée que par ses oeuvres elles-mêmes.» Je lis [Greek: ergôn],
+avec le manuscrit B du Vatican, et non [Greek: teknôn].
+
+[534] Matth., XXI, 7-8.
+
+[535] Matth., XIX, 13 et suiv.; Marc, IX, 35; X, 13 et suiv.; Luc,
+XVIII, 15-16.
+
+[536] _Ibid_.
+
+[537] Matth., XXVI, 7 et suiv.; Marc, XIV, 3 et suiv.; Luc, VII, 37 et
+suiv.
+
+[538] Évangile de Marcion, addition au v. 2 du ch. XXIII de Luc (Épiph.,
+_Adv. hær_., XLII, 11). Si les retranchements de Marcion sont sans
+valeur critique, il n'en est pas de même de ses additions quand elles
+peuvent provenir, non d'un parti pris, mais de l'état des manuscrits
+dont il se servait.
+
+[539] Cri qu'on poussait à la procession de la fête des Tabernacles, en
+agitant les palmes. Misclma, _Sukka_, III, 9. Cet usage existe encore
+chez les Israélites.
+
+[540] Matth., XXI, 15-16.
+
+[541] Matth., XVIII, 5, 40, 14; Luc, XVII, 2.
+
+[542] Matth., XIX, 14; Marc, X, 14; Luc, XVIII, 16.
+
+[543] Matth., XVIII, 4 et suiv.; Marc, IX, 33 et suiv.; Luc, IX, 40.
+
+[544] Marc, X, 43.
+
+[545] Matth., xi, 25; Luc, X, 21.
+
+[546] Matth., X, 42; XVIII, 5, 44; Marc, IX, 36; Luc, XVII, 2.
+
+[547] Matth, XVIII, 4; Marc, IX, 33-36; Luc, IX, 46-48.
+
+[548] Luc, XXII, 30.
+
+[549] Marc, X, 37,40-41.
+
+[550] Luc, XXIII, 43; II Cor., XII, 4. Comp. _Carm. sibyll_., prooem.,
+86; Talm. de Bab., _Chagiga, 14 b._
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+AMBASSADE DE JEAN PRISONNIER VERS JÉSUS.--MORT DE JEAN.--RAPPORTS DE SON
+ÉCOLE AVEC CELLE DE JÉSUS.
+
+
+Pendant que la joyeuse Galilée célébrait dans les fêtes la venue du
+bien-aimé, le triste Jean, dans sa prison de Machéro, s'exténuait
+d'attente et de désirs. Les succès du jeune maître qu'il avait vu
+quelques mois auparavant à son école arrivèrent jusqu'à lui. On disait
+que le Messie prédit par les prophètes, celui qui devait rétablir le
+royaume d'Israël, était venu et démontrait sa présence en Galilée par
+des oeuvres merveilleuses. Jean voulut s'enquérir de la vérité de ce
+bruit, et comme il communiquait librement avec ses disciples, il en
+choisit deux pour aller vers Jésus en Galilée[551].
+
+Les deux disciples trouvèrent Jésus au comble de sa réputation. L'air
+de fête qui régnait autour de lui les surprit. Accoutumés aux jeûnes, à
+la prière obstinée, à une vie toute d'aspirations, ils s'étonnèrent de
+se voir tout à coup transportés au milieu des joies de la
+bienvenue[552]. Ils firent part à Jésus de leur message: «Es-tu celui
+qui doit venir? Devons-nous en attendre un autre?» Jésus, qui dès lors
+n'hésitait plus guère sur son propre rôle de messie, leur énuméra les
+oeuvres qui devaient caractériser la venue du royaume de Dieu, la
+guérison des malades, la bonne nouvelle du salut prochain annoncée aux
+pauvres. Il faisait toutes ces oeuvres. «Heureux donc, ajouta-t-il,
+celui qui ne doutera pas de moi!» On ignore si cette réponse trouva
+Jean-Baptiste vivant, ou dans quelle disposition elle mit l'austère
+ascète. Mourut-il consolé et sûr que celui qu'il avait annoncé vivait
+déjà, ou bien conserva-t-il des doutes sur la mission de Jésus? Rien ne
+nous l'apprend. En voyant cependant son école se continuer assez
+longtemps encore parallèlement aux églises chrétiennes, on est porté à
+croire que, malgré sa considération pour Jésus, Jean ne l'envisagea pas
+comme devant réaliser les promesses divines. La mort vint du reste
+trancher ses perplexités. L'indomptable liberté du solitaire devait
+couronner sa carrière inquiète et tourmentée par la seule fin qui fût
+digne d'elle.
+
+Les dispositions indulgentes qu'Antipas avait d'abord montrées pour Jean
+ne purent être de longue durée. Dans les entretiens que, selon la
+tradition chrétienne, Jean aurait eus avec le tétrarque, il ne cessait
+de lui répéter que son mariage était illicite et qu'il devait renvoyer
+Hérodiade[553]. On s'imagine facilement la haine que la petite-fille
+d'Hérode le Grand dut concevoir contre ce conseiller importun. Elle
+n'attendait plus qu'une occasion pour le perdre.
+
+Sa fille Salomé, née de son premier mariage, et comme elle ambitieuse et
+dissolue, entra dans ses desseins. Cette année (probablement l'an 30),
+Antipas se trouva, le jour anniversaire de sa naissance, à Machéro.
+Hérode le Grand avait fait construire dans l'intérieur de la forteresse
+un palais magnifique[554], où le tétrarque résidait fréquemment. Il y
+donna un grand festin, durant lequel Salomé exécuta une de ces danses de
+caractère qu'on ne considère pas en Syrie comme messéantes à une
+personne distinguée. Antipas charmé ayant demandé à la danseuse ce
+qu'elle désirait, celle-ci répondit, à l'instigation de sa mère: «La
+tête de Jean sur ce plateau[555].» Antipas fut mécontent; mais il ne
+voulut pas refuser. Un garde prit le plateau, alla couper la tête du
+prisonnier, et l'apporta[556].
+
+Les disciples du baptiste obtinrent son corps et le mirent dans un
+tombeau. Le peuple fut très-mécontent. Six ans après, Hâreth ayant
+attaqué Antipas, pour reprendre Machéro et venger le déshonneur de sa
+fille, Antipas fut complétement battu, et l'on regarda généralement sa
+défaite comme une punition du meurtre de Jean[557].
+
+La nouvelle de cette mort fut portée à Jésus par des disciples mêmes du
+baptiste[558]. La dernière démarche que Jean avait faite auprès de Jésus
+avait achevé d'établir entre les deux écoles des liens étroits. Jésus,
+craignant de la part d'Antipas un surcroît de mauvais vouloir, prit
+quelques précautions et se retira au désert[559]. Beaucoup de monde l'y
+suivit. Grâce à une extrême frugalité, la troupe sainte y vécut; on crut
+naturellement voir en cela un miracle[560]. A partir de ce moment,
+Jésus ne parla plus de Jean qu'avec un redoublement d'admiration. Il
+déclarait sans hésiter[561] qu'il était plus qu'un prophète, que la Loi
+et les prophètes anciens n'avaient eu de force que jusqu'à lui[562],
+qu'il les avait abrogés, mais que le royaume du ciel l'abrogerait à son
+tour. Enfin, il lui prêtait dans l'économie du mystère chrétien une
+place à part, qui faisait de lui le trait d'union entre le vieux
+Testament et l'avènement du règne nouveau.
+
+Le prophète Malachie, dont l'opinion en ceci fut vivement relevée[563],
+avait annoncé avec beaucoup de force un précurseur du Messie, qui devait
+préparer les hommes au renouvellement final, un messager qui viendrait
+aplanir les voies devant l'élu de Dieu. Ce messager n'était autre que le
+prophète Élie, lequel, selon une croyance fort répandue, allait bientôt
+descendre du ciel, où il avait été enlevé, pour disposer les hommes par
+la pénitence au grand avènement et réconcilier Dieu avec son
+peuple[564]. Quelquefois, à Élie on associait, soit le patriarche
+Hénoch, auquel, depuis un ou deux siècles, on s'était pris à attribuer
+une haute sainteté[565], soit Jérémie[566], qu'on envisageait comme une
+sorte de génie protecteur du peuple, toujours occupé à prier pour lui
+devant le trône de Dieu[567]. Cette idée de deux anciens prophètes
+devant ressusciter pour servir de précurseurs au Messie se retrouve
+d'une manière si frappante dans la doctrine des Parsis qu'on est
+très-porté à croire qu'elle venait de ce côté[568]. Quoi qu'il en soit,
+elle faisait, à l'époque de Jésus, partie intégrante des théories juives
+sur le Messie. Il était admis que l'apparition de «deux témoins
+fidèles,» vêtus d'habits de pénitence, serait le préambule du grand
+drame qui allait se dérouler, à la stupéfaction de l'univers[569].
+
+On comprend qu'avec ces idées, Jésus et ses disciples ne pouvaient
+hésiter sur la mission de Jean-Baptiste. Quand les scribes leur
+faisaient cette objection qu'il ne pouvait encore être question du
+Messie, puisque Élie n'était pas venu[570], ils répondaient qu'Élie
+était venu, que Jean était Élie ressuscité[571]. Par son genre de vie,
+par son opposition aux pouvoirs politiques établis, Jean rappelait en
+effet cette figure étrange de la vieille histoire d'Israël[572]. Jésus
+ne tarissait pas sur les mérites et l'excellence de son précurseur. Il
+disait que parmi les enfants des hommes il n'en, était pas né de plus
+grand. Il blâmait énergiquement les pharisiens et les docteurs de ne pas
+avoir accepté son baptême, et de ne pas s'être convertis à sa voix[573].
+
+Les disciples de Jésus furent fidèles à ces principes du maître. Le
+respect de Jean fut une tradition constante dans la première génération
+chrétienne[574]. On le supposa parent de Jésus[575]. Pour fonder la
+mission de celui-ci sur un témoignage admis de tous, on raconta que
+Jean, dès la première vue de Jésus, le proclama Messie; qu'il se
+reconnut son inférieur, indigne de délier les cordons de ses souliers;
+qu'il se refusa d'abord à le baptiser et soutint que c'était lui qui
+devait l'être par Jésus[576]. C'étaient là des exagérations, que
+réfutait suffisamment la forme dubitative du dernier message de
+Jean[577]. Mais, en un sens plus général, Jean resta dans la légende
+chrétienne ce qu'il fut en réalité, l'austère préparateur, le triste
+prédicateur de pénitence avant les joies de l'arrivée de l'époux, le
+prophète qui annonce le royaume de Dieu et meurt avant de le voir. Géant
+des origines chrétiennes, ce mangeur de sauterelles et de miel sauvage,
+cet âpre redresseur de torts, fut l'absinthe qui prépara les lèvres à la
+douceur du royaume de Dieu. Le décollé d'Hérodiade ouvrit l'ère des
+martyrs chrétiens; il fut le premier témoin de la conscience nouvelle.
+Les mondains, qui reconnurent en lui leur véritable ennemi, ne purent
+permettre qu'il vécût; son cadavre mutilé, étendu sur le seuil du
+christianisme, traça la voie sanglante où tant d'autres devaient passer
+après lui.
+
+L'école de Jean ne mourut pas avec son fondateur. Elle vécut quelque
+temps, distincte de celle de Jésus, et d'abord en bonne intelligence
+avec elle. Plusieurs années après la mort des deux maîtres, on se
+faisait encore baptiser du baptême de Jean. Certaines personnes étaient
+à la fois des deux écoles; par exemple, le célèbre Apollos, le rival de
+saint Paul (vers l'an 50), et un bon nombre de chrétiens d'Éphèse[578].
+Josèphe se mit (l'an 53) à l'école d'un ascète nommé Banou[579], qui
+offre avec Jean-Baptiste la plus grande ressemblance, et qui était
+peut-être de son école. Ce Banou[580] vivait dans le désert, vêtu de
+feuilles d'arbres; il ne se nourrissait que de plantes ou de fruits
+sauvages, et prenait fréquemment pendant le jour et pendant la nuit des
+baptêmes d'eau froide pour se purifier. Jacques, celui qu'on appelait le
+«frère du Seigneur» (il y a peut-être ici quelque confusion
+d'homonymes), observait un ascétisme analogue[581]. Plus tard, vers l'an
+80, le baptisme fut en lutte avec le christianisme, surtout en
+Asie-Mineure. Jean l'Évangéliste paraît le combattre d'une façon
+détournée[582]. Un des poèmes sibyllins[583] semble provenir de cette
+école. Quant aux sectes d'Hémérobaptistes, de Baptistes, d'Elchasaïtes
+_(Sabiens, Mogtasila_ des écrivains arabes[584]), qui remplissent au
+second siècle la Syrie, la Palestine, la Babylonie, et dont les restes
+subsistent encore de nos jours chez les Mendaïtes, dits «chrétiens de
+Saint-Jean,» elles ont la même origine que le mouvement de
+Jean-Baptiste, plutôt qu'elles ne sont la descendance authentique de
+Jean. La vraie école de celui-ci, à demi fondue avec le christianisme,
+passa à l'état de petite hérésie chrétienne et s'éteignit obscurément.
+Jean avait bien vu de quel côté était l'avenir. S'il eût cédé à une
+rivalité mesquine, il serait aujourd'hui oublié dans la foule des
+sectaires de son temps. Par l'abnégation, il est arrivé à la gloire et à
+une position unique dans le panthéon religieux de l'humanité.
+
+
+NOTES:
+
+[551] Matth., XI 2 et suiv.; Luc, VII, 18 et suiv.
+
+[552] Matth., IX, 14 et suiv.
+
+[553] Matth., XIV, 4 et suiv.; Marc, VI, 18 et suiv.; Luc, III, 49.
+
+[554] Jos., _De Belle jud_., VII, vi, 2.
+
+[555] Plateaux portatifs sur lesquels, en Orient, on sert les liqueurs
+et les mets.
+
+[556] Matth., XIV, 3 et suiv.; Marc, VI, 14-29; Jos., _Ant_., XVIII, V,
+2.
+
+[557] Josèphe, _Ant_., XVIII, V, 1 et 2.
+
+[558] Matth., XIV, 12.
+
+[559] Matth., XIV, 13.
+
+[560] Matth., XIV, 15 et suiv.; Marc, VI, 35 et suiv.; Luc, IX, 41 et
+suiv.; Jean, VI, 2 et suiv.
+
+[561] Matth., xi, 7 et suiv.; Luc, VII, 24 et suiv.
+
+[562] Matth., xi, 12-13; Luc, XVI, 16.
+
+[563] Malachie, III et IV; _Ecclésiast._, XLVIII, 10. V. ci-dessus, ch.
+VI.
+
+[564] Matth., xi, 14; XVII, 10; Marc, VI, 15; VIII, 28; IX, 40 et suiv.;
+Luc, IX, 8, 19.
+
+[565] _Ecclésiastique_, XLIV, 16.
+
+[566] Matth., XVI, 14.
+
+[567] II Macch., XV, 13 et suiv.
+
+[568] Textes cités par Anquetil-Duperron, _Zend-Avesta,_ I, 2e part., p.
+46, rectifiés par Spiegel, dans la _Zeitschrift der deutschen
+morgenlændischen Gesellschaft,_ I, 261 et suiv.; extraits du
+_Jamasp-Nameh,_ dans l'_Avesta_ de Spiegel, I, p. 34. Aucun des textes
+parsis qui impliquent vraiment l'idée de prophètes ressuscités et
+précurseurs n'est ancien; mais les idées contenues dans ces textes
+paraissent bien antérieures à l'époque de la rédaction desdits textes.
+
+[569] _Apoc_., XI, 3 et suiv.
+
+[570] Marc, IX, 10.
+
+[571] Matth., xi, 14; XVII, 10-13; Marc, VI, 15; IX, 10-12; Luc, IX, 8;
+Jean, i, 21-25.
+
+[572] Luc, i, 17.
+
+[573] Matth., XXI, 32; Luc, VII, 29-30.
+
+[574] _Act.,_ XIX, 4.
+
+[575] Luc, i.
+
+[576] Matth., III, 14 et suiv.; Luc, III, 16; Jean, i, 15 et suiv.; V,
+2-33.
+
+[577] Matth., XI, 2 et suiv.; Luc, VII, 18 et suiv.
+
+[578] _Act_., XVIII, 28; XIX, 1-5. Cf. Épiph., _Adv. hær._, XXX, 16.
+
+[579] _Vita_, 2.
+
+[580] Serait-ce le Bounaï qui est compté par le Talmud (Bab.,
+_Sanhédrin_, 43 _a_) au nombre des disciples de Jésus?
+
+[581] Ilégésippe, dans Eusèbe, _H.E._, II, 23.
+
+[582] Évang., i, 26,33; IV, 2; I Épître, V, 6. Cf. _Act._, X, 47.
+
+[583] Livre IV. Voir surtout v. 157 et suiv.
+
+[584] Je rappelle que _Sabiens_ est l'équivalent araméen du mot
+«Baptistes.» _Mogtasila_ a le même sens en arabe.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+PREMIÈRES TENTATIVES SUR JÉRUSALEM.
+
+
+Jésus, presque tous les ans, allait à Jérusalem pour la fête de Pâques.
+Le détail de chacun de ces voyages est peu connu; car les synoptiques
+n'en parlent pas[585], et les notes du quatrième évangile sont ici
+très-confuses[586]. C'est, à ce qu'il semble, l'an 31, et certainement
+après la mort de Jean, qu'eut lieu le plus important des séjours de
+Jésus dans la capitale. Plusieurs des disciples le suivaient. Quoique
+Jésus attachât dès lors peu de valeur au pèlerinage, il s'y prêtait pour
+ne pas blesser l'opinion juive, avec laquelle il n'avait pas encore
+rompu. Ces voyages, d'ailleurs, étaient essentiels à son dessein; car il
+sentait déjà que, pour jouer un rôle de premier ordre, il fallait sortir
+de Galilée, et attaquer le judaïsme dans sa place forte, qui était
+Jérusalem.
+
+La petite communauté galiléenne était ici fort dépaysée. Jérusalem était
+alors à peu près ce qu'elle est aujourd'hui, une ville de pédantisme,
+d'acrimonie, de disputes, de haines, de petitesse d'esprit. Le fanatisme
+y était extrême et les séditions religieuses très-fréquentes. Les
+pharisiens y dominaient; l'étude de la Loi, poussée aux plus
+insignifiantes minuties, réduite à des questions de casuiste, était
+l'unique étude. Cette culture exclusivement théologique et canonique ne
+contribuait en rien à polir les esprits. C'était quelque chose
+d'analogue à la doctrine stérile du faquih musulman, à cette science
+creuse qui s'agite autour d'une mosquée, grande dépense de temps et de
+dialectique faite en pure perte, et sans que la bonne discipline de
+l'esprit en profite. L'éducation théologique du clergé moderne, quoique
+très-sèche, ne peut donner aucune idée de cela; car la Renaissance a
+introduit dans tous nos enseignements, même les plus rebelles, une part
+de belles-lettres et de bonne méthode, qui fait que la scolastique a
+pris plus ou moins une teinte d'humanités. La science du docteur juif,
+du _sofer_ ou scribe, était purement barbare, absurde sans compensation,
+dénuée de tout élément moral[587]. Pour comble de malheur, elle
+remplissait celui qui s'était fatigué à l'acquérir d'un ridicule
+orgueil. Fier du prétendu savoir qui lui avait coûté tant de peine, le
+scribe juif avait pour la culture grecque le même dédain que le savant
+musulman a de nos jours pour la civilisation européenne, et que le vieux
+théologien catholique avait pour le savoir des gens du monde. Le propre
+de ces cultures scolastiques est de fermer l'esprit à tout ce qui est
+délicat, de ne laisser d'estime que pour les difficiles enfantillages où
+l'on a usé sa vie, et qu'on envisage comme l'occupation naturelle des
+personnes faisant profession de gravité[588].
+
+Ce monde odieux ne pouvait manquer de peser fort lourdement sur les âmes
+tendres et délicates du nord. Le mépris des Hiérosolymites pour les
+Galiléens rendait la séparation encore plus profonde. Dans ce beau
+temple, objet de tous leurs désirs, ils ne trouvaient souvent que
+l'avanie. Un verset du psaume des pèlerins[589], «J'ai choisi de me
+tenir à la porte dans la maison de mon Dieu,» semblait fait exprès pour
+eux. Un sacerdoce dédaigneux souriait de leur naïve dévotion, à peu près
+comme autrefois en Italie le clergé, familiarisé avec les sanctuaires,
+assistait froid et presque railleur à la ferveur du pèlerin venu de
+loin. Les Galiléens parlaient un patois assez corrompu; leur
+prononciation était vicieuse; ils confondaient les diverses aspirations,
+ce qui amenait des quiproquo dont on riait beaucoup[590]. En religion,
+on les tenait pour ignorants et peu orthodoxes[591]; l'expression «sot
+Galiléen» était devenue proverbiale[592]. On croyait (non sans raison)
+que le sang juif était chez eux très-mélangé, et il passait pour
+constant que la Galilée ne pouvait produire un prophète[593]. Placés
+ainsi aux confins du judaïsme et presque en dehors, les pauvres
+Galiléens n'avaient pour relever leurs espérances qu'un passage d'Isaïe
+assez mal interprété[594]: «Terre de Zabulon et terre de Nephtali, Voie
+de la mer[595], Galilée des gentils! Le peuple qui marchait dans l'ombre
+a vu une grande lumière; le soleil s'est levé pour ceux qui étaient
+assis dans les ténèbres.» La renommée de la ville natale de Jésus était
+particulièrement mauvaise. C'était un proverbe populaire: «Peut-il venir
+quelque chose de bon de Nazareth[596].»
+
+La profonde sécheresse de la nature aux environs de Jérusalem devait
+ajouter au déplaisir de Jésus. Les vallées y sont sans eau; le sol,
+aride et pierreux. Quand l'oeil plonge dans la dépression de la mer
+Morte, la vue a quelque chose de saisissant; ailleurs elle est monotone.
+Seule, la colline de Mizpa, avec ses souvenirs de la plus vieille
+histoire d'Israël, soutient le regard. La ville présentait, du temps de
+Jésus, à peu près la même assise qu'aujourd'hui. Elle n'avait guère de
+monuments anciens, car jusqu'aux Asmonéens, les Juifs étaient restés
+étrangers à tous les arts; Jean Hyrcan avait commencé à l'embellir, et
+Hérode le Grand en avait fait une des plus superbes villes de l'Orient.
+Les constructions hérodiennes le disputent aux plus achevées de
+l'antiquité par leur caractère grandiose la perfection de l'exécution,
+la beauté des matériaux[597]. Une foule de superbes tombeaux, d'un goût
+original, s'élevaient vers le même temps aux environs de Jérusalem[598].
+Le style de ces monuments était le style grec, mais approprié aux usages
+des Juifs, et considérablement modifié selon leurs principes. Les
+ornements de sculpture vivante, que les Hérodes se permettaient, au
+grand mécontentement des rigoristes, en étaient bannis et remplacés par
+une décoration végétale. Le goût des anciens habitants de la Phénicie et
+de la Palestine pour les monuments monolithes taillés sur la roche vive,
+semblait revivre en ces singuliers tombeaux découpés dans le rocher, et
+où les ordres grecs sont si bizarrement appliqués à une architecture de
+troglodytes. Jésus, qui envisageait les ouvrages d'art comme un pompeux
+étalage de vanité, voyait tous ces monuments de mauvais oeil.[599] Son
+spiritualisme absolu et son opinion arrêtée que la figure du vieux monde
+allait passer ne lui laissaient de goût que pour les choses du coeur.
+
+Le temple, à l'époque de Jésus, était tout neuf, et les ouvrages
+extérieurs n'en étaient pas complètement terminés. Hérode en avait fait
+commencer la reconstruction l'an 20 ou 21 avant l'ère chrétienne, pour
+le mettre à l'unisson de ses autres édifices. Le vaisseau du temple fut
+achevé en dix-huit mois, les portiques en huit ans;[600] mais les
+parties accessoires se continuèrent lentement et ne furent terminées que
+peu de temps avant la prise de Jérusalem[601]. Jésus y vit probablement
+travailler, non sans quelque humeur secrète. Ces espérances d'un long
+avenir étaient comme une insulte à son prochain avènement. Plus
+clairvoyant que les incrédules et les fanatiques, il devinait que ces
+superbes constructions étaient appelées à une courte durée[602].
+
+Le temple, du reste, formait un ensemble merveilleusement imposant, dont
+le _haram_ actuel[603], malgré sa beauté, peut à peine donner une idée.
+Les cours et les portiques environnants servaient journellement de
+rendez-vous à une foule considérable, si bien que ce grand espace était
+à la fois le temple, le forum, le tribunal, l'université. Toutes les
+discussions religieuses des écoles juives, tout l'enseignement
+canonique, les procès même et les causes civiles, toute l'activité de la
+nation, en un mot, était concentrée là[604]. C'était un perpétuel
+cliquetis d'arguments, un champ clos de disputes, retentissant de
+sophismes et de questions subtiles. Le temple avait ainsi beaucoup
+d'analogie avec une mosquée musulmane. Pleins d'égards à cette époque
+pour les religions étrangères, quand elles restaient sur leur propre
+territoire[605], les Romains s'interdirent l'entrée du sanctuaire; des
+inscriptions grecques et latines marquaient le point jusqu'où il était
+permis aux non-Juifs de s'avancer[606]. Mais la tour Antonia, quartier
+général de la force romaine, dominait toute l'enceinte et permettait de
+voir ce qui s'y passait[607]. La police du temple appartenait aux Juifs;
+un capitaine du temple en avait l'intendance, faisait ouvrir et fermer
+les portes, empêchait qu'on ne traversât l'enceinte avec un bâton à la
+main, avec des chaussures poudreuses, en portant des paquets ou pour
+abréger le chemin[608]. On veillait surtout scrupuleusement à ce que
+personne n'entrât à l'état d'impureté légale dans les portiques
+intérieurs. Les femmes avaient une loge absolument séparée.
+
+C'est là que Jésus passait ses journées, durant le temps qu'il restait à
+Jérusalem. L'époque des fêtes amenait dans cette ville une affluence
+extraordinaire. Réunis en chambrées de dix et vingt personnes, les
+pèlerins envahissaient tout et vivaient dans cet entassement désordonné
+où se plaît l'Orient[609]. Jésus se perdait dans la foule, et ses
+pauvres Galiléens groupés autour de lui faisaient peu d'effet. Il
+sentait probablement qu'il était ici dans un monde hostile et qui ne
+l'accueillerait qu'avec dédain. Tout ce qu'il voyait l'indisposait. Le
+temple, comme en général les lieux de dévotion très-fréquentés, offrait
+un aspect peu édifiant. Le service du culte entraînait une foule de
+détails assez repoussants, surtout des opérations mercantiles, par suite
+desquelles de vraies boutiques s'étaient établies dans l'enceinte
+sacrée. On y vendait des bêtes pour les sacrifices; il s'y trouvait des
+tables pour l'échange de la monnaie; par moments, on se serait cru dans
+un bazar. Les bas officiers du temple remplissaient sans doute leurs
+fonctions avec la vulgarité irréligieuse des sacristains de tous les
+temps. Cet air profane et distrait dans le maniement des choses saintes
+blessait le sentiment religieux de Jésus, parfois porté jusqu'au
+scrupule[610]. Il disait qu'on avait fait de la maison de prière une
+caverne de voleurs. Un jour même, dit-on, la colère l'emporta; il frappa
+à coups de fouet ces ignobles vendeurs et renversa leurs tables[611]. En
+général, il aimait peu le temple. Le culte qu'il avait conçu pour son
+Père, n'avait rien à faire avec des scènes de boucherie. Toutes ces
+vieilles institutions juives lui déplaisaient, et il souffrait d'être
+obligé de s'y conformer. Aussi le temple ou son emplacement
+n'inspirèrent-ils de sentiments pieux, dans le sein du christianisme,
+qu'aux chrétiens judaïsants. Les vrais hommes nouveaux eurent en
+aversion cet antique lieu sacré. Constantin et les premiers empereurs
+chrétiens y laissèrent subsister les constructions païennes
+d'Adrien[612]. Ce furent les ennemis du christianisme, comme Julien, qui
+pensèrent à cet endroit[613]. Quand Omar entra dans Jérusalem,
+l'emplacement du temple était à dessein pollué en haine des Juifs[614].
+Ce fut l'islam, c'est-à-dire une sorte de résurrection du judaïsme dans
+sa forme exclusivement sémitique, qui lui rendit ses honneurs. Ce lieu a
+toujours été antichrétien.
+
+L'orgueil des Juifs achevait de mécontenter Jésus, et de lui rendre le
+séjour de Jérusalem pénible. A mesure que les grandes idées d'Israël
+mûrissaient, le sacerdoce s'abaissait. L'institution des synagogues
+avait donné à l'interprète de la Loi, au docteur, une grande
+supériorité sur le prêtre. Il n'y avait de prêtres qu'à Jérusalem, et là
+même, réduits à des fonctions toutes rituelles, à peu près comme nos
+prêtres de paroisse exclus de la prédication, ils étaient primés par
+l'orateur de la synagogue, le casuiste, le _sofer_ ou scribe, tout
+laïque qu'était ce dernier. Les hommes célèbres du Talmud ne sont pas
+des prêtres; ce sont des savants selon les idées du temps. Le haut
+sacerdoce de Jérusalem tenait, il est vrai, un rang fort élevé dans la
+nation; mais il n'était nullement à la tête du mouvement religieux. Le
+souverain pontife, dont la dignité avait déjà été avilie par
+Hérode[615], devenait de plus en plus un fonctionnaire romain[616],
+qu'on révoquait fréquemment pour rendre la charge profitable à
+plusieurs. Opposés aux pharisiens, zélateurs laïques très-exaltés, les
+prêtres étaient presque tous des sadducéens, c'est-à-dire des membres de
+cette aristocratie incrédule qui s'était formée autour du temple, vivait
+de l'autel, mais en voyait la vanité[617]. La caste sacerdotale s'était
+séparée à tel point du sentiment national et de la grande direction
+religieuse qui entraînait le peuple, que le nom de «sadducéen»
+(_sadoki_), qui désigna d'abord simplement un membre de la famille
+sacerdotale de Sadok, était devenu synonyme de «matérialiste» et d'
+«épicurien.»
+
+Un élément plus mauvais encore était venu, depuis le règne d'Hérode le
+Grand, corrompre le haut sacerdoce. Hérode s'étant pris d'amour pour
+Mariamne, fille d'un certain Simon, fils lui-même de Boëthus
+d'Alexandrie, et ayant voulu l'épouser (vers l'an 28 avant J.-C.), ne
+vit d'autre moyen, pour anoblir son beau-père et l'élever jusqu'à lui,
+que de le faire grand-prêtre. Cette famille intrigante resta maîtresse,
+presque sans interruption, du souverain pontificat pendant trente-cinq
+ans[618]. Étroitement alliée à la famille régnante, elle ne le perdit
+qu'après la déposition d'Archélaüs, et elle le recouvra (l'an 42 de
+notre ère) après qu'Hérode Agrippa eut refait pour quelque temps
+l'oeuvre d'Hérode le Grand. Sous le nom de _Boëthusim_[619], se forma
+ainsi une nouvelle noblesse sacerdotale, très-mondaine, très-peu dévote,
+qui se fondit à peu près avec les Sadokites. Les _Boëthusim_, dans le
+Talmud et les écrits rabbiniques, sont présentés comme des espèces de
+mécréants et toujours rapprochés des Sadducéens[620]. De tout cela
+résulta autour du temple une sorte de cour de Rome, vivant de politique,
+peu portée aux excès de zèle, les redoutant même, ne voulant pas
+entendre parler de saints personnages ni de novateurs, car elle
+profitait de la routine établie. Ces prêtres épicuriens n'avaient pas la
+violence des Pharisiens; ils ne voulaient que le repos; c'étaient leur
+insouciance morale, leur froide irréligion qui révoltaient Jésus. Bien
+que très-différents, les prêtres et les Pharisiens se confondirent ainsi
+dans ses antipathies. Mais étranger et sans crédit, il dut longtemps
+renfermer son mécontentement en lui-même et ne communiquer ses
+sentiments qu'a la société intime qui l'accompagnait.
+
+Avant le dernier séjour, de beaucoup le plus long de tous qu'il fit à
+Jérusalem et qui se termina par sa mort, Jésus essaya cependant de se
+faire écouter. Il prêcha; on parla de lui; on s'entretint de certains
+actes que l'on considérait comme miraculeux. Mais de tout cela ne
+résulta ni une église établie a Jérusalem, ni un groupe de disciples
+hiérosolymites. Le charmant docteur, qui pardonnait à tous pourvu qu'on
+l'aimât, ne pouvait trouver beaucoup d'écho dans ce sanctuaire des
+vaines disputes et des sacrifices vieillis. Il en résulta seulement pour
+lui quelques bonnes relations, dont plus tard il recueillit les fruits.
+Il ne semble pas que dès lors il ait fait la connaissance de la famille
+de Béthanie qui lui apporta, au milieu des épreuves de ses derniers
+mois, tant de consolations. Mais de bonne heure il attira l'attention
+d'un certain Nicodème, riche pharisien, membre du sanhédrin et fort
+considéré à Jérusalem[621]. Cet homme, qui paraît avoir été honnête et
+de bonne foi, se sentit attiré vers le jeune Galiléen. Ne voulant pas
+se compromettre, il vint le voir de nuit et eut avec lui une longue
+conversation[622]. Il en garda sans doute une impression favorable, car
+plus tard il défendit Jésus contre les préventions de ses
+confrères[623], et, à la mort de Jésus, nous le trouverons entourant de
+soins pieux le cadavre du maître[624]. Nicodème ne se fit pas chrétien;
+il crut devoir à sa position de ne pas entrer dans un mouvement
+révolutionnaire, qui ne comptait pas encore de notables adhérents. Mais
+il porta évidemment beaucoup d'amitié à Jésus et lui rendit des
+services, sans pouvoir l'arracher à une mort dont l'arrêt, à l'époque où
+nous sommes arrivés, était déjà comme écrit.
+
+Quant aux docteurs célèbres du temps, Jésus ne paraît avoir eu de
+rapports avec eux. Hillel et Schammaï étaient morts; la plus grande
+autorité du temps était Gamaliel, petit-fils de Hillel. C'était un
+esprit libéral et un homme du monde, ouvert aux études profanes, formé à
+la tolérance par son commerce avec la haute société[625]. A l'encontre
+des Pharisiens très-sévères, qui marchaient voilés ou les yeux fermés,
+il regardait les femmes, même les païennes[626]. La tradition le lui
+pardonna, comme d'avoir su le grec, parce qu'il approchait de la
+cour[627]. Après la mort de Jésus, il exprima sur la secte nouvelle des
+vues très-modérées[628]. Saint Paul sortit de son école[629]. Mais il
+est bien probable que Jésus n'y entra jamais.
+
+Une pensée du moins que Jésus emporta de Jérusalem, et qui dès à présent
+paraît chez lui enracinée, c'est qu'il n'y a pas de pacte possible avec
+l'ancien culte juif. L'abolition des sacrifices qui lui avaient causé
+tant de dégoût, la suppression d'un sacerdoce impie et hautain, et dans
+un sens général l'abrogation de la Loi lui parurent d'une absolue
+nécessité. A partir de ce moment, ce n'est plus en réformateur juif,
+c'est en destructeur du judaïsme qu'il se pose. Quelques partisans des
+idées messianiques avaient déjà admis que le Messie apporterait une loi
+nouvelle, qui serait commune à toute la terre[630]. Les Esséniens, qui
+étaient à peine des juifs, paraissent aussi avoir été indifférents au
+temple et aux observances mosaïques. Mais ce n'étaient là que des
+hardiesses isolées ou non avouées. Jésus le premier osa dire qu'à partir
+de lui, ou plutôt à partir de Jean[631], la Loi n'existait plus. Si
+quelquefois il usait de termes plus discrets[632], c'était pour ne pas
+choquer trop violemment les préjugés reçus. Quand on le poussait à bout,
+il levait tous les voiles, et déclarait que la Loi n'avait plus aucune
+force. Il usait à ce sujet de comparaisons énergiques: «On ne raccommode
+pas, disait-il, du vieux avec du neuf. On ne met pas le vin nouveau dans
+de vieilles outres[633].» Voilà, dans la pratique, son acte de maître et
+de créateur. Ce temple exclut les non-Juifs de son enceinte par des
+affiches dédaigneuses. Jésus n'en veut pas. Cette Loi étroite, dure,
+sans charité, n'est faite que pour les enfants d'Abraham. Jésus prétend
+que tout homme de bonne volonté, tout homme qui l'accueille et l'aime,
+est fils d'Abraham[634]. L'orgueil du sang lui paraît l'ennemi capital
+qu'il faut combattre. Jésus, en d'autres termes, n'est plus juif. Il est
+révolutionnaire au plus haut degré; il appelle tous les hommes à un
+culte fondé sur leur seule qualité d'enfants de Dieu. Il proclame les
+droits de l'homme, non les droits du juif; la religion de l'homme, non
+la religion du juif; la délivrance de l'homme, non la délivrance du
+juif[635]. Ah! que nous sommes loin d'un Judas Gaulonite, d'un Mathias
+Margaloth, prêchant la révolution au nom de la Loi! La religion de
+l'humanité, établie non sur le sang, mais sur le coeur, est fondée.
+Moïse est dépassé; le temple n'a plus de raison d'être et est
+irrévocablement condamné.
+
+
+NOTES:
+
+[585] Ils les supposent cependant obscurément (Matth., XXIII, 37; Luc,
+XIII, 34). Ils connaissent aussi bien que Jean la relation de Jésus avec
+Joseph d'Arimathie. Luc même (X, 38-42) connaît la famille de Béthanie.
+Luc (IX, 51-54) a un sentiment vague du système du quatrième évangile
+sur les voyages de Jésus. Plusieurs discours contre les Pharisiens et
+les Sadducéens, placés par les synoptiques en Galilée, n'ont guère de
+sens qu'à Jérusalem. Enfin, le laps de huit jours est beaucoup trop
+court pour expliquer tout ce qui dut se passer entre l'arrivée de Jésus
+dans cette ville et sa mort.
+
+[586] Deux pèlerinages sont clairement indiqués (Jean, II, 13, et V, 1),
+sans parler du dernier voyage (VII, 10), après lequel Jésus ne retourna
+plus en Galilée. Le premier avait eu lieu pendant que Jean baptisait
+encore. Il appartiendrait, par conséquent, à la pâque de l'an 29. Mais
+les circonstances données comme appartenant à ce voyage sont d'une
+époque plus avancée (comp. surtout Jean, II, 14 et suiv., et Matth.,
+XXI, 12-13; Marc, 15-17; Luc, XIX, 45-46). Il y a évidemment des
+transpositions de date dans ces chapitres de Jean, ou plutôt il a mêlé
+les circonstances de divers voyages.
+
+[587] On en peut juger par le Talmud, écho de la scolastique juive de ce
+temps.
+
+[588] Jos., _Ant_., XX, xi, 2.
+
+[589] Ps. LXXXIV (Vulg. LXXXIII), 11.
+
+[590] Matth., XXVI, 73; Marc, XIV, 70; _Act_., II, 7; Talm. de Bab.,
+_Erubin_, 53 _a_ et suiv.; Bereschith rabba, 26 _c_.
+
+[591] Passage du traité _Erubin_, précité.
+
+[592] _Erubin,_ loc. cit., 53 _b_.
+
+[593] Jean, VII, 52.
+
+[594] IX, 1-2; Matth., IV, 13 et suiv.
+
+[595] Voir ci-dessus, p. 160, note 3.
+
+[596] Jean i, 46.
+
+[597] Jos., _Ant_., XV, viii-xi; _B.J._, V, v, 6; Marc, XIII, 1-2.
+
+[598] Tombeaux dits des Juges, des Rois, d'Absalom, de Zacharie, de
+Josaphat, de saint Jacques. Comparez la description du tombeau des
+Macchabées à Modin (I Macch., XIII, 27 et suiv.).
+
+[599] Matth., XXIII, 27,29; XXIV, 4 et suiv.; Marc, XIII, 4 et suiv.;
+Luc, XIX, 44; XXI, 5 et suiv. Comparez _Livre d'Hénoch_, XCVII, 43-14;
+Talmud de Babylone, _Schabbath_, 33 _b_.
+
+[600] Jos., _Ant._, XV, XL 5, 6.
+
+[601] _Ibid._, XX, IX, 7; Jean, II 20.
+
+[602] Matth., XXIV, 2; XXVI, 61; XXVII, 40; Marc, XIII, 2; XIV, 58; XV,
+29; Luc, XXI, 6; Jean, II, 19-20.
+
+[603] Nul doute que le temple et son enceinte n'occupassent
+l'emplacement de la mosquée d'Omar et du _haram_, ou Cour Sacrée, qui
+environne la mosquée. Le terre-plein du haram est, dans quelques
+parties, notamment à l'endroit où les Juifs vont pleurer, le
+soubassement même du temple d'Hérode.
+
+[604] Luc, II, 46 et suiv.; Mischna, _Sanhédrin_, X, 2.
+
+[605] Suet., _Aug_., 93.
+
+[606] Philo, _Legatio ad Caïum_, § 31; Jos., _B.J._, V, v, 2; VI, II, 4;
+_Act_., XXI, 28.
+
+[607] Des traces considérables de la tour Antonia se voient encore dans
+la partie septentrionale du haram.
+
+[608] Mischna, _Berakoth_, IX, 5; Talm. de Babyl., _Jebamoth_, 6 _b_;
+Marc, XI, 16.
+
+[609] Jos., _B.J._, II, xiv, 3; VI, IX, 3. Comp. PS. CXXXIII (Vulg.
+CXXXII).
+
+[610] Marc, XI, 16.
+
+[611] Matth., XXI, 12 et suiv.; Marc, XI, 15 et suiv.; Luc, XIX, 45 et
+suiv.; Jean, II, 14 et suiv.
+
+[612] _Itin. a Burdig. Hierus_., p. 152 (édit. Schott); S. Jérôme, In
+Is., II, 8, et in Matth., XXIV, 15.
+
+[613] Ammien Marcellin, XXIII, 1.
+
+[614] Eutychius, _Ann._, II, 286 et suiv. (Oxford, 1659).
+
+[615] Jos., _Ant_., XI, iii, 1, 3.
+
+[616] Jos., _Ant_., XVIII, ii.
+
+[617] _Act_., IV, 1 et suiv.; V, 17; Jos., _Ant_., XX, ix, 1; _Pirké
+Aboth_, I, 10.
+
+[618] Jos., _Ant_., XV, ix, 3; XVII, vi, 4; XIII, 1; XVIII, i, 1; II, 1;
+XIX, vi, 2; VIII, 1.
+
+[619] Ce nom ne se trouve que dans les documents juifs. Je pense que les
+«Hérodiens» de l'Évangile sont les _Boëthusim_.
+
+[620] Traité _Aboth Nathan_, 5; _Soferim_, III, hal. 5; Mischna,
+_Menachoth_, X, 3; Talmud de Babylone, _Schabbath_, 118 _a_. Le nom des
+_Boëthusim_ s'échange souvent dans les livres talmudiques avec celui des
+Sadducéens ou avec le mot _Minim_ (hérétiques). Comparez Thosiphta
+_Joma_, I, à Talm. de Jérus., même traité, I, 5, et Talm. de Bab., même
+traité, 19 _b_; Thos. _Sukka_, III, à Talm. de Bab., même traité, 43
+_b_; Thos. _ibid_., plus loin, à Talm. de Bab., même traité, 48 _b_;
+Thos. _Rosch hasschana_, I, à Mischna, même traité, II, 1, Talm. de
+Jérus., même traité, II, 1, et Talm. de Bab., même, traité, 22 _b_;
+Thos. _Menachoth_, X, à Mischna, même traité, X, 3, Talm. de Bab., même
+traité, 65 _a_, Mischna, _Chagiga_, II, 4, et Megillath Taanith, I;
+Thos. _Iadaïm_, II, à Talm. de Jérus., _Baba Bathra_, VIII, 1, Talm. de
+Bab., même traité, 115 _b_, et Megillath Taanith, V.
+
+[621] Il semble qu'il est question de lui dans le Talmud. Talm. de Bab.,
+_Taanith_., 20 _a; Gittin_., 56 _a; Ketuboth_, 66 _b_; traité _Aboth
+Nathan,_ VII; Midrasch rabba, _Eka_, 64 _a_. Le passage _Taanith_
+l'identifie avec Bounaï, lequel, d'après _Sanhédrin_ (v. ci-dessus, p.
+203, note 3), était disciple de Jésus. Mais si Bounaï est le Banou de
+Josèphe, ce rapprochement est sans force.
+
+[622] Jean, III, 1 et suiv.; VII, 50. On est certes libre de croire que
+le texte même de la conversation n'est qu'une création de Jean.
+
+[623] Jean, VII, 50 et suiv.
+
+[624] Jean, XIX, 39.
+
+[625] Mischna, _Baba metsia_, V, 8; Talm. de Bab., _Sota_, 49 _b_.
+
+[626] Talm. de Jérus., _Berakoth_, IX, 2.
+
+[627] Passage _Sota_, précité, et _Baba Kama_, 83 _a_.
+
+[628] _Act_., V, 34 et suiv.
+
+[629] _Act_., XXII, 3.
+
+[630] _Orac. sib_., 1. III, 573 et suiv.; 715 et suiv.; 756-58. Comparez
+le Targum de Jonathan, Is., XII, 3.
+
+[631] Luc, XVI, 16. Le passage de Matthieu, XXI, 12-13, est moins clair,
+mais ne peut avoir d'autre sens.
+
+[632] Matth., V, 17-18 (Cf. Talm. de Bab., _Schabbath_, l. 16 _b_). Ce
+passage n'est pas en contradiction avec ceux où l'abolition de la Loi
+est impliquée. Il signifie seulement qu'en Jésus toutes les figures de
+l'Ancien Testament sont accomplies. Cf. Luc, XVI, 17.
+
+[633] Matth., IX, 16-17; Luc, V, 36 et suiv.
+
+[634] Luc, XIX, 9.
+
+[635] Matth., XXIV, 14; XXVIII, 19; Marc, XIII, 10; XVI, 15; Luc, XXIV,
+47.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+RAPPORTS DE JÉSUS AVEC LES PAÏENS ET LES SAMARITAINS.
+
+Conséquent à ces principes, il dédaignait tout ce qui n'était pas la
+religion du coeur. Les vaines pratiques des dévots[636], le rigorisme
+extérieur, qui se fie pour le salut à des simagrées, l'avaient pour
+mortel ennemi. Il se souciait peu du jeûne[637]. Il préférait le pardon
+d'une injure au sacrifice[638]. L'amour de Dieu, la charité, le pardon
+réciproque, voilà toute sa loi[639]. Rien de moins sacerdotal. Le
+prêtre, par état, pousse toujours au sacrifice public, dont il est le
+ministre obligé; il détourne de la prière privée, qui est un moyen de se
+passer de lui. On chercherait vainement dans l'Évangile une pratique
+religieuse recommandée par Jésus. Le baptême n'a pour lui qu'une
+importance secondaire[640]; et quant à la prière, il ne règle rien,
+sinon qu'elle se fasse du coeur. Plusieurs, comme il arrive toujours,
+croyaient remplacer par la bonne volonté des âmes faibles le vrai amour
+du bien, et s'imaginaient conquérir le royaume du ciel en lui disant:
+«_Rabbi, rabbi_;» il les repoussait, et proclamait que sa religion,
+c'est de bien faire[641]. Souvent il citait le passage d'Isaïe: «Ce
+peuple m'honore des lèvres, mais son coeur est loin de moi[642].»
+
+Le sabbat était le point capital sur lequel s'élevait l'édifice des
+scrupules et des subtilités pharisaïques. Cette institution antique et
+excellente était devenue un prétexte pour de misérables disputes de
+casuistes et une source de croyances superstitieuses[643]. On croyait
+que la nature l'observait; toutes les sources intermittentes passaient
+pour «sabbatiques[644].» C'était aussi le point sur lequel Jésus se
+plaisait le plus à défier ses adversaires[645]. Il violait ouvertement
+le sabbat, et ne répondait aux reproches qu'on lui en faisait que par de
+fines railleries. A plus forte raison dédaignait-il une foule
+d'observances modernes, que la tradition avait ajoutées à la Loi, et
+qui, par cela même, étaient les plus chères aux dévots. Les ablutions,
+les distinctions trop subtiles des choses pures et impures le trouvaient
+sans pitié: «Pouvez-vous aussi, leur disait-il, laver votre âme? Ce
+n'est pas ce que l'homme mange qui le souille, mais ce qui sort de son
+coeur.» Les pharisiens, propagateurs de ces momeries, étaient le point
+de mire de tous ses coups. Il les accusait d'enchérir sur la Loi,
+d'inventer des préceptes impossibles pour créer aux hommes des occasions
+de péché: «Aveugles, conducteurs d'aveugles, disait-il, prenez garde de
+tomber dans la fosse.»--«Race de vipères, ajoutait-il en secret, ils ne
+parlent que du bien, mais au dedans ils sont mauvais; ils font mentir le
+proverbe: «La bouche ne verse que le trop-plein du coeur[646].»
+
+Il ne connaissait pas assez les gentils pour songer à fonder sur leur
+conversion quelque chose de solide. La Galilée contenait un grand nombre
+de païens, mais non à ce qu'il semble, un culte des faux dieux public et
+organisé[647]. Jésus put voir ce culte se déployer avec toute sa
+splendeur dans le pays de Tyr et de Sidon, à Césarée de Philippe, et
+dans la Décapole[648]. Il y fit peu d'attention. Jamais on ne trouve
+chez lui ce pédantisme fatigant des Juifs de son temps, ces déclamations
+contre l'idolâtrie, si familières à ses coreligionnaires depuis
+Alexandre, et qui remplissent par exemple le livre de la «Sagesse[649].»
