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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:46:02 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres complètes de Paul Verlaine, Vol. 1 + Poèmes Saturniens, Fêtes Galantes, Bonne chanson, Romances sans + paroles, Sagesse, Jadis et naguère + + +Author: Paul Verlaine + +Release Date: February 20, 2005 [EBook #15112] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE PAUL VERLAINE *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) + + + + + + + + +[Illustration: PAUL VERLAINE] + + OEUVRES COMPLÈTES + DE + PAUL VERLAINE + + POÈMES SATURNIENS--FÊTES GALANTES + BONNE CHANSON--ROMANCES SANS PAROLES + SAGESSE--JADIS ET NAGUÈRE + + + TOME PREMIER + _Troisième édition_ + + 1902 + + + + + POÈMES SATURNIENS + +_Les Sages d'autrefois, qui valaient bien ceux-ci, +Crurent, et c'est un point encor mal éclairci, +Lire au ciel les bonheurs ainsi que les désastres, +Et que chaque âme était liée à l'un des astres. +(On a beaucoup raillé, sans penser que souvent +Le rire est ridicule autant que décevant, +Cette explication du mystère nocturne.) +Or ceux-là qui sont nés sous le signe SATURNE, +Fauve planète, chère aux nécromanciens, +Ont entre tous, d'après les grimoires anciens, +Bonne part de malheur et bonne part de bile. +L'Imagination, inquiète et débile, +Vient rendre nul en eux l'effort de la Raison. +Dans leurs veines, le sang, subtil comme un poison, +Brûlant comme une lave, et rare, coule et roule +En grésillant leur triste Idéal qui s'écroule. +Tels les Saturniens doivent souffrir et tels +Mourir,--en admettant que nous soyons mortels.-- +Leur plan de vie étant dessiné ligne à ligne +Par la logique d'une Influence maligne._ + +P.V. + + + + + PROLOGUE + +Dans ces temps fabuleux, les limbes de l'histoire, +Où les fils de Raghû, beaux de fard et de gloire, +Vers la Ganga régnaient leur règne étincelant, +Et, par l'intensité de leur vertu, troublant +Les Dieux et les Démons et Bhagavat lui-même, +Augustes, s'élevaient jusqu'au néant suprême, +Ah! la terre et la mer et le ciel, purs encor +Et jeunes, qu'arrosait une lumière d'or +Frémissante, entendaient, apaisant leurs murmures +De tonnerres, de flots heurtés, de moissons mûres, +Et retenant le vol obstiné des essaims, +Les Poètes sacrés chanter les Guerriers saints, +Ce pendant que le ciel et la mer et la terre +Voyaient--rouges et las de leur travail austère-- +S'incliner, pénitents fauves et timorés, +Les Guerriers saints devant les Poètes sacrés! +Une connexité grandiosement calme +Liait le Kchatrya serein au Chanteur calme, +Valmiki l'excellent à l'excellent Rama: +Telles sur un étang deux touffes de padma. + +--Et sous tes cieux dorés et clairs, Hellas antique, +De Sparte la sévère à la rieuse Allique, +Les Aèdes, Orpheus, Akaïos, étaient +Encore des héros altiers et combattaient, +Homéros, s'il n'a pas, lui, manié le glaive, +Fait retentir, clameur immense qui s'élève, +Vos échos, jamais las, vastes postérités, +D'Hektôr, et d'Odysseus, et d'Akhilleus chantés. +Les héros à leur tour, après les luttes vastes, +Pieux, sacrifiaient aux neuf Déesses chastes, +Et non moins que de l'art d'Arès furent épris +De l'Art dont une Palme immortelle est le prix, +Akhilleus entre tous! Et le Laëtiade +Dompta, parole d'or qui charme et persuade, +Les esprits et les coeurs et les âmes toujours, +Ainsi qu'Orpheus domptait les tigres elles ours. + +--Plus tard, vers des climats plus rudes, en des ères +Barbares, chez les Francs tumultueux, nos pères, +Est-ce que le Trouvère héroïque n'eut pas +Comme le Preux sa part auguste des combats? +Est-ce que, Théroldus ayant dit Charlemagne, +Et son neveu Roland resté dans la montagne +Et le bon Olivier et Turpin au grand coeur, +En beaux couplets et sur un rythme âpre et vainqueur, +Est-ce que, cinquante ans après, dans les batailles, +Les durs Leudes perdant leur sang par vingt entailles, +Ne chantaient pas le chant de geste sans rivaux, +De Roland et de ceux qui virent Roncevaux +Et furent de l'énorme et suprême tuerie, +Du temps de l'Empereur à la barbe fleurie? + +--Aujourd'hui l'Action et le Rêve ont brisé +Le pacte primitif par les siècles usé, +Et plusieurs ont trouvé funeste ce divorce +De l'harmonie immense et bleue et de la Force. +La Force qu'autrefois le Poète tenait +En bride, blanc cheval ailé qui rayonnait, +La force, maintenant, la Force, c'est la Bête +Féroce bondissante et folle et toujours prête +A tout carnage, à tout dévaslement, à tout +Égorgement d'un bout du monde à l'autre bout! +L'Action qu'autrefois réglait le chant des lyres, +Trouble, enivrée, en proie aux cent mille délires +Fuligineux d'un siècle en ébullition, +L'Action à présent,--ô pitié!--l'Action, +C'est l'ouragan, c'est la tempête, c'est la houle +Marine dans la nuit sans étoiles, qui roule +Et déroule parmi des bruits sourds l'effroi vert +Et rouge des éclairs sur le ciel entr'ouvert! + +--Cependant, orgueilleux et doux, loin des vacarmes +De la vie et du choc désordonné des armes +Mercenaires, voyez, gravissant les hauteurs +Ineffables, voici le groupe des Chanteurs +Vêtus de blanc, et des lueurs d'apothéoses +Empourprent la fierté sereine de leurs poses: +Tous beaux, tous purs, avec des rayons dans les yeux, +Et sur leur front le rêve inachevé des Dieux, +Le monde que troublait leur parole profonde, +Les exile. A leur tour ils exilent le monde! +C'est qu'ils ont à la fin compris qu'ils ne faut plus +Mêler leur note pure aux cris irrésolus +Que va poussant la foule obscène et violente, +Et que l'isolement sied à leur marche lente. +Le Poète, l'amour du Beau, voilà sa foi, +L'Azur, son étendard, et l'Idéal, sa loi! +Ne lui demandez rien de plus, car ses prunelles, +Où le rayonnement des choses éternelles +A mis des visions qu'il suit avidement, +Ne sauraient s'abaisser une heure seulement +Sur le honteux conflit des besognes vulgaires, +Et sur vos vanités plates; et si naguères +On le vit au milieu des hommes, épousant +Leurs querelles, pleurant avec eux, les poussant +Aux guerres, célébrant l'orgueil des Républiques +Et l'éclat militaire et les splendeurs auliques. +Sur la kitare, sur la harpe et sur le luth, +S'il honorait parfois le présent d'un salut +Et daignait consentir à ce rôle de prêtre +D'aimer et de bénir, et s'il voulait bien être +La voix qui rit ou pleure alors qu'on pleure ou rit, +S'il inclinait vers l'âme humaine son esprit, +C'est qu'il se méprenait alors sur l'âme humaine. + +Maintenant, va, mon Livre, où le hasard te mène. + + + + MELANCHOLIA + + _A Ernest Boutier_. + + + + I + + RÉSIGNATION + +Tout enfant, j'allais rêvant Ko-Hinnor, +Somptuosité persane et papale, +Héliogabale et Sardanapale! + +Mon désir créait sous des toits en or, +Parmi les parfums, au son des musiques, +Des harems sans fin, paradis physiques! + +Aujourd'hui plus calme et non moins ardent, +Mais sachant la vie et qu'il faut qu'on plie, +J'ai dû refréner ma belle folie, +Sans me résigner par trop cependant. + +Soit! le grandiose échappe à ma dent, +Mais fi de l'aimable et fi de la lie! +Et je hais toujours la femme jolie! +La rime assonante et l'ami prudent. + + + II + + NEVERMORE + +Souvenir, souvenir, que me veux-tu? L'automne +Faisait voler la grive à travers l'air atone, +Et le soleil dardait un rayon monotone +Sur le bois jaunissant où la bise détone. + +Nous étions seul à seule et marchions en rêvant, +Elle et moi, les cheveux et la pensée au vent. +Soudain, tournant vers moi son regard émouvant: +«Quel fut ton plus beau jour!» fit sa voix d'or vivant, + +Sa voix douce et sonore, au frais timbre angélique. +Un sourire discret lui donna la réplique, +Et je baisai sa main blanche, dévotement. + +--Ah! les premières fleurs qu'elles sont parfumées! +Et qu'il bruit avec un murmure charmant +Le premier _oui_ qui sort de lèvres bien-aimées! + + + III + + APRÈS TROIS ANS + +Ayant poussé la porte étroite qui chancelle, +Je me suis promené dans le petit jardin +Qu'éclairait doucement le soleil du matin, +Pailletant chaque fleur d'une humide étincelle. + +Rien n'a changé. J'ai tout revu: l'humble tonnelle +De vigne folle avec les chaises de rotin... +Le jet d'eau fait toujours son murmure argentin +Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle. + +Les roses comme avant palpitent; comme avant, +Les grands lys orgueilleux se balancent au vent. +Chaque alouette qui va et vient m'est connue. + +Même j'ai retrouvé debout la Velléda, +Dont le plâtre s'écaille au bout de l'avenue. +--Grêle, parmi l'odeur fade du réséda. + + + IV + + Voeu + +Ah! les oarystis! les premières maîtresses! +L'or des cheveux, l'azur des yeux, la fleur des chairs, +Et puis, parmi l'odeur des corps jeunes et chers, +La spontanéité craintive des caresses! + +Sont-elles assez loin toutes ces allégresses +Et toutes ces candeurs! Hélas! toutes devers +Le Printemps des regrets ont fui les noirs hivers +De mes ennuis, de mes dégoûts, de mes détresses! + +Si que me voilà seul à présent, morne et seul, +Morne et désespéré, plus glacé qu'un aïeul, +Et tel qu'un orphelin pauvre sans soeur aînée. + +O la femme à l'amour câlin et réchauffant, +Douce, pensive et brune, et jamais étonnée, +Et qui parfois vous baise au front, comme un enfant + + + V + + LASSITUDE + + A batallas de amor campo de pluma. + (CONGORA) + +De la douceur, de la douceur, de la douceur! +Calme un peu ces transports fébriles, ma charmante. +Même au fort du déduit, parfois, vois-tu, l'amante +Doit avoir l'abandon paisible de la soeur. + +Sois langoureuse, fais ta caresse endormante, +Bien égaux les soupirs et ton regard berceur. +Va, l'étreinte jalouse et le spasme obsesseur +Ne valent pas un long baiser, même qui mente! + +Mais dans ton cher coeur d'or, me dis-tu, mon enfant, +La fauve passion va sonnant l'oliphant. +Laisse-la trompetter à son aise, la gueuse! + +Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main, +Et fais-moi des serments que tu rompras demain, +Et pleurons jusqu'au jour, ô petite fougueuse! + + + VI + + MON RÊVE FAMILIER + +Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant +D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime, +Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même +Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend. + +Car elle me comprend, et mon coeur, transparent +Pour elle seule, hélas! cesse d'être un problème +Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême, +Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant. + +Est-elle brune, blonde ou rousse?--Je l'ignore. +Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore, +Comme ceux des aimés que la Vie exila. + +Son regard est pareil au regard des statues, +Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave; elle a +L'inflexion des voix chères qui se sont tues. + + + VII + + A UNE FEMME + +A vous ces vers, de par la grâce consolante +De vos grands yeux où rit et pleure un rêve doux, +De par votre âme, pure et toute bonne, à vous +Ces vers du fond de ma détresse violente. + +C'est qu'hélas! le hideux cauchemar qui me hante +N'a pas de trêve et va furieux, fou, jaloux, +Se multipliant comme un cortège de loups +Et se pendant après mon sort qu'il ensanglante. + +Oh! je souffre, je souffre affreusement, si bien +Que le gémissement premier du premier homme +Chassé d'Éden n'est qu'une églogue au prix du mien! + +Et les soucis que vous pouvez avoir sont comme +Des hirondelles sur un ciel d'après-midi, +--Chère,--par un beau jour de septembre attiédi. + + + VIII + + L'ANGOISSE + +Nature, rien de toi ne m'émeut, ni les champs +Nourriciers, ni l'écho vermeil des pastorales +Siciliennes, ni les pompes aurorales, +Ni la solennité dolente des couchants. + +Je ris de l'Art, je ris de l'Homme aussi, des chants, +Des vers, des temples grecs et des tours en spirales +Qu'étirent dans le ciel vide les cathédrales, +Et je vois du même oeil les bons et les méchants. + +Je ne crois pas en Dieu, j'abjure et je renie +Toute pensée, et quant à la vieille ironie, +L'Amour, je voudrais bien qu'on ne m'en parlât plus. + +Lasse de vivre, ayant peur de mourir, pareille +Au brick perdu jouet du flux et du reflux, +Mon âme pour d'affreux naufrages appareille. + + + + + EAUX-FORTES + + _A François Coppée_. + + + + I + + CROQUIS PARISIEN + +La lune plaquait ses teintes de zinc + Par angles obtus. +Des bouts de fumée en forme de cinq +Sortaient drus et noirs des hauts toits pointus. + +Le ciel était gris, la bise pleurait + Ainsi qu'un basson. +Au loin, un matou frileux et discret +Miaulait d'étrange et grêle façon. + +Moi, j'allais, rêvant du divin Platon + Et de Phidias, +Et de Salamine et de Marathon, +Sous l'oeil clignotant des bleus becs de gaz. + + + II + + CAUCHEMAR + +J'ai vu passer dans mon rêve +--Tel l'ouragan sur la grève, +D'une main tenant un glaive +Et de l'autre un sablier, + Ce cavalier + +Des ballades d'Allemagne +Qu'à travers ville et campagne, +Et du fleuve à la montagne, +Et des forêts au vallon, + Un étalon + +Rouge-flamme et noir d'ébène, +Sans bride, ni mors, ni rène, +Ni hop! ni cravache, entraîne +Parmi des râlements sourds + Toujours! toujours! + +Un grand feutre à longue plume +Ombrait son oeil qui s'allume +Et s'éteint. Tel, dans la brume, +Éclate et meurt l'éclair bleu + D'une arme à feu. + +Comme l'aile d'une orfraie +Qu'un subit orage effraie, +Par l'air que la neige raie, +Son manteau se soulevant + Claquait au vent, + +Et montrait d'un air de gloire +Un torse d'ombre et d'ivoire, +Tandis que dans la nuit noire +Luisaient en des cris stridents + Trente-deux dents. + + + III + + MARINE + +L'Océan sonore +Palpite sous l'oeil +De la lune en deuil +Et palpite encore, + +Tandis qu'un éclair +Brutal et sinistre +Fend le ciel de bistre +D'un long zigzag clair, + +Et que chaque lame, +En bonds convulsifs, +Le long des récifs, +Va, vient, luit et clame, + +Et qu'au firmament, +Où l'ouragan erre, +Rugit le tonnerre +Formidablement. + + + IV + + EFFET DE NUIT + +La nuit. La pluie. Un ciel blafard que déchiquette +De flèches et de tours à jour la silhouette +D'une ville gothique éteinte au lointain gris. +La plaine. Un gibet plein de pendus rabougris +Secoués par le bec avide des corneilles +Et dansant dans l'air noir des gigues non-pareilles, +Tandis que leurs pieds sont la pâture des loups. +Quelques buissons d'épine épars, et quelques houx +Dressant l'horreur de leur feuillage à droite, à gauche, +Sur le fuligineux fouillis d'un fond d'ébauche. +Et puis, autour de trois livides prisonniers +Qui vont pieds nus, un gros de hauts pertuisaniers +En marche, et leurs fers droits, comme des fers de herse, +Luisent à contresens des lances de l'averse. + + + V + + GROTESQUES + +Leurs jambes pour toutes montures, +Pour tous biens l'or de leurs regards, +Par le chemin des aventures +Ils vont haillonneux et hagards. + +Le sage, indigné, les harangue; +Le sot plaint ces fous hasardeux; +Les enfants leur tirent la langue +Et les filles se moquent d'eux. + +C'est qu'odieux et ridicules, +Et maléfiques en effet, +Ils ont l'air, sur les crépuscules, +D'un mauvais rêve que l'on fait: + +C'est que, sur leurs aigres guitares +Crispant la main des libertés, +Ils nasillent des chants bizarres, +Nostalgiques et révoltés; + +C'est enfin que dans leurs prunelles +Rit et pleure--fastidieux-- +L'amour des choses éternelles, +Des vieux morts et des anciens dieux! + +--Donc, allez, vagabonds sans trêves, +Errez, funestes et maudits, +Le long des gouffres et des grèves, +Sous l'oeil fermé des paradis! + +La nature à l'homme s'allie +Pour châtier comme il le faut +L'orgueilleuse mélancolie +Qui vous fait marcher le front haut. + +Et, vengeant sur vous le blasphème +Des vastes espoirs véhéments, +Meurtrit votre front anathème +Au choc rude des éléments. + +Les juins brûlent et les décembres +Gèlent votre chair jusqu'aux os, +Et la fièvre envahit vos membres, +Qui se déchirent aux roseaux. + +Tout vous repousse et tout vous navre, +Et quand la mort viendra pour vous, +Maigre et froide, votre cadavre +Sera dédaigné par les loups! + + + + PAYSAGES TRISTES + + _A Catulle Mendès_. + + + I + + SOLEILS COUCHANTS + +Une aube affaiblie +Verse par les champs +La mélancolie +Des soleils couchants. +La mélancolie +Berce de doux chants +Mon coeur qui s'oublie +Aux soleils couchants. +Et d'étranges rêves, +Comme des soleils +Couchants, sur les grèves, +Fantômes vermeils, +Défilent sans trêves, +Défilent, pareils +A des grands soleils +Couchants, sur les grèves. + + + II + + CRÉPUSCULE DU SOIR MYSTIQUE + +Le Souvenir avec le Crépuscule +Rougeoie et tremble à l'ardent horizon +De l'Espérance en flamme qui recule +Et s'agrandit ainsi qu'une cloison +Mystérieuse où mainte floraison +--Dahlia, lys, tulipe et renoncule-- +S'élance autour d'un treillis, et circule +Parmi la maladive exhalaison +De parfums lourds et chauds, dont le poison +--Dahlia, lys, tulipe et renoncule-- +Noyant mes sens, mon âme et ma raison, +Mêle, dans une immense pâmoison, +Le Souvenir avec le Crépuscule. + + + III + + PROMENADE SENTIMENTALE + +Le couchant, dardait ses rayons suprêmes +Et le vent berçait les nénuphars blêmes; +Les grands nénuphars entre les roseaux, +Tristement luisaient sur les calmes eaux. +Moi j'errais tout seul, promenant ma plaie +Au long de l'étang, parmi la saulaie +Où la brume vague évoquait un grand +Fantôme laiteux se désespérant +Et pleurant avec la voix des sarcelles +Qui se rappelaient en battant des ailes +Parmi la saulaie où j'errais tout seul +Promenant ma plaie; et l'épais linceul +Des ténèbres vint noyer les suprêmes +Rayons du couchant dans ses ondes blêmes +Et des nénuphars, parmi les roseaux, +Des grands nénuphars sur les calmes eaux. + + + IV + + NUIT DU WALPURGIS CLASSIQUE + +C'est plutôt le sabbat du second Faust que l'autre. +Un rhythmique sabbat, rhythmique, extrêmement +Rhythmique.--Imaginez un jardin de Lenôtre, + Correct, ridicule et charmant. + +Des ronds-points; au milieu, des jets d'eau; des allées +Toutes droites; sylvains de marbre; dieux marins +De bronze; çà et là, des Vénus étalées; + Des quinconces, des boulingrins; + +Des châtaigniers; des plants de fleurs formant la dune; +Ici, des rosiers nains qu'un goût docte effila; +Plus loin, des ifs taillés en triangles. La lune + D'un soir d'été sur tout cela. + +Minuit sonne, et réveille au fond du parc aulique +Un air mélancolique, un sourd, lent et doux air +De chasse: tel, doux, lent, sourd et mélancolique, + L'air de chasse de _Tannhauser_. + +Des chants voilés de cors lointains où la tendresse +Des sens étreint l'effroi de l'âme en des accords +Harmonieusement dissonnants dans l'ivresse; + Et voici qu'à l'appel des cors + +S'entrelacent soudain des formes toutes blanches, +Diaphanes, et que le clair de lune fait +Opalines parmi l'ombre verte des branches, + --Un Watteau rêvé par Raffet!-- + +S'entrelacent parmi l'ombre verte des arbres +D'un geste alangui, plein d'un désespoir profond; +Puis, autour des massifs, des bronzes et des marbres + Très lentement dansent en rond. + +--Ces spectres agités, sont-ce donc la pensée +Du poète ivre, ou son regret, ou son remords, +Ces spectres agités en tourbe cadencée, + Ou bien tout simplement des morts? + +Sont-ce donc ton remords, ô rèvasseur qu'invite +L'horreur, ou ton regret, ou ta pensée,--hein?--tous +Ces spectres qu'un vertige irrésistible agite, + Ou bien des morts qui seraient fous?-- + +N'importe! ils vont toujours, les fébriles fantômes, +Menant leur ronde vaste et morne et tressautant +Comme dans un rayon de soleil des atomes, + Et s'évaporent à l'instant + +Humide et blême où l'aube éteint l'un après l'autre +Les cors, en sorte qu'il ne reste absolument +Plus rien--absolument--qu'un jardin de Lenôtre, + Correct, ridicule et charmant. + + + V + + CHANSON D'AUTOMNE + +Les sanglots longs +Des violons + De l'automne +Blessent mon coeur +D'une langueur + Monotone. + +Tout suffocant +Et blême, quand + Sonne l'heure, +Je me souviens +Des jours anciens + Et je pleure; + +Et je m'en vais +Au vent mauvais + Qui m'emporte +Deçà, delà, +Pareil à la + Feuille morte. + + + VI + + L'HEURE DU BERGER + +La lune est rouge au brumeux horizon; +Dans un brouillard qui danse, la prairie +S'endort fumeuse, et la grenouille crie +Par les joncs verts où circule un frisson; + +Les fleurs des eaux referment leurs corolles, +Des peupliers profilent aux lointains, +Droits et serrés, leurs spectres incertains; +Vers les buissons errent les lucioles; + +Les chats-huants s'éveillent, et sans bruit +Rament l'air noir avec leurs ailes lourdes, +Et le zénith s'emplit de lueurs sourdes. +Blanche, Vénus émerge, et c'est la Nuit. + + + VII + + LE ROSSIGNOL + +Comme un vol criard d'oiseaux en émoi, +Tous mes souvenirs s'abattent sur moi, +S'abattent parmi le feuillage jaune +De mon coeur mirant son tronc plié d'aune +Au tain violet de l'eau des Regrets, +Qui mélancoliquement coule auprès, +S'abattent, et puis la rumeur mauvaise +Qu'une brise moite en montant apaise, +S'éteint par degrés dans l'arbre, si bien +Qu'au bout d'un instant on n'entend plus rien, +Plus rien que la voix célébrant l'Absente, +Plus rien que la voix,--ô si languissante!-- +De l'oiseau qui fut mon Premier Amour, +Et qui chante encor comme au premier jour; +Et, dans la splendeur triste d'une lune +Se levant blafarde et solennelle, une +Nuit mélancolique et lourde d'été, +Pleine de silence et d'obscurité, +Berce sur l'azur qu'un vent doux effleure +L'arbre qui frissonne et l'oiseau qui pleure. + + + + + CAPRICES + + _A Henry Winter_. + + + I + + FEMME ET CHATTE + Elle jouait avec sa chatte; +Et c'était merveille de voir +La main blanche et la blanche patte +S'ébattre dans l'ombre du soir. + +Elle cachait--la scélérate!-- +Sous ces mitaines de fil noir +Ses meurtriers ongles d'agate, +Coupants et clairs comme un rasoir. + +L'autre aussi faisait la sucrée +Et rentrait sa griffe acérée, +Mais le diable n'y perdait rien... + +Et dans le boudoir où, sonore, +Tintait son rire aérien, +Brillaient quatre points de phosphore. + + + II + + JÉSUITISME + +Le chagrin qui me tue est ironique, et joint +Le sarcasme au supplice, et ne torture point +Franchement, mais picote avec un faux sourire +Et transforme en spectacle amusant mon martyre, +Et sur la bière où gît mon Rêve mi-pourri, +Beugle un _De profundis_ sur l'air du _Traderi_. +C'est un Tartufe qui, tout en mettant des roses +Pompons sur les autels des Madones moroses, +Tout en faisant chanter à des enfants de choeurs +Ces cantiques d'eau tiède où se baigne le coeur, +Tout en ami donnant ces guimpes amoureuses +Qui serpentent au coeur sacré des Bienheureuses, +Tout en disant à voix basse son chapelet, +Tout en passant la main sur son petit collet, +Tout en parlant avec componction de l'âme, +N'en médite pas moins ma ruine,--l'infâme! + + + III + + LA CHANSON DES INGÉNUES + +Nous sommes les Ingénues +Aux bandeaux plats, à l'oeil bleu, +Qui vivons, presque inconnues, +Dans les romans qu'on lit peu. + +Nous allons entrelacées, +Et le jour n'est pas plus pur +Que le fond de nos pensées, +Et nos rêves sont d'azur; + +Et nous courons par les prés +Et rions et babillons +Des aubes jusqu'aux vesprées, +Et chassons aux papillons; + +Et des chapeaux de bergères +Défendent notre fraîcheur, +Et nos robes--si légères-- +Sont d'une extrême blancheur; + +Les Richelieux, les Caussades +Et les chevaliers Faublas +Nous prodiguent les oeillades, +Les saluts et les «hélas!» + +Mais en vain, et leurs mimiques +Se viennent casser le nez +Devant les plis ironiques +De nos jupons détournés; + +Et notre candeur se raille +Des imaginations +De ces raseurs de muraille, +Bien que parfois nous sentions + +Battre nos coeurs sous nos mantes +A des pensers clandestins, +En nous sachant les amantes +Futures des libertins. + + + IV + + UNE GRANDE DAME + +Belle «à damner les saints», à troubler sous l'aumusse +Un vieux juge! Elle marche impérialement. +Elle parle--et ses dents font un miroitement-- +Italien, avec un léger accent russe. + +Ses yeux froids où l'émail sertit le bleu de Prusse +Ont l'éclat insolent et dur du diamant. +Pour la splendeur du sein, pour le rayonnement +De la peau, nulle reine ou courtisane, fût-ce + +Cléopâtre la lynce ou la chatte Ninon, +N'égale sa beauté patricienne, non! +Vois, ô bon Buridan: «C'est une grande dame!» + +Il faut--pas de milieu!--l'adorer à genoux. +Plat, n'ayant d'astre aux cieux que ces lourds cheveux roux +Ou bien lui cravacher la face, à cette femme! + + + V + + MONSIEUR PRUDHOMME + +Il est grave: il est maire et père de famille. +Son faux col engloutit son oreille. Ses yeux, +Dans un rêve sans fin, flottent insoucieux +Et le printemps en fleurs sur ses pantoufles brille. + +Que lui fait l'astre d'or, que lui fait la charmille +Où l'oiseau chante à l'ombre, et que lui font les cieux, +Et les prés verts et les gazons silencieux? +Monsieur Prudhomme songe à marier sa fille + +Avec monsieur Machin, un jeune homme cossu. +Il est juste-milieu, botaniste et pansu, +Quant aux faiseurs de vers, ces vauriens, ces maroufles, + +Ces fainéants barbus, mal peignés, il les a +Plus en horreur que son éternel coryza, +Et le printemps en fleurs brille sur ses pantoufles. + + + INITIUM + +Les violons mêlaient leur rire du chant des flûtes, +Et le bal tournoyait quand je la vis passer +Avec ses cheveux blonds jouant sur les volutes +De son oreille où mon Désir comme un baiser +S'élançait et voulait lui parler sans oser. + +Cependant elle allait, et la mazurque lente +La portait dans son rythme indolent comme un vers, +--Rime mélodieuse, image étincelante,-- +Et son âme d'enfant rayonnait à travers +La sensuelle ampleur de ses yeux gris et verts. + +Et depuis, ma Pensée--immobile--contemple +Sa Splendeur évoquée, en adoration, +Et, dans son Souvenir, ainsi que dans un temple, +Mon Amour entre, plein de superstition. + +Et je crois que voici venir la Passion. + + + ÇAVITRI + + (MAHA-BRAHATA) + +Pour sauver son époux, Çavitri fit le voeu +De se tenir trois jours entiers, trois nuits entières, +Debout, sans remuer jambes, buste ou paupières: +Rigide, ainsi que dit Vyaça, comme un pieu. + +Ni, Curya, tes rais cruels, ni la langueur +Que Tchandra vient épandre à minuit sur les cimes +Ne firent défaillir, dans leurs efforts sublimes, +La pensée et la chair de la femme au grand coeur. + +--Que nous cerne l'Oubli, noir et morne assassin, +Ou que l'Envie aux traits amers nous ait pour cibles. +Ainsi que Çavitri faisons-nous impassibles, +Mais, comme elle, dans l'âme ayons un haut dessein. + + + SUB URBE + +Les petits ifs du cimetière +Frémissent au vent hiémal, +Dans la glaciale lumière. + +Avec des bruits sourds qui font mal, +Les croix de bois des tombes neuves +Vibrent sur un ton anormal. + +Silencieux comme les fleuves, +Mais gros de pleurs comme eux de flots, +Les fils, les mères elles veuves, + +Par les détours du triste enclos, +S'écoulent,--lente théorie, +Au rythme heurté des sanglots. + +Le sol sous les pieds glisse et crie, +Là-haut de grands nuages tors +S'échevèlent avec furie. + +Pénétrant comme le remords, +Tombe un froid lourd qui vous écoeure, +Et qui doit filtrer chez les morts, + +Chez les pauvres morts, à toute heure +Seuls, et sans cesse grelottants, +--Qu'on les oublie ou qu'on les pleure!-- + +Ah! vienne vite le Printemps, +Et son clair soleil qui caresse, +Et ses doux oiseaux caquetants! + +Refleurisse l'enchanteresse +Gloire des jardins et des champs +Que l'âpre hiver tient en détresse! + +Et que,--des levers aux couchants, +L'or dilaté d'un ciel sans bornes +Berce de parfums et de chants, + +Chers endormis, vos sommeils mornes! + + + SÉRÉNADE + +Comme la voix d'un mort qui chanterait + Du fond de sa fosse, +Maîtresse, entends monter vers ton retrait + Ma voix aigre et fausse. + +Ouvre ton âme et ton oreille au son + De la mandoline: +Pour toi j'ai fait, pour toi, cette chanson + Cruelle et câline. + +Je chanterai tes yeux d'or et d'onyx + Purs de toutes ombres, +Puis le Léthé de ton sein, puis le Styx + De tes cheveux sombres. + +Comme la voix d'un mort qui chanterait + Du fond de sa fosse, +Maîtresse, entends monter vers ton retrait + Ma voix aigre et fausse. + +Puis je louerai beaucoup, comme il convient, + Cette chair bénie +Dont le parfum opulent me revient + Les nuits d'insomnie. + +Et pour finir, je dirai le baiser + De ta lèvre rouge, +Et ta douceur à me martyriser, + --Mon Ange!--ma Gouge! + +Ouvre ton âme et ton oreille au son + De ma mandoline: +Pour toi j'ai fait, pour toi, cette chanson + Cruelle et câline. + + + UN DAHLIA + +Courtisane au sein dur, à l'oeil opaque et brun +S'ouvrant avec lenteur comme celui d'un boeuf, +Ton grand torse reluit ainsi qu'un marbre neuf. + +Fleur grasse et riche, autour de toi ne flotte aucun +Arôme, et la beauté sereine de ton corps +Déroule, mate, ses impeccables accords. + +Tu ne sens même pas la chair, ce goût qu'au moins +Exhalent celles-là qui vont fanant les foins, +Et tu trônes, Idole insensible à l'encens. + +--Ainsi le Dahlia, roi vêtu de splendeur; +Élève, sans orgueil, sa tête sans odeur, +Irritant au milieu des jasmins agaçants! + + + NEVERMORE + +Allons, mon pauvre coeur, allons, _mon vieux complice_, +Redresse et peins à neuf tous tes arcs triomphaux; +Brûle un encens ranci sur tes autels d'or faux; +Sème de fleurs les bords béants du précipice; +Allons, mon pauvre coeur, allons, _mon vieux complice!_ + +Pousse à Dieu ton cantique, ô chantre rajeuni; +Entonne, orgue enroué, des _Te Deum_ splendides; +Vieillard prématuré, mets du fard sur tes rides: +Couvre-toi de tapis mordorés, mur jauni; +Pousse à Dieu ton cantique, ô chantre rajeuni. + +Sonnez, grelots; sonnez, clochettes; sonnez, cloches! +Car mon rêve impossible a pris corps, et je l'ai +Entre mes bras pressé: le Bonheur, cet ailé +Voyageur qui de l'Homme évite les approches. +--Sonnez, grelots; sonnez, clochettes; sonnez, cloches! + +Le Bonheur a marché côte à côte avec moi; +Mais la FATALITÉ ne connaît point de trêve: +Le ver est dans le fruit, le réveil dans le rêve, +Et le remords est dans l'amour: telle est la loi. +--Le Bonheur a marché côte à côte avec moi. + + + IL BACIO + +Baiser! rose trémière au jardin des caresses! +Vif accompagnement sur le clavier des dents +Des doux refrains qu'Amour chante en les coeurs ardents, +Avec sa voix d'archange aux langueurs charmeresses! + +Sonore et gracieux Baiser, divin Baiser! +Volupté non pareille, ivresse inénarrable! +Salut! L'homme, penché sur ta coupe adorable, +S'y grise d'un bonheur qu'il ne sait épuiser. + +Comme le vin du Rhin et comme la musique, +Tu consoles et tu berces, et le chagrin +Expire avec la moue en ton pli purpurin... +Qu'un plus grand, Goethe ou Will, te dresse un vers classique. + +Moi, je ne puis, chétif trouvère de Paris, +T'offrir que ce bouquet de strophes enfantines: +Sois bénin et, pour prix, sur les lèvres mutines +D'Une que je connais, Baiser, descends, et ris. + + + DANS LES BOIS + +D'autres,--des innocents ou bien des lymphatiques,-- +Ne trouvent dans les bois que charmes langoureux, +Souffles frais et parfums tièdes. Ils sont heureux! +D'autres s'y sentent pris--rêveurs--d'effrois mystiques. + +Ils sont heureux! Pour moi, nerveux, et qu'un remords +Épouvantable et vague affole sans relâche, +Par les forêts je tremble à la façon d'un lâche +Qui craindrait une embûche ou qui verrait des morts. + +Ces grands rameaux jamais apaisés, comme l'onde. +D'où tombe un noir silence avec une ombre encor +Plus noire, tout ce morne et sinistre décor +Me remplit d'une horreur triviale et profonde. + +Surtout les soirs d'été: la rougeur du couchant +Se fond dans le gris bleu des brumes qu'elle teinte +D'incendie et de sang; et l'angélus qui tinte +Au lointain semble un cri plaintif se rapprochant. + +Le vent se lève chaud et lourd, un frisson passe +Et repasse, toujours plus fort, dans l'épaisseur +Toujours plus sombre des hauts chênes, obsesseur, +Et s'éparpille, ainsi qu'un miasme, dans l'espace. + +La nuit vient. Le hibou s'envole. C'est l'instant +Où l'on songe aux récits des aïeules naïves... +Sous un fourré, là-bas, là-bas, des sources vives +Font un bruit d'assassins postés se concertant. + + + NOCTURNE PARISIEN + + _A Edmond Lepelletier_. + +Roule, roule ton flot indolent, morne Seine,-- +Sur tes ponts qu'environne une vapeur malsaine +Bien des corps ont passé, morts, horribles, pourris, +Dont les âmes avaient pour meurtrier Paris. +Mais tu n'en traînes pas, en tes ondes glacées, +Autant que ton aspect m'inspire de pensées! + +Le Tibre a sur ses bords des ruines qui font +Monter le voyageur vers un passé profond, +Et qui, de lierre noir et de lichen couvertes, +Apparaissent, tas gris, parmi les herbes vertes. +Le gai Guadalquivir rit aux blonds orangers +Et reflète, les soirs, des boléros légers, +Le Pactole a son or, le Bosphore a sa rive +Où vient faire son kief l'odalisque lascive. +Le Rhin est un burgrave, et c'est un troubadour +Que le Lignon, et c'est un ruffian que l'Adour. +Le Nil, au bruit plaintif de ses eaux endormies, +Berce de rêves doux le sommeil des momies. +Le grand Meschascébé, fier de ses joncs sacrés, +Charrie augustement ses îlots mordorés, +Et soudain, beau d'éclairs, de fracas et de fastes, +Splendidement s'écroule en Niagaras vastes. +L'Eurotas, où l'essaim des cygnes familiers +Mêle sa grâce blanche au vert mat des lauriers, +Sous son ciel clair que raie un vol de gypaète, +Rhythmique et caressant, chante ainsi qu'un poète. +Enfin, Ganga, parmi les hauts palmiers tremblants +Et les rouges padmas, marche à pas fiers et lents +En appareil royal, tandis qu'au loin la foule +Le long des temples va, hurlant, vivante houle, +Au claquement massif des cymbales de bois, +Et qu'accroupi, filant ses notes de hautbois, +Du saut de l'antilope agile attendant l'heure, +Le tigre jaune au dos rayé s'étire et pleure. + +--Toi, Seine, tu n'as rien. Deux quais, et voilà tout, +Deux quais crasseux, semés de l'un à l'autre bout +D'affreux bouquins moisis et d'une foule insigne +Qui fait dans l'eau des ronds et qui pêche à la ligne. +Oui, mais quand vient le soir, raréfiant enfin +Les passants allourdis de sommeil ou de faim, +Et que le couchant met au ciel des taches rouges, +Qu'il fait bon aux rêveurs descendre de leurs bouges +Et, s'accoudant au pont de la Cité, devant +Notre-Dame, songer, coeur et cheveux au vent! +Les nuages, chassés par la brise nocturne, +Courent, cuivreux et roux, dans l'azur taciturne. +Sur la tête d'un roi du portail, le soleil, +Au moment de mourir, pose un baiser vermeil. +L'Hirondelle s'enfuit à l'approche de l'ombre. +Et l'on voit voleter la chauve-souris sombre. +Tout bruit s'apaise autour. A peine un vague son +Dit que la ville est là qui chante sa chanson, +Qui lèche ses tyrans et qui mord ses victimes; +Et c'est l'aube des vols, des amours et des crimes. +--Puis, tout à coup, ainsi qu'un ténor effaré +Lançant dans l'air bruni son cri désespéré, +Son cri qui se lamente, et se prolonge, et crie, +Éclate en quelque coin l'orgue de Barbarie: +Il brame un de ces airs, romances ou polkas, +Qu'enfants nous tapotions sur nos harmonicas +Et qui font, lents ou vifs, réjouissants ou tristes, +Vibrer l'âme aux proscrits, aux femmes, aux artistes. +C'est écorché, c'est faux, c'est horrible, c'est dur, +Et donnerait la fièvre à Rossini, pour sûr; +Ces rires sont traînés, ces plaintes sont hachées; +Sur une clef de sol impossible juchées, +Les notes ont un rhume et les _do_ sont des _la_, +Mais qu'importe! l'on pleure en entendant cela! +Mais l'esprit, transporté dans le pays des rêves, +Sent à ces vieux accords couler en lui des sèves; +La pitié monte au coeur et les larmes aux yeux, +Et l'on voudrait pouvoir goûter la paix des cieux, +Et dans une harmonie étrange et fantastique +Qui tient de la musique et tient de la plastique, +L'âme, les inondant de lumière et de chant, +Mêle les sons de l'orgue aux rayons du couchant! + +--Et puis l'orgue s'éloigne, et puis c'est le silence, +Et la nuit terne arrive et Vénus se balance +Sur une molle nue au fond des cieux obscurs: +On allume les becs de gaz le long des murs. +Et l'astre et les flambeaux font des zigzags fantasques +Dans le fleuve plus noir que le velours des masques; +Et le contemplateur sur le haut garde-fou +Par l'air et par les ans rouillé comme un vieux sou +Se penche, en proie aux vents néfastes de l'abîme. +Pensée, espoir serein, ambition sublime, +Tout, jusqu'au souvenir, tout s'envole, tout fuit, +Et l'on est seul avec Paris, l'Onde et la Nuit! + +--Sinistre trinité! De l'ombre dures portes! +Mané-Thécel-Pharès des illusions mortes! +Vous êtes toutes trois, ô Goules de malheur, +Si terribles, que l'Homme, ivre de la douleur +Que lui font en perçant sa chair vos doigts de spectre, +L'Homme, espèce d'Oreste à qui manque une Électre, +Sous la fatalité de votre regard creux +Ne peut rien et va droit au précipice affreux; +Et vous êtes aussi toutes trois si jalouses +De tuer et d'offrir au grand Ver des épouses +Qu'on ne sait que choisir entre vos trois horreurs, +Et si l'on craindrait moins périr par les terreurs +Des Ténèbres que sous l'Eau sourde, l'Eau profonde, +Ou dans tes bras fardés, Paris, reine du monde! + +--Et tu coules toujours, Seine, et, tout en rampant, +Tu traînes dans Paris ton cours de vieux serpent, +De vieux serpent boueux, emportant vers tes havres +Tes cargaisons de bois, de houille et de cadavres! + + + MARCO[1] + +[Note 1: L'auteur prévient que le rythme et le dessin de cette +ritournelle sont empruntés à un poème faisant partie du recueil de M. +J.-T. de Saint-Germain: _les Roses de Noël_ (_Mignon_). Il a cru +intéressant d'exploiter au profit d'un tout autre ordre d'idées une forme +lyrique un peu naïve peut-être, mais assez harmonieuse toutefois dans sa +maladresse même, et qui n'a point trop mal réussi, ce semble, à son +inventeur, poète aimable.] + +Quand Marco passait, tous les jeunes hommes +Se penchaient pour voir ses yeux, des Sodomes +Où les feux d'Amour brûlaient sans pitié +Ta pauvre cahute, ô froide Amitié; +Tout autour dansaient des parfums mystiques +Où l'âme, en pleurant, s'anéantissait. +Sur ses cheveux roux un charme glissait; +Sa robe rendait d'étranges musiques + Quand Marco passait. + +Quand Marco chantait, ses mains, sur l'ivoire, +Évoquaient souvent la profondeur noire +Des airs primitifs que nul n'a redits, +Et sa voix montait dans les paradis +De la symphonie immense des rêves, +Et l'enthousiasme alors transportait +Vers des cieux _connus_ quiconque écoutait +Ce timbre d'argent qui vibrait sans trèves, + Quand Marco chantait. + +Quand Marco pleurait, ses terribles larmes +Défiaient l'éclat des plus belles armes; +Ses lèvres de sang fonçaient leur carmin +Et son désespoir n'avait rien d'humain; +Pareil au foyer que l'huile exaspère, +Son courroux croissait, rouge, et l'on aurait +Dit d'une lionne à l'âpre forêt +Communiquant sa terrible colère, + Quand Marco pleurait. + +Quand Marco dansait, sa jupe moirée +Allait et venait comme une marée, +Et, tel qu'un bambou flexible, son flanc +Se tordait, faisant saillir son sein blanc; +Un éclair partait. Sa jambe de marbre, +Emphatiquement cynique, haussait +Ses mates splendeurs, et cela faisait +Le bruit du vent de la nuit dans un arbre, + Quand Marco dansait. + +Quand Marco dormait, oh! quels parfums d'ambre +Et de chair mêlés opprimaient la chambre! +Sous les draps la ligne exquise du dos +Ondulait, et dans l'ombre des rideaux +L'haleine montait, rhythmique et légère; +Un sommeil heureux et calme fermait +Ses yeux, et ce doux mystère charmait +Les vagues objets parmi l'étagère, + Quand Marco dormait. + +Mais quand elle aimait, des flots de luxure +Débordaient, ainsi que d'une blessure +Sort un sang vermeil qui fume et qui bout, +De ce corps cruel que son crime absout: +Le torrent rompait les digues de l'âme, +Noyait la pensée, et bouleversait +Tout sur son passage, et rebondissait +Souple et dévorant comme de la flamme, + Et puis se glaçait. + + + CESAR BORGIA + + PORTRAIT EN PIED + +Sur fond sombre noyant un riche vestibule +Où le buste d'Horace et celui de Tibulle +Lointain et de profil rêvent en marbre blanc, +La main gauche au poignard et la main droite au flanc, +Tandis qu'un rire doux redresse la moustache, +Le duc CÉSAR, un grand costume, se détache. +Les yeux noirs, les cheveux noirs et le velours noir +Vont contrastant, parmi l'or somptueux d'un soir, +Avec la pâleur mate et belle du visage +Vu de trois quarts et très ombré, suivant l'usage +Des Espagnols ainsi que des Vénitiens, +Dans les portraits de rois et de praticiens. +Le nez palpite, fin et droit. La bouche, rouge, +Est mince, et l'on dirait que la tenture bouge +Au souffle véhément qui doit s'en exhaler. +Et le regard errant avec laisser-aller, +Devant lui, comme il sied aux anciennes peintures, +Fourmille de pensers énormes d'aventures. +Et le front, large et pur, sillonné d'un grand pli, +Sans doute de projets formidables rempli, +Médite sous la toque où frissonne une plume +S'élançant hors d'un noeud de rubis qui s'allume. + + + LA MORT DE PHILIPPE II + + _A Louis-Xavier de Ricard._ + +Le coucher d'un soleil de septembre ensanglante +La plaine morne et l'âpre arête des sierras +Et de la brume au loin l'installation lente. + +Le Guadarrama pousse entre les sables ras +Son flot hâtif qui va réfléchissant par places +Quelques oliviers nains tordant leurs maigres bras. + +Le grand vol anguleux des éperviers rapaces +Raye à l'ouest le ciel mat et rouge qui brunit, +Et leur cri rauque grince à travers les espaces. + +Despotique, et dressant au-devant du zénith +L'entassement brutal de ses tours octogones, +L'Escurial étend son orgueil de granit. + +Les murs carrés, percés de vitraux monotones, +Montent droits, blancs et nus, sans autres ornements +Que quelques grils sculptés qu'alternent des couronnes. + +Avec des bruits pareils aux rudes hurlements +D'un ours que des bergers navrent de coups de pioches +Et dont l'écho redit les râles alarmants, + +Torrent de cris roulant ses ondes sur les roches, +Et puis s'évaporant en de murmures longs, +Sinistrement dans l'air, du soir, tintent les cloches. + +Par les cours du palais, où l'ombre met ses plombs, +Circule--tortueux serpent hiératique-- +Une procession de moines aux frocs blonds + +Qui marchent un par un, suivant l'ordre ascétique, +Et qui, pieds nus, la corde aux reins, un cierge en main, +Ululent d'une voix formidable un cantique. + +--Qui donc ici se meurt? Pour qui sur le chemin +Cette paille épandue et ces croix long-voilées +Selon le rituel catholique romain?-- + +La chambre est haute, vaste et sombre. Niellées, +Les portes d'acajou massif tournent sans bruit, +Leurs serrures étant, comme leurs gonds, huilées. + +Une vague rougeur plus triste que la nuit +Filtre à rais indécis par les plis des tentures +A travers les vitraux où le couchant reluit, + +Et fait papilloter sur les architectures, +A l'angle des objets, dans l'ombre du plafond, +Ce halo singulier qu'ont voit dans les peintures. + +Parmi le clair-obscur transparent et profond +S'agitent effarés des hommes et des femmes +A pas furtifs, ainsi que les hyènes font. + +Riches, les vêtements des seigneurs et des dames +Velours panne, satin soie, hermine et brocart, +Chantent l'ode du luxe en chatoyantes gammes, + +Et, trouant par éclairs distancés avec art +L'opaque demi-jour, les cuirasses de cuivre +Des gardes alignés scintillent de trois quart + +Un homme en robe noire, à visage de guivre, +Se penche, en caressant de la main ses fémurs. +Sur un lit, comme l'on se penche sur un livre. + +Des rideaux de drap d'or roides comme des murs +Tombent d'un dais de bois d'ébène en droite ligne, +Dardant à temps égaux l'oeil des diamants durs. + +Dans le lit, un vieillard d'une maigreur insigne +Égrène un chapelet, qu'il baise par moment, +Entre ses doigts crochus comme des brins de vigne + +Ses lèvres font ce sourd et long marmottement, +Dernier signe de vie et premier d'agonie, +--Et son haleine pue épouvantablement. + +Dans sa barbe couleur d'amarante ternie, +Parmi ses cheveux blancs où luisent des tons roux +Sous son linge bordé de dentelle jaunie, + +Avides, empressés, fourmillants, et jaloux +De pomper tout le sang malsain du mourant fauve, +En bataillons serrés vont et viennent les poux. + +C'est le Roi, ce mourant qu'assisté un mire chauve, +Le Roi Philippe Deux d'Espagne,--Saluez! +Et l'aigle autrichien s'effare dans l'alcôve, + +Et de grands écussons, aux murailles cloués, +Brillent, et maints drapeaux où l'oiseau noir s'étale +Pendent deçà delà, vaguement remués!... + +--La porte s'ouvre. Un flot de lumière brutale +Jaillit soudain, déferle et bientôt s'établit +Par l'ampleur de la chambre en nappe horizontale: + +Porteurs de torches, roux, et que l'extase emplit, +Entrent dix capucins qui restent en prière: +Un d'entre eux se détache et marche droit au lit. + +Il est grand, jeune et maigre, et son pas est de pierre, +Et les élancements farouches de la Foi +Rayonnent à travers les cils de sa paupière; + +Son pied ferme et pesant et lourd, comme la Loi, +Sonne sur les tapis, régulier, emphatique; +Les yeux baissés en terre, il marche droit au Roi. + +Et tous sur son trajet dans un geste extatique +S'agenouillent, frappant trois fois du poing leur sein, +Car il porte avec lui le sacré Viatique. + +Du lit s'écarte avec respect le matassin, +Le médecin du corps, en pareille occurrence, +Devant céder la place, Ame, à ton médecin. + +La figure du Roi, qu'étire la souffrance, +A l'approche du fray se rassérène un peu. +Tant la religion est grosse d'espérance! + +Le moine, cette fois, ouvrant son oeil de feu, +Tout brillant de pardons mêlés à des reproches, +S'arrête, messager des justices de Dieu. + +--Sinistrement dans l'air du soir tintent les cloches. + +Et la Confession commence. Sur le flanc +Se retournant, le roi, d'un ton sourd, bas et grêle, +Parle de feux, de juifs, de bûchers et de sang. + +--«Vous repentiriez-vous par hasard de ce zèle? +Brûler des juifs, mais c'est une dilection! +Vous fûtes, ce faisant, orthodoxe et fidèle.»-- + +Et, se pétrifiant dans l'exaltation, +Le Révérend, les bras croisés en croix, tête dressée, +Semble l'esprit sculpté de l'Inquisition. + +Ayant repris haleine, et d'une voix cassée, +Péniblement, et comme arrachant par lambeaux +Un remords douloureux du fond de sa pensée, + +Le Roi, dont la lueur tragique des flambeaux +Éclaire le visage osseux et le front blême, +Prononce ces mots: Flandre, Albe, morts, sacs, tombeaux. + +--«Les Flamands, révoltés contre l'Église même, +Furent très justement punis, à votre los, +Et je m'étonne, ô Roi, de ce doute suprême. + +«Poursuivez.»--Et le roi parla de don Carlos. +Et deux larmes coulaient tremblantes sur sa joue +Palpitante et collée affreusement à l'os. + +--«Vous déplorez cet acte, et moi je vous en loue! +L'Infant, certes, était coupable au dernier point, +Ayant voulu tirer l'Espagne dans la boue + +«De l'hérésie anglaise, et de plus n'ayant point +Frémi de conspirer--ô ruses abhorrées!-- +Et contre un Père, et contre un Maître, et contre un Oint!»-- + +Le moine ensuite dit les formules sacrées +Par quoi tous nos péchés nous sont remis, et puis, +Prenant l'Hostie avec ses deux mains timorées, + +Sur la langue du Roi la déposa. Tous bruits +Se sont tus, et la Cour, pliant dans la détresse, +Pria, muette et pâle, et nul n'a su depuis + +Si sa prière fut sincère ou bien traîtresse. +--Qui dira les pensers obscurs que protégea +Ce silence, brouillard complice qui se dresse?-- + +Ayant communié, le Roi se replongea +Dans l'ampleur des coussins, et la béatitude +De l'Absolution reçue ouvrant déjà + +L'oeil de son âme au jour clair de la certitude, +épanouit ses traits en un sourire exquis +Qui tenait de la fièvre et de la quiétude. + +Et tandis qu'alentour ducs, comtes et marquis, +Pleins d'angoisses, fichaient leurs yeux sous la courtine. +L'âme du Roi montait aux cieux conquis. + +Puis le râle des morts hurla dans la poitrine +De l'auguste malade avec des sursauts fous: +Tel l'ouragan passe à travers une ruine. + +Et puis, plus rien; et puis, sortant par mille trous, +Ainsi que des serpents frileux de leur repaire, +Sur le corps froid les vers se mêlèrent aux poux. + +--Philippe Deux était à la droite du Père. + + + + ÉPILOGUE + + + I + +Le soleil, moins ardent, luit clair au ciel moins dense. +Balancés par un vent automnal et berceur, +Les rosiers du jardin s'inclinent en cadence. +L'atmosphère ambiante a des baisers de soeur, + +La Nature a quitté pour cette fois son trône +De splendeur, d'ironie et de sérénité: +Clémente, elle descend, par l'ampleur de l'air jaune, +Vers l'homme, son sujet pervers et révolté. + +Du pan de son manteau que l'abîme constelle, +Elle daigne essuyer les moiteurs de nos fronts, +Et son âme éternelle et sa forme immortelle +Donnent calme et vigueur à nos coeurs mous et prompts. + +Le frais balancement des ramures chenues, +L'horizon élargi plein de vagues chansons, +Tout, jusqu'au vol joyeux des oiseaux et des nues, +Tout aujourd'hui console et délivre.--Pensons. + + + II + +Donc, c'en est fait. Ce livre est clos. Chères Idées +Qui rayiez mon ciel gris de vos ailes de feu +Dont le vent caressait mes tempes obsédées, +Vous pouvez revoler devers l'Infini bleu! + +Et toi, Vers qui tintais, et toi, Rime sonore, +Et vous, Rythmes chanteurs, et vous, délicieux +Ressouvenirs, et vous, Rêves, et vous encore, +Images qu'évoquaient mes désirs anxieux, + +Il faut nous séparer. Jusqu'aux jours plus propices +Ou nous réunira l'Art, notre maître, adieu, +Adieu, doux compagnons, adieu, charmants complices! +Vous pouvez revoler devers l'Infini bleu. + +Aussi bien, nous avons fourni notre carrière +Et le jeune étalon de notre bon plaisir, +Tout affolé qu'il est de sa course première, +A besoin d'un peu d'ombre et de quelque loisir. + +--Car toujours nous t'avons fixée, ô Poésie, +Notre astre unique et notre unique passion, +T'ayant seule pour guide et compagne choisie, +Mère, et nous méfiant de l'Inspiration. + + + III + +Ah! l'Inspiration superbe et souveraine, +L'Égérie aux regards lumineux et profonds, +Le Genium commode et l'Erato soudaine, +L'Ange des vieux tableaux avec des ors au fond, + +La Muse, dont la voix est puissante sans doute, +Puisqu'elle fait d'un coup dans les premiers cerveaux, +Comme ces pissenlits dont s'émaille la route, +Pousser tout un jardin de poèmes nouveaux, + +La Colombe, le Saint-Esprit, le saint délire, +Les Troubles opportuns, les Transports complaisants, +Gabriel et son luth, Apollon et sa lyre, +Ah! l'Inspiration, on l'invoque à seize ans! + +Ce qu'il nous faut à nous, les Suprêmes Poèles +Qui vénérons les Dieux et qui n'y croyons pas, +A nous dont nul rayon n'auréola les têtes, +Dont nulle Béatrix n'a dirigé les pas, + +A nous qui ciselons les mots comme des coupes +Et qui faisons des vers émus très froidement, +A nous qu'on ne voit point les soirs aller par groupes +Harmonieux au bord des _lacs_ et nous pàmant, + +Ce qu'il nous faut, à nous, c'est, aux lueurs des lampes, +La science conquise et le sommeil dompté, +C'est le front dans les mains du vieux Faust des estampes, +C'est l'Obstination et c'est la Volonté! + +C'est la Volonté sainte, absolue, éternelle, +Cramponnée au projet comme un noble condor +Aux flancs fumants de peur d'un buffle, et d'un coup d'aile +Emportant son trophée à travers les cieux d'or! + +Ce qu'il nous faut à nous, c'est l'étude sans trêve, +C'est l'effort inouï, le combat non pareil, +C'est la nuit, l'âpre nuit du travail, d'où se lève +Lentement, lentement, l'Oeuvre, ainsi qu'un soleil! + +Libre à nos Inspirés, coeurs qu'une oeillade enflamme. +D'abandonner leur être aux vents comme un bouleau: +Pauvres gens! l'Art n'est pas d'éparpiller son âme: +Est-elle eu marbre, ou non, la Vénus de Milo? + +Nous donc, sculptons avec le ciseau des Pensées +Le bloc vierge du Beau, Paros immaculé, +Et faisons-en surgir sous nos mains empressées +Quelque pure statue au péplos étoile, + +Afin qu'un jour, frappant de rayons gris et roses +Le chef-d'oeuvre serein, comme un nouveau Memnon +L'Aube-Postérité, fille des Temps moroses, +Fasse dans l'air futur retentir notre nom! + + + + + + + FÊTES GALANTES + + + + + CLAIR DE LUNE + +Votre âme est un paysage choisi +Que vont charmants masques et bergamasques, +Jouant du luth et dansant et quasi +Tristes sous leurs déguisements fantasques. + +Tout en chantant sur le mode mineur +L'amour vainqueur et la vie opportune, +Ils n'ont pas l'air de croire à leur bonheur +Et leur chanson se mêle au clair de lune, + +Au calme clair de lune triste et beau, +Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres +Et sangloter d'extase les jets d'eau, +Les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres. + + + PANTOMIME + +Pierrot, qui n'a rien d'un Clitandre, +Vide un flacon sans plus attendre, +Et, pratique, entame un pâté. + +Cassandre, au fond de l'avenue, +Verse une larme méconnue +Sur son neveu déshérité. + +Ce faquin d'Arlequin combine +L'enlèvement de Colombine +Et pirouette quatre fois. + +Colombine rêve, surprise +De sentir un coeur dans la brise +Et d'entendre en son coeur des voix. + + + SUR L'HERBE + +L'abbé divague.--Et toi, marquis, +Tu mets de travers ta perruque. +--Ce vieux vin de Chypre est exquis +Moins, Camargo, que votre nuque. + +--Ma flamme...--Do, mi, sol, la, si. +--L'abbé, ta noirceur se dévoile. +--Que je meure, Mesdames, si +Je ne vous décroche une étoile. + +--Je voudrais être petit chien! +--Embrassons nos bergères, l'une +Après l'autre.--Messieurs, eh bien? +--Do, mi, sol.--Hé! bonsoir la Lune! + + + L'ALLÉE + +Fardée et peinte comme au temps des bergeries, +Frêle parmi les noeuds énormes de rubans, +Elle passe, sous les ramures assombries, +Dans l'allée où verdit la mousse des vieux bancs, +Avec mille façons et mille afféteries +Qu'on garde d'ordinaire aux perruches chéries. +Sa longue robe à queue est bleue, et l'éventail +Qu'elle froisse en ses doigts fluets aux larges bagues +S'égaie en des sujets érotiques, si vagues +Qu'elle sourit, tout en rêvant, à maint détail. +--Blonde en somme. Le nez mignon avec la bouche +Incarnadine, grasse, et divine d'orgueil +Inconscient.--D'ailleurs plus fine que la mouche +Qui ravive l'éclat un peu niais de l'oeil. + + + A LA PROMENADE + +Le ciel si pâle et les arbres si grêles +Semblent sourire à nos costumes clairs +Qui vont flottant légers avec des airs +De nonchalance et des mouvements d'ailes. + +Et le vent doux ride l'humble bassin, +Et la lueur du soleil qu'atténue +L'ombre des bas tilleuls de l'avenue +Nous parvient bleue et mourante à dessein. + +Trompeurs exquis et coquettes charmantes +Coeurs tendres mais affranchis du serment +Nous devisons délicieusement, +Et les amants lutinent les amantes + +De qui la main imperceptible sait +Parfois donner un soufflet qu'on échange +Contre un baiser sur l'extrême phalange +Du petit doigt, et comme la chose est + +Immensément excessive et farouche, +On est puni par un regard très sec, +Lequel contraste, au demeurant, avec +La moue assez clémente de la bouche. + + + DANS LA GROTTE + + Là, je me tue à vos genoux! + Car ma détresse est infinie, +Et la tigresse épouvantable d'Hyrcanie + Est une agnelle au prix de vous. + + Oui, céans, cruelle Clymène, + Ce glaive qui, dans maints combats, +Mit tant de Scipions et de Cyrus à bas, + Va finir ma vie et ma peine! + + Ai-je même besoin de lui + Pour descendre aux Champs-Elysées? +Amour perça-t-il pas de flèches aiguisées + Mon coeur, dès que votre oeil m'eût lui? + + + LES INGÉNUS + +Les hauts talons luttaient avec les longues jupes, +En sorte que, selon le terrain et le vent, +Parfois luisaient des bas de jambe, trop souvent +Interceptés!--et nous aimions ce jeu de dupes. + +Parfois aussi le dard d'un insecte jaloux +Inquiétait le col des belles, sous les branches, +Et c'était des éclairs soudains de nuques blanches +Et ce régal comblait nos jeunes yeux de fous. + +Le soir tombait, un soir équivoque d'automne: +Les belles, se pendant rêveuses à nos bras, +Dirent alors des mots si spécieux, tout bas, +Que notre âme depuis ce temps tremble et s'étonne. + + + CORTÈGE + +Un singe en veste de brocart +Trotte et gambade devant elle +Qui froisse un mouchoir de dentelle +Dans sa main gantée avec art, + +Tandis qu'un négrillon tout rouge +Maintient à tour de bras les pans +De sa lourde robe en suspens, +Attentif à tout pli qui bouge; + +Le singe ne perd pas des yeux +La gorge blanche de la dame. +Opulent trésor que réclame +Le torse nu de l'un des dieux; + +Le négrillon parfois soulève +Plus haut qu'il ne faut, l'aigrefin, +Son fardeau somptueux, afin +De voir ce dont la nuit il rêve; + +Elle va par les escaliers, +Et ne paraît pas davantage +Sensible à l'insolent suffrage +De ses animaux familiers. + + + LES COQUILLAGES + +Chaque coquillage incrusté +Dans la grotte où nous nous aimâmes +A sa particularité, + +L'un a la pourpre de nos âmes +Dérobée au sang de nos coeurs +Quand je brûle et que tu t'enflammes; + +Cet autre affecte tes langueurs +Et tes pâleurs alors que, lasse, +Tu m'en veux de mes yeux moqueurs; + +Celui-ci contrefait la grâce +De ton oreille, et celui-là +Ta nuque rose, courte et grasse; + +Mais un, entre autres, me troubla. + + + EN PATINANT + +Nous fûmes dupes, vous et moi, +De manigances mutuelles, +Madame, à cause de l'émoi +Dont l'Été férut nos cervelles. + +Le Printemps avait bien un peu +Contribué, si ma mémoire +Est bonne, à brouiller notre jeu, +Mais que d'une façon moins noire! + +Car au printemps l'air est si frais +Qu'en somme les roses naissantes, +Qu'Amour semble entr'ouvrir exprès, +Ont des senteurs presque innocentes; + +Et même les lilas ont beau +Pousser leur haleine poivrée, +Dans l'ardeur du soleil nouveau, +Cet excitant au plus récrée, + +Tant le zéphir souffle, moqueur, +Dispersant l'aphrodisiaque +Effluve, en sorte que le coeur +Chôme et que même l'esprit vaque, + +Et qu'émoustillés, les cinq sens +Se mettent alors de la fête, +Mais seuls, tout seuls, bien seuls et sans +Que la crise monte à la tête. + +Ce fut le temps, sous de clairs ciels +(Vous en souvenez-vous, Madame?), +Des baisers superficiels +Et des sentiments à fleur d'âme, + +Exempts de folles passions, +Pleins d'une bienveillance amène. +Comme tous deux nous jouissions +Sans enthousiasme--et sans peine! + +Heureux instants!--mais vint l'Été: +Adieu, rafraîchissantes brises? +Un vent de lourde volupté +Investit nos âmes surprises. + +Des fleurs aux calices vermeils +Nous lancèrent leurs odeurs mûres, +Et partout les mauvais conseils +Tombèrent sur nous des ramures + +Nous cédâmes à tout cela, +Et ce fut un bien ridicule +Vertigo qui nous affola +Tant que dura la canicule. + +Rires oiseux, pleurs sans raisons, +Mains indéfiniment pressées, +Tristesses moites, pâmoisons, +Et quel vague dans les pensées! + +L'automne heureusement, avec +Son jour froid et ses bises rudes, +Vint nous corriger, bref et sec, +De nos mauvaises habitudes, + +Et nous induisit brusquement +En l'élégance réclamée +De tout irréprochable amant +Comme de toute digne aimée... + +Or cet Hiver, Madame, et nos +Parieurs tremblent pour leur bourse, +Et déjà les autres traîneaux +Osent nous disputer la course. + +Les deux mains dans votre manchon, +Tenez-vous bien sur la banquette +Et filons!--et bientôt Fanchon +Nous fleurira quoiqu'on caquette! + + + FANTOCHES + +Scaramouche et Pulcinella, +Qu'un mauvais dessein rassembla, +Gesticulent, noirs sur la lune. + +Cependant l'excellent docteur +Bolonais cueille avec lenteur +Des simples parmi l'herbe brune. + +Lors sa fille, piquant minois, +Sous la charmille en tapinois +Se glisse demi-nue, en quête + +De son beau pirate espagnol, +Dont un langoureux rossignol +Clame la détresse à tue-tête. + + + CYTHÈRE + +Un pavillon à claires-voies +Abrite doucement nos joies +Qu'éventent des rosiers amis; + +L'odeur des roses, faible, grâce +Au vent léger d'été qui passe, +Se mêle aux parfums qu'elle a mis; + +Comme ses yeux l'avaient promis, +Son courage est grand et sa lèvre +Communique une exquise fièvre; + +Et l'Amour comblant tout, hormis +La Faim, sorbets et confitures +Nous préservent des courbatures. + + + EN BATEAU + +L'étoile du berger tremblote +Dans l'eau plus noire et le pilote +Cherche un briquet dans sa culotte. + +C'est l'instant, Messieurs, ou jamais, +D'être audacieux, et je mets +Mes deux mains partout désormais! + +Le chevalier Atys qui gratte +Sa guitare, à Chloris l'ingrate +Lance une oeillade scélérate. + +L'abbé confesse bas Églé, +Et ce vicomte déréglé +Des champs donne à son coeur la clé. + +Cependant la lune se lève +Et l'esquif en sa course brève +File gaîment sur l'eau qui rêve. + + + LE FAUNE + +Un vieux faune de terre cuite +Rit au centre des boulingrins, +Présageant sans doute une suite +Mauvaise à ces instants sereins + +Qui m'ont conduit et t'ont conduite, +Mélancoliques pèlerins, +Jusqu'à cette heure dont la fuite +Tournoie au son des tambourins. + + + MANDOLINE + +Les donneurs de sérénades +Et les belles écouteuses +Échangent des propos fades +Sous les ramures chanteuses. + +C'est Tircis et c'est Aminte, +Et c'est l'éternel Clitandre, +Et c'est Damis qui pour mainte +Cruelle fait maint vers tendre. + +Leurs courtes vestes de soie, +Leurs longues robes à queues, +Leur élégance, leur joie +Et leurs molles ombres bleues, + +Tourbillonnent dans l'extase +D'une lune rose et grise, +Et la mandoline jase +Parmi les frissons de brise. + + + A CLYMÈNE + +Mystiques barcarolles, +Romances sans paroles, +Chère, puisque tes yeux, + Couleur des cieux, + +Puisque ta voix, étrange +Vision qui dérange +Et trouble l'horizon + De ma raison, + +Puisque l'arôme insigne +De ta pâleur de cygne +Et puisque la candeur + De ton odeur, + +Ah! puisque tout ton être, +Musique qui pénètre, +Nimbes d'anges défunts, + Tons et parfums. + +A sur d'almes cadences +En ses correspondances, +Induit mon coeur subtil, + Ainsi soit-il! + + + LETTRE + +Eloigné de vos yeux, Madame, par des soins +Impérieux (j'en prends tous les dieux à témoins), +Je languis et je meurs, comme c'est ma coutume +En pareil cas, et vais, le coeur plein d'amertume, +A travers des soucis où votre ombre me suit, +Le jour dans mes pensées, dans mes rêves la nuit. +Et la nuit et le jour adorable, Madame! +Si bien qu'enfin, mon corps faisant place à mon âme, +Je deviendrai fantôme à mon tour aussi, moi, +Et qu'alors, et parmi le lamentable émoi +Des enlacements vains et des désirs sans nombre, +Mon ombre se fondra à jamais en notre ombre. + +En attendant, je suis, très chère, ton valet. + +Tout se comporte-t-il là-bas comme il te plaît, +Ta perruche, ton chat, ton chien? La compagnie +Est-elle toujours belle, et cette Silvanie +Dont j'eusse aimé l'oeil noir si le tien n'était bleu, +Et qui parfois me fit des signes, palsambleu! +Te sert-elle toujours de douce confidente? + +Or, Madame, un projet impatient me hante +De conquérir le monde et tous ses trésors pour +Mettre à vos pieds ce gage--indigne--d'un amour +Égal à toutes les flammes les plus célèbres +Qui des grands coeurs aient fait resplendir les ténèbres. +Cléopàtre fut moins aimée, oui, sur ma foi! +Par Marc-Antoine et par César que vous par moi, +N'en doutez pas, Madame, et je saurai combattre +Comme César pour un sourire, ô Cléopâtre, + +Et comme Antoine fuir au seul prix d'un baiser. + +Sur ce, très chère, adieu. Car voilà trop causer +Et le temps que l'on perd à lire une missive +N'aura jamais valu la peine qu'on l'écrive. + + + LES INDOLENTS + +Bah! malgré les destins jaloux, +Mourons ensemble, voulez-vous? +--La proposition est rare. + +--Le rare est le bon. Donc mourons +Comme dans les Décamérons. +--Hi! hi! hi! quel amant bizarre! + +--Bizarre, je ne sais. Amant +Irréprochable, assurément. +Si vous voulez, mourons ensemble? + +--Monsieur, vous raillez mieux encor +Que vous n'aimez, et parlez d'or; +Mais taisons-nous, si bon vous semble? + +Si bien que ce soir-là Tircis +Et Dorimène, à deux assis +Non loin de deux silvains hilares, + +Eurent l'inexpiable tort +D'ajourner une exquise mort. +Hi! hi! hi! les amants bizarres! + + + COLOMBINE + +Léandre le sot, +Pierrot qui d'un saut + De puce +Franchit le buisson, +Cassandre sous son + Capuce, + +Arlequin aussi, +Cet aigrefin si + Fantasque +Aux costumes fous, +Ses yeux luisants sous + Son masque, + +--Do, mi, sol, mi, fa,-- +Tout ce monde va, + Rit, chante +Et danse devant +Une belle enfant + Méchante + +Dont les yeux pervers +Comme les yeux verts + Des chattes +Gardent ses appas +Et disent: «A bas + Les pattes!» + +--Eux ils vont toujours! +Fatidique cours + Des astres, +Oh! dis-moi vers quels +Mornes ou cruels + Désastres + +L'implacable enfant, +Preste et relevant + Ses jupes, +La rose au chapeau, +Conduit son troupeau + De dupes? + + + L'AMOUR PAR TERRE + +Le vent de l'autre nuit a jeté bas l'Amour +Qui, dans le coin le plus mystérieux du parc, +Souriait en bandant malignement son arc, +Et dont l'aspect nous fit tant songer tout un jour! + +Le vent de l'autre nuit l'a jeté bas! Le marbre +Au souffle du matin tournoie, épars. C'est triste +De voir le piédestal, où le nom de l'artiste +Se lit péniblement parmi l'ombre d'un arbre. + +Oh! c'est triste de voir debout le piédestal +Tout seul! et des pensers mélancoliques vont +Et viennent dans mon rêve où le chagrin profond +Évoque un avenir solitaire et fatal. + +Oh! c'est triste!--Et toi-même, est-ce pas? es touchée +D'un si dolent tableau, bien que ton oeil frivole +S'amuse au papillon de pourpre et d'or qui vole +Au-dessus des débris dont l'allée est jonchée. + + + EN SOURDINE + +Calmes dans le demi-jour +Que les branches hautes font, +Pénétrons bien notre amour +De ce silence profond. + +Fondons nos âmes, nos coeurs +Et nos sens extasiés, +Parmi les vagues langueurs +Des pins et des arbousiers. + +Ferme tes yeux à demi, +Croise tes bras sur ton sein, +Et de ton coeur endormi +Chasse à jamais tout dessein. + +Laissons-nous persuader +Au souffle berceur et doux +Qui vient à tes pieds rider +Les ondes de gazon roux. + +Et quand, solennel, le soir +Des chênes noirs tombera, +Voix de notre désespoir, +Le rossignol chantera. + + + COLLOQUE SENTIMENTAL + +Dans le vieux parc solitaire et glacé +Deux formes ont tout à l'heure passé. + +Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles, +Et l'on entend à peine leurs paroles. + +Dans le vieux parc solitaire et glacé +Deux spectres ont évoqué le passé. + +--Te souvient-il de notre extase ancienne? +--Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne? + +--Ton coeur bat-il toujours à mon seul nom? +Toujours vois-tu mon âme en rêve?--Non. + +--Ah! les beaux jours de bonheur indicible +Où nous joignions nos bouches!--C'est possible. + +Qu'il était bleu, le ciel, et grand l'espoir! +--L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir. + +Tels ils marchaient dans les avoines folles, +Et la nuit seule entendit leurs paroles. + + + + + + LA BONNE CHANSON + + + + I + +Le soleil du matin doucement chauffe et dore. +Les seigles et les blés tout humides encore, +Et l'azur a gardé sa fraîcheur de la nuit. +L'on sort sans autre but que de sortir; on suit, +Le long de la rivière aux vagues herbes jaunes, +Un chemin de gazon que bordent de vieux aunes. +L'air est vif. Par moments un oiseau vole avec +Quelque fruit de la haie ou quelque paille au bec, +Et son reflet dans l'eau survit à son passage. +C'est tout. + + Mais le songeur aime ce paysage +Dont la claire douceur a soudain caressé +Son rêve de bonheur adorable, et bercé +Le souvenir charmant de cette jeune fille, +Blanche apparition qui chante et qui scintille, +Dont rêve le poète et que l'homme chérit, +Évoquant en ses voeux dont peut-être on sourit +La Compagne qu'enfin il a trouvée, et l'âme +Que son âme depuis toujours pleure et réclame. + + + II + +Toute grâce et toutes nuances +Dans l'éclat doux de ses seize ans, +Elle a la candeur des enfances +Et les manèges innocents. + +Ses yeux qui sont les yeux d'un ange, +Savent pourtant, sans y penser, +Éveiller le désir étrange +D'un immatériel baiser. + +Et sa main, à ce point petite +Qu'un oiseau-mouche n'y tiendrait, +Captive, sans espoir de fuite, +Le coeur pris par elle en secret. + +L'intelligence vient chez elle +En aide à l'âme noble; elle est +Pure autant que spirituelle: +Ce qu'elle a dit, il le fallait! + +Et si la sottise l'amuse +Et la fait rire sans pitié, +Elle serait, étant la muse, +Clémente jusqu'à l'amitié. + +Jusqu'à l'amour--qui sait? peut-être, +A l'égard d'un poète épris +Qui mendierait sous sa fenêtre, +L'audacieux! un digne prix + +De sa chanson bonne ou mauvaise! +Mais témoignant sincèrement, +Sans fausse note, et sans fadaise, +Du doux mal qu'on souffre en aimant. + + + III + +En robe grise et verte avec des ruches, +Un jour de juin que j'étais soucieux, +Elle apparut souriante à mes yeux +Qui l'admiraient sans redouter d'embûches + +Elle alla, vint, revint, s'assit, parla, +Légère et grave, ironique, attendrie: +Et je sentais en mon âme assombrie +Comme un joyeux reflet de tout cela; + +Sa voix, étant de la musique fine, +Accompagnait délicieusement +L'esprit sans fiel de son babil charmant +Où la gaîté d'un coeur bon se devine. + +Aussi soudain fus-je, après le semblant +D'une révolte aussitôt étouffée, +Au plein pouvoir de la petite Fée +Que depuis lors je supplie en tremblant. + + + IV + +Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore, +Puisque, après m'avoir fui longtemps, l'espoir veut bien +Revoler devers moi qui l'appelle et l'implore, +Puisque tout ce bonheur veut bien être le mien, + +C'en est fait à présent des funestes pensées, +C'en est fait des mauvais rêves, ah! c'en est fait +Surtout de l'ironie et des lèvres pincées +Et des mots où l'esprit sans l'âme triomphait. + +Arrière aussi les poings crispés et la colère +A propos des méchants et des sots rencontrés; +Arrière la rancune abominable! arrière +L'oubli qu'on cherche en des breuvages exécrés! + +Car je veux, maintenant qu'un Être de lumière +A dans ma nuit profonde émis cette clarté +D'une amour à la fois immortelle et première, +De par la grâce, le sourire et la bonté, + +Je veux, guidé par vous, beaux yeux aux flammes douces, +Par toi conduit, ô main où tremblera ma main, +Marcher droit, que ce soit par des sentiers de mousses +Ou que rocs et cailloux encombrent le chemin; + +Oui, je veux marcher droit et calme dans la Vie, +Vers le but où le sort dirigera mes pas, +Sans violence, sans remords et sans envie. +Ce sera le devoir heureux aux gais combats. + +Et comme, pour bercer les lenteurs de la route, +Je chanterai des airs ingénus, je me dis +Qu'elle m'écoutera sans déplaisir sans doute; +Et vraiment je ne veux pas d'autre Paradis. + + + V + +Avant que tu ne t'en ailles, +Pâle étoile du matin, + --Mille cailles +Chantent, chantent dans le thym.-- + +Tourne devers le poète, +Dont les yeux sont pleins d'amour, + --L'alouette +Monte au ciel avec le jour.-- + +Tourne ton regard que noie +L'aurore dans son azur; + --Quelle joie +Parmi les champs de blé mûr!-- + +Puis fais luire ma pensée +Là-bas,--bien loin, oh! bien loin! + --La rosée +Gaîment brille sur le foin.-- + +Dans le doux rêve où s'agite +Ma vie endormie encor... + --Vite, vite, +Car voici le soleil d'or.-- + + + VI + +La lune blanche +Luit dans les bois; +De chaque branche +Part une voix +Sous la ramée... + +O bien-aimée. + +L'étang reflète, +Profond miroir, +La silhouette +Du saule noir +Où le vent pleure... + +Rêvons, c'est l'heure. + +Un vaste et tendre +Apaisement +Semble descendre +Du firmament +Que l'astre irise... + +C'est l'heure exquise. + + + VII + +Le paysage dans le cadre des portières +Court furieusement, et des plaines entières +Avec de l'eau, des blés, des arbres et du ciel +Vont s'engouffrant parmi le tourbillon cruel +Où tombent les poteaux minces du télégraphe +Dont les fils ont l'allure étrange d'un paraphe. + +Une odeur de charbon qui brûle et d'eau qui bout, +Tout le bruit que feraient mille chaînes au bout +Desquelles hurleraient mille géants qu'on fouette; +Et tout à coup des cris prolongés de chouette.-- + +--Que me fait tout cela, puisque j'ai dans les yeux +La blanche vision qui fait mon coeur joyeux, +Puisque la douce voix pour moi murmure encore, +Puisque le Nom si beau, si noble et si sonore +Se mêle, pur pivot de tout ce tournoiement, +Au rythme du wagon brutal, suavement. + + + VIII + +Une Sainte en son auréole, +Une Châtelaine en sa tour. +Tout ce que contient la parole +Humaine de grâce et d'amour; + +La note d'or que fait entendre +Un cor dans le lointain des bois, +Mariée à la fierté tendre +Des nobles Dames d'autrefois! + +Avec cela le charme insigne +D'un frais sourire triomphant +Éclos dans des candeurs de cygne +Et des rougeurs de femme-enfant; + +Des aspects nacrés, blancs et roses, +Un doux accord patricien. +Je vois, j'entends toutes ces choses +Dans son nom Carlovingien. + + + IX + +Son bras droit, dans un geste aimable de douceur, +Repose autour du cou de la petite soeur, +Et son bras gauche suit le rythme de la jupe. +A cour sûr une idée agréable l'occupe, +Car ses yeux si francs, car sa bouche qui sourit, +Témoignent d'une joie intime avec esprit. +Oh! sa pensée exquise et fine, quelle est-elle? +Toute mignonne, tout aimable, et toute belle, +Pour ce portrait, son goût infaillible a choisi +La pose la plus simple et la meilleure aussi: +Debout, le regard droit, en cheveux; et sa robe +Est longue juste assez pour qu'elle ne dérobe +Qu'à moitié sous ses plis jaloux le bout charmant +D'un pied malicieux imperceptiblement. + + + X + +Quinze longs jours encore et plus de six semaines +Déjà! Certes, parmi les angoisses humaines +La plus dolente angoisse est celle d'être loin. + +On s'écrit, on se dit comme on s'aime; on a soin +D'évoquer chaque jour la voix, les yeux, le geste +De l'être en qui l'on mit son bonheur, et l'on reste +Des heures à causer tout seul avec l'absent. +Mais tout ce que l'on pense et tout ce que l'on sent, +Et tout ce dont on parle avec l'absent, persiste +A demeurer blafard et fidèlement triste. + +Oh! l'absence! le moins clément de tous les maux! +Se consoler avec des phrases et des mots, +Puiser dans l'infini morose des pensées +De quoi vous rafraîchir, espérances lassées, +Et n'en rien remonter que de fade et d'amer! +Puis voici, pénétrant et froid comme le fer, +Plus rapide que les oiseaux et que les balles +Et que le vent du sud en mer et ses rafales +Et portant sur sa pointe aiguë un fin poison, +Voici venir, pareil aux flèches, le soupçon +Décoché par le Doute impur et lamentable. + +Est-ce bien vrai? tandis qu'accoudé sur ma table +Je lis sa lettre avec des larmes dans les yeux, +Sa lettre, où s'étale un aveu délicieux, +N'est-elle pas alors distraite en d'autres choses? +Qui sait? Pendant qu'ici, pour moi, lents et moroses +Coulent les jours, ainsi qu'un fleuve au bord flétri, +Peut-être que sa lèvre innocente a souri? +Peut-être qu'elle est très joyeuse et qu'elle oublie? + +Et je relis sa lettre avec mélancolie. + + + XI + +La dure épreuve va finir: +Mon coeur, souris à l'avenir. + +Ils sont passés les jours d'alarmes +Où j'étais triste jusqu'aux larmes. + +Ne suppute plus les instants, +Mon âme, encore un peu de temps. + +J'ai lu les paroles amères +Et banni les sombres chimères. + +Mes yeux exilés de la voir +De par un douloureux devoir, + +Mon oreille avide d'entendre +Les notes d'or de sa voix tendre, + +Tout mon être et tout mon amour +Acclament le bienheureux jour + +Où, seul rêve et seule pensée, +Me reviendra la fiancée! + + + XII + +Va, chanson, à tire-d'aile +Au-devant d'elle, et dis-lui +Bien que dans mon coeur fidèle +Un rayon joyeux a lui, + +Dissipant, lumière sainte, +Ces ténèbres de l'amour: +Méfiance, doute, crainte, +Et que voici le grand jour! + +Longtemps craintive et muette, +Entendez-vous? la gaîté +Comme une vive alouette +Dans le ciel clair a chanté. + +Va donc, chanson ingénue, +Et que, sans nul regret vain, +Elle soit la bienvenue +Celle qui revient enfin. + + + XIII + +Hier, on parlait de choses et d'autres, +Et mes yeux allaient recherchant les vôtres, + +Et votre regard recherchait le mien +Tandis que courait toujours l'entretien. + +Sous le sens banal des phrases pesées +Mon amour errait après vos pensées; + +Et quand vous parliez, à dessein distrait +Je prêtais l'oreille à votre secret: + +Car la voix, ainsi que les yeux de Celle +Qui vous fait joyeux et triste décèle, + +Malgré tout effort morose et rieur, +Et met en plein jour l'être intérieur. + +Or, hier, je suis parti plein d'ivresse: +Est-ce un espoir vain que mon coeur carresse, + +Un vain espoir, faux et doux compagnon? +Oh! non! n'est-ce pas? n'est-ce pas que non? + + + XIV + +Le foyer, la lueur étroite de la lampe; +La rêverie avec le doigt contre la tempe +Et les yeux se perdant parmi les yeux aimés; +L'heure du thé fumant et des livres fermés; +La douceur de sentir la fin de la soirée; +La fatigue charmante et l'attente adorée +De l'ombre nuptiale et de la douce nuit, +Oh! tout cela, mon rêve attendri le poursuit +Sans relâche, à travers toutes remises vaines, +Impatient des mois, furieux des semaines! + + + XV + +J'ai presque peur, en vérité, +Tant je sens ma vie enlacée +A la radieuse pensée +Qui m'a pris l'âme l'autre été, + +Tant votre image, à jamais chère, +Habite en coeur tout à vous, +Mon coeur uniquement jaloux +De vous aimer et de vous plaire; + +Et je tremble, pardonnez-moi +D'aussi franchement vous le dire, +A penser qu'un mot, un sourire +De vous est désormais ma loi, + +Et qu'il vous suffirait d'un geste, +D'une parole ou d'un clin d'oeil, +Pour mettre tout mon être en deuil +De son illusion céleste. + +Mais plutôt je ne veux vous voir, +L'avenir dût-il m'être sombre +Et fécond en peines sans nombre, +Qu'à travers un immense espoir, + +Plongé dans ce bonheur suprême +De me dire encore et toujours, +En dépit des mornes retours, +Que je vous aime, que je t'aime! + + + XVI + +Le bruit des cabarets, la fange des trottoirs, +Les platanes déchus s'effeuillant dans l'air noir, +L'omnibus, ouragan de ferraille et de boues, +Qui grince, mal assis entre ses quatres roues. +Et roule ses yeux verts et rouges lentement, +Les ouvriers allant au club, tout en fumant +Leur brûle-gueule au nez des agents de police, +Toits qui dégouttent, murs suintants, pavé qui glisse, +Bitume défoncé, ruisseaux comblant l'égout, +Voilà ma route--avec le paradis au bout. + + + XVII + +N'est-ce pas? en dépit des sots et des méchants +Qui ne manqueront pas d'envier notre joie, +Nous serons fiers parfois et toujours indulgents + +N'est-ce pas? nous irons, gais et lents, dans la voie +Modeste que nous montre en souriant l'Espoir, +Peu soucieux qu'on nous ignore ou qu'on nous voie. + +Isolés dans l'amour ainsi qu'en un bois noir, +Nos deux coeurs, exhalant leur tendresse paisible, +Seront deux rossignols qui chantent dans le soir. + +Quant au Monde, qu'il soit envers nous irascible +Ou doux, que nous feront ses gestes? Il peut bien +S'il veut, nous caresser ou nous prendre pour cible. + +Unis par le plus fort et le plus cher lien, +Et d'ailleurs, possédant l'armure adamantine, +Nous sourirons à tous et n'aurons peur de rien. + +Sans nous préoccuper de ce que nous destine +Le Sort, nous marcherons pourtant du même pas, +Et la main dans la main, avec l'âme enfantine + +De ceux qui s'aiment sans mélange, n'est-ce pas? + + + XVIII + +Nous sommes en des temps infâmes +Où le mariage des âmes +Doit sceller l'union des coeurs; +A cette heure d'affreux orages, +Ce n'est pas trop de deux courages +Pour vivre sous de tels vainqueurs. + +En face de ce que l'on ose +Il nous siérait, sur toute chose, +De nous dresser, couple ravi +Dans l'extase austère du juste +Et proclamant, d'un geste auguste +Notre amour fier, comme un défi! + +Mais quel besoin de te le dire? +Toi la bonté, toi le sourire, +N'es-tu pas le conseil aussi, +Le bon conseil loyal et brave, +Enfant rieuse au penser grave, +A qui tout mon coeur dit: merci! + + + XIX + +Donc, ce sera par un clair jour d'été: +Le grand soleil, complice de ma joie, +Fera, parmi le satin et la soie, +Plus belle encore votre chère beauté; + +Le ciel tout bleu, comme une haute lente, +Frissonnera somptueux à longs plis +Sur nos deux fronts heureux qu'auront pâlis +L'émotion du bonheur et l'attente; + +Et quand le soir viendra, l'air sera doux +Qui se jouera, caressant, dans vos voiles, +Et les regards paisibles des étoiles +Bienveillamment souriront aux époux. + + + XX + +J'allais par des chemins perfides, +Douloureusement incertain. +Vos chères mains furent mes guides. + +Si pâle à l'horizon lointain +Luisait un faible espoir d'aurore; +Votre regard fut le matin. + +Nul bruit, sinon son pas sonore, +N'encourageait le voyageur. +Votre voix me dit: «Marche encore!» + +Mon coeur craintif, mon sombre coeur +Pleurait, seul, sur la triste voie; +L'amour, délicieux vainqueur, + +Nous a réunis dans la joie. + + + XXI + +L'hiver a cessé: la lumière est tiède +Et danse, du sol au firmament clair. +Il faut que le coeur le plus triste cède +A l'immense joie éparse dans l'air. + +Même ce Paris maussade et malade +Semble faire accueil aux jeunes soleils +Et, comme pour une immense accolade, +Tend les mille bras de ses toits vermeils. + +J'ai depuis un an le printemps dans l'âme +Et le vert retour du doux floréal, +Ainsi qu'une flamme entoure une flamme, +Met de l'idéal sur mon idéal. + +Le ciel bleu prolonge, exhausse et couronne +L'immuable azur où rit mon amour. +La saison est belle et ma part est bonne, +Et tous mes espoirs ont enfin leur tour. + +Que vienne l'été! que viennent encore +L'automne et l'hiver! Et chaque saison +Me sera charmante, ô Toi que décore +Cette fantaisie et cette raison! + + + + + + ROMANCES SANS PAROLES + + + + I + + Le vent dans la plaine + Suspend son haleine. + (FAVART.) + + +C'est l'extase langoureuse, +C'est la fatigue amoureuse, +C'est tous les frissons des bois +Parmi l'étreinte des brises, +C'est, vers les ramures grises, +Le choeur des petites voix. + +O le frêle et frais murmure! +Cela gazouille et susure, +Cela ressemble au cri doux +Que l'herbe agitée expire... +Tu dirais, sous l'eau qui vire, +Le roulis sourd des cailloux. + +Cette âme qui se lamente +En cette plainte dormante, +C'est la nôtre, n'est-ce pas? +La mienne, dis, et la tienne, +Dont s'exhale l'humble antienne +Par ce tiède soir, tout bas? + + + II + +Je devine, à travers un murmure, +Le contour subtil des voix anciennes +Et dans les lueurs musiciennes, +Amour pâle, une aurore future! + +Et mon âme et mon coeur en délires +Ne sont plus qu'une espèce d'oeil double +Où tremblote à travers un jour trouble +L'ariette, hélas! de toutes lyres! + +O mourir de cette mort seulette +Que s'en vont, cher amour qui t'épeures +Balançant jeunes et vieilles heures! +O mourir de cette escarpolette! + + + III + + Il pleut doucement sur la ville. + (ARTHUR RAIMBAUD.) + +Il pleure dans mon coeur +Comme il pleut sur la ville, +Quelle est cette langueur +Qui pénètre mon coeur? + +O bruit doux de la pluie +Par terre et sur les toits! +Pour un coeur qui s'ennuie, +O le chant de la pluie! + +Il pleure sans raison +Dans ce coeur qui s'écoeure. +Quoi! nulle trahison? +Ce deuil est sans raison. + +C'est bien la pire peine +De ne savoir pourquoi, +Sans amour et sans haine, +Mon coeur a tant de peine! + + + IV + +Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses. +De cette façon nous serons bien heureuses, +Et si notre vie a des instants moroses, +Du moins nous serons, n'est-ce pas? deux pleureuses. + +O que nous mêlions, âmes soeurs que nous sommes, +A nos voeux confus la douceur puérile +De cheminer loin des femmes et des hommes, +Dans le frais oubli de ce qui nous exile. + +Soyons deux enfants, soyons deux jeunes filles +Éprises de rien et de tout étonnées, +Qui s'en vont pâlir sous les chastes charmilles +Sans même savoir qu'elles sont pardonnées. + + + V + + + Son joyeux, importun d'un clavecin sonore. + (PÉTRUS BOREL.) + +Le piano que baise une main frêle +Luit dans le soir rose et gris vaguement, +Tandis qu'avec un très léger bruit d'aile +Un air bien vieux, bien faible et bien charmant, +Rôde discret, épeuré quasiment, +Par le boudoir longtemps parfumé d'Elle. + +Qu'est-ce que c'est que ce berceau soudain +Qui lentement dorlotte mon pauvre être? +Que voudrais-tu de moi, doux chant badin? +Qu'as-tu voulu, fin refrain incertain +Qui va tantôt mourir vers la fenêtre +Ouverte un peu sur le petit jardin? + + + VI + +C'est le chien de Jean de Nivelle +Qui mord sous l'oeil même du guet +Le chat de la mère Michel; +François-les-bas-bleus s'en égaie. + +La lune à l'écrivain public +Dispense sa lumière obscure +Où Médor avec Angélique +Verdissent sur le pauvre mur. + +Et voici venir La Ramée +Sacrant en bon soldat du Roi. +Sous son habit blanc mal famé +Son coeur ne se tient pas de joie! + +Car la boulangère...