+Ce qui le frappe dans les païens, ce n'est pas leur idolâtrie, c'est
+leur servilité[650]. Le jeune démocrate juif, frère en ceci de Judas le
+Gaulonite, n'admettant de maître que Dieu, était très-blessé des
+honneurs dont on entourait la personne des souverains et des titres
+souvent mensongers qu'on leur donnait. A cela près, dans la plupart des
+cas où il rencontre des païens, il montre pour eux une grande
+indulgence; parfois il affecte de concevoir sur eux plus d'espoir que
+sur les Juifs[651]. Le royaume de Dieu leur sera transféré. «Quand un
+propriétaire est mécontent de ceux à qui il a loué sa vigne, que
+fait-il? Il la loue à d'autres, qui lui rapportent de bons fruits[652].»
+Jésus devait tenir d'autant plus à cette idée que la conversion des
+gentils était, selon les idées juives, un des signes les plus certains
+de la venue du Messie[653]. Dans son royaume de Dieu, il fait asseoir au
+festin, à côté d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, des hommes venus des
+quatre vents du ciel, tandis que les héritiers légitimes du royaume sont
+repoussés[654]. Souvent, il est vrai, on croit trouver dans les ordres
+qu'il donne à ses disciples une tendance toute contraire: il semble leur
+recommander de ne prêcher le salut qu'aux seuls Juifs orthodoxes[655];
+il parle des païens d'une manière conforme aux préjugés des Juifs[656].
+Mais il faut se rappeler que les disciples, dont l'esprit étroit ne se
+prêtait pas à cette haute indifférence pour la qualité de fils
+d'Abraham, ont bien pu faire fléchir dans le sens de leurs propres idées
+les instructions de leur maître. En outre, il est fort possible que
+Jésus ait varié sur ce point, de même que Mahomet parle des Juifs, dans
+le Coran, tantôt de la façon la plus honorable, tantôt avec une extrême
+dureté, selon qu'il espère ou non les attirer à lui. La tradition, en
+effet, prête à Jésus deux règles de prosélytisme tout à fait opposées et
+qu'il a pu pratiquer tour à tour: «Celui qui n'est pas contre vous est
+pour vous;»--«Celui qui n'est pas avec moi est contre moi[657].» Une
+lutte passionnée entraîne presque nécessairement ces sortes de
+contradictions.
+
+Ce qui est certain, c'est qu'il compta parmi ses disciples plusieurs des
+gens que les Juifs appelaient «Hellènes[658].» Ce mot avait, en
+Palestine, des sens fort divers. Il désignait tantôt des païens, tantôt
+des Juifs parlant grec et habitant parmi les païens[659], tantôt des
+gens d'origine païenne convertis au judaïsme[660]. C'est probablement
+dans cette dernière catégorie d'Hellènes que Jésus trouva de la
+sympathie[661]. L'affiliation au judaïsme avait beaucoup de degrés; mais
+les prosélytes restaient toujours dans un état d'infériorité à l'égard
+du juif de naissance. Ceux dont il s'agit ici étaient appelés
+«prosélytes de la porte» ou «gens craignant Dieu,» et assujettis aux
+préceptes de Noë, non aux préceptes mosaïques[662]. Cette infériorité
+même était sans doute la cause qui les rapprochait de Jésus et leur
+valait sa faveur.
+
+Il en usait de même avec les Samaritains. Serrée comme un îlot entre les
+deux grandes provinces du judaïsme (la Judée et la Galilée), la Samarie
+formait en Palestine une espèce d'enclave, où se conservait le vieux
+culte du Garizim, frère et rival de celui de Jérusalem. Cette pauvre
+secte, qui n'avait ni le génie ni la savante organisation du judaïsme
+proprement dit, était traitée par les Hiérosolymites avec une extrême
+dureté[663]. On la mettait sur la même ligne que les païens, avec un
+degré de haine de plus[664]. Jésus, par une sorte d'opposition, était
+bien disposé pour elle. Souvent il préfère les Samaritains aux Juifs
+orthodoxes. Si, dans d'autres cas, il semble défendre à ses disciples
+d'aller les prêcher, réservant son Évangile pour les Israélites
+purs[665], c'est là encore, sans doute, un précepte de circonstance,
+auquel les apôtres auront donné un sens trop absolu. Quelquefois, en
+effet, les Samaritains le recevaient mal, parce qu'ils le supposaient
+imbu des préjugés de ses coreligionnaires[666]; de la même façon que de
+nos jours l'Européen libre penseur est envisagé comme un ennemi par le
+musulman, qui le croit toujours un chrétien fanatique. Jésus savait se
+mettre au-dessus de ces malentendus[667]. Il eut plusieurs disciples à
+Sichem, et il y passa au moins deux jours[668]. Dans une circonstance,
+il ne rencontre de gratitude et de vraie piété que chez un
+samaritain[669]. Une de ses plus belles paraboles est celle de l'homme
+blessé sur la route de Jéricho. Un prêtre passe, le voit et continue son
+chemin. Un lévite passe et ne s'arrête pas. Un samaritain a pitié de
+lui, s'approche, verse de l'huile dans ses plaies et les bande[670].
+Jésus conclut de là que la vraie fraternité s'établit entre les hommes
+par la charité, non par la foi religieuse. Le «prochain,» qui dans le
+judaïsme était surtout le coreligionnaire, est pour lui l'homme qui a
+pitié de son semblable sans distinction de secte. La fraternité humaine
+dans le sens le plus large sortait à pleins bords de tous ses
+enseignements.
+
+Ces pensées, qui assiégeaient Jésus à sa sortie de Jérusalem, trouvèrent
+leur vive expression dans une anecdote qui a été conservée sur son
+retour. La route de Jérusalem en Galilée passe à une demi-heure de
+Sichem[671], devant l'ouverture de la vallée dominée par les monts Ebal
+et Garizim. Cette route était en général évitée par les pèlerins juifs,
+qui aimaient mieux dans leurs voyages faire le long détour de la Pérée
+que de s'exposer aux avanies des Samaritains ou de leur demander
+quelque chose. Il était défendu de manger et de boire avec eux[672];
+c'était un axiome de certains casuistes qu' «un morceau de pain des
+Samaritains est de la chair de porc[673].» Quand on suivait cette route,
+on faisait donc ses provisions d'avance; encore évitait-on rarement les
+rixes et les mauvais traitements[674]. Jésus ne partageait ni ces
+scrupules ni ces craintes. Arrivé dans la route, au point où s'ouvre sur
+la gauche la vallée de Sichem, il se trouva fatigué, et s'arrêta près
+d'un puits. Les Samaritains avaient, alors comme aujourd'hui, l'habitude
+de donner à toutes les localités de leur vallée des noms tirés des
+souvenirs patriarcaux; ils regardaient ce puits comme ayant été donné
+par Jacob à Joseph; c'était probablement celui-là même qui s'appelle
+encore maintenant _Bir-Iakoub._ Les disciples entrèrent dans la vallée
+et allèrent à la ville acheter des provisions; Jésus s'assit sur le bord
+du puits, ayant en face de lui le Garizim.
+
+Il était environ midi. Une femme de Sichem vint puiser de l'eau. Jésus
+lui demanda à boire, ce qui excita chez cette femme un grand étonnement,
+les Juifs s'interdisant d'ordinaire tout commerce avec les Samaritains.
+Gagnée par l'entretien de Jésus, la femme reconnut en lui un prophète,
+et, s'attendant à des reproches sur son culte, elle prit les devants:
+«Seigneur, dit-elle, nos pères ont adoré sur cette montagne, tandis que
+vous autres, vous dites que c'est à Jérusalem qu'il faut adorer.--Femme,
+crois-moi, lui répondit Jésus, l'heure est venue où l'on n'adorera plus
+ni sur cette montagne ni à Jérusalem, mais où les vrais adorateurs
+adoreront le Père en esprit et en vérité[675].» Le jour où il prononça
+cette parole, il fut vraiment fils de Dieu. Il dit pour la première fois
+le mot sur lequel reposera l'édifice de la religion éternelle. Il fonda
+le culte pur, sans date, sans patrie, celui que pratiqueront toutes les
+âmes élevées jusqu'à la fin des temps. Non-seulement sa religion, ce
+jour-là, fut la bonne religion de l'humanité, ce fut la religion
+absolue; et si d'autres planètes ont des habitants doués de raison et de
+moralité, leur religion ne peut être différente de celle que Jésus a
+proclamée près du puits de Jacob. L'homme n'a pu s'y tenir; car on
+n'atteint l'idéal qu'un moment. Le mot de Jésus a été un éclair dans une
+nuit obscure; il a fallu dix-huit cents ans pour que les yeux de
+l'humanité (que dis-je! d'une portion infiniment petite de l'humanité)
+s'y soient habitués. Mais l'éclair deviendra le plein jour, et, après
+avoir parcouru tous les cercles d'erreurs, l'humanité reviendra à ce
+mot-là, comme à l'expression immortelle de sa foi et de ses espérances.
+
+
+NOTES:
+
+[636] Matth., XV, 9.
+
+[637] Matth., IX, 14; XI, 19.
+
+[638] Matth., V, 23 et suiv.; IX, 13; XII, 7.
+
+[639] Matth., XXII, 37 et suiv.; Marc, XII, 28 et suiv.; Luc, X, 25 et
+suiv.
+
+[640] Matth., III, 15; I Cor., i, 17.
+
+[641] Matth., VII, 21; Luc, VI, 46.
+
+[642] Matth., XV, 8; Marc, VII, 6. Cf. Isaïe, XXIX, 13.
+
+[643] Voir surtout le traité _Schabbath_ de la Mischna, et le _Livre des
+Jubilés_ (traduit de l'éthiopien dans les _Jahrbücher_ d'Ewald, années 2
+et 3), c. L.
+
+[644] Jos., _B.J._, VII, v, 4; Pline, _H.N._, XXXI, 18. Cf. Thomson,
+_The Land and the Book_, I, 406 et suiv.
+
+[645] Matth., XII, 1-14; Marc, II, 23-28; Luc, VI, 1-5; XIII, 14 et
+suiv.; XIV, 1 et suiv.
+
+[646] Matth., XII, 34; XV, 1 et suiv., 12 et suiv.; XXIII entier; Marc,
+VII, 1 et suiv., 15 et suiv.; Luc, VI, 43; XI, 39 et suiv.
+
+[647] Je crois que les païens de Galilée se trouvaient surtout aux
+frontières, à Kadès, par exemple, mais que le coeur même du pays, la
+ville de Tibériade exceptée, était tout juif. La ligne où finissent les
+ruines de temples et où commencent les ruines de synagogues est
+aujourd'hui nettement marquée à la hauteur du lac Huleh (Samachonitis).
+Les traces de sculpture païenne qu'on a cru trouver à Tell-Hum sont
+douteuses. La côte, en particulier la ville d'Acre, ne faisaient point
+partie de la Galilée.
+
+[648] Voir ci-dessus, p. 146-147.
+
+[649] Chap. XIII et suiv.
+
+[650] Matth., XX, 25; Marc, X, 42; Luc, XXII, 25.
+
+[651] Matth., VIII, 5 et suiv.; XV, 22 et suiv.; Marc, VII, 25 et suiv.;
+Luc, IV, 25 et suiv.
+
+[652] Matth., XXI, 41; Marc, XII, 9; Luc, XX, 16.
+
+[653] Is., II, 2 et suiv.; LX; Amos, IX, 11 et suiv.; Jérém., III, 17;
+Malach., i, 11; _Tobie_, XIII, 13 et suiv.; _Orac. sibyl._, III, 715 et
+suiv. Comp. Matth., XXIV, 14; _Act._, XV, 13 et suiv.
+
+[654] Matth., VIII, 11-12; XXI, 33 et suiv.; XXII, 1 et suiv.
+
+[655] Matth., VII, 6; X, 5-6; XV, 24; XXI, 43.
+
+[656] Matth., V, 46 et suiv.; VI, 7, 32; XVIII, 17; Luc, VI, 32 et
+suiv.; XII, 30.
+
+[657] Matth., XII, 30; Marc, IX, 39; Luc, IX, 50; XI, 23.
+
+[658] Josèphe le dit formellement (_Ant.,_ XVIII, iii, 3). Comp. Jean,
+VII, 35; XII, 20-21.
+
+[659] Talm. de Jérus., _Sota_, VII, 1.
+
+[660] Voir, en particulier, Jean, VII, 35; XII, 20; _Act._, XIV, l;
+XVII, 4; XVIII, 4; XXI, 28.
+
+[661] Jean, XII, 20; _Act._, VIII, 27.
+
+[662] Mischna, _Baba metsia_, IX, 12; Talm. de Bab., _Sanh_., 56 _b;
+Act._, VIII, 27; X, 2, 22, 35; XIII, 16, 26, 43, 50; XVI, 14; XVII, 4,
+17; XVIII, 7; Galat., II, 3; Jos., _Ant._, XIV, vii, 2.
+
+[663] _Ecclésiastique_, L, 27-28; Jean, VIII, 48; Jos., _Ant._, IX, xiv,
+3; XI, viii, 6; XII, v, 5; Talm. de Jérus., _Aboda zara_, V, 4;
+_Pesachim_ i, 1.
+
+[664] Matth., X, 5; Luc, XVII, 18. Comp. Talm. de Bab., _Cholin,_ 6 _a_.
+
+[665] Matth., X, 5-6.
+
+[666] Luc, IX, 53.
+
+[667] Luc, IX, 56.
+
+[668] Jean, IV, 39-43.
+
+[669] Luc, XVII, 16 et suiv.
+
+[670] Luc, X, 30 et suiv.
+
+[671] Aujourd'hui Naplouse.
+
+[672] Luc, IX, 53; Jean, IV, 9.
+
+[673] Mischna, _Schebiit,_ VIII, 10.
+
+[674] Jos., _Ant._, XX, v, 1; _B.J._, II, xii, 3, _Vita_, 52.
+
+[675] Jean, IV, 21-23. Le V. 22, au moins le dernier membre, qui exprime
+une pensée opposée à celle des versets 21 et 23, paraît avoir été
+interpolé. Il ne faut pas trop insister sur la réalité historique d'une
+telle conversation, puisque Jésus ou son interlocutrice auraient, seuls
+pu la raconter. Mais l'anecdote du chapitre IV de Jean représente
+certainement une des pensées les plus intimes de Jésus, et la plupart
+des circonstances du récit ont un cachet frappant de vérité.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+COMMENCEMENT DE LA LÉGENDE DE JÉSUS.--IDÉE QU'IL A LUI-MÊME DE SON RÔLE
+SURNATUREL.
+
+
+Jésus rentra en Galilée ayant complètement perdu sa foi juive, et en
+pleine ardeur révolutionnaire. Ses idées maintenant s'expriment avec une
+netteté parfaite. Les innocents aphorismes de son premier âge
+prophétique, en partie empruntés aux rabbis antérieurs, les belles
+prédications morales de sa seconde période aboutissent à une politique
+décidée. La Loi sera abolie; c'est lui qui l'abolira[676]. Le Messie
+est venu; c'est lui qui l'est. Le royaume de Dieu va bientôt se révéler;
+c'est par lui qu'il se révélera. Il sait bien qu'il sera victime de sa
+hardiesse; mais le royaume de Dieu ne peut être conquis sans violence;
+c'est par des crises et des déchirements qu'il doit s'établir[677]. Le
+Fils de l'homme, après sa mort, viendra avec gloire, accompagné de
+légions d'anges, et ceux qui l'auront repoussé seront confondus.
+
+L'audace d'une telle conception ne doit pas nous surprendre. Jésus
+s'envisageait depuis longtemps avec Dieu sur le pied d'un fils avec son
+père. Ce qui chez d'autres serait un orgueil insupportable, ne doit pas
+chez lui être traité d'attentat.
+
+Le titre de «fils de David» fut le premier qu'il accepta, probablement
+sans tremper dans les fraudes innocentes par lesquelles on chercha à le
+lui assurer. La famille de David était, a ce qu'il semble, éteinte
+depuis longtemps[678]; les Asmonéens, d'origine sacerdotale, ne
+pouvaient chercher à s'attribuer une telle descendance; ni Hérode, ni
+les Romains ne songent un moment qu'il existe autour d'eux un
+représentant quelconque des droits de l'antique dynastie. Mais depuis la
+fin des Asmonéens, le rêve d'un descendant inconnu des anciens rois, qui
+vengerait la nation de ses ennemis, travaillait toutes les têtes. La
+croyance universelle était que le Messie serait fils de David et
+naîtrait comme lui à Bethléhem[679]. Le sentiment premier de Jésus
+n'était pas précisément cela. Le souvenir de David, qui préoccupait la
+masse des Juifs, n'avait rien de commun avec son règne céleste. Il se
+croyait fils de Dieu, et non pas fils de David. Son royaume et la
+délivrance qu'il méditait étaient d'un tout autre ordre. Mais l'opinion
+ici lui fit une sorte de violence. La conséquence immédiate de cette
+proposition: «Jésus est le Messie,» était cette autre proposition:
+«Jésus est fils de David.» Il se laissa donner un titre sans lequel il
+ne pouvait espérer aucun succès. Il finit, ce semble, par y prendre
+plaisir, car il faisait de la meilleure grâce les miracles qu'on lui
+demandait en l'interpellant ainsi[680]. Ici, comme dans plusieurs autres
+circonstances de sa vie, Jésus se plia aux idées qui avaient cours de
+son temps, bien qu'elles ne fussent pas précisément les siennes. Il
+associait à son dogme du «royaume de Dieu,» tout ce qui échauffait les
+coeurs et les imaginations. C'est ainsi que nous l'avons vu adopter le
+baptême de Jean, qui pourtant ne devait pas lui importer beaucoup.
+
+Une grave difficulté se présentait: c'était sa naissance à Nazareth, qui
+était de notoriété publique. On ne sait si Jésus lutta contre cette
+objection. Peut-être ne se présenta-t-elle pas en Galilée, où l'idée que
+le fils de David devait être un bethléhémite était moins répandue. Pour
+le galiléen idéaliste, d'ailleurs, le titre de «fils de David» était
+suffisamment justifié, si celui à qui on le décernait relevait la gloire
+de sa race et ramenait les beaux jours d'Israël. Autorisa-t-il par son
+silence les généalogies fictives que ses partisans imaginèrent pour
+prouver sa descendance royale[681]? Sut-il quelque chose des légendes
+inventées pour le faire naître à Bethléhem, et en particulier du tour
+par lequel on rattacha son origine bethléhémite au recensement qui eut
+lieu par l'ordre du légat impérial, Quirinius[682]? On l'ignore.
+L'inexactitude et les contradictions des généalogies[683] portent à
+croire qu'elles furent le résultat d'un travail populaire s'opérant sur
+divers points, et qu'aucune d'elles ne fut sanctionnée par Jésus[684].
+Jamais il ne se désigne de sa propre bouche comme fils de David. Ses
+disciples, bien moins éclairés que lui, enchérissaient parfois sur ce
+qu'il disait de lui-même; le plus souvent il n'avait pas connaissance de
+ces exagérations. Ajoutons que, durant les trois premiers siècles, des
+fractions considérables du christianisme[685] nièrent obstinément la
+descendance royale de Jésus et l'authenticité des généalogies.
+
+Sa légende était ainsi le fruit d'une grande conspiration toute
+spontanée et s'élaborait autour de lui de son vivant. Aucun grand
+événement de l'histoire ne s'est passé sans donner lieu à un cycle de
+fables, et Jésus n'eût pu, quand il l'eût voulu, couper court à ces
+créations populaires. Peut-être un oeil sagace eût-il su reconnaître dès
+lors le germe des récits qui devaient lui attribuer une naissance
+surnaturelle, soit en vertu de cette idée, fort répandue dans
+l'antiquité, que l'homme hors ligne ne peut être né des relations
+ordinaires des deux sexes; soit pour répondre à un chapitre mal entendu
+d'Isaïe[686], où l'on croyait lire que le Messie naîtrait d'une vierge;
+soit enfin par suite de l'idée que le «Souffle de Dieu,» déjà érigé en
+hypostase divine, est un principe de fécondité[687]. Déjà peut-être
+couraient sur son enfance plus d'une anecdote conçue en vue de montrer
+dans sa biographie l'accomplissement de l'idéal messianique[688], ou,
+pour mieux dire, des prophéties que l'exégèse allégorique du temps
+rapportait au Messie. D'autres fois, on lui créait dès le berceau des
+relations avec les hommes célèbres, Jean-Baptiste, Hérode le Grand, des
+astrologues chaldéens qui, dit-on, firent vers ce temps-là un voyage à
+Jérusalem[689], deux vieillards, Siméon et Anne, qui avaient laissé des
+souvenirs de haute sainteté[690]. Une chronologie assez lâche présidait
+à ces combinaisons, fondées pour la plupart sur des faits réels
+travestis[691]. Mais un singulier esprit de douceur et de bonté, un
+sentiment profondément populaire, pénétraient toutes ces fables, et en
+faisaient un supplément de la prédication[692]. C'est surtout après la
+mort de Jésus que de tels récits prirent de grands développements; on
+peut croire cependant qu'ils circulaient déjà de son vivant, sans
+rencontrer autre chose qu'une pieuse crédulité et une naïve admiration.
+
+Que jamais Jésus n'ait songé à se faire passer pour une incarnation de
+Dieu lui-même, c'est ce dont on ne saurait douter. Une telle idée était
+profondément étrangère à l'esprit juif; il n'y en a nulle trace dans les
+évangiles synoptiques[693]; on ne la trouve indiquée que dans des
+parties de l'évangile de Jean qui ne peuvent être acceptées comme un
+écho de la pensée de Jésus. Parfois même Jésus semble prendre des
+précautions pour repousser une telle doctrine[694]. L'accusation de se
+faire Dieu ou l'égal de Dieu est présentée, même dans l'évangile de
+Jean, comme une calomnie des Juifs[695]. Dans ce dernier évangile, il se
+déclare moindre que son Père[696]. Ailleurs, il avoue que le Père ne lui
+a pas tout révélé[697]. Il se croit plus qu'un homme ordinaire, mais
+séparé de Dieu par une distance infinie. Il est fils de Dieu; mais tous
+les hommes le sont ou peuvent le devenir à des degrés divers[698]. Tous,
+chaque jour, doivent appeler Dieu leur père; tous les ressuscités seront
+fils de Dieu[699]. La filiation divine était attribuée dans l'Ancien
+Testament à des êtres qu'on ne prétendait nullement égaler à Dieu[700].
+Le mot «fils» a, dans les langues sémitiques et dans la langue du
+Nouveau Testament, les sens les plus larges[701]. D'ailleurs, l'idée que
+Jésus se fait de l'homme n'est pas cette idée humble, qu'un froid déisme
+a introduite. Dans sa poétique conception de la nature, un seul souffle
+pénètre l'univers: le souffle de l'homme est celui de Dieu; Dieu habite
+en l'homme, vit par l'homme, de même que l'homme habite en Dieu, vit par
+Dieu[702]. L'idéalisme transcendant de Jésus ne lui permit jamais
+d'avoir une notion bien claire de sa propre personnalité. Il est son
+Père, son Père est lui. Il vit dans ses disciples; il est partout avec
+eux[703]; ses disciples sont un, comme lui et son Père sont un[704].
+L'idée pour lui est tout; le corps, qui fait la distinction des
+personnes, n'est rien.
+
+Le titre de «Fils de Dieu,» ou simplement de «Fils[705],» devint ainsi
+pour Jésus un titre analogue à «Fils de l'homme» et, comme celui-ci,
+synonyme de «Messie,» à la seule différence qu'il s'appelait lui-même
+«Fils de l'homme» et qu'il ne semble pas avoir fait le même usage du mot
+«Fils de Dieu[706].» Le titre de Fils de l'homme exprimait sa qualité de
+juge; celui de Fils de Dieu sa participation aux desseins suprêmes et sa
+puissance. Cette puissance n'a pas de limites. Son Père lui a donné tout
+pouvoir. Il a le droit de changer même le sabbat[707]. Nul ne connaît le
+Père que par lui[708]. Le Père lui a exclusivement transmis le droit de
+juger[709]. La nature lui obéit; mais elle obéit aussi à quiconque croit
+et prie; la foi peut tout[710]. Il faut se rappeler que nulle idée des
+lois de la nature ne venait, dans son esprit, ni dans celui de ses
+auditeurs, marquer la limite de l'impossible. Les témoins de ses
+miracles remercient Dieu «d'avoir donné de tels pouvoirs aux
+hommes[711].» Il remet les péchés[712]; il est supérieur à David, à
+Abraham, à Salomon, aux prophètes[713]. Nous ne savons sous quelle forme
+ni dans quelle mesure ces affirmations se produisaient. Jésus ne doit
+pas être jugé sur la règle de nos petites convenances. L'admiration de
+ses disciples le débordait et l'entraînait. Il est évident que le titre
+de _Rabbi_, dont il s'était d'abord contenté, ne lui suffisait plus; le
+titre même de prophète ou d'envoyé de Dieu ne répondait plus à sa
+pensée. La position qu'il s'attribuait était celle d'un être surhumain,
+et il voulait qu'on le regardât comme ayant avec Dieu un rapport plus
+élevé que celui des autres hommes. Mais il faut remarquer que ces mots
+de «surhumain» et de «surnaturel,» empruntés à notre théologie mesquine,
+n'avaient pas de sens dans la haute conscience religieuse de Jésus. Pour
+lui, la nature et le développement de l'humanité n'étaient pas des
+règnes limités hors de Dieu, de chétives réalités, assujetties aux lois
+d'un empirisme désespérant. Il n'y avait pas pour lui de surnaturel, car
+il n'y avait pas de nature. Ivre de l'amour infini, il oubliait la
+lourde chaîne qui tient l'esprit captif; il franchissait d'un bond
+l'abîme, infranchissable pour la plupart, que la médiocrité des facultés
+humaines trace entre l'homme et Dieu.
+
+On ne saurait méconnaître dans ces affirmations de Jésus le germe de la
+doctrine qui devait plus tard faire de lui une hypostase divine[714], en
+l'identifiant avec le Verbe, ou «Dieu second[715],» ou fils aîné de
+Dieu[716], ou _Ange métatrône_[717], que la théologie juive créait d'un
+autre côté[718]. Une sorte de besoin amenait cette théologie, pour
+corriger l'extrême rigueur du vieux monothéisme, à placer auprès de Dieu
+un assesseur, auquel le Père éternel est censé déléguer le gouvernement
+de l'univers. La croyance que certains hommes sont des incarnations de
+facultés ou de «puissances» divines, était répandue; les Samaritains
+possédaient vers le même temps un thaumaturge nommé Simon, qu'on
+identifiait avec «la grande vertu de Dieu[719].» Depuis près de deux
+siècles, les esprits spéculatifs du judaïsme se laissaient aller au
+penchant de faire des personnes distinctes avec les attributs divins ou
+avec certaines expressions qu'on rapportait à la divinité. Ainsi le
+«Souffle de Dieu,» dont il est souvent question dans l'Ancien Testament,
+est considéré comme un être à part, l'«Esprit-Saint.» De même, la
+«Sagesse de Dieu,» la «Parole de Dieu» deviennent des personnes
+existantes par elles-mêmes. C'était le germe du procédé qui a engendré
+les _Sephiroth_ de la Cabbale, les _Æons_ du gnosticisme, les hypostases
+chrétiennes, toute cette mythologie sèche, consistant en abstractions
+personnifiées, à laquelle le monothéisme est obligé de recourir, quand
+il veut introduire en Dieu la multiplicité.
+
+Jésus paraît être resté étranger à ces raffinements de théologie, qui
+devaient bientôt remplir le monde de disputes stériles. La théorie
+métaphysique du Verbe, telle qu'on la trouve dans les écrits de son
+contemporain Philon, dans les Targums chaldéens, et déjà dans le livre
+de la «Sagesse[720],» ne se laisse entrevoir ni dans les _Logia_ de
+Matthieu, ni en général dans les synoptiques, interprètes si
+authentiques des paroles de Jésus. La doctrine du Verbe, en effet,
+n'avait rien de commun avec le messianisme. Le Verbe de Philon et des
+Targums n'est nullement le Messie. C'est Jean l'évangéliste ou son école
+qui plus tard cherchèrent à prouver que Jésus est le Verbe, et qui
+créèrent dans ce sens toute une nouvelle théologie, fort différente de
+celle du royaume de Dieu[721]. Le rôle essentiel du Verbe est celui de
+créateur et de providence; or Jésus ne prétendit jamais avoir créé le
+monde, ni le gouverner. Son rôle sera de le juger, de le renouveler. La
+qualité de président des assises finales de l'humanité, tel est
+l'attribut essentiel que Jésus s'attribue, le rôle que tous les premiers
+chrétiens lui prêtèrent[722]. Jusqu'au grand jour, il siège à la droite
+de Dieu comme son _Métatrône_, son premier ministre et son futur
+vengeur[723]. Le Christ surhumain des absides byzantines, assis en juge
+du monde, au milieu des apôtres, analogues à lui et supérieurs aux anges
+qui ne font qu'assister et servir, est la très-exacte représentation
+figurée de cette conception du «Fils de l'homme,» dont nous trouvons les
+premiers traits déjà si fortement indiqués dans le Livre de Daniel.
+
+En tout cas, la rigueur d'une scolastique réfléchie n'était nullement
+d'un tel monde. Tout l'ensemble d'idées que nous venons d'exposer
+formait dans l'esprit des disciples un système théologique si peu arrêté
+que le Fils de Dieu, cette espèce de dédoublement de la divinité, ils le
+font agir purement en homme. Il est tenté; il ignore bien des choses;
+il se corrige[724]; il est abattu, découragé, il demande à son Père de
+lui épargner des épreuves; il est soumis à Dieu, comme un fils[725]. Lui
+qui doit juger le monde, il ne connaît pas le jour du jugement[726]. Il
+prend des précautions pour sa sûreté[727]. Peu après sa naissance, on
+est obligé de le faire disparaître pour éviter des hommes puissants qui
+voulaient le tuer[728]. Dans les exorcismes, le diable le chicane et ne
+sort pas du premier coup[729]. Dans ses miracles, on sent un effort
+pénible, une fatigue comme si quelque chose sortait de lui[730]. Tout
+cela est simplement le fait d'un envoyé de Dieu, d'un homme protégé et
+favorisé de Dieu[731]. Il ne faut demander ici ni logique, ni
+conséquence. Le besoin que Jésus avait de se donner du crédit et
+l'enthousiasme de ses disciples entassaient les notions contradictoires.
+Pour les messianistes de l'école millénaire, pour les lecteurs acharnés
+des livres de Daniel et d'Hénoch, il était le Fils de l'homme; pour les
+juifs de la croyance commune, pour les lecteurs d'Isaïe et de Michée, il
+était le Fils de David; pour les affiliés, il était le Fils de Dieu, ou
+simplement le Fils. D'autres, sans que les disciples les en blâmassent,
+le prenaient pour Jean-Baptiste ressuscité, pour Élie, pour Jérémie,
+conformément à la croyance populaire que les anciens prophètes allaient
+se réveiller pour préparer les temps du Messie[732].
+
+Une conviction absolue, ou, pour mieux dire, l'enthousiasme, qui lui
+ôtait jusqu'à la possibilité d'un doute, couvrait toutes ces hardiesses.
+Nous comprenons peu, avec nos natures froides et timorées, une telle
+façon d'être possédé par l'idée dont on se fait l'apôtre. Pour nous,
+races profondément sérieuses, la conviction signifie la sincérité avec
+soi-même. Mais la sincérité avec soi-même n'a pas beaucoup de sens chez
+les peuples orientaux, peu habitués aux délicatesses de l'esprit
+critique. Bonne foi et imposture sont des mots qui, dans notre
+conscience rigide, s'opposent comme deux termes inconciliables. En
+Orient, il y a de l'un à l'autre mille fuites et mille détours. Les
+auteurs de livres apocryphes (de «Daniel», d'«Hénoch,» par exemple),
+hommes si exaltés, commettaient pour leur cause, et bien certainement
+sans ombre de scrupule, un acte que nous appellerions un faux. La vérité
+matérielle a très-peu de prix pour l'oriental; il voit tout à travers
+ses idées, ses intérêts, ses passions.
+
+L'histoire est impossible, si l'on n'admet hautement qu'il y a pour la
+sincérité plusieurs mesures. Toutes les grandes choses se font par le
+peuple; or on ne conduit le peuple qu'en se prêtant à ses idées. Le
+philosophe qui, sachant cela, s'isole et se retranche dans sa noblesse,
+est hautement louable. Mais celui qui prend l'humanité avec ses
+illusions et cherche à agir sur elle et avec elle, ne saurait être
+blâmé. César savait fort bien qu'il n'était pas fils de Vénus; la France
+ne serait pas ce qu'elle est si l'on n'avait cru mille ans à la sainte
+ampoule de Reims. Il nous est facile à nous autres, impuissants que nous
+sommes, d'appeler cela mensonge, et, fiers de notre timide honnêteté, de
+traiter avec dédain les héros qui ont accepté dans d'autres conditions
+la lutte de la vie. Quand nous aurons fait avec nos scrupules ce qu'ils
+firent avec leurs mensonges, nous aurons le droit d'être pour eux
+sévères. Au moins faut-il distinguer profondément les sociétés comme la
+nôtre, où tout se passe au plein jour de la réflexion, des sociétés
+naïves et crédules, où sont nées les croyances qui ont dominé les
+siècles. Il n'est pas de grande fondation qui ne repose sur une légende.
+Le seul coupable en pareil cas, c'est l'humanité qui veut être trompée.
+
+
+NOTES:
+
+[676] Les hésitations des disciples immédiats de Jésus, dont une
+fraction considérable resta attachée au judaïsme, pourraient soulever
+ici quelques objections. Mais le procès de Jésus ne laisse place à aucun
+doute. Nous verrons qu'il y fut traité comme «séducteur.» Le Talmud
+donne la procédure suivie contre lui comme un exemple de celle qu'on
+doit suivre contre les «séducteurs,» qui cherchent à renverser la Loi de
+Moïse. (Talm. de Jérus., _Sanhédrin_, XIV, 16; Talm. de Bab.,
+_Sanhédrin_, 43 _a_, 67 _a_).
+
+[677] Matth., XI, 12; Luc, XVI, 16.
+
+[678] Il est vrai que certains docteurs, tels que Hillel, Gamaliel, sont
+donnés comme étant de la race de David. Mais ce sont là des allégations
+très-douteuses. Si la famille de David formait encore un groupe distinct
+et ayant de la notoriété, comment se fait-il qu'on ne la voie jamais
+figurer, à côté des Sadokites, des Boëthuses, des Asmonéens, des
+Hérodes, dans les grandes luttes du temps?
+
+[679] Matth., II, 5-6; XXII, 42; Luc, I, 32; Jean, VII, 41-42; _Act_.,
+II, 30.
+
+[680] Matth., IX, 27; XII, 23; XV, 22; XX, 30-31; Marc, X, 47, 52; Luc,
+XVIII, 38.
+
+[681] Matth., I, 1 et suiv.; Luc, III, 23 et suiv.
+
+[682] Matth., II, 1 et suiv.; Luc, II, 1 et suiv.
+
+[683] Les deux généalogies sont tout à fait discordantes entre elles et
+peu conformes aux listes de l'Ancien Testament. Le récit de Luc sur le
+recensement de Quirinius implique un anachronisme. Voir ci-dessus, p.
+19-20, note. Il est naturel, du reste, que la légende se soit emparée de
+cette circonstance. Les recensements frappaient beaucoup les Juifs,
+bouleversaient leurs idées étroites, et l'on s'en souvenait longtemps.
+Cf. _Act_., V, 37.
+
+[684] Jules Africain (dans Eusèbe, _H.E.,_ I, 7) suppose que ce furent
+les parents de Jésus qui, réfugiés en Batanée, essayèrent de recomposer
+les généalogies.
+
+[685] Les _Ébionim_, les «Hébreux,» les «Nazaréens,» Talien, Marcion.
+Cf. Épiph., _Adv. hær_., XXIX, 9; XXX, 3, 14; XLVI, 1; Théodoret,
+_Hæret. fab_., I, 20; Isidore de Péluse, Epist., I, 371, ad Pansophium.
+
+[686] Matth., I, 22-23.
+
+[687] Genèse, I, 2. Pour l'idée analogue chez les Égyptiens, voir
+Hérodote, III, 28; Pomp. Mela, I, 9; Plutarque, _Quæst. symp_., VIII, I,
+3; _De Isid. et Osir_., 43.
+
+[688] Matth., I, 15, 23; Is., VII, 14 et suiv.
+
+[689] Matth., II, 1 et suiv.
+
+[690] Luc, II, 25 et suiv.
+
+[691] Ainsi la légende du Massacre des Innocents se rapporte
+probablement à quelque cruauté exercée par Hérode du côté de Bethléhem.
+Comp. Jos., _Ant_., XIV, ix, 4.
+
+[692] Matth., I et II; Luc, I et II; S. Justin, _Dial. cum Tryph_., 78,
+106; _Protévang. de Jacques_ (apocr.), 18 et suiv.
+
+[693] Certains passages, comme _Act_., II, 22, l'excluent formellement.
+
+[694] Matth., XIX, 17; Marc, X, 18; Luc, XVIII, 19.
+
+[695] Jean, V, 18 et suiv.; X, 33 et suiv.
+
+[696] Jean, XIV, 28.
+
+[697] Marc, XIII, 35.
+
+[698] Matth., V, 9, 45; Luc, III, 38; VI, 35; XX, 36; Jean, I, 12-13; X,
+34-35. Comp. _Act_., XVII, 28-29; Rom., VIII, 14, 19, 21; IX, 26; II
+Cor., VI, 18; Galat., III, 26, et dans l'Ancien Testament, _Deutér_.,
+XIV, 1, et surtout _Sagesse_, II, 13, 18.
+
+[699] Luc, XX, 36.
+
+[700] Gen., VI, 2; Job, I, 6; II, 1; XXVIII, 7; Ps. II, 7; LXXXII, 6, II
+Sam., VII, 14.
+
+[701] Le fils du diable (Matth., XIII, 38; _Act_., XIII, 10); les fils
+de ce monde (Marc, III, 17; Luc, XVI, 8; XX, 34); les fils de la lumière
+(Luc, XVI, 8; Jean, XII, 36); les fils de la résurrection (Luc, XX, 36);
+les fils du royaume (Matth., VIII, 12; XIII, 38); les fils de l'époux
+(Matth., IX, 15; Marc, II, 19; Luc, V, 34); les fils de la Géhenne
+(Matth., XXIII, 15); les fils de la paix (Luc, X, 6), etc. Rappelons que
+le Jupiter du paganisme est [Greek: patêr avdrôn te theôn te].
+
+[702] Comp. _Act_., XVII, 28.
+
+[703] Matth., XVIII, 20; XXVIII, 20.
+
+[704] Jean, X, 30; XVII, 21. Voir en général les derniers discours de
+Jean, surtout le ch. XVII, qui expriment bien un côté de l'état
+psychologique de Jésus, quoiqu'on ne puisse les envisager comme de vrais
+documents historiques.
+
+[705] Les passages à l'appui de cela sont trop nombreux pour être
+rapportés ici.
+
+[706] C'est seulement dans l'évangile de Jean que Jésus se sert de
+l'expression de «Fils de Dieu» ou de «Fils» comme synonyme du pronom
+_je_.
+
+[707] Matth., XII, 8; Luc, VI, 5.
+
+[708] Matth., XI, 27.
+
+[709] Jean, V, 22.
+
+[710] Matth., XVII, 18-19; Luc, XVII, 6.
+
+[711] Matth., IX, 8.
+
+[712] Matth., IX, 2 et suiv.; Marc, II, 5 et suiv.; Luc, V, 20; VII,
+47-48.
+
+[713] Matth., XII, 41-42; XXII, 43 et suiv.; Jean, VIII, 52 et suiv.
+
+[714] Voir surtout Jean, XIV et suiv. Mais il est douteux que nous ayons
+là l'enseignement authentique de Jésus.
+
+[715] Philon. cité dans Eusèbe, _Proep. Evang_., VII, 13.
+
+[716] Philon, _De migr. Abraham_, § 1; _Quod Deus immut_., § 6; _De
+confus, ling_., §§ 14 et 28; _De profugis_ § 20; _De somniis_, I, § 37;
+_De agric. Noë_, § 12; _Quis rerum divin. hæres_, § 25 et suiv., 48 et
+suiv., etc.
+
+[717] [Greek: Metathronos], c'est-à-dire partageant le trône de Dieu;
+sorte de secrétaire divin, tenant le registre des mérites et des
+démérites: _Bereschith Rabba_, V, 6 _c_; Talm. de Bab., _Sanhédr_., 38
+_b; Chagiga,_ 15 _a_; Targum de Jonathan, _Gen_., V, 24.
+
+[718] Cette théorie du [Greek: Logos] ne renferme pas d'éléments grecs.
+Les rapprochements qu'on en a faits avec l'_Honover_ des Parsis sont
+aussi sans fondement. Le _Minokhired_ ou «Intelligence divine» a bien de
+l'analogie avec le [Greek: Logos] juif. (Voir les fragments du livre
+intitulé _Minokhired_ dans Spiegel, _Parsi-Grammatik,_ p. 161-162.) Mais
+le développement qu'a pris la doctrine du _Minokhired_ chez les Parsis
+est moderne et peut impliquer une influence étrangère. L'«Intelligence
+divine» (_Mainyu-Khratú_) figure dans les livres zends; mais elle n'y
+sert pas de base à une théorie; elle entre seulement dans quelques
+invocations. Les rapprochements que l'on a essayés entre la théorie
+alexandrine du Verbe et certains points de la théologie égyptienne
+peuvent n'être pas sans valeur. Mais rien n'indique que, dans les
+siècles qui précèdent l'ère chrétienne, le judaïsme palestinien ait fait
+aucun emprunt à l'Égypte.
+
+[719] _Act_., VIII, 10.
+
+[720] IX, 4-2; XVI, 12. Comp. VII, 12; VIII, 5 et suiv.; IX, et en
+général IX-XI. Ces prosopopées de la Sagesse personnifiée se trouvent
+dans des livres bien plus anciens. _Prov._, VIII, IX; _Job_, XXVIII.
+
+[721] Jean, Évang., i, 1-14; I Épître, V, 7; _Apoc._, XIX, 13. On
+remarquera, du reste, que, dans l'évangile de Jean, l'expression de
+«Verbe» ne revient pas hors du prologue, et que jamais le narrateur ne
+la place dans la bouche de Jésus.
+
+[722] _Act._, X, 42.
+
+[723] Matth., XXVI, 64; Marc, XVI, 19; Luc, XXII, 69; _Act._, VII, 55;
+Rom., VIII, 34; Ephés., i, 20; Coloss., III, 4; Hébr., i, 3, 13; VIII,
+1; X, 12; XII, 2; I de S. Pierre, in, 22. V. les passages précités sur
+le rôle du _Métatrône_ juif.
+
+[724] Matth., X, v, comparé à XXVIII, 19.
+
+[725] Matth., XXVI, 39; Jean, XII, 27.
+
+[726] Marc, XIII, 32.
+
+[727] Matth., XII, 14-16; XIV, 13; Marc, III, 6-7; IX, 29-30; Jean, VII,
+1 et suiv.
+
+[728] Matth., II, 20.
+
+[729] Matth., XVII, 20; Marc, IX, 25.
+
+[730] Luc, 45-46; Jean, XI, 33, 38
+
+[731] _Act._, II, 22.
+
+[732] Matth., XIV, 2; XVI, 14; XVII, 3 et suiv.; Marc, VI, 14-15; VIII,
+28; Luc, IX, 8 et suiv., 19.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+MIRACLES.
+
+
+Deux moyens de preuve, les miracles et l'accomplissement des prophéties,
+pouvaient seuls, d'après l'opinion des contemporains de Jésus, établir
+une mission surnaturelle. Jésus et surtout ses disciples employèrent ces
+deux procédés de démonstration avec une parfaite bonne foi. Depuis
+longtemps Jésus était convaincu que les prophètes n'avaient écrit qu'en
+vue de lui. Il se retrouvait dans leurs oracles sacrés; il s'envisageait
+comme le miroir où tout l'esprit prophétique d'Israël avait lu l'avenir.
+L'école chrétienne, peut-être du vivant même de son fondateur, chercha a
+prouver que Jésus répondait parfaitement à tout ce que les prophètes
+avaient prédit du Messie[733]. Dans beaucoup de cas, ces rapprochements
+étaient tout extérieurs et sont pour nous à peine saisissables.
+C'étaient le plus souvent des circonstances fortuites ou insignifiantes
+de la vie du maître qui rappelaient aux disciples certains passages des
+Psaumes et des prophètes, où, par suite de leur constante préoccupation,
+ils voyaient des images de lui[734]. L'exégèse du temps consistait ainsi
+presque toute en jeux de mots, en citations amenées d'une façon
+artificielle et arbitraire. La synagogue n'avait pas une liste
+officiellement arrêtée des passages qui se rapportaient au règne futur.
+Les applications messianiques étaient libres, et constituaient des
+artifices de style bien plutôt qu'une sérieuse argumentation.
+
+Quant aux miracles, ils passaient, à cette époque, pour la marque
+indispensable du divin et pour le signe des vocations prophétiques. Les
+légendes d'Élie et d'Élisée en étaient pleines. Il était reçu que le
+Messie en ferait beaucoup[735]. A quelques lieues de Jésus, à Samarie,
+un magicien nommé Simon se créait par ses prestiges un rôle presque
+divin[736]. Plus tard, quand on voulut fonder la vogue d'Apollonius de
+Tyane et prouver que sa vie avait été le voyage d'un dieu sur la terre,
+on ne crut pouvoir y réussir qu'en inventant pour lui un vaste cycle de
+miracles[737]. Les philosophes alexandrins eux-mêmes, Plotin et les
+autres, sont censés en avoir fait[738]. Jésus dut donc choisir entre ces
+deux partis, ou renoncer à sa mission, ou devenir thaumaturge. Il faut
+se rappeler que toute l'antiquité, à l'exception des grandes écoles
+scientifiques de la Grèce et de leurs adeptes romains, admettait le
+miracle; que Jésus, non-seulement y croyait, mais n'avait pas la moindre
+idée d'un ordre naturel réglé par des lois. Ses connaissances sur ce
+point n'étaient nullement supérieures à celles de ses contemporains.
+Bien plus, une de ses opinions le plus profondément enracinées était
+qu'avec la foi et la prière l'homme a tout pouvoir sur la nature[739].
+La faculté de faire des miracles passait pour une licence régulièrement
+départie par Dieu aux hommes[740], et n'avait rien qui surprît.
+
+La différence des temps a changé en quelque chose de très-blessant pour
+nous ce qui fit la puissance du grand fondateur, et si jamais le culte
+de Jésus s'affaiblit dans l'humanité, ce sera justement à cause des
+actes qui ont fait croire en lui. La critique n'éprouve devant ces
+sortes de phénomènes historiques aucun embarras. Un thaumaturge de nos
+jours, à moins d'une naïveté extrême, comme cela a eu lieu chez
+certaines stigmatisées de l'Allemagne, est odieux; car il fait des
+miracles sans y croire; il est un charlatan. Mais prenons un François
+d'Assise, la question est déjà toute changée; le cycle miraculeux de la
+naissance de l'ordre de saint François, loin de nous choquer, nous cause
+un véritable plaisir. Les fondateurs du christianisme vivaient dans un
+état de poétique ignorance au moins aussi complet que sainte Claire et
+les _tres socii_. Ils trouvaient tout simple que leur maître eût des
+entrevues avec Moïse et Élie, qu'il commandât aux éléments, qu'il guérît
+les malades. Il faut se rappeler, d'ailleurs, que toute idée perd
+quelque chose de sa pureté dès qu'elle aspire à se réaliser. On ne
+réussit jamais sans que la délicatesse de l'âme éprouve quelques
+froissements. Telle est la faiblesse de l'esprit humain que les
+meilleures causes ne sont gagnées d'ordinaire que par de mauvaises
+raisons. Les démonstrations des apologistes primitifs du christianisme
+reposent sur de très-pauvres arguments. Moïse, Christophe Colomb,
+Mahomet, n'ont triomphé des obstacles qu'en tenant compte chaque jour
+de la faiblesse des hommes et en ne donnant pas toujours les vraies
+raisons de la vérité. Il est probable que l'entourage de Jésus était
+plus frappé de ses miracles que de ses prédications si profondément
+divines. Ajoutons que sans doute la renommée populaire, avant et après
+la mort de Jésus, exagéra énormément le nombre de faits de ce genre. Les
+types des miracles évangéliques, en effet, n'offrent pas beaucoup de
+variété; ils se répètent les uns les autres et semblent calqués sur un
+très-petit nombre de modèles, accommodés au goût du pays.
+
+Il est impossible, parmi les récits miraculeux dont les évangiles
+renferment la fatigante énumération, de distinguer les miracles qui ont
+été prêtés à Jésus par l'opinion de ceux où il a consenti à jouer un
+rôle actif. Il est impossible surtout de savoir si les circonstances
+choquantes d'efforts, de frémissements, et autres traits sentant la
+jonglerie[741], sont bien historiques, ou s'ils sont le fruit de la
+croyance des rédacteurs, fortement préoccupés de théurgie, et vivant,
+sous ce rapport, dans un monde analogue à celui des «spirites» de nos
+jours[742]. Presque tous les miracles que Jésus crut exécuter
+paraissent avoir été des miracles de guérison. La médecine était a cette
+époque en Judée ce qu'elle est encore aujourd'hui en Orient,
+c'est-à-dire nullement scientifique, absolument livrée à l'inspiration
+individuelle. La médecine scientifique, fondée depuis cinq siècles par
+la Grèce, était, à l'époque de Jésus, inconnue des Juifs de Palestine.
+Dans un tel état de connaissances, la présence d'un homme supérieur,
+traitant le malade avec douceur, et lui donnant par quelques signes
+sensibles l'assurance de son rétablissement, est souvent un remède
+décisif. Qui oserait dire que dans beaucoup de cas, et en dehors des
+lésions tout a fait caractérisées, le contact d'une personne exquise ne
+vaut pas les ressources de la pharmacie? Le plaisir de la voir guérit.
+Elle donne ce qu'elle peut, un sourire, une espérance, et cela n'est pas
+vain.
+
+Jésus, pas plus que ses compatriotes, n'avait l'idée d'une science
+médicale rationnelle; il croyait avec tout le monde que la guérison
+devait s'opérer par des pratiques religieuses, et une telle croyance
+était parfaitement conséquente. Du moment qu'on regardait la maladie
+comme la punition d'un péché[743], ou comme le fait d'un démon[744],
+nullement comme le résultat de causes physiques, le meilleur médecin
+était le saint homme, qui avait du pouvoir dans l'ordre surnaturel.
+Guérir était considéré comme une chose morale; Jésus, qui sentait sa
+force morale, devait se croire spécialement doué pour guérir. Convaincu
+que l'attouchement de sa robe[745], l'imposition de ses mains[746],
+faisaient du bien aux malades, il aurait été dur, s'il avait refusé à
+ceux qui souffraient un soulagement qu'il était en son pouvoir de leur
+accorder. La guérison des malades était considérée comme un des signes
+du royaume de Dieu, et toujours associée à l'émancipation des
+pauvres[747]. L'une et l'autre étaient les signes de la grande
+révolution qui devait aboutir au redressement de toutes les infirmités.
+
+Un des genres de guérison que Jésus opère le plus souvent est
+l'exorcisme, ou l'expulsion des démons. Une facilité étrange à croire
+aux démons régnait dans tous les esprits. C'était une opinion
+universelle, non-seulement en Judée, mais dans le monde entier, que les
+démons s'emparent du corps de certaines personnes et les font agir
+contrairement à leur volonté. Un _div_ persan, plusieurs fois nommé dans
+l'Avesta[748], _Aeschma-daëva,_ «le div de la concupiscence,» adopté par
+les Juifs sous le nom _d'Asmodée_[749], devint la cause de tous les
+troubles hystériques chez les femmes[750]. L'épilepsie, les maladies
+mentales et nerveuses[751], où le patient semble ne plus s'appartenir,
+les infirmités dont la cause n'est pas apparente, comme la surdité, le
+mutisme[752], étaient expliquées de la même manière. L'admirable traité
+«De la maladie sacrée» d'Hippocrate, qui posa, quatre siècles et demi
+avant Jésus, les vrais principes de la médecine sur ce sujet, n'avait
+point banni du monde une pareille erreur. On supposait qu'il y avait des
+procédés plus ou moins efficaces pour chasser les démons; l'état
+d'exorciste était une profession régulière comme celle de médecin[753].
+Il n'est pas douteux que Jésus n'ait eu de son vivant la réputation de
+posséder les derniers secrets de cet art[754]. Il y avait alors beaucoup
+de fous en Judée, sans doute par suite de la grande exaltation des
+esprits. Ces fous, qu'on laissait errer, comme cela a lieu encore
+aujourd'hui dans les mêmes régions, habitaient les grottes sépulcrales
+abandonnées, retraite ordinaire des vagabonds. Jésus avait beaucoup de
+prise sur ces malheureux[755]. On racontait au sujet de ses cures mille
+histoires singulières, où toute la crédulité du temps se donnait
+carrière. Mais ici encore il ne faut pas s'exagérer les difficultés. Les
+désordres qu'on expliquait par des possessions étaient souvent fort
+légers. De nos jours, en Syrie, on regarde comme fous ou possédés d'un
+démon (ces deux idées n'en font qu'une, _medjnoun_[756]) des gens qui
+ont seulement quelque bizarrerie. Une douce parole suffit souvent dans
+ce cas pour chasser le démon. Tels étaient sans doute les moyens
+employés par Jésus. Qui sait si sa célébrité comme exorciste ne se
+répandit pas presque à son insu? Les personnes qui résident en Orient
+sont parfois surprises de se trouver, au bout de quelque temps, en
+possession d'une grande renommée de médecin, de sorcier, de découvreur
+de trésors, sans qu'elles puissent se rendre bien compte des faits qui
+ont donné lieu à ces bizarres imaginations.
+
+Beaucoup de circonstances d'ailleurs semblent indiquer que Jésus ne fut
+thaumaturge que tard et à contre-coeur. Souvent il n'exécute ses
+miracles qu'après s'être fait prier, avec une sorte de mauvaise humeur
+et en reprochant à ceux qui les lui demandent la grossièreté de leur
+esprit[757]. Une bizarrerie, en apparence inexplicable, c'est
+l'attention qu'il met à faire ses miracles en cachette, et la
+recommandation qu'il adresse à ceux qu'il guérit de n'en rien dire à
+personne[758]. Quand les démons veulent le proclamer fils de Dieu, il
+leur défend d'ouvrir la bouche; c'est malgré lui qu'ils le
+reconnaissent[759]. Ces traits sont surtout caractéristiques dans Marc,
+qui est par excellence l'évangéliste des miracles et des exorcismes. Il
+semble que le disciple qui a fourni les renseignements fondamentaux de
+cet évangile importunait Jésus de son admiration pour les prodiges, et
+que le maître, ennuyé d'une réputation qui lui pesait, lui ait souvent
+dit: «N'en parle point.» Une fois, cette discordance aboutit à un éclat
+singulier[760], à un accès d'impatience, où perce la fatigue que
+causaient à Jésus ces perpétuelles demandes d'esprits faibles. On
+dirait, par moments, que le rôle de thaumaturge lui est désagréable, et
+qu'il cherche à donner aussi peu de publicité que possible aux
+merveilles qui naissent en quelque sorte sous ses pas. Quand ses ennemis
+lui demandent un miracle, surtout un miracle céleste, un météore, il
+refuse obstinément[761]. Il est donc permis de croire qu'on lui imposa
+sa réputation de thaumaturge, qu'il n'y résista pas beaucoup, mais qu'il
+ne fît rien non plus pour y aider, et qu'en tout cas, il sentait la
+vanité de l'opinion à cet égard.
+
+Ce serait manquer à la bonne méthode historique que d'écouter trop ici
+nos répugnances, et, pour nous soustraire aux objections qu'on pourrait
+être tenté d'élever contre le caractère de Jésus, de supprimer des
+faits qui, aux yeux de ses contemporains, furent placés sur le premier
+plan[762]. Il serait commode de dire que ce sont là des additions de
+disciples bien inférieurs à leur maître, qui, ne pouvant concevoir sa
+vraie grandeur, ont cherché à le relever par des prestiges indignes de
+lui. Mais les quatre narrateurs de la vie de Jésus sont unanimes pour
+vanter ses miracles; l'un d'eux, Marc, interprète de l'apôtre
+Pierre[763], insiste tellement sur ce point que, si l'on traçait le
+caractère du Christ uniquement d'après son évangile, on se le
+représenterait comme un exorciste en possession de charmes d'une rare
+efficacité, comme un sorcier très-puissant, qui fait peur et dont on
+aime à se débarrasser[764]. Nous admettrons donc sans hésiter que des
+actes qui seraient maintenant considérés comme des traits d'illusion ou
+de folie ont tenu une grande place dans la vie de Jésus. Faut-il
+sacrifier à ce côté ingrat le côté sublime d'une telle vie?
+Gardons-nous-en. Un simple sorcier, à la manière de Simon le Magicien,
+n'eût pas amené une révolution morale comme celle que Jésus a faite. Si
+le thaumaturge eût effacé dans Jésus le moraliste et le réformateur
+religieux, il fût sorti de lui une école de théurgie, et non le
+christianisme.
+
+Le problème, d'ailleurs, se pose de la même manière pour tous les saints
+et les fondateurs religieux. Des faits, aujourd'hui morbides, tels que
+l'épilepsie, les visions, ont été autrefois un principe de force et de
+grandeur. La médecine sait dire le nom de la maladie qui fit la fortune
+de Mahomet[765]. Presque jusqu'à nos jours, les hommes qui ont le plus
+fait pour le bien de leurs semblables (l'excellent Vincent de Paul
+lui-même!) ont été, qu'ils l'aient voulu ou non, thaumaturges. Si l'on
+part de ce principe que tout personnage historique à qui l'on attribue
+des actes que nous tenons au XIXe siècle pour peu sensés ou
+charlatanesques a été un fou ou un charlatan, toute critique est
+faussée. L'école d'Alexandrie fut une noble école, et cependant elle se
+livra aux pratiques d'une théurgie extravagante. Socrate et Pascal ne
+furent pas exempts d'hallucinations. Les faits doivent s'expliquer par
+des causes qui leur soient proportionnées. Les faiblesses de l'esprit
+humain n'engendrent que faiblesse; les grandes choses ont toujours de
+grandes causes dans la nature de l'homme, bien que souvent elles se
+produisent avec un cortège de petitesses qui pour les esprits
+superficiels en offusquent la grandeur.
+
+Dans un sens général, il est donc vrai de dire que Jésus ne fut
+thaumaturge et exorciste que malgré lui. Le miracle est d'ordinaire
+l'oeuvre du public bien plus que de celui à qui on l'attribue. Jésus se
+fût obstinément refusé à faire des prodiges que la foule en eût créé
+pour lui; le plus grand miracle eût été qu'il n'en fît pas; jamais les
+lois de l'histoire et de la psychologie populaire n'eussent subi une
+plus forte dérogation. Les miracles de Jésus furent une violence que lui
+fit son siècle, une concession que lui arracha la nécessité passagère.
+Aussi l'exorciste et le thaumaturge sont tombés; mais le réformateur
+religieux vivra éternellement.
+
+Même ceux qui ne croyaient pas en lui étaient frappés de ces actes et
+cherchaient à en être témoins[766]. Les païens et les gens peu initiés
+éprouvaient un sentiment de crainte, et cherchaient à l'éconduire de
+leur canton[767]. Plusieurs songeaient peut-être à abuser de son nom
+pour des mouvements séditieux[768]. Mais la direction toute morale et
+nullement politique du caractère de Jésus le sauvait de ces
+entraînements. Son royaume à lui était dans le cercle d'enfants qu'une
+pareille jeunesse d'imagination et un même avant-goût du ciel avaient
+groupés et retenaient autour de lui.
+
+
+NOTES:
+
+[733] Par exemple, Matth., i, 22; II, 5-6, 15, 18; IV, 15.
+
+[734] Matth., I, 23; IV, 6, 14; XXVI, 31, 54, 56; XXVII, 9, 35; Marc,
+XIV, 27; XV, 28; Jean, XII, 14-15; XVIII, 9; XIX, 19, 24, 28, 36.
+
+[735] Jean, VII, 34; _IV Esdras_, XIII, 50.
+
+[736] _Act_., VIII, 9 et suiv.
+
+[737] Voir sa biographie par Philostrate.
+
+[738] Voir les Vies des sophistes, par Eunape; la Vie de Plotin, par
+Porphyre; celle de Proclus, par Marinus; celle d'Isidore attribuée à
+Damascius.
+
+[739] Matth., XVII, 19; XXI, 21-22; Marc, XI, 23-24.
+
+[740] Matth., IX, 8.
+
+[741] Luc, VIII, 48-46; Jean, XI, 33, 38.
+
+[742] _Act._, II, 2 et suiv.; IV, 31; VIII, 15 et suiv.; X, 44 et suiv.
+Pendant près d'un siècle, les apôtres et leurs disciples ne rêvent que
+miracles. Voir les _Actes_, les écrits de S. Paul, les extraits de
+Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 39, etc. Comp. Marc, III, 15;
+XVI, 17-18, 20.
+
+[743] Jean, V, 14; IX; 1 et suiv., 34.
+
+[744] Matth., IX, 32-33; XII, 22; Luc, XIII, 11, 16.
+
+[745] Luc, VIII, 45-46.
+
+[746] Luc, IV, 40.
+
+[747] Matth., XI, 5; XV, 30-34; Luc, IX, 1-2, 6.
+
+[748] _Vendidad_, XI, 26; _Yaçna_, X, 18.
+
+[749] _Tobie_, III, 8; VI, 14; Talm. de Bab., _Gittin_, 68 _a_.
+
+[750] Comp. Marc, XVI, 9; Luc, VIII, 2; _Évangile de l'Enfance,_ 16, 33;
+Code syrien, publié dans les _Anecdota syriaca_ de M. Land, I, p. 152.
+
+[751] Jos., _Bell. jud_., VII, vi, 3; Lucien, _Philopseud_., 16;
+Philostrate, _Vie d'Apoll.,_ III, 38; IV, 20; Arétée, _De causis morb.
+chron.,_ I, 4.
+
+[752] Matth., IX, 33; XII, 22; Marc, IX, 16, 24; Luc, XI, 14.
+
+[753] _Tobie_, VIII, 2-3; Matth., XII, 27; Marc, IX, 38; _Act._, XIX,
+33; Josèphe, _Ant._, VIII, II, 5; Justin, _Dial. cum Tryphone_, 85;
+Lucien, Épigr. XXIII (XVII Dindorf.)
+
+[754] Matth., XVII, 20; Marc, IX, 24 et suiv.
+
+[755] Matth., VIII, 28; IX, 34; XII, 43 et suiv.; XVII, 14 et suiv., 20;
+Marc, V, 1 et suiv.; Luc, VIII, 27 et suiv.
+
+[756] Cette phrase, _Dæmonium habes_ (Matth., XI, 18; Luc, VII, 33;
+Jean, VII, 20; VIII, 48 et suiv.; X, 20 et suiv.), doit se traduire par:
+«Tu es fou,» comme on dirait en arabe: _Medjnoun enté_. Le verbe [Greek:
+daimonan] a aussi, dans toute l'antiquité classique, le sens de «être
+fou.»
+
+[757] Matth., XII, 39; XVI, 4; XVII, 16; Marc, VIII, 17 et suiv., IX,
+18; Luc, IX, 41.
+
+[758] Matth., VIII, 4; IX, 30-31; XII, 16 et suiv.; Marc, i, 44; VII 24
+et suiv.; VIII, 26.
+
+[759] Marc, i, 24-25, 34; III, 12; Luc, IV, 41.
+
+[760] Matth., XVII, 16; Marc, IX, 18; Luc, IX, 41.
+
+[761] Matth., XII, 38 et suiv.; XVI, 1 et suiv.; Marc, VIII, 11.
+
+[762] Josèphe, _Ant_., XVIII, iii, 3.
+
+[763] Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl_., III, 39.
+
+[764] Marc, IV, 40; V, 15, 17, 33, 36; VI, 50; X, 32. Cf. Matth., VIII,
+27, 34; IX, 8; XIV, 27; XVII, 6-7; XXXVIII, 5, 10; Luc, IV, 36; V, 17;
+VIII, 25, 35, 37; IX, 34. L'Évangile apocryphe dit de Thomas l'Israélite
+porte ce trait jusqu'à la plus choquante absurdité. Comparez les
+_Miracles de l'enfance_, dans Thilo, _Cod. apocr. N. T_., p. CX, note.
+
+[765] _Hysteria muscularis_ de Schoenlein.
+
+[766] Matth., XIV, 1 et suiv.; Marc, VI, 14; Luc, IX, 7; XXIII, 8.
+
+[767] Matth., VIII, 34; Marc, V, 17; VIII, 37.
+
+[768] Jean, VI, 14-15.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+FORME DÉFINITIVE DES IDÉES DE JÉSUS SUR LE ROYAUME DE DIEU.
+
+
+Nous supposons que cette dernière phase de l'activité de Jésus dura
+environ dix-huit mois, depuis son retour du pèlerinage pour la Pâque de
+l'an 31 jusqu'à son voyage pour la fête des Tabernacles de l'an 32[769].
+Dans cet espace, la pensée de Jésus ne paraît s'être enrichie d'aucun
+élément nouveau; mais tout ce qui était en lui se développa et se
+produisit avec un degré toujours croissant de puissance et d'audace.
+
+L'idée fondamentale de Jésus fut, dès son premier jour, l'établissement
+du royaume de Dieu. Mais ce royaume de Dieu, ainsi que nous l'avons déjà
+dit, Jésus paraît l'avoir entendu dans des sens très-divers. Par
+moments, on le prendrait pour un chef démocratique, voulant tout,
+simplement le règne des pauvres et des déshérités. D'autres fois, le
+royaume de Dieu est l'accomplissement littéral des visions
+apocalyptiques de Daniel et d'Hénoch. Souvent, enfin, le royaume de Dieu
+est le royaume des âmes, et la délivrance prochaine est la délivrance
+par l'esprit. La révolution voulue par Jésus est alors celle qui a eu
+lieu en réalité, l'établissement d'un culte nouveau, plus pur que celui
+de Moïse.--Toutes ces pensées paraissent avoir existé à la fois dans la
+conscience de Jésus. La première, toutefois, celle d'une révolution
+temporelle, ne paraît pas l'avoir beaucoup arrêté. Jésus ne regarda
+jamais la terre, ni les riches de la terre, ni le pouvoir matériel comme
+valant la peine qu'il s'en occupât. Il n'eut aucune ambition extérieure.
+Quelquefois, par une conséquence naturelle, sa grande importance
+religieuse était sur le point de se changer en importance sociale. Des
+gens venaient lui demander de se constituer juge et arbitre dans des
+questions d'intérêts. Jésus repoussait ces propositions avec fierté,
+presque comme des injures[770]. Plein de son idéal céleste, il ne
+sortit jamais de sa dédaigneuse pauvreté. Quant aux deux autres
+conceptions du royaume de Dieu, Jésus paraît toujours les avoir gardées
+simultanément. S'il n'eût été qu'un enthousiaste, égaré par les
+apocalypses dont se nourrissait l'imagination populaire, il fût resté un
+sectaire obscur, inférieur à ceux dont il suivait les idées. S'il n'eût
+été qu'un puritain, une sorte de Channing ou de «Vicaire Savoyard,» il
+n'eût obtenu sans contredit aucun succès. Les deux parties de son
+système, ou, pour mieux dire, ses deux conceptions du royaume de Dieu se
+sont appuyées l'une l'autre, et cet appui réciproque a fait son
+incomparable succès. Les premiers chrétiens sont des visionnaires,
+vivant dans un cercle d'idées que nous qualifierions de rêveries; mais
+en même temps ce sont les héros de la guerre sociale qui a abouti à
+l'affranchissement de la conscience et à l'établissement d'une religion
+d'où le culte pur, annoncé par le fondateur, finira à la longue par
+sortir.
+
+Les idées apocalyptiques de Jésus, dans leur forme la plus complète,
+peuvent se résumer ainsi:
+
+L'ordre actuel de l'humanité touche à son terme. Ce terme sera une
+immense révolution, «une angoisse» semblable aux douleurs de
+l'enfantement; une _palingénésie_ ou «renaissance» (selon le mot de
+Jésus lui-même[771]), précédée de sombres calamités et annoncée par
+d'étranges phénomènes[772]. Au grand jour, éclatera dans le ciel le
+signe du Fils de l'homme; ce sera une vision bruyante et lumineuse comme
+celle du Sinaï, un grand orage déchirant la nue, un trait de feu
+jaillissant en un clin d'oeil d'Orient en Occident. Le Messie apparaîtra
+dans les nuages, revêtu de gloire et de majesté, au son des trompettes,
+entouré d'anges. Ses disciples siégeront à côté de lui sur des trônes.
+Les morts alors ressusciteront, et le Messie procédera au jugement[773].
+
+Dans ce jugement, les hommes seront partagés en deux catégories, selon
+leurs oeuvres[774]. Les anges seront les exécuteurs de la sentence[775].
+Les élus entreront dans un séjour délicieux, qui leur a été préparé
+depuis le commencement du monde[776]; là ils s'assoiront, vêtus de
+lumière, à un festin présidé par Abraham[777], les patriarches et les
+prophètes. Ce sera le petit nombre[778]. Les autres iront dans la
+_Géhenne_. La Géhenne était la vallée occidentale de Jérusalem. On y
+avait pratiqué à diverses époques le culte du feu, et l'endroit était
+devenu une sorte de cloaque. La Géhenne est donc dans la pensée de Jésus
+une vallée ténébreuse, obscène, pleine de feu. Les exclus du royaume y
+seront brûlés et rongés par les vers, en compagnie de Satan et de ses
+anges rebelles[779]. Là, il y aura des pleurs et des grincements de
+dents[780]. Le royaume de Dieu sera comme une salle fermée, lumineuse à
+l'intérieur, au milieu de ce monde de ténèbres et de tourments[781].
+
+Ce nouvel ordre de choses sera éternel. Le paradis et la Géhenne
+n'auront pas de fin. Un abîme infranchissable les sépare l'un de
+l'autre[782]. Le Fils de l'homme, assis à la droite de Dieu, présidera à
+cet état définitif du monde et de l'humanité[783].
+
+Que tout cela fût pris à la lettre par les disciples et par le maître
+lui-même à certains moments, c'est ce qui éclate dans les écrits du
+temps avec une évidence absolue. Si la première génération chrétienne a
+une croyance profonde et constante, c'est que le monde est sur le point
+de finir[784] et que la grande «révélation[785]» du Christ va bientôt
+avoir lieu. Cette vive proclamation: «Le temps est proche[786]!» qui
+ouvre et ferme l'Apocalypse, cet appel sans cesse répété: «Que celui
+qui a des oreilles entende[787]!» sont les cris d'espérance et de
+ralliement de tout l'âge apostolique. Une expression syriaque _Maran
+atha_, «Notre-Seigneur arrive[788]!» devint une sorte de mot de passe
+que les croyants se disaient entre eux pour se fortifier dans leur foi
+et leurs espérances. L'Apocalypse, écrite l'an 68 de notre ère[789],
+fixe le terme a trois ans et demi[790]. L' «Ascension d'Isaïe[791]»
+adopte un calcul fort approchant de celui-ci.
+
+Jésus n'alla jamais à une telle précision. Quand on l'interrogeait sur
+le temps de son avénement, il refusait toujours de répondre; une fois
+même il déclare que la date de ce grand jour n'est connue que du Père,
+qui ne l'a révélée ni aux anges ni au Fils[792]. Il disait que le moment
+où l'on épiait le royaume de Dieu avec une curiosité inquiète était
+justement celui où il ne viendrait pas[793]. Il répétait sans cesse que
+ce serait une surprise comme du temps de Noé et de Lot; qu'il fallait se
+tenir sur ses gardes, toujours prêt à partir; que chacun devait veiller
+et tenir sa lampe allumée comme pour un cortège de noces, qui arrive à
+l'improviste[794]; que le Fils de l'homme viendrait de la même façon
+qu'un voleur, à l'heure où l'on ne s'y attendrait pas[795]; qu'il
+apparaîtrait comme un éclair, courant d'un bout à l'autre de
+l'horizon[796]. Mais ses déclarations sur la proximité de la catastrophe
+ne laissent lieu à aucune équivoque[797]. «La génération présente,
+disait-il, ne passera pas sans que tout cela s'accomplisse. Plusieurs de
+ceux qui sont ici présents ne goûteront pas la mort sans avoir vu le
+Fils de l'homme venir dans sa royauté[798].» Il reproche à ceux qui ne
+croient pas en lui de ne pas savoir lire les pronostics du règne futur.
+«Quand vous voyez le rouge du soir, disait-il, vous prévoyez qu'il fera
+beau; quand vous voyez le rouge du matin, vous annoncez la tempête.
+Comment, vous qui jugez la face du ciel, ne savez-vous pas reconnaître
+les signes du temps[799]?» Par une illusion commune à tous les grands
+réformateurs, Jésus se figurait le but beaucoup plus proche qu'il
+n'était; il ne tenait pas compte de la lenteur des mouvements de
+l'humanité; il s'imaginait réaliser en un jour ce qui, dix-huit cents
+ans plus tard, ne devait pas encore être achevé.
+
+Ces déclarations si formelles préoccupèrent la famille chrétienne
+pendant près de soixante-dix ans. Il était admis que quelques-uns des
+disciples verraient le jour de la révélation finale sans mourir
+auparavant. Jean en particulier était considéré comme étant de ce
+nombre[800]. Plusieurs croyaient qu'il ne mourrait jamais. Peut-être
+était-ce là une opinion tardive, produite vers la fin du premier siècle
+par l'âge avancé où Jean semble être parvenu, cet âge ayant donné
+occasion de croire que Dieu voulait le garder indéfiniment jusqu'au
+grand jour, afin de réaliser la parole de Jésus. Quoi qu'il en soit, à
+sa mort, la foi de plusieurs fut ébranlée, et ses disciples donnèrent à
+la prédiction du Christ un sens plus adouci[801].
+
+En même temps que Jésus admettait pleinement les croyances
+apocalyptiques, telles qu'on les trouve dans les livres juifs
+apocryphes, il admettait le dogme qui en est le complément, ou plutôt la
+condition, la résurrection des morts. Cette doctrine, comme nous l'avons
+déjà dit[802], était encore assez neuve en Israël; une foule de gens ne
+la connaissaient pas, ou n'y croyaient pas[803]. Elle était de foi pour
+les pharisiens et pour les adeptes fervents des croyances
+messianiques[804]. Jésus l'accepta sans réserve, mais toujours dans le
+sens le plus idéaliste. Plusieurs se figuraient que, dans le monde des
+ressuscites, on mangerait, on boirait, on se marierait. Jésus admet bien
+dans son royaume une pâque nouvelle, une table et un vin nouveau[805];
+mais il en exclut formellement le mariage. Les Sadducéens avaient à ce
+sujet un argument grossier en apparence, mais dans le fond assez
+conforme à la vieille théologie. On se souvient que, selon les anciens
+sages, l'homme ne se survivait que dans ses enfants. Le code mosaïque
+avait consacré cette théorie patriarcale par une institution bizarre, le
+lévirat. Les Sadducéens tiraient de là des conséquences subtiles contre
+la résurrection. Jésus y échappait en déclarant formellement que dans la
+vie éternelle la différence de sexe n'existerait plus, et que l'homme
+serait semblable aux anges[806]. Quelquefois il semble ne promettre la
+résurrection qu'aux justes[807], le châtiment des impies consistant à
+mourir tout entiers et à rester dans le néant[808]. Plus souvent,
+cependant, Jésus veut que la résurrection s'applique aux méchants pour
+leur éternelle confusion[809].
+
+Rien, on le voit, dans toutes ces théories, n'était absolument nouveau.
+Les évangiles et les écrits des apôtres ne contiennent guère, en fait de
+doctrines apocalyptiques, que ce qui se trouve déjà dans «Daniel[810],»
+«Hénoch[811],» les «Oracles Sibyllins[812]» d'origine juive. Jésus
+accepta ces idées, généralement répandues chez ses contemporains. Il en
+fit le point d'appui de son action, ou, pour mieux dire, l'un de ses
+points d'appui; car il avait un sentiment trop profond de son oeuvre
+véritable pour l'établir uniquement sur des principes aussi fragiles,
+aussi exposés à recevoir des faits une foudroyante réfutation.
+
+Il est évident, en effet, qu'une telle doctrine, prise en elle-même
+d'une façon littérale, n'avait aucun avenir. Le monde, s'obstinant à
+durer, la faisait crouler. Un âge d'homme tout au plus lui était
+réservé. La foi de la première génération chrétienne s'explique; mais la
+foi de la seconde génération ne s'explique plus. Après la mort de Jean,
+ou du dernier survivant quel qu'il fût du groupe qui avait vu le maître,
+la parole de celui-ci était convaincue de mensonge[813]. Si la doctrine
+de Jésus n'avait été que la croyance à une prochaine fin du monde, elle
+dormirait certainement aujourd'hui dans l'oubli. Qu'est-ce donc qui l'a
+sauvée? La grande largeur des conceptions évangéliques, laquelle a
+permis de trouver sous le même symbole des doctrines appropriées à des
+états intellectuels très-divers. Le monde n'a point fini, comme Jésus
+l'avait annoncé, comme ses disciples le croyaient. Mais il a été
+renouvelé, et en un sens renouvelé comme Jésus le voulait. C'est parce
+qu'elle était à double face que sa pensée a été féconde. Sa chimère n'a
+pas eu le sort de tant d'autres qui ont traversé l'esprit humain, parce
+qu'elle recelait un germe de vie qui, introduit, grâce à une enveloppe
+fabuleuse, dans le sein de l'humanité, y a porté des fruits éternels.
+
+Et ne dites pas que c'est là une interprétation bienveillante, imaginée
+pour laver l'honneur de notre grand maître du cruel démenti infligé à
+ses rêves par la réalité. Non, non. Ce vrai royaume de Dieu, ce royaume
+de l'esprit, qui fait chacun roi et prêtre; ce royaume qui, comme le
+grain de sénevé, est devenu un arbre qui ombrage le monde, et sous les
+rameaux duquel les oiseaux ont leur nid, Jésus l'a compris, l'a voulu,
+l'a fondé. A côté de l'idée fausse, froide, impossible d'un avènement de
+parade, il a conçu la réelle cité de Dieu, la «palingénésie» véritable,
+le Sermon sur la montagne, l'apothéose du faible, l'amour du peuple, le
+goût du pauvre, la réhabilitation de tout ce qui est humble, vrai et
+naïf. Cette réhabilitation, il l'a rendue en artiste incomparable par
+des traits qui dureront éternellement. Chacun de nous lui doit ce qu'il
+y a de meilleur en lui. Pardonnons-lui son espérance d'une apocalypse
+vaine, d'une venue à grand triomphe sur les nuées du ciel. Peut-être
+était-ce là l'erreur des autres plutôt que la sienne, et s'il est vrai
+que lui-même ait partagé l'illusion de tous, qu'importe, puisque son
+rêve l'a rendu fort contre la mort, et l'a soutenu dans une lutte à
+laquelle sans cela peut-être il eût été inégal?
+
+Il faut donc maintenir plusieurs sens à la cité divine conçue par Jésus.
+Si son unique pensée eût été que la fin des temps était proche et qu'il
+fallait s'y préparer, il n'eût pas dépassé Jean-Baptiste. Renoncer à un
+monde près de crouler, se détacher peu à peu de la vie présente, aspirer
+au règne qui allait venir, tel eût été le dernier mot de sa prédication.
+L'enseignement de Jésus eut toujours une bien plus large portée. Il se
+proposa de créer un état nouveau de l'humanité, et non pas seulement de
+préparer la fin de celui qui existe. Élie ou Jérémie, reparaissant pour
+disposer les hommes aux crises suprêmes, n'eussent point prêché comme
+lui. Cela est si vrai que cette morale prétendue des derniers jours
+s'est trouvée être la morale éternelle, celle qui a sauvé l'humanité.
+Jésus lui-même, dans beaucoup de cas, se sert de manières de parler qui
+ne rentrent pas du tout dans la théorie apocalyptique. Souvent il
+déclare que le royaume de Dieu est déjà commencé, que tout homme le
+porte en soi et peut, s'il en est digne, en jouir, que ce royaume chacun
+le crée sans bruit par la vraie conversion du coeur[814]. Le royaume de
+Dieu n'est alors que le bien[815], un ordre de choses meilleur que celui
+qui existe, le règne de la justice, que le fidèle, selon sa mesure, doit
+contribuer a fonder, ou encore la liberté de l'âme, quelque chose
+d'analogue à la «délivrance» bouddhique, fruit du détachement. Ces
+vérités, qui sont pour nous purement abstraites, étaient pour Jésus des
+réalités vivantes. Tout est dans sa pensée concret et substantiel: Jésus
+est l'homme qui a cru le plus énergiquement à la réalité de l'idéal.
+
+En acceptant les utopies de son temps et de sa race, Jésus sut ainsi en
+faire de hautes vérités, grâce à de féconds malentendus. Son royaume de
+Dieu, c'était sans doute la prochaine apocalypse qui allait se dérouler
+dans le ciel. Mais c'était encore, et probablement c'était surtout le
+royaume de l'âme, créé par la liberté et par le sentiment filial que
+l'homme vertueux ressent sur le sein de son Père. C'était la religion
+pure, sans pratiques, sans temple, sans prêtre; c'était le jugement
+moral du monde décerné à la conscience de l'homme juste et au bras du
+peuple. Voilà ce qui était fait pour vivre, voilà ce qui a vécu. Quand,
+au bout d'un siècle de vaine attente, l'espérance matérialiste d'une
+prochaine fin du monde s'est épuisée, le vrai royaume de Dieu se dégage.
+De complaisantes explications jettent un voile sur le règne réel qui ne
+veut pas venir. L'Apocalypse de Jean, le premier livre canonique du
+Nouveau Testament[816], étant trop formellement entachée de l'idée d'une
+catastrophe immédiate, est rejetée sur un second plan, tenue pour
+inintelligible, torturée de mille manières et presque repoussée. Au
+moins, en ajourne-t-on l'accomplissement à un avenir indéfini. Quelques
+pauvres attardés qui gardent encore, en pleine époque réfléchie, les
+espérances des premiers disciples deviennent des hérétiques (Ébionites,
+Millénaires), perdus dans les bas-fonds du christianisme. L'humanité
+avait passé à un autre royaume de Dieu. La part de vérité contenue dans
+la pensée de Jésus l'avait emporté sur la chimère qui l'obscurcissait.
+
+Ne méprisons pas cependant cette chimère, qui a été l'écorce grossière
+de la bulbe sacrée dont nous vivons. Ce fantastique royaume du ciel,
+cette poursuite sans fin d'une cité de Dieu, qui a toujours préoccupé
+le christianisme dans sa longue carrière, a été le principe du grand
+instinct d'avenir qui a animé tous les réformateurs, disciples obstinés
+de l'Apocalypse, depuis Joachim de Flore jusqu'au sectaire protestant de
+nos jours. Cet effort impuissant pour fonder une société parfaite a été
+la source de la tension extraordinaire qui a toujours fait du vrai
+chrétien un athlète en lutte contre le présent. L'idée du «royaume de
+Dieu» et l'Apocalypse, qui en est la complète image, sont ainsi, en un
+sens, l'expression la plus élevée et la plus poétique du progrès humain.
+Certes, il devait aussi en sortir de grands égarements. Suspendue comme
+une menace permanente au-dessus de l'humanité, la fin du monde, par les
+effrois périodiques qu'elle causa durant des siècles, nuisit beaucoup à
+tout développement profane. La société n'étant plus sûre de son
+existence, en contracta une sorte de tremblement et ces habitudes de
+basse humilité, qui rendent le moyen âge si inférieur aux temps antiques
+et aux temps modernes[817]. Un profond changement s'était, d'ailleurs,
+opéré dans la manière d'envisager la venue du Christ. La première fois
+qu'on annonça à l'humanité que sa planète allait finir, comme l'enfant
+qui accueille la mort avec un sourire, elle éprouva le plus vif accès de
+joie qu'elle eût jamais ressenti. En vieillissant, le monde s'était
+attaché à la vie. Le jour de grâce, si longtemps attendu par les âmes
+pures de Galilée, était devenu pour ces siècles de fer un jour de
+colère: _Dies iræ, dies illa!_ Mais, au sein même de la barbarie, l'idée
+du royaume de Dieu resta féconde. Malgré l'église féodale, des sectes,
+des ordres religieux, de saints personnages continuèrent de protester,
+au nom de l'Évangile, contre l'iniquité du monde. De nos jours même,
+jours troublés où Jésus n'a pas de plus authentiques continuateurs que
+ceux qui semblent le répudier, les rêves d'organisation idéale de la
+société, qui ont tant d'analogie avec les aspirations des sectes
+chrétiennes primitives, ne sont en un sens que l'épanouissement de la
+même idée, une des branches de cet arbre immense où germe toute pensée
+d'avenir, et dont le «royaume de Dieu» sera éternellement la tige et la
+racine. Toutes les révolutions sociales de l'humanité seront entées sur
+ce mot-là. Mais entachées d'un grossier matérialisme, aspirant à
+l'impossible, c'est-à-dire à fonder l'universel bonheur sur des mesures
+politiques et économiques, les tentatives «socialistes» de notre temps
+resteront infécondes, jusqu'à ce qu'elles prennent pour règle le
+véritable esprit de Jésus, je veux dire l'idéalisme absolu, ce principe
+que pour posséder la terre il faut y renoncer.
+
+Le mot de «royaume de Dieu» exprime, d'un autre côté, avec un rare
+bonheur, le besoin qu'éprouve l'âme d'un supplément de destinée, d'une
+compensation à la vie actuelle. Ceux qui ne se plient pas à concevoir
+l'homme comme un composé de deux substances, et qui trouvent le dogme
+déiste de l'immortalité de l'âme en contradiction avec la physiologie,
+aiment à se reposer dans l'espérance d'une réparation finale, qui sous
+une forme inconnue satisfera aux besoins du coeur de l'homme. Qui sait
+si le dernier terme du progrès, dans des millions de siècles, n'amènera
+pas la conscience absolue de l'univers, et dans cette conscience le
+réveil de tout ce qui a vécu? Un sommeil d'un million d'années n'est pas
+plus long qu'un sommeil d'une heure. Saint Paul, en cette hypothèse,
+aurait encore eu raison de dire: _In ictu oculi[818]!_ Il est sûr que
+l'humanité morale et vertueuse aura sa revanche, qu'un jour le sentiment
+de l'honnête pauvre homme jugera le monde, et que ce jour-là la figure
+idéale de Jésus sera la confusion de l'homme frivole qui n'a pas cru à
+la vertu, de l'homme égoïste qui n'a pas su y atteindre. Le mot favori
+de Jésus reste donc plein d'une éternelle beauté. Une sorte de
+divination grandiose semble l'avoir tenu dans un vague sublime
+embrassant à la fois divers ordres de vérités.
+
+
+NOTES:
+
+[769] Jean, V, 1; VII, 2. Nous suivons le système de Jean, d'après
+lequel la vie publique de Jésus dura trois ans. Les synoptiques, au
+contraire, groupent tous les faits dans un cadre d'un an.
+
+[770] Luc, XII, 13-14.
+
+[771] Matth., XIX, 28.
+
+[772] Matth., XXIV, 3 et suiv.; Marc, XIII, 4 et suiv.; Luc, XVII, 22.
+et suiv.; XXI, 7 et suiv. Il faut remarquer que la peinture de la fin
+des temps prêtée ici à Jésus par les synoptiques renferme beaucoup de
+traits qui se rapportent au siège de Jérusalem. Luc écrivait quelque
+temps après ce siège (XXI, 9,20, 24). La rédaction de Matthieu au
+contraire (XXVI, 15, 16, 22, 29) nous reporte exactement au moment du
+siège ou très-peu après. Nul doute, cependant, que Jésus n'annonçât de
+grandes terreurs comme devant précéder sa réapparition. Ces terreurs
+étaient une partie intégrante de toutes les apocalypses juives.
+_Hénoch_, XCIX-C, CII, CIII (division de Dillmann); _Carm. sibyll_.,
+III, 334 et suiv.; 633 et suiv.; IV, 168 et suiv.; V, 511 et suiv. Dans
+Daniel aussi, le règne des Saints ne viendra qu'après que la désolation
+aura été à son comble (VII, 25 et suiv.; VIII, 23 et suiv.; IX, 26-27;
+XII, 1).
+
+[773] Matth., XVI, 27; XIX, 28; XX, 21; XXIV, 30 et suiv.; XXV, 31 et
+suiv.; XXVI, 64; Marc, XIV, 62; Luc, XXII, 30; I Cor., XV, 52; I Thess.,
+IV, 45 et suiv.
+
+[774] Matth., XIII, 38 et suiv.; XXV, 33.
+
+[775] Matth., XIII, 39, 41, 49.
+
+[776] Matth., XXV, 34. Comp. Jean, XIV, 2.
+
+[777] Matth., VIII, 11; XIII, 43; XXVI, 29; Luc, XIII, 28; XVI, 22;
+XXII, 30.
+
+[778] Luc, XIII, 23 et suiv.
+
+[779] Matth., XXV, 41. L'idée de la chute des anges, si développée dans
+le Livre d'Hénoch, était universellement admise dans le cercle de Jésus.
+Épître de Jude, 6 et suiv.; IIe Ep. attribuée à saint Pierre, II, 4, 11;
+_Apoc_., XII, 9; Évang. de Jean, VIII, 44.
+
+[780] Matth., V, 22; VIII, 12; X, 28; XIII, 40, 42, 50; XVIII, 8; XXIV,
+51; XXV, 30; Marc, IX, 43, etc.
+
+[781] Matth., VIII, 12; XXII, 13; XXV, 30. Comp. Jos., _B.J._, III,
+viii, 5.
+
+[782] Luc, XVI, 28.
+
+[783] Marc, III, 29; Luc, XXII, 69; _Act_., VII, 55.
+
+[784] _Act_., II, 47; III, 49 et suiv.; I Cor., XV, 23-24, 52; I Thess.,
+III, 13; IV, 14 et suiv.; V, 23; II Thess., II, 8; I Tim., VI, 14; II
+Tim., IV, 1; Tit., II, 13; Épître de Jacques, V, 3, 8; Épître de Jude,
+18; IIe de Pierre, III entier; l'Apocalypse tout entière, et en
+particulier I, 1; II, 5, 16; III, 11; XI, 44; XXII, 6, 7,12, 20. Comp.
+IVe livre d'Esdras, IV, 26.
+
+[785] Luc, XVII, 30; I Cor., I, 7-8; II Thess., I, 7; I de saint Pierre,
+I, 7, 13; _Apoc_., I, 1.
+
+[786] _Apoc_., I, 3; XXII, 10.
+
+[787] Matth., XI, 15; XIII, 9, 43; Marc, IV, 9, 23; VII, 16; Luc, VIII,
+8; XIV, 35; _Apoc_., II, 7, 11, 27, 29; III, 6, 13, 22; XIII, 9.
+
+[788] I Cor., XVI, 22.
+
+[789] _Apoc_., XVII, 9 et suiv. Le sixième empereur que l'auteur donne
+comme régnant est Galba. L'empereur mort qui doit revenir est Néron,
+dont le nom est donné en chiffres (XIII, 18).
+
+[790] _Apoc_., XI, 2, 3; XII, 14. Comp. Daniel, VII, 25; XII, 7.
+
+[791] Chap. IV, v. 12 et 14. Comp. Cedrenus, p. 68 (Paris, 1647).
+
+[792] Matth., XXIV, 36; Marc, XIII, 32.
+
+[793] Luc, XVII, 20. Comp. Talmud de Babyl., _Sanhédrin_, 97 _a_.
+
+[794] Matth., XXIV, 36 et suiv.; Marc, XIII, 32 et suiv.; Luc, XII, 35
+et suiv.; XVII, 20 et suiv.
+
+[795] Luc, XII, 40; II Petr., III, 10.
+
+[796] Luc, XVII, 24.
+
+[797] Matth., X, 23; XXIV-XXV entiers, et surtout XXIV, 29, 34; Marc,
+XIII, 30; Luc, XIII, 35; XXI, 28 et suiv.
+
+[798] Matth., XVI, 28; XXIII, 36, 39; XXIV, 34; Marc, VIII, 39; Luc, IX,
+27; XXI, 32.
+
+[799] Matth., XVI, 2-4; Luc, XII, 54-56.
+
+[800] Jean, XXI, 22-23.
+
+[801] Jean, XXI, 22-23. Le chapitre XXI du quatrième évangile est une
+addition, comme le prouve la clausule finale de la rédaction primitive,
+qui est au verset 31 du chapitre XX. Mais l'addition est presque
+contemporaine de la publication même dudit évangile.
+
+[802] Ci-dessus, p. 54-55.
+
+[803] Marc, IX, 9; Luc, XX, 27 et suiv.
+
+[804] Dan., XII, 2 et suiv.; II Macch., chap. VII, entier; XII, 45-46;
+XIV, 46; _Act_., XXIII, 6, 8; Jos., _Ant_., XVIII, I, 3; _B. J_., II,
+VIII, 14; III, viii, 5.
+
+[805] Matth., XXVI, 29; Luc, XXII, 30.
+
+[806] Matth., XXII, 24 et suiv.; Luc, XX, 34-38; Évangile ébionite dit
+«des Égyptiens,» dans Clém. d'Alex., _Strom_., II, 9, 13; Clem. Rom.,
+Epist. II, 12.
+
+[807] Luc, XIV, 14; XX, 35-36. C'est aussi l'opinion de saint Paul: I
+Cor., XV, 23 et suiv.; I Thess., IV, 12 et suiv. V. ci-dessus, p. 55.
+
+[808] Comp. IVe livre d'Esdras, IX, 22.
+
+[809] Matth., XXV, 32 et suiv.
+
+[810] Voir surtout les chapitres II, VI-VIII, X-XIII.
+
+[811] Ch. I, XLV-LII, LXII, XCIII, 9 et suiv.
+
+[812] Liv. III, 573 et suiv.; 652 et suiv.; 766 et suiv.; 795 et suiv.
+
+[813] Ces angoisses de la conscience chrétienne se traduisent avec
+naïveté dans la IIe épître attribuée à saint Pierre III, 8 et suiv.
+
+[814] Matth., VI, 40, 33; Marc, XII, 34; Luc, XI, 2; XII, 31; XVII, 20,
+21 et suiv.
+
+[815] Voir surtout Marc, XII, 34.
+
+[816] Justin, _Dial. cum Tryph._, 81.
+
+[817] Voir, pour exemples, le prologue de Grégoire de Tours à son
+_Histoire ecclésiastique des Francs_, et les nombreux actes de la
+première moitié du moyen âge commençant par la formule «A l'approche du
+soir du monde...»
+
+[818] I Cor., XV, 52.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+INSTITUTIONS DE JÉSUS.
+
+
+Ce qui prouve bien, du reste, que Jésus ne s'absorba jamais entièrement
+dans ses idées apocalyptiques, c'est qu'au temps même où il en était le
+plus préoccupé, il jette avec une rare sûreté de vues les bases d'une
+église destinée à durer. Il n'est guère possible de douter qu'il n'ait
+lui-même choisi parmi ses disciples ceux qu'on appelait par excellence
+les «apôtres» ou les «douze,» puisqu'au lendemain de sa mort on les
+trouve formant un corps et remplissant par élection les vides qui se
+produisaient dans leur sein[819]. C'étaient les deux fils de Jonas, les
+deux fils de Zébédée, Jacques, fils de Cléophas, Philippe, Nathanaël
+bar-Tolmaï, Thomas, Lévi, fils d'Alphée ou Matthieu, Simon le zélote,
+Thaddée ou Lebbée, Juda de Kerioth[820]. Il est probable que l'idée des
+douze tribus d'Israël ne fut pas étrangère au choix de ce nombre[821].
+Les «douze,» en tout cas, formaient un groupe de disciples privilégiés,
+où Pierre gardait sa primauté toute fraternelle[822], et auquel Jésus
+confia le soin de propager son oeuvre. Rien qui sentît le collège
+sacerdotal régulièrement organisé; les listes des «douze» qui nous ont
+été conservées présentent beaucoup d'incertitudes et de contradictions;
+deux ou trois de ceux qui y figurent restèrent complètement obscurs.
+Deux au moins, Pierre et Philippe[823], étaient mariés et avaient des
+enfants.
+
+Jésus gardait évidemment pour les douze des secrets, qu'il leur
+défendait de communiquer à tous[824]. Il semble parfois que son plan
+était d'entourer sa personne de quelque mystère, de rejeter les grandes
+preuves après sa mort, de ne se révéler complètement qu'à ses disciples,
+confiant à ceux-ci le soin de le démontrer plus tard au monde[825]. «Ce
+que je vous dis dans l'ombre, prêchez-le au grand jour; ce que je vous
+dis à l'oreille, proclamez-le sur les toits.» Cela lui épargnait les
+déclarations trop précises et créait une sorte d'intermédiaire entre
+l'opinion et lui. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il avait pour les
+apôtres des enseignements réservés, et qu'il leur développait plusieurs
+paraboles, dont il laissait le sens indécis pour le vulgaire[826]. Un
+tour énigmatique et un peu de bizarrerie dans la liaison des idées
+étaient à la mode dans l'enseignement des docteurs, comme on le voit par
+les sentences du _Pirké Aboth_. Jésus expliquait à ses intimes ce que
+ses apophthegmes ou ses apologues avaient de singulier, et dégageait
+pour eux son enseignement du luxe de comparaisons qui parfois
+l'obscurcissait[827]. Beaucoup de ces explications paraissent avoir été
+soigneusement conservées[828].
+
+Dès le vivant de Jésus, les apôtres prêchèrent[829], mais sans jamais
+beaucoup s'écarter de lui. Leur prédication, du reste, se bornait à
+annoncer la prochaine venue du royaume de Dieu[830]. Ils allaient de
+ville en ville, recevant l'hospitalité, ou pour mieux dire la prenant
+d'eux-mêmes selon l'usage. L'hôte, en Orient, a beaucoup d'autorité; il
+est supérieur au maître de la maison; celui-ci a en lui la plus grande
+confiance. Cette prédication du foyer est excellente pour la propagation
+des doctrines nouvelles. On communique le trésor caché; on paye ainsi ce
+que l'on reçoit; la politesse et les bons rapports y aidant, la maison
+est touchée, convertie. Otez l'hospitalité orientale, la propagation du
+christianisme serait impossible à expliquer. Jésus, qui tenait fort aux
+bonnes vieilles moeurs, engageait les disciples à ne se faire aucun
+scrupule de profiter de cet ancien droit public, probablement déjà aboli
+dans les grandes villes où il y avait des hôtelleries[831]. «L'ouvrier,
+disait-il, est digne de son salaire.» Une fois installés chez quelqu'un,
+ils devaient y rester, mangeant et buvant ce qu'on leur offrait, tant
+que durait leur mission.