--Elle?--Oui dame! +Bernant Lustucru, son vieil homme, +A tantôt couronné sa flamme... +Enfants, _Dominus vobiscum_! + +Place! en sa longue robe bleue +Toute en salin qui fait frou-frou, +C'est une impure, palsembleu! +Dans sa chaise qu'il faut qu'on loue, + +Fût-on philosophe ou grigou, +Car tant d'or s'y relève en bosse, +Que ce luxe insolent bafoue +Tout le papier de monsieur Loss! + +Arrière, robin crotté! place, +Petit courtaud, petit abbé, +Petit poète jamais las +De la rime non attrapée! + +Voici que la nuit vraie arrive... +Cependant jamais fatigué +D'être inattentif et naïf? +François-les-bas-bleus s'en égaie. + + + VII + +O triste, triste était mon âme +A cause, à cause d'une femme. + +Je ne me suis pas consolé +Bien que mon coeur s'en soit allé, + +Bien que mon coeur, bien que mon âme +Eussent fui loin de cette femme. + +Je ne me suis pas consolé +Bien que mon coeur s'en soit allé. + +Et mon coeur, mon coeur trop sensible +Dit à mon âme: Est-il possible, + +Est-il possible,--le fût-il,-- +Ce fier exil, ce triste exil? + +Mon âme dit à mon coeur: Sais-je +Moi-même, que nous veut ce piège + +D'être présents bien qu'exilés, +Encore que loin en allés? + + + VIII + +Dans l'interminable +Ennui de la plaine, +La neige incertaine +Luit comme du sable. + +Le ciel est de cuivre +Sans lueur aucune, +On croirait voir vivre +Et mourir la lune. + +Comme des nuées +Flottent gris les chênes +Des forêts prochaines +Parmi les buées. + +Le ciel est de cuivre +Sans lueur aucune. +On croirait voir vivre +Et mourir la lune. + +Corneille poussive +Et vous les loups maigres, +Par ces bises aigres +Quoi donc vous arrive? + +Dans l'interminable +Ennui de la plaine, +La neige incertaine +Luit comme du sable. + + + IX + + Le rossignol, qui du haut d'une + branche se regarde dedans, croit + être tombé dans la rivière. Il est + au sommet d'un chêne et toutefois + il a peur de se noyer. + (CYRANO DE BERGEBAC.) + + +L'ombre des arbres dans la rivière embrumée + Meurt comme de la fumée, +Tandis qu'en l'air, parmi les ramures réelles, + Se plaignent les tourterelles. + +Combien, ô voyageur, ce paysage blême + Te mira blême toi-même, +Et que tristes pleuraient dans les hautes feuillées + Tes espérances noyées? + +Mai, juin 1872. + + + + PAYSAGES BELGES + + «Conquestes du Roy.» + (Vieilles estampes.) + + + WALCOURT + +Briques et tuiles, +O les charmants +Petits asiles +Pour les amants! + +Houblons et vignes, +Feuilles et fleurs, +Tentes insignes +Des francs buveurs! + +Guinguettes claires, +Bières, clameurs, +Servantes chères +A tous fumeurs! + +Gares prochaines, +Gais chemins grands... +Quelles aubaines, +Bons juifs errants! + +Juillet 1873. + + + CHARLEROI + +Dans l'herbe noire +Les Kobolds vont. +Le vent profond +Pleure, on veut croire. + +Quoi donc se sent? +L'avoine siffle. +Un buisson giffle +L'oeil au passant. + +Plutôt des bouges +Que des maisons. +Quels horizons +De forges rouges! + +On sent donc quoi? +Des gares tonnent, +Les yeux s'étonnent, +Où Charleroi? + +Parfums sinistres? +Qu'est-ce que c'est? +Quoi bruissait +Comme des sistres? + +Sites brutaux! +Oh! votre haleine, +Sueur humaine, +Cris des métaux! + +Dans l'herbe noire +Les Kobolds vont. +Le vent profond +Pleure, on veut croire. + + + BRUXELLE + + SIMPLES FRESQUES + + I + +La fuite est verdâtre et rose +Des collines et des rampes, +Dans un demi-jour de lampes +Qui vient brouiller toute chose. + +L'or sur les humbles abîmes, +Tout doucement s'ensanglante, +Des petits arbres sans cimes, +Où quelque oiseau faible chante. + +Triste à peine tant s'effacent +Ces apparences d'automne. +Toutes mes langueurs rêvassent, +Que berce l'air monotone. + + II + +L'allée est sans fin +Sous le ciel, divin +D'être pâle ainsi! +Sais-tu qu'on serait +Bien sous le secret +De ces arbres-ci? + +Des messieurs bien mis, +Sans nul doute amis +Des Royers-Collards, +Vont vers le château. +J'estimerais beau +D'être ces vieillards. + +Le château, tout blanc +Avec, à son flanc, +Le soleil couché. +Les champs à l'entour... +Oh! que notre amour +N'est-il là niché! + +Estaminet du Jeune Renard, août 1872. + + + BRUXELLES + + CHEVAUX DE BOIS + + Par Saint-Gille, + Viens-nous-en, + Mon agile + Alezan. + (V. HUGO.) + + +Tournez, tournez, bons chevaux de bois, +Tournez cent tours, tournez mille tours, +Tournez souvent et tournez toujours, +Tournez, tournez au son des hautbois. + +Le gros soldat, la plus grosse bonne +Sont sur vos dos comme dans leur chambre; +Car, en ce jour, au bois de la Cambre, +Les maîtres sont tous deux en personne. + +Tournez, tournez, chevaux de leur coeur, +Tandis qu'autour de tous vos tournois +Clignotte l'oeil du filou sournois, +Tournez au son du piston vainqueur. + +C'est ravissant comme ça vous soûle +D'aller ainsi dans ce cirque bête! +Bien dans le ventre et mal dans la tête, +Du mal en masse et du bien en foule. + +Tournez, tournez, sans qu'il soit besoin +D'user jamais de nuls éperons, +Pour commander à vos galops ronds, +Tournez, tournez, sans espoir de foin. + +Et dépêchez, chevaux de leur âme, +Déjà, voici que la nuit qui tombe +Va réunir pigeon et colombe, +Loin de la foire et loin de madame. + +Tournez, tournez! le ciel en velours +D'astres en or se vêt lentement. +Voici partir l'amante et l'amant. +Tournez au son joyeux des tambours. + +Champ de foire de Saint-Gilles, août 1872. + + + MALINES + +Vers les prés le vent cherche noise +Aux girouettes, détail fin +Du château de quelque échevin, +Rouge de brique et bleu d'ardoise, +Vers les prés clairs, les prés sans fin... + +Comme les arbres des féeries +Des frênes, vagues frondaisons, +Échelonnent mille horizons +A ce Sahara de prairies, +Trèfle, luzerne et blancs gazons, + +Les wagons filent en silence +Parmi ces sites apaisés. +Dormez, les vaches! Reposez, +Doux taureaux de la plaine immense, +Sous vos cieux à peine irisés! + +Le train glisse sans un murmure, +Chaque wagon est un salon +Où l'on cause bas et d'où l'on +Aime à loisir cette nature +Faite à souhait pour Fénelon. + +Août, 1872. + + + BIRDS IN THE NIGHT + +Vous n'avez pas eu toute patience, +Cela se comprend par malheur, de reste. +Vous êtes si jeune! et l'insouciance, +C'est le lot amer de l'âge céleste! + +Vous n'avez pas eu toute la douceur, +Cela par malheur d'ailleurs se comprend; +Vous êtes si jeune, ô ma froide soeur, +Que votre coeur doit être indifférent! + +Aussi me voici plein de pardons chastes, +Non certes! joyeux, mais très calme, en somme, +Bien que je déplore, en ces mois néfastes, +D'être, grâce à vous, le moins heureux homme. + + * + * * + +Et vous voyez bien que j'avais raison +Quand je vous disais, dans mes moments noirs, +Que vos yeux, foyer de mes vieux espoirs, +Ne couvaient plus rien que la trahison. + +Vous juriez alors que c'était mensonge +Et votre regard qui mentait lui-même +Flambait comme un feu mourant qu'on prolonge, +Et de votre voix vous disiez: «Je t'aime!» + +Hélas! on se prend toujours au désir +Qu'on a d'être heureux malgré la saison... +Mais ce fut un jour plein d'amer plaisir, +Quand je m'aperçus que j'avais raison! + + * + * * + +Aussi bien pourquoi me mettrai-je à geindre? +Vous ne m'aimez pas, l'affaire est conclue, +Et, ne voulant pas qu'on ose se plaindre, +Je souffrirai d'une âme résolue. + +Oui, je souffrirai, car je vous aimais! +Mais je souffrirai comme un bon soldat +Blessé, qui s'en va dormir à jamais, +Plein d'amour pour quelque pays ingrat. + +Vous qui fûtes ma Belle, ma Chérie, +Encor que de vous vienne ma souffrance, +N'êtes-vous donc pas toujours ma Patrie, +Aussi jeune, aussi folle que la France? + + * + * * + +Or, je ne veux pas,--le puis-je d'abord? +Plonger dans ceci mes regards mouillés. +Pourtant mon amour que vous croyez mort +A peut-être enfin les yeux dessillés. + +Mon amour qui n'est que ressouvenance, +Quoique sous vos coups il saigne et qu'il pleure +Encore et qu'il doive, à ce que je pense, +Souffrir longtemps jusqu'à ce qu'il en meure, + +Peut-être a raison de croire entrevoir +En vous un remords qui n'est pas banal. +Et d'entendre dire, en son désespoir, +A votre mémoire: ah! fi que c'est mal! + + * + * * + +Je vous vois encor. J'entr'ouvris la porte. +Vous étiez au lit comme fatiguée. +Mais, ô corps léger que l'amour emporte, +Vous bondîtes nue, éplorée et gaie. + +O quels baisers, quels enlacements fous! +J'en riais moi-même à travers mes pleurs. +Certes, ces instants seront entre tous +Mes plus tristes, mais aussi mes meilleurs. + +Je ne veux revoir de votre sourire +Et de vos bons yeux en cette occurrence +Et de vous, enfin, qu'il faudrait maudire, +Et du piège exquis, rien que l'apparence + + * + * * + +Je vous vois encor! En robe d'été +Blanche et jaune avec des fleurs de rideaux. +Mais vous n'aviez plus l'humide gaîté +Du plus délirant de tous nos tantôts, + +La petite épouse et la fille aînée +Était reparue avec la toilette, +Et c'était déjà notre destinée +Qui me regardait sous votre voilette. + +Soyez pardonnée! Et c'est pour cela +Que je garde, hélas! avec quelque orgueil, +En mon souvenir qui vous cajola, +L'éclair de côté que coulait votre oeil. + + * + * * + +Par instants, je suis le pauvre navire +Qui court démâté parmi la tempête, +Et ne voyant pas Notre-Dame luire +Pour l'engouffrement en priant s'apprête. + +Par instants, je meurs la mort du pécheur +Qui se sait damné s'il n'est confessé, +Et, perdant l'espoir de nul confesseur, +Se tord dans l'Enfer qu'il a devancé. + +O mais! par instants, j'ai l'extase rouge +Du premier chrétien, sous la dent rapace, +Qui rit à Jésus témoin, sans que bouge +Un poil de sa chair, un nerf de sa face! + +Bruxelles-Londres.--Septembre-octobre 1872. + + + AQUARELLES + + + GREEN + +Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches, +Et puis voici mon coeur, qui ne bat que pour vous. +Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches +Et qu'à vos yeux si beaux l'humble présent soit doux. + +J'arrive tout couvert encore de rosée +Que le vent du matin vient glacer à mon front. +Souffrez que ma fatigue, à vos pieds reposée, +Rêve des chers instants qui la délasseront. + +Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête +Toute sonore encore de vos derniers baisers; +Laissez là s'apaiser de la bonne tempête, +Et que je dorme un peu puisque vous reposez. + + + SPLEEN + +Les roses étaient toutes rouges, +Et les lierres étaient tout noirs. + +Chère, pour peu que tu te bouges, +Renaissent tous mes désespoirs. + +Le ciel était trop bleu, trop tendre, +La mer trop verte et l'air trop doux. + +Je crains toujours,--ce qu'est d'attendre +Quelque fuite atroce de vous. + +Du houx à la feuille vernie +Et du luisant buis je suis las, + +Et de la campagne infinie +Et de tout, fors de vous, hélas! + + + STREETS + + I + + Dansons la gigue! + +J'aimais surtout ses jolis yeux, +Plus clairs que l'étoile des cieux, +J'aimais ses yeux malicieux. + + Dansons la gigue! + +Elle avait des façons vraiment +De désoler un pauvre amant, +Que c'en était vraiment charmant! + + Dansons la gigue! + +Mais je trouve encor meilleur +Le baiser de sa bouche en fleur, +Depuis qu'elle est morte à mon coeur. + + Dansons la gigue! + +Je me souviens, je me souviens +Des heures et des entretiens, +Et c'est le meilleur de mes biens. + + Dansons la gigue! + SOHO. + + + II + +O la rivière dans la rue! +Fantastiquement apparue +Derrière un mur haut de cinq pieds, +Elle roule sans un murmure +Sans onde opaque et pourtant pure, +Par les faubourgs pacifiés. + +La chaussée est très large, en sorte +Que l'eau jaune comme une morte +Dévale ample et sans nuls espoirs +De rien refléter que la brume, +Même alors que l'aurore allume +Les cottages jaunes et noirs. + + PADDINGTON. + + + CHILD WIFE + +Vous n'avez rien compris à ma simplicité, + Rien, ô ma pauvre enfant! +Et c'est avec un front éventé, dépité, + Que vous fuyez devant. + +Vos yeux qui ne devaient refléter que douceur, + Pauvre cher bleu miroir, +Ont pris un ton de fiel, ô lamentable soeur, + Qui nous fait mal à voir. + +Et vous gesticulez avec vos petit-bras + Comme un héros méchant, +En poussant d'aigres cris poitrinaires, hélas! + Vous qui n'étiez que chant! + +Car vous avez eu peur de l'orage et du coeur + Qui grondait et sifflait, +Et vous bêlâtes avec votre mère--ô douleur!-- + Comme un triste agnelet. + +Et vous n'avez pas su la lumière et l'honneur + D'un amour brave et fort, +Joyeux dans le malheur, grave dans le bonheur, + Jeune jusqu'à la mort! + + + A POOR YOUNG SHEPHERD + +J'ai peur d'un baiser +Comme d'une abeille. +Je souffre et je veille +Sans me reposer. +J'ai peur d'un baiser! + +Pourtant j'aime Kate +Et ses yeux jolis. +Elle est délicate, +Aux longs traits pâlis. +Oh! que j'aime Kate! + +C'est saint Valentin! +Je dois et je n'ose +Lui dire au matin... +La terrible chose +Que saint Valentin! + +Elle m'est promise, +Fort heureusement! +Mais quelle entreprise +Que d'être un amant +Près d'une promise! + +J'ai peur d'un baiser +Comme d'une abeille. +Je souffre et je veille +Sans me reposer: +J'ai peur d'un baiser! + + + BEAMS + +Elle voulut aller sur les flots de la mer, +Et comme un vent bénin soufflait une embellie, +Nous nous prêtâmes tous à sa belle folie, +Et nous voilà marchant par le chemin amer. + +Le soleil luisait haut dans le ciel calme et lisse, +Et dans ses cheveux blonds c'étaient des rayons d'or, +Si bien que nous suivions son pas plus calme encor +Que le déroulement des vagues, ô délice! + +Des oiseaux blancs volaient alentour mollement. +Et des voiles au loin s'inclinaient toutes blanches. +Parfois de grands varechs filaient en longues branches, +Nos pieds glissaient d'un pur et large mouvement. + +Elle se retourna, doucement inquiète +De ne nous croire pas pleinement rassurés; +Mais nous voyant joyeux d'être ses préférés, +Elle reprit sa route et portait haut sa tête. + +Douvres-Ostende, à bord de la «Comtesse-de-Flandre». +4 Avril 1873. + + + +SAGESSE + + + + I + + + + I + +Bon chevalier masqué qui chevauche en silence, +Le malheur a percé mon vieux coeur de sa lance. + +Le sang de mon vieux coeur n'a fait qu'un jet vermeil +Puis s'est évaporé sur les fleurs, au soleil. + +L'ombre éteignit mes yeux, un cri vint à ma bouche, +Et mon vieux coeur est mort dans un frisson farouche. + +Alors le chevalier Malheur s'est rapproché, +Il a mis pied à terre et sa main m'a touché. + +Son doigt ganté de fer entra dans ma blessure +Tandis qu'il attestait sa loi d'une voix dure. + +Et voici qu'au contact glacé du doigt de fer +Un coeur me renaissait, tout un coeur pur et fier. + +Et voici que, fervent d'une candeur divine, +Tout un coeur jeune et bon battit dans ma poitrine. + +Or, je restais tremblant, ivre, incrédule un peu, +Comme un homme qui voit des visions de Dieu. + +Mais le bon chevalier, remonté sur sa bête, +En s'éloignant me fit un signe de la tête + +Et me cria (j'entends _encore_ celle voix): +«Au moins, prudence! Car c'est bon pour une fois.» + + + II + +J'avais peiné comme Sisyphe +Et comme Hercule travaillé +Contre la chair qui se rebiffe. + +J'avais lutté, j'avais bâillé +Des coups à trancher des montagnes, +Et comme Achille ferraillé. + +Farouche ami qui m'accompagnes, +Tu le sais, courage païen, +Si nous en fîmes des campagnes. + +Si nous n'avons négligé rien +Dans cette guerre exténuante, +Si nous avons travaillé bien! + +Le tout en vain: l'âpre géante +A mon effort de tout côté +Opposait sa ruse ambiante. + +Et toujours un lâche abrité +Dans mes conseils qu'il environne +Livrait les clés de la cité. + +Que ma chance fût mâle ou bonne, +Toujours un parti de mon coeur +Ouvrait sa porte à la Gorgone. + +Toujours l'ennemi suborneur +Savait envelopper d'un piège +Même la victoire et l'honneur! + +J'étais le vaincu qu'on assiège, +Prêt à vendre son sang bien cher, +Quand, blanche en vêtement de neige + +Toute belle au front humble et fier, +Une dame vint sur la nue, +Qui d'un signe fit fuir la Chair. + +Dans une tempête inconnue +De rage et de cris inhumains, +Et déchirant sa gorge nue, + +Le Monstre reprit ses chemins +Par les bois pleins d'amours affreuses, +Et la dame, joignant les mains: + +--«Mon pauvre combattant qui creuses, +Dit-elle, ce dilemme en vain, +Trêve aux victoires malheureuses! + +«Il t'arrive un secours divin +Dont je suis sûre messagère +Pour ton salut, possible enfin!» + +--«O ma Dame dont la voix chère +Encourage un blessé jaloux +De voir finir l'atroce guerre, + +«Vous qui parlez d'un ton si doux +En m'annonçant de bonnes choses, +Ma Dame, qui donc êtes-vous?» + +--«J'étais née avant toutes causes +Et je verrai la fin de tous +Les effets, étoiles et roses. + +«En même temps, bonne, sur vous, +Hommes faibles et pauvres femmes, +Je pleure et je vous trouve fous! + +«Je pleure sur vos tristes âmes, +J'ai l'amour d'elles, j'ai la peur +D'elles, et de leurs voeux infâmes! + +«O ceci n'est pas le bonheur. +Veillez, Quelqu'un l'a dit que j'aime, +Veillez, crainte du Suborneur, + +«Veillez, crainte du Jour suprême! +Qui je suis? me demandais-tu. +Mon nom courbe les anges même, + +«Je suis le coeur de la vertu, +Je suis l'âme de la sagesse, +Mon nom brûle l'Enfer têtu, + +«Je suis la douceur qui redresse, +J'aime tous et n'accuse aucun, +Mon nom, seul, se nomme promesse + +«Je suis l'unique hôte opportun, +Je parle au Roi le vrai langage +Du matin rose et du soir brun, + +«Je suis la PRIÈRE, et mon gage +C'est ton vice en déroute au loin; +Ma condition: «Toi, sois sage.» + +--«Oui, ma Dame, et soyez témoin!» + + + III + +Qu'en dis-tu, voyageur, des pays et des gares? +Du moins as-tu cueilli l'ennui, puisqu'il est mûr, +Toi que voilà fumant de maussades cigares, +Noir, projetant une ombre absurde sur le mur? + +Tes yeux sont aussi morts depuis les aventures, +Ta grimace est la même et ton deuil est pareil; +Telle la lune vue à travers des mâtures, +Telle la vieille mer sous le jeune soleil. + +Tel l'ancien cimetière aux tombes toujours neuves! +Mais voyons, et dis-nous les récits devinés, +Ces désillusions pleurant le long des fleuves, +Ces dégoûts comme autant de fades nouveau-nés, + +Ces femmes! Dis les gaz, et l'horreur identique +Du mal toujours, du laid partout sur les chemins, +Et dis l'Amour et dis encor la Politique +Avec du sang déshonoré d'encre à leurs mains. + +Et puis surtout ne va pas l'oublier toi-même +Traînassant ta faiblesse et ta simplicité +Partout où l'on bataille et partout où l'on aime, +D'une façon si triste et folle, en vérité! + +A-t-on assez puni cette lourde innocence? +Qu'en dis-tu? L'homme est dur, mais la femme? Et tes pleurs, +Qui les a bus? Et quelle âme qui les recense +Console ce qu'on peut appeler tes malheurs? + +Ah les autres, ah toi! Crédule à qui te flatte, +Toi qui rêvais (c'était trop excessif, aussi) +Je ne sais quelle mort légère et délicate? +Ah toi, l'espèce d'ange avec ce voeu transi! + +Mais maintenant les plans, les buts? Es-tu de force, +Ou si d'avoir pleuré t'a détrempé le coeur? +L'arbre est tendre s'il faut juger d'après l'écorce, +Et tes aspects ne sont pas ceux d'un grand vainqueur. + +Si gauche encore! avec l'aggravation d'être +Une sorte à présent d'idyllique engourdi +Qui surveille le ciel bête par la fenêtre +Ouverte aux yeux matois du démon de midi. + +Si le même dans cette extrême décadence! +Enfin!--Mais à ta place un être avec du sens, +Payant les violons voudrait mener la danse, +Au risque d'alarmer quoique peu les passants. + +N'as-tu pas, en fouillant les recoins de ton âme, +Un beau vice à tirer comme un sabre au soleil, +Quelque vice joyeux, effronté, qui s'enflamme +Et vibre, et darde rouge au front du ciel vermeil? + +Un ou plusieurs? Si oui, tant mieux! Et pars bien vite +En guerre, et bats d'estoc et de taille, sans choix +Surtout, et mets ce masque indolent où s'abrite +La haine inassouvie et repue à la fois... + +Il faut n'être pas dupe en ce farceur de monde +Où le bonheur n'a rien d'exquis et d'alléchant +S'il n'y frétille un peu de pervers et d'immonde, +Et pour n'être pas dupe il faut être méchant. + +--Sagesse humaine, ah! j'ai les yeux sur d'autres choses, +Et parmi ce passé dont ta voix décrivait +L'ennui, pour des conseils encore plus moroses, +Je ne me souviens plus que du mal que j'ai fait. + +Dans tous les mouvements bizarres de ma vie, +De mes «malheurs», selon le moment et le lieu, +Des autres et de moi, de la route suivie, +Je n'ai rien retenu que la grâce de Dieu. + +Si je me sens puni, c'est que je le dois être. +Ni l'homme ni la femme ici ne sont pour rien. +Mais j'ai le ferme espoir d'un jour pouvoir connaître +Le pardon et la paix promis à tout Chrétien. + +Bien de n'être pas dupe en ce monde d'une heure, +Mais pour ne l'être pas durant l'éternité, +Ce qu'il faut à tout prix qui règne et qui demeure, +Ce n'est pas la méchanceté, c'est la bonté. + + + IV + +Malheureux! Tous les dons, la gloire du baptême, +Ton enfance chrétienne, une mère qui t'aime, +La force et la santé comme le pain et l'eau, +Cet avenir enfin, décrit dans le tableau +De ce passé plus clair que le jeu des marées, +Tu pilles tout, tu perds en viles simagrées +Jusqu'aux derniers pouvoirs de ton esprit, hélas! +La malédiction de n'être jamais las +Suit tes pas sur le monde où l'horizon t'attire, +L'enfant prodigue avec des gestes de satyre! +Nul avertissement, douloureux ou moqueur, +Ne prévaut sur l'élan funeste de ton coeur. +Tu flânes à travers péril et ridicule, +Avec l'irresponsable audace d'un Hercule +Dont les travaux seraient fous, nécessairement. +L'amitié--dame!--a tu son reproche clément, +Et chaste, et sans aucun espoir que le suprême, +Vient prier, comme au lit d'un mourant qui blasphème, +La patrie oubliée est dure aux fils affreux, +Et le monde alentour dresse ses buissons creux +Où ton désir mauvais s'épuise en flèches mortes. +Maintenant il te faut passer devant les portes, +Hâtant le pas de peur qu'on ne lâche le chien, +Et si tu n'entends pas rire, c'est encor bien. +Malheureux, toi Français, toi Chrétien, quel dommage! +Mais, tu vas la pensée obscure de l'image +D'un bonheur qu'il te faut immédiat, étant +Athée (avec la foule!) et jaloux de l'instant, +Tout appétit parmi ces appétits féroces, +Épris de la fadaise actuelle, mots, noces +Et festins, la «Science», et «l'esprit de Paris», +Tu vas magnifiant ce par quoi tu péris, +Imbécile! et niant le soleil qui t'aveugle! +Tout ce que les temps ont de bête paît et beugle +Dans ta cervelle ainsi qu'un troupeau dans un pré. +Et les vices de tout le monde ont émigré +Pour ton sang dont le fer lâchement s'étiole. +Tu n'es plus bon à rien de propre, ta parole +Est morte de l'argot et du ricanement, +Et d'avoir rabâché les bourdes du moment. +Ta mémoire, de tant d'obscénités bondée, +Ne saurait accueillir la plus petite idée, +Et patauge parmi l'égoïsme ambiant, +En quête d'on ne peut dire quel vil néant! +Seul, entre les débris honnis de ton désastre, +L'Orgueil, qui met la flamme au fond du poétastre +Et fait au criminel un prestige odieux, +Seul, l'Orgueil est vivant, il danse dans tes yeux, +Il regarde la Faute et rit de s'y complaire. + +--Dieu des humbles, sauvez cet enfant de colère! + + + V + +Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains pâles +Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal. +Et ces yeux, où plus rien ne reste d'animal +Que juste assez pour dire: «assez» aux fureurs mâles + +Et toujours, maternelle endormeuse des râles, +Même quand elle ment, cette voix! Matinal +Appel, ou chant bien doux à vêpre, ou frais signal, +Ou beau sanglot qui va mourir au pli des châles... + +Hommes durs! Vie atroce et laide d'ici-bas! +Ah! que, du moins, loin des baisers et des combats, +Quelque chose demeure un peu sur la montagne, + +Quelque chose du coeur enfantin et subtil, +Bonté, respect! Car qu'est-ce qui nous accompagne, +Et vraiment, quand la mort viendra, que reste-t-il? + + + VI + +O vous, comme un qui boite au loin, Chagrins et Joies, +Toi, coeur saignant d'hier qui flambes aujourd'hui, +C'est vrai pourtant que c'est fini, que tout a fui +De nos sens, aussi bien les ombres que les proies. + +Vieux bonheurs, vieux malheurs, comme une file d'oies +Sur la route en poussière où tous les pieds ont lui, +Bon voyage! Et le Rire, et, plus vieille que lui, +Toi, Tristesse noyée au vieux noir que tu broies, + +Et le reste!--Un doux vide, un grand renoncement +Quelqu'un en nous qui sent la paix immensément, +Une candeur d'âme d'une fraîcheur délicieuse... + +Et voyez! notre coeur qui saignait sous l'orgueil, +Il flambe dans l'amour, et s'en va faire accueil +A la vie, en faveur d'une mort précieuse! + + + VII + +Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme, +Et les voici vibrer aux cuivres du couchant. +Ferme les yeux, pauvre âme, et rentre sur-le-champ: +Une tentation des pires. Fuis l'infâme. + +Ils ont lui tout le jour en longs grêlons de flamme, +Battant toute vendange aux collines, couchant +Toute moisson de la vallée, et ravageant +Le ciel tout bleu, le ciel, chanteur qui te réclame. + +O pâlis, et va-t'en, lente et joignant les mains. +Si ces hiers allaient manger nos beaux demains? +Si la vieille folie était encore en route? + +Ces souvenirs, va-t-il falloir les retuer? +Un assaut furieux, le suprême, sans doute! +O, va prier contre l'orage, va prier. + + + VIII + +La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles +Est une oeuvre de choix qui veut beaucoup d'amour: +Rester gai quand le jour triste succède au jour, +Être fort, et s'user en circonstances viles; + +N'entendre, n'écouter aux bruits des grandes villes +Que l'appel, ô mon Dieu, des cloches dans la tour, +Et faire un de ces bruits soi-même, cela pour +L'accomplissement vil de tâches puériles; + +Dormir chez les pécheurs étant un pénitent; +N'aimer que le silence et conserver pourtant +Le temps si grand dans la patience si grande, + +Le scrupule naïf aux repentirs têtus, +Et tous ces soins autour de ces pauvres vertus! +--Fi, dit l'Ange Gardien, de l'orgueil qui marchande! + + + IX + +Sagesse d'un Louis Racine, je t'envie! +O n'avoir pas suivi les leçons de Rollin, +N'être pas né dans le grand siècle à son déclin, +Quand le soleil couchant, si beau, dorait la vie, + +Quand Maintenon jetait sur la France ravie +L'ombre douce et la paix de ses coiffes de lin, +Et royale abritait la veuve et l'orphelin, +Quand l'étude de la prière était suivie, + +Quand poète et docteur, simplement, bonnement, +Communiaient avec des ferveurs de novices, +Humbles servaient la Messe et chantaient aux offices, + +Et, le printemps venu, prenaient un soin charmant +D'aller dans les Auteuils cueillir lilas et roses +En louant Dieu, comme Garo, de toutes choses! + + + X + +Non. Il fut gallican, ce siècle, et janséniste! +C'est vers le Moyen Age énorme et délicat +Qu'il faudrait que mon coeur en panne naviguât, +Loin de nos jours d'esprit charnel et de chair triste. + +Roi, politicien, moine, artisan, chimiste, +Architecte, soldat, médecin, avocat, +Quel temps! Oui, que mon coeur naufragé rembarquât +Pour toute cette force ardente, souple, artiste! + +Et là que j'eusse part--quelconque, chez les rois +Ou bien ailleurs, n'importe, à la chose vitale, +Et que je fusse un saint, actes bons, pensers droits, + +Haute théologie et solide morale, +Guidé par la folie unique de la Croix +Sur tes ailes de pierre, ô folle Cathédrale! + + + XI + +Petits amis qui sûtes nous prouver +Par A plus B que deux et deux font quatre, +Mais qui depuis voulez parachever +Une victoire où l'on se laissait battre, + +Et couronner vos conquêtes d'un coup +Par ce soufflet à la mémoire humaine; +«Dieu ne vous a révélé rien du tout, +Car nous disions qu'il n'est que l'ombre vaine, + +Que le profil et que l'allongement, +Sur tous les murs que la peur édifie +De votre pur et simple mouvement, +Et nous dictons cette philosophie.» + +--Frères trop chers, laissez-nous rire un peu, +Nous les fervents d'une logique rance, +Qui justement n'avons de foi qu'en Dieu +Et mettons notre espoir dans l'Espérance, + +Laissez-nous rire un peu, pleurer aussi, +Pleurer sur vous, rire du vieux blasphème, +Rire du vieux Satan stupide ainsi, +Pleurer sur cet Adam dupe quand même! + +Frères de nous qui payons vos orgueils, +Tous fils du même Amour, ah! la science, +Allons donc, allez donc, c'est nos cercueils +Naïfs ou non, c'est notre méfiance + +Ou notre confiance aux seuls Récits, +C'est notre oreille ouverte toute grande +Ou tristement fermée au Mot précis! +Frères, lâchez la science gourmande + +Qui veut voler sur les ceps défendus +Le fruit sanglant qu'il ne faut pas connaître. +Lâchez son bras qui vous tient attendus +Pour des enfers que Dieu n'a pas fait naître, + +Mais qui sont l'oeuvre affreuse du péché, +Car nous, les fils attentifs de l'Histoire, +Nous tenons pour l'honneur jamais taché +De la Tradition, supplice et gloire! + +Nous sommes sûrs des Aïeux nous disant +Qu'ils ont vu Dieu sous telle ou telle forme +Et prédisant aux crimes d'_à présent_ +La peine immense ou le pardon énorme. + +Puisqu'ils avaient vu Dieu présent toujours, +Puisqu'ils ne mentaient pas, puisque nos crimes +Vont effrayants, puisque vos yeux sont courts, +Et puisqu'il est des repentirs sublimes, + +Ils ont dit tout. Savoir le reste est bien: +Que deux et deux fassent quatre, à merveille! +Riens innocents, mais des riens moins que rien, +La dernière heure étant là qui surveille + +Tout autre soin dans l'homme en vérité! +Gardez que trop chercher ne vous séduise +Loin d'une sage et forte humilité... +Le seul savant, c'est encore Moïse. + + + XII + +Or, vous voici promus, petits amis, +Depuis les temps de ma lettre première, +Promus, disais-je, aux fiers emplois promis +A votre thèse, en ces jours de lumière. + +Vous voici rois de France! A votre tour! +(Rois à plusieurs d'une France postiche, +Mais rois de fait et non sans quelque amour +D'un trône lourd avec un budget riche.) + +A l'oeuvre, amis petits! Nous avons droit +De vous y voir, payant de notre poche, +Et d'être un peu réjouis à l'endroit +De votre état sans peur et sans reproche. + +Sans peur? Du maître? O le maître, mais c'est +L'Ignorant-chiffre et le Suffrage-nombre, +Total, le peuple, «un âne» fort «qui s'est +Cabré», pour vous, espoir clair, puis fait sombre, + +Cabré comme une chèvre, c'est le mot. +Et votre bras, saignant jusqu'à l'aisselle, +S'efforce en vain: fort comme Béhémot, +Le monstre tire... et votre peur est telle + +Que l'âne brait, que le voilà parti +Qui par les dents vous boute cent ruades +En forme de reproche bien senti... +Courez après, frottant vos reins malades! + +O Peuple, nous t'aimons immensément: +N'es-tu donc pas la pauvre âme ignorante +En proie à tout ce qui sait et qui ment? +N'es-tu donc pas l'immensité souffrante? + +La charité nous fait chercher tes maux, +La foi nous guide à travers les ténèbres. +On t'a rendu semblable aux animaux +Moins leur candeur, et plein d'instincts funèbres, + +L'orgueil t'a pris en ce quatre-vingt-neuf, +Nabuchodonosor, et te faire paître, +Âne obstiné, mouton buté, dur boeuf, +Broutant pouvoir, famille, soldat, prêtre! + +O paysan cassé sur tes sillons, +Pâle ouvrier qu'esquinté à machine, +Membres sacrés de Jésus-Christ, allons, +Relevez-vous, honorez votre échine, + +Portez l'amour qu'il faut à vos bras forts, +Vos pieds vaillants sont les plus beaux du monde, +Respectez-les, fuyez ces chemins tors, +Fermez l'oreille à ce conseil immonde, + +Redevenez les Français d'autrefois, +Fils de l'Église, et dignes de vos pères! +O s'ils savaient ceux-ci sur vos pavois, +Leurs os sueraient de honte aux cimetières. + +--Vous, nos tyrans minuscules d'un jour +(L'énormité des actes rend les princes +Surtout de souche impure, et malgré cour +Et splendeur et le faste, encor plus minces), + +Laissez le règne et rentrez dans le rang. +Aussi bien l'heure est proche où la tourmente +Vous va donner des loisirs, et tout blanc +L'avenir flotte avec sa fleur charmante + +Sur la Bastille absurde où vous teniez +La France aux fers d'un blasphème et d'un schisme, +Et la chronique en de cléments Téniers +Déjà vous peint allant au catéchisme. + + + XIII + +Prince mort en soldat à cause de la France, + Ame certes élue, +Fier jeune homme si pur tombé plein d'espérance, + Je t'aime et te salue! + +Ce monde est si mauvais, notre pauvre patrie + Va sous tant de ténèbres, +Vaisseau désemparé dont l'équipage crie + Avec des voix funèbres, + +Ce siècle est un tel ciel tragique où les naufrages + Semblent écrits d'avance... +Ma jeunesse, élevée aux doctrines sauvages, + Détesta ton enfance, + +Et plus tard, coeur pirate épris des seules côtes + Où la révolte naisse, +Mon âge d'homme, noir d'orages et de fautes, + Abhorrait ta jeunesse. + +Maintenant j'aime Dieu, dont l'amour et la foudre + M'ont fait une âme neuve, +Et maintenant que mon orgueil réduit en poudre, + Humble, accepte l'épreuve. + +J'admire ton destin, j'adore, tout en larmes + Pour les pleurs de ta mère, +Dieu qui te fit mourir, beau prince, sous les armes, + Comme un héros d'Homère. + +Et je dis, réservant d'ailleurs mon voeu suprême + Au lis de Louis Seize: +Napoléon qui fus digne du diadème, + Gloire à ta mort française! + +Et priez bien pour nous, pour cette France ancienne, + Aujourd'hui vraiment «Sire», +Dieu qui vous couronna, sur la terre païenne, + Bon chrétien, du martyre! + + + XIV + +Vous reviendrez bientôt les bras pleins de pardons + Selon votre coutume, +O Pères excellents qu'aujourd'hui nous perdons + Pour comble d'amertume. + +Vous reviendrez, vieillards exquis, avec l'honneur + Avec sa Fleur chérie, +Et que de pleurs Joyeux, et quels cris de bonheur + Dans toute la patrie! + +Vous reviendrez, après ces glorieux exils, + Après des moissons d'âmes, +Après avoir prié pour ceux-ci, fussent-ils + Encore plus infâmes, + +Après avoir couvert les îles et la mer + De votre ombre si douce +Et réjoui le ciel et consterné l'enfer, + Béni qui vous repousse, + +Béni qui vous dépouille au cri de liberté, + Béni l'impie en armes, +Et l'enfant qu'il vous prend des bras--et racheté + Nos crimes par vos larmes! + +Proscrits des jours, vainqueurs des temps non point adieu + Vous êtes l'espérance. +A tantôt, Pères saints, qui nous vaudrez de Dieu + Le salut pour la France! + + + XV + +On n'offense que Dieu qui seul pardonne. + + Mais +On contriste son frère, on l'afflige, on le blesse, +On fait gronder sa haine ou pleurer sa faiblesse, +Et c'est un crime affreux qui va troubler la paix +Des simples, et donner au monde sa pâture, +Scandale, coeurs perdus, gros mots et rire épais. + +Le plus souvent par un effet de la nature +Des choses, ce péché trouve son châtiment +Même ici-bas, féroce et long communément. +Mais l'_Amour_ tout-puissant donne à la créature +Le sens de son malheur qui mène au repentir +Par une route lente et haute, mais très sûre. + +Alors un grand désir, un seul, vient investir +Le pénitent, après les premières alarmes. +Et c'est d'humilier son front devant les larmes +De naguère, sans rien qui pourrait amortir +Le coup droit pour l'orgueil, et de rendre les armes +Comme un soldat vaincu,--triste de bonne foi. + +O ma soeur, qui m'avez puni, pardonnez-moi! + + + XVI + +Écoutez la chanson bien douce +Qui ne pleure que pour vous plaire, +Elle est discrète, elle est légère: +Un frisson d'eau sur de la mousse! + +La voix vous fut connue (et chère!), +Mais à présent elle est voilée +Comme une veuve désolée, +Pourtant comme elle encore fière, + +Et dans les longs plis de son voile +Qui palpite aux brises d'automne, +Cache et montre au coeur qui s'étonne +La vérité comme une étoile. + +Elle dit, la voix reconnue, +Que la bonté c'est notre vie, +Que de la haine et de l'envie +Rien ne reste, la mort venue. + +Elle parle aussi de la gloire +D'être simple sans plus attendre, +Et de noces d'or et du tendre +Bonheur d'une paix sans victoire. + +Accueillez la voix qui persiste +Dans son naïf épithalame. +Allez, rien n'est meilleur à l'âme +Que de faire une âme moins triste! + +Elle est en peine et de passage +L'âme qui souffre sans colère. +Et comme sa morale est claire!... +Écoutez la chanson bien sage. + + + XVII + +Les chères mains qui furent miennes, +Toutes petites, toutes belles, +Après ces méprises mortelles +Et toutes ces choses païennes, + +Après les rades et les grèves, +Et les pays et les provinces, +Royales mieux qu'au temps des princes, +Les chères mains m'ouvrent les rêves. + +Mains en songe, mains sur mon âme, +Sais-je, moi, ce que vous daignâtes, +Parmi ces rumeurs scélérates, +Dire à cette âme qui se pâme? + +Ment-elle, ma vision chaste +D'affinité spirituelle, +De complicité maternelle, +D'affection étroite et vaste? + +Remords si cher, peine très bonne, +Rêves bénits, mains consacrées, +O ces mains, ces mains vénérées. +Faites le geste qui pardonne! + + + XVIII + +Et j'ai revu l'enfant unique: il m'a semblé +Que s'ouvrait dans mon coeur la dernière blessure, +Celle dont la douleur plus exquise m'assure +D'une mort désirable en un jour consolé. + +La bonne flèche aiguë et sa fraîcheur qui dure! +En ces instants choisis elles ont éveillé +Les rêves un peu lourds du scrupule ennuyé, +Et tout mon sang chrétien chanta la Chanson pure. + +J'entends encor, je vois encor! Loi du devoir +Si douce! Enfin je sais ce qu'est entendre et voir, +J'entends, je vois toujours! Voix des bonnes pensées, + +Innocence, avenir! Sage et silencieux, +Que je vais vous aimer, vous un instant pressées, +Belles petites mains qui fermerez nos yeux! + + + XIX + +Voix de l'Orgueil; un cri puissant, comme d'un cor. +Des étoiles de sang sur des cuirasses d'or, +On trébuche à travers des chaleurs d'incendie... +Mais en somme la voix s'en va, comme d'un cor. + +Voix de la Haine: cloche en mer, fausse, assourdie +De neige lente. Il fait si froid! Lourde, affadie, +La vie a peur et court follement sur le quai +Loin de la cloche qui devient plus assourdie. + +Voix de la Chair: un gros tapage fatigué. +Des gens ont bu. L'endroit fait semblant d'être gai. +Des yeux, des noms, et l'air plein de parfums atroces +Où vient mourir le gros tapage fatigué. + +Voix d'Autrui: des lointains dans les brouillards. Des noces +Vont et viennent. Des tas d'embarras. Des négoces, +Et tout le cirque des civilisations +Au son trotte-menu du violon des noces. + +Colères, soupirs noirs, regrets, tentations +Qu'il a fallu pourtant que nous entendissions +Pour l'assourdissement des silences honnêtes, +Colères, soupirs noirs, regrets, tentations, + +Ah! les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes, +Sentences, mots en vain, métaphores mal faites, +Toute la rhétorique en fuite des péchés, +Ah! les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes! + +Nous ne sommes plus ceux que vous auriez cherchés. +Mourez à nous, mourez aux humbles voeux cachés +Que nourrit la douceur de la Parole forte, +Car notre coeur n'est plus de ceux que vous cherchez! + +Mourez parmi la voix que la prière emporte +Au ciel, dont elle seule ouvre et ferme la porte +Et dont elle tiendra les sceaux au dernier jour, +Mourez parmi la voix que la prière apporte, + +Mourez parmi la voix terrible de l'Amour! + + + XX + +L'ennemi se déguise en L'Ennui +Et me dit: «A quoi bon, pauve dupe?» +Moi je passe et me moque de lui. +L'ennemi se déguise en la Chair +Et me dit: «Bah! retrousse une jupe!» +Moi j'écarte le conseil amer. + +L'ennemi se transforme en un Ange +De lumière et dit: «Qu'est ton effort +A côté des tributs de louange +Et de Foi dus au Père céleste? +Ton amour va-t-il jusqu'à la mort?» +Je réponds: «L'Espérance me reste.» + +Comme c'est le vieux logicien, +Il a fait bientôt de me réduire +A ne plus _vouloir_ répliquer rien, +Mais sachant _qui c'est_, épouvanté +De ne plus sentir les mondes luire, +Je prierai pour de l'humilité. + + + XXI + +Va ton chemin sans plus t'inquiéter! +La route est droite et tu n'as qu'à monter, +Portant d'ailleurs le seul trésor qui vaille +Et l'arme unique au cas d'une bataille, +La pauvreté d'esprit et Dieu pour toi. + +Surtout il faut garder toute espérance, +Qu'importé un peu de nuit et de souffrances? +La route est bonne et la mort est au bout, +Oui, garde toute espérance surtout, +La mort là-bas te dresse un lit de joie. + +Et fais-toi doux de toute la douceur. +La vie est laide, encore c'est ta soeur. +Simple, gravis la côte et même chante. +Pour écarter la prudence méchante +Dont la voix basse est pour tenter ta foi. + +Simple comme un enfant, gravis la côte, +Humble comme un pécheur qui hait la faute, +Chante, et même sois gai, pour défier +L'ennui que l'ennemi peut t'envoyer +Afin que tu t'endormes sur la voie. + +Ris du vieux piège et du vieux séducteur, +Puisque la Paix est là, sur la hauteur, +Qui luit parmi les fanfares de la gloire, +Monte, ravi, dans la nuit blanche et noire, +Déjà l'Ange Gardien étend sur toi + +Joyeusement des ailes de victoire. + + + XXII + +Pourquoi triste, ô mon âme, +Triste jusqu'à la mort, +Quand l'effort te réclame, +Quand le suprême effort +Est là qui te réclame? + +Ah! tes mains que tu tords +Au lieu d'être à la lâche, +Tes lèvres que tu mords +Et leur silence lâche, +Et tes yeux qui sont morts! + +N'as-tu pas l'espérance +De la fidélité, +Et, pour plus d'assurance +Dans la sécurité, +N'as-tu pas la souffrance? + +Mais chasse le sommeil +Et ce rêve qui pleure. +Grand jour et plein soleil! +Vois, il est plus que l'heure: +Le ciel bruit vermeil, + +Et la lumière crue +Découpant d'un trait noir +Toute chose apparue, +Te montre le Devoir +Et sa forme bourrue. + +Marche à lui vivement. +Tu verras disparaître +Tout aspect inclément +De sa manière d'être, +Avec l'éloignement. + +C'est le dépositaire +Qui te garde un trésor +D'amour et de mystère, +Plus précieux que l'or, +Plus sûr que rien sur terre: + +Les biens qu'on ne voit pas, +Toute joie inouïe, +Votre paix, saints combats, +L'extase épanouie +Et l'oubli d'ici-bas, + +Et l'oubli d'ici-bas! + + + XXIII + +Né l'enfant des grandes villes +Et des révoltes serviles, +J'ai là, tout cherché, trouvé +De tout appétit rêvé. +Mais, puisque rien n'en demeure, + +J'ai dit un adieu léger +A tout ce qui peut changer. +Au plaisir, au bonheur même, +Et même à tout ce que j'aime +Hors de vous, mon doux Seigneur! + +La Croix m'a pris sur ses ailes +Qui m'emporte aux meilleurs zèles, +Silence, expiation, +Et l'âpre vocation +Pour la vertu qui s'ignore. + +Douce, chère Humilité, +Arrose ma charité, +Trempe-la de tes eaux vives. +O mon coeur, que tu ne vives +Qu'aux fins d'une bonne mort! + + + XXIV + +L'âme antique était rude et vaine +Et ne voyait dans la douleur +Que l'acuité de la peine +Ou l'étonnement du malheur. + +L'art, sa figure la plus claire +Traduit ce double sentiment +Par deux grands types de la Mère +En proie au suprême tourment. + +C'est la vieille reine de Troie: +Tous ses fils sont morts par le fer. +Alors ce deuil brutal aboie +Et glapit au bord de la mer. + +Elle court le long du rivage, +Bavant vers le flot écumant, +Hirsute, criade, sauvage, +La chienne littéralement!... + +Et c'est Niobé qui s'effare +Et garde fixement des yeux +Sur les dalles de pierre rare +Ses enfants tués par les cieux. + +Le souffle expire sur sa bouche. +Elle meurt dans un geste fou. +Ce n'est plus qu'un marbre farouche +Là transporté nul ne sait d'où!... + +La douleur chrétienne est immense. +Elle, comme le coeur humain, +Elle souffre, puis elle pense, +Et calme poursuit son chemin. + +Elle est debout sur le Calvaire +Pleine de larmes et sans cris. +C'est également une mère, +Mais quelle mère de quel fils! + +Elle participe au Supplice +Qui sauve toute nation, +Attendrissant le sacrifice +Par sa vaste compassion. + +Et comme tous sont les fils d'elle, +Sur le monde et sur sa langueur +Toute la charité ruisselle +Des sept blessures de son coeur, + +Au jour qu'il faudra, pour la gloire +Des cieux enfin tout grands ouverts, +Ceux qui surent et purent croire, +Bons et doux, sauf au seul Pervers, + +Ceux-là vers la joie infinie +Sur la colline de Sion +Monteront d'une aile bénie +Aux plis de son assomption. + + + XXV + +O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour +Et la blessure est encore vibrante, +O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour! + +O mon Dieu, votre crainte m'a frappé +Et la brûlure est encor là qui tonne, +O mon Dieu, votre crainte m'a frappé! + +O mon Dieu, j'ai connu que tout est vil +Et votre gloire en moi s'est installée, +O mon Dieu, j'ai connu que tout est vil! + +Noyez mon âme aux flots de votre Vin, +Fondez ma vie au Pain de votre table, +Noyez mon âme aux flots de votre Vin. + +Voici mon sang que je n'ai pas versé, +Voici ma chair indigne de souffrance, +Voici mon sang que je n'ai pas versé. + +Voici mon front qui n'a pu que rougir +Pour l'escabeau de vos pieds adorables, +Voici mon front qui n'a pu que rougir. + +Voici mes mains qui n'ont pas travaillé +Pour les charbons ardents et l'encens rare, +Voici mes mains qui n'ont pas travaillé. + +Voici mon coeur qui n'a battu qu'en vain, +Pour palpiter aux ronces du Calvaire, +Voici mon coeur qui n'a battu qu'en vain. + +Voici mes pieds, frivoles voyageurs, +Pour accourir au cri de votre grâce, +Voici mes pieds, frivoles voyageurs. + +Voici ma voix, bruit maussade et menteur, +Pour les reproches de la Pénitence, +Voici ma voix, bruit maussade et menteur. + +Voici mes yeux, luminaires d'erreur, +Pour être éteints aux pleurs de la prière, +Voici mes yeux, luminaires d'erreur. + +Hélas, Vous, Dieu d'offrande et de pardon, +Quel est le puits de mon ingratitude, +Hélas! Vous, Dieu d'offrande et de pardon! + +Dieu de terreur et Dieu de sainteté, +Hélas! ce noir abîme de mon crime, +Dieu de terreur et Dieu de sainteté, + +Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur, +Toutes mes peurs, toutes mes ignorances, +Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur, + +Vous connaissez tout cela, tout cela, +Et que je suis plus pauvre que personne, +Vous connaissez tout cela, tout cela, + +Mais ce que j'ai, mon Dieu, je vous le donne. + + + II + +Je ne veux plus aimer que ma mère Marie. +Tous les autres amours sont de commandement. +Nécessaires qu'ils sont, ma mère seulement +Pourra les allumer aux coeurs qui l'ont chérie. + +C'est pour Elle qu'il faut chérir mes ennemis, +C'est par Elle que j'ai voué ce sacrifice, +Et la douceur de coeur et le zèle au service, +Comme je la priais, Elle les a permis. + +Et comme j'étais faible et bien méchant encore, +Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins, +Elle baissa mes yeux et me joignit les mains, +Et m'enseigna les mots par lesquels on adore. + +C'est par Elle que j'ai voulu de ces chagrins, +C'est pour Elle que j'ai mon coeur dans les cinq Plaies, +Et tous ces bons efforts vers les croix et les claies, +Comme je l'invoquais, Elle en ceignit mes reins. + +Je ne veux plus penser qu'à ma mère Marie, +Siège de la sagesse et source des pardons, +Mère de France aussi, de qui nous attendons +Inébranlablement l'honneur de la patrie. + +Marie Immaculée, amour essentiel, +Logique de la foi cordiale et vivace, +En vous aimant qu'est-il de bon que je ne fasse, +En vous aimant du seul amour, Porte du ciel? + + + III + +Vous êtes calme, vous voulez un voeu discret, +Des secrets à mi-voix dans l'ombre et le silence, +Le coeur qui se répand plutôt qu'il ne s'élance, +Et ces timides, moins transis qu'il ne paraît. + +Vous accueillez d'un geste exquis telles pensées +Qui ne marchent qu'en ordre et font le moins de bruit. +Votre main, toujours prête à la chute du fruit, +Patiente avec l'arbre et s'abstient de poussées. + +Et si l'immense amour de vos commandements +Embrasse et presse tous en sa sollicitude, +Vos conseils vont dicter aux meilleurs et l'étude +Et le travail des plus humbles recueillements. + +Le pécheur, s'il prétend vous connaître et vous plaire, +O vous qui nous aimant si fort parliez si peu, +Doit et peut, à tout temps du jour comme en tout lieu, +Bien faire obscurément son devoir et se taire. + +Se taire pour le monde, un pur sénat de fous, +Se taire sur autrui, des âmes précieuses, +Car nous taire vous plaît, même aux heures pieuses, +Même à la mort, sinon devant le prêtre et vous. + +Donnez-leur le silence et l'amour du mystère, +O Dieu glorifieur du bien fait en secret, +A ces timides moins transis qu'il ne paraît, +Et l'horreur, et le pli des choses de la terre. + +Donnez-leur, ô mon Dieu, la résignation, +Toute forte douceur, l'ordre et l'intelligence, +Afin qu'au jour suprême ils gagnent l'indulgence +De l'Agneau formidable en la neuve Sion, + +Afin qu'ils puissent dire: «Au moins nous sûmes croire», +Et que l'Agneau terrible, ayant tout supputé, +Leur réponde: «Venez, vous avez mérité, +Pacifiques, ma paix, et, douloureux, ma gloire.» + + + IV + + + I + +Mon Dieu m'a dit: Mon fils, il faut m'aimer. Tu vois +Mon flanc percé, mon coeur qui rayonne et qui saigne, +Et mes pieds offensés que Madeleine baigne +De larmes, et mes bras douloureux sous le poids + +De tes péchés, et mes mains! Et tu vois la croix, +Tu vois les clous, le fiel, l'éponge et tout t'enseigne +A n'aimer, en ce monde où la chair règne, +Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix. + +Ne t'ai-je pas aimé jusqu'à la mort moi-même, +O mon frère en mon Père, ô mon fils en l'Esprit, +Et n'ai-je pas souffert, comme c'était écrit? + +N'ai-je pas sangloté ton angoisse suprême +Et n'ai-je pas sué la sueur de tes nuits, +Lamentable ami qui me cherches où je suis?» + + II + +J'ai répondu: Seigneur, vous avez dit mon âme. +C'est vrai que je vous cherche et ne vous trouve pas. +Mais vous aimer! Voyez comme je suis en bas, +Vous dont l'amour toujours monte comme la flamme. + +Vous, la source de paix que toute soif réclame, +Hélas! Voyez un peu mes tristes combats! +Oserai-je adorer la trace de vos pas, +Sur ces genoux saignants d'un rampement infâme? + +Et pourtant je vous cherche en longs tâtonnements, +Je voudrais que votre ombre au moins vêtît ma honte, +Mais vous n'avez pas d'ombre, ô vous dont l'amour monte, + +O vous, fontaine calme, amère aux seuls amants +De leur damnation, ô vous toute lumière +Sauf aux yeux dont un lourd baiser tient la paupière! + + III + +--Il faut m'aimer! Je suis l'universel Baiser, +Je suis cette paupière et je suis cette lèvre +Dont tu parles, ô cher malade, et cette fièvre +Qui t'agite, c'est moi toujours! Il faut oser + +M'aimer! Oui, mon amour monte sans biaiser +Jusqu'où ne grimpe pas ton pauvre amour de chèvre, +Et t'emportera, comme un aigle vole un lièvre, +Vers des serpolets qu'un ciel cher vient arroser. + +O ma nuit claire! ô tes yeux dans mon clair de lune! +O ce lit de lumière et d'eau parmi la brune! +Toute celle innocence et tout ce reposoir! + +Aime-moi! Ces deux mots sont mes verbes suprêmes, +Car étant ton Dieu tout-puissant, je peux vouloir, +Mais je ne veux d'abord que pouvoir que tu m'aimes. + + IV + +--Seigneur, c'est trop? Vraiment je n'ose. Aimer qui? Vous? +Oh! non! Je tremble et n'ose. Oh! vous aimer je n'ose, +Je ne veux pas! Je suis indigne. Vous, la Rose +Immense des purs vents de l'Amour, ô Vous, tous + +Les coeurs des saints, ô vous qui fûtes le Jaloux +D'Israël, Vous, la chaste abeille qui se pose +Sur la seule fleur d'une innocence mi-close, +Quoi, _moi_, _moi_, pouvoir _Vous_ aimer. Êtes-vous fous[2] + + +_Père, Fils, Esprit?_ Moi, ce pécheur-ci, ce lâche, +Ce superbe, qui fait le mal comme sa tâche +Et n'a dans tous ses sens, odorat, toucher, goût, + +Vue, ouïe, et dans tout son être--hélas! dans tout +Son espoir et dans tout son remords que l'extase +D'une caresse où le seul vieil Adam s'embrase? + +[Note 2: Saint Augustin.] + + V + +--Il faut m'aimer. Je suis ces Fous que tu nommais, +Je suis l'Adam nouveau qui mange le vieil homme, +Ta Rome, ton Paris, ta Sparte et ta Sodome, +Comme un pauvre rué parmi d'horribles mets. + +Mon amour est le feu qui dévore à jamais +Toute chair insensée, et l'évapore comme +Un parfum,--et c'est le déluge qui consomme +En son flot tout mauvais germe que je semais, + +Afin qu'un jour la Croix où je meurs fût dressée +Et que par un miracle effrayant de bonté +Je t'eusse un jour à moi, frémissant et dompté. + +Aime. Sors de ta nuit. Aime. C'est ma pensée +De toute éternité, pauvre âme délaissée, +Que tu dusses m'aimer, moi seul qui suis resté! + + VI + +--Seigneur, j'ai peur. Mon âme en moi tressaille toute. +Je vois, je sens qu'il faut vous aimer. Mais comment +Moi, ceci, me ferais-je, ô mon Dieu, votre amant, +O Justice que la vertu des bons redoute? + +Oui, comment? Car voici que s'ébranle la voûte +Où mon coeur creusait son ensevelissement +Et que je sens fluer à moi le firmament, +Et je vous dis: de vous à moi quelle est la route? + +Tendez-moi votre main, que je puisse lever +Cette chair accroupie et cet esprit malade. +Mais recevoir jamais la céleste accolade, + +Est-ce possible? Un jour, pouvoir la retrouver +Dans votre sein, sur votre coeur qui fut le nôtre, +La place où reposa la tête de l'apôtre? + + VII + +--Certes, si tu le veux mériter, mon fils, oui, +Et voici. Laisse aller l'ignorance indécise +De ton coeur vers les bras ouverts de mon Église, +Comme la guêpe vole au lis épanoui. + +Approche-toi de mon oreille. Épanches-y +L'humiliation d'une brave franchise. +Dis-moi tout sans un mot d'orgueil ou de reprise +Et m'offre le bouquet d'un repentir choisi. + +Puis franchement et simplement viens à ma table. +Et je t'y bénirai d'un repas délectable +Auquel l'ange n'aura lui-même qu'assisté, + +Et tu boiras le Vin de la vigne immuable, +Dont la force, dont la douceur, dont la bonté +Feront germer ton sang à l'immortalité. + + * + * * + +Puis, va! Garde une foi modeste en ce mystère +D'amour par quoi je suis ta chair et ta raison, +Et surtout reviens très souvent dans ma maison, +Pour y participer au Vin qui désaltère, + +Au Pain sans qui la vie est une trahison, +Pour y prier mon Père et supplier ma Mère +Qu'il te soit accordé, dans l'exil de la terre, +D'être l'agneau sans cris qui donne sa toison, + +D'être l'enfant vêtu de lin et d'innocence, +D'oublier ton pauvre amour-propre et ton essence, +Enfin, de devenir un peu semblable à moi + +Qui fus, durant les jours d'Hérode et de Pilate +Et de Judas et de Pierre, pareil à toi +Pour souffrir et mourir d'une mort scélérate! + + * + * * + +Et pour récompenser ton zèle en ces devoirs +Si doux qu'ils sont encore d'ineffables délices, +Je te ferai goûter sur terre mes prémices, +La paix du coeur, l'amour d'être pauvre, et mes soirs + +Mystiques, quand l'esprit s'ouvre aux calmes espoirs +Et croit boire, suivant ma promesse, au Calice +Éternel, et qu'au ciel pieux la lune glisse, +Et que sonnent les angélus roses et noirs, + +En attendant l'assomption dans ma lumière, +L'éveil sans fin dans ma charité coutumière, +La musique de mes louanges à jamais, + +Et l'extase perpétuelle et la science, +Et d'être en moi parmi l'aimable irradiance +De tes souffrances, enfin miennes, que j'aimais! + + VIII + +--Ah! Seigneur, qu'ai-je? Hélas! me voici tout en larmes +D'une joie extraordinaire: votre voix +Me fait comme du bien et du mal à la fois, +Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes. + +Je ris, je pleure, et c'est comme un appel aux armes +D'un clairon pour des champs de bataille où je vois +Des anges bleus et blancs portés sur des pavois, +Et ce clairon m'enlève en de fières alarmes. + +J'ai l'extase et j'ai la terreur d'être choisi. +Je suis indigne, mais je sais votre clémence. +Ah! quel effort, mais quelle ardeur! Et me voici + +Plein d'une humble prière, encore qu'un trouble immense +Brouille l'espoir que votre voix me révéla, +Et j'aspire en tremblant. + + IX + + --Pauvre âme, c'est cela! + + + III + + + I + +Désormais le Sage, puni +Pour avoir trop aimé les choses, +Rendu prudent à l'infini, +Mais franc de scrupules moroses, + +Et d'ailleurs retournant au Dieu +Qui fit les yeux et la lumière, +L'honneur, la gloire, et tout le peu +Qu'a son âme de candeur fière, + +Le Sage peut dorénavant +Assister aux scènes du monde, +Et suivre la chanson du vent, +Et contempler la mer profonde. + +Il ira, calme, et passera +Dans la férocité des villes, +Comme un mondain à l'Opéra +Qui sort blasé des danses viles. + +Même,--et pour tenir abaissé +L'orgueil, qui fit son âme veuve, +Il remontera le passé, +Ce passé, comme un mauvais fleuve, + +Il reverra l'herbe des bords, +Il entendra le flot qui pleure +Sur le bonheur mort et les torts +De cette date et de cette heure!... + +Il aimera les cieux, les champs, +La bonté, l'ordre et l'harmonie, +Et sera doux, même aux méchants, +Afin que leur mort soit bénie. + +Délicat et non exclusif, +Il sera du jour où nous sommes: +Son coeur, plutôt contemplatif, +Pourtant saura l'oeuvre des hommes. + +Mais, revenu des passions, +Un peu méfiant des «usages», +A vos civilisations +Préférera les paysages. + + + II + +Du fond du grabat +As-tu vu l'étoile +Que l'hiver dévoile? +Comme ton coeur bat, +Comme cette idée, +Regret ou désir, +Ravage à plaisir +Ta tête obsédée, +Pauvre tête en feu, +Pauvre coeur sans dieu + +L'ortie et l'herbette +Au bas du rempart +D'où l'appel frais part +D'une aigre trompette, +Le vent du coteau, +La Meuse, la goutte +Qu'on boit sur la route +A chaque écriteau, +Les sèves qu'on hume, +Les pipes qu'on fume! + +Un rêve de froid: +«Que c'est beau la neige +Et tout son cortège +Dans leur cadre étroit! +Oh! tes blancs arcanes, +Nouvelle Archangel, +Mirage éternel +De mes caravanes! +Oh! ton chaste ciel, +Nouvelle Archangel?» + +Cette ville sombre! +Tout est crainte ici... +Le ciel est transi +D'éclairer tant d'ombre. +Les pas que tu fais +Parmi ces bruyères +Lèvent des poussières +Au souffle mauvais... +Voyageur si triste, +Tu suis quelle piste? + +C'est l'ivresse à mort, +C'est la noire orgie, +C'est l'amer effort +De ton énergie +Vers l'oubli dolent +De la voix intime, +C'est le seuil du crime, +C'est l'essor sanglant. +--Oh! fuis la chimère: +Ta mère, ta mère! + +Quelle est cette voix +Qui ment et qui flatte! +«Ah! la tête plate, +Vipère des bois!» +Pardon et mystère. +Laisse ça dormir, +Qui peut, sans frémir, +Juger sur la terre? +«Ah! pourtant, pourtant, +Ce monstre impudent!» + +La mer! Puisse-t elle +Laver ta rancoeur, +La mer au grand coeur. +Ton aïeule, celle +Qui chante en berçant +Ton angoisse atroce, +La mer, doux colosse +Au sein innocent, +Grondeuse infinie +De ton ironie! + +Tu vis sans savoir! +Tu verses ton âme, +Ton lait et ta flamme +Dans quel désespoir? +Ton sang qui s'amasse +En une fleur d'or +N'est pas prêt encor +A la dédicace. +Attends quelque peu, +Ceci n'est que jeu. + +Cette frénésie +T'initie au but. +D'ailleurs, le salut +Viendra d'un Messie +Dont tu ne sens plus, +Depuis bien des lieues, +Les effluves bleues +Sous tes bras perclus, +Naufrage d'un rêve +Qui n'a pas de grève! + +Vis en attendant +L'heure toute proche. +Ne sois pas prudent. +Trêve à tout reproche. +Fais ce que tu veux. +Une main te guide +A travers le vide +Affreux de tes voeux. +Un peu de courage, +C'est le bon orage. + +Voici le Malheur +Dans sa plénitude. +Mais à sa main rude +Quelle belle fleur! +«La brûlante épine!» +Un lis est moins blanc, +«Elle m'entre au flanc.» +Et l'odeur divine! +«Elle m'entre au coeur.» +Le parfum vainqueur! + +«Pourtant je regrette, +Pourtant je me meurs, +Pourtant ces deux coeurs...» +Lève un peu la tête: +«Eh bien, c'est la Croix.» +Lève un peu ton âme +De ce monde infâme. +«Est-ce que je crois?» +Qu'en sais-tu? La Bête +Ignore sa tête, + +La Chair et le Sang +Méconnaissent l'Acte. +«Mais j'ai fait un pacte +Qui va m'enlaçant +A la faute noire, +Je me dois à mon +Tenace démon: +Je ne veux point croire. +Je n'ai pas besoin +De rêver si loin! + +«Aussi bien j'écoute +Des sons d'autrefois. +Vipère des bois, +Encor sur ma route? +Cette fois tu mords.» +Laisse cette bête. +Que fait au poète? +Que sont des coeurs morts? +Ah! plutôt oublie +Ta propre folie. + +Ah! plutôt, surtout, +Douceur, patience, +Mi-voix et nuance, +Et paix jusqu'au bout! +Aussi bon que sage, +Simple autant que bon, +Soumets ta raison +Au plus pauvre adage, +Naïf et discret, +Heureux en secret! + +Ah! surtout, terrasse +Ton orgueil cruel, +Implore la grâce +D'être un pur Abel, +Finis l'odyssée +Dans le repentir +D'un humble martyr, +D une humble pensée. +Regarde au-dessus... +«Est-ce vous, JÉSUS?» + + + III + +L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable. +Que crains-tu de la guêpe ivre de son vol fou? +Vois, le soleil toujours poudroie à quelque trou. +Que ne t'endormais-tu, le coude sur la table? + +Pauvre âme pâle, au moins cette eau du puits glacé, +Bois-la. Puis dors après. Allons, tu vois, je reste, +Et je dorloterai les rêves de ta sieste, +Et tu chantonneras comme un enfant bercé. + +Midi sonne. De grâce, éloignez-vous, madame. +Il dort. C'est étonnant comme les pas de femme +Résonnent au cerveau des pauvres malheureux. + +Midi sonne. J'ai fait arroser dans la chambre. +Va, dors! L'espoir luit comme un caillou dans un creux. +Ah! quand refleuriront les roses de septembre! + + + + IV + + _Gaspard Hauser chante:_ + +Je suis venu, calme orphelin, +Riche de mes seuls yeux tranquilles, +Vers les hommes des grandes villes: +Ils ne m'ont pas trouvé malin. + +A vingt ans un trouble nouveau +Sous le nom d'amoureuses flammes +M'a fait trouver belles les femmes: +Elles ne m'ont pas trouvé beau. + +Bien que sans patrie et sans roi +Et très brave ne l'étant guère, +J'ai voulu mourir à la guerre: +La mort n'a pas voulu de moi. + +Suis-je né trop tôt ou trop lard? +Qu'est-ce que je fais en ce monde? +O vous tous, ma peine est profonde; +Priez pour le pauvre Gaspard! + + + V + +Un grand sommeil noir +Tombe sur ma vie: +Dormez, tout espoir, +Dormez, toute envie! + +Je ne vois plus rien, +Je perds la mémoire +Du mal et du bien... +O la triste histoire! + +Je suis un berceau +Qu'une main balance +Au creux d'un caveau: +Silence, silence! + + + VI + +Le ciel est, par-dessus le toit, + Si bleu, si calme! +Un arbre, par-dessus le toit + Berce sa palme. + +La cloche dans le ciel qu'on voit + Doucement tinte. +Un oiseau sur l'arbre qu'on voit + Chante sa plainte. + +Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là, + Simple et tranquille. +Cette paisible rumeur-là + Vient de la ville. + +--Qu'as-tu fait, ô toi que voilà + Pleurant sans cesse, +Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà, + De ta jeunesse? + + + VII + + Je ne sais pourquoi + Mon esprit amer +D'une aile inquiète et folle vole sur la mer, + Tout ce qui m'est cher, + D'une aile d'effroi +Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi? + + Mouette à l'essor mélancolique. + Elle suit la vague, ma pensée, + A tous les vents du ciel balancée + Et biaisant quand la marée oblique, + Mouette à l'essor mélancolique. + + Ivre de soleil + Et de liberté, +Un instinct la guide à travers cette immensité. + La brise d'été + Sur le flot vermeil +Doucement la porte en un tiède demi-sommeil. + + Parfois si tristement elle crie + Qu'elle alarme au lointain le pilote, + Puis au gré du vent se livre et flotte + Et plonge, et l'aile toute meurtrie + Revole, et puis si tristement crie! + + Je ne sais pourquoi + Mon esprit amer +D une aile inquiète et folle vole sur la mer. + Tout ce qui m'est cher, + D'une aile d'effroi, +Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi? + + + VIII + +Parfums, couleurs, systèmes, lois! +Les mots ont peur comme des poules. +La Chair sanglote sur la croix. + +Pied, c'est du rêve que tu foules, +Et partout ricane la voix, +La voix tentatrice des foules. + +Cieux bruns où nagent nos desseins, +Fleurs qui n'êtes pas le calice, +Vin et ton geste qui se glisse, +Femme et l'oeillade de tes seins, + +Nuit câline aux frais traversins, +Qu'est-ce que c'est que ce délice, +Qu'est-ce que c'est que ce supplice, +Nous les damnés et vous les Saints? + + + IX + +Le son du cor s'afflige vers les bois +D'une douleur on veut croire orpheline +Qui vient mourir au bas de la colline +Parmi la bise errant en courts abois. + +L'âme du loup pleure dans cette voix +Qui monte avec le soleil qui décline, +D'une agonie on veut croire câline +Et qui ravit et qui navre à la fois. + +Pour faire mieux cette plainte assoupie +La neige tombe à longs traits de charpie +A travers le couchant sanguinolent, + +Et l'air a l'air d'être un soupir d'automne, +Tant il fait doux par ce soir monotone +Où se dorlote un paysage lent. + + + X + +La tristesse, langueur du corps humain +M'attendrissent, me fléchissent, m'apitoient, +Ah! surtout quand des sommeils noirs le foudroient. +Quand les draps zèbrent la peau, foulent la main! + +Et que mièvre dans la fièvre du demain, +Tiède encor du bain de sueur qui décroît, +Comme un oiseau qui grelotte sous un toit! +Et les pieds, toujours douloureux du chemin, + +Et le sein, marqué d'un double coup de poing, +Et la bouche, une blessure rouge encor, +Et la chair frémissante, frêle décor, + +Et les yeux, les pauvres yeux si beaux où point +La douleur de voir encore du fini!... +Triste corps! Combien faible et combien puni! + + + XI + +La bise se rue à travers +Les buissons tout noirs et tout verts, +Glaçant la neige éparpillée, +Dans la campagne ensoleillée, +L'odeur est aigre près des bois, +L'horizon chante avec des voix, +Les coqs des clochers des villages +Luisent crûment sur les nuages. +C'est délicieux de marcher +A travers ce brouillard léger +Qu'un vent taquin parfois retrousse. +Ah! fi de mon vieux feu qui tousse! +J'ai des fourmis plein les talons. +Debout, mon âme, vite, allons! +C'est le printemps sévère encore, +Mais qui par instant s'édulcore +D'un souffle tiède juste assez +Pour mieux sentir les froids passés +Et penser au Dieu de clémence... +Va, mon âme, à l'espoir immense! + + + XII + +Vous voilà, vous voilà, pauvres bonnes pensées! +L'espoir qu'il faut, regret des grâces dépensées, +Douceur de coeur avec sévérité d'esprit, +Et cette vigilance, et le calme prescrit, +Et toutes!--Mais encor lentes, bien éveillées, +Bien d'aplomb, mais encor timides, débrouillées +A peine du lourd rêve et de la tiède nuit. +C'est à qui de vous va plus gauche, l'une suit +L'autre, et toutes ont peur du vaste clair de lune. +«Telles, quand des brebis sortent d'un clos. C'est une, +Puis deux, puis trois. Le reste est là, les yeux baissés, +La tête à terre, et l'air des plus embarrassés, +Faisant ce que fait leur chef de file: il s'arrête, +Elles s'arrêtent tour à tour, posant leur tête +Sur son dos, simplement et sans savoir pourquoi[3].» +Votre pasteur, ô mes brebis, ce n'est pas moi, +C'est un meilleur, un bien meilleur, qui sait les causes, +Lui qui vous tint longtemps et si longtemps là closes, +Mais qui vous délivra de sa main au temps vrai. +Suivez-le. Sa houlette est bonne. + Et je serai, +Sous sa voix toujours douce à votre ennui qui bêle, +Je serai, moi, par vos chemins, son chien fidèle. + +[Note 3: DANTE, _le Purgatoire_.] + + + XIII + +L'échelonnement des haies +Moutonne à l'infini, mer +Claire dans le brouillard clair +Qui sent bon les jeunes baies. + +Des arbres et des moulins +Sont légers sous le vert tendre +Où vient s'ébattre et s'étendre +L'agilité des poulains. + +Dans ce vague d'un Dimanche +Voici se jouer aussi +De grandes brebis aussi +Douces que leur laine blanche. + +Tout à l'heure déferlait +L'onde, roulée en volutes, +De cloches comme des flûtes +Dans le ciel comme du lait. + + + XIV + +L'immensité de l'humanité, +Le temps passé vivace et bon père, +Une entreprise à jamais prospère: +Quelle puissante et calme cité! + +Il semble ici qu'on vit dans l'histoire, +Tout est plus fort que l'homme d'un jour, +De lourds rideaux d'atmosphère noire +Font richement la nuit alentour. + +O civilisés que civilise +L'Ordre obéi, le Respect sacré! +O dans ce champ si bien préparé +Cette moisson de la Seule Eglise! + + + XV + +La mer est plus belle +Que les cathédrales, +Nourrice fidèle, +Berceuse de râles, +La mer qui prie +La Vierge Marie! + +Elle a tous les dons +Terribles et doux. +J'entends ses pardons +Gronder ses courroux. +Cette immensité +N'a rien d'entêté. + +O! si patiente, +Même quand méchante! +Un souffle ami hante +La vague, et nous chante: +«Vous sans espérance, +Mourez sans souffrance!» + +Et puis sous les cieux +Qui s'y rient plus clairs, +Elle a des airs bleus, +Rosés, gris et verts... +Plus belle que tous, +Meilleure que nous! + + + XVI + +La «grande ville». Un tas criard de pierres blanches +Où rage le soleil comme en pays conquis. +Tous les vices ont leur tanière, les exquis +Et les hideux, dans ce désert de pierres blanches. + +Des odeurs! Des bruits vains! Où que vague le coeur, +Toujours ce poudroiement vertigineux de sable, +Toujours ce remuement de la chose coupable +Dans cette solitude où s'écoeure le coeur! + +De près, de loin, le Sage aura sa thébaïde +Parmi le fade ennui qui monte de ceci, +D'autant plus âpre et plus sanctifiante aussi +Que deux parts de son âme y pleurent, dans ce vide! + + + XVII + +Toutes les amours de la terre +Laissant au coeur du délétère +Et de l'affreusement amer, +Fraternelles et conjugales, +Paternelles et filiales, +Civiques et nationales, +Les charnelles, les idéales, +Toutes ont la guêpe et le ver. + +La mort prend ton père et ta mère, +Ton frère trahira son frère, +Ta femme flaire un autre époux, +Ton enfant, on te l'aliène, +Ton peuple, il se pille ou s'enchaîne +Et l'étranger y pond sa haine, +Ta chair s'irrite et tourne obscène, +Ton âme flue en rêves fous. + +Mais, dit Jésus, aime, n'importe! +Puis de toute illusion morte +Fais un cortège, forme un choeur, +Va devant, tel aux champs le pâtre, +Tel le coryphée au théâtre, +Tel le vrai prêtre ou l'idolâtre, +Tels les grands-parents près de l'âtre, +Oui, que devant aille ton coeur! + +Et que toutes ces voix dolentes +S'élèvent rapides ou lentes, +Aigres ou douces, composant +A la gloire de Ma souffrance +Instrument de ta délivrance, +Condiment de ton espérance +Et mets de la propre navrance. +L'hymne qui te sied à présent! + + + XVIII + +Sainte Thérèse veut que la Pauvreté soit +La reine d'ici-bas, et littéralement! +Elle dit peu de mots de ce gouvernement +Et ne s'arrête point aux détails de surcroît; + +Mais le Point, à son sens, celui qu'il faut qu'on voie +Et croie, est ceci dont elle la complimente: +Le libre arbitre pèse, arguë et parlemente, +Puis le pauvre-de-coeur décide et suit sa voie. + +Qui l'en empêchera? De voeux il n'en a plus +Que celui d'être un jour au nombre des élus, +Tout-puissant serviteur, tout-puissant souverain, + +Prodigue et dédaigneux, sur tous, des choses eues, +Mais accumulateur des seules choses sues, +De quel si fier sujet, et libre, quelle reine! + + + XIX + +Parisien, mon frère à jamais étonné, +Montons sur la colline où le soleil est né +Si glorieux qu'il fait comprendre l'idolâtre, +Sous cette perspective inconnue au théâtre, +D'arbres au vent et de poussière d'ombre et d'or. +Montons. Il est si frais encor, montons encor. +Là! nous voilà placés comme dans une «loge +De face», et le décor vraiment tire un éloge. +La cathédrale énorme et le beffroi sans fin, +Ces toits de tuile sous ces verdures, le vain +Appareil des remparts pompeux et grands quand même, +Ces clochers, cette tour, ces autres, sur l'or blême +Des nuages à l'ouest réverbérant l'or dur +De derrière _chez nous_, tous ces lourds joyaux sur +Ces ouates, n'est-ce pas, l'écrin vaut le voyage, +Et c'est ce qu'on peut dire un brin de paysage? +--Mais descendons, si ce n'est pas trop abuser +De vos pieds las, à fin seule de reposer +Vos yeux qui n'ont jamais rien vu que Montmartre, +--«Campagne» vert de plaie et ville blanc de dartre +(Et les sombres parfums qui grimpent de Pantin!)-- +Donc, par ce lent sentier de rosée et de thym, +Cheminons vers la ville au long de la rivière, +Sous les frais peupliers, dans la fine lumière. +L'une des portes ouvre une rue, entrons-y. +Aussi bien, c'est le point qu'il faut, l'endroit choisi: +Si blanches, les maisons anciennes, si bien faites, +Point hautes, ça et là des bronches sur leurs faîtes, +Si doux et sinueux le cours de ces maisons, +Comme un ruisseau parmi de vagues frondaisons, +Profilant la lumière et l'ombre en broderies +Au lieu du long ennui de vos haussmanneries, +Et si gentil l'accent qui confine au patois +De ces passants naïfs avec leurs yeux matois!... +Des places ivres d'air et de cris d'hirondelles +Où l'histoire proteste en formules fidèles +A la crête des toits comme au fer des balcons, +Des portes ne tournant qu'à regret sur leurs gonds, +Jalouses de garder l'honneur et la famille... +Ici tout vit et meurt calme, rien ne fourmille, +Le «Théâtre» _fait four_, et ce dieu des brouillons. +Le «Journal» n'en est plus à compter ses _bouillons_, +L'amour même prétend conserver ses noblesses +Et le vice _se gobe_ en de rares drôlesses. +Enfin rien de Paris, mon frère «dans nos murs». +Que les modes... d'hier, et que les fruits bien mûrs +De ce fameux progrès que vous mangez en herbe. +Du reste on vit à l'aise. Une chère superbe, +La raison raisonnable et l'esprit des aïeux, +Beaucoup de sain travail, quelques loisirs joyeux, +Et ce besoin d'avoir peur de la grande route! +Avouez, la province est bonne, somme toute, +Et vous regrettez moins que tantôt la «splendeur» +Du vieux monstre, et son pouls fébrile, et cette odeur! + + + XX + +C'est la fête du blé, c'est la fête du pain +Aux chers lieux d'autrefois revus après ces choses! +Tout bruit, la nature et l'homme, dans un bain +De lumière si blanc que les ombres sont roses. + +L'or des pailles s'effondre au vol siffleur des faux +Dont l'éclair plonge, et va luire, et se réverbère. +La plaine, tout au loin couverte de travaux, +Change de face à chaque instant, gaie et sévère. + +Tout halète, tout n'est qu'effort et mouvement +Sous le soleil, tranquille auteur des moissons mûres, +Et qui travaille encore imperturbablement +A gonfler, à sucrer là-bas les grappes sures. + +Travaille, vieux soleil, pour le pain et le vin, +Nourris l'homme du lait de la terre, et lui donne +L'honnête verre où rit un peu d'oubli divin. +Moissonneurs, vendangeurs là-bas votre heure est bonne! + +Car sur la fleur des pains et sur la fleur des vins, +Fruit de la force humaine en tous lieux répartie, +Dieu moissonne, et vendange, et dispose à ses fins +La Chair et le Sang pour le calice et l'hostie! + + + + + + JADIS + + + + PROLOGUE + +_En route, mauvaise troupe! +Partez, mes enfants perdus! +Ces loisirs vous étaient dus! +La Chimère tend sa croupe_. + +_Partez, grimpés sur son dos, +Comme essaime un vol de rêves +D'un malade dans les brèves +Fleurs vagues de ses rideaux_. + +_Ma main tiède qui s'agite +Faible encore, mais enfin +Sans fièvre, et qui ne palpite +Plus que d'un effort divin_, + +_Ma main vous bénit, petites +Mouches de mes soleils noirs +Et de mes nuits blanches. Vites, +Partez, petits désespoirs_, + +_Petits espoirs, douleurs, joies, +Que dès hier renia +Mon coeur quêtant d'autres proies... +Allez_, aeigri somnia. + + + SONNETS ET AUTRES VERS + + _A la louange de Laure et de Pétrarque_. + +Chose italienne où Shakspeare a passé +Mais que Ronsard fit superbement française, +Fine basilique au large diocèse, +Saint-Pierre-des-Vers, immense et condensé, + +Elle, ta marraine, et Lui qui t'a pensé, +Dogme entier toujours debout sous l'exégèse +Même edmondschéresque ou francisquesarceyse, +Sonnet, force acquise et trésor amassé, + +Ceux-là sont très bons et toujours vénérables, +Ayant procuré leur luxe aux misérables +Et l'or fou qui sied aux pauvres glorieux, + +Aux poètes fiers comme les gueux d'Espagne, +Aux vierges qu'exalte un rythme exact, aux yeux +Épris d'ordre, aux coeurs qu'un voeu chaste accompagne. + + + PIERROT + + _A Léon Valade._ + +Ce n'est plus le rêveur lunaire du vieil air +Qui riait aux aïeux dans les dessus de portes; +Sa gaîté, comme sa chandelle, hélas! est morte, +Et son spectre aujourd'hui nous hante, mince et clair. + +Et voici que parmi l'effroi d'un long éclair +Sa pâle blouse à l'air, au vent froid qui l'emporte, +D'un linceul, et sa bouche est béante, de sorte +Qu'il semble hurler sous les morsures du ver. + +Avec le bruit d'un vol d'oiseaux de nuit qui passe, +Ses manches blanches font vaguement par l'espace +Des signes fous auxquels personne ne répond. + +Ses yeux sont deux grands trous où rampe du phosphore, +Et la farine rend plus effroyable encore +Sa face exsangue au nez pointu de moribond. + + + KALÉIDOSCOPE + + _A Germain Nouveau_. + +Dans une rue, au coeur d'une ville de rêve, +Ce sera comme quand on a déjà vécu: +Un instant à la fois très vague et très aigu... +O ce soleil parmi la brume qui se lève! + +O ce cri sur la mer, celle voix dans les bois! +Ce sera comme quand on ignore des causes: +Un lent réveil après bien des métempsycoses: +Les choses seront plus les mêmes qu'autrefois + +Dans cette rue, au coeur de la ville magique +Où des orgues moudront des gigues dans les soirs, +Où les cafés auront des chats sur les dressoirs, +Et que traverseront des bandes de musique. + +Ce sera si fatal qu'on en croira mourir: +Des larmes ruisselant douces le long des joues, +Des rires sanglotés dans le fracas des roues, +Des invocations à la mort de venir, + +Des mots anciens comme des bouquets de fleurs fanées! +Les bruits aigres des bals publics arriveront, +Et des veuves avec du cuivre après leur front, +Paysannes, fendront la foule des traînées + +Qui flânent là, causant avec d'affreux moutards +Et des vieux sans sourcils que la dartre enfarine, +Cependant qu'à deux pas, dans des senteurs d'urine, +Quelque fête publique enverra des pétards. + +Ce sera comme quand on rêve et qu'on s'éveille! +Et que l'on se rendort et que l'on rêve encor +De la même féerie et du même décor, +L'été, dans l'herbe, au bruit moiré d'un vol d'abeille. + + + INTÉRIEUR + +A grands plis sombres une ample tapisserie +De haute lice, avec emphase descendrait +Le long des quatre murs immenses d'un retrait +Mystérieux où l'ombre au luxe se marie. + +Les meubles vieux, d'étoffe éclatante flétrie, +Le lit entr'aperçu vague comme un regret, +Tout aurait l'attitude et l'âge du secret, +Et l'esprit se perdrait en quelque allégorie. + +Ni livres, ni tableaux, ni fleurs, ni clavecins; +Seule, à travers les fonds obscurs, sur des coussins, +Une apparition bleue et blanche de femme + +Tristement sourirait--inquiétant témoin-- +Au lent écho d'un chant lointain d'épithalame. +Dans une obsession de musc et de benjoin. + + + DIZAIN MIL HUIT CENT TRENTE + +Je suis né romantique et j'eusse été fatal +En un frac très étroit aux boutons de métal, +Avec ma barbe en pointe et mes cheveux en brosse. +Hablant español, très loyal et très féroce, +L'oeil idoine à l'oeillade et chargé de défis. +Beautés mises à mal et bourgeois déconfits +Eussent bondé ma vie et soûlé mon coeur d'homme. +Pâle et jaune, d'ailleurs, et taciturne comme +Un enfant scrofuleux dans un Escurial... +Et puis j'eusse été si féroce et si loyal! + + + A HORATIO + +Ami, le temps n'est plus des guitares, des plumes, +Des créanciers, des duels hilares à propos +De rien, des cabarets, des pipes aux chapeaux +Et de cette gaîté banale où nous nous plûmes. + +Voici venir, ami très tendre, qui t'allumes +Au moindre dé pipé, mon doux briseur de pots, +Horatio, terreur et gloire des tripots, +Cher diseur de jurons à remplir cent volumes, + +Voici venir parmi les brumes d'Elseneur +Quelque chose de moins plaisant, sur mon honneur, +Qu'Ophélia, l'enfant aimable qui s'étonne. + +C'est le spectre, le spectre impérieux! Sa main +Montre un but et son oeil éclaire et son pied tonne, +Hélas! et nul moyen de remettre à demain! + + + SONNET BOITEUX + _A Ernest Delahaye_. + +Ah! vraiment c'est triste, ah! vraiment ça finit trop mal. +Il n'est point permis d'être à ce point infortuné. +Ah! vraiment c'est trop la mort du naïf animal +Qui voit tout son sang couler sous son regard fané. + +Londres fume et crie. O quelle ville de la Bible! +Le gaz flambe et nage et les enseignes sont vermeilles. +Et les maisons dans leur ratatinement terrible +Épouvantent comme un sénat de petites vieilles. + +Tout l'affreux passé saute, piaule, miaule et glapit +Dans le brouillard rose et jaune et sale des _sohos_ +Avec des _indeeds_ et des _all rights_ et des _hâos_. + +Non vraiment c'est trop un martyre sans espérance, +Non vraiment cela finit trop mal, vraiment c'est triste: +O le feu du ciel sur cette ville de la Bible! + + + LE CLOWN + + _A Laurent Tailhade_. + +Bobèche, adieu! bonsoir, Paillasse! arrière, Gille! +Place, bouffons vieillis, au parfait plaisantin, +Place! très grave, très discret et très hautain, +Voici venir le maître à tous, le clown agile. + +Plus souple qu'Arlequin et plus brave qu'Achille, +C'est bien lui, dans sa blanche armure de satin; +Vides et clairs ainsi que des miroirs sans tain, +Ses yeux ne vivent pas dans son masque d'argile. + +Ils luisent bleus parmi le fard et les onguents, +Cependant que la tête et le buste, élégants, +Se balancent par l'arc paradoxal des jambes. + +Puis il sourit. Autour le peuple bête et laid, +La canaille puante et _sainte_ des Iambes, +Acclame l'histrion sinistre qui la hait. + + + _Écrit sur l'Album de Mme N. de V_. + +Des yeux tout autour de la tête +Ainsi qu'il est dit dans Murger. +Point très bonne, un esprit d'enfer +Avec des rires d'alouette. + +Sculpteur, musicien, poète +Sont ses hôtes. Dieux, quel hiver +Nous passâmes! Ce fut amer +Et doux. Un sabbat! Une fête! + +Ses cheveux, noir tas sauvage où +Scintille un barbare bijou, +La font reine et la font fantoche. + +Ayant vu cet ange pervers, +«Oùsqu'est mon sonnet?» dit Arvers +Et Chilpéric dit: «Sapristoche!» + + + LE SQUELETTE + + _A Albert Mérat_. + +Deux reîtres saouls, courant les champs, virent parmi +La fange d'un fossé profond une carcasse +Humaine dont la faim torve d'un loup fugace +Venait de disloquer l'ossature à demi. + +La tête, intacte, avait ce rictus ennemi +Qui nous attriste, nous énerve et nous agace. +Or, peu mystiques, nos capitaines Fracasse +Songèrent (John Falstaff lui-même en eût frémi) + +Qu'ils avaient bu, que tout vin bu filtre et s'égoutte, +Et qu'en outre ce mort avec son chef béant +Ne serait pas fâché déboire aussi, sans doute. + +Mais comme il ne faut pas insulter au Néant, +Le squelette s'étant dressé sur son séant +Fit signe qu'ils pouvaient continuer leur route. + + _A Albert Mérat_. + +Et nous voilà très doux à la bêtise humaine, +Lui pardonnant vraiment et même un peu touchés +De sa candeur extrême et des torts très légers +Dans le fond qu'elle assume et du train qu'elle mène. + +Pauvres gens que les gens! Mourir pour Célimène, +Épouser Angélique ou venir de nuit chez +Agnès et la briser, et tous les sots péchés, +Tel est l'Amour encor plus faible que la Haine! + +L'Ambition, l'Orgueil, des tours dont vous tombez, +Le Vin, qui vous imbibe et vous tord imbibés, +L'Argent, le Jeu, le Crime, un tas de pauvres crimes! + +C'est pourquoi, mon très cher Mérat, Mérat et moi, +Nous étant dépouillés de tout banal émoi, +Vivons clans un dandysme épris des seules Rimes! + + + ART POÉTIQUE + + _A Charles Morice_. + +De la musique avant toute chose, +Et pour cela préfère l'Impair +Plus vague et plus soluble dans l'air, +Sans rien en lui qui pèse ou qui pose. + +Il faut aussi que tu n'ailles point +Choisir tes mots sans quelque méprise: +Rien de plus cher que la chanson grise +Où l'Indécis au Précis se joint. + +C'est des beaux yeux derrière les voiles, +C'est le grand jour tremblant de midi, +C'est, par un ciel d'automne attiédi, +Le bleu fouillis des claires étoiles! + +Car nous voulons la Nuance encor, +Pas la Couleur, rien que la nuance! +Oh! la nuance seule fiance +Le rêve au rêve et la flûte au cor! + +Fuis du plus loin la Pointe assassine, +L'Esprit cruel et le rire impur, +Qui font pleurer les yeux de l'Azur, +Et tout cet ail de basse cuisine! + +Prends l'éloquence et tords-lui son cou! +Tu feras bien, en train d'énergie, +De rendre un peu la Rime assagie. +Si l'on n'y veille, elle ira jusqu'où? + +O qui dira les torts de la Rime! +Quel enfant sourd ou quel nègre fou +Nous a forgé ce bijou d'un sou +Qui sonne creux et faux sous la lime? + +De la musique encore et toujours! +Que ton vers soit la chose envolée +Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée +Vers d'autres cieux à d'autres amours. + +Que ton vers soit la bonne aventure +Éparse au vent crispé du matin +Qui va fleurant la menthe et le thym... +Et tout le reste est littérature. + + + LE PITRE + +Le tréteau qu'un orchestre emphatique secoue +Grince sous les grands pieds du maigre baladin +Qui harangue non sans finesse et sans dédain +Les badauds piétinant devant lui dans la boue. + +Le plâtre de son front et le fard de sa joue +Font merveille. Il pérore et se tait tout soudain, +Reçoit des coups de pieds au derrière, badin +Baise au cou sa commère énorme, et fait la roue. + +Ses boniments de coeur et d'âme, approuvons-les. +Son court pourpoint de toile à fleurs et ses mollets +Tournants jusqu'à l'abus valent que l'on s'arrête. + +Mais ce qui sied à tous d'admirer, c'est surtout +Cette perruque d'où se dresse sur la tête, +Preste, une queue avec un papillon au bout. + + + ALLÉGORIE + + _A Jules Valadon_. + +Despotique, pesant, incolore, l'Été, +Comme un roi fainéant présidant un supplice, +S'étire par l'ardeur blanche du ciel complice +Et bâille. L'homme dort loin du travail quitté. + +L'alouette, au matin, lasse n'a pas chanté. +Pas un nuage, pas un souffle, rien qui plisse. +Ou ride cet azur implacablement lisse +Où le silence bout dans l'immobilité. + +L'âpre engourdissement a gagné les cigales +Et sur leur lit étroit de pierres inégales +Les ruisseaux à moitié taris ne sautent plus. + +Une rotation incessante de moires +Lumineuses étend ses flux et ses reflux... +Des guêpes, ça et là volent, jaunes et noires. + + + L'AUBERGE + + _A Jean Moréas_. + +Murs blancs, toit rouge, c'est l'Auberge fraîche au bord +Du grand chemin poudreux où le pied brûle et saigne, +L'Auberge gaie avec le _Bonheur_ pour enseigne. +Vin bleu, pain tendre, et pas besoin de passeport. + +Ici l'on fume, ici l'on chante, ici l'on dort. +L'hôte est un vieux soldat, et l'hôtesse, qui peigne +Et lave dix marmots roses et pleins de teigne, +Parle d'amour, de joie et d'aise, et n'a pas tort! + +La salle au noir plafond de poutres, aux images +Violentes, _Maleck Adel_ et les _Rois Mages_, +Vous accueille d'un bon parfum de soupe aux choux. + +Entendez-vous? C'est la marmite qu'accompagne +L'horloge du tic-tac alléger de son pouls. +Et la fenêtre s'ouvre au loin sur la campagne. + + + CIRCONSPECTION + + _A Gaston Sénéchal_. + +Donne ta main, retiens ton souffle, asseyons-nous +Sous cet arbre géant où vient mourir la brise +En soupirs inégaux sous la ramure grise +Que caresse le clair de lune blême et doux. + +Immobiles, baissons nos yeux vers nos genoux. +Ne pensons pas, rêvons. Laissons faire à leur guise +Le bonheur qui s'enfuit et l'amour qui s'épuise, +Et nos cheveux frôlés par l'aile des hiboux. + +Oublions d'espérer. Discrète et contenue, +Que l'âme de chacun de nous deux continue +Ce calme et cette mort sereine du soleil. + +Restons silencieux parmi la paix nocturne: +Il n'est pas bon d'aller troubler dans son sommeil +La nature, ce dieu féroce et taciturne. + + + VERS POUR ÊTRE CALOMNIÉ + + _A Charles Vignier_. + +Ce jour je m'étais penché sur ton sommeil. +Tout ton corps dormait chaste sur l'humble lit, +Et j'ai vu, comme un qui s'applique et qui lit, +Ah! j'ai vu que tout est vain sous le soleil! + +Qu'on vive, ô quelle délicate merveille, +Tant notre appareil est une fleur qui plie! +O pensée aboutissant à la folie! +Va, pauvre, dors, moi, l'effroi pour toi m'éveille. + +Ah! misère de t'aimer, mon frêle amour +Qui vas respirant comme on respire un jour! +O regard fermé que la mort fera tel! + +O bouche qui ris en songe sur ma bouche, +En attendant l'autre rire plus farouche! +Vite, éveille-toi! Dis, l'âme est immortelle? + + + LUXURES + + A _Léor Trézenik_. + +Chair! ô seul fruit mordu des vergers d'ici-bas, +Fruit amer et sucré qui jutes aux dents seules +Des affamés du seul amour, bouches ou gueules, +Et bon dessert des forts, et leurs joyeux repas, + +Amour! le seul émoi de ceux que n'émeut pas +L'horreur de vivre, Amour qui presses sous tes meules +Les scrupules des libertins et des bégueules +Pour le pain des damnés qu'élisent les sabbats, + +Amour, tu m'apparais aussi comme un beau pâtre +Dont rêve la fileuse assise auprès de l'àtre +Les soirs d'hiver dans la chaleur d'un sarment clair, + +Et la fileuse, c'est la Chair et l'heure tinte +Où le rêve éteindra la rêveuse,--heure sainte +Ou non! qu'importe à votre extase, Amour et Chair? + + + VENDANGES + + _A Gorges Hall_. + +Les choses qui chantent dans la tête +Alors que la mémoire est absente, +Écoutez! c'est notre sang qui chante... +O musique lointaine et discrète! + +Écoutez! c'est notre sang qui pleure +Alors que notre âme s'est enfuie +D'une voix jusqu'alors inouïe +Et qui va se taire tout à l'heure. + +Frère du sang de la vigne rose, +Frère du vin de la veine noire, +O vin, ô sang, c'est l'apothéose! + +Chantez, pleurez! Chassez la mémoire +Et chassez l'âme, et jusqu'aux ténèbres +Magnétisez nos pauvres vertèbres. + + + IMAGES D'UN SOU + + _A Léon Dierx_. + +De toutes les douleurs douces +Je compose mes magies! +Paul, les paupières rougies, +Erre seul aux Pamplemousses. +La Folle-par-amour chante +Une ariette touchante. +C'est la mère qui s'alarme +De sa fille fiancée. +C'est l'épouse délaissée +Qui prend un sévère charme +A s'exagérer l'attente +Et demeure palpitante. +C'est l'amitié qu'on néglige +Et qui se croit méconnue. +C'est toute angoisse ingénue, +Cest tout bonheur qui s'afflige: +L'enfant qui s'éveille et pleure, +Le prisonnier qui voit l'heure, +Les sanglots des tourterelles, +La plainte des jeunes filles. +C'est l'appel des Inésilles, +--Que gardent dans des tourelles +De bons vieux oncles avares-- +A tous sonneurs de guitares. +Voici Damon qui soupire +La tendresse à Geneviève +De Brabant qui fait ce rêve +D'exercer un chaste empire +Dont elle-même se pâme +Sur la veuve de Pyrame +Tout exprès ressuscitée, +Et la forêt des Ardennes +Sent circuler dans ses veines +La flamme persécutée +De ces princesses errantes +Sous les branches murmurantes, +Et madame Malbrouck monte +A sa tour pour mieux entendre +La viole et la voix tendre +De ce cher trompeur de Comte +Ory qui vient d'Espagne +Sans qu'un doublon l'accompagne. +Mais il s'est couvert de gloire +Aux gorges des Pyrénées +Et combien d'infortunées +Au teint de lis et d'ivoire +Ne fit-il pas à tous risques +Là-bas, parmi les Morisques!... +Toute histoire qui se mouille +De délicieuses larmes, +Fût-ce à travers, des chocs d'armes, +Aussitôt chez moi s'embrouille, +Se mêle à d'autres encore, +Finalement s'évapore +En capricieuses nues, +Laissant à travers des filtres +Subtiles talismans et philtres +Au fin fond de mes cornues +Au feu de l'amour rougies. +Accourez à mes magies! +C'est très beau. Venez d'aucunes +Et d'aucuns. Entrez, bagasse! +Cadet-Roussel est paillasse +Et vous dira vos fortunes. +C'est Crédit qui tient la caisse. +Allons vite qu'on se presse! + + + LES UNS ET LES AUTRES + + COMÉDIE DÉDIÉE A + + _Théodore de Banville_. + +PERSONNAGES: + + +MYRTIL +SYLVANDRE +ROSALINDE +CHLORIS +MEZZETIN +GORYDON +AMINTE +BERGERS, MASQUES. + + +_La scène se passe dans un parc de Wateau, vers une fin +d'après-midi d'été._ + +_Une nombreuse compagnie d'hommes et de femmes est +groupée, en de nonchalantes attitudes, autour d'un chanteur +costumé en Mezzetin, qui s'accompagne doucement sur une +mandoline._ + + + + + SCÈNE I + + MEZZETIN, _chantant_. + +Puisque tout n'est rien que fables, +Hormis d'aimer ton désir, +Jouis vite du loisir +Que te font des dieux affables. +Puisqu'à ce point se trouva +Facile ta destinée, +Puisque vers toi ramenée +L'Arcadie est proche,--va! +Va! le vin dans les feuillages +Fait éclater les beaux yeux +Et battre les coeurs joyeux +A l'étroit sous les corsages... + + CORYDON + +A l'exemple de la cigale nous avons +Chanté... + AMINTE + + Si nous allions danser? + +Tous, _moins Myrtil, Rosalinde, Sylvandre et Chloris_. + + Nous vous suivons! + + _(Ils sortent à l'exception des mêmes_.) + + + SCÈNE II + + + MYRTIL, ROSALINDE, SYLVANDRE, CHLORIS + + ROSALINDE, _à Myrtil._ +Restons. + + CHLORIS, _à Sylvandre_. + + Favorisé, vous pouvez dire l'être: +J'aime la danse à m'en jeter par la fenêtre, +Et si je ne vais pas sur l'herbette avec eux, +C'est bien pour vous! + + _(Sylvandre la presse.)_ + + Paix là! Que vous êtes fougueux! + + _(Sortent Sylvandre et Chloris_.) + + + + + SCÈNE III + + + MYRTIL, ROSALINDE + + ROSALINDE + +Parlez-moi. + + MYRTIL + + De quoi voulez-vous donc que je cause? +Du passé? Cela vous ennuierait, et pour cause. +Du présent? A quoi bon, puisque nous y voilà? +De l'avenir? Laissons en paix ces choses-là! + + ROSALINDE + +Parlez-moi du passé. + + MYRTIL + + Pourquoi? + + ROSALINDE + + C'est mon caprice. +Et fiez-vous à la mémoire adulatrice +Qui va teinter d'azur les plus mornes jadis +Et masque les enfers anciens en paradis. + + MYRTIL + +Soit donc! J'évoquerai, ma chère, pour vous plaire, +Ce morne amour qui fut, hélas! notre chimère, +Regrets sans fin, ennuis profonds, poignants remords, +Et toute la tristesse atroce dos jours morts; +e dirai nos plus beaux espoirs déçus sans cesse, +Ces deux coeurs dévoués jusques à la bassesse +Et soumis l'un à l'autre, et puis, finalement, +Pour toute récompense et tout remerciement, +Navrés, martyrisés, bafoués l'un par l'autre, +Ma folle jalousie étreinte par la vôtre, +Vos soupçons complétant l'horreur de mes soupçons, +Toutes vos trahisons, toutes mes trahisons! +Oui, puisque ce passé vous flatte et vous agrée. +Ce passé que je lis tracé comme à la craie +Sur le mur ténébreux du souvenir, je veux, +Ce passé tout entier, avec ses désaveux +Et ses explosions de pleurs et de colère, +Vous le redire, afin, ma chère, de vous plaire! + + ROSALINDE + +Savez-vous que je vous trouve admirable, ainsi +Plein d'indignation élégante? + + MYRTIL, _irrité_. + + Merci! + + ROSALINDE + +Vous vous exagérez aussi par trop les choses. +Quoi! pour un peu d'ennui, quelques heures moroses, +Vous lamenter avec ce courroux enfantin! +Moi je rends grâce au dieu qui me fit ce destin +D'avoir aimé, d'aimer l'ingrat, d'aimer encore +L'ingrat qui tient de sots discours, et qui m'adore +Toujours, ainsi, qu'il sied d'ailleurs en ce pays +De Tendre. Oui! Car malgré vos regards ébahis +Et vos bras de poupée inerte, je suis sûre +Que vous gardez toujours ouverte la blessure +Faite par ces yeux-ci, boudeur, à ce coeur-là. + + MYRTIL, _attendri_. + +Pourtant le jour où cet amour m'ensorcela +Vous fut autant qu'à moi funeste, mon amie. +Croyez-moi, réveiller la tendresse endormie, +C'est téméraire, et mieux vaudrait pieusement +Respecter jusqu'au bout son assoupissement +Qui ne peut que finir par la mort naturelle. + + ROSALINDE + +Fou! par quoi pouvons-nous vivre, sinon par elle? + + MYRTIL, _sincère_. + +Alors, mourons! + + ROSALINDE + + Vivons plutôt! Fût-ce à tout prix! +Quant à moi, vos aigreurs, vos fureurs, vos mépris, +Qui ne sont, je le sais, qu'un dépit éphémère, +Et cet orgueil qui rend votre parole amère, +J'en veux faire litière à mon amour têtu, +Et je vous aimerai quand même, m'entends-tu? + + MYRTIL + +Vous êtes mutinée... + + + ROSALINDE + + Allons, laissez-vous faire! + + MYRTIL, _cédant_. + +Donc, il le faut! + + ROSALINDE + + Venez cueillir la primevère +De l'amour renaissant timide après l'hiver. +Quittez ce front chagrin, souriez comme hier +A ma tendresse entière et grande, encor qu'ancienne! + +MYRTIL + +Ah! toujours tu m'auras mené, magicienne! + + (_Ils sortent. Rentrent Sylvandre et Chloris._) + + + + SCÈNE IV + + SYLVANDRE, CHLORIS + + + CHLORIS, _courant_. + +Non! + + + SYLVANDRE + + Si! + + CHLORIS + + Je ne veux pas... + + SYLVANDRE, _la baisant sur la nuque_. + + Dites: je ne veux plus! + + (_La tenant embrassée._) + +Mais voici, j'ai fixé vos voeux irrésolus +Et le milan affreux tient la pauvre hirondelle. + + CHLORIS + +Fi! l'action vilaine! Au moins rougissez d'elle! +Mais non! Il rit, il rit! + + (_Pleurnichant pour rire._) + + Ah, oh, hi, que c'est mal! + + SYLVANDRE + +Tarare! mais le seul état vraiment normal, +C'est le nôtre, c'est, fous l'un de l'autre, gais, libres, +Jeunes, et méprisant tous autres équilibres +Quelconques, qui ne sont que cloche-pieds piteux, +D'avoir deux coeurs pour un, et, chère âme, un pour deux! + + CHLORIS + +Que voilà donc, Monsieur l'amant, de beau langage! +Vous êtes procureur ou poète, je gage, +Pour ainsi discourir, sans rire, obscurément. + + SYLVANDRE + +Vous vous moquez avec un babil très charmant, +Et me voici deux fois épris de ma conquête: +Tant d'éclat en vos yeux jolis, et dans la tête +Tant d'esprit! Du plus fin encore, s'il vous plaît. + + CHLORIS + +Et si je vous trouvais par hasard bête et laid, +Fier conquérant fictif, grand vainqueur en peinture? + + SYLVANDRE + +Alors, n'eussiez-vous pas arrêté l'aventure +De tantôt, qui semblait exclure tout dégoût +Conçu par vous, à mon détriment, après tout? + + CHLORIS + +O la fatuité des hommes qu'on n'évince +Pas sur-le-champ! Allez, allez, la preuve est mince +Que vous invoquez là d'un penchant présumé +De mon coeur pour le vôtre, aspirant bien-aimé. +--Au fait, chacun de nous vainement déblatère +Et, tenez, je vais dire mon caractère, +Pour qu'étant à la fin bien au courant de moi +Si vous souffrez, du moins vous connaissiez pourquoi, +Sachez donc... + + SYLVANDRE + Que je meure ici, ma toute belle, +Si j'exige... + + + CHLORIS + + --Sachez d'abord vous taire.--Or celle +Qui vous parle est coquette et folle. Oui, je le suis. +J'aime les jours légers et les frivoles nuits; +J'aime un ruban qui m'aille, un amant qui me plaise, +Pour les bien détester après tout à mon aise. +Vous, par exemple, vous, Monsieur, que je n'ai pas +Naguère tout à fait traité de haut en bas, +Me dussiez-vous tenir pour la pire pécore, +Eh bien, je ne sais pas si je vous souffre encore! + + + SYLVANDRE, _souriant._ +Dans le doute... + + CHLORIS, _coquette, s'enfuyant_. + + «Abstiens-toi», dit l'autre. Je m'abstiens. + + SYLVANDRE, _presque naïf_. + +Ah! c'en est trop, je souffre et je m'en vais pleurer. + + CHLORIS, _touchée, mais gaie_. + + Viens, +Enfant, mais souviens-toi que je suis infidèle +Souvent, ou bien plutôt, capricieuse. Telle +Il faut me prendre. Et puis, voyez-vous, nous voici +Tous deux bien amoureux,--car je vous aime aussi,-- +Là! voilà le gros mot lâché! Mais... + + SYLVANDRE + O cruelle +Réticence! + + CHLORIS + + Attendez la fin, pauvre cervelle. +Mais, dirai-je, malgré tous nos transports et tous +Nos serments mutuels, solennels, et jaloux +D'être éternels, un dieu malicieux préside +Aux autels de Paphos-- + + (_Sur un geste de dénégation de Sylvandre_.) + + C'est un fait--et de Gnide. +Telle est la loi qu'Amour à nos coeurs révéla. +L'on n'a pas plutôt dit ceci qu'on fait cela. +Plus tard on se repend, c'est vrai, mais le parjure +A des ailes, et comme il perdrait sa gageure +Celui qui poursuivrait un mensonge envolé! +Qu'y faire? Promener son souci désolé, +Bras ballants, yeux rougis, la têle décoiffée, +A travers monts et vaux, ainsi qu'une autre Orphée, +Gonfler l'air de soupirs et l'Océan de pleurs +Par l'indiscrétion de bavardes douleurs? +Non, cent fois non! Plutôt aimer à l'aventure +Et ne demander pas l'impossible à Nature! +Nous voici, venez-vous de dire, bien épris +L'un et l'autre, soyons heureux, faisons mépris +De tout ce qui n'est pas notre douce folie! +Deux coeurs pour un, un coeur pour deux... je m'y rallie, +Me voici vôtre, tienne!... Êtes-vous rassuré? +Tout à l'heure j'avais mille fois tort, c'est vrai, +D'ainsi bouder un coeur offert de bonne grâce, +Et c'est moi qui reviens à vous, de guerre lasse. +Donc aimons-nous. Prenez mon coeur avec ma main, +Mais, pour Dieu, n'allons pas songer au lendemain, +Et si ce lendemain doit ne pas être aimable, +Sachons que tout bonheur repose sur le sable, +Qu'en amour il n'est pas de malhonnêtes gens, +Et surtout soyons-nous l'un à l'autre indulgents. +Cela vous plaît? + + SYLVANDRE + + Cela me plairait si... + + + SCÈNE V + + LES PRÉCÉDENTS, MYRTIL + + MYRTIL, _survenant_. + + Madame +A raison. Son discours serait l'épithalame +Que j'eusse proféré si... + + + CHLORIS + + Cela fait deux «si», +C'est un de trop. + + MYRTIL, _à Chloris_. + + Je pense absolument ainsi +Que vous. + + CHLORIS, _à Sylvandre_. + + Et vous, Monsieur? + + SYLVANDRE + + La vérité m'oblige... + + CHLORIS, _au même_. + +Et quoi, monsieur, déjà si tiède! + + MYRTIL, _à Chloris_. + + L'homme-lige +Qu'il vous faut, ô Chloris. c'est moi... + + + SCÈNE VI + + LES PRÉCÉDENTS, ROSALINDE + + ROSALINDE, _survenant_. + + Salut! je suis +Alors, puisqu'il le faut décidément, depuis +Tous ces étonnements où notre coeur se joue, +A votre chariot la cinquième roue. + + (A _Myrtil_.) + +Je vous rends vos serments anciens et les nouveaux +Et les récents, les vrais aussi bien-que les faux. + + MYRTIL, _au bras de Chloris et protestant + comme par manière d'acquit._ + +Chère! + + ROSALINDE + + Vous n'avez pas besoin de vous défendre, +Car me voici l'amie intime de Sylvandre. + + SYLVANDRE, _ravi, surpris et léger_. + +O doux Charybde après un aimable Scylla! +Mais celle-ci va faire ainsi que celle-là +Sans doute, et toutes deux, adorables coquettes +Dont les caprices sont bel et bien des raquettes, +Joueront avec mon coeur, je le crains, au volant. + + CHLORIS, _à Sylvandre_. + +Fat! + + ROSALINDE, _au même_. + + Ingrat! + + MYRTIL, _au même_. + + Insolent! + + SYLVANDRE, _à Myrtil_. + + Quand à cet «insolent», +Ami cher, mes griefs sont au moins réciproques, +Et, s'il est vrai que nous te vexions, tu nous choques. + + (_A Rosalinde et à Chloris_.) + +Mesdames, je suis votre esclave à toutes deux, +Mais mon coeur qui se cabre aux chemins hasardeux +Est un méchant cheval réfractaire à la bride, +Qui devant tout péril connu s'enfuit, rapide, +A tous crins, s'allât-il rompre le col plus loin. + + (_A Rosalinde_.) + +Or, donc, si vous avez, Rosalinde, besoin +Pour un voyage au bleu pays des fantaisies +D'un franc coursier, gourmand de provendes choisies +Et quelque peu fringant, mais jamais rebuté, +Chevauchez à loisir ma bonne volonté. + + MYRTIL + +La déclaration est un tant soit peu roide, +Mais, bah! chat échaudé craint l'eau, fût-elle froide, + + (_A Rosalinde_) + +N'est-ce pas, Rosalinde, et vous le savez bien, +Que ce chat-là surtout, c'est moi. + + ROSALINDE + + Je ne sais rien. + + MYRTIL + +Et puisqu'en ce conflit où chacun se rebiffe +Chloris aussi veut bien m'avoir pour hippogriffe +De ses rêves devers la lune ou bien ailleurs, +Me voici tout bridé, couvert d'ailleurs de fleurs +Charmantes aux odeurs puissantes et divines +Dont je sentirai tôt ou lard les épines, + + + (_A Chloris_) + +Madame, n'est-ce pas? + + + CHLORIS + + Taisez-vous et m'aimez. +Adieu, Sylvandre! + + ROSALINDE + + Adieu, Myrtil! + + MYRTIL, _à Rosalinde_. + + Est-ce à jamais? + + + SYLVANDRE, _à Chloris_. + +C'est pour toujours! + + ROSALINDE + + Adieu, Myrtil! + + CHLORIS + + Adieu, Sylvandre! + + (_Sortent Sylvandre et Rosalinde_). + + + + SCÈNE VII + + MYRTIL, CHLORIS + + CHLORIS + +C'est donc que vous avez de l'amour à revendre +Pour, le joug d'une amante irritée écarté, +Vous tourner aussitôt vers ma faible beauté? + + MYRTIL + +Croyez-vous qu'elle soit à ce point offensée? + + CHLORIS + +Qui? ma beauté? + + MYRTIL + + Non. L'autre... + + + CHLORIS + + Ah!--J'avais la pensée +Bien autre part, je vous l'avoue, et m'attendais +A quelque madrigal un peu compliqué, mais +Sans doute, vous voulez parler de Rosalinde +Et de courroux auquel son coeur crispé se guinde... +N'en doutez pas, elle est vexée horriblement. + + MYRTIL + +En êtes-vous bien sûre? + + CHLORIS + + Ah! ça, pour un amant +Tout récemment élu, sur sa chaude supplique +Encore! et clans un tel concours mélancolique +Malgré qu'un tant soit peu plaisant d'événements, +Ne pouvez-vous pas mieux employer les moments +Premiers de nos premiers amours, ô cher Thésée, +Qu'à vous préoccuper d'Ariane laissée? +--Mais taisons cela, quitte à plus lard en parler.-- +Eh oui, là je vous jure, à ne vous rien céler, +Que Rosalinde éprise encor d'un infidèle, +Trépigne, peste, enrage, et sa rancoeur est telle +Qu'elle m'en a pris mon Sylvandre de dépit. + + MYRTIL + +Et vous regrettez fort Sylvandre? + + CHLORIS + + Mal lui prit, +Que je crois, de tomber sur votre ancienne amie? + + MYRTIL + +Et pourquoi? + + CHLORIS + + Faux naïf! je ne le dirai mie, + + MYRTIL + +Mais regrettez-vous fort Sylvandre? + + CHLORIS + M'aimez-vous, +Vous? + + MYRTIL + + Vos yeux sont si beaux, votre... + + CHLORIS + + Êtes-vous jaloux +De Sylvandre? + + MYRTIL, _très vivement_. + + O oui! + + (_Se reprenant_.) + + Mais au passé, chère belle. + + + CHLORIS + +Allons, un tel aveu, bien que tardif, s'appelle +Une galanterie, et je l'admets ainsi +Donc vous m'aimez? + + MYRTIL, _distrait, après un silence_. + + O oui! + + + CHLORIS. + + Quel amoureux transi +Vous seriez si d'ailleurs vous l'étiez de moi! + + + MYRTIL, _même jeu que précédemment_. + + Douce +Amie! + + CHLORIS + +Ah! que c'est froid! «Douce amie!» Il vous trousse +Un compliment banal et prend un air vainqueur! +J'aurai longtemps vos «oui» de tantôt sur le coeur. + + MYRTIL, _indolemment_. + +Permettez... + + CHLORIS + + Mais voici Rosalinde et Sylvandre. + + + MYRTIL, _comme réveillé en sursaut_. + +Rosalinde! + + + CHLORIS + + Et Sylvandre. Et quel besoin de fendre +Ainsi l'air de vos bras en façon de moulin? +Ils débusquent. Tournons vite le terre-plein +Et vidons, s'il vous plaît, ailleurs celle querelle. + + (_Ils sortent_.) + + + SCÈNE VIII + + SYLVANDRE, ROSALINDE + + + SYLVANDRE + +Et voilà mon histoire en deux mots. + + ROSALINDE + + Elle est telle +Que j'y lis à l'envers l'histoire de Myrtil. +Par un pressentiment inquiet et subtil +Vous redoutez l'amour qui venait et sa lèvre +Aux baisers inconnus encore, et lui qu'enfièvre +Le souvenir d'un vieil amour désenlacé, +Stupide autant qu'ingrat, il a peur du passé, +Et tous deux avez tort, allez Sylvandre. + + SYLVANDRE + + Dites +Qu'il a tort... + + ROSALINDE + + Non, tous deux, et vous n'êtes pas quittes, +Et tous deux souffrirez, et ce sera bien fait. + + SYLVANDRE + +Après tout je ne vois que très mal mon forfait, +Et j'ignore très bien quel sera mon martyre. + + (_Minaudant_.) + +A moins que votre coeur... + + ROSALINDE + + Vous avez tort de rire. + + SYLVANDRE + +Je ne ris pas, je dis posément d'une part +Que je ne crois point tant criminel mon départ +D'avec Chloris, coquette aimable mais sujette +A caution, et puis, d'autre part, je projette +D'être heureux avec vous qui m'avez bien voulu +Recueillir quand brisé, désemparé, moulu, +Berné par ma maîtresse et planté là par elle +J'allais probablement me brûler la cervelle +Si j'avais eu quelque arme à feu sous mes dix doigts. +Oui je vais vous aimer, je le veux (je le dois +En outre), je vais vous aimer à la folie... +Donc, arrière regrets, dépit, mélancolie! +Je serai votre chien féal, ton petit loup +Bien doux... + + ROSALINDE + + Vous avez tort de rire, encore un coup. + + SYLVANDRE + +Encore un coup, je ne ris pas. Je vous adore, +J'idolâtre ta voix si tendrement sonore; +J'aime vos pieds, petits à tenir dans la main, +Qui font un bruit mignard et gai sur le chemin +Et luisent, rêves blancs, sous les pompons des mules. +Quand les grands yeux, de qui les astres sont émules, +Abaissent jusqu'à nous leurs aimables rayons, +Comparable à ces fleurs d'été que nous voyons +Tourner vers le soleil leur fidèle corolle, +Lors je tombe en extase et reste sans parole, +Sans vie et sans pensée, éperdu, fou, hagard, +Devant l'éclat charmant et fier de ton regard. +Je frémis à ton souffle exquis comme au veut l'herbe, +O ma charmante, ô ma divine, ô ma superbe, +Et mon âme palpite au bout de tes cils d'or... +--A propos, croyez-vous que Chloris m'aime encor? + + ROSALINDE + +Et si je le pensais? + + SYLVANDRE + + Question saugrenue +En effet! + + ROSALINDE + + Voulez-vous la vérité bien nue? + + SYLVANDRE + +Non! Que me fait? Je suis un sot, et me voici +Confus, et je vous aime uniquement. + + ROSALINDE + + Ainsi, +Cela vous est égal qu'il soit patent, palpable, +Évident que Chloris vous adore... + + SYLVANDRE + + Du diable +Si c'est possible! Elle! Elle! Allons donc! + + (_Soucieux, tout à coup, à part_.) + + Hélas! + + ROSALINDE + + Quoi, +Vous en doutez? + + SYLVANDRE + + Ce coeur volage suit sa loi, +Elle leurre à présent, Myrtil... + + ROSALINDE, _passionnément_. + + Elle le leurre. +Dites-vous? Mais alors il l'aime!... + + SYLVANDRE + + Que je meure +Si je comprends ce cri jaloux! + + ROSALINDE + + Ah! taisez-vous! + + SYLVANDRE + +Un trompeur! une folle! + + ROSALINDE + + Es-tu donc pas jaloux +De Myrtil, toi, hein, dis? + + SYLVANDRE, _comme frappé subitement + d'une idée douloureuse_. + + Tiens! la fâcheuse idée +Mais c'est qu'oui! me voici l'âme tout obsédée... + + ROSALINDE, _presque joyeuse_ + +Ah! vous êtes jaloux aussi, je savais bien! + + SYLVANDRE, _à part_. + +Feignons encor. + + (_A Rosalinde_.) + + Je vous jure qu'il n'en est rien +Et si vraiment je suis jaloux de quelque chose, +Le seul Myrtil du temps jadis en est la cause. + + ROSALINDE + +Trêve de compliments fastidieux. Je suis +Très triste, et vous aussi. Le but que je poursuis +Est le vôtre. Causons de nos deuils identiques. +Des malheureux ce sont, il paraît, les pratiques, +Cela, dit-on, console. Or nous aimons toujours +Vous Chloris, moi Myrtil, sans espoir de retours +Apparents. Entre nous la seule différence +C'est que l'on m'a trahie, et que votre souffrance +A vous vient de vous-même et n'est qu'un châtiment. +Ai-je tort? + + SYLVANDRE + + Vous lisez dans mon coeur couramment, +Chère Chloris, je t'ai méchamment méconnue! +Qui me rendra jamais la malice ingénue, +Et la gaîté si bonne, et ta grâce, et ton coeur? + + ROSALINDE + +Et moi, par un destin bien autrement moqueur, +Je pleure après Myrtil infidèle... + + SYLVANDRE + + Infidèle! +Mais c'est qu'alors Chloris l'aimerait. O mort d elle! +J'enrage et je gémis! Mais ne disiez-vous pas +Tantôt qu'elle m'aimait encore.--O cieux, là-bas, +Regardez, les voilà! + + ROSALINDE + + Qu'est-ce qu'ils vont se dire? + + _(Ils remontent le théâtre.)_ + + + + + SCÈNE IX + + LES PRÉCÉDENTS, CHLORIS, MYRTIL + + + CHLORIS + +Allons, encore un peu de franchise, beau sire +Ténébreux. Avouez votre cas tout à fait. +Le silence, n'est-il pas vrai? vous étouffait, +Et l'obligation banale où vous vous crûtes +D'imiter à tout bout de champ la voix des flûtes +Pour quelque madrigal bien fade à mon endroit +Vous étouffait, ainsi qu'un pourpoint trop étroit? +Votre coeur qui battait pour elle dut me taire +Par politesse et par prudence son mystère; +Mais à présent que j'ai presque tout deviné, +Pourquoi continuer ce mutisme obstiné? +Parlez d'elle, cela d'abord sera sincère. +Puis vous souffrirez moins, et, s'il est nécessaire +De vous intéresser aux souffrances d'autrui, +J'ai besoin en retour de vous parler de lui. + + MYRTIL + +Et quoi, vous aussi, vous? + + CHLORIS + + Moi-même, hélas! moi-même, +Puis-je encore espérer que mon bien-aimé m'aime? +Nous étions tous les deux, Sylvandre, si bien faits +L'un pour l'autre! Quel sort jaloux, quel dieu mauvais +Fit ce malentendu cruel qui nous sépare? +Hélas! il fut frivole encor plus que barbare, +Et son esprit surtout fit que son coeur pécha. + + MYRTIL + +Espérez, car peut-être il se repent déjà, +Si j'en juge d'après mes remords... + + _(Il sanglote.)_ + + Et mes larmes. + +_(Sylvandre et Rosine se pressent la main_.) + + ROSALINDE, _survenant_. + +Les pleurs délicieux! Cher instant plein de charmes! + + MYRTIL + +C'est affreux! + + CHLORIS + + O douleur! + + +ROSALINDE, _sur la pointe du pied et très bas._ + + Chloris! + + CHLORIS + + Vous étiez là? + + ROSALINDE + +Le sort capricieux qui nous désassembla +A remis, faisant trêve à son ire inhumaine, +Sylvandre en bonnes mains, et je vous le ramène +Jurant son grand serment qu'on ne l'y prendrait plus. +Est-il trop tard? + + SYLVANDRE, _à Chloris_. + + O point de refus absolus! +De grâce ayez pitié quelque peu. La vengeance +Suprême, c'est d'avoir un aspect d'indulgence, +Punissez-moi sans trop de justice et daignez +Ne me point accabler de traits plus indignés +Que n'en méritent,--non mes crimes,--mais ma tête +Folle, mais mon coeur faible et lâche... + + _(Il tombe à genoux.)._ + + CHLORIS + + Êtes-vous bête? +Relevez-vous, je suis trop heureuse à présent +Pour vous dire quoi que ce soit de déplaisant, +Et je jette à ton cou mes bras de lierre. +Nous nous expliquerons plus tard (Et ma première +Querelle et mon premier reproche seront pour +L'air de doute dont tu reçus mon pauvre amour +Qui, s'il a quelques tours étourdis et frivoles, +N'en est pas moins, par ses apparences folles, +Quelque chose de tout dévoué pour toujours). +Donc, chassons ce nuage, et reprenons le cours +De la charmante ivresse où s'exalta notre âme. + + (_A Rosalinde_._) + +Et quant à vous, soyez sûre, bonne Madame, +De notre amitié franche, et baisez votre soeur. + + (_Les deux femmes s'embrassent._) + + SYLVANDRE + +O si joyeuse avec toute douceur! + + ROSALINDE, _à Myrtil_. + +Que diriez-vous, Myrtil, si je faisais comme elle? + + MYRTIL + +Dieu! elle a pardonné, clémente autant que belle. + + (_A Rosalinde._) + +O laissez-moi baiser vos mains pieusement! + + ROSALINDE + +Voilà qui finit bien et c'est un cher moment +Que celui-ci. Sans plus parler de ces tristesses, +Soyons heureux. + + (_A Chloris et à Sylvandre._) + + Sachez enlacer vos jeunesses. +Doux amis, et joyeux que vous êtes, cueillez +La fleur rouge de vos baisers ensoleillés. + + (_Se tournant vers Myrtil._) + +Pour nous, amants anciens sur qui gronde la vie, +Nous vous admirerons sans vous porter envie, +Ayant, nous, nos bonheurs discrets d'après-midi, + + (_Tous les personnages de la scène 1ère reviennent + se grouper comme au lever du rideau_) + +Et voyez, aux rayons du soleil attiédi, +Voici tous nos amis qui reviennent des danses +Comme pour recevoir nos belles confidences. + + + SCÈNE X + + Tous, _groupés comme ci-dessus._ + + MEZZETIN, _chantant_. + +Va! sans nul autre souci +Que de conserver ta joie! +Fripe les jupes de soie +Et goûte les vers aussi. + +La morale la meilleure, +En ce monde où les plus fous +Sont les plus sages de tous, +C'est encor d'oublier l'heure. + +Il s'agit de n'être point +Mélancolique et morose. +La vie est-elle une chose +Grave et ruelle à ce point? + + (_La toile tombe._) + + + + + VERS JEUNES + + + LE SOLDAT LABOUREUR + + _A Edmond Lepelletier_. + +Or ce vieillard était horrible: un de ses yeux, +Crevé, saignait, tandis que l'autre, chassieux, +Brutalement luisait sous son sourcil en brosse; +Les cheveux se dressaient d'une façon féroce, +Blancs, et paraissaient moins des cheveux que des crins; +Le vieux torse solide encore sur les reins, +Comme au ressouvenir des balles affrontées, +Cambré, contrariait les épaules voûtées; +La main gauche avait l'air de chercher le pommeau +D'un sabre habituel et dont le long fourreau +Semblait, s'embarrassant avec la sabretache, +Gêner la marche et vers la tombante moustache +La main droite parfois montait, la rebroussant. + +Il était grand et maigre et jurait en toussant. + +Fils d'un garçon de ferme et d'une lavandière, +Le service à seize ans le prit. Il fit entière +La campagne d'Égypte. Austerlitz, Iéna, +Le virent. En Espagne un moine l'éborgna: +--Il tua le bon père et lui vola sa bourse,-- +Par trois fois traversa la Prusse au pas de course, +En Hesse eut une entaille épouvantable au cou, +Passa brigadier lors de l'entrée à Moscou, +Obtint la croix et fut de toutes les défaites +D'Allemagne et de France, et gagna dans ces fêtes +Trois blessures, plus un brevet de lieutenant +Qu'il résigna bientôt, les Bourbons revenant, +A Mont-Saint-Jean, bravant la mort qui l'environne. +Dit un mot analogue à celui de Cambronne; +Puis, quand pour un second exil et le tombeau, +La Redingote grise et le petit Chapeau +Quittèrent à jamais leur France tant aimée +Et que l'on eut, hélas! dissout la grande armée, +Il revint au village, étonné du clocher. + +Presque forcé pendant un an de se cacher, +Il braconna pour vivre, et quand des temps moins rudes +L'eurent, sans le réduire à trop de platitudes, +Mis à même d'écrire en hauts lieux à l'effet +D'obtenir un secours d'argent qui lui fut fait, +Logea moyennant deux cents francs par an chez une +Parente qu'il avait, dont toute la fortune +Consistait en un champ cultivé par ses fieux, +L'un marié depuis longtemps et l'autre vieux +Garçon encore, et là notre foudre de guerre +Vivait, et bien qu'il fût tout le jour sans rien faire +Et qu'il eût la charrue et la terre en horreur, +C'était ce qu'on appelle un soldat laboureur. +Toujours levé des l'aube et la pipe à la bouche +Il allait et venait, engloutissait, farouche, +Des verres d'eau-de-vie et parfois s'enivrait, +Les dimanches tirait à l'arc au cabaret, +Après dîner faisait un quart d'heure sans faute +Sauter sur ses genoux les garçons de son hôte +Ou bien leur apprenait l'exercice et comment +Un bon soldat ne doit songer qu'au fourniment. +Le soir il voisinait, tantôt pinçant les filles, +Habitude un peu trop commune aux vieux sondrilles, +Tantôt, geste ample et voix forte qui dominait +Le grillon incessant derrière le chenêt, +Assis auprès d'un feu de sarments qu'on entoure +Confusément disait l'Elster, l'Estramadoure, +Smolensk, Dresde, Lutzen et les ravins vosgeois +Devant quatre ou cinq gars attentifs et narquois +S'exclamant et riant très fort aux endroits farces. + +Canonnade compacte et fusillade éparse, +Chevaux éventrés, coups de sabre, prisonniers +Mis à mal entre deux batailles, les derniers +Moments d'un officier ajusté par derrière, +Qui se souvient et qu'on insulte, la barrière +Clichy, les alliés jetés au fond des puits, +La fuite sur la Loire et la maraude, et puis +Les femmes que l'on force après les villes prises, +Sans choix souvent, si bien qu'on a des mèches grises +Aux mains et des dégoûts au coeur après l'ébat +Quand passe le marchef ou que le rappel bat, +Puis encore, les camps levés et les déroutes. + +Toutes ces gaîtés, tous ces faits d'armes et toutes +Ces gloires défilaient en de longs entretiens, +Entremêlés de gros jurons très peu chrétiens +Et de grands coups de poing sur les cuisses voisines. + +Les femmes cependant, soeurs, mères et cousines, +Pleuraient et frémissaient un peu, conformément +A l'usage, tout en se disant: «Le vieux ment.» + +Et les hommes fumaient et crachaient dans la cendre. + +Et lui qui quelquefois voulait bien condescendre +A parler discipline avec ces bons lourdauds +Se levait, à grands pas marchait, les mains au dos, +Et racontait alors quelque fait politique +Dont il se proclamait le témoin authentique, +La distribution des Aigles, les Adieux, +Le Sacre et ce Dix-huit Brumaire radieux, +Beau jour où le soldat qu'un bavard importune +Brisa du même coup orateurs et tribune, +Où le dieu Mars mis par la Chambre hors la Loi +Mit la Loi hors la Chambre et, sans dire pourquoi, +Balaya du pouvoir tous ces ergoteurs glabres, +Tous ces législateurs qui n'avaient pas de sabres! + +Tel parlait et faisait le grognard précité +Qui mourut centenaire à peu près l'autre été. +Le maire conduisit le deuil au cimetière. +Un feu de peloton fut tiré sur la bière +Par le garde champêtre et quatorze pompiers, +Dont sept revinrent plus ou moins estropiés +A cause des mauvais fusils de la campagne. +Un tertre qu'une pierre assez grande accompagne +Et qu'orne un saule en pleurs est l'humble monument +Où notre héros dort perpétuellement. +De plus, suivant le voeu dernier du camarade, +On grava sur la pierre, après ses noms et grade, +Ces mots que tout Français doit lire en tressaillant: +«Amour à la plus belle et gloire au plus vaillant.» + + + LES LOUPS + +Parmi l'obscur champ de bataille +Rôdant sans bruit sous le ciel noir, +Les loups obliques font ripaille +Et c'est plaisir que de les voir, + +Agiles, les yeux verts, aux pattes +Souples sur les cadavres mous, +--Gueules vastes et têtes plates-- +Joyeux, hérisser leurs poils roux. + +Un rauquement rien moins que tendre +Accompagne les dents mâchant, +Et c'est plaisir que de l'entendre, +Cet hosannah vil et méchant: + +--«Chair entaillée et sang qui coule, +Les héros ont du bon vraiment. +La faim repue et la soif soûle +Leur doivent bien ce compliment. + +«Mais aussi, soit dit sans reproche, +Combien de peines et de pas +Nous a coûtés leur seule approche,. +On ne l'imaginerait pas. + +«Dès que, sans pitié ni relâches, +Sonnèrent leurs pas fanfarons, +Nos coeurs de fauves et de lâches, +A la fois gourmands et poltrons, + +«Pressentant la guerre et la proie +Pour maintes nuits et pour maints jours +Battirent de crainte et de joie +A l'unisson de leurs tambours. + +«Quand ils apparurent ensuite +Tout étincelants de mêlai, +Oh! quelle peur et quelle fuite +Vers la femelle, au bois natal! + +«Ils allaient fiers, les jeunes hommes, +Calmes sous leur drapeau flottant, +Et plus forts que nous ne le sommes +Ils avaient l'air très doux pourtant. + +«Le fer terrible de leurs glaives +Luisait moins encor que leurs yeux, +Où la candeur d'augustes rêves +Éclatait en regards joyeux. + +«Leurs cheveux que le vent fouette +Sous leurs casques battaient, pareils +Aux ailes de quelque mouette, +Pales avec des tons vermeils. + +«Ils chantaient des choses hautaines! +Ça parlait de libres combats, +D'amour, de brisements de chaînes +Et de mauvais dieux mis à bas.-- + +«Ils passèrent. Quand leur cohorte +Ne fut plus là-bas qu'un point bleu, +Nous nous arrangeâmes en sorte +De les suivre en nous risquant peu. + +«Longtemps, longtemps rasant la terre, +Discrets, loin derrière eux, tandis +Qu'ils allaient au pas militaire, +Nous marchâmes par rang de dix. + +«Passant les fleuves à la nage +Quand ils avaient rompu les ponts, +Quelques herbes pour tout carnage, +N'avançant que par faibles bonds, + +«Perdant à tout moment haleine... +Enfin une nuit ces démons +Campèrent au fond d'une plaine +Entre des forêts et des monts, + +«Là nous les guettâmes à l'aise, +Car ils dormaient pour la plupart. +Nos yeux pareils à de la braise +Brillaient autour de leur rempart, + +«Et le bruit sec de nos dents blanches +Qu'attendaient des festins si beaux +Faisait cliqueter dans les branches +Le bec avide des corbeaux. + +«L'aurore éclate. Une fanfare +Épouvantable met sur pied +La troupe entière qui s'effare. +Chacun s'équipe comme il sied. + +«Derrière les hautes futaies +Nous nous sommes dissimulés +Tandis que les prochaines haies +Cachent les corbeaux affolés. + +«Le soleil qui monte commence +A brûler. La terre a frémi. +Soudain une clameur immense +A retenti. C'est l'ennemi! + +«C'est lui, c'est lui! Le sol résonne +Sous les pas durs des conquérants. +Les polémarques en personne +Vont et viennent le long des rangs. + +«Et les lances et les épées +Parmi les plis des étendards +Flambent entre les échappées +De lumières et de brouillards. + +«Sur ce, dans ses courroux épiques. +La jeune bande s'avança, +Gaie et sereine sous les piques, +Et la bataille commença. + +«Ah! ce fut une chaude affaire: +Cris confus, choc d'armes, le tout +Pendant une journée entière, +Sous l'ardeur rouge d'un ciel d'août. + +«Le soir.--Silence et calme. A peine +Un vague moribond tardif +Crachant sa douleur et sa haine +Dans un hoquet définitif; + +«A peine, au lointain gris, le triste +Appel d'un clairon égaré. +Le couchant d'or et d'améthyste +S'éteint et brunit par degré. + +«La nuit tombe. Voici la lune! +Elle cache et montre à moitié +Sa face hypocrite comme une +Complice feignant la pitié. + +«Nous autres qu'un tel souci laisse +Et laissera toujours très cois, +Nous n'avons pas cette faiblesse, +Car la faim nous chasse du bois, + +«Et nous avons de quoi repaître +Cet impérial appétit, +Le champ de bataille sans maître +N'étant ni vide ni petit. + +«Or, sans plus perdre en phrases vaines +Dont quelque sot serait jaloux +Cette façon de grasses aubaines, +Buvons et mangeons, nous, les Loups!» + + + LA PUCELLE + + _A Robert Caze_. + +Quand déjà pétillait et flambait le bûcher, +Jeanne qu'assourdissait le chant brutal des prêtres, +Sous tous ces yeux dardés de toutes ces fenêtres +Sentit frémir sa chair et son âme broncher. + +Et semblable aux agneaux que revend au boucher +Le pâtour qui s'en va sifflant des airs champêtres, +Elle considéra les choses et les êtres +Et trouva son seigneur bien ingrat et léger. + +«C'est mal, gentil Bâtard, doux Charles, bon Xaintrailles, +De laisser les Anglais faire ces funérailles +A qui leur fit lever le siège d'Orléans.» + +Et la Lorraine, au seul penser de cette injure, +Tandis que l'étreignait la mort des mécréants, +Las! pleura comme eût fait une autre créature. + + + L'ANGELUS DU MATIN + + _A Léon Vanier_. + +Fauve avec des tons d'écarlate, +Une aurore de fin d'été +Tempétueusement éclate +A l'horizon ensanglanté. + +La nuit rêveuse, bleue et bonne, +Pâlit, scintille et fond en l'air, +Et l'ouest dans l'ombre qui frissonne +Se teinte au bord de rose clair. + +La plaine brille au loin et fume. +Un oblique rayon venu +Du soleil surgissant allume +Le fleuve comme un sabre nu. + +Le bruit des choses réveillées +Se marie aux brouillards légers +Que les herbes et les feuillées +Ont subitement dégagés. + +L'aspect vague du paysage +S'accentue et change à foison. +La silhouette d'un village +Paraît.--Parfois une maison + +Illumine sa vitre et lance +Un grand éclair qui va chercher +L'ombre du bois plein de silence. +Ça et là se dresse un clocher. + +Cependant, la lumière accrue +Frappe dans les sillons les socs +Et voici que claire, bourrue, +Despotique, la voix des coqs + +Proclamant l'heure froide et grise +Du pain mangé sans faim, des yeux +Frottés que flagelle la bise +Et du grincement des moyeux, + +Fait sortir des toits la fumée, +Aboyer les chiens en fureur, +Et par la pente accoutumée +Descendre le lourd laboureur, + +Tandis qu'un choeur de cloches dures, +Dans le grandissement du jour, +Monte, aubade franche d'injures, +A l'adresse du Dieu d'amour! + + + LA SOUPE DU SOIR + + _A J.-K. Huysmans_. + +Il fait nuit dans la chambre étroite et froide où l'homme +Vient de rentrer, couvert de neige, en blouse, et comme +Depuis trois jours il n'a pas prononcé deux mots, +La femme a peur et fait des signes aux marmots. + +Un seul lit, un bahut disloqué, quatre chaises, +Des rideaux jadis blancs conchiés des punaises, +Une table qui va s'écroulant d'un côté,-- +Le tout navrant avec un air de saleté. + +L'homme, grand front, grands yeux pleins d'une sombre flamme, +A vraiment des lueurs d'intelligence et d'âme, +Et c'est ce qu'on appelle un solide garçon. +La femme, jeune encore, est belle à sa façon. + +Mais la Misère a mis sur eux sa main funeste, +Et perdant par degrés rapides ce qui reste +En eux de tristement vénérable et d'humain, +Ce seront la femelle et le mâle, demain. + +Tous se sont attablés pour manger de la soupe +Et du boeuf, et ce tas sordide forme un groupe +Dont l'ombre à l'infini s'allonge tout autour +De la chambre, la lampe étant sans abat-jour. + +Les enfants sont petits et pâles, mais robustes +En dépit des maigreurs saillantes de leurs bustes, +Qui disent les hivers passés sans feu souvent +Et les étés subits dans un air étouffant. + +Non loin d'un vieux fusil rouillé qu'un clou supporte +Et que la lampe fait luire d'étrange sorte, +Quelqu'un qui chercherait longtemps dans ce retrait +Avec l'oeil d'un agent de police verrait + +Empilés dans le fond de la boiteuse armoire +Quelques livres poudreux de «science» et «d'histoire», +Et, sous le matelas, cachés avec grand soin, +Des romans capiteux cornés à chaque coin. + +Ils mangent cependant. L'homme, morne et farouche, +Porte la nourriture écoeurante à sa bouche +D'un air qui n'est rien moins nonobstant que soumis, +Et son euslache semble à d'autres soins promis. + +La femme pense à quelque ancienne compagne, +Laquelle a tout, voiture et maison de campagne, +Tandis que les enfants, leurs poings dans leurs yeux clos, +Ronflant sur leur assiette, imitent des sanglots. + + + LES VAINCUS + _A Louis-Xavier de Ricard_. + + + I + +La Vie est triomphante et l'Idéal est mort, +Et voilà que, criant sa joie au vent qui passe, +Le cheval enivré du vainqueur broie et mord +Nos frères, qui du moins tombèrent avec grâce, + +Et nous que la déroute a fait survivre, hélas! +Les pieds meurtris, les yeux troublés, la tête lourde, +Saignants, veules, fangeux, déshonorés et las, +Nous allons, étouffant mal une plainte sourde, + +Nous allons, au hasard du soir et du chemin, +Comme les meurtriers et comme les infâmes, +Veufs, orphelins, sans toit, ni fils, ni lendemain, +Aux lueurs des forêts familières en flammes! + +Ah! puisque notre sort est bien complet, qu'enfin +L'espoir est aboli, la défaite certaine, +Et que l'effort le plus énorme serait vain, +Et puisque c'en est fait, de notre haine, + +Nous n'avons plus, à l'heure où tombera la nuit, +Abjurant tout risible espoir de funérailles, +Qu'à nous laisser mourir obscurément, sans bruit, +Comme il sied aux vaincus des suprêmes batailles. + + II + +Une faible lueur palpite à l'horizon +Et le vent glacial qui s'élève redresse +Le feuillage des bois elles fleurs du gazon; +C'est l'aube! tout renaît sous sa froide caresse. + +De fauve l'Orient devient rose, et l'argent +Des astres va bleuir dans l'azur qui se dore; +Le coq chante, veilleur exact et diligent; +L'alouette a volé stridente: c'est l'aurore! + +Éclatant, le soleil surgit: c'est le matin! +Amis, c'est le matin splendide dont la joie +Heurte ainsi notre lourd sommeil, et le festin +Horrible des oiseaux et des bêtes de proie. + +O prodige! en nos coeurs le frisson radieux +Met à travers l'éclat subit de nos cuirasses, +Avec un violent désir de mourir mieux, +La colère et l'orgueil anciens des bonnes races. + +Allons, debout! allons, allons! debout, debout! +Assez comme cela de hontes et de trêves! +Au combat, au combat! car notre sang qui bout +A besoin de fumer sur la pointe des glaives! + + III + +Les vaincus se sont dit dans la nuit de leurs geôles: +Ils nous ont enchaînés, mais nous vivons encor. +Tandis que les carcans font ployer nos épaules, +Dans nos veines le sang circule, bon trésor. + +Dans nos têtes nos yeux rapides avec ordre +Veillent, fins espions, et derrière nos fronts +Notre cervelle pense, et s'il faut tordre ou mordre, +Nos mâchoires seront dures et nos bras prompts. + +Légers, ils n'ont pas vu d'abord la faute immense +Qu'ils faisaient, et ces fous qui s'en repentiront +Nous ont jeté le lâche affront de la clémence. +Bon! la clémence nous vengera de l'affront. + +Ils nous ont enchaînés! Mais les chaînes sont faites +Pour tomber sous la lime obscure et pour frapper +Les gardes qu'on désarme, et les vainqueurs en fêtes +Laissent aux évadés le temps de s'échapper. + +Et de nouveau bataille! Et victoire peut-être, +Mais bataille terrible et triomphe inclément, +Et comme cette fois le Droit sera le maître, +Cette fois-là sera la dernière, vraiment! + + IV + +Car les morts, en dépit des vieux rêves mystiques, +Sont bien morts, quand le fer a bien fait son devoir, +Et les temps ne sont plus des fantômes épiques +Chevauchant des chevaux spectres sous le ciel noir, + +La jument de Roland et Roland sont des mythes +Dont le sens nous échappe et réclame un effort +Qui perdrait notre temps, et si vous vous promîtes +D'être épargnés par nous vous vous trompâtes fort. + +Vous mourrez de nos mains, sachez-le, si la chance +Est pour nous. Vous mourrez, suppliants, de nos mains. +La justice le veut d'abord, puis la vengeance, +Puis le besoin pressant d'importuns lendemains. + +Et la terre, depuis longtemps aride et maigre, +Pendant longtemps boira joyeuse votre sang +Dont la lourde vapeur savoureusement aigre +Montera vers la nue et rougira son flanc, + +Et les chiens et les loups et les oiseaux de proie +Feront vos membres nets et fouilleront vos troncs, +Et nous rirons, sans rien qui trouble notre joie, +Car les morts sont bien morts et nous vous l'apprendrons. + + + + A LA MANIÈRE DE PLUSIEURS + + + + LA PRINCESSE BÉRÉNICE + + _A Jacques Madeleine_. + +Sa tête fine dans sa main toute petite, +Elle écoute le chant des cascades lointaines, +Et dans la plainte langoureuse des fontaines, +Perçoit comme un écho béni du nom de Tite. + +Elle a fermé ses yeux divins de clématite +Pour bien leur peindre, au coeur des batailles hautaines, +Son doux héros, le mieux aimant des capitaines, +Et, Juive, elle se sent au pouvoir d'Aphrodite. + +Alors un grand souci la prend d'être amoureuse. +Car dans Rome une loi bannit, barbare, affreuse, +Du trône impérial toute femme étrangère. + +Et sous le noir chagrin dont sanglote son âme, +Entre les bras de sa servante la plus chère, +La reine, hélas! défaille et tendrement se pâme. + + + II + + LANGUEUR + + _A Georges Courteline_. + +Je suis l'Empire à la fin de la décadence, +Qui regarde passer les grands Barbares blancs +En composant des acrostiches indolents +D'un style d'or où la langueur du soleil danse. + +L'âme seulette a mal au coeur d'un ennui dense. +Là-bas on dit qu'il est de longs combats sanglants. +O n'y pouvoir, étant si faible aux voeux si lents, +O n'y vouloir fleurir un peu de cette existence! + +O n'y vouloir, ô n'y pouvoir mourir un peu! +Ah! tout est bu! Bathylle, as-tu fini de rire? +Ah! tout est bu, tout est mangé! Plus rien à dire! + +Seul, un poème un peu niais qu'on jette au feu, +Seul, un esclave un peu coureur qui vous néglige, +Seul, un ennui d'on ne sait quoi qui vous afflige! + + + III + + PANTOUM NÉGLIGÉ + +Trois petits pâtés, ma chemise brûle. +Monsieur le curé n'aime pas les os. +Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule, +Que n'émigrons-nous vers les Palaiseaux. + +Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule, +On dirait d'un cher glaïeul sur les eaux +Vivent le muguet et la campanule! +Dodo, l'enfant do, chantez, doux fuseaux. + +Que n'émigrons-nous vers les Palaiseaux. +Trois petits pâtés, un point et virgule; +On dirait d'un cher glaïeul sur les eaux; +Vivent le muguet et la campanule. + +Trois petits pâtés, un point et virgule; +Dodo, l'enfant do, chantez, doux fuseaux. +La libellule erre parmi des roseaux. +Monsieur le Curé, ma chemise brûle. + + IV + + PAYSAGE + +Vers Saint-Denis c'est bête et sale la campagne. +C'est pourtant là qu'un jour j'emmenai ma compagne. +Nous étions de mauvaise humeur et querellions. +Un plat soleil d'été tartinait ses rayons +Sur la plaine séchée ainsi qu'une rôtie. +C'était pas trop après le Siège: une partie +Des «maisons de campagne» était à terre encor, +D'autre se relevaient comme on hisse un décor, +Et des obus tout neufs encastrés aux pilastres +Portaient écrit autour: SOUVENIR DES DÉSASTRES. + + V + + CONSEIL FALOT + + _A Raoul Ponchon_. + +Brûle aux yeux des femmes +Et garde ton coeur, +Mais crains la langueur +Des épithalames. + +Bois pour oublier! +L'eau-de-vie est une +Qui porte la lune +Dans son tablier. + +L'injure des hommes, +Qu'est-ce que ça fait? +Va, notre coeur sait +Seul ce que nous sommes. + +Ce que nous valons +Notre sang le chante! +L'épine méchante +Te mord aux talons? + +Le vent taquin ose +Te gifler souvent? +Chante dans le vent +Et cueille la rose! + +Va, tout est au mieux +Dans ce monde! +Surtout laisse dire, +Surtout sois joyeux + +D'être une victime +A ces pauvres gens: +Les dieux indulgents +Ont aimé ton crime! + +Tu refleuriras +Dans un élysée. +Ame méprisée, +Tu rayonneras! + +Tu n'es pas de celles +Qu'un coup du Destin +Dissipe soudain +En mille étincelles. + +Métal dur et clair, +Chaque coup t'affine +En arme divine +Pour un destin fier. + +Arrière la forge! +Et tu vas frémir +Vibrer et jouir +Au poing de saint George + +Et de saint Michel, +Dans des gloires calmes, +Au vent pur des palmes +Sur l'aile du ciel!... + +C'est d'être un sourire +Au milieu des pleurs, +C'est d'être des fleurs, +Au champ du martyre, + +C'est d'être le feu +Qui dort dans la pierre, +C'est d'être en prière, +C'est d'attendre un peu! + + VI + + LE POÈTE ET LA MUSE + +La chambre, as-tu gardé leurs spectres ridicules, +O pleine de jour sale et de bruits d'araignées? +La chambre, as-tu gardé leurs formes désignées +Par ces crasses au mur et par quelles virgules? + +Ah fi! Pourtant, chambre en garni qui te recules +En ce sec jeu d'optique aux mines renfrognées +Du souvenir de trop de choses destinées, +Comme ils ont donc regret aux nuits, aux nuits d'Hercules? + +Qu'on l'entende comme on voudra, ce n'est pas ça: +Vous ne comprenez rien aux choses, bonnes gens. +Je vous dis que ce n'est pas ce que l'on pensa. + +Seule, ô chambre qui fuis en cônes affligeants, +Seule, tu sais! mais sans doute combien de nuits +De noce auront dévirginé leurs nuits depuis! + + VII + + L'AUBE A L'ENVERS + + _A Louis Dumoulin_. + +Le Point-du-Jour avec Paris au large, +Des chants, des tirs, les femmes qu'on «rêvait», +La Seine claire et la foule qui fait +Sur ce poème un vague essai de charge. + +On danse aussi, car tout est dans la marge +Que fait le fleuve à ce livre parfait, +Et si parfois l'on tuait ou buvait, +Le fleuve est sourd et le vin est litharge. + +Le Point-du-Jour, mais c'est l'Ouest de Paris! +Un calembour a béni son histoire +D'affreux baisers et d'immondes paris. + +En attendant que sonne l'heure noire +Où les bateaux-omnibus et les trains +Ne partent plus, tirez, tirs, fringuez, reins! + + VIII + + UN POUACRE + + _A Jean Moréas_. + +Avec les yeux d'une tête de mort + Que la lune encore décharne, +Tout mon passé, disons tout mon remord + Ricane à travers ma lucarne. + +Avec la voix d'un vieillard très cassé, + Comme l'on n'en voit qu'au théâtre, +Tout mon remords, disons tout mon passé + Fredonne un tralala folâtre. + +Avec les doigts d'un pendu déjà vert + Le drôle agace une guitare +Et danse sur l'avenir grand ouvert, + D'un air d'élasticité rare. + +«Vieux turlupin, je n'aime pas cela. + Tais ces chants et cesse ces danses.» +Il me répond avec la voix qu'il a: + «C'est moins farce que tu ne penses.» + +«Et quant au soin frivole, ô doux morveux, + De te plaire ou de te déplaire, +Je m'en soucie au point que, si tu veux, + Tu peux t'aller faire lanlaire.» + + IX + + MADRIGAL + +Tu m'as, ces pâles jours d'automne blanc, fait mal +A cause de tes yeux où fleurit l'animal, +Et tu me rongerais, en princesse Souris, +Du bout fin de la quenotte de ton souris. +Fille auguste qui fis flamboyer ma douleur +Avec l'huile rancie encor de ton vieux pleur! +Oui, folle, je mourrais de ton regard damné. +Mais va (veux-tu?) l'étang là dort insoupçonné +Dont du lis, nef qu'il eût fallu qu'on acclamât, +L'eau morte a bu le vent qui coule du grand mât +T'y jeter, palme! et d'avance mon repentir +Parle si bas qu'il faut être sourd pour l'ouïr. + + + + + + NAGUÈRE + + + + PROLOGUE +_ +Ce sont choses crépusculaires. +Des visions de fui de nuit. +O Vérité, tu les éclaires +Seulement d'une aube qui luit + +Si pâle dans l'ombre abhorrée +Qu'on doute encore par instants +Si c'est la lune qui les crée +Sous l'horreur des rameaux flottants, + +Ou si ces fantômes moroses +Vont tout à l'heure prendre corps +Et se mêler au choeur des choses +Dans les harmonieux décors + +Du soleil et de la nature +Doux à l'homme et proclamant Dieu +Pour l'extase de l'hymne pure +Jusqu'à la douceur du ciel bleu. +_ + + + CRIMEN AMORIS + + _A Villiers de l'Isle-Adam._ + +Dans un palais, soie et or, dans Ecbatane, +De beaux démons, des satans adolescents, +Au son d'une musique mahométane +Font litière aux Sept Péchés de leurs cinq sens. + +C'est la fête aux Sept Péchés: ô qu'elle est belle! +Tous les Désirs rayonnaient en feux brutaux; +Les Appétits, pages prompts que l'on harcèle, +Promenaient des vins roses dans des cristaux. + +Des danses sur des rythmes d'épithalames +Bien doucement se pâmaient en longs sanglots +Et de beaux choeurs de voix d'hommes et de femmes +Se déroulaient, palpitaient comme des flots, + +Et la bonté qui s'en allait de ces choses +Était puissante et charmante tellement +Que la campagne autour se fleurit de roses +Et que la nuit paraissait en diamant. + +Or le plus beau d'entre tous ces mauvais anges +Avait seize ans sous sa couronne de fleurs. +Les bras croisés sur les colliers et les franges, +Il rêve, l'oeil plein de flammes et de pleurs. + +En vain la fête autour se faisait plus folle, +En vain les satans, ses frères et ses soeurs, +Pour l'arracher au souci qui le désole, +L'encourageaient d'appels de bras caresseurs. + +Il résistait à toutes câlineries, +Et le chagrin mettait un papillon noir +A son cher front tout brûlant d'orfèvreries: +O l'immortel et terrible désespoir! + +Il leur disait: «O vous, laissez-moi tranquille! +Puis, les ayant baisés tous bien tendrement, +Il s'évada d'avec eux d'un geste agile, +Leur laissant aux mains des pans de vêtement. + +Le voyez-vous sur la tour la plus céleste +Du haut palais avec une torche au poing? +Il la brandit comme un héros fait d'un ceste: +D'en bas on croit que c'est une aube qui point. + +Qu'est-ce qu'il dit de sa voix profonde et tendre +Qui se marie au claquement clair du feu +Et que la lune est extatique d'entendre? +«Oh! je serai celui-là qui créera Dieu! + +«Nous avons tous trop souffert, anges et hommes, +De ce conflit entre le Pire et le Mieux. +Humilions, misérables que nous sommes, +Tous nos élans dans le plus simple des voeux, + +«O vous tous, ô nous tous, ô les pécheurs tristes, +O les gais Saints! Pourquoi ce schisme têtu? +Que n'avons-nous fait, en habiles artistes, +De nos travaux la seule et même vertu! + +«Assez et trop de ces luttes trop égales! +Il va falloir qu'enfin se rejoignent les +Sept Péchés aux Trois Vertus Théologales! +Assez et trop de ces combats durs et laids! + +«Et pour réponse à Jésus qui crut bien faire +En maintenant l'équilibre de ce duel, +Par moi l'enfer dont c'est ici le repaire +Se sacrifie à l'Amour universel!» + +La torche tombe de sa main éployée, +Et l'incendie alors hurla s'élevant, +Querelle énorme d'aigles rouges noyée +Au remous noir de la fumée et du vent. + +L'or fond et coule à flots et le marbre éclate; +C'est un brasier tout splendeur et tout ardeur; +La soie en courts frissons comme de l'ouate +Vole à flocons tout ardeur et tout splendeur. + +Et les satans mourants chantaient dans les flammes +Ayant compris, comme s'ils étaient résignés! +Et de beaux choeurs de voix d'hommes et de femmes +Montaient parmi l'ouragan des bruits ignés. + +Et lui, les bras croisés d'une sorte fière, +Les yeux au ciel où le feu monte en léchant, +Il fit tout bas une espèce de prière +Qui va mourir dans l'allégresse du chant. + +Il dit tout bas une espèce de prière, +Les yeux au ciel où le feu monte en léchant... +Quand retentit un affreux coup de tonnerre, +Et c'est la fin de l'allégresse et du chant. + +On n'avait pas agréé le sacrifice: +Quelqu'un de fort et de juste assurément +Sans peine avait su démêler la malice +Et l'artifice en un orgueil qui se ment. + +Et du palais aux cent tours aucun vestige, +Rien ne resta dans ce désastre inouï, +Afin que par le plus effrayant prodige +Ceci ne fût qu'un vain rêve évanoui... + +Et c'est la nuit, la nuit bleue aux mille étoiles; +Une campagne évangélique s'étend +Sévère et douce, et, vagues comme des voiles, +Les branches d'arbres ont l'air d'ailes s'agitant. + +De froids ruisseaux courent sur un lit de pierre; +Les doux hiboux nagent vaguement dans l'air +Tout embaumé de mystère et de prière; +Parfois un flot qui saute lance un éclair. + +La forme molle au loin monte des collines +Comme un amour mal défini, +Et le brouillard qui s'essore des ravines +Semble un effort vers quelque but réuni. + +Et tout cela comme un coeur et comme une âme, +Et comme un verbe, et d'un amour virginal +Adore, s'ouvre en une extase et réclame +Le Dieu clément qui nous gardera du mal. + + + LA GRACE + + _A Armand Silvestre_. + +Un cachot. Une femme à genoux, en prière. +Une tête de mort est gisante par terre, +Et parle, d'un ton aigre et douloureux aussi. +D'une lampe au plafond tombe un rayon transi. + +«Dame Reine...--Encor toi, Satan!--Madame Reine... +--«O Seigneur, faites mon oreille assez sereine +Pour ouïr sans l'écouter ce que dit le Malin!» +--«Ah! ce fut un vaillant et galant châtelain +Que votre époux! Toujours en guerre ou bien en fête; +(Hélas! j'en puis parler puisque je suis sa tête), +Il vous aima, mais moins encore qu'il n'eût dû. +Que de vertu gâtée et que de temps perdu +En vains tournois, en cours d'amour loin de sa dame +Qui belle et jeune prit un amant, la pauvre âme!» +--«O Seigneur, écartez ce calice de moi!» +--«Comme ils s'aimèrent! Ils s'étaient juré leur foi +De s'épouser sitôt que serait mort le maître, +Et le tuèrent dans son sommeil d'un coup traître.» +--Seigneur, vous le savez, dès le crime accompli, +J'eus horreur, et prenant ce jeune homme en oubli, +Vins au roi, dévoilant l'attentat effroyable, +Et pour mieux déjouer la malice du diable, +J'obtins qu'on m'apportât en ma juste prison +La tête de l'époux occis en trahison: +Par ainsi le remords, devant ce triste reste, +Me met toujours aux yeux mon action funeste. +Et la ferveur de mon repentir s'en accroît, +O Jésus! Mais voici: le Malin qui se voit +Dupe et qui voudrait bien ressaisir sa conquête, +S'en vient-il pas loger dans cette pauvre tête +Et me tenir de faux propos insidieux? +O Seigneur, tendez-moi vos secours précieux!» +--«Ce n'est pas le démon, ma Reine, c'est moi-même, +Votre époux, qui vous parle en ce moment suprême, +Votre époux qui, damné (car j'étais en mourant +En état de péché mortel), vers vous se rend, +O Reine, et qui, pauvre âme errante, prend la tête +Qui fut la sienne aux jours vivants pour interprète +Effroyable de son amour épouvanté.» +--«O blasphème hideux, mensonge détesté! +Monsieur Jésus, mon maître adorable, exorcise +Ce chef horrible et le vide de la hantise +Diabolique qui n'en fait qu'un instrument +Où souffle Belzébuth fallacieusement, +Comme dans une flûte on joue un air perfide!» +--«O douleur, une erreur lamentable te guide, +Reine, je ne suis pas Satan, je suis Henry!» +--«Oyez, Seigneur, il prend la voix de mon mari! +A mon secours, les Saints, à l'aide, Notre-Dame!» +--«Je suis Henry, du moins, Reine, je suis son âme, +Qui, par sa volonté, plus forte que l'enfer, +Ayant su transgresser toute porte de fer +Et de flamme, et braver leur impure cohorte, +Hélas! vient pour te dire avec cette voix morte +Qu'il est d'autres amours encor que ceux d'ici. +Tout immatériels et sans autre souci +Qu'eux-mêmes, des amours d'âmes et de pensées. +Ah! que leur fait le Ciel ou l'Enfer. Enlacées, +Les âmes, elles n'ont qu'elles-mêmes pour but! +L'enfer pour elles, c'est que leur amour mourût, +Et leur amour de son essence est immortelle! +Hélas! moi, je ne puis te suivre aux deux, cruelle +Et _seule_ peine en ma damnation. Mais toi, +Damne-toi! Pousserons heureux à deux, la loi +Des âmes, je le dis, c'est l'alme indifférence +Pour la félicité comme pour la souffrance +Si l'amour partagé leur fait d'intimes cieux. +Viens afin que l'enfer, jaloux, voie, envieux, +Deux damnés ajouter, comme on double un délice, +Tous les feux de l'amour à tous ceux du supplice, +Et se sourire en un baiser perpétuel!» +--Ame de mon époux, tu sais qu'il est réel +Le repentir qui fait qu'en ce moment j'espère +En la miséricorde ineffable du Père +Et du Fils et du Saint-Esprit! Depuis un mois +Que j'expie, attendant la mort que je te dois, +En ce cachot trop doux encor, nue et par terre, +Le crime monstrueux et l'infâme adultère, +N'ai-je pas, repassant ma vie en sanglotant, +O mon Henry, pleuré des siècles cet instant +Où j'ai pu méconnaître en toi celui qu'on aime? +Va, j'ai revu, superbe et doux, toujours le même, +Ton regard qui parlait délicieusement, +Et j'entends, et c'est là mon plus dur châtiment, +Ta noble voix, et je me souviens des caresses! +Or si tu m'as absous et si tu t'intéresses +A mon salut, du haut des cieux, ô cher souci, +Manifeste-toi, parle, et démens celui-ci +Qui blasphème et vomit d'affreuses hérésies!.» +--«Je te dis que je suis damné! Tu t'extasies +En terreurs vaines, ô ma Reine. Je te dis +Qu'il te faut rebrousser chemin du Paradis, +Vain séjour du bonheur banal et solitaire +Pour l'amour avec moi! Les amours de la terre +Ont, tu le sais, de ces instants chastes et lents: +L'âme veille, les sens se taisent somnolents, +Le coeur qui se repose et le sang qui s'affaire +Font dans tout l'être comme une douce faiblesse. +Plus de désirs fiévreux, plus d'élans énervants, +On est des frères et des soeurs et des enfants, +On pleure d'une intime et profonde allégresse, +On est les cieux, on est la terre, enfin on cesse +De vivre et de sentir pour s'aimer _au delà,_ +Et c'est l'éternité que je t'offre, prends-la! +Au milieu des tourments nous serons dans la joie, +Et le Diable aura beau meurtrir sa double proie, +Nous rirons, et plaindrons ce Satan sans amour. +Non, les Anges n'auront dans leur morne séjour +Rien de pareil à ces délices inouïes!»-- + +La Comtesse est debout, paumes épanouies. +Elle fait le grand cri des amours surhumains, +Puis se penche et saisit avec pâles mains +La tête qui, merveille! a l'aspect de sourire. +Un fantôme de vie et de chair semble luire +Sur le hideux objet qui rayonne à présent +Dans un nimbe languissamment phosphorescent. +Un halo clair, semblable à des cheveux d'aurore, +Tremble au sommet et semble au vent flotter encore +Parmi le chant des cors à travers la forêt. +Les noirs orbites ont des éclairs, on dirait +De grands regrets de flamme et noirs. Le trou farouche +Au rire affreux, qui fut, Comte Henry, ta bouche, +Se transfigure rouge aux deux arcs palpitants +De lèvres qu'auréole un duvet de vingt ans, +Et qui pour un baiser se tendent savoureuses... +Et la Comtesse à la façon des amoureuses +Tient la tête terrible amplement, une main +Derrière et l'autre sur le front, pâle, en chemin +D'aller vers le baiser spectral, l'âme tendue, +Hoquetant, dilatant sa prunelle perdue +Au fond de ce regard vague qu'elle a devant... +Soudain elle recule, et d'un geste rêvant +(O femmes, vous avez ces allures de faire!) +Elle laisse tomber la tête qui profère +Une plainte, et, roulant, sonnant creux et longtemps: +--«Mon Dieu, mon Dieu, pitié! Mes péchés pénitents +Lèvent leurs pauvres bras vers ta bénévolence, +O ne les souffre pas criant en vain! O lance +L'éclair de ton pardon qui tuera ce corps vil! +Vois que mon âme est faible en ce dolent exil! +Et ne la laisse pas au Mauvais qui la guette! +O que je meure!» + Avec le bruit d'un corps qu'on jette, +La Comtesse à l'instant tombe morte, et voici: +Son âme en blanc linceul, par l'espace éclairci +D'une douce clarté d'or blond qui flue et vibre +Monte au plafond ouvert désormais à l'air libre +Et d'une ascension lente va vers les cieux. +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +La tête est là, et dardant en l'air ses sombres yeux +Et sautèle dans des attitudes étranges: +Telles dans les Assomptions des têtes d'anges, +Et la bouche vomit un gémissement long, +Et des orbites vont coulant de pleurs de plomb. + + + L'IMPÉNITENCE FINALE + _A Catulle Mendès_. + +La petite marquise Osine est toute belle, +Elle pourrait aller grossir la ribambelle +Des folles de Watteau sous leur chapeau de fleurs +Et de soleil, mais comme on dit, elle aime ailleurs. +Parisienne en tout, spirituelle et bonne +Et mauvaise à ne rien redouter de personne, +Avec cet air mi-faux qui fait que l'on vous croit, +C'est un ange fait pour le monde qu'elle voit, +Un ange blond, et même on dit qu'il a des ailes. + +Vingt soupirants, brûlés du feu des meilleurs zèles +Avaient en vain quêté leur main à ses seize ans, +Quand le pauvre marquis, quittant ses paysans +Comme il avait quitté son escadron, vint faire +Escale au Jockey; vous connaissez son affaire +Avec la grosse Emma de qui--l'eussions-nous cru? +Le bon garçon était absolument féru, +Son désespoir après le départ de la grue, +Le duel avec Contran, c'est vieux comme la rue; +Bref il vit la petite un jour dans un salon, +S'en éprit tout d'un coup comme un fou; même l'on +Dit qu'il en oublia si bien son infidèle +Qu'on le voyait le jour d'ensuite avec Adèle. +Temps et moeurs! La petite (on sait tout aux Oiseaux) +Connaissait le roman du cher, et jusques aux +Moindres chapitres: elle en conçut de l'estime. +Aussi quand le marquis offrit sa légitime +Et sa main contre sa menotte, elle dit: Oui, +Avec un franc parler d'allégresse inouï. +Les parents, voyant sans horreur ce mariage +(Le marquis était riche et pouvait passer sage), +Signèrent au contrat avec laisser-aller. +Elle qui voyait là quelqu'un à consoler +Ouït la messe dans une ferveur profonde. + +Elle le consola deux ans. Deux ans du monde! + +Mais tout passe! + + Si bien qu'un jour elle attendait +_Un autre_ et que cet autre atrocement tardait, +De dépit la voilà soudain qui s'agenouille +Devant l'image d'une Vierge à la quenouille +Qui se trouvait là, dans cette chambre en garni, +Demandant à Marie, en un trouble infini, +Pardon de son péché si grand, si cher encore, +Bien qu'elle croie au fond du coeur qu'elle l'abhorre. + +Comme elle relevait son front d'entre ses mains, +Elle vit Jésus-Christ avec les traits humains +Et les habits qu'il a dans les tableaux d'église. +Sévère, il regardait tristement la marquise, +La vision flottait blanche dans un jour bleu +Dont les ondes, voilant l'apparence du lieu, +Semblaient envelopper d'une atmosphère élue +Osine qui semblait d'extase irrésolue +Et qui balbutiait des exclamations. +Des accords assoupis de harpe de Sions +Célestes descendaient et montaient par la chambre, +Et des parfums d'encens, de cinnamome et d'ambre. +Fluaient, et le parquet retentissait des pas +Mystérieux de pieds que l'on ne voyait pas, +Tandis qu'autour c'était, en décadences soyeuses, +Un grand frémissement d'ailes mystérieuses +La marquise restait à genoux, attendant, +Toute admiration peureuse, cependant. + +Et le Sauveur parla: + «Ma fille, le temps passe, +Et ce n'est pas toujours le moment de la grâce. +Profitez de cette heure, ou c'en est fait de vous.» + +La vision cessa. + Oui certes, il est doux +Le roman d'un premier amant. L'âme s'essaie, +C'est un jeune coureur à la première haie. +C'est si mignard qu'on croit à peine que c'est mal. +Quelque chose d'étonnamment matutinal. +On sort du mariage habitueux. C'est comme +Qui dirait la fleur aurorale de l'homme, +Et les baisers parmi cette fraîche clarté +Sonnent comme des cris d'alouette en été, +O le premier amant! Souvenez-vous, mesdames? +Vagissant et timide élancement des âmes +Vers le fruit défendu qu'un soupir révéla... +Mais le second amant d'une femme, voilà! +Ou a tout su. La faute est bien délibérée +Et c'est bien un nouvel état que l'on se crée, +Un autre mariage à soi-même avoué. +Plus de retour possible au foyer bafoué. +Le mari, débonnaire ou non, fait bonne garde +Et dissimule mal. Déjà rit et bavarde +Le monde hostile et qui sévirait au besoin. +Ah! que l'aise de l'autre intrigue se fait loin, +Mais aussi cette fois comme on vit, comme on aime. +Tout le coeur est éclos en une fleur suprême. +Ah! c'est bon! Et l'on jette à ce feu tout remords, +On ne vit que pour _lui_, tous autres soins sont morts. +On est à lui, on n'est qu'à lui, c'est pour la vie, +Ce sera pour après la vie, et l'on défie +Les lois humaines et divines, car on est +Folle de corps et d'âme, et l'on ne reconnaît +Plus rien, et l'on ne sait plus rien, sinon qu'on l'aime! + +Or cet amant était justement le deuxième +De la marquise, ce qui fait qu'un jour après, +--O sans malice et presque avec quelques regrets,-- +Elle le revoyait pour le revoir encore. +Quant au miracle, comme une odeur s'évapore +Elle n'y pensa plus bientôt que vaguement. + +Un matin, elle était dans son jardin charmant, +Un matin de printemps, un jardin de plaisance. +Les fleurs vraiment semblaient saluer sa présence, +Et frémissaient au vent léger, et s'inclinaient +Et les feuillages, verts tendrement, lui donnaient +L'aubade d'un timide et délicat ramage +Et les petits oiseaux volant à son passage, +Pépiaient à plaisir dans l'air tout embaumé +Des feuilles, des bourgeons et des gommes de mai. +Elle pensait à _lui_; sa vue errait, distraite, +A travers l'ombre jeune et la pompe discrète +D'un grand rosier bercé d'un mouvement câlin, +Quand elle vit Jésus en vêtement de lin +Qui marchait, écartant les branches de l'arbuste +Et la couvait d'un long regard triste. Et le Juste +Pleurait. Et en tout un instant s'évanouit. +Elle se recueillait + + Soudain un petit bruit +Se fit. On lui portait en secret une lettre, +Une lettre de _lui_, qui lui marquait peut-être +Un rendez-vous. + + Elle ne put la déchirer. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Marquis, pauvre marquis, qu'avez-vous à pleurer +Au chevet de ce lit de blanche mousseline? +Elle est malade, bien malade. + «Soeur Aline, +A-t-elle un peu dormi?» + --«Mal, Monsieur le marquis.» +Et le marquis pleurait. + «Elle est ainsi depuis +Deux heures, somnolente et calme. Mais que dire +De la nuit? Ah! Monsieur le marquis, quel délire? +Elle vous appelait, vous demandait pardon +Sans cesse, encor, toujours, et tirait le cordon +De sa sonnette.» + Et le marquis frappait sa tête +De ses deux poings et, fou dans sa douleur muette, +Marchait à grands pas sourds sur les tapis épais. +(Dès qu'elle fut malade, elle n'eut pas de paix +Qu'elle n'eût avoué ses fautes au pauvre homme +Qui pardonna.) La soeur reprit pâle: «Elle eut comme +Un rêve, un rêve affreux, Elle voyait Jésus, +Terrible sur la nue et qui marchait dessus, +Un glaive dans la main droite et du la main gauche +Qui ramait lentement comme une faux qui fauche, +Écartant sa prière, et passait furieux.» +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +Un prêtre saluant les assistants des yeux, +Entre. + Elle dort. + O ses paupières violettes! +O ses petites mains qui tremblent maigrelettes! +O tout son corps perdu dans des draps étouffants! + +Regardez, elle meurt de la mort des enfants. +Et le prêtre anxieux se penche à son oreille. +Elle s'agite un peu, la voilà qui s'éveille, +Elle voudrait parler, la voilà qui s'endort +Plus pâle. + Et le marquis: «Est-ce déjà la mort?» +Et le docteur lui prend les deux mains et sort vite, + +On l'enterrait hier matin. Pauvre petite! + + + DON JUAN PIPÉ + + _A François Coppée_. + +Don Juan qui fut grand Seigneur en ce monde +Est aux enfers ainsi qu'un pauvre immonde +Pauvre, sans la barbe faite, et pouilleux, +Et si ce n'étaient la lueur de ses yeux +Et la beauté de sa maigre figure, +En le voyant ainsi quiconque jure +Qu'il est un gueux et non ce héros fier +Aux dames comme aux poètes si cher +Et dont l'auteur de ces humbles chroniques +Vous va parler sur des faits authentiques. + +Il a son front dans ses mains et paraît +Penser beaucoup à quelque grand secret. +Il marche à pas douloureux sur la neige, +Car c'est son châtiment que rien n'allège +D'habiter seul et vêtu de léger +Loin de tout lieu où fleurit l'oranger +Et de mener ses tristes promenades +Sous un ciel veuf de toutes sérénades +Et qu'une lune morte éclaire assez +Pour expier tous ses soleils passes. +Il songe. Dieu peut gagner, car le Diable +S'est vu réduire à l'état pitoyable +De tourmenteur et de geôlier gagé +Pour être las trop tôt, et trop âgé. +Du Révolté de jadis il ne reste +Plus qu'un bourreau qu'on paie et qu'on moleste +Si bien qu'enfin la cause de l'Enfer +S'en va tombant comme un fleuve à la mer, +Au sein de l'alliance primitive. +Il ne faut pas que cette honte arrive. + +Mais lui, don Juan, n'est pas mort et se sent +Le coeur vif comme un coeur d'adolescent +Et dans sa tête une jeune pensée +Couve et nourrit une force amassée; +S'il est damné, c'est qu'il le voulut bien, +Il avait tout pour être un bon chrétien, +La foi, l'ardeur au ciel, et le baptême, +Et ce désir de volupté lui-même, +Mais s'étant découvert meilleur que Dieu, +Il résolut de se mettre en son lieu. +A cet effet, pour asservir les âmes +Il rendit siens d'abord les coeurs des femmes. +Toutes pour lui laissèrent là Jésus, +Et son orgueil jaloux monta dessus +Comme un vainqueur foule un champ de bataille. +Seule la mort pouvait être à sa taille +Il l'insulta, la défit. C'est alors +Qu'il vint à Dieu sans peur et sans remords +Il vint à Dieu, lui parla face à face +Sans qu'un instant hésitât son audace. + +Le défiant, Lui, son Fils et ses saints? +L'affreux combat! Très calme et les reins ceints +D'impiété cynique et de blasphème, +Ayant volé son verbe à Jésus même, +Il voyagea, funeste pèlerin, +Prêchant en chaire et chantant au lutrin, +Et le torrent amer de sa doctrine, +Parallèle à la parole divine, +Troublait la paix des simples et noyait +Toute croyance, et, grossi, s'enfuyait. +Il enseignait: «Juste, prends patience. +Ton heure est proche. Et mets ta confiance +En ton bon coeur. Sois vigilant pourtant, +Et ton salut en sera sûr d'autant. +Femmes, aimez vos maris et les vôtres +Sans cependant abandonner les autres... +L'amour est un dans tous et tous dans un, +Afin qu'alors que tombe le soir brun +L'ange des nuits n'abrite sous ses ailes +Que coeurs mi-clos dans la paix fraternelle.» +Au mendiant errant dans la forêt +Il ne donnait un sol que s'il jurait. +Il ajoutait: «De ce que l'on invoque +Le nom de Dieu celui-ci ne s'en choque, +Bien au contraire, et tout est pour le mieux. +Tiens, prends, et bois à ma santé, bon vieux.» +Puis il disait: «Celui-là prévarique +Qui de sa chair faisant une bourrique +La subordonne au soin de son salut +Et lui désigne un trop servile but. + +La chair est sainte! Il faut qu'on la vénère. +C'est notre fille, enfants, et notre mère, +Et c'est la fleur du jardin d'ici-bas! +Malheur à ceux qui ne l'adorent pas! +Car, non contents de renier leur être, +Ils s'en vont reniant le divin maître, +Jésus fait chair qui mourut sur la croix, +Jésus fait chair qui de sa douce voix +Ouvrait le coeur de la Samaritaine, +Jésus fait chair qu'aima Madeleine!» + +A ce blasphème effroyable, voilà +Que le ciel de ténèbres se voila. +Et que la mer entre-choqua les îles. +On vit errer des formes dans les villes, +Les mains des morts sortirent des cercueils, +Ce ne fut plus que terreurs et que deuils. +Et Dieu voulant venger l'injure affreuse +Prit sa foudre en sa droite furieuse +Et maudissant don Juan, lui jeta bas +Son corps mortel, mais son âme, non pas! + +Non pas son âme, on l'allait voir! Et pâle +De mâle joie et d'audace infernale, +Le grand damné, royal sous ses haillons, +Promène autour son oeil plein de rayons, +Et crie: «A moi l'Enfer! ô vous qui fûtes +Par moi guidés en vos sublimes chutes, +Disciples de don Juan, reconnaissez +Ici la voix qui vous a redressés. +Satan est mort, Dieu mourra dans la fête, +Aux armes pour la suprême conquête! + +«Apprêtez-vous, vieillards et nouveau-nés, +C'est le grand jour pour le tour des damnés.» +Il dit. L'écho frémit et va répandre +L'appel altier, et don Juan croit entendre +Un grand frémissement de tous côtés. +Ses ordres sont à coup sûr écoutés: +Le bruit s'accroît des clameurs de victoire, +Disant son nom et racontant sa gloire. +«A nous deux, Dieu stupide, maintenant!» +Et don Juan a foulé d'un pied tonnant + +Le sol qui tremble et la neige glacée +Qui semble fondre au feu de sa pensée... +Mais le voilà qui devient glace aussi +Et dans son coeur horriblement transi +Le sang s'arrête, et son geste se fige. +Il est statue, il est glace. O prodige +Vengeur du Commandeur assassiné! +Tout bruit s'éteint et l'Enfer réfréné +Rentre à jamais dans ses mornes cellules. +«O les rodomontades ridicules», +Dit du dehors _Quelqu'un_ qui ricanait, +«Contes prévus! farces que l'on connaît! +Morgue espagnole et fougue italienne! +Don Juan, faut-il afin qu'il t'en souvienne, +Que ce vieux Diable, encor que radoteur, +Ainsi te prenne en délit de candeur? +Il est écrit de ne tenter... personne. +L'Enfer ni ne se prend ni ne se donne. +Mais avant tout, ami, retiens ce point: +On est le Diable, on ne le devient point.» + + + AMOUREUSE DU DIABLE + + _A Stéphane Mallarmé_. + +Il parle italien avec un accent russe. +Il dit: «Chère, il serait précieux que je fusse +Riche, et seul, tout demain et tout après-demain. +Mais riche à paver d'or monnayé le chemin +De L'Enfer, et si seul qu'il vous va falloir prendre +Sur vous de m'oublier jusqu'à ne plus entendre +Parler de moi sans vous dire de bonne foi: +Qu'est-ce que ce monsieur Félice? Il vend de quoi?» + +Cela s'adresse à la plus blanche des comtesses. + +Hélas! toute grandeur, toutes délicatesses, +Coeur d'or, comme l'on dit, âme de diamant, +Riche, belle, un mari magnifique et charmant +Qui lui réalisait toute chose rêvée, +Adorée, adorable, une Heureuse, la Fée, +La Reine, aussi la Sainte, elle était tout cela, +Elle avait tout cela. + Cet homme vint, vola +Son coeur, son âme, en fit sa maîtresse et sa chose +Et ce que la voilà dans ce doux peignoir rose +Avec ses cheveux d'or épars comme du feu, +Assise, et ses grands yeux d'azur tristes un peu. + +Ce fut une banale et terrible aventure +Elle quitta de nuit l'hôtel. Une voiture +Attendait. Lui dedans. Ils restèrent six mois +Sans que personne sût où ni comment. Parfois +On les disait partis à toujours. Le scandale +Fut affreux. Cette allure était par trop brutale +Aussi pour que le monde ainsi mis au défi +N'eût pas frémi d'une ire énorme et poursuivi +De ses langues les plus agiles l'insensée. +Elle, que lui faisait? Toute à cette pensée, +_Lui_, rien que _lui_, longtemps avant qu'elle s'enfuit, +Ayant réalisé son avoir (sept ou huit +Millions en billets de mille qu'on liasse +Ne pèsent pas beaucoup et tiennent peu de place). +Elle avait tassé tout dans un coffret mignon +Et le jour du départ, lorsque son compagnon +Dont du rhum bu de trop rendait la voix plus tendre +L'interrogea sur ce colis qu'il voyait pendre +A son bras qui se lasse, elle répondit: «Ça, +C'est notre bourse.» + O tout ce qui se dépensa! +Il n'avait rien que sa beauté problématique +(D'autant pire) et que cet esprit dont il se pique +Et dont nous parlerons, comme de sa beauté, +Quand il faudra... Mais quel bourreau d'argent! Prêté, +Gagné, volé! Car il volait à sa manière, +Excessive, partant respectable en dernière +Analyse, et d'ailleurs respectée, et c'était +Prodigieux la vie énorme qu'il menait +Quand au bout de six mois ils revinrent. + + Le coffre +Aux millions (dont plus que quatre) est là qui s'offre +A sa main. Et pourtant cette fois--une fois +N'est pas coutume--il a gargarisé sa voix +Et remplacé son geste ordinaire de prendre +Sans demander, par ce que nous venons d'entendre. +Elle s'étonne avec douceur et dit: «Prends tout +Si tu veux.» + Il prend tout et sort. + + Un mauvais goût +Qui n'avait de pareil que sa désinvolture +Semblait pétrir le fond même de sa nature, +Et dans ses moindres mots, dans ses moindres clins d'yeux, +Faisait luire et vibrer comme un charme odieux. +Ses cheveux noirs étaient trop bouclés pour un homme +Ses yeux très grands, très verts, luisaient comme à Sodome. +Dans sa voix claire et lente, un serpent s'avançait, +Et sa tenue était de celles que l'on sait: +Du vernis, du velours, trop de linge, et des bagues. +D'antécédents, il en avait de vraiment vagues +Ou, pour mieux dire, pas. Il parut un beau soir, +L'autre hiver, à Paris, sans qu'aucun pût savoir +D'où venait ce petit monsieur, fort bien du reste +Dans son genre et dans son outrecuidance leste. +Il fit rage, eut des duels célèbres et causa +Des morts de femmes par amour dont on causa. +Comment il vint à bout de la chère comtesse, +Par quel philtre ce gnome insuffisant qui laisse +Une odeur de cheval et de femme après lui +A-t-il fait d'elle cette fille d'aujourd'hui? +Ah! ça, c'est le secret perpétuel que berce +Le sang des dames dans son plus joli commerce, +A moins que ce ne soit celui du DIABLE aussi. +Toujours est-il que quand le tour eut réussi +Ce fut du propre! + Absent souvent trois jours sur quatre, +Il rentrait ivre, assez lâche et vil pour la battre, +Et quand il voulait bien rester près d'elle un peu, +Il la martyrisait, en matière de jeu, +Par étalage de doctrines impossibles. +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +«_Mia_, je ne suis pas d'entre les irascibles, +Je suis le doux par excellence, mais tenez +Ça m'exaspère, et je le dis à votre nez, +Quand je vous vois l'oeil blanc et la lèvre pincée +Avec je ne sais quoi d'étroit dans la pensée +Parce que je reviens un peu soûl quelquefois. +Vraiment, en seriez-vous à croire que je bois +Pour boire, pour licher, comme vous autres chattes, +Avec vos vins sucrés dans vos verres à pattes +Et que l'Ivrogne est une forme du Gourmand? +Alors l'instinct qui vous dit ça ment plaisamment +Et d'y prêter l'oreille un instant, quel dommage! +Dites, dans un bon Dieu de bois est-ce l'image +Que vous voyez et vers qui vos voeux vont monter? +L'Eucharistie est-elle un pain à cacheter +Pur et simple, et l'amant d'une femme, si j'ose +Parler ainsi, consiste-t-il en cette chose +Unique d'un monsieur qui n'est pas son mari +Et se voit de ce chef tout spécial chéri! +Ah! si je bois, c'est pour me soûler, non pour boire. +Être soûl, vous ne savez pas quelle victoire +C'est qu'on remporte sur la vie, et quel don c'est! +On oublie, on revoit, on ignore et l'on sait; +C'est des mystères pleins d'aperçus, c'est du rêve +Qui n'a jamais eu de naissance et ne s'achève +Pas, et ne se meut pas dans l'essence d'ici; +C'est une espèce d'autre vie en raccourci, +Un espoir actuel, un regret qui «rapplique», +Que sais-je encore? Et quand la rumeur publique. +Au préjugé qui hue un homme dans ce cas, +C'est hideux, parce que bête, et je ne plains pas + +Ceux ou celles qu'il bat à travers son extase, +O que nenni! +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Voyons, l'amour, c'est une phrase +Sous un mot,--avouez, un écoute-s'il-pleut, +Un calembour dont un chacun prend ce qu'il veut, +Un peu de plaisir fin, beaucoup de grosse joie +Selon le plus ou moins de moyens qu'il emploie, +Ou, pour mieux dire, au gré de son tempérament, +Mais, entre nous, le temps qu'on y perd! Et comment! +Vrai, c'est honteux que des personnes sérieuses +Comme nous deux, avec ces vertus précieuses +Que nous avons, du coeur, de l'esprit,--de l'argent, +Dans un siècle que l'on peut dire intelligent +Aillent!...» +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Ainsi de suite, et sa fade ironie +N'épargnait rien de rien dans sa blague infinie. +Elle écoutait le tout avec les yeux baissés +Des coeurs aimants à qui tous torts sont effacés, +Hélas! + L'après-demain et le lendemain se passent. +Il rentre et dit: «_Altro!_ Que voulez-vous que fassent +Quatre pauvres petits millions contre un sort? +Ruinés, ruinés, je vous dis! C'est la mort +Dans l'âme que je vous le dis.» + Elle frissonne +Un peu, mais sait que c'est arrivé. + --«Ça, personne, +Même vous, _diletta_, ne me croit assez sot +Pour demeurer ici dedans le temps d'un saut +De puce.» + Elle pâlit très fort et frémit presque, +Et dit: «Va, je sais tout.»--«Alors c'est trop grotesque +Et vous jouer là sans atouts avec le feu.» +--«Qui dit non?»--«Mais JE SUIS SPÉCIAL à ce jeu.» +--«Mais si je veux, exclame-t-elle, être damnée?» +--«C'est différent, arrange ainsi ta destinée, +Moi je sors.»--«Avec moi!»--«Je ne puis _aujourd'hui._» +Il a disparu sans autre trace de lui +Qu'une odeur de soufre et qu'un aigre éclat de rire. +Elle tire un petit couteau. + Le temps de luire +Et la lame est entrée à deux lignes du coeur. +Le temps de dire, en renfonçant l'acier vainqueur; +«A toi, je t'aime!» et la JUSTICE la recense. + +Elle ne savait pas que l'Enfer c'est l'absence. + + + + TABLE + + + + POÈMES SATURNIENS + + +PROLOGUE + + +MELANCHOLIA + I. Résignation. + II. Nevermore. + III. Après trois ans. + IV. Voeu. + V. Lassitude. + VI. Mon rêve familier. + VII. A une femme. + VIII. L'angoisse. + +EAUX-FORTES + I. Croquis parisien. + II. Cauchemar. + III. Marine. + IV. Effet de nuit. + V. Grotesques. + +PAYSAGES TRISTES + I. Soleils couchants. + II. Crépuscule du soir mystique. + III. Promenade sentimentale. + IV. Nuit de Walpurgis classique. + V. Chanson d'automne. + VI. L'heure du berger. + VII. Le rossignol. + +CAPRICES + I. Femme et chatte. + II. Jésuitisme. + III. La chanson des ingénues. + IV. Une grande dame. + V. Monsieur Prudhomme. + +INITIUM +ÇAVITRI +SUB URBE +SÉRÉNADE +UN DAHLIA +NEVERMORE +IL BACIO +DANS LES BOIS +NOCTURNE PARISIEN +MARCO +CÉSAR BORGIA +LA MORT DE PHILIPPE II +EPILOGUE + + FÊTES GALANTES + +CLAIR DE LUNE +PANTOMIME +SUR L'HERBE +L'ALLÉE +A LA PROMENADE +DANS LA GROTTE +LES INGÉNUS +CORTÈGE +LES COQUILLAGES +EN PATINANT +FANTOCHES +CYTHÈRES +EN BATEAU +LE FAUNE +MANDOLINE +A CLYMÈNE +LETTRE +LES INDOLENTS +COLOMBINE +L'AMOUR PAR TERRE +EN SOURDINE +COLLOQUE SENTIMENTAL + + LA BONNE CHANSON + +I. Le soleil du matin doucement chauffe et dore. +II. Toute grâce et toutes nuances. +III. En robe grise et verte avec des ruches. +IV. Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore. +V. Avant que tu ne t'en ailles. +VI. La lune blanche. +VII. Le paysage dans le cadre des portières. +VIII. Une sainte en son auréole. +IX. Son bras droit, dans un geste aimable de douceur. +X. Quinze longs jours encore et plus de six semaines. +XI. La dure épreuve va finir. +XII. Va, chanson, à tire-d'aile. +XIII. Hier, on parlait de choses et d'autres. +XIV. Le foyer, la lueur étroite de la lampe. +XV. J'ai presque peur en vérité. +XVI. Le bruit des cabarets, la fange des trottoirs. +XVII. N'est-ce pas? en dépit des sots et des méchants. +XVIII. Nous sommes en des temps infâmes. +XIX. Donc, ce sera pour un clair jour d'été. +XX. J'allais par des chemins perfides. +XXI. L'hiver a cessé: la lumière est tiède. + + ROMANCES SANS PAROLES + +I. C'est l'extase langoureuse. +II. Je devine, à travers un murmure. +III. Il pleure dans mon coeur. +IV. Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses. +V. Le piano que baise une main frêle. +VI. C'est le chien de Jean Nivelle. +VII. O triste, triste était mon âme. +VIII. Dans l'interminable. +IX. L'ombre des arbres dans la rivière embrumée. + +PAYSAGES BELGES + Walcourt. + Charleroi. + Bruxelles (Simples fresques). + (Chevaux de bois). + Malines. + +BIRDS IN THE NIGHT + +AQUARELLES + Green. + Spleen. + Streets. + Child Wife. + A poor young shepherd. + Beams. + + SAGESSE + +I. Bon chevalier masqué qui chevauche en silence. +II. J'avais peiné comme Sisyphe. +III. Qu'en dis-tu, voyageur, des pays et des gares? +IV. Malheureux! Tous les dons, la gloire du baptême. +V. Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains pâles. +VI. O vous, comme un qui boite au loin. Chagrins et Joies. +VII. Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme. +VIII. La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles. +IX. Sagesse d'un Louis Racine, je t'envie. +X. Non. Il fut gallican, ce siècle, et janséniste. +XI. Petits amis, qui sûtes nous prouver. +XII. Or, vous voici promus, petits amis. +XIII. Prince mort en soldat, à cause de la France. +XIV. Vous reviendrez bientôt, les bras pleins de pardons. +XV. On n'offense que Dieu qui seul pardonne. +XVI. Écoutez la chanson bien douce. +XVII. Les chères mains qui furent miennes. +XVIII. Et j'ai revu l'enfant unique: il m'a semblé. +XIX. Voix de l'Orgueil; un cri puissant comme d'un cor. +XX. L'ennemi se déguise en l'Ennui. +XXI. Va ton chemin sans plus t'inquiéter! +XXII. Pourquoi triste, ô mon âme. +XXIII. Né l'enfant des grandes villes. +XXIV. L'âme antique était rude et vaine. + +I. O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour. +II. Je ne veux plus aimer que ma mère Marie. +III. Vous êtes calme, vous voulez un voeu discret. +IV. Mon Dieu m'a dit: Mon fils, il faut m'aimer. + +I. Désormais le Sage, puni. +II. Du fond du grabat. +III. L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable. +IV. Je suis venu, calme orphelin. +V. Un grand sommeil noir. +VI. Le ciel est par-dessus le toit. +VII. Je ne sais pourquoi. +VIII. Parfums, couleurs, systèmes, lois! +IX. Le son du cor s'afflige vers les bois. +X. La tristesse, langueur du corps humain. +XI. La bise se rue à travers. +XII. Vous voilà, vous voilà, pauvres bonnes pensées! +XIII. L'échelonnement des haies. +XIV. L'immensité de l'humanité. +XV. La mer est plus belle. +XVI. La «grande ville». Un tas criard de pierres blanches. +XVII. Toutes les amours de la terre. +XVIII. Sainte Thérèse veut que la Pauvreté soit. +XIX. Parisien, mon frère à jamais étonné. +XX. C'est la fête du blé, c'est la fête du pain. + + JADIS ET NAGUÈRE + +JADIS + Prologue. + +SONNETS ET AUTRES + Pierrot. + Kaléidoscope. + Intérieur. + Dizain mil huit cent trente. + A Horatio. + Sonnet boiteux. + Le clown. + Des yeux tout autour de la tète. + Le squelette. + Et nous voilà très doux à la bêtise humaine. + Art poétique. + Le pitre. + Allégorie. + L'Auberge. + Circonspection. + Vers pour être calomnié. + Luxures. + Vendanges. + Images d'un sou. + +LES UNS ET LES AUTRES + +VERS JEUNES + Le soldat laboureur. + Les loups. + La pucelle. + L'angélus du matin. + La soupe du soir. + Les vaincus. + +A LA MANIÈRE DE PLUSIEURS + I. La princesse Bérénice. + II. Langueur. + III. Pantoum négligé. + IV. Paysage. + V. Conseil Falot. + VI. Le poète et la muse. + VII. L'aube à l'envers. + VIII. Un pouacre. + IX. Madrigal. + +NAGUÈRE + Prologue. + Crimen amoris. + La grâce. + L'impénitence finale. + Don Juan Pipé. + Amoureuse du Diable. + + + + + + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Paul Verlaine, +Vol. 1, by Paul Verlaine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE PAUL VERLAINE *** + +***** This file should be named 15112-8.txt or 15112-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/1/1/15112/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/15112-8.zip b/15112-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7ea8f5a --- /dev/null +++ b/15112-8.zip diff --git a/15112-h.zip b/15112-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..615d490 --- /dev/null +++ b/15112-h.zip diff --git a/15112-h/15112-h.htm b/15112-h/15112-h.htm new file mode 100644 index 0000000..b6aed81 --- /dev/null +++ b/15112-h/15112-h.htm @@ -0,0 +1,10630 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>Oeuvres de Paul Verlaine</title> + <meta name="author" content="Paul Verlaine"> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 20%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.stage {text-align: center; font-size: 0.8em} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {font-style: italic} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i22 {margin-left: 11em} +.poem p.i24 {margin-left: 12em} +.poem p.i26 {margin-left: 13em} +.poem p.i28 {margin-left: 14em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + + + + + + + +--> +</style> + +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Paul Verlaine, Vol. 1 +by Paul Verlaine + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres complètes de Paul Verlaine, Vol. 1 + Poèmes Saturniens, Fêtes Galantes, Bonne chanson, Romances sans + paroles, Sagesse, Jadis et naguère + + +Author: Paul Verlaine + +Release Date: February 20, 2005 [EBook #15112] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE PAUL VERLAINE *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p> +<br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p> + + + + + + +<a name="ps" id="ps"></a> +<h2>POÈMES SATURNIENS</h2> +<br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Les Sages d'autrefois, qui valaient bien ceux-ci,</i></p> +<p><i>Crurent, et c'est un point encor mal éclairci,</i></p> +<p><i>Lire au ciel les bonheurs ainsi que les désastres,</i></p> +<p><i>Et que chaque âme était liée à l'un des astres.</i></p> +<p><i>(On a beaucoup raillé, sans penser que souvent</i></p> +<p><i>Le rire est ridicule autant que décevant,</i></p> +<p><i>Cette explication du mystère nocturne.)</i></p> +<p><i>Or ceux-là qui sont nés sous le signe SATURNE,</i></p> +<p><i>Fauve planète, chère aux nécromanciens,</i></p> +<p><i>Ont entre tous, d'après les grimoires anciens,</i></p> +<p><i>Bonne part de malheur et bonne part de bile.</i></p> +<p><i>L'Imagination, inquiète et débile,</i></p> +<p><i>Vient rendre nul en eux l'effort de la Raison.</i></p> +<p><i>Dans leurs veines, le sang, subtil comme un poison,</i></p> +<p><i>Brûlant comme une lave, et rare, coule et roule</i></p> +<p><i>En grésillant leur triste Idéal qui s'écroule.</i></p> +<p><i>Tels les Saturniens doivent souffrir et tels</i></p> +<p><i>Mourir,—en admettant que nous soyons mortels.—</i></p> +<p><i>Leur plan de vie étant dessiné ligne à ligne</i></p> +<p><i>Par la logique d'une Influence maligne.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>P.V.</p> + </div><div class="stanza"> + </div> </div> + + + + +<a name="ps0" id="ps0"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"><b>PROLOGUE</b></p><br> +<p>Dans ces temps fabuleux, les limbes de l'histoire,</p> +<p>Où les fils de Raghû, beaux de fard et de gloire,</p> +<p>Vers la Ganga régnaient leur règne étincelant,</p> +<p>Et, par l'intensité de leur vertu, troublant</p> +<p>Les Dieux et les Démons et Bhagavat lui-même,</p> +<p>Augustes, s'élevaient jusqu'au néant suprême,</p> +<p>Ah! la terre et la mer et le ciel, purs encor</p> +<p>Et jeunes, qu'arrosait une lumière d'or</p> +<p>Frémissante, entendaient, apaisant leurs murmures</p> +<p>De tonnerres, de flots heurtés, de moissons mûres,</p> +<p>Et retenant le vol obstiné des essaims,</p> +<p>Les Poètes sacrés chanter les Guerriers saints,</p> +<p>Ce pendant que le ciel et la mer et la terre</p> +<p>Voyaient—rouges et las de leur travail austère—</p> +<p>S'incliner, pénitents fauves et timorés,</p> +<p>Les Guerriers saints devant les Poètes sacrés!</p> +<p>Une connexité grandiosement calme</p> +<p>Liait le Kchatrya serein au Chanteur calme,</p> +<p>Valmiki l'excellent à l'excellent Rama:</p> +<p>Telles sur un étang deux touffes de padma.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Et sous tes cieux dorés et clairs, Hellas antique,</p> +<p>De Sparte la sévère à la rieuse Allique,</p> +<p>Les Aèdes, Orpheus, Akaïos, étaient</p> +<p>Encore des héros altiers et combattaient,</p> +<p>Homéros, s'il n'a pas, lui, manié le glaive,</p> +<p>Fait retentir, clameur immense qui s'élève,</p> +<p>Vos échos, jamais las, vastes postérités,</p> +<p>D'Hektôr, et d'Odysseus, et d'Akhilleus chantés.</p> +<p>Les héros à leur tour, après les luttes vastes,</p> +<p>Pieux, sacrifiaient aux neuf Déesses chastes,</p> +<p>Et non moins que de l'art d'Arès furent épris</p> +<p>De l'Art dont une Palme immortelle est le prix,</p> +<p>Akhilleus entre tous! Et le Laëtiade</p> +<p>Dompta, parole d'or qui charme et persuade,</p> +<p>Les esprits et les coeurs et les âmes toujours,</p> +<p>Ainsi qu'Orpheus domptait les tigres elles ours.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Plus tard, vers des climats plus rudes, en des ères</p> +<p>Barbares, chez les Francs tumultueux, nos pères,</p> +<p>Est-ce que le Trouvère héroïque n'eut pas</p> +<p>Comme le Preux sa part auguste des combats?</p> +<p>Est-ce que, Théroldus ayant dit Charlemagne,</p> +<p>Et son neveu Roland resté dans la montagne</p> +<p>Et le bon Olivier et Turpin au grand coeur,</p> +<p>En beaux couplets et sur un rythme âpre et vainqueur,</p> +<p>Est-ce que, cinquante ans après, dans les batailles,</p> +<p>Les durs Leudes perdant leur sang par vingt entailles,</p> +<p>Ne chantaient pas le chant de geste sans rivaux,</p> +<p>De Roland et de ceux qui virent Roncevaux</p> +<p>Et furent de l'énorme et suprême tuerie,</p> +<p>Du temps de l'Empereur à la barbe fleurie?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Aujourd'hui l'Action et le Rêve ont brisé</p> +<p>Le pacte primitif par les siècles usé,</p> +<p>Et plusieurs ont trouvé funeste ce divorce</p> +<p>De l'harmonie immense et bleue et de la Force.</p> +<p>La Force qu'autrefois le Poète tenait</p> +<p>En bride, blanc cheval ailé qui rayonnait,</p> +<p>La force, maintenant, la Force, c'est la Bête</p> +<p>Féroce bondissante et folle et toujours prête</p> +<p>A tout carnage, à tout dévaslement, à tout</p> +<p>Égorgement d'un bout du monde à l'autre bout!</p> +<p>L'Action qu'autrefois réglait le chant des lyres,</p> +<p>Trouble, enivrée, en proie aux cent mille délires</p> +<p>Fuligineux d'un siècle en ébullition,</p> +<p>L'Action à présent,—ô pitié!—l'Action,</p> +<p>C'est l'ouragan, c'est la tempête, c'est la houle</p> +<p>Marine dans la nuit sans étoiles, qui roule</p> +<p>Et déroule parmi des bruits sourds l'effroi vert</p> +<p>Et rouge des éclairs sur le ciel entr'ouvert!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Cependant, orgueilleux et doux, loin des vacarmes</p> +<p>De la vie et du choc désordonné des armes</p> +<p>Mercenaires, voyez, gravissant les hauteurs</p> +<p>Ineffables, voici le groupe des Chanteurs</p> +<p>Vêtus de blanc, et des lueurs d'apothéoses</p> +<p>Empourprent la fierté sereine de leurs poses:</p> +<p>Tous beaux, tous purs, avec des rayons dans les yeux,</p> +<p>Et sur leur front le rêve inachevé des Dieux,</p> +<p>Le monde que troublait leur parole profonde,</p> +<p>Les exile. A leur tour ils exilent le monde!</p> +<p>C'est qu'ils ont à la fin compris qu'ils ne faut plus</p> +<p>Mêler leur note pure aux cris irrésolus</p> +<p>Que va poussant la foule obscène et violente,</p> +<p>Et que l'isolement sied à leur marche lente.</p> +<p>Le Poète, l'amour du Beau, voilà sa foi,</p> +<p>L'Azur, son étendard, et l'Idéal, sa loi!</p> +<p>Ne lui demandez rien de plus, car ses prunelles,</p> +<p>Où le rayonnement des choses éternelles</p> +<p>A mis des visions qu'il suit avidement,</p> +<p>Ne sauraient s'abaisser une heure seulement</p> +<p>Sur le honteux conflit des besognes vulgaires,</p> +<p>Et sur vos vanités plates; et si naguères</p> +<p>On le vit au milieu des hommes, épousant</p> +<p>Leurs querelles, pleurant avec eux, les poussant</p> +<p>Aux guerres, célébrant l'orgueil des Républiques</p> +<p>Et l'éclat militaire et les splendeurs auliques.</p> +<p>Sur la kitare, sur la harpe et sur le luth,</p> +<p>S'il honorait parfois le présent d'un salut</p> +<p>Et daignait consentir à ce rôle de prêtre</p> +<p>D'aimer et de bénir, et s'il voulait bien être</p> +<p>La voix qui rit ou pleure alors qu'on pleure ou rit,</p> +<p>S'il inclinait vers l'âme humaine son esprit,</p> +<p>C'est qu'il se méprenait alors sur l'âme humaine.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Maintenant, va, mon Livre, où le hasard te mène.</p> + </div> </div> +<br><br> + +<a name="ps1" id="ps1"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"><b>MELANCHOLIA</b></p> +<p class="i30"><i>A Ernest Boutier</i>.</p><br> +<p class="i16"><b>I</b></p><br> +<p class="i10"><b>RÉSIGNATION</b></p><br> +<p>Tout enfant, j'allais rêvant Ko-Hinnor,</p> +<p>Somptuosité persane et papale,</p> +<p>Héliogabale et Sardanapale!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mon désir créait sous des toits en or,</p> +<p>Parmi les parfums, au son des musiques,</p> +<p>Des harems sans fin, paradis physiques!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Aujourd'hui plus calme et non moins ardent,</p> +<p>Mais sachant la vie et qu'il faut qu'on plie,</p> +<p>J'ai dû refréner ma belle folie,</p> +<p>Sans me résigner par trop cependant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Soit! le grandiose échappe à ma dent,</p> +<p>Mais fi de l'aimable et fi de la lie!</p> +<p>Et je hais toujours la femme jolie!</p> +<p>La rime assonante et l'ami prudent.</p> + </div> </div> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>II</b></p><br> +<p class="i10"><b>NEVERMORE</b></p><br> +<p>Souvenir, souvenir, que me veux-tu? L'automne</p> +<p>Faisait voler la grive à travers l'air atone,</p> +<p>Et le soleil dardait un rayon monotone</p> +<p>Sur le bois jaunissant où la bise détone.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Nous étions seul à seule et marchions en rêvant,</p> +<p>Elle et moi, les cheveux et la pensée au vent.</p> +<p>Soudain, tournant vers moi son regard émouvant:</p> +<p>«Quel fut ton plus beau jour!» fit sa voix d'or vivant,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sa voix douce et sonore, au frais timbre angélique.</p> +<p>Un sourire discret lui donna la réplique,</p> +<p>Et je baisai sa main blanche, dévotement.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Ah! les premières fleurs qu'elles sont parfumées!</p> +<p>Et qu'il bruit avec un murmure charmant</p> +<p>Le premier <i>oui</i> qui sort de lèvres bien-aimées!</p> + </div> </div> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>III</b></p><br> +<p class="i8"><b>APRÈS TROIS ANS</b></p><br> +<p>Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,</p> +<p>Je me suis promené dans le petit jardin</p> +<p>Qu'éclairait doucement le soleil du matin,</p> +<p>Pailletant chaque fleur d'une humide étincelle.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Rien n'a changé. J'ai tout revu: l'humble tonnelle</p> +<p>De vigne folle avec les chaises de rotin...</p> +<p>Le jet d'eau fait toujours son murmure argentin</p> +<p>Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les roses comme avant palpitent; comme avant,</p> +<p>Les grands lys orgueilleux se balancent au vent.</p> +<p>Chaque alouette qui va et vient m'est connue.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Même j'ai retrouvé debout la Velléda,</p> +<p>Dont le plâtre s'écaille au bout de l'avenue.</p> +<p>—Grêle, parmi l'odeur fade du réséda.</p> + </div> </div> +<br> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>IV</b></p><br> +<p class="i14"><b>VOEU</b></p><br> + +<p>Ah! les oarystis! les premières maîtresses!</p> +<p>L'or des cheveux, l'azur des yeux, la fleur des chairs,</p> +<p>Et puis, parmi l'odeur des corps jeunes et chers,</p> +<p>La spontanéité craintive des caresses!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sont-elles assez loin toutes ces allégresses</p> +<p>Et toutes ces candeurs! Hélas! toutes devers</p> +<p>Le Printemps des regrets ont fui les noirs hivers</p> +<p>De mes ennuis, de mes dégoûts, de mes détresses!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Si que me voilà seul à présent, morne et seul,</p> +<p>Morne et désespéré, plus glacé qu'un aïeul,</p> +<p>Et tel qu'un orphelin pauvre sans soeur aînée.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O la femme à l'amour câlin et réchauffant,</p> +<p>Douce, pensive et brune, et jamais étonnée,</p> +<p>Et qui parfois vous baise au front, comme un enfant</p> + </div> </div> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>V</b></p><br> +<p class="i12"><b>LASSITUDE</b></p><br> +<p class="i20">A batallas de amor campo de pluma.</p> +<p class="i24">(CONGORA)</p><br> + +<p>De la douceur, de la douceur, de la douceur!</p> +<p>Calme un peu ces transports fébriles, ma charmante.</p> +<p>Même au fort du déduit, parfois, vois-tu, l'amante</p> +<p>Doit avoir l'abandon paisible de la soeur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sois langoureuse, fais ta caresse endormante,</p> +<p>Bien égaux les soupirs et ton regard berceur.</p> +<p>Va, l'étreinte jalouse et le spasme obsesseur</p> +<p>Ne valent pas un long baiser, même qui mente!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais dans ton cher coeur d'or, me dis-tu, mon enfant,</p> +<p>La fauve passion va sonnant l'oliphant.</p> +<p>Laisse-la trompetter à son aise, la gueuse!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main,</p> +<p>Et fais-moi des serments que tu rompras demain,</p> +<p>Et pleurons jusqu'au jour, ô petite fougueuse!</p> + </div> </div> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>VI</b></p><br> +<p class="i8"><b>MON RÊVE FAMILIER</b></p><br> + +<p>Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant</p> +<p>D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime,</p> +<p>Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même</p> +<p>Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car elle me comprend, et mon coeur, transparent</p> +<p>Pour elle seule, hélas! cesse d'être un problème</p> +<p>Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,</p> +<p>Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Est-elle brune, blonde ou rousse?—Je l'ignore.</p> +<p>Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore,</p> +<p>Comme ceux des aimés que la Vie exila.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Son regard est pareil au regard des statues,</p> +<p>Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave; elle a</p> +<p>L'inflexion des voix chères qui se sont tues.</p> + </div> </div> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>VII</b></p><br> +<p class="i10"><b>A UNE FEMME</b></p><br> + +<p>A vous ces vers, de par la grâce consolante</p> +<p>De vos grands yeux où rit et pleure un rêve doux,</p> +<p>De par votre âme, pure et toute bonne, à vous</p> +<p>Ces vers du fond de ma détresse violente.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est qu'hélas! le hideux cauchemar qui me hante</p> +<p>N'a pas de trêve et va furieux, fou, jaloux,</p> +<p>Se multipliant comme un cortège de loups</p> +<p>Et se pendant après mon sort qu'il ensanglante.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oh! je souffre, je souffre affreusement, si bien</p> +<p>Que le gémissement premier du premier homme</p> +<p>Chassé d'Éden n'est qu'une églogue au prix du mien!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et les soucis que vous pouvez avoir sont comme</p> +<p>Des hirondelles sur un ciel d'après-midi,</p> +<p>—Chère,—par un beau jour de septembre attiédi.</p> + </div> </div> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>VIII</b></p><br> +<p class="i12"><b>L'ANGOISSE</b></p><br> + +<p>Nature, rien de toi ne m'émeut, ni les champs</p> +<p>Nourriciers, ni l'écho vermeil des pastorales</p> +<p>Siciliennes, ni les pompes aurorales,</p> +<p>Ni la solennité dolente des couchants.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je ris de l'Art, je ris de l'Homme aussi, des chants,</p> +<p>Des vers, des temples grecs et des tours en spirales</p> +<p>Qu'étirent dans le ciel vide les cathédrales,</p> +<p>Et je vois du même oeil les bons et les méchants.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je ne crois pas en Dieu, j'abjure et je renie</p> +<p>Toute pensée, et quant à la vieille ironie,</p> +<p>L'Amour, je voudrais bien qu'on ne m'en parlât plus.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Lasse de vivre, ayant peur de mourir, pareille</p> +<p>Au brick perdu jouet du flux et du reflux,</p> +<p>Mon âme pour d'affreux naufrages appareille.</p> + </div> </div> +<br><br> + + +<a name="ps2" id="ps2"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"><b>EAUX-FORTES</b></p><br> +<p class="i24"><i>A François Coppée</i>.</p><br> +<p class="i16"><b>I</b></p><br> +<p class="i8"><b>CROQUIS PARISIEN</b></p><br> + +<p>La lune plaquait ses teintes de zinc</p> +<p class="i4">Par angles obtus.</p> +<p>Des bouts de fumée en forme de cinq</p> +<p>Sortaient drus et noirs des hauts toits pointus.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le ciel était gris, la bise pleurait</p> +<p class="i4">Ainsi qu'un basson.</p> +<p>Au loin, un matou frileux et discret</p> +<p>Miaulait d'étrange et grêle façon.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Moi, j'allais, rêvant du divin Platon</p> +<p class="i4">Et de Phidias,</p> +<p>Et de Salamine et de Marathon,</p> +<p>Sous l'oeil clignotant des bleus becs de gaz.</p> + </div> </div> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>II</b></p><br> +<p class="i10"><b>CAUCHEMAR</b></p><br> + +<p>J'ai vu passer dans mon rêve</p> +<p>—Tel l'ouragan sur la grève,</p> +<p>D'une main tenant un glaive</p> +<p>Et de l'autre un sablier,</p> +<p class="i4">Ce cavalier</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Des ballades d'Allemagne</p> +<p>Qu'à travers ville et campagne,</p> +<p>Et du fleuve à la montagne,</p> +<p>Et des forêts au vallon,</p> +<p class="i4">Un étalon</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Rouge-flamme et noir d'ébène,</p> +<p>Sans bride, ni mors, ni rène,</p> +<p>Ni hop! ni cravache, entraîne</p> +<p>Parmi des râlements sourds</p> +<p class="i4">Toujours! toujours!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Un grand feutre à longue plume</p> +<p>Ombrait son oeil qui s'allume</p> +<p>Et s'éteint. Tel, dans la brume,</p> +<p>Éclate et meurt l'éclair bleu</p> +<p class="i4">D'une arme à feu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Comme l'aile d'une orfraie</p> +<p>Qu'un subit orage effraie,</p> +<p>Par l'air que la neige raie,</p> +<p>Son manteau se soulevant</p> +<p class="i4">Claquait au vent,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et montrait d'un air de gloire</p> +<p>Un torse d'ombre et d'ivoire,</p> +<p>Tandis que dans la nuit noire</p> +<p>Luisaient en des cris stridents</p> +<p class="i4">Trente-deux dents.</p> + </div> </div> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>III</b></p><br> +<p class="i14"><b>MARINE</b></p><br> + +<p>L'Océan sonore</p> +<p>Palpite sous l'oeil</p> +<p>De la lune en deuil</p> +<p>Et palpite encore,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tandis qu'un éclair</p> +<p>Brutal et sinistre</p> +<p>Fend le ciel de bistre</p> +<p>D'un long zigzag clair,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et que chaque lame,</p> +<p>En bonds convulsifs,</p> +<p>Le long des récifs,</p> +<p>Va, vient, luit et clame,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et qu'au firmament,</p> +<p>Où l'ouragan erre,</p> +<p>Rugit le tonnerre</p> +<p>Formidablement.</p> + </div> </div> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>IV</b></p><br> +<p class="i10"><b>EFFET DE NUIT</b></p><br> + +<p>La nuit. La pluie. Un ciel blafard que déchiquette</p> +<p>De flèches et de tours à jour la silhouette</p> +<p>D'une ville gothique éteinte au lointain gris.</p> +<p>La plaine. Un gibet plein de pendus rabougris</p> +<p>Secoués par le bec avide des corneilles</p> +<p>Et dansant dans l'air noir des gigues non-pareilles,</p> +<p>Tandis que leurs pieds sont la pâture des loups.</p> +<p>Quelques buissons d'épine épars, et quelques houx</p> +<p>Dressant l'horreur de leur feuillage à droite, à gauche,</p> +<p>Sur le fuligineux fouillis d'un fond d'ébauche.</p> +<p>Et puis, autour de trois livides prisonniers</p> +<p>Qui vont pieds nus, un gros de hauts pertuisaniers</p> +<p>En marche, et leurs fers droits, comme des fers de herse,</p> +<p>Luisent à contresens des lances de l'averse.</p> + </div> </div> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>V</b></p><br> +<p class="i10"><b>GROTESQUES</b></p><br> + +<p>Leurs jambes pour toutes montures,</p> +<p>Pour tous biens l'or de leurs regards,</p> +<p>Par le chemin des aventures</p> +<p>Ils vont haillonneux et hagards.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le sage, indigné, les harangue;</p> +<p>Le sot plaint ces fous hasardeux;</p> +<p>Les enfants leur tirent la langue</p> +<p>Et les filles se moquent d'eux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est qu'odieux et ridicules,</p> +<p>Et maléfiques en effet,</p> +<p>Ils ont l'air, sur les crépuscules,</p> +<p>D'un mauvais rêve que l'on fait:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est que, sur leurs aigres guitares</p> +<p>Crispant la main des libertés,</p> +<p>Ils nasillent des chants bizarres,</p> +<p>Nostalgiques et révoltés;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est enfin que dans leurs prunelles</p> +<p>Rit et pleure—fastidieux—</p> +<p>L'amour des choses éternelles,</p> +<p>Des vieux morts et des anciens dieux!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Donc, allez, vagabonds sans trêves,</p> +<p>Errez, funestes et maudits,</p> +<p>Le long des gouffres et des grèves,</p> +<p>Sous l'oeil fermé des paradis!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La nature à l'homme s'allie</p> +<p>Pour châtier comme il le faut</p> +<p>L'orgueilleuse mélancolie</p> +<p>Qui vous fait marcher le front haut.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et, vengeant sur vous le blasphème</p> +<p>Des vastes espoirs véhéments,</p> +<p>Meurtrit votre front anathème</p> +<p>Au choc rude des éléments.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les juins brûlent et les décembres</p> +<p>Gèlent votre chair jusqu'aux os,</p> +<p>Et la fièvre envahit vos membres,</p> +<p>Qui se déchirent aux roseaux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tout vous repousse et tout vous navre,</p> +<p>Et quand la mort viendra pour vous,</p> +<p>Maigre et froide, votre cadavre</p> +<p>Sera dédaigné par les loups!</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<a name="ps3" id="ps3"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i8"><b>PAYSAGES TRISTES</b></p><br> +<p class="i30"><i>A Catulle Mendès</i>.</p><br><br> +<p class="i16"><b>I</b></p><br> +<p class="i6"><b>SOLEILS COUCHANTS</b></p><br> + +<p>Une aube affaiblie</p> +<p>Verse par les champs</p> +<p>La mélancolie</p> +<p>Des soleils couchants.</p> +<p>La mélancolie</p> +<p>Berce de doux chants</p> +<p>Mon coeur qui s'oublie</p> +<p>Aux soleils couchants.</p> +<p>Et d'étranges rêves,</p> +<p>Comme des soleils</p> +<p>Couchants, sur les grèves,</p> +<p>Fantômes vermeils,</p> +<p>Défilent sans trêves,</p> +<p>Défilent, pareils</p> +<p>A des grands soleils</p> +<p>Couchants, sur les grèves.</p> + </div> </div> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>II</b></p><br> +<p><b>CRÉPUSCULE DU SOIR MYSTIQUE</b></p><br> + + +<p>Le Souvenir avec le Crépuscule</p> +<p>Rougeoie et tremble à l'ardent horizon</p> +<p>De l'Espérance en flamme qui recule</p> +<p>Et s'agrandit ainsi qu'une cloison</p> +<p>Mystérieuse où mainte floraison</p> +<p>—Dahlia, lys, tulipe et renoncule—</p> +<p>S'élance autour d'un treillis, et circule</p> +<p>Parmi la maladive exhalaison</p> +<p>De parfums lourds et chauds, dont le poison</p> +<p>—Dahlia, lys, tulipe et renoncule—</p> +<p>Noyant mes sens, mon âme et ma raison,</p> +<p>Mêle, dans une immense pâmoison,</p> +<p>Le Souvenir avec le Crépuscule.</p> + </div> </div> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>III</b></p><br> +<p class="i2"><b>PROMENADE SENTIMENTALE</b></p><br> + +<p>Le couchant, dardait ses rayons suprêmes</p> +<p>Et le vent berçait les nénuphars blêmes;</p> +<p>Les grands nénuphars entre les roseaux,</p> +<p>Tristement luisaient sur les calmes eaux.</p> +<p>Moi j'errais tout seul, promenant ma plaie</p> +<p>Au long de l'étang, parmi la saulaie</p> +<p>Où la brume vague évoquait un grand</p> +<p>Fantôme laiteux se désespérant</p> +<p>Et pleurant avec la voix des sarcelles</p> +<p>Qui se rappelaient en battant des ailes</p> +<p>Parmi la saulaie où j'errais tout seul</p> +<p>Promenant ma plaie; et l'épais linceul</p> +<p>Des ténèbres vint noyer les suprêmes</p> +<p>Rayons du couchant dans ses ondes blêmes</p> +<p>Et des nénuphars, parmi les roseaux,</p> +<p>Des grands nénuphars sur les calmes eaux.</p> + </div> </div> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>IV</b></p><br> +<p class="i2"><b>NUIT DU WALPURGIS CLASSIQUE</b></p><br> + + +<p>C'est plutôt le sabbat du second Faust que l'autre.</p> +<p>Un rhythmique sabbat, rhythmique, extrêmement</p> +<p>Rhythmique.—Imaginez un jardin de Lenôtre,</p> +<p class="i4">Correct, ridicule et charmant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Des ronds-points; au milieu, des jets d'eau; des allées</p> +<p>Toutes droites; sylvains de marbre; dieux marins</p> +<p>De bronze; çà et là, des Vénus étalées;</p> +<p class="i4">Des quinconces, des boulingrins;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Des châtaigniers; des plants de fleurs formant la dune;</p> +<p>Ici, des rosiers nains qu'un goût docte effila;</p> +<p>Plus loin, des ifs taillés en triangles. La lune</p> +<p class="i4">D'un soir d'été sur tout cela.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Minuit sonne, et réveille au fond du parc aulique</p> +<p>Un air mélancolique, un sourd, lent et doux air</p> +<p>De chasse: tel, doux, lent, sourd et mélancolique,</p> +<p class="i4">L'air de chasse de <i>Tannhauser</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Des chants voilés de cors lointains où la tendresse</p> +<p>Des sens étreint l'effroi de l'âme en des accords</p> +<p>Harmonieusement dissonnants dans l'ivresse;</p> +<p class="i4">Et voici qu'à l'appel des cors</p> + </div><div class="stanza"> +<p>S'entrelacent soudain des formes toutes blanches,</p> +<p>Diaphanes, et que le clair de lune fait</p> +<p>Opalines parmi l'ombre verte des branches,</p> +<p class="i4">—Un Watteau rêvé par Raffet!—</p> + </div><div class="stanza"> +<p>S'entrelacent parmi l'ombre verte des arbres</p> +<p>D'un geste alangui, plein d'un désespoir profond;</p> +<p>Puis, autour des massifs, des bronzes et des marbres</p> +<p class="i4">Très lentement dansent en rond.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Ces spectres agités, sont-ce donc la pensée</p> +<p>Du poète ivre, ou son regret, ou son remords,</p> +<p>Ces spectres agités en tourbe cadencée,</p> +<p class="i4">Ou bien tout simplement des morts?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sont-ce donc ton remords, ô rèvasseur qu'invite</p> +<p>L'horreur, ou ton regret, ou ta pensée,—hein?—tous</p> +<p>Ces spectres qu'un vertige irrésistible agite,</p> +<p class="i4">Ou bien des morts qui seraient fous?—</p> + </div><div class="stanza"> +<p>N'importe! ils vont toujours, les fébriles fantômes,</p> +<p>Menant leur ronde vaste et morne et tressautant</p> +<p>Comme dans un rayon de soleil des atomes,</p> +<p class="i4">Et s'évaporent à l'instant</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Humide et blême où l'aube éteint l'un après l'autre</p> +<p>Les cors, en sorte qu'il ne reste absolument</p> +<p>Plus rien—absolument—qu'un jardin de Lenôtre,</p> +<p class="i4">Correct, ridicule et charmant.</p> + </div> </div> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>V</b></p><br> +<p class="i6"><b>CHANSON D'AUTOMNE</b></p><br> + +<p>Les sanglots longs</p> +<p>Des violons</p> +<p class="i4">De l'automne</p> +<p>Blessent mon coeur</p> +<p>D'une langueur</p> +<p class="i4">Monotone.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tout suffocant</p> +<p>Et blême, quand</p> +<p class="i4">Sonne l'heure,</p> +<p>Je me souviens</p> +<p>Des jours anciens</p> +<p class="i4">Et je pleure;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et je m'en vais</p> +<p>Au vent mauvais</p> +<p class="i4">Qui m'emporte</p> +<p>Deçà, delà,</p> +<p>Pareil à la</p> +<p class="i4">Feuille morte.</p> + </div> </div> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>VI</b></p><br> +<p class="i6"><b>L'HEURE DU BERGER</b></p><br> + +<p>La lune est rouge au brumeux horizon;</p> +<p>Dans un brouillard qui danse, la prairie</p> +<p>S'endort fumeuse, et la grenouille crie</p> +<p>Par les joncs verts où circule un frisson;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les fleurs des eaux referment leurs corolles,</p> +<p>Des peupliers profilent aux lointains,</p> +<p>Droits et serrés, leurs spectres incertains;</p> +<p>Vers les buissons errent les lucioles;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les chats-huants s'éveillent, et sans bruit</p> +<p>Rament l'air noir avec leurs ailes lourdes,</p> +<p>Et le zénith s'emplit de lueurs sourdes.</p> +<p>Blanche, Vénus émerge, et c'est la Nuit.</p> + </div> </div> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>VII</b></p><br> +<p class="i10"><b>LE ROSSIGNOL</b></p><br> + +<p>Comme un vol criard d'oiseaux en émoi,</p> +<p>Tous mes souvenirs s'abattent sur moi,</p> +<p>S'abattent parmi le feuillage jaune</p> +<p>De mon coeur mirant son tronc plié d'aune</p> +<p>Au tain violet de l'eau des Regrets,</p> +<p>Qui mélancoliquement coule auprès,</p> +<p>S'abattent, et puis la rumeur mauvaise</p> +<p>Qu'une brise moite en montant apaise,</p> +<p>S'éteint par degrés dans l'arbre, si bien</p> +<p>Qu'au bout d'un instant on n'entend plus rien,</p> +<p>Plus rien que la voix célébrant l'Absente,</p> +<p>Plus rien que la voix,—ô si languissante!—</p> +<p>De l'oiseau qui fut mon Premier Amour,</p> +<p>Et qui chante encor comme au premier jour;</p> +<p>Et, dans la splendeur triste d'une lune</p> +<p>Se levant blafarde et solennelle, une</p> +<p>Nuit mélancolique et lourde d'été,</p> +<p>Pleine de silence et d'obscurité,</p> +<p>Berce sur l'azur qu'un vent doux effleure</p> +<p>L'arbre qui frissonne et l'oiseau qui pleure.</p> + </div> </div> +<br><br> + + + +<a name="ps4" id="ps4"></a> + <div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i12"><b>CAPRICES</b></p><br> +<p class="i26"><i>A Henry Winter</i>.</p><br><br> +<p class="i16"><b>I</b></p><br> +<p class="i8"><b>FEMME ET CHATTE</b></p><br> + +<p>Elle jouait avec sa chatte;</p> +<p>Et c'était merveille de voir</p> +<p>La main blanche et la blanche patte</p> +<p>S'ébattre dans l'ombre du soir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle cachait—la scélérate!—</p> +<p>Sous ces mitaines de fil noir</p> +<p>Ses meurtriers ongles d'agate,</p> +<p>Coupants et clairs comme un rasoir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'autre aussi faisait la sucrée</p> +<p>Et rentrait sa griffe acérée,</p> +<p>Mais le diable n'y perdait rien...</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et dans le boudoir où, sonore,</p> +<p>Tintait son rire aérien,</p> +<p>Brillaient quatre points de phosphore.</p> + </div> </div> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>II</b></p><br> +<p class="i10"><b>JÉSUITISME</b></p><br> + +<p>Le chagrin qui me tue est ironique, et joint</p> +<p>Le sarcasme au supplice, et ne torture point</p> +<p>Franchement, mais picote avec un faux sourire</p> +<p>Et transforme en spectacle amusant mon martyre,</p> +<p>Et sur la bière où gît mon Rêve mi-pourri,</p> +<p>Beugle un <i>De profundis</i> sur l'air du <i>Traderi</i>.</p> +<p>C'est un Tartufe qui, tout en mettant des roses</p> +<p>Pompons sur les autels des Madones moroses,</p> +<p>Tout en faisant chanter à des enfants de choeurs</p> +<p>Ces cantiques d'eau tiède où se baigne le coeur,</p> +<p>Tout en ami donnant ces guimpes amoureuses</p> +<p>Qui serpentent au coeur sacré des Bienheureuses,</p> +<p>Tout en disant à voix basse son chapelet,</p> +<p>Tout en passant la main sur son petit collet,</p> +<p>Tout en parlant avec componction de l'âme,</p> +<p>N'en médite pas moins ma ruine,—l'infâme!</p> + </div> </div> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>III</b></p><br> +<p class="i2"><b>LA CHANSON DES INGÉNUES</b></p><br> + +<p>Nous sommes les Ingénues</p> +<p>Aux bandeaux plats, à l'oeil bleu,</p> +<p>Qui vivons, presque inconnues,</p> +<p>Dans les romans qu'on lit peu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Nous allons entrelacées,</p> +<p>Et le jour n'est pas plus pur</p> +<p>Que le fond de nos pensées,</p> +<p>Et nos rêves sont d'azur;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et nous courons par les prés</p> +<p>Et rions et babillons</p> +<p>Des aubes jusqu'aux vesprées,</p> +<p>Et chassons aux papillons;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et des chapeaux de bergères</p> +<p>Défendent notre fraîcheur,</p> +<p>Et nos robes—si légères—</p> +<p>Sont d'une extrême blancheur;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les Richelieux, les Caussades</p> +<p>Et les chevaliers Faublas</p> +<p>Nous prodiguent les oeillades,</p> +<p>Les saluts et les «hélas!»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais en vain, et leurs mimiques</p> +<p>Se viennent casser le nez</p> +<p>Devant les plis ironiques</p> +<p>De nos jupons détournés;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et notre candeur se raille</p> +<p>Des imaginations</p> +<p>De ces raseurs de muraille,</p> +<p>Bien que parfois nous sentions</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Battre nos coeurs sous nos mantes</p> +<p>A des pensers clandestins,</p> +<p>En nous sachant les amantes</p> +<p>Futures des libertins.</p> + </div> </div> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>IV</b></p><br> +<p class="i8"><b>UNE GRANDE DAME</b></p><br> + +<p>Belle «à damner les saints», à troubler sous l'aumusse</p> +<p>Un vieux juge! Elle marche impérialement.</p> +<p>Elle parle—et ses dents font un miroitement—</p> +<p>Italien, avec un léger accent russe.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ses yeux froids où l'émail sertit le bleu de Prusse</p> +<p>Ont l'éclat insolent et dur du diamant.</p> +<p>Pour la splendeur du sein, pour le rayonnement</p> +<p>De la peau, nulle reine ou courtisane, fût-ce</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cléopâtre la lynce ou la chatte Ninon,</p> +<p>N'égale sa beauté patricienne, non!</p> +<p>Vois, ô bon Buridan: «C'est une grande dame!»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il faut—pas de milieu!—l'adorer à genoux.</p> +<p>Plat, n'ayant d'astre aux cieux que ces lourds cheveux roux</p> +<p>Ou bien lui cravacher la face, à cette femme!</p> + </div> </div> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>V</b></p><br> +<p class="i6"><b>MONSIEUR PRUDHOMME</b></p><br> + +<p>Il est grave: il est maire et père de famille.</p> +<p>Son faux col engloutit son oreille. Ses yeux,</p> +<p>Dans un rêve sans fin, flottent insoucieux</p> +<p>Et le printemps en fleurs sur ses pantoufles brille.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Que lui fait l'astre d'or, que lui fait la charmille</p> +<p>Où l'oiseau chante à l'ombre, et que lui font les cieux,</p> +<p>Et les prés verts et les gazons silencieux?</p> +<p>Monsieur Prudhomme songe à marier sa fille</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Avec monsieur Machin, un jeune homme cossu.</p> +<p>Il est juste-milieu, botaniste et pansu,</p> +<p>Quant aux faiseurs de vers, ces vauriens, ces maroufles,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ces fainéants barbus, mal peignés, il les a</p> +<p>Plus en horreur que son éternel coryza,</p> +<p>Et le printemps en fleurs brille sur ses pantoufles.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="ps5" id="ps5"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i14"><b>INITIUM</b></p><br> + +<p>Les violons mêlaient leur rire du chant des flûtes,</p> +<p>Et le bal tournoyait quand je la vis passer</p> +<p>Avec ses cheveux blonds jouant sur les volutes</p> +<p>De son oreille où mon Désir comme un baiser</p> +<p>S'élançait et voulait lui parler sans oser.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cependant elle allait, et la mazurque lente</p> +<p>La portait dans son rythme indolent comme un vers,</p> +<p>—Rime mélodieuse, image étincelante,—</p> +<p>Et son âme d'enfant rayonnait à travers</p> +<p>La sensuelle ampleur de ses yeux gris et verts.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et depuis, ma Pensée—immobile—contemple</p> +<p>Sa Splendeur évoquée, en adoration,</p> +<p>Et, dans son Souvenir, ainsi que dans un temple,</p> +<p>Mon Amour entre, plein de superstition.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et je crois que voici venir la Passion.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="ps6" id="ps6"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i14"><b>ÇAVITRI</b></p><br> +<p class="i24">(MAHA-BRAHATA)</p><br> + +<p>Pour sauver son époux, Çavitri fit le voeu</p> +<p>De se tenir trois jours entiers, trois nuits entières,</p> +<p>Debout, sans remuer jambes, buste ou paupières:</p> +<p>Rigide, ainsi que dit Vyaça, comme un pieu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ni, Curya, tes rais cruels, ni la langueur</p> +<p>Que Tchandra vient épandre à minuit sur les cimes</p> +<p>Ne firent défaillir, dans leurs efforts sublimes,</p> +<p>La pensée et la chair de la femme au grand coeur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Que nous cerne l'Oubli, noir et morne assassin,</p> +<p>Ou que l'Envie aux traits amers nous ait pour cibles.</p> +<p>Ainsi que Çavitri faisons-nous impassibles,</p> +<p>Mais, comme elle, dans l'âme ayons un haut dessein.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="ps7" id="ps7"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i14"><b>SUB URBE</b></p><br> + +<p>Les petits ifs du cimetière</p> +<p>Frémissent au vent hiémal,</p> +<p>Dans la glaciale lumière.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Avec des bruits sourds qui font mal,</p> +<p>Les croix de bois des tombes neuves</p> +<p>Vibrent sur un ton anormal.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Silencieux comme les fleuves,</p> +<p>Mais gros de pleurs comme eux de flots,</p> +<p>Les fils, les mères elles veuves,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Par les détours du triste enclos,</p> +<p>S'écoulent,—lente théorie,</p> +<p>Au rythme heurté des sanglots.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le sol sous les pieds glisse et crie,</p> +<p>Là-haut de grands nuages tors</p> +<p>S'échevèlent avec furie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pénétrant comme le remords,</p> +<p>Tombe un froid lourd qui vous écoeure,</p> +<p>Et qui doit filtrer chez les morts,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Chez les pauvres morts, à toute heure</p> +<p>Seuls, et sans cesse grelottants,</p> +<p>—Qu'on les oublie ou qu'on les pleure!—</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! vienne vite le Printemps,</p> +<p>Et son clair soleil qui caresse,</p> +<p>Et ses doux oiseaux caquetants!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Refleurisse l'enchanteresse</p> +<p>Gloire des jardins et des champs</p> +<p>Que l'âpre hiver tient en détresse!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et que,—des levers aux couchants,</p> +<p>L'or dilaté d'un ciel sans bornes</p> +<p>Berce de parfums et de chants,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Chers endormis, vos sommeils mornes!</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="ps8" id="ps8"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i14"><b>SÉRÉNADE</b></p><br> + +<p>Comme la voix d'un mort qui chanterait</p> +<p class="i4">Du fond de sa fosse,</p> +<p>Maîtresse, entends monter vers ton retrait</p> +<p class="i4">Ma voix aigre et fausse.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ouvre ton âme et ton oreille au son</p> +<p class="i4">De la mandoline:</p> +<p>Pour toi j'ai fait, pour toi, cette chanson</p> +<p class="i4">Cruelle et câline.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je chanterai tes yeux d'or et d'onyx</p> +<p class="i4">Purs de toutes ombres,</p> +<p>Puis le Léthé de ton sein, puis le Styx</p> +<p class="i4">De tes cheveux sombres.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Comme la voix d'un mort qui chanterait</p> +<p class="i4">Du fond de sa fosse,</p> +<p>Maîtresse, entends monter vers ton retrait</p> +<p class="i4">Ma voix aigre et fausse.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Puis je louerai beaucoup, comme il convient,</p> +<p class="i4">Cette chair bénie</p> +<p>Dont le parfum opulent me revient</p> +<p class="i4">Les nuits d'insomnie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et pour finir, je dirai le baiser</p> +<p class="i4">De ta lèvre rouge,</p> +<p>Et ta douceur à me martyriser,</p> +<p class="i4">—Mon Ange!—ma Gouge!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ouvre ton âme et ton oreille au son</p> +<p class="i4">De ma mandoline:</p> +<p>Pour toi j'ai fait, pour toi, cette chanson</p> +<p class="i4">Cruelle et câline.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="ps9" id="ps9"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i14"><b>UN DAHLIA</b></p><br> + +<p>Courtisane au sein dur, à l'oeil opaque et brun</p> +<p>S'ouvrant avec lenteur comme celui d'un boeuf,</p> +<p>Ton grand torse reluit ainsi qu'un marbre neuf.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Fleur grasse et riche, autour de toi ne flotte aucun</p> +<p>Arôme, et la beauté sereine de ton corps</p> +<p>Déroule, mate, ses impeccables accords.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tu ne sens même pas la chair, ce goût qu'au moins</p> +<p>Exhalent celles-là qui vont fanant les foins,</p> +<p>Et tu trônes, Idole insensible à l'encens.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Ainsi le Dahlia, roi vêtu de splendeur;</p> +<p>Élève, sans orgueil, sa tête sans odeur,</p> +<p>Irritant au milieu des jasmins agaçants!</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="ps10" id="ps10"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i14"><b>NEVERMORE</b></p><br> + +<p>Allons, mon pauvre coeur, allons, <i>mon vieux complice</i>,</p> +<p>Redresse et peins à neuf tous tes arcs triomphaux;</p> +<p>Brûle un encens ranci sur tes autels d'or faux;</p> +<p>Sème de fleurs les bords béants du précipice;</p> +<p>Allons, mon pauvre coeur, allons, <i>mon vieux complice!</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pousse à Dieu ton cantique, ô chantre rajeuni;</p> +<p>Entonne, orgue enroué, des <i>Te Deum</i> splendides;</p> +<p>Vieillard prématuré, mets du fard sur tes rides:</p> +<p>Couvre-toi de tapis mordorés, mur jauni;</p> +<p>Pousse à Dieu ton cantique, ô chantre rajeuni.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sonnez, grelots; sonnez, clochettes; sonnez, cloches!</p> +<p>Car mon rêve impossible a pris corps, et je l'ai</p> +<p>Entre mes bras pressé: le Bonheur, cet ailé</p> +<p>Voyageur qui de l'Homme évite les approches.</p> +<p>—Sonnez, grelots; sonnez, clochettes; sonnez, cloches!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le Bonheur a marché côte à côte avec moi;</p> +<p>Mais la FATALITÉ ne connaît point de trêve:</p> +<p>Le ver est dans le fruit, le réveil dans le rêve,</p> +<p>Et le remords est dans l'amour: telle est la loi.</p> +<p>—Le Bonheur a marché côte à côte avec moi.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="ps11" id="ps11"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i14"><b>IL BACIO</b></p><br> + +<p>Baiser! rose trémière au jardin des caresses!</p> +<p>Vif accompagnement sur le clavier des dents</p> +<p>Des doux refrains qu'Amour chante en les coeurs ardents,</p> +<p>Avec sa voix d'archange aux langueurs charmeresses!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sonore et gracieux Baiser, divin Baiser!</p> +<p>Volupté non pareille, ivresse inénarrable!</p> +<p>Salut! L'homme, penché sur ta coupe adorable,</p> +<p>S'y grise d'un bonheur qu'il ne sait épuiser.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Comme le vin du Rhin et comme la musique,</p> +<p>Tu consoles et tu berces, et le chagrin</p> +<p>Expire avec la moue en ton pli purpurin...</p> +<p>Qu'un plus grand, Goethe ou Will, te dresse un vers classique.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Moi, je ne puis, chétif trouvère de Paris,</p> +<p>T'offrir que ce bouquet de strophes enfantines:</p> +<p>Sois bénin et, pour prix, sur les lèvres mutines</p> +<p>D'Une que je connais, Baiser, descends, et ris.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="ps12" id="ps12"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i12"><b>DANS LES BOIS</b></p><br> + +<p>D'autres,—des innocents ou bien des lymphatiques,—</p> +<p>Ne trouvent dans les bois que charmes langoureux,</p> +<p>Souffles frais et parfums tièdes. Ils sont heureux!</p> +<p>D'autres s'y sentent pris—rêveurs—d'effrois mystiques.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ils sont heureux! Pour moi, nerveux, et qu'un remords</p> +<p>Épouvantable et vague affole sans relâche,</p> +<p>Par les forêts je tremble à la façon d'un lâche</p> +<p>Qui craindrait une embûche ou qui verrait des morts.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ces grands rameaux jamais apaisés, comme l'onde.</p> +<p>D'où tombe un noir silence avec une ombre encor</p> +<p>Plus noire, tout ce morne et sinistre décor</p> +<p>Me remplit d'une horreur triviale et profonde.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Surtout les soirs d'été: la rougeur du couchant</p> +<p>Se fond dans le gris bleu des brumes qu'elle teinte</p> +<p>D'incendie et de sang; et l'angélus qui tinte</p> +<p>Au lointain semble un cri plaintif se rapprochant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le vent se lève chaud et lourd, un frisson passe</p> +<p>Et repasse, toujours plus fort, dans l'épaisseur</p> +<p>Toujours plus sombre des hauts chênes, obsesseur,</p> +<p>Et s'éparpille, ainsi qu'un miasme, dans l'espace.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La nuit vient. Le hibou s'envole. C'est l'instant</p> +<p>Où l'on songe aux récits des aïeules naïves...</p> +<p>Sous un fourré, là-bas, là-bas, des sources vives</p> +<p>Font un bruit d'assassins postés se concertant.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="ps13" id="ps13"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i8"><b>NOCTURNE PARISIEN</b></p><br> +<p class="i28"><i>A Edmond Lepelletier</i>.</p><br> + +<p>Roule, roule ton flot indolent, morne Seine,—</p> +<p>Sur tes ponts qu'environne une vapeur malsaine</p> +<p>Bien des corps ont passé, morts, horribles, pourris,</p> +<p>Dont les âmes avaient pour meurtrier Paris.</p> +<p>Mais tu n'en traînes pas, en tes ondes glacées,</p> +<p>Autant que ton aspect m'inspire de pensées!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le Tibre a sur ses bords des ruines qui font</p> +<p>Monter le voyageur vers un passé profond,</p> +<p>Et qui, de lierre noir et de lichen couvertes,</p> +<p>Apparaissent, tas gris, parmi les herbes vertes.</p> +<p>Le gai Guadalquivir rit aux blonds orangers</p> +<p>Et reflète, les soirs, des boléros légers,</p> +<p>Le Pactole a son or, le Bosphore a sa rive</p> +<p>Où vient faire son kief l'odalisque lascive.</p> +<p>Le Rhin est un burgrave, et c'est un troubadour</p> +<p>Que le Lignon, et c'est un ruffian que l'Adour.</p> +<p>Le Nil, au bruit plaintif de ses eaux endormies,</p> +<p>Berce de rêves doux le sommeil des momies.</p> +<p>Le grand Meschascébé, fier de ses joncs sacrés,</p> +<p>Charrie augustement ses îlots mordorés,</p> +<p>Et soudain, beau d'éclairs, de fracas et de fastes,</p> +<p>Splendidement s'écroule en Niagaras vastes.</p> +<p>L'Eurotas, où l'essaim des cygnes familiers</p> +<p>Mêle sa grâce blanche au vert mat des lauriers,</p> +<p>Sous son ciel clair que raie un vol de gypaète,</p> +<p>Rhythmique et caressant, chante ainsi qu'un poète.</p> +<p>Enfin, Ganga, parmi les hauts palmiers tremblants</p> +<p>Et les rouges padmas, marche à pas fiers et lents</p> +<p>En appareil royal, tandis qu'au loin la foule</p> +<p>Le long des temples va, hurlant, vivante houle,</p> +<p>Au claquement massif des cymbales de bois,</p> +<p>Et qu'accroupi, filant ses notes de hautbois,</p> +<p>Du saut de l'antilope agile attendant l'heure,</p> +<p>Le tigre jaune au dos rayé s'étire et pleure.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Toi, Seine, tu n'as rien. Deux quais, et voilà tout,</p> +<p>Deux quais crasseux, semés de l'un à l'autre bout</p> +<p>D'affreux bouquins moisis et d'une foule insigne</p> +<p>Qui fait dans l'eau des ronds et qui pêche à la ligne.</p> +<p>Oui, mais quand vient le soir, raréfiant enfin</p> +<p>Les passants allourdis de sommeil ou de faim,</p> +<p>Et que le couchant met au ciel des taches rouges,</p> +<p>Qu'il fait bon aux rêveurs descendre de leurs bouges</p> +<p>Et, s'accoudant au pont de la Cité, devant</p> +<p>Notre-Dame, songer, coeur et cheveux au vent!</p> +<p>Les nuages, chassés par la brise nocturne,</p> +<p>Courent, cuivreux et roux, dans l'azur taciturne.</p> +<p>Sur la tête d'un roi du portail, le soleil,</p> +<p>Au moment de mourir, pose un baiser vermeil.</p> +<p>L'Hirondelle s'enfuit à l'approche de l'ombre.</p> +<p>Et l'on voit voleter la chauve-souris sombre.</p> +<p>Tout bruit s'apaise autour. A peine un vague son</p> +<p>Dit que la ville est là qui chante sa chanson,</p> +<p>Qui lèche ses tyrans et qui mord ses victimes;</p> +<p>Et c'est l'aube des vols, des amours et des crimes.</p> +<p>—Puis, tout à coup, ainsi qu'un ténor effaré</p> +<p>Lançant dans l'air bruni son cri désespéré,</p> +<p>Son cri qui se lamente, et se prolonge, et crie,</p> +<p>Éclate en quelque coin l'orgue de Barbarie:</p> +<p>Il brame un de ces airs, romances ou polkas,</p> +<p>Qu'enfants nous tapotions sur nos harmonicas</p> +<p>Et qui font, lents ou vifs, réjouissants ou tristes,</p> +<p>Vibrer l'âme aux proscrits, aux femmes, aux artistes.</p> +<p>C'est écorché, c'est faux, c'est horrible, c'est dur,</p> +<p>Et donnerait la fièvre à Rossini, pour sûr;</p> +<p>Ces rires sont traînés, ces plaintes sont hachées;</p> +<p>Sur une clef de sol impossible juchées,</p> +<p>Les notes ont un rhume et les <i>do</i> sont des <i>la</i>,</p> +<p>Mais qu'importe! l'on pleure en entendant cela!</p> +<p>Mais l'esprit, transporté dans le pays des rêves,</p> +<p>Sent à ces vieux accords couler en lui des sèves;</p> +<p>La pitié monte au coeur et les larmes aux yeux,</p> +<p>Et l'on voudrait pouvoir goûter la paix des cieux,</p> +<p>Et dans une harmonie étrange et fantastique</p> +<p>Qui tient de la musique et tient de la plastique,</p> +<p>L'âme, les inondant de lumière et de chant,</p> +<p>Mêle les sons de l'orgue aux rayons du couchant!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Et puis l'orgue s'éloigne, et puis c'est le silence,</p> +<p>Et la nuit terne arrive et Vénus se balance</p> +<p>Sur une molle nue au fond des cieux obscurs:</p> +<p>On allume les becs de gaz le long des murs.</p> +<p>Et l'astre et les flambeaux font des zigzags fantasques</p> +<p>Dans le fleuve plus noir que le velours des masques;</p> +<p>Et le contemplateur sur le haut garde-fou</p> +<p>Par l'air et par les ans rouillé comme un vieux sou</p> +<p>Se penche, en proie aux vents néfastes de l'abîme.</p> +<p>Pensée, espoir serein, ambition sublime,</p> +<p>Tout, jusqu'au souvenir, tout s'envole, tout fuit,</p> +<p>Et l'on est seul avec Paris, l'Onde et la Nuit!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Sinistre trinité! De l'ombre dures portes!</p> +<p>Mané-Thécel-Pharès des illusions mortes!</p> +<p>Vous êtes toutes trois, ô Goules de malheur,</p> +<p>Si terribles, que l'Homme, ivre de la douleur</p> +<p>Que lui font en perçant sa chair vos doigts de spectre,</p> +<p>L'Homme, espèce d'Oreste à qui manque une Électre,</p> +<p>Sous la fatalité de votre regard creux</p> +<p>Ne peut rien et va droit au précipice affreux;</p> +<p>Et vous êtes aussi toutes trois si jalouses</p> +<p>De tuer et d'offrir au grand Ver des épouses</p> +<p>Qu'on ne sait que choisir entre vos trois horreurs,</p> +<p>Et si l'on craindrait moins périr par les terreurs</p> +<p>Des Ténèbres que sous l'Eau sourde, l'Eau profonde,</p> +<p>Ou dans tes bras fardés, Paris, reine du monde!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Et tu coules toujours, Seine, et, tout en rampant,</p> +<p>Tu traînes dans Paris ton cours de vieux serpent,</p> +<p>De vieux serpent boueux, emportant vers tes havres</p> +<p>Tes cargaisons de bois, de houille et de cadavres!</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="ps14" id="ps14"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i14"><b>MARCO</b><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a></p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> L'auteur prévient que le rythme et le dessin de cette +ritournelle sont empruntés à un poème faisant partie du recueil de M. +J.-T. de Saint-Germain: <i>les Roses de Noël</i> (<i>Mignon</i>). Il a cru +intéressant d'exploiter au profit d'un tout autre ordre d'idées une forme +lyrique un peu naïve peut-être, mais assez harmonieuse toutefois dans sa +maladresse même, et qui n'a point trop mal réussi, ce semble, à son +inventeur, poète aimable.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Quand Marco passait, tous les jeunes hommes</p> +<p>Se penchaient pour voir ses yeux, des Sodomes</p> +<p>Où les feux d'Amour brûlaient sans pitié</p> +<p>Ta pauvre cahute, ô froide Amitié;</p> +<p>Tout autour dansaient des parfums mystiques</p> +<p>Où l'âme, en pleurant, s'anéantissait.</p> +<p>Sur ses cheveux roux un charme glissait;</p> +<p>Sa robe rendait d'étranges musiques</p> +<p class="i8"> Quand Marco passait.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Quand Marco chantait, ses mains, sur l'ivoire,</p> +<p>Évoquaient souvent la profondeur noire</p> +<p>Des airs primitifs que nul n'a redits,</p> +<p>Et sa voix montait dans les paradis</p> +<p>De la symphonie immense des rêves,</p> +<p>Et l'enthousiasme alors transportait</p> +<p>Vers des cieux <i>connus</i> quiconque écoutait</p> +<p>Ce timbre d'argent qui vibrait sans trèves,</p> +<p class="i8"> Quand Marco chantait.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Quand Marco pleurait, ses terribles larmes</p> +<p>Défiaient l'éclat des plus belles armes;</p> +<p>Ses lèvres de sang fonçaient leur carmin</p> +<p>Et son désespoir n'avait rien d'humain;</p> +<p>Pareil au foyer que l'huile exaspère,</p> +<p>Son courroux croissait, rouge, et l'on aurait</p> +<p>Dit d'une lionne à l'âpre forêt</p> +<p>Communiquant sa terrible colère,</p> +<p class="i8">Quand Marco pleurait.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Quand Marco dansait, sa jupe moirée</p> +<p>Allait et venait comme une marée,</p> +<p>Et, tel qu'un bambou flexible, son flanc</p> +<p>Se tordait, faisant saillir son sein blanc;</p> +<p>Un éclair partait. Sa jambe de marbre,</p> +<p>Emphatiquement cynique, haussait</p> +<p>Ses mates splendeurs, et cela faisait</p> +<p>Le bruit du vent de la nuit dans un arbre,</p> +<p class="i8">Quand Marco dansait.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Quand Marco dormait, oh! quels parfums d'ambre</p> +<p>Et de chair mêlés opprimaient la chambre!</p> +<p>Sous les draps la ligne exquise du dos</p> +<p>Ondulait, et dans l'ombre des rideaux</p> +<p>L'haleine montait, rhythmique et légère;</p> +<p>Un sommeil heureux et calme fermait</p> +<p>Ses yeux, et ce doux mystère charmait</p> +<p>Les vagues objets parmi l'étagère,</p> +<p class="i8">Quand Marco dormait.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais quand elle aimait, des flots de luxure</p> +<p>Débordaient, ainsi que d'une blessure</p> +<p>Sort un sang vermeil qui fume et qui bout,</p> +<p>De ce corps cruel que son crime absout:</p> +<p>Le torrent rompait les digues de l'âme,</p> +<p>Noyait la pensée, et bouleversait</p> +<p>Tout sur son passage, et rebondissait</p> +<p>Souple et dévorant comme de la flamme,</p> +<p class="i8">Et puis se glaçait.</p> + </div> </div> +<br> + + + +<a name="ps15" id="ps15"></a> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i12"><b>CESAR BORGIA</b></p><br> +<p class="i10">PORTRAIT EN PIED</p><br> + +<p>Sur fond sombre noyant un riche vestibule</p> +<p>Où le buste d'Horace et celui de Tibulle</p> +<p>Lointain et de profil rêvent en marbre blanc,</p> +<p>La main gauche au poignard et la main droite au flanc,</p> +<p>Tandis qu'un rire doux redresse la moustache,</p> +<p>Le duc CÉSAR, un grand costume, se détache.</p> +<p>Les yeux noirs, les cheveux noirs et le velours noir</p> +<p>Vont contrastant, parmi l'or somptueux d'un soir,</p> +<p>Avec la pâleur mate et belle du visage</p> +<p>Vu de trois quarts et très ombré, suivant l'usage</p> +<p>Des Espagnols ainsi que des Vénitiens,</p> +<p>Dans les portraits de rois et de praticiens.</p> +<p>Le nez palpite, fin et droit. La bouche, rouge,</p> +<p>Est mince, et l'on dirait que la tenture bouge</p> +<p>Au souffle véhément qui doit s'en exhaler.</p> +<p>Et le regard errant avec laisser-aller,</p> +<p>Devant lui, comme il sied aux anciennes peintures,</p> +<p>Fourmille de pensers énormes d'aventures.</p> +<p>Et le front, large et pur, sillonné d'un grand pli,</p> +<p>Sans doute de projets formidables rempli,</p> +<p>Médite sous la toque où frissonne une plume</p> +<p>S'élançant hors d'un noeud de rubis qui s'allume.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="ps16" id="ps16"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6"><b>LA MORT DE PHILIPPE II</b></p><br> +<p class="i30"><i>A Louis-Xavier de Ricard.</i></p><br> + +<p>Le coucher d'un soleil de septembre ensanglante</p> +<p>La plaine morne et l'âpre arête des sierras</p> +<p>Et de la brume au loin l'installation lente.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le Guadarrama pousse entre les sables ras</p> +<p>Son flot hâtif qui va réfléchissant par places</p> +<p>Quelques oliviers nains tordant leurs maigres bras.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le grand vol anguleux des éperviers rapaces</p> +<p>Raye à l'ouest le ciel mat et rouge qui brunit,</p> +<p>Et leur cri rauque grince à travers les espaces.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Despotique, et dressant au-devant du zénith</p> +<p>L'entassement brutal de ses tours octogones,</p> +<p>L'Escurial étend son orgueil de granit.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les murs carrés, percés de vitraux monotones,</p> +<p>Montent droits, blancs et nus, sans autres ornements</p> +<p>Que quelques grils sculptés qu'alternent des couronnes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Avec des bruits pareils aux rudes hurlements</p> +<p>D'un ours que des bergers navrent de coups de pioches</p> +<p>Et dont l'écho redit les râles alarmants,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Torrent de cris roulant ses ondes sur les roches,</p> +<p>Et puis s'évaporant en de murmures longs,</p> +<p>Sinistrement dans l'air, du soir, tintent les cloches.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Par les cours du palais, où l'ombre met ses plombs,</p> +<p>Circule—tortueux serpent hiératique—</p> +<p>Une procession de moines aux frocs blonds</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Qui marchent un par un, suivant l'ordre ascétique,</p> +<p>Et qui, pieds nus, la corde aux reins, un cierge en main,</p> +<p>Ululent d'une voix formidable un cantique.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Qui donc ici se meurt? Pour qui sur le chemin</p> +<p>Cette paille épandue et ces croix long-voilées</p> +<p>Selon le rituel catholique romain?—</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La chambre est haute, vaste et sombre. Niellées,</p> +<p>Les portes d'acajou massif tournent sans bruit,</p> +<p>Leurs serrures étant, comme leurs gonds, huilées.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Une vague rougeur plus triste que la nuit</p> +<p>Filtre à rais indécis par les plis des tentures</p> +<p>A travers les vitraux où le couchant reluit,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et fait papilloter sur les architectures,</p> +<p>A l'angle des objets, dans l'ombre du plafond,</p> +<p>Ce halo singulier qu'ont voit dans les peintures.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Parmi le clair-obscur transparent et profond</p> +<p>S'agitent effarés des hommes et des femmes</p> +<p>A pas furtifs, ainsi que les hyènes font.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Riches, les vêtements des seigneurs et des dames</p> +<p>Velours panne, satin soie, hermine et brocart,</p> +<p>Chantent l'ode du luxe en chatoyantes gammes,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et, trouant par éclairs distancés avec art</p> +<p>L'opaque demi-jour, les cuirasses de cuivre</p> +<p>Des gardes alignés scintillent de trois quart</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Un homme en robe noire, à visage de guivre,</p> +<p>Se penche, en caressant de la main ses fémurs.</p> +<p>Sur un lit, comme l'on se penche sur un livre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Des rideaux de drap d'or roides comme des murs</p> +<p>Tombent d'un dais de bois d'ébène en droite ligne,</p> +<p>Dardant à temps égaux l'oeil des diamants durs.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dans le lit, un vieillard d'une maigreur insigne</p> +<p>Égrène un chapelet, qu'il baise par moment,</p> +<p>Entre ses doigts crochus comme des brins de vigne</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ses lèvres font ce sourd et long marmottement,</p> +<p>Dernier signe de vie et premier d'agonie,</p> +<p>—Et son haleine pue épouvantablement.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dans sa barbe couleur d'amarante ternie,</p> +<p>Parmi ses cheveux blancs où luisent des tons roux</p> +<p>Sous son linge bordé de dentelle jaunie,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Avides, empressés, fourmillants, et jaloux</p> +<p>De pomper tout le sang malsain du mourant fauve,</p> +<p>En bataillons serrés vont et viennent les poux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est le Roi, ce mourant qu'assisté un mire chauve,</p> +<p>Le Roi Philippe Deux d'Espagne,—Saluez!</p> +<p>Et l'aigle autrichien s'effare dans l'alcôve,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et de grands écussons, aux murailles cloués,</p> +<p>Brillent, et maints drapeaux où l'oiseau noir s'étale</p> +<p>Pendent deçà delà, vaguement remués!...</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—La porte s'ouvre. Un flot de lumière brutale</p> +<p>Jaillit soudain, déferle et bientôt s'établit</p> +<p>Par l'ampleur de la chambre en nappe horizontale:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Porteurs de torches, roux, et que l'extase emplit,</p> +<p>Entrent dix capucins qui restent en prière:</p> +<p>Un d'entre eux se détache et marche droit au lit.