+
+Jésus désirait qu'à son exemple les messagers de la bonne nouvelle
+rendissent leur prédication aimable par des manières bienveillantes et
+polies. Il voulait qu'en entrant dans une maison, ils lui donnassent le
+_selâm_ ou souhait de bonheur. Quelques-uns hésitaient, le _selâm_ étant
+alors comme aujourd'hui, en Orient, un signe de communion religieuse,
+qu'on ne hasarde pas avec les personnes d'une foi douteuse. «Ne craignez
+rien, disait Jésus; si personne dans la maison n'est digne de votre
+_selâm_, il reviendra à vous[832].» Quelquefois, en effet, les apôtres
+du royaume de Dieu étaient mal reçus, et venaient se plaindre à Jésus,
+qui cherchait d'ordinaire à les calmer. Quelques-uns, persuadés de la
+toute-puissance de leur maître, étaient blessés de cette longanimité.
+Les fils de Zébédée voulaient qu'il appelât le feu du ciel sur les
+villes inhospitalières[833]. Jésus accueillait leurs emportements avec
+sa fine ironie, et les arrêtait par ce mot: «Je ne suis pas venu perdre
+les âmes, mais les sauver.»
+
+Il cherchait de toute manière à établir en principe que ses apôtres
+c'était lui-même[834]. On croyait qu'il leur avait communiqué ses vertus
+merveilleuses. Ils chassaient les démons, prophétisaient, et formaient
+une école d'exorcistes renommés[835], bien que certains cas fussent
+au-dessus de leur force[836]. Ils faisaient aussi des guérisons, soit
+par l'imposition des mains, soit par l'onction de l'huile[837], l'un des
+procédés fondamentaux de la médecine orientale. Enfin, comme les
+psylles, ils pouvaient manier les serpents et boire impunément des
+breuvages mortels[838]. A mesure qu'on s'éloigne de Jésus, cette
+théurgie devient de plus en plus choquante. Mais il n'est pas douteux
+qu'elle ne fût de droit commun dans l'Église primitive, et qu'elle ne
+figurât en première ligne dans l'attention des contemporains[839]. Des
+charlatans, comme il arrive d'ordinaire, exploitèrent ce mouvement de
+crédulité populaire. Dès le vivant de Jésus, plusieurs, sans être ses
+disciples, chassaient les démons en son nom. Les vrais disciples en
+étaient fort blessés et cherchaient à les empêcher. Jésus, qui voyait en
+cela un hommage à sa renommée, ne se montrait pas pour eux bien
+sévère[840]. Il faut observer, du reste, que ces pouvoirs étaient en
+quelque sorte passés en métier. Poussant jusqu'au bout la logique de
+l'absurde, certaines gens chassaient les démons par Béelzébub[841],
+prince des démons. On se figurait que ce souverain des légions
+infernales devait avoir toute autorité sur ses subordonnés, et qu'en
+agissant par lui on était sûr de faire fuir l'esprit intrus[842].
+Quelques-uns cherchaient même à acheter des disciples de Jésus le secret
+des pouvoirs miraculeux qui leur avaient été conférés[843].
+
+Un germe d'église commençait dès lors à paraître. Cette idée féconde du
+pouvoir des hommes réunis (_ecclesia_) semble bien une idée de Jésus.
+Plein de sa doctrine tout idéaliste, que ce qui fait la présence des
+âmes, c'est l'union par l'amour, il déclarait que, toutes les fois que
+quelques hommes s'assembleraient en son nom, il serait au milieu d'eux.
+Il confie à l'Église le droit de lier et délier (c'est-à-dire de rendre
+certaines choses licites ou illicites), de remettre les péchés, de
+réprimander, d'avertir avec autorité, de prier avec certitude d'être
+exaucé[844]. Il est possible que beaucoup de ces paroles aient été
+prêtées au maître, afin de donner une base à l'autorité collective par
+laquelle on chercha plus tard à remplacer la sienne. En tout cas, ce ne
+fut qu'après sa mort que l'on vit se constituer des églises
+particulières, et encore cette première constitution se fit-elle
+purement et simplement sur le modèle des synagogues. Plusieurs
+personnages qui avaient beaucoup aimé Jésus et fondé sur lui de grandes
+espérances, comme Joseph d'Arimathie, Lazare, Marie de Magdala,
+Nicodème, n'entrèrent pas, ce semble, dans ces églises, et s'en tinrent
+au souvenir tendre ou respectueux qu'ils avaient gardé de lui.
+
+Du reste, nulle trace, dans l'enseignement de Jésus, d'une morale
+appliquée ni d'un droit canonique tant soit peu défini. Une seule fois,
+sur le mariage, il se prononce avec netteté et défend le divorce[845].
+Nulle théologie non plus, nul symbole. A peine quelques vues sur le
+Père, le Fils, l'Esprit[846], dont on tirera plus tard la Trinité et
+l'Incarnation, mais qui restaient encore à l'état d'images
+indéterminées. Les derniers livres du canon juif connaissent déjà le
+Saint-Esprit, sorte d'hypostase divine, quelquefois identifiée avec la
+Sagesse ou le Verbe[847]. Jésus insista sur ce point[848], et annonça à
+ses disciples un baptême par le feu et l'esprit[849], bien préférable à
+celui de Jean, baptême que ceux-ci crurent un jour recevoir, après la
+mort de Jésus, sous la forme d'un grand vent et de mèches de feu[850].
+L'Esprit Saint ainsi envoyé par le Père leur enseignera toute vérité, et
+rendra témoignage à celles que Jésus lui-même a promulguées[851]. Jésus,
+pour désigner cet Esprit, se servait du mot _Peraklit_, que le
+syro-chaldaïque avait emprunté au grec ([Greek: parachlêtos]), et qui
+paraît avoir eu dans son esprit la nuance d' «avocat[852],
+conseiller[853],» et parfois celle d'«interprète des vérités célestes,»
+de «docteur chargé de révéler aux hommes les mystères encore
+cachés[854].» Lui-même s'envisage pour ses disciples comme un
+_peraklit_[855], et l'Esprit qui reviendra après sa mort ne fera que le
+remplacer. C'était ici une application du procédé que la théologie juive
+et la théologie chrétienne allaient suivre durant des siècles, et qui
+devait produire toute une série d'assesseurs divins, le _Métatrône_, le
+_Synadelphe_ ou _Sandalphon_, et toutes les personnifications de la
+Cabbale. Seulement, dans le judaïsme, ces créations devaient rester des
+spéculations particulières et libres, tandis que dans le christianisme,
+à partir du IVe siècle, elles devaient former l'essence même de
+l'orthodoxie et du dogme universel.
+
+Inutile de faire observer combien l'idée d'un livre religieux,
+renfermant un code et des articles de foi, était éloignée de la pensée
+de Jésus. Non-seulement il n'écrivit pas, mais il était contraire à
+l'esprit de la secte naissante de produire des livres sacrés. On se
+croyait à la veille de la grande catastrophe finale. Le Messie venait
+mettre le sceau sur la Loi et les prophètes, non promulguer des textes
+nouveaux. Aussi, à l'exception de l'Apocalypse, qui fut en un sens le
+seul livre révélé du christianisme naissant, tous les autres écrits de
+l'âge apostolique sont-ils des ouvrages de circonstance, n'ayant
+nullement la prétention de fournir un ensemble dogmatique complet. Les
+évangiles eurent d'abord un caractère tout privé et une autorité bien
+moindre que la tradition[856].
+
+La secte, cependant, n'avait-elle pas quelque sacrement, quelque rite,
+quelque signe de ralliement? Elle en avait un, que toutes les traditions
+font remonter jusqu'à Jésus. Une des idées favorites du maître, c'est
+qu'il était le pain nouveau, pain très-supérieur à la manne et dont
+l'humanité allait vivre. Cette idée, germe de l'Eucharistie, prenait
+quelquefois dans sa bouche des formes singulièrement concrètes. Une fois
+surtout, il se laissa aller, dans la synagogue de Capharnahum, à un
+mouvement hardi, qui lui coûta plusieurs de ses disciples. «Oui, oui, je
+vous le dis, ce n'est pas Moïse, c'est mon Père qui vous a donné le pain
+du ciel[857].» Et il ajoutait: «C'est moi qui suis le pain de vie; celui
+qui vient a moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura
+jamais soif[858].» Ces paroles excitèrent un vif murmure: «Qu'entend-il,
+se disait-on, par ces mots: Je suis le pain de vie? N'est-ce pas là
+Jésus, le fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère?
+Comment peut-il dire qu'il est descendu du ciel?» Et Jésus insistant
+avec plus de force encore: «Je suis le pain de vie; vos pères ont mangé
+la manne dans le désert et sont morts. C'est ici le pain qui est
+descendu du ciel, afin que celui qui en mange ne meure point. Je suis le
+pain vivant; si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement; et
+le pain que je donnerai, c'est ma chair, pour la vie du monde[859].» Le
+scandale fut au comble: «Comment peut-il donner sa chair à manger?»
+Jésus renchérissant encore: «Oui, oui, dit-il, si vous ne mangez la
+chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez
+point la vie en vous. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang est
+en possession de la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier
+jour. Car ma chair est véritablement une nourriture, et mon sang est
+véritablement un breuvage. Celui qui mange ma chair et qui boit mon
+sang, demeure en moi, et moi en lui. Comme je vis par le Père qui m'a
+envoyé, ainsi celui qui me mange vit par moi. C'est ici le pain qui est
+descendu du ciel. Ce pain n'est pas comme la manne, que vos pères ont
+mangée et qui ne les a pas empochés de mourir; celui qui mangera ce pain
+vivra éternellement.» Une telle obstination dans le paradoxe révolta
+plusieurs disciples, qui cessèrent de le fréquenter. Jésus ne se
+rétracta pas; il ajouta seulement: «C'est l'esprit qui vivifie. La chair
+ne sert de rien. Les paroles que je vous dis sont esprit et vie.» Les
+douze restèrent fidèles, malgré cette prédication bizarre. Ce fut pour
+Céphas en particulier l'occasion de montrer un absolu dévouement et de
+proclamer une fois de plus: «Tu es le Christ, fils de Dieu.»
+
+Il est probable que dès lors, dans les repas communs de la secte,
+s'était établi quelque usage auquel se rapportait le discours si mal
+accueilli par les gens de Capharnahum. Mais les traditions apostoliques
+à ce sujet sont fort divergentes et probablement incomplètes à dessein.
+Les évangiles synoptiques supposent un acte sacramentel unique, ayant
+servi de base au rite mystérieux, et ils le placent à la dernière Cène.
+Jean, qui justement nous a conservé l'incident de la synagogue de
+Capharnahum, ne parle pas d'un tel acte, quoiqu'il raconte la dernière
+Cène fort au long. Ailleurs, nous voyons Jésus reconnu à la fraction du
+pain[860], comme si ce geste eût été pour ceux qui l'avaient fréquenté
+le plus caractéristique de sa personne. Quand il fut mort, la forme sous
+laquelle il apparaissait au pieux souvenir de ses disciples était celle
+de président d'un banquet mystique, tenant le pain, le bénissant, le
+rompant et le présentant aux assistants[861]. Il est probable que
+c'était là une de ses habitudes, et qu'à ce moment il était
+particulièrement aimable et attendri. Une circonstance matérielle, la
+présence du poisson sur la table (indice frappant qui prouve que le rite
+prit naissance sur le bord du lac de Tibériade[862]), fut elle-même
+presque sacramentelle et devint une partie nécessaire des images qu'on
+se fit du festin sacré[863].
+
+Les repas étaient devenus dans la communauté naissante un des moments
+les plus doux. A ce moment, on se rencontrait; le maître parlait à
+chacun et entretenait une conversation pleine de gaieté et de charme.
+Jésus aimait cet instant et se plaisait à voir sa famille spirituelle
+ainsi groupée autour de lui[864]. La participation au même pain était
+considérée comme une sorte de communion, de lien réciproque. Le maître
+usait à cet égard de termes extrêmement énergiques, qui furent pris plus
+tard avec une littéralité effrénée. Jésus est à la fois très-idéaliste
+dans les conceptions et très-matérialiste dans l'expression. Voulant
+rendre cette pensée que le croyant ne vit que de lui, que tout entier
+(corps, sang et âme) il était la vie du vrai fidèle, il disait à ses
+disciples: «Je suis votre nourriture,» phrase qui, tournée en style
+figuré, devenait: «Ma chair est votre pain, mon sang est votre
+breuvage.» Puis, les habitudes de langage de Jésus, toujours fortement
+substantielles, l'emportaient plus loin encore. A table, montrant
+l'aliment, il disait: «Me voici;» tenant le pain: «Ceci est mon corps;»
+tenant le vin: «Ceci est mon sang;» toutes manières de parler qui
+étaient l'équivalent de: «Je suis votre nourriture.»
+
+Ce rite mystérieux obtint du vivant de Jésus une grande importance. Il
+était probablement établi assez longtemps avant le dernier voyage à
+Jérusalem, et il fut le résultat d'une doctrine générale bien plus que
+d'un acte déterminé. Après la mort de Jésus, il devint le grand symbole
+de la communion chrétienne[865], et ce fut au moment le plus solennel de
+la vie du Sauveur qu'on en rapporta l'établissement. On voulut voir dans
+la consécration du pain et du vin un mémorial d'adieu que Jésus, au
+moment de quitter la vie, aurait laissé à ses disciples[866]. On
+retrouva Jésus lui-même dans ce sacrement. L'idée toute spirituelle de
+la présence des âmes, qui était l'une des plus familières au maître, qui
+lui faisait dire, par exemple, qu'il était de sa personne au milieu de
+ses disciples[867] quand ils étaient réunis en son nom, rendait cela
+facilement admissible. Jésus, nous l'avons déjà dit[868], n'eut jamais
+une notion bien arrêtée de ce qui fait l'individualité. Au degré
+d'exaltation où il était parvenu, l'idée chez lui primait tout à un tel
+point que le corps ne comptait plus. On est un quand on s'aime, quand on
+vit l'un de l'autre; comment lui et ses disciples n'eussent-ils pas été
+un[869]? Ses disciples adoptèrent le même langage. Ceux qui, durant des
+années, avaient vécu de lui le virent toujours tenant le pain, puis le
+calice «entre ses mains saintes et vénérables[870],» et s'offrant
+lui-même à eux. Ce fut lui que l'on mangea et que l'on but; il devint la
+vraie Pâque, l'ancienne ayant été abrogée par son sang. Impossible de
+traduire dans notre idiome essentiellement déterminé, où la distinction
+rigoureuse du sens propre et de la métaphore doit toujours être faite,
+des habitudes de style dont le caractère essentiel est de prêter à la
+métaphore, ou pour mieux dire à l'idée, une pleine réalité.
+
+
+NOTES:
+
+[819] _Act_., i, 15 et suiv.; I Cor., XV, 5; Gal., i, 10.
+
+[820] Matth., X, 2 et suiv.; Marc, III, 16 et suiv.; Luc, VI, 14 et
+suiv.; _Act_., I, 13; Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl_., III, 39.
+
+[821] Matth., XIX, 28; Luc, XXII, 30.
+
+[822] _Act.,_ i, 15; II, 14; V, 2-3, 29; VIII, 19; XV, 7; Gal., i, 18.
+
+[823] Pour Pierre, voir ci-dessus, p. 150; pour Philippe, voir Papias,
+Polycrate et Clément d'Alexandrie, cités par Eusèbe, _Hist. eccl.,_ III,
+30, 31, 39; V, 24.
+
+[824] Matth., XVI, 20; XVII, 9; Marc, VIII, 30; IX, 8.
+
+[825] Matth., X, 26, 27; Marc, IV, 21 et suiv.; Luc, VIII, 17; XII, 2 et
+suiv.; Jean, XIV, 22.
+
+[826] Matth., XIII, 10 et suiv., 34 et suiv.; Marc, IV, 10 et suiv., 33
+et suiv.; Luc, VIII, 9 et suiv.; XII, 41.
+
+[827] Matth., XVI, 6 et suiv.; Marc, VII, 17-23.
+
+[828] Matth., XIII, 18 et suiv.; Marc, VII, 18 et suiv.
+
+[829] Luc, IX, 6.
+
+[830] Luc, X, 11.
+
+[831] Le mot grec [Greek: pandokeion] a passé dans toutes les langues de
+l'Orient sémitique pour désigner une hôtellerie.
+
+[832] Matth., X, 11 et suiv.; Marc, VI, 10 et suiv.; Luc, X, 5 et suiv.
+Comp. IIe épître de Jean, 10-11.
+
+[833] Luc, IX, 52 et suiv.
+
+[834] Matth., X. 40-42; XXV, 35 et suiv.; Marc, IX, 40; Luc, X, 16;
+Jean, XIII, 20.
+
+[835] Matth., VII, 22; X, 1; Marc, III, 15, VI, 13; Luc. X, 17.
+
+[836] Matth., XVII, 18-19.
+
+[837] Marc, VI, 13; XVI, 18; Epist. Jacobi, V, 14.
+
+[838] Marc, XVI, 18; Luc, X, 19.
+
+[839] Marc, XVI, 20.
+
+[840] Marc, IX, 37-38; Luc, IX, 49-50.
+
+[841] Ancien dieu des Philistins, transformé par les Juifs en démon.
+
+[842] Matth., XII, 24 et suiv.
+
+[843] _Act.,_ VIII, 18 et suiv.
+
+[844] Matth., XVIII, 17 et suiv.; Jean, XX, 23.
+
+[845] Matth., IX, 3 et suiv.
+
+[846] Matth., XXVIII, 19. Comp. Matth., III, 16-17; Jean, XV, 26.
+
+[847] _Sapi_., I, 7; VII, 7; IX, 17; XII, 1; _Eccli_., I, 9; XV, 5;
+XXIV, 27; XXXIX, 8; _Judith_, XVI, 17.
+
+[848] Matth., X, 20; Luc, XII, 12; XXIV, 49; Jean, XIV, 26; XV, 26.
+
+[849] Matth., III, 11; Marc, I, 8; Luc, III, 16; Jean, I, 26; III, 5;
+_Act_., I, 5, 8; X, 47.
+
+[850] _Act_., II, 1-4; XI, 15; XIX, 6. Cf. Jean, VII, 39.
+
+[851] Jean, XV, 26; XVI, 13.
+
+[852] A _peraklit_ on opposait _katigor_ ([Greek: chatêgoros]),
+«l'accusateur.»
+
+[853] Jean, XIV, 16; I épître de Jean, II, 1.
+
+[854] Jean, XIV, 26; XV, 26; XVI, 7 et suiv. Comp. Philon, _De Mundi
+opificio_, § 6.
+
+[855] Jean, XV, 16. Comp. l'épître précitée, _l. c_.
+
+[856] Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 39.
+
+[857] Jean, VI, 32 et suiv.
+
+[858] On trouve un tour analogue, provoquant un malentendu semblable,
+dans Jean, IV, 10 et suiv.
+
+[859] Tous ces discours portent trop fortement l'empreinte du style
+propre à Jean pour qu'il soit permis de les croire exacts. L'anecdote
+rapportée au chapitre VI du quatrième évangile ne saurait cependant être
+dénuée de réalité historique.
+
+[860] Luc, XXIV, 30,35.
+
+[861] Luc, _l. c._; Jean, XXI, 13.
+
+[862] Comp. Matth., VII, 10; XIV, 17 et suiv.; XV, 34 et suiv.; Marc,
+VI, 38 et suiv.; Luc, IX, 13 et suiv.; XI, 11; XXIV, 42; Jean, VI, 9 et
+suiv.; XXI, 9 et suiv. Le bassin du lac de Tibériade est le seul endroit
+de la Palestine où le poisson forme une partie considérable de
+l'alimentation.
+
+[863] Jean, XXI, 13; Luc, XXIV, 42-43. Comparez les plus vieilles
+représentations de la Cène rapportées ou rectifiées par M. de Rossi dans
+sa dissertation sur l'[Greek: ICHTHUS] (_Spicilegium Solesmense_ de dom
+Pitra, t. III, p. 568 et suiv.). L'intention de l'anagramme que renferme
+le mot [Greek: ICHTHUS] se combina probablement avec une tradition plus
+ancienne sur le rôle du poisson dans les repas évangéliques.
+
+[864] Luc, XXII, 15.
+
+[865] _Act._, II, 42, 46.
+
+[866] _I Cor._, XI, 20 et suiv.
+
+[867] Matth., XVIII, 20.
+
+[868] V. ci-dessus, p. 244.
+
+[869] Jean, XII entier.
+
+[870] Canon des Messes grecques et de la Messe latine (fort ancien).
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+PROGRESSION CROISSANTE D'ENTHOUSIASME ET D'EXALTATION.
+
+
+Il est clair qu'une telle société religieuse, fondée uniquement sur
+l'attente du royaume de Dieu, devait être en elle-même fort incomplète.
+La première génération chrétienne vécut tout entière d'attente et de
+rêve. A la veille de voir finir le monde, on regardait comme inutile
+tout ce qui ne sert qu'à continuer le monde. La propriété était
+interdite[871]. Tout ce qui attache l'homme à la terre, tout ce qui le
+détourne du ciel devait être fui. Quoique plusieurs disciples fussent
+mariés, on ne se mariait plus, ce semble, dès qu'on entrait dans la
+secte[872]. Le célibat était hautement préféré; dans le mariage même, la
+continence était recommandée[873]. Un moment, le maître semble
+approuver ceux qui se mutileraient en vue du royaume de Dieu[874]. Il
+était en cela conséquent avec son principe: «Si ta main ou ton pied
+t'est une occasion de péché, coupe-les, et jette-les loin de toi; car il
+vaut mieux que tu entres boiteux ou manchot dans la vie éternelle, que
+d'être jeté avec tes deux pieds et tes deux mains dans la géhenne. Si
+ton oeil t'est une occasion de péché, arrache-le et jette-le loin de
+toi; car il vaut mieux entrer borgne dans la vie éternelle que d'avoir
+ses deux yeux, et d'être jeté dans la géhenne[875].» La cessation de la
+génération fut souvent considérée comme le signe et la condition du
+royaume de Dieu[876].
+
+Jamais, on le voit, cette Église primitive n'eût formé une société
+durable, sans la grande variété des germes déposés par Jésus dans son
+enseignement. Il faudra plus d'un siècle encore pour que la vraie Église
+chrétienne, celle qui a converti le monde, se dégage de cette petite
+secte des «saints du dernier jour,» et devienne un cadre applicable à
+la société humaine tout entière. La même chose, du reste, eut lieu dans
+le bouddhisme, qui ne fut fondé d'abord que pour des moines. La même
+chose fût arrivée dans l'ordre de saint François, si cet ordre avait
+réussi dans sa prétention de devenir la règle de la société humaine tout
+entière. Nées à l'état d'utopies, réussissant par leur exagération même,
+les grandes fondations dont nous venons de parler ne remplirent le monde
+qu'à condition de se modifier profondément et de laisser tomber leurs
+excès. Jésus ne dépassa pas cette première période toute monacale, où
+l'on croit pouvoir impunément tenter l'impossible. Il ne fit aucune
+concession à la nécessité. Il prêcha hardiment la guerre à la nature, la
+totale rupture avec le sang. «En vérité, je vous le déclare, disait-il,
+quiconque aura quitté sa maison, sa femme, ses frères, ses parents, ses
+enfants, pour le royaume de Dieu, recevra le centuple en ce monde, et,
+dans le monde à venir, la vie éternelle[877].»
+
+Les instructions que Jésus est censé avoir données à ses disciples
+respirent la même exaltation[878]. Lui, si facile pour ceux du dehors,
+lui qui se contente parfois de demi-adhésions[879], est pour les siens
+d'une rigueur extrême. Il ne voulait pas d'à-peu-près. On dirait un
+«Ordre» constitué par les règles les plus austères. Fidèle à sa pensée
+que les soucis de la vie troublent l'homme et l'abaissent, Jésus exige
+de ses associés un entier détachement de la terre, un dévouement absolu
+à son oeuvre. Ils ne doivent porter avec eux ni argent, ni provisions de
+route, pas même une besace, ni un vêtement de rechange. Ils doivent
+pratiquer la pauvreté absolue, vivre d'aumônes et d'hospitalité. «Ce que
+vous avez reçu gratuitement, transmettez-le gratuitement[880],»
+disait-il en son beau langage. Arrêtés, traduits devant les juges,
+qu'ils ne préparent pas leur défense; l'avocat céleste, le _Peraklit_,
+leur inspirera ce qu'ils doivent dire. Le Père leur enverra d'en haut
+son Esprit, qui deviendra le principe de tous leurs actes, le directeur
+de leurs pensées, leur guide à travers le monde[881]. Chassés d'une
+ville, qu'ils secouent sur elle la poussière de leurs souliers, en lui
+donnant acte toutefois, pour qu'elle ne puisse alléguer son ignorance,
+de la proximité du royaume de Dieu. «Avant que vous ayez épuisé,
+ajoutait-il, les villes d'Israël, le Fils de l'homme apparaîtra.»
+
+Une ardeur étrange anime tous ces discours, qui peuvent être en partie
+la création de l'enthousiasme des disciples[882], mais qui même en ce
+cas viennent indirectement de Jésus, puisqu'un tel enthousiasme était
+son oeuvre. Jésus annonce à ceux qui veulent le suivre de grandes
+persécutions et la haine du genre humain. Il les envoie comme des
+agneaux au milieu des loups. Ils seront flagellés dans les synagogues,
+traînés en prison. Le frère sera livré par son frère, le fils par son
+père. Quand on les persécute dans un pays, qu'ils fuient dans un autre.
+«Le disciple, disait-il, n'est pas plus que son maître, ni le serviteur
+plus que son patron. Ne craignez point ceux qui ôtent la vie du corps,
+et qui ne peuvent rien sur l'âme. On a deux passereaux pour une obole,
+et cependant un de ces oiseaux ne tombe pas sans la permission de votre
+Père. Les cheveux de votre tête sont comptés. Ne craignez rien; vous
+valez beaucoup de passereaux[883].»--«Quiconque, disait-il encore, me
+confessera devant les hommes, je le reconnaîtrai devant mon Père; mais
+quiconque aura rougi de moi devant les hommes, je le renierai devant
+les anges, quand je viendrai entouré de la gloire de mon Père, qui est
+aux deux[884].»
+
+Dans ces accès de rigueur, il allait jusqu'à supprimer la chair. Ses
+exigences n'avaient plus de bornes. Méprisant les saines limites de la
+nature de l'homme, il voulait qu'on n'existât que pour lui, qu'on
+n'aimât que lui seul. «Si quelqu'un vient à moi, disait-il, et ne hait
+pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses soeurs, et
+même sa propre vie, il ne peut être mon disciple[885].»--«Si quelqu'un
+ne renonce pas à tout ce qu'il possède, il ne peut être mon
+disciple[886].» Quelque chose de plus qu'humain et d'étrange se mêlait
+alors a ses paroles; c'était comme un feu dévorant la vie à, sa racine,
+et réduisant tout à un affreux désert. Le sentiment âpre et triste de
+dégoût pour le monde, d'abnégation outrée, qui caractérise la perfection
+chrétienne, eut pour fondateur, non le fin et joyeux moraliste des
+premiers jours, mais le géant sombre qu'une sorte de pressentiment
+grandiose jetait de plus en plus hors de l'humanité. On dirait que, dans
+ces moments de guerre contre les besoins les plus légitimes du coeur,
+il avait oublié le plaisir de vivre, d'aimer, de voir, de sentir.
+Dépassant toute mesure, il osait dire: «Si quelqu'un veut être mon
+disciple, qu'il renonce à lui-même et me suive! Celui qui aime son père
+et sa mère plus que moi n'est pas digne de moi; celui qui aime son fils
+ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi. Tenir à la vie, c'est
+se perdre; sacrifier sa vie pour moi et pour la bonne nouvelle, c'est se
+sauver. Que sert à un homme de gagner le monde entier et de se perdre
+lui-même[887]?» Deux anecdotes, du genre de celles qu'il ne faut pas
+accepter comme historiques, mais qui se proposent de rendre un trait de
+caractère en l'exagérant, peignaient bien ce défi jeté à la nature. Il
+dit à un homme: «Suis--moi!»--«Seigneur, lui répond cet homme,
+laisse-moi d'abord aller ensevelir mon père.» Jésus reprend: «Laisse les
+morts ensevelir leurs morts; toi, va et annonce le règne de Dieu.»--Un
+autre lui dit: «Je te suivrai, Seigneur, mais permets-moi auparavant
+d'aller mettre ordre aux affaires de ma maison.» Jésus lui répond:
+«Celui qui met la main à la charrue et regarde derrière lui, n'est pas
+fait pour le royaume de Dieu[888].» Une assurance extraordinaire, et
+parfois des accents de singulière douceur, renversant toutes nos idées,
+faisaient passer ces exagérations. «Venez à moi, criait-il, vous tous
+qui êtes fatigués et chargés, et je vous soulagerai. Prenez mon joug sur
+vos épaules; apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur, et
+vous trouverez le repos de vos âmes; car mon joug est doux, et mon
+fardeau léger[889].»
+
+Un grand danger résultait pour l'avenir de cette morale exaltée,
+exprimée dans un langage hyperbolique et d'une effrayante énergie. A
+force de détacher l'homme de la terre, on brisait la vie. Le chrétien
+sera loué d'être mauvais fils, mauvais patriote, si c'est pour le Christ
+qu'il résiste à son père et combat sa patrie. La cité antique, la
+république, mère de tous, l'État, loi commune de tous, sont constitués
+en hostilité avec le royaume de Dieu. Un germe fatal de théocratie est
+introduit dans le monde.
+
+Une autre conséquence se laisse dès à présent entrevoir. Transportée
+dans un état calme et au sein d'une société rassurée sur sa propre
+durée, cette morale, faite pour un moment de crise, devait sembler
+impossible. L'Évangile était ainsi destiné à devenir pour les chrétiens
+une utopie, que bien peu s'inquiéteraient de réaliser. Ces foudroyantes
+maximes devaient dormir pour le grand nombre dans un profond oubli,
+encouragé par le clergé lui-même; l'homme évangélique sera un homme
+dangereux. De tous les humains le plus intéressé, le plus orgueilleux,
+le plus dur, le plus attaché à la terre, un Louis XIV, par exemple,
+devait trouver des prêtres pour lui persuader, en dépit de l'Évangile,
+qu'il était chrétien. Mais toujours aussi des Saints devaient se
+rencontrer pour prendre à la lettre les sublimes paradoxes de Jésus. La
+perfection étant placée en dehors des conditions ordinaires de la
+société, la vie évangélique complète ne pouvant être menée que hors du
+monde, le principe de l'ascétisme et de l'état monacal était posé. Les
+sociétés chrétiennes auront deux règles morales, l'une médiocrement
+héroïque pour le commun des hommes, l'autre exaltée jusqu'à l'excès pour
+l'homme parfait; et l'homme parfait, ce sera le moine assujetti à des
+règles qui ont la prétention de réaliser l'idéal évangélique. Il est
+certain que cet idéal, ne fût-ce que par l'obligation du célibat et de
+la pauvreté, ne pouvait être de droit commun. Le moine est ainsi, en un
+sens, le seul vrai chrétien. Le bon sens vulgaire se révolte devant ces
+excès; à l'en croire, l'impossible est le signe de la faiblesse et de
+l'erreur. Mais le bon sens vulgaire est un mauvais juge quand il s'agit
+des grandes choses. Pour obtenir moins de l'humanité, il faut lui
+demander plus. L'immense progrès moral dû à l'Évangile vient de ses
+exagérations. C'est par là, qu'il a été, comme le stoïcisme, mais avec
+infiniment plus d'ampleur, un argument vivant des forces divines qui
+sont en l'homme, un monument élevé à la puissance de la volonté.
+
+On imagine sans peine que pour Jésus, à l'heure où nous sommes arrivés,
+tout ce qui n'était pas le royaume de Dieu avait absolument disparu. Il
+était, si on peut le dire, totalement hors de la nature: la famille,
+l'amitié, la patrie, n'avaient plus aucun sens pour lui. Sans doute, il
+avait fait dès lors le sacrifice de sa vie. Parfois, on est tenté de
+croire que, voyant dans sa propre mort un moyen de fonder son royaume,
+il conçut de propos délibéré le dessein de se faire tuer[890]. D'autres
+fois (quoiqu'une telle pensée n'ait été érigée en dogme que plus tard),
+la mort se présente à lui comme un sacrifice, destiné à apaiser son Père
+et à sauver les hommes[891]. Un goût singulier de persécution et de
+supplices[892] le pénétrait. Son sang lui paraissait comme l'eau d'un
+second baptême dont il devait être baigné, et il semblait possédé d'une
+hâte étrange d'aller au-devant de ce baptême qui seul pouvait étancher
+sa soif[893].
+
+La grandeur de ses vues sur l'avenir était par moments surprenante. Il
+ne se dissimulait pas l'épouvantable orage qu'il allait soulever dans le
+monde. «Vous croyez peut-être, disait-il avec hardiesse et beauté, que
+je suis venu apporter la paix sur la terre; non, je suis venu y jeter le
+glaive. Dans une maison de cinq personnes, trois seront contre deux, et
+deux contre trois. Je suis venu mettre la division entre le fils et le
+père, entre la fille et la mère, entre la bru et la belle-mère.
+Désormais les ennemis de chacun seront dans sa maison[894].»--«Je suis
+venu porter le feu sur la terre; tant mieux si elle brûle
+déjà[895]!»--«On vous chassera des synagogues, disait-il encore, et
+l'heure viendra où, en vous tuant, on croira rendre un culte à
+Dieu[896]. Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï avant vous.
+Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite: Le serviteur n'est pas
+plus grand que son maître. S'ils m'ont persécuté, ils vous
+persécuteront[897].»
+
+Entraîné par cette effrayante progression d'enthousiasme, commandé par
+les nécessités d'une prédication de plus en plus exaltée, Jésus n'était
+plus libre; il appartenait à son rôle et en un sens à l'humanité.
+Parfois on eût dit que sa raison se troublait. Il avait comme des
+angoisses et des agitations intérieures[898]. La grande vision du
+royaume de Dieu, sans cesse flamboyant devant ses yeux, lui donnait le
+vertige. Ses disciples par moments le crurent fou[899]. Ses ennemis le
+déclarèrent possédé[900]. Son tempérament, excessivement passionné, le
+portait a chaque instant hors des bornes de la nature humaine. Son
+oeuvre n'étant pas une oeuvre de raison, et se jouant de toutes les
+classifications de l'esprit humain, ce qu'il exigeait le plus
+impérieusement, c'était la «foi[901].» Ce mot était celui qui se
+répétait le plus souvent dans le petit cénacle. C'est le mot de tous les
+mouvements populaires. Il est clair qu'aucun de ces mouvements ne se
+ferait, s'il fallait que celui qui les excite gagnât l'un après l'autre
+ses disciples par de bonnes preuves, logiquement déduites. La réflexion
+n'amène qu'au doute, et si les auteurs de la Révolution française, par
+exemple, eussent dû être préalablement convaincus par des méditations
+suffisamment longues, tous fussent arrivés à la vieillesse sans rien
+faire. Jésus, de même, visait moins à la conviction régulière qu'à
+l'entraînement. Pressant, impératif, il ne souffrait aucune opposition:
+il faut se convertir, il attend. Sa douceur naturelle semblait l'avoir
+abandonné; il était quelquefois rude et bizarre[902]. Ses disciples par
+moments ne le comprenaient plus, et éprouvaient devant lui une espèce de
+sentiment de crainte[903]. Quelquefois sa mauvaise humeur contre toute
+résistance l'entraînait jusqu'à des actes inexplicables et en apparence
+absurdes[904].
+
+Ce n'est pas que sa vertu baissât; mais sa lutte au nom de l'idéal
+contre la réalité devenait insoutenable. Il se meurtrissait et se
+révoltait au contact de la terre. L'obstacle l'irritait. Sa notion de
+Fils de Dieu se troublait et s'exagérait. La loi fatale qui condamne
+l'idée à déchoir dès qu'elle cherche à convertir les hommes,
+s'appliquait à lui. Les hommes en le touchant l'abaissaient à leur
+niveau. Le ton qu'il avait pris ne pouvait être soutenu plus de quelques
+mois; il était temps que la mort vînt dénouer une situation tendue à
+l'excès, l'enlever aux impossibilités d'une voie sans issue, et, en le
+délivrant d'une épreuve trop prolongée, l'introduire désormais
+impeccable dans sa céleste sérénité.
+
+
+NOTES:
+
+[871] Luc, XIV, 33; _Act._, IV, 32 et suiv.; V, 1-11.
+
+[872] Matth., XIX, 10 et suiv.; Luc, XVIII, 29 et suiv.
+
+[873] C'est la doctrine constante de Paul. Comp. _Apoc._, XIV, 4.
+
+[874] Matth., XIX, 12.
+
+[875] Matth., XVIII, 8-9. Cf. Talm. de Babyl., _Niddah_, 13 _b_.
+
+[876] Matth., XXII, 30; Marc, XII, 25; Luc, XX, 35; Évangile ébionite
+dit «des Égyptiens,» dans Clém. d'Alex., _Strom._, III, 9, 13, et Clem.
+Rom., Epist. II, 12.
+
+[877] Luc, XVIII, 29-30.
+
+[878] Matth., X entier; XXIV, 9; Marc, VI, 8 et suiv.; IX, 40; XIII,
+9-13; Luc, IX, 3 et suiv.; X, 1 et suiv.; XII, 4 et suiv.; XXI, 17;
+Jean, XV, 18 et suiv.; XVII, 14.
+
+[879] Marc, IX, 38 et suiv.
+
+[880] Matth., X, 8. Comp. Midrasch Ialkout, _Deutéron._, sect. 824.
+
+[881] Matth., X, 20; Jean, XIV, 16 et suiv., 26; XV, 26; XVI, 7, 13.
+
+[882] Les traits Matth., X, 38; XVI, 24; Marc, VIII, 34; Luc, XIV, 27,
+ne peuvent avoir été conçus qu'après la mort de Jésus.
+
+[883] Matth., X, 24-31; Luc, XII, 4-7.
+
+[884] Matth., X, 32-33; Marc, VIII, 38; Luc, IX, 26; XII, 8-9.
+
+[885] Luc, XIV, 26. Il faut tenir compte ici de l'exagération du style
+de Luc.
+
+[886] Luc, XIV, 33.
+
+[887] Matth., X, 37-39; XVI, 24-25; Luc, IX, 23-25; XIV, 26-27; XVII,
+33; Jean, XII, 25.
+
+[888] Matth., VIII, 21-22; Luc, IX, 59-62.
+
+[889] Matth., XI, 28-30.
+
+[890] Matth., XVI, 24-23; XVII, 12, 21-22.
+
+[891] Marc, X, 45.
+
+[892] Luc, VI, 22 et suiv.
+
+[893] Luc, XII, 50.
+
+[894] Matth., X, 34-36; Luc, XII, 51-53. Comparez Michée, VII, 5-6.
+
+[895] Luc, XII, 49. Voir le texte grec.
+
+[896] Jean, XVI, 2.
+
+[897] Jean, XV, 18-20.
+
+[898] Jean, XII, 27.
+
+[899] Marc, III, 21 et suiv.
+
+[900] Marc, III, 22; Jean, VII, 20; C, 48 et suiv.; X, 20 et suiv.
+
+[901] Matth., VIII, 10; IX, 2, 22, 28-29; XVII, 19; Jean, VI, 29, etc.
+
+[902] Matth., XVII, 16; Marc, III, 5; IX, 18; Luc, VIII, 45; IX, 41.
+
+[903] C'est surtout dans Marc que ce trait est sensible: IV, 40; V, 15;
+IX, 31; X, 32.
+
+[904] Marc, XI, 12-14, 20 et suiv.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+OPPOSITION CONTRE JÉSUS.
+
+
+Durant la première période de sa carrière, il ne semble pas que Jésus
+eût rencontré d'opposition sérieuse. Sa prédication, grâce à l'extrême
+liberté dont on jouissait en Galilée et au nombre des maîtres qui
+s'élevaient de toutes parts, n'eut d'éclat que dans un cercle de
+personnes assez restreint. Mais depuis que Jésus était entré dans une
+voie brillante de prodiges et de succès publics, l'orage commença à
+gronder. Plus d'une fois il dut se cacher et fuir[905]. Antipas
+cependant ne le gêna jamais, quoique Jésus s'exprimât quelquefois fort
+sévèrement sur son compte[906]. A Tibériade, sa résidence ordinaire, le
+tétrarque n'était qu'à une ou deux lieues du canton choisi par Jésus
+pour le centre de son activité; il entendit parler de ses miracles,
+qu'il prenait sans doute pour des tours habiles, et il désira en
+voir[907]. Les incrédules étaient alors fort curieux de ces sortes de
+prestiges[908]. Avec son tact ordinaire, Jésus refusa. Il se garda bien
+de s'égarer en un monde irréligieux, qui voulait tirer de lui un vain
+amusement; il n'aspirait à gagner que le peuple; il garda pour les
+simples des moyens bons pour eux seuls.
+
+Un moment, le bruit se répandit que Jésus n'était autre que
+Jean-Baptiste ressuscité d'entre les morts. Antipas fut soucieux et
+inquiet[909]; il employa la ruse pour écarter le nouveau prophète de ses
+domaines. Des pharisiens, sous apparence d'intérêt pour Jésus, vinrent
+lui dire qu'Antipas voulait le faire tuer. Jésus, malgré sa grande
+simplicité, vit le piège et ne partit pas[910]. Ses allures toutes
+pacifiques, son éloignement pour l'agitation populaire, finirent par
+rassurer le tétrarque et dissiper le danger.
+
+Il s'en faut que dans toutes les villes de la Galilée l'accueil fait à
+la nouvelle doctrine fût également bienveillant. Non-seulement
+l'incrédule Nazareth continuait à repousser celui qui devait faire sa
+gloire; non-seulement ses frères persistaient à ne pas croire en
+lui[911]; les villes du lac elles-mêmes, en général bienveillantes,
+n'étaient pas toutes converties. Jésus se plaint souvent de
+l'incrédulité et de la dureté de coeur qu'il rencontre, et, quoiqu'il
+soit naturel de faire en de tels reproches la part de l'exagération du
+prédicateur, quoiqu'on y sente cette espèce de _convicium seculi_ que
+Jésus affectionnait à l'imitation de Jean-Baptiste[912], il est clair
+que le pays était loin de convoler tout entier au royaume de Dieu.
+«Malheur à toi, Chorazin! malheur à toi, Bethsaïde! s'écriait-il; car si
+Tyr et Sidon eussent vu les miracles dont vous avez été témoins, il y a
+longtemps qu'elles feraient pénitence sous le cilice et sous la cendre.
+Aussi vous dis-je qu'au jour du jugement, Tyr et Sidon auront un sort
+plus supportable que le vôtre. Et toi, Capharnahum, qui crois t'élever
+jusqu'au ciel, tu seras abaissée jusqu'aux enfers; car si les miracles
+qui ont été faits en ton sein eussent été faits à Sodome, Sodome
+existerait encore aujourd'hui. C'est pourquoi je te dis qu'au jour du
+jugement la terre de Sodome sera traitée moins rigoureusement que
+toi[913].»--«La reine de Saba, ajoutait-il, se lèvera au jour du
+jugement contre les hommes de cette génération, et les condamnera, parce
+qu'elle est venue des extrémités du monde pour entendre la sagesse de
+Salomon; or il y a ici plus que Salomon. Les Ninivites s'élèveront au
+jour du jugement contre cette génération et la condamneront, parce
+qu'ils firent pénitence à la prédication de Jonas; or il y a ici plus
+que Jonas[914].» Sa vie vagabonde, d'abord pour lui pleine de charme,
+commençait aussi a lui peser. «Les renards, disait-il, ont leurs
+tanières et les oiseaux du ciel leurs nids; mais le Fils de l'homme n'a
+pas où reposer sa tête[915].» L'amertume et le reproche se faisaient de
+plus en plus jour en son coeur. Il accusait les incrédules de se refuser
+à l'évidence, et disait que, même à l'instant où le Fils de l'homme
+apparaîtrait dans sa pompe céleste, il y aurait encore des gens pour
+douter de lui[916].
+
+Jésus, en effet, ne pouvait accueillir l'opposition avec la froideur du
+philosophe, qui, comprenant la raison des opinions diverses qui se
+partagent le monde, trouve tout simple qu'on ne soit pas de son avis. Un
+des principaux défauts de la race juive est son âpreté dans la
+controverse, et le ton injurieux qu'elle y mêle presque toujours. Il n'y
+eut jamais dans le monde de querelles aussi vives que celles des Juifs
+entre eux. C'est le sentiment de la nuance qui fait l'homme poli et
+modéré. Or le manque de nuances est un des traits les plus constants de
+l'esprit sémitique. Les oeuvres fines, les dialogues de Platon, par
+exemple, sont tout à fait étrangères à ces peuples. Jésus, qui était
+exempt de presque tous les défauts de sa race, et dont la qualité
+dominante était justement une délicatesse infinie, fut amené malgré lui
+à se servir dans la polémique du style de tous[917]. Comme
+Jean-Baptiste[918], il employait contre ses adversaires des termes
+très-durs. D'une mansuétude exquise avec les simples, il s'aigrissait
+devant l'incrédulité, même la moins agressive[919]. Ce n'était plus ce
+doux maître du «Discours sur la montagne,» n'ayant encore rencontré ni
+résistance ni difficulté. La passion, qui était au fond de son
+caractère, l'entraînait aux plus vives invectives. Ce mélange singulier
+ne doit pas surprendre. Un homme de nos jours a présenté le même
+contraste avec une rare vigueur, c'est M. de Lamennais. Dans son beau
+livre des «Paroles d'un croyant,» la colère la plus effrénée et les
+retours les plus suaves alternent comme en un mirage. Cet homme, qui
+était, dans le commerce de la vie d'une grande bonté, devenait
+intraitable jusqu'à la folie pour ceux qui ne pensaient pas comme lui.
+Jésus, de même, s'appliquait non sans raison le passage du livre
+d'Isaïe[920]: «Il ne disputera pas, ne criera pas; on n'entendra point
+sa voix dans les places; il ne rompra pas tout à fait le roseau froissé,
+et il n'éteindra pas le lin qui fume encore[921].» Et pourtant plusieurs
+des recommandations qu'il adresse à ses disciples renferment les germes
+d'un vrai fanatisme[922], germes que le moyen âge devait développer
+d'une façon cruelle. Faut-il lui en faire un reproche? Aucune révolution
+ne s'accomplit sans un peu de rudesse. Si Luther, si les acteurs de la
+Révolution française eussent dû observer les règles de la politesse, la
+réforme et la révolution ne se seraient point faites. Félicitons-nous de
+même que Jésus n'ait rencontré aucune loi qui punît l'outrage envers
+une classe de citoyens. Les pharisiens eussent été inviolables. Toutes
+les grandes choses de l'humanité ont été accomplies au nom de principes
+absolus. Un philosophe critique eût dit à ses disciples: respectez
+l'opinion des autres, et croyez que personne n'a si complètement raison
+que son adversaire ait complètement tort. Mais l'action de Jésus n'a
+rien de commun avec la spéculation désintéressée du philosophe. Se dire
+qu'on a un moment touché l'idéal et qu'on a été arrêté par la méchanceté
+de quelques-uns, est une pensée insupportable pour une âme ardente. Que
+dut-elle être pour le fondateur d'un monde nouveau?
+
+L'obstacle invincible aux idées de Jésus venait surtout du judaïsme
+orthodoxe, représenté par les pharisiens. Jésus s'éloignait de plus en
+plus de l'ancienne Loi. Or, les pharisiens étaient les vrais juifs, le
+nerf et la force du judaïsme. Quoique ce parti eût son centre à
+Jérusalem, il avait cependant des adeptes établis en Galilée, ou qui y
+venaient souvent[923]. C'étaient en général des hommes d'un esprit
+étroit, donnant beaucoup à l'extérieur, d'une dévotion dédaigneuse,
+officielle, satisfaite et assurée d'elle-même[924]. Leurs manières
+étaient ridicules et faisaient sourire même ceux qui les respectaient.
+Les sobriquets que leur donnait le peuple, et qui sentent la caricature,
+en sont la preuve. Il y avait le «pharisien bancroche» (_Nikfi_), qui
+marchait dans les rues en traînant les pieds et les heurtant contre les
+cailloux; le «pharisien front-sanglant» (_Kisaï_), qui allait les yeux
+fermés pour ne pas voir les femmes, et se choquait le front contre les
+murs, si bien qu'il l'avait toujours ensanglanté; le «pharisien pilon»
+(_Medoukia)_, qui se tenait plié en deux comme le manche d'un pilon; le
+«pharisien fort d'épaules» (_Schikmi_), qui marchait le dos voûté comme
+s'il portait sur ses épaules le fardeau entier de la Loi; le «pharisien
+_Qu'y a-t-il à faire? je le fais_,» toujours à la piste d'un précepte à
+accomplir, et enfin le «pharisien teint,» pour lequel tout l'extérieur
+de la dévotion n'était qu'un vernis d'hypocrisie[925]. Ce rigorisme, en
+effet, n'était souvent qu'apparent et cachait en réalité un grand
+relâchement moral[926]. Le peuple néanmoins en était dupe. Le peuple,
+dont l'instinct est toujours droit, même quand il s'égare le plus
+fortement sur les questions de personnes, est très-facilement trompé par
+les faux dévots. Ce qu'il aime en eux est bon et digne d'être aimé; mais
+il n'a pas assez de pénétration pour discerner l'apparence de la
+réalité.