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il est grand, jeune et maigre, et son pas est de pierre,</p> +<p>Et les élancements farouches de la Foi</p> +<p>Rayonnent à travers les cils de sa paupière;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Son pied ferme et pesant et lourd, comme la Loi,</p> +<p>Sonne sur les tapis, régulier, emphatique;</p> +<p>Les yeux baissés en terre, il marche droit au Roi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et tous sur son trajet dans un geste extatique</p> +<p>S'agenouillent, frappant trois fois du poing leur sein,</p> +<p>Car il porte avec lui le sacré Viatique.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Du lit s'écarte avec respect le matassin,</p> +<p>Le médecin du corps, en pareille occurrence,</p> +<p>Devant céder la place, Ame, à ton médecin.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La figure du Roi, qu'étire la souffrance,</p> +<p>A l'approche du fray se rassérène un peu.</p> +<p>Tant la religion est grosse d'espérance!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le moine, cette fois, ouvrant son oeil de feu,</p> +<p>Tout brillant de pardons mêlés à des reproches,</p> +<p>S'arrête, messager des justices de Dieu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Sinistrement dans l'air du soir tintent les cloches.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et la Confession commence. Sur le flanc</p> +<p>Se retournant, le roi, d'un ton sourd, bas et grêle,</p> +<p>Parle de feux, de juifs, de bûchers et de sang.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—«Vous repentiriez-vous par hasard de ce zèle?</p> +<p>Brûler des juifs, mais c'est une dilection!</p> +<p>Vous fûtes, ce faisant, orthodoxe et fidèle.»—</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et, se pétrifiant dans l'exaltation,</p> +<p>Le Révérend, les bras croisés en croix, tête dressée,</p> +<p>Semble l'esprit sculpté de l'Inquisition.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ayant repris haleine, et d'une voix cassée,</p> +<p>Péniblement, et comme arrachant par lambeaux</p> +<p>Un remords douloureux du fond de sa pensée,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le Roi, dont la lueur tragique des flambeaux</p> +<p>Éclaire le visage osseux et le front blême,</p> +<p>Prononce ces mots: Flandre, Albe, morts, sacs, tombeaux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—«Les Flamands, révoltés contre l'Église même,</p> +<p>Furent très justement punis, à votre los,</p> +<p>Et je m'étonne, ô Roi, de ce doute suprême.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Poursuivez.»—Et le roi parla de don Carlos.</p> +<p>Et deux larmes coulaient tremblantes sur sa joue</p> +<p>Palpitante et collée affreusement à l'os.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—«Vous déplorez cet acte, et moi je vous en loue!</p> +<p>L'Infant, certes, était coupable au dernier point,</p> +<p>Ayant voulu tirer l'Espagne dans la boue</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«De l'hérésie anglaise, et de plus n'ayant point</p> +<p>Frémi de conspirer—ô ruses abhorrées!—</p> +<p>Et contre un Père, et contre un Maître, et contre un Oint!»—</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le moine ensuite dit les formules sacrées</p> +<p>Par quoi tous nos péchés nous sont remis, et puis,</p> +<p>Prenant l'Hostie avec ses deux mains timorées,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sur la langue du Roi la déposa. Tous bruits</p> +<p>Se sont tus, et la Cour, pliant dans la détresse,</p> +<p>Pria, muette et pâle, et nul n'a su depuis</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Si sa prière fut sincère ou bien traîtresse.</p> +<p>—Qui dira les pensers obscurs que protégea</p> +<p>Ce silence, brouillard complice qui se dresse?—</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ayant communié, le Roi se replongea</p> +<p>Dans l'ampleur des coussins, et la béatitude</p> +<p>De l'Absolution reçue ouvrant déjà</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'oeil de son âme au jour clair de la certitude,</p> +<p>épanouit ses traits en un sourire exquis</p> +<p>Qui tenait de la fièvre et de la quiétude.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et tandis qu'alentour ducs, comtes et marquis,</p> +<p>Pleins d'angoisses, fichaient leurs yeux sous la courtine.</p> +<p>L'âme du Roi montait aux cieux conquis.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Puis le râle des morts hurla dans la poitrine</p> +<p>De l'auguste malade avec des sursauts fous:</p> +<p>Tel l'ouragan passe à travers une ruine.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et puis, plus rien; et puis, sortant par mille trous,</p> +<p>Ainsi que des serpents frileux de leur repaire,</p> +<p>Sur le corps froid les vers se mêlèrent aux poux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Philippe Deux était à la droite du Père.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="ps17" id="ps17"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i12"><b>ÉPILOGUE</b></p><br> +<p class="i16"><b>I</b></p><br> + +<p>Le soleil, moins ardent, luit clair au ciel moins dense.</p> +<p>Balancés par un vent automnal et berceur,</p> +<p>Les rosiers du jardin s'inclinent en cadence.</p> +<p>L'atmosphère ambiante a des baisers de soeur,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La Nature a quitté pour cette fois son trône</p> +<p>De splendeur, d'ironie et de sérénité:</p> +<p>Clémente, elle descend, par l'ampleur de l'air jaune,</p> +<p>Vers l'homme, son sujet pervers et révolté.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Du pan de son manteau que l'abîme constelle,</p> +<p>Elle daigne essuyer les moiteurs de nos fronts,</p> +<p>Et son âme éternelle et sa forme immortelle</p> +<p>Donnent calme et vigueur à nos coeurs mous et prompts.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le frais balancement des ramures chenues,</p> +<p>L'horizon élargi plein de vagues chansons,</p> +<p>Tout, jusqu'au vol joyeux des oiseaux et des nues,</p> +<p>Tout aujourd'hui console et délivre.—Pensons.</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>II</b></p><br> + +<p>Donc, c'en est fait. Ce livre est clos. Chères Idées</p> +<p>Qui rayiez mon ciel gris de vos ailes de feu</p> +<p>Dont le vent caressait mes tempes obsédées,</p> +<p>Vous pouvez revoler devers l'Infini bleu!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et toi, Vers qui tintais, et toi, Rime sonore,</p> +<p>Et vous, Rythmes chanteurs, et vous, délicieux</p> +<p>Ressouvenirs, et vous, Rêves, et vous encore,</p> +<p>Images qu'évoquaient mes désirs anxieux,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il faut nous séparer. Jusqu'aux jours plus propices</p> +<p>Ou nous réunira l'Art, notre maître, adieu,</p> +<p>Adieu, doux compagnons, adieu, charmants complices!</p> +<p>Vous pouvez revoler devers l'Infini bleu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Aussi bien, nous avons fourni notre carrière</p> +<p>Et le jeune étalon de notre bon plaisir,</p> +<p>Tout affolé qu'il est de sa course première,</p> +<p>A besoin d'un peu d'ombre et de quelque loisir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Car toujours nous t'avons fixée, ô Poésie,</p> +<p>Notre astre unique et notre unique passion,</p> +<p>T'ayant seule pour guide et compagne choisie,</p> +<p>Mère, et nous méfiant de l'Inspiration.</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>III</b></p><br> + +<p>Ah! l'Inspiration superbe et souveraine,</p> +<p>L'Égérie aux regards lumineux et profonds,</p> +<p>Le Genium commode et l'Erato soudaine,</p> +<p>L'Ange des vieux tableaux avec des ors au fond,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La Muse, dont la voix est puissante sans doute,</p> +<p>Puisqu'elle fait d'un coup dans les premiers cerveaux,</p> +<p>Comme ces pissenlits dont s'émaille la route,</p> +<p>Pousser tout un jardin de poèmes nouveaux,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La Colombe, le Saint-Esprit, le saint délire,</p> +<p>Les Troubles opportuns, les Transports complaisants,</p> +<p>Gabriel et son luth, Apollon et sa lyre,</p> +<p>Ah! l'Inspiration, on l'invoque à seize ans!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ce qu'il nous faut à nous, les Suprêmes Poèles</p> +<p>Qui vénérons les Dieux et qui n'y croyons pas,</p> +<p>A nous dont nul rayon n'auréola les têtes,</p> +<p>Dont nulle Béatrix n'a dirigé les pas,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>A nous qui ciselons les mots comme des coupes</p> +<p>Et qui faisons des vers émus très froidement,</p> +<p>A nous qu'on ne voit point les soirs aller par groupes</p> +<p>Harmonieux au bord des <i>lacs</i> et nous pàmant,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ce qu'il nous faut, à nous, c'est, aux lueurs des lampes,</p> +<p>La science conquise et le sommeil dompté,</p> +<p>C'est le front dans les mains du vieux Faust des estampes,</p> +<p>C'est l'Obstination et c'est la Volonté!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est la Volonté sainte, absolue, éternelle,</p> +<p>Cramponnée au projet comme un noble condor</p> +<p>Aux flancs fumants de peur d'un buffle, et d'un coup d'aile</p> +<p>Emportant son trophée à travers les cieux d'or!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ce qu'il nous faut à nous, c'est l'étude sans trêve,</p> +<p>C'est l'effort inouï, le combat non pareil,</p> +<p>C'est la nuit, l'âpre nuit du travail, d'où se lève</p> +<p>Lentement, lentement, l'Oeuvre, ainsi qu'un soleil!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Libre à nos Inspirés, coeurs qu'une oeillade enflamme.</p> +<p>D'abandonner leur être aux vents comme un bouleau:</p> +<p>Pauvres gens! l'Art n'est pas d'éparpiller son âme:</p> +<p>Est-elle eu marbre, ou non, la Vénus de Milo?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Nous donc, sculptons avec le ciseau des Pensées</p> +<p>Le bloc vierge du Beau, Paros immaculé,</p> +<p>Et faisons-en surgir sous nos mains empressées</p> +<p>Quelque pure statue au péplos étoile,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Afin qu'un jour, frappant de rayons gris et roses</p> +<p>Le chef-d'oeuvre serein, comme un nouveau Memnon</p> +<p>L'Aube-Postérité, fille des Temps moroses,</p> +<p>Fasse dans l'air futur retentir notre nom!</p> + </div> </div> +<br><br><br> + + + + +<a name="fg" id="fg"></a> +<h2>FÊTES GALANTES</h2> +<br><br> + + + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"><b>CLAIR DE LUNE</b></p><br> + +<p>Votre âme est un paysage choisi</p> +<p>Que vont charmants masques et bergamasques,</p> +<p>Jouant du luth et dansant et quasi</p> +<p>Tristes sous leurs déguisements fantasques.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tout en chantant sur le mode mineur</p> +<p>L'amour vainqueur et la vie opportune,</p> +<p>Ils n'ont pas l'air de croire à leur bonheur</p> +<p>Et leur chanson se mêle au clair de lune,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Au calme clair de lune triste et beau,</p> +<p>Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres</p> +<p>Et sangloter d'extase les jets d'eau,</p> +<p>Les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="fg2" id="fg2"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"><b>PANTOMIME</b></p><br> + +<p>Pierrot, qui n'a rien d'un Clitandre,</p> +<p>Vide un flacon sans plus attendre,</p> +<p>Et, pratique, entame un pâté.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cassandre, au fond de l'avenue,</p> +<p>Verse une larme méconnue</p> +<p>Sur son neveu déshérité.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ce faquin d'Arlequin combine</p> +<p>L'enlèvement de Colombine</p> +<p>Et pirouette quatre fois.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Colombine rêve, surprise</p> +<p>De sentir un coeur dans la brise</p> +<p>Et d'entendre en son coeur des voix.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="fg3" id="fg3"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"><b>SUR L'HERBE</b></p><br> + +<p>L'abbé divague.—Et toi, marquis,</p> +<p>Tu mets de travers ta perruque.</p> +<p>—Ce vieux vin de Chypre est exquis</p> +<p>Moins, Camargo, que votre nuque.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Ma flamme...—Do, mi, sol, la, si.</p> +<p>—L'abbé, ta noirceur se dévoile.</p> +<p>—Que je meure, Mesdames, si</p> +<p>Je ne vous décroche une étoile.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Je voudrais être petit chien!</p> +<p>—Embrassons nos bergères, l'une</p> +<p>Après l'autre.—Messieurs, eh bien?</p> +<p>—Do, mi, sol.—Hé! bonsoir la Lune!</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="fg4" id="fg4"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i12"><b>L'ALLÉE</b></p><br> + +<p>Fardée et peinte comme au temps des bergeries,</p> +<p>Frêle parmi les noeuds énormes de rubans,</p> +<p>Elle passe, sous les ramures assombries,</p> +<p>Dans l'allée où verdit la mousse des vieux bancs,</p> +<p>Avec mille façons et mille afféteries</p> +<p>Qu'on garde d'ordinaire aux perruches chéries.</p> +<p>Sa longue robe à queue est bleue, et l'éventail</p> +<p>Qu'elle froisse en ses doigts fluets aux larges bagues</p> +<p>S'égaie en des sujets érotiques, si vagues</p> +<p>Qu'elle sourit, tout en rêvant, à maint détail.</p> +<p>—Blonde en somme. Le nez mignon avec la bouche</p> +<p>Incarnadine, grasse, et divine d'orgueil</p> +<p>Inconscient.—D'ailleurs plus fine que la mouche</p> +<p>Qui ravive l'éclat un peu niais de l'oeil.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="fg5" id="fg5"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i8"><b>A LA PROMENADE</b></p><br> + +<p>Le ciel si pâle et les arbres si grêles</p> +<p>Semblent sourire à nos costumes clairs</p> +<p>Qui vont flottant légers avec des airs</p> +<p>De nonchalance et des mouvements d'ailes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et le vent doux ride l'humble bassin,</p> +<p>Et la lueur du soleil qu'atténue</p> +<p>L'ombre des bas tilleuls de l'avenue</p> +<p>Nous parvient bleue et mourante à dessein.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Trompeurs exquis et coquettes charmantes</p> +<p>Coeurs tendres mais affranchis du serment</p> +<p>Nous devisons délicieusement,</p> +<p>Et les amants lutinent les amantes</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De qui la main imperceptible sait</p> +<p>Parfois donner un soufflet qu'on échange</p> +<p>Contre un baiser sur l'extrême phalange</p> +<p>Du petit doigt, et comme la chose est</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Immensément excessive et farouche,</p> +<p>On est puni par un regard très sec,</p> +<p>Lequel contraste, au demeurant, avec</p> +<p>La moue assez clémente de la bouche.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="fg6" id="fg6"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i8"><b>DANS LA GROTTE</b></p><br> + +<p class="i4">Là, je me tue à vos genoux!</p> +<p class="i4">Car ma détresse est infinie,</p> +<p>Et la tigresse épouvantable d'Hyrcanie</p> +<p class="i4">Est une agnelle au prix de vous.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i4">Oui, céans, cruelle Clymène,</p> +<p class="i4">Ce glaive qui, dans maints combats,</p> +<p>Mit tant de Scipions et de Cyrus à bas,</p> +<p class="i4">Va finir ma vie et ma peine!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i4">Ai-je même besoin de lui</p> +<p class="i4">Pour descendre aux Champs-Elysées?</p> +<p>Amour perça-t-il pas de flèches aiguisées</p> +<p class="i4">Mon coeur, dès que votre oeil m'eût lui?</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="fg7" id="fg7"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"><b>LES INGÉNUS</b></p><br> + +<p>Les hauts talons luttaient avec les longues jupes,</p> +<p>En sorte que, selon le terrain et le vent,</p> +<p>Parfois luisaient des bas de jambe, trop souvent</p> +<p>Interceptés!—et nous aimions ce jeu de dupes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Parfois aussi le dard d'un insecte jaloux</p> +<p>Inquiétait le col des belles, sous les branches,</p> +<p>Et c'était des éclairs soudains de nuques blanches</p> +<p>Et ce régal comblait nos jeunes yeux de fous.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le soir tombait, un soir équivoque d'automne:</p> +<p>Les belles, se pendant rêveuses à nos bras,</p> +<p>Dirent alors des mots si spécieux, tout bas,</p> +<p>Que notre âme depuis ce temps tremble et s'étonne.</p> + </div> </div> +<br> + + + +<a name="fg8" id="fg8"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i12"><b>CORTÈGE</b></p><br> + +<p>Un singe en veste de brocart</p> +<p>Trotte et gambade devant elle</p> +<p>Qui froisse un mouchoir de dentelle</p> +<p>Dans sa main gantée avec art,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tandis qu'un négrillon tout rouge</p> +<p>Maintient à tour de bras les pans</p> +<p>De sa lourde robe en suspens,</p> +<p>Attentif à tout pli qui bouge;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le singe ne perd pas des yeux</p> +<p>La gorge blanche de la dame.</p> +<p>Opulent trésor que réclame</p> +<p>Le torse nu de l'un des dieux;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le négrillon parfois soulève</p> +<p>Plus haut qu'il ne faut, l'aigrefin,</p> +<p>Son fardeau somptueux, afin</p> +<p>De voir ce dont la nuit il rêve;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle va par les escaliers,</p> +<p>Et ne paraît pas davantage</p> +<p>Sensible à l'insolent suffrage</p> +<p>De ses animaux familiers.</p> + </div> </div> +<br> + +<a name="fg9" id="fg9"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i8"><b>LES COQUILLAGES</b></p><br> + +<p>Chaque coquillage incrusté</p> +<p>Dans la grotte où nous nous aimâmes</p> +<p>A sa particularité,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'un a la pourpre de nos âmes</p> +<p>Dérobée au sang de nos coeurs</p> +<p>Quand je brûle et que tu t'enflammes;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cet autre affecte tes langueurs</p> +<p>Et tes pâleurs alors que, lasse,</p> +<p>Tu m'en veux de mes yeux moqueurs;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Celui-ci contrefait la grâce</p> +<p>De ton oreille, et celui-là</p> +<p>Ta nuque rose, courte et grasse;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais un, entre autres, me troubla.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="fg10" id="fg10"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"><b>EN PATINANT</b></p><br> + +<p>Nous fûmes dupes, vous et moi,</p> +<p>De manigances mutuelles,</p> +<p>Madame, à cause de l'émoi</p> +<p>Dont l'Été férut nos cervelles.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le Printemps avait bien un peu</p> +<p>Contribué, si ma mémoire</p> +<p>Est bonne, à brouiller notre jeu,</p> +<p>Mais que d'une façon moins noire!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car au printemps l'air est si frais</p> +<p>Qu'en somme les roses naissantes,</p> +<p>Qu'Amour semble entr'ouvrir exprès,</p> +<p>Ont des senteurs presque innocentes;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et même les lilas ont beau</p> +<p>Pousser leur haleine poivrée,</p> +<p>Dans l'ardeur du soleil nouveau,</p> +<p>Cet excitant au plus récrée,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tant le zéphir souffle, moqueur,</p> +<p>Dispersant l'aphrodisiaque</p> +<p>Effluve, en sorte que le coeur</p> +<p>Chôme et que même l'esprit vaque,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et qu'émoustillés, les cinq sens</p> +<p>Se mettent alors de la fête,</p> +<p>Mais seuls, tout seuls, bien seuls et sans</p> +<p>Que la crise monte à la tête.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ce fut le temps, sous de clairs ciels</p> +<p>(Vous en souvenez-vous, Madame?),</p> +<p>Des baisers superficiels</p> +<p>Et des sentiments à fleur d'âme,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Exempts de folles passions,</p> +<p>Pleins d'une bienveillance amène.</p> +<p>Comme tous deux nous jouissions</p> +<p>Sans enthousiasme—et sans peine!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Heureux instants!—mais vint l'Été:</p> +<p>Adieu, rafraîchissantes brises?</p> +<p>Un vent de lourde volupté</p> +<p>Investit nos âmes surprises.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Des fleurs aux calices vermeils</p> +<p>Nous lancèrent leurs odeurs mûres,</p> +<p>Et partout les mauvais conseils</p> +<p>Tombèrent sur nous des ramures</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Nous cédâmes à tout cela,</p> +<p>Et ce fut un bien ridicule</p> +<p>Vertigo qui nous affola</p> +<p>Tant que dura la canicule.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Rires oiseux, pleurs sans raisons,</p> +<p>Mains indéfiniment pressées,</p> +<p>Tristesses moites, pâmoisons,</p> +<p>Et quel vague dans les pensées!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'automne heureusement, avec</p> +<p>Son jour froid et ses bises rudes,</p> +<p>Vint nous corriger, bref et sec,</p> +<p>De nos mauvaises habitudes,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et nous induisit brusquement</p> +<p>En l'élégance réclamée</p> +<p>De tout irréprochable amant</p> +<p>Comme de toute digne aimée...</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Or cet Hiver, Madame, et nos</p> +<p>Parieurs tremblent pour leur bourse,</p> +<p>Et déjà les autres traîneaux</p> +<p>Osent nous disputer la course.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les deux mains dans votre manchon,</p> +<p>Tenez-vous bien sur la banquette</p> +<p>Et filons!—et bientôt Fanchon</p> +<p>Nous fleurira quoiqu'on caquette!</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="fg11" id="fg11"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i8"><b>FANTOCHES</b></p><br> + +<p>Scaramouche et Pulcinella,</p> +<p>Qu'un mauvais dessein rassembla,</p> +<p>Gesticulent, noirs sur la lune.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cependant l'excellent docteur</p> +<p>Bolonais cueille avec lenteur</p> +<p>Des simples parmi l'herbe brune.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Lors sa fille, piquant minois,</p> +<p>Sous la charmille en tapinois</p> +<p>Se glisse demi-nue, en quête</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De son beau pirate espagnol,</p> +<p>Dont un langoureux rossignol</p> +<p>Clame la détresse à tue-tête.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="fg12" id="fg12"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"><b>CYTHÈRE</b></p><br> + +<p>Un pavillon à claires-voies</p> +<p>Abrite doucement nos joies</p> +<p>Qu'éventent des rosiers amis;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'odeur des roses, faible, grâce</p> +<p>Au vent léger d'été qui passe,</p> +<p>Se mêle aux parfums qu'elle a mis;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Comme ses yeux l'avaient promis,</p> +<p>Son courage est grand et sa lèvre</p> +<p>Communique une exquise fièvre;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et l'Amour comblant tout, hormis</p> +<p>La Faim, sorbets et confitures</p> +<p>Nous préservent des courbatures.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="fg13" id="fg13"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i8"><b>EN BATEAU</b></p><br> + +<p>L'étoile du berger tremblote</p> +<p>Dans l'eau plus noire et le pilote</p> +<p>Cherche un briquet dans sa culotte.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est l'instant, Messieurs, ou jamais,</p> +<p>D'être audacieux, et je mets</p> +<p>Mes deux mains partout désormais!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le chevalier Atys qui gratte</p> +<p>Sa guitare, à Chloris l'ingrate</p> +<p>Lance une oeillade scélérate.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'abbé confesse bas Églé,</p> +<p>Et ce vicomte déréglé</p> +<p>Des champs donne à son coeur la clé.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cependant la lune se lève</p> +<p>Et l'esquif en sa course brève</p> +<p>File gaîment sur l'eau qui rêve.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="fg14" id="fg14"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i8"><b>LE FAUNE</b></p><br> + +<p>Un vieux faune de terre cuite</p> +<p>Rit au centre des boulingrins,</p> +<p>Présageant sans doute une suite</p> +<p>Mauvaise à ces instants sereins</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Qui m'ont conduit et t'ont conduite,</p> +<p>Mélancoliques pèlerins,</p> +<p>Jusqu'à cette heure dont la fuite</p> +<p>Tournoie au son des tambourins.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="fg15" id="fg15"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i8"><b>MANDOLINE</b></p><br> + +<p>Les donneurs de sérénades</p> +<p>Et les belles écouteuses</p> +<p>Échangent des propos fades</p> +<p>Sous les ramures chanteuses.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est Tircis et c'est Aminte,</p> +<p>Et c'est l'éternel Clitandre,</p> +<p>Et c'est Damis qui pour mainte</p> +<p>Cruelle fait maint vers tendre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Leurs courtes vestes de soie,</p> +<p>Leurs longues robes à queues,</p> +<p>Leur élégance, leur joie</p> +<p>Et leurs molles ombres bleues,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tourbillonnent dans l'extase</p> +<p>D'une lune rose et grise,</p> +<p>Et la mandoline jase</p> +<p>Parmi les frissons de brise.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="fg16" id="fg16"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i8"><b>A CLYMÈNE</b></p><br> + +<p>Mystiques barcarolles,</p> +<p>Romances sans paroles,</p> +<p>Chère, puisque tes yeux,</p> +<p class="i4">Couleur des cieux,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Puisque ta voix, étrange</p> +<p>Vision qui dérange</p> +<p>Et trouble l'horizon</p> +<p class="i4">De ma raison,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Puisque l'arôme insigne</p> +<p>De ta pâleur de cygne</p> +<p>Et puisque la candeur</p> +<p class="i4">De ton odeur,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! puisque tout ton être,</p> +<p>Musique qui pénètre,</p> +<p>Nimbes d'anges défunts,</p> +<p class="i4">Tons et parfums.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>A sur d'almes cadences</p> +<p>En ses correspondances,</p> +<p>Induit mon coeur subtil,</p> +<p class="i4">Ainsi soit-il!</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="fg17" id="fg17"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i12"><b>LETTRE</b></p><br> + +<p>Eloigné de vos yeux, Madame, par des soins</p> +<p>Impérieux (j'en prends tous les dieux à témoins),</p> +<p>Je languis et je meurs, comme c'est ma coutume</p> +<p>En pareil cas, et vais, le coeur plein d'amertume,</p> +<p>A travers des soucis où votre ombre me suit,</p> +<p>Le jour dans mes pensées, dans mes rêves la nuit.</p> +<p>Et la nuit et le jour adorable, Madame!</p> +<p>Si bien qu'enfin, mon corps faisant place à mon âme,</p> +<p>Je deviendrai fantôme à mon tour aussi, moi,</p> +<p>Et qu'alors, et parmi le lamentable émoi</p> +<p>Des enlacements vains et des désirs sans nombre,</p> +<p>Mon ombre se fondra à jamais en notre ombre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>En attendant, je suis, très chère, ton valet.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tout se comporte-t-il là-bas comme il te plaît,</p> +<p>Ta perruche, ton chat, ton chien? La compagnie</p> +<p>Est-elle toujours belle, et cette Silvanie</p> +<p>Dont j'eusse aimé l'oeil noir si le tien n'était bleu,</p> +<p>Et qui parfois me fit des signes, palsambleu!</p> +<p>Te sert-elle toujours de douce confidente?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Or, Madame, un projet impatient me hante</p> +<p>De conquérir le monde et tous ses trésors pour</p> +<p>Mettre à vos pieds ce gage—indigne—d'un amour</p> +<p>Égal à toutes les flammes les plus célèbres</p> +<p>Qui des grands coeurs aient fait resplendir les ténèbres.</p> +<p>Cléopàtre fut moins aimée, oui, sur ma foi!</p> +<p>Par Marc-Antoine et par César que vous par moi,</p> +<p>N'en doutez pas, Madame, et je saurai combattre</p> +<p>Comme César pour un sourire, ô Cléopâtre,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et comme Antoine fuir au seul prix d'un baiser.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sur ce, très chère, adieu. Car voilà trop causer</p> +<p>Et le temps que l'on perd à lire une missive</p> +<p>N'aura jamais valu la peine qu'on l'écrive.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="fg18" id="fg18"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"><b>LES INDOLENTS</b></p><br> + +<p>Bah! malgré les destins jaloux,</p> +<p>Mourons ensemble, voulez-vous?</p> +<p>—La proposition est rare.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Le rare est le bon. Donc mourons</p> +<p>Comme dans les Décamérons.</p> +<p>—Hi! hi! hi! quel amant bizarre!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Bizarre, je ne sais. Amant</p> +<p>Irréprochable, assurément.</p> +<p>Si vous voulez, mourons ensemble?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Monsieur, vous raillez mieux encor</p> +<p>Que vous n'aimez, et parlez d'or;</p> +<p>Mais taisons-nous, si bon vous semble?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Si bien que ce soir-là Tircis</p> +<p>Et Dorimène, à deux assis</p> +<p>Non loin de deux silvains hilares,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Eurent l'inexpiable tort</p> +<p>D'ajourner une exquise mort.</p> +<p>Hi! hi! hi! les amants bizarres!</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="fg19" id="fg19"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"><b>COLOMBINE</b></p><br> + +<p>Léandre le sot,</p> +<p>Pierrot qui d'un saut</p> +<p class="i4">De puce</p> +<p>Franchit le buisson,</p> +<p>Cassandre sous son</p> +<p class="i4">Capuce,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Arlequin aussi,</p> +<p>Cet aigrefin si</p> +<p class="i4">Fantasque</p> +<p>Aux costumes fous,</p> +<p>Ses yeux luisants sous</p> +<p class="i4">Son masque,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Do, mi, sol, mi, fa,—</p> +<p>Tout ce monde va,</p> +<p class="i4">Rit, chante</p> +<p>Et danse devant</p> +<p>Une belle enfant</p> +<p class="i4">Méchante</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dont les yeux pervers</p> +<p>Comme les yeux verts</p> +<p class="i4">Des chattes</p> +<p>Gardent ses appas</p> +<p>Et disent: «A bas</p> +<p class="i4">Les pattes!»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Eux ils vont toujours!</p> +<p>Fatidique cours</p> +<p class="i4">Des astres,</p> +<p>Oh! dis-moi vers quels</p> +<p>Mornes ou cruels</p> +<p class="i4">Désastres</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'implacable enfant,</p> +<p>Preste et relevant</p> +<p class="i4">Ses jupes,</p> +<p>La rose au chapeau,</p> +<p>Conduit son troupeau</p> +<p class="i4">De dupes?</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="fg20" id="fg20"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6"><b>L'AMOUR PAR TERRE</b></p><br> + +<p>Le vent de l'autre nuit a jeté bas l'Amour</p> +<p>Qui, dans le coin le plus mystérieux du parc,</p> +<p>Souriait en bandant malignement son arc,</p> +<p>Et dont l'aspect nous fit tant songer tout un jour!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le vent de l'autre nuit l'a jeté bas! Le marbre</p> +<p>Au souffle du matin tournoie, épars. C'est triste</p> +<p>De voir le piédestal, où le nom de l'artiste</p> +<p>Se lit péniblement parmi l'ombre d'un arbre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oh! c'est triste de voir debout le piédestal</p> +<p>Tout seul! et des pensers mélancoliques vont</p> +<p>Et viennent dans mon rêve où le chagrin profond</p> +<p>Évoque un avenir solitaire et fatal.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oh! c'est triste!—Et toi-même, est-ce pas? es touchée</p> +<p>D'un si dolent tableau, bien que ton oeil frivole</p> +<p>S'amuse au papillon de pourpre et d'or qui vole</p> +<p>Au-dessus des débris dont l'allée est jonchée.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="fg21" id="fg21"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i8"><b>EN SOURDINE</b></p><br> + +<p>Calmes dans le demi-jour</p> +<p>Que les branches hautes font,</p> +<p>Pénétrons bien notre amour</p> +<p>De ce silence profond.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Fondons nos âmes, nos coeurs</p> +<p>Et nos sens extasiés,</p> +<p>Parmi les vagues langueurs</p> +<p>Des pins et des arbousiers.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ferme tes yeux à demi,</p> +<p>Croise tes bras sur ton sein,</p> +<p>Et de ton coeur endormi</p> +<p>Chasse à jamais tout dessein.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Laissons-nous persuader</p> +<p>Au souffle berceur et doux</p> +<p>Qui vient à tes pieds rider</p> +<p>Les ondes de gazon roux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et quand, solennel, le soir</p> +<p>Des chênes noirs tombera,</p> +<p>Voix de notre désespoir,</p> +<p>Le rossignol chantera.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="fg22" id="fg22"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4"><b>COLLOQUE SENTIMENTAL</b></p><br> + +<p>Dans le vieux parc solitaire et glacé</p> +<p>Deux formes ont tout à l'heure passé.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,</p> +<p>Et l'on entend à peine leurs paroles.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dans le vieux parc solitaire et glacé</p> +<p>Deux spectres ont évoqué le passé.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Te souvient-il de notre extase ancienne?</p> +<p>—Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Ton coeur bat-il toujours à mon seul nom?</p> +<p>Toujours vois-tu mon âme en rêve?—Non.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Ah! les beaux jours de bonheur indicible</p> +<p>Où nous joignions nos bouches!—C'est possible.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Qu'il était bleu, le ciel, et grand l'espoir!</p> +<p>—L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tels ils marchaient dans les avoines folles,</p> +<p>Et la nuit seule entendit leurs paroles.</p> + </div> </div> +<br><br><br> + + + +<a name="bs" id="bs"></a> +<h2> LA BONNE CHANSON</h2> +<br><br> + + + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>I</b></p><br> + +<p>Le soleil du matin doucement chauffe et dore.</p> +<p>Les seigles et les blés tout humides encore,</p> +<p>Et l'azur a gardé sa fraîcheur de la nuit.</p> +<p>L'on sort sans autre but que de sortir; on suit,</p> +<p>Le long de la rivière aux vagues herbes jaunes,</p> +<p>Un chemin de gazon que bordent de vieux aunes.</p> +<p>L'air est vif. Par moments un oiseau vole avec</p> +<p>Quelque fruit de la haie ou quelque paille au bec,</p> +<p>Et son reflet dans l'eau survit à son passage.</p> +<p>C'est tout.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> Mais le songeur aime ce paysage</p> +<p>Dont la claire douceur a soudain caressé</p> +<p>Son rêve de bonheur adorable, et bercé</p> +<p>Le souvenir charmant de cette jeune fille,</p> +<p>Blanche apparition qui chante et qui scintille,</p> +<p>Dont rêve le poète et que l'homme chérit,</p> +<p>Évoquant en ses voeux dont peut-être on sourit</p> +<p>La Compagne qu'enfin il a trouvée, et l'âme</p> +<p>Que son âme depuis toujours pleure et réclame.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="bs2" id="bs2"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>II</b></p><br> + +<p>Toute grâce et toutes nuances</p> +<p>Dans l'éclat doux de ses seize ans,</p> +<p>Elle a la candeur des enfances</p> +<p>Et les manèges innocents.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ses yeux qui sont les yeux d'un ange,</p> +<p>Savent pourtant, sans y penser,</p> +<p>Éveiller le désir étrange</p> +<p>D'un immatériel baiser.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et sa main, à ce point petite</p> +<p>Qu'un oiseau-mouche n'y tiendrait,</p> +<p>Captive, sans espoir de fuite,</p> +<p>Le coeur pris par elle en secret.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'intelligence vient chez elle</p> +<p>En aide à l'âme noble; elle est</p> +<p>Pure autant que spirituelle:</p> +<p>Ce qu'elle a dit, il le fallait!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et si la sottise l'amuse</p> +<p>Et la fait rire sans pitié,</p> +<p>Elle serait, étant la muse,</p> +<p>Clémente jusqu'à l'amitié.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Jusqu'à l'amour—qui sait? peut-être,</p> +<p>A l'égard d'un poète épris</p> +<p>Qui mendierait sous sa fenêtre,</p> +<p>L'audacieux! un digne prix</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De sa chanson bonne ou mauvaise!</p> +<p>Mais témoignant sincèrement,</p> +<p>Sans fausse note, et sans fadaise,</p> +<p>Du doux mal qu'on souffre en aimant.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="bs3" id="bs3"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>III</b></p><br> + +<p>En robe grise et verte avec des ruches,</p> +<p>Un jour de juin que j'étais soucieux,</p> +<p>Elle apparut souriante à mes yeux</p> +<p>Qui l'admiraient sans redouter d'embûches</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle alla, vint, revint, s'assit, parla,</p> +<p>Légère et grave, ironique, attendrie:</p> +<p>Et je sentais en mon âme assombrie</p> +<p>Comme un joyeux reflet de tout cela;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sa voix, étant de la musique fine,</p> +<p>Accompagnait délicieusement</p> +<p>L'esprit sans fiel de son babil charmant</p> +<p>Où la gaîté d'un coeur bon se devine.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Aussi soudain fus-je, après le semblant</p> +<p>D'une révolte aussitôt étouffée,</p> +<p>Au plein pouvoir de la petite Fée</p> +<p>Que depuis lors je supplie en tremblant.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="bs4" id="bs4"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>IV</b></p><br> + +<p>Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore,</p> +<p>Puisque, après m'avoir fui longtemps, l'espoir veut bien</p> +<p>Revoler devers moi qui l'appelle et l'implore,</p> +<p>Puisque tout ce bonheur veut bien être le mien,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'en est fait à présent des funestes pensées,</p> +<p>C'en est fait des mauvais rêves, ah! c'en est fait</p> +<p>Surtout de l'ironie et des lèvres pincées</p> +<p>Et des mots où l'esprit sans l'âme triomphait.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Arrière aussi les poings crispés et la colère</p> +<p>A propos des méchants et des sots rencontrés;</p> +<p>Arrière la rancune abominable! arrière</p> +<p>L'oubli qu'on cherche en des breuvages exécrés!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car je veux, maintenant qu'un Être de lumière</p> +<p>A dans ma nuit profonde émis cette clarté</p> +<p>D'une amour à la fois immortelle et première,</p> +<p>De par la grâce, le sourire et la bonté,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je veux, guidé par vous, beaux yeux aux flammes douces,</p> +<p>Par toi conduit, ô main où tremblera ma main,</p> +<p>Marcher droit, que ce soit par des sentiers de mousses</p> +<p>Ou que rocs et cailloux encombrent le chemin;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oui, je veux marcher droit et calme dans la Vie,</p> +<p>Vers le but où le sort dirigera mes pas,</p> +<p>Sans violence, sans remords et sans envie.</p> +<p>Ce sera le devoir heureux aux gais combats.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et comme, pour bercer les lenteurs de la route,</p> +<p>Je chanterai des airs ingénus, je me dis</p> +<p>Qu'elle m'écoutera sans déplaisir sans doute;</p> +<p>Et vraiment je ne veux pas d'autre Paradis.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="bs5" id="bs5"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>V</b></p><br> + +<p>Avant que tu ne t'en ailles,</p> +<p>Pâle étoile du matin,</p> +<p class="i4">—Mille cailles</p> +<p>Chantent, chantent dans le thym.—</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tourne devers le poète,</p> +<p>Dont les yeux sont pleins d'amour,</p> +<p class="i4">—L'alouette</p> +<p>Monte au ciel avec le jour.—</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tourne ton regard que noie</p> +<p>L'aurore dans son azur;</p> +<p class="i4">—Quelle joie</p> +<p>Parmi les champs de blé mûr!—</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Puis fais luire ma pensée</p> +<p>Là-bas,—bien loin, oh! bien loin!</p> +<p class="i4">—La rosée</p> +<p>Gaîment brille sur le foin.—</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dans le doux rêve où s'agite</p> +<p>Ma vie endormie encor...</p> +<p class="i4">—Vite, vite,</p> +<p>Car voici le soleil d'or.—</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="bs6" id="bs6"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>VI</b></p><br> + +<p>La lune blanche</p> +<p>Luit dans les bois;</p> +<p>De chaque branche</p> +<p>Part une voix</p> +<p>Sous la ramée...</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O bien-aimée.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'étang reflète,</p> +<p>Profond miroir,</p> +<p>La silhouette</p> +<p>Du saule noir</p> +<p>Où le vent pleure...</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Rêvons, c'est l'heure.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Un vaste et tendre</p> +<p>Apaisement</p> +<p>Semble descendre</p> +<p>Du firmament</p> +<p>Que l'astre irise...</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est l'heure exquise.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="bs7" id="bs7"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>VII</b></p><br> + +<p>Le paysage dans le cadre des portières</p> +<p>Court furieusement, et des plaines entières</p> +<p>Avec de l'eau, des blés, des arbres et du ciel</p> +<p>Vont s'engouffrant parmi le tourbillon cruel</p> +<p>Où tombent les poteaux minces du télégraphe</p> +<p>Dont les fils ont l'allure étrange d'un paraphe.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Une odeur de charbon qui brûle et d'eau qui bout,</p> +<p>Tout le bruit que feraient mille chaînes au bout</p> +<p>Desquelles hurleraient mille géants qu'on fouette;</p> +<p>Et tout à coup des cris prolongés de chouette.—</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Que me fait tout cela, puisque j'ai dans les yeux</p> +<p>La blanche vision qui fait mon coeur joyeux,</p> +<p>Puisque la douce voix pour moi murmure encore,</p> +<p>Puisque le Nom si beau, si noble et si sonore</p> +<p>Se mêle, pur pivot de tout ce tournoiement,</p> +<p>Au rythme du wagon brutal, suavement.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="bs8" id="bs8"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>VIII</b></p><br> + +<p>Une Sainte en son auréole,</p> +<p>Une Châtelaine en sa tour.</p> +<p>Tout ce que contient la parole</p> +<p>Humaine de grâce et d'amour;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La note d'or que fait entendre</p> +<p>Un cor dans le lointain des bois,</p> +<p>Mariée à la fierté tendre</p> +<p>Des nobles Dames d'autrefois!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Avec cela le charme insigne</p> +<p>D'un frais sourire triomphant</p> +<p>Éclos dans des candeurs de cygne</p> +<p>Et des rougeurs de femme-enfant;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Des aspects nacrés, blancs et roses,</p> +<p>Un doux accord patricien.</p> +<p>Je vois, j'entends toutes ces choses</p> +<p>Dans son nom Carlovingien.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="bs9" id="bs9"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>IX</b></p><br> + +<p>Son bras droit, dans un geste aimable de douceur,</p> +<p>Repose autour du cou de la petite soeur,</p> +<p>Et son bras gauche suit le rythme de la jupe.</p> +<p>A cour sûr une idée agréable l'occupe,</p> +<p>Car ses yeux si francs, car sa bouche qui sourit,</p> +<p>Témoignent d'une joie intime avec esprit.</p> +<p>Oh! sa pensée exquise et fine, quelle est-elle?</p> +<p>Toute mignonne, tout aimable, et toute belle,</p> +<p>Pour ce portrait, son goût infaillible a choisi</p> +<p>La pose la plus simple et la meilleure aussi:</p> +<p>Debout, le regard droit, en cheveux; et sa robe</p> +<p>Est longue juste assez pour qu'elle ne dérobe</p> +<p>Qu'à moitié sous ses plis jaloux le bout charmant</p> +<p>D'un pied malicieux imperceptiblement.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="bs10" id="bs10"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>X</b></p><br> + +<p>Quinze longs jours encore et plus de six semaines</p> +<p>Déjà! Certes, parmi les angoisses humaines</p> +<p>La plus dolente angoisse est celle d'être loin.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>On s'écrit, on se dit comme on s'aime; on a soin</p> +<p>D'évoquer chaque jour la voix, les yeux, le geste</p> +<p>De l'être en qui l'on mit son bonheur, et l'on reste</p> +<p>Des heures à causer tout seul avec l'absent.</p> +<p>Mais tout ce que l'on pense et tout ce que l'on sent,</p> +<p>Et tout ce dont on parle avec l'absent, persiste</p> +<p>A demeurer blafard et fidèlement triste.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oh! l'absence! le moins clément de tous les maux!</p> +<p>Se consoler avec des phrases et des mots,</p> +<p>Puiser dans l'infini morose des pensées</p> +<p>De quoi vous rafraîchir, espérances lassées,</p> +<p>Et n'en rien remonter que de fade et d'amer!</p> +<p>Puis voici, pénétrant et froid comme le fer,</p> +<p>Plus rapide que les oiseaux et que les balles</p> +<p>Et que le vent du sud en mer et ses rafales</p> +<p>Et portant sur sa pointe aiguë un fin poison,</p> +<p>Voici venir, pareil aux flèches, le soupçon</p> +<p>Décoché par le Doute impur et lamentable.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Est-ce bien vrai? tandis qu'accoudé sur ma table</p> +<p>Je lis sa lettre avec des larmes dans les yeux,</p> +<p>Sa lettre, où s'étale un aveu délicieux,</p> +<p>N'est-elle pas alors distraite en d'autres choses?</p> +<p>Qui sait? Pendant qu'ici, pour moi, lents et moroses</p> +<p>Coulent les jours, ainsi qu'un fleuve au bord flétri,</p> +<p>Peut-être que sa lèvre innocente a souri?</p> +<p>Peut-être qu'elle est très joyeuse et qu'elle oublie?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et je relis sa lettre avec mélancolie.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="bs11" id="bs11"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XI</b></p><br> + +<p>La dure épreuve va finir:</p> +<p>Mon coeur, souris à l'avenir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ils sont passés les jours d'alarmes</p> +<p>Où j'étais triste jusqu'aux larmes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ne suppute plus les instants,</p> +<p>Mon âme, encore un peu de temps.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'ai lu les paroles amères</p> +<p>Et banni les sombres chimères.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mes yeux exilés de la voir</p> +<p>De par un douloureux devoir,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mon oreille avide d'entendre</p> +<p>Les notes d'or de sa voix tendre,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tout mon être et tout mon amour</p> +<p>Acclament le bienheureux jour</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Où, seul rêve et seule pensée,</p> +<p>Me reviendra la fiancée!</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="bs12" id="bs12"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XII</b></p><br> + +<p>Va, chanson, à tire-d'aile</p> +<p>Au-devant d'elle, et dis-lui</p> +<p>Bien que dans mon coeur fidèle</p> +<p>Un rayon joyeux a lui,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dissipant, lumière sainte,</p> +<p>Ces ténèbres de l'amour:</p> +<p>Méfiance, doute, crainte,</p> +<p>Et que voici le grand jour!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Longtemps craintive et muette,</p> +<p>Entendez-vous? la gaîté</p> +<p>Comme une vive alouette</p> +<p>Dans le ciel clair a chanté.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Va donc, chanson ingénue,</p> +<p>Et que, sans nul regret vain,</p> +<p>Elle soit la bienvenue</p> +<p>Celle qui revient enfin.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="bs13" id="bs13"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XIII</b></p><br> + +<p>Hier, on parlait de choses et d'autres,</p> +<p>Et mes yeux allaient recherchant les vôtres,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et votre regard recherchait le mien</p> +<p>Tandis que courait toujours l'entretien.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sous le sens banal des phrases pesées</p> +<p>Mon amour errait après vos pensées;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et quand vous parliez, à dessein distrait</p> +<p>Je prêtais l'oreille à votre secret:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car la voix, ainsi que les yeux de Celle</p> +<p>Qui vous fait joyeux et triste décèle,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Malgré tout effort morose et rieur,</p> +<p>Et met en plein jour l'être intérieur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Or, hier, je suis parti plein d'ivresse:</p> +<p>Est-ce un espoir vain que mon coeur carresse,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Un vain espoir, faux et doux compagnon?</p> +<p>Oh! non! n'est-ce pas? n'est-ce pas que non?</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="bs14" id="bs14"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XIV</b></p><br> + +<p>Le foyer, la lueur étroite de la lampe;</p> +<p>La rêverie avec le doigt contre la tempe</p> +<p>Et les yeux se perdant parmi les yeux aimés;</p> +<p>L'heure du thé fumant et des livres fermés;</p> +<p>La douceur de sentir la fin de la soirée;</p> +<p>La fatigue charmante et l'attente adorée</p> +<p>De l'ombre nuptiale et de la douce nuit,</p> +<p>Oh! tout cela, mon rêve attendri le poursuit</p> +<p>Sans relâche, à travers toutes remises vaines,</p> +<p>Impatient des mois, furieux des semaines!</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="bs15" id="bs15"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XV</b></p><br> + +<p>J'ai presque peur, en vérité,</p> +<p>Tant je sens ma vie enlacée</p> +<p>A la radieuse pensée</p> +<p>Qui m'a pris l'âme l'autre été,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tant votre image, à jamais chère,</p> +<p>Habite en coeur tout à vous,</p> +<p>Mon coeur uniquement jaloux</p> +<p>De vous aimer et de vous plaire;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et je tremble, pardonnez-moi</p> +<p>D'aussi franchement vous le dire,</p> +<p>A penser qu'un mot, un sourire</p> +<p>De vous est désormais ma loi,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et qu'il vous suffirait d'un geste,</p> +<p>D'une parole ou d'un clin d'oeil,</p> +<p>Pour mettre tout mon être en deuil</p> +<p>De son illusion céleste.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais plutôt je ne veux vous voir,</p> +<p>L'avenir dût-il m'être sombre</p> +<p>Et fécond en peines sans nombre,</p> +<p>Qu'à travers un immense espoir,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Plongé dans ce bonheur suprême</p> +<p>De me dire encore et toujours,</p> +<p>En dépit des mornes retours,</p> +<p>Que je vous aime, que je t'aime!</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="bs16" id="bs16"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XVI</b></p><br> + +<p>Le bruit des cabarets, la fange des trottoirs,</p> +<p>Les platanes déchus s'effeuillant dans l'air noir,</p> +<p>L'omnibus, ouragan de ferraille et de boues,</p> +<p>Qui grince, mal assis entre ses quatres roues.</p> +<p>Et roule ses yeux verts et rouges lentement,</p> +<p>Les ouvriers allant au club, tout en fumant</p> +<p>Leur brûle-gueule au nez des agents de police,</p> +<p>Toits qui dégouttent, murs suintants, pavé qui glisse,</p> +<p>Bitume défoncé, ruisseaux comblant l'égout,</p> +<p>Voilà ma route—avec le paradis au bout.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="bs17" id="bs17"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XVII</b></p><br> + +<p>N'est-ce pas? en dépit des sots et des méchants</p> +<p>Qui ne manqueront pas d'envier notre joie,</p> +<p>Nous serons fiers parfois et toujours indulgents</p> + </div><div class="stanza"> +<p>N'est-ce pas? nous irons, gais et lents, dans la voie</p> +<p>Modeste que nous montre en souriant l'Espoir,</p> +<p>Peu soucieux qu'on nous ignore ou qu'on nous voie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Isolés dans l'amour ainsi qu'en un bois noir,</p> +<p>Nos deux coeurs, exhalant leur tendresse paisible,</p> +<p>Seront deux rossignols qui chantent dans le soir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Quant au Monde, qu'il soit envers nous irascible</p> +<p>Ou doux, que nous feront ses gestes? Il peut bien</p> +<p>S'il veut, nous caresser ou nous prendre pour cible.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Unis par le plus fort et le plus cher lien,</p> +<p>Et d'ailleurs, possédant l'armure adamantine,</p> +<p>Nous sourirons à tous et n'aurons peur de rien.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sans nous préoccuper de ce que nous destine</p> +<p>Le Sort, nous marcherons pourtant du même pas,</p> +<p>Et la main dans la main, avec l'âme enfantine</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De ceux qui s'aiment sans mélange, n'est-ce pas?</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="bs18" id="bs18"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XVIII</b></p><br> + +<p>Nous sommes en des temps infâmes</p> +<p>Où le mariage des âmes</p> +<p>Doit sceller l'union des coeurs;</p> +<p>A cette heure d'affreux orages,</p> +<p>Ce n'est pas trop de deux courages</p> +<p>Pour vivre sous de tels vainqueurs.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>En face de ce que l'on ose</p> +<p>Il nous siérait, sur toute chose,</p> +<p>De nous dresser, couple ravi</p> +<p>Dans l'extase austère du juste</p> +<p>Et proclamant, d'un geste auguste</p> +<p>Notre amour fier, comme un défi!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais quel besoin de te le dire?</p> +<p>Toi la bonté, toi le sourire,</p> +<p>N'es-tu pas le conseil aussi,</p> +<p>Le bon conseil loyal et brave,</p> +<p>Enfant rieuse au penser grave,</p> +<p>A qui tout mon coeur dit: merci!</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="bs19" id="bs19"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XIX</b></p><br> + +<p>Donc, ce sera par un clair jour d'été:</p> +<p>Le grand soleil, complice de ma joie,</p> +<p>Fera, parmi le satin et la soie,</p> +<p>Plus belle encore votre chère beauté;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le ciel tout bleu, comme une haute lente,</p> +<p>Frissonnera somptueux à longs plis</p> +<p>Sur nos deux fronts heureux qu'auront pâlis</p> +<p>L'émotion du bonheur et l'attente;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et quand le soir viendra, l'air sera doux</p> +<p>Qui se jouera, caressant, dans vos voiles,</p> +<p>Et les regards paisibles des étoiles</p> +<p>Bienveillamment souriront aux époux.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="bs20" id="bs20"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XX</b></p><br> + +<p>J'allais par des chemins perfides,</p> +<p>Douloureusement incertain.</p> +<p>Vos chères mains furent mes guides.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Si pâle à l'horizon lointain</p> +<p>Luisait un faible espoir d'aurore;</p> +<p>Votre regard fut le matin.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Nul bruit, sinon son pas sonore,</p> +<p>N'encourageait le voyageur.</p> +<p>Votre voix me dit: «Marche encore!»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mon coeur craintif, mon sombre coeur</p> +<p>Pleurait, seul, sur la triste voie;</p> +<p>L'amour, délicieux vainqueur,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Nous a réunis dans la joie.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="bs21" id="bs21"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XXI</b></p><br> + +<p>L'hiver a cessé: la lumière est tiède</p> +<p>Et danse, du sol au firmament clair.</p> +<p>Il faut que le coeur le plus triste cède</p> +<p>A l'immense joie éparse dans l'air.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Même ce Paris maussade et malade</p> +<p>Semble faire accueil aux jeunes soleils</p> +<p>Et, comme pour une immense accolade,</p> +<p>Tend les mille bras de ses toits vermeils.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'ai depuis un an le printemps dans l'âme</p> +<p>Et le vert retour du doux floréal,</p> +<p>Ainsi qu'une flamme entoure une flamme,</p> +<p>Met de l'idéal sur mon idéal.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le ciel bleu prolonge, exhausse et couronne</p> +<p>L'immuable azur où rit mon amour.</p> +<p>La saison est belle et ma part est bonne,</p> +<p>Et tous mes espoirs ont enfin leur tour.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Que vienne l'été! que viennent encore</p> +<p>L'automne et l'hiver! Et chaque saison</p> +<p>Me sera charmante, ô Toi que décore</p> +<p>Cette fantaisie et cette raison!</p> + </div> </div> +<br><br><br> + + + +<a name="rp" id="rp"></a> +<h2> ROMANCES SANS PAROLES</h2> +<br><br> + + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>I</b></p><br> + +<p class="i24"> Le vent dans la plaine</p> +<p class="i24"> Suspend son haleine.</p> +<p class="i30"> (FAVART.)</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est l'extase langoureuse,</p> +<p>C'est la fatigue amoureuse,</p> +<p>C'est tous les frissons des bois</p> +<p>Parmi l'étreinte des brises,</p> +<p>C'est, vers les ramures grises,</p> +<p>Le choeur des petites voix.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O le frêle et frais murmure!</p> +<p>Cela gazouille et susure,</p> +<p>Cela ressemble au cri doux</p> +<p>Que l'herbe agitée expire...</p> +<p>Tu dirais, sous l'eau qui vire,</p> +<p>Le roulis sourd des cailloux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cette âme qui se lamente</p> +<p>En cette plainte dormante,</p> +<p>C'est la nôtre, n'est-ce pas?</p> +<p>La mienne, dis, et la tienne,</p> +<p>Dont s'exhale l'humble antienne</p> +<p>Par ce tiède soir, tout bas?</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="rp2" id="rp2"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>II</b></p><br> + +<p>Je devine, à travers un murmure,</p> +<p>Le contour subtil des voix anciennes</p> +<p>Et dans les lueurs musiciennes,</p> +<p>Amour pâle, une aurore future!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et mon âme et mon coeur en délires</p> +<p>Ne sont plus qu'une espèce d'oeil double</p> +<p>Où tremblote à travers un jour trouble</p> +<p>L'ariette, hélas! de toutes lyres!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O mourir de cette mort seulette</p> +<p>Que s'en vont, cher amour qui t'épeures</p> +<p>Balançant jeunes et vieilles heures!</p> +<p>O mourir de cette escarpolette!</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="rp3" id="rp3"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>III</b></p><br> + +<p class="i20"> Il pleut doucement sur la ville.</p> +<p class="i28"> (ARTHUR RAIMBAUD.)</p><br> + </div><div class="stanza"> +<p>Il pleure dans mon coeur</p> +<p>Comme il pleut sur la ville,</p> +<p>Quelle est cette langueur</p> +<p>Qui pénètre mon coeur?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O bruit doux de la pluie</p> +<p>Par terre et sur les toits!</p> +<p>Pour un coeur qui s'ennuie,</p> +<p>O le chant de la pluie!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il pleure sans raison</p> +<p>Dans ce coeur qui s'écoeure.</p> +<p>Quoi! nulle trahison?</p> +<p>Ce deuil est sans raison.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est bien la pire peine</p> +<p>De ne savoir pourquoi,</p> +<p>Sans amour et sans haine,</p> +<p>Mon coeur a tant de peine!</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="rp4" id="rp4"></a> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>IV</b></p><br> +<p>Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses.</p> +<p>De cette façon nous serons bien heureuses,</p> +<p>Et si notre vie a des instants moroses,</p> +<p>Du moins nous serons, n'est-ce pas? deux pleureuses.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O que nous mêlions, âmes soeurs que nous sommes,</p> +<p>A nos voeux confus la douceur puérile</p> +<p>De cheminer loin des femmes et des hommes,</p> +<p>Dans le frais oubli de ce qui nous exile.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Soyons deux enfants, soyons deux jeunes filles</p> +<p>Éprises de rien et de tout étonnées,</p> +<p>Qui s'en vont pâlir sous les chastes charmilles</p> +<p>Sans même savoir qu'elles sont pardonnées.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="rp5" id="rp5"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>V</b></p><br> + +<p class="i20"> Son joyeux, importun d'un clavecin sonore.</p> +<p class="i30"> (PÉTRUS BOREL.)</p><br> + +<p>Le piano que baise une main frêle</p> +<p>Luit dans le soir rose et gris vaguement,</p> +<p>Tandis qu'avec un très léger bruit d'aile</p> +<p>Un air bien vieux, bien faible et bien charmant,</p> +<p>Rôde discret, épeuré quasiment,</p> +<p>Par le boudoir longtemps parfumé d'Elle.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Qu'est-ce que c'est que ce berceau soudain</p> +<p>Qui lentement dorlotte mon pauvre être?</p> +<p>Que voudrais-tu de moi, doux chant badin?</p> +<p>Qu'as-tu voulu, fin refrain incertain</p> +<p>Qui va tantôt mourir vers la fenêtre</p> +<p>Ouverte un peu sur le petit jardin?</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="rp6" id="rp6"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>VI</b></p><br> + +<p>C'est le chien de Jean de Nivelle</p> +<p>Qui mord sous l'oeil même du guet</p> +<p>Le chat de la mère Michel;</p> +<p>François-les-bas-bleus s'en égaie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La lune à l'écrivain public</p> +<p>Dispense sa lumière obscure</p> +<p>Où Médor avec Angélique</p> +<p>Verdissent sur le pauvre mur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et voici venir La Ramée</p> +<p>Sacrant en bon soldat du Roi.</p> +<p>Sous son habit blanc mal famé</p> +<p>Son coeur ne se tient pas de joie!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car la boulangère...—Elle?—Oui dame!</p> +<p>Bernant Lustucru, son vieil homme,</p> +<p>A tantôt couronné sa flamme...</p> +<p>Enfants, <i>Dominus vobiscum</i>!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Place! en sa longue robe bleue</p> +<p>Toute en salin qui fait frou-frou,</p> +<p>C'est une impure, palsembleu!</p> +<p>Dans sa chaise qu'il faut qu'on loue,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Fût-on philosophe ou grigou,</p> +<p>Car tant d'or s'y relève en bosse,</p> +<p>Que ce luxe insolent bafoue</p> +<p>Tout le papier de monsieur Loss!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Arrière, robin crotté! place,</p> +<p>Petit courtaud, petit abbé,</p> +<p>Petit poète jamais las</p> +<p>De la rime non attrapée!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Voici que la nuit vraie arrive...</p> +<p>Cependant jamais fatigué</p> +<p>D'être inattentif et naïf?</p> +<p>François-les-bas-bleus s'en égaie.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="rp7" id="rp7"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>VII</b></p><br> + +<p>O triste, triste était mon âme</p> +<p>A cause, à cause d'une femme.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je ne me suis pas consolé</p> +<p>Bien que mon coeur s'en soit allé,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Bien que mon coeur, bien que mon âme</p> +<p>Eussent fui loin de cette femme.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je ne me suis pas consolé</p> +<p>Bien que mon coeur s'en soit allé.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et mon coeur, mon coeur trop sensible</p> +<p>Dit à mon âme: Est-il possible,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Est-il possible,—le fût-il,—</p> +<p>Ce fier exil, ce triste exil?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mon âme dit à mon coeur: Sais-je</p> +<p>Moi-même, que nous veut ce piège</p> + </div><div class="stanza"> +<p>D'être présents bien qu'exilés,</p> +<p>Encore que loin en allés?</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="rp8" id="rp8"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>VIII</b></p><br> + +<p>Dans l'interminable</p> +<p>Ennui de la plaine,</p> +<p>La neige incertaine</p> +<p>Luit comme du sable.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le ciel est de cuivre</p> +<p>Sans lueur aucune,</p> +<p>On croirait voir vivre</p> +<p>Et mourir la lune.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Comme des nuées</p> +<p>Flottent gris les chênes</p> +<p>Des forêts prochaines</p> +<p>Parmi les buées.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le ciel est de cuivre</p> +<p>Sans lueur aucune.</p> +<p>On croirait voir vivre</p> +<p>Et mourir la lune.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Corneille poussive</p> +<p>Et vous les loups maigres,</p> +<p>Par ces bises aigres</p> +<p>Quoi donc vous arrive?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dans l'interminable</p> +<p>Ennui de la plaine,</p> +<p>La neige incertaine</p> +<p>Luit comme du sable.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="rp9" id="rp9"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>IX</b></p><br> + +<p class="i28"> Le rossignol, qui du haut d'une</p> +<p class="i28"> branche se regarde dedans, croit</p> +<p class="i28"> être tombé dans la rivière. Il est</p> +<p class="i28"> au sommet d'un chêne et toutefois</p> +<p class="i28"> il a peur de se noyer.</p> +<p class="i28"> (CYRANO DE BERGEBAC.)</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>L'ombre des arbres dans la rivière embrumée</p> +<p class="i10"> Meurt comme de la fumée,</p> +<p>Tandis qu'en l'air, parmi les ramures réelles,</p> +<p class="i10"> Se plaignent les tourterelles.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Combien, ô voyageur, ce paysage blême</p> +<p class="i10"> Te mira blême toi-même,</p> +<p>Et que tristes pleuraient dans les hautes feuillées</p> +<p class="i10"> Tes espérances noyées?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mai, juin 1872.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="rp10" id="rp10"></a> +<h3>PAYSAGES BELGES</h3><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i28"> «Conquestes du Roy.»</p> +<p class="i28"> (Vieilles estampes.)</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"><b>WALCOURT</b></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Briques et tuiles,</p> +<p>O les charmants</p> +<p>Petits asiles</p> +<p>Pour les amants!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Houblons et vignes,</p> +<p>Feuilles et fleurs,</p> +<p>Tentes insignes</p> +<p>Des francs buveurs!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Guinguettes claires,</p> +<p>Bières, clameurs,</p> +<p>Servantes chères</p> +<p>A tous fumeurs!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Gares prochaines,</p> +<p>Gais chemins grands...</p> +<p>Quelles aubaines,</p> +<p>Bons juifs errants!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Juillet 1873.</p> + </div> </div> +<br> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"><b>CHARLEROI</b></p><br> + +<p>Dans l'herbe noire</p> +<p>Les Kobolds vont.</p> +<p>Le vent profond</p> +<p>Pleure, on veut croire.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Quoi donc se sent?</p> +<p>L'avoine siffle.</p> +<p>Un buisson giffle</p> +<p>L'oeil au passant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Plutôt des bouges</p> +<p>Que des maisons.</p> +<p>Quels horizons</p> +<p>De forges rouges!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>On sent donc quoi?</p> +<p>Des gares tonnent,</p> +<p>Les yeux s'étonnent,</p> +<p>Où Charleroi?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Parfums sinistres?</p> +<p>Qu'est-ce que c'est?</p> +<p>Quoi bruissait</p> +<p>Comme des sistres?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sites brutaux!</p> +<p>Oh! votre haleine,</p> +<p>Sueur humaine,</p> +<p>Cris des métaux!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dans l'herbe noire</p> +<p>Les Kobolds vont.</p> +<p>Le vent profond</p> +<p>Pleure, on veut croire.</p> + </div> </div> +<br> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"><b>BRUXELLE</b></p><br> +<p class="i6"><b>SIMPLES FRESQUES</b></p><br> +<p class="i16"><b>I</b></p><br> + +<p>La fuite est verdâtre et rose</p> +<p>Des collines et des rampes,</p> +<p>Dans un demi-jour de lampes</p> +<p>Qui vient brouiller toute chose.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'or sur les humbles abîmes,</p> +<p>Tout doucement s'ensanglante,</p> +<p>Des petits arbres sans cimes,</p> +<p>Où quelque oiseau faible chante.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Triste à peine tant s'effacent</p> +<p>Ces apparences d'automne.</p> +<p>Toutes mes langueurs rêvassent,</p> +<p>Que berce l'air monotone.</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>II</b></p><br> + +<p>L'allée est sans fin</p> +<p>Sous le ciel, divin</p> +<p>D'être pâle ainsi!</p> +<p>Sais-tu qu'on serait</p> +<p>Bien sous le secret</p> +<p>De ces arbres-ci?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Des messieurs bien mis,</p> +<p>Sans nul doute amis</p> +<p>Des Royers-Collards,</p> +<p>Vont vers le château.</p> +<p>J'estimerais beau</p> +<p>D'être ces vieillards.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le château, tout blanc</p> +<p>Avec, à son flanc,</p> +<p>Le soleil couché.</p> +<p>Les champs à l'entour...</p> +<p>Oh! que notre amour</p> +<p>N'est-il là niché!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Estaminet du Jeune Renard, août 1872.</p> + </div> </div> +<br> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"><b>BRUXELLES</b></p><br> +<p class="i6"><b>CHEVAUX DE BOIS</b></p> + +<p class="i30"> Par Saint-Gille,</p> +<p class="i30"> Viens-nous-en,</p> +<p class="i30"> Mon agile</p> +<p class="i30"> Alezan.</p> +<p class="i30"> (V. HUGO.)</p> + </div><div class="stanza"> + +<p>Tournez, tournez, bons chevaux de bois,</p> +<p>Tournez cent tours, tournez mille tours,</p> +<p>Tournez souvent et tournez toujours,</p> +<p>Tournez, tournez au son des hautbois.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le gros soldat, la plus grosse bonne</p> +<p>Sont sur vos dos comme dans leur chambre;</p> +<p>Car, en ce jour, au bois de la Cambre,</p> +<p>Les maîtres sont tous deux en personne.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tournez, tournez, chevaux de leur coeur,</p> +<p>Tandis qu'autour de tous vos tournois</p> +<p>Clignotte l'oeil du filou sournois,</p> +<p>Tournez au son du piston vainqueur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est ravissant comme ça vous soûle</p> +<p>D'aller ainsi dans ce cirque bête!</p> +<p>Bien dans le ventre et mal dans la tête,</p> +<p>Du mal en masse et du bien en foule.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tournez, tournez, sans qu'il soit besoin</p> +<p>D'user jamais de nuls éperons,</p> +<p>Pour commander à vos galops ronds,</p> +<p>Tournez, tournez, sans espoir de foin.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et dépêchez, chevaux de leur âme,</p> +<p>Déjà, voici que la nuit qui tombe</p> +<p>Va réunir pigeon et colombe,</p> +<p>Loin de la foire et loin de madame.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tournez, tournez! le ciel en velours</p> +<p>D'astres en or se vêt lentement.</p> +<p>Voici partir l'amante et l'amant.</p> +<p>Tournez au son joyeux des tambours.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Champ de foire de Saint-Gilles, août 1872.</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"><b>MALINES</b></p><br> + +<p>Vers les prés le vent cherche noise</p> +<p>Aux girouettes, détail fin</p> +<p>Du château de quelque échevin,</p> +<p>Rouge de brique et bleu d'ardoise,</p> +<p>Vers les prés clairs, les prés sans fin...</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Comme les arbres des féeries</p> +<p>Des frênes, vagues frondaisons,</p> +<p>Échelonnent mille horizons</p> +<p>A ce Sahara de prairies,</p> +<p>Trèfle, luzerne et blancs gazons,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les wagons filent en silence</p> +<p>Parmi ces sites apaisés.</p> +<p>Dormez, les vaches! Reposez,</p> +<p>Doux taureaux de la plaine immense,</p> +<p>Sous vos cieux à peine irisés!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le train glisse sans un murmure,</p> +<p>Chaque wagon est un salon</p> +<p>Où l'on cause bas et d'où l'on</p> +<p>Aime à loisir cette nature</p> +<p>Faite à souhait pour Fénelon.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Août, 1872.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="rp11" id="rp11"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6"><b>BIRDS IN THE NIGHT</b></p><br> + +<p>Vous n'avez pas eu toute patience,</p> +<p>Cela se comprend par malheur, de reste.</p> +<p>Vous êtes si jeune! et l'insouciance,</p> +<p>C'est le lot amer de l'âge céleste!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vous n'avez pas eu toute la douceur,</p> +<p>Cela par malheur d'ailleurs se comprend;</p> +<p>Vous êtes si jeune, ô ma froide soeur,</p> +<p>Que votre coeur doit être indifférent!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Aussi me voici plein de pardons chastes,</p> +<p>Non certes! joyeux, mais très calme, en somme,</p> +<p>Bien que je déplore, en ces mois néfastes,</p> +<p>D'être, grâce à vous, le moins heureux homme.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i16"> ***</p> + +<p>Et vous voyez bien que j'avais raison</p> +<p>Quand je vous disais, dans mes moments noirs,</p> +<p>Que vos yeux, foyer de mes vieux espoirs,</p> +<p>Ne couvaient plus rien que la trahison.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vous juriez alors que c'était mensonge</p> +<p>Et votre regard qui mentait lui-même</p> +<p>Flambait comme un feu mourant qu'on prolonge,</p> +<p>Et de votre voix vous disiez: «Je t'aime!»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Hélas! on se prend toujours au désir</p> +<p>Qu'on a d'être heureux malgré la saison...</p> +<p>Mais ce fut un jour plein d'amer plaisir,</p> +<p>Quand je m'aperçus que j'avais raison!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i16"> ***</p> + +<p>Aussi bien pourquoi me mettrai-je à geindre?</p> +<p>Vous ne m'aimez pas, l'affaire est conclue,</p> +<p>Et, ne voulant pas qu'on ose se plaindre,</p> +<p>Je souffrirai d'une âme résolue.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oui, je souffrirai, car je vous aimais!</p> +<p>Mais je souffrirai comme un bon soldat</p> +<p>Blessé, qui s'en va dormir à jamais,</p> +<p>Plein d'amour pour quelque pays ingrat.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vous qui fûtes ma Belle, ma Chérie,</p> +<p>Encor que de vous vienne ma souffrance,</p> +<p>N'êtes-vous donc pas toujours ma Patrie,</p> +<p>Aussi jeune, aussi folle que la France?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i16"> ***</p> + +<p>Or, je ne veux pas,—le puis-je d'abord? +<p>Plonger dans ceci mes regards mouillés.</p> +<p>Pourtant mon amour que vous croyez mort</p> +<p>A peut-être enfin les yeux dessillés.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mon amour qui n'est que ressouvenance,</p> +<p>Quoique sous vos coups il saigne et qu'il pleure</p> +<p>Encore et qu'il doive, à ce que je pense,</p> +<p>Souffrir longtemps jusqu'à ce qu'il en meure,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Peut-être a raison de croire entrevoir</p> +<p>En vous un remords qui n'est pas banal.</p> +<p>Et d'entendre dire, en son désespoir,</p> +<p>A votre mémoire: ah! fi que c'est mal!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i16"> ***</p> + +<p>Je vous vois encor. J'entr'ouvris la porte.</p> +<p>Vous étiez au lit comme fatiguée.</p> +<p>Mais, ô corps léger que l'amour emporte,</p> +<p>Vous bondîtes nue, éplorée et gaie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O quels baisers, quels enlacements fous!</p> +<p>J'en riais moi-même à travers mes pleurs.</p> +<p>Certes, ces instants seront entre tous</p> +<p>Mes plus tristes, mais aussi mes meilleurs.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je ne veux revoir de votre sourire</p> +<p>Et de vos bons yeux en cette occurrence</p> +<p>Et de vous, enfin, qu'il faudrait maudire,</p> +<p>Et du piège exquis, rien que l'apparence</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i16"> ***</p> + +<p>Je vous vois encor! En robe d'été</p> +<p>Blanche et jaune avec des fleurs de rideaux.</p> +<p>Mais vous n'aviez plus l'humide gaîté</p> +<p>Du plus délirant de tous nos tantôts,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La petite épouse et la fille aînée</p> +<p>Était reparue avec la toilette,</p> +<p>Et c'était déjà notre destinée</p> +<p>Qui me regardait sous votre voilette.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Soyez pardonnée! Et c'est pour cela</p> +<p>Que je garde, hélas! avec quelque orgueil,</p> +<p>En mon souvenir qui vous cajola,</p> +<p>L'éclair de côté que coulait votre oeil.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i16"> ***</p> + +<p>Par instants, je suis le pauvre navire</p> +<p>Qui court démâté parmi la tempête,</p> +<p>Et ne voyant pas Notre-Dame luire</p> +<p>Pour l'engouffrement en priant s'apprête.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Par instants, je meurs la mort du pécheur</p> +<p>Qui se sait damné s'il n'est confessé,</p> +<p>Et, perdant l'espoir de nul confesseur,</p> +<p>Se tord dans l'Enfer qu'il a devancé.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O mais! par instants, j'ai l'extase rouge</p> +<p>Du premier chrétien, sous la dent rapace,</p> +<p>Qui rit à Jésus témoin, sans que bouge</p> +<p>Un poil de sa chair, un nerf de sa face!</p><br> + +<p>Bruxelles-Londres.—Septembre-octobre 1872.</p> + </div> </div> +<br> + + + +<a name="rp12" id="rp12"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i12"><b>AQUARELLES</b></p><br> +<p class="i14"><b> GREEN</b></p><br> + +<p>Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches,</p> +<p>Et puis voici mon coeur, qui ne bat que pour vous.</p> +<p>Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches</p> +<p>Et qu'à vos yeux si beaux l'humble présent soit doux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'arrive tout couvert encore de rosée</p> +<p>Que le vent du matin vient glacer à mon front.</p> +<p>Souffrez que ma fatigue, à vos pieds reposée,</p> +<p>Rêve des chers instants qui la délasseront.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête</p> +<p>Toute sonore encore de vos derniers baisers;</p> +<p>Laissez là s'apaiser de la bonne tempête,</p> +<p>Et que je dorme un peu puisque vous reposez.</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i14"><b>SPLEEN</b></p><br> + +<p>Les roses étaient toutes rouges,</p> +<p>Et les lierres étaient tout noirs.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Chère, pour peu que tu te bouges,</p> +<p>Renaissent tous mes désespoirs.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le ciel était trop bleu, trop tendre,</p> +<p>La mer trop verte et l'air trop doux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je crains toujours,—ce qu'est d'attendre</p> +<p>Quelque fuite atroce de vous.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Du houx à la feuille vernie</p> +<p>Et du luisant buis je suis las,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et de la campagne infinie</p> +<p>Et de tout, fors de vous, hélas!</p> + </div> </div> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i12"><b>STREETS</b></p><br> +<p class="i16"><b>I</b></p><br> + +<p class="i4"> Dansons la gigue!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'aimais surtout ses jolis yeux,</p> +<p>Plus clairs que l'étoile des cieux,</p> +<p>J'aimais ses yeux malicieux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i4"> Dansons la gigue!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle avait des façons vraiment</p> +<p>De désoler un pauvre amant,</p> +<p>Que c'en était vraiment charmant!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i4"> Dansons la gigue!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais je trouve encor meilleur</p> +<p>Le baiser de sa bouche en fleur,</p> +<p>Depuis qu'elle est morte à mon coeur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6">Dansons la gigue!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je me souviens, je me souviens</p> +<p>Des heures et des entretiens,</p> +<p>Et c'est le meilleur de mes biens.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6">Dansons la gigue!</p> +<p class="i30"> SOHO.</p> + </div> </div> + + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>II</b></p><br> + +<p>O la rivière dans la rue!</p> +<p>Fantastiquement apparue</p> +<p>Derrière un mur haut de cinq pieds,</p> +<p>Elle roule sans un murmure</p> +<p>Sans onde opaque et pourtant pure,</p> +<p>Par les faubourgs pacifiés.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La chaussée est très large, en sorte</p> +<p>Que l'eau jaune comme une morte</p> +<p>Dévale ample et sans nuls espoirs</p> +<p>De rien refléter que la brume,</p> +<p>Même alors que l'aurore allume</p> +<p>Les cottages jaunes et noirs.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i28"> PADDINGTON.</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"><b>CHILD WIFE</b></p><br> + +<p>Vous n'avez rien compris à ma simplicité,</p> +<p class="i10"> Rien, ô ma pauvre enfant!</p> +<p>Et c'est avec un front éventé, dépité,</p> +<p class="i10"> Que vous fuyez devant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vos yeux qui ne devaient refléter que douceur,</p> +<p class="i10"> Pauvre cher bleu miroir,</p> +<p>Ont pris un ton de fiel, ô lamentable soeur,</p> +<p class="i10"> Qui nous fait mal à voir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et vous gesticulez avec vos petit-bras</p> +<p class="i10"> Comme un héros méchant,</p> +<p>En poussant d'aigres cris poitrinaires, hélas!</p> +<p class="i10"> Vous qui n'étiez que chant!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car vous avez eu peur de l'orage et du coeur</p> +<p class="i10"> Qui grondait et sifflait,</p> +<p>Et vous bêlâtes avec votre mère—ô douleur!—</p> +<p class="i10"> Comme un triste agnelet.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et vous n'avez pas su la lumière et l'honneur</p> +<p class="i10"> D'un amour brave et fort,</p> +<p>Joyeux dans le malheur, grave dans le bonheur,</p> +<p class="i10"> Jeune jusqu'à la mort!</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4"><b>A POOR YOUNG SHEPHERD</b></p><br> + +<p>J'ai peur d'un baiser</p> +<p>Comme d'une abeille.</p> +<p>Je souffre et je veille</p> +<p>Sans me reposer.</p> +<p>J'ai peur d'un baiser!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pourtant j'aime Kate</p> +<p>Et ses yeux jolis.</p> +<p>Elle est délicate,</p> +<p>Aux longs traits pâlis.</p> +<p>Oh! que j'aime Kate!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est saint Valentin!</p> +<p>Je dois et je n'ose</p> +<p>Lui dire au matin...</p> +<p>La terrible chose</p> +<p>Que saint Valentin!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle m'est promise,</p> +<p>Fort heureusement!</p> +<p>Mais quelle entreprise</p> +<p>Que d'être un amant</p> +<p>Près d'une promise!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'ai peur d'un baiser</p> +<p>Comme d'une abeille.</p> +<p>Je souffre et je veille</p> +<p>Sans me reposer:</p> +<p>J'ai peur d'un baiser!</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i12"><b>BEAMS</b></p><br> + +<p>Elle voulut aller sur les flots de la mer,</p> +<p>Et comme un vent bénin soufflait une embellie,</p> +<p>Nous nous prêtâmes tous à sa belle folie,</p> +<p>Et nous voilà marchant par le chemin amer.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le soleil luisait haut dans le ciel calme et lisse,</p> +<p>Et dans ses cheveux blonds c'étaient des rayons d'or,</p> +<p>Si bien que nous suivions son pas plus calme encor</p> +<p>Que le déroulement des vagues, ô délice!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Des oiseaux blancs volaient alentour mollement.</p> +<p>Et des voiles au loin s'inclinaient toutes blanches.</p> +<p>Parfois de grands varechs filaient en longues branches,</p> +<p>Nos pieds glissaient d'un pur et large mouvement.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle se retourna, doucement inquiète</p> +<p>De ne nous croire pas pleinement rassurés;</p> +<p>Mais nous voyant joyeux d'être ses préférés,</p> +<p>Elle reprit sa route et portait haut sa tête.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Douvres-Ostende, à bord de la «Comtesse-de-Flandre».</p> +<p>4 Avril 1873.</p> + </div> </div> +<br><br><br> + +<a name="sa" id="sa"></a> +<h2>SAGESSE</h2> +<br><br> + + + + +<h2>I</h2> +<br><br> + + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>I</b></p><br> + +<p>Bon chevalier masqué qui chevauche en silence,</p> +<p>Le malheur a percé mon vieux coeur de sa lance.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le sang de mon vieux coeur n'a fait qu'un jet vermeil</p> +<p>Puis s'est évaporé sur les fleurs, au soleil.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'ombre éteignit mes yeux, un cri vint à ma bouche,</p> +<p>Et mon vieux coeur est mort dans un frisson farouche.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Alors le chevalier Malheur s'est rapproché,</p> +<p>Il a mis pied à terre et sa main m'a touché.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Son doigt ganté de fer entra dans ma blessure</p> +<p>Tandis qu'il attestait sa loi d'une voix dure.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et voici qu'au contact glacé du doigt de fer</p> +<p>Un coeur me renaissait, tout un coeur pur et fier.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et voici que, fervent d'une candeur divine,</p> +<p>Tout un coeur jeune et bon battit dans ma poitrine.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Or, je restais tremblant, ivre, incrédule un peu,</p> +<p>Comme un homme qui voit des visions de Dieu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais le bon chevalier, remonté sur sa bête,</p> +<p>En s'éloignant me fit un signe de la tête</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et me cria (j'entends <i>encore</i> celle voix):</p> +<p>«Au moins, prudence! Car c'est bon pour une fois.»</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="sa2" id="sa2"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>II</b></p><br> + +<p>J'avais peiné comme Sisyphe</p> +<p>Et comme Hercule travaillé</p> +<p>Contre la chair qui se rebiffe.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'avais lutté, j'avais bâillé</p> +<p>Des coups à trancher des montagnes,</p> +<p>Et comme Achille ferraillé.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Farouche ami qui m'accompagnes,</p> +<p>Tu le sais, courage païen,</p> +<p>Si nous en fîmes des campagnes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Si nous n'avons négligé rien</p> +<p>Dans cette guerre exténuante,</p> +<p>Si nous avons travaillé bien!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le tout en vain: l'âpre géante</p> +<p>A mon effort de tout côté</p> +<p>Opposait sa ruse ambiante.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et toujours un lâche abrité</p> +<p>Dans mes conseils qu'il environne</p> +<p>Livrait les clés de la cité.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Que ma chance fût mâle ou bonne,</p> +<p>Toujours un parti de mon coeur</p> +<p>Ouvrait sa porte à la Gorgone.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Toujours l'ennemi suborneur</p> +<p>Savait envelopper d'un piège</p> +<p>Même la victoire et l'honneur!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'étais le vaincu qu'on assiège,</p> +<p>Prêt à vendre son sang bien cher,</p> +<p>Quand, blanche en vêtement de neige</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Toute belle au front humble et fier,</p> +<p>Une dame vint sur la nue,</p> +<p>Qui d'un signe fit fuir la Chair.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dans une tempête inconnue</p> +<p>De rage et de cris inhumains,</p> +<p>Et déchirant sa gorge nue,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le Monstre reprit ses chemins</p> +<p>Par les bois pleins d'amours affreuses,</p> +<p>Et la dame, joignant les mains:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—«Mon pauvre combattant qui creuses,</p> +<p>Dit-elle, ce dilemme en vain,</p> +<p>Trêve aux victoires malheureuses!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Il t'arrive un secours divin</p> +<p>Dont je suis sûre messagère</p> +<p>Pour ton salut, possible enfin!»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—«O ma Dame dont la voix chère</p> +<p>Encourage un blessé jaloux</p> +<p>De voir finir l'atroce guerre,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Vous qui parlez d'un ton si doux</p> +<p>En m'annonçant de bonnes choses,</p> +<p>Ma Dame, qui donc êtes-vous?»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—«J'étais née avant toutes causes</p> +<p>Et je verrai la fin de tous</p> +<p>Les effets, étoiles et roses.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«En même temps, bonne, sur vous,</p> +<p>Hommes faibles et pauvres femmes,</p> +<p>Je pleure et je vous trouve fous!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Je pleure sur vos tristes âmes,</p> +<p>J'ai l'amour d'elles, j'ai la peur</p> +<p>D'elles, et de leurs voeux infâmes!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«O ceci n'est pas le bonheur.</p> +<p>Veillez, Quelqu'un l'a dit que j'aime,</p> +<p>Veillez, crainte du Suborneur,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Veillez, crainte du Jour suprême!</p> +<p>Qui je suis? me demandais-tu.</p> +<p>Mon nom courbe les anges même,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Je suis le coeur de la vertu,</p> +<p>Je suis l'âme de la sagesse,</p> +<p>Mon nom brûle l'Enfer têtu,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Je suis la douceur qui redresse,</p> +<p>J'aime tous et n'accuse aucun,</p> +<p>Mon nom, seul, se nomme promesse</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Je suis l'unique hôte opportun,</p> +<p>Je parle au Roi le vrai langage</p> +<p>Du matin rose et du soir brun,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Je suis la PRIÈRE, et mon gage</p> +<p>C'est ton vice en déroute au loin;</p> +<p>Ma condition: «Toi, sois sage.»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—«Oui, ma Dame, et soyez témoin!»</p> + </div> </div> +<br> + +<a name="sa3" id="sa3"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>III</b></p><br> + +<p>Qu'en dis-tu, voyageur, des pays et des gares?</p> +<p>Du moins as-tu cueilli l'ennui, puisqu'il est mûr,</p> +<p>Toi que voilà fumant de maussades cigares,</p> +<p>Noir, projetant une ombre absurde sur le mur?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tes yeux sont aussi morts depuis les aventures,</p> +<p>Ta grimace est la même et ton deuil est pareil;</p> +<p>Telle la lune vue à travers des mâtures,</p> +<p>Telle la vieille mer sous le jeune soleil.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tel l'ancien cimetière aux tombes toujours neuves!</p> +<p>Mais voyons, et dis-nous les récits devinés,</p> +<p>Ces désillusions pleurant le long des fleuves,</p> +<p>Ces dégoûts comme autant de fades nouveau-nés,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ces femmes! Dis les gaz, et l'horreur identique</p> +<p>Du mal toujours, du laid partout sur les chemins,</p> +<p>Et dis l'Amour et dis encor la Politique</p> +<p>Avec du sang déshonoré d'encre à leurs mains.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et puis surtout ne va pas l'oublier toi-même</p> +<p>Traînassant ta faiblesse et ta simplicité</p> +<p>Partout où l'on bataille et partout où l'on aime,</p> +<p>D'une façon si triste et folle, en vérité!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>A-t-on assez puni cette lourde innocence?</p> +<p>Qu'en dis-tu? L'homme est dur, mais la femme? Et tes pleurs,</p> +<p>Qui les a bus? Et quelle âme qui les recense</p> +<p>Console ce qu'on peut appeler tes malheurs?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah les autres, ah toi! Crédule à qui te flatte,</p> +<p>Toi qui rêvais (c'était trop excessif, aussi)</p> +<p>Je ne sais quelle mort légère et délicate?</p> +<p>Ah toi, l'espèce d'ange avec ce voeu transi!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais maintenant les plans, les buts? Es-tu de force,</p> +<p>Ou si d'avoir pleuré t'a détrempé le coeur?</p> +<p>L'arbre est tendre s'il faut juger d'après l'écorce,</p> +<p>Et tes aspects ne sont pas ceux d'un grand vainqueur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Si gauche encore! avec l'aggravation d'être</p> +<p>Une sorte à présent d'idyllique engourdi</p> +<p>Qui surveille le ciel bête par la fenêtre</p> +<p>Ouverte aux yeux matois du démon de midi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Si le même dans cette extrême décadence!</p> +<p>Enfin!—Mais à ta place un être avec du sens,</p> +<p>Payant les violons voudrait mener la danse,</p> +<p>Au risque d'alarmer quoique peu les passants.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>N'as-tu pas, en fouillant les recoins de ton âme,</p> +<p>Un beau vice à tirer comme un sabre au soleil,</p> +<p>Quelque vice joyeux, effronté, qui s'enflamme</p> +<p>Et vibre, et darde rouge au front du ciel vermeil?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Un ou plusieurs? Si oui, tant mieux! Et pars bien vite</p> +<p>En guerre, et bats d'estoc et de taille, sans choix</p> +<p>Surtout, et mets ce masque indolent où s'abrite</p> +<p>La haine inassouvie et repue à la fois...</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il faut n'être pas dupe en ce farceur de monde</p> +<p>Où le bonheur n'a rien d'exquis et d'alléchant</p> +<p>S'il n'y frétille un peu de pervers et d'immonde,</p> +<p>Et pour n'être pas dupe il faut être méchant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Sagesse humaine, ah! j'ai les yeux sur d'autres choses,</p> +<p>Et parmi ce passé dont ta voix décrivait</p> +<p>L'ennui, pour des conseils encore plus moroses,</p> +<p>Je ne me souviens plus que du mal que j'ai fait.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dans tous les mouvements bizarres de ma vie,</p> +<p>De mes «malheurs», selon le moment et le lieu,</p> +<p>Des autres et de moi, de la route suivie,</p> +<p>Je n'ai rien retenu que la grâce de Dieu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Si je me sens puni, c'est que je le dois être.</p> +<p>Ni l'homme ni la femme ici ne sont pour rien.</p> +<p>Mais j'ai le ferme espoir d'un jour pouvoir connaître</p> +<p>Le pardon et la paix promis à tout Chrétien.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Bien de n'être pas dupe en ce monde d'une heure,</p> +<p>Mais pour ne l'être pas durant l'éternité,</p> +<p>Ce qu'il faut à tout prix qui règne et qui demeure,</p> +<p>Ce n'est pas la méchanceté, c'est la bonté.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="sa4" id="sa4"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>IV</b></p><br> + +<p>Malheureux! Tous les dons, la gloire du baptême,</p> +<p>Ton enfance chrétienne, une mère qui t'aime,</p> +<p>La force et la santé comme le pain et l'eau,</p> +<p>Cet avenir enfin, décrit dans le tableau</p> +<p>De ce passé plus clair que le jeu des marées,</p> +<p>Tu pilles tout, tu perds en viles simagrées</p> +<p>Jusqu'aux derniers pouvoirs de ton esprit, hélas!</p> +<p>La malédiction de n'être jamais las</p> +<p>Suit tes pas sur le monde où l'horizon t'attire,</p> +<p>L'enfant prodigue avec des gestes de satyre!</p> +<p>Nul avertissement, douloureux ou moqueur,</p> +<p>Ne prévaut sur l'élan funeste de ton coeur.</p> +<p>Tu flânes à travers péril et ridicule,</p> +<p>Avec l'irresponsable audace d'un Hercule</p> +<p>Dont les travaux seraient fous, nécessairement.</p> +<p>L'amitié—dame!—a tu son reproche clément,</p> +<p>Et chaste, et sans aucun espoir que le suprême,</p> +<p>Vient prier, comme au lit d'un mourant qui blasphème,</p> +<p>La patrie oubliée est dure aux fils affreux,</p> +<p>Et le monde alentour dresse ses buissons creux</p> +<p>Où ton désir mauvais s'épuise en flèches mortes.</p> +<p>Maintenant il te faut passer devant les portes,</p> +<p>Hâtant le pas de peur qu'on ne lâche le chien,</p> +<p>Et si tu n'entends pas rire, c'est encor bien.</p> +<p>Malheureux, toi Français, toi Chrétien, quel dommage!</p> +<p>Mais, tu vas la pensée obscure de l'image</p> +<p>D'un bonheur qu'il te faut immédiat, étant</p> +<p>Athée (avec la foule!) et jaloux de l'instant,</p> +<p>Tout appétit parmi ces appétits féroces,</p> +<p>Épris de la fadaise actuelle, mots, noces</p> +<p>Et festins, la «Science», et «l'esprit de Paris»,</p> +<p>Tu vas magnifiant ce par quoi tu péris,</p> +<p>Imbécile! et niant le soleil qui t'aveugle!</p> +<p>Tout ce que les temps ont de bête paît et beugle</p> +<p>Dans ta cervelle ainsi qu'un troupeau dans un pré.</p> +<p>Et les vices de tout le monde ont émigré</p> +<p>Pour ton sang dont le fer lâchement s'étiole.</p> +<p>Tu n'es plus bon à rien de propre, ta parole</p> +<p>Est morte de l'argot et du ricanement,</p> +<p>Et d'avoir rabâché les bourdes du moment.</p> +<p>Ta mémoire, de tant d'obscénités bondée,</p> +<p>Ne saurait accueillir la plus petite idée,</p> +<p>Et patauge parmi l'égoïsme ambiant,</p> +<p>En quête d'on ne peut dire quel vil néant!</p> +<p>Seul, entre les débris honnis de ton désastre,</p> +<p>L'Orgueil, qui met la flamme au fond du poétastre</p> +<p>Et fait au criminel un prestige odieux,</p> +<p>Seul, l'Orgueil est vivant, il danse dans tes yeux,</p> +<p>Il regarde la Faute et rit de s'y complaire.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Dieu des humbles, sauvez cet enfant de colère!</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="sa5" id="sa5"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>V</b></p><br> + +<p>Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains pâles</p> +<p>Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal.</p> +<p>Et ces yeux, où plus rien ne reste d'animal</p> +<p>Que juste assez pour dire: «assez» aux fureurs mâles</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et toujours, maternelle endormeuse des râles,</p> +<p>Même quand elle ment, cette voix! Matinal</p> +<p>Appel, ou chant bien doux à vêpre, ou frais signal,</p> +<p>Ou beau sanglot qui va mourir au pli des châles...</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Hommes durs! Vie atroce et laide d'ici-bas!</p> +<p>Ah! que, du moins, loin des baisers et des combats,</p> +<p>Quelque chose demeure un peu sur la montagne,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Quelque chose du coeur enfantin et subtil,</p> +<p>Bonté, respect! Car qu'est-ce qui nous accompagne,</p> +<p>Et vraiment, quand la mort viendra, que reste-t-il?</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="sa6" id="sa6"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>VI</b></p><br> + +<p>O vous, comme un qui boite au loin, Chagrins et Joies,</p> +<p>Toi, coeur saignant d'hier qui flambes aujourd'hui,</p> +<p>C'est vrai pourtant que c'est fini, que tout a fui</p> +<p>De nos sens, aussi bien les ombres que les proies.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vieux bonheurs, vieux malheurs, comme une file d'oies</p> +<p>Sur la route en poussière où tous les pieds ont lui,</p> +<p>Bon voyage! Et le Rire, et, plus vieille que lui,</p> +<p>Toi, Tristesse noyée au vieux noir que tu broies,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et le reste!—Un doux vide, un grand renoncement</p> +<p>Quelqu'un en nous qui sent la paix immensément,</p> +<p>Une candeur d'âme d'une fraîcheur délicieuse...</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et voyez! notre coeur qui saignait sous l'orgueil,</p> +<p>Il flambe dans l'amour, et s'en va faire accueil</p> +<p>A la vie, en faveur d'une mort précieuse!</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="sa7" id="sa7"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>VII</b></p><br> + +<p>Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme,</p> +<p>Et les voici vibrer aux cuivres du couchant.</p> +<p>Ferme les yeux, pauvre âme, et rentre sur-le-champ:</p> +<p>Une tentation des pires. Fuis l'infâme.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ils ont lui tout le jour en longs grêlons de flamme,</p> +<p>Battant toute vendange aux collines, couchant</p> +<p>Toute moisson de la vallée, et ravageant</p> +<p>Le ciel tout bleu, le ciel, chanteur qui te réclame.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O pâlis, et va-t'en, lente et joignant les mains.</p> +<p>Si ces hiers allaient manger nos beaux demains?</p> +<p>Si la vieille folie était encore en route?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ces souvenirs, va-t-il falloir les retuer?</p> +<p>Un assaut furieux, le suprême, sans doute!</p> +<p>O, va prier contre l'orage, va prier.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="sa8" id="sa8"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>VIII</b></p><br> + +<p>La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles</p> +<p>Est une oeuvre de choix qui veut beaucoup d'amour:</p> +<p>Rester gai quand le jour triste succède au jour,</p> +<p>Être fort, et s'user en circonstances viles;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>N'entendre, n'écouter aux bruits des grandes villes</p> +<p>Que l'appel, ô mon Dieu, des cloches dans la tour,</p> +<p>Et faire un de ces bruits soi-même, cela pour</p> +<p>L'accomplissement vil de tâches puériles;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dormir chez les pécheurs étant un pénitent;</p> +<p>N'aimer que le silence et conserver pourtant</p> +<p>Le temps si grand dans la patience si grande,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le scrupule naïf aux repentirs têtus,</p> +<p>Et tous ces soins autour de ces pauvres vertus!</p> +<p>—Fi, dit l'Ange Gardien, de l'orgueil qui marchande!</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="sa9" id="sa9"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>IX</b></p><br> + +<p>Sagesse d'un Louis Racine, je t'envie!</p> +<p>O n'avoir pas suivi les leçons de Rollin,</p> +<p>N'être pas né dans le grand siècle à son déclin,</p> +<p>Quand le soleil couchant, si beau, dorait la vie,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Quand Maintenon jetait sur la France ravie</p> +<p>L'ombre douce et la paix de ses coiffes de lin,</p> +<p>Et royale abritait la veuve et l'orphelin,</p> +<p>Quand l'étude de la prière était suivie,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Quand poète et docteur, simplement, bonnement,</p> +<p>Communiaient avec des ferveurs de novices,</p> +<p>Humbles servaient la Messe et chantaient aux offices,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et, le printemps venu, prenaient un soin charmant</p> +<p>D'aller dans les Auteuils cueillir lilas et roses</p> +<p>En louant Dieu, comme Garo, de toutes choses!</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="sa10" id="sa10"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>X</b></p><br> + +<p>Non. Il fut gallican, ce siècle, et janséniste!</p> +<p>C'est vers le Moyen Age énorme et délicat</p> +<p>Qu'il faudrait que mon coeur en panne naviguât,</p> +<p>Loin de nos jours d'esprit charnel et de chair triste.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Roi, politicien, moine, artisan, chimiste,</p> +<p>Architecte, soldat, médecin, avocat,</p> +<p>Quel temps! Oui, que mon coeur naufragé rembarquât</p> +<p>Pour toute cette force ardente, souple, artiste!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et là que j'eusse part—quelconque, chez les rois</p> +<p>Ou bien ailleurs, n'importe, à la chose vitale,</p> +<p>Et que je fusse un saint, actes bons, pensers droits,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Haute théologie et solide morale,</p> +<p>Guidé par la folie unique de la Croix</p> +<p>Sur tes ailes de pierre, ô folle Cathédrale!</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="sa11" id="sa11"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XI</b></p><br> + + +<p>Petits amis qui sûtes nous prouver</p> +<p>Par A plus B que deux et deux font quatre,</p> +<p>Mais qui depuis voulez parachever</p> +<p>Une victoire où l'on se laissait battre,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et couronner vos conquêtes d'un coup</p> +<p>Par ce soufflet à la mémoire humaine;</p> +<p>«Dieu ne vous a révélé rien du tout,</p> +<p>Car nous disions qu'il n'est que l'ombre vaine,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Que le profil et que l'allongement,</p> +<p>Sur tous les murs que la peur édifie</p> +<p>De votre pur et simple mouvement,</p> +<p>Et nous dictons cette philosophie.»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Frères trop chers, laissez-nous rire un peu,</p> +<p>Nous les fervents d'une logique rance,</p> +<p>Qui justement n'avons de foi qu'en Dieu</p> +<p>Et mettons notre espoir dans l'Espérance,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Laissez-nous rire un peu, pleurer aussi,</p> +<p>Pleurer sur vous, rire du vieux blasphème,</p> +<p>Rire du vieux Satan stupide ainsi,</p> +<p>Pleurer sur cet Adam dupe quand même!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Frères de nous qui payons vos orgueils,</p> +<p>Tous fils du même Amour, ah! la science,</p> +<p>Allons donc, allez donc, c'est nos cercueils</p> +<p>Naïfs ou non, c'est notre méfiance</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ou notre confiance aux seuls Récits,</p> +<p>C'est notre oreille ouverte toute grande</p> +<p>Ou tristement fermée au Mot précis!</p> +<p>Frères, lâchez la science gourmande</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Qui veut voler sur les ceps défendus</p> +<p>Le fruit sanglant qu'il ne faut pas connaître.</p> +<p>Lâchez son bras qui vous tient attendus</p> +<p>Pour des enfers que Dieu n'a pas fait naître,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais qui sont l'oeuvre affreuse du péché,</p> +<p>Car nous, les fils attentifs de l'Histoire,</p> +<p>Nous tenons pour l'honneur jamais taché</p> +<p>De la Tradition, supplice et gloire!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Nous sommes sûrs des Aïeux nous disant</p> +<p>Qu'ils ont vu Dieu sous telle ou telle forme</p> +<p>Et prédisant aux crimes d'<i>à présent</i></p> +<p>La peine immense ou le pardon énorme.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Puisqu'ils avaient vu Dieu présent toujours,</p> +<p>Puisqu'ils ne mentaient pas, puisque nos crimes</p> +<p>Vont effrayants, puisque vos yeux sont courts,</p> +<p>Et puisqu'il est des repentirs sublimes,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ils ont dit tout. Savoir le reste est bien:</p> +<p>Que deux et deux fassent quatre, à merveille!</p> +<p>Riens innocents, mais des riens moins que rien,</p> +<p>La dernière heure étant là qui surveille</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tout autre soin dans l'homme en vérité!</p> +<p>Gardez que trop chercher ne vous séduise</p> +<p>Loin d'une sage et forte humilité...</p> +<p>Le seul savant, c'est encore Moïse.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="sa12" id="sa12"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XII</b></p><br> + +<p>Or, vous voici promus, petits amis,</p> +<p>Depuis les temps de ma lettre première,</p> +<p>Promus, disais-je, aux fiers emplois promis</p> +<p>A votre thèse, en ces jours de lumière.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vous voici rois de France! A votre tour!</p> +<p>(Rois à plusieurs d'une France postiche,</p> +<p>Mais rois de fait et non sans quelque amour</p> +<p>D'un trône lourd avec un budget riche.)</p> + </div><div class="stanza"> +<p>A l'oeuvre, amis petits! Nous avons droit</p> +<p>De vous y voir, payant de notre poche,</p> +<p>Et d'être un peu réjouis à l'endroit</p> +<p>De votre état sans peur et sans reproche.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sans peur? Du maître? O le maître, mais c'est</p> +<p>L'Ignorant-chiffre et le Suffrage-nombre,</p> +<p>Total, le peuple, «un âne» fort «qui s'est</p> +<p>Cabré», pour vous, espoir clair, puis fait sombre,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cabré comme une chèvre, c'est le mot.</p> +<p>Et votre bras, saignant jusqu'à l'aisselle,</p> +<p>S'efforce en vain: fort comme Béhémot,</p> +<p>Le monstre tire... et votre peur est telle</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Que l'âne brait, que le voilà parti</p> +<p>Qui par les dents vous boute cent ruades</p> +<p>En forme de reproche bien senti...</p> +<p>Courez après, frottant vos reins malades!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O Peuple, nous t'aimons immensément:</p> +<p>N'es-tu donc pas la pauvre âme ignorante</p> +<p>En proie à tout ce qui sait et qui ment?</p> +<p>N'es-tu donc pas l'immensité souffrante?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La charité nous fait chercher tes maux,</p> +<p>La foi nous guide à travers les ténèbres.</p> +<p>On t'a rendu semblable aux animaux</p> +<p>Moins leur candeur, et plein d'instincts funèbres,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'orgueil t'a pris en ce quatre-vingt-neuf,</p> +<p>Nabuchodonosor, et te faire paître,</p> +<p>Âne obstiné, mouton buté, dur boeuf,</p> +<p>Broutant pouvoir, famille, soldat, prêtre!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O paysan cassé sur tes sillons,</p> +<p>Pâle ouvrier qu'esquinté à machine,</p> +<p>Membres sacrés de Jésus-Christ, allons,</p> +<p>Relevez-vous, honorez votre échine,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Portez l'amour qu'il faut à vos bras forts,</p> +<p>Vos pieds vaillants sont les plus beaux du monde,</p> +<p>Respectez-les, fuyez ces chemins tors,</p> +<p>Fermez l'oreille à ce conseil immonde,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Redevenez les Français d'autrefois,</p> +<p>Fils de l'Église, et dignes de vos pères!</p> +<p>O s'ils savaient ceux-ci sur vos pavois,</p> +<p>Leurs os sueraient de honte aux cimetières.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Vous, nos tyrans minuscules d'un jour</p> +<p>(L'énormité des actes rend les princes</p> +<p>Surtout de souche impure, et malgré cour</p> +<p>Et splendeur et le faste, encor plus minces),</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Laissez le règne et rentrez dans le rang.</p> +<p>Aussi bien l'heure est proche où la tourmente</p> +<p>Vous va donner des loisirs, et tout blanc</p> +<p>L'avenir flotte avec sa fleur charmante</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sur la Bastille absurde où vous teniez</p> +<p>La France aux fers d'un blasphème et d'un schisme,</p> +<p>Et la chronique en de cléments Téniers</p> +<p>Déjà vous peint allant au catéchisme.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="sa13" id="sa13"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XIII</b></p><br> + +<p>Prince mort en soldat à cause de la France,</p> +<p class="i10"> Ame certes élue,</p> +<p>Fier jeune homme si pur tombé plein d'espérance,</p> +<p class="i10"> Je t'aime et te salue!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ce monde est si mauvais, notre pauvre patrie</p> +<p class="i10"> Va sous tant de ténèbres,</p> +<p>Vaisseau désemparé dont l'équipage crie</p> +<p class="i10"> Avec des voix funèbres,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ce siècle est un tel ciel tragique où les naufrages</p> +<p class="i10"> Semblent écrits d'avance...</p> +<p>Ma jeunesse, élevée aux doctrines sauvages,</p> +<p class="i10"> Détesta ton enfance,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et plus tard, coeur pirate épris des seules côtes</p> +<p class="i10"> Où la révolte naisse,</p> +<p>Mon âge d'homme, noir d'orages et de fautes,</p> +<p class="i10"> Abhorrait ta jeunesse.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Maintenant j'aime Dieu, dont l'amour et la foudre</p> +<p class="i10"> M'ont fait une âme neuve,</p> +<p>Et maintenant que mon orgueil réduit en poudre,</p> +<p class="i10"> Humble, accepte l'épreuve.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'admire ton destin, j'adore, tout en larmes</p> +<p class="i10"> Pour les pleurs de ta mère,</p> +<p>Dieu qui te fit mourir, beau prince, sous les armes,</p> +<p class="i10"> Comme un héros d'Homère.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et je dis, réservant d'ailleurs mon voeu suprême</p> +<p class="i10"> Au lis de Louis Seize:</p> +<p>Napoléon qui fus digne du diadème,</p> +<p class="i10"> Gloire à ta mort française!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et priez bien pour nous, pour cette France ancienne,</p> +<p class="i10"> Aujourd'hui vraiment «Sire»,</p> +<p>Dieu qui vous couronna, sur la terre païenne,</p> +<p class="i10"> Bon chrétien, du martyre!</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="sa14" id="sa14"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XIV</b></p><br> + +<p>Vous reviendrez bientôt les bras pleins de pardons</p> +<p class="i10"> Selon votre coutume,</p> +<p>O Pères excellents qu'aujourd'hui nous perdons</p> +<p class="i10"> Pour comble d'amertume.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vous reviendrez, vieillards exquis, avec l'honneur</p> +<p class="i10"> Avec sa Fleur chérie,</p> +<p>Et que de pleurs Joyeux, et quels cris de bonheur</p> +<p class="i10"> Dans toute la patrie!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vous reviendrez, après ces glorieux exils,</p> +<p class="i10"> Après des moissons d'âmes,</p> +<p>Après avoir prié pour ceux-ci, fussent-ils</p> +<p class="i10"> Encore plus infâmes,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Après avoir couvert les îles et la mer</p> +<p class="i10"> De votre ombre si douce</p> +<p>Et réjoui le ciel et consterné l'enfer,</p> +<p class="i10"> Béni qui vous repousse,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Béni qui vous dépouille au cri de liberté,</p> +<p class="i10"> Béni l'impie en armes,</p> +<p>Et l'enfant qu'il vous prend des bras—et racheté</p> +<p class="i10"> Nos crimes par vos larmes!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Proscrits des jours, vainqueurs des temps non point adieu</p> +<p class="i10"> Vous êtes l'espérance.</p> +<p>A tantôt, Pères saints, qui nous vaudrez de Dieu</p> +<p class="i10"> Le salut pour la France!</p> + </div> </div> +<br> + + + +<a name="sa15" id="sa15"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XV</b></p><br> + +<p>On n'offense que Dieu qui seul pardonne. Mais</p> +<p>On contriste son frère, on l'afflige, on le blesse,</p> +<p>On fait gronder sa haine ou pleurer sa faiblesse,</p> +<p>Et c'est un crime affreux qui va troubler la paix</p> +<p>Des simples, et donner au monde sa pâture,</p> +<p>Scandale, coeurs perdus, gros mots et rire épais.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le plus souvent par un effet de la nature</p> +<p>Des choses, ce péché trouve son châtiment</p> +<p>Même ici-bas, féroce et long communément.</p> +<p>Mais l'<i>Amour</i> tout-puissant donne à la créature</p> +<p>Le sens de son malheur qui mène au repentir</p> +<p>Par une route lente et haute, mais très sûre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Alors un grand désir, un seul, vient investir</p> +<p>Le pénitent, après les premières alarmes.</p> +<p>Et c'est d'humilier son front devant les larmes</p> +<p>De naguère, sans rien qui pourrait amortir</p> +<p>Le coup droit pour l'orgueil, et de rendre les armes</p> +<p>Comme un soldat vaincu,—triste de bonne foi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O ma soeur, qui m'avez puni, pardonnez-moi!</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="sa16" id="sa16"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XVI</b></p><br> + +<p>Écoutez la chanson bien douce</p> +<p>Qui ne pleure que pour vous plaire,</p> +<p>Elle est discrète, elle est légère:</p> +<p>Un frisson d'eau sur de la mousse!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La voix vous fut connue (et chère!),</p> +<p>Mais à présent elle est voilée</p> +<p>Comme une veuve désolée,</p> +<p>Pourtant comme elle encore fière,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et dans les longs plis de son voile</p> +<p>Qui palpite aux brises d'automne,</p> +<p>Cache et montre au coeur qui s'étonne</p> +<p>La vérité comme une étoile.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle dit, la voix reconnue,</p> +<p>Que la bonté c'est notre vie,</p> +<p>Que de la haine et de l'envie</p> +<p>Rien ne reste, la mort venue.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle parle aussi de la gloire</p> +<p>D'être simple sans plus attendre,</p> +<p>Et de noces d'or et du tendre</p> +<p>Bonheur d'une paix sans victoire.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Accueillez la voix qui persiste</p> +<p>Dans son naïf épithalame.</p> +<p>Allez, rien n'est meilleur à l'âme</p> +<p>Que de faire une âme moins triste!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle est en peine et de passage</p> +<p>L'âme qui souffre sans colère.</p> +<p>Et comme sa morale est claire!...</p> +<p>Écoutez la chanson bien sage.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="sa17" id="sa17"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XVII</b></p><br> + +<p>Les chères mains qui furent miennes,</p> +<p>Toutes petites, toutes belles,</p> +<p>Après ces méprises mortelles</p> +<p>Et toutes ces choses païennes,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Après les rades et les grèves,</p> +<p>Et les pays et les provinces,</p> +<p>Royales mieux qu'au temps des princes,</p> +<p>Les chères mains m'ouvrent les rêves.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mains en songe, mains sur mon âme,</p> +<p>Sais-je, moi, ce que vous daignâtes,</p> +<p>Parmi ces rumeurs scélérates,</p> +<p>Dire à cette âme qui se pâme?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ment-elle, ma vision chaste</p> +<p>D'affinité spirituelle,</p> +<p>De complicité maternelle,</p> +<p>D'affection étroite et vaste?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Remords si cher, peine très bonne,</p> +<p>Rêves bénits, mains consacrées,</p> +<p>O ces mains, ces mains vénérées.</p> +<p>Faites le geste qui pardonne!</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="sa18" id="sa18"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XVIII</b></p><br> + +<p>Et j'ai revu l'enfant unique: il m'a semblé</p> +<p>Que s'ouvrait dans mon coeur la dernière blessure,</p> +<p>Celle dont la douleur plus exquise m'assure</p> +<p>D'une mort désirable en un jour consolé.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La bonne flèche aiguë et sa fraîcheur qui dure!</p> +<p>En ces instants choisis elles ont éveillé</p> +<p>Les rêves un peu lourds du scrupule ennuyé,</p> +<p>Et tout mon sang chrétien chanta la Chanson pure.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'entends encor, je vois encor! Loi du devoir</p> +<p>Si douce! Enfin je sais ce qu'est entendre et voir,</p> +<p>J'entends, je vois toujours! Voix des bonnes pensées,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Innocence, avenir! Sage et silencieux,</p> +<p>Que je vais vous aimer, vous un instant pressées,</p> +<p>Belles petites mains qui fermerez nos yeux!</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="sa19" id="sa19"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XIX</b></p><br> + +<p>Voix de l'Orgueil; un cri puissant, comme d'un cor.</p> +<p>Des étoiles de sang sur des cuirasses d'or,</p> +<p>On trébuche à travers des chaleurs d'incendie...</p> +<p>Mais en somme la voix s'en va, comme d'un cor.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Voix de la Haine: cloche en mer, fausse, assourdie</p> +<p>De neige lente. Il fait si froid! Lourde, affadie,</p> +<p>La vie a peur et court follement sur le quai</p> +<p>Loin de la cloche qui devient plus assourdie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Voix de la Chair: un gros tapage fatigué.</p> +<p>Des gens ont bu. L'endroit fait semblant d'être gai.</p> +<p>Des yeux, des noms, et l'air plein de parfums atroces</p> +<p>Où vient mourir le gros tapage fatigué.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Voix d'Autrui: des lointains dans les brouillards. Des noces</p> +<p>Vont et viennent. Des tas d'embarras. Des négoces,</p> +<p>Et tout le cirque des civilisations</p> +<p>Au son trotte-menu du violon des noces.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Colères, soupirs noirs, regrets, tentations</p> +<p>Qu'il a fallu pourtant que nous entendissions</p> +<p>Pour l'assourdissement des silences honnêtes,</p> +<p>Colères, soupirs noirs, regrets, tentations,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes,</p> +<p>Sentences, mots en vain, métaphores mal faites,</p> +<p>Toute la rhétorique en fuite des péchés,</p> +<p>Ah! les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Nous ne sommes plus ceux que vous auriez cherchés.</p> +<p>Mourez à nous, mourez aux humbles voeux cachés</p> +<p>Que nourrit la douceur de la Parole forte,</p> +<p>Car notre coeur n'est plus de ceux que vous cherchez!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mourez parmi la voix que la prière emporte</p> +<p>Au ciel, dont elle seule ouvre et ferme la porte</p> +<p>Et dont elle tiendra les sceaux au dernier jour,</p> +<p>Mourez parmi la voix que la prière apporte,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mourez parmi la voix terrible de l'Amour!</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="sa20" id="sa20"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XX</b></p><br> + +<p>L'ennemi se déguise en L'Ennui</p> +<p>Et me dit: «A quoi bon, pauve dupe?»</p> +<p>Moi je passe et me moque de lui.</p> +<p>L'ennemi se déguise en la Chair</p> +<p>Et me dit: «Bah! retrousse une jupe!»</p> +<p>Moi j'écarte le conseil amer.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'ennemi se transforme en un Ange</p> +<p>De lumière et dit: «Qu'est ton effort</p> +<p>A côté des tributs de louange</p> +<p>Et de Foi dus au Père céleste?</p> +<p>Ton amour va-t-il jusqu'à la mort?»</p> +<p>Je réponds: «L'Espérance me reste.»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Comme c'est le vieux logicien,</p> +<p>Il a fait bientôt de me réduire</p> +<p>A ne plus <i>vouloir</i> répliquer rien,</p> +<p>Mais sachant <i>qui c'est</i>, épouvanté</p> +<p>De ne plus sentir les mondes luire,</p> +<p>Je prierai pour de l'humilité.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="sa21" id="sa21"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XXI</b></p><br> + +<p>Va ton chemin sans plus t'inquiéter!</p> +<p>La route est droite et tu n'as qu'à monter,</p> +<p>Portant d'ailleurs le seul trésor qui vaille</p> +<p>Et l'arme unique au cas d'une bataille,</p> +<p>La pauvreté d'esprit et Dieu pour toi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Surtout il faut garder toute espérance,</p> +<p>Qu'importé un peu de nuit et de souffrances?</p> +<p>La route est bonne et la mort est au bout,</p> +<p>Oui, garde toute espérance surtout,</p> +<p>La mort là-bas te dresse un lit de joie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et fais-toi doux de toute la douceur.</p> +<p>La vie est laide, encore c'est ta soeur.</p> +<p>Simple, gravis la côte et même chante.</p> +<p>Pour écarter la prudence méchante</p> +<p>Dont la voix basse est pour tenter ta foi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Simple comme un enfant, gravis la côte,</p> +<p>Humble comme un pécheur qui hait la faute,</p> +<p>Chante, et même sois gai, pour défier</p> +<p>L'ennui que l'ennemi peut t'envoyer</p> +<p>Afin que tu t'endormes sur la voie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ris du vieux piège et du vieux séducteur,</p> +<p>Puisque la Paix est là, sur la hauteur,</p> +<p>Qui luit parmi les fanfares de la gloire,</p> +<p>Monte, ravi, dans la nuit blanche et noire,</p> +<p>Déjà l'Ange Gardien étend sur toi</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Joyeusement des ailes de victoire.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="sa22" id="sa22"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XXII</b></p><br> + +<p>Pourquoi triste, ô mon âme,</p> +<p>Triste jusqu'à la mort,</p> +<p>Quand l'effort te réclame,</p> +<p>Quand le suprême effort</p> +<p>Est là qui te réclame?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! tes mains que tu tords</p> +<p>Au lieu d'être à la lâche,</p> +<p>Tes lèvres que tu mords</p> +<p>Et leur silence lâche,</p> +<p>Et tes yeux qui sont morts!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>N'as-tu pas l'espérance</p> +<p>De la fidélité,</p> +<p>Et, pour plus d'assurance</p> +<p>Dans la sécurité,</p> +<p>N'as-tu pas la souffrance?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais chasse le sommeil</p> +<p>Et ce rêve qui pleure.</p> +<p>Grand jour et plein soleil!</p> +<p>Vois, il est plus que l'heure:</p> +<p>Le ciel bruit vermeil,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et la lumière crue</p> +<p>Découpant d'un trait noir</p> +<p>Toute chose apparue,</p> +<p>Te montre le Devoir</p> +<p>Et sa forme bourrue.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Marche à lui vivement.</p> +<p>Tu verras disparaître</p> +<p>Tout aspect inclément</p> +<p>De sa manière d'être,</p> +<p>Avec l'éloignement.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est le dépositaire</p> +<p>Qui te garde un trésor</p> +<p>D'amour et de mystère,</p> +<p>Plus précieux que l'or,</p> +<p>Plus sûr que rien sur terre:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les biens qu'on ne voit pas,</p> +<p>Toute joie inouïe,</p> +<p>Votre paix, saints combats,</p> +<p>L'extase épanouie</p> +<p>Et l'oubli d'ici-bas,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et l'oubli d'ici-bas!</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="sa23" id="sa23"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XXIII</b></p><br> + +<p>Né l'enfant des grandes villes</p> +<p>Et des révoltes serviles,</p> +<p>J'ai là, tout cherché, trouvé</p> +<p>De tout appétit rêvé.</p> +<p>Mais, puisque rien n'en demeure,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'ai dit un adieu léger</p> +<p>A tout ce qui peut changer.</p> +<p>Au plaisir, au bonheur même,</p> +<p>Et même à tout ce que j'aime</p> +<p>Hors de vous, mon doux Seigneur!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La Croix m'a pris sur ses ailes</p> +<p>Qui m'emporte aux meilleurs zèles,</p> +<p>Silence, expiation,</p> +<p>Et l'âpre vocation</p> +<p>Pour la vertu qui s'ignore.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Douce, chère Humilité,</p> +<p>Arrose ma charité,</p> +<p>Trempe-la de tes eaux vives.</p> +<p>O mon coeur, que tu ne vives</p> +<p>Qu'aux fins d'une bonne mort!</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="sa24" id="sa24"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XXIV</b></p><br> + +<p>L'âme antique était rude et vaine</p> +<p>Et ne voyait dans la douleur</p> +<p>Que l'acuité de la peine</p> +<p>Ou l'étonnement du malheur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'art, sa figure la plus claire</p> +<p>Traduit ce double sentiment</p> +<p>Par deux grands types de la Mère</p> +<p>En proie au suprême tourment.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est la vieille reine de Troie:</p> +<p>Tous ses fils sont morts par le fer.</p> +<p>Alors ce deuil brutal aboie</p> +<p>Et glapit au bord de la mer.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle court le long du rivage,</p> +<p>Bavant vers le flot écumant,</p> +<p>Hirsute, criade, sauvage,</p> +<p>La chienne littéralement!...</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et c'est Niobé qui s'effare</p> +<p>Et garde fixement des yeux</p> +<p>Sur les dalles de pierre rare</p> +<p>Ses enfants tués par les cieux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le souffle expire sur sa bouche.</p> +<p>Elle meurt dans un geste fou.</p> +<p>Ce n'est plus qu'un marbre farouche</p> +<p>Là transporté nul ne sait d'où!...</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La douleur chrétienne est immense.</p> +<p>Elle, comme le coeur humain,</p> +<p>Elle souffre, puis elle pense,</p> +<p>Et calme poursuit son chemin.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle est debout sur le Calvaire</p> +<p>Pleine de larmes et sans cris.</p> +<p>C'est également une mère,</p> +<p>Mais quelle mère de quel fils!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle participe au Supplice</p> +<p>Qui sauve toute nation,</p> +<p>Attendrissant le sacrifice</p> +<p>Par sa vaste compassion.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et comme tous sont les fils d'elle,</p> +<p>Sur le monde et sur sa langueur</p> +<p>Toute la charité ruisselle</p> +<p>Des sept blessures de son coeur,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Au jour qu'il faudra, pour la gloire</p> +<p>Des cieux enfin tout grands ouverts,</p> +<p>Ceux qui surent et purent croire,</p> +<p>Bons et doux, sauf au seul Pervers,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ceux-là vers la joie infinie</p> +<p>Sur la colline de Sion</p> +<p>Monteront d'une aile bénie</p> +<p>Aux plis de son assomption.</p> + </div> </div> +<br><br> + + +<a name="sb1" id="sb1"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>1</b></p><br> + +<p>O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour</p> +<p>Et la blessure est encore vibrante,</p> +<p>O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O mon Dieu, votre crainte m'a frappé</p> +<p>Et la brûlure est encor là qui tonne,</p> +<p>O mon Dieu, votre crainte m'a frappé!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O mon Dieu, j'ai connu que tout est vil</p> +<p>Et votre gloire en moi s'est installée,</p> +<p>O mon Dieu, j'ai connu que tout est vil!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Noyez mon âme aux flots de votre Vin,</p> +<p>Fondez ma vie au Pain de votre table,</p> +<p>Noyez mon âme aux flots de votre Vin.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Voici mon sang que je n'ai pas versé,</p> +<p>Voici ma chair indigne de souffrance,</p> +<p>Voici mon sang que je n'ai pas versé.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Voici mon front qui n'a pu que rougir</p> +<p>Pour l'escabeau de vos pieds adorables,</p> +<p>Voici mon front qui n'a pu que rougir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Voici mes mains qui n'ont pas travaillé</p> +<p>Pour les charbons ardents et l'encens rare,</p> +<p>Voici mes mains qui n'ont pas travaillé.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Voici mon coeur qui n'a battu qu'en vain,</p> +<p>Pour palpiter aux ronces du Calvaire,</p> +<p>Voici mon coeur qui n'a battu qu'en vain.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Voici mes pieds, frivoles voyageurs,</p> +<p>Pour accourir au cri de votre grâce,</p> +<p>Voici mes pieds, frivoles voyageurs.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Voici ma voix, bruit maussade et menteur,</p> +<p>Pour les reproches de la Pénitence,</p> +<p>Voici ma voix, bruit maussade et menteur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Voici mes yeux, luminaires d'erreur,</p> +<p>Pour être éteints aux pleurs de la prière,</p> +<p>Voici mes yeux, luminaires d'erreur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Hélas, Vous, Dieu d'offrande et de pardon,</p> +<p>Quel est le puits de mon ingratitude,</p> +<p>Hélas! Vous, Dieu d'offrande et de pardon!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dieu de terreur et Dieu de sainteté,</p> +<p>Hélas! ce noir abîme de mon crime,</p> +<p>Dieu de terreur et Dieu de sainteté,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,</p> +<p>Toutes mes peurs, toutes mes ignorances,</p> +<p>Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vous connaissez tout cela, tout cela,</p> +<p>Et que je suis plus pauvre que personne,</p> +<p>Vous connaissez tout cela, tout cela,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais ce que j'ai, mon Dieu, je vous le donne.</p> + </div> </div> + + + +<a name="sb2" id="sb2"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>II</b></p><br> + +<p>Je ne veux plus aimer que ma mère Marie.</p> +<p>Tous les autres amours sont de commandement.</p> +<p>Nécessaires qu'ils sont, ma mère seulement</p> +<p>Pourra les allumer aux coeurs qui l'ont chérie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est pour Elle qu'il faut chérir mes ennemis,</p> +<p>C'est par Elle que j'ai voué ce sacrifice,</p> +<p>Et la douceur de coeur et le zèle au service,</p> +<p>Comme je la priais, Elle les a permis.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et comme j'étais faible et bien méchant encore,</p> +<p>Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins,</p> +<p>Elle baissa mes yeux et me joignit les mains,</p> +<p>Et m'enseigna les mots par lesquels on adore.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est par Elle que j'ai voulu de ces chagrins,</p> +<p>C'est pour Elle que j'ai mon coeur dans les cinq Plaies,</p> +<p>Et tous ces bons efforts vers les croix et les claies,</p> +<p>Comme je l'invoquais, Elle en ceignit mes reins.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je ne veux plus penser qu'à ma mère Marie,</p> +<p>Siège de la sagesse et source des pardons,</p> +<p>Mère de France aussi, de qui nous attendons</p> +<p>Inébranlablement l'honneur de la patrie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Marie Immaculée, amour essentiel,</p> +<p>Logique de la foi cordiale et vivace,</p> +<p>En vous aimant qu'est-il de bon que je ne fasse,</p> +<p>En vous aimant du seul amour, Porte du ciel?</p> + </div> </div> + + + +<a name="sb3" id="sb3"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>III</b></p><br> + +<p>Vous êtes calme, vous voulez un voeu discret,</p> +<p>Des secrets à mi-voix dans l'ombre et le silence,</p> +<p>Le coeur qui se répand plutôt qu'il ne s'élance,</p> +<p>Et ces timides, moins transis qu'il ne paraît.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vous accueillez d'un geste exquis telles pensées</p> +<p>Qui ne marchent qu'en ordre et font le moins de bruit.</p> +<p>Votre main, toujours prête à la chute du fruit,</p> +<p>Patiente avec l'arbre et s'abstient de poussées.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et si l'immense amour de vos commandements</p> +<p>Embrasse et presse tous en sa sollicitude,</p> +<p>Vos conseils vont dicter aux meilleurs et l'étude</p> +<p>Et le travail des plus humbles recueillements.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le pécheur, s'il prétend vous connaître et vous plaire,</p> +<p>O vous qui nous aimant si fort parliez si peu,</p> +<p>Doit et peut, à tout temps du jour comme en tout lieu,</p> +<p>Bien faire obscurément son devoir et se taire.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Se taire pour le monde, un pur sénat de fous,</p> +<p>Se taire sur autrui, des âmes précieuses,</p> +<p>Car nous taire vous plaît, même aux heures pieuses,</p> +<p>Même à la mort, sinon devant le prêtre et vous.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Donnez-leur le silence et l'amour du mystère,</p> +<p>O Dieu glorifieur du bien fait en secret,</p> +<p>A ces timides moins transis qu'il ne paraît,</p> +<p>Et l'horreur, et le pli des choses de la terre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Donnez-leur, ô mon Dieu, la résignation,</p> +<p>Toute forte douceur, l'ordre et l'intelligence,</p> +<p>Afin qu'au jour suprême ils gagnent l'indulgence</p> +<p>De l'Agneau formidable en la neuve Sion,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Afin qu'ils puissent dire: «Au moins nous sûmes croire»,</p> +<p>Et que l'Agneau terrible, ayant tout supputé,</p> +<p>Leur réponde: «Venez, vous avez mérité,</p> +<p>Pacifiques, ma paix, et, douloureux, ma gloire.»</p> + </div> </div> + + + +<a name="sb4" id="sb4"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>IV</b></p><br> +<p class="i16"><b> I</b></p><br> + +<p>Mon Dieu m'a dit: Mon fils, il faut m'aimer. Tu vois</p> +<p>Mon flanc percé, mon coeur qui rayonne et qui saigne,</p> +<p>Et mes pieds offensés que Madeleine baigne</p> +<p>De larmes, et mes bras douloureux sous le poids</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De tes péchés, et mes mains! Et tu vois la croix,</p> +<p>Tu vois les clous, le fiel, l'éponge et tout t'enseigne</p> +<p>A n'aimer, en ce monde où la chair règne,</p> +<p>Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ne t'ai-je pas aimé jusqu'à la mort moi-même,</p> +<p>O mon frère en mon Père, ô mon fils en l'Esprit,</p> +<p>Et n'ai-je pas souffert, comme c'était écrit?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>N'ai-je pas sangloté ton angoisse suprême</p> +<p>Et n'ai-je pas sué la sueur de tes nuits,</p> +<p>Lamentable ami qui me cherches où je suis?»</p> + </div> </div> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>II</b></p><br> + +<p>J'ai répondu: Seigneur, vous avez dit mon âme.</p> +<p>C'est vrai que je vous cherche et ne vous trouve pas.</p> +<p>Mais vous aimer! Voyez comme je suis en bas,</p> +<p>Vous dont l'amour toujours monte comme la flamme.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vous, la source de paix que toute soif réclame,</p> +<p>Hélas! Voyez un peu mes tristes combats!</p> +<p>Oserai-je adorer la trace de vos pas,</p> +<p>Sur ces genoux saignants d'un rampement infâme?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et pourtant je vous cherche en longs tâtonnements,</p> +<p>Je voudrais que votre ombre au moins vêtît ma honte,</p> +<p>Mais vous n'avez pas d'ombre, ô vous dont l'amour monte,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O vous, fontaine calme, amère aux seuls amants</p> +<p>De leur damnation, ô vous toute lumière</p> +<p>Sauf aux yeux dont un lourd baiser tient la paupière!</p> + </div> </div> + + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>III</b></p><br> + +<p>—Il faut m'aimer! Je suis l'universel Baiser,</p> +<p>Je suis cette paupière et je suis cette lèvre</p> +<p>Dont tu parles, ô cher malade, et cette fièvre</p> +<p>Qui t'agite, c'est moi toujours! Il faut oser</p> + </div><div class="stanza"> +<p>M'aimer! Oui, mon amour monte sans biaiser</p> +<p>Jusqu'où ne grimpe pas ton pauvre amour de chèvre,</p> +<p>Et t'emportera, comme un aigle vole un lièvre,</p> +<p>Vers des serpolets qu'un ciel cher vient arroser.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O ma nuit claire! ô tes yeux dans mon clair de lune!</p> +<p>O ce lit de lumière et d'eau parmi la brune!</p> +<p>Toute celle innocence et tout ce reposoir!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Aime-moi! Ces deux mots sont mes verbes suprêmes,</p> +<p>Car étant ton Dieu tout-puissant, je peux vouloir,</p> +<p>Mais je ne veux d'abord que pouvoir que tu m'aimes.</p> + </div> </div> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>IV</b></p><br> + +<p>—Seigneur, c'est trop? Vraiment je n'ose. Aimer qui? Vous?</p> +<p>Oh! non! Je tremble et n'ose. Oh! vous aimer je n'ose,</p> +<p>Je ne veux pas! Je suis indigne. Vous, la Rose</p> +<p>Immense des purs vents de l'Amour, ô Vous, tous</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les coeurs des saints, ô vous qui fûtes le Jaloux</p> +<p>D'Israël, Vous, la chaste abeille qui se pose</p> +<p>Sur la seule fleur d'une innocence mi-close,</p> +<p>Quoi, <i>moi</i>, <i>moi</i>, pouvoir <i>Vous</i> aimer. Êtes-vous fous<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a></p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Père, Fils, Esprit?</i> Moi, ce pécheur-ci, ce lâche,</p> +<p>Ce superbe, qui fait le mal comme sa tâche</p> +<p>Et n'a dans tous ses sens, odorat, toucher, goût,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vue, ouïe, et dans tout son être—hélas! dans tout</p> +<p>Son espoir et dans tout son remords que l'extase</p> +<p>D'une caresse où le seul vieil Adam s'embrase?</p> + </div><div class="stanza"> +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Saint Augustin.</blockquote> + </div> </div> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>V</b></p><br> +<p>—Il faut m'aimer. Je suis ces Fous que tu nommais,</p> +<p>Je suis l'Adam nouveau qui mange le vieil homme,</p> +<p>Ta Rome, ton Paris, ta Sparte et ta Sodome,</p> +<p>Comme un pauvre rué parmi d'horribles mets.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mon amour est le feu qui dévore à jamais</p> +<p>Toute chair insensée, et l'évapore comme</p> +<p>Un parfum,—et c'est le déluge qui consomme</p> +<p>En son flot tout mauvais germe que je semais,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Afin qu'un jour la Croix où je meurs fût dressée</p> +<p>Et que par un miracle effrayant de bonté</p> +<p>Je t'eusse un jour à moi, frémissant et dompté.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Aime. Sors de ta nuit. Aime. C'est ma pensée</p> +<p>De toute éternité, pauvre âme délaissée,</p> +<p>Que tu dusses m'aimer, moi seul qui suis resté!</p> + </div> </div> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>VI</b></p><br> + +<p>—Seigneur, j'ai peur. Mon âme en moi tressaille toute.</p> +<p>Je vois, je sens qu'il faut vous aimer. Mais comment</p> +<p>Moi, ceci, me ferais-je, ô mon Dieu, votre amant,</p> +<p>O Justice que la vertu des bons redoute?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oui, comment? Car voici que s'ébranle la voûte</p> +<p>Où mon coeur creusait son ensevelissement</p> +<p>Et que je sens fluer à moi le firmament,</p> +<p>Et je vous dis: de vous à moi quelle est la route?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tendez-moi votre main, que je puisse lever</p> +<p>Cette chair accroupie et cet esprit malade.</p> +<p>Mais recevoir jamais la céleste accolade,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Est-ce possible? Un jour, pouvoir la retrouver</p> +<p>Dans votre sein, sur votre coeur qui fut le nôtre,</p> +<p>La place où reposa la tête de l'apôtre?</p> + </div> </div> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>VII</b></p><br> + +<p>—Certes, si tu le veux mériter, mon fils, oui,</p> +<p>Et voici. Laisse aller l'ignorance indécise</p> +<p>De ton coeur vers les bras ouverts de mon Église,</p> +<p>Comme la guêpe vole au lis épanoui.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Approche-toi de mon oreille. Épanches-y</p> +<p>L'humiliation d'une brave franchise.</p> +<p>Dis-moi tout sans un mot d'orgueil ou de reprise</p> +<p>Et m'offre le bouquet d'un repentir choisi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Puis franchement et simplement viens à ma table.</p> +<p>Et je t'y bénirai d'un repas délectable</p> +<p>Auquel l'ange n'aura lui-même qu'assisté,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et tu boiras le Vin de la vigne immuable,</p> +<p>Dont la force, dont la douceur, dont la bonté</p> +<p>Feront germer ton sang à l'immortalité.</p> + </div> </div> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16">***</p> + +<p>Puis, va! Garde une foi modeste en ce mystère</p> +<p>D'amour par quoi je suis ta chair et ta raison,</p> +<p>Et surtout reviens très souvent dans ma maison,</p> +<p>Pour y participer au Vin qui désaltère,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Au Pain sans qui la vie est une trahison,</p> +<p>Pour y prier mon Père et supplier ma Mère</p> +<p>Qu'il te soit accordé, dans l'exil de la terre,</p> +<p>D'être l'agneau sans cris qui donne sa toison,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>D'être l'enfant vêtu de lin et d'innocence,</p> +<p>D'oublier ton pauvre amour-propre et ton essence,</p> +<p>Enfin, de devenir un peu semblable à moi</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Qui fus, durant les jours d'Hérode et de Pilate</p> +<p>Et de Judas et de Pierre, pareil à toi</p> +<p>Pour souffrir et mourir d'une mort scélérate!</p> + </div> </div> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16">***</p> + +<p>Et pour récompenser ton zèle en ces devoirs</p> +<p>Si doux qu'ils sont encore d'ineffables délices,</p> +<p>Je te ferai goûter sur terre mes prémices,</p> +<p>La paix du coeur, l'amour d'être pauvre, et mes soirs</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mystiques, quand l'esprit s'ouvre aux calmes espoirs</p> +<p>Et croit boire, suivant ma promesse, au Calice</p> +<p>Éternel, et qu'au ciel pieux la lune glisse,</p> +<p>Et que sonnent les angélus roses et noirs,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>En attendant l'assomption dans ma lumière,</p> +<p>L'éveil sans fin dans ma charité coutumière,</p> +<p>La musique de mes louanges à jamais,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et l'extase perpétuelle et la science,</p> +<p>Et d'être en moi parmi l'aimable irradiance</p> +<p>De tes souffrances, enfin miennes, que j'aimais!</p> + </div> </div> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16">***</p> + +<p>—Ah! Seigneur, qu'ai-je? Hélas! me voici tout en larmes</p> +<p>D'une joie extraordinaire: votre voix</p> +<p>Me fait comme du bien et du mal à la fois,</p> +<p>Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je ris, je pleure, et c'est comme un appel aux armes</p> +<p>D'un clairon pour des champs de bataille où je vois</p> +<p>Des anges bleus et blancs portés sur des pavois,</p> +<p>Et ce clairon m'enlève en de fières alarmes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'ai l'extase et j'ai la terreur d'être choisi.</p> +<p>Je suis indigne, mais je sais votre clémence.</p> +<p>Ah! quel effort, mais quelle ardeur! Et me voici</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Plein d'une humble prière, encore qu'un trouble immense</p> +<p>Brouille l'espoir que votre voix me révéla,</p> +<p>Et j'aspire en tremblant.</p> + </div> </div> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>IX</b></p><br> +<p class="i24"> —Pauvre âme, c'est cela!</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="sc1" id="sc1"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>III</b></p><br> +<p class="i16"><b> I</b></p><br> + +<p>Désormais le Sage, puni</p> +<p>Pour avoir trop aimé les choses,</p> +<p>Rendu prudent à l'infini,</p> +<p>Mais franc de scrupules moroses,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et d'ailleurs retournant au Dieu</p> +<p>Qui fit les yeux et la lumière,</p> +<p>L'honneur, la gloire, et tout le peu</p> +<p>Qu'a son âme de candeur fière,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le Sage peut dorénavant</p> +<p>Assister aux scènes du monde,</p> +<p>Et suivre la chanson du vent,</p> +<p>Et contempler la mer profonde.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il ira, calme, et passera</p> +<p>Dans la férocité des villes,</p> +<p>Comme un mondain à l'Opéra</p> +<p>Qui sort blasé des danses viles.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Même,—et pour tenir abaissé</p> +<p>L'orgueil, qui fit son âme veuve,</p> +<p>Il remontera le passé,</p> +<p>Ce passé, comme un mauvais fleuve,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il reverra l'herbe des bords,</p> +<p>Il entendra le flot qui pleure</p> +<p>Sur le bonheur mort et les torts</p> +<p>De cette date et de cette heure!...</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il aimera les cieux, les champs,</p> +<p>La bonté, l'ordre et l'harmonie,</p> +<p>Et sera doux, même aux méchants,</p> +<p>Afin que leur mort soit bénie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Délicat et non exclusif,</p> +<p>Il sera du jour où nous sommes:</p> +<p>Son coeur, plutôt contemplatif,</p> +<p>Pourtant saura l'oeuvre des hommes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais, revenu des passions,</p> +<p>Un peu méfiant des «usages»,</p> +<p>A vos civilisations</p> +<p>Préférera les paysages.</p> + </div> </div> + + + +<a name="sc2" id="sc2"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>II</b></p><br> + +<p>Du fond du grabat</p> +<p>As-tu vu l'étoile</p> +<p>Que l'hiver dévoile?</p> +<p>Comme ton coeur bat,</p> +<p>Comme cette idée,</p> +<p>Regret ou désir,</p> +<p>Ravage à plaisir</p> +<p>Ta tête obsédée,</p> +<p>Pauvre tête en feu,</p> +<p>Pauvre coeur sans dieu</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'ortie et l'herbette</p> +<p>Au bas du rempart</p> +<p>D'où l'appel frais part</p> +<p>D'une aigre trompette,</p> +<p>Le vent du coteau,</p> +<p>La Meuse, la goutte</p> +<p>Qu'on boit sur la route</p> +<p>A chaque écriteau,</p> +<p>Les sèves qu'on hume,</p> +<p>Les pipes qu'on fume!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Un rêve de froid:</p> +<p>«Que c'est beau la neige</p> +<p>Et tout son cortège</p> +<p>Dans leur cadre étroit!</p> +<p>Oh! tes blancs arcanes,</p> +<p>Nouvelle Archangel,</p> +<p>Mirage éternel</p> +<p>De mes caravanes!</p> +<p>Oh! ton chaste ciel,</p> +<p>Nouvelle Archangel?»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cette ville sombre!</p> +<p>Tout est crainte ici...</p> +<p>Le ciel est transi</p> +<p>D'éclairer tant d'ombre.</p> +<p>Les pas que tu fais</p> +<p>Parmi ces bruyères</p> +<p>Lèvent des poussières</p> +<p>Au souffle mauvais...</p> +<p>Voyageur si triste,</p> +<p>Tu suis quelle piste?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est l'ivresse à mort,</p> +<p>C'est la noire orgie,</p> +<p>C'est l'amer effort</p> +<p>De ton énergie</p> +<p>Vers l'oubli dolent</p> +<p>De la voix intime,</p> +<p>C'est le seuil du crime,</p> +<p>C'est l'essor sanglant.</p> +<p>—Oh! fuis la chimère:</p> +<p>Ta mère, ta mère!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Quelle est cette voix</p> +<p>Qui ment et qui flatte!</p> +<p>«Ah! la tête plate,</p> +<p>Vipère des bois!»</p> +<p>Pardon et mystère.</p> +<p>Laisse ça dormir,</p> +<p>Qui peut, sans frémir,</p> +<p>Juger sur la terre?</p> +<p>«Ah! pourtant, pourtant,</p> +<p>Ce monstre impudent!»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La mer! Puisse-t elle</p> +<p>Laver ta rancoeur,</p> +<p>La mer au grand coeur.</p> +<p>Ton aïeule, celle</p> +<p>Qui chante en berçant</p> +<p>Ton angoisse atroce,</p> +<p>La mer, doux colosse</p> +<p>Au sein innocent,</p> +<p>Grondeuse infinie</p> +<p>De ton ironie!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tu vis sans savoir!</p> +<p>Tu verses ton âme,</p> +<p>Ton lait et ta flamme</p> +<p>Dans quel désespoir?</p> +<p>Ton sang qui s'amasse</p> +<p>En une fleur d'or</p> +<p>N'est pas prêt encor</p> +<p>A la dédicace.</p> +<p>Attends quelque peu,</p> +<p>Ceci n'est que jeu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cette frénésie</p> +<p>T'initie au but.</p> +<p>D'ailleurs, le salut</p> +<p>Viendra d'un Messie</p> +<p>Dont tu ne sens plus,</p> +<p>Depuis bien des lieues,</p> +<p>Les effluves bleues</p> +<p>Sous tes bras perclus,</p> +<p>Naufrage d'un rêve</p> +<p>Qui n'a pas de grève!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vis en attendant</p> +<p>L'heure toute proche.</p> +<p>Ne sois pas prudent.</p> +<p>Trêve à tout reproche.</p> +<p>Fais ce que tu veux.</p> +<p>Une main te guide</p> +<p>A travers le vide</p> +<p>Affreux de tes voeux.</p> +<p>Un peu de courage,</p> +<p>C'est le bon orage.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Voici le Malheur</p> +<p>Dans sa plénitude.</p> +<p>Mais à sa main rude</p> +<p>Quelle belle fleur!</p> +<p>«La brûlante épine!»</p> +<p>Un lis est moins blanc,</p> +<p>«Elle m'entre au flanc.»</p> +<p>Et l'odeur divine!</p> +<p>«Elle m'entre au coeur.»</p> +<p>Le parfum vainqueur!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Pourtant je regrette,</p> +<p>Pourtant je me meurs,</p> +<p>Pourtant ces deux coeurs...»</p> +<p>Lève un peu la tête:</p> +<p>«Eh bien, c'est la Croix.»</p> +<p>Lève un peu ton âme</p> +<p>De ce monde infâme.</p> +<p>«Est-ce que je crois?»</p> +<p>Qu'en sais-tu? La Bête</p> +<p>Ignore sa tête,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La Chair et le Sang</p> +<p>Méconnaissent l'Acte.</p> +<p>«Mais j'ai fait un pacte</p> +<p>Qui va m'enlaçant</p> +<p>A la faute noire,</p> +<p>Je me dois à mon</p> +<p>Tenace démon:</p> +<p>Je ne veux point croire.</p> +<p>Je n'ai pas besoin</p> +<p>De rêver si loin!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Aussi bien j'écoute</p> +<p>Des sons d'autrefois.</p> +<p>Vipère des bois,</p> +<p>Encor sur ma route?</p> +<p>Cette fois tu mords.»</p> +<p>Laisse cette bête.</p> +<p>Que fait au poète?</p> +<p>Que sont des coeurs morts?</p> +<p>Ah! plutôt oublie</p> +<p>Ta propre folie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! plutôt, surtout,</p> +<p>Douceur, patience,</p> +<p>Mi-voix et nuance,</p> +<p>Et paix jusqu'au bout!</p> +<p>Aussi bon que sage,</p> +<p>Simple autant que bon,</p> +<p>Soumets ta raison</p> +<p>Au plus pauvre adage,</p> +<p>Naïf et discret,</p> +<p>Heureux en secret!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! surtout, terrasse</p> +<p>Ton orgueil cruel,</p> +<p>Implore la grâce</p> +<p>D'être un pur Abel,</p> +<p>Finis l'odyssée</p> +<p>Dans le repentir</p> +<p>D'un humble martyr,</p> +<p>D une humble pensée.</p> +<p>Regarde au-dessus...</p> +<p>«Est-ce vous, JÉSUS?»</p> + </div> </div> + + + +<a name="sc3" id="sc3"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>III</b></p><br> + +<p>L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable.</p> +<p>Que crains-tu de la guêpe ivre de son vol fou?</p> +<p>Vois, le soleil toujours poudroie à quelque trou.</p> +<p>Que ne t'endormais-tu, le coude sur la table?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pauvre âme pâle, au moins cette eau du puits glacé,</p> +<p>Bois-la. Puis dors après. Allons, tu vois, je reste,</p> +<p>Et je dorloterai les rêves de ta sieste,</p> +<p>Et tu chantonneras comme un enfant bercé.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Midi sonne. De grâce, éloignez-vous, madame.</p> +<p>Il dort. C'est étonnant comme les pas de femme</p> +<p>Résonnent au cerveau des pauvres malheureux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Midi sonne. J'ai fait arroser dans la chambre.</p> +<p>Va, dors! L'espoir luit comme un caillou dans un creux.</p> +<p>Ah! quand refleuriront les roses de septembre!</p> + </div> </div> + + + + +<a name="sc4" id="sc4"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>IV</b></p> +<p class="i26"> <i>Gaspard Hauser chante:</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je suis venu, calme orphelin,</p> +<p>Riche de mes seuls yeux tranquilles,</p> +<p>Vers les hommes des grandes villes:</p> +<p>Ils ne m'ont pas trouvé malin.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>A vingt ans un trouble nouveau</p> +<p>Sous le nom d'amoureuses flammes</p> +<p>M'a fait trouver belles les femmes:</p> +<p>Elles ne m'ont pas trouvé beau.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Bien que sans patrie et sans roi</p> +<p>Et très brave ne l'étant guère,</p> +<p>J'ai voulu mourir à la guerre:</p> +<p>La mort n'a pas voulu de moi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Suis-je né trop tôt ou trop lard?</p> +<p>Qu'est-ce que je fais en ce monde?</p> +<p>O vous tous, ma peine est profonde;</p> +<p>Priez pour le pauvre Gaspard!</p> + </div> </div> + + + +<a name="sc5" id="sc5"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>V</b></p><br> + +<p>Un grand sommeil noir</p> +<p>Tombe sur ma vie:</p> +<p>Dormez, tout espoir,</p> +<p>Dormez, toute envie!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je ne vois plus rien,</p> +<p>Je perds la mémoire</p> +<p>Du mal et du bien...</p> +<p>O la triste histoire!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je suis un berceau</p> +<p>Qu'une main balance</p> +<p>Au creux d'un caveau:</p> +<p>Silence, silence!</p> + </div> </div> + + + +<a name="sc6" id="sc6"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>VI</b></p><br> + +<p>Le ciel est, par-dessus le toit,</p> +<p class="i6"> Si bleu, si calme!</p> +<p>Un arbre, par-dessus le toit</p> +<p class="i6"> Berce sa palme.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La cloche dans le ciel qu'on voit</p> +<p class="i6"> Doucement tinte.</p> +<p>Un oiseau sur l'arbre qu'on voit</p> +<p class="i6"> Chante sa plainte.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,</p> +<p class="i6"> Simple et tranquille.</p> +<p>Cette paisible rumeur-là</p> +<p class="i6"> Vient de la ville.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—Qu'as-tu fait, ô toi que voilà</p> +<p class="i6"> Pleurant sans cesse,</p> +<p>Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà,</p> +<p class="i6"> De ta jeunesse?</p> + </div> </div> + + + +<a name="sc7" id="sc7"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>VII</b></p><br> + +<p class="i10"> Je ne sais pourquoi</p> +<p class="i10"> Mon esprit amer</p> +<p>D'une aile inquiète et folle vole sur la mer,</p> +<p class="i10"> Tout ce qui m'est cher,</p> +<p class="i10"> D'une aile d'effroi</p> +<p>Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6"> Mouette à l'essor mélancolique.</p> +<p class="i6"> Elle suit la vague, ma pensée,</p> +<p class="i6"> A tous les vents du ciel balancée</p> +<p class="i6"> Et biaisant quand la marée oblique,</p> +<p class="i6"> Mouette à l'essor mélancolique.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> Ivre de soleil</p> +<p class="i10"> Et de liberté,</p> +<p>Un instinct la guide à travers cette immensité.</p> +<p class="i10"> La brise d'été</p> +<p class="i10"> Sur le flot vermeil</p> +<p>Doucement la porte en un tiède demi-sommeil.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6"> Parfois si tristement elle crie</p> +<p class="i6"> Qu'elle alarme au lointain le pilote,</p> +<p class="i6"> Puis au gré du vent se livre et flotte</p> +<p class="i6"> Et plonge, et l'aile toute meurtrie</p> +<p class="i6"> Revole, et puis si tristement crie!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> Je ne sais pourquoi</p> +<p class="i10"> Mon esprit amer</p> +<p>D une aile inquiète et folle vole sur la mer.</p> +<p class="i10"> Tout ce qui m'est cher,</p> +<p class="i10"> D'une aile d'effroi,</p> +<p>Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi?</p> + </div> </div> + + + +<a name="sc8" id="sc8"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>VIII</b></p><br> + +<p>Parfums, couleurs, systèmes, lois!</p> +<p>Les mots ont peur comme des poules.</p> +<p>La Chair sanglote sur la croix.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pied, c'est du rêve que tu foules,</p> +<p>Et partout ricane la voix,</p> +<p>La voix tentatrice des foules.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cieux bruns où nagent nos desseins,</p> +<p>Fleurs qui n'êtes pas le calice,</p> +<p>Vin et ton geste qui se glisse,</p> +<p>Femme et l'oeillade de tes seins,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Nuit câline aux frais traversins,</p> +<p>Qu'est-ce que c'est que ce délice,</p> +<p>Qu'est-ce que c'est que ce supplice,</p> +<p>Nous les damnés et vous les Saints?</p> + </div> </div> + + + +<a name="sc9" id="sc9"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>IX</b></p><br> + +<p>Le son du cor s'afflige vers les bois</p> +<p>D'une douleur on veut croire orpheline</p> +<p>Qui vient mourir au bas de la colline</p> +<p>Parmi la bise errant en courts abois.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'âme du loup pleure dans cette voix</p> +<p>Qui monte avec le soleil qui décline,</p> +<p>D'une agonie on veut croire câline</p> +<p>Et qui ravit et qui navre à la fois.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pour faire mieux cette plainte assoupie</p> +<p>La neige tombe à longs traits de charpie</p> +<p>A travers le couchant sanguinolent,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et l'air a l'air d'être un soupir d'automne,</p> +<p>Tant il fait doux par ce soir monotone</p> +<p>Où se dorlote un paysage lent.</p> + </div> </div> + + + +<a name="sc10" id="sc10"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>X</b></p><br> + +<p>La tristesse, langueur du corps humain</p> +<p>M'attendrissent, me fléchissent, m'apitoient,</p> +<p>Ah! surtout quand des sommeils noirs le foudroient.</p> +<p>Quand les draps zèbrent la peau, foulent la main!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et que mièvre dans la fièvre du demain,</p> +<p>Tiède encor du bain de sueur qui décroît,</p> +<p>Comme un oiseau qui grelotte sous un toit!</p> +<p>Et les pieds, toujours douloureux du chemin,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et le sein, marqué d'un double coup de poing,</p> +<p>Et la bouche, une blessure rouge encor,</p> +<p>Et la chair frémissante, frêle décor,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et les yeux, les pauvres yeux si beaux où point</p> +<p>La douleur de voir encore du fini!...</p> +<p>Triste corps! Combien faible et combien puni!</p> + </div> </div> + + + +<a name="sc11" id="sc11"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XI</b></p><br> + +<p>La bise se rue à travers</p> +<p>Les buissons tout noirs et tout verts,</p> +<p>Glaçant la neige éparpillée,</p> +<p>Dans la campagne ensoleillée,</p> +<p>L'odeur est aigre près des bois,</p> +<p>L'horizon chante avec des voix,</p> +<p>Les coqs des clochers des villages</p> +<p>Luisent crûment sur les nuages.</p> +<p>C'est délicieux de marcher</p> +<p>A travers ce brouillard léger</p> +<p>Qu'un vent taquin parfois retrousse.</p> +<p>Ah! fi de mon vieux feu qui tousse!</p> +<p>J'ai des fourmis plein les talons.</p> +<p>Debout, mon âme, vite, allons!</p> +<p>C'est le printemps sévère encore,</p> +<p>Mais qui par instant s'édulcore</p> +<p>D'un souffle tiède juste assez</p> +<p>Pour mieux sentir les froids passés</p> +<p>Et penser au Dieu de clémence...</p> +<p>Va, mon âme, à l'espoir immense!</p> + </div> </div> + + + +<a name="sc12" id="sc12"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XII</b></p><br> + +<p>Vous voilà, vous voilà, pauvres bonnes pensées!</p> +<p>L'espoir qu'il faut, regret des grâces dépensées,</p> +<p>Douceur de coeur avec sévérité d'esprit,</p> +<p>Et cette vigilance, et le calme prescrit,</p> +<p>Et toutes!