+
+L'antipathie qui, dans un monde aussi passionné, dut éclater tout
+d'abord entre Jésus et des personnes de ce caractère, est facile à
+comprendre. Jésus ne voulait que la religion du coeur; celle des
+pharisiens consistait presque uniquement en observances. Jésus
+recherchait les humbles et les rebutés de toute sorte; les pharisiens
+voyaient en cela une insulte à leur religion d'hommes comme il faut. Un
+pharisien était un homme infaillible et impeccable, un pédant certain
+d'avoir raison, prenant la première place à la synagogue, priant dans
+les rues, faisant l'aumône à son de trompe, regardant si on le salue.
+Jésus soutenait que chacun doit attendre le jugement de Dieu avec
+crainte et humblement. Il s'en faut que la mauvaise direction religieuse
+représentée par le pharisaïsme régnât sans contrôle. Bien des hommes
+avant Jésus, ou de son temps, tels que Jésus, fils de Sirach, l'un des
+vrais ancêtres de Jésus de Nazareth, Gamaliel, Antigone de Soco, le doux
+et noble Hillel surtout, avaient enseigné des doctrines religieuses
+beaucoup plus élevées et déjà presque évangéliques. Mais ces bonnes
+semences avaient été étouffées. Les belles maximes de Hillel résumant
+toute la Loi en l'équité[927], celles de Jésus, fils de Sirach, faisant
+consister le culte dans la pratique du bien[928], étaient oubliées ou
+anathématisées[929]. Schammaï, avec son esprit étroit et exclusif,
+l'avait emporté. Une masse énorme de «traditions» avait étouffé la
+Loi[930], sous prétexte de la protéger et, de l'interpréter. Sans doute,
+ces mesures conservatrices avaient eu leur côté utile; il est bon que le
+peuple juif ait aimé sa Loi jusqu'à la folie, puisque c'est cet amour
+frénétique qui, en sauvant le mosaïsme sons Antiochus Épiphane et sous
+Hérode, a gardé le levain d'où devait sortir le christianisme. Mais
+prises en elles-mêmes, toutes ces vieilles précautions n'étaient que
+puériles. La synagogue, qui en avait le dépôt, n'était plus qu'une mère
+d'erreurs. Son règne était fini, et pourtant lui demander d'abdiquer,
+c'était lui demander l'impossible, ce qu'une puissance établie n'a
+jamais fait ni pu faire.
+
+Les luttes de Jésus avec l'hypocrisie officielle étaient continues. La
+tactique ordinaire des réformateurs qui apparaissent dans l'état
+religieux que nous venons de décrire, et qu'on peut appeler «formalisme
+traditionnel,» est d'opposer le «texte» des livres sacrés aux
+«traditions.» Le zèle religieux est toujours novateur, même quand il
+prétend être conservateur au plus haut degré. De même que les
+néo-catholiques de nos jours s'éloignent sans cesse de l'Évangile, de
+même les pharisiens s'éloignaient à chaque pas de la Bible. Voilà
+pourquoi le réformateur puritain est d'ordinaire essentiellement
+«biblique,» partant du texte immuable pour critiquer la théologie
+courante, qui a marché de génération en génération. Ainsi firent plus
+tard, les karaïtes, les protestants. Jésus porta bien plus énergiquement
+la hache à la racine. On le voit parfois, il est vrai, invoquer le texte
+contre les fausses _Masores_ ou traditions des pharisiens[931]. Mais, en
+général, il fait peu d'exégèse; c'est à la conscience qu'il en appelle.
+Du même coup il tranche le texte et les commentaires. Il montre bien
+aux pharisiens qu'avec leurs traditions ils altèrent gravement le
+mosaïsme; mais il ne prétend nullement lui-même revenir à Moïse. Son but
+était en avant, non en arrière. Jésus était plus que le réformateur
+d'une religion vieillie; c'était le créateur de la religion éternelle de
+l'humanité.
+
+Les disputes éclataient surtout à propos d'une foule de pratiques
+extérieures introduites par la tradition, et que ni Jésus ni ses
+disciples n'observaient[932]. Les pharisiens lui en faisaient de vifs
+reproches. Quand il dînait chez eux, il les scandalisait fort en ne
+s'astreignant pas aux ablutions d'usage. «Donnez l'aumône, disait-il, et
+tout pour vous deviendra pur[933].» Ce qui blessait au plus haut degré
+son tact délicat, c'était l'air d'assurance que les pharisiens portaient
+dans les choses religieuses, leur dévotion mesquine, qui aboutissait à
+une vaine recherche de préséances et de titres, nullement à
+l'amélioration des coeurs. Une admirable parabole rendait cette pensée
+avec infiniment de charme et de justesse. «Un jour, disait-il, deux
+hommes montèrent au temple pour prier. L'un était pharisien, et l'autre
+publicain. Le pharisien debout disait en lui-même: «O Dieu, je te rends
+grâces de ce que je ne suis pas comme les autres hommes (par exemple
+comme ce publicain), voleur, injuste, adultère. Je jeûne deux fois la
+semaine, je donne la dîme de tout ce que je possède.» Le publicain, au
+contraire, se tenant éloigné, n'osait lever les yeux au ciel; mais il se
+frappait la poitrine en disant: «O Dieu, sois indulgent pour moi, pauvre
+pécheur.» Je vous le déclare, celui-ci s'en retourna justifié dans sa
+maison, mais non l'autre[934].»
+
+Une haine qui ne pouvait s'assouvir que par la mort fut la conséquence
+de ces luttes. Jean-Baptiste avait déjà provoqué des inimitiés du même
+genre[935]. Mais les aristocrates de Jérusalem, qui le dédaignaient,
+avaient laissé les simples gens le tenir pour un prophète[936]. Cette
+fois, la guerre était à mort. C'était un esprit nouveau qui apparaissait
+dans le monde et qui frappait de déchéance tout ce qui l'avait précédé.
+Jean-Baptiste était profondément juif; Jésus l'était à peine. Jésus
+s'adresse toujours à la finesse du sentiment moral. Il n'est disputeur
+que quand il argumente contre les pharisiens, l'adversaire le forçant,
+comme cela arrive presque toujours, à prendre son propre ton[937]. Ses
+exquises moqueries, ses malignes provocations frappaient toujours au
+coeur. Stigmates éternels, elles sont restées figées dans la plaie.
+Cette tunique de Nessus du ridicule, que le juif, fils des pharisiens,
+traîne en lambeaux après lui depuis dix-huit siècles, c'est Jésus qui
+l'a tissée avec un artifice divin. Chefs-d'oeuvre de haute raillerie,
+ses traits se sont inscrits en lignes de feu sur la chair de l'hypocrite
+et du faux dévot. Traits incomparables, traits dignes d'un fils de Dieu!
+Un dieu seul sait tuer de la sorte. Socrate et Molière ne font
+qu'effleurer la peau. Celui-ci porte jusqu'au fond des os le feu et la
+rage.
+
+Mais il était juste aussi que ce grand maître en ironie payât de la vie
+son triomphe. Dès la Galilée, les pharisiens cherchèrent à le perdre et
+employèrent contre lui la manoeuvre qui devait leur réussir plus tard à
+Jérusalem. Ils essayèrent d'intéresser à leur querelle les partisans du
+nouvel ordre politique qui s'était établi[938]. Les facilités que Jésus
+trouvait en Galilée pour s'échapper et la faiblesse du gouvernement
+d'Antipas déjouèrent ces tentatives. Il alla lui-même s'offrir au
+danger. Il voyait bien que son action, s'il restait confiné en Galilée,
+était nécessairement bornée. La Judée l'attirait comme par un charme; il
+voulut tenter un dernier effort pour gagner la ville rebelle, et sembla
+prendre à tâche de justifier le proverbe qu'un prophète ne doit point
+mourir hors de Jérusalem[939].
+
+
+NOTES:
+
+[905] Matth., XII, 14-16; Marc, III, 7; IX, 29-30.
+
+[906] Marc, VIII, 15; Luc, XIII, 32.
+
+[907] Luc, IX, 9; XXIII, 8.
+
+[908] _Lucius_, attribué à Lucien, 4.
+
+[909] Matth., XIV, 1 et suiv.; Marc, VI, 14 et suiv.; Luc, IX, 7 et
+suiv.
+
+[910] Luc, XIII, 31 et suiv.
+
+[911] Jean, VII, 5.
+
+[912] Matth., XII, 39, 45; XIII, 15; XVI, 4; Luc, XI, 29.
+
+[913] Matth., XI, 21-24; Luc, X, 12-15.
+
+[914] Matth., XII, 41-42; Luc, XI, 31-32.
+
+[915] Matth., VIII, 20; Luc, IX, 58.
+
+[916] Luc, XVIII, 8.
+
+[917] Matth., XII, 34; XV, 14; XXIII, 33.
+
+[918] Matth., III, 7.
+
+[919] Matth., XII, 30; Luc, XXI, 23.
+
+[920] XLII, 2-3.
+
+[921] Matth., XII, 19-20.
+
+[922] Matth., X, 14-15, 21 et suiv., 34 et suiv.; Luc, XIX, 27.
+
+[923] Marc, VII, 1; Luc, V, 17 et suiv.; VII, 36
+
+[924] Matth., VI, 2, 5, 16; IX, 11, 14; XII, 2; XXIII, 5, 15, 23; Luc,
+V, 30; VI, 2, 7; XI, 39 et suiv.; XVIII, 12; Jean, IX, 16; _Pirké
+Aboth_, I, 16; Jos., _Ant._, XVII, II, 4; XVIII, I, 3; _Vita_, 38; Talm.
+de Bab., _Sota_, 22 _b_.
+
+[925] Talm. de Jérusalem, _Berakoth_, IX, sub fin.; _Sota_, V, 7; Talm.
+de Babylone, _Sota_ 22 _b_. Les deux rédactions de ce curieux passage
+offrent de sensibles différences. Nous avons en général suivi la
+rédaction de Babylone, qui semble plus naturelle. Cf. Epiph., _Adv.
+hær._ XVI, 1. Les traits d'Épiphane et plusieurs de ceux du Talmud
+peuvent, du reste, se rapporter à une époque postérieure à Jésus, époque
+où «pharisien» était devenu synonyme de «dévot.»
+
+[926] Matth., V, 20; XV, 4; XXIII, 3, 16 et suiv.; Jean, VIII, 7; Jos.,
+_Ant._, XII, IX, 1; XIII, X, 5.
+
+[927] Talm. de Bab., _Schabbath_, 31 _a; Joma_, 35 _b_.
+
+[928] _Eccli_, XVII, 21 et suiv.; XXXV, 1 et suiv.
+
+[929] Talm. de Jérus, _Sanhédrin_, XI, 1; Talm. de Bab., _Sanhédrin_,
+100 _b_.
+
+[930] Matth., XV, 2.
+
+[931] Matth., XV, 2 et suiv.; Marc, VII, 2 et suiv.
+
+[932] Matth., XV, 2 et suiv.; Marc, VII, 4, 8; Luc, V, sub fin., et VI,
+init.; XI, 38 et suiv.
+
+[933] Luc, XI, 41.
+
+[934] Luc, XVIII, 9-14; comp. _ibid._, XIV, 7-11.
+
+[935] Matth., III, 7 et suiv.; XVII, 12-13.
+
+[936] Matth., XIV, 5; XXI, 26; Marc, XI, 32; Luc, XX, 6.
+
+[937] Matth., XII, 3-8; XXIII, 16 et suiv.
+
+[938] Marc, III, 6.
+
+[939] Luc, XIII, 33.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+DERNIER VOYAGE DE JÉSUS A JÉRUSALEM.
+
+
+Depuis longtemps Jésus avait le sentiment des dangers qui
+l'entouraient[940]. Pendant un espace de temps qu'on peut évaluer à
+dix-huit mois, il évita d'aller en pèlerinage à Jérusalem[941]. A la
+fête des Tabernacles de l'an 32 (selon l'hypothèse que nous avons
+adoptée), ses parents, toujours malveillants et incrédules[942],
+l'engagèrent à y venir. L'évangéliste Jean semble insinuer qu'il y avait
+dans cette invitation quelque projet caché pour le perdre. «Révèle-toi
+au monde, lui disaient-ils; on ne fait pas ces choses-là dans le secret.
+Va en Judée, pour qu'on voie ce que tu sais faire.» Jésus, se défiant de
+quelque trahison, refusa d'abord; puis, quand la caravane des pèlerins
+fut partie, il se mit en route de son côté, à l'insu de tous et presque
+seul[943]. Ce fut le dernier adieu qu'il dit à la Galilée. La fête des
+Tabernacles tombait à l'équinoxe d'automne. Six mois devaient encore
+s'écouler jusqu'au dénouement fatal. Mais durant cet intervalle, Jésus
+ne revit pas ses chères provinces du nord. Le temps des douceurs est
+passé; il faut maintenant parcourir pas à pas la voie douloureuse qui se
+terminera par les angoisses de la mort.
+
+Ses disciples et les femmes pieuses qui le servaient le retrouvèrent en
+Judée[944]. Mais combien tout ici était changé pour lui! Jésus était un
+étranger à Jérusalem. Il sentait qu'il y avait là un mur de résistance
+qu'il ne pénétrerait pas. Entouré de pièges et d'objections, il était
+sans cesse poursuivi par le mauvais vouloir des pharisiens[945]. Au lieu
+de cette faculté illimitée de croire, heureux don des natures jeunes,
+qu'il trouvait en Galilée, au lieu de ces populations bonnes et douces
+chez lesquelles l'objection (qui est toujours le fruit d'un peu de
+malveillance et d'indocilité) n'avait point d'accès, il rencontrait ici
+à chaque pas une incrédulité obstinée, sur laquelle les moyens d'action
+qui lui avaient si bien réussi dans le nord avaient peu de prise. Ses
+disciples, en qualité de Galiléens, étaient méprisés. Nicodème, qui
+avait eu avec lui dans un de ses précédents voyages un entretien de
+nuit, faillit se compromettre au sanhédrin pour avoir voulu le défendre.
+«Eh quoi! toi aussi tu es Galiléen? lui dit-on; consulte les Écritures;
+est-ce qu'il peut venir un prophète de Galilée[946]?»
+
+La ville, comme nous l'avons déjà dit, déplaisait à Jésus. Jusque-là, il
+avait toujours évité les grands centres, préférant pour son action les
+campagnes et les villes de médiocre importance. Plusieurs des préceptes
+qu'il donnait à ses apôtres étaient absolument inapplicables hors d'une
+simple société de petites gens[947]. N'ayant nulle idée du monde,
+accoutumé à son aimable communisme galiléen, il lui échappait sans cesse
+des naïvetés, qui à Jérusalem pouvaient paraître singulières[948]. Son
+imagination, son goût de la nature se trouvaient à l'étroit dans ces
+murailles. La vraie religion ne devait pas sortir du tumulte des villes,
+mais de la tranquille sérénité des champs.
+
+L'arrogance des prêtres lui rendait les parvis du temple désagréables.
+Un jour, quelques-uns de ses disciples, qui connaissaient mieux que lui
+Jérusalem, voulurent lui faire remarquer la beauté des constructions du
+temple, l'admirable choix des matériaux, la richesse des offrandes
+votives qui couvraient les murs: «Vous voyez tous ces édifices, dit-il;
+eh bien! je vous le déclare, il n'en restera pas pierre sur
+pierre[949].» Il refusa de rien admirer, si ce n'est une pauvre veuve
+qui passait à ce moment-là, et jetait dans le tronc une petite obole:
+«Elle a donné plus que les autres, dit-il; les autres ont donné de leur
+superflu; elle, de son nécessaire[950].» Cette façon de regarder en
+critique tout ce qui se faisait à Jérusalem, de relever le pauvre qui
+donnait peu, de rabaisser le riche qui donnait beaucoup[951], de blâmer
+le clergé opulent qui ne faisait rien pour le bien du peuple, exaspéra
+naturellement la caste sacerdotale. Siège d'une aristocratie
+conservatrice, le temple, comme le _haram_ musulman qui lui a succédé,
+était le dernier endroit du monde où la révolution pouvait réussir.
+Qu'on suppose un novateur allant de nos jours prêcher le renversement
+de l'islamisme autour de la mosquée d'Omar! C'était là pourtant le
+centre de la vie juive, le point où il fallait vaincre ou mourir. Sur ce
+calvaire, où certainement Jésus souffrit plus qu'au Golgotha, ses jours
+s'écoulaient dans la dispute et l'aigreur, au milieu d'ennuyeuses
+controverses de droit canon et d'exégèse, pour lesquelles sa grande
+élévation morale lui donnait peu d'avantage, que dis-je? lui créait une
+sorte d'infériorité.
+
+Au sein de cette vie troublée, le coeur sensible et bon de Jésus réussit
+à se créer un asile où il jouit de beaucoup de douceur. Après avoir
+passé la journée aux disputes du temple, Jésus descendait le soir dans
+la vallée de Cédron, prenait un peu de repos dans le verger d'un
+établissement agricole (probablement une exploitation d'huile) nommé
+_Gethsémani_[952], qui servait de lieu de plaisance aux habitants, et
+allait passer la nuit sur le mont des Oliviers, qui borne au levant
+l'horizon de la ville[953]. Ce côté est le seul, aux environs de
+Jérusalem, qui offre un aspect quelque peu riant et vert. Les
+plantations d'oliviers, de figuiers, de palmiers y étaient nombreuses et
+donnaient leurs noms aux villages, fermes ou enclos de Bethphagé,
+Gethsémani, Béthanie[954]. Il y avait sur le mont des Oliviers deux
+grands cèdres, dont le souvenir se conserva longtemps chez les Juifs
+dispersés; leurs branches servaient d'asile à des nuées de colombes, et
+sous leur ombrage s'étaient établis de petits bazars[955]. Toute cette
+banlieue fut en quelque sorte le quartier de Jésus et de ses disciples;
+on voit qu'ils la connaissaient presque champ par champ et maison par
+maison.
+
+Le village de Béthanie, en particulier[956], situé au sommet de la
+colline, sur le versant qui donne vers la mer Morte et le Jourdain, à
+une heure et demie de Jérusalem, était le lieu de prédilection de
+Jésus[957]. Il y fit la connaissance d'une famille composée de trois
+personnes, deux soeurs et un frère, dont l'amitié eut pour lui beaucoup
+de charme[958]. Des deux soeurs, l'une, nommée Marthe, était une
+personne obligeante, bonne, empressée[959]; l'autre, au contraire,
+nommée Marie, plaisait à Jésus par une sorte de langueur[960], et par
+ses instincts spéculatifs très-développés. Souvent, assise aux pieds de
+Jésus, elle oubliait à l'écouter les devoirs de la vie réelle. Sa soeur,
+alors, sur qui retombait tout le service, se plaignait doucement:
+«Marthe, Marthe, lui disait Jésus, tu te tourmentes et te soucies de
+beaucoup de choses; or, une seule est nécessaire. Marie a choisi la
+meilleure part, qui ne lui sera point enlevée[961].» Le frère, Eléazar,
+ou Lazare, était aussi fort aimé de Jésus[962]. Enfin, un certain Simon
+le Lépreux, qui était le propriétaire de la maison, faisait, ce semble,
+partie de la famille[963]. C'est là qu'au sein d'une pieuse amitié Jésus
+oubliait les dégoûts de la vie publique. Dans ce tranquille intérieur,
+il se consolait des tracasseries que les pharisiens et les scribes ne
+cessaient de lui susciter. Il s'asseyait souvent sur le mont des
+Oliviers, en face du mont Moria[964], ayant sous les yeux la splendide
+perspective des terrasses du temple et de ses toits couverts de lames
+étincelantes. Cette vue frappait d'admiration les étrangers; au lever du
+soleil surtout, la montagne sacrée éblouissait les yeux et paraissait
+comme une masse de neige et d'or[965]. Mais un profond sentiment de
+tristesse empoisonnait pour Jésus le spectacle qui remplissait tous les
+autres israélites de joie et de fierté. «Jérusalem, Jérusalem, qui tues
+les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, s'écriait-il dans ces
+moments d'amertume, combien de fois j'ai essayé de rassembler tes
+enfants comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes, et tu n'as
+pas voulu[966]!»
+
+Ce n'est pas que plusieurs bonnes âmes, ici comme en Galilée, ne se
+laissassent toucher. Mais tel était le poids de l'orthodoxie dominante
+que très-peu osaient l'avouer. On craignait de se décréditer aux yeux
+des Hiérosolymites en se mettant à l'école d'un galiléen. On eût risqué
+de se faire chasser de la synagogue, ce qui dans une société bigote et
+mesquine était le dernier affront[967]. L'excommunication d'ailleurs
+entraînait la confiscation de tous les biens[968]. Pour cesser d'être
+juif, on ne devenait pas romain; on restait sans défense sous le coup
+d'une législation théocratique de la plus atroce sévérité. Un jour, les
+bas officiers du temple, qui avaient assisté à un des discours de Jésus
+et en avaient été enchantés, vinrent confier leurs doutes aux prêtres:
+«Est-ce que quelqu'un des princes ou des pharisiens a cru en lui? leur
+fut-il répondu; toute cette foule, qui ne connaît pas la Loi, est une
+canaille maudite[969].» Jésus restait ainsi à Jérusalem un provincial
+admiré des provinciaux comme lui, mais repoussé par toute l'aristocratie
+de la nation. Les chefs d'écoles et de sectes étaient trop nombreux pour
+qu'on fût fort ému d'en voir paraître un de plus. Sa voix eut à
+Jérusalem peu d'éclat. Les préjugés de race et de secte, les ennemis
+directs de l'esprit de l'évangile, y étaient trop enracinés.
+
+Son enseignement, dans ce monde nouveau, se modifia nécessairement
+beaucoup. Ses belles prédications, dont l'effet était toujours calculé
+sur la jeunesse de l'imagination et la pureté de la conscience morale
+des auditeurs, tombaient ici sur la pierre. Lui, si à l'aise au bord de
+son charmant petit lac, était gêné, dépaysé en face des pédants. Ses
+affirmations perpétuelles de lui-même prirent quelque chose de
+fastidieux[970]. Il dut se faire controversiste, juriste, exégète,
+théologien. Ses conversations, d'ordinaire pleines de grâce, deviennent
+un feu roulant de disputes[971], une suite interminable de batailles
+scolastiques. Son harmonieux génie s'exténue en des argumentations
+insipides sur la Loi et les prophètes[972], où nous aimerions mieux ne
+pas le voir quelquefois jouer le rôle d'agresseur[973]. Il se prête,
+avec une condescendance qui nous blesse, aux examens captieux que des
+ergoteurs sans tact lui font subir[974]. En général, il se tirait
+d'embarras avec beaucoup de finesse. Ses raisonnements, il est vrai,
+étaient souvent subtils (la simplicité d'esprit et la subtilité se
+touchent; quand le simple veut raisonner, il est toujours un peu
+sophiste); on peut trouver que quelquefois il recherche les malentendus
+et les prolonge à dessein[975]; son argumentation, jugée d'après les
+règles de la logique aristotélicienne, est très-faible. Mais quand le
+charme sans pareil de son esprit trouvait à, se montrer, c'étaient des
+triomphes. Un jour on crut l'embarrasser en lui présentant une femme
+adultère et en lui demandant comment il fallait la traiter. On sait
+l'admirable réponse de Jésus[976]. La fine raillerie de l'homme du
+monde, tempérée par une bonté divine, ne pouvait s'exprimer en un trait
+plus exquis. Mais l'esprit qui s'allie à la grandeur morale est celui
+que les sots pardonnent le moins. En prononçant ce mot d'un goût si
+juste et si pur: «Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la
+première pierre!» Jésus perça au coeur l'hypocrisie, et du même coup
+signa son arrêt de mort.
+
+Il est probable, en effet, que sans l'exaspération causée par tant de
+traits amers, Jésus eût pu longtemps rester inaperçu et se perdre dans
+l'épouvantable orage qui allait bientôt emporter la nation juive tout
+entière. Le haut sacerdoce et les sadducéens avaient pour lui plutôt du
+dédain que de la haine. Les grandes familles sacerdotales, les
+_Boëthusim_, la famille de Hanan, ne se montraient guère fanatiques que
+de repos. Les sadducéens repoussaient comme Jésus les «traditions» des
+pharisiens[977]. Par une singularité fort étrange, c'étaient ces
+incrédules, niant la résurrection, la loi orale, l'existence des anges,
+qui étaient les vrais Juifs, ou pour mieux dire, la vieille loi dans sa
+simplicité ne satisfaisant plus aux besoins religieux du temps, ceux qui
+s'y tenaient strictement et repoussaient les inventions modernes
+faisaient aux dévots l'effet d'impies, à peu près comme un protestant
+évangélique paraît aujourd'hui un mécréant dans les pays orthodoxes. En
+tout cas, ce n'était pas d'un tel parti que pouvait venir une réaction
+bien vive contre Jésus. Le sacerdoce officiel, les yeux tournés vers le
+pouvoir politique et intimement lié avec lui, ne comprenait rien à ces
+mouvements enthousiastes. C'était la bourgeoisie pharisienne, c'étaient
+les innombrables _soferim_ ou scribes, vivant de la science des
+«traditions,» qui prenaient l'alarme et qui étaient en réalité menacés
+dans leurs préjugés et leurs intérêts par la doctrine du maître nouveau.
+
+Un des plus constants efforts des pharisiens était d'attirer Jésus sur
+le terrain des questions politiques et de le compromettre dans le parti
+de Judas le Gaulonite. La tactique était habile; car il fallait la
+profonde ingénuité de Jésus pour ne s'être point encore brouillé avec
+l'autorité romaine, nonobstant sa proclamation du royaume de Dieu. On
+voulut déchirer cette équivoque et le forcer à s'expliquer. Un jour, un
+groupe de pharisiens et de ces politiques qu'on nommait «Hérodiens»
+(probablement des _Boëthusim_), s'approcha de lui, et sous apparence de
+zèle pieux: «Maître, lui dirent-ils, nous savons que tu es véridique et
+que tu enseignes la voie de Dieu sans égard pour qui que ce soit.
+Dis-nous donc ce que tu penses: Est-il permis de payer le tribut à
+César?» Ils espéraient une réponse qui donnât un prétexte pour le livrer
+à Pilate. Celle de Jésus fut admirable. Il se fit montrer l'effigie de
+la monnaie: «Rendez, dit-il, à César ce qui est à César, à Dieu ce qui
+est à Dieu[978].» Mot profond qui a décidé de l'avenir du christianisme!
+Mot d'un spiritualisme accompli et d'une justesse merveilleuse, qui a
+fondé la séparation du spirituel et du temporel, et a posé la base du
+vrai libéralisme et de la vraie civilisation!
+
+Son doux et pénétrant génie lui inspirait, quand il était seul avec ses
+disciples, des accents pleins de charme: «En vérité, en vérité, je vous
+le dis, celui qui n'entre pas par la porte dans la bergerie est un
+voleur. Celui qui entre par la porte est le vrai berger. Les brebis
+entendent sa voix; il les appelle par leur nom et les mène aux
+pâturages; il marche devant elles, et les brebis le suivent, parce
+qu'elles connaissent sa voix. Le larron ne vient que pour dérober, pour
+tuer, pour détruire. Le mercenaire, à qui les brebis n'appartiennent
+pas, voit venir le loup, abandonne les brebis et s'enfuit. Mais moi, je
+suis le bon berger; je connais mes brebis; mes brebis me connaissent; et
+je donne ma vie pour elles[979].» L'idée d'une prochaine solution à la
+crise de l'humanité lui revenait fréquemment: «Quand le figuier,
+disait-il, se couvre de jeunes pousses et de feuilles tendres, vous
+savez que l'été approche. Levez les yeux, et voyez le monde; il est
+blanc pour la moisson[980].»
+
+Sa forte éloquence se retrouvait toutes les fois qu'il s'agissait de
+combattre l'hypocrisie. «Sur la chaire de Moïse, sont assis les scribes
+et les pharisiens. Faites ce qu'ils vous disent; mais ne faites pas
+comme ils font; car ils disent et ne font pas. Ils composent des charges
+pesantes, impossibles à porter, et ils les mettent sur les épaules des
+autres; quant à eux, ils ne voudraient pas les remuer du bout du doigt.
+
+«Ils font toutes leurs actions pour être vus des hommes: ils se
+promènent en longues robes; ils portent de larges phylactères[981]; ils
+ont de grandes bordures à leurs habits[982]; ils aiment à avoir les
+premières places dans les festins et les premiers sièges dans les
+synagogues, à être salués dans les rues et appelés «Maître.» Malheur à
+eux!...
+
+«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui avez pris la clef
+de la science et ne vous en servez que pour fermer aux hommes le royaume
+des cieux[983]! Vous n'y entrez pas, et vous empêchez les autres d'y
+entrer. Malheur à vous, qui engloutissez les maisons des veuves, en
+simulant de longues prières! Votre jugement sera en proportion. Malheur
+à vous, qui parcourez les terres et les mers pour gagner un prosélyte,
+et qui ne savez en faire qu'un fils de la Géhenne! Malheur à vous, car
+vous êtes comme les tombeaux qui ne paraissent pas, et sur lesquels on
+marche sans le savoir[984]!
+
+«Insensés et aveugles! qui payez la dîme pour un brin de menthe, d'anet,
+et de cumin, et qui négligez des commandements bien plus graves, la
+justice, la pitié, la bonne foi! Voilà les préceptes qu'il fallait
+observer; les autres, il était bien de ne pas les négliger. Guides
+aveugles, qui filtrez votre vin pour ne pas avaler un insecte, et qui
+engloutissez un chameau, malheur à vous!
+
+«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! Car vous nettoyez le
+dehors de la coupe et du plat[985]; mais le dedans, qui est plein de
+rapine et de cupidité, vous n'y prenez point garde. Pharisien
+aveugle[986], lave d'abord le dedans; puis tu songeras à la propreté du
+dehors[987].
+
+«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! Car vous ressemblez à
+des sépulcres blanchis[988], qui du dehors semblent beaux, mais qui au
+dedans sont pleins d'os de morts et de toute sorte de pourriture. En
+apparence, vous êtes justes; mais au fond vous êtes remplis de feinte et
+de péché.
+
+«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui bâtissez les
+tombeaux des prophètes, et ornez les monuments des justes, et qui dites:
+Si nous eussions vécu du temps de nos pères, nous n'eussions pas trempé
+avec eux dans le meurtre des prophètes! Ah! vous convenez donc que vous
+êtes les enfants de ceux qui ont tué les prophètes. Eh bien! achevez de
+combler la mesure de vos pères. La Sagesse de Dieu a eu bien raison de
+dire[989]: «Je vous enverrai des prophètes, des sages, des savants;
+vous tuerez et crucifierez les uns, vous ferez fouetter les autres dans
+vos synagogues, vous les poursuivrez de ville en ville; afin qu'un jour
+retombe sur vous tout le sang innocent qui a été répandu sur la terre,
+depuis le sang d'Abel le juste jusqu'au sang de Zacharie, fils de
+Barachie[990], que vous avez tué entre le temple et l'autel.» Je vous le
+dis, c'est à la génération présente que tout ce sang sera
+redemandé[991].»
+
+Son dogme terrible de la substitution des gentils, cette idée que le
+royaume de Dieu allait être transféré à d'autres, ceux à qui il était
+destiné n'en ayant pas voulu[992], revenait comme une menace sanglante
+contre l'aristocratie, et son titre de Fils de Dieu qu'il avouait
+ouvertement dans de vives paraboles[993], où ses ennemis jouaient le
+rôle de meurtriers des envoyés célestes, était un défi au judaïsme
+légal. L'appel hardi qu'il adressait aux humbles était plus séditieux
+encore. Il déclarait qu'il était venu éclairer les aveugles et aveugler
+ceux qui croient voir[994]. Un jour, sa mauvaise humeur contre le temple
+lui arracha un mot imprudent: «Ce temple bâti de main d'homme, dit-il,
+je pourrais, si je voulais, le détruire, et en trois jours j'en
+rebâtirais un autre non construit de main d'homme[995].» On ne sait pas
+bien quel sens Jésus attachait à ce mot, où ses disciples cherchèrent
+des allégories forcées. Mais comme on ne voulait qu'un prétexte, le mot
+fut vivement relevé. Il figurera dans les considérants de l'arrêt de
+mort de Jésus, et retentira à son oreille parmi les angoisses dernières
+du Golgotha. Ces discussions irritantes finissaient toujours par des
+orages. Les pharisiens lui jetaient des pierres[996]; en quoi ils ne
+faisaient qu'exécuter un article de la Loi, ordonnant de lapider sans
+l'entendre tout prophète, même thaumaturge, qui détournerait le peuple
+du vieux culte[997]. D'autres fois, ils l'appelaient fou, possédé,
+samaritain[998], ou cherchaient même à le tuer[999]. On prenait note de
+ses paroles pour invoquer contre lui les lois d'une théocratie
+intolérante, que la domination romaine n'avait pas encore
+abrogées[1000].
+
+
+NOTES:
+
+[940] Matth., XVI, 20-21; Marc, VIII, 30-31.
+
+[941] Jean, VII, 1.
+
+[942] Jean, VII, 5.
+
+[943] Jean, VII, 10.
+
+[944] Matth., XXVII, 55; Marc, XV, 41; Luc, XXIII, 49, 55.
+
+[945] Jean, VII, 20, 25, 30, 32.
+
+[946] Jean, VII, 50 et suiv.
+
+[947] Matth., X, 11-13; Marc, VI, 10; Luc, X, 5-8.
+
+[948] Matth., XXI, 3; XXVI, 18; Marc, XI, 3; XIV, 13-14; Luc, XIX, 31;
+XXII, 10-12.
+
+[949] Matth, XXIV, 1-2; Marc, XIII, 1-2; Luc, XIX, 44; XXI, 5-6. Cf
+Mare, XI, 11.
+
+[950] Marc, XII, 41 et suiv.; Luc, XXI, 1 et suiv.
+
+[951] Marc, XII, 41.
+
+[952] Marc, XI, 19; Luc, XXII, 39; Jean, XVIII, 1-2. Ce verger ne
+pouvait être fort loin de l'endroit où la piété des catholiques a
+entouré d'un mur quelques vieux oliviers. Le mot _Gethsémani_ semble
+signifier «pressoir à huile.»
+
+[953] Luc, XXI, 37; XXII, 39; Jean, VIII, 1-2.
+
+[954] Talm. de Bab., _Pesachim_, 53 _a_.
+
+[955] Talm. de Jérus., _Taanith_, IV, 8.
+
+[956] Aujourd'hui _El-Azirié_ (de _El-Azir_, nom arabe de Lazare); dans
+des textes chrétiens du moyen âge, _Lazarium_.
+
+[957] Matth., XXI, 17-18; Marc, XI, 11-12.
+
+[958] Jean, XI, 5.
+
+[959] Luc, 38-42; Jean, XII, 2.
+
+[960] Jean, XI, 20.
+
+[961] Luc, X, 38 et suiv.
+
+[962] Jean, XI, 35-36.
+
+[963] Matth., XXVI, 6; Marc, XIV, 3; Luc, VII, 40, 43; Jean, XII, 1 et
+suiv.
+
+[964] Marc, XIII, 3.
+
+[965] Josèphe, _B.J._, V, v, 6.
+
+[966] Matth., XXIII, 37; Luc, XIII, 34.
+
+[967] Jean, VII, 13; XII, 42-43; XIX, 38.
+
+[968] I Esdr., X, 8; Épître aux Hébr., X, 34; Talm. de Jérus., _Moëd
+katon_, III, 1.
+
+[969] Jean, VII, 45 et suiv.
+
+[970] Jean, VIII, 13 et suiv.
+
+[971] Matth., XXI, 23-37.
+
+[972] Matth., XXII, 23 et suiv.
+
+[973] Matth., XXII, 42 et suiv.
+
+[974] Matth., XXII, 36 et suiv., 46.
+
+[975] Voir surtout les discussions rapportées par Jean, chapitre VIII
+par exemple; il est vrai que l'authenticité de pareils morceaux n'est
+que relative.
+
+[976] Jean, VIII, 3 et suiv. Ce passage ne faisait point d'abord partie
+de l'évangile de saint Jean; il manque dans les manuscrits les plus
+anciens, et le texte en est assez flottant. Néanmoins, il est de
+tradition évangélique primitive, comme le prouvent les particularités
+singulières des versets 6, 8, qui ne sont pas dans le goût de Luc et des
+compilateurs de seconde main, lesquels ne mettent rien qui ne s'explique
+de soi-même. Cette histoire se trouvait, à ce qu'il semble, dans
+l'évangile selon les Hébreux (Papias, cité par Eusèbe, _Hist. eccl._,
+III, 39).
+
+[977] Jos., _Ant., XIII,_ X, 6; XVIII, I, 4.
+
+[978] Matth., XXII, 15 et suiv.; Marc, XII, 13 et suiv.; Luc, XX, 20 et
+suiv. Comp. Talm. de Jérus., _Sanhédrin_, II, 3.
+
+[979] Jean, X, 1-16.
+
+[980] Matth., XXIV, 32; Marc, XIII, 28; Luc, XXI, 30; Jean, IV, 35.
+
+[981] _Totafôth_ ou _tefillîn_, lames de métal ou bandes de parchemin,
+contenant des passages de la Loi, que les Juifs dévots portaient
+attachées au front et au bras gauche, en exécution littérale des
+passages _Ex._, XIII, 9; _Deutéronome_, VI, 8; XI, 18.
+
+[982] _Zizith_, bordures ou franges rouges que les Juifs portaient au
+coin de leur manteau pour se distinguer des païens (_Nombres_, XV,
+38-39; _Deutér._, XXII, 12).
+
+[983] Les pharisiens excluent les hommes du royaume de Dieu par leur
+casuistique méticuleuse, qui en rend l'entrée trop difficile et qui
+décourage les simples.
+
+[984] Le contact des tombeaux rendait impur. Aussi avait-on soin d'en
+marquer soigneusement la périphérie sur le sol. Talm. de Bab., _Baba
+Bathra_, 58 _a; Baba Metsia_, 45 _b_. Le reproche que Jésus adresse ici
+aux pharisiens est d'avoir inventé une foule de petits préceptes qu'on
+viole sans y penser et qui ne servent qu'à multiplier les contraventions
+à la Loi.
+
+[985] La purification de la vaisselle était assujettie, chez les
+pharisiens, aux règles les plus compliquées (Marc, VII, 4).
+
+[986] Cette épithète, souvent répétée (Matth., XXIII, 16, 17, 19, 24,
+26), renferme peut-être une allusion à l'habitude qu'avaient certains
+pharisiens de marcher les yeux fermés par affectation de sainteté. Voir
+ci-dessus, p. 328.
+
+[987] Luc (XI, 37 et suiv.) suppose, non peut-être sans raison, que ce
+verset fut prononcé dans un repas, en réponse à de vains scrupules des
+pharisiens.
+
+[988] Les tombeaux étant impurs, on avait coutume de les blanchir à la
+chaux, pour avertir de ne pas s'en approcher. V. page précédente, note
+1, et Mischna, _Maasar scheni_, V, 1; Talm. de Jérus., _Schekalim_, i,
+1; _Maasar scheni_, V, 1; _Moëd katon_, i, 2; _Sota,_ IX, 1; Talm. de
+Bab., _Moëd katon_, 5 _a_. Peut-être y a-t-il dans la comparaison dont
+se sert Jésus une allusion aux «pharisiens teints.» (V. ci-dessus, p.
+328.)
+
+[989] On ignore à quel livre est empruntée cette citation.
+
+[990] Il y a ici une légère confusion, qui se retrouve dans le targum
+dit de Jonathan (_Lament.,_ II, 20), entre Zacharie, fils de Joïada, et
+Zacharie, fils de Barachie, le prophète. C'est du premier qu'il s'agit
+(_II Paral._, XXIV, 21). Le livre des Paralipomènes, où l'assassinat de
+Zacharie, fils de Joïada, est raconté, ferme le canon hébreu. Ce meurtre
+est le dernier dans la liste des meurtres d'hommes justes, dressée selon
+l'ordre où ils se présentent dans la Bible. Celui d'Abel est au
+contraire le premier.
+
+[991] Matth., XXIII, 2-36; Marc, XII, 38-40; Luc, XI, 39-52; XX, 46-47.
+
+[992] Matth., VIII, 11-12; XX, 1 et suiv.; XXI, 28 et suiv., 33 et
+suiv., 43; XXII, 1 et suiv.; Marc, XII, 1 et suiv.; Luc, XX, 9 et suiv.
+
+[993] Matth., XXI, 37 et suiv.; Jean, X, 36 et suiv.
+
+[994] Jean, IX, 39.
+
+[995] La forme la plus authentique de ce mot paraît être dans Marc, XIV,
+38; XV, 29. Cf. Jean, II, 19; Matth., XXVI, 61; XXVII, 40.
+
+[996] Jean, VIII, 39; X, 31; XI, 8.
+
+[997] _Deutér_., XIII, 1 et suiv. Comp. Luc, XX, 6; Jean, X, 33; II
+Cor., XI, 25.
+
+[998] Jean, X, 20.
+
+[999] Jean, V, 18; VII, 1, 20, 25, 30; VIII, 37, 40.
+
+[1000] Luc, XI, 53-54.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+MACHINATIONS DES ENNEMIS DE JÉSUS.
+
+
+Jésus passa l'automne et une partie de l'hiver à Jérusalem. Cette saison
+y est assez froide. Le portique de Salomon, avec ses allées couvertes,
+était le lieu où il se promenait habituellement[1001]. Ce portique se
+composait de deux galeries, formées par trois rangs de colonnes, et
+recouvertes d'un plafond en bois sculpté[1002]. Il dominait la vallée de
+Cédron, qui était sans doute moins encombrée de déblais qu'elle ne l'est
+aujourd'hui. L'oeil, du haut du portique, ne mesurait pas le fond du
+ravin, et il semblait, par suite de l'inclinaison des talus, qu'un abîme
+s'ouvrît à pic sous le mur[1003]. L'autre côté de la vallée possédait
+déjà sa parure de somptueux tombeaux. Quelques-uns des monuments qu'on
+y voit aujourd'hui étaient peut-être ces cénotaphes en l'honneur des
+anciens prophètes[1004] que Jésus montrait du doigt, quand, assis sous
+le portique, il foudroyait les classes officielles, qui abritaient
+derrière ces masses colossales leur hypocrisie ou leur vanité[1005].
+
+A la fin du mois de décembre, il célébra à Jérusalem la fête établie par
+Judas Macchabée en souvenir de la purification du temple après les
+sacrilèges d'Antiochus Épiphane[1006]. On l'appelait aussi la «Fête des
+lumières,» parce que durant les huit journées de la fête on tenait dans
+les maisons des lampes allumées[1007]. Jésus entreprit peu après un
+voyage en Pérée et sur les bords du Jourdain, c'est-à-dire dans les pays
+mêmes qu'il avait visités quelques années auparavant, lorsqu'il suivait
+l'école de Jean[1008], et où il avait lui-même administré le baptême. Il
+y recueillit, ce semble, quelques consolations, surtout à Jéricho.
+Cette ville, soit comme tête de route très-importante, soit à cause de
+ses jardins de parfums et de ses riches cultures[1009], avait un poste
+de douane assez considérable. Le receveur en chef, Zachée, homme riche,
+désira voir Jésus[1010]. Comme il était de petite taille, il monta sur
+un sycomore près de la route où devait passer le cortège. Jésus fut
+touché de cette naïveté d'un personnage considérable. Il voulut
+descendre chez Zachée, au risque de produire du scandale. On murmura
+beaucoup, en effet, de le voir honorer de sa visite la maison d'un
+pécheur. En partant, Jésus déclara son hôte bon fils d'Abraham, et comme
+pour ajouter au dépit des orthodoxes, Zachée devint un saint: il donna,
+dit-on, la moitié de ses biens aux pauvres et répara au double les torts
+qu'il pouvait avoir faits. Ce ne fut pas là du reste la seule joie de
+Jésus. Au sortir de la ville, le mendiant Bartimée[1011] lui fit
+beaucoup de plaisir en l'appelant obstinément «fils de David,» quoiqu'on
+lui enjoignit de se taire. Le cycle des miracles galiléens sembla un
+moment se rouvrir dans ce pays, que beaucoup d'analogies rattachaient
+aux provinces du Nord. La délicieuse oasis de Jéricho, alors bien
+arrosée, devait être un des endroits les plus beaux de la Syrie. Josèphe
+en parle avec la même admiration que de la Galilée, et l'appelle comme
+cette dernière province un «pays divin[1012].»
+
+Jésus, après avoir accompli cette espèce de pèlerinage aux lieux de sa
+première activité prophétique, revint à son séjour chéri de Béthanie, où
+se passa un fait singulier qui semble avoir eu sur la fin de sa vie des
+conséquences décisives[1013]. Fatigués du mauvais accueil que le royaume
+de Dieu trouvait dans la capitale, les amis de Jésus désiraient un grand
+miracle qui frappât vivement l'incrédulité hiérosolymite. La
+résurrection d'un homme connu à Jérusalem dut paraître ce qu'il y avait
+de plus convaincant. Il faut se rappeler ici que la condition
+essentielle de la vraie critique est de comprendre la diversité des
+temps, et de se dépouiller des répugnances instinctives qui sont le
+fruit d'une éducation purement raisonnable. Il faut se rappeler aussi
+que dans cette ville impure et pesante de Jérusalem, Jésus n'était plus
+lui-même. Sa conscience, par la faute des hommes et non par la sienne,
+avait perdu quelque chose de sa limpidité primordiale. Désespéré, poussé
+à bout, il ne s'appartenait plus. Sa mission s'imposait à lui, et il
+obéissait au torrent. Comme cela arrive toujours dans les grandes
+carrières divines, il subissait les miracles que l'opinion exigeait de
+lui bien plus qu'il ne les faisait. A la distance où nous sommes, et en
+présence d'un seul texte, offrant des traces évidentes d'artifices de
+composition, il est impossible de décider si, dans le cas présent, tout
+est fiction ou si un fait réel arrivé à Béthanie servit de base aux
+bruits répandus. Il faut reconnaître cependant que le tour de la
+narration de Jean a quelque chose de profondément différent des récits
+de miracles, éclos de l'imagination populaire, qui remplissent les
+synoptiques. Ajoutons que Jean est le seul évangéliste qui ait une
+connaissance précise des relations de Jésus avec la famille de Béthanie,
+et qu'on ne comprendrait pas qu'une création populaire fût venue prendre
+sa place dans un cadre de souvenirs aussi personnels. Il est donc
+vraisemblable que le prodige dont il s'agit ne fut pas un de ces
+miracles complètement légendaires et dont personne n'est responsable. En
+d'autres termes, nous pensons qu'il se passa à Béthanie quelque chose
+qui fut regardé comme une résurrection.
+
+La renommée attribuait déjà à Jésus deux ou trois faits de ce
+genre[1014]. La famille de Béthanie put être amenée presque sans s'en
+douter à l'acte important qu'on désirait. Jésus y était adoré. Il semble
+que Lazare était malade, et que ce fut même sur un message des soeurs
+alarmées que Jésus quitta la Pérée[1015]. La joie de son arrivée put
+ramener Lazare à la vie. Peut-être aussi l'ardent désir de fermer la
+bouche à ceux qui niaient outrageusement la mission divine de leur ami
+entraîna-t-elle ces personnes passionnées au delà de toutes les bornes.
+Peut-être Lazare, pâle encore de sa maladie, se fit-il entourer de
+bandelettes comme un mort et enfermer dans son tombeau de famille. Ces
+tombeaux étaient de grandes chambres taillées dans le roc, où l'on
+pénétrait par une ouverture carrée, que fermait une dalle énorme. Marthe
+et Marie vinrent au-devant de Jésus, et, sans le laisser entrer dans
+Béthanie, le conduisirent à la grotte. L'émotion qu'éprouva Jésus près
+du tombeau de son ami, qu'il croyait mort[1016], put être prise par les
+assistants pour ce trouble, ce frémissement[1017] qui accompagnaient les
+miracles; l'opinion populaire voulant que la vertu divine fût dans
+l'homme comme un principe épileptique et convulsif. Jésus (toujours dans
+l'hypothèse ci-dessus énoncée) désira voir encore une fois celui qu'il
+avait aimé, et, la pierre ayant été écartée, Lazare sortit avec ses
+bandelettes et la tête entourée d'un suaire. Cette apparition dut
+naturellement être regardée par tout le monde comme une résurrection. La
+foi ne connaît d'autre loi que l'intérêt de ce qu'elle croit le vrai. Le
+but qu'elle poursuit étant pour elle absolument saint, elle ne se fait
+aucun scrupule d'invoquer de mauvais arguments pour sa thèse, quand les
+bons ne réussissent pas. Si telle preuve n'est pas solide, tant d'autres
+le sont!... Si tel prodige n'est pas réel, tant d'autres l'ont été!...
+Intimement persuadés que Jésus était thaumaturge, Lazare et ses deux
+soeurs purent aider un de ses miracles à s'exécuter, comme tant d'hommes
+pieux qui, convaincus de la vérité de leur religion, ont cherché à
+triompher de l'obstination des hommes par des moyens dont ils voyaient
+bien la faiblesse. L'état de leur conscience était celui des
+stigmatisées, des convulsionnaires, des possédées de couvent, entraînées
+par l'influence du monde où elles vivent et par leur propre croyance a
+des actes feints. Quant à Jésus, il n'était pas plus maître que saint
+Bernard, que saint François d'Assise de modérer l'avidité de la foule
+et de ses propres disciples pour le merveilleux. La mort, d'ailleurs,
+allait dans quelques jours lui rendre sa liberté divine, et l'arracher
+aux fatales nécessités d'un rôle qui chaque jour devenait plus exigeant,
+plus difficile à soutenir.