—Mais encor lentes, bien éveillées,</p> +<p>Bien d'aplomb, mais encor timides, débrouillées</p> +<p>A peine du lourd rêve et de la tiède nuit.</p> +<p>C'est à qui de vous va plus gauche, l'une suit</p> +<p>L'autre, et toutes ont peur du vaste clair de lune.</p> +<p>«Telles, quand des brebis sortent d'un clos. C'est une,</p> +<p>Puis deux, puis trois. Le reste est là, les yeux baissés,</p> +<p>La tête à terre, et l'air des plus embarrassés,</p> +<p>Faisant ce que fait leur chef de file: il s'arrête,</p> +<p>Elles s'arrêtent tour à tour, posant leur tête</p> +<p>Sur son dos, simplement et sans savoir pourquoi<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.»</p> +<p>Votre pasteur, ô mes brebis, ce n'est pas moi,</p> +<p>C'est un meilleur, un bien meilleur, qui sait les causes,</p> +<p>Lui qui vous tint longtemps et si longtemps là closes,</p> +<p>Mais qui vous délivra de sa main au temps vrai.</p> +<p>Suivez-le. Sa houlette est bonne.</p> +<p class="i30"> Et je serai,</p> +<p>Sous sa voix toujours douce à votre ennui qui bêle,</p> +<p>Je serai, moi, par vos chemins, son chien fidèle.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> DANTE, <i>le Purgatoire</i>.</blockquote> + + + +<a name="sc13" id="sc13"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XIII</b></p><br> + +<p>L'échelonnement des haies</p> +<p>Moutonne à l'infini, mer</p> +<p>Claire dans le brouillard clair</p> +<p>Qui sent bon les jeunes baies.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Des arbres et des moulins</p> +<p>Sont légers sous le vert tendre</p> +<p>Où vient s'ébattre et s'étendre</p> +<p>L'agilité des poulains.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dans ce vague d'un Dimanche</p> +<p>Voici se jouer aussi</p> +<p>De grandes brebis aussi</p> +<p>Douces que leur laine blanche.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tout à l'heure déferlait</p> +<p>L'onde, roulée en volutes,</p> +<p>De cloches comme des flûtes</p> +<p>Dans le ciel comme du lait.</p> + </div> </div> + + + +<a name="sc14" id="sc14"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XIV</b></p><br> + +<p>L'immensité de l'humanité,</p> +<p>Le temps passé vivace et bon père,</p> +<p>Une entreprise à jamais prospère:</p> +<p>Quelle puissante et calme cité!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il semble ici qu'on vit dans l'histoire,</p> +<p>Tout est plus fort que l'homme d'un jour,</p> +<p>De lourds rideaux d'atmosphère noire</p> +<p>Font richement la nuit alentour.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O civilisés que civilise</p> +<p>L'Ordre obéi, le Respect sacré!</p> +<p>O dans ce champ si bien préparé</p> +<p>Cette moisson de la Seule Eglise!</p> + </div> </div> + + + +<a name="sc15" id="sc15"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XV</b></p><br> + +<p>La mer est plus belle</p> +<p>Que les cathédrales,</p> +<p>Nourrice fidèle,</p> +<p>Berceuse de râles,</p> +<p>La mer qui prie</p> +<p>La Vierge Marie!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle a tous les dons</p> +<p>Terribles et doux.</p> +<p>J'entends ses pardons</p> +<p>Gronder ses courroux.</p> +<p>Cette immensité</p> +<p>N'a rien d'entêté.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O! si patiente,</p> +<p>Même quand méchante!</p> +<p>Un souffle ami hante</p> +<p>La vague, et nous chante:</p> +<p>«Vous sans espérance,</p> +<p>Mourez sans souffrance!»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et puis sous les cieux</p> +<p>Qui s'y rient plus clairs,</p> +<p>Elle a des airs bleus,</p> +<p>Rosés, gris et verts...</p> +<p>Plus belle que tous,</p> +<p>Meilleure que nous!</p> + </div> </div> + + + +<a name="sc16" id="sc16"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XVI</b></p><br> + +<p>La «grande ville». Un tas criard de pierres blanches</p> +<p>Où rage le soleil comme en pays conquis.</p> +<p>Tous les vices ont leur tanière, les exquis</p> +<p>Et les hideux, dans ce désert de pierres blanches.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Des odeurs! Des bruits vains! Où que vague le coeur,</p> +<p>Toujours ce poudroiement vertigineux de sable,</p> +<p>Toujours ce remuement de la chose coupable</p> +<p>Dans cette solitude où s'écoeure le coeur!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De près, de loin, le Sage aura sa thébaïde</p> +<p>Parmi le fade ennui qui monte de ceci,</p> +<p>D'autant plus âpre et plus sanctifiante aussi</p> +<p>Que deux parts de son âme y pleurent, dans ce vide!</p> + </div> </div> + + + +<a name="sc17" id="sc17"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XVII</b></p><br> + +<p>Toutes les amours de la terre</p> +<p>Laissant au coeur du délétère</p> +<p>Et de l'affreusement amer,</p> +<p>Fraternelles et conjugales,</p> +<p>Paternelles et filiales,</p> +<p>Civiques et nationales,</p> +<p>Les charnelles, les idéales,</p> +<p>Toutes ont la guêpe et le ver.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La mort prend ton père et ta mère,</p> +<p>Ton frère trahira son frère,</p> +<p>Ta femme flaire un autre époux,</p> +<p>Ton enfant, on te l'aliène,</p> +<p>Ton peuple, il se pille ou s'enchaîne</p> +<p>Et l'étranger y pond sa haine,</p> +<p>Ta chair s'irrite et tourne obscène,</p> +<p>Ton âme flue en rêves fous.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais, dit Jésus, aime, n'importe!</p> +<p>Puis de toute illusion morte</p> +<p>Fais un cortège, forme un choeur,</p> +<p>Va devant, tel aux champs le pâtre,</p> +<p>Tel le coryphée au théâtre,</p> +<p>Tel le vrai prêtre ou l'idolâtre,</p> +<p>Tels les grands-parents près de l'âtre,</p> +<p>Oui, que devant aille ton coeur!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et que toutes ces voix dolentes</p> +<p>S'élèvent rapides ou lentes,</p> +<p>Aigres ou douces, composant</p> +<p>A la gloire de Ma souffrance</p> +<p>Instrument de ta délivrance,</p> +<p>Condiment de ton espérance</p> +<p>Et mets de la propre navrance.</p> +<p>L'hymne qui te sied à présent!</p> + </div> </div> + + + +<a name="sc18" id="sc18"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XVIII</b></p><br> + +<p>Sainte Thérèse veut que la Pauvreté soit</p> +<p>La reine d'ici-bas, et littéralement!</p> +<p>Elle dit peu de mots de ce gouvernement</p> +<p>Et ne s'arrête point aux détails de surcroît;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais le Point, à son sens, celui qu'il faut qu'on voie</p> +<p>Et croie, est ceci dont elle la complimente:</p> +<p>Le libre arbitre pèse, arguë et parlemente,</p> +<p>Puis le pauvre-de-coeur décide et suit sa voie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Qui l'en empêchera? De voeux il n'en a plus</p> +<p>Que celui d'être un jour au nombre des élus,</p> +<p>Tout-puissant serviteur, tout-puissant souverain,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Prodigue et dédaigneux, sur tous, des choses eues,</p> +<p>Mais accumulateur des seules choses sues,</p> +<p>De quel si fier sujet, et libre, quelle reine!</p> + </div> </div> + + + +<a name="sc19" id="sc19"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XIX</b></p><br> + +<p>Parisien, mon frère à jamais étonné,</p> +<p>Montons sur la colline où le soleil est né</p> +<p>Si glorieux qu'il fait comprendre l'idolâtre,</p> +<p>Sous cette perspective inconnue au théâtre,</p> +<p>D'arbres au vent et de poussière d'ombre et d'or.</p> +<p>Montons. Il est si frais encor, montons encor.</p> +<p>Là! nous voilà placés comme dans une «loge</p> +<p>De face», et le décor vraiment tire un éloge.</p> +<p>La cathédrale énorme et le beffroi sans fin,</p> +<p>Ces toits de tuile sous ces verdures, le vain</p> +<p>Appareil des remparts pompeux et grands quand même,</p> +<p>Ces clochers, cette tour, ces autres, sur l'or blême</p> +<p>Des nuages à l'ouest réverbérant l'or dur</p> +<p>De derrière <i>chez nous</i>, tous ces lourds joyaux sur</p> +<p>Ces ouates, n'est-ce pas, l'écrin vaut le voyage,</p> +<p>Et c'est ce qu'on peut dire un brin de paysage?</p> +<p>—Mais descendons, si ce n'est pas trop abuser</p> +<p>De vos pieds las, à fin seule de reposer</p> +<p>Vos yeux qui n'ont jamais rien vu que Montmartre,</p> +<p>—«Campagne» vert de plaie et ville blanc de dartre</p> +<p>(Et les sombres parfums qui grimpent de Pantin!)—</p> +<p>Donc, par ce lent sentier de rosée et de thym,</p> +<p>Cheminons vers la ville au long de la rivière,</p> +<p>Sous les frais peupliers, dans la fine lumière.</p> +<p>L'une des portes ouvre une rue, entrons-y.</p> +<p>Aussi bien, c'est le point qu'il faut, l'endroit choisi:</p> +<p>Si blanches, les maisons anciennes, si bien faites,</p> +<p>Point hautes, ça et là des bronches sur leurs faîtes,</p> +<p>Si doux et sinueux le cours de ces maisons,</p> +<p>Comme un ruisseau parmi de vagues frondaisons,</p> +<p>Profilant la lumière et l'ombre en broderies</p> +<p>Au lieu du long ennui de vos haussmanneries,</p> +<p>Et si gentil l'accent qui confine au patois</p> +<p>De ces passants naïfs avec leurs yeux matois!...</p> +<p>Des places ivres d'air et de cris d'hirondelles</p> +<p>Où l'histoire proteste en formules fidèles</p> +<p>A la crête des toits comme au fer des balcons,</p> +<p>Des portes ne tournant qu'à regret sur leurs gonds,</p> +<p>Jalouses de garder l'honneur et la famille...</p> +<p>Ici tout vit et meurt calme, rien ne fourmille,</p> +<p>Le «Théâtre» <i>fait four</i>, et ce dieu des brouillons.</p> +<p>Le «Journal» n'en est plus à compter ses <i>bouillons</i>,</p> +<p>L'amour même prétend conserver ses noblesses</p> +<p>Et le vice <i>se gobe</i> en de rares drôlesses.</p> +<p>Enfin rien de Paris, mon frère «dans nos murs».</p> +<p>Que les modes... d'hier, et que les fruits bien mûrs</p> +<p>De ce fameux progrès que vous mangez en herbe.</p> +<p>Du reste on vit à l'aise. Une chère superbe,</p> +<p>La raison raisonnable et l'esprit des aïeux,</p> +<p>Beaucoup de sain travail, quelques loisirs joyeux,</p> +<p>Et ce besoin d'avoir peur de la grande route!</p> +<p>Avouez, la province est bonne, somme toute,</p> +<p>Et vous regrettez moins que tantôt la «splendeur»</p> +<p>Du vieux monstre, et son pouls fébrile, et cette odeur!</p> + </div> </div> + + + +<a name="sc20" id="sc20"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>XX</b></p><br> + +<p>C'est la fête du blé, c'est la fête du pain</p> +<p>Aux chers lieux d'autrefois revus après ces choses!</p> +<p>Tout bruit, la nature et l'homme, dans un bain</p> +<p>De lumière si blanc que les ombres sont roses.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'or des pailles s'effondre au vol siffleur des faux</p> +<p>Dont l'éclair plonge, et va luire, et se réverbère.</p> +<p>La plaine, tout au loin couverte de travaux,</p> +<p>Change de face à chaque instant, gaie et sévère.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tout halète, tout n'est qu'effort et mouvement</p> +<p>Sous le soleil, tranquille auteur des moissons mûres,</p> +<p>Et qui travaille encore imperturbablement</p> +<p>A gonfler, à sucrer là-bas les grappes sures.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Travaille, vieux soleil, pour le pain et le vin,</p> +<p>Nourris l'homme du lait de la terre, et lui donne</p> +<p>L'honnête verre où rit un peu d'oubli divin.</p> +<p>Moissonneurs, vendangeurs là-bas votre heure est bonne!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car sur la fleur des pains et sur la fleur des vins,</p> +<p>Fruit de la force humaine en tous lieux répartie,</p> +<p>Dieu moissonne, et vendange, et dispose à ses fins</p> +<p>La Chair et le Sang pour le calice et l'hostie!</p> + </div> </div> +<br><br><br> + + + +<a name="jn" id="jn"></a> +<h2>JADIS ET NAGUÈRE</h2> +<br><br> + + +<h3>JADIS</h3> +<br><br> + + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i8"><b>PROLOGUE</b></p><br> + +<p><i>En route, mauvaise troupe!</i></p> +<p><i>Partez, mes enfants perdus!</i></p> +<p><i>Ces loisirs vous étaient dus!</i></p> +<p><i>La Chimère tend sa croupe</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Partez, grimpés sur son dos,</i></p> +<p><i>Comme essaime un vol de rêves</i></p> +<p><i>D'un malade dans les brèves</i></p> +<p><i>Fleurs vagues de ses rideaux</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Ma main tiède qui s'agite</i></p> +<p><i>Faible encore, mais enfin</i></p> +<p><i>Sans fièvre, et qui ne palpite</i></p> +<p><i>Plus que d'un effort divin</i>,</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Ma main vous bénit, petites</i></p> +<p><i>Mouches de mes soleils noirs</i></p> +<p><i>Et de mes nuits blanches. Vites,</i></p> +<p><i>Partez, petits désespoirs</i>,</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Petits espoirs, douleurs, joies,</i></p> +<p><i>Que dès hier renia</i></p> +<p><i>Mon coeur quêtant d'autres proies...</i></p> +<p><i>Allez</i>, aeigri somnia.</p> + </div> </div> +<br> + + +<a name="jn2" id="jn2"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4"><b>SONNETS ET AUTRES VERS</b></p><br> +<p class="i26"> <i>A la louange de Laure et de Pétrarque</i>.</p><br> + +<p>Chose italienne où Shakspeare a passé</p> +<p>Mais que Ronsard fit superbement française,</p> +<p>Fine basilique au large diocèse,</p> +<p>Saint-Pierre-des-Vers, immense et condensé,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle, ta marraine, et Lui qui t'a pensé,</p> +<p>Dogme entier toujours debout sous l'exégèse</p> +<p>Même edmondschéresque ou francisquesarceyse,</p> +<p>Sonnet, force acquise et trésor amassé,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ceux-là sont très bons et toujours vénérables,</p> +<p>Ayant procuré leur luxe aux misérables</p> +<p>Et l'or fou qui sied aux pauvres glorieux,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Aux poètes fiers comme les gueux d'Espagne,</p> +<p>Aux vierges qu'exalte un rythme exact, aux yeux</p> +<p>Épris d'ordre, aux coeurs qu'un voeu chaste accompagne.</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"><b>PIERROT</b></p> +<p class="i30"> <i>A Léon Valade.</i></p><br> + +<p>Ce n'est plus le rêveur lunaire du vieil air</p> +<p>Qui riait aux aïeux dans les dessus de portes;</p> +<p>Sa gaîté, comme sa chandelle, hélas! est morte,</p> +<p>Et son spectre aujourd'hui nous hante, mince et clair.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et voici que parmi l'effroi d'un long éclair</p> +<p>Sa pâle blouse à l'air, au vent froid qui l'emporte,</p> +<p>D'un linceul, et sa bouche est béante, de sorte</p> +<p>Qu'il semble hurler sous les morsures du ver.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Avec le bruit d'un vol d'oiseaux de nuit qui passe,</p> +<p>Ses manches blanches font vaguement par l'espace</p> +<p>Des signes fous auxquels personne ne répond.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ses yeux sont deux grands trous où rampe du phosphore,</p> +<p>Et la farine rend plus effroyable encore</p> +<p>Sa face exsangue au nez pointu de moribond.</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i8"><b>KALÉIDOSCOPE</b></p> +<p class="i30"> <i>A Germain Nouveau</i>.</p><br> + +<p>Dans une rue, au coeur d'une ville de rêve,</p> +<p>Ce sera comme quand on a déjà vécu:</p> +<p>Un instant à la fois très vague et très aigu...</p> +<p>O ce soleil parmi la brume qui se lève!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O ce cri sur la mer, celle voix dans les bois!</p> +<p>Ce sera comme quand on ignore des causes:</p> +<p>Un lent réveil après bien des métempsycoses:</p> +<p>Les choses seront plus les mêmes qu'autrefois</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dans cette rue, au coeur de la ville magique</p> +<p>Où des orgues moudront des gigues dans les soirs,</p> +<p>Où les cafés auront des chats sur les dressoirs,</p> +<p>Et que traverseront des bandes de musique.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ce sera si fatal qu'on en croira mourir:</p> +<p>Des larmes ruisselant douces le long des joues,</p> +<p>Des rires sanglotés dans le fracas des roues,</p> +<p>Des invocations à la mort de venir,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Des mots anciens comme des bouquets de fleurs fanées!</p> +<p>Les bruits aigres des bals publics arriveront,</p> +<p>Et des veuves avec du cuivre après leur front,</p> +<p>Paysannes, fendront la foule des traînées</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Qui flânent là, causant avec d'affreux moutards</p> +<p>Et des vieux sans sourcils que la dartre enfarine,</p> +<p>Cependant qu'à deux pas, dans des senteurs d'urine,</p> +<p>Quelque fête publique enverra des pétards.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ce sera comme quand on rêve et qu'on s'éveille!</p> +<p>Et que l'on se rendort et que l'on rêve encor</p> +<p>De la même féerie et du même décor,</p> +<p>L'été, dans l'herbe, au bruit moiré d'un vol d'abeille.</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"><b>INTÉRIEUR</b></p><br> + +<p>A grands plis sombres une ample tapisserie</p> +<p>De haute lice, avec emphase descendrait</p> +<p>Le long des quatre murs immenses d'un retrait</p> +<p>Mystérieux où l'ombre au luxe se marie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les meubles vieux, d'étoffe éclatante flétrie,</p> +<p>Le lit entr'aperçu vague comme un regret,</p> +<p>Tout aurait l'attitude et l'âge du secret,</p> +<p>Et l'esprit se perdrait en quelque allégorie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ni livres, ni tableaux, ni fleurs, ni clavecins;</p> +<p>Seule, à travers les fonds obscurs, sur des coussins,</p> +<p>Une apparition bleue et blanche de femme</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tristement sourirait—inquiétant témoin—</p> +<p>Au lent écho d'un chant lointain d'épithalame.</p> +<p>Dans une obsession de musc et de benjoin.</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2"><b>DIZAIN MIL HUIT CENT TRENTE</b></p><br> + +<p>Je suis né romantique et j'eusse été fatal</p> +<p>En un frac très étroit aux boutons de métal,</p> +<p>Avec ma barbe en pointe et mes cheveux en brosse.</p> +<p>Hablant español, très loyal et très féroce,</p> +<p>L'oeil idoine à l'oeillade et chargé de défis.</p> +<p>Beautés mises à mal et bourgeois déconfits</p> +<p>Eussent bondé ma vie et soûlé mon coeur d'homme.</p> +<p>Pâle et jaune, d'ailleurs, et taciturne comme</p> +<p>Un enfant scrofuleux dans un Escurial...</p> +<p>Et puis j'eusse été si féroce et si loyal!</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i12"><b>A HORATIO</b></p><br> + +<p>Ami, le temps n'est plus des guitares, des plumes,</p> +<p>Des créanciers, des duels hilares à propos</p> +<p>De rien, des cabarets, des pipes aux chapeaux</p> +<p>Et de cette gaîté banale où nous nous plûmes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Voici venir, ami très tendre, qui t'allumes</p> +<p>Au moindre dé pipé, mon doux briseur de pots,</p> +<p>Horatio, terreur et gloire des tripots,</p> +<p>Cher diseur de jurons à remplir cent volumes,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Voici venir parmi les brumes d'Elseneur</p> +<p>Quelque chose de moins plaisant, sur mon honneur,</p> +<p>Qu'Ophélia, l'enfant aimable qui s'étonne.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est le spectre, le spectre impérieux! Sa main</p> +<p>Montre un but et son oeil éclaire et son pied tonne,</p> +<p>Hélas! et nul moyen de remettre à demain!</p> + </div> </div> +<br> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i8"><b>SONNET BOITEUX</b></p> +<p class="i30"> <i>A Ernest Delahaye</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! vraiment c'est triste, ah! vraiment ça finit trop mal.</p> +<p>Il n'est point permis d'être à ce point infortuné.</p> +<p>Ah! vraiment c'est trop la mort du naïf animal</p> +<p>Qui voit tout son sang couler sous son regard fané.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Londres fume et crie. O quelle ville de la Bible!</p> +<p>Le gaz flambe et nage et les enseignes sont vermeilles.</p> +<p>Et les maisons dans leur ratatinement terrible</p> +<p>Épouvantent comme un sénat de petites vieilles.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tout l'affreux passé saute, piaule, miaule et glapit</p> +<p>Dans le brouillard rose et jaune et sale des <i>sohos</i></p> +<p>Avec des <i>indeeds</i> et des <i>all rights</i> et des <i>hâos</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non vraiment c'est trop un martyre sans espérance,</p> +<p>Non vraiment cela finit trop mal, vraiment c'est triste:</p> +<p>O le feu du ciel sur cette ville de la Bible!</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i12"><b>LE CLOWN</b></p> +<p class="i30"> <i>A Laurent Tailhade</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Bobèche, adieu! bonsoir, Paillasse! arrière, Gille!</p> +<p>Place, bouffons vieillis, au parfait plaisantin,</p> +<p>Place! très grave, très discret et très hautain,</p> +<p>Voici venir le maître à tous, le clown agile.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Plus souple qu'Arlequin et plus brave qu'Achille,</p> +<p>C'est bien lui, dans sa blanche armure de satin;</p> +<p>Vides et clairs ainsi que des miroirs sans tain,</p> +<p>Ses yeux ne vivent pas dans son masque d'argile.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ils luisent bleus parmi le fard et les onguents,</p> +<p>Cependant que la tête et le buste, élégants,</p> +<p>Se balancent par l'arc paradoxal des jambes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Puis il sourit. Autour le peuple bête et laid,</p> +<p>La canaille puante et <i>sainte</i> des Iambes,</p> +<p>Acclame l'histrion sinistre qui la hait.</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i26"> <i>Écrit sur l'Album de Mme N. de V</i>.</p><br> + +<p>Des yeux tout autour de la tête</p> +<p>Ainsi qu'il est dit dans Murger.</p> +<p>Point très bonne, un esprit d'enfer</p> +<p>Avec des rires d'alouette.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sculpteur, musicien, poète</p> +<p>Sont ses hôtes. Dieux, quel hiver</p> +<p>Nous passâmes! Ce fut amer</p> +<p>Et doux. Un sabbat! Une fête!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ses cheveux, noir tas sauvage où</p> +<p>Scintille un barbare bijou,</p> +<p>La font reine et la font fantoche.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ayant vu cet ange pervers,</p> +<p>«Oùsqu'est mon sonnet?» dit Arvers</p> +<p>Et Chilpéric dit: «Sapristoche!»</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"><b>LE SQUELETTE</b></p> +<p class="i30"> <i>A Albert Mérat</i>.</p><br> + </div><div class="stanza"> +<p>Deux reîtres saouls, courant les champs, virent parmi</p> +<p>La fange d'un fossé profond une carcasse</p> +<p>Humaine dont la faim torve d'un loup fugace</p> +<p>Venait de disloquer l'ossature à demi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La tête, intacte, avait ce rictus ennemi</p> +<p>Qui nous attriste, nous énerve et nous agace.</p> +<p>Or, peu mystiques, nos capitaines Fracasse</p> +<p>Songèrent (John Falstaff lui-même en eût frémi)</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Qu'ils avaient bu, que tout vin bu filtre et s'égoutte,</p> +<p>Et qu'en outre ce mort avec son chef béant</p> +<p>Ne serait pas fâché déboire aussi, sans doute.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais comme il ne faut pas insulter au Néant,</p> +<p>Le squelette s'étant dressé sur son séant</p> +<p>Fit signe qu'ils pouvaient continuer leur route.</p> + </div> </div> +<br> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i30"> <i>A Albert Mérat</i>.</p><br> + +<p>Et nous voilà très doux à la bêtise humaine,</p> +<p>Lui pardonnant vraiment et même un peu touchés</p> +<p>De sa candeur extrême et des torts très légers</p> +<p>Dans le fond qu'elle assume et du train qu'elle mène.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pauvres gens que les gens! Mourir pour Célimène,</p> +<p>Épouser Angélique ou venir de nuit chez</p> +<p>Agnès et la briser, et tous les sots péchés,</p> +<p>Tel est l'Amour encor plus faible que la Haine!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'Ambition, l'Orgueil, des tours dont vous tombez,</p> +<p>Le Vin, qui vous imbibe et vous tord imbibés,</p> +<p>L'Argent, le Jeu, le Crime, un tas de pauvres crimes!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est pourquoi, mon très cher Mérat, Mérat et moi,</p> +<p>Nous étant dépouillés de tout banal émoi,</p> +<p>Vivons clans un dandysme épris des seules Rimes!</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6"><b>ART POÉTIQUE</b></p> +<p class="i30"> <i>A Charles Morice</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De la musique avant toute chose,</p> +<p>Et pour cela préfère l'Impair</p> +<p>Plus vague et plus soluble dans l'air,</p> +<p>Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il faut aussi que tu n'ailles point</p> +<p>Choisir tes mots sans quelque méprise:</p> +<p>Rien de plus cher que la chanson grise</p> +<p>Où l'Indécis au Précis se joint.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est des beaux yeux derrière les voiles,</p> +<p>C'est le grand jour tremblant de midi,</p> +<p>C'est, par un ciel d'automne attiédi,</p> +<p>Le bleu fouillis des claires étoiles!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car nous voulons la Nuance encor,</p> +<p>Pas la Couleur, rien que la nuance!</p> +<p>Oh! la nuance seule fiance</p> +<p>Le rêve au rêve et la flûte au cor!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Fuis du plus loin la Pointe assassine,</p> +<p>L'Esprit cruel et le rire impur,</p> +<p>Qui font pleurer les yeux de l'Azur,</p> +<p>Et tout cet ail de basse cuisine!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Prends l'éloquence et tords-lui son cou!</p> +<p>Tu feras bien, en train d'énergie,</p> +<p>De rendre un peu la Rime assagie.</p> +<p>Si l'on n'y veille, elle ira jusqu'où?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O qui dira les torts de la Rime!</p> +<p>Quel enfant sourd ou quel nègre fou</p> +<p>Nous a forgé ce bijou d'un sou</p> +<p>Qui sonne creux et faux sous la lime?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De la musique encore et toujours!</p> +<p>Que ton vers soit la chose envolée</p> +<p>Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée</p> +<p>Vers d'autres cieux à d'autres amours.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Que ton vers soit la bonne aventure</p> +<p>Éparse au vent crispé du matin</p> +<p>Qui va fleurant la menthe et le thym...</p> +<p>Et tout le reste est littérature.</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i12"><b>LE PITRE</b></p><br> + +<p>Le tréteau qu'un orchestre emphatique secoue</p> +<p>Grince sous les grands pieds du maigre baladin</p> +<p>Qui harangue non sans finesse et sans dédain</p> +<p>Les badauds piétinant devant lui dans la boue.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le plâtre de son front et le fard de sa joue</p> +<p>Font merveille. Il pérore et se tait tout soudain,</p> +<p>Reçoit des coups de pieds au derrière, badin</p> +<p>Baise au cou sa commère énorme, et fait la roue.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ses boniments de coeur et d'âme, approuvons-les.</p> +<p>Son court pourpoint de toile à fleurs et ses mollets</p> +<p>Tournants jusqu'à l'abus valent que l'on s'arrête.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais ce qui sied à tous d'admirer, c'est surtout</p> +<p>Cette perruque d'où se dresse sur la tête,</p> +<p>Preste, une queue avec un papillon au bout.</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"><b>ALLÉGORIE</b></p> +<p class="i30"> <i>A Jules Valadon</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Despotique, pesant, incolore, l'Été,</p> +<p>Comme un roi fainéant présidant un supplice,</p> +<p>S'étire par l'ardeur blanche du ciel complice</p> +<p>Et bâille. L'homme dort loin du travail quitté.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'alouette, au matin, lasse n'a pas chanté.</p> +<p>Pas un nuage, pas un souffle, rien qui plisse.</p> +<p>Ou ride cet azur implacablement lisse</p> +<p>Où le silence bout dans l'immobilité.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'âpre engourdissement a gagné les cigales</p> +<p>Et sur leur lit étroit de pierres inégales</p> +<p>Les ruisseaux à moitié taris ne sautent plus.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Une rotation incessante de moires</p> +<p>Lumineuses étend ses flux et ses reflux...</p> +<p>Des guêpes, ça et là volent, jaunes et noires.</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"><b>L'AUBERGE</b></p> +<p class="i30"> <i>A Jean Moréas</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Murs blancs, toit rouge, c'est l'Auberge fraîche au bord</p> +<p>Du grand chemin poudreux où le pied brûle et saigne,</p> +<p>L'Auberge gaie avec le <i>Bonheur</i> pour enseigne.</p> +<p>Vin bleu, pain tendre, et pas besoin de passeport.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ici l'on fume, ici l'on chante, ici l'on dort.</p> +<p>L'hôte est un vieux soldat, et l'hôtesse, qui peigne</p> +<p>Et lave dix marmots roses et pleins de teigne,</p> +<p>Parle d'amour, de joie et d'aise, et n'a pas tort!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La salle au noir plafond de poutres, aux images</p> +<p>Violentes, <i>Maleck Adel</i> et les <i>Rois Mages</i>,</p> +<p>Vous accueille d'un bon parfum de soupe aux choux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Entendez-vous? C'est la marmite qu'accompagne</p> +<p>L'horloge du tic-tac alléger de son pouls.</p> +<p>Et la fenêtre s'ouvre au loin sur la campagne.</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i8"><b>CIRCONSPECTION</b></p> +<p class="i30"> <i>A Gaston Sénéchal</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Donne ta main, retiens ton souffle, asseyons-nous</p> +<p>Sous cet arbre géant où vient mourir la brise</p> +<p>En soupirs inégaux sous la ramure grise</p> +<p>Que caresse le clair de lune blême et doux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Immobiles, baissons nos yeux vers nos genoux.</p> +<p>Ne pensons pas, rêvons. Laissons faire à leur guise</p> +<p>Le bonheur qui s'enfuit et l'amour qui s'épuise,</p> +<p>Et nos cheveux frôlés par l'aile des hiboux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oublions d'espérer. Discrète et contenue,</p> +<p>Que l'âme de chacun de nous deux continue</p> +<p>Ce calme et cette mort sereine du soleil.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Restons silencieux parmi la paix nocturne:</p> +<p>Il n'est pas bon d'aller troubler dans son sommeil</p> +<p>La nature, ce dieu féroce et taciturne.</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4"><b>VERS POUR ÊTRE CALOMNIÉ</b></p> +<p class="i30"> <i>A Charles Vignier</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ce jour je m'étais penché sur ton sommeil.</p> +<p>Tout ton corps dormait chaste sur l'humble lit,</p> +<p>Et j'ai vu, comme un qui s'applique et qui lit,</p> +<p>Ah! j'ai vu que tout est vain sous le soleil!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Qu'on vive, ô quelle délicate merveille,</p> +<p>Tant notre appareil est une fleur qui plie!</p> +<p>O pensée aboutissant à la folie!</p> +<p>Va, pauvre, dors, moi, l'effroi pour toi m'éveille.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! misère de t'aimer, mon frêle amour</p> +<p>Qui vas respirant comme on respire un jour!</p> +<p>O regard fermé que la mort fera tel!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O bouche qui ris en songe sur ma bouche,</p> +<p>En attendant l'autre rire plus farouche!</p> +<p>Vite, éveille-toi! Dis, l'âme est immortelle?</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i12"><b>LUXURES</b></p> +<p class="i30"> A <i>Léor Trézenik</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Chair! ô seul fruit mordu des vergers d'ici-bas,</p> +<p>Fruit amer et sucré qui jutes aux dents seules</p> +<p>Des affamés du seul amour, bouches ou gueules,</p> +<p>Et bon dessert des forts, et leurs joyeux repas,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Amour! le seul émoi de ceux que n'émeut pas</p> +<p>L'horreur de vivre, Amour qui presses sous tes meules</p> +<p>Les scrupules des libertins et des bégueules</p> +<p>Pour le pain des damnés qu'élisent les sabbats,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Amour, tu m'apparais aussi comme un beau pâtre</p> +<p>Dont rêve la fileuse assise auprès de l'àtre</p> +<p>Les soirs d'hiver dans la chaleur d'un sarment clair,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et la fileuse, c'est la Chair et l'heure tinte</p> +<p>Où le rêve éteindra la rêveuse,—heure sainte</p> +<p>Ou non! qu'importe à votre extase, Amour et Chair?</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i12"><b>VENDANGES</b></p> +<p class="i30"> <i>A Gorges Rall</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les choses qui chantent dans la tête</p> +<p>Alors que la mémoire est absente,</p> +<p>Écoutez! c'est notre sang qui chante...</p> +<p>O musique lointaine et discrète!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Écoutez! c'est notre sang qui pleure</p> +<p>Alors que notre âme s'est enfuie</p> +<p>D'une voix jusqu'alors inouïe</p> +<p>Et qui va se taire tout à l'heure.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Frère du sang de la vigne rose,</p> +<p>Frère du vin de la veine noire,</p> +<p>O vin, ô sang, c'est l'apothéose!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Chantez, pleurez! Chassez la mémoire</p> +<p>Et chassez l'âme, et jusqu'aux ténèbres</p> +<p>Magnétisez nos pauvres vertèbres.</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6"><b>IMAGES D'UN SOU</b></p> +<p class="i30"> <i>A Léon Dierx</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De toutes les douleurs douces</p> +<p>Je compose mes magies!</p> +<p>Paul, les paupières rougies,</p> +<p>Erre seul aux Pamplemousses.</p> +<p>La Folle-par-amour chante</p> +<p>Une ariette touchante.</p> +<p>C'est la mère qui s'alarme</p> +<p>De sa fille fiancée.</p> +<p>C'est l'épouse délaissée</p> +<p>Qui prend un sévère charme</p> +<p>A s'exagérer l'attente</p> +<p>Et demeure palpitante.</p> +<p>C'est l'amitié qu'on néglige</p> +<p>Et qui se croit méconnue.</p> +<p>C'est toute angoisse ingénue,</p> +<p>Cest tout bonheur qui s'afflige:</p> +<p>L'enfant qui s'éveille et pleure,</p> +<p>Le prisonnier qui voit l'heure,</p> +<p>Les sanglots des tourterelles,</p> +<p>La plainte des jeunes filles.</p> +<p>C'est l'appel des Inésilles,</p> +<p>—Que gardent dans des tourelles</p> +<p>De bons vieux oncles avares—</p> +<p>A tous sonneurs de guitares.</p> +<p>Voici Damon qui soupire</p> +<p>La tendresse à Geneviève</p> +<p>De Brabant qui fait ce rêve</p> +<p>D'exercer un chaste empire</p> +<p>Dont elle-même se pâme</p> +<p>Sur la veuve de Pyrame</p> +<p>Tout exprès ressuscitée,</p> +<p>Et la forêt des Ardennes</p> +<p>Sent circuler dans ses veines</p> +<p>La flamme persécutée</p> +<p>De ces princesses errantes</p> +<p>Sous les branches murmurantes,</p> +<p>Et madame Malbrouck monte</p> +<p>A sa tour pour mieux entendre</p> +<p>La viole et la voix tendre</p> +<p>De ce cher trompeur de Comte</p> +<p>Ory qui vient d'Espagne</p> +<p>Sans qu'un doublon l'accompagne.</p> +<p>Mais il s'est couvert de gloire</p> +<p>Aux gorges des Pyrénées</p> +<p>Et combien d'infortunées</p> +<p>Au teint de lis et d'ivoire</p> +<p>Ne fit-il pas à tous risques</p> +<p>Là-bas, parmi les Morisques!...</p> +<p>Toute histoire qui se mouille</p> +<p>De délicieuses larmes,</p> +<p>Fût-ce à travers, des chocs d'armes,</p> +<p>Aussitôt chez moi s'embrouille,</p> +<p>Se mêle à d'autres encore,</p> +<p>Finalement s'évapore</p> +<p>En capricieuses nues,</p> +<p>Laissant à travers des filtres</p> +<p>Subtiles talismans et philtres</p> +<p>Au fin fond de mes cornues</p> +<p>Au feu de l'amour rougies.</p> +<p>Accourez à mes magies!</p> +<p>C'est très beau. Venez d'aucunes</p> +<p>Et d'aucuns. Entrez, bagasse!</p> +<p>Cadet-Roussel est paillasse</p> +<p>Et vous dira vos fortunes.</p> +<p>C'est Crédit qui tient la caisse.</p> +<p>Allons vite qu'on se presse!</p> + </div> </div> +<br><br> + + +<a name="jn3" id="jn3"></a> +<h3>LES UNS ET LES AUTRES</h3> + +<h4> COMÉDIE DÉDIÉE A</h4> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i30"> <i>Théodore de Banville</i>.</p> + </div> </div> +<br> +<p>PERSONNAGES:</p> + +<blockquote><p> +MYRTIL<br> +SYLVANDRE<br> +ROSALINDE<br> +CHLORIS<br> +MEZZETIN<br> +GORYDON<br> +AMINTE<br> +BERGERS, MASQUES. +</p></blockquote> + +<p><i>La scène se passe dans un parc de Wateau, vers une fin +d'après-midi d'été.</i></p> + +<p><i>Une nombreuse compagnie d'hommes et de femmes est +groupée, en de nonchalantes attitudes, autour d'un chanteur +costumé en Mezzetin, qui s'accompagne doucement sur une +mandoline.</i></p> + + + + +<h3> SCÈNE I</h3> + +<p> MEZZETIN, <i>chantant</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Puisque tout n'est rien que fables,</p> +<p>Hormis d'aimer ton désir,</p> +<p>Jouis vite du loisir</p> +<p>Que te font des dieux affables.</p> +<p>Puisqu'à ce point se trouva</p> +<p>Facile ta destinée,</p> +<p>Puisque vers toi ramenée</p> +<p>L'Arcadie est proche,—va!</p> +<p>Va! le vin dans les feuillages</p> +<p>Fait éclater les beaux yeux</p> +<p>Et battre les coeurs joyeux</p> +<p>A l'étroit sous les corsages...</p> + </div> </div> + +<p> CORYDON</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>A l'exemple de la cigale nous avons</p> +<p>Chanté...</p> + </div> </div> + +<p>AMINTE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10">Si nous allions danser?</p> + </div> </div> + +<p class="stage">Tous, <i>moins Myrtil, Rosalinde, Sylvandre et Chloris</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i30"> Nous vous suivons!</p> + </div> </div> + +<p class="stage"> <i>(Ils sortent à l'exception des mêmes</i>.)</p> + +<br> +<h3> SCÈNE II</h3> + + +<p class="stage"> MYRTIL, ROSALINDE, SYLVANDRE, CHLORIS</p> + +<p>ROSALINDE, <i>à Myrtil.</i> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Restons.</p> + </div> </div> + +<p>CHLORIS, <i>à Sylvandre</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10">Favorisé, vous pouvez dire l'être:</p> +<p>J'aime la danse à m'en jeter par la fenêtre,</p> +<p>Et si je ne vais pas sur l'herbette avec eux,</p> +<p>C'est bien pour vous!</p> + </div> </div> + +<p class="stage"><i>(Sylvandre la presse.)</i></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i20"> Paix là! Que vous êtes fougueux!</p> + </div> </div> + +<p class="stage"><i>(Sortent Sylvandre et Chloris</i>.)</p> + + + +<br> +<h3> SCÈNE III</h3> + + +<p class="stage"> MYRTIL, ROSALINDE</p> + +<p> ROSALINDE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Parlez-moi.</p> + </div> </div> + +<p> MYRTIL</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"> De quoi voulez-vous donc que je cause?</p> +<p>Du passé? Cela vous ennuierait, et pour cause.</p> +<p>Du présent? A quoi bon, puisque nous y voilà?</p> +<p>De l'avenir? Laissons en paix ces choses-là!</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Parlez-moi du passé.</p> + </div> </div> + +<p> MYRTIL</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i18"> Pourquoi?</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i26"> C'est mon caprice.</p> +<p>Et fiez-vous à la mémoire adulatrice</p> +<p>Qui va teinter d'azur les plus mornes jadis</p> +<p>Et masque les enfers anciens en paradis.</p> + </div> </div> + +<p> MYRTIL</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Soit donc! J'évoquerai, ma chère, pour vous plaire,</p> +<p>Ce morne amour qui fut, hélas! notre chimère,</p> +<p>Regrets sans fin, ennuis profonds, poignants remords,</p> +<p>Et toute la tristesse atroce dos jours morts;</p> +<p>e dirai nos plus beaux espoirs déçus sans cesse,</p> +<p>Ces deux coeurs dévoués jusques à la bassesse</p> +<p>Et soumis l'un à l'autre, et puis, finalement,</p> +<p>Pour toute récompense et tout remerciement,</p> +<p>Navrés, martyrisés, bafoués l'un par l'autre,</p> +<p>Ma folle jalousie étreinte par la vôtre,</p> +<p>Vos soupçons complétant l'horreur de mes soupçons,</p> +<p>Toutes vos trahisons, toutes mes trahisons!</p> +<p>Oui, puisque ce passé vous flatte et vous agrée.</p> +<p>Ce passé que je lis tracé comme à la craie</p> +<p>Sur le mur ténébreux du souvenir, je veux,</p> +<p>Ce passé tout entier, avec ses désaveux</p> +<p>Et ses explosions de pleurs et de colère,</p> +<p>Vous le redire, afin, ma chère, de vous plaire!</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Savez-vous que je vous trouve admirable, ainsi</p> +<p>Plein d'indignation élégante?</p> + </div> </div> + +<p> MYRTIL, <i>irrité</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i26"> Merci!</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Vous vous exagérez aussi par trop les choses.</p> +<p>Quoi! pour un peu d'ennui, quelques heures moroses,</p> +<p>Vous lamenter avec ce courroux enfantin!</p> +<p>Moi je rends grâce au dieu qui me fit ce destin</p> +<p>D'avoir aimé, d'aimer l'ingrat, d'aimer encore</p> +<p>L'ingrat qui tient de sots discours, et qui m'adore</p> +<p>Toujours, ainsi, qu'il sied d'ailleurs en ce pays</p> +<p>De Tendre. Oui! Car malgré vos regards ébahis</p> +<p>Et vos bras de poupée inerte, je suis sûre</p> +<p>Que vous gardez toujours ouverte la blessure</p> +<p>Faite par ces yeux-ci, boudeur, à ce coeur-là.</p> + </div> </div> + +<p> MYRTIL, <i>attendri</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Pourtant le jour où cet amour m'ensorcela</p> +<p>Vous fut autant qu'à moi funeste, mon amie.</p> +<p>Croyez-moi, réveiller la tendresse endormie,</p> +<p>C'est téméraire, et mieux vaudrait pieusement</p> +<p>Respecter jusqu'au bout son assoupissement</p> +<p>Qui ne peut que finir par la mort naturelle.</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Fou! par quoi pouvons-nous vivre, sinon par elle?</p> + </div> </div> + +<p> MYRTIL, <i>sincère</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Alors, mourons!</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"> Vivons plutôt! Fût-ce à tout prix!</p> +<p>Quant à moi, vos aigreurs, vos fureurs, vos mépris,</p> +<p>Qui ne sont, je le sais, qu'un dépit éphémère,</p> +<p>Et cet orgueil qui rend votre parole amère,</p> +<p>J'en veux faire litière à mon amour têtu,</p> +<p>Et je vous aimerai quand même, m'entends-tu?</p> + </div> </div> + +<p> MYRTIL</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Vous êtes mutinée...</p> + </div> </div> + + +<p> ROSALINDE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i20"> Allons, laissez-vous faire!</p> + </div> </div> + +<p> MYRTIL, <i>cédant</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Donc, il le faut!</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i20"> Venez cueillir la primevère</p> +<p>De l'amour renaissant timide après l'hiver.</p> +<p>Quittez ce front chagrin, souriez comme hier</p> +<p>A ma tendresse entière et grande, encor qu'ancienne!</p> + </div> </div> + +<p>MYRTIL</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ah! toujours tu m'auras mené, magicienne!</p> + </div> </div> + +<p class="stage">(<i>Ils sortent. Rentrent Sylvandre et Chloris.</i>)</p> + + +<br> +<h3> SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage"> SYLVANDRE, CHLORIS</p> + + +<p> CHLORIS, <i>courant</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Non!</p> + </div> </div> + + +<p> SYLVANDRE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6"> Si!</p> + </div> </div> + +<p> CHLORIS</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10">Je ne veux pas...</p> + </div> </div> + +<p> SYLVANDRE, <i>la baisant sur la nuque</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i20"> Dites: je ne veux plus!</p> + </div> </div> + +<p class="stage">(<i>La tenant embrassée.</i>)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mais voici, j'ai fixé vos voeux irrésolus</p> +<p>Et le milan affreux tient la pauvre hirondelle.</p> + </div> </div> + +<p> CHLORIS</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Fi! l'action vilaine! Au moins rougissez d'elle!</p> +<p>Mais non! Il rit, il rit!</p> + </div> </div> + +<p class="stage"> (<i>Pleurnichant pour rire.</i>)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i20"> Ah, oh, hi, que c'est mal!</p> + </div> </div> + +<p> SYLVANDRE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Tarare! mais le seul état vraiment normal,</p> +<p>C'est le nôtre, c'est, fous l'un de l'autre, gais, libres,</p> +<p>Jeunes, et méprisant tous autres équilibres</p> +<p>Quelconques, qui ne sont que cloche-pieds piteux,</p> +<p>D'avoir deux coeurs pour un, et, chère âme, un pour deux!</p> + </div> </div> + +<p> CHLORIS</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Que voilà donc, Monsieur l'amant, de beau langage!</p> +<p>Vous êtes procureur ou poète, je gage,</p> +<p>Pour ainsi discourir, sans rire, obscurément.</p> + </div> </div> + +<p> SYLVANDRE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Vous vous moquez avec un babil très charmant,</p> +<p>Et me voici deux fois épris de ma conquête:</p> +<p>Tant d'éclat en vos yeux jolis, et dans la tête</p> +<p>Tant d'esprit! Du plus fin encore, s'il vous plaît.</p> + </div> </div> + +<p> CHLORIS</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et si je vous trouvais par hasard bête et laid,</p> +<p>Fier conquérant fictif, grand vainqueur en peinture?</p> + </div> </div> + +<p> SYLVANDRE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Alors, n'eussiez-vous pas arrêté l'aventure</p> +<p>De tantôt, qui semblait exclure tout dégoût</p> +<p>Conçu par vous, à mon détriment, après tout?</p> + </div> </div> + +<p> CHLORIS</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>O la fatuité des hommes qu'on n'évince</p> +<p>Pas sur-le-champ! Allez, allez, la preuve est mince</p> +<p>Que vous invoquez là d'un penchant présumé</p> +<p>De mon coeur pour le vôtre, aspirant bien-aimé.</p> +<p>—Au fait, chacun de nous vainement déblatère</p> +<p>Et, tenez, je vais dire mon caractère,</p> +<p>Pour qu'étant à la fin bien au courant de moi</p> +<p>Si vous souffrez, du moins vous connaissiez pourquoi,</p> +<p>Sachez donc...</p> + </div> </div> + +<p> SYLVANDRE +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i12"> Que je meure ici, ma toute belle,</p> +<p>Si j'exige...</p> + </div> </div> + + +<p> CHLORIS</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"> —Sachez d'abord vous taire.—Or celle</p> +<p>Qui vous parle est coquette et folle. Oui, je le suis.</p> +<p>J'aime les jours légers et les frivoles nuits;</p> +<p>J'aime un ruban qui m'aille, un amant qui me plaise,</p> +<p>Pour les bien détester après tout à mon aise.</p> +<p>Vous, par exemple, vous, Monsieur, que je n'ai pas</p> +<p>Naguère tout à fait traité de haut en bas,</p> +<p>Me dussiez-vous tenir pour la pire pécore,</p> +<p>Eh bien, je ne sais pas si je vous souffre encore!</p> + </div> </div> + + +<p> SYLVANDRE, <i>souriant.</i> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dans le doute...</p> + </div> </div> + +<p>CHLORIS, <i>coquette, s'enfuyant</i>. + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i12"> «Abstiens-toi», dit l'autre. Je m'abstiens.</p> + </div> </div> + +<p>SYLVANDRE, <i>presque naïf</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p> Ah! c'en est trop, je souffre et je m'en vais pleurer.</p> + </div> </div> + +<p> CHLORIS, <i>touchée, mais gaie</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i30">Viens,</p> +<p>Enfant, mais souviens-toi que je suis infidèle</p> +<p>Souvent, ou bien plutôt, capricieuse. Telle</p> +<p>Il faut me prendre. Et puis, voyez-vous, nous voici</p> +<p>Tous deux bien amoureux,—car je vous aime aussi,—</p> +<p>Là! voilà le gros mot lâché! Mais... + </div> </div> + +<p> SYLVANDRE +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i30"> O cruelle</p> +<p>Réticence!</p> + </div> </div> + +<p> CHLORIS</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"> Attendez la fin, pauvre cervelle.</p> +<p>Mais, dirai-je, malgré tous nos transports et tous</p> +<p>Nos serments mutuels, solennels, et jaloux</p> +<p>D'être éternels, un dieu malicieux préside</p> +<p>Aux autels de Paphos—</p> + </div> </div> + +<p class="stage"> (<i>Sur un geste de dénégation de Sylvandre</i>.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i20"> C'est un fait—et de Gnide.</p> +<p>Telle est la loi qu'Amour à nos coeurs révéla.</p> +<p>L'on n'a pas plutôt dit ceci qu'on fait cela.</p> +<p>Plus tard on se repend, c'est vrai, mais le parjure</p> +<p>A des ailes, et comme il perdrait sa gageure</p> +<p>Celui qui poursuivrait un mensonge envolé!</p> +<p>Qu'y faire? Promener son souci désolé,</p> +<p>Bras ballants, yeux rougis, la têle décoiffée,</p> +<p>A travers monts et vaux, ainsi qu'une autre Orphée,</p> +<p>Gonfler l'air de soupirs et l'Océan de pleurs</p> +<p>Par l'indiscrétion de bavardes douleurs?</p> +<p>Non, cent fois non! Plutôt aimer à l'aventure</p> +<p>Et ne demander pas l'impossible à Nature!</p> +<p>Nous voici, venez-vous de dire, bien épris</p> +<p>L'un et l'autre, soyons heureux, faisons mépris</p> +<p>De tout ce qui n'est pas notre douce folie!</p> +<p>Deux coeurs pour un, un coeur pour deux... je m'y rallie,</p> +<p>Me voici vôtre, tienne!... Êtes-vous rassuré?</p> +<p>Tout à l'heure j'avais mille fois tort, c'est vrai,</p> +<p>D'ainsi bouder un coeur offert de bonne grâce,</p> +<p>Et c'est moi qui reviens à vous, de guerre lasse.</p> +<p>Donc aimons-nous. Prenez mon coeur avec ma main,</p> +<p>Mais, pour Dieu, n'allons pas songer au lendemain,</p> +<p>Et si ce lendemain doit ne pas être aimable,</p> +<p>Sachons que tout bonheur repose sur le sable,</p> +<p>Qu'en amour il n'est pas de malhonnêtes gens,</p> +<p>Et surtout soyons-nous l'un à l'autre indulgents.</p> +<p>Cela vous plaît?</p> + </div> </div> + +<p> SYLVANDRE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"> Cela me plairait si...</p> + </div> </div> + + +<br> +<h3> SCÈNE V</h3> + +<p class="stage"> LES PRÉCÉDENTS, MYRTIL</p> + +<p> MYRTIL, <i>survenant</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i30"> Madame</p> +<p>A raison. Son discours serait l'épithalame</p> +<p>Que j'eusse proféré si...</p> + </div> </div> + + +<p> CHLORIS</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i22"> Cela fait deux «si»,</p> +<p>C'est un de trop.</p> + </div> </div> + +<p> MYRTIL, <i>à Chloris</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i14"> Je pense absolument ainsi</p> +<p>Que vous.</p> + </div> </div> + +<p> CHLORIS, <i>à Sylvandre</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i8"> Et vous, Monsieur?</p> + </div> </div> + +<p> SYLVANDRE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i26"> La vérité m'oblige...</p> + </div> </div> + +<p> CHLORIS, <i>au même</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et quoi, monsieur, déjà si tiède!</p> + </div> </div> + +<p> MYRTIL, <i>à Chloris</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i28"> L'homme-lige</p> +<p>Qu'il vous faut, ô Chloris. c'est moi...</p> + </div> </div> + +<br> +<h3> SCÈNE VI</h3> + +<p class="stage">LES PRÉCÉDENTS, ROSALINDE</p> + +<p> ROSALINDE, <i>survenant</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i26"> Salut! je suis</p> +<p>Alors, puisqu'il le faut décidément, depuis</p> +<p>Tous ces étonnements où notre coeur se joue,</p> +<p>A votre chariot la cinquième roue.</p> + </div> </div> + +<p class="stage"> (A <i>Myrtil</i>.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je vous rends vos serments anciens et les nouveaux</p> +<p>Et les récents, les vrais aussi bien-que les faux.</p> + </div> </div> + +<p>MYRTIL, <i>au bras de Chloris et protestant comme par manière d'acquit.</i></p><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Chère!</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6">Vous n'avez pas besoin de vous défendre,</p> +<p>Car me voici l'amie intime de Sylvandre.</p> + </div> </div> + +<p>SYLVANDRE, <i>ravi, surpris et léger</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>O doux Charybde après un aimable Scylla!</p> +<p>Mais celle-ci va faire ainsi que celle-là</p> +<p>Sans doute, et toutes deux, adorables coquettes</p> +<p>Dont les caprices sont bel et bien des raquettes,</p> +<p>Joueront avec mon coeur, je le crains, au volant.</p> + </div> </div> + +<p>CHLORIS, <i>à Sylvandre</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Fat!</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE, <i>au même</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4"> Ingrat!</p> + </div> </div> + +<p> MYRTIL, <i>au même</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"> Insolent!</p> + </div> </div> + +<p> SYLVANDRE, <i>à Myrtil</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i20"> Quand à cet «insolent»,</p> +<p>Ami cher, mes griefs sont au moins réciproques,</p> +<p>Et, s'il est vrai que nous te vexions, tu nous choques.</p> + </div> </div> + +<p class="stage">(<i>A Rosalinde et à Chloris</i>.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mesdames, je suis votre esclave à toutes deux,</p> +<p>Mais mon coeur qui se cabre aux chemins hasardeux</p> +<p>Est un méchant cheval réfractaire à la bride,</p> +<p>Qui devant tout péril connu s'enfuit, rapide,</p> +<p>A tous crins, s'allât-il rompre le col plus loin.</p> + </div> </div> + +<p class="stage"> (<i>A Rosalinde</i>.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Or, donc, si vous avez, Rosalinde, besoin</p> +<p>Pour un voyage au bleu pays des fantaisies</p> +<p>D'un franc coursier, gourmand de provendes choisies</p> +<p>Et quelque peu fringant, mais jamais rebuté,</p> +<p>Chevauchez à loisir ma bonne volonté.</p> + </div> </div> + +<p> MYRTIL</p> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La déclaration est un tant soit peu roide,</p> +<p>Mais, bah! chat échaudé craint l'eau, fût-elle froide,</p> + </div> </div> + +<p class="stage"> (<i>A Rosalinde</i>)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>N'est-ce pas, Rosalinde, et vous le savez bien,</p> +<p>Que ce chat-là surtout, c'est moi.</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i28"> Je ne sais rien.</p> + </div> </div> + +<p> MYRTIL</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et puisqu'en ce conflit où chacun se rebiffe</p> +<p>Chloris aussi veut bien m'avoir pour hippogriffe</p> +<p>De ses rêves devers la lune ou bien ailleurs,</p> +<p>Me voici tout bridé, couvert d'ailleurs de fleurs</p> +<p>Charmantes aux odeurs puissantes et divines</p> +<p>Dont je sentirai tôt ou lard les épines,</p> + </div> </div> + + +<p class="stage"> (<i>A Chloris</i>)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Madame, n'est-ce pas?</p> + </div> </div> + + +<p> CHLORIS</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i20"> Taisez-vous et m'aimez.</p> +<p>Adieu, Sylvandre!</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i18"> Adieu, Myrtil!</p> + </div> </div> + +<p> MYRTIL, <i>à Rosalinde</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i30"> Est-ce à jamais?</p> + </div> </div> + + +<p>SYLVANDRE, <i>à Chloris</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>C'est pour toujours!</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i14"> Adieu, Myrtil!</p> + </div> </div> + +<p> CHLORIS</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i26"> Adieu, Sylvandre!</p> + </div> </div> + +<p class="stage"> (<i>Sortent Sylvandre et Rosalinde</i>).</p> + + +<br> +<h3> SCÈNE VII</h3> + +<p class="stage"> MYRTIL, CHLORIS</p> + +<p> CHLORIS</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>C'est donc que vous avez de l'amour à revendre</p> +<p>Pour, le joug d'une amante irritée écarté,</p> +<p>Vous tourner aussitôt vers ma faible beauté?</p> + </div> </div> + +<p> MYRTIL</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Croyez-vous qu'elle soit à ce point offensée?</p> + </div> </div> + +<p > CHLORIS</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Qui? ma beauté?</p> + </div> </div> + +<p> MYRTIL</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i14"> Non. L'autre...</p> + </div> </div> + + +<p> CHLORIS</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i26"> Ah!—J'avais la pensée</p> +<p>Bien autre part, je vous l'avoue, et m'attendais</p> +<p>A quelque madrigal un peu compliqué, mais</p> +<p>Sans doute, vous voulez parler de Rosalinde</p> +<p>Et de courroux auquel son coeur crispé se guinde...</p> +<p>N'en doutez pas, elle est vexée horriblement.</p> + </div> </div> + +<p> MYRTIL</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>En êtes-vous bien sûre?</p> + </div> </div> + +<p> CHLORIS</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i20"> Ah! ça, pour un amant</p> +<p>Tout récemment élu, sur sa chaude supplique</p> +<p>Encore! et clans un tel concours mélancolique</p> +<p>Malgré qu'un tant soit peu plaisant d'événements,</p> +<p>Ne pouvez-vous pas mieux employer les moments</p> +<p>Premiers de nos premiers amours, ô cher Thésée,</p> +<p>Qu'à vous préoccuper d'Ariane laissée?</p> +<p>—Mais taisons cela, quitte à plus lard en parler.—</p> +<p>Eh oui, là je vous jure, à ne vous rien céler,</p> +<p>Que Rosalinde éprise encor d'un infidèle,</p> +<p>Trépigne, peste, enrage, et sa rancoeur est telle</p> +<p>Qu'elle m'en a pris mon Sylvandre de dépit.</p> + </div> </div> + +<p> MYRTIL</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et vous regrettez fort Sylvandre?</p> + </div> </div> + +<p> CHLORIS</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i30"> Mal lui prit,</p> +<p>Que je crois, de tomber sur votre ancienne amie?</p> + </div> </div> + +<p> MYRTIL</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et pourquoi?</p> + </div> </div> + +<p> CHLORIS</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i12"> Faux naïf! je ne le dirai mie,</p> + </div> </div> + +<p> MYRTIL</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mais regrettez-vous fort Sylvandre?</p> + </div> </div> + +<p> CHLORIS +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i30"> M'aimez-vous,</p> +<p>Vous?</p> + </div> </div> + +<p> MYRTIL</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6">Vos yeux sont si beaux, votre...</p> + </div> </div> + +<p> CHLORIS</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i30"> Êtes-vous jaloux</p> +<p>De Sylvandre?</p> + </div> </div> + +<p>MYRTIL, <i>très vivement</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i12"> O oui!</p> + </div> </div> + +<p class="stage"> (<i>Se reprenant</i>.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i20"> Mais au passé, chère belle.</p> + </div> </div> + + +<p> CHLORIS</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Allons, un tel aveu, bien que tardif, s'appelle</p> +<p>Une galanterie, et je l'admets ainsi</p> +<p>Donc vous m'aimez?</p> + </div> </div> + +<p> MYRTIL, <i>distrait, après un silence</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i20"> O oui!</p> + </div> </div> + + +<p> CHLORIS.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i24"> Quel amoureux transi</p> +<p>Vous seriez si d'ailleurs vous l'étiez de moi!</p> + </div> </div> + + +<p>MYRTIL, <i>même jeu que précédemment</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i30"> Douce</p> +<p>Amie!</p> + </div> </div> + +<p class="i10"> CHLORIS</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ah! que c'est froid! «Douce amie!» Il vous trousse</p> +<p>Un compliment banal et prend un air vainqueur!</p> +<p>J'aurai longtemps vos «oui» de tantôt sur le coeur.</p> + </div> </div> + +<p > MYRTIL, <i>indolemment</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Permettez...</p> + </div> </div> + +<p> CHLORIS</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"> Mais voici Rosalinde et Sylvandre.</p> + </div> </div> + + +<p>MYRTIL, <i>comme réveillé en sursaut</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Rosalinde!</p> + </div> </div> + + +<p> CHLORIS</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"> Et Sylvandre. Et quel besoin de fendre</p> +<p>Ainsi l'air de vos bras en façon de moulin?</p> +<p>Ils débusquent. Tournons vite le terre-plein</p> +<p>Et vidons, s'il vous plaît, ailleurs celle querelle.</p> + </div> </div> + +<p class="stage"> (<i>Ils sortent</i>.)</p> + +<br> +<h3> SCÈNE VIII</h3> + +<p class="stage"> SYLVANDRE, ROSALINDE</p> + + +<p> SYLVANDRE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et voilà mon histoire en deux mots.</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i30"> Elle est telle</p> +<p>Que j'y lis à l'envers l'histoire de Myrtil.</p> +<p>Par un pressentiment inquiet et subtil</p> +<p>Vous redoutez l'amour qui venait et sa lèvre</p> +<p>Aux baisers inconnus encore, et lui qu'enfièvre</p> +<p>Le souvenir d'un vieil amour désenlacé,</p> +<p>Stupide autant qu'ingrat, il a peur du passé,</p> +<p>Et tous deux avez tort, allez Sylvandre.</p> + </div> </div> + +<p> SYLVANDRE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i30"> Dites</p> +<p>Qu'il a tort...</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"> Non, tous deux, et vous n'êtes pas quittes,</p> +<p>Et tous deux souffrirez, et ce sera bien fait.</p> + </div> </div> + +<p> SYLVANDRE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Après tout je ne vois que très mal mon forfait,</p> +<p>Et j'ignore très bien quel sera mon martyre.</p> + </div> </div> + +<p class="stage"> (<i>Minaudant</i>.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>A moins que votre coeur...</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i20"> Vous avez tort de rire.</p> + </div> </div> + +<p> SYLVANDRE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je ne ris pas, je dis posément d'une part</p> +<p>Que je ne crois point tant criminel mon départ</p> +<p>D'avec Chloris, coquette aimable mais sujette</p> +<p>A caution, et puis, d'autre part, je projette</p> +<p>D'être heureux avec vous qui m'avez bien voulu</p> +<p>Recueillir quand brisé, désemparé, moulu,</p> +<p>Berné par ma maîtresse et planté là par elle</p> +<p>J'allais probablement me brûler la cervelle</p> +<p>Si j'avais eu quelque arme à feu sous mes dix doigts.</p> +<p>Oui je vais vous aimer, je le veux (je le dois</p> +<p>En outre), je vais vous aimer à la folie...</p> +<p>Donc, arrière regrets, dépit, mélancolie!</p> +<p>Je serai votre chien féal, ton petit loup</p> +<p>Bien doux...</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"> Vous avez tort de rire, encore un coup.</p> + </div> </div> + +<p> SYLVANDRE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Encore un coup, je ne ris pas. Je vous adore,</p> +<p>J'idolâtre ta voix si tendrement sonore;</p> +<p>J'aime vos pieds, petits à tenir dans la main,</p> +<p>Qui font un bruit mignard et gai sur le chemin</p> +<p>Et luisent, rêves blancs, sous les pompons des mules.</p> +<p>Quand les grands yeux, de qui les astres sont émules,</p> +<p>Abaissent jusqu'à nous leurs aimables rayons,</p> +<p>Comparable à ces fleurs d'été que nous voyons</p> +<p>Tourner vers le soleil leur fidèle corolle,</p> +<p>Lors je tombe en extase et reste sans parole,</p> +<p>Sans vie et sans pensée, éperdu, fou, hagard,</p> +<p>Devant l'éclat charmant et fier de ton regard.</p> +<p>Je frémis à ton souffle exquis comme au veut l'herbe,</p> +<p>O ma charmante, ô ma divine, ô ma superbe,</p> +<p>Et mon âme palpite au bout de tes cils d'or...</p> +<p>—A propos, croyez-vous que Chloris m'aime encor?</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et si je le pensais?</p> + </div> </div> + +<p> SYLVANDRE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i20"> Question saugrenue</p> +<p>En effet!</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"> Voulez-vous la vérité bien nue?</p> + </div> </div> + +<p> SYLVANDRE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Non! Que me fait? Je suis un sot, et me voici</p> +<p>Confus, et je vous aime uniquement.</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i30"> Ainsi,</p> +<p>Cela vous est égal qu'il soit patent, palpable,</p> +<p>Évident que Chloris vous adore...</p> + </div> </div> + +<p> SYLVANDRE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i30"> Du diable</p> +<p>Si c'est possible! Elle! Elle! Allons donc!</p> + </div> </div> + +<p class="stage"> (<i>Soucieux, tout à coup, à part</i>.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i24"> Hélas!</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i30"> Quoi,</p> +<p>Vous en doutez?</p> + </div> </div> + +<p> SYLVANDRE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i14"> Ce coeur volage suit sa loi,</p> +<p>Elle leurre à présent, Myrtil...</p> + </div> </div> + +<p>ROSALINDE, <i>passionnément</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i26"> Elle le leurre.</p> +<p>Dites-vous? Mais alors il l'aime!...</p> + </div> </div> + +<p> SYLVANDRE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i30"> Que je meure</p> +<p>Si je comprends ce cri jaloux!</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i26"> Ah! taisez-vous!</p> + </div> </div> + +<p> SYLVANDRE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Un trompeur! une folle!</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i22"> Es-tu donc pas jaloux</p> +<p>De Myrtil, toi, hein, dis?</p> + </div> </div> + +<p> SYLVANDRE, <i>comme frappé subitement d'une idée douloureuse</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i20"> Tiens! la fâcheuse idée</p> +<p>Mais c'est qu'oui! me voici l'âme tout obsédée...</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE, <i>presque joyeuse</i></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ah! vous êtes jaloux aussi, je savais bien!</p> + </div> </div> + +<p> SYLVANDRE, <i>à part</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Feignons encor.</p> + </div> </div> + +<p class="stage"> (<i>A Rosalinde</i>.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"> Je vous jure qu'il n'en est rien</p> +<p>Et si vraiment je suis jaloux de quelque chose,</p> +<p>Le seul Myrtil du temps jadis en est la cause.</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Trêve de compliments fastidieux. Je suis</p> +<p>Très triste, et vous aussi. Le but que je poursuis</p> +<p>Est le vôtre. Causons de nos deuils identiques.</p> +<p>Des malheureux ce sont, il paraît, les pratiques,</p> +<p>Cela, dit-on, console. Or nous aimons toujours</p> +<p>Vous Chloris, moi Myrtil, sans espoir de retours</p> +<p>Apparents. Entre nous la seule différence</p> +<p>C'est que l'on m'a trahie, et que votre souffrance</p> +<p>A vous vient de vous-même et n'est qu'un châtiment.</p> +<p>Ai-je tort?</p> + </div> </div> + +<p> SYLVANDRE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"> Vous lisez dans mon coeur couramment,</p> +<p>Chère Chloris, je t'ai méchamment méconnue!</p> +<p>Qui me rendra jamais la malice ingénue,</p> +<p>Et la gaîté si bonne, et ta grâce, et ton coeur?</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et moi, par un destin bien autrement moqueur,</p> +<p>Je pleure après Myrtil infidèle...</p> + </div> </div> + +<p> SYLVANDRE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i30"> Infidèle!</p> +<p>Mais c'est qu'alors Chloris l'aimerait. O mort d elle!</p> +<p>J'enrage et je gémis! Mais ne disiez-vous pas</p> +<p>Tantôt qu'elle m'aimait encore.—O cieux, là-bas,</p> +<p>Regardez, les voilà!</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"> Qu'est-ce qu'ils vont se dire?</p> + </div> </div> + +<p class="stage"> <i>(Ils remontent le théâtre.)</i></p> + + + +<br> +<h3> SCÈNE IX</h3> + +<p class="stage">LES PRÉCÉDENTS, CHLORIS, MYRTIL</p> + + +<p> CHLORIS</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Allons, encore un peu de franchise, beau sire</p> +<p>Ténébreux. Avouez votre cas tout à fait.</p> +<p>Le silence, n'est-il pas vrai? vous étouffait,</p> +<p>Et l'obligation banale où vous vous crûtes</p> +<p>D'imiter à tout bout de champ la voix des flûtes</p> +<p>Pour quelque madrigal bien fade à mon endroit</p> +<p>Vous étouffait, ainsi qu'un pourpoint trop étroit?</p> +<p>Votre coeur qui battait pour elle dut me taire</p> +<p>Par politesse et par prudence son mystère;</p> +<p>Mais à présent que j'ai presque tout deviné,</p> +<p>Pourquoi continuer ce mutisme obstiné?</p> +<p>Parlez d'elle, cela d'abord sera sincère.</p> +<p>Puis vous souffrirez moins, et, s'il est nécessaire</p> +<p>De vous intéresser aux souffrances d'autrui,</p> +<p>J'ai besoin en retour de vous parler de lui.</p> + </div> </div> + +<p> MYRTIL</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et quoi, vous aussi, vous?</p> + </div> </div> + +<p> CHLORIS</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i22"> Moi-même, hélas! moi-même,</p> +<p>Puis-je encore espérer que mon bien-aimé m'aime?</p> +<p>Nous étions tous les deux, Sylvandre, si bien faits</p> +<p>L'un pour l'autre! Quel sort jaloux, quel dieu mauvais</p> +<p>Fit ce malentendu cruel qui nous sépare?</p> +<p>Hélas! il fut frivole encor plus que barbare,</p> +<p>Et son esprit surtout fit que son coeur pécha.</p> + </div> </div> + +<p> MYRTIL</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Espérez, car peut-être il se repent déjà,</p> +<p>Si j'en juge d'après mes remords...</p> + </div> </div> + +<p class="stage"> <i>(Il sanglote.)</i></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i28"> Et mes larmes.</p> + </div> </div> + +<p class="stage"><i>(Sylvandre et Rosine se pressent la main</i>.)</p> + +<p> ROSALINDE, <i>survenant</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Les pleurs délicieux! Cher instant plein de charmes!</p> + </div> </div> + +<p> MYRTIL</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>C'est affreux!</p> + </div> </div> + +<p> CHLORIS</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i12"> O douleur!</p> + </div> </div> + + +<p>ROSALINDE, <i>sur la pointe du pied et très bas.</i></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i22"> Chloris!</p> + </div> </div> + +<p> CHLORIS</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i30"> Vous étiez là?</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le sort capricieux qui nous désassembla</p> +<p>A remis, faisant trêve à son ire inhumaine,</p> +<p>Sylvandre en bonnes mains, et je vous le ramène</p> +<p>Jurant son grand serment qu'on ne l'y prendrait plus.</p> +<p>Est-il trop tard?</p> + </div> </div> + +<p> SYLVANDRE, <i>à Chloris</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i14"> O point de refus absolus!</p> +<p>De grâce ayez pitié quelque peu. La vengeance</p> +<p>Suprême, c'est d'avoir un aspect d'indulgence,</p> +<p>Punissez-moi sans trop de justice et daignez</p> +<p>Ne me point accabler de traits plus indignés</p> +<p>Que n'en méritent,—non mes crimes,—mais ma tête</p> +<p>Folle, mais mon coeur faible et lâche...</p> + </div> </div> + +<p class="stage"><i>(Il tombe à genoux.).</i></p> + +<p> CHLORIS</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i30"> Êtes-vous bête?</p> +<p>Relevez-vous, je suis trop heureuse à présent</p> +<p>Pour vous dire quoi que ce soit de déplaisant,</p> +<p>Et je jette à ton cou mes bras de lierre.</p> +<p>Nous nous expliquerons plus tard (Et ma première</p> +<p>Querelle et mon premier reproche seront pour</p> +<p>L'air de doute dont tu reçus mon pauvre amour</p> +<p>Qui, s'il a quelques tours étourdis et frivoles,</p> +<p>N'en est pas moins, par ses apparences folles,</p> +<p>Quelque chose de tout dévoué pour toujours).</p> +<p>Donc, chassons ce nuage, et reprenons le cours</p> +<p>De la charmante ivresse où s'exalta notre âme.</p> + </div> </div> + +<p class="stage">(<i>A Rosalinde</i>.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et quant à vous, soyez sûre, bonne Madame,</p> +<p>De notre amitié franche, et baisez votre soeur.</p> + </div> </div> + +<p class="stage"> (<i>Les deux femmes s'embrassent.</i>)</p> + +<p> SYLVANDRE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>O si joyeuse avec toute douceur!</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE, <i>à Myrtil</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Que diriez-vous, Myrtil, si je faisais comme elle?</p> + </div> </div> + +<p> MYRTIL</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dieu! elle a pardonné, clémente autant que belle.</p> + </div> </div> + +<p> (<i>A Rosalinde.</i>)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>O laissez-moi baiser vos mains pieusement!</p> + </div> </div> + +<p> ROSALINDE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Voilà qui finit bien et c'est un cher moment</p> +<p>Que celui-ci. Sans plus parler de ces tristesses,</p> +<p>Soyons heureux.</p> + </div> </div> + +<p class="stage"> (<i>A Chloris et à Sylvandre.</i>)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"> Sachez enlacer vos jeunesses.</p> +<p>Doux amis, et joyeux que vous êtes, cueillez</p> +<p>La fleur rouge de vos baisers ensoleillés.</p> + </div> </div> + +<p class="stage"> (<i>Se tournant vers Myrtil.</i>)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Pour nous, amants anciens sur qui gronde la vie,</p> +<p>Nous vous admirerons sans vous porter envie,</p> +<p>Ayant, nous, nos bonheurs discrets d'après-midi,</p> + </div> </div> + +<p class="stage"> (<i>Tous les personnages de la scène 1ère reviennent<br> +se grouper comme au lever du rideau</i>)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et voyez, aux rayons du soleil attiédi,</p> +<p>Voici tous nos amis qui reviennent des danses</p> +<p>Comme pour recevoir nos belles confidences.</p> + </div> </div> + +<br> +<h3> SCÈNE X</h3> + +<p class="stage">Tous, <i>groupés comme ci-dessus.</i></p> + +<p> MEZZETIN, <i>chantant</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Va! sans nul autre souci</p> +<p>Que de conserver ta joie!</p> +<p>Fripe les jupes de soie</p> +<p>Et goûte les vers aussi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La morale la meilleure,</p> +<p>En ce monde où les plus fous</p> +<p>Sont les plus sages de tous,</p> +<p>C'est encor d'oublier l'heure.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il s'agit de n'être point</p> +<p>Mélancolique et morose.</p> +<p>La vie est-elle une chose</p> +<p>Grave et ruelle à ce point?</p> + </div> </div> + +<p class="stage">(<i>La toile tombe.</i>)</p> +<br><br> + + + +<a name="jn4" id="jn4"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"><b>VERS JEUNES</b></p><br> +<p class="i4"><b>LE SOLDAT LABOUREUR</b></p> +<p class="i30"> <i>A Edmond Lepelletier</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Or ce vieillard était horrible: un de ses yeux,</p> +<p>Crevé, saignait, tandis que l'autre, chassieux,</p> +<p>Brutalement luisait sous son sourcil en brosse;</p> +<p>Les cheveux se dressaient d'une façon féroce,</p> +<p>Blancs, et paraissaient moins des cheveux que des crins;</p> +<p>Le vieux torse solide encore sur les reins,</p> +<p>Comme au ressouvenir des balles affrontées,</p> +<p>Cambré, contrariait les épaules voûtées;</p> +<p>La main gauche avait l'air de chercher le pommeau</p> +<p>D'un sabre habituel et dont le long fourreau</p> +<p>Semblait, s'embarrassant avec la sabretache,</p> +<p>Gêner la marche et vers la tombante moustache</p> +<p>La main droite parfois montait, la rebroussant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il était grand et maigre et jurait en toussant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Fils d'un garçon de ferme et d'une lavandière,</p> +<p>Le service à seize ans le prit. Il fit entière</p> +<p>La campagne d'Égypte. Austerlitz, Iéna,</p> +<p>Le virent. En Espagne un moine l'éborgna:</p> +<p>—Il tua le bon père et lui vola sa bourse,—</p> +<p>Par trois fois traversa la Prusse au pas de course,</p> +<p>En Hesse eut une entaille épouvantable au cou,</p> +<p>Passa brigadier lors de l'entrée à Moscou,</p> +<p>Obtint la croix et fut de toutes les défaites</p> +<p>D'Allemagne et de France, et gagna dans ces fêtes</p> +<p>Trois blessures, plus un brevet de lieutenant</p> +<p>Qu'il résigna bientôt, les Bourbons revenant,</p> +<p>A Mont-Saint-Jean, bravant la mort qui l'environne.</p> +<p>Dit un mot analogue à celui de Cambronne;</p> +<p>Puis, quand pour un second exil et le tombeau,</p> +<p>La Redingote grise et le petit Chapeau</p> +<p>Quittèrent à jamais leur France tant aimée</p> +<p>Et que l'on eut, hélas! dissout la grande armée,</p> +<p>Il revint au village, étonné du clocher.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Presque forcé pendant un an de se cacher,</p> +<p>Il braconna pour vivre, et quand des temps moins rudes</p> +<p>L'eurent, sans le réduire à trop de platitudes,</p> +<p>Mis à même d'écrire en hauts lieux à l'effet</p> +<p>D'obtenir un secours d'argent qui lui fut fait,</p> +<p>Logea moyennant deux cents francs par an chez une</p> +<p>Parente qu'il avait, dont toute la fortune</p> +<p>Consistait en un champ cultivé par ses fieux,</p> +<p>L'un marié depuis longtemps et l'autre vieux</p> +<p>Garçon encore, et là notre foudre de guerre</p> +<p>Vivait, et bien qu'il fût tout le jour sans rien faire</p> +<p>Et qu'il eût la charrue et la terre en horreur,</p> +<p>C'était ce qu'on appelle un soldat laboureur.</p> +<p>Toujours levé des l'aube et la pipe à la bouche</p> +<p>Il allait et venait, engloutissait, farouche,</p> +<p>Des verres d'eau-de-vie et parfois s'enivrait,</p> +<p>Les dimanches tirait à l'arc au cabaret,</p> +<p>Après dîner faisait un quart d'heure sans faute</p> +<p>Sauter sur ses genoux les garçons de son hôte</p> +<p>Ou bien leur apprenait l'exercice et comment</p> +<p>Un bon soldat ne doit songer qu'au fourniment.</p> +<p>Le soir il voisinait, tantôt pinçant les filles,</p> +<p>Habitude un peu trop commune aux vieux sondrilles,</p> +<p>Tantôt, geste ample et voix forte qui dominait</p> +<p>Le grillon incessant derrière le chenêt,</p> +<p>Assis auprès d'un feu de sarments qu'on entoure</p> +<p>Confusément disait l'Elster, l'Estramadoure,</p> +<p>Smolensk, Dresde, Lutzen et les ravins vosgeois</p> +<p>Devant quatre ou cinq gars attentifs et narquois</p> +<p>S'exclamant et riant très fort aux endroits farces.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Canonnade compacte et fusillade éparse,</p> +<p>Chevaux éventrés, coups de sabre, prisonniers</p> +<p>Mis à mal entre deux batailles, les derniers</p> +<p>Moments d'un officier ajusté par derrière,</p> +<p>Qui se souvient et qu'on insulte, la barrière</p> +<p>Clichy, les alliés jetés au fond des puits,</p> +<p>La fuite sur la Loire et la maraude, et puis</p> +<p>Les femmes que l'on force après les villes prises,</p> +<p>Sans choix souvent, si bien qu'on a des mèches grises</p> +<p>Aux mains et des dégoûts au coeur après l'ébat</p> +<p>Quand passe le marchef ou que le rappel bat,</p> +<p>Puis encore, les camps levés et les déroutes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Toutes ces gaîtés, tous ces faits d'armes et toutes</p> +<p>Ces gloires défilaient en de longs entretiens,</p> +<p>Entremêlés de gros jurons très peu chrétiens</p> +<p>Et de grands coups de poing sur les cuisses voisines.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les femmes cependant, soeurs, mères et cousines,</p> +<p>Pleuraient et frémissaient un peu, conformément</p> +<p>A l'usage, tout en se disant: «Le vieux ment.»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et les hommes fumaient et crachaient dans la cendre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et lui qui quelquefois voulait bien condescendre</p> +<p>A parler discipline avec ces bons lourdauds</p> +<p>Se levait, à grands pas marchait, les mains au dos,</p> +<p>Et racontait alors quelque fait politique</p> +<p>Dont il se proclamait le témoin authentique,</p> +<p>La distribution des Aigles, les Adieux,</p> +<p>Le Sacre et ce Dix-huit Brumaire radieux,</p> +<p>Beau jour où le soldat qu'un bavard importune</p> +<p>Brisa du même coup orateurs et tribune,</p> +<p>Où le dieu Mars mis par la Chambre hors la Loi</p> +<p>Mit la Loi hors la Chambre et, sans dire pourquoi,</p> +<p>Balaya du pouvoir tous ces ergoteurs glabres,</p> +<p>Tous ces législateurs qui n'avaient pas de sabres!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tel parlait et faisait le grognard précité</p> +<p>Qui mourut centenaire à peu près l'autre été.</p> +<p>Le maire conduisit le deuil au cimetière.</p> +<p>Un feu de peloton fut tiré sur la bière</p> +<p>Par le garde champêtre et quatorze pompiers,</p> +<p>Dont sept revinrent plus ou moins estropiés</p> +<p>A cause des mauvais fusils de la campagne.</p> +<p>Un tertre qu'une pierre assez grande accompagne</p> +<p>Et qu'orne un saule en pleurs est l'humble monument</p> +<p>Où notre héros dort perpétuellement.</p> +<p>De plus, suivant le voeu dernier du camarade,</p> +<p>On grava sur la pierre, après ses noms et grade,</p> +<p>Ces mots que tout Français doit lire en tressaillant:</p> +<p>«Amour à la plus belle et gloire au plus vaillant.»</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i8"><b>LES LOUPS</b></p><br> + +<p>Parmi l'obscur champ de bataille</p> +<p>Rôdant sans bruit sous le ciel noir,</p> +<p>Les loups obliques font ripaille</p> +<p>Et c'est plaisir que de les voir,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Agiles, les yeux verts, aux pattes</p> +<p>Souples sur les cadavres mous,</p> +<p>—Gueules vastes et têtes plates—</p> +<p>Joyeux, hérisser leurs poils roux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Un rauquement rien moins que tendre</p> +<p>Accompagne les dents mâchant,</p> +<p>Et c'est plaisir que de l'entendre,</p> +<p>Cet hosannah vil et méchant:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>—«Chair entaillée et sang qui coule,</p> +<p>Les héros ont du bon vraiment.