+
+Tout semble faire croire, en effet, que le miracle de Béthanie contribua
+sensiblement à avancer la fin de Jésus[1018]. Les personnes qui en
+avaient été témoins se répandirent dans la ville, et en parlèrent
+beaucoup. Les disciples racontèrent le fait avec des détails de mise en
+scène combinés en vue de l'argumentation. Les autres miracles de Jésus
+étaient des actes passagers, acceptés spontanément par la foi, grossis
+par la renommée populaire, et sur lesquels, une fois passés, on ne
+revenait plus. Celui-ci était un véritable événement, qu'on prétendait
+de notoriété publique, et avec lequel on espérait fermer la bouche aux
+pharisiens[1019]. Les ennemis de Jésus furent fort irrités de tout ce
+bruit. Ils essayèrent, dit-on, de tuer Lazare[1020]. Ce qu'il y a de
+certain, c'est que dès lors un conseil fut assemblé par les chefs des
+prêtres[1021], et que dans ce conseil la question fut nettement posée:
+«Jésus et le judaïsme pouvaient-ils vivre ensemble?» Poser la question,
+c'était la résoudre, et sans être prophète, comme le veut l'évangéliste,
+le grand-prêtre put très-bien prononcer son axiome sanglant: «Il est
+utile qu'un homme meure pour tout le peuple.»
+
+«Le grand-prêtre de cette année,» pour prendre une expression du
+quatrième évangéliste, qui rend très-bien l'état d'abaissement où se
+trouvait réduit le souverain pontificat, était Joseph Kaïapha, nommé par
+Valérius Gratus et tout dévoué aux Romains. Depuis que Jérusalem
+dépendait des procurateurs, la charge de grand-prêtre était devenue une
+fonction amovible; les destitutions s'y succédaient presque chaque
+année[1022]. Kaïapha, cependant, se maintint plus longtemps que les
+autres. Il avait revêtu sa charge l'an 25, et il ne la perdit que l'an
+36. On ne sait rien de son caractère. Beaucoup de circonstances portent
+à croire que son pouvoir n'était que nominal. A côté et au-dessus de
+lui, en effet, nous voyons toujours un autre personnage, qui paraît
+avoir exercé, au moment décisif qui nous occupe, un pouvoir
+prépondérant.
+
+Ce personnage était le beau-père de Kaïapha, Hanan ou Annas[1023] fils
+de Seth, vieux grand-prêtre déposé, qui, au milieu de cette instabilité
+du pontificat, conserva au fond toute l'autorité. Hanan avait reçu le
+souverain sacerdoce du légat Quirinius, l'an 7 de notre ère. Il perdit
+ses fonctions l'an 14, à l'avènement de Tibère; mais il resta
+très-considéré. On continuait à l'appeler «grand-prêtre,» quoiqu'il fût
+hors de charge[1024], et à le consulter sur toutes les questions graves.
+Pendant cinquante ans, le pontificat demeura presque sans interruption
+dans sa famille; cinq de ses fils revêtirent successivement cette
+dignité[1025], sans compter Kaïapha, qui était son gendre. C'était ce
+qu'on appelait la «Famille sacerdotale,» comme si le sacerdoce y fût
+devenu héréditaire[1026]. Les grandes charges du temple leur étaient
+aussi presque toutes dévolues[1027]. Une autre famille, il est vrai,
+alternait avec celle de Hanan dans le pontificat; c'était celle de
+Boëthus[1028]. Mais les _Boëlhusim_, qui devaient l'origine de leur
+fortune à une cause assez peu honorable, étaient bien moins estimés de
+la bourgeoisie pieuse. Hanan était donc en réalité le chef du parti
+sacerdotal. Kaïapha ne faisait rien que par lui; on s'était habitué à
+associer leurs noms, et même celui de Hanan était toujours mis le
+premier[1029]. On comprend, en effet, que sous ce régime de pontificat
+annuel et transmis à tour de rôle selon le caprice des procurateurs, un
+vieux pontife, ayant gardé le secret des traditions, vu se succéder
+beaucoup de fortunes plus jeunes que la sienne, et conservé assez de
+crédit pour faire déléguer le pouvoir à des personnes qui, selon la
+famille, lui étaient subordonnées, devait être un très-important
+personnage. Comme toute l'aristocratie du temple[1030], il était
+sadducéen, «secte, dit Josèphe, particulièrement dure dans les
+jugements.» Tous ses fils furent aussi d'ardents persécuteurs[1031].
+L'un d'eux, nommé comme son père Hanan, fit lapider Jacques, frère du
+Seigneur, dans des circonstances qui ne sont pas sans analogie avec la
+mort de Jésus. L'esprit de la famille était altier, audacieux,
+cruel[1032]; elle avait ce genre particulier de méchanceté dédaigneuse
+et sournoise qui caractérise la politique juive. Aussi est-ce sur Hanan
+et les siens que doit peser la responsabilité de tous les actes qui
+vont suivre. Ce fut Hanan (ou, si l'on veut, le parti qu'il
+représentait) qui tua Jésus. Hanan fut l'acteur principal dans ce drame
+terrible, et bien plus que Caïphe, bien plus que Pilate, il aurait dû
+porter le poids des malédictions de l'humanité.
+
+C'est dans la bouche de Caïphe que l'évangéliste tient à placer le mot
+décisif qui amena la sentence de mort de Jésus[1033]. On supposait que
+le grand-prêtre possédait un certain don de prophétie; le mot devint
+ainsi pour la communauté chrétienne un oracle plein de sens profonds.
+Mais un tel mot, quel que soit celui qui l'ait prononcé, fut la pensée
+de tout le parti sacerdotal. Ce parti était fort opposé aux séditions
+populaires. Il cherchait à arrêter les enthousiastes religieux,
+prévoyant avec raison que, par leurs prédications exaltées, ils
+amèneraient la ruine totale de la nation. Bien que l'agitation provoquée
+par Jésus n'eût rien de temporel, les prêtres virent comme conséquence
+dernière de cette agitation une aggravation du joug romain et le
+renversement du temple, source de leurs richesses et de leurs
+honneurs[1034]. Certes, les causes qui devaient amener, trente-sept ans
+plus tard, la ruine de Jérusalem étaient ailleurs que dans le
+christianisme naissant. Elles étaient dans Jérusalem même, et non en
+Galilée. Cependant on ne peut dire que le motif allégué, en cette
+circonstance, par les prêtres fût tellement hors de la vraisemblance
+qu'il faille y voir de la mauvaise foi. En un sens général, Jésus, s'il
+réussissait, amenait bien réellement la ruine de la nation juive.
+Partant des principes admis d'emblée par toute l'ancienne politique,
+Hanan et Kaïapha étaient donc en droit de dire: «Mieux vaut la mort d'un
+homme que la ruine d'un peuple.» C'est là un raisonnement, selon nous,
+détestable. Mais ce raisonnement a été celui des partis conservateurs
+depuis l'origine des sociétés humaines. Le «parti de l'ordre» (je prends
+cette expression dans le sens étroit et mesquin) a toujours été le même.
+Pensant que le dernier mot du gouvernement est d'empêcher les émotions
+populaires, il croit faire acte de patriotisme en prévenant par le
+meurtre juridique l'effusion tumultueuse du sang. Peu soucieux de
+l'avenir, il ne songe pas qu'en déclarant la guerre à toute initiative,
+il court risque de froisser l'idée destinée à triompher un jour. La mort
+de Jésus fut une des mille applications de cette politique. Le mouvement
+qu'il dirigeait était tout spirituel; mais c'était un mouvement; dès
+lors les hommes d'ordre, persuadés que l'essentiel pour l'humanité est
+de ne point s'agiter, devaient empêcher l'esprit nouveau de s'étendre.
+Jamais on ne vit par un plus frappant exemple combien une telle conduite
+va contre son but. Laissé libre, Jésus se fût épuisé dans une lutte
+désespérée contre l'impossible. La haine inintelligente de ses ennemis
+décida du succès de son oeuvre et mit le sceau à sa divinité.
+
+La mort de Jésus fut ainsi résolue dès le mois de février ou le
+commencement de mars[1035]. Mais Jésus échappa encore pour quelque
+temps. Il se retira dans une ville peu connue, nommée Ephraïn ou Ephron,
+du côté de Béthel, à une petite journée de Jérusalem[1036]. Il y vécut
+quelques jours avec ses disciples, laissant passer l'orage. Mais les
+ordres pour l'arrêter, dès qu'on le reconnaîtrait à Jérusalem, étaient
+donnés. La solennité de Pâque approchait, et on pensait que Jésus, selon
+sa coutume, viendrait célébrer cette fête à Jérusalem[1037].
+
+
+NOTES:
+
+[1001] Jean, X, 23.
+
+[1002] Jos., _B.J._, V, v, 2. Comp. _Ant._, XV, xi, 5; XX, ix, 7.
+
+[1003] Jos., endroits cités.
+
+[1004] Voir ci-dessus, p. 352. Je suis porté à supposer que les tombeaux
+dits de Zacharie et d'Absalom étaient des monuments de ce genre. Cf.
+_Itin. a Bardig. Hierus._, p. 153 (édit. Schott).
+
+[1005] Matth., XXIII, 29; Luc, XI, 47.
+
+[1006] Jean, X, 22. Comp. I Macch., IV, 52 et suiv.; II Macch., X, 6 et
+suiv.
+
+[1007] Jos., _Ant._, XII, VII, 7.
+
+[1008] Jean, X, 40. Cf. Matth., XIX, 1; Marc, X, 1. Ce voyage est connu
+des synoptiques. Mais ils semblent croire que Jésus le fit en venant de
+Galilée à Jérusalem par la Pérée.
+
+[1009] _Eccli._, XXIV, 18; Strabon, XVI, ii, 41; Justin, XXXVI, 3; Jos.,
+_Ant._, IV, vi, 1; XIV, iv, 1; XV, iv, 2.
+
+[1010] Luc, XIX, 1 et suiv.
+
+[1011] Matth., XX, 29; Marc, X, 46 et suiv.; Luc, XVIII, 35.
+
+[1012] _B.J._, IV, viii, 3. Comp. _ibid._, I, vi, 6; I, XVIII, 5, et
+_Antiq._, XV, iv, 2.
+
+[1013] Jean, XI, 1 et suiv.
+
+[1014] Matth., IX, 18 et suiv.; Marc, V, 22 et suiv.; Luc, VII, 11 et
+suiv.; VIII, 41 et suiv.
+
+[1015] Jean, XI, 3 et suiv.
+
+[1016] Jean, XI, 35 et suiv.
+
+[1017] Jean, XI, 33, 38.
+
+[1018] Jean, XI, 46 et suiv.; XII, 2, 9 et suiv., 17 et suiv.
+
+[1019] Jean, XII, 9-10,17-18.
+
+[1020] Jean, XII, 10.
+
+[1021] Jean, XI, 47 et suiv.
+
+[1022] Jos., _Ant._, XV, iii, 1; XVIII, ii, 2; V, 3; XX, ix, 1, 4.
+
+[1023] L'_Ananus_ de Josèphe. C'est ainsi que le nom hébreu _Johanan_
+devenait en grec _Joannes_ ou _Joannas_.
+
+[1024] Jean, XVIII, 15-23; _Act_., IV, 6.
+
+[1025] Jos., _Ant._, XX, IX, 1.
+
+[1026] Jos., _Ant._, XV, III, 1; _B.J._, IV, V, 6 et 7; Act., IV, 6.
+
+[1027] Jos., _Ant._, XX, IX, 3.
+
+[1028] Jos., _Ant._, XV, IX, 3; XIX, VI, 2; VIII, 1.
+
+[1029] Luc, III, 2.
+
+[1030] _Act._, V, 17.
+
+[1031] Jos., _Ant._, XX, IX, 1.
+
+[1032] Jos., _Ant._, XX, IX, 1.
+
+[1033] Jean, XI, 49-30. Cf. _ibid_., XVIII, 14.
+
+[1034] Jean, XI, 48.
+
+[1035] Jean, XI, 53.
+
+[1036] Jean, XI, 54. Cf. _II Chron_., XIII, 19; Jos., _B. J_., IV, IX,
+9; Eusèbe et S. Jérôme, _De situ et nom. loc. hebr_., aux mots [Greek:
+Ephrôn] et [Greek: Ephraim].
+
+[1037] Jean, XI, 55-56. Pour l'ordre des faits, dans toute cette partie,
+nous suivons le système de Jean. Les synoptiques paraissent peu
+renseignés sur la période de la vie de Jésus qui précède la Passion.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+DERNIÈRE SEMAINE DE JÉSUS.
+
+
+Il partit, en effet, avec ses disciples, pour revoir une dernière fois
+la ville incrédule. Les espérances de son entourage étaient de plus en
+plus exaltées. Tous croyaient, en montant à Jérusalem, que le royaume de
+Dieu allait s'y manifester[1038]. L'impiété des hommes étant à son
+comble, c'était un grand signe que la consommation était proche. La
+persuasion à cet égard était telle que l'on se disputait déjà la
+préséance dans le royaume[1039]. Ce fut, dit-on, le moment que Salomé
+choisit pour demander en faveur de ses fils les deux sièges à droite et
+à gauche du Fils de l'homme[1040]. Le maître, au contraire, était obsédé
+de graves pensées. Parfois, il laissait percer contre ses ennemis un
+ressentiment sombre; il racontait la parabole d'un homme noble, qui
+partit pour recueillir un royaume dans des pays éloignés; mais à peine
+est-il parti que ses concitoyens ne veulent plus de lui. Le roi revient,
+ordonne d'amener devant lui ceux qui n'ont pas voulu qu'il règne sur
+eux, et les fait mettre tous à mort[1041]. D'autres fois, il détruisait
+de front les illusions des disciples. Comme ils marchaient sur les
+routes pierreuses du nord de Jérusalem, Jésus pensif devançait le groupe
+de ses compagnons. Tous le regardaient en silence, éprouvant un
+sentiment de crainte et n'osant l'interroger. Déjà, à diverses reprises,
+il leur avait parlé de ses souffrances futures, et ils l'avaient écouté
+à contre-coeur[1042]. Jésus prit enfin la parole, et, ne leur cachant
+plus ses pressentiments, il les entretint de sa fin prochaine[1043]. Ce
+fut une grande tristesse dans toute la troupe. Les disciples
+s'attendaient à voir apparaître bientôt le signe dans les nues. Le cri
+inaugural du royaume de Dieu: «Béni soit celui qui vient au nom du
+Seigneur[1044]» retentissait déjà dans la troupe en accents joyeux.
+Cette sanglante perspective les troubla. A chaque pas, de la route
+fatale, le royaume de Dieu s'approchait ou s'éloignait dans le mirage de
+leurs rêves. Pour lui, il se confirmait dans la pensée qu'il allait
+mourir, mais que sa mort sauverait le monde[1045]. Le malentendu entre
+lui et ses disciples devenait à chaque instant plus profond.
+
+L'usage était de venir à Jérusalem plusieurs jours avant la Pâque, afin
+de s'y préparer. Jésus arriva après les autres, et un moment ses ennemis
+se crurent frustrés de l'espoir qu'ils avaient eu de le saisir[1046]. Le
+sixième jour avant la fête (samedi, 8 de nisan = 28 mars[1047]), il
+atteignit enfin Béthanie. Il descendit, selon son habitude, dans la
+maison de Lazare, Marthe et Marie, ou de Simon le Lépreux. On lui fit un
+grand accueil. Il y eut chez Simon le Lépreux[1048] un dîner où se
+réunirent beaucoup de personnes, attirées par le désir de le voir, et
+aussi de voir Lazare, dont on racontait tant de choses depuis quelques
+jours. Lazare était assis à table et semblait attirer les regards.
+Marthe servait, selon sa coutume[1049]. Il semble qu'on cherchât par un
+redoublement de respects extérieurs à vaincre la froideur du public et à
+marquer fortement la haute dignité de l'hôte qu'on recevait. Marie, pour
+donner au festin un plus grand air de fête, entra pendant le dîner,
+portant un vase de parfum qu'elle répandit sur les pieds de Jésus. Elle
+cassa ensuite le vase, selon un vieil usage qui consistait à briser la
+vaisselle dont on s'était servi pour traiter un étranger de
+distinction[1050]. Enfin, poussant les témoignages de son culte à des
+excès jusque-là inconnus, elle se prosterna et essuya avec ses longs
+cheveux les pieds de son maître[1051]. Toute la maison fut remplie de la
+bonne odeur du parfum, à la grande joie de tous, excepté de l'avare Juda
+de Kerioth. Eu égard aux habitudes économes de la communauté, c'était là
+une vraie prodigalité. Le trésorier avide calcula de suite combien le
+parfum aurait pu être vendu et ce qu'il eût rapporté à la caisse des
+pauvres. Ce sentiment peu affectueux, qui semblait mettre quelque chose
+au-dessus de lui, mécontenta Jésus. Il aimait les honneurs; car les
+honneurs servaient à son but et établissaient son titre de fils de
+David. Aussi quand on lui parla de pauvres, il répondit assez vivement:
+«Vous aurez toujours des pauvres avec vous; mais moi, vous ne m'aurez
+pas toujours.» Et s'exaltant, il promit l'immortalité à la femme qui, en
+ce moment critique, lui donnait un gage d'amour[1052].
+
+Le lendemain (dimanche, 9 de nisan), Jésus descendit de Béthanie à
+Jérusalem[1053]. Quand, au détour de la route, sur le sommet du mont des
+Oliviers, il vit la cité se dérouler devant lui, il pleura, dit-on, sur
+elle, et lui adressa un dernier appel[1054]. Au bas de la montagne, à
+quelques pas de la porte, en entrant dans la zone voisine du mur
+oriental de la ville, qu'on appelait _Bethphagé_, sans doute à cause des
+figuiers dont elle était plantée[1055], il eut encore un moment de
+satisfaction humaine[1056]. Le bruit de son arrivée s'était répandu.
+Les Galiléens qui étaient venus à la fête en conçurent beaucoup de joie
+et lui préparèrent un petit triomphe. On lui amena une ânesse, suivie,
+selon l'usage, de son petit. Les Galiléens étendirent leurs plus beaux
+habits en guise de housse sur le dos de cette pauvre monture, et le
+firent asseoir dessus. D'autres, cependant, déployaient leurs vêtements
+sur la route et la jonchaient de rameaux verts. La foule qui le
+précédait et le suivait, en portant des palmes, criait: «Hosanna au fils
+de David! béni soit celui qui vient au nom du Seigneur!» Quelques
+personnes même lui donnaient le titre de roi d'Israël[1057]. «Rabbi,
+fais-les taire,» lui dirent les pharisiens.--«S'ils se taisent, les
+pierres crieront,» répondit Jésus, et il entra dans la ville. Les
+Hiérosolymites, qui le connaissaient à peine, demandaient qui il était:
+«C'est Jésus, le prophète de Nazareth en Galilée,» leur répondait-on.
+Jérusalem était une ville d'environ 50,000 âmes[1058]. Un petit
+événement, comme l'entrée d'un étranger quelque peu célèbre, ou
+l'arrivée d'une bande de provinciaux, ou un mouvement du peuple aux
+avenues de la ville, ne pouvait manquer, dans les circonstances
+ordinaires, d'être vite ébruité. Mais au temps des fêtes, la confusion
+était extrême[1059]. Jérusalem, ces jours-là, appartenait aux étrangers.
+Aussi est-ce parmi ces derniers que l'émotion paraît avoir été la plus
+vive. Des prosélytes parlant grec, qui étaient venus à la fête, furent
+piqués de curiosité, et voulurent voir Jésus. Ils s'adressèrent à ses
+disciples[1060]; on ne sait pas bien ce qui résulta de cette entrevue.
+Pour Jésus, selon sa coutume, il alla passer la nuit à son cher village
+de Béthanie[1061]. Les trois jours suivants (lundi, mardi, mercredi), il
+descendit pareillement à Jérusalem; après le coucher du soleil, il
+remontait soit à Béthanie, soit aux fermes du flanc occidental du mont
+des Oliviers, où il avait beaucoup d'amis[1062].
+
+Une grande tristesse paraît, en ces dernières journées, avoir rempli
+l'âme, d'ordinaire si gaie et si sereine, de Jésus. Tous les récits sont
+d'accord pour lui prêter avant son arrestation un moment d'hésitation et
+de trouble, une sorte d'agonie anticipée. Selon les uns, il se serait
+tout à coup écrié: «Mon âme est troublée. O Père, sauve-moi de cette
+heure[1063].» On croyait qu'une voix du ciel à ce moment se fit
+entendre; d'autres disaient qu'un ange vint le consoler[1064]. Selon une
+version très-répandue, le fait aurait eu lieu au jardin de Gethsémani.
+Jésus, disait-on, s'éloigna à un jet de pierre de ses disciples
+endormis, ne prenant avec lui que Céphas et les deux fils Zébédée. Alors
+il pria la face contre terre. Son âme fut triste jusqu'à la mort; une
+angoisse terrible pesa sur lui; mais la résignation à la volonté divine
+l'emporta[1065]. Cette scène, par suite de l'art instinctif qui a
+présidé à la rédaction des synoptiques, et qui leur fait souvent obéir
+dans l'agencement du récit à des raisons de convenance ou d'effet, a été
+placée à la dernière nuit de Jésus, et au moment de son arrestation. Si
+cette version était la vraie, on ne comprendrait guère que Jean, qui
+aurait été le témoin intime d'un épisode si émouvant, n'en parlât pas
+dans le récit très-circonstancié qu'il fait de la soirée du jeudi[1066].
+Tout ce qu'il est permis de dire c'est que, durant ses derniers jours,
+le poids énorme de la mission qu'il avait acceptée pesa cruellement sur
+Jésus. La nature humaine se réveilla un moment. Il se prit peut-être à
+douter de son oeuvre. La terreur, l'hésitation s'emparèrent de lui et le
+jetèrent dans une défaillance pire que la mort. L'homme qui a sacrifié à
+une grande idée son repos et les récompenses légitimes de la vie éprouve
+toujours un moment de retour triste, quand l'image de la mort se
+présente à lui pour la première fois et cherche à lui persuader que tout
+est vain. Peut-être quelques-uns de ces touchants souvenirs que
+conservent les âmes les plus fortes, et qui par moments les percent
+comme un glaive, lui vinrent-ils à ce moment. Se rappela-t-il les
+claires fontaines de la Galilée, où il aurait pu se rafraîchir; la vigne
+et le figuier sous lesquels il avait pu s'asseoir; les jeunes filles
+qui auraient peut-être consenti à l'aimer? Maudit-il son âpre destinée,
+qui lui avait interdit les joies concédées à tous les autres?
+Regretta-t-il sa trop haute nature, et, victime de sa grandeur,
+pleura-t-il de n'être pas resté un simple artisan de Nazareth? On
+l'ignore. Car tous ces troubles intérieurs restèrent évidemment lettre
+close pour ses disciples. Ils n'y comprirent rien, et suppléèrent par de
+naïves conjectures à ce qu'il y avait d'obscur pour eux dans la grande
+âme de leur maître. Il est sûr, au moins, que sa nature divine reprit
+bientôt le dessus. Il pouvait encore éviter la mort; il ne le voulut
+pas. L'amour de son oeuvre l'emporta. Il accepta de boire le calice
+jusqu'à la lie. Désormais, en effet, Jésus se retrouve tout entier et
+sans nuage. Les subtilités du polémiste, la crédulité du thaumaturge et
+de l'exorciste sont oubliées. Il ne reste que le héros incomparable de
+la Passion, le fondateur des droits de la conscience libre, le modèle
+accompli que toutes les âmes souffrantes méditeront pour se fortifier et
+se consoler.
+
+Le triomphe de Bethphagé, cette audace de provinciaux, fêtant aux portes
+de Jérusalem l'avènement de leur roi-messie, acheva d'exaspérer les
+pharisiens et l'aristocratie du temple. Un nouveau conseil eut lieu le
+mercredi (12 de nisan), chez Joseph Kaïapha[1067]. L'arrestation
+immédiate de Jésus fut résolue. Un grand sentiment d'ordre et de police
+conservatrice présida à toutes les mesures. Il s'agissait d'éviter une
+esclandre. Comme la fête de Pâque, qui commençait cette année le
+vendredi soir, était un moment d'encombrement et d'exaltation, on
+résolut de devancer ces jours-là. Jésus était populaire[1068]; on
+craignait une émeute. L'arrestation fut donc fixée au lendemain jeudi.
+On résolut aussi de ne pas s'emparer de lui dans le temple, où il venait
+tous les jours[1069], mais d'épier ses habitudes, pour le saisir dans
+quelque endroit secret. Les agents des prêtres sondèrent les disciples,
+espérant obtenir des renseignements utiles de leur faiblesse ou de leur
+simplicité. Ils trouvèrent ce qu'ils cherchaient dans Juda de Kerioth.
+Ce malheureux, par des motifs impossibles à expliquer, trahit son
+maître, donna toutes les indications nécessaires, et se chargea même
+(quoiqu'un tel excès de noirceur soit à peine croyable) de conduire la
+brigade qui devait opérer l'arrestation. Le souvenir d'horreur que la
+sottise ou la méchanceté de cet homme laissa dans la tradition
+chrétienne a dû introduire ici quelque exagération. Juda jusque-là
+avait été un disciple comme un autre; il avait même le titre d'apôtre;
+il avait fait des miracles et chassé les démons. La légende, qui ne veut
+que des couleurs tranchées, n'a pu admettre dans le cénacle que onze
+saints et un réprouvé. La réalité ne procède point par catégories si
+absolues. L'avarice, que les synoptiques donnent pour motif au crime
+dont il s'agit, ne suffit pas pour l'expliquer. Il serait singulier
+qu'un homme qui tenait la caisse et qui savait ce qu'il allait perdre
+par la mort du chef, eût échangé les profits de son emploi[1070] contre
+une très-petite somme d'argent[1071]. Juda avait-il été blessé dans son
+amour-propre par la semonce qu'il reçut au dîner de Béthanie? Cela ne
+suffit pas encore. Jean voudrait en faire un voleur, un incrédule depuis
+le commencement[1072], ce qui n'a aucune vraisemblance. On aime mieux
+croire à quelque sentiment de jalousie, a quelque dissension intestine.
+La haine particulière que Jean témoigne contre Juda[1073] confirme cette
+hypothèse. D'un coeur moins pur que les autres, Juda aura pris, sans
+s'en apercevoir, les sentiments étroits de sa charge. Par un travers
+fort ordinaire dans les fonctions actives, il en sera venu à mettre les
+intérêts de la caisse au-dessus de l'oeuvre même à laquelle elle était
+destinée. L'administrateur aura tué l'apôtre. Le murmure qui lui échappe
+à Béthanie semble supposer que parfois il trouvait que le maître coûtait
+trop cher à sa famille spirituelle. Sans doute cette mesquine économie
+avait causé dans la petite société bien d'autres froissements.
+
+Sans nier que Juda de Kerioth ait contribué à l'arrestation de son
+maître, nous croyons donc que les malédictions dont on le charge ont
+quelque chose d'injuste. Il y eut peut-être dans son fait plus de
+maladresse que de perversité. La conscience morale de l'homme du peuple
+est vive et juste, mais instable et inconséquente. Elle ne sait pas
+résister à un entraînement momentané. Les sociétés secrètes du parti
+républicain cachaient dans leur sein beaucoup de conviction et de
+sincérité, et cependant les dénonciateurs y étaient fort nombreux. Un
+léger dépit suffisait pour faire d'un sectaire un traître. Mais si la
+folle envie de quelques pièces d'argent fit tourner la tête au pauvre
+Juda, il ne semble pas qu'il eût complètement perdu le sentiment moral,
+puisque, voyant les conséquences de sa faute, il se repentit[1074], et,
+dit-on, se donna la mort.
+
+Chaque minute, à ce moment, devient solennelle et a compté plus que des
+siècles entiers dans l'histoire de l'humanité. Nous sommes arrivés au
+jeudi, 13 de nisan (2 avril). C'était le lendemain soir que commençait
+la fête de Pâque, par le festin où l'on mangeait l'agneau. La fête se
+continuait les sept jours suivants, durant lesquels on mangeait les
+pains azymes. Le premier et le dernier de ces sept jours avaient un
+caractère particulier de solennité. Les disciples étaient déjà occupés
+des préparatifs pour la fête[1075]. Quant à Jésus, on est porté à croire
+qu'il connaissait la trahison de Juda, et qu'il se doutait du sort qui
+l'attendait. Le soir, il fit avec ses disciples son dernier repas. Ce
+n'était pas le festin rituel de la pâque, comme on l'a supposé plus
+tard, en commettant une erreur d'un jour[1076]; mais pour l'Église
+primitive, le souper du jeudi fut la vraie pâque, le sceau de l'alliance
+nouvelle. Chaque disciple y rapporta ses plus chers souvenirs, et une
+foule de traits touchants que chacun gardait du maître furent accumulés
+sur ce repas, qui devint la pierre angulaire de la piété chrétienne et
+le point de départ des plus fécondes institutions.
+
+Nul doute, en effet, que l'amour tendre dont le coeur de Jésus était
+rempli pour la petite église qui l'entourait n'ait débordé à ce
+moment[1077]. Son âme sereine et forte se trouvait légère sous le poids
+des sombres préoccupations qui l'assiégeaient. Il eut un mot pour chacun
+de ses amis. Deux d'entre eux, Jean et Pierre, surtout, furent l'objet
+de tendres marques d'attachement. Jean (c'est lui du moins qui l'assure)
+était couché sur le divan, à côté de Jésus, et sa tête reposait sur la
+poitrine du maître. Vers la fin du repas, le secret qui pesait sur le
+coeur de Jésus faillit lui échapper: «En vérité, dit-il, je vous le dis,
+un de vous me trahira[1078].» Ce fut pour ces hommes naïfs un moment
+d'angoisse; ils se regardèrent les uns les autres, et chacun
+s'interrogea. Juda était présent; peut-être Jésus, qui avait depuis
+quelque temps des raisons de se défier de lui, chercha-t-il par ce mot à
+tirer de ses regards ou de son maintien embarrassé l'aveu de sa faute.
+Mais le disciple infidèle ne perdit pas contenance; il osa même, dit-on,
+demander comme les autres: «Serait-ce moi, rabbi?»
+
+Cependant, l'âme droite et bonne de Pierre était à la torture. Il fit
+signe à Jean de tâcher de savoir de qui le maître parlait. Jean, qui
+pouvait converser avec Jésus sans être entendu, lui demanda le mot de
+cette énigme. Jésus n'ayant que des soupçons ne voulut prononcer aucun
+nom; il dit seulement à Jean de bien remarquer celui à qui il allait
+offrir du pain trempé. En même temps, il trempa le pain et l'offrit à
+Juda. Jean et Pierre seuls eurent connaissance du fait. Jésus adressa à
+Juda quelques paroles qui renfermaient un sanglant reproche, mais ne
+furent pas comprises des assistants. On crut que Jésus lui donnait des
+ordres pour la fête du lendemain, et il sortit[1079].
+
+Sur le moment, ce repas ne frappa personne, et à part les appréhensions
+dont le maître fit la confidence à ses disciples, qui ne comprirent qu'à
+demi, il ne s'y passa rien d'extraordinaire. Mais après la mort de
+Jésus, on attacha à cette soirée un sens singulièrement solennel, et
+l'imagination des croyants y répandit une teinte de suave mysticité. Ce
+qu'on se rappelle le mieux d'une personne chère, ce sont ses derniers
+temps. Par une illusion inévitable, on prête aux entretiens qu'on a eus
+alors avec elle un sens qu'ils n'ont pris que par la mort; on rapproche
+en quelques heures les souvenirs de plusieurs années. La plupart des
+disciples ne virent plus leur maître après le souper dont nous venons de
+parler. Ce fut le banquet d'adieu. Dans ce repas, ainsi que dans
+beaucoup d'autres, Jésus pratiqua son rite mystérieux de la fraction du
+pain. Comme on crut de bonne heure que le repas en question eut lieu le
+jour de Pâque et fut le festin pascal, l'idée vint naturellement que
+l'institution eucharistique se fit à ce moment suprême. Partant de
+l'hypothèse que Jésus savait d'avance avec précision le moment de sa
+mort, les disciples devaient être amenés à supposer qu'il réserva pour
+ses dernières heures une foule d'actes importants. Comme, d'ailleurs,
+une des idées fondamentales des premiers chrétiens était que la mort de
+Jésus avait été un sacrifice, remplaçant tous ceux de l'ancienne Loi, la
+«Cène,» qu'on supposait s'être passée une fois pour toutes la veille de
+la Passion, devint le sacrifice par excellence, l'acte constitutif de la
+nouvelle alliance, le signe du sang répandu pour le salut de tous[1080].
+Le pain et le vin, mis en rapport avec la mort elle-même, furent ainsi
+l'image du Testament nouveau que Jésus avait scellé de ses souffrances,
+la commémoration du sacrifice du Christ jusqu'à son avénement[1081].
+
+De très-bonne heure, ce mystère se fixa en un petit récit sacramentel,
+que nous possédons sous quatre formes[1082] très-analogues entre elles.
+Jean, si préoccupé des idées eucharistiques[1083], qui raconte le
+dernier repas avec tant de prolixité, qui y rattache tant de
+circonstances et tant de discours[1084]; Jean qui, seul parmi les
+narrateurs évangéliques, a ici la valeur d'un témoin oculaire, ne
+connaît pas ce récit. C'est la preuve qu'il ne regardait pas
+l'institution de l'Eucharistie comme une particularité de la Cène. Pour
+lui, le rite de la Cène, c'est le lavement des pieds. Il est probable
+que dans certaines familles chrétiennes primitives, ce dernier rite
+obtint une importance qu'il perdit depuis[1085]. Sans doute Jésus, dans
+quelques circonstances, l'avait pratiqué pour donner à ses disciples une
+leçon d'humilité fraternelle. On le rapporta à la veille de sa mort,
+par suite de la tendance que l'on eut à grouper autour de la Cène
+toutes les grandes recommandations morales et rituelles de Jésus.
+
+Un haut sentiment d'amour, de concorde, de charité, de déférence
+mutuelle animait du reste les souvenirs qu'on croyait garder des
+dernières heures de Jésus[1086]. C'est toujours l'unité de son Église,
+constituée par lui ou par son esprit, qui est l'âme des symboles et des
+discours que la tradition chrétienne fit remonter à ce moment sacré: «Je
+vous donne un commandement nouveau, disait-il: c'est de vous aimer les
+uns les autres comme je vous ai aimés. Le signe auquel on connaîtra que
+vous êtes mes disciples, sera que vous vous aimiez. Je ne vous appelle
+plus des serviteurs, parce que le serviteur n'est pas dans la confidence
+de son maître; mais je vous appelle mes amis, parce que je vous ai
+communiqué tout ce que j'ai appris de mon Père. Ce que je vous ordonne,
+c'est de vous aimer les uns les autres[1087].» A ce dernier moment,
+quelques rivalités, quelques luttes de préséance se produisirent
+encore[1088]. Jésus fit remarquer que si lui, le maître, avait été au
+milieu de ses disciples comme leur serviteur, à plus forte raison
+devaient-ils se subordonner les uns aux autres. Selon quelques-uns, en
+buvant le vin, il aurait dit: «Je ne goûterai plus de ce fruit de la
+vigne jusqu'à ce que je le boive nouveau avec vous dans le royaume de
+mon Père[1089].» Selon d'autres, il leur aurait promis bientôt un festin
+céleste, où ils seraient assis sur des trônes à ses côtés[1090].
+
+Il semble que, vers la fin de la soirée, les pressentiments de Jésus
+gagnèrent les disciples. Tous sentirent qu'un grave danger menaçait le
+maître et qu'on touchait à une crise. Un moment Jésus songea à quelques
+précautions et parla d'épées. Il y en avait deux dans la compagnie.
+«C'est assez,» dit-il[1091]. Il ne donna aucune suite à cette idée; il
+vit bien que de timides provinciaux ne tiendraient pas devant la force
+armée des grands pouvoirs de Jérusalem. Céphas, plein de coeur et se
+croyant sûr de lui-même, jura qu'il irait avec lui en prison et à la
+mort. Jésus, avec sa finesse ordinaire, lui exprima quelques doutes.
+Selon une tradition, qui remontait probablement à Pierre lui-même, Jésus
+l'assigna au chant du coq[1092]. Tous, comme Céphas, jurèrent qu'ils ne
+faibliraient pas.
+
+
+NOTES:
+
+[1038] Luc, XIX, 11.
+
+[1039] Luc, XXII, 24 et suiv.
+
+[1040] Matth., XX, 20 et suiv.; Marc, X, 35 et suiv.
+
+[1041] Luc, XIX, 12-27.
+
+[1042] Matth., XVI, 21 et suiv.; Marc, VIII, 31 et suiv.
+
+[1043] Matth., XX, 17 et suiv.; Marc, X, 31 et suiv.; Luc, XVIII, 31 et
+suiv.
+
+[1044] Matth., XXIII, 39; Luc, XIII, 35.
+
+[1045] Matth., XX, 28.
+
+[1046] Jean, XI, 56.
+
+[1047] La pâque se célébrait le 14 de nisan. Or l'an 33, le 1er nisan
+répondait à la journée du samedi, 21 mars.
+
+[1048] Matth., XXVI, 6; Marc, XIV, 3. Cf. Luc, VII, 40, 43-44.
+
+[1049] Il est très-ordinaire, en Orient, qu'une personne qui vous est
+attachée par un lien d'affection ou de domesticité aille vous servir
+quand vous mangez chez autrui.
+
+[1050] J'ai vu cet usage se pratiquer encore à Sour.
+
+[1051] Il faut se rappeler que les pieds des convives n'étaient point,
+comme chez nous, cachés sous la table, mais étendus à la hauteur du
+corps sur le divan ou _triclinium_.
+
+[1052] Matth., XXIV, 6 et suiv.; Marc, XIV, 3 et suiv.; Jean, XI, 2;
+XII, 2 et suiv. Comparez Luc, VII, 36 et suiv.
+
+[1053] Jean, XII, 12.
+
+[1054] Luc, XIX, 41 et suiv.
+
+[1055] Mischna, _Menachoth_, XI, 2; Talm. de Bab., _Sanhédrin_, 14 _b_;
+_Pesachim_, 63 _b_, 91 _a_; _Sota_, 45 _a_; _Baba metsia_, 85 _a_. Il
+résulte de ces passages que Bethphagé était une sorte de _pomoerium_,
+qui s'étendait au pied du soubassement oriental du temple, et qui avait
+lui-même son mur de clôture. Les passages Matth., XXI, 1, Marc, XI, 1,
+Luc, XIX, 29, n'impliquent pas nettement que Bethphagé fût un village,
+comme l'ont supposé Eusèbe et S. Jérôme.
+
+[1056] Matth., XXI, 1 et suiv.; Marc, XI, 1 et suiv.; Luc, XIX, 29 et
+suiv.; Jean, XII, 12 et suiv.
+
+[1057] Luc, XIX, 38; Jean, XII, 13.
+
+[1058] Le chiffre de 120,000, donné par Hécatée (dans Josèphe. _Contre
+Apion_, I, 22), paraît exagéré. Cicéron parle de Jérusalem comme d'une
+bicoque (_Ad Atticum_, II, IX). Les anciennes enceintes, quelque système
+qu'on adopte, ne comportent pas une population quadruple de celle
+d'aujourd'hui, laquelle n'atteint pas 15,000 habitants. V. Robinson,
+_Bibl. Res_., I, 421-422 (2e édition); Fergusson, _Topogr. of Jerus_.,
+p. 51; Forster, _Syria and Palestine_, p. 82.
+
+[1059] Jos., _B. J_., II, XIV, 3; VI, IX, 3.
+
+[1060] Jean, XII, 20 et suiv.
+
+[1061] Matth., XXI, 17; Marc, XI, 11.
+
+[1062] Matth., XXI, 17-18; Marc, XI, 11-12, 19; Luc, XXI, 37-38.
+
+[1063] Jean, XII, 27 et suiv. On comprend que le ton exalté de Jean et
+sa préoccupation exclusive du rôle divin de Jésus aient effacé du récit
+les circonstances de faiblesse naturelle racontées par les synoptiques.
+
+[1064] Luc, XXII, 43; Jean, XII, 28-29.
+
+[1065] Matth., XVIII, 36 et suiv.; Marc, XIV, 32 et suiv.; Luc, XXII, 39
+et suiv.
+
+[1066] Cela se comprendrait d'autant moins que Jean met une sorte
+d'affectation à relever les circonstances qui lui sont personnelles ou
+dont il a été le seul témoin (XIII, 23 et suiv.; XVIII, 15 et suiv.;
+XIX, 26 et suiv., 35; XX, 2 et suiv.; XXI, 20 et suiv.).
+
+[1067] Matth., XXVI, 1-5; Marc, XIV, 1-2; Luc, XXII, 1-2.
+
+[1068] Matth., XXI, 46.
+
+[1069] Matth., XXVI, 55.
+
+[1070] Jean, XII, 6.
+
+[1071] Jean ne parle même pas d'un salaire en argent.
+
+[1072] Jean, VI, 65; XII, 6.
+
+[1073] Jean, VI, 65, 71-72; XII, 6; XIII, 2, 27 et suiv.
+
+[1074] Matth., XXVII, 3 et suiv.
+
+[1075] Matth., XXVI, 4 et suiv.; Marc, XIV, 42; Luc, XXII, 7; Jean,
+XIII, 29.
+
+[1076] C'est le système des synoptiques (Matth., XXVI, 47 et suiv.;
+Marc, XIV, 42 et suiv.; Luc, XXII, 7 et suiv., 45). Mais Jean, dont le
+récit a pour cette partie une autorité prépondérante, suppose
+formellement que Jésus mourut le jour même où l'on mangeait l'agneau
+(XIII, 1-2, 29; XVIII, 28; XIX, 14, 34). Le Talmud fait aussi mourir
+Jésus «la veille de Pâque» (Talm. de Bab., _Sanhédrin_, 43 _a_, 67 _a_).
+
+[1077] Jean, XIII, 1 et suiv.
+
+[1078] Matth., XXVI, 21 et suiv.; Marc, XIV, 18 et suiv.; Luc, XX, 24 et
+suiv.; Jean, XIII, 21 et suiv.; XXI, 20.
+
+[1079] Jean, XIII, 24 et suiv., qui lève les invraisemblances du récit
+des synoptiques.
+
+[1080] Luc, XXII., 20.
+
+[1081] I Cor., XI, 26.
+
+[1082] Matth., XXVI, 26-28; Marc, XIV, 22-24; Luc, XXII, 19-21; I Cor.,
+XI, 23-25.
+
+[1083] Ch. VI.
+
+[1084] Ch. XIII-XVII.
+
+[1085] Jean, XIII, 14-45. Cf. Matth., XX, 26 et suiv.; Luc, XXII, 26 et
+suiv.
+
+[1086] Jean, XIII, 1 et suiv. Les discours placés par Jean à la suite du
+récit de la Cène ne peuvent être pris pour historiques. Ils sont pleins
+de tours et d'expressions qui ne sont pas dans le style des discours de
+Jésus, et qui, au contraire, rentrent très-bien dans le langage habituel
+de Jean. Ainsi l'expression «petits enfants» au vocatif (Jean, XIII, 33)
+est très-fréquente dans la première épître de Jean. Elle ne paraît pas
+avoir été familière à Jésus.
+
+[1087] Jean, XIII, 33-35; XV, 12-17.
+
+[1088] Luc, XXII, 24-27. Cf. Jean, XIII, 4 et suiv.
+
+[1089] Matth., XXVI, 29; Marc, XIV, 25; Luc, XXII, 18.
+
+[1090] Luc, XXII, 29-30.
+
+[1091] Luc, XXII, 36-38.
+
+[1092] Matth., XXVI, 31 et suiv.; Marc, XIV, 29 et suiv.; Luc, XXII, 33
+et suiv.; Jean, XIII, 36 et suiv.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+ARRESTATION ET PROCÈS DE JÉSUS.
+
+
+La nuit était complètement tombée[1093] quand on sortit de la
+salle[1094]. Jésus, selon son habitude, passa le val du Cédron, et se
+rendit, accompagné des disciples, dans le jardin de Gethsémani, au pied
+du mont des Oliviers[1095]. Il s'y assit. Dominant ses amis de son
+immense supériorité, il veillait et priait. Eux dormaient à côté de lui,
+quand tout à coup une troupe armée se présenta à la lueur des torches.
+C'étaient des sergents du temple, armés de bâtons, sorte de brigade de
+police qu'on avait laissée aux prêtres; ils étaient soutenus par un
+détachement de soldats romains avec leurs épées; le mandat d'arrestation
+émanait du grand-prêtre et du sanhédrin[1096]. Judas, connaissant les
+habitudes de Jésus, avait indiqué cet endroit comme celui où on pouvait
+le surprendre avec le plus de facilité. Judas, selon l'unanime tradition
+des premiers temps, accompagnait lui-même l'escouade[1097], et même,
+selon quelques-uns[1098], il aurait poussé l'odieux jusqu'à prendre pour
+signe de sa trahison un baiser. Quoi qu'il en soit de cette
+circonstance, il est certain qu'il y eut un commencement de résistance
+de la part des disciples[1099]. Un d'eux (Pierre, selon des témoins
+oculaires[1100]) tira l'épée et blessa à l'oreille un des serviteurs du
+grand-prêtre nommé Malek. Jésus arrêta ce premier mouvement. Il se livra
+lui-même aux soldats. Faibles et incapables d'agir avec suite, surtout
+contre des autorités qui avaient tant de prestige, les disciples
+prirent la fuite et se dispersèrent. Seuls, Pierre et Jean ne quittèrent
+pas de vue leur maître. Un autre jeune homme inconnu le suivait, couvert
+d'un vêtement léger. On voulut l'arrêter; mais le jeune homme s'enfuit,
+en laissant sa tunique entre les mains des agents[1101].
+
+La marche que les prêtres avaient résolu de suivre contre Jésus était
+très-conforme au droit établi. La procédure contre le «séducteur»
+(_mésith_), qui cherche à porter atteinte à la pureté de la religion,
+est expliquée dans le Talmud avec des détails dont la naïve impudence
+fait sourire. Le guet-apens judiciaire y est érigé en partie essentielle
+de l'instruction criminelle. Quand un homme est accusé de «séduction,»
+on aposte deux témoins, que l'on cache derrière une cloison; on
+s'arrange pour attirer le prévenu dans une chambre contiguë, où il
+puisse être entendu des deux témoins sans que lui-même les aperçoive. On
+allume deux chandelles près de lui, pour qu'il soit bien constaté que
+les témoins «le voient[1102].» Alors on lui fait répéter son blasphème.
+On l'engage à se rétracter. S'il persiste, les témoins qui l'ont entendu
+l'amènent au tribunal, et on le lapide. Le Talmud ajoute que ce fut de
+la sorte qu'on se comporta envers Jésus, qu'il fut condamné sur la foi
+de deux témoins qu'on avait apostés, que le crime de «séduction» est, du
+reste, le seul pour lequel on prépare ainsi les témoins[1103].
+
+Les disciples de Jésus nous apprennent, en effet, que le crime reproché
+à leur maître était la «séduction[1104],» et, à part quelques minuties,
+fruit de l'imagination rabbinique, le récit des évangiles répond trait
+pour trait à la procédure décrite par le Talmud. Le plan des ennemis de
+Jésus était de le convaincre, par enquête testimoniale et par ses
+propres aveux, de blasphème et d'attentat contre la religion mosaïque,
+de le condamner à mort selon la loi, puis de faire approuver la
+condamnation par Pilate. L'autorité sacerdotale, comme nous l'avons déjà
+vu, résidait tout entière de fait entre les mains de Hanan. L'ordre
+d'arrestation venait probablement de lui. Ce fut chez ce puissant
+personnage que l'on mena d'abord Jésus[1105]. Hanan l'interrogea sur sa
+doctrine et ses disciples. Jésus refusa avec une juste fierté d'entrer
+dans de longues explications. Il s'en référa à son enseignement, qui
+avait été public; il déclara n'avoir jamais eu de doctrine secrète; il
+engagea l'ex-grand-prêtre à interroger ceux qui l'avaient écouté. Cette
+réponse était parfaitement naturelle; mais le respect exagéré dont le
+vieux pontife était entouré la fit paraître audacieuse; un des
+assistants y répliqua, dit-on, par un soufflet.
+
+Pierre et Jean avaient suivi leur maître jusqu'à la demeure de Hanan.
+Jean, qui était connu dans la maison, fut admis sans difficulté; mais
+Pierre fut arrêté à l'entrée, et Jean fut obligé de prier la portière de
+le laisser passer. La nuit était froide. Pierre resta dans l'antichambre
+et s'approcha d'un brasier autour duquel les domestiques se chauffaient.
+Il fut bientôt reconnu pour un disciple de l'accusé. Le malheureux,
+trahi par son accent galiléen, poursuivi de questions par les valets,
+dont l'un était parent de Malek et l'avait vu à Gethsémani, nia par
+trois fois qu'il eût jamais eu la moindre relation avec Jésus. Il
+pensait que Jésus ne pouvait l'entendre, et il ne songeait pas que cette
+lâcheté dissimulée renfermait une grande indélicatesse. Mais sa bonne
+nature lui révéla bientôt la faute qu'il venait de commettre. Une
+circonstance fortuite, le chant du coq, lui rappela un mot que Jésus lui
+avait dit. Touché au coeur, il sortit et se mit à pleurer
+amèrement[1106].