</p> +<p>La faim repue et la soif soûle</p> +<p>Leur doivent bien ce compliment.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Mais aussi, soit dit sans reproche,</p> +<p>Combien de peines et de pas</p> +<p>Nous a coûtés leur seule approche,.</p> +<p>On ne l'imaginerait pas.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Dès que, sans pitié ni relâches,</p> +<p>Sonnèrent leurs pas fanfarons,</p> +<p>Nos coeurs de fauves et de lâches,</p> +<p>A la fois gourmands et poltrons,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Pressentant la guerre et la proie</p> +<p>Pour maintes nuits et pour maints jours</p> +<p>Battirent de crainte et de joie</p> +<p>A l'unisson de leurs tambours.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Quand ils apparurent ensuite</p> +<p>Tout étincelants de mêlai,</p> +<p>Oh! quelle peur et quelle fuite</p> +<p>Vers la femelle, au bois natal!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Ils allaient fiers, les jeunes hommes,</p> +<p>Calmes sous leur drapeau flottant,</p> +<p>Et plus forts que nous ne le sommes</p> +<p>Ils avaient l'air très doux pourtant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Le fer terrible de leurs glaives</p> +<p>Luisait moins encor que leurs yeux,</p> +<p>Où la candeur d'augustes rêves</p> +<p>Éclatait en regards joyeux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Leurs cheveux que le vent fouette</p> +<p>Sous leurs casques battaient, pareils</p> +<p>Aux ailes de quelque mouette,</p> +<p>Pales avec des tons vermeils.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Ils chantaient des choses hautaines!</p> +<p>Ça parlait de libres combats,</p> +<p>D'amour, de brisements de chaînes</p> +<p>Et de mauvais dieux mis à bas.—</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Ils passèrent. Quand leur cohorte</p> +<p>Ne fut plus là-bas qu'un point bleu,</p> +<p>Nous nous arrangeâmes en sorte</p> +<p>De les suivre en nous risquant peu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Longtemps, longtemps rasant la terre,</p> +<p>Discrets, loin derrière eux, tandis</p> +<p>Qu'ils allaient au pas militaire,</p> +<p>Nous marchâmes par rang de dix.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Passant les fleuves à la nage</p> +<p>Quand ils avaient rompu les ponts,</p> +<p>Quelques herbes pour tout carnage,</p> +<p>N'avançant que par faibles bonds,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Perdant à tout moment haleine...</p> +<p>Enfin une nuit ces démons</p> +<p>Campèrent au fond d'une plaine</p> +<p>Entre des forêts et des monts,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Là nous les guettâmes à l'aise,</p> +<p>Car ils dormaient pour la plupart.</p> +<p>Nos yeux pareils à de la braise</p> +<p>Brillaient autour de leur rempart,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Et le bruit sec de nos dents blanches</p> +<p>Qu'attendaient des festins si beaux</p> +<p>Faisait cliqueter dans les branches</p> +<p>Le bec avide des corbeaux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«L'aurore éclate. Une fanfare</p> +<p>Épouvantable met sur pied</p> +<p>La troupe entière qui s'effare.</p> +<p>Chacun s'équipe comme il sied.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Derrière les hautes futaies</p> +<p>Nous nous sommes dissimulés</p> +<p>Tandis que les prochaines haies</p> +<p>Cachent les corbeaux affolés.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Le soleil qui monte commence</p> +<p>A brûler. La terre a frémi.</p> +<p>Soudain une clameur immense</p> +<p>A retenti. C'est l'ennemi!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«C'est lui, c'est lui! Le sol résonne</p> +<p>Sous les pas durs des conquérants.</p> +<p>Les polémarques en personne</p> +<p>Vont et viennent le long des rangs.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Et les lances et les épées</p> +<p>Parmi les plis des étendards</p> +<p>Flambent entre les échappées</p> +<p>De lumières et de brouillards.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Sur ce, dans ses courroux épiques.</p> +<p>La jeune bande s'avança,</p> +<p>Gaie et sereine sous les piques,</p> +<p>Et la bataille commença.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Ah! ce fut une chaude affaire:</p> +<p>Cris confus, choc d'armes, le tout</p> +<p>Pendant une journée entière,</p> +<p>Sous l'ardeur rouge d'un ciel d'août.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Le soir.—Silence et calme. A peine</p> +<p>Un vague moribond tardif</p> +<p>Crachant sa douleur et sa haine</p> +<p>Dans un hoquet définitif;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«A peine, au lointain gris, le triste</p> +<p>Appel d'un clairon égaré.</p> +<p>Le couchant d'or et d'améthyste</p> +<p>S'éteint et brunit par degré.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«La nuit tombe. Voici la lune!</p> +<p>Elle cache et montre à moitié</p> +<p>Sa face hypocrite comme une</p> +<p>Complice feignant la pitié.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Nous autres qu'un tel souci laisse</p> +<p>Et laissera toujours très cois,</p> +<p>Nous n'avons pas cette faiblesse,</p> +<p>Car la faim nous chasse du bois,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Et nous avons de quoi repaître</p> +<p>Cet impérial appétit,</p> +<p>Le champ de bataille sans maître</p> +<p>N'étant ni vide ni petit.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Or, sans plus perdre en phrases vaines</p> +<p>Dont quelque sot serait jaloux</p> +<p>Cette façon de grasses aubaines,</p> +<p>Buvons et mangeons, nous, les Loups!»</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i8"><b>LA PUCELLE</b></p> +<p class="i30"> <i>A Robert Caze</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Quand déjà pétillait et flambait le bûcher,</p> +<p>Jeanne qu'assourdissait le chant brutal des prêtres,</p> +<p>Sous tous ces yeux dardés de toutes ces fenêtres</p> +<p>Sentit frémir sa chair et son âme broncher.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et semblable aux agneaux que revend au boucher</p> +<p>Le pâtour qui s'en va sifflant des airs champêtres,</p> +<p>Elle considéra les choses et les êtres</p> +<p>Et trouva son seigneur bien ingrat et léger.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«C'est mal, gentil Bâtard, doux Charles, bon Xaintrailles,</p> +<p>De laisser les Anglais faire ces funérailles</p> +<p>A qui leur fit lever le siège d'Orléans.»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et la Lorraine, au seul penser de cette injure,</p> +<p>Tandis que l'étreignait la mort des mécréants,</p> +<p>Las! pleura comme eût fait une autre créature.</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4"><b>L'ANGELUS DU MATIN</b></p> +<p class="i30"> <i>A Léon Vanier</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Fauve avec des tons d'écarlate,</p> +<p>Une aurore de fin d'été</p> +<p>Tempétueusement éclate</p> +<p>A l'horizon ensanglanté.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La nuit rêveuse, bleue et bonne,</p> +<p>Pâlit, scintille et fond en l'air,</p> +<p>Et l'ouest dans l'ombre qui frissonne</p> +<p>Se teinte au bord de rose clair.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La plaine brille au loin et fume.</p> +<p>Un oblique rayon venu</p> +<p>Du soleil surgissant allume</p> +<p>Le fleuve comme un sabre nu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le bruit des choses réveillées</p> +<p>Se marie aux brouillards légers</p> +<p>Que les herbes et les feuillées</p> +<p>Ont subitement dégagés.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'aspect vague du paysage</p> +<p>S'accentue et change à foison.</p> +<p>La silhouette d'un village</p> +<p>Paraît.—Parfois une maison</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Illumine sa vitre et lance</p> +<p>Un grand éclair qui va chercher</p> +<p>L'ombre du bois plein de silence.</p> +<p>Ça et là se dresse un clocher.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cependant, la lumière accrue</p> +<p>Frappe dans les sillons les socs</p> +<p>Et voici que claire, bourrue,</p> +<p>Despotique, la voix des coqs</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Proclamant l'heure froide et grise</p> +<p>Du pain mangé sans faim, des yeux</p> +<p>Frottés que flagelle la bise</p> +<p>Et du grincement des moyeux,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Fait sortir des toits la fumée,</p> +<p>Aboyer les chiens en fureur,</p> +<p>Et par la pente accoutumée</p> +<p>Descendre le lourd laboureur,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tandis qu'un choeur de cloches dures,</p> +<p>Dans le grandissement du jour,</p> +<p>Monte, aubade franche d'injures,</p> +<p>A l'adresse du Dieu d'amour!</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6"><b>LA SOUPE DU SOIR</b></p> +<p class="i30"> <i>A J.-K. Huysmans</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il fait nuit dans la chambre étroite et froide où l'homme</p> +<p>Vient de rentrer, couvert de neige, en blouse, et comme</p> +<p>Depuis trois jours il n'a pas prononcé deux mots,</p> +<p>La femme a peur et fait des signes aux marmots.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Un seul lit, un bahut disloqué, quatre chaises,</p> +<p>Des rideaux jadis blancs conchiés des punaises,</p> +<p>Une table qui va s'écroulant d'un côté,—</p> +<p>Le tout navrant avec un air de saleté.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'homme, grand front, grands yeux pleins d'une sombre flamme,</p> +<p>A vraiment des lueurs d'intelligence et d'âme,</p> +<p>Et c'est ce qu'on appelle un solide garçon.</p> +<p>La femme, jeune encore, est belle à sa façon.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais la Misère a mis sur eux sa main funeste,</p> +<p>Et perdant par degrés rapides ce qui reste</p> +<p>En eux de tristement vénérable et d'humain,</p> +<p>Ce seront la femelle et le mâle, demain.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tous se sont attablés pour manger de la soupe</p> +<p>Et du boeuf, et ce tas sordide forme un groupe</p> +<p>Dont l'ombre à l'infini s'allonge tout autour</p> +<p>De la chambre, la lampe étant sans abat-jour.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les enfants sont petits et pâles, mais robustes</p> +<p>En dépit des maigreurs saillantes de leurs bustes,</p> +<p>Qui disent les hivers passés sans feu souvent</p> +<p>Et les étés subits dans un air étouffant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non loin d'un vieux fusil rouillé qu'un clou supporte</p> +<p>Et que la lampe fait luire d'étrange sorte,</p> +<p>Quelqu'un qui chercherait longtemps dans ce retrait</p> +<p>Avec l'oeil d'un agent de police verrait</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Empilés dans le fond de la boiteuse armoire</p> +<p>Quelques livres poudreux de «science» et «d'histoire»,</p> +<p>Et, sous le matelas, cachés avec grand soin,</p> +<p>Des romans capiteux cornés à chaque coin.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ils mangent cependant. L'homme, morne et farouche,</p> +<p>Porte la nourriture écoeurante à sa bouche</p> +<p>D'un air qui n'est rien moins nonobstant que soumis,</p> +<p>Et son euslache semble à d'autres soins promis.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La femme pense à quelque ancienne compagne,</p> +<p>Laquelle a tout, voiture et maison de campagne,</p> +<p>Tandis que les enfants, leurs poings dans leurs yeux clos,</p> +<p>Ronflant sur leur assiette, imitent des sanglots.</p> + </div> </div> +<br> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i8"><b>LES VAINCUS</b></p> +<p class="i30"> <i>A Louis-Xavier de Ricard</i>.</p><br> +<p class="i16"><b>I</b></p><br> + +<p>La Vie est triomphante et l'Idéal est mort,</p> +<p>Et voilà que, criant sa joie au vent qui passe,</p> +<p>Le cheval enivré du vainqueur broie et mord</p> +<p>Nos frères, qui du moins tombèrent avec grâce,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et nous que la déroute a fait survivre, hélas!</p> +<p>Les pieds meurtris, les yeux troublés, la tête lourde,</p> +<p>Saignants, veules, fangeux, déshonorés et las,</p> +<p>Nous allons, étouffant mal une plainte sourde,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Nous allons, au hasard du soir et du chemin,</p> +<p>Comme les meurtriers et comme les infâmes,</p> +<p>Veufs, orphelins, sans toit, ni fils, ni lendemain,</p> +<p>Aux lueurs des forêts familières en flammes!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! puisque notre sort est bien complet, qu'enfin</p> +<p>L'espoir est aboli, la défaite certaine,</p> +<p>Et que l'effort le plus énorme serait vain,</p> +<p>Et puisque c'en est fait, de notre haine,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Nous n'avons plus, à l'heure où tombera la nuit,</p> +<p>Abjurant tout risible espoir de funérailles,</p> +<p>Qu'à nous laisser mourir obscurément, sans bruit,</p> +<p>Comme il sied aux vaincus des suprêmes batailles.</p> + </div> </div> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>II</b></p><br> +<p>Une faible lueur palpite à l'horizon</p> +<p>Et le vent glacial qui s'élève redresse</p> +<p>Le feuillage des bois elles fleurs du gazon;</p> +<p>C'est l'aube! tout renaît sous sa froide caresse.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De fauve l'Orient devient rose, et l'argent</p> +<p>Des astres va bleuir dans l'azur qui se dore;</p> +<p>Le coq chante, veilleur exact et diligent;</p> +<p>L'alouette a volé stridente: c'est l'aurore!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Éclatant, le soleil surgit: c'est le matin!</p> +<p>Amis, c'est le matin splendide dont la joie</p> +<p>Heurte ainsi notre lourd sommeil, et le festin</p> +<p>Horrible des oiseaux et des bêtes de proie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O prodige! en nos coeurs le frisson radieux</p> +<p>Met à travers l'éclat subit de nos cuirasses,</p> +<p>Avec un violent désir de mourir mieux,</p> +<p>La colère et l'orgueil anciens des bonnes races.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Allons, debout! allons, allons! debout, debout!</p> +<p>Assez comme cela de hontes et de trêves!</p> +<p>Au combat, au combat! car notre sang qui bout</p> +<p>A besoin de fumer sur la pointe des glaives!</p> + </div> </div> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>III</b></p><br> +<p>Les vaincus se sont dit dans la nuit de leurs geôles:</p> +<p>Ils nous ont enchaînés, mais nous vivons encor.</p> +<p>Tandis que les carcans font ployer nos épaules,</p> +<p>Dans nos veines le sang circule, bon trésor.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dans nos têtes nos yeux rapides avec ordre</p> +<p>Veillent, fins espions, et derrière nos fronts</p> +<p>Notre cervelle pense, et s'il faut tordre ou mordre,</p> +<p>Nos mâchoires seront dures et nos bras prompts.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Légers, ils n'ont pas vu d'abord la faute immense</p> +<p>Qu'ils faisaient, et ces fous qui s'en repentiront</p> +<p>Nous ont jeté le lâche affront de la clémence.</p> +<p>Bon! la clémence nous vengera de l'affront.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ils nous ont enchaînés! Mais les chaînes sont faites</p> +<p>Pour tomber sous la lime obscure et pour frapper</p> +<p>Les gardes qu'on désarme, et les vainqueurs en fêtes</p> +<p>Laissent aux évadés le temps de s'échapper.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et de nouveau bataille! Et victoire peut-être,</p> +<p>Mais bataille terrible et triomphe inclément,</p> +<p>Et comme cette fois le Droit sera le maître,</p> +<p>Cette fois-là sera la dernière, vraiment!</p> + </div> </div> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>IV</b></p><br> +<p>Car les morts, en dépit des vieux rêves mystiques,</p> +<p>Sont bien morts, quand le fer a bien fait son devoir,</p> +<p>Et les temps ne sont plus des fantômes épiques</p> +<p>Chevauchant des chevaux spectres sous le ciel noir,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La jument de Roland et Roland sont des mythes</p> +<p>Dont le sens nous échappe et réclame un effort</p> +<p>Qui perdrait notre temps, et si vous vous promîtes</p> +<p>D'être épargnés par nous vous vous trompâtes fort.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vous mourrez de nos mains, sachez-le, si la chance</p> +<p>Est pour nous. Vous mourrez, suppliants, de nos mains.</p> +<p>La justice le veut d'abord, puis la vengeance,</p> +<p>Puis le besoin pressant d'importuns lendemains.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et la terre, depuis longtemps aride et maigre,</p> +<p>Pendant longtemps boira joyeuse votre sang</p> +<p>Dont la lourde vapeur savoureusement aigre</p> +<p>Montera vers la nue et rougira son flanc,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et les chiens et les loups et les oiseaux de proie</p> +<p>Feront vos membres nets et fouilleront vos troncs,</p> +<p>Et nous rirons, sans rien qui trouble notre joie,</p> +<p>Car les morts sont bien morts et nous vous l'apprendrons.</p> + </div> </div> +<br> + + + +<a name="jn5" id="jn5"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2"><b>A LA MANIÈRE DE PLUSIEURS</b></p><br> +<p class="i4"><b>LA PRINCESSE BÉRÉNICE</b></p> +<p class="i30"> <i>A Jacques Madeleine</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sa tête fine dans sa main toute petite,</p> +<p>Elle écoute le chant des cascades lointaines,</p> +<p>Et dans la plainte langoureuse des fontaines,</p> +<p>Perçoit comme un écho béni du nom de Tite.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle a fermé ses yeux divins de clématite</p> +<p>Pour bien leur peindre, au coeur des batailles hautaines,</p> +<p>Son doux héros, le mieux aimant des capitaines,</p> +<p>Et, Juive, elle se sent au pouvoir d'Aphrodite.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Alors un grand souci la prend d'être amoureuse.</p> +<p>Car dans Rome une loi bannit, barbare, affreuse,</p> +<p>Du trône impérial toute femme étrangère.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et sous le noir chagrin dont sanglote son âme,</p> +<p>Entre les bras de sa servante la plus chère,</p> +<p>La reine, hélas! défaille et tendrement se pâme.</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>II</b></p><br> +<p class="i12"><b>LANGUEUR</b></p> +<p class="i30"> <i>A Georges Courteline</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je suis l'Empire à la fin de la décadence,</p> +<p>Qui regarde passer les grands Barbares blancs</p> +<p>En composant des acrostiches indolents</p> +<p>D'un style d'or où la langueur du soleil danse.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'âme seulette a mal au coeur d'un ennui dense.</p> +<p>Là-bas on dit qu'il est de longs combats sanglants.</p> +<p>O n'y pouvoir, étant si faible aux voeux si lents,</p> +<p>O n'y vouloir fleurir un peu de cette existence!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O n'y vouloir, ô n'y pouvoir mourir un peu!</p> +<p>Ah! tout est bu! Bathylle, as-tu fini de rire?</p> +<p>Ah! tout est bu, tout est mangé! Plus rien à dire!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Seul, un poème un peu niais qu'on jette au feu,</p> +<p>Seul, un esclave un peu coureur qui vous néglige,</p> +<p>Seul, un ennui d'on ne sait quoi qui vous afflige!</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>III</b></p><br> +<p class="i8"><b>PANTOUM NÉGLIGÉ</b></p><br> +<p>Trois petits pâtés, ma chemise brûle.</p> +<p>Monsieur le curé n'aime pas les os.</p> +<p>Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule,</p> +<p>Que n'émigrons-nous vers les Palaiseaux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule,</p> +<p>On dirait d'un cher glaïeul sur les eaux</p> +<p>Vivent le muguet et la campanule!</p> +<p>Dodo, l'enfant do, chantez, doux fuseaux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Que n'émigrons-nous vers les Palaiseaux.</p> +<p>Trois petits pâtés, un point et virgule;</p> +<p>On dirait d'un cher glaïeul sur les eaux;</p> +<p>Vivent le muguet et la campanule.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Trois petits pâtés, un point et virgule;</p> +<p>Dodo, l'enfant do, chantez, doux fuseaux.</p> +<p>La libellule erre parmi des roseaux.</p> +<p>Monsieur le Curé, ma chemise brûle.</p> + </div> </div> +<br> + + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>IV</b></p><br> +<p class="i12"><b>PAYSAGE</b></p><br> +<p>Vers Saint-Denis c'est bête et sale la campagne.</p> +<p>C'est pourtant là qu'un jour j'emmenai ma compagne.</p> +<p>Nous étions de mauvaise humeur et querellions.</p> +<p>Un plat soleil d'été tartinait ses rayons</p> +<p>Sur la plaine séchée ainsi qu'une rôtie.</p> +<p>C'était pas trop après le Siège: une partie</p> +<p>Des «maisons de campagne» était à terre encor,</p> +<p>D'autre se relevaient comme on hisse un décor,</p> +<p>Et des obus tout neufs encastrés aux pilastres</p> +<p>Portaient écrit autour: SOUVENIR DES DÉSASTRES.</p> + </div> </div> +<br> + + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>V</b></p><br> +<p class="i8"><b>CONSEIL FALOT</b></p> +<p class="i30"> <i>A Raoul Ponchon</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Brûle aux yeux des femmes</p> +<p>Et garde ton coeur,</p> +<p>Mais crains la langueur</p> +<p>Des épithalames.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Bois pour oublier!</p> +<p>L'eau-de-vie est une</p> +<p>Qui porte la lune</p> +<p>Dans son tablier.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'injure des hommes,</p> +<p>Qu'est-ce que ça fait?</p> +<p>Va, notre coeur sait</p> +<p>Seul ce que nous sommes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ce que nous valons</p> +<p>Notre sang le chante!</p> +<p>L'épine méchante</p> +<p>Te mord aux talons?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le vent taquin ose</p> +<p>Te gifler souvent?</p> +<p>Chante dans le vent</p> +<p>Et cueille la rose!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Va, tout est au mieux</p> +<p>Dans ce monde!</p> +<p>Surtout laisse dire,</p> +<p>Surtout sois joyeux</p> + </div><div class="stanza"> +<p>D'être une victime</p> +<p>A ces pauvres gens:</p> +<p>Les dieux indulgents</p> +<p>Ont aimé ton crime!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tu refleuriras</p> +<p>Dans un élysée.</p> +<p>Ame méprisée,</p> +<p>Tu rayonneras!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tu n'es pas de celles</p> +<p>Qu'un coup du Destin</p> +<p>Dissipe soudain</p> +<p>En mille étincelles.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Métal dur et clair,</p> +<p>Chaque coup t'affine</p> +<p>En arme divine</p> +<p>Pour un destin fier.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Arrière la forge!</p> +<p>Et tu vas frémir</p> +<p>Vibrer et jouir</p> +<p>Au poing de saint George</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et de saint Michel,</p> +<p>Dans des gloires calmes,</p> +<p>Au vent pur des palmes</p> +<p>Sur l'aile du ciel!...</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est d'être un sourire</p> +<p>Au milieu des pleurs,</p> +<p>C'est d'être des fleurs,</p> +<p>Au champ du martyre,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est d'être le feu</p> +<p>Qui dort dans la pierre,</p> +<p>C'est d'être en prière,</p> +<p>C'est d'attendre un peu!</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>VI</b></p><br> +<p class="i6"><b>LE POÈTE ET LA MUSE</b></p><br> +<p>La chambre, as-tu gardé leurs spectres ridicules,</p> +<p>O pleine de jour sale et de bruits d'araignées?</p> +<p>La chambre, as-tu gardé leurs formes désignées</p> +<p>Par ces crasses au mur et par quelles virgules?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah fi! Pourtant, chambre en garni qui te recules</p> +<p>En ce sec jeu d'optique aux mines renfrognées</p> +<p>Du souvenir de trop de choses destinées,</p> +<p>Comme ils ont donc regret aux nuits, aux nuits d'Hercules?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Qu'on l'entende comme on voudra, ce n'est pas ça:</p> +<p>Vous ne comprenez rien aux choses, bonnes gens.</p> +<p>Je vous dis que ce n'est pas ce que l'on pensa.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Seule, ô chambre qui fuis en cônes affligeants,</p> +<p>Seule, tu sais! mais sans doute combien de nuits</p> +<p>De noce auront dévirginé leurs nuits depuis!</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>VII</b></p><br> +<p class="i8"><b>L'AUBE A L'ENVERS</b></p> +<p class="i30"> <i>A Louis Dumoulin</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le Point-du-Jour avec Paris au large,</p> +<p>Des chants, des tirs, les femmes qu'on «rêvait»,</p> +<p>La Seine claire et la foule qui fait</p> +<p>Sur ce poème un vague essai de charge.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>On danse aussi, car tout est dans la marge</p> +<p>Que fait le fleuve à ce livre parfait,</p> +<p>Et si parfois l'on tuait ou buvait,</p> +<p>Le fleuve est sourd et le vin est litharge.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le Point-du-Jour, mais c'est l'Ouest de Paris!</p> +<p>Un calembour a béni son histoire</p> +<p>D'affreux baisers et d'immondes paris.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>En attendant que sonne l'heure noire</p> +<p>Où les bateaux-omnibus et les trains</p> +<p>Ne partent plus, tirez, tirs, fringuez, reins!</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>VIII</b></p><br> +<p class="i10"><b>UN POUACRE</b></p> +<p class="i30"> <i>A Jean Moréas</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Avec les yeux d'une tête de mort</p> +<p class="i4">Que la lune encore décharne,</p> +<p>Tout mon passé, disons tout mon remord</p> +<p class="i4">Ricane à travers ma lucarne.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Avec la voix d'un vieillard très cassé,</p> +<p class="i4">Comme l'on n'en voit qu'au théâtre,</p> +<p>Tout mon remords, disons tout mon passé</p> +<p class="i4">Fredonne un tralala folâtre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Avec les doigts d'un pendu déjà vert</p> +<p class="i4">Le drôle agace une guitare</p> +<p>Et danse sur l'avenir grand ouvert,</p> +<p class="i4">D'un air d'élasticité rare.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Vieux turlupin, je n'aime pas cela.</p> +<p class="i4">Tais ces chants et cesse ces danses.»</p> +<p>Il me répond avec la voix qu'il a:</p> +<p class="i4">«C'est moins farce que tu ne penses.»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Et quant au soin frivole, ô doux morveux,</p> +<p class="i4">De te plaire ou de te déplaire,</p> +<p>Je m'en soucie au point que, si tu veux,</p> +<p class="i4">Tu peux t'aller faire lanlaire.»</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i16"><b>IX</b></p><br> +<p class="i12"><b>MADRIGAL</b></p><br> +<p>Tu m'as, ces pâles jours d'automne blanc, fait mal</p> +<p>A cause de tes yeux où fleurit l'animal,</p> +<p>Et tu me rongerais, en princesse Souris,</p> +<p>Du bout fin de la quenotte de ton souris.</p> +<p>Fille auguste qui fis flamboyer ma douleur</p> +<p>Avec l'huile rancie encor de ton vieux pleur!</p> +<p>Oui, folle, je mourrais de ton regard damné.</p> +<p>Mais va (veux-tu?) l'étang là dort insoupçonné</p> +<p>Dont du lis, nef qu'il eût fallu qu'on acclamât,</p> +<p>L'eau morte a bu le vent qui coule du grand mât</p> +<p>T'y jeter, palme! et d'avance mon repentir</p> +<p>Parle si bas qu'il faut être sourd pour l'ouïr.</p> + </div> </div> +<br> + + + + + +<a name="jn6" id="jn6"></a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"><b>NAGUÈRE</b></p><br> +<p class="i10"><b>PROLOGUE</b></p><br> +<p><i>Ce sont choses crépusculaires.</i></p> +<p><i>Des visions de fui de nuit.</i></p> +<p><i>O Vérité, tu les éclaires</i></p> +<p><i>Seulement d'une aube qui luit</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Si pâle dans l'ombre abhorrée</i></p> +<p><i>Qu'on doute encore par instants</i></p> +<p><i>Si c'est la lune qui les crée</i></p> +<p><i>Sous l'horreur des rameaux flottants,</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Ou si ces fantômes moroses</i></p> +<p><i>Vont tout à l'heure prendre corps</i></p> +<p><i>Et se mêler au choeur des choses</i></p> +<p><i>Dans les harmonieux décors</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Du soleil et de la nature</i></p> +<p><i>Doux à l'homme et proclamant Dieu</i></p> +<p><i>Pour l'extase de l'hymne pure</i></p> +<p><i>Jusqu'à la douceur du ciel bleu.</i></p> + </div> </div> + +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"><b>CRIMEN AMORIS</b></p> +<p class="i30"> <i>A Villiers de l'Isle-Adam.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dans un palais, soie et or, dans Ecbatane,</p> +<p>De beaux démons, des satans adolescents,</p> +<p>Au son d'une musique mahométane</p> +<p>Font litière aux Sept Péchés de leurs cinq sens.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est la fête aux Sept Péchés: ô qu'elle est belle!</p> +<p>Tous les Désirs rayonnaient en feux brutaux;</p> +<p>Les Appétits, pages prompts que l'on harcèle,</p> +<p>Promenaient des vins roses dans des cristaux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Des danses sur des rythmes d'épithalames</p> +<p>Bien doucement se pâmaient en longs sanglots</p> +<p>Et de beaux choeurs de voix d'hommes et de femmes</p> +<p>Se déroulaient, palpitaient comme des flots,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et la bonté qui s'en allait de ces choses</p> +<p>Était puissante et charmante tellement</p> +<p>Que la campagne autour se fleurit de roses</p> +<p>Et que la nuit paraissait en diamant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Or le plus beau d'entre tous ces mauvais anges</p> +<p>Avait seize ans sous sa couronne de fleurs.</p> +<p>Les bras croisés sur les colliers et les franges,</p> +<p>Il rêve, l'oeil plein de flammes et de pleurs.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>En vain la fête autour se faisait plus folle,</p> +<p>En vain les satans, ses frères et ses soeurs,</p> +<p>Pour l'arracher au souci qui le désole,</p> +<p>L'encourageaient d'appels de bras caresseurs.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il résistait à toutes câlineries,</p> +<p>Et le chagrin mettait un papillon noir</p> +<p>A son cher front tout brûlant d'orfèvreries:</p> +<p>O l'immortel et terrible désespoir!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il leur disait: «O vous, laissez-moi tranquille!</p> +<p>Puis, les ayant baisés tous bien tendrement,</p> +<p>Il s'évada d'avec eux d'un geste agile,</p> +<p>Leur laissant aux mains des pans de vêtement.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le voyez-vous sur la tour la plus céleste</p> +<p>Du haut palais avec une torche au poing?</p> +<p>Il la brandit comme un héros fait d'un ceste:</p> +<p>D'en bas on croit que c'est une aube qui point.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Qu'est-ce qu'il dit de sa voix profonde et tendre</p> +<p>Qui se marie au claquement clair du feu</p> +<p>Et que la lune est extatique d'entendre?</p> +<p>«Oh! je serai celui-là qui créera Dieu!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Nous avons tous trop souffert, anges et hommes,</p> +<p>De ce conflit entre le Pire et le Mieux.</p> +<p>Humilions, misérables que nous sommes,</p> +<p>Tous nos élans dans le plus simple des voeux,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«O vous tous, ô nous tous, ô les pécheurs tristes,</p> +<p>O les gais Saints! Pourquoi ce schisme têtu?</p> +<p>Que n'avons-nous fait, en habiles artistes,</p> +<p>De nos travaux la seule et même vertu!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Assez et trop de ces luttes trop égales!</p> +<p>Il va falloir qu'enfin se rejoignent les</p> +<p>Sept Péchés aux Trois Vertus Théologales!</p> +<p>Assez et trop de ces combats durs et laids!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Et pour réponse à Jésus qui crut bien faire</p> +<p>En maintenant l'équilibre de ce duel,</p> +<p>Par moi l'enfer dont c'est ici le repaire</p> +<p>Se sacrifie à l'Amour universel!»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La torche tombe de sa main éployée,</p> +<p>Et l'incendie alors hurla s'élevant,</p> +<p>Querelle énorme d'aigles rouges noyée</p> +<p>Au remous noir de la fumée et du vent.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'or fond et coule à flots et le marbre éclate;</p> +<p>C'est un brasier tout splendeur et tout ardeur;</p> +<p>La soie en courts frissons comme de l'ouate</p> +<p>Vole à flocons tout ardeur et tout splendeur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et les satans mourants chantaient dans les flammes</p> +<p>Ayant compris, comme s'ils étaient résignés!</p> +<p>Et de beaux choeurs de voix d'hommes et de femmes</p> +<p>Montaient parmi l'ouragan des bruits ignés.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et lui, les bras croisés d'une sorte fière,</p> +<p>Les yeux au ciel où le feu monte en léchant,</p> +<p>Il fit tout bas une espèce de prière</p> +<p>Qui va mourir dans l'allégresse du chant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il dit tout bas une espèce de prière,</p> +<p>Les yeux au ciel où le feu monte en léchant...</p> +<p>Quand retentit un affreux coup de tonnerre,</p> +<p>Et c'est la fin de l'allégresse et du chant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>On n'avait pas agréé le sacrifice:</p> +<p>Quelqu'un de fort et de juste assurément</p> +<p>Sans peine avait su démêler la malice</p> +<p>Et l'artifice en un orgueil qui se ment.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et du palais aux cent tours aucun vestige,</p> +<p>Rien ne resta dans ce désastre inouï,</p> +<p>Afin que par le plus effrayant prodige</p> +<p>Ceci ne fût qu'un vain rêve évanoui...</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et c'est la nuit, la nuit bleue aux mille étoiles;</p> +<p>Une campagne évangélique s'étend</p> +<p>Sévère et douce, et, vagues comme des voiles,</p> +<p>Les branches d'arbres ont l'air d'ailes s'agitant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De froids ruisseaux courent sur un lit de pierre;</p> +<p>Les doux hiboux nagent vaguement dans l'air</p> +<p>Tout embaumé de mystère et de prière;</p> +<p>Parfois un flot qui saute lance un éclair.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La forme molle au loin monte des collines</p> +<p>Comme un amour mal défini,</p> +<p>Et le brouillard qui s'essore des ravines</p> +<p>Semble un effort vers quelque but réuni.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et tout cela comme un coeur et comme une âme,</p> +<p>Et comme un verbe, et d'un amour virginal</p> +<p>Adore, s'ouvre en une extase et réclame</p> +<p>Le Dieu clément qui nous gardera du mal.</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i12"><b>LA GRACE</b></p> +<p class="i30"> <i>A Armand Silvestre</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Un cachot. Une femme à genoux, en prière.</p> +<p>Une tête de mort est gisante par terre,</p> +<p>Et parle, d'un ton aigre et douloureux aussi.</p> +<p>D'une lampe au plafond tombe un rayon transi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Dame Reine...—Encor toi, Satan!—Madame Reine...</p> +<p>—«O Seigneur, faites mon oreille assez sereine</p> +<p>Pour ouïr sans l'écouter ce que dit le Malin!»</p> +<p>—«Ah! ce fut un vaillant et galant châtelain</p> +<p>Que votre époux! Toujours en guerre ou bien en fête;</p> +<p>(Hélas! j'en puis parler puisque je suis sa tête),</p> +<p>Il vous aima, mais moins encore qu'il n'eût dû.</p> +<p>Que de vertu gâtée et que de temps perdu</p> +<p>En vains tournois, en cours d'amour loin de sa dame</p> +<p>Qui belle et jeune prit un amant, la pauvre âme!»</p> +<p>—«O Seigneur, écartez ce calice de moi!»</p> +<p>—«Comme ils s'aimèrent! Ils s'étaient juré leur foi</p> +<p>De s'épouser sitôt que serait mort le maître,</p> +<p>Et le tuèrent dans son sommeil d'un coup traître.»</p> +<p>—Seigneur, vous le savez, dès le crime accompli,</p> +<p>J'eus horreur, et prenant ce jeune homme en oubli,</p> +<p>Vins au roi, dévoilant l'attentat effroyable,</p> +<p>Et pour mieux déjouer la malice du diable,</p> +<p>J'obtins qu'on m'apportât en ma juste prison</p> +<p>La tête de l'époux occis en trahison:</p> +<p>Par ainsi le remords, devant ce triste reste,</p> +<p>Me met toujours aux yeux mon action funeste.</p> +<p>Et la ferveur de mon repentir s'en accroît,</p> +<p>O Jésus! Mais voici: le Malin qui se voit</p> +<p>Dupe et qui voudrait bien ressaisir sa conquête,</p> +<p>S'en vient-il pas loger dans cette pauvre tête</p> +<p>Et me tenir de faux propos insidieux?</p> +<p>O Seigneur, tendez-moi vos secours précieux!»</p> +<p>—«Ce n'est pas le démon, ma Reine, c'est moi-même,</p> +<p>Votre époux, qui vous parle en ce moment suprême,</p> +<p>Votre époux qui, damné (car j'étais en mourant</p> +<p>En état de péché mortel), vers vous se rend,</p> +<p>O Reine, et qui, pauvre âme errante, prend la tête</p> +<p>Qui fut la sienne aux jours vivants pour interprète</p> +<p>Effroyable de son amour épouvanté.»</p> +<p>—«O blasphème hideux, mensonge détesté!</p> +<p>Monsieur Jésus, mon maître adorable, exorcise</p> +<p>Ce chef horrible et le vide de la hantise</p> +<p>Diabolique qui n'en fait qu'un instrument</p> +<p>Où souffle Belzébuth fallacieusement,</p> +<p>Comme dans une flûte on joue un air perfide!»</p> +<p>—«O douleur, une erreur lamentable te guide,</p> +<p>Reine, je ne suis pas Satan, je suis Henry!»</p> +<p>—«Oyez, Seigneur, il prend la voix de mon mari!</p> +<p>A mon secours, les Saints, à l'aide, Notre-Dame!»</p> +<p>—«Je suis Henry, du moins, Reine, je suis son âme,</p> +<p>Qui, par sa volonté, plus forte que l'enfer,</p> +<p>Ayant su transgresser toute porte de fer</p> +<p>Et de flamme, et braver leur impure cohorte,</p> +<p>Hélas! vient pour te dire avec cette voix morte</p> +<p>Qu'il est d'autres amours encor que ceux d'ici.</p> +<p>Tout immatériels et sans autre souci</p> +<p>Qu'eux-mêmes, des amours d'âmes et de pensées.</p> +<p>Ah! que leur fait le Ciel ou l'Enfer. Enlacées,</p> +<p>Les âmes, elles n'ont qu'elles-mêmes pour but!</p> +<p>L'enfer pour elles, c'est que leur amour mourût,</p> +<p>Et leur amour de son essence est immortelle!</p> +<p>Hélas! moi, je ne puis te suivre aux deux, cruelle</p> +<p>Et <i>seule</i> peine en ma damnation. Mais toi,</p> +<p>Damne-toi! Pousserons heureux à deux, la loi</p> +<p>Des âmes, je le dis, c'est l'alme indifférence</p> +<p>Pour la félicité comme pour la souffrance</p> +<p>Si l'amour partagé leur fait d'intimes cieux.</p> +<p>Viens afin que l'enfer, jaloux, voie, envieux,</p> +<p>Deux damnés ajouter, comme on double un délice,</p> +<p>Tous les feux de l'amour à tous ceux du supplice,</p> +<p>Et se sourire en un baiser perpétuel!»</p> +<p>—Ame de mon époux, tu sais qu'il est réel</p> +<p>Le repentir qui fait qu'en ce moment j'espère</p> +<p>En la miséricorde ineffable du Père</p> +<p>Et du Fils et du Saint-Esprit! Depuis un mois</p> +<p>Que j'expie, attendant la mort que je te dois,</p> +<p>En ce cachot trop doux encor, nue et par terre,</p> +<p>Le crime monstrueux et l'infâme adultère,</p> +<p>N'ai-je pas, repassant ma vie en sanglotant,</p> +<p>O mon Henry, pleuré des siècles cet instant</p> +<p>Où j'ai pu méconnaître en toi celui qu'on aime?</p> +<p>Va, j'ai revu, superbe et doux, toujours le même,</p> +<p>Ton regard qui parlait délicieusement,</p> +<p>Et j'entends, et c'est là mon plus dur châtiment,</p> +<p>Ta noble voix, et je me souviens des caresses!</p> +<p>Or si tu m'as absous et si tu t'intéresses</p> +<p>A mon salut, du haut des cieux, ô cher souci,</p> +<p>Manifeste-toi, parle, et démens celui-ci</p> +<p>Qui blasphème et vomit d'affreuses hérésies!.»</p> +<p>—«Je te dis que je suis damné! Tu t'extasies</p> +<p>En terreurs vaines, ô ma Reine. Je te dis</p> +<p>Qu'il te faut rebrousser chemin du Paradis,</p> +<p>Vain séjour du bonheur banal et solitaire</p> +<p>Pour l'amour avec moi! Les amours de la terre</p> +<p>Ont, tu le sais, de ces instants chastes et lents:</p> +<p>L'âme veille, les sens se taisent somnolents,</p> +<p>Le coeur qui se repose et le sang qui s'affaire</p> +<p>Font dans tout l'être comme une douce faiblesse.</p> +<p>Plus de désirs fiévreux, plus d'élans énervants,</p> +<p>On est des frères et des soeurs et des enfants,</p> +<p>On pleure d'une intime et profonde allégresse,</p> +<p>On est les cieux, on est la terre, enfin on cesse</p> +<p>De vivre et de sentir pour s'aimer <i>au delà,</i></p> +<p>Et c'est l'éternité que je t'offre, prends-la!</p> +<p>Au milieu des tourments nous serons dans la joie,</p> +<p>Et le Diable aura beau meurtrir sa double proie,</p> +<p>Nous rirons, et plaindrons ce Satan sans amour.</p> +<p>Non, les Anges n'auront dans leur morne séjour</p> +<p>Rien de pareil à ces délices inouïes!»—</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La Comtesse est debout, paumes épanouies.</p> +<p>Elle fait le grand cri des amours surhumains,</p> +<p>Puis se penche et saisit avec pâles mains</p> +<p>La tête qui, merveille! a l'aspect de sourire.</p> +<p>Un fantôme de vie et de chair semble luire</p> +<p>Sur le hideux objet qui rayonne à présent</p> +<p>Dans un nimbe languissamment phosphorescent.</p> +<p>Un halo clair, semblable à des cheveux d'aurore,</p> +<p>Tremble au sommet et semble au vent flotter encore</p> +<p>Parmi le chant des cors à travers la forêt.</p> +<p>Les noirs orbites ont des éclairs, on dirait</p> +<p>De grands regrets de flamme et noirs. Le trou farouche</p> +<p>Au rire affreux, qui fut, Comte Henry, ta bouche,</p> +<p>Se transfigure rouge aux deux arcs palpitants</p> +<p>De lèvres qu'auréole un duvet de vingt ans,</p> +<p>Et qui pour un baiser se tendent savoureuses...</p> +<p>Et la Comtesse à la façon des amoureuses</p> +<p>Tient la tête terrible amplement, une main</p> +<p>Derrière et l'autre sur le front, pâle, en chemin</p> +<p>D'aller vers le baiser spectral, l'âme tendue,</p> +<p>Hoquetant, dilatant sa prunelle perdue</p> +<p>Au fond de ce regard vague qu'elle a devant...</p> +<p>Soudain elle recule, et d'un geste rêvant</p> +<p>(O femmes, vous avez ces allures de faire!)</p> +<p>Elle laisse tomber la tête qui profère</p> +<p>Une plainte, et, roulant, sonnant creux et longtemps:</p> +<p>—«Mon Dieu, mon Dieu, pitié! Mes péchés pénitents</p> +<p>Lèvent leurs pauvres bras vers ta bénévolence,</p> +<p>O ne les souffre pas criant en vain! O lance</p> +<p>L'éclair de ton pardon qui tuera ce corps vil!</p> +<p>Vois que mon âme est faible en ce dolent exil!</p> +<p>Et ne la laisse pas au Mauvais qui la guette!</p> +<p>O que je meure!»</p> +<p class="i14"> Avec le bruit d'un corps qu'on jette,</p> +<p>La Comtesse à l'instant tombe morte, et voici:</p> +<p>Son âme en blanc linceul, par l'espace éclairci</p> +<p>D'une douce clarté d'or blond qui flue et vibre</p> +<p>Monte au plafond ouvert désormais à l'air libre</p> +<p>Et d'une ascension lente va vers les cieux.</p> +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p>La tête est là, et dardant en l'air ses sombres yeux</p> +<p>Et sautèle dans des attitudes étranges:</p> +<p>Telles dans les Assomptions des têtes d'anges,</p> +<p>Et la bouche vomit un gémissement long,</p> +<p>Et des orbites vont coulant de pleurs de plomb.</p> + </div> </div> +<br> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i8"><b>L'IMPÉNITENCE FINALE</b></p> +<p class="i30"> <i>A Catulle Mendès</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La petite marquise Osine est toute belle,</p> +<p>Elle pourrait aller grossir la ribambelle</p> +<p>Des folles de Watteau sous leur chapeau de fleurs</p> +<p>Et de soleil, mais comme on dit, elle aime ailleurs.</p> +<p>Parisienne en tout, spirituelle et bonne</p> +<p>Et mauvaise à ne rien redouter de personne,</p> +<p>Avec cet air mi-faux qui fait que l'on vous croit,</p> +<p>C'est un ange fait pour le monde qu'elle voit,</p> +<p>Un ange blond, et même on dit qu'il a des ailes.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vingt soupirants, brûlés du feu des meilleurs zèles</p> +<p>Avaient en vain quêté leur main à ses seize ans,</p> +<p>Quand le pauvre marquis, quittant ses paysans</p> +<p>Comme il avait quitté son escadron, vint faire</p> +<p>Escale au Jockey; vous connaissez son affaire</p> +<p>Avec la grosse Emma de qui—l'eussions-nous cru?</p> +<p>Le bon garçon était absolument féru,</p> +<p>Son désespoir après le départ de la grue,</p> +<p>Le duel avec Contran, c'est vieux comme la rue;</p> +<p>Bref il vit la petite un jour dans un salon,</p> +<p>S'en éprit tout d'un coup comme un fou; même l'on</p> +<p>Dit qu'il en oublia si bien son infidèle</p> +<p>Qu'on le voyait le jour d'ensuite avec Adèle.</p> +<p>Temps et moeurs! La petite (on sait tout aux Oiseaux)</p> +<p>Connaissait le roman du cher, et jusques aux</p> +<p>Moindres chapitres: elle en conçut de l'estime.</p> +<p>Aussi quand le marquis offrit sa légitime</p> +<p>Et sa main contre sa menotte, elle dit: Oui,</p> +<p>Avec un franc parler d'allégresse inouï.</p> +<p>Les parents, voyant sans horreur ce mariage</p> +<p>(Le marquis était riche et pouvait passer sage),</p> +<p>Signèrent au contrat avec laisser-aller.</p> +<p>Elle qui voyait là quelqu'un à consoler</p> +<p>Ouït la messe dans une ferveur profonde.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle le consola deux ans. Deux ans du monde!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais tout passe!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i14"> Si bien qu'un jour elle attendait</p> +<p><i>Un autre</i> et que cet autre atrocement tardait,</p> +<p>De dépit la voilà soudain qui s'agenouille</p> +<p>Devant l'image d'une Vierge à la quenouille</p> +<p>Qui se trouvait là, dans cette chambre en garni,</p> +<p>Demandant à Marie, en un trouble infini,</p> +<p>Pardon de son péché si grand, si cher encore,</p> +<p>Bien qu'elle croie au fond du coeur qu'elle l'abhorre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Comme elle relevait son front d'entre ses mains,</p> +<p>Elle vit Jésus-Christ avec les traits humains</p> +<p>Et les habits qu'il a dans les tableaux d'église.</p> +<p>Sévère, il regardait tristement la marquise,</p> +<p>La vision flottait blanche dans un jour bleu</p> +<p>Dont les ondes, voilant l'apparence du lieu,</p> +<p>Semblaient envelopper d'une atmosphère élue</p> +<p>Osine qui semblait d'extase irrésolue</p> +<p>Et qui balbutiait des exclamations.</p> +<p>Des accords assoupis de harpe de Sions</p> +<p>Célestes descendaient et montaient par la chambre,</p> +<p>Et des parfums d'encens, de cinnamome et d'ambre.</p> +<p>Fluaient, et le parquet retentissait des pas</p> +<p>Mystérieux de pieds que l'on ne voyait pas,</p> +<p>Tandis qu'autour c'était, en décadences soyeuses,</p> +<p>Un grand frémissement d'ailes mystérieuses</p> +<p>La marquise restait à genoux, attendant,</p> +<p>Toute admiration peureuse, cependant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et le Sauveur parla:</p> +<p class="i14"> «Ma fille, le temps passe,</p> +<p>Et ce n'est pas toujours le moment de la grâce.</p> +<p>Profitez de cette heure, ou c'en est fait de vous.»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La vision cessa.</p> +<p class="i14"> Oui certes, il est doux</p> +<p>Le roman d'un premier amant. L'âme s'essaie,</p> +<p>C'est un jeune coureur à la première haie.</p> +<p>C'est si mignard qu'on croit à peine que c'est mal.</p> +<p>Quelque chose d'étonnamment matutinal.</p> +<p>On sort du mariage habitueux. C'est comme</p> +<p>Qui dirait la fleur aurorale de l'homme,</p> +<p>Et les baisers parmi cette fraîche clarté</p> +<p>Sonnent comme des cris d'alouette en été,</p> +<p>O le premier amant! Souvenez-vous, mesdames?</p> +<p>Vagissant et timide élancement des âmes</p> +<p>Vers le fruit défendu qu'un soupir révéla...</p> +<p>Mais le second amant d'une femme, voilà!</p> +<p>Ou a tout su. La faute est bien délibérée</p> +<p>Et c'est bien un nouvel état que l'on se crée,</p> +<p>Un autre mariage à soi-même avoué.</p> +<p>Plus de retour possible au foyer bafoué.</p> +<p>Le mari, débonnaire ou non, fait bonne garde</p> +<p>Et dissimule mal. Déjà rit et bavarde</p> +<p>Le monde hostile et qui sévirait au besoin.</p> +<p>Ah! que l'aise de l'autre intrigue se fait loin,</p> +<p>Mais aussi cette fois comme on vit, comme on aime.</p> +<p>Tout le coeur est éclos en une fleur suprême.</p> +<p>Ah! c'est bon! Et l'on jette à ce feu tout remords,</p> +<p>On ne vit que pour <i>lui</i>, tous autres soins sont morts.</p> +<p>On est à lui, on n'est qu'à lui, c'est pour la vie,</p> +<p>Ce sera pour après la vie, et l'on défie</p> +<p>Les lois humaines et divines, car on est</p> +<p>Folle de corps et d'âme, et l'on ne reconnaît</p> +<p>Plus rien, et l'on ne sait plus rien, sinon qu'on l'aime!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Or cet amant était justement le deuxième</p> +<p>De la marquise, ce qui fait qu'un jour après,</p> +<p>—O sans malice et presque avec quelques regrets,—</p> +<p>Elle le revoyait pour le revoir encore.</p> +<p>Quant au miracle, comme une odeur s'évapore</p> +<p>Elle n'y pensa plus bientôt que vaguement.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Un matin, elle était dans son jardin charmant,</p> +<p>Un matin de printemps, un jardin de plaisance.</p> +<p>Les fleurs vraiment semblaient saluer sa présence,</p> +<p>Et frémissaient au vent léger, et s'inclinaient</p> +<p>Et les feuillages, verts tendrement, lui donnaient</p> +<p>L'aubade d'un timide et délicat ramage</p> +<p>Et les petits oiseaux volant à son passage,</p> +<p>Pépiaient à plaisir dans l'air tout embaumé</p> +<p>Des feuilles, des bourgeons et des gommes de mai.</p> +<p>Elle pensait à <i>lui</i>; sa vue errait, distraite,</p> +<p>A travers l'ombre jeune et la pompe discrète</p> +<p>D'un grand rosier bercé d'un mouvement câlin,</p> +<p>Quand elle vit Jésus en vêtement de lin</p> +<p>Qui marchait, écartant les branches de l'arbuste</p> +<p>Et la couvait d'un long regard triste. Et le Juste</p> +<p>Pleurait. Et en tout un instant s'évanouit.</p> +<p>Elle se recueillait</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i14"> Soudain un petit bruit</p> +<p>Se fit. On lui portait en secret une lettre,</p> +<p>Une lettre de <i>lui</i>, qui lui marquait peut-être</p> +<p>Un rendez-vous.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i14"> Elle ne put la déchirer.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Marquis, pauvre marquis, qu'avez-vous à pleurer</p> +<p>Au chevet de ce lit de blanche mousseline?</p> +<p>Elle est malade, bien malade.</p> +<p class="i26"> «Soeur Aline,</p> +<p>A-t-elle un peu dormi?»</p> +<p class="i16"> —«Mal, Monsieur le marquis.»</p> +<p>Et le marquis pleurait.</p> +<p class="i18"> «Elle est ainsi depuis</p> +<p>Deux heures, somnolente et calme. Mais que dire</p> +<p>De la nuit? Ah! Monsieur le marquis, quel délire?</p> +<p>Elle vous appelait, vous demandait pardon</p> +<p>Sans cesse, encor, toujours, et tirait le cordon</p> +<p>De sa sonnette.»</p> +<p class="i16"> Et le marquis frappait sa tête</p> +<p>De ses deux poings et, fou dans sa douleur muette,</p> +<p>Marchait à grands pas sourds sur les tapis épais.</p> +<p>(Dès qu'elle fut malade, elle n'eut pas de paix</p> +<p>Qu'elle n'eût avoué ses fautes au pauvre homme</p> +<p>Qui pardonna.) La soeur reprit pâle: «Elle eut comme</p> +<p>Un rêve, un rêve affreux, Elle voyait Jésus,</p> +<p>Terrible sur la nue et qui marchait dessus,</p> +<p>Un glaive dans la main droite et du la main gauche</p> +<p>Qui ramait lentement comme une faux qui fauche,</p> +<p>Écartant sa prière, et passait furieux.»</p> +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p>Un prêtre saluant les assistants des yeux,</p> +<p>Entre.</p> +<p class="i6"> Elle dort.</p> +<p class="i14"> O ses paupières violettes!</p> +<p>O ses petites mains qui tremblent maigrelettes!</p> +<p>O tout son corps perdu dans des draps étouffants!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Regardez, elle meurt de la mort des enfants.</p> +<p>Et le prêtre anxieux se penche à son oreille.</p> +<p>Elle s'agite un peu, la voilà qui s'éveille,</p> +<p>Elle voudrait parler, la voilà qui s'endort</p> +<p>Plus pâle.</p> +<p class="i10"> Et le marquis: «Est-ce déjà la mort?»</p> +<p>Et le docteur lui prend les deux mains et sort vite,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>On l'enterrait hier matin. Pauvre petite!</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"><b>DON JUAN PIPÉ</b></p> +<p class="i30"> <i>A François Coppée</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Don Juan qui fut grand Seigneur en ce monde</p> +<p>Est aux enfers ainsi qu'un pauvre immonde</p> +<p>Pauvre, sans la barbe faite, et pouilleux,</p> +<p>Et si ce n'étaient la lueur de ses yeux</p> +<p>Et la beauté de sa maigre figure,</p> +<p>En le voyant ainsi quiconque jure</p> +<p>Qu'il est un gueux et non ce héros fier</p> +<p>Aux dames comme aux poètes si cher</p> +<p>Et dont l'auteur de ces humbles chroniques</p> +<p>Vous va parler sur des faits authentiques.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il a son front dans ses mains et paraît</p> +<p>Penser beaucoup à quelque grand secret.</p> +<p>Il marche à pas douloureux sur la neige,</p> +<p>Car c'est son châtiment que rien n'allège</p> +<p>D'habiter seul et vêtu de léger</p> +<p>Loin de tout lieu où fleurit l'oranger</p> +<p>Et de mener ses tristes promenades</p> +<p>Sous un ciel veuf de toutes sérénades</p> +<p>Et qu'une lune morte éclaire assez</p> +<p>Pour expier tous ses soleils passes.</p> +<p>Il songe. Dieu peut gagner, car le Diable</p> +<p>S'est vu réduire à l'état pitoyable</p> +<p>De tourmenteur et de geôlier gagé</p> +<p>Pour être las trop tôt, et trop âgé.</p> +<p>Du Révolté de jadis il ne reste</p> +<p>Plus qu'un bourreau qu'on paie et qu'on moleste</p> +<p>Si bien qu'enfin la cause de l'Enfer</p> +<p>S'en va tombant comme un fleuve à la mer,</p> +<p>Au sein de l'alliance primitive.</p> +<p>Il ne faut pas que cette honte arrive.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais lui, don Juan, n'est pas mort et se sent</p> +<p>Le coeur vif comme un coeur d'adolescent</p> +<p>Et dans sa tête une jeune pensée</p> +<p>Couve et nourrit une force amassée;</p> +<p>S'il est damné, c'est qu'il le voulut bien,</p> +<p>Il avait tout pour être un bon chrétien,</p> +<p>La foi, l'ardeur au ciel, et le baptême,</p> +<p>Et ce désir de volupté lui-même,</p> +<p>Mais s'étant découvert meilleur que Dieu,</p> +<p>Il résolut de se mettre en son lieu.</p> +<p>A cet effet, pour asservir les âmes</p> +<p>Il rendit siens d'abord les coeurs des femmes.</p> +<p>Toutes pour lui laissèrent là Jésus,</p> +<p>Et son orgueil jaloux monta dessus</p> +<p>Comme un vainqueur foule un champ de bataille.</p> +<p>Seule la mort pouvait être à sa taille</p> +<p>Il l'insulta, la défit. C'est alors</p> +<p>Qu'il vint à Dieu sans peur et sans remords</p> +<p>Il vint à Dieu, lui parla face à face</p> +<p>Sans qu'un instant hésitât son audace.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le défiant, Lui, son Fils et ses saints?</p> +<p>L'affreux combat! Très calme et les reins ceints</p> +<p>D'impiété cynique et de blasphème,</p> +<p>Ayant volé son verbe à Jésus même,</p> +<p>Il voyagea, funeste pèlerin,</p> +<p>Prêchant en chaire et chantant au lutrin,</p> +<p>Et le torrent amer de sa doctrine,</p> +<p>Parallèle à la parole divine,</p> +<p>Troublait la paix des simples et noyait</p> +<p>Toute croyance, et, grossi, s'enfuyait.</p> +<p>Il enseignait: «Juste, prends patience.</p> +<p>Ton heure est proche. Et mets ta confiance</p> +<p>En ton bon coeur. Sois vigilant pourtant,</p> +<p>Et ton salut en sera sûr d'autant.</p> +<p>Femmes, aimez vos maris et les vôtres</p> +<p>Sans cependant abandonner les autres...</p> +<p>L'amour est un dans tous et tous dans un,</p> +<p>Afin qu'alors que tombe le soir brun</p> +<p>L'ange des nuits n'abrite sous ses ailes</p> +<p>Que coeurs mi-clos dans la paix fraternelle.»</p> +<p>Au mendiant errant dans la forêt</p> +<p>Il ne donnait un sol que s'il jurait.</p> +<p>Il ajoutait: «De ce que l'on invoque</p> +<p>Le nom de Dieu celui-ci ne s'en choque,</p> +<p>Bien au contraire, et tout est pour le mieux.</p> +<p>Tiens, prends, et bois à ma santé, bon vieux.»</p> +<p>Puis il disait: «Celui-là prévarique</p> +<p>Qui de sa chair faisant une bourrique</p> +<p>La subordonne au soin de son salut</p> +<p>Et lui désigne un trop servile but.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La chair est sainte! Il faut qu'on la vénère.</p> +<p>C'est notre fille, enfants, et notre mère,</p> +<p>Et c'est la fleur du jardin d'ici-bas!</p> +<p>Malheur à ceux qui ne l'adorent pas!</p> +<p>Car, non contents de renier leur être,</p> +<p>Ils s'en vont reniant le divin maître,</p> +<p>Jésus fait chair qui mourut sur la croix,</p> +<p>Jésus fait chair qui de sa douce voix</p> +<p>Ouvrait le coeur de la Samaritaine,</p> +<p>Jésus fait chair qu'aima Madeleine!»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>A ce blasphème effroyable, voilà</p> +<p>Que le ciel de ténèbres se voila.</p> +<p>Et que la mer entre-choqua les îles.</p> +<p>On vit errer des formes dans les villes,</p> +<p>Les mains des morts sortirent des cercueils,</p> +<p>Ce ne fut plus que terreurs et que deuils.</p> +<p>Et Dieu voulant venger l'injure affreuse</p> +<p>Prit sa foudre en sa droite furieuse</p> +<p>Et maudissant don Juan, lui jeta bas</p> +<p>Son corps mortel, mais son âme, non pas!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non pas son âme, on l'allait voir! Et pâle</p> +<p>De mâle joie et d'audace infernale,</p> +<p>Le grand damné, royal sous ses haillons,</p> +<p>Promène autour son oeil plein de rayons,</p> +<p>Et crie: «A moi l'Enfer! ô vous qui fûtes</p> +<p>Par moi guidés en vos sublimes chutes,</p> +<p>Disciples de don Juan, reconnaissez</p> +<p>Ici la voix qui vous a redressés.</p> +<p>Satan est mort, Dieu mourra dans la fête,</p> +<p>Aux armes pour la suprême conquête!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Apprêtez-vous, vieillards et nouveau-nés,</p> +<p>C'est le grand jour pour le tour des damnés.»</p> +<p>Il dit. L'écho frémit et va répandre</p> +<p>L'appel altier, et don Juan croit entendre</p> +<p>Un grand frémissement de tous côtés.</p> +<p>Ses ordres sont à coup sûr écoutés:</p> +<p>Le bruit s'accroît des clameurs de victoire,</p> +<p>Disant son nom et racontant sa gloire.</p> +<p>«A nous deux, Dieu stupide, maintenant!»</p> +<p>Et don Juan a foulé d'un pied tonnant</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le sol qui tremble et la neige glacée</p> +<p>Qui semble fondre au feu de sa pensée...</p> +<p>Mais le voilà qui devient glace aussi</p> +<p>Et dans son coeur horriblement transi</p> +<p>Le sang s'arrête, et son geste se fige.</p> +<p>Il est statue, il est glace. O prodige</p> +<p>Vengeur du Commandeur assassiné!</p> +<p>Tout bruit s'éteint et l'Enfer réfréné</p> +<p>Rentre à jamais dans ses mornes cellules.</p> +<p>«O les rodomontades ridicules»,</p> +<p>Dit du dehors <i>Quelqu'un</i> qui ricanait,</p> +<p>«Contes prévus! farces que l'on connaît!</p> +<p>Morgue espagnole et fougue italienne!</p> +<p>Don Juan, faut-il afin qu'il t'en souvienne,</p> +<p>Que ce vieux Diable, encor que radoteur,</p> +<p>Ainsi te prenne en délit de candeur?</p> +<p>Il est écrit de ne tenter... personne.</p> +<p>L'Enfer ni ne se prend ni ne se donne.</p> +<p>Mais avant tout, ami, retiens ce point:</p> +<p>On est le Diable, on ne le devient point.»</p> + </div> </div> +<br> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i8"><b>AMOUREUSE DU DIABLE</b></p> +<p class="i30"> <i>A Stéphane Mallarmé</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il parle italien avec un accent russe.</p> +<p>Il dit: «Chère, il serait précieux que je fusse</p> +<p>Riche, et seul, tout demain et tout après-demain.</p> +<p>Mais riche à paver d'or monnayé le chemin</p> +<p>De L'Enfer, et si seul qu'il vous va falloir prendre</p> +<p>Sur vous de m'oublier jusqu'à ne plus entendre</p> +<p>Parler de moi sans vous dire de bonne foi:</p> +<p>Qu'est-ce que ce monsieur Félice? Il vend de quoi?»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cela s'adresse à la plus blanche des comtesses.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Hélas! toute grandeur, toutes délicatesses,</p> +<p>Coeur d'or, comme l'on dit, âme de diamant,</p> +<p>Riche, belle, un mari magnifique et charmant</p> +<p>Qui lui réalisait toute chose rêvée,</p> +<p>Adorée, adorable, une Heureuse, la Fée,</p> +<p>La Reine, aussi la Sainte, elle était tout cela,</p> +<p>Elle avait tout cela.</p> +<p class="i16"> Cet homme vint, vola</p> +<p>Son coeur, son âme, en fit sa maîtresse et sa chose</p> +<p>Et ce que la voilà dans ce doux peignoir rose</p> +<p>Avec ses cheveux d'or épars comme du feu,</p> +<p>Assise, et ses grands yeux d'azur tristes un peu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ce fut une banale et terrible aventure</p> +<p>Elle quitta de nuit l'hôtel. Une voiture</p> +<p>Attendait. Lui dedans. Ils restèrent six mois</p> +<p>Sans que personne sût où ni comment. Parfois</p> +<p>On les disait partis à toujours. Le scandale</p> +<p>Fut affreux. Cette allure était par trop brutale</p> +<p>Aussi pour que le monde ainsi mis au défi</p> +<p>N'eût pas frémi d'une ire énorme et poursuivi</p> +<p>De ses langues les plus agiles l'insensée.</p> +<p>Elle, que lui faisait? Toute à cette pensée,</p> +<p><i>Lui</i>, rien que <i>lui</i>, longtemps avant qu'elle s'enfuit,</p> +<p>Ayant réalisé son avoir (sept ou huit</p> +<p>Millions en billets de mille qu'on liasse</p> +<p>Ne pèsent pas beaucoup et tiennent peu de place).</p> +<p>Elle avait tassé tout dans un coffret mignon</p> +<p>Et le jour du départ, lorsque son compagnon</p> +<p>Dont du rhum bu de trop rendait la voix plus tendre</p> +<p>L'interrogea sur ce colis qu'il voyait pendre</p> +<p>A son bras qui se lasse, elle répondit: «Ça,</p> +<p>C'est notre bourse.»</p> +<p class="i18"> O tout ce qui se dépensa!</p> +<p>Il n'avait rien que sa beauté problématique</p> +<p>(D'autant pire) et que cet esprit dont il se pique</p> +<p>Et dont nous parlerons, comme de sa beauté,</p> +<p>Quand il faudra... Mais quel bourreau d'argent! Prêté,</p> +<p>Gagné, volé! Car il volait à sa manière,</p> +<p>Excessive, partant respectable en dernière</p> +<p>Analyse, et d'ailleurs respectée, et c'était</p> +<p>Prodigieux la vie énorme qu'il menait</p> +<p>Quand au bout de six mois ils revinrent.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i30"> Le coffre</p> +<p>Aux millions (dont plus que quatre) est là qui s'offre</p> +<p>A sa main. Et pourtant cette fois—une fois</p> +<p>N'est pas coutume—il a gargarisé sa voix</p> +<p>Et remplacé son geste ordinaire de prendre</p> +<p>Sans demander, par ce que nous venons d'entendre.</p> +<p>Elle s'étonne avec douceur et dit: «Prends tout</p> +<p>Si tu veux.»</p> +<p class="i10"> Il prend tout et sort.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i28"> Un mauvais goût</p> +<p>Qui n'avait de pareil que sa désinvolture</p> +<p>Semblait pétrir le fond même de sa nature,</p> +<p>Et dans ses moindres mots, dans ses moindres clins d'yeux,</p> +<p>Faisait luire et vibrer comme un charme odieux.</p> +<p>Ses cheveux noirs étaient trop bouclés pour un homme</p> +<p>Ses yeux très grands, très verts, luisaient comme à Sodome.</p> +<p>Dans sa voix claire et lente, un serpent s'avançait,</p> +<p>Et sa tenue était de celles que l'on sait:</p> +<p>Du vernis, du velours, trop de linge, et des bagues.</p> +<p>D'antécédents, il en avait de vraiment vagues</p> +<p>Ou, pour mieux dire, pas. Il parut un beau soir,</p> +<p>L'autre hiver, à Paris, sans qu'aucun pût savoir</p> +<p>D'où venait ce petit monsieur, fort bien du reste</p> +<p>Dans son genre et dans son outrecuidance leste.</p> +<p>Il fit rage, eut des duels célèbres et causa</p> +<p>Des morts de femmes par amour dont on causa.</p> +<p>Comment il vint à bout de la chère comtesse,</p> +<p>Par quel philtre ce gnome insuffisant qui laisse</p> +<p>Une odeur de cheval et de femme après lui</p> +<p>A-t-il fait d'elle cette fille d'aujourd'hui?</p> +<p>Ah! ça, c'est le secret perpétuel que berce</p> +<p>Le sang des dames dans son plus joli commerce,</p> +<p>A moins que ce ne soit celui du DIABLE aussi.</p> +<p>Toujours est-il que quand le tour eut réussi</p> +<p>Ce fut du propre!</p> +<p class="i16"> Absent souvent trois jours sur quatre,</p> +<p>Il rentrait ivre, assez lâche et vil pour la battre,</p> +<p>Et quand il voulait bien rester près d'elle un peu,</p> +<p>Il la martyrisait, en matière de jeu,</p> +<p>Par étalage de doctrines impossibles.</p> +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p>«<i>Mia</i>, je ne suis pas d'entre les irascibles,</p> +<p>Je suis le doux par excellence, mais tenez</p> +<p>Ça m'exaspère, et je le dis à votre nez,</p> +<p>Quand je vous vois l'oeil blanc et la lèvre pincée</p> +<p>Avec je ne sais quoi d'étroit dans la pensée</p> +<p>Parce que je reviens un peu soûl quelquefois.</p> +<p>Vraiment, en seriez-vous à croire que je bois</p> +<p>Pour boire, pour licher, comme vous autres chattes,</p> +<p>Avec vos vins sucrés dans vos verres à pattes</p> +<p>Et que l'Ivrogne est une forme du Gourmand?</p> +<p>Alors l'instinct qui vous dit ça ment plaisamment</p> +<p>Et d'y prêter l'oreille un instant, quel dommage!</p> +<p>Dites, dans un bon Dieu de bois est-ce l'image</p> +<p>Que vous voyez et vers qui vos voeux vont monter?</p> +<p>L'Eucharistie est-elle un pain à cacheter</p> +<p>Pur et simple, et l'amant d'une femme, si j'ose</p> +<p>Parler ainsi, consiste-t-il en cette chose</p> +<p>Unique d'un monsieur qui n'est pas son mari</p> +<p>Et se voit de ce chef tout spécial chéri!</p> +<p>Ah! si je bois, c'est pour me soûler, non pour boire.</p> +<p>Être soûl, vous ne savez pas quelle victoire</p> +<p>C'est qu'on remporte sur la vie, et quel don c'est!</p> +<p>On oublie, on revoit, on ignore et l'on sait;</p> +<p>C'est des mystères pleins d'aperçus, c'est du rêve</p> +<p>Qui n'a jamais eu de naissance et ne s'achève</p> +<p>Pas, et ne se meut pas dans l'essence d'ici;</p> +<p>C'est une espèce d'autre vie en raccourci,</p> +<p>Un espoir actuel, un regret qui «rapplique»,</p> +<p>Que sais-je encore? Et quand la rumeur publique.</p> +<p>Au préjugé qui hue un homme dans ce cas,</p> +<p>C'est hideux, parce que bête, et je ne plains pas</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ceux ou celles qu'il bat à travers son extase,</p> +<p>O que nenni!</p> +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p class="i10"> Voyons, l'amour, c'est une phrase</p> +<p>Sous un mot,—avouez, un écoute-s'il-pleut,</p> +<p>Un calembour dont un chacun prend ce qu'il veut,</p> +<p>Un peu de plaisir fin, beaucoup de grosse joie</p> +<p>Selon le plus ou moins de moyens qu'il emploie,</p> +<p>Ou, pour mieux dire, au gré de son tempérament,</p> +<p>Mais, entre nous, le temps qu'on y perd! Et comment!</p> +<p>Vrai, c'est honteux que des personnes sérieuses</p> +<p>Comme nous deux, avec ces vertus précieuses</p> +<p>Que nous avons, du coeur, de l'esprit,—de l'argent,</p> +<p>Dans un siècle que l'on peut dire intelligent</p> +<p>Aillent!...»</p> +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p class="i10"> Ainsi de suite, et sa fade ironie</p> +<p>N'épargnait rien de rien dans sa blague infinie.</p> +<p>Elle écoutait le tout avec les yeux baissés</p> +<p>Des coeurs aimants à qui tous torts sont effacés,</p> +<p>Hélas!</p> +<p class="i8">L'après-demain et le lendemain se passent.</p> +<p>Il rentre et dit: «<i>Altro!</i> Que voulez-vous que fassent</p> +<p>Quatre pauvres petits millions contre un sort?</p> +<p>Ruinés, ruinés, je vous dis! C'est la mort</p> +<p>Dans l'âme que je vous le dis.»</p> +<p class="i28"> Elle frissonne</p> +<p>Un peu, mais sait que c'est arrivé.</p> +<p class="i30"> —«Ça, personne,</p> +<p>Même vous, <i>diletta</i>, ne me croit assez sot</p> +<p>Pour demeurer ici dedans le temps d'un saut</p> +<p>De puce.»</p> +<p class="i10">Elle pâlit très fort et frémit presque,</p> +<p>Et dit: «Va, je sais tout.»—«Alors c'est trop grotesque</p> +<p>Et vous jouer là sans atouts avec le feu.»</p> +<p>—«Qui dit non?»—«Mais JE SUIS SPÉCIAL à ce jeu.»</p> +<p>—«Mais si je veux, exclame-t-elle, être damnée?»</p> +<p>—«C'est différent, arrange ainsi ta destinée,</p> +<p>Moi je sors.»—«Avec moi!»—«Je ne puis <i>aujourd'hui.</i>»</p> +<p>Il a disparu sans autre trace de lui</p> +<p>Qu'une odeur de soufre et qu'un aigre éclat de rire.</p> +<p>Elle tire un petit couteau.</p> +<p class="i22"> Le temps de luire</p> +<p>Et la lame est entrée à deux lignes du coeur.</p> +<p>Le temps de dire, en renfonçant l'acier vainqueur;</p> +<p>«A toi, je t'aime!» et la JUSTICE la recense.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle ne savait pas que l'Enfer c'est l'absence.</p> + </div> </div> +<br><br><br> + + + +<h2> TABLE</h2> +<br><br> + +<h3><a href="#ps">POÈMES SATURNIENS</a></h3> + +<p><a href="#ps0">PROLOGUE</a></p> + +<p><a href="#ps1">MELANCHOLIA</a></p> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">I. Résignation.</p> +<p class="i2">II. Nevermore.</p> +<p class="i2">III. Après trois ans.</p> +<p class="i2">IV. Voeu.</p> +<p class="i2">V. Lassitude.</p> +<p class="i2">VI. Mon rêve familier.</p> +<p class="i2">VII. A une femme.</p> +<p class="i2">VIII. L'angoisse.</p> + </div> </div> + +<p><a href="#ps2">EAUX-FORTES</a></p> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">I. Croquis parisien.</p> +<p class="i2">II. Cauchemar.</p> +<p class="i2">III. Marine.</p> +<p class="i2">IV. Effet de nuit.</p> +<p class="i2">V. Grotesques.</p> + </div> </div> + +<p><a href="#ps3">PAYSAGES TRISTES</a></p> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">I. Soleils couchants.</p> +<p class="i2">II. Crépuscule du soir mystique.</p> +<p class="i2">III. Promenade sentimentale.</p> +<p class="i2">IV. Nuit de Walpurgis classique.</p> +<p class="i2">V. Chanson d'automne.</p> +<p class="i2">VI. L'heure du berger.</p> +<p class="i2">VII. Le rossignol.</p> + </div> </div> + +<p><a href="#ps4">CAPRICES</a></p> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">I. Femme et chatte.</p> +<p class="i2">II. Jésuitisme.</p> +<p class="i2">III. La chanson des ingénues.</p> +<p class="i2">IV. Une grande dame.</p> +<p class="i2">V. Monsieur Prudhomme.</p> + </div> </div> + +<p><a href="#ps5">INITIUM</a></p> +<p><a href="#ps6">ÇAVITRI</a></p> +<p><a href="#ps7">SUB URBE</a></p> +<p><a href="#ps8">SÉRÉNADE</a></p> +<p><a href="#ps9">UN DAHLIA</a></p> +<p><a href="#ps10">NEVERMORE</a></p> +<p><a href="#ps11">IL BACIO</a></p> +<p><a href="#ps12">DANS LES BOIS</a></p> +<p><a href="#ps13">NOCTURNE PARISIEN</a></p> +<p><a href="#ps14">MARCO</a></p> +<p><a href="#ps15">CÉSAR BORGIA</a></p> +<p><a href="#ps16">LA MORT DE PHILIPPE II</a></p> +<p><a href="#ps17">EPILOGUE</a></p><br> + + +<h3><a href="#fg">FÊTES GALANTES</a></h3><br> + + +<p><a href="#fg">CLAIR DE LUNE</a></p> +<p><a href="#fg2">PANTOMIME</a></p> +<p><a href="#fg3">SUR L'HERBE</a></p> +<p><a href="#fg4">L'ALLÉE</a></p> +<p><a href="#fg5">A LA PROMENADE</a></p> +<p><a href="#fg6">DANS LA GROTTE</a></p> +<p><a href="#fg7">LES INGÉNUS</a></p> +<p><a href="#fg8">CORTÈGE</a></p> +<p><a href="#fg9">LES COQUILLAGES</a></p> +<p><a href="#fg10">EN PATINANT</a></p> +<p><a href="#fg11">FANTOCHES</a></p> +<p><a href="#fg12">CYTHÈRES</a></p> +<p><a href="#fg13">EN BATEAU</a></p> +<p><a href="#fg14">LE FAUNE</a></p> +<p><a href="#fg15">MANDOLINE</a></p> +<p><a href="#fg16">A CLYMÈNE</a></p> +<p><a href="#fg17">LETTRE</a></p> +<p><a href="#fg18">LES INDOLENTS</a></p> +<p><a href="#fg19">COLOMBINE</a></p> +<p><a href="#fg20">L'AMOUR PAR TERRE</a></p> +<p><a href="#fg21">EN SOURDINE</a></p> +<p><a href="#fg22">COLLOQUE SENTIMENTAL</a></p> +<br> + +<h3><a href="#bs">LA BONNE CHANSON</a></h3><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><a href="#bs">I</a> Le soleil du matin doucement chauffe et dore.</p> +<p><a href="#bs2">II</a> Toute grâce et toutes nuances.</p> +<p><a href="#bs3">III</a> En robe grise et verte avec des ruches.</p> +<p><a href="#bs4">IV</a> Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore.</p> +<p><a href="#bs5">V</a> Avant que tu ne t'en ailles.</p> +<p><a href="#bs6">VI</a> La lune blanche.</p> +<p><a href="#bs7">VII</a> Le paysage dans le cadre des portières.</p> +<p><a href="#bs8">VIII</a> Une sainte en son auréole.</p> +<p><a href="#bs9">IX</a> Son bras droit, dans un geste aimable de douceur.</p> +<p><a href="#bs10">X</a> Quinze longs jours encore et plus de six semaines.</p> +<p><a href="#bs11">XI</a> La dure épreuve va finir.</p> +<p><a href="#bs12">XII</a> Va, chanson, à tire-d'aile.</p> +<p><a href="#bs13">XIII</a> Hier, on parlait de choses et d'autres.</p> +<p><a href="#bs14">XIV</a> Le foyer, la lueur étroite de la lampe.</p> +<p><a href="#bs15">XV</a> J'ai presque peur en vérité.</p> +<p><a href="#bs16">XVI</a> Le bruit des cabarets, la fange des trottoirs.</p> +<p><a href="#bs17">XVII</a> N'est-ce pas? en dépit des sots et des méchants.</p> +<p><a href="#bs18">XVIII</a> Nous sommes en des temps infâmes.</p> +<p><a href="#bs19">XIX</a> Donc, ce sera pour un clair jour d'été.</p> +<p><a href="#bs20">XX</a> J'allais par des chemins perfides.</p> +<p><a href="#bs21">XXI</a> L'hiver a cessé: la lumière est tiède.</p><br> + </div> </div> + +<h3><a href="#rp">ROMANCES SANS PAROLES</a></h3> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><a href="#rp"> I</a> C'est l'extase langoureuse.</p> +<p><a href="#rp2"> II</a> Je devine, à travers un murmure.</p> +<p><a href="#rp3"> III</a> Il pleure dans mon coeur.</p> +<p><a href="#rp4"> IV</a> Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses.</p> +<p><a href="#rp5"> V</a> Le piano que baise une main frêle.</p> +<p><a href="#rp6"> VI</a> C'est le chien de Jean Nivelle.</p> +<p><a href="#rp7"> VII</a> O triste, triste était mon âme.</p> +<p><a href="#rp8"> VIII</a> Dans l'interminable.</p> +<p><a href="#rp9"> IX</a> L'ombre des arbres dans la rivière embrumée.</p> + </div> </div> + +<p><a href="#rp10"> PAYSAGES BELGES</a></p> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Walcourt.</p> +<p class="i2">Charleroi.</p> +<p class="i2">Bruxelles (Simples fresques).</p> +<p class="i10"> (Chevaux de bois).</p> +<p class="i2">Malines.</p> + </div> </div> + + +<p><a href="#rp11"> BIRDS IN THE NIGHT</a></p> + +<p><a href="#rp12"> AQUARELLES</a></p> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Green.</p> +<p class="i2">Spleen.</p> +<p class="i2">Streets.</p> +<p class="i2">Child Wife.</p> +<p class="i2">A poor young shepherd.</p> +<p class="i2">Beams.</p> + </div> </div> +<br> + + +<h3><a href="#sa">SAGESSE</a></h3> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><a href="#sa">I.</a> Bon chevalier masqué qui chevauche en silence.</p> +<p><a href="#sa2">II.</a> J'avais peiné comme Sisyphe.</p> +<p><a href="#sa3">III.</a> Qu'en dis-tu, voyageur, des pays et des gares?</p> +<p><a href="#sa4">IV.</a> Malheureux! Tous les dons, la gloire du baptême.</p> +<p><a href="#sa5">V.</a> Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains pâles.</p> +<p><a href="#sa6">VI.</a> O vous, comme un qui boite au loin. Chagrins et Joies.</p> +<p><a href="#sa7">VII.</a> Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme.</p> +<p><a href="#sa8">VIII.</a> La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles.</p> +<p><a href="#sa9">IX.</a> Sagesse d'un Louis Racine, je t'envie.</p> +<p><a href="#sa10">X.</a> Non. Il fut gallican, ce siècle, et janséniste.</p> +<p><a href="#sa11">XI.</a> Petits amis, qui sûtes nous prouver.</p> +<p><a href="#sa12">XII.</a> Or, vous voici promus, petits amis.</p> +<p><a href="#sa13">XIII.</a> Prince mort en soldat, à cause de la France.</p> +<p><a href="#sa14">XIV.</a> Vous reviendrez bientôt, les bras pleins de pardons.</p> +<p><a href="#sa15">XV.</a> On n'offense que Dieu qui seul pardonne.</p> +<p><a href="#sa16">XVI.</a> Écoutez la chanson bien douce.</p> +<p><a href="#sa17">XVII.</a> Les chères mains qui furent miennes.</p> +<p><a href="#sa18">XVIII.</a> Et j'ai revu l'enfant unique: il m'a semblé.</p> +<p><a href="#sa19">XIX.</a> Voix de l'Orgueil; un cri puissant comme d'un cor.</p> +<p><a href="#sa20">XX.</a> L'ennemi se déguise en l'Ennui.</p> +<p><a href="#sa21">XXI.</a> Va ton chemin sans plus t'inquiéter!</p> +<p><a href="#sa22">XXII.</a> Pourquoi triste, ô mon âme.</p> +<p><a href="#sa23">XXIII.</a> Né l'enfant des grandes villes.</p> +<p><a href="#sa24">XXIV.</a> L'âme antique était rude et vaine.</p> + </div><div class="stanza"> +<p><a href="#sb1">I.</a> O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour.</p> +<p><a href="#sb2">II.</a> Je ne veux plus aimer que ma mère Marie.</p> +<p><a href="#sb3">III.</a> Vous êtes calme, vous voulez un voeu discret.</p> +<p><a href="#sb4">IV.</a> Mon Dieu m'a dit: Mon fils, il faut m'aimer.</p> + </div><div class="stanza"> +<p><a href="#sc1">I.</a> Désormais le Sage, puni.</p> +<p><a href="#sc2">II.</a> Du fond du grabat.</p> +<p><a href="#sc3">III.</a> L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable.</p> +<p><a href="#sc4">IV.</a> Je suis venu, calme orphelin.</p> +<p><a href="#sc5">V.</a> Un grand sommeil noir.</p> +<p><a href="#sc6">VI.</a> Le ciel est par-dessus le toit.</p> +<p><a href="#sc7">VII.</a> Je ne sais pourquoi.</p> +<p><a href="#sc8">VIII.</a> Parfums, couleurs, systèmes, lois!</p> +<p><a href="#sc9">IX.</a> Le son du cor s'afflige vers les bois.</p> +<p><a href="#sc10">X.</a> La tristesse, langueur du corps humain.</p> +<p><a href="#sc11">XI.</a> La bise se rue à travers.</p> +<p><a href="#sc12">XII.</a> Vous voilà, vous voilà, pauvres bonnes pensées!</p> +<p><a href="#sc13">XIII.</a> L'échelonnement des haies.</p> +<p><a href="#sc14">XIV.</a> L'immensité de l'humanité.</p> +<p><a href="#sc15">XV.</a> La mer est plus belle.</p> +<p><a href="#sc16">XVI.</a> La «grande ville». Un tas criard de pierres blanches.</p> +<p><a href="#sc17">XVII.</a> Toutes les amours de la terre.</p> +<p><a href="#sc18">XVIII.</a> Sainte Thérèse veut que la Pauvreté soit.</p> +<p><a href="#sc19">XIX.</a> Parisien, mon frère à jamais étonné.</p> +<p><a href="#sc20">XX.</a> C'est la fête du blé, c'est la fête du pain.</p> + </div> </div> +<br><br> + + +<h3><a href="#jn">JADIS ET NAGUÈRE</a></h3> + +<p><a href="#jn">JADIS</a></p> +<p>Prologue.</p> +<p><a href="#jn2">SONNETS ET AUTRES</a></p> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Pierrot.</p> +<p class="i2">Kaléidoscope.</p> +<p class="i2">Intérieur.</p> +<p class="i2">Dizain mil huit cent trente.</p> +<p class="i2">A Horatio.</p> +<p class="i2">Sonnet boiteux.</p> +<p class="i2">Le clown.</p> +<p class="i2">Des yeux tout autour de la tête.</p> +<p class="i2">Le squelette.</p> +<p class="i2">Et nous voilà très doux à la bêtise humaine.</p> +<p class="i2">Art poétique.</p> +<p class="i2">Le pitre.</p> +<p class="i2">Allégorie.</p> +<p class="i2">L'Auberge.</p> +<p class="i2">Circonspection.</p> +<p class="i2">Vers pour être calomnié.</p> +<p class="i2">Luxures.</p> +<p class="i2">Vendanges.</p> +<p class="i2">Images d'un sou.</p> + </div> </div> + +<p><a href="#jn3">LES UNS ET LES AUTRES</a></p> + +<p><a href="#jn4">VERS JEUNES</a></p> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Le soldat laboureur.</p> +<p class="i2">Les loups.</p> +<p class="i2">La pucelle.</p> +<p class="i2">L'angélus du matin.</p> +<p class="i2">La soupe du soir.</p> +<p class="i2">Les vaincus.</p> + </div> </div> + +<p><a href="#jn5">A LA MANIÈRE DE PLUSIEURS</a></p> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">I. La princesse Bérénice.</p> +<p class="i2">II. Langueur.</p> +<p class="i2">III. Pantoum négligé.</p> +<p class="i2">IV. Paysage.</p> +<p class="i2">V. Conseil Falot.</p> +<p class="i2">VI. Le poète et la muse.</p> +<p class="i2">VII. L'aube à l'envers.</p> +<p class="i2">VIII. Un pouacre.</p> +<p class="i2">IX. Madrigal.</p> + </div> </div> + +<p><a href="#jn6">NAGUÈRE</a></p> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Prologue.</p> +<p class="i2">Crimen amoris.</p> +<p class="i2">La grâce.</p> +<p class="i2">L'impénitence finale.</p> +<p class="i2">Don Juan Pipé.</p> +<p class="i2">Amoureuse du Diable.</p> + </div> </div> +<br><br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Paul Verlaine, +Vol. 1, by Paul Verlaine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES DE PAUL VERLAINE *** + +***** This file should be named 15112-h.htm or 15112-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/1/1/15112/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/15112-h/images/01.png b/15112-h/images/01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..15674a7 --- /dev/null +++ b/15112-h/images/01.png diff --git a/15112-h/images/02.png b/15112-h/images/02.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4c16b5b --- /dev/null +++ b/15112-h/images/02.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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