+
+Hanan, bien qu'auteur véritable du meurtre juridique qui allait
+s'accomplir, n'avait pas de pouvoirs pour prononcer la sentence de
+Jésus; il le renvoya à son gendre Kaïapha, qui portait le titre
+officiel. Cet homme, instrument aveugle de son beau-père, devait
+naturellement tout ratifier. Le sanhédrin était rassemblé chez
+lui[1107]. L'enquête commença; plusieurs témoins, préparés d'avance
+selon le procédé inquisitorial exposé dans le Talmud, comparurent devant
+le tribunal. Le mot fatal, que Jésus avait réellement prononcé: «Je
+détruirai le temple de Dieu, et je le rebâtirai en trois jours,» fut
+cité par deux témoins. Blasphémer le temple de Dieu était, d'après la
+loi juive, blasphémer Dieu lui-même[1108]. Jésus garda le silence et
+refusa d'expliquer la parole incriminée. S'il faut en croire un récit,
+le grand-prêtre alors l'aurait adjuré de dire s'il était le Messie;
+Jésus l'aurait confessé et aurait proclamé devant l'assemblée la
+prochaine venue de son règne céleste[1109]. Le courage de Jésus, décidé
+à mourir, n'exige pas cela. Il est plus probable qu'ici, comme chez
+Hanan, il garda le silence. Ce fut en général, à ce dernier moment, sa
+règle de conduite. La sentence était arrêtée; on ne cherchait que des
+prétextes. Jésus le sentait, et n'entreprit pas une défense inutile. Au
+point de vue du judaïsme orthodoxe, il était bien vraiment un
+blasphémateur, un destructeur du culte établi; or ces crimes étaient
+punis de mort par la loi[1110]. D'une seule voix, l'assemblée le déclara
+coupable de crime capital. Les membres du conseil qui penchaient
+secrètement vers lui étaient absents ou ne votèrent pas[1111]. La
+frivolité ordinaire aux aristocraties depuis longtemps établies ne
+permit pas aux juges de réfléchir longuement sur les conséquences de la
+sentence qu'ils rendaient. La vie de l'homme était alors sacrifiée bien
+légèrement; sans doute les membres du sanhédrin ne songèrent pas que
+leurs fils rendraient compte à une postérité irritée de l'arrêt prononcé
+avec un si insouciant dédain.
+
+Le sanhédrin n'avait pas le droit de faire exécuter une sentence de
+mort[1112]. Mais, dans la confusion de pouvoirs qui régnait alors en
+Judée, Jésus n'en était pas moins dès ce moment un condamné. Il demeura
+le reste de la nuit exposé aux mauvais traitements d'une valetaille
+infime, qui ne lui épargna aucun affront[1113].
+
+Le matin, les chefs des prêtres et les anciens se trouvèrent de nouveau
+réunis[1114]. Il s'agissait de faire ratifier par Pilate la condamnation
+prononcée par le sanhédrin, et frappée d'insuffisance depuis
+l'occupation des Romains. Le procurateur n'était pas investi comme le
+légat impérial du droit de vie et de mort. Mais Jésus n'était pas
+citoyen romain; il suffisait de l'autorisation du gouverneur pour que
+l'arrêt prononcé contre lui eût son cours. Comme il arrive toutes les
+fois qu'un peuple politique soumet une nation où la loi civile et la loi
+religieuse se confondent, les Romains étaient amenés à prêter à la loi
+juive une sorte d'appui officiel. Le droit romain ne s'appliquait pas
+aux Juifs. Ceux-ci restaient sous le droit canonique que nous trouvons
+consigné dans le Talmud, de même que les Arabes d'Algérie sont encore
+régis par le code de l'islam. Quoique neutres en religion, les Romains
+sanctionnaient ainsi fort souvent des pénalités portées pour des délits
+religieux. La situation était à peu près celle des villes saintes de
+l'Inde sous la domination anglaise, ou bien encore ce que serait l'état
+de Damas, le lendemain du jour où la Syrie serait conquise par une
+nation européenne. Josèphe prétend (mais certes on en peut douter) que
+si un Romain franchissait les stèles qui portaient des inscriptions
+défendant aux païens d'avancer, les Romains eux-mêmes le livraient aux
+Juifs pour le mettre à mort[1115].
+
+Les agents des prêtres lièrent donc Jésus et l'amenèrent au prétoire,
+qui était l'ancien palais d'Hérode[1116], joignant la tour
+Antonia[1117]. On était au matin du jour où l'on devait manger l'agneau
+pascal (vendredi, 14 de nisan = 3 avril). Les Juifs se seraient souillés
+en entrant dans le prétoire et n'auraient pu faire le festin sacré. Ils
+restèrent dehors[1118]. Pilate, averti de leur présence, monta au
+_bima_[1119] ou tribunal situé en plein air[1120], à l'endroit qu'on
+nommait _Gabbatha_ ou en grec _Lithostrotos_, à cause du carrelage qui
+revêtait le sol.
+
+A peine informé de l'accusation, il témoigna sa mauvaise humeur d'être
+mêlé à cette affaire[1121] Puis il s'enferma dans le prétoire avec
+Jésus. Là eut lieu un entretien dont les détails précis nous échappent,
+aucun témoin n'ayant pu le redire aux disciples, mais dont la couleur
+paraît avoir été bien devinée par Jean. Son récit, en effet, est en
+parfait accord avec ce que l'histoire nous apprend de la situation
+réciproque des deux interlocuteurs.
+
+Le procurateur Pontius, surnommé Pilatus, sans doute à cause du _pilum_ ou
+javelot d'honneur dont lui ou un de ses ancêtres fut décoré[1122],
+n'avait eu jusque-là aucune relation avec la secte naissante.
+Indifférent aux querelles intérieures des Juifs, il ne voyait dans tous
+ces mouvements de sectaires que les effets d'imaginations intempérantes
+et de cerveaux égarés. En général, il n'aimait pas les Juifs. Mais les
+Juifs le détestaient plus encore; ils le trouvaient dur, méprisant,
+emporté; ils l'accusaient de crimes invraisemblables[1123]. Centre d'une
+grande fermentation populaire, Jérusalem était une ville
+très-séditieuse et pour un étranger un insupportable séjour. Les exaltés
+prétendaient que c'était chez le nouveau procurateur un dessein arrêté
+d'abolir la loi juive[1124]. Leur fanatisme étroit, leurs haines
+religieuses révoltaient ce large sentiment de justice et de gouvernement
+civil, que le Romain le plus médiocre portait partout avec lui. Tous les
+actes de Pilate qui nous sont connus le montrent comme un bon
+administrateur[1125]. Dans les premiers temps de l'exercice de sa
+charge, il avait eu avec ses administrés des difficultés qu'il avait
+tranchées d'une manière très-brutale, mais où il semble que, pour le
+fond des choses, il avait raison. Les Juifs devaient lui paraître des
+gens arriérés; il les jugeait sans doute comme un préfet libéral jugeait
+autrefois les Bas-Bretons, se révoltant pour une nouvelle route ou pour
+l'établissement d'une école. Dans ses meilleurs projets pour le bien du
+pays, notamment en tout ce qui tenait aux travaux publics, il avait
+rencontré la Loi comme un obstacle infranchissable. La Loi enserrait la
+vie à tel point qu'elle s'opposait à tout changement et à toute
+amélioration. Les constructions romaines, même les plus utiles, étaient
+de la part des Juifs zélés l'objet d'une grande antipathie[1126]. Deux
+écussons votifs, avec des inscriptions qu'il avait fait apposer à sa
+résidence, laquelle était voisine de l'enceinte sacrée, provoquèrent un
+orage encore plus violent[1127]. Pilate tint d'abord peu de compte de
+ces susceptibilités; il se vit ainsi engagé dans des répressions
+sanglantes[1128], qui plus tard finirent par amener sa
+destitution[1129]. L'expérience de tant de conflits l'avait rendu fort
+prudent dans ses rapports avec un peuple intraitable, qui se vengeait de
+ses maîtres en les obligeant à user envers lui de rigueurs odieuses. Le
+procurateur se voyait avec un suprême déplaisir amené à jouer en cette
+nouvelle affaire un rôle de cruauté, pour une loi qu'il haïssait[1130].
+Il savait que le fanatisme religieux, quand il a obtenu quelque violence
+des gouvernements civils, est ensuite le premier à en faire peser sur
+eux la responsabilité, presque à les en accuser. Suprême injustice; car
+le vrai coupable, en pareil cas, est l'instigateur!
+
+Pilate eût donc désiré sauver Jésus. Peut-être l'attitude digne et
+calme de l'accusé fit-elle sur lui de l'impression. Selon une
+tradition[1131], Jésus aurait trouvé un appui dans la propre femme du
+procurateur. Celle-ci avait pu entrevoir le doux Galiléen de quelque
+fenêtre du palais, donnant sur les cours du temple. Peut-être le
+revit-elle en songe, et le sang de ce beau jeune homme, qui allait être
+versé, lui donna-t-il le cauchemar. Ce qu'il y a de certain, c'est que
+Jésus trouva Pilate prévenu en sa faveur. Le gouverneur l'interrogea
+avec bonté et avec l'intention de chercher tous les moyens de le
+renvoyer absous.
+
+Le titre de «roi des Juifs,» que Jésus ne s'était jamais donné, mais que
+ses ennemis présentaient comme le résumé de son rôle et de ses
+prétentions, était naturellement celui par lequel on pouvait exciter les
+ombrages de l'autorité romaine. C'est par ce côté, comme séditieux et
+comme coupable de crime d'État, qu'on se mit à l'accuser. Rien n'était
+plus injuste; car Jésus avait toujours reconnu l'empire romain pour le
+pouvoir établi. Mais les partis religieux conservateurs n'ont pas
+coutume de reculer devant la calomnie. On tirait malgré lui toutes les
+conséquences de sa doctrine; on le transformait en disciple de Juda le
+Gaulonite; on prétendait qu'il défendait de payer le tribut à
+César[1132]. Pilate lui demanda s'il était réellement le roi des
+Juifs[1133]. Jésus ne dissimula rien de ce qu'il pensait. Mais la grande
+équivoque qui avait fait sa force, et qui après sa mort devait
+constituer sa royauté, le perdit cette fois. Idéaliste, c'est-à-dire ne
+distinguant pas l'esprit et la matière, Jésus, la bouche armée de son
+glaive à deux tranchants, selon l'image de l'Apocalypse, ne rassura
+jamais complètement les puissances de la terre. S'il faut en croire
+Jean, il aurait avoué sa royauté, mais prononcé en même temps cette
+profonde parole: «Mon royaume n'est pas de ce monde.» Puis il aurait
+expliqué la nature de sa royauté, se résumant tout entière dans la
+possession et la proclamation de la vérité. Pilate ne comprit rien à cet
+idéalisme supérieur[1134]. Jésus lui fit sans doute l'effet d'un rêveur
+inoffensif. Le manque, total de prosélytisme religieux et philosophique
+chez les Romains de cette époque leur faisait regarder le dévouement à
+la vérité comme une chimère. Ces débats les ennuyaient et leur
+paraissaient dénués de sens. Ne voyant pas quel levain dangereux pour
+l'empire se cachait dans les spéculations nouvelles, ils n'avaient
+aucune raison d'employer la violence contre elles. Tout leur
+mécontentement tombait sur ceux qui venaient leur demander des supplices
+pour de vaines subtilités. Vingt ans plus tard, Gallion suivait encore
+la même conduite avec les Juifs[1135]. Jusqu'à la ruine de Jérusalem, la
+règle administrative des Romains fut de rester complètement indifférents
+dans ces querelles de sectaires entre eux[1136].
+
+Un expédient se présenta à l'esprit du gouverneur pour concilier ses
+propres sentiments avec les exigences du peuple fanatique dont il avait
+déjà tant de fois ressenti la pression. Il était d'usage à propos de la
+fête de Pâque de délivrer au peuple un prisonnier. Pilate, sachant que
+Jésus n'avait été arrêté que par suite de la jalousie des prêtres[1137],
+essaya de le faire bénéficier de cette coutume. Il parut de nouveau sur
+le _bima_, et proposa à la foule de relâcher «le roi des Juifs.» La
+proposition faite en ces termes avait un certain caractère de largeur en
+même temps que d'ironie. Les prêtres en virent le danger. Ils agirent
+promptement[1138], et pour combattre la proposition de Pilate, ils
+suggérèrent à la foule le nom d'un prisonnier qui jouissait dans
+Jérusalem d'une grande popularité. Par un singulier hasard, il
+s'appelait aussi Jésus[1139] et portait le surnom de Bar-Abba ou
+Bar-Rabban[1140]. C'était un personnage fort connu[1141]; il avait été
+arrêté à la suite d'une émeute accompagnée de meurtre[1142]. Une clameur
+générale s'éleva: «Non celui-là; mais Jésus Bar-Rabban.» Pilate fut
+obligé de délivrer Jésus Bar-Rabban.
+
+Son embarras augmentait. Il craignait que trop d'indulgence pour un
+accusé auquel on donnait le titre de «roi des Juifs» ne le compromît. Le
+fanatisme, d'ailleurs, amène tous les pouvoirs à traiter avec lui.
+Pilate se crut obligé de faire quelque concession; mais hésitant encore à
+répandre le sang pour satisfaire des gens qu'il détestait, il voulut
+tourner la chose en comédie. Affectant de rire du titre pompeux que
+l'on donnait à Jésus, il le fit fouetter[1143]. La flagellation était le
+préliminaire ordinaire du supplice de la croix[1144]. Peut-être Pilate
+voulut-il laisser croire que cette condamnation était déjà prononcée,
+tout en espérant que le préliminaire, suffirait. Alors eut lieu, selon
+tous les récits, une scène révoltante. Des soldats lui mirent sur le dos
+une casaque rouge, sur la tête une couronne formée de branches
+épineuses, et un roseau à la main. On l'amena ainsi affublé sur la
+tribune, en face du peuple. Les soldats défilaient devant lui, le
+souffletaient tour à tour, et disaient en s'agenouillant: «Salut, roi
+des Juifs[1145].» D'autres, dit-on, crachaient sur lui et frappaient sa
+tête avec le roseau. On comprend difficilement que la gravité romaine se
+soit prêtée à des actes si honteux. Il est vrai que Pilate, en qualité
+de procurateur, n'avait guère sous ses ordres que des troupes
+auxiliaires[1146]. Des citoyens romains, comme étaient les légionnaires,
+ne fussent pas descendus à de telles indignités.
+
+Pilate avait-il cru par cette parade mettre sa responsabilité à
+couvert? Espérait-il détourner le coup qui menaçait Jésus en accordant
+quelque chose à la haine des Juifs[1147], et en substituant au
+dénouement tragique une fin grotesque d'où il semblait résulter que
+l'affaire ne méritait pas une autre issue? Si telle fut sa pensée, elle
+n'eut aucun succès. Le tumulte grandissait et devenait une véritable
+sédition. Les cris: «Qu'il soit crucifié! qu'il soit crucifié!»
+retentissaient de tous côtés. Les prêtres, prenant un ton de plus en
+plus exigeant, déclaraient la Loi en péril, si le séducteur n'était puni
+de mort[1148]. Pilate vit clairement que, pour sauver Jésus, il faudrait
+réprimer une émeute sanglante. Il essaya cependant encore de gagner du
+temps. Il rentra dans le prétoire, s'informa de quel pays était Jésus,
+cherchant un prétexte pour décliner sa propre compétence[1149]. Selon
+une tradition, il aurait même renvoyé Jésus à Antipas, qui, dit-on,
+était alors à Jérusalem[1150]. Jésus se prêta peu à ces efforts
+bienveillants; il se renferma, comme chez Kaïapha, dans un silence digne
+et grave, qui étonna Pilate. Les cris du dehors devenaient de plus en
+plus menaçants. On dénonçait déjà le peu de zèle du fonctionnaire qui
+protégeait un ennemi de César. Les plus grands adversaires de la
+domination romaine se trouvèrent transformés en sujets loyaux de Tibère,
+pour avoir le droit d'accuser de lèse-majesté le procurateur trop
+tolérant. «Il n'y a ici, disaient-ils, d'autre roi que l'empereur;
+quiconque se fait roi se met en opposition avec l'empereur. Si le
+gouverneur acquitte cet homme, c'est qu'il n'aime pas l'empereur.[1151]»
+Le faible Pilate n'y tint pas; il lut d'avance le rapport que ses
+ennemis enverraient à Rome, et où on l'accuserait d'avoir soutenu un
+rival de Tibère. Déjà, dans l'affaire des écussons votifs[1152], les
+Juifs avaient écrit à l'empereur et avaient eu raison. Il craignit pour
+sa place. Par une condescendance qui devait livrer son nom aux fouets de
+l'histoire, il céda, rejetant, dit-on, sur les Juifs toute la
+responsabilité de ce qui allait arriver. Ceux-ci, au dire des chrétiens,
+l'auraient pleinement acceptée, en s'écriant: «Que son sang retombe sur
+nous et sur nos enfants[1153]!»
+
+Ces mots furent-ils réellement prononcés? On en peut douter. Mais ils
+sont l'expression d'une profonde vérité historique. Vu l'attitude que
+les Romains avaient prise en Judée, Pilate ne pouvait guère faire que ce
+qu'il fit. Combien de sentences de mort dictées par l'intolérance
+religieuse ont forcé la main au pouvoir civil! Le roi d'Espagne qui,
+pour complaire à un clergé fanatique, livrait au bûcher des centaines de
+ses sujets, était plus blâmable que Pilate; car il représentait un
+pouvoir plus complet que n'était encore à Jérusalem celui des Romains.
+Quand le pouvoir civil se fait persécuteur ou tracassier, à la
+sollicitation du prêtre, il fait preuve de faiblesse. Mais que le
+gouvernement qui à cet égard est sans péché jette à Pilate la première
+pierre. Le «bras séculier,» derrière lequel s'abrite la cruauté
+cléricale, n'est pas le coupable. Nul n'est admis à dire qu'il a
+horreur du sang, quand il le fait verser par ses valets.
+
+Ce ne furent donc ni Tibère ni Pilate qui condamnèrent Jésus. Ce fut le
+vieux parti juif; ce fut la loi mosaïque. Selon nos idées modernes, il
+n'y a nulle transmission de démérite moral du père au fils; chacun ne
+doit compte à la justice humaine et à la justice divine que de ce qu'il
+a fait. Tout juif, par conséquent, qui souffre encore aujourd'hui pour
+le meurtre de Jésus a droit de se plaindre; car peut-être eût-il été
+Simon le Cyrénéen; peut-être au moins n'eût-il pas été avec ceux qui
+crièrent: «Crucifiez-le!» Mais les nations ont leur responsabilité comme
+les individus. Or si jamais crime fut le crime d'une nation, ce fut la
+mort de Jésus. Cette mort fut «légale,» en ce sens qu'elle eut pour
+cause première une loi qui était l'âme même de la nation. La loi
+mosaïque, dans sa forme moderne, il est vrai, mais acceptée, prononçait
+la peine de mort contre toute tentative pour changer le culte établi.
+Or, Jésus, sans nul doute, attaquait ce culte et aspirait à le détruire.
+Les Juifs le dirent à Pilate avec une franchise simple et vraie: «Nous
+avons une Loi, et selon cette Loi il doit mourir; car il s'est fait Fils
+de Dieu[1154].» La loi était détestable; mais c'était la loi de la
+férocité antique, et le héros qui s'offrait pour l'abroger devait avant
+tout la subir.
+
+Hélas! il faudra plus de dix-huit cents ans pour que le sang qu'il va
+verser porte ses fruits. En son nom, durant des siècles, on infligera
+des tortures et la mort à des penseurs aussi nobles que lui. Aujourd'hui
+encore, dans des pays qui se disent chrétiens, des pénalités sont
+prononcées pour des délits religieux. Jésus n'est pas responsable de ces
+égarements. Il ne pouvait prévoir que tel peuple à l'imagination égarée
+le concevrait un jour comme un affreux Moloch, avide de chair brûlée. Le
+christianisme a été intolérant; mais l'intolérance n'est pas un fait
+essentiellement chrétien. C'est un fait juif, en ce sens que le judaïsme
+dressa pour la première fois la théorie de l'absolu en religion, et posa
+le principe que tout novateur, même quand il apporte des miracles à
+l'appui de sa doctrine, doit être reçu à coups de pierres, lapidé par
+tout le monde, sans jugement[1155]. Certes, le monde païen eut aussi ses
+violences religieuses. Mais s'il avait eu cette loi-là, comment fût-il
+devenu chrétien? Le Pentateuque a de la sorte été dans le monde le
+premier code de la terreur religieuse. Le judaïsme a donné l'exemple
+d'un dogme immuable, armé du glaive. Si, au lieu de poursuivre les
+Juifs d'une haine aveugle, le christianisme eût aboli le régime qui tua
+son fondateur, combien il eût été plus conséquent, combien il eût mieux
+mérité du genre humain!
+
+
+NOTES:
+
+[1093] Jean, XIII, 30.
+
+[1094] La circonstance d'un chant religieux, rapportée par Matth., XXVI,
+30, et Marc, XIV, 26, vient de l'opinion où sont ces deux évangélistes
+que le dernier repas de Jésus fut le festin pascal. Avant et après le
+festin pascal, on chantait des psaumes. Talm. de Bab., _Pesachim_, cap.
+IX, hal. 3 et fol. 118 _a_, etc.
+
+[1095] Matth., XXVI, 36; Marc, XIV, 32; Luc, XXII, 39; Jean, XVIII, 1-2.
+
+[1096] Matth., XXVI, 47; Marc, XIV, 43; Jean, XVIII, 3, 12.
+
+[1097] Matth., XXVI, 47; Marc, XIV, 43; Luc, XXII, 47; Jean, XVIII, 3;
+_Act._, I, 16.
+
+[1098] C'est la tradition des synoptiques. Dans le récit de Jean, Jésus
+se nomme lui-même.
+
+[1099] Les deux traditions sont d'accord sur ce point.
+
+[1100] Jean, XVIII, 10.
+
+[1101] Marc, XIV, 51-52.
+
+[1102] En matière criminelle, on n'admettait que des témoins oculaires.
+Mischna, _Sanhédrin_ IV, 5.
+
+[1103] Talm. de Jérus., _Sanhédrin_, XIV, 16; Talm. de Bab., même
+traité, 43 _a_, 67 _a_. Cf. _Schabbath_, 104 _b_.
+
+[1104] Matth., XXVII, 63; Jean, VII, 12, 47.
+
+[1105] Jean, XVIII, 13 et suiv. Cette circonstance, que l'on ne trouve
+que dans Jean, est la plus forte preuve de la valeur historique du
+quatrième évangile.
+
+[1106] Matth., XXVI, 69 et suiv.; Marc, XIV, 66 et suiv.; Luc, XXII, 54
+et suiv.; Jean, XVIII, 15 et suiv.; 25 et suiv.
+
+[1107] Matth., XVI, 57; Marc, XIV, 53; Luc, XXII, 66.
+
+[1108] Matth., XXIII, 16 et suiv.
+
+[1109] Matth., XXVI, 64; Marc, XIV, 62; Luc, XXII, 69. Jean ne sait rien
+de cette scène.
+
+[1110] _Lévit._, XXIV, 14 et suiv.; _Deutér._, XIII, 1 et suiv.
+
+[1111] Luc, XXIII, 50-51.
+
+[1112] Jean, XVIII, 31; Jos., _Ant_., XX, IX, 1.
+
+[1113] Matth., XXVI, 67-68; Marc, XIV, 65; Luc, XXII, 63-65.
+
+[1114] Matth., XXVII, 1; Marc, XV, 1; Luc, XXII, 66; XXIII, 1; Jean,
+XVIII, 28.
+
+[1115] Jos., _Ant._, XV, XI, 5; _B.J._, VI, II, 4.
+
+[1116] Philon, _Legatio ad Caïum_, §38. Jos., _B.J._, II, XIV, 8.
+
+[1117] A l'endroit où est encore aujourd'hui le sérail du pacha de
+Jérusalem.
+
+[1118] Jean, XVIII, 28.
+
+[1119] Le mot grec [Greek: bêma] était passé en syro-chaldaïque.
+
+[1120] Jos., _B.J._, II, IX, 3; XIV, 8; Matth., XXVII, 27; Jean, XVIII,
+33.
+
+[1121] Jean, XVIII, 29.
+
+[1122] Virg., _Æn_., XII, 421; Martial, _Épigr_., I, XXXII; X, XLVIII;
+Plutarque, _Vie de Romulus_, 29. Comparez la _hasta pura_, décoration
+militaire. Orelli et Henzen, _Inscr. lat_., n^{os} 3574, 6852, etc.
+_Pilatus_ est, dans cette hypothèse, un mot de la même forme que
+_Torquatus_.
+
+[1123] Philon, _Leg. ad Caïum_, § 38.
+
+[1124] Jos., _Ant_., XVIII, iii, 1, init.
+
+[1125] Jos., _Ant_., XVIII, ii-iv.
+
+[1126] Talm. de Bab., _Schabbalh_, 33 _b_.
+
+[1127] Philon, _Leg. ad Caïum_, § 38.
+
+[1128] Jos., _Ant_, XVIII, iii, 1 et 2; _Bell. Jud_., II, ix, 2 et
+suiv.; Luc, XIII, 1.
+
+[1129] Jos., _Ant._ XVIII, iv, 1-2.
+
+[1130] Jean, XVIII, 35.
+
+[1131] Matth., XXVII, 19.
+
+[1132] Luc, XXIII, 2, 5.
+
+[1133] Matth., XXVII, 11; Marc, XV, 2; Luc, XXIII, 3; Jean, XVIII, 33.
+
+[1134] Jean, XVIII, 38.
+
+[1135] _Act._, XVIII, 14-15.
+
+[1136] Tacite (_Ann._, XV, 44) présente la mort de Jésus comme une
+exécution politique de Ponce Pilate. Mais, à l'époque où écrivai Tacite,
+la politique romaine envers les chrétiens était changée; on les tenait
+pour coupables de ligue secrète contre l'État. Il était naturel que
+l'historien latin crût que Pilate, en faisant mourir Jésus, avait obéi à
+des raisons de sûreté publique. Josèphe est bien plus exact (_Ant._,
+XVIII, iii, 3).
+
+[1137] Marc, XV, 10.
+
+[1138] Matth., XXVII, 20; Marc, XV, 11.
+
+[1139] Le nom de Jésus a disparu dans la plupart des manuscrits. Cette
+leçon a néanmoins pour elle de très-fortes autorités.
+
+[1140] Matth., XXVII, 16.
+
+[1141] Cf. saint Jérôme, In Matth., XXVII, 16.
+
+[1142] Marc, XV, 7; Luc, XXIII, 19. Jean (XVIII, 40), qui en fait un
+voleur, paraît ici beaucoup moins dans le vrai que Marc.
+
+[1143] Matth., XXVII, 26; Marc, XV, 45; Jean, XIX, 1.
+
+[1144] Jos., _B. J_., II, XIV, 9; V, XI, 4; VII, VI, 4; Tite-Live,
+XXXIII, 36; Quinte-Curce, VII, XI, 28.
+
+[1145] Matth., XXVII, 27 et suiv.; Marc, XV, 16 et suiv.; Luc, XXIII,
+11; Jean, XIX, 2 et suiv.
+
+[1146] Voir _Inscript, rom. de l'Algérie_, n° 5, fragm. B.
+
+[1147] Luc, XXIII, 16, 22.
+
+[1148] Jean, XIX, 7.
+
+[1149] Jean, XIX, 9. Cf. Luc, XXIII, 6 et suiv.
+
+[1150] Il est probable que c'est là une première tentative d'«Harmonie
+des Évangiles.» Luc aura eu sous les yeux un récit où la mort de Jésus
+était attribuée par erreur à Hérode. Pour ne pas sacrifier entièrement
+cette version, il aura mis bout à bout les deux traditions, d'autant
+plus qu'il savait peut-être vaguement que Jésus (comme Jean nous
+l'apprend) comparut devant trois autorités. Dans beaucoup d'autres cas,
+Luc semble avoir un sentiment éloigné des faits qui sont propres à la
+narration de Jean. Du reste, le troisième évangile renferme, pour
+l'histoire du crucifiement, une série d'additions que l'auteur paraît
+avoir puisées dans un document plus récent, et où l'arrangement en vue
+d'un but d'édification était sensible.
+
+[1151] Jean, XIX, 12, 15. Cf. Luc, XXIII, 2. Pour apprécier l'exactitude
+de la couleur de cette scène chez les évangélistes, voyez Philon, _Leg.
+ad Caïum_, § 38.
+
+[1152] Voir ci-dessus, p. 402.
+
+[1153] Matth., XXVII, 24-25.
+
+[1154] Jean, XIX, 7.
+
+[1155] _Deutér._, XIII, 1 et suiv.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+MORT DE JÉSUS.
+
+
+Bien que le motif réel de la mort de Jésus fût tout religieux, ses
+ennemis avaient réussi, au prétoire, à le présenter comme coupable de
+crime d'État; ils n'eussent pas obtenu du sceptique Pilate une
+condamnation pour cause d'hétérodoxie. Conséquents à cette idée, les
+prêtres firent demander pour Jésus, par la foule, le supplice de la
+croix. Ce supplice n'était pas juif d'origine; si la condamnation de
+Jésus eût été purement mosaïque, on lui eût appliqué la
+lapidation[1156]. La croix était un supplice romain, réservé pour les
+esclaves et pour les cas où l'on voulait ajouter à la mort
+l'aggravation de l'ignominie. En l'appliquant à Jésus, on le traitait
+comme les voleurs de grand chemin, les brigands, les bandits, ou comme
+ces ennemis de bas étage auxquels les Romains n'accordaient pas les
+honneurs de la mort par le glaive[1157]. C'était le chimérique «roi des
+Juifs,» non le dogmatiste hétérodoxe, que l'on punissait. Par suite de
+la même idée, l'exécution dut être abandonnée aux Romains. On sait que,
+chez les Romains, les soldats, comme ayant pour métier de tuer,
+faisaient l'office de bourreaux. Jésus fut donc livré à une cohorte de
+troupes auxiliaires, et tout l'odieux des supplices introduits par les
+moeurs cruelles des nouveaux conquérants se déroula pour lui. Il était
+environ midi[1158]. On le revêtit de ses habits qu'on lui avait ôtés
+pour la parade de la tribune, et comme la cohorte avait déjà en réserve
+deux voleurs qu'elle devait exécuter, on réunit les trois condamnés, et
+le cortège se mit en marche pour le lieu de l'exécution.
+
+Ce lieu était un endroit nommé Golgotha, situé hors de Jérusalem, mais
+près des murs de la ville[1159]. Le nom de _Golgotha_ signifie _crâne_;
+il correspond, ce semble, à notre mot _Chaumont_, et désignait
+probablement un tertre dénudé, ayant la forme d'un crâne chauve. On ne
+sait pas avec exactitude l'emplacement de ce tertre. Il était sûrement
+au nord ou au nord-ouest de la ville, dans la haute plaine inégale qui
+s'étend entre les murs et les deux vallées de Cédron et de Hinnom[1160],
+région assez vulgaire, attristée encore par les fâcheux détails du
+voisinage d'une grande cité. Il est difficile de placer le Golgotha à
+l'endroit précis où, depuis Constantin, la chrétienté tout entière l'a
+vénéré[1161]. Cet endroit est trop engagé dans l'intérieur de la ville,
+et on est porté à croire qu'à l'époque de Jésus il était compris dans
+l'enceinte des murs[1162].
+
+Le condamné à la croix devait porter lui-même l'instrument de son
+supplice[1163]. Mais Jésus, plus faible de corps que ses deux
+compagnons, ne put porter la sienne. L'escouade rencontra un certain
+Simon de Cyrène, qui revenait de la campagne, et les soldats, avec les
+brusques procédés des garnisons étrangères, le forcèrent de porter
+l'arbre fatal. Peut-être usaient-ils en cela d'un droit de corvée
+reconnu, les Romains ne pouvant se charger eux-mêmes du bois infâme. Il
+semble que Simon fut plus tard de la communauté chrétienne. Ses deux
+fils, Alexandre et Rufus[1164], y étaient fort connus. Il raconta
+peut-être plus d'une circonstance dont il avait été témoin. Aucun
+disciple n'était à ce moment auprès de Jésus[1165].
+
+On arriva enfin à la place des exécutions. Selon l'usage juif, on offrit
+à boire aux patients un vin fortement aromatisé, boisson enivrante, que
+par un sentiment de pitié on donnait au condamné pour l'étourdir[1166].
+Il paraît que souvent les dames de Jérusalem apportaient elles-mêmes aux
+infortunés qu'on menait au supplice ce vin de la dernière heure; quand
+aucune d'elles ne se présentait, on l'achetait sur les fonds de la
+caisse publique[1167]. Jésus, après avoir effleuré le vase du bout des
+lèvres, refusa de boire[1168]. Ce triste soulagement des condamnés
+vulgaires n'allait pas à sa haute nature. Il préféra quitter la vie dans
+la parfaite clarté de son esprit, et attendre avec une pleine conscience
+la mort qu'il avait voulue et appelée. On le dépouilla alors de ses
+vêtements[1169], et on l'attacha à la croix. La croix se composait de
+deux poutres liées en forme de T[1170]. Elle était peu élevée, si bien
+que les pieds du condamné touchaient presque à terre. On commençait par
+la dresser[1171]; puis on y attachait le patient, en lui enfonçant des
+clous dans les mains; les pieds étaient souvent cloués, quelquefois
+seulement liés avec des cordes[1172]. Un billot de bois, sorte
+d'antenne, était attaché au fût de la croix, vers le milieu, et passait
+entre les jambes du condamné, qui s'appuyait dessus[1173]. Sans cela les
+mains se fussent déchirées et le corps se fût affaissé. D'autres fois,
+une tablette horizontale était fixée à la hauteur des pieds et les
+soutenait[1174].
+
+Jésus savoura ces horreurs dans toute leur atrocité. Une soif brûlante,
+l'une des tortures du crucifiement[1175], le dévorait. Il demanda à
+boire. Il y avait près de là un vase plein de la boisson ordinaire des
+soldats romains, mélange de vinaigre et d'eau, appelé _posca_. Les
+soldats devaient porter avec eux leur _posca_ dans toutes les
+expéditions[1176], au nombre desquelles une exécution était comptée. Un
+soldat trempa une éponge dans ce breuvage, la mit au bout d'un roseau,
+et la porta aux lèvres de Jésus, qui la suça[1177]. Les deux voleurs
+étaient crucifiés à ses côtés. Les exécuteurs, auxquels on abandonnait
+d'ordinaire les menues dépouilles (_pannicularia_) des
+suppliciés[1178], tirèrent au sort ses vêtements, et, assis au pied de
+la croix, le gardaient[1179]. Selon une tradition, Jésus aurait prononcé
+cette parole, qui fut dans son coeur, sinon sur ses lèvres: «Père,
+pardonne-leur; ils ne savent ce qu'ils font[1180].»
+
+Un écriteau, suivant la coutume romaine, était attaché au haut de la
+croix, portant en trois langues, en hébreu, en grec et en latin: LE ROI
+DES JUIFS. Il y avait dans cette rédaction quelque chose de pénible et
+d'injurieux pour la nation. Les nombreux passants qui la lurent en
+furent blessés. Les prêtres firent observer à Pilate qu'il eût fallu
+adopter une rédaction qui impliquât seulement que Jésus s'était dit roi
+des Juifs. Mais Pilate, déjà impatienté de cette affaire, refusa de rien
+changer à ce qui était écrit[1181].
+
+Ses disciples avaient fui. Jean néanmoins déclare avoir été présent et
+être resté constamment debout au pied de la croix[1182]. On peut
+affirmer avec plus de certitude que les fidèles amies de Galilée, qui
+avaient suivi Jésus à Jérusalem, et continuaient à le servir, ne
+l'abandonnèrent pas. Marie Cléophas, Marie de Magdala, Jeanne, femme de
+Khouza, Salomé, d'autres encore, se tenaient à une certaine
+distance[1183] et ne le quittaient pas des yeux[1184]. S'il fallait en
+croire Jean[1185], Marie, mère de Jésus, eût été aussi au pied de la
+croix, et Jésus, voyant réunis sa mère et son disciple chéri, eût dit à
+l'un: «Voilà ta mère,» à l'autre: «Voilà ton fils.» Mais on ne
+comprendrait pas comment les évangélistes synoptiques, qui nomment les
+autres femmes, eussent omis celle dont la présence était un trait si
+frappant. Peut-être même la hauteur extrême du caractère de Jésus ne
+rend-elle pas un tel attendrissement personnel vraisemblable, au moment
+où, uniquement préoccupé de son oeuvre, il n'existait plus que pour
+l'humanité[1186].
+
+A part ce petit groupe de femmes, qui de loin consolaient ses regards,
+Jésus n'avait devant lui que le spectacle de la bassesse humaine ou de
+sa stupidité. Les passants l'insultaient. Il entendait autour de lui de
+sottes railleries et ses cris suprêmes de douleur tournés en odieux jeux
+de mots: «Ah! le voilà, disait-on, celui qui s'est appelé Fils de Dieu!
+Que son père, s'il veut, vienne maintenant le délivrer!--Il a sauvé les
+autres, murmurait-on encore, et il ne peut se sauver lui-même. S'il est
+roi d'Israël, qu'il descende de la croix, et nous croyons en lui!--Eh
+bien! disait un troisième, toi qui détruis le temple de Dieu, et le
+rebâtis en trois jours, sauve-toi, voyons[1187]!»--Quelques-uns,
+vaguement au courant de ses idées apocalyptiques, crurent l'entendre
+appeler Élie, et dirent: «Voyons si Élie viendra le délivrer.» Il paraît
+que les deux voleurs crucifiés à ses côtés l'insultaient aussi[1188]. Le
+ciel était sombre[1189]; la terre, comme dans tous les environs de
+Jérusalem, sèche et morne. Un moment, selon certains récits, le coeur
+lui défaillit; un nuage lui cacha la face de son Père; il eut une agonie
+de désespoir, plus cuisante mille fois que tous les tourments. Il ne vit
+que l'ingratitude des hommes; il se repentit peut-être de souffrir pour
+une race vile, et il s'écria: «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu
+abandonné?» Mais son instinct divin l'emporta encore. A mesure que la
+vie du corps s'éteignait, son âme se rassérénait et revenait peu à peu à
+sa céleste origine. Il retrouva le sentiment de sa mission; il vit dans
+sa mort le salut du monde; il perdit de vue le spectacle hideux qui se
+déroulait à ses pieds, et, profondément uni à son Père, il commença sur
+le gibet la vie divine qu'il allait mener dans le coeur de l'humanité
+pour des siècles infinis.
+
+L'atrocité particulière du supplice de la croix était qu'on pouvait
+vivre trois et quatre jours dans cet horrible état sur l'escabeau de
+douleur[1190]. L'hémorrhagie des mains s'arrêtait vite et n'était pas
+mortelle. La vraie cause de la mort était la position contre nature du
+corps, laquelle entraînait un trouble affreux dans la circulation, de
+terribles maux de tête et de coeur, et enfin la rigidité des membres.
+Les crucifiés de forte complexion ne mouraient que de faim[1191]. L'idée
+mère de ce cruel supplice n'était pas de tuer directement le condamné
+par des lésions déterminées, mais d'exposer l'esclave, cloué par les
+mains dont il n'avait pas su faire bon usage, et de le laisser pourrir
+sur le bois. L'organisation délicate de Jésus le préserva de cette lente
+agonie. Tout porte à croire que la rupture instantanée d'un vaisseau au
+coeur amena pour lui, au bout de trois heures, une mort subite. Quelques
+moments avant de rendre l'âme, il avait encore la voix forte[1192]. Tout
+à coup, il poussa un cri terrible[1193], où les uns entendirent: «O
+Père, je remets mon esprit entre tes mains!» et que les autres, plus
+préoccupés de l'accomplissement des prophéties, rendirent par ces mots:
+«Tout est consommé!» Sa tête s'inclina sur sa poitrine, et il expira.
+
+Repose maintenant dans ta gloire, noble initiateur. Ton oeuvre est
+achevée; ta divinité est fondée. Ne crains plus de voir crouler par une
+faute l'édifice de tes efforts. Désormais hors des atteintes de la
+fragilité, tu assisteras, du haut de la paix divine, aux conséquences
+infinies de tes actes. Au prix de quelques heures de souffrance, qui
+n'ont pas même atteint ta grande âme, tu as acheté la plus complète
+immortalité. Pour des milliers d'années, le monde va relever de toi!
+Drapeau de nos contradictions, tu seras le signe autour duquel se
+livrera la plus ardente bataille. Mille fois plus vivant, mille fois
+plus aimé depuis ta mort que durant les jours de ton passage ici-bas, tu
+deviendras à tel point la pierre angulaire de l'humanité qu'arracher ton
+nom de ce monde serait l'ébranler jusqu'aux fondements. Entre toi et
+Dieu, on ne distinguera plus. Pleinement vainqueur de la mort, prends
+possession de ton royaume, où te suivront, par la voie royale que tu as
+tracée, des siècles d'adorateurs.
+
+
+NOTES:
+
+[1156] Jos., _Ant._, XX, ix, 1. Le Talmud, qui présente la condamnation
+de Jésus comme toute religieuse, prétend, en effet, qu'il fut lapidé, ou
+du moins, qu'après avoir été pendu, il fut lapidé, comme cela arrivait
+souvent (Mischna, _Sanhédrin_, VI, 4). Talm. de Jérusalem, _Sanhédrin_,
+XIV, 16; Talm. de Bab., même traité, 43 _a_, 67 _a_.
+
+[1157] Jos., _Ant._, XVII, x, 10; XX, vi, 2; _B.J._, V, xi, 1; Apulée,
+_Métam._, III, 9; Suétone, _Galba_, 9; Lampride, _Alex. Sev._, 23.
+
+[1158] Jean, XIX, 14. D'après Marc, XV, 23, il n'eût guère été que huit
+heures du matin, puisque, selon cet évangéliste, Jésus fût crucifié à
+neuf heures.
+
+[1159] Matth., XXVII, 33; Marc, XV, 22; Jean, XIX, 20; _Epist. ad
+Hebr._, XIII, 12
+
+[1160] _Golgotha_, en effet, semble n'être pas sans rapport avec la
+colline de _Gareb_ et la localité de _Goath_, mentionnées dans Jérémie,
+XXXI, 39. Or, ces deux endroits paraissent avoir été au nord-ouest de la
+ville. J'inclinerais à placer le lieu où Jésus fut crucifié près de
+l'angle extrême que fait le mur actuel vers l'ouest, ou bien sur les
+buttes qui dominent la vallée de Hinnom, au-dessus de _Birket-Mamilla_.
+
+[1161] Les preuves par lesquelles on a essayé d'établir que le Saint
+Sépulcre a été déplacé depuis Constantin manquent de solidité.
+
+[1162] M. de Vogüé a découvert, à 76 mètres à l'est de l'emplacement
+traditionnel du Calvaire, un pan de mur judaïque analogue à celui
+d'Hébron, qui, s'il appartient à l'enceinte du temps de Jésus,
+laisserait ledit emplacement traditionnel en dehors de la ville.
+L'existence d'un caveau sépulcral (celui qu'on appelle «Tombeau de
+Joseph d'Arimathie») sous le mur de la coupole du Saint-Sépulcre
+porterait aussi à supposer que cet endroit était hors des murs. Deux
+considérations historiques, dont l'une est assez forte, peuvent
+d'ailleurs être invoquées en faveur de la tradition. La première, c'est
+qu'il serait singulier que ceux qui cherchèrent à fixer sous Constantin
+la topographie évangélique, ne se fussent pas arrêtés devant l'objection
+qui résulte de _Jean_, XIX, 20, et de _Hébr._, XIII, 12. Comment, libres
+dans leur choix, se fussent-ils exposés de gaîté de coeur à une si grave
+difficulté? La seconde considération, c'est qu'on pouvait avoir, pour se
+guider, du temps de Constantin, les restes d'un édifice, le temple de
+Vénus sur le Golgotha, élevé par Adrien. On est donc par moments porté à
+croire que l'oeuvre des topographes dévots du temps de Constantin eut
+quelque chose de sérieux, qu'ils cherchèrent des indices et que, bien
+qu'ils ne se refusassent pas certaines fraudes pieuses, ils se guidèrent
+par des analogies. S'ils n'eussent suivi qu'un vain caprice, ils eussent
+placé le Golgotha à un endroit plus apparent, au sommet de quelqu'un des
+mamelons voisins de Jérusalem, pour suivre l'imagination chrétienne, qui
+de très-bonne heure voulut que la mort du Christ eût eu lieu sur une
+montagne. Mais la difficulté des enceintes est très-grave. Ajoutons que
+l'érection du temple de Vénus sur le Golgotha prouve peu de chose.
+Eusèbe (_Vita Const._, III, 26), Socrate (_H.E._, I, 17), Sozomène
+(_H.E._, II, 1), S. Jérôme (_Epist._ XLIX, ad Paulin.), disent bien
+qu'il y avait un sanctuaire de Vénus sur l'emplacement qu'ils croient
+être celui du saint tombeau; mais il n'est pas sûr: 1° qu'Adrien l'ait
+élevé; 2° qu'il l'ait élevé sur un endroit qui s'appelait de son temps
+«Golgotha;» 3° qu'il ait eu l'intention de l'élever à la place où Jésus
+souffrit la mort.
+
+[1163] Plutarque, _De sera num. vind_., 19; Artémidore, _Onirocrit_.,
+II, 56.
+
+[1164] Marc, XV, 21.
+
+[1165] La circonstance _Luc_, XXIII, 27-31 est de celles où l'on sent le
+travail d'une imagination pieuse et attendrie. Les paroles qu'on y prête
+à Jésus n'ont pu être écrites qu'après le siège de Jérusalem.
+
+[1166] Talm. de Bab., _Sanhédrin_, fol. 43 _a._ Comp. _Prov_., XXI, 6.
+
+[1167] Talm. de Bab., _Sanhédrin_, 1. c.
+
+[1168] Marc, XV, 23. Matth., XXVII, 34, fausse ce détail, pour obtenir
+une allusion messianique au PS. LXIX, 22.
+
+[1169] Matth., XXVII, 35; Marc, XV, 24; Jean, XIX, 23. Cf, Artémidore,
+_Onirocr_., II, 53.
+
+[1170] Lucien, _Jud. voc_., 12. Comparez le crucifix grotesque tracé à
+Rome sur un mur du mont Palatin. _Civiltà cattolica_, fasc. CLXI, p. 529
+et suiv.
+
+[1171] Jos., _B. J_., VII, VI, 4; Cic., _In Verr_., V, 66; Xénoph.
+Ephes., _Ephesiaca_, IV, 2.
+
+[1172] Luc, XXIV, 39; Jean, XX, 25-27; Plaute, _Mostellaria_, II, I, 13;
+Lucain, _Phars_., VI, 543 et suiv., 547; Justin, _Dial. cum Tryph_., 97;
+Tertullien, _Adv. Marcionem_, III, 19.
+
+[1173] Irénée, _Adv. hær_., II, 24; Justin, _Dial. cum Tryphone_, 91.
+
+[1174] Voir le _graffito_ précité.
+
+[1175] Voir le texte arabe publié par Kosegarten, _Chrest. arab_., p.
+64.
+
+[1176] Spartien, _Vie d'Adrien_, 10; Vulcatius Gallicanus, _Vie
+d'Avidius Cassius_, 5.
+
+[1177] Matth., XXVII, 48; Marc, XV, 36; Luc, XXIII, 36; Jean, XIX,
+28-30.
+
+[1178] Dig., XLVII, xx, _De bonis damnat_., 6. Adrien limita cet usage.
+
+[1179] Matth., XXVII, 36. Cf. _Pétrone, Satyr_., CXI, CXII.
+
+[1180] Luc, XXIII, 34. En général les dernières paroles prêtées à Jésus,
+surtout telles que Luc les rapporte, prêtent au doute. L'intention
+d'édifier ou de montrer l'accomplissement des prophéties s'y fait
+sentir. Dans ces cas d'ailleurs, chacun entend à sa guise. Les dernières
+paroles des condamnés célèbres sont toujours recueillies de deux ou
+trois façons complètement différentes par les témoins les plus
+rapprochés.
+
+[1181] Jean, XIX, 19-22.
+
+[1182] Jean, XIX, 25 et suiv.
+
+[1183] Les synoptiques sont d'accord pour placer le groupe fidèle «loin»
+de la croix. Jean dit: «à côté,» dominé par le désir qu'il a de s'être
+approché très-près de la croix de Jésus.
+
+[1184] Matth., XXVII, 55-56; Marc, XV, 40-41; Luc, XXIII, 49, 55; XXIV,
+10; Jean, XIX, 25. Cf. Luc, XXIII, 27-31.
+
+[1185] Jean, XIX, 25 et suiv. Luc, toujours intermédiaire entre les deux
+premiers synoptiques et Jean, place aussi, mais à distance, «tous ses
+amis.» (XXIII, 49.) L'expression [Greek: gnôstoi] peut, il est vrai,
+convenir aux «parents.» Luc cependant (II, 44) distingue les [Greek:
+gnôstoi] des [Greek: sungeneis]. Ajoutons que les meilleurs manuscrits
+portent [Greek: oi gnôstoi autô], et non [Greek: oi gnôstoi autô autou].
+Dans les _Actes_ (I, 14), Marie, mère de Jésus, est mise aussi en
+compagnie des femmes galiléennes; ailleurs (_Évang_., II, 35), Luc lui
+prédit qu'un glaive de douleur lui percera le coeur. Mais on s'explique
+d'autant moins qu'il l'omette à la croix.
+
+[1186] C'est là, selon moi, un de ces traits où se trahissent la
+personnalité de Jean et le désir qu'il a de se donner de l'importance.
+Jean, après la mort de Jésus, paraît en effet avoir recueilli la mère de
+son maître, et l'avoir comme adoptée (Jean, XIX, 27). La grande
+considération dont jouit Marie dans l'église naissante le porta sans
+doute à prétendre que Jésus, dont il voulait se donner pour le disciple
+favori, lui avait recommandé en mourant ce qu'il avait de plus cher. La
+présence auprès de lui de ce précieux dépôt lui assurait sur les autres
+apôtres une sorte de préséance, et donnait à sa doctrine une haute
+autorité.
+
+[1187] Matth., XXVII, 40 et suiv.; Marc, XV, 29 et suiv.
+
+[1188] Matth., XXVII, 44; Marc, XV, 32. Luc, suivant son goût pour la
+conversion des pécheurs, a ici modifié la tradition.
+
+[1189] Matth., XXVII, 43; Marc, XV, 33; Luc, XXIII, 44.
+
+[1190] Pétrone, _Sat._, CXI et suiv.; Origène, _In Matth. Comment.
+series_, 140; texte arabe publié dans Kosegarten, _op. cit._, p. 63 et
+suiv.
+
+[1191] Eusèbe, _Hist. eccl._, VIII, 8.
+
+[1192] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 34.
+
+[1193] Matth., XXVII, 50; Marc, XV, 37; Luc, XXIII, 46; Jean, XIX, 30.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI.
+
+JÉSUS AU TOMBEAU.
+
+
+Il était environ trois heures de l'après-midi, selon notre manière de
+compter[1194], quand Jésus expira. Une loi juive[1195] défendait de
+laisser un cadavre suspendu au gibet au delà de la soirée du jour de
+l'exécution. Il n'est pas probable que, dans les exécutions faites par
+les Romains, cette prescription fût observée. Mais comme le lendemain
+était le sabbat, et un sabbat d'une solennité particulière, les Juifs
+exprimèrent à l'autorité romaine[1196] le désir que ce saint jour ne fût
+pas souillé par un tel spectacle[1197]. On acquiesça à leur demande;
+des ordres furent donnés pour qu'on hâtât la mort des trois condamnés,
+et qu'on les détachât de la croix. Les soldats exécutèrent cette
+consigne en appliquant aux deux voleurs un second supplice, bien plus
+prompt que celui de la croix, le _crurifragium_, brisement des
+jambes[1198], supplice ordinaire des esclaves et des prisonniers de
+guerre. Quant à Jésus, ils le trouvèrent mort, et ne jugèrent pas à
+propos de lui casser les jambes. Un d'entre eux, seulement, pour enlever
+toute incertitude sur le décès réel de ce troisième crucifié, et
+l'achever s'il lui restait quelque souffle, lui perça le côté d'un coup
+de lance. On crut voir couler du sang et de l'eau, ce qu'on regarda
+comme un signe de la cessation de vie.
+
+Jean, qui prétend l'avoir vu[1199], insiste beaucoup sur ce détail. Il
+est évident en effet que des doutes s'élevèrent sur la réalité de la
+mort de Jésus. Quelques heures de suspension à la croix paraissaient aux
+personnes habituées à voir des crucifiements tout à fait insuffisantes
+pour amener un tel résultat. On citait beaucoup de cas de crucifiés qui,
+détachés à temps, avaient été rappelés à la vie par des cures
+énergiques[1200]. Origène plus tard se crut obligé d'invoquer le miracle
+pour expliquer une fin si prompte[1201]. Le même étonnement se retrouve
+dans le récit de Marc[1202]. A vrai dire, la meilleure garantie que
+possède l'historien sur un point de cette nature, c'est la haine
+soupçonneuse des ennemis de Jésus. Il est douteux que les Juifs fussent
+dès lors préoccupés de la crainte que Jésus ne passât pour ressuscité;
+mais en tout cas ils devaient veiller à ce qu'il fût bien mort. Quelle
+qu'ait pu être à certaines époques la négligence des anciens en tout ce
+qui était constatation légale et conduite stricte des affaires, on ne
+peut croire que les intéressés n'aient pas pris à cet égard quelques
+précautions[1203].
+
+Selon la coutume romaine, le cadavre de Jésus aurait dû rester suspendu
+pour devenir la proie des oiseaux[1204]. Selon la loi juive, enlevé le
+soir, il eût été déposé dans le lieu infâme destiné à la sépulture des
+suppliciés[1205]. Si Jésus n'avait eu pour disciples que ses pauvres
+Galiléens, timides et sans crédit, la chose se serait passée de cette
+seconde manière. Mais nous avons vu que, malgré son peu de succès à
+Jérusalem, Jésus avait gagné la sympathie de quelques personnes
+considérables, qui attendaient le royaume de Dieu, et qui, sans s'avouer
+ses disciples, avaient pour lui un profond attachement. Une de ces
+personnes, Joseph de la petite ville d'Arimathie (_Ha-ramathaïm_[1206]),
+alla le soir demander le corps au procurateur[1207]. Joseph était un
+homme riche et honorable, membre du sanhédrin. La loi romaine, à cette
+époque, ordonnait d'ailleurs de délivrer le cadavre du supplicié à qui
+le réclamait[1208]. Pilate, qui ignorait la circonstance du
+_crurifragium_, s'étonna que Jésus fût sitôt mort, et fit venir le
+centurion qui avait commandé l'exécution, pour savoir ce qu'il en était.
+Après avoir reçu les assurances du centurion, Pilate accorda à Joseph
+l'objet de sa demande. Le corps, probablement, était déjà descendu de la
+croix. On le livra à Joseph pour en faire selon son plaisir.
+
+Un autre ami secret, Nicodème[1209], que déjà nous avons vu plus d'une
+fois employer son influence en faveur de Jésus, se retrouva à ce moment.
+Il arriva portant une ample provision des substances nécessaires à
+l'embaumement. Joseph et Nicodème ensevelirent Jésus selon la coutume
+juive, c'est-à-dire en l'enveloppant dans un linceul avec de la myrrhe
+et de l'aloès. Les femmes galiléennes étaient présentes[1210], et sans
+doute accompagnaient la scène de cris aigus et de pleurs.
+
+Il était tard, et tout cela se fit fort à la hâte. On n'avait pas encore
+choisi le lieu où on déposerait le corps d'une manière définitive. Ce
+transport d'ailleurs eût pu se prolonger jusqu'à une heure avancée et
+entraîner une violation du sabbat; or les disciples observaient encore
+avec conscience les prescriptions de la loi juive. On se décida donc
+pour une sépulture provisoire[1211]. Il y avait près de là, dans un
+jardin, un tombeau récemment creusé dans le roc et qui n'avait jamais
+servi. Il appartenait probablement à quelque affilié[1212]. Les grottes
+funéraires, quand elles étaient destinées à un seul cadavre, se
+composaient d'une petite chambre, au fond de laquelle la place du corps
+était marquée par une auge ou couchette évidée dans la paroi et
+surmontée d'un arceau[1213]. Comme ces grottes étaient creusées dans le
+flanc de rochers inclinés, on y entrait de plain-pied; la porte était
+fermée par une pierre très-difficile à manier. On déposa Jésus dans le
+caveau; on roula la pierre à la porte, et l'on se promit de revenir pour
+lui donner une sépulture plus complète. Mais le lendemain étant un
+sabbat solennel, le travail fut remis au surlendemain[1214].
+
+Les femmes se retirèrent après avoir soigneusement remarqué comment le
+corps était posé. Elles employèrent les heures de la soirée qui leur
+restaient à faire de nouveaux préparatifs pour l'embaumement. Le samedi,
+tout le monde se reposa[1215].
+
+Le dimanche matin, les femmes, Marie de Magdala la première, vinrent de
+très-bonne heure au tombeau[1216]. La pierre était déplacée de
+l'ouverture, et le corps n'était plus à l'endroit où on l'avait mis. En
+même temps, les bruits les plus étranges se répandirent dans la
+communauté chrétienne. Le cri: «Il est ressuscité!» courut parmi les
+disciples comme un éclair. L'amour lui fit trouver partout une créance
+facile. Que s'était-il passé? C'est en traitant de l'histoire des
+apôtres que nous aurons à examiner ce point et à rechercher l'origine
+des légendes relatives à la résurrection. La vie de Jésus, pour
+l'historien, finit avec son dernier soupir. Mais telle était la trace
+qu'il avait laissée dans le coeur de ses disciples et de quelques amies
+dévouées que, durant des semaines encore, il fut pour eux vivant et
+consolateur. Son corps avait-il été enlevé[1217], ou bien
+l'enthousiasme, toujours crédule, fit-il éclore après coup l'ensemble de
+récits par lesquels on chercha à établir la foi à la résurrection? C'est
+ce que, faute de documents contradictoires, nous ignorerons à jamais.
+Disons cependant que la forte imagination de Marie de Magdala[1218] joua
+dans cette circonstance un rôle capital[1219]. Pouvoir divin de l'amour!
+moments sacrés où la passion d'une hallucinée donne au monde un Dieu
+ressuscité!
+
+
+NOTES:
+
+[1194] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 37; Luc, XXIII, 44. Comp. Jean, XIX,
+14.
+
+[1195] _Deutéron._, XXI, 22-23; Josué, VIII, 29; X, 26 et suiv. Cf.
+Jos., _B.J._, IV, v, 2; Mischna, _Sanhédrin_, VI, 5.
+
+[1196] Jean dit: «à Pilate»; mais cela ne se peut, car Marc (XV, 44-45)
+veut que le soir Pilate ignorât encore la mort de Jésus.
+
+[1197] Comparez Philon, _In Flaccum_,§ 10.
+
+[1198] Il n'y a pas d'autre exemple du _crurifragium_ appliqué à la
+suite du crucifiement. Mais souvent, pour abréger les tortures du
+patient, on lui donnait un coup de grâce. Voir le passage d'Ibn-Hischâm,
+traduit dans la _Zeitschrift für die Kunde des Morgenlandes_, I, p.
+99-100.
+
+[1199] Jean, XIX, 31-35.
+
+[1200] Hérodote, VII, 194; Jos., _Vila_, 75.
+
+[1201] _In Matth. Comment. series_, 140.
+
+[1202] Marc, XV, 44-45.
+
+[1203] Les besoins de l'argumentation chrétienne portèrent plus tard à
+exagérer ces précautions, surtout quand les Juifs eurent adopté pour
+système de soutenir que le corps de Jésus avait été volé. Matth., XXVII,
+62 et suiv.; XXVIII, 11-15.
+
+[1204] Horace, _Epîtres_, I, XVI, 48; Juvénal, XIV, 77; Lucain, VI, 544;
+Plaute, _Miles glor._, II, IV, 19; Artémidore, _Onir._, II, 53; Pline,
+XXXVI, 24; Plutarque, _Vie de Cléomène_, 39; Pétrone, _Sat._, CXI-CXII.
+
+[1205] Mischna, _Sanhédrin_, VI, 5.
+
+[1206] Probablement identique à l'antique Rama de Samuel, dans la tribu
+d'Ephraïm.
+
+[1207] Matth., XXVII, 57 et suiv.; Marc, XV, 42 et suiv.; Luc, XXIII, 50
+et suiv.; Jean, XIX, 38 et suiv.
+
+[1208] Digeste, XLVIII, XXIV, _De cadaveribus punitorum_.
+
+[1209] Jean, XIX, 39 et suiv.
+
+[1210] Matth., XXVII, 61; Marc, XV, 47; Luc, XXIII, 55.
+
+[1211] Jean, XIX, 41-42.
+
+[1212] Une tradition (Matth., XXVII, 60) désigne comme propriétaire du
+caveau Joseph d'Arimathie lui-même.
+
+[1213] Le caveau qui, à l'époque de Constantin, fut considéré comme le
+tombeau du Christ, offrait cette forme, ainsi qu'on peut le conclure de
+la description d'Arculfe (dans Mabillon, _Acta SS. Ord. S. Bened._,
+sect. III, pars II, p. 504) et des vagues traditions qui restent à
+Jérusalem dans le clergé grec sur l'état du rocher actuellement
+dissimulé par l'édicule du Saint-Sépulcre. Mais les indices sur lesquels
+on se fonda sous Constantin pour identifier ce tombeau avec celui du
+Christ furent faibles ou nuls (voir surtout Sozomène, _H.E._, II, 1).
+Lors même qu'on admettrait la position du Golgotha comme à peu près
+exacte, le Saint-Sépulcre n'aurait encore aucun caractère bien sérieux
+d'authenticité. En tout cas, l'aspect des lieux a été totalement
+modifié.
+
+[1214] Luc, XXIII, 56.
+
+[1215] Luc, XXIII, 54-56.
+
+[1216] Matthieu, XXVIII, 1; Marc, XVI, 1; Luc, XXIV, 1; Jean, XX, 1.
+
+[1217] Voir Matth., XXXVIII, 15; Jean, XX, 2.
+
+[1218] Elle avait été possédée de sept démons (Marc, XVI, 9; Luc, VIII,
+2).
+
+[1219] Cela est sensible surtout dans les versets 9 et suivants du
+chapitre XVI de Marc. Ces versets forment une conclusion du second
+évangile, différente de la conclusion XVI, 1-8, après laquelle
+s'arrêtent beaucoup de manuscrits. Dans le quatrième évangile (XX, 1-2,
+11 et suiv., 18), Marie de Magdala est aussi le seul témoin primitif de
+la résurrection.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+
+SORT DES ENNEMIS DE JÉSUS.
+
+
+Selon le calcul que nous adoptons, la mort de Jésus tomba l'an 33 de
+notre ère[1220]. Elle ne peut en tout cas être ni antérieure à l'an 29,
+la prédication de Jean et de Jésus ayant commencé l'an 28[1221], ni
+postérieure à l'an 35, puisque l'an 36, et, ce semble, avant Pâque,
+Pilate et Kaïapha perdirent l'un et l'autre leurs fonctions[1222]. La
+mort de Jésus paraît du reste avoir été tout à fait étrangère à ces deux
+destitutions[1223]. Dans sa retraite, Pilate ne songea probablement pas
+un moment à l'épisode oublié qui devait transmettre sa triste renommée à
+la postérité la plus lointaine. Quant à Kaïapha, il eut pour successeur
+Jonathan, son beau-frère, fils de ce même Hanan qui avait joué dans le
+procès de Jésus le rôle principal. La famille sadducéenne de Hanan garda
+encore longtemps le pontificat, et, plus puissante que jamais, ne cessa
+de faire aux disciples et à la famille de Jésus la guerre acharnée
+qu'elle avait commencée contre le fondateur. Le christianisme, qui lui
+dut l'acte définitif de sa fondation, lui dut aussi ses premiers
+martyrs. Hanan passa pour un des hommes les plus heureux de son
+siècle[1224]. Le vrai coupable de la mort de Jésus finit sa vie au
+comble des honneurs et de la considération, sans avoir douté un instant
+qu'il eût rendu un grand service à la nation. Ses fils continuèrent de
+régner autour du temple, à grand'peine réprimés par les
+procurateurs[1225] et bien des fois se passant de leur consentement pour
+satisfaire leurs instincts violents et hautains.
+
+Antipas et Hérodiade disparurent aussi bientôt de la scène politique.
+Hérode Agrippa ayant été élevé à la dignité de roi par Caligula, la
+jalouse Hérodiade jura, elle aussi, d'être reine. Sans cesse pressé par
+cette femme ambitieuse, qui le traitait de lâche parce qu'il souffrait
+un supérieur dans sa famille, Antipas surmonta son indolence naturelle
+et se rendit à Rome, afin de solliciter le titre que venait d'obtenir
+son neveu (39 de notre ère). Mais l'affaire tourna au plus mal. Desservi
+par Hérode Agrippa auprès de l'empereur, Antipas fut destitué, et traîna
+le reste de sa vie d'exil en exil, à Lyon, en Espagne. Hérodiade le
+suivit dans ses disgrâces[1226]. Cent ans au moins devaient encore
+s'écouler avant que le nom de leur obscur sujet, devenu dieu, revînt
+dans ces contrées éloignées rappeler sur leurs tombeaux le meurtre de
+Jean-Baptiste.
+
+Quant au malheureux Juda de Kerioth, des légendes terribles coururent
+sur sa mort. On prétendit que du prix de sa perfidie il avait acheté un
+champ aux environs de Jérusalem. Il y avait justement, au sud du mont
+Sion, un endroit nommé _Hakeldama_ (le champ du sang)[1227]. On supposa
+que c'était la propriété acquise par le traître[1228]. Selon une
+tradition, il se tua[1229]. Selon une autre, il fit dans son champ une
+chute, par suite de laquelle ses entrailles se répandirent à
+terre[1230]. Selon d'autres, il mourut d'une sorte d'hydropisie,
+accompagnée de circonstances repoussantes que l'on prit pour un
+châtiment du ciel[1231]. Le désir de montrer dans Judas
+l'accomplissement des menaces que le Psalmiste prononce contre l'ami
+perfide[1232] a pu donner lieu à ces légendes. Peut-être, retiré dans
+son champ de Hakeldama, Judas mena-t-il une vie douce et obscure,
+pendant que ses anciens amis conquéraient le monde et y semaient le
+bruit de son infamie. Peut-être aussi l'épouvantable haine qui pesait
+sur sa tête aboutit-elle à des actes violents, où l'on vit le doigt du
+ciel.
+
+Le temps des grandes vengeances chrétiennes était, du reste, bien
+éloigné. La secte nouvelle ne fut pour rien dans la catastrophe que le
+judaïsme allait bientôt subir. La synagogue ne comprit que beaucoup plus
+tard à quoi l'on s'expose en appliquant des lois d'intolérance. L'empire
+était certes plus loin encore de soupçonner que son futur destructeur
+était né. Pendant près de trois cents ans, il suivra sa voie sans se
+douter qu'à côté de lui croissent des principes destinés à faire subir
+au monde une complète transformation. A la fois théocratique et
+démocratique, l'idée jetée par Jésus dans le monde fut, avec l'invasion
+des Germains, la cause de dissolution la plus active pour l'oeuvre des
+Césars. D'une part, le droit de tous les hommes à participer au royaume
+de Dieu était proclamé. De l'autre, la religion était désormais en
+principe séparée de l'État. Les droits de la conscience, soustraits à la
+loi politique, arrivent à constituer un pouvoir nouveau, le «pouvoir
+spirituel.» Ce pouvoir a menti plus d'une fois à son origine; durant des
+siècles, les évêques ont été des princes et le pape a été un roi.
+L'empire prétendu des âmes s'est montré à diverses reprises comme une
+affreuse tyrannie, employant pour se maintenir la torture et le bûcher.
+Mais le jour viendra où la séparation portera ses fruits, où le domaine
+des choses de l'esprit cessera de s'appeler un «pouvoir» pour s'appeler
+une «liberté.» Sorti de la conscience d'un homme du peuple, éclos devant
+le peuple, aimé et admiré d'abord du peuple, le christianisme fut
+empreint d'un caractère originel qui ne s'effacera jamais. Il fut le
+premier triomphe de la révolution, la victoire du sentiment populaire,
+l'avènement des simples de coeur, l'inauguration du beau comme le peuple
+l'entend. Jésus ouvrit ainsi dans les sociétés aristocratiques de
+l'antiquité la brèche par laquelle tout passera.
+
+Le pouvoir civil, en effet, bien qu'innocent de la mort de Jésus (il ne
+fit que contre-signer la sentence, et encore malgré lui), devait en
+porter lourdement la responsabilité. En présidant à la scène du
+Calvaire, l'État se porta le coup le plus grave. Une légende pleine
+d'irrévérences de toutes sortes prévalut et fit le tour du monde,
+légende où les autorités constituées jouent un rôle odieux, où c'est
+l'accusé qui a raison, où les juges et les gens de police se liguent
+contre la vérité. Séditieuse au plus haut degré, l'histoire de la
+Passion, répandue par des milliers d'images populaires, montra les
+aigles romaines sanctionnant le plus inique des supplices, des soldats
+l'exécutant, un préfet l'ordonnant. Quel coup pour toutes les puissances
+établies! Elles ne s'en sont jamais bien relevées. Comment prendre à
+l'égard des pauvres gens des airs d'infaillibilité, quand on a sur la
+conscience la grande méprise de Gethsémani[1233]?
+
+
+NOTES:
+
+[1220] L'an 33 répond bien à une des données du problème, savoir que le
+14 de nisan ait été un vendredi. Si on rejette l'an 33, pour trouver une
+année qui remplisse ladite condition, il faut au moins remonter à l'an
+29 ou descendre à l'an 36.
+
+[1221] Luc, III, 1.
+
+[1222] Jos., _Ant._, XVIII, IV, 2 et 3.
+
+[1223] L'assertion contraire de Tertullien et d'Eusèbe découle d'un
+apocryphe sans valeur (V. Thilo, _Cod. apocr., N.T._, p. 813 et suiv.).
+Le suicide de Pilate (Eusèbe, _H.E._, II, 7; _Chron._, ad ann. 1 Caii)
+paraît aussi provenir d'actes légendaires.
+
+[1224] Jos., _Ant._, XX, IV, 1.
+
+[1225] Jos., _l.c._
+
+[1226] Jos., _Ant._, XVIII, vii, 1, 2; _B.J._, II, ix, 6.
+
+[1227] S. Jérôme, _De situ et nom. loc. hebr._, au mot _Acheldama_.
+Eusèbe (_ibid._) dit au nord. Mais les Itinéraires confirment la leçon
+de S. Jérôme. La tradition qui nomme _Haceldama_ la nécropole située au
+bas de la vallée de Hinnom remonte au moins à l'époque de Constantin.
+
+[1228] _Act._, i, 18-19. Matthieu, ou plutôt son interpolateur, a ici
+donné un tour moins satisfaisant à la tradition, afin d'y rattacher la
+circonstance d'un cimetière pour les étrangers, qui se trouvait près de
+là.
+
+[1229] Matth., XXVII, 5.
+
+[1230] _Act._, 1. c.; Papias, dans Oecumenius, _Enarr. in Act. Apost._,
+II, et dans Fr. Münter, _Fragm. Patrum græc._ (Hafniæ, 1788), fasc. I,
+p. 17 et suiv.; Théophylacte, In Matth., XXVII, 5.
+
+[1231] Papias, dans Münter, _l. c._; Théophylacte, _l. c._
+
+[1232] Psaumes LXIX et CIX.
+
+[1233] Ce sentiment populaire vivait encore en Bretagne au temps de mon
+enfance. Le gendarme y était considéré, comme ailleurs le juif, avec une
+sorte de répulsion pieuse; car c'est lui qui arrêta Jésus!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII.
+
+
+CARACTÈRE ESSENTIEL DE L'OEUVRE DE JÉSUS.
+
+
+Jésus, on le voit, ne sortit jamais par son action du cercle juif.
+Quoique sa sympathie pour tous les dédaignés de l'orthodoxie le portât à
+admettre les païens dans le royaume de Dieu, quoiqu'il ait plus d'une
+fois résidé en terre païenne, et qu'une ou deux fois on le surprenne en
+rapports bienveillants avec des infidèles[1234], on peut dire que sa vie
+s'écoula tout entière dans le petit monde, très-fermé, où il était né.
+Les pays grecs et romains n'entendirent pas parler de lui; son nom ne
+figure dans les auteurs profanes que cent ans plus tard, et encore d'une
+façon indirecte, à propos des mouvements séditieux provoqués par sa
+doctrine ou des persécutions dont ses disciples étaient l'objet[1235].
+Dans le sein même du judaïsme, Jésus ne fit pas une impression bien
+durable. Philon, mort vers l'an 50, n'a aucun soupçon de lui. Josèphe,
+né l'an 37 et écrivant dans les dernières années du siècle, mentionne
+son exécution en quelques lignes[1236], comme un événement d'importance
+secondaire; dans l'énumération des sectes de son temps, il omet les
+chrétiens[1237]. La _Mischna_, d'un autre côté, n'offre aucune trace de
+l'école nouvelle; les passages des deux Gémares où le fondateur du
+christianisme est nommé ne nous reportent pas au delà du IVe ou du Ve
+siècle[1238]. L'oeuvre essentielle de Jésus fut de créer autour de lui
+un cercle de disciples auxquels il inspira un attachement sans bornes,
+et dans le sein desquels il déposa le germe de sa doctrine. S'être fait
+aimer, «à ce point qu'après sa mort on ne cessa pas de l'aimer,» voilà
+le chef-d'oeuvre de Jésus et ce qui frappa le plus ses
+contemporains[1239]. Sa doctrine était quelque chose de si peu
+dogmatique qu'il ne songea jamais à l'écrire ni à la faire écrire. On
+était son disciple non pas en croyant ceci ou cela, mais en s'attachant
+à sa personne et en l'aimant. Quelques sentences bientôt recueillies de
+souvenir, et surtout son type moral et l'impression qu'il avait laissée,
+furent ce qui resta de lui. Jésus n'est pas un fondateur de dogmes, un
+faiseur de symboles; c'est l'initiateur du monde à un esprit nouveau.
+Les moins chrétiens des hommes furent, d'une part, les docteurs de
+l'Église grecque, qui, à partir du IVe siècle, engagèrent le
+christianisme dans une voie de puériles discussions métaphysiques, et,
+d'une autre part, les scolastiques du moyen âge latin, qui voulurent
+tirer de l'Évangile les milliers d'articles d'une «Somme» colossale.
+Adhérer à Jésus en vue du royaume de Dieu, voilà, ce qui s'appela
+d'abord être chrétien.
+
+On comprend de la sorte comment, par une destinée exceptionnelle, le
+christianisme pur se présente encore, au bout de dix-huit siècles, avec
+le caractère d'une religion universelle et éternelle. C'est qu'en effet
+la religion de Jésus est à quelques égards la religion définitive. Fruit
+d'un mouvement des âmes parfaitement spontané, dégagé à sa naissance de
+toute étreinte dogmatique, ayant lutté trois cents ans pour la liberté
+de conscience, le christianisme, malgré les chutes qui ont suivi,
+recueille encore les fruits de cette excellente origine. Pour se
+renouveler, il n'a qu'à revenir à l'Évangile. Le royaume de Dieu, tel
+que nous le concevons, diffère notablement de l'apparition surnaturelle
+que les premiers chrétiens espéraient voir éclater dans les nues. Mais
+le sentiment que Jésus a introduit dans le monde est bien le nôtre. Son
+parfait idéalisme est la plus haute règle de la vie détachée et
+vertueuse. Il a créé le ciel des âmes pures, où se trouve ce qu'on
+demande en vain à la terre, la parfaite noblesse des enfants de Dieu, la
+pureté absolue, la totale abstraction des souillures du monde, la
+liberté enfin, que la société réelle exclut comme une impossibilité, et
+qui n'a toute son amplitude que dans le domaine de la pensée. Le grand
+maître de ceux qui se réfugient dans ce royaume de Dieu idéal est encore
+Jésus. Le premier, il a proclamé la royauté de l'esprit; le premier, il
+a dit, au moins par ses actes: «Mon royaume n'est pas de ce monde.» La
+fondation de la vraie religion est bien son oeuvre. Après lui, il n'y a
+plus qu'à développer et à féconder.
+
+«Christianisme» est ainsi devenu presque synonyme de «religion.» Tout ce
+qu'on fera en dehors de cette grande et bonne tradition chrétienne sera
+stérile. Jésus a fondé la religion dans l'humanité, comme Socrate y a
+fondé la philosophie, comme Aristote y a fondé la science. Il y a eu de
+la philosophie avant Socrate et de la science avant Aristote. Depuis
+Socrate et depuis Aristote, la philosophie et la science ont fait
+d'immenses progrès; mais tout a été bâti sur le fondement qu'ils ont
+posé. De même, avant Jésus, la pensée religieuse avait traversé bien des
+révolutions; depuis Jésus, elle a fait de grandes conquêtes: on n'est
+pas sorti, cependant, on ne sortira pas de la notion essentielle que
+Jésus a créée; il a fixé pour toujours l'idée du culte pur. La religion
+de Jésus, en ce sens, n'est pas limitée. L'Église a eu ses époques et
+ses phases; elle s'est renfermée dans des symboles qui n'ont eu ou qui
+n'auront qu'un temps: Jésus a fondé la religion absolue, n'excluant
+rien, ne déterminant rien, si ce n'est le sentiment. Ses symboles ne
+sont pas des dogmes arrêtés, mais des images susceptibles
+d'interprétations indéfinies. On chercherait vainement une proposition
+théologique dans l'Évangile Toutes les professions de foi sont des
+travestissements de l'idée de Jésus, à peu près comme la scolastique du
+moyen âge, en proclamant Aristote le maître unique d'une science
+achevée, faussait la pensée d'Aristote. Aristote, s'il eût assisté aux
+débats de l'école, eût répudié cette doctrine étroite; il eût été du
+parti de la science progressive contre la routine, qui se couvrait de
+son autorité; il eût applaudi à ses contradicteurs. De même, si Jésus
+revenait parmi nous, il reconnaîtrait pour disciples, non ceux qui
+prétendent le renfermer tout entier dans quelques phrases de catéchisme,
+mais ceux qui travaillent à le continuer. La gloire éternelle, dans tous
+les ordres de grandeurs, est d'avoir posé la première pierre. Il se peut
+que, dans la «Physique» et dans la «Météorologie» des temps modernes, il
+ne se retrouve pas un mot des traités d'Aristote qui portent ces titres;
+Aristote n'en reste pas moins le fondateur de la science de la nature.
+Quelles que puissent être les transformations du dogme, Jésus restera en
+religion le créateur du sentiment pur; le Sermon sur la montagne ne sera
+pas dépassé. Aucune révolution ne fera que nous ne nous rattachions en
+religion à la grande ligne intellectuelle et morale en tête de laquelle
+brille le nom de Jésus. En ce sens, nous sommes chrétiens, même quand
+nous nous séparons sur presque tous les points de la tradition
+chrétienne qui nous a précédés.
+
+Et cette grande fondation fut bien l'oeuvre personnelle de Jésus. Pour
+s'être fait adorer à ce point, il faut qu'il ait été adorable. L'amour
+ne va pas sans un objet digne de l'allumer, et nous ne saurions rien de
+Jésus si ce n'est la passion qu'il inspira à son entourage, que nous
+devrions affirmer encore qu'il fut grand et pur. La foi, l'enthousiasme,
+la constance de la première génération chrétienne ne s'expliquent qu'en
+supposant à l'origine de tout le mouvement un homme de proportions
+colossales. A la vue des merveilleuses créations des âges de foi, deux
+impressions également funestes à la bonne critique historique s'élèvent
+dans l'esprit. D'une part, on est porté à supposer ces créations trop
+impersonnelles; on attribue à une action collective ce qui souvent a été
+l'oeuvre d'une volonté puissante et d'un esprit supérieur. D'un autre
+côté, on se refuse à voir des hommes comme nous dans les auteurs de ces
+mouvements extraordinaires qui ont décidé du sort de l'humanité. Prenons
+un sentiment plus large des pouvoirs que la nature recèle en son sein.
+Nos civilisations, régies par une police minutieuse, ne sauraient nous
+donner aucune idée de ce que valait l'homme à des époques où
+l'originalité de chacun avait pour se développer un champ plus libre.
+Supposons un solitaire demeurant dans les carrières voisines de nos
+capitales, sortant de là de temps en temps pour se présenter aux palais
+des souverains, forçant la consigne et, d'un ton impérieux, annonçant
+aux rois l'approche des révolutions dont il a été le promoteur. Cette
+idée seule nous fait sourire. Tel, cependant, fut Élie. Élie le
+Thesbite, de nos jours, ne franchirait pas le guichet des Tuileries. La
+prédication de Jésus, sa libre activité en Galilée ne sortent pas moins
+complètement des conditions sociales auxquelles nous sommes habitués.
+Dégagées de nos conventions polies, exemptes de l'éducation uniforme qui
+nous raffine, mais qui diminue si fort notre individualité, ces âmes
+entières portaient dans l'action une énergie surprenante. Elles nous
+apparaissent comme les géants d'un âge héroïque qui n'aurait pas eu de
+réalité. Erreur profonde! Ces hommes-là étaient nos frères; ils eurent
+notre taille, sentirent et pensèrent comme nous. Mais le souffle de Dieu
+était libre chez eux; chez nous, il est enchaîné par les liens de fer
+d'une société mesquine et condamnée à une irrémédiable médiocrité.
+
+Plaçons donc au plus haut sommet de la grandeur humaine la personne de
+Jésus. Ne nous laissons pas égarer par des défiances exagérées en
+présence d'une légende qui nous tient toujours dans un monde surhumain.
+La vie de François d'Assise n'est aussi qu'un tissu de miracles. A-t-on
+jamais douté cependant de l'existence et du rôle de François d'Assise?
+Ne disons pas davantage que la gloire de la fondation du christianisme
+doit revenir à la foule des premiers chrétiens, et non à celui que la
+légende a déifié. L'inégalité des hommes est bien plus marquée en
+Orient, que chez nous. Il n'est pas rare de voir s'y élever, au milieu
+d'une atmosphère générale de méchanceté, des caractères dont la grandeur
+nous étonne. Bien loin que Jésus ait été créé par ses disciples, Jésus
+apparaît en tout comme supérieur à ses disciples. Ceux-ci, saint Paul et
+saint Jean exceptés, étaient des hommes sans invention ni génie. Saint
+Paul lui-même ne supporte aucune comparaison avec Jésus, et quant à
+saint Jean, je montrerai plus tard que son rôle, très-élève en un sens,
+fut loin d'être à tous égards irréprochable. De là l'immense supériorité
+des Évangiles au milieu des écrits du Nouveau Testament. De là cette
+chute pénible qu'on éprouve en passant de l'histoire de Jésus à celle
+des apôtres. Les évangélistes eux-mêmes, qui nous ont légué l'image de
+Jésus, sont si fort au-dessous de celui dont ils parlent que sans cesse
+ils le défigurent, faute d'atteindre à sa hauteur. Leurs écrits sont
+pleins d'erreurs et de contre-sens. On sent à chaque ligne un discours
+d'une beauté divine fixé par des rédacteurs qui ne le comprennent pas,
+et qui substituent leurs propres idées à celles qu'ils ne saisissent
+qu'à demi. En somme, le caractère de Jésus, loin d'avoir été embelli par
+ses biographes, a été diminué par eux. La critique, pour le retrouver
+tel qu'il fut, a besoin d'écarter une série de méprises, provenant de la
+médiocrité d'esprit des disciples. Ceux-ci l'ont peint comme ils le
+concevaient, et souvent, en croyant l'agrandir, l'ont en réalité
+amoindri.
+
+Je sais que nos idées modernes sont plus d'une fois froissées dans cette
+légende, conçue par une autre race, sous un autre ciel, au milieu
+d'autres besoins sociaux. Il est des vertus qui, à quelques égards, sont
+plus conformes à notre goût. L'honnête et suave Marc-Aurèle, l'humble et
+doux Spinoza, n'ayant pas cru au miracle, ont été exempts de quelques
+erreurs que Jésus partagea. Le second, dans son obscurité profonde, eut
+un avantage que Jésus ne chercha pas. Par notre extrême délicatesse dans
+l'emploi des moyens de conviction, par notre sincérité absolue et notre
+amour désintéressé de l'idée pure, nous avons fondé, nous tous qui avons
+voué notre vie à la science, un nouvel idéal de moralité. Mais les
+appréciations de l'histoire générale ne doivent pas se renfermer dans
+des considérations de mérite personnel. Marc-Aurèle et ses nobles
+maîtres ont été sans action durable sur le monde. Marc-Aurèle laisse
+après lui des livres délicieux, un fils exécrable, un monde qui s'en va.
+Jésus reste pour l'humanité un principe inépuisable de renaissances
+morales. La philosophie ne suffit pas au grand nombre. Il lui faut la
+sainteté. Un Apollonius de Tyane, avec sa légende miraculeuse, devait
+avoir plus de succès qu'un Socrate, avec sa froide raison. «Socrate,
+disait-on, laisse les hommes sur la terre, Apollonius les transporte au
+ciel; Socrate n'est qu'un sage, Apollonius est un dieu[1240].» La
+religion, jusqu'à nos jours, n'a pas existé sans une part d'ascétisme,
+de piété, de merveilleux. Quand on voulut, après les Antonins, faire une
+religion de la philosophie, il fallut transformer les philosophes en
+saints, écrire la «Vie édifiante» de Pythagore et de Plotin, leur prêter
+une légende, des vertus d'abstinence et de contemplation, des pouvoirs
+surnaturels, sans lesquels on ne trouvait près du siècle ni créance ni
+autorité.
+
+Gardons-nous donc de mutiler l'histoire pour satisfaire nos mesquines
+susceptibilités. Qui de nous, pygmées que nous sommes, pourrait faire ce
+qu'a fait l'extravagant François d'Assise, l'hystérique sainte Thérèse?
+Que la médecine ait des noms pour exprimer ces grands écarts de la
+nature humaine; qu'elle soutienne que le génie est une maladie du
+cerveau; qu'elle voie dans une certaine délicatesse de moralité un
+commencement d'étisie; qu'elle classe l'enthousiasme et l'amour parmi
+les accidents nerveux, peu importe. Les mots de sain et de malade sont
+tout relatifs. Qui n'aimerait mieux être malade comme Pascal que bien
+portant comme le vulgaire? Les idées étroites qui se sont répandues de
+nos jours sur la folie égarent de la façon la plus grave nos jugements
+historiques dans les questions de ce genre. Un état où l'on dit des
+choses dont on n'a pas conscience, où la pensée se produit sans que la
+volonté l'appelle et la règle, expose maintenant un homme à être
+séquestré comme halluciné. Autrefois, cela s'appelait prophétie et
+inspiration. Les plus belles choses du monde se sont faites à l'état de
+fièvre; toute création éminente entraîne une rupture d'équilibre, un
+état violent pour l'être qui la tire de lui.
+
+Certes, nous reconnaissons que le christianisme est une oeuvre trop
+complexe pour avoir été le fait d'un seul homme. En un sens, l'humanité
+entière y collabora. Il n'y a pas de monde si muré qui ne reçoive
+quelque vent du dehors. L'histoire de l'esprit humain est pleine de
+synchronismes étranges, qui font que, sans avoir communiqué entre elles,
+des fractions fort éloignées de l'espèce humaine arrivent en même temps
+à des idées et à des imaginations presque identiques. Au XIIIe siècle,
+les Latins, les Grecs, les Syriens, les Juifs, les Musulmans font de la
+scolastique, et à peu près la même scolastique, de York à Samarkand; au
+XIVe siècle, tout le monde se livre au goût de l'allégorie mystique, en
+Italie, en Perse, dans l'Inde; au XVIe, l'art se développe d'une façon
+toute semblable en Italie, au Mont-Athos, à la cour des grands Mogols,
+sans que saint Thomas, Barhébræus, les rabbins de Narbonne, les
+_motécallémin_ de Bagdad se soient connus, sans que Dante et Pétrarque
+aient vu aucun soufi, sans qu'aucun élève des écoles de Pérouse ou de
+Florence ait passé à Dehli. On dirait de grandes influences morales
+courant le monde, à la manière des épidémies, sans distinction de
+frontière et de race. Le commerce des idées dans l'espèce humaine ne
+s'opère pas seulement par les livres ou l'enseignement direct. Jésus
+ignorait jusqu'au nom de Bouddha, de Zoroastre, de Platon; il n'avait lu
+aucun livre grec, aucun soutra bouddhique, et cependant il y a en lui
+plus d'un élément qui, sans qu'il s'en doutât, venait du bouddhisme, du
+parsisme, de la sagesse grecque. Tout cela se faisait par des canaux
+secrets et par cette espèce de sympathie qui existe entre les diverses
+portions de l'humanité. Le grand homme, par un côté, reçoit tout de son
+temps; par un autre, il domine son temps. Montrer que la religion fondée
+par Jésus a été la conséquence naturelle de ce qui avait précédé, ce
+n'est pas en diminuer l'excellence; c'est prouver qu'elle a eu sa
+raison d'être, qu'elle fut légitime, c'est-à-dire conforme aux instincts
+et aux besoins du coeur en un siècle donné.
+
+Est-il plus juste de dire que Jésus doit tout au judaïsme et que sa
+grandeur n'est autre que celle du peuple juif? Personne plus que moi
+n'est disposé à placer haut ce peuple unique, dont le don particulier
+semble avoir été de contenir dans son sein les extrêmes du bien et du
+mal. Sans doute, Jésus sort du judaïsme; mais il en sort comme Socrate
+sortit des écoles de sophistes, comme Luther sortit du moyen âge, comme
+Lamennais du catholicisme, comme Rousseau du XVIIIe siècle. On est de
+son siècle et de sa race, même quand on réagit contre son siècle et sa
+race. Loin que Jésus soit le continuateur du judaïsme, il représente la
+rupture avec l'esprit juif. En supposant que sa pensée à cet égard
+puisse prêter à quelque équivoque, la direction générale du
+christianisme après lui n'en permet pas. La marche générale du
+christianisme a été de s'éloigner de plus en plus du judaïsme. Son
+perfectionnement consistera à revenir à Jésus, mais non certes à revenir
+au judaïsme. La grande originalité du fondateur reste donc entière; sa
+gloire n'admet aucun légitime partageant.
+
+Sans contredit, les circonstances furent pour beaucoup dans le succès de
+cette révolution merveilleuse; mais les circonstances ne secondent que
+ce qui est juste et vrai. Chaque branche du développement de l'humanité
+a son époque privilégiée, où elle atteint la perfection par une sorte
+d'instinct spontané et sans effort. Aucun travail de réflexion ne
+réussit à produire ensuite les chefs-d'oeuvre que la nature crée à ces
+moments-là par des génies inspirés. Ce que les beaux siècles de la Grèce
+furent pour les arts et les lettres profanes, le siècle de Jésus le fut
+pour la religion. La société juive offrait l'état intellectuel et moral
+le plus extraordinaire que l'espèce humaine ait jamais traversé. C'était
+vraiment une de ces heures divines où le grand se produit par la
+conspiration de mille forces cachées, où les belles âmes trouvent pour
+les soutenir un flot d'admiration et de sympathie. Le monde, délivré de
+la tyrannie fort étroite des petites républiques municipales, jouissait
+d'une grande liberté. Le despotisme romain ne se fit sentir d'une façon
+désastreuse que beaucoup plus tard, et d'ailleurs il fut toujours moins
+pesant dans ces provinces éloignées qu'au centre de l'empire. Nos
+petites tracasseries préventives (bien plus meurtrières que la mort pour
+les choses de l'esprit) n'existaient pas. Jésus, pendant trois ans, put
+mener une vie qui, dans nos sociétés, l'eût conduit vingt fois devant
+les tribunaux de police. Nos seules lois sur l'exercice illégal de la
+médecine eussent suffi pour couper court à sa carrière. La dynastie
+incrédule des Hérodes, d'un autre côté, s'occupait peu des mouvements
+religieux; sous les Asmonéens, Jésus eût été probablement arrêté dès ses
+premiers pas. Un novateur, dans un tel état de société, ne risquait que
+la mort, et la mort est bonne à ceux qui travaillent pour l'avenir.
+Qu'on se figure Jésus, réduit à porter jusqu'à soixante ou soixante-dix
+ans le fardeau de sa divinité, perdant sa flamme céleste, s'usant peu à
+peu sous les nécessités d'un rôle inouï! Tout favorise ceux qui sont
+marqués d'un signe; ils vont à la gloire par une sorte d'entraînement
+invincible et d'ordre fatal.
+
+Cette sublime personne, qui chaque jour préside encore au destin du
+monde, il est permis de l'appeler divine, non en ce sens que Jésus ait
+absorbé tout le divin, ou lui ait été adéquat (pour employer
+l'expression de la scolastique), mais en ce sens que Jésus est
+l'individu qui a fait faire à son espèce le plus grand pas vers le
+divin. L'humanité dans son ensemble offre un assemblage d'êtres bas,
+égoïstes, supérieurs à l'animal en cela seul que leur égoïsme est plus
+réfléchi. Mais, au milieu de cette uniforme vulgarité, des colonnes
+s'élèvent vers le ciel et attestent une plus noble destinée. Jésus est
+la plus haute de ces colonnes qui montrent à l'homme d'où il vient et
+où il doit tendre. En lui s'est condensé tout ce qu'il y a de bon et
+d'élevé dans notre nature. Il n'a pas été impeccable; il a vaincu les
+mêmes passions que nous combattons; aucun ange de Dieu ne l'a conforté,
+si ce n'est sa bonne conscience; aucun Satan ne l'a tenté, si ce n'est
+celui que chacun porte en son coeur. De même que plusieurs de ses grands
+côtés sont perdus pour nous par la faute de ses disciples, il est
+probable aussi que beaucoup de ses fautes ont été dissimulées. Mais
+jamais personne autant que lui n'a fait prédominer dans sa vie l'intérêt
+de l'humanité sur les petitesses de l'amour-propre. Voué sans réserve à
+son idée, il y a subordonné toute chose à un tel degré que, vers la fin
+de sa vie, l'univers n'exista plus pour lui. C'est par cet accès de
+volonté héroïque qu'il a conquis le ciel. Il n'y a pas eu d'homme,
+Çakya-Mouni peut-être excepté, qui ait à ce point foulé aux pieds la
+famille, les joies de ce monde, tout soin temporel. Il ne vivait que de
+son Père et de la mission divine qu'il avait la conviction de remplir.
+
+Pour nous, éternels enfants, condamnés à l'impuissance, nous qui
+travaillons sans moissonner, et ne verrons jamais le fruit de ce que
+nous avons semé, inclinons-nous devant ces demi-dieux. Ils surent ce que
+nous ignorons: créer, affirmer, agir. La grande originalité
+renaîtra-t-elle, ou le monde se contentera-t-il désormais de suivre les
+voies ouvertes par les hardis créateurs des vieux âges? Nous l'ignorons.
+Mais quels que puissent être les phénomènes inattendus de l'avenir,
+Jésus ne sera pas surpassé. Son culte se rajeunira sans cesse; sa
+légende provoquera des larmes sans fin; ses souffrances attendriront les
+meilleurs coeurs; tous les siècles proclameront qu'entre les fils des
+hommes, il n'en est pas né de plus grand que Jésus.
+
+
+NOTES:
+
+[1234] Matth., VIII, 5 et suiv.; Luc, VII, 1 et suiv.; Jean, XII, 20 et
+suiv. Comp. Jos., _Ant._, XVIII, iii, 3.
+
+[1235] Tacite, _Ann._, XV, 45; Suétone, _Claude_, 25.
+
+[1236] _Ant._, XVIII, iii, 3. Ce passage a été altéré par une main
+chrétienne.
+
+[1237] _Ant._, XVIII, i; _B.J._, II, viii; _Vita_, 2.
+
+[1238] Talm. de Jérusalem, _Sanhédrin_, XIV, 16; _Aboda zara_, II, 2;
+_Schabbath_, XIV, 4; Talm. de Babylone, _Sanhédrin_, 43 _a_, 67 _a_;
+_Schabbath_, 104 _b_, 116 _b_. Comp. _Chagiga_, 4 _b_; _Gittin_, 57 _a_,
+90 _a_. Les deux Gémares empruntent la plupart de leurs données sur
+Jésus à une légende burlesque et obscène, inventée par les adversaires
+du christianisme et sans valeur historique.
+
+[1239] Jos., _Ant._, XVIII, iii, 3.
+
+[1240] Philostrate, _Vie d'Apollonius_, IV, 2; VII, 11; VIII, 7; Eunape,
+_Vies des sophistes_, p. 454, 500 (édit. Didot).
+
+
+FIN DE LA VIE DE JÉSUS.
+
+
+
+
+TABLE
+
+DES MATIÈRES.
+
+DÉDICACE
+
+INTRODUCTION, OÙ L'ON TRAITE PRINCIPALEMENT DES SOURCES DE CETTE
+HISTOIRE.
+
+I. Place de Jésus dans l'histoire du monde.
+
+II. Enfance et jeunesse de Jésus. Ses premières impressions.
+
+III. Éducation de Jésus.
+
+IV. Ordre d'idées au sein duquel se développa Jésus.
+
+V. Premiers aphorismes de Jésus.--Ses idées d'un Dieu père et
+d'une religion pure.--Premiers disciples.
+
+VI. Jean-Baptiste.--Voyage de Jésus vers Jean et son séjour au
+désert de Judée.--Il adopte le baptême de Jean.
+
+VII. Développement des idées de Jésus sur le royaume de Dieu.
+
+VIII. Jésus à Capharnahum.
+
+IX. Les disciples de Jésus.
+
+X. Prédications du lac.
+
+XI. Le royaume de Dieu conçu comme l'avènement des
+pauvres.
+
+XII. Ambassade de Jean prisonnier vers Jésus.--Mort de
+Jean.--Rapports de son école avec celle de Jésus.
+
+XIII. Premières tentatives sur Jérusalem.
+
+XIV. Rapports de Jésus avec les païens et les Samaritains.
+
+XV. Commencement de la légende de Jésus.--Idée qu'il a lui-même
+de son rôle surnaturel.
+
+XVI. Miracles.
+
+XVII. Forme définitive des idées de Jésus sur le royaume de
+Dieu.
+
+XVIII. Institutions de Jésus.
+
+XIX. Progression croissante d'enthousiasme et d'exaltation.
+
+XX. Opposition contre Jésus.
+
+XXI. Dernier voyage de Jésus à Jérusalem.
+
+XXII. Machinations des ennemis de Jésus.
+
+XXIII. Dernière semaine de Jésus.
+
+XXIV. Arrestation et procès de Jésus.
+
+XXV. Mort de Jésus.
+
+XXVI. Jésus au tombeau.
+
+XXVII. Sort des ennemis de Jésus.
+
+XXVIII. Caractère essentiel de l'oeuvre de Jésus.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Vie de Jésus, by Ernest Renan
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE JÉSUS